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+Project Gutenberg's Le comte de Monte-Cristo, Tome IV, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome IV
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: March 15, 2006 [EBook #17992]
+[Last updated: November 27, 2020]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME IV ***
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+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+Alexandre Dumas
+
+LE COMTE DE MONTE-CRISTO
+
+Tome IV (1845-1846)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+LXXXV. Le voyage.
+LXXXVI. Le jugement.
+LXXXVII. La provocation.
+LXXXVIII. L'insulte.
+LXXXIX. La nuit.
+XC. La rencontre.
+XCI. La mère et le fils.
+XCII. Le suicide.
+XCIII. Valentine.
+XCIV. L'aveu.
+XCV. Le père et la fille.
+XCVI. Le contrat.
+XCVII. La route de Belgique.
+XCVIII. L'auberge de la Cloche et de la Bouteille.
+XCIX. La loi.
+C. L'apparition.
+CI. Locuste.
+CII. Valentine.
+CIII. Maximilien.
+CIV. La signature Danglars.
+CV. Le cimetière du Père-Lachaise.
+CVI. Le partage.
+CVII. La Fosse-aux-Lions.
+CVIII. Le juge.
+CIX. Les assises.
+CX. L'acte d'accusation.
+CXI. Expiation.
+CXII. Le départ.
+CXIII. Le passé.
+CXIV. Peppino.
+CXV. La carte de Luigi Vampa.
+CXVI. Le pardon.
+CXVII. Le 5 octobre.
+Bibliographie--OEuvres complètes
+
+
+
+
+LXXXV
+
+Le voyage.
+
+
+Monte-Cristo poussa un cri de joie en voyant les deux jeunes gens
+ensemble.
+
+«Ah! ah! dit-il. Eh bien, j'espère que tout est fini, éclairci, arrangé?
+
+--Oui, dit Beauchamp, des bruits absurdes qui sont tombés d'eux-mêmes,
+et, qui maintenant, s'ils se renouvelaient, m'auraient pour premier
+antagoniste. Ainsi donc, ne parlons plus de cela.
+
+--Albert vous dira, reprit le comte, que c'est le conseil que je lui
+avais donné. Tenez, ajouta-t-il, vous me voyez au reste achevant la plus
+exécrable matinée que j'aie jamais passée, je crois.
+
+--Que faites-vous? dit Albert, vous mettez de l'ordre dans vos papiers,
+ce me semble?
+
+--Dans mes papiers, Dieu merci non! il y a toujours dans mes papiers un
+ordre merveilleux, attendu que je n'ai pas de papiers, mais dans les
+papiers de M. Cavalcanti.
+
+--De M. Cavalcanti? demanda Beauchamp.
+
+--Eh oui! ne savez-vous pas que c'est un jeune homme que lance le comte?
+dit Morcerf.
+
+--Non pas, entendons-nous bien, répondit Monte-Cristo, je ne lance
+personne, et M. Cavalcanti moins que tout autre.
+
+--Et qui va épouser Mlle Danglars en mon lieu et place; ce qui, continua
+Albert en essayant de sourire, comme vous pouvez bien vous en douter,
+mon cher Beauchamp, m'affecte cruellement.
+
+--Comment! Cavalcanti épouse Mlle Danglars? demanda Beauchamp.
+
+--Ah çà! mais vous venez donc du bout du monde? dit Monte-Cristo; vous,
+un journaliste, le mari de la Renommée! Tout Paris ne parle que de cela.
+
+--Et c'est vous, comte, qui avez fait ce mariage? demanda Beauchamp.
+
+--Moi? Oh! silence, monsieur le nouvelliste, n'allez pas dire de
+pareilles choses! Moi, bon Dieu! faire un mariage? Non, vous ne me
+connaissez pas; je m'y suis au contraire opposé de tout mon pouvoir,
+j'ai refusé de faire la demande.
+
+--Ah! je comprends, dit Beauchamp: à cause de notre ami Albert?
+
+--À cause de moi, dit le jeune homme; oh! non, par ma foi! Le comte me
+rendra la justice d'attester que je l'ai toujours prié, au contraire, de
+rompre ce projet, qui heureusement est rompu. Le comte prétend que ce
+n'est pas lui que je dois remercier; soit, j'élèverai, comme les
+anciens, un autel _Deo ignoto_.
+
+--Écoutez, dit Monte-Cristo, c'est si peu moi, que je suis en froid avec
+le beau-père et avec le jeune homme; il n'y a que Mlle Eugénie, laquelle
+ne me paraît pas avoir une profonde vocation pour le mariage, qui, en
+voyant à quel point j'étais peu disposé à la faire renoncer à sa chère
+liberté, m'ait conservé son affection.
+
+--Et vous dites que ce mariage est sur le point de se faire?
+
+--Oh! mon Dieu! oui, malgré tout ce que j'ai pu dire. Moi, je ne connais
+pas le jeune homme, on le prétend riche et de bonne famille, mais pour
+moi ces choses sont de simples _on dit_. J'ai répété tout cela à satiété
+à M. Danglars; mais il est entiché de son Lucquois. J'ai été jusqu'à lui
+faire part d'une circonstance qui, pour moi, était plus grave: le jeune
+homme a été changé en nourrice, enlevé par des Bohémiens ou égaré par
+son précepteur, je ne sais pas trop. Mais ce que je sais, c'est que son
+père l'a perdu de vue depuis plus de dix années; ce qu'il a fait pendant
+ces dix années de vie errante, Dieu seul le sait. Eh bien, rien de tout
+cela n'y a fait. On m'a chargé d'écrire au major, de lui demander des
+papiers; ces papiers, les voilà. Je les leur envoie, mais, comme Pilate,
+en me lavant les mains.
+
+--Et Mlle d'Armilly, demanda Beauchamp, quelle mine vous fait-elle à
+vous, qui lui enlevez son élève?
+
+--Dame! je ne sais pas trop: mais il paraît qu'elle part pour l'Italie.
+Mme Danglars m'a parlé d'elle et m'a demandé des lettres de
+recommandation pour les impresarii; je lui ai donné un mot pour le
+directeur du théâtre Valle, qui m'a quelques obligations. Mais
+qu'avez-vous donc, Albert? vous avez l'air tout attristé; est-ce que,
+sans vous en douter vous êtes amoureux de Mlle Danglars, par exemple?
+
+--Pas que je sache», dit Albert en souriant tristement.
+
+Beauchamp se mit à regarder les tableaux.
+
+«Mais enfin, continua Monte-Cristo, vous n'êtes pas dans votre état
+ordinaire. Voyons, qu'avez-vous? dites.
+
+--J'ai la migraine, dit Albert.
+
+--Eh bien, mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, j'ai en ce cas un remède
+infaillible à vous proposer, remède qui m'a réussi à moi chaque fois que
+j'ai éprouvé quelque contrariété.
+
+--Lequel? demanda le jeune homme.
+
+--Le déplacement.
+
+--En vérité? dit Albert.
+
+--Oui; et tenez, comme en ce moment-ci je suis excessivement contrarié,
+je me déplace. Voulez-vous que nous nous déplacions ensemble?
+
+--Vous, contrarié, comte! dit Beauchamp, et de quoi donc?
+
+--Pardieu! vous en parlez fort à votre aise, vous; je voudrais bien vous
+voir avec une instruction se poursuivant dans votre maison!
+
+--Une instruction! quelle instruction?
+
+--Eh! celle que M. de Villefort dresse contre mon aimable assassin donc,
+une espèce de brigand échappé du bagne, à ce qu'il paraît.
+
+--Ah! c'est vrai, dit Beauchamp, j'ai lu le fait dans les journaux.
+Qu'est-ce que c'est que ce Caderousse?
+
+--Eh bien... mais il paraît que c'est un Provençal. M. de Villefort en a
+entendu parler quand il était à Marseille, et M. Danglars se rappelle
+l'avoir vu. Il en résulte que M. le procureur du roi prend l'affaire
+fort à coeur, qu'elle a, à ce qu'il paraît, intéressé au plus haut degré
+le préfet de police, et que, grâce à cet intérêt dont je suis on ne peut
+plus reconnaissant, on m'envoie ici depuis quinze jours tous les bandits
+qu'on peut se procurer dans Paris et dans la banlieue, sous prétexte que
+ce sont les assassins de M. Caderousse; d'où il résulte que, dans trois
+mois, si cela continue, il n'y aura pas un voleur ni un assassin dans ce
+beau royaume de France qui ne connaisse le plan de ma maison sur le bout
+de son doigt; aussi je prends le parti de la leur abandonner tout
+entière, et de m'en aller aussi loin que la terre pourra me porter.
+Venez avec moi, vicomte, je vous emmène.
+
+--Volontiers.
+
+--Alors, c'est convenu?
+
+--Oui, mais où cela?
+
+--Je vous l'ai dit, où l'air est pur, où le bruit endort, où, si
+orgueilleux que l'on soit, on se sent humble et l'on se trouve petit.
+J'aime cet abaissement, moi, que l'on dit maître de l'univers comme
+Auguste.
+
+--Où allez-vous, enfin?
+
+--À la mer, vicomte, à la mer. Je suis un marin, voyez-vous, tout
+enfant, j'ai été bercé dans les bras du vieil Océan et sur le sein de la
+belle Amphitrite; j'ai joué avec le manteau vert de l'un et la robe
+azurée de l'autre; j'aime la mer comme on aime une maîtresse, et quand
+il y a longtemps que je ne l'ai vue, je m'ennuie d'elle.
+
+--Allons, comte, allons!
+
+--À la mer?
+
+--Oui.
+
+--Vous acceptez?
+
+--J'accepte.
+
+--Eh bien, vicomte, il y aura ce soir dans ma cour un briska de voyage,
+dans lequel on peut s'étendre comme dans son lit; ce briska sera attelé
+de quatre chevaux de poste. Monsieur Beauchamp, on y tient quatre très
+facilement. Voulez-vous venir avec nous? je vous emmène!
+
+--Merci, je viens de la mer.
+
+--Comment! vous venez de la mer?
+
+--Oui, ou à peu près. Je viens de faire un petit voyage aux îles
+Borromées.
+
+--Qu'importe! venez toujours, dit Albert.
+
+--Non, cher Morcerf, vous devez comprendre que du moment où je refuse,
+c'est que la chose est impossible. D'ailleurs, il est important,
+ajouta-t-il en baissant la voix, que je reste à Paris, ne fût-ce que
+pour surveiller la boîte du journal.
+
+--Ah! vous êtes un bon et excellent ami, dit Albert; oui, vous avez
+raison, veillez, surveillez, Beauchamp, et tâchez de découvrir l'ennemi
+à qui cette révélation a dû le jour.»
+
+Albert et Beauchamp se séparèrent: leur dernière poignée de main
+renfermait tous les sens que leurs lèvres ne pouvaient exprimer devant
+un étranger.
+
+«Excellent garçon que Beauchamp! dit Monte-Cristo après le départ du
+journaliste; n'est-ce pas, Albert?
+
+--Oh! oui, un homme de coeur, je vous en réponds; aussi je l'aime de
+toute mon âme. Mais, maintenant que nous voilà seuls, quoique la chose
+me soit à peu près égale, où allons-nous?
+
+--En Normandie, si vous voulez bien.
+
+--À merveille. Nous sommes tout à fait à la campagne, n'est-ce pas?
+point de société, point de voisins?
+
+--Nous sommes tête à tête avec des chevaux pour courir, des chiens pour
+chasser, et une barque pour pêcher, voilà tout.
+
+--C'est ce qu'il me faut; je préviens ma mère, et je suis à vos ordres.
+
+--Mais, dit Monte-Cristo, vous permettra-t-on?
+
+--Quoi?
+
+--De venir en Normandie.
+
+--À moi? est-ce que je ne suis pas libre?
+
+--D'aller où vous voulez, seul, je le sais bien, puisque je vous ai
+rencontré échappé par l'Italie.
+
+--Eh bien?
+
+--Mais de venir avec l'homme qu'on appelle le comte de Monte-Cristo?
+
+--Vous avez peu de mémoire, comte.
+
+--Comment cela?
+
+--Ne vous ai-je pas dit toute la sympathie que ma mère avait pour vous?
+
+--Souvent femme varie, a dit François Ier; la femme, c'est l'onde, a dit
+Shakespeare; l'un était un grand roi et l'autre un grand poète, et
+chacun d'eux devait connaître la femme.
+
+--Oui, la femme; mais ma mère n'est point la femme, c'est une femme.
+
+--Permettez-vous à un pauvre étranger de ne point comprendre
+parfaitement toutes les subtilités de votre langue?
+
+--Je veux dire que ma mère est avare de ses sentiments, mais qu'une fois
+qu'elle les a accordés, c'est pour toujours.
+
+--Ah! vraiment, dit en soupirant Monte-Cristo; et vous croyez qu'elle me
+fait l'honneur de m'accorder un sentiment autre que la plus parfaite
+indifférence?
+
+--Écoutez! je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, reprit Morcerf,
+il faut que vous soyez réellement un homme bien étrange et bien
+supérieur.
+
+--Oh!
+
+--Oui, car ma mère s'est laissée prendre, je ne dirai pas à la
+curiosité, mais à l'intérêt que vous inspirez. Quand nous sommes seuls,
+nous ne causons que de vous.
+
+--Et elle vous a dit de vous méfier de ce Manfred?
+
+--Au contraire, elle me dit: «Morcerf, je crois le comte une noble
+nature; tâche de te faire aimer de lui.»
+
+Monte-Cristo détourna les yeux et poussa un soupir.
+
+«Ah! vraiment? dit-il.
+
+--De sorte, vous comprenez, continua Albert, qu'au lieu de s'opposer à
+mon voyage, elle l'approuvera de tout son coeur, puisqu'il rentre dans
+les recommandations qu'elle me fait chaque jour.
+
+--Allez donc, dit Monte-Cristo; à ce soir. Soyez ici à cinq heures; nous
+arriverons là-bas à minuit ou une heure.
+
+--Comment! au Tréport?...
+
+--Au Tréport ou dans les environs.
+
+--Il ne vous faut que huit heures pour faire quarante-huit lieues?
+
+--C'est encore beaucoup, dit Monte-Cristo.
+
+--Décidément vous êtes l'homme des prodiges, et vous arriverez non
+seulement à dépasser les chemins de fer, ce qui n'est pas bien difficile
+en France surtout, mais encore à aller plus vite que le télégraphe.
+
+--En attendant, vicomte, comme il nous faut toujours sept ou huit heures
+pour arriver là-bas, soyez exact.
+
+--Soyez tranquille, je n'ai rien autre chose à faire d'ici là que de
+m'apprêter.
+
+--À cinq heures, alors?
+
+--À cinq heures.»
+
+Albert sortit. Monte-Cristo, après lui avoir en souriant fait un signe
+de la tête, demeura un instant pensif et comme absorbé dans une profonde
+méditation. Enfin, passant la main sur son front, comme pour écarter sa
+rêverie, il alla au timbre et frappa deux coups.
+
+Au bruit des deux coups frappés par Monte-Cristo sur le timbre,
+Bertuccio entra.
+
+«Maître Bertuccio, dit-il, ce n'est pas demain, ce n'est pas
+après-demain, comme je l'avais pensé d'abord, c'est ce soir que je pars
+pour la Normandie; d'ici à cinq heures, c'est plus de temps qu'il ne
+vous en faut; vous ferez prévenir les palefreniers du premier relais; M.
+de Morcerf m'accompagne. Allez!»
+
+Bertuccio obéit, et un piqueur courut à Pontoise annoncer que la chaise
+de poste passerait à six heures précises. Le palefrenier de Pontoise
+envoya au relais suivant un exprès, qui en envoya un autre; et, six
+heures après, tous les relais disposés sur la route étaient prévenus.
+
+Avant de partir, le comte monta chez Haydée, lui annonça son départ, lui
+dit le lieu où il allait, et mit toute sa maison à ses ordres.
+
+Albert fut exact. Le voyage, sombre à son commencement, s'éclaircit
+bientôt par l'effet physique de la rapidité. Morcerf n'avait pas idée
+d'une pareille vitesse.
+
+«En effet, dit Monte-Cristo, avec votre poste faisant ses deux lieues à
+l'heure, avec cette loi stupide qui défend à un voyageur de dépasser
+l'autre sans lui demander la permission, et qui fait qu'un voyageur
+malade ou quinteux a le droit d'enchaîner à sa suite les voyageurs
+allègres et bien portants, il n'y a pas de locomotion possible; moi,
+j'évite cet inconvénient en voyageant avec mon propre postillon et mes
+propres chevaux, n'est-ce pas, Ali?»
+
+Et le comte, passant la tête par la portière, poussait un petit cri
+d'excitation qui donnait des ailes aux chevaux; ils ne couraient plus,
+ils volaient. La voiture roulait comme un tonnerre sur ce pavé royal, et
+chacun se détournait pour voir passer ce météore flamboyant. Ali,
+répétant ce cri, souriait, montrant ses dents blanches, serrant dans ses
+mains robustes les rênes écumantes, aiguillonnant les chevaux, dont les
+belles crinières s'éparpillaient au vent; Ali, l'enfant du désert, se
+retrouvait dans son élément, et avec son visage noir, ses yeux ardents,
+son burnous de neige, il semblait, au milieu de la poussière qu'il
+soulevait, le génie du simoun et le dieu de l'ouragan.
+
+«Voilà, dit Morcerf, une volupté que je ne connaissais pas, c'est la
+volupté de la vitesse.»
+
+Et les derniers nuages de son front se dissipaient, comme si l'air qu'il
+fendait emportait ces nuages avec lui.
+
+«Mais où diable trouvez-vous de pareils chevaux? demanda Albert. Vous
+les faites donc faire exprès?
+
+--Justement, dit le comte. Il y a six ans, je trouvai en Hongrie un
+fameux étalon renommé pour sa vitesse; je l'achetai je ne sais plus
+combien: ce fut Bertuccio qui paya. Dans la même année, il eut
+trente-deux enfants. C'est toute cette progéniture du même père que nous
+allons passer en revue; ils sont tous pareils, noirs, sans une seule
+tache, excepté une étoile au front, car à ce privilégié du haras on a
+choisi des juments, comme aux pachas on choisit des favorites.
+
+--C'est admirable!... Mais dites-moi, comte, que faites-vous de tous ces
+chevaux?
+
+--Vous le voyez, je voyage avec eux.
+
+--Mais vous ne voyagerez pas toujours?
+
+--Quand je n'en aurai plus besoin, Bertuccio les vendra, et il prétend
+qu'il gagnera trente ou quarante mille francs sur eux.
+
+--Mais il n'y aura pas de roi d'Europe assez riche pour vous les
+acheter.
+
+--Alors il les vendra à quelque simple vizir d'Orient, qui videra son
+trésor pour les payer et qui remplira son trésor en administrant des
+coups de bâton sous la plante des pieds de ses sujets.
+
+--Comte, voulez-vous que je vous communique une pensée qui m'est venue?
+
+--Faites.
+
+--C'est qu'après vous, M. Bertuccio doit être le plus riche particulier
+de l'Europe.
+
+--Eh bien, vous vous trompez, vicomte. Je suis sûr que si vous
+retourniez les poches de Bertuccio, vous n'y trouveriez pas dix sous
+vaillant.
+
+--Pourquoi cela? demanda le jeune homme. C'est donc un phénomène que M.
+Bertuccio? Ah! mon cher comte, ne me poussez pas trop loin dans le
+merveilleux, ou je ne vous croirai plus, je vous préviens.
+
+--Jamais de merveilleux avec moi, Albert; des chiffres et de la raison,
+voilà tout. Or, écoutez ce dilemme: Un intendant vole, mais pourquoi
+vole-t-il?
+
+--Dame! parce que c'est dans sa nature, ce me semble, dit Albert, il
+vole pour voler.
+
+--Eh bien, non, vous vous trompez: il vole parce qu'il a une femme, des
+enfants, des désirs ambitieux pour lui et pour sa famille; il vole
+surtout parce qu'il n'est pas sûr de ne jamais quitter son maître et
+qu'il veut se faire un avenir. Eh bien, M. Bertuccio est seul au monde,
+il puise dans ma bourse sans me rendre compte, il est sûr de ne jamais
+me quitter.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que je n'en trouverais pas un meilleur.
+
+--Vous tournez dans un cercle vicieux, celui des probabilités.
+
+--Oh! non pas; je suis dans les certitudes. Le bon serviteur pour moi,
+c'est celui sur lequel j'ai droit de vie ou de mort.
+
+--Et vous avez droit de vie ou de mort sur Bertuccio? demanda Albert.
+
+--Oui», répondit froidement le comte.
+
+Il y a des mots qui ferment la conversation comme une porte de fer. Le
+_oui_ du comte était un de ces mots-là.
+
+Le reste du voyage s'accomplit avec la même rapidité, les trente-deux
+chevaux, divisés en huit relais, firent leurs quarante-huit lieues en
+huit heures.
+
+On arriva au milieu de la nuit, à la porte d'un beau parc. Le concierge
+était debout et tenait la grille ouverte. Il avait été prévenu par le
+palefrenier du dernier relais.
+
+Il était deux heures et demie du matin. On conduisit Morcerf à son
+appartement. Il trouva un bain et un souper prêts. Le domestique, qui
+avait fait la route sur le siège de derrière de la voiture, était à ses
+ordres; Baptistin, qui avait fait la route sur le siège de devant, était
+à ceux du comte.
+
+Albert prit son bain, soupa et se coucha. Toute la nuit, il fut bercé
+par le bruit mélancolique de la houle. En se levant, il alla droit à la
+fenêtre, l'ouvrit et se trouva sur une petite terrasse, où l'on avait
+devant soi la mer, c'est-à-dire l'immensité, et derrière soi un joli
+parc donnant sur une petite forêt.
+
+Dans une anse d'une certaine grandeur se balançait une petite corvette à
+la carène étroite, à la mâture élancée, et portant à la corne un
+pavillon aux armes de Monte-Cristo, armes représentant une montagne d'or
+posant sur une mer d'azur, avec une croix de gueules au chef, ce qui
+pouvait aussi bien être une allusion à son nom rappelant le Calvaire,
+que la passion de Notre-Seigneur a fait une montagne plus précieuse que
+l'or, et la croix infâme que son sang divin a faite sainte, qu'à quelque
+souvenir personnel de souffrance et de régénération enseveli dans la
+nuit du passé mystérieux de cet homme. Autour de la goélette étaient
+plusieurs petits chasse-marée appartenant aux pêcheurs des villages
+voisins, et qui semblaient d'humbles sujets attendant les ordres de leur
+reine.
+
+Là, comme dans tous les endroits où s'arrêtait Monte-Cristo, ne fût-ce
+que pour y passer deux jours, la vie y était organisée au thermomètre du
+plus haut confortable; aussi la vie, à l'instant même, y devenait-elle
+facile.
+
+Albert trouva dans son antichambre deux fusils et tous les ustensiles
+nécessaires à un chasseur; une pièce plus haute, et placée au
+rez-de-chaussée, était consacrée à toutes les ingénieuses machines que
+les Anglais, grands pêcheurs, parce qu'ils sont patients et oisifs,
+n'ont pas encore pu faire adopter aux routiniers pêcheurs de France.
+
+Toute la journée se passa à ces exercices divers auxquels, d'ailleurs,
+Monte-Cristo excellait: on tua une douzaine de faisans dans le parc, on
+pêcha autant de truites dans les ruisseaux, on dîna dans un kiosque
+donnant sur la mer, et l'on servit le thé dans la bibliothèque.
+
+Vers le soir du troisième jour, Albert, brisé de fatigue à l'user de
+cette vie qui semblait être un jeu pour Monte-Cristo, dormait près de la
+fenêtre tandis que le comte faisait avec son architecte le plan d'une
+serre qu'il voulait établir dans sa maison, lorsque le bruit d'un cheval
+écrasant les cailloux de la route fit lever la tête au jeune homme; il
+regarda par la fenêtre et, avec une surprise des plus désagréables,
+aperçut dans la cour son valet de chambre, dont il n'avait pas voulu se
+faire suivre pour moins embarrasser Monte-Cristo.
+
+«Florentin ici! s'écria-t-il en bondissant sur son fauteuil; est-ce que
+ma mère est malade?»
+
+Et il se précipita vers la porte de la chambre.
+
+Monte-Cristo le suivit des yeux, et le vit aborder le valet qui, tout
+essoufflé encore, tira de sa poche un petit paquet cacheté. Le petit
+paquet contenait un journal et une lettre.
+
+«De qui cette lettre? demanda vivement Albert.
+
+--De M. Beauchamp, répondit Florentin.
+
+--C'est Beauchamp qui vous envoie alors?
+
+--Oui, monsieur. Il m'a fait venir chez lui, m'a donné l'argent
+nécessaire à mon voyage, m'a fait venir un cheval de poste, et m'a fait
+promettre de ne point m'arrêter que je n'aie rejoint monsieur: j'ai fait
+la route en quinze heures.»
+
+Albert ouvrit la lettre en frissonnant: aux premières lignes, il poussa
+un cri, et saisit le journal avec un tremblement visible.
+
+Tout à coup ses yeux s'obscurcirent, ses jambes semblèrent se dérober
+sous lui, et, prêt à tomber, il s'appuya sur Florentin, qui étendait le
+bras pour le soutenir.
+
+«Pauvre jeune homme! murmura Monte-Cristo, si bas que lui-même n'eût pu
+entendre le bruit des paroles de compassion qu'il prononçait; il est
+donc dit que la faute des pères retombera sur les enfants jusqu'à la
+troisième et quatrième génération.»
+
+Pendant ce temps Albert avait repris sa force, et, continuant de lire,
+il secoua ses cheveux sur sa tête mouillée de sueur, et, froissant
+lettre et journal:
+
+«Florentin, dit-il, votre cheval est-il en état de reprendre le chemin
+de Paris?
+
+--C'est un mauvais bidet de poste éclopé.
+
+--Oh! mon Dieu! et comment était la maison quand vous l'avez quittée?
+
+--Assez calme; mais en revenant de chez M. Beauchamp, j'ai trouvé madame
+dans les larmes; elle m'avait fait demander pour savoir quand vous
+reviendriez. Alors je lui ai dit que j'allais vous chercher de la part
+de M. Beauchamp. Son premier mouvement a été d'étendre le bras comme
+pour m'arrêter; mais après un instant de réflexion:
+
+«Oui, allez, Florentin, a-t-elle dit, et qu'il revienne.»
+
+--Oui, ma mère, oui, dit Albert, je reviens, sois tranquille, et malheur
+à l'infâme!... Mais, avant tout, il faut que je parte.»
+
+Il reprit le chemin de la chambre où il avait laissé Monte-Cristo.
+
+Ce n'était plus le même homme et cinq minutes avaient suffi pour opérer
+chez Albert une triste métamorphose; il était sorti dans son état
+ordinaire, il rentrait avec la voix altérée, le visage sillonné de
+rougeurs fébriles, l'oeil étincelant sous des paupières veinées de bleu,
+et la démarche chancelante comme celle d'un homme ivre.
+
+«Comte, dit-il, merci de votre bonne hospitalité dont j'aurais voulu
+jouir plus longtemps, mais il faut que je retourne à Paris.
+
+--Qu'est-il donc arrivé?
+
+--Un grand malheur; mais permettez-moi de partir, il s'agit d'une chose
+bien autrement précieuse que ma vie. Pas de question, comte, je vous en
+supplie, mais un cheval!
+
+--Mes écuries sont à votre service, vicomte, dit Monte-Cristo; mais vous
+allez vous tuer de fatigue en courant la poste à cheval; prenez une
+calèche, un coupé, quelque voiture.
+
+--Non, ce serait trop long, et puis j'ai besoin de cette fatigue que
+vous craignez pour moi, elle me fera du bien.»
+
+Albert fit quelques pas en tournoyant comme un homme frappé d'une
+balle, et alla tomber sur une chaise près de la porte.
+
+Monte-Cristo ne vit pas cette seconde faiblesse, il était à la fenêtre
+et criait:
+
+«Ali, un cheval pour M. de Morcerf! qu'on se hâte! il est pressé!»
+
+Ces paroles rendirent la vie à Albert; il s'élança hors de la chambre,
+le comte le suivit.
+
+«Merci! murmura le jeune homme en s'élançant en selle. Vous reviendrez
+aussi vite que vous pourrez, Florentin. Y a-t-il un mot d'ordre pour
+qu'on me donne des chevaux?
+
+--Pas d'autre que de rendre celui que vous montez; on vous en sellera à
+l'instant un autre.»
+
+Albert allait s'élancer, il s'arrêta.
+
+«Vous trouverez peut-être mon départ étrange, insensé, dit le jeune
+homme. Vous ne comprenez pas comment quelques lignes écrites sur un
+journal peuvent mettre un homme au désespoir; eh bien, ajouta-t-il en
+lui jetant le journal, lisez ceci, mais quand je serai parti seulement,
+afin que vous ne voyiez pas ma rougeur.»
+
+Et tandis que le comte ramassait le journal, il enfonça les éperons,
+qu'on venait d'attacher à ses bottes, dans le ventre du cheval, qui,
+étonné qu'il existât un cavalier qui crût avoir besoin vis-à-vis de lui
+d'un pareil stimulant, partit comme un trait d'arbalète.
+
+Le comte suivit des yeux avec un sentiment de compassion infinie le
+jeune homme, et ce ne fut que lorsqu'il eut complètement disparu que,
+reportant ses regards sur le journal, il lut ce qui suit:
+
+«Cet officier français au service d'Ali, pacha de Janina, dont parlait,
+il y a trois semaines, le journal _L'Impartial_ et qui non seulement
+livra les châteaux de Janina, mais encore vendit son bienfaiteur aux
+Turcs, s'appelait en effet à cette époque Fernand, comme l'a dit notre
+honorable confrère; mais, depuis, il a ajouté à son nom de baptême un
+titre de noblesse et un nom de terre.
+
+«Il s'appelle aujourd'hui M. le comte de Morcerf, et fait partie de la
+Chambre des pairs.»
+
+Ainsi donc ce secret terrible, que Beauchamp avait enseveli avec tant de
+générosité, reparaissait comme un fantôme armé, et un autre journal,
+cruellement renseigné, avait publié, le surlendemain du départ d'Albert
+pour la Normandie, les quelques lignes qui avaient failli rendre fou le
+malheureux jeune homme.
+
+
+
+
+LXXXVI
+
+Le jugement.
+
+
+À huit heures du matin, Albert tomba chez Beauchamp comme la foudre. Le
+valet de chambre étant prévenu, il introduisit Morcerf dans la chambre
+de son maître, qui venait de se mettre au bain.
+
+«Eh bien? lui dit Albert.
+
+--Eh bien, mon pauvre ami, répondit Beauchamp, je vous attendais.
+
+--Me voilà. Je ne vous dirai pas, Beauchamp, que je vous crois trop
+loyal et trop bon pour avoir parlé de cela à qui que ce soit; non, mon
+ami. D'ailleurs, le message que vous m'avez envoyé m'est un garant de
+votre affection. Ainsi ne perdons pas de temps en préambule: vous avez
+quelque idée de quelle part vient le coup?
+
+--Je vous en dirai deux mots tout à l'heure.
+
+--Oui, mais auparavant, mon ami, vous me devez, dans tous ses détails,
+l'histoire de cette abominable trahison.»
+
+Et Beauchamp raconta au jeune homme, écrasé de honte et de douleur, les
+faits que nous allons redire dans toute leur simplicité.
+
+Le matin de l'avant-veille, l'article avait paru dans un journal autre
+que _L'Impartial_, et, ce qui donnait plus de gravité encore à
+l'affaire, dans un journal bien connu pour appartenir au gouvernement.
+Beauchamp déjeunait lorsque la note lui sauta aux yeux, il envoya
+aussitôt chercher un cabriolet, et sans achever son repas, il courut au
+journal.
+
+Quoique professant des sentiments politiques complètement opposés à ceux
+du gérant du journal accusateur, Beauchamp, ce qui arrive quelquefois,
+et nous dirons même souvent, était son intime ami.
+
+Lorsqu'il arriva chez lui, le gérant tenait son propre journal et
+paraissait se complaire dans un _premier-Paris_ sur le sucre de
+betterave, qui, probablement, était de sa façon.
+
+«Ah! pardieu! dit Beauchamp, puisque vous tenez votre journal, mon cher,
+je n'ai pas besoin de vous dire ce qui m'amène.
+
+--Seriez-vous par hasard partisan de la canne à sucre? demanda le gérant
+du journal ministériel.
+
+--Non, répondit Beauchamp, je suis même parfaitement étranger à la
+question; aussi viens-je pour autre chose.
+
+--Et pourquoi venez-vous?
+
+--Pour l'article Morcerf.
+
+--Ah! oui, vraiment: n'est-ce pas que c'est curieux?
+
+--Si curieux que vous risquez la diffamation, ce me semble, et que vous
+risquez un procès fort chanceux.
+
+--Pas du tout; nous avons reçu avec la note toutes les pièces à l'appui,
+et nous sommes parfaitement convaincus que M. de Morcerf se tiendra
+tranquille; d'ailleurs, c'est un service à rendre au pays que de lui
+dénoncer les misérables indignes de l'honneur qu'on leur fait.»
+
+Beauchamp demeura interdit.
+
+«Mais qui donc vous a si bien renseigné? demanda-t-il; car mon journal,
+qui avait donné l'éveil, a été forcé de s'abstenir faute de preuves, et
+cependant nous sommes plus intéressés que vous à dévoiler M. de Morcerf,
+puisqu'il est pair de France, et que nous faisons de l'opposition.
+
+--Oh! mon Dieu, c'est bien simple; nous n'avons pas couru après le
+scandale, il est venu nous trouver. Un homme nous est arrivé hier de
+Janina, apportant le formidable dossier, et comme nous hésitions à nous
+jeter dans la voie de l'accusation, il nous a annoncé qu'à notre refus
+l'article paraîtrait dans un autre journal. Ma foi, vous savez,
+Beauchamp, ce que c'est qu'une nouvelle importante; nous n'avons pas
+voulu laisser perdre celle-là. Maintenant le coup est porté; il est
+terrible et retentira jusqu'au bout de l'Europe.»
+
+Beauchamp comprit qu'il n'y avait plus qu'à baisser la tête, et sortit
+au désespoir pour envoyer un courrier à Morcerf.
+
+Mais ce qu'il n'avait pas pu écrire à Albert, car les choses que nous
+allons raconter étaient postérieures au départ de son courrier, c'est
+que le même jour, à la Chambre des pairs, une grande agitation s'était
+manifestée et régnait dans les groupes ordinairement si calmes de la
+haute assemblée. Chacun était arrivé presque avant l'heure, et
+s'entretenait du sinistre événement qui allait occuper l'attention
+publique et la fixer sur un des membres les plus connus de l'illustre
+corps.
+
+C'étaient des lectures à voix basse de l'article, des commentaires et
+des échanges de souvenirs qui précisaient encore mieux les faits. Le
+comte de Morcerf n'était pas aimé parmi ses collègues. Comme tous les
+parvenus, il avait été forcé, pour se maintenir à son rang, d'observer
+un excès de hauteur. Les grands aristocrates riaient de lui; les talents
+le répudiaient; les gloires pures le méprisaient instinctivement. Le
+comte en était à cette extrémité fâcheuse de la victime expiatoire. Une
+fois désignée par le doigt du Seigneur pour le sacrifice, chacun
+s'apprêtait à crier haro.
+
+Seul, le comte de Morcerf ne savait rien. Il ne recevait pas le journal
+où se trouvait la nouvelle diffamatoire, et avait passé la matinée à
+écrire des lettres et à essayer un cheval.
+
+Il arriva donc à son heure accoutumée, la tête haute, l'oeil fier, la
+démarche insolente, descendit de voiture, dépassa les corridors et entra
+dans la salle, sans remarquer les hésitations des huissiers et les
+demi-saluts de ses collègues.
+
+Lorsque Morcerf entra, la séance était déjà ouverte depuis plus d'une
+demi-heure.
+
+Quoique le comte, ignorant, comme nous l'avons dit, de tout ce qui s'est
+passé, n'eût rien changé à son air ni à sa démarche, son air et sa
+démarche parurent à tous plus orgueilleux que d'habitude, et sa présence
+dans cette occasion parut tellement agressive à cette assemblée jalouse
+de son honneur, que tous y virent une inconvenance, plusieurs une
+bravade, quelques-uns une insulte.
+
+Il était évident que la Chambre tout entière brûlait d'entamer le débat.
+
+On voyait le journal accusateur aux mains de tout le monde; mais, comme
+toujours, chacun hésitait à prendre sur lui la responsabilité de
+l'attaque. Enfin, un des honorables pairs, ennemi déclaré du comte de
+Morcerf, monta à la tribune avec une solennité qui annonçait que le
+moment attendu était arrivé.
+
+Il se fit un effrayant silence; Morcerf seul ignorait la cause de
+l'attention profonde que l'on prêtait cette fois à un orateur qu'on
+n'avait pas toujours l'habitude d'écouter si complaisamment.
+
+Le comte laissa passer tranquillement le préambule par lequel l'orateur
+établissait qu'il allait parler d'une chose tellement grave, tellement
+sacrée, tellement vitale pour la Chambre, qu'il réclamait toute
+l'attention de ses collègues.
+
+Aux premiers mots de Janina et du colonel Fernand, le comte de Morcerf
+pâlit si horriblement, qu'il n'y eut qu'un frémissement dans cette
+assemblée, dont tous les regards convergeaient vers le comte.
+
+Les blessures morales ont cela de particulier qu'elles se cachent, mais
+ne se referment pas; toujours douloureuses, toujours prêtes à saigner
+quand on les touche, elles restent vives et béantes dans le coeur.
+
+La lecture de l'article achevée au milieu de ce même silence, troublé
+alors par un frémissement qui cessa aussitôt que l'orateur parut disposé
+à reprendre de nouveau la parole, l'accusateur exposa son scrupule, et
+se mit à établir combien sa tâche était difficile; c'était l'honneur de
+M. de Morcerf, c'était celui de toute la Chambre qu'il prétendait
+défendre en provoquant un débat qui devait s'attaquer à ces questions
+personnelles toujours si brûlantes. Enfin, il conclut en demandant
+qu'une enquête fût ordonnée, assez rapide pour confondre, avant qu'elle
+eût eu le temps de grandir, la calomnie, et pour rétablir M. de Morcerf,
+en le vengeant, dans la position que l'opinion publique lui avait faite
+depuis longtemps.
+
+Morcerf était si accablé, si tremblant devant cette immense et
+inattendue calamité, qu'il put à peine balbutier quelques mots en
+regardant ses confrères d'un oeil égaré. Cette timidité, qui d'ailleurs
+pouvait aussi bien tenir à l'étonnement de l'innocent qu'à la honte du
+coupable, lui concilia quelques sympathies. Les hommes vraiment généreux
+sont toujours prêts à devenir compatissants, lorsque le malheur de leur
+ennemi dépasse les limites de leur haine.
+
+Le président mit l'enquête aux voix; on vota par assis et levé, et il
+fut décidé que l'enquête aurait lieu.
+
+On demanda au comte combien il lui fallait de temps pour préparer sa
+justification.
+
+Le courage était revenu à Morcerf dès qu'il s'était senti vivant encore
+après cet horrible coup.
+
+«Messieurs les pairs, répondit-il, ce n'est point avec du temps qu'on
+repousse une attaque comme celle que dirigent en ce moment contre moi
+des ennemis inconnus et restés dans l'ombre de leur obscurité sans
+doute; c'est sur-le-champ, c'est par un coup de foudre qu'il faut que je
+réponde à l'éclair qui un instant m'a ébloui; que ne m'est-il donné, au
+lieu d'une pareille justification, d'avoir à répandre mon sang pour
+prouver à mes collègues que je suis digne de marcher leur égal!»
+
+Ces paroles firent une impression favorable pour l'accusé.
+
+«Je demande donc, dit-il, que l'enquête ait lieu le plus tôt possible,
+et je fournirai à la Chambre toutes les pièces nécessaires à
+l'efficacité de cette enquête.
+
+--Quel jour fixez-vous? demanda le président.
+
+--Je me mets dès aujourd'hui à la disposition de la Chambre», répondit
+le comte.
+
+Le président agita la sonnette.
+
+«La Chambre est-elle d'avis, demanda-t-il, que cette enquête ait lieu
+aujourd'hui même?
+
+--Oui!» fut la réponse unanime de l'Assemblée.
+
+On nomma une commission de douze membres pour examiner les pièces à
+fournir par Morcerf. L'heure de la première séance de cette commission
+fut fixée à huit heures du soir dans les bureaux de la Chambre. Si
+plusieurs séances étaient nécessaires, elles auraient lieu à la même
+heure et dans le même endroit.
+
+Cette décision prise, Morcerf demanda la permission de se retirer; il
+avait à recueillir les pièces amassées depuis longtemps par lui pour
+faire tête à cet orage, prévu par son cauteleux et indomptable
+caractère.
+
+Beauchamp raconta au jeune homme toutes les choses que nous venons de
+dire à notre tour: seulement son récit eut sur le nôtre l'avantage de
+l'animation des choses vivantes sur la froideur des choses mortes.
+
+Albert l'écouta en frémissant tantôt d'espoir, tantôt de colère, parfois
+de honte; car, par la confidence de Beauchamp, il savait que son père
+était coupable, et il se demandait comment, puisqu'il était coupable, il
+pourrait en arriver à prouver son innocence.
+
+Arrivé au point où nous en sommes, Beauchamp s'arrêta.
+
+«Ensuite? demanda Albert.
+
+--Ensuite? répéta Beauchamp.
+
+--Oui.
+
+--Mon ami, ce mot m'entraîne dans une horrible nécessité. Voulez-vous
+donc savoir la suite?
+
+--Il faut absolument que je la sache, mon ami, et j'aime mieux la
+connaître de votre bouche que d'aucune autre.
+
+--Eh bien, reprit Beauchamp, apprêtez donc votre courage, Albert; jamais
+vous n'en aurez eu plus besoin.»
+
+Albert passa une main sur son front pour s'assurer de sa propre force,
+comme un homme qui s'apprête à défendre sa vie essaie sa cuirasse et
+fait ployer la lame de son épée.
+
+Il se sentit fort, car il prenait sa fièvre pour de l'énergie.
+
+«Allez! dit-il.
+
+--Le soir arriva, continua Beauchamp. Tout Paris était dans l'attente de
+l'événement. Beaucoup prétendaient que votre père n'avait qu'à se
+montrer pour faire crouler l'accusation; beaucoup aussi disaient que le
+comte ne se présenterait pas; il y en avait qui assuraient l'avoir vu
+partir pour Bruxelles, et quelques-uns allèrent à la police demander
+s'il était vrai, comme on le disait, que le comte eût pris ses
+passeports.
+
+«Je vous avouerai que je fis tout au monde, continua Beauchamp, pour
+obtenir d'un des membres de la commission, jeune pair de mes amis,
+d'être introduit dans une sorte de tribune. À sept heures il vint me
+prendre, et, avant que personne fût arrivé, me recommanda à un huissier
+qui m'enferma dans une espèce de loge. J'étais masqué par une colonne et
+perdu dans une obscurité complète; je pus espérer que je verrais et que
+j'entendrais d'un bout à l'autre la terrible scène qui allait se
+dérouler.
+
+«À huit heures précises tout le monde était arrivé.
+
+«M. de Morcerf entra sur le dernier coup de huit heures. Il tenait à la
+main quelques papiers, et sa contenance semblait calme; contre son
+habitude, sa démarche était simple, sa mise recherchée et sévère; et,
+selon l'habitude des anciens militaires, il portait son habit boutonné
+depuis le bas jusqu'en haut.
+
+«Sa présence produisit le meilleur effet: la commission était loin
+d'être malveillante, et plusieurs de ses membres vinrent au comte et lui
+donnèrent la main.»
+
+Albert sentit que son coeur se brisait à tous ces détails, et cependant
+au milieu de sa douleur se glissait un sentiment de reconnaissance; il
+eût voulu pouvoir embrasser ces hommes qui avaient donné à son père
+cette marque d'estime dans un si grand embarras de son honneur.
+
+«En ce moment un huissier entra et remit une lettre au président.
+
+«--Vous avez la parole, monsieur de Morcerf, dit le président tout en
+décachetant la lettre.
+
+«Le comte commença son apologie, et je vous affirme, Albert, continua
+Beauchamp, qu'il fut d'une éloquence et d'une habileté extraordinaires.
+Il produisit des pièces qui prouvaient que le vizir de Janina l'avait,
+jusqu'à sa dernière heure, honoré de toute sa confiance, puisqu'il
+l'avait chargé d'une négociation de vie et de mort avec l'empereur
+lui-même. Il montra l'anneau, signe de commandement, et avec lequel
+Ali-Pacha cachetait d'ordinaire ses lettres, et que celui-ci lui avait
+donné pour qu'il pût à son retour, à quelque heure du jour ou de la
+nuit que ce fût, et fût-il dans son harem, pénétrer jusqu'à lui.
+Malheureusement, dit-il, sa négociation avait échoué, et quand il était
+revenu pour défendre son bienfaiteur, il était déjà mort. Mais, dit le
+comte, en mourant, Ali-Pacha, tant était grande sa confiance, lui avait
+confié sa maîtresse favorite et sa fille.»
+
+Albert tressaillit à ces mots, car à mesure que Beauchamp parlait, tout
+le récit d'Haydée revenait à l'esprit du jeune homme, et il se rappelait
+ce que la belle Grecque avait dit de ce message, de cet anneau, et de la
+façon dont elle avait été vendue et conduite en esclavage.
+
+«Et quel fut l'effet du discours du comte? demanda avec anxiété Albert.
+
+--J'avoue qu'il m'émut, et qu'en même temps que moi, il émut toute la
+commission, dit Beauchamp.
+
+«Cependant le président jeta négligemment les yeux sur la lettre qu'on
+venait de lui apporter; mais aux premières lignes son attention
+s'éveilla; il la lut, la relut encore, et, fixant les yeux sur M. de
+Morcerf:
+
+«--Monsieur le comte, dit-il, vous venez de nous dire que le vizir de
+Janina vous avait confié sa femme et sa fille?
+
+«--Oui, monsieur, répondit Morcerf: mais en cela, comme dans tout le
+reste, le malheur me poursuivait. À mon retour, Vasiliki et sa fille
+Haydée avaient disparu.
+
+«--Vous les connaissiez?
+
+«--Mon intimité avec le pacha et la suprême confiance qu'il avait dans
+ma fidélité m'avaient permis de les voir plus de vingt fois.
+
+«--Avez-vous quelque idée de ce qu'elles sont devenues?
+
+«--Oui, monsieur. J'ai entendu dire qu'elles avaient succombé à leur
+chagrin et peut-être à leur misère. Je n'étais pas riche, ma vie courait
+de grands dangers, je ne pus me mettre à leur recherche, à mon grand
+regret.
+
+«Le président fronça imperceptiblement le sourcil.
+
+«--Messieurs, dit-il, vous avez entendu et suivi M. le comte de Morcerf
+et ses explications. Monsieur le comte, pouvez-vous, à l'appui du récit
+que vous venez de faire, fournir quelque témoin?
+
+«--Hélas! non, monsieur, répondit le comte, tous ceux qui entouraient le
+vizir et qui m'ont connu à sa cour sont ou morts ou dispersés; seul, je
+crois, du moins, seul de mes compatriotes, j'ai survécu à cette
+affreuse guerre; je n'ai que des lettres d'Ali-Tebelin et je les ai
+mises sous vos yeux; je n'ai que l'anneau gage de sa volonté, et le
+voici; j'ai enfin la preuve la plus convaincante que je puisse fournir,
+c'est-à-dire, après une attaque anonyme, l'absence de tout témoignage
+contre ma parole d'honnête homme et la pureté de toute ma vie militaire.
+
+«Un murmure d'approbation courut dans l'assemblée; en ce moment, Albert,
+et s'il ne fût survenu aucun incident, la cause de votre père était
+gagnée.
+
+«Il ne restait plus qu'à aller aux voix, lorsque le président prit la
+parole.
+
+«--Messieurs, dit-il, et vous, monsieur le comte, vous ne seriez point
+fâchés, je présume, d'entendre un témoin très important, à ce qu'il
+assure, et qui vient de se produire de lui-même; ce témoin, nous n'en
+doutons pas, après tout ce que nous a dit le comte, est appelé à prouver
+la parfaite innocence de notre collègue. Voici la lettre que je viens de
+recevoir à cet égard; désirez-vous qu'elle vous soit lue, ou
+décidez-vous qu'il sera passé outre, et qu'on ne s'arrêtera point à cet
+incident?»
+
+«M. de Morcerf pâlit et crispa ses mains sur les papiers qu'il tenait,
+et qui crièrent entre ses doigts.
+
+«La réponse de la commission fut pour la lecture: quant au comte, il
+était pensif et n'avait point d'opinion à émettre.
+
+«Le président lut en conséquence la lettre suivante:
+
+»_Monsieur le président_,
+
+«_Je puis fournir à la commission d'enquête, chargée d'examiner la
+conduite en Épire et en Macédoine de M. le lieutenant-général comte de
+Morcerf, les renseignements les plus positifs_.
+
+«Le président fit une courte pause.
+
+«Le comte de Morcerf pâlit; le président interrogea les auditeurs du
+regard.
+
+«--Continuez!» s'écria-t-on de tous côtés.
+
+«Le président reprit:
+
+»_J'étais sur les lieux à la mort d'Ali-Pacha; j'assistai à ses derniers
+moments; je sais ce que devinrent Vasiliki et Haydée; je me tiens à la
+disposition de la commission, et réclame même l'honneur de me faire
+entendre. Je serai dans le vestibule de la Chambre au moment où l'on
+vous remettra ce billet_.
+
+«--Et quel est ce témoin, ou plutôt cet ennemi? demanda le comte d'une
+voix dans laquelle il était facile de remarquer une profonde altération.
+
+«--Nous allons le savoir, monsieur, répondit le président. La commission
+est-elle d'avis d'entendre ce témoin?
+
+«--Oui, oui, dirent en même temps toutes les voix.
+
+«On rappela l'huissier.
+
+«--Huissier, demanda le président, y a-t-il quelqu'un qui attende dans
+le vestibule?
+
+«--Oui, monsieur le président.
+
+«--Qui est-ce que ce quelqu'un?
+
+«--Une femme accompagnée d'un serviteur.
+
+Chacun se regarda.
+
+«--Faites entrer cette femme, dit le président.
+
+«Cinq minutes après, l'huissier reparut; tous les yeux étaient fixés sur
+la porte, et moi-même, dit Beauchamp, je partageais l'attente et
+l'anxiété générales.
+
+«Derrière l'huissier marchait une femme enveloppée d'un grand voile qui
+la cachait tout entière. On devinait bien, aux formes que trahissait ce
+voile et aux parfums qui s'en exhalaient, la présence d'une femme jeune
+et élégante, mais voilà tout.
+
+«Le président pria l'inconnue d'écarter son voile et l'on put voir alors
+que cette femme était vêtue à la grecque; en outre, elle était d'une
+suprême beauté.
+
+--Ah! dit Morcerf, c'était elle.
+
+--Comment, elle?
+
+--Oui, Haydée.
+
+--Qui vous l'a dit?
+
+--Hélas! je le devine. Mais continuez, Beauchamp, je vous prie. Vous
+voyez que je suis calme et fort. Et cependant nous devons approcher du
+dénouement.
+
+--M. de Morcerf, continua Beauchamp, regardait cette femme avec une
+surprise mêlée d'effroi. Pour lui, c'était la vie ou la mort qui allait
+sortir de cette bouche charmante; pour tous les autres, c'était une
+aventure si étrange et si pleine de curiosité, que le salut ou la perte
+de M. de Morcerf n'entrait déjà plus dans cet événement que comme un
+élément secondaire.
+
+«Le président offrit de la main un siège à la jeune femme; mais elle fit
+signe de la tête qu'elle resterait debout. Quant au comte, il était
+retombé sur son fauteuil, et il était évident que ses jambes refusaient
+de le porter.
+
+«--Madame, dit le président, vous avez écrit à la commission pour lui
+donner des renseignements sur l'affaire de Janina, et vous avez avancé
+que vous aviez été témoin oculaire des événements.
+
+«--Je le fus en effet», répondit l'inconnue avec une voix pleine d'une
+tristesse charmante, et empreinte de cette sonorité particulière aux
+voix orientales.
+
+«--Cependant, reprit le président, permettez-moi de vous dire que vous
+étiez bien jeune alors.
+
+«--J'avais quatre ans; mais comme les événements avaient pour moi une
+suprême importance, pas un détail n'est sorti de mon esprit, pas une
+particularité n'a échappé à ma mémoire.
+
+«--Mais quelle importance avaient donc pour vous ces événements, et qui
+êtes-vous pour que cette grande catastrophe ait produit sur vous une si
+profonde impression?
+
+«--Il s'agissait de la vie ou de la mort de mon père, répondit la jeune
+fille, et je m'appelle Haydée, fille d'Ali-Tebelin, pacha de Janina, et
+de Vasiliki, sa femme bien-aimée.»
+
+«La rougeur modeste et fière, tout à la fois, qui empourpra les joues de
+la jeune femme, le feu de son regard et la majesté de sa révélation,
+produisirent sur l'assemblée un effet inexprimable.
+
+«Quant au comte, il n'eût pas été plus anéanti, si la foudre en tombant,
+eût ouvert un abîme à ses pieds.
+
+«--Madame, reprit le président, après s'être incliné avec respect,
+permettez-moi une simple question qui n'est pas un doute, et cette
+question sera la dernière: Pouvez-vous justifier de l'authenticité de ce
+que vous dites?
+
+«--Je le puis, monsieur, dit Haydée en tirant de dessous son voile un
+sachet de satin parfumé, car voici l'acte de ma naissance, rédigé par
+mon père et signé par ses principaux officiers; car voici, avec l'acte
+de ma naissance, l'acte de mon baptême, mon père ayant consenti à ce que
+je fusse élevée dans la religion de ma mère, acte que le grand primat de
+Macédoine et d'Épire a revêtu de son sceau; voici enfin (et ceci est le
+plus important sans doute) l'acte de la vente qui fut faite de ma
+personne et de celle de ma mère au marchand arménien El-Kobbir, par
+l'officier franc qui, dans son infâme marché avec la Porte, s'était
+réservé, pour sa part de butin, la fille et la femme de son bienfaiteur,
+qu'il vendit pour la somme de mille bourses, c'est-à-dire pour quatre
+cent mille francs à peu près.
+
+«Une pâleur verdâtre envahit les joues du comte de Morcerf, et ses yeux
+s'injectèrent de sang à l'énoncé de ces imputations terribles qui furent
+accueillies de l'assemblée avec un lugubre silence.
+
+«Haydée, toujours calme, mais bien plus menaçante dans son calme qu'une
+autre ne l'eût été dans sa colère, tendit au président l'acte de vente
+rédigé en langue arabe.
+
+«Comme on avait pensé que quelques-unes des pièces produites seraient
+rédigées en arabe, en romaïque ou en turc, l'interprète de la Chambre
+avait été prévenu; on l'appela. Un des nobles pairs à qui la langue
+arabe, qu'il avait apprise pendant la sublime campagne d'Égypte, était
+familière, suivit sur le vélin la lecture que le traducteur en fit à
+haute voix:
+
+«_Moi, El-Kobbir, marchand d'esclaves et fournisseur du harem de S.H.,
+reconnais avoir reçu pour la remettre au sublime empereur, du seigneur
+franc comte de Monte-Cristo, une émeraude évaluée deux mille bourses,
+pour prix d'une jeune esclave chrétienne âgée de onze ans, du nom de
+Haydée, et fille reconnue du défunt seigneur Ali-Tebelin, pacha de
+Janina, et de Vasiliki, sa favorite; laquelle m'avait été vendue, il y a
+sept ans, avec sa mère, morte en arrivant à Constantinople, par un
+colonel franc au service du vizir Ali-Tebelin, nommé Fernand Mondego._
+
+«_La susdite vente m'avait été faite pour le compte de S.H., dont
+j'avais mandat, moyennant la somme de mille bourses._
+
+«_Fait à Constantinople, avec autorisation de S.H. l'année 1274 de
+l'hégire._
+
+ «_Signé EL-KOBBIR_.»
+
+«_Le présent acte, pour lui donner toute foi, toute croyance et
+toute authenticité, sera revêtu du sceau impérial, que le vendeur
+s'oblige à y faire apposer._»
+
+«Près de la signature du marchand on voyait en effet le sceau du
+sublime empereur.
+
+«À cette lecture et à cette vue succéda un silence terrible; le
+comte n'avait plus que le regard, et ce regard, attaché comme
+malgré lui sur Haydée, semblait de flamme et de sang.
+
+«--Madame, dit le président, ne peut-on interroger le comte de
+Monte-Cristo, lequel est à Paris près de vous, à ce que je crois?
+
+«--Monsieur, répondit Haydée, le comte de Monte-Cristo, mon autre
+père, est en Normandie depuis trois jours.
+
+«--Mais alors, madame, dit le président, qui vous a conseillé
+cette démarche, démarche dont la cour vous remercie et qui
+d'ailleurs est toute naturelle d'après votre naissance et vos
+malheurs?
+
+«--Monsieur, répondit Haydée, cette démarche m'a été conseillée
+par mon respect et par ma douleur. Quoique chrétienne, Dieu me
+pardonne! j'ai toujours songé à venger mon illustre père. Or,
+quand j'ai mis le pied en France, quand j'ai su que le traître
+habitait Paris, mes yeux et mes oreilles sont restés constamment
+ouverts. Je vis retirée dans la maison de mon noble protecteur,
+mais je vis ainsi parce que j'aime l'ombre et le silence qui me
+permettent de vivre dans ma pensée et dans mon recueillement. Mais
+M. le comte de Monte-Cristo m'entoure de soins paternels, et rien
+de ce qui constitue la vie du monde ne m'est étranger; seulement
+je n'en accepte que le bruit lointain. Ainsi je lis tous les
+journaux, comme on m'envoie tous les albums, comme je reçois
+toutes les mélodies et c'est en suivant, sans m'y prêter, la vie
+des autres, que j'ai su ce qui s'était passé ce matin à la Chambre
+des pairs et ce qui devait s'y passer ce soir... Alors, j'ai
+écrit.
+
+«--Ainsi, demanda le président, M. le comte de Monte-Cristo n'est
+pour rien dans votre démarche?
+
+«--Il l'ignore complètement, monsieur, et même je n'ai qu'une
+crainte, c'est qu'il la désapprouve quand il l'apprendra;
+cependant c'est un beau jour pour moi, continua la jeune fille en
+levant au ciel un regard tout ardent de flamme, que celui où je
+trouve enfin l'occasion de venger mon père.
+
+«Le comte, pendant tout ce temps, n'avait point prononcé une seule
+parole; ses collègues le regardaient et sans doute plaignaient
+cette fortune brisée sous le souffle parfumé d'une femme; son
+malheur s'écrivait peu à peu en traits sinistres sur son visage.
+
+«--Monsieur de Morcerf, dit le président, reconnaissez-vous
+madame pour la fille d'Ali-Tebelin, pacha de Janina?
+
+«--Non, dit Morcerf en faisant un effort pour se lever, et c'est
+une trame ourdie par mes ennemis.
+
+«Haydée, qui tenait ses yeux fixés vers la porte, comme si elle
+attendait quelqu'un, se retourna brusquement, et, retrouvant le
+comte debout, elle poussa un cri terrible:
+
+«--Tu ne me reconnais pas, dit-elle; eh bien, moi, heureusement
+je te reconnais! tu es Fernand Mondego, l'officier franc qui
+instruisait les troupes de mon noble père. C'est toi qui as
+livré les châteaux de Janina! c'est toi qui, envoyé par lui à
+Constantinople pour traiter directement avec l'empereur de la vie
+ou de la mort de ton bienfaiteur, as rapporté un faux firman qui
+accordait grâce entière! c'est toi qui, avec ce firman, as obtenu
+la bague du pacha qui devait te faire obéir par Sélim, le gardien
+du feu; c'est toi qui as poignardé Sélim! c'est toi qui nous as
+vendues, ma mère et moi, au marchand El-Kobbir! Assassin!
+assassin! assassin! tu as encore au front le sang de ton maître!
+regardez tous.
+
+«Ces paroles avaient été prononcées avec un tel enthousiasme de
+vérité, que tous les yeux se tournèrent vers le front du comte, et
+que lui-même y porta la main comme s'il eût senti, tiède encore,
+le sang d'Ali.
+
+«--Vous reconnaissez donc positivement M. de Morcerf pour être le
+même que l'officier Fernand Mondego?
+
+«--Si je le reconnais! s'écria Haydée. Oh! ma mère! tu m'as dit:
+«Tu étais libre, tu avais un père que tu aimais, tu étais destinée
+à être presque une reine! Regarde bien cet homme, c'est lui qui
+t'a faite esclave, c'est lui qui a levé au bout d'une pique la
+tête de ton père, c'est lui qui nous a vendues, c'est lui qui nous
+a livrées! Regarde bien sa main droite, celle qui a une large
+cicatrice; si tu oubliais son visage, tu le reconnaîtrais à cette
+main dans laquelle sont tombées une à une les pièces d'or du
+marchand El-Kobbir!» Si je le reconnais! Oh! qu'il dise maintenant
+lui-même s'il ne me reconnaît pas.
+
+«Chaque mot tombait comme un coutelas sur Morcerf et retranchait
+une parcelle de son énergie; aux derniers mots, il cacha vivement
+et malgré lui sa main, mutilée en effet par une blessure, dans sa
+poitrine, et retomba sur son fauteuil, abîmé dans un morne
+désespoir.
+
+«Cette scène avait fait tourbillonner les esprits de l'assemblée,
+comme on voit courir les feuilles détachées du tronc sous le vent
+puissant du nord.
+
+«--Monsieur le comte de Morcerf, dit le président, ne vous
+laissez pas abattre, répondez: la justice de la cour est suprême
+et égale pour tous comme celle de Dieu; elle ne vous laissera pas
+écraser par vos ennemis sans vous donner les moyens de les
+combattre. Voulez-vous des enquêtes nouvelles? Voulez-vous que
+j'ordonne un voyage de deux membres de la Chambre à Janina?
+Parlez!
+
+«Morcerf ne répondit rien.
+
+«Alors, tous les membres de la commission se regardèrent avec une
+sorte de terreur. On connaissait le caractère énergique et violent
+du comte. Il fallait une bien terrible prostration pour annihiler
+la défense de cet homme; il fallait enfin penser qu'à ce silence,
+qui ressemblait au sommeil, succéderait un réveil qui
+ressemblerait à la foudre.
+
+«--Eh bien, lui demanda le président, que décidez-vous?
+
+«--Rien! dit en se levant le comte avec une voix sourde.
+
+«--La fille d'Ali-Tebelin, dit le président, a donc déclaré bien
+réellement la vérité? elle est donc bien réellement le témoin
+terrible auquel il arrive toujours que le coupable n'ose répondre:
+NON? vous avez donc fait bien réellement toutes les choses dont on
+vous accuse?
+
+«Le comte jeta autour de lui un regard dont l'expression
+désespérée eût touché des tigres, mais il ne pouvait désarmer des
+juges; puis il leva les yeux vers la voûte, et les détourna
+aussitôt, comme s'il eût craint que cette voûte, en s'ouvrant, ne
+fît resplendir ce second tribunal qui se nomme le ciel, cet autre
+juge qui s'appelle Dieu.
+
+«Alors, avec un brusque mouvement, il arracha les boutons de cet
+habit fermé qui l'étouffait, et sortit de la salle comme un sombre
+insensé; un instant son pas retentit lugubrement sous la voûte
+sonore, puis bientôt le roulement de la voiture qui l'emportait au
+galop ébranla le portique de l'édifice florentin.
+
+«--Messieurs, dit le président quand le silence fut rétabli,
+M. le comte de Morcerf est-il convaincu de félonie, de trahison et
+d'indignité?
+
+«--Oui! répondirent d'une voix unanime tous les membres de la
+commission d'enquête.
+
+«Haydée avait assisté jusqu'à la fin de la séance; elle entendit
+prononcer la sentence du comte sans qu'un seul des traits de son
+visage exprimât ou la joie ou la pitié.
+
+«Alors, ramenant son voile sur son visage, elle salua
+majestueusement les conseillers, et sortit de ce pas dont Virgile
+voyait marcher les déesses.»
+
+
+
+
+LXXXVII
+
+La provocation.
+
+
+«Alors, continua Beauchamp, je profitai du silence et de
+l'obscurité de la salle pour sortir sans être vu. L'huissier qui
+m'avait introduit m'attendait à la porte. Il me conduisit, à
+travers les corridors, jusqu'à une petite porte donnant sur la rue
+de Vaugirard. Je sortis l'âme brisée et ravie tout à la fois,
+pardonnez-moi cette expression, Albert, brisée par rapport à vous,
+ravie de la noblesse de cette jeune fille poursuivant la vengeance
+paternelle. Oui, je vous le jure, Albert, de quelque part que
+vienne cette révélation, je dis, moi, qu'elle peut venir d'un
+ennemi, mais que cet ennemi n'est que l'agent de la Providence.»
+
+Albert tenait sa tête entre ses deux mains; il releva son visage,
+rouge de honte et baigné de larmes, et saisissant le bras de
+Beauchamp.
+
+«Ami, lui dit-il, ma vie est finie: il me reste, non pas à dire
+comme vous que la Providence m'a porté le coup, mais à chercher
+quel homme me poursuit de son inimitié; puis, quand je le
+connaîtrai, je tuerai cet homme, ou cet homme me tuera; or, je
+compte sur votre amitié pour m'aider, Beauchamp, si toutefois le
+mépris ne l'a pas tuée dans votre coeur.
+
+--Le mépris, mon ami? et en quoi ce malheur vous touchera-t-il?
+Non! Dieu merci! nous n'en sommes plus au temps où un injuste
+préjugé rendait les fils responsables des actions des pères.
+Repassez toute votre vie, Albert, elle date d'hier, il est vrai,
+mais jamais aurore d'un beau jour fut-elle plus pure que votre
+orient? non, Albert, croyez-moi, vous êtes jeune, vous êtes riche,
+quittez la France: tout s'oublie vite dans cette grande Babylone à
+l'existence agitée et aux goûts changeants; vous viendrez dans
+trois ou quatre ans, vous aurez épousé quelque princesse russe, et
+personne ne songera plus à ce qui s'est passé hier, à plus forte
+raison à ce qui s'est passé il y a seize ans.
+
+--Merci, mon cher Beauchamp, merci de l'excellente intention qui
+vous dicte vos paroles, mais cela ne peut être ainsi, je vous ai
+dit mon désir, et maintenant, s'il le faut, je changerai le mot
+désir en celui de volonté. Vous comprenez qu'intéressé comme je le
+suis dans cette affaire, je ne puis voir la chose du même point de
+vue que vous. Ce qui vous semble venir à vous d'une source céleste
+me semble venir à moi d'une source moins pure. La Providence me
+paraît, je vous l'avoue, fort étrangère à tout ceci, et cela
+heureusement, car au lieu de l'invisible et de l'impalpable
+messagère des récompenses et punitions célestes, je trouverai un
+être palpable et visible, sur lequel je me vengerai, oh! oui, je
+vous le jure, de tout ce que je souffre depuis un mois.
+Maintenant, je vous le répète, Beauchamp, je tiens à rentrer dans
+la vie humaine et matérielle, et, si vous êtes encore mon ami
+comme vous le dites, aidez-moi à retrouver la main qui a porté le
+coup.
+
+--Alors, soit! dit Beauchamp; et si vous tenez absolument à ce
+que je descende sur la terre je le ferai; si vous tenez à vous
+mettre à la recherche d'un ennemi, je m'y mettrai avec vous. Et je
+le trouverai, car mon honneur est presque aussi intéressé que le
+vôtre à ce que nous le retrouvions.
+
+--Eh bien, alors, Beauchamp, vous comprenez, à l'instant même,
+sans retard, commençons nos investigations. Chaque minute de
+retard est une éternité pour moi; le dénonciateur n'est pas encore
+puni, il peut donc espérer qu'il ne le sera pas; et, sur mon
+honneur, s'il l'espère, il se trompe!
+
+--Eh bien, écoutez-moi, Morcerf.
+
+--Ah! Beauchamp, je vois que vous savez quelque chose; tenez,
+vous me rendez la vie!
+
+--Je ne dis pas que ce soit réalité, Albert, mais c'est au moins
+une lumière dans la nuit: en suivant cette lumière, peut-être nous
+conduira-t-elle au but.
+
+--Dites! vous voyez bien que je bous d'impatience.
+
+--Eh bien, je vais vous raconter ce que je n'ai pas voulu vous
+dire en revenant de Janina.
+
+--Parlez.
+
+--Voilà ce qui s'est passé, Albert; j'ai été tout naturellement
+chez le premier banquier de la ville pour prendre des
+informations; au premier mot que j'ai dit de l'affaire, avant même
+que le nom de votre père eût été prononcé:
+
+«--Ah! dit-il, très bien, je devine ce qui vous amène.
+
+«--Comment cela, et pourquoi?
+
+«--Parce qu'il y a quinze jours à peine j'ai été interrogé sur le
+même sujet.
+
+«--Par qui?
+
+«--Par un banquier de Paris, mon correspondant.
+
+«--Que vous nommez?
+
+«--M. Danglars.»
+
+--Lui! s'écria Albert; en effet, c'est bien lui qui depuis si
+longtemps poursuit mon pauvre père de sa haine jalouse; lui,
+l'homme prétendu populaire, qui ne peut pardonner au comte de
+Morcerf d'être pair de France. Et, tenez, cette rupture de mariage
+sans raison donnée; oui, c'est bien cela.
+
+--Informez-vous, Albert (mais ne vous emportez pas d'avance),
+informez-vous, vous dis-je, et si la chose est vraie...
+
+--Oh! oui, si la chose est vraie! s'écria le jeune homme, il me
+paiera tout ce que j'ai souffert.
+
+--Prenez garde, Morcerf, c'est un homme déjà vieux.
+
+--J'aurai égard à son âge comme il a eu égard à l'honneur de ma
+famille; s'il en voulait à mon père, que ne frappait-il mon père?
+Oh! non, il a eu peur de se trouver en face d'un homme!
+
+--Albert, je ne vous condamne pas, je ne fais que vous retenir;
+Albert, agissez prudemment.
+
+--Oh! n'ayez pas peur; d'ailleurs, vous m'accompagnerez,
+Beauchamp, les choses solennelles doivent être traitées devant
+témoin. Avant la fin de cette journée, si M. Danglars est le
+coupable, M. Danglars aura cessé de vivre ou je serai mort.
+Pardieu, Beauchamp, je veux faire de belles funérailles à mon
+honneur!
+
+--Eh bien, alors, quand de pareilles résolutions sont prises,
+Albert, il faut les mettre à exécution à l'instant même. Vous
+voulez aller chez M. Danglars? partons.»
+
+On envoya chercher un cabriolet de place. En entrant dans l'hôtel
+du banquier, on aperçut le phaéton et le domestique de M. Andrea
+Cavalcanti à la porte.
+
+«Ah! parbleu! voilà qui va bien, dit Albert avec une voix sombre.
+Si M. Danglars ne veut pas se battre avec moi, je lui tuerai son
+gendre. Cela doit se battre, un Cavalcanti.»
+
+On annonça le jeune homme au banquier, qui, au nom d'Albert,
+sachant ce qui s'était passé la veille, fit défendre sa porte.
+Mais il était trop tard, il avait suivi le laquais; il entendit
+l'ordre donné, força la porte et pénétra, suivi de Beauchamp,
+jusque dans le cabinet du banquier.
+
+«Mais, monsieur! s'écria celui-ci, n'est-on plus maître de
+recevoir chez soi qui l'on veut, ou qui l'on ne veut pas? Il me
+semble que vous vous oubliez étrangement.
+
+--Non, monsieur, dit froidement Albert, il y a des circonstances,
+et vous êtes dans une de celles-là, où il faut, sauf lâcheté, je
+vous offre ce refuge, être chez soi pour certaines personnes du
+moins.
+
+--Alors, que me voulez-vous donc, monsieur?
+
+--Je veux, dit Morcerf, s'approchant sans paraître faire
+attention à Cavalcanti qui était adossé à la cheminée, je veux
+vous proposer un rendez-vous dans un coin écarté, où personne ne
+vous dérangera pendant dix minutes, je ne vous en demande pas
+davantage; où, des deux hommes qui se sont rencontrés, il en
+restera un sous les feuilles.»
+
+Danglars pâlit, Cavalcanti fit un mouvement. Albert se retourna
+vers le jeune homme:
+
+«Oh! mon Dieu! dit-il, venez si vous voulez, monsieur le comte,
+vous avez le droit d'y être, vous êtes presque de la famille, et
+je donne de ces sorties de rendez-vous à autant de gens qu'il s'en
+trouvera pour les accepter.»
+
+Cavalcanti regarda d'un air stupéfait Danglars lequel faisant un
+effort, se leva et s'avança entre les deux jeunes gens. L'attaque
+d'Albert à Andrea venait de le placer sur un autre terrain, et il
+espérait que la visite d'Albert avait une autre cause que celle
+qu'il lui avait supposée d'abord.
+
+«Ah çà! monsieur, dit-il à Albert, si vous venez ici chercher
+querelle à monsieur parce que je l'ai préféré à vous, je vous
+préviens que je ferai de cela une affaire de procureur du roi.
+
+--Vous vous trompez, monsieur, dit Morcerf avec un sombre
+sourire, je ne parle pas de mariage le moins du monde, et je ne
+m'adresse à M. Cavalcanti que parce qu'il m'a semblé avoir eu un
+instant l'intention d'intervenir dans notre discussion. Et puis,
+tenez, au reste, vous avez raison, dit-il, je cherche aujourd'hui
+querelle à tout le monde; mais soyez tranquille, monsieur
+Danglars, la priorité vous appartient.
+
+--Monsieur, répondit Danglars, pâle de colère et de peur, je vous
+avertis que lorsque j'ai le malheur de rencontrer sur mon chemin
+un dogue enragé, je le tue et que, loin de me croire coupable, je
+pense avoir rendu un service à la société. Or, si vous êtes enragé
+et que vous tendiez à me mordre, je vous en préviens, je vous
+tuerai sans pitié. Tiens! est-ce ma faute, à moi, si votre père
+est déshonoré?
+
+--Oui, misérable! s'écria Morcerf, c'est ta faute!»
+
+Danglars fit un pas en arrière.
+
+«Ma faute! à moi, dit-il; mais vous êtes fou! Est-ce que je sais
+l'histoire grecque, moi? Est-ce que j'ai voyagé dans tous ces
+pays-là? Est-ce que c'est moi qui ai conseillé à votre père de
+vendre les châteaux de Janina? de trahir...
+
+--Silence! dit Albert d'une voix sourde. Non, ce n'est pas vous
+qui directement avez fait cet éclat et causé ce malheur, mais
+c'est vous qui l'avez hypocritement provoqué.
+
+--Moi!
+
+--Oui, vous! d'où vient la révélation?
+
+--Mais il me semble que le journal vous l'a dit: de Janina,
+parbleu!
+
+--Qui a écrit à Janina?
+
+--À Janina?
+
+--Oui. Qui a écrit pour demander des renseignements sur mon père?
+
+--Il me semble que tout le monde peut écrire à Janina.
+
+--Une seule personne a écrit cependant.
+
+--Une seule?
+
+--Oui! et cette personne, c'est vous.
+
+--J'ai écrit, sans doute; il me semble que lorsqu'on marie sa
+fille à un jeune homme, on peut prendre des renseignements sur la
+famille de ce jeune homme; c'est non seulement un droit, mais
+encore un devoir.
+
+--Vous avez écrit, monsieur, dit Albert, sachant parfaitement la
+réponse qui vous viendrait.
+
+--Moi? Ah! je vous le jure bien, s'écria Danglars avec une
+confiance et une sécurité qui venaient encore moins de sa peur
+peut-être que de l'intérêt qu'il ressentait au fond pour le
+malheureux jeune homme; je vous jure que jamais je n'eusse pensé à
+écrire à Janina. Est-ce que je connaissais la catastrophe d'Ali-Pacha, moi?
+
+--Alors quelqu'un vous a donc poussé à écrire?
+
+--Certainement.
+
+--On vous a poussé?
+
+--Oui.
+
+--Qui cela?... achevez... dites...
+
+--Pardieu! rien de plus simple, je parlais du passé de votre
+père, je disais que la source de sa fortune était toujours restée
+obscure. La personne m'a demandé où votre père avait fait cette
+fortune. J'ai répondu: «En Grèce.» Alors elle m'a dit: «Eh bien,
+écrivez à Janina.»
+
+--Et qui vous a donné ce conseil?
+
+--Parbleu! le comte de Monte-Cristo, votre ami.
+
+--Le comte de Monte-Cristo vous a dit d'écrire à Janina?
+
+--Oui, et j'ai écrit. Voulez-vous voir ma correspondance? je vous
+la montrerai.»
+
+Albert et Beauchamp se regardèrent.
+
+«Monsieur, dit alors Beauchamp, qui n'avait point encore pris la
+parole, il me semble que vous accusez le comte, qui est absent de
+Paris, et qui ne peut se justifier en ce moment?
+
+--Je n'accuse personne, monsieur, dit Danglars, je raconte, et je
+répéterai devant M. le comte de Monte-Cristo ce que je viens de
+dire devant vous.
+
+--Et le comte sait quelle réponse vous avez reçue?
+
+--Je la lui ai montrée.
+
+--Savait-il que le nom de baptême de mon père était Fernand, et
+que son nom de famille était Mondego?
+
+--Oui, je le lui avais dit depuis longtemps au surplus, je n'ai
+fait là-dedans que ce que tout autre eût fait à ma place, et même
+peut-être beaucoup moins. Quand, le lendemain de cette réponse,
+poussé par M. de Monte-Cristo, votre père est venu me demander ma
+fille officiellement, comme cela se fait quand on veut en finir,
+j'ai refusé, j'ai refusé net, c'est vrai, mais sans explication,
+sans éclat. En effet, pourquoi aurais-je fait un éclat? En quoi
+l'honneur ou le déshonneur de M. de Morcerf m'importe-t-il? Cela
+ne faisait ni hausser ni baisser la rente.»
+
+Albert sentit la rougeur lui monter au front; il n'y avait plus de
+doute, Danglars se défendait avec la bassesse, mais avec l'assurance
+d'un homme qui dit, sinon toute la vérité, du moins une partie de la
+vérité, non point par conscience, il est vrai, mais par terreur.
+D'ailleurs, que cherchait Morcerf? ce n'était pas le plus ou moins de
+culpabilité de Danglars ou de Monte-Cristo, c'était un homme qui
+répondît de l'offense légère ou grave, c'était un homme qui se battît,
+et il était évident que Danglars ne se battrait pas.
+
+Et puis, chacune des choses oubliées ou inaperçues redevenait
+visible à ses yeux ou présente à son souvenir. Monte-Cristo savait
+tout, puisqu'il avait acheté la fille d'Ali-Pacha, or, sachant
+tout, il avait conseillé à Danglars d'écrire à Janina. Cette
+réponse connue, il avait accédé au désir manifesté par Albert
+d'être présenté à Haydée; une fois devant elle, il avait laissé
+l'entretien tomber sur la mort d'Ali, ne s'opposant pas au récit
+d'Haydée (mais ayant sans doute donné à la jeune fille dans les
+quelques mots romaïques qu'il avait prononcés des instructions qui
+n'avaient point permis à Morcerf de reconnaître son père);
+d'ailleurs n'avait-il pas prié Morcerf de ne pas prononcer le nom
+de son père devant Haydée? Enfin il avait mené Albert en Normandie
+au moment où il savait que le grand éclat devait se faire. Il n'y
+avait pas à en douter, tout cela était un calcul, et, sans aucun
+doute, Monte-Cristo s'entendait avec les ennemis de son père.
+
+Albert prit Beauchamp dans un coin et lui communiqua toutes ses
+idées.
+
+«Vous avez raison, dit celui-ci; M. Danglars n'est, dans ce qui
+est arrivé, que pour la partie brutale et matérielle; c'est à
+M. de Monte-Cristo que vous devez demander une explication.»
+
+Albert se retourna.
+
+«Monsieur, dit-il à Danglars, vous comprenez que je ne prends pas
+encore de vous un congé définitif; il me reste à savoir si vos
+inculpations sont justes, et je vais de ce pas m'en assurer chez
+M. le comte de Monte-Cristo.»
+
+Et, saluant le banquier, il sortit avec Beauchamp sans paraître
+autrement s'occuper de Cavalcanti.
+
+Danglars les reconduisit jusqu'à la porte, et, à la porte,
+renouvela à Albert l'assurance qu'aucun motif de haine personnel
+ne l'animait contre M. le comte de Morcerf.
+
+
+
+
+LXXXVIII
+
+L'insulte.
+
+
+À la porte du banquier, Beauchamp arrêta Morcerf.
+
+«Écoutez, lui dit-il, tout à l'heure je vous ai dit, chez
+M. Danglars, que c'était à M. de Monte-Cristo que vous deviez
+demander une explication?
+
+--Oui, et nous allons chez lui.
+
+--Un instant, Morcerf; avant d'aller chez le comte, réfléchissez.
+
+--À quoi voulez-vous que je réfléchisse?
+
+--À la gravité de la démarche.
+
+--Est-elle plus grave que d'aller chez M. Danglars?
+
+--Oui; M. Danglars était un homme d'argent, et vous le savez, les hommes
+d'argent savent trop le capital qu'ils risquent pour se battre
+facilement. L'autre au contraire, est un gentilhomme, en apparence
+du moins; mais ne craignez-vous pas, sous le gentilhomme, de
+rencontrer le bravo?
+
+--Je ne crains qu'une chose, c'est de trouver un homme qui ne se
+batte pas.
+
+--Oh! soyez tranquille, dit Beauchamp, celui-là se battra. J'ai
+même peur d'une chose, c'est qu'il ne se batte trop bien; prenez
+garde!
+
+--Ami, dit Morcerf avec un beau sourire, c'est ce que je demande;
+et ce qui peut m'arriver de plus heureux, c'est d'être tué pour
+mon père: cela nous sauvera tous.
+
+--Votre mère en mourra!
+
+--Pauvre mère! dit Albert en passant la main sur ses yeux, je le
+sais bien; mais mieux vaut qu'elle meure de cela que de mourir de
+honte.
+
+--Vous êtes bien décidé, Albert?
+
+--Oui.
+
+--Allez donc! Mais croyez-vous que nous le trouvions?
+
+--Il devait revenir quelques heures après moi, et certainement il
+sera revenu.»
+
+Ils montèrent, et se firent conduire avenue des Champs-Élysées,
+n° 30.
+
+Beauchamp voulait descendre seul, mais Albert lui fit observer que
+cette affaire, sortant des règles ordinaires, lui permettait de
+s'écarter de l'étiquette du duel.
+
+Le jeune homme agissait dans tout ceci pour une cause si sainte,
+que Beauchamp n'avait autre chose à faire qu'à se prêter à toutes
+ses volontés: il céda donc à Morcerf et se contenta de le suivre.
+
+Albert ne fit qu'un bond de la loge du concierge au perron. Ce fut
+Baptistin qui le reçut.
+
+Le comte venait d'arriver effectivement, mais il était au bain, et
+avait défendu de recevoir qui que ce fût au monde.
+
+«Mais, après le bain? demanda Morcerf.
+
+--Monsieur dînera.
+
+--Et après le dîner?
+
+--Monsieur dormira une heure.
+
+--Ensuite?
+
+--Ensuite il ira à l'Opéra.
+
+--Vous en êtes sûr? demanda Albert.
+
+--Parfaitement sûr; monsieur a commandé ses chevaux pour huit
+heures précises.
+
+--Fort bien, répliqua Albert; voilà tout ce que je voulais
+savoir.»
+
+Puis, se retournant vers Beauchamp:
+
+«Si vous avez quelque chose à faire, Beauchamp, faites-le tout de
+suite; si vous avez rendez-vous ce soir, remettez-le à demain.
+Vous comprenez que je compte sur vous pour aller à l'Opéra. Si
+vous le pouvez, amenez-moi Château-Renaud.»
+
+Beauchamp profita de la permission et quitta Albert après lui
+avoir promis de le venir prendre à huit heures moins un quart.
+
+Rentré chez lui, Albert prévint Franz, Debray et Morrel du désir
+qu'il avait de les voir le soir même à l'Opéra.
+
+Puis il alla visiter sa mère, qui, depuis les événements de la
+veille, avait fait défendre sa porte et gardait la chambre. Il la
+trouva au lit, écrasée par la douleur de cette humiliation
+publique.
+
+La vue d'Albert produisit sur Mercédès l'effet qu'on en pouvait
+attendre; elle serra la main de son fils et éclata en sanglots.
+Cependant ces larmes la soulagèrent.
+
+Albert demeura un instant debout et muet près du visage de sa
+mère. On voyait à sa mine pâle et à ses sourcils froncés que sa
+résolution de vengeance s'émoussait de plus en plus dans son
+coeur.
+
+«Ma mère, demanda Albert, est-ce que vous connaissez quelque
+ennemi à M. de Morcerf?»
+
+Mercédès tressaillit; elle avait remarqué que le jeune homme
+n'avait pas dit: à mon père.
+
+«Mon ami, dit-elle, les gens dans la position du comte ont
+beaucoup d'ennemis qu'ils ne connaissent point. D'ailleurs, les
+ennemis qu'on connaît ne sont point, vous le savez, les plus
+dangereux.
+
+--Oui, je sais cela, aussi j'en appelle à toute votre
+perspicacité. Ma mère, vous êtes une femme si supérieure que rien
+ne vous échappe, à vous!
+
+--Pourquoi me dites-vous cela?
+
+--Parce que vous aviez remarqué, par exemple, que le soir du bal
+que nous avons donné, M. de Monte-Cristo n'avait rien voulu
+prendre chez nous.»
+
+Mercédès se soulevant toute tremblante sur son bras brûlé par la
+fièvre:
+
+«M. de Monte-Cristo! s'écria-t-elle, et quel rapport cela aurait-il
+avec la question que vous me faites?
+
+--Vous le savez, ma mère, M. de Monte-Cristo est presque un homme
+d'Orient, et les Orientaux, pour conserver toute liberté de
+vengeance, ne mangent ni ne boivent jamais chez leurs ennemis.
+
+--M. de Monte-Cristo, notre ennemi, dites-vous, Albert? reprit
+Mercédès en devenant plus pâle que le drap qui la couvrait. Qui
+vous a dit cela? pourquoi? Vous êtes fou, Albert. M. de Monte-Cristo
+n'a eu pour nous que des politesses. M. de Monte-Cristo
+vous a sauvé la vie, c'est vous-même qui nous l'avez présenté. Oh!
+je vous en prie, mon fils, si vous aviez une pareille idée,
+écartez-la, et si j'ai une recommandation à vous faire, je dirai
+plus, si j'ai une prière à vous adresser, tenez-vous bien avec
+lui.
+
+--Ma mère, répliqua le jeune homme avec un sombre regard, vous
+avez vos raisons pour me dire de ménager cet homme.
+
+--Moi! s'écria Mercédès, rougissant avec la même rapidité qu'elle
+avait pâli, et redevenant presque aussitôt plus pâle encore
+qu'auparavant.
+
+--Oui, sans doute, et cette raison, n'est-ce pas, reprit Albert,
+est que cet homme ne peut nous faire du mal?»
+
+Mercédès frissonna; et attachant sur son fils un regard
+scrutateur:
+
+«Vous me parlez étrangement, dit-elle à Albert, et vous avez de
+singulières préventions, ce me semble. Que vous a donc fait le
+comte? Il y a trois jours vous étiez avec lui en Normandie; il y a
+trois jours je le regardais et vous le regardiez vous-même comme
+votre meilleur ami.»
+
+Un sourire ironique effleura les lèvres d'Albert. Mercédès vit ce
+sourire, et avec son double instinct de femme et de mère elle
+devina tout; mais, prudente et forte, elle cacha son trouble et
+ses frémissements.
+
+Albert laissa tomber la conversation; au bout d'un instant la
+comtesse la renoua.
+
+«Vous veniez me demander comment j'allais, dit-elle, je vous
+répondrai franchement, mon ami, que je ne me sens pas bien. Vous
+devriez vous installer ici, Albert, vous me tiendriez compagnie;
+j'ai besoin de n'être pas seule.
+
+--Ma mère, dit le jeune homme, je serais à vos ordres, et vous
+savez avec quel bonheur, si une affaire pressée et importante ne
+me forçait à vous quitter toute la soirée.
+
+--Ah! fort bien, répondit Mercédès avec un soupir; allez, Albert,
+je ne veux point vous rendre esclave de votre piété filiale.»
+
+Albert fit semblant de ne point entendre, salua sa mère et sortit.
+À peine le jeune homme eut-il refermé la porte que Mercédès fit
+appeler un domestique de confiance et lui ordonna de suivre Albert
+partout où il irait dans la soirée, et de lui en venir rendre
+compte à l'instant même.
+
+Puis elle sonna sa femme de chambre, et, si faible qu'elle fût, se
+fit habiller pour être prête à tout événement.
+
+La mission donnée au laquais n'était pas difficile à exécuter.
+Albert rentra chez lui et s'habilla avec une sorte de recherche
+sévère. À huit heures moins dix minutes Beauchamp arriva: il avait
+vu Château-Renaud, lequel avait promis de se trouver à l'orchestre
+avant le lever du rideau.
+
+Tous deux montèrent dans le coupé d'Albert, qui n'ayant aucune
+raison de cacher où il allait, dit tout haut:
+
+«À l'Opéra!»
+
+Dans son impatience, il avait devancé le lever du rideau. Château-Renaud
+était à sa stalle: prévenu de tout par Beauchamp, Albert n'avait aucune
+explication à lui donner. La conduite de ce fils cherchant à venger son
+père était si simple, que Château-Renaud ne tenta en rien de le
+dissuader, et se contenta de lui renouveler l'assurance qu'il était à sa
+disposition.
+
+Debray n'était pas encore arrivé, mais Albert savait qu'il manquait
+rarement une représentation de l'Opéra. Albert erra dans le théâtre
+jusqu'au lever du rideau. Il espérait rencontrer Monte-Cristo, soit dans
+le couloir, soit dans l'escalier. La sonnette l'appela à sa place, et il
+vint s'asseoir à l'orchestre, entre Château-Renaud et Beauchamp.
+
+Mais ses yeux ne quittaient pas cette loge d'entre-colonnes qui,
+pendant tout le premier acte, semblait s'obstiner à rester fermée.
+
+Enfin, comme Albert, pour la centième fois, interrogeait sa
+montre, au commencement du deuxième acte, la porte de la loge
+s'ouvrit, et Monte-Cristo, vêtu de noir, entra et s'appuya à la
+rampe pour regarder dans la salle; Morrel le suivait, cherchant
+des yeux sa soeur et son beau-frère. Il les aperçut dans une loge
+du second rang, et leur fit signe.
+
+Le comte, en jetant son coup d'oeil circulaire dans la salle,
+aperçut une tête pâle et des yeux étincelants qui semblaient
+attirer avidement ses regards; il reconnut bien Albert, mais
+l'expression qu'il remarqua sur ce visage bouleversé lui conseilla
+sans doute de ne point l'avoir remarqué. Sans faire donc aucun
+mouvement qui décelât sa pensée, il s'assit, tira sa jumelle de
+son étui, et lorgna d'un autre côté.
+
+Mais, sans paraître voir Albert, le comte ne le perdait pas de
+vue, et, lorsque la toile tomba sur la fin du second acte, son
+coup d'oeil infaillible et sûr suivit le jeune homme sortant de
+l'orchestre et accompagné de ses deux amis.
+
+Puis, la même tête reparut aux carreaux d'une première loge, en
+face de la sienne. Le comte sentait venir à lui la tempête, et
+lorsqu'il entendit la clef tourner dans la serrure de sa loge,
+quoiqu'il parlât en ce moment même à Morrel avec son visage le
+plus riant, le comte savait à quoi s'en tenir, et il s'était
+préparé à tout.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+Seulement alors, Monte-Cristo se retourna et aperçut Albert,
+livide et tremblant; derrière lui étaient Beauchamp et Château-Renaud.
+
+«Tiens! s'écria-t-il avec cette bienveillante politesse qui
+distinguait d'habitude son salut des banales civilités du monde,
+voilà mon cavalier arrivé au but! Bonsoir, monsieur de Morcerf.»
+
+Et le visage de cet homme, si singulièrement maître de lui-même,
+exprimait la plus parfaite cordialité.
+
+Morrel alors se rappela seulement la lettre qu'il avait reçue du
+vicomte, et dans laquelle, sans autre explication, celui-ci le
+priait de se trouver à l'Opéra; et il comprit qu'il allait se
+passer quelque chose de terrible.
+
+«Nous ne venons point ici pour échanger d'hypocrites politesses ou
+de faux-semblants d'amitié, dit le jeune homme; nous venons vous
+demander une explication, monsieur le comte.»
+
+La voix tremblante du jeune homme avait peine à passer entre ses
+dents serrées.
+
+«Une explication à l'Opéra? dit le comte avec ce ton si calme et
+avec ce coup d'oeil si pénétrant, qu'on reconnaît à ce double
+caractère l'homme éternellement sûr de lui-même. Si peu familier
+que je sois avec les habitudes parisiennes, je n'aurais pas cru,
+monsieur, que ce fût là que les explications se demandaient.
+
+--Cependant, lorsque les gens se font celer, dit Albert,
+lorsqu'on ne peut pénétrer jusqu'à eux sous prétexte qu'ils sont
+au bain, à table ou au lit, il faut bien s'adresser là où on les
+rencontre.
+
+--Je ne suis pas difficile à rencontrer, dit Monte-Cristo, car
+hier encore, monsieur, si j'ai bonne mémoire, vous étiez chez moi.
+
+--Hier, monsieur, dit le jeune homme, dont la tête
+s'embarrassait, j'étais chez vous parce que j'ignorais qui vous
+étiez.»
+
+Et en prononçant ces paroles, Albert avait élevé la voix de
+manière à ce que les personnes placées dans les loges voisines
+l'entendissent, ainsi que celles qui passaient dans le couloir.
+Aussi les personnes des loges se retournèrent-elles, et celles du
+couloir s'arrêtèrent-elles derrière Beauchamp et Château-Renaud au
+bruit de cette altercation.
+
+«D'où sortez-vous donc, monsieur? dit Monte-Cristo sans la moindre
+émotion apparente. Vous ne semblez pas jouir de votre bon sens.
+
+--Pourvu que je comprenne vos perfidies, monsieur, et que je
+parvienne à vous faire comprendre que je veux m'en venger, je
+serai toujours assez raisonnable, dit Albert furieux.
+
+--Monsieur, je ne vous comprends point, répliqua Monte-Cristo,
+et, quand même je vous comprendrais, vous n'en parleriez encore
+que trop haut. Je suis ici chez moi, monsieur, et moi seul ai le
+droit d'y élever la voix au-dessus des autres. Sortez, monsieur!»
+
+Et Monte-Cristo montra la porte à Albert avec un geste admirable
+de commandement.
+
+«Ah! je vous en ferai bien sortir, de chez vous! reprit Albert en
+froissant dans ses mains convulsives son gant, que le comte ne
+perdait pas de vue.
+
+--Bien, bien! dit flegmatiquement Monte-Cristo; vous me cherchez
+querelle, monsieur; je vois cela; mais un conseil, vicomte, et
+retenez-le bien: c'est une coutume mauvaise que de faire du bruit
+en provoquant. Le bruit ne va pas à tout le monde, monsieur de
+Morcerf.»
+
+À ce nom, un murmure d'étonnement passa comme un frisson parmi les
+auditeurs de cette scène. Depuis la veille le nom de Morcerf était
+dans toutes les bouches.
+
+Albert mieux que tous, et le premier de tous, comprit l'allusion,
+et fit un geste pour lancer son gant au visage du comte; mais
+Morrel lui saisit le poignet, tandis que Beauchamp et
+Château-Renaud, craignant que la scène ne dépassât la limite d'une
+provocation, le retenaient par-derrière.
+
+Mais Monte-Cristo, sans se lever, en inclinant sa chaise, étendit
+la main seulement, et saisissant entre les doigts crispés du jeune
+homme le gant humide et écrasé:
+
+«Monsieur, dit-il avec un accent terrible, je tiens votre gant
+pour jeté, et je vous l'enverrai roulé autour d'une balle.
+Maintenant, sortez de chez moi, ou j'appelle mes domestiques et je
+vous fais jeter à la porte.»
+
+Ivre, effaré, les yeux sanglants, Albert fit deux pas en arrière.
+
+Morrel en profita pour refermer la porte.
+
+Monte-Cristo reprit sa jumelle et se remit à lorgner, comme si
+rien d'extraordinaire ne venait de se passer.
+
+Cet homme avait un coeur de bronze et un visage de marbre. Morrel
+se pencha à son oreille.
+
+«Que lui avez-vous fait? dit-il.
+
+--Moi? rien, personnellement du moins, dit Monte-Cristo.
+
+--Cependant cette scène étrange doit avoir une cause?
+
+--L'aventure du comte de Morcerf exaspère le malheureux jeune
+homme.
+
+--Y êtes-vous pour quelque chose?
+
+--C'est par Haydée que la Chambre a été instruite de la trahison
+de son père.
+
+--En effet, dit Morrel, on m'a dit, mais je n'avais pas voulu le
+croire, que cette esclave grecque que j'ai vue avec vous ici, dans
+cette loge même, était la fille d'Ali-Pacha.
+
+--C'est la vérité, cependant.
+
+--Oh! mon Dieu! dit Morrel, je comprends tout alors, et cette
+scène était préméditée.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, Albert m'a écrit de me trouver ce soir à l'opéra; c'était
+pour me rendre témoin de l'insulte qu'il voulait vous faire.
+
+--Probablement, dit Monte-Cristo avec son imperturbable
+tranquillité.
+
+--Mais que ferez-vous de lui?
+
+--De qui?
+
+--D'Albert!
+
+--D'Albert? reprit Monte-Cristo du même ton, ce que j'en ferai,
+Maximilien? Aussi vrai que vous êtes ici et que je vous serre la
+main, je le tuerai demain avant dix heures du matin. Voilà ce que
+j'en ferai.»
+
+Morrel, à son tour, prit la main de Monte-Cristo dans les deux
+siennes, et il frémit en sentant cette main froide et calme.
+
+«Ah! comte, dit-il, son père l'aime tant!
+
+--Ne me dites pas ces choses-là! s'écria Monte-Cristo avec le
+premier mouvement de colère qu'il eût paru éprouver; je le ferais
+souffrir!»
+
+Morrel, stupéfait, laissa tomber la main de Monte-Cristo.
+
+«Comte! comte! dit-il.
+
+--Cher Maximilien, interrompit le comte, écoutez de quelle
+adorable façon Duprez chante cette phrase: _Ô Mathilde! idole de
+mon âme._ Tenez, j'ai deviné le premier Duprez à Naples et j'ai
+applaudi le premier. Bravo! bravo!»
+
+Morrel comprit qu'il n'y avait plus rien à dire, et il attendit.
+
+La toile, qui s'était levée à la fin de la scène d'Albert, retomba
+presque aussitôt. On frappa à la porte.
+
+«Entrez», dit Monte-Cristo sans que sa voix décelât la moindre
+émotion.
+
+Beauchamp parut.
+
+«Bonsoir, monsieur Beauchamp, dit Monte-Cristo, comme s'il voyait
+le journaliste pour la première fois de la soirée; asseyez-vous
+donc.»
+
+Beauchamp salua, entra et s'assit.
+
+«Monsieur, dit-il à Monte-Cristo, j'accompagnais tout à l'heure,
+comme vous avez pu le voir, M. de Morcerf.
+
+--Ce qui veut dire, reprit Monte-Cristo en riant, que vous venez
+probablement de dîner ensemble. Je suis heureux de voir, monsieur
+Beauchamp, que vous êtes plus sobre que lui.
+
+--Monsieur, dit Beauchamp, Albert a eu, j'en conviens, le tort de
+s'emporter, et je viens pour mon propre compte vous faire des
+excuses. Maintenant que mes excuses sont faites, les miennes,
+entendez-vous, monsieur le comte, je viens vous dire que je vous
+crois trop galant homme pour refuser de me donner quelque
+explication au sujet de vos relations avec les gens de Janina;
+puis j'ajouterai deux mots sur cette jeune Grecque.»
+
+Monte-Cristo fit de la lèvre et des yeux un petit geste qui
+commandait le silence.
+
+«Allons! ajouta-t-il en riant, voilà toutes mes espérances
+détruites.
+
+--Comment cela? demanda Beauchamp.
+
+--Sans doute, vous vous empressez de me faire une réputation
+d'excentricité: je suis, selon vous, un Lara, un Manfred, un Lord
+Ruthwen; puis, le moment de me voir excentrique passé, vous gâtez
+votre type, vous essayez de faire de moi un homme banal. Vous me
+voulez commun, vulgaire; vous me demandez des explications enfin.
+Allons donc! monsieur Beauchamp, vous voulez rire.
+
+--Cependant, reprit Beauchamp avec hauteur, il est des occasions
+où la probité commande...
+
+--Monsieur Beauchamp, interrompit l'homme étrange, ce qui
+commande à M. le comte de Monte-Cristo, c'est M. le comte de
+Monte-Cristo. Ainsi donc pas un mot de tout cela, s'il vous plaît.
+Je fais ce que je veux, monsieur Beauchamp, et, croyez-moi, c'est
+toujours fort bien fait.
+
+--Monsieur, répondit le jeune homme, on ne paie pas d'honnêtes
+gens avec cette monnaie; il faut des garanties à l'honneur.
+
+--Monsieur, je suis une garantie vivante, reprit Monte-Cristo
+impassible, mais dont les yeux s'enflammaient d'éclairs menaçants.
+Nous avons tous deux dans les veines du sang que nous avons envie
+de verser, voilà notre garantie mutuelle. Reportez cette réponse
+au vicomte, et dites-lui que demain, avant dix heures, j'aurai vu
+la couleur du sien.
+
+--Il ne me reste donc, dit Beauchamp, qu'à fixer les arrangements
+du combat.
+
+--Cela m'est parfaitement indifférent, monsieur, dit le comte de
+Monte-Cristo; il était donc inutile de venir me déranger au
+spectacle pour si peu de chose. En France, on se bat à l'épée ou
+au pistolet, aux colonies, on prend la carabine, en Arabie, on a
+le poignard. Dites à votre client que, quoique insulté pour être
+excentrique jusqu'au bout, je lui laisse le choix des armes, et
+que j'accepterai tout sans discussion, sans conteste; tout,
+entendez-vous bien? tout, même le combat par voie du sort, ce qui
+est toujours stupide. Mais moi, c'est autre chose: je suis sûr de
+gagner.
+
+--Sûr de gagner! répéta Beauchamp en regardant le comte d'un oeil
+effaré.
+
+--Eh! certainement, dit Monte-Cristo en haussant légèrement les
+épaules. Sans cela je ne me battrais pas avec M. de Morcerf. Je le
+tuerai, il le faut, cela sera. Seulement, par un mot ce soir chez
+moi, indiquez-moi l'arme et l'heure; je n'aime pas à me faire
+attendre.
+
+--Au pistolet, à huit heures du matin au bois de Vincennes, dit
+Beauchamp, décontenancé ne sachant pas s'il avait affaire à un
+fanfaron outrecuidant ou à un être surnaturel.
+
+--C'est bien, monsieur, dit Monte-Cristo. Maintenant que tout est
+réglé, laissez-moi entendre le spectacle, je vous prie, et dites à
+votre ami Albert de ne pas revenir ce soir: il se ferait tort avec
+toutes ses brutalités de mauvais goût. Qu'il rentre et qu'il
+dorme.»
+
+Beauchamp sortit tout étonné.
+
+«Maintenant, dit Monte-Cristo en se retournant vers Morrel, je
+compte sur vous, n'est-ce pas?
+
+--Certainement, dit Morrel, et vous pouvez disposer de moi,
+comte; cependant...
+
+--Quoi?
+
+--Il serait important, comte, que je connusse la véritable
+cause...
+
+--C'est-à-dire, que vous me refusez?
+
+--Non pas.
+
+--La véritable cause, Morrel? dit le comte; ce jeune homme lui-même
+marche en aveugle et ne la connaît pas. La véritable cause, elle n'est
+connue que de moi et de Dieu; mais je vous donne ma parole d'honneur,
+Morrel, que Dieu, qui la connaît, sera pour nous.
+
+--Cela suffit, comte, dit Morrel. Quel est votre second témoin?
+
+--Je ne connais personne à Paris à qui je veuille faire cet
+honneur, que vous, Morrel, et votre beau-frère Emmanuel.
+Croyez-vous qu'Emmanuel veuille me rendre ce service.
+
+--Je vous réponds de lui, comme de moi, comte.
+
+--Bien! c'est tout ce qu'il me faut. Demain, à sept heures du
+matin chez moi, n'est-ce pas?
+
+--Nous y serons.
+
+--Chut! voici la toile qui se lève, écoutons. J'ai l'habitude de
+ne pas perdre une note de cet opéra; c'est une si adorable musique
+que celle de _Guillaume Tell_!»
+
+
+
+
+LXXXIX
+
+La nuit.
+
+
+M. de Monte-Cristo attendit, selon son habitude, que Duprez eût
+chanté son fameux _Suivez-moi_! et alors seulement il se leva et
+sortit.
+
+À la porte, Morrel le quitta en renouvelant la promesse d'être
+chez lui, avec Emmanuel, le lendemain matin à sept heures
+précises. Puis il monta dans son coupé, toujours calme et
+souriant. Cinq minutes après il était chez lui. Seulement il eût
+fallu ne pas connaître le comte pour se laisser tromper à
+l'expression avec laquelle il dit en entrant à Ali:
+
+«Ali, mes pistolets à crosse d'ivoire!»
+
+Ali apporta la boîte à son maître, et celui-ci se mit à examiner
+ces armes avec une sollicitude bien naturelle à un homme qui va
+confier sa vie à un peu de fer et de plomb. C'étaient des
+pistolets particuliers que Monte-Cristo avait fait faire pour
+tirer à la cible dans ses appartements. Une capsule suffisait pour
+chasser la balle, et de la chambre à côté on n'aurait pas pu se
+douter que le comte, comme on dit en termes de tir, était occupé à
+s'entretenir la main.
+
+Il en était à emboîter l'arme dans sa main, et à chercher le point
+de mire sur une petite plaque de tôle qui lui servait de cible,
+lorsque la porte de son cabinet s'ouvrit et que Baptistin entra.
+
+Mais, avant même qu'il eût ouvert la bouche, le comte aperçut dans
+la porte, demeurée ouverte, une femme voilée, debout, dans la
+pénombre de la pièce voisine, et qui avait suivi Baptistin.
+
+Elle avait aperçu le comte le pistolet à la main, elle voyait deux
+épées sur une table, elle s'élança.
+
+Baptistin consultait son maître du regard. Le comte fit un signe,
+Baptistin sortit, et referma la porte derrière lui.
+
+«Qui êtes-vous, madame?» dit le comte à la femme voilée.
+
+L'inconnue jeta un regard autour d'elle pour s'assurer qu'elle
+était bien seule, puis s'inclinant comme si elle eût voulu
+s'agenouiller, et joignant les mains avec accent du désespoir:
+
+«Edmond, dit-elle, vous ne tuerez pas mon fils!»
+
+Le comte fit un pas en arrière, jeta un faible cri et laissa
+tomber l'arme qu'il tenait.
+
+«Quel nom avez-vous prononcé, là, madame de Morcerf? dit-il.
+
+--Le vôtre! s'écria-t-elle en rejetant son voile, le vôtre que
+seule, peut-être, je n'ai pas oublié. Edmond, ce n'est pas
+Mme de Morcerf qui vient à vous, c'est Mercédès.
+
+--Mercédès est morte, madame, dit Monte-Cristo, et je ne connais
+plus personne de ce nom.
+
+--Mercédès vit, monsieur, et Mercédès se souvient, car seule elle
+vous a reconnu lorsqu'elle vous a vu, et même sans vous voir, à
+votre voix, Edmond, au seul accent de votre voix; et depuis ce
+temps elle vous suit pas à pas, elle vous surveille, elle vous
+redoute, et elle n'a pas eu besoin, elle, de chercher la main d'où
+partait le coup qui frappait M. de Morcerf.
+
+--Fernand, voulez-vous dire, madame, reprit Monte-Cristo avec une
+ironie amère; puisque nous sommes en train de nous rappeler nos
+noms, rappelons-nous-les tous.»
+
+Et Monte-Cristo avait prononcé ce nom de Fernand avec une telle
+expression de haine, que Mercédès sentit le frisson de l'effroi
+courir par tout son corps.
+
+«Vous voyez bien, Edmond, que je ne me suis pas trompée! s'écria
+Mercédès, et que j'ai raison de vous dire: Épargnez mon fils!
+
+--Et qui vous a dit, madame, que j'en voulais à votre fils?
+
+--Personne, mon Dieu! mais une mère est douée de la double vue.
+J'ai tout deviné; je l'ai suivi ce soir à l'Opéra, et, cachée dans
+une baignoire, j'ai tout vu.
+
+--Alors, si vous avez tout vu, madame, vous avez vu que le fils
+de Fernand m'a insulté publiquement? dit Monte-Cristo avec un
+calme terrible.
+
+--Oh! par pitié!
+
+--Vous avez vu, continua le comte, qu'il m'eût jeté son gant à la
+figure si un de mes amis, M. Morrel, ne lui eût arrêté le bras.
+
+--Écoutez-moi. Mon fils vous a deviné aussi, lui; il vous
+attribue les malheurs qui frappent son père.
+
+--Madame, dit Monte-Cristo, vous confondez: ce ne sont point des
+malheurs, c'est un châtiment. Ce n'est pas moi qui frappe
+M. de Morcerf, c'est la Providence qui le punit.
+
+--Et pourquoi vous substituez-vous à la Providence? s'écria
+Mercédès. Pourquoi vous souvenez-vous quand elle oublie? Que vous
+importent, à vous, Edmond, Janina et son vizir? Quel tort vous a
+fait Fernand Mondego en trahissant Ali-Tebelin?
+
+--Aussi, madame, répondit Monte-Cristo, tout ceci est-il une
+affaire entre le capitaine franc et la fille de Vasiliki. Cela ne
+me regarde point, vous avez raison, et si j'ai juré de me venger,
+ce n'est ni du capitaine franc, ni du comte de Morcerf: c'est du
+pécheur Fernand, mari de la Catalane Mercédès.
+
+--Ah! monsieur! s'écria la comtesse, quelle terrible vengeance
+pour une faute que la fatalité m'a fait commettre! Car la
+coupable, c'est moi, Edmond, et si vous avez à vous venger de
+quelqu'un, c'est de moi, qui ai manqué de force contre votre
+absence et mon isolement.
+
+--Mais, s'écria Monte-Cristo, pourquoi étais-je absent? pourquoi
+étiez-vous isolée?
+
+--Parce qu'on vous a arrêté, Edmond, parce que vous étiez
+prisonnier.
+
+--Et pourquoi étais-je arrêté? pourquoi étais-je prisonnier?
+
+--Je l'ignore, dit Mercédès.
+
+--Oui, vous l'ignorez, madame, je l'espère du moins. Eh bien, je
+vais vous le dire, moi. J'étais arrêté, j'étais prisonnier, parce
+que sous la tonnelle de la Réserve, la veille même du jour où je
+devais vous épouser, un homme, nommé Danglars, avait écrit cette
+lettre que le pêcheur Fernand se chargea lui-même de mettre à la
+poste.»
+
+Et Monte-Cristo, allant à un secrétaire, ouvrit un tiroir où il
+prit un papier qui avait perdu sa couleur première, et dont
+l'encre était devenue couleur de rouille, qu'il mit sous les yeux
+de Mercédès.
+
+C'était la lettre de Danglars au procureur du roi que, le jour où
+il avait payé les deux cent mille francs à M. de Boville, le comte
+de Monte-Cristo, déguisé en mandataire de la maison Thomson et
+French, avait soustraite au dossier d'Edmond Dantès.
+
+Mercédès lut avec effroi les lignes suivantes:
+
+«Monsieur le procureur du roi est prévenu, par un ami du trône et
+de la religion, que le nommé Edmond Dantès, second du navire _Le
+Pharaon_, arrivé ce matin de Smyrne, après avoir touché à Naples
+et à Porto-Ferrajo, a été chargé par Murat d'une lettre pour
+l'usurpateur, et, par l'usurpateur, d'une lettre pour le comité
+bonapartiste de Paris.
+
+«On aura la preuve de ce crime en l'arrêtant, car on trouvera
+cette lettre, ou sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à
+bord du _Pharaon_.»
+
+«Oh! mon Dieu! fit Mercédès en passant la main sur son front
+mouillé de sueur; et cette lettre...
+
+--Je l'ai achetée deux cent mille francs, madame, dit Monte-Cristo; mais
+c'est bon marché encore, puisqu'elle me permet aujourd'hui de me
+disculper à vos yeux.
+
+--Et le résultat de cette lettre?
+
+--Vous le savez, madame, a été mon arrestation; mais ce que vous
+ne savez pas, madame, c'est le temps qu'elle a duré, cette
+arrestation. Ce que vous ne savez pas, c'est que je suis resté
+quatorze ans à un quart de lieue de vous, dans un cachot du
+château d'If. Ce que vous ne savez pas, c'est que chaque jour de
+ces quatorze ans j'ai renouvelé le voeu de vengeance que j'avais
+fait le premier jour, et cependant j'ignorais que vous aviez
+épousé Fernand, mon dénonciateur, et que mon père était mort, et
+mort de faim!
+
+--Juste Dieu! s'écria Mercédès chancelante.
+
+--Mais voilà ce que j'ai su en sortant de prison, quatorze ans
+après y être entré, et voilà ce qui fait que, sur Mercédès vivante
+et sur mon père mort, j'ai juré de me venger de Fernand, et... et
+je me venge.
+
+--Et vous êtes sûr que le malheureux Fernand a fait cela?
+
+--Sur mon âme, madame, et il l'a fait comme je vous le dis;
+d'ailleurs ce n'est pas beaucoup plus odieux que d'avoir, Français
+d'adoption, passé aux Anglais! Espagnol de naissance, avoir
+combattu contre les Espagnols; stipendiaire d'Ali, trahi et
+assassiné Ali. En face de pareilles choses, qu'était-ce que la
+lettre que vous venez de lire? une mystification galante que doit
+pardonner, je l'avoue et le comprends, la femme qui a épousé cet
+homme, mais que ne pardonne pas l'amant qui devait l'épouser. Eh
+bien, les Français ne se sont pas vengés du traître, les Espagnols
+n'ont pas fusillé le traître, Ali, couché dans sa tombe, a laissé
+impuni le traître; mais moi, trahi, assassiné, jeté aussi dans une
+tombe, je suis sorti de cette tombe par la grâce de Dieu, je dois
+à Dieu de me venger; il m'envoie pour cela, et me voici.»
+
+La pauvre femme laissa retomber sa tête entre ses mains; ses
+jambes plièrent sous elle, et elle tomba à genoux.
+
+«Pardonnez, Edmond, dit-elle, pardonnez pour moi, qui vous aime
+encore!»
+
+La dignité de l'épouse arrêta l'élan de l'amante et de la mère.
+Son front s'inclina presque à toucher le tapis. Le comte s'élança
+au-devant d'elle et la releva. Alors, assise sur un fauteuil, elle
+put, à travers ses larmes, regarder le mâle visage de Monte-Cristo,
+sur lequel la douleur et la haine imprimaient encore un
+caractère menaçant.
+
+«Que je n'écrase pas cette race maudite! murmura-t-il; que je
+désobéisse à Dieu, qui m'a suscité pour sa punition! impossible,
+madame, impossible!
+
+--Edmond, dit la pauvre mère, essayant de tous les moyens: mon
+Dieu! quand je vous appelle Edmond, pourquoi ne m'appelez-vous pas
+Mercédès?
+
+--Mercédès, répéta Monte-Cristo, Mercédès! Eh bien! oui, vous
+avez raison, ce nom m'est doux encore à prononcer, et voilà la
+première fois, depuis bien longtemps, qu'il retentit si clairement
+au sortir de mes lèvres. Ô Mercédès, votre nom, je l'ai prononcé
+avec les soupirs de la mélancolie, avec les gémissements de la
+douleur, avec le râle du désespoir; je l'ai prononcé, glacé par le
+froid, accroupi sur la paille de mon cachot; je l'ai prononcé,
+dévoré par la chaleur, en me roulant sur les dalles de ma prison.
+Mercédès, il faut que je me venge, car quatorze ans j'ai souffert,
+quatorze ans j'ai pleuré, j'ai maudit; maintenant, je vous le dis,
+Mercédès, il faut que je me venge!»
+
+Et le comte, tremblant de céder aux prières de celle qu'il avait
+tant aimée, appelait ses souvenirs au secours de sa haine.
+
+«Vengez-vous, Edmond! s'écria la pauvre mère, mais vengez-vous sur
+les coupables; vengez-vous sur lui, vengez-vous sur moi, mais ne
+vous vengez pas sur mon fils!
+
+--Il est écrit dans le Livre saint, répondit Monte-Cristo: «Les
+fautes des pères retomberont sur les enfants jusqu'à la troisième
+et quatrième génération.» Puisque Dieu a dicté ces propres paroles
+à son prophète, pourquoi serais-je meilleur que Dieu?
+
+--Parce que Dieu a le temps et l'éternité, ces deux choses qui
+échappent aux hommes.»
+
+Monte-Cristo poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement, et
+saisit ses beaux cheveux à pleines mains.
+
+«Edmond, continua Mercédès, les bras tendus vers le comte, Edmond,
+depuis que je vous connais j'ai adoré votre nom, j'ai respecté
+votre mémoire. Edmond, mon ami, ne me forcez pas à tenir cette
+image noble et pure reflétée sans cesse dans le miroir de mon
+coeur. Edmond, si vous saviez toutes les prières que j'ai
+adressées pour vous à Dieu, tant que je vous ai espéré vivant et
+depuis que je vous ai cru mort, oui, mort, hélas! Je croyais votre
+cadavre enseveli au fond de quelque sombre tour; je croyais votre
+corps précipité au fond de quelqu'un de ces abîmes où les geôliers
+laissent rouler les prisonniers morts, et je pleurais! Moi, que
+pouvais-je pour vous, Edmond, sinon prier ou pleurer? Écoutez-moi;
+pendant dix ans j'ai fait chaque nuit le même rêve. On a dit que
+vous aviez voulu fuir, que vous aviez pris la place d'un
+prisonnier que vous vous étiez glissé dans le suaire d'un mort et
+qu'alors on avait lancé le cadavre vivant du haut en bas du
+château d'If; et que le cri que vous aviez poussé en vous brisant
+sur les rochers avait seul révélé la substitution à vos
+ensevelisseurs, devenus vos bourreaux. Eh bien, Edmond, je vous le
+jure sur la tête de ce fils pour lequel je vous implore, Edmond,
+pendant dix ans j'ai vu chaque nuit des hommes qui balançaient
+quelque chose d'informe et d'inconnu au haut d'un rocher; pendant
+dix ans j'ai, chaque nuit, entendu un cri terrible qui m'a
+réveillée frissonnante et glacée. Et moi aussi, Edmond, oh!
+croyez-moi, toute criminelle que je fusse, oh! oui, moi aussi,
+j'ai bien souffert.
+
+--Avez-vous senti mourir votre père en votre absence? s'écria
+Monte-Cristo enfonçant ses mains dans ses cheveux; avez-vous vu la
+femme que vous aimiez tendre sa main à votre rival, tandis que
+vous râliez au fond du gouffre?...
+
+--Non, interrompit Mercédès; mais j'ai vu celui que j'aimais prêt
+à devenir le meurtrier de mon fils!»
+
+Mercédès prononça ces paroles avec une douleur si puissante, avec
+un accent si désespéré, qu'à ces paroles et à cet accent un
+sanglot déchira la gorge du comte.
+
+Le lion était dompté; le vengeur était vaincu.
+
+«Que demandez-vous? dit-il; que votre fils vive? eh bien, il
+vivra!»
+
+Mercédès jeta un cri qui fit jaillir deux larmes des paupières de
+Monte-Cristo, mais ces deux larmes disparurent presque aussitôt,
+car sans doute Dieu avait envoyé quelque ange pour les recueillir,
+bien autrement précieuses qu'elles étaient aux yeux du Seigneur
+que les plus riches perles de Gusarate et d'Ophir.
+
+«Oh! s'écria-t-elle en saisissant la main du comte et en la
+portant à ses lèvres, oh! merci, merci, Edmond! te voilà bien tel
+que je t'ai toujours rêvé, tel que je t'ai toujours aimé. Oh!
+maintenant je puis le dire.
+
+--D'autant mieux, répondit Monte-Cristo, que le pauvre Edmond
+n'aura pas longtemps à être aimé par vous. Le mort va rentrer dans
+la tombe, le fantôme va rentrer dans la nuit.
+
+--Que dites-vous, Edmond?
+
+--Je dis que puisque vous l'ordonnez, Mercédès, il faut mourir.
+
+--Mourir! et qui est-ce qui dit cela? Qui parle de mourir? d'où
+vous reviennent ces idées de mort?
+
+--Vous ne supposez pas qu'outragé publiquement, en face de toute
+une salle, en présence de vos amis et de ceux de votre fils,
+provoqué par un enfant qui se glorifiera de mon pardon comme d'une
+victoire, vous ne supposez pas, dis-je, que j'aie un instant le
+désir de vivre. Ce que j'ai le plus aimé après vous, Mercédès,
+c'est moi-même, c'est-à-dire ma dignité, c'est-à-dire cette force
+qui me rendait supérieur aux autres hommes; cette force, c'était
+ma vie. D'un mot vous la brisez. Je meurs.
+
+--Mais ce duel n'aura pas lieu, Edmond, puisque vous pardonnez.
+
+--Il aura lieu, madame, dit solennellement Monte-Cristo,
+seulement, au lieu du sang de votre fils, que devait boire la
+terre, ce sera le mien qui coulera.»
+
+Mercédès poussa un grand cri et s'élança vers Monte-Cristo; mais
+tout à coup elle s'arrêta.
+
+«Edmond, dit-elle, il y a un Dieu au-dessus de nous, puisque vous
+vivez, puisque je vous ai revu, et je me fie à lui du plus profond
+de mon coeur. En attendant son appui, je me repose sur votre
+parole. Vous avez dit que mon fils vivrait; il vivra, n'est-ce
+pas?
+
+--Il vivra, oui, madame», dit Monte-Cristo, étonné que, sans
+autre exclamation, sans autre surprise, Mercédès eût accepté
+l'héroïque sacrifice qu'il lui faisait.
+
+Mercédès tendit la main au comte.
+
+«Edmond, dit-elle, tandis que ses yeux se mouillaient de larmes en
+regardant celui auquel elle adressait la parole, comme c'est beau
+de votre part, comme c'est grand ce que vous venez de faire là,
+comme c'est sublime d'avoir eu pitié d'une pauvre femme qui
+s'offrait à vous avec toutes les chances contraires à ses
+espérances! Hélas! je suis vieillie par les chagrins plus encore
+que par l'âge, et je ne puis même plus rappeler à mon Edmond par
+un sourire, par un regard, cette Mercédès qu'autrefois il a passé
+tant d'heures à contempler. Ah! croyez-moi, Edmond, je vous ai dit
+que, moi aussi, j'avais bien souffert; je vous le répète, cela est
+bien lugubre de voir passer sa vie sans se rappeler une seule
+joie, sans conserver une seule espérance, mais cela prouve que
+tout n'est point fini sur la terre. Non! tout n'est pas fini, je
+le sens à ce qui me reste encore dans le coeur. Oh! je vous le
+répète, Edmond, c'est beau, c'est grand, c'est sublime de
+pardonner comme vous venez de le faire!
+
+--Vous dites cela, Mercédès; et que diriez-vous donc si vous
+saviez l'étendue du sacrifice que je vous fais? Supposez que le
+Maître suprême, après avoir créé le monde, après avoir fertilisé
+le chaos, se fût arrêté au tiers de la création pour épargner à un
+ange les larmes que nos crimes devaient faire couler un jour de
+ses yeux immortels; supposez qu'après avoir tout préparé, tout
+pétri, tout fécondé, au moment d'admirer son oeuvre, Dieu ait
+éteint le soleil et repoussé du pied le monde dans la nuit
+éternelle, alors vous aurez une idée, ou plutôt non, non, vous ne
+pourrez pas encore vous faire une idée de ce que je perds en
+perdant la vie en ce moment.»
+
+Mercédès regarda le comte d'un air qui peignait à la fois son
+étonnement, son admiration et sa reconnaissance.
+
+Monte-Cristo appuya son front sur ses mains brûlantes, comme si
+son front ne pouvait plus porter seul le poids de ses pensées.
+
+«Edmond, dit Mercédès, je n'ai plus qu'un mot à vous dire.»
+
+Le comte sourit amèrement.
+
+«Edmond, continua-t-elle, vous verrez que si mon front est pâli,
+que si mes yeux sont éteints, que si ma beauté est perdue, que si
+Mercédès enfin ne ressemble plus à elle-même pour les traits du
+visage, vous verrez que c'est toujours le même coeur!... Adieu
+donc, Edmond; je n'ai plus rien à demander au Ciel... Je vous ai
+revu aussi noble et aussi grand qu'autrefois. Adieu, Edmond...
+adieu et merci!»
+
+Mais le comte ne répondit pas.
+
+Mercédès ouvrit la porte du cabinet, et elle avait disparu avant
+qu'il fût revenu de la rêverie douloureuse et profonde où sa
+vengeance perdue l'avait plongé.
+
+Une heure sonnait à l'horloge des Invalides quand la voiture qui
+emportait Mme de Morcerf, en roulant sur le pavé des Champs-Élysées,
+fit relever la tête au comte de Monte-Cristo.
+
+«Insensé, dit-il, le jour où j'avais résolu de me venger, de ne
+pas m'être arraché le coeur!»
+
+
+
+
+XC
+
+La rencontre.
+
+
+Après le départ de Mercédès, tout retomba dans l'ombre chez
+Monte-Cristo. Autour de lui et au-dedans de lui sa pensée s'arrêta; son
+esprit énergique s'endormit comme fait le corps après une suprême
+fatigue.
+
+«Quoi! se disait-il, tandis que la lampe et les bougies se
+consumaient tristement et que les serviteurs attendaient avec
+impatience dans l'antichambre; quoi! voilà l'édifice si lentement
+préparé, élevé avec tant de peines et de soucis, écroulé d'un seul
+coup, avec un seul mot, sous un souffle! Eh quoi! ce moi que je
+croyais quelque chose, ce moi dont j'étais si fier, ce moi que
+j'avais vu si petit dans les cachots du château d'If, et que
+j'avais su rendre si grand, sera demain un peu de poussière!
+Hélas! ce n'est point la mort du corps que je regrette: cette
+destruction du principe vital n'est-elle point le repos où tout
+tend, où tout malheureux aspire, ce calme de la matière après
+lequel j'ai soupiré si longtemps, au-devant duquel je m'acheminais
+par la route douloureuse de la faim, quand Faria est apparu dans
+mon cachot? Qu'est-ce que la mort? Un degré de plus dans le calme
+et deux peut-être dans le silence. Non, ce n'est donc pas
+l'existence que je regrette, c'est la ruine de mes projets si
+lentement élaborés, si laborieusement bâtis. La Providence, que
+j'avais crue pour eux, était donc contre eux. Dieu ne voulait donc
+pas qu'ils s'accomplissent!
+
+«Ce fardeau que j'ai soulevé, presque aussi pesant qu'un monde, et
+que j'avais cru porter jusqu'au bout, était selon mon désir et non
+selon ma force; selon ma volonté et non selon mon pouvoir, et il
+me le faudra déposer à peine à moitié de ma course. Oh! je
+redeviendrai donc fataliste, moi que quatorze ans de désespoir et
+dix ans d'espérance avaient rendu providentiel.
+
+«Et tout cela, mon Dieu! parce que mon coeur, que je croyais mort,
+n'était qu'engourdi; parce qu'il s'est réveillé, parce qu'il a
+battu, parce que j'ai cédé à la douleur de ce battement soulevé du
+fond de ma poitrine par la voix d'une femme!
+
+«Et cependant, continua le comte, s'abîmant de plus en plus dans
+les prévisions de ce lendemain terrible qu'avait accepté Mercédès;
+cependant il est impossible que cette femme, qui est un si noble
+coeur, ait ainsi, par égoïsme, consenti à me laisser tuer, moi
+plein de force et d'existence! Il est impossible qu'elle pousse à
+ce point l'amour, ou plutôt le délire maternel! Il y a des vertus
+dont l'exagération serait un crime. Non, elle aura imaginé quelque
+scène pathétique, elle viendra se jeter entre les épées, et ce
+sera ridicule sur le terrain, de sublime que c'était ici.»
+
+Et la rougeur de l'orgueil montait au front du comte.
+
+«Ridicule, répéta-t-il, et le ridicule rejaillira sur moi... Moi,
+ridicule! Allons! j'aime encore mieux mourir.»
+
+Et à force de s'exagérer ainsi d'avance les mauvaises chances du
+lendemain, auxquelles il s'était condamné en promettant à Mercédès
+de laisser vivre son fils, le comte s'en vint à se dire:
+
+«Sottise, sottise, sottise! que faire ainsi de la générosité en se
+plaçant comme un but inerte au bout du pistolet de ce jeune homme!
+Jamais il ne croira que ma mort est un suicide, et cependant il
+importe pour l'honneur de ma mémoire... (ce n'est point de la
+vanité, n'est-ce pas, mon Dieu? mais bien un juste orgueil, voilà
+tout), il importe pour l'honneur de ma mémoire que le monde sache
+que j'ai consenti moi-même, par ma volonté, de mon libre arbitre,
+à arrêter mon bras déjà levé pour frapper, et que de ce bras, si
+puissamment armé contre les autres, je me suis frappé moi-même: il
+le faut, je le ferai.»
+
+Et saisissant une plume, il tira un papier de l'armoire secrète de
+son bureau, et traça au bas de ce papier, qui n'était autre chose
+que son testament fait depuis son arrivée à Paris, une espèce de
+codicille dans lequel il faisait comprendre sa mort aux gens les
+moins clairvoyants.
+
+«Je fais cela, mon Dieu! dit-il les yeux levés au ciel, autant
+pour votre honneur que pour le mien. Je me suis considéré, depuis
+dix ans, ô mon Dieu! comme l'envoyé de votre vengeance, et il ne
+faut pas que d'autres misérables que ce Morcerf, il ne faut pas
+qu'un Danglars, un Villefort, il ne faut pas enfin que ce Morcerf
+lui-même se figurent que le hasard les a débarrassés de leur
+ennemi. Qu'ils sachent, au contraire, que la Providence, qui avait
+déjà décrété leur punition, a été corrigée par la seule puissance
+de ma volonté, que le châtiment évité dans ce monde les attend
+dans l'autre, et qu'ils n'ont échangé le temps que contre
+l'éternité.»
+
+Tandis qu'il flottait entre ces sombres incertitudes, mauvais rêve
+de l'homme éveillé par la douleur, le jour vint blanchir les
+vitres et éclairer sous ses mains le pâle papier azur sur lequel
+il venait de tracer cette suprême justification de la Providence.
+
+Il était cinq heures du matin.
+
+Tout à coup un léger bruit parvint à son oreille. Monte-Cristo
+crut avoir entendu quelque chose comme un soupir étouffé; il
+tourna la tête, regarda autour de lui et ne vit personne.
+Seulement le bruit se répéta assez distinct pour qu'au doute
+succédât la certitude.
+
+Alors le comte se leva, ouvrit doucement la porte du salon, et sur
+un fauteuil, les bras pendants, sa belle tête pâle inclinée en
+arrière, il vit Haydée qui s'était placée en travers de la porte,
+afin qu'il ne pût sortir sans la voir, mais que le sommeil, si
+puissant contre la jeunesse, avait surprise après la fatigue d'une
+si longue veille.
+
+Le bruit que la porte fit en s'ouvrant ne put tirer Haydée de son
+sommeil.
+
+Monte-Cristo arrêta sur elle un regard plein de douceur et de
+regret.
+
+«Elle s'est souvenue qu'elle avait un fils, dit-il, et moi, j'ai
+oublié que j'avais une fille!
+
+Puis, secouant tristement la tête:
+
+«Pauvre Haydée! dit-elle, elle a voulu me voir, elle a voulu me
+parler, elle a craint ou deviné quelque chose... Oh! je ne puis
+partir sans lui dire adieu, je ne puis mourir sans la confier à
+quelqu'un.»
+
+Et il regagna doucement sa place et écrivit au bas des premières
+lignes:
+
+«Je lègue à Maximilien Morrel, capitaine de spahis et fils de mon
+ancien patron, Pierre Morrel, armateur à Marseille, la somme de
+vingt millions, dont une partie sera offerte par lui à sa soeur
+Julie et à son beau-frère Emmanuel, s'il ne croit pas toutefois
+que ce surplus de fortune doive nuire à leur bonheur. Ces vingt
+millions sont enfouis dans ma grotte de Monte-Cristo, dont
+Bertuccio sait le secret.
+
+«Si son coeur est libre et qu'il veuille épouser Haydée, fille
+d'Ali, pacha de Janina, que j'ai élevée avec l'amour d'un père et
+qui a eu pour moi la tendresse d'une fille, il accomplira, je ne
+dirai point ma dernière volonté, mais mon dernier désir.
+
+«Le présent testament a déjà fait Haydée héritière du reste de ma
+fortune, consistant en terres, rentes sur l'Angleterre, l'Autriche
+et la Hollande, mobilier dans mes différents palais et maisons, et
+qui, ces vingt millions prélevés, ainsi que les différents legs
+faits à mes serviteurs, pourront monter encore à soixante
+millions.»
+
+Il achevait d'écrire cette dernière ligne, lorsqu'un cri poussé
+derrière lui, lui fit tomber la plume des mains.
+
+«Haydée, dit-il, vous avez lu?»
+
+En effet, la jeune femme, réveillée par le jour qui avait frappé
+ses paupières, s'était levée et s'était approchée du comte sans
+que ses pas légers, assourdis par le tapis, eussent été entendus.
+
+«Oh! mon seigneur, dit-elle en joignant les mains, pourquoi
+écrivez-vous ainsi à une pareille heure? Pourquoi me léguez-vous
+toute votre fortune, mon seigneur? Vous me quittez donc?
+
+--Je vais faire un voyage, cher ange, dit Monte-Cristo avec une
+expression de mélancolie et de tendresse infinies, et s'il
+m'arrivait malheur...»
+
+Le comte s'arrêta.
+
+«Eh bien?... demanda la jeune fille avec un accent d'autorité que
+le comte ne lui connaissait point et qui le fit tressaillir.
+
+--Eh bien, s'il m'arrive malheur, reprit Monte-Cristo, je veux
+que ma fille soit heureuse.»
+
+Haydée sourit tristement en secouant la tête.
+
+«Vous pensez à mourir, mon seigneur? dit-elle.
+
+--C'est une pensée salutaire, mon enfant, a dit le sage.
+
+--Eh bien, si vous mourez, dit-elle, léguez votre fortune à
+d'autres, car, si vous mourez... je n'aurai plus besoin de rien.»
+
+Et prenant le papier, elle le déchira en quatre morceaux qu'elle
+jeta au milieu du salon. Puis, cette énergie si peu habituelle à
+une esclave ayant épuisé ses forces, elle tomba, non plus endormie
+cette fois, mais évanouie sur le parquet.
+
+Monte-Cristo se pencha vers elle, la souleva entre ses bras; et,
+voyant ce beau teint pâli, ces beaux yeux fermés, ce beau corps
+inanimé et comme abandonné, l'idée lui vint pour la première fois
+qu'elle l'aimait peut-être autrement que comme une fille aime son
+père.
+
+«Hélas! murmura-t-il avec un profond découragement, j'aurais donc
+encore pu être heureux!»
+
+Puis il porta Haydée jusqu'à son appartement, la remit, toujours
+évanouie, aux mains de ses femmes; et, rentrant dans son cabinet,
+qu'il ferma cette fois vivement sur lui, il recopia le testament
+détruit.
+
+Comme il achevait, le bruit d'un cabriolet entrant dans la cour se
+fit entendre. Monte-Cristo s'approcha de la fenêtre et vit
+descendre Maximilien et Emmanuel.
+
+«Bon, dit-il, il était temps!»
+
+Et il cacheta son testament d'un triple cachet.
+
+Un instant après il entendit un bruit de pas dans le salon, et
+alla ouvrir lui-même. Morrel parut sur le seuil.
+
+Il avait devancé l'heure de près de vingt minutes.
+
+«Je viens trop tôt peut-être, monsieur le comte dit-il, mais je
+vous avoue franchement que je n'ai pu dormir une minute, et qu'il
+en a été de même de toute la maison. J'avais besoin de vous voir
+fort de votre courageuse assurance pour redevenir moi-même.»
+
+Monte-Cristo ne put tenir à cette preuve d'affection et ce ne fut
+point la main qu'il tendit au jeune homme mais ses deux bras qu'il
+lui ouvrit.
+
+«Morrel, lui dit-il d'une voix émue, c'est un beau jour pour moi
+que celui où je me sens aimé d'un homme comme vous. Bonjour,
+monsieur Emmanuel. Vous venez donc avec moi, Maximilien?
+
+--Pardieu! dit le jeune capitaine, en aviez-vous douté?
+
+--Mais cependant si j'avais tort...
+
+--Écoutez, je vous ai regardé hier pendant toute cette scène de
+provocation, j'ai pensé à votre assurance toute cette nuit, et je
+me suis dit que la justice devait être pour vous, ou qu'il n'y
+avait plus aucun fond à faire sur le visage des hommes.
+
+--Cependant, Morrel, Albert est votre ami.
+
+--Une simple connaissance, comte.
+
+--Vous l'avez vu pour la première fois le jour même que vous
+m'avez vu?
+
+--Oui, c'est vrai; que voulez-vous? il faut que vous me le
+rappeliez pour que je m'en souvienne.
+
+--Merci, Morrel.»
+
+Puis, frappant un coup sur le timbre:
+
+«Tiens, dit-il à Ali qui apparut aussitôt, fais porter cela chez
+mon notaire. C'est mon testament, Morrel. Moi mort, vous irez en
+prendre connaissance.
+
+--Comment! s'écria Morrel, vous mort?
+
+--Eh! ne faut-il pas tout prévoir, cher ami? Mais qu'avez-vous
+fait hier après m'avoir quitté?
+
+--J'ai été chez Tortoni, où, comme je m'y attendais, j'ai trouvé
+Beauchamp et Château-Renaud. Je vous avoue que je les cherchais.
+
+--Pour quoi faire, puisque tout cela était convenu?
+
+--Écoutez, comte, l'affaire est grave, inévitable.
+
+--En doutiez-vous?
+
+--Non. L'offense a été publique, et chacun en parlait déjà.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, j'espérais faire changer les armes, substituer l'épée
+au pistolet. Le pistolet est aveugle.
+
+--Avez-vous réussi? demanda vivement Monte-Cristo avec une
+imperceptible lueur d'espoir.
+
+--Non, car on connaît votre force à l'épée.
+
+--Bah! qui m'a donc trahi?
+
+--Les maîtres d'armes que vous avez battus.
+
+--Et vous avez échoué?
+
+--Ils ont refusé positivement.
+
+--Morrel, dit le comte, m'avez-vous jamais vu tirer le pistolet?
+
+--Jamais.
+
+--Eh bien, nous avons le temps, regardez.»
+
+Monte-Cristo prit les pistolets qu'il tenait quand Mercédès était
+entrée, et collant un as de trèfle contre la plaque, en quatre
+coups il enleva successivement les quatre branches du trèfle.
+
+À chaque coup Morrel pâlissait.
+
+Il examina les balles avec lesquelles Monte-Cristo exécutait ce
+tour de force, et il vit qu'elles n'étaient pas plus grosses que
+des chevrotines.
+
+«C'est effrayant, dit-il; voyez donc, Emmanuel!»
+
+Puis, se retournant vers Monte-Cristo:
+
+«Comte, dit-il, au nom du Ciel, ne tuez pas Albert! le malheureux
+a une mère!
+
+--C'est juste, dit Monte-Cristo, et, moi, je n'en ai pas.»
+
+Ces mots furent prononcés avec un ton qui fit frissonner Morrel.
+
+«Vous êtes l'offensé, comte.
+
+--Sans doute; qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Cela veut dire que vous tirez le premier.
+
+--Je tire le premier?
+
+--Oh! cela, je l'ai obtenu ou plutôt exigé; nous leur faisons
+assez de concessions pour qu'ils nous fissent celles-là.
+
+--Et à combien de pas?
+
+--À vingt.»
+
+Un effrayant sourire passa sur les lèvres du comte.
+
+«Morrel, dit-il, n'oubliez pas ce que vous venez de voir.
+
+--Aussi, dit le jeune homme, je ne compte que sur votre émotion
+pour sauver Albert.
+
+--Moi, ému? dit Monte-Cristo.
+
+--Ou sur votre générosité, mon ami; sûr de votre coup comme vous
+l'êtes, je puis vous dire une chose qui serait ridicule si je la
+disais à un autre.
+
+--Laquelle?
+
+--Cassez-lui un bras, blessez-le, mais ne le tuez pas.
+
+--Morrel, écoutez encore ceci, dit le comte, je n'ai pas besoin
+d'être encouragé à ménager M. de Morcerf; M. de Morcerf, je vous
+l'annonce d'avance, sera si bien ménagé qu'il reviendra
+tranquillement avec ses deux amis tandis que moi...
+
+--Eh bien, vous?
+
+--Oh! c'est autre chose, on me rapportera, moi.
+
+--Allons donc! s'écria Maximilien hors de lui.
+
+--C'est comme je vous l'annonce, mon cher Morrel, M. de Morcerf
+me tuera.»
+
+Morrel regarda le comte en homme qui ne comprend plus.
+
+«Que vous est-il donc arrivé depuis hier soir, comte?
+
+--Ce qui est arrivé à Brutus la veille de la bataille de
+Philippes: j'ai vu un fantôme.
+
+--Et ce fantôme?
+
+--Ce fantôme, Morrel, m'a dit que j'avais assez vécu.»
+
+Maximilien et Emmanuel se regardèrent; Monte-Cristo tira sa
+montre.
+
+«Partons, dit-il, il est sept heures cinq minutes, et
+le rendez-vous est pour huit heures juste.»
+
+Une voiture attendait toute attelée; Monte-Cristo y monta avec ses
+deux témoins.
+
+En traversant le corridor, Monte-Cristo s'était arrêté pour
+écouter devant une porte, et Maximilien et Emmanuel, qui, par
+discrétion, avaient fait quelques pas en avant, crurent entendre
+répondre à un sanglot par un soupir.
+
+À huit heures sonnantes on était au rendez-vous.
+
+«Nous voici arrivés, dit Morrel en passant la tête par la
+portière, et nous sommes les premiers.
+
+--Monsieur m'excusera, dit Baptistin qui avait suivi son maître
+avec une terreur indicible, mais je crois apercevoir là-bas une
+voiture sous les arbres.
+
+--En effet, dit Emmanuel, j'aperçois deux jeunes gens qui se
+promènent et semblent attendre.»
+
+Monte-Cristo sauta légèrement en bas de sa calèche et donna la
+main à Emmanuel et à Maximilien pour les aider à descendre.
+
+Maximilien retint la main du comte entre les siennes.
+
+«À la bonne heure, dit-il, voici une main comme j'aime la voir à
+un homme dont la vie repose dans la bonté de sa cause.»
+
+Monte-Cristo tira Morrel, non pas à part, mais d'un pas ou deux en
+arrière de son beau-frère.
+
+«Maximilien, lui demanda-t-il, avez-vous le coeur libre?»
+
+Morrel regarda Monte-Cristo avec étonnement.
+
+«Je ne vous demande pas une confidence, cher ami, je vous adresse
+une simple question; répondez oui ou non, c'est tout ce que je
+vous demande.
+
+--J'aime une jeune fille, comte.
+
+--Vous l'aimez beaucoup?
+
+--Plus que ma vie.
+
+--Allons, dit Monte-Cristo, voilà encore une espérance qui
+m'échappe.»
+
+Puis, avec un soupir:
+
+«Pauvre Haydée! murmura-t-il.
+
+--En vérité, comte! s'écria Morrel, si je vous connaissais moins,
+je vous croirais moins brave que vous n'êtes!
+
+--Parce que je pense à quelqu'un que je vais quitter, et que je
+soupire! Allons donc, Morrel, est-ce à un soldat de se connaître
+si mal en courage? est-ce que c'est la vie que je regrette?
+Qu'est-ce que cela me fait à moi, qui ai passé vingt ans entre la
+vie et la mort, de vivre ou de mourir? D'ailleurs, soyez
+tranquille, Morrel, cette faiblesse, si c'en est une, est pour
+vous seul. Je sais que le monde est un salon dont il faut sortir
+poliment et honnêtement, c'est-à-dire en saluant et en payant ses
+dettes de jeu.
+
+--À la bonne heure, dit Morrel, voilà qui est parler. À propos,
+avez-vous apporté vos armes?
+
+--Moi! pour quoi faire? J'espère bien que ces messieurs auront
+les leurs.
+
+--Je vais m'en informer, dit Morrel.
+
+--Oui, mais pas de négociations, vous m'entendez?
+
+--Oh! soyez tranquille.»
+
+Morrel s'avança vers Beauchamp et Château-Renaud. Ceux-ci, voyant
+le mouvement de Maximilien, firent quelques pas au-devant de lui.
+
+Les trois jeunes gens se saluèrent, sinon avec affabilité, du
+moins avec courtoisie.
+
+«Pardon, messieurs, dit Morrel, mais je n'aperçois pas
+M. de Morcerf!
+
+--Ce matin, répondit Château-Renaud, il nous a fait prévenir
+qu'il nous rejoindrait sur le terrain seulement.
+
+--Ah!» fit Morrel.
+
+Beauchamp tira sa montre.
+
+«Huit heures cinq minutes; il n'y a pas de temps de perdu,
+monsieur Morrel, dit-il.
+
+--Oh! répondit Maximilien, ce n'est point dans cette intention
+que je le disais.
+
+--D'ailleurs, interrompit Château-Renaud, voici une voiture.»
+
+En effet, une voiture s'avançait au grand trot par une des avenues
+aboutissant au carrefour où l'on se trouvait.
+
+«Messieurs, dit Morrel, sans doute que vous vous êtes munis de
+pistolets. M. de Monte-Cristo déclare renoncer au droit qu'il
+avait de se servir des siens.
+
+--Nous avons prévu cette délicatesse de la part du comte,
+monsieur Morrel, répondit Beauchamp, et j'ai apporté des armes,
+que j'ai achetées il y a huit ou dix jours, croyant que j'en
+aurais besoin pour une affaire pareille. Elles sont parfaitement
+neuves et n'ont encore servi à personne. Voulez-vous les visiter?
+
+--Oh! monsieur Beauchamp, dit Morrel en s'inclinant, lorsque vous
+m'assurez que M. de Morcerf ne connaît point ces armes, vous
+pensez bien, n'est-ce pas, que votre parole me suffit?
+
+--Messieurs, dit Château-Renaud, ce n'était point Morcerf qui
+nous arrivait dans cette voiture, c'était, ma foi! c'étaient Franz
+et Debray.»
+
+En effet, les deux jeunes gens annoncés s'avancèrent.
+
+«Vous ici, messieurs! dit Château-Renaud en échangeant avec chacun
+une poignée de main; et par quel hasard?
+
+--Parce que, dit Debray, Albert nous a fait prier ce matin, de
+nous trouver sur le terrain.»
+
+Beauchamp et Château-Renaud se regardèrent d'un air étonné.
+
+«Messieurs, dit Morrel, je crois comprendre.
+
+--Voyons!
+
+--Hier, dans l'après-midi, j'ai reçu une lettre de M. de Morcerf,
+qui me priait de me trouver à l'Opéra.
+
+--Et moi aussi, dit Debray.
+
+--Et moi aussi, dit Franz.
+
+--Et nous aussi, dirent Château-Renaud et Beauchamp.
+
+--Il voulait que vous fussiez présents à la provocation, dit
+Morrel, il veut que vous soyez présents au combat.
+
+--Oui, dirent les jeunes gens, c'est cela, monsieur Maximilien;
+et, selon toute probabilité, vous avez deviné juste.
+
+--Mais, avec tout cela, murmura Château-Renaud, Albert ne vient
+pas; il est en retard de dix minutes.
+
+--Le voilà, dit Beauchamp, il est à cheval; tenez, il vient
+ventre à terre suivi de son domestique.
+
+--Quelle imprudence, dit Château-Renaud, de venir à cheval pour
+se battre au pistolet! Moi qui lui avais si bien fait la leçon!
+
+--Et puis, voyez, dit Beauchamp, avec un col à sa cravate, avec
+un habit ouvert, avec un gilet blanc; que ne s'est-il fait tout de
+suite dessiner une mouche sur l'estomac? ç'eût été plus simple et
+plus tôt fini!»
+
+Pendant ce temps, Albert était arrivé à dix pas du groupe que
+formaient les cinq jeunes gens; il arrêta son cheval, sauta à
+terre, et jeta la bride au bras de son domestique.
+
+Albert s'approcha. Il était pâle, ses yeux étaient rougis et
+gonflés. On voyait qu'il n'avait pas dormi une seconde de toute la
+nuit. Il y avait, répandue sur toute sa physionomie, une nuance de
+gravité triste qui ne lui était pas habituelle.
+
+«Merci, messieurs, dit-il, d'avoir bien voulu vous rendre à mon
+invitation: croyez que je vous suis on ne peut plus reconnaissant
+de cette marque d'amitié.»
+
+Morrel, à l'approche de Morcerf, avait fait une dizaine de pas en
+arrière et se trouvait à l'écart.
+
+«Et à vous aussi, monsieur Morrel, dit Albert, mes remerciements
+vous appartiennent. Approchez donc, vous n'êtes pas de trop.
+
+--Monsieur, dit Maximilien, vous ignorez peut-être que je suis le
+témoin de M. de Monte-Cristo?
+
+--Je n'en étais pas sûr, mais je m'en doutais. Tant mieux, plus
+il y aura d'hommes d'honneur ici, plus je serai satisfait.
+
+--Monsieur Morrel, dit Château-Renaud, vous pouvez annoncer à
+M. le comte de Monte-Cristo que M. de Morcerf est arrivé, et que
+nous nous tenons à sa disposition.»
+
+Morrel fit un mouvement pour s'acquitter de sa commission.
+Beauchamp, en même temps, tirait la boîte de pistolets de la
+voiture.
+
+«Attendez, messieurs, dit Albert, j'ai deux mots à dire à M. le
+comte de Monte-Cristo.
+
+--En particulier? demanda Morrel.
+
+--Non, monsieur, devant tout le monde.»
+
+Les témoins d'Albert se regardèrent tout surpris; Franz et Debray
+échangèrent quelques paroles à voix basse, et Morrel, joyeux de
+cet incident inattendu, alla chercher le comte, qui se promenait
+dans une contre-allée avec Emmanuel.
+
+«Que me veut-il? demanda Monte-Cristo.
+
+--Je l'ignore, mais il demande à vous parler.
+
+--Oh! dit Monte-Cristo, qu'il ne tente pas Dieu par quelque
+nouvel outrage!
+
+--Je ne crois pas que ce soit son intention», dit Morrel.
+
+Le comte s'avança, accompagné de Maximilien et d'Emmanuel: son
+visage calme et plein de sérénité faisait une étrange opposition
+avec le visage bouleversé d'Albert, qui s'approchait, de son côté,
+suivi des quatre jeunes gens.
+
+À trois pas l'un de l'autre, Albert et le comte s'arrêtèrent.
+
+«Messieurs, dit Albert, approchez-vous; je désire que pas un mot
+de ce que je vais avoir l'honneur de dire à M. le comte de Monte-Cristo
+ne soit perdu; car ce que je vais avoir l'honneur de lui
+dire doit être répété par vous à qui voudra l'entendre, si étrange
+que mon discours vous paraisse.
+
+--J'attends, monsieur, dit le comte.
+
+--Monsieur, dit Albert d'une voix tremblante d'abord, mais qui
+s'assura de plus en plus; monsieur, je vous reprochais d'avoir
+divulgué la conduite de M. de Morcerf en Épire; car, si coupable
+que fût M. le comte de Morcerf, je ne croyais pas que ce fût vous
+qui eussiez le droit de le punir. Mais aujourd'hui, monsieur, je
+sais que ce droit vous est acquis. Ce n'est point la trahison de
+Fernand Mondego envers Ali-Pacha qui me rend si prompt à vous
+excuser, c'est la trahison du pécheur Fernand envers vous, ce sont
+les malheurs inouïs qui ont été la suite de cette trahison. Aussi
+je le dis, aussi je le proclame tout haut: oui, monsieur, vous
+avez eu raison de vous venger de mon père, et moi, son fils, je
+vous remercie de n'avoir pas fait plus!»
+
+La foudre, tombée au milieu des spectateurs de cette scène
+inattendue, ne les eût pas plus étonnés que cette déclaration
+d'Albert.
+
+Quant à Monte-Cristo, ses yeux s'étaient lentement levés au ciel
+avec une expression de reconnaissance infinie, et il ne pouvait
+assez admirer comment cette nature fougueuse d'Albert, dont il
+avait assez connu le courage au milieu des bandits romains,
+s'était tout à coup pliée à cette subite humiliation. Aussi
+reconnut-il l'influence de Mercédès, et comprit-il comment ce
+noble coeur ne s'était pas opposé au sacrifice qu'elle savait
+d'avance devoir être inutile.
+
+«Maintenant, monsieur, dit Albert, si vous trouvez que les excuses
+que je viens de vous faire sont suffisantes, votre main, je vous
+prie. Après le mérite si rare de l'infaillibilité qui semble être
+le vôtre, le premier de tous les mérites, à mon avis, est de
+savoir avouer ses torts. Mais cet aveu me regarde seul. J'agissais
+bien selon les hommes, mais vous, vous agissiez bien selon Dieu.
+Un ange seul pouvait sauver l'un de nous de la mort et l'ange est
+descendu du ciel, sinon pour faire de nous deux amis, hélas! la
+fatalité rend la chose impossible, mais tout au moins deux hommes
+qui s'estiment.»
+
+Monte-Cristo, l'oeil humide, la poitrine haletante, la bouche
+entrouverte, tendit à Albert une main que celui-ci saisit et
+pressa avec un sentiment qui ressemblait à un respectueux effroi.
+
+«Messieurs, dit-il, monsieur de Monte-Cristo veut bien agréer mes
+excuses. J'avais agi précipitamment envers lui. La précipitation
+est mauvaise conseillère: j'avais mal agi. Maintenant ma faute est
+réparée. J'espère bien que le monde ne me tiendra point pour lâche
+parce que j'ai fait ce que ma conscience m'a ordonné de faire.
+Mais, en tout cas, si l'on se trompait sur mon compte, ajouta le
+jeune homme en relevant la tête avec fierté et comme s'il
+adressait un défi à ses amis et à ses ennemis, je tâcherais de
+redresser les opinions.
+
+--Que s'est-il donc passé cette nuit? demanda Beauchamp à
+Château-Renaud; il me semble que nous jouons ici un triste rôle.
+
+--En effet, ce qu'Albert vient de faire est bien misérable ou
+bien beau, répondit le baron.
+
+--Ah! voyons, demanda Debray à Franz, qu'est-ce que cela veut
+dire? Comment! le comte de Monte-Cristo déshonore M. de Morcerf,
+et il a eu raison aux yeux de son fils! Mais, eussé-je dix Janina
+dans ma famille, je ne me croirais obligé qu'à une chose, ce
+serait de me battre dix fois.»
+
+Quant à Monte-Cristo, le front penché, les bras inertes, écrasé
+sous le poids de vingt-quatre ans de souvenirs, il ne songeait ni
+à Albert, ni à Beauchamp, ni à Château-Renaud, ni à personne de
+ceux qui se trouvaient là: il songeait à cette courageuse femme
+qui était venue lui demander la vie de son fils, à qui il avait
+offert la sienne et qui venait de la sauver par l'aveu terrible
+d'un secret de famille, capable de tuer à jamais chez ce jeune
+homme le sentiment de la piété filiale.
+
+«Toujours la Providence! murmura-t-il: ah! c'est d'aujourd'hui
+seulement que je suis bien certain d'être l'envoyé de Dieu!»
+
+
+
+
+XCI
+
+La mère et le fils.
+
+
+Le comte de Monte-Cristo salua les cinq jeunes gens avec un
+sourire plein de mélancolie et de dignité, et remonta dans sa
+voiture avec Maximilien et Emmanuel.
+
+Albert, Beauchamp et Château-Renaud restèrent seuls sur le champ
+de bataille.
+
+Le jeune homme attacha sur ses deux témoins un regard qui, sans
+être timide, semblait pourtant leur demander leur avis sur ce qui
+venait de se passer.
+
+«Ma foi! mon cher ami, dit Beauchamp le premier, soit qu'il eût
+plus de sensibilité, soit qu'il eût moins de dissimulation,
+permettez-moi de vous féliciter: voilà un dénouement bien inespéré
+à une bien désagréable affaire.»
+
+Albert resta muet et concentré dans sa rêverie. Château-Renaud se
+contenta de battre sa botte avec sa canne flexible.
+
+«Ne partons-nous pas? dit-il après ce silence embarrassant.
+
+--Quand il vous plaira, répondit Beauchamp; laissez-moi seulement
+le temps de complimenter M. de Morcerf; il a fait preuve
+aujourd'hui d'une générosité si chevaleresque... si rare!
+
+--Oh! oui, dit Château-Renaud.
+
+--C'est magnifique, continua Beauchamp, de pouvoir conserver sur
+soi-même un empire aussi grand!
+
+--Assurément: quant à moi, j'en eusse été incapable, dit
+Château-Renaud avec une froideur des plus significatives.
+
+--Messieurs, interrompit Albert, je crois que vous n'avez pas
+compris qu'entre M. de Monte-Cristo et moi il s'est passé quelque
+chose de bien grave...
+
+--Si fait, si fait, dit aussitôt Beauchamp, mais tous nos badauds
+ne seraient pas à portée de comprendre votre héroïsme, et, tôt ou
+tard, vous vous verriez forcé de le leur expliquer plus
+énergiquement qu'il ne convient à la santé de votre corps et à la
+durée de votre vie. Voulez-vous que je vous donne un conseil
+d'ami? Partez pour Naples, La Haye ou Saint-Pétersbourg, pays
+calmes, où l'on est plus intelligent du point d'honneur que chez
+nos cerveaux brûlés de Parisiens. Une fois là, faites pas mal de
+mouches au pistolet, et infiniment de contres de quarte et de
+contres de tierce; rendez-vous assez oublié pour revenir
+paisiblement en France dans quelques années, ou assez respectable,
+quant aux exercices académiques, pour conquérir votre
+tranquillité. N'est-ce pas, monsieur de Château-Renaud, que j'ai
+raison?
+
+--C'est parfaitement mon avis, dit le gentilhomme. Rien n'appelle
+les duels sérieux comme un duel sans résultat.
+
+--Merci, messieurs, répondit Albert avec un froid sourire; je
+suivrai votre conseil, non parce que vous me le donnez, mais parce
+que mon intention était de quitter la France. Je vous remercie
+également du service que vous m'avez rendu en me servant de
+témoins. Il est bien profondément gravé dans mon coeur, puisque,
+après les paroles que je viens d'entendre, je ne me souviens plus
+que de lui.»
+
+Château-Renaud et Beauchamp se regardèrent. L'impression était la
+même sur tous deux, et l'accent avec lequel Morcerf venait de
+prononcer son remerciement était empreint d'une telle résolution,
+que la position fût devenue embarrassante pour tous si la
+conversation eût continué.
+
+«Adieu, Albert», fit tout à coup Beauchamp en tendant négligemment
+la main au jeune homme, sans que celui-ci parût sortir de sa
+léthargie.
+
+En effet, il ne répondit rien à l'offre de cette main.
+
+«Adieu», dit à son tour Château-Renaud, gardant à la main gauche
+sa petite canne, et saluant de la main droite.
+
+Les lèvres d'Albert murmurèrent à peine: «Adieu!» Son regard était
+plus explicite; il renfermait tout un poème de colères contenues,
+de fiers dédains, de généreuse indignation.
+
+Lorsque ses deux témoins furent remontés en voiture, il garda
+quelque temps sa pose immobile et mélancolique; puis soudain,
+détachant son cheval du petit arbre autour duquel son domestique
+avait noué le bridon, il sauta légèrement en selle, et reprit au
+galop le chemin de Paris. Un quart d'heure après, il rentrait à
+l'hôtel de la rue du Helder.
+
+En descendant de cheval, il lui sembla, derrière le rideau de la
+chambre à coucher du comte, apercevoir le visage pâle de son père;
+Albert détourna la tête avec un soupir et rentra dans son petit
+pavillon.
+
+Arrivé là, il jeta un dernier regard sur toutes ces richesses qui
+lui avaient fait la vie si douce et si heureuse depuis son
+enfance; il regarda encore une fois ces tableaux, dont les figures
+semblaient lui sourire, et dont les paysages parurent s'animer de
+vivantes couleurs.
+
+Puis il enleva de son châssis de chêne le portrait de sa mère,
+qu'il roula, laissant vide et noir le cadre d'or qui l'entourait.
+
+Puis il mit en ordre ses belles armes turques, ses beaux fusils
+anglais, ses porcelaines japonaises, ses coupes montées, ses
+bronzes artistiques, signés Feuchères ou Barye, visita les
+armoires et plaça les clefs à chacune d'elles; jeta dans un tiroir
+de son secrétaire qu'il laissa ouvert, tout l'argent de poche
+qu'il avait sur lui, y joignit les mille bijoux de fantaisie qui
+peuplaient ses coupes, ses écrins, ses étagères; fit un inventaire
+exact et précis de tout, et plaça cet inventaire à l'endroit le
+plus apparent d'une table, après avoir débarrassé cette table des
+livres et des papiers qui l'encombraient.
+
+Au commencement de ce travail, son domestique malgré l'ordre que
+lui avait donné Albert de le laisser seul, était entré dans sa
+chambre.
+
+«Que voulez-vous? lui demanda Morcerf d'un accent plus triste que
+courroucé.
+
+--Pardon, monsieur, dit le valet de chambre, monsieur m'avait
+bien défendu de le déranger, c'est vrai mais M. le comte de
+Morcerf m'a fait appeler.
+
+--Eh bien? demanda Albert.
+
+--Je n'ai pas voulu me rendre chez M. le comte sans prendre les
+ordres de monsieur.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que M. le comte sait sans doute que j'ai accompagné
+monsieur sur le terrain.
+
+--C'est probable, dit Albert.
+
+--Et s'il me fait demander, c'est sans doute pour m'interroger
+sur ce qui s'est passé là-bas. Que dois-je répondre?
+
+--La vérité.
+
+--Alors je dirai que la rencontre n'a pas eu lieu!
+
+--Vous direz que j'ai fait des excuses à M. le comte
+de Monte-Cristo, allez.»
+
+Le valet s'inclina et sortit.
+
+Albert s'était alors remis à son inventaire.
+
+Comme il terminait ce travail, le bruit de chevaux piétinant dans
+la cour et des roues d'une voiture ébranlant les vitres attira son
+attention, il s'approcha de la fenêtre, et vit son père monter
+dans sa calèche et partir.
+
+À peine la porte de l'hôtel fut-elle refermée derrière le comte,
+qu'Albert se dirigea vers l'appartement de sa mère, et comme
+personne n'était là pour l'annoncer, il pénétra jusqu'à la chambre
+de Mercédès, et, le coeur gonflé de ce qu'il voyait et de ce qu'il
+devinait, il s'arrêta sur le seuil.
+
+Comme si la même âme eût animé ces deux corps, Mercédès faisait
+chez elle ce qu'Albert venait de faire chez lui. Tout était mis en
+ordre: les dentelles, les parures, les bijoux, le linge, l'argent,
+allaient se ranger au fond des tiroirs, dont la comtesse
+assemblait soigneusement les clefs.
+
+Albert vit tous ces préparatifs; il les comprit, et s'écriant: «Ma
+mère!» il alla jeter ses bras au cou de Mercédès.
+
+Le peintre qui eût pu rendre l'expression de ces deux figures eût
+fait certes un beau tableau.
+
+En effet, tout cet appareil d'une résolution énergique qui n'avait
+point fait peur à Albert pour lui-même l'effrayait pour sa mère.
+
+«Que faites-vous donc? demanda-t-il.
+
+--Que faisiez-vous? répondit-elle.
+
+--Ô ma mère! s'écria Albert, ému au point de ne pouvoir parler,
+il n'est point de vous comme de moi! Non, vous ne pouvez pas avoir
+résolu ce que j'ai décidé, car je viens vous prévenir que je dis
+adieu à votre maison, et... et à vous.
+
+--Moi aussi, Albert, répondit Mercédès; moi aussi, je pars.
+J'avais compté, je l'avoue, que mon fils m'accompagnerait; me
+suis-je trompée?
+
+--Ma mère, dit Albert avec fermeté, je ne puis vous faire
+partager le sort que je me destine: il faut que je vive désormais
+sans nom et sans fortune; il faut, pour commencer l'apprentissage
+de cette rude existence, que j'emprunte à un ami le pain que je
+mangerai d'ici au moment où j'en gagnerai d'autre. Ainsi, ma bonne
+mère, je vais de ce pas chez Franz le prier de me prêter la petite
+somme que j'ai calculé m'être nécessaire.
+
+--Toi, mon pauvre enfant! s'écria Mercédès; toi souffrir de la
+misère, souffrir de la faim! Oh! ne dis pas cela, tu briseras
+toutes mes résolutions.
+
+--Mais non pas les miennes, ma mère, répondit Albert. Je suis
+jeune, je suis fort, je crois que je suis brave, et depuis hier
+j'ai appris ce que peut la volonté. Hélas! ma mère, il y a des
+gens qui ont tant souffert, et qui non seulement ne sont pas morts
+mais qui encore ont édifié une nouvelle fortune sur la ruine de
+toutes les promesses de bonheur que le ciel leur avait faites, sur
+les débris de toutes les espérances que Dieu leur avait données!
+J'ai appris cela, ma mère, j'ai vu ces hommes; je sais que du fond
+de l'abîme où les avait plongés leur ennemi, ils se sont relevés
+avec tant de vigueur et de gloire, qu'ils ont dominé leur ancien
+vainqueur et l'ont précipité à son tour. Non, ma mère, non; j'ai
+rompu, à partir d'aujourd'hui, avec le passé et je n'en accepte
+plus rien, pas même mon nom, parce que, vous le comprenez, vous,
+n'est-ce pas, ma mère? votre fils ne peut porter le nom d'un homme
+qui doit rougir devant un autre homme!
+
+--Albert, mon enfant, dit Mercédès, si j'avais eu un coeur plus
+fort, c'est là le conseil que je t'eusse donné; ta conscience a
+parlé quand ma voix éteinte se taisait; écoute ta conscience, mon
+fils. Tu avais des amis, Albert, romps momentanément avec eux, mais
+ne désespère pas, au nom de ta mère! La vie est belle encore à ton
+âge, mon cher Albert, car à peine as-tu vingt-deux ans; et comme à
+un coeur aussi pur que le tien il faut un nom sans tache, prends
+celui de mon père: il s'appelait Herrera. Je te connais, mon
+Albert; quelque carrière que tu suives, tu rendras en peu de temps
+ce nom illustre. Alors, mon ami, reparais dans le monde plus
+brillant encore de tes malheurs passés; et si cela ne doit pas
+être ainsi, malgré toutes mes prévisions, laisse-moi du moins cet
+espoir, à moi qui n'aurai plus que cette seule pensée, à moi qui
+n'ai plus d'avenir, et pour qui la tombe commence au seuil de
+cette maison.
+
+--Je ferai selon vos désirs, ma mère, dit le jeune homme; oui, je
+partage votre espoir: la colère du ciel ne nous poursuivra pas,
+vous si pure, moi si innocent. Mais puisque nous sommes résolus,
+agissons promptement. M. de Morcerf a quitté l'hôtel voilà une
+demi-heure à peu près; l'occasion, comme vous le voyez, est
+favorable pour éviter le bruit et l'explication.
+
+--Je vous attends, mon fils», dit Mercédès.
+
+Albert courut aussitôt jusqu'au boulevard, d'où il ramena un
+fiacre qui devait les conduire hors de l'hôtel, il se rappelait
+certaine petite maison garnie dans la rue des Saints-Pères, où sa
+mère trouverait un logement modeste, mais décent; il revint donc
+chercher la comtesse.
+
+Au moment où le fiacre s'arrêta devant la porte, et comme Albert
+en descendait, un homme s'approcha de lui et lui remit une lettre.
+
+Albert reconnut l'intendant.
+
+«Du comte», dit Bertuccio.
+
+Albert prit la lettre, l'ouvrit, la lut.
+
+Après l'avoir lue, il chercha des yeux Bertuccio, mais, pendant
+que le jeune homme lisait, Bertuccio avait disparu.
+
+Alors Albert, les larmes aux yeux, la poitrine toute gonflée
+d'émotion, rentra chez Mercédès, et, sans prononcer une parole,
+lui présenta la lettre.
+
+Mercédès lut:
+
+«Albert,
+
+«En vous montrant que j'ai pénétré le projet auquel vous êtes sur
+le point de vous abandonner, je crois vous montrer aussi que je
+comprends la délicatesse. Vous voilà libre, vous quittez l'hôtel
+du comte, et vous allez retirer chez vous votre mère, libre comme
+vous; mais, réfléchissez-y, Albert, vous lui devez plus que vous ne
+pouvez lui payer, pauvre noble coeur que vous êtes. Gardez pour vous
+la lutte, réclamez pour vous la souffrance, mais épargnez-lui cette
+première misère qui accompagnera inévitablement vos premiers
+efforts; car elle ne mérite pas même le reflet du malheur qui la
+frappe aujourd'hui, et la Providence ne veut pas que l'innocent
+paie pour le coupable.
+
+«Je sais que vous allez quitter tous deux la maison de la rue du
+Helder sans rien emporter. Comment je l'ai appris, ne cherchez
+point à le découvrir. Je le sais: voilà tout.
+
+«Écoutez, Albert.
+
+«Il y a vingt-quatre ans, je revenais bien joyeux et bien fier
+dans ma patrie. J'avais une fiancée, Albert, une sainte jeune
+fille que j'adorais, et je rapportais à ma fiancée cent cinquante
+louis amassés péniblement par un travail sans relâche. Cet argent
+était pour elle, je le lui destinais, et sachant combien la mer
+est perfide, j'avais enterré notre trésor dans le petit jardin de
+la maison que mon père habitait à Marseille, sur les Allées de
+Meilhan.
+
+«Votre mère, Albert, connaît bien cette pauvre chère maison.
+
+«Dernièrement, en venant à Paris, j'ai passé par Marseille. Je
+suis allé voir cette maison aux douloureux souvenirs; et le soir,
+une bêche à la main, j'ai sondé le coin où j'avais enfoui mon
+trésor. La cassette de fer était encore à la même place, personne
+n'y avait touché; elle est dans l'angle qu'un beau figuier, planté
+par mon père le jour de ma naissance, couvre de son ombre.
+
+«Eh bien, Albert, cet argent qui autrefois devait aider à la vie
+et à la tranquillité de cette femme que j'adorais, voilà
+qu'aujourd'hui, par un hasard étrange et douloureux, il a retrouvé
+le même emploi. Oh! comprenez bien ma pensée, à moi qui pourrais
+offrir des millions à cette pauvre femme, et qui lui rends
+seulement le morceau de pain noir oublié sous mon pauvre toit
+depuis le jour où j'ai été séparé de celle que j'aimais.
+
+«Vous êtes un homme généreux, Albert, mais peut-être êtes-vous
+néanmoins aveuglé par la fierté ou par le ressentiment; si vous me
+refusez, si vous demandez à un autre ce que j'ai le droit de vous
+offrir, je dirai qu'il est peu généreux à vous de refuser la vie
+de votre mère offerte par un homme dont votre père a fait mourir
+le père dans les horreurs de la faim et du désespoir.»
+
+Cette lecture finie, Albert demeura pâle et immobile en attendant
+ce que déciderait sa mère.
+
+Mercédès leva au ciel un regard d'une ineffable expression.
+
+«J'accepte, dit-elle; il a le droit de payer la dot que
+j'apporterai dans un couvent!»
+
+Et, mettant la lettre sur son coeur, elle prit le bras de son
+fils, et d'un pas plus ferme qu'elle ne s'y attendait peut-être
+elle-même, elle prit le chemin de l'escalier.
+
+
+
+
+XCII
+
+Le suicide.
+
+
+Cependant Monte-Cristo, lui aussi, était rentré en ville avec
+Emmanuel et Maximilien.
+
+Le retour fut gai. Emmanuel ne dissimulait pas sa joie d'avoir vu
+succéder la paix à la guerre, et avouait hautement ses goûts
+philanthropiques. Morrel, dans un coin de la voiture, laissait la
+gaieté de son beau-frère s'évaporer en paroles, et gardait pour
+lui une joie tout aussi sincère, mais qui brillait seulement dans
+ses regards.
+
+À la barrière du Trône, on rencontra Bertuccio: il attendait là,
+immobile comme une sentinelle à son poste.
+
+Monte-Cristo passa la tête par la portière, échangea avec lui
+quelques paroles à voix basse, et l'intendant disparut.
+
+«Monsieur le comte, dit Emmanuel en arrivant à la hauteur de la
+place Royale, faites-moi jeter, je vous prie, à ma porte, afin que
+ma femme ne puisse avoir un seul moment d'inquiétude ni pour vous
+ni pour moi.
+
+--S'il n'était ridicule d'aller faire montre de son triomphe, dit
+Morrel, j'inviterais M. le comte à entrer chez nous, mais M. le
+comte aussi a sans doute des coeurs tremblants à rassurer. Nous
+voici arrivés, Emmanuel, saluons notre ami, et laissons-le
+continuer son chemin.
+
+--Un moment, dit Monte-Cristo, ne me privez pas ainsi d'un seul
+coup de mes deux compagnons; rentrez auprès de votre charmante
+femme, à laquelle je vous charge de présenter tous mes
+compliments, et accompagnez-moi jusqu'aux Champs-Élysées, Morrel.
+
+--À merveille, dit Maximilien, d'autant plus que j'ai affaire
+dans votre quartier, comte.
+
+--T'attendra-t-on pour déjeuner? demanda Emmanuel.
+
+--Non», dit le jeune homme.
+
+La portière se referma, la voiture continua sa route.
+
+«Voyez comme je vous ai porté bonheur, dit Morrel lorsqu'il fut
+seul avec le comte. N'y avez-vous pas pensé?
+
+--Si fait, dit Monte-Cristo, voilà pourquoi je voudrais toujours
+vous tenir près de moi.
+
+--C'est miraculeux! continua Morrel, répondant à sa propre
+pensée.
+
+--Quoi donc? dit Monte-Cristo.
+
+--Ce qui vient de se passer.
+
+--Oui, répondit le comte avec un sourire; vous avez dit le mot,
+Morrel, c'est miraculeux!
+
+--Car enfin, reprit Morrel, Albert est brave.
+
+--Très brave, dit Monte-Cristo, je l'ai vu dormir le poignard
+suspendu sur sa tête.
+
+--Et, moi, je sais qu'il s'est battu deux fois, et très bien
+battu, dit Morrel; conciliez donc cela avec la conduite de ce
+matin.
+
+--Votre influence, toujours, reprit en souriant Monte-Cristo.
+
+--C'est heureux pour Albert qu'il ne soit point soldat, dit
+Morrel.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Des excuses sur le terrain! fit le jeune capitaine en secouant
+la tête.
+
+--Allons, dit le comte avec douceur, n'allez-vous point tomber
+dans les préjugés des hommes ordinaires, Morrel? Ne conviendrez-vous
+pas que puisque Albert est brave, il ne peut être lâche;
+qu'il faut qu'il ait eu quelque raison d'agir comme il l'a fait ce
+matin, et que partant sa conduite est plutôt héroïque qu'autre
+chose?
+
+--Sans doute, sans doute, répondit Morrel, mais je dirai comme
+l'Espagnol: il a été moins brave aujourd'hui qu'hier.
+
+--Vous déjeunez avec moi, n'est-ce pas, Morrel? dit le comte pour
+couper court à la conversation.
+
+--Non pas, je vous quitte à dix heures.
+
+--Votre rendez-vous était donc pour déjeuner?»
+
+Morrel sourit et secoua la tête.
+
+«Mais, enfin, faut-il toujours que vous déjeuniez quelque part?
+
+--Cependant, si je n'ai pas faim? dit le jeune homme.
+
+--Oh! fit le comte, je ne connais que deux sentiments qui coupent
+ainsi l'appétit: la douleur (et comme heureusement je vous vois
+très gai, ce n'est point cela) et l'amour. Or, d'après ce que vous
+m'avez dit à propos de votre coeur, il m'est permis de croire...
+
+--Ma foi, comte, répliqua gaiement Morrel, je ne dis pas non.
+
+--Et vous ne me contez pas cela, Maximilien? reprit le comte d'un
+ton si vif, que l'on voyait tout l'intérêt qu'il eût pris à
+connaître ce secret.
+
+--Je vous ai montré ce matin que j'avais un coeur, n'est-ce pas,
+comte?»
+
+Pour toute réponse Monte-Cristo tendit la main au jeune homme.
+
+«Eh bien, continua celui-ci, depuis que ce coeur n'est plus avec
+vous au bois de Vincennes, il est autre part où je vais le
+retrouver.
+
+--Allez, dit lentement le comte, allez, cher ami, mais par grâce,
+si vous éprouviez quelque obstacle, rappelez-vous que j'ai quelque
+pouvoir en ce monde, que je suis heureux d'employer ce pouvoir au
+profit des gens que j'aime, et que je vous aime, vous, Morrel.
+
+--Bien, dit le jeune homme, je m'en souviendrai comme les enfants
+égoïstes se souviennent de leurs parents quand ils ont besoin
+d'eux. Quand j'aurai besoin de vous, et peut-être ce moment
+viendra-t-il, je m'adresserai à vous, comte.
+
+--Bien, je retiens votre parole. Adieu donc.
+
+--Au revoir.»
+
+On était arrivé à la porte de la maison des Champs-Élysées,
+Monte-Cristo ouvrit la portière. Morrel sauta sur le pavé.
+
+Bertuccio attendait sur le perron.
+
+Morrel disparut par l'avenue de Marigny et Monte-Cristo marcha
+vivement au-devant de Bertuccio.
+
+«Eh bien? demanda-t-il.
+
+--Eh bien, répondit l'intendant, elle va quitter sa maison.
+
+--Et son fils?
+
+--Florentin, son valet de chambre, pense qu'il en va faire
+autant.
+
+--Venez.»
+
+Monte-Cristo emmena Bertuccio dans son cabinet, écrivit la lettre
+que nous avons vue, et la remit à l'intendant.
+
+«Allez, dit-il, et faites diligence; à propos, faites prévenir
+Haydée que je suis rentré.
+
+--Me voilà», dit la jeune fille, qui, au bruit de la voiture,
+était déjà descendue, et dont le visage rayonnait de joie en
+revoyant le comte sain et sauf.
+
+Bertuccio sortit.
+
+Tous les transports d'une fille revoyant un père chéri, tous les
+délires d'une maîtresse revoyant un amant adoré, Haydée les
+éprouva pendant les premiers instants de ce retour attendu par
+elle avec tant d'impatience.
+
+Certes, pour être moins expansive, la joie de Monte-Cristo n'était
+pas moins grande; la joie pour les coeurs qui ont longtemps
+souffert est pareille à la rosée pour les terres desséchées par le
+soleil; coeur et terre absorbent cette pluie bienfaisante qui
+tombe sur eux, et rien n'en apparaît au-dehors. Depuis quelques
+jours, Monte-Cristo comprenait une chose que depuis longtemps il
+n'osait plus croire, c'est qu'il y avait deux Mercédès au monde,
+c'est qu'il pouvait encore être heureux.
+
+Son oeil ardent de bonheur se plongeait avidement dans les regards
+humides d'Haydée, quand tout à coup la porte s'ouvrit. Le comte
+fronça le sourcil.
+
+«M. de Morcerf!» dit Baptistin, comme si ce mot seul renfermait
+son excuse.
+
+En effet, le visage du comte s'éclaira.
+
+«Lequel, demanda-t-il, le vicomte ou le comte?
+
+--Le comte.
+
+--Mon Dieu! s'écria Haydée, n'est-ce donc point fini encore?
+
+--Je ne sais si c'est fini, mon enfant bien-aimée, dit Monte-Cristo
+en prenant les mains de la jeune fille, mais ce que je
+sais, c'est que tu n'as rien à craindre.
+
+--Oh! c'est cependant le misérable...
+
+--Cet homme ne peut rien sur moi, Haydée, dit Monte-Cristo; c'est
+quand j'avais affaire à son fils qu'il fallait craindre.
+
+--Aussi, ce que j'ai souffert, dit la jeune fille, tu ne le
+sauras jamais, mon seigneur.»
+
+Monte-Cristo sourit.
+
+«Par la tombe de mon père! dit Monte-Cristo en étendant la main
+sur la tête de la jeune fille, je te jure que s'il arrive malheur,
+ce ne sera point à moi.
+
+--Je te crois, mon seigneur, comme si Dieu me parlait», dit la
+jeune fille en présentant son front au comte.
+
+Monte-Cristo déposa sur ce front si pur et si beau un baiser qui
+fit battre à la fois deux coeurs, l'un avec violence, l'autre
+sourdement.
+
+«Oh! mon Dieu! murmura le comte, permettriez-vous donc que je
+puisse aimer encore!... Faites entrer M. le comte de Morcerf au
+salon», dit-il à Baptistin, tout en conduisant la belle Grecque
+vers un escalier dérobé.
+
+Un mot d'explication sur cette visite, attendue peut-être de
+Monte-Cristo, mais inattendue sans doute pour nos lecteurs.
+
+Tandis que Mercédès, comme nous l'avons dit, faisait chez elle
+l'espèce d'inventaire qu'Albert avait fait chez lui; tandis
+qu'elle classait ses bijoux, fermait ses tiroirs, réunissait ses
+clefs, afin de laisser toutes choses dans un ordre parfait, elle
+ne s'était pas aperçue qu'une tête pâle et sinistre était venue
+apparaître au vitrage d'une porte qui laissait entrer le jour dans
+le corridor; de là, non seulement on pouvait voir, mais on pouvait
+entendre. Celui qui regardait ainsi, selon toute probabilité, sans
+être vu ni entendu, vit donc et entendit donc tout ce qui se
+passait chez Mme de Morcerf.
+
+De cette porte vitrée, l'homme au visage pâle se transporta dans
+la chambre à coucher du comte de Morcerf, et, arrivé là, souleva
+d'une main contractée le rideau d'une fenêtre donnant sur la cour.
+Il resta là dix minutes ainsi immobile, muet, écoutant les
+battements de son propre coeur. Pour lui c'était bien long, dix
+minutes.
+
+Ce fut alors qu'Albert, revenant de son rendez-vous, aperçut son
+père, qui guettait son retour derrière un rideau et détourna la
+tête.
+
+L'oeil du comte se dilata: il savait que l'insulte d'Albert à
+Monte-Cristo avait été terrible, qu'une pareille insulte, dans
+tous les pays du monde, entraînait un duel à mort. Or, Albert
+rentrait sain et sauf, donc le comte était vengé.
+
+Un éclair de joie indicible illumina ce visage lugubre, comme fait
+un dernier rayon de soleil avant de se perdre dans les nuages qui
+semblent moins sa couche que son tombeau.
+
+Mais, nous l'avons dit, il attendit en vain que le jeune homme
+montât à son appartement pour lui rendre compte de son triomphe.
+Que son fils, avant de combattre, n'ait pas voulu voir le père
+dont il allait venger l'honneur, cela se comprend; mais, l'honneur
+du père vengé, pourquoi ce fils ne venait-il point se jeter dans
+ses bras?
+
+Ce fut alors que le comte, ne pouvant voir Albert, envoya chercher
+son domestique. On sait qu'Albert l'avait autorisé à ne rien
+cacher au comte.
+
+Dix minutes après on vit apparaître sur le perron le général de
+Morcerf, vêtu d'une redingote noire, ayant un col militaire, un
+pantalon noir, des gants noirs. Il avait donné, à ce qu'il paraît,
+des ordres antérieurs; car, à peine eut-il touché le dernier degré
+du perron, que sa voiture tout attelée sortit de la remise et vint
+s'arrêter devant lui.
+
+Son valet de chambre vint alors jeter dans la voiture un caban
+militaire, raidi par les deux épées qu'il enveloppait; puis
+fermant la portière, il s'assit près du cocher.
+
+Le cocher se pencha devant la calèche pour demander l'ordre:
+
+«Aux Champs-Élysées, dit le général, chez le comte de Monte-Cristo. Vite!»
+
+Les chevaux bondirent sous le coup de fouet qui les enveloppa;
+cinq minutes après, ils s'arrêtèrent devant la maison du comte.
+
+M. de Morcerf ouvrit lui-même la portière, et, la voiture roulant
+encore, il sauta comme un jeune homme dans la contre-allée, sonna
+et disparut dans la porte béante avec son domestique.
+
+Une seconde après, Baptistin annonçait à M. de Monte-Cristo le
+comte de Morcerf, et Monte-Cristo, reconduisant Haydée, donna
+l'ordre qu'on fît entrer le comte de Morcerf dans le salon.
+
+Le général arpentait pour la troisième fois le salon dans toute sa
+longueur, lorsqu'en se retournant il aperçut Monte-Cristo debout
+sur le seuil.
+
+«Eh! c'est monsieur de Morcerf, dit tranquillement Monte-Cristo;
+je croyais avoir mal entendu.
+
+--Oui c'est moi-même, dit le comte avec une effroyable
+contraction des lèvres qui l'empêchait d'articuler nettement.
+
+--Il ne me reste donc qu'à savoir maintenant, dit Monte-Cristo,
+la cause qui me procure le plaisir de voir monsieur le comte de
+Morcerf de si bonne heure.
+
+--Vous avez eu ce matin une rencontre avec mon fils, monsieur?
+dit le général.
+
+--Vous savez cela? répondit le comte.
+
+--Et je sais aussi que mon fils avait de bonnes raisons pour
+désirer se battre contre vous et faire tout ce qu'il pourrait pour
+vous tuer.
+
+--En effet, monsieur, il en avait de fort bonnes! mais vous voyez
+que, malgré ces raisons-là, il ne m'a pas tué, et même qu'il ne
+s'est pas battu.
+
+--Et cependant il vous regardait comme la cause du déshonneur de
+son père, comme la cause de la ruine effroyable qui, en ce moment-ci,
+accable ma maison.
+
+--C'est vrai, monsieur, dit Monte-Cristo avec son calme terrible;
+cause secondaire, par exemple, et non principale.
+
+--Sans doute vous lui avez fait quelque excuse ou donné quelque
+explication?
+
+--Je ne lui ai donné aucune explication, et c'est lui qui m'a
+fait des excuses.
+
+--Mais à quoi attribuez-vous cette conduite?
+
+--À la conviction, probablement, qu'il y avait dans tout ceci un
+homme plus coupable que moi.
+
+--Et quel était cet homme?
+
+--Son père.
+
+--Soit, dit le comte en pâlissant; mais vous savez que le
+coupable n'aime pas à s'entendre convaincre de culpabilité.
+
+--Je sais... Aussi je m'attendais à ce qui arrive en ce moment.
+
+--Vous vous attendiez à ce que mon fils fût un lâche! s'écria le
+comte.
+
+--M. Albert de Morcerf n'est point un lâche, dit Monte-Cristo.
+
+--Un homme qui tient à la main une épée, un homme qui, à la
+portée de cette épée, tient un ennemi mortel, cet homme, s'il ne
+se bat pas, est un lâche! Que n'est-il ici pour que je le lui
+dise!
+
+--Monsieur, répondit froidement Monte-Cristo, je ne présume pas
+que vous soyez venu me trouver pour me conter vos petites affaires
+de famille. Allez dire cela à M. Albert, peut-être saura-t-il que
+vous répondre.
+
+--Oh! non, non, répliqua le général avec un sourire aussitôt
+disparu qu'éclos, non, vous avez raison, je ne suis pas venu pour
+cela! Je suis venu pour vous dire que, moi aussi, je vous regarde
+comme mon ennemi! Je suis venu pour vous dire que je vous hais
+d'instinct! qu'il me semble que je vous ai toujours connu,
+toujours haï! Et qu'enfin, puisque les jeunes gens de ce siècle ne
+se battent plus, c'est à nous de nous battre... Est-ce votre avis,
+monsieur?
+
+--Parfaitement. Aussi, quand je vous ai dit que j'avais prévu ce
+qui m'arrivait, c'est de l'honneur de votre visite que je voulais
+parler.
+
+--Tant mieux... vos préparatifs sont faits, alors?
+
+--Ils le sont toujours, monsieur.
+
+--Vous savez que nous nous battrons jusqu'à la mort de l'un de
+nous deux? dit le général, les dents serrées par la rage.
+
+--Jusqu'à la mort de l'un de nous deux, répéta le comte de Monte-Cristo
+en faisant un léger mouvement de tête de haut en bas.
+
+--Partons alors, nous n'avons pas besoin de témoins.
+
+--En effet, dit Monte-Cristo, c'est inutile, nous nous
+connaissons si bien!
+
+--Au contraire, dit le comte, c'est que nous ne nous connaissons
+pas.
+
+--Bah! dit Monte-Cristo avec le même flegme désespérant, voyons
+un peu. N'êtes-vous pas le soldat Fernand qui a déserté la veille
+de la bataille de Waterloo? N'êtes-vous pas le lieutenant Fernand
+qui a servi de guide et d'espion à l'armée française en Espagne?
+N'êtes-vous pas le colonel Fernand qui a trahi, vendu, assassiné
+son bienfaiteur Ali? Et tous ces Fernand-là réunis n'ont-ils pas
+fait le lieutenant général comte de Morcerf, pair de France?
+
+--Oh! s'écria le général, frappé par ces paroles comme par un fer
+rouge; oh! misérable, qui me reproches ma honte au moment peut-être
+où tu vas me tuer, non, je n'ai point dit que je t'étais
+inconnu; je sais bien, démon, que tu as pénétré dans la nuit du
+passé, et que tu y as lu, à la lueur de quel flambeau, je
+l'ignorais, chaque page de ma vie! mais peut-être y a-t-il encore
+plus d'honneur en moi, dans mon opprobre, qu'en toi sous tes
+dehors pompeux. Non, non, je te suis connu, je le sais, mais c'est
+toi que je ne connais pas, aventurier cousu d'or et de pierreries!
+Tu t'es fait appeler à Paris le comte de Monte-Cristo; en Italie,
+Simbad le Marin; à Malte, que sais-je? moi, je l'ai oublié. Mais
+c'est ton nom réel que je te demande, c'est ton vrai nom que je
+veux savoir, au milieu de tes cent noms, afin que je le prononce
+sur le terrain du combat au moment où je t'enfoncerai mon épée
+dans le coeur.»
+
+Le comte de Monte-Cristo pâlit d'une façon terrible; son oeil
+fauve s'embrasa d'un feu dévorant; il fit un bond vers le cabinet
+attenant à sa chambre, et en moins d'une seconde, arrachant sa
+cravate, sa redingote et son gilet, il endossa une petite veste de
+marin et se coiffa d'un chapeau de matelot, sous lequel se
+déroulèrent ses longs cheveux noirs.
+
+Il revint ainsi, effrayant, implacable, marchant les bras croisés
+au-devant du général, qui n'avait rien compris à sa disparition,
+qui l'attendait, et qui, sentant ses dents claquer et ses jambes
+se dérober sous lui, recula d'un pas et ne s'arrêta qu'en trouvant
+sur une table un point d'appui pour sa main crispée.
+
+«Fernand! lui cria-t-il, de mes cent noms, je n'aurais besoin de
+t'en dire qu'un seul pour te foudroyer; mais ce nom, tu le
+devines, n'est-ce pas? ou plutôt tu te le rappelles? car, malgré
+tous mes chagrins, toutes mes tortures, je te montre aujourd'hui
+un visage que le bonheur de la vengeance rajeunit, un visage que
+tu dois avoir vu bien souvent dans tes rêves depuis ton mariage...
+avec Mercédès, ma fiancée!»
+
+Le général, la tête renversée en arrière, les mains étendues, le
+regard fixe, dévora en silence ce terrible spectacle; puis, allant
+chercher la muraille comme point d'appui, il s'y glissa lentement
+jusqu'à la porte par laquelle il sortit à reculons, en laissant
+échapper ce seul cri lugubre, lamentable, déchirant:
+
+«Edmond Dantès!»
+
+Puis, avec des soupirs qui n'avaient rien d'humain, il se traîna
+jusqu'au péristyle de la maison, traversa la cour en homme ivre,
+et tomba dans les bras de son valet de chambre en murmurant
+seulement d'une voix inintelligible:
+
+«À l'hôtel! à l'hôtel!»
+
+En chemin, l'air frais et la honte que lui causait l'attention de
+ses gens le remirent en état d'assembler ses idées; mais le trajet
+fut court, et, à mesure qu'il se rapprochait de chez lui, le comte
+sentait se renouveler toutes ses douleurs.
+
+À quelques pas de la maison, le comte fit arrêter et descendit. La
+porte de l'hôtel était toute grande ouverte; un fiacre, tout
+surpris d'être appelé dans cette magnifique demeure, stationnait
+au milieu de la cour; le comte regarda ce fiacre avec effroi, mais
+sans oser interroger personne, et s'élança dans son appartement.
+
+Deux personnes descendaient l'escalier, il n'eut que le temps de
+se jeter dans un cabinet pour les éviter.
+
+C'était Mercédès, appuyée au bras de son fils, qui tous deux
+quittaient l'hôtel.
+
+Ils passèrent à deux lignes du malheureux, qui, caché derrière la
+portière de damas, fut effleuré en quelque sorte par la robe de
+soie de Mercédès, et qui sentit à son visage la tiède haleine de
+ces paroles prononcées par son fils:
+
+«Du courage, ma mère! Venez, venez, nous ne sommes plus ici chez
+nous.»
+
+Les paroles s'éteignirent, les pas s'éloignèrent.
+
+Le général se redressa, suspendu par ses mains crispées au rideau
+de damas; il comprimait le plus horrible sanglot qui fût jamais
+sorti de la poitrine d'un père, abandonné à la fois par sa femme
+et par son fils...
+
+Bientôt il entendit claquer la portière en fer du fiacre, puis la
+voix du cocher, puis le roulement de la lourde machine ébranla les
+vitres; alors il s'élança dans sa chambre à coucher pour voir
+encore une fois tout ce qu'il avait aimé dans le monde; mais le
+fiacre partit sans que la tête de Mercédès ou celle d'Albert eût
+paru à la portière, pour donner à la maison solitaire, pour donner
+au père et à l'époux abandonné le dernier regard, l'adieu et le
+regret, c'est-à-dire le pardon.
+
+Aussi, au moment même où les roues du fiacre ébranlaient le pavé
+de la voûte, un coup de feu retentit, et une fumée sombre sortit
+par une des vitres de cette fenêtre de la chambre à coucher,
+brisée par la force de l'explosion.
+
+
+
+
+XCIII
+
+Valentine.
+
+
+On devine où Morrel avait affaire et chez qui était son rendez-vous.
+
+Aussi Morrel, en quittant Monte-Cristo, s'achemina-t-il lentement
+vers la maison de Villefort.
+
+Nous disons lentement: c'est que Morrel avait plus d'une demi-heure
+à lui pour faire cinq cents pas; mais, malgré ce temps plus
+que suffisant, il s'était empressé de quitter Monte-Cristo, ayant
+hâte d'être seul avec ses pensées.
+
+Il savait bien son heure, l'heure à laquelle Valentine, assistant
+au déjeuner de Noirtier, était sûre de ne pas être troublée dans
+ce pieux devoir. Noirtier et Valentine lui avaient accordé deux
+visites par semaine, et il venait profiter de son droit.
+
+Il arriva, Valentine l'attendait. Inquiète, presque égarée, elle
+lui saisit la main, et l'amena devant son grand-père.
+
+Cette inquiétude, poussée, comme nous le disons, presque jusqu'à
+l'égarement, venait du bruit que l'aventure de Morcerf avait fait
+dans le monde, on savait (le monde sait toujours) l'aventure de
+l'Opéra. Chez Villefort, personne ne doutait qu'un duel ne fût la
+conséquence forcée de cette aventure; Valentine, avec son instinct
+de femme, avait deviné que Morrel serait le témoin de Monte-Cristo,
+et avec le courage bien connu du jeune homme, avec cette
+amitié profonde qu'elle lui connaissait pour le comte, elle
+craignait qu'il n'eût point la force de se borner au rôle passif
+qui lui était assigné.
+
+On comprend donc avec quelle avidité les détails furent demandés,
+donnés et reçus, et Morrel put lire une indicible joie dans les
+yeux de sa bien-aimée quand elle sut que cette terrible affaire
+avait eu une issue non moins heureuse qu'inattendue.
+
+«Maintenant, dit Valentine en faisant signe à Morrel de s'asseoir
+à côté du vieillard et en s'asseyant elle-même sur le tabouret où
+reposaient ses pieds, maintenant, parlons un peu de nos affaires.
+Vous savez, Maximilien, que bon papa avait eu un instant l'idée de
+quitter la maison et de prendre un appartement hors de l'hôtel de
+M. de Villefort?
+
+--Oui, certes, dit Maximilien, je me rappelle ce projet, et j'y
+avais même fort applaudi.
+
+--Eh bien, dit Valentine, applaudissez encore, Maximilien, car bon
+papa y revient.
+
+--Bravo! dit Maximilien.
+
+--Et savez-vous, dit Valentine, quelle raison donne bon papa pour
+quitter la maison?»
+
+Noirtier regardait sa fille pour lui imposer silence de l'oeil;
+mais Valentine ne regardait point Noirtier; ses yeux, son regard,
+son sourire, tout était pour Morrel.
+
+«Oh! quelle que soit la raison que donne M. Noirtier, s'écria
+Morrel, je déclare qu'elle est bonne.
+
+--Excellente, dit Valentine: il prétend que l'air du faubourg
+Saint-Honoré ne vaut rien pour moi.
+
+--En effet, dit Morrel; écoutez, Valentine, M. Noirtier pourrait
+bien avoir raison; depuis quinze jours, je trouve que votre santé
+s'altère.
+
+--Oui, un peu, c'est vrai, répondit Valentine; aussi bon papa
+s'est constitué mon médecin, et comme bon papa sait tout, j'ai la
+plus grande confiance en lui.
+
+--Mais enfin il est donc vrai que vous souffrez, Valentine?
+demanda vivement Morrel.
+
+--Oh! mon Dieu! cela ne s'appelle pas souffrir: je ressens un
+malaise général, voilà tout; j'ai perdu l'appétit, et il me semble
+que mon estomac soutient une lutte pour s'habituer à quelque
+chose.»
+
+Noirtier ne perdait pas une des paroles de Valentine.
+
+«Et quel est le traitement que vous suivez pour cette maladie
+inconnue?
+
+--Oh! bien simple, dit Valentine; j'avale tous les matins une
+cuillerée de la potion qu'on apporte pour mon grand-père; quand je
+dis une cuillerée, j'ai commencé par une, et maintenant j'en suis
+à quatre. Mon grand-père prétend que c'est une panacée.»
+
+Valentine souriait; mais il y avait quelque chose de triste et de
+souffrant dans son sourire.
+
+Maximilien, ivre d'amour, la regardait en silence; elle était bien
+belle, mais sa pâleur avait pris un ton plus mat, ses yeux
+brillaient d'un feu plus ardent que d'habitude, et ses mains,
+ordinairement d'un blanc de nacre, semblaient des mains de cire
+qu'une nuance jaunâtre envahit avec le temps.
+
+De Valentine, le jeune homme porta les yeux sur Noirtier; celui-ci
+considérait avec cette étrange et profonde intelligence la jeune
+fille absorbée dans son amour; mais lui aussi, comme Morrel,
+suivait ces traces d'une sourde souffrance, si peu visible
+d'ailleurs qu'elle avait échappé à l'oeil de tous, excepté celui
+du père et de l'amant.
+
+«Mais, dit Morrel, cette potion dont vous êtes arrivée jusqu'à
+quatre cuillerées, je la voyais médicamentée pour M. Noirtier?
+
+--Je sais que c'est fort amer, dit Valentine, si amer que tout ce
+que je bois après cela me semble avoir le même goût.»
+
+Noirtier regarda sa fille d'un ton interrogateur.
+
+«Oui, bon papa, dit Valentine, c'est comme cela. Tout à l'heure,
+avant de descendre chez vous, j'ai bu un verre d'eau sucrée; eh
+bien, j'en ai laissé la moitié tant cette eau m'a paru amère.»
+
+Noirtier pâlit, et fit signe qu'il voulait parler.
+
+Valentine se leva pour aller chercher le dictionnaire.
+
+Noirtier la suivait des yeux avec une angoisse visible.
+
+En effet, le sang montait à la tête de la jeune fille, ses joues
+se colorèrent.
+
+«Tiens! s'écria-t-elle sans rien perdre de sa gaieté, c'est
+singulier: un éblouissement! Est-ce donc le soleil qui m'a frappé
+dans les yeux?...»
+
+Et elle s'appuya à l'espagnolette de la fenêtre.
+
+«Il n'y a pas de soleil», dit Morrel encore plus inquiet de
+l'expression du visage de Noirtier que de l'indisposition de
+Valentine.
+
+Et il courut à Valentine.
+
+La jeune fille sourit.
+
+«Rassure-toi, bon père, dit-elle à Noirtier: rassurez-vous,
+Maximilien, ce n'est rien, et la chose est déjà passée: mais,
+écoutez donc! n'est-ce pas le bruit d'une voiture que j'entends
+dans la cour?»
+
+Elle ouvrit la porte de Noirtier, courut à une fenêtre du
+corridor, et revint précipitamment.
+
+«Oui, dit-elle, c'est Mme Danglars et sa fille qui viennent nous
+faire une visite. Adieu, je me sauve, car on me viendrait chercher
+ici; ou plutôt, au revoir, restez près de bon papa, monsieur
+Maximilien, je vous promets de ne pas les retenir.»
+
+Morrel la suivit des yeux, la vit refermer la porte, et l'entendit
+monter le petit escalier qui conduisait à la fois chez
+Mme de Villefort et chez elle.
+
+Dès qu'elle eut disparu, Noirtier fit signe à Morrel de prendre le
+dictionnaire. Morrel obéit; il s'était, guidé par Valentine,
+promptement habitué à comprendre le vieillard.
+
+Cependant, quelque habitude qu'il eût, et comme il fallait passer
+en revue une partie des vingt-quatre lettres de l'alphabet, et
+trouver chaque mot dans le dictionnaire, ce ne fut qu'au bout de
+dix minutes que la pensée du vieillard fut traduite par ces
+paroles:
+
+«Cherchez le verre d'eau et la carafe qui sont dans la chambre de
+Valentine.»
+
+Morrel sonna aussitôt le domestique qui avait remplacé Barrois, et
+au nom de Noirtier lui donna cet ordre.
+
+Le domestique revint un instant après.
+
+La carafe et le verre étaient entièrement vides.
+
+Noirtier fit signe qu'il voulait parler.
+
+«Pourquoi le verre et la carafe sont-ils vides? demanda-t-il.
+Valentine a dit qu'elle n'avait bu que la moitié du verre.»
+
+La traduction de cette nouvelle demande prit encore cinq minutes.
+
+«Je ne sais, dit le domestique; mais la femme de chambre est dans
+l'appartement de Mlle Valentine: c'est peut-être elle qui les a
+vidés.
+
+--Demandez-le-lui», dit Morrel, traduisant cette fois la pensée
+de Noirtier par le regard.
+
+Le domestique sortit, et presque aussitôt rentra.
+
+«Mlle Valentine a passé par sa chambre pour se rendre dans celle
+de Mme de Villefort, dit-il; et, en passant, comme elle avait
+soif, elle a bu ce qui restait dans le verre; quant à la carafe,
+M. Édouard l'a vidée pour faire un étang à ses canards.»
+
+Noirtier leva les yeux au ciel comme fait un joueur qui joue sur
+un coup tout ce qu'il possède.
+
+Dès lors, les yeux du vieillard se fixèrent sur la porte et ne
+quittèrent plus cette direction.
+
+C'était, en effet, Mme Danglars et sa fille que Valentine avait
+vues; on les avait conduites à la chambre de Mme de Villefort, qui
+avait dit qu'elle recevrait chez elle; voilà pourquoi Valentine
+avait passé par son appartement: sa chambre étant de plain-pied
+avec celle de sa belle-mère, et les deux chambres n'étant séparées
+que par celle d'Édouard.
+
+Les deux femmes entrèrent au salon avec cette espèce de raideur
+officielle qui fait présager une communication.
+
+Entre gens du même monde, une nuance est bientôt saisie.
+Mme de Villefort répondit à cette solennité par de la solennité.
+
+En ce moment, Valentine entra, et les révérences recommencèrent.
+
+«Chère amie, dit la baronne, tandis que les deux jeunes filles se
+prenaient les mains, je venais avec Eugénie vous annoncer la
+première le très prochain mariage de ma fille avec le prince
+Cavalcanti.»
+
+Danglars avait maintenu le titre de prince. Le banquier populaire
+avait trouvé que cela faisait mieux que comte.
+
+«Alors, permettez que je vous fasse mes sincères compliments,
+répondit Mme de Villefort. M. le prince Cavalcanti paraît un jeune
+homme plein de rares qualités.
+
+--Écoutez, dit la baronne en souriant; si nous parlons comme deux
+amies, je dois vous dire que le prince ne nous paraît pas encore
+être ce qu'il sera. Il a en lui un peu de cette étrangeté qui nous
+fait, à nous autres Français, reconnaître du premier coup d'oeil
+un gentilhomme italien ou allemand. Cependant il annonce un fort
+bon coeur, beaucoup de finesse d'esprit, et quant aux convenances,
+M. Danglars prétend que la fortune est majestueuse; c'est son mot.
+
+--Et puis, dit Eugénie en feuilletant l'album de
+Mme de Villefort, ajoutez, madame, que vous avez une inclination
+toute particulière pour ce jeune homme.
+
+--Et, dit Mme de Villefort, je n'ai pas besoin de vous demander
+si vous partagez cette inclination?
+
+--Moi! répondit Eugénie avec son aplomb ordinaire, oh! pas le
+moins du monde, madame; ma vocation, à moi, n'était pas de
+m'enchaîner aux soins d'un ménage ou aux caprices d'un homme, quel
+qu'il fût. Ma vocation était d'être artiste et libre par
+conséquent de mon coeur, de ma personne et de ma pensée.»
+
+Eugénie prononça ces paroles avec un accent si vibrant et si
+ferme, que le rouge en monta au visage de Valentine. La craintive
+jeune fille ne pouvait comprendre cette nature vigoureuse qui
+semblait n'avoir aucune des timidités de la femme.
+
+«Au reste, continua-t-elle, puisque je suis destinée à être
+mariée, bon gré, mal gré, je dois remercier la Providence qui m'a
+du moins procuré les dédains de M. Albert de Morcerf; sans cette
+Providence, je serais aujourd'hui la femme d'un homme perdu
+d'honneur.
+
+--C'est pourtant vrai, dit la baronne avec cette étrange naïveté
+que l'on trouve quelquefois chez les grandes dames, et que les
+fréquentations roturières ne peuvent leur faire perdre tout à
+fait, c'est pourtant vrai, sans cette hésitation des Morcerf, ma
+fille épousait ce M. Albert: le général y tenait beaucoup, il
+était même venu pour forcer la main à M. Danglars; nous l'avons
+échappé belle.
+
+--Mais, dit timidement Valentine, est-ce que toute cette honte du
+père rejaillit sur le fils? M. Albert me semble bien innocent de
+toutes ces trahisons du général.
+
+--Pardon, chère amie, dit l'implacable jeune fille; M. Albert en
+réclame et en mérite sa part: il paraît qu'après avoir provoqué
+hier M. de Monte-Cristo à l'Opéra, il lui a fait aujourd'hui des
+excuses sur le terrain.
+
+--Impossible! dit Mme de Villefort.
+
+--Ah! chère amie, dit Mme Danglars avec cette même naïveté que
+nous avons déjà signalée, la chose est certaine; je le sais de
+M. Debray, qui était présent à l'explication.»
+
+Valentine aussi savait la vérité, mais elle ne répondait pas.
+Repoussée par un mot dans ses souvenirs, elle se retrouvait en
+pensée dans la chambre de Noirtier, où l'attendait Morrel.
+
+Plongée dans cette espèce de contemplation intérieure, Valentine
+avait depuis un instant cessé de prendre part à la conversation;
+il lui eût même été impossible de répéter ce qui avait été dit
+depuis quelques minutes, quand tout à coup la main de
+Mme Danglars, en s'appuyant sur son bras, la tira de sa rêverie.
+
+«Qu'y a-t-il, madame? dit Valentine en tressaillant au contact des
+doigts de Mme Danglars, comme elle eût tressailli à un contact
+électrique.
+
+--Il y a, ma chère Valentine, dit la baronne, que vous souffrez
+sans doute?
+
+--Moi? fit la jeune fille en passant sa main sur son front
+brûlant.
+
+--Oui; regardez-vous dans cette glace; vous avez rougi et pâli
+successivement trois ou quatre fois dans l'espace d'une minute.
+
+--En effet, s'écria Eugénie, tu es bien pâle!
+
+--Oh! ne t'inquiète pas, Eugénie; je suis comme cela depuis
+quelques jours.»
+
+Et si peu rusée qu'elle fût, la jeune fille comprit que c'était
+une occasion de sortir. D'ailleurs, Mme de Villefort vint à son
+aide.
+
+«Retirez-vous, Valentine, dit-elle; vous souffrez réellement et
+ces dames voudront bien vous pardonner; buvez un verre d'eau pure
+et cela vous remettra.»
+
+Valentine embrassa Eugénie, salua Mme Danglars déjà levée pour se
+retirer, et sortit.
+
+«Cette pauvre enfant, dit Mme de Villefort quand Valentine eut
+disparu, elle m'inquiète sérieusement, et je ne serais pas étonnée
+quand il lui arriverait quelque accident grave.»
+
+Cependant Valentine, dans une espèce d'exaltation dont elle ne se
+rendait pas compte, avait traversé la chambre d'Édouard sans
+répondre à je ne sais quelle méchanceté de l'enfant, et par chez
+elle avait atteint le petit escalier. Elle en avait franchi tous
+les degrés moins les trois derniers; elle entendait déjà la voix
+de Morrel, lorsque tout à coup un nuage passa devant ses yeux, son
+pied raidi manqua la marche, ses mains n'eurent plus de force pour
+la retenir à la rampe, et froissant la cloison, elle roula du haut
+des trois derniers degrés plutôt qu'elle ne les descendit.
+
+Morrel ne fit qu'un bond; il ouvrit la porte, et trouva Valentine
+étendue sur le palier.
+
+Rapide comme l'éclair, il l'enleva entre ses bras et l'assit dans
+un fauteuil. Valentine rouvrit les yeux.
+
+«Oh! maladroite que je suis, dit-elle avec une fiévreuse
+volubilité; je ne sais donc plus me tenir? j'oublie qu'il y a
+trois marches avant le palier!
+
+--Vous vous êtes blessée peut-être, Valentine? s'écria Morrel.
+Oh! mon Dieu! mon Dieu!»
+
+Valentine regarda autour d'elle: elle vit le plus profond effroi
+peint dans les yeux de Noirtier.
+
+«Rassure-toi, bon père, dit-elle en essayant de sourire; ce n'est
+rien, ce n'est rien... la tête m'a tourné, voilà tout.
+
+--Encore un étourdissement! dit Morrel joignant les mains. Oh!
+faites-y attention, Valentine, je vous supplie.
+
+--Mais non, dit Valentine, mais non, je vous dis que tout est
+passé et que ce n'était rien. Maintenant, laissez-moi vous
+apprendre une nouvelle: dans huit jours, Eugénie se marie, et dans
+trois jours il y a une espèce de grand festin, un repas de
+fiançailles. Nous sommes tous invités, mon père, Mme de Villefort
+et moi... à ce que j'ai cru comprendre, du moins.
+
+--Quand sera-ce donc notre tour de nous occuper de ces détails?
+Oh! Valentine, vous qui pouvez tant de choses sur notre bon papa,
+tâchez qu'il vous réponde: _bientôt_!
+
+--Ainsi, demanda Valentine, vous comptez sur moi pour stimuler la
+lenteur et réveiller la mémoire de bon papa?
+
+--Oui, s'écria Morrel. Mon Dieu! mon Dieu! faites vite. Tant que
+vous ne serez pas à moi, Valentine, il me semblera toujours que
+vous allez m'échapper.
+
+--Oh! répondit Valentine avec un mouvement convulsif, oh! en
+vérité, Maximilien, vous êtes trop craintif, pour un officier,
+pour un soldat qui, dit-on, n'a jamais connu la peur. Ha! ha! ha!»
+
+Et elle éclata d'un rire strident et douloureux; ses bras se
+raidirent et se tournèrent, sa tête se renversa sur son fauteuil
+et elle demeura sans mouvement.
+
+Le cri de terreur que Dieu enchaînait aux lèvres de Noirtier
+jaillit de son regard.
+
+Morrel comprit; il s'agissait d'appeler du secours.
+
+Le jeune homme se pendit à la sonnette; la femme de chambre qui
+était dans l'appartement de Valentine et le domestique qui avait
+remplacé Barrois accoururent simultanément.
+
+Valentine était si pâle, si froide, si inanimée, que, sans écouter
+ce qu'on leur disait, la peur qui veillait sans cesse dans cette
+maison maudite les prit, et qu'ils s'élancèrent par les corridors
+en criant au secours.
+
+Mme Danglars et Eugénie sortaient en ce moment même; elles purent
+encore apprendre la cause de toute cette rumeur.
+
+«Je vous l'avais bien dit! s'écria Mme de Villefort. Pauvre
+petite.»
+
+
+
+
+XCIV
+
+L'aveu.
+
+
+Au même instant, on entendit la voix de M. de Villefort, qui de
+son cabinet criait:
+
+«Qu'y a-t-il?»
+
+Morrel consulta du regard Noirtier, qui venait de reprendre tout
+son sang-froid, et qui d'un coup d'oeil lui indiqua le cabinet où
+déjà une fois, dans une circonstance à peu près pareille, il
+s'était réfugié.
+
+Il n'eut que le temps de prendre son chapeau et de s'y jeter tout
+haletant. On entendait les pas du procureur du roi dans le
+corridor.
+
+Villefort se précipita dans la chambre, courut à Valentine et la
+prit entre ses bras.
+
+«Un médecin! un médecin!... M. d'Avrigny! cria Villefort, ou
+plutôt j'y vais moi-même.»
+
+Et il s'élança hors de l'appartement.
+
+Par l'autre porte s'élançait Morrel.
+
+Il venait d'être frappé au coeur par un épouvantable souvenir:
+cette conversation entre Villefort et le docteur, qu'il avait
+entendue la nuit où mourut Mme de Saint-Méran, lui revenait à la
+mémoire; ces symptômes, portés à un degré moins effrayant, étaient
+les mêmes qui avaient précédé la mort de Barrois.
+
+En même temps il lui avait semblé entendre bruire à son oreille
+cette voix de Monte-Cristo, qui lui avait dit, il y avait deux
+heures à peine:
+
+«De quelque chose que vous ayez besoin, Morrel, venez à moi, je
+peux beaucoup.»
+
+Plus rapide que la pensée, il s'élança donc du faubourg Saint-Honoré
+dans la rue Matignon, et de la rue Matignon dans l'avenue
+des Champs-Élysées.
+
+Pendant ce temps, M. de Villefort arrivait, dans un cabriolet de
+place, à la porte de M. d'Avrigny; il sonna avec tant de violence,
+que le concierge vint ouvrir d'un air effrayé. Villefort s'élança
+dans l'escalier sans avoir la force de rien dire. Le concierge le
+connaissait et le laissa en criant seulement:
+
+«Dans son cabinet, M. le procureur du roi, dans son cabinet!»
+
+Villefort en poussait déjà ou plutôt en enfonçait la porte.
+
+«Ah! dit le docteur, c'est vous!
+
+--Oui, dit Villefort en refermant la porte derrière lui; oui,
+docteur, c'est moi qui viens vous demander à mon tour si nous
+sommes bien seuls. Docteur, ma maison est une maison maudite!
+
+--Quoi! dit celui-ci froidement en apparence, mais avec une
+profonde émotion intérieure, avez-vous encore quelque malade?
+
+--Oui, docteur! s'écria Villefort en saisissant d'une main
+convulsive une poignée de cheveux, oui!»
+
+Le regard de d'Avrigny signifia: «Je vous l'avais prédit.»
+
+Puis ses lèvres accentuèrent lentement ces mots:
+
+«Qui va donc mourir chez vous et quelle nouvelle victime va nous
+accuser de faiblesse devant Dieu?»
+
+Un sanglot douloureux jaillit du coeur de Villefort; il s'approcha
+du médecin, et lui saisissant le bras:
+
+«Valentine! dit-il, c'est le tour de Valentine!
+
+--Votre fille! s'écria d'Avrigny, saisi de douleur et de
+surprise.
+
+--Vous voyez que vous vous trompiez, murmura le magistrat; venez
+la voir, et sur son lit de douleur, demandez-lui pardon de l'avoir
+soupçonnée.
+
+--Chaque fois que vous m'avez prévenu, dit M. d'Avrigny, il était
+trop tard: n'importe, j'y vais; mais hâtons-nous, monsieur, avec
+les ennemis qui frappent chez vous, il n'y a pas de temps à
+perdre.
+
+--Oh! cette fois, docteur, vous ne me reprocherez plus ma
+faiblesse. Cette fois, je connaîtrai l'assassin et je frapperai.
+
+--Essayons de sauver la victime avant de penser à la venger, dit
+d'Avrigny. Venez.»
+
+Et le cabriolet qui avait amené Villefort le ramena au grand trot,
+accompagné de d'Avrigny, au moment même où, de son côté, Morrel
+frappait à la porte de Monte-Cristo.
+
+Le comte était dans son cabinet, et, fort soucieux, lisait un mot
+que Bertuccio venait de lui envoyer à la hâte.
+
+En entendant annoncer Morrel, qui le quittait il y avait deux
+heures à peine, le comte releva la tête.
+
+Pour lui, comme pour le comte, il s'était sans doute passé bien
+des choses pendant ces deux heures, car le jeune homme, qui
+l'avait quitté le sourire sur les lèvres revenait le visage
+bouleversé.
+
+Il se leva et s'élança au-devant de Morrel.
+
+«Qu'y a-t-il donc, Maximilien? Lui demanda-t-il; vous êtes pâle,
+et votre front ruisselle de sueur.»
+
+Morrel tomba sur un fauteuil plutôt qu'il ne s'assit.
+
+«Oui, dit-il, je suis venu vite, j'avais besoin de vous parler.
+
+--Tout le monde se porte bien dans votre famille? demanda le
+comte avec un ton de bienveillance affectueuse à la sincérité de
+laquelle personne ne se fût trompé.
+
+--Merci, comte, merci, dit le jeune homme visiblement embarrassé
+pour commencer l'entretien; oui, dans ma famille tout le monde se
+porte bien.
+
+--Tant mieux; cependant vous avez quelque chose à me dire? reprit
+le comte, de plus en plus inquiet.
+
+--Oui, dit Morrel, c'est vrai je viens de sortir d'une maison où
+la mort venait d'entrer, pour accourir à vous.
+
+--Sortez-vous donc de chez M. de Morcerf? demanda Monte-Cristo.
+
+--Non, dit Morrel; quelqu'un est-il mort chez M. de Morcerf?
+
+--Le général vient de se brûler la cervelle, répondit Monte-Cristo.
+
+--Oh! l'affreux malheur! s'écria Maximilien.
+
+--Pas pour la comtesse, pas pour Albert, dit Monte-Cristo; mieux
+vaut un père et un époux mort qu'un père et un époux déshonoré; le
+sang lavera la honte.
+
+--Pauvre comtesse! dit Maximilien, c'est elle que je plains
+surtout, une si noble femme!
+
+--Plaignez aussi Albert, Maximilien; car, croyez-le, c'est le
+digne fils de la comtesse. Mais revenons à vous: vous accouriez
+vers moi, m'avez-vous dit; aurais-je le bonheur que vous eussiez
+besoin de moi?
+
+--Oui, j'ai besoin de vous, c'est-à-dire que j'ai cru comme un
+insensé que vous pouviez me porter secours dans une circonstance
+où Dieu seul peut me secourir.
+
+--Dites toujours, répondit Monte-Cristo.
+
+--Oh! dit Morrel, je ne sais en vérité s'il m'est permis de
+révéler un pareil secret à des oreilles humaines; mais la fatalité
+m'y pousse, la nécessité m'y contraint, comte.»
+
+Morrel s'arrêta hésitant.
+
+«Croyez-vous que je vous aime? dit Monte-Cristo, prenant
+affectueusement la main du jeune homme entre les siennes.
+
+--Oh! tenez, vous m'encouragez, et puis quelque chose me dit là
+(Morrel posa la main sur son coeur) que je ne dois pas avoir de
+secret pour vous.
+
+--Vous avez raison, Morrel, c'est Dieu qui parle à votre coeur,
+et c'est votre coeur qui vous parle. Redites-moi ce que vous dit
+votre coeur.
+
+--Comte, voulez-vous me permettre d'envoyer Baptistin demander de
+votre part des nouvelles de quelqu'un que vous connaissez?
+
+--Je me suis mis à votre disposition, à plus forte raison j'y
+mets mes domestiques.
+
+--Oh! c'est que je ne vivrai pas, tant que je n'aurai pas la
+certitude qu'elle va mieux.
+
+--Voulez-vous que je sonne Baptistin?
+
+--Non, je vais lui parler moi-même.»
+
+Morrel sortit, appela Baptistin et lui dit quelques mots tout bas.
+Le valet de chambre partit tout courant.
+
+«Eh bien, est-ce fait? demanda Monte-Cristo en voyant reparaître
+Morrel.
+
+--Oui, et je vais être un peu plus tranquille.
+
+--Vous savez que j'attends, dit Monte-Cristo souriant.
+
+--Oui, et, moi, je parle. Écoutez, un soir je me trouvais dans un
+jardin; j'étais caché par un massif d'arbres, nul ne se doutait
+que je pouvais être là. Deux personnes passèrent près de moi;
+permettez que je taise provisoirement leurs noms, elles causaient
+à voix basse, et cependant j'avais un tel intérêt à entendre leurs
+paroles que je ne perdais pas un mot de ce qu'elles disaient.
+
+--Cela s'annonce lugubrement, si j'en crois votre pâleur et votre
+frisson, Morrel.
+
+--Oh oui! bien lugubrement, mon ami! Il venait de mourir
+quelqu'un chez le maître du jardin où je me trouvais; l'une des
+deux personnes dont j'entendais la conversation était le maître de
+ce jardin, et l'autre était le médecin. Or, le premier confiait au
+second ses craintes et ses douleurs; car c'était la seconde fois
+depuis un mois que la mort s'abattait, rapide et imprévue, sur
+cette maison, qu'on croirait désignée par quelque ange
+exterminateur à la colère de Dieu.
+
+--Ah! ah!» dit Monte-Cristo en regardant fixement le jeune homme,
+et en tournant son fauteuil par un mouvement imperceptible de
+manière à se placer dans l'ombre, tandis que le jour frappait le
+visage de Maximilien.
+
+«Oui, continua celui-ci, la mort était entrée deux fois dans cette
+maison en un mois.
+
+--Et que répondait le docteur? demanda Monte-Cristo.
+
+--Il répondait... il répondait que cette mort n'était point
+naturelle, et qu'il fallait l'attribuer...
+
+--À quoi?
+
+--Au poison!
+
+--Vraiment! dit Monte-Cristo avec cette toux légère qui, dans les
+moments de suprême émotion, lui servait à déguiser soit sa
+rougeur, soit sa pâleur, soit l'attention même avec laquelle il
+écoutait; vraiment, Maximilien, vous avez entendu de ces choses-là?
+
+--Oui, cher comte, je les ai entendues, et le docteur a ajouté
+que, si pareil événement se renouvelait, il se croirait obligé
+d'en appeler à la justice.»
+
+Monte-Cristo écoutait ou paraissait écouter avec le plus grand
+calme.
+
+«Eh bien, dit Maximilien, la mort a frappé une troisième fois, et
+ni le maître de la maison ni le docteur n'ont rien dit; la mort va
+frapper une quatrième fois, peut-être. Comte, à quoi croyez-vous
+que la connaissance de ce secret m'engage?
+
+--Mon cher ami, dit Monte-Cristo, vous me paraissez conter là une
+aventure que chacun de nous sait par coeur. La maison où vous avez
+entendu cela, je la connais, ou tout au moins j'en connais une
+pareille; une maison où il y a un jardin, un père de famille, un
+docteur, une maison où il y a eu trois morts étranges et
+inattendues. Eh bien! regardez-moi, moi qui n'ai point intercepté
+de confidence et qui cependant sait tout cela aussi bien que vous,
+est-ce que j'ai des scrupules de conscience? Non, cela ne me
+regarde pas, moi. Vous dites qu'un ange exterminateur semble
+désigner cette maison à la colère du Seigneur; eh bien, qui vous
+dit que votre supposition n'est pas une réalité? Ne voyez pas les
+choses que ne veulent pas voir ceux qui ont intérêt à les voir. Si
+c'est la justice et non la colère de Dieu qui se promène dans
+cette maison, Maximilien, détournez la tête et laissez passer la
+justice de Dieu.»
+
+Morrel frissonna. Il y avait quelque chose à la fois de lugubre,
+de solennel et de terrible dans l'accent du comte.
+
+«D'ailleurs, continua-t-il avec un changement de voix si marqué
+qu'on eût dit que ces dernières paroles ne sortaient pas de la
+bouche du même homme; d'ailleurs, qui vous dit que cela
+recommencera?
+
+--Cela recommence, comte! s'écria Morrel, et voilà pourquoi
+j'accours chez vous.
+
+--Eh bien, que voulez-vous que j'y fasse, Morrel? Voudriez-vous,
+par hasard, que je prévinsse M. le procureur du roi?»
+
+Monte-Cristo articula ces dernières paroles avec tant de clarté et
+avec une accentuation si vibrante, que Morrel, se levant tout à
+coup, s'écria:
+
+«Comte! Comte! Vous savez de qui je veux parler, n'est-ce pas?
+
+--Eh! Parfaitement, mon bon ami, et je vais vous le prouver en
+mettant les points sur les _i_, ou plutôt les noms sur les hommes.
+Vous vous êtes promené un soir dans le jardin de M. de Villefort;
+d'après ce que vous m'avez dit, je présume que c'est le soir de la
+mort de Mme de Saint-Méran. Vous avez entendu M. de Villefort
+causer avec M. d'Avrigny de la mort de M. de Saint-Méran et de
+celle non moins étonnante de la marquise. M. d'Avrigny disait
+qu'il croyait à un empoisonnement et même à deux empoisonnements;
+et vous voilà, vous honnête homme par excellence, vous voilà
+depuis ce moment occupé à palper votre coeur, à jeter la sonde
+dans votre conscience pour savoir s'il faut révéler ce secret ou
+le taire. Nous ne sommes plus au Moyen Âge, cher ami, et il n'y a
+plus de Sainte-Vehme, il n'y a plus de francs juges; que diable
+allez-vous demander à ces gens-là? Conscience, que me veux-tu?
+comme dit Sterne. Eh! Mon cher, laissez-les dormir s'ils dorment,
+laissez-les pâlir dans leurs insomnies, et, pour l'amour de Dieu,
+dormez, vous qui n'avez pas de remords qui vous empêchent de
+dormir.»
+
+Une effroyable douleur se peignit sur les traits de Morrel; il
+saisit la main de Monte-Cristo.
+
+«Mais cela recommence! vous dis-je.
+
+--Eh bien, dit le comte, étonné de cette insistance à laquelle il
+ne comprenait rien, et regardant Maximilien attentivement, laissez
+recommencer: c'est une famille d'Atrides; Dieu les a condamnés, et
+ils subiront la sentence; ils vont tous disparaître comme ces
+moines que les enfants fabriquent avec des cartes pliées, et qui
+tombent les uns après les autres sous le souffle de leur créateur,
+y en eût-il deux cents. C'était M. de Saint-Méran il y a trois
+mois, c'était Mme de Saint-Méran il y a deux mois; c'était Barrois
+l'autre jour; aujourd'hui c'est le vieux Noirtier ou la jeune
+Valentine.
+
+--Vous le saviez? s'écria Morrel dans un tel paroxysme de
+terreur, que Monte-Cristo tressaillit, lui que la chute du ciel
+eût trouvé impassible; vous le saviez et vous ne disiez rien!
+
+--Eh! que m'importe? reprit Monte-Cristo en haussant les épaules,
+est-ce que je connais ces gens-là, moi, et faut-il que je perde
+l'un pour sauver l'autre? Ma foi, non, car, entre le coupable et
+la victime, je n'ai pas de préférence.
+
+--Mais moi, moi! s'écria Morrel en hurlant de douleur, moi, je
+l'aime!
+
+--Vous aimez qui? s'écria Monte-Cristo en bondissant sur ses
+pieds et en saisissant les deux mains que Morrel élevait, en les
+tordant, vers le ciel.
+
+--J'aime éperdument, j'aime en insensé, j'aime en homme qui donnerait
+tout son sang pour lui épargner une larme; j'aime Valentine de
+Villefort, qu'on assassine en ce moment, entendez-vous bien! je l'aime,
+et je demande à Dieu et à vous comment je puis la sauver!»
+
+Monte-Cristo poussa un cri sauvage dont peuvent seuls se faire une
+idée ceux qui ont entendu le rugissement du lion blessé.
+
+«Malheureux! s'écria-t-il en se tordant les mains à son tour,
+malheureux! tu aimes Valentine! tu aimes cette fille d'une race
+maudite!»
+
+Jamais Morrel n'avait vu semblable expression; jamais oeil si
+terrible n'avait flamboyé devant son visage, jamais le génie de la
+terreur, qu'il avait vu tant de fois apparaître, soit sur les
+champs de bataille, soit dans les nuits homicides de l'Algérie,
+n'avait secoué autour de lui de feux plus sinistres.
+
+Il recula épouvanté.
+
+Quant à Monte-Cristo, après cet éclat et ce bruit, il ferma un
+moment les yeux, comme ébloui par des éclairs intérieurs: pendant
+ce moment, il se recueillit avec tant de puissance, que l'on
+voyait peu à peu s'apaiser le mouvement onduleux de sa poitrine
+gonflée de tempêtes, comme on voit après la nuée se fondre sous le
+soleil les vagues turbulentes et écumeuses.
+
+Ce silence, ce recueillement, cette lutte, durèrent vingt secondes
+à peu près.
+
+Puis le comte releva son front pâli.
+
+«Voyez, dit-il d'une voix altérée, voyez, cher ami, comme Dieu
+sait punir de leur indifférence les hommes les plus fanfarons et
+les plus froids devant les terribles spectacles qu'il leur donne.
+Moi qui regardais, assistant impassible et curieux, moi qui
+regardais le développement de cette lugubre tragédie, moi qui,
+pareil au mauvais ange, riais du mal que font les hommes, à l'abri
+derrière le secret (et le secret est facile à garder pour les
+riches et les puissants), voilà qu'à mon tour je me sens mordu par
+ce serpent dont je regardais la marche tortueuse, et mordu au
+coeur!»
+
+Morrel poussa un sourd gémissement.
+
+«Allons, allons, continua le comte, assez de plaintes comme cela,
+soyez homme, soyez fort, soyez plein d'espoir, car je suis là, car
+je veille sur vous.»
+
+Morrel secoua tristement la tête.
+
+«Je vous dis d'espérer! me comprenez-vous? s'écria Monte-Cristo.
+Sachez bien que jamais je ne mens, que jamais je ne me trompe. Il
+est midi, Maximilien, rendez grâce au ciel de ce que vous êtes
+venu à midi au lieu de venir ce soir, au lieu de venir demain
+matin. Écoutez donc ce que je vais vous dire, Morrel: il est midi;
+si Valentine n'est pas morte à cette heure, elle ne mourra pas.
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria Morrel, moi qui l'ai laissée
+mourante!»
+
+Monte-Cristo appuya une main sur son front.
+
+Que se passa-t-il dans cette tête si lourde d'effrayants secrets?
+
+Que dit à cet esprit, implacable et humain à la fois, l'ange
+lumineux ou l'ange des ténèbres?
+
+Dieu seul le sait!
+
+Monte-Cristo releva le front encore une fois, et cette fois il
+était calme comme l'enfant qui se réveille.
+
+«Maximilien, dit-il, retournez tranquillement chez vous; je vous
+commande de ne pas faire un pas, de ne pas tenter une démarche, de
+ne pas laisser flotter sur votre visage l'ombre d'une
+préoccupation; je vous donnerai des nouvelles; allez.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! dit Morrel, vous m'épouvantez, comte, avec
+ce sang-froid. Pouvez-vous donc quelque chose contre la mort?
+Êtes-vous plus qu'un homme? Êtes-vous un ange? Êtes-vous un Dieu?»
+
+Et le jeune homme, qu'aucun danger n'avait fait reculer d'un pas,
+reculait devant Monte-Cristo, saisi d'une indicible terreur.
+
+Mais Monte-Cristo le regarda avec un sourire à la fois si
+mélancolique et si doux, que Maximilien sentit les larmes poindre
+dans ses yeux.
+
+«Je peux beaucoup, mon ami, répondit le comte. Allez, j'ai besoin
+d'être seul.»
+
+Morrel, subjugué par ce prodigieux ascendant qu'exerçait Monte-Cristo
+sur tout ce qui l'entourait, n'essaya pas même de s'y
+soustraire. Il serra la main du comte et sortit.
+
+Seulement, à la porte, il s'arrêta pour attendre Baptistin, qu'il
+venait de voir apparaître au coin de la rue Matignon, et qui
+revenait tout courant.
+
+Cependant, Villefort et d'Avrigny avaient fait diligence. À leur
+retour, Valentine était encore évanouie, et le médecin avait
+examiné la malade avec le soin que commandait la circonstance et
+avec une profondeur que doublait la connaissance du secret.
+
+Villefort suspendu à son regard et à ses lèvres, attendait le
+résultat de l'examen. Noirtier, plus pâle que la jeune fille, plus
+avide d'une solution que Villefort lui-même, attendait aussi, et
+tout en lui se faisait intelligence et sensibilité.
+
+Enfin, d'Avrigny laissa échapper lentement:
+
+«Elle vit encore.
+
+--Encore! s'écria Villefort, oh! docteur, quel terrible mot vous
+avez prononcé là!
+
+--Oui, dit le médecin, je répète ma phrase: elle vit encore, et
+j'en suis bien surpris.
+
+--Mais elle est sauvée? demanda le père.
+
+--Oui, puisqu'elle vit.»
+
+En ce moment le regard de d'Avrigny rencontra l'oeil de Noirtier,
+il étincelait d'une joie si extraordinaire d'une pensée tellement
+riche et féconde, que le médecin en fut frappé.
+
+Il laissa retomber sur le fauteuil la jeune fille, dont les lèvres
+se dessinaient à peine, tant pâles et blanches elles étaient, à
+l'unisson du reste du visage, et demeura immobile et regardant
+Noirtier, par qui tout mouvement du docteur était attendu et
+commenté.
+
+«Monsieur, dit alors d'Avrigny à Villefort, appelez la femme de
+chambre de Mlle Valentine, s'il vous plaît.»
+
+Villefort quitta la tête de sa fille qu'il soutenait et courut
+lui-même appeler la femme de chambre.
+
+Aussitôt que Villefort eut refermé la porte, d'Avrigny s'approcha
+de Noirtier.
+
+«Vous avez quelque chose à me dire?» demanda-t-il.
+
+Le vieillard cligna expressivement des yeux; c'était, on se le
+rappelle, le seul signe affirmatif qui fût à sa disposition.
+
+«À moi seul?
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+--Bien, je demeurerai avec vous.»
+
+En ce moment Villefort rentra, suivi de la femme de chambre;
+derrière la femme de chambre marchait Mme de Villefort.
+
+«Mais qu'a donc fait cette chère enfant? s'écria-t-elle, elle sort
+de chez moi et elle s'est bien plainte d'être indisposée, mais je
+n'avais pas cru que c'était sérieux.»
+
+Et la jeune femme, les larmes aux yeux, et avec toutes les marques
+d'affection d'une véritable mère s'approcha de Valentine, dont
+elle prit la main.
+
+D'Avrigny continua de regarder Noirtier, il vit les yeux du
+vieillard se dilater et s'arrondir, ses joues blêmir et trembler;
+la sueur perla sur son front.
+
+«Ah!» fit-il involontairement, en suivant la direction du regard
+de Noirtier, c'est-à-dire en fixant ses yeux sur Mme de Villefort,
+qui répétait:
+
+«Cette pauvre enfant sera mieux dans son lit. Venez, Fanny, nous
+la coucherons.»
+
+M. d'Avrigny, qui voyait dans cette proposition un moyen de rester
+seul avec Noirtier, fit signe de la tête que c'était effectivement
+ce qu'il y avait de mieux à faire, mais il défendit qu'elle prit
+rien au monde que ce qu'il ordonnerait.
+
+On emporta Valentine, qui était revenue à la connaissance, mais
+qui était incapable d'agir et presque de parler, tant ses membres
+étaient brisés par la secousse qu'elle venait d'éprouver.
+Cependant elle eut la force de saluer d'un coup d'oeil son grand-père,
+dont il semblait qu'on arrachât l'âme en l'emportant.
+
+D'Avrigny suivit la malade, termina ses prescriptions, ordonna à
+Villefort de prendre un cabriolet, d'aller en personne chez le
+pharmacien faire préparer devant lui les potions ordonnées, de les
+rapporter lui-même et de l'attendre dans la chambre de sa fille.
+
+Puis, après avoir renouvelé l'injonction de ne rien laisser
+prendre à Valentine, il redescendit chez Noirtier, ferma
+soigneusement les portes, et après s'être assuré que personne
+n'écoutait:
+
+«Voyons, dit-il, vous savez quelque chose sur cette maladie de
+votre petite-fille?
+
+--Oui, fit le vieillard.
+
+--Écoutez, nous n'avons pas de temps à perdre, je vais vous
+interroger et vous me répondrez.»
+
+Noirtier fit signe qu'il était prêt à répondre.
+
+«Avez-vous prévu l'accident qui est arrivé aujourd'hui à
+Valentine?
+
+--Oui.»
+
+D'Avrigny réfléchit un instant puis se rapprochant de Noirtier:
+
+«Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, ajouta-t-il, mais nul
+indice ne doit être négligé dans la situation terrible où nous
+sommes. Vous avez vu mourir le pauvre Barrois?»
+
+Noirtier leva les yeux au ciel.
+
+«Savez-vous de quoi il est mort? demanda d'Avrigny en posant sa
+main sur l'épaule de Noirtier.
+
+--Oui, répondit le vieillard.
+
+--Pensez-vous que sa mort ait été naturelle?»
+
+Quelque chose comme un sourire s'esquissa sur les lèvres inertes
+de Noirtier.
+
+«Alors l'idée que Barrois avait été empoisonné vous est venue?
+
+--Oui.
+
+--Croyez-vous que ce poison dont il a été victime lui ait été
+destiné?
+
+--Non.
+
+--Maintenant pensez-vous que ce soit la même main qui a frappé
+Barrois, en voulant frapper un autre, qui frappe aujourd'hui
+Valentine?
+
+--Oui.
+
+--Elle va donc succomber aussi?» demanda d'Avrigny en fixant son
+regard profond sur Noirtier.
+
+Et il attendit l'effet de cette phrase sur le vieillard.
+
+«Non, répondit-il avec un air de triomphe qui eût pu dérouter
+toutes les conjectures du plus habile devin.
+
+--Alors vous espérez? dit d'Avrigny avec surprise.
+
+--Oui.
+
+--Qu'espérez-vous?
+
+Le vieillard fit comprendre des yeux qu'il ne pouvait répondre.
+
+«Ah! oui, c'est vrai», murmura d'Avrigny.
+
+Puis revenant à Noirtier:
+
+«Vous espérez, dit-il, que l'assassin se lassera?
+
+--Non.
+
+--Alors, vous espérez que le poison sera sans effet sur
+Valentine?
+
+--Oui.
+
+--Car je ne vous apprends rien, n'est-ce pas, ajouta d'Avrigny,
+en vous disant qu'on vient d'essayer de l'empoisonner?»
+
+Le vieillard fit signe des yeux qu'il ne conservait aucun doute à
+ce sujet.
+
+«Alors, comment espérez-vous que Valentine échappera?»
+
+Noirtier tint avec obstination ses yeux fixés du même côté,
+d'Avrigny suivit la direction de ses yeux et vit qu'ils étaient
+attachés sur une bouteille contenant la potion qu'on lui apportait
+tous les matins.
+
+«Ah! ah! dit d'Avrigny, frappé d'une idée subite, auriez-vous eu
+l'idée...»
+
+Noirtier ne le laissa point achever.
+
+«Oui, fit-il.
+
+--De la prémunir contre le poison...
+
+--Oui.
+
+--En l'habituant peu à peu...
+
+--Oui, oui, oui, fit Noirtier, enchanté d'être compris.
+
+--En effet, vous m'avez entendu dire qu'il entrait de la brucine
+dans les potions que je vous donne?
+
+--Oui.
+
+--Et en l'accoutumant à ce poison, vous avez voulu neutraliser
+les effets d'un poison?»
+
+Même joie triomphante de Noirtier.
+
+«Et vous y êtes parvenu en effet! s'écria d'Avrigny. Sans cette
+précaution, Valentine était tuée aujourd'hui, tuée sans secours
+possible, tuée sans miséricorde, la secousse a été violente, mais
+elle n'a été qu'ébranlée, et cette fois du moins Valentine ne
+mourra pas.»
+
+Une joie surhumaine épanouissait les yeux du vieillard, levés au
+ciel avec une expression de reconnaissance infinie.
+
+En ce moment Villefort rentra.
+
+«Tenez, docteur, dit-il, voici ce que vous avez demandé.
+
+--Cette potion a été préparée devant vous?
+
+--Oui, répondit le procureur du roi.
+
+--Elle n'est pas sortie de vos mains?
+
+--Non.»
+
+D'Avrigny prit la bouteille, versa quelques gouttes du breuvage
+qu'elle contenait dans le creux de sa main et les avala.
+
+«Bien, dit-il, montons chez Valentine, j'y donnerai mes
+instructions à tout le monde, et vous veillerez vous-même,
+monsieur de Villefort, à ce que personne ne s'en écarte.»
+
+Au moment où d'Avrigny rentrait dans la chambre de Valentine,
+accompagnée de Villefort, un prêtre italien, à la démarche sévère,
+aux paroles calmes et décidées, louait pour son usage la maison
+attenante à l'hôtel habité par M. de Villefort.
+
+On ne put savoir en vertu de quelle transaction les trois
+locataires de cette maison déménagèrent deux heures après: mais le
+bruit qui courut généralement dans le quartier fut que la maison
+n'était pas solidement assise sur ses fondations et menaçait ruine
+ce qui n'empêchait point le nouveau locataire de s'y établir avec
+son modeste mobilier le jour même, vers les cinq heures.
+
+Ce bail fut fait pour trois, six ou neuf ans par le nouveau
+locataire, qui, selon l'habitude établie par les propriétaires,
+paya six mois d'avance; ce nouveau locataire, qui, ainsi que nous
+l'avons dit, était italien, s'appelait-il signor Giacomo Busoni.
+
+Des ouvriers furent immédiatement appelés, et la nuit même les
+rares passants attardés au haut du faubourg voyaient avec surprise
+les charpentiers et les maçons occupés à reprendre en sous-oeuvre
+la maison chancelante.
+
+
+
+
+XCV
+
+Le père et la fille.
+
+
+Nous avons vu, dans le chapitre précédent, Mme Danglars venir
+annoncer officiellement à Mme de Villefort le prochain mariage de
+Mlle Eugénie Danglars avec M. Andrea Cavalcanti.
+
+Cette annonce officielle, qui indiquait ou semblait indiquer une
+résolution prise par tous les intéressés à cette grande affaire,
+avait cependant été précédée d'une scène dont nous devons compte à
+nos lecteurs.
+
+Nous les prions donc de faire un pas en arrière et de se
+transporter, le matin même de cette journée aux grandes
+catastrophes, dans ce beau salon si bien doré que nous leur avons
+fait connaître, et qui faisait l'orgueil de son propriétaire,
+M. le baron Danglars.
+
+Dans ce salon, en effet, vers les dix heures du matin, se
+promenait depuis quelques minutes, tout pensif et visiblement
+inquiet, le baron lui-même, regardant à chaque porte et s'arrêtant
+à chaque bruit.
+
+Lorsque sa somme de patience fut épuisée, il appela le valet de
+chambre.
+
+«Étienne, lui dit-il, voyez donc pourquoi Mlle Eugénie m'a prié de
+l'attendre au salon, et informez-vous pourquoi elle m'y fait
+attendre si longtemps.»
+
+Cette bouffée de mauvaise humeur exhalée, le baron reprit un peu
+de calme.
+
+En effet, Mlle Danglars, après son réveil, avait fait demander une
+audience à son père, et avait désigné le salon doré comme le lieu
+de cette audience. La singularité de cette démarche, son caractère
+officiel surtout, n'avaient pas médiocrement surpris le banquier,
+qui avait immédiatement obtempéré au désir de sa fille en se
+rendant le premier au salon.
+
+Étienne revint bientôt de son ambassade.
+
+«La femme de chambre de mademoiselle, dit-il, m'a annoncé que
+mademoiselle achevait sa toilette et ne tarderait pas à venir.»
+
+Danglars fit un signe de tête indiquant qu'il était satisfait.
+Danglars, vis-à-vis du monde et même vis-à-vis de ses gens,
+affectait le bonhomme et le père faible: c'était une face du rôle
+qu'il s'était imposé dans la comédie populaire qu'il jouait;
+c'était une physionomie qu'il avait adoptée et qui lui semblait
+convenir comme il convenait aux profils droits des masques des
+pères du théâtre antique d'avoir la lèvre retroussée et riante,
+tandis que le côté gauche avait la lèvre abaissée et
+pleurnicheuse.
+
+Hâtons-nous de dire que, dans l'intimité, la lèvre retroussée et
+riante descendait au niveau de la lèvre abaissée et pleurnicheuse;
+de sorte que, pour la plupart du temps, le bonhomme disparaissait
+pour faire place au mari brutal et au père absolu.
+
+«Pourquoi diable cette folle qui veut me parler à ce qu'elle
+prétend, murmurait Danglars, ne vient-elle pas simplement dans mon
+cabinet; et pourquoi veut-elle me parler?»
+
+Il roulait pour la vingtième fois cette pensée inquiétante dans
+son cerveau, lorsque la porte s'ouvrit et qu'Eugénie parut, vêtue
+d'une robe de satin noir brochée de fleurs mates de la même
+couleur, coiffée en cheveux, et gantée comme s'il se fût agi
+d'aller s'asseoir dans son fauteuil du Théâtre-Italien.
+
+«Eh bien, Eugénie, qu'y a-t-il donc? s'écria le père, et pourquoi
+le salon solennel, tandis qu'on est si bien dans mon cabinet
+particulier?
+
+--Vous avez parfaitement raison, monsieur, répondit Eugénie en
+faisant signe à son père qu'il pouvait s'asseoir, et vous venez de
+poser là deux questions qui résument d'avance toute la
+conversation que nous allons avoir. Je vais donc répondre à toutes
+deux, et contre les lois de l'habitude, à la seconde d'abord comme
+étant la moins complexe. J'ai choisi le salon, monsieur, pour lieu
+de rendez-vous, afin d'éviter les impressions désagréables et les
+influences du cabinet d'un banquier. Ces livres de caisse, si bien
+dorés qu'ils soient, ces tiroirs fermés comme des portes de
+forteresses, ces masses de billets de banque qui viennent on ne
+sait d'où, et ces quantités de lettres qui viennent d'Angleterre,
+de Hollande, d'Espagne, des Indes, de la Chine et du Pérou,
+agissent en général étrangement sur l'esprit d'un père et lui font
+oublier qu'il est dans le monde un intérêt plus grand et plus
+sacré que celui de la position sociale et de l'opinion de ses
+commettants. J'ai donc choisi ce salon où vous voyez, souriants et
+heureux, dans leurs cadres magnifiques, votre portrait, le mien,
+celui de ma mère et toutes sortes de paysages pastoraux et de
+bergeries attendrissantes. Je me fie beaucoup à la puissance des
+impressions extérieures. Peut-être, vis-à-vis de vous surtout,
+est-ce une erreur; mais, que voulez-vous? je ne serais pas artiste
+s'il ne me restait pas quelques illusions.
+
+--Très bien, répondit M. Danglars, qui avait écouté la tirade
+avec un imperturbable sang-froid, mais sans en comprendre une
+parole, absorbé qu'il était, comme tout homme plein d'arrière-pensées,
+à chercher le fil de sa propre idée dans les idées de
+l'interlocuteur.
+
+--Voilà donc le second point éclairci ou à peu près, dit Eugénie
+sans le moindre trouble et avec cet aplomb tout masculin qui
+caractérisait son geste et sa parole, et vous me paraissez
+satisfait de l'explication. Maintenant revenons au premier. Vous
+me demandiez pourquoi j'avais sollicité cette audience; je vais
+vous le dire en deux mots; monsieur, le voici: Je ne veux pas
+épouser M. le comte Andrea Cavalcanti.»
+
+Danglars fit un bond sur son fauteuil, et, de la secousse, leva à
+la fois les yeux et les bras au ciel.
+
+«Mon Dieu, oui, monsieur, continua Eugénie toujours aussi calme.
+Vous êtes étonné, je le vois bien, car depuis que toute cette
+petite affaire est en train, je n'ai point manifesté la plus
+petite opposition, certaine que je suis toujours, le moment venu,
+d'opposer franchement aux gens qui ne m'ont point consultée et aux
+choses qui me déplaisent une volonté franche et absolue. Cependant
+cette fois cette tranquillité, cette passivité, comme disent les
+philosophes, venait d'une autre source; elle venait de ce que,
+fille soumise et dévouée... (un léger sourire se dessina sur les
+lèvres empourprées de la jeune fille), je m'essayais à
+l'obéissance.
+
+--Eh bien? demanda Danglars.
+
+--Eh bien, monsieur, reprit Eugénie, j'ai essayé jusqu'au bout de
+mes forces, et maintenant que le moment est arrivé, malgré tous
+les efforts que j'ai tentés sur moi-même, je me sens incapable
+d'obéir.
+
+--Mais enfin, dit Danglars, qui, esprit secondaire, semblait
+d'abord tout abasourdi du poids de cette impitoyable logique, dont
+le flegme accusait tant de préméditation et de force de volonté,
+la raison de ce refus, Eugénie, la raison?
+
+--La raison, répliqua la jeune fille, oh! mon Dieu, ce n'est
+point que l'homme soit plus laid, soit plus sot ou soit plus
+désagréable qu'un autre, non; M. Andrea Cavalcanti peut même
+passer, près de ceux qui regardent les hommes au visage et à la
+taille, pour être d'un assez beau modèle; ce n'est pas non plus
+parce que mon coeur est moins touché de celui-là que de tout
+autre: ceci serait une raison de pensionnaire que je regarde comme
+tout à fait au-dessous de moi, je n'aime absolument personne,
+monsieur, vous le savez bien, n'est-ce pas? Je ne vois donc pas
+pourquoi, sans nécessité absolue, j'irais embarrasser ma vie d'un
+éternel compagnon. Est-ce que le sage n'a point dit quelque part:
+«Rien de trop»; et ailleurs: «Portez tout avec vous-même»? On m'a
+même appris ces deux aphorismes en latin et en grec: l'un est, je
+crois, de Phèdre, et l'autre de Bias. Eh bien, mon cher père, dans
+le naufrage de la vie, car la vie est un naufrage éternel de nos
+espérances, je jette à la mer mon bagage inutile, voilà tout, et
+je reste avec ma volonté, disposée à vivre parfaitement seule et
+par conséquent parfaitement libre.
+
+--Malheureuse! malheureuse! murmura Danglars pâlissant, car il
+connaissait par une longue expérience la solidité de l'obstacle
+qu'il rencontrait si soudainement.
+
+--Malheureuse, reprit Eugénie, malheureuse, dites-vous, monsieur?
+Mais non pas, en vérité, et l'exclamation me paraît tout à fait
+théâtrale et affectée. Heureuse, au contraire, car je vous le
+demande, que me manque-t-il? Le monde me trouve belle, c'est
+quelque chose pour être accueilli favorablement. J'aime les bons
+accueils, moi: ils épanouissent les visages, et ceux qui
+m'entourent me paraissent encore moins laids. Je suis douée de
+quelque esprit et d'une certaine sensibilité relative qui me
+permet de tirer de l'existence générale, pour la faire entrer dans
+la mienne, ce que j'y trouve de bon, comme fait le singe lorsqu'il
+casse la noix verte pour en tirer ce qu'elle contient. Je suis
+riche, car vous avez une des belles fortunes de France, car je
+suis votre fille unique, et vous n'êtes point tenace au degré où
+le sont les pères de la Porte-Saint-Martin et de la Gaîté, qui
+déshéritent leurs filles parce qu'elles ne veulent pas leur donner
+de petits-enfants. D'ailleurs, la loi prévoyante vous a ôté le
+droit de me déshériter, du moins tout à fait, comme elle vous a
+ôté le pouvoir de me contraindre à épouser monsieur tel ou tel.
+Ainsi, belle, spirituelle, ornée de quelque talent comme on dit
+dans les opéras comiques, et riche! mais c'est le bonheur cela,
+monsieur! Pourquoi donc m'appelez-vous malheureuse?
+
+Danglars, voyant sa fille souriante et fière jusqu'à l'insolence,
+ne put réprimer un mouvement de brutalité qui se trahit par un
+éclat de voix, mais ce fut le seul. Sous le regard interrogateur
+de sa fille, en face de ce beau sourcil noir, froncé par
+l'interrogation, il se retourna avec prudence et se calma
+aussitôt, dompté par la main de fer de la circonspection.
+
+«En effet, ma fille, répondit-il avec un sourire, vous êtes tout
+ce que vous vous vantez d'être, hormis une seule chose, ma fille;
+je ne veux pas trop brusquement vous dire laquelle: j'aime mieux
+vous la laisser deviner.»
+
+Eugénie regarda Danglars, fort surprise qu'on lui contestât l'un
+des fleurons de la couronne d'orgueil qu'elle venait de poser si
+superbement sur sa tête.
+
+«Ma fille, continua le banquier, vous m'avez parfaitement expliqué
+quels étaient les sentiments qui présidaient aux résolutions d'une
+fille comme vous quand elle a décidé qu'elle ne se mariera point.
+Maintenant c'est à moi de vous dire quels sont les motifs d'un
+père comme moi quand il a décidé que sa fille se mariera.»
+
+Eugénie s'inclina, non pas en fille soumise qui écoute, mais en
+adversaire prêt à discuter, qui attend.
+
+«Ma fille, continua Danglars, quand un père demande à sa fille de
+prendre un époux, il a toujours une raison quelconque pour désirer
+son mariage. Les uns sont atteints de la manie que vous disiez
+tout à l'heure, c'est-à-dire de se voir revivre dans leurs petits-fils.
+Je n'ai pas cette faiblesse, je commence par vous le dire,
+les joies de la famille me sont à peu près indifférentes, à moi.
+Je puis avouer cela à une fille que je sais assez philosophe pour
+comprendre cette indifférence et pour ne pas m'en faire un crime.
+
+--À la bonne heure, dit Eugénie; parlons franc, monsieur, j'aime
+cela.
+
+--Oh! dit Danglars, vous voyez que sans partager, en thèse
+générale, votre sympathie pour la franchise, je m'y soumets, quand
+je crois que la circonstance m'y invite. Je continuerai donc. Je
+vous ai proposé un mari, non pas pour vous, car en vérité je ne
+pensais pas le moins du monde à vous en ce moment. Vous aimez la
+franchise, en voilà, j'espère; mais parce que j'avais besoin que
+vous prissiez cet époux le plus tôt possible, pour certaines
+combinaisons commerciales que je suis en train d'établir en ce
+moment.
+
+Eugénie fit un mouvement.
+
+«C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, ma fille, et il ne
+faut pas m'en vouloir, car c'est vous qui m'y forcez; c'est malgré
+moi, vous le comprenez bien, que j'entre dans ces explications
+arithmétiques, avec une artiste comme vous, qui craint d'entrer
+dans le cabinet d'un banquier pour y percevoir des impressions ou
+des sensations désagréables et antipoétiques.
+
+«Mais dans ce cabinet de banquier, dans lequel cependant vous avez
+bien voulu entrer avant-hier pour me demander les mille francs que
+je vous accorde chaque mois pour vos fantaisies, sachez, ma chère
+demoiselle, qu'on apprend beaucoup de choses à l'usage même des
+jeunes personnes qui ne veulent pas se marier. On y apprend, par
+exemple, et par égard pour votre susceptibilité nerveuse je vous
+l'apprendrai dans ce salon, on y apprend que le crédit d'un
+banquier est sa vie physique et morale, que le crédit soutient
+l'homme comme le souffle anime le corps, et M. de Monte-Cristo m'a
+fait un jour là-dessus un discours que je n'ai jamais oublié. On y
+apprend qu'à mesure que le crédit se retire le corps devient
+cadavre et que cela doit arriver dans fort peu de temps au
+banquier qui s'honore d'être le père d'une fille si bonne
+logicienne.»
+
+Mais Eugénie, au lieu de se courber, se redressa sous le coup.
+
+«Ruiné! dit-elle.
+
+--Vous avez trouvé l'expression juste, ma fille, la bonne
+expression, dit Danglars en fouillant sa poitrine avec ses ongles,
+tout en conservant sur sa rude figure le sourire de l'homme sans
+coeur, mais non sans esprit, ruiné! c'est cela.
+
+--Ah! fit Eugénie.
+
+--Oui, ruiné! Eh bien, le voilà donc connu, ce secret plein
+d'horreur, comme dit le poète tragique.
+
+«Maintenant, ma fille, apprenez de ma bouche comment ce malheur
+peut, par vous, devenir moindre; je ne dirai pas pour moi, mais
+pour vous.
+
+--Oh! s'écria Eugénie, vous êtes mauvais physionomiste, monsieur,
+si vous vous figurez que c'est pour moi que je déplore la
+catastrophe que vous m'exposez.
+
+«Moi ruinée! et que m'importe? Ne me reste-t-il pas mon talent? Ne
+puis-je pas, comme la Pasta, comme la Malibran, comme la Grisi, me
+faire ce que vous ne m'eussiez jamais donné, quelle que fût votre
+fortune, cent ou cent cinquante mille livres de rente que je ne
+devrai qu'à moi seule, et qui, au lieu de m'arriver comme
+m'arrivaient ces pauvres douze mille francs que vous me donniez
+avec des regards rechignés et des paroles de reproche sur ma
+prodigalité, me viendront accompagnés d'acclamations, de bravos et
+de fleurs? Et quand je n'aurais pas ce talent dont votre sourire
+me prouve que vous doutez, ne me resterait-il pas encore ce
+furieux amour de l'indépendance, qui me tiendra toujours lieu de
+tous les trésors, et qui domine en moi jusqu'à l'instinct de la
+conservation?
+
+«Non, ce n'est pas pour moi que je m'attriste, je saurai toujours
+bien me tirer d'affaire, moi; mes livres, mes crayons, mon piano,
+toutes choses qui ne coûtent pas cher et que je pourrai toujours
+me procurer, me resteront toujours. Vous pensez peut-être que je
+m'afflige pour Mme Danglars, détrompez-vous encore: ou je me
+trompe grossièrement, ou ma mère a pris toutes ses précautions
+contre la catastrophe qui vous menace et qui passera sans
+l'atteindre; elle s'est mise à l'abri, je l'espère, et ce n'est
+pas en veillant sur moi qu'elle a pu se distraire de ses
+préoccupations de fortune, car, Dieu merci, elle m'a laissé toute
+mon indépendance sous le prétexte que j'aimais ma liberté.
+
+«Oh! non, monsieur, depuis mon enfance, j'ai vu se passer trop de
+choses autour de moi; je les ai toutes trop bien comprises, pour
+que le malheur fasse sur moi plus d'impression qu'il ne mérite de
+le faire; depuis que je me connais, je n'ai été aimée de personne;
+tant pis! cela m'a conduite tout naturellement à n'aimer personne;
+tant mieux! Maintenant vous avez ma profession de foi.
+
+--Alors, dit Danglars, pâle d'un courroux qui ne prenait point sa
+source dans l'amour paternel offensé; alors, mademoiselle, vous
+persistez à vouloir consommer ma ruine?
+
+--Votre ruine! Moi, dit Eugénie, consommer votre ruine! que
+voulez-vous dire? je ne comprends pas.
+
+--Tant mieux, cela me laisse un rayon d'espoir; écoutez.
+
+--J'écoute, dit Eugénie en regardant si fixement son père, qu'il
+fallut à celui-ci un effort pour qu'il ne baissât point les yeux
+sous le regard puissant de la jeune fille.
+
+--M. Cavalcanti, continua Danglars, vous épouse et, en vous
+épousant, vous apporte trois millions de dot qu'il place chez moi.
+
+--Ah! fort bien, fit avec un souverain mépris Eugénie, tout en
+lissant ses gants l'un sur l'autre.
+
+--Vous pensez que je vous ferai tort de ces trois millions? dit
+Danglars; pas du tout, ces trois millions sont destinés à en
+produire au moins dix. J'ai obtenu avec un banquier, mon confrère,
+la concession d'un chemin de fer, seule industrie qui de nos jours
+présente ces chances fabuleuses de succès immédiat qu'autrefois
+Law appliqua pour les bons Parisiens, ces éternels badauds de la
+spéculation, à un Mississippi fantastique. Par mon calcul on doit
+posséder un millionième de rail comme on possédait autrefois un
+arpent de terre en friche sur les bords de l'Ohio. C'est un
+placement hypothécaire, ce qui est un progrès, comme vous voyez,
+puisqu'on aura au moins dix, quinze, vingt, cent livres de fer en
+échange de son argent. Eh bien, je dois d'ici à huit jours déposer
+pour mon compte quatre millions! Ces quatre millions, je vous le
+dis, en produiront dix ou douze.
+
+--Mais pendant cette visite que je vous ai faite avant-hier,
+monsieur, et dont vous voulez bien vous souvenir, reprit Eugénie,
+je vous ai vu encaisser, c'est le terme, n'est-ce pas? cinq
+millions et demi; vous m'avez même montré la chose en deux bons
+sur le trésor, et vous vous étonniez qu'un papier ayant une si
+grande valeur n'éblouît pas mes yeux comme ferait un éclair.
+
+--Oui, mais ces cinq millions et demi ne sont point à moi et sont
+seulement une preuve de la confiance que l'on a en moi; mon titre
+de banquier populaire m'a valu la confiance des hôpitaux, et les
+cinq millions et demi sont aux hôpitaux; dans tout autre temps je
+n'hésiterais pas à m'en servir, mais aujourd'hui l'on sait les
+grandes pertes que j'ai faites, et, comme je vous l'ai dit, le
+crédit commence à se retirer de moi. D'un moment à l'autre,
+l'administration peut réclamer le dépôt, et si je l'ai employé à
+autre chose, je suis forcé de faire une banqueroute honteuse. Je
+ne méprise pas les banqueroutes, croyez-le bien, mais les
+banqueroutes qui enrichissent et non celles qui ruinent. Ou que
+vous épousiez M. Cavalcanti, que je touche les trois millions de
+la dot, ou même que l'on croie que je vais les toucher, mon crédit
+se raffermit, et ma fortune, qui depuis un mois ou deux s'est
+engouffrée dans des abîmes creusés sous mes pas par une fatalité
+inconcevable, se rétablit. Me comprenez-vous?
+
+--Parfaitement; vous me mettez en gage pour trois millions,
+n'est-ce pas?
+
+--Plus la somme est forte, plus elle est flatteuse; elle vous
+donne une idée de votre valeur.
+
+--Merci. Un dernier mot, monsieur: me promettez-vous de vous
+servir tant que vous le voudrez du chiffre de cette dot que doit
+apporter M. Cavalcanti, mais de ne pas toucher à la somme? Ceci
+n'est point une affaire d'égoïsme, c'est une affaire de
+délicatesse. Je veux bien servir à réédifier votre fortune, mais
+je ne veux pas être votre complice dans la ruine des autres.
+
+--Mais puisque je vous dis, s'écria Danglars, qu'avec ces trois
+millions...
+
+--Croyez-vous vous tirer d'affaire, monsieur, sans avoir besoin
+de toucher à ces trois millions?
+
+--Je l'espère, mais à condition toujours que le mariage, en se
+faisant, consolidera mon crédit.
+
+--Pourrez-vous payer à M. Cavalcanti les cinq cent mille francs
+que vous me donnez pour mon contrat?
+
+--En revenant de la mairie, il les touchera.
+
+--Bien!
+
+--Comment, bien? Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire qu'en me demandant ma signature n'est-ce pas, vous
+me laissez absolument libre de ma personne?
+
+--Absolument.
+
+--Alors, _bien_; comme je vous disais, monsieur, je suis prête à
+épouser M. Cavalcanti.
+
+--Mais quels sont vos projets?
+
+--Ah! c'est mon secret. Où serait ma supériorité sur vous si,
+ayant le vôtre, je vous livrais le mien!»
+
+Danglars se mordit les lèvres.
+
+«Ainsi, dit-il, vous êtes prête à faire les quelques visites
+officielles qui sont absolument indispensables.
+
+--Oui, répondit Eugénie.
+
+--Et à signer le contrat dans trois jours?
+
+--Oui.
+
+--Alors, à mon tour, c'est moi qui vous dis: Bien!»
+
+Et Danglars prit la main de sa fille et la serra entre les
+siennes. Mais, chose extraordinaire, pendant ce serrement de main,
+le père n'osa pas dire: «Merci, mon enfant»; la fille n'eut pas un
+sourire pour son père.
+
+«La conférence est finie?» demanda Eugénie en se levant.
+
+Danglars fit signe de la tête qu'il n'avait plus rien à dire.
+
+Cinq minutes après, le piano retentissait sous les doigts de
+Mlle d'Armilly, et Mlle Danglars chantait la malédiction de
+Brabantio sur _Desdemona_.
+
+À la fin du morceau, Étienne entra et annonça à Eugénie que les
+chevaux étaient à la voiture et que la baronne l'attendait pour
+faire ses visites.
+
+Nous avons vu les deux femmes passer chez Villefort, d'où elles
+sortirent pour continuer leurs courses.
+
+
+
+
+XCVI
+
+Le contrat.
+
+
+Trois jours après la scène que nous venons de raconter, c'est-à-dire
+vers les cinq heures de l'après-midi du jour fixé pour la signature du
+contrat de Mlle Eugénie Danglars et d'Andrea Cavalcanti, que le banquier
+s'était obstiné à maintenir prince, comme une brise fraîche faisait
+frissonner toutes les feuilles du petit jardin situé en avant de la
+maison du comte de Monte-Cristo, au moment où celui-ci se préparait à
+sortir, et tandis que ses chevaux l'attendaient en frappant du pied,
+maintenus par la main du cocher assis déjà depuis un quart d'heure sur
+le siège, l'élégant phaéton avec lequel nous avons déjà plusieurs fois
+fait connaissance, et notamment pendant la soirée d'Auteuil, vint
+tourner rapidement l'angle de la porte d'entrée, et lança plutôt qu'il
+ne déposa sur les degrés du perron M. Andrea Cavalcanti, aussi doré,
+aussi rayonnant que si lui, de son côté, eût été sur le point d'épouser
+une princesse.
+
+Il s'informa de la santé du comte avec cette familiarité qui lui
+était habituelle, et, escaladant légèrement le premier étage, le
+rencontra lui-même au haut de l'escalier.
+
+À la vue du jeune homme, le comte s'arrêta. Quant à Andrea
+Cavalcanti, il était lancé, et quand il était lancé, rien ne
+l'arrêtait.
+
+«Eh! bonjour, cher monsieur de Monte-Cristo, dit-il au comte.
+
+--Ah! monsieur Andrea! fit celui-ci avec sa voix demi-railleuse,
+comment vous portez-vous?
+
+--À merveille, comme vous voyez. Je viens causer avec vous de
+mille choses; mais d'abord sortiez-vous ou rentriez-vous?
+
+--Je sortais, monsieur.
+
+--Alors, pour ne point vous retarder, je monterai, si vous le
+voulez bien, dans votre calèche, et Tom nous suivra, conduisant
+mon phaéton à la remorque.
+
+--Non, dit avec un imperceptible sourire de mépris le comte, qui
+ne se souciait pas d'être vu en compagnie du jeune homme; non, je
+préfère vous donner audience ici, cher monsieur Andrea; on cause
+mieux dans une chambre, et l'on n'a pas de cocher qui surprenne
+vos paroles au vol.»
+
+Le comte rentra donc dans un petit salon faisant partie du premier
+étage, s'assit, et fit, en croisant ses jambes l'une sur l'autre,
+signe au jeune homme de s'asseoir à son tour.
+
+Andrea prit son air le plus riant.
+
+«Vous savez, cher comte, dit-il, que la cérémonie a lieu ce soir;
+à neuf heures on signe le contrat chez le beau-père.
+
+--Ah! vraiment? dit Monte-Cristo.
+
+--Comment! est-ce une nouvelle que je vous apprends? et n'étiez-vous
+pas prévenu de cette solennité par M. Danglars?
+
+--Si fait, dit le comte, j'ai reçu une lettre de lui hier; mais
+je ne crois pas que l'heure y fût indiquée.
+
+--C'est possible; le beau-père aura compté sur la notoriété
+publique.
+
+--Eh bien, dit Monte-Cristo, vous voilà heureux monsieur
+Cavalcanti; c'est une alliance des plus sortables que vous
+contractez là; et puis, Mlle Danglars est jolie.
+
+--Mais oui, répondit Cavalcanti avec un accent plein de modestie.
+
+--Elle est surtout fort riche, à ce que je crois du moins, dit
+Monte-Cristo.
+
+--Fort riche, vous croyez? répéta le jeune homme.
+
+--Sans doute; on dit que M. Danglars cache pour le moins la
+moitié de sa fortune.
+
+--Et il avoue quinze ou vingt millions, dit Andrea avec un regard
+étincelant de joie.
+
+--Sans compter, ajouta Monte-Cristo, qu'il est à la veille
+d'entrer dans un genre de spéculation déjà un peu usé aux États-Unis
+et en Angleterre, mais tout à fait neuf en France.
+
+--Oui, oui, je sais ce dont vous voulez parler: le chemin de fer
+dont il vient d'obtenir l'adjudication, n'est-ce pas?
+
+--Justement! il gagnera au moins, c'est l'avis général, au moins
+dix millions dans cette affaire.
+
+--Dix millions! vous croyez? c'est magnifique, dit Cavalcanti,
+qui se grisait à ce bruit métallique de paroles dorées.
+
+--Sans compter, reprit Monte-Cristo, que toute cette fortune vous
+reviendra, et que c'est justice, puisque Mlle Danglars est fille
+unique. D'ailleurs, votre fortune à vous, votre père me l'a dit du
+moins, est presque égale à celle de votre fiancée. Mais laissons
+là un peu les affaires d'argent. Savez-vous, monsieur Andrea, que
+vous avez un peu lestement et habilement mené toute cette affaire!
+
+--Mais pas mal, pas mal, dit le jeune homme; j'étais né pour être
+diplomate.
+
+--Eh bien, on vous fera entrer dans la diplomatie; la diplomatie,
+vous le savez, ne s'apprend pas; c'est une chose d'instinct... Le
+coeur est donc pris?
+
+--En vérité, j'en ai peur, répondit Andrea du ton dont il avait
+vu au Théâtre-Français Dorante ou Valère répondre à Alceste.
+
+--Vous aime-t-on un peu?
+
+--Il le faut bien, dit Andrea avec un sourire vainqueur,
+puisqu'on m'épouse. Mais cependant, n'oublions pas un grand point.
+
+--Lequel?
+
+--C'est que j'ai été singulièrement aidé dans tout ceci.
+
+--Bah!
+
+--Certainement.
+
+--Par les circonstances?
+
+--Non, par vous.
+
+--Par moi? Laissez donc, prince, dit Monte-Cristo en appuyant
+avec affectation sur le titre. Qu'ai-je pu faire pour vous? Est-ce
+que votre nom, votre position sociale et votre mérite ne
+suffisaient point?
+
+--Non, dit Andrea, non; et vous avez beau dire, monsieur le
+comte, je maintiens, moi, que la position d'un homme tel que vous
+a plus fait que mon nom, ma position sociale et mon mérite.
+
+--Vous vous abusez complètement, monsieur, dit Monte-Cristo, qui
+sentit l'adresse perfide du jeune homme, et qui comprit la portée
+de ses paroles; ma protection ne vous a été acquise qu'après
+connaissance prise de l'influence et de la fortune de monsieur
+votre père; car enfin qui m'a procuré, à moi qui ne vous avais
+jamais vu, ni vous, ni l'illustre auteur de vos jours, le bonheur
+de votre connaissance? Ce sont deux de mes bons amis, Lord Wilmore
+et l'abbé Busoni. Qui m'a encouragé, non pas à vous servir de
+garantie, mais à vous patronner? C'est le nom de votre père, si
+connu et si honoré en Italie; personnellement, moi, je ne vous
+connais pas.»
+
+Ce calme, cette parfaite aisance firent comprendre à Andrea qu'il
+était pour le moment étreint par une main plus musculeuse que la
+sienne, et que l'étreinte n'en pouvait être facilement brisée.
+
+«Ah çà! mais, dit-il, mon père a donc vraiment une bien grande
+fortune, monsieur le comte?
+
+--Il paraît que oui, monsieur, répondit Monte-Cristo.
+
+--Savez-vous si la dot qu'il m'a promise est arrivée?
+
+--J'en ai reçu la lettre d'avis.
+
+--Mais les trois millions?
+
+--Les trois millions sont en route, selon toute probabilité.
+
+--Je les toucherai donc réellement?
+
+--Mais dame! reprit le comte, il me semble que jusqu'à présent,
+monsieur, l'argent ne vous a pas fait faute!»
+
+Andrea fut tellement surpris, qu'il ne put s'empêcher de rêver un
+moment.
+
+«Alors, dit-il en sortant de sa rêverie, il me reste, monsieur, à
+vous adresser une demande, et celle-là vous la comprendrez, même
+quand elle devrait vous être désagréable.
+
+--Parlez, dit Monte-Cristo.
+
+--Je me suis mis en relation, grâce à ma fortune, avec beaucoup
+de gens distingués, et j'ai même, pour le moment du moins, une
+foule d'amis. Mais en me mariant comme je le fais, en face de
+toute la société parisienne, je dois être soutenu par un nom
+illustre, et à défaut de la main paternelle, c'est une main
+puissante qui doit me conduire à l'autel; or, mon père ne vient
+point à Paris, n'est-ce pas?
+
+--Il est vieux, couvert de blessures, et il souffre, dit-il, à en
+mourir, chaque fois qu'il voyage.
+
+--Je comprends. Eh bien, je viens vous faire une demande.
+
+--À moi?
+
+--Oui, à vous.
+
+--Et laquelle? mon Dieu!
+
+--Eh bien, c'est de le remplacer.
+
+--Ah! mon cher monsieur! quoi! après les nombreuses relations que
+j'ai eu le bonheur d'avoir avec vous, vous me connaissez si mal
+que de me faire une pareille demande?
+
+«Demandez-moi un demi-million à emprunter, et, quoiqu'un pareil
+prêt soit assez rare, parole d'honneur! vous me serez moins
+gênant. Sachez donc, je croyais vous l'avoir déjà dit, que dans sa
+participation, morale surtout, aux choses de ce monde, jamais le
+comte de Monte-Cristo n'a cessé d'apporter les scrupules, je dirai
+plus, les superstitions d'un homme de l'Orient.
+
+«Moi qui ai un sérail au Caire, un à Smyrne et un à
+Constantinople, présider à un mariage! jamais.
+
+--Ainsi, vous me refusez?
+
+--Net; et fussiez-vous mon fils, fussiez-vous mon frère, je vous
+refuserais de même.
+
+--Ah! par exemple! s'écria Andrea désappointé, mais comment faire
+alors?
+
+--Vous avez cent amis, vous l'avez dit vous-même.
+
+--D'accord, mais c'est vous qui m'avez présenté chez M. Danglars.
+
+--Point! Rétablissons les faits dans toute la vérité: c'est moi
+qui vous ai fait dîner avec lui à Auteuil, et c'est vous qui vous
+êtes présenté vous-même; diable! c'est tout différent.
+
+--Oui, mais mon mariage: vous avez aidé...
+
+--Moi! en aucune chose, je vous prie de le croire; mais rappelez-vous
+donc ce que je vous ai répondu quand vous êtes venu me prier
+de faire la demande: Oh! je ne fais jamais de mariage, moi, mon
+cher prince, c'est un principe arrêté chez moi.»
+
+Andrea se mordit les lèvres.
+
+«Mais enfin, dit-il, vous serez là au moins?
+
+--Tout Paris y sera?
+
+--Oh! certainement.
+
+--Eh bien, j'y serai comme tout Paris, dit le comte.
+
+--Vous signerez au contrat?
+
+--Oh! je n'y vois aucun inconvénient, et mes scrupules ne vont
+point jusque-là.
+
+--Enfin, puisque vous ne voulez pas m'accorder davantage, je dois
+me contenter de ce que vous me donnez. Mais un dernier mot, comte.
+
+--Comment donc?
+
+--Un conseil.
+
+--Prenez garde; un conseil, c'est pis qu'un service.
+
+--Oh! celui-ci, vous pouvez me le donner sans vous compromettre.
+
+--Dites.
+
+--La dot de ma femme est de cinq cent mille livres.
+
+--C'est le chiffre que M. Danglars m'a annoncé à moi-même.
+
+--Faut-il que je la reçoive ou que je la laisse aux mains du
+notaire?
+
+--Voici, en général, comment les choses se passent quand on veut
+qu'elles se passent galamment: vos deux notaires prennent rendez-vous
+au contrat pour le lendemain ou le surlendemain; le lendemain
+ou le surlendemain, ils échangent les deux dots, dont ils se
+donnent mutuellement reçu, puis, le mariage célébré, ils mettent
+les millions à votre disposition, comme chef de la communauté.
+
+--C'est que, dit Andrea avec une certaine inquiétude mal
+dissimulée, je croyais avoir entendu dire à mon beau-père qu'il
+avait l'intention de placer nos fonds dans cette fameuse affaire
+de chemin de fer dont vous me parliez tout à l'heure.
+
+--Eh bien, mais, reprit Monte-Cristo, c'est, à ce que tout le
+monde assure, un moyen que vos capitaux soient triplés dans
+l'année. M. le baron Danglars est bon père et sait compter.
+
+--Allons donc, dit Andrea, tout va bien, sans votre refus,
+toutefois, qui me perce le coeur.
+
+--Ne l'attribuez qu'à des scrupules fort naturels en pareille
+circonstance.
+
+--Allons, dit Andrea, qu'il soit donc fait comme vous le voulez; à
+ce soir, neuf heures.
+
+--À ce soir.»
+
+Et malgré une légère résistance de Monte-Cristo, dont les lèvres
+pâlirent, mais qui cependant conserva son sourire de cérémonie,
+Andrea saisit la main du comte, la serra, sauta dans son phaéton
+et disparut.
+
+Les quatre ou cinq heures qui lui restaient jusqu'à neuf heures,
+Andrea les employa en courses, en visites destinées à intéresser
+ces amis dont il avait parlé, à paraître chez le banquier avec
+tout le luxe de leurs équipages, les éblouissant par ces promesses
+d'actions qui, depuis, ont fait tourner toutes les têtes, et dont
+Danglars, en ce moment-là, avait l'initiative.
+
+En effet, à huit heures et demie du soir, le grand salon de
+Danglars, la galerie attenante à ce salon et les trois autres
+salons de l'étage étaient pleins d'une foule parfumée qu'attirait
+fort peu la sympathie, mais beaucoup cet irrésistible besoin
+d'être là où l'on sait qu'il y a du nouveau.
+
+Un académicien dirait que les soirées du monde sont des
+collections de fleurs qui attirent papillons inconstants, abeilles
+affamées et frelons bourdonnants.
+
+Il va sans dire que les salons étaient resplendissants de bougies,
+la lumière roulait à flots des moulures d'or sur les tentures de
+soie, et tout le mauvais goût de cet ameublement, qui n'avait pour
+lui que la richesse, resplendissait de tout son éclat.
+
+Mlle Eugénie était vêtue avec la simplicité la plus élégante: une
+robe de soie blanche brochée de blanc, une rose blanche à moitié
+perdue dans ses cheveux d'un noir de jais, composaient toute sa
+parure que ne venait pas enrichir le plus petit bijou.
+
+Seulement on pouvait lire que dans ses yeux cette assurance parfaite
+destinée à démentir ce que cette candide toilette avait de
+vulgairement virginal à ses propres yeux.
+
+Mme Danglars, à trente pas d'elle, causait avec Debray, Beauchamp
+et Château-Renaud. Debray avait fait sa rentrée dans cette maison
+pour cette grande solennité, mais comme tout le monde et sans
+aucun privilège particulier.
+
+M. Danglars, entouré de députés, d'hommes de finance, expliquait
+une théorie de contributions nouvelles qu'il comptait mettre en
+exercice quand la force des choses aurait contraint le
+gouvernement à l'appeler au ministère.
+
+Andrea, tenant sous son bras un des plus fringants dandys de
+l'Opéra, lui expliquait assez impertinemment, attendu qu'il avait
+besoin d'être hardi pour paraître à l'aise, ses projets de vie à
+venir, et les progrès de luxe qu'il comptait faire faire avec ses
+cent soixante-quinze mille livres de rente à la fashion
+parisienne.
+
+La foule générale roulait dans ces salons comme un flux et un
+reflux de turquoises, de rubis, d'émeraudes, d'opales et de
+diamants.
+
+Comme partout, on remarquait que c'étaient les plus vieilles
+femmes qui étaient les plus parées, et les plus laides qui se
+montraient avec le plus d'obstination.
+
+S'il y avait quelque beau lis blanc, quelque rose suave et
+parfumée, il fallait la chercher et la découvrir cachée dans
+quelque coin par une mère à turban, ou par une tante à oiseau de
+paradis.
+
+À chaque instant, au milieu de cette cohue, de ce bourdonnement,
+de ces rires, la voix des huissiers lançait un nom connu dans les
+finances, respecté dans l'armée ou illustre dans les lettres;
+alors un faible mouvement des groupes accueillait ce nom.
+
+Mais pour un qui avait le privilège de faire frémir cet océan de
+vagues humaines, combien passaient accueillis par l'indifférence
+ou le ricanement du dédain!
+
+Au moment où l'aiguille de la pendule massive, de la pendule
+représentant Endymion endormi, marquait neuf heures sur un cadran
+d'or, et où le timbre, fidèle reproducteur de la pensée machinale,
+retentissait neuf fois, le nom du comte de Monte-Cristo retentit à
+son tour, et, comme poussée par la flamme électrique, toute
+l'assemblée se tourna vers la porte.
+
+Le comte était vêtu de noir et avec sa simplicité habituelle; son
+gilet blanc dessinait sa vaste et noble poitrine; son col noir
+paraissait d'une fraîcheur singulière, tant il ressortait sur la
+mâle pâleur de son teint; pour tout bijou, il portait une chaîne
+de gilet si fine qu'à peine le mince filet d'or tranchait sur le
+piqué blanc.
+
+Il se fit à l'instant même un cercle autour de la porte.
+
+Le comte, d'un seul coup d'oeil, aperçut Mme Danglars à un bout du
+salon, M. Danglars à l'autre, et Mlle Eugénie devant lui.
+
+Il s'approcha d'abord de la baronne, qui causait avec
+Mme de Villefort, qui était venue seule, Valentine étant toujours
+souffrante; et sans dévier, tant le chemin se frayait devant lui,
+il passa de la baronne à Eugénie, qu'il complimenta en termes si
+rapides et si réservés, que la fière artiste en fut frappée.
+
+Près d'elle était Mlle Louise d'Armilly, qui remercia le comte des
+lettres de recommandation qu'il lui avait si gracieusement données
+pour l'Italie, et dont elle comptait, lui dit-elle, faire
+incessamment usage.
+
+En quittant ces dames, il se retourna et se trouva près de
+Danglars, qui s'était approché pour lui donner la main.
+
+Ces trois devoirs sociaux accomplis, Monte-Cristo s'arrêta,
+promenant autour de lui ce regard assuré empreint de cette
+expression particulière aux gens d'un certain monde et surtout
+d'une certaine portée, regard qui semble dire:
+
+«J'ai fait ce que j'ai dû; maintenant que les autres fassent ce
+qu'ils me doivent.»
+
+Andrea, qui était dans un salon contigu, sentit cette espèce de
+frémissement que Monte-Cristo avait imprimé à la foule, et il
+accourut saluer le comte.
+
+Il le trouva complètement entouré; on se disputait ses paroles,
+comme il arrive toujours pour les gens qui parlent peu et qui ne
+disent jamais un mot sans valeur.
+
+Les notaires firent leur entrée en ce moment, et vinrent installer
+leurs pancartes griffonnées sur le velours brodé d'or qui couvrait
+la table préparée pour la signature, table en bois doré.
+
+Un des notaires s'assit, l'autre resta debout.
+
+On allait procéder à la lecture du contrat que la moitié de Paris,
+présente à cette solennité, devait signer.
+
+Chacun prit place, ou plutôt les femmes firent cercle, tandis que
+les hommes, plus indifférents à l'endroit du _style énergique_,
+comme dit Boileau, firent leurs commentaires sur l'agitation
+fébrile d'Andrea, sur l'attention de M. Danglars, sur
+l'impassibilité d'Eugénie et sur la façon leste et enjouée dont la
+baronne traitait cette importante affaire.
+
+Le contrat fut lu au milieu d'un profond silence. Mais, aussitôt
+la lecture achevée, la rumeur recommença dans les salons, double
+de ce qu'elle était auparavant: ces sommes brillantes, ces
+millions roulant dans l'avenir des deux jeunes gens et qui
+venaient compléter l'exposition qu'on avait faite, dans une
+chambre exclusivement consacrée à cet objet, du trousseau de la
+mariée et des diamants de la jeune femme, avaient retenti avec
+tout leur prestige dans la jalouse assemblée.
+
+Les charmes de Mlle Danglars en étaient doubles aux yeux des
+jeunes gens, et pour le moment ils effaçaient l'éclat du soleil.
+
+Quant aux femmes, il va sans dire que, tout en jalousant ces
+millions, elles ne croyaient pas en avoir besoin pour être belles.
+
+Andrea, serré par ses amis, complimenté, adulé, commençant à
+croire à la réalité du rêve qu'il faisait, Andrea était sur le
+point de perdre la tête.
+
+Le notaire prit solennellement la plume, l'éleva au-dessus de sa
+tête et dit:
+
+«Messieurs, on va signer le contrat.»
+
+Le baron devait signer le premier, puis le fondé de pouvoir de
+M. Cavalcanti père, puis la baronne, puis les futurs conjoints,
+comme on dit dans cet abominable style qui a cours sur papier
+timbré.
+
+Le baron prit la plume et signa, puis le chargé de pouvoir.
+
+La baronne s'approcha, au bras de Mme de Villefort.
+
+«Mon ami, dit-elle en prenant la plume, n'est-ce pas une chose
+désespérante? Un incident inattendu, arrivé dans cette affaire
+d'assassinat et de vol dont M. le comte de Monte-Cristo a failli
+être victime, nous prive d'avoir M. de Villefort.
+
+--Oh! mon Dieu! fit Danglars, du même ton dont il aurait dit: Ma
+foi, la chose m'est bien indifférente!
+
+--Mon Dieu! dit Monte-Cristo en s'approchant, j'ai bien peur
+d'être la cause involontaire de cette absence.
+
+--Comment! vous, comte? dit Mme Danglars en signant. S'il en est
+ainsi, prenez garde, je ne vous le pardonnerai jamais.»
+
+Andrea dressait les oreilles.
+
+«Il n'y aurait cependant point de ma faute, dit le comte; aussi je
+tiens à le constater.»
+
+On écoutait avidement: Monte-Cristo, qui desserrait si rarement
+les lèvres, allait parler.
+
+«Vous vous rappelez, dit le comte au milieu du plus profond
+silence, que c'est chez moi qu'est mort ce malheureux qui était
+venu pour me voler, et qui, en sortant de chez moi a été tué, à ce
+que l'on croit, par son complice?
+
+--Oui, dit Danglars.
+
+--Eh bien, pour lui porter secours, on l'avait déshabillé et l'on
+avait jeté ses habits dans un coin où la justice les a ramassés;
+mais la justice, en prenant l'habit et le pantalon pour les
+déposer au greffe, avait oublié le gilet.»
+
+Andrea pâlit visiblement et tira tout doucement du côté de la
+porte; il voyait paraître un nuage à l'horizon, et ce nuage lui
+semblait renfermer la tempête dans ses flancs.
+
+«Eh bien, ce malheureux gilet, on l'a trouvé aujourd'hui tout
+couvert de sang et troué à l'endroit du coeur.»
+
+Les dames poussèrent un cri, et deux ou trois se préparèrent à
+s'évanouir.
+
+«On me l'a apporté. Personne ne pouvait deviner d'où venait cette
+guenille; moi seul songeai que c'était probablement le gilet de la
+victime. Tout à coup mon valet de chambre, en fouillant avec
+dégoût et précaution cette funèbre relique, a senti un papier dans
+la poche et l'en a tiré: c'était une lettre adressée à qui? à
+vous, baron.
+
+--À moi? s'écria Danglars.
+
+--Oh! mon Dieu! oui, à vous; je suis parvenu à lire votre nom
+sous le sang dont le billet était maculé, répondit Monte-Cristo au
+milieu des éclats de surprise générale.
+
+--Mais, demanda Mme Danglars regardant son mari avec inquiétude,
+comment cela empêche-t-il M. de Villefort?
+
+--C'est tout simple, madame, répondit Monte-Cristo; ce gilet et
+cette lettre étaient ce qu'on appelle des pièces de conviction;
+lettre et gilet, j'ai tout envoyé à M. le procureur du roi. Vous
+comprenez, mon cher baron, la voie légale est la plus sûre en
+matière criminelle: c'était peut-être quelque machination contre
+vous.»
+
+Andrea regarda fixement Monte-Cristo et disparut dans le deuxième
+salon.
+
+«C'est possible, dit Danglars; cet homme assassiné n'était-il
+point un ancien forçat?
+
+--Oui, répondit le comte, un ancien forçat nommé Caderousse.»
+
+Danglars pâlit légèrement; Andrea quitta le second salon et gagna
+l'antichambre.
+
+«Mais signez donc, signez donc! dit Monte-Cristo; je m'aperçois
+que mon récit a mis tout le monde en émoi et j'en demande bien
+humblement pardon à vous, madame la baronne et à Mlle Danglars.»
+
+La baronne, qui venait de signer, remit la plume au notaire.
+
+«Monsieur le prince Cavalcanti, dit le tabellion, monsieur le
+prince Cavalcanti, où êtes-vous?
+
+--Andrea! Andrea! répétèrent plusieurs voix de jeunes gens qui en
+étaient déjà arrivés avec le noble Italien à ce degré d'intimité
+de l'appeler par son nom de baptême.
+
+--Appelez donc le prince, prévenez-le donc que c'est à lui de
+signer!» cria Danglars à un huissier.
+
+Mais au même instant la foule des assistants reflua, terrifiée,
+dans le salon principal, comme si quelque monstre effroyable fût
+entré dans les appartements, _quaerens quem devoret_.
+
+Il y avait en effet de quoi reculer, s'effrayer, crier.
+
+Un officier de gendarmerie plaçait deux gendarmes à la porte de
+chaque salon, et s'avançait vers Danglars, précédé d'un
+commissaire de police ceint de son écharpe.
+
+Mme Danglars poussa un cri et s'évanouit.
+
+Danglars, qui se croyait menacé (certaines consciences ne sont
+jamais calmes), Danglars offrit aux yeux de ses conviés un visage
+décomposé par la terreur.
+
+«Qu'y a-t-il donc, monsieur? demanda Monte-Cristo s'avançant au-devant
+du commissaire.
+
+--Lequel de vous, messieurs, demanda le magistrat sans répondre
+au comte, s'appelle Andrea Cavalcanti?»
+
+Un cri de stupeur partit de tous les coins du salon. On chercha;
+on interrogea.
+
+«Mais quel est donc cet Andrea Cavalcanti? demanda Danglars
+presque égaré.
+
+--Un ancien forçat échappé du bagne de Toulon.
+
+--Et quel crime a-t-il commis?
+
+--Il est prévenu, dit le commissaire de sa voix impassible,
+d'avoir assassiné le nommé Caderousse, son ancien compagnon de
+chaîne, au moment où il sortait de chez le comte de Monte-Cristo.»
+
+Monte-Cristo jeta un regard rapide autour de lui.
+
+Andrea avait disparu.
+
+
+
+
+XCVII
+
+La route de Belgique.
+
+
+Quelques instants après la scène de confusion produite dans les
+salons de M. Danglars par l'apparition inattendue du brigadier de
+gendarmerie, et par la révélation qui en avait été la suite, le
+vaste hôtel s'était vidé avec une rapidité pareille à celle qu'eût
+amenée l'annonce d'un cas de peste ou de choléra-morbus arrivé
+parmi les conviés: en quelques minutes par toutes les portes, par
+tous les escaliers, par toutes les sorties, chacun s'était
+empressé de se retirer, ou plutôt de fuir; car c'était là une de
+ces circonstances dans lesquelles il ne faut pas même essayer de
+donner ces banales consolations qui rendent dans les grandes
+catastrophes les meilleurs amis si importuns.
+
+Il n'était resté dans l'hôtel du banquier que Danglars, enfermé
+dans son cabinet, et faisant sa déposition entre les mains de
+l'officier de gendarmerie; Mme Danglars, terrifiée, dans le
+boudoir que nous connaissons, et Eugénie qui, l'oeil hautain et la
+lèvre dédaigneuse, s'était retirée dans sa chambre avec son
+inséparable compagne, Mlle Louise d'Armilly.
+
+Quant aux nombreux domestiques, plus nombreux encore ce soir-là
+que de coutume, car on leur avait adjoint, à propos de la fête,
+les glaciers, les cuisiniers et les maîtres d'hôtel du Café de
+Paris, tournant contre leurs maîtres la colère de ce qu'ils
+appelaient leur affront, ils stationnaient par groupes à l'office,
+aux cuisines, dans leurs chambres, s'inquiétant fort peu du
+service, qui d'ailleurs se trouvait tout naturellement interrompu.
+
+Au milieu de ces différents personnages, frémissant d'intérêts
+divers, deux seulement méritent que nous nous occupions d'eux:
+c'est Mlle Eugénie Danglars et Mlle Louise d'Armilly.
+
+La jeune fiancée, nous l'avons dit, s'était retirée l'air hautain,
+la lèvre dédaigneuse, et avec la démarche d'une reine outragée,
+suivie de sa compagne, plus pâle et plus émue qu'elle.
+
+En arrivant dans sa chambre, Eugénie ferma sa porte en dedans,
+pendant que Louise tombait sur une chaise.
+
+«Oh! mon Dieu, mon Dieu! l'horrible chose, dit la jeune
+musicienne; et qui pouvait se douter de cela? M. Andrea
+Cavalcanti... un assassin... un échappé du bagne... un forçat!»
+
+Un sourire ironique crispa les lèvres d'Eugénie.
+
+«En vérité, j'étais prédestinée, dit-elle. Je n'échappe au Morcerf
+que pour tomber dans le Cavalcanti!
+
+--Oh! ne confonds pas l'un avec l'autre, Eugénie.
+
+--Tais-toi, tous les hommes sont des infâmes, et je suis heureuse
+de pouvoir faire plus que de les détester; maintenant, je les
+méprise.
+
+--Qu'allons-nous faire? demanda Louise.
+
+--Ce que nous allons faire?
+
+--Oui.
+
+--Mais ce que nous devions faire dans trois jours... partir.
+
+--Ainsi, quoique tu ne te maries plus, tu veux toujours?
+
+--Écoute, Louise, j'ai en horreur cette vie du monde ordonnée,
+compassée, réglée comme notre papier de musique. Ce que j'ai
+toujours désiré, ambitionné, voulu, c'est la vie d'artiste, la vie
+libre, indépendante, où l'on ne relève que de soi, où l'on ne doit
+de compte qu'à soi. Rester, pour quoi faire? pour qu'on essaie,
+d'ici à un mois, de me marier encore; à qui? à M. Debray, peut-être,
+comme il en avait été un instant question. Non, Louise; non,
+l'aventure de ce soir me sera une excuse: je n'en cherchais pas,
+je n'en demandais pas; Dieu m'envoie celle-ci, elle est la
+bienvenue.
+
+--Comme tu es forte et courageuse! dit la blonde et frêle jeune
+fille à sa brune compagne.
+
+--Ne me connaissais-tu point encore? Allons, voyons, Louise,
+causons de toutes nos affaires. La voiture de poste...
+
+--Est achetée heureusement depuis trois jours.
+
+--L'as-tu fait conduire où nous devions la prendre?
+
+--Oui.
+
+--Notre passeport?
+
+--Le voilà!»
+
+Et Eugénie, avec son aplomb habituel, déplia un papier et lut:
+
+«M. Léon d'Armilly, âgé de vingt ans, profession d'artiste,
+cheveux noirs, yeux noirs, voyageant avec sa soeur.»
+
+«À merveille! Par qui t'es-tu procuré ce passeport?
+
+--En allant demander à M. de Monte-Cristo des lettres pour les
+directeurs des théâtres de Rome et de Naples, je lui ai exprimé
+mes craintes de voyager en femme; il les a parfaitement comprises,
+s'est mis à ma disposition pour me procurer un passeport d'homme;
+et, deux jours après, j'ai reçu celui-ci, auquel j'ai ajouté de ma
+main: _Voyageant avec sa soeur._
+
+--Eh bien, dit gaiement Eugénie, il ne s'agit plus que de faire
+nos malles: nous partirons le soir de la signature du contrat, au
+lieu de partir le soir des noces: voilà tout.
+
+--Réfléchis bien, Eugénie.
+
+--Oh! toutes mes réflexions sont faites; je suis lasse de
+n'entendre parler que de reports, de fins de mois, de hausse, de
+baisse, de fonds espagnols, de papier haïtien. Au lieu de cela,
+Louise, comprends-tu l'air, la liberté, le chant des oiseaux, les
+plaines de la Lombardie, les canaux de Venise, les palais de Rome,
+la plage de Naples. Combien possédons-nous, Louise?»
+
+La jeune fille qu'on interrogeait tira d'un secrétaire incrusté un
+petit portefeuille à serrure qu'elle ouvrit, et dans lequel elle
+compta vingt-trois billets de banque.
+
+«Vingt-trois mille francs, dit-elle.
+
+--Et pour autant au moins de perles, de diamants et bijoux, dit
+Eugénie. Nous sommes riches. Avec quarante-cinq mille francs, nous
+avons de quoi vivre en princesses pendant deux ans ou
+convenablement pendant quatre.
+
+«Mais avant six mois, toi avec ta musique, moi avec ma voix, nous
+aurons doublé notre capital. Allons, charge-toi de l'argent, moi,
+je me charge du coffret aux pierreries; de sorte que si l'une de
+nous avait le malheur de perdre son trésor, l'autre aurait
+toujours le sien. Maintenant, la valise: hâtons-nous, la valise!
+
+--Attends, dit Louise, allant écouter à la porte de Mme Danglars.
+
+--Que crains-tu?
+
+--Qu'on ne nous surprenne.
+
+--La porte est fermée.
+
+--Qu'on ne nous dise d'ouvrir.
+
+--Qu'on le dise si l'on veut, nous n'ouvrons pas.
+
+--Tu es une véritable amazone, Eugénie.»
+
+Et les deux jeunes filles se mirent, avec une prodigieuse
+activité, à entasser dans une malle tous les objets de voyage dont
+elles croyaient avoir besoin.
+
+«Là, maintenant, dit Eugénie, tandis que je vais changer de
+costume, ferme la valise, toi.»
+
+Louise appuya de toute la force de ses petites mains blanches sur
+le couvercle de la malle.
+
+«Mais je ne puis pas, dit-elle, je ne suis pas assez forte; ferme-la, toi.
+
+--Ah! c'est juste, dit en riant Eugénie, j'oubliais que je suis
+Hercule, moi, et que tu n'es, toi, que la pâle Omphale.»
+
+Et la jeune fille, appuyant le genou sur la malle, raidit ses bras
+blancs et musculeux jusqu'à ce que les deux compartiments de la
+valise fussent joints, et que Mlle d'Armilly eût passé le crochet
+du cadenas entre les deux pitons.
+
+Cette opération terminée, Eugénie ouvrit une commode dont elle
+avait la clef sur elle, et en tira une mante de voyage en soie
+violette ouatée.
+
+«Tiens, dit-elle, tu vois que j'ai pensé à tout; avec cette mante
+tu n'auras point froid.
+
+--Mais toi?
+
+--Oh! moi, je n'ai jamais froid, tu le sais bien; d'ailleurs avec
+ces habits d'homme...
+
+--Tu vas t'habiller ici?
+
+--Sans doute.
+
+--Mais auras-tu le temps?
+
+--N'aie donc pas la moindre inquiétude, poltronne; tous nos gens
+sont occupés de la grande affaire. D'ailleurs, qu'y a-t-il
+d'étonnant, quand on songe au désespoir dans lequel je dois être,
+que je me sois enfermée, dis?
+
+--Non, c'est vrai, tu me rassures.
+
+--Viens, aide-moi.»
+
+Et du même tiroir dont elle avait fait sortir la mante qu'elle
+venait de donner à Mlle d'Armilly, et dont celle-ci avait déjà
+couvert ses épaules, elle tira un costume d'homme complet, depuis
+les bottines jusqu'à la redingote, avec une provision de linge où
+il n'y avait rien de superflu, mais où se trouvait le nécessaire.
+
+Alors, avec une promptitude qui indiquait que ce n'était pas sans
+doute la première fois qu'en se jouant elle avait revêtu les
+habits d'un autre sexe, Eugénie chaussa ses bottines, passa un
+pantalon, chiffonna sa cravate, boutonna jusqu'à son cou un gilet
+montant, et endossa une redingote qui dessinait sa taille fine et
+cambrée.
+
+«Oh! c'est très bien! en vérité, c'est très bien, dit Louise en la
+regardant avec admiration; mais ces beaux cheveux noirs, ces
+nattes magnifiques qui faisaient soupirer d'envie toutes les
+femmes, tiendront-ils sous un chapeau d'homme comme celui que
+j'aperçois là?
+
+--Tu vas voir», dit Eugénie.
+
+Et saisissant avec sa main gauche la tresse épaisse sur laquelle
+ses longs doigts ne se refermaient qu'à peine, elle saisit de sa
+main droite une paire de longs ciseaux, et bientôt l'acier cria au
+milieu de la riche et splendide chevelure, qui tomba tout entière
+aux pieds de la jeune fille, renversée en arrière pour l'isoler de
+sa redingote.
+
+Puis, la natte supérieure abattue, Eugénie passa à celles de ses
+tempes, qu'elle abattit successivement, sans laisser échapper le
+moindre regret: au contraire, ses yeux brillèrent, plus pétillants
+et plus joyeux encore que de coutume, sous ses sourcils noirs
+comme l'ébène.
+
+«Oh! les magnifiques cheveux! dit Louise avec regret.
+
+--Eh! ne suis-je pas cent fois mieux ainsi? s'écria Eugénie en
+lissant les boucles éparses de sa coiffure devenue toute
+masculine, et ne me trouves-tu donc pas plus belle ainsi?
+
+--Oh! tu es belle, belle toujours! s'écria Louise. Maintenant, où
+allons-nous?
+
+--Mais, à Bruxelles, si tu veux; c'est la frontière la plus
+proche. Nous gagnerons Bruxelles, Liège, Aix-la-Chapelle; nous
+remonterons le Rhin jusqu'à Strasbourg, nous traverserons la
+Suisse et nous descendrons en Italie par le Saint-Gothard. Cela te
+va-t-il?
+
+--Mais, oui.
+
+--Que regardes-tu?
+
+--Je te regarde. En vérité, tu es adorable ainsi; on dirait que
+tu m'enlèves.
+
+--Eh pardieu! on aurait raison.
+
+--Oh! je crois que tu as juré, Eugénie?»
+
+Et les deux jeunes filles, que chacun eût pu croire plongées dans
+les larmes, l'une pour son propre compte, l'autre par dévouement à
+son amie, éclatèrent de rire, tout en faisant disparaître les
+traces les plus visibles du désordre qui naturellement avait
+accompagné les apprêts de leur évasion.
+
+Puis, ayant soufflé leurs lumières, l'oeil interrogateur,
+l'oreille au guet, le cou tendu, les deux fugitives ouvrirent la
+porte d'un cabinet de toilette qui donnait sur un escalier de
+service descendant jusqu'à la cour, Eugénie marchant la première,
+et soutenant d'un bras la valise que, par l'anse opposée,
+Mlle d'Armilly soulevait à peine de ses deux mains.
+
+La cour était vide. Minuit sonnait.
+
+Le concierge veillait encore.
+
+Eugénie s'approcha tout doucement et vit le digne suisse qui
+dormait au fond de sa loge, étendu dans son fauteuil.
+
+Elle retourna vers Louise, reprit la malle qu'elle avait un
+instant posée à terre, et toutes deux, suivant l'ombre projetée
+par la muraille, gagnèrent la voûte.
+
+Eugénie fit cacher Louise dans l'angle de la porte, de manière que
+le concierge, s'il lui plaisait par hasard de se réveiller, ne vît
+qu'une personne.
+
+Puis, s'offrant elle-même au plein rayonnement de la lampe qui
+éclairait la cour:
+
+«La porte!» cria-t-elle de sa plus belle voix de contralto, en
+frappant à la vitre.
+
+Le concierge se leva comme l'avait prévu Eugénie, et fit même
+quelques pas pour reconnaître la personne qui sortait; mais voyant
+un jeune homme qui fouettait impatiemment son pantalon de sa
+badine, il ouvrit sur-le-champ.
+
+Aussitôt Louise se glissa comme une couleuvre par la porte
+entrebâillée, et bondit légèrement dehors. Eugénie, calme en
+apparence, quoique, selon toute probabilité, son coeur comptât
+plus de pulsations que dans l'état habituel, sortit à son tour.
+
+Un commissionnaire passait, on le chargea de la malle, puis les
+deux jeunes filles lui ayant indiqué comme le but de leur course
+la rue de la Victoire et le numéro 36 de cette rue, elles
+marchèrent derrière cet homme, dont la présence rassurait Louise;
+quant à Eugénie, elle était forte comme une Judith ou une Dalila.
+
+On arriva au numéro indiqué. Eugénie ordonna au commissionnaire de
+déposer la malle, lui donna quelques pièces de monnaie, et, après
+avoir frappé au volet, le renvoya.
+
+Ce volet auquel avait frappé Eugénie était celui d'une petite
+lingère prévenue à l'avance: elle n'était point encore couchée,
+elle ouvrit.
+
+«Mademoiselle, dit Eugénie, faites tirer par le concierge la
+calèche de la remise, et envoyez-le chercher des chevaux à l'hôtel
+des Postes. Voici cinq francs pour la peine que nous lui donnons.
+
+--En vérité, dit Louise, je t'admire, et je dirai presque que je
+te respecte.»
+
+La lingère regardait avec étonnement; mais comme il était convenu
+qu'il y aurait vingt louis pour elle, elle ne fit pas la moindre
+observation.
+
+Un quart d'heure après, le concierge revenait ramenant le
+postillon et les chevaux, qui, en un tour de main, furent attelés
+à la voiture, sur laquelle le concierge assura la malle à l'aide
+d'une corde et d'un tourniquet.
+
+«Voici le passeport, dit le postillon; quelle route prenons-nous,
+notre jeune bourgeois?
+
+--La route de Fontainebleau, répondit Eugénie avec une voix
+presque masculine.
+
+--Eh bien, que dis-tu donc? demanda Louise.
+
+--Je donne le change, dit Eugénie; cette femme à qui nous donnons
+vingt louis peut nous trahir pour quarante: sur le boulevard nous
+prendrons une autre direction.»
+
+Et la jeune fille s'élança dans le briska établi en excellente
+dormeuse, sans presque toucher le marchepied.
+
+«Tu as toujours raison, Eugénie», dit la maîtresse de chant en
+prenant place près de son amie.
+
+Un quart d'heure après, le postillon, remis dans le droit chemin,
+franchissait, en faisant claquer son fouet, la grille de la
+barrière Saint-Martin.
+
+«Ah! dit Louise en respirant, nous voilà donc sorties de Paris!
+
+--Oui, ma chère, et le rapt est bel et bien consommé, répondit
+Eugénie.
+
+--Oui, mais sans violence, dit Louise.
+
+--Je ferai valoir cela comme circonstance atténuante», répondit
+Eugénie.
+
+Ces paroles se perdirent dans le bruit que faisait la voiture en
+roulant sur le pavé de la Villette.
+
+M. Danglars n'avait plus sa fille.
+
+
+
+
+XCVIII
+
+L'auberge de la Cloche et de la Bouteille.
+
+
+Et maintenant, laissons Mlle Danglars et son amie rouler sur la
+route de Bruxelles, et revenons au pauvre Andrea Cavalcanti, si
+malencontreusement arrêté dans l'essor de sa fortune.
+
+C'était, malgré son âge encore peu avancé, un garçon fort adroit
+et fort intelligent que M. Andrea Cavalcanti.
+
+Aussi, aux premières rumeurs qui pénétrèrent dans le salon,
+l'avons-nous vu par degrés se rapprocher de la porte, traverser
+une ou deux chambres, et enfin disparaître.
+
+Une circonstance que nous avons oublié de mentionner, et qui
+cependant ne doit pas être omise, c'est que dans l'une de ces deux
+chambres que traversa Cavalcanti était exposé le trousseau de la
+mariée, écrins de diamants, châles de cachemire, dentelles de
+Valenciennes, voiles d'Angleterre, tout ce qui compose enfin ce
+monde d'objets tentateurs dont le nom seul fait bondir de joie le
+coeur des jeunes filles et que l'on appelle la corbeille.
+
+Or, en passant par cette chambre, ce qui prouve que non seulement
+Andrea était un garçon fort intelligent et fort adroit, mais
+encore prévoyant, c'est qu'il se saisit de la plus riche de toutes
+les parures exposées.
+
+Muni de ce viatique, Andrea s'était senti de moitié plus léger
+pour sauter par la fenêtre et glisser entre les mains des
+gendarmes.
+
+Grand et découplé comme le lutteur antique, musculeux comme un
+Spartiate, Andrea avait fourni une course d'un quart d'heure, sans
+savoir où il allait, et dans le but seul de s'éloigner du lieu où
+il avait failli être pris.
+
+Parti de la rue du Mont-Blanc, il s'était retrouvé, avec cet
+instinct des barrières que les voleurs possèdent, comme le lièvre
+celui du gîte, au bout de la rue Lafayette.
+
+Là, suffoqué, haletant, il s'arrêta.
+
+Il était parfaitement seul, et avait à gauche le clos Saint-Lazare,
+vaste désert, et, à sa droite, Paris dans toute sa
+profondeur.
+
+«Suis-je perdu? se demanda-t-il. Non, si je puis fournir une somme
+d'activité supérieure à celle de mes ennemis. Mon salut est donc
+devenu tout simplement une question de myriamètres.»
+
+En ce moment il aperçut, montant du haut du faubourg Poissonnière,
+un cabriolet de régie dont le cocher, morne et fumant sa pipe,
+semblait vouloir regagner les extrémités du faubourg Saint-Denis
+où, sans doute, il faisait son séjour ordinaire.
+
+«Hé! l'ami! dit Benedetto.
+
+--Qu'y a-t-il, notre bourgeois? demanda le cocher.
+
+--Votre cheval est-il fatigué?
+
+--Fatigué! ah! bien oui! il n'a rien fait de toute la sainte
+journée. Quatre méchantes courses et vingt sous de pourboire, sept
+francs en tout, je dois en rendre dix au patron!
+
+--Voulez-vous à ces sept francs en ajouter vingt que voici, hein?
+
+--Avec plaisir, bourgeois; ce n'est pas à mépriser, vingt francs.
+Que faut-il faire pour cela? voyons.
+
+--Une chose bien facile, si votre cheval n'est pas fatigué
+toutefois.
+
+--Je vous dis qu'il ira comme un zéphir; le tout est de dire de
+quel côté il faut qu'il aille.
+
+--Du côté de Louvres.
+
+--Ah! ah! connu: pays du ratafia?
+
+--Justement. Il s'agit tout simplement de rattraper un de mes
+amis avec lequel je dois chasser demain à la Chapelle-en-Serval.
+Il devait m'attendre ici avec son cabriolet jusqu'à onze heures et
+demie: il est minuit; il se sera fatigué de m'attendre et sera
+parti tout seul.
+
+--C'est probable.
+
+--Eh bien, voulez-vous essayer de le rattraper?
+
+--Je ne demande pas mieux.
+
+--Mais si nous ne le rattrapons pas d'ici au Bourget vous aurez
+vingt francs; si nous ne le rattrapons pas d'ici à Louvres,
+trente.
+
+--Et si nous le rattrapons?
+
+--Quarante! dit Andrea qui avait eu un moment d'hésitation, mais
+qui avait réfléchi qu'il ne risquait rien de promettre.
+
+--Ça va! dit le cocher. Montez, et en route. Prrroum!...»
+
+Andrea monta dans le cabriolet qui, d'une course rapide, traversa
+le faubourg Saint-Denis, longea le faubourg Saint-Martin, traversa
+la barrière, et enfila l'interminable Villette.
+
+On n'avait garde de rejoindre cet ami chimérique; cependant de
+temps en temps, aux passants attardés ou aux cabarets qui
+veillaient encore, Cavalcanti s'informait d'un cabriolet vert
+attelé d'un cheval bai-brun; et, comme sur la route des Pays-Bas
+il circule bon nombre de cabriolets, que les neuf dixièmes des
+cabriolets sont verts, les renseignements pleuvaient à chaque pas.
+
+On venait toujours de le voir passer; il n'avait pas plus de cinq
+cents, de deux cents, de cent pas d'avance; enfin, on le
+dépassait, ce n'était pas lui.
+
+Une fois le cabriolet fut dépassé à son tour; c'était par une
+calèche rapidement emportée au galop de deux chevaux de poste.
+
+«Ah! se dit Cavalcanti, si j'avais cette calèche, ces deux bons
+chevaux, et surtout le passeport qu'il a fallu pour les prendre!»
+
+Et il soupira profondément.
+
+Cette calèche était celle qui emportait Mlle Danglars et
+Mlle d'Armilly.
+
+«En route! en route! dit Andrea, nous ne pouvons pas tarder à le
+rejoindre.»
+
+Et le pauvre cheval reprit le trot enragé qu'il avait suivi depuis
+la barrière, et arriva tout fumant à Louvres.
+
+«Décidément, dit Andrea, je vois bien que je ne rejoindrai pas mon
+ami et que je tuerai votre cheval. Ainsi donc, mieux vaut que je
+m'arrête. Voilà vos trente francs, je m'en vais coucher au Cheval-Rouge,
+et la première voiture dans laquelle je trouverai une
+place, je la prendrai. Bonsoir, mon ami.»
+
+Et Andrea, après avoir mis six pièces de cinq francs dans la main
+du cocher, sauta lestement sur le pavé de la route.
+
+Le cocher empocha joyeusement la somme et reprit au pas le chemin
+de Paris; Andrea feignit de gagner l'hôtel du Cheval-Rouge; mais
+après s'être arrêté un instant contre la porte, entendant le bruit
+du cabriolet qui allait se perdant à l'horizon, il reprit sa
+course, et d'un pas gymnastique fort relevé, il fournit une course
+de deux lieues.
+
+Là, il se reposa, il devait être tout près de la Chapelle-en-Serval,
+où il avait dit qu'il allait.
+
+Ce n'était pas la fatigue qui arrêtait Andrea Cavalcanti: c'était
+le besoin de prendre une résolution, c'était la nécessité
+d'adopter un plan.
+
+Monter en diligence, c'était impossible; prendre la poste, c'était
+également impossible. Pour voyager de l'une ou de l'autre façon un
+passeport est de toute nécessité.
+
+Demeurer dans le département de l'Oise, c'est-à-dire dans un des
+départements les plus découverts et les plus surveillés de France,
+c'était chose impossible encore, impossible surtout pour un homme
+expert comme Andrea en matière criminelle.
+
+Andrea s'assit sur les revers du fossé, laissa tomber sa tête
+entre ses deux mains et réfléchit.
+
+Dix minutes après, il releva la tête; sa résolution était arrêtée.
+
+Il couvrit de poussière tout un côté du paletot qu'il avait eu le
+temps de décrocher dans l'antichambre et de boutonner par-dessus
+sa toilette de bal, et, gagnant la Chapelle-en-Serval, il alla
+frapper hardiment à la porte de la seule auberge du pays.
+
+L'hôte vint ouvrir.
+
+«Mon ami, dit Andrea, j'allais de Mortefontaine à Senlis quand mon
+cheval, qui est un animal difficile, a fait un écart et m'a envoyé
+à dix pas. Il faut que j'arrive cette nuit à Compiègne sous peine
+de causer les plus graves inquiétudes à ma famille; avez-vous un
+cheval à louer?»
+
+Bon ou mauvais, un aubergiste a toujours un cheval.
+
+L'aubergiste de la Chapelle-en-Serval appela le garçon d'écurie,
+lui ordonna de seller _le Blanc_, et réveilla son fils, enfant de
+sept ans, lequel devait monter en croupe du monsieur et ramener le
+quadrupède.
+
+Andrea donna vingt francs à l'aubergiste, et, en les tirant de sa
+poche, laissa tomber une carte de visite.
+
+Cette carte de visite était celle d'un de ses amis du Café de
+Paris; de sorte que l'aubergiste, lorsque Andrea fut parti et
+qu'il eut ramassé la carte tombée de sa poche, fut convaincu qu'il
+avait loué son cheval à M. le comte de Mauléon, rue Saint-Dominique, 25:
+c'était le nom et l'adresse qui se trouvaient sur
+la carte.
+
+_Le Blanc_ n'allait pas vite, mais il allait d'un pas égal et
+assidu: en trois heures et demie Andrea fit les neuf lieues qui le
+séparaient de Compiègne; quatre heures sonnaient à l'horloge de
+l'hôtel de ville lorsqu'il arriva sur la place où s'arrêtent les
+diligences.
+
+Il y a à Compiègne un excellent hôtel, dont se souviennent ceux-là
+mêmes qui n'y ont logé qu'une fois.
+
+Andréa, qui y avait fait une halte dans une de ses courses aux
+environs de Paris, se souvint de l'hôtel de la Cloche et de la
+Bouteille: il s'orienta, vit à la lueur d'un réverbère l'enseigne
+indicatrice, et, ayant congédié l'enfant, auquel il donna tout ce
+qu'il avait sur lui de petite monnaie, il alla frapper à la porte,
+réfléchissant avec beaucoup de justesse qu'il avait trois ou
+quatre heures devant lui, et que le mieux était de se prémunir,
+par un bon somme et un bon souper, contre les fatigues à venir.
+
+Ce fut un garçon qui vint ouvrir.
+
+«Mon ami, dit Andrea, je viens de Saint-Jean-au-Bois, où j'ai
+dîné; je comptais prendre la voiture qui passe à minuit; mais je
+me suis perdu comme un sot, et voilà quatre heures que je me
+promène dans la forêt. Donnez-moi donc une de ces jolies petites
+chambres qui donnent sur la cour, et faites-moi monter un poulet
+froid et une bouteille de vin de Bordeaux.»
+
+Le garçon n'eut aucun soupçon: Andrea parlait avec la plus
+parfaite tranquillité, il avait le cigare à la bouche et les mains
+dans les poches de son paletot; ses habits étaient élégants, sa
+barbe fraîche, ses bottes irréprochables; il avait l'air d'un
+voisin attardé, voilà tout.
+
+Pendant que le garçon préparait sa chambre, l'hôtesse se leva:
+Andrea l'accueillit avec son plus charmant sourire, et lui demanda
+s'il ne pourrait pas avoir le numéro 3, qu'il avait déjà eu à son
+dernier passage à Compiègne; malheureusement le numéro 3 était
+pris par un jeune homme qui voyageait avec sa soeur.
+
+Andrea parut désespéré; il ne se consola que lorsque l'hôtesse lui
+eut assuré que le numéro 7, qu'on lui préparait, avait absolument
+la même disposition que le numéro 3; et, tout en se chauffant les
+pieds et en causant des dernières courses de Chantilly, il
+attendit qu'on vînt lui annoncer que sa chambre était prête.
+
+Ce n'était pas sans raison qu'Andrea avait parlé de ces jolis
+appartements donnant sur la cour; la cour de l'hôtel de la Cloche,
+avec son triple rang de galeries qui lui donnait l'air d'une salle
+de spectacle, avec ses jasmins et ses clématites qui montent le
+long de ses colonnades, légères comme une décoration naturelle,
+est une des plus charmantes entrées d'auberge qui existent au
+monde.
+
+Le poulet était frais, le vin était vieux, le feu clair et
+pétillant: Andrea se surprit soupant d'aussi bon appétit que s'il
+ne lui était rien arrivé.
+
+Puis il se coucha, et s'endormit presque aussitôt de ce sommeil
+implacable que l'homme trouve toujours à vingt ans, même lorsqu'il
+a des remords.
+
+Or, nous sommes forcés d'avouer qu'Andrea aurait pu avoir des
+remords, mais qu'il n'en avait pas.
+
+Voici quel était le plan d'Andrea, plan qui lui avait donné la
+meilleure partie de sa sécurité.
+
+Avec le jour il se levait, sortait de l'hôtel après avoir
+rigoureusement payé ses comptes; gagnait la forêt, achetait, sous
+prétexte de faire des études de peinture, l'hospitalité d'un
+paysan; se procurait un costume de bûcheron et une cognée,
+dépouillait l'enveloppe du lion pour prendre celle de l'ouvrier;
+puis, les mains terreuses, les cheveux brunis par un peigne de
+plomb, le teint hâlé par une préparation dont ses anciens
+camarades lui avaient donné la recette, il gagnait, de forêt en
+forêt, la frontière la plus prochaine, marchant la nuit, dormant
+le jour dans les forêts ou dans les carrières, et ne s'approchant
+des endroits habités que pour acheter de temps en temps un pain.
+
+Une fois la frontière dépassée, Andrea faisait argent de ses
+diamants, réunissait le prix qu'il en tirait à une dizaine de
+billets de banque qu'il portait toujours sur lui en cas
+d'accident, et il se retrouvait encore à la tête d'une
+cinquantaine de mille livres, ce qui ne semblait pas à sa
+philosophie un pis-aller par trop rigoureux.
+
+D'ailleurs, il comptait beaucoup sur l'intérêt que les Danglars
+avaient à éteindre le bruit de leur mésaventure.
+
+Voilà pourquoi, outre la fatigue, Andrea dormit si vite et si
+bien.
+
+D'ailleurs, pour être réveillé plus matin, Andrea n'avait point
+fermé ses volets et s'était seulement contenté de pousser les
+verrous de sa porte et de tenir tout ouvert, sur sa table de nuit,
+certain couteau fort pointu dont il connaissait la trempe
+excellente et qui ne le quittait jamais.
+
+À sept heures du matin environ, Andrea fut éveillé par un rayon de
+soleil qui venait, tiède et brillant, se jouer sur son visage.
+
+Dans tout cerveau bien organisé, l'idée dominante et il y en a
+toujours une, l'idée dominante, disons-nous, est celle qui, après
+s'être endormie la dernière illumine la première encore le réveil
+de la pensée.
+
+Andrea n'avait pas entièrement ouvert les yeux que la pensée
+dominante le tenait déjà et lui soufflait à l'oreille qu'il avait
+dormi trop longtemps.
+
+Il sauta en bas de son lit et courut à sa fenêtre.
+
+Un gendarme traversait la cour.
+
+Le gendarme est un des objets les plus frappants qui existent au
+monde, même pour l'oeil d'un homme sans inquiétude: mais pour une
+conscience timorée et qui a quelque motif de l'être, le jaune, le
+bleu et le blanc dont se compose son uniforme prennent des teintes
+effrayantes.
+
+«Pourquoi un gendarme?» se demanda Andrea.
+
+Tout à coup il se répondit à lui-même, avec cette logique que le
+lecteur a déjà dû remarquer en lui:
+
+«Un gendarme n'a rien qui doive étonner dans une hôtellerie; mais
+habillons-nous.»
+
+Et le jeune homme s'habilla avec une rapidité que n'avait pu lui
+faire perdre son valet de chambre pendant les quelques mois de la
+vie fashionable qu'il avait menée à Paris.
+
+«Bon, dit Andrea tout en s'habillant, j'attendrai qu'il soit
+parti, et quand il sera parti je m'esquiverai.»
+
+Et tout en disant ces mots, Andrea, rebotté et recravaté, gagna
+doucement sa fenêtre et souleva une seconde fois le rideau de
+mousseline.
+
+Non seulement le premier gendarme n'était point parti, mais encore
+le jeune homme aperçut un second uniforme bleu, jaune et blanc, au
+bas de l'escalier, le seul par lequel il pût descendre, tandis
+qu'un troisième, à cheval et le mousqueton au poing, se tenait en
+sentinelle à la grande porte de la rue, la seule par laquelle il
+pût sortir.
+
+Ce troisième gendarme était significatif au dernier point, car au-devant
+de lui s'étendait un demi-cercle de curieux qui bloquaient
+hermétiquement la porte de l'hôtel.
+
+«On me cherche! fut la première pensée d'Andrea. Diable!»
+
+La pâleur envahit le front du jeune homme; il regarda autour de
+lui avec anxiété.
+
+Sa chambre, comme toutes celles de cet étage, n'avait d'issue que
+sur la galerie extérieure, ouverte à tous les regards.
+
+«Je suis perdu!» fut sa seconde pensée.
+
+En effet, pour un homme dans la situation d'Andrea, l'arrestation
+signifiait: les assises, le jugement, la mort, la mort sans
+miséricorde et sans délai.
+
+Un instant il comprima convulsivement sa tête entre ses deux
+mains.
+
+Pendant cet instant il faillit devenir fou de peur.
+
+Mais bientôt, de ce monde de pensées s'entrechoquant dans sa tête,
+une pensée d'espérance jaillit; un pâle sourire se dessina sur ses
+lèvres blêmies et sur ses joues contractées.
+
+Il regarda autour de lui; les objets qu'il cherchait se trouvaient
+réunis sur le marbre d'un secrétaire: c'étaient une plume, de
+l'encre et du papier.
+
+Il trempa la plume dans l'encre et écrivit d'une main à laquelle
+il commanda d'être ferme les lignes suivantes, sur la première
+feuille du cahier:
+
+«Je n'ai point d'argent pour payer, mais je ne suis pas un
+malhonnête homme; je laisse en nantissement cette épingle qui vaut
+dix fois la dépense que j'ai faite. On me pardonnera de m'être
+échappé au point du jour, j'étais honteux!»
+
+Il tira son épingle de sa cravate et la posa sur le papier.
+
+Cela fait, au lieu de laisser ses verrous poussés, il les tira,
+entrebâilla même sa porte, comme s'il fût sorti de sa chambre en
+oubliant de la refermer, et se glissant dans la cheminée en homme
+accoutumé à ces sortes de gymnastiques, il attira à lui la
+devanture de papier représentant Achille chez Déidamie, effaça
+avec ses pieds même la trace de ses pas dans les cendres, et
+commença d'escalader le tuyau cambré qui lui offrait la seule voie
+de salut dans laquelle il espérât encore.
+
+En ce moment même, le premier gendarme qui avait frappé la vue
+d'Andrea montait l'escalier, précédé du commissaire de police, et
+soutenu par le second gendarme qui gardait le bas de l'escalier,
+lequel pouvait attendre lui-même du renfort de celui qui
+stationnait à la porte.
+
+Voici à quelle circonstance Andrea devait cette visite, qu'avec
+tant de peine il se disposait à recevoir.
+
+Au point du jour, les télégraphes avaient joué dans toutes les
+directions, et chaque localité, prévenue presque immédiatement,
+avait réveillé les autorités et lancé la force publique à la
+recherche du meurtrier de Caderousse.
+
+Compiègne, résidence royale; Compiègne, ville de chasse;
+Compiègne, ville de garnison, est abondamment pourvue d'autorités,
+de gendarmes et de commissaires de police; les visites avaient
+donc commencé aussitôt l'arrivée de l'ordre télégraphique, et
+l'hôtel de la Cloche et de la Bouteille étant le premier hôtel de
+la ville, on avait tout naturellement commencé par lui.
+
+D'ailleurs, d'après le rapport des sentinelles qui avaient pendant
+cette nuit été de garde à l'hôtel de ville (l'hôtel de ville est
+attenant à l'auberge de la Cloche), d'après le rapport des
+sentinelles, disons-nous, il avait été constaté que plusieurs
+voyageurs étaient descendus pendant la nuit à l'hôtel.
+
+La sentinelle qu'on avait relevée à six heures du matin se
+rappelait même, au moment où elle venait d'être placée, c'est-à-dire
+à quatre heures et quelques minutes, avoir vu un jeune homme
+monté sur un cheval blanc ayant un petit paysan en croupe, lequel
+jeune homme était descendu sur la place, avait congédié paysan et
+cheval, et était allé frapper à l'hôtel de la Cloche, qui s'était
+ouvert devant lui et s'était refermé sur lui.
+
+C'était sur ce jeune homme si singulièrement attardé que s'étaient
+arrêtés les soupçons.
+
+Or, ce jeune homme n'était autre qu'Andrea.
+
+C'était forts de ces données, que le commissaire de police et le
+gendarme, qui était un brigadier, s'acheminaient vers la porte
+d'Andrea; cette porte était entrebâillée.
+
+«Oh! oh! dit le brigadier, vieux renard nourri dans les ruses de
+l'état, mauvais indice qu'une porte ouverte! je l'aimerais mieux
+verrouillée à triple verrou!»
+
+En effet, la petite lettre et l'épingle laissées par Andrea sur la
+table confirmèrent ou plutôt appuyèrent la triste vérité. Andrea
+s'était enfui.
+
+Nous disons appuyèrent, parce que le brigadier n'était pas homme à
+se rendre sur une seule preuve.
+
+Il regarda autour de lui, plongea son oeil sous le lit, dédoubla
+les rideaux, ouvrit les armoires, et enfin s'arrêta à la cheminée.
+
+Grâce aux précautions d'Andrea, aucune trace de son passage
+n'était demeurée dans les cendres.
+
+Cependant c'était une issue, et dans les circonstances où l'on se
+trouvait, toute issue devait être l'objet d'une sérieuse
+investigation.
+
+Le brigadier se fit donc apporter un fagot et de la paille, bourra
+la cheminée comme il eût fait d'un mortier, et y mit le feu.
+
+Le feu fit craquer les parois de brique; une colonne opaque de
+fumée s'élança par les conduits et monta vers le ciel comme le
+sombre jet d'un volcan, mais il ne vit point tomber le prisonnier,
+comme il s'y attendait.
+
+C'est qu'Andrea, dès sa jeunesse en lutte avec la société, valait
+bien un gendarme, ce gendarme fût-il élevé au grade respectable de
+brigadier; prévoyant donc l'incendie, il avait gagné le toit et se
+tenait blotti contre le tuyau.
+
+Un instant il eut quelque espoir d'être sauvé, car il entendit le
+brigadier appelant les deux gendarmes et leur criant tout haut:
+
+«Il n'y est plus.»
+
+Mais en allongeant doucement le cou, il vit que les deux
+gendarmes, au lieu de se retirer, comme la chose naturelle, sur
+une première annonce, il vit, disons-nous, qu'au contraire les
+deux gendarmes redoublaient d'attention.
+
+À son tour il regarda autour de lui: l'hôtel de ville, colossale
+bâtisse du seizième siècle, s'élevait comme un rempart sombre, à
+sa droite, et par les ouvertures du monument, on pouvait plonger
+dans tous les coins et recoins du toit, comme du haut d'une
+montagne on plonge dans la vallée.
+
+Andrea comprit qu'il allait incessamment voir paraître la tête du
+brigadier de gendarmerie à quelqu'une de ces ouvertures.
+
+Découvert, il était perdu; une chasse sur les toits ne lui
+présentait aucune chance de succès.
+
+Il résolut donc de redescendre, non point par le même chemin qu'il
+était venu, mais par un chemin analogue.
+
+Il chercha des yeux celle des cheminées de laquelle il ne voyait
+sortir aucune fumée, l'atteignit en rampant sur le toit, et
+disparut par son orifice sans avoir été vu de personne.
+
+Au même instant, une petite fenêtre de l'hôtel de ville s'ouvrait
+et donnait passage à la tête du brigadier de gendarmerie.
+
+Un instant cette tête demeura immobile comme un de ces reliefs de
+pierre qui décorent le bâtiment; puis avec un long soupir de
+désappointement la tête disparut.
+
+Le brigadier, calme et digne comme la loi dont il était le
+représentant, passa sans répondre à ces mille questions de la
+foule amassée sur la place, et rentra dans l'hôtel.
+
+«Eh bien? demandèrent à leur tour les deux gendarmes.
+
+--Eh bien, mes fils, répondit le brigadier, il faut que le
+brigand se soit véritablement distancé de nous ce matin à la bonne
+heure; mais nous allons envoyer sur la route de Villers-Cotterêts
+et de Noyon et fouiller la forêt, où nous le rattraperons
+indubitablement.»
+
+L'honorable fonctionnaire venait à peine, avec l'intonation qui
+est particulière aux brigadiers de gendarmerie, de donner le jour
+à cet adverbe sonore, lorsqu'un long cri d'effroi, accompagné de
+tintement redoublé d'une sonnette, retentit dans la cour de
+l'hôtel.
+
+«Oh! oh! qu'est-ce que cela? s'écria le brigadier.
+
+--Voilà un voyageur qui semble bien pressé, dit l'hôte. À quel
+numéro sonne-t-on?
+
+--Au numéro 3.
+
+--Courez-y, garçon!»
+
+En ce moment, les cris et le bruit de la sonnette redoublèrent.
+
+Le garçon prit sa course.
+
+«Non pas, dit le brigadier en arrêtant le domestique; celui qui
+sonne m'a l'air de demander autre chose que le garçon, et nous
+allons lui servir un gendarme. Qui loge au numéro 3?
+
+--Le petit jeune homme arrivé avec sa soeur cette nuit en chaise
+de poste, et qui a demandé une chambre à deux lits.»
+
+La sonnette retentit une troisième fois avec une intonation pleine
+d'angoisse.
+
+«À moi! monsieur le commissaire! cria le brigadier, suivez-moi et
+emboîtez le pas.
+
+--Un instant, dit l'hôte, à la chambre numéro 3, il y a deux
+escaliers: un extérieur, un intérieur.
+
+--Bon! dit le brigadier, je prendrai l'intérieur, c'est mon
+département. Les carabines sont-elles chargées?
+
+--Oui, brigadier.
+
+--Eh bien, veillez à l'extérieur, vous autres, et s'il veut fuir,
+feu dessus; c'est un grand criminel, à ce que dit le télégraphe.»
+
+Le brigadier, suivi du commissaire, disparut aussitôt dans
+l'escalier intérieur, accompagné de la rumeur que ses révélations
+sur Andrea venaient de faire naître dans la foule.
+
+Voilà ce qui était arrivé:
+
+Andrea était fort adroitement descendu jusqu'aux deux tiers de la
+cheminée, mais, arrivé là, le pied lui avait manqué, et, malgré
+l'appui de ses mains, il était descendu avec plus de vitesse et
+surtout plus de bruit qu'il n'aurait voulu. Ce n'eût été rien si
+la chambre eût été solitaire; mais par malheur elle était habitée.
+
+Deux femmes dormaient dans un lit, ce bruit les avait réveillées.
+
+Leurs regards s'étaient fixés vers le point d'où venait le bruit,
+et par l'ouverture de la cheminée elles avaient vu paraître un
+homme.
+
+C'était l'une de ces deux femmes, la femme blonde qui avait poussé
+ce terrible cri dont toute la maison avait retenti, tandis que
+l'autre qui était brune, s'élançant au cordon de la sonnette,
+avait donné l'alarme, en l'agitant de toutes ses forces.
+
+Andrea jouait, comme on le voit, de malheur.
+
+«Par pitié! cria-t-il, pâle, égaré, sans voir les personnes
+auxquelles il s'adressait, par pitié! n'appelez pas, sauvez-moi!
+je ne veux pas vous faire de mal.
+
+--Andrea l'assassin! cria l'une des deux jeunes femmes.
+
+--Eugénie! mademoiselle Danglars! murmura Cavalcanti, passant de
+l'effroi à la stupeur.
+
+--Au secours! au secours! cria Mlle d'Armilly reprenant la
+sonnette aux mains inertes d'Eugénie, et sonnant avec plus de
+force encore que sa compagne.
+
+--Sauvez-moi, on me poursuit! dit Andrea en joignant les mains;
+par pitié, par grâce, ne me livrez pas!
+
+--Il est trop tard, on monte, répondit Eugénie.
+
+--Eh bien, cachez-moi quelque part, vous direz que vous avez eu
+peur sans motif d'avoir peur; vous détournerez les soupçons, et
+vous m'aurez sauvé la vie.»
+
+Les deux femmes, serrées l'une contre l'autre s'enveloppant dans
+leurs couvertures, restèrent muettes à cette voix suppliante;
+toutes les appréhensions, toutes les répugnances se heurtaient
+dans leur esprit.
+
+«Eh bien, soit! dit Eugénie, reprenez le chemin par lequel vous
+êtes venu, malheureux; partez, et nous ne dirons rien.
+
+--Le voici! le voici! cria une voix sur le palier, le voici, je
+le vois!»
+
+En effet, le brigadier avait collé son oeil à la serrure, et avait
+aperçu Andrea debout et suppliant.
+
+Un violent coup de crosse fit sauter la serrure, deux autres
+firent sauter les verrous; la porte brisée tomba en dedans.
+
+Andrea courut à l'autre porte, donnant sur la galerie de la cour,
+et l'ouvrit, prêt à se précipiter.
+
+Les deux gendarmes étaient là avec leurs carabines et le
+couchèrent en joue.
+
+Andrea s'était arrêté court; debout, pâle, le corps un peu
+renversé en arrière, il tenait son couteau inutile dans sa main
+crispée.
+
+«Fuyez donc! cria Mlle d'Armilly, dans le coeur de laquelle
+rentrait la pitié à mesure que l'effroi en sortait, fuyez donc!
+
+--Ou tuez-vous!» dit Eugénie du ton et avec la pose d'une de ces
+vestales qui, dans le cirque, ordonnaient avec le pouce, au
+gladiateur victorieux, d'achever son adversaire terrassé.
+
+Andrea frémit et regarda la jeune fille avec un sourire de mépris
+qui prouva que sa corruption ne comprenait point cette sublime
+férocité de l'honneur.
+
+«Me tuer! dit-il en jetant son couteau, pour quoi faire?
+
+--Mais, vous l'avez dit! s'écria Mlle Danglars, on vous
+condamnera à mort, on vous exécutera comme le dernier des
+criminels!
+
+--Bah! répliqua Cavalcanti en se croisant les bras, on a des
+amis.»
+
+Le brigadier s'avança vers lui le sabre au poing.
+
+«Allons, allons, dit Cavalcanti, rengainez, mon brave homme, ce
+n'est point la peine de faire tant d'esbroufe, puisque je me
+rends.»
+
+Et il tendit ses mains aux menottes.
+
+Les deux jeunes filles regardaient avec terreur cette hideuse
+métamorphose qui s'opérait sous leurs yeux, l'homme du monde
+dépouillant son enveloppe et redevenant l'homme du bagne.
+
+Andrea se retourna vers elles, et avec le sourire de l'impudence:
+
+«Avez-vous quelque commission pour monsieur votre père,
+mademoiselle Eugénie? dit-il, car, selon toute probabilité, je
+retourne à Paris.»
+
+Eugénie cacha sa tête dans ses deux mains.
+
+«Oh! oh! dit Andrea, il n'y a pas de quoi être honteuse, et je ne
+vous en veux pas d'avoir pris la poste pour courir après moi...
+N'étais-je pas presque votre mari?»
+
+Et sur cette raillerie Andrea sortit, laissant les deux fugitives
+en proie aux souffrances de la honte et aux commentaires de
+l'assemblée.
+
+Une heure après, vêtues toutes deux de leurs habits de femmes,
+elles montaient dans leur calèche de voyage.
+
+On avait fermé la porte de l'hôtel pour les soustraire aux
+premiers regards; mais il n'en fallut pas moins, quand cette porte
+fut ouverte, passer au milieu d'une double haie de curieux, aux
+yeux flamboyants, aux lèvres murmurantes.
+
+Eugénie baissa les stores; mais si elle ne voyait plus, elle
+entendait encore, et le bruit des ricanements arrivait jusqu'à
+elle.
+
+«Oh! pourquoi le monde n'est-il pas un désert?» s'écria-t-elle en
+se jetant dans les bras de Mlle d'Armilly, les yeux étincelants de
+cette rage qui faisait désirer à Néron que le monde romain n'eût
+qu'une seule tête, afin de la trancher d'un seul coup.
+
+Le lendemain, elles descendaient à l'hôtel de Flandre, à
+Bruxelles.
+
+Depuis la veille, Andrea était écroué à la Conciergerie.
+
+
+
+
+XCIX
+
+La loi.
+
+
+On a vu avec quelle tranquillité Mlle Danglars et Mlle d'Armilly
+avaient pu accomplir leur transformation et opérer leur fuite:
+c'est que chacun était trop occupé de ses propres affaires pour
+s'occuper des leurs.
+
+Nous laisserons le banquier, la sueur au front, aligner en face du
+fantôme de la banqueroute les énormes colonnes de son passif, et
+nous suivrons la baronne, qui, après être restée un instant
+écrasée sous la violence du coup qui venait de la frapper, était
+allée trouver son conseiller ordinaire, Lucien Debray.
+
+C'est qu'en effet la baronne comptait sur ce mariage pour
+abandonner enfin une tutelle qui, avec une fille du caractère
+d'Eugénie, ne laissait pas que d'être fort gênante; c'est que dans
+ces espèces de contrats tacites qui maintiennent le lien
+hiérarchique de la famille, la mère n'est réellement maîtresse de
+sa fille qu'à condition d'être continuellement pour elle un
+exemple de sagesse et un type de perfection.
+
+Or, Mme Danglars redoutait la perspicacité d'Eugénie et les
+conseils de Mlle d'Armilly, elle avait surpris certains regards
+dédaigneux lancés par sa fille à Debray, regards qui semblaient
+signifier que sa fille connaissait tout le mystère de ses
+relations amoureuses et pécuniaires avec le secrétaire intime,
+tandis qu'une interprétation plus sagace et plus approfondie eût,
+au contraire, démontré à la baronne qu'Eugénie détestait Debray,
+non point parce qu'il était dans la maison paternelle une pierre
+d'achoppement et de scandale, mais parce qu'elle le rangeait tout
+bonnement dans la catégorie de ces bipèdes que Diagène essayait de
+ne plus appeler des hommes, et que Platon désignait par la
+périphrase d'animaux à deux pieds et sans plumes.
+
+Mme Danglars, à son point de vue, et malheureusement dans ce monde
+chacun a son point de vue à soi qui l'empêche de voir le point de
+vue des autres, Mme Danglars, à son point de vue, disons-nous,
+regrettait donc infiniment que le mariage d'Eugénie fût manqué,
+non point parce que ce mariage était convenable, bien assorti et
+devait faire le bonheur de sa fille, mais parce que ce mariage lui
+rendait sa liberté.
+
+Elle courut donc, comme nous l'avons dit, chez Debray, qui après
+avoir, comme tout Paris, assisté à la soirée du contrat et au
+scandale qui en avait été la suite, s'était empressé de se retirer
+à son club, où, avec quelques amis, il causait de l'événement qui
+faisait à cette heure la conversation des trois quarts de cette
+ville éminemment cancanière qu'on appelle la capitale du monde.
+
+Au moment où Mme Danglars, vêtu d'une robe noire et cachée sous un
+voile, montait l'escalier qui conduisait à l'appartement de
+Debray, malgré la certitude que lui avait donnée le concierge que
+le jeune homme n'était point chez lui, Debray s'occupait à
+repousser les insinuations d'un ami qui essayait de lui prouver
+qu'après l'éclat terrible qui venait d'avoir lieu, il était de son
+devoir d'ami de la maison d'épouser Mlle Eugénie Danglars et ses
+deux millions.
+
+Debray se défendait en homme qui ne demande pas mieux que d'être
+vaincu; car souvent cette idée s'était présentée d'elle-même à son
+esprit, puis, comme il connaissait Eugénie, son caractère
+indépendant et altier, il reprenait de temps en temps une attitude
+complètement défensive, disant que cette union était impossible,
+en se laissant toutefois sourdement chatouiller par l'idée
+mauvaise qui, au dire de tous les moralistes, préoccupe
+incessamment l'homme le plus probe, et le plus pur, veillant au
+fond de son âme comme Satan veille derrière la croix. Le thé, le
+jeu, la conversation, intéressante, comme on le voit, puisqu'on y
+discutait de si graves intérêts, durèrent jusqu'à une heure du
+matin.
+
+Pendant ce temps, Mme Danglars, introduite par le valet de chambre
+de Lucien, attendait, voilée et palpitante, dans le petit salon
+vert entre deux corbeilles de fleurs qu'elle-même avait envoyées
+le matin, et que Debray, il faut le dire, avait lui-même rangées,
+étagées, émondées avec un soin qui fit pardonner son absence à la
+pauvre femme.
+
+À onze heures quarante minutes, Mme Danglars, lassée d'attendre
+inutilement, remonta en fiacre et se fit reconduire chez elle.
+
+Les femmes d'un certain monde ont cela de commun avec les
+grisettes en bonne fortune, qu'elles ne rentrent pas d'ordinaire
+passé minuit. La baronne rentra dans l'hôtel avec autant de
+précaution qu'Eugénie venait d'en prendre pour sortir; elle monta
+légèrement, et le coeur serré, l'escalier de son appartement,
+contigu, comme on sait, à celui d'Eugénie.
+
+Elle redoutait si fort de provoquer quelque commentaire; elle
+croyait si fermement, pauvre femme respectable en ce point du
+moins, à l'innocence de sa fille et à sa fidélité pour le foyer
+paternel!
+
+Rentrée chez elle, elle écouta à la porte d'Eugénie, puis,
+n'entendant aucun bruit, elle essaya d'entrer; mais les verrous
+étaient mis.
+
+Mme Danglars crut qu'Eugénie, fatiguée des terribles émotions de
+la soirée, s'était mise au lit et qu'elle dormait.
+
+Elle appela la femme de chambre et l'interrogea.
+
+«Mlle Eugénie, répondit la femme de chambre, est rentrée dans son
+appartement avec Mlle d'Armilly, puis elles ont pris le thé
+ensemble; après quoi elles m'ont congédiée, en me disant qu'elles
+n'avaient plus besoin de moi.»
+
+Depuis ce moment, la femme de chambre était à l'office, et, comme
+tout le monde, elle croyait les deux jeunes personnes dans
+l'appartement.
+
+Mme Danglars se coucha donc sans l'ombre d'un soupçon; mais,
+tranquille sur les individus, son esprit se reporta sur
+l'événement.
+
+À mesure que ses idées s'éclaircissaient en sa tête, les
+proportions de la scène du contrat grandissaient; ce n'était plus
+un scandale, c'était un vacarme; ce n'était plus une honte,
+c'était une ignominie.
+
+Malgré elle alors, la baronne se rappela qu'elle avait été sans
+pitié pour la pauvre Mercédès, frappée naguère, dans son époux et
+dans son fils, d'un malheur aussi grand.
+
+«Eugénie, se dit-elle, est perdue, et nous aussi. L'affaire, telle
+qu'elle va être présentée, nous couvre d'opprobre; car dans une
+société comme la nôtre, certains ridicules sont des plaies vives,
+saignantes, incurables.
+
+«Quel bonheur, murmura-t-elle, que Dieu ait fait à Eugénie ce
+caractère étrange qui m'a si souvent fait trembler!»
+
+Et son regard reconnaissant se leva vers le ciel, dont la
+mystérieuse Providence dispose tout à l'avance selon les
+événements qui doivent arriver, et d'un défaut, d'un vice même,
+fait quelquefois un bonheur.
+
+Puis, sa pensée franchit l'espace, comme fait, en étendant ses
+ailes, l'oiseau d'un abîme, et s'arrêta sur Cavalcanti.
+
+«Cet Andrea était un misérable, un voleur, un assassin; et
+cependant cet Andrea possédait des façons qui indiquaient une
+demi-éducation, sinon une éducation complète; cet Andrea s'était
+présenté dans le monde avec l'apparence d'une grande fortune, avec
+l'appui de noms honorables.»
+
+Comment voir clair dans ce dédale? À qui s'adresser pour sortir de
+cette position cruelle?
+
+Debray, à qui elle avait couru avec le premier élan de la femme
+qui cherche un secours dans l'homme qu'elle aime et qui parfois la
+perd, Debray ne pouvait que lui donner un conseil; c'était à
+quelque autre plus puissant que lui qu'elle devait s'adresser.
+
+La baronne pensa alors à M. de Villefort.
+
+C'était M. de Villefort qui avait voulu faire arrêter Cavalcanti,
+c'était M. de Villefort qui sans pitié avait porté le trouble au
+milieu de sa famille comme si c'eût été une famille étrangère.
+
+Mais non; en y réfléchissant, ce n'était pas un homme sans pitié
+que le procureur du roi; c'était un magistrat esclave de ses
+devoirs, un ami loyal et ferme qui, brutalement, mais d'une main
+sûre, avait porté le coup de scalpel dans la corruption: ce
+n'était pas un bourreau, c'était un chirurgien, un chirurgien qui
+avait voulu isoler aux yeux du monde l'honneur des Danglars de
+l'ignominie de ce jeune homme perdu qu'ils avaient présenté au
+monde comme leur gendre.
+
+Du moment où M. de Villefort, ami de la famille Danglars, agissait
+ainsi, il n'y avait plus à supposer que le procureur du roi eût
+rien su d'avance et se fût prêté à aucune des menées d'Andrea.
+
+La conduite de Villefort, en y réfléchissant, apparaissait donc
+encore à la baronne sous un jour qui s'expliquait à leur avantage
+commun.
+
+Mais là devait s'arrêter l'inflexibilité du procureur du roi; elle
+irait le trouver le lendemain et obtiendrait de lui, sinon qu'il
+manquât à ses devoirs de magistrat, tout au moins qu'il leur
+laissât toute la latitude de l'indulgence.
+
+La baronne invoquerait le passé; elle rajeunirait ses souvenirs,
+elle supplierait au nom d'un temps coupable, mais heureux;
+M. de Villefort assoupirait l'affaire, ou du moins il laisserait
+(et, pour arriver à cela, il n'avait qu'à tourner les yeux d'un
+autre côté), ou du moins il laisserait fuir Cavalcanti, et ne
+poursuivrait le crime que sur cette ombre de criminel qu'on
+appelle la contumace.
+
+Alors seulement elle s'endormit plus tranquille.
+
+Le lendemain, à neuf heures, elle se leva, et sans sonner sa femme
+de chambre, sans donner signe d'existence à qui que ce fût au
+monde, elle s'habilla, et, vêtue avec la même simplicité que la
+veille, elle descendit l'escalier, sortit de l'hôtel, marcha
+jusqu'à la rue de Provence, monta dans un fiacre et se fit
+conduire à la maison de M. de Villefort.
+
+Depuis un mois cette maison maudite présentait l'aspect lugubre
+d'un lazaret où la peste se serait déclarée; une partie des
+appartements étaient clos à l'intérieur et à l'extérieur; les
+volets, fermés, ne s'ouvraient qu'un instant pour donner de l'air;
+on voyait alors apparaître à cette fenêtre la tête effarée d'un
+laquais; puis la fenêtre se refermait comme la dalle d'un tombeau
+retombe sur un sépulcre, et les voisins se disaient tout bas:
+
+«Est-ce que nous allons encore voir aujourd'hui sortir une bière
+de la maison de M. le procureur du roi?»
+
+Mme Danglars fut saisie d'un frisson à l'aspect de cette maison
+désolée; elle descendit de son fiacre, et, les genoux
+fléchissants, s'approcha de la porte fermée et sonna.
+
+Ce ne fut qu'à la troisième fois qu'eut retenti le timbre, dont le
+tintement lugubre semblait participer lui-même à la tristesse
+générale, qu'un concierge apparut entrebâillant la porte dans une
+largeur juste assez grande pour laisser passer ses paroles.
+
+Il vit une femme, une femme du monde, une femme élégamment vêtue,
+et cependant la porte continua demeurer à peu près close.
+
+«Mais ouvrez donc! dit la baronne.
+
+--D'abord, madame, qui êtes-vous? demanda le concierge.
+
+--Qui je suis? mais vous me connaissez bien.
+
+--Nous ne connaissons plus personne, madame.
+
+--Mais vous êtes fou, mon ami! s'écria la baronne.
+
+--De quelle part venez-vous?
+
+--Oh! c'est trop fort.
+
+--Madame, c'est l'ordre, excusez-moi; votre nom?
+
+--Mme la baronne Danglars. Vous m'avez vue vingt fois.
+
+--C'est possible, madame; maintenant que voulez-vous?
+
+--Oh! que vous êtes étrange! et je me plaindrai à M. de Villefort
+de l'impertinence de ses gens.
+
+--Madame, ce n'est pas de l'impertinence, c'est de la précaution:
+personne n'entre ici sans un mot de M. d'Avrigny, ou sans avoir à
+parler à M. le procureur du roi.
+
+--Eh bien, c'est justement à M. le procureur du roi que j'ai
+affaire.
+
+--Affaire pressante?
+
+--Vous devez bien le voir, puisque je ne suis pas encore remontée
+dans ma voiture. Mais finissons: voici ma carte, portez-la à votre
+maître.
+
+--Madame attendra mon retour?
+
+--Oui, allez.»
+
+Le concierge referma la porte, laissant Mme Danglars dans la rue.
+
+La baronne, il est vrai, n'attendit pas longtemps; un instant
+après, la porte se rouvrit dans une largeur suffisante pour donner
+passage à la baronne: elle passa, et la porte se referma derrière
+elle.
+
+Arrivé dans la cour, le concierge, sans perdre la porte de vue un
+instant, tira un sifflet de sa poche et siffla.
+
+Le valet de chambre de M. de Villefort parut sur le perron.
+
+«Madame excusera ce brave homme, dit-il en venant au-devant de la
+baronne: mais ses ordres sont précis, et M. de Villefort m'a
+chargé de dire à madame qu'il ne pouvait faire autrement qu'il
+avait fait.»
+
+Dans la cour était un fournisseur introduit avec les mêmes
+précautions, et dont on examinait les marchandises.
+
+La baronne monta le perron; elle se sentait profondément
+impressionnée par cette tristesse qui élargissait pour ainsi dire
+le cercle de la sienne, et, toujours guidée par le valet de
+chambre, elle fut introduite, sans que son guide l'eût perdue de
+vue, dans le cabinet du magistrat.
+
+Si préoccupée que fût Mme Danglars du motif qui l'amenait, la
+réception qui lui était faite par toute cette valetaille lui avait
+paru si indigne, qu'elle commença par se plaindre.
+
+Mais Villefort souleva sa tête appesantie par la douleur et la
+regarda avec un si triste sourire, que les plaintes expirèrent sur
+ses lèvres.
+
+«Excusez mes serviteurs d'une terreur dont je ne puis leur faire
+un crime: soupçonnés, ils sont devenus soupçonneux.»
+
+Mme Danglars avait souvent entendu dans le monde parler de cette
+terreur qu'accusait le magistrat; mais elle n'aurait jamais pu
+croire, si elle n'avait eu l'expérience de ses propres yeux, que
+ce sentiment pût être porté à ce point.
+
+«Vous aussi, dit-elle, vous êtes donc malheureux?
+
+--Oui, madame, répondit le magistrat.
+
+--Vous me plaignez alors?
+
+--Sincèrement, madame.
+
+--Et vous comprenez ce qui m'amène?
+
+--Vous venez me parler de ce qui vous arrive, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur, un affreux malheur.
+
+--C'est-à-dire une mésaventure.
+
+--Une mésaventure! s'écria la baronne.
+
+--Hélas! madame, répondit le procureur du roi avec son calme
+imperturbable, j'en suis arrivé à n'appeler malheur que les choses
+irréparables.
+
+--Eh! monsieur, croyez-vous qu'on oubliera?...
+
+--Tout s'oublie, madame, dit Villefort; le mariage de votre fille
+se fera demain, s'il ne se fait pas aujourd'hui, dans huit jours,
+s'il ne se fait pas demain. Et quant à regretter le futur de
+Mlle Eugénie, je ne crois pas que telle soit votre idée.»
+
+Mme Danglars regarda Villefort, stupéfaite de lui voir cette
+tranquillité presque railleuse.
+
+«Suis-je venue chez un ami? demanda-t-elle d'un ton plein de
+douloureuse dignité.
+
+--Vous savez que oui, madame», répondit Villefort, dont les joues
+se couvrirent, à cette assurance qu'il donnait, d'une légère
+rougeur.
+
+En effet, cette assurance faisait allusion à d'autres événements
+qu'à ceux qui les occupaient à cette heure, la baronne et lui.
+
+«Eh bien, alors, dit la baronne, soyez plus affectueux, mon cher
+Villefort; parlez-moi en ami et non en magistrat, et quand je me
+trouve profondément malheureuse, ne me dites point que je doive
+être gaie.»
+
+Villefort s'inclina.
+
+«Quand j'entends parler de malheurs, madame, dit-il, j'ai pris
+depuis trois mois la fâcheuse habitude de penser aux miens, et
+alors cette égoïste opération du parallèle se fait malgré moi dans
+mon esprit. Voilà pourquoi, à côté de mes malheurs, les vôtres me
+semblaient une mésaventure; voilà pourquoi, à côté de ma position
+funeste, la vôtre me semblait une position à envier; mais cela
+vous contrarie, laissons cela. Vous disiez, madame?...
+
+--Je viens savoir de vous, mon ami, reprit la baronne, où en est
+l'affaire de cet imposteur?
+
+--Imposteur! répéta Villefort; décidément, madame, c'est un parti
+pris chez vous d'atténuer certaines choses et d'en exagérer
+d'autres; imposteur, M. Andrea Cavalcanti, ou plutôt M. Benedetto!
+Vous vous trompez, madame, M. Benedetto est bel et bien un
+assassin.
+
+--Monsieur, je ne nie pas la justesse de votre rectification;
+mais plus vous vous armerez sévèrement contre ce malheureux, plus
+vous frapperez notre famille. Voyons, oubliez-le pour un moment,
+au lieu de le poursuivre, laissez-le fuir.
+
+--Vous venez trop tard, madame, les ordres sont déjà donnés.
+
+--Eh bien, si on l'arrête... Croyez-vous qu'on l'arrêtera?
+
+--Je l'espère.
+
+--Si on l'arrête (écoutez, j'entends toujours dire que les
+prisons regorgent), eh bien, laissez-le en prison.»
+
+Le procureur du roi fit un mouvement négatif.
+
+«Au moins jusqu'à ce que ma fille soit mariée, ajouta la baronne.
+
+--Impossible, madame; la justice a des formalités.
+
+--Même pour moi? dit la baronne, moitié souriante, moitié
+sérieuse.
+
+--Pour tous, répondit Villefort; et pour moi-même comme pour les
+autres.
+
+--Ah!» fit la baronne, sans ajouter en paroles ce que sa pensée
+venait de trahir par cette exclamation.
+
+Villefort la regarda avec ce regard dont il sondait les pensées.
+
+«Oui, je sais ce que vous voulez dire, reprit-il, vous faites
+allusion à ces bruits terribles répandus dans le monde, que toutes
+ces morts qui, depuis trois mois m'habillent de deuil; que cette
+mort à laquelle vient comme par miracle, d'échapper Valentine, ne
+sont point naturelles.
+
+--Je ne songeais point à cela, dit vivement Mme Danglars.
+
+--Si, vous y songiez, madame, et c'était justice, car vous ne
+pouviez faire autrement que d'y songer, et vous vous disiez tout
+bas: Toi qui poursuis le crime réponds: Pourquoi donc y a-t-il
+autour de toi des crimes qui restent impunis?»
+
+La baronne pâlit.
+
+«Vous vous disiez cela, n'est-ce pas, madame?
+
+--Eh bien, je l'avoue.
+
+--Je vais vous répondre.»
+
+Villefort rapprocha son fauteuil de la chaise de Mme Danglars;
+puis, appuyant ses deux mains sur son bureau, et prenant une
+intonation plus sourde que de coutume:
+
+«Il y a des crimes qui restent impunis, dit-il, parce qu'on ne
+connaît pas les criminels, et qu'on craint de frapper une tête
+innocente pour une tête coupable; mais quand ces criminels seront
+connus (Villefort étendit la main vers un crucifix placé en face
+de son bureau), quand ces criminels seront connus, répéta-t-il,
+par le Dieu vivant, madame, quels qu'ils soient, ils mourront!
+Maintenant, après le serment que je viens de faire et que je
+tiendrai, madame, osez me demander grâce pour ce misérable!
+
+--Eh! monsieur, reprit Mme Danglars, êtes-vous sûr qu'il soit
+aussi coupable qu'on le dit?
+
+--Écoutez, voici son dossier: Benedetto, condamné d'abord à cinq
+ans de galères pour faux, à seize ans; le jeune homme promettait,
+comme vous voyez; puis évadé, puis assassin.
+
+--Et qui est ce malheureux?
+
+--Eh! sait-on cela! Un vagabond, un Corse.
+
+--Il n'a donc été réclamé par personne?
+
+--Par personne; on ne connaît pas ses parents.
+
+--Mais cet homme qui était venu de Lucques?
+
+--Un autre escroc comme lui; son complice peut-être.»
+
+La baronne joignit les mains.
+
+«Villefort! dit-elle avec sa plus douce et sa plus caressante
+intonation.
+
+--Pour Dieu! madame, répondit le procureur du roi avec une
+fermeté qui n'était pas exempte de sécheresse, pour Dieu! ne me
+demandez donc jamais grâce pour un coupable.
+
+«Que suis-je, moi? la loi. Est-ce que la loi a des yeux pour voir
+votre tristesse? Est-ce que la loi a des oreilles pour entendre
+votre douce voix? Est-ce que la loi a une mémoire pour se faire
+l'application de vos délicates pensées? Non, madame, la loi
+ordonne, et quand la loi a ordonné, elle frappe.
+
+«Vous me direz que je suis un être vivant et non pas un code; un
+homme, et non pas un volume. Regardez-moi, madame, regardez autour
+de moi: les hommes m'ont-ils traité en frère? m'ont-ils aimé, moi?
+m'ont-ils ménagé, moi? m'ont-ils épargné, moi? quelqu'un a-t-il
+demandé grâce pour M. de Villefort, et a-t-on accordé à ce
+quelqu'un la grâce de M. de Villefort? Non, non, non! frappé,
+toujours frappé!
+
+«Vous persistez, femme, c'est-à-dire sirène que vous êtes, à me
+parler avec cet oeil charmant et expressif qui me rappelle que je
+dois rougir. Eh bien, soit, oui, rougir de ce que vous savez, et
+peut-être, peut-être d'autre chose encore.
+
+«Mais enfin, depuis que j'ai failli moi-même, et plus profondément
+que les autres peut-être, eh bien, depuis ce temps, j'ai secoué
+les vêtements d'autrui pour trouver l'ulcère, et je l'ai toujours
+trouvé, et je dirai plus, je l'ai trouvé avec bonheur, avec joie,
+ce cachet de la faiblesse ou de la perversité humaine.
+
+«Car chaque homme que je reconnaissais coupable, et chaque
+coupable que je frappais, me semblait une preuve vivante, une
+preuve nouvelle que je n'étais pas une hideuse exception! Hélas!
+hélas! hélas! tout le monde est méchant, madame, prouvons-le et
+frappons le méchant!»
+
+Villefort prononça ces dernières paroles avec une rage fiévreuse
+qui donnait à son langage une féroce éloquence.
+
+«Mais, reprit Mme Danglars essayant de tenter un dernier effort,
+vous dites que ce jeune homme est vagabond, orphelin, abandonné de
+tous?
+
+--Tant pis, tant pis, ou plutôt tant mieux; la Providence l'a
+fait ainsi pour que personne n'eût à pleurer sur lui.
+
+--C'est s'acharner sur le faible, monsieur.
+
+--Le faible qui assassine!
+
+--Son déshonneur rejaillirait sur ma maison.
+
+--N'ai-je pas, moi, la mort dans la mienne?
+
+--Oh! monsieur! s'écria la baronne, vous êtes sans pitié pour les
+autres. Eh bien, c'est moi qui vous le dis, on sera sans pitié
+pour vous!
+
+--Soit! dit Villefort, en levant avec un geste de menace son bras
+au ciel.
+
+--Remettez au moins la cause de ce malheureux, s'il est arrêté,
+aux assises prochaines; cela nous donnera six mois pour qu'on
+oublie.
+
+--Non pas, dit Villefort; j'ai cinq jours encore; l'instruction
+est faite; cinq jours, c'est plus de temps qu'il ne m'en faut;
+d'ailleurs, ne comprenez-vous point, madame, que, moi aussi, il
+faut que j'oublie? Eh bien, quand je travaille, et je travaille
+nuit et jour, quand je travaille, il y a des moments où je ne me
+souviens plus, et quand je ne me souviens plus, je suis heureux à
+la manière des morts: mais cela vaut encore mieux que de souffrir.
+
+--Monsieur, il s'est enfui; laissez-le fuir, l'inertie est une
+clémence facile.
+
+--Mais je vous ai dit qu'il était trop tard! Au point du jour le
+télégraphe a joué, et à cette heure...
+
+--Monsieur, dit le valet de chambre en entrant, un dragon apporte
+cette dépêche du ministre de l'Intérieur.»
+
+Villefort saisit la lettre et la décacheta vivement. Mme Danglars
+frémit de terreur. Villefort tressaillit de joie.
+
+«Arrêté! s'écria Villefort; on l'a arrêté à Compiègne; c'est
+fini.»
+
+Mme Danglars se leva froide et pâle.
+
+«Adieu, monsieur, dit-elle.
+
+--Adieu, madame», répondit le procureur du roi, presque joyeux en
+la reconduisant jusqu'à la porte.
+
+Puis revenant à son bureau:
+
+«Allons, dit-il en frappant sur la lettre avec le dos de la main
+droite, j'avais un faux, j'avais trois vols, j'avais trois
+incendies, il ne me manquait qu'un assassinat, le voici; la
+session sera belle.»
+
+
+
+
+C
+
+L'apparition.
+
+
+Comme l'avait dit le procureur du roi à Mme Danglars, Valentine
+n'était point encore remise.
+
+Brisée par la fatigue, elle gardait en effet le lit, et ce fut
+dans sa chambre, et de la bouche de Mme de Villefort, qu'elle
+apprit les événements que nous venons de raconter, c'est-à-dire la
+fuite d'Eugénie et l'arrestation d'Andrea Cavalcanti, ou plutôt de
+Benedetto, ainsi que l'accusation d'assassinat portée contre lui.
+
+Mais Valentine était si faible que ce récit ne lui fit peut-être
+point tout l'effet qu'il eût produit sur elle dans son état de
+santé habituel.
+
+En effet, ce ne fut que quelques idées vagues, quelques forces
+indécises de plus mêlées aux idées étranges et aux fantômes
+fugitifs qui naissaient dans son cerveau malade ou qui passaient
+devant ses yeux, et bientôt même tout s'effaça pour laisser
+reprendre toutes leurs forces aux sensations personnelles.
+
+Pendant la journée, Valentine était encore maintenue dans la
+réalité par la présence de Noirtier qui se faisait porter chez sa
+petite-fille et demeurait là, couvant Valentine de son regard
+paternel; puis, lorsqu'il était revenu du Palais, c'était
+Villefort à son tour qui passait une heure ou deux entre son père
+et son enfant.
+
+À six heures Villefort se retirait dans son cabinet, à huit heures
+arrivait M. d'Avrigny, qui lui-même apportait la potion nocturne
+préparée pour la jeune fille; puis on emmenait Noirtier.
+
+Une garde du choix du docteur remplaçait tout le monde, et ne se
+retirait elle-même que lorsque, vers dix ou onze heures, Valentine
+était endormie.
+
+En descendant, elle remettait les clefs de la chambre de Valentine
+à M. de Villefort lui-même, de sorte qu'on ne pouvait plus entrer
+chez la malade qu'en traversant l'appartement de Mme de Villefort
+et la chambre du petit Édouard.
+
+Chaque matin Morrel venait chez Noirtier prendre des nouvelles de
+Valentine: mais Morrel, chose extraordinaire, semblait de jour en
+jour moins inquiet.
+
+D'abord, de jour en jour Valentine, quoique en proie à une
+violente exaltation nerveuse, allait mieux; puis, Monte-Cristo ne
+lui avait-il pas dit, lorsqu'il était accouru tout éperdu chez
+lui, que si dans deux heures Valentine n'était pas morte,
+Valentine serait sauvée?
+
+Or, Valentine vivait encore, et quatre jours s'étaient écoulés.
+
+Cette exaltation nerveuse dont nous avons parlé poursuivait
+Valentine jusque dans son sommeil, ou plutôt dans l'état de
+somnolence qui succédait à sa veille: c'était alors que, dans le
+silence de la nuit et de la demi-obscurité que laissait régner la
+veilleuse posée sur la cheminée et brûlant dans son enveloppe
+d'albâtre, elle voyait passer ces ombres qui viennent peupler la
+chambre des malades et que secoue la fièvre de ses ailes
+frissonnantes.
+
+Alors il lui semblait voir apparaître tantôt sa belle-mère qui la
+menaçait, tantôt Morrel qui lui tendait les bras, tantôt des êtres
+presque étrangers à sa vie habituelle, comme le comte de Monte-Cristo;
+il n'y avait pas jusqu'aux meubles qui, dans ces moments
+de délire, ne parussent mobiles et errants; et cela durait ainsi
+jusqu'à deux ou trois heures du matin, moment où un sommeil de
+plomb venait s'emparer de la jeune fille et la conduisait jusqu'au
+jour.
+
+Le soir qui suivit cette matinée où Valentine avait appris la
+fuite d'Eugénie et l'arrestation de Benedetto, et où, après s'être
+mêlés un instant aux sensations de sa propre existence, ces
+événements commençaient à sortir peu à peu de sa pensée, après la
+retraite successive de Villefort, de d'Avrigny et de Noirtier,
+tandis que onze heures sonnaient à Saint-Philippe-du-Roule, et que
+la garde, ayant placé sous la main de la malade le breuvage
+préparé par le docteur, et fermé la porte de sa chambre, écoutait
+en frémissant, à l'office où elle s'était retirée, les
+commentaires des domestiques, et meublait sa mémoire des lugubres
+histoires qui, depuis trois mois, défrayaient les soirées de
+l'antichambre du procureur du roi, une scène inattendue se passait
+dans cette chambre si soigneusement fermée.
+
+Il y avait déjà dix minutes à peu près que la garde s'était
+retirée.
+
+Valentine, en proie depuis une heure à cette fièvre qui revenait
+chaque nuit, laissait sa tête, insoumise à sa volonté, continuer
+ce travail actif, monotone et implacable du cerveau, qui s'épuise
+à reproduire incessamment les mêmes pensées ou à enfanter les
+mêmes images.
+
+De la mèche de la veilleuse s'élançaient mille et mille
+rayonnements tous empreints de significations étranges, quand tout
+à coup, à son reflet tremblant, Valentine crut voir sa
+bibliothèque, placée à côté de la cheminée, dans un renfoncement
+du mur, s'ouvrir lentement sans que les gonds sur lesquels elle
+semblait rouler produisissent le moindre bruit.
+
+Dans un autre moment, Valentine eût saisi sa sonnette et eût tiré
+le cordonnet de soie en appelant au secours: mais rien ne
+l'étonnait plus dans la situation où elle se trouvait. Elle avait
+conscience que toutes ces visions qui l'entouraient étaient les
+filles de son délire, et cette conviction lui était venue de ce
+que, le matin, aucune trace n'était restée jamais de tous ces
+fantômes de la nuit, qui disparaissaient avec le jour.
+
+Derrière la porte parut une figure humaine.
+
+Valentine était, grâce à sa fièvre, trop familiarisée avec ces
+sortes d'apparitions pour s'épouvanter; elle ouvrit seulement de
+grands yeux, espérant reconnaître Morrel.
+
+La figure continua de s'avancer vers son lit, puis elle s'arrêta,
+et parut écouter avec une attention profonde.
+
+En ce moment, un reflet de la veilleuse se joua sur le visage du
+nocturne visiteur.
+
+«Ce n'est pas lui!» murmura-t-elle.
+
+Et elle attendit, convaincue qu'elle rêvait, que cet homme, comme
+cela arrive dans les songes, disparût ou se changeât en quelque
+autre personne.
+
+Seulement elle toucha son pouls, et, le sentant battre violemment,
+elle se souvint que le meilleur moyen de faire disparaître ces
+visions importunes était de boire: la fraîcheur de la boisson,
+composée d'ailleurs dans le but de calmer les agitations dont
+Valentine s'était plainte au docteur, apportait, en faisant tomber
+la fièvre, un renouvellement des sensations du cerveau; quand elle
+avait bu, pour un moment elle souffrait moins.
+
+Valentine étendit donc la main afin de prendre son verre sur la
+coupe de cristal où il reposait; mais tandis qu'elle allongeait
+hors du lit son bras frissonnant, l'apparition fit encore, et plus
+vivement que jamais, deux pas vers le lit, et arriva si près de la
+jeune fille qu'elle entendit son souffle et qu'elle crut sentir la
+pression de sa main.
+
+Cette fois l'illusion ou plutôt la réalité dépassait tout ce que
+Valentine avait éprouvé jusque-là; elle commença à se croire bien
+éveillée et bien vivante; elle eut conscience qu'elle jouissait de
+toute sa raison, et elle frémit.
+
+La pression que Valentine avait ressentie avait pour but de lui
+arrêter le bras.
+
+Valentine le retira lentement à elle.
+
+Alors cette figure, dont le regard ne pouvait se détacher, et qui
+d'ailleurs paraissait plutôt protectrice que menaçante, cette
+figure prit le verre, s'approcha de la veilleuse et regarda le
+breuvage, comme si elle eût voulu en juger la transparence et la
+limpidité.
+
+Mais cette première épreuve ne suffit pas.
+
+Cet homme, ou plutôt ce fantôme, car il marchait si doucement que
+le tapis étouffait le bruit de ses pas, cet homme puisa dans le
+verre une cuillerée du breuvage et l'avala. Valentine regardait ce
+qui se passait devant ses yeux avec un profond sentiment de
+stupeur.
+
+Elle croyait bien que tout cela était près de disparaître pour
+faire place à un autre tableau; mais l'homme, au lieu de
+s'évanouir comme une ombre, se rapprocha d'elle, et tendant le
+verre à Valentine, d'une voix pleine d'émotion:
+
+«Maintenant, dit-il, buvez!...»
+
+Valentine tressaillit.
+
+C'était la première fois qu'une de ses visions lui parlait avec ce
+timbre vivant.
+
+Elle ouvrit la bouche pour pousser un cri.
+
+L'homme posa un doigt sur ses lèvres.
+
+«M. le comte de Monte-Cristo!» murmura-t-elle.
+
+À l'effroi qui se peignit dans les yeux de la jeune fille, au
+tremblement de ses mains, au geste rapide qu'elle fit pour se
+blottir sous ses draps, on pouvait reconnaître la dernière lutte
+du doute contre la conviction; cependant, la présence de Monte-Cristo
+chez elle à une pareille heure, son entrée mystérieuse,
+fantastique, inexplicable, par un mur, semblaient des
+impossibilités à la raison ébranlée de Valentine.
+
+«N'appelez pas, ne vous effrayez pas, dit le comte, n'ayez pas
+même au fond du coeur l'éclair d'un soupçon ou l'ombre d'une
+inquiétude; l'homme que vous voyez devant vous (car cette fois
+vous avez raison, Valentine, et ce n'est point une illusion),
+l'homme que vous voyez devant vous est le plus tendre père et le
+plus respectueux ami que vous puissiez rêver.»
+
+Valentine ne trouva rien à répondre: elle avait une si grande peur
+de cette voix qui lui révélait la présence réelle de celui qui
+parlait, qu'elle redoutait d'y associer la sienne; mais son regard
+effrayé voulait dire: Si vos intentions sont pures, pourquoi êtes-vous ici?
+
+Avec sa merveilleuse sagacité, le comte comprit tout ce qui se
+passait dans le coeur de la jeune fille.
+
+«Écoutez-moi, dit-il, ou plutôt regardez-moi: voyez mes yeux
+rougis et mon visage plus pâle encore que d'habitude; c'est que
+depuis quatre nuits je n'ai pas fermé l'oeil un seul instant;
+depuis quatre nuits je veille sur vous, je vous protège, je vous
+conserve à notre ami Maximilien.»
+
+Un flot de sang joyeux monta rapidement aux joues de la malade;
+car le nom que venait de prononcer le comte lui enlevait le reste
+de défiance qu'il lui avait inspirée.
+
+«Maximilien!... répéta Valentine, tant ce nom lui paraissait doux
+à prononcer; Maximilien! il vous a donc tout avoué?
+
+--Tout. Il m'a dit que votre vie était la sienne, et je lui ai
+promis que vous vivriez.
+
+--Vous lui avez promis que je vivrais?
+
+--Oui.
+
+--En effet, monsieur, vous venez de parler de vigilance et de
+protection. Êtes-vous donc médecin?
+
+--Oui, le meilleur que le Ciel puisse vous envoyer en ce moment,
+croyez-moi.
+
+--Vous dites que vous avez veillé? demanda Valentine inquiète; où
+cela? je ne vous ai pas vu.»
+
+Le comte étendit la main dans la direction de la bibliothèque.
+
+«J'étais caché derrière cette porte, dit-il, cette porte donne
+dans la maison voisine que j'ai louée.»
+
+Valentine, par un mouvement de fierté pudique, détourna les yeux,
+et avec une souveraine terreur:
+
+«Monsieur, dit-elle, ce que vous avez fait est d'une démence sans
+exemple, et cette protection que vous m'avez accordée ressemble
+fort à une insulte.
+
+--Valentine, dit-il, pendant cette longue veille, voici les
+seules choses que j'aie vues: quels gens venaient chez vous, quels
+aliments on vous préparait, quelles boissons on vous a servies;
+puis, quand ces boissons me paraissaient dangereuses, j'entrais
+comme je viens d'entrer, je vidais votre verre et je substituais
+au poison un breuvage bienfaisant, qui, au lieu de la mort qui
+vous était préparée, faisait circuler la vie dans vos veines.
+
+--Le poison! la mort! s'écria Valentine, se croyant de nouveau
+sous l'empire de quelque fiévreuse hallucination; que dites-vous
+donc là, monsieur?
+
+--Chut! mon enfant, dit Monte-Cristo, en portant de nouveau son
+doigt à ses lèvres, j'ai dit le poison; oui, j'ai dit la mort, et
+je répète la mort, mais buvez d'abord ceci. (Le comte tira de sa
+poche un flacon contenant une liqueur rouge dont il versa quelques
+gouttes dans le verre.) Et quand vous aurez bu, ne prenez plus
+rien de la nuit.»
+
+Valentine avança la main; mais à peine eût-elle touché le verre,
+qu'elle la retira avec effroi.
+
+Monte-Cristo prit le verre, en but la moitié, et le présenta à
+Valentine, qui avala en souriant le reste de la liqueur qu'il
+contenait.
+
+«Oh! oui, dit-elle, je reconnais le goût de mes breuvages
+nocturnes, de cette eau qui rendait un peu de fraîcheur à ma
+poitrine, un peu de calme à mon cerveau. Merci, monsieur, merci.
+
+--Voilà comment vous avez vécu quatre nuits, Valentine, dit le
+comte. Mais moi, comment vivais-je? Oh! les cruelles heures que
+vous m'avez fait passer! Oh! les effroyables tortures que vous
+m'avez fait subir, quand je voyais verser dans votre verre le
+poison mortel, quand je tremblais que vous n'eussiez le temps de
+le boire avant que j'eusse celui de le répandre dans la cheminée!
+
+--Vous dites, monsieur, reprit Valentine au comble de la terreur,
+que vous avez subi mille tortures en voyant verser dans mon verre
+le poison mortel? Mais si vous avez vu verser le poison dans mon
+verre, vous avez dû voir la personne qui le versait?
+
+--Oui.»
+
+Valentine se souleva sur son séant, et ramenant sur sa poitrine
+plus pâle que la neige la batiste brodée, encore moite de la sueur
+froide du délire, à laquelle commençait à se mêler la sueur plus
+glacée encore de la terreur:
+
+«Vous l'avez vue? répéta la jeune fille.
+
+--Oui, dit une seconde fois le comte.
+
+--Ce que vous me dites est horrible, monsieur, ce que vous voulez
+me faire croire a quelque chose d'infernal. Quoi! dans la maison
+de mon père, quoi! dans ma chambre, quoi! sur mon lit de
+souffrance on continue de m'assassiner? Oh! retirez-vous,
+monsieur, vous tentez ma conscience, vous blasphémez la bonté
+divine, c'est impossible, cela ne se peut pas.
+
+--Êtes-vous donc la première que cette main frappe, Valentine?
+n'avez-vous pas vu tomber autour de vous M. de Saint-Méran,
+Mme de Saint-Méran, Barrois? n'auriez-vous pas vu tomber
+M. Noirtier, si le traitement qu'il suit depuis près de trois ans
+ne l'avait protégé en combattant le poison par l'habitude du
+poison?
+
+--Oh! mon Dieu! dit Valentine, c'est pour cela que, depuis près
+d'un mois, bon papa exige que je partage toutes ses boissons?
+
+--Et ces boissons, s'écria Monte-Cristo, ont un goût amer comme
+celui d'une écorce d'orange à moitié séchée, n'est-ce pas?
+
+--Oui, mon Dieu, oui!
+
+--Oh! cela m'explique tout, dit Monte-Cristo, lui aussi sait
+qu'on empoisonne ici, et peut-être qui empoisonne.
+
+«Il vous a prémunie, vous, son enfant bien-aimée, contre la
+substance mortelle, et la substance mortelle est venue s'émousser
+contre ce commencement d'habitude! voilà comment vous vivez
+encore, ce que je ne m'expliquais pas, après avoir été empoisonnée
+il y a quatre jours avec un poison qui d'ordinaire ne pardonne
+pas.
+
+--Mais quel est donc l'assassin, le meurtrier?
+
+--À votre tour je vous demanderai: N'avez-vous donc jamais vu
+entrer quelqu'un la nuit dans votre chambre?
+
+--Si fait. Souvent j'ai cru voir passer comme des ombres, ces
+ombres s'approcher, s'éloigner, disparaître; mais je les prenais
+pour des visions de ma fièvre, et tout à l'heure, quand vous êtes
+entré vous-même, eh bien, j'ai cru longtemps ou que j'avais le
+délire, ou que je rêvais.
+
+--Ainsi, vous ne connaissez pas la personne qui en veut à votre
+vie?
+
+--Non, dit Valentine, pourquoi quelqu'un désirerait-il ma mort?
+
+--Vous allez la connaître alors, dit Monte-Cristo en prêtant
+l'oreille.
+
+--Comment cela? demanda Valentine, en regardant avec terreur
+autour d'elle.
+
+--Parce que ce soir vous n'avez plus ni fièvre ni délire, parce
+que ce soir vous êtes bien éveillée, parce que voilà minuit qui
+sonne et que c'est l'heure des assassins.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu!» dit Valentine en essuyant avec sa main la
+sueur qui perlait à son front.
+
+En effet, minuit sonnait lentement et tristement, on eût dit que
+chaque coup de marteau de bronze frappait le coeur de la jeune
+fille.
+
+«Valentine, continua le comte, appelez toutes vos forces à votre
+secours, comprimez votre coeur dans votre poitrine, arrêtez votre
+voix dans votre gorge, feignez le sommeil, et vous verrez, vous
+verrez!
+
+Valentine saisit la main du comte.
+
+«Il me semble que j'entends du bruit, dit-elle, retirez-vous!
+
+--Adieu, ou plutôt au revoir», répondit le comte.
+
+Puis, avec un sourire si triste et si paternel que le coeur de la
+jeune fille en fut pénétré de reconnaissance, il regagna sur la
+pointe du pied la porte de la bibliothèque.
+
+Mais, se retournant avant de la refermer sur lui:
+
+«Pas un geste, dit-il, pas un mot, qu'on vous croie endormie, sans
+quoi peut-être vous tuerait-on avant que j'eusse le temps
+d'accourir.»
+
+Et, sur cette effroyable injonction, le comte disparut derrière la
+porte, qui se referma silencieusement sur lui.
+
+
+
+
+CI
+
+Locuste.
+
+
+Valentine resta seule; deux autres pendules, en retard sur celle
+de Saint-Philippe-du-Roule, sonnèrent encore minuit à des
+distances différentes.
+
+Puis, à part le bruissement de quelques voitures lointaines, tout
+retomba dans le silence.
+
+Alors toute l'attention de Valentine se concentra sur la pendule
+de sa chambre, dont le balancier marquait les secondes.
+
+Elle se mit à compter ces secondes et remarqua qu'elles étaient du
+double plus lentes que les battements de son coeur. Et cependant
+elle doutait encore; l'inoffensive Valentine ne pouvait se figurer
+que quelqu'un désirât sa mort; pourquoi? dans quel but? quel mal
+avait-elle fait qui pût lui susciter un ennemi?
+
+Il n'y avait pas de crainte qu'elle s'endormît.
+
+Une seule idée, une idée terrible tenait son esprit tendu: c'est
+qu'il existait une personne au monde qui avait tenté de
+l'assassiner et qui allait le tenter encore.
+
+Si cette fois cette personne, lassée de voir l'inefficacité du
+poison, allait, comme l'avait dit Monte-Cristo, avoir recours au
+fer! si le comte n'allait pas avoir le temps d'accourir! si elle
+touchait à son dernier moment! si elle ne devait plus revoir
+Morrel!
+
+À cette pensée qui la couvrait à la fois d'une pâleur livide et
+d'une sueur glacée, Valentine était prête à saisir le cordon de la
+sonnette et à appeler au secours.
+
+Mais il lui semblait, à travers la porte de la bibliothèque, voir
+étinceler l'oeil du comte, cet oeil qui pesait sur son souvenir,
+et qui, lorsqu'elle y songeait, l'écrasait d'une telle honte,
+qu'elle se demandait si jamais la reconnaissance parviendrait à
+effacer ce pénible effet de l'indiscrète amitié du comte.
+
+Vingt minutes, vingt éternités s'écoulèrent ainsi, puis dix autres
+minutes encore; enfin la pendule, criant une seconde à l'avance,
+finit par frapper un coup sur le timbre sonore.
+
+En ce moment même, un grattement imperceptible de l'ongle sur le
+bois de la bibliothèque apprit à Valentine que le comte veillait
+et lui recommandait de veiller.
+
+En effet, du côté opposé, c'est-à-dire vers la chambre d'Édouard,
+il sembla à Valentine qu'elle entendait crier le parquet; elle
+prêta l'oreille, retenant sa respiration presque étouffée; le
+bouton de la serrure grinça et la porte tourna sur ses gonds.
+
+Valentine s'était soulevée sur son coude, elle n'eut que le temps
+de se laisser retomber sur son lit et de cacher ses yeux sous son
+bras.
+
+Puis, tremblante, agitée, le coeur serré d'un indicible effroi,
+elle attendit.
+
+Quelqu'un s'approcha du lit et effleura les rideaux.
+
+Valentine rassembla toutes ses forces et laissa entendre ce
+murmure régulier de la respiration qui annonce un sommeil
+tranquille.
+
+«Valentine!» dit tout bas une voix.
+
+La jeune fille frissonna jusqu'au fond du coeur, mais ne répondit
+point.
+
+«Valentine!» répéta la même voix.
+
+Même silence: Valentine avait promis de ne point se réveiller.
+
+Puis tout demeura immobile.
+
+Seulement Valentine entendit le bruit presque insensible d'une
+liqueur tombant dans le verre qu'elle venait de vider.
+
+Alors elle osa, sous le rempart de son bras étendu, entrouvrir sa
+paupière.
+
+Elle vit alors une femme en peignoir blanc, qui vidait dans son
+verre une liqueur préparée d'avance dans une fiole.
+
+Pendant ce court instant, Valentine retint peut-être sa
+respiration ou fit sans doute quelque mouvement, car la femme,
+inquiète, s'arrêta et se pencha sur son lit pour mieux voir si
+elle dormait réellement: c'était Mme de Villefort.
+
+Valentine, en reconnaissant sa belle-mère, fut saisie d'un frisson
+aigu qui imprima un mouvement à son lit.
+
+Madame de Villefort s'effaça aussitôt le long du mur, et là,
+abritée derrière le rideau du lit, muette, attentive, elle épia
+jusqu'au moindre mouvement de Valentine.
+
+Celle-ci se rappela les terribles paroles de Monte-Cristo; il lui
+avait semblé, dans la main qui ne tenait pas la fiole, voir
+briller une espèce de couteau long et affilé. Alors Valentine,
+appelant toute la puissance de sa volonté à son secours, s'efforça
+de fermer les yeux; mais, cette fonction du plus craintif de nos
+sens, cette fonction, si simple d'ordinaire, devenait en ce moment
+presque impossible à accomplir, tant l'avide curiosité faisait
+d'efforts pour repousser cette paupière et attirer la vérité.
+
+Cependant, assurée, par le silence dans lequel avait recommencé à
+se faire entendre le bruit égal de la respiration de Valentine,
+que celle-ci dormait, Mme de Villefort étendit de nouveau le bras,
+et en demeurant à demi dissimulée par les rideaux rassemblés au
+chevet du lit, elle acheva de vider dans le verre de Valentine le
+contenu de sa fiole.
+
+Puis elle se retira, sans que le moindre bruit avertît Valentine
+qu'elle était partie.
+
+Elle avait vu disparaître le bras, voilà tout; ce bras frais et
+arrondi d'une femme de vingt-cinq ans, jeune et belle, et qui
+versait la mort.
+
+Il est impossible d'exprimer ce que Valentine avait éprouvé
+pendant cette minute et demie que Mme de Villefort était restée
+dans sa chambre.
+
+Le grattement de l'ongle sur la bibliothèque tira la jeune fille
+de cet état de torpeur dans lequel elle était ensevelie, et qui
+ressemblait à de l'engourdissement.
+
+Elle souleva la tête avec effort.
+
+La porte, toujours silencieuse, roula une seconde fois sur ses
+gonds, et le comte de Monte-Cristo reparut.
+
+«Eh bien, demanda le comte, doutez-vous encore?
+
+--Ô mon Dieu! murmura la jeune fille.
+
+--Vous avez vu?
+
+--Hélas!
+
+--Vous avez reconnu?»
+
+Valentine poussa un gémissement.
+
+«Oui, dit-elle, mais je n'y puis croire.
+
+--Vous aimez mieux mourir alors, et faire mourir Maximilien!...
+
+--Mon Dieu, mon Dieu! répéta la jeune fille presque égarée; mais
+ne puis-je donc pas quitter la maison, me sauver?...
+
+--Valentine, la main qui vous poursuit vous atteindra partout: à
+force d'or, on séduira vos domestiques, et la mort s'offrira à
+vous, déguisée sous tous les aspects, dans l'eau que vous boirez à
+la source, dans le fruit que vous cueillerez à l'arbre.
+
+--Mais n'avez-vous donc pas dit que la précaution de bon papa
+m'avait prémunie contre le poison?
+
+--Contre un poison, et encore non pas employé à forte dose; on
+changera de poison ou l'on augmentera la dose.»
+
+Il prit le verre et y trempa ses lèvres.
+
+«Et tenez, dit-il, c'est déjà fait. Ce n'est plus avec de la
+brucine qu'on vous empoisonne, c'est avec un simple narcotique. Je
+reconnais le goût de l'alcool dans lequel on l'a fait dissoudre.
+Si vous aviez bu ce que Mme de Villefort vient de verser dans ce
+verre, Valentine, vous étiez perdue.
+
+--Mais, mon Dieu! s'écria la jeune fille, pourquoi donc me
+poursuit-elle ainsi?
+
+--Comment! vous êtes si douce, si bonne, si peu croyante au mal
+que vous n'avez pas compris, Valentine?
+
+--Non, dit la jeune fille; je ne lui ai jamais fait de mal.
+
+--Mais vous êtes riche, Valentine; mais vous avez deux cent mille
+livres de rente, et ces deux cent mille francs de rente, vous les
+enlevez à son fils.
+
+--Comment cela? Ma fortune n'est point la sienne et me vient de
+mes parents.
+
+--Sans doute, et voilà pourquoi M. et Mme de Saint-Méran sont
+morts: c'était pour que vous héritassiez de vos parents; voilà
+pourquoi du jour où il vous a fait son héritière, M. Noirtier
+avait été condamné; voilà pourquoi, à votre tour, vous devez
+mourir, Valentine, c'est afin que votre père hérite de vous, et
+que votre frère, devenu fils unique, hérite de votre père.
+
+--Édouard! pauvre enfant, et c'est pour lui qu'on commet tous ces
+crimes?
+
+--Ah! vous comprenez, enfin.
+
+--Ah! mon Dieu! pourvu que tout cela ne retombe pas sur lui!
+
+--Vous êtes un ange, Valentine.
+
+--Mais mon grand-père, on a donc renoncé à le tuer, lui?
+
+--On a réfléchi que vous morte, à moins d'exhérédation, la
+fortune revenait naturellement à votre frère, et l'on a pensé que
+le crime, au bout du compte, étant inutile, il était doublement
+dangereux de le commettre.
+
+--Et c'est dans l'esprit d'une femme qu'une pareille combinaison
+a pris naissance! Ô mon Dieu! mon Dieu!
+
+--Rappelez-vous Pérouse, la treille de l'auberge de la Poste,
+l'homme au manteau brun, que votre belle-mère interrogeait sur
+l'aqua-tofana; eh bien, dès cette époque, tout cet infernal projet
+mûrissait dans son cerveau.
+
+--Oh! monsieur, s'écria la douce jeune fille en fondant en
+larmes, je vois bien, s'il en est ainsi, que je suis condamnée à
+mourir.
+
+--Non, Valentine, non, car j'ai prévu tous les complots; non, car
+notre ennemie est vaincue, puisqu'elle est devinée; non, vous
+vivrez, Valentine, vous vivrez pour aimer et être aimée, vous
+vivrez pour être heureuse et rendre un noble coeur heureux; mais
+pour vivre, Valentine, il faut avoir bien confiance en moi.
+
+--Ordonnez, monsieur, que faut-il faire?
+
+--Il faut prendre aveuglément ce que je vous donnerai.
+
+--Oh! Dieu m'est témoin, s'écria Valentine, que si j'étais seule,
+j'aimerais mieux me laisser mourir!
+
+--Vous ne vous confierez à personne, pas même à votre père.
+
+--Mon père n'est pas de cet affreux complot, n'est-ce pas,
+monsieur? dit Valentine en joignant les mains.
+
+--Non, et cependant votre père, l'homme habitué aux accusations
+juridiques, votre père doit se douter que toutes ces morts qui
+s'abattent sur sa maison ne sont point naturelles. Votre père,
+c'est lui qui aurait dû veiller sur vous, c'est lui qui devrait
+être à cette heure à la place que j'occupe; c'est lui qui devrait
+déjà avoir vidé ce verre; c'est lui qui devrait déjà s'être dressé
+contre l'assassin. Spectre contre spectre, murmura-t-il, en
+achevant tout haut sa phrase.
+
+--Monsieur, dit Valentine, je ferai tout pour vivre, car il
+existe deux êtres au monde qui m'aiment à en mourir si je mourais:
+mon grand-père et Maximilien.
+
+--Je veillerai sur eux comme j'ai veillé sur vous.
+
+--Eh bien, monsieur, disposez de moi, dit Valentine. Puis à voix
+basse: mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, que va-t-il m'arriver?
+
+--Quelque chose qui vous arrive, Valentine, ne vous épouvantez
+point; si vous souffrez, si vous perdez la vue, l'ouïe, le tact,
+ne craignez rien; si vous vous réveillez sans savoir où vous êtes,
+n'ayez pas peur, dussiez-vous, en vous éveillant, vous trouver
+dans quelque caveau sépulcral ou clouée dans quelque bière;
+rappelez soudain votre esprit, et dites-vous: En ce moment, un
+ami, un père, un homme qui veut mon bonheur et celui de
+Maximilien, cet homme veille sur moi.
+
+--Hélas! hélas! quelle terrible extrémité!
+
+--Valentine, aimez-vous mieux dénoncer votre belle-mère?
+
+--J'aimerais mieux mourir cent fois! oh! oui, mourir!
+
+--Non, vous ne mourrez pas, et quelque chose qui vous arrive,
+vous me le promettez, vous ne vous plaindrez pas, vous espérerez?
+
+--Je penserai à Maximilien.
+
+--Vous êtes ma fille bien-aimée, Valentine; seul, je puis vous
+sauver, et je vous sauverai.»
+
+Valentine, au comble de la terreur, joignit les mains (car elle
+sentait que le moment était venu de demander à Dieu du courage) et
+se dressa pour prier, murmurant des mots sans suite, et oubliant
+que ses blanches épaules n'avaient d'autre voile que sa longue
+chevelure et que l'on voyait battre son coeur sous la fine
+dentelle de peignoir de nuit.
+
+Le comte appuya doucement la main sur le bras de la jeune fille,
+ramena jusque sur son cou la courtepointe de velours, et, avec un
+sourire paternel:
+
+«Ma fille, dit-il, croyez en mon dévouement, comme vous croyez en
+la bonté de Dieu et dans l'amour de Maximilien.»
+
+Valentine attacha sur lui un regard plein de reconnaissance, et
+demeura docile comme un enfant sous ses voiles.
+
+Alors le comte tira de la poche de son gilet le drageoir en
+émeraude, souleva son couvercle d'or, et versa dans la main droite
+de Valentine une petite pastille ronde de la grosseur d'un pois.
+
+Valentine la prit avec l'autre main, et regarda le comte
+attentivement: il y avait sur les traits de cet intrépide
+protecteur un reflet de la majesté et de la puissance divines. Il
+était évident que Valentine l'interrogeait du regard.
+
+«Oui», répondit celui-ci.
+
+Valentine porta la pastille à sa bouche et l'avala.
+
+«Et maintenant, au revoir, mon enfant, dit-il, je vais essayer de
+dormir car vous êtes sauvée.
+
+--Allez, dit Valentine, quelque chose qui m'arrive, je vous
+promets de n'avoir pas peur.»
+
+Monte-Cristo tint longtemps ses yeux fixés sur la jeune fille, qui
+s'endormit peu à peu, vaincue par la puissance du narcotique que
+le comte venait de lui donner.
+
+Alors il prit le verre, le vida aux trois quarts dans la cheminée,
+pour que l'on pût croire que Valentine avait bu ce qu'il en
+manquait, le reposa sur la table de nuit; puis, regagnant la porte
+de la bibliothèque, il disparut après avoir jeté un dernier regard
+vers Valentine, qui s'endormait avec la confiance et la candeur
+d'un ange couché aux pieds du Seigneur.
+
+
+
+
+CII
+
+Valentine.
+
+
+La veilleuse continuait de brûler sur la cheminée de Valentine,
+épuisant les dernières gouttes d'huile qui surnageaient encore sur
+l'eau; déjà un cercle plus rougeâtre colorait l'albâtre du globe,
+déjà la flamme plus vive laissait échapper ces derniers
+pétillements qui semblent chez les êtres inanimés ces dernières
+convulsions de l'agonie qu'on a si souvent comparées à celles des
+pauvres créatures humaines; un jour bas et sinistre venait teindre
+d'un reflet d'opale les rideaux blancs et les draps de la jeune
+fille.
+
+Tous les bruits de la rue étaient éteints pour cette fois, et le
+silence intérieur était effrayant.
+
+La porte de la chambre d'Édouard s'ouvrit alors, et une tête que
+nous avons déjà vue parut dans la glace opposée à la porte:
+c'était Mme de Villefort qui rentrait pour voir l'effet du
+breuvage.
+
+Elle s'arrêta sur le seuil, écouta le pétillement de la lampe,
+seul bruit perceptible dans cette chambre qu'on eût crue déserte,
+puis elle s'avança doucement vers la table de nuit pour voir si le
+verre de Valentine était vide.
+
+Il était encore plein au quart, comme nous l'avons dit.
+
+Mme de Villefort le prit et alla le vider dans les cendres,
+qu'elle remua pour faciliter l'absorption de la liqueur, puis elle
+rinça soigneusement le cristal, l'essuya avec son propre mouchoir,
+et le replaça sur la table de nuit.
+
+Quelqu'un dont le regard eût pu plonger dans l'intérieur de la
+chambre eût pu voir alors l'hésitation de Mme de Villefort à fixer
+ses yeux sur Valentine et à s'approcher du lit.
+
+Cette lueur lugubre, ce silence, cette terrible poésie de la nuit
+venaient sans doute se combiner avec l'épouvantable poésie de sa
+conscience: l'empoisonneuse avait peur de son oeuvre.
+
+Enfin elle s'enhardit, écarta le rideau, s'appuya au chevet du
+lit, et regarda Valentine.
+
+La jeune fille ne respirait plus, ses dents à demi desserrées ne
+laissaient échapper aucun atome de ce souffle qui décèle la vie;
+ses lèvres blanchissantes avaient cessé de frémir; ses yeux, noyés
+dans une vapeur violette qui semblait avoir filtré sous la peau,
+formaient une saillie plus blanche à l'endroit où le globe enflait
+la paupière, et ses longs cils noirs rayaient une peau déjà mate
+comme la cire.
+
+Mme de Villefort contempla ce visage d'une expression si éloquente
+dans son immobilité; elle s'enhardit alors, et, soulevant la
+couverture, elle appuya sa main sur le coeur de la jeune fille.
+
+Il était muet et glacé.
+
+Ce qui battait sous sa main, c'était l'artère de ses doigts: elle
+retira sa main avec un frisson.
+
+Le bras de Valentine pendait hors du lit; ce bras, dans toute la
+partie qui se rattachait à l'épaule et s'étendait jusqu'à la
+saignée, semblait moulé sur celui d'une des Grâces de Germain
+Pilon; mais l'avant-bras était légèrement déformé par une
+crispation, et le poignet, d'une forme si pure, s'appuyait, un peu
+raidi et les doigts écartés sur l'acajou.
+
+La naissance des ongles était bleuâtre.
+
+Pour Mme de Villefort, il n'y avait plus de doute: tout était
+fini, l'oeuvre terrible, la dernière qu'elle eût à accomplir,
+était enfin consommée.
+
+L'empoisonneuse n'avait plus rien à faire dans cette chambre; elle
+recula avec tant de précaution, qu'il était visible qu'elle
+redoutait le craquement de ses pieds sur le tapis, mais, tout en
+reculant, elle tenait encore le rideau soulevé absorbant ce
+spectacle de la mort qui porte en soi son irrésistible attraction,
+tant que la mort n'est pas la décomposition, mais seulement
+l'immobilité, tant qu'elle demeure le mystère, et n'est pas encore
+le dégoût.
+
+Les minutes s'écoulaient; Mme de Villefort ne pouvait lâcher ce
+rideau qu'elle tenait suspendu comme un linceul au-dessus de la
+tête de Valentine. Elle paya son tribut à la rêverie: la rêverie
+du crime, ce doit être le remords.
+
+En ce moment, les pétillements de la veilleuse redoublèrent.
+
+Mme de Villefort, à ce bruit, tressaillit et laissa retomber le
+rideau.
+
+Au même instant la veilleuse s'éteignit, et la chambre fut plongée
+dans une effrayante obscurité.
+
+Au milieu de cette obscurité, la pendule s'éveilla et sonna quatre
+heures et demie.
+
+L'empoisonneuse, épouvantée de ces commotions successives, regagna
+en tâtonnant la porte, et rentra chez elle la sueur de l'angoisse
+au front.
+
+L'obscurité continua encore deux heures.
+
+Puis peu à peu un jour blafard envahit l'appartement filtrant aux
+lames des persiennes; puis peu à peu encore, il se fit grand, et
+vint rendre une couleur et une forme aux objets et aux corps.
+
+C'est à ce moment que la toux de la garde-malade retentit dans
+l'escalier, et que cette femme entra chez Valentine, une tasse à
+la main.
+
+Pour un père, pour un amant, le premier regard eût été décisif,
+Valentine était morte, pour cette mercenaire, Valentine n'était
+qu'endormie.
+
+«Bon, dit-elle en s'approchant de la table de nuit, elle a bu une
+partie de sa potion, le verre est aux deux tiers vide.»
+
+Puis elle alla à la cheminée, ralluma le feu, s'installa dans son
+fauteuil, et, quoiqu'elle sortît de son lit, elle profita du
+sommeil de Valentine pour dormir encore quelques instants.
+
+La pendule l'éveilla en sonnant huit heures.
+
+Alors étonnée de ce sommeil obstiné dans lequel demeurait la jeune
+fille, effrayée de ce bras pendant hors du lit, et que la dormeuse
+n'avait point ramené à elle, elle s'avança vers le lit, et ce fut
+alors seulement qu'elle remarqua ces lèvres froides et cette
+poitrine glacée.
+
+Elle voulut ramener le bras près du corps, mais le bras n'obéit
+qu'avec cette raideur effrayante à laquelle ne pouvait pas se
+tromper une garde-malade.
+
+Elle poussa un horrible cri.
+
+Puis, courant à la porte:
+
+«Au secours! cria-t-elle, au secours!
+
+--Comment, au secours!» répondit du bas de l'escalier la voix de
+M. d'Avrigny.
+
+C'était l'heure où le docteur avait l'habitude de venir.
+
+«Comment, au secours! s'écria la voix de Villefort sortant alors
+précipitamment de son cabinet; docteur, n'avez-vous pas entendu
+crier au secours?
+
+--Oui, oui; montons, répondit d'Avrigny, montons vite chez
+Valentine.»
+
+Mais avant que le médecin et le père fussent entrés, les
+domestiques qui se trouvaient au même étage, dans les chambres ou
+dans les corridors, étaient entrés, et, voyant Valentine pâle et
+immobile sur son lit, levaient les mains au ciel et chancelaient
+comme frappés de vertige.
+
+«Appelez Mme de Villefort! réveillez Mme de Villefort!» cria le
+procureur du roi, de la porte de la chambre dans laquelle il
+semblait n'oser entrer.
+
+Mais les domestiques, au lieu de répondre, regardaient
+M. d'Avrigny, qui était entré, lui, qui avait couru à Valentine et
+qui la soulevait dans ses bras.
+
+«Encore celle-ci..., murmura-t-il en la laissant tomber. Ô mon
+Dieu, mon Dieu, quand vous lasserez-vous?»
+
+Villefort s'élança dans l'appartement.
+
+«Que dites-vous, mon Dieu! s'écria-t-il en levant les deux mains
+au ciel. Docteur!... docteur!...
+
+--Je dis que Valentine est morte!» répondit d'Avrigny d'une voix
+solennelle et terrible dans sa solennité.
+
+M. de Villefort s'abattit comme si ses jambes étaient brisées, et
+retomba la tête sur le lit de Valentine.
+
+Aux paroles du docteur, aux cris du père, les domestiques,
+terrifiés, s'enfuirent avec de sourdes imprécations; on entendit
+par les escaliers et par les corridors leurs pas précipités, puis
+un grand mouvement dans les cours, puis ce fut tout; le bruit
+s'éteignit: depuis le premier jusqu'au dernier, ils avaient
+déserté la maison maudite.
+
+En ce moment Mme de Villefort, le bras à moitié passé dans son
+peignoir du matin, souleva la tapisserie; un instant elle demeura
+sur le seuil, ayant l'air d'interroger les assistants et appelant
+à son aide quelques larmes rebelles.
+
+Tout à coup elle fit un pas, ou plutôt un bond en avant, les bras
+étendus vers la table.
+
+Elle venait de voir d'Avrigny se pencher curieusement sur cette
+table, et y prendre le verre qu'elle était certaine d'avoir vidé
+pendant la nuit.
+
+Le verre se trouvait au tiers plein, juste comme il était quand
+elle en avait jeté le contenu dans les cendres.
+
+Le spectre de Valentine dressé devant l'empoisonneuse eût produit
+moins d'effet sur elle.
+
+En effet, c'est bien la couleur du breuvage qu'elle a versé dans
+le verre de Valentine, et que Valentine a bu; c'est bien ce poison
+qui ne peut tromper l'oeil de M. d'Avrigny, et que M. d'Avrigny
+regarde attentivement: c'est bien un miracle que Dieu a fait sans
+doute pour qu'il restât, malgré les précautions de l'assassin, une
+trace, une preuve, une dénonciation du crime.
+
+Cependant, tandis que Mme de Villefort était restée immobile comme
+la statue de la Terreur, tandis que de Villefort, la tête cachée
+dans les draps du lit mortuaire, ne voyait rien de ce qui se
+passait autour de lui, d'Avrigny s'approchait de la fenêtre pour
+mieux examiner de l'oeil le contenu du verre, et en déguster une
+goutte prise au bout du doigt.
+
+«Ah! murmura-t-il, ce n'est plus de la brucine maintenant; voyons
+ce que c'est!»
+
+Alors il courut à une des armoires de la chambre de Valentine,
+armoire transformée en pharmacie, et, tirant de sa petite case
+d'argent un flacon d'acide nitrique, il en laissa tomber quelques
+gouttes dans l'opale de la liqueur qui se changea aussitôt en un
+demi-verre de sang vermeil.
+
+«Ah!» fit d'Avrigny, avec l'horreur du juge à qui se révèle la
+vérité, mêlée à la joie du savant à qui se dévoile un problème.
+
+Mme de Villefort tourna un instant sur elle-même; ses yeux
+lancèrent des flammes, puis s'éteignirent; elle chercha,
+chancelante, la porte de la main, et disparut.
+
+Un instant après, on entendit le bruit éloigné d'un corps qui
+tombait sur le parquet.
+
+Mais personne n'y fit attention. La garde était occupée à regarder
+l'analyse chimique, Villefort était toujours anéanti.
+
+M. d'Avrigny seul avait suivi des yeux Mme de Villefort et avait
+remarqué sa sortie précipitée.
+
+Il souleva la tapisserie de la chambre de Valentine et son regard,
+à travers celle d'Édouard, put plonger dans l'appartement de
+Mme de Villefort, qu'il vit étendue sans mouvement sur le parquet.
+
+«Allez secourir Mme de Villefort, dit-il à la garde;
+Mme de Villefort se trouve mal.
+
+--Mais Mlle Valentine? balbutia celle-ci.
+
+--Mlle Valentine n'a plus besoin de secours, dit d'Avrigny,
+puisque Mlle Valentine est morte.
+
+--Morte! morte! soupira Villefort dans le paroxysme d'une douleur
+d'autant plus déchirante qu'elle était nouvelle, inconnue, inouïe
+pour ce coeur de bronze.
+
+--Morte! dites-vous? s'écria une troisième voix; qui a dit que
+Valentine était morte?»
+
+Les deux hommes se retournèrent, et sur la porte aperçurent Morrel
+debout, pâle, bouleversé, terrible.
+
+Voici ce qui était arrivé:
+
+À son heure habituelle, et par la petite porte qui conduisait chez
+Noirtier, Morrel s'était présenté.
+
+Contre la coutume, il trouva la porte ouverte, il n'eut donc pas
+besoin de sonner, il entra.
+
+Dans le vestibule, il attendit un instant, appelant un domestique
+quelconque qui l'introduisît près du vieux Noirtier.
+
+Mais personne n'avait répondu; les domestiques, on le sait,
+avaient déserté la maison.
+
+Morrel n'avait ce jour-là aucun motif particulier d'inquiétude: il
+avait la promesse de Monte-Cristo que Valentine vivrait, et
+jusque-là la promesse avait été fidèlement tenue. Chaque soir, le
+comte lui avait donné de bonnes nouvelles, que confirmait le
+lendemain Noirtier lui-même.
+
+Cependant cette solitude lui parut singulière; il appela une
+seconde fois, une troisième fois, même silence.
+
+Alors il se décida à monter.
+
+La porte de Noirtier était ouverte comme les autres portes.
+
+La première chose qu'il vit fut le vieillard dans son fauteuil, à
+sa place habituelle; ses yeux dilatés semblaient exprimer un
+effroi intérieur que confirmait encore la pâleur étrange répandue
+sur ses traits.
+
+«Comment allez-vous, monsieur? demanda le jeune homme, non sans un
+certain serrement de coeur.
+
+--Bien! fit le vieillard avec son clignement d'yeux, bien!»
+
+Mais sa physionomie sembla croître en inquiétude.
+
+«Vous êtes préoccupé, continua Morrel, vous avez besoin de quelque
+chose. Voulez-vous que j'appelle quelqu'un de vos gens?
+
+--Oui», fit Noirtier.
+
+Morrel se suspendit au cordon de la sonnette; mais il eut beau le
+tirer à le rompre, personne ne vint.
+
+Il se retourna vers Noirtier; la pâleur et l'angoisse allaient
+croissant sur le visage du vieillard.
+
+«Mon Dieu! mon Dieu! dit Morrel, mais pourquoi ne vient-on pas?
+Est-ce qu'il y a quelqu'un de malade dans la maison?»
+
+Les yeux de Noirtier parurent prêts à jaillir de leurs orbites.
+
+«Mais qu'avez-vous donc, continua Morrel, vous m'effrayez.
+Valentine! Valentine!...
+
+--Oui! oui!» fit Noirtier.
+
+Maximilien ouvrit la bouche pour parler, mais sa langue ne put
+articuler aucun son: il chancela et se retint à la boiserie.
+
+Puis il étendit la main vers la porte.
+
+«Oui, oui, oui!» continua le vieillard.
+
+Maximilien s'élança par le petit escalier, qu'il franchit en deux
+bonds, tant que Noirtier semblait lui crier des yeux:
+
+«Plus vite! plus vite!»
+
+Une minute suffit au jeune homme pour traverser plusieurs
+chambres, solitaires comme le reste de la maison, et pour arriver
+jusqu'à celle de Valentine.
+
+Il n'eut pas besoin de pousser la porte, elle était toute grande
+ouverte.
+
+Un sanglot fut le premier bruit qu'il perçut. Il vit, comme à
+travers un nuage, une figure noire agenouillée et perdue dans un
+amas confus de draperies blanches. La crainte, l'effroyable
+crainte le clouait sur le seuil.
+
+Ce fut alors qu'il entendit une voix qui disait: «Valentine est
+morte», et une seconde voix qui comme un écho, répondait:
+
+«Morte! morte!»
+
+
+
+
+CIII
+
+Maximilien.
+
+
+Villefort se releva presque honteux d'avoir été surpris dans
+l'accès de cette douleur.
+
+Le terrible état qu'il exerçait depuis vingt-cinq ans était arrivé
+à en faire plus ou moins qu'un homme.
+
+Son regard, un instant égaré, se fixa sur Morrel.
+
+«Qui êtes-vous, monsieur, dit-il, vous qui oubliez qu'on n'entre
+pas ainsi dans une maison qu'habite la mort?
+
+«Sortez, monsieur! sortez!»
+
+Mais Morrel demeurait immobile, il ne pouvait détacher ses yeux du
+spectacle effrayant de ce lit en désordre et de la pâle figure qui
+était couchée dessus.
+
+«Sortez, entendez-vous!» cria Villefort, tandis que d'Avrigny
+s'avançait de son côté pour faire sortir Morrel.
+
+Celui-ci regarda d'un air égaré ce cadavre, ces deux hommes, toute
+la chambre, sembla hésiter un instant, ouvrit la bouche; puis
+enfin, ne trouvant pas un mot à répondre, malgré l'innombrable
+essaim d'idées fatales qui envahissaient son cerveau, il rebroussa
+chemin en enfonçant ses mains dans ses cheveux; de telle sorte que
+Villefort et d'Avrigny, un instant distraits de leurs
+préoccupations, échangèrent, après l'avoir suivi des yeux, un
+regard qui voulait dire:
+
+«Il est fou!»
+
+Mais avant que cinq minutes se fussent écoulées, on entendit gémir
+l'escalier sous un poids considérable, et l'on vit Morrel qui,
+avec une force surhumaine, soulevant le fauteuil de Noirtier entre
+ses bras, apportait le vieillard au premier étage de la maison.
+
+Arrivé au haut de l'escalier, Morrel posa le fauteuil à terre et
+le roula rapidement jusque dans la chambre de Valentine.
+
+Toute cette manoeuvre s'exécuta avec une force décuplée par
+l'exaltation frénétique du jeune homme.
+
+Mais une chose était effrayante surtout, c'était la figure de
+Noirtier s'avançant vers le lit de Valentine, poussé par Morrel, la
+figure de Noirtier en qui l'intelligence déployait toutes ses
+ressources, dont les yeux réunissaient toute leur puissance pour
+suppléer aux autres facultés.
+
+Aussi ce visage pâle, au regard enflammé, fut-il pour Villefort
+une effrayante apparition.
+
+Chaque fois qu'il s'était trouvé en contact avec son père, il
+s'était toujours passé quelque chose de terrible.
+
+«Voyez ce qu'ils en ont fait! cria Morrel, une main encore appuyée
+au dossier du fauteuil qu'il venait de pousser jusqu'au lit, et
+l'autre étendue vers Valentine; voyez, mon père, voyez!»
+
+Villefort recula d'un pas et regarda avec étonnement ce jeune
+homme qui lui était presque inconnu, et qui appelait Noirtier son
+père.
+
+En ce moment toute l'âme du vieillard sembla passer dans ses yeux,
+qui s'injectèrent de sang; puis les veines de son cou se
+gonflèrent, une teinte bleuâtre comme celle qui envahit la peau de
+l'épileptique, couvrit son cou, ses joues et ses tempes; il ne
+manquait à cette explosion intérieure de tout l'être qu'un cri.
+
+Ce cri sortit pour ainsi dire de tous les pores, effrayant dans son
+mutisme, déchirant dans son silence.
+
+D'Avrigny se précipita vers le vieillard et lui fit respirer un
+violent révulsif.
+
+«Monsieur! s'écria alors Morrel, en saisissant la main inerte du
+paralytique, on me demande ce que je suis, et quel droit j'ai
+d'être ici. Ô vous qui le savez, dites-le, vous! dites-le!»
+
+Et la voix du jeune homme s'éteignit dans les sanglots.
+
+Quant au vieillard, sa respiration haletante secouait sa poitrine.
+On eût dit qu'il était en proie à ces agitations qui précèdent
+l'agonie.
+
+Enfin, les larmes vinrent jaillir des yeux de Noirtier, plus
+heureux que le jeune homme qui sanglotait sans pleurer. Sa tête ne
+pouvant se pencher, ses yeux se fermèrent.
+
+«Dites, continua Morrel d'une voix étranglée, dites que j'étais
+son fiancé!
+
+«Dites qu'elle était ma noble amie, mon seul amour sur la terre!
+
+«Dites, dites, dites, que ce cadavre m'appartient!»
+
+Et le jeune homme, donnant le terrible spectacle d'une grande
+force qui se brise, tomba lourdement à genoux devant ce lit que
+ses doigts crispés étreignirent avec violence.
+
+Cette douleur était si poignante que d'Avrigny se détourna pour
+cacher son émotion, et que Villefort, sans demander d'autre
+explication, attiré par ce magnétisme qui nous pousse vers ceux
+qui ont aimé ceux que nous pleurons, tendit sa main au jeune
+homme.
+
+Mais Morrel ne voyait rien; il avait saisi la main glacée de
+Valentine, et, ne pouvant parvenir à pleurer, il mordait les draps
+en rugissant.
+
+Pendant quelque temps, on n'entendit dans cette chambre que le
+conflit des sanglots, des imprécations et de la prière. Et
+cependant un bruit dominait tous ceux-là, c'était l'aspiration
+rauque et déchirante qui semblait, à chaque reprise d'air, rompre
+un des ressorts de la vie dans la poitrine de Noirtier.
+
+Enfin, Villefort, le plus maître de tous, après avoir pour ainsi
+dire cédé pendant quelque temps sa place à Maximilien, Villefort
+prit la parole.
+
+«Monsieur, dit-il à Maximilien, vous aimiez Valentine, dites-vous:
+vous étiez son fiancé; j'ignorais cet amour, j'ignorais cet
+engagement; et cependant, moi, son père, je vous le pardonne, car,
+je le vois, votre douleur est grande, réelle et vraie.
+
+«D'ailleurs, chez moi aussi la douleur est trop grande pour qu'il
+reste en mon coeur place pour la colère.»
+
+«Mais, vous le voyez, l'ange que vous espériez a quitté la terre:
+elle n'a plus que faire des adorations des hommes, elle qui, à
+cette heure, adore le Seigneur; faites donc vos adieux, monsieur,
+à la triste dépouille qu'elle a oubliée parmi nous; prenez une
+dernière fois sa main que vous attendiez, et séparez-vous d'elle à
+jamais: Valentine n'a plus besoin maintenant que du prêtre qui
+doit la bénir.
+
+--Vous vous trompez, monsieur, s'écria Morrel en se relevant sur
+un genou, le coeur traversé par une douleur plus aiguë qu'aucune
+de celles qu'il eût encore ressenties; vous vous trompez:
+Valentine, morte comme elle est morte, a non seulement besoin d'un
+prêtre, mais encore d'un vengeur.
+
+«Monsieur de Villefort, envoyez chercher le prêtre; moi, je serai
+le vengeur.
+
+--Que voulez-vous dire, monsieur? murmura Villefort tremblant à
+cette nouvelle inspiration du délire de Morrel.
+
+--Je veux dire, continua Morrel, qu'il y a deux hommes en vous,
+monsieur. Le père a assez pleuré; que le procureur du roi commence
+son office.»
+
+Les yeux de Noirtier étincelèrent, d'Avrigny se rapprocha.
+
+«Monsieur, continua le jeune homme, en recueillant des yeux tous
+les sentiments qui se révélaient sur les visages des assistants,
+je sais ce que je dis, et vous savez tous aussi bien que moi ce
+que je vais dire.
+
+«Valentine est morte assassinée!»
+
+Villefort baissa la tête; d'Avrigny avança d'un pas encore;
+Noirtier fit oui des yeux.
+
+«Or, monsieur, continua Morrel, au temps où nous vivons, une créature,
+ne fût-elle pas jeune, ne fût-elle pas belle, ne fût-elle pas adorable
+comme était Valentine, une créature ne disparaît pas violemment du monde
+sans que l'on demande compte de sa disparition.
+
+«Allons, monsieur le procureur du roi, ajouta Morrel avec une
+véhémence croissante, pas de pitié! je vous dénonce le crime,
+cherchez l'assassin!»
+
+Et son oeil implacable interrogeait Villefort, qui de son côté
+sollicitait du regard tantôt Noirtier, tantôt d'Avrigny.
+
+Mais au lieu de trouver secours dans son père et dans le docteur,
+Villefort ne rencontra en eux qu'un regard aussi inflexible que
+celui de Morrel.
+
+«Oui! fit le vieillard.
+
+--Certes! dit d'Avrigny.
+
+--Monsieur, répliqua Villefort, essayant de lutter contre cette
+triple volonté et contre sa propre émotion, monsieur, vous vous
+trompez, il ne se commet pas de crimes chez moi; la fatalité me
+frappe, Dieu m'éprouve; c'est horrible à penser; mais on
+n'assassine personne!»
+
+Les yeux de Noirtier flamboyèrent, d'Avrigny ouvrit la bouche pour
+parler.
+
+Morrel étendit le bras en commandant le silence.
+
+«Et moi, je vous dis que l'on tue ici! s'écria Morrel dont la voix
+baissa sans rien perdre de sa vibration terrible.
+
+«Je vous dis que voilà la quatrième victime frappée depuis quatre
+mois.
+
+«Je vous dis qu'on avait déjà une fois, il y a quatre jours de
+cela, essayé d'empoisonner Valentine, et que l'on avait échoué
+grâce aux précautions qu'avait prises M. Noirtier!
+
+«Je vous dis que l'on a doublé la dose ou changé la nature du
+poison, et que cette fois on a réussi!
+
+«Je vous dis que vous savez tout cela aussi bien que moi, enfin,
+puisque monsieur que voilà vous en a prévenu, et comme médecin et
+comme ami.
+
+--Oh, vous êtes en délire! monsieur, dit Villefort, essayant
+vainement de se débattre dans le cercle où il se sentait pris.
+
+--Je suis en délire! s'écria Morrel; eh bien, j'en appelle à
+M. d'Avrigny lui-même.
+
+«Demandez-lui, monsieur, s'il se souvient encore des paroles qu'il
+a prononcées dans votre jardin, dans le jardin de cet hôtel, le
+soir même de la mort de Mme de Saint-Méran, alors que tous deux,
+vous et lui, vous croyant seuls, vous vous entreteniez de cette
+mort tragique, dans laquelle cette fatalité dont vous parlez et
+Dieu, que vous accusez injustement, ne peuvent être comptés que
+pour une chose; c'est-à-dire pour avoir créé l'assassin de
+Valentine!»
+
+Villefort et d'Avrigny se regardèrent.
+
+«Oui, oui, rappelez-vous, dit Morrel, car ces paroles, que vous
+croyiez livrées au silence et à la solitude sont tombées dans mon
+oreille. Certes, de ce soir-là, en voyant la coupable complaisance
+de M. de Villefort pour les siens, j'eusse dû tout découvrir à
+l'autorité; je ne serais pas complice comme je le suis en ce
+moment de ta mort, Valentine! ma Valentine bien-aimée! mais le
+complice deviendra le vengeur; ce quatrième meurtre est flagrant
+et visible aux yeux de tous, et si ton père t'abandonne,
+Valentine, c'est moi, c'est moi, je te le jure, qui poursuivrai
+l'assassin.»
+
+Et cette fois, comme si la nature avait enfin pitié de cette
+vigoureuse organisation prête à se briser par sa propre force, les
+dernières paroles de Morrel s'éteignirent dans sa gorge; sa
+poitrine éclata en sanglots, les larmes, si longtemps rebelles,
+jaillirent de ses yeux, il s'affaissa sur lui-même, et retomba à
+genoux pleurant près du lit de Valentine.
+
+Alors ce fut le tour de d'Avrigny.
+
+«Et moi aussi, dit-il d'une voix forte, moi aussi, je me joins à
+M. Morrel pour demander justice du crime; car mon coeur se soulève
+à l'idée que ma lâche complaisance a encouragé l'assassin!
+
+--Ô mon Dieu! mon Dieu!» murmura Villefort anéanti.
+
+Morrel releva la tête, en lisant dans les yeux du vieillard qui
+lançaient une flamme surnaturelle:
+
+«Tenez, dit-il, tenez, M. Noirtier veut parler.
+
+--Oui, fit Noirtier avec une expression d'autant plus terrible
+que toutes les facultés de ce pauvre vieillard impuissant étaient
+concentrées dans son regard.
+
+--Vous connaissez l'assassin? dit Morrel.
+
+--Oui, répliqua Noirtier.
+
+--Et vous allez nous guider? s'écria le jeune homme. Écoutons!
+M. d'Avrigny, écoutons!»
+
+Noirtier adressa au malheureux Morrel un sourire mélancolique, un
+de ces doux sourires des yeux qui tant de fois avaient rendu
+Valentine heureuse, et fixa son attention.
+
+Puis, ayant rivé pour ainsi dire les yeux de son interlocuteur aux
+siens, il les détourna vers la porte.
+
+«Voulez-vous que je sorte, monsieur? s'écria douloureusement
+Morrel.
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+--Hélas! hélas! monsieur; mais ayez donc pitié de moi!»
+
+Les yeux du vieillard demeurèrent impitoyablement fixés vers la
+porte.
+
+«Pourrais-je revenir, au moins? demanda Morrel.
+
+--Oui.
+
+--Dois-je sortir seul?
+
+--Non.
+
+--Qui dois-je emmener avec moi? M. le procureur au roi?
+
+--Non.
+
+--Le docteur?
+
+--Oui.
+
+--Vous voulez rester seul avec M. de Villefort?
+
+--Oui.
+
+--Mais pourrait-il vous comprendre, lui?
+
+--Oui.
+
+--Oh! dit Villefort presque joyeux de ce que l'enquête allait se
+faire en tête-à-tête, oh! soyez tranquille, je comprends très bien
+mon père.»
+
+Et tout en disant cela avec cette expression de joie que nous
+avons signalée, les dents du procureur du roi s'entrechoquaient
+avec violence.
+
+D'Avrigny prit le bras de Morrel et entraîna le jeune homme dans
+la chambre voisine.
+
+Il se fit alors dans toute cette maison un silence plus profond
+que celui de la mort.
+
+Enfin, au bout d'un quart d'heure, un pas chancelant se fit
+entendre, et Villefort parut sur le seuil du salon où se tenaient
+d'Avrigny et Morrel, l'un absorbé et l'autre suffoquant.
+
+«Venez», dit-il.
+
+Et il les ramena près du fauteuil de Noirtier.
+
+Morrel, alors, regarda attentivement Villefort.
+
+La figure du procureur du roi était livide; de larges taches de
+couleur de rouille sillonnaient son front; entre ses doigts, une
+plume tordue de mille façons criait en se déchiquetant en
+lambeaux.
+
+«Messieurs, dit-il d'une voix étranglée à d'Avrigny et à Morrel,
+messieurs, votre parole d'honneur que l'horrible secret demeurera
+enseveli entre nous!»
+
+Les deux hommes firent un mouvement.
+
+«Je vous en conjure!... continua Villefort.
+
+--Mais, dit Morrel, le coupable!... le meurtrier!...
+l'assassin!...
+
+--Soyez tranquille, monsieur, justice sera faite, dit Villefort.
+Mon père m'a révélé le nom du coupable; mon père a soif de
+vengeance comme vous, et cependant mon père vous conjure, comme
+moi de garder le secret du crime.
+
+«N'est-ce pas, mon père?
+
+--Oui», fit résolument Noirtier.
+
+Morrel laissa échapper un mouvement d'horreur et d'incrédulité.
+
+«Oh! s'écria Villefort, en arrêtant Maximilien par le bras, oh!
+monsieur, si mon père, l'homme inflexible que vous connaissez,
+vous fait cette demande, c'est qu'il sait que Valentine sera
+terriblement vengée.
+
+«N'est-ce pas, mon père?»
+
+Le vieillard fit signe que oui.
+
+Villefort continua.
+
+«Il me connaît, lui, et c'est à lui que j'ai engagé ma parole.
+Rassurez-vous donc, messieurs; trois jours, je vous demande trois
+jours, c'est moins que ne vous demanderait la justice, et dans
+trois jours la vengeance que j'aurai tirée du meurtre de mon
+enfant fera frissonner jusqu'au fond de leur coeur les plus
+indifférents des hommes.
+
+«N'est-ce pas, mon père?»
+
+Et en disant ces paroles, il grinçait des dents et secouait la
+main engourdie du vieillard.
+
+«Tout ce qui est promis sera-t-il tenu, monsieur Noirtier? demanda
+Morrel, tandis que d'Avrigny interrogeait du regard.
+
+--Oui, fit Noirtier, avec un regard de sinistre joie.
+
+--Jurez donc, messieurs, dit Villefort en joignant les mains de
+d'Avrigny et de Morrel, jurez que vous aurez pitié de l'honneur de
+ma maison, et que vous me laisserez le soin de le venger?»
+
+D'Avrigny se détourna et murmura un oui bien faible, mais Morrel
+arracha sa main du magistrat, se précipita vers le lit, imprima
+ses lèvres sur les lèvres glacées de Valentine, et s'enfuit avec
+le long gémissement d'une âme qui s'engloutit dans le désespoir.
+
+Nous avons dit que tous les domestiques avaient disparu.
+
+M. de Villefort fut donc forcé de prier d'Avrigny de se charger
+des démarches, si nombreuses et si délicates, qu'entraîne la mort
+dans nos grandes villes, et surtout la mort accompagnée de
+circonstances aussi suspectes.
+
+Quant à Noirtier, c'était quelque chose de terrible à voir que
+cette douleur sans mouvement, que ce désespoir sans gestes, que
+ces larmes sans voix.
+
+Villefort rentra dans son cabinet; d'Avrigny alla chercher le
+médecin de la mairie qui remplit les fonctions d'inspecteur après
+décès, et que l'on nomme assez énergiquement le médecin des morts.
+
+Noirtier ne voulut point quitter sa petite-fille.
+
+Au bout d'une demi-heure, M. d'Avrigny revint avec son confrère;
+on avait fermé les portes de la rue, et comme le concierge avait
+disparu avec les autres serviteurs, ce fut Villefort lui-même qui
+alla ouvrir.
+
+Mais il s'arrêta sur le palier; il n'avait plus le courage
+d'entrer dans la chambre mortuaire.
+
+Les deux docteurs pénétrèrent donc seuls jusqu'à la chambre de
+Valentine.
+
+Noirtier était près du lit, pâle comme la morte, immobile et muet
+comme elle.
+
+Le médecin des morts s'approcha avec l'indifférence de l'homme qui
+passe la moitié de sa vie avec les cadavres, souleva le drap qui
+recouvrait la jeune fille, et entrouvrit seulement les lèvres.
+
+«Oh! dit d'Avrigny en soupirant, pauvre jeune fille, elle est bien
+morte, allez.
+
+--Oui», répondit laconiquement le médecin en laissant retomber le
+drap qui recouvrait le visage de Valentine.
+
+Noirtier fit entendre un sourd râlement.
+
+D'Avrigny se retourna, les yeux du vieillard étincelaient. Le bon
+docteur comprit que Noirtier réclamait la vue de son enfant, il le
+rapprocha du lit, et tandis que le médecin des morts trempait dans
+de l'eau chlorurée les doigts qui avaient touché les lèvres de la
+trépassée, il découvrit ce calme et pâle visage qui semblait celui
+d'un ange endormi.
+
+Une larme qui reparut au coin de l'oeil de Noirtier fut le
+remerciement que reçut le bon docteur.
+
+Le médecin des morts dressa son procès-verbal sur le coin d'une
+table, dans la chambre même de Valentine, et, cette formalité
+suprême accomplie, sortit reconduit par le docteur.
+
+Villefort les entendit descendre et reparut à la porte de son
+cabinet.
+
+En quelques mots il remercia le médecin, et, se retournant vers
+d'Avrigny:
+
+«Et maintenant! dit-il, le prêtre?
+
+--Avez-vous un ecclésiastique que vous désirez plus
+particulièrement charger de prier près de Valentine? demanda
+d'Avrigny.
+
+--Non, dit Villefort, allez chez le plus proche.
+
+--Le plus proche, fit le médecin est un bon abbé italien qui est
+venu demeurer dans la maison voisine de la vôtre. Voulez-vous que
+je le prévienne en passant?
+
+--D'Avrigny, dit Villefort, veuillez, je vous prie, accompagner
+monsieur.
+
+«Voici la clef pour que vous puissiez entrer et sortir à volonté.
+
+«Vous ramènerez le prêtre, et vous vous chargerez de l'installer
+dans la chambre de ma pauvre enfant.
+
+--Désirez-vous lui parler, mon ami?
+
+--Je désire être seul. Vous m'excuserez, n'est-ce pas? Un prêtre
+doit comprendre toutes les douleurs, même la douleur paternelle.»
+
+Et M. de Villefort, donnant un passe-partout à d'Avrigny, salua
+une dernière fois le docteur étranger et rentra dans son cabinet,
+où il se mit à travailler.
+
+Pour certaines organisations, le travail est le remède à toutes
+les douleurs.
+
+Au moment où ils descendaient dans la rue, ils aperçurent un homme
+vêtu d'une soutane, qui se tenait sur le seuil de la porte
+voisine.
+
+«Voici celui dont je vous parlais», dit le médecin des morts à
+d'Avrigny.
+
+D'Avrigny aborda l'ecclésiastique.
+
+«Monsieur, lui dit-il, seriez-vous disposé à rendre un grand
+service à un malheureux père qui vient de perdre sa fille, à M. le
+procureur du roi Villefort?
+
+--Ah! monsieur, répondit le prêtre avec un accent italien des
+plus prononcés, oui, je sais, la mort est dans sa maison.
+
+--Alors, je n'ai point à vous apprendre quel genre de service il
+ose attendre de vous.
+
+--J'allais aller m'offrir, monsieur, dit le prêtre; c'est notre
+mission d'aller au-devant de nos devoirs.
+
+--C'est une jeune fille.
+
+--Oui, je sais cela, je l'ai appris des domestiques que j'ai vus
+fuyant la maison. J'ai su qu'elle s'appelait Valentine; et j'ai
+déjà prié pour elle.
+
+--Merci, merci, monsieur, dit d'Avrigny, et puisque vous avez
+déjà commencé d'exercer votre saint ministère, daignez le
+continuer. Venez vous asseoir près de la morte, et toute une
+famille plongée dans le deuil vous sera bien reconnaissante.
+
+--J'y vais, monsieur, répondit l'abbé, et j'ose dire que jamais
+prières ne seront plus ardentes que les miennes.»
+
+D'Avrigny prit l'abbé par la main, et sans rencontrer Villefort,
+enfermé dans son cabinet, il le conduisit jusqu'à la chambre de
+Valentine, dont les ensevelisseurs devaient s'emparer seulement la
+nuit suivante.
+
+En entrant dans la chambre, le regard de Noirtier avait rencontré
+celui de l'abbé, et sans doute il crut y lire quelque chose de
+particulier, car il ne le quitta plus.
+
+D'Avrigny recommanda au prêtre non seulement la morte, mais le
+vivant, et le prêtre promit à d'Avrigny de donner ses prières à
+Valentine et ses soins à Noirtier.
+
+L'abbé s'y engagea solennellement, et, sans doute pour n'être pas
+dérangé dans ses prières, et pour que Noirtier ne fût pas dérangé
+dans sa douleur, il alla, dès que M. d'Avrigny eut quitté la
+chambre, fermer non seulement les verrous de la porte par laquelle
+le docteur venait de sortir, mais encore les verrous de celle qui
+conduisait chez Mme de Villefort.
+
+
+
+
+CIV
+
+La signature Danglars.
+
+
+Le jour du lendemain se leva triste et nuageux.
+
+Les ensevelisseurs avaient pendant la nuit accompli leur funèbre
+office, et cousu le corps déposé sur le lit dans le suaire qui
+drape lugubrement les trépassés en leur prêtant, quelque chose
+qu'on dise de l'égalité devant la mort, un dernier témoignage du
+luxe qu'ils aimaient pendant leur vie.
+
+Ce suaire n'était autre chose qu'une pièce de magnifique batiste
+que la jeune fille avait achetée quinze jours auparavant.
+
+Dans la soirée, des hommes appelés à cet effet avaient transporté
+Noirtier de la chambre de Valentine dans la sienne, et, contre
+toute attente, le vieillard n'avait fait aucune difficulté de
+s'éloigner du corps de son enfant.
+
+L'abbé Busoni avait veillé jusqu'au jour, et, au jour, il s'était
+retiré chez lui, sans appeler personne.
+
+Vers huit heures du matin, d'Avrigny était revenu; il avait
+rencontré Villefort qui passait chez Noirtier, et il l'avait
+accompagné pour savoir comment le vieillard avait passé la nuit.
+
+Ils le trouvèrent dans le grand fauteuil qui lui servait de lit,
+reposant d'un sommeil doux et presque souriant.
+
+Tous deux s'arrêtèrent étonnés sur le seuil.
+
+«Voyez, dit d'Avrigny à Villefort, qui regardait son père endormi;
+voyez, la nature sait calmer les plus vives douleurs; certes, on
+ne dira pas que M. Noirtier n'aimait pas sa petite-fille; il dort
+cependant.
+
+--Oui, et vous avez raison, répondit Villefort avec surprise; il
+dort, et c'est bien étrange, car la moindre contrariété le tient
+éveillé des nuits entières.
+
+--La douleur l'a terrassé», répliqua d'Avrigny.
+
+Et tous deux regagnèrent pensifs le cabinet du procureur du roi.
+
+«Tenez, moi, je n'ai pas dormi, dit Villefort en montrant à
+d'Avrigny son lit intact; la douleur ne me terrasse pas, moi, il y
+a deux nuits que je ne me suis couché; mais, en échange, voyez mon
+bureau; ai-je écrit, mon Dieu! pendant ces deux jours et ces deux
+nuits!... ai-je fouillé ce dossier, ai-je annoté cet acte
+d'accusation de l'assassin Benedetto!... Ô travail, travail! ma
+passion, ma joie, ma rage, c'est à toi de terrasser toutes mes
+douleurs!»
+
+Et il serra convulsivement la main de d'Avrigny.
+
+«Avez-vous besoin de moi? demanda le docteur.
+
+--Non, dit Villefort; seulement revenez à onze heures, je vous
+prie; c'est à midi qu'a lieu... le départ... Mon Dieu! ma pauvre
+enfant! ma pauvre enfant!»
+
+Et le procureur du roi, redevenant homme, leva les yeux au ciel et
+poussa un soupir.
+
+«Vous tiendrez-vous donc au salon de réception?
+
+--Non, j'ai un cousin qui se charge de ce triste honneur. Moi, je
+travaillerai, docteur; quand je travaille, tout disparaît.»
+
+En effet, le docteur n'était point à la porte que déjà le
+procureur du roi s'était remis au travail.
+
+Sur le perron, d'Avrigny rencontra ce parent dont lui avait parlé
+Villefort, personnage insignifiant dans cette histoire comme dans
+la famille, un de ces êtres voués en naissant à jouer le rôle
+d'utilité dans le monde.
+
+Il était ponctuel, vêtu de noir, avait un crêpe au bras, et
+s'était rendu chez son cousin avec une figure qu'il s'était faite,
+qu'il comptait garder tant que besoin serait, et quitter ensuite.
+
+À onze heures, les voitures funèbres roulèrent sur le pavé de la
+cour, et la rue du Faubourg-Saint-Honoré s'emplit des murmures de
+la foule, également avide des joies ou du deuil des riches, et qui
+court à un enterrement pompeux avec la même hâte qu'à un mariage
+de duchesse.
+
+Peu à peu le salon mortuaire s'emplit et l'on vit arriver d'abord
+une partie de nos anciennes connaissances, c'est-à-dire Debray,
+Château-Renaud, Beauchamp, puis toutes les illustrations du
+parquet, de la littérature et de l'armée; car M. de Villefort
+occupait moins encore par sa position sociale que par son mérite
+personnel, un des premiers rangs dans le monde parisien.
+
+Le cousin se tenait à la porte et faisait entrer tout le monde, et
+c'était pour les indifférents un grand soulagement, il faut le
+dire, que de voir là une figure indifférente qui n'exigeait point
+des conviés une physionomie menteuse ou de fausses larmes, comme
+eussent fait un père, un frère ou un fiancé.
+
+Ceux qui se connaissaient s'appelaient du regard et se
+réunissaient en groupes.
+
+Un de ces groupes était composé de Debray, de Château-Renaud et de
+Beauchamp.
+
+«Pauvre jeune fille! dit Debray, payant, comme chacun au reste le
+faisait malgré soi, un tribut à ce douloureux événement; pauvre jeune
+fille! si riche, si belle! Eussiez-vous pensé cela, Château-Renaud,
+quand nous vînmes, il y a combien?... trois semaines ou un mois tout au
+plus, pour signer ce contrat qui ne fut pas signé?
+
+--Ma foi, non, dit Château-Renaud.
+
+--La connaissiez-vous?
+
+--J'avais causé une fois ou deux avec elle au bal de
+Mme de Morcerf, elle m'avait paru charmante quoique d'un esprit un
+peu mélancolique. Où est la belle-mère? savez-vous?
+
+--Elle est allée passer la journée avec la femme de ce digne
+monsieur qui nous reçoit.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça?
+
+--Qui ça?
+
+--Le monsieur qui nous reçoit. Un député?
+
+--Non, dit Beauchamp; je suis condamné à voir nos honorables tous
+les jours, et sa tête m'est inconnue.
+
+--Avez-vous parlé de cette mort dans votre journal?
+
+--L'article n'est pas de moi, mais on en a parlé; je doute même
+qu'il soit agréable à M. de Villefort. Il est dit, je crois, que
+si quatre morts successives avaient eu lieu autre part que dans la
+maison de M. le procureur du roi, M. le procureur du roi s'en fût
+certes plus ému.
+
+--Au reste, dit Château-Renaud, le docteur d'Avrigny, qui est le
+médecin de ma mère, le prétend fort désespéré.
+
+--Mais qui cherchez-vous donc, Debray?
+
+--Je cherche M. de Monte-Cristo, répondit le jeune homme.
+
+--Je l'ai rencontré sur le boulevard en venant ici. Je le crois
+sur son départ, il allait chez son banquier, dit Beauchamp.
+
+--Chez son banquier? Son banquier, n'est-ce pas Danglars? demanda
+Château-Renaud à Debray.
+
+--Je crois que oui, répondit le secrétaire intime avec un léger
+trouble; mais M. de Monte-Cristo n'est pas le seul qui manque ici.
+Je ne vois pas Morrel.
+
+--Morrel! est-ce qu'il les connaissait? demanda Château-Renaud.
+
+--Je crois qu'il avait été présenté à Mme de Villefort seulement.
+
+--N'importe, il aurait dû venir, dit Debray; de quoi causera-t-il,
+ce soir? cet enterrement, c'est la nouvelle de la journée;
+mais, chut, taisons-nous, voici M. le ministre de la Justice et
+des Cultes, il va se croire obligé de faire son petit _speech_ au
+cousin larmoyant.»
+
+Et les trois jeunes gens se rapprochèrent de la porte pour
+entendre le petit _speech_ de M. le ministre de la Justice et des
+Cultes.
+
+Beauchamp avait dit vrai; en se rendant à l'invitation mortuaire,
+il avait rencontré Monte-Cristo, qui, de son côté, se dirigeait
+vers l'hôtel de Danglars, rue de la Chaussée-d'Antin.
+
+Le banquier avait, de sa fenêtre, aperçu la voiture du comte
+entrant dans la cour, et il était venu au-devant de lui avec un
+visage attristé, mais affable.
+
+«Eh bien, comte, dit-il en tendant la main à Monte-Cristo, vous venez me
+faire vos compliments de condoléance. En vérité, le malheur est dans ma
+maison; c'est au point que, lorsque je vous ai aperçu, je
+m'interrogeais moi-même pour savoir si je n'avais pas souhaité malheur à
+ces pauvres Morcerf, ce qui eût justifié le proverbe: Qui mal veut, mal
+lui arrive. Eh bien, sur ma parole, non, je ne souhaitais pas de mal à
+Morcerf; il était peut-être un peu orgueilleux pour un homme parti de
+rien, comme moi, se devant tout à lui-même, comme moi, mais chacun a ses
+défauts. Ah, tenez-vous bien, comte, les gens de notre génération...
+Mais, pardon, vous n'êtes pas de notre génération, vous, vous êtes un
+jeune homme... Les gens de notre génération ne sont point heureux cette
+année: témoin notre puritain de procureur du roi, témoin Villefort, qui
+vient encore de perdre sa fille. Ainsi, récapitulez: Villefort, comme
+nous disions, perdant toute sa famille d'une façon étrange; Morcerf
+déshonoré et tué; moi, couvert de ridicule par la scélératesse de ce
+Benedetto, et puis...
+
+--Puis, quoi? demanda le comte.
+
+--Hélas! vous l'ignorez donc?
+
+--Quelque nouveau malheur?
+
+--Ma fille...
+
+--Mlle Danglars?
+
+--Eugénie nous quitte.
+
+--Oh! mon Dieu! que me dites-vous là!
+
+--La vérité, mon cher comte. Mon Dieu! que vous êtes heureux de
+n'avoir ni femme ni enfant, vous!
+
+--Vous trouvez?
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+--Et vous dites que Mlle Eugénie...
+
+--Elle n'a pu supporter l'affront que nous a fait ce misérable,
+et m'a demandé la permission de voyager.
+
+--Et elle est partie?
+
+--L'autre nuit.
+
+--Avec Mme Danglars?
+
+--Non, avec une parente... Mais nous ne la perdons pas moins,
+cette chère Eugénie; car je doute qu'avec le caractère que je lui
+connais, elle consente jamais à revenir en France!
+
+--Que voulez-vous, mon cher baron, dit Monte-Cristo, chagrins de
+famille, chagrins qui seraient écrasants pour un pauvre diable
+dont l'enfant serait toute la fortune, mais supportables pour un
+millionnaire. Les philosophes ont beau dire, les hommes pratiques
+leur donneront toujours un démenti là-dessus: l'argent console de
+bien des choses; et vous, vous devez être plus vite consolé que
+qui que ce soit, si vous admettez la vertu de ce baume souverain:
+vous, le roi de la finance, le point d'intersection de tous les
+pouvoirs.»
+
+Danglars lança un coup d'oeil oblique au comte, pour voir s'il
+raillait ou s'il parlait sérieusement.
+
+«Oui, dit-il, le fait est que si la fortune console, je dois être
+consolé: je suis riche.
+
+--Si riche, mon cher baron, que votre fortune ressemble aux
+Pyramides; voulût-on les démolir, on n'oserait; osât-on, on ne
+pourrait.»
+
+Danglars sourit de cette confiante bonhomie du comte.
+
+«Cela me rappelle, dit-il, que lorsque vous êtes entré, j'étais en
+train de faire cinq petits bons; j'en avais déjà signé deux;
+voulez-vous me permettre de faire les trois autres?
+
+--Faites, mon cher baron, faites.»
+
+Il y eut un instant de silence, pendant lequel on entendit crier
+la plume du banquier, tandis que Monte-Cristo regardait les
+moulures dorées au plafond.
+
+«Des bons d'Espagne, dit Monte-Cristo, des bons d'Haïti, des bons
+de Naples?
+
+--Non, dit Danglars en riant de son rire suffisant, des bons au
+porteur, des bons sur la Banque de France. Tenez, ajouta-t-il,
+monsieur le comte, vous qui êtes l'empereur de la finance, comme
+j'en suis le roi, avez-vous vu beaucoup de chiffons de papier de
+cette grandeur-là valoir chacun un million?»
+
+Monte-Cristo prit dans sa main, comme pour les peser, les cinq
+chiffons de papier que lui présentait orgueilleusement Danglars,
+et lut:
+
+«Plaise à M. le Régent de la Banque de faire payer à mon ordre, et
+sur les fonds déposés par moi, la somme d'un million, valeur en
+compte.
+
+ «BARON DANGLARS.»
+
+--Un, deux, trois, quatre, cinq, fit Monte-Cristo; cinq millions!
+peste! comme vous y allez, seigneur Crésus!
+
+--Voilà comme je fais les affaires, moi, dit Danglars.
+
+--C'est merveilleux, si surtout, comme je n'en doute pas, cette
+somme est payée comptant.
+
+--Elle le sera, dit Danglars.
+
+--C'est beau d'avoir un pareil crédit; en vérité il n'y a qu'en
+France qu'on voie ces choses-là: cinq chiffons de papier valant
+cinq millions; et il faut le voir pour le croire.
+
+--Vous en doutez?
+
+--Non.
+
+--Vous dites cela avec un accent... Tenez, donnez-vous-en le
+plaisir: conduisez mon commis à la banque, et vous l'en verrez
+sortir avec des bons sur le trésor pour la même somme.
+
+--Non, dit Monte-Cristo pliant les cinq billets, ma foi non, la
+chose est trop curieuse, et j'en ferai l'expérience moi-même. Mon
+crédit chez vous était de six millions, j'ai pris neuf cent mille
+francs, c'est cinq millions cent mille francs que vous restez me
+devoir. Je prends vos cinq chiffons de papier que je tiens pour
+bons à la seule vue de votre signature, et voici un reçu général
+de six millions qui régularise notre compte. Je l'avais préparé
+d'avance, car il faut vous dire que j'ai fort besoin d'argent
+aujourd'hui.»
+
+Et d'une main Monte-Cristo mit les cinq billets dans sa poche,
+tandis que de l'autre il tendait son reçu au banquier.
+
+La foudre tombant aux pieds de Danglars ne l'eût pas écrasé d'une
+terreur plus grande.
+
+«Quoi! balbutia-t-il, quoi! monsieur le comte, vous prenez cet
+argent? Mais, pardon, pardon, c'est de l'argent que je dois aux
+hospices, un dépôt, et j'avais promis de payer ce matin.
+
+--Ah! dit Monte-Cristo, c'est différent. Je ne tiens pas
+précisément à ces cinq billets, payez-moi en autres valeurs;
+c'était par curiosité que j'avais pris celles-ci, afin de pouvoir
+dire de par le monde que, sans avis aucun, sans me demander cinq
+minutes de délai, la maison Danglars m'avait payé cinq millions
+comptant! c'eût été remarquable! Mais voici vos valeurs; je vous
+le répète, donnez-m'en d'autres.»
+
+Et il tendait les cinq effets à Danglars qui, livide, allongea
+d'abord la main, ainsi que le vautour allonge la griffe par les
+barreaux de sa cage pour retenir la chair qu'on lui enlève.
+
+Tout à coup il se ravisa, fit un effort violent et se contint.
+
+Puis on le vit sourire, arrondir peu à peu les traits de son
+visage bouleversé.
+
+«Au fait, dit-il, votre reçu, c'est de l'argent.
+
+--Oh! mon Dieu, oui! et si vous étiez à Rome, sur mon reçu, la
+maison Thomson et French ne ferait pas plus de difficulté de vous
+payer que vous n'en avez fait vous-même.
+
+--Pardon, monsieur le comte, pardon.
+
+--Je puis donc garder cet argent?
+
+--Oui, dit Danglars en essuyant la sueur qui perlait à la racine
+de ses cheveux, gardez, gardez.»
+
+Monte-Cristo remit les cinq billets dans sa poche avec cet
+intraduisible mouvement de physionomie qui veut dire:
+
+«Dame! réfléchissez; si vous vous repentez, il est encore temps.
+
+--Non, dit Danglars, non; décidément, gardez mes signatures.
+Mais, vous le savez, rien n'est formaliste comme un homme
+d'argent; je destinais cet argent aux hospices et j'eusse cru les
+voler en ne leur donnant pas précisément celui-là, comme si un écu
+n'en valait pas un autre. Excusez!»
+
+Et il se mit à rire bruyamment, mais des nerfs.
+
+«J'excuse, répondit gracieusement Monte-Cristo, et j'empoche.»
+
+Et il plaça les bons dans son portefeuille.
+
+«Mais, dit Danglars, nous avons une somme de cent mille francs?
+
+--Oh! bagatelle, dit Monte-Cristo. L'agio doit monter à peu près
+à cette somme; gardez-la, et nous serons quittes.
+
+--Comte, dit Danglars, parlez-vous sérieusement?
+
+--Je ne ris jamais avec les banquiers», répliqua Monte-Cristo
+avec un sérieux qui frisait l'impertinence.
+
+Et il s'achemina vers la porte, juste au moment où le valet de
+chambre annonçait:
+
+«M. de Boville, receveur général des hospices.
+
+--Ma foi, dit Monte-Cristo, il paraît que je suis arrivé à temps
+pour jouir de vos signatures, on se les dispute.»
+
+Danglars pâlit une seconde fois, et se hâta de prendre congé du
+comte.
+
+Le comte de Monte-Cristo échangea un cérémonieux salut avec
+M. de Boville, qui se tenait debout dans le salon d'attente, et
+qui, M. de Monte-Cristo passé, fut immédiatement introduit dans le
+cabinet de M. Danglars.
+
+On eût pu voir le visage si sérieux du comte s'illuminer d'un
+éphémère sourire à l'aspect du portefeuille que tenait à la main
+M. le receveur des hospices.
+
+À la porte, il retrouva sa voiture, et se fit conduire sur-le-champ
+à la Banque.
+
+Pendant ce temps, Danglars, comprimant toute émotion, venait à la
+rencontre du receveur général.
+
+Il va sans dire que le sourire et la gracieuseté étaient
+stéréotypés sur ses lèvres.
+
+«Bonjour, dit-il, mon cher créancier, car je gagerais que c'est le
+créancier qui m'arrive.
+
+--Vous avez deviné juste, monsieur le baron, dit M. de Boville,
+les hospices se présentent à vous dans ma personne; les veuves et
+les orphelins viennent par mes mains vous demander une aumône de
+cinq millions.
+
+--Et l'on dit que les orphelins sont à plaindre! dit Danglars en
+prolongeant la plaisanterie; pauvres enfants!
+
+--Me voici donc venu en leur nom, dit M. de Boville. Vous avez dû
+recevoir ma lettre hier?
+
+--Oui.
+
+--Me voici avec mon reçu.
+
+--Mon cher monsieur de Boville, dit Danglars, vos veuves et vos
+orphelins auront, si vous le voulez bien, la bonté d'attendre
+vingt-quatre heures, attendu que M. de Monte-Cristo, que vous
+venez de voir sortir d'ici... Vous l'avez vu, n'est-ce pas?
+
+--Oui; eh bien?
+
+--Eh bien, M. de Monte-Cristo emportait leur cinq millions!
+
+--Comment cela?
+
+--Le comte avait un crédit illimité sur moi, crédit ouvert par la
+maison Thomson et French, de Rome. Il est venu me demander une
+somme de cinq millions d'un seul coup; je lui ai donné un bon sur
+la Banque: c'est là que sont déposés mes fonds; et vous comprenez,
+je craindrais, en retirant des mains de M. le régent dix millions
+le même jour, que cela ne lui parût bien étrange.
+
+«En deux jours, ajouta Danglars en souriant, je ne dis pas.
+
+--Allons donc! s'écria M. de Boville avec le ton de la plus
+complète incrédulité; cinq millions à ce monsieur qui sortait tout
+à l'heure, et qui m'a salué en sortant comme si je le connaissais?
+
+--Peut-être vous connaît-il sans que vous le connaissiez, vous.
+M. de Monte-Cristo connaît tout le monde.
+
+--Cinq millions!
+
+--Voilà son reçu. Faites comme saint Thomas: voyez et touchez.»
+
+M. de Boville prit le papier que lui présentait Danglars, et lut:
+
+«Reçu de M. le baron Danglars la somme de cinq millions cent mille
+francs, dont il se remboursera à volonté sur la maison Thomson et
+French, de Rome.»
+
+«C'est ma foi vrai! dit celui-ci.
+
+--Connaissez-vous la maison Thomson et French?
+
+--Oui, dit M. de Boville, j'ai fait autrefois une affaire de deux
+cent mille francs avec elle; mais je n'en ai pas entendu parler
+depuis.
+
+--C'est une des meilleures maisons d'Europe, dit Danglars en
+rejetant négligemment sur son bureau le reçu qu'il venait de
+prendre des mains de M. de Boville.
+
+--Et il avait comme cela cinq millions, rien que sur vous? Ah çà!
+mais c'est donc un nabab que ce comte de Monte-Cristo?
+
+--Ma foi! je ne sais pas ce que c'est, mais il avait trois
+crédits illimités: un sur moi, un sur Rothschild, un sur Laffitte,
+et, ajouta négligemment Danglars, comme vous voyez, il m'a donné
+la préférence en me laissant cent mille francs pour l'agio.»
+
+M. de Boville donna tous les signes de la plus grande admiration.
+
+«Il faudra que je l'aille visiter, dit-il, et que j'obtienne
+quelque fondation pieuse pour nous.
+
+--Oh! c'est comme si vous la teniez; ses aumônes seules montent à
+plus de vingt mille francs par mois.
+
+--C'est magnifique; d'ailleurs, je lui citerai l'exemple de
+Mme de Morcerf et de son fils.
+
+--Quel exemple?
+
+--Ils ont donné toute leur fortune aux hospices.
+
+--Quelle fortune?
+
+--Leur fortune, celle du général de Morcerf, du défunt.
+
+--Et à quel propos?
+
+--À propos qu'ils ne voulaient pas d'un bien si misérablement
+acquis.
+
+--De quoi vont-ils vivre?
+
+--La mère se retire en province et le fils s'engage.
+
+--Tiens, tiens, dit Danglars, en voilà des scrupules!
+
+--J'ai fait enregistrer l'acte de donation hier.
+
+--Et combien possédaient-ils?
+
+--Oh! pas grand-chose: douze à treize cent mille francs. Mais
+revenons à nos millions.
+
+--Volontiers, dit Danglars le plus naturellement du monde; vous
+êtes donc bien pressé de cet argent?
+
+--Mais oui; la vérification de nos caisses se fait demain.
+
+--Demain! que ne disiez-vous cela tout de suite? Mais c'est un
+siècle, demain! À quelle heure cette vérification?
+
+--À deux heures.
+
+--Envoyez à midi, dit Danglars avec son sourire.
+
+M. de Boville ne répondait pas grand-chose; il faisait oui de la
+tête et remuait son portefeuille.
+
+--Eh! mais j'y songe, dit Danglars, faites mieux.
+
+--Que voulez-vous que je fasse?
+
+--Le reçu de M. de Monte-Cristo vaut de l'argent; passez ce reçu
+chez Rothschild ou chez Laffitte; ils vous le prendront à
+l'instant même.
+
+--Quoique remboursable sur Rome?
+
+--Certainement; il vous en coûtera seulement un escompte de cinq
+à six mille francs.
+
+Le receveur fit un bond en arrière.
+
+«Ma foi! non, j'aime mieux attendre à demain. Comme vous y allez!
+
+--J'ai cru un instant, pardonnez-moi, dit Danglars avec une
+suprême impudence, j'ai cru que vous aviez un petit déficit à
+combler.
+
+--Ah! fit le receveur.
+
+--Écoutez, cela s'est vu, et dans ce cas on fait un sacrifice.
+
+--Dieu merci! non, dit M. de Boville.
+
+--Alors, à demain; mais sans faute?
+
+--Ah çà! mais, vous riez! Envoyez à midi, et la Banque sera
+prévenue.
+
+--Je viendrai moi-même.
+
+--Mieux encore, puisque cela me procurera le plaisir de vous
+voir.»
+
+Ils se serrèrent la main.
+
+«À propos, dit M. de Boville, n'allez-vous donc point à
+l'enterrement de cette pauvre Mlle de Villefort, que j'ai
+rencontré sur le boulevard?
+
+--Non, dit le banquier, je suis encore un peu ridicule depuis
+l'affaire de Benedetto, et je fais un plongeon.
+
+--Bah! vous avez tort; est-ce qu'il y a de votre faute dans tout
+cela?
+
+--Écoutez, mon cher receveur, quand on porte un nom sans tache
+comme le mien, on est susceptible.
+
+--Tout le monde vous plaint, soyez-en persuadé, et, surtout, tout
+le monde plaint mademoiselle votre fille.
+
+--Pauvre Eugénie! fit Danglars avec un profond soupir. Vous savez
+qu'elle entre en religion, monsieur?
+
+--Non.
+
+--Hélas! ce n'est que malheureusement trop vrai. Le lendemain de
+l'événement, elle s'est décidée à partir avec une religieuse de
+ses amies; elle va chercher un couvent bien sévère en Italie ou en
+Espagne.
+
+--Oh! c'est terrible!»
+
+Et M. de Boville se retira sur cette exclamation en faisant au
+père mille compliments de condoléance. Mais il ne fut pas plus tôt
+dehors, que Danglars, avec une énergie de geste que comprendront
+ceux-là seulement qui ont vu représenter _Robert Macaire_, par
+Frédérick, s'écria:
+
+«Imbécile!»
+
+Et serrant la quittance de Monte-Cristo dans un petit
+portefeuille:
+
+«Viens à midi, ajouta-t-il, à midi, je serai loin.»
+
+Puis il s'enferma à double tour, vida tous les tiroirs de sa
+caisse, réunit une cinquantaine de mille francs en billets de
+banque, brûla différents papiers, en mit d'autres en évidence, et
+commença d'écrire une lettre qu'il cacheta, et sur laquelle il mit
+pour suscription:
+
+«À madame la baronne Danglars.»
+
+«Ce soir, murmura-t-il, je la placerai moi-même sur sa toilette.»
+
+Puis, tirant un passeport de son tiroir.
+
+«Bon, dit-il, il est encore valable pour deux mois.»
+
+
+
+
+CV
+
+Le cimetière du Père-Lachaise.
+
+
+M. de Boville avait, en effet, rencontré le convoi funèbre qui
+conduisait Valentine à sa dernière demeure.
+
+Le temps était sombre et nuageux; un vent tiède encore, mais déjà
+mortel pour les feuilles jaunies, les arrachait aux branches peu à
+peu dépouillées et les faisait tourbillonner sur la foule immense
+qui encombrait les boulevards.
+
+M. de Villefort, parisien pur, regardait le cimetière du Père-Lachaise
+comme le seul digne de recevoir la dépouille mortelle d'une famille
+parisienne; les autres lui paraissaient des cimetières de campagne, des
+hôtels garnis de la mort. Au Père-Lachaise seulement un trépassé de
+bonne compagnie pouvait être logé chez lui.
+
+Il avait acheté là, comme nous l'avons vu, la concession à
+perpétuité sur laquelle s'élevait le monument peuplé si
+promptement par tous les membres de sa première famille.
+
+On lisait sur le fronton du mausolée: FAMILLE SAINT-MÉRAN ET
+VILLEFORT; car tel avait été le dernier voeu de la pauvre Renée,
+mère de Valentine.
+
+C'était donc vers le Père-Lachaise que s'acheminait le pompeux
+cortège parti du faubourg Saint-Honoré. On traversa tout Paris, on
+prit le faubourg du Temple, puis les boulevards extérieurs
+jusqu'au cimetière. Plus de cinquante voitures de maîtres
+suivaient vingt voitures de deuil, et, derrière ces cinquante
+voitures, plus de cinq cents personnes encore marchaient à pied.
+
+C'étaient presque tous des jeunes gens que la mort de Valentine
+avait frappés d'un coup de foudre, et qui, malgré la vapeur
+glaciale du siècle et le prosaïsme de l'époque, subissaient
+l'influence poétique de cette belle, de cette chaste, de cette
+adorable jeune fille enlevée en sa fleur.
+
+À la sortie de Paris, on vit arriver un rapide attelage de quatre
+chevaux qui s'arrêtèrent soudain en raidissant leurs jarrets
+nerveux comme des ressorts d'acier: c'était M. de Monte-Cristo.
+
+Le comte descendit de sa calèche, et vint se mêler à la foule qui
+suivait à pied le char funéraire.
+
+Château-Renaud l'aperçut; il descendit aussitôt de son coupé et
+vint se joindre à lui. Beauchamp quitta de même le cabriolet de
+remise dans lequel il se trouvait.
+
+Le comte regardait attentivement par tous les interstices que
+laissait la foule; il cherchait visiblement quelqu'un. Enfin, il
+n'y tint pas.
+
+«Où est Morrel? demanda-t-il. Quelqu'un de vous, messieurs,
+sait-il où il est?
+
+--Nous nous sommes déjà fait cette question à la maison
+mortuaire, dit Château-Renaud; car personne de nous ne l'a
+aperçu.»
+
+Le comte se tut, mais continua à regarder autour de lui.
+
+Enfin on arriva au cimetière. L'oeil perçant de Monte-Cristo sonda
+tout d'un coup les bosquets d'ifs et de pins, et bientôt il perdit
+toute inquiétude: une ombre avait glissé sous les noires
+charmilles, et Monte-Cristo venait sans doute de reconnaître ce
+qu'il cherchait.
+
+On sait ce que c'est qu'un enterrement dans cette magnifique
+nécropole: des groupes noirs disséminés dans les blanches allées,
+le silence du ciel et de la terre, troublé par l'éclat de quelques
+branches rompues, de quelque haie enfoncée autour d'une tombe; puis
+le chant mélancolique des prêtres auquel se mêle çà et là un
+sanglot échappé d'une touffe de fleurs, sous laquelle on voit
+quelque femme, abîmée et les mains jointes.
+
+L'ombre qu'avait remarquée Monte-Cristo traversa rapidement le
+quinconce jeté derrière la tombe d'Héloïse et d'Abélard, vint se
+placer, avec les valets de la mort, à la tête des chevaux qui
+traînaient le corps, et du même pas parvint à l'endroit choisi
+pour la sépulture.
+
+Chacun regardait quelque chose.
+
+Monte-Cristo ne regardait que cette ombre à peine remarquée de
+ceux qui l'avoisinaient.
+
+Deux fois le comte sortit des rangs pour voir si les mains de cet
+homme ne cherchaient pas quelque arme cachée sous ses habits.
+
+Cette ombre, quand le cortège s'arrêta, fut reconnue pour être
+Morrel, qui, avec sa redingote noire boutonnée jusqu'en haut, son
+front livide, ses joues creusées, son chapeau froissé par ses
+mains convulsives, s'était adossé à un arbre situé sur un tertre
+dominant le mausolée, de manière à ne perdre aucun des détails de
+la funèbre cérémonie qui allait s'accomplir.
+
+Tout se passa selon l'usage. Quelques hommes, et comme toujours,
+c'étaient les moins impressionnés, quelques hommes prononcèrent
+des discours. Les uns plaignaient cette mort prématurée; les
+autres s'étendaient sur la douleur de son père; il y en eut
+d'assez ingénieux pour trouver que cette jeune fille avait plus
+d'une fois sollicité M. de Villefort pour les coupables sur la
+tête desquels il tenait suspendu le glaive de la justice; enfin,
+on épuisa les métaphores fleuries et les périodes douloureuses, en
+commentant de toute façon les stances de Malherbe à Dupérier.
+
+Monte-Cristo n'écoutait rien, ne voyait rien, ou plutôt il ne
+voyait que Morrel, dont le calme et l'immobilité formaient un
+spectacle effrayant pour celui qui seul pouvait lire ce qui se
+passait au fond du coeur du jeune officier.
+
+«Tiens, dit tout à coup Beauchamp à Debray, voilà Morrel! Où
+diable s'est-il fourré là?»
+
+Et ils le firent remarquer à Château-Renaud.
+
+«Comme il est pâle, dit celui-ci en tressaillant.
+
+--Il a froid, répliqua Debray.
+
+--Non pas, dit lentement Château-Renaud; je crois, moi, qu'il est
+ému. C'est un homme très impressionnable que Maximilien.
+
+--Bah! dit Debray, à peine s'il connaissait Mlle de Villefort.
+Vous l'avez dit vous-même.
+
+--C'est vrai. Cependant je me rappelle qu'à ce bal chez
+Mme de Morcerf il a dansé trois fois avec elle; vous savez, comte,
+à ce bal où vous produisîtes tant d'effet.
+
+--Non, je ne sais pas», répondit Monte-Cristo, sans savoir à quoi
+ni à qui il répondait, occupé qu'il était de surveiller Morrel
+dont les joues s'animaient, comme il arrive à ceux qui compriment
+ou retiennent leur respiration.
+
+«Les discours sont finis: adieu, messieurs», dit brusquement le
+comte.
+
+Et il donna le signal du départ en disparaissant, sans que l'on
+sût par où il était passé.
+
+La fête mortuaire était terminée, les assistants reprirent le
+chemin de Paris.
+
+Château-Renaud seul chercha un instant Morrel des yeux; mais,
+tandis qu'il avait suivi du regard le comte qui s'éloignait,
+Morrel avait quitté sa place, et Château-Renaud, après l'avoir
+cherché vainement, avait suivi Debray et Beauchamp.
+
+Monte-Cristo s'était jeté dans un taillis, et, caché derrière une
+large tombe, il guettait jusqu'au moindre mouvement de Morrel, qui
+peu à peu s'était approché du mausolée abandonné des curieux, puis
+des ouvriers.
+
+Morrel regarda autour de lui lentement et vaguement; mais au
+moment où son regard embrassait la portion du cercle opposée à la
+sienne, Monte-Cristo se rapprocha encore d'une dizaine de pas sans
+avoir été vu.
+
+Le jeune homme s'agenouilla.
+
+Le comte, le cou tendu, l'oeil fixe et dilaté, les jarrets pliés
+comme pour s'élancer au premier signal, continuait à se rapprocher
+de Morrel.
+
+Morrel courba son front jusque sur la pierre, embrassa la grille
+de ses deux mains, et murmura:
+
+«Ô Valentine!»
+
+Le coeur du comte fut brisé par l'explosion de ces deux mots; il
+fit un pas encore, et frappant sur l'épaule de Morrel:
+
+«C'est vous, cher ami! dit-il, je vous cherchais.»
+
+Monte-Cristo s'attendait à un éclat, à des reproches, à des
+récriminations: il se trompait.
+
+Morrel se tourna de son côté, et avec l'apparence du calme:
+
+«Vous voyez, dit-il, je priais!»
+
+Et son regard scrutateur parcourut le jeune homme des pieds à la
+tête.
+
+Après cet examen il parut plus tranquille.
+
+«Voulez-vous que je vous ramène à Paris? dit-il.
+
+--Non, merci.
+
+--Enfin désirez-vous quelque chose?
+
+--Laissez-moi prier.
+
+Le comte s'éloigna sans faire une seule objection, mais ce fut
+pour prendre un nouveau poste, d'où il ne perdait pas un seul
+geste de Morrel, qui enfin se releva, essuya ses genoux blanchis
+par la pierre, et reprit le chemin de Paris sans tourner une seule
+fois la tête.
+
+Il descendit lentement la rue de la Roquette.
+
+Le comte, renvoyant sa voiture qui stationnait au Père-Lachaise,
+le suivit à cent pas. Maximilien traversa le canal, et rentra rue
+Meslay par les boulevards.
+
+Cinq minutes après que la porte se fut refermée pour Morrel, elle
+se rouvrit pour Monte-Cristo.
+
+Julie était à l'entrée du jardin, où elle regardait, avec la plus
+profonde attention, maître Peneton, qui, prenant sa profession de
+jardinier au sérieux, faisait des boutures de rosier du Bengale.
+
+«Ah! monsieur le comte de Monte-Cristo! s'écria-t-elle avec cette
+joie que manifestait d'ordinaire chaque membre de la famille,
+quand Monte-Cristo faisait sa visite dans la rue Meslay.
+
+--Maximilien vient de rentrer, n'est-ce pas madame? demanda le
+comte.
+
+--Je crois l'avoir vu passer, oui, reprit la jeune femme; mais,
+je vous en prie, appelez Emmanuel.
+
+--Pardon, madame; mais il faut que je monte à l'instant même chez
+Maximilien, répliqua Monte-Cristo, j'ai à lui dire quelque chose
+de la plus haute importance.
+
+--Allez donc, fit-elle, en l'accompagnant de son charmant sourire
+jusqu'à ce qu'il eût disparu dans l'escalier.
+
+Monte-Cristo eut bientôt franchi les deux étages qui séparaient le
+rez-de-chaussée de l'appartement de Maximilien; parvenu sur le
+palier, il écouta: nul bruit ne se faisait entendre.
+
+Comme dans la plupart des anciennes maisons habitées par un seul
+maître, le palier n'était fermé que par une porte vitrée.
+
+Seulement, à cette porte vitrée il n'y avait point de clef.
+Maximilien s'était enfermé en dedans; mais il était impossible de
+voir au-delà de la porte, un rideau de soie rouge doublant les
+vitres.
+
+L'anxiété du comte se traduisit par une vive rougeur, symptôme
+d'émotion peu ordinaire chez cet homme impassible.
+
+«Que faire?» murmura-t-il.
+
+Et il réfléchit un instant.
+
+«Sonner? reprit-il, oh! non! souvent le bruit d'une sonnette,
+c'est-à-dire d'une visite, accélère la résolution de ceux qui se
+trouvent dans la situation où Maximilien doit être en ce moment,
+et alors au bruit de la sonnette répond un autre bruit.»
+
+Monte-Cristo frissonna des pieds à la tête, et, comme chez lui la
+décision avait la rapidité de l'éclair, il frappa un coup de coude
+dans un des carreaux de la porte vitrée qui vola en éclats; puis
+il souleva le rideau et vit Morrel qui, devant son bureau, une
+plume à la main, venait de bondir sur sa chaise, au fracas de la
+vitre brisée.
+
+«Ce n'est rien, dit le comte, mille pardons, mon cher ami! j'ai
+glissé, et en glissant j'ai donné du coude dans votre carreau;
+puisqu'il est cassé, je vais en profiter pour entrer chez vous; ne
+vous dérangez pas, ne vous dérangez pas.»
+
+Et, passant le bras par la vitre brisée, le comte ouvrit la porte.
+
+Morrel se leva, évidemment contrarié, et vint au-devant de Monte-Cristo,
+moins pour le recevoir que pour lui barrer le passage.
+
+«Ma foi, c'est la faute de vos domestiques, dit Monte-Cristo en se
+frottant le coude, vos parquets sont reluisants comme des miroirs.
+
+--Vous êtes-vous blessé, monsieur? demanda froidement Morrel.
+
+--Je ne sais. Mais que faisiez-vous donc là? Vous écriviez?
+
+--Moi?
+
+--Vous avez les doigts tachés d'encre.
+
+--C'est vrai, répondit Morrel, j'écrivais; cela m'arrive
+quelquefois, tout militaire que je suis.»
+
+Monte-Cristo fit quelques pas dans l'appartement. Force fut à
+Maximilien de le laisser passer; mais il le suivit.
+
+«Vous écriviez? reprit Monte-Cristo avec un regard fatigant de
+fixité.
+
+--J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que oui», fit Morrel.
+
+Le comte jeta un regard autour de lui.
+
+«Vos pistolets à côté de l'écritoire! dit-il en montrant du doigt
+à Morrel les armes posées sur son bureau.
+
+--Je pars pour un voyage, répondit Maximilien.
+
+--Mon ami! dit Monte-Cristo avec une voix d'une douceur infinie.
+
+--Monsieur!
+
+--Mon ami, mon cher Maximilien, pas de résolutions extrêmes, je
+vous en supplie!
+
+--Moi, des résolutions extrêmes, dit Morrel en haussant les
+épaules; et en quoi, je vous prie, un voyage est-il une résolution
+extrême?
+
+--Maximilien, dit Monte-Cristo, posons chacun de notre côté le
+masque que nous portons.
+
+«Maximilien, vous ne m'abusez pas avec ce calme de commande plus
+que je ne vous abuse, moi, avec ma frivole sollicitude.
+
+«Vous comprenez bien, n'est-ce pas? que pour avoir fait ce que
+j'ai fait, pour avoir enfoncé des vitres, violé le secret de la
+chambre d'un ami, vous comprenez, dis-je, que, pour avoir fait
+tout cela, il fallait que j'eusse une inquiétude réelle, ou plutôt
+une conviction terrible.
+
+«Morrel, vous voulez vous tuer!
+
+--Bon! dit Morrel tressaillant, où prenez-vous de ces idées-là,
+monsieur le comte?
+
+--Je vous dis que vous voulez vous tuer! continua le comte du
+même son de voix, et en voici la preuve.»
+
+Et, s'approchant du bureau, il souleva la feuille blanche que le
+jeune homme avait jetée sur une lettre commencée, et prit la
+lettre.
+
+Morrel s'élança pour la lui arracher des mains. Mais Monte-Cristo
+prévoyait ce mouvement et le prévint en saisissant Maximilien par
+le poignet et en l'arrêtant comme la chaîne d'acier arrête le
+ressort au milieu de son évolution.
+
+«Vous voyez bien que vous vouliez vous tuer! Morrel, dit le comte,
+c'est écrit!
+
+--Eh bien, s'écria Morrel, passant sans transition de l'apparence
+du calme à l'expression de la violence; eh bien, quand cela
+serait, quand j'aurais décidé de tourner sur moi le canon de ce
+pistolet, qui m'en empêcherait?
+
+«Qui aurait le courage de m'en empêcher?
+
+«Quand je dirai:
+
+«Toutes mes espérances sont ruinées, mon coeur est brisé, ma vie
+est éteinte, il n'y a plus que deuil et dégoût autour de moi; la
+terre est devenue de la cendre; toute voix humaine me déchire;
+
+«Quand je dirai:
+
+«C'est pitié que de me laisser mourir, car si vous ne me laissez
+mourir je perdrai la raison, je deviendrai fou;
+
+«Voyons, dites, monsieur, quand je dirai cela, quand on verra que
+je le dis avec les angoisses et les larmes de mon coeur, me
+répondra-t-on:
+
+--Vous avez tort?»
+
+«M'empêchera-t-on de n'être pas le plus malheureux?
+
+«Dites, monsieur, dites, est-ce vous qui aurez ce courage?
+
+--Oui, Morrel, dit Monte-Cristo, d'une voix dont le calme
+contrastait étrangement avec l'exaltation du jeune homme; oui, ce
+sera moi.
+
+--Vous! s'écria Morrel avec une expression croissante de colère
+et de reproche; vous qui m'avez leurré d'un espoir absurde; vous
+qui m'avez retenu, bercé, endormi par de vaines promesses, lorsque
+j'eusse pu, par quelque coup d'éclat, par quelque résolution
+extrême, la sauver, ou du moins la voir mourir dans mes bras; vous
+qui affectez toutes les ressources de l'intelligence, toutes les
+puissances de la matière; vous qui jouez ou plutôt qui faites
+semblant de jouer le rôle de la Providence, et qui n'avez pas même
+eu le pouvoir de donner du contrepoison à une jeune fille
+empoisonnée! Ah! en vérité, monsieur, vous me feriez pitié si vous
+ne me faisiez horreur!
+
+--Morrel...
+
+--Oui, vous m'avez dit de poser le masque; eh bien, soyez
+satisfait, je le pose.
+
+«Oui, quand vous m'avez suivi au cimetière, je vous ai encore
+répondu, car mon coeur est bon; quand vous êtes entré, je vous ai
+laissé venir jusqu'ici... Mais puisque vous abusez, puisque vous
+venez me braver jusque dans cette chambre où je m'étais retiré
+comme dans ma tombe; puisque vous m'apportez une nouvelle torture,
+à moi qui croyais les avoir épuisées toutes, comte de Monte-Cristo,
+mon prétendu bienfaiteur, comte de Monte-Cristo, le
+sauveur universel, soyez satisfait, vous allez voir mourir votre
+ami!...»
+
+Et Morrel, le rire de la folie sur les lèvres, s'élança une
+seconde fois vers les pistolets.
+
+Monte-Cristo, pâle comme un spectre, mais l'oeil éblouissant
+d'éclairs, étendit la main sur les armes, et dit à l'insensé:
+
+«Et, je vous répète que vous ne vous tuerez pas!
+
+--Empêchez-m'en donc! répliqua Morrel avec un dernier élan qui,
+comme le premier, vint se briser contre le bras d'acier du comte.
+
+--Je vous en empêcherai!
+
+--Mais qui êtes-vous donc, à la fin, pour vous arroger ce droit
+tyrannique sur des créatures libres et pensantes! s'écria
+Maximilien.
+
+--Qui je suis? répéta Monte-Cristo.
+
+«Écoutez:
+
+«Je suis, poursuivit Monte-Cristo, le seul homme au monde qui ait
+le droit de vous dire: Morrel je ne veux pas que le fils de ton
+père meure aujourd'hui!»
+
+Et Monte-Cristo, majestueux, transfiguré, sublime, s'avança les
+deux bras croisés vers le jeune homme palpitant, qui, vaincu
+malgré lui par la presque divinité de cet homme, recula d'un pas.
+
+«Pourquoi parlez-vous de mon père? balbutia-t-il; pourquoi mêler
+le souvenir de mon père à ce qui m'arrive aujourd'hui?
+
+--Parce que je suis celui qui a déjà sauvé la vie à ton père, un
+jour qu'il voulait se tuer comme tu veux te tuer aujourd'hui;
+parce que je suis l'homme qui a envoyé la bourse à ta jeune soeur
+et _Le Pharaon_ au vieux Morrel; parce que je suis Edmond Dantès,
+qui te fit jouer, enfant, sur ses genoux!»
+
+Morrel fit encore un pas en arrière, chancelant, suffoqué,
+haletant, écrasé; puis ses forces l'abandonnèrent, et avec un
+grand cri il tomba prosterné aux pieds de Monte-Cristo.
+
+Puis tout à coup, dans cette admirable nature, il se fit un
+mouvement de régénération soudaine et complète: il se releva,
+bondit hors de la chambre, et se précipita dans l'escalier en
+criant de toute la puissance de sa voix:
+
+«Julie! Julie! Emmanuel! Emmanuel!»
+
+Monte-Cristo voulut s'élancer à son tour, mais Maximilien se fût
+fait tuer plutôt que de quitter les gonds de la porte qu'il
+repoussait sur le comte.
+
+Aux cris de Maximilien, Julie, Emmanuel, Peneton et quelques
+domestiques accoururent épouvantés.
+
+Morrel les prit par les mains, et rouvrant la porte:
+
+«À genoux! s'écria-t-il d'une voix étranglée par les sanglots; à
+genoux! c'est le bienfaiteur, c'est le sauveur de notre père!
+c'est...»
+
+Il allait dire:
+
+«C'est Edmond Dantès!»
+
+Le comte l'arrêta en lui saisissant le bras.
+
+Julie s'élança sur la main du comte; Emmanuel l'embrassa comme un
+dieu tutélaire; Morrel tomba pour la seconde fois à genoux, et
+frappa le parquet de son front.
+
+Alors l'homme de bronze sentit son coeur se dilater dans sa
+poitrine, un jet de flamme dévorante jaillit de sa gorge à ses
+yeux, il inclina la tête et pleura!
+
+Ce fut dans cette chambre, pendant quelques instants, un concert
+de larmes et de gémissements sublimes qui dut paraître harmonieux
+aux anges mêmes les plus chéris du Seigneur!
+
+Julie fut à peine revenue de l'émotion si profonde qu'elle venait
+d'éprouver, qu'elle s'élança hors de la chambre, descendit un
+étage, courut au salon avec une joie enfantine, et souleva le
+globe de cristal qui protégeait la bourse donnée par l'inconnu des
+Allées de Meilhan.
+
+Pendant ce temps, Emmanuel d'une voix entrecoupée disait au comte:
+
+«Oh! monsieur le comte, comment, nous voyant parler si souvent de
+notre bienfaiteur inconnu, comment, nous voyant entourer un
+souvenir de tant de reconnaissance et d'adoration, comment avez-vous
+attendu jusqu'aujourd'hui pour vous faire connaître? Oh!
+c'est de la cruauté envers nous, et, j'oserai presque le dire,
+monsieur le comte, envers vous-même.
+
+--Écoutez, mon ami, dit le comte, et je puis vous appeler ainsi,
+car, sans vous en douter, vous êtes mon ami depuis onze ans; la
+découverte de ce secret a été amenée par un grand événement que
+vous devez ignorer.
+
+«Dieu m'est témoin que je désirais l'enfouir pendant toute ma vie
+au fond de mon âme; votre frère Maximilien me l'a arraché par des
+violences dont il se repent, j'en suis sûr.»
+
+Puis, voyant que Maximilien s'était rejeté de côté sur un
+fauteuil, tout en demeurant néanmoins à genoux:
+
+«Veillez sur lui, ajouta tout bas Monte-Cristo en pressant d'une
+façon significative la main d'Emmanuel.
+
+--Pourquoi cela? demanda le jeune homme étonné.
+
+--Je ne puis vous le dire; mais veillez sur lui.»
+
+Emmanuel embrassa la chambre d'un regard circulaire et aperçut les
+pistolets de Morrel.
+
+Ses yeux se fixèrent effrayés sur les armes, qu'il désigna à
+Monte-Cristo en levant lentement le doigt à leur hauteur.
+
+Monte-Cristo inclina la tête.
+
+Emmanuel fit un mouvement vers les pistolets.
+
+«Laissez», dit le comte.
+
+Puis allant à Morrel il lui prit la main; les mouvements
+tumultueux qui avaient un instant secoué le coeur du jeune homme
+avaient fait place à une stupeur profonde.
+
+Julie remonta, elle tenait à la main la bourse de soie, et deux
+larmes brillantes et joyeuses roulaient sur ses joues comme deux
+gouttes de matinale rosée.
+
+«Voici la réplique, dit-elle; ne croyez pas qu'elle me soit moins
+chère depuis que le sauveur nous a été révélé.
+
+--Mon enfant, répondit Monte-Cristo en rougissant, permettez-moi
+de reprendre cette bourse; depuis que vous connaissez les traits
+de mon visage, je ne veux être rappelé à votre souvenir que par
+l'affection que je vous prie de m'accorder.
+
+--Oh! dit Julie en pressant la bourse sur son coeur, non, non, je
+vous en supplie, car un jour vous pourriez nous quitter; car un
+jour malheureusement vous nous quitterez, n'est-ce pas?
+
+--Vous avez deviné juste, madame, répondit Monte-Cristo en
+souriant; dans huit jours, j'aurai quitté ce pays, où tant de gens
+qui avaient mérité la vengeance du Ciel vivaient heureux, tandis
+que mon père expirait de faim et de douleur.»
+
+En annonçant son prochain départ, Monte-Cristo tenait ses yeux
+fixés sur Morrel, et il remarqua que ces mots _j'aurai quitté ce
+pays_ avaient passé sans tirer Morrel de sa léthargie; il comprit
+que c'était une dernière lutte qu'il lui fallait soutenir avec la
+douleur de son ami, et prenant les mains de Julie et d'Emmanuel
+qu'il réunit en les pressant dans les siennes, il leur dit, avec
+la douce autorité d'un père:
+
+«Mes bons amis, laissez-moi seul, je vous prie, avec Maximilien.»
+
+C'était un moyen pour Julie d'emporter cette relique précieuse
+dont oubliait de reparler Monte-Cristo. Elle entraîna vivement son
+mari.
+
+«Laissons-les», dit-elle.
+
+Le comte resta avec Morrel, qui demeurait immobile comme une
+statue.
+
+«Voyons, dit le comte en lui touchant l'épaule avec son doigt de
+flamme; redeviens-tu enfin un homme, Maximilien?
+
+--Oui, car je recommence à souffrir.»
+
+Le front du comte se plissa, livré qu'il paraissait être à une
+sombre hésitation.
+
+«Maximilien! Maximilien! dit-il, ces idées où tu plonges sont
+indignes d'un chrétien.
+
+--Oh! tranquillisez-vous, ami, dit Morrel en relevant la tête et
+en montrant au comte un sourire empreint d'une ineffable
+tristesse, ce n'est plus moi qui chercherai la mort.
+
+--Ainsi, dit Monte-Cristo, plus d'armes, plus de désespoir.
+
+--Non, car j'ai mieux, pour me guérir de ma douleur, que le canon
+d'un pistolet ou la pointe d'un couteau.
+
+--Pauvre fou...! qu'avez-vous donc?
+
+--J'ai ma douleur elle-même qui me tuera.
+
+--Ami, dit Monte-Cristo avec une mélancolie égale à la sienne,
+écoutez-moi:
+
+«Un jour, dans un moment de désespoir égal au tien, puisqu'il
+amenait une résolution semblable, j'ai comme toi voulu me tuer; un
+jour ton père, également désespéré, a voulu se tuer aussi.
+
+«Si l'on avait dit à ton père, au moment où il dirigeait le canon
+du pistolet vers son front, si l'on m'avait dit à moi, au moment
+où j'écartais de mon lit le pain du prisonnier auquel je n'avais
+pas touché depuis trois jours, si l'on nous avait dit enfin à tous
+deux, en ce moment suprême:
+
+«Vivez! un jour viendra où vous serez heureux et où vous bénirez
+la vie, de quelque part que vînt la voix, nous l'eussions
+accueillie avec le sourire du doute ou avec l'angoisse de
+l'incrédulité, et cependant combien de fois, en t'embrassant, ton
+père a-t-il béni la vie, combien de fois moi-même...
+
+--Ah! s'écria Morrel, interrompant le comte, vous n'aviez perdu
+que votre liberté, vous; mon père n'avait perdu que sa fortune,
+lui; et moi, j'ai perdu Valentine.
+
+--Regarde-moi, Morrel, dit Monte-Cristo avec cette solennité qui,
+dans certaines occasions, le faisait si grand et si persuasif;
+regarde-moi, je n'ai ni larmes dans les yeux, ni fièvre dans les
+veines, ni battements funèbres dans le coeur, cependant je te vois
+souffrir, toi, Maximilien, toi que j'aime comme j'aimerais mon
+fils: eh bien, cela ne te dit-il pas, Morrel, que la douleur est
+comme la vie, et qu'il y a toujours quelque chose d'inconnu au-delà?
+Or, si je te prie, si je t'ordonne de vivre, Morrel, c'est
+dans la conviction qu'un jour tu me remercieras de t'avoir
+conservé la vie.
+
+--Mon Dieu! s'écria le jeune homme, mon Dieu! que me dites-vous
+là, comte? Prenez-y garde! peut-être n'avez-vous jamais aimé,
+vous?
+
+--Enfant! répondit le comte.
+
+--D'amour, reprit Morrel, je m'entends.
+
+«Moi, voyez-vous, je suis un soldat depuis que je suis un homme;
+je suis arrivé jusqu'à vingt-neuf ans sans aimer, car aucun des
+sentiments que j'ai éprouvés jusque-là ne mérite le nom d'amour:
+eh bien, à vingt-neuf ans j'ai vu Valentine: donc depuis près de
+deux ans je l'aime, depuis près de deux ans j'ai pu lire les
+vertus de la fille et de la femme écrites par la main même du
+Seigneur dans ce coeur ouvert pour moi comme un livre.
+
+«Comte, il y avait pour moi, avec Valentine, un bonheur infini,
+immense, inconnu, un bonheur trop grand, trop complet, trop divin,
+pour ce monde; puisque ce monde ne me l'a pas donné, comte, c'est
+vous dire que sans Valentine il n'y a pour moi sur la terre que
+désespoir et désolation.
+
+--Je vous ai dit d'espérer, Morrel, répéta le comte.
+
+--Prenez garde alors, répéterai-je aussi, dit Morrel, car vous
+cherchez à me persuader, et si vous me persuadez, vous me ferez
+perdre la raison, car vous me ferez croire que je puis revoir
+Valentine.»
+
+Le comte sourit.
+
+«Mon ami, mon père! s'écria Morrel exalté, prenez garde, vous
+redirai-je pour la troisième fois, car l'ascendant que vous prenez
+sur moi m'épouvante; prenez garde au sens de vos paroles, car
+voilà mes yeux qui se raniment, voilà mon coeur qui se rallume et
+qui renaît; prenez garde, car vous me feriez croire à des choses
+surnaturelles.
+
+«J'obéirais si vous me commandiez de lever la pierre du sépulcre
+qui recouvre la fille de Jaïre, je marcherais sur les flots, comme
+l'apôtre, si vous me faisiez de la main signe de marcher sur les
+flots; prenez garde, j'obéirais.
+
+--Espère, mon ami, répéta le comte.
+
+--Ah! dit Morrel en retombant de toute la hauteur de son
+exaltation dans l'abîme de sa tristesse, ah! vous vous jouez de
+moi: vous faites comme ces bonnes mères, ou plutôt comme ces mères
+égoïstes qui calment avec des paroles mielleuses la douleur de
+l'enfant, parce que ses cris les fatiguent.
+
+«Non, mon ami, j'avais tort de vous dire de prendre garde; non, ne
+craignez rien, j'enterrerai ma douleur avec tant de soin dans le
+plus profond de ma poitrine, je la rendrai si obscure, si secrète,
+que vous n'aurez plus même le souci d'y compatir.
+
+«Adieu! mon ami; adieu!
+
+--Au contraire, dit le comte; à partir de cette heure,
+Maximilien, tu vivras près de moi et avec moi, tu ne me quitteras
+plus, et dans huit jours nous aurons laissé derrière nous la
+France.
+
+--Et vous me dites toujours d'espérer?
+
+--Je te dis d'espérer, parce que je sais un moyen de te guérir.
+
+--Comte, vous m'attristez davantage encore s'il est possible.
+Vous ne voyez, comme résultat du coup qui me frappe, qu'une
+douleur banale, et vous croyez me consoler par un moyen banal, le
+voyage.»
+
+Et Morrel secoua la tête avec une dédaigneuse incrédulité.
+
+«Que veux-tu que je te dise? reprit Monte-Cristo.
+
+«J'ai foi dans mes promesses, laisse-moi faire l'expérience.
+
+--Comte, vous prolongez mon agonie, voilà tout.
+
+--Ainsi, dit le comte, faible coeur que tu es, tu n'as pas la
+force de donner à ton ami quelques jours pour l'épreuve qu'il
+tente!
+
+«Voyons, sais-tu de quoi le comte de Monte-Cristo est capable?
+
+«Sais-tu qu'il commande à bien des puissances terrestres?
+
+«Sais-tu qu'il a assez de foi en Dieu pour obtenir des miracles de
+celui qui a dit qu'avec la foi l'homme pouvait soulever une
+montagne?
+
+«Eh bien, ce miracle que j'espère, attends-le, ou bien...
+
+--Ou bien... répéta Morrel.
+
+--Ou bien, prends-y garde, Morrel, je t'appellerai ingrat.
+
+--Ayez pitié de moi, comte.
+
+--J'ai tellement pitié de toi, Maximilien, écoute-moi, tellement
+pitié, que si je ne te guéris pas dans un mois, jour pour jour,
+heure pour heure, retiens bien mes paroles, Morrel, je te placerai
+moi-même en face de ces pistolets tout chargés et d'une coupe du
+plus sûr poison d'Italie, d'un poison plus sûr et plus prompt,
+crois-moi, que celui qui a tué Valentine.
+
+--Vous me le promettez?
+
+--Oui, car je suis homme, car, moi aussi, comme je te l'ai dit,
+j'ai voulu mourir, et souvent même, depuis que le malheur s'est
+éloigné de moi, j'ai rêvé les délices de l'éternel sommeil.
+
+--Oh! bien sûr, vous me promettez cela, comte? s'écria Maximilien
+enivré.
+
+--Je ne te le promets pas, je te le jure, dit Monte-Cristo en
+étendant la main.
+
+--Dans un mois, sur votre honneur, si je ne suis pas consolé,
+vous me laissez libre de ma vie, et, quelque chose que j'en fasse,
+vous ne m'appellerez pas ingrat?
+
+--Dans un mois jour pour jour, Maximilien; dans un mois, heure
+pour heure, et la date est sacrée, Maximilien; je ne sais pas si
+tu y as songé, nous sommes aujourd'hui le 5 septembre.
+
+«Il y a aujourd'hui dix ans que j'ai sauvé ton père, qui voulait
+mourir.»
+
+Morrel saisit les mains du comte et les baisa; le comte le laissa
+faire, comme s'il comprenait que cette adoration lui était due.
+
+«Dans un mois, continua Monte-Cristo, tu auras, sur la table
+devant laquelle nous serons assis l'un et l'autre, de bonnes armes
+et une douce mort; mais, en revanche, tu me promets d'attendre
+jusque-là et de vivre?
+
+--Oh! à mon tour, s'écria Morrel, je vous le jure!»
+
+Monte-Cristo attira le jeune homme sur son coeur, et l'y retint
+longtemps.
+
+«Et maintenant, lui dit-il, à partir d'aujourd'hui, tu vas venir
+demeurer chez moi; tu prendras l'appartement d'Haydée, et ma fille
+au moins sera remplacée par mon fils.
+
+--Haydée! dit Morrel; qu'est devenue Haydée?
+
+--Elle est partie cette nuit.
+
+--Pour vous quitter?
+
+--Pour m'attendre...
+
+«Tiens-toi donc prêt à venir me rejoindre rue des Champs-Élysées,
+et fais-moi sortir d'ici sans qu'on me voie.»
+
+Maximilien baissa la tête, et obéit comme un enfant ou comme un
+apôtre.
+
+
+
+
+CVI
+
+Le partage.
+
+
+Dans cet hôtel de la rue Saint-Germain-des-Prés qu'avait choisi
+pour sa mère et pour lui Albert de Morcerf, le premier étage,
+composé d'un petit appartement complet, était loué à un personnage
+fort mystérieux.
+
+Ce personnage était un homme dont jamais le concierge lui-même
+n'avait pu voir la figure, soit qu'il entrât ou qu'il sortît; car
+l'hiver il s'enfonçait le menton dans une de ces cravates rouges
+comme en ont les cochers de bonne maison qui attendent leurs
+maîtres à la sortie des spectacles, et l'été il se mouchait
+toujours précisément au moment où il eût pu être aperçu en passant
+devant la loge. Il faut dire que, contrairement à tous les usages
+reçus, cet habitant de l'hôtel n'était épié par personne, et que
+le bruit qui courait que son incognito cachait un individu très
+haut placé, et _ayant le bras long_, avait fait respecter ses
+mystérieuses apparitions.
+
+Ses visites étaient ordinairement fixes, quoique parfois elles
+fussent avancées ou retardées; mais presque toujours, hiver ou
+été, c'était vers quatre heures qu'il prenait possession de son
+appartement, dans lequel il ne passait jamais la nuit.
+
+À trois heures et demie, l'hiver, le feu était allumé par la
+servante discrète qui avait l'intendance du petit appartement; à
+trois heures et demie, l'été, des glaces étaient montées par la
+même servante.
+
+À quatre heures, comme nous l'avons dit, le personnage mystérieux
+arrivait.
+
+Vingt minutes après lui, une voiture s'arrêtait devant l'hôtel;
+une femme vêtue de noir ou de bleu foncé, mais toujours enveloppée
+d'un grand voile, en descendait, passait comme une ombre devant la
+loge, montait l'escalier sans que l'on entendît craquer une seule
+marche sous son pied léger.
+
+Jamais il ne lui était arrivé qu'on lui demandât où elle allait.
+
+Son visage, comme celui de l'inconnu, était donc parfaitement
+étranger aux deux gardiens de la porte, ces concierges modèles,
+les seuls peut-être, dans l'immense confrérie des portiers de la
+capitale capables d'une pareille discrétion.
+
+Il va sans dire qu'elle ne montait pas plus haut que le premier.
+Elle grattait à une porte d'une façon particulière; la porte
+s'ouvrait, puis se refermait hermétiquement, et tout était dit.
+
+Pour quitter l'hôtel, même manoeuvre que pour y entrer.
+
+L'inconnue sortait la première, toujours voilée, et remontait dans
+sa voiture, qui tantôt disparaissait par un bout de la rue, tantôt
+par l'autre; puis, vingt minutes après, l'inconnu sortait à son
+tour, enfoncé dans sa cravate ou caché par son mouchoir, et
+disparaissait également.
+
+Le lendemain du jour où le comte de Monte-Cristo avait été rendre
+visite à Danglars, jour de l'enterrement de Valentine, l'habitant
+mystérieux entra vers dix heures du matin, au lieu d'entrer comme
+d'habitude, vers quatre heures de l'après-midi.
+
+Presque aussitôt, et sans garder l'intervalle ordinaire, une
+voiture de place arriva, et la dame voilée monta rapidement
+l'escalier.
+
+La porte s'ouvrit et se referma.
+
+Mais, avant même que la porte fût refermée, la dame s'était
+écriée:
+
+«Ô Lucien! ô mon ami!»
+
+De sorte que le concierge, qui, sans le vouloir, avait entendu
+cette exclamation, sut alors pour la première fois que son
+locataire s'appelait Lucien; mais comme c'était un portier modèle,
+il se promit de ne pas même le dire à sa femme.
+
+«Eh bien, qu'y a-t-il, chère amie? demanda celui dont le trouble
+ou l'empressement de la dame voilée avait révélé le nom; parlez,
+dites.
+
+--Mon ami, puis-je compter sur vous?
+
+--Certainement, et vous le savez bien.
+
+«Mais qu'y a-t-il?
+
+«Votre billet de ce matin m'a jeté dans une perplexité terrible.
+
+«Cette précipitation, ce désordre dans votre écriture; voyons,
+rassurez-moi ou effrayez-moi tout à fait!
+
+--Lucien, un grand événement! dit la dame en attachant sur Lucien
+un regard interrogateur: M. Danglars est parti cette nuit.
+
+--Parti! M. Danglars parti!
+
+«Et où est-il allé?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Comment! vous l'ignorez? Il est donc parti pour ne plus
+revenir?
+
+--Sans doute!
+
+«À dix heures du soir, ses chevaux l'ont conduit à la barrière de
+Charenton; là, il a trouvé une berline de poste tout attelée; il
+est monté dedans avec son valet de chambre, en disant à son cocher
+qu'il allait à Fontainebleau.
+
+--Eh bien, que disiez-vous donc?
+
+--Attendez, mon ami. Il m'avait laissé une lettre.
+
+--Une lettre?
+
+--Oui; lisez.»
+
+Et la baronne tira de sa poche une lettre décachetée qu'elle
+présenta à Debray.
+
+Debray, avant de la lire, hésita un instant, comme s'il eût
+cherché à deviner ce qu'elle contenait, ou plutôt comme si,
+quelque chose qu'elle contînt, il était décidé à prendre d'avance
+un parti.
+
+Au bout de quelques secondes ses idées étaient sans doute
+arrêtées, car il lut.
+
+Voici ce que contenait ce billet qui avait jeté un si grand
+trouble dans le coeur de Mme Danglars:
+
+«Madame et très fidèle épouse.»
+
+Sans y songer, Debray s'arrêta et regarda la baronne, qui rougit
+jusqu'aux yeux.
+
+«Lisez», dit-elle.
+
+Debray continua:
+
+«Quand vous recevrez cette lettre vous n'aurez plus de mari! Oh!
+ne prenez pas trop chaudement l'alarme, vous n'aurez plus de mari
+comme vous n'aurez plus de fille, c'est-à-dire que je serai sur
+une des trente ou quarante routes qui conduisent hors de France.
+
+«Je vous dois des explications, et comme vous êtes femme à les
+comprendre parfaitement, je vous les donnerai.
+
+«Écoutez donc:
+
+«Un remboursement de cinq millions m'est survenu ce matin, je l'ai
+opéré; un autre de même somme l'a suivi presque immédiatement; je
+l'ajourne à demain: aujourd'hui je pars pour éviter ce demain qui
+me serait trop désagréable à supporter.
+
+«Vous comprenez cela, n'est-ce pas, madame et très précieuse
+épouse?
+
+«Je dis:
+
+«Vous comprenez, parce que vous savez aussi bien que moi mes
+affaires; vous les savez même mieux que moi, attendu que s'il
+s'agissait de dire où a passé une bonne moitié de ma fortune,
+naguère encore assez belle, j'en serais incapable; tandis que
+vous, au contraire, j'en suis certain, vous vous en acquitteriez
+parfaitement.
+
+«Car les femmes ont des instincts d'une sûreté infaillible, elles
+expliquent par une algèbre qu'elles ont inventée le merveilleux
+lui-même. Moi qui ne connaissais que mes chiffres, je n'ai plus
+rien su du jour où mes chiffres m'ont trompé.
+
+«Avez-vous quelquefois admiré la rapidité de ma chute, madame?
+
+«Avez-vous été un peu éblouie de cette incandescente fusion de mes
+lingots?
+
+«Moi, je l'avoue, je n'y ai vu que du feu; espérons que vous avez
+retrouvé un peu d'or dans les cendres.
+
+«C'est avec ce consolant espoir que je m'éloigne, madame et très
+prudente épouse, sans que ma conscience me reproche le moins du
+monde de vous abandonner; il vous reste des amis, les cendres en
+question, et, pour comble de bonheur, la liberté que je m'empresse
+de vous rendre.
+
+«Cependant, madame, le moment est arrivé de placer dans ce
+paragraphe un mot d'explication intime. Tant que j'ai espéré que
+vous travailliez au bien-être de notre maison, à la fortune de
+notre fille, j'ai philosophiquement fermé les yeux; mais comme
+vous avez fait de la maison une vaste ruine, je ne veux pas servir
+de fondation à la fortune d'autrui.
+
+«Je vous ai prise riche, mais peu honorée.
+
+«Pardonnez-moi de vous parler avec cette franchise; mais comme je
+ne parle que pour nous deux probablement, je ne vois pas pourquoi
+je farderais mes paroles.
+
+«J'ai augmenté notre fortune, qui pendant plus de quinze ans a été
+croissant, jusqu'au moment où des catastrophes inconnues et
+inintelligibles encore pour moi sont venues la prendre corps à
+corps et la renverser, sans que, je puis le dire, il y ait
+aucunement de ma faute.
+
+«Vous, madame, vous avez travaillé seulement à accroître la vôtre,
+chose à laquelle vous avez réussi, j'en suis moralement convaincu.
+
+«Je vous laisse donc comme je vous ai prise, riche, mais peu
+honorable.
+
+«Adieu.
+
+«Moi aussi, je vais, à partir d'aujourd'hui, travailler pour mon
+compte.
+
+«Croyez à toute ma reconnaissance pour l'exemple que vous m'avez
+donné et que je vais suivre.
+
+«_Votre mari bien dévoué_,
+
+ «BARON DANGLARS.»
+
+La baronne avait suivi des yeux Debray pendant cette longue et pénible
+lecture; elle avait vu, malgré sa puissance bien connue sur lui-même, le
+jeune homme changer de couleur une ou deux fois.
+
+Lorsqu'il eut fini, il ferma lentement le papier dans ses plis, et
+reprit son attitude pensive.
+
+«Eh bien? demanda Mme Danglars avec une anxiété facile à comprendre.
+
+--Eh bien, madame? répéta machinalement Debray.
+
+--Quelle idée vous inspire cette lettre?
+
+--C'est bien simple, madame; elle m'inspire l'idée que M. Danglars est
+parti avec des soupçons.
+
+--Sans doute; mais est-ce tout ce que vous avez à me dire?
+
+--Je ne comprends pas, dit Debray avec un froid glacial.
+
+--Il est parti! parti tout à fait! parti pour ne plus revenir.
+
+--Oh! fit Debray, ne croyez pas cela, baronne.
+
+--Non, vous dis-je, il ne reviendra pas; je le connais, c'est un homme
+inébranlable dans toutes les résolutions qui émanent de son intérêt.
+
+«S'il m'eût jugée utile à quelque chose, il m'eût emmenée. Il me laisse
+à Paris, c'est que notre séparation peut servir ses projets: elle est
+donc irrévocable et je suis libre à jamais», ajouta Mme Danglars avec la
+même expression de prière.
+
+Mais Debray, au lieu de répondre, la laissa dans cette anxieuse
+interrogation du regard et de la pensée.
+
+«Quoi! dit-elle enfin, vous ne me répondez pas, monsieur?
+
+--Mais je n'ai qu'une question à vous faire: que comptez-vous devenir?
+
+--J'allais vous le demander, répondit la baronne le coeur palpitant.
+
+--Ah! fit Debray, c'est donc un conseil que vous me demandez?
+
+--Oui, c'est un conseil que je vous demande, dit la baronne le coeur
+serré.
+
+--Alors, si c'est un conseil que vous me demandez, répondit froidement
+le jeune homme, je vous conseille de voyager.
+
+--De voyager! murmura madame Danglars.
+
+--Certainement. Comme l'a dit M. Danglars, vous êtes riche et
+parfaitement libre. Une absence de Paris sera nécessaire absolument, à
+ce que je crois du moins, après le double éclat du mariage rompu de Mlle
+Eugénie et de la disparition de M. Danglars.
+
+«Il importe seulement que tout le monde vous sache abandonnée et vous
+croie pauvre; car on ne pardonnerait pas à la femme du banqueroutier son
+opulence et son grand état de maison.
+
+«Pour le premier cas, il suffit que vous restiez seulement quinze jours
+à Paris, répétant à tout le monde que vous êtes abandonnée et racontant
+à vos meilleures amies, qui iront le répéter dans le monde, comment cet
+abandon a eu lieu. Puis vous quitterez votre hôtel, vous y laisserez vos
+bijoux, vous abandonnez votre douaire, et chacun vantera votre
+désintéressement et chantera vos louanges.
+
+«Alors on vous saura abandonnée, et l'on vous croira pauvre; car moi
+seul connais votre situation financière et suis prêt à vous rendre mes
+comptes en loyal associé.»
+
+La baronne, pâle, atterrée, avait écouté ce discours avec autant
+d'épouvante et de désespoir que Debray avait mis de calme et
+d'indifférence à le prononcer.
+
+«Abandonnée! répéta-t-elle, oh! bien abandonnée... Oui, vous avez
+raison, monsieur, et personne ne doutera de mon abandon.»
+
+Ce furent les seules paroles que cette femme, si fière et si violemment
+éprise, put répondre à Debray.
+
+«Mais riche, très riche même», poursuivit Debray en tirant de son
+portefeuille et en étalant sur la table quelques papiers qu'il
+renfermait.
+
+Mme Danglars le laissa faire, tout occupée d'étouffer les battements de
+son coeur et de retenir les larmes qu'elle sentait poindre au bord de
+ses paupières. Mais enfin le sentiment de la dignité l'emporta chez la
+baronne; et si elle ne réussit point à comprimer son coeur, elle parvint
+du moins à ne pas verser une larme.
+
+«Madame, dit Debray, il y a six mois à peu près que nous sommes
+associés.
+
+«Vous avez fourni une mise de fonds de cent mille francs.
+
+«C'est au mois d'avril de cette année qu'a eu lieu notre association.
+
+«En mai, nos opérations ont commencé.
+
+«En mai, nous avons gagné quatre cent cinquante mille francs.
+
+«En juin, le bénéfice a monté à neuf cent mille.
+
+«En juillet, nous y avons ajouté dix-sept cent mille francs; c'est, vous
+le savez, le mois des bons d'Espagne.
+
+«En août, nous perdîmes, au commencement du mois, trois cent mille
+francs; mais le 15 du mois nous nous étions rattrapés, et à la fin nous
+avions pris notre revanche; car nos comptes, mis au net depuis le jour
+de notre association jusqu'à hier où je les ai arrêtés, nous donnent un
+actif de deux millions quatre cent mille francs, c'est-à-dire de douze
+cent mille francs pour chacun de nous.
+
+«Maintenant, continua Debray, compulsant son carnet avec la méthode et
+la tranquillité d'un agent de change, nous trouvons quatre-vingt mille
+francs pour les intérêts composés de cette somme restée entre mes mains.
+
+--Mais, interrompit la baronne, que veulent dire ces intérêts, puisque
+jamais vous n'avez fait valoir cet argent?
+
+--Je vous demande pardon, madame, dit froidement Debray; j'avais vos
+pouvoirs pour le faire valoir, et j'ai usé de vos pouvoirs.
+
+«C'est donc quarante mille francs d'intérêts pour votre moitié, plus les
+cent mille francs de mise de fonds première, c'est-à-dire treize cent
+quarante mille francs pour votre part.
+
+«Or, madame, continua Debray, j'ai eu la précaution de mobiliser votre
+argent avant-hier, il n'y a pas longtemps, comme vous voyez, et l'on eût
+dit que je me doutais d'être incessamment appelé à vous rendre mes
+comptes. Votre argent est là, moitié en billets de banque, moitié en
+bons au porteur.
+
+«Je dis là, et c'est vrai: car comme je ne jugeais pas ma maison assez
+sûre, comme je ne trouvais pas les notaires assez discrets, et que les
+propriétés parlent encore plus haut que les notaires; comme enfin vous
+n'avez le droit de rien acheter ni de rien posséder en dehors de la
+communauté conjugale, j'ai gardé toute cette somme, aujourd'hui votre
+seule fortune, dans un coffre scellé au fond de cette armoire, et pour
+plus grande sécurité, j'ai fait le maçon moi-même.
+
+«Maintenant, continua Debray en ouvrant l'armoire d'abord, et la caisse
+ensuite, maintenant, madame voilà huit cents billets de mille francs
+chacun, qui ressemblent, comme vous voyez, à un gros album relié en fer;
+j'y joins un coupon de rente de vingt-cinq mille francs; puis pour
+l'appoint, qui fait quelque chose, je crois, comme cent dix mille
+francs, voici un bon à vue sur mon banquier, et comme mon banquier n'est
+pas M. Danglars, le bon sera payé, vous pouvez être tranquille.»
+
+Mme Danglars prit machinalement le bon à vue, le coupon de rente et la
+liasse de billets de banque.
+
+Cette énorme fortune paraissait bien peu de chose étalée là sur une
+table.
+
+Mme Danglars, les yeux secs, mais la poitrine gonflée de sanglots, la
+ramassa et enferma l'étui d'acier dans son sac, mit le coupon de rente
+et le bon à vue dans son portefeuille, et debout, pâle, muette, elle
+attendit une douce parole qui la consolât d'être si riche.
+
+Mais elle attendit vainement.
+
+«Maintenant, madame, dit Debray, vous avez une existence magnifique,
+quelque chose comme soixante mille livres de rente, ce qui est énorme
+pour une femme qui ne pourra pas tenir maison, d'ici à un an au moins.
+
+«C'est un privilège pour toutes les fantaisies qui vous passeront par
+l'esprit: sans compter que si vous trouvez votre part insuffisante, eu
+égard au passé qui vous échappe, vous pouvez puiser dans la mienne,
+madame; et je suis disposé à vous offrir, oh! à titre de prêt, bien
+entendu, tout ce que je possède, c'est-à-dire un million soixante mille
+francs.
+
+--Merci, monsieur, répondit la baronne, merci; vous comprenez que vous
+me remettez là beaucoup plus qu'il ne faut à une pauvre femme qui ne
+compte pas, d'ici à longtemps du moins, reparaître dans le monde.»
+
+Debray fut étonné un moment, mais il se remit et fit un geste qui
+pouvait se traduire par la formule la plus polie d'exprimer cette idée:
+
+«Comme il vous plaira!»
+
+Mme Danglars avait peut-être jusque-là espéré encore quelque chose; mais
+quand elle vit le geste insouciant qui venait d'échapper à Debray, et le
+regard oblique dont ce geste était accompagné, ainsi que la révérence
+profonde et le silence significatif qui les suivirent, elle releva la
+tête, ouvrit la porte, et sans fureur, sans secousse, mais aussi sans
+hésitation, elle s'élança dans l'escalier, dédaignant même d'adresser un
+dernier salut à celui qui la laissait partir de cette façon.
+
+«Bah! dit Debray lorsqu'elle fut partie: beaux projets que tout cela,
+elle restera dans son hôtel, lira des romans, et jouera au lansquenet,
+ne pouvant plus jouer à la bourse.»
+
+Et il reprit son carnet, biffant avec le plus grand soin les sommes
+qu'il venait de payer.
+
+«Il me reste un million soixante mille francs, dit-il.
+
+«Quel malheur que Mlle de Villefort soit morte! cette femme-là me
+convenait sous tous les rapports, et je l'eusse épousée.»
+
+Et flegmatiquement, selon son habitude, il attendit que Mme Danglars fût
+partie depuis vingt minutes pour se décider à partir à son tour.
+
+Pendant ces vingt minutes, Debray fit des chiffres, sa montre posée à
+côté de lui.
+
+Ce personnage diabolique que toute imagination aventureuse eût créé avec
+plus ou moins de bonheur si Le Sage n'en avait acquis la propriété dans
+son chef-d'oeuvre, Asmodée, qui enlevait la croûte des maisons pour en
+voir l'intérieur, eût joui d'un singulier spectacle s'il eût enlevé, au
+moment où Debray faisait ses chiffres, la croûte du petit hôtel de la
+rue Saint-Germain-des-Prés.
+
+Au-dessus de cette chambre où Debray venait de partager avec Mme
+Danglars deux millions et demi, il y avait une autre chambre peuplée
+aussi d'habitants de notre connaissance, lesquels ont joué un rôle assez
+important dans les événements que nous venons de raconter pour que nous
+les retrouvions avec quelque intérêt.
+
+Il y avait dans cette chambre Mercédès et Albert.
+
+Mercédès était bien changée depuis quelques jours, non pas que, même au
+temps de sa plus grande fortune, elle eût jamais étalé le faste
+orgueilleux qui tranche visiblement avec toutes les conditions, et fait
+qu'on ne reconnaît plus la femme aussitôt qu'elle vous apparaît sous des
+habits plus simples; non pas davantage qu'elle fût tombée à cet état de
+dépression où l'on est contraint de revêtir la livrée de la misère; non,
+Mercédès était changée parce que son oeil ne brillait plus, parce que sa
+bouche ne souriait plus, parce qu'enfin un perpétuel embarras arrêtait
+sur ses lèvres le mot rapide que lançait autrefois un esprit toujours
+préparé.
+
+Ce n'était pas la pauvreté qui avait flétri l'esprit de Mercédès, ce
+n'était pas le manque de courage qui lui rendait pesante sa pauvreté.
+
+Mercédès, descendue du milieu dans lequel elle vivait, perdue dans la
+nouvelle sphère qu'elle s'était choisie, comme ces personnes qui sortent
+d'un salon splendidement éclairé pour passer subitement dans les
+ténèbres; Mercédès semblait une reine descendue de son palais dans une
+chaumière, et qui, réduite au strict nécessaire, ne se reconnaît ni à la
+vaisselle d'argile qu'elle est obligée d'apporter elle-même sur sa
+table, ni au grabat qui a succédé à son lit.
+
+En effet, la belle Catalane ou la noble comtesse n'avait plus ni son
+regard fier, ni son charmant sourire, parce qu'en arrêtant ses yeux sur
+ce qui l'entourait elle ne voyait que d'affligeants objets: c'était une
+chambre tapissée d'un de ces papiers gris sur gris que les propriétaires
+économes choisissent de préférence comme étant les moins salissants;
+c'était un carreau sans tapis; c'étaient des meubles qui appelaient
+l'attention et forçaient la vue de s'arrêter sur la pauvreté d'un faux
+luxe, toutes choses enfin qui rompaient par leurs tons criards
+l'harmonie si nécessaire à des yeux habitués à un ensemble élégant.
+
+Mme de Morcerf vivait là depuis qu'elle avait quitté son hôtel; la tête
+lui tournait devant ce silence éternel comme elle tourne au voyageur
+arrivé sur le bord d'un abîme: s'apercevant qu'à toute minute Albert la
+regardait à la dérobée pour juger de l'état de son coeur, elle s'était
+astreinte à un monotone sourire des lèvres qui, en l'absence de ce feu
+si doux du sourire des yeux, fait l'effet d'une simple réverbération de
+lumière, c'est-à-dire d'une clarté sans chaleur.
+
+De son côté Albert était préoccupé, mal à l'aise, gêné par un reste de
+luxe qui l'empêchait d'être de sa condition actuelle; il voulait sortir
+sans gants, et trouvait ses mains trop blanches; il voulait courir la
+ville à pied, et trouvait ses bottes trop bien vernies.
+
+Cependant ces deux créatures si nobles et si intelligentes, réunies
+indissolublement par le lien de l'amour maternel et filial, avaient
+réussi à se comprendre sans parler de rien et à économiser toutes les
+privations que l'on se doit entre amis pour établir cette vérité
+matérielle d'où dépend la vie.
+
+Albert avait enfin pu dire à sa mère sans la faire pâlir:
+
+«Ma mère, nous n'avons plus d'argent.»
+
+Jamais Mercédès n'avait connu véritablement la misère; elle avait
+souvent, dans sa jeunesse, parlé elle-même de pauvreté, mais ce n'est
+point la même chose: besoin et nécessité sont deux synonymes entre
+lesquels il y a tout un monde d'intervalle.
+
+Aux Catalans, Mercédès avait besoin de mille choses, mais elle ne
+manquait jamais de certaines autres. Tant que les filets étaient bons,
+on prenait du poisson; tant qu'on vendait du poisson, on avait du fil
+pour entretenir les filets.
+
+Et puis, isolée d'amitié, n'ayant qu'un amour qui n'était pour rien dans
+les détails matériels de la situation, on pensait à soi, chacun à soi,
+rien qu'à soi.
+
+Mercédès, du peu qu'elle avait, faisait sa part aussi généreusement que
+possible: aujourd'hui elle avait deux parts à faire, et cela avec rien.
+
+L'hiver approchait: Mercédès, dans cette chambre nue et déjà froide,
+n'avait pas de feu, elle dont un calorifère aux mille branches chauffait
+autrefois la maison depuis les antichambres jusqu'au boudoir; elle
+n'avait pas une pauvre petite fleur, elle dont l'appartement était une
+serre chaude peuplée à prix d'or!
+
+Mais elle avait son fils...
+
+L'exaltation d'un devoir peut-être exagéré les avait soutenus jusque-là
+dans les sphères supérieures.
+
+L'exaltation est presque l'enthousiasme, et l'enthousiasme rend
+insensible aux choses de la terre.
+
+Mais l'enthousiasme s'était calmé, et il avait fallu redescendre peu à
+peu du pays des rêves au monde des réalités.
+
+Il fallait causer du positif, après avoir épuisé tout l'idéal.
+
+«Ma mère, disait Albert au moment même où Mme Danglars descendait
+l'escalier, comptons un peu toutes nos richesses, s'il vous plaît; j'ai
+besoin d'un total pour échafauder mes plans.
+
+--Total: rien, dit Mercédès avec un douloureux sourire.
+
+--Si fait, ma mère, total: trois mille francs, d'abord, et j'ai la
+prétention, avec ces trois mille francs, de mener à nous deux une
+adorable vie.
+
+--Enfant! soupira Mercédès.
+
+--Hélas! ma bonne mère, dit le jeune homme, je vous ai malheureusement
+dépensé assez d'argent pour en connaître le prix.
+
+«C'est énorme, voyez-vous, trois mille francs, et j'ai bâti sur cette
+somme un avenir miraculeux d'éternelle sécurité.
+
+--Vous dites cela, mon ami, continua la pauvre mère; mais d'abord
+acceptons-nous ces trois mille francs? dit Mercédès en rougissant.
+
+--Mais c'est convenu, ce me semble, dit Albert d'un ton ferme; nous les
+acceptons d'autant plus que nous ne les avons pas, car ils sont, comme
+vous le savez, enterrés dans le jardin de cette petite maison des Allées
+de Meilhan à Marseille.
+
+«Avec deux cents francs; dit Albert, nous irons tous deux à Marseille.
+
+--Avec deux cents francs! dit Mercédès, y songez-vous, Albert?
+
+--Oh! quant à ce point, je me suis renseigné aux diligences et aux
+bateaux à vapeur, et mes calculs sont faits.
+
+«Vous retenez vos places pour Chalon, dans le coupé: vous voyez, ma
+mère, que je vous traite en reine, trente-cinq francs.»
+
+Albert prit une plume, et écrivit:
+
+Coupé, trente-cinq francs, ci:...................................... 35 F
+De Chalon à Lyon, vous allez par le bateau à vapeur, six francs, ci: 6 F
+De Lyon à Avignon, le bateau à vapeur encore, seize francs, ci:..... 16 F
+D'Avignon à Marseille, sept francs, ci:............................. 7 F
+Dépenses de route, cinquante francs, ci:............................ 50 F
+TOTAL:..............................................................114 F
+
+«Mettons cent vingt, ajouta Albert en souriant, vous voyez que je suis
+généreux, n'est-ce pas, ma mère?
+
+--Mais toi, mon pauvre enfant?
+
+--Moi! n'avez-vous pas vu que je me réserve quatre-vingts francs?
+
+«Un jeune homme, ma mère, n'a pas besoin de toutes ses aises; d'ailleurs
+je sais ce que c'est que de voyager.
+
+--Avec ta chaise de poste et ton valet de chambre.
+
+--De toute façon, ma mère.
+
+--Eh bien, soit, dit Mercédès; mais ces deux cents francs?
+
+--Ces deux cents francs, les voici, et puis deux cents autres encore.
+
+«Tenez, j'ai vendu ma montre cent francs, et les breloques trois cents.
+
+«Comme c'est heureux! Des breloques qui valaient trois fois la montre.
+Toujours cette fameuse histoire du superflu!
+
+«Nous voilà donc riches, puisque, au lieu de cent quatorze francs qu'il
+vous fallait pour faire votre route, vous en avez deux cent cinquante.
+
+--Mais nous devons quelque chose dans cet hôtel?
+
+--Trente francs, mais je les paie sur mes cent cinquante francs.
+
+«Cela est convenu; et puisqu'il ne me faut à la rigueur que
+quatre-vingts francs pour faire ma route, vous voyez que je nage dans le
+luxe.
+
+«Mais ce n'est pas tout.
+
+«Que dites-vous de ceci, ma mère?»
+
+Et Albert tira d'un petit carnet à fermoir d'or, reste de ses anciennes
+fantaisies ou peut-être même tendre souvenir de quelqu'une de ces femmes
+mystérieuses et voilées qui frappaient à la petite porte, Albert tira
+d'un petit carnet un billet de mille francs.
+
+«Qu'est-ce que ceci? demanda Mercédès.
+
+--Mille francs, ma mère. Oh! il est parfaitement carré.
+
+--Mais d'où te viennent ces mille francs?
+
+--Écoutez ceci, ma mère, et ne vous émotionnez pas trop.»
+
+Et Albert, se levant, alla embrasser sa mère sur les deux joues, puis il
+s'arrêta à la regarder.
+
+«Vous n'avez pas idée, ma mère, comme je vous trouve belle! dit le jeune
+homme avec un profond sentiment d'amour filial, vous êtes en vérité la
+plus belle comme vous êtes la plus noble des femmes que j'aie jamais
+vues!
+
+--Cher enfant, dit Mercédès essayant en vain de retenir une larme qui
+pointait au coin de sa paupière.
+
+--En vérité, il ne vous manquait plus que d'être malheureuse pour
+changer mon amour en adoration.
+
+--Je ne suis pas malheureuse tant que j'ai mon fils, dit Mercédès; je ne
+serai point malheureuse tant que je l'aurai.
+
+--Ah! justement, dit Albert; mais voilà où commence l'épreuve, ma mère:
+vous savez ce qui est convenu!
+
+--Sommes-nous donc convenus de quelque chose? demanda Mercédès.
+
+--Oui, il est convenu que vous habiterez Marseille, et que, moi je
+partirai pour l'Afrique, où, en place du nom que j'ai quitté, je me
+ferai le nom que j'ai pris.»
+
+Mercédès poussa un soupir.
+
+«Eh bien, ma mère, depuis hier je suis engagé dans les spahis, ajouta le
+jeune homme en baissant les yeux avec une certaine honte, car il ne
+savait pas lui-même tout ce que son abaissement avait de sublime; ou
+plutôt j'ai cru que mon corps était bien à moi et que je pouvais le
+vendre; depuis hier je remplace quelqu'un.
+
+«Je me suis vendu, comme on dit, et, ajouta-t-il en essayant de sourire,
+plus cher que je ne croyais valoir, c'est-à-dire deux mille francs.
+
+--Ainsi ces mille francs?... dit en tressaillant Mercédès.
+
+--C'est la moitié de la somme, ma mère; l'autre viendra dans un an.»
+
+Mercédès leva les yeux au ciel avec une expression que rien ne saurait
+rendre, et les deux larmes arrêtées au coin de sa paupière, débordant
+sous l'émotion intérieure, coulèrent silencieusement le long de ses
+joues.
+
+«Le prix de son sang! murmura-t-elle.
+
+--Oui, si je suis tué, dit en riant Morcerf, mais je t'assure, bonne
+mère, que je suis au contraire dans l'intention de défendre cruellement
+ma peau; je ne me suis jamais senti si bonne envie de vivre que
+maintenant.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! fit Mercédès.
+
+--D'ailleurs, pourquoi donc voulez-vous que je sois tué, ma mère?
+
+«Est-ce que Lamoricière, cet autre Ney du Midi, a été tué?
+
+«Est-ce que Changarnier a été tué?
+
+«Est-ce que Bedeau a été tué?
+
+«Est-ce que Morrel, que nous connaissons, a été tué?
+
+«Songez donc à votre joie, ma mère, lorsque vous me verrez revenir avec
+mon uniforme brodé!
+
+«Je vous déclare que je compte être superbe là-dessous, et que j'ai
+choisi ce régiment-là par coquetterie.»
+
+Mercédès soupira, tout en essayant de sourire; elle comprenait, cette
+sainte mère, qu'il était mal à elle de laisser porter à son enfant tout
+le poids du sacrifice.
+
+«Eh bien, donc! reprit Albert, vous comprenez, ma mère, voilà déjà plus
+de quatre mille francs assurés pour vous: avec ces quatre mille francs
+vous vivrez deux bonnes années.
+
+--Crois-tu?» dit Mercédès.
+
+Ces mots étaient échappés à la comtesse, et avec une douleur si vraie
+que leur véritable sens n'échappa point à Albert; il sentit son coeur se
+serrer, et, prenant la main de sa mère, qu'il pressa tendrement dans les
+siennes:
+
+«Oui, vous vivrez! dit-il.
+
+--Je vivrai! s'écria Mercédès, mais tu ne partiras point, n'est-ce pas,
+mon fils?
+
+--Ma mère, je partirai, dit Albert d'une voix calme et ferme, vous
+m'aimez trop pour me laisser près de vous oisif et inutile; d'ailleurs
+j'ai signé.
+
+--Tu feras selon ta volonté, mon fils; moi, je ferai selon celle de
+Dieu.
+
+--Non pas selon ma volonté, ma mère, mais selon la raison, selon la
+nécessité. Nous sommes deux créatures désespérées, n'est-ce pas?
+Qu'est-ce que la vie pour vous aujourd'hui? rien. Qu'est-ce que la vie
+pour moi? oh! bien peu de chose sans vous, ma mère, croyez-le; car sans
+vous cette vie, je vous le jure, eût cessé du jour où j'ai douté de mon
+père et renié son nom! Enfin, je vis, si vous me promettez d'espérer
+encore; si vous me laissez le soin de votre bonheur à venir, vous
+doublez ma force. Alors je vais trouver là-bas le gouverneur de
+l'Algérie, c'est un coeur loyal et surtout essentiellement soldat; je
+lui conte ma lugubre histoire: je le prie de tourner de temps en temps
+les yeux du côté où je serai, et s'il me tient parole, s'il me regarde
+faire, avant six mois je suis officier ou mort. Si je suis officier,
+votre sort est assuré, ma mère, car j'aurai de l'argent pour vous et
+pour moi, de plus un nouveau nom dont nous serons fiers tous deux,
+puisque ce sera votre vrai nom. Si je suis tué... eh bien, si je suis
+tué, alors, chère mère, vous mourrez, s'il vous plaît, et alors nos
+malheurs auront leur terme dans leur excès même.
+
+--C'est bien, répondit Mercédès avec son noble et éloquent regard; tu as
+raison, mon fils: prouvons à certaines gens qui nous regardent et qui
+attendent nos actes pour nous juger, prouvons-leur que nous sommes au
+moins dignes d'être plaints.
+
+--Mais pas de funèbres idées, chère mère! s'écria le jeune homme; je
+vous jure que nous sommes, ou du moins que nous pouvons être très
+heureux. Vous êtes à la fois une femme pleine d'esprit et de
+résignation; moi, je suis devenu simple de goût et sans passion, je
+l'espère. Une fois au service, me voilà riche; une fois dans la maison
+de M. Dantès, vous voilà tranquille. Essayons! je vous en prie, ma mère,
+essayons.
+
+--Oui, essayons, mon fils, car tu dois vivre, car tu dois être heureux,
+répondit Mercédès.
+
+--Ainsi, ma mère, voilà notre partage fait, ajouta le jeune homme en
+affectant une grande aisance. Nous pouvons aujourd'hui même partir.
+Allons, je retiens, comme il est dit, votre place.
+
+--Mais la tienne, mon fils?
+
+--Moi, je dois rester deux ou trois jours encore, ma mère; c'est un
+commencement de séparation, et nous avons besoin de nous y habituer.
+J'ai besoin de quelques recommandations, de quelques renseignements sur
+l'Afrique, je vous rejoindrai à Marseille.
+
+--Eh bien, soit, partons! dit Mercédès en s'enveloppant dans le seul
+châle qu'elle eût emporté, et qui se trouvait par hasard être un
+cachemire noir d'un grand prix; partons!»
+
+Albert recueillit à la hâte ses papiers, sonna pour payer les trente
+francs qu'il devait au maître de l'hôtel, et, offrant son bras à sa
+mère, il descendit l'escalier.
+
+Quelqu'un descendait devant eux; ce quelqu'un, entendant le frôlement
+d'une robe de soie sur la rampe, se retourna.
+
+«Debray! murmura Albert.
+
+--Vous, Morcerf!» répondit le secrétaire du ministre en s'arrêtant sur
+la marche où il se trouvait.
+
+La curiosité l'emporta chez Debray sur le désir de garder l'incognito;
+d'ailleurs il était reconnu.
+
+Il semblait piquant, en effet, de retrouver dans cet hôtel ignoré le
+jeune homme dont la malheureuse aventure venait de faire un si grand
+éclat dans Paris.
+
+«Morcerf!» répéta Debray.
+
+Puis, apercevant dans la demi-obscurité la tournure jeune encore et le
+voile noir de Mme de Morcerf:
+
+«Oh! pardon, ajouta-t-il avec un sourire, je vous laisse, Albert.»
+
+Albert comprit la pensée de Debray.
+
+«Ma mère, dit-il en se retournant vers Mercédès, c'est M. Debray,
+secrétaire du ministre de l'Intérieur, un ancien ami à moi.
+
+--Comment! ancien, balbutia Debray; que voulez-vous dire?
+
+--Je dis cela, monsieur Debray, reprit Albert, parce qu'aujourd'hui je
+n'ai plus d'amis, et que je ne dois plus en avoir. Je vous remercie
+beaucoup d'avoir bien voulu me reconnaître, monsieur.»
+
+Debray remonta deux marches et vint donner une énergique poignée de main
+à son interlocuteur.
+
+«Croyez, mon cher Albert, dit-il avec l'émotion qu'il était susceptible
+d'avoir, croyez que j'ai pris une part profonde au malheur qui vous
+frappe, et que, pour toutes choses, je me mets à votre disposition.
+
+--Merci, monsieur, dit en souriant Albert, mais au milieu de ce malheur,
+nous sommes demeurés assez riches pour n'avoir besoin de recourir à
+personne; nous quittons Paris, et, notre voyage payé, il nous reste cinq
+mille francs.»
+
+Le rouge monta au front de Debray, qui tenait un million dans son
+portefeuille; et si peu poétique que fût cet esprit exact, il ne put
+s'empêcher de réfléchir que la même maison contenait naguère encore deux
+femmes, dont l'une, justement déshonorée, s'en allait pauvre avec quinze
+cent mille francs sous le pli de son manteau, et dont l'autre,
+injustement frappée, mais sublime en son malheur, se trouvait riche avec
+quelques deniers.
+
+Ce parallèle dérouta ses combinaisons de politesse, la philosophie de
+l'exemple l'écrasa; il balbutia quelques mots de civilité générale et
+descendit rapidement.
+
+Ce jour-là, les commis du ministère, ses subordonnés, eurent fort à
+souffrir de son humeur chagrine.
+
+Mais le soir il se rendit acquéreur d'une fort belle maison, sise
+boulevard de la Madeleine, et rapportant cinquante mille livres de
+rente.
+
+Le lendemain, à l'heure où Debray signait l'acte, c'est-à-dire sur les
+cinq heures du soir, Mme de Morcerf, après avoir tendrement embrassé son
+fils et après avoir été tendrement embrassée par lui, montait dans le
+coupé de la diligence, qui se refermait sur elle.
+
+Un homme était caché dans la cour des messageries Laffitte derrière une
+de ces fenêtres cintrées d'entresol qui surmontent chaque bureau; il vit
+Mercédès monter en voiture; il vit partir la diligence; il vit
+s'éloigner Albert.
+
+Alors il passa la main sur son front chargé de doute en disant:
+
+«Hélas! par quel moyen rendrai-je à ces deux innocents le bonheur que je
+leur ai ôté? Dieu m'aidera.»
+
+
+
+
+CVII
+
+La Fosse-aux-Lions.
+
+
+L'un des quartiers de la Force, celui qui renferme les détenus les plus
+compromis et les plus dangereux, s'appelle la cour Saint-Bernard.
+
+Les prisonniers, dans leur langage énergique, l'ont surnommé la
+Fosse-aux-Lions, probablement parce que les captifs ont des dents qui
+mordent souvent les barreaux et parfois les gardiens.
+
+C'est dans la prison une prison; les murs ont une épaisseur double des
+autres. Chaque jour un guichetier sonde avec soin les grilles massives,
+et l'on reconnaît à la stature herculéenne, aux regards froids et
+incisifs de ces gardiens, qu'ils ont été choisis pour régner sur leur
+peuple par la terreur et l'activité de l'intelligence.
+
+Le préau de ce quartier est encadré dans des murs énormes sur lesquels
+glisse obliquement le soleil lorsqu'il se décide à pénétrer dans ce
+gouffre de laideurs morales et physiques. C'est là, sur le pavé, que
+depuis l'heure du lever errent soucieux, hagards, pâlissants, comme des
+ombres, les hommes que la justice tient courbés sous le couperet qu'elle
+aiguise.
+
+On les voit se coller, s'accroupir, le long du mur qui absorbe et
+retient le plus de chaleur. Ils demeurent là, causant deux à deux, plus
+souvent isolés, l'oeil sans cesse attiré vers la porte qui s'ouvre pour
+appeler quelqu'un des habitants de ce lugubre séjour, ou pour vomir dans
+le gouffre une nouvelle scorie rejetée du creuset de la société.
+
+La cour Saint-Bernard a son parloir particulier; c'est un carré long,
+divisé en deux parties par deux grilles parallèlement plantées à trois
+pieds l'une de l'autre, de façon que le visiteur ne puisse serrer la
+main du prisonnier ou lui passer quelque chose. Ce parloir est sombre,
+humide, et de tout point horrible, surtout lorsqu'on songe aux
+épouvantables confidences qui ont glissé sur ces grilles et rouillé le
+fer des barreaux.
+
+Cependant ce lieu, tout affreux qu'il est, est le paradis où viennent se
+retremper dans une société espérée, savourée, ces hommes dont les jours
+sont comptés: il est si rare qu'on sorte de la Fosse-aux-Lions pour
+aller autre part qu'à la barrière Saint-Jacques, au bagne ou au cabanon
+cellulaire!
+
+Dans cette cour que nous venons de décrire, et qui suait d'une froide
+humidité, se promenait, les mains dans les poches de son habit, un jeune
+homme considéré avec beaucoup de curiosité par les habitants de la
+Fosse.
+
+Il eût passé pour un homme élégant, grâce à la coupe de ses habits, si
+ces habits n'eussent été en lambeaux; cependant ils n'avaient pas été
+usés: le drap, fin et soyeux aux endroits intacts, reprenaient
+facilement son lustre sous la main caressante du prisonnier qui essayait
+d'en faire un habit neuf.
+
+Il appliquait le même soin à fermer une chemise de batiste
+considérablement changée de couleur depuis son entrée en prison, et sur
+ses bottes vernies passait le coin d'un mouchoir brodé d'initiales
+surmontées d'une couronne héraldique.
+
+Quelques pensionnaires de la Fosse-aux-Lions considéraient avec un
+intérêt marqué les recherches de toilette du prisonnier.
+
+«Tiens, voilà le prince qui se fait beau, dit un des voleurs.
+
+--Il est très beau naturellement, dit un autre, et s'il avait seulement
+un peigne et de la pommade, il éclipserait tous les messieurs à gants
+blancs.
+
+--Son habit a dû être bien neuf et ses bottes reluisent joliment. C'est
+flatteur pour nous qu'il y ait des confrères si comme il faut; et ces
+brigands de gendarmes sont bien vils. Les envieux! avoir déchiré une
+toilette comme cela!
+
+--Il paraît que c'est un fameux, dit un autre; il a tout fait... et dans
+le grand genre... Il vient de là-bas si jeune! oh! c'est superbe!»
+
+Et l'objet de cette admiration hideuse semblait savourer les éloges ou
+la vapeur des éloges, car il n'entendait pas les paroles.
+
+Sa toilette terminée, il s'approcha du guichet de la cantine auquel
+s'adossait un gardien:
+
+«Voyons, monsieur, lui dit-il, prêtez-moi vingt francs, vous les aurez
+bientôt; avec moi, pas de risques à courir. Songez donc que je tiens à
+des parents qui ont plus de millions que vous n'avez de deniers...
+Voyons, vingt francs, et je vous en prie, afin que je prenne une pistole
+et que j'achète une robe de chambre. Je souffre horriblement d'être
+toujours en habit et en bottes. Quel habit! monsieur, pour un prince
+Cavalcanti!»
+
+Le gardien lui tourna le dos et haussa les épaules. Il ne rit pas même
+de ces paroles qui eussent déridé tous les fronts car cet homme en avait
+entendu bien d'autres, ou plutôt il avait toujours entendu la même
+chose.
+
+«Allez, dit Andrea, vous êtes un homme sans entrailles, et je vous ferai
+perdre votre place.»
+
+Ce mot fit retourner le gardien, qui, cette fois, laissa échapper un
+bruyant éclat de rire.
+
+Alors les prisonniers s'approchèrent et firent cercle.
+
+«Je vous dis, continua Andrea, qu'avec cette misérable somme je pourrai
+me procurer un habit et une chambre, afin de recevoir d'une façon
+décente la visite illustre que j'attends d'un jour à l'autre.
+
+--Il a raison! il a raison! dirent les prisonniers... Pardieu! on voit
+bien que c'est un homme comme il faut.
+
+--Eh bien, prêtez-lui les vingt francs, dit le gardien en s'appuyant sur
+son autre colossale épaule; est-ce que vous ne devez pas cela à un
+camarade?
+
+--Je ne suis pas le camarade de ces gens, dit fièrement le jeune homme;
+ne m'insultez pas, vous n'avez pas ce droit-là.»
+
+Les voleurs se regardèrent avec de sourds murmures, et une tempête
+soulevée par la provocation du gardien, plus encore que par les paroles
+d'Andrea, commença de gronder sur le prisonnier aristocrate.
+
+Le gardien, sûr de faire le _quos ego_ quand les flots seraient trop
+tumultueux, les laissait monter peu à peu pour jouer un tour au
+solliciteur importun, et se donner une récréation pendant la longue
+garde de sa journée.
+
+Déjà les voleurs se rapprochaient d'Andrea; les uns se disaient:
+
+«La savate! la savate!»
+
+Cruelle opération qui consiste à rouer de coups, non pas de savate, mais
+de soulier ferré, un confrère tombé dans la disgrâce de ces messieurs.
+
+D'autres proposaient l'anguille; autre genre de récréation consistant à
+emplir de sable, de cailloux, de gros sous, quand ils en ont, un
+mouchoir tordu, que les bourreaux déchargent comme un fléau sur les
+épaules et la tête du patient.
+
+«Fouettons le beau monsieur, dirent quelques-uns, monsieur l'honnête
+homme!»
+
+Mais Andrea, se retournant vers eux, cligna de l'oeil, enfla sa joue
+avec sa langue, et fit entendre ce claquement des lèvres qui équivaut à
+mille signes d'intelligence parmi les bandits réduits à se taire.
+
+C'était un signe maçonnique que lui avait indiqué Caderousse.
+
+Ils reconnurent un des leurs.
+
+Aussitôt les mouchoirs retombèrent; la savate ferrée rentra au pied du
+principal bourreau. On entendit quelques voix proclamer que monsieur
+avait raison, que monsieur pouvait être honnête à sa guise, et que les
+prisonniers voulaient donner l'exemple de la liberté de conscience.
+
+L'émeute recula. Le gardien en fut tellement stupéfait qu'il prit
+aussitôt Andrea par les mains et se mit à le fouiller, attribuant à
+quelques manifestations plus significatives que la fascination, ce
+changement subit des habitants de la Fosse-aux-Lions.
+
+Andrea se laissa faire, non sans protester.
+
+Tout à coup une voix retentit au guichet.
+
+«Benedetto!» criait un inspecteur.
+
+Le gardien lâcha sa proie.
+
+«On m'appelle? dit Andrea.
+
+--Au parloir! dit la voix.
+
+--Voyez-vous, on me rend visite. Ah! mon cher monsieur, vous allez voir
+si l'on peut traiter un Cavalcanti comme un homme ordinaire!»
+
+Et Andrea, glissant dans la cour comme une ombre noire, se précipita par
+le guichet entrebâillé, laissant dans l'admiration ses confrères et le
+gardien lui-même.
+
+On l'appelait en effet au parloir, et il ne faudrait pas s'en
+émerveiller moins qu'Andrea lui-même; car le rusé jeune homme, depuis
+son entrée à la Force, au lieu d'user, comme les gens du commun de ce
+bénéfice d'écrire pour se faire réclamer, avait gardé le plus stoïque
+silence.
+
+«Je suis, disait-il, évidemment protégé par quelqu'un de puissant; tout
+me le prouve; cette fortune soudaine, cette facilité avec laquelle j'ai
+aplani tous les obstacles, une famille improvisée, un nom illustre
+devenu ma propriété, l'or pleuvant chez moi, les alliances les plus
+magnifiques promises à mon ambition. Un malheureux oubli de ma fortune,
+une absence de mon protecteur m'a perdu, oui, mais pas absolument, pas à
+jamais! La main s'est retirée pour un moment, elle doit se tendre vers
+moi et me ressaisir de nouveau au moment où je me croirai prêt à tomber
+dans l'abîme.
+
+«Pourquoi risquerai-je une démarche imprudente? Je m'aliénerais
+peut-être le protecteur! Il y a deux moyens pour lui de me tirer
+d'affaire: l'évasion mystérieuse, achetée à prix d'or, et la main forcée
+aux juges pour obtenir une absolution. Attendons pour parler, pour agir
+qu'il me soit prouvé qu'on m'a totalement abandonné, et alors...»
+
+Andrea avait bâti un plan qu'on peut croire habile; le misérable était
+intrépide à l'attaque et rude à la défense.
+
+La misère de la prison commune, les privations de tout genre, il les
+avait supportées. Cependant peu à peu le naturel, ou plutôt l'habitude,
+avait repris le dessus. Andrea souffrait d'être nu, d'être sale, d'être
+affamé; le temps lui durait.
+
+C'est à ce moment d'ennui que la voix de l'inspecteur l'appela au
+parloir.
+
+Andrea sentit son coeur bondir de joie. Il était trop tôt pour que ce
+fût la visite du juge d'instruction, et trop tard pour que ce fût un
+appel du directeur de la prison ou du médecin; c'était donc la visite
+inattendue.
+
+Derrière la grille du parloir où Andrea fut introduit, il aperçut, avec
+ses yeux dilatés par une curiosité avide, la figure sombre et
+intelligente de M. Bertuccio, qui regardait aussi, lui, avec un
+étonnement douloureux, les grilles, les portes verrouillées et l'ombre
+qui s'agitait derrière les barreaux entrecroisés.
+
+«Ah! fit Andrea, touché au coeur.
+
+--Bonjour, Benedetto, dit Bertuccio de sa voix creuse et sonore.
+
+--Vous! vous! dit le jeune homme en regardant avec effroi autour de lui.
+
+--Tu ne me reconnais pas, dit Bertuccio, malheureux enfant!
+
+--Silence, mais silence donc! fit Andrea qui connaissait la finesse
+d'ouïe de ces murailles; mon Dieu, mon Dieu, ne parlez pas si haut!
+
+--Tu voudrais causer avec moi, n'est-ce pas, dit Bertuccio, seul à seul?
+
+--Oh! oui, dit Andrea.
+
+--C'est bien.»
+
+Et Bertuccio, fouillant dans sa poche, fit signe à un gardien qu'on
+apercevait derrière la vitre du guichet.
+
+«Lisez, dit-il.
+
+--Qu'est-ce que cela? dit Andrea.
+
+--L'ordre de te conduire dans une chambre, de t'installer et de me
+laisser communiquer avec toi.
+
+--Oh!» fit Andrea, bondissant de joie.
+
+Et tout de suite, se repliant en lui-même, il se dit:
+
+«Encore le protecteur inconnu! on ne m'oublie pas! On cherche le secret,
+puisqu'on veut causer dans une chambre isolée. Je les tiens... Bertuccio
+a été envoyé par le protecteur!»
+
+Le gardien conféra un moment avec un supérieur, puis ouvrit les deux
+portes grillées et conduisit à une chambre du premier étage ayant vue
+sur la cour Andrea, qui ne se sentait plus de joie.
+
+La chambre était blanchie à la chaux, comme c'est l'usage dans les
+prisons. Elle avait un aspect de gaieté qui parut rayonnant au
+prisonnier: un poêle, un lit, une chaise, une table en formaient le
+somptueux ameublement.
+
+Bertuccio s'assit sur la chaise. Andrea se jeta sur le lit. Le gardien
+se retira.
+
+«Voyons, dit l'intendant, qu'as-tu à me dire?
+
+--Et vous? dit Andrea.
+
+--Mais parle d'abord...
+
+--Oh! non; c'est vous qui avez beaucoup m'apprendre, puisque vous êtes
+venu me trouver.
+
+--Eh bien, soit. Tu as continué le cours de tes scélératesses: tu as
+volé, tu as assassiné.
+
+--Bon! si c'est pour me dire ces choses-là que vous me faites passer
+dans une chambre particulière, autant valait ne pas vous déranger. Je
+sais toutes ces choses. Il en est d'autres que je ne sais pas, au
+contraire. Parlons de celles-là, s'il vous plaît. Qui vous a envoyé?
+
+--Oh! oh! vous allez vite, monsieur Benedetto.
+
+--N'est-ce pas? et au but. Surtout ménageons les mots inutiles. Qui vous
+envoie?
+
+--Personne.
+
+--Comment savez-vous que je suis en prison?
+
+--Il y a longtemps que je t'ai reconnu dans le fashionable insolent qui
+poussait si gracieusement un cheval aux Champs-Élysées.
+
+--Les Champs-Élysées!... Ah! ah! nous brûlons, comme on dit au jeu de la
+pincette... Les Champs-Élysées... Ça, parlons un peu de mon père,
+voulez-vous?
+
+--Que suis-je donc?
+
+--Vous, mon brave monsieur, vous êtes mon père adoptif... Mais ce n'est
+pas vous, j'imagine, qui avez disposé en ma faveur d'une centaine de
+mille francs que j'ai dévorés en quatre ou cinq mois; ce n'est pas vous
+qui m'avez forgé un père italien et gentilhomme; ce n'est pas vous qui
+m'avez fait entrer dans le monde et invité à un certain dîner que je
+crois manger encore, à Auteuil, avec la meilleure compagnie de tout
+Paris, avec certain procureur du roi dont j'ai eu bien tort de ne pas
+cultiver la connaissance, qui me serait si utile en ce moment; ce n'est
+pas vous, enfin, qui me cautionniez pour un ou deux millions quand m'est
+arrivé l'accident fatal de la découverte du pot aux roses... Allons,
+parlez, estimable Corse, parlez...
+
+--Que veux-tu que je te dise?
+
+--Je t'aiderai.
+
+«Tu parlais des Champs-Élysées tout à l'heure, mon digne père
+nourricier.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, aux Champs-Élysées demeure un monsieur bien riche, bien
+riche.
+
+--Chez qui tu as volé et assassiné, n'est-ce pas?
+
+--Je crois que oui.
+
+--M. le comte de Monte-Cristo?
+
+--C'est vous qui l'avez nommé, comme dit M. Racine. Eh bien, dois-je me
+jeter entre ses bras, l'étrangler sur mon coeur en criant: «Mon père!
+mon père!» comme dit M. Pixérécourt?
+
+--Ne plaisantons pas, répondit gravement Bertuccio, et qu'un pareil nom
+ne soit pas prononcé ici comme vous osez le prononcer.
+
+--Bah! fit Andrea un peu étourdi de la solennité du maintien de
+Bertuccio, pourquoi pas?
+
+--Parce que celui qui porte ce nom est trop favorisé du ciel pour être
+le père d'un misérable tel que vous.
+
+--Oh! de grands mots...
+
+--Et de grands effets si vous n'y prenez garde!
+
+--Des menaces!... Je ne les crains pas... Je dirai...
+
+--Croyez-vous avoir affaire à des pygmées de votre espèce? dit Bertuccio
+d'un ton si calme et avec un regard si assuré qu'Andrea en fut remué
+jusqu'au fond des entrailles; croyez-vous avoir affaire à vos scélérats
+routiniers du bagne, ou à vos naïves dupes du monde?... Benedetto, vous
+êtes dans une main terrible, cette main veut bien s'ouvrir pour vous:
+profitez-en. Ne jouez pas avec la foudre qu'elle dépose pour un instant,
+mais qu'elle peut reprendre si vous essayez de la déranger dans son
+libre mouvement.
+
+--Mon père... je veux savoir qui est mon père! dit l'entêté; j'y périrai
+s'il le faut, mais je le saurai. Que me fait le scandale, à moi? du
+bien... de la réputation... des réclames... comme dit Beauchamp le
+journaliste. Mais vous autres, gens du grand monde, vous avez toujours
+quelque chose à perdre au scandale, malgré vos millions et vos
+armoiries... Çà, qui est mon père?
+
+--Je suis venu pour te le dire.
+
+--Ah!» s'écria Benedetto les yeux étincelants de joie.
+
+À ce moment la porte s'ouvrit, et le guichetier, s'adressant à
+Bertuccio:
+
+«Pardon, monsieur, dit-il, mais le juge d'instruction attend le
+prisonnier.
+
+--C'est la clôture de mon interrogatoire, dit Andrea au digne
+intendant... Au diable l'importun!
+
+--Je reviendrai demain, dit Bertuccio.
+
+--Bon! fit Andrea. Messieurs les gendarmes, je suis tout à vous... Ah!
+cher monsieur, laissez donc une dizaine d'écus au greffe pour qu'on me
+donne ici ce dont j'ai besoin.
+
+--Ce sera fait», répliqua Bertuccio.
+
+Andrea lui tendit la main, Bertuccio garda la sienne dans sa poche, et y
+fit seulement sonner quelques pièces d'argent.
+
+«C'est ce que je voulais dire,» fit Andrea grimaçant un sourire, mais
+tout à fait subjugué par l'étrange tranquillité de Bertuccio.
+
+«Me serais-je trompé? se dit-il en montant dans la voiture oblongue et
+grillée qu'on appelle le _panier à salade_. Nous verrons! Ainsi, à
+demain! ajouta-t-il en se tournant vers Bertuccio.
+
+--À demain!» répondit l'intendant.
+
+
+
+
+CVIII
+
+Le juge.
+
+
+On se rappelle que l'abbé Busoni était resté seul avec Noirtier dans la
+chambre mortuaire, et que c'était le vieillard et le prêtre qui
+s'étaient constitués les gardiens du corps de la jeune fille.
+
+Peut-être les exhortations chrétiennes de l'abbé, peut-être sa douce
+charité, peut-être sa parole persuasive avaient-elles rendu le courage
+au vieillard: car, depuis le moment où il avait pu conférer avec le
+prêtre, au lieu du désespoir qui s'était d'abord emparé de lui, tout,
+dans Noirtier, annonçait une grande résignation, un calme bien
+surprenant pour tous ceux qui se rappelaient l'affection profonde portée
+par lui à Valentine.
+
+M. de Villefort n'avait point revu le vieillard depuis le matin de cette
+mort. Toute la maison avait été renouvelée: un autre valet de chambre
+avait été engagé pour lui, un autre serviteur pour Noirtier; deux femmes
+étaient entrées au service de Mme de Villefort: tous, jusqu'au concierge
+et au cocher, offraient de nouveaux visages qui s'étaient dressés pour
+ainsi dire entre les différents maîtres de cette maison maudite et
+avaient intercepté les relations déjà assez froides qui existaient entre
+eux. D'ailleurs les assises s'ouvraient dans trois jours, et Villefort,
+enfermé dans son cabinet, poursuivait avec une fiévreuse activité la
+procédure entamée contre l'assassin de Caderousse. Cette affaire, comme
+toutes celles auxquelles le comte de Monte-Cristo se trouvait mêlé,
+avait fait grand bruit dans le monde parisien. Les preuves n'étaient pas
+convaincantes, puisqu'elles reposaient sur quelques mots écrits par un
+forçat mourant, ancien compagnon de bagne de celui qu'il accusait, et
+qui pouvait accuser son compagnon par haine ou par vengeance: la
+conscience seule du magistrat s'était formée; le procureur du roi avait
+fini par se donner à lui-même cette terrible conviction que Benedetto
+était coupable, et il devait tirer de cette victoire difficile une de
+ces jouissances d'amour-propre qui seules réveillaient un peu les fibres
+de son coeur glacé.
+
+Le procès s'instruisait donc, grâce au travail incessant de Villefort,
+qui voulait en faire le début des prochaines assises; aussi avait-il été
+forcé de se celer plus que jamais pour éviter de répondre à la quantité
+prodigieuse de demandes qu'on lui adressait à l'effet d'obtenir des
+billets d'audience.
+
+Et puis si peu de temps s'était écoulé depuis que la pauvre Valentine
+avait été déposée dans la tombe, la douleur de la maison était encore si
+récente, que personne ne s'étonnait de voir le père aussi sévèrement
+absorbé dans son devoir, c'est-à-dire dans l'unique distraction qu'il
+pouvait trouver à son chagrin.
+
+Une seule fois, c'était le lendemain du jour où Benedetto avait reçu
+cette seconde visite de Bertuccio, dans laquelle celui-ci lui avait dû
+nommer son père, le lendemain de ce jour, qui était le dimanche, une
+seule fois, disons-nous, Villefort avait aperçu son père: c'était dans
+un moment où le magistrat, harassé de fatigue, était descendu dans le
+jardin de son hôtel, et sombre, courbé sous une implacable pensée,
+pareil à Tarquin abattant avec sa badine les têtes des pavots les plus
+élevés, M. de Villefort abattait avec sa canne les longues et mourantes
+tiges des roses trémières qui se dressaient le long des allées comme les
+spectres de ces fleurs si brillantes dans la saison qui venait de
+s'écouler.
+
+Déjà plus d'une fois il avait touché le fond du jardin, c'est-à-dire
+cette fameuse grille donnant sur le clos abandonné, revenant toujours
+par la même allée, reprenant sa promenade du même pas et avec le même
+geste, quand ses yeux se portèrent machinalement vers la maison, dans
+laquelle il entendait jouer bruyamment son fils, revenu de la pension
+pour passer le dimanche et le lundi près de sa mère.
+
+Dans ce moment il vit à l'une des fenêtres ouvertes M. Noirtier, qui
+s'était fait rouler dans son fauteuil jusqu'à cette fenêtre, pour jouir
+des derniers rayons d'un soleil encore chaud qui venaient saluer les
+fleurs mourantes des volubilis et les feuilles rougies des vignes
+vierges qui tapissaient le balcon.
+
+L'oeil du vieillard était rivé pour ainsi dire sur un point que
+Villefort n'apercevait qu'imparfaitement. Ce regard de Noirtier était si
+haineux, si sauvage, si ardent d'impatience, que le procureur du roi,
+habile à saisir toutes les impressions de ce visage qu'il connaissait si
+bien, s'écarta de la ligne qu'il parcourait pour voir sur quelle
+personne tombait ce pesant regard.
+
+Alors il vit, sous un massif de tilleuls aux branches déjà presque
+dégarnies, Mme de Villefort qui, assise, un livre à la main,
+interrompait de temps à autre sa lecture pour sourire à son fils ou lui
+renvoyer sa balle élastique qu'il lançait obstinément du salon dans le
+jardin.
+
+Villefort pâlit, car il comprenait ce que voulait le vieillard.
+
+Noirtier regardait toujours le même objet; mais soudain son regard se
+porta de la femme au mari, et ce fut Villefort lui-même qui eut à subir
+l'attaque de ces yeux foudroyants qui, en changeant d'objet, avaient
+aussi changé de langage, sans toutefois rien perdre de leur menaçante
+expression.
+
+Mme de Villefort, étrangère à toutes ces passions dont les feux croisés
+passaient au-dessus de sa tête, retenait en ce moment la balle de son
+fils, lui faisant signe de la venir chercher avec un baiser; mais
+Édouard se fit prier longtemps; la caresse maternelle ne lui paraissait
+probablement pas une récompense suffisante au dérangement qu'il allait
+prendre. Enfin il se décida, sauta de la fenêtre au milieu d'un massif
+d'héliotropes et de reines-marguerites, et accourut à Mme de Villefort
+le front couvert de sueur. Mme de Villefort essuya son front, posa ses
+lèvres sur ce moite ivoire, et renvoya l'enfant avec sa balle dans une
+main et une poignée de bonbons dans l'autre.
+
+Villefort, attiré par une invisible attraction, comme l'oiseau est
+attiré par le serpent, Villefort s'approcha de la maison; à mesure qu'il
+s'approchait, le regard de Noirtier s'abaissait en le suivant, et le feu
+de ses prunelles semblait prendre un tel degré d'incandescence, que
+Villefort se sentait dévoré par lui jusqu'au fond du coeur. En effet, on
+lisait dans ce regard un sanglant reproche en même temps qu'une terrible
+menace. Alors les paupières et les yeux de Noirtier se levèrent au ciel
+comme s'il rappelait à son fils un serment oublié.
+
+«C'est bon! monsieur, répliqua Villefort au bas de la cour, c'est bon!
+prenez patience un jour encore; ce que j'ai dit est dit.»
+
+Noirtier parut calmé par ces paroles, et ses yeux se tournèrent avec
+indifférence d'un autre côté.
+
+Villefort déboutonna violemment sa redingote qui l'étouffait, passa une
+main livide sur son front et rentra dans son cabinet.
+
+La nuit se passa froide et tranquille; tout le monde se coucha et dormit
+comme à l'ordinaire dans cette maison. Seul, comme à l'ordinaire aussi,
+Villefort ne se coucha point en même temps que les autres, et travailla
+jusqu'à cinq heures du matin à revoir les derniers interrogatoires faits
+la veille par les magistrats instructeurs, à compulser les dépositions
+des témoins et à jeter de la netteté dans son acte d'accusation, l'un
+des plus énergiques et des plus habilement conçus qu'il eût encore
+dressés.
+
+C'était le lendemain lundi que devait avoir lieu la première séance des
+assises. Ce jour-là, Villefort le vit poindre blafard et sinistre, et sa
+lueur bleuâtre vint faire reluire sur le papier les lignes tracées à
+l'encre rouge. Le magistrat s'était endormi un instant tandis que sa
+lampe rendait les derniers soupirs: il se réveilla à ses pétillements,
+les doigts humides et empourprés comme s'il les eût trempés dans le
+sang.
+
+Il ouvrit sa fenêtre: une grande bande orangée traversait au loin le
+ciel et coupait en deux les minces peupliers qui se profilaient en noir
+sur l'horizon. Dans le champ de luzerne, au-delà de la grille des
+marronniers, une alouette montait au ciel, en faisant entendre son chant
+clair et matinal.
+
+L'air humide de l'aube inonda la tête de Villefort et rafraîchit sa
+mémoire.
+
+«Ce sera pour aujourd'hui, dit-il avec effort; aujourd'hui l'homme qui
+va tenir le glaive de la justice doit frapper partout où sont les
+coupables.»
+
+Ses regards allèrent alors malgré lui chercher la fenêtre de Noirtier
+qui s'avançait en retour, la fenêtre où il avait vu le vieillard la
+veille.
+
+Le rideau en était tiré.
+
+Et cependant l'image de son père lui était tellement présente qu'il
+s'adressa à cette fenêtre fermée comme si elle était ouverte, et que par
+cette ouverture il vit encore le vieillard menaçant.
+
+«Oui, murmura-t-il, oui, sois tranquille!»
+
+Sa tête retomba sur sa poitrine, et, la tête ainsi inclinée, il fit
+quelques tours dans son cabinet, puis enfin il se jeta tout habillé sur
+un canapé, moins pour dormir que pour assouplir ses membres raidis par
+la fatigue et le froid du travail qui pénètre jusque dans la moelle des
+os.
+
+Peu à peu tout le monde se réveilla. Villefort, de son cabinet, entendit
+les bruits successifs qui constituent pour ainsi dire la vie de la
+maison: les portes mises en mouvement, le tintement de la sonnette de
+Mme de Villefort qui appelait sa femme de chambre, les premiers cris de
+l'enfant, qui se levait joyeux comme on se lève d'habitude à cet âge.
+
+Villefort sonna à son tour. Son nouveau valet de chambre entra chez lui
+et lui apporta les journaux.
+
+En même temps que les journaux, il apporta une tasse de chocolat.
+
+«Que m'apportez-vous là? demanda Villefort.
+
+--Une tasse de chocolat.
+
+--Je ne l'ai point demandée. Qui prend donc ce soin de moi?
+
+--Madame; elle m'a dit que monsieur parlerait sans doute beaucoup
+aujourd'hui dans cette affaire d'assassinat et qu'il avait besoin de
+prendre des forces.»
+
+Et le valet déposa sur la table dressée près du canapé, table, comme
+toutes les autres, chargée de papiers, la tasse de vermeil.
+
+Le valet sortit.
+
+Villefort regarda un instant la tasse d'un air sombre, puis, tout à
+coup, il la prit avec un mouvement nerveux, et avala d'un seul trait le
+breuvage qu'elle contenait. On eût dit qu'il espérait que ce breuvage
+était mortel et qu'il appelait la mort pour le délivrer d'un devoir qui
+lui commandait une chose bien plus difficile que de mourir. Puis il se
+leva et se promena dans son cabinet avec une espèce de sourire qui eût
+été terrible à voir si quelqu'un l'eût regardé.
+
+Le chocolat était inoffensif, et M. de Villefort n'éprouva rien.
+
+L'heure du déjeuner arrivée, M. de Villefort ne parut point à table. Le
+valet de chambre rentra dans le cabinet.
+
+«Madame fait prévenir monsieur, dit-il, que onze heures viennent de
+sonner et que l'audience est pour midi.
+
+--Eh bien, fit Villefort, après?
+
+--Madame a fait sa toilette: elle est toute prête, et demande si elle
+accompagnera monsieur?
+
+--Où cela?
+
+--Au Palais.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Madame dit qu'elle désire beaucoup assister à cette séance.
+
+--Ah! dit Villefort avec un accent presque effrayant, elle désire cela!»
+
+Le domestique recula d'un pas et dit:
+
+«Si monsieur désire sortir seul, je vais le dire à madame.»
+
+Villefort resta un instant muet; il creusait avec ses ongles sa joue
+pâle sur laquelle tranchait sa barbe d'un noir d'ébène.
+
+«Dites à madame, répondit-il enfin, que je désire lui parler, et que je
+la prie de m'attendre chez elle.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Puis revenez me raser et m'habiller.
+
+--À l'instant.»
+
+Le valet de chambre disparut en effet pour reparaître, rasa Villefort et
+l'habilla solennellement de noir.
+
+Puis lorsqu'il eut fini:
+
+«Madame a dit qu'elle attendait monsieur aussitôt sa toilette achevée,
+dit-il.
+
+--J'y vais.»
+
+Et Villefort, les dossiers sous le bras, son chapeau à la main, se
+dirigea vers l'appartement de sa femme.
+
+À la porte, il s'arrêta un instant et essuya avec son mouchoir la sueur
+qui coulait sur son front livide.
+
+Puis il poussa la porte.
+
+Mme de Villefort était assise sur une ottomane, feuilletant avec
+impatience des journaux et des brochures que le jeune Édouard s'amusait
+à mettre en pièces avant même que sa mère eût eu le temps d'en achever
+la lecture. Elle était complètement habillée pour sortir; son chapeau
+l'attendait posé sur un fauteuil; elle avait mis ses gants.
+
+«Ah! vous voici, monsieur, dit-elle de sa voix naturelle et calme; mon
+Dieu! êtes-vous assez pâle, monsieur! Vous avez donc encore travaillé
+toute la nuit? Pourquoi donc n'êtes-vous pas venu déjeuner avec nous? Eh
+bien, m'emmenez-vous, ou irai-je seule avec Édouard?»
+
+Mme de Villefort avait, comme on le voit, multiplié les demandes pour
+obtenir une réponse; mais à toutes ces demandes M. de Villefort était
+resté froid et muet comme une statue.
+
+«Édouard, dit Villefort en fixant sur l'enfant un regard impérieux,
+allez jouer au salon, mon ami, il faut que je parle à votre mère.»
+
+Mme de Villefort, voyant cette froide contenance, ce ton résolu, ces
+apprêts préliminaires étranges, tressaillit.
+
+Édouard avait levé la tête, avait regardé sa mère, puis, voyant qu'elle
+ne confirmait point l'ordre de M. de Villefort, il s'était remis à
+couper la tête à ses soldats de plomb.
+
+«Édouard! cria M. de Villefort si rudement que l'enfant bondit sur le
+tapis, m'entendez-vous? allez!»
+
+L'enfant, à qui ce traitement était peu habituel, se releva debout et
+pâlit; il eût été difficile de dire si c'était de colère ou de peur.
+
+Son père alla à lui, le prit par le bras, et le baisa au front.
+
+«Va, dit-il, mon enfant, va!»
+
+Édouard sortit.
+
+M. de Villefort alla à la porte et la ferma derrière lui au verrou.
+
+«Ô mon Dieu! fit la jeune femme en regardant son mari jusqu'au fond de
+l'âme et en ébauchant un sourire que glaça l'impassibilité de Villefort,
+qu'y a-t-il donc?
+
+--Madame, où mettez-vous le poison dont vous vous servez d'habitude?»
+articula nettement et sans préambule le magistrat, placé entre sa femme
+et la porte.
+
+Mme de Villefort éprouva ce que doit éprouver l'alouette lorsqu'elle
+voit le milan resserrer au-dessus de sa tête ses cercles meurtriers.
+
+Un son rauque, brisé, qui n'était ni un cri ni un soupir, s'échappa de
+la poitrine de Mme de Villefort qui pâlit jusqu'à la lividité.
+
+«Monsieur, dit-elle, je... je ne comprends pas.»
+
+Et comme elle s'était soulevée dans un paroxysme de terreur, dans un
+second paroxysme plus fort sans doute que le premier, elle se laissa
+retomber sur les coussins du sofa.
+
+«Je vous demandais, continua Villefort d'une voix parfaitement calme, en
+quel endroit vous cachiez le poison à l'aide duquel vous avez tué mon
+beau-père M. de Saint-Méran, ma belle-mère, Barrois et ma fille
+Valentine.
+
+--Ah! monsieur, s'écria Mme de Villefort en joignant les mains, que
+dites-vous?
+
+--Ce n'est point à vous de m'interroger, mais de répondre.
+
+--Est-ce au mari ou au juge? balbutia Mme de Villefort.
+
+--Au juge, madame! au juge!»
+
+C'était un spectacle effrayant que la pâleur de cette femme, l'angoisse
+de son regard, le tremblement de tout son corps.
+
+«Ah! monsieur! murmura-t-elle, ah! monsieur!... et ce fut tout.
+
+--Vous ne répondez pas, madame!» s'écria le terrible interrogateur.
+
+Puis il ajouta, avec un sourire plus effrayant encore que sa colère:
+
+«Il est vrai que vous ne niez pas!»
+
+Elle fit un mouvement.
+
+«Et vous ne pourriez nier, ajouta Villefort, en étendant la main vers
+elle comme pour la saisir au nom de la justice; vous avez accompli ces
+différents crimes avec une impudente adresse, mais qui cependant ne
+pouvait tromper que les gens disposés par leur affection à s'aveugler
+sur votre compte. Dès la mort de Mme de Saint-Méran, j'ai su qu'il
+existait un empoisonneur dans ma maison: M. d'Avrigny m'en avait
+prévenu; après la mort de Barrois, Dieu me pardonne! mes soupçons se
+sont portés sur quelqu'un, sur un ange! mes soupçons qui, même là où il
+n'y a pas de crime, veillent sans cesse allumés au fond de mon coeur;
+mais après la mort de Valentine il n'y a plus eu de doute pour moi,
+madame, et non seulement pour moi, mais encore pour d'autres; ainsi
+votre crime, connu de deux personnes maintenant, soupçonné par
+plusieurs, va devenir public; et, comme je vous le disais tout à
+l'heure, madame, ce n'est plus un mari qui vous parle, c'est un juge!»
+
+La jeune femme cacha son visage dans ses deux mains.
+
+«Ô monsieur! balbutia-t-elle, je vous en supplie, ne croyez pas les
+apparences!
+
+--Seriez-vous lâche? s'écria Villefort d'une voix méprisante. En effet,
+j'ai toujours remarqué que les empoisonneurs étaient lâches. Seriez-vous
+lâche, vous qui avez eu l'affreux courage de voir expirer devant vous
+deux vieillards et une jeune fille assassinés pareille?
+
+--Monsieur! monsieur!
+
+--Seriez-vous lâche, continua Villefort avec une exaltation croissante,
+vous qui avez compté une à une les minutes de quatre agonies, vous qui
+avez combiné vos plans infernaux et remué vos breuvages infâmes avec une
+habileté et une précision si miraculeuses? Vous qui avez si bien combiné
+tout, auriez-vous donc oublié de calculer une seule chose, c'est-à-dire
+où pouvait vous mener la révélation de vos crimes? Oh! c'est impossible,
+cela, et vous avez gardé quelque poison plus doux, plus subtil et plus
+meurtrier que les autres pour échapper au châtiment qui vous était dû...
+Vous avez fait cela, je l'espère du moins?»
+
+Mme de Villefort tordit ses mains et tomba à genoux.
+
+«Je sais bien... je sais bien, dit-il, vous avouez; mais l'aveu fait à
+des juges, l'aveu fait au dernier moment, l'aveu fait quand on ne peut
+plus nier, cet aveu ne diminue en rien le châtiment qu'ils infligent au
+coupable.
+
+--Le châtiment! s'écria Mme de Villefort, le châtiment! monsieur, voilà
+deux fois que vous prononcez ce mot?
+
+--Sans doute. Est-ce parce que vous étiez quatre fois coupable que vous
+avez cru y échapper? Est-ce parce que vous êtes la femme de celui qui
+requiert ce châtiment, que vous avez cru que ce châtiment s'écarterait?
+Non, madame, non! Quelle qu'elle soit, l'échafaud attend
+l'empoisonneuse, si surtout, comme je vous le disais tout à l'heure,
+l'empoisonneuse n'a pas eu le soin de conserver pour elle quelques
+gouttes de son plus sûr poison.»
+
+Mme de Villefort poussa un cri sauvage, et la terreur hideuse et
+indomptable envahit ses traits décomposés.
+
+«Oh! ne craignez pas l'échafaud, madame, dit le magistrat, je ne veux
+pas vous déshonorer, car ce serait me déshonorer moi-même; non, au
+contraire, si vous m'avez bien entendu, vous devez comprendre que vous
+ne pouvez mourir sur l'échafaud.
+
+--Non, je n'ai pas compris; que voulez-vous dire? balbutia la
+malheureuse femme complètement atterrée.
+
+--Je veux dire que la femme du premier magistrat de la capitale ne
+chargera pas de son infamie un nom demeuré sans tache, et ne déshonorera
+pas du même coup son mari et son enfant.
+
+--Non! oh! non.
+
+--Eh bien, madame! ce sera une bonne action de votre part, et de cette
+bonne action je vous remercie.
+
+--Vous me remerciez! et de quoi?
+
+--De ce que vous venez de dire.
+
+--Qu'ai-je dit! j'ai la tête perdue; je ne comprends plus rien, mon
+Dieu! mon Dieu!»
+
+Et elle se leva les cheveux épars, les lèvres écumantes.
+
+«Vous avez répondu, madame, à cette question que je vous fis en entrant
+ici: Où est le poison dont vous vous servez d'habitude, madame?»
+
+Mme de Villefort leva les bras au ciel et serra convulsivement ses mains
+l'une contre l'autre.
+
+«Non, non, vociféra-t-elle, non, vous ne voulez point cela!
+
+--Ce que je ne veux pas, madame, c'est que vous périssiez sur un
+échafaud, entendez-vous? répondit Villefort.
+
+--Oh! monsieur, grâce!
+
+--Ce que je veux, c'est que justice soit faite. Je suis sur terre pour
+punir, madame, ajouta-t-il avec un regard flamboyant; à toute autre
+femme, fût-ce à une reine, j'enverrais le bourreau; mais à vous je serai
+miséricordieux. À vous je dis: n'est-ce pas, madame, que vous avez
+conservé quelques gouttes de votre poison le plus doux, le plus prompt
+et le plus sûr?
+
+--Oh! pardonnez-moi, monsieur, laissez-moi vivre!
+
+--Elle est lâche! dit Villefort.
+
+--Songez que je suis votre femme!
+
+--Vous êtes une empoisonneuse!
+
+--Au nom du Ciel!...
+
+--Non!
+
+--Au nom de l'amour que vous avez eu pour moi!...
+
+--Non! non!
+
+--Au nom de notre enfant! Ah! pour notre enfant, laissez-moi vivre!
+
+--Non, non, non! vous dis-je; un jour, si je vous laissais vivre, vous
+le tuerez peut-être aussi comme les autres.
+
+--Moi! tuer mon fils! s'écria cette mère sauvage en s'élançant vers
+Villefort; moi! tuer mon Édouard!... ah! ah!»
+
+Et un rire affreux, un rire de démon, un rire de folle acheva la phrase
+et se perdit dans un râle sanglant.
+
+Mme de Villefort était tombée aux pieds de son mari.
+
+Villefort s'approcha d'elle.
+
+«Songez-y, madame, dit-il, si à mon retour justice n'est pas faite, je
+vous dénonce de ma propre bouche et je vous arrête de mes propres
+mains.»
+
+Elle écoutait, pantelante, abattue, écrasée; son oeil seul vivait en
+elle et couvait un feu terrible.
+
+«Vous m'entendez, dit Villefort; je vais là-bas requérir la peine de
+mort contre un assassin... Si je vous retrouve vivante, vous coucherez
+ce soir à la Conciergerie.»
+
+Mme de Villefort poussa un soupir, ses nerfs se détendirent, elle
+s'affaissa brisée sur le tapis.
+
+Le procureur du roi parut éprouver un mouvement de pitié, il la regarda
+moins sévèrement, et s'inclinant légèrement devant elle:
+
+«Adieu, madame, dit-il lentement; adieu!»
+
+Cet adieu tomba comme le couteau mortel sur Mme de Villefort. Elle
+s'évanouit.
+
+Le procureur du roi sortit, et, en sortant, ferma la porte à double
+tour.
+
+
+
+
+CIX
+
+Les assises.
+
+
+L'affaire Benedetto, comme on disait alors au Palais et dans le monde,
+avait produit une énorme sensation. Habitué du Café de Paris, du
+boulevard de Gand et du Bois de Boulogne, le faux Cavalcanti, pendant
+qu'il était resté à Paris et pendant les deux ou trois mois qu'avait
+duré sa splendeur, avait fait une foule de connaissances. Les journaux
+avaient raconté les diverses stations du prévenu dans sa vie élégante et
+dans sa vie de bagne; il en résultait la plus vive curiosité chez
+ceux-là surtout qui avaient personnellement connu le prince Andrea
+Cavalcanti; aussi ceux-là surtout étaient-ils décidés à tout risquer
+pour aller voir sur le banc des accusés M. Benedetto, l'assassin de son
+camarade de chaîne.
+
+Pour beaucoup de gens, Benedetto était, sinon une victime, du moins une
+erreur de la justice: on avait vu M. Cavalcanti père à Paris, et l'on
+s'attendait à le voir de nouveau apparaître pour réclamer son illustre
+rejeton. Bon nombre de personnes qui n'avaient jamais entendu parler de
+la fameuse polonaise avec laquelle il avait débarqué chez le comte de
+Monte-Cristo s'étaient senties frappées de l'air digne, de la
+gentilhommerie et de la science du monde qu'avait montrés le vieux
+patricien, lequel, il faut le dire, semblait un seigneur parfait toutes
+les fois qu'il ne parlait point et ne faisait point d'arithmétique.
+
+Quant à l'accusé lui-même, beaucoup de gens se rappelaient l'avoir vu si
+aimable, si beau, si prodigue, qu'ils aimaient mieux croire à quelque
+machination de la part d'un ennemi comme on en trouve en ce monde, où
+les grandes fortunes élèvent les moyens de faire le mal et le bien à la
+hauteur du merveilleux, et la puissance à la hauteur de l'inouï.
+
+Chacun accourut donc à la séance de la cour d'assises, les uns pour
+savourer le spectacle, les autres pour le commenter. Dès sept heures du
+matin on faisait queue à la grille, et une heure avant l'ouverture de la
+séance la salle était déjà pleine de privilégiés.
+
+Avant l'entrée de la cour, et même souvent après, une salle d'audience,
+les jours de grands procès, ressemble fort à un salon où beaucoup de
+gens se reconnaissent, s'abordent quand ils sont assez près les uns des
+autres pour ne pas perdre leurs places, se font des signes quand ils
+sont séparés par un trop grand nombre de populaire, d'avocats et de
+gendarmes.
+
+Il faisait une de ces magnifiques journées d'automne qui nous
+dédommagent parfois d'un été absent ou écourté; les nuages que M. de
+Villefort avait vus le matin rayer le soleil levant s'étaient dissipés
+comme par magie, et laissaient luire dans toute sa pureté un des
+derniers, un des plus doux jours de septembre.
+
+Beauchamp, un des rois de la presse, et par conséquent ayant son trône
+partout, lorgnait à droite et à gauche. Il aperçut Château-Renaud et
+Debray qui venaient de gagner les bonnes grâces d'un sergent de ville,
+et qui l'avaient décidé à se mettre derrière eux au lieu de les masquer,
+comme c'était son droit. Le digne agent avait flairé le secrétaire du
+ministre et le millionnaire; il se montra plein d'égards pour ses nobles
+voisins et leur permit même d'aller rendre visite à Beauchamp, en leur
+promettant de leur garder leurs places.
+
+«Eh bien, dit Beauchamp, nous venons donc voir notre ami?
+
+--Eh! mon Dieu, oui, répondit Debray: ce digne prince! Que le diable
+soit des princes italiens, va!
+
+--Un homme qui avait eu Dante pour généalogiste, et qui remontait à _La
+Divine Comédie_!
+
+--Noblesse de corde, dit flegmatiquement Château-Renaud.
+
+--Il sera condamné, n'est-ce pas? demanda Debray à Beauchamp.
+
+--Eh! mon cher, répondit le journaliste, c'est à vous, ce me semble,
+qu'il faut demander cela: vous connaissez mieux que nous autres l'air du
+bureau; avez-vous vu le président à la dernière soirée de votre
+ministre?
+
+--Oui.
+
+--Que vous a-t-il dit?
+
+--Une chose qui va vous étonner.
+
+--Ah! parlez donc vite, alors, cher ami, il y a si longtemps qu'on ne me
+dit plus rien de ce genre-là.
+
+--Eh bien, il m'a dit que Benedetto, qu'on regarde comme un phénix de
+subtilité, comme un géant d'astuce, n'est qu'un filou très subalterne,
+très niais, et tout à fait indigne des expériences qu'on fera après sa
+mort sur ses organes phrénologiques.
+
+--Bah! fit Beauchamp; il jouait cependant très passablement le prince.
+
+--Pour vous, Beauchamp, qui les détestez, ces malheureux princes et qui
+êtes enchanté de leur trouver de mauvaises façons, mais pas pour moi,
+qui flaire d'instinct le gentilhomme et qui lève une famille
+aristocratique, quelle qu'elle soit, en vrai limier du blason.
+
+--Ainsi, vous n'avez jamais cru à sa principauté?
+
+--À sa principauté? si... à son principat? non.
+
+--Pas mal, dit Debray; je vous assure cependant que pour tout autre que
+vous il pouvait passer... Je l'ai vu chez les ministres.
+
+--Ah! oui, dit Château-Renaud; avec cela que vos ministres se
+connaissent en princes!
+
+--Il y a du bon dans ce que vous venez de dire, Château-Renaud, répondit
+Beauchamp en éclatant de rire; la phrase est courte, mais agréable. Je
+vous demande la permission d'en user dans mon compte rendu.
+
+--Prenez, mon cher monsieur Beauchamp, dit Château-Renaud; prenez; je
+vous donne ma phrase pour ce qu'elle vaut.
+
+--Mais, dit Debray à Beauchamp, si j'ai parlé au président, vous avez dû
+parler au procureur du roi, vous?
+
+--Impossible; depuis huit jours M. de Villefort se cèle; c'est tout
+naturel: cette suite étrange de chagrins domestiques couronnée par la
+mort étrange de sa fille...
+
+--La mort étrange! Que dites-vous donc là, Beauchamp?
+
+--Oh! oui, faites donc l'ignorant, sous prétexte que tout cela se passe
+chez la noblesse de robe, dit Beauchamp en appliquant son lorgnon à son
+oeil et en le forçant de tenir tout seul.
+
+--Mon cher monsieur, dit Château-Renaud, permettez-moi de vous dire que,
+pour le lorgnon, vous n'êtes pas de la force de Debray. Debray, donnez
+donc une leçon à M. Beauchamp.
+
+--Tiens, dit Beauchamp, je ne me trompe pas.
+
+--Quoi donc?
+
+--C'est elle.
+
+--Qui, elle?
+
+--On la disait partie.
+
+--Mlle Eugénie? demanda Château-Renaud; serait-elle déjà revenue?
+
+--Non, mais sa mère.
+
+--Mme Danglars?
+
+--Allons donc! fit Château-Renaud, impossible; dix jours après la fuite
+de sa fille, trois jours après la banqueroute de son mari!»
+
+Debray rougit légèrement et suivit la direction du regard de Beauchamp.
+
+«Allons donc! dit-il, c'est une femme voilée, une dame inconnue, quelque
+princesse étrangère, la mère du prince Cavalcanti peut-être; mais vous
+disiez, ou plutôt vous alliez dire des choses fort intéressantes,
+Beauchamp, ce me semble.
+
+--Moi?
+
+--Oui. Vous parliez de la mort étrange de Valentine.
+
+--Ah! oui, c'est vrai; mais pourquoi donc Mme de Villefort, n'est-elle
+pas ici?
+
+--Pauvre chère femme! dit Debray, elle est sans doute occupée à
+distiller de l'eau de mélisse pour les hôpitaux, et à composer des
+cosmétiques pour elle et pour ses amies. Vous savez qu'elle dépense à
+cet amusement deux ou trois mille écus par an, à ce que l'on assure. Au
+fait, vous avez raison, pourquoi n'est-elle pas ici, Mme de Villefort?
+Je l'aurais vue avec un grand plaisir; j'aime beaucoup cette femme.
+
+--Et moi, dit Château-Renaud, je la déteste.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je n'en sais rien. Pourquoi aime-t-on? pourquoi déteste-t-on? Je la
+déteste par antipathie.
+
+--Ou par instinct, toujours.
+
+--Peut-être... Mais revenons à ce que vous disiez, Beauchamp.
+
+--Eh bien, reprit Beauchamp, n'êtes-vous pas curieux de savoir,
+messieurs, pourquoi l'on meurt si dru dans la maison Villefort?
+
+--Dru est joli, dit Château-Renaud.
+
+--Mon cher, le mot se trouve dans Saint-Simon.
+
+--Mais la chose se trouve chez M. de Villefort; allons-y donc.
+
+--Ma foi! dit Debray, j'avoue que je ne perds pas de vue cette maison
+tendue de deuil depuis trois mois et avant-hier encore, à propos de
+Valentine, madame m'en parlait.
+
+--Qu'est-ce que madame?... demanda Château-Renaud.
+
+--La femme du ministre, pardieu!
+
+--Ah! pardon, fit Château-Renaud, je ne vais pas chez les ministres,
+moi, je laisse cela aux princes.
+
+--Vous n'étiez que beau, vous devenez flamboyant, baron; prenez pitié de
+vous, ou vous allez nous brûler comme un autre Jupiter.
+
+--Je ne dirai plus rien, dit Château-Renaud; mais que diable, ayez pitié
+de moi, ne me donnez pas la réplique.
+
+--Voyons, tâchons d'arriver au bout de notre dialogue, Beauchamp; je
+vous disais donc que madame me demandait avant-hier des renseignements
+là-dessus; instruisez-moi, je l'instruirai.
+
+--Eh bien, messieurs, si l'on meurt si dru, je maintiens le mot, dans la
+maison Villefort, c'est qu'il y a un assassin dans la maison!»
+
+Les deux jeunes gens tressaillirent, car déjà plus d'une fois la même
+idée leur était venue.
+
+«Et quel est cet assassin? demandèrent-ils.
+
+--Le jeune Édouard.»
+
+Un éclat de rire des deux auditeurs ne déconcerta aucunement l'orateur,
+qui continua:
+
+«Oui, messieurs, le jeune Édouard, enfant phénoménal, qui tue déjà comme
+père et mère.
+
+--C'est une plaisanterie?
+
+--Pas du tout; j'ai pris hier un domestique qui sort de chez M. de
+Villefort: écoutez bien ceci.
+
+--Nous écoutons.
+
+--Et que je vais renvoyer demain, parce qu'il mange énormément pour se
+remettre du jeûne de terreur qu'il s'imposait là-bas. Eh bien, il parait
+que ce cher enfant a mis la main sur quelque flacon de drogue dont il
+use de temps en temps contre ceux qui lui déplaisent. D'abord ce fut bon
+papa et bonne maman de Saint-Méran qui lui déplurent, et il leur a versé
+trois gouttes de son élixir: trois gouttes suffisent; puis ce fut le
+brave Barrois, vieux serviteur de bon papa Noirtier, lequel rudoyait de
+temps en temps l'aimable espiègle que vous connaissez. L'aimable
+espiègle lui a versé trois gouttes de son élixir. Ainsi fut fait de la
+pauvre Valentine, qui ne le rudoyait pas, elle, mais dont il était
+jaloux: il lui a versé trois gouttes de son élixir, et pour elle comme
+pour les autres tout a été fini.
+
+--Mais quel diable de conte nous faites-vous là? dit Château-Renaud.
+
+--Oui, dit Beauchamp, un conte de l'autre monde, n'est-ce pas?
+
+--C'est absurde, dit Debray.
+
+--Ah! reprit Beauchamp, voilà déjà que vous cherchez des moyens
+dilatoires! Que diable! demandez à mon domestique, ou plutôt à celui qui
+demain ne sera plus mon domestique: c'était le bruit de la maison.
+
+--Mais cet élixir, où est-il? quel est-il?
+
+--Dame! l'enfant le cache.
+
+--Où l'a-t-il pris?
+
+--Dans le laboratoire de madame sa mère.
+
+--Sa mère a donc des poisons dans son laboratoire?
+
+--Est-ce que je sais, moi! vous venez me faire là des questions de
+procureur du roi. Je répète ce qu'on m'a dit, voilà tout; je vous cite
+mon auteur: je ne puis faire davantage. Le pauvre diable ne mangeait
+plus d'épouvante.
+
+--C'est incroyable!
+
+--Mais non, mon cher, ce n'est pas incroyable du tout, vous avez vu l'an
+passé cet enfant de la rue de Richelieu, qui s'amusait à tuer ses frères
+et ses soeurs en leur enfonçant une épingle dans l'oreille, tandis
+qu'ils dormaient. La génération qui nous suit est très précoce, mon
+cher.
+
+--Mon cher, dit Château-Renaud, je parie que vous ne croyez pas un seul
+mot de ce que vous nous contez là?... Mais je ne vois pas le comte de
+Monte-Cristo; comment donc n'est-il pas ici?
+
+--Il est blasé, lui, fit Debray, et puis il ne voudra point paraître
+devant tout le monde, lui qui a été la dupe de tous les Cavalcanti,
+lesquels sont venus à lui, à ce qu'il paraît, avec de fausses lettres de
+créance; de sorte qu'il en est pour une centaine de mille francs
+hypothéqués sur la principauté.
+
+--À propos, monsieur de Château-Renaud, demanda Beauchamp, comment se
+porte Morrel?
+
+--Ma foi, dit le gentilhomme, voici trois fois que je vais chez lui, et
+pas plus de Morrel que sur la main. Cependant sa soeur ne m'a point paru
+inquiète, et elle m'a dit avec un fort bon visage qu'elle ne l'avait pas
+vu non plus depuis deux ou trois jours, mais qu'elle était certaine
+qu'il se portait bien.
+
+--Ah! j'y pense! le comte de Monte-Cristo ne peut venir dans la salle,
+dit Beauchamp.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il est acteur dans le drame.
+
+--Est-ce qu'il a aussi assassiné quelqu'un? demanda Debray.
+
+--Mais non, c'est lui, au contraire, qu'on a voulu assassiner. Vous
+savez bien que c'est en sortant de chez lui que ce bon M. de Caderousse
+a été assassiné par son petit Benedetto. Vous savez bien que c'est chez
+lui qu'on a retrouvé ce fameux gilet dans lequel était la lettre qui est
+venue déranger la signature du contrat. Voyez-vous le fameux gilet? Il
+est là tout sanglant, sur le bureau, comme pièce de conviction.
+
+--Ah! fort bien.
+
+--Chut! messieurs, voici la cour; à nos places!»
+
+En effet un grand bruit se fit entendre dans le prétoire; le sergent de
+ville appela ses deux protégés par un hem! énergique, et l'huissier,
+paraissant au seuil de la salle des délibérations, cria de cette voix
+glapissante que les huissiers avaient déjà du temps de Beaumarchais:
+
+«La cour, messieurs!»
+
+
+
+
+CX
+
+L'acte d'accusation.
+
+
+Les juges prirent séance au milieu du plus profond silence; les jurés
+s'assirent à leur place; M. de Villefort, objet de l'attention, et nous
+dirons presque de l'admiration générale, se plaça couvert dans son
+fauteuil, promenant un regard tranquille autour de lui.
+
+Chacun regardait avec étonnement cette figure grave et sévère, sur
+l'impassibilité de laquelle les douleurs paternelles semblaient n'avoir
+aucune prise, et l'on regardait avec une espèce de terreur cet homme
+étranger aux émotions de l'humanité.
+
+«Gendarmes! dit le président, amenez l'accusé.»
+
+À ces mots, l'attention du public devint plus active, et tous les yeux
+se fixèrent sur la porte par laquelle Benedetto devait entrer.
+
+Bientôt cette porte s'ouvrit et l'accusé parut.
+
+L'impression fut la même sur tout le monde, et nul ne se trompa à
+l'expression de sa physionomie.
+
+Ses traits ne portaient pas l'empreinte de cette émotion profonde qui
+refoule le sang au coeur et décolore le front et les joues. Ses mains,
+gracieusement posées l'une sur son chapeau, l'autre dans l'ouverture de
+son gilet de piqué blanc, n'étaient agitées d'aucun frisson: son oeil
+était calme et même brillant. À peine dans la salle, le regard du jeune
+homme se mit à parcourir tous les rangs des juges et des assistants, et
+s'arrêta plus longuement sur le président et surtout sur le procureur du
+roi.
+
+Auprès d'Andrea se plaça son avocat, avocat nommé d'office (car Andrea
+n'avait point voulu s'occuper de ces détails auxquels il n'avait paru
+attacher aucune importance), jeune homme aux cheveux d'un blond fade, au
+visage rougi par une émotion cent fois plus sensible que celle du
+prévenu.
+
+Le président demanda la lecture de l'acte d'accusation, rédigé, comme on
+sait, par la plume si habile et si implacable de Villefort.
+
+Pendant cette lecture, qui fut longue, et qui pour tout autre eût été
+accablante, l'attention publique ne cessa de se porter sur Andrea, qui
+en soutint le poids avec la gaieté d'âme d'un Spartiate.
+
+Jamais Villefort peut-être n'avait été si concis ni si éloquent; le
+crime était présenté sous les couleurs les plus vives, les antécédents
+du prévenu, sa transfiguration, la filiation de ses actes depuis un âge
+assez tendre, étaient déduits avec le talent que la pratique de la vie
+et la connaissance du coeur humain pouvaient fournir à un esprit aussi
+élevé que celui du procureur du roi.
+
+Avec ce seul préambule, Benedetto était à jamais perdu dans l'opinion
+publique, en attendant qu'il fût puni plus matériellement par la loi.
+
+Andrea ne prêta pas la moindre attention aux charges successives qui
+s'élevaient et retombaient sur lui: M. de Villefort, qui l'examinait
+souvent et qui sans doute continuait sur lui les études psychologiques
+qu'il avait eu si souvent l'occasion de faire sur les accusés, M. de
+Villefort ne put une seule fois lui faire baisser les yeux, quelles que
+fussent la fixité et la profondeur de son regard.
+
+Enfin la lecture fut terminée.
+
+«Accusé, dit le président, vos nom et prénoms?»
+
+Andrea se leva.
+
+«Pardonnez-moi monsieur le président, dit-il d'une voix dont le timbre
+vibrait parfaitement pur, mais je vois que vous allez prendre un ordre
+de questions dans lequel je ne puis vous suivre. J'ai la prétention que
+c'est à moi de justifier plus tard d'être une exception aux accusés
+ordinaires. Veuillez donc, je vous prie, me permettre de répondre en
+suivant un ordre différent; je n'en répondrai pas moins à toutes.»
+
+Le président, surpris, regarda les jurés, qui regardèrent le procureur
+du roi.
+
+Une grande surprise se manifesta dans toute l'assemblée. Mais Andrea ne
+parut aucunement s'en émouvoir.
+
+«Votre âge? dit le président; répondrez-vous à cette question?
+
+--À cette question comme aux autres, je répondrai, monsieur le
+président, mais à son tour.
+
+--Votre âge? répéta le magistrat.
+
+--J'ai vingt et un ans, ou plutôt je les aurai seulement dans quelques
+jours, étant né dans la nuit du 27 au 28 septembre 1817.»
+
+M. de Villefort, qui était à prendre note, leva la tête à cette date.
+
+«Où êtes-vous né? continua le président.
+
+--À Auteuil, près Paris», répondit Benedetto.
+
+M. de Villefort leva une seconde fois la tête, regarda Benedetto comme
+il eût regardé la tête de Méduse et devint livide.
+
+Quant à Benedetto, il passa gracieusement sur ses lèvres le coin brodé
+d'un mouchoir de fine batiste.
+
+«Votre profession? demanda le président.
+
+--D'abord j'étais faussaire, dit Andrea le plus tranquillement du monde;
+ensuite je suis passé voleur, et tout récemment je me suis fait
+assassin.»
+
+Un murmure ou plutôt une tempête d'indignation et de surprise éclata
+dans toutes les parties de la salle: les juges eux-mêmes se regardèrent
+stupéfaits, les jurés manifestèrent le plus grand dégoût pour le cynisme
+qu'on attendait si peu d'un homme élégant.
+
+M. de Villefort appuya une main sur son front qui, d'abord pâle, était
+devenu rouge et bouillant, tout à coup il se leva regardant autour de
+lui comme un homme égaré: l'air lui manquait.
+
+«Cherchez-vous quelque chose, monsieur le procureur du roi?» demanda
+Benedetto avec son plus obligeant sourire.
+
+M. de Villefort ne répondit rien, et se rassit ou plutôt retomba sur son
+fauteuil.
+
+«Est-ce maintenant, prévenu, que vous consentez à dire votre nom?
+demanda le président. L'affectation brutale que vous avez mise à
+énumérer vos différents crimes, que vous qualifiez de profession,
+l'espèce de point d'honneur que vous y attachez, ce dont, au nom de la
+morale et du respect dû à l'humanité, la cour doit vous blâmer
+sévèrement, voilà peut-être la raison qui vous a fait tarder de vous
+nommer: vous voulez faire ressortir ce nom par les titres qui le
+précèdent.
+
+--C'est incroyable, monsieur le président, dit Benedetto du ton de voix
+le plus gracieux et avec les manières les plus polies, comme vous avez
+lu au fond de ma pensée; c'est en effet dans ce but que je vous ai prié
+d'intervertir l'ordre des questions.»
+
+La stupeur était à son comble, il n'y avait plus dans les paroles de
+l'accusé ni forfanterie ni cynisme; l'auditoire ému pressentait quelque
+foudre éclatante au fond de ce nuage sombre.
+
+«Eh bien, dit le président, votre nom?
+
+--Je ne puis vous dire mon nom, car je ne le sais pas; mais je sais
+celui de mon père, et je peux vous le dire.»
+
+Un éblouissement douloureux aveugla Villefort; on vit tomber de ses
+joues des gouttes de sueur âcres et pressées sur les papiers qu'il
+remuait d'une main convulsive et éperdue.
+
+«Dites alors le nom de votre père», reprit le président.
+
+Pas un souffle, pas une haleine ne troublaient le silence de cette
+immense assemblée: tout le monde attendait.
+
+«Mon père est procureur du roi, répondit tranquillement Andrea.
+
+--Procureur du roi! fit avec stupéfaction le président, sans remarquer
+le bouleversement qui se faisait sur la figure de Villefort; procureur
+du roi!
+
+--Oui, et puisque vous voulez savoir son nom je vais vous le dire: il se
+nomme de Villefort!»
+
+L'explosion, si longtemps contenue par le respect qu'en séance on porte
+à la justice, se fit jour, comme un tonnerre, du fond de toutes les
+poitrines; la cour elle-même ne songea point à réprimer ce mouvement de
+la multitude. Les interjections, les injures adressées à Benedetto, qui
+demeurait impassible, les gestes énergiques, le mouvement des gendarmes,
+le ricanement de cette partie fangeuse qui, dans toute assemblée, monte
+à la surface aux moments de trouble et de scandale, tout cela dura cinq
+minutes avant que les magistrats et les huissiers eussent réussi à
+rétablir le silence.
+
+Au milieu de tout ce bruit, on entendait la voix du président, qui
+s'écriait:
+
+«Vous jouez-vous de la justice, accusé, et oseriez-vous donner à vos
+concitoyens le spectacle d'une corruption qui, dans une époque qui
+cependant ne laisse rien à désirer sous ce rapport, n'aurait pas encore
+eu son égale?»
+
+Dix personnes s'empressaient auprès de M. le procureur du roi, à demi
+écrasé sur son siège, et lui offraient des consolations, des
+encouragements, des protestations de zèle et de sympathie.
+
+Le calme s'était rétabli dans la salle, à l'exception cependant d'un
+point où un groupe assez nombreux s'agitait et chuchotait.
+
+Une femme, disait-on, venait de s'évanouir; on lui avait fait respirer
+des sels, elle s'était remise.
+
+Andrea, pendant tout ce tumulte, avait tourné sa figure souriante vers
+l'assemblée; puis, s'appuyant enfin d'une main sur la rampe de chêne de
+son banc, et cela dans l'attitude de la plus gracieuse:
+
+«Messieurs, dit-il, à Dieu ne plaise que je cherche à insulter la cour
+et à faire, en présence de cette honorable assemblée, un scandale
+inutile. On me demande quel âge j'ai, je le dis; on me demande où je
+suis né, je réponds; on me demande mon nom, je ne puis le dire, puisque
+mes parents m'ont abandonné. Mais je puis bien, sans dire mon nom,
+puisque je n'en ai pas, dire celui de mon père, or, je le répète, mon
+père se nomme M. de Villefort, et je suis tout prêt à le prouver.»
+
+Il y avait dans l'accent du jeune homme une certitude, une conviction,
+une énergie qui réduisirent le tumulte au silence. Les regards se
+portèrent un moment sur le procureur du roi, qui gardait sur son siège
+l'immobilité d'un homme que la foudre vient de changer en cadavre.
+
+«Messieurs, continua Andrea en commandant le silence du geste et de la
+voix, je vous dois la preuve et l'explication de mes paroles.
+
+--Mais, s'écria le président irrité, vous avez déclaré dans
+l'instruction vous nommer Benedetto, vous avez dit être orphelin, et
+vous vous êtes donné la Corse pour patrie.
+
+--J'ai dit à l'instruction ce qu'il m'a convenu de dire à l'instruction,
+car je ne voulais pas que l'on affaiblît ou que l'on arrêtât, ce qui
+n'eût point manqué d'arriver, le retentissement solennel que je voulais
+donner à mes paroles.
+
+«Maintenant je vous répète que je suis né à Auteuil, dans la nuit du 27
+au 28 septembre 1817, et que je suis le fils de M. le procureur du roi
+de Villefort. Maintenant, voulez-vous des détails? je vais vous en
+donner.
+
+«Je naquis au premier de la maison numéro 28, rue de la Fontaine, dans
+une chambre tendue de damas rouge. Mon père me prit dans ses bras en
+disant à ma mère que j'étais mort, m'enveloppa dans une serviette
+marquée d'un H et d'un N, et m'emporta dans le jardin où il m'enterra
+vivant.»
+
+Un frisson parcourut tous les assistants quand ils virent que
+grandissait l'assurance du prévenu avec l'épouvante de M. de Villefort.
+
+«Mais comment savez-vous tous ces détails? demanda le président.
+
+--Je vais vous le dire, monsieur le président. Dans le jardin où mon
+père venait de m'ensevelir, s'était, cette nuit-là même, introduit un
+homme qui lui en voulait mortellement, et qui le guettait depuis
+longtemps pour accomplir sur lui une vengeance corse. L'homme était
+caché dans un massif; il vit mon père enfermer un dépôt dans la terre,
+et le frappa d'un coup de couteau au milieu même de cette opération;
+puis, croyant que ce dépôt était quelque trésor, il ouvrit la fosse et
+me trouva vivant encore. Cet homme me porta à l'hospice des
+Enfants-Trouvés, où je fus inscrit sous le numéro 57. Trois mois après,
+sa soeur fit le voyage de Rogliano à Paris pour me venir chercher, me
+réclama comme son fils et m'emmena.
+
+«Voilà comment, quoique né à Auteuil, je fus élevé en Corse.»
+
+Il y eut un instant de silence, mais d'un silence si profond, que, sans
+l'anxiété que semblaient respirer mille poitrines, on eût cru la salle
+vide.
+
+«Continuez, dit la voix du président.
+
+--Certes, continua Benedetto, je pouvais être heureux chez ces braves
+gens qui m'adoraient; mais mon naturel pervers l'emporta sur toutes les
+vertus qu'essayait de verser dans mon coeur ma mère adoptive. Je grandis
+dans le mal et je suis arrivé au crime. Enfin, un jour que je maudissais
+Dieu de m'avoir fait si méchant et de me donner une si hideuse destinée,
+mon père adoptif est venu me dire:
+
+«--Ne blasphème pas, malheureux! car Dieu t'a donné le jour sans colère!
+le crime vient de ton père et non de toi; de ton père qui t'a voué à
+l'enfer si tu mourais, à la misère si un miracle te rendait au jour!
+
+«Dès lors j'ai cessé de blasphémer Dieu, mais j'ai maudit mon père; et
+voilà pourquoi j'ai fait entendre ici les paroles que vous m'avez
+reprochées, monsieur le président; voilà pourquoi j'ai causé le scandale
+dont frémit encore cette assemblée. Si c'est un crime de plus,
+punissez-moi; mais si je vous ai convaincu que dès le jour de ma
+naissance ma destinée était fatale, douloureuse, amère, lamentable,
+plaignez-moi!
+
+--Mais votre mère? demanda le président.
+
+--Ma mère me croyait mort; ma mère n'est point coupable. Je n'ai pas
+voulu savoir le nom de ma mère; je ne la connais pas.»
+
+En ce moment un cri aigu, qui se termina par un sanglot, retentit au
+milieu du groupe qui entourait, comme nous l'avons dit, une femme.
+
+Cette femme tomba dans une violente attaque de nerfs et fut enlevée du
+prétoire, tandis qu'on l'emportait, le voile épais qui cachait son
+visage s'écarta et l'on reconnut Mme Danglars.
+
+Malgré l'accablement de ses sens énervés, malgré le bourdonnement qui
+frémissait à son oreille, malgré l'espèce de folie qui bouleversait son
+cerveau, Villefort la reconnut et se leva.
+
+«Les preuves! les preuves! dit le président; prévenu, souvenez-vous que
+ce tissu d'horreurs a besoin d'être soutenu par les preuves les plus
+éclatantes.
+
+--Les preuves? dit Benedetto en riant, les preuves, vous les voulez?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, regardez M. de Villefort, et demandez-moi encore les
+preuves.»
+
+Chacun se retourna vers le procureur du roi, qui, sous le poids de ces
+mille regards rivés sur lui, s'avança dans l'enceinte du tribunal,
+chancelant, les cheveux en désordre et le visage couperosé par la
+pression de ses ongles.
+
+L'assemblée tout entière poussa un long murmure d'étonnement.
+
+«On me demande les preuves, mon père, dit Benedetto, voulez-vous que je
+les donne?
+
+--Non, non, balbutia M. de Villefort d'une voix étranglée; non, c'est
+inutile.
+
+--Comment, inutile? s'écria le président: mais que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire, s'écria le procureur du roi, que je me débattrais en
+vain sous l'étreinte mortelle qui m'écrase, messieurs, je suis, je le
+reconnais, dans la main du Dieu vengeur. Pas de preuves; il n'en est pas
+besoin; tout ce que vient de dire ce jeune homme est vrai!»
+
+Un silence sombre et pesant comme celui qui précède les catastrophes de
+la nature enveloppa dans son manteau de plomb tous les assistants, dont
+les cheveux se dressaient sur la tête.
+
+«Et quoi! monsieur de Villefort, s'écria le président, vous ne cédez pas
+à une hallucination? Quoi! vous jouissez de la plénitude de vos
+facultés? On concevrait qu'une accusation si étrange, si imprévue, si
+terrible, ait troublé vos esprits? voyons, remettez-vous.»
+
+Le procureur du roi secoua la tête. Ses dents s'entrechoquaient avec
+violence comme celles d'un homme dévoré par la fièvre, et cependant il
+était d'une pâleur mortelle.
+
+«Je jouis de toutes mes facultés, monsieur, dit-il; le corps seulement
+souffre et cela se conçoit. Je me reconnais coupable de tout ce que ce
+jeune homme vient d'articuler contre moi, et je me tiens chez moi à la
+disposition de M. le procureur du roi mon successeur.»
+
+Et en prononçant ces mots d'une voix sourde et presque étouffée, M. de
+Villefort se dirigea en vacillant vers la porte, que lui ouvrit d'un
+mouvement machinal l'huissier de service.
+
+L'assemblée tout entière demeura muette et consternée par cette
+révélation et par cet aveu, qui faisaient un dénouement si terrible aux
+différentes péripéties qui, depuis quinze jours, avaient agité la haute
+société parisienne.
+
+«Eh bien, dit Beauchamp, qu'on vienne dire maintenant que le drame n'est
+pas dans la nature!
+
+--Ma foi, dit Château-Renaud, j'aimerais encore mieux finir comme M. de
+Morcerf: un coup de pistolet paraît doux près d'une pareille
+catastrophe.
+
+--Et puis il tue, dit Beauchamp.
+
+--Et moi qui avais eu un instant l'idée d'épouser sa fille, dit Debray.
+A-t-elle bien fait de mourir, mon Dieu, la pauvre enfant!
+
+--La séance est levée, messieurs, dit le président, et la cause remise à
+la prochaine session. L'affaire doit être instruite de nouveau et
+confiée à un autre magistrat.»
+
+Quant à Andrea, toujours aussi tranquille et beaucoup plus intéressant,
+il quitta la salle escorté par les gendarmes, qui involontairement lui
+témoignaient des égards.
+
+«Eh bien, que pensez-vous de cela, mon brave homme? demanda Debray au
+sergent de ville, en lui glissant un louis dans la main.
+
+--Il y aura des circonstances atténuantes», répondit celui-ci.
+
+
+
+
+CXI
+
+Expiation.
+
+
+M. de Villefort avait vu s'ouvrir devant lui les rangs de la foule, si
+compacte qu'elle fût. Les grandes douleurs sont tellement vénérables,
+qu'il n'est pas d'exemple, même dans les temps les plus malheureux, que
+le premier mouvement de la foule réunie n'ait pas été un mouvement de
+sympathie pour une grande catastrophe. Beaucoup de gens haïs ont été
+assassinés dans une émeute; rarement un malheureux, fût-il criminel, a
+été insulté par les hommes qui assistaient à sa condamnation à mort.
+
+Villefort traversa donc la haie des spectateurs, des gardes, des gens du
+Palais, et s'éloigna, reconnu coupable de son propre aveu, mais protégé
+par sa douleur.
+
+Il est des situations que les hommes saisissent avec leur instinct, mais
+qu'ils ne peuvent commenter avec leur esprit; le plus grand poète, dans
+ce cas, est celui qui pousse le cri le plus véhément et le plus naturel.
+La foule prend ce cri pour un récit tout entier, et elle a raison de
+s'en contenter, et plus raison encore de le trouver sublime quand il est
+vrai.
+
+Du reste il serait difficile de dire l'état de stupeur dans lequel était
+Villefort en sortant du Palais, de peindre cette fièvre qui faisait
+battre chaque artère, raidissait chaque fibre, gonflait à la briser
+chaque veine, et disséquait chaque point du corps mortel en des millions
+de souffrances.
+
+Villefort se traîna le long des corridors, guidé seulement par
+l'habitude; il jeta de ses épaules la toge magistrale, non qu'il pensât
+à la quitter pour la convenance, mais parce qu'elle était à ses épaules
+un fardeau accablant, une tunique de Nessus féconde en tortures.
+
+Il arriva chancelant jusqu'à la cour Dauphine, aperçut sa voiture,
+réveilla le cocher en ouvrant la portière lui-même, et se laissa tomber
+sur les coussins en montrant du doigt la direction du faubourg
+Saint-Honoré. Le cocher partit.
+
+Tout le poids de sa fortune écroulée venait de retomber sur sa tête; ce
+poids l'écrasait, il n'en savait pas les conséquences; il ne les avait
+pas mesurées; il les sentait, il ne raisonnait pas son code comme le
+froid meurtrier qui commente un article connu.
+
+Il avait Dieu au fond du coeur.
+
+«Dieu! murmurait-il sans savoir même ce qu'il disait, Dieu! Dieu!»
+
+Il ne voyait que Dieu derrière l'éboulement qui venait de se faire.
+
+La voiture roulait avec vitesse; Villefort, en s'agitant sur ses
+coussins, sentit quelque chose qui le gênait.
+
+Il porta la main à cet objet: c'était un éventail oublié par Mme de
+Villefort entre le coussin et le dossier de la voiture; cet éventail
+éveilla un souvenir, et ce souvenir fut un éclair au milieu de la nuit.
+
+Villefort songea à sa femme...
+
+«Oh!» s'écria-t-il, comme si un fer rouge lui traversait le coeur.
+
+En effet, depuis une heure, il n'avait plus sous les yeux qu'une face de
+sa misère, et voilà que tout à coup il s'en offrait une autre à son
+esprit, et une autre non moins terrible.
+
+Cette femme, il venait de faire avec elle le juge inexorable, il venait
+de la condamner à mort; et elle, elle, frappée de terreur, écrasée par
+le remords, abîmée sous la honte qu'il venait de lui faire avec
+l'éloquence de son irréprochable vertu, elle, pauvre femme faible et
+sans défense contre un pouvoir absolu et suprême, elle se préparait
+peut-être en ce moment même à mourir!
+
+Une heure s'était déjà écoulée depuis sa condamnation; sans doute en ce
+moment elle repassait tous ses crimes dans sa mémoire, elle demandait
+grâce à Dieu, elle écrivait une lettre pour implorer à genoux le pardon
+de son vertueux époux, pardon qu'elle achetait de sa mort.
+
+Villefort poussa un second rugissement de douleur et de rage.
+
+«Ah! s'écria-t-il en se roulant sur le satin de son carrosse, cette
+femme n'est devenue criminelle que parce qu'elle m'a touché. Je sue le
+crime, moi! et elle a gagné le crime comme on gagne le typhus, comme on
+gagne le choléra, comme on gagne la peste!... et je la punis!... J'ai
+osé lui dire: Repentez-vous et mourez... moi! oh! non! non! elle
+vivra... elle me suivra... Nous allons fuir, quitter la France, aller
+devant nous tant que la terre pourra nous porter. Je lui parlais
+d'échafaud!... Grand Dieu! comment ai-je osé prononcer ce mot! Mais, moi
+aussi, l'échafaud m'attend!... Nous fuirons... Oui, je me confesserai à
+elle! oui, tous les jours je lui dirai, en m'humiliant, que, moi aussi,
+j'ai commis un crime... Oh! alliance du tigre et du serpent! oh! digne
+femme d'un mari tel que moi!... Il faut qu'elle vive, il faut que mon
+infamie fasse pâlir la sienne!»
+
+Et Villefort enfonça plutôt qu'il ne baissa la glace du devant de son
+coupé.
+
+«Vite, plus vite!» s'écria-t-il d'une voix qui fit bondir le cocher sur
+son siège.
+
+Les chevaux, emportés par la peur, volèrent jusqu'à la maison.
+
+«Oui, oui, se répétait Villefort à mesure qu'il se rapprochait de chez
+lui, oui, il faut que cette femme vive, il faut qu'elle se repente et
+qu'elle élève mon fils, mon pauvre enfant, le seul, avec
+l'indestructible vieillard, qui ait survécu à la destruction de la
+famille! Elle l'aimait; c'est pour lui qu'elle a tout fait. Il ne faut
+jamais désespérer du coeur d'une mère qui aime son enfant; elle se
+repentira; nul ne saura qu'elle fut coupable; ces crimes commis chez moi,
+et dont le monde s'inquiète déjà, ils seront oubliés avec le temps, ou,
+si quelques ennemis s'en souviennent, eh bien, je les prendrai sur ma
+liste de crimes. Un, deux, trois de plus, qu'importe! ma femme se
+sauvera emportant de l'or, et surtout emportant son fils, loin du
+gouffre où il me semble que le monde va tomber avec moi. Elle vivra,
+elle sera heureuse encore, puisque tout son amour est dans son fils, et
+que son fils ne la quittera point. J'aurai fait une bonne action; cela
+allège le coeur.»
+
+Et le procureur du roi respira plus librement qu'il n'avait fait depuis
+longtemps.
+
+La voiture s'arrêta dans la cour de l'hôtel.
+
+Villefort s'élança du marchepied sur le perron; il vit les domestiques
+surpris de le voir revenir si vite. Il ne lut pas autre chose sur leur
+physionomie; nul ne lui adressa la parole; on s'arrêta devant lui, comme
+d'habitude, pour le laisser passer; voilà tout.
+
+Il passa devant la chambre de Noirtier, et, par la porte il ne
+s'inquiéta point de la personne qui était avec son père; c'était
+ailleurs que son inquiétude le tirait.
+
+«Allons, dit-il en montant le petit escalier qui conduisait au palier
+où étaient l'appartement de sa femme et la chambre vide de Valentine;
+allons, rien n'est changé ici.»
+
+Avant tout il ferma la porte du palier.
+
+«Il faut que personne ne nous dérange, dit-il; il faut que je puisse lui
+parler librement, m'accuser devant elle, lui tout dire...»
+
+Il s'approcha de la porte, mit la main sur le bouton de cristal, la
+porte céda.
+
+«Pas fermée! oh! bien, très bien», murmura-t-il.
+
+Et il entra dans le petit salon où dans la soirée on dressait un lit
+pour Édouard; car, quoique en pension, Édouard rentrait tous les soirs:
+sa mère n'avait jamais voulu se séparer de lui.
+
+Il embrassa d'un coup d'oeil tout le petit salon.
+
+«Personne, dit-il; elle est dans sa chambre à coucher sans doute.»
+
+Il s'élança vers la porte. Là, le verrou était mis. Il s'arrêta
+frissonnant.
+
+«Héloïse!» cria-t-il.
+
+Il lui sembla entendre remuer un meuble.
+
+«Héloïse! répéta-t-il.
+
+--Qui est là?» demanda la voix de celle qu'il appelait.
+
+Il lui sembla que cette voix était plus faible que de coutume.
+
+«Ouvrez! ouvrez! s'écria Villefort, c'est moi!»
+
+Mais malgré cet ordre, malgré le ton d'angoisse avec lequel il était
+donné, on n'ouvrit pas.
+
+Villefort enfonça la porte d'un coup de pied.
+
+À l'entrée de la chambre qui donnait dans son boudoir, Mme de Villefort
+était debout, pâle, les traits contractés, et le regardant avec des yeux
+d'une fixité effrayante.
+
+«Héloïse! Héloïse! dit-il, qu'avez-vous? Parlez!»
+
+La jeune femme étendit vers lui sa main raide et livide.
+
+«C'est fait, monsieur, dit-elle avec un râlement qui sembla déchirer son
+gosier; que voulez-vous donc encore de plus?»
+
+Et elle tomba de sa hauteur sur le tapis.
+
+Villefort courut à elle, lui saisit la main. Cette main serrait
+convulsivement un flacon de cristal à bouchon d'or.
+
+Mme de Villefort était morte.
+
+Villefort, ivre d'horreur, recula jusqu'au seuil de la chambre et
+regarda le cadavre.
+
+«Mon fils! s'écria-t-il tout à coup; où est mon fils? Édouard! Édouard!»
+
+Et il se précipita hors de l'appartement en criant:
+
+«Édouard! Édouard!»
+
+Ce nom était prononcé avec un tel accent d'angoisse, que les domestiques
+accoururent.
+
+«Mon fils! où est mon fils? demanda Villefort. Qu'on l'éloigne de la
+maison, qu'il ne voie pas...
+
+--M. Édouard n'est point en bas, monsieur, répondit le valet de chambre.
+
+--Il joue sans doute au jardin; voyez! voyez!
+
+--Non, monsieur. Madame a appelé son fils il y a une demi-heure à peu
+près; M. Édouard est entré chez madame et n'est point descendu depuis.»
+
+Une sueur glacée inonda le front de Villefort, ses pieds trébuchèrent
+sur la dalle, ses idées commencèrent à tourner dans sa tête comme les
+rouages désordonnés d'une montre qui se brise.
+
+«Chez madame! murmura-t-il, chez madame!»
+
+Et il revint lentement sur ses pas, s'essuyant le front d'une main,
+s'appuyant de l'autre aux parois de la muraille.
+
+En rentrant dans la chambre il fallait revoir le corps de la malheureuse
+femme.
+
+Pour appeler Édouard, il fallait réveiller l'écho de cet appartement
+changé en cercueil; parler, c'était violer le silence de la tombe.
+
+Villefort sentit sa langue paralysée dans sa gorge.
+
+«Édouard, Édouard», balbutia-t-il.
+
+L'enfant ne répondait pas; où donc était l'enfant qui, au dire des
+domestiques, était entré chez sa mère et n'en était pas sorti?
+
+Villefort fit un pas en avant.
+
+Le cadavre de Mme de Villefort était couché en travers de la porte du
+boudoir dans lequel se trouvait nécessairement Édouard; ce cadavre
+semblait veiller sur le seuil avec des yeux fixes et ouverts, avec une
+épouvantable et mystérieuse ironie sur les lèvres.
+
+Derrière le cadavre, la portière relevée laissait voir une partie du
+boudoir, un piano et le bout d'un divan de satin bleu.
+
+Villefort fit trois ou quatre pas en avant, et sur le canapé il aperçut
+son enfant couché.
+
+L'enfant dormait sans doute.
+
+Le malheureux eut un élan de joie indicible; un rayon de pure lumière
+descendit dans cet enfer où il se débattait.
+
+Il ne s'agissait donc que de passer par-dessus le cadavre, d'entrer dans
+le boudoir, de prendre l'enfant dans ses bras et de fuir avec lui, loin,
+bien loin.
+
+Villefort n'était plus cet homme dont son exquise corruption faisait le
+type de l'homme civilisé; c'était un tigre blessé à mort qui laisse ses
+dents brisées dans sa dernière blessure.
+
+Il n'avait plus peur des préjugés, mais des fantômes. Il prit son élan
+et bondit par-dessus le cadavre, comme s'il se fût agi de franchir un
+brasier dévorant.
+
+Il enleva l'enfant dans ses bras, le serrant, le secouant, l'appelant;
+l'enfant ne répondait point. Il colla ses lèvres avides à ses joues, ses
+joues étaient livides et glacées; il palpa ses membres raidis; il appuya
+sa main sur son coeur, son coeur ne battait plus.
+
+L'enfant était mort.
+
+Un papier plié en quatre tomba de la poitrine d'Édouard.
+
+Villefort, foudroyé, se laissa aller sur ses genoux; l'enfant s'échappa
+de ses bras inertes et roula du côté de sa mère.
+
+Villefort ramassa le papier, reconnut l'écriture de sa femme et le
+parcourut avidement.
+
+Voici ce qu'il contenait:
+
+«Vous savez si j'étais bonne mère, puisque c'est pour mon fils que je me
+suis faite criminelle!
+
+«Une bonne mère ne part pas sans son fils!»
+
+Villefort ne pouvait en croire ses yeux; Villefort ne pouvait en croire
+sa raison. Il se traîna vers le corps d'Édouard, qu'il examina encore
+une fois avec cette attention minutieuse que met la lionne à regarder
+son lionceau mort.
+
+Puis un cri déchirant s'échappa de sa poitrine.
+
+«Dieu! murmura-t-il, toujours Dieu!»
+
+Ces deux victimes l'épouvantaient, il sentait monter en lui l'horreur de
+cette solitude peuplée de deux cadavres.
+
+Tout à l'heure il était soutenu par la rage, cette immense faculté des
+hommes forts, par le désespoir, cette vertu suprême de l'agonie, qui
+poussait les Titans à escalader le ciel, Ajax à montrer le poing aux
+dieux.
+
+Villefort courba sa tête sous le poids des douleurs, il se releva sur
+ses genoux, secoua ses cheveux humides de sueur, hérissés d'effroi et
+celui-là, qui n'avait jamais eu pitié de personne s'en alla trouver le
+vieillard, son père, pour avoir, dans sa faiblesse, quelqu'un à qui
+raconter son malheur, quelqu'un près de qui pleurer.
+
+Il descendit l'escalier que nous connaissons et entra chez Noirtier.
+
+Quand Villefort entra, Noirtier paraissait attentif à écouter aussi
+affectueusement que le permettait son immobilité, l'abbé Busoni,
+toujours aussi calme et aussi froid que de coutume.
+
+Villefort, en apercevant l'abbé, porta la main à son front. Le passé lui
+revint comme une de ces vagues dont la colère soulève plus d'écume que
+les autres vagues.
+
+Il se souvint de la visite qu'il avait faite à l'abbé le surlendemain du
+dîner d'Auteuil et de la visite que lui avait faite l'abbé à lui-même le
+jour de la mort de Valentine.
+
+«Vous ici, monsieur! dit-il; mais vous n'apparaissez donc jamais que
+pour escorter la Mort?»
+
+Busoni se redressa; en voyant l'altération du visage du magistrat,
+l'éclat farouche de ses yeux, il comprit ou crut comprendre que la scène
+des assises était accomplie; il ignorait le reste.
+
+«J'y suis venu pour prier sur le corps de votre fille! répondit Busoni.
+
+--Et aujourd'hui, qu'y venez-vous faire?
+
+--Je viens vous dire que vous m'avez assez payé votre dette, et qu'à
+partir de ce moment je vais prier Dieu qu'il se contente comme moi.
+
+--Mon Dieu! fit Villefort en reculant, l'épouvante sur le front, cette
+voix, ce n'est pas celle de l'abbé Busoni!
+
+--Non.»
+
+L'abbé arracha sa fausse tonsure, secoua la tête, et ses longs cheveux
+noirs, cessant d'être comprimés, retombèrent sur ses épaules et
+encadrèrent son mâle visage.
+
+«C'est le visage de M. de Monte-Cristo! s'écria Villefort les yeux
+hagards.
+
+--Ce n'est pas encore cela, monsieur le procureur du roi, cherchez mieux
+et plus loin.
+
+--Cette voix! cette voix! où l'ai-je entendue pour la première fois?
+
+--Vous l'avez entendue pour la première fois à Marseille, il y a
+vingt-trois ans, le jour de votre mariage avec Mlle de Saint-Méran.
+Cherchez dans vos dossiers.
+
+--Vous n'êtes pas Busoni? vous n'êtes pas Monte-Cristo? Mon Dieu vous
+êtes cet ennemi caché, implacable, mortel! J'ai fait quelque chose
+contre vous à Marseille, oh! malheur à moi!
+
+--Oui, tu as raison, c'est bien cela, dit le comte en croisant les bras
+sur sa large poitrine; cherche, cherche!
+
+--Mais que t'ai-je donc fait? s'écria Villefort, dont l'esprit flottait
+déjà sur la limite où se confondent la raison et la démence, dans ce
+brouillard qui n'est plus le rêve et qui n'est pas encore le réveil; que
+t'ai-je fait? dis! parle!
+
+--Vous m'avez condamné à une mort lente et hideuse, vous avez tué mon
+père, vous m'avez ôté l'amour avec la liberté, et la fortune avec
+l'amour!
+
+--Qui êtes-vous? qui êtes-vous donc? mon Dieu!
+
+--Je suis le spectre d'un malheureux que vous avez enseveli dans les
+cachots du château d'If. À ce spectre sorti enfin de sa tombe Dieu a mis
+le masque du comte de Monte-Cristo, et il l'a couvert de diamants et
+d'or pour que vous ne le reconnaissiez qu'aujourd'hui.
+
+--Ah! je te reconnais, je te reconnais! dit le procureur du roi; tu
+es...
+
+--Je suis Edmond Dantès!
+
+--Tu es Edmond Dantès! s'écria le procureur du roi en saisissant le
+comte par le poignet; alors, viens!»
+
+Et il l'entraîna par l'escalier, dans lequel Monte-Cristo, étonné, le
+suivit, ignorant lui-même où le procureur du roi le conduisait, et
+pressentant quelque nouvelle catastrophe.
+
+«Tiens! Edmond Dantès, dit-il en montrant au comte le cadavre de sa
+femme et le corps de son fils, tiens! regarde, es-tu bien vengé?...»
+
+Monte-Cristo pâlit à cet effroyable spectacle; il comprit qu'il venait
+d'outrepasser les droits de la vengeance; il comprit qu'il ne pouvait
+plus dire:
+
+«Dieu est pour moi et avec moi.»
+
+Il se jeta avec un sentiment d'angoisse inexprimable sur le corps de
+l'enfant, rouvrit ses yeux, tâta le pouls, et s'élança avec lui dans la
+chambre de Valentine, qu'il referma à double tour...
+
+«Mon enfant! s'écria Villefort; il emporte le cadavre de mon enfant! Oh!
+malédiction! malheur! mort sur toi!»
+
+Et il voulut s'élancer après Monte-Cristo; mais, comme dans un rêve, il
+sentit ses pieds prendre racine, ses yeux se dilatèrent à briser leurs
+orbites, ses doigts recourbés sur la chair de sa poitrine s'y
+enfoncèrent graduellement jusqu'à ce que le sang rougît ses ongles; les
+veines de ses tempes se gonflèrent d'esprits bouillants qui allèrent
+soulever la voûte trop étroite de son crâne et noyèrent son cerveau dans
+un déluge de feu.
+
+Cette fixité dura plusieurs minutes, jusqu'à ce que l'effroyable
+bouleversement de la raison fût accompli.
+
+Alors il jeta un grand cri suivi d'un long éclat de rire et se précipita
+par les escaliers.
+
+Un quart d'heure après, la chambre de Valentine se rouvrit, et le comte
+de Monte-Cristo reparut.
+
+Pâle, l'oeil morne, la poitrine oppressée, tous les traits de cette
+figure ordinairement si calme et si noble étaient bouleversés par la
+douleur.
+
+Il tenait dans ses bras l'enfant, auquel aucun secours n'avait pu rendre
+la vie.
+
+Il mit un genou en terre et le déposa religieusement près de sa mère, la
+tête posée sur sa poitrine.
+
+Puis, se relevant, il sortit, et rencontrant un domestique sur
+l'escalier:
+
+«Où est M. de Villefort?» demanda-t-il.
+
+Le domestique, sans lui répondre, étendit la main du côté du jardin.
+
+Monte-Cristo descendit le perron, s'avança vers l'endroit désigné, et
+vit, au milieu de ses serviteurs faisant cercle autour de lui, Villefort
+une bêche à la main, et fouillant la terre avec une espèce de rage.
+
+«Ce n'est pas encore ici, disait-il, ce n'est pas encore ici.
+
+Et il fouillait plus loin.
+
+Monte-Cristo s'approcha de lui, et tout bas:
+
+«Monsieur, lui dit-il d'un ton presque humble, vous avez perdu un fils,
+mais...»
+
+Villefort l'interrompit; il n'avait ni écouté ni entendu.
+
+«Oh! je le retrouverai, dit-il; vous avez beau prétendre qu'il n'y est
+pas, je le retrouverai, dussé-je le chercher jusqu'au jour du Jugement
+dernier.
+
+Monte-Cristo recula avec terreur.
+
+«Oh! dit-il, il est fou!»
+
+Et, comme s'il eût craint que les murs de la maison maudite ne
+s'écroulassent sur lui, il s'élança dans la rue, doutant pour la
+première fois qu'il eût le droit de faire ce qu'il avait fait.
+
+«Oh! assez, assez comme cela, dit-il, sauvons le dernier.»
+
+En rentrant chez lui, Monte-Cristo rencontra Morrel, qui errait dans
+l'hôtel des Champs-Élysées, silencieux comme une ombre qui attend le
+moment fixé par Dieu pour rentrer dans son tombeau.
+
+«Apprêtez-vous, Maximilien, lui dit-il avec un sourire, nous quittons
+Paris demain.
+
+--N'avez-vous plus rien à y faire? demanda Morrel.
+
+--Non, répondit Monte-Cristo, et Dieu veuille que je n'y aie pas trop
+fait!»
+
+
+
+
+CXII
+
+Le départ.
+
+
+Les événements qui venaient de se passer préoccupaient tout Paris.
+Emmanuel et sa femme se les racontaient, avec une surprise bien
+naturelle, dans leur petit salon de la rue Meslay; ils rapprochaient ces
+trois catastrophes aussi soudaines qu'inattendues de Morcerf, de
+Danglars et de Villefort.
+
+Maximilien, qui était venu leur faire une visite, les écoutait ou plutôt
+assistait à leur conversation, plongé dans son insensibilité habituelle.
+
+«En vérité, disait Julie, ne dirait-on pas, Emmanuel que tous ces gens
+riches, si heureux hier, avaient oublié, dans le calcul sur lequel ils
+avaient établi leur fortune, leur bonheur et leur considération, la part
+du mauvais génie, et que celui-ci, comme les méchantes fées des contes
+de Perrault qu'on a négligé d'inviter à quelque noce ou à quelque
+baptême, est apparu tout à coup pour se venger de ce fatal oubli?
+
+--Que de désastres! disait Emmanuel pensant à Morcerf et à Danglars.
+
+--Que de souffrances! disait Julie, en se rappelant Valentine, que par
+instinct de femme elle ne voulait pas nommer devant son frère.
+
+--Si c'est Dieu qui les a frappés, disait Emmanuel, c'est que Dieu, qui
+est la suprême bonté, n'a rien trouvé dans le passé de ces gens-là qui
+méritât l'atténuation de la peine; c'est que ces gens-là étaient
+maudits.
+
+--N'es-tu pas bien téméraire dans ton jugement, Emmanuel? dit Julie.
+Quand mon père, le pistolet à la main, était prêt à se brûler la
+cervelle, si quelqu'un eût dit comme tu le dis à cette heure: «Cet homme
+a mérité sa peine», ce quelqu'un-là ne se serait-il point trompé?
+
+--Oui, mais Dieu n'a pas permis que notre père succombât, comme il n'a
+pas permis qu'Abraham sacrifiât son fils. Au patriarche, comme à nous,
+il a envoyé un ange qui a coupé à moitié chemin les ailes de la Mort.»
+
+Il achevait à peine de prononcer ces paroles que le bruit de la cloche
+retentit.
+
+C'était le signal donné par le concierge qu'une visite arrivait.
+
+Presque au même instant la porte du salon s'ouvrit, et le comte de
+Monte-Cristo parut sur le seuil.
+
+Ce fut un double cri de joie de la part des deux jeunes gens.
+
+Maximilien releva la tête et la laissa retomber.
+
+«Maximilien, dit le comte sans paraître remarquer les différentes
+impressions que sa présence produisait sur ses hôtes, je viens vous
+chercher.
+
+--Me chercher? dit Morrel comme sortant d'un rêve.
+
+--Oui, dit Monte-Cristo; n'est-il pas convenu que je vous emmène, et ne
+vous ai-je pas prévenu de vous tenir prêt?
+
+--Me voici, dit Maximilien, j'étais venu leur dire adieu.
+
+--Et où allez-vous, monsieur le comte? demanda Julie.
+
+--À Marseille d'abord, madame.
+
+--À Marseille? répétèrent ensemble les deux jeunes gens.
+
+--Oui, et je vous prends votre frère.
+
+--Hélas! monsieur le comte, dit Julie, rendez-nous-le guéri!»
+
+Morrel se détourna pour cacher sa rougeur.
+
+«Vous vous êtes donc aperçue qu'il était souffrant? dit le comte.
+
+--Oui, répondit la jeune femme, et j'ai peur qu'il ne s'ennuie avec
+nous.
+
+--Je le distrairai, reprit le comte.
+
+--Je suis prêt, monsieur, dit Maximilien. Adieu, mes bons amis! Adieu,
+Emmanuel! Adieu, Julie!
+
+--Comment! adieu? s'écria Julie; vous partez ainsi tout de suite, sans
+préparations, sans passeports?
+
+--Ce sont les délais qui doublent le chagrin des séparations, dit
+Monte-Cristo, et Maximilien, j'en suis sûr, a dû se précautionner de
+toutes choses: je le lui avais recommandé.
+
+--J'ai mon passeport, et mes malles sont faites, dit Morrel avec sa
+tranquillité monotone.
+
+--Fort bien, dit Monte-Cristo en souriant, on reconnaît là l'exactitude
+d'un bon soldat.
+
+--Et vous nous quittez comme cela, dit Julie, à l'instant? Vous ne nous
+donnez pas un jour, pas une heure?
+
+--Ma voiture est à la porte, madame; il faut que je sois à Rome dans
+cinq jours.
+
+--Mais Maximilien ne va pas à Rome? dit Emmanuel.
+
+--Je vais où il plaira au comte de me mener, dit Morrel avec un triste
+sourire; je lui appartiens pour un mois encore.
+
+--Oh! mon Dieu! comme il dit cela, monsieur le comte!
+
+--Maximilien m'accompagne, dit le comte avec sa persuasive affabilité,
+tranquillisez-vous donc sur votre frère.
+
+--Adieu, ma soeur! répéta Morrel; adieu, Emmanuel!
+
+--Il me navre le coeur avec sa nonchalance, dit Julie. Oh! Maximilien,
+Maximilien, tu nous caches quelque chose.
+
+--Bah! dit Monte-Cristo, vous le verrez revenir gai, riant et joyeux.»
+
+Maximilien lança à Monte-Cristo un regard presque dédaigneux, presque
+irrité.
+
+«Partons! dit le comte.
+
+--Avant que vous partiez, monsieur le comte, dit Julie, me
+permettez-vous de vous dire tout ce que l'autre jour...
+
+--Madame, répliqua le comte en lui prenant les deux mains, tout ce que
+vous me diriez ne vaudra jamais ce que je lis dans vos yeux, ce que
+votre coeur a pensé, ce que le mien a ressenti. Comme les bienfaiteurs
+de roman, j'eusse dû partir sans vous revoir; mais cette vertu était
+au-dessus de mes forces, parce que je suis un homme faible et vaniteux,
+parce que le regard humide, joyeux et tendre de mes semblables me fait
+du bien. Maintenant je pars, et je pousse l'égoïsme jusqu'à vous dire:
+Ne m'oubliez pas, mes amis, car probablement vous ne me reverrez jamais.
+
+--Ne plus vous revoir! s'écria Emmanuel, tandis que deux grosses larmes
+roulaient sur les joues de Julie: ne plus vous revoir! mais ce n'est
+donc pas un homme, c'est donc un dieu qui nous quitte, et ce dieu va
+donc remonter au ciel après être apparu sur la terre pour y faire le
+bien!
+
+--Ne dites pas cela, reprit vivement Monte-Cristo, ne dites jamais cela,
+mes amis; les dieux ne font jamais le mal, les dieux s'arrêtent où ils
+veulent s'arrêter; le hasard n'est pas plus fort qu'eux, et ce sont eux
+au contraire, qui maîtrisent le hasard. Non, je suis un homme, Emmanuel,
+et votre admiration est aussi injuste que vos paroles sont sacrilèges.»
+
+Et serrant sur ses lèvres la main de Julie, qui se précipita dans ses
+bras, il tendit l'autre main à Emmanuel; puis, s'arrachant de cette
+maison, doux nid dont le bonheur était l'hôte, il attira derrière lui
+d'un signe Maximilien, passif, insensible et consterné comme il l'était
+depuis la mort de Valentine.
+
+«Rendez la joie à mon frère!» dit Julie à l'oreille de Monte-Cristo.
+
+Monte-Cristo lui serra la main comme il la lui avait serrée onze ans
+auparavant sur l'escalier qui conduisait au cabinet de Morrel.
+
+«Vous fiez-vous toujours à Simbad le marin? lui demanda-t-il en
+souriant.
+
+--Oh! oui!
+
+--Eh bien, donc, endormez-vous dans la paix et dans la confiance du
+Seigneur.»
+
+Comme nous l'avons dit, la chaise de poste attendait; quatre chevaux
+vigoureux hérissaient leurs crins et frappaient le pavé avec impatience.
+
+Au bas du perron, Ali attendait le visage luisant de sueur; il
+paraissait arriver d'une longue course.
+
+«Eh bien, lui demanda le comte en arabe, as-tu été chez le vieillard?»
+
+Ali fit signe que oui.
+
+«Et tu lui as déployé la lettre sous les yeux, ainsi que je te l'avais
+ordonné?
+
+--Oui, fit encore respectueusement l'esclave.
+
+--Et qu'a-t-il dit, ou plutôt qu'a-t-il fait?»
+
+Ali se plaça sous la lumière, de façon que son maître pût le voir, et,
+imitant avec son intelligence si dévouée la physionomie du vieillard, il
+ferma les yeux comme faisait Noirtier lorsqu'il voulait dire: Oui.
+
+«Bien, il accepte, dit Monte-Cristo; partons!»
+
+Il avait à peine laissé échapper ce mot, que déjà la voiture roulait et
+que les chevaux faisaient jaillir du pavé une poussière d'étincelles.
+Maximilien s'accommoda dans son coin sans dire un seul mot.
+
+Une demi-heure s'écoula; la calèche s'arrêta tout à coup; le comte
+venait de tirer le cordonnet de soie qui correspondait au doigt d'Ali.
+
+Le Nubien descendit et ouvrit la portière. La nuit étincelait d'étoiles.
+On était au haut de la montée de Villejuif, sur le plateau d'où Paris,
+comme une sombre mer, agite ses millions de lumières qui paraissent des
+flots phosphorescents; flots en effet, flots plus bruyants, plus
+passionnés, plus mobiles, plus furieux, plus avides que ceux de l'Océan
+irrité, flots qui ne connaissent pas le calme comme ceux de la vaste
+mer, flots qui se heurtent toujours, écument toujours, engloutissent
+toujours!...
+
+Le comte demeura seul, et sur un signe de sa main la voiture fit
+quelques pas en avant.
+
+Alors il considéra longtemps, les bras croisés, cette fournaise où
+viennent se fondre, se tordre et se modeler toutes ces idées qui
+s'élancent du gouffre bouillonnant pour aller agiter le monde. Puis,
+lorsqu'il eut bien arrêté son regard puissant sur cette Babylone qui
+fait rêver les poètes religieux comme les railleurs matérialistes:
+
+«Grande ville! murmura-t-il en inclinant la tête et en joignant les
+mains comme s'il eût prié, voilà moins de six mois que j'ai franchi tes
+portes. Je crois que l'esprit de Dieu m'y avait conduit, il m'en ramène
+triomphant; le secret de ma présence dans tes murs, je l'ai confié à ce
+Dieu qui seul a pu lire dans mon coeur; seul il connaît que je me retire
+sans haine et sans orgueil, mais non sans regrets; seul il sait que je
+n'ai fait usage ni pour moi, ni pour de vaines causes, de la puissance
+qu'il m'avait confiée. Ô grande ville! c'est dans ton sein palpitant que
+j'ai trouvé ce que je cherchais; mineur patient, j'ai remué tes
+entrailles pour en faire sortir le mal; maintenant, mon oeuvre est
+accomplie, ma mission est terminée; maintenant tu ne peux plus m'offrir
+ni joies, ni douleurs. Adieu, Paris! adieu!»
+
+Son regard se promena encore sur la vaste plaine comme celui d'un génie
+nocturne; puis, passant la main sur son front, il remonta dans sa
+voiture, qui se referma sur lui, et qui disparut bientôt de l'autre côté
+de la montée dans un tourbillon de poussière et de bruit.
+
+Ils firent deux lieues sans prononcer une seule parole. Morrel rêvait,
+Monte-Cristo le regardait rêver.
+
+«Morrel, lui dit le comte, vous repentiriez-vous de m'avoir suivi?
+
+--Non, monsieur le comte; mais quitter Paris...
+
+--Si j'avais cru que le bonheur vous attendît à Paris, Morrel, je vous y
+eusse laissé.
+
+--C'est à Paris que Valentine repose, et quitter Paris, c'est la perdre
+une seconde fois.
+
+--Maximilien, dit le comte, les amis que nous avons perdus ne reposent
+pas dans la terre, ils sont ensevelis dans notre coeur, et c'est Dieu
+qui l'a voulu ainsi pour que nous en fussions toujours accompagnés. Moi,
+j'ai deux amis qui m'accompagnent toujours ainsi: l'un est celui qui m'a
+donné la vie, l'autre est celui qui m'a donné l'intelligence. Leur
+esprit à tous deux vit en moi. Je les consulte dans le doute, et si j'ai
+fait quelque bien, c'est à leurs conseils que je le dois. Consultez la
+voix de votre coeur, Morrel, et demandez-lui si vous devez continuer de
+me faire ce méchant visage.
+
+--Mon ami, dit Maximilien, la voix de mon coeur est bien triste et ne me
+promet que des malheurs.
+
+--C'est le propre des esprits affaiblis de voir toutes choses à travers
+un crêpe; c'est l'âme qui se fait à elle-même ses horizons; votre âme
+est sombre, c'est elle qui vous fait un ciel orageux.
+
+--Cela est peut-être vrai», dit Maximilien.
+
+Et il retomba dans sa rêverie.
+
+Le voyage se fit avec cette merveilleuse rapidité qui était une des
+puissances du comte; les villes passaient comme des ombres sur leur
+route; les arbres, secoués par les premiers vents de l'automne,
+semblaient venir au-devant d'eux comme des géants échevelés, et
+s'enfuyaient rapidement dès qu'ils les avaient rejoints. Le lendemain,
+dans la matinée, ils arrivèrent à Châlons, où les attendait le bateau à
+vapeur du comte; sans perdre un instant, la voiture fut transportée à
+bord; les deux voyageurs étaient déjà embarqués.
+
+Le bateau était taillé pour la course, on eût dit une pirogue indienne;
+ses deux roues semblaient deux ailes avec lesquelles il rasait l'eau
+comme un oiseau voyageur; Morrel lui-même éprouvait cette espèce
+d'enivrement de la vitesse; et parfois le vent qui faisait flotter ses
+cheveux semblait prêt pour un moment à écarter les nuages de son front.
+
+Quant au comte, à mesure qu'il s'éloignait de Paris, une sérénité
+presque surhumaine semblait l'envelopper comme une auréole. On eût dit
+d'un exilé qui regagne sa patrie.
+
+Bientôt Marseille, blanche, tiède, vivante; Marseille, la soeur cadette
+de Tyr et de Carthage, et qui leur a succédé à l'empire de la
+Méditerranée; Marseille, toujours plus jeune à mesure qu'elle vieillit,
+apparut à leurs yeux. C'était pour tous deux des aspects féconds en
+souvenirs que cette tour ronde, ce fort Saint-Nicolas, cet hôtel de
+ville de Puget, ce port aux quais de briques où tous deux avaient joué
+enfants.
+
+Aussi, d'un commun accord, s'arrêtèrent-ils tous deux sur la Canebière.
+
+Un navire partait pour Alger; les colis, les passagers entassés sur le
+pont, la foule des parents, des amis qui disaient adieu, qui criaient et
+pleuraient, spectacle toujours émouvant, même pour ceux qui assistent
+tous les jours à ce spectacle, ce mouvement ne put distraire Maximilien
+d'une idée qui l'avait saisi du moment où il avait posé le pied sur les
+larges dalles du quai.
+
+«Tenez, dit-il, prenant le bras de Monte-Cristo, voici l'endroit où
+s'arrêta mon père quand Le _Pharaon_ entra dans le port; ici le brave
+homme que vous sauviez de la mort et du déshonneur se jeta dans mes
+bras; je sens encore l'impression de ses larmes sur mon visage, et il ne
+pleurait pas seul, bien des gens aussi pleuraient en nous voyant.
+
+Monte-Cristo sourit.
+
+«J'étais là», dit-il en montrant à Morrel l'angle d'une rue.
+
+Comme il disait cela, et dans la direction qu'indiquait le comte, on
+entendit un gémissement douloureux, et l'on vit une femme qui faisait
+signe à un passager du navire en partance. Cette femme était voilée,
+Monte-Cristo la suivit des yeux avec une émotion que Morrel eût
+facilement remarquée, si, tout au contraire du comte, ses yeux à lui
+n'eussent été fixés sur le bâtiment.
+
+«Oh! mon Dieu! s'écria Morrel, je ne me trompe pas! ce jeune homme qui
+salue avec son chapeau, ce jeune homme en uniforme, c'est Albert de
+Morcerf!
+
+--Oui, dit Monte-Cristo, je l'avais reconnu.
+
+--Comment cela? vous regardiez du côté opposé.»
+
+Le comte sourit, comme il faisait quand il ne voulait pas répondre.
+
+Et ses yeux se reportèrent sur la femme voilée, qui disparut au coin de
+la rue.
+
+Alors il se retourna.
+
+«Cher ami, dit-il à Maximilien, n'avez-vous point quelque chose à faire
+dans ce pays?
+
+--J'ai à pleurer sur la tombe de mon père, répondit sourdement Morrel.
+
+--C'est bien, allez et attendez-moi là-bas; je vous y rejoindrai.
+
+--Vous me quittez?
+
+--Oui... moi aussi, j'ai une pieuse visite à faire.»
+
+Morrel laissa tomber sa main dans la main que lui tendait le comte;
+puis, avec un mouvement de tête dont il serait impossible d'exprimer la
+mélancolie, il quitta le comte et se dirigea vers l'est de la ville.
+
+Monte-Cristo laissa s'éloigner Maximilien, demeurant au même endroit
+jusqu'à ce qu'il eût disparu, puis alors il s'achemina vers les Allées
+de Meilhan, afin de retrouver la petite maison que les commencements de
+cette histoire ont dû rendre familière à nos lecteurs.
+
+Cette maison s'élevait encore à l'ombre de la grande allée de tilleuls
+qui sert de promenade aux Marseillais oisifs, tapissée de vastes rideaux
+de vigne qui croisaient, sur la pierre jaunie par l'ardent soleil du
+Midi, leurs bras noircis et déchiquetés par l'âge. Deux marches de
+pierre, usées par le frottement des pieds, conduisaient à la porte
+d'entrée, porte faite de trois planches qui jamais, malgré leurs
+réparations annuelles, n'avaient connu le mastic et la peinture,
+attendant patiemment que l'humidité revînt pour les approcher.
+
+Cette maison, toute charmante malgré sa vétusté, toute joyeuse malgré
+son apparente misère, était bien la même qu'habitait autrefois le père
+Dantès. Seulement le vieillard habitait la mansarde, et le comte avait
+mis la maison tout entière à la disposition de Mercédès.
+
+Ce fut là qu'entra cette femme au long voile que Monte-Cristo avait vue
+s'éloigner du navire en partance, elle en fermait la porte au moment
+même où il apparaissait à l'angle d'une rue, de sorte qu'il la vit
+disparaître presque aussitôt qu'il la retrouva.
+
+Pour lui, les marches usées étaient d'anciennes connaissances; il savait
+mieux que personne ouvrir cette vieille porte, dont un clou à large tête
+soulevait le loquet intérieur.
+
+Aussi entra-t-il sans frapper, sans prévenir, comme un ami, comme un
+hôte.
+
+Au bout d'une allée pavée de briques s'ouvrait, riche de chaleur, de
+soleil et de lumière, un petit jardin, le même où, à la place indiquée,
+Mercédès avait trouvé la somme dont la délicatesse du comte avait fait
+remonter le dépôt à vingt-quatre ans; du seuil de la porte de la rue on
+apercevait les premiers arbres de ce jardin.
+
+Arrivé sur le seuil, Monte-Cristo entendit un soupir qui ressemblait à
+un sanglot: ce soupir guida son regard, et sous un berceau de jasmin de
+Virginie au feuillage épais et aux longues fleurs de pourpre, il aperçut
+Mercédès assise, inclinée et pleurant.
+
+Elle avait relevé son voile, et seule à la face du ciel, le visage caché
+par ses deux mains, elle donnait librement l'essor à ses soupirs et à
+ses sanglots, si longtemps contenus par la présence de son fils.
+
+Monte-Cristo fit quelques pas en avant; le sable cria sous ses pieds.
+
+Mercédès releva la tête et poussa un cri d'effroi en voyant un homme
+devant elle.
+
+«Madame, dit le comte, il n'est plus en mon pouvoir de vous apporter le
+bonheur, mais je vous offre la consolation: daignerez-vous l'accepter
+comme vous venant d'un ami?
+
+--Je suis, en effet, bien malheureuse, répondit Mercédès; seule au
+monde... Je n'avais que mon fils, et il m'a quittée.
+
+--Il a bien fait, madame, répliqua le comte, c'est un noble coeur. Il a
+compris que tout homme doit un tribut à la patrie: les uns leurs
+talents, les autres leur industrie; ceux-ci leurs veilles, ceux-là leur
+sang. En restant avec vous, il eût usé près de vous sa vie devenue
+inutile, il n'aurait pu s'accoutumer à vos douleurs. Il serait devenu
+haineux par impuissance: il deviendra grand et fort en luttant contre
+son adversité qu'il changera en fortune. Laissez-le reconstituer votre
+avenir à tous deux, madame; j'ose vous promettre qu'il est en de sûres
+mains.
+
+--Oh! dit la pauvre femme en secouant tristement la tête, cette fortune
+dont vous parlez, et que du fond de mon âme je prie Dieu de lui
+accorder, je n'en jouirai pas, moi. Tant de choses se sont brisées en
+moi et autour de moi, que je me sens près de ma tombe. Vous avez bien
+fait, monsieur le comte, de me rapprocher de l'endroit où j'ai été si
+heureuse: c'est là où l'on a été heureux que l'on doit mourir.
+
+--Hélas! dit Monte-Cristo, toutes vos paroles, madame, tombent amères et
+brûlantes sur mon coeur, d'autant plus amères et plus brûlantes que vous
+avez raison de me haïr; c'est moi qui ai causé tous vos maux: que ne me
+plaignez-vous au lieu de m'accuser? vous me rendriez bien plus
+malheureux encore...
+
+--Vous haïr, vous accuser, vous, Edmond... Haïr, accuser l'homme qui a
+sauvé la vie de mon fils, car c'était votre intention fatale et
+sanglante, n'est-ce pas, de tuer à M. de Morcerf ce fils dont il était
+fier? Oh! regardez-moi, et vous verrez s'il y a en moi l'apparence d'un
+reproche.»
+
+Le comte souleva son regard et l'arrêta sur Mercédès qui, à moitié
+debout, étendait ses deux mains vers lui.
+
+«Oh! regardez-moi, continua-t-elle avec un sentiment de profonde
+mélancolie; on peut supporter l'éclat de mes yeux aujourd'hui, ce n'est
+plus le temps où je venais sourire à Edmond Dantès, qui m'attendait
+là-haut, à la fenêtre de cette mansarde qu'habitait son vieux père...
+Depuis ce temps, bien des jours douloureux se sont écoulés, qui ont
+creusé comme un abîme entre moi et ce temps. Vous accuser, Edmond, vous
+haïr, mon ami! non, c'est moi que j'accuse et que je hais! Oh! misérable
+que je suis! s'écria-t-elle en joignant les mains et en levant les yeux
+au ciel. Ai-je été punie!... J'avais la religion, l'innocence, l'amour,
+ces trois bonheurs qui font les anges, et, misérable que je suis, j'ai
+douté de Dieu!»
+
+Monte-Cristo fit un pas vers elle et silencieusement lui tendit la main.
+
+«Non, dit-elle en retirant doucement la sienne, non, mon ami, ne me
+touchez pas. Vous m'avez épargnée, et cependant de tous ceux que vous
+avez frappés, j'étais la plus coupable. Tous les autres ont agi par
+haine, par cupidité, par égoïsme; moi, j'ai agi par lâcheté. Eux
+désiraient, moi, j'ai eu peur. Non, ne me pressez pas ma main. Edmond,
+vous méditez quelque parole affectueuse, je le sens, ne la dites pas:
+gardez-la pour une autre, je n'en suis plus digne, moi. Voyez... (elle
+découvrit tout à fait son visage), voyez, le malheur a fait mes cheveux
+gris; mes yeux ont tant versé de larmes qu'ils sont cerclés de veines
+violettes; mon front se ride. Vous, au contraire, Edmond, vous êtes
+toujours jeune, toujours beau, toujours fier. C'est que vous avez eu la
+foi, vous; c'est que vous avez eu la force; c'est que vous vous êtes
+reposé en Dieu, et que Dieu vous a soutenu. Moi, j'ai été lâche, moi,
+j'ai renié; Dieu m'a abandonnée, et me voilà.»
+
+Mercédès fondit en larmes, le coeur de la femme se brisait au choc des
+souvenirs.
+
+Monte-Cristo prit sa main et la baisa respectueusement, mais elle sentit
+elle-même que ce baiser était sans ardeur, comme celui que le comte eût
+déposé sur la main de marbre de la statue d'une sainte.
+
+«Il y a, continua-t-elle, des existences prédestinées dont une première
+faute brise tout l'avenir. Je vous croyais mort, j'eusse dû mourir; car
+à quoi a-t-il servi que j'aie porté éternellement votre deuil dans mon
+coeur? à faire d'une femme de trente-neuf ans une femme de cinquante,
+voilà tout. À quoi a-t-il servi que, seule entre tous, vous ayant
+reconnu, j'aie seulement sauvé mon fils? Ne devais-je pas aussi sauver
+l'homme, si coupable qu'il fût, que j'avais accepté pour époux?
+cependant je l'ai laissé mourir; que dis-je mon Dieu! j'ai contribué à
+sa mort par ma lâche insensibilité, par mon mépris, ne me rappelant pas,
+ne voulant pas me rappeler que c'était pour moi qu'il s'était fait
+parjure et traître! À quoi sert enfin que j'aie accompagné mon fils
+jusqu'ici, puisque ici je l'abandonne, puisque je le laisse partir seul,
+puisque je le livre à cette terre dévorante d'Afrique? Oh! j'ai été
+lâche, vous dis-je; j'ai renié mon amour, et, comme les renégats, je
+porte malheur à tout ce qui m'environne!
+
+--Non, Mercédès, dit Monte-Cristo, non; reprenez meilleure opinion de
+vous-même. Non; vous êtes une noble et sainte femme, et vous m'aviez
+désarmé par votre douleur; mais, derrière moi, invisible, inconnu,
+irrité, il y avait Dieu, dont je n'étais que le mandataire et qui n'a
+pas voulu retenir la foudre que j'avais lancée. Oh! j'adjure ce Dieu,
+aux pieds duquel depuis dix ans je me prosterne chaque jour, j'atteste
+ce Dieu que je vous avais fait le sacrifice de ma vie, et avec ma vie
+celui des projets qui y étaient enchaînés. Mais, je le dis avec orgueil,
+Mercédès, Dieu avait besoin de moi, et j'ai vécu. Examinez le passé,
+examinez le présent, tâchez de deviner l'avenir, et voyez si je ne suis
+pas l'instrument du Seigneur; les plus affreux malheurs, les plus
+cruelles souffrances, l'abandon de tous ceux qui m'aimaient, la
+persécution de ceux qui ne me connaissaient pas, voilà la première
+partie de ma vie; puis, tout à coup, après la captivité, la solitude, la
+misère, l'air, la liberté, une fortune si éclatante, si prestigieuse, si
+démesurée, que, à moins d'être aveugle, j'ai dû penser que Dieu me
+l'envoyait dans de grands desseins. Dès lors, cette fortune m'a semblé
+être un sacerdoce; dès lors, plus une pensée en moi pour cette vie dont
+vous, pauvre femme, vous avez parfois savouré la douceur; pas une heure
+de calme, pas une: je me sentais poussé comme le nuage de feu passant
+dans le ciel pour aller brûler les villes maudites. Comme ces aventureux
+capitaines qui s'embarquent pour un dangereux voyage, qui méditent une
+périlleuse expédition, je préparais les vivres, je chargeais les armes,
+j'amassais les moyens d'attaque et de défense, habituant mon corps aux
+exercices les plus violents, mon âme aux chocs les plus rudes,
+instruisant mon bras à tuer, mes yeux à voir souffrir, ma bouche à
+sourire aux aspects les plus terribles; de bon, de confiant, d'oublieux
+que j'étais, je me suis fait vindicatif, dissimulé, méchant, ou plutôt
+impassible comme la sourde et aveugle fatalité. Alors, je me suis lancé
+dans la voie qui m'était ouverte, j'ai franchi l'espace, j'ai touché au
+but: malheur à ceux que j'ai rencontrés sur mon chemin!
+
+--Assez! dit Mercédès, assez, Edmond! croyez que celle qui a pu seule
+vous reconnaître a pu seule aussi vous comprendre. Or, Edmond, celle qui
+a su vous reconnaître, celle qui a pu vous comprendre, celle-là,
+l'eussiez-vous rencontrée sur votre route et l'eussiez-vous brisée comme
+verre, celle-là a dû vous admirer, Edmond! Comme il y a un abîme entre
+moi et le passé, il y a un abîme entre vous et les autres hommes, et ma
+plus douloureuse torture, je vous le dis, c'est de comparer; car il n'y
+a rien au monde qui vous vaille, rien qui vous ressemble. Maintenant,
+dites-moi adieu, Edmond, et séparons-nous.
+
+--Avant que je vous quitte, que désirez-vous, Mercédès? demanda
+Monte-Cristo.
+
+--Je ne désire qu'une chose, Edmond: que mon fils soit heureux.
+
+--Priez le Seigneur, qui seul tient l'existence des hommes entre ses
+mains, d'écarter la mort de lui, moi, je me charge du reste.
+
+--Merci, Edmond.
+
+--Mais vous, Mercédès?
+
+--Moi je n'ai besoin de rien, je vis entre deux tombes: l'une est celle
+d'Edmond Dantès, mort il y a si longtemps; je l'aimais! Ce mot ne sied
+plus à ma lèvre flétrie, mais mon coeur se souvient encore, et pour rien
+au monde je ne voudrais perdre cette mémoire du coeur. L'autre est celle
+d'un homme qu'Edmond Dantès a tué; j'approuve le meurtre, mais je dois
+prier pour le mort.
+
+--Votre fils sera heureux, madame, répéta le comte.
+
+--Alors je serai aussi heureuse que je puis l'être.
+
+--Mais... enfin... que ferez-vous?»
+
+Mercédès sourit tristement.
+
+«Vous dire que je vivrai dans ce pays comme la Mercédès d'autrefois,
+c'est-à-dire en travaillant, vous ne le croiriez pas; je ne sais plus
+que prier, mais je n'ai point besoin de travailler; le petit trésor
+enfoui par vous s'est retrouvé à la place que vous avez indiquée; on
+cherchera qui je suis, on demandera ce que je fais, on ignorera comment
+je vis, qu'importe! c'est une affaire entre Dieu, vous et moi.
+
+--Mercédès, dit le comte, je ne vous en fais pas un reproche, mais vous
+avez exagéré le sacrifice en abandonnant toute cette fortune amassée par
+M. de Morcerf, et dont la moitié revenait de droit à votre économie et à
+votre vigilance.
+
+--Je vois ce que vous m'allez proposer; mais je ne puis accepter,
+Edmond, mon fils me le défendrait.
+
+--Aussi me garderai-je de rien faire pour vous qui n'ait l'approbation
+de M. Albert de Morcerf. Je saurai ses intentions et m'y soumettrai.
+Mais, s'il accepte ce que je veux faire, l'imiterez-vous sans
+répugnance?
+
+--Vous savez, Edmond, que je ne suis plus une créature pensante; de
+détermination, je n'en ai pas sinon celle de n'en prendre jamais. Dieu
+m'a tellement secouée dans ses orages que j'en ai perdu la volonté. Je
+suis entre ses mains comme un passereau aux serres de l'aigle. Il ne
+veut pas que je meure puisque je vis. S'il m'envoie des secours, c'est
+qu'il le voudra et je les prendrai.
+
+--Prenez garde, madame, dit Monte-Cristo, ce n'est pas ainsi qu'on adore
+Dieu! Dieu veut qu'on le comprenne et qu'on discute sa puissance: c'est
+pour cela qu'il nous a donné le libre arbitre.
+
+--Malheureux! s'écria Mercédès, ne me parlez pas ainsi; si je croyais
+que Dieu m'eût donné le libre arbitre, que me resterait-il donc pour me
+sauver du désespoir!»
+
+Monte-Cristo pâlit légèrement et baissa la tête, écrasé par cette
+véhémence de la douleur.
+
+«Ne voulez-vous pas me dire au revoir? fit-il en lui tendant la main.
+
+--Au contraire, je vous dis au revoir, répliqua Mercédès en lui montrant
+le ciel avec solennité; c'est vous prouver que j'espère encore.»
+
+Et après avoir touché la main du comte de sa main frissonnante, Mercédès
+s'élança dans l'escalier et disparut aux yeux du comte.
+
+Monte-Cristo alors sortit lentement de la maison et reprit le chemin du
+port.
+
+Mais Mercédès ne le vit point s'éloigner, quoiqu'elle fût à la fenêtre
+de la petite chambre du père de Dantès. Ses yeux cherchaient au loin
+le bâtiment qui emportait son fils vers la vaste mer.
+
+Il est vrai que sa voix, comme malgré elle, murmurait tout bas:
+
+«Edmond, Edmond, Edmond!»
+
+
+
+
+CXIII
+
+Le passé.
+
+
+Le comte sortit l'âme navrée de cette maison où il laissait Mercédès
+pour ne plus la revoir jamais, selon toute probabilité.
+
+Depuis la mort du petit Édouard, un grand changement s'était fait dans
+Monte-Cristo. Arrivé au sommet de sa vengeance par la pente lente et
+tortueuse qu'il avait suivie, il avait vu de l'autre côté de la montagne
+l'abîme du doute.
+
+Il y avait plus: cette conversation qu'il venait d'avoir avec Mercédès
+avait éveillé tant de souvenirs dans son coeur, que ces souvenirs
+eux-mêmes avaient besoin d'être combattus.
+
+Un homme de la trempe du comte ne pouvait flotter longtemps dans cette
+mélancolie qui peut faire vivre les esprits vulgaires en leur donnant
+une originalité apparente, mais qui tue les âmes supérieures. Le comte
+se dit que pour en être presque arrivé à se blâmer lui-même, il fallait
+qu'une erreur se fût glissée dans ses calculs.
+
+«Je regarde mal le passé, dit-il, et ne puis m'être trompé ainsi.
+
+«Quoi! continua-t-il, le but que je m'étais proposé serait un but
+insensé! Quoi! j'aurais fait fausse route depuis dix ans! Quoi! une
+heure aurait suffi pour prouver à l'architecte que l'oeuvre de toutes
+ses espérances était une oeuvre, sinon impossible, du moins sacrilège!
+
+«Je ne veux pas m'habituer à cette idée, elle me rendrait fou. Ce qui
+manque à mes raisonnements d'aujourd'hui, c'est l'appréciation exacte du
+passé parce que je revois ce passé de l'autre bout de l'horizon. En
+effet, à mesure qu'on s'avance, le passé, pareil au paysage à travers
+lequel on marche, s'efface à mesure qu'on s'éloigne. Il m'arrive ce qui
+arrive aux gens qui se sont blessés en rêve, ils regardent et sentent
+leur blessure, et ne se souviennent pas de l'avoir reçue.
+
+«Allons donc, homme régénéré; allons, riche extravagant; allons, dormeur
+éveillé; allons, visionnaire tout-puissant; allons, millionnaire
+invincible, reprends pour un instant cette funeste perspective de la vie
+misérable et affamée; repasse par les chemins où la fatalité t'a poussé,
+où le malheur t'a conduit, où le désespoir t'a reçu; trop de diamants,
+d'or et de bonheur rayonnent aujourd'hui sur les verres de ce miroir où
+Monte-Cristo regarde Dantès, cache ces diamants, souille cet or, efface
+ces rayons; riche, retrouve le pauvre; libre, retrouve le prisonnier,
+ressuscité, retrouve le cadavre.»
+
+Et tout en disant cela à lui-même, Monte-Cristo suivait la rue de la
+Caisserie. C'était la même par laquelle, vingt-quatre ans auparavant, il
+avait été conduit par une garde silencieuse et nocturne; ces maisons, à
+l'aspect riant et animé, elles étaient cette nuit-là sombres, muettes et
+fermées.
+
+«Ce sont cependant les mêmes, murmura Monte-Cristo, seulement alors il
+faisait nuit, aujourd'hui il fait grand jour; c'est le soleil qui
+éclaire tout cela et qui rend tout cela joyeux.»
+
+Il descendit sur le quai par la rue Saint-Laurent, et s'avança vers la
+Consigne: c'était le point du port où il avait été embarqué. Un bateau
+de promenade passait avec son dais de coutil; Monte-Cristo appela le
+patron, qui nagea aussitôt vers lui avec l'empressement que mettent à
+cet exercice les bateliers qui flairent une bonne aubaine.
+
+Le temps était magnifique, le voyage fut une fête. À l'horizon le soleil
+descendait, rouge et flamboyant, dans les flots qui s'embrasaient à son
+approche; la mer, unie comme un miroir, se ridait parfois sous les bonds
+des poissons qui, poursuivis par quelque ennemi caché, s'élançaient hors
+de l'eau pour demander leur salut à un autre élément; enfin, à l'horizon
+l'on voyait passer, blanches et gracieuses comme des mouettes
+voyageuses, les barques de pécheurs qui se rendent aux Martigues, ou les
+bâtiments marchands chargés pour la Corse ou pour l'Espagne.
+
+Malgré ce beau ciel, malgré ces barques aux gracieux contours, malgré
+cette lumière dorée qui inondait le paysage, le comte, enveloppé dans
+son manteau, se rappelait, un à un, tous les détails du terrible voyage:
+cette lumière unique et isolée, brûlant aux Catalans, cette vue du
+château d'If qui lui apprit où on le menait, cette lutte avec les
+gendarmes lorsqu'il voulut se précipiter dans la mer, son désespoir
+quand il se sentit vaincu, et cette sensation froide du bout du canon de
+la carabine appuyée sur sa tempe comme un anneau de glace.
+
+Et peu à peu, comme ces sources desséchées par l'été, qui lorsque
+s'amassent les nuages d'automne s'humectent peu à peu et commencent à
+sourdre goutte à goutte, le comte de Monte-Cristo sentit également
+sourdre dans sa poitrine ce vieux fiel extravasé qui avait autrefois
+inondé le coeur d'Edmond Dantès.
+
+Pour lui dès lors plus de beau ciel, plus de barques gracieuses, plus
+d'ardente lumière; le ciel se voila de crêpes funèbres, et l'apparition
+du noir géant qu'on appelle le château d'If le fit tressaillir, comme si
+lui fût apparu tout à coup le fantôme d'un ennemi mortel.
+
+On arriva.
+
+Instinctivement le comte se recula jusqu'à extrémité de la barque. Le
+patron avait beau lui dire de sa voix la plus caressante:
+
+«Nous abordons, monsieur.»
+
+Monte-Cristo se rappela qu'à ce même endroit, sur ce même rocher, il
+avait été violemment traîné par ses gardes, et qu'on l'avait forcé de
+monter cette rampe en lui piquant les reins avec la pointe d'une
+baïonnette.
+
+La route avait autrefois semblé bien longue à Dantès. Monte-Cristo
+l'avait trouvée bien courte; chaque coup de rame avait fait jaillir avec
+la poussière humide de la mer un million de pensées et de souvenirs.
+
+Depuis la révolution de Juillet, il n'y avait plus de prisonniers au
+château d'If; un poste destiné à empêcher de faire la contrebande
+habitait seul ses corps de garde; un concierge attendait les curieux à
+la porte pour leur montrer ce monument de terreur, devenu un monument de
+curiosité.
+
+Et cependant, quoiqu'il fût instruit de tous ces détails, lorsqu'il
+entra sous la voûte, lorsqu'il descendit l'escalier noir, lorsqu'il fut
+conduit aux cachots qu'il avait demandé à voir, une froide pâleur
+envahit son front, dont la sueur glacée fut refoulée jusqu'à son coeur.
+
+Le comte s'informa s'il restait encore quelque ancien guichetier du
+temps de la Restauration; tous avaient été mis à la retraite ou étaient
+passés à d'autres emplois. Le concierge qui le conduisait était là
+depuis 1830 seulement.
+
+On le conduisit dans son propre cachot.
+
+Il revit le jour blafard filtrant par l'étroit soupirail; il revit la
+place où était le lit, enlevé depuis, et, derrière le lit, quoique
+bouchée, mais visible encore par ses pierres plus neuves, l'ouverture
+percée par l'abbé Faria.
+
+Monte-Cristo sentit ses jambes faiblir; il prit un escabeau de bois et
+s'assit dessus.
+
+«Conte-t-on quelques histoires sur ce château autres que celle de
+l'emprisonnement de Mirabeau? demanda le comte; y a-t-il quelque
+tradition sur ces lugubres demeures où l'on hésite à croire que des
+hommes aient jamais enfermé un homme vivant?
+
+--Oui, monsieur, dit le concierge, et sur ce cachot même, le guichetier
+Antoine m'en a transmis une.»
+
+Monte-Cristo tressaillit. Ce guichetier Antoine était son guichetier. Il
+avait à peu près oublié son nom et son visage; mais, à son nom prononcé,
+il le revit tel qu'il était, avec sa figure cerclée de barbe, sa veste
+brune et son trousseau de clefs, dont il lui semblait encore entendre le
+tintement.
+
+Le comte se retourna et crut le voir dans l'ombre du corridor, rendue
+plus épaisse par la lumière de la torche qui brûlait aux mains du
+concierge.
+
+«Monsieur veut-il que je la lui raconte? demanda le concierge.
+
+--Oui, fit Monte-Cristo, dites.»
+
+Et il mit sa main sur sa poitrine pour comprimer un violent battement de
+coeur, effrayé d'entendre raconter sa propre histoire.
+
+«Dites, répéta-t-il.
+
+--Ce cachot, reprit le concierge, était habité par un prisonnier, il y a
+longtemps de cela, un homme fort dangereux, à ce qu'il paraît, et
+d'autant plus dangereux qu'il était plein d'industrie. Un autre homme
+habitait ce château en même temps que lui; celui-là n'était pas méchant;
+c'était un pauvre prêtre qui était fou.
+
+--Ah! oui, fou, répéta Monte-Cristo; et quelle était sa folie?
+
+--Il offrait des millions si on voulait lui rendre la liberté.»
+
+Monte-Cristo leva les yeux au ciel, mais il ne vit pas le ciel: il y
+avait un voile de pierre entre lui et le firmament. Il songea qu'il y
+avait eu un voile non moins épais entre les yeux de ceux à qui l'abbé
+Faria offrait des trésors et ces trésors qu'il leur offrait.
+
+«Les prisonniers pouvaient-ils se voir? demanda Monte-Cristo.
+
+--Oh! non, monsieur, c'était expressément défendu; mais ils éludèrent la
+défense en perçant une galerie qui allait d'un cachot à l'autre.
+
+--Et lequel des deux perça cette galerie?
+
+--Oh! ce fut le jeune homme, bien certainement, dit le concierge; le
+jeune homme était industrieux et fort, tandis que le pauvre abbé était
+vieux et faible; d'ailleurs il avait l'esprit trop vacillant pour suivre
+une idée.
+
+--Aveugles!... murmura Monte-Cristo.
+
+--Tant il y a, continua le concierge, que le jeune perça donc une
+galerie; avec quoi? l'on n'en sait rien mais il la perça, et la preuve,
+c'est qu'on en voit encore la trace; tenez, la voyez-vous?»
+
+Et il approcha sa torche de la muraille.
+
+«Ah! oui, vraiment, fit le comte d'une voix assourdie par l'émotion.
+
+--Il en résulta que les deux prisonniers communiquèrent ensemble.
+Combien de temps dura cette communication? on n'en sait rien. Or, un
+jour le vieux prisonnier tomba malade et mourut. Devinez ce que fit le
+jeune? fit le concierge en s'interrompant.
+
+--Dites.
+
+--Il emporta le défunt, qu'il coucha dans son propre lit, le nez tourné
+à la muraille, puis il revint dans le cachot vide, boucha le trou, et se
+glissa dans le sac du mort. Avez-vous jamais vu une idée pareille?»
+
+Monte-Cristo ferma les yeux et se sentit repasser par toutes les
+impressions qu'il avait éprouvées lorsque cette toile grossière, encore
+empreinte de ce froid que le cadavre lui avait communiqué, lui avait
+frotté le visage.
+
+Le guichetier continua:
+
+«Voyez-vous, voilà quel était son projet: il croyait qu'on enterrait les
+morts au château d'If, et comme il se doutait bien qu'on ne faisait pas
+de frais de cercueil pour les prisonniers, il comptait lever la terre
+avec ses épaules, mais il y avait malheureusement au château une coutume
+qui dérangeait son projet: on n'enterrait pas les morts; on se
+contentait de leur attacher un boulet aux pieds et de les lancer à la
+mer: c'est ce qui fut fait. Notre homme fut jeté à l'eau du haut de la
+galerie; le lendemain on retrouva le vrai mort dans son lit, et l'on
+devina tout, car les ensevelisseurs dirent alors ce qu'ils n'avaient pas
+osé dire jusque-là, c'est qu'au moment où le corps avait été lancé dans
+le vide ils avaient entendu un cri terrible, étouffé à l'instant même
+par l'eau dans laquelle il avait disparu.
+
+Le comte respira péniblement, la sueur coulait sur son front, l'angoisse
+serrait son coeur.
+
+«Non! murmura-t-il, non! ce doute que j'ai éprouvé, c'était un
+commencement d'oubli; mais ici le coeur se creuse de nouveau et
+redevient affamé de vengeance.»
+
+«Et le prisonnier, demanda-t-il, on n'en a jamais entendu parler?
+
+--Jamais, au grand jamais; vous comprenez, de deux choses l'une, ou il
+est tombé à plat, et, comme il tombait d'une cinquantaine de pieds, il
+se sera tué sur le coup.
+
+--Vous avez dit qu'on lui avait attaché un boulet aux pieds: il sera
+tombé debout.
+
+--Ou il est tombé debout, reprit le concierge, et alors le poids du
+boulet l'aura entraîné au fond, où il est resté, pauvre cher homme!
+
+--Vous le plaignez?
+
+--Ma foi, oui, quoiqu'il fût dans son élément.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Qu'il y avait un bruit qui courait que ce malheureux était, dans son
+temps, un officier de marine détenu pour bonapartisme.»
+
+«Vérité, murmura le comte, Dieu t'a faite pour surnager au-dessus des
+flots et des flammes. Ainsi le pauvre marin vit dans le souvenir de
+quelques conteurs; on récite sa terrible histoire au coin du foyer et
+l'on frissonne au moment où il fendit l'espace pour s'engloutir dans la
+profonde mer.»
+
+«On n'a jamais su son nom? demanda tout haut le comte.
+
+--Ah! bien oui, dit le gardien, comment? il n'était connu que sous le
+nom du numéro 34.
+
+--Villefort, Villefort! murmura Monte-Cristo, voilà ce que bien des fois
+tu as dû te dire quand mon spectre importunait tes insomnies.
+
+--Monsieur veut-il continuer la visite? demanda le concierge.
+
+--Oui, surtout si vous voulez me montrer la chambre du pauvre abbé.
+
+--Ah! du numéro 27»
+
+--Oui, du numéro 27», répéta Monte-Cristo.
+
+Et il lui sembla encore entendre la voix de l'abbé Faria lorsqu'il lui
+avait demandé son nom, et que celui-ci avait crié ce numéro à travers la
+muraille.
+
+«Venez.
+
+--Attendez, dit Monte-Cristo, que je jette un dernier regard sur toutes
+les faces de ce cachot.
+
+--Cela tombe bien, dit le guide, j'ai oublié la clef de l'autre.
+
+--Allez la chercher.
+
+--Je vous laisse la torche.
+
+--Non, emportez-la.
+
+--Mais vous allez rester sans lumière.
+
+--J'y vois la nuit.
+
+--Tiens, c'est comme lui.
+
+--Qui, lui?
+
+--Le numéro 34. On dit qu'il s'était tellement habitué à l'obscurité,
+qu'il eût vu une épingle dans le coin le plus obscur de son cachot.
+
+--Il lui a fallu dix ans pour en arriver là», murmura le comte.
+
+Le guide s'éloigna emportant la torche.
+
+Le comte avait dit vrai: à peine fut-il depuis quelques secondes dans
+l'obscurité, qu'il distingua tout comme en plein jour.
+
+Alors il regarda tout autour de lui, alors il reconnut bien réellement
+son cachot.
+
+«Oui, dit-il, voilà la pierre sur laquelle je m'asseyais! voilà la trace
+de mes épaules qui ont creusé leur empreinte dans la muraille! voilà la
+trace du sang qui a coulé de mon front, un jour que j'ai voulu me briser
+le front contre la muraille... Oh! ces chiffres... je me les rappelle...
+je les fis un jour que je calculais l'âge de mon père pour savoir si je
+le retrouverais vivant, et l'âge de Mercédès pour savoir si je la
+retrouverais libre... J'eus un instant d'espoir après avoir achevé ce
+calcul... Je comptais sans la faim et sans l'infidélité!»
+
+Et un rire amer s'échappa de la bouche du comte. Il venait de voir,
+comme dans un rêve, son père conduit à la tombe... Mercédès marchant à
+l'autel!
+
+Sur l'autre paroi de la muraille, une inscription frappa sa vue. Elle se
+détachait, blanche encore, sur le mur verdâtre:
+
+«MON DIEU! lut Monte-Cristo, CONSERVEZ-MOI LA MÉMOIRE!»
+
+«Oh! oui, s'écria-t-il, voilà la seule prière de mes derniers temps. Je
+ne demandais plus la liberté, je demandais la mémoire, je craignais de
+devenir fou et d'oublier. Mon Dieu! vous m'avez conservé la mémoire, et
+je me suis souvenu. Merci, merci, mon Dieu!»
+
+En ce moment, la lumière de la torche miroita sur les murailles; c'était
+le guide qui descendait.
+
+Monte-Cristo alla au-devant de lui.
+
+«Suivez-moi», dit-il.
+
+Et, sans avoir besoin de remonter vers le jour, il lui fit suivre un
+corridor souterrain qui le conduisit à une autre entrée.
+
+Là encore Monte-Cristo fut assailli par un monde de pensées.
+
+La première chose qui frappa ses yeux fut le méridien tracé sur la
+muraille, à l'aide duquel l'abbé Faria comptait les heures; puis les
+restes du lit sur lequel le pauvre prisonnier était mort.
+
+À cette vue, au lieu des angoisses que le comte avait éprouvées dans son
+cachot, un sentiment doux et tendre, un sentiment de reconnaissance
+gonfla son coeur, deux larmes roulèrent de ses yeux.
+
+«C'est ici, dit le guide, qu'était l'abbé fou; c'est par là que le jeune
+homme le venait trouver. (Et il montra à Monte-Cristo l'ouverture de la
+galerie qui, de ce côté était restée béante.) À la couleur de la pierre,
+continua-t-il, un savant a reconnu qu'il devait y avoir dix ans à peu
+près que les deux prisonniers communiquaient ensemble. Pauvres gens, ils
+ont dû bien s'ennuyer pendant ces dix ans.»
+
+Dantès prit quelques louis dans sa poche, et tendit la main vers cet
+homme qui, pour la seconde fois, le plaignait sans le connaître.
+
+Le concierge les accepta, croyant recevoir quelques menues pièces de
+monnaie, mais à la lueur de la torche, il reconnut la valeur de la somme
+que lui donnait le visiteur.
+
+«Monsieur, lui dit-il, vous vous êtes trompé.
+
+--Comment cela?
+
+--C'est de l'or que vous m'avez donné.
+
+--Je le sais bien.
+
+--Comment! vous le savez?
+
+--Oui.
+
+--Votre intention est de me donner cet or?
+
+--Oui.
+
+--Et je puis le garder en toute conscience?
+
+--Oui.»
+
+Le concierge regarda Monte-Cristo avec étonnement.
+
+«Et _honnêteté_, dit le comte comme Hamlet.
+
+--Monsieur, reprit le concierge qui n'osait croire à son bonheur,
+monsieur, je ne comprends pas votre générosité.
+
+--Elle est facile à comprendre, cependant, mon ami, dit le comte: j'ai
+été marin, et votre histoire a dû me toucher plus qu'un autre.
+
+--Alors, monsieur, dit le guide, puisque vous êtes si généreux, vous
+méritez que je vous offre quelque chose.
+
+--Qu'as-tu à m'offrir, mon ami? des coquilles, des ouvrages de paille?
+merci.
+
+--Non pas, monsieur, non pas; quelque chose qui se rapporte à l'histoire
+de tout à l'heure.
+
+--En vérité! s'écria vivement le comte, qu'est-ce donc?
+
+--Écoutez, dit le concierge, voilà ce qui est arrivé: je me suis dit: On
+trouve toujours quelque chose dans une chambre où un prisonnier est
+resté quinze ans, et je me suis mis à sonder les murailles.
+
+--Ah! s'écria Monte-Cristo en se rappelant la double cachette de l'abbé,
+en effet.
+
+--À force de recherches, continua le concierge, j'ai découvert que cela
+sonnait le creux au chevet du lit et sous l'âtre de la cheminée.
+
+--Oui, dit Monte-Cristo, oui.
+
+--J'ai levé les pierres, et j'ai trouvé...
+
+--Une échelle de corde, des outils? s'écria le comte.
+
+--Comment savez-vous cela? demanda le concierge avec étonnement.
+
+--Je ne le sais pas, je le devine, dit le comte; c'est ordinairement ces
+sortes de choses que l'on trouve dans les cachettes des prisonniers.
+
+--Oui, monsieur, dit le guide, une échelle de corde, des outils.
+
+--Et tu les as encore? s'écria Monte-Cristo.
+
+--Non, monsieur; j'ai vendu ces différents objets, qui étaient fort
+curieux, à des visiteurs; mais il me reste autre chose.
+
+--Quoi donc? demanda le comte avec impatience.
+
+--Il me reste une espèce de livre écrit sur des bandes de toile.
+
+--Oh! s'écria Monte-Cristo, il te reste ce livre?
+
+--Je ne sais pas si c'est un livre, dit le concierge; mais il me reste
+ce que je vous dis.
+
+--Va me le chercher, mon ami, va, dit le comte; et, si c'est ce que je
+présume, sois tranquille.
+
+--J'y cours, monsieur.
+
+Et le guide sortit.
+
+Alors il alla s'agenouiller pieusement devant les débris de ce lit dont
+la mort avait fait pour lui un autel.
+
+«Ô mon second père, dit-il, toi qui m'as donné la liberté, la science,
+la richesse; toi qui, pareil aux créatures d'une essence supérieure à la
+nôtre, avais la science du bien et du mal, si au fond de la tombe il
+reste quelque chose de nous qui tressaille à la voix de ceux qui sont
+demeurés sur la terre, si dans la transfiguration que subit le cadavre
+quelque chose d'animé flotte aux lieux où nous avons beaucoup aimé ou
+beaucoup souffert, noble coeur, esprit suprême, âme profonde, par un
+mot, par un signe, par une révélation quelconque, je t'en conjure, au
+nom de cet amour paternel que tu m'accordais et de ce respect filial que
+je t'avais voué, enlève-moi ce reste de doute qui, s'il ne se change en
+conviction, deviendra un remords.
+
+Le comte baissa la tête et joignit les mains.
+
+«Tenez, monsieur!» dit une voix derrière lui.
+
+Monte-Cristo tressaillit et se retourna.
+
+Le concierge lui tendait ces bandes de toile sur lesquelles l'abbé Faria
+avait épanché tous les trésors de sa science. Ce manuscrit c'était le
+grand ouvrage de l'abbé Faria sur la royauté en Italie.
+
+Le comte s'en empara avec empressement, et ses yeux tout d'abord tombant
+sur l'épigraphe, il lut: «Tu arracheras les dents du dragon, et tu
+fouleras aux pieds les lions, a dit le Seigneur.»
+
+«Ah! s'écria-t-il, voilà la réponse! merci, mon père, merci!»
+
+En tirant de sa poche un petit portefeuille, qui contenait dix billets
+de banque de mille francs chacun:
+
+«Tiens, dit-il, prends ce portefeuille.
+
+--Vous me le donnez?
+
+--Oui, mais à la condition que tu ne regarderas dedans que lorsque je
+serai parti.»
+
+Et, plaçant sur sa poitrine la relique qu'il venait de retrouver et qui
+pour lui avait le prix du plus riche trésor, il s'élança hors du
+souterrain, et remontant dans la barque:
+
+«À Marseille!» dit-il.
+
+Puis en s'éloignant, les yeux fixés sur la sombre prison:
+
+«Malheur, dit-il, à ceux qui m'ont fait enfermer dans cette sombre
+prison, et à ceux qui ont oublié que j'y étais enfermé!»
+
+En repassant devant les Catalans, le comte se détourna, et s'enveloppant
+la tête dans son manteau, il murmura le nom d'une femme.
+
+La victoire était complète; le comte avait deux fois terrassé le doute.
+
+Ce nom, qu'il prononçait avec une expression de tendresse qui était
+presque de l'amour, c'était le nom d'Haydée.
+
+En mettant pied à terre, Monte-Cristo s'achemina vers le cimetière, où
+il savait retrouver Morrel.
+
+Lui aussi, dix ans auparavant, avait pieusement cherché une tombe dans
+ce cimetière, et l'avait cherchée inutilement. Lui, qui revenait en
+France avec des millions, n'avait pas pu retrouver la tombe de son père
+mort de faim.
+
+Morrel y avait bien fait mettre une croix, mais cette croix était
+tombée, et le fossoyeur en avait fait du feu, comme font les fossoyeurs
+de tous ces vieux bois gisant dans les cimetières.
+
+Le digne négociant avait été plus heureux: mort dans les bras de ses
+enfants, il avait été, conduit par eux, se coucher près de sa femme, qui
+l'avait précédé de deux ans dans l'éternité.
+
+Deux larges dalles de marbre, sur lesquelles étaient écrits leurs noms,
+étaient étendues l'une à côté de l'autre dans un petit enclos fermé
+d'une balustrade de fer et ombragé par quatre cyprès.
+
+Maximilien était appuyé à l'un de ces arbres, et fixait sur les deux
+tombes des yeux sans regard.
+
+Sa douleur était profonde, presque égarée.
+
+«Maximilien, lui dit le comte, ce n'est point là qu'il faut regarder,
+c'est là!»
+
+Et il lui montra le ciel.
+
+«Les morts sont partout, dit Morrel; n'est-ce pas ce que vous m'avez dit
+vous-même quand vous m'avez fait quitter Paris?
+
+--Maximilien, dit le comte, vous m'avez demandé pendant le voyage à vous
+arrêter quelques jours à Marseille: est-ce toujours votre désir?
+
+--Je n'ai plus de désir, comte, mais il me semble que j'attendrai moins
+péniblement ici qu'ailleurs.
+
+--Tant mieux, Maximilien, car je vous quitte et j'emporte votre parole,
+n'est-ce pas?
+
+--Ah! je l'oublierai, comte, dit Morrel, je l'oublierai!
+
+--Non! vous ne l'oublierez pas, parce que vous êtes homme d'honneur
+avant tout, Morrel, parce que vous avez juré, parce que vous allez jurer
+encore.
+
+--Ô Comte, ayez pitié de moi! Comte, je suis si malheureux!
+
+--J'ai connu un homme plus malheureux que vous, Morrel.
+
+--Impossible.
+
+--Hélas! dit Monte-Cristo, c'est un des orgueils de notre pauvre
+humanité, que chaque homme se croie plus malheureux qu'un autre
+malheureux qui pleure et qui gémit à côté de lui.
+
+--Qu'y a-t-il de plus malheureux que l'homme qui a perdu le seul bien
+qu'il aimât et désirât au monde?
+
+--Écoutez, Morrel, dit Monte-Cristo, et fixez un instant votre esprit
+sur ce que je vais vous dire. J'ai connu un homme qui, ainsi que vous,
+avait fait reposer toutes ses espérances de bonheur sur une femme. Cet
+homme était jeune, il avait un vieux père qu'il aimait, une fiancée
+qu'il adorait; il allait l'épouser quand tout à coup un de ces caprices
+du sort qui feraient douter de la bonté de Dieu, si Dieu ne se révélait
+plus tard en montrant que tout est pour lui un moyen de conduire à son
+unité infinie, quand tout à coup un caprice du sort lui enleva sa
+liberté, sa maîtresse, l'avenir qu'il rêvait et qu'il croyait le sien
+(car aveugle qu'il était, il ne pouvait lire que dans le présent) pour le
+plonger au fond d'un cachot.
+
+--Ah! fit Morrel, on sort d'un cachot au bout de huit jours, au bout
+d'un mois, au bout d'un an.
+
+--Il y resta quatorze ans, Morrel», dit le comte en posant sa main sur
+l'épaule du jeune homme.
+
+Maximilien tressaillit.
+
+«Quatorze ans! murmura-t-il.
+
+--Quatorze ans, répéta le comte; lui aussi, pendant ces quatorze années,
+il eut bien des moments de désespoir; lui aussi, comme vous, Morrel, se
+croyant le plus malheureux des hommes, il voulut se tuer.
+
+--Eh bien? demanda Morrel.
+
+--Eh bien, au moment suprême, Dieu se révéla à lui par un moyen humain;
+car Dieu ne fait plus de miracles: peut-être au premier abord (il faut
+du temps aux yeux voilés de larmes pour se dessiller tout à fait), ne
+comprit-il pas cette miséricorde infinie du Seigneur, mais enfin il prit
+patience et attendit. Un jour il sortit miraculeusement de la tombe,
+transfiguré, riche, puissant, presque dieu; son premier cri fut pour son
+père: son père était mort!
+
+--Et à moi aussi mon père est mort, dit Morrel.
+
+--Oui, mais votre père est mort dans vos bras, aimé, heureux, honoré,
+riche, plein de jours; son père à lui était mort pauvre, désespéré,
+doutant de Dieu; et lorsque, dix ans après sa mort, son fils chercha sa
+tombe, sa tombe même avait disparu, et nul n'a pu lui dire: «C'est là
+que repose dans le Seigneur le coeur qui t'a tant aimé.»
+
+--Oh! dit Morrel.
+
+--Celui-là était donc plus malheureux fils que vous, Morrel, car
+celui-là ne savait pas même où retrouver la tombe de son père.
+
+--Mais, dit Morrel, il lui restait la femme qu'il avait aimée, au moins.
+
+--Vous vous trompez Morrel; cette femme...
+
+--Elle était morte? s'écria Maximilien.
+
+--Pis que cela: elle avait été infidèle; elle avait épousé un des
+persécuteurs de son fiancé. Vous voyez donc, Morrel, que cet homme était
+plus malheureux amant que vous!
+
+--Et à cet homme, demanda Morrel, Dieu a envoyé la consolation?
+
+--Il lui a envoyé le calme du moins.
+
+--Et cet homme pourra encore être heureux un jour?
+
+--Il l'espère, Maximilien.»
+
+Le jeune homme laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
+
+«Vous avez ma promesse, dit-il après un instant de silence, et tendant
+la main à Monte-Cristo: seulement rappelez-vous...
+
+--Le 5 octobre, Morrel, je vous attends à l'île de Monte-Cristo. Le 4,
+un yacht vous attendra dans le port de Bastia; ce yacht s'appellera
+_l'Eurus_; vous vous nommerez au patron qui vous conduira près de moi.
+C'est dit, n'est-ce pas, Maximilien?
+
+--C'est dit, comte, et je ferai ce qui est dit; mais rappelez-vous que
+le 5 octobre...
+
+--Enfant, qui ne sait pas encore ce que c'est que la promesse d'un
+homme... Je vous ai dit vingt fois que ce jour-là, si vous vouliez
+encore mourir, je vous aiderais, Morrel. Adieu.
+
+--Vous me quittez?»
+
+--Oui, j'ai affaire en Italie; je vous laisse seul, seul aux prises avec
+le malheur, seul avec cet aigle aux puissantes ailes que le Seigneur
+envoie à ses élus pour les transporter, à ses pieds. L'histoire de
+Ganymède n'est pas une fable, Maximilien, c'est une allégorie.
+
+--Quand partez-vous?
+
+--À l'instant même; le bateau à vapeur m'attend, dans une heure je serai
+déjà loin de vous; m'accompagnerez-vous jusqu'au port, Morrel?
+
+--Je suis tout à vous, comte.
+
+--Embrassez-moi.»
+
+Morrel escorta le comte jusqu'au port; déjà la fumée sortait, comme un
+panache immense, du tube noir qui la lançait aux cieux. Bientôt le
+navire partit, et une heure après, comme l'avait dit Monte-Cristo, cette
+même aigrette de fumée blanchâtre rayait, à peine visible, l'horizon
+oriental, assombri par les premiers brouillards de la nuit.
+
+
+
+
+CXIV
+
+Peppino.
+
+
+Au moment même où le bateau à vapeur du comte disparaissait derrière le
+cap Morgiou, un homme, courant la poste sur la route de Florence à Rome,
+venait de dépasser la petite ville d'Aquapendente. Il marchait assez
+pour faire beaucoup de chemin, sans toutefois devenir suspect.
+
+Vêtu d'une redingote ou plutôt d'un surtout que le voyage avait
+infiniment fatigué, mais qui laissait voir brillant et frais encore un
+ruban de la Légion d'honneur répété à son habit, cet homme, non
+seulement à ce double signe, mais encore à l'accent avec lequel il
+parlait au postillon, devait être reconnu pour Français. Une preuve
+encore qu'il était né dans le pays de la langue universelle, c'est qu'il
+ne savait d'autres mots italiens que ces mots de musique qui peuvent,
+comme le _goddam_ de Figaro, remplacer toutes les finesses d'une langue
+particulière.
+
+«_Allegro_!» disait-il aux postillons à chaque montée.
+
+«_Moderato_!» faisait-il à chaque descente.
+
+Et Dieu sait s'il y a des montées et des descentes en allant de Florence
+à Rome par la route d'Aquapendente!
+
+Ces deux mots, au reste, faisaient beaucoup rire les braves gens
+auxquels ils étaient adressés.
+
+En présence de la ville éternelle, c'est-à-dire en arrivant à la Storta,
+point d'où l'on aperçoit Rome, le voyageur n'éprouva point ce sentiment
+de curiosité enthousiaste qui pousse chaque étranger à s'élever du fond
+de sa chaise pour tâcher d'apercevoir le fameux dôme de Saint-Pierre,
+qu'on aperçoit déjà bien avant de distinguer autre chose. Non, il tira
+seulement un portefeuille de sa poche, et de son portefeuille un papier
+plié en quatre, qu'il déplia et replia avec une attention qui
+ressemblait à du respect, et il se contenta de dire:
+
+«Bon, je l'ai toujours.»
+
+La voiture franchit la porte del Popolo, prit à gauche et s'arrêta à
+l'hôtel d'Espagne.
+
+Maître Pastrini, notre ancienne connaissance, reçut le voyageur sur le
+seuil de la porte et le chapeau à la main.
+
+Le voyageur descendit, commanda un bon dîner, et s'informa de l'adresse
+de la maison Thomson et French, qui lui fut indiquée à l'instant même,
+cette maison étant une des plus connues de Rome.
+
+Elle était située via dei Banchi, près de Saint-Pierre.
+
+À Rome, comme partout, l'arrivée d'une chaise de poste est un événement.
+Dix jeunes descendants de Marius et des Gracques, pieds nus, les coudes
+percés, mais le poing sur la hanche et le bras pittoresquement recourbé
+au-dessus de la tête, regardaient le voyageur, la chaise de poste et les
+chevaux; à ces gamins de la ville par excellence s'étaient joints une
+cinquantaine de badauds des États de Sa Sainteté, de ceux-là qui font
+des ronds en crachant dans le Tibre du haut du pont Saint-Ange, quand le
+Tibre a de l'eau.
+
+Or, comme les gamins et les badauds de Rome, plus heureux que ceux de
+Paris, comprennent toutes les langues, et surtout la langue française,
+ils entendirent le voyageur demander un appartement, demander à dîner,
+et demander enfin l'adresse de la maison Thomson et French.
+
+Il en résulta que, lorsque le nouvel arrivant sortit de l'hôtel avec le
+cicérone de rigueur, un homme se détacha du groupe des curieux, et sans
+être remarqué du voyageur, sans paraître être remarqué de son guide,
+marcha à peu de distance de l'étranger, le suivant avec autant d'adresse
+qu'aurait pu le faire un agent de la police parisienne.
+
+Le Français était si pressé de faire sa visite à la maison Thomson et
+French qu'il n'avait pas pris le temps d'attendre que les chevaux
+fussent attelés; la voiture devait le rejoindre en route ou l'attendre à
+la porte du banquier.
+
+On arriva sans que la voiture eût rejoint.
+
+Le Français entra, laissant dans l'antichambre son guide, qui aussitôt
+entra en conversation avec deux ou trois de ces industriels sans
+industrie, ou plutôt aux mille industries, qui se tiennent à Rome à la
+porte des banquiers, des églises, des ruines, des musées ou des
+théâtres.
+
+En même temps que le Français, l'homme qui s'était détaché du groupe des
+curieux entra aussi; le Français sonna au guichet des bureaux et pénétra
+dans la première pièce; son ombre en fit autant.
+
+«MM. Thomson et French?» demanda l'étranger.
+
+Une espèce de laquais se leva sur le signe d'un commis de confiance,
+gardien solennel du premier bureau.
+
+«Qui annoncerai-je? demanda le laquais, se préparant à marcher devant
+l'étranger.
+
+--M. le baron Danglars, répondit le voyageur.
+
+--Venez», dit le laquais.
+
+Une porte s'ouvrit, le laquais et le baron disparurent par cette porte.
+L'homme qui était entré derrière Danglars s'assit sur un banc d'attente.
+
+Le commis continua d'écrire pendant cinq minutes à peu après; pendant
+ces cinq minutes, l'homme assis garda le plus profond silence et la plus
+stricte immobilité.
+
+Puis la plume du commis cessa de crier sur le papier; il leva la tête,
+regarda attentivement autour de lui, et après s'être assuré du
+tête-à-tête:
+
+«Ah! ah! dit-il, te voilà Peppino?
+
+--Oui, répondit laconiquement celui-ci.
+
+--Tu as flairé quelque chose de bon chez ce gros homme?
+
+--Il n'y a pas grand mérite pour celui-ci, nous sommes prévenus.
+
+--Tu sais donc ce qu'il vient faire ici, curieux.
+
+--Pardieu, il vient toucher; seulement, reste à savoir quelle somme.
+
+--On va te dire cela tout à l'heure, l'ami.
+
+--Fort bien; mais ne va pas, comme l'autre jour, me donner un faux
+renseignement.
+
+--Qu'est-ce à dire, et de qui veux-tu parler? Serait-ce de cet Anglais
+qui a emporté d'ici trois mille écus l'autre jour?
+
+--Non, celui-là avait en effet les trois mille écus, et nous les avons
+trouvés. Je veux parler de ce prince russe.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, tu nous avais accusé trente mille livres, et nous n'en avons
+trouvé que vingt-deux.
+
+--Vous aurez mal cherché.
+
+--C'est Luigi Vampa qui a fait la perquisition en personne.
+
+--En ce cas, il avait ou payé ses dettes...
+
+--Un Russe?
+
+--Ou dépensé son argent.
+
+--C'est possible, après tout.
+
+--C'est sûr; mais laisse-moi aller à mon observatoire, le Français
+ferait son affaire sans que je pusse savoir le chiffre positif.»
+
+Peppino fit un signe affirmatif, et, tirant un chapelet de sa poche, se
+mit à marmotter quelque prière, tandis que le commis disparaissait par
+la même porte qui avait donné passage au laquais et au baron.
+
+Au bout de dix minutes environ, le commis reparut radieux.
+
+«Eh bien? demanda Peppino à son ami.
+
+--Alerte, alerte! dit le commis, la somme est ronde.
+
+--Cinq à six millions, n'est-ce pas?
+
+--Oui; tu sais le chiffre?
+
+--Sur un reçu de Son Excellence le comte de Monte-Cristo.
+
+--Tu connais le comte?
+
+--Et dont on l'a crédité sur Rome, Venise et Vienne.
+
+--C'est cela! s'écria le commis; comment es-tu si bien informé?
+
+--Je t'ai dit que nous avions été prévenus à l'avance.
+
+--Alors, pourquoi t'adresses-tu à moi?
+
+--Pour être sûr que c'est bien l'homme à qui nous avons affaire.
+
+--C'est bien lui... Cinq millions. Une jolie somme hein, Peppino?
+
+--Oui.
+
+--Nous n'en aurons jamais autant.
+
+--Au moins, répondit philosophiquement Peppino, en aurons-nous quelques
+bribes.
+
+--Chut! Voici notre homme.»
+
+Le commis reprit sa plume, et Peppino son chapelet; l'un écrivait,
+l'autre priait quand la porte se rouvrit. Danglars apparut radieux,
+accompagné par le banquier, qui le reconduisit jusqu'à la porte.
+
+Derrière Danglars descendit Peppino.
+
+Selon les conventions, la voiture qui devait rejoindre Danglars
+attendait devant la maison Thomson et French. Le cicérone en tenait la
+portière ouverte: le cicérone est un être très complaisant et qu'on peut
+employer à toute chose.
+
+Danglars sauta dans la voiture, léger comme un jeune homme de vingt ans.
+Le cicérone referma la portière et monta près du cocher. Peppino monta
+sur le siège de derrière.
+
+«Son Excellence veut-elle voir Saint-Pierre? demanda le cicérone.
+
+--Pour quoi faire? répondit le baron.
+
+--Dame! pour voir.
+
+--Je ne suis pas venu à Rome pour voir», dit tout haut Danglars; puis il
+ajouta tout bas avec son sourire cupide: «Je suis venu pour toucher.»
+
+Et il toucha en effet son portefeuille, dans lequel il venait d'enfermer
+une lettre.
+
+«Alors Son Excellence va...
+
+--À l'hôtel.
+
+--Casa Pastrini», dit le cicérone au cocher.
+
+Et la voiture partit rapide comme une voiture de maître.
+
+Dix minutes après, le baron était rentré dans son appartement, et
+Peppino s'installait sur le banc accolé à la devanture de l'hôtel, après
+avoir dit quelques mots à l'oreille d'un de ces descendants de Marius et
+des Gracques que nous avons signalés au commencement de ce chapitre,
+lequel descendant prit le chemin du Capitole de toute la vitesse de ses
+jambes.
+
+Danglars était las, satisfait, et avait sommeil. Il se coucha, mit son
+portefeuille sous son traversin et s'endormit.
+
+Peppino avait du temps de reste; il joua à la _morra_ avec des facchino,
+perdit trois écus, et pour se consoler but un flacon de vin d'Orvietto.
+
+Le lendemain, Danglars s'éveilla tard, quoiqu'il se fût couché de bonne
+heure; il y avait cinq ou six nuits qu'il dormait fort mal, quand
+toutefois il dormait.
+
+Il déjeuna copieusement, et peu soucieux, comme il l'avait dit, de voir
+les beautés de la Ville éternelle, il demanda ses chevaux de poste pour
+midi.
+
+Mais Danglars avait compté sans les formalités de la police et sans la
+paresse du maître de poste.
+
+Les chevaux arrivèrent à deux heures seulement, et le cicérone ne
+rapporta le passeport visé qu'à trois.
+
+Tous ces préparatifs avaient amené devant la porte de maître Pastrini
+bon nombre de badauds.
+
+Les descendants des Gracques et de Marius ne manquaient pas non plus.
+
+Le baron traversa triomphalement ces groupes, qui l'appelaient
+Excellence pour avoir un bajocco.
+
+Comme Danglars, homme très populaire, comme on sait, s'était contenté de
+se faire appeler baron jusque-là et n'avait pas encore été traité
+d'Excellence, ce titre le flatta, et il distribua une douzaine de pauls
+à toute cette canaille, toute prête, pour douze autres pauls, à le
+traiter d'Altesse.
+
+«Quelle route? demanda le postillon en italien.
+
+--Route d'Ancône», répondit le baron.
+
+Maître Pastrini traduisit la demande et la réponse, et la voiture partit
+au galop.
+
+Danglars voulait effectivement passer à Venise et y prendre une partie
+de sa fortune, puis de Venise aller à Vienne, où il réaliserait le
+reste.
+
+Son intention était de se fixer dans cette dernière ville, qu'on lui
+avait assuré être une ville de plaisirs.
+
+À peine eut-il fait trois lieues dans la campagne de Rome, que la nuit
+commença de tomber; Danglars n'avait pas cru partir si tard, sinon il
+serait resté; il demanda au postillon combien il y avait avant d'arriver
+à la prochaine ville.
+
+«_Non capisco_», répondit le postillon.
+
+Danglars fit un mouvement de la tête qui voulait dire:
+
+«Très bien!»
+
+La voiture continua sa route.
+
+«À la première poste, se dit Danglars, j'arrêterai.»
+
+Danglars éprouvait encore un reste du bien-être qu'il avait ressenti la
+veille, et qui lui avait procuré une si bonne nuit. Il était mollement
+étendu dans une bonne calèche anglaise à doubles ressorts; il se sentait
+entraîné par le galop de deux bons chevaux; le relais était de sept
+lieues, il le savait. Que faire quand on est banquier et qu'on a
+heureusement fait banqueroute?
+
+Danglars songea dix minutes à sa femme restée à Paris, dix autres
+minutes à sa fille courant le monde avec Mlle d'Armilly, il donna dix
+autres minutes à ses créanciers et à la manière dont il emploierait leur
+argent; puis, n'ayant plus rien à quoi penser, il ferma les yeux et
+s'endormit.
+
+Parfois cependant, secoué par un cahot plus fort que les autres,
+Danglars rouvrait un moment les yeux; alors il se sentait toujours
+emporté avec la même vitesse à travers cette même campagne de Rome toute
+parsemée d'aqueducs brisés, qui semblent des géants de granit pétrifiés
+au milieu de leur course. Mais la nuit était froide, sombre, pluvieuse,
+et il faisait bien meilleur pour un homme à moitié assoupi de demeurer
+au fond de sa chaise les yeux fermés, que de mettre la tête à la
+portière pour demander où il était à un postillon qui ne savait répondre
+autre chose que: _Non capisco._
+
+Danglars continua donc de dormir, en se disant qu'il serait toujours
+temps de se réveiller au relais.
+
+La voiture s'arrêta; Danglars pensa qu'il touchait enfin au but tant
+désiré.
+
+Il rouvrit les yeux, regarda à travers la vitre, s'attendant à se
+trouver au milieu de quelque ville, ou tout au moins de quelque village;
+mais il ne vit rien qu'une espèce de masure isolée, et trois ou quatre
+hommes qui allaient et venaient comme des ombres.
+
+Danglars attendit un instant que le postillon qui avait achevé son
+relais vînt lui réclamer l'argent de la poste; il comptait profiter de
+l'occasion pour demander quelques renseignements à son nouveau
+conducteur, mais les chevaux furent dételés et remplacés sans que
+personne vînt demander d'argent au voyageur. Danglars, étonné, ouvrit la
+portière; mais une main vigoureuse la repoussa aussitôt, et la chaise
+roula.
+
+Le baron, stupéfait, se réveilla entièrement.
+
+«Eh! dit-il au postillon, eh! _mio caro_!»
+
+C'était encore de l'italien de romance que Danglars avait retenu lorsque
+sa fille chantait des duos avec le prince Cavalcanti.
+
+Mais _mio caro_ ne répondit point.
+
+Danglars se contenta alors d'ouvrir la vitre.
+
+«Hé, l'ami! où allons-nous donc? dit-il en passant sa tête par
+l'ouverture.
+
+--_Dentro la testa_! cria une voix grave et impérieuse, accompagnée d'un
+geste de menace.
+
+Danglars comprit que _dentro la testa_ voulait dire: Rentrez la tête. Il
+faisait, comme on voit, de rapides progrès dans l'italien.
+
+Il obéit, non sans inquiétude; et comme cette inquiétude augmentait de
+minute en minute, au bout de quelques instants son esprit, au lieu du
+vide que nous avons signalé au moment où il se mettait en route, et qui
+avait amené le sommeil, son esprit, disons-nous, se trouva rempli de
+quantité de pensées plus propres les unes que les autres à tenir éveillé
+l'intérêt d'un voyageur, et surtout d'un voyageur dans la situation de
+Danglars.
+
+Ses yeux prirent dans les ténèbres ce degré de finesse que communiquent
+dans le premier moment les émotions fortes, et qui s'émousse plus tard
+pour avoir été trop exercé. Avant d'avoir peur, on voit juste; pendant
+qu'on a peur, on voit double, et après qu'on a eu peur, on voit trouble.
+
+Danglars vit un homme enveloppé d'un manteau, qui galopait à la portière
+de droite.
+
+«Quelque gendarme, dit-il. Aurais-je été signalé par les télégraphes
+français aux autorités pontificales?»
+
+Il résolut de sortir de cette anxiété.
+
+«Où me menez-vous? demanda-t-il.
+
+--_Dentro la testa_!» répéta la même voix, avec le même accent de
+menace.
+
+Danglars se retourna vers la portière de gauche.
+
+Un autre homme à cheval galopait à la portière de gauche.
+
+«Décidément, se dit Danglars la sueur au front, décidément je suis
+pris.»
+
+Et il se rejeta au fond de sa calèche, cette fois non pas pour dormir,
+mais pour songer.
+
+Un instant après, la lune se leva.
+
+Du fond de la calèche, il plongea son regard dans la campagne; il revit
+alors ces grands aqueducs, fantômes de pierre, qu'il avait remarqués en
+passant; seulement, au lieu de les avoir à droite, il les avait
+maintenant à gauche.
+
+Il comprit qu'on avait fait faire demi-tour à la voiture, et qu'on le
+ramenait à Rome.
+
+«Oh! malheureux, murmura-t-il, on aura obtenu l'extradition!»
+
+La voiture continuait de courir avec une effrayante vélocité. Une heure
+passa terrible, car à chaque nouvel indice jeté sur son passage le
+fugitif reconnaissait, à n'en point douter, qu'on le ramenait sur ses
+pas. Enfin, il revit une masse sombre contre laquelle il lui sembla que
+la voiture allait se heurter. Mais la voiture se détourna, longeant
+cette masse sombre, qui n'était autre que la ceinture de remparts qui
+enveloppe Rome.
+
+«Oh! oh! murmura Danglars, nous ne rentrons pas dans la ville, donc ce
+n'est pas la justice qui m'arrête. Bon Dieu! autre idée, serait-ce...»
+
+Ses cheveux se hérissèrent.
+
+Il se rappela ces intéressantes histoires de bandits romains, si peu
+crues à Paris, et qu'Albert de Morcerf avait racontées à Mme Danglars et
+à Eugénie lorsqu'il était question, pour le jeune vicomte, de devenir le
+fils de l'une et le mari de l'autre.
+
+«Des voleurs, peut-être!» murmura-t-il.
+
+Tout à coup la voiture roula sur quelque chose de plus dur que le sol
+d'un chemin sablé. Danglars hasarda un regard aux deux côtés de la
+route; il aperçut des monuments de forme étrange, et sa pensée
+préoccupée du récit de Morcerf, qui maintenant se présentait à lui dans
+tous ses détails, sa pensée lui dit qu'il devait être sur la voie
+Appienne.
+
+À gauche de la voiture, dans une espèce de vallée, on voyait une
+excavation circulaire.
+
+C'était le cirque de Caracalla.
+
+Sur un mot de l'homme qui galopait à la portière de droite, la voiture
+s'arrêta.
+
+En même temps, la portière de gauche s'ouvrit.
+
+«_Scendi_!» commanda une voix.
+
+Danglars descendit à l'instant même; il ne parlait pas encore l'italien,
+mais il l'entendait déjà.
+
+Plus mort que vif, le baron regarda autour de lui.
+
+Quatre hommes l'entouraient, sans compter le postillon.
+
+«_Di quà_», dit un des quatre hommes en descendant un petit sentier qui
+conduisait de la voie Appienne au milieu de ces inégales hachures de la
+campagne de Rome.
+
+Danglars suivit son guide sans discussion, et n'eut pas besoin de se
+retourner pour savoir qu'il était suivi des trois autres hommes.
+
+Cependant il lui sembla que ces hommes s'arrêtaient comme des
+sentinelles à des distances à peu près égales.
+
+Après dix minutes de marche à peu près, pendant lesquelles Danglars
+n'échangea point une seule parole avec son guide, il se trouva entre un
+tertre et un buisson de hautes herbes; trois hommes debout et muets
+formaient un triangle dont il était le centre.
+
+Il voulut parler; sa langue s'embarrassa.
+
+«_Avanti_», dit la même voix à l'accent bref et impératif.
+
+Cette fois Danglars comprit doublement: il comprit par la parole et par
+le geste, car l'homme qui marchait derrière lui le poussa si rudement en
+avant qu'il alla heurter son guide.
+
+Ce guide était notre ami Peppino, qui s'enfonça dans les hautes herbes
+par une sinuosité que les fouines et les lézards pouvaient seuls
+reconnaître pour un chemin frayé.
+
+Peppino s'arrêta devant une roche surmontée d'un épais buisson; cette
+roche entrouverte comme une paupière, livra passage au jeune homme, qui
+y disparut comme disparaissent dans leurs trappes les diables de nos
+féeries.
+
+La voix et le geste de celui qui suivait Danglars engagèrent le banquier
+à en faire autant. Il n'y avait plus à en douter, le banqueroutier
+français avait affaire à des bandits romains.
+
+Danglars s'exécuta comme un homme placé entre deux dangers terribles, et
+que la peur rend brave. Malgré son ventre assez mal disposé pour
+pénétrer dans les crevasses de la campagne de Rome, il s'infiltra
+derrière Peppino, et, se laissant glisser en fermant les yeux, il tomba
+sur ses pieds.
+
+En touchant la terre, il rouvrit les yeux.
+
+Le chemin était large, mais noir. Peppino, peu soucieux de se cacher,
+maintenant qu'il était chez lui, battit le briquet, et alluma une
+torche.
+
+Deux autres hommes descendirent derrière Danglars, formant
+l'arrière-garde, et, poussant Danglars lorsque par hasard il s'arrêtait,
+le firent arriver par une pente douce au centre d'un carrefour de
+sinistre apparence.
+
+En effet, les parois des murailles, creusées en cercueils superposés les
+uns aux autres, semblaient, au milieu des pierres blanches, ouvrir ces
+yeux noirs et profonds qu'on remarque dans les têtes de mort.
+
+Une sentinelle fit battre contre sa main gauche les capucines de sa
+carabine.
+
+«Qui vive? fit la sentinelle.
+
+--Ami, ami! dit Peppino. Où est le capitaine?
+
+--Là, dit la sentinelle, en montrant par-dessus son épaule une espèce de
+grande salle creusée dans le roc et dont la lumière se reflétait dans le
+corridor par de grandes ouvertures cintrées.
+
+--Bonne proie, capitaine, bonne proie», dit Peppino en italien.
+
+Et prenant Danglars par le collet de sa redingote, il le conduisit vers
+une ouverture ressemblant à une porte, et par laquelle on pénétrait dans
+la salle dont le capitaine paraissait avoir fait son logement.
+
+«Est-ce l'homme? demanda celui-ci, qui lisait fort attentivement la _Vie
+d'Alexandre_ dans Plutarque.
+
+--Lui-même, capitaine, lui-même.
+
+--Très bien, montrez-le-moi.»
+
+Sur cet ordre assez impertinent, Peppino approcha si brusquement sa
+torche du visage de Danglars, que celui-ci se recula vivement pour ne
+point avoir les sourcils brûlés. Ce visage bouleversé offrait tous les
+symptômes d'une pâle et hideuse terreur.
+
+«Cet homme est fatigué, dit le capitaine, qu'on le conduise à son lit.
+
+--Oh! murmura Danglars, ce lit, c'est probablement un des cercueils qui
+creusent la muraille; ce sommeil, c'est la mort qu'un des poignards que
+je vois étinceler dans l'ombre va me procurer.»
+
+En effet, dans les profondeurs sombres de l'immense salle, on voyait se
+soulever, sur leurs couches d'herbes sèches ou de peaux de loup, les
+compagnons de cet homme qu'Albert de Morcerf avait trouvé lisant les
+_Commentaires de César_, et que Danglars retrouvait lisant la _Vie
+d'Alexandre_.
+
+Le banquier poussa un sourd gémissement et suivit son guide: il n'essaya
+ni de prier ni de crier. Il n'avait plus ni force, ni volonté, ni
+puissance, ni sentiment; il allait parce qu'on l'entraînait.
+
+Il heurta une marche, et, comprenant qu'il avait un escalier devant lui,
+il se baissa instinctivement pour ne pas se briser le front, et se
+trouva dans une cellule taillée en plein roc.
+
+Cette cellule était propre, bien que nue, sèche, quoique située sous la
+terre à une profondeur incommensurable.
+
+Un lit fait d'herbes sèches, recouvert de peaux de chèvre, était, non
+pas dressé, mais étendu dans un coin de cette cellule. Danglars, en
+l'apercevant, crut voir le symbole radieux de son salut.
+
+«Oh! Dieu soit loué! murmura-t-il, c'est un vrai lit!»
+
+C'était la seconde fois, depuis une heure, qu'il invoquait le nom de
+Dieu; cela ne lui était pas arrivé depuis dix ans.
+
+«_Ecco_», dit le guide.
+
+Et poussant Danglars dans la cellule, il referma la porte sur lui.
+
+Un verrou grinça; Danglars était prisonnier.
+
+D'ailleurs, n'y eût-il pas eu de verrou, il eût fallu être saint Pierre
+et avoir pour guide un ange du ciel, pour passer au milieu de la
+garnison qui tenait les catacombes de Saint-Sébastien, et qui campait
+autour de son chef, dans lequel nos lecteurs ont certainement reconnu le
+fameux Luigi Vampa.
+
+Danglars aussi avait reconnu ce bandit, à l'existence duquel il n'avait
+pas voulu croire quand Morcerf essayait de le naturaliser en France. Non
+seulement il l'avait reconnu, mais aussi la cellule dans laquelle
+Morcerf avait été enfermé, et qui, selon toute probabilité, était le
+logement des étrangers.
+
+Ces souvenirs, sur lesquels au reste Danglars s'étendait avec une
+certaine joie, lui rendaient la tranquillité. Du moment où ils ne
+l'avaient pas tué tout de suite, les bandits n'avaient pas l'intention
+de le tuer du tout.
+
+On l'avait arrêté pour le voler, et comme il n'avait sur lui que
+quelques louis, on le rançonnerait.
+
+Il se rappela que Morcerf avait été taxé à quelque chose comme quatre
+mille écus; comme il s'accordait une apparence beaucoup plus importante
+que Morcerf, il fixa lui-même dans son esprit sa rançon à huit mille
+écus.
+
+Huit mille écus faisaient quarante-huit mille livres.
+
+Il lui restait encore quelque chose comme cinq millions cinquante mille
+francs.
+
+Avec cela on se tire d'affaire partout.
+
+Donc, à peu près certain de se tirer d'affaire, attendu qu'il n'y a pas
+d'exemple qu'on ait jamais taxé un homme à cinq millions cinquante mille
+livres, Danglars s'étendit sur son lit, où, après s'être retourné deux
+ou trois fois, il s'endormit avec la tranquillité du héros dont Luigi
+Vampa étudiait l'histoire.
+
+
+
+
+CXV
+
+La carte de Luigi Vampa.
+
+
+À tout sommeil qui n'est pas celui que redoutait Danglars, il y a un
+réveil.
+
+Danglars se réveilla.
+
+Pour un Parisien habitué aux rideaux de soie, aux parois veloutées des
+murailles, au parfum qui monte du bois blanchissant dans la cheminée et
+qui descend des voûtes de satin, le réveil dans une grotte de pierre
+crayeuse doit être comme un rêve de mauvais aloi.
+
+En touchant ses courtines de peau de bouc, Danglars devait croire qu'il
+rêvait Samoïèdes ou Lapons.
+
+Mais en pareille circonstance une seconde suffit pour changer le doute
+le plus robuste en certitude.
+
+«Oui, oui, murmura-t-il, je suis aux mains des bandits dont nous a parlé
+Albert de Morcerf.»
+
+Son premier mouvement fut de respirer, afin de s'assurer qu'il n'était
+pas blessé: c'était un moyen qu'il avait trouvé dans _Don Quichotte_, le
+seul livre, non pas qu'il eût lu, mais dont il eût retenu quelque chose.
+
+«Non, dit-il, ils ne m'ont tué ni blessé, mais ils m'ont volé
+peut-être?»
+
+Et il porta vivement ses mains à ses poches. Elles étaient intactes: les
+cent louis qu'il s'était réservés pour faire son voyage de Rome à Venise
+étaient bien dans la poche de son pantalon, et le portefeuille dans
+lequel se trouvait la lettre de crédit de cinq millions cinquante mille
+francs était bien dans la poche de sa redingote.
+
+«Singuliers bandits, se dit-il, qui m'ont laissé ma bourse et mon
+portefeuille! Comme je le disais hier en me couchant, ils vont me mettre
+à rançon. Tiens! j'ai aussi ma montre! Voyons un peu quelle heure il
+est.»
+
+La montre de Danglars, chef-d'oeuvre de Bréguet, qu'il avait remontée
+avec soin la veille avant de se mettre en route, sonna cinq heures et
+demie du matin. Sans elle, Danglars fût resté complètement incertain sur
+l'heure, le jour ne pénétrant pas dans sa cellule.
+
+Fallait-il provoquer une explication des bandits? fallait-il attendre
+patiemment qu'ils la demandassent? La dernière alternative était la plus
+prudente: Danglars attendit.
+
+Il attendit jusqu'à midi.
+
+Pendant tout ce temps, une sentinelle avait veillé à sa porte. À huit
+heures du matin, la sentinelle avait été relevée.
+
+Il avait alors pris à Danglars l'envie de voir par qui il était gardé.
+
+Il avait remarqué que des rayons de lumière, non pas de jour, mais de
+lampe, filtraient à travers les ais de la porte mal jointe, il
+s'approcha d'une de ces ouvertures au moment juste où le bandit buvait
+quelques gorgées d'eau-de-vie, lesquelles, grâce à l'outre de peau qui
+les contenait, répandaient une odeur qui répugna fort à Danglars.
+
+«Pouah!» fit-il en reculant jusqu'au fond de sa cellule.
+
+À midi, l'homme à l'eau-de-vie fut remplacé par un autre factionnaire.
+Danglars eut la curiosité de voir son nouveau gardien; il s'approcha de
+nouveau de la jointure.
+
+Celui-là était un athlétique bandit, un Goliath aux gros yeux, aux
+lèvres épaisses, au nez écrasé; sa chevelure rousse pendait sur ses
+épaules en mèches tordues comme des couleuvres.
+
+«Oh! oh! dit Danglars, celui ici ressemble plus à un ogre qu'à une
+créature humaine; en tout cas, je suis vieux et assez coriace; gros
+blanc pas bon à manger.»
+
+Comme on voit, Danglars avait encore l'esprit assez présent pour
+plaisanter.
+
+Au même instant, comme pour lui donner la preuve qu'il n'était pas un
+ogre, son gardien s'assit en face de la porte de sa cellule, tira de son
+bissac du pain noir, des oignons et du fromage, qu'il se mit incontinent
+à dévorer.
+
+«Le diable m'emporte, dit Danglars en jetant à travers les fentes de sa
+porte un coup d'oeil sur le dîner du bandit: le diable m'emporte si je
+comprends comment on peut manger de pareilles ordures.»
+
+Et il alla s'asseoir sur ses peaux de bouc, qui lui rappelaient l'odeur
+de l'eau-de-vie de la première sentinelle.
+
+Mais Danglars avait beau faire, et les secrets de la nature sont
+incompréhensibles, il y a bien de l'éloquence dans certaines invitations
+matérielles qu'adressent les plus grossières substances aux estomacs à
+jeun.
+
+Danglars sentit soudain que le sien n'avait pas de fonds en ce moment:
+il vit l'homme moins laid, le pain moins noir, le fromage plus frais.
+
+Enfin, ces oignons crus, affreuse alimentation du sauvage, lui
+rappelèrent certaines sauces Robert et certains mirotons que son
+cuisinier exécutait d'une façon supérieure, lorsque Danglars lui disait:
+«Monsieur Deniseau, faites-moi, pour aujourd'hui, un bon petit plat
+canaille.»
+
+Il se leva et alla frapper à la porte.
+
+Le bandit leva la tête.
+
+Danglars vit qu'il était entendu, et redoubla.
+
+«_Che cosa_? demanda le bandit.
+
+--Dites donc! dites donc! l'ami, fit Danglars en tambourinant avec ses
+doigts contre sa porte, il me semble qu'il serait temps que l'on songeât
+à me nourrir aussi, moi!»
+
+Mais soit qu'il ne comprît pas, soit qu'il n'eût pas d'ordres à
+l'endroit de la nourriture de Danglars, le géant se remit à son dîner.
+
+Danglars sentit sa fierté humiliée, et, ne voulant pas davantage se
+commettre avec cette brute, il se recoucha sur ses peaux de bouc et ne
+souffla plus le mot.
+
+Quatre heures s'écoulèrent; le géant fut remplacé par un autre bandit.
+Danglars, qui éprouvait d'affreux tiraillements d'estomac, se leva
+doucement, appliqua derechef son oreille aux fentes de la porte, et
+reconnut la figure intelligente de son guide.
+
+C'était en effet Peppino qui se préparait à monter la garde la plus
+douce possible en s'asseyant en face de la porte, et en posant entre ses
+deux jambes une casserole de terre, laquelle contenait, chauds et
+parfumés, des pois chiches fricassés au lard.
+
+Près de ces pois chiches, Peppino posa encore un joli petit panier de
+raisin de Velletri et un fiasco de vin d'Orvietto.
+
+Décidément Peppino était un gourmet.
+
+En voyant ces préparatifs gastronomiques, l'eau vint à la bouche de
+Danglars.
+
+«Ah! ah! dit le prisonnier, voyons un peu si celui-ci sera plus
+traitable que l'autre.»
+
+Et il frappa gentiment à sa porte.
+
+«On y va, dit le bandit, qui, en fréquentant la maison de maître
+Pastrini, avait fini par apprendre le français jusque dans ses
+idiotismes.»
+
+En effet il vint ouvrir.
+
+Danglars le reconnut pour celui qui lui avait crié d'une si furieuse
+manière: «Rentrez la tête.» Mais ce n'était pas l'heure des
+récriminations. Il prit au contraire sa figure la plus agréable, et avec
+un sourire gracieux:
+
+«Pardon, monsieur, dit-il, mais est-ce que l'on ne me donnera pas à
+dîner, à moi aussi?
+
+--Comment donc! s'écria Peppino, Votre Excellence aurait-elle faim, par
+hasard?
+
+--Par hasard est charmant, murmura Danglars; il y a juste vingt-quatre
+heures que je n'ai mangé.
+
+«Mais oui, monsieur, ajouta-t-il en haussant la voix, j'ai faim, et même
+assez faim.
+
+--Et Votre Excellence veut manger?
+
+--À l'instant même, si c'est possible.
+
+--Rien de plus aisé, dit Peppino; ici l'on se procure tout ce que l'on
+désire, en payant, bien entendu comme cela se fait chez tous les
+honnêtes chrétiens.
+
+--Cela va sans dire! s'écria Danglars, quoique en vérité les gens qui
+vous arrêtent et qui vous emprisonnent devraient au moins nourrir leurs
+prisonniers.
+
+--Ah! Excellence, reprit Peppino, ce n'est pas l'usage.
+
+--C'est une assez mauvaise raison, reprit Danglars, qui comptait
+amadouer son gardien par son amabilité, et cependant je m'en contente.
+Voyons, qu'on me serve à manger.
+
+--À l'instant même, Excellence; que désirez-vous?»
+
+Et Peppino posa son écuelle à terre, de telle façon que la fumée en
+monta directement aux narines de Danglars.
+
+«Commandez, dit-il.
+
+--Vous avez donc des cuisines ici? demanda le banquier.
+
+--Comment! si nous avons des cuisines? des cuisines parfaites!
+
+--Et des cuisiniers?
+
+--Excellents!
+
+--Eh bien, un poulet, un poisson, du gibier, n'importe quoi, pourvu que
+je mange.
+
+--Comme il plaira à Votre Excellence; nous disons un poulet, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui, un poulet.»
+
+Peppino, se redressant, cria de tous ses poumons:
+
+«Un poulet pour Son Excellence!»
+
+La voix de Peppino vibrait encore sous les voûtes que déjà paraissait un
+jeune homme, beau, svelte, et à moitié nu comme les porteurs de poissons
+antiques; il apportait le poulet sur un plat d'argent, et le poulet
+tenait seul sur sa tête.
+
+«On se croirait au _Café de Paris_, murmura Danglars.
+
+--Voilà, Excellence», dit Peppino en prenant le poulet des mains du
+jeune bandit et en le posant sur une table vermoulue qui faisait, avec
+un escabeau et le lit de peaux de bouc, la totalité de l'ameublement de
+la cellule.
+
+Danglars demanda un couteau et une fourchette.
+
+«Voilà! Excellence», dit Peppino en offrant un petit couteau à la pointe
+émoussée et une fourchette de bois.
+
+Danglars prit le couteau d'une main, la fourchette de l'autre, et se mit
+en devoir de découper la volaille.
+
+«Pardon, Excellence, dit Peppino en posant une main sur l'épaule du
+banquier; ici on paie avant de manger; on pourrait n'être pas content en
+sortant...
+
+--Ah! ah! fit Danglars, ce n'est plus comme à Paris, sans compter qu'ils
+vont m'écorcher probablement; mais faisons les choses grandement.
+Voyons, j'ai toujours entendu parler du bon marché de la vie en Italie;
+un poulet doit valoir douze sous à Rome.
+
+«Voilà», dit-il, et il jeta un louis à Peppino.
+
+Peppino ramassa le louis, Danglars approcha le couteau du poulet.
+
+«Un moment, Excellence, dit Peppino en se relevant; un moment, Votre
+Excellence me redoit encore quelque chose.
+
+--Quand je disais qu'ils m'écorcheraient!» murmura Danglars.
+
+Puis, résolu de prendre son parti de cette extorsion:
+
+«Voyons, combien vous redoit-on pour cette volaille étique?
+demanda-t-il.
+
+--Votre Excellence a donné un louis d'acompte.
+
+--Un louis d'acompte sur un poulet?
+
+--Sans doute, d'acompte.
+
+--Bien... Allez! allez!
+
+--Ce n'est plus que quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf louis
+que Votre Excellence me redoit.»
+
+Danglars ouvrit des yeux énormes à l'énoncé de cette gigantesque
+plaisanterie.
+
+«Ah! très drôle, murmura-t-il, en vérité.»
+
+Et il voulut se remettre à découper le poulet; mais Peppino lui arrêta
+la main droite avec la main gauche et tendit son autre main.
+
+«Allons, dit-il.
+
+--Quoi! vous ne riez point? dit Danglars.
+
+--Nous ne rions jamais, Excellence, reprit Peppino, sérieux comme un
+quaker.
+
+--Comment, cent mille francs ce poulet!
+
+--Excellence, c'est incroyable comme on a de la peine à élever la
+volaille dans ces maudites grottes.
+
+--Allons! allons! dit Danglars, je trouve cela très bouffon, très
+divertissant, en vérité; mais comme j'ai faim, laissez-moi manger.
+Tenez, voilà un autre louis pour vous, mon ami.
+
+--Alors cela ne fera plus que quatre mille neuf cent
+quatre-vingt-dix-huit louis, dit Peppino conservant le même sang-froid;
+avec de la patience, nous y viendrons.
+
+--Oh! quant à cela, dit Danglars révolté de cette persévérance à le
+railler, quant à cela, jamais. Allez au diable! Vous ne savez pas à qui
+vous avez affaire.»
+
+Peppino fit un signe, le jeune garçon allongea les deux mains et enleva
+prestement le poulet. Danglars se jeta sur son lit de peaux de bouc,
+Peppino referma la porte et se remit à manger ses pois au lard.
+
+Danglars ne pouvait voir ce que faisait Peppino, mais le claquement des
+dents du bandit ne devait laisser au prisonnier aucun doute sur
+l'exercice auquel il se livrait.
+
+Il était clair qu'il mangeait, même qu'il mangeait bruyamment, et comme
+un homme mal élevé.
+
+«Butor!» dit Danglars.
+
+Peppino fit semblant de ne pas entendre, et, sans même tourner la tête,
+continua de manger avec une sage lenteur.
+
+L'estomac de Danglars lui semblait à lui-même percé comme le tonneau des
+Danaïdes; il ne pouvait croire qu'il parviendrait à le remplir jamais.
+
+Cependant, il prit patience une demi-heure encore mais il est juste de
+dire que cette demi-heure lui parut un siècle.
+
+Il se leva et alla de nouveau à la porte.
+
+«Voyons, monsieur, dit-il, ne me faites pas languir plus longtemps, et
+dites-moi tout de suite ce que l'on veut de moi?
+
+--Mais, Excellence, dites plutôt ce que vous voulez de nous... Donnez
+vos ordres et nous les exécuterons.
+
+--Alors ouvrez-moi d'abord.»
+
+Peppino ouvrit.
+
+«Je veux, dit Danglars, pardieu! je veux manger!
+
+--Vous avez faim?
+
+--Et vous le savez, du reste.
+
+--Que désire manger Votre Excellence?
+
+--Un morceau de pain sec, puisque les poulets sont hors de prix dans ces
+maudites caves.
+
+--Du pain! soit, dit Peppino.
+
+«Holà! du pain!» cria-t-il.
+
+Le jeune garçon apporta un petit pain.
+
+«Voilà! dit Peppino.
+
+--Combien? demanda Danglars.
+
+--Quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit louis, il y a deux louis
+payés d'avance.
+
+--Comment, un pain, cent mille francs?
+
+--Cent mille francs, dit Peppino.
+
+--Mais vous ne demandiez que cent mille francs pour un poulet!
+
+--Nous ne servons pas à la carte, mais à prix fixe. Qu'on mange peu,
+qu'on mange beaucoup, qu'on demande dix plats ou un seul, c'est toujours
+le même chiffre.
+
+--Encore cette plaisanterie! Mon cher ami, je vous déclare que c'est
+absurde, que c'est stupide! Dites-moi tout de suite que vous voulez que
+je meure de faim, ce sera plus tôt fait.
+
+--Mais non, Excellence, c'est vous qui voulez vous suicider. Payez et
+mangez.
+
+--Avec quoi payer, triple animal? dit Danglars exaspéré. Est-ce que tu
+crois qu'on a cent mille francs dans sa poche?
+
+--Vous avez cinq millions cinquante mille francs dans la vôtre,
+Excellence, dit Peppino; cela fait cinquante poulets à cent mille francs
+et un demi-poulet à cinquante mille.»
+
+Danglars frissonna; le bandeau lui tomba des yeux: c'était bien toujours
+une plaisanterie, mais il la comprenait enfin.
+
+Il est même juste de dire qu'il ne la trouvait plus aussi plate que
+l'instant d'avant.
+
+«Voyons, dit-il, voyons: en donnant ces cent mille francs, me
+tiendrez-vous quitte au moins, et pourrai-je manger à mon aise?
+
+--Sans doute, dit Peppino.
+
+--Mais comment les donner? fit Danglars en respirant plus librement.
+
+--Rien de plus facile; vous avez un crédit ouvert chez MM. Thomson et
+French, via dei Banchi, à Rome, donnez-moi un bon de quatre mille neuf
+cent quatre-vingt-dix-huit louis sur ces messieurs, notre banquier nous
+le prendra.»
+
+Danglars voulut au moins se donner le mérite de la bonne volonté; il
+prit la plume et le papier que lui présentait Peppino, écrivit la
+cédule, et signa.
+
+«Tenez, dit-il, voilà votre bon au porteur.
+
+--Et vous, voici votre poulet.»
+
+Danglars découpa la volaille en soupirant: elle lui paraissait bien
+maigre pour une si grosse somme.
+
+Quant à Peppino, il lut attentivement le papier, le mit dans sa poche,
+et continua de manger ses pois chiches.
+
+
+
+
+CXVI
+
+Le pardon.
+
+
+Le lendemain Danglars eut encore faim, l'air de cette caverne était on
+ne peut plus apéritif; le prisonnier crut que, pour ce jour-là, il
+n'aurait aucune dépense à faire: en homme économe il avait caché la
+moitié de son poulet et un morceau de son pain dans le coin de sa
+cellule.
+
+Mais il n'eut pas plus tôt mangé qu'il eut soif: il n'avait pas compté
+là-dessus.
+
+Il lutta contre la soif jusqu'au moment où il sentit sa langue desséchée
+s'attacher à son palais.
+
+Alors, ne pouvant plus résister au feu qui le dévorait, il appela.
+
+La sentinelle ouvrit la porte; c'était un nouveau visage.
+
+Il pensa que mieux valait pour lui avoir affaire à une ancienne
+connaissance. Il appela Peppino.
+
+«Me voici, Excellence, dit le bandit en se présentant avec un
+empressement qui parut de bon augure à Danglars, que désirez-vous?
+
+--À boire, dit le prisonnier.
+
+--Excellence, dit Peppino, vous savez que le vin est hors de prix dans
+les environs de Rome...
+
+--Donnez-moi de l'eau alors, dit Danglars cherchant à parer la botte.
+
+--Oh! Excellence, l'eau est plus rare que le vin; il fait une si grande
+sécheresse!
+
+--Allons, dit Danglars, nous allons recommencer, à ce qu'il paraît!»
+
+Et, tout en souriant pour avoir l'air de plaisanter, le malheureux
+sentait la sueur mouiller ses tempes.
+
+«Voyons, mon ami, dit Danglars, voyant que Peppino demeurait impassible,
+je vous demande un verre de vin; me le refuserez-vous?
+
+--Je vous ai déjà dit, Excellence, répondit gravement Peppino, que nous
+ne vendions pas au détail.
+
+--Eh bien, voyons alors, donnez-moi une bouteille.
+
+--Duquel?
+
+--Du moins cher.
+
+--Ils sont tous deux du même prix.
+
+--Et quel prix?
+
+--Vingt-cinq mille francs la bouteille.
+
+--Dites, s'écria Danglars avec une amertume qu'Harpargon seul eût pu
+noter dans le diapason de la voix humaine, dites que vous voulez me
+dépouiller, ce sera plus tôt fait que de me dévorer ainsi lambeau par
+lambeau.
+
+--Il est possible, dit Peppino, que ce soit là le projet du maître.
+
+--Le maître, qui est-il donc?
+
+--Celui auquel on vous a conduit avant-hier.
+
+--Et où est-il?
+
+--Ici.
+
+--Faites que je le voie.
+
+--C'est facile.»
+
+L'instant d'après, Luigi Vampa était devant Danglars.
+
+«Vous m'appelez? demanda-t-il au prisonnier.
+
+--C'est vous, monsieur, qui êtes le chef des personnes qui m'ont amené
+ici?
+
+--Oui Excellence.
+
+--Que désirez-vous de moi pour rançon? Parlez.
+
+--Mais tout simplement les cinq millions que vous portez sur vous.»
+
+Danglars sentit un effroyable spasme lui broyer le coeur.
+
+«Je n'ai que cela au monde, monsieur, et c'est le reste d'une immense
+fortune: si vous me l'ôtez, ôtez-moi la vie.
+
+--Il nous est défendu de verser votre sang, Excellence.
+
+--Et par qui cela vous est-il défendu?
+
+--Par celui auquel nous obéissons.
+
+--Vous obéissez donc à quelqu'un?
+
+--Oui, à un chef.
+
+--Je croyais que vous-même étiez le chef?
+
+--Je suis le chef de ces hommes; mais un autre homme est mon chef à moi.
+
+--Et ce chef obéit-il à quelqu'un?
+
+--Oui.
+
+--À qui?
+
+--À Dieu.»
+
+Danglars resta un instant pensif.
+
+«Je ne vous comprends pas, dit-il.
+
+--C'est possible.
+
+--Et c'est ce chef qui vous a dit de me traiter ainsi?
+
+--Oui.
+
+--Quel est son but?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Mais ma bourse s'épuisera.
+
+--C'est probable.
+
+--Voyons, dit Danglars, voulez-vous un million?
+
+--Non.
+
+--Deux millions?
+
+--Non.
+
+--Trois millions?... quatre?... Voyons, quatre? je vous les donne à la
+condition que vous me laisserez aller.
+
+--Pourquoi nous offrez-vous quatre millions de ce qui en vaut cinq? dit
+Vampa; c'est de l'usure cela, seigneur banquier, ou je ne m'y connais
+pas.
+
+--Prenez tout! prenez tout, vous dis-je! s'écria Danglars, et tuez-moi!
+
+--Allons, allons, calmez-vous, Excellence, vous allez vous fouetter le
+sang, ce qui vous donnera un appétit à manger un million par jour; soyez
+donc plus économe, morbleu!
+
+--Mais quand je n'aurai plus d'argent pour vous payer! s'écria Danglars
+exaspéré.
+
+--Alors vous aurez faim.
+
+--J'aurai faim? dit Danglars blêmissant.
+
+--C'est probable, répondit flegmatiquement Vampa.
+
+--Mais vous dites que vous ne voulez pas me tuer?
+
+--Non.
+
+--Et vous voulez me laisser mourir de faim?
+
+--Ce n'est pas la même chose.
+
+--Eh bien, misérables! s'écria Danglars, je déjouerai vos infâmes
+calculs; mourir pour mourir, j'aime autant en finir tout de suite;
+faites-moi souffrir, torturez-moi, tuez-moi, mais vous n'aurez plus ma
+signature!
+
+--Comme il vous plaira, Excellence», dit Vampa.
+
+Et il sortit de la cellule.
+
+Danglars se jeta en rugissant sur ses peaux de bouc.
+
+Quels étaient ces hommes? quel était ce chef invisible? quels projets
+poursuivaient-ils donc sur lui? et quand tout le monde pouvait se
+racheter, pourquoi lui seul ne le pouvait-il pas?
+
+Oh! certes, la mort, une mort prompte et violente, était un bon moyen de
+tromper ses ennemis acharnés, qui semblaient poursuivre sur lui une
+incompréhensible vengeance.
+
+Oui, mais mourir!
+
+Pour la première fois peut-être de sa carrière si longue, Danglars
+songeait à la mort avec le désir et la crainte tout à la fois de mourir;
+mais le moment était venu pour lui d'arrêter sa vue sur le spectre
+implacable qui vit au-dedans de toute créature, qui, à chaque pulsation
+du coeur, dit à lui-même: Tu mourras!
+
+Danglars ressemblait à ces bêtes fauves que la chasse anime, puis
+qu'elle désespère, et qui, à force de désespoir, réussissent parfois à
+se sauver.
+
+Danglars songea à une évasion.
+
+Mais les murs étaient le roc lui-même; mais à la seule issue qui
+conduisait hors de la cellule un homme lisait, et derrière cet homme on
+voyait passer et repasser des ombres armées de fusils.
+
+Sa résolution de ne pas signer dura deux jours, après quoi il demanda
+des aliments et offrit un million.
+
+On lui servit un magnifique souper, et on prit son million.
+
+Dès lors, la vie du malheureux prisonnier fut une divagation
+perpétuelle. Il avait tant souffert qu'il ne voulait plus s'exposer à
+souffrir, et subissait toutes les exigences; au bout de douze jours, un
+après-midi qu'il avait dîné comme en ses beaux jours de fortune, il fit
+ses comptes et s'aperçut qu'il avait tant donné de traités au porteur,
+qu'il ne lui restait plus que cinquante mille francs.
+
+Alors il se fit en lui une réaction étrange: lui qui venait d'abandonner
+cinq millions, il essaya de sauver les cinquante mille francs qui lui
+restaient, plutôt que de donner ces cinquante mille francs, il se
+résolut de reprendre une vie de privations, il eut des lueurs d'espoir
+qui touchaient à la folie; lui qui depuis si longtemps avait oublié
+Dieu, il y songea pour se dire que Dieu parfois avait fait des miracles:
+que la caverne pouvait s'abîmer; que les carabiniers pontificaux
+pouvaient découvrir cette retraite maudite et venir à son secours;
+qu'alors il lui resterait cinquante mille francs; que cinquante mille
+francs étaient une somme suffisante pour empêcher un homme de mourir de
+faim; il pria Dieu de lui conserver ces cinquante mille francs, et en
+priant il pleura.
+
+Trois jours se passèrent ainsi, pendant lesquels le nom de Dieu fut
+constamment, sinon dans son coeur du moins sur ses lèvres; par
+intervalles il avait des instants de délire pendant lesquels il croyait,
+à travers les fenêtres, voir dans une pauvre chambre un vieillard
+agonisant sur un grabat.
+
+Ce vieillard, lui aussi, mourait de faim.
+
+Le quatrième jour, ce n'était plus un homme, c'était un cadavre vivant;
+il avait ramassé à terre jusqu'aux dernières miettes de ses anciens
+repas et commencé à dévorer la natte dont le sol était couvert.
+
+Alors il supplia Peppino, comme on supplie son ange gardien, de lui
+donner quelque nourriture, il lui offrit mille francs d'une bouchée de
+pain.
+
+Peppino ne répondit pas.
+
+Le cinquième jour, il se traîna à l'entrée de la cellule.
+
+«Mais vous n'êtes donc pas un chrétien? dit-il en se redressant sur les
+genoux; vous voulez assassiner un homme qui est votre frère devant Dieu?
+
+«Oh! mes amis d'autrefois, mes amis d'autrefois!» murmura-t-il.
+
+Et il tomba la face contre terre.
+
+Puis, se relevant avec une espèce de désespoir:
+
+«Le chef! cria-t-il, le chef!
+
+--Me voilà! dit Vampa, paraissant tout à coup, que désirez-vous encore?
+
+--Prenez mon dernier or, balbutia Danglars en tendant son portefeuille,
+et laissez-moi vivre ici, dans cette caverne; je ne demande plus la
+liberté, je ne demande qu'à vivre.
+
+--Vous souffrez donc bien? demanda Vampa.
+
+--Oh! oui, je souffre, et cruellement!
+
+--Il y a cependant des hommes qui ont encore plus souffert que vous.
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Si fait! ceux qui sont morts de faim.»
+
+Danglars songea à ce vieillard que, pendant ses heures d'hallucination,
+il voyait, à travers les fenêtres de sa pauvre chambre, gémir sur son
+lit.
+
+Il frappa du front la terre en poussant un gémissement.
+
+«Oui, c'est vrai, il y en a qui ont plus souffert encore que moi, mais
+au moins, ceux-là, c'étaient des martyrs.
+
+--Vous repentez-vous, au moins?» dit une voix sombre et solennelle, qui
+fit dresser les cheveux sur la tête de Danglars.
+
+Son regard affaibli essaya de distinguer les objets, et il vit derrière
+le bandit un homme enveloppé d'un manteau et perdu dans l'ombre d'un
+pilastre de pierre.
+
+«De quoi faut-il que je me repente? balbutia Danglars.
+
+--Du mal que vous avez fait, dit la même voix.
+
+--Oh! oui, je me repens! je me repens!» s'écria Danglars.
+
+Et il frappa sa poitrine de son poing amaigri.
+
+«Alors je vous pardonne, dit l'homme en jetant son manteau et en faisant
+un pas pour se placer dans la lumière.
+
+--Le comte de Monte-Cristo! dit Danglars, plus pâle de terreur qu'il ne
+l'était, un instant auparavant, de faim et de misère.
+
+--Vous vous trompez; je ne suis pas le comte de Monte-Cristo.
+
+--Et qui êtes-vous donc?
+
+--Je suis celui que vous avez vendu, livré, déshonoré: je suis celui
+dont vous avez prostitué la fiancée; je suis celui sur lequel vous avez
+marché pour vous hausser jusqu'à la fortune; je suis celui dont vous
+avez fait mourir le père de faim, qui vous avait condamné à mourir de
+faim, et qui cependant vous pardonne, parce qu'il a besoin lui-même
+d'être pardonné: je suis Edmond Dantès!»
+
+Danglars ne poussa qu'un cri, et tomba prosterné.
+
+«Relevez-vous, dit le comte, vous avez la vie sauve; pareille fortune
+n'est pas arrivée à vos deux autres complices: l'un est fou, l'autre est
+mort! Gardez les cinquante mille francs qui vous restent, je vous en
+fais don; quant à vos cinq millions volés aux hospices, ils leur sont
+déjà restitués par une main inconnue.
+
+«Et maintenant, mangez et buvez; ce soir je vous fais mon hôte.
+
+«Vampa, quand cet homme sera rassasié, il sera libre.»
+
+Danglars demeura prosterné tandis que le comte s'éloignait; lorsqu'il
+releva la tête, il ne vit plus qu'une espèce d'ombre qui disparaissait
+dans le corridor, et devant laquelle s'inclinaient les bandits.
+
+Comme l'avait ordonné le comte, Danglars fut servi par Vampa, qui lui
+fit apporter le meilleur vin et les plus beaux fruits de l'Italie, et
+qui, l'ayant fait monter dans sa chaise de poste, l'abandonna sur la
+route, adossé à un arbre.
+
+Il y resta jusqu'au jour, ignorant où il était.
+
+Au jour il s'aperçut qu'il était près d'un ruisseau: il avait soif, il
+se traîna jusqu'à lui.
+
+En se baissant pour y boire, il s'aperçut que ses cheveux étaient
+devenus blancs.
+
+
+
+
+CXVII
+
+Le 5 octobre.
+
+
+Il était six heures du soir à peu près, un jour couleur d'opale, dans
+lequel un beau soleil d'automne infiltrait ses rayons d'or, tombait du
+ciel sur la mer bleuâtre.
+
+La chaleur du jour s'était éteinte graduellement, et l'on commençait à
+sentir cette légère brise qui semble la respiration de la nature se
+réveillant après la sieste brûlante du midi, souffle délicieux qui
+rafraîchit les côtes de la Méditerranée et qui porte de rivage en rivage
+le parfum des arbres, mêlé à l'âcre senteur de la mer.
+
+Sur cet immense lac qui s'étend de Gibraltar aux Dardanelles et de Tunis
+à Venise, un léger yacht, pur et élégant de forme, glissait dans les
+premières vapeurs du soir. Son mouvement était celui du cygne qui ouvre
+ses ailes au vent et qui semble glisser sur l'eau. Il s'avançait, rapide
+et gracieux à la fois, et laissant derrière lui un sillon
+phosphorescent.
+
+Peu à peu le soleil, dont nous avons salué les derniers rayons, avait
+disparu à l'horizon occidental; mais, comme pour donner raison aux rêves
+brillants de la mythologie, ses feux indiscrets, reparaissant au sommet
+de chaque vague, semblaient révéler que le dieu de flamme venait de se
+cacher au sein d'Amphitrite, qui essayait en vain de cacher son amant
+dans les plis de son manteau azuré.
+
+Le yacht avançait rapidement, quoique en apparence il y eût à peine
+assez de vent pour faire flotter la chevelure bouclée d'une jeune fille.
+
+Debout sur la proue, un homme de haute taille, au teint de bronze, à
+l'oeil dilaté, voyait venir à lui la terre sous la forme d'une masse
+sombre disposée en cône, et sortant du milieu des flots comme un immense
+chapeau de Catalan.
+
+«Est-ce là Monte-Cristo? demanda d'une voix grave et empreinte d'une
+profonde tristesse le voyageur aux ordres duquel le petit yacht semblait
+être momentanément soumis.
+
+--Oui, Excellence, répondit le patron, nous arrivons.
+
+--Nous arrivons!» murmura le voyageur avec un indéfinissable accent de
+mélancolie.
+
+Puis il ajouta à voix basse:
+
+«Oui, ce sera là le port.»
+
+Et il se replongea dans sa pensée, qui se traduisait par un sourire plus
+triste que ne l'eussent été des larmes.
+
+Quelques minutes après, on aperçut à terre la lueur d'une flamme qui
+s'éteignit aussitôt, et le bruit d'une arme à feu arriva jusqu'au yacht.
+
+«Excellence, dit le patron, voici le signal de terre, voulez-vous y
+répondre vous-même?
+
+--Quel signal?» demanda celui-ci.
+
+Le patron étendit la main vers l'île aux flancs de laquelle montait,
+isolé et blanchâtre, un large flocon de fumée qui se déchirait en
+s'élargissant.
+
+«Ah! oui, dit-il, comme sortant d'un rêve, donnez.»
+
+Le patron lui tendit une carabine toute chargée, le voyageur la prit, la
+leva lentement et fit feu en l'air.
+
+Dix minutes après on carguait les voiles, et l'on jetait l'ancre à cinq
+cents pas d'un petit port.
+
+Le canot était déjà à la mer avec quatre rameurs et le pilote; le
+voyageur descendit, et au lieu de s'asseoir à la poupe, garnie pour lui
+d'un tapis bleu, se tint debout et les bras croisés.
+
+Les rameurs attendaient, leurs avirons à demi levés, comme des oiseaux
+qui font sécher leurs ailes.
+
+«Allez!» dit le voyageur.
+
+Les huit rames retombèrent à la mer d'un seul coup et sans faire jaillir
+une goutte d'eau; puis la barque, cédant à l'impulsion, glissa
+rapidement.
+
+En un instant on fut dans une petite anse formée par une échancrure
+naturelle, la barque toucha sur un fond de sable fin.
+
+«Excellence, dit le pilote, montez sur les épaules de deux de nos
+hommes, ils vous porteront à terre.»
+
+Le jeune homme répondit à cette invitation par un geste de complète
+indifférence, dégagea ses jambes de la barque et se laissa glisser dans
+l'eau qui lui monta jusqu'à la ceinture.
+
+«Ah! Excellence, murmura le pilote, c'est mal ce que vous faites là, et
+vous nous ferez gronder par le maître.»
+
+Le jeune homme continua d'avancer vers le rivage, suivant deux matelots
+qui choisissaient le meilleur fond.
+
+Au bout d'une trentaine de pas on avait abordé; le jeune homme secouait
+ses pieds sur un terrain sec, et cherchait des yeux autour de lui le
+chemin probable qu'on allait lui indiquer, car il faisait tout à fait
+nuit.
+
+Au moment où il tournait la tête, une main se posait sur son épaule, et
+une voix le fit tressaillir.
+
+«Bonjour, Maximilien, disait cette voix, vous êtes exact, merci!
+
+--C'est vous, comte, s'écria le jeune homme avec un mouvement qui
+ressemblait à de la joie, et en serrant de ses deux mains la main de
+Monte-Cristo.
+
+--Oui, vous le voyez, aussi exact que vous; mais vous êtes ruisselant,
+mon cher ami: il faut vous changer, comme dirait Calypso à Télémaque.
+Venez donc, il y a par ici une habitation toute préparée pour vous, dans
+laquelle vous oublierez fatigues et froid.»
+
+Monte-Cristo s'aperçut que Morrel se retournait; il attendit.
+
+Le jeune homme, en effet, voyait avec surprise que pas un mot n'avait
+été prononcé par ceux qui l'avaient amené, qu'il ne les avait pas payés
+et que cependant ils étaient partis. On entendait même déjà le battement
+des avirons de la barque qui retournait vers le petit yacht.
+
+«Ah! oui, dit le comte, vous cherchez vos matelots?
+
+--Sans doute, je ne leur ai rien donné, et cependant ils sont partis.
+
+--Ne vous occupez point de cela, Maximilien, dit en riant Monte-Cristo,
+j'ai un marché avec la marine pour que l'accès de mon île soit franc de
+tout droit de charroi et de voyage. Je suis abonné, comme on dit dans
+les pays civilisés.»
+
+Morrel regarda le comte avec étonnement.
+
+«Comte, lui dit-il, vous n'êtes plus le même qu'à Paris.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, ici, vous riez.»
+
+Le front de Monte-Cristo s'assombrit tout à coup.
+
+«Vous avez raison de me rappeler à moi-même, Maximilien, dit-il, vous
+revoir était un bonheur pour moi, et j'oubliais que tout bonheur est
+passager.
+
+--Oh! non, non, comte! s'écria Morrel en saisissant de nouveau les deux
+mains de son ami; riez au contraire, soyez heureux, vous, et prouvez-moi
+par votre indifférence que la vie n'est mauvaise qu'à ceux qui
+souffrent. Oh! vous êtes charitable; vous êtes bon, vous êtes grand, mon
+ami, et c'est pour me donner du courage que vous affectez cette gaieté.
+
+--Vous vous trompez, Morrel, dit Monte-Cristo, c'est qu'en effet j'étais
+heureux.
+
+--Alors vous m'oubliez moi-même; tant mieux!
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, car vous le savez, ami, comme disait le gladiateur entrant dans
+le cirque au sublime empereur, je vous dis à vous: «Celui qui va mourir
+te salue.»
+
+--Vous n'êtes pas consolé? demanda Monte-Cristo avec un regard étrange.
+
+--Oh! fit Morrel avec un regard plein d'amertume, avez-vous cru
+réellement que je pouvais l'être?
+
+--Écoutez, dit le comte, vous entendez bien mes paroles, n'est-ce pas,
+Maximilien? Vous ne me prenez pas pour un homme vulgaire, pour une
+crécelle qui émet des sons vagues et vides de sens. Quand je vous
+demande si vous êtes consolé, je vous parle en homme pour qui le coeur
+humain n'a plus de secret. Eh bien, Morrel, descendons ensemble au fond
+de votre coeur et sondons-le. Est-ce encore cette impatience fougueuse
+de douleur qui fait bondir le corps comme bondit le lion piqué par le
+moustique? Est-ce toujours cette soif dévorante qui ne s'éteint que dans
+la tombe? Est-ce cette idéalité du regret qui lance le vivant hors de la
+vie à la poursuite du mort? ou bien est-ce seulement la prostration du
+courage épuisé, l'ennui qui étouffe le rayon d'espoir qui voudrait
+luire? est-ce la perte de la mémoire, amenant l'impuissance des larmes?
+Oh! mon cher ami, si c'est cela, si vous ne pouvez plus pleurer, si vous
+croyez mort votre coeur engourdi, si vous n'avez plus de force qu'en
+Dieu, de regards que pour le ciel, ami, laissons de côté les mots trop
+étroits pour le sens que leur donne notre âme. Maximilien, vous êtes
+consolé, ne vous plaignez plus.
+
+--Comte, dit Morrel de sa voix douce et ferme en même temps; comte,
+écoutez-moi, comme on écoute un homme qui parle le doigt étendu vers la
+terre, les yeux levés au ciel: je suis venu près de vous pour mourir
+dans les bras d'un ami. Certes, il est des gens que j'aime: j'aime ma
+soeur Julie, j'aime son mari Emmanuel; mais j'ai besoin qu'on m'ouvre
+des bras forts et qu'on me sourie à mes derniers instants; ma soeur
+fondrait en larmes et s'évanouirait; je la verrais souffrir, et j'ai
+assez souffert; Emmanuel m'arracherait l'arme des mains et remplirait la
+maison de ses cris. Vous, comte, dont j'ai la parole, vous qui êtes plus
+qu'un homme, vous que j'appellerais un dieu si vous n'étiez mortel,
+vous, vous me conduirez doucement et avec tendresse, n'est-ce pas,
+jusqu'aux portes de la mort?
+
+--Ami, dit le comte, il me reste encore un doute: auriez-vous si peu de
+force, que vous mettiez de l'orgueil à étaler votre douleur?
+
+--Non, voyez, je suis simple, dit Morrel en tendant la main au comte, et
+mon pouls ne bat ni plus fort ni plus lentement que d'habitude. Non, je
+me sens au bout de la route; non, je n'irai pas plus loin. Vous m'avez
+parlé d'attendre et d'espérer; savez-vous ce que vous avez fait,
+malheureux sage que vous êtes? J'ai attendu un mois, c'est-à-dire que
+j'ai souffert un mois! J'ai espéré (l'homme est une pauvre et misérable
+créature), j'ai espéré, quoi? je n'en sais rien, quelque chose
+d'inconnu, d'absurde, d'insensé! un miracle... lequel? Dieu seul peut le
+dire, lui qui a mêlé à notre raison cette folie que l'on nomme
+espérance. Oui, j'ai attendu; oui, j'ai espéré, comte, et depuis un
+quart d'heure que nous parlons vous m'avez cent fois, sans le savoir,
+brisé, torturé le coeur, car chacune de vos paroles m'a prouvé qu'il n'y
+a plus d'espoir pour moi. Ô comte! que je reposerai doucement et
+voluptueusement dans la mort!»
+
+Morrel prononça ces derniers mots avec une explosion d'énergie qui fit
+tressaillir le comte.
+
+«Mon ami, continua Morrel, voyant que le comte se taisait, vous m'avez
+désigné le 5 octobre comme le terme du sursis que vous me demandiez...
+mon ami, c'est aujourd'hui le 5 octobre...»
+
+Morrel tira sa montre.
+
+«Il est neuf heures, j'ai encore trois heures à vivre.
+
+--Soit, répondit Monte-Cristo, venez.»
+
+Morrel suivit machinalement le comte, et ils étaient déjà dans la grotte
+que Maximilien ne s'en était pas encore aperçu.
+
+Il trouva des tapis sous ses pieds, une porte s'ouvrit, des parfums
+l'enveloppèrent, une vive lumière frappa ses yeux.
+
+Morrel s'arrêta, hésitant à avancer; il se défiait des énervantes
+délices qui l'entouraient.
+
+Monte-Cristo l'attira doucement.
+
+«Ne convient-il pas, dit-il, que nous employions les trois heures qui
+nous restent comme ces anciens Romains qui, condamnés par Néron, leur
+empereur et leur héritier, se mettaient à table couronnés de fleurs, et
+aspiraient la mort avec le parfum des héliotropes et des roses?»
+
+Morrel sourit.
+
+«Comme vous voudrez, dit-il; la mort est toujours la mort, c'est-à-dire
+l'oubli, c'est-à-dire le repos, c'est-à-dire l'absence de la vie et par
+conséquent de la douleur.»
+
+Il s'assit, Monte-Cristo prit place en face de lui.
+
+On était dans cette merveilleuse salle à manger que nous avons déjà
+décrite, et où des statues de marbre portaient sur leur tête des
+corbeilles toujours pleines de fleurs et de fruits.
+
+Morrel avait tout regardé vaguement, et il était probable qu'il n'avait
+rien vu.
+
+«Causons en hommes, dit-il en regardant fixement le comte.
+
+--Parlez, répondit celui-ci.
+
+--Comte, reprit Morrel, vous êtes le résumé de toutes les connaissances
+humaines, et vous me faites l'effet d'être descendu d'un monde plus
+avancé et plus savant que le nôtre.
+
+--Il y a quelque chose de vrai là-dedans, Morrel, dit le comte avec ce
+sourire mélancolique qui le rendait si beau; je suis descendu d'une
+planète qu'on appelle la douleur.
+
+--Je crois tout ce que vous me dites sans chercher à en approfondir le
+sens, comte; et la preuve, c'est que vous m'avez dit de vivre, que j'ai
+vécu; c'est que vous m'avez dit d'espérer, et que j'ai presque espéré.
+J'oserai donc vous dire, comte, comme si vous étiez déjà mort une fois:
+comte, cela fait-il bien mal?»
+
+Monte-Cristo regardait Morrel avec une indéfinissable expression de
+tendresse.
+
+«Oui, dit-il; oui, sans doute, cela fait bien mal, si vous brisez
+brutalement cette enveloppe mortelle qui demande obstinément à vivre. Si
+vous faites crier votre chair sous les dents imperceptibles d'un
+poignard; si vous trouez d'une balle inintelligente et toujours prête à
+s'égarer dans sa route votre cerveau que le moindre choc endolorit,
+certes, vous souffrirez, et vous quitterez odieusement la vie, la
+trouvant, au milieu de votre agonie désespérée, meilleure qu'un repos
+acheté si cher.
+
+--Oui, je comprends, dit Morrel, la mort comme la vie a ses secrets de
+douleur et de volupté: le tout est de les connaître.
+
+--Justement, Maximilien, et vous venez de dire le grand mot. La mort
+est, selon le soin que nous prenons de nous mettre bien ou mal avec
+elle, ou une amie qui nous berce aussi doucement qu'une nourrice, ou une
+ennemie qui nous arrache violemment l'âme du corps. Un jour, quand notre
+monde aura vécu encore un millier d'années, quand on se sera rendu
+maître de toutes les forces destructives de la nature pour les faire
+servir au bien-être général de l'humanité; quand l'homme saura, comme
+vous le disiez tout à l'heure, les secrets de la mort, la mort deviendra
+aussi douce et aussi voluptueuse que le sommeil goûté aux bras de notre
+bien-aimée.
+
+--Et si vous vouliez mourir, comte, vous sauriez mourir ainsi, vous?
+
+--Oui.»
+
+Morrel lui tendit la main.
+
+«Je comprends maintenant, dit-il, pourquoi vous m'avez donné rendez-vous
+ici, dans cette île désolée au milieu d'un Océan, dans ce palais
+souterrain sépulcre à faire envie à un Pharaon: c'est que vous m'aimez,
+n'est-ce pas, comte? c'est que vous m'aimez assez pour me donner une de
+ces morts dont vous me parliez tout à l'heure, une mort sans agonie, une
+mort qui me permette de m'éteindre en prononçant le nom de Valentine et
+en vous serrant la main?
+
+--Oui, vous avez deviné juste, Morrel, dit le comte avec simplicité, et
+c'est ainsi que je l'entends.
+
+--Merci; l'idée que demain je ne souffrirai plus est suave à mon pauvre
+coeur.
+
+--Ne regrettez-vous rien? demanda Monte-Cristo.
+
+--Non, répondit Morrel.
+
+--Pas même moi?» demanda le comte avec une émotion profonde.
+
+Morrel s'arrêta, son oeil si pur se ternit tout à coup puis brilla d'un
+éclat inaccoutumé; une grosse larme en jaillit et roula creusant un
+sillon d'argent sur sa joue.
+
+«Quoi! dit le comte, il vous reste un regret de la terre et vous mourez!
+
+--Oh! je vous en supplie, s'écria Morrel d'une voix affaiblie, plus un
+mot, comte, ne prolongez pas mon supplice!»
+
+Le comte crut que Morrel faiblissait.
+
+Cette croyance d'un instant ressuscita en lui l'horrible doute déjà
+terrassé une fois au château d'If.
+
+«Je m'occupe, pensa-t-il, de rendre cet homme au bonheur; je regarde
+cette restitution comme un poids jeté dans la balance en regard du
+plateau où j'ai laissé tomber le mal. Maintenant, si je me trompais, si
+cet homme n'était pas assez malheureux pour mériter le bonheur! hélas!
+qu'arriverait-il de moi qui ne puis oublier le mal qu'en me retraçant le
+bien?
+
+«Écoutez! Morrel, dit-il, votre douleur est immense, je le vois; mais
+cependant vous croyez en Dieu, et vous ne voulez pas risquer le salut de
+votre âme.»
+
+Morrel sourit tristement.
+
+«Comte, dit-il, vous savez que je ne fais pas de la poésie à froid;
+mais, je vous le jure, mon âme n'est plus à moi.
+
+--Écoutez, Morrel, dit Monte-Cristo, je n'ai aucun parent au monde, vous
+le savez. Je me suis habitué à vous regarder comme mon fils; eh bien,
+pour sauver mon fils, je sacrifierais ma vie, à plus forte raison ma
+fortune.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire, Morrel, que vous voulez quitter la vie, parce que vous
+ne connaissez pas toutes les jouissances que la vie permet à une grande
+fortune. Morrel, je possède près de cent millions, je vous les donne;
+avec une pareille fortune vous pourrez atteindre à tous les résultats
+que vous vous proposerez. Êtes-vous ambitieux? toutes les carrières vous
+seront ouvertes. Remuez le monde, changez-en la face, livrez-vous à des
+pratiques insensées, soyez criminel s'il le faut, mais vivez.
+
+--Comte, j'ai votre parole, répondit froidement Morrel; et, ajouta-t-il
+en tirant sa montre, il est onze heures et demie.
+
+--Morrel! y songez-vous, sous mes yeux, dans ma maison?
+
+--Alors laissez-moi partir, dit Maximilien devenu sombre, ou je croirai
+que vous ne m'aimez pas pour moi, mais pour vous.»
+
+Et il se leva.
+
+«C'est bien, dit Monte-Cristo dont le visage s'éclaircit à ces paroles;
+vous le voulez, Morrel, et vous êtes inflexible; oui! vous êtes
+profondément malheureux, et vous l'avez dit, un miracle seul pourrait
+vous guérir; asseyez-vous, Morrel, et attendez.»
+
+Morrel obéit. Monte-Cristo se leva à son tour et alla chercher dans une
+armoire soigneusement fermée, et dont il portait la clef suspendue à une
+chaîne d'or, un petit coffret d'argent merveilleusement sculpté et
+ciselé, dont les angles représentaient quatre figures cambrées,
+pareilles à ces cariatides aux élans désolés, figures de femmes,
+symboles d'anges qui aspirent au ciel.
+
+Il posa le coffret sur la table.
+
+Puis l'ouvrant, il en tira une petite boîte d'or dont le couvercle se
+levait par la pression d'un ressort secret. Cette boîte contenait une
+substance onctueuse à demi solide dont la couleur était indéfinissable,
+grâce au reflet de l'or poli, des saphirs, des rubis et des émeraudes
+qui garnissaient la boîte. C'était comme un chatoiement d'azur, de
+pourpre et d'or.
+
+Le comte puisa une petite quantité de cette substance avec une cuiller
+de vermeil, et l'offrit à Morrel en attachant sur lui un long regard.
+
+On put voir alors que cette substance était verdâtre.
+
+«Voilà ce que vous m'avez demandé, dit-il. Voilà ce que je vous ai
+promis.
+
+--Vivant encore, dit le jeune homme, prenant la cuiller des mains de
+Monte-Cristo, je vous remercie du fond de mon coeur.»
+
+Le comte prit une seconde cuiller, et puisa une seconde fois dans la
+boîte d'or.
+
+«Qu'allez-vous faire, ami? demanda Morrel, en lui arrêtant la main.
+
+--Ma foi, Morrel, lui dit-il en souriant, je crois, Dieu me pardonne,
+que je suis aussi las de la vie que vous, et puisque l'occasion s'en
+présente...
+
+--Arrêtez! s'écria le jeune homme, oh! vous, qui aimez, vous qu'on aime,
+vous qui avez la foi de l'espérance, oh! ne faites pas ce que je vais
+faire; de votre part ce serait un crime. Adieu, mon noble et généreux
+ami, je vais dire à Valentine tout ce que vous avez fait pour moi.»
+
+Et lentement, sans aucune hésitation qu'une pression de la main gauche
+qu'il tendait au comte, Morrel avala ou plutôt savoura la mystérieuse
+substance offerte par Monte-Cristo.
+
+Alors tous deux se turent. Ali, silencieux et attentif, apporta le tabac
+et les narguilés, servit le café et disparut.
+
+Peu à peu les lampes pâlirent dans les mains des statues de marbre qui
+les soutenaient, et le parfum des cassolettes sembla moins pénétrant à
+Morrel.
+
+Assis vis-à-vis de lui, Monte-Cristo le regardait du fond de l'ombre, et
+Morrel ne voyait briller que les yeux du comte.
+
+Une immense douleur s'empara du jeune homme; il sentait le narguilé
+s'échapper de ses mains; les objets perdaient insensiblement leur forme
+et leur couleur; ses yeux troublés voyaient s'ouvrir comme des portes et
+des rideaux dans la muraille.
+
+«Ami, dit-il, je sens que je meurs, merci.»
+
+Il fit un effort pour lui tendre une dernière fois la main, mais sa main
+sans force retomba près de lui.
+
+Alors il lui sembla que Monte-Cristo souriait, non plus de son rire
+étrange et effrayant qui plusieurs fois lui avait laissé entrevoir les
+mystères de cette âme profonde, mais avec la bienveillante compassion
+que les pères ont pour leurs petits enfants qui déraisonnent.
+
+En même temps le comte grandissait à ses yeux; sa taille, presque
+doublée, se dessinait sur les tentures rouges, il avait rejeté en
+arrière ses cheveux noirs, et il apparaissait debout et fier comme un de
+ces anges dont on menace les méchants au jour du jugement dernier.
+
+Morrel, abattu, dompté, se renversa sur son fauteuil: une torpeur
+veloutée s'insinua dans chacune de ses veines. Un changement d'idées
+meubla pour ainsi dire son front, comme une nouvelle disposition de
+dessins meuble le kaléidoscope.
+
+Couché, énervé, haletant, Morrel ne sentait plus rien de vivant en lui
+que ce rêve: il lui semblait entrer à pleines voiles dans le vague
+délire qui précède cet autre inconnu qu'on appelle la mort.
+
+Il essaya encore une fois de tendre la main au comte, mais cette fois sa
+main ne bougea même plus; il voulut articuler un suprême adieu, sa
+langue roula lourdement dans son gosier comme une pierre qui boucherait
+un sépulcre.
+
+Ses yeux chargés de langueurs se fermèrent malgré lui: cependant,
+derrière ses paupières, s'agitait une image qu'il reconnut malgré cette
+obscurité dont il se croyait enveloppé.
+
+C'était le comte qui venait d'ouvrir la porte.
+
+Aussitôt, une immense clarté rayonnant dans une chambre voisine, ou
+plutôt dans un palais merveilleux, inonda la salle où Morrel se laissait
+aller à sa douce agonie.
+
+Alors il vit venir au seuil de cette salle, et sur la limite des deux
+chambres, une femme d'une merveilleuse beauté.
+
+Pâle et doucement souriante, elle semblait l'ange de miséricorde
+conjurant l'ange des vengeances.
+
+«Est-ce déjà le ciel qui s'ouvre pour moi? pensa le mourant; cet ange
+ressemble à celui que j'ai perdu.»
+
+Monte-Cristo montra du doigt, à la jeune femme, le sofa où reposait
+Morrel.
+
+Elle s'avança vers lui les mains jointes et le sourire sur les lèvres.
+
+«Valentine! Valentine!» cria Morrel du fond de l'âme.
+
+Mais sa bouche ne proféra point un son; et comme si toutes ses forces
+étaient unies dans cette émotion intérieure, il poussa un soupir et
+ferma les yeux.
+
+Valentine se précipita vers lui.
+
+Les lèvres de Morrel firent encore un mouvement.
+
+«Il vous appelle, dit le comte; il vous appelle du fond de son sommeil,
+celui à qui vous aviez confié votre destinée, et la mort a voulu vous
+séparer: mais j'étais là par bonheur, et j'ai vaincu la mort! Valentine,
+désormais vous ne devez plus vous séparer sur la terre; car, pour vous
+retrouver, il se précipitait dans la tombe. Sans moi vous mourriez tous
+deux, je vous rends l'un à l'autre: puisse Dieu me tenir compte de ces
+deux existences que je sauve!»
+
+Valentine saisit la main de Monte-Cristo, et dans un élan de joie
+irrésistible elle la porta à ses lèvres.
+
+«Oh! remerciez-moi bien, dit le comte, oh! redites-moi, sans vous lasser
+de me le redire, redites-moi que je vous ai rendue heureuse! vous ne
+savez pas combien j'ai besoin de cette certitude.
+
+--Oh! oui, oui, je vous remercie de toute mon âme, dit Valentine, et si
+vous doutez que mes remerciements soient sincères, eh bien, demandez à
+Haydée, interrogez ma soeur chérie Haydée, qui depuis notre départ de
+France m'a fait attendre patiemment, en me parlant de vous, l'heureux
+jour qui luit aujourd'hui pour moi.
+
+--Vous aimez donc Haydée? demanda Monte-Cristo avec une émotion qu'il
+s'efforçait en vain de dissimuler.
+
+--Oh! de toute mon âme.
+
+--Eh bien, écoutez, Valentine, dit le comte, j'ai une grâce à vous
+demander.
+
+--À moi, grand Dieu! Suis-je assez heureuse pour cela?...
+
+--Oui, vous avez appelé Haydée votre soeur: qu'elle soit votre soeur en
+effet Valentine; rendez-lui, à elle, tout ce que vous croyez me devoir à
+moi; protégez-la, Morrel et vous, car (la voix du comte fut prête à
+s'éteindre dans sa gorge), car désormais elle sera seule au monde...
+
+--Seule au monde! répéta une voix derrière le comte, et pourquoi?»
+
+Monte-Cristo se retourna.
+
+Haydée était là debout, pâle et glacée, regardant le comte avec un geste
+de mortelle stupeur.
+
+«Parce que demain, ma fille, tu seras libre, répondit le comte; parce
+que tu reprendras dans le monde la place qui t'est due, parce que je ne
+veux pas que ma destinée obscurcisse la tienne. Fille de prince! je te
+rends les richesses et le nom de ton père.»
+
+Haydée pâlit, ouvrit ses mains diaphanes comme fait la vierge qui se
+recommande à Dieu, et d'une voix rauque de larmes:
+
+«Ainsi, mon seigneur, tu me quittes? dit-elle.
+
+--Haydée! Haydée! tu es jeune, tu es belle; oublie jusqu'à mon nom et
+sois heureuse.
+
+--C'est bien, dit Haydée, tes ordres seront exécutés, mon seigneur;
+j'oublierai jusqu'à ton nom et je serai heureuse.»
+
+Et elle fit un pas en arrière pour se retirer.
+
+«Oh! mon Dieu! s'écria Valentine, tout en soutenant la tête engourdie de
+Morrel sur son épaule, ne voyez-vous donc pas comme elle est pâle, ne
+comprenez-vous pas ce qu'elle souffre?»
+
+Haydée lui dit avec une expression déchirante:
+
+«Pourquoi veux-tu donc qu'il me comprenne, ma soeur? il est mon maître
+et je suis son esclave, il a le droit de ne rien voir.»
+
+Le comte frissonna aux accents de cette voix qui alla éveiller jusqu'aux
+fibres les plus secrètes de son coeur; ses yeux rencontrèrent ceux de la
+jeune fille et ne purent en supporter l'éclat.
+
+«Mon Dieu! mon Dieu! dit Monte-Cristo, ce que vous m'aviez laissé
+soupçonner serait donc vrai! Haydée, vous seriez donc heureuse de ne
+point me quitter?
+
+--Je suis jeune, répondit-elle doucement, j'aime la vie que tu m'as
+toujours faite si douce, et je regretterais de mourir.
+
+--Cela veut-il donc dire que si je te quittais, Haydée...
+
+--Je mourrais, mon seigneur, oui!
+
+--Mais tu m'aimes donc?
+
+--Oh! Valentine, il demande si je l'aime! Valentine, dis-lui donc si tu
+aimes Maximilien!»
+
+Le comte sentit sa poitrine s'élargir et son coeur se dilater; il ouvrit
+ses bras, Haydée s'y élança en jetant un cri.
+
+«Oh! oui, je t'aime! dit-elle, je t'aime comme on aime son père, son
+frère, son mari! Je t'aime comme on aime sa vie, comme on aime son Dieu,
+car tu es pour moi le plus beau, le meilleur et le plus grand des êtres
+créés!
+
+--Qu'il soit donc fait ainsi que tu le veux, mon ange chéri! dit le
+comte; Dieu, qui m'a suscité contre mes ennemis et qui m'a fait
+vainqueur, Dieu je le vois bien, ne veut pas mettre ce repentir au bout
+de ma victoire; je voulais me punir, Dieu veut me pardonner. Aime-moi
+donc, Haydée! Qui sait? ton amour me fera peut-être oublier ce qu'il
+faut que j'oublie.
+
+--Mais que dis-tu donc là, mon seigneur? demanda la jeune fille.
+
+--Je dis qu'un mot de toi, Haydée, m'a plus éclairé que vingt ans de ma
+lente sagesse; je n'ai plus que toi au monde, Haydée; par toi je me
+rattache à la vie, par toi je puis souffrir, par toi je puis être
+heureux.
+
+--L'entends-tu, Valentine? s'écria Haydée; il dit que par moi il peut
+souffrir! par moi, qui donnerais ma vie pour lui!»
+
+Le comte se recueillit un instant.
+
+«Ai-je entrevu la vérité? dit-il, ô mon Dieu! n'importe! récompense ou
+châtiment, j'accepte cette destinée. Viens, Haydée, viens...»
+
+Et jetant son bras autour de la taille de la jeune fille, il serra la
+main de Valentine et disparut.
+
+Une heure à peu près s'écoula, pendant laquelle haletante, sans voix,
+les yeux fixes, Valentine demeura près de Morrel. Enfin elle sentit son
+coeur battre, un souffle imperceptible ouvrit ses lèvres, et ce léger
+frissonnement qui annonce le retour de la vie courut par tout le corps
+du jeune homme.
+
+Enfin ses yeux se rouvrirent, mais fixes et comme insensés d'abord; puis
+la vue lui revint, précise, réelle; avec la vue le sentiment, avec le
+sentiment la douleur.
+
+«Oh! s'écria-t-il avec l'accent du désespoir, je vis encore! le comte
+m'a trompé!»
+
+Et sa main s'étendit vers la table, et saisit un couteau.
+
+«Ami, dit Valentine avec son adorable sourire, réveille-toi donc et
+regarde de mon côté.»
+
+Morrel poussa un grand cri, et délirant, plein de doute, ébloui comme
+par une vision céleste, il tomba sur ses deux genoux...
+
+Le lendemain, aux premiers rayons du jour, Morrel et Valentine se
+promenaient au bras l'un de l'autre sur le rivage, Valentine racontant à
+Morrel comment Monte-Cristo était apparu dans sa chambre, comment il lui
+avait tout dévoilé, comment il lui avait fait toucher le crime du doigt,
+et enfin comment il l'avait miraculeusement sauvée de la mort, tout en
+laissant croire qu'elle était morte.
+
+Ils avaient trouvé ouverte la porte de la grotte, et ils étaient sortis;
+le ciel laissait luire dans son azur matinal les dernières étoiles de la
+nuit.
+
+Alors Morrel aperçut dans la pénombre d'un groupe de rochers un homme
+qui attendait un signe pour avancer; il montra cet homme à Valentine.
+
+«Ah! c'est Jacopo, dit-elle, le capitaine du yacht.»
+
+Et d'un geste elle l'appela vers elle et vers Maximilien.
+
+«Vous avez quelque chose à nous dire? demanda Morrel.
+
+--J'avais à vous remettre cette lettre de la part du comte.
+
+--Du comte! murmurèrent ensemble les deux jeunes gens.
+
+--Oui, lisez.»
+
+Morrel ouvrit la lettre et lut:
+
+«Mon cher Maximilien,
+
+«Il y a une felouque pour vous à l'ancre. Jacopo vous conduira à
+Livourne, où M. Noirtier attend sa petite-fille, qu'il veut bénir avant
+qu'elle vous suive à l'autel. Tout ce qui est dans cette grotte, mon
+ami, ma maison des Champs-Élysées et mon petit château du Tréport sont
+le présent de noces que fait Edmond Dantès au fils de son patron Morrel.
+Mlle de Villefort voudra bien en prendre la moitié car je la supplie de
+donner aux pauvres de Paris toute la fortune qui lui revient du côté de
+son père devenu fou, et du côté de son frère, décédé en septembre
+dernier avec sa belle-mère.
+
+«Dites à l'ange qui va veiller sur votre vie, Morrel, de prier
+quelquefois pour un homme qui, pareil à Satan, s'est cru un instant
+l'égal de Dieu, et qui a reconnu, avec toute l'humilité d'un chrétien,
+qu'aux mains de Dieu seul sont la suprême puissance et la sagesse
+infinie. Ces prières adouciront peut-être le remords qu'il emporte au
+fond de son coeur.
+
+«Quant à vous, Morrel, voici tout le secret de ma conduite envers vous:
+il n'y a ni bonheur ni malheur en ce monde, il y a la comparaison d'un
+état à un autre, voilà tout. Celui-là seul qui a éprouvé l'extrême
+infortune est apte à ressentir l'extrême félicité. Il faut avoir voulu
+mourir, Maximilien, pour savoir combien il est bon de vivre.
+
+«Vivez donc et soyez heureux, enfants chéris de mon coeur, et n'oubliez
+jamais que, jusqu'au jour où Dieu daignera dévoiler l'avenir à l'homme,
+toute la sagesse humaine sera dans ces deux mots:
+
+«Attendre et espérer!
+
+«Votre ami.
+
+ «EDMOND DANTES
+
+ «_Comte de MONTE-CRISTO_.»
+
+Pendant la lecture de cette lettre, qui lui apprenait la folie de son
+père et la mort de son frère, mort et folie qu'elle ignorait, Valentine
+pâlit, un douloureux soupir s'échappa de sa poitrine, et des larmes, qui
+n'en étaient pas moins poignantes pour être silencieuses, roulèrent sur
+ses joues; son bonheur lui coûtait bien cher.
+
+Morrel regarda autour de lui avec inquiétude.
+
+«Mais, dit-il, en vérité le comte exagère sa générosité; Valentine se
+contentera de ma modeste fortune. Où est le comte, mon ami?
+conduisez-moi vers lui.»
+
+Jacopo étendit la main vers l'horizon.
+
+«Quoi! que voulez-vous dire? demanda Valentine. Où est le comte? où est
+Haydée?
+
+--Regardez», dit Jacopo.
+
+Les yeux des deux jeunes gens se fixèrent sur la ligne indiquée par le
+marin, et, sur la ligne d'un bleu foncé qui séparait à l'horizon le ciel
+de la Méditerranée, ils aperçurent une voile blanche, grande comme
+l'aile d'un goéland.
+
+«Parti! s'écria Morrel; parti! Adieu, mon ami, mon père!
+
+--Partie! murmura Valentine. Adieu, mon amie! adieu, ma soeur!
+
+--Qui sait si nous les reverrons jamais? fit Morrel en essuyant une
+larme.
+
+--Mon ami, dit Valentine, le comte ne vient-il pas de nous dire que
+l'humaine sagesse était tout entière dans ces deux mots:
+
+«_Attendre et espérer_!»
+
+FIN
+
+
+
+
+Bibliographie--OEuvres complètes
+
+Tiré de _Bibliographie des Auteurs Modernes (1801--1934)_ par Hector
+Talvart et Joseph Place, Paris, Editions de la Chronique des Lettres
+Françaises, Aux Horizons de France, 39 rue du Général Foy, 1935 Tome 5.
+
+
+1. Élégie sur la mort du général Foy. Paris, Sétier, 1825, in-8 de 14
+pp.
+
+2. La Chasse et l'Amour. Vaudeville en un acte, par MM. Rousseau,
+Adolphe (M. Ribbing de Leuven) et Davy (Davy de la Pailleterie: A.
+Dumas). Représenté pour la première fois, à Paris, au théâtre de
+l'Ambigu-Comique (22 sept.1825). Paris, Chez Duvernois, Sétier, 1825,
+in-8 de 40 pp.
+
+3. Canaris. Dithyrambe. Au profit des Grecs. Paris, Sanson, 1826, in-12
+de 10 pp.
+
+4. Nouvelles contemporaines. Paris, Sanson, 1826, in-12 de 4 ff., 216
+pp.
+
+5. La Noce et l'Enterrement. Vaudeville en trois tableaux, par MM. Davy,
+Lassagne et Gustave. Représenté pour la première fois, à Paris, au
+théâtre de la Porte-Saint-Martin (21 nov.1826). Paris, Chez Bezou, 1826,
+in-8 de 46 pp.
+
+6. Henri III et sa cour. Drame historique en cinq actes et en prose.
+Représenté au Théâtre-Français (11 fév.1829). Paris, Vezard et Cie,
+1829, in-8 de 171 pp.
+
+7. Christine ou Stockholm, Fontainebleau et Rome. Trilogie dramatique
+sur la vie de Christine, cinq actes en vers, avec prologue et épilogue.
+Représenté à Paris sur le Théâtre Royal de l'Odéon (30 mars 1830).
+Paris, Barba, 1830, in-8 de 3 ff. et 191 pp.
+
+8. Rapport au Général La Fayette sur l'enlèvement des poudres de
+Soissons. Paris, Impr. de Sétier, s.d. (1830), in-8 de 7 pp.
+
+9. Napoléon Bonaparte, ou trente ans de l'histoire de France. Drame en
+six actes. Représenté pour la première fois, sur le Théâtre Royal de
+l'Odéon (10 janv.1831). Paris, chez Tournachon-Molin, 1831, in-8 de
+XVI-219 pp.
+
+10. Antony. Drame en cinq actes en prose. Représenté pour la première
+fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (3 mai 1831). Paris,
+Auguste Auffray, 1831, in-8 de 4 ff. n. ch., 106 pp. et 1 f.n. ch.
+(post-scriptum).
+
+11. Charles VII chez ses grands vassaux. Tragédie en cinq actes.
+Représentée pour la première fois sur le Théâtre Royal de l'Odéon (20
+oct. 1831). Paris, Publications de Charles Lemesle, 1831, in-8 de 120
+pp.
+
+12. Richard Darlington. Drame en cinq actes et en prose, précédé de La
+Maison du Docteur, prologue par MM. Dinaux. Représenté pour la première
+fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (10 déc. 1831). Paris,
+J.-N. Barba, 1832, in-8 de 132 pp.
+
+13. Teresa. Drame en cinq actes et en prose. Représenté pour la première
+fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (6 fév. 1832). Paris,
+Barba; Vve Charles Béchet; Lecointe et Pougin, 1832, in-8 de 164 pp.
+
+14. Le Mari de la veuve. Comédie en un acte et en prose, par M.***.
+Représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français (4 avr. 1832).
+Paris, Auguste Auffray, 1832, in-8 de 63 pp.
+
+15. La Tour de Nesle. Drame en cinq actes et en neuf tableaux, par MM.
+Gaillardet et ***. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le
+théâtre de la Porte-Saint-Martin (29 mai 1832). Paris, J.-N. Barba,
+1832, in-8 de 4 ff., 98 pp.
+
+16. Gaule et France. Paris, U. Canel; A. Guyot, 1833, in-8 de 375 pp.
+
+17. Impressions de voyage. Paris, A. Guyot, Charpentier et Dumont,
+1834-1837, 5 vol. in-8.
+
+18. Angèle. Drame en cinq actes. Paris, Charpentier, 1834, in-8 de 254
+pp.
+
+19. Catherine Howard. Drame en cinq actes et en huit tableaux. Paris,
+Charpentier, 1834, in-8 de IV-208 pp.
+
+20. Souvenirs d'Antony. Paris, Librairie de Dumont, 1835, in-8 de 360
+pp.
+
+21. Chroniques de France. Isabel de Bavière (Règne de Charles VI).
+Paris, Librairie de Dumont, 1835, 2 vol. in-8 de 406 pp. et 419 pp.
+
+22. Don Juan de Marana ou la chute d'un ange. Mystère en cinq actes.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la
+Porte-Saint-Martin (30 avr.1836). Paris, Marchant, Éditeur du Magasin
+Théâtral, 1836 in-8 de 303 p.
+
+23. Kean. Comédie en cinq actes. Représentée pour la première fois aux
+Variétés (31 août 1836). Paris, J.-B. Barba, 1836, in-8 de 3 ff. et 263
+pp.
+
+24. Piquillo. Opéra-comique en trois actes. Représenté pour la première
+fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (31 oct. 1837). Paris,
+Marchant, 1837, in-8 de 82 pp.
+
+25. Caligula. Tragédie en cinq actes et en vers, avec un prologue.
+Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (26
+déc. 1837). Paris, Marchant, Editeur du Magasin Théâtral, 1838 in-8 de
+170 p.
+
+26. La Salle d'armes. I. Pauline II. Pascal Bruno (précédé de Murat).
+Paris, Dumont, Au Salon littéraire, 1838, 2 vol. in-8 de 376 e t 352 pp.
+
+27. Le Capitaine Paul (La main droite du Sire de Giac). Paris, Dumont,
+1838, 2 vol. in-8 de 316 et 323 pp.
+
+28. Paul Jones. Drame en cinq actes. Représenté pour la première fois, à
+Paris (8 oct. 1838). Paris, Marchant, 1838, gr. in-8 de 32 pp.
+
+29. Nouvelles impressions de voyage. Quinze jours au Sinaï, par MM. A.
+Dumas et A. Dauzats. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 358 et 406 pp
+
+30. Acté. Paris, Librairie de Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 3 ff., 242 et
+302 pp.
+
+31. La Comtesse de Salisbury. Chroniques de France. Paris, Dumont, (et
+Alexandre Cadot), 1839-1848, 5 vol. in-8.
+
+32. Jacques Ortis. Paris, Dumont, 1839, in-8 de XVI pp. (préface de
+Pier-Angelo-Fiorentino) et 312 pp.
+
+33. Mademoiselle de Belle-Isle. Drame en cinq actes, en prose.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (2
+avr. 1839). Paris, Dumont, 1839, in-8 de 202 pp.
+
+34. Le Capitaine Pamphile. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 307 et
+296 pp.
+
+35. L'Alchimiste. Drame en cinq actes en vers. Représenté pour la
+première fois, sur le Théâtre de la Renaissance (10 avr. 1839). Paris,
+Dumont, 1839, in-8 de 176 pp.
+
+36. Crimes célèbres. Paris, Administration de librairie, 1839-1841, 8
+vol. in-8.
+
+37. Napoléon, avec douze portraits en pied, gravés sur acier par les
+meilleurs artistes, d'après les peintures et les dessins de Horace
+Vernet, Tony Johannot, Isabey, Jules Boily, etc. Paris, Au Plutarque
+français; Delloye, 1840, gr; in-8 de 410 pp.
+
+38. Othon l'archer. Paris, Dumont, 1840, in-8 de 324 pp.
+
+39. Les Stuarts. Paris, Dumont, 1840, 2 vol. in-8 de 308 et 304 pp.
+
+40. Maître Adam le Calabrais. Paris, Dumont, 1840, in-8 de 347 pp.
+
+41. Aventures de John Davys. Paris, Librairie de Dumont, 1840, 4 vol.
+in-8.
+
+42. Le Maître d'armes. Paris, Dumont, 1840-1841, 3 vol. in-8 de 320, 322
+et 336 pp.
+
+43. Un Mariage sous Louis XV. Comédie en cinq actes. Représentée pour la
+première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1er juin 1841). Paris,
+Marchant; C. Tresse, 1841, in-8 de 140 pp.
+
+44. Praxède, suivi de Don Martin de Freytas et de Pierre-le-Cruel.
+Paris, Dumont, 1841, in-8 de 307 pp.
+
+45. Nouvelles impressions de voyage. Midi de la France. Paris, Dumont,
+1841, 3 vol. in-8 de 340, 326 et 357 pp.
+
+46. Excursions sur les bords du Rhin. Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8
+de 328, 326 et 334 pp.
+
+47. Une année à Florence. Paris, Dumont, 1841, 2 vol. in-8 de 340 et 343
+pp.
+
+48. Jehanne la Pucelle. 1429-1431. Paris, Magen et Comon, 1842, in-8 de
+VII-327 pp.
+
+49. Le Speronare Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.
+
+50. Le Capitaine Arena. Paris, Dolin, 1842, 2 vol. in-8 de 309 et 314
+pp.
+
+51. Lorenzino. Magasin théâtral. Théâtre français. Drame en cinq actes
+et en prose. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp.
+
+52. Halifax. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, jouées sur
+tous les théâtres de Paris. Théâtre des Variétés. Comédie en trois actes
+et un prologue. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36
+pp.
+
+53. Le Chevalier d'Harmental. Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.
+
+54. Le Corricolo. Paris, Dolin, 1843, 4 vol. in-8.
+
+55. Les Demoiselles de Saint-Cyr. Comédie en cinq actes, suivie d'une
+lettre à l'auteur à M. Jules Janin. Représentée pour la première fois, à
+Paris, sur le Théâtre-Français (25 juill.1843). Paris, chez Marchant, et
+tous les Marchands de Nouveautés, 1843, gr. in-8 de 1 f. (lettre de
+Dumas à son éditeur), 38 pp. et VIII pp. (lettre à J. Janin).
+
+56. La Villa Palmieri. Paris, Dolin, 1843, 2 vol. in-8.
+
+57. Louise Bernard. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, jouées
+sur tous les théâtres de Paris. Théâtre de la Porte-Saint-Martin. Drame
+en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1843), gr. in-8 de 34
+pp.
+
+58. Un Alchimiste au dix-neuvième siècle. Paris, Imprimerie de Paul
+Dupont, 1843, in-8 de 23 pp.
+
+59. Filles, Lorettes et Courtisanes. Paris, Dolin, 1843, in-8. de 338
+pp.
+
+60. Ascanio. Paris, Petion, 1844, 5 vol. in-8.
+
+61. Le Laird de Dumbicky. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles,
+jouées sur tous les théâtres de Paris. Théâtre Royal de l'Odéon. Drame
+en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1844), gr. in-8 de 42
+pp.
+
+62. Sylvandire. Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 318, 310 et 324 pp.
+
+63. Fernande. Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 320, 336 et 320 pp.
+
+64. A. Les Trois Mousquetaires Paris, Baudry, 1844, 8 vol. in-8.
+
+B. Les Mousquetaires Drame en cinq actes et douze tableaux, précédé de
+L'Auberge de Béthune, prologue par MM. A. Dumas et Auguste Maquet.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de
+l'Ambigu-Comique (27 oct. 1845). Paris, Marchant, 1845, gr. in-8 de 59
+pp.
+
+C. La Jeunesse des Mousquetaires. Pièce en 14 tableaux, par MM. A. Dumas
+et Auguste Maquet. Paris, Dufour et Mulat, 1849, in-8 de 76 pp.
+
+D. Le Prisonnier de la Bastille, fin des Mousquetaires. Drame en cinq
+actes et neuf tableaux. Représenté pour la première fois, à Paris, sur
+le Théâtre Impérial du Cirque (22 mars 1861). Paris, Michel Lévy frères,
+s. d. (1861), gr. in-8 de 24 pp.
+
+65. Le Château d'Eppstein. Paris, L. de Potter, 1844, 3 vol. in-8 de
+323, 353 et 322 pp.
+
+66. Amaury. Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 4 vol. in-8.
+
+67. Cécile. Paris, Dumont, 1844, 2 vol. in-8 de 330 et 324 pp.
+
+68. A. Gabriel Lambert. Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 2 vol. in-8.
+
+B. Gabriel Lambert. Drame en cinq actes et un prologue, par A. Dumas et
+Amédée de Jallais. Paris, Michel Lévy frères, 1866, in-18 de 132 pp.
+
+69. Louis XIV et son siècle. Paris, Chez J.-B. Fellens et L.-P. Dufour,
+1844-1845, 2 vol. gr. in-8 de II-492 et 512 pp.
+
+70. A. Le Comte de Monte-Cristo. Paris, Pétion, 1845-1846, 18 vol. in-8.
+
+B. Monte-Cristo. Drame en cinq actes et onze tableaux, par MM. A. Dumas
+et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1848, gr. in-8 de 48 pp.
+
+C. Le Comte de Morcerf. Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A.
+Dumas et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 50 pp.
+
+D. Villefort. Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A.
+Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 59 pp.
+
+71. A. La Reine Margot. Paris, Garnier frères, 1845, 6 vol. in-8.
+
+B. La Reine Margot. Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2ème
+série. Drame en cinq actes et en 13 tableaux, par MM. A. Dumas et A.
+Maquet. Paris, Michel Lévy frères, 1847, in-12 de 152 pp.
+
+72. Vingt Ans après, suite des Trois Mousquetaires. Paris, Baudry, 1845,
+10 vol.
+
+73. A. Une Fille du Régent. Paris, A. Cadot, 1845, 4 vol. in-8.
+
+B. Une Fille du Régent. Comédie en cinq actes dont un prologue.
+Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1er
+avr. 1846). Paris, Marchant, 1846, gr. in-8 de 35 pp.
+
+74. Les Médicis. Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 343 et 345 pp.
+
+75. Michel-Ange et Raphaël Sanzio. Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de
+345 et 306 pp.
+
+76. Les Frères Corses. Paris, Hippolyte Souverain, 1845, 2 vol. in-8 de
+302 et 312 pp.
+
+77. A. Le Chevalier de Maison-Rouge. Paris, A. Cadot, 1845-1846, 6 vol.
+in-8.
+
+B. Le Chevalier de Maison-Rouge. Bibliothèque dramatique. Théâtre
+moderne. 2ème série. Épisode du temps des Girondins, drame en 5 actes et
+12 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel Lévy frères,
+1847, in-18 de 139 pp.
+
+78. Histoire d'un casse-noisette. Paris, J. Hetzel, 1845, 2 vol. pet.
+in-8.
+
+79. La Bouillie de la Comtesse Berthe. Paris, J. Hetzel, 1845, pet. in-8
+de 126 pp.
+
+80. Nanon de Lartigues. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 et
+331 pp.
+
+81. Madame de Condé. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 315 et
+307 pp.
+
+82. La Vicomtesse de Cambes. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de
+334 et 324 pp.
+
+83. L'Abbaye de Peyssac. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324
+et 363 pp.
+
+N. B. Ces 8 volumes (n 80 à 83) constituent une série intitulée: La
+Guerre des femmes, qui a inspiré la pièce:
+
+La Guerre des femmes. Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. A.
+Dumas et A. Maquet. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le
+Théâtre Historique (1er oct. 1849). Paris, A. Cadot, 1849, gr. in-8 de
+57 pp.
+
+84. A. La Dame de Monsoreau. Paris, Pétion, 1846, 8 vol. in-8.
+
+B. La Dame de Monsoreau. Drame en cinq actes et dix tableaux, précédé de
+L'Etang de Beaugé, prologue par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel
+Lévy, 1860, in-12 de 196 pp.
+
+85. Le Bâtard de Mauléon. Paris, A. Cadot, 1846-1847, 9 vol. in-8.
+
+86. Les Deux Diane. Paris, A. Cadot, 1846-1847, 10 vol. in-8.
+
+87. Mémoires d'un médecin. Paris, Fellens et Dufour (et A. Cadot),
+1846-1848, 19 vol. in-8.
+
+88. Les Quarante-Cinq. Paris, A. Cadot, 1847-1848, 10 vol. in-8.
+
+89. Intrigue et Amour. Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2ème
+série. Drame en cinq actes et neuf tableaux. Paris, Michel Lévy frères,
+1847, in-12 de 99 pp.
+
+90. Impressions de voyage. De Paris à Cadix. Paris, Ancienne maison
+Delloye, Garnier frères, 1847-1848, 5 vol. in-8.
+
+91. Hamlet, prince de Danemark. Bibliothèque dramatique. Théâtre
+moderne. 2ème série. Drame en vers, en 5 actes et 8 parties, par MM. A.
+Dumas et Paul Meurice. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 106 pp.
+
+92. Catilina. Drame en 5 actes et 7 tableaux, par MM. A. Dumas et A.
+Maquet. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 151 pp.
+
+93. Le Vicomte de Bragelonne ou Dix ans plus tard, suite des Trois
+Mousquetaires et de Vingt Ans après. Paris, Michel Lévy frères,
+1848-1850, 26 vol. in-8.
+
+94. Le Véloce, ou Tanger, Alger et Tunis. Paris, A. Cadot, 1848-1851, 4
+vol. in-8.
+
+95. Le Comte Hermann. 2ème Série du Magasin théâtral... Drame en cinq
+actes, avec préface et épilogue. Paris, Marchant, s. d. (1849), gr. in-8
+de 40 pp.
+
+96. Les Mille et un fantômes. Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 318
+et 309 pp.
+
+97. La Régence. Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 349 et 301 pp.
+
+98. Louis Quinze. Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.
+
+99. Les Mariages du père Olifus. Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.
+
+100. Le Collier de la Reine. Paris, A. Cadot, 1849-1850, 11 vol. in-8.
+
+101. Mémoires de J.-F. Talma. Écrits par lui-même et recueillis et mis
+en ordre sur les papiers de sa famille, par A. Dumas. Paris, 1849 (et
+1850), Hippolyte Souverain, 4 vol. in-8.
+
+102. La Femme au collier de velours. Paris, A. Cadot, 1850, 2 vol. in-8
+de 326 et 333 pp.
+
+103. Montevideo ou une nouvelle Troie. Paris, Imprimerie centrale de
+Napoléon Chaix et Cie, 1850, in-18 de 167 pp.
+
+104. La Chasse au chastre. Magasin théâtral. Pièces nouvelles...
+Fantaisie en trois actes et huit tableaux. Paris, Administration de
+librairie théâtrale. Ancienne maison Marchant, 1850, gr. in-8 de 24 pp.
+
+105. La Tulipe noire. Paris, Baudry, s. d. (1850), 3 vol. in-8 de 313,
+304 et 316 pp.
+
+106. Louis XVI (Histoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette.) Paris, A.
+Cadot, 1850-1851, 5 vol. in-8.
+
+107. Le Trou de l'enfer. (Chronique de Charlemagne). Paris, A. Cadot,
+1851, 4 vol. in-8.
+
+108. Dieu dispose. Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8.
+
+109. La Barrière de Clichy. Drame militaire en 5 actes et 14 tableaux.
+Représenté pour la première fois à Paris sur le Théâtre National (ancien
+Cirque, 21 avr. 1851). Paris, Librairie Théâtrale, 1851, in-8 de 48 pp.
+
+110. Impressions de voyage. Suisse. Paris, Michel Lévy frères, 1851, 3
+vol. in-18.
+
+111. Ange Pitou. Paris, A. Cadot, 1851, 8 vol. in-8.
+
+112. Le Drame de Quatre-vingt-treize. Scènes de la vie révolutionnaire.
+Paris, Hippolyte Souverain, 1851, 7 vol. in-8.
+
+113. Histoire de deux siècles ou la Cour, l'Église et le peuple depuis
+1650 jusqu'à nos jours. Paris, Dufour et Mulat, 1852, 2 vol. gr. in-8.
+
+114. Conscience. Paris, A. Cadot, 1852, 5 vol. in-8.
+
+115. Un Gil Blas en Californie. Paris, A. Cadot, 1852, 2 vol. in-8 de
+317 et 296 pp.
+
+116. Olympe de Clèves. Paris, A. Cadot, 1852, 9 vol. in-8.
+
+117. Le Dernier roi (Histoire de la vie politique et privée de
+Louis-Philippe.) Paris, Hippolyte Souverain, 1852, 8 vol. in-8. 118. Mes
+Mémoires. Paris, A. Cadot, 1852-1854, 22 vol. in-8.
+
+119. La Comtesse de Charny. Paris, A. Cadot, 1852-1855, 19 vol. in-8.
+
+120. Isaac Laquedem. Paris, A la Librairie Théâtrale, 1853, 5 vol. in-8.
+
+121. Le Pasteur d'Ashbourn. Paris, A. Cadot, 1853, 8 vol. in-8.
+
+122. Les Drames de la mer. Paris, A. Cadot, 1853, 2 vol. in-8 de 296 et
+324 pp.
+
+123. Ingénue. Paris, A. Cadot, 1853-1855, 7 vol. in-8.
+
+124. La Jeunesse de Pierrot. Par Aramis. Publications du Mousquetaire
+Paris, A la Librairie Nouvelle, 1854, in-16, 150 pp.
+
+125. Le Marbrier. Drame en trois actes. Représenté pour la première
+fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville (22 mai 1854). Paris, Michel
+Lévy frères, 1854, in-18 de 48 pp.
+
+126. La Conscience. Drame en cinq actes et en six tableaux. Paris,
+Librairie d'Alphonse Tarride, 1854, in-18 de 108 pp.
+
+127. A. El Salteador. Roman de cape et d'épée. Paris, A. Cadot, 1854, 3
+vol. in-8. Il a été tiré de ce roman une pièce dont voici le titre:
+
+B. Le Gentilhomme de la montagne. Drame en cinq actes et huit tableaux,
+par A. Dumas (et Ed. Lockroy). Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 144
+pp.
+
+128. Une Vie d'artiste. Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8 de 315 et 323
+pp.
+
+129. Saphir, pierre précieuse montée par Alexandre Dumas. Bibliothèque
+du Mousquetaire. Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-12 de 242 pp.
+
+130. Catherine Blum. Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8.
+
+131. Vie et aventures de la princesse de Monaco. Recueillies par A.
+Dumas. Paris, A. Cadot, 1854, 6 vol. in-8.
+
+132. La Jeunesse de Louis XIV. Comédie en cinq actes et en prose. Paris,
+Librairie Théâtrale, 1856, in-16 de 306 pp.
+
+133. Souvenirs de 1830 à 1842. Paris, A. Cadot, 1854-1855, 8 vo l. in-8.
+
+134. Le Page du Duc de Savoie. Paris, A. Cadot, 1855, 8 vol. in-8.
+
+135. Les Mohicans de Paris. Paris, A. Cadot, 1854-1855, 19 vol. in-8.
+
+136. A. Les Mohicans de Paris (Suite) Salvator le commissionnaire.
+Paris, A. Cadot, 1856 (-1859), 14 vol. in-8. Il a été tiré des Mohicans
+de Paris, la pièce suivante:
+
+B. Les Mohicans de Paris. Drame en cinq actes, en neuf tableaux, avec
+prologue. Paris, Michel Lévy, 1864, in-12 de 162 pp.
+
+137. Taïti. Marquises. Californie. Journal de Madame Giovanni. Rédigé et
+publié par A. Dumas. Paris, A. Cadot, 1856, 4 vol. in-8.
+
+138. La dernière année de Marie Dorval. Paris, Librairie Nouvelle, 1855,
+in-32 de 96 pp.
+
+139. Le Capitaine Richard. (Une Chasse aux éléphants.) Paris, A. Cadot,
+1858, 3 vol. in-8.
+
+140. Les Grands hommes en robe de chambre. César. Paris, A. Cadot,
+1856, 7 vol. in-8.
+
+141. Les Grands hommes en robe de chambre. Henri IV. Paris, A. Cadot,
+1855, 2 vol. in-8 de 322 et 330 pp.
+
+142. Les Grands hommes en robe de chambre. Richelieu. Paris, A. Cadot,
+1856, 5 vol. in-8.
+
+143. L'Orestie. Tragédie en trois actes et en vers, imitée de l'antique.
+Paris, Librairie Théâtrale, 1856, in-12 de 108 pp.
+
+144. Le Lièvre de mon grand-père. Paris, A. Cadot, 1857, in-8 de 309 pp.
+
+145. La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie. Drame historique en 5 actes et
+9 tableaux, par MM. A. Dumas et X. de Montépin. Représenté pour la
+première fois sur le Théâtre Impérial du Cirque (15 nov. 1856). A la
+Librairie Théâtrale, 1856, gr. in-8 de 16 pp.
+
+146. Pèlerinage de Hadji-Abd-el-Hamid-Bey (Du Couret). Médine et la
+Mecque. Paris, A. Cadot, 1856-1857, 6 vol. in-8.
+
+147. Madame du Deffand. Paris, A. Cadot, 1856-1857, 8 vol. in-8.
+
+148. La Dame de volupté. Mémoires de Mlle de Luynes, publiés par A.
+Dumas. Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 284 et 332 pp.
+
+149. L'Invitation à la valse. Comédie en un acte et en prose.
+Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase
+(18 juin 1857). Paris, Beck, 1837 (pour 1857), in-12 de 48 pp.
+
+150. L'Homme aux contes. Le Soldat de plomb et la danseuse de papier.
+Petit-Jean et Gros-Jean. Le roi des taupes et sa fille. La Jeunesse de
+Pierrot. Édition interdite en France. Bruxelles, Office de publicité,
+Coll. Hetzel, 1857, in-32 de 208 pp.
+
+151. Les Compagnons de Jéhu. Paris, A. Cadot, 1857, 7 vol. in-8.
+
+152. Charles le Téméraire. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-12
+de 324 et 310 pp.
+
+153. Le Meneur de loups. Paris, A. Cadot, 1857, 3 vol. in-8.
+
+154. Causeries. Première et deuxième séries. Paris, Michel Lévy frères,
+1860, 2 vol. in-8.
+
+155. La Retraite illuminée, par A. Dumas, avec divers appendices par M.
+Joseph Bard et Sommeville. Auxerre, Ch. Gallot, Libraire-éditeur, 1858,
+in-12 de 88 pp.
+
+156. L'Honneur est satisfait. Comédie en un acte et en prose. Paris,
+Librairie Théâtrale, 1858, in-12 de 48 pp.
+
+157. La Route de Varennes. Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 279 pp.
+
+158. L'Horoscope. Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8.
+
+159. Histoire de mes bêtes. Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de
+333 pp.
+
+160. Le Chasseur de sauvagine. Paris, A. Cadot, 1858, 2 vol. in-8 de
+chacun 317 pp.
+
+161. Ainsi soit-il. Paris, A. Cadot, s. d. (1862), 5 vol. in-8. Il a été
+tiré de ce roman la pièce suivante:
+
+Madame de Chamblay. Drame en cinq actes, en prose. Paris, Michel Lévy,
+1869, in-18 de 96 pp.
+
+162. Black. Paris, A. Cadot, 1858, 4 vol. in-8.
+
+163. Les Louves de Machecoul, par A. Dumas et G. de Cherville. Paris, A.
+Cadot, 1859, 10 vol. in-8.
+
+164. De Paris à Astrakan, nouvelles impressions de voyage. Première et
+deuxième série. Paris, Librairie nouvelle A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2
+vol. in-18 de 318 et 313 pp.
+
+165. Lettres de Saint-Pétersbourg (sur le Servage en Russie). Édition
+interdite pour la France. Bruxelles, Rozez, coll. Hetzel 1859, in-32 de
+232 pp.
+
+166. La Frégate l'Espérance. Édition interdite pour la France.
+Bruxelles, Office de publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859,
+in-32 de 232 pp.
+
+167. Contes pour les grands et les petits enfants. Bruxelles, Office de
+publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859, 2 vol. in-32 de 190 et
+204 pp.
+
+168. Jane. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 324 pp.
+
+169. Herminie et Marianna. Édition interdite pour la France. Bruxelles,
+Méline, Cans et Cie, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 174 pp.
+
+170. Ammalat-Beg. Paris, A. Cadot, s. d. (1859), 2 vol. in-8 de 326 et
+352 pp.
+
+171. La Maison de glace. Paris, Michel Lévy, 1860, 2 vol. in-18 de 326
+et 280 pp.
+
+172. Le Caucase. Voyage d'Alexandre Dumas. Paris, Librairie Théâtrale,
+s. d. (1859), in-4 de 240 pp.
+
+173. Traduction de Victor Perceval. Mémoires d'un policeman. Paris, A.
+Cadot, 1859, 2 vol. in-8 de chacun 325 pp.
+
+174. L'Art et les artistes contemporains au Salon de 1859. Paris, A.
+Bourdilliat et Cie, 1859, 2 vol. in-18 de 188 pp.
+
+175. Monsieur Coumbes. (Histoire d'un cabanon et d'un chalet.) Paris, A.
+Bourdilliat et Cie, 1860, in-18 de 316 pp. Connu aussi sous le titre
+suivant: Le Fils du Forçat
+
+176. Docteur Maynard. Les Baleiniers, voyage aux terres antipodiques.
+Paris, A. Cadot, 1859, 3 vol. in-8.
+
+177. Une Aventure d'amour (Herminie). Paris, Michel Lévy frères, 1867,
+in-18 de 274 pp.
+
+178. Le Père la Ruine. Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 320 pp
+
+179. La Vie au désert. Cinq ans de chasse dans l'intérieur de l'Afrique
+méridionale par Gordon Cumming. Paris, Impr. de Edouard Blot, s. d.
+(1860), gr. in-8 de 132 pp.
+
+180. Moullah-Nour. Édition interdite pour la France. Bruxelles, Méline,
+Cans et Cie, coll. Hetzel, s. d. (1860), 2 vol. in-32 de 181 et 152 pp.
+
+181. Un Cadet de famille traduit par Victor Perceval, publié par A.
+Dumas. Première, deuxième et troisième série. Paris, Michel Lévy frères,
+1860, 3 vol. in-18.
+
+182. Le Roman d'Elvire. Opéra-comique en trois actes, par A. Dumas et A.
+de Leuven. Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 97 pp.
+
+183. L'Envers d'une conspiration. Comédie en cinq actes, en prose.
+Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 132 pp.
+
+184. Mémoires de Garibaldi, traduits sur le manuscrit original, par A.
+Dumas. Première et deuxième série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2
+vol. in-18 de 312 et 268 pp.
+
+185. Le père Gigogne contes pour les enfants. Première et deuxième
+série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-18.
+
+186. Les Drames galants. La Marquise d'Escoman. Paris, A. Bourdilliat et
+Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 281 et 291 pp.
+
+187. Jacquot sans oreilles. Paris, Michel Lévy frères, 1873, in-18 de
+XXVIII-231 pp.
+
+188. Une nuit à Florence sous Alexandre de Médicis. Paris, Michel Lévy
+frères, 1861, in-18 de 250 pp.
+
+189. Les Garibaldiens. Révolution de Sicile et de Naples. Paris, Michel
+Lévy frères, 1861, in-18 de 376 pp.
+
+190. Les Morts vont vite. Paris, Michel Lévy frères, 1861, 2 vol. in-18
+de 322 et 294 pp.
+
+191. La Boule de neige. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 292
+pp.
+
+192. La Princesse Flora. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 253
+pp.
+
+193. Italiens et Flamands. Première et deuxième série. Paris, Michel
+Lévy, 1862, 2 vol. in-18 de 305 et 300 pp.
+
+194. Sultanetta. Paris, Michel Lévy, 1862, in-18 de 320 pp.
+
+195. Les Deux Reines, suite et fin des Mémoires de Mlle de Luynes.
+Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 333 et 329 pp.
+
+196. La San-Felice. Paris, Michel Lévy frères, 1864-1865, 9 vol. in-18.
+
+197. Un Pays inconnu, (Géral-Milco; Brésil.). Paris, Michel Lévy frères,
+1865, in-18 de 320 pp.
+
+198. Les Gardes forestiers. Drame en cinq actes. Représenté pour la
+première fois, à Paris, sur le Grand-Théâtre parisien (28 mai 1865).
+Paris, Michel Lévy frères, s. d. (1865), gr. in-8 de 36 pp.
+
+199. Souvenirs d'une favorite. Paris, Michel Lévy frères, 1865, 4 vol.
+in-18.
+
+200. Les Hommes de fer. Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de 305
+pp.
+
+201. A. Les Blancs et les Bleus. Paris, Michel Lévy frères, 1867-1868, 3
+vol. in-18.
+
+B. Les Blancs et les Bleus. Drame en cinq actes, en onze tableaux.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Châtelet
+(10 mars 1869). (Michel Lévy frères), s. d. (1874), gr in-8 de 28 pp.
+
+202. La Terreur prussienne. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol.
+in-18 de 296 et 294 pp.
+
+203. Souvenirs dramatiques. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol.
+in-18 de 326 et 276 pp.
+
+204. Parisiens et provinciaux. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol.
+in-18 de 326 et 276 pp.
+
+205. L'Île de feu. Paris, Michel Lévy frères, 1871, 2 vol. in-18 de 285
+et 254 pp.
+
+206. Création et Rédemption. Le Docteur mystérieux. Paris, Michel Lévy
+frères, 1872, 2 vol. in-18 de 320 et 312 pp.
+
+207. Création et Rédemption. La Fille du Marquis. Paris, Michel Lévy
+frères, 1872, 2 vol. in-18 de 274 et 281 pp.
+
+208. Le Prince des voleurs. Paris, Michel Lévy frères, 1872, 2 vol.
+in-18 de 293 et 275 pp.
+
+209. Robin Hood le proscrit. Paris, Michel Lévy frères, 1873, 2 vol.
+in-18 de 262 et 273 pp.
+
+210. A. Grand dictionnaire de cuisine, par A. Dumas (et D.-J.
+Vuillemot). Paris, A. Lemerre, 1873, gr. in-8 de 1155 pp.
+
+B. Petit dictionnaire de cuisine. Paris, A. Lemerre, 1882, in-18 de 819
+pp.
+
+211. Propos d'art et de cuisine. Paris, Calmann-Lévy, 1877, in-18 de 304
+pp.
+
+212. Herminie. L'Amazone. Paris, Calmann-Lévy, 1888, in-16 de 111 pp.
+
+
+
+
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+End of the Project Gutenberg EBook of Le comte de Monte-Cristo, Tome IV, by
+Alexandre Dumas
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME IV ***
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+The Project Gutenberg eBook of Le comte de Monte-Cristo, Tome IV, by Alexandre Dumas
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+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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+
+Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome IV
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: March 15, 2006 [eBook #17992]
+[Most recently updated: August 22, 2021]
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+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+Produced by: Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME IV ***
+
+
+
+
+LE COMTE DE MONTE-CRISTO
+
+Alexandre Dumas
+
+Tome IV (1845-1846)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+LXXXV. Le voyage.
+LXXXVI. Le jugement.
+LXXXVII. La provocation.
+LXXXVIII. L'insulte.
+LXXXIX. La nuit.
+XC. La rencontre.
+XCI. La mère et le fils.
+XCII. Le suicide.
+XCIII. Valentine.
+XCIV. L'aveu.
+XCV. Le père et la fille.
+XCVI. Le contrat.
+XCVII. La route de Belgique.
+XCVIII. L'auberge de la Cloche et de la Bouteille.
+XCIX. La loi.
+C. L'apparition.
+CI. Locuste.
+CII. Valentine.
+CIII. Maximilien.
+CIV. La signature Danglars.
+CV. Le cimetière du Père-Lachaise.
+CVI. Le partage.
+CVII. La Fosse-aux-Lions.
+CVIII. Le juge.
+CIX. Les assises.
+CX. L'acte d'accusation.
+CXI. Expiation.
+CXII. Le départ.
+CXIII. Le passé.
+CXIV. Peppino.
+CXV. La carte de Luigi Vampa.
+CXVI. Le pardon.
+CXVII. Le 5 octobre.
+Bibliographie--OEuvres complètes
+
+
+
+
+LXXXV
+
+Le voyage.
+
+
+Monte-Cristo poussa un cri de joie en voyant les deux jeunes gens
+ensemble.
+
+«Ah! ah! dit-il. Eh bien, j'espère que tout est fini, éclairci, arrangé?
+
+--Oui, dit Beauchamp, des bruits absurdes qui sont tombés d'eux-mêmes,
+et, qui maintenant, s'ils se renouvelaient, m'auraient pour premier
+antagoniste. Ainsi donc, ne parlons plus de cela.
+
+--Albert vous dira, reprit le comte, que c'est le conseil que je lui
+avais donné. Tenez, ajouta-t-il, vous me voyez au reste achevant la plus
+exécrable matinée que j'aie jamais passée, je crois.
+
+--Que faites-vous? dit Albert, vous mettez de l'ordre dans vos papiers,
+ce me semble?
+
+--Dans mes papiers, Dieu merci non! il y a toujours dans mes papiers un
+ordre merveilleux, attendu que je n'ai pas de papiers, mais dans les
+papiers de M. Cavalcanti.
+
+--De M. Cavalcanti? demanda Beauchamp.
+
+--Eh oui! ne savez-vous pas que c'est un jeune homme que lance le comte?
+dit Morcerf.
+
+--Non pas, entendons-nous bien, répondit Monte-Cristo, je ne lance
+personne, et M. Cavalcanti moins que tout autre.
+
+--Et qui va épouser Mlle Danglars en mon lieu et place; ce qui, continua
+Albert en essayant de sourire, comme vous pouvez bien vous en douter,
+mon cher Beauchamp, m'affecte cruellement.
+
+--Comment! Cavalcanti épouse Mlle Danglars? demanda Beauchamp.
+
+--Ah çà! mais vous venez donc du bout du monde? dit Monte-Cristo; vous,
+un journaliste, le mari de la Renommée! Tout Paris ne parle que de cela.
+
+--Et c'est vous, comte, qui avez fait ce mariage? demanda Beauchamp.
+
+--Moi? Oh! silence, monsieur le nouvelliste, n'allez pas dire de
+pareilles choses! Moi, bon Dieu! faire un mariage? Non, vous ne me
+connaissez pas; je m'y suis au contraire opposé de tout mon pouvoir,
+j'ai refusé de faire la demande.
+
+--Ah! je comprends, dit Beauchamp: à cause de notre ami Albert?
+
+--À cause de moi, dit le jeune homme; oh! non, par ma foi! Le comte me
+rendra la justice d'attester que je l'ai toujours prié, au contraire, de
+rompre ce projet, qui heureusement est rompu. Le comte prétend que ce
+n'est pas lui que je dois remercier; soit, j'élèverai, comme les
+anciens, un autel _Deo ignoto_.
+
+--Écoutez, dit Monte-Cristo, c'est si peu moi, que je suis en froid avec
+le beau-père et avec le jeune homme; il n'y a que Mlle Eugénie, laquelle
+ne me paraît pas avoir une profonde vocation pour le mariage, qui, en
+voyant à quel point j'étais peu disposé à la faire renoncer à sa chère
+liberté, m'ait conservé son affection.
+
+--Et vous dites que ce mariage est sur le point de se faire?
+
+--Oh! mon Dieu! oui, malgré tout ce que j'ai pu dire. Moi, je ne connais
+pas le jeune homme, on le prétend riche et de bonne famille, mais pour
+moi ces choses sont de simples _on dit_. J'ai répété tout cela à satiété
+à M. Danglars; mais il est entiché de son Lucquois. J'ai été jusqu'à lui
+faire part d'une circonstance qui, pour moi, était plus grave: le jeune
+homme a été changé en nourrice, enlevé par des Bohémiens ou égaré par
+son précepteur, je ne sais pas trop. Mais ce que je sais, c'est que son
+père l'a perdu de vue depuis plus de dix années; ce qu'il a fait pendant
+ces dix années de vie errante, Dieu seul le sait. Eh bien, rien de tout
+cela n'y a fait. On m'a chargé d'écrire au major, de lui demander des
+papiers; ces papiers, les voilà. Je les leur envoie, mais, comme Pilate,
+en me lavant les mains.
+
+--Et Mlle d'Armilly, demanda Beauchamp, quelle mine vous fait-elle à
+vous, qui lui enlevez son élève?
+
+--Dame! je ne sais pas trop: mais il paraît qu'elle part pour l'Italie.
+Mme Danglars m'a parlé d'elle et m'a demandé des lettres de
+recommandation pour les impresarii; je lui ai donné un mot pour le
+directeur du théâtre Valle, qui m'a quelques obligations. Mais
+qu'avez-vous donc, Albert? vous avez l'air tout attristé; est-ce que,
+sans vous en douter vous êtes amoureux de Mlle Danglars, par exemple?
+
+--Pas que je sache», dit Albert en souriant tristement.
+
+Beauchamp se mit à regarder les tableaux.
+
+«Mais enfin, continua Monte-Cristo, vous n'êtes pas dans votre état
+ordinaire. Voyons, qu'avez-vous? dites.
+
+--J'ai la migraine, dit Albert.
+
+--Eh bien, mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, j'ai en ce cas un remède
+infaillible à vous proposer, remède qui m'a réussi à moi chaque fois que
+j'ai éprouvé quelque contrariété.
+
+--Lequel? demanda le jeune homme.
+
+--Le déplacement.
+
+--En vérité? dit Albert.
+
+--Oui; et tenez, comme en ce moment-ci je suis excessivement contrarié,
+je me déplace. Voulez-vous que nous nous déplacions ensemble?
+
+--Vous, contrarié, comte! dit Beauchamp, et de quoi donc?
+
+--Pardieu! vous en parlez fort à votre aise, vous; je voudrais bien vous
+voir avec une instruction se poursuivant dans votre maison!
+
+--Une instruction! quelle instruction?
+
+--Eh! celle que M. de Villefort dresse contre mon aimable assassin donc,
+une espèce de brigand échappé du bagne, à ce qu'il paraît.
+
+--Ah! c'est vrai, dit Beauchamp, j'ai lu le fait dans les journaux.
+Qu'est-ce que c'est que ce Caderousse?
+
+--Eh bien... mais il paraît que c'est un Provençal. M. de Villefort en a
+entendu parler quand il était à Marseille, et M. Danglars se rappelle
+l'avoir vu. Il en résulte que M. le procureur du roi prend l'affaire
+fort à coeur, qu'elle a, à ce qu'il paraît, intéressé au plus haut degré
+le préfet de police, et que, grâce à cet intérêt dont je suis on ne peut
+plus reconnaissant, on m'envoie ici depuis quinze jours tous les bandits
+qu'on peut se procurer dans Paris et dans la banlieue, sous prétexte que
+ce sont les assassins de M. Caderousse; d'où il résulte que, dans trois
+mois, si cela continue, il n'y aura pas un voleur ni un assassin dans ce
+beau royaume de France qui ne connaisse le plan de ma maison sur le bout
+de son doigt; aussi je prends le parti de la leur abandonner tout
+entière, et de m'en aller aussi loin que la terre pourra me porter.
+Venez avec moi, vicomte, je vous emmène.
+
+--Volontiers.
+
+--Alors, c'est convenu?
+
+--Oui, mais où cela?
+
+--Je vous l'ai dit, où l'air est pur, où le bruit endort, où, si
+orgueilleux que l'on soit, on se sent humble et l'on se trouve petit.
+J'aime cet abaissement, moi, que l'on dit maître de l'univers comme
+Auguste.
+
+--Où allez-vous, enfin?
+
+--À la mer, vicomte, à la mer. Je suis un marin, voyez-vous, tout
+enfant, j'ai été bercé dans les bras du vieil Océan et sur le sein de la
+belle Amphitrite; j'ai joué avec le manteau vert de l'un et la robe
+azurée de l'autre; j'aime la mer comme on aime une maîtresse, et quand
+il y a longtemps que je ne l'ai vue, je m'ennuie d'elle.
+
+--Allons, comte, allons!
+
+--À la mer?
+
+--Oui.
+
+--Vous acceptez?
+
+--J'accepte.
+
+--Eh bien, vicomte, il y aura ce soir dans ma cour un briska de voyage,
+dans lequel on peut s'étendre comme dans son lit; ce briska sera attelé
+de quatre chevaux de poste. Monsieur Beauchamp, on y tient quatre très
+facilement. Voulez-vous venir avec nous? je vous emmène!
+
+--Merci, je viens de la mer.
+
+--Comment! vous venez de la mer?
+
+--Oui, ou à peu près. Je viens de faire un petit voyage aux îles
+Borromées.
+
+--Qu'importe! venez toujours, dit Albert.
+
+--Non, cher Morcerf, vous devez comprendre que du moment où je refuse,
+c'est que la chose est impossible. D'ailleurs, il est important,
+ajouta-t-il en baissant la voix, que je reste à Paris, ne fût-ce que
+pour surveiller la boîte du journal.
+
+--Ah! vous êtes un bon et excellent ami, dit Albert; oui, vous avez
+raison, veillez, surveillez, Beauchamp, et tâchez de découvrir l'ennemi
+à qui cette révélation a dû le jour.»
+
+Albert et Beauchamp se séparèrent: leur dernière poignée de main
+renfermait tous les sens que leurs lèvres ne pouvaient exprimer devant
+un étranger.
+
+«Excellent garçon que Beauchamp! dit Monte-Cristo après le départ du
+journaliste; n'est-ce pas, Albert?
+
+--Oh! oui, un homme de coeur, je vous en réponds; aussi je l'aime de
+toute mon âme. Mais, maintenant que nous voilà seuls, quoique la chose
+me soit à peu près égale, où allons-nous?
+
+--En Normandie, si vous voulez bien.
+
+--À merveille. Nous sommes tout à fait à la campagne, n'est-ce pas?
+point de société, point de voisins?
+
+--Nous sommes tête à tête avec des chevaux pour courir, des chiens pour
+chasser, et une barque pour pêcher, voilà tout.
+
+--C'est ce qu'il me faut; je préviens ma mère, et je suis à vos ordres.
+
+--Mais, dit Monte-Cristo, vous permettra-t-on?
+
+--Quoi?
+
+--De venir en Normandie.
+
+--À moi? est-ce que je ne suis pas libre?
+
+--D'aller où vous voulez, seul, je le sais bien, puisque je vous ai
+rencontré échappé par l'Italie.
+
+--Eh bien?
+
+--Mais de venir avec l'homme qu'on appelle le comte de Monte-Cristo?
+
+--Vous avez peu de mémoire, comte.
+
+--Comment cela?
+
+--Ne vous ai-je pas dit toute la sympathie que ma mère avait pour vous?
+
+--Souvent femme varie, a dit François Ier; la femme, c'est l'onde, a dit
+Shakespeare; l'un était un grand roi et l'autre un grand poète, et
+chacun d'eux devait connaître la femme.
+
+--Oui, la femme; mais ma mère n'est point la femme, c'est une femme.
+
+--Permettez-vous à un pauvre étranger de ne point comprendre
+parfaitement toutes les subtilités de votre langue?
+
+--Je veux dire que ma mère est avare de ses sentiments, mais qu'une fois
+qu'elle les a accordés, c'est pour toujours.
+
+--Ah! vraiment, dit en soupirant Monte-Cristo; et vous croyez qu'elle me
+fait l'honneur de m'accorder un sentiment autre que la plus parfaite
+indifférence?
+
+--Écoutez! je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, reprit Morcerf,
+il faut que vous soyez réellement un homme bien étrange et bien
+supérieur.
+
+--Oh!
+
+--Oui, car ma mère s'est laissée prendre, je ne dirai pas à la
+curiosité, mais à l'intérêt que vous inspirez. Quand nous sommes seuls,
+nous ne causons que de vous.
+
+--Et elle vous a dit de vous méfier de ce Manfred?
+
+--Au contraire, elle me dit: «Morcerf, je crois le comte une noble
+nature; tâche de te faire aimer de lui.»
+
+Monte-Cristo détourna les yeux et poussa un soupir.
+
+«Ah! vraiment? dit-il.
+
+--De sorte, vous comprenez, continua Albert, qu'au lieu de s'opposer à
+mon voyage, elle l'approuvera de tout son coeur, puisqu'il rentre dans
+les recommandations qu'elle me fait chaque jour.
+
+--Allez donc, dit Monte-Cristo; à ce soir. Soyez ici à cinq heures; nous
+arriverons là-bas à minuit ou une heure.
+
+--Comment! au Tréport?...
+
+--Au Tréport ou dans les environs.
+
+--Il ne vous faut que huit heures pour faire quarante-huit lieues?
+
+--C'est encore beaucoup, dit Monte-Cristo.
+
+--Décidément vous êtes l'homme des prodiges, et vous arriverez non
+seulement à dépasser les chemins de fer, ce qui n'est pas bien difficile
+en France surtout, mais encore à aller plus vite que le télégraphe.
+
+--En attendant, vicomte, comme il nous faut toujours sept ou huit heures
+pour arriver là-bas, soyez exact.
+
+--Soyez tranquille, je n'ai rien autre chose à faire d'ici là que de
+m'apprêter.
+
+--À cinq heures, alors?
+
+--À cinq heures.»
+
+Albert sortit. Monte-Cristo, après lui avoir en souriant fait un signe
+de la tête, demeura un instant pensif et comme absorbé dans une profonde
+méditation. Enfin, passant la main sur son front, comme pour écarter sa
+rêverie, il alla au timbre et frappa deux coups.
+
+Au bruit des deux coups frappés par Monte-Cristo sur le timbre,
+Bertuccio entra.
+
+«Maître Bertuccio, dit-il, ce n'est pas demain, ce n'est pas
+après-demain, comme je l'avais pensé d'abord, c'est ce soir que je pars
+pour la Normandie; d'ici à cinq heures, c'est plus de temps qu'il ne
+vous en faut; vous ferez prévenir les palefreniers du premier relais; M.
+de Morcerf m'accompagne. Allez!»
+
+Bertuccio obéit, et un piqueur courut à Pontoise annoncer que la chaise
+de poste passerait à six heures précises. Le palefrenier de Pontoise
+envoya au relais suivant un exprès, qui en envoya un autre; et, six
+heures après, tous les relais disposés sur la route étaient prévenus.
+
+Avant de partir, le comte monta chez Haydée, lui annonça son départ, lui
+dit le lieu où il allait, et mit toute sa maison à ses ordres.
+
+Albert fut exact. Le voyage, sombre à son commencement, s'éclaircit
+bientôt par l'effet physique de la rapidité. Morcerf n'avait pas idée
+d'une pareille vitesse.
+
+«En effet, dit Monte-Cristo, avec votre poste faisant ses deux lieues à
+l'heure, avec cette loi stupide qui défend à un voyageur de dépasser
+l'autre sans lui demander la permission, et qui fait qu'un voyageur
+malade ou quinteux a le droit d'enchaîner à sa suite les voyageurs
+allègres et bien portants, il n'y a pas de locomotion possible; moi,
+j'évite cet inconvénient en voyageant avec mon propre postillon et mes
+propres chevaux, n'est-ce pas, Ali?»
+
+Et le comte, passant la tête par la portière, poussait un petit cri
+d'excitation qui donnait des ailes aux chevaux; ils ne couraient plus,
+ils volaient. La voiture roulait comme un tonnerre sur ce pavé royal, et
+chacun se détournait pour voir passer ce météore flamboyant. Ali,
+répétant ce cri, souriait, montrant ses dents blanches, serrant dans ses
+mains robustes les rênes écumantes, aiguillonnant les chevaux, dont les
+belles crinières s'éparpillaient au vent; Ali, l'enfant du désert, se
+retrouvait dans son élément, et avec son visage noir, ses yeux ardents,
+son burnous de neige, il semblait, au milieu de la poussière qu'il
+soulevait, le génie du simoun et le dieu de l'ouragan.
+
+«Voilà, dit Morcerf, une volupté que je ne connaissais pas, c'est la
+volupté de la vitesse.»
+
+Et les derniers nuages de son front se dissipaient, comme si l'air qu'il
+fendait emportait ces nuages avec lui.
+
+«Mais où diable trouvez-vous de pareils chevaux? demanda Albert. Vous
+les faites donc faire exprès?
+
+--Justement, dit le comte. Il y a six ans, je trouvai en Hongrie un
+fameux étalon renommé pour sa vitesse; je l'achetai je ne sais plus
+combien: ce fut Bertuccio qui paya. Dans la même année, il eut
+trente-deux enfants. C'est toute cette progéniture du même père que nous
+allons passer en revue; ils sont tous pareils, noirs, sans une seule
+tache, excepté une étoile au front, car à ce privilégié du haras on a
+choisi des juments, comme aux pachas on choisit des favorites.
+
+--C'est admirable!... Mais dites-moi, comte, que faites-vous de tous ces
+chevaux?
+
+--Vous le voyez, je voyage avec eux.
+
+--Mais vous ne voyagerez pas toujours?
+
+--Quand je n'en aurai plus besoin, Bertuccio les vendra, et il prétend
+qu'il gagnera trente ou quarante mille francs sur eux.
+
+--Mais il n'y aura pas de roi d'Europe assez riche pour vous les
+acheter.
+
+--Alors il les vendra à quelque simple vizir d'Orient, qui videra son
+trésor pour les payer et qui remplira son trésor en administrant des
+coups de bâton sous la plante des pieds de ses sujets.
+
+--Comte, voulez-vous que je vous communique une pensée qui m'est venue?
+
+--Faites.
+
+--C'est qu'après vous, M. Bertuccio doit être le plus riche particulier
+de l'Europe.
+
+--Eh bien, vous vous trompez, vicomte. Je suis sûr que si vous
+retourniez les poches de Bertuccio, vous n'y trouveriez pas dix sous
+vaillant.
+
+--Pourquoi cela? demanda le jeune homme. C'est donc un phénomène que M.
+Bertuccio? Ah! mon cher comte, ne me poussez pas trop loin dans le
+merveilleux, ou je ne vous croirai plus, je vous préviens.
+
+--Jamais de merveilleux avec moi, Albert; des chiffres et de la raison,
+voilà tout. Or, écoutez ce dilemme: Un intendant vole, mais pourquoi
+vole-t-il?
+
+--Dame! parce que c'est dans sa nature, ce me semble, dit Albert, il
+vole pour voler.
+
+--Eh bien, non, vous vous trompez: il vole parce qu'il a une femme, des
+enfants, des désirs ambitieux pour lui et pour sa famille; il vole
+surtout parce qu'il n'est pas sûr de ne jamais quitter son maître et
+qu'il veut se faire un avenir. Eh bien, M. Bertuccio est seul au monde,
+il puise dans ma bourse sans me rendre compte, il est sûr de ne jamais
+me quitter.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que je n'en trouverais pas un meilleur.
+
+--Vous tournez dans un cercle vicieux, celui des probabilités.
+
+--Oh! non pas; je suis dans les certitudes. Le bon serviteur pour moi,
+c'est celui sur lequel j'ai droit de vie ou de mort.
+
+--Et vous avez droit de vie ou de mort sur Bertuccio? demanda Albert.
+
+--Oui», répondit froidement le comte.
+
+Il y a des mots qui ferment la conversation comme une porte de fer. Le
+_oui_ du comte était un de ces mots-là.
+
+Le reste du voyage s'accomplit avec la même rapidité, les trente-deux
+chevaux, divisés en huit relais, firent leurs quarante-huit lieues en
+huit heures.
+
+On arriva au milieu de la nuit, à la porte d'un beau parc. Le concierge
+était debout et tenait la grille ouverte. Il avait été prévenu par le
+palefrenier du dernier relais.
+
+Il était deux heures et demie du matin. On conduisit Morcerf à son
+appartement. Il trouva un bain et un souper prêts. Le domestique, qui
+avait fait la route sur le siège de derrière de la voiture, était à ses
+ordres; Baptistin, qui avait fait la route sur le siège de devant, était
+à ceux du comte.
+
+Albert prit son bain, soupa et se coucha. Toute la nuit, il fut bercé
+par le bruit mélancolique de la houle. En se levant, il alla droit à la
+fenêtre, l'ouvrit et se trouva sur une petite terrasse, où l'on avait
+devant soi la mer, c'est-à-dire l'immensité, et derrière soi un joli
+parc donnant sur une petite forêt.
+
+Dans une anse d'une certaine grandeur se balançait une petite corvette à
+la carène étroite, à la mâture élancée, et portant à la corne un
+pavillon aux armes de Monte-Cristo, armes représentant une montagne d'or
+posant sur une mer d'azur, avec une croix de gueules au chef, ce qui
+pouvait aussi bien être une allusion à son nom rappelant le Calvaire,
+que la passion de Notre-Seigneur a fait une montagne plus précieuse que
+l'or, et la croix infâme que son sang divin a faite sainte, qu'à quelque
+souvenir personnel de souffrance et de régénération enseveli dans la
+nuit du passé mystérieux de cet homme. Autour de la goélette étaient
+plusieurs petits chasse-marée appartenant aux pêcheurs des villages
+voisins, et qui semblaient d'humbles sujets attendant les ordres de leur
+reine.
+
+Là, comme dans tous les endroits où s'arrêtait Monte-Cristo, ne fût-ce
+que pour y passer deux jours, la vie y était organisée au thermomètre du
+plus haut confortable; aussi la vie, à l'instant même, y devenait-elle
+facile.
+
+Albert trouva dans son antichambre deux fusils et tous les ustensiles
+nécessaires à un chasseur; une pièce plus haute, et placée au
+rez-de-chaussée, était consacrée à toutes les ingénieuses machines que
+les Anglais, grands pêcheurs, parce qu'ils sont patients et oisifs,
+n'ont pas encore pu faire adopter aux routiniers pêcheurs de France.
+
+Toute la journée se passa à ces exercices divers auxquels, d'ailleurs,
+Monte-Cristo excellait: on tua une douzaine de faisans dans le parc, on
+pêcha autant de truites dans les ruisseaux, on dîna dans un kiosque
+donnant sur la mer, et l'on servit le thé dans la bibliothèque.
+
+Vers le soir du troisième jour, Albert, brisé de fatigue à l'user de
+cette vie qui semblait être un jeu pour Monte-Cristo, dormait près de la
+fenêtre tandis que le comte faisait avec son architecte le plan d'une
+serre qu'il voulait établir dans sa maison, lorsque le bruit d'un cheval
+écrasant les cailloux de la route fit lever la tête au jeune homme; il
+regarda par la fenêtre et, avec une surprise des plus désagréables,
+aperçut dans la cour son valet de chambre, dont il n'avait pas voulu se
+faire suivre pour moins embarrasser Monte-Cristo.
+
+«Florentin ici! s'écria-t-il en bondissant sur son fauteuil; est-ce que
+ma mère est malade?»
+
+Et il se précipita vers la porte de la chambre.
+
+Monte-Cristo le suivit des yeux, et le vit aborder le valet qui, tout
+essoufflé encore, tira de sa poche un petit paquet cacheté. Le petit
+paquet contenait un journal et une lettre.
+
+«De qui cette lettre? demanda vivement Albert.
+
+--De M. Beauchamp, répondit Florentin.
+
+--C'est Beauchamp qui vous envoie alors?
+
+--Oui, monsieur. Il m'a fait venir chez lui, m'a donné l'argent
+nécessaire à mon voyage, m'a fait venir un cheval de poste, et m'a fait
+promettre de ne point m'arrêter que je n'aie rejoint monsieur: j'ai fait
+la route en quinze heures.»
+
+Albert ouvrit la lettre en frissonnant: aux premières lignes, il poussa
+un cri, et saisit le journal avec un tremblement visible.
+
+Tout à coup ses yeux s'obscurcirent, ses jambes semblèrent se dérober
+sous lui, et, prêt à tomber, il s'appuya sur Florentin, qui étendait le
+bras pour le soutenir.
+
+«Pauvre jeune homme! murmura Monte-Cristo, si bas que lui-même n'eût pu
+entendre le bruit des paroles de compassion qu'il prononçait; il est
+donc dit que la faute des pères retombera sur les enfants jusqu'à la
+troisième et quatrième génération.»
+
+Pendant ce temps Albert avait repris sa force, et, continuant de lire,
+il secoua ses cheveux sur sa tête mouillée de sueur, et, froissant
+lettre et journal:
+
+«Florentin, dit-il, votre cheval est-il en état de reprendre le chemin
+de Paris?
+
+--C'est un mauvais bidet de poste éclopé.
+
+--Oh! mon Dieu! et comment était la maison quand vous l'avez quittée?
+
+--Assez calme; mais en revenant de chez M. Beauchamp, j'ai trouvé madame
+dans les larmes; elle m'avait fait demander pour savoir quand vous
+reviendriez. Alors je lui ai dit que j'allais vous chercher de la part
+de M. Beauchamp. Son premier mouvement a été d'étendre le bras comme
+pour m'arrêter; mais après un instant de réflexion:
+
+«Oui, allez, Florentin, a-t-elle dit, et qu'il revienne.»
+
+--Oui, ma mère, oui, dit Albert, je reviens, sois tranquille, et malheur
+à l'infâme!... Mais, avant tout, il faut que je parte.»
+
+Il reprit le chemin de la chambre où il avait laissé Monte-Cristo.
+
+Ce n'était plus le même homme et cinq minutes avaient suffi pour opérer
+chez Albert une triste métamorphose; il était sorti dans son état
+ordinaire, il rentrait avec la voix altérée, le visage sillonné de
+rougeurs fébriles, l'oeil étincelant sous des paupières veinées de bleu,
+et la démarche chancelante comme celle d'un homme ivre.
+
+«Comte, dit-il, merci de votre bonne hospitalité dont j'aurais voulu
+jouir plus longtemps, mais il faut que je retourne à Paris.
+
+--Qu'est-il donc arrivé?
+
+--Un grand malheur; mais permettez-moi de partir, il s'agit d'une chose
+bien autrement précieuse que ma vie. Pas de question, comte, je vous en
+supplie, mais un cheval!
+
+--Mes écuries sont à votre service, vicomte, dit Monte-Cristo; mais vous
+allez vous tuer de fatigue en courant la poste à cheval; prenez une
+calèche, un coupé, quelque voiture.
+
+--Non, ce serait trop long, et puis j'ai besoin de cette fatigue que
+vous craignez pour moi, elle me fera du bien.»
+
+Albert fit quelques pas en tournoyant comme un homme frappé d'une
+balle, et alla tomber sur une chaise près de la porte.
+
+Monte-Cristo ne vit pas cette seconde faiblesse, il était à la fenêtre
+et criait:
+
+«Ali, un cheval pour M. de Morcerf! qu'on se hâte! il est pressé!»
+
+Ces paroles rendirent la vie à Albert; il s'élança hors de la chambre,
+le comte le suivit.
+
+«Merci! murmura le jeune homme en s'élançant en selle. Vous reviendrez
+aussi vite que vous pourrez, Florentin. Y a-t-il un mot d'ordre pour
+qu'on me donne des chevaux?
+
+--Pas d'autre que de rendre celui que vous montez; on vous en sellera à
+l'instant un autre.»
+
+Albert allait s'élancer, il s'arrêta.
+
+«Vous trouverez peut-être mon départ étrange, insensé, dit le jeune
+homme. Vous ne comprenez pas comment quelques lignes écrites sur un
+journal peuvent mettre un homme au désespoir; eh bien, ajouta-t-il en
+lui jetant le journal, lisez ceci, mais quand je serai parti seulement,
+afin que vous ne voyiez pas ma rougeur.»
+
+Et tandis que le comte ramassait le journal, il enfonça les éperons,
+qu'on venait d'attacher à ses bottes, dans le ventre du cheval, qui,
+étonné qu'il existât un cavalier qui crût avoir besoin vis-à-vis de lui
+d'un pareil stimulant, partit comme un trait d'arbalète.
+
+Le comte suivit des yeux avec un sentiment de compassion infinie le
+jeune homme, et ce ne fut que lorsqu'il eut complètement disparu que,
+reportant ses regards sur le journal, il lut ce qui suit:
+
+«Cet officier français au service d'Ali, pacha de Janina, dont parlait,
+il y a trois semaines, le journal _L'Impartial_ et qui non seulement
+livra les châteaux de Janina, mais encore vendit son bienfaiteur aux
+Turcs, s'appelait en effet à cette époque Fernand, comme l'a dit notre
+honorable confrère; mais, depuis, il a ajouté à son nom de baptême un
+titre de noblesse et un nom de terre.
+
+«Il s'appelle aujourd'hui M. le comte de Morcerf, et fait partie de la
+Chambre des pairs.»
+
+Ainsi donc ce secret terrible, que Beauchamp avait enseveli avec tant de
+générosité, reparaissait comme un fantôme armé, et un autre journal,
+cruellement renseigné, avait publié, le surlendemain du départ d'Albert
+pour la Normandie, les quelques lignes qui avaient failli rendre fou le
+malheureux jeune homme.
+
+
+
+
+LXXXVI
+
+Le jugement.
+
+
+À huit heures du matin, Albert tomba chez Beauchamp comme la foudre. Le
+valet de chambre étant prévenu, il introduisit Morcerf dans la chambre
+de son maître, qui venait de se mettre au bain.
+
+«Eh bien? lui dit Albert.
+
+--Eh bien, mon pauvre ami, répondit Beauchamp, je vous attendais.
+
+--Me voilà. Je ne vous dirai pas, Beauchamp, que je vous crois trop
+loyal et trop bon pour avoir parlé de cela à qui que ce soit; non, mon
+ami. D'ailleurs, le message que vous m'avez envoyé m'est un garant de
+votre affection. Ainsi ne perdons pas de temps en préambule: vous avez
+quelque idée de quelle part vient le coup?
+
+--Je vous en dirai deux mots tout à l'heure.
+
+--Oui, mais auparavant, mon ami, vous me devez, dans tous ses détails,
+l'histoire de cette abominable trahison.»
+
+Et Beauchamp raconta au jeune homme, écrasé de honte et de douleur, les
+faits que nous allons redire dans toute leur simplicité.
+
+Le matin de l'avant-veille, l'article avait paru dans un journal autre
+que _L'Impartial_, et, ce qui donnait plus de gravité encore à
+l'affaire, dans un journal bien connu pour appartenir au gouvernement.
+Beauchamp déjeunait lorsque la note lui sauta aux yeux, il envoya
+aussitôt chercher un cabriolet, et sans achever son repas, il courut au
+journal.
+
+Quoique professant des sentiments politiques complètement opposés à ceux
+du gérant du journal accusateur, Beauchamp, ce qui arrive quelquefois,
+et nous dirons même souvent, était son intime ami.
+
+Lorsqu'il arriva chez lui, le gérant tenait son propre journal et
+paraissait se complaire dans un _premier-Paris_ sur le sucre de
+betterave, qui, probablement, était de sa façon.
+
+«Ah! pardieu! dit Beauchamp, puisque vous tenez votre journal, mon cher,
+je n'ai pas besoin de vous dire ce qui m'amène.
+
+--Seriez-vous par hasard partisan de la canne à sucre? demanda le gérant
+du journal ministériel.
+
+--Non, répondit Beauchamp, je suis même parfaitement étranger à la
+question; aussi viens-je pour autre chose.
+
+--Et pourquoi venez-vous?
+
+--Pour l'article Morcerf.
+
+--Ah! oui, vraiment: n'est-ce pas que c'est curieux?
+
+--Si curieux que vous risquez la diffamation, ce me semble, et que vous
+risquez un procès fort chanceux.
+
+--Pas du tout; nous avons reçu avec la note toutes les pièces à l'appui,
+et nous sommes parfaitement convaincus que M. de Morcerf se tiendra
+tranquille; d'ailleurs, c'est un service à rendre au pays que de lui
+dénoncer les misérables indignes de l'honneur qu'on leur fait.»
+
+Beauchamp demeura interdit.
+
+«Mais qui donc vous a si bien renseigné? demanda-t-il; car mon journal,
+qui avait donné l'éveil, a été forcé de s'abstenir faute de preuves, et
+cependant nous sommes plus intéressés que vous à dévoiler M. de Morcerf,
+puisqu'il est pair de France, et que nous faisons de l'opposition.
+
+--Oh! mon Dieu, c'est bien simple; nous n'avons pas couru après le
+scandale, il est venu nous trouver. Un homme nous est arrivé hier de
+Janina, apportant le formidable dossier, et comme nous hésitions à nous
+jeter dans la voie de l'accusation, il nous a annoncé qu'à notre refus
+l'article paraîtrait dans un autre journal. Ma foi, vous savez,
+Beauchamp, ce que c'est qu'une nouvelle importante; nous n'avons pas
+voulu laisser perdre celle-là. Maintenant le coup est porté; il est
+terrible et retentira jusqu'au bout de l'Europe.»
+
+Beauchamp comprit qu'il n'y avait plus qu'à baisser la tête, et sortit
+au désespoir pour envoyer un courrier à Morcerf.
+
+Mais ce qu'il n'avait pas pu écrire à Albert, car les choses que nous
+allons raconter étaient postérieures au départ de son courrier, c'est
+que le même jour, à la Chambre des pairs, une grande agitation s'était
+manifestée et régnait dans les groupes ordinairement si calmes de la
+haute assemblée. Chacun était arrivé presque avant l'heure, et
+s'entretenait du sinistre événement qui allait occuper l'attention
+publique et la fixer sur un des membres les plus connus de l'illustre
+corps.
+
+C'étaient des lectures à voix basse de l'article, des commentaires et
+des échanges de souvenirs qui précisaient encore mieux les faits. Le
+comte de Morcerf n'était pas aimé parmi ses collègues. Comme tous les
+parvenus, il avait été forcé, pour se maintenir à son rang, d'observer
+un excès de hauteur. Les grands aristocrates riaient de lui; les talents
+le répudiaient; les gloires pures le méprisaient instinctivement. Le
+comte en était à cette extrémité fâcheuse de la victime expiatoire. Une
+fois désignée par le doigt du Seigneur pour le sacrifice, chacun
+s'apprêtait à crier haro.
+
+Seul, le comte de Morcerf ne savait rien. Il ne recevait pas le journal
+où se trouvait la nouvelle diffamatoire, et avait passé la matinée à
+écrire des lettres et à essayer un cheval.
+
+Il arriva donc à son heure accoutumée, la tête haute, l'oeil fier, la
+démarche insolente, descendit de voiture, dépassa les corridors et entra
+dans la salle, sans remarquer les hésitations des huissiers et les
+demi-saluts de ses collègues.
+
+Lorsque Morcerf entra, la séance était déjà ouverte depuis plus d'une
+demi-heure.
+
+Quoique le comte, ignorant, comme nous l'avons dit, de tout ce qui s'est
+passé, n'eût rien changé à son air ni à sa démarche, son air et sa
+démarche parurent à tous plus orgueilleux que d'habitude, et sa présence
+dans cette occasion parut tellement agressive à cette assemblée jalouse
+de son honneur, que tous y virent une inconvenance, plusieurs une
+bravade, quelques-uns une insulte.
+
+Il était évident que la Chambre tout entière brûlait d'entamer le débat.
+
+On voyait le journal accusateur aux mains de tout le monde; mais, comme
+toujours, chacun hésitait à prendre sur lui la responsabilité de
+l'attaque. Enfin, un des honorables pairs, ennemi déclaré du comte de
+Morcerf, monta à la tribune avec une solennité qui annonçait que le
+moment attendu était arrivé.
+
+Il se fit un effrayant silence; Morcerf seul ignorait la cause de
+l'attention profonde que l'on prêtait cette fois à un orateur qu'on
+n'avait pas toujours l'habitude d'écouter si complaisamment.
+
+Le comte laissa passer tranquillement le préambule par lequel l'orateur
+établissait qu'il allait parler d'une chose tellement grave, tellement
+sacrée, tellement vitale pour la Chambre, qu'il réclamait toute
+l'attention de ses collègues.
+
+Aux premiers mots de Janina et du colonel Fernand, le comte de Morcerf
+pâlit si horriblement, qu'il n'y eut qu'un frémissement dans cette
+assemblée, dont tous les regards convergeaient vers le comte.
+
+Les blessures morales ont cela de particulier qu'elles se cachent, mais
+ne se referment pas; toujours douloureuses, toujours prêtes à saigner
+quand on les touche, elles restent vives et béantes dans le coeur.
+
+La lecture de l'article achevée au milieu de ce même silence, troublé
+alors par un frémissement qui cessa aussitôt que l'orateur parut disposé
+à reprendre de nouveau la parole, l'accusateur exposa son scrupule, et
+se mit à établir combien sa tâche était difficile; c'était l'honneur de
+M. de Morcerf, c'était celui de toute la Chambre qu'il prétendait
+défendre en provoquant un débat qui devait s'attaquer à ces questions
+personnelles toujours si brûlantes. Enfin, il conclut en demandant
+qu'une enquête fût ordonnée, assez rapide pour confondre, avant qu'elle
+eût eu le temps de grandir, la calomnie, et pour rétablir M. de Morcerf,
+en le vengeant, dans la position que l'opinion publique lui avait faite
+depuis longtemps.
+
+Morcerf était si accablé, si tremblant devant cette immense et
+inattendue calamité, qu'il put à peine balbutier quelques mots en
+regardant ses confrères d'un oeil égaré. Cette timidité, qui d'ailleurs
+pouvait aussi bien tenir à l'étonnement de l'innocent qu'à la honte du
+coupable, lui concilia quelques sympathies. Les hommes vraiment généreux
+sont toujours prêts à devenir compatissants, lorsque le malheur de leur
+ennemi dépasse les limites de leur haine.
+
+Le président mit l'enquête aux voix; on vota par assis et levé, et il
+fut décidé que l'enquête aurait lieu.
+
+On demanda au comte combien il lui fallait de temps pour préparer sa
+justification.
+
+Le courage était revenu à Morcerf dès qu'il s'était senti vivant encore
+après cet horrible coup.
+
+«Messieurs les pairs, répondit-il, ce n'est point avec du temps qu'on
+repousse une attaque comme celle que dirigent en ce moment contre moi
+des ennemis inconnus et restés dans l'ombre de leur obscurité sans
+doute; c'est sur-le-champ, c'est par un coup de foudre qu'il faut que je
+réponde à l'éclair qui un instant m'a ébloui; que ne m'est-il donné, au
+lieu d'une pareille justification, d'avoir à répandre mon sang pour
+prouver à mes collègues que je suis digne de marcher leur égal!»
+
+Ces paroles firent une impression favorable pour l'accusé.
+
+«Je demande donc, dit-il, que l'enquête ait lieu le plus tôt possible,
+et je fournirai à la Chambre toutes les pièces nécessaires à
+l'efficacité de cette enquête.
+
+--Quel jour fixez-vous? demanda le président.
+
+--Je me mets dès aujourd'hui à la disposition de la Chambre», répondit
+le comte.
+
+Le président agita la sonnette.
+
+«La Chambre est-elle d'avis, demanda-t-il, que cette enquête ait lieu
+aujourd'hui même?
+
+--Oui!» fut la réponse unanime de l'Assemblée.
+
+On nomma une commission de douze membres pour examiner les pièces à
+fournir par Morcerf. L'heure de la première séance de cette commission
+fut fixée à huit heures du soir dans les bureaux de la Chambre. Si
+plusieurs séances étaient nécessaires, elles auraient lieu à la même
+heure et dans le même endroit.
+
+Cette décision prise, Morcerf demanda la permission de se retirer; il
+avait à recueillir les pièces amassées depuis longtemps par lui pour
+faire tête à cet orage, prévu par son cauteleux et indomptable
+caractère.
+
+Beauchamp raconta au jeune homme toutes les choses que nous venons de
+dire à notre tour: seulement son récit eut sur le nôtre l'avantage de
+l'animation des choses vivantes sur la froideur des choses mortes.
+
+Albert l'écouta en frémissant tantôt d'espoir, tantôt de colère, parfois
+de honte; car, par la confidence de Beauchamp, il savait que son père
+était coupable, et il se demandait comment, puisqu'il était coupable, il
+pourrait en arriver à prouver son innocence.
+
+Arrivé au point où nous en sommes, Beauchamp s'arrêta.
+
+«Ensuite? demanda Albert.
+
+--Ensuite? répéta Beauchamp.
+
+--Oui.
+
+--Mon ami, ce mot m'entraîne dans une horrible nécessité. Voulez-vous
+donc savoir la suite?
+
+--Il faut absolument que je la sache, mon ami, et j'aime mieux la
+connaître de votre bouche que d'aucune autre.
+
+--Eh bien, reprit Beauchamp, apprêtez donc votre courage, Albert; jamais
+vous n'en aurez eu plus besoin.»
+
+Albert passa une main sur son front pour s'assurer de sa propre force,
+comme un homme qui s'apprête à défendre sa vie essaie sa cuirasse et
+fait ployer la lame de son épée.
+
+Il se sentit fort, car il prenait sa fièvre pour de l'énergie.
+
+«Allez! dit-il.
+
+--Le soir arriva, continua Beauchamp. Tout Paris était dans l'attente de
+l'événement. Beaucoup prétendaient que votre père n'avait qu'à se
+montrer pour faire crouler l'accusation; beaucoup aussi disaient que le
+comte ne se présenterait pas; il y en avait qui assuraient l'avoir vu
+partir pour Bruxelles, et quelques-uns allèrent à la police demander
+s'il était vrai, comme on le disait, que le comte eût pris ses
+passeports.
+
+«Je vous avouerai que je fis tout au monde, continua Beauchamp, pour
+obtenir d'un des membres de la commission, jeune pair de mes amis,
+d'être introduit dans une sorte de tribune. À sept heures il vint me
+prendre, et, avant que personne fût arrivé, me recommanda à un huissier
+qui m'enferma dans une espèce de loge. J'étais masqué par une colonne et
+perdu dans une obscurité complète; je pus espérer que je verrais et que
+j'entendrais d'un bout à l'autre la terrible scène qui allait se
+dérouler.
+
+«À huit heures précises tout le monde était arrivé.
+
+«M. de Morcerf entra sur le dernier coup de huit heures. Il tenait à la
+main quelques papiers, et sa contenance semblait calme; contre son
+habitude, sa démarche était simple, sa mise recherchée et sévère; et,
+selon l'habitude des anciens militaires, il portait son habit boutonné
+depuis le bas jusqu'en haut.
+
+«Sa présence produisit le meilleur effet: la commission était loin
+d'être malveillante, et plusieurs de ses membres vinrent au comte et lui
+donnèrent la main.»
+
+Albert sentit que son coeur se brisait à tous ces détails, et cependant
+au milieu de sa douleur se glissait un sentiment de reconnaissance; il
+eût voulu pouvoir embrasser ces hommes qui avaient donné à son père
+cette marque d'estime dans un si grand embarras de son honneur.
+
+«En ce moment un huissier entra et remit une lettre au président.
+
+«--Vous avez la parole, monsieur de Morcerf, dit le président tout en
+décachetant la lettre.
+
+«Le comte commença son apologie, et je vous affirme, Albert, continua
+Beauchamp, qu'il fut d'une éloquence et d'une habileté extraordinaires.
+Il produisit des pièces qui prouvaient que le vizir de Janina l'avait,
+jusqu'à sa dernière heure, honoré de toute sa confiance, puisqu'il
+l'avait chargé d'une négociation de vie et de mort avec l'empereur
+lui-même. Il montra l'anneau, signe de commandement, et avec lequel
+Ali-Pacha cachetait d'ordinaire ses lettres, et que celui-ci lui avait
+donné pour qu'il pût à son retour, à quelque heure du jour ou de la
+nuit que ce fût, et fût-il dans son harem, pénétrer jusqu'à lui.
+Malheureusement, dit-il, sa négociation avait échoué, et quand il était
+revenu pour défendre son bienfaiteur, il était déjà mort. Mais, dit le
+comte, en mourant, Ali-Pacha, tant était grande sa confiance, lui avait
+confié sa maîtresse favorite et sa fille.»
+
+Albert tressaillit à ces mots, car à mesure que Beauchamp parlait, tout
+le récit d'Haydée revenait à l'esprit du jeune homme, et il se rappelait
+ce que la belle Grecque avait dit de ce message, de cet anneau, et de la
+façon dont elle avait été vendue et conduite en esclavage.
+
+«Et quel fut l'effet du discours du comte? demanda avec anxiété Albert.
+
+--J'avoue qu'il m'émut, et qu'en même temps que moi, il émut toute la
+commission, dit Beauchamp.
+
+«Cependant le président jeta négligemment les yeux sur la lettre qu'on
+venait de lui apporter; mais aux premières lignes son attention
+s'éveilla; il la lut, la relut encore, et, fixant les yeux sur M. de
+Morcerf:
+
+«--Monsieur le comte, dit-il, vous venez de nous dire que le vizir de
+Janina vous avait confié sa femme et sa fille?
+
+«--Oui, monsieur, répondit Morcerf: mais en cela, comme dans tout le
+reste, le malheur me poursuivait. À mon retour, Vasiliki et sa fille
+Haydée avaient disparu.
+
+«--Vous les connaissiez?
+
+«--Mon intimité avec le pacha et la suprême confiance qu'il avait dans
+ma fidélité m'avaient permis de les voir plus de vingt fois.
+
+«--Avez-vous quelque idée de ce qu'elles sont devenues?
+
+«--Oui, monsieur. J'ai entendu dire qu'elles avaient succombé à leur
+chagrin et peut-être à leur misère. Je n'étais pas riche, ma vie courait
+de grands dangers, je ne pus me mettre à leur recherche, à mon grand
+regret.
+
+«Le président fronça imperceptiblement le sourcil.
+
+«--Messieurs, dit-il, vous avez entendu et suivi M. le comte de Morcerf
+et ses explications. Monsieur le comte, pouvez-vous, à l'appui du récit
+que vous venez de faire, fournir quelque témoin?
+
+«--Hélas! non, monsieur, répondit le comte, tous ceux qui entouraient le
+vizir et qui m'ont connu à sa cour sont ou morts ou dispersés; seul, je
+crois, du moins, seul de mes compatriotes, j'ai survécu à cette
+affreuse guerre; je n'ai que des lettres d'Ali-Tebelin et je les ai
+mises sous vos yeux; je n'ai que l'anneau gage de sa volonté, et le
+voici; j'ai enfin la preuve la plus convaincante que je puisse fournir,
+c'est-à-dire, après une attaque anonyme, l'absence de tout témoignage
+contre ma parole d'honnête homme et la pureté de toute ma vie militaire.
+
+«Un murmure d'approbation courut dans l'assemblée; en ce moment, Albert,
+et s'il ne fût survenu aucun incident, la cause de votre père était
+gagnée.
+
+«Il ne restait plus qu'à aller aux voix, lorsque le président prit la
+parole.
+
+«--Messieurs, dit-il, et vous, monsieur le comte, vous ne seriez point
+fâchés, je présume, d'entendre un témoin très important, à ce qu'il
+assure, et qui vient de se produire de lui-même; ce témoin, nous n'en
+doutons pas, après tout ce que nous a dit le comte, est appelé à prouver
+la parfaite innocence de notre collègue. Voici la lettre que je viens de
+recevoir à cet égard; désirez-vous qu'elle vous soit lue, ou
+décidez-vous qu'il sera passé outre, et qu'on ne s'arrêtera point à cet
+incident?»
+
+«M. de Morcerf pâlit et crispa ses mains sur les papiers qu'il tenait,
+et qui crièrent entre ses doigts.
+
+«La réponse de la commission fut pour la lecture: quant au comte, il
+était pensif et n'avait point d'opinion à émettre.
+
+«Le président lut en conséquence la lettre suivante:
+
+»_Monsieur le président_,
+
+«_Je puis fournir à la commission d'enquête, chargée d'examiner la
+conduite en Épire et en Macédoine de M. le lieutenant-général comte de
+Morcerf, les renseignements les plus positifs_.
+
+«Le président fit une courte pause.
+
+«Le comte de Morcerf pâlit; le président interrogea les auditeurs du
+regard.
+
+«--Continuez!» s'écria-t-on de tous côtés.
+
+«Le président reprit:
+
+»_J'étais sur les lieux à la mort d'Ali-Pacha; j'assistai à ses derniers
+moments; je sais ce que devinrent Vasiliki et Haydée; je me tiens à la
+disposition de la commission, et réclame même l'honneur de me faire
+entendre. Je serai dans le vestibule de la Chambre au moment où l'on
+vous remettra ce billet_.
+
+«--Et quel est ce témoin, ou plutôt cet ennemi? demanda le comte d'une
+voix dans laquelle il était facile de remarquer une profonde altération.
+
+«--Nous allons le savoir, monsieur, répondit le président. La commission
+est-elle d'avis d'entendre ce témoin?
+
+«--Oui, oui, dirent en même temps toutes les voix.
+
+«On rappela l'huissier.
+
+«--Huissier, demanda le président, y a-t-il quelqu'un qui attende dans
+le vestibule?
+
+«--Oui, monsieur le président.
+
+«--Qui est-ce que ce quelqu'un?
+
+«--Une femme accompagnée d'un serviteur.
+
+Chacun se regarda.
+
+«--Faites entrer cette femme, dit le président.
+
+«Cinq minutes après, l'huissier reparut; tous les yeux étaient fixés sur
+la porte, et moi-même, dit Beauchamp, je partageais l'attente et
+l'anxiété générales.
+
+«Derrière l'huissier marchait une femme enveloppée d'un grand voile qui
+la cachait tout entière. On devinait bien, aux formes que trahissait ce
+voile et aux parfums qui s'en exhalaient, la présence d'une femme jeune
+et élégante, mais voilà tout.
+
+«Le président pria l'inconnue d'écarter son voile et l'on put voir alors
+que cette femme était vêtue à la grecque; en outre, elle était d'une
+suprême beauté.
+
+--Ah! dit Morcerf, c'était elle.
+
+--Comment, elle?
+
+--Oui, Haydée.
+
+--Qui vous l'a dit?
+
+--Hélas! je le devine. Mais continuez, Beauchamp, je vous prie. Vous
+voyez que je suis calme et fort. Et cependant nous devons approcher du
+dénouement.
+
+--M. de Morcerf, continua Beauchamp, regardait cette femme avec une
+surprise mêlée d'effroi. Pour lui, c'était la vie ou la mort qui allait
+sortir de cette bouche charmante; pour tous les autres, c'était une
+aventure si étrange et si pleine de curiosité, que le salut ou la perte
+de M. de Morcerf n'entrait déjà plus dans cet événement que comme un
+élément secondaire.
+
+«Le président offrit de la main un siège à la jeune femme; mais elle fit
+signe de la tête qu'elle resterait debout. Quant au comte, il était
+retombé sur son fauteuil, et il était évident que ses jambes refusaient
+de le porter.
+
+«--Madame, dit le président, vous avez écrit à la commission pour lui
+donner des renseignements sur l'affaire de Janina, et vous avez avancé
+que vous aviez été témoin oculaire des événements.
+
+«--Je le fus en effet», répondit l'inconnue avec une voix pleine d'une
+tristesse charmante, et empreinte de cette sonorité particulière aux
+voix orientales.
+
+«--Cependant, reprit le président, permettez-moi de vous dire que vous
+étiez bien jeune alors.
+
+«--J'avais quatre ans; mais comme les événements avaient pour moi une
+suprême importance, pas un détail n'est sorti de mon esprit, pas une
+particularité n'a échappé à ma mémoire.
+
+«--Mais quelle importance avaient donc pour vous ces événements, et qui
+êtes-vous pour que cette grande catastrophe ait produit sur vous une si
+profonde impression?
+
+«--Il s'agissait de la vie ou de la mort de mon père, répondit la jeune
+fille, et je m'appelle Haydée, fille d'Ali-Tebelin, pacha de Janina, et
+de Vasiliki, sa femme bien-aimée.»
+
+«La rougeur modeste et fière, tout à la fois, qui empourpra les joues de
+la jeune femme, le feu de son regard et la majesté de sa révélation,
+produisirent sur l'assemblée un effet inexprimable.
+
+«Quant au comte, il n'eût pas été plus anéanti, si la foudre en tombant,
+eût ouvert un abîme à ses pieds.
+
+«--Madame, reprit le président, après s'être incliné avec respect,
+permettez-moi une simple question qui n'est pas un doute, et cette
+question sera la dernière: Pouvez-vous justifier de l'authenticité de ce
+que vous dites?
+
+«--Je le puis, monsieur, dit Haydée en tirant de dessous son voile un
+sachet de satin parfumé, car voici l'acte de ma naissance, rédigé par
+mon père et signé par ses principaux officiers; car voici, avec l'acte
+de ma naissance, l'acte de mon baptême, mon père ayant consenti à ce que
+je fusse élevée dans la religion de ma mère, acte que le grand primat de
+Macédoine et d'Épire a revêtu de son sceau; voici enfin (et ceci est le
+plus important sans doute) l'acte de la vente qui fut faite de ma
+personne et de celle de ma mère au marchand arménien El-Kobbir, par
+l'officier franc qui, dans son infâme marché avec la Porte, s'était
+réservé, pour sa part de butin, la fille et la femme de son bienfaiteur,
+qu'il vendit pour la somme de mille bourses, c'est-à-dire pour quatre
+cent mille francs à peu près.
+
+«Une pâleur verdâtre envahit les joues du comte de Morcerf, et ses yeux
+s'injectèrent de sang à l'énoncé de ces imputations terribles qui furent
+accueillies de l'assemblée avec un lugubre silence.
+
+«Haydée, toujours calme, mais bien plus menaçante dans son calme qu'une
+autre ne l'eût été dans sa colère, tendit au président l'acte de vente
+rédigé en langue arabe.
+
+«Comme on avait pensé que quelques-unes des pièces produites seraient
+rédigées en arabe, en romaïque ou en turc, l'interprète de la Chambre
+avait été prévenu; on l'appela. Un des nobles pairs à qui la langue
+arabe, qu'il avait apprise pendant la sublime campagne d'Égypte, était
+familière, suivit sur le vélin la lecture que le traducteur en fit à
+haute voix:
+
+«_Moi, El-Kobbir, marchand d'esclaves et fournisseur du harem de S.H.,
+reconnais avoir reçu pour la remettre au sublime empereur, du seigneur
+franc comte de Monte-Cristo, une émeraude évaluée deux mille bourses,
+pour prix d'une jeune esclave chrétienne âgée de onze ans, du nom de
+Haydée, et fille reconnue du défunt seigneur Ali-Tebelin, pacha de
+Janina, et de Vasiliki, sa favorite; laquelle m'avait été vendue, il y a
+sept ans, avec sa mère, morte en arrivant à Constantinople, par un
+colonel franc au service du vizir Ali-Tebelin, nommé Fernand Mondego._
+
+«_La susdite vente m'avait été faite pour le compte de S.H., dont
+j'avais mandat, moyennant la somme de mille bourses._
+
+«_Fait à Constantinople, avec autorisation de S.H. l'année 1274 de
+l'hégire._
+
+ «_Signé EL-KOBBIR_.»
+
+«_Le présent acte, pour lui donner toute foi, toute croyance et
+toute authenticité, sera revêtu du sceau impérial, que le vendeur
+s'oblige à y faire apposer._»
+
+«Près de la signature du marchand on voyait en effet le sceau du
+sublime empereur.
+
+«À cette lecture et à cette vue succéda un silence terrible; le
+comte n'avait plus que le regard, et ce regard, attaché comme
+malgré lui sur Haydée, semblait de flamme et de sang.
+
+«--Madame, dit le président, ne peut-on interroger le comte de
+Monte-Cristo, lequel est à Paris près de vous, à ce que je crois?
+
+«--Monsieur, répondit Haydée, le comte de Monte-Cristo, mon autre
+père, est en Normandie depuis trois jours.
+
+«--Mais alors, madame, dit le président, qui vous a conseillé
+cette démarche, démarche dont la cour vous remercie et qui
+d'ailleurs est toute naturelle d'après votre naissance et vos
+malheurs?
+
+«--Monsieur, répondit Haydée, cette démarche m'a été conseillée
+par mon respect et par ma douleur. Quoique chrétienne, Dieu me
+pardonne! j'ai toujours songé à venger mon illustre père. Or,
+quand j'ai mis le pied en France, quand j'ai su que le traître
+habitait Paris, mes yeux et mes oreilles sont restés constamment
+ouverts. Je vis retirée dans la maison de mon noble protecteur,
+mais je vis ainsi parce que j'aime l'ombre et le silence qui me
+permettent de vivre dans ma pensée et dans mon recueillement. Mais
+M. le comte de Monte-Cristo m'entoure de soins paternels, et rien
+de ce qui constitue la vie du monde ne m'est étranger; seulement
+je n'en accepte que le bruit lointain. Ainsi je lis tous les
+journaux, comme on m'envoie tous les albums, comme je reçois
+toutes les mélodies et c'est en suivant, sans m'y prêter, la vie
+des autres, que j'ai su ce qui s'était passé ce matin à la Chambre
+des pairs et ce qui devait s'y passer ce soir... Alors, j'ai
+écrit.
+
+«--Ainsi, demanda le président, M. le comte de Monte-Cristo n'est
+pour rien dans votre démarche?
+
+«--Il l'ignore complètement, monsieur, et même je n'ai qu'une
+crainte, c'est qu'il la désapprouve quand il l'apprendra;
+cependant c'est un beau jour pour moi, continua la jeune fille en
+levant au ciel un regard tout ardent de flamme, que celui où je
+trouve enfin l'occasion de venger mon père.
+
+«Le comte, pendant tout ce temps, n'avait point prononcé une seule
+parole; ses collègues le regardaient et sans doute plaignaient
+cette fortune brisée sous le souffle parfumé d'une femme; son
+malheur s'écrivait peu à peu en traits sinistres sur son visage.
+
+«--Monsieur de Morcerf, dit le président, reconnaissez-vous
+madame pour la fille d'Ali-Tebelin, pacha de Janina?
+
+«--Non, dit Morcerf en faisant un effort pour se lever, et c'est
+une trame ourdie par mes ennemis.
+
+«Haydée, qui tenait ses yeux fixés vers la porte, comme si elle
+attendait quelqu'un, se retourna brusquement, et, retrouvant le
+comte debout, elle poussa un cri terrible:
+
+«--Tu ne me reconnais pas, dit-elle; eh bien, moi, heureusement
+je te reconnais! tu es Fernand Mondego, l'officier franc qui
+instruisait les troupes de mon noble père. C'est toi qui as
+livré les châteaux de Janina! c'est toi qui, envoyé par lui à
+Constantinople pour traiter directement avec l'empereur de la vie
+ou de la mort de ton bienfaiteur, as rapporté un faux firman qui
+accordait grâce entière! c'est toi qui, avec ce firman, as obtenu
+la bague du pacha qui devait te faire obéir par Sélim, le gardien
+du feu; c'est toi qui as poignardé Sélim! c'est toi qui nous as
+vendues, ma mère et moi, au marchand El-Kobbir! Assassin!
+assassin! assassin! tu as encore au front le sang de ton maître!
+regardez tous.
+
+«Ces paroles avaient été prononcées avec un tel enthousiasme de
+vérité, que tous les yeux se tournèrent vers le front du comte, et
+que lui-même y porta la main comme s'il eût senti, tiède encore,
+le sang d'Ali.
+
+«--Vous reconnaissez donc positivement M. de Morcerf pour être le
+même que l'officier Fernand Mondego?
+
+«--Si je le reconnais! s'écria Haydée. Oh! ma mère! tu m'as dit:
+«Tu étais libre, tu avais un père que tu aimais, tu étais destinée
+à être presque une reine! Regarde bien cet homme, c'est lui qui
+t'a faite esclave, c'est lui qui a levé au bout d'une pique la
+tête de ton père, c'est lui qui nous a vendues, c'est lui qui nous
+a livrées! Regarde bien sa main droite, celle qui a une large
+cicatrice; si tu oubliais son visage, tu le reconnaîtrais à cette
+main dans laquelle sont tombées une à une les pièces d'or du
+marchand El-Kobbir!» Si je le reconnais! Oh! qu'il dise maintenant
+lui-même s'il ne me reconnaît pas.
+
+«Chaque mot tombait comme un coutelas sur Morcerf et retranchait
+une parcelle de son énergie; aux derniers mots, il cacha vivement
+et malgré lui sa main, mutilée en effet par une blessure, dans sa
+poitrine, et retomba sur son fauteuil, abîmé dans un morne
+désespoir.
+
+«Cette scène avait fait tourbillonner les esprits de l'assemblée,
+comme on voit courir les feuilles détachées du tronc sous le vent
+puissant du nord.
+
+«--Monsieur le comte de Morcerf, dit le président, ne vous
+laissez pas abattre, répondez: la justice de la cour est suprême
+et égale pour tous comme celle de Dieu; elle ne vous laissera pas
+écraser par vos ennemis sans vous donner les moyens de les
+combattre. Voulez-vous des enquêtes nouvelles? Voulez-vous que
+j'ordonne un voyage de deux membres de la Chambre à Janina?
+Parlez!
+
+«Morcerf ne répondit rien.
+
+«Alors, tous les membres de la commission se regardèrent avec une
+sorte de terreur. On connaissait le caractère énergique et violent
+du comte. Il fallait une bien terrible prostration pour annihiler
+la défense de cet homme; il fallait enfin penser qu'à ce silence,
+qui ressemblait au sommeil, succéderait un réveil qui
+ressemblerait à la foudre.
+
+«--Eh bien, lui demanda le président, que décidez-vous?
+
+«--Rien! dit en se levant le comte avec une voix sourde.
+
+«--La fille d'Ali-Tebelin, dit le président, a donc déclaré bien
+réellement la vérité? elle est donc bien réellement le témoin
+terrible auquel il arrive toujours que le coupable n'ose répondre:
+NON? vous avez donc fait bien réellement toutes les choses dont on
+vous accuse?
+
+«Le comte jeta autour de lui un regard dont l'expression
+désespérée eût touché des tigres, mais il ne pouvait désarmer des
+juges; puis il leva les yeux vers la voûte, et les détourna
+aussitôt, comme s'il eût craint que cette voûte, en s'ouvrant, ne
+fît resplendir ce second tribunal qui se nomme le ciel, cet autre
+juge qui s'appelle Dieu.
+
+«Alors, avec un brusque mouvement, il arracha les boutons de cet
+habit fermé qui l'étouffait, et sortit de la salle comme un sombre
+insensé; un instant son pas retentit lugubrement sous la voûte
+sonore, puis bientôt le roulement de la voiture qui l'emportait au
+galop ébranla le portique de l'édifice florentin.
+
+«--Messieurs, dit le président quand le silence fut rétabli,
+M. le comte de Morcerf est-il convaincu de félonie, de trahison et
+d'indignité?
+
+«--Oui! répondirent d'une voix unanime tous les membres de la
+commission d'enquête.
+
+«Haydée avait assisté jusqu'à la fin de la séance; elle entendit
+prononcer la sentence du comte sans qu'un seul des traits de son
+visage exprimât ou la joie ou la pitié.
+
+«Alors, ramenant son voile sur son visage, elle salua
+majestueusement les conseillers, et sortit de ce pas dont Virgile
+voyait marcher les déesses.»
+
+
+
+
+LXXXVII
+
+La provocation.
+
+
+«Alors, continua Beauchamp, je profitai du silence et de
+l'obscurité de la salle pour sortir sans être vu. L'huissier qui
+m'avait introduit m'attendait à la porte. Il me conduisit, à
+travers les corridors, jusqu'à une petite porte donnant sur la rue
+de Vaugirard. Je sortis l'âme brisée et ravie tout à la fois,
+pardonnez-moi cette expression, Albert, brisée par rapport à vous,
+ravie de la noblesse de cette jeune fille poursuivant la vengeance
+paternelle. Oui, je vous le jure, Albert, de quelque part que
+vienne cette révélation, je dis, moi, qu'elle peut venir d'un
+ennemi, mais que cet ennemi n'est que l'agent de la Providence.»
+
+Albert tenait sa tête entre ses deux mains; il releva son visage,
+rouge de honte et baigné de larmes, et saisissant le bras de
+Beauchamp.
+
+«Ami, lui dit-il, ma vie est finie: il me reste, non pas à dire
+comme vous que la Providence m'a porté le coup, mais à chercher
+quel homme me poursuit de son inimitié; puis, quand je le
+connaîtrai, je tuerai cet homme, ou cet homme me tuera; or, je
+compte sur votre amitié pour m'aider, Beauchamp, si toutefois le
+mépris ne l'a pas tuée dans votre coeur.
+
+--Le mépris, mon ami? et en quoi ce malheur vous touchera-t-il?
+Non! Dieu merci! nous n'en sommes plus au temps où un injuste
+préjugé rendait les fils responsables des actions des pères.
+Repassez toute votre vie, Albert, elle date d'hier, il est vrai,
+mais jamais aurore d'un beau jour fut-elle plus pure que votre
+orient? non, Albert, croyez-moi, vous êtes jeune, vous êtes riche,
+quittez la France: tout s'oublie vite dans cette grande Babylone à
+l'existence agitée et aux goûts changeants; vous viendrez dans
+trois ou quatre ans, vous aurez épousé quelque princesse russe, et
+personne ne songera plus à ce qui s'est passé hier, à plus forte
+raison à ce qui s'est passé il y a seize ans.
+
+--Merci, mon cher Beauchamp, merci de l'excellente intention qui
+vous dicte vos paroles, mais cela ne peut être ainsi, je vous ai
+dit mon désir, et maintenant, s'il le faut, je changerai le mot
+désir en celui de volonté. Vous comprenez qu'intéressé comme je le
+suis dans cette affaire, je ne puis voir la chose du même point de
+vue que vous. Ce qui vous semble venir à vous d'une source céleste
+me semble venir à moi d'une source moins pure. La Providence me
+paraît, je vous l'avoue, fort étrangère à tout ceci, et cela
+heureusement, car au lieu de l'invisible et de l'impalpable
+messagère des récompenses et punitions célestes, je trouverai un
+être palpable et visible, sur lequel je me vengerai, oh! oui, je
+vous le jure, de tout ce que je souffre depuis un mois.
+Maintenant, je vous le répète, Beauchamp, je tiens à rentrer dans
+la vie humaine et matérielle, et, si vous êtes encore mon ami
+comme vous le dites, aidez-moi à retrouver la main qui a porté le
+coup.
+
+--Alors, soit! dit Beauchamp; et si vous tenez absolument à ce
+que je descende sur la terre je le ferai; si vous tenez à vous
+mettre à la recherche d'un ennemi, je m'y mettrai avec vous. Et je
+le trouverai, car mon honneur est presque aussi intéressé que le
+vôtre à ce que nous le retrouvions.
+
+--Eh bien, alors, Beauchamp, vous comprenez, à l'instant même,
+sans retard, commençons nos investigations. Chaque minute de
+retard est une éternité pour moi; le dénonciateur n'est pas encore
+puni, il peut donc espérer qu'il ne le sera pas; et, sur mon
+honneur, s'il l'espère, il se trompe!
+
+--Eh bien, écoutez-moi, Morcerf.
+
+--Ah! Beauchamp, je vois que vous savez quelque chose; tenez,
+vous me rendez la vie!
+
+--Je ne dis pas que ce soit réalité, Albert, mais c'est au moins
+une lumière dans la nuit: en suivant cette lumière, peut-être nous
+conduira-t-elle au but.
+
+--Dites! vous voyez bien que je bous d'impatience.
+
+--Eh bien, je vais vous raconter ce que je n'ai pas voulu vous
+dire en revenant de Janina.
+
+--Parlez.
+
+--Voilà ce qui s'est passé, Albert; j'ai été tout naturellement
+chez le premier banquier de la ville pour prendre des
+informations; au premier mot que j'ai dit de l'affaire, avant même
+que le nom de votre père eût été prononcé:
+
+«--Ah! dit-il, très bien, je devine ce qui vous amène.
+
+«--Comment cela, et pourquoi?
+
+«--Parce qu'il y a quinze jours à peine j'ai été interrogé sur le
+même sujet.
+
+«--Par qui?
+
+«--Par un banquier de Paris, mon correspondant.
+
+«--Que vous nommez?
+
+«--M. Danglars.»
+
+--Lui! s'écria Albert; en effet, c'est bien lui qui depuis si
+longtemps poursuit mon pauvre père de sa haine jalouse; lui,
+l'homme prétendu populaire, qui ne peut pardonner au comte de
+Morcerf d'être pair de France. Et, tenez, cette rupture de mariage
+sans raison donnée; oui, c'est bien cela.
+
+--Informez-vous, Albert (mais ne vous emportez pas d'avance),
+informez-vous, vous dis-je, et si la chose est vraie...
+
+--Oh! oui, si la chose est vraie! s'écria le jeune homme, il me
+paiera tout ce que j'ai souffert.
+
+--Prenez garde, Morcerf, c'est un homme déjà vieux.
+
+--J'aurai égard à son âge comme il a eu égard à l'honneur de ma
+famille; s'il en voulait à mon père, que ne frappait-il mon père?
+Oh! non, il a eu peur de se trouver en face d'un homme!
+
+--Albert, je ne vous condamne pas, je ne fais que vous retenir;
+Albert, agissez prudemment.
+
+--Oh! n'ayez pas peur; d'ailleurs, vous m'accompagnerez,
+Beauchamp, les choses solennelles doivent être traitées devant
+témoin. Avant la fin de cette journée, si M. Danglars est le
+coupable, M. Danglars aura cessé de vivre ou je serai mort.
+Pardieu, Beauchamp, je veux faire de belles funérailles à mon
+honneur!
+
+--Eh bien, alors, quand de pareilles résolutions sont prises,
+Albert, il faut les mettre à exécution à l'instant même. Vous
+voulez aller chez M. Danglars? partons.»
+
+On envoya chercher un cabriolet de place. En entrant dans l'hôtel
+du banquier, on aperçut le phaéton et le domestique de M. Andrea
+Cavalcanti à la porte.
+
+«Ah! parbleu! voilà qui va bien, dit Albert avec une voix sombre.
+Si M. Danglars ne veut pas se battre avec moi, je lui tuerai son
+gendre. Cela doit se battre, un Cavalcanti.»
+
+On annonça le jeune homme au banquier, qui, au nom d'Albert,
+sachant ce qui s'était passé la veille, fit défendre sa porte.
+Mais il était trop tard, il avait suivi le laquais; il entendit
+l'ordre donné, força la porte et pénétra, suivi de Beauchamp,
+jusque dans le cabinet du banquier.
+
+«Mais, monsieur! s'écria celui-ci, n'est-on plus maître de
+recevoir chez soi qui l'on veut, ou qui l'on ne veut pas? Il me
+semble que vous vous oubliez étrangement.
+
+--Non, monsieur, dit froidement Albert, il y a des circonstances,
+et vous êtes dans une de celles-là, où il faut, sauf lâcheté, je
+vous offre ce refuge, être chez soi pour certaines personnes du
+moins.
+
+--Alors, que me voulez-vous donc, monsieur?
+
+--Je veux, dit Morcerf, s'approchant sans paraître faire
+attention à Cavalcanti qui était adossé à la cheminée, je veux
+vous proposer un rendez-vous dans un coin écarté, où personne ne
+vous dérangera pendant dix minutes, je ne vous en demande pas
+davantage; où, des deux hommes qui se sont rencontrés, il en
+restera un sous les feuilles.»
+
+Danglars pâlit, Cavalcanti fit un mouvement. Albert se retourna
+vers le jeune homme:
+
+«Oh! mon Dieu! dit-il, venez si vous voulez, monsieur le comte,
+vous avez le droit d'y être, vous êtes presque de la famille, et
+je donne de ces sorties de rendez-vous à autant de gens qu'il s'en
+trouvera pour les accepter.»
+
+Cavalcanti regarda d'un air stupéfait Danglars lequel faisant un
+effort, se leva et s'avança entre les deux jeunes gens. L'attaque
+d'Albert à Andrea venait de le placer sur un autre terrain, et il
+espérait que la visite d'Albert avait une autre cause que celle
+qu'il lui avait supposée d'abord.
+
+«Ah çà! monsieur, dit-il à Albert, si vous venez ici chercher
+querelle à monsieur parce que je l'ai préféré à vous, je vous
+préviens que je ferai de cela une affaire de procureur du roi.
+
+--Vous vous trompez, monsieur, dit Morcerf avec un sombre
+sourire, je ne parle pas de mariage le moins du monde, et je ne
+m'adresse à M. Cavalcanti que parce qu'il m'a semblé avoir eu un
+instant l'intention d'intervenir dans notre discussion. Et puis,
+tenez, au reste, vous avez raison, dit-il, je cherche aujourd'hui
+querelle à tout le monde; mais soyez tranquille, monsieur
+Danglars, la priorité vous appartient.
+
+--Monsieur, répondit Danglars, pâle de colère et de peur, je vous
+avertis que lorsque j'ai le malheur de rencontrer sur mon chemin
+un dogue enragé, je le tue et que, loin de me croire coupable, je
+pense avoir rendu un service à la société. Or, si vous êtes enragé
+et que vous tendiez à me mordre, je vous en préviens, je vous
+tuerai sans pitié. Tiens! est-ce ma faute, à moi, si votre père
+est déshonoré?
+
+--Oui, misérable! s'écria Morcerf, c'est ta faute!»
+
+Danglars fit un pas en arrière.
+
+«Ma faute! à moi, dit-il; mais vous êtes fou! Est-ce que je sais
+l'histoire grecque, moi? Est-ce que j'ai voyagé dans tous ces
+pays-là? Est-ce que c'est moi qui ai conseillé à votre père de
+vendre les châteaux de Janina? de trahir...
+
+--Silence! dit Albert d'une voix sourde. Non, ce n'est pas vous
+qui directement avez fait cet éclat et causé ce malheur, mais
+c'est vous qui l'avez hypocritement provoqué.
+
+--Moi!
+
+--Oui, vous! d'où vient la révélation?
+
+--Mais il me semble que le journal vous l'a dit: de Janina,
+parbleu!
+
+--Qui a écrit à Janina?
+
+--À Janina?
+
+--Oui. Qui a écrit pour demander des renseignements sur mon père?
+
+--Il me semble que tout le monde peut écrire à Janina.
+
+--Une seule personne a écrit cependant.
+
+--Une seule?
+
+--Oui! et cette personne, c'est vous.
+
+--J'ai écrit, sans doute; il me semble que lorsqu'on marie sa
+fille à un jeune homme, on peut prendre des renseignements sur la
+famille de ce jeune homme; c'est non seulement un droit, mais
+encore un devoir.
+
+--Vous avez écrit, monsieur, dit Albert, sachant parfaitement la
+réponse qui vous viendrait.
+
+--Moi? Ah! je vous le jure bien, s'écria Danglars avec une
+confiance et une sécurité qui venaient encore moins de sa peur
+peut-être que de l'intérêt qu'il ressentait au fond pour le
+malheureux jeune homme; je vous jure que jamais je n'eusse pensé à
+écrire à Janina. Est-ce que je connaissais la catastrophe d'Ali-Pacha, moi?
+
+--Alors quelqu'un vous a donc poussé à écrire?
+
+--Certainement.
+
+--On vous a poussé?
+
+--Oui.
+
+--Qui cela?... achevez... dites...
+
+--Pardieu! rien de plus simple, je parlais du passé de votre
+père, je disais que la source de sa fortune était toujours restée
+obscure. La personne m'a demandé où votre père avait fait cette
+fortune. J'ai répondu: «En Grèce.» Alors elle m'a dit: «Eh bien,
+écrivez à Janina.»
+
+--Et qui vous a donné ce conseil?
+
+--Parbleu! le comte de Monte-Cristo, votre ami.
+
+--Le comte de Monte-Cristo vous a dit d'écrire à Janina?
+
+--Oui, et j'ai écrit. Voulez-vous voir ma correspondance? je vous
+la montrerai.»
+
+Albert et Beauchamp se regardèrent.
+
+«Monsieur, dit alors Beauchamp, qui n'avait point encore pris la
+parole, il me semble que vous accusez le comte, qui est absent de
+Paris, et qui ne peut se justifier en ce moment?
+
+--Je n'accuse personne, monsieur, dit Danglars, je raconte, et je
+répéterai devant M. le comte de Monte-Cristo ce que je viens de
+dire devant vous.
+
+--Et le comte sait quelle réponse vous avez reçue?
+
+--Je la lui ai montrée.
+
+--Savait-il que le nom de baptême de mon père était Fernand, et
+que son nom de famille était Mondego?
+
+--Oui, je le lui avais dit depuis longtemps au surplus, je n'ai
+fait là-dedans que ce que tout autre eût fait à ma place, et même
+peut-être beaucoup moins. Quand, le lendemain de cette réponse,
+poussé par M. de Monte-Cristo, votre père est venu me demander ma
+fille officiellement, comme cela se fait quand on veut en finir,
+j'ai refusé, j'ai refusé net, c'est vrai, mais sans explication,
+sans éclat. En effet, pourquoi aurais-je fait un éclat? En quoi
+l'honneur ou le déshonneur de M. de Morcerf m'importe-t-il? Cela
+ne faisait ni hausser ni baisser la rente.»
+
+Albert sentit la rougeur lui monter au front; il n'y avait plus de
+doute, Danglars se défendait avec la bassesse, mais avec l'assurance
+d'un homme qui dit, sinon toute la vérité, du moins une partie de la
+vérité, non point par conscience, il est vrai, mais par terreur.
+D'ailleurs, que cherchait Morcerf? ce n'était pas le plus ou moins de
+culpabilité de Danglars ou de Monte-Cristo, c'était un homme qui
+répondît de l'offense légère ou grave, c'était un homme qui se battît,
+et il était évident que Danglars ne se battrait pas.
+
+Et puis, chacune des choses oubliées ou inaperçues redevenait
+visible à ses yeux ou présente à son souvenir. Monte-Cristo savait
+tout, puisqu'il avait acheté la fille d'Ali-Pacha, or, sachant
+tout, il avait conseillé à Danglars d'écrire à Janina. Cette
+réponse connue, il avait accédé au désir manifesté par Albert
+d'être présenté à Haydée; une fois devant elle, il avait laissé
+l'entretien tomber sur la mort d'Ali, ne s'opposant pas au récit
+d'Haydée (mais ayant sans doute donné à la jeune fille dans les
+quelques mots romaïques qu'il avait prononcés des instructions qui
+n'avaient point permis à Morcerf de reconnaître son père);
+d'ailleurs n'avait-il pas prié Morcerf de ne pas prononcer le nom
+de son père devant Haydée? Enfin il avait mené Albert en Normandie
+au moment où il savait que le grand éclat devait se faire. Il n'y
+avait pas à en douter, tout cela était un calcul, et, sans aucun
+doute, Monte-Cristo s'entendait avec les ennemis de son père.
+
+Albert prit Beauchamp dans un coin et lui communiqua toutes ses
+idées.
+
+«Vous avez raison, dit celui-ci; M. Danglars n'est, dans ce qui
+est arrivé, que pour la partie brutale et matérielle; c'est à
+M. de Monte-Cristo que vous devez demander une explication.»
+
+Albert se retourna.
+
+«Monsieur, dit-il à Danglars, vous comprenez que je ne prends pas
+encore de vous un congé définitif; il me reste à savoir si vos
+inculpations sont justes, et je vais de ce pas m'en assurer chez
+M. le comte de Monte-Cristo.»
+
+Et, saluant le banquier, il sortit avec Beauchamp sans paraître
+autrement s'occuper de Cavalcanti.
+
+Danglars les reconduisit jusqu'à la porte, et, à la porte,
+renouvela à Albert l'assurance qu'aucun motif de haine personnel
+ne l'animait contre M. le comte de Morcerf.
+
+
+
+
+LXXXVIII
+
+L'insulte.
+
+
+À la porte du banquier, Beauchamp arrêta Morcerf.
+
+«Écoutez, lui dit-il, tout à l'heure je vous ai dit, chez
+M. Danglars, que c'était à M. de Monte-Cristo que vous deviez
+demander une explication?
+
+--Oui, et nous allons chez lui.
+
+--Un instant, Morcerf; avant d'aller chez le comte, réfléchissez.
+
+--À quoi voulez-vous que je réfléchisse?
+
+--À la gravité de la démarche.
+
+--Est-elle plus grave que d'aller chez M. Danglars?
+
+--Oui; M. Danglars était un homme d'argent, et vous le savez, les hommes
+d'argent savent trop le capital qu'ils risquent pour se battre
+facilement. L'autre au contraire, est un gentilhomme, en apparence
+du moins; mais ne craignez-vous pas, sous le gentilhomme, de
+rencontrer le bravo?
+
+--Je ne crains qu'une chose, c'est de trouver un homme qui ne se
+batte pas.
+
+--Oh! soyez tranquille, dit Beauchamp, celui-là se battra. J'ai
+même peur d'une chose, c'est qu'il ne se batte trop bien; prenez
+garde!
+
+--Ami, dit Morcerf avec un beau sourire, c'est ce que je demande;
+et ce qui peut m'arriver de plus heureux, c'est d'être tué pour
+mon père: cela nous sauvera tous.
+
+--Votre mère en mourra!
+
+--Pauvre mère! dit Albert en passant la main sur ses yeux, je le
+sais bien; mais mieux vaut qu'elle meure de cela que de mourir de
+honte.
+
+--Vous êtes bien décidé, Albert?
+
+--Oui.
+
+--Allez donc! Mais croyez-vous que nous le trouvions?
+
+--Il devait revenir quelques heures après moi, et certainement il
+sera revenu.»
+
+Ils montèrent, et se firent conduire avenue des Champs-Élysées,
+n° 30.
+
+Beauchamp voulait descendre seul, mais Albert lui fit observer que
+cette affaire, sortant des règles ordinaires, lui permettait de
+s'écarter de l'étiquette du duel.
+
+Le jeune homme agissait dans tout ceci pour une cause si sainte,
+que Beauchamp n'avait autre chose à faire qu'à se prêter à toutes
+ses volontés: il céda donc à Morcerf et se contenta de le suivre.
+
+Albert ne fit qu'un bond de la loge du concierge au perron. Ce fut
+Baptistin qui le reçut.
+
+Le comte venait d'arriver effectivement, mais il était au bain, et
+avait défendu de recevoir qui que ce fût au monde.
+
+«Mais, après le bain? demanda Morcerf.
+
+--Monsieur dînera.
+
+--Et après le dîner?
+
+--Monsieur dormira une heure.
+
+--Ensuite?
+
+--Ensuite il ira à l'Opéra.
+
+--Vous en êtes sûr? demanda Albert.
+
+--Parfaitement sûr; monsieur a commandé ses chevaux pour huit
+heures précises.
+
+--Fort bien, répliqua Albert; voilà tout ce que je voulais
+savoir.»
+
+Puis, se retournant vers Beauchamp:
+
+«Si vous avez quelque chose à faire, Beauchamp, faites-le tout de
+suite; si vous avez rendez-vous ce soir, remettez-le à demain.
+Vous comprenez que je compte sur vous pour aller à l'Opéra. Si
+vous le pouvez, amenez-moi Château-Renaud.»
+
+Beauchamp profita de la permission et quitta Albert après lui
+avoir promis de le venir prendre à huit heures moins un quart.
+
+Rentré chez lui, Albert prévint Franz, Debray et Morrel du désir
+qu'il avait de les voir le soir même à l'Opéra.
+
+Puis il alla visiter sa mère, qui, depuis les événements de la
+veille, avait fait défendre sa porte et gardait la chambre. Il la
+trouva au lit, écrasée par la douleur de cette humiliation
+publique.
+
+La vue d'Albert produisit sur Mercédès l'effet qu'on en pouvait
+attendre; elle serra la main de son fils et éclata en sanglots.
+Cependant ces larmes la soulagèrent.
+
+Albert demeura un instant debout et muet près du visage de sa
+mère. On voyait à sa mine pâle et à ses sourcils froncés que sa
+résolution de vengeance s'émoussait de plus en plus dans son
+coeur.
+
+«Ma mère, demanda Albert, est-ce que vous connaissez quelque
+ennemi à M. de Morcerf?»
+
+Mercédès tressaillit; elle avait remarqué que le jeune homme
+n'avait pas dit: à mon père.
+
+«Mon ami, dit-elle, les gens dans la position du comte ont
+beaucoup d'ennemis qu'ils ne connaissent point. D'ailleurs, les
+ennemis qu'on connaît ne sont point, vous le savez, les plus
+dangereux.
+
+--Oui, je sais cela, aussi j'en appelle à toute votre
+perspicacité. Ma mère, vous êtes une femme si supérieure que rien
+ne vous échappe, à vous!
+
+--Pourquoi me dites-vous cela?
+
+--Parce que vous aviez remarqué, par exemple, que le soir du bal
+que nous avons donné, M. de Monte-Cristo n'avait rien voulu
+prendre chez nous.»
+
+Mercédès se soulevant toute tremblante sur son bras brûlé par la
+fièvre:
+
+«M. de Monte-Cristo! s'écria-t-elle, et quel rapport cela aurait-il
+avec la question que vous me faites?
+
+--Vous le savez, ma mère, M. de Monte-Cristo est presque un homme
+d'Orient, et les Orientaux, pour conserver toute liberté de
+vengeance, ne mangent ni ne boivent jamais chez leurs ennemis.
+
+--M. de Monte-Cristo, notre ennemi, dites-vous, Albert? reprit
+Mercédès en devenant plus pâle que le drap qui la couvrait. Qui
+vous a dit cela? pourquoi? Vous êtes fou, Albert. M. de Monte-Cristo
+n'a eu pour nous que des politesses. M. de Monte-Cristo
+vous a sauvé la vie, c'est vous-même qui nous l'avez présenté. Oh!
+je vous en prie, mon fils, si vous aviez une pareille idée,
+écartez-la, et si j'ai une recommandation à vous faire, je dirai
+plus, si j'ai une prière à vous adresser, tenez-vous bien avec
+lui.
+
+--Ma mère, répliqua le jeune homme avec un sombre regard, vous
+avez vos raisons pour me dire de ménager cet homme.
+
+--Moi! s'écria Mercédès, rougissant avec la même rapidité qu'elle
+avait pâli, et redevenant presque aussitôt plus pâle encore
+qu'auparavant.
+
+--Oui, sans doute, et cette raison, n'est-ce pas, reprit Albert,
+est que cet homme ne peut nous faire du mal?»
+
+Mercédès frissonna; et attachant sur son fils un regard
+scrutateur:
+
+«Vous me parlez étrangement, dit-elle à Albert, et vous avez de
+singulières préventions, ce me semble. Que vous a donc fait le
+comte? Il y a trois jours vous étiez avec lui en Normandie; il y a
+trois jours je le regardais et vous le regardiez vous-même comme
+votre meilleur ami.»
+
+Un sourire ironique effleura les lèvres d'Albert. Mercédès vit ce
+sourire, et avec son double instinct de femme et de mère elle
+devina tout; mais, prudente et forte, elle cacha son trouble et
+ses frémissements.
+
+Albert laissa tomber la conversation; au bout d'un instant la
+comtesse la renoua.
+
+«Vous veniez me demander comment j'allais, dit-elle, je vous
+répondrai franchement, mon ami, que je ne me sens pas bien. Vous
+devriez vous installer ici, Albert, vous me tiendriez compagnie;
+j'ai besoin de n'être pas seule.
+
+--Ma mère, dit le jeune homme, je serais à vos ordres, et vous
+savez avec quel bonheur, si une affaire pressée et importante ne
+me forçait à vous quitter toute la soirée.
+
+--Ah! fort bien, répondit Mercédès avec un soupir; allez, Albert,
+je ne veux point vous rendre esclave de votre piété filiale.»
+
+Albert fit semblant de ne point entendre, salua sa mère et sortit.
+À peine le jeune homme eut-il refermé la porte que Mercédès fit
+appeler un domestique de confiance et lui ordonna de suivre Albert
+partout où il irait dans la soirée, et de lui en venir rendre
+compte à l'instant même.
+
+Puis elle sonna sa femme de chambre, et, si faible qu'elle fût, se
+fit habiller pour être prête à tout événement.
+
+La mission donnée au laquais n'était pas difficile à exécuter.
+Albert rentra chez lui et s'habilla avec une sorte de recherche
+sévère. À huit heures moins dix minutes Beauchamp arriva: il avait
+vu Château-Renaud, lequel avait promis de se trouver à l'orchestre
+avant le lever du rideau.
+
+Tous deux montèrent dans le coupé d'Albert, qui n'ayant aucune
+raison de cacher où il allait, dit tout haut:
+
+«À l'Opéra!»
+
+Dans son impatience, il avait devancé le lever du rideau. Château-Renaud
+était à sa stalle: prévenu de tout par Beauchamp, Albert n'avait aucune
+explication à lui donner. La conduite de ce fils cherchant à venger son
+père était si simple, que Château-Renaud ne tenta en rien de le
+dissuader, et se contenta de lui renouveler l'assurance qu'il était à sa
+disposition.
+
+Debray n'était pas encore arrivé, mais Albert savait qu'il manquait
+rarement une représentation de l'Opéra. Albert erra dans le théâtre
+jusqu'au lever du rideau. Il espérait rencontrer Monte-Cristo, soit dans
+le couloir, soit dans l'escalier. La sonnette l'appela à sa place, et il
+vint s'asseoir à l'orchestre, entre Château-Renaud et Beauchamp.
+
+Mais ses yeux ne quittaient pas cette loge d'entre-colonnes qui,
+pendant tout le premier acte, semblait s'obstiner à rester fermée.
+
+Enfin, comme Albert, pour la centième fois, interrogeait sa
+montre, au commencement du deuxième acte, la porte de la loge
+s'ouvrit, et Monte-Cristo, vêtu de noir, entra et s'appuya à la
+rampe pour regarder dans la salle; Morrel le suivait, cherchant
+des yeux sa soeur et son beau-frère. Il les aperçut dans une loge
+du second rang, et leur fit signe.
+
+Le comte, en jetant son coup d'oeil circulaire dans la salle,
+aperçut une tête pâle et des yeux étincelants qui semblaient
+attirer avidement ses regards; il reconnut bien Albert, mais
+l'expression qu'il remarqua sur ce visage bouleversé lui conseilla
+sans doute de ne point l'avoir remarqué. Sans faire donc aucun
+mouvement qui décelât sa pensée, il s'assit, tira sa jumelle de
+son étui, et lorgna d'un autre côté.
+
+Mais, sans paraître voir Albert, le comte ne le perdait pas de
+vue, et, lorsque la toile tomba sur la fin du second acte, son
+coup d'oeil infaillible et sûr suivit le jeune homme sortant de
+l'orchestre et accompagné de ses deux amis.
+
+Puis, la même tête reparut aux carreaux d'une première loge, en
+face de la sienne. Le comte sentait venir à lui la tempête, et
+lorsqu'il entendit la clef tourner dans la serrure de sa loge,
+quoiqu'il parlât en ce moment même à Morrel avec son visage le
+plus riant, le comte savait à quoi s'en tenir, et il s'était
+préparé à tout.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+Seulement alors, Monte-Cristo se retourna et aperçut Albert,
+livide et tremblant; derrière lui étaient Beauchamp et Château-Renaud.
+
+«Tiens! s'écria-t-il avec cette bienveillante politesse qui
+distinguait d'habitude son salut des banales civilités du monde,
+voilà mon cavalier arrivé au but! Bonsoir, monsieur de Morcerf.»
+
+Et le visage de cet homme, si singulièrement maître de lui-même,
+exprimait la plus parfaite cordialité.
+
+Morrel alors se rappela seulement la lettre qu'il avait reçue du
+vicomte, et dans laquelle, sans autre explication, celui-ci le
+priait de se trouver à l'Opéra; et il comprit qu'il allait se
+passer quelque chose de terrible.
+
+«Nous ne venons point ici pour échanger d'hypocrites politesses ou
+de faux-semblants d'amitié, dit le jeune homme; nous venons vous
+demander une explication, monsieur le comte.»
+
+La voix tremblante du jeune homme avait peine à passer entre ses
+dents serrées.
+
+«Une explication à l'Opéra? dit le comte avec ce ton si calme et
+avec ce coup d'oeil si pénétrant, qu'on reconnaît à ce double
+caractère l'homme éternellement sûr de lui-même. Si peu familier
+que je sois avec les habitudes parisiennes, je n'aurais pas cru,
+monsieur, que ce fût là que les explications se demandaient.
+
+--Cependant, lorsque les gens se font celer, dit Albert,
+lorsqu'on ne peut pénétrer jusqu'à eux sous prétexte qu'ils sont
+au bain, à table ou au lit, il faut bien s'adresser là où on les
+rencontre.
+
+--Je ne suis pas difficile à rencontrer, dit Monte-Cristo, car
+hier encore, monsieur, si j'ai bonne mémoire, vous étiez chez moi.
+
+--Hier, monsieur, dit le jeune homme, dont la tête
+s'embarrassait, j'étais chez vous parce que j'ignorais qui vous
+étiez.»
+
+Et en prononçant ces paroles, Albert avait élevé la voix de
+manière à ce que les personnes placées dans les loges voisines
+l'entendissent, ainsi que celles qui passaient dans le couloir.
+Aussi les personnes des loges se retournèrent-elles, et celles du
+couloir s'arrêtèrent-elles derrière Beauchamp et Château-Renaud au
+bruit de cette altercation.
+
+«D'où sortez-vous donc, monsieur? dit Monte-Cristo sans la moindre
+émotion apparente. Vous ne semblez pas jouir de votre bon sens.
+
+--Pourvu que je comprenne vos perfidies, monsieur, et que je
+parvienne à vous faire comprendre que je veux m'en venger, je
+serai toujours assez raisonnable, dit Albert furieux.
+
+--Monsieur, je ne vous comprends point, répliqua Monte-Cristo,
+et, quand même je vous comprendrais, vous n'en parleriez encore
+que trop haut. Je suis ici chez moi, monsieur, et moi seul ai le
+droit d'y élever la voix au-dessus des autres. Sortez, monsieur!»
+
+Et Monte-Cristo montra la porte à Albert avec un geste admirable
+de commandement.
+
+«Ah! je vous en ferai bien sortir, de chez vous! reprit Albert en
+froissant dans ses mains convulsives son gant, que le comte ne
+perdait pas de vue.
+
+--Bien, bien! dit flegmatiquement Monte-Cristo; vous me cherchez
+querelle, monsieur; je vois cela; mais un conseil, vicomte, et
+retenez-le bien: c'est une coutume mauvaise que de faire du bruit
+en provoquant. Le bruit ne va pas à tout le monde, monsieur de
+Morcerf.»
+
+À ce nom, un murmure d'étonnement passa comme un frisson parmi les
+auditeurs de cette scène. Depuis la veille le nom de Morcerf était
+dans toutes les bouches.
+
+Albert mieux que tous, et le premier de tous, comprit l'allusion,
+et fit un geste pour lancer son gant au visage du comte; mais
+Morrel lui saisit le poignet, tandis que Beauchamp et
+Château-Renaud, craignant que la scène ne dépassât la limite d'une
+provocation, le retenaient par-derrière.
+
+Mais Monte-Cristo, sans se lever, en inclinant sa chaise, étendit
+la main seulement, et saisissant entre les doigts crispés du jeune
+homme le gant humide et écrasé:
+
+«Monsieur, dit-il avec un accent terrible, je tiens votre gant
+pour jeté, et je vous l'enverrai roulé autour d'une balle.
+Maintenant, sortez de chez moi, ou j'appelle mes domestiques et je
+vous fais jeter à la porte.»
+
+Ivre, effaré, les yeux sanglants, Albert fit deux pas en arrière.
+
+Morrel en profita pour refermer la porte.
+
+Monte-Cristo reprit sa jumelle et se remit à lorgner, comme si
+rien d'extraordinaire ne venait de se passer.
+
+Cet homme avait un coeur de bronze et un visage de marbre. Morrel
+se pencha à son oreille.
+
+«Que lui avez-vous fait? dit-il.
+
+--Moi? rien, personnellement du moins, dit Monte-Cristo.
+
+--Cependant cette scène étrange doit avoir une cause?
+
+--L'aventure du comte de Morcerf exaspère le malheureux jeune
+homme.
+
+--Y êtes-vous pour quelque chose?
+
+--C'est par Haydée que la Chambre a été instruite de la trahison
+de son père.
+
+--En effet, dit Morrel, on m'a dit, mais je n'avais pas voulu le
+croire, que cette esclave grecque que j'ai vue avec vous ici, dans
+cette loge même, était la fille d'Ali-Pacha.
+
+--C'est la vérité, cependant.
+
+--Oh! mon Dieu! dit Morrel, je comprends tout alors, et cette
+scène était préméditée.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, Albert m'a écrit de me trouver ce soir à l'opéra; c'était
+pour me rendre témoin de l'insulte qu'il voulait vous faire.
+
+--Probablement, dit Monte-Cristo avec son imperturbable
+tranquillité.
+
+--Mais que ferez-vous de lui?
+
+--De qui?
+
+--D'Albert!
+
+--D'Albert? reprit Monte-Cristo du même ton, ce que j'en ferai,
+Maximilien? Aussi vrai que vous êtes ici et que je vous serre la
+main, je le tuerai demain avant dix heures du matin. Voilà ce que
+j'en ferai.»
+
+Morrel, à son tour, prit la main de Monte-Cristo dans les deux
+siennes, et il frémit en sentant cette main froide et calme.
+
+«Ah! comte, dit-il, son père l'aime tant!
+
+--Ne me dites pas ces choses-là! s'écria Monte-Cristo avec le
+premier mouvement de colère qu'il eût paru éprouver; je le ferais
+souffrir!»
+
+Morrel, stupéfait, laissa tomber la main de Monte-Cristo.
+
+«Comte! comte! dit-il.
+
+--Cher Maximilien, interrompit le comte, écoutez de quelle
+adorable façon Duprez chante cette phrase: _Ô Mathilde! idole de
+mon âme._ Tenez, j'ai deviné le premier Duprez à Naples et j'ai
+applaudi le premier. Bravo! bravo!»
+
+Morrel comprit qu'il n'y avait plus rien à dire, et il attendit.
+
+La toile, qui s'était levée à la fin de la scène d'Albert, retomba
+presque aussitôt. On frappa à la porte.
+
+«Entrez», dit Monte-Cristo sans que sa voix décelât la moindre
+émotion.
+
+Beauchamp parut.
+
+«Bonsoir, monsieur Beauchamp, dit Monte-Cristo, comme s'il voyait
+le journaliste pour la première fois de la soirée; asseyez-vous
+donc.»
+
+Beauchamp salua, entra et s'assit.
+
+«Monsieur, dit-il à Monte-Cristo, j'accompagnais tout à l'heure,
+comme vous avez pu le voir, M. de Morcerf.
+
+--Ce qui veut dire, reprit Monte-Cristo en riant, que vous venez
+probablement de dîner ensemble. Je suis heureux de voir, monsieur
+Beauchamp, que vous êtes plus sobre que lui.
+
+--Monsieur, dit Beauchamp, Albert a eu, j'en conviens, le tort de
+s'emporter, et je viens pour mon propre compte vous faire des
+excuses. Maintenant que mes excuses sont faites, les miennes,
+entendez-vous, monsieur le comte, je viens vous dire que je vous
+crois trop galant homme pour refuser de me donner quelque
+explication au sujet de vos relations avec les gens de Janina;
+puis j'ajouterai deux mots sur cette jeune Grecque.»
+
+Monte-Cristo fit de la lèvre et des yeux un petit geste qui
+commandait le silence.
+
+«Allons! ajouta-t-il en riant, voilà toutes mes espérances
+détruites.
+
+--Comment cela? demanda Beauchamp.
+
+--Sans doute, vous vous empressez de me faire une réputation
+d'excentricité: je suis, selon vous, un Lara, un Manfred, un Lord
+Ruthwen; puis, le moment de me voir excentrique passé, vous gâtez
+votre type, vous essayez de faire de moi un homme banal. Vous me
+voulez commun, vulgaire; vous me demandez des explications enfin.
+Allons donc! monsieur Beauchamp, vous voulez rire.
+
+--Cependant, reprit Beauchamp avec hauteur, il est des occasions
+où la probité commande...
+
+--Monsieur Beauchamp, interrompit l'homme étrange, ce qui
+commande à M. le comte de Monte-Cristo, c'est M. le comte de
+Monte-Cristo. Ainsi donc pas un mot de tout cela, s'il vous plaît.
+Je fais ce que je veux, monsieur Beauchamp, et, croyez-moi, c'est
+toujours fort bien fait.
+
+--Monsieur, répondit le jeune homme, on ne paie pas d'honnêtes
+gens avec cette monnaie; il faut des garanties à l'honneur.
+
+--Monsieur, je suis une garantie vivante, reprit Monte-Cristo
+impassible, mais dont les yeux s'enflammaient d'éclairs menaçants.
+Nous avons tous deux dans les veines du sang que nous avons envie
+de verser, voilà notre garantie mutuelle. Reportez cette réponse
+au vicomte, et dites-lui que demain, avant dix heures, j'aurai vu
+la couleur du sien.
+
+--Il ne me reste donc, dit Beauchamp, qu'à fixer les arrangements
+du combat.
+
+--Cela m'est parfaitement indifférent, monsieur, dit le comte de
+Monte-Cristo; il était donc inutile de venir me déranger au
+spectacle pour si peu de chose. En France, on se bat à l'épée ou
+au pistolet, aux colonies, on prend la carabine, en Arabie, on a
+le poignard. Dites à votre client que, quoique insulté pour être
+excentrique jusqu'au bout, je lui laisse le choix des armes, et
+que j'accepterai tout sans discussion, sans conteste; tout,
+entendez-vous bien? tout, même le combat par voie du sort, ce qui
+est toujours stupide. Mais moi, c'est autre chose: je suis sûr de
+gagner.
+
+--Sûr de gagner! répéta Beauchamp en regardant le comte d'un oeil
+effaré.
+
+--Eh! certainement, dit Monte-Cristo en haussant légèrement les
+épaules. Sans cela je ne me battrais pas avec M. de Morcerf. Je le
+tuerai, il le faut, cela sera. Seulement, par un mot ce soir chez
+moi, indiquez-moi l'arme et l'heure; je n'aime pas à me faire
+attendre.
+
+--Au pistolet, à huit heures du matin au bois de Vincennes, dit
+Beauchamp, décontenancé ne sachant pas s'il avait affaire à un
+fanfaron outrecuidant ou à un être surnaturel.
+
+--C'est bien, monsieur, dit Monte-Cristo. Maintenant que tout est
+réglé, laissez-moi entendre le spectacle, je vous prie, et dites à
+votre ami Albert de ne pas revenir ce soir: il se ferait tort avec
+toutes ses brutalités de mauvais goût. Qu'il rentre et qu'il
+dorme.»
+
+Beauchamp sortit tout étonné.
+
+«Maintenant, dit Monte-Cristo en se retournant vers Morrel, je
+compte sur vous, n'est-ce pas?
+
+--Certainement, dit Morrel, et vous pouvez disposer de moi,
+comte; cependant...
+
+--Quoi?
+
+--Il serait important, comte, que je connusse la véritable
+cause...
+
+--C'est-à-dire, que vous me refusez?
+
+--Non pas.
+
+--La véritable cause, Morrel? dit le comte; ce jeune homme lui-même
+marche en aveugle et ne la connaît pas. La véritable cause, elle n'est
+connue que de moi et de Dieu; mais je vous donne ma parole d'honneur,
+Morrel, que Dieu, qui la connaît, sera pour nous.
+
+--Cela suffit, comte, dit Morrel. Quel est votre second témoin?
+
+--Je ne connais personne à Paris à qui je veuille faire cet
+honneur, que vous, Morrel, et votre beau-frère Emmanuel.
+Croyez-vous qu'Emmanuel veuille me rendre ce service.
+
+--Je vous réponds de lui, comme de moi, comte.
+
+--Bien! c'est tout ce qu'il me faut. Demain, à sept heures du
+matin chez moi, n'est-ce pas?
+
+--Nous y serons.
+
+--Chut! voici la toile qui se lève, écoutons. J'ai l'habitude de
+ne pas perdre une note de cet opéra; c'est une si adorable musique
+que celle de _Guillaume Tell_!»
+
+
+
+
+LXXXIX
+
+La nuit.
+
+
+M. de Monte-Cristo attendit, selon son habitude, que Duprez eût
+chanté son fameux _Suivez-moi_! et alors seulement il se leva et
+sortit.
+
+À la porte, Morrel le quitta en renouvelant la promesse d'être
+chez lui, avec Emmanuel, le lendemain matin à sept heures
+précises. Puis il monta dans son coupé, toujours calme et
+souriant. Cinq minutes après il était chez lui. Seulement il eût
+fallu ne pas connaître le comte pour se laisser tromper à
+l'expression avec laquelle il dit en entrant à Ali:
+
+«Ali, mes pistolets à crosse d'ivoire!»
+
+Ali apporta la boîte à son maître, et celui-ci se mit à examiner
+ces armes avec une sollicitude bien naturelle à un homme qui va
+confier sa vie à un peu de fer et de plomb. C'étaient des
+pistolets particuliers que Monte-Cristo avait fait faire pour
+tirer à la cible dans ses appartements. Une capsule suffisait pour
+chasser la balle, et de la chambre à côté on n'aurait pas pu se
+douter que le comte, comme on dit en termes de tir, était occupé à
+s'entretenir la main.
+
+Il en était à emboîter l'arme dans sa main, et à chercher le point
+de mire sur une petite plaque de tôle qui lui servait de cible,
+lorsque la porte de son cabinet s'ouvrit et que Baptistin entra.
+
+Mais, avant même qu'il eût ouvert la bouche, le comte aperçut dans
+la porte, demeurée ouverte, une femme voilée, debout, dans la
+pénombre de la pièce voisine, et qui avait suivi Baptistin.
+
+Elle avait aperçu le comte le pistolet à la main, elle voyait deux
+épées sur une table, elle s'élança.
+
+Baptistin consultait son maître du regard. Le comte fit un signe,
+Baptistin sortit, et referma la porte derrière lui.
+
+«Qui êtes-vous, madame?» dit le comte à la femme voilée.
+
+L'inconnue jeta un regard autour d'elle pour s'assurer qu'elle
+était bien seule, puis s'inclinant comme si elle eût voulu
+s'agenouiller, et joignant les mains avec accent du désespoir:
+
+«Edmond, dit-elle, vous ne tuerez pas mon fils!»
+
+Le comte fit un pas en arrière, jeta un faible cri et laissa
+tomber l'arme qu'il tenait.
+
+«Quel nom avez-vous prononcé, là, madame de Morcerf? dit-il.
+
+--Le vôtre! s'écria-t-elle en rejetant son voile, le vôtre que
+seule, peut-être, je n'ai pas oublié. Edmond, ce n'est pas
+Mme de Morcerf qui vient à vous, c'est Mercédès.
+
+--Mercédès est morte, madame, dit Monte-Cristo, et je ne connais
+plus personne de ce nom.
+
+--Mercédès vit, monsieur, et Mercédès se souvient, car seule elle
+vous a reconnu lorsqu'elle vous a vu, et même sans vous voir, à
+votre voix, Edmond, au seul accent de votre voix; et depuis ce
+temps elle vous suit pas à pas, elle vous surveille, elle vous
+redoute, et elle n'a pas eu besoin, elle, de chercher la main d'où
+partait le coup qui frappait M. de Morcerf.
+
+--Fernand, voulez-vous dire, madame, reprit Monte-Cristo avec une
+ironie amère; puisque nous sommes en train de nous rappeler nos
+noms, rappelons-nous-les tous.»
+
+Et Monte-Cristo avait prononcé ce nom de Fernand avec une telle
+expression de haine, que Mercédès sentit le frisson de l'effroi
+courir par tout son corps.
+
+«Vous voyez bien, Edmond, que je ne me suis pas trompée! s'écria
+Mercédès, et que j'ai raison de vous dire: Épargnez mon fils!
+
+--Et qui vous a dit, madame, que j'en voulais à votre fils?
+
+--Personne, mon Dieu! mais une mère est douée de la double vue.
+J'ai tout deviné; je l'ai suivi ce soir à l'Opéra, et, cachée dans
+une baignoire, j'ai tout vu.
+
+--Alors, si vous avez tout vu, madame, vous avez vu que le fils
+de Fernand m'a insulté publiquement? dit Monte-Cristo avec un
+calme terrible.
+
+--Oh! par pitié!
+
+--Vous avez vu, continua le comte, qu'il m'eût jeté son gant à la
+figure si un de mes amis, M. Morrel, ne lui eût arrêté le bras.
+
+--Écoutez-moi. Mon fils vous a deviné aussi, lui; il vous
+attribue les malheurs qui frappent son père.
+
+--Madame, dit Monte-Cristo, vous confondez: ce ne sont point des
+malheurs, c'est un châtiment. Ce n'est pas moi qui frappe
+M. de Morcerf, c'est la Providence qui le punit.
+
+--Et pourquoi vous substituez-vous à la Providence? s'écria
+Mercédès. Pourquoi vous souvenez-vous quand elle oublie? Que vous
+importent, à vous, Edmond, Janina et son vizir? Quel tort vous a
+fait Fernand Mondego en trahissant Ali-Tebelin?
+
+--Aussi, madame, répondit Monte-Cristo, tout ceci est-il une
+affaire entre le capitaine franc et la fille de Vasiliki. Cela ne
+me regarde point, vous avez raison, et si j'ai juré de me venger,
+ce n'est ni du capitaine franc, ni du comte de Morcerf: c'est du
+pécheur Fernand, mari de la Catalane Mercédès.
+
+--Ah! monsieur! s'écria la comtesse, quelle terrible vengeance
+pour une faute que la fatalité m'a fait commettre! Car la
+coupable, c'est moi, Edmond, et si vous avez à vous venger de
+quelqu'un, c'est de moi, qui ai manqué de force contre votre
+absence et mon isolement.
+
+--Mais, s'écria Monte-Cristo, pourquoi étais-je absent? pourquoi
+étiez-vous isolée?
+
+--Parce qu'on vous a arrêté, Edmond, parce que vous étiez
+prisonnier.
+
+--Et pourquoi étais-je arrêté? pourquoi étais-je prisonnier?
+
+--Je l'ignore, dit Mercédès.
+
+--Oui, vous l'ignorez, madame, je l'espère du moins. Eh bien, je
+vais vous le dire, moi. J'étais arrêté, j'étais prisonnier, parce
+que sous la tonnelle de la Réserve, la veille même du jour où je
+devais vous épouser, un homme, nommé Danglars, avait écrit cette
+lettre que le pêcheur Fernand se chargea lui-même de mettre à la
+poste.»
+
+Et Monte-Cristo, allant à un secrétaire, ouvrit un tiroir où il
+prit un papier qui avait perdu sa couleur première, et dont
+l'encre était devenue couleur de rouille, qu'il mit sous les yeux
+de Mercédès.
+
+C'était la lettre de Danglars au procureur du roi que, le jour où
+il avait payé les deux cent mille francs à M. de Boville, le comte
+de Monte-Cristo, déguisé en mandataire de la maison Thomson et
+French, avait soustraite au dossier d'Edmond Dantès.
+
+Mercédès lut avec effroi les lignes suivantes:
+
+«Monsieur le procureur du roi est prévenu, par un ami du trône et
+de la religion, que le nommé Edmond Dantès, second du navire _Le
+Pharaon_, arrivé ce matin de Smyrne, après avoir touché à Naples
+et à Porto-Ferrajo, a été chargé par Murat d'une lettre pour
+l'usurpateur, et, par l'usurpateur, d'une lettre pour le comité
+bonapartiste de Paris.
+
+«On aura la preuve de ce crime en l'arrêtant, car on trouvera
+cette lettre, ou sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à
+bord du _Pharaon_.»
+
+«Oh! mon Dieu! fit Mercédès en passant la main sur son front
+mouillé de sueur; et cette lettre...
+
+--Je l'ai achetée deux cent mille francs, madame, dit Monte-Cristo; mais
+c'est bon marché encore, puisqu'elle me permet aujourd'hui de me
+disculper à vos yeux.
+
+--Et le résultat de cette lettre?
+
+--Vous le savez, madame, a été mon arrestation; mais ce que vous
+ne savez pas, madame, c'est le temps qu'elle a duré, cette
+arrestation. Ce que vous ne savez pas, c'est que je suis resté
+quatorze ans à un quart de lieue de vous, dans un cachot du
+château d'If. Ce que vous ne savez pas, c'est que chaque jour de
+ces quatorze ans j'ai renouvelé le voeu de vengeance que j'avais
+fait le premier jour, et cependant j'ignorais que vous aviez
+épousé Fernand, mon dénonciateur, et que mon père était mort, et
+mort de faim!
+
+--Juste Dieu! s'écria Mercédès chancelante.
+
+--Mais voilà ce que j'ai su en sortant de prison, quatorze ans
+après y être entré, et voilà ce qui fait que, sur Mercédès vivante
+et sur mon père mort, j'ai juré de me venger de Fernand, et... et
+je me venge.
+
+--Et vous êtes sûr que le malheureux Fernand a fait cela?
+
+--Sur mon âme, madame, et il l'a fait comme je vous le dis;
+d'ailleurs ce n'est pas beaucoup plus odieux que d'avoir, Français
+d'adoption, passé aux Anglais! Espagnol de naissance, avoir
+combattu contre les Espagnols; stipendiaire d'Ali, trahi et
+assassiné Ali. En face de pareilles choses, qu'était-ce que la
+lettre que vous venez de lire? une mystification galante que doit
+pardonner, je l'avoue et le comprends, la femme qui a épousé cet
+homme, mais que ne pardonne pas l'amant qui devait l'épouser. Eh
+bien, les Français ne se sont pas vengés du traître, les Espagnols
+n'ont pas fusillé le traître, Ali, couché dans sa tombe, a laissé
+impuni le traître; mais moi, trahi, assassiné, jeté aussi dans une
+tombe, je suis sorti de cette tombe par la grâce de Dieu, je dois
+à Dieu de me venger; il m'envoie pour cela, et me voici.»
+
+La pauvre femme laissa retomber sa tête entre ses mains; ses
+jambes plièrent sous elle, et elle tomba à genoux.
+
+«Pardonnez, Edmond, dit-elle, pardonnez pour moi, qui vous aime
+encore!»
+
+La dignité de l'épouse arrêta l'élan de l'amante et de la mère.
+Son front s'inclina presque à toucher le tapis. Le comte s'élança
+au-devant d'elle et la releva. Alors, assise sur un fauteuil, elle
+put, à travers ses larmes, regarder le mâle visage de Monte-Cristo,
+sur lequel la douleur et la haine imprimaient encore un
+caractère menaçant.
+
+«Que je n'écrase pas cette race maudite! murmura-t-il; que je
+désobéisse à Dieu, qui m'a suscité pour sa punition! impossible,
+madame, impossible!
+
+--Edmond, dit la pauvre mère, essayant de tous les moyens: mon
+Dieu! quand je vous appelle Edmond, pourquoi ne m'appelez-vous pas
+Mercédès?
+
+--Mercédès, répéta Monte-Cristo, Mercédès! Eh bien! oui, vous
+avez raison, ce nom m'est doux encore à prononcer, et voilà la
+première fois, depuis bien longtemps, qu'il retentit si clairement
+au sortir de mes lèvres. Ô Mercédès, votre nom, je l'ai prononcé
+avec les soupirs de la mélancolie, avec les gémissements de la
+douleur, avec le râle du désespoir; je l'ai prononcé, glacé par le
+froid, accroupi sur la paille de mon cachot; je l'ai prononcé,
+dévoré par la chaleur, en me roulant sur les dalles de ma prison.
+Mercédès, il faut que je me venge, car quatorze ans j'ai souffert,
+quatorze ans j'ai pleuré, j'ai maudit; maintenant, je vous le dis,
+Mercédès, il faut que je me venge!»
+
+Et le comte, tremblant de céder aux prières de celle qu'il avait
+tant aimée, appelait ses souvenirs au secours de sa haine.
+
+«Vengez-vous, Edmond! s'écria la pauvre mère, mais vengez-vous sur
+les coupables; vengez-vous sur lui, vengez-vous sur moi, mais ne
+vous vengez pas sur mon fils!
+
+--Il est écrit dans le Livre saint, répondit Monte-Cristo: «Les
+fautes des pères retomberont sur les enfants jusqu'à la troisième
+et quatrième génération.» Puisque Dieu a dicté ces propres paroles
+à son prophète, pourquoi serais-je meilleur que Dieu?
+
+--Parce que Dieu a le temps et l'éternité, ces deux choses qui
+échappent aux hommes.»
+
+Monte-Cristo poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement, et
+saisit ses beaux cheveux à pleines mains.
+
+«Edmond, continua Mercédès, les bras tendus vers le comte, Edmond,
+depuis que je vous connais j'ai adoré votre nom, j'ai respecté
+votre mémoire. Edmond, mon ami, ne me forcez pas à ternir cette
+image noble et pure reflétée sans cesse dans le miroir de mon
+coeur. Edmond, si vous saviez toutes les prières que j'ai
+adressées pour vous à Dieu, tant que je vous ai espéré vivant et
+depuis que je vous ai cru mort, oui, mort, hélas! Je croyais votre
+cadavre enseveli au fond de quelque sombre tour; je croyais votre
+corps précipité au fond de quelqu'un de ces abîmes où les geôliers
+laissent rouler les prisonniers morts, et je pleurais! Moi, que
+pouvais-je pour vous, Edmond, sinon prier ou pleurer? Écoutez-moi;
+pendant dix ans j'ai fait chaque nuit le même rêve. On a dit que
+vous aviez voulu fuir, que vous aviez pris la place d'un
+prisonnier que vous vous étiez glissé dans le suaire d'un mort et
+qu'alors on avait lancé le cadavre vivant du haut en bas du
+château d'If; et que le cri que vous aviez poussé en vous brisant
+sur les rochers avait seul révélé la substitution à vos
+ensevelisseurs, devenus vos bourreaux. Eh bien, Edmond, je vous le
+jure sur la tête de ce fils pour lequel je vous implore, Edmond,
+pendant dix ans j'ai vu chaque nuit des hommes qui balançaient
+quelque chose d'informe et d'inconnu au haut d'un rocher; pendant
+dix ans j'ai, chaque nuit, entendu un cri terrible qui m'a
+réveillée frissonnante et glacée. Et moi aussi, Edmond, oh!
+croyez-moi, toute criminelle que je fusse, oh! oui, moi aussi,
+j'ai bien souffert.
+
+--Avez-vous senti mourir votre père en votre absence? s'écria
+Monte-Cristo enfonçant ses mains dans ses cheveux; avez-vous vu la
+femme que vous aimiez tendre sa main à votre rival, tandis que
+vous râliez au fond du gouffre?...
+
+--Non, interrompit Mercédès; mais j'ai vu celui que j'aimais prêt
+à devenir le meurtrier de mon fils!»
+
+Mercédès prononça ces paroles avec une douleur si puissante, avec
+un accent si désespéré, qu'à ces paroles et à cet accent un
+sanglot déchira la gorge du comte.
+
+Le lion était dompté; le vengeur était vaincu.
+
+«Que demandez-vous? dit-il; que votre fils vive? eh bien, il
+vivra!»
+
+Mercédès jeta un cri qui fit jaillir deux larmes des paupières de
+Monte-Cristo, mais ces deux larmes disparurent presque aussitôt,
+car sans doute Dieu avait envoyé quelque ange pour les recueillir,
+bien autrement précieuses qu'elles étaient aux yeux du Seigneur
+que les plus riches perles de Gusarate et d'Ophir.
+
+«Oh! s'écria-t-elle en saisissant la main du comte et en la
+portant à ses lèvres, oh! merci, merci, Edmond! te voilà bien tel
+que je t'ai toujours rêvé, tel que je t'ai toujours aimé. Oh!
+maintenant je puis le dire.
+
+--D'autant mieux, répondit Monte-Cristo, que le pauvre Edmond
+n'aura pas longtemps à être aimé par vous. Le mort va rentrer dans
+la tombe, le fantôme va rentrer dans la nuit.
+
+--Que dites-vous, Edmond?
+
+--Je dis que puisque vous l'ordonnez, Mercédès, il faut mourir.
+
+--Mourir! et qui est-ce qui dit cela? Qui parle de mourir? d'où
+vous reviennent ces idées de mort?
+
+--Vous ne supposez pas qu'outragé publiquement, en face de toute
+une salle, en présence de vos amis et de ceux de votre fils,
+provoqué par un enfant qui se glorifiera de mon pardon comme d'une
+victoire, vous ne supposez pas, dis-je, que j'aie un instant le
+désir de vivre. Ce que j'ai le plus aimé après vous, Mercédès,
+c'est moi-même, c'est-à-dire ma dignité, c'est-à-dire cette force
+qui me rendait supérieur aux autres hommes; cette force, c'était
+ma vie. D'un mot vous la brisez. Je meurs.
+
+--Mais ce duel n'aura pas lieu, Edmond, puisque vous pardonnez.
+
+--Il aura lieu, madame, dit solennellement Monte-Cristo,
+seulement, au lieu du sang de votre fils, que devait boire la
+terre, ce sera le mien qui coulera.»
+
+Mercédès poussa un grand cri et s'élança vers Monte-Cristo; mais
+tout à coup elle s'arrêta.
+
+«Edmond, dit-elle, il y a un Dieu au-dessus de nous, puisque vous
+vivez, puisque je vous ai revu, et je me fie à lui du plus profond
+de mon coeur. En attendant son appui, je me repose sur votre
+parole. Vous avez dit que mon fils vivrait; il vivra, n'est-ce
+pas?
+
+--Il vivra, oui, madame», dit Monte-Cristo, étonné que, sans
+autre exclamation, sans autre surprise, Mercédès eût accepté
+l'héroïque sacrifice qu'il lui faisait.
+
+Mercédès tendit la main au comte.
+
+«Edmond, dit-elle, tandis que ses yeux se mouillaient de larmes en
+regardant celui auquel elle adressait la parole, comme c'est beau
+de votre part, comme c'est grand ce que vous venez de faire là,
+comme c'est sublime d'avoir eu pitié d'une pauvre femme qui
+s'offrait à vous avec toutes les chances contraires à ses
+espérances! Hélas! je suis vieillie par les chagrins plus encore
+que par l'âge, et je ne puis même plus rappeler à mon Edmond par
+un sourire, par un regard, cette Mercédès qu'autrefois il a passé
+tant d'heures à contempler. Ah! croyez-moi, Edmond, je vous ai dit
+que, moi aussi, j'avais bien souffert; je vous le répète, cela est
+bien lugubre de voir passer sa vie sans se rappeler une seule
+joie, sans conserver une seule espérance, mais cela prouve que
+tout n'est point fini sur la terre. Non! tout n'est pas fini, je
+le sens à ce qui me reste encore dans le coeur. Oh! je vous le
+répète, Edmond, c'est beau, c'est grand, c'est sublime de
+pardonner comme vous venez de le faire!
+
+--Vous dites cela, Mercédès; et que diriez-vous donc si vous
+saviez l'étendue du sacrifice que je vous fais? Supposez que le
+Maître suprême, après avoir créé le monde, après avoir fertilisé
+le chaos, se fût arrêté au tiers de la création pour épargner à un
+ange les larmes que nos crimes devaient faire couler un jour de
+ses yeux immortels; supposez qu'après avoir tout préparé, tout
+pétri, tout fécondé, au moment d'admirer son oeuvre, Dieu ait
+éteint le soleil et repoussé du pied le monde dans la nuit
+éternelle, alors vous aurez une idée, ou plutôt non, non, vous ne
+pourrez pas encore vous faire une idée de ce que je perds en
+perdant la vie en ce moment.»
+
+Mercédès regarda le comte d'un air qui peignait à la fois son
+étonnement, son admiration et sa reconnaissance.
+
+Monte-Cristo appuya son front sur ses mains brûlantes, comme si
+son front ne pouvait plus porter seul le poids de ses pensées.
+
+«Edmond, dit Mercédès, je n'ai plus qu'un mot à vous dire.»
+
+Le comte sourit amèrement.
+
+«Edmond, continua-t-elle, vous verrez que si mon front est pâli,
+que si mes yeux sont éteints, que si ma beauté est perdue, que si
+Mercédès enfin ne ressemble plus à elle-même pour les traits du
+visage, vous verrez que c'est toujours le même coeur!... Adieu
+donc, Edmond; je n'ai plus rien à demander au Ciel... Je vous ai
+revu aussi noble et aussi grand qu'autrefois. Adieu, Edmond...
+adieu et merci!»
+
+Mais le comte ne répondit pas.
+
+Mercédès ouvrit la porte du cabinet, et elle avait disparu avant
+qu'il fût revenu de la rêverie douloureuse et profonde où sa
+vengeance perdue l'avait plongé.
+
+Une heure sonnait à l'horloge des Invalides quand la voiture qui
+emportait Mme de Morcerf, en roulant sur le pavé des Champs-Élysées,
+fit relever la tête au comte de Monte-Cristo.
+
+«Insensé, dit-il, le jour où j'avais résolu de me venger, de ne
+pas m'être arraché le coeur!»
+
+
+
+
+XC
+
+La rencontre.
+
+
+Après le départ de Mercédès, tout retomba dans l'ombre chez
+Monte-Cristo. Autour de lui et au-dedans de lui sa pensée s'arrêta; son
+esprit énergique s'endormit comme fait le corps après une suprême
+fatigue.
+
+«Quoi! se disait-il, tandis que la lampe et les bougies se
+consumaient tristement et que les serviteurs attendaient avec
+impatience dans l'antichambre; quoi! voilà l'édifice si lentement
+préparé, élevé avec tant de peines et de soucis, écroulé d'un seul
+coup, avec un seul mot, sous un souffle! Eh quoi! ce moi que je
+croyais quelque chose, ce moi dont j'étais si fier, ce moi que
+j'avais vu si petit dans les cachots du château d'If, et que
+j'avais su rendre si grand, sera demain un peu de poussière!
+Hélas! ce n'est point la mort du corps que je regrette: cette
+destruction du principe vital n'est-elle point le repos où tout
+tend, où tout malheureux aspire, ce calme de la matière après
+lequel j'ai soupiré si longtemps, au-devant duquel je m'acheminais
+par la route douloureuse de la faim, quand Faria est apparu dans
+mon cachot? Qu'est-ce que la mort? Un degré de plus dans le calme
+et deux peut-être dans le silence. Non, ce n'est donc pas
+l'existence que je regrette, c'est la ruine de mes projets si
+lentement élaborés, si laborieusement bâtis. La Providence, que
+j'avais crue pour eux, était donc contre eux. Dieu ne voulait donc
+pas qu'ils s'accomplissent!
+
+«Ce fardeau que j'ai soulevé, presque aussi pesant qu'un monde, et
+que j'avais cru porter jusqu'au bout, était selon mon désir et non
+selon ma force; selon ma volonté et non selon mon pouvoir, et il
+me le faudra déposer à peine à moitié de ma course. Oh! je
+redeviendrai donc fataliste, moi que quatorze ans de désespoir et
+dix ans d'espérance avaient rendu providentiel.
+
+«Et tout cela, mon Dieu! parce que mon coeur, que je croyais mort,
+n'était qu'engourdi; parce qu'il s'est réveillé, parce qu'il a
+battu, parce que j'ai cédé à la douleur de ce battement soulevé du
+fond de ma poitrine par la voix d'une femme!
+
+«Et cependant, continua le comte, s'abîmant de plus en plus dans
+les prévisions de ce lendemain terrible qu'avait accepté Mercédès;
+cependant il est impossible que cette femme, qui est un si noble
+coeur, ait ainsi, par égoïsme, consenti à me laisser tuer, moi
+plein de force et d'existence! Il est impossible qu'elle pousse à
+ce point l'amour, ou plutôt le délire maternel! Il y a des vertus
+dont l'exagération serait un crime. Non, elle aura imaginé quelque
+scène pathétique, elle viendra se jeter entre les épées, et ce
+sera ridicule sur le terrain, de sublime que c'était ici.»
+
+Et la rougeur de l'orgueil montait au front du comte.
+
+«Ridicule, répéta-t-il, et le ridicule rejaillira sur moi... Moi,
+ridicule! Allons! j'aime encore mieux mourir.»
+
+Et à force de s'exagérer ainsi d'avance les mauvaises chances du
+lendemain, auxquelles il s'était condamné en promettant à Mercédès
+de laisser vivre son fils, le comte s'en vint à se dire:
+
+«Sottise, sottise, sottise! que faire ainsi de la générosité en se
+plaçant comme un but inerte au bout du pistolet de ce jeune homme!
+Jamais il ne croira que ma mort est un suicide, et cependant il
+importe pour l'honneur de ma mémoire... (ce n'est point de la
+vanité, n'est-ce pas, mon Dieu? mais bien un juste orgueil, voilà
+tout), il importe pour l'honneur de ma mémoire que le monde sache
+que j'ai consenti moi-même, par ma volonté, de mon libre arbitre,
+à arrêter mon bras déjà levé pour frapper, et que de ce bras, si
+puissamment armé contre les autres, je me suis frappé moi-même: il
+le faut, je le ferai.»
+
+Et saisissant une plume, il tira un papier de l'armoire secrète de
+son bureau, et traça au bas de ce papier, qui n'était autre chose
+que son testament fait depuis son arrivée à Paris, une espèce de
+codicille dans lequel il faisait comprendre sa mort aux gens les
+moins clairvoyants.
+
+«Je fais cela, mon Dieu! dit-il les yeux levés au ciel, autant
+pour votre honneur que pour le mien. Je me suis considéré, depuis
+dix ans, ô mon Dieu! comme l'envoyé de votre vengeance, et il ne
+faut pas que d'autres misérables que ce Morcerf, il ne faut pas
+qu'un Danglars, un Villefort, il ne faut pas enfin que ce Morcerf
+lui-même se figurent que le hasard les a débarrassés de leur
+ennemi. Qu'ils sachent, au contraire, que la Providence, qui avait
+déjà décrété leur punition, a été corrigée par la seule puissance
+de ma volonté, que le châtiment évité dans ce monde les attend
+dans l'autre, et qu'ils n'ont échangé le temps que contre
+l'éternité.»
+
+Tandis qu'il flottait entre ces sombres incertitudes, mauvais rêve
+de l'homme éveillé par la douleur, le jour vint blanchir les
+vitres et éclairer sous ses mains le pâle papier azur sur lequel
+il venait de tracer cette suprême justification de la Providence.
+
+Il était cinq heures du matin.
+
+Tout à coup un léger bruit parvint à son oreille. Monte-Cristo
+crut avoir entendu quelque chose comme un soupir étouffé; il
+tourna la tête, regarda autour de lui et ne vit personne.
+Seulement le bruit se répéta assez distinct pour qu'au doute
+succédât la certitude.
+
+Alors le comte se leva, ouvrit doucement la porte du salon, et sur
+un fauteuil, les bras pendants, sa belle tête pâle inclinée en
+arrière, il vit Haydée qui s'était placée en travers de la porte,
+afin qu'il ne pût sortir sans la voir, mais que le sommeil, si
+puissant contre la jeunesse, avait surprise après la fatigue d'une
+si longue veille.
+
+Le bruit que la porte fit en s'ouvrant ne put tirer Haydée de son
+sommeil.
+
+Monte-Cristo arrêta sur elle un regard plein de douceur et de
+regret.
+
+«Elle s'est souvenue qu'elle avait un fils, dit-il, et moi, j'ai
+oublié que j'avais une fille!
+
+Puis, secouant tristement la tête:
+
+«Pauvre Haydée! dit-elle, elle a voulu me voir, elle a voulu me
+parler, elle a craint ou deviné quelque chose... Oh! je ne puis
+partir sans lui dire adieu, je ne puis mourir sans la confier à
+quelqu'un.»
+
+Et il regagna doucement sa place et écrivit au bas des premières
+lignes:
+
+«Je lègue à Maximilien Morrel, capitaine de spahis et fils de mon
+ancien patron, Pierre Morrel, armateur à Marseille, la somme de
+vingt millions, dont une partie sera offerte par lui à sa soeur
+Julie et à son beau-frère Emmanuel, s'il ne croit pas toutefois
+que ce surplus de fortune doive nuire à leur bonheur. Ces vingt
+millions sont enfouis dans ma grotte de Monte-Cristo, dont
+Bertuccio sait le secret.
+
+«Si son coeur est libre et qu'il veuille épouser Haydée, fille
+d'Ali, pacha de Janina, que j'ai élevée avec l'amour d'un père et
+qui a eu pour moi la tendresse d'une fille, il accomplira, je ne
+dirai point ma dernière volonté, mais mon dernier désir.
+
+«Le présent testament a déjà fait Haydée héritière du reste de ma
+fortune, consistant en terres, rentes sur l'Angleterre, l'Autriche
+et la Hollande, mobilier dans mes différents palais et maisons, et
+qui, ces vingt millions prélevés, ainsi que les différents legs
+faits à mes serviteurs, pourront monter encore à soixante
+millions.»
+
+Il achevait d'écrire cette dernière ligne, lorsqu'un cri poussé
+derrière lui, lui fit tomber la plume des mains.
+
+«Haydée, dit-il, vous avez lu?»
+
+En effet, la jeune femme, réveillée par le jour qui avait frappé
+ses paupières, s'était levée et s'était approchée du comte sans
+que ses pas légers, assourdis par le tapis, eussent été entendus.
+
+«Oh! mon seigneur, dit-elle en joignant les mains, pourquoi
+écrivez-vous ainsi à une pareille heure? Pourquoi me léguez-vous
+toute votre fortune, mon seigneur? Vous me quittez donc?
+
+--Je vais faire un voyage, cher ange, dit Monte-Cristo avec une
+expression de mélancolie et de tendresse infinies, et s'il
+m'arrivait malheur...»
+
+Le comte s'arrêta.
+
+«Eh bien?... demanda la jeune fille avec un accent d'autorité que
+le comte ne lui connaissait point et qui le fit tressaillir.
+
+--Eh bien, s'il m'arrive malheur, reprit Monte-Cristo, je veux
+que ma fille soit heureuse.»
+
+Haydée sourit tristement en secouant la tête.
+
+«Vous pensez à mourir, mon seigneur? dit-elle.
+
+--C'est une pensée salutaire, mon enfant, a dit le sage.
+
+--Eh bien, si vous mourez, dit-elle, léguez votre fortune à
+d'autres, car, si vous mourez... je n'aurai plus besoin de rien.»
+
+Et prenant le papier, elle le déchira en quatre morceaux qu'elle
+jeta au milieu du salon. Puis, cette énergie si peu habituelle à
+une esclave ayant épuisé ses forces, elle tomba, non plus endormie
+cette fois, mais évanouie sur le parquet.
+
+Monte-Cristo se pencha vers elle, la souleva entre ses bras; et,
+voyant ce beau teint pâli, ces beaux yeux fermés, ce beau corps
+inanimé et comme abandonné, l'idée lui vint pour la première fois
+qu'elle l'aimait peut-être autrement que comme une fille aime son
+père.
+
+«Hélas! murmura-t-il avec un profond découragement, j'aurais donc
+encore pu être heureux!»
+
+Puis il porta Haydée jusqu'à son appartement, la remit, toujours
+évanouie, aux mains de ses femmes; et, rentrant dans son cabinet,
+qu'il ferma cette fois vivement sur lui, il recopia le testament
+détruit.
+
+Comme il achevait, le bruit d'un cabriolet entrant dans la cour se
+fit entendre. Monte-Cristo s'approcha de la fenêtre et vit
+descendre Maximilien et Emmanuel.
+
+«Bon, dit-il, il était temps!»
+
+Et il cacheta son testament d'un triple cachet.
+
+Un instant après il entendit un bruit de pas dans le salon, et
+alla ouvrir lui-même. Morrel parut sur le seuil.
+
+Il avait devancé l'heure de près de vingt minutes.
+
+«Je viens trop tôt peut-être, monsieur le comte dit-il, mais je
+vous avoue franchement que je n'ai pu dormir une minute, et qu'il
+en a été de même de toute la maison. J'avais besoin de vous voir
+fort de votre courageuse assurance pour redevenir moi-même.»
+
+Monte-Cristo ne put tenir à cette preuve d'affection et ce ne fut
+point la main qu'il tendit au jeune homme mais ses deux bras qu'il
+lui ouvrit.
+
+«Morrel, lui dit-il d'une voix émue, c'est un beau jour pour moi
+que celui où je me sens aimé d'un homme comme vous. Bonjour,
+monsieur Emmanuel. Vous venez donc avec moi, Maximilien?
+
+--Pardieu! dit le jeune capitaine, en aviez-vous douté?
+
+--Mais cependant si j'avais tort...
+
+--Écoutez, je vous ai regardé hier pendant toute cette scène de
+provocation, j'ai pensé à votre assurance toute cette nuit, et je
+me suis dit que la justice devait être pour vous, ou qu'il n'y
+avait plus aucun fond à faire sur le visage des hommes.
+
+--Cependant, Morrel, Albert est votre ami.
+
+--Une simple connaissance, comte.
+
+--Vous l'avez vu pour la première fois le jour même que vous
+m'avez vu?
+
+--Oui, c'est vrai; que voulez-vous? il faut que vous me le
+rappeliez pour que je m'en souvienne.
+
+--Merci, Morrel.»
+
+Puis, frappant un coup sur le timbre:
+
+«Tiens, dit-il à Ali qui apparut aussitôt, fais porter cela chez
+mon notaire. C'est mon testament, Morrel. Moi mort, vous irez en
+prendre connaissance.
+
+--Comment! s'écria Morrel, vous mort?
+
+--Eh! ne faut-il pas tout prévoir, cher ami? Mais qu'avez-vous
+fait hier après m'avoir quitté?
+
+--J'ai été chez Tortoni, où, comme je m'y attendais, j'ai trouvé
+Beauchamp et Château-Renaud. Je vous avoue que je les cherchais.
+
+--Pour quoi faire, puisque tout cela était convenu?
+
+--Écoutez, comte, l'affaire est grave, inévitable.
+
+--En doutiez-vous?
+
+--Non. L'offense a été publique, et chacun en parlait déjà.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, j'espérais faire changer les armes, substituer l'épée
+au pistolet. Le pistolet est aveugle.
+
+--Avez-vous réussi? demanda vivement Monte-Cristo avec une
+imperceptible lueur d'espoir.
+
+--Non, car on connaît votre force à l'épée.
+
+--Bah! qui m'a donc trahi?
+
+--Les maîtres d'armes que vous avez battus.
+
+--Et vous avez échoué?
+
+--Ils ont refusé positivement.
+
+--Morrel, dit le comte, m'avez-vous jamais vu tirer le pistolet?
+
+--Jamais.
+
+--Eh bien, nous avons le temps, regardez.»
+
+Monte-Cristo prit les pistolets qu'il tenait quand Mercédès était
+entrée, et collant un as de trèfle contre la plaque, en quatre
+coups il enleva successivement les quatre branches du trèfle.
+
+À chaque coup Morrel pâlissait.
+
+Il examina les balles avec lesquelles Monte-Cristo exécutait ce
+tour de force, et il vit qu'elles n'étaient pas plus grosses que
+des chevrotines.
+
+«C'est effrayant, dit-il; voyez donc, Emmanuel!»
+
+Puis, se retournant vers Monte-Cristo:
+
+«Comte, dit-il, au nom du Ciel, ne tuez pas Albert! le malheureux
+a une mère!
+
+--C'est juste, dit Monte-Cristo, et, moi, je n'en ai pas.»
+
+Ces mots furent prononcés avec un ton qui fit frissonner Morrel.
+
+«Vous êtes l'offensé, comte.
+
+--Sans doute; qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Cela veut dire que vous tirez le premier.
+
+--Je tire le premier?
+
+--Oh! cela, je l'ai obtenu ou plutôt exigé; nous leur faisons
+assez de concessions pour qu'ils nous fissent celles-là.
+
+--Et à combien de pas?
+
+--À vingt.»
+
+Un effrayant sourire passa sur les lèvres du comte.
+
+«Morrel, dit-il, n'oubliez pas ce que vous venez de voir.
+
+--Aussi, dit le jeune homme, je ne compte que sur votre émotion
+pour sauver Albert.
+
+--Moi, ému? dit Monte-Cristo.
+
+--Ou sur votre générosité, mon ami; sûr de votre coup comme vous
+l'êtes, je puis vous dire une chose qui serait ridicule si je la
+disais à un autre.
+
+--Laquelle?
+
+--Cassez-lui un bras, blessez-le, mais ne le tuez pas.
+
+--Morrel, écoutez encore ceci, dit le comte, je n'ai pas besoin
+d'être encouragé à ménager M. de Morcerf; M. de Morcerf, je vous
+l'annonce d'avance, sera si bien ménagé qu'il reviendra
+tranquillement avec ses deux amis tandis que moi...
+
+--Eh bien, vous?
+
+--Oh! c'est autre chose, on me rapportera, moi.
+
+--Allons donc! s'écria Maximilien hors de lui.
+
+--C'est comme je vous l'annonce, mon cher Morrel, M. de Morcerf
+me tuera.»
+
+Morrel regarda le comte en homme qui ne comprend plus.
+
+«Que vous est-il donc arrivé depuis hier soir, comte?
+
+--Ce qui est arrivé à Brutus la veille de la bataille de
+Philippes: j'ai vu un fantôme.
+
+--Et ce fantôme?
+
+--Ce fantôme, Morrel, m'a dit que j'avais assez vécu.»
+
+Maximilien et Emmanuel se regardèrent; Monte-Cristo tira sa
+montre.
+
+«Partons, dit-il, il est sept heures cinq minutes, et
+le rendez-vous est pour huit heures juste.»
+
+Une voiture attendait toute attelée; Monte-Cristo y monta avec ses
+deux témoins.
+
+En traversant le corridor, Monte-Cristo s'était arrêté pour
+écouter devant une porte, et Maximilien et Emmanuel, qui, par
+discrétion, avaient fait quelques pas en avant, crurent entendre
+répondre à un sanglot par un soupir.
+
+À huit heures sonnantes on était au rendez-vous.
+
+«Nous voici arrivés, dit Morrel en passant la tête par la
+portière, et nous sommes les premiers.
+
+--Monsieur m'excusera, dit Baptistin qui avait suivi son maître
+avec une terreur indicible, mais je crois apercevoir là-bas une
+voiture sous les arbres.
+
+--En effet, dit Emmanuel, j'aperçois deux jeunes gens qui se
+promènent et semblent attendre.»
+
+Monte-Cristo sauta légèrement en bas de sa calèche et donna la
+main à Emmanuel et à Maximilien pour les aider à descendre.
+
+Maximilien retint la main du comte entre les siennes.
+
+«À la bonne heure, dit-il, voici une main comme j'aime la voir à
+un homme dont la vie repose dans la bonté de sa cause.»
+
+Monte-Cristo tira Morrel, non pas à part, mais d'un pas ou deux en
+arrière de son beau-frère.
+
+«Maximilien, lui demanda-t-il, avez-vous le coeur libre?»
+
+Morrel regarda Monte-Cristo avec étonnement.
+
+«Je ne vous demande pas une confidence, cher ami, je vous adresse
+une simple question; répondez oui ou non, c'est tout ce que je
+vous demande.
+
+--J'aime une jeune fille, comte.
+
+--Vous l'aimez beaucoup?
+
+--Plus que ma vie.
+
+--Allons, dit Monte-Cristo, voilà encore une espérance qui
+m'échappe.»
+
+Puis, avec un soupir:
+
+«Pauvre Haydée! murmura-t-il.
+
+--En vérité, comte! s'écria Morrel, si je vous connaissais moins,
+je vous croirais moins brave que vous n'êtes!
+
+--Parce que je pense à quelqu'un que je vais quitter, et que je
+soupire! Allons donc, Morrel, est-ce à un soldat de se connaître
+si mal en courage? est-ce que c'est la vie que je regrette?
+Qu'est-ce que cela me fait à moi, qui ai passé vingt ans entre la
+vie et la mort, de vivre ou de mourir? D'ailleurs, soyez
+tranquille, Morrel, cette faiblesse, si c'en est une, est pour
+vous seul. Je sais que le monde est un salon dont il faut sortir
+poliment et honnêtement, c'est-à-dire en saluant et en payant ses
+dettes de jeu.
+
+--À la bonne heure, dit Morrel, voilà qui est parler. À propos,
+avez-vous apporté vos armes?
+
+--Moi! pour quoi faire? J'espère bien que ces messieurs auront
+les leurs.
+
+--Je vais m'en informer, dit Morrel.
+
+--Oui, mais pas de négociations, vous m'entendez?
+
+--Oh! soyez tranquille.»
+
+Morrel s'avança vers Beauchamp et Château-Renaud. Ceux-ci, voyant
+le mouvement de Maximilien, firent quelques pas au-devant de lui.
+
+Les trois jeunes gens se saluèrent, sinon avec affabilité, du
+moins avec courtoisie.
+
+«Pardon, messieurs, dit Morrel, mais je n'aperçois pas
+M. de Morcerf!
+
+--Ce matin, répondit Château-Renaud, il nous a fait prévenir
+qu'il nous rejoindrait sur le terrain seulement.
+
+--Ah!» fit Morrel.
+
+Beauchamp tira sa montre.
+
+«Huit heures cinq minutes; il n'y a pas de temps de perdu,
+monsieur Morrel, dit-il.
+
+--Oh! répondit Maximilien, ce n'est point dans cette intention
+que je le disais.
+
+--D'ailleurs, interrompit Château-Renaud, voici une voiture.»
+
+En effet, une voiture s'avançait au grand trot par une des avenues
+aboutissant au carrefour où l'on se trouvait.
+
+«Messieurs, dit Morrel, sans doute que vous vous êtes munis de
+pistolets. M. de Monte-Cristo déclare renoncer au droit qu'il
+avait de se servir des siens.
+
+--Nous avons prévu cette délicatesse de la part du comte,
+monsieur Morrel, répondit Beauchamp, et j'ai apporté des armes,
+que j'ai achetées il y a huit ou dix jours, croyant que j'en
+aurais besoin pour une affaire pareille. Elles sont parfaitement
+neuves et n'ont encore servi à personne. Voulez-vous les visiter?
+
+--Oh! monsieur Beauchamp, dit Morrel en s'inclinant, lorsque vous
+m'assurez que M. de Morcerf ne connaît point ces armes, vous
+pensez bien, n'est-ce pas, que votre parole me suffit?
+
+--Messieurs, dit Château-Renaud, ce n'était point Morcerf qui
+nous arrivait dans cette voiture, c'était, ma foi! c'étaient Franz
+et Debray.»
+
+En effet, les deux jeunes gens annoncés s'avancèrent.
+
+«Vous ici, messieurs! dit Château-Renaud en échangeant avec chacun
+une poignée de main; et par quel hasard?
+
+--Parce que, dit Debray, Albert nous a fait prier ce matin, de
+nous trouver sur le terrain.»
+
+Beauchamp et Château-Renaud se regardèrent d'un air étonné.
+
+«Messieurs, dit Morrel, je crois comprendre.
+
+--Voyons!
+
+--Hier, dans l'après-midi, j'ai reçu une lettre de M. de Morcerf,
+qui me priait de me trouver à l'Opéra.
+
+--Et moi aussi, dit Debray.
+
+--Et moi aussi, dit Franz.
+
+--Et nous aussi, dirent Château-Renaud et Beauchamp.
+
+--Il voulait que vous fussiez présents à la provocation, dit
+Morrel, il veut que vous soyez présents au combat.
+
+--Oui, dirent les jeunes gens, c'est cela, monsieur Maximilien;
+et, selon toute probabilité, vous avez deviné juste.
+
+--Mais, avec tout cela, murmura Château-Renaud, Albert ne vient
+pas; il est en retard de dix minutes.
+
+--Le voilà, dit Beauchamp, il est à cheval; tenez, il vient
+ventre à terre suivi de son domestique.
+
+--Quelle imprudence, dit Château-Renaud, de venir à cheval pour
+se battre au pistolet! Moi qui lui avais si bien fait la leçon!
+
+--Et puis, voyez, dit Beauchamp, avec un col à sa cravate, avec
+un habit ouvert, avec un gilet blanc; que ne s'est-il fait tout de
+suite dessiner une mouche sur l'estomac? ç'eût été plus simple et
+plus tôt fini!»
+
+Pendant ce temps, Albert était arrivé à dix pas du groupe que
+formaient les cinq jeunes gens; il arrêta son cheval, sauta à
+terre, et jeta la bride au bras de son domestique.
+
+Albert s'approcha. Il était pâle, ses yeux étaient rougis et
+gonflés. On voyait qu'il n'avait pas dormi une seconde de toute la
+nuit. Il y avait, répandue sur toute sa physionomie, une nuance de
+gravité triste qui ne lui était pas habituelle.
+
+«Merci, messieurs, dit-il, d'avoir bien voulu vous rendre à mon
+invitation: croyez que je vous suis on ne peut plus reconnaissant
+de cette marque d'amitié.»
+
+Morrel, à l'approche de Morcerf, avait fait une dizaine de pas en
+arrière et se trouvait à l'écart.
+
+«Et à vous aussi, monsieur Morrel, dit Albert, mes remerciements
+vous appartiennent. Approchez donc, vous n'êtes pas de trop.
+
+--Monsieur, dit Maximilien, vous ignorez peut-être que je suis le
+témoin de M. de Monte-Cristo?
+
+--Je n'en étais pas sûr, mais je m'en doutais. Tant mieux, plus
+il y aura d'hommes d'honneur ici, plus je serai satisfait.
+
+--Monsieur Morrel, dit Château-Renaud, vous pouvez annoncer à
+M. le comte de Monte-Cristo que M. de Morcerf est arrivé, et que
+nous nous tenons à sa disposition.»
+
+Morrel fit un mouvement pour s'acquitter de sa commission.
+Beauchamp, en même temps, tirait la boîte de pistolets de la
+voiture.
+
+«Attendez, messieurs, dit Albert, j'ai deux mots à dire à M. le
+comte de Monte-Cristo.
+
+--En particulier? demanda Morrel.
+
+--Non, monsieur, devant tout le monde.»
+
+Les témoins d'Albert se regardèrent tout surpris; Franz et Debray
+échangèrent quelques paroles à voix basse, et Morrel, joyeux de
+cet incident inattendu, alla chercher le comte, qui se promenait
+dans une contre-allée avec Emmanuel.
+
+«Que me veut-il? demanda Monte-Cristo.
+
+--Je l'ignore, mais il demande à vous parler.
+
+--Oh! dit Monte-Cristo, qu'il ne tente pas Dieu par quelque
+nouvel outrage!
+
+--Je ne crois pas que ce soit son intention», dit Morrel.
+
+Le comte s'avança, accompagné de Maximilien et d'Emmanuel: son
+visage calme et plein de sérénité faisait une étrange opposition
+avec le visage bouleversé d'Albert, qui s'approchait, de son côté,
+suivi des quatre jeunes gens.
+
+À trois pas l'un de l'autre, Albert et le comte s'arrêtèrent.
+
+«Messieurs, dit Albert, approchez-vous; je désire que pas un mot
+de ce que je vais avoir l'honneur de dire à M. le comte de Monte-Cristo
+ne soit perdu; car ce que je vais avoir l'honneur de lui
+dire doit être répété par vous à qui voudra l'entendre, si étrange
+que mon discours vous paraisse.
+
+--J'attends, monsieur, dit le comte.
+
+--Monsieur, dit Albert d'une voix tremblante d'abord, mais qui
+s'assura de plus en plus; monsieur, je vous reprochais d'avoir
+divulgué la conduite de M. de Morcerf en Épire; car, si coupable
+que fût M. le comte de Morcerf, je ne croyais pas que ce fût vous
+qui eussiez le droit de le punir. Mais aujourd'hui, monsieur, je
+sais que ce droit vous est acquis. Ce n'est point la trahison de
+Fernand Mondego envers Ali-Pacha qui me rend si prompt à vous
+excuser, c'est la trahison du pécheur Fernand envers vous, ce sont
+les malheurs inouïs qui ont été la suite de cette trahison. Aussi
+je le dis, aussi je le proclame tout haut: oui, monsieur, vous
+avez eu raison de vous venger de mon père, et moi, son fils, je
+vous remercie de n'avoir pas fait plus!»
+
+La foudre, tombée au milieu des spectateurs de cette scène
+inattendue, ne les eût pas plus étonnés que cette déclaration
+d'Albert.
+
+Quant à Monte-Cristo, ses yeux s'étaient lentement levés au ciel
+avec une expression de reconnaissance infinie, et il ne pouvait
+assez admirer comment cette nature fougueuse d'Albert, dont il
+avait assez connu le courage au milieu des bandits romains,
+s'était tout à coup pliée à cette subite humiliation. Aussi
+reconnut-il l'influence de Mercédès, et comprit-il comment ce
+noble coeur ne s'était pas opposé au sacrifice qu'elle savait
+d'avance devoir être inutile.
+
+«Maintenant, monsieur, dit Albert, si vous trouvez que les excuses
+que je viens de vous faire sont suffisantes, votre main, je vous
+prie. Après le mérite si rare de l'infaillibilité qui semble être
+le vôtre, le premier de tous les mérites, à mon avis, est de
+savoir avouer ses torts. Mais cet aveu me regarde seul. J'agissais
+bien selon les hommes, mais vous, vous agissiez bien selon Dieu.
+Un ange seul pouvait sauver l'un de nous de la mort et l'ange est
+descendu du ciel, sinon pour faire de nous deux amis, hélas! la
+fatalité rend la chose impossible, mais tout au moins deux hommes
+qui s'estiment.»
+
+Monte-Cristo, l'oeil humide, la poitrine haletante, la bouche
+entrouverte, tendit à Albert une main que celui-ci saisit et
+pressa avec un sentiment qui ressemblait à un respectueux effroi.
+
+«Messieurs, dit-il, monsieur de Monte-Cristo veut bien agréer mes
+excuses. J'avais agi précipitamment envers lui. La précipitation
+est mauvaise conseillère: j'avais mal agi. Maintenant ma faute est
+réparée. J'espère bien que le monde ne me tiendra point pour lâche
+parce que j'ai fait ce que ma conscience m'a ordonné de faire.
+Mais, en tout cas, si l'on se trompait sur mon compte, ajouta le
+jeune homme en relevant la tête avec fierté et comme s'il
+adressait un défi à ses amis et à ses ennemis, je tâcherais de
+redresser les opinions.
+
+--Que s'est-il donc passé cette nuit? demanda Beauchamp à
+Château-Renaud; il me semble que nous jouons ici un triste rôle.
+
+--En effet, ce qu'Albert vient de faire est bien misérable ou
+bien beau, répondit le baron.
+
+--Ah! voyons, demanda Debray à Franz, qu'est-ce que cela veut
+dire? Comment! le comte de Monte-Cristo déshonore M. de Morcerf,
+et il a eu raison aux yeux de son fils! Mais, eussé-je dix Janina
+dans ma famille, je ne me croirais obligé qu'à une chose, ce
+serait de me battre dix fois.»
+
+Quant à Monte-Cristo, le front penché, les bras inertes, écrasé
+sous le poids de vingt-quatre ans de souvenirs, il ne songeait ni
+à Albert, ni à Beauchamp, ni à Château-Renaud, ni à personne de
+ceux qui se trouvaient là: il songeait à cette courageuse femme
+qui était venue lui demander la vie de son fils, à qui il avait
+offert la sienne et qui venait de la sauver par l'aveu terrible
+d'un secret de famille, capable de tuer à jamais chez ce jeune
+homme le sentiment de la piété filiale.
+
+«Toujours la Providence! murmura-t-il: ah! c'est d'aujourd'hui
+seulement que je suis bien certain d'être l'envoyé de Dieu!»
+
+
+
+
+XCI
+
+La mère et le fils.
+
+
+Le comte de Monte-Cristo salua les cinq jeunes gens avec un
+sourire plein de mélancolie et de dignité, et remonta dans sa
+voiture avec Maximilien et Emmanuel.
+
+Albert, Beauchamp et Château-Renaud restèrent seuls sur le champ
+de bataille.
+
+Le jeune homme attacha sur ses deux témoins un regard qui, sans
+être timide, semblait pourtant leur demander leur avis sur ce qui
+venait de se passer.
+
+«Ma foi! mon cher ami, dit Beauchamp le premier, soit qu'il eût
+plus de sensibilité, soit qu'il eût moins de dissimulation,
+permettez-moi de vous féliciter: voilà un dénouement bien inespéré
+à une bien désagréable affaire.»
+
+Albert resta muet et concentré dans sa rêverie. Château-Renaud se
+contenta de battre sa botte avec sa canne flexible.
+
+«Ne partons-nous pas? dit-il après ce silence embarrassant.
+
+--Quand il vous plaira, répondit Beauchamp; laissez-moi seulement
+le temps de complimenter M. de Morcerf; il a fait preuve
+aujourd'hui d'une générosité si chevaleresque... si rare!
+
+--Oh! oui, dit Château-Renaud.
+
+--C'est magnifique, continua Beauchamp, de pouvoir conserver sur
+soi-même un empire aussi grand!
+
+--Assurément: quant à moi, j'en eusse été incapable, dit
+Château-Renaud avec une froideur des plus significatives.
+
+--Messieurs, interrompit Albert, je crois que vous n'avez pas
+compris qu'entre M. de Monte-Cristo et moi il s'est passé quelque
+chose de bien grave...
+
+--Si fait, si fait, dit aussitôt Beauchamp, mais tous nos badauds
+ne seraient pas à portée de comprendre votre héroïsme, et, tôt ou
+tard, vous vous verriez forcé de le leur expliquer plus
+énergiquement qu'il ne convient à la santé de votre corps et à la
+durée de votre vie. Voulez-vous que je vous donne un conseil
+d'ami? Partez pour Naples, La Haye ou Saint-Pétersbourg, pays
+calmes, où l'on est plus intelligent du point d'honneur que chez
+nos cerveaux brûlés de Parisiens. Une fois là, faites pas mal de
+mouches au pistolet, et infiniment de contres de quarte et de
+contres de tierce; rendez-vous assez oublié pour revenir
+paisiblement en France dans quelques années, ou assez respectable,
+quant aux exercices académiques, pour conquérir votre
+tranquillité. N'est-ce pas, monsieur de Château-Renaud, que j'ai
+raison?
+
+--C'est parfaitement mon avis, dit le gentilhomme. Rien n'appelle
+les duels sérieux comme un duel sans résultat.
+
+--Merci, messieurs, répondit Albert avec un froid sourire; je
+suivrai votre conseil, non parce que vous me le donnez, mais parce
+que mon intention était de quitter la France. Je vous remercie
+également du service que vous m'avez rendu en me servant de
+témoins. Il est bien profondément gravé dans mon coeur, puisque,
+après les paroles que je viens d'entendre, je ne me souviens plus
+que de lui.»
+
+Château-Renaud et Beauchamp se regardèrent. L'impression était la
+même sur tous deux, et l'accent avec lequel Morcerf venait de
+prononcer son remerciement était empreint d'une telle résolution,
+que la position fût devenue embarrassante pour tous si la
+conversation eût continué.
+
+«Adieu, Albert», fit tout à coup Beauchamp en tendant négligemment
+la main au jeune homme, sans que celui-ci parût sortir de sa
+léthargie.
+
+En effet, il ne répondit rien à l'offre de cette main.
+
+«Adieu», dit à son tour Château-Renaud, gardant à la main gauche
+sa petite canne, et saluant de la main droite.
+
+Les lèvres d'Albert murmurèrent à peine: «Adieu!» Son regard était
+plus explicite; il renfermait tout un poème de colères contenues,
+de fiers dédains, de généreuse indignation.
+
+Lorsque ses deux témoins furent remontés en voiture, il garda
+quelque temps sa pose immobile et mélancolique; puis soudain,
+détachant son cheval du petit arbre autour duquel son domestique
+avait noué le bridon, il sauta légèrement en selle, et reprit au
+galop le chemin de Paris. Un quart d'heure après, il rentrait à
+l'hôtel de la rue du Helder.
+
+En descendant de cheval, il lui sembla, derrière le rideau de la
+chambre à coucher du comte, apercevoir le visage pâle de son père;
+Albert détourna la tête avec un soupir et rentra dans son petit
+pavillon.
+
+Arrivé là, il jeta un dernier regard sur toutes ces richesses qui
+lui avaient fait la vie si douce et si heureuse depuis son
+enfance; il regarda encore une fois ces tableaux, dont les figures
+semblaient lui sourire, et dont les paysages parurent s'animer de
+vivantes couleurs.
+
+Puis il enleva de son châssis de chêne le portrait de sa mère,
+qu'il roula, laissant vide et noir le cadre d'or qui l'entourait.
+
+Puis il mit en ordre ses belles armes turques, ses beaux fusils
+anglais, ses porcelaines japonaises, ses coupes montées, ses
+bronzes artistiques, signés Feuchères ou Barye, visita les
+armoires et plaça les clefs à chacune d'elles; jeta dans un tiroir
+de son secrétaire qu'il laissa ouvert, tout l'argent de poche
+qu'il avait sur lui, y joignit les mille bijoux de fantaisie qui
+peuplaient ses coupes, ses écrins, ses étagères; fit un inventaire
+exact et précis de tout, et plaça cet inventaire à l'endroit le
+plus apparent d'une table, après avoir débarrassé cette table des
+livres et des papiers qui l'encombraient.
+
+Au commencement de ce travail, son domestique malgré l'ordre que
+lui avait donné Albert de le laisser seul, était entré dans sa
+chambre.
+
+«Que voulez-vous? lui demanda Morcerf d'un accent plus triste que
+courroucé.
+
+--Pardon, monsieur, dit le valet de chambre, monsieur m'avait
+bien défendu de le déranger, c'est vrai mais M. le comte de
+Morcerf m'a fait appeler.
+
+--Eh bien? demanda Albert.
+
+--Je n'ai pas voulu me rendre chez M. le comte sans prendre les
+ordres de monsieur.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que M. le comte sait sans doute que j'ai accompagné
+monsieur sur le terrain.
+
+--C'est probable, dit Albert.
+
+--Et s'il me fait demander, c'est sans doute pour m'interroger
+sur ce qui s'est passé là-bas. Que dois-je répondre?
+
+--La vérité.
+
+--Alors je dirai que la rencontre n'a pas eu lieu!
+
+--Vous direz que j'ai fait des excuses à M. le comte
+de Monte-Cristo, allez.»
+
+Le valet s'inclina et sortit.
+
+Albert s'était alors remis à son inventaire.
+
+Comme il terminait ce travail, le bruit de chevaux piétinant dans
+la cour et des roues d'une voiture ébranlant les vitres attira son
+attention, il s'approcha de la fenêtre, et vit son père monter
+dans sa calèche et partir.
+
+À peine la porte de l'hôtel fut-elle refermée derrière le comte,
+qu'Albert se dirigea vers l'appartement de sa mère, et comme
+personne n'était là pour l'annoncer, il pénétra jusqu'à la chambre
+de Mercédès, et, le coeur gonflé de ce qu'il voyait et de ce qu'il
+devinait, il s'arrêta sur le seuil.
+
+Comme si la même âme eût animé ces deux corps, Mercédès faisait
+chez elle ce qu'Albert venait de faire chez lui. Tout était mis en
+ordre: les dentelles, les parures, les bijoux, le linge, l'argent,
+allaient se ranger au fond des tiroirs, dont la comtesse
+assemblait soigneusement les clefs.
+
+Albert vit tous ces préparatifs; il les comprit, et s'écriant: «Ma
+mère!» il alla jeter ses bras au cou de Mercédès.
+
+Le peintre qui eût pu rendre l'expression de ces deux figures eût
+fait certes un beau tableau.
+
+En effet, tout cet appareil d'une résolution énergique qui n'avait
+point fait peur à Albert pour lui-même l'effrayait pour sa mère.
+
+«Que faites-vous donc? demanda-t-il.
+
+--Que faisiez-vous? répondit-elle.
+
+--Ô ma mère! s'écria Albert, ému au point de ne pouvoir parler,
+il n'est point de vous comme de moi! Non, vous ne pouvez pas avoir
+résolu ce que j'ai décidé, car je viens vous prévenir que je dis
+adieu à votre maison, et... et à vous.
+
+--Moi aussi, Albert, répondit Mercédès; moi aussi, je pars.
+J'avais compté, je l'avoue, que mon fils m'accompagnerait; me
+suis-je trompée?
+
+--Ma mère, dit Albert avec fermeté, je ne puis vous faire
+partager le sort que je me destine: il faut que je vive désormais
+sans nom et sans fortune; il faut, pour commencer l'apprentissage
+de cette rude existence, que j'emprunte à un ami le pain que je
+mangerai d'ici au moment où j'en gagnerai d'autre. Ainsi, ma bonne
+mère, je vais de ce pas chez Franz le prier de me prêter la petite
+somme que j'ai calculé m'être nécessaire.
+
+--Toi, mon pauvre enfant! s'écria Mercédès; toi souffrir de la
+misère, souffrir de la faim! Oh! ne dis pas cela, tu briseras
+toutes mes résolutions.
+
+--Mais non pas les miennes, ma mère, répondit Albert. Je suis
+jeune, je suis fort, je crois que je suis brave, et depuis hier
+j'ai appris ce que peut la volonté. Hélas! ma mère, il y a des
+gens qui ont tant souffert, et qui non seulement ne sont pas morts
+mais qui encore ont édifié une nouvelle fortune sur la ruine de
+toutes les promesses de bonheur que le ciel leur avait faites, sur
+les débris de toutes les espérances que Dieu leur avait données!
+J'ai appris cela, ma mère, j'ai vu ces hommes; je sais que du fond
+de l'abîme où les avait plongés leur ennemi, ils se sont relevés
+avec tant de vigueur et de gloire, qu'ils ont dominé leur ancien
+vainqueur et l'ont précipité à son tour. Non, ma mère, non; j'ai
+rompu, à partir d'aujourd'hui, avec le passé et je n'en accepte
+plus rien, pas même mon nom, parce que, vous le comprenez, vous,
+n'est-ce pas, ma mère? votre fils ne peut porter le nom d'un homme
+qui doit rougir devant un autre homme!
+
+--Albert, mon enfant, dit Mercédès, si j'avais eu un coeur plus
+fort, c'est là le conseil que je t'eusse donné; ta conscience a
+parlé quand ma voix éteinte se taisait; écoute ta conscience, mon
+fils. Tu avais des amis, Albert, romps momentanément avec eux, mais
+ne désespère pas, au nom de ta mère! La vie est belle encore à ton
+âge, mon cher Albert, car à peine as-tu vingt-deux ans; et comme à
+un coeur aussi pur que le tien il faut un nom sans tache, prends
+celui de mon père: il s'appelait Herrera. Je te connais, mon
+Albert; quelque carrière que tu suives, tu rendras en peu de temps
+ce nom illustre. Alors, mon ami, reparais dans le monde plus
+brillant encore de tes malheurs passés; et si cela ne doit pas
+être ainsi, malgré toutes mes prévisions, laisse-moi du moins cet
+espoir, à moi qui n'aurai plus que cette seule pensée, à moi qui
+n'ai plus d'avenir, et pour qui la tombe commence au seuil de
+cette maison.
+
+--Je ferai selon vos désirs, ma mère, dit le jeune homme; oui, je
+partage votre espoir: la colère du ciel ne nous poursuivra pas,
+vous si pure, moi si innocent. Mais puisque nous sommes résolus,
+agissons promptement. M. de Morcerf a quitté l'hôtel voilà une
+demi-heure à peu près; l'occasion, comme vous le voyez, est
+favorable pour éviter le bruit et l'explication.
+
+--Je vous attends, mon fils», dit Mercédès.
+
+Albert courut aussitôt jusqu'au boulevard, d'où il ramena un
+fiacre qui devait les conduire hors de l'hôtel, il se rappelait
+certaine petite maison garnie dans la rue des Saints-Pères, où sa
+mère trouverait un logement modeste, mais décent; il revint donc
+chercher la comtesse.
+
+Au moment où le fiacre s'arrêta devant la porte, et comme Albert
+en descendait, un homme s'approcha de lui et lui remit une lettre.
+
+Albert reconnut l'intendant.
+
+«Du comte», dit Bertuccio.
+
+Albert prit la lettre, l'ouvrit, la lut.
+
+Après l'avoir lue, il chercha des yeux Bertuccio, mais, pendant
+que le jeune homme lisait, Bertuccio avait disparu.
+
+Alors Albert, les larmes aux yeux, la poitrine toute gonflée
+d'émotion, rentra chez Mercédès, et, sans prononcer une parole,
+lui présenta la lettre.
+
+Mercédès lut:
+
+«Albert,
+
+«En vous montrant que j'ai pénétré le projet auquel vous êtes sur
+le point de vous abandonner, je crois vous montrer aussi que je
+comprends la délicatesse. Vous voilà libre, vous quittez l'hôtel
+du comte, et vous allez retirer chez vous votre mère, libre comme
+vous; mais, réfléchissez-y, Albert, vous lui devez plus que vous ne
+pouvez lui payer, pauvre noble coeur que vous êtes. Gardez pour vous
+la lutte, réclamez pour vous la souffrance, mais épargnez-lui cette
+première misère qui accompagnera inévitablement vos premiers
+efforts; car elle ne mérite pas même le reflet du malheur qui la
+frappe aujourd'hui, et la Providence ne veut pas que l'innocent
+paie pour le coupable.
+
+«Je sais que vous allez quitter tous deux la maison de la rue du
+Helder sans rien emporter. Comment je l'ai appris, ne cherchez
+point à le découvrir. Je le sais: voilà tout.
+
+«Écoutez, Albert.
+
+«Il y a vingt-quatre ans, je revenais bien joyeux et bien fier
+dans ma patrie. J'avais une fiancée, Albert, une sainte jeune
+fille que j'adorais, et je rapportais à ma fiancée cent cinquante
+louis amassés péniblement par un travail sans relâche. Cet argent
+était pour elle, je le lui destinais, et sachant combien la mer
+est perfide, j'avais enterré notre trésor dans le petit jardin de
+la maison que mon père habitait à Marseille, sur les Allées de
+Meilhan.
+
+«Votre mère, Albert, connaît bien cette pauvre chère maison.
+
+«Dernièrement, en venant à Paris, j'ai passé par Marseille. Je
+suis allé voir cette maison aux douloureux souvenirs; et le soir,
+une bêche à la main, j'ai sondé le coin où j'avais enfoui mon
+trésor. La cassette de fer était encore à la même place, personne
+n'y avait touché; elle est dans l'angle qu'un beau figuier, planté
+par mon père le jour de ma naissance, couvre de son ombre.
+
+«Eh bien, Albert, cet argent qui autrefois devait aider à la vie
+et à la tranquillité de cette femme que j'adorais, voilà
+qu'aujourd'hui, par un hasard étrange et douloureux, il a retrouvé
+le même emploi. Oh! comprenez bien ma pensée, à moi qui pourrais
+offrir des millions à cette pauvre femme, et qui lui rends
+seulement le morceau de pain noir oublié sous mon pauvre toit
+depuis le jour où j'ai été séparé de celle que j'aimais.
+
+«Vous êtes un homme généreux, Albert, mais peut-être êtes-vous
+néanmoins aveuglé par la fierté ou par le ressentiment; si vous me
+refusez, si vous demandez à un autre ce que j'ai le droit de vous
+offrir, je dirai qu'il est peu généreux à vous de refuser la vie
+de votre mère offerte par un homme dont votre père a fait mourir
+le père dans les horreurs de la faim et du désespoir.»
+
+Cette lecture finie, Albert demeura pâle et immobile en attendant
+ce que déciderait sa mère.
+
+Mercédès leva au ciel un regard d'une ineffable expression.
+
+«J'accepte, dit-elle; il a le droit de payer la dot que
+j'apporterai dans un couvent!»
+
+Et, mettant la lettre sur son coeur, elle prit le bras de son
+fils, et d'un pas plus ferme qu'elle ne s'y attendait peut-être
+elle-même, elle prit le chemin de l'escalier.
+
+
+
+
+XCII
+
+Le suicide.
+
+
+Cependant Monte-Cristo, lui aussi, était rentré en ville avec
+Emmanuel et Maximilien.
+
+Le retour fut gai. Emmanuel ne dissimulait pas sa joie d'avoir vu
+succéder la paix à la guerre, et avouait hautement ses goûts
+philanthropiques. Morrel, dans un coin de la voiture, laissait la
+gaieté de son beau-frère s'évaporer en paroles, et gardait pour
+lui une joie tout aussi sincère, mais qui brillait seulement dans
+ses regards.
+
+À la barrière du Trône, on rencontra Bertuccio: il attendait là,
+immobile comme une sentinelle à son poste.
+
+Monte-Cristo passa la tête par la portière, échangea avec lui
+quelques paroles à voix basse, et l'intendant disparut.
+
+«Monsieur le comte, dit Emmanuel en arrivant à la hauteur de la
+place Royale, faites-moi jeter, je vous prie, à ma porte, afin que
+ma femme ne puisse avoir un seul moment d'inquiétude ni pour vous
+ni pour moi.
+
+--S'il n'était ridicule d'aller faire montre de son triomphe, dit
+Morrel, j'inviterais M. le comte à entrer chez nous, mais M. le
+comte aussi a sans doute des coeurs tremblants à rassurer. Nous
+voici arrivés, Emmanuel, saluons notre ami, et laissons-le
+continuer son chemin.
+
+--Un moment, dit Monte-Cristo, ne me privez pas ainsi d'un seul
+coup de mes deux compagnons; rentrez auprès de votre charmante
+femme, à laquelle je vous charge de présenter tous mes
+compliments, et accompagnez-moi jusqu'aux Champs-Élysées, Morrel.
+
+--À merveille, dit Maximilien, d'autant plus que j'ai affaire
+dans votre quartier, comte.
+
+--T'attendra-t-on pour déjeuner? demanda Emmanuel.
+
+--Non», dit le jeune homme.
+
+La portière se referma, la voiture continua sa route.
+
+«Voyez comme je vous ai porté bonheur, dit Morrel lorsqu'il fut
+seul avec le comte. N'y avez-vous pas pensé?
+
+--Si fait, dit Monte-Cristo, voilà pourquoi je voudrais toujours
+vous tenir près de moi.
+
+--C'est miraculeux! continua Morrel, répondant à sa propre
+pensée.
+
+--Quoi donc? dit Monte-Cristo.
+
+--Ce qui vient de se passer.
+
+--Oui, répondit le comte avec un sourire; vous avez dit le mot,
+Morrel, c'est miraculeux!
+
+--Car enfin, reprit Morrel, Albert est brave.
+
+--Très brave, dit Monte-Cristo, je l'ai vu dormir le poignard
+suspendu sur sa tête.
+
+--Et, moi, je sais qu'il s'est battu deux fois, et très bien
+battu, dit Morrel; conciliez donc cela avec la conduite de ce
+matin.
+
+--Votre influence, toujours, reprit en souriant Monte-Cristo.
+
+--C'est heureux pour Albert qu'il ne soit point soldat, dit
+Morrel.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Des excuses sur le terrain! fit le jeune capitaine en secouant
+la tête.
+
+--Allons, dit le comte avec douceur, n'allez-vous point tomber
+dans les préjugés des hommes ordinaires, Morrel? Ne conviendrez-vous
+pas que puisque Albert est brave, il ne peut être lâche;
+qu'il faut qu'il ait eu quelque raison d'agir comme il l'a fait ce
+matin, et que partant sa conduite est plutôt héroïque qu'autre
+chose?
+
+--Sans doute, sans doute, répondit Morrel, mais je dirai comme
+l'Espagnol: il a été moins brave aujourd'hui qu'hier.
+
+--Vous déjeunez avec moi, n'est-ce pas, Morrel? dit le comte pour
+couper court à la conversation.
+
+--Non pas, je vous quitte à dix heures.
+
+--Votre rendez-vous était donc pour déjeuner?»
+
+Morrel sourit et secoua la tête.
+
+«Mais, enfin, faut-il toujours que vous déjeuniez quelque part?
+
+--Cependant, si je n'ai pas faim? dit le jeune homme.
+
+--Oh! fit le comte, je ne connais que deux sentiments qui coupent
+ainsi l'appétit: la douleur (et comme heureusement je vous vois
+très gai, ce n'est point cela) et l'amour. Or, d'après ce que vous
+m'avez dit à propos de votre coeur, il m'est permis de croire...
+
+--Ma foi, comte, répliqua gaiement Morrel, je ne dis pas non.
+
+--Et vous ne me contez pas cela, Maximilien? reprit le comte d'un
+ton si vif, que l'on voyait tout l'intérêt qu'il eût pris à
+connaître ce secret.
+
+--Je vous ai montré ce matin que j'avais un coeur, n'est-ce pas,
+comte?»
+
+Pour toute réponse Monte-Cristo tendit la main au jeune homme.
+
+«Eh bien, continua celui-ci, depuis que ce coeur n'est plus avec
+vous au bois de Vincennes, il est autre part où je vais le
+retrouver.
+
+--Allez, dit lentement le comte, allez, cher ami, mais par grâce,
+si vous éprouviez quelque obstacle, rappelez-vous que j'ai quelque
+pouvoir en ce monde, que je suis heureux d'employer ce pouvoir au
+profit des gens que j'aime, et que je vous aime, vous, Morrel.
+
+--Bien, dit le jeune homme, je m'en souviendrai comme les enfants
+égoïstes se souviennent de leurs parents quand ils ont besoin
+d'eux. Quand j'aurai besoin de vous, et peut-être ce moment
+viendra-t-il, je m'adresserai à vous, comte.
+
+--Bien, je retiens votre parole. Adieu donc.
+
+--Au revoir.»
+
+On était arrivé à la porte de la maison des Champs-Élysées,
+Monte-Cristo ouvrit la portière. Morrel sauta sur le pavé.
+
+Bertuccio attendait sur le perron.
+
+Morrel disparut par l'avenue de Marigny et Monte-Cristo marcha
+vivement au-devant de Bertuccio.
+
+«Eh bien? demanda-t-il.
+
+--Eh bien, répondit l'intendant, elle va quitter sa maison.
+
+--Et son fils?
+
+--Florentin, son valet de chambre, pense qu'il en va faire
+autant.
+
+--Venez.»
+
+Monte-Cristo emmena Bertuccio dans son cabinet, écrivit la lettre
+que nous avons vue, et la remit à l'intendant.
+
+«Allez, dit-il, et faites diligence; à propos, faites prévenir
+Haydée que je suis rentré.
+
+--Me voilà», dit la jeune fille, qui, au bruit de la voiture,
+était déjà descendue, et dont le visage rayonnait de joie en
+revoyant le comte sain et sauf.
+
+Bertuccio sortit.
+
+Tous les transports d'une fille revoyant un père chéri, tous les
+délires d'une maîtresse revoyant un amant adoré, Haydée les
+éprouva pendant les premiers instants de ce retour attendu par
+elle avec tant d'impatience.
+
+Certes, pour être moins expansive, la joie de Monte-Cristo n'était
+pas moins grande; la joie pour les coeurs qui ont longtemps
+souffert est pareille à la rosée pour les terres desséchées par le
+soleil; coeur et terre absorbent cette pluie bienfaisante qui
+tombe sur eux, et rien n'en apparaît au-dehors. Depuis quelques
+jours, Monte-Cristo comprenait une chose que depuis longtemps il
+n'osait plus croire, c'est qu'il y avait deux Mercédès au monde,
+c'est qu'il pouvait encore être heureux.
+
+Son oeil ardent de bonheur se plongeait avidement dans les regards
+humides d'Haydée, quand tout à coup la porte s'ouvrit. Le comte
+fronça le sourcil.
+
+«M. de Morcerf!» dit Baptistin, comme si ce mot seul renfermait
+son excuse.
+
+En effet, le visage du comte s'éclaira.
+
+«Lequel, demanda-t-il, le vicomte ou le comte?
+
+--Le comte.
+
+--Mon Dieu! s'écria Haydée, n'est-ce donc point fini encore?
+
+--Je ne sais si c'est fini, mon enfant bien-aimée, dit Monte-Cristo
+en prenant les mains de la jeune fille, mais ce que je
+sais, c'est que tu n'as rien à craindre.
+
+--Oh! c'est cependant le misérable...
+
+--Cet homme ne peut rien sur moi, Haydée, dit Monte-Cristo; c'est
+quand j'avais affaire à son fils qu'il fallait craindre.
+
+--Aussi, ce que j'ai souffert, dit la jeune fille, tu ne le
+sauras jamais, mon seigneur.»
+
+Monte-Cristo sourit.
+
+«Par la tombe de mon père! dit Monte-Cristo en étendant la main
+sur la tête de la jeune fille, je te jure que s'il arrive malheur,
+ce ne sera point à moi.
+
+--Je te crois, mon seigneur, comme si Dieu me parlait», dit la
+jeune fille en présentant son front au comte.
+
+Monte-Cristo déposa sur ce front si pur et si beau un baiser qui
+fit battre à la fois deux coeurs, l'un avec violence, l'autre
+sourdement.
+
+«Oh! mon Dieu! murmura le comte, permettriez-vous donc que je
+puisse aimer encore!... Faites entrer M. le comte de Morcerf au
+salon», dit-il à Baptistin, tout en conduisant la belle Grecque
+vers un escalier dérobé.
+
+Un mot d'explication sur cette visite, attendue peut-être de
+Monte-Cristo, mais inattendue sans doute pour nos lecteurs.
+
+Tandis que Mercédès, comme nous l'avons dit, faisait chez elle
+l'espèce d'inventaire qu'Albert avait fait chez lui; tandis
+qu'elle classait ses bijoux, fermait ses tiroirs, réunissait ses
+clefs, afin de laisser toutes choses dans un ordre parfait, elle
+ne s'était pas aperçue qu'une tête pâle et sinistre était venue
+apparaître au vitrage d'une porte qui laissait entrer le jour dans
+le corridor; de là, non seulement on pouvait voir, mais on pouvait
+entendre. Celui qui regardait ainsi, selon toute probabilité, sans
+être vu ni entendu, vit donc et entendit donc tout ce qui se
+passait chez Mme de Morcerf.
+
+De cette porte vitrée, l'homme au visage pâle se transporta dans
+la chambre à coucher du comte de Morcerf, et, arrivé là, souleva
+d'une main contractée le rideau d'une fenêtre donnant sur la cour.
+Il resta là dix minutes ainsi immobile, muet, écoutant les
+battements de son propre coeur. Pour lui c'était bien long, dix
+minutes.
+
+Ce fut alors qu'Albert, revenant de son rendez-vous, aperçut son
+père, qui guettait son retour derrière un rideau et détourna la
+tête.
+
+L'oeil du comte se dilata: il savait que l'insulte d'Albert à
+Monte-Cristo avait été terrible, qu'une pareille insulte, dans
+tous les pays du monde, entraînait un duel à mort. Or, Albert
+rentrait sain et sauf, donc le comte était vengé.
+
+Un éclair de joie indicible illumina ce visage lugubre, comme fait
+un dernier rayon de soleil avant de se perdre dans les nuages qui
+semblent moins sa couche que son tombeau.
+
+Mais, nous l'avons dit, il attendit en vain que le jeune homme
+montât à son appartement pour lui rendre compte de son triomphe.
+Que son fils, avant de combattre, n'ait pas voulu voir le père
+dont il allait venger l'honneur, cela se comprend; mais, l'honneur
+du père vengé, pourquoi ce fils ne venait-il point se jeter dans
+ses bras?
+
+Ce fut alors que le comte, ne pouvant voir Albert, envoya chercher
+son domestique. On sait qu'Albert l'avait autorisé à ne rien
+cacher au comte.
+
+Dix minutes après on vit apparaître sur le perron le général de
+Morcerf, vêtu d'une redingote noire, ayant un col militaire, un
+pantalon noir, des gants noirs. Il avait donné, à ce qu'il paraît,
+des ordres antérieurs; car, à peine eut-il touché le dernier degré
+du perron, que sa voiture tout attelée sortit de la remise et vint
+s'arrêter devant lui.
+
+Son valet de chambre vint alors jeter dans la voiture un caban
+militaire, raidi par les deux épées qu'il enveloppait; puis
+fermant la portière, il s'assit près du cocher.
+
+Le cocher se pencha devant la calèche pour demander l'ordre:
+
+«Aux Champs-Élysées, dit le général, chez le comte de Monte-Cristo. Vite!»
+
+Les chevaux bondirent sous le coup de fouet qui les enveloppa;
+cinq minutes après, ils s'arrêtèrent devant la maison du comte.
+
+M. de Morcerf ouvrit lui-même la portière, et, la voiture roulant
+encore, il sauta comme un jeune homme dans la contre-allée, sonna
+et disparut dans la porte béante avec son domestique.
+
+Une seconde après, Baptistin annonçait à M. de Monte-Cristo le
+comte de Morcerf, et Monte-Cristo, reconduisant Haydée, donna
+l'ordre qu'on fît entrer le comte de Morcerf dans le salon.
+
+Le général arpentait pour la troisième fois le salon dans toute sa
+longueur, lorsqu'en se retournant il aperçut Monte-Cristo debout
+sur le seuil.
+
+«Eh! c'est monsieur de Morcerf, dit tranquillement Monte-Cristo;
+je croyais avoir mal entendu.
+
+--Oui c'est moi-même, dit le comte avec une effroyable
+contraction des lèvres qui l'empêchait d'articuler nettement.
+
+--Il ne me reste donc qu'à savoir maintenant, dit Monte-Cristo,
+la cause qui me procure le plaisir de voir monsieur le comte de
+Morcerf de si bonne heure.
+
+--Vous avez eu ce matin une rencontre avec mon fils, monsieur?
+dit le général.
+
+--Vous savez cela? répondit le comte.
+
+--Et je sais aussi que mon fils avait de bonnes raisons pour
+désirer se battre contre vous et faire tout ce qu'il pourrait pour
+vous tuer.
+
+--En effet, monsieur, il en avait de fort bonnes! mais vous voyez
+que, malgré ces raisons-là, il ne m'a pas tué, et même qu'il ne
+s'est pas battu.
+
+--Et cependant il vous regardait comme la cause du déshonneur de
+son père, comme la cause de la ruine effroyable qui, en ce moment-ci,
+accable ma maison.
+
+--C'est vrai, monsieur, dit Monte-Cristo avec son calme terrible;
+cause secondaire, par exemple, et non principale.
+
+--Sans doute vous lui avez fait quelque excuse ou donné quelque
+explication?
+
+--Je ne lui ai donné aucune explication, et c'est lui qui m'a
+fait des excuses.
+
+--Mais à quoi attribuez-vous cette conduite?
+
+--À la conviction, probablement, qu'il y avait dans tout ceci un
+homme plus coupable que moi.
+
+--Et quel était cet homme?
+
+--Son père.
+
+--Soit, dit le comte en pâlissant; mais vous savez que le
+coupable n'aime pas à s'entendre convaincre de culpabilité.
+
+--Je sais... Aussi je m'attendais à ce qui arrive en ce moment.
+
+--Vous vous attendiez à ce que mon fils fût un lâche! s'écria le
+comte.
+
+--M. Albert de Morcerf n'est point un lâche, dit Monte-Cristo.
+
+--Un homme qui tient à la main une épée, un homme qui, à la
+portée de cette épée, tient un ennemi mortel, cet homme, s'il ne
+se bat pas, est un lâche! Que n'est-il ici pour que je le lui
+dise!
+
+--Monsieur, répondit froidement Monte-Cristo, je ne présume pas
+que vous soyez venu me trouver pour me conter vos petites affaires
+de famille. Allez dire cela à M. Albert, peut-être saura-t-il que
+vous répondre.
+
+--Oh! non, non, répliqua le général avec un sourire aussitôt
+disparu qu'éclos, non, vous avez raison, je ne suis pas venu pour
+cela! Je suis venu pour vous dire que, moi aussi, je vous regarde
+comme mon ennemi! Je suis venu pour vous dire que je vous hais
+d'instinct! qu'il me semble que je vous ai toujours connu,
+toujours haï! Et qu'enfin, puisque les jeunes gens de ce siècle ne
+se battent plus, c'est à nous de nous battre... Est-ce votre avis,
+monsieur?
+
+--Parfaitement. Aussi, quand je vous ai dit que j'avais prévu ce
+qui m'arrivait, c'est de l'honneur de votre visite que je voulais
+parler.
+
+--Tant mieux... vos préparatifs sont faits, alors?
+
+--Ils le sont toujours, monsieur.
+
+--Vous savez que nous nous battrons jusqu'à la mort de l'un de
+nous deux? dit le général, les dents serrées par la rage.
+
+--Jusqu'à la mort de l'un de nous deux, répéta le comte de Monte-Cristo
+en faisant un léger mouvement de tête de haut en bas.
+
+--Partons alors, nous n'avons pas besoin de témoins.
+
+--En effet, dit Monte-Cristo, c'est inutile, nous nous
+connaissons si bien!
+
+--Au contraire, dit le comte, c'est que nous ne nous connaissons
+pas.
+
+--Bah! dit Monte-Cristo avec le même flegme désespérant, voyons
+un peu. N'êtes-vous pas le soldat Fernand qui a déserté la veille
+de la bataille de Waterloo? N'êtes-vous pas le lieutenant Fernand
+qui a servi de guide et d'espion à l'armée française en Espagne?
+N'êtes-vous pas le colonel Fernand qui a trahi, vendu, assassiné
+son bienfaiteur Ali? Et tous ces Fernand-là réunis n'ont-ils pas
+fait le lieutenant général comte de Morcerf, pair de France?
+
+--Oh! s'écria le général, frappé par ces paroles comme par un fer
+rouge; oh! misérable, qui me reproches ma honte au moment peut-être
+où tu vas me tuer, non, je n'ai point dit que je t'étais
+inconnu; je sais bien, démon, que tu as pénétré dans la nuit du
+passé, et que tu y as lu, à la lueur de quel flambeau, je
+l'ignorais, chaque page de ma vie! mais peut-être y a-t-il encore
+plus d'honneur en moi, dans mon opprobre, qu'en toi sous tes
+dehors pompeux. Non, non, je te suis connu, je le sais, mais c'est
+toi que je ne connais pas, aventurier cousu d'or et de pierreries!
+Tu t'es fait appeler à Paris le comte de Monte-Cristo; en Italie,
+Simbad le Marin; à Malte, que sais-je? moi, je l'ai oublié. Mais
+c'est ton nom réel que je te demande, c'est ton vrai nom que je
+veux savoir, au milieu de tes cent noms, afin que je le prononce
+sur le terrain du combat au moment où je t'enfoncerai mon épée
+dans le coeur.»
+
+Le comte de Monte-Cristo pâlit d'une façon terrible; son oeil
+fauve s'embrasa d'un feu dévorant; il fit un bond vers le cabinet
+attenant à sa chambre, et en moins d'une seconde, arrachant sa
+cravate, sa redingote et son gilet, il endossa une petite veste de
+marin et se coiffa d'un chapeau de matelot, sous lequel se
+déroulèrent ses longs cheveux noirs.
+
+Il revint ainsi, effrayant, implacable, marchant les bras croisés
+au-devant du général, qui n'avait rien compris à sa disparition,
+qui l'attendait, et qui, sentant ses dents claquer et ses jambes
+se dérober sous lui, recula d'un pas et ne s'arrêta qu'en trouvant
+sur une table un point d'appui pour sa main crispée.
+
+«Fernand! lui cria-t-il, de mes cent noms, je n'aurais besoin de
+t'en dire qu'un seul pour te foudroyer; mais ce nom, tu le
+devines, n'est-ce pas? ou plutôt tu te le rappelles? car, malgré
+tous mes chagrins, toutes mes tortures, je te montre aujourd'hui
+un visage que le bonheur de la vengeance rajeunit, un visage que
+tu dois avoir vu bien souvent dans tes rêves depuis ton mariage...
+avec Mercédès, ma fiancée!»
+
+Le général, la tête renversée en arrière, les mains étendues, le
+regard fixe, dévora en silence ce terrible spectacle; puis, allant
+chercher la muraille comme point d'appui, il s'y glissa lentement
+jusqu'à la porte par laquelle il sortit à reculons, en laissant
+échapper ce seul cri lugubre, lamentable, déchirant:
+
+«Edmond Dantès!»
+
+Puis, avec des soupirs qui n'avaient rien d'humain, il se traîna
+jusqu'au péristyle de la maison, traversa la cour en homme ivre,
+et tomba dans les bras de son valet de chambre en murmurant
+seulement d'une voix inintelligible:
+
+«À l'hôtel! à l'hôtel!»
+
+En chemin, l'air frais et la honte que lui causait l'attention de
+ses gens le remirent en état d'assembler ses idées; mais le trajet
+fut court, et, à mesure qu'il se rapprochait de chez lui, le comte
+sentait se renouveler toutes ses douleurs.
+
+À quelques pas de la maison, le comte fit arrêter et descendit. La
+porte de l'hôtel était toute grande ouverte; un fiacre, tout
+surpris d'être appelé dans cette magnifique demeure, stationnait
+au milieu de la cour; le comte regarda ce fiacre avec effroi, mais
+sans oser interroger personne, et s'élança dans son appartement.
+
+Deux personnes descendaient l'escalier, il n'eut que le temps de
+se jeter dans un cabinet pour les éviter.
+
+C'était Mercédès, appuyée au bras de son fils, qui tous deux
+quittaient l'hôtel.
+
+Ils passèrent à deux lignes du malheureux, qui, caché derrière la
+portière de damas, fut effleuré en quelque sorte par la robe de
+soie de Mercédès, et qui sentit à son visage la tiède haleine de
+ces paroles prononcées par son fils:
+
+«Du courage, ma mère! Venez, venez, nous ne sommes plus ici chez
+nous.»
+
+Les paroles s'éteignirent, les pas s'éloignèrent.
+
+Le général se redressa, suspendu par ses mains crispées au rideau
+de damas; il comprimait le plus horrible sanglot qui fût jamais
+sorti de la poitrine d'un père, abandonné à la fois par sa femme
+et par son fils...
+
+Bientôt il entendit claquer la portière en fer du fiacre, puis la
+voix du cocher, puis le roulement de la lourde machine ébranla les
+vitres; alors il s'élança dans sa chambre à coucher pour voir
+encore une fois tout ce qu'il avait aimé dans le monde; mais le
+fiacre partit sans que la tête de Mercédès ou celle d'Albert eût
+paru à la portière, pour donner à la maison solitaire, pour donner
+au père et à l'époux abandonné le dernier regard, l'adieu et le
+regret, c'est-à-dire le pardon.
+
+Aussi, au moment même où les roues du fiacre ébranlaient le pavé
+de la voûte, un coup de feu retentit, et une fumée sombre sortit
+par une des vitres de cette fenêtre de la chambre à coucher,
+brisée par la force de l'explosion.
+
+
+
+
+XCIII
+
+Valentine.
+
+
+On devine où Morrel avait affaire et chez qui était son rendez-vous.
+
+Aussi Morrel, en quittant Monte-Cristo, s'achemina-t-il lentement
+vers la maison de Villefort.
+
+Nous disons lentement: c'est que Morrel avait plus d'une demi-heure
+à lui pour faire cinq cents pas; mais, malgré ce temps plus
+que suffisant, il s'était empressé de quitter Monte-Cristo, ayant
+hâte d'être seul avec ses pensées.
+
+Il savait bien son heure, l'heure à laquelle Valentine, assistant
+au déjeuner de Noirtier, était sûre de ne pas être troublée dans
+ce pieux devoir. Noirtier et Valentine lui avaient accordé deux
+visites par semaine, et il venait profiter de son droit.
+
+Il arriva, Valentine l'attendait. Inquiète, presque égarée, elle
+lui saisit la main, et l'amena devant son grand-père.
+
+Cette inquiétude, poussée, comme nous le disons, presque jusqu'à
+l'égarement, venait du bruit que l'aventure de Morcerf avait fait
+dans le monde, on savait (le monde sait toujours) l'aventure de
+l'Opéra. Chez Villefort, personne ne doutait qu'un duel ne fût la
+conséquence forcée de cette aventure; Valentine, avec son instinct
+de femme, avait deviné que Morrel serait le témoin de Monte-Cristo,
+et avec le courage bien connu du jeune homme, avec cette
+amitié profonde qu'elle lui connaissait pour le comte, elle
+craignait qu'il n'eût point la force de se borner au rôle passif
+qui lui était assigné.
+
+On comprend donc avec quelle avidité les détails furent demandés,
+donnés et reçus, et Morrel put lire une indicible joie dans les
+yeux de sa bien-aimée quand elle sut que cette terrible affaire
+avait eu une issue non moins heureuse qu'inattendue.
+
+«Maintenant, dit Valentine en faisant signe à Morrel de s'asseoir
+à côté du vieillard et en s'asseyant elle-même sur le tabouret où
+reposaient ses pieds, maintenant, parlons un peu de nos affaires.
+Vous savez, Maximilien, que bon papa avait eu un instant l'idée de
+quitter la maison et de prendre un appartement hors de l'hôtel de
+M. de Villefort?
+
+--Oui, certes, dit Maximilien, je me rappelle ce projet, et j'y
+avais même fort applaudi.
+
+--Eh bien, dit Valentine, applaudissez encore, Maximilien, car bon
+papa y revient.
+
+--Bravo! dit Maximilien.
+
+--Et savez-vous, dit Valentine, quelle raison donne bon papa pour
+quitter la maison?»
+
+Noirtier regardait sa fille pour lui imposer silence de l'oeil;
+mais Valentine ne regardait point Noirtier; ses yeux, son regard,
+son sourire, tout était pour Morrel.
+
+«Oh! quelle que soit la raison que donne M. Noirtier, s'écria
+Morrel, je déclare qu'elle est bonne.
+
+--Excellente, dit Valentine: il prétend que l'air du faubourg
+Saint-Honoré ne vaut rien pour moi.
+
+--En effet, dit Morrel; écoutez, Valentine, M. Noirtier pourrait
+bien avoir raison; depuis quinze jours, je trouve que votre santé
+s'altère.
+
+--Oui, un peu, c'est vrai, répondit Valentine; aussi bon papa
+s'est constitué mon médecin, et comme bon papa sait tout, j'ai la
+plus grande confiance en lui.
+
+--Mais enfin il est donc vrai que vous souffrez, Valentine?
+demanda vivement Morrel.
+
+--Oh! mon Dieu! cela ne s'appelle pas souffrir: je ressens un
+malaise général, voilà tout; j'ai perdu l'appétit, et il me semble
+que mon estomac soutient une lutte pour s'habituer à quelque
+chose.»
+
+Noirtier ne perdait pas une des paroles de Valentine.
+
+«Et quel est le traitement que vous suivez pour cette maladie
+inconnue?
+
+--Oh! bien simple, dit Valentine; j'avale tous les matins une
+cuillerée de la potion qu'on apporte pour mon grand-père; quand je
+dis une cuillerée, j'ai commencé par une, et maintenant j'en suis
+à quatre. Mon grand-père prétend que c'est une panacée.»
+
+Valentine souriait; mais il y avait quelque chose de triste et de
+souffrant dans son sourire.
+
+Maximilien, ivre d'amour, la regardait en silence; elle était bien
+belle, mais sa pâleur avait pris un ton plus mat, ses yeux
+brillaient d'un feu plus ardent que d'habitude, et ses mains,
+ordinairement d'un blanc de nacre, semblaient des mains de cire
+qu'une nuance jaunâtre envahit avec le temps.
+
+De Valentine, le jeune homme porta les yeux sur Noirtier; celui-ci
+considérait avec cette étrange et profonde intelligence la jeune
+fille absorbée dans son amour; mais lui aussi, comme Morrel,
+suivait ces traces d'une sourde souffrance, si peu visible
+d'ailleurs qu'elle avait échappé à l'oeil de tous, excepté celui
+du père et de l'amant.
+
+«Mais, dit Morrel, cette potion dont vous êtes arrivée jusqu'à
+quatre cuillerées, je la voyais médicamentée pour M. Noirtier?
+
+--Je sais que c'est fort amer, dit Valentine, si amer que tout ce
+que je bois après cela me semble avoir le même goût.»
+
+Noirtier regarda sa fille d'un ton interrogateur.
+
+«Oui, bon papa, dit Valentine, c'est comme cela. Tout à l'heure,
+avant de descendre chez vous, j'ai bu un verre d'eau sucrée; eh
+bien, j'en ai laissé la moitié tant cette eau m'a paru amère.»
+
+Noirtier pâlit, et fit signe qu'il voulait parler.
+
+Valentine se leva pour aller chercher le dictionnaire.
+
+Noirtier la suivait des yeux avec une angoisse visible.
+
+En effet, le sang montait à la tête de la jeune fille, ses joues
+se colorèrent.
+
+«Tiens! s'écria-t-elle sans rien perdre de sa gaieté, c'est
+singulier: un éblouissement! Est-ce donc le soleil qui m'a frappé
+dans les yeux?...»
+
+Et elle s'appuya à l'espagnolette de la fenêtre.
+
+«Il n'y a pas de soleil», dit Morrel encore plus inquiet de
+l'expression du visage de Noirtier que de l'indisposition de
+Valentine.
+
+Et il courut à Valentine.
+
+La jeune fille sourit.
+
+«Rassure-toi, bon père, dit-elle à Noirtier: rassurez-vous,
+Maximilien, ce n'est rien, et la chose est déjà passée: mais,
+écoutez donc! n'est-ce pas le bruit d'une voiture que j'entends
+dans la cour?»
+
+Elle ouvrit la porte de Noirtier, courut à une fenêtre du
+corridor, et revint précipitamment.
+
+«Oui, dit-elle, c'est Mme Danglars et sa fille qui viennent nous
+faire une visite. Adieu, je me sauve, car on me viendrait chercher
+ici; ou plutôt, au revoir, restez près de bon papa, monsieur
+Maximilien, je vous promets de ne pas les retenir.»
+
+Morrel la suivit des yeux, la vit refermer la porte, et l'entendit
+monter le petit escalier qui conduisait à la fois chez
+Mme de Villefort et chez elle.
+
+Dès qu'elle eut disparu, Noirtier fit signe à Morrel de prendre le
+dictionnaire. Morrel obéit; il s'était, guidé par Valentine,
+promptement habitué à comprendre le vieillard.
+
+Cependant, quelque habitude qu'il eût, et comme il fallait passer
+en revue une partie des vingt-quatre lettres de l'alphabet, et
+trouver chaque mot dans le dictionnaire, ce ne fut qu'au bout de
+dix minutes que la pensée du vieillard fut traduite par ces
+paroles:
+
+«Cherchez le verre d'eau et la carafe qui sont dans la chambre de
+Valentine.»
+
+Morrel sonna aussitôt le domestique qui avait remplacé Barrois, et
+au nom de Noirtier lui donna cet ordre.
+
+Le domestique revint un instant après.
+
+La carafe et le verre étaient entièrement vides.
+
+Noirtier fit signe qu'il voulait parler.
+
+«Pourquoi le verre et la carafe sont-ils vides? demanda-t-il.
+Valentine a dit qu'elle n'avait bu que la moitié du verre.»
+
+La traduction de cette nouvelle demande prit encore cinq minutes.
+
+«Je ne sais, dit le domestique; mais la femme de chambre est dans
+l'appartement de Mlle Valentine: c'est peut-être elle qui les a
+vidés.
+
+--Demandez-le-lui», dit Morrel, traduisant cette fois la pensée
+de Noirtier par le regard.
+
+Le domestique sortit, et presque aussitôt rentra.
+
+«Mlle Valentine a passé par sa chambre pour se rendre dans celle
+de Mme de Villefort, dit-il; et, en passant, comme elle avait
+soif, elle a bu ce qui restait dans le verre; quant à la carafe,
+M. Édouard l'a vidée pour faire un étang à ses canards.»
+
+Noirtier leva les yeux au ciel comme fait un joueur qui joue sur
+un coup tout ce qu'il possède.
+
+Dès lors, les yeux du vieillard se fixèrent sur la porte et ne
+quittèrent plus cette direction.
+
+C'était, en effet, Mme Danglars et sa fille que Valentine avait
+vues; on les avait conduites à la chambre de Mme de Villefort, qui
+avait dit qu'elle recevrait chez elle; voilà pourquoi Valentine
+avait passé par son appartement: sa chambre étant de plain-pied
+avec celle de sa belle-mère, et les deux chambres n'étant séparées
+que par celle d'Édouard.
+
+Les deux femmes entrèrent au salon avec cette espèce de raideur
+officielle qui fait présager une communication.
+
+Entre gens du même monde, une nuance est bientôt saisie.
+Mme de Villefort répondit à cette solennité par de la solennité.
+
+En ce moment, Valentine entra, et les révérences recommencèrent.
+
+«Chère amie, dit la baronne, tandis que les deux jeunes filles se
+prenaient les mains, je venais avec Eugénie vous annoncer la
+première le très prochain mariage de ma fille avec le prince
+Cavalcanti.»
+
+Danglars avait maintenu le titre de prince. Le banquier populaire
+avait trouvé que cela faisait mieux que comte.
+
+«Alors, permettez que je vous fasse mes sincères compliments,
+répondit Mme de Villefort. M. le prince Cavalcanti paraît un jeune
+homme plein de rares qualités.
+
+--Écoutez, dit la baronne en souriant; si nous parlons comme deux
+amies, je dois vous dire que le prince ne nous paraît pas encore
+être ce qu'il sera. Il a en lui un peu de cette étrangeté qui nous
+fait, à nous autres Français, reconnaître du premier coup d'oeil
+un gentilhomme italien ou allemand. Cependant il annonce un fort
+bon coeur, beaucoup de finesse d'esprit, et quant aux convenances,
+M. Danglars prétend que la fortune est majestueuse; c'est son mot.
+
+--Et puis, dit Eugénie en feuilletant l'album de
+Mme de Villefort, ajoutez, madame, que vous avez une inclination
+toute particulière pour ce jeune homme.
+
+--Et, dit Mme de Villefort, je n'ai pas besoin de vous demander
+si vous partagez cette inclination?
+
+--Moi! répondit Eugénie avec son aplomb ordinaire, oh! pas le
+moins du monde, madame; ma vocation, à moi, n'était pas de
+m'enchaîner aux soins d'un ménage ou aux caprices d'un homme, quel
+qu'il fût. Ma vocation était d'être artiste et libre par
+conséquent de mon coeur, de ma personne et de ma pensée.»
+
+Eugénie prononça ces paroles avec un accent si vibrant et si
+ferme, que le rouge en monta au visage de Valentine. La craintive
+jeune fille ne pouvait comprendre cette nature vigoureuse qui
+semblait n'avoir aucune des timidités de la femme.
+
+«Au reste, continua-t-elle, puisque je suis destinée à être
+mariée, bon gré, mal gré, je dois remercier la Providence qui m'a
+du moins procuré les dédains de M. Albert de Morcerf; sans cette
+Providence, je serais aujourd'hui la femme d'un homme perdu
+d'honneur.
+
+--C'est pourtant vrai, dit la baronne avec cette étrange naïveté
+que l'on trouve quelquefois chez les grandes dames, et que les
+fréquentations roturières ne peuvent leur faire perdre tout à
+fait, c'est pourtant vrai, sans cette hésitation des Morcerf, ma
+fille épousait ce M. Albert: le général y tenait beaucoup, il
+était même venu pour forcer la main à M. Danglars; nous l'avons
+échappé belle.
+
+--Mais, dit timidement Valentine, est-ce que toute cette honte du
+père rejaillit sur le fils? M. Albert me semble bien innocent de
+toutes ces trahisons du général.
+
+--Pardon, chère amie, dit l'implacable jeune fille; M. Albert en
+réclame et en mérite sa part: il paraît qu'après avoir provoqué
+hier M. de Monte-Cristo à l'Opéra, il lui a fait aujourd'hui des
+excuses sur le terrain.
+
+--Impossible! dit Mme de Villefort.
+
+--Ah! chère amie, dit Mme Danglars avec cette même naïveté que
+nous avons déjà signalée, la chose est certaine; je le sais de
+M. Debray, qui était présent à l'explication.»
+
+Valentine aussi savait la vérité, mais elle ne répondait pas.
+Repoussée par un mot dans ses souvenirs, elle se retrouvait en
+pensée dans la chambre de Noirtier, où l'attendait Morrel.
+
+Plongée dans cette espèce de contemplation intérieure, Valentine
+avait depuis un instant cessé de prendre part à la conversation;
+il lui eût même été impossible de répéter ce qui avait été dit
+depuis quelques minutes, quand tout à coup la main de
+Mme Danglars, en s'appuyant sur son bras, la tira de sa rêverie.
+
+«Qu'y a-t-il, madame? dit Valentine en tressaillant au contact des
+doigts de Mme Danglars, comme elle eût tressailli à un contact
+électrique.
+
+--Il y a, ma chère Valentine, dit la baronne, que vous souffrez
+sans doute?
+
+--Moi? fit la jeune fille en passant sa main sur son front
+brûlant.
+
+--Oui; regardez-vous dans cette glace; vous avez rougi et pâli
+successivement trois ou quatre fois dans l'espace d'une minute.
+
+--En effet, s'écria Eugénie, tu es bien pâle!
+
+--Oh! ne t'inquiète pas, Eugénie; je suis comme cela depuis
+quelques jours.»
+
+Et si peu rusée qu'elle fût, la jeune fille comprit que c'était
+une occasion de sortir. D'ailleurs, Mme de Villefort vint à son
+aide.
+
+«Retirez-vous, Valentine, dit-elle; vous souffrez réellement et
+ces dames voudront bien vous pardonner; buvez un verre d'eau pure
+et cela vous remettra.»
+
+Valentine embrassa Eugénie, salua Mme Danglars déjà levée pour se
+retirer, et sortit.
+
+«Cette pauvre enfant, dit Mme de Villefort quand Valentine eut
+disparu, elle m'inquiète sérieusement, et je ne serais pas étonnée
+quand il lui arriverait quelque accident grave.»
+
+Cependant Valentine, dans une espèce d'exaltation dont elle ne se
+rendait pas compte, avait traversé la chambre d'Édouard sans
+répondre à je ne sais quelle méchanceté de l'enfant, et par chez
+elle avait atteint le petit escalier. Elle en avait franchi tous
+les degrés moins les trois derniers; elle entendait déjà la voix
+de Morrel, lorsque tout à coup un nuage passa devant ses yeux, son
+pied raidi manqua la marche, ses mains n'eurent plus de force pour
+la retenir à la rampe, et froissant la cloison, elle roula du haut
+des trois derniers degrés plutôt qu'elle ne les descendit.
+
+Morrel ne fit qu'un bond; il ouvrit la porte, et trouva Valentine
+étendue sur le palier.
+
+Rapide comme l'éclair, il l'enleva entre ses bras et l'assit dans
+un fauteuil. Valentine rouvrit les yeux.
+
+«Oh! maladroite que je suis, dit-elle avec une fiévreuse
+volubilité; je ne sais donc plus me tenir? j'oublie qu'il y a
+trois marches avant le palier!
+
+--Vous vous êtes blessée peut-être, Valentine? s'écria Morrel.
+Oh! mon Dieu! mon Dieu!»
+
+Valentine regarda autour d'elle: elle vit le plus profond effroi
+peint dans les yeux de Noirtier.
+
+«Rassure-toi, bon père, dit-elle en essayant de sourire; ce n'est
+rien, ce n'est rien... la tête m'a tourné, voilà tout.
+
+--Encore un étourdissement! dit Morrel joignant les mains. Oh!
+faites-y attention, Valentine, je vous supplie.
+
+--Mais non, dit Valentine, mais non, je vous dis que tout est
+passé et que ce n'était rien. Maintenant, laissez-moi vous
+apprendre une nouvelle: dans huit jours, Eugénie se marie, et dans
+trois jours il y a une espèce de grand festin, un repas de
+fiançailles. Nous sommes tous invités, mon père, Mme de Villefort
+et moi... à ce que j'ai cru comprendre, du moins.
+
+--Quand sera-ce donc notre tour de nous occuper de ces détails?
+Oh! Valentine, vous qui pouvez tant de choses sur notre bon papa,
+tâchez qu'il vous réponde: _bientôt_!
+
+--Ainsi, demanda Valentine, vous comptez sur moi pour stimuler la
+lenteur et réveiller la mémoire de bon papa?
+
+--Oui, s'écria Morrel. Mon Dieu! mon Dieu! faites vite. Tant que
+vous ne serez pas à moi, Valentine, il me semblera toujours que
+vous allez m'échapper.
+
+--Oh! répondit Valentine avec un mouvement convulsif, oh! en
+vérité, Maximilien, vous êtes trop craintif, pour un officier,
+pour un soldat qui, dit-on, n'a jamais connu la peur. Ha! ha! ha!»
+
+Et elle éclata d'un rire strident et douloureux; ses bras se
+raidirent et se tournèrent, sa tête se renversa sur son fauteuil
+et elle demeura sans mouvement.
+
+Le cri de terreur que Dieu enchaînait aux lèvres de Noirtier
+jaillit de son regard.
+
+Morrel comprit; il s'agissait d'appeler du secours.
+
+Le jeune homme se pendit à la sonnette; la femme de chambre qui
+était dans l'appartement de Valentine et le domestique qui avait
+remplacé Barrois accoururent simultanément.
+
+Valentine était si pâle, si froide, si inanimée, que, sans écouter
+ce qu'on leur disait, la peur qui veillait sans cesse dans cette
+maison maudite les prit, et qu'ils s'élancèrent par les corridors
+en criant au secours.
+
+Mme Danglars et Eugénie sortaient en ce moment même; elles purent
+encore apprendre la cause de toute cette rumeur.
+
+«Je vous l'avais bien dit! s'écria Mme de Villefort. Pauvre
+petite.»
+
+
+
+
+XCIV
+
+L'aveu.
+
+
+Au même instant, on entendit la voix de M. de Villefort, qui de
+son cabinet criait:
+
+«Qu'y a-t-il?»
+
+Morrel consulta du regard Noirtier, qui venait de reprendre tout
+son sang-froid, et qui d'un coup d'oeil lui indiqua le cabinet où
+déjà une fois, dans une circonstance à peu près pareille, il
+s'était réfugié.
+
+Il n'eut que le temps de prendre son chapeau et de s'y jeter tout
+haletant. On entendait les pas du procureur du roi dans le
+corridor.
+
+Villefort se précipita dans la chambre, courut à Valentine et la
+prit entre ses bras.
+
+«Un médecin! un médecin!... M. d'Avrigny! cria Villefort, ou
+plutôt j'y vais moi-même.»
+
+Et il s'élança hors de l'appartement.
+
+Par l'autre porte s'élançait Morrel.
+
+Il venait d'être frappé au coeur par un épouvantable souvenir:
+cette conversation entre Villefort et le docteur, qu'il avait
+entendue la nuit où mourut Mme de Saint-Méran, lui revenait à la
+mémoire; ces symptômes, portés à un degré moins effrayant, étaient
+les mêmes qui avaient précédé la mort de Barrois.
+
+En même temps il lui avait semblé entendre bruire à son oreille
+cette voix de Monte-Cristo, qui lui avait dit, il y avait deux
+heures à peine:
+
+«De quelque chose que vous ayez besoin, Morrel, venez à moi, je
+peux beaucoup.»
+
+Plus rapide que la pensée, il s'élança donc du faubourg Saint-Honoré
+dans la rue Matignon, et de la rue Matignon dans l'avenue
+des Champs-Élysées.
+
+Pendant ce temps, M. de Villefort arrivait, dans un cabriolet de
+place, à la porte de M. d'Avrigny; il sonna avec tant de violence,
+que le concierge vint ouvrir d'un air effrayé. Villefort s'élança
+dans l'escalier sans avoir la force de rien dire. Le concierge le
+connaissait et le laissa en criant seulement:
+
+«Dans son cabinet, M. le procureur du roi, dans son cabinet!»
+
+Villefort en poussait déjà ou plutôt en enfonçait la porte.
+
+«Ah! dit le docteur, c'est vous!
+
+--Oui, dit Villefort en refermant la porte derrière lui; oui,
+docteur, c'est moi qui viens vous demander à mon tour si nous
+sommes bien seuls. Docteur, ma maison est une maison maudite!
+
+--Quoi! dit celui-ci froidement en apparence, mais avec une
+profonde émotion intérieure, avez-vous encore quelque malade?
+
+--Oui, docteur! s'écria Villefort en saisissant d'une main
+convulsive une poignée de cheveux, oui!»
+
+Le regard de d'Avrigny signifia: «Je vous l'avais prédit.»
+
+Puis ses lèvres accentuèrent lentement ces mots:
+
+«Qui va donc mourir chez vous et quelle nouvelle victime va nous
+accuser de faiblesse devant Dieu?»
+
+Un sanglot douloureux jaillit du coeur de Villefort; il s'approcha
+du médecin, et lui saisissant le bras:
+
+«Valentine! dit-il, c'est le tour de Valentine!
+
+--Votre fille! s'écria d'Avrigny, saisi de douleur et de
+surprise.
+
+--Vous voyez que vous vous trompiez, murmura le magistrat; venez
+la voir, et sur son lit de douleur, demandez-lui pardon de l'avoir
+soupçonnée.
+
+--Chaque fois que vous m'avez prévenu, dit M. d'Avrigny, il était
+trop tard: n'importe, j'y vais; mais hâtons-nous, monsieur, avec
+les ennemis qui frappent chez vous, il n'y a pas de temps à
+perdre.
+
+--Oh! cette fois, docteur, vous ne me reprocherez plus ma
+faiblesse. Cette fois, je connaîtrai l'assassin et je frapperai.
+
+--Essayons de sauver la victime avant de penser à la venger, dit
+d'Avrigny. Venez.»
+
+Et le cabriolet qui avait amené Villefort le ramena au grand trot,
+accompagné de d'Avrigny, au moment même où, de son côté, Morrel
+frappait à la porte de Monte-Cristo.
+
+Le comte était dans son cabinet, et, fort soucieux, lisait un mot
+que Bertuccio venait de lui envoyer à la hâte.
+
+En entendant annoncer Morrel, qui le quittait il y avait deux
+heures à peine, le comte releva la tête.
+
+Pour lui, comme pour le comte, il s'était sans doute passé bien
+des choses pendant ces deux heures, car le jeune homme, qui
+l'avait quitté le sourire sur les lèvres revenait le visage
+bouleversé.
+
+Il se leva et s'élança au-devant de Morrel.
+
+«Qu'y a-t-il donc, Maximilien? Lui demanda-t-il; vous êtes pâle,
+et votre front ruisselle de sueur.»
+
+Morrel tomba sur un fauteuil plutôt qu'il ne s'assit.
+
+«Oui, dit-il, je suis venu vite, j'avais besoin de vous parler.
+
+--Tout le monde se porte bien dans votre famille? demanda le
+comte avec un ton de bienveillance affectueuse à la sincérité de
+laquelle personne ne se fût trompé.
+
+--Merci, comte, merci, dit le jeune homme visiblement embarrassé
+pour commencer l'entretien; oui, dans ma famille tout le monde se
+porte bien.
+
+--Tant mieux; cependant vous avez quelque chose à me dire? reprit
+le comte, de plus en plus inquiet.
+
+--Oui, dit Morrel, c'est vrai je viens de sortir d'une maison où
+la mort venait d'entrer, pour accourir à vous.
+
+--Sortez-vous donc de chez M. de Morcerf? demanda Monte-Cristo.
+
+--Non, dit Morrel; quelqu'un est-il mort chez M. de Morcerf?
+
+--Le général vient de se brûler la cervelle, répondit Monte-Cristo.
+
+--Oh! l'affreux malheur! s'écria Maximilien.
+
+--Pas pour la comtesse, pas pour Albert, dit Monte-Cristo; mieux
+vaut un père et un époux mort qu'un père et un époux déshonoré; le
+sang lavera la honte.
+
+--Pauvre comtesse! dit Maximilien, c'est elle que je plains
+surtout, une si noble femme!
+
+--Plaignez aussi Albert, Maximilien; car, croyez-le, c'est le
+digne fils de la comtesse. Mais revenons à vous: vous accouriez
+vers moi, m'avez-vous dit; aurais-je le bonheur que vous eussiez
+besoin de moi?
+
+--Oui, j'ai besoin de vous, c'est-à-dire que j'ai cru comme un
+insensé que vous pouviez me porter secours dans une circonstance
+où Dieu seul peut me secourir.
+
+--Dites toujours, répondit Monte-Cristo.
+
+--Oh! dit Morrel, je ne sais en vérité s'il m'est permis de
+révéler un pareil secret à des oreilles humaines; mais la fatalité
+m'y pousse, la nécessité m'y contraint, comte.»
+
+Morrel s'arrêta hésitant.
+
+«Croyez-vous que je vous aime? dit Monte-Cristo, prenant
+affectueusement la main du jeune homme entre les siennes.
+
+--Oh! tenez, vous m'encouragez, et puis quelque chose me dit là
+(Morrel posa la main sur son coeur) que je ne dois pas avoir de
+secret pour vous.
+
+--Vous avez raison, Morrel, c'est Dieu qui parle à votre coeur,
+et c'est votre coeur qui vous parle. Redites-moi ce que vous dit
+votre coeur.
+
+--Comte, voulez-vous me permettre d'envoyer Baptistin demander de
+votre part des nouvelles de quelqu'un que vous connaissez?
+
+--Je me suis mis à votre disposition, à plus forte raison j'y
+mets mes domestiques.
+
+--Oh! c'est que je ne vivrai pas, tant que je n'aurai pas la
+certitude qu'elle va mieux.
+
+--Voulez-vous que je sonne Baptistin?
+
+--Non, je vais lui parler moi-même.»
+
+Morrel sortit, appela Baptistin et lui dit quelques mots tout bas.
+Le valet de chambre partit tout courant.
+
+«Eh bien, est-ce fait? demanda Monte-Cristo en voyant reparaître
+Morrel.
+
+--Oui, et je vais être un peu plus tranquille.
+
+--Vous savez que j'attends, dit Monte-Cristo souriant.
+
+--Oui, et, moi, je parle. Écoutez, un soir je me trouvais dans un
+jardin; j'étais caché par un massif d'arbres, nul ne se doutait
+que je pouvais être là. Deux personnes passèrent près de moi;
+permettez que je taise provisoirement leurs noms, elles causaient
+à voix basse, et cependant j'avais un tel intérêt à entendre leurs
+paroles que je ne perdais pas un mot de ce qu'elles disaient.
+
+--Cela s'annonce lugubrement, si j'en crois votre pâleur et votre
+frisson, Morrel.
+
+--Oh oui! bien lugubrement, mon ami! Il venait de mourir
+quelqu'un chez le maître du jardin où je me trouvais; l'une des
+deux personnes dont j'entendais la conversation était le maître de
+ce jardin, et l'autre était le médecin. Or, le premier confiait au
+second ses craintes et ses douleurs; car c'était la seconde fois
+depuis un mois que la mort s'abattait, rapide et imprévue, sur
+cette maison, qu'on croirait désignée par quelque ange
+exterminateur à la colère de Dieu.
+
+--Ah! ah!» dit Monte-Cristo en regardant fixement le jeune homme,
+et en tournant son fauteuil par un mouvement imperceptible de
+manière à se placer dans l'ombre, tandis que le jour frappait le
+visage de Maximilien.
+
+«Oui, continua celui-ci, la mort était entrée deux fois dans cette
+maison en un mois.
+
+--Et que répondait le docteur? demanda Monte-Cristo.
+
+--Il répondait... il répondait que cette mort n'était point
+naturelle, et qu'il fallait l'attribuer...
+
+--À quoi?
+
+--Au poison!
+
+--Vraiment! dit Monte-Cristo avec cette toux légère qui, dans les
+moments de suprême émotion, lui servait à déguiser soit sa
+rougeur, soit sa pâleur, soit l'attention même avec laquelle il
+écoutait; vraiment, Maximilien, vous avez entendu de ces choses-là?
+
+--Oui, cher comte, je les ai entendues, et le docteur a ajouté
+que, si pareil événement se renouvelait, il se croirait obligé
+d'en appeler à la justice.»
+
+Monte-Cristo écoutait ou paraissait écouter avec le plus grand
+calme.
+
+«Eh bien, dit Maximilien, la mort a frappé une troisième fois, et
+ni le maître de la maison ni le docteur n'ont rien dit; la mort va
+frapper une quatrième fois, peut-être. Comte, à quoi croyez-vous
+que la connaissance de ce secret m'engage?
+
+--Mon cher ami, dit Monte-Cristo, vous me paraissez conter là une
+aventure que chacun de nous sait par coeur. La maison où vous avez
+entendu cela, je la connais, ou tout au moins j'en connais une
+pareille; une maison où il y a un jardin, un père de famille, un
+docteur, une maison où il y a eu trois morts étranges et
+inattendues. Eh bien! regardez-moi, moi qui n'ai point intercepté
+de confidence et qui cependant sait tout cela aussi bien que vous,
+est-ce que j'ai des scrupules de conscience? Non, cela ne me
+regarde pas, moi. Vous dites qu'un ange exterminateur semble
+désigner cette maison à la colère du Seigneur; eh bien, qui vous
+dit que votre supposition n'est pas une réalité? Ne voyez pas les
+choses que ne veulent pas voir ceux qui ont intérêt à les voir. Si
+c'est la justice et non la colère de Dieu qui se promène dans
+cette maison, Maximilien, détournez la tête et laissez passer la
+justice de Dieu.»
+
+Morrel frissonna. Il y avait quelque chose à la fois de lugubre,
+de solennel et de terrible dans l'accent du comte.
+
+«D'ailleurs, continua-t-il avec un changement de voix si marqué
+qu'on eût dit que ces dernières paroles ne sortaient pas de la
+bouche du même homme; d'ailleurs, qui vous dit que cela
+recommencera?
+
+--Cela recommence, comte! s'écria Morrel, et voilà pourquoi
+j'accours chez vous.
+
+--Eh bien, que voulez-vous que j'y fasse, Morrel? Voudriez-vous,
+par hasard, que je prévinsse M. le procureur du roi?»
+
+Monte-Cristo articula ces dernières paroles avec tant de clarté et
+avec une accentuation si vibrante, que Morrel, se levant tout à
+coup, s'écria:
+
+«Comte! Comte! Vous savez de qui je veux parler, n'est-ce pas?
+
+--Eh! Parfaitement, mon bon ami, et je vais vous le prouver en
+mettant les points sur les _i_, ou plutôt les noms sur les hommes.
+Vous vous êtes promené un soir dans le jardin de M. de Villefort;
+d'après ce que vous m'avez dit, je présume que c'est le soir de la
+mort de Mme de Saint-Méran. Vous avez entendu M. de Villefort
+causer avec M. d'Avrigny de la mort de M. de Saint-Méran et de
+celle non moins étonnante de la marquise. M. d'Avrigny disait
+qu'il croyait à un empoisonnement et même à deux empoisonnements;
+et vous voilà, vous honnête homme par excellence, vous voilà
+depuis ce moment occupé à palper votre coeur, à jeter la sonde
+dans votre conscience pour savoir s'il faut révéler ce secret ou
+le taire. Nous ne sommes plus au Moyen Âge, cher ami, et il n'y a
+plus de Sainte-Vehme, il n'y a plus de francs juges; que diable
+allez-vous demander à ces gens-là? Conscience, que me veux-tu?
+comme dit Sterne. Eh! Mon cher, laissez-les dormir s'ils dorment,
+laissez-les pâlir dans leurs insomnies, et, pour l'amour de Dieu,
+dormez, vous qui n'avez pas de remords qui vous empêchent de
+dormir.»
+
+Une effroyable douleur se peignit sur les traits de Morrel; il
+saisit la main de Monte-Cristo.
+
+«Mais cela recommence! vous dis-je.
+
+--Eh bien, dit le comte, étonné de cette insistance à laquelle il
+ne comprenait rien, et regardant Maximilien attentivement, laissez
+recommencer: c'est une famille d'Atrides; Dieu les a condamnés, et
+ils subiront la sentence; ils vont tous disparaître comme ces
+moines que les enfants fabriquent avec des cartes pliées, et qui
+tombent les uns après les autres sous le souffle de leur créateur,
+y en eût-il deux cents. C'était M. de Saint-Méran il y a trois
+mois, c'était Mme de Saint-Méran il y a deux mois; c'était Barrois
+l'autre jour; aujourd'hui c'est le vieux Noirtier ou la jeune
+Valentine.
+
+--Vous le saviez? s'écria Morrel dans un tel paroxysme de
+terreur, que Monte-Cristo tressaillit, lui que la chute du ciel
+eût trouvé impassible; vous le saviez et vous ne disiez rien!
+
+--Eh! que m'importe? reprit Monte-Cristo en haussant les épaules,
+est-ce que je connais ces gens-là, moi, et faut-il que je perde
+l'un pour sauver l'autre? Ma foi, non, car, entre le coupable et
+la victime, je n'ai pas de préférence.
+
+--Mais moi, moi! s'écria Morrel en hurlant de douleur, moi, je
+l'aime!
+
+--Vous aimez qui? s'écria Monte-Cristo en bondissant sur ses
+pieds et en saisissant les deux mains que Morrel élevait, en les
+tordant, vers le ciel.
+
+--J'aime éperdument, j'aime en insensé, j'aime en homme qui donnerait
+tout son sang pour lui épargner une larme; j'aime Valentine de
+Villefort, qu'on assassine en ce moment, entendez-vous bien! je l'aime,
+et je demande à Dieu et à vous comment je puis la sauver!»
+
+Monte-Cristo poussa un cri sauvage dont peuvent seuls se faire une
+idée ceux qui ont entendu le rugissement du lion blessé.
+
+«Malheureux! s'écria-t-il en se tordant les mains à son tour,
+malheureux! tu aimes Valentine! tu aimes cette fille d'une race
+maudite!»
+
+Jamais Morrel n'avait vu semblable expression; jamais oeil si
+terrible n'avait flamboyé devant son visage, jamais le génie de la
+terreur, qu'il avait vu tant de fois apparaître, soit sur les
+champs de bataille, soit dans les nuits homicides de l'Algérie,
+n'avait secoué autour de lui de feux plus sinistres.
+
+Il recula épouvanté.
+
+Quant à Monte-Cristo, après cet éclat et ce bruit, il ferma un
+moment les yeux, comme ébloui par des éclairs intérieurs: pendant
+ce moment, il se recueillit avec tant de puissance, que l'on
+voyait peu à peu s'apaiser le mouvement onduleux de sa poitrine
+gonflée de tempêtes, comme on voit après la nuée se fondre sous le
+soleil les vagues turbulentes et écumeuses.
+
+Ce silence, ce recueillement, cette lutte, durèrent vingt secondes
+à peu près.
+
+Puis le comte releva son front pâli.
+
+«Voyez, dit-il d'une voix altérée, voyez, cher ami, comme Dieu
+sait punir de leur indifférence les hommes les plus fanfarons et
+les plus froids devant les terribles spectacles qu'il leur donne.
+Moi qui regardais, assistant impassible et curieux, moi qui
+regardais le développement de cette lugubre tragédie, moi qui,
+pareil au mauvais ange, riais du mal que font les hommes, à l'abri
+derrière le secret (et le secret est facile à garder pour les
+riches et les puissants), voilà qu'à mon tour je me sens mordu par
+ce serpent dont je regardais la marche tortueuse, et mordu au
+coeur!»
+
+Morrel poussa un sourd gémissement.
+
+«Allons, allons, continua le comte, assez de plaintes comme cela,
+soyez homme, soyez fort, soyez plein d'espoir, car je suis là, car
+je veille sur vous.»
+
+Morrel secoua tristement la tête.
+
+«Je vous dis d'espérer! me comprenez-vous? s'écria Monte-Cristo.
+Sachez bien que jamais je ne mens, que jamais je ne me trompe. Il
+est midi, Maximilien, rendez grâce au ciel de ce que vous êtes
+venu à midi au lieu de venir ce soir, au lieu de venir demain
+matin. Écoutez donc ce que je vais vous dire, Morrel: il est midi;
+si Valentine n'est pas morte à cette heure, elle ne mourra pas.
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria Morrel, moi qui l'ai laissée
+mourante!»
+
+Monte-Cristo appuya une main sur son front.
+
+Que se passa-t-il dans cette tête si lourde d'effrayants secrets?
+
+Que dit à cet esprit, implacable et humain à la fois, l'ange
+lumineux ou l'ange des ténèbres?
+
+Dieu seul le sait!
+
+Monte-Cristo releva le front encore une fois, et cette fois il
+était calme comme l'enfant qui se réveille.
+
+«Maximilien, dit-il, retournez tranquillement chez vous; je vous
+commande de ne pas faire un pas, de ne pas tenter une démarche, de
+ne pas laisser flotter sur votre visage l'ombre d'une
+préoccupation; je vous donnerai des nouvelles; allez.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! dit Morrel, vous m'épouvantez, comte, avec
+ce sang-froid. Pouvez-vous donc quelque chose contre la mort?
+Êtes-vous plus qu'un homme? Êtes-vous un ange? Êtes-vous un Dieu?»
+
+Et le jeune homme, qu'aucun danger n'avait fait reculer d'un pas,
+reculait devant Monte-Cristo, saisi d'une indicible terreur.
+
+Mais Monte-Cristo le regarda avec un sourire à la fois si
+mélancolique et si doux, que Maximilien sentit les larmes poindre
+dans ses yeux.
+
+«Je peux beaucoup, mon ami, répondit le comte. Allez, j'ai besoin
+d'être seul.»
+
+Morrel, subjugué par ce prodigieux ascendant qu'exerçait Monte-Cristo
+sur tout ce qui l'entourait, n'essaya pas même de s'y
+soustraire. Il serra la main du comte et sortit.
+
+Seulement, à la porte, il s'arrêta pour attendre Baptistin, qu'il
+venait de voir apparaître au coin de la rue Matignon, et qui
+revenait tout courant.
+
+Cependant, Villefort et d'Avrigny avaient fait diligence. À leur
+retour, Valentine était encore évanouie, et le médecin avait
+examiné la malade avec le soin que commandait la circonstance et
+avec une profondeur que doublait la connaissance du secret.
+
+Villefort suspendu à son regard et à ses lèvres, attendait le
+résultat de l'examen. Noirtier, plus pâle que la jeune fille, plus
+avide d'une solution que Villefort lui-même, attendait aussi, et
+tout en lui se faisait intelligence et sensibilité.
+
+Enfin, d'Avrigny laissa échapper lentement:
+
+«Elle vit encore.
+
+--Encore! s'écria Villefort, oh! docteur, quel terrible mot vous
+avez prononcé là!
+
+--Oui, dit le médecin, je répète ma phrase: elle vit encore, et
+j'en suis bien surpris.
+
+--Mais elle est sauvée? demanda le père.
+
+--Oui, puisqu'elle vit.»
+
+En ce moment le regard de d'Avrigny rencontra l'oeil de Noirtier,
+il étincelait d'une joie si extraordinaire d'une pensée tellement
+riche et féconde, que le médecin en fut frappé.
+
+Il laissa retomber sur le fauteuil la jeune fille, dont les lèvres
+se dessinaient à peine, tant pâles et blanches elles étaient, à
+l'unisson du reste du visage, et demeura immobile et regardant
+Noirtier, par qui tout mouvement du docteur était attendu et
+commenté.
+
+«Monsieur, dit alors d'Avrigny à Villefort, appelez la femme de
+chambre de Mlle Valentine, s'il vous plaît.»
+
+Villefort quitta la tête de sa fille qu'il soutenait et courut
+lui-même appeler la femme de chambre.
+
+Aussitôt que Villefort eut refermé la porte, d'Avrigny s'approcha
+de Noirtier.
+
+«Vous avez quelque chose à me dire?» demanda-t-il.
+
+Le vieillard cligna expressivement des yeux; c'était, on se le
+rappelle, le seul signe affirmatif qui fût à sa disposition.
+
+«À moi seul?
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+--Bien, je demeurerai avec vous.»
+
+En ce moment Villefort rentra, suivi de la femme de chambre;
+derrière la femme de chambre marchait Mme de Villefort.
+
+«Mais qu'a donc fait cette chère enfant? s'écria-t-elle, elle sort
+de chez moi et elle s'est bien plainte d'être indisposée, mais je
+n'avais pas cru que c'était sérieux.»
+
+Et la jeune femme, les larmes aux yeux, et avec toutes les marques
+d'affection d'une véritable mère s'approcha de Valentine, dont
+elle prit la main.
+
+D'Avrigny continua de regarder Noirtier, il vit les yeux du
+vieillard se dilater et s'arrondir, ses joues blêmir et trembler;
+la sueur perla sur son front.
+
+«Ah!» fit-il involontairement, en suivant la direction du regard
+de Noirtier, c'est-à-dire en fixant ses yeux sur Mme de Villefort,
+qui répétait:
+
+«Cette pauvre enfant sera mieux dans son lit. Venez, Fanny, nous
+la coucherons.»
+
+M. d'Avrigny, qui voyait dans cette proposition un moyen de rester
+seul avec Noirtier, fit signe de la tête que c'était effectivement
+ce qu'il y avait de mieux à faire, mais il défendit qu'elle prit
+rien au monde que ce qu'il ordonnerait.
+
+On emporta Valentine, qui était revenue à la connaissance, mais
+qui était incapable d'agir et presque de parler, tant ses membres
+étaient brisés par la secousse qu'elle venait d'éprouver.
+Cependant elle eut la force de saluer d'un coup d'oeil son grand-père,
+dont il semblait qu'on arrachât l'âme en l'emportant.
+
+D'Avrigny suivit la malade, termina ses prescriptions, ordonna à
+Villefort de prendre un cabriolet, d'aller en personne chez le
+pharmacien faire préparer devant lui les potions ordonnées, de les
+rapporter lui-même et de l'attendre dans la chambre de sa fille.
+
+Puis, après avoir renouvelé l'injonction de ne rien laisser
+prendre à Valentine, il redescendit chez Noirtier, ferma
+soigneusement les portes, et après s'être assuré que personne
+n'écoutait:
+
+«Voyons, dit-il, vous savez quelque chose sur cette maladie de
+votre petite-fille?
+
+--Oui, fit le vieillard.
+
+--Écoutez, nous n'avons pas de temps à perdre, je vais vous
+interroger et vous me répondrez.»
+
+Noirtier fit signe qu'il était prêt à répondre.
+
+«Avez-vous prévu l'accident qui est arrivé aujourd'hui à
+Valentine?
+
+--Oui.»
+
+D'Avrigny réfléchit un instant puis se rapprochant de Noirtier:
+
+«Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, ajouta-t-il, mais nul
+indice ne doit être négligé dans la situation terrible où nous
+sommes. Vous avez vu mourir le pauvre Barrois?»
+
+Noirtier leva les yeux au ciel.
+
+«Savez-vous de quoi il est mort? demanda d'Avrigny en posant sa
+main sur l'épaule de Noirtier.
+
+--Oui, répondit le vieillard.
+
+--Pensez-vous que sa mort ait été naturelle?»
+
+Quelque chose comme un sourire s'esquissa sur les lèvres inertes
+de Noirtier.
+
+«Alors l'idée que Barrois avait été empoisonné vous est venue?
+
+--Oui.
+
+--Croyez-vous que ce poison dont il a été victime lui ait été
+destiné?
+
+--Non.
+
+--Maintenant pensez-vous que ce soit la même main qui a frappé
+Barrois, en voulant frapper un autre, qui frappe aujourd'hui
+Valentine?
+
+--Oui.
+
+--Elle va donc succomber aussi?» demanda d'Avrigny en fixant son
+regard profond sur Noirtier.
+
+Et il attendit l'effet de cette phrase sur le vieillard.
+
+«Non, répondit-il avec un air de triomphe qui eût pu dérouter
+toutes les conjectures du plus habile devin.
+
+--Alors vous espérez? dit d'Avrigny avec surprise.
+
+--Oui.
+
+--Qu'espérez-vous?
+
+Le vieillard fit comprendre des yeux qu'il ne pouvait répondre.
+
+«Ah! oui, c'est vrai», murmura d'Avrigny.
+
+Puis revenant à Noirtier:
+
+«Vous espérez, dit-il, que l'assassin se lassera?
+
+--Non.
+
+--Alors, vous espérez que le poison sera sans effet sur
+Valentine?
+
+--Oui.
+
+--Car je ne vous apprends rien, n'est-ce pas, ajouta d'Avrigny,
+en vous disant qu'on vient d'essayer de l'empoisonner?»
+
+Le vieillard fit signe des yeux qu'il ne conservait aucun doute à
+ce sujet.
+
+«Alors, comment espérez-vous que Valentine échappera?»
+
+Noirtier tint avec obstination ses yeux fixés du même côté,
+d'Avrigny suivit la direction de ses yeux et vit qu'ils étaient
+attachés sur une bouteille contenant la potion qu'on lui apportait
+tous les matins.
+
+«Ah! ah! dit d'Avrigny, frappé d'une idée subite, auriez-vous eu
+l'idée...»
+
+Noirtier ne le laissa point achever.
+
+«Oui, fit-il.
+
+--De la prémunir contre le poison...
+
+--Oui.
+
+--En l'habituant peu à peu...
+
+--Oui, oui, oui, fit Noirtier, enchanté d'être compris.
+
+--En effet, vous m'avez entendu dire qu'il entrait de la brucine
+dans les potions que je vous donne?
+
+--Oui.
+
+--Et en l'accoutumant à ce poison, vous avez voulu neutraliser
+les effets d'un poison?»
+
+Même joie triomphante de Noirtier.
+
+«Et vous y êtes parvenu en effet! s'écria d'Avrigny. Sans cette
+précaution, Valentine était tuée aujourd'hui, tuée sans secours
+possible, tuée sans miséricorde, la secousse a été violente, mais
+elle n'a été qu'ébranlée, et cette fois du moins Valentine ne
+mourra pas.»
+
+Une joie surhumaine épanouissait les yeux du vieillard, levés au
+ciel avec une expression de reconnaissance infinie.
+
+En ce moment Villefort rentra.
+
+«Tenez, docteur, dit-il, voici ce que vous avez demandé.
+
+--Cette potion a été préparée devant vous?
+
+--Oui, répondit le procureur du roi.
+
+--Elle n'est pas sortie de vos mains?
+
+--Non.»
+
+D'Avrigny prit la bouteille, versa quelques gouttes du breuvage
+qu'elle contenait dans le creux de sa main et les avala.
+
+«Bien, dit-il, montons chez Valentine, j'y donnerai mes
+instructions à tout le monde, et vous veillerez vous-même,
+monsieur de Villefort, à ce que personne ne s'en écarte.»
+
+Au moment où d'Avrigny rentrait dans la chambre de Valentine,
+accompagnée de Villefort, un prêtre italien, à la démarche sévère,
+aux paroles calmes et décidées, louait pour son usage la maison
+attenante à l'hôtel habité par M. de Villefort.
+
+On ne put savoir en vertu de quelle transaction les trois
+locataires de cette maison déménagèrent deux heures après: mais le
+bruit qui courut généralement dans le quartier fut que la maison
+n'était pas solidement assise sur ses fondations et menaçait ruine
+ce qui n'empêchait point le nouveau locataire de s'y établir avec
+son modeste mobilier le jour même, vers les cinq heures.
+
+Ce bail fut fait pour trois, six ou neuf ans par le nouveau
+locataire, qui, selon l'habitude établie par les propriétaires,
+paya six mois d'avance; ce nouveau locataire, qui, ainsi que nous
+l'avons dit, était italien, s'appelait-il signor Giacomo Busoni.
+
+Des ouvriers furent immédiatement appelés, et la nuit même les
+rares passants attardés au haut du faubourg voyaient avec surprise
+les charpentiers et les maçons occupés à reprendre en sous-oeuvre
+la maison chancelante.
+
+
+
+
+XCV
+
+Le père et la fille.
+
+
+Nous avons vu, dans le chapitre précédent, Mme Danglars venir
+annoncer officiellement à Mme de Villefort le prochain mariage de
+Mlle Eugénie Danglars avec M. Andrea Cavalcanti.
+
+Cette annonce officielle, qui indiquait ou semblait indiquer une
+résolution prise par tous les intéressés à cette grande affaire,
+avait cependant été précédée d'une scène dont nous devons compte à
+nos lecteurs.
+
+Nous les prions donc de faire un pas en arrière et de se
+transporter, le matin même de cette journée aux grandes
+catastrophes, dans ce beau salon si bien doré que nous leur avons
+fait connaître, et qui faisait l'orgueil de son propriétaire,
+M. le baron Danglars.
+
+Dans ce salon, en effet, vers les dix heures du matin, se
+promenait depuis quelques minutes, tout pensif et visiblement
+inquiet, le baron lui-même, regardant à chaque porte et s'arrêtant
+à chaque bruit.
+
+Lorsque sa somme de patience fut épuisée, il appela le valet de
+chambre.
+
+«Étienne, lui dit-il, voyez donc pourquoi Mlle Eugénie m'a prié de
+l'attendre au salon, et informez-vous pourquoi elle m'y fait
+attendre si longtemps.»
+
+Cette bouffée de mauvaise humeur exhalée, le baron reprit un peu
+de calme.
+
+En effet, Mlle Danglars, après son réveil, avait fait demander une
+audience à son père, et avait désigné le salon doré comme le lieu
+de cette audience. La singularité de cette démarche, son caractère
+officiel surtout, n'avaient pas médiocrement surpris le banquier,
+qui avait immédiatement obtempéré au désir de sa fille en se
+rendant le premier au salon.
+
+Étienne revint bientôt de son ambassade.
+
+«La femme de chambre de mademoiselle, dit-il, m'a annoncé que
+mademoiselle achevait sa toilette et ne tarderait pas à venir.»
+
+Danglars fit un signe de tête indiquant qu'il était satisfait.
+Danglars, vis-à-vis du monde et même vis-à-vis de ses gens,
+affectait le bonhomme et le père faible: c'était une face du rôle
+qu'il s'était imposé dans la comédie populaire qu'il jouait;
+c'était une physionomie qu'il avait adoptée et qui lui semblait
+convenir comme il convenait aux profils droits des masques des
+pères du théâtre antique d'avoir la lèvre retroussée et riante,
+tandis que le côté gauche avait la lèvre abaissée et
+pleurnicheuse.
+
+Hâtons-nous de dire que, dans l'intimité, la lèvre retroussée et
+riante descendait au niveau de la lèvre abaissée et pleurnicheuse;
+de sorte que, pour la plupart du temps, le bonhomme disparaissait
+pour faire place au mari brutal et au père absolu.
+
+«Pourquoi diable cette folle qui veut me parler à ce qu'elle
+prétend, murmurait Danglars, ne vient-elle pas simplement dans mon
+cabinet; et pourquoi veut-elle me parler?»
+
+Il roulait pour la vingtième fois cette pensée inquiétante dans
+son cerveau, lorsque la porte s'ouvrit et qu'Eugénie parut, vêtue
+d'une robe de satin noir brochée de fleurs mates de la même
+couleur, coiffée en cheveux, et gantée comme s'il se fût agi
+d'aller s'asseoir dans son fauteuil du Théâtre-Italien.
+
+«Eh bien, Eugénie, qu'y a-t-il donc? s'écria le père, et pourquoi
+le salon solennel, tandis qu'on est si bien dans mon cabinet
+particulier?
+
+--Vous avez parfaitement raison, monsieur, répondit Eugénie en
+faisant signe à son père qu'il pouvait s'asseoir, et vous venez de
+poser là deux questions qui résument d'avance toute la
+conversation que nous allons avoir. Je vais donc répondre à toutes
+deux, et contre les lois de l'habitude, à la seconde d'abord comme
+étant la moins complexe. J'ai choisi le salon, monsieur, pour lieu
+de rendez-vous, afin d'éviter les impressions désagréables et les
+influences du cabinet d'un banquier. Ces livres de caisse, si bien
+dorés qu'ils soient, ces tiroirs fermés comme des portes de
+forteresses, ces masses de billets de banque qui viennent on ne
+sait d'où, et ces quantités de lettres qui viennent d'Angleterre,
+de Hollande, d'Espagne, des Indes, de la Chine et du Pérou,
+agissent en général étrangement sur l'esprit d'un père et lui font
+oublier qu'il est dans le monde un intérêt plus grand et plus
+sacré que celui de la position sociale et de l'opinion de ses
+commettants. J'ai donc choisi ce salon où vous voyez, souriants et
+heureux, dans leurs cadres magnifiques, votre portrait, le mien,
+celui de ma mère et toutes sortes de paysages pastoraux et de
+bergeries attendrissantes. Je me fie beaucoup à la puissance des
+impressions extérieures. Peut-être, vis-à-vis de vous surtout,
+est-ce une erreur; mais, que voulez-vous? je ne serais pas artiste
+s'il ne me restait pas quelques illusions.
+
+--Très bien, répondit M. Danglars, qui avait écouté la tirade
+avec un imperturbable sang-froid, mais sans en comprendre une
+parole, absorbé qu'il était, comme tout homme plein d'arrière-pensées,
+à chercher le fil de sa propre idée dans les idées de
+l'interlocuteur.
+
+--Voilà donc le second point éclairci ou à peu près, dit Eugénie
+sans le moindre trouble et avec cet aplomb tout masculin qui
+caractérisait son geste et sa parole, et vous me paraissez
+satisfait de l'explication. Maintenant revenons au premier. Vous
+me demandiez pourquoi j'avais sollicité cette audience; je vais
+vous le dire en deux mots; monsieur, le voici: Je ne veux pas
+épouser M. le comte Andrea Cavalcanti.»
+
+Danglars fit un bond sur son fauteuil, et, de la secousse, leva à
+la fois les yeux et les bras au ciel.
+
+«Mon Dieu, oui, monsieur, continua Eugénie toujours aussi calme.
+Vous êtes étonné, je le vois bien, car depuis que toute cette
+petite affaire est en train, je n'ai point manifesté la plus
+petite opposition, certaine que je suis toujours, le moment venu,
+d'opposer franchement aux gens qui ne m'ont point consultée et aux
+choses qui me déplaisent une volonté franche et absolue. Cependant
+cette fois cette tranquillité, cette passivité, comme disent les
+philosophes, venait d'une autre source; elle venait de ce que,
+fille soumise et dévouée... (un léger sourire se dessina sur les
+lèvres empourprées de la jeune fille), je m'essayais à
+l'obéissance.
+
+--Eh bien? demanda Danglars.
+
+--Eh bien, monsieur, reprit Eugénie, j'ai essayé jusqu'au bout de
+mes forces, et maintenant que le moment est arrivé, malgré tous
+les efforts que j'ai tentés sur moi-même, je me sens incapable
+d'obéir.
+
+--Mais enfin, dit Danglars, qui, esprit secondaire, semblait
+d'abord tout abasourdi du poids de cette impitoyable logique, dont
+le flegme accusait tant de préméditation et de force de volonté,
+la raison de ce refus, Eugénie, la raison?
+
+--La raison, répliqua la jeune fille, oh! mon Dieu, ce n'est
+point que l'homme soit plus laid, soit plus sot ou soit plus
+désagréable qu'un autre, non; M. Andrea Cavalcanti peut même
+passer, près de ceux qui regardent les hommes au visage et à la
+taille, pour être d'un assez beau modèle; ce n'est pas non plus
+parce que mon coeur est moins touché de celui-là que de tout
+autre: ceci serait une raison de pensionnaire que je regarde comme
+tout à fait au-dessous de moi, je n'aime absolument personne,
+monsieur, vous le savez bien, n'est-ce pas? Je ne vois donc pas
+pourquoi, sans nécessité absolue, j'irais embarrasser ma vie d'un
+éternel compagnon. Est-ce que le sage n'a point dit quelque part:
+«Rien de trop»; et ailleurs: «Portez tout avec vous-même»? On m'a
+même appris ces deux aphorismes en latin et en grec: l'un est, je
+crois, de Phèdre, et l'autre de Bias. Eh bien, mon cher père, dans
+le naufrage de la vie, car la vie est un naufrage éternel de nos
+espérances, je jette à la mer mon bagage inutile, voilà tout, et
+je reste avec ma volonté, disposée à vivre parfaitement seule et
+par conséquent parfaitement libre.
+
+--Malheureuse! malheureuse! murmura Danglars pâlissant, car il
+connaissait par une longue expérience la solidité de l'obstacle
+qu'il rencontrait si soudainement.
+
+--Malheureuse, reprit Eugénie, malheureuse, dites-vous, monsieur?
+Mais non pas, en vérité, et l'exclamation me paraît tout à fait
+théâtrale et affectée. Heureuse, au contraire, car je vous le
+demande, que me manque-t-il? Le monde me trouve belle, c'est
+quelque chose pour être accueilli favorablement. J'aime les bons
+accueils, moi: ils épanouissent les visages, et ceux qui
+m'entourent me paraissent encore moins laids. Je suis douée de
+quelque esprit et d'une certaine sensibilité relative qui me
+permet de tirer de l'existence générale, pour la faire entrer dans
+la mienne, ce que j'y trouve de bon, comme fait le singe lorsqu'il
+casse la noix verte pour en tirer ce qu'elle contient. Je suis
+riche, car vous avez une des belles fortunes de France, car je
+suis votre fille unique, et vous n'êtes point tenace au degré où
+le sont les pères de la Porte-Saint-Martin et de la Gaîté, qui
+déshéritent leurs filles parce qu'elles ne veulent pas leur donner
+de petits-enfants. D'ailleurs, la loi prévoyante vous a ôté le
+droit de me déshériter, du moins tout à fait, comme elle vous a
+ôté le pouvoir de me contraindre à épouser monsieur tel ou tel.
+Ainsi, belle, spirituelle, ornée de quelque talent comme on dit
+dans les opéras comiques, et riche! mais c'est le bonheur cela,
+monsieur! Pourquoi donc m'appelez-vous malheureuse?
+
+Danglars, voyant sa fille souriante et fière jusqu'à l'insolence,
+ne put réprimer un mouvement de brutalité qui se trahit par un
+éclat de voix, mais ce fut le seul. Sous le regard interrogateur
+de sa fille, en face de ce beau sourcil noir, froncé par
+l'interrogation, il se retourna avec prudence et se calma
+aussitôt, dompté par la main de fer de la circonspection.
+
+«En effet, ma fille, répondit-il avec un sourire, vous êtes tout
+ce que vous vous vantez d'être, hormis une seule chose, ma fille;
+je ne veux pas trop brusquement vous dire laquelle: j'aime mieux
+vous la laisser deviner.»
+
+Eugénie regarda Danglars, fort surprise qu'on lui contestât l'un
+des fleurons de la couronne d'orgueil qu'elle venait de poser si
+superbement sur sa tête.
+
+«Ma fille, continua le banquier, vous m'avez parfaitement expliqué
+quels étaient les sentiments qui présidaient aux résolutions d'une
+fille comme vous quand elle a décidé qu'elle ne se mariera point.
+Maintenant c'est à moi de vous dire quels sont les motifs d'un
+père comme moi quand il a décidé que sa fille se mariera.»
+
+Eugénie s'inclina, non pas en fille soumise qui écoute, mais en
+adversaire prêt à discuter, qui attend.
+
+«Ma fille, continua Danglars, quand un père demande à sa fille de
+prendre un époux, il a toujours une raison quelconque pour désirer
+son mariage. Les uns sont atteints de la manie que vous disiez
+tout à l'heure, c'est-à-dire de se voir revivre dans leurs petits-fils.
+Je n'ai pas cette faiblesse, je commence par vous le dire,
+les joies de la famille me sont à peu près indifférentes, à moi.
+Je puis avouer cela à une fille que je sais assez philosophe pour
+comprendre cette indifférence et pour ne pas m'en faire un crime.
+
+--À la bonne heure, dit Eugénie; parlons franc, monsieur, j'aime
+cela.
+
+--Oh! dit Danglars, vous voyez que sans partager, en thèse
+générale, votre sympathie pour la franchise, je m'y soumets, quand
+je crois que la circonstance m'y invite. Je continuerai donc. Je
+vous ai proposé un mari, non pas pour vous, car en vérité je ne
+pensais pas le moins du monde à vous en ce moment. Vous aimez la
+franchise, en voilà, j'espère; mais parce que j'avais besoin que
+vous prissiez cet époux le plus tôt possible, pour certaines
+combinaisons commerciales que je suis en train d'établir en ce
+moment.
+
+Eugénie fit un mouvement.
+
+«C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, ma fille, et il ne
+faut pas m'en vouloir, car c'est vous qui m'y forcez; c'est malgré
+moi, vous le comprenez bien, que j'entre dans ces explications
+arithmétiques, avec une artiste comme vous, qui craint d'entrer
+dans le cabinet d'un banquier pour y percevoir des impressions ou
+des sensations désagréables et antipoétiques.
+
+«Mais dans ce cabinet de banquier, dans lequel cependant vous avez
+bien voulu entrer avant-hier pour me demander les mille francs que
+je vous accorde chaque mois pour vos fantaisies, sachez, ma chère
+demoiselle, qu'on apprend beaucoup de choses à l'usage même des
+jeunes personnes qui ne veulent pas se marier. On y apprend, par
+exemple, et par égard pour votre susceptibilité nerveuse je vous
+l'apprendrai dans ce salon, on y apprend que le crédit d'un
+banquier est sa vie physique et morale, que le crédit soutient
+l'homme comme le souffle anime le corps, et M. de Monte-Cristo m'a
+fait un jour là-dessus un discours que je n'ai jamais oublié. On y
+apprend qu'à mesure que le crédit se retire le corps devient
+cadavre et que cela doit arriver dans fort peu de temps au
+banquier qui s'honore d'être le père d'une fille si bonne
+logicienne.»
+
+Mais Eugénie, au lieu de se courber, se redressa sous le coup.
+
+«Ruiné! dit-elle.
+
+--Vous avez trouvé l'expression juste, ma fille, la bonne
+expression, dit Danglars en fouillant sa poitrine avec ses ongles,
+tout en conservant sur sa rude figure le sourire de l'homme sans
+coeur, mais non sans esprit, ruiné! c'est cela.
+
+--Ah! fit Eugénie.
+
+--Oui, ruiné! Eh bien, le voilà donc connu, ce secret plein
+d'horreur, comme dit le poète tragique.
+
+«Maintenant, ma fille, apprenez de ma bouche comment ce malheur
+peut, par vous, devenir moindre; je ne dirai pas pour moi, mais
+pour vous.
+
+--Oh! s'écria Eugénie, vous êtes mauvais physionomiste, monsieur,
+si vous vous figurez que c'est pour moi que je déplore la
+catastrophe que vous m'exposez.
+
+«Moi ruinée! et que m'importe? Ne me reste-t-il pas mon talent? Ne
+puis-je pas, comme la Pasta, comme la Malibran, comme la Grisi, me
+faire ce que vous ne m'eussiez jamais donné, quelle que fût votre
+fortune, cent ou cent cinquante mille livres de rente que je ne
+devrai qu'à moi seule, et qui, au lieu de m'arriver comme
+m'arrivaient ces pauvres douze mille francs que vous me donniez
+avec des regards rechignés et des paroles de reproche sur ma
+prodigalité, me viendront accompagnés d'acclamations, de bravos et
+de fleurs? Et quand je n'aurais pas ce talent dont votre sourire
+me prouve que vous doutez, ne me resterait-il pas encore ce
+furieux amour de l'indépendance, qui me tiendra toujours lieu de
+tous les trésors, et qui domine en moi jusqu'à l'instinct de la
+conservation?
+
+«Non, ce n'est pas pour moi que je m'attriste, je saurai toujours
+bien me tirer d'affaire, moi; mes livres, mes crayons, mon piano,
+toutes choses qui ne coûtent pas cher et que je pourrai toujours
+me procurer, me resteront toujours. Vous pensez peut-être que je
+m'afflige pour Mme Danglars, détrompez-vous encore: ou je me
+trompe grossièrement, ou ma mère a pris toutes ses précautions
+contre la catastrophe qui vous menace et qui passera sans
+l'atteindre; elle s'est mise à l'abri, je l'espère, et ce n'est
+pas en veillant sur moi qu'elle a pu se distraire de ses
+préoccupations de fortune, car, Dieu merci, elle m'a laissé toute
+mon indépendance sous le prétexte que j'aimais ma liberté.
+
+«Oh! non, monsieur, depuis mon enfance, j'ai vu se passer trop de
+choses autour de moi; je les ai toutes trop bien comprises, pour
+que le malheur fasse sur moi plus d'impression qu'il ne mérite de
+le faire; depuis que je me connais, je n'ai été aimée de personne;
+tant pis! cela m'a conduite tout naturellement à n'aimer personne;
+tant mieux! Maintenant vous avez ma profession de foi.
+
+--Alors, dit Danglars, pâle d'un courroux qui ne prenait point sa
+source dans l'amour paternel offensé; alors, mademoiselle, vous
+persistez à vouloir consommer ma ruine?
+
+--Votre ruine! Moi, dit Eugénie, consommer votre ruine! que
+voulez-vous dire? je ne comprends pas.
+
+--Tant mieux, cela me laisse un rayon d'espoir; écoutez.
+
+--J'écoute, dit Eugénie en regardant si fixement son père, qu'il
+fallut à celui-ci un effort pour qu'il ne baissât point les yeux
+sous le regard puissant de la jeune fille.
+
+--M. Cavalcanti, continua Danglars, vous épouse et, en vous
+épousant, vous apporte trois millions de dot qu'il place chez moi.
+
+--Ah! fort bien, fit avec un souverain mépris Eugénie, tout en
+lissant ses gants l'un sur l'autre.
+
+--Vous pensez que je vous ferai tort de ces trois millions? dit
+Danglars; pas du tout, ces trois millions sont destinés à en
+produire au moins dix. J'ai obtenu avec un banquier, mon confrère,
+la concession d'un chemin de fer, seule industrie qui de nos jours
+présente ces chances fabuleuses de succès immédiat qu'autrefois
+Law appliqua pour les bons Parisiens, ces éternels badauds de la
+spéculation, à un Mississippi fantastique. Par mon calcul on doit
+posséder un millionième de rail comme on possédait autrefois un
+arpent de terre en friche sur les bords de l'Ohio. C'est un
+placement hypothécaire, ce qui est un progrès, comme vous voyez,
+puisqu'on aura au moins dix, quinze, vingt, cent livres de fer en
+échange de son argent. Eh bien, je dois d'ici à huit jours déposer
+pour mon compte quatre millions! Ces quatre millions, je vous le
+dis, en produiront dix ou douze.
+
+--Mais pendant cette visite que je vous ai faite avant-hier,
+monsieur, et dont vous voulez bien vous souvenir, reprit Eugénie,
+je vous ai vu encaisser, c'est le terme, n'est-ce pas? cinq
+millions et demi; vous m'avez même montré la chose en deux bons
+sur le trésor, et vous vous étonniez qu'un papier ayant une si
+grande valeur n'éblouît pas mes yeux comme ferait un éclair.
+
+--Oui, mais ces cinq millions et demi ne sont point à moi et sont
+seulement une preuve de la confiance que l'on a en moi; mon titre
+de banquier populaire m'a valu la confiance des hôpitaux, et les
+cinq millions et demi sont aux hôpitaux; dans tout autre temps je
+n'hésiterais pas à m'en servir, mais aujourd'hui l'on sait les
+grandes pertes que j'ai faites, et, comme je vous l'ai dit, le
+crédit commence à se retirer de moi. D'un moment à l'autre,
+l'administration peut réclamer le dépôt, et si je l'ai employé à
+autre chose, je suis forcé de faire une banqueroute honteuse. Je
+ne méprise pas les banqueroutes, croyez-le bien, mais les
+banqueroutes qui enrichissent et non celles qui ruinent. Ou que
+vous épousiez M. Cavalcanti, que je touche les trois millions de
+la dot, ou même que l'on croie que je vais les toucher, mon crédit
+se raffermit, et ma fortune, qui depuis un mois ou deux s'est
+engouffrée dans des abîmes creusés sous mes pas par une fatalité
+inconcevable, se rétablit. Me comprenez-vous?
+
+--Parfaitement; vous me mettez en gage pour trois millions,
+n'est-ce pas?
+
+--Plus la somme est forte, plus elle est flatteuse; elle vous
+donne une idée de votre valeur.
+
+--Merci. Un dernier mot, monsieur: me promettez-vous de vous
+servir tant que vous le voudrez du chiffre de cette dot que doit
+apporter M. Cavalcanti, mais de ne pas toucher à la somme? Ceci
+n'est point une affaire d'égoïsme, c'est une affaire de
+délicatesse. Je veux bien servir à réédifier votre fortune, mais
+je ne veux pas être votre complice dans la ruine des autres.
+
+--Mais puisque je vous dis, s'écria Danglars, qu'avec ces trois
+millions...
+
+--Croyez-vous vous tirer d'affaire, monsieur, sans avoir besoin
+de toucher à ces trois millions?
+
+--Je l'espère, mais à condition toujours que le mariage, en se
+faisant, consolidera mon crédit.
+
+--Pourrez-vous payer à M. Cavalcanti les cinq cent mille francs
+que vous me donnez pour mon contrat?
+
+--En revenant de la mairie, il les touchera.
+
+--Bien!
+
+--Comment, bien? Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire qu'en me demandant ma signature n'est-ce pas, vous
+me laissez absolument libre de ma personne?
+
+--Absolument.
+
+--Alors, _bien_; comme je vous disais, monsieur, je suis prête à
+épouser M. Cavalcanti.
+
+--Mais quels sont vos projets?
+
+--Ah! c'est mon secret. Où serait ma supériorité sur vous si,
+ayant le vôtre, je vous livrais le mien!»
+
+Danglars se mordit les lèvres.
+
+«Ainsi, dit-il, vous êtes prête à faire les quelques visites
+officielles qui sont absolument indispensables.
+
+--Oui, répondit Eugénie.
+
+--Et à signer le contrat dans trois jours?
+
+--Oui.
+
+--Alors, à mon tour, c'est moi qui vous dis: Bien!»
+
+Et Danglars prit la main de sa fille et la serra entre les
+siennes. Mais, chose extraordinaire, pendant ce serrement de main,
+le père n'osa pas dire: «Merci, mon enfant»; la fille n'eut pas un
+sourire pour son père.
+
+«La conférence est finie?» demanda Eugénie en se levant.
+
+Danglars fit signe de la tête qu'il n'avait plus rien à dire.
+
+Cinq minutes après, le piano retentissait sous les doigts de
+Mlle d'Armilly, et Mlle Danglars chantait la malédiction de
+Brabantio sur _Desdemona_.
+
+À la fin du morceau, Étienne entra et annonça à Eugénie que les
+chevaux étaient à la voiture et que la baronne l'attendait pour
+faire ses visites.
+
+Nous avons vu les deux femmes passer chez Villefort, d'où elles
+sortirent pour continuer leurs courses.
+
+
+
+
+XCVI
+
+Le contrat.
+
+
+Trois jours après la scène que nous venons de raconter, c'est-à-dire
+vers les cinq heures de l'après-midi du jour fixé pour la signature du
+contrat de Mlle Eugénie Danglars et d'Andrea Cavalcanti, que le banquier
+s'était obstiné à maintenir prince, comme une brise fraîche faisait
+frissonner toutes les feuilles du petit jardin situé en avant de la
+maison du comte de Monte-Cristo, au moment où celui-ci se préparait à
+sortir, et tandis que ses chevaux l'attendaient en frappant du pied,
+maintenus par la main du cocher assis déjà depuis un quart d'heure sur
+le siège, l'élégant phaéton avec lequel nous avons déjà plusieurs fois
+fait connaissance, et notamment pendant la soirée d'Auteuil, vint
+tourner rapidement l'angle de la porte d'entrée, et lança plutôt qu'il
+ne déposa sur les degrés du perron M. Andrea Cavalcanti, aussi doré,
+aussi rayonnant que si lui, de son côté, eût été sur le point d'épouser
+une princesse.
+
+Il s'informa de la santé du comte avec cette familiarité qui lui
+était habituelle, et, escaladant légèrement le premier étage, le
+rencontra lui-même au haut de l'escalier.
+
+À la vue du jeune homme, le comte s'arrêta. Quant à Andrea
+Cavalcanti, il était lancé, et quand il était lancé, rien ne
+l'arrêtait.
+
+«Eh! bonjour, cher monsieur de Monte-Cristo, dit-il au comte.
+
+--Ah! monsieur Andrea! fit celui-ci avec sa voix demi-railleuse,
+comment vous portez-vous?
+
+--À merveille, comme vous voyez. Je viens causer avec vous de
+mille choses; mais d'abord sortiez-vous ou rentriez-vous?
+
+--Je sortais, monsieur.
+
+--Alors, pour ne point vous retarder, je monterai, si vous le
+voulez bien, dans votre calèche, et Tom nous suivra, conduisant
+mon phaéton à la remorque.
+
+--Non, dit avec un imperceptible sourire de mépris le comte, qui
+ne se souciait pas d'être vu en compagnie du jeune homme; non, je
+préfère vous donner audience ici, cher monsieur Andrea; on cause
+mieux dans une chambre, et l'on n'a pas de cocher qui surprenne
+vos paroles au vol.»
+
+Le comte rentra donc dans un petit salon faisant partie du premier
+étage, s'assit, et fit, en croisant ses jambes l'une sur l'autre,
+signe au jeune homme de s'asseoir à son tour.
+
+Andrea prit son air le plus riant.
+
+«Vous savez, cher comte, dit-il, que la cérémonie a lieu ce soir;
+à neuf heures on signe le contrat chez le beau-père.
+
+--Ah! vraiment? dit Monte-Cristo.
+
+--Comment! est-ce une nouvelle que je vous apprends? et n'étiez-vous
+pas prévenu de cette solennité par M. Danglars?
+
+--Si fait, dit le comte, j'ai reçu une lettre de lui hier; mais
+je ne crois pas que l'heure y fût indiquée.
+
+--C'est possible; le beau-père aura compté sur la notoriété
+publique.
+
+--Eh bien, dit Monte-Cristo, vous voilà heureux monsieur
+Cavalcanti; c'est une alliance des plus sortables que vous
+contractez là; et puis, Mlle Danglars est jolie.
+
+--Mais oui, répondit Cavalcanti avec un accent plein de modestie.
+
+--Elle est surtout fort riche, à ce que je crois du moins, dit
+Monte-Cristo.
+
+--Fort riche, vous croyez? répéta le jeune homme.
+
+--Sans doute; on dit que M. Danglars cache pour le moins la
+moitié de sa fortune.
+
+--Et il avoue quinze ou vingt millions, dit Andrea avec un regard
+étincelant de joie.
+
+--Sans compter, ajouta Monte-Cristo, qu'il est à la veille
+d'entrer dans un genre de spéculation déjà un peu usé aux États-Unis
+et en Angleterre, mais tout à fait neuf en France.
+
+--Oui, oui, je sais ce dont vous voulez parler: le chemin de fer
+dont il vient d'obtenir l'adjudication, n'est-ce pas?
+
+--Justement! il gagnera au moins, c'est l'avis général, au moins
+dix millions dans cette affaire.
+
+--Dix millions! vous croyez? c'est magnifique, dit Cavalcanti,
+qui se grisait à ce bruit métallique de paroles dorées.
+
+--Sans compter, reprit Monte-Cristo, que toute cette fortune vous
+reviendra, et que c'est justice, puisque Mlle Danglars est fille
+unique. D'ailleurs, votre fortune à vous, votre père me l'a dit du
+moins, est presque égale à celle de votre fiancée. Mais laissons
+là un peu les affaires d'argent. Savez-vous, monsieur Andrea, que
+vous avez un peu lestement et habilement mené toute cette affaire!
+
+--Mais pas mal, pas mal, dit le jeune homme; j'étais né pour être
+diplomate.
+
+--Eh bien, on vous fera entrer dans la diplomatie; la diplomatie,
+vous le savez, ne s'apprend pas; c'est une chose d'instinct... Le
+coeur est donc pris?
+
+--En vérité, j'en ai peur, répondit Andrea du ton dont il avait
+vu au Théâtre-Français Dorante ou Valère répondre à Alceste.
+
+--Vous aime-t-on un peu?
+
+--Il le faut bien, dit Andrea avec un sourire vainqueur,
+puisqu'on m'épouse. Mais cependant, n'oublions pas un grand point.
+
+--Lequel?
+
+--C'est que j'ai été singulièrement aidé dans tout ceci.
+
+--Bah!
+
+--Certainement.
+
+--Par les circonstances?
+
+--Non, par vous.
+
+--Par moi? Laissez donc, prince, dit Monte-Cristo en appuyant
+avec affectation sur le titre. Qu'ai-je pu faire pour vous? Est-ce
+que votre nom, votre position sociale et votre mérite ne
+suffisaient point?
+
+--Non, dit Andrea, non; et vous avez beau dire, monsieur le
+comte, je maintiens, moi, que la position d'un homme tel que vous
+a plus fait que mon nom, ma position sociale et mon mérite.
+
+--Vous vous abusez complètement, monsieur, dit Monte-Cristo, qui
+sentit l'adresse perfide du jeune homme, et qui comprit la portée
+de ses paroles; ma protection ne vous a été acquise qu'après
+connaissance prise de l'influence et de la fortune de monsieur
+votre père; car enfin qui m'a procuré, à moi qui ne vous avais
+jamais vu, ni vous, ni l'illustre auteur de vos jours, le bonheur
+de votre connaissance? Ce sont deux de mes bons amis, Lord Wilmore
+et l'abbé Busoni. Qui m'a encouragé, non pas à vous servir de
+garantie, mais à vous patronner? C'est le nom de votre père, si
+connu et si honoré en Italie; personnellement, moi, je ne vous
+connais pas.»
+
+Ce calme, cette parfaite aisance firent comprendre à Andrea qu'il
+était pour le moment étreint par une main plus musculeuse que la
+sienne, et que l'étreinte n'en pouvait être facilement brisée.
+
+«Ah çà! mais, dit-il, mon père a donc vraiment une bien grande
+fortune, monsieur le comte?
+
+--Il paraît que oui, monsieur, répondit Monte-Cristo.
+
+--Savez-vous si la dot qu'il m'a promise est arrivée?
+
+--J'en ai reçu la lettre d'avis.
+
+--Mais les trois millions?
+
+--Les trois millions sont en route, selon toute probabilité.
+
+--Je les toucherai donc réellement?
+
+--Mais dame! reprit le comte, il me semble que jusqu'à présent,
+monsieur, l'argent ne vous a pas fait faute!»
+
+Andrea fut tellement surpris, qu'il ne put s'empêcher de rêver un
+moment.
+
+«Alors, dit-il en sortant de sa rêverie, il me reste, monsieur, à
+vous adresser une demande, et celle-là vous la comprendrez, même
+quand elle devrait vous être désagréable.
+
+--Parlez, dit Monte-Cristo.
+
+--Je me suis mis en relation, grâce à ma fortune, avec beaucoup
+de gens distingués, et j'ai même, pour le moment du moins, une
+foule d'amis. Mais en me mariant comme je le fais, en face de
+toute la société parisienne, je dois être soutenu par un nom
+illustre, et à défaut de la main paternelle, c'est une main
+puissante qui doit me conduire à l'autel; or, mon père ne vient
+point à Paris, n'est-ce pas?
+
+--Il est vieux, couvert de blessures, et il souffre, dit-il, à en
+mourir, chaque fois qu'il voyage.
+
+--Je comprends. Eh bien, je viens vous faire une demande.
+
+--À moi?
+
+--Oui, à vous.
+
+--Et laquelle? mon Dieu!
+
+--Eh bien, c'est de le remplacer.
+
+--Ah! mon cher monsieur! quoi! après les nombreuses relations que
+j'ai eu le bonheur d'avoir avec vous, vous me connaissez si mal
+que de me faire une pareille demande?
+
+«Demandez-moi un demi-million à emprunter, et, quoiqu'un pareil
+prêt soit assez rare, parole d'honneur! vous me serez moins
+gênant. Sachez donc, je croyais vous l'avoir déjà dit, que dans sa
+participation, morale surtout, aux choses de ce monde, jamais le
+comte de Monte-Cristo n'a cessé d'apporter les scrupules, je dirai
+plus, les superstitions d'un homme de l'Orient.
+
+«Moi qui ai un sérail au Caire, un à Smyrne et un à
+Constantinople, présider à un mariage! jamais.
+
+--Ainsi, vous me refusez?
+
+--Net; et fussiez-vous mon fils, fussiez-vous mon frère, je vous
+refuserais de même.
+
+--Ah! par exemple! s'écria Andrea désappointé, mais comment faire
+alors?
+
+--Vous avez cent amis, vous l'avez dit vous-même.
+
+--D'accord, mais c'est vous qui m'avez présenté chez M. Danglars.
+
+--Point! Rétablissons les faits dans toute la vérité: c'est moi
+qui vous ai fait dîner avec lui à Auteuil, et c'est vous qui vous
+êtes présenté vous-même; diable! c'est tout différent.
+
+--Oui, mais mon mariage: vous avez aidé...
+
+--Moi! en aucune chose, je vous prie de le croire; mais rappelez-vous
+donc ce que je vous ai répondu quand vous êtes venu me prier
+de faire la demande: Oh! je ne fais jamais de mariage, moi, mon
+cher prince, c'est un principe arrêté chez moi.»
+
+Andrea se mordit les lèvres.
+
+«Mais enfin, dit-il, vous serez là au moins?
+
+--Tout Paris y sera?
+
+--Oh! certainement.
+
+--Eh bien, j'y serai comme tout Paris, dit le comte.
+
+--Vous signerez au contrat?
+
+--Oh! je n'y vois aucun inconvénient, et mes scrupules ne vont
+point jusque-là.
+
+--Enfin, puisque vous ne voulez pas m'accorder davantage, je dois
+me contenter de ce que vous me donnez. Mais un dernier mot, comte.
+
+--Comment donc?
+
+--Un conseil.
+
+--Prenez garde; un conseil, c'est pis qu'un service.
+
+--Oh! celui-ci, vous pouvez me le donner sans vous compromettre.
+
+--Dites.
+
+--La dot de ma femme est de cinq cent mille livres.
+
+--C'est le chiffre que M. Danglars m'a annoncé à moi-même.
+
+--Faut-il que je la reçoive ou que je la laisse aux mains du
+notaire?
+
+--Voici, en général, comment les choses se passent quand on veut
+qu'elles se passent galamment: vos deux notaires prennent rendez-vous
+au contrat pour le lendemain ou le surlendemain; le lendemain
+ou le surlendemain, ils échangent les deux dots, dont ils se
+donnent mutuellement reçu, puis, le mariage célébré, ils mettent
+les millions à votre disposition, comme chef de la communauté.
+
+--C'est que, dit Andrea avec une certaine inquiétude mal
+dissimulée, je croyais avoir entendu dire à mon beau-père qu'il
+avait l'intention de placer nos fonds dans cette fameuse affaire
+de chemin de fer dont vous me parliez tout à l'heure.
+
+--Eh bien, mais, reprit Monte-Cristo, c'est, à ce que tout le
+monde assure, un moyen que vos capitaux soient triplés dans
+l'année. M. le baron Danglars est bon père et sait compter.
+
+--Allons donc, dit Andrea, tout va bien, sans votre refus,
+toutefois, qui me perce le coeur.
+
+--Ne l'attribuez qu'à des scrupules fort naturels en pareille
+circonstance.
+
+--Allons, dit Andrea, qu'il soit donc fait comme vous le voulez; à
+ce soir, neuf heures.
+
+--À ce soir.»
+
+Et malgré une légère résistance de Monte-Cristo, dont les lèvres
+pâlirent, mais qui cependant conserva son sourire de cérémonie,
+Andrea saisit la main du comte, la serra, sauta dans son phaéton
+et disparut.
+
+Les quatre ou cinq heures qui lui restaient jusqu'à neuf heures,
+Andrea les employa en courses, en visites destinées à intéresser
+ces amis dont il avait parlé, à paraître chez le banquier avec
+tout le luxe de leurs équipages, les éblouissant par ces promesses
+d'actions qui, depuis, ont fait tourner toutes les têtes, et dont
+Danglars, en ce moment-là, avait l'initiative.
+
+En effet, à huit heures et demie du soir, le grand salon de
+Danglars, la galerie attenante à ce salon et les trois autres
+salons de l'étage étaient pleins d'une foule parfumée qu'attirait
+fort peu la sympathie, mais beaucoup cet irrésistible besoin
+d'être là où l'on sait qu'il y a du nouveau.
+
+Un académicien dirait que les soirées du monde sont des
+collections de fleurs qui attirent papillons inconstants, abeilles
+affamées et frelons bourdonnants.
+
+Il va sans dire que les salons étaient resplendissants de bougies,
+la lumière roulait à flots des moulures d'or sur les tentures de
+soie, et tout le mauvais goût de cet ameublement, qui n'avait pour
+lui que la richesse, resplendissait de tout son éclat.
+
+Mlle Eugénie était vêtue avec la simplicité la plus élégante: une
+robe de soie blanche brochée de blanc, une rose blanche à moitié
+perdue dans ses cheveux d'un noir de jais, composaient toute sa
+parure que ne venait pas enrichir le plus petit bijou.
+
+Seulement on pouvait lire que dans ses yeux cette assurance parfaite
+destinée à démentir ce que cette candide toilette avait de
+vulgairement virginal à ses propres yeux.
+
+Mme Danglars, à trente pas d'elle, causait avec Debray, Beauchamp
+et Château-Renaud. Debray avait fait sa rentrée dans cette maison
+pour cette grande solennité, mais comme tout le monde et sans
+aucun privilège particulier.
+
+M. Danglars, entouré de députés, d'hommes de finance, expliquait
+une théorie de contributions nouvelles qu'il comptait mettre en
+exercice quand la force des choses aurait contraint le
+gouvernement à l'appeler au ministère.
+
+Andrea, tenant sous son bras un des plus fringants dandys de
+l'Opéra, lui expliquait assez impertinemment, attendu qu'il avait
+besoin d'être hardi pour paraître à l'aise, ses projets de vie à
+venir, et les progrès de luxe qu'il comptait faire faire avec ses
+cent soixante-quinze mille livres de rente à la fashion
+parisienne.
+
+La foule générale roulait dans ces salons comme un flux et un
+reflux de turquoises, de rubis, d'émeraudes, d'opales et de
+diamants.
+
+Comme partout, on remarquait que c'étaient les plus vieilles
+femmes qui étaient les plus parées, et les plus laides qui se
+montraient avec le plus d'obstination.
+
+S'il y avait quelque beau lis blanc, quelque rose suave et
+parfumée, il fallait la chercher et la découvrir cachée dans
+quelque coin par une mère à turban, ou par une tante à oiseau de
+paradis.
+
+À chaque instant, au milieu de cette cohue, de ce bourdonnement,
+de ces rires, la voix des huissiers lançait un nom connu dans les
+finances, respecté dans l'armée ou illustre dans les lettres;
+alors un faible mouvement des groupes accueillait ce nom.
+
+Mais pour un qui avait le privilège de faire frémir cet océan de
+vagues humaines, combien passaient accueillis par l'indifférence
+ou le ricanement du dédain!
+
+Au moment où l'aiguille de la pendule massive, de la pendule
+représentant Endymion endormi, marquait neuf heures sur un cadran
+d'or, et où le timbre, fidèle reproducteur de la pensée machinale,
+retentissait neuf fois, le nom du comte de Monte-Cristo retentit à
+son tour, et, comme poussée par la flamme électrique, toute
+l'assemblée se tourna vers la porte.
+
+Le comte était vêtu de noir et avec sa simplicité habituelle; son
+gilet blanc dessinait sa vaste et noble poitrine; son col noir
+paraissait d'une fraîcheur singulière, tant il ressortait sur la
+mâle pâleur de son teint; pour tout bijou, il portait une chaîne
+de gilet si fine qu'à peine le mince filet d'or tranchait sur le
+piqué blanc.
+
+Il se fit à l'instant même un cercle autour de la porte.
+
+Le comte, d'un seul coup d'oeil, aperçut Mme Danglars à un bout du
+salon, M. Danglars à l'autre, et Mlle Eugénie devant lui.
+
+Il s'approcha d'abord de la baronne, qui causait avec
+Mme de Villefort, qui était venue seule, Valentine étant toujours
+souffrante; et sans dévier, tant le chemin se frayait devant lui,
+il passa de la baronne à Eugénie, qu'il complimenta en termes si
+rapides et si réservés, que la fière artiste en fut frappée.
+
+Près d'elle était Mlle Louise d'Armilly, qui remercia le comte des
+lettres de recommandation qu'il lui avait si gracieusement données
+pour l'Italie, et dont elle comptait, lui dit-elle, faire
+incessamment usage.
+
+En quittant ces dames, il se retourna et se trouva près de
+Danglars, qui s'était approché pour lui donner la main.
+
+Ces trois devoirs sociaux accomplis, Monte-Cristo s'arrêta,
+promenant autour de lui ce regard assuré empreint de cette
+expression particulière aux gens d'un certain monde et surtout
+d'une certaine portée, regard qui semble dire:
+
+«J'ai fait ce que j'ai dû; maintenant que les autres fassent ce
+qu'ils me doivent.»
+
+Andrea, qui était dans un salon contigu, sentit cette espèce de
+frémissement que Monte-Cristo avait imprimé à la foule, et il
+accourut saluer le comte.
+
+Il le trouva complètement entouré; on se disputait ses paroles,
+comme il arrive toujours pour les gens qui parlent peu et qui ne
+disent jamais un mot sans valeur.
+
+Les notaires firent leur entrée en ce moment, et vinrent installer
+leurs pancartes griffonnées sur le velours brodé d'or qui couvrait
+la table préparée pour la signature, table en bois doré.
+
+Un des notaires s'assit, l'autre resta debout.
+
+On allait procéder à la lecture du contrat que la moitié de Paris,
+présente à cette solennité, devait signer.
+
+Chacun prit place, ou plutôt les femmes firent cercle, tandis que
+les hommes, plus indifférents à l'endroit du _style énergique_,
+comme dit Boileau, firent leurs commentaires sur l'agitation
+fébrile d'Andrea, sur l'attention de M. Danglars, sur
+l'impassibilité d'Eugénie et sur la façon leste et enjouée dont la
+baronne traitait cette importante affaire.
+
+Le contrat fut lu au milieu d'un profond silence. Mais, aussitôt
+la lecture achevée, la rumeur recommença dans les salons, double
+de ce qu'elle était auparavant: ces sommes brillantes, ces
+millions roulant dans l'avenir des deux jeunes gens et qui
+venaient compléter l'exposition qu'on avait faite, dans une
+chambre exclusivement consacrée à cet objet, du trousseau de la
+mariée et des diamants de la jeune femme, avaient retenti avec
+tout leur prestige dans la jalouse assemblée.
+
+Les charmes de Mlle Danglars en étaient doubles aux yeux des
+jeunes gens, et pour le moment ils effaçaient l'éclat du soleil.
+
+Quant aux femmes, il va sans dire que, tout en jalousant ces
+millions, elles ne croyaient pas en avoir besoin pour être belles.
+
+Andrea, serré par ses amis, complimenté, adulé, commençant à
+croire à la réalité du rêve qu'il faisait, Andrea était sur le
+point de perdre la tête.
+
+Le notaire prit solennellement la plume, l'éleva au-dessus de sa
+tête et dit:
+
+«Messieurs, on va signer le contrat.»
+
+Le baron devait signer le premier, puis le fondé de pouvoir de
+M. Cavalcanti père, puis la baronne, puis les futurs conjoints,
+comme on dit dans cet abominable style qui a cours sur papier
+timbré.
+
+Le baron prit la plume et signa, puis le chargé de pouvoir.
+
+La baronne s'approcha, au bras de Mme de Villefort.
+
+«Mon ami, dit-elle en prenant la plume, n'est-ce pas une chose
+désespérante? Un incident inattendu, arrivé dans cette affaire
+d'assassinat et de vol dont M. le comte de Monte-Cristo a failli
+être victime, nous prive d'avoir M. de Villefort.
+
+--Oh! mon Dieu! fit Danglars, du même ton dont il aurait dit: Ma
+foi, la chose m'est bien indifférente!
+
+--Mon Dieu! dit Monte-Cristo en s'approchant, j'ai bien peur
+d'être la cause involontaire de cette absence.
+
+--Comment! vous, comte? dit Mme Danglars en signant. S'il en est
+ainsi, prenez garde, je ne vous le pardonnerai jamais.»
+
+Andrea dressait les oreilles.
+
+«Il n'y aurait cependant point de ma faute, dit le comte; aussi je
+tiens à le constater.»
+
+On écoutait avidement: Monte-Cristo, qui desserrait si rarement
+les lèvres, allait parler.
+
+«Vous vous rappelez, dit le comte au milieu du plus profond
+silence, que c'est chez moi qu'est mort ce malheureux qui était
+venu pour me voler, et qui, en sortant de chez moi a été tué, à ce
+que l'on croit, par son complice?
+
+--Oui, dit Danglars.
+
+--Eh bien, pour lui porter secours, on l'avait déshabillé et l'on
+avait jeté ses habits dans un coin où la justice les a ramassés;
+mais la justice, en prenant l'habit et le pantalon pour les
+déposer au greffe, avait oublié le gilet.»
+
+Andrea pâlit visiblement et tira tout doucement du côté de la
+porte; il voyait paraître un nuage à l'horizon, et ce nuage lui
+semblait renfermer la tempête dans ses flancs.
+
+«Eh bien, ce malheureux gilet, on l'a trouvé aujourd'hui tout
+couvert de sang et troué à l'endroit du coeur.»
+
+Les dames poussèrent un cri, et deux ou trois se préparèrent à
+s'évanouir.
+
+«On me l'a apporté. Personne ne pouvait deviner d'où venait cette
+guenille; moi seul songeai que c'était probablement le gilet de la
+victime. Tout à coup mon valet de chambre, en fouillant avec
+dégoût et précaution cette funèbre relique, a senti un papier dans
+la poche et l'en a tiré: c'était une lettre adressée à qui? à
+vous, baron.
+
+--À moi? s'écria Danglars.
+
+--Oh! mon Dieu! oui, à vous; je suis parvenu à lire votre nom
+sous le sang dont le billet était maculé, répondit Monte-Cristo au
+milieu des éclats de surprise générale.
+
+--Mais, demanda Mme Danglars regardant son mari avec inquiétude,
+comment cela empêche-t-il M. de Villefort?
+
+--C'est tout simple, madame, répondit Monte-Cristo; ce gilet et
+cette lettre étaient ce qu'on appelle des pièces de conviction;
+lettre et gilet, j'ai tout envoyé à M. le procureur du roi. Vous
+comprenez, mon cher baron, la voie légale est la plus sûre en
+matière criminelle: c'était peut-être quelque machination contre
+vous.»
+
+Andrea regarda fixement Monte-Cristo et disparut dans le deuxième
+salon.
+
+«C'est possible, dit Danglars; cet homme assassiné n'était-il
+point un ancien forçat?
+
+--Oui, répondit le comte, un ancien forçat nommé Caderousse.»
+
+Danglars pâlit légèrement; Andrea quitta le second salon et gagna
+l'antichambre.
+
+«Mais signez donc, signez donc! dit Monte-Cristo; je m'aperçois
+que mon récit a mis tout le monde en émoi et j'en demande bien
+humblement pardon à vous, madame la baronne et à Mlle Danglars.»
+
+La baronne, qui venait de signer, remit la plume au notaire.
+
+«Monsieur le prince Cavalcanti, dit le tabellion, monsieur le
+prince Cavalcanti, où êtes-vous?
+
+--Andrea! Andrea! répétèrent plusieurs voix de jeunes gens qui en
+étaient déjà arrivés avec le noble Italien à ce degré d'intimité
+de l'appeler par son nom de baptême.
+
+--Appelez donc le prince, prévenez-le donc que c'est à lui de
+signer!» cria Danglars à un huissier.
+
+Mais au même instant la foule des assistants reflua, terrifiée,
+dans le salon principal, comme si quelque monstre effroyable fût
+entré dans les appartements, _quaerens quem devoret_.
+
+Il y avait en effet de quoi reculer, s'effrayer, crier.
+
+Un officier de gendarmerie plaçait deux gendarmes à la porte de
+chaque salon, et s'avançait vers Danglars, précédé d'un
+commissaire de police ceint de son écharpe.
+
+Mme Danglars poussa un cri et s'évanouit.
+
+Danglars, qui se croyait menacé (certaines consciences ne sont
+jamais calmes), Danglars offrit aux yeux de ses conviés un visage
+décomposé par la terreur.
+
+«Qu'y a-t-il donc, monsieur? demanda Monte-Cristo s'avançant au-devant
+du commissaire.
+
+--Lequel de vous, messieurs, demanda le magistrat sans répondre
+au comte, s'appelle Andrea Cavalcanti?»
+
+Un cri de stupeur partit de tous les coins du salon. On chercha;
+on interrogea.
+
+«Mais quel est donc cet Andrea Cavalcanti? demanda Danglars
+presque égaré.
+
+--Un ancien forçat échappé du bagne de Toulon.
+
+--Et quel crime a-t-il commis?
+
+--Il est prévenu, dit le commissaire de sa voix impassible,
+d'avoir assassiné le nommé Caderousse, son ancien compagnon de
+chaîne, au moment où il sortait de chez le comte de Monte-Cristo.»
+
+Monte-Cristo jeta un regard rapide autour de lui.
+
+Andrea avait disparu.
+
+
+
+
+XCVII
+
+La route de Belgique.
+
+
+Quelques instants après la scène de confusion produite dans les
+salons de M. Danglars par l'apparition inattendue du brigadier de
+gendarmerie, et par la révélation qui en avait été la suite, le
+vaste hôtel s'était vidé avec une rapidité pareille à celle qu'eût
+amenée l'annonce d'un cas de peste ou de choléra-morbus arrivé
+parmi les conviés: en quelques minutes par toutes les portes, par
+tous les escaliers, par toutes les sorties, chacun s'était
+empressé de se retirer, ou plutôt de fuir; car c'était là une de
+ces circonstances dans lesquelles il ne faut pas même essayer de
+donner ces banales consolations qui rendent dans les grandes
+catastrophes les meilleurs amis si importuns.
+
+Il n'était resté dans l'hôtel du banquier que Danglars, enfermé
+dans son cabinet, et faisant sa déposition entre les mains de
+l'officier de gendarmerie; Mme Danglars, terrifiée, dans le
+boudoir que nous connaissons, et Eugénie qui, l'oeil hautain et la
+lèvre dédaigneuse, s'était retirée dans sa chambre avec son
+inséparable compagne, Mlle Louise d'Armilly.
+
+Quant aux nombreux domestiques, plus nombreux encore ce soir-là
+que de coutume, car on leur avait adjoint, à propos de la fête,
+les glaciers, les cuisiniers et les maîtres d'hôtel du Café de
+Paris, tournant contre leurs maîtres la colère de ce qu'ils
+appelaient leur affront, ils stationnaient par groupes à l'office,
+aux cuisines, dans leurs chambres, s'inquiétant fort peu du
+service, qui d'ailleurs se trouvait tout naturellement interrompu.
+
+Au milieu de ces différents personnages, frémissant d'intérêts
+divers, deux seulement méritent que nous nous occupions d'eux:
+c'est Mlle Eugénie Danglars et Mlle Louise d'Armilly.
+
+La jeune fiancée, nous l'avons dit, s'était retirée l'air hautain,
+la lèvre dédaigneuse, et avec la démarche d'une reine outragée,
+suivie de sa compagne, plus pâle et plus émue qu'elle.
+
+En arrivant dans sa chambre, Eugénie ferma sa porte en dedans,
+pendant que Louise tombait sur une chaise.
+
+«Oh! mon Dieu, mon Dieu! l'horrible chose, dit la jeune
+musicienne; et qui pouvait se douter de cela? M. Andrea
+Cavalcanti... un assassin... un échappé du bagne... un forçat!»
+
+Un sourire ironique crispa les lèvres d'Eugénie.
+
+«En vérité, j'étais prédestinée, dit-elle. Je n'échappe au Morcerf
+que pour tomber dans le Cavalcanti!
+
+--Oh! ne confonds pas l'un avec l'autre, Eugénie.
+
+--Tais-toi, tous les hommes sont des infâmes, et je suis heureuse
+de pouvoir faire plus que de les détester; maintenant, je les
+méprise.
+
+--Qu'allons-nous faire? demanda Louise.
+
+--Ce que nous allons faire?
+
+--Oui.
+
+--Mais ce que nous devions faire dans trois jours... partir.
+
+--Ainsi, quoique tu ne te maries plus, tu veux toujours?
+
+--Écoute, Louise, j'ai en horreur cette vie du monde ordonnée,
+compassée, réglée comme notre papier de musique. Ce que j'ai
+toujours désiré, ambitionné, voulu, c'est la vie d'artiste, la vie
+libre, indépendante, où l'on ne relève que de soi, où l'on ne doit
+de compte qu'à soi. Rester, pour quoi faire? pour qu'on essaie,
+d'ici à un mois, de me marier encore; à qui? à M. Debray, peut-être,
+comme il en avait été un instant question. Non, Louise; non,
+l'aventure de ce soir me sera une excuse: je n'en cherchais pas,
+je n'en demandais pas; Dieu m'envoie celle-ci, elle est la
+bienvenue.
+
+--Comme tu es forte et courageuse! dit la blonde et frêle jeune
+fille à sa brune compagne.
+
+--Ne me connaissais-tu point encore? Allons, voyons, Louise,
+causons de toutes nos affaires. La voiture de poste...
+
+--Est achetée heureusement depuis trois jours.
+
+--L'as-tu fait conduire où nous devions la prendre?
+
+--Oui.
+
+--Notre passeport?
+
+--Le voilà!»
+
+Et Eugénie, avec son aplomb habituel, déplia un papier et lut:
+
+«M. Léon d'Armilly, âgé de vingt ans, profession d'artiste,
+cheveux noirs, yeux noirs, voyageant avec sa soeur.»
+
+«À merveille! Par qui t'es-tu procuré ce passeport?
+
+--En allant demander à M. de Monte-Cristo des lettres pour les
+directeurs des théâtres de Rome et de Naples, je lui ai exprimé
+mes craintes de voyager en femme; il les a parfaitement comprises,
+s'est mis à ma disposition pour me procurer un passeport d'homme;
+et, deux jours après, j'ai reçu celui-ci, auquel j'ai ajouté de ma
+main: _Voyageant avec sa soeur._
+
+--Eh bien, dit gaiement Eugénie, il ne s'agit plus que de faire
+nos malles: nous partirons le soir de la signature du contrat, au
+lieu de partir le soir des noces: voilà tout.
+
+--Réfléchis bien, Eugénie.
+
+--Oh! toutes mes réflexions sont faites; je suis lasse de
+n'entendre parler que de reports, de fins de mois, de hausse, de
+baisse, de fonds espagnols, de papier haïtien. Au lieu de cela,
+Louise, comprends-tu l'air, la liberté, le chant des oiseaux, les
+plaines de la Lombardie, les canaux de Venise, les palais de Rome,
+la plage de Naples. Combien possédons-nous, Louise?»
+
+La jeune fille qu'on interrogeait tira d'un secrétaire incrusté un
+petit portefeuille à serrure qu'elle ouvrit, et dans lequel elle
+compta vingt-trois billets de banque.
+
+«Vingt-trois mille francs, dit-elle.
+
+--Et pour autant au moins de perles, de diamants et bijoux, dit
+Eugénie. Nous sommes riches. Avec quarante-cinq mille francs, nous
+avons de quoi vivre en princesses pendant deux ans ou
+convenablement pendant quatre.
+
+«Mais avant six mois, toi avec ta musique, moi avec ma voix, nous
+aurons doublé notre capital. Allons, charge-toi de l'argent, moi,
+je me charge du coffret aux pierreries; de sorte que si l'une de
+nous avait le malheur de perdre son trésor, l'autre aurait
+toujours le sien. Maintenant, la valise: hâtons-nous, la valise!
+
+--Attends, dit Louise, allant écouter à la porte de Mme Danglars.
+
+--Que crains-tu?
+
+--Qu'on ne nous surprenne.
+
+--La porte est fermée.
+
+--Qu'on ne nous dise d'ouvrir.
+
+--Qu'on le dise si l'on veut, nous n'ouvrons pas.
+
+--Tu es une véritable amazone, Eugénie.»
+
+Et les deux jeunes filles se mirent, avec une prodigieuse
+activité, à entasser dans une malle tous les objets de voyage dont
+elles croyaient avoir besoin.
+
+«Là, maintenant, dit Eugénie, tandis que je vais changer de
+costume, ferme la valise, toi.»
+
+Louise appuya de toute la force de ses petites mains blanches sur
+le couvercle de la malle.
+
+«Mais je ne puis pas, dit-elle, je ne suis pas assez forte; ferme-la, toi.
+
+--Ah! c'est juste, dit en riant Eugénie, j'oubliais que je suis
+Hercule, moi, et que tu n'es, toi, que la pâle Omphale.»
+
+Et la jeune fille, appuyant le genou sur la malle, raidit ses bras
+blancs et musculeux jusqu'à ce que les deux compartiments de la
+valise fussent joints, et que Mlle d'Armilly eût passé le crochet
+du cadenas entre les deux pitons.
+
+Cette opération terminée, Eugénie ouvrit une commode dont elle
+avait la clef sur elle, et en tira une mante de voyage en soie
+violette ouatée.
+
+«Tiens, dit-elle, tu vois que j'ai pensé à tout; avec cette mante
+tu n'auras point froid.
+
+--Mais toi?
+
+--Oh! moi, je n'ai jamais froid, tu le sais bien; d'ailleurs avec
+ces habits d'homme...
+
+--Tu vas t'habiller ici?
+
+--Sans doute.
+
+--Mais auras-tu le temps?
+
+--N'aie donc pas la moindre inquiétude, poltronne; tous nos gens
+sont occupés de la grande affaire. D'ailleurs, qu'y a-t-il
+d'étonnant, quand on songe au désespoir dans lequel je dois être,
+que je me sois enfermée, dis?
+
+--Non, c'est vrai, tu me rassures.
+
+--Viens, aide-moi.»
+
+Et du même tiroir dont elle avait fait sortir la mante qu'elle
+venait de donner à Mlle d'Armilly, et dont celle-ci avait déjà
+couvert ses épaules, elle tira un costume d'homme complet, depuis
+les bottines jusqu'à la redingote, avec une provision de linge où
+il n'y avait rien de superflu, mais où se trouvait le nécessaire.
+
+Alors, avec une promptitude qui indiquait que ce n'était pas sans
+doute la première fois qu'en se jouant elle avait revêtu les
+habits d'un autre sexe, Eugénie chaussa ses bottines, passa un
+pantalon, chiffonna sa cravate, boutonna jusqu'à son cou un gilet
+montant, et endossa une redingote qui dessinait sa taille fine et
+cambrée.
+
+«Oh! c'est très bien! en vérité, c'est très bien, dit Louise en la
+regardant avec admiration; mais ces beaux cheveux noirs, ces
+nattes magnifiques qui faisaient soupirer d'envie toutes les
+femmes, tiendront-ils sous un chapeau d'homme comme celui que
+j'aperçois là?
+
+--Tu vas voir», dit Eugénie.
+
+Et saisissant avec sa main gauche la tresse épaisse sur laquelle
+ses longs doigts ne se refermaient qu'à peine, elle saisit de sa
+main droite une paire de longs ciseaux, et bientôt l'acier cria au
+milieu de la riche et splendide chevelure, qui tomba tout entière
+aux pieds de la jeune fille, renversée en arrière pour l'isoler de
+sa redingote.
+
+Puis, la natte supérieure abattue, Eugénie passa à celles de ses
+tempes, qu'elle abattit successivement, sans laisser échapper le
+moindre regret: au contraire, ses yeux brillèrent, plus pétillants
+et plus joyeux encore que de coutume, sous ses sourcils noirs
+comme l'ébène.
+
+«Oh! les magnifiques cheveux! dit Louise avec regret.
+
+--Eh! ne suis-je pas cent fois mieux ainsi? s'écria Eugénie en
+lissant les boucles éparses de sa coiffure devenue toute
+masculine, et ne me trouves-tu donc pas plus belle ainsi?
+
+--Oh! tu es belle, belle toujours! s'écria Louise. Maintenant, où
+allons-nous?
+
+--Mais, à Bruxelles, si tu veux; c'est la frontière la plus
+proche. Nous gagnerons Bruxelles, Liège, Aix-la-Chapelle; nous
+remonterons le Rhin jusqu'à Strasbourg, nous traverserons la
+Suisse et nous descendrons en Italie par le Saint-Gothard. Cela te
+va-t-il?
+
+--Mais, oui.
+
+--Que regardes-tu?
+
+--Je te regarde. En vérité, tu es adorable ainsi; on dirait que
+tu m'enlèves.
+
+--Eh pardieu! on aurait raison.
+
+--Oh! je crois que tu as juré, Eugénie?»
+
+Et les deux jeunes filles, que chacun eût pu croire plongées dans
+les larmes, l'une pour son propre compte, l'autre par dévouement à
+son amie, éclatèrent de rire, tout en faisant disparaître les
+traces les plus visibles du désordre qui naturellement avait
+accompagné les apprêts de leur évasion.
+
+Puis, ayant soufflé leurs lumières, l'oeil interrogateur,
+l'oreille au guet, le cou tendu, les deux fugitives ouvrirent la
+porte d'un cabinet de toilette qui donnait sur un escalier de
+service descendant jusqu'à la cour, Eugénie marchant la première,
+et soutenant d'un bras la valise que, par l'anse opposée,
+Mlle d'Armilly soulevait à peine de ses deux mains.
+
+La cour était vide. Minuit sonnait.
+
+Le concierge veillait encore.
+
+Eugénie s'approcha tout doucement et vit le digne suisse qui
+dormait au fond de sa loge, étendu dans son fauteuil.
+
+Elle retourna vers Louise, reprit la malle qu'elle avait un
+instant posée à terre, et toutes deux, suivant l'ombre projetée
+par la muraille, gagnèrent la voûte.
+
+Eugénie fit cacher Louise dans l'angle de la porte, de manière que
+le concierge, s'il lui plaisait par hasard de se réveiller, ne vît
+qu'une personne.
+
+Puis, s'offrant elle-même au plein rayonnement de la lampe qui
+éclairait la cour:
+
+«La porte!» cria-t-elle de sa plus belle voix de contralto, en
+frappant à la vitre.
+
+Le concierge se leva comme l'avait prévu Eugénie, et fit même
+quelques pas pour reconnaître la personne qui sortait; mais voyant
+un jeune homme qui fouettait impatiemment son pantalon de sa
+badine, il ouvrit sur-le-champ.
+
+Aussitôt Louise se glissa comme une couleuvre par la porte
+entrebâillée, et bondit légèrement dehors. Eugénie, calme en
+apparence, quoique, selon toute probabilité, son coeur comptât
+plus de pulsations que dans l'état habituel, sortit à son tour.
+
+Un commissionnaire passait, on le chargea de la malle, puis les
+deux jeunes filles lui ayant indiqué comme le but de leur course
+la rue de la Victoire et le numéro 36 de cette rue, elles
+marchèrent derrière cet homme, dont la présence rassurait Louise;
+quant à Eugénie, elle était forte comme une Judith ou une Dalila.
+
+On arriva au numéro indiqué. Eugénie ordonna au commissionnaire de
+déposer la malle, lui donna quelques pièces de monnaie, et, après
+avoir frappé au volet, le renvoya.
+
+Ce volet auquel avait frappé Eugénie était celui d'une petite
+lingère prévenue à l'avance: elle n'était point encore couchée,
+elle ouvrit.
+
+«Mademoiselle, dit Eugénie, faites tirer par le concierge la
+calèche de la remise, et envoyez-le chercher des chevaux à l'hôtel
+des Postes. Voici cinq francs pour la peine que nous lui donnons.
+
+--En vérité, dit Louise, je t'admire, et je dirai presque que je
+te respecte.»
+
+La lingère regardait avec étonnement; mais comme il était convenu
+qu'il y aurait vingt louis pour elle, elle ne fit pas la moindre
+observation.
+
+Un quart d'heure après, le concierge revenait ramenant le
+postillon et les chevaux, qui, en un tour de main, furent attelés
+à la voiture, sur laquelle le concierge assura la malle à l'aide
+d'une corde et d'un tourniquet.
+
+«Voici le passeport, dit le postillon; quelle route prenons-nous,
+notre jeune bourgeois?
+
+--La route de Fontainebleau, répondit Eugénie avec une voix
+presque masculine.
+
+--Eh bien, que dis-tu donc? demanda Louise.
+
+--Je donne le change, dit Eugénie; cette femme à qui nous donnons
+vingt louis peut nous trahir pour quarante: sur le boulevard nous
+prendrons une autre direction.»
+
+Et la jeune fille s'élança dans le briska établi en excellente
+dormeuse, sans presque toucher le marchepied.
+
+«Tu as toujours raison, Eugénie», dit la maîtresse de chant en
+prenant place près de son amie.
+
+Un quart d'heure après, le postillon, remis dans le droit chemin,
+franchissait, en faisant claquer son fouet, la grille de la
+barrière Saint-Martin.
+
+«Ah! dit Louise en respirant, nous voilà donc sorties de Paris!
+
+--Oui, ma chère, et le rapt est bel et bien consommé, répondit
+Eugénie.
+
+--Oui, mais sans violence, dit Louise.
+
+--Je ferai valoir cela comme circonstance atténuante», répondit
+Eugénie.
+
+Ces paroles se perdirent dans le bruit que faisait la voiture en
+roulant sur le pavé de la Villette.
+
+M. Danglars n'avait plus sa fille.
+
+
+
+
+XCVIII
+
+L'auberge de la Cloche et de la Bouteille.
+
+
+Et maintenant, laissons Mlle Danglars et son amie rouler sur la
+route de Bruxelles, et revenons au pauvre Andrea Cavalcanti, si
+malencontreusement arrêté dans l'essor de sa fortune.
+
+C'était, malgré son âge encore peu avancé, un garçon fort adroit
+et fort intelligent que M. Andrea Cavalcanti.
+
+Aussi, aux premières rumeurs qui pénétrèrent dans le salon,
+l'avons-nous vu par degrés se rapprocher de la porte, traverser
+une ou deux chambres, et enfin disparaître.
+
+Une circonstance que nous avons oublié de mentionner, et qui
+cependant ne doit pas être omise, c'est que dans l'une de ces deux
+chambres que traversa Cavalcanti était exposé le trousseau de la
+mariée, écrins de diamants, châles de cachemire, dentelles de
+Valenciennes, voiles d'Angleterre, tout ce qui compose enfin ce
+monde d'objets tentateurs dont le nom seul fait bondir de joie le
+coeur des jeunes filles et que l'on appelle la corbeille.
+
+Or, en passant par cette chambre, ce qui prouve que non seulement
+Andrea était un garçon fort intelligent et fort adroit, mais
+encore prévoyant, c'est qu'il se saisit de la plus riche de toutes
+les parures exposées.
+
+Muni de ce viatique, Andrea s'était senti de moitié plus léger
+pour sauter par la fenêtre et glisser entre les mains des
+gendarmes.
+
+Grand et découplé comme le lutteur antique, musculeux comme un
+Spartiate, Andrea avait fourni une course d'un quart d'heure, sans
+savoir où il allait, et dans le but seul de s'éloigner du lieu où
+il avait failli être pris.
+
+Parti de la rue du Mont-Blanc, il s'était retrouvé, avec cet
+instinct des barrières que les voleurs possèdent, comme le lièvre
+celui du gîte, au bout de la rue Lafayette.
+
+Là, suffoqué, haletant, il s'arrêta.
+
+Il était parfaitement seul, et avait à gauche le clos Saint-Lazare,
+vaste désert, et, à sa droite, Paris dans toute sa
+profondeur.
+
+«Suis-je perdu? se demanda-t-il. Non, si je puis fournir une somme
+d'activité supérieure à celle de mes ennemis. Mon salut est donc
+devenu tout simplement une question de myriamètres.»
+
+En ce moment il aperçut, montant du haut du faubourg Poissonnière,
+un cabriolet de régie dont le cocher, morne et fumant sa pipe,
+semblait vouloir regagner les extrémités du faubourg Saint-Denis
+où, sans doute, il faisait son séjour ordinaire.
+
+«Hé! l'ami! dit Benedetto.
+
+--Qu'y a-t-il, notre bourgeois? demanda le cocher.
+
+--Votre cheval est-il fatigué?
+
+--Fatigué! ah! bien oui! il n'a rien fait de toute la sainte
+journée. Quatre méchantes courses et vingt sous de pourboire, sept
+francs en tout, je dois en rendre dix au patron!
+
+--Voulez-vous à ces sept francs en ajouter vingt que voici, hein?
+
+--Avec plaisir, bourgeois; ce n'est pas à mépriser, vingt francs.
+Que faut-il faire pour cela? voyons.
+
+--Une chose bien facile, si votre cheval n'est pas fatigué
+toutefois.
+
+--Je vous dis qu'il ira comme un zéphir; le tout est de dire de
+quel côté il faut qu'il aille.
+
+--Du côté de Louvres.
+
+--Ah! ah! connu: pays du ratafia?
+
+--Justement. Il s'agit tout simplement de rattraper un de mes
+amis avec lequel je dois chasser demain à la Chapelle-en-Serval.
+Il devait m'attendre ici avec son cabriolet jusqu'à onze heures et
+demie: il est minuit; il se sera fatigué de m'attendre et sera
+parti tout seul.
+
+--C'est probable.
+
+--Eh bien, voulez-vous essayer de le rattraper?
+
+--Je ne demande pas mieux.
+
+--Mais si nous ne le rattrapons pas d'ici au Bourget vous aurez
+vingt francs; si nous ne le rattrapons pas d'ici à Louvres,
+trente.
+
+--Et si nous le rattrapons?
+
+--Quarante! dit Andrea qui avait eu un moment d'hésitation, mais
+qui avait réfléchi qu'il ne risquait rien de promettre.
+
+--Ça va! dit le cocher. Montez, et en route. Prrroum!...»
+
+Andrea monta dans le cabriolet qui, d'une course rapide, traversa
+le faubourg Saint-Denis, longea le faubourg Saint-Martin, traversa
+la barrière, et enfila l'interminable Villette.
+
+On n'avait garde de rejoindre cet ami chimérique; cependant de
+temps en temps, aux passants attardés ou aux cabarets qui
+veillaient encore, Cavalcanti s'informait d'un cabriolet vert
+attelé d'un cheval bai-brun; et, comme sur la route des Pays-Bas
+il circule bon nombre de cabriolets, que les neuf dixièmes des
+cabriolets sont verts, les renseignements pleuvaient à chaque pas.
+
+On venait toujours de le voir passer; il n'avait pas plus de cinq
+cents, de deux cents, de cent pas d'avance; enfin, on le
+dépassait, ce n'était pas lui.
+
+Une fois le cabriolet fut dépassé à son tour; c'était par une
+calèche rapidement emportée au galop de deux chevaux de poste.
+
+«Ah! se dit Cavalcanti, si j'avais cette calèche, ces deux bons
+chevaux, et surtout le passeport qu'il a fallu pour les prendre!»
+
+Et il soupira profondément.
+
+Cette calèche était celle qui emportait Mlle Danglars et
+Mlle d'Armilly.
+
+«En route! en route! dit Andrea, nous ne pouvons pas tarder à le
+rejoindre.»
+
+Et le pauvre cheval reprit le trot enragé qu'il avait suivi depuis
+la barrière, et arriva tout fumant à Louvres.
+
+«Décidément, dit Andrea, je vois bien que je ne rejoindrai pas mon
+ami et que je tuerai votre cheval. Ainsi donc, mieux vaut que je
+m'arrête. Voilà vos trente francs, je m'en vais coucher au Cheval-Rouge,
+et la première voiture dans laquelle je trouverai une
+place, je la prendrai. Bonsoir, mon ami.»
+
+Et Andrea, après avoir mis six pièces de cinq francs dans la main
+du cocher, sauta lestement sur le pavé de la route.
+
+Le cocher empocha joyeusement la somme et reprit au pas le chemin
+de Paris; Andrea feignit de gagner l'hôtel du Cheval-Rouge; mais
+après s'être arrêté un instant contre la porte, entendant le bruit
+du cabriolet qui allait se perdant à l'horizon, il reprit sa
+course, et d'un pas gymnastique fort relevé, il fournit une course
+de deux lieues.
+
+Là, il se reposa, il devait être tout près de la Chapelle-en-Serval,
+où il avait dit qu'il allait.
+
+Ce n'était pas la fatigue qui arrêtait Andrea Cavalcanti: c'était
+le besoin de prendre une résolution, c'était la nécessité
+d'adopter un plan.
+
+Monter en diligence, c'était impossible; prendre la poste, c'était
+également impossible. Pour voyager de l'une ou de l'autre façon un
+passeport est de toute nécessité.
+
+Demeurer dans le département de l'Oise, c'est-à-dire dans un des
+départements les plus découverts et les plus surveillés de France,
+c'était chose impossible encore, impossible surtout pour un homme
+expert comme Andrea en matière criminelle.
+
+Andrea s'assit sur les revers du fossé, laissa tomber sa tête
+entre ses deux mains et réfléchit.
+
+Dix minutes après, il releva la tête; sa résolution était arrêtée.
+
+Il couvrit de poussière tout un côté du paletot qu'il avait eu le
+temps de décrocher dans l'antichambre et de boutonner par-dessus
+sa toilette de bal, et, gagnant la Chapelle-en-Serval, il alla
+frapper hardiment à la porte de la seule auberge du pays.
+
+L'hôte vint ouvrir.
+
+«Mon ami, dit Andrea, j'allais de Mortefontaine à Senlis quand mon
+cheval, qui est un animal difficile, a fait un écart et m'a envoyé
+à dix pas. Il faut que j'arrive cette nuit à Compiègne sous peine
+de causer les plus graves inquiétudes à ma famille; avez-vous un
+cheval à louer?»
+
+Bon ou mauvais, un aubergiste a toujours un cheval.
+
+L'aubergiste de la Chapelle-en-Serval appela le garçon d'écurie,
+lui ordonna de seller _le Blanc_, et réveilla son fils, enfant de
+sept ans, lequel devait monter en croupe du monsieur et ramener le
+quadrupède.
+
+Andrea donna vingt francs à l'aubergiste, et, en les tirant de sa
+poche, laissa tomber une carte de visite.
+
+Cette carte de visite était celle d'un de ses amis du Café de
+Paris; de sorte que l'aubergiste, lorsque Andrea fut parti et
+qu'il eut ramassé la carte tombée de sa poche, fut convaincu qu'il
+avait loué son cheval à M. le comte de Mauléon, rue Saint-Dominique, 25:
+c'était le nom et l'adresse qui se trouvaient sur
+la carte.
+
+_Le Blanc_ n'allait pas vite, mais il allait d'un pas égal et
+assidu: en trois heures et demie Andrea fit les neuf lieues qui le
+séparaient de Compiègne; quatre heures sonnaient à l'horloge de
+l'hôtel de ville lorsqu'il arriva sur la place où s'arrêtent les
+diligences.
+
+Il y a à Compiègne un excellent hôtel, dont se souviennent ceux-là
+mêmes qui n'y ont logé qu'une fois.
+
+Andréa, qui y avait fait une halte dans une de ses courses aux
+environs de Paris, se souvint de l'hôtel de la Cloche et de la
+Bouteille: il s'orienta, vit à la lueur d'un réverbère l'enseigne
+indicatrice, et, ayant congédié l'enfant, auquel il donna tout ce
+qu'il avait sur lui de petite monnaie, il alla frapper à la porte,
+réfléchissant avec beaucoup de justesse qu'il avait trois ou
+quatre heures devant lui, et que le mieux était de se prémunir,
+par un bon somme et un bon souper, contre les fatigues à venir.
+
+Ce fut un garçon qui vint ouvrir.
+
+«Mon ami, dit Andrea, je viens de Saint-Jean-au-Bois, où j'ai
+dîné; je comptais prendre la voiture qui passe à minuit; mais je
+me suis perdu comme un sot, et voilà quatre heures que je me
+promène dans la forêt. Donnez-moi donc une de ces jolies petites
+chambres qui donnent sur la cour, et faites-moi monter un poulet
+froid et une bouteille de vin de Bordeaux.»
+
+Le garçon n'eut aucun soupçon: Andrea parlait avec la plus
+parfaite tranquillité, il avait le cigare à la bouche et les mains
+dans les poches de son paletot; ses habits étaient élégants, sa
+barbe fraîche, ses bottes irréprochables; il avait l'air d'un
+voisin attardé, voilà tout.
+
+Pendant que le garçon préparait sa chambre, l'hôtesse se leva:
+Andrea l'accueillit avec son plus charmant sourire, et lui demanda
+s'il ne pourrait pas avoir le numéro 3, qu'il avait déjà eu à son
+dernier passage à Compiègne; malheureusement le numéro 3 était
+pris par un jeune homme qui voyageait avec sa soeur.
+
+Andrea parut désespéré; il ne se consola que lorsque l'hôtesse lui
+eut assuré que le numéro 7, qu'on lui préparait, avait absolument
+la même disposition que le numéro 3; et, tout en se chauffant les
+pieds et en causant des dernières courses de Chantilly, il
+attendit qu'on vînt lui annoncer que sa chambre était prête.
+
+Ce n'était pas sans raison qu'Andrea avait parlé de ces jolis
+appartements donnant sur la cour; la cour de l'hôtel de la Cloche,
+avec son triple rang de galeries qui lui donnait l'air d'une salle
+de spectacle, avec ses jasmins et ses clématites qui montent le
+long de ses colonnades, légères comme une décoration naturelle,
+est une des plus charmantes entrées d'auberge qui existent au
+monde.
+
+Le poulet était frais, le vin était vieux, le feu clair et
+pétillant: Andrea se surprit soupant d'aussi bon appétit que s'il
+ne lui était rien arrivé.
+
+Puis il se coucha, et s'endormit presque aussitôt de ce sommeil
+implacable que l'homme trouve toujours à vingt ans, même lorsqu'il
+a des remords.
+
+Or, nous sommes forcés d'avouer qu'Andrea aurait pu avoir des
+remords, mais qu'il n'en avait pas.
+
+Voici quel était le plan d'Andrea, plan qui lui avait donné la
+meilleure partie de sa sécurité.
+
+Avec le jour il se levait, sortait de l'hôtel après avoir
+rigoureusement payé ses comptes; gagnait la forêt, achetait, sous
+prétexte de faire des études de peinture, l'hospitalité d'un
+paysan; se procurait un costume de bûcheron et une cognée,
+dépouillait l'enveloppe du lion pour prendre celle de l'ouvrier;
+puis, les mains terreuses, les cheveux brunis par un peigne de
+plomb, le teint hâlé par une préparation dont ses anciens
+camarades lui avaient donné la recette, il gagnait, de forêt en
+forêt, la frontière la plus prochaine, marchant la nuit, dormant
+le jour dans les forêts ou dans les carrières, et ne s'approchant
+des endroits habités que pour acheter de temps en temps un pain.
+
+Une fois la frontière dépassée, Andrea faisait argent de ses
+diamants, réunissait le prix qu'il en tirait à une dizaine de
+billets de banque qu'il portait toujours sur lui en cas
+d'accident, et il se retrouvait encore à la tête d'une
+cinquantaine de mille livres, ce qui ne semblait pas à sa
+philosophie un pis-aller par trop rigoureux.
+
+D'ailleurs, il comptait beaucoup sur l'intérêt que les Danglars
+avaient à éteindre le bruit de leur mésaventure.
+
+Voilà pourquoi, outre la fatigue, Andrea dormit si vite et si
+bien.
+
+D'ailleurs, pour être réveillé plus matin, Andrea n'avait point
+fermé ses volets et s'était seulement contenté de pousser les
+verrous de sa porte et de tenir tout ouvert, sur sa table de nuit,
+certain couteau fort pointu dont il connaissait la trempe
+excellente et qui ne le quittait jamais.
+
+À sept heures du matin environ, Andrea fut éveillé par un rayon de
+soleil qui venait, tiède et brillant, se jouer sur son visage.
+
+Dans tout cerveau bien organisé, l'idée dominante et il y en a
+toujours une, l'idée dominante, disons-nous, est celle qui, après
+s'être endormie la dernière illumine la première encore le réveil
+de la pensée.
+
+Andrea n'avait pas entièrement ouvert les yeux que la pensée
+dominante le tenait déjà et lui soufflait à l'oreille qu'il avait
+dormi trop longtemps.
+
+Il sauta en bas de son lit et courut à sa fenêtre.
+
+Un gendarme traversait la cour.
+
+Le gendarme est un des objets les plus frappants qui existent au
+monde, même pour l'oeil d'un homme sans inquiétude: mais pour une
+conscience timorée et qui a quelque motif de l'être, le jaune, le
+bleu et le blanc dont se compose son uniforme prennent des teintes
+effrayantes.
+
+«Pourquoi un gendarme?» se demanda Andrea.
+
+Tout à coup il se répondit à lui-même, avec cette logique que le
+lecteur a déjà dû remarquer en lui:
+
+«Un gendarme n'a rien qui doive étonner dans une hôtellerie; mais
+habillons-nous.»
+
+Et le jeune homme s'habilla avec une rapidité que n'avait pu lui
+faire perdre son valet de chambre pendant les quelques mois de la
+vie fashionable qu'il avait menée à Paris.
+
+«Bon, dit Andrea tout en s'habillant, j'attendrai qu'il soit
+parti, et quand il sera parti je m'esquiverai.»
+
+Et tout en disant ces mots, Andrea, rebotté et recravaté, gagna
+doucement sa fenêtre et souleva une seconde fois le rideau de
+mousseline.
+
+Non seulement le premier gendarme n'était point parti, mais encore
+le jeune homme aperçut un second uniforme bleu, jaune et blanc, au
+bas de l'escalier, le seul par lequel il pût descendre, tandis
+qu'un troisième, à cheval et le mousqueton au poing, se tenait en
+sentinelle à la grande porte de la rue, la seule par laquelle il
+pût sortir.
+
+Ce troisième gendarme était significatif au dernier point, car au-devant
+de lui s'étendait un demi-cercle de curieux qui bloquaient
+hermétiquement la porte de l'hôtel.
+
+«On me cherche! fut la première pensée d'Andrea. Diable!»
+
+La pâleur envahit le front du jeune homme; il regarda autour de
+lui avec anxiété.
+
+Sa chambre, comme toutes celles de cet étage, n'avait d'issue que
+sur la galerie extérieure, ouverte à tous les regards.
+
+«Je suis perdu!» fut sa seconde pensée.
+
+En effet, pour un homme dans la situation d'Andrea, l'arrestation
+signifiait: les assises, le jugement, la mort, la mort sans
+miséricorde et sans délai.
+
+Un instant il comprima convulsivement sa tête entre ses deux
+mains.
+
+Pendant cet instant il faillit devenir fou de peur.
+
+Mais bientôt, de ce monde de pensées s'entrechoquant dans sa tête,
+une pensée d'espérance jaillit; un pâle sourire se dessina sur ses
+lèvres blêmies et sur ses joues contractées.
+
+Il regarda autour de lui; les objets qu'il cherchait se trouvaient
+réunis sur le marbre d'un secrétaire: c'étaient une plume, de
+l'encre et du papier.
+
+Il trempa la plume dans l'encre et écrivit d'une main à laquelle
+il commanda d'être ferme les lignes suivantes, sur la première
+feuille du cahier:
+
+«Je n'ai point d'argent pour payer, mais je ne suis pas un
+malhonnête homme; je laisse en nantissement cette épingle qui vaut
+dix fois la dépense que j'ai faite. On me pardonnera de m'être
+échappé au point du jour, j'étais honteux!»
+
+Il tira son épingle de sa cravate et la posa sur le papier.
+
+Cela fait, au lieu de laisser ses verrous poussés, il les tira,
+entrebâilla même sa porte, comme s'il fût sorti de sa chambre en
+oubliant de la refermer, et se glissant dans la cheminée en homme
+accoutumé à ces sortes de gymnastiques, il attira à lui la
+devanture de papier représentant Achille chez Déidamie, effaça
+avec ses pieds même la trace de ses pas dans les cendres, et
+commença d'escalader le tuyau cambré qui lui offrait la seule voie
+de salut dans laquelle il espérât encore.
+
+En ce moment même, le premier gendarme qui avait frappé la vue
+d'Andrea montait l'escalier, précédé du commissaire de police, et
+soutenu par le second gendarme qui gardait le bas de l'escalier,
+lequel pouvait attendre lui-même du renfort de celui qui
+stationnait à la porte.
+
+Voici à quelle circonstance Andrea devait cette visite, qu'avec
+tant de peine il se disposait à recevoir.
+
+Au point du jour, les télégraphes avaient joué dans toutes les
+directions, et chaque localité, prévenue presque immédiatement,
+avait réveillé les autorités et lancé la force publique à la
+recherche du meurtrier de Caderousse.
+
+Compiègne, résidence royale; Compiègne, ville de chasse;
+Compiègne, ville de garnison, est abondamment pourvue d'autorités,
+de gendarmes et de commissaires de police; les visites avaient
+donc commencé aussitôt l'arrivée de l'ordre télégraphique, et
+l'hôtel de la Cloche et de la Bouteille étant le premier hôtel de
+la ville, on avait tout naturellement commencé par lui.
+
+D'ailleurs, d'après le rapport des sentinelles qui avaient pendant
+cette nuit été de garde à l'hôtel de ville (l'hôtel de ville est
+attenant à l'auberge de la Cloche), d'après le rapport des
+sentinelles, disons-nous, il avait été constaté que plusieurs
+voyageurs étaient descendus pendant la nuit à l'hôtel.
+
+La sentinelle qu'on avait relevée à six heures du matin se
+rappelait même, au moment où elle venait d'être placée, c'est-à-dire
+à quatre heures et quelques minutes, avoir vu un jeune homme
+monté sur un cheval blanc ayant un petit paysan en croupe, lequel
+jeune homme était descendu sur la place, avait congédié paysan et
+cheval, et était allé frapper à l'hôtel de la Cloche, qui s'était
+ouvert devant lui et s'était refermé sur lui.
+
+C'était sur ce jeune homme si singulièrement attardé que s'étaient
+arrêtés les soupçons.
+
+Or, ce jeune homme n'était autre qu'Andrea.
+
+C'était forts de ces données, que le commissaire de police et le
+gendarme, qui était un brigadier, s'acheminaient vers la porte
+d'Andrea; cette porte était entrebâillée.
+
+«Oh! oh! dit le brigadier, vieux renard nourri dans les ruses de
+l'état, mauvais indice qu'une porte ouverte! je l'aimerais mieux
+verrouillée à triple verrou!»
+
+En effet, la petite lettre et l'épingle laissées par Andrea sur la
+table confirmèrent ou plutôt appuyèrent la triste vérité. Andrea
+s'était enfui.
+
+Nous disons appuyèrent, parce que le brigadier n'était pas homme à
+se rendre sur une seule preuve.
+
+Il regarda autour de lui, plongea son oeil sous le lit, dédoubla
+les rideaux, ouvrit les armoires, et enfin s'arrêta à la cheminée.
+
+Grâce aux précautions d'Andrea, aucune trace de son passage
+n'était demeurée dans les cendres.
+
+Cependant c'était une issue, et dans les circonstances où l'on se
+trouvait, toute issue devait être l'objet d'une sérieuse
+investigation.
+
+Le brigadier se fit donc apporter un fagot et de la paille, bourra
+la cheminée comme il eût fait d'un mortier, et y mit le feu.
+
+Le feu fit craquer les parois de brique; une colonne opaque de
+fumée s'élança par les conduits et monta vers le ciel comme le
+sombre jet d'un volcan, mais il ne vit point tomber le prisonnier,
+comme il s'y attendait.
+
+C'est qu'Andrea, dès sa jeunesse en lutte avec la société, valait
+bien un gendarme, ce gendarme fût-il élevé au grade respectable de
+brigadier; prévoyant donc l'incendie, il avait gagné le toit et se
+tenait blotti contre le tuyau.
+
+Un instant il eut quelque espoir d'être sauvé, car il entendit le
+brigadier appelant les deux gendarmes et leur criant tout haut:
+
+«Il n'y est plus.»
+
+Mais en allongeant doucement le cou, il vit que les deux
+gendarmes, au lieu de se retirer, comme la chose naturelle, sur
+une première annonce, il vit, disons-nous, qu'au contraire les
+deux gendarmes redoublaient d'attention.
+
+À son tour il regarda autour de lui: l'hôtel de ville, colossale
+bâtisse du seizième siècle, s'élevait comme un rempart sombre, à
+sa droite, et par les ouvertures du monument, on pouvait plonger
+dans tous les coins et recoins du toit, comme du haut d'une
+montagne on plonge dans la vallée.
+
+Andrea comprit qu'il allait incessamment voir paraître la tête du
+brigadier de gendarmerie à quelqu'une de ces ouvertures.
+
+Découvert, il était perdu; une chasse sur les toits ne lui
+présentait aucune chance de succès.
+
+Il résolut donc de redescendre, non point par le même chemin qu'il
+était venu, mais par un chemin analogue.
+
+Il chercha des yeux celle des cheminées de laquelle il ne voyait
+sortir aucune fumée, l'atteignit en rampant sur le toit, et
+disparut par son orifice sans avoir été vu de personne.
+
+Au même instant, une petite fenêtre de l'hôtel de ville s'ouvrait
+et donnait passage à la tête du brigadier de gendarmerie.
+
+Un instant cette tête demeura immobile comme un de ces reliefs de
+pierre qui décorent le bâtiment; puis avec un long soupir de
+désappointement la tête disparut.
+
+Le brigadier, calme et digne comme la loi dont il était le
+représentant, passa sans répondre à ces mille questions de la
+foule amassée sur la place, et rentra dans l'hôtel.
+
+«Eh bien? demandèrent à leur tour les deux gendarmes.
+
+--Eh bien, mes fils, répondit le brigadier, il faut que le
+brigand se soit véritablement distancé de nous ce matin à la bonne
+heure; mais nous allons envoyer sur la route de Villers-Cotterêts
+et de Noyon et fouiller la forêt, où nous le rattraperons
+indubitablement.»
+
+L'honorable fonctionnaire venait à peine, avec l'intonation qui
+est particulière aux brigadiers de gendarmerie, de donner le jour
+à cet adverbe sonore, lorsqu'un long cri d'effroi, accompagné de
+tintement redoublé d'une sonnette, retentit dans la cour de
+l'hôtel.
+
+«Oh! oh! qu'est-ce que cela? s'écria le brigadier.
+
+--Voilà un voyageur qui semble bien pressé, dit l'hôte. À quel
+numéro sonne-t-on?
+
+--Au numéro 3.
+
+--Courez-y, garçon!»
+
+En ce moment, les cris et le bruit de la sonnette redoublèrent.
+
+Le garçon prit sa course.
+
+«Non pas, dit le brigadier en arrêtant le domestique; celui qui
+sonne m'a l'air de demander autre chose que le garçon, et nous
+allons lui servir un gendarme. Qui loge au numéro 3?
+
+--Le petit jeune homme arrivé avec sa soeur cette nuit en chaise
+de poste, et qui a demandé une chambre à deux lits.»
+
+La sonnette retentit une troisième fois avec une intonation pleine
+d'angoisse.
+
+«À moi! monsieur le commissaire! cria le brigadier, suivez-moi et
+emboîtez le pas.
+
+--Un instant, dit l'hôte, à la chambre numéro 3, il y a deux
+escaliers: un extérieur, un intérieur.
+
+--Bon! dit le brigadier, je prendrai l'intérieur, c'est mon
+département. Les carabines sont-elles chargées?
+
+--Oui, brigadier.
+
+--Eh bien, veillez à l'extérieur, vous autres, et s'il veut fuir,
+feu dessus; c'est un grand criminel, à ce que dit le télégraphe.»
+
+Le brigadier, suivi du commissaire, disparut aussitôt dans
+l'escalier intérieur, accompagné de la rumeur que ses révélations
+sur Andrea venaient de faire naître dans la foule.
+
+Voilà ce qui était arrivé:
+
+Andrea était fort adroitement descendu jusqu'aux deux tiers de la
+cheminée, mais, arrivé là, le pied lui avait manqué, et, malgré
+l'appui de ses mains, il était descendu avec plus de vitesse et
+surtout plus de bruit qu'il n'aurait voulu. Ce n'eût été rien si
+la chambre eût été solitaire; mais par malheur elle était habitée.
+
+Deux femmes dormaient dans un lit, ce bruit les avait réveillées.
+
+Leurs regards s'étaient fixés vers le point d'où venait le bruit,
+et par l'ouverture de la cheminée elles avaient vu paraître un
+homme.
+
+C'était l'une de ces deux femmes, la femme blonde qui avait poussé
+ce terrible cri dont toute la maison avait retenti, tandis que
+l'autre qui était brune, s'élançant au cordon de la sonnette,
+avait donné l'alarme, en l'agitant de toutes ses forces.
+
+Andrea jouait, comme on le voit, de malheur.
+
+«Par pitié! cria-t-il, pâle, égaré, sans voir les personnes
+auxquelles il s'adressait, par pitié! n'appelez pas, sauvez-moi!
+je ne veux pas vous faire de mal.
+
+--Andrea l'assassin! cria l'une des deux jeunes femmes.
+
+--Eugénie! mademoiselle Danglars! murmura Cavalcanti, passant de
+l'effroi à la stupeur.
+
+--Au secours! au secours! cria Mlle d'Armilly reprenant la
+sonnette aux mains inertes d'Eugénie, et sonnant avec plus de
+force encore que sa compagne.
+
+--Sauvez-moi, on me poursuit! dit Andrea en joignant les mains;
+par pitié, par grâce, ne me livrez pas!
+
+--Il est trop tard, on monte, répondit Eugénie.
+
+--Eh bien, cachez-moi quelque part, vous direz que vous avez eu
+peur sans motif d'avoir peur; vous détournerez les soupçons, et
+vous m'aurez sauvé la vie.»
+
+Les deux femmes, serrées l'une contre l'autre s'enveloppant dans
+leurs couvertures, restèrent muettes à cette voix suppliante;
+toutes les appréhensions, toutes les répugnances se heurtaient
+dans leur esprit.
+
+«Eh bien, soit! dit Eugénie, reprenez le chemin par lequel vous
+êtes venu, malheureux; partez, et nous ne dirons rien.
+
+--Le voici! le voici! cria une voix sur le palier, le voici, je
+le vois!»
+
+En effet, le brigadier avait collé son oeil à la serrure, et avait
+aperçu Andrea debout et suppliant.
+
+Un violent coup de crosse fit sauter la serrure, deux autres
+firent sauter les verrous; la porte brisée tomba en dedans.
+
+Andrea courut à l'autre porte, donnant sur la galerie de la cour,
+et l'ouvrit, prêt à se précipiter.
+
+Les deux gendarmes étaient là avec leurs carabines et le
+couchèrent en joue.
+
+Andrea s'était arrêté court; debout, pâle, le corps un peu
+renversé en arrière, il tenait son couteau inutile dans sa main
+crispée.
+
+«Fuyez donc! cria Mlle d'Armilly, dans le coeur de laquelle
+rentrait la pitié à mesure que l'effroi en sortait, fuyez donc!
+
+--Ou tuez-vous!» dit Eugénie du ton et avec la pose d'une de ces
+vestales qui, dans le cirque, ordonnaient avec le pouce, au
+gladiateur victorieux, d'achever son adversaire terrassé.
+
+Andrea frémit et regarda la jeune fille avec un sourire de mépris
+qui prouva que sa corruption ne comprenait point cette sublime
+férocité de l'honneur.
+
+«Me tuer! dit-il en jetant son couteau, pour quoi faire?
+
+--Mais, vous l'avez dit! s'écria Mlle Danglars, on vous
+condamnera à mort, on vous exécutera comme le dernier des
+criminels!
+
+--Bah! répliqua Cavalcanti en se croisant les bras, on a des
+amis.»
+
+Le brigadier s'avança vers lui le sabre au poing.
+
+«Allons, allons, dit Cavalcanti, rengainez, mon brave homme, ce
+n'est point la peine de faire tant d'esbroufe, puisque je me
+rends.»
+
+Et il tendit ses mains aux menottes.
+
+Les deux jeunes filles regardaient avec terreur cette hideuse
+métamorphose qui s'opérait sous leurs yeux, l'homme du monde
+dépouillant son enveloppe et redevenant l'homme du bagne.
+
+Andrea se retourna vers elles, et avec le sourire de l'impudence:
+
+«Avez-vous quelque commission pour monsieur votre père,
+mademoiselle Eugénie? dit-il, car, selon toute probabilité, je
+retourne à Paris.»
+
+Eugénie cacha sa tête dans ses deux mains.
+
+«Oh! oh! dit Andrea, il n'y a pas de quoi être honteuse, et je ne
+vous en veux pas d'avoir pris la poste pour courir après moi...
+N'étais-je pas presque votre mari?»
+
+Et sur cette raillerie Andrea sortit, laissant les deux fugitives
+en proie aux souffrances de la honte et aux commentaires de
+l'assemblée.
+
+Une heure après, vêtues toutes deux de leurs habits de femmes,
+elles montaient dans leur calèche de voyage.
+
+On avait fermé la porte de l'hôtel pour les soustraire aux
+premiers regards; mais il n'en fallut pas moins, quand cette porte
+fut ouverte, passer au milieu d'une double haie de curieux, aux
+yeux flamboyants, aux lèvres murmurantes.
+
+Eugénie baissa les stores; mais si elle ne voyait plus, elle
+entendait encore, et le bruit des ricanements arrivait jusqu'à
+elle.
+
+«Oh! pourquoi le monde n'est-il pas un désert?» s'écria-t-elle en
+se jetant dans les bras de Mlle d'Armilly, les yeux étincelants de
+cette rage qui faisait désirer à Néron que le monde romain n'eût
+qu'une seule tête, afin de la trancher d'un seul coup.
+
+Le lendemain, elles descendaient à l'hôtel de Flandre, à
+Bruxelles.
+
+Depuis la veille, Andrea était écroué à la Conciergerie.
+
+
+
+
+XCIX
+
+La loi.
+
+
+On a vu avec quelle tranquillité Mlle Danglars et Mlle d'Armilly
+avaient pu accomplir leur transformation et opérer leur fuite:
+c'est que chacun était trop occupé de ses propres affaires pour
+s'occuper des leurs.
+
+Nous laisserons le banquier, la sueur au front, aligner en face du
+fantôme de la banqueroute les énormes colonnes de son passif, et
+nous suivrons la baronne, qui, après être restée un instant
+écrasée sous la violence du coup qui venait de la frapper, était
+allée trouver son conseiller ordinaire, Lucien Debray.
+
+C'est qu'en effet la baronne comptait sur ce mariage pour
+abandonner enfin une tutelle qui, avec une fille du caractère
+d'Eugénie, ne laissait pas que d'être fort gênante; c'est que dans
+ces espèces de contrats tacites qui maintiennent le lien
+hiérarchique de la famille, la mère n'est réellement maîtresse de
+sa fille qu'à condition d'être continuellement pour elle un
+exemple de sagesse et un type de perfection.
+
+Or, Mme Danglars redoutait la perspicacité d'Eugénie et les
+conseils de Mlle d'Armilly, elle avait surpris certains regards
+dédaigneux lancés par sa fille à Debray, regards qui semblaient
+signifier que sa fille connaissait tout le mystère de ses
+relations amoureuses et pécuniaires avec le secrétaire intime,
+tandis qu'une interprétation plus sagace et plus approfondie eût,
+au contraire, démontré à la baronne qu'Eugénie détestait Debray,
+non point parce qu'il était dans la maison paternelle une pierre
+d'achoppement et de scandale, mais parce qu'elle le rangeait tout
+bonnement dans la catégorie de ces bipèdes que Diagène essayait de
+ne plus appeler des hommes, et que Platon désignait par la
+périphrase d'animaux à deux pieds et sans plumes.
+
+Mme Danglars, à son point de vue, et malheureusement dans ce monde
+chacun a son point de vue à soi qui l'empêche de voir le point de
+vue des autres, Mme Danglars, à son point de vue, disons-nous,
+regrettait donc infiniment que le mariage d'Eugénie fût manqué,
+non point parce que ce mariage était convenable, bien assorti et
+devait faire le bonheur de sa fille, mais parce que ce mariage lui
+rendait sa liberté.
+
+Elle courut donc, comme nous l'avons dit, chez Debray, qui après
+avoir, comme tout Paris, assisté à la soirée du contrat et au
+scandale qui en avait été la suite, s'était empressé de se retirer
+à son club, où, avec quelques amis, il causait de l'événement qui
+faisait à cette heure la conversation des trois quarts de cette
+ville éminemment cancanière qu'on appelle la capitale du monde.
+
+Au moment où Mme Danglars, vêtu d'une robe noire et cachée sous un
+voile, montait l'escalier qui conduisait à l'appartement de
+Debray, malgré la certitude que lui avait donnée le concierge que
+le jeune homme n'était point chez lui, Debray s'occupait à
+repousser les insinuations d'un ami qui essayait de lui prouver
+qu'après l'éclat terrible qui venait d'avoir lieu, il était de son
+devoir d'ami de la maison d'épouser Mlle Eugénie Danglars et ses
+deux millions.
+
+Debray se défendait en homme qui ne demande pas mieux que d'être
+vaincu; car souvent cette idée s'était présentée d'elle-même à son
+esprit, puis, comme il connaissait Eugénie, son caractère
+indépendant et altier, il reprenait de temps en temps une attitude
+complètement défensive, disant que cette union était impossible,
+en se laissant toutefois sourdement chatouiller par l'idée
+mauvaise qui, au dire de tous les moralistes, préoccupe
+incessamment l'homme le plus probe, et le plus pur, veillant au
+fond de son âme comme Satan veille derrière la croix. Le thé, le
+jeu, la conversation, intéressante, comme on le voit, puisqu'on y
+discutait de si graves intérêts, durèrent jusqu'à une heure du
+matin.
+
+Pendant ce temps, Mme Danglars, introduite par le valet de chambre
+de Lucien, attendait, voilée et palpitante, dans le petit salon
+vert entre deux corbeilles de fleurs qu'elle-même avait envoyées
+le matin, et que Debray, il faut le dire, avait lui-même rangées,
+étagées, émondées avec un soin qui fit pardonner son absence à la
+pauvre femme.
+
+À onze heures quarante minutes, Mme Danglars, lassée d'attendre
+inutilement, remonta en fiacre et se fit reconduire chez elle.
+
+Les femmes d'un certain monde ont cela de commun avec les
+grisettes en bonne fortune, qu'elles ne rentrent pas d'ordinaire
+passé minuit. La baronne rentra dans l'hôtel avec autant de
+précaution qu'Eugénie venait d'en prendre pour sortir; elle monta
+légèrement, et le coeur serré, l'escalier de son appartement,
+contigu, comme on sait, à celui d'Eugénie.
+
+Elle redoutait si fort de provoquer quelque commentaire; elle
+croyait si fermement, pauvre femme respectable en ce point du
+moins, à l'innocence de sa fille et à sa fidélité pour le foyer
+paternel!
+
+Rentrée chez elle, elle écouta à la porte d'Eugénie, puis,
+n'entendant aucun bruit, elle essaya d'entrer; mais les verrous
+étaient mis.
+
+Mme Danglars crut qu'Eugénie, fatiguée des terribles émotions de
+la soirée, s'était mise au lit et qu'elle dormait.
+
+Elle appela la femme de chambre et l'interrogea.
+
+«Mlle Eugénie, répondit la femme de chambre, est rentrée dans son
+appartement avec Mlle d'Armilly, puis elles ont pris le thé
+ensemble; après quoi elles m'ont congédiée, en me disant qu'elles
+n'avaient plus besoin de moi.»
+
+Depuis ce moment, la femme de chambre était à l'office, et, comme
+tout le monde, elle croyait les deux jeunes personnes dans
+l'appartement.
+
+Mme Danglars se coucha donc sans l'ombre d'un soupçon; mais,
+tranquille sur les individus, son esprit se reporta sur
+l'événement.
+
+À mesure que ses idées s'éclaircissaient en sa tête, les
+proportions de la scène du contrat grandissaient; ce n'était plus
+un scandale, c'était un vacarme; ce n'était plus une honte,
+c'était une ignominie.
+
+Malgré elle alors, la baronne se rappela qu'elle avait été sans
+pitié pour la pauvre Mercédès, frappée naguère, dans son époux et
+dans son fils, d'un malheur aussi grand.
+
+«Eugénie, se dit-elle, est perdue, et nous aussi. L'affaire, telle
+qu'elle va être présentée, nous couvre d'opprobre; car dans une
+société comme la nôtre, certains ridicules sont des plaies vives,
+saignantes, incurables.
+
+«Quel bonheur, murmura-t-elle, que Dieu ait fait à Eugénie ce
+caractère étrange qui m'a si souvent fait trembler!»
+
+Et son regard reconnaissant se leva vers le ciel, dont la
+mystérieuse Providence dispose tout à l'avance selon les
+événements qui doivent arriver, et d'un défaut, d'un vice même,
+fait quelquefois un bonheur.
+
+Puis, sa pensée franchit l'espace, comme fait, en étendant ses
+ailes, l'oiseau d'un abîme, et s'arrêta sur Cavalcanti.
+
+«Cet Andrea était un misérable, un voleur, un assassin; et
+cependant cet Andrea possédait des façons qui indiquaient une
+demi-éducation, sinon une éducation complète; cet Andrea s'était
+présenté dans le monde avec l'apparence d'une grande fortune, avec
+l'appui de noms honorables.»
+
+Comment voir clair dans ce dédale? À qui s'adresser pour sortir de
+cette position cruelle?
+
+Debray, à qui elle avait couru avec le premier élan de la femme
+qui cherche un secours dans l'homme qu'elle aime et qui parfois la
+perd, Debray ne pouvait que lui donner un conseil; c'était à
+quelque autre plus puissant que lui qu'elle devait s'adresser.
+
+La baronne pensa alors à M. de Villefort.
+
+C'était M. de Villefort qui avait voulu faire arrêter Cavalcanti,
+c'était M. de Villefort qui sans pitié avait porté le trouble au
+milieu de sa famille comme si c'eût été une famille étrangère.
+
+Mais non; en y réfléchissant, ce n'était pas un homme sans pitié
+que le procureur du roi; c'était un magistrat esclave de ses
+devoirs, un ami loyal et ferme qui, brutalement, mais d'une main
+sûre, avait porté le coup de scalpel dans la corruption: ce
+n'était pas un bourreau, c'était un chirurgien, un chirurgien qui
+avait voulu isoler aux yeux du monde l'honneur des Danglars de
+l'ignominie de ce jeune homme perdu qu'ils avaient présenté au
+monde comme leur gendre.
+
+Du moment où M. de Villefort, ami de la famille Danglars, agissait
+ainsi, il n'y avait plus à supposer que le procureur du roi eût
+rien su d'avance et se fût prêté à aucune des menées d'Andrea.
+
+La conduite de Villefort, en y réfléchissant, apparaissait donc
+encore à la baronne sous un jour qui s'expliquait à leur avantage
+commun.
+
+Mais là devait s'arrêter l'inflexibilité du procureur du roi; elle
+irait le trouver le lendemain et obtiendrait de lui, sinon qu'il
+manquât à ses devoirs de magistrat, tout au moins qu'il leur
+laissât toute la latitude de l'indulgence.
+
+La baronne invoquerait le passé; elle rajeunirait ses souvenirs,
+elle supplierait au nom d'un temps coupable, mais heureux;
+M. de Villefort assoupirait l'affaire, ou du moins il laisserait
+(et, pour arriver à cela, il n'avait qu'à tourner les yeux d'un
+autre côté), ou du moins il laisserait fuir Cavalcanti, et ne
+poursuivrait le crime que sur cette ombre de criminel qu'on
+appelle la contumace.
+
+Alors seulement elle s'endormit plus tranquille.
+
+Le lendemain, à neuf heures, elle se leva, et sans sonner sa femme
+de chambre, sans donner signe d'existence à qui que ce fût au
+monde, elle s'habilla, et, vêtue avec la même simplicité que la
+veille, elle descendit l'escalier, sortit de l'hôtel, marcha
+jusqu'à la rue de Provence, monta dans un fiacre et se fit
+conduire à la maison de M. de Villefort.
+
+Depuis un mois cette maison maudite présentait l'aspect lugubre
+d'un lazaret où la peste se serait déclarée; une partie des
+appartements étaient clos à l'intérieur et à l'extérieur; les
+volets, fermés, ne s'ouvraient qu'un instant pour donner de l'air;
+on voyait alors apparaître à cette fenêtre la tête effarée d'un
+laquais; puis la fenêtre se refermait comme la dalle d'un tombeau
+retombe sur un sépulcre, et les voisins se disaient tout bas:
+
+«Est-ce que nous allons encore voir aujourd'hui sortir une bière
+de la maison de M. le procureur du roi?»
+
+Mme Danglars fut saisie d'un frisson à l'aspect de cette maison
+désolée; elle descendit de son fiacre, et, les genoux
+fléchissants, s'approcha de la porte fermée et sonna.
+
+Ce ne fut qu'à la troisième fois qu'eut retenti le timbre, dont le
+tintement lugubre semblait participer lui-même à la tristesse
+générale, qu'un concierge apparut entrebâillant la porte dans une
+largeur juste assez grande pour laisser passer ses paroles.
+
+Il vit une femme, une femme du monde, une femme élégamment vêtue,
+et cependant la porte continua demeurer à peu près close.
+
+«Mais ouvrez donc! dit la baronne.
+
+--D'abord, madame, qui êtes-vous? demanda le concierge.
+
+--Qui je suis? mais vous me connaissez bien.
+
+--Nous ne connaissons plus personne, madame.
+
+--Mais vous êtes fou, mon ami! s'écria la baronne.
+
+--De quelle part venez-vous?
+
+--Oh! c'est trop fort.
+
+--Madame, c'est l'ordre, excusez-moi; votre nom?
+
+--Mme la baronne Danglars. Vous m'avez vue vingt fois.
+
+--C'est possible, madame; maintenant que voulez-vous?
+
+--Oh! que vous êtes étrange! et je me plaindrai à M. de Villefort
+de l'impertinence de ses gens.
+
+--Madame, ce n'est pas de l'impertinence, c'est de la précaution:
+personne n'entre ici sans un mot de M. d'Avrigny, ou sans avoir à
+parler à M. le procureur du roi.
+
+--Eh bien, c'est justement à M. le procureur du roi que j'ai
+affaire.
+
+--Affaire pressante?
+
+--Vous devez bien le voir, puisque je ne suis pas encore remontée
+dans ma voiture. Mais finissons: voici ma carte, portez-la à votre
+maître.
+
+--Madame attendra mon retour?
+
+--Oui, allez.»
+
+Le concierge referma la porte, laissant Mme Danglars dans la rue.
+
+La baronne, il est vrai, n'attendit pas longtemps; un instant
+après, la porte se rouvrit dans une largeur suffisante pour donner
+passage à la baronne: elle passa, et la porte se referma derrière
+elle.
+
+Arrivé dans la cour, le concierge, sans perdre la porte de vue un
+instant, tira un sifflet de sa poche et siffla.
+
+Le valet de chambre de M. de Villefort parut sur le perron.
+
+«Madame excusera ce brave homme, dit-il en venant au-devant de la
+baronne: mais ses ordres sont précis, et M. de Villefort m'a
+chargé de dire à madame qu'il ne pouvait faire autrement qu'il
+avait fait.»
+
+Dans la cour était un fournisseur introduit avec les mêmes
+précautions, et dont on examinait les marchandises.
+
+La baronne monta le perron; elle se sentait profondément
+impressionnée par cette tristesse qui élargissait pour ainsi dire
+le cercle de la sienne, et, toujours guidée par le valet de
+chambre, elle fut introduite, sans que son guide l'eût perdue de
+vue, dans le cabinet du magistrat.
+
+Si préoccupée que fût Mme Danglars du motif qui l'amenait, la
+réception qui lui était faite par toute cette valetaille lui avait
+paru si indigne, qu'elle commença par se plaindre.
+
+Mais Villefort souleva sa tête appesantie par la douleur et la
+regarda avec un si triste sourire, que les plaintes expirèrent sur
+ses lèvres.
+
+«Excusez mes serviteurs d'une terreur dont je ne puis leur faire
+un crime: soupçonnés, ils sont devenus soupçonneux.»
+
+Mme Danglars avait souvent entendu dans le monde parler de cette
+terreur qu'accusait le magistrat; mais elle n'aurait jamais pu
+croire, si elle n'avait eu l'expérience de ses propres yeux, que
+ce sentiment pût être porté à ce point.
+
+«Vous aussi, dit-elle, vous êtes donc malheureux?
+
+--Oui, madame, répondit le magistrat.
+
+--Vous me plaignez alors?
+
+--Sincèrement, madame.
+
+--Et vous comprenez ce qui m'amène?
+
+--Vous venez me parler de ce qui vous arrive, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur, un affreux malheur.
+
+--C'est-à-dire une mésaventure.
+
+--Une mésaventure! s'écria la baronne.
+
+--Hélas! madame, répondit le procureur du roi avec son calme
+imperturbable, j'en suis arrivé à n'appeler malheur que les choses
+irréparables.
+
+--Eh! monsieur, croyez-vous qu'on oubliera?...
+
+--Tout s'oublie, madame, dit Villefort; le mariage de votre fille
+se fera demain, s'il ne se fait pas aujourd'hui, dans huit jours,
+s'il ne se fait pas demain. Et quant à regretter le futur de
+Mlle Eugénie, je ne crois pas que telle soit votre idée.»
+
+Mme Danglars regarda Villefort, stupéfaite de lui voir cette
+tranquillité presque railleuse.
+
+«Suis-je venue chez un ami? demanda-t-elle d'un ton plein de
+douloureuse dignité.
+
+--Vous savez que oui, madame», répondit Villefort, dont les joues
+se couvrirent, à cette assurance qu'il donnait, d'une légère
+rougeur.
+
+En effet, cette assurance faisait allusion à d'autres événements
+qu'à ceux qui les occupaient à cette heure, la baronne et lui.
+
+«Eh bien, alors, dit la baronne, soyez plus affectueux, mon cher
+Villefort; parlez-moi en ami et non en magistrat, et quand je me
+trouve profondément malheureuse, ne me dites point que je doive
+être gaie.»
+
+Villefort s'inclina.
+
+«Quand j'entends parler de malheurs, madame, dit-il, j'ai pris
+depuis trois mois la fâcheuse habitude de penser aux miens, et
+alors cette égoïste opération du parallèle se fait malgré moi dans
+mon esprit. Voilà pourquoi, à côté de mes malheurs, les vôtres me
+semblaient une mésaventure; voilà pourquoi, à côté de ma position
+funeste, la vôtre me semblait une position à envier; mais cela
+vous contrarie, laissons cela. Vous disiez, madame?...
+
+--Je viens savoir de vous, mon ami, reprit la baronne, où en est
+l'affaire de cet imposteur?
+
+--Imposteur! répéta Villefort; décidément, madame, c'est un parti
+pris chez vous d'atténuer certaines choses et d'en exagérer
+d'autres; imposteur, M. Andrea Cavalcanti, ou plutôt M. Benedetto!
+Vous vous trompez, madame, M. Benedetto est bel et bien un
+assassin.
+
+--Monsieur, je ne nie pas la justesse de votre rectification;
+mais plus vous vous armerez sévèrement contre ce malheureux, plus
+vous frapperez notre famille. Voyons, oubliez-le pour un moment,
+au lieu de le poursuivre, laissez-le fuir.
+
+--Vous venez trop tard, madame, les ordres sont déjà donnés.
+
+--Eh bien, si on l'arrête... Croyez-vous qu'on l'arrêtera?
+
+--Je l'espère.
+
+--Si on l'arrête (écoutez, j'entends toujours dire que les
+prisons regorgent), eh bien, laissez-le en prison.»
+
+Le procureur du roi fit un mouvement négatif.
+
+«Au moins jusqu'à ce que ma fille soit mariée, ajouta la baronne.
+
+--Impossible, madame; la justice a des formalités.
+
+--Même pour moi? dit la baronne, moitié souriante, moitié
+sérieuse.
+
+--Pour tous, répondit Villefort; et pour moi-même comme pour les
+autres.
+
+--Ah!» fit la baronne, sans ajouter en paroles ce que sa pensée
+venait de trahir par cette exclamation.
+
+Villefort la regarda avec ce regard dont il sondait les pensées.
+
+«Oui, je sais ce que vous voulez dire, reprit-il, vous faites
+allusion à ces bruits terribles répandus dans le monde, que toutes
+ces morts qui, depuis trois mois m'habillent de deuil; que cette
+mort à laquelle vient comme par miracle, d'échapper Valentine, ne
+sont point naturelles.
+
+--Je ne songeais point à cela, dit vivement Mme Danglars.
+
+--Si, vous y songiez, madame, et c'était justice, car vous ne
+pouviez faire autrement que d'y songer, et vous vous disiez tout
+bas: Toi qui poursuis le crime réponds: Pourquoi donc y a-t-il
+autour de toi des crimes qui restent impunis?»
+
+La baronne pâlit.
+
+«Vous vous disiez cela, n'est-ce pas, madame?
+
+--Eh bien, je l'avoue.
+
+--Je vais vous répondre.»
+
+Villefort rapprocha son fauteuil de la chaise de Mme Danglars;
+puis, appuyant ses deux mains sur son bureau, et prenant une
+intonation plus sourde que de coutume:
+
+«Il y a des crimes qui restent impunis, dit-il, parce qu'on ne
+connaît pas les criminels, et qu'on craint de frapper une tête
+innocente pour une tête coupable; mais quand ces criminels seront
+connus (Villefort étendit la main vers un crucifix placé en face
+de son bureau), quand ces criminels seront connus, répéta-t-il,
+par le Dieu vivant, madame, quels qu'ils soient, ils mourront!
+Maintenant, après le serment que je viens de faire et que je
+tiendrai, madame, osez me demander grâce pour ce misérable!
+
+--Eh! monsieur, reprit Mme Danglars, êtes-vous sûr qu'il soit
+aussi coupable qu'on le dit?
+
+--Écoutez, voici son dossier: Benedetto, condamné d'abord à cinq
+ans de galères pour faux, à seize ans; le jeune homme promettait,
+comme vous voyez; puis évadé, puis assassin.
+
+--Et qui est ce malheureux?
+
+--Eh! sait-on cela! Un vagabond, un Corse.
+
+--Il n'a donc été réclamé par personne?
+
+--Par personne; on ne connaît pas ses parents.
+
+--Mais cet homme qui était venu de Lucques?
+
+--Un autre escroc comme lui; son complice peut-être.»
+
+La baronne joignit les mains.
+
+«Villefort! dit-elle avec sa plus douce et sa plus caressante
+intonation.
+
+--Pour Dieu! madame, répondit le procureur du roi avec une
+fermeté qui n'était pas exempte de sécheresse, pour Dieu! ne me
+demandez donc jamais grâce pour un coupable.
+
+«Que suis-je, moi? la loi. Est-ce que la loi a des yeux pour voir
+votre tristesse? Est-ce que la loi a des oreilles pour entendre
+votre douce voix? Est-ce que la loi a une mémoire pour se faire
+l'application de vos délicates pensées? Non, madame, la loi
+ordonne, et quand la loi a ordonné, elle frappe.
+
+«Vous me direz que je suis un être vivant et non pas un code; un
+homme, et non pas un volume. Regardez-moi, madame, regardez autour
+de moi: les hommes m'ont-ils traité en frère? m'ont-ils aimé, moi?
+m'ont-ils ménagé, moi? m'ont-ils épargné, moi? quelqu'un a-t-il
+demandé grâce pour M. de Villefort, et a-t-on accordé à ce
+quelqu'un la grâce de M. de Villefort? Non, non, non! frappé,
+toujours frappé!
+
+«Vous persistez, femme, c'est-à-dire sirène que vous êtes, à me
+parler avec cet oeil charmant et expressif qui me rappelle que je
+dois rougir. Eh bien, soit, oui, rougir de ce que vous savez, et
+peut-être, peut-être d'autre chose encore.
+
+«Mais enfin, depuis que j'ai failli moi-même, et plus profondément
+que les autres peut-être, eh bien, depuis ce temps, j'ai secoué
+les vêtements d'autrui pour trouver l'ulcère, et je l'ai toujours
+trouvé, et je dirai plus, je l'ai trouvé avec bonheur, avec joie,
+ce cachet de la faiblesse ou de la perversité humaine.
+
+«Car chaque homme que je reconnaissais coupable, et chaque
+coupable que je frappais, me semblait une preuve vivante, une
+preuve nouvelle que je n'étais pas une hideuse exception! Hélas!
+hélas! hélas! tout le monde est méchant, madame, prouvons-le et
+frappons le méchant!»
+
+Villefort prononça ces dernières paroles avec une rage fiévreuse
+qui donnait à son langage une féroce éloquence.
+
+«Mais, reprit Mme Danglars essayant de tenter un dernier effort,
+vous dites que ce jeune homme est vagabond, orphelin, abandonné de
+tous?
+
+--Tant pis, tant pis, ou plutôt tant mieux; la Providence l'a
+fait ainsi pour que personne n'eût à pleurer sur lui.
+
+--C'est s'acharner sur le faible, monsieur.
+
+--Le faible qui assassine!
+
+--Son déshonneur rejaillirait sur ma maison.
+
+--N'ai-je pas, moi, la mort dans la mienne?
+
+--Oh! monsieur! s'écria la baronne, vous êtes sans pitié pour les
+autres. Eh bien, c'est moi qui vous le dis, on sera sans pitié
+pour vous!
+
+--Soit! dit Villefort, en levant avec un geste de menace son bras
+au ciel.
+
+--Remettez au moins la cause de ce malheureux, s'il est arrêté,
+aux assises prochaines; cela nous donnera six mois pour qu'on
+oublie.
+
+--Non pas, dit Villefort; j'ai cinq jours encore; l'instruction
+est faite; cinq jours, c'est plus de temps qu'il ne m'en faut;
+d'ailleurs, ne comprenez-vous point, madame, que, moi aussi, il
+faut que j'oublie? Eh bien, quand je travaille, et je travaille
+nuit et jour, quand je travaille, il y a des moments où je ne me
+souviens plus, et quand je ne me souviens plus, je suis heureux à
+la manière des morts: mais cela vaut encore mieux que de souffrir.
+
+--Monsieur, il s'est enfui; laissez-le fuir, l'inertie est une
+clémence facile.
+
+--Mais je vous ai dit qu'il était trop tard! Au point du jour le
+télégraphe a joué, et à cette heure...
+
+--Monsieur, dit le valet de chambre en entrant, un dragon apporte
+cette dépêche du ministre de l'Intérieur.»
+
+Villefort saisit la lettre et la décacheta vivement. Mme Danglars
+frémit de terreur. Villefort tressaillit de joie.
+
+«Arrêté! s'écria Villefort; on l'a arrêté à Compiègne; c'est
+fini.»
+
+Mme Danglars se leva froide et pâle.
+
+«Adieu, monsieur, dit-elle.
+
+--Adieu, madame», répondit le procureur du roi, presque joyeux en
+la reconduisant jusqu'à la porte.
+
+Puis revenant à son bureau:
+
+«Allons, dit-il en frappant sur la lettre avec le dos de la main
+droite, j'avais un faux, j'avais trois vols, j'avais trois
+incendies, il ne me manquait qu'un assassinat, le voici; la
+session sera belle.»
+
+
+
+
+C
+
+L'apparition.
+
+
+Comme l'avait dit le procureur du roi à Mme Danglars, Valentine
+n'était point encore remise.
+
+Brisée par la fatigue, elle gardait en effet le lit, et ce fut
+dans sa chambre, et de la bouche de Mme de Villefort, qu'elle
+apprit les événements que nous venons de raconter, c'est-à-dire la
+fuite d'Eugénie et l'arrestation d'Andrea Cavalcanti, ou plutôt de
+Benedetto, ainsi que l'accusation d'assassinat portée contre lui.
+
+Mais Valentine était si faible que ce récit ne lui fit peut-être
+point tout l'effet qu'il eût produit sur elle dans son état de
+santé habituel.
+
+En effet, ce ne fut que quelques idées vagues, quelques forces
+indécises de plus mêlées aux idées étranges et aux fantômes
+fugitifs qui naissaient dans son cerveau malade ou qui passaient
+devant ses yeux, et bientôt même tout s'effaça pour laisser
+reprendre toutes leurs forces aux sensations personnelles.
+
+Pendant la journée, Valentine était encore maintenue dans la
+réalité par la présence de Noirtier qui se faisait porter chez sa
+petite-fille et demeurait là, couvant Valentine de son regard
+paternel; puis, lorsqu'il était revenu du Palais, c'était
+Villefort à son tour qui passait une heure ou deux entre son père
+et son enfant.
+
+À six heures Villefort se retirait dans son cabinet, à huit heures
+arrivait M. d'Avrigny, qui lui-même apportait la potion nocturne
+préparée pour la jeune fille; puis on emmenait Noirtier.
+
+Une garde du choix du docteur remplaçait tout le monde, et ne se
+retirait elle-même que lorsque, vers dix ou onze heures, Valentine
+était endormie.
+
+En descendant, elle remettait les clefs de la chambre de Valentine
+à M. de Villefort lui-même, de sorte qu'on ne pouvait plus entrer
+chez la malade qu'en traversant l'appartement de Mme de Villefort
+et la chambre du petit Édouard.
+
+Chaque matin Morrel venait chez Noirtier prendre des nouvelles de
+Valentine: mais Morrel, chose extraordinaire, semblait de jour en
+jour moins inquiet.
+
+D'abord, de jour en jour Valentine, quoique en proie à une
+violente exaltation nerveuse, allait mieux; puis, Monte-Cristo ne
+lui avait-il pas dit, lorsqu'il était accouru tout éperdu chez
+lui, que si dans deux heures Valentine n'était pas morte,
+Valentine serait sauvée?
+
+Or, Valentine vivait encore, et quatre jours s'étaient écoulés.
+
+Cette exaltation nerveuse dont nous avons parlé poursuivait
+Valentine jusque dans son sommeil, ou plutôt dans l'état de
+somnolence qui succédait à sa veille: c'était alors que, dans le
+silence de la nuit et de la demi-obscurité que laissait régner la
+veilleuse posée sur la cheminée et brûlant dans son enveloppe
+d'albâtre, elle voyait passer ces ombres qui viennent peupler la
+chambre des malades et que secoue la fièvre de ses ailes
+frissonnantes.
+
+Alors il lui semblait voir apparaître tantôt sa belle-mère qui la
+menaçait, tantôt Morrel qui lui tendait les bras, tantôt des êtres
+presque étrangers à sa vie habituelle, comme le comte de Monte-Cristo;
+il n'y avait pas jusqu'aux meubles qui, dans ces moments
+de délire, ne parussent mobiles et errants; et cela durait ainsi
+jusqu'à deux ou trois heures du matin, moment où un sommeil de
+plomb venait s'emparer de la jeune fille et la conduisait jusqu'au
+jour.
+
+Le soir qui suivit cette matinée où Valentine avait appris la
+fuite d'Eugénie et l'arrestation de Benedetto, et où, après s'être
+mêlés un instant aux sensations de sa propre existence, ces
+événements commençaient à sortir peu à peu de sa pensée, après la
+retraite successive de Villefort, de d'Avrigny et de Noirtier,
+tandis que onze heures sonnaient à Saint-Philippe-du-Roule, et que
+la garde, ayant placé sous la main de la malade le breuvage
+préparé par le docteur, et fermé la porte de sa chambre, écoutait
+en frémissant, à l'office où elle s'était retirée, les
+commentaires des domestiques, et meublait sa mémoire des lugubres
+histoires qui, depuis trois mois, défrayaient les soirées de
+l'antichambre du procureur du roi, une scène inattendue se passait
+dans cette chambre si soigneusement fermée.
+
+Il y avait déjà dix minutes à peu près que la garde s'était
+retirée.
+
+Valentine, en proie depuis une heure à cette fièvre qui revenait
+chaque nuit, laissait sa tête, insoumise à sa volonté, continuer
+ce travail actif, monotone et implacable du cerveau, qui s'épuise
+à reproduire incessamment les mêmes pensées ou à enfanter les
+mêmes images.
+
+De la mèche de la veilleuse s'élançaient mille et mille
+rayonnements tous empreints de significations étranges, quand tout
+à coup, à son reflet tremblant, Valentine crut voir sa
+bibliothèque, placée à côté de la cheminée, dans un renfoncement
+du mur, s'ouvrir lentement sans que les gonds sur lesquels elle
+semblait rouler produisissent le moindre bruit.
+
+Dans un autre moment, Valentine eût saisi sa sonnette et eût tiré
+le cordonnet de soie en appelant au secours: mais rien ne
+l'étonnait plus dans la situation où elle se trouvait. Elle avait
+conscience que toutes ces visions qui l'entouraient étaient les
+filles de son délire, et cette conviction lui était venue de ce
+que, le matin, aucune trace n'était restée jamais de tous ces
+fantômes de la nuit, qui disparaissaient avec le jour.
+
+Derrière la porte parut une figure humaine.
+
+Valentine était, grâce à sa fièvre, trop familiarisée avec ces
+sortes d'apparitions pour s'épouvanter; elle ouvrit seulement de
+grands yeux, espérant reconnaître Morrel.
+
+La figure continua de s'avancer vers son lit, puis elle s'arrêta,
+et parut écouter avec une attention profonde.
+
+En ce moment, un reflet de la veilleuse se joua sur le visage du
+nocturne visiteur.
+
+«Ce n'est pas lui!» murmura-t-elle.
+
+Et elle attendit, convaincue qu'elle rêvait, que cet homme, comme
+cela arrive dans les songes, disparût ou se changeât en quelque
+autre personne.
+
+Seulement elle toucha son pouls, et, le sentant battre violemment,
+elle se souvint que le meilleur moyen de faire disparaître ces
+visions importunes était de boire: la fraîcheur de la boisson,
+composée d'ailleurs dans le but de calmer les agitations dont
+Valentine s'était plainte au docteur, apportait, en faisant tomber
+la fièvre, un renouvellement des sensations du cerveau; quand elle
+avait bu, pour un moment elle souffrait moins.
+
+Valentine étendit donc la main afin de prendre son verre sur la
+coupe de cristal où il reposait; mais tandis qu'elle allongeait
+hors du lit son bras frissonnant, l'apparition fit encore, et plus
+vivement que jamais, deux pas vers le lit, et arriva si près de la
+jeune fille qu'elle entendit son souffle et qu'elle crut sentir la
+pression de sa main.
+
+Cette fois l'illusion ou plutôt la réalité dépassait tout ce que
+Valentine avait éprouvé jusque-là; elle commença à se croire bien
+éveillée et bien vivante; elle eut conscience qu'elle jouissait de
+toute sa raison, et elle frémit.
+
+La pression que Valentine avait ressentie avait pour but de lui
+arrêter le bras.
+
+Valentine le retira lentement à elle.
+
+Alors cette figure, dont le regard ne pouvait se détacher, et qui
+d'ailleurs paraissait plutôt protectrice que menaçante, cette
+figure prit le verre, s'approcha de la veilleuse et regarda le
+breuvage, comme si elle eût voulu en juger la transparence et la
+limpidité.
+
+Mais cette première épreuve ne suffit pas.
+
+Cet homme, ou plutôt ce fantôme, car il marchait si doucement que
+le tapis étouffait le bruit de ses pas, cet homme puisa dans le
+verre une cuillerée du breuvage et l'avala. Valentine regardait ce
+qui se passait devant ses yeux avec un profond sentiment de
+stupeur.
+
+Elle croyait bien que tout cela était près de disparaître pour
+faire place à un autre tableau; mais l'homme, au lieu de
+s'évanouir comme une ombre, se rapprocha d'elle, et tendant le
+verre à Valentine, d'une voix pleine d'émotion:
+
+«Maintenant, dit-il, buvez!...»
+
+Valentine tressaillit.
+
+C'était la première fois qu'une de ses visions lui parlait avec ce
+timbre vivant.
+
+Elle ouvrit la bouche pour pousser un cri.
+
+L'homme posa un doigt sur ses lèvres.
+
+«M. le comte de Monte-Cristo!» murmura-t-elle.
+
+À l'effroi qui se peignit dans les yeux de la jeune fille, au
+tremblement de ses mains, au geste rapide qu'elle fit pour se
+blottir sous ses draps, on pouvait reconnaître la dernière lutte
+du doute contre la conviction; cependant, la présence de Monte-Cristo
+chez elle à une pareille heure, son entrée mystérieuse,
+fantastique, inexplicable, par un mur, semblaient des
+impossibilités à la raison ébranlée de Valentine.
+
+«N'appelez pas, ne vous effrayez pas, dit le comte, n'ayez pas
+même au fond du coeur l'éclair d'un soupçon ou l'ombre d'une
+inquiétude; l'homme que vous voyez devant vous (car cette fois
+vous avez raison, Valentine, et ce n'est point une illusion),
+l'homme que vous voyez devant vous est le plus tendre père et le
+plus respectueux ami que vous puissiez rêver.»
+
+Valentine ne trouva rien à répondre: elle avait une si grande peur
+de cette voix qui lui révélait la présence réelle de celui qui
+parlait, qu'elle redoutait d'y associer la sienne; mais son regard
+effrayé voulait dire: Si vos intentions sont pures, pourquoi êtes-vous ici?
+
+Avec sa merveilleuse sagacité, le comte comprit tout ce qui se
+passait dans le coeur de la jeune fille.
+
+«Écoutez-moi, dit-il, ou plutôt regardez-moi: voyez mes yeux
+rougis et mon visage plus pâle encore que d'habitude; c'est que
+depuis quatre nuits je n'ai pas fermé l'oeil un seul instant;
+depuis quatre nuits je veille sur vous, je vous protège, je vous
+conserve à notre ami Maximilien.»
+
+Un flot de sang joyeux monta rapidement aux joues de la malade;
+car le nom que venait de prononcer le comte lui enlevait le reste
+de défiance qu'il lui avait inspirée.
+
+«Maximilien!... répéta Valentine, tant ce nom lui paraissait doux
+à prononcer; Maximilien! il vous a donc tout avoué?
+
+--Tout. Il m'a dit que votre vie était la sienne, et je lui ai
+promis que vous vivriez.
+
+--Vous lui avez promis que je vivrais?
+
+--Oui.
+
+--En effet, monsieur, vous venez de parler de vigilance et de
+protection. Êtes-vous donc médecin?
+
+--Oui, le meilleur que le Ciel puisse vous envoyer en ce moment,
+croyez-moi.
+
+--Vous dites que vous avez veillé? demanda Valentine inquiète; où
+cela? je ne vous ai pas vu.»
+
+Le comte étendit la main dans la direction de la bibliothèque.
+
+«J'étais caché derrière cette porte, dit-il, cette porte donne
+dans la maison voisine que j'ai louée.»
+
+Valentine, par un mouvement de fierté pudique, détourna les yeux,
+et avec une souveraine terreur:
+
+«Monsieur, dit-elle, ce que vous avez fait est d'une démence sans
+exemple, et cette protection que vous m'avez accordée ressemble
+fort à une insulte.
+
+--Valentine, dit-il, pendant cette longue veille, voici les
+seules choses que j'aie vues: quels gens venaient chez vous, quels
+aliments on vous préparait, quelles boissons on vous a servies;
+puis, quand ces boissons me paraissaient dangereuses, j'entrais
+comme je viens d'entrer, je vidais votre verre et je substituais
+au poison un breuvage bienfaisant, qui, au lieu de la mort qui
+vous était préparée, faisait circuler la vie dans vos veines.
+
+--Le poison! la mort! s'écria Valentine, se croyant de nouveau
+sous l'empire de quelque fiévreuse hallucination; que dites-vous
+donc là, monsieur?
+
+--Chut! mon enfant, dit Monte-Cristo, en portant de nouveau son
+doigt à ses lèvres, j'ai dit le poison; oui, j'ai dit la mort, et
+je répète la mort, mais buvez d'abord ceci. (Le comte tira de sa
+poche un flacon contenant une liqueur rouge dont il versa quelques
+gouttes dans le verre.) Et quand vous aurez bu, ne prenez plus
+rien de la nuit.»
+
+Valentine avança la main; mais à peine eût-elle touché le verre,
+qu'elle la retira avec effroi.
+
+Monte-Cristo prit le verre, en but la moitié, et le présenta à
+Valentine, qui avala en souriant le reste de la liqueur qu'il
+contenait.
+
+«Oh! oui, dit-elle, je reconnais le goût de mes breuvages
+nocturnes, de cette eau qui rendait un peu de fraîcheur à ma
+poitrine, un peu de calme à mon cerveau. Merci, monsieur, merci.
+
+--Voilà comment vous avez vécu quatre nuits, Valentine, dit le
+comte. Mais moi, comment vivais-je? Oh! les cruelles heures que
+vous m'avez fait passer! Oh! les effroyables tortures que vous
+m'avez fait subir, quand je voyais verser dans votre verre le
+poison mortel, quand je tremblais que vous n'eussiez le temps de
+le boire avant que j'eusse celui de le répandre dans la cheminée!
+
+--Vous dites, monsieur, reprit Valentine au comble de la terreur,
+que vous avez subi mille tortures en voyant verser dans mon verre
+le poison mortel? Mais si vous avez vu verser le poison dans mon
+verre, vous avez dû voir la personne qui le versait?
+
+--Oui.»
+
+Valentine se souleva sur son séant, et ramenant sur sa poitrine
+plus pâle que la neige la batiste brodée, encore moite de la sueur
+froide du délire, à laquelle commençait à se mêler la sueur plus
+glacée encore de la terreur:
+
+«Vous l'avez vue? répéta la jeune fille.
+
+--Oui, dit une seconde fois le comte.
+
+--Ce que vous me dites est horrible, monsieur, ce que vous voulez
+me faire croire a quelque chose d'infernal. Quoi! dans la maison
+de mon père, quoi! dans ma chambre, quoi! sur mon lit de
+souffrance on continue de m'assassiner? Oh! retirez-vous,
+monsieur, vous tentez ma conscience, vous blasphémez la bonté
+divine, c'est impossible, cela ne se peut pas.
+
+--Êtes-vous donc la première que cette main frappe, Valentine?
+n'avez-vous pas vu tomber autour de vous M. de Saint-Méran,
+Mme de Saint-Méran, Barrois? n'auriez-vous pas vu tomber
+M. Noirtier, si le traitement qu'il suit depuis près de trois ans
+ne l'avait protégé en combattant le poison par l'habitude du
+poison?
+
+--Oh! mon Dieu! dit Valentine, c'est pour cela que, depuis près
+d'un mois, bon papa exige que je partage toutes ses boissons?
+
+--Et ces boissons, s'écria Monte-Cristo, ont un goût amer comme
+celui d'une écorce d'orange à moitié séchée, n'est-ce pas?
+
+--Oui, mon Dieu, oui!
+
+--Oh! cela m'explique tout, dit Monte-Cristo, lui aussi sait
+qu'on empoisonne ici, et peut-être qui empoisonne.
+
+«Il vous a prémunie, vous, son enfant bien-aimée, contre la
+substance mortelle, et la substance mortelle est venue s'émousser
+contre ce commencement d'habitude! voilà comment vous vivez
+encore, ce que je ne m'expliquais pas, après avoir été empoisonnée
+il y a quatre jours avec un poison qui d'ordinaire ne pardonne
+pas.
+
+--Mais quel est donc l'assassin, le meurtrier?
+
+--À votre tour je vous demanderai: N'avez-vous donc jamais vu
+entrer quelqu'un la nuit dans votre chambre?
+
+--Si fait. Souvent j'ai cru voir passer comme des ombres, ces
+ombres s'approcher, s'éloigner, disparaître; mais je les prenais
+pour des visions de ma fièvre, et tout à l'heure, quand vous êtes
+entré vous-même, eh bien, j'ai cru longtemps ou que j'avais le
+délire, ou que je rêvais.
+
+--Ainsi, vous ne connaissez pas la personne qui en veut à votre
+vie?
+
+--Non, dit Valentine, pourquoi quelqu'un désirerait-il ma mort?
+
+--Vous allez la connaître alors, dit Monte-Cristo en prêtant
+l'oreille.
+
+--Comment cela? demanda Valentine, en regardant avec terreur
+autour d'elle.
+
+--Parce que ce soir vous n'avez plus ni fièvre ni délire, parce
+que ce soir vous êtes bien éveillée, parce que voilà minuit qui
+sonne et que c'est l'heure des assassins.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu!» dit Valentine en essuyant avec sa main la
+sueur qui perlait à son front.
+
+En effet, minuit sonnait lentement et tristement, on eût dit que
+chaque coup de marteau de bronze frappait le coeur de la jeune
+fille.
+
+«Valentine, continua le comte, appelez toutes vos forces à votre
+secours, comprimez votre coeur dans votre poitrine, arrêtez votre
+voix dans votre gorge, feignez le sommeil, et vous verrez, vous
+verrez!
+
+Valentine saisit la main du comte.
+
+«Il me semble que j'entends du bruit, dit-elle, retirez-vous!
+
+--Adieu, ou plutôt au revoir», répondit le comte.
+
+Puis, avec un sourire si triste et si paternel que le coeur de la
+jeune fille en fut pénétré de reconnaissance, il regagna sur la
+pointe du pied la porte de la bibliothèque.
+
+Mais, se retournant avant de la refermer sur lui:
+
+«Pas un geste, dit-il, pas un mot, qu'on vous croie endormie, sans
+quoi peut-être vous tuerait-on avant que j'eusse le temps
+d'accourir.»
+
+Et, sur cette effroyable injonction, le comte disparut derrière la
+porte, qui se referma silencieusement sur lui.
+
+
+
+
+CI
+
+Locuste.
+
+
+Valentine resta seule; deux autres pendules, en retard sur celle
+de Saint-Philippe-du-Roule, sonnèrent encore minuit à des
+distances différentes.
+
+Puis, à part le bruissement de quelques voitures lointaines, tout
+retomba dans le silence.
+
+Alors toute l'attention de Valentine se concentra sur la pendule
+de sa chambre, dont le balancier marquait les secondes.
+
+Elle se mit à compter ces secondes et remarqua qu'elles étaient du
+double plus lentes que les battements de son coeur. Et cependant
+elle doutait encore; l'inoffensive Valentine ne pouvait se figurer
+que quelqu'un désirât sa mort; pourquoi? dans quel but? quel mal
+avait-elle fait qui pût lui susciter un ennemi?
+
+Il n'y avait pas de crainte qu'elle s'endormît.
+
+Une seule idée, une idée terrible tenait son esprit tendu: c'est
+qu'il existait une personne au monde qui avait tenté de
+l'assassiner et qui allait le tenter encore.
+
+Si cette fois cette personne, lassée de voir l'inefficacité du
+poison, allait, comme l'avait dit Monte-Cristo, avoir recours au
+fer! si le comte n'allait pas avoir le temps d'accourir! si elle
+touchait à son dernier moment! si elle ne devait plus revoir
+Morrel!
+
+À cette pensée qui la couvrait à la fois d'une pâleur livide et
+d'une sueur glacée, Valentine était prête à saisir le cordon de la
+sonnette et à appeler au secours.
+
+Mais il lui semblait, à travers la porte de la bibliothèque, voir
+étinceler l'oeil du comte, cet oeil qui pesait sur son souvenir,
+et qui, lorsqu'elle y songeait, l'écrasait d'une telle honte,
+qu'elle se demandait si jamais la reconnaissance parviendrait à
+effacer ce pénible effet de l'indiscrète amitié du comte.
+
+Vingt minutes, vingt éternités s'écoulèrent ainsi, puis dix autres
+minutes encore; enfin la pendule, criant une seconde à l'avance,
+finit par frapper un coup sur le timbre sonore.
+
+En ce moment même, un grattement imperceptible de l'ongle sur le
+bois de la bibliothèque apprit à Valentine que le comte veillait
+et lui recommandait de veiller.
+
+En effet, du côté opposé, c'est-à-dire vers la chambre d'Édouard,
+il sembla à Valentine qu'elle entendait crier le parquet; elle
+prêta l'oreille, retenant sa respiration presque étouffée; le
+bouton de la serrure grinça et la porte tourna sur ses gonds.
+
+Valentine s'était soulevée sur son coude, elle n'eut que le temps
+de se laisser retomber sur son lit et de cacher ses yeux sous son
+bras.
+
+Puis, tremblante, agitée, le coeur serré d'un indicible effroi,
+elle attendit.
+
+Quelqu'un s'approcha du lit et effleura les rideaux.
+
+Valentine rassembla toutes ses forces et laissa entendre ce
+murmure régulier de la respiration qui annonce un sommeil
+tranquille.
+
+«Valentine!» dit tout bas une voix.
+
+La jeune fille frissonna jusqu'au fond du coeur, mais ne répondit
+point.
+
+«Valentine!» répéta la même voix.
+
+Même silence: Valentine avait promis de ne point se réveiller.
+
+Puis tout demeura immobile.
+
+Seulement Valentine entendit le bruit presque insensible d'une
+liqueur tombant dans le verre qu'elle venait de vider.
+
+Alors elle osa, sous le rempart de son bras étendu, entrouvrir sa
+paupière.
+
+Elle vit alors une femme en peignoir blanc, qui vidait dans son
+verre une liqueur préparée d'avance dans une fiole.
+
+Pendant ce court instant, Valentine retint peut-être sa
+respiration ou fit sans doute quelque mouvement, car la femme,
+inquiète, s'arrêta et se pencha sur son lit pour mieux voir si
+elle dormait réellement: c'était Mme de Villefort.
+
+Valentine, en reconnaissant sa belle-mère, fut saisie d'un frisson
+aigu qui imprima un mouvement à son lit.
+
+Madame de Villefort s'effaça aussitôt le long du mur, et là,
+abritée derrière le rideau du lit, muette, attentive, elle épia
+jusqu'au moindre mouvement de Valentine.
+
+Celle-ci se rappela les terribles paroles de Monte-Cristo; il lui
+avait semblé, dans la main qui ne tenait pas la fiole, voir
+briller une espèce de couteau long et affilé. Alors Valentine,
+appelant toute la puissance de sa volonté à son secours, s'efforça
+de fermer les yeux; mais, cette fonction du plus craintif de nos
+sens, cette fonction, si simple d'ordinaire, devenait en ce moment
+presque impossible à accomplir, tant l'avide curiosité faisait
+d'efforts pour repousser cette paupière et attirer la vérité.
+
+Cependant, assurée, par le silence dans lequel avait recommencé à
+se faire entendre le bruit égal de la respiration de Valentine,
+que celle-ci dormait, Mme de Villefort étendit de nouveau le bras,
+et en demeurant à demi dissimulée par les rideaux rassemblés au
+chevet du lit, elle acheva de vider dans le verre de Valentine le
+contenu de sa fiole.
+
+Puis elle se retira, sans que le moindre bruit avertît Valentine
+qu'elle était partie.
+
+Elle avait vu disparaître le bras, voilà tout; ce bras frais et
+arrondi d'une femme de vingt-cinq ans, jeune et belle, et qui
+versait la mort.
+
+Il est impossible d'exprimer ce que Valentine avait éprouvé
+pendant cette minute et demie que Mme de Villefort était restée
+dans sa chambre.
+
+Le grattement de l'ongle sur la bibliothèque tira la jeune fille
+de cet état de torpeur dans lequel elle était ensevelie, et qui
+ressemblait à de l'engourdissement.
+
+Elle souleva la tête avec effort.
+
+La porte, toujours silencieuse, roula une seconde fois sur ses
+gonds, et le comte de Monte-Cristo reparut.
+
+«Eh bien, demanda le comte, doutez-vous encore?
+
+--Ô mon Dieu! murmura la jeune fille.
+
+--Vous avez vu?
+
+--Hélas!
+
+--Vous avez reconnu?»
+
+Valentine poussa un gémissement.
+
+«Oui, dit-elle, mais je n'y puis croire.
+
+--Vous aimez mieux mourir alors, et faire mourir Maximilien!...
+
+--Mon Dieu, mon Dieu! répéta la jeune fille presque égarée; mais
+ne puis-je donc pas quitter la maison, me sauver?...
+
+--Valentine, la main qui vous poursuit vous atteindra partout: à
+force d'or, on séduira vos domestiques, et la mort s'offrira à
+vous, déguisée sous tous les aspects, dans l'eau que vous boirez à
+la source, dans le fruit que vous cueillerez à l'arbre.
+
+--Mais n'avez-vous donc pas dit que la précaution de bon papa
+m'avait prémunie contre le poison?
+
+--Contre un poison, et encore non pas employé à forte dose; on
+changera de poison ou l'on augmentera la dose.»
+
+Il prit le verre et y trempa ses lèvres.
+
+«Et tenez, dit-il, c'est déjà fait. Ce n'est plus avec de la
+brucine qu'on vous empoisonne, c'est avec un simple narcotique. Je
+reconnais le goût de l'alcool dans lequel on l'a fait dissoudre.
+Si vous aviez bu ce que Mme de Villefort vient de verser dans ce
+verre, Valentine, vous étiez perdue.
+
+--Mais, mon Dieu! s'écria la jeune fille, pourquoi donc me
+poursuit-elle ainsi?
+
+--Comment! vous êtes si douce, si bonne, si peu croyante au mal
+que vous n'avez pas compris, Valentine?
+
+--Non, dit la jeune fille; je ne lui ai jamais fait de mal.
+
+--Mais vous êtes riche, Valentine; mais vous avez deux cent mille
+livres de rente, et ces deux cent mille francs de rente, vous les
+enlevez à son fils.
+
+--Comment cela? Ma fortune n'est point la sienne et me vient de
+mes parents.
+
+--Sans doute, et voilà pourquoi M. et Mme de Saint-Méran sont
+morts: c'était pour que vous héritassiez de vos parents; voilà
+pourquoi du jour où il vous a fait son héritière, M. Noirtier
+avait été condamné; voilà pourquoi, à votre tour, vous devez
+mourir, Valentine, c'est afin que votre père hérite de vous, et
+que votre frère, devenu fils unique, hérite de votre père.
+
+--Édouard! pauvre enfant, et c'est pour lui qu'on commet tous ces
+crimes?
+
+--Ah! vous comprenez, enfin.
+
+--Ah! mon Dieu! pourvu que tout cela ne retombe pas sur lui!
+
+--Vous êtes un ange, Valentine.
+
+--Mais mon grand-père, on a donc renoncé à le tuer, lui?
+
+--On a réfléchi que vous morte, à moins d'exhérédation, la
+fortune revenait naturellement à votre frère, et l'on a pensé que
+le crime, au bout du compte, étant inutile, il était doublement
+dangereux de le commettre.
+
+--Et c'est dans l'esprit d'une femme qu'une pareille combinaison
+a pris naissance! Ô mon Dieu! mon Dieu!
+
+--Rappelez-vous Pérouse, la treille de l'auberge de la Poste,
+l'homme au manteau brun, que votre belle-mère interrogeait sur
+l'aqua-tofana; eh bien, dès cette époque, tout cet infernal projet
+mûrissait dans son cerveau.
+
+--Oh! monsieur, s'écria la douce jeune fille en fondant en
+larmes, je vois bien, s'il en est ainsi, que je suis condamnée à
+mourir.
+
+--Non, Valentine, non, car j'ai prévu tous les complots; non, car
+notre ennemie est vaincue, puisqu'elle est devinée; non, vous
+vivrez, Valentine, vous vivrez pour aimer et être aimée, vous
+vivrez pour être heureuse et rendre un noble coeur heureux; mais
+pour vivre, Valentine, il faut avoir bien confiance en moi.
+
+--Ordonnez, monsieur, que faut-il faire?
+
+--Il faut prendre aveuglément ce que je vous donnerai.
+
+--Oh! Dieu m'est témoin, s'écria Valentine, que si j'étais seule,
+j'aimerais mieux me laisser mourir!
+
+--Vous ne vous confierez à personne, pas même à votre père.
+
+--Mon père n'est pas de cet affreux complot, n'est-ce pas,
+monsieur? dit Valentine en joignant les mains.
+
+--Non, et cependant votre père, l'homme habitué aux accusations
+juridiques, votre père doit se douter que toutes ces morts qui
+s'abattent sur sa maison ne sont point naturelles. Votre père,
+c'est lui qui aurait dû veiller sur vous, c'est lui qui devrait
+être à cette heure à la place que j'occupe; c'est lui qui devrait
+déjà avoir vidé ce verre; c'est lui qui devrait déjà s'être dressé
+contre l'assassin. Spectre contre spectre, murmura-t-il, en
+achevant tout haut sa phrase.
+
+--Monsieur, dit Valentine, je ferai tout pour vivre, car il
+existe deux êtres au monde qui m'aiment à en mourir si je mourais:
+mon grand-père et Maximilien.
+
+--Je veillerai sur eux comme j'ai veillé sur vous.
+
+--Eh bien, monsieur, disposez de moi, dit Valentine. Puis à voix
+basse: mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, que va-t-il m'arriver?
+
+--Quelque chose qui vous arrive, Valentine, ne vous épouvantez
+point; si vous souffrez, si vous perdez la vue, l'ouïe, le tact,
+ne craignez rien; si vous vous réveillez sans savoir où vous êtes,
+n'ayez pas peur, dussiez-vous, en vous éveillant, vous trouver
+dans quelque caveau sépulcral ou clouée dans quelque bière;
+rappelez soudain votre esprit, et dites-vous: En ce moment, un
+ami, un père, un homme qui veut mon bonheur et celui de
+Maximilien, cet homme veille sur moi.
+
+--Hélas! hélas! quelle terrible extrémité!
+
+--Valentine, aimez-vous mieux dénoncer votre belle-mère?
+
+--J'aimerais mieux mourir cent fois! oh! oui, mourir!
+
+--Non, vous ne mourrez pas, et quelque chose qui vous arrive,
+vous me le promettez, vous ne vous plaindrez pas, vous espérerez?
+
+--Je penserai à Maximilien.
+
+--Vous êtes ma fille bien-aimée, Valentine; seul, je puis vous
+sauver, et je vous sauverai.»
+
+Valentine, au comble de la terreur, joignit les mains (car elle
+sentait que le moment était venu de demander à Dieu du courage) et
+se dressa pour prier, murmurant des mots sans suite, et oubliant
+que ses blanches épaules n'avaient d'autre voile que sa longue
+chevelure et que l'on voyait battre son coeur sous la fine
+dentelle de peignoir de nuit.
+
+Le comte appuya doucement la main sur le bras de la jeune fille,
+ramena jusque sur son cou la courtepointe de velours, et, avec un
+sourire paternel:
+
+«Ma fille, dit-il, croyez en mon dévouement, comme vous croyez en
+la bonté de Dieu et dans l'amour de Maximilien.»
+
+Valentine attacha sur lui un regard plein de reconnaissance, et
+demeura docile comme un enfant sous ses voiles.
+
+Alors le comte tira de la poche de son gilet le drageoir en
+émeraude, souleva son couvercle d'or, et versa dans la main droite
+de Valentine une petite pastille ronde de la grosseur d'un pois.
+
+Valentine la prit avec l'autre main, et regarda le comte
+attentivement: il y avait sur les traits de cet intrépide
+protecteur un reflet de la majesté et de la puissance divines. Il
+était évident que Valentine l'interrogeait du regard.
+
+«Oui», répondit celui-ci.
+
+Valentine porta la pastille à sa bouche et l'avala.
+
+«Et maintenant, au revoir, mon enfant, dit-il, je vais essayer de
+dormir car vous êtes sauvée.
+
+--Allez, dit Valentine, quelque chose qui m'arrive, je vous
+promets de n'avoir pas peur.»
+
+Monte-Cristo tint longtemps ses yeux fixés sur la jeune fille, qui
+s'endormit peu à peu, vaincue par la puissance du narcotique que
+le comte venait de lui donner.
+
+Alors il prit le verre, le vida aux trois quarts dans la cheminée,
+pour que l'on pût croire que Valentine avait bu ce qu'il en
+manquait, le reposa sur la table de nuit; puis, regagnant la porte
+de la bibliothèque, il disparut après avoir jeté un dernier regard
+vers Valentine, qui s'endormait avec la confiance et la candeur
+d'un ange couché aux pieds du Seigneur.
+
+
+
+
+CII
+
+Valentine.
+
+
+La veilleuse continuait de brûler sur la cheminée de Valentine,
+épuisant les dernières gouttes d'huile qui surnageaient encore sur
+l'eau; déjà un cercle plus rougeâtre colorait l'albâtre du globe,
+déjà la flamme plus vive laissait échapper ces derniers
+pétillements qui semblent chez les êtres inanimés ces dernières
+convulsions de l'agonie qu'on a si souvent comparées à celles des
+pauvres créatures humaines; un jour bas et sinistre venait teindre
+d'un reflet d'opale les rideaux blancs et les draps de la jeune
+fille.
+
+Tous les bruits de la rue étaient éteints pour cette fois, et le
+silence intérieur était effrayant.
+
+La porte de la chambre d'Édouard s'ouvrit alors, et une tête que
+nous avons déjà vue parut dans la glace opposée à la porte:
+c'était Mme de Villefort qui rentrait pour voir l'effet du
+breuvage.
+
+Elle s'arrêta sur le seuil, écouta le pétillement de la lampe,
+seul bruit perceptible dans cette chambre qu'on eût crue déserte,
+puis elle s'avança doucement vers la table de nuit pour voir si le
+verre de Valentine était vide.
+
+Il était encore plein au quart, comme nous l'avons dit.
+
+Mme de Villefort le prit et alla le vider dans les cendres,
+qu'elle remua pour faciliter l'absorption de la liqueur, puis elle
+rinça soigneusement le cristal, l'essuya avec son propre mouchoir,
+et le replaça sur la table de nuit.
+
+Quelqu'un dont le regard eût pu plonger dans l'intérieur de la
+chambre eût pu voir alors l'hésitation de Mme de Villefort à fixer
+ses yeux sur Valentine et à s'approcher du lit.
+
+Cette lueur lugubre, ce silence, cette terrible poésie de la nuit
+venaient sans doute se combiner avec l'épouvantable poésie de sa
+conscience: l'empoisonneuse avait peur de son oeuvre.
+
+Enfin elle s'enhardit, écarta le rideau, s'appuya au chevet du
+lit, et regarda Valentine.
+
+La jeune fille ne respirait plus, ses dents à demi desserrées ne
+laissaient échapper aucun atome de ce souffle qui décèle la vie;
+ses lèvres blanchissantes avaient cessé de frémir; ses yeux, noyés
+dans une vapeur violette qui semblait avoir filtré sous la peau,
+formaient une saillie plus blanche à l'endroit où le globe enflait
+la paupière, et ses longs cils noirs rayaient une peau déjà mate
+comme la cire.
+
+Mme de Villefort contempla ce visage d'une expression si éloquente
+dans son immobilité; elle s'enhardit alors, et, soulevant la
+couverture, elle appuya sa main sur le coeur de la jeune fille.
+
+Il était muet et glacé.
+
+Ce qui battait sous sa main, c'était l'artère de ses doigts: elle
+retira sa main avec un frisson.
+
+Le bras de Valentine pendait hors du lit; ce bras, dans toute la
+partie qui se rattachait à l'épaule et s'étendait jusqu'à la
+saignée, semblait moulé sur celui d'une des Grâces de Germain
+Pilon; mais l'avant-bras était légèrement déformé par une
+crispation, et le poignet, d'une forme si pure, s'appuyait, un peu
+raidi et les doigts écartés sur l'acajou.
+
+La naissance des ongles était bleuâtre.
+
+Pour Mme de Villefort, il n'y avait plus de doute: tout était
+fini, l'oeuvre terrible, la dernière qu'elle eût à accomplir,
+était enfin consommée.
+
+L'empoisonneuse n'avait plus rien à faire dans cette chambre; elle
+recula avec tant de précaution, qu'il était visible qu'elle
+redoutait le craquement de ses pieds sur le tapis, mais, tout en
+reculant, elle tenait encore le rideau soulevé absorbant ce
+spectacle de la mort qui porte en soi son irrésistible attraction,
+tant que la mort n'est pas la décomposition, mais seulement
+l'immobilité, tant qu'elle demeure le mystère, et n'est pas encore
+le dégoût.
+
+Les minutes s'écoulaient; Mme de Villefort ne pouvait lâcher ce
+rideau qu'elle tenait suspendu comme un linceul au-dessus de la
+tête de Valentine. Elle paya son tribut à la rêverie: la rêverie
+du crime, ce doit être le remords.
+
+En ce moment, les pétillements de la veilleuse redoublèrent.
+
+Mme de Villefort, à ce bruit, tressaillit et laissa retomber le
+rideau.
+
+Au même instant la veilleuse s'éteignit, et la chambre fut plongée
+dans une effrayante obscurité.
+
+Au milieu de cette obscurité, la pendule s'éveilla et sonna quatre
+heures et demie.
+
+L'empoisonneuse, épouvantée de ces commotions successives, regagna
+en tâtonnant la porte, et rentra chez elle la sueur de l'angoisse
+au front.
+
+L'obscurité continua encore deux heures.
+
+Puis peu à peu un jour blafard envahit l'appartement filtrant aux
+lames des persiennes; puis peu à peu encore, il se fit grand, et
+vint rendre une couleur et une forme aux objets et aux corps.
+
+C'est à ce moment que la toux de la garde-malade retentit dans
+l'escalier, et que cette femme entra chez Valentine, une tasse à
+la main.
+
+Pour un père, pour un amant, le premier regard eût été décisif,
+Valentine était morte, pour cette mercenaire, Valentine n'était
+qu'endormie.
+
+«Bon, dit-elle en s'approchant de la table de nuit, elle a bu une
+partie de sa potion, le verre est aux deux tiers vide.»
+
+Puis elle alla à la cheminée, ralluma le feu, s'installa dans son
+fauteuil, et, quoiqu'elle sortît de son lit, elle profita du
+sommeil de Valentine pour dormir encore quelques instants.
+
+La pendule l'éveilla en sonnant huit heures.
+
+Alors étonnée de ce sommeil obstiné dans lequel demeurait la jeune
+fille, effrayée de ce bras pendant hors du lit, et que la dormeuse
+n'avait point ramené à elle, elle s'avança vers le lit, et ce fut
+alors seulement qu'elle remarqua ces lèvres froides et cette
+poitrine glacée.
+
+Elle voulut ramener le bras près du corps, mais le bras n'obéit
+qu'avec cette raideur effrayante à laquelle ne pouvait pas se
+tromper une garde-malade.
+
+Elle poussa un horrible cri.
+
+Puis, courant à la porte:
+
+«Au secours! cria-t-elle, au secours!
+
+--Comment, au secours!» répondit du bas de l'escalier la voix de
+M. d'Avrigny.
+
+C'était l'heure où le docteur avait l'habitude de venir.
+
+«Comment, au secours! s'écria la voix de Villefort sortant alors
+précipitamment de son cabinet; docteur, n'avez-vous pas entendu
+crier au secours?
+
+--Oui, oui; montons, répondit d'Avrigny, montons vite chez
+Valentine.»
+
+Mais avant que le médecin et le père fussent entrés, les
+domestiques qui se trouvaient au même étage, dans les chambres ou
+dans les corridors, étaient entrés, et, voyant Valentine pâle et
+immobile sur son lit, levaient les mains au ciel et chancelaient
+comme frappés de vertige.
+
+«Appelez Mme de Villefort! réveillez Mme de Villefort!» cria le
+procureur du roi, de la porte de la chambre dans laquelle il
+semblait n'oser entrer.
+
+Mais les domestiques, au lieu de répondre, regardaient
+M. d'Avrigny, qui était entré, lui, qui avait couru à Valentine et
+qui la soulevait dans ses bras.
+
+«Encore celle-ci..., murmura-t-il en la laissant tomber. Ô mon
+Dieu, mon Dieu, quand vous lasserez-vous?»
+
+Villefort s'élança dans l'appartement.
+
+«Que dites-vous, mon Dieu! s'écria-t-il en levant les deux mains
+au ciel. Docteur!... docteur!...
+
+--Je dis que Valentine est morte!» répondit d'Avrigny d'une voix
+solennelle et terrible dans sa solennité.
+
+M. de Villefort s'abattit comme si ses jambes étaient brisées, et
+retomba la tête sur le lit de Valentine.
+
+Aux paroles du docteur, aux cris du père, les domestiques,
+terrifiés, s'enfuirent avec de sourdes imprécations; on entendit
+par les escaliers et par les corridors leurs pas précipités, puis
+un grand mouvement dans les cours, puis ce fut tout; le bruit
+s'éteignit: depuis le premier jusqu'au dernier, ils avaient
+déserté la maison maudite.
+
+En ce moment Mme de Villefort, le bras à moitié passé dans son
+peignoir du matin, souleva la tapisserie; un instant elle demeura
+sur le seuil, ayant l'air d'interroger les assistants et appelant
+à son aide quelques larmes rebelles.
+
+Tout à coup elle fit un pas, ou plutôt un bond en avant, les bras
+étendus vers la table.
+
+Elle venait de voir d'Avrigny se pencher curieusement sur cette
+table, et y prendre le verre qu'elle était certaine d'avoir vidé
+pendant la nuit.
+
+Le verre se trouvait au tiers plein, juste comme il était quand
+elle en avait jeté le contenu dans les cendres.
+
+Le spectre de Valentine dressé devant l'empoisonneuse eût produit
+moins d'effet sur elle.
+
+En effet, c'est bien la couleur du breuvage qu'elle a versé dans
+le verre de Valentine, et que Valentine a bu; c'est bien ce poison
+qui ne peut tromper l'oeil de M. d'Avrigny, et que M. d'Avrigny
+regarde attentivement: c'est bien un miracle que Dieu a fait sans
+doute pour qu'il restât, malgré les précautions de l'assassin, une
+trace, une preuve, une dénonciation du crime.
+
+Cependant, tandis que Mme de Villefort était restée immobile comme
+la statue de la Terreur, tandis que de Villefort, la tête cachée
+dans les draps du lit mortuaire, ne voyait rien de ce qui se
+passait autour de lui, d'Avrigny s'approchait de la fenêtre pour
+mieux examiner de l'oeil le contenu du verre, et en déguster une
+goutte prise au bout du doigt.
+
+«Ah! murmura-t-il, ce n'est plus de la brucine maintenant; voyons
+ce que c'est!»
+
+Alors il courut à une des armoires de la chambre de Valentine,
+armoire transformée en pharmacie, et, tirant de sa petite case
+d'argent un flacon d'acide nitrique, il en laissa tomber quelques
+gouttes dans l'opale de la liqueur qui se changea aussitôt en un
+demi-verre de sang vermeil.
+
+«Ah!» fit d'Avrigny, avec l'horreur du juge à qui se révèle la
+vérité, mêlée à la joie du savant à qui se dévoile un problème.
+
+Mme de Villefort tourna un instant sur elle-même; ses yeux
+lancèrent des flammes, puis s'éteignirent; elle chercha,
+chancelante, la porte de la main, et disparut.
+
+Un instant après, on entendit le bruit éloigné d'un corps qui
+tombait sur le parquet.
+
+Mais personne n'y fit attention. La garde était occupée à regarder
+l'analyse chimique, Villefort était toujours anéanti.
+
+M. d'Avrigny seul avait suivi des yeux Mme de Villefort et avait
+remarqué sa sortie précipitée.
+
+Il souleva la tapisserie de la chambre de Valentine et son regard,
+à travers celle d'Édouard, put plonger dans l'appartement de
+Mme de Villefort, qu'il vit étendue sans mouvement sur le parquet.
+
+«Allez secourir Mme de Villefort, dit-il à la garde;
+Mme de Villefort se trouve mal.
+
+--Mais Mlle Valentine? balbutia celle-ci.
+
+--Mlle Valentine n'a plus besoin de secours, dit d'Avrigny,
+puisque Mlle Valentine est morte.
+
+--Morte! morte! soupira Villefort dans le paroxysme d'une douleur
+d'autant plus déchirante qu'elle était nouvelle, inconnue, inouïe
+pour ce coeur de bronze.
+
+--Morte! dites-vous? s'écria une troisième voix; qui a dit que
+Valentine était morte?»
+
+Les deux hommes se retournèrent, et sur la porte aperçurent Morrel
+debout, pâle, bouleversé, terrible.
+
+Voici ce qui était arrivé:
+
+À son heure habituelle, et par la petite porte qui conduisait chez
+Noirtier, Morrel s'était présenté.
+
+Contre la coutume, il trouva la porte ouverte, il n'eut donc pas
+besoin de sonner, il entra.
+
+Dans le vestibule, il attendit un instant, appelant un domestique
+quelconque qui l'introduisît près du vieux Noirtier.
+
+Mais personne n'avait répondu; les domestiques, on le sait,
+avaient déserté la maison.
+
+Morrel n'avait ce jour-là aucun motif particulier d'inquiétude: il
+avait la promesse de Monte-Cristo que Valentine vivrait, et
+jusque-là la promesse avait été fidèlement tenue. Chaque soir, le
+comte lui avait donné de bonnes nouvelles, que confirmait le
+lendemain Noirtier lui-même.
+
+Cependant cette solitude lui parut singulière; il appela une
+seconde fois, une troisième fois, même silence.
+
+Alors il se décida à monter.
+
+La porte de Noirtier était ouverte comme les autres portes.
+
+La première chose qu'il vit fut le vieillard dans son fauteuil, à
+sa place habituelle; ses yeux dilatés semblaient exprimer un
+effroi intérieur que confirmait encore la pâleur étrange répandue
+sur ses traits.
+
+«Comment allez-vous, monsieur? demanda le jeune homme, non sans un
+certain serrement de coeur.
+
+--Bien! fit le vieillard avec son clignement d'yeux, bien!»
+
+Mais sa physionomie sembla croître en inquiétude.
+
+«Vous êtes préoccupé, continua Morrel, vous avez besoin de quelque
+chose. Voulez-vous que j'appelle quelqu'un de vos gens?
+
+--Oui», fit Noirtier.
+
+Morrel se suspendit au cordon de la sonnette; mais il eut beau le
+tirer à le rompre, personne ne vint.
+
+Il se retourna vers Noirtier; la pâleur et l'angoisse allaient
+croissant sur le visage du vieillard.
+
+«Mon Dieu! mon Dieu! dit Morrel, mais pourquoi ne vient-on pas?
+Est-ce qu'il y a quelqu'un de malade dans la maison?»
+
+Les yeux de Noirtier parurent prêts à jaillir de leurs orbites.
+
+«Mais qu'avez-vous donc, continua Morrel, vous m'effrayez.
+Valentine! Valentine!...
+
+--Oui! oui!» fit Noirtier.
+
+Maximilien ouvrit la bouche pour parler, mais sa langue ne put
+articuler aucun son: il chancela et se retint à la boiserie.
+
+Puis il étendit la main vers la porte.
+
+«Oui, oui, oui!» continua le vieillard.
+
+Maximilien s'élança par le petit escalier, qu'il franchit en deux
+bonds, tant que Noirtier semblait lui crier des yeux:
+
+«Plus vite! plus vite!»
+
+Une minute suffit au jeune homme pour traverser plusieurs
+chambres, solitaires comme le reste de la maison, et pour arriver
+jusqu'à celle de Valentine.
+
+Il n'eut pas besoin de pousser la porte, elle était toute grande
+ouverte.
+
+Un sanglot fut le premier bruit qu'il perçut. Il vit, comme à
+travers un nuage, une figure noire agenouillée et perdue dans un
+amas confus de draperies blanches. La crainte, l'effroyable
+crainte le clouait sur le seuil.
+
+Ce fut alors qu'il entendit une voix qui disait: «Valentine est
+morte», et une seconde voix qui comme un écho, répondait:
+
+«Morte! morte!»
+
+
+
+
+CIII
+
+Maximilien.
+
+
+Villefort se releva presque honteux d'avoir été surpris dans
+l'accès de cette douleur.
+
+Le terrible état qu'il exerçait depuis vingt-cinq ans était arrivé
+à en faire plus ou moins qu'un homme.
+
+Son regard, un instant égaré, se fixa sur Morrel.
+
+«Qui êtes-vous, monsieur, dit-il, vous qui oubliez qu'on n'entre
+pas ainsi dans une maison qu'habite la mort?
+
+«Sortez, monsieur! sortez!»
+
+Mais Morrel demeurait immobile, il ne pouvait détacher ses yeux du
+spectacle effrayant de ce lit en désordre et de la pâle figure qui
+était couchée dessus.
+
+«Sortez, entendez-vous!» cria Villefort, tandis que d'Avrigny
+s'avançait de son côté pour faire sortir Morrel.
+
+Celui-ci regarda d'un air égaré ce cadavre, ces deux hommes, toute
+la chambre, sembla hésiter un instant, ouvrit la bouche; puis
+enfin, ne trouvant pas un mot à répondre, malgré l'innombrable
+essaim d'idées fatales qui envahissaient son cerveau, il rebroussa
+chemin en enfonçant ses mains dans ses cheveux; de telle sorte que
+Villefort et d'Avrigny, un instant distraits de leurs
+préoccupations, échangèrent, après l'avoir suivi des yeux, un
+regard qui voulait dire:
+
+«Il est fou!»
+
+Mais avant que cinq minutes se fussent écoulées, on entendit gémir
+l'escalier sous un poids considérable, et l'on vit Morrel qui,
+avec une force surhumaine, soulevant le fauteuil de Noirtier entre
+ses bras, apportait le vieillard au premier étage de la maison.
+
+Arrivé au haut de l'escalier, Morrel posa le fauteuil à terre et
+le roula rapidement jusque dans la chambre de Valentine.
+
+Toute cette manoeuvre s'exécuta avec une force décuplée par
+l'exaltation frénétique du jeune homme.
+
+Mais une chose était effrayante surtout, c'était la figure de
+Noirtier s'avançant vers le lit de Valentine, poussé par Morrel, la
+figure de Noirtier en qui l'intelligence déployait toutes ses
+ressources, dont les yeux réunissaient toute leur puissance pour
+suppléer aux autres facultés.
+
+Aussi ce visage pâle, au regard enflammé, fut-il pour Villefort
+une effrayante apparition.
+
+Chaque fois qu'il s'était trouvé en contact avec son père, il
+s'était toujours passé quelque chose de terrible.
+
+«Voyez ce qu'ils en ont fait! cria Morrel, une main encore appuyée
+au dossier du fauteuil qu'il venait de pousser jusqu'au lit, et
+l'autre étendue vers Valentine; voyez, mon père, voyez!»
+
+Villefort recula d'un pas et regarda avec étonnement ce jeune
+homme qui lui était presque inconnu, et qui appelait Noirtier son
+père.
+
+En ce moment toute l'âme du vieillard sembla passer dans ses yeux,
+qui s'injectèrent de sang; puis les veines de son cou se
+gonflèrent, une teinte bleuâtre comme celle qui envahit la peau de
+l'épileptique, couvrit son cou, ses joues et ses tempes; il ne
+manquait à cette explosion intérieure de tout l'être qu'un cri.
+
+Ce cri sortit pour ainsi dire de tous les pores, effrayant dans son
+mutisme, déchirant dans son silence.
+
+D'Avrigny se précipita vers le vieillard et lui fit respirer un
+violent révulsif.
+
+«Monsieur! s'écria alors Morrel, en saisissant la main inerte du
+paralytique, on me demande ce que je suis, et quel droit j'ai
+d'être ici. Ô vous qui le savez, dites-le, vous! dites-le!»
+
+Et la voix du jeune homme s'éteignit dans les sanglots.
+
+Quant au vieillard, sa respiration haletante secouait sa poitrine.
+On eût dit qu'il était en proie à ces agitations qui précèdent
+l'agonie.
+
+Enfin, les larmes vinrent jaillir des yeux de Noirtier, plus
+heureux que le jeune homme qui sanglotait sans pleurer. Sa tête ne
+pouvant se pencher, ses yeux se fermèrent.
+
+«Dites, continua Morrel d'une voix étranglée, dites que j'étais
+son fiancé!
+
+«Dites qu'elle était ma noble amie, mon seul amour sur la terre!
+
+«Dites, dites, dites, que ce cadavre m'appartient!»
+
+Et le jeune homme, donnant le terrible spectacle d'une grande
+force qui se brise, tomba lourdement à genoux devant ce lit que
+ses doigts crispés étreignirent avec violence.
+
+Cette douleur était si poignante que d'Avrigny se détourna pour
+cacher son émotion, et que Villefort, sans demander d'autre
+explication, attiré par ce magnétisme qui nous pousse vers ceux
+qui ont aimé ceux que nous pleurons, tendit sa main au jeune
+homme.
+
+Mais Morrel ne voyait rien; il avait saisi la main glacée de
+Valentine, et, ne pouvant parvenir à pleurer, il mordait les draps
+en rugissant.
+
+Pendant quelque temps, on n'entendit dans cette chambre que le
+conflit des sanglots, des imprécations et de la prière. Et
+cependant un bruit dominait tous ceux-là, c'était l'aspiration
+rauque et déchirante qui semblait, à chaque reprise d'air, rompre
+un des ressorts de la vie dans la poitrine de Noirtier.
+
+Enfin, Villefort, le plus maître de tous, après avoir pour ainsi
+dire cédé pendant quelque temps sa place à Maximilien, Villefort
+prit la parole.
+
+«Monsieur, dit-il à Maximilien, vous aimiez Valentine, dites-vous:
+vous étiez son fiancé; j'ignorais cet amour, j'ignorais cet
+engagement; et cependant, moi, son père, je vous le pardonne, car,
+je le vois, votre douleur est grande, réelle et vraie.
+
+«D'ailleurs, chez moi aussi la douleur est trop grande pour qu'il
+reste en mon coeur place pour la colère.»
+
+«Mais, vous le voyez, l'ange que vous espériez a quitté la terre:
+elle n'a plus que faire des adorations des hommes, elle qui, à
+cette heure, adore le Seigneur; faites donc vos adieux, monsieur,
+à la triste dépouille qu'elle a oubliée parmi nous; prenez une
+dernière fois sa main que vous attendiez, et séparez-vous d'elle à
+jamais: Valentine n'a plus besoin maintenant que du prêtre qui
+doit la bénir.
+
+--Vous vous trompez, monsieur, s'écria Morrel en se relevant sur
+un genou, le coeur traversé par une douleur plus aiguë qu'aucune
+de celles qu'il eût encore ressenties; vous vous trompez:
+Valentine, morte comme elle est morte, a non seulement besoin d'un
+prêtre, mais encore d'un vengeur.
+
+«Monsieur de Villefort, envoyez chercher le prêtre; moi, je serai
+le vengeur.
+
+--Que voulez-vous dire, monsieur? murmura Villefort tremblant à
+cette nouvelle inspiration du délire de Morrel.
+
+--Je veux dire, continua Morrel, qu'il y a deux hommes en vous,
+monsieur. Le père a assez pleuré; que le procureur du roi commence
+son office.»
+
+Les yeux de Noirtier étincelèrent, d'Avrigny se rapprocha.
+
+«Monsieur, continua le jeune homme, en recueillant des yeux tous
+les sentiments qui se révélaient sur les visages des assistants,
+je sais ce que je dis, et vous savez tous aussi bien que moi ce
+que je vais dire.
+
+«Valentine est morte assassinée!»
+
+Villefort baissa la tête; d'Avrigny avança d'un pas encore;
+Noirtier fit oui des yeux.
+
+«Or, monsieur, continua Morrel, au temps où nous vivons, une créature,
+ne fût-elle pas jeune, ne fût-elle pas belle, ne fût-elle pas adorable
+comme était Valentine, une créature ne disparaît pas violemment du monde
+sans que l'on demande compte de sa disparition.
+
+«Allons, monsieur le procureur du roi, ajouta Morrel avec une
+véhémence croissante, pas de pitié! je vous dénonce le crime,
+cherchez l'assassin!»
+
+Et son oeil implacable interrogeait Villefort, qui de son côté
+sollicitait du regard tantôt Noirtier, tantôt d'Avrigny.
+
+Mais au lieu de trouver secours dans son père et dans le docteur,
+Villefort ne rencontra en eux qu'un regard aussi inflexible que
+celui de Morrel.
+
+«Oui! fit le vieillard.
+
+--Certes! dit d'Avrigny.
+
+--Monsieur, répliqua Villefort, essayant de lutter contre cette
+triple volonté et contre sa propre émotion, monsieur, vous vous
+trompez, il ne se commet pas de crimes chez moi; la fatalité me
+frappe, Dieu m'éprouve; c'est horrible à penser; mais on
+n'assassine personne!»
+
+Les yeux de Noirtier flamboyèrent, d'Avrigny ouvrit la bouche pour
+parler.
+
+Morrel étendit le bras en commandant le silence.
+
+«Et moi, je vous dis que l'on tue ici! s'écria Morrel dont la voix
+baissa sans rien perdre de sa vibration terrible.
+
+«Je vous dis que voilà la quatrième victime frappée depuis quatre
+mois.
+
+«Je vous dis qu'on avait déjà une fois, il y a quatre jours de
+cela, essayé d'empoisonner Valentine, et que l'on avait échoué
+grâce aux précautions qu'avait prises M. Noirtier!
+
+«Je vous dis que l'on a doublé la dose ou changé la nature du
+poison, et que cette fois on a réussi!
+
+«Je vous dis que vous savez tout cela aussi bien que moi, enfin,
+puisque monsieur que voilà vous en a prévenu, et comme médecin et
+comme ami.
+
+--Oh, vous êtes en délire! monsieur, dit Villefort, essayant
+vainement de se débattre dans le cercle où il se sentait pris.
+
+--Je suis en délire! s'écria Morrel; eh bien, j'en appelle à
+M. d'Avrigny lui-même.
+
+«Demandez-lui, monsieur, s'il se souvient encore des paroles qu'il
+a prononcées dans votre jardin, dans le jardin de cet hôtel, le
+soir même de la mort de Mme de Saint-Méran, alors que tous deux,
+vous et lui, vous croyant seuls, vous vous entreteniez de cette
+mort tragique, dans laquelle cette fatalité dont vous parlez et
+Dieu, que vous accusez injustement, ne peuvent être comptés que
+pour une chose; c'est-à-dire pour avoir créé l'assassin de
+Valentine!»
+
+Villefort et d'Avrigny se regardèrent.
+
+«Oui, oui, rappelez-vous, dit Morrel, car ces paroles, que vous
+croyiez livrées au silence et à la solitude sont tombées dans mon
+oreille. Certes, de ce soir-là, en voyant la coupable complaisance
+de M. de Villefort pour les siens, j'eusse dû tout découvrir à
+l'autorité; je ne serais pas complice comme je le suis en ce
+moment de ta mort, Valentine! ma Valentine bien-aimée! mais le
+complice deviendra le vengeur; ce quatrième meurtre est flagrant
+et visible aux yeux de tous, et si ton père t'abandonne,
+Valentine, c'est moi, c'est moi, je te le jure, qui poursuivrai
+l'assassin.»
+
+Et cette fois, comme si la nature avait enfin pitié de cette
+vigoureuse organisation prête à se briser par sa propre force, les
+dernières paroles de Morrel s'éteignirent dans sa gorge; sa
+poitrine éclata en sanglots, les larmes, si longtemps rebelles,
+jaillirent de ses yeux, il s'affaissa sur lui-même, et retomba à
+genoux pleurant près du lit de Valentine.
+
+Alors ce fut le tour de d'Avrigny.
+
+«Et moi aussi, dit-il d'une voix forte, moi aussi, je me joins à
+M. Morrel pour demander justice du crime; car mon coeur se soulève
+à l'idée que ma lâche complaisance a encouragé l'assassin!
+
+--Ô mon Dieu! mon Dieu!» murmura Villefort anéanti.
+
+Morrel releva la tête, en lisant dans les yeux du vieillard qui
+lançaient une flamme surnaturelle:
+
+«Tenez, dit-il, tenez, M. Noirtier veut parler.
+
+--Oui, fit Noirtier avec une expression d'autant plus terrible
+que toutes les facultés de ce pauvre vieillard impuissant étaient
+concentrées dans son regard.
+
+--Vous connaissez l'assassin? dit Morrel.
+
+--Oui, répliqua Noirtier.
+
+--Et vous allez nous guider? s'écria le jeune homme. Écoutons!
+M. d'Avrigny, écoutons!»
+
+Noirtier adressa au malheureux Morrel un sourire mélancolique, un
+de ces doux sourires des yeux qui tant de fois avaient rendu
+Valentine heureuse, et fixa son attention.
+
+Puis, ayant rivé pour ainsi dire les yeux de son interlocuteur aux
+siens, il les détourna vers la porte.
+
+«Voulez-vous que je sorte, monsieur? s'écria douloureusement
+Morrel.
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+--Hélas! hélas! monsieur; mais ayez donc pitié de moi!»
+
+Les yeux du vieillard demeurèrent impitoyablement fixés vers la
+porte.
+
+«Pourrais-je revenir, au moins? demanda Morrel.
+
+--Oui.
+
+--Dois-je sortir seul?
+
+--Non.
+
+--Qui dois-je emmener avec moi? M. le procureur au roi?
+
+--Non.
+
+--Le docteur?
+
+--Oui.
+
+--Vous voulez rester seul avec M. de Villefort?
+
+--Oui.
+
+--Mais pourrait-il vous comprendre, lui?
+
+--Oui.
+
+--Oh! dit Villefort presque joyeux de ce que l'enquête allait se
+faire en tête-à-tête, oh! soyez tranquille, je comprends très bien
+mon père.»
+
+Et tout en disant cela avec cette expression de joie que nous
+avons signalée, les dents du procureur du roi s'entrechoquaient
+avec violence.
+
+D'Avrigny prit le bras de Morrel et entraîna le jeune homme dans
+la chambre voisine.
+
+Il se fit alors dans toute cette maison un silence plus profond
+que celui de la mort.
+
+Enfin, au bout d'un quart d'heure, un pas chancelant se fit
+entendre, et Villefort parut sur le seuil du salon où se tenaient
+d'Avrigny et Morrel, l'un absorbé et l'autre suffoquant.
+
+«Venez», dit-il.
+
+Et il les ramena près du fauteuil de Noirtier.
+
+Morrel, alors, regarda attentivement Villefort.
+
+La figure du procureur du roi était livide; de larges taches de
+couleur de rouille sillonnaient son front; entre ses doigts, une
+plume tordue de mille façons criait en se déchiquetant en
+lambeaux.
+
+«Messieurs, dit-il d'une voix étranglée à d'Avrigny et à Morrel,
+messieurs, votre parole d'honneur que l'horrible secret demeurera
+enseveli entre nous!»
+
+Les deux hommes firent un mouvement.
+
+«Je vous en conjure!... continua Villefort.
+
+--Mais, dit Morrel, le coupable!... le meurtrier!...
+l'assassin!...
+
+--Soyez tranquille, monsieur, justice sera faite, dit Villefort.
+Mon père m'a révélé le nom du coupable; mon père a soif de
+vengeance comme vous, et cependant mon père vous conjure, comme
+moi de garder le secret du crime.
+
+«N'est-ce pas, mon père?
+
+--Oui», fit résolument Noirtier.
+
+Morrel laissa échapper un mouvement d'horreur et d'incrédulité.
+
+«Oh! s'écria Villefort, en arrêtant Maximilien par le bras, oh!
+monsieur, si mon père, l'homme inflexible que vous connaissez,
+vous fait cette demande, c'est qu'il sait que Valentine sera
+terriblement vengée.
+
+«N'est-ce pas, mon père?»
+
+Le vieillard fit signe que oui.
+
+Villefort continua.
+
+«Il me connaît, lui, et c'est à lui que j'ai engagé ma parole.
+Rassurez-vous donc, messieurs; trois jours, je vous demande trois
+jours, c'est moins que ne vous demanderait la justice, et dans
+trois jours la vengeance que j'aurai tirée du meurtre de mon
+enfant fera frissonner jusqu'au fond de leur coeur les plus
+indifférents des hommes.
+
+«N'est-ce pas, mon père?»
+
+Et en disant ces paroles, il grinçait des dents et secouait la
+main engourdie du vieillard.
+
+«Tout ce qui est promis sera-t-il tenu, monsieur Noirtier? demanda
+Morrel, tandis que d'Avrigny interrogeait du regard.
+
+--Oui, fit Noirtier, avec un regard de sinistre joie.
+
+--Jurez donc, messieurs, dit Villefort en joignant les mains de
+d'Avrigny et de Morrel, jurez que vous aurez pitié de l'honneur de
+ma maison, et que vous me laisserez le soin de le venger?»
+
+D'Avrigny se détourna et murmura un oui bien faible, mais Morrel
+arracha sa main du magistrat, se précipita vers le lit, imprima
+ses lèvres sur les lèvres glacées de Valentine, et s'enfuit avec
+le long gémissement d'une âme qui s'engloutit dans le désespoir.
+
+Nous avons dit que tous les domestiques avaient disparu.
+
+M. de Villefort fut donc forcé de prier d'Avrigny de se charger
+des démarches, si nombreuses et si délicates, qu'entraîne la mort
+dans nos grandes villes, et surtout la mort accompagnée de
+circonstances aussi suspectes.
+
+Quant à Noirtier, c'était quelque chose de terrible à voir que
+cette douleur sans mouvement, que ce désespoir sans gestes, que
+ces larmes sans voix.
+
+Villefort rentra dans son cabinet; d'Avrigny alla chercher le
+médecin de la mairie qui remplit les fonctions d'inspecteur après
+décès, et que l'on nomme assez énergiquement le médecin des morts.
+
+Noirtier ne voulut point quitter sa petite-fille.
+
+Au bout d'une demi-heure, M. d'Avrigny revint avec son confrère;
+on avait fermé les portes de la rue, et comme le concierge avait
+disparu avec les autres serviteurs, ce fut Villefort lui-même qui
+alla ouvrir.
+
+Mais il s'arrêta sur le palier; il n'avait plus le courage
+d'entrer dans la chambre mortuaire.
+
+Les deux docteurs pénétrèrent donc seuls jusqu'à la chambre de
+Valentine.
+
+Noirtier était près du lit, pâle comme la morte, immobile et muet
+comme elle.
+
+Le médecin des morts s'approcha avec l'indifférence de l'homme qui
+passe la moitié de sa vie avec les cadavres, souleva le drap qui
+recouvrait la jeune fille, et entrouvrit seulement les lèvres.
+
+«Oh! dit d'Avrigny en soupirant, pauvre jeune fille, elle est bien
+morte, allez.
+
+--Oui», répondit laconiquement le médecin en laissant retomber le
+drap qui recouvrait le visage de Valentine.
+
+Noirtier fit entendre un sourd râlement.
+
+D'Avrigny se retourna, les yeux du vieillard étincelaient. Le bon
+docteur comprit que Noirtier réclamait la vue de son enfant, il le
+rapprocha du lit, et tandis que le médecin des morts trempait dans
+de l'eau chlorurée les doigts qui avaient touché les lèvres de la
+trépassée, il découvrit ce calme et pâle visage qui semblait celui
+d'un ange endormi.
+
+Une larme qui reparut au coin de l'oeil de Noirtier fut le
+remerciement que reçut le bon docteur.
+
+Le médecin des morts dressa son procès-verbal sur le coin d'une
+table, dans la chambre même de Valentine, et, cette formalité
+suprême accomplie, sortit reconduit par le docteur.
+
+Villefort les entendit descendre et reparut à la porte de son
+cabinet.
+
+En quelques mots il remercia le médecin, et, se retournant vers
+d'Avrigny:
+
+«Et maintenant! dit-il, le prêtre?
+
+--Avez-vous un ecclésiastique que vous désirez plus
+particulièrement charger de prier près de Valentine? demanda
+d'Avrigny.
+
+--Non, dit Villefort, allez chez le plus proche.
+
+--Le plus proche, fit le médecin est un bon abbé italien qui est
+venu demeurer dans la maison voisine de la vôtre. Voulez-vous que
+je le prévienne en passant?
+
+--D'Avrigny, dit Villefort, veuillez, je vous prie, accompagner
+monsieur.
+
+«Voici la clef pour que vous puissiez entrer et sortir à volonté.
+
+«Vous ramènerez le prêtre, et vous vous chargerez de l'installer
+dans la chambre de ma pauvre enfant.
+
+--Désirez-vous lui parler, mon ami?
+
+--Je désire être seul. Vous m'excuserez, n'est-ce pas? Un prêtre
+doit comprendre toutes les douleurs, même la douleur paternelle.»
+
+Et M. de Villefort, donnant un passe-partout à d'Avrigny, salua
+une dernière fois le docteur étranger et rentra dans son cabinet,
+où il se mit à travailler.
+
+Pour certaines organisations, le travail est le remède à toutes
+les douleurs.
+
+Au moment où ils descendaient dans la rue, ils aperçurent un homme
+vêtu d'une soutane, qui se tenait sur le seuil de la porte
+voisine.
+
+«Voici celui dont je vous parlais», dit le médecin des morts à
+d'Avrigny.
+
+D'Avrigny aborda l'ecclésiastique.
+
+«Monsieur, lui dit-il, seriez-vous disposé à rendre un grand
+service à un malheureux père qui vient de perdre sa fille, à M. le
+procureur du roi Villefort?
+
+--Ah! monsieur, répondit le prêtre avec un accent italien des
+plus prononcés, oui, je sais, la mort est dans sa maison.
+
+--Alors, je n'ai point à vous apprendre quel genre de service il
+ose attendre de vous.
+
+--J'allais aller m'offrir, monsieur, dit le prêtre; c'est notre
+mission d'aller au-devant de nos devoirs.
+
+--C'est une jeune fille.
+
+--Oui, je sais cela, je l'ai appris des domestiques que j'ai vus
+fuyant la maison. J'ai su qu'elle s'appelait Valentine; et j'ai
+déjà prié pour elle.
+
+--Merci, merci, monsieur, dit d'Avrigny, et puisque vous avez
+déjà commencé d'exercer votre saint ministère, daignez le
+continuer. Venez vous asseoir près de la morte, et toute une
+famille plongée dans le deuil vous sera bien reconnaissante.
+
+--J'y vais, monsieur, répondit l'abbé, et j'ose dire que jamais
+prières ne seront plus ardentes que les miennes.»
+
+D'Avrigny prit l'abbé par la main, et sans rencontrer Villefort,
+enfermé dans son cabinet, il le conduisit jusqu'à la chambre de
+Valentine, dont les ensevelisseurs devaient s'emparer seulement la
+nuit suivante.
+
+En entrant dans la chambre, le regard de Noirtier avait rencontré
+celui de l'abbé, et sans doute il crut y lire quelque chose de
+particulier, car il ne le quitta plus.
+
+D'Avrigny recommanda au prêtre non seulement la morte, mais le
+vivant, et le prêtre promit à d'Avrigny de donner ses prières à
+Valentine et ses soins à Noirtier.
+
+L'abbé s'y engagea solennellement, et, sans doute pour n'être pas
+dérangé dans ses prières, et pour que Noirtier ne fût pas dérangé
+dans sa douleur, il alla, dès que M. d'Avrigny eut quitté la
+chambre, fermer non seulement les verrous de la porte par laquelle
+le docteur venait de sortir, mais encore les verrous de celle qui
+conduisait chez Mme de Villefort.
+
+
+
+
+CIV
+
+La signature Danglars.
+
+
+Le jour du lendemain se leva triste et nuageux.
+
+Les ensevelisseurs avaient pendant la nuit accompli leur funèbre
+office, et cousu le corps déposé sur le lit dans le suaire qui
+drape lugubrement les trépassés en leur prêtant, quelque chose
+qu'on dise de l'égalité devant la mort, un dernier témoignage du
+luxe qu'ils aimaient pendant leur vie.
+
+Ce suaire n'était autre chose qu'une pièce de magnifique batiste
+que la jeune fille avait achetée quinze jours auparavant.
+
+Dans la soirée, des hommes appelés à cet effet avaient transporté
+Noirtier de la chambre de Valentine dans la sienne, et, contre
+toute attente, le vieillard n'avait fait aucune difficulté de
+s'éloigner du corps de son enfant.
+
+L'abbé Busoni avait veillé jusqu'au jour, et, au jour, il s'était
+retiré chez lui, sans appeler personne.
+
+Vers huit heures du matin, d'Avrigny était revenu; il avait
+rencontré Villefort qui passait chez Noirtier, et il l'avait
+accompagné pour savoir comment le vieillard avait passé la nuit.
+
+Ils le trouvèrent dans le grand fauteuil qui lui servait de lit,
+reposant d'un sommeil doux et presque souriant.
+
+Tous deux s'arrêtèrent étonnés sur le seuil.
+
+«Voyez, dit d'Avrigny à Villefort, qui regardait son père endormi;
+voyez, la nature sait calmer les plus vives douleurs; certes, on
+ne dira pas que M. Noirtier n'aimait pas sa petite-fille; il dort
+cependant.
+
+--Oui, et vous avez raison, répondit Villefort avec surprise; il
+dort, et c'est bien étrange, car la moindre contrariété le tient
+éveillé des nuits entières.
+
+--La douleur l'a terrassé», répliqua d'Avrigny.
+
+Et tous deux regagnèrent pensifs le cabinet du procureur du roi.
+
+«Tenez, moi, je n'ai pas dormi, dit Villefort en montrant à
+d'Avrigny son lit intact; la douleur ne me terrasse pas, moi, il y
+a deux nuits que je ne me suis couché; mais, en échange, voyez mon
+bureau; ai-je écrit, mon Dieu! pendant ces deux jours et ces deux
+nuits!... ai-je fouillé ce dossier, ai-je annoté cet acte
+d'accusation de l'assassin Benedetto!... Ô travail, travail! ma
+passion, ma joie, ma rage, c'est à toi de terrasser toutes mes
+douleurs!»
+
+Et il serra convulsivement la main de d'Avrigny.
+
+«Avez-vous besoin de moi? demanda le docteur.
+
+--Non, dit Villefort; seulement revenez à onze heures, je vous
+prie; c'est à midi qu'a lieu... le départ... Mon Dieu! ma pauvre
+enfant! ma pauvre enfant!»
+
+Et le procureur du roi, redevenant homme, leva les yeux au ciel et
+poussa un soupir.
+
+«Vous tiendrez-vous donc au salon de réception?
+
+--Non, j'ai un cousin qui se charge de ce triste honneur. Moi, je
+travaillerai, docteur; quand je travaille, tout disparaît.»
+
+En effet, le docteur n'était point à la porte que déjà le
+procureur du roi s'était remis au travail.
+
+Sur le perron, d'Avrigny rencontra ce parent dont lui avait parlé
+Villefort, personnage insignifiant dans cette histoire comme dans
+la famille, un de ces êtres voués en naissant à jouer le rôle
+d'utilité dans le monde.
+
+Il était ponctuel, vêtu de noir, avait un crêpe au bras, et
+s'était rendu chez son cousin avec une figure qu'il s'était faite,
+qu'il comptait garder tant que besoin serait, et quitter ensuite.
+
+À onze heures, les voitures funèbres roulèrent sur le pavé de la
+cour, et la rue du Faubourg-Saint-Honoré s'emplit des murmures de
+la foule, également avide des joies ou du deuil des riches, et qui
+court à un enterrement pompeux avec la même hâte qu'à un mariage
+de duchesse.
+
+Peu à peu le salon mortuaire s'emplit et l'on vit arriver d'abord
+une partie de nos anciennes connaissances, c'est-à-dire Debray,
+Château-Renaud, Beauchamp, puis toutes les illustrations du
+parquet, de la littérature et de l'armée; car M. de Villefort
+occupait moins encore par sa position sociale que par son mérite
+personnel, un des premiers rangs dans le monde parisien.
+
+Le cousin se tenait à la porte et faisait entrer tout le monde, et
+c'était pour les indifférents un grand soulagement, il faut le
+dire, que de voir là une figure indifférente qui n'exigeait point
+des conviés une physionomie menteuse ou de fausses larmes, comme
+eussent fait un père, un frère ou un fiancé.
+
+Ceux qui se connaissaient s'appelaient du regard et se
+réunissaient en groupes.
+
+Un de ces groupes était composé de Debray, de Château-Renaud et de
+Beauchamp.
+
+«Pauvre jeune fille! dit Debray, payant, comme chacun au reste le
+faisait malgré soi, un tribut à ce douloureux événement; pauvre jeune
+fille! si riche, si belle! Eussiez-vous pensé cela, Château-Renaud,
+quand nous vînmes, il y a combien?... trois semaines ou un mois tout au
+plus, pour signer ce contrat qui ne fut pas signé?
+
+--Ma foi, non, dit Château-Renaud.
+
+--La connaissiez-vous?
+
+--J'avais causé une fois ou deux avec elle au bal de
+Mme de Morcerf, elle m'avait paru charmante quoique d'un esprit un
+peu mélancolique. Où est la belle-mère? savez-vous?
+
+--Elle est allée passer la journée avec la femme de ce digne
+monsieur qui nous reçoit.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça?
+
+--Qui ça?
+
+--Le monsieur qui nous reçoit. Un député?
+
+--Non, dit Beauchamp; je suis condamné à voir nos honorables tous
+les jours, et sa tête m'est inconnue.
+
+--Avez-vous parlé de cette mort dans votre journal?
+
+--L'article n'est pas de moi, mais on en a parlé; je doute même
+qu'il soit agréable à M. de Villefort. Il est dit, je crois, que
+si quatre morts successives avaient eu lieu autre part que dans la
+maison de M. le procureur du roi, M. le procureur du roi s'en fût
+certes plus ému.
+
+--Au reste, dit Château-Renaud, le docteur d'Avrigny, qui est le
+médecin de ma mère, le prétend fort désespéré.
+
+--Mais qui cherchez-vous donc, Debray?
+
+--Je cherche M. de Monte-Cristo, répondit le jeune homme.
+
+--Je l'ai rencontré sur le boulevard en venant ici. Je le crois
+sur son départ, il allait chez son banquier, dit Beauchamp.
+
+--Chez son banquier? Son banquier, n'est-ce pas Danglars? demanda
+Château-Renaud à Debray.
+
+--Je crois que oui, répondit le secrétaire intime avec un léger
+trouble; mais M. de Monte-Cristo n'est pas le seul qui manque ici.
+Je ne vois pas Morrel.
+
+--Morrel! est-ce qu'il les connaissait? demanda Château-Renaud.
+
+--Je crois qu'il avait été présenté à Mme de Villefort seulement.
+
+--N'importe, il aurait dû venir, dit Debray; de quoi causera-t-il,
+ce soir? cet enterrement, c'est la nouvelle de la journée;
+mais, chut, taisons-nous, voici M. le ministre de la Justice et
+des Cultes, il va se croire obligé de faire son petit _speech_ au
+cousin larmoyant.»
+
+Et les trois jeunes gens se rapprochèrent de la porte pour
+entendre le petit _speech_ de M. le ministre de la Justice et des
+Cultes.
+
+Beauchamp avait dit vrai; en se rendant à l'invitation mortuaire,
+il avait rencontré Monte-Cristo, qui, de son côté, se dirigeait
+vers l'hôtel de Danglars, rue de la Chaussée-d'Antin.
+
+Le banquier avait, de sa fenêtre, aperçu la voiture du comte
+entrant dans la cour, et il était venu au-devant de lui avec un
+visage attristé, mais affable.
+
+«Eh bien, comte, dit-il en tendant la main à Monte-Cristo, vous venez me
+faire vos compliments de condoléance. En vérité, le malheur est dans ma
+maison; c'est au point que, lorsque je vous ai aperçu, je
+m'interrogeais moi-même pour savoir si je n'avais pas souhaité malheur à
+ces pauvres Morcerf, ce qui eût justifié le proverbe: Qui mal veut, mal
+lui arrive. Eh bien, sur ma parole, non, je ne souhaitais pas de mal à
+Morcerf; il était peut-être un peu orgueilleux pour un homme parti de
+rien, comme moi, se devant tout à lui-même, comme moi, mais chacun a ses
+défauts. Ah, tenez-vous bien, comte, les gens de notre génération...
+Mais, pardon, vous n'êtes pas de notre génération, vous, vous êtes un
+jeune homme... Les gens de notre génération ne sont point heureux cette
+année: témoin notre puritain de procureur du roi, témoin Villefort, qui
+vient encore de perdre sa fille. Ainsi, récapitulez: Villefort, comme
+nous disions, perdant toute sa famille d'une façon étrange; Morcerf
+déshonoré et tué; moi, couvert de ridicule par la scélératesse de ce
+Benedetto, et puis...
+
+--Puis, quoi? demanda le comte.
+
+--Hélas! vous l'ignorez donc?
+
+--Quelque nouveau malheur?
+
+--Ma fille...
+
+--Mlle Danglars?
+
+--Eugénie nous quitte.
+
+--Oh! mon Dieu! que me dites-vous là!
+
+--La vérité, mon cher comte. Mon Dieu! que vous êtes heureux de
+n'avoir ni femme ni enfant, vous!
+
+--Vous trouvez?
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+--Et vous dites que Mlle Eugénie...
+
+--Elle n'a pu supporter l'affront que nous a fait ce misérable,
+et m'a demandé la permission de voyager.
+
+--Et elle est partie?
+
+--L'autre nuit.
+
+--Avec Mme Danglars?
+
+--Non, avec une parente... Mais nous ne la perdons pas moins,
+cette chère Eugénie; car je doute qu'avec le caractère que je lui
+connais, elle consente jamais à revenir en France!
+
+--Que voulez-vous, mon cher baron, dit Monte-Cristo, chagrins de
+famille, chagrins qui seraient écrasants pour un pauvre diable
+dont l'enfant serait toute la fortune, mais supportables pour un
+millionnaire. Les philosophes ont beau dire, les hommes pratiques
+leur donneront toujours un démenti là-dessus: l'argent console de
+bien des choses; et vous, vous devez être plus vite consolé que
+qui que ce soit, si vous admettez la vertu de ce baume souverain:
+vous, le roi de la finance, le point d'intersection de tous les
+pouvoirs.»
+
+Danglars lança un coup d'oeil oblique au comte, pour voir s'il
+raillait ou s'il parlait sérieusement.
+
+«Oui, dit-il, le fait est que si la fortune console, je dois être
+consolé: je suis riche.
+
+--Si riche, mon cher baron, que votre fortune ressemble aux
+Pyramides; voulût-on les démolir, on n'oserait; osât-on, on ne
+pourrait.»
+
+Danglars sourit de cette confiante bonhomie du comte.
+
+«Cela me rappelle, dit-il, que lorsque vous êtes entré, j'étais en
+train de faire cinq petits bons; j'en avais déjà signé deux;
+voulez-vous me permettre de faire les trois autres?
+
+--Faites, mon cher baron, faites.»
+
+Il y eut un instant de silence, pendant lequel on entendit crier
+la plume du banquier, tandis que Monte-Cristo regardait les
+moulures dorées au plafond.
+
+«Des bons d'Espagne, dit Monte-Cristo, des bons d'Haïti, des bons
+de Naples?
+
+--Non, dit Danglars en riant de son rire suffisant, des bons au
+porteur, des bons sur la Banque de France. Tenez, ajouta-t-il,
+monsieur le comte, vous qui êtes l'empereur de la finance, comme
+j'en suis le roi, avez-vous vu beaucoup de chiffons de papier de
+cette grandeur-là valoir chacun un million?»
+
+Monte-Cristo prit dans sa main, comme pour les peser, les cinq
+chiffons de papier que lui présentait orgueilleusement Danglars,
+et lut:
+
+«Plaise à M. le Régent de la Banque de faire payer à mon ordre, et
+sur les fonds déposés par moi, la somme d'un million, valeur en
+compte.
+
+ «BARON DANGLARS.»
+
+--Un, deux, trois, quatre, cinq, fit Monte-Cristo; cinq millions!
+peste! comme vous y allez, seigneur Crésus!
+
+--Voilà comme je fais les affaires, moi, dit Danglars.
+
+--C'est merveilleux, si surtout, comme je n'en doute pas, cette
+somme est payée comptant.
+
+--Elle le sera, dit Danglars.
+
+--C'est beau d'avoir un pareil crédit; en vérité il n'y a qu'en
+France qu'on voie ces choses-là: cinq chiffons de papier valant
+cinq millions; et il faut le voir pour le croire.
+
+--Vous en doutez?
+
+--Non.
+
+--Vous dites cela avec un accent... Tenez, donnez-vous-en le
+plaisir: conduisez mon commis à la banque, et vous l'en verrez
+sortir avec des bons sur le trésor pour la même somme.
+
+--Non, dit Monte-Cristo pliant les cinq billets, ma foi non, la
+chose est trop curieuse, et j'en ferai l'expérience moi-même. Mon
+crédit chez vous était de six millions, j'ai pris neuf cent mille
+francs, c'est cinq millions cent mille francs que vous restez me
+devoir. Je prends vos cinq chiffons de papier que je tiens pour
+bons à la seule vue de votre signature, et voici un reçu général
+de six millions qui régularise notre compte. Je l'avais préparé
+d'avance, car il faut vous dire que j'ai fort besoin d'argent
+aujourd'hui.»
+
+Et d'une main Monte-Cristo mit les cinq billets dans sa poche,
+tandis que de l'autre il tendait son reçu au banquier.
+
+La foudre tombant aux pieds de Danglars ne l'eût pas écrasé d'une
+terreur plus grande.
+
+«Quoi! balbutia-t-il, quoi! monsieur le comte, vous prenez cet
+argent? Mais, pardon, pardon, c'est de l'argent que je dois aux
+hospices, un dépôt, et j'avais promis de payer ce matin.
+
+--Ah! dit Monte-Cristo, c'est différent. Je ne tiens pas
+précisément à ces cinq billets, payez-moi en autres valeurs;
+c'était par curiosité que j'avais pris celles-ci, afin de pouvoir
+dire de par le monde que, sans avis aucun, sans me demander cinq
+minutes de délai, la maison Danglars m'avait payé cinq millions
+comptant! c'eût été remarquable! Mais voici vos valeurs; je vous
+le répète, donnez-m'en d'autres.»
+
+Et il tendait les cinq effets à Danglars qui, livide, allongea
+d'abord la main, ainsi que le vautour allonge la griffe par les
+barreaux de sa cage pour retenir la chair qu'on lui enlève.
+
+Tout à coup il se ravisa, fit un effort violent et se contint.
+
+Puis on le vit sourire, arrondir peu à peu les traits de son
+visage bouleversé.
+
+«Au fait, dit-il, votre reçu, c'est de l'argent.
+
+--Oh! mon Dieu, oui! et si vous étiez à Rome, sur mon reçu, la
+maison Thomson et French ne ferait pas plus de difficulté de vous
+payer que vous n'en avez fait vous-même.
+
+--Pardon, monsieur le comte, pardon.
+
+--Je puis donc garder cet argent?
+
+--Oui, dit Danglars en essuyant la sueur qui perlait à la racine
+de ses cheveux, gardez, gardez.»
+
+Monte-Cristo remit les cinq billets dans sa poche avec cet
+intraduisible mouvement de physionomie qui veut dire:
+
+«Dame! réfléchissez; si vous vous repentez, il est encore temps.
+
+--Non, dit Danglars, non; décidément, gardez mes signatures.
+Mais, vous le savez, rien n'est formaliste comme un homme
+d'argent; je destinais cet argent aux hospices et j'eusse cru les
+voler en ne leur donnant pas précisément celui-là, comme si un écu
+n'en valait pas un autre. Excusez!»
+
+Et il se mit à rire bruyamment, mais des nerfs.
+
+«J'excuse, répondit gracieusement Monte-Cristo, et j'empoche.»
+
+Et il plaça les bons dans son portefeuille.
+
+«Mais, dit Danglars, nous avons une somme de cent mille francs?
+
+--Oh! bagatelle, dit Monte-Cristo. L'agio doit monter à peu près
+à cette somme; gardez-la, et nous serons quittes.
+
+--Comte, dit Danglars, parlez-vous sérieusement?
+
+--Je ne ris jamais avec les banquiers», répliqua Monte-Cristo
+avec un sérieux qui frisait l'impertinence.
+
+Et il s'achemina vers la porte, juste au moment où le valet de
+chambre annonçait:
+
+«M. de Boville, receveur général des hospices.
+
+--Ma foi, dit Monte-Cristo, il paraît que je suis arrivé à temps
+pour jouir de vos signatures, on se les dispute.»
+
+Danglars pâlit une seconde fois, et se hâta de prendre congé du
+comte.
+
+Le comte de Monte-Cristo échangea un cérémonieux salut avec
+M. de Boville, qui se tenait debout dans le salon d'attente, et
+qui, M. de Monte-Cristo passé, fut immédiatement introduit dans le
+cabinet de M. Danglars.
+
+On eût pu voir le visage si sérieux du comte s'illuminer d'un
+éphémère sourire à l'aspect du portefeuille que tenait à la main
+M. le receveur des hospices.
+
+À la porte, il retrouva sa voiture, et se fit conduire sur-le-champ
+à la Banque.
+
+Pendant ce temps, Danglars, comprimant toute émotion, venait à la
+rencontre du receveur général.
+
+Il va sans dire que le sourire et la gracieuseté étaient
+stéréotypés sur ses lèvres.
+
+«Bonjour, dit-il, mon cher créancier, car je gagerais que c'est le
+créancier qui m'arrive.
+
+--Vous avez deviné juste, monsieur le baron, dit M. de Boville,
+les hospices se présentent à vous dans ma personne; les veuves et
+les orphelins viennent par mes mains vous demander une aumône de
+cinq millions.
+
+--Et l'on dit que les orphelins sont à plaindre! dit Danglars en
+prolongeant la plaisanterie; pauvres enfants!
+
+--Me voici donc venu en leur nom, dit M. de Boville. Vous avez dû
+recevoir ma lettre hier?
+
+--Oui.
+
+--Me voici avec mon reçu.
+
+--Mon cher monsieur de Boville, dit Danglars, vos veuves et vos
+orphelins auront, si vous le voulez bien, la bonté d'attendre
+vingt-quatre heures, attendu que M. de Monte-Cristo, que vous
+venez de voir sortir d'ici... Vous l'avez vu, n'est-ce pas?
+
+--Oui; eh bien?
+
+--Eh bien, M. de Monte-Cristo emportait leur cinq millions!
+
+--Comment cela?
+
+--Le comte avait un crédit illimité sur moi, crédit ouvert par la
+maison Thomson et French, de Rome. Il est venu me demander une
+somme de cinq millions d'un seul coup; je lui ai donné un bon sur
+la Banque: c'est là que sont déposés mes fonds; et vous comprenez,
+je craindrais, en retirant des mains de M. le régent dix millions
+le même jour, que cela ne lui parût bien étrange.
+
+«En deux jours, ajouta Danglars en souriant, je ne dis pas.
+
+--Allons donc! s'écria M. de Boville avec le ton de la plus
+complète incrédulité; cinq millions à ce monsieur qui sortait tout
+à l'heure, et qui m'a salué en sortant comme si je le connaissais?
+
+--Peut-être vous connaît-il sans que vous le connaissiez, vous.
+M. de Monte-Cristo connaît tout le monde.
+
+--Cinq millions!
+
+--Voilà son reçu. Faites comme saint Thomas: voyez et touchez.»
+
+M. de Boville prit le papier que lui présentait Danglars, et lut:
+
+«Reçu de M. le baron Danglars la somme de cinq millions cent mille
+francs, dont il se remboursera à volonté sur la maison Thomson et
+French, de Rome.»
+
+«C'est ma foi vrai! dit celui-ci.
+
+--Connaissez-vous la maison Thomson et French?
+
+--Oui, dit M. de Boville, j'ai fait autrefois une affaire de deux
+cent mille francs avec elle; mais je n'en ai pas entendu parler
+depuis.
+
+--C'est une des meilleures maisons d'Europe, dit Danglars en
+rejetant négligemment sur son bureau le reçu qu'il venait de
+prendre des mains de M. de Boville.
+
+--Et il avait comme cela cinq millions, rien que sur vous? Ah çà!
+mais c'est donc un nabab que ce comte de Monte-Cristo?
+
+--Ma foi! je ne sais pas ce que c'est, mais il avait trois
+crédits illimités: un sur moi, un sur Rothschild, un sur Laffitte,
+et, ajouta négligemment Danglars, comme vous voyez, il m'a donné
+la préférence en me laissant cent mille francs pour l'agio.»
+
+M. de Boville donna tous les signes de la plus grande admiration.
+
+«Il faudra que je l'aille visiter, dit-il, et que j'obtienne
+quelque fondation pieuse pour nous.
+
+--Oh! c'est comme si vous la teniez; ses aumônes seules montent à
+plus de vingt mille francs par mois.
+
+--C'est magnifique; d'ailleurs, je lui citerai l'exemple de
+Mme de Morcerf et de son fils.
+
+--Quel exemple?
+
+--Ils ont donné toute leur fortune aux hospices.
+
+--Quelle fortune?
+
+--Leur fortune, celle du général de Morcerf, du défunt.
+
+--Et à quel propos?
+
+--À propos qu'ils ne voulaient pas d'un bien si misérablement
+acquis.
+
+--De quoi vont-ils vivre?
+
+--La mère se retire en province et le fils s'engage.
+
+--Tiens, tiens, dit Danglars, en voilà des scrupules!
+
+--J'ai fait enregistrer l'acte de donation hier.
+
+--Et combien possédaient-ils?
+
+--Oh! pas grand-chose: douze à treize cent mille francs. Mais
+revenons à nos millions.
+
+--Volontiers, dit Danglars le plus naturellement du monde; vous
+êtes donc bien pressé de cet argent?
+
+--Mais oui; la vérification de nos caisses se fait demain.
+
+--Demain! que ne disiez-vous cela tout de suite? Mais c'est un
+siècle, demain! À quelle heure cette vérification?
+
+--À deux heures.
+
+--Envoyez à midi, dit Danglars avec son sourire.
+
+M. de Boville ne répondait pas grand-chose; il faisait oui de la
+tête et remuait son portefeuille.
+
+--Eh! mais j'y songe, dit Danglars, faites mieux.
+
+--Que voulez-vous que je fasse?
+
+--Le reçu de M. de Monte-Cristo vaut de l'argent; passez ce reçu
+chez Rothschild ou chez Laffitte; ils vous le prendront à
+l'instant même.
+
+--Quoique remboursable sur Rome?
+
+--Certainement; il vous en coûtera seulement un escompte de cinq
+à six mille francs.
+
+Le receveur fit un bond en arrière.
+
+«Ma foi! non, j'aime mieux attendre à demain. Comme vous y allez!
+
+--J'ai cru un instant, pardonnez-moi, dit Danglars avec une
+suprême impudence, j'ai cru que vous aviez un petit déficit à
+combler.
+
+--Ah! fit le receveur.
+
+--Écoutez, cela s'est vu, et dans ce cas on fait un sacrifice.
+
+--Dieu merci! non, dit M. de Boville.
+
+--Alors, à demain; mais sans faute?
+
+--Ah çà! mais, vous riez! Envoyez à midi, et la Banque sera
+prévenue.
+
+--Je viendrai moi-même.
+
+--Mieux encore, puisque cela me procurera le plaisir de vous
+voir.»
+
+Ils se serrèrent la main.
+
+«À propos, dit M. de Boville, n'allez-vous donc point à
+l'enterrement de cette pauvre Mlle de Villefort, que j'ai
+rencontré sur le boulevard?
+
+--Non, dit le banquier, je suis encore un peu ridicule depuis
+l'affaire de Benedetto, et je fais un plongeon.
+
+--Bah! vous avez tort; est-ce qu'il y a de votre faute dans tout
+cela?
+
+--Écoutez, mon cher receveur, quand on porte un nom sans tache
+comme le mien, on est susceptible.
+
+--Tout le monde vous plaint, soyez-en persuadé, et, surtout, tout
+le monde plaint mademoiselle votre fille.
+
+--Pauvre Eugénie! fit Danglars avec un profond soupir. Vous savez
+qu'elle entre en religion, monsieur?
+
+--Non.
+
+--Hélas! ce n'est que malheureusement trop vrai. Le lendemain de
+l'événement, elle s'est décidée à partir avec une religieuse de
+ses amies; elle va chercher un couvent bien sévère en Italie ou en
+Espagne.
+
+--Oh! c'est terrible!»
+
+Et M. de Boville se retira sur cette exclamation en faisant au
+père mille compliments de condoléance. Mais il ne fut pas plus tôt
+dehors, que Danglars, avec une énergie de geste que comprendront
+ceux-là seulement qui ont vu représenter _Robert Macaire_, par
+Frédérick, s'écria:
+
+«Imbécile!»
+
+Et serrant la quittance de Monte-Cristo dans un petit
+portefeuille:
+
+«Viens à midi, ajouta-t-il, à midi, je serai loin.»
+
+Puis il s'enferma à double tour, vida tous les tiroirs de sa
+caisse, réunit une cinquantaine de mille francs en billets de
+banque, brûla différents papiers, en mit d'autres en évidence, et
+commença d'écrire une lettre qu'il cacheta, et sur laquelle il mit
+pour suscription:
+
+«À madame la baronne Danglars.»
+
+«Ce soir, murmura-t-il, je la placerai moi-même sur sa toilette.»
+
+Puis, tirant un passeport de son tiroir.
+
+«Bon, dit-il, il est encore valable pour deux mois.»
+
+
+
+
+CV
+
+Le cimetière du Père-Lachaise.
+
+
+M. de Boville avait, en effet, rencontré le convoi funèbre qui
+conduisait Valentine à sa dernière demeure.
+
+Le temps était sombre et nuageux; un vent tiède encore, mais déjà
+mortel pour les feuilles jaunies, les arrachait aux branches peu à
+peu dépouillées et les faisait tourbillonner sur la foule immense
+qui encombrait les boulevards.
+
+M. de Villefort, parisien pur, regardait le cimetière du Père-Lachaise
+comme le seul digne de recevoir la dépouille mortelle d'une famille
+parisienne; les autres lui paraissaient des cimetières de campagne, des
+hôtels garnis de la mort. Au Père-Lachaise seulement un trépassé de
+bonne compagnie pouvait être logé chez lui.
+
+Il avait acheté là, comme nous l'avons vu, la concession à
+perpétuité sur laquelle s'élevait le monument peuplé si
+promptement par tous les membres de sa première famille.
+
+On lisait sur le fronton du mausolée: FAMILLE SAINT-MÉRAN ET
+VILLEFORT; car tel avait été le dernier voeu de la pauvre Renée,
+mère de Valentine.
+
+C'était donc vers le Père-Lachaise que s'acheminait le pompeux
+cortège parti du faubourg Saint-Honoré. On traversa tout Paris, on
+prit le faubourg du Temple, puis les boulevards extérieurs
+jusqu'au cimetière. Plus de cinquante voitures de maîtres
+suivaient vingt voitures de deuil, et, derrière ces cinquante
+voitures, plus de cinq cents personnes encore marchaient à pied.
+
+C'étaient presque tous des jeunes gens que la mort de Valentine
+avait frappés d'un coup de foudre, et qui, malgré la vapeur
+glaciale du siècle et le prosaïsme de l'époque, subissaient
+l'influence poétique de cette belle, de cette chaste, de cette
+adorable jeune fille enlevée en sa fleur.
+
+À la sortie de Paris, on vit arriver un rapide attelage de quatre
+chevaux qui s'arrêtèrent soudain en raidissant leurs jarrets
+nerveux comme des ressorts d'acier: c'était M. de Monte-Cristo.
+
+Le comte descendit de sa calèche, et vint se mêler à la foule qui
+suivait à pied le char funéraire.
+
+Château-Renaud l'aperçut; il descendit aussitôt de son coupé et
+vint se joindre à lui. Beauchamp quitta de même le cabriolet de
+remise dans lequel il se trouvait.
+
+Le comte regardait attentivement par tous les interstices que
+laissait la foule; il cherchait visiblement quelqu'un. Enfin, il
+n'y tint pas.
+
+«Où est Morrel? demanda-t-il. Quelqu'un de vous, messieurs,
+sait-il où il est?
+
+--Nous nous sommes déjà fait cette question à la maison
+mortuaire, dit Château-Renaud; car personne de nous ne l'a
+aperçu.»
+
+Le comte se tut, mais continua à regarder autour de lui.
+
+Enfin on arriva au cimetière. L'oeil perçant de Monte-Cristo sonda
+tout d'un coup les bosquets d'ifs et de pins, et bientôt il perdit
+toute inquiétude: une ombre avait glissé sous les noires
+charmilles, et Monte-Cristo venait sans doute de reconnaître ce
+qu'il cherchait.
+
+On sait ce que c'est qu'un enterrement dans cette magnifique
+nécropole: des groupes noirs disséminés dans les blanches allées,
+le silence du ciel et de la terre, troublé par l'éclat de quelques
+branches rompues, de quelque haie enfoncée autour d'une tombe; puis
+le chant mélancolique des prêtres auquel se mêle çà et là un
+sanglot échappé d'une touffe de fleurs, sous laquelle on voit
+quelque femme, abîmée et les mains jointes.
+
+L'ombre qu'avait remarquée Monte-Cristo traversa rapidement le
+quinconce jeté derrière la tombe d'Héloïse et d'Abélard, vint se
+placer, avec les valets de la mort, à la tête des chevaux qui
+traînaient le corps, et du même pas parvint à l'endroit choisi
+pour la sépulture.
+
+Chacun regardait quelque chose.
+
+Monte-Cristo ne regardait que cette ombre à peine remarquée de
+ceux qui l'avoisinaient.
+
+Deux fois le comte sortit des rangs pour voir si les mains de cet
+homme ne cherchaient pas quelque arme cachée sous ses habits.
+
+Cette ombre, quand le cortège s'arrêta, fut reconnue pour être
+Morrel, qui, avec sa redingote noire boutonnée jusqu'en haut, son
+front livide, ses joues creusées, son chapeau froissé par ses
+mains convulsives, s'était adossé à un arbre situé sur un tertre
+dominant le mausolée, de manière à ne perdre aucun des détails de
+la funèbre cérémonie qui allait s'accomplir.
+
+Tout se passa selon l'usage. Quelques hommes, et comme toujours,
+c'étaient les moins impressionnés, quelques hommes prononcèrent
+des discours. Les uns plaignaient cette mort prématurée; les
+autres s'étendaient sur la douleur de son père; il y en eut
+d'assez ingénieux pour trouver que cette jeune fille avait plus
+d'une fois sollicité M. de Villefort pour les coupables sur la
+tête desquels il tenait suspendu le glaive de la justice; enfin,
+on épuisa les métaphores fleuries et les périodes douloureuses, en
+commentant de toute façon les stances de Malherbe à Dupérier.
+
+Monte-Cristo n'écoutait rien, ne voyait rien, ou plutôt il ne
+voyait que Morrel, dont le calme et l'immobilité formaient un
+spectacle effrayant pour celui qui seul pouvait lire ce qui se
+passait au fond du coeur du jeune officier.
+
+«Tiens, dit tout à coup Beauchamp à Debray, voilà Morrel! Où
+diable s'est-il fourré là?»
+
+Et ils le firent remarquer à Château-Renaud.
+
+«Comme il est pâle, dit celui-ci en tressaillant.
+
+--Il a froid, répliqua Debray.
+
+--Non pas, dit lentement Château-Renaud; je crois, moi, qu'il est
+ému. C'est un homme très impressionnable que Maximilien.
+
+--Bah! dit Debray, à peine s'il connaissait Mlle de Villefort.
+Vous l'avez dit vous-même.
+
+--C'est vrai. Cependant je me rappelle qu'à ce bal chez
+Mme de Morcerf il a dansé trois fois avec elle; vous savez, comte,
+à ce bal où vous produisîtes tant d'effet.
+
+--Non, je ne sais pas», répondit Monte-Cristo, sans savoir à quoi
+ni à qui il répondait, occupé qu'il était de surveiller Morrel
+dont les joues s'animaient, comme il arrive à ceux qui compriment
+ou retiennent leur respiration.
+
+«Les discours sont finis: adieu, messieurs», dit brusquement le
+comte.
+
+Et il donna le signal du départ en disparaissant, sans que l'on
+sût par où il était passé.
+
+La fête mortuaire était terminée, les assistants reprirent le
+chemin de Paris.
+
+Château-Renaud seul chercha un instant Morrel des yeux; mais,
+tandis qu'il avait suivi du regard le comte qui s'éloignait,
+Morrel avait quitté sa place, et Château-Renaud, après l'avoir
+cherché vainement, avait suivi Debray et Beauchamp.
+
+Monte-Cristo s'était jeté dans un taillis, et, caché derrière une
+large tombe, il guettait jusqu'au moindre mouvement de Morrel, qui
+peu à peu s'était approché du mausolée abandonné des curieux, puis
+des ouvriers.
+
+Morrel regarda autour de lui lentement et vaguement; mais au
+moment où son regard embrassait la portion du cercle opposée à la
+sienne, Monte-Cristo se rapprocha encore d'une dizaine de pas sans
+avoir été vu.
+
+Le jeune homme s'agenouilla.
+
+Le comte, le cou tendu, l'oeil fixe et dilaté, les jarrets pliés
+comme pour s'élancer au premier signal, continuait à se rapprocher
+de Morrel.
+
+Morrel courba son front jusque sur la pierre, embrassa la grille
+de ses deux mains, et murmura:
+
+«Ô Valentine!»
+
+Le coeur du comte fut brisé par l'explosion de ces deux mots; il
+fit un pas encore, et frappant sur l'épaule de Morrel:
+
+«C'est vous, cher ami! dit-il, je vous cherchais.»
+
+Monte-Cristo s'attendait à un éclat, à des reproches, à des
+récriminations: il se trompait.
+
+Morrel se tourna de son côté, et avec l'apparence du calme:
+
+«Vous voyez, dit-il, je priais!»
+
+Et son regard scrutateur parcourut le jeune homme des pieds à la
+tête.
+
+Après cet examen il parut plus tranquille.
+
+«Voulez-vous que je vous ramène à Paris? dit-il.
+
+--Non, merci.
+
+--Enfin désirez-vous quelque chose?
+
+--Laissez-moi prier.
+
+Le comte s'éloigna sans faire une seule objection, mais ce fut
+pour prendre un nouveau poste, d'où il ne perdait pas un seul
+geste de Morrel, qui enfin se releva, essuya ses genoux blanchis
+par la pierre, et reprit le chemin de Paris sans tourner une seule
+fois la tête.
+
+Il descendit lentement la rue de la Roquette.
+
+Le comte, renvoyant sa voiture qui stationnait au Père-Lachaise,
+le suivit à cent pas. Maximilien traversa le canal, et rentra rue
+Meslay par les boulevards.
+
+Cinq minutes après que la porte se fut refermée pour Morrel, elle
+se rouvrit pour Monte-Cristo.
+
+Julie était à l'entrée du jardin, où elle regardait, avec la plus
+profonde attention, maître Peneton, qui, prenant sa profession de
+jardinier au sérieux, faisait des boutures de rosier du Bengale.
+
+«Ah! monsieur le comte de Monte-Cristo! s'écria-t-elle avec cette
+joie que manifestait d'ordinaire chaque membre de la famille,
+quand Monte-Cristo faisait sa visite dans la rue Meslay.
+
+--Maximilien vient de rentrer, n'est-ce pas madame? demanda le
+comte.
+
+--Je crois l'avoir vu passer, oui, reprit la jeune femme; mais,
+je vous en prie, appelez Emmanuel.
+
+--Pardon, madame; mais il faut que je monte à l'instant même chez
+Maximilien, répliqua Monte-Cristo, j'ai à lui dire quelque chose
+de la plus haute importance.
+
+--Allez donc, fit-elle, en l'accompagnant de son charmant sourire
+jusqu'à ce qu'il eût disparu dans l'escalier.
+
+Monte-Cristo eut bientôt franchi les deux étages qui séparaient le
+rez-de-chaussée de l'appartement de Maximilien; parvenu sur le
+palier, il écouta: nul bruit ne se faisait entendre.
+
+Comme dans la plupart des anciennes maisons habitées par un seul
+maître, le palier n'était fermé que par une porte vitrée.
+
+Seulement, à cette porte vitrée il n'y avait point de clef.
+Maximilien s'était enfermé en dedans; mais il était impossible de
+voir au-delà de la porte, un rideau de soie rouge doublant les
+vitres.
+
+L'anxiété du comte se traduisit par une vive rougeur, symptôme
+d'émotion peu ordinaire chez cet homme impassible.
+
+«Que faire?» murmura-t-il.
+
+Et il réfléchit un instant.
+
+«Sonner? reprit-il, oh! non! souvent le bruit d'une sonnette,
+c'est-à-dire d'une visite, accélère la résolution de ceux qui se
+trouvent dans la situation où Maximilien doit être en ce moment,
+et alors au bruit de la sonnette répond un autre bruit.»
+
+Monte-Cristo frissonna des pieds à la tête, et, comme chez lui la
+décision avait la rapidité de l'éclair, il frappa un coup de coude
+dans un des carreaux de la porte vitrée qui vola en éclats; puis
+il souleva le rideau et vit Morrel qui, devant son bureau, une
+plume à la main, venait de bondir sur sa chaise, au fracas de la
+vitre brisée.
+
+«Ce n'est rien, dit le comte, mille pardons, mon cher ami! j'ai
+glissé, et en glissant j'ai donné du coude dans votre carreau;
+puisqu'il est cassé, je vais en profiter pour entrer chez vous; ne
+vous dérangez pas, ne vous dérangez pas.»
+
+Et, passant le bras par la vitre brisée, le comte ouvrit la porte.
+
+Morrel se leva, évidemment contrarié, et vint au-devant de Monte-Cristo,
+moins pour le recevoir que pour lui barrer le passage.
+
+«Ma foi, c'est la faute de vos domestiques, dit Monte-Cristo en se
+frottant le coude, vos parquets sont reluisants comme des miroirs.
+
+--Vous êtes-vous blessé, monsieur? demanda froidement Morrel.
+
+--Je ne sais. Mais que faisiez-vous donc là? Vous écriviez?
+
+--Moi?
+
+--Vous avez les doigts tachés d'encre.
+
+--C'est vrai, répondit Morrel, j'écrivais; cela m'arrive
+quelquefois, tout militaire que je suis.»
+
+Monte-Cristo fit quelques pas dans l'appartement. Force fut à
+Maximilien de le laisser passer; mais il le suivit.
+
+«Vous écriviez? reprit Monte-Cristo avec un regard fatigant de
+fixité.
+
+--J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que oui», fit Morrel.
+
+Le comte jeta un regard autour de lui.
+
+«Vos pistolets à côté de l'écritoire! dit-il en montrant du doigt
+à Morrel les armes posées sur son bureau.
+
+--Je pars pour un voyage, répondit Maximilien.
+
+--Mon ami! dit Monte-Cristo avec une voix d'une douceur infinie.
+
+--Monsieur!
+
+--Mon ami, mon cher Maximilien, pas de résolutions extrêmes, je
+vous en supplie!
+
+--Moi, des résolutions extrêmes, dit Morrel en haussant les
+épaules; et en quoi, je vous prie, un voyage est-il une résolution
+extrême?
+
+--Maximilien, dit Monte-Cristo, posons chacun de notre côté le
+masque que nous portons.
+
+«Maximilien, vous ne m'abusez pas avec ce calme de commande plus
+que je ne vous abuse, moi, avec ma frivole sollicitude.
+
+«Vous comprenez bien, n'est-ce pas? que pour avoir fait ce que
+j'ai fait, pour avoir enfoncé des vitres, violé le secret de la
+chambre d'un ami, vous comprenez, dis-je, que, pour avoir fait
+tout cela, il fallait que j'eusse une inquiétude réelle, ou plutôt
+une conviction terrible.
+
+«Morrel, vous voulez vous tuer!
+
+--Bon! dit Morrel tressaillant, où prenez-vous de ces idées-là,
+monsieur le comte?
+
+--Je vous dis que vous voulez vous tuer! continua le comte du
+même son de voix, et en voici la preuve.»
+
+Et, s'approchant du bureau, il souleva la feuille blanche que le
+jeune homme avait jetée sur une lettre commencée, et prit la
+lettre.
+
+Morrel s'élança pour la lui arracher des mains. Mais Monte-Cristo
+prévoyait ce mouvement et le prévint en saisissant Maximilien par
+le poignet et en l'arrêtant comme la chaîne d'acier arrête le
+ressort au milieu de son évolution.
+
+«Vous voyez bien que vous vouliez vous tuer! Morrel, dit le comte,
+c'est écrit!
+
+--Eh bien, s'écria Morrel, passant sans transition de l'apparence
+du calme à l'expression de la violence; eh bien, quand cela
+serait, quand j'aurais décidé de tourner sur moi le canon de ce
+pistolet, qui m'en empêcherait?
+
+«Qui aurait le courage de m'en empêcher?
+
+«Quand je dirai:
+
+«Toutes mes espérances sont ruinées, mon coeur est brisé, ma vie
+est éteinte, il n'y a plus que deuil et dégoût autour de moi; la
+terre est devenue de la cendre; toute voix humaine me déchire;
+
+«Quand je dirai:
+
+«C'est pitié que de me laisser mourir, car si vous ne me laissez
+mourir je perdrai la raison, je deviendrai fou;
+
+«Voyons, dites, monsieur, quand je dirai cela, quand on verra que
+je le dis avec les angoisses et les larmes de mon coeur, me
+répondra-t-on:
+
+--Vous avez tort?»
+
+«M'empêchera-t-on de n'être pas le plus malheureux?
+
+«Dites, monsieur, dites, est-ce vous qui aurez ce courage?
+
+--Oui, Morrel, dit Monte-Cristo, d'une voix dont le calme
+contrastait étrangement avec l'exaltation du jeune homme; oui, ce
+sera moi.
+
+--Vous! s'écria Morrel avec une expression croissante de colère
+et de reproche; vous qui m'avez leurré d'un espoir absurde; vous
+qui m'avez retenu, bercé, endormi par de vaines promesses, lorsque
+j'eusse pu, par quelque coup d'éclat, par quelque résolution
+extrême, la sauver, ou du moins la voir mourir dans mes bras; vous
+qui affectez toutes les ressources de l'intelligence, toutes les
+puissances de la matière; vous qui jouez ou plutôt qui faites
+semblant de jouer le rôle de la Providence, et qui n'avez pas même
+eu le pouvoir de donner du contrepoison à une jeune fille
+empoisonnée! Ah! en vérité, monsieur, vous me feriez pitié si vous
+ne me faisiez horreur!
+
+--Morrel...
+
+--Oui, vous m'avez dit de poser le masque; eh bien, soyez
+satisfait, je le pose.
+
+«Oui, quand vous m'avez suivi au cimetière, je vous ai encore
+répondu, car mon coeur est bon; quand vous êtes entré, je vous ai
+laissé venir jusqu'ici... Mais puisque vous abusez, puisque vous
+venez me braver jusque dans cette chambre où je m'étais retiré
+comme dans ma tombe; puisque vous m'apportez une nouvelle torture,
+à moi qui croyais les avoir épuisées toutes, comte de Monte-Cristo,
+mon prétendu bienfaiteur, comte de Monte-Cristo, le
+sauveur universel, soyez satisfait, vous allez voir mourir votre
+ami!...»
+
+Et Morrel, le rire de la folie sur les lèvres, s'élança une
+seconde fois vers les pistolets.
+
+Monte-Cristo, pâle comme un spectre, mais l'oeil éblouissant
+d'éclairs, étendit la main sur les armes, et dit à l'insensé:
+
+«Et, je vous répète que vous ne vous tuerez pas!
+
+--Empêchez-m'en donc! répliqua Morrel avec un dernier élan qui,
+comme le premier, vint se briser contre le bras d'acier du comte.
+
+--Je vous en empêcherai!
+
+--Mais qui êtes-vous donc, à la fin, pour vous arroger ce droit
+tyrannique sur des créatures libres et pensantes! s'écria
+Maximilien.
+
+--Qui je suis? répéta Monte-Cristo.
+
+«Écoutez:
+
+«Je suis, poursuivit Monte-Cristo, le seul homme au monde qui ait
+le droit de vous dire: Morrel je ne veux pas que le fils de ton
+père meure aujourd'hui!»
+
+Et Monte-Cristo, majestueux, transfiguré, sublime, s'avança les
+deux bras croisés vers le jeune homme palpitant, qui, vaincu
+malgré lui par la presque divinité de cet homme, recula d'un pas.
+
+«Pourquoi parlez-vous de mon père? balbutia-t-il; pourquoi mêler
+le souvenir de mon père à ce qui m'arrive aujourd'hui?
+
+--Parce que je suis celui qui a déjà sauvé la vie à ton père, un
+jour qu'il voulait se tuer comme tu veux te tuer aujourd'hui;
+parce que je suis l'homme qui a envoyé la bourse à ta jeune soeur
+et _Le Pharaon_ au vieux Morrel; parce que je suis Edmond Dantès,
+qui te fit jouer, enfant, sur ses genoux!»
+
+Morrel fit encore un pas en arrière, chancelant, suffoqué,
+haletant, écrasé; puis ses forces l'abandonnèrent, et avec un
+grand cri il tomba prosterné aux pieds de Monte-Cristo.
+
+Puis tout à coup, dans cette admirable nature, il se fit un
+mouvement de régénération soudaine et complète: il se releva,
+bondit hors de la chambre, et se précipita dans l'escalier en
+criant de toute la puissance de sa voix:
+
+«Julie! Julie! Emmanuel! Emmanuel!»
+
+Monte-Cristo voulut s'élancer à son tour, mais Maximilien se fût
+fait tuer plutôt que de quitter les gonds de la porte qu'il
+repoussait sur le comte.
+
+Aux cris de Maximilien, Julie, Emmanuel, Peneton et quelques
+domestiques accoururent épouvantés.
+
+Morrel les prit par les mains, et rouvrant la porte:
+
+«À genoux! s'écria-t-il d'une voix étranglée par les sanglots; à
+genoux! c'est le bienfaiteur, c'est le sauveur de notre père!
+c'est...»
+
+Il allait dire:
+
+«C'est Edmond Dantès!»
+
+Le comte l'arrêta en lui saisissant le bras.
+
+Julie s'élança sur la main du comte; Emmanuel l'embrassa comme un
+dieu tutélaire; Morrel tomba pour la seconde fois à genoux, et
+frappa le parquet de son front.
+
+Alors l'homme de bronze sentit son coeur se dilater dans sa
+poitrine, un jet de flamme dévorante jaillit de sa gorge à ses
+yeux, il inclina la tête et pleura!
+
+Ce fut dans cette chambre, pendant quelques instants, un concert
+de larmes et de gémissements sublimes qui dut paraître harmonieux
+aux anges mêmes les plus chéris du Seigneur!
+
+Julie fut à peine revenue de l'émotion si profonde qu'elle venait
+d'éprouver, qu'elle s'élança hors de la chambre, descendit un
+étage, courut au salon avec une joie enfantine, et souleva le
+globe de cristal qui protégeait la bourse donnée par l'inconnu des
+Allées de Meilhan.
+
+Pendant ce temps, Emmanuel d'une voix entrecoupée disait au comte:
+
+«Oh! monsieur le comte, comment, nous voyant parler si souvent de
+notre bienfaiteur inconnu, comment, nous voyant entourer un
+souvenir de tant de reconnaissance et d'adoration, comment avez-vous
+attendu jusqu'aujourd'hui pour vous faire connaître? Oh!
+c'est de la cruauté envers nous, et, j'oserai presque le dire,
+monsieur le comte, envers vous-même.
+
+--Écoutez, mon ami, dit le comte, et je puis vous appeler ainsi,
+car, sans vous en douter, vous êtes mon ami depuis onze ans; la
+découverte de ce secret a été amenée par un grand événement que
+vous devez ignorer.
+
+«Dieu m'est témoin que je désirais l'enfouir pendant toute ma vie
+au fond de mon âme; votre frère Maximilien me l'a arraché par des
+violences dont il se repent, j'en suis sûr.»
+
+Puis, voyant que Maximilien s'était rejeté de côté sur un
+fauteuil, tout en demeurant néanmoins à genoux:
+
+«Veillez sur lui, ajouta tout bas Monte-Cristo en pressant d'une
+façon significative la main d'Emmanuel.
+
+--Pourquoi cela? demanda le jeune homme étonné.
+
+--Je ne puis vous le dire; mais veillez sur lui.»
+
+Emmanuel embrassa la chambre d'un regard circulaire et aperçut les
+pistolets de Morrel.
+
+Ses yeux se fixèrent effrayés sur les armes, qu'il désigna à
+Monte-Cristo en levant lentement le doigt à leur hauteur.
+
+Monte-Cristo inclina la tête.
+
+Emmanuel fit un mouvement vers les pistolets.
+
+«Laissez», dit le comte.
+
+Puis allant à Morrel il lui prit la main; les mouvements
+tumultueux qui avaient un instant secoué le coeur du jeune homme
+avaient fait place à une stupeur profonde.
+
+Julie remonta, elle tenait à la main la bourse de soie, et deux
+larmes brillantes et joyeuses roulaient sur ses joues comme deux
+gouttes de matinale rosée.
+
+«Voici la réplique, dit-elle; ne croyez pas qu'elle me soit moins
+chère depuis que le sauveur nous a été révélé.
+
+--Mon enfant, répondit Monte-Cristo en rougissant, permettez-moi
+de reprendre cette bourse; depuis que vous connaissez les traits
+de mon visage, je ne veux être rappelé à votre souvenir que par
+l'affection que je vous prie de m'accorder.
+
+--Oh! dit Julie en pressant la bourse sur son coeur, non, non, je
+vous en supplie, car un jour vous pourriez nous quitter; car un
+jour malheureusement vous nous quitterez, n'est-ce pas?
+
+--Vous avez deviné juste, madame, répondit Monte-Cristo en
+souriant; dans huit jours, j'aurai quitté ce pays, où tant de gens
+qui avaient mérité la vengeance du Ciel vivaient heureux, tandis
+que mon père expirait de faim et de douleur.»
+
+En annonçant son prochain départ, Monte-Cristo tenait ses yeux
+fixés sur Morrel, et il remarqua que ces mots _j'aurai quitté ce
+pays_ avaient passé sans tirer Morrel de sa léthargie; il comprit
+que c'était une dernière lutte qu'il lui fallait soutenir avec la
+douleur de son ami, et prenant les mains de Julie et d'Emmanuel
+qu'il réunit en les pressant dans les siennes, il leur dit, avec
+la douce autorité d'un père:
+
+«Mes bons amis, laissez-moi seul, je vous prie, avec Maximilien.»
+
+C'était un moyen pour Julie d'emporter cette relique précieuse
+dont oubliait de reparler Monte-Cristo. Elle entraîna vivement son
+mari.
+
+«Laissons-les», dit-elle.
+
+Le comte resta avec Morrel, qui demeurait immobile comme une
+statue.
+
+«Voyons, dit le comte en lui touchant l'épaule avec son doigt de
+flamme; redeviens-tu enfin un homme, Maximilien?
+
+--Oui, car je recommence à souffrir.»
+
+Le front du comte se plissa, livré qu'il paraissait être à une
+sombre hésitation.
+
+«Maximilien! Maximilien! dit-il, ces idées où tu plonges sont
+indignes d'un chrétien.
+
+--Oh! tranquillisez-vous, ami, dit Morrel en relevant la tête et
+en montrant au comte un sourire empreint d'une ineffable
+tristesse, ce n'est plus moi qui chercherai la mort.
+
+--Ainsi, dit Monte-Cristo, plus d'armes, plus de désespoir.
+
+--Non, car j'ai mieux, pour me guérir de ma douleur, que le canon
+d'un pistolet ou la pointe d'un couteau.
+
+--Pauvre fou...! qu'avez-vous donc?
+
+--J'ai ma douleur elle-même qui me tuera.
+
+--Ami, dit Monte-Cristo avec une mélancolie égale à la sienne,
+écoutez-moi:
+
+«Un jour, dans un moment de désespoir égal au tien, puisqu'il
+amenait une résolution semblable, j'ai comme toi voulu me tuer; un
+jour ton père, également désespéré, a voulu se tuer aussi.
+
+«Si l'on avait dit à ton père, au moment où il dirigeait le canon
+du pistolet vers son front, si l'on m'avait dit à moi, au moment
+où j'écartais de mon lit le pain du prisonnier auquel je n'avais
+pas touché depuis trois jours, si l'on nous avait dit enfin à tous
+deux, en ce moment suprême:
+
+«Vivez! un jour viendra où vous serez heureux et où vous bénirez
+la vie, de quelque part que vînt la voix, nous l'eussions
+accueillie avec le sourire du doute ou avec l'angoisse de
+l'incrédulité, et cependant combien de fois, en t'embrassant, ton
+père a-t-il béni la vie, combien de fois moi-même...
+
+--Ah! s'écria Morrel, interrompant le comte, vous n'aviez perdu
+que votre liberté, vous; mon père n'avait perdu que sa fortune,
+lui; et moi, j'ai perdu Valentine.
+
+--Regarde-moi, Morrel, dit Monte-Cristo avec cette solennité qui,
+dans certaines occasions, le faisait si grand et si persuasif;
+regarde-moi, je n'ai ni larmes dans les yeux, ni fièvre dans les
+veines, ni battements funèbres dans le coeur, cependant je te vois
+souffrir, toi, Maximilien, toi que j'aime comme j'aimerais mon
+fils: eh bien, cela ne te dit-il pas, Morrel, que la douleur est
+comme la vie, et qu'il y a toujours quelque chose d'inconnu au-delà?
+Or, si je te prie, si je t'ordonne de vivre, Morrel, c'est
+dans la conviction qu'un jour tu me remercieras de t'avoir
+conservé la vie.
+
+--Mon Dieu! s'écria le jeune homme, mon Dieu! que me dites-vous
+là, comte? Prenez-y garde! peut-être n'avez-vous jamais aimé,
+vous?
+
+--Enfant! répondit le comte.
+
+--D'amour, reprit Morrel, je m'entends.
+
+«Moi, voyez-vous, je suis un soldat depuis que je suis un homme;
+je suis arrivé jusqu'à vingt-neuf ans sans aimer, car aucun des
+sentiments que j'ai éprouvés jusque-là ne mérite le nom d'amour:
+eh bien, à vingt-neuf ans j'ai vu Valentine: donc depuis près de
+deux ans je l'aime, depuis près de deux ans j'ai pu lire les
+vertus de la fille et de la femme écrites par la main même du
+Seigneur dans ce coeur ouvert pour moi comme un livre.
+
+«Comte, il y avait pour moi, avec Valentine, un bonheur infini,
+immense, inconnu, un bonheur trop grand, trop complet, trop divin,
+pour ce monde; puisque ce monde ne me l'a pas donné, comte, c'est
+vous dire que sans Valentine il n'y a pour moi sur la terre que
+désespoir et désolation.
+
+--Je vous ai dit d'espérer, Morrel, répéta le comte.
+
+--Prenez garde alors, répéterai-je aussi, dit Morrel, car vous
+cherchez à me persuader, et si vous me persuadez, vous me ferez
+perdre la raison, car vous me ferez croire que je puis revoir
+Valentine.»
+
+Le comte sourit.
+
+«Mon ami, mon père! s'écria Morrel exalté, prenez garde, vous
+redirai-je pour la troisième fois, car l'ascendant que vous prenez
+sur moi m'épouvante; prenez garde au sens de vos paroles, car
+voilà mes yeux qui se raniment, voilà mon coeur qui se rallume et
+qui renaît; prenez garde, car vous me feriez croire à des choses
+surnaturelles.
+
+«J'obéirais si vous me commandiez de lever la pierre du sépulcre
+qui recouvre la fille de Jaïre, je marcherais sur les flots, comme
+l'apôtre, si vous me faisiez de la main signe de marcher sur les
+flots; prenez garde, j'obéirais.
+
+--Espère, mon ami, répéta le comte.
+
+--Ah! dit Morrel en retombant de toute la hauteur de son
+exaltation dans l'abîme de sa tristesse, ah! vous vous jouez de
+moi: vous faites comme ces bonnes mères, ou plutôt comme ces mères
+égoïstes qui calment avec des paroles mielleuses la douleur de
+l'enfant, parce que ses cris les fatiguent.
+
+«Non, mon ami, j'avais tort de vous dire de prendre garde; non, ne
+craignez rien, j'enterrerai ma douleur avec tant de soin dans le
+plus profond de ma poitrine, je la rendrai si obscure, si secrète,
+que vous n'aurez plus même le souci d'y compatir.
+
+«Adieu! mon ami; adieu!
+
+--Au contraire, dit le comte; à partir de cette heure,
+Maximilien, tu vivras près de moi et avec moi, tu ne me quitteras
+plus, et dans huit jours nous aurons laissé derrière nous la
+France.
+
+--Et vous me dites toujours d'espérer?
+
+--Je te dis d'espérer, parce que je sais un moyen de te guérir.
+
+--Comte, vous m'attristez davantage encore s'il est possible.
+Vous ne voyez, comme résultat du coup qui me frappe, qu'une
+douleur banale, et vous croyez me consoler par un moyen banal, le
+voyage.»
+
+Et Morrel secoua la tête avec une dédaigneuse incrédulité.
+
+«Que veux-tu que je te dise? reprit Monte-Cristo.
+
+«J'ai foi dans mes promesses, laisse-moi faire l'expérience.
+
+--Comte, vous prolongez mon agonie, voilà tout.
+
+--Ainsi, dit le comte, faible coeur que tu es, tu n'as pas la
+force de donner à ton ami quelques jours pour l'épreuve qu'il
+tente!
+
+«Voyons, sais-tu de quoi le comte de Monte-Cristo est capable?
+
+«Sais-tu qu'il commande à bien des puissances terrestres?
+
+«Sais-tu qu'il a assez de foi en Dieu pour obtenir des miracles de
+celui qui a dit qu'avec la foi l'homme pouvait soulever une
+montagne?
+
+«Eh bien, ce miracle que j'espère, attends-le, ou bien...
+
+--Ou bien... répéta Morrel.
+
+--Ou bien, prends-y garde, Morrel, je t'appellerai ingrat.
+
+--Ayez pitié de moi, comte.
+
+--J'ai tellement pitié de toi, Maximilien, écoute-moi, tellement
+pitié, que si je ne te guéris pas dans un mois, jour pour jour,
+heure pour heure, retiens bien mes paroles, Morrel, je te placerai
+moi-même en face de ces pistolets tout chargés et d'une coupe du
+plus sûr poison d'Italie, d'un poison plus sûr et plus prompt,
+crois-moi, que celui qui a tué Valentine.
+
+--Vous me le promettez?
+
+--Oui, car je suis homme, car, moi aussi, comme je te l'ai dit,
+j'ai voulu mourir, et souvent même, depuis que le malheur s'est
+éloigné de moi, j'ai rêvé les délices de l'éternel sommeil.
+
+--Oh! bien sûr, vous me promettez cela, comte? s'écria Maximilien
+enivré.
+
+--Je ne te le promets pas, je te le jure, dit Monte-Cristo en
+étendant la main.
+
+--Dans un mois, sur votre honneur, si je ne suis pas consolé,
+vous me laissez libre de ma vie, et, quelque chose que j'en fasse,
+vous ne m'appellerez pas ingrat?
+
+--Dans un mois jour pour jour, Maximilien; dans un mois, heure
+pour heure, et la date est sacrée, Maximilien; je ne sais pas si
+tu y as songé, nous sommes aujourd'hui le 5 septembre.
+
+«Il y a aujourd'hui dix ans que j'ai sauvé ton père, qui voulait
+mourir.»
+
+Morrel saisit les mains du comte et les baisa; le comte le laissa
+faire, comme s'il comprenait que cette adoration lui était due.
+
+«Dans un mois, continua Monte-Cristo, tu auras, sur la table
+devant laquelle nous serons assis l'un et l'autre, de bonnes armes
+et une douce mort; mais, en revanche, tu me promets d'attendre
+jusque-là et de vivre?
+
+--Oh! à mon tour, s'écria Morrel, je vous le jure!»
+
+Monte-Cristo attira le jeune homme sur son coeur, et l'y retint
+longtemps.
+
+«Et maintenant, lui dit-il, à partir d'aujourd'hui, tu vas venir
+demeurer chez moi; tu prendras l'appartement d'Haydée, et ma fille
+au moins sera remplacée par mon fils.
+
+--Haydée! dit Morrel; qu'est devenue Haydée?
+
+--Elle est partie cette nuit.
+
+--Pour vous quitter?
+
+--Pour m'attendre...
+
+«Tiens-toi donc prêt à venir me rejoindre rue des Champs-Élysées,
+et fais-moi sortir d'ici sans qu'on me voie.»
+
+Maximilien baissa la tête, et obéit comme un enfant ou comme un
+apôtre.
+
+
+
+
+CVI
+
+Le partage.
+
+
+Dans cet hôtel de la rue Saint-Germain-des-Prés qu'avait choisi
+pour sa mère et pour lui Albert de Morcerf, le premier étage,
+composé d'un petit appartement complet, était loué à un personnage
+fort mystérieux.
+
+Ce personnage était un homme dont jamais le concierge lui-même
+n'avait pu voir la figure, soit qu'il entrât ou qu'il sortît; car
+l'hiver il s'enfonçait le menton dans une de ces cravates rouges
+comme en ont les cochers de bonne maison qui attendent leurs
+maîtres à la sortie des spectacles, et l'été il se mouchait
+toujours précisément au moment où il eût pu être aperçu en passant
+devant la loge. Il faut dire que, contrairement à tous les usages
+reçus, cet habitant de l'hôtel n'était épié par personne, et que
+le bruit qui courait que son incognito cachait un individu très
+haut placé, et _ayant le bras long_, avait fait respecter ses
+mystérieuses apparitions.
+
+Ses visites étaient ordinairement fixes, quoique parfois elles
+fussent avancées ou retardées; mais presque toujours, hiver ou
+été, c'était vers quatre heures qu'il prenait possession de son
+appartement, dans lequel il ne passait jamais la nuit.
+
+À trois heures et demie, l'hiver, le feu était allumé par la
+servante discrète qui avait l'intendance du petit appartement; à
+trois heures et demie, l'été, des glaces étaient montées par la
+même servante.
+
+À quatre heures, comme nous l'avons dit, le personnage mystérieux
+arrivait.
+
+Vingt minutes après lui, une voiture s'arrêtait devant l'hôtel;
+une femme vêtue de noir ou de bleu foncé, mais toujours enveloppée
+d'un grand voile, en descendait, passait comme une ombre devant la
+loge, montait l'escalier sans que l'on entendît craquer une seule
+marche sous son pied léger.
+
+Jamais il ne lui était arrivé qu'on lui demandât où elle allait.
+
+Son visage, comme celui de l'inconnu, était donc parfaitement
+étranger aux deux gardiens de la porte, ces concierges modèles,
+les seuls peut-être, dans l'immense confrérie des portiers de la
+capitale capables d'une pareille discrétion.
+
+Il va sans dire qu'elle ne montait pas plus haut que le premier.
+Elle grattait à une porte d'une façon particulière; la porte
+s'ouvrait, puis se refermait hermétiquement, et tout était dit.
+
+Pour quitter l'hôtel, même manoeuvre que pour y entrer.
+
+L'inconnue sortait la première, toujours voilée, et remontait dans
+sa voiture, qui tantôt disparaissait par un bout de la rue, tantôt
+par l'autre; puis, vingt minutes après, l'inconnu sortait à son
+tour, enfoncé dans sa cravate ou caché par son mouchoir, et
+disparaissait également.
+
+Le lendemain du jour où le comte de Monte-Cristo avait été rendre
+visite à Danglars, jour de l'enterrement de Valentine, l'habitant
+mystérieux entra vers dix heures du matin, au lieu d'entrer comme
+d'habitude, vers quatre heures de l'après-midi.
+
+Presque aussitôt, et sans garder l'intervalle ordinaire, une
+voiture de place arriva, et la dame voilée monta rapidement
+l'escalier.
+
+La porte s'ouvrit et se referma.
+
+Mais, avant même que la porte fût refermée, la dame s'était
+écriée:
+
+«Ô Lucien! ô mon ami!»
+
+De sorte que le concierge, qui, sans le vouloir, avait entendu
+cette exclamation, sut alors pour la première fois que son
+locataire s'appelait Lucien; mais comme c'était un portier modèle,
+il se promit de ne pas même le dire à sa femme.
+
+«Eh bien, qu'y a-t-il, chère amie? demanda celui dont le trouble
+ou l'empressement de la dame voilée avait révélé le nom; parlez,
+dites.
+
+--Mon ami, puis-je compter sur vous?
+
+--Certainement, et vous le savez bien.
+
+«Mais qu'y a-t-il?
+
+«Votre billet de ce matin m'a jeté dans une perplexité terrible.
+
+«Cette précipitation, ce désordre dans votre écriture; voyons,
+rassurez-moi ou effrayez-moi tout à fait!
+
+--Lucien, un grand événement! dit la dame en attachant sur Lucien
+un regard interrogateur: M. Danglars est parti cette nuit.
+
+--Parti! M. Danglars parti!
+
+«Et où est-il allé?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Comment! vous l'ignorez? Il est donc parti pour ne plus
+revenir?
+
+--Sans doute!
+
+«À dix heures du soir, ses chevaux l'ont conduit à la barrière de
+Charenton; là, il a trouvé une berline de poste tout attelée; il
+est monté dedans avec son valet de chambre, en disant à son cocher
+qu'il allait à Fontainebleau.
+
+--Eh bien, que disiez-vous donc?
+
+--Attendez, mon ami. Il m'avait laissé une lettre.
+
+--Une lettre?
+
+--Oui; lisez.»
+
+Et la baronne tira de sa poche une lettre décachetée qu'elle
+présenta à Debray.
+
+Debray, avant de la lire, hésita un instant, comme s'il eût
+cherché à deviner ce qu'elle contenait, ou plutôt comme si,
+quelque chose qu'elle contînt, il était décidé à prendre d'avance
+un parti.
+
+Au bout de quelques secondes ses idées étaient sans doute
+arrêtées, car il lut.
+
+Voici ce que contenait ce billet qui avait jeté un si grand
+trouble dans le coeur de Mme Danglars:
+
+«Madame et très fidèle épouse.»
+
+Sans y songer, Debray s'arrêta et regarda la baronne, qui rougit
+jusqu'aux yeux.
+
+«Lisez», dit-elle.
+
+Debray continua:
+
+«Quand vous recevrez cette lettre vous n'aurez plus de mari! Oh!
+ne prenez pas trop chaudement l'alarme, vous n'aurez plus de mari
+comme vous n'aurez plus de fille, c'est-à-dire que je serai sur
+une des trente ou quarante routes qui conduisent hors de France.
+
+«Je vous dois des explications, et comme vous êtes femme à les
+comprendre parfaitement, je vous les donnerai.
+
+«Écoutez donc:
+
+«Un remboursement de cinq millions m'est survenu ce matin, je l'ai
+opéré; un autre de même somme l'a suivi presque immédiatement; je
+l'ajourne à demain: aujourd'hui je pars pour éviter ce demain qui
+me serait trop désagréable à supporter.
+
+«Vous comprenez cela, n'est-ce pas, madame et très précieuse
+épouse?
+
+«Je dis:
+
+«Vous comprenez, parce que vous savez aussi bien que moi mes
+affaires; vous les savez même mieux que moi, attendu que s'il
+s'agissait de dire où a passé une bonne moitié de ma fortune,
+naguère encore assez belle, j'en serais incapable; tandis que
+vous, au contraire, j'en suis certain, vous vous en acquitteriez
+parfaitement.
+
+«Car les femmes ont des instincts d'une sûreté infaillible, elles
+expliquent par une algèbre qu'elles ont inventée le merveilleux
+lui-même. Moi qui ne connaissais que mes chiffres, je n'ai plus
+rien su du jour où mes chiffres m'ont trompé.
+
+«Avez-vous quelquefois admiré la rapidité de ma chute, madame?
+
+«Avez-vous été un peu éblouie de cette incandescente fusion de mes
+lingots?
+
+«Moi, je l'avoue, je n'y ai vu que du feu; espérons que vous avez
+retrouvé un peu d'or dans les cendres.
+
+«C'est avec ce consolant espoir que je m'éloigne, madame et très
+prudente épouse, sans que ma conscience me reproche le moins du
+monde de vous abandonner; il vous reste des amis, les cendres en
+question, et, pour comble de bonheur, la liberté que je m'empresse
+de vous rendre.
+
+«Cependant, madame, le moment est arrivé de placer dans ce
+paragraphe un mot d'explication intime. Tant que j'ai espéré que
+vous travailliez au bien-être de notre maison, à la fortune de
+notre fille, j'ai philosophiquement fermé les yeux; mais comme
+vous avez fait de la maison une vaste ruine, je ne veux pas servir
+de fondation à la fortune d'autrui.
+
+«Je vous ai prise riche, mais peu honorée.
+
+«Pardonnez-moi de vous parler avec cette franchise; mais comme je
+ne parle que pour nous deux probablement, je ne vois pas pourquoi
+je farderais mes paroles.
+
+«J'ai augmenté notre fortune, qui pendant plus de quinze ans a été
+croissant, jusqu'au moment où des catastrophes inconnues et
+inintelligibles encore pour moi sont venues la prendre corps à
+corps et la renverser, sans que, je puis le dire, il y ait
+aucunement de ma faute.
+
+«Vous, madame, vous avez travaillé seulement à accroître la vôtre,
+chose à laquelle vous avez réussi, j'en suis moralement convaincu.
+
+«Je vous laisse donc comme je vous ai prise, riche, mais peu
+honorable.
+
+«Adieu.
+
+«Moi aussi, je vais, à partir d'aujourd'hui, travailler pour mon
+compte.
+
+«Croyez à toute ma reconnaissance pour l'exemple que vous m'avez
+donné et que je vais suivre.
+
+«_Votre mari bien dévoué_,
+
+ «BARON DANGLARS.»
+
+La baronne avait suivi des yeux Debray pendant cette longue et pénible
+lecture; elle avait vu, malgré sa puissance bien connue sur lui-même, le
+jeune homme changer de couleur une ou deux fois.
+
+Lorsqu'il eut fini, il ferma lentement le papier dans ses plis, et
+reprit son attitude pensive.
+
+«Eh bien? demanda Mme Danglars avec une anxiété facile à comprendre.
+
+--Eh bien, madame? répéta machinalement Debray.
+
+--Quelle idée vous inspire cette lettre?
+
+--C'est bien simple, madame; elle m'inspire l'idée que M. Danglars est
+parti avec des soupçons.
+
+--Sans doute; mais est-ce tout ce que vous avez à me dire?
+
+--Je ne comprends pas, dit Debray avec un froid glacial.
+
+--Il est parti! parti tout à fait! parti pour ne plus revenir.
+
+--Oh! fit Debray, ne croyez pas cela, baronne.
+
+--Non, vous dis-je, il ne reviendra pas; je le connais, c'est un homme
+inébranlable dans toutes les résolutions qui émanent de son intérêt.
+
+«S'il m'eût jugée utile à quelque chose, il m'eût emmenée. Il me laisse
+à Paris, c'est que notre séparation peut servir ses projets: elle est
+donc irrévocable et je suis libre à jamais», ajouta Mme Danglars avec la
+même expression de prière.
+
+Mais Debray, au lieu de répondre, la laissa dans cette anxieuse
+interrogation du regard et de la pensée.
+
+«Quoi! dit-elle enfin, vous ne me répondez pas, monsieur?
+
+--Mais je n'ai qu'une question à vous faire: que comptez-vous devenir?
+
+--J'allais vous le demander, répondit la baronne le coeur palpitant.
+
+--Ah! fit Debray, c'est donc un conseil que vous me demandez?
+
+--Oui, c'est un conseil que je vous demande, dit la baronne le coeur
+serré.
+
+--Alors, si c'est un conseil que vous me demandez, répondit froidement
+le jeune homme, je vous conseille de voyager.
+
+--De voyager! murmura madame Danglars.
+
+--Certainement. Comme l'a dit M. Danglars, vous êtes riche et
+parfaitement libre. Une absence de Paris sera nécessaire absolument, à
+ce que je crois du moins, après le double éclat du mariage rompu de Mlle
+Eugénie et de la disparition de M. Danglars.
+
+«Il importe seulement que tout le monde vous sache abandonnée et vous
+croie pauvre; car on ne pardonnerait pas à la femme du banqueroutier son
+opulence et son grand état de maison.
+
+«Pour le premier cas, il suffit que vous restiez seulement quinze jours
+à Paris, répétant à tout le monde que vous êtes abandonnée et racontant
+à vos meilleures amies, qui iront le répéter dans le monde, comment cet
+abandon a eu lieu. Puis vous quitterez votre hôtel, vous y laisserez vos
+bijoux, vous abandonnez votre douaire, et chacun vantera votre
+désintéressement et chantera vos louanges.
+
+«Alors on vous saura abandonnée, et l'on vous croira pauvre; car moi
+seul connais votre situation financière et suis prêt à vous rendre mes
+comptes en loyal associé.»
+
+La baronne, pâle, atterrée, avait écouté ce discours avec autant
+d'épouvante et de désespoir que Debray avait mis de calme et
+d'indifférence à le prononcer.
+
+«Abandonnée! répéta-t-elle, oh! bien abandonnée... Oui, vous avez
+raison, monsieur, et personne ne doutera de mon abandon.»
+
+Ce furent les seules paroles que cette femme, si fière et si violemment
+éprise, put répondre à Debray.
+
+«Mais riche, très riche même», poursuivit Debray en tirant de son
+portefeuille et en étalant sur la table quelques papiers qu'il
+renfermait.
+
+Mme Danglars le laissa faire, tout occupée d'étouffer les battements de
+son coeur et de retenir les larmes qu'elle sentait poindre au bord de
+ses paupières. Mais enfin le sentiment de la dignité l'emporta chez la
+baronne; et si elle ne réussit point à comprimer son coeur, elle parvint
+du moins à ne pas verser une larme.
+
+«Madame, dit Debray, il y a six mois à peu près que nous sommes
+associés.
+
+«Vous avez fourni une mise de fonds de cent mille francs.
+
+«C'est au mois d'avril de cette année qu'a eu lieu notre association.
+
+«En mai, nos opérations ont commencé.
+
+«En mai, nous avons gagné quatre cent cinquante mille francs.
+
+«En juin, le bénéfice a monté à neuf cent mille.
+
+«En juillet, nous y avons ajouté dix-sept cent mille francs; c'est, vous
+le savez, le mois des bons d'Espagne.
+
+«En août, nous perdîmes, au commencement du mois, trois cent mille
+francs; mais le 15 du mois nous nous étions rattrapés, et à la fin nous
+avions pris notre revanche; car nos comptes, mis au net depuis le jour
+de notre association jusqu'à hier où je les ai arrêtés, nous donnent un
+actif de deux millions quatre cent mille francs, c'est-à-dire de douze
+cent mille francs pour chacun de nous.
+
+«Maintenant, continua Debray, compulsant son carnet avec la méthode et
+la tranquillité d'un agent de change, nous trouvons quatre-vingt mille
+francs pour les intérêts composés de cette somme restée entre mes mains.
+
+--Mais, interrompit la baronne, que veulent dire ces intérêts, puisque
+jamais vous n'avez fait valoir cet argent?
+
+--Je vous demande pardon, madame, dit froidement Debray; j'avais vos
+pouvoirs pour le faire valoir, et j'ai usé de vos pouvoirs.
+
+«C'est donc quarante mille francs d'intérêts pour votre moitié, plus les
+cent mille francs de mise de fonds première, c'est-à-dire treize cent
+quarante mille francs pour votre part.
+
+«Or, madame, continua Debray, j'ai eu la précaution de mobiliser votre
+argent avant-hier, il n'y a pas longtemps, comme vous voyez, et l'on eût
+dit que je me doutais d'être incessamment appelé à vous rendre mes
+comptes. Votre argent est là, moitié en billets de banque, moitié en
+bons au porteur.
+
+«Je dis là, et c'est vrai: car comme je ne jugeais pas ma maison assez
+sûre, comme je ne trouvais pas les notaires assez discrets, et que les
+propriétés parlent encore plus haut que les notaires; comme enfin vous
+n'avez le droit de rien acheter ni de rien posséder en dehors de la
+communauté conjugale, j'ai gardé toute cette somme, aujourd'hui votre
+seule fortune, dans un coffre scellé au fond de cette armoire, et pour
+plus grande sécurité, j'ai fait le maçon moi-même.
+
+«Maintenant, continua Debray en ouvrant l'armoire d'abord, et la caisse
+ensuite, maintenant, madame voilà huit cents billets de mille francs
+chacun, qui ressemblent, comme vous voyez, à un gros album relié en fer;
+j'y joins un coupon de rente de vingt-cinq mille francs; puis pour
+l'appoint, qui fait quelque chose, je crois, comme cent dix mille
+francs, voici un bon à vue sur mon banquier, et comme mon banquier n'est
+pas M. Danglars, le bon sera payé, vous pouvez être tranquille.»
+
+Mme Danglars prit machinalement le bon à vue, le coupon de rente et la
+liasse de billets de banque.
+
+Cette énorme fortune paraissait bien peu de chose étalée là sur une
+table.
+
+Mme Danglars, les yeux secs, mais la poitrine gonflée de sanglots, la
+ramassa et enferma l'étui d'acier dans son sac, mit le coupon de rente
+et le bon à vue dans son portefeuille, et debout, pâle, muette, elle
+attendit une douce parole qui la consolât d'être si riche.
+
+Mais elle attendit vainement.
+
+«Maintenant, madame, dit Debray, vous avez une existence magnifique,
+quelque chose comme soixante mille livres de rente, ce qui est énorme
+pour une femme qui ne pourra pas tenir maison, d'ici à un an au moins.
+
+«C'est un privilège pour toutes les fantaisies qui vous passeront par
+l'esprit: sans compter que si vous trouvez votre part insuffisante, eu
+égard au passé qui vous échappe, vous pouvez puiser dans la mienne,
+madame; et je suis disposé à vous offrir, oh! à titre de prêt, bien
+entendu, tout ce que je possède, c'est-à-dire un million soixante mille
+francs.
+
+--Merci, monsieur, répondit la baronne, merci; vous comprenez que vous
+me remettez là beaucoup plus qu'il ne faut à une pauvre femme qui ne
+compte pas, d'ici à longtemps du moins, reparaître dans le monde.»
+
+Debray fut étonné un moment, mais il se remit et fit un geste qui
+pouvait se traduire par la formule la plus polie d'exprimer cette idée:
+
+«Comme il vous plaira!»
+
+Mme Danglars avait peut-être jusque-là espéré encore quelque chose; mais
+quand elle vit le geste insouciant qui venait d'échapper à Debray, et le
+regard oblique dont ce geste était accompagné, ainsi que la révérence
+profonde et le silence significatif qui les suivirent, elle releva la
+tête, ouvrit la porte, et sans fureur, sans secousse, mais aussi sans
+hésitation, elle s'élança dans l'escalier, dédaignant même d'adresser un
+dernier salut à celui qui la laissait partir de cette façon.
+
+«Bah! dit Debray lorsqu'elle fut partie: beaux projets que tout cela,
+elle restera dans son hôtel, lira des romans, et jouera au lansquenet,
+ne pouvant plus jouer à la bourse.»
+
+Et il reprit son carnet, biffant avec le plus grand soin les sommes
+qu'il venait de payer.
+
+«Il me reste un million soixante mille francs, dit-il.
+
+«Quel malheur que Mlle de Villefort soit morte! cette femme-là me
+convenait sous tous les rapports, et je l'eusse épousée.»
+
+Et flegmatiquement, selon son habitude, il attendit que Mme Danglars fût
+partie depuis vingt minutes pour se décider à partir à son tour.
+
+Pendant ces vingt minutes, Debray fit des chiffres, sa montre posée à
+côté de lui.
+
+Ce personnage diabolique que toute imagination aventureuse eût créé avec
+plus ou moins de bonheur si Le Sage n'en avait acquis la propriété dans
+son chef-d'oeuvre, Asmodée, qui enlevait la croûte des maisons pour en
+voir l'intérieur, eût joui d'un singulier spectacle s'il eût enlevé, au
+moment où Debray faisait ses chiffres, la croûte du petit hôtel de la
+rue Saint-Germain-des-Prés.
+
+Au-dessus de cette chambre où Debray venait de partager avec Mme
+Danglars deux millions et demi, il y avait une autre chambre peuplée
+aussi d'habitants de notre connaissance, lesquels ont joué un rôle assez
+important dans les événements que nous venons de raconter pour que nous
+les retrouvions avec quelque intérêt.
+
+Il y avait dans cette chambre Mercédès et Albert.
+
+Mercédès était bien changée depuis quelques jours, non pas que, même au
+temps de sa plus grande fortune, elle eût jamais étalé le faste
+orgueilleux qui tranche visiblement avec toutes les conditions, et fait
+qu'on ne reconnaît plus la femme aussitôt qu'elle vous apparaît sous des
+habits plus simples; non pas davantage qu'elle fût tombée à cet état de
+dépression où l'on est contraint de revêtir la livrée de la misère; non,
+Mercédès était changée parce que son oeil ne brillait plus, parce que sa
+bouche ne souriait plus, parce qu'enfin un perpétuel embarras arrêtait
+sur ses lèvres le mot rapide que lançait autrefois un esprit toujours
+préparé.
+
+Ce n'était pas la pauvreté qui avait flétri l'esprit de Mercédès, ce
+n'était pas le manque de courage qui lui rendait pesante sa pauvreté.
+
+Mercédès, descendue du milieu dans lequel elle vivait, perdue dans la
+nouvelle sphère qu'elle s'était choisie, comme ces personnes qui sortent
+d'un salon splendidement éclairé pour passer subitement dans les
+ténèbres; Mercédès semblait une reine descendue de son palais dans une
+chaumière, et qui, réduite au strict nécessaire, ne se reconnaît ni à la
+vaisselle d'argile qu'elle est obligée d'apporter elle-même sur sa
+table, ni au grabat qui a succédé à son lit.
+
+En effet, la belle Catalane ou la noble comtesse n'avait plus ni son
+regard fier, ni son charmant sourire, parce qu'en arrêtant ses yeux sur
+ce qui l'entourait elle ne voyait que d'affligeants objets: c'était une
+chambre tapissée d'un de ces papiers gris sur gris que les propriétaires
+économes choisissent de préférence comme étant les moins salissants;
+c'était un carreau sans tapis; c'étaient des meubles qui appelaient
+l'attention et forçaient la vue de s'arrêter sur la pauvreté d'un faux
+luxe, toutes choses enfin qui rompaient par leurs tons criards
+l'harmonie si nécessaire à des yeux habitués à un ensemble élégant.
+
+Mme de Morcerf vivait là depuis qu'elle avait quitté son hôtel; la tête
+lui tournait devant ce silence éternel comme elle tourne au voyageur
+arrivé sur le bord d'un abîme: s'apercevant qu'à toute minute Albert la
+regardait à la dérobée pour juger de l'état de son coeur, elle s'était
+astreinte à un monotone sourire des lèvres qui, en l'absence de ce feu
+si doux du sourire des yeux, fait l'effet d'une simple réverbération de
+lumière, c'est-à-dire d'une clarté sans chaleur.
+
+De son côté Albert était préoccupé, mal à l'aise, gêné par un reste de
+luxe qui l'empêchait d'être de sa condition actuelle; il voulait sortir
+sans gants, et trouvait ses mains trop blanches; il voulait courir la
+ville à pied, et trouvait ses bottes trop bien vernies.
+
+Cependant ces deux créatures si nobles et si intelligentes, réunies
+indissolublement par le lien de l'amour maternel et filial, avaient
+réussi à se comprendre sans parler de rien et à économiser toutes les
+privations que l'on se doit entre amis pour établir cette vérité
+matérielle d'où dépend la vie.
+
+Albert avait enfin pu dire à sa mère sans la faire pâlir:
+
+«Ma mère, nous n'avons plus d'argent.»
+
+Jamais Mercédès n'avait connu véritablement la misère; elle avait
+souvent, dans sa jeunesse, parlé elle-même de pauvreté, mais ce n'est
+point la même chose: besoin et nécessité sont deux synonymes entre
+lesquels il y a tout un monde d'intervalle.
+
+Aux Catalans, Mercédès avait besoin de mille choses, mais elle ne
+manquait jamais de certaines autres. Tant que les filets étaient bons,
+on prenait du poisson; tant qu'on vendait du poisson, on avait du fil
+pour entretenir les filets.
+
+Et puis, isolée d'amitié, n'ayant qu'un amour qui n'était pour rien dans
+les détails matériels de la situation, on pensait à soi, chacun à soi,
+rien qu'à soi.
+
+Mercédès, du peu qu'elle avait, faisait sa part aussi généreusement que
+possible: aujourd'hui elle avait deux parts à faire, et cela avec rien.
+
+L'hiver approchait: Mercédès, dans cette chambre nue et déjà froide,
+n'avait pas de feu, elle dont un calorifère aux mille branches chauffait
+autrefois la maison depuis les antichambres jusqu'au boudoir; elle
+n'avait pas une pauvre petite fleur, elle dont l'appartement était une
+serre chaude peuplée à prix d'or!
+
+Mais elle avait son fils...
+
+L'exaltation d'un devoir peut-être exagéré les avait soutenus jusque-là
+dans les sphères supérieures.
+
+L'exaltation est presque l'enthousiasme, et l'enthousiasme rend
+insensible aux choses de la terre.
+
+Mais l'enthousiasme s'était calmé, et il avait fallu redescendre peu à
+peu du pays des rêves au monde des réalités.
+
+Il fallait causer du positif, après avoir épuisé tout l'idéal.
+
+«Ma mère, disait Albert au moment même où Mme Danglars descendait
+l'escalier, comptons un peu toutes nos richesses, s'il vous plaît; j'ai
+besoin d'un total pour échafauder mes plans.
+
+--Total: rien, dit Mercédès avec un douloureux sourire.
+
+--Si fait, ma mère, total: trois mille francs, d'abord, et j'ai la
+prétention, avec ces trois mille francs, de mener à nous deux une
+adorable vie.
+
+--Enfant! soupira Mercédès.
+
+--Hélas! ma bonne mère, dit le jeune homme, je vous ai malheureusement
+dépensé assez d'argent pour en connaître le prix.
+
+«C'est énorme, voyez-vous, trois mille francs, et j'ai bâti sur cette
+somme un avenir miraculeux d'éternelle sécurité.
+
+--Vous dites cela, mon ami, continua la pauvre mère; mais d'abord
+acceptons-nous ces trois mille francs? dit Mercédès en rougissant.
+
+--Mais c'est convenu, ce me semble, dit Albert d'un ton ferme; nous les
+acceptons d'autant plus que nous ne les avons pas, car ils sont, comme
+vous le savez, enterrés dans le jardin de cette petite maison des Allées
+de Meilhan à Marseille.
+
+«Avec deux cents francs; dit Albert, nous irons tous deux à Marseille.
+
+--Avec deux cents francs! dit Mercédès, y songez-vous, Albert?
+
+--Oh! quant à ce point, je me suis renseigné aux diligences et aux
+bateaux à vapeur, et mes calculs sont faits.
+
+«Vous retenez vos places pour Chalon, dans le coupé: vous voyez, ma
+mère, que je vous traite en reine, trente-cinq francs.»
+
+Albert prit une plume, et écrivit:
+
+Coupé, trente-cinq francs, ci:...................................... 35 F
+De Chalon à Lyon, vous allez par le bateau à vapeur, six francs, ci: 6 F
+De Lyon à Avignon, le bateau à vapeur encore, seize francs, ci:..... 16 F
+D'Avignon à Marseille, sept francs, ci:............................. 7 F
+Dépenses de route, cinquante francs, ci:............................ 50 F
+TOTAL:..............................................................114 F
+
+«Mettons cent vingt, ajouta Albert en souriant, vous voyez que je suis
+généreux, n'est-ce pas, ma mère?
+
+--Mais toi, mon pauvre enfant?
+
+--Moi! n'avez-vous pas vu que je me réserve quatre-vingts francs?
+
+«Un jeune homme, ma mère, n'a pas besoin de toutes ses aises; d'ailleurs
+je sais ce que c'est que de voyager.
+
+--Avec ta chaise de poste et ton valet de chambre.
+
+--De toute façon, ma mère.
+
+--Eh bien, soit, dit Mercédès; mais ces deux cents francs?
+
+--Ces deux cents francs, les voici, et puis deux cents autres encore.
+
+«Tenez, j'ai vendu ma montre cent francs, et les breloques trois cents.
+
+«Comme c'est heureux! Des breloques qui valaient trois fois la montre.
+Toujours cette fameuse histoire du superflu!
+
+«Nous voilà donc riches, puisque, au lieu de cent quatorze francs qu'il
+vous fallait pour faire votre route, vous en avez deux cent cinquante.
+
+--Mais nous devons quelque chose dans cet hôtel?
+
+--Trente francs, mais je les paie sur mes cent cinquante francs.
+
+«Cela est convenu; et puisqu'il ne me faut à la rigueur que
+quatre-vingts francs pour faire ma route, vous voyez que je nage dans le
+luxe.
+
+«Mais ce n'est pas tout.
+
+«Que dites-vous de ceci, ma mère?»
+
+Et Albert tira d'un petit carnet à fermoir d'or, reste de ses anciennes
+fantaisies ou peut-être même tendre souvenir de quelqu'une de ces femmes
+mystérieuses et voilées qui frappaient à la petite porte, Albert tira
+d'un petit carnet un billet de mille francs.
+
+«Qu'est-ce que ceci? demanda Mercédès.
+
+--Mille francs, ma mère. Oh! il est parfaitement carré.
+
+--Mais d'où te viennent ces mille francs?
+
+--Écoutez ceci, ma mère, et ne vous émotionnez pas trop.»
+
+Et Albert, se levant, alla embrasser sa mère sur les deux joues, puis il
+s'arrêta à la regarder.
+
+«Vous n'avez pas idée, ma mère, comme je vous trouve belle! dit le jeune
+homme avec un profond sentiment d'amour filial, vous êtes en vérité la
+plus belle comme vous êtes la plus noble des femmes que j'aie jamais
+vues!
+
+--Cher enfant, dit Mercédès essayant en vain de retenir une larme qui
+pointait au coin de sa paupière.
+
+--En vérité, il ne vous manquait plus que d'être malheureuse pour
+changer mon amour en adoration.
+
+--Je ne suis pas malheureuse tant que j'ai mon fils, dit Mercédès; je ne
+serai point malheureuse tant que je l'aurai.
+
+--Ah! justement, dit Albert; mais voilà où commence l'épreuve, ma mère:
+vous savez ce qui est convenu!
+
+--Sommes-nous donc convenus de quelque chose? demanda Mercédès.
+
+--Oui, il est convenu que vous habiterez Marseille, et que, moi je
+partirai pour l'Afrique, où, en place du nom que j'ai quitté, je me
+ferai le nom que j'ai pris.»
+
+Mercédès poussa un soupir.
+
+«Eh bien, ma mère, depuis hier je suis engagé dans les spahis, ajouta le
+jeune homme en baissant les yeux avec une certaine honte, car il ne
+savait pas lui-même tout ce que son abaissement avait de sublime; ou
+plutôt j'ai cru que mon corps était bien à moi et que je pouvais le
+vendre; depuis hier je remplace quelqu'un.
+
+«Je me suis vendu, comme on dit, et, ajouta-t-il en essayant de sourire,
+plus cher que je ne croyais valoir, c'est-à-dire deux mille francs.
+
+--Ainsi ces mille francs?... dit en tressaillant Mercédès.
+
+--C'est la moitié de la somme, ma mère; l'autre viendra dans un an.»
+
+Mercédès leva les yeux au ciel avec une expression que rien ne saurait
+rendre, et les deux larmes arrêtées au coin de sa paupière, débordant
+sous l'émotion intérieure, coulèrent silencieusement le long de ses
+joues.
+
+«Le prix de son sang! murmura-t-elle.
+
+--Oui, si je suis tué, dit en riant Morcerf, mais je t'assure, bonne
+mère, que je suis au contraire dans l'intention de défendre cruellement
+ma peau; je ne me suis jamais senti si bonne envie de vivre que
+maintenant.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! fit Mercédès.
+
+--D'ailleurs, pourquoi donc voulez-vous que je sois tué, ma mère?
+
+«Est-ce que Lamoricière, cet autre Ney du Midi, a été tué?
+
+«Est-ce que Changarnier a été tué?
+
+«Est-ce que Bedeau a été tué?
+
+«Est-ce que Morrel, que nous connaissons, a été tué?
+
+«Songez donc à votre joie, ma mère, lorsque vous me verrez revenir avec
+mon uniforme brodé!
+
+«Je vous déclare que je compte être superbe là-dessous, et que j'ai
+choisi ce régiment-là par coquetterie.»
+
+Mercédès soupira, tout en essayant de sourire; elle comprenait, cette
+sainte mère, qu'il était mal à elle de laisser porter à son enfant tout
+le poids du sacrifice.
+
+«Eh bien, donc! reprit Albert, vous comprenez, ma mère, voilà déjà plus
+de quatre mille francs assurés pour vous: avec ces quatre mille francs
+vous vivrez deux bonnes années.
+
+--Crois-tu?» dit Mercédès.
+
+Ces mots étaient échappés à la comtesse, et avec une douleur si vraie
+que leur véritable sens n'échappa point à Albert; il sentit son coeur se
+serrer, et, prenant la main de sa mère, qu'il pressa tendrement dans les
+siennes:
+
+«Oui, vous vivrez! dit-il.
+
+--Je vivrai! s'écria Mercédès, mais tu ne partiras point, n'est-ce pas,
+mon fils?
+
+--Ma mère, je partirai, dit Albert d'une voix calme et ferme, vous
+m'aimez trop pour me laisser près de vous oisif et inutile; d'ailleurs
+j'ai signé.
+
+--Tu feras selon ta volonté, mon fils; moi, je ferai selon celle de
+Dieu.
+
+--Non pas selon ma volonté, ma mère, mais selon la raison, selon la
+nécessité. Nous sommes deux créatures désespérées, n'est-ce pas?
+Qu'est-ce que la vie pour vous aujourd'hui? rien. Qu'est-ce que la vie
+pour moi? oh! bien peu de chose sans vous, ma mère, croyez-le; car sans
+vous cette vie, je vous le jure, eût cessé du jour où j'ai douté de mon
+père et renié son nom! Enfin, je vis, si vous me promettez d'espérer
+encore; si vous me laissez le soin de votre bonheur à venir, vous
+doublez ma force. Alors je vais trouver là-bas le gouverneur de
+l'Algérie, c'est un coeur loyal et surtout essentiellement soldat; je
+lui conte ma lugubre histoire: je le prie de tourner de temps en temps
+les yeux du côté où je serai, et s'il me tient parole, s'il me regarde
+faire, avant six mois je suis officier ou mort. Si je suis officier,
+votre sort est assuré, ma mère, car j'aurai de l'argent pour vous et
+pour moi, de plus un nouveau nom dont nous serons fiers tous deux,
+puisque ce sera votre vrai nom. Si je suis tué... eh bien, si je suis
+tué, alors, chère mère, vous mourrez, s'il vous plaît, et alors nos
+malheurs auront leur terme dans leur excès même.
+
+--C'est bien, répondit Mercédès avec son noble et éloquent regard; tu as
+raison, mon fils: prouvons à certaines gens qui nous regardent et qui
+attendent nos actes pour nous juger, prouvons-leur que nous sommes au
+moins dignes d'être plaints.
+
+--Mais pas de funèbres idées, chère mère! s'écria le jeune homme; je
+vous jure que nous sommes, ou du moins que nous pouvons être très
+heureux. Vous êtes à la fois une femme pleine d'esprit et de
+résignation; moi, je suis devenu simple de goût et sans passion, je
+l'espère. Une fois au service, me voilà riche; une fois dans la maison
+de M. Dantès, vous voilà tranquille. Essayons! je vous en prie, ma mère,
+essayons.
+
+--Oui, essayons, mon fils, car tu dois vivre, car tu dois être heureux,
+répondit Mercédès.
+
+--Ainsi, ma mère, voilà notre partage fait, ajouta le jeune homme en
+affectant une grande aisance. Nous pouvons aujourd'hui même partir.
+Allons, je retiens, comme il est dit, votre place.
+
+--Mais la tienne, mon fils?
+
+--Moi, je dois rester deux ou trois jours encore, ma mère; c'est un
+commencement de séparation, et nous avons besoin de nous y habituer.
+J'ai besoin de quelques recommandations, de quelques renseignements sur
+l'Afrique, je vous rejoindrai à Marseille.
+
+--Eh bien, soit, partons! dit Mercédès en s'enveloppant dans le seul
+châle qu'elle eût emporté, et qui se trouvait par hasard être un
+cachemire noir d'un grand prix; partons!»
+
+Albert recueillit à la hâte ses papiers, sonna pour payer les trente
+francs qu'il devait au maître de l'hôtel, et, offrant son bras à sa
+mère, il descendit l'escalier.
+
+Quelqu'un descendait devant eux; ce quelqu'un, entendant le frôlement
+d'une robe de soie sur la rampe, se retourna.
+
+«Debray! murmura Albert.
+
+--Vous, Morcerf!» répondit le secrétaire du ministre en s'arrêtant sur
+la marche où il se trouvait.
+
+La curiosité l'emporta chez Debray sur le désir de garder l'incognito;
+d'ailleurs il était reconnu.
+
+Il semblait piquant, en effet, de retrouver dans cet hôtel ignoré le
+jeune homme dont la malheureuse aventure venait de faire un si grand
+éclat dans Paris.
+
+«Morcerf!» répéta Debray.
+
+Puis, apercevant dans la demi-obscurité la tournure jeune encore et le
+voile noir de Mme de Morcerf:
+
+«Oh! pardon, ajouta-t-il avec un sourire, je vous laisse, Albert.»
+
+Albert comprit la pensée de Debray.
+
+«Ma mère, dit-il en se retournant vers Mercédès, c'est M. Debray,
+secrétaire du ministre de l'Intérieur, un ancien ami à moi.
+
+--Comment! ancien, balbutia Debray; que voulez-vous dire?
+
+--Je dis cela, monsieur Debray, reprit Albert, parce qu'aujourd'hui je
+n'ai plus d'amis, et que je ne dois plus en avoir. Je vous remercie
+beaucoup d'avoir bien voulu me reconnaître, monsieur.»
+
+Debray remonta deux marches et vint donner une énergique poignée de main
+à son interlocuteur.
+
+«Croyez, mon cher Albert, dit-il avec l'émotion qu'il était susceptible
+d'avoir, croyez que j'ai pris une part profonde au malheur qui vous
+frappe, et que, pour toutes choses, je me mets à votre disposition.
+
+--Merci, monsieur, dit en souriant Albert, mais au milieu de ce malheur,
+nous sommes demeurés assez riches pour n'avoir besoin de recourir à
+personne; nous quittons Paris, et, notre voyage payé, il nous reste cinq
+mille francs.»
+
+Le rouge monta au front de Debray, qui tenait un million dans son
+portefeuille; et si peu poétique que fût cet esprit exact, il ne put
+s'empêcher de réfléchir que la même maison contenait naguère encore deux
+femmes, dont l'une, justement déshonorée, s'en allait pauvre avec quinze
+cent mille francs sous le pli de son manteau, et dont l'autre,
+injustement frappée, mais sublime en son malheur, se trouvait riche avec
+quelques deniers.
+
+Ce parallèle dérouta ses combinaisons de politesse, la philosophie de
+l'exemple l'écrasa; il balbutia quelques mots de civilité générale et
+descendit rapidement.
+
+Ce jour-là, les commis du ministère, ses subordonnés, eurent fort à
+souffrir de son humeur chagrine.
+
+Mais le soir il se rendit acquéreur d'une fort belle maison, sise
+boulevard de la Madeleine, et rapportant cinquante mille livres de
+rente.
+
+Le lendemain, à l'heure où Debray signait l'acte, c'est-à-dire sur les
+cinq heures du soir, Mme de Morcerf, après avoir tendrement embrassé son
+fils et après avoir été tendrement embrassée par lui, montait dans le
+coupé de la diligence, qui se refermait sur elle.
+
+Un homme était caché dans la cour des messageries Laffitte derrière une
+de ces fenêtres cintrées d'entresol qui surmontent chaque bureau; il vit
+Mercédès monter en voiture; il vit partir la diligence; il vit
+s'éloigner Albert.
+
+Alors il passa la main sur son front chargé de doute en disant:
+
+«Hélas! par quel moyen rendrai-je à ces deux innocents le bonheur que je
+leur ai ôté? Dieu m'aidera.»
+
+
+
+
+CVII
+
+La Fosse-aux-Lions.
+
+
+L'un des quartiers de la Force, celui qui renferme les détenus les plus
+compromis et les plus dangereux, s'appelle la cour Saint-Bernard.
+
+Les prisonniers, dans leur langage énergique, l'ont surnommé la
+Fosse-aux-Lions, probablement parce que les captifs ont des dents qui
+mordent souvent les barreaux et parfois les gardiens.
+
+C'est dans la prison une prison; les murs ont une épaisseur double des
+autres. Chaque jour un guichetier sonde avec soin les grilles massives,
+et l'on reconnaît à la stature herculéenne, aux regards froids et
+incisifs de ces gardiens, qu'ils ont été choisis pour régner sur leur
+peuple par la terreur et l'activité de l'intelligence.
+
+Le préau de ce quartier est encadré dans des murs énormes sur lesquels
+glisse obliquement le soleil lorsqu'il se décide à pénétrer dans ce
+gouffre de laideurs morales et physiques. C'est là, sur le pavé, que
+depuis l'heure du lever errent soucieux, hagards, pâlissants, comme des
+ombres, les hommes que la justice tient courbés sous le couperet qu'elle
+aiguise.
+
+On les voit se coller, s'accroupir, le long du mur qui absorbe et
+retient le plus de chaleur. Ils demeurent là, causant deux à deux, plus
+souvent isolés, l'oeil sans cesse attiré vers la porte qui s'ouvre pour
+appeler quelqu'un des habitants de ce lugubre séjour, ou pour vomir dans
+le gouffre une nouvelle scorie rejetée du creuset de la société.
+
+La cour Saint-Bernard a son parloir particulier; c'est un carré long,
+divisé en deux parties par deux grilles parallèlement plantées à trois
+pieds l'une de l'autre, de façon que le visiteur ne puisse serrer la
+main du prisonnier ou lui passer quelque chose. Ce parloir est sombre,
+humide, et de tout point horrible, surtout lorsqu'on songe aux
+épouvantables confidences qui ont glissé sur ces grilles et rouillé le
+fer des barreaux.
+
+Cependant ce lieu, tout affreux qu'il est, est le paradis où viennent se
+retremper dans une société espérée, savourée, ces hommes dont les jours
+sont comptés: il est si rare qu'on sorte de la Fosse-aux-Lions pour
+aller autre part qu'à la barrière Saint-Jacques, au bagne ou au cabanon
+cellulaire!
+
+Dans cette cour que nous venons de décrire, et qui suait d'une froide
+humidité, se promenait, les mains dans les poches de son habit, un jeune
+homme considéré avec beaucoup de curiosité par les habitants de la
+Fosse.
+
+Il eût passé pour un homme élégant, grâce à la coupe de ses habits, si
+ces habits n'eussent été en lambeaux; cependant ils n'avaient pas été
+usés: le drap, fin et soyeux aux endroits intacts, reprenaient
+facilement son lustre sous la main caressante du prisonnier qui essayait
+d'en faire un habit neuf.
+
+Il appliquait le même soin à fermer une chemise de batiste
+considérablement changée de couleur depuis son entrée en prison, et sur
+ses bottes vernies passait le coin d'un mouchoir brodé d'initiales
+surmontées d'une couronne héraldique.
+
+Quelques pensionnaires de la Fosse-aux-Lions considéraient avec un
+intérêt marqué les recherches de toilette du prisonnier.
+
+«Tiens, voilà le prince qui se fait beau, dit un des voleurs.
+
+--Il est très beau naturellement, dit un autre, et s'il avait seulement
+un peigne et de la pommade, il éclipserait tous les messieurs à gants
+blancs.
+
+--Son habit a dû être bien neuf et ses bottes reluisent joliment. C'est
+flatteur pour nous qu'il y ait des confrères si comme il faut; et ces
+brigands de gendarmes sont bien vils. Les envieux! avoir déchiré une
+toilette comme cela!
+
+--Il paraît que c'est un fameux, dit un autre; il a tout fait... et dans
+le grand genre... Il vient de là-bas si jeune! oh! c'est superbe!»
+
+Et l'objet de cette admiration hideuse semblait savourer les éloges ou
+la vapeur des éloges, car il n'entendait pas les paroles.
+
+Sa toilette terminée, il s'approcha du guichet de la cantine auquel
+s'adossait un gardien:
+
+«Voyons, monsieur, lui dit-il, prêtez-moi vingt francs, vous les aurez
+bientôt; avec moi, pas de risques à courir. Songez donc que je tiens à
+des parents qui ont plus de millions que vous n'avez de deniers...
+Voyons, vingt francs, et je vous en prie, afin que je prenne une pistole
+et que j'achète une robe de chambre. Je souffre horriblement d'être
+toujours en habit et en bottes. Quel habit! monsieur, pour un prince
+Cavalcanti!»
+
+Le gardien lui tourna le dos et haussa les épaules. Il ne rit pas même
+de ces paroles qui eussent déridé tous les fronts car cet homme en avait
+entendu bien d'autres, ou plutôt il avait toujours entendu la même
+chose.
+
+«Allez, dit Andrea, vous êtes un homme sans entrailles, et je vous ferai
+perdre votre place.»
+
+Ce mot fit retourner le gardien, qui, cette fois, laissa échapper un
+bruyant éclat de rire.
+
+Alors les prisonniers s'approchèrent et firent cercle.
+
+«Je vous dis, continua Andrea, qu'avec cette misérable somme je pourrai
+me procurer un habit et une chambre, afin de recevoir d'une façon
+décente la visite illustre que j'attends d'un jour à l'autre.
+
+--Il a raison! il a raison! dirent les prisonniers... Pardieu! on voit
+bien que c'est un homme comme il faut.
+
+--Eh bien, prêtez-lui les vingt francs, dit le gardien en s'appuyant sur
+son autre colossale épaule; est-ce que vous ne devez pas cela à un
+camarade?
+
+--Je ne suis pas le camarade de ces gens, dit fièrement le jeune homme;
+ne m'insultez pas, vous n'avez pas ce droit-là.»
+
+Les voleurs se regardèrent avec de sourds murmures, et une tempête
+soulevée par la provocation du gardien, plus encore que par les paroles
+d'Andrea, commença de gronder sur le prisonnier aristocrate.
+
+Le gardien, sûr de faire le _quos ego_ quand les flots seraient trop
+tumultueux, les laissait monter peu à peu pour jouer un tour au
+solliciteur importun, et se donner une récréation pendant la longue
+garde de sa journée.
+
+Déjà les voleurs se rapprochaient d'Andrea; les uns se disaient:
+
+«La savate! la savate!»
+
+Cruelle opération qui consiste à rouer de coups, non pas de savate, mais
+de soulier ferré, un confrère tombé dans la disgrâce de ces messieurs.
+
+D'autres proposaient l'anguille; autre genre de récréation consistant à
+emplir de sable, de cailloux, de gros sous, quand ils en ont, un
+mouchoir tordu, que les bourreaux déchargent comme un fléau sur les
+épaules et la tête du patient.
+
+«Fouettons le beau monsieur, dirent quelques-uns, monsieur l'honnête
+homme!»
+
+Mais Andrea, se retournant vers eux, cligna de l'oeil, enfla sa joue
+avec sa langue, et fit entendre ce claquement des lèvres qui équivaut à
+mille signes d'intelligence parmi les bandits réduits à se taire.
+
+C'était un signe maçonnique que lui avait indiqué Caderousse.
+
+Ils reconnurent un des leurs.
+
+Aussitôt les mouchoirs retombèrent; la savate ferrée rentra au pied du
+principal bourreau. On entendit quelques voix proclamer que monsieur
+avait raison, que monsieur pouvait être honnête à sa guise, et que les
+prisonniers voulaient donner l'exemple de la liberté de conscience.
+
+L'émeute recula. Le gardien en fut tellement stupéfait qu'il prit
+aussitôt Andrea par les mains et se mit à le fouiller, attribuant à
+quelques manifestations plus significatives que la fascination, ce
+changement subit des habitants de la Fosse-aux-Lions.
+
+Andrea se laissa faire, non sans protester.
+
+Tout à coup une voix retentit au guichet.
+
+«Benedetto!» criait un inspecteur.
+
+Le gardien lâcha sa proie.
+
+«On m'appelle? dit Andrea.
+
+--Au parloir! dit la voix.
+
+--Voyez-vous, on me rend visite. Ah! mon cher monsieur, vous allez voir
+si l'on peut traiter un Cavalcanti comme un homme ordinaire!»
+
+Et Andrea, glissant dans la cour comme une ombre noire, se précipita par
+le guichet entrebâillé, laissant dans l'admiration ses confrères et le
+gardien lui-même.
+
+On l'appelait en effet au parloir, et il ne faudrait pas s'en
+émerveiller moins qu'Andrea lui-même; car le rusé jeune homme, depuis
+son entrée à la Force, au lieu d'user, comme les gens du commun de ce
+bénéfice d'écrire pour se faire réclamer, avait gardé le plus stoïque
+silence.
+
+«Je suis, disait-il, évidemment protégé par quelqu'un de puissant; tout
+me le prouve; cette fortune soudaine, cette facilité avec laquelle j'ai
+aplani tous les obstacles, une famille improvisée, un nom illustre
+devenu ma propriété, l'or pleuvant chez moi, les alliances les plus
+magnifiques promises à mon ambition. Un malheureux oubli de ma fortune,
+une absence de mon protecteur m'a perdu, oui, mais pas absolument, pas à
+jamais! La main s'est retirée pour un moment, elle doit se tendre vers
+moi et me ressaisir de nouveau au moment où je me croirai prêt à tomber
+dans l'abîme.
+
+«Pourquoi risquerai-je une démarche imprudente? Je m'aliénerais
+peut-être le protecteur! Il y a deux moyens pour lui de me tirer
+d'affaire: l'évasion mystérieuse, achetée à prix d'or, et la main forcée
+aux juges pour obtenir une absolution. Attendons pour parler, pour agir
+qu'il me soit prouvé qu'on m'a totalement abandonné, et alors...»
+
+Andrea avait bâti un plan qu'on peut croire habile; le misérable était
+intrépide à l'attaque et rude à la défense.
+
+La misère de la prison commune, les privations de tout genre, il les
+avait supportées. Cependant peu à peu le naturel, ou plutôt l'habitude,
+avait repris le dessus. Andrea souffrait d'être nu, d'être sale, d'être
+affamé; le temps lui durait.
+
+C'est à ce moment d'ennui que la voix de l'inspecteur l'appela au
+parloir.
+
+Andrea sentit son coeur bondir de joie. Il était trop tôt pour que ce
+fût la visite du juge d'instruction, et trop tard pour que ce fût un
+appel du directeur de la prison ou du médecin; c'était donc la visite
+inattendue.
+
+Derrière la grille du parloir où Andrea fut introduit, il aperçut, avec
+ses yeux dilatés par une curiosité avide, la figure sombre et
+intelligente de M. Bertuccio, qui regardait aussi, lui, avec un
+étonnement douloureux, les grilles, les portes verrouillées et l'ombre
+qui s'agitait derrière les barreaux entrecroisés.
+
+«Ah! fit Andrea, touché au coeur.
+
+--Bonjour, Benedetto, dit Bertuccio de sa voix creuse et sonore.
+
+--Vous! vous! dit le jeune homme en regardant avec effroi autour de lui.
+
+--Tu ne me reconnais pas, dit Bertuccio, malheureux enfant!
+
+--Silence, mais silence donc! fit Andrea qui connaissait la finesse
+d'ouïe de ces murailles; mon Dieu, mon Dieu, ne parlez pas si haut!
+
+--Tu voudrais causer avec moi, n'est-ce pas, dit Bertuccio, seul à seul?
+
+--Oh! oui, dit Andrea.
+
+--C'est bien.»
+
+Et Bertuccio, fouillant dans sa poche, fit signe à un gardien qu'on
+apercevait derrière la vitre du guichet.
+
+«Lisez, dit-il.
+
+--Qu'est-ce que cela? dit Andrea.
+
+--L'ordre de te conduire dans une chambre, de t'installer et de me
+laisser communiquer avec toi.
+
+--Oh!» fit Andrea, bondissant de joie.
+
+Et tout de suite, se repliant en lui-même, il se dit:
+
+«Encore le protecteur inconnu! on ne m'oublie pas! On cherche le secret,
+puisqu'on veut causer dans une chambre isolée. Je les tiens... Bertuccio
+a été envoyé par le protecteur!»
+
+Le gardien conféra un moment avec un supérieur, puis ouvrit les deux
+portes grillées et conduisit à une chambre du premier étage ayant vue
+sur la cour Andrea, qui ne se sentait plus de joie.
+
+La chambre était blanchie à la chaux, comme c'est l'usage dans les
+prisons. Elle avait un aspect de gaieté qui parut rayonnant au
+prisonnier: un poêle, un lit, une chaise, une table en formaient le
+somptueux ameublement.
+
+Bertuccio s'assit sur la chaise. Andrea se jeta sur le lit. Le gardien
+se retira.
+
+«Voyons, dit l'intendant, qu'as-tu à me dire?
+
+--Et vous? dit Andrea.
+
+--Mais parle d'abord...
+
+--Oh! non; c'est vous qui avez beaucoup m'apprendre, puisque vous êtes
+venu me trouver.
+
+--Eh bien, soit. Tu as continué le cours de tes scélératesses: tu as
+volé, tu as assassiné.
+
+--Bon! si c'est pour me dire ces choses-là que vous me faites passer
+dans une chambre particulière, autant valait ne pas vous déranger. Je
+sais toutes ces choses. Il en est d'autres que je ne sais pas, au
+contraire. Parlons de celles-là, s'il vous plaît. Qui vous a envoyé?
+
+--Oh! oh! vous allez vite, monsieur Benedetto.
+
+--N'est-ce pas? et au but. Surtout ménageons les mots inutiles. Qui vous
+envoie?
+
+--Personne.
+
+--Comment savez-vous que je suis en prison?
+
+--Il y a longtemps que je t'ai reconnu dans le fashionable insolent qui
+poussait si gracieusement un cheval aux Champs-Élysées.
+
+--Les Champs-Élysées!... Ah! ah! nous brûlons, comme on dit au jeu de la
+pincette... Les Champs-Élysées... Ça, parlons un peu de mon père,
+voulez-vous?
+
+--Que suis-je donc?
+
+--Vous, mon brave monsieur, vous êtes mon père adoptif... Mais ce n'est
+pas vous, j'imagine, qui avez disposé en ma faveur d'une centaine de
+mille francs que j'ai dévorés en quatre ou cinq mois; ce n'est pas vous
+qui m'avez forgé un père italien et gentilhomme; ce n'est pas vous qui
+m'avez fait entrer dans le monde et invité à un certain dîner que je
+crois manger encore, à Auteuil, avec la meilleure compagnie de tout
+Paris, avec certain procureur du roi dont j'ai eu bien tort de ne pas
+cultiver la connaissance, qui me serait si utile en ce moment; ce n'est
+pas vous, enfin, qui me cautionniez pour un ou deux millions quand m'est
+arrivé l'accident fatal de la découverte du pot aux roses... Allons,
+parlez, estimable Corse, parlez...
+
+--Que veux-tu que je te dise?
+
+--Je t'aiderai.
+
+«Tu parlais des Champs-Élysées tout à l'heure, mon digne père
+nourricier.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, aux Champs-Élysées demeure un monsieur bien riche, bien
+riche.
+
+--Chez qui tu as volé et assassiné, n'est-ce pas?
+
+--Je crois que oui.
+
+--M. le comte de Monte-Cristo?
+
+--C'est vous qui l'avez nommé, comme dit M. Racine. Eh bien, dois-je me
+jeter entre ses bras, l'étrangler sur mon coeur en criant: «Mon père!
+mon père!» comme dit M. Pixérécourt?
+
+--Ne plaisantons pas, répondit gravement Bertuccio, et qu'un pareil nom
+ne soit pas prononcé ici comme vous osez le prononcer.
+
+--Bah! fit Andrea un peu étourdi de la solennité du maintien de
+Bertuccio, pourquoi pas?
+
+--Parce que celui qui porte ce nom est trop favorisé du ciel pour être
+le père d'un misérable tel que vous.
+
+--Oh! de grands mots...
+
+--Et de grands effets si vous n'y prenez garde!
+
+--Des menaces!... Je ne les crains pas... Je dirai...
+
+--Croyez-vous avoir affaire à des pygmées de votre espèce? dit Bertuccio
+d'un ton si calme et avec un regard si assuré qu'Andrea en fut remué
+jusqu'au fond des entrailles; croyez-vous avoir affaire à vos scélérats
+routiniers du bagne, ou à vos naïves dupes du monde?... Benedetto, vous
+êtes dans une main terrible, cette main veut bien s'ouvrir pour vous:
+profitez-en. Ne jouez pas avec la foudre qu'elle dépose pour un instant,
+mais qu'elle peut reprendre si vous essayez de la déranger dans son
+libre mouvement.
+
+--Mon père... je veux savoir qui est mon père! dit l'entêté; j'y périrai
+s'il le faut, mais je le saurai. Que me fait le scandale, à moi? du
+bien... de la réputation... des réclames... comme dit Beauchamp le
+journaliste. Mais vous autres, gens du grand monde, vous avez toujours
+quelque chose à perdre au scandale, malgré vos millions et vos
+armoiries... Çà, qui est mon père?
+
+--Je suis venu pour te le dire.
+
+--Ah!» s'écria Benedetto les yeux étincelants de joie.
+
+À ce moment la porte s'ouvrit, et le guichetier, s'adressant à
+Bertuccio:
+
+«Pardon, monsieur, dit-il, mais le juge d'instruction attend le
+prisonnier.
+
+--C'est la clôture de mon interrogatoire, dit Andrea au digne
+intendant... Au diable l'importun!
+
+--Je reviendrai demain, dit Bertuccio.
+
+--Bon! fit Andrea. Messieurs les gendarmes, je suis tout à vous... Ah!
+cher monsieur, laissez donc une dizaine d'écus au greffe pour qu'on me
+donne ici ce dont j'ai besoin.
+
+--Ce sera fait», répliqua Bertuccio.
+
+Andrea lui tendit la main, Bertuccio garda la sienne dans sa poche, et y
+fit seulement sonner quelques pièces d'argent.
+
+«C'est ce que je voulais dire,» fit Andrea grimaçant un sourire, mais
+tout à fait subjugué par l'étrange tranquillité de Bertuccio.
+
+«Me serais-je trompé? se dit-il en montant dans la voiture oblongue et
+grillée qu'on appelle le _panier à salade_. Nous verrons! Ainsi, à
+demain! ajouta-t-il en se tournant vers Bertuccio.
+
+--À demain!» répondit l'intendant.
+
+
+
+
+CVIII
+
+Le juge.
+
+
+On se rappelle que l'abbé Busoni était resté seul avec Noirtier dans la
+chambre mortuaire, et que c'était le vieillard et le prêtre qui
+s'étaient constitués les gardiens du corps de la jeune fille.
+
+Peut-être les exhortations chrétiennes de l'abbé, peut-être sa douce
+charité, peut-être sa parole persuasive avaient-elles rendu le courage
+au vieillard: car, depuis le moment où il avait pu conférer avec le
+prêtre, au lieu du désespoir qui s'était d'abord emparé de lui, tout,
+dans Noirtier, annonçait une grande résignation, un calme bien
+surprenant pour tous ceux qui se rappelaient l'affection profonde portée
+par lui à Valentine.
+
+M. de Villefort n'avait point revu le vieillard depuis le matin de cette
+mort. Toute la maison avait été renouvelée: un autre valet de chambre
+avait été engagé pour lui, un autre serviteur pour Noirtier; deux femmes
+étaient entrées au service de Mme de Villefort: tous, jusqu'au concierge
+et au cocher, offraient de nouveaux visages qui s'étaient dressés pour
+ainsi dire entre les différents maîtres de cette maison maudite et
+avaient intercepté les relations déjà assez froides qui existaient entre
+eux. D'ailleurs les assises s'ouvraient dans trois jours, et Villefort,
+enfermé dans son cabinet, poursuivait avec une fiévreuse activité la
+procédure entamée contre l'assassin de Caderousse. Cette affaire, comme
+toutes celles auxquelles le comte de Monte-Cristo se trouvait mêlé,
+avait fait grand bruit dans le monde parisien. Les preuves n'étaient pas
+convaincantes, puisqu'elles reposaient sur quelques mots écrits par un
+forçat mourant, ancien compagnon de bagne de celui qu'il accusait, et
+qui pouvait accuser son compagnon par haine ou par vengeance: la
+conscience seule du magistrat s'était formée; le procureur du roi avait
+fini par se donner à lui-même cette terrible conviction que Benedetto
+était coupable, et il devait tirer de cette victoire difficile une de
+ces jouissances d'amour-propre qui seules réveillaient un peu les fibres
+de son coeur glacé.
+
+Le procès s'instruisait donc, grâce au travail incessant de Villefort,
+qui voulait en faire le début des prochaines assises; aussi avait-il été
+forcé de se celer plus que jamais pour éviter de répondre à la quantité
+prodigieuse de demandes qu'on lui adressait à l'effet d'obtenir des
+billets d'audience.
+
+Et puis si peu de temps s'était écoulé depuis que la pauvre Valentine
+avait été déposée dans la tombe, la douleur de la maison était encore si
+récente, que personne ne s'étonnait de voir le père aussi sévèrement
+absorbé dans son devoir, c'est-à-dire dans l'unique distraction qu'il
+pouvait trouver à son chagrin.
+
+Une seule fois, c'était le lendemain du jour où Benedetto avait reçu
+cette seconde visite de Bertuccio, dans laquelle celui-ci lui avait dû
+nommer son père, le lendemain de ce jour, qui était le dimanche, une
+seule fois, disons-nous, Villefort avait aperçu son père: c'était dans
+un moment où le magistrat, harassé de fatigue, était descendu dans le
+jardin de son hôtel, et sombre, courbé sous une implacable pensée,
+pareil à Tarquin abattant avec sa badine les têtes des pavots les plus
+élevés, M. de Villefort abattait avec sa canne les longues et mourantes
+tiges des roses trémières qui se dressaient le long des allées comme les
+spectres de ces fleurs si brillantes dans la saison qui venait de
+s'écouler.
+
+Déjà plus d'une fois il avait touché le fond du jardin, c'est-à-dire
+cette fameuse grille donnant sur le clos abandonné, revenant toujours
+par la même allée, reprenant sa promenade du même pas et avec le même
+geste, quand ses yeux se portèrent machinalement vers la maison, dans
+laquelle il entendait jouer bruyamment son fils, revenu de la pension
+pour passer le dimanche et le lundi près de sa mère.
+
+Dans ce moment il vit à l'une des fenêtres ouvertes M. Noirtier, qui
+s'était fait rouler dans son fauteuil jusqu'à cette fenêtre, pour jouir
+des derniers rayons d'un soleil encore chaud qui venaient saluer les
+fleurs mourantes des volubilis et les feuilles rougies des vignes
+vierges qui tapissaient le balcon.
+
+L'oeil du vieillard était rivé pour ainsi dire sur un point que
+Villefort n'apercevait qu'imparfaitement. Ce regard de Noirtier était si
+haineux, si sauvage, si ardent d'impatience, que le procureur du roi,
+habile à saisir toutes les impressions de ce visage qu'il connaissait si
+bien, s'écarta de la ligne qu'il parcourait pour voir sur quelle
+personne tombait ce pesant regard.
+
+Alors il vit, sous un massif de tilleuls aux branches déjà presque
+dégarnies, Mme de Villefort qui, assise, un livre à la main,
+interrompait de temps à autre sa lecture pour sourire à son fils ou lui
+renvoyer sa balle élastique qu'il lançait obstinément du salon dans le
+jardin.
+
+Villefort pâlit, car il comprenait ce que voulait le vieillard.
+
+Noirtier regardait toujours le même objet; mais soudain son regard se
+porta de la femme au mari, et ce fut Villefort lui-même qui eut à subir
+l'attaque de ces yeux foudroyants qui, en changeant d'objet, avaient
+aussi changé de langage, sans toutefois rien perdre de leur menaçante
+expression.
+
+Mme de Villefort, étrangère à toutes ces passions dont les feux croisés
+passaient au-dessus de sa tête, retenait en ce moment la balle de son
+fils, lui faisant signe de la venir chercher avec un baiser; mais
+Édouard se fit prier longtemps; la caresse maternelle ne lui paraissait
+probablement pas une récompense suffisante au dérangement qu'il allait
+prendre. Enfin il se décida, sauta de la fenêtre au milieu d'un massif
+d'héliotropes et de reines-marguerites, et accourut à Mme de Villefort
+le front couvert de sueur. Mme de Villefort essuya son front, posa ses
+lèvres sur ce moite ivoire, et renvoya l'enfant avec sa balle dans une
+main et une poignée de bonbons dans l'autre.
+
+Villefort, attiré par une invisible attraction, comme l'oiseau est
+attiré par le serpent, Villefort s'approcha de la maison; à mesure qu'il
+s'approchait, le regard de Noirtier s'abaissait en le suivant, et le feu
+de ses prunelles semblait prendre un tel degré d'incandescence, que
+Villefort se sentait dévoré par lui jusqu'au fond du coeur. En effet, on
+lisait dans ce regard un sanglant reproche en même temps qu'une terrible
+menace. Alors les paupières et les yeux de Noirtier se levèrent au ciel
+comme s'il rappelait à son fils un serment oublié.
+
+«C'est bon! monsieur, répliqua Villefort au bas de la cour, c'est bon!
+prenez patience un jour encore; ce que j'ai dit est dit.»
+
+Noirtier parut calmé par ces paroles, et ses yeux se tournèrent avec
+indifférence d'un autre côté.
+
+Villefort déboutonna violemment sa redingote qui l'étouffait, passa une
+main livide sur son front et rentra dans son cabinet.
+
+La nuit se passa froide et tranquille; tout le monde se coucha et dormit
+comme à l'ordinaire dans cette maison. Seul, comme à l'ordinaire aussi,
+Villefort ne se coucha point en même temps que les autres, et travailla
+jusqu'à cinq heures du matin à revoir les derniers interrogatoires faits
+la veille par les magistrats instructeurs, à compulser les dépositions
+des témoins et à jeter de la netteté dans son acte d'accusation, l'un
+des plus énergiques et des plus habilement conçus qu'il eût encore
+dressés.
+
+C'était le lendemain lundi que devait avoir lieu la première séance des
+assises. Ce jour-là, Villefort le vit poindre blafard et sinistre, et sa
+lueur bleuâtre vint faire reluire sur le papier les lignes tracées à
+l'encre rouge. Le magistrat s'était endormi un instant tandis que sa
+lampe rendait les derniers soupirs: il se réveilla à ses pétillements,
+les doigts humides et empourprés comme s'il les eût trempés dans le
+sang.
+
+Il ouvrit sa fenêtre: une grande bande orangée traversait au loin le
+ciel et coupait en deux les minces peupliers qui se profilaient en noir
+sur l'horizon. Dans le champ de luzerne, au-delà de la grille des
+marronniers, une alouette montait au ciel, en faisant entendre son chant
+clair et matinal.
+
+L'air humide de l'aube inonda la tête de Villefort et rafraîchit sa
+mémoire.
+
+«Ce sera pour aujourd'hui, dit-il avec effort; aujourd'hui l'homme qui
+va tenir le glaive de la justice doit frapper partout où sont les
+coupables.»
+
+Ses regards allèrent alors malgré lui chercher la fenêtre de Noirtier
+qui s'avançait en retour, la fenêtre où il avait vu le vieillard la
+veille.
+
+Le rideau en était tiré.
+
+Et cependant l'image de son père lui était tellement présente qu'il
+s'adressa à cette fenêtre fermée comme si elle était ouverte, et que par
+cette ouverture il vit encore le vieillard menaçant.
+
+«Oui, murmura-t-il, oui, sois tranquille!»
+
+Sa tête retomba sur sa poitrine, et, la tête ainsi inclinée, il fit
+quelques tours dans son cabinet, puis enfin il se jeta tout habillé sur
+un canapé, moins pour dormir que pour assouplir ses membres raidis par
+la fatigue et le froid du travail qui pénètre jusque dans la moelle des
+os.
+
+Peu à peu tout le monde se réveilla. Villefort, de son cabinet, entendit
+les bruits successifs qui constituent pour ainsi dire la vie de la
+maison: les portes mises en mouvement, le tintement de la sonnette de
+Mme de Villefort qui appelait sa femme de chambre, les premiers cris de
+l'enfant, qui se levait joyeux comme on se lève d'habitude à cet âge.
+
+Villefort sonna à son tour. Son nouveau valet de chambre entra chez lui
+et lui apporta les journaux.
+
+En même temps que les journaux, il apporta une tasse de chocolat.
+
+«Que m'apportez-vous là? demanda Villefort.
+
+--Une tasse de chocolat.
+
+--Je ne l'ai point demandée. Qui prend donc ce soin de moi?
+
+--Madame; elle m'a dit que monsieur parlerait sans doute beaucoup
+aujourd'hui dans cette affaire d'assassinat et qu'il avait besoin de
+prendre des forces.»
+
+Et le valet déposa sur la table dressée près du canapé, table, comme
+toutes les autres, chargée de papiers, la tasse de vermeil.
+
+Le valet sortit.
+
+Villefort regarda un instant la tasse d'un air sombre, puis, tout à
+coup, il la prit avec un mouvement nerveux, et avala d'un seul trait le
+breuvage qu'elle contenait. On eût dit qu'il espérait que ce breuvage
+était mortel et qu'il appelait la mort pour le délivrer d'un devoir qui
+lui commandait une chose bien plus difficile que de mourir. Puis il se
+leva et se promena dans son cabinet avec une espèce de sourire qui eût
+été terrible à voir si quelqu'un l'eût regardé.
+
+Le chocolat était inoffensif, et M. de Villefort n'éprouva rien.
+
+L'heure du déjeuner arrivée, M. de Villefort ne parut point à table. Le
+valet de chambre rentra dans le cabinet.
+
+«Madame fait prévenir monsieur, dit-il, que onze heures viennent de
+sonner et que l'audience est pour midi.
+
+--Eh bien, fit Villefort, après?
+
+--Madame a fait sa toilette: elle est toute prête, et demande si elle
+accompagnera monsieur?
+
+--Où cela?
+
+--Au Palais.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Madame dit qu'elle désire beaucoup assister à cette séance.
+
+--Ah! dit Villefort avec un accent presque effrayant, elle désire cela!»
+
+Le domestique recula d'un pas et dit:
+
+«Si monsieur désire sortir seul, je vais le dire à madame.»
+
+Villefort resta un instant muet; il creusait avec ses ongles sa joue
+pâle sur laquelle tranchait sa barbe d'un noir d'ébène.
+
+«Dites à madame, répondit-il enfin, que je désire lui parler, et que je
+la prie de m'attendre chez elle.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Puis revenez me raser et m'habiller.
+
+--À l'instant.»
+
+Le valet de chambre disparut en effet pour reparaître, rasa Villefort et
+l'habilla solennellement de noir.
+
+Puis lorsqu'il eut fini:
+
+«Madame a dit qu'elle attendait monsieur aussitôt sa toilette achevée,
+dit-il.
+
+--J'y vais.»
+
+Et Villefort, les dossiers sous le bras, son chapeau à la main, se
+dirigea vers l'appartement de sa femme.
+
+À la porte, il s'arrêta un instant et essuya avec son mouchoir la sueur
+qui coulait sur son front livide.
+
+Puis il poussa la porte.
+
+Mme de Villefort était assise sur une ottomane, feuilletant avec
+impatience des journaux et des brochures que le jeune Édouard s'amusait
+à mettre en pièces avant même que sa mère eût eu le temps d'en achever
+la lecture. Elle était complètement habillée pour sortir; son chapeau
+l'attendait posé sur un fauteuil; elle avait mis ses gants.
+
+«Ah! vous voici, monsieur, dit-elle de sa voix naturelle et calme; mon
+Dieu! êtes-vous assez pâle, monsieur! Vous avez donc encore travaillé
+toute la nuit? Pourquoi donc n'êtes-vous pas venu déjeuner avec nous? Eh
+bien, m'emmenez-vous, ou irai-je seule avec Édouard?»
+
+Mme de Villefort avait, comme on le voit, multiplié les demandes pour
+obtenir une réponse; mais à toutes ces demandes M. de Villefort était
+resté froid et muet comme une statue.
+
+«Édouard, dit Villefort en fixant sur l'enfant un regard impérieux,
+allez jouer au salon, mon ami, il faut que je parle à votre mère.»
+
+Mme de Villefort, voyant cette froide contenance, ce ton résolu, ces
+apprêts préliminaires étranges, tressaillit.
+
+Édouard avait levé la tête, avait regardé sa mère, puis, voyant qu'elle
+ne confirmait point l'ordre de M. de Villefort, il s'était remis à
+couper la tête à ses soldats de plomb.
+
+«Édouard! cria M. de Villefort si rudement que l'enfant bondit sur le
+tapis, m'entendez-vous? allez!»
+
+L'enfant, à qui ce traitement était peu habituel, se releva debout et
+pâlit; il eût été difficile de dire si c'était de colère ou de peur.
+
+Son père alla à lui, le prit par le bras, et le baisa au front.
+
+«Va, dit-il, mon enfant, va!»
+
+Édouard sortit.
+
+M. de Villefort alla à la porte et la ferma derrière lui au verrou.
+
+«Ô mon Dieu! fit la jeune femme en regardant son mari jusqu'au fond de
+l'âme et en ébauchant un sourire que glaça l'impassibilité de Villefort,
+qu'y a-t-il donc?
+
+--Madame, où mettez-vous le poison dont vous vous servez d'habitude?»
+articula nettement et sans préambule le magistrat, placé entre sa femme
+et la porte.
+
+Mme de Villefort éprouva ce que doit éprouver l'alouette lorsqu'elle
+voit le milan resserrer au-dessus de sa tête ses cercles meurtriers.
+
+Un son rauque, brisé, qui n'était ni un cri ni un soupir, s'échappa de
+la poitrine de Mme de Villefort qui pâlit jusqu'à la lividité.
+
+«Monsieur, dit-elle, je... je ne comprends pas.»
+
+Et comme elle s'était soulevée dans un paroxysme de terreur, dans un
+second paroxysme plus fort sans doute que le premier, elle se laissa
+retomber sur les coussins du sofa.
+
+«Je vous demandais, continua Villefort d'une voix parfaitement calme, en
+quel endroit vous cachiez le poison à l'aide duquel vous avez tué mon
+beau-père M. de Saint-Méran, ma belle-mère, Barrois et ma fille
+Valentine.
+
+--Ah! monsieur, s'écria Mme de Villefort en joignant les mains, que
+dites-vous?
+
+--Ce n'est point à vous de m'interroger, mais de répondre.
+
+--Est-ce au mari ou au juge? balbutia Mme de Villefort.
+
+--Au juge, madame! au juge!»
+
+C'était un spectacle effrayant que la pâleur de cette femme, l'angoisse
+de son regard, le tremblement de tout son corps.
+
+«Ah! monsieur! murmura-t-elle, ah! monsieur!... et ce fut tout.
+
+--Vous ne répondez pas, madame!» s'écria le terrible interrogateur.
+
+Puis il ajouta, avec un sourire plus effrayant encore que sa colère:
+
+«Il est vrai que vous ne niez pas!»
+
+Elle fit un mouvement.
+
+«Et vous ne pourriez nier, ajouta Villefort, en étendant la main vers
+elle comme pour la saisir au nom de la justice; vous avez accompli ces
+différents crimes avec une impudente adresse, mais qui cependant ne
+pouvait tromper que les gens disposés par leur affection à s'aveugler
+sur votre compte. Dès la mort de Mme de Saint-Méran, j'ai su qu'il
+existait un empoisonneur dans ma maison: M. d'Avrigny m'en avait
+prévenu; après la mort de Barrois, Dieu me pardonne! mes soupçons se
+sont portés sur quelqu'un, sur un ange! mes soupçons qui, même là où il
+n'y a pas de crime, veillent sans cesse allumés au fond de mon coeur;
+mais après la mort de Valentine il n'y a plus eu de doute pour moi,
+madame, et non seulement pour moi, mais encore pour d'autres; ainsi
+votre crime, connu de deux personnes maintenant, soupçonné par
+plusieurs, va devenir public; et, comme je vous le disais tout à
+l'heure, madame, ce n'est plus un mari qui vous parle, c'est un juge!»
+
+La jeune femme cacha son visage dans ses deux mains.
+
+«Ô monsieur! balbutia-t-elle, je vous en supplie, ne croyez pas les
+apparences!
+
+--Seriez-vous lâche? s'écria Villefort d'une voix méprisante. En effet,
+j'ai toujours remarqué que les empoisonneurs étaient lâches. Seriez-vous
+lâche, vous qui avez eu l'affreux courage de voir expirer devant vous
+deux vieillards et une jeune fille assassinés pareille?
+
+--Monsieur! monsieur!
+
+--Seriez-vous lâche, continua Villefort avec une exaltation croissante,
+vous qui avez compté une à une les minutes de quatre agonies, vous qui
+avez combiné vos plans infernaux et remué vos breuvages infâmes avec une
+habileté et une précision si miraculeuses? Vous qui avez si bien combiné
+tout, auriez-vous donc oublié de calculer une seule chose, c'est-à-dire
+où pouvait vous mener la révélation de vos crimes? Oh! c'est impossible,
+cela, et vous avez gardé quelque poison plus doux, plus subtil et plus
+meurtrier que les autres pour échapper au châtiment qui vous était dû...
+Vous avez fait cela, je l'espère du moins?»
+
+Mme de Villefort tordit ses mains et tomba à genoux.
+
+«Je sais bien... je sais bien, dit-il, vous avouez; mais l'aveu fait à
+des juges, l'aveu fait au dernier moment, l'aveu fait quand on ne peut
+plus nier, cet aveu ne diminue en rien le châtiment qu'ils infligent au
+coupable.
+
+--Le châtiment! s'écria Mme de Villefort, le châtiment! monsieur, voilà
+deux fois que vous prononcez ce mot?
+
+--Sans doute. Est-ce parce que vous étiez quatre fois coupable que vous
+avez cru y échapper? Est-ce parce que vous êtes la femme de celui qui
+requiert ce châtiment, que vous avez cru que ce châtiment s'écarterait?
+Non, madame, non! Quelle qu'elle soit, l'échafaud attend
+l'empoisonneuse, si surtout, comme je vous le disais tout à l'heure,
+l'empoisonneuse n'a pas eu le soin de conserver pour elle quelques
+gouttes de son plus sûr poison.»
+
+Mme de Villefort poussa un cri sauvage, et la terreur hideuse et
+indomptable envahit ses traits décomposés.
+
+«Oh! ne craignez pas l'échafaud, madame, dit le magistrat, je ne veux
+pas vous déshonorer, car ce serait me déshonorer moi-même; non, au
+contraire, si vous m'avez bien entendu, vous devez comprendre que vous
+ne pouvez mourir sur l'échafaud.
+
+--Non, je n'ai pas compris; que voulez-vous dire? balbutia la
+malheureuse femme complètement atterrée.
+
+--Je veux dire que la femme du premier magistrat de la capitale ne
+chargera pas de son infamie un nom demeuré sans tache, et ne déshonorera
+pas du même coup son mari et son enfant.
+
+--Non! oh! non.
+
+--Eh bien, madame! ce sera une bonne action de votre part, et de cette
+bonne action je vous remercie.
+
+--Vous me remerciez! et de quoi?
+
+--De ce que vous venez de dire.
+
+--Qu'ai-je dit! j'ai la tête perdue; je ne comprends plus rien, mon
+Dieu! mon Dieu!»
+
+Et elle se leva les cheveux épars, les lèvres écumantes.
+
+«Vous avez répondu, madame, à cette question que je vous fis en entrant
+ici: Où est le poison dont vous vous servez d'habitude, madame?»
+
+Mme de Villefort leva les bras au ciel et serra convulsivement ses mains
+l'une contre l'autre.
+
+«Non, non, vociféra-t-elle, non, vous ne voulez point cela!
+
+--Ce que je ne veux pas, madame, c'est que vous périssiez sur un
+échafaud, entendez-vous? répondit Villefort.
+
+--Oh! monsieur, grâce!
+
+--Ce que je veux, c'est que justice soit faite. Je suis sur terre pour
+punir, madame, ajouta-t-il avec un regard flamboyant; à toute autre
+femme, fût-ce à une reine, j'enverrais le bourreau; mais à vous je serai
+miséricordieux. À vous je dis: n'est-ce pas, madame, que vous avez
+conservé quelques gouttes de votre poison le plus doux, le plus prompt
+et le plus sûr?
+
+--Oh! pardonnez-moi, monsieur, laissez-moi vivre!
+
+--Elle est lâche! dit Villefort.
+
+--Songez que je suis votre femme!
+
+--Vous êtes une empoisonneuse!
+
+--Au nom du Ciel!...
+
+--Non!
+
+--Au nom de l'amour que vous avez eu pour moi!...
+
+--Non! non!
+
+--Au nom de notre enfant! Ah! pour notre enfant, laissez-moi vivre!
+
+--Non, non, non! vous dis-je; un jour, si je vous laissais vivre, vous
+le tuerez peut-être aussi comme les autres.
+
+--Moi! tuer mon fils! s'écria cette mère sauvage en s'élançant vers
+Villefort; moi! tuer mon Édouard!... ah! ah!»
+
+Et un rire affreux, un rire de démon, un rire de folle acheva la phrase
+et se perdit dans un râle sanglant.
+
+Mme de Villefort était tombée aux pieds de son mari.
+
+Villefort s'approcha d'elle.
+
+«Songez-y, madame, dit-il, si à mon retour justice n'est pas faite, je
+vous dénonce de ma propre bouche et je vous arrête de mes propres
+mains.»
+
+Elle écoutait, pantelante, abattue, écrasée; son oeil seul vivait en
+elle et couvait un feu terrible.
+
+«Vous m'entendez, dit Villefort; je vais là-bas requérir la peine de
+mort contre un assassin... Si je vous retrouve vivante, vous coucherez
+ce soir à la Conciergerie.»
+
+Mme de Villefort poussa un soupir, ses nerfs se détendirent, elle
+s'affaissa brisée sur le tapis.
+
+Le procureur du roi parut éprouver un mouvement de pitié, il la regarda
+moins sévèrement, et s'inclinant légèrement devant elle:
+
+«Adieu, madame, dit-il lentement; adieu!»
+
+Cet adieu tomba comme le couteau mortel sur Mme de Villefort. Elle
+s'évanouit.
+
+Le procureur du roi sortit, et, en sortant, ferma la porte à double
+tour.
+
+
+
+
+CIX
+
+Les assises.
+
+
+L'affaire Benedetto, comme on disait alors au Palais et dans le monde,
+avait produit une énorme sensation. Habitué du Café de Paris, du
+boulevard de Gand et du Bois de Boulogne, le faux Cavalcanti, pendant
+qu'il était resté à Paris et pendant les deux ou trois mois qu'avait
+duré sa splendeur, avait fait une foule de connaissances. Les journaux
+avaient raconté les diverses stations du prévenu dans sa vie élégante et
+dans sa vie de bagne; il en résultait la plus vive curiosité chez
+ceux-là surtout qui avaient personnellement connu le prince Andrea
+Cavalcanti; aussi ceux-là surtout étaient-ils décidés à tout risquer
+pour aller voir sur le banc des accusés M. Benedetto, l'assassin de son
+camarade de chaîne.
+
+Pour beaucoup de gens, Benedetto était, sinon une victime, du moins une
+erreur de la justice: on avait vu M. Cavalcanti père à Paris, et l'on
+s'attendait à le voir de nouveau apparaître pour réclamer son illustre
+rejeton. Bon nombre de personnes qui n'avaient jamais entendu parler de
+la fameuse polonaise avec laquelle il avait débarqué chez le comte de
+Monte-Cristo s'étaient senties frappées de l'air digne, de la
+gentilhommerie et de la science du monde qu'avait montrés le vieux
+patricien, lequel, il faut le dire, semblait un seigneur parfait toutes
+les fois qu'il ne parlait point et ne faisait point d'arithmétique.
+
+Quant à l'accusé lui-même, beaucoup de gens se rappelaient l'avoir vu si
+aimable, si beau, si prodigue, qu'ils aimaient mieux croire à quelque
+machination de la part d'un ennemi comme on en trouve en ce monde, où
+les grandes fortunes élèvent les moyens de faire le mal et le bien à la
+hauteur du merveilleux, et la puissance à la hauteur de l'inouï.
+
+Chacun accourut donc à la séance de la cour d'assises, les uns pour
+savourer le spectacle, les autres pour le commenter. Dès sept heures du
+matin on faisait queue à la grille, et une heure avant l'ouverture de la
+séance la salle était déjà pleine de privilégiés.
+
+Avant l'entrée de la cour, et même souvent après, une salle d'audience,
+les jours de grands procès, ressemble fort à un salon où beaucoup de
+gens se reconnaissent, s'abordent quand ils sont assez près les uns des
+autres pour ne pas perdre leurs places, se font des signes quand ils
+sont séparés par un trop grand nombre de populaire, d'avocats et de
+gendarmes.
+
+Il faisait une de ces magnifiques journées d'automne qui nous
+dédommagent parfois d'un été absent ou écourté; les nuages que M. de
+Villefort avait vus le matin rayer le soleil levant s'étaient dissipés
+comme par magie, et laissaient luire dans toute sa pureté un des
+derniers, un des plus doux jours de septembre.
+
+Beauchamp, un des rois de la presse, et par conséquent ayant son trône
+partout, lorgnait à droite et à gauche. Il aperçut Château-Renaud et
+Debray qui venaient de gagner les bonnes grâces d'un sergent de ville,
+et qui l'avaient décidé à se mettre derrière eux au lieu de les masquer,
+comme c'était son droit. Le digne agent avait flairé le secrétaire du
+ministre et le millionnaire; il se montra plein d'égards pour ses nobles
+voisins et leur permit même d'aller rendre visite à Beauchamp, en leur
+promettant de leur garder leurs places.
+
+«Eh bien, dit Beauchamp, nous venons donc voir notre ami?
+
+--Eh! mon Dieu, oui, répondit Debray: ce digne prince! Que le diable
+soit des princes italiens, va!
+
+--Un homme qui avait eu Dante pour généalogiste, et qui remontait à _La
+Divine Comédie_!
+
+--Noblesse de corde, dit flegmatiquement Château-Renaud.
+
+--Il sera condamné, n'est-ce pas? demanda Debray à Beauchamp.
+
+--Eh! mon cher, répondit le journaliste, c'est à vous, ce me semble,
+qu'il faut demander cela: vous connaissez mieux que nous autres l'air du
+bureau; avez-vous vu le président à la dernière soirée de votre
+ministre?
+
+--Oui.
+
+--Que vous a-t-il dit?
+
+--Une chose qui va vous étonner.
+
+--Ah! parlez donc vite, alors, cher ami, il y a si longtemps qu'on ne me
+dit plus rien de ce genre-là.
+
+--Eh bien, il m'a dit que Benedetto, qu'on regarde comme un phénix de
+subtilité, comme un géant d'astuce, n'est qu'un filou très subalterne,
+très niais, et tout à fait indigne des expériences qu'on fera après sa
+mort sur ses organes phrénologiques.
+
+--Bah! fit Beauchamp; il jouait cependant très passablement le prince.
+
+--Pour vous, Beauchamp, qui les détestez, ces malheureux princes et qui
+êtes enchanté de leur trouver de mauvaises façons, mais pas pour moi,
+qui flaire d'instinct le gentilhomme et qui lève une famille
+aristocratique, quelle qu'elle soit, en vrai limier du blason.
+
+--Ainsi, vous n'avez jamais cru à sa principauté?
+
+--À sa principauté? si... à son principat? non.
+
+--Pas mal, dit Debray; je vous assure cependant que pour tout autre que
+vous il pouvait passer... Je l'ai vu chez les ministres.
+
+--Ah! oui, dit Château-Renaud; avec cela que vos ministres se
+connaissent en princes!
+
+--Il y a du bon dans ce que vous venez de dire, Château-Renaud, répondit
+Beauchamp en éclatant de rire; la phrase est courte, mais agréable. Je
+vous demande la permission d'en user dans mon compte rendu.
+
+--Prenez, mon cher monsieur Beauchamp, dit Château-Renaud; prenez; je
+vous donne ma phrase pour ce qu'elle vaut.
+
+--Mais, dit Debray à Beauchamp, si j'ai parlé au président, vous avez dû
+parler au procureur du roi, vous?
+
+--Impossible; depuis huit jours M. de Villefort se cèle; c'est tout
+naturel: cette suite étrange de chagrins domestiques couronnée par la
+mort étrange de sa fille...
+
+--La mort étrange! Que dites-vous donc là, Beauchamp?
+
+--Oh! oui, faites donc l'ignorant, sous prétexte que tout cela se passe
+chez la noblesse de robe, dit Beauchamp en appliquant son lorgnon à son
+oeil et en le forçant de tenir tout seul.
+
+--Mon cher monsieur, dit Château-Renaud, permettez-moi de vous dire que,
+pour le lorgnon, vous n'êtes pas de la force de Debray. Debray, donnez
+donc une leçon à M. Beauchamp.
+
+--Tiens, dit Beauchamp, je ne me trompe pas.
+
+--Quoi donc?
+
+--C'est elle.
+
+--Qui, elle?
+
+--On la disait partie.
+
+--Mlle Eugénie? demanda Château-Renaud; serait-elle déjà revenue?
+
+--Non, mais sa mère.
+
+--Mme Danglars?
+
+--Allons donc! fit Château-Renaud, impossible; dix jours après la fuite
+de sa fille, trois jours après la banqueroute de son mari!»
+
+Debray rougit légèrement et suivit la direction du regard de Beauchamp.
+
+«Allons donc! dit-il, c'est une femme voilée, une dame inconnue, quelque
+princesse étrangère, la mère du prince Cavalcanti peut-être; mais vous
+disiez, ou plutôt vous alliez dire des choses fort intéressantes,
+Beauchamp, ce me semble.
+
+--Moi?
+
+--Oui. Vous parliez de la mort étrange de Valentine.
+
+--Ah! oui, c'est vrai; mais pourquoi donc Mme de Villefort, n'est-elle
+pas ici?
+
+--Pauvre chère femme! dit Debray, elle est sans doute occupée à
+distiller de l'eau de mélisse pour les hôpitaux, et à composer des
+cosmétiques pour elle et pour ses amies. Vous savez qu'elle dépense à
+cet amusement deux ou trois mille écus par an, à ce que l'on assure. Au
+fait, vous avez raison, pourquoi n'est-elle pas ici, Mme de Villefort?
+Je l'aurais vue avec un grand plaisir; j'aime beaucoup cette femme.
+
+--Et moi, dit Château-Renaud, je la déteste.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je n'en sais rien. Pourquoi aime-t-on? pourquoi déteste-t-on? Je la
+déteste par antipathie.
+
+--Ou par instinct, toujours.
+
+--Peut-être... Mais revenons à ce que vous disiez, Beauchamp.
+
+--Eh bien, reprit Beauchamp, n'êtes-vous pas curieux de savoir,
+messieurs, pourquoi l'on meurt si dru dans la maison Villefort?
+
+--Dru est joli, dit Château-Renaud.
+
+--Mon cher, le mot se trouve dans Saint-Simon.
+
+--Mais la chose se trouve chez M. de Villefort; allons-y donc.
+
+--Ma foi! dit Debray, j'avoue que je ne perds pas de vue cette maison
+tendue de deuil depuis trois mois et avant-hier encore, à propos de
+Valentine, madame m'en parlait.
+
+--Qu'est-ce que madame?... demanda Château-Renaud.
+
+--La femme du ministre, pardieu!
+
+--Ah! pardon, fit Château-Renaud, je ne vais pas chez les ministres,
+moi, je laisse cela aux princes.
+
+--Vous n'étiez que beau, vous devenez flamboyant, baron; prenez pitié de
+vous, ou vous allez nous brûler comme un autre Jupiter.
+
+--Je ne dirai plus rien, dit Château-Renaud; mais que diable, ayez pitié
+de moi, ne me donnez pas la réplique.
+
+--Voyons, tâchons d'arriver au bout de notre dialogue, Beauchamp; je
+vous disais donc que madame me demandait avant-hier des renseignements
+là-dessus; instruisez-moi, je l'instruirai.
+
+--Eh bien, messieurs, si l'on meurt si dru, je maintiens le mot, dans la
+maison Villefort, c'est qu'il y a un assassin dans la maison!»
+
+Les deux jeunes gens tressaillirent, car déjà plus d'une fois la même
+idée leur était venue.
+
+«Et quel est cet assassin? demandèrent-ils.
+
+--Le jeune Édouard.»
+
+Un éclat de rire des deux auditeurs ne déconcerta aucunement l'orateur,
+qui continua:
+
+«Oui, messieurs, le jeune Édouard, enfant phénoménal, qui tue déjà comme
+père et mère.
+
+--C'est une plaisanterie?
+
+--Pas du tout; j'ai pris hier un domestique qui sort de chez M. de
+Villefort: écoutez bien ceci.
+
+--Nous écoutons.
+
+--Et que je vais renvoyer demain, parce qu'il mange énormément pour se
+remettre du jeûne de terreur qu'il s'imposait là-bas. Eh bien, il parait
+que ce cher enfant a mis la main sur quelque flacon de drogue dont il
+use de temps en temps contre ceux qui lui déplaisent. D'abord ce fut bon
+papa et bonne maman de Saint-Méran qui lui déplurent, et il leur a versé
+trois gouttes de son élixir: trois gouttes suffisent; puis ce fut le
+brave Barrois, vieux serviteur de bon papa Noirtier, lequel rudoyait de
+temps en temps l'aimable espiègle que vous connaissez. L'aimable
+espiègle lui a versé trois gouttes de son élixir. Ainsi fut fait de la
+pauvre Valentine, qui ne le rudoyait pas, elle, mais dont il était
+jaloux: il lui a versé trois gouttes de son élixir, et pour elle comme
+pour les autres tout a été fini.
+
+--Mais quel diable de conte nous faites-vous là? dit Château-Renaud.
+
+--Oui, dit Beauchamp, un conte de l'autre monde, n'est-ce pas?
+
+--C'est absurde, dit Debray.
+
+--Ah! reprit Beauchamp, voilà déjà que vous cherchez des moyens
+dilatoires! Que diable! demandez à mon domestique, ou plutôt à celui qui
+demain ne sera plus mon domestique: c'était le bruit de la maison.
+
+--Mais cet élixir, où est-il? quel est-il?
+
+--Dame! l'enfant le cache.
+
+--Où l'a-t-il pris?
+
+--Dans le laboratoire de madame sa mère.
+
+--Sa mère a donc des poisons dans son laboratoire?
+
+--Est-ce que je sais, moi! vous venez me faire là des questions de
+procureur du roi. Je répète ce qu'on m'a dit, voilà tout; je vous cite
+mon auteur: je ne puis faire davantage. Le pauvre diable ne mangeait
+plus d'épouvante.
+
+--C'est incroyable!
+
+--Mais non, mon cher, ce n'est pas incroyable du tout, vous avez vu l'an
+passé cet enfant de la rue de Richelieu, qui s'amusait à tuer ses frères
+et ses soeurs en leur enfonçant une épingle dans l'oreille, tandis
+qu'ils dormaient. La génération qui nous suit est très précoce, mon
+cher.
+
+--Mon cher, dit Château-Renaud, je parie que vous ne croyez pas un seul
+mot de ce que vous nous contez là?... Mais je ne vois pas le comte de
+Monte-Cristo; comment donc n'est-il pas ici?
+
+--Il est blasé, lui, fit Debray, et puis il ne voudra point paraître
+devant tout le monde, lui qui a été la dupe de tous les Cavalcanti,
+lesquels sont venus à lui, à ce qu'il paraît, avec de fausses lettres de
+créance; de sorte qu'il en est pour une centaine de mille francs
+hypothéqués sur la principauté.
+
+--À propos, monsieur de Château-Renaud, demanda Beauchamp, comment se
+porte Morrel?
+
+--Ma foi, dit le gentilhomme, voici trois fois que je vais chez lui, et
+pas plus de Morrel que sur la main. Cependant sa soeur ne m'a point paru
+inquiète, et elle m'a dit avec un fort bon visage qu'elle ne l'avait pas
+vu non plus depuis deux ou trois jours, mais qu'elle était certaine
+qu'il se portait bien.
+
+--Ah! j'y pense! le comte de Monte-Cristo ne peut venir dans la salle,
+dit Beauchamp.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il est acteur dans le drame.
+
+--Est-ce qu'il a aussi assassiné quelqu'un? demanda Debray.
+
+--Mais non, c'est lui, au contraire, qu'on a voulu assassiner. Vous
+savez bien que c'est en sortant de chez lui que ce bon M. de Caderousse
+a été assassiné par son petit Benedetto. Vous savez bien que c'est chez
+lui qu'on a retrouvé ce fameux gilet dans lequel était la lettre qui est
+venue déranger la signature du contrat. Voyez-vous le fameux gilet? Il
+est là tout sanglant, sur le bureau, comme pièce de conviction.
+
+--Ah! fort bien.
+
+--Chut! messieurs, voici la cour; à nos places!»
+
+En effet un grand bruit se fit entendre dans le prétoire; le sergent de
+ville appela ses deux protégés par un hem! énergique, et l'huissier,
+paraissant au seuil de la salle des délibérations, cria de cette voix
+glapissante que les huissiers avaient déjà du temps de Beaumarchais:
+
+«La cour, messieurs!»
+
+
+
+
+CX
+
+L'acte d'accusation.
+
+
+Les juges prirent séance au milieu du plus profond silence; les jurés
+s'assirent à leur place; M. de Villefort, objet de l'attention, et nous
+dirons presque de l'admiration générale, se plaça couvert dans son
+fauteuil, promenant un regard tranquille autour de lui.
+
+Chacun regardait avec étonnement cette figure grave et sévère, sur
+l'impassibilité de laquelle les douleurs paternelles semblaient n'avoir
+aucune prise, et l'on regardait avec une espèce de terreur cet homme
+étranger aux émotions de l'humanité.
+
+«Gendarmes! dit le président, amenez l'accusé.»
+
+À ces mots, l'attention du public devint plus active, et tous les yeux
+se fixèrent sur la porte par laquelle Benedetto devait entrer.
+
+Bientôt cette porte s'ouvrit et l'accusé parut.
+
+L'impression fut la même sur tout le monde, et nul ne se trompa à
+l'expression de sa physionomie.
+
+Ses traits ne portaient pas l'empreinte de cette émotion profonde qui
+refoule le sang au coeur et décolore le front et les joues. Ses mains,
+gracieusement posées l'une sur son chapeau, l'autre dans l'ouverture de
+son gilet de piqué blanc, n'étaient agitées d'aucun frisson: son oeil
+était calme et même brillant. À peine dans la salle, le regard du jeune
+homme se mit à parcourir tous les rangs des juges et des assistants, et
+s'arrêta plus longuement sur le président et surtout sur le procureur du
+roi.
+
+Auprès d'Andrea se plaça son avocat, avocat nommé d'office (car Andrea
+n'avait point voulu s'occuper de ces détails auxquels il n'avait paru
+attacher aucune importance), jeune homme aux cheveux d'un blond fade, au
+visage rougi par une émotion cent fois plus sensible que celle du
+prévenu.
+
+Le président demanda la lecture de l'acte d'accusation, rédigé, comme on
+sait, par la plume si habile et si implacable de Villefort.
+
+Pendant cette lecture, qui fut longue, et qui pour tout autre eût été
+accablante, l'attention publique ne cessa de se porter sur Andrea, qui
+en soutint le poids avec la gaieté d'âme d'un Spartiate.
+
+Jamais Villefort peut-être n'avait été si concis ni si éloquent; le
+crime était présenté sous les couleurs les plus vives, les antécédents
+du prévenu, sa transfiguration, la filiation de ses actes depuis un âge
+assez tendre, étaient déduits avec le talent que la pratique de la vie
+et la connaissance du coeur humain pouvaient fournir à un esprit aussi
+élevé que celui du procureur du roi.
+
+Avec ce seul préambule, Benedetto était à jamais perdu dans l'opinion
+publique, en attendant qu'il fût puni plus matériellement par la loi.
+
+Andrea ne prêta pas la moindre attention aux charges successives qui
+s'élevaient et retombaient sur lui: M. de Villefort, qui l'examinait
+souvent et qui sans doute continuait sur lui les études psychologiques
+qu'il avait eu si souvent l'occasion de faire sur les accusés, M. de
+Villefort ne put une seule fois lui faire baisser les yeux, quelles que
+fussent la fixité et la profondeur de son regard.
+
+Enfin la lecture fut terminée.
+
+«Accusé, dit le président, vos nom et prénoms?»
+
+Andrea se leva.
+
+«Pardonnez-moi monsieur le président, dit-il d'une voix dont le timbre
+vibrait parfaitement pur, mais je vois que vous allez prendre un ordre
+de questions dans lequel je ne puis vous suivre. J'ai la prétention que
+c'est à moi de justifier plus tard d'être une exception aux accusés
+ordinaires. Veuillez donc, je vous prie, me permettre de répondre en
+suivant un ordre différent; je n'en répondrai pas moins à toutes.»
+
+Le président, surpris, regarda les jurés, qui regardèrent le procureur
+du roi.
+
+Une grande surprise se manifesta dans toute l'assemblée. Mais Andrea ne
+parut aucunement s'en émouvoir.
+
+«Votre âge? dit le président; répondrez-vous à cette question?
+
+--À cette question comme aux autres, je répondrai, monsieur le
+président, mais à son tour.
+
+--Votre âge? répéta le magistrat.
+
+--J'ai vingt et un ans, ou plutôt je les aurai seulement dans quelques
+jours, étant né dans la nuit du 27 au 28 septembre 1817.»
+
+M. de Villefort, qui était à prendre note, leva la tête à cette date.
+
+«Où êtes-vous né? continua le président.
+
+--À Auteuil, près Paris», répondit Benedetto.
+
+M. de Villefort leva une seconde fois la tête, regarda Benedetto comme
+il eût regardé la tête de Méduse et devint livide.
+
+Quant à Benedetto, il passa gracieusement sur ses lèvres le coin brodé
+d'un mouchoir de fine batiste.
+
+«Votre profession? demanda le président.
+
+--D'abord j'étais faussaire, dit Andrea le plus tranquillement du monde;
+ensuite je suis passé voleur, et tout récemment je me suis fait
+assassin.»
+
+Un murmure ou plutôt une tempête d'indignation et de surprise éclata
+dans toutes les parties de la salle: les juges eux-mêmes se regardèrent
+stupéfaits, les jurés manifestèrent le plus grand dégoût pour le cynisme
+qu'on attendait si peu d'un homme élégant.
+
+M. de Villefort appuya une main sur son front qui, d'abord pâle, était
+devenu rouge et bouillant, tout à coup il se leva regardant autour de
+lui comme un homme égaré: l'air lui manquait.
+
+«Cherchez-vous quelque chose, monsieur le procureur du roi?» demanda
+Benedetto avec son plus obligeant sourire.
+
+M. de Villefort ne répondit rien, et se rassit ou plutôt retomba sur son
+fauteuil.
+
+«Est-ce maintenant, prévenu, que vous consentez à dire votre nom?
+demanda le président. L'affectation brutale que vous avez mise à
+énumérer vos différents crimes, que vous qualifiez de profession,
+l'espèce de point d'honneur que vous y attachez, ce dont, au nom de la
+morale et du respect dû à l'humanité, la cour doit vous blâmer
+sévèrement, voilà peut-être la raison qui vous a fait tarder de vous
+nommer: vous voulez faire ressortir ce nom par les titres qui le
+précèdent.
+
+--C'est incroyable, monsieur le président, dit Benedetto du ton de voix
+le plus gracieux et avec les manières les plus polies, comme vous avez
+lu au fond de ma pensée; c'est en effet dans ce but que je vous ai prié
+d'intervertir l'ordre des questions.»
+
+La stupeur était à son comble, il n'y avait plus dans les paroles de
+l'accusé ni forfanterie ni cynisme; l'auditoire ému pressentait quelque
+foudre éclatante au fond de ce nuage sombre.
+
+«Eh bien, dit le président, votre nom?
+
+--Je ne puis vous dire mon nom, car je ne le sais pas; mais je sais
+celui de mon père, et je peux vous le dire.»
+
+Un éblouissement douloureux aveugla Villefort; on vit tomber de ses
+joues des gouttes de sueur âcres et pressées sur les papiers qu'il
+remuait d'une main convulsive et éperdue.
+
+«Dites alors le nom de votre père», reprit le président.
+
+Pas un souffle, pas une haleine ne troublaient le silence de cette
+immense assemblée: tout le monde attendait.
+
+«Mon père est procureur du roi, répondit tranquillement Andrea.
+
+--Procureur du roi! fit avec stupéfaction le président, sans remarquer
+le bouleversement qui se faisait sur la figure de Villefort; procureur
+du roi!
+
+--Oui, et puisque vous voulez savoir son nom je vais vous le dire: il se
+nomme de Villefort!»
+
+L'explosion, si longtemps contenue par le respect qu'en séance on porte
+à la justice, se fit jour, comme un tonnerre, du fond de toutes les
+poitrines; la cour elle-même ne songea point à réprimer ce mouvement de
+la multitude. Les interjections, les injures adressées à Benedetto, qui
+demeurait impassible, les gestes énergiques, le mouvement des gendarmes,
+le ricanement de cette partie fangeuse qui, dans toute assemblée, monte
+à la surface aux moments de trouble et de scandale, tout cela dura cinq
+minutes avant que les magistrats et les huissiers eussent réussi à
+rétablir le silence.
+
+Au milieu de tout ce bruit, on entendait la voix du président, qui
+s'écriait:
+
+«Vous jouez-vous de la justice, accusé, et oseriez-vous donner à vos
+concitoyens le spectacle d'une corruption qui, dans une époque qui
+cependant ne laisse rien à désirer sous ce rapport, n'aurait pas encore
+eu son égale?»
+
+Dix personnes s'empressaient auprès de M. le procureur du roi, à demi
+écrasé sur son siège, et lui offraient des consolations, des
+encouragements, des protestations de zèle et de sympathie.
+
+Le calme s'était rétabli dans la salle, à l'exception cependant d'un
+point où un groupe assez nombreux s'agitait et chuchotait.
+
+Une femme, disait-on, venait de s'évanouir; on lui avait fait respirer
+des sels, elle s'était remise.
+
+Andrea, pendant tout ce tumulte, avait tourné sa figure souriante vers
+l'assemblée; puis, s'appuyant enfin d'une main sur la rampe de chêne de
+son banc, et cela dans l'attitude la plus gracieuse:
+
+«Messieurs, dit-il, à Dieu ne plaise que je cherche à insulter la cour
+et à faire, en présence de cette honorable assemblée, un scandale
+inutile. On me demande quel âge j'ai, je le dis; on me demande où je
+suis né, je réponds; on me demande mon nom, je ne puis le dire, puisque
+mes parents m'ont abandonné. Mais je puis bien, sans dire mon nom,
+puisque je n'en ai pas, dire celui de mon père, or, je le répète, mon
+père se nomme M. de Villefort, et je suis tout prêt à le prouver.»
+
+Il y avait dans l'accent du jeune homme une certitude, une conviction,
+une énergie qui réduisirent le tumulte au silence. Les regards se
+portèrent un moment sur le procureur du roi, qui gardait sur son siège
+l'immobilité d'un homme que la foudre vient de changer en cadavre.
+
+«Messieurs, continua Andrea en commandant le silence du geste et de la
+voix, je vous dois la preuve et l'explication de mes paroles.
+
+--Mais, s'écria le président irrité, vous avez déclaré dans
+l'instruction vous nommer Benedetto, vous avez dit être orphelin, et
+vous vous êtes donné la Corse pour patrie.
+
+--J'ai dit à l'instruction ce qu'il m'a convenu de dire à l'instruction,
+car je ne voulais pas que l'on affaiblît ou que l'on arrêtât, ce qui
+n'eût point manqué d'arriver, le retentissement solennel que je voulais
+donner à mes paroles.
+
+«Maintenant je vous répète que je suis né à Auteuil, dans la nuit du 27
+au 28 septembre 1817, et que je suis le fils de M. le procureur du roi
+de Villefort. Maintenant, voulez-vous des détails? je vais vous en
+donner.
+
+«Je naquis au premier de la maison numéro 28, rue de la Fontaine, dans
+une chambre tendue de damas rouge. Mon père me prit dans ses bras en
+disant à ma mère que j'étais mort, m'enveloppa dans une serviette
+marquée d'un H et d'un N, et m'emporta dans le jardin où il m'enterra
+vivant.»
+
+Un frisson parcourut tous les assistants quand ils virent que
+grandissait l'assurance du prévenu avec l'épouvante de M. de Villefort.
+
+«Mais comment savez-vous tous ces détails? demanda le président.
+
+--Je vais vous le dire, monsieur le président. Dans le jardin où mon
+père venait de m'ensevelir, s'était, cette nuit-là même, introduit un
+homme qui lui en voulait mortellement, et qui le guettait depuis
+longtemps pour accomplir sur lui une vengeance corse. L'homme était
+caché dans un massif; il vit mon père enfermer un dépôt dans la terre,
+et le frappa d'un coup de couteau au milieu même de cette opération;
+puis, croyant que ce dépôt était quelque trésor, il ouvrit la fosse et
+me trouva vivant encore. Cet homme me porta à l'hospice des
+Enfants-Trouvés, où je fus inscrit sous le numéro 57. Trois mois après,
+sa soeur fit le voyage de Rogliano à Paris pour me venir chercher, me
+réclama comme son fils et m'emmena.
+
+«Voilà comment, quoique né à Auteuil, je fus élevé en Corse.»
+
+Il y eut un instant de silence, mais d'un silence si profond, que, sans
+l'anxiété que semblaient respirer mille poitrines, on eût cru la salle
+vide.
+
+«Continuez, dit la voix du président.
+
+--Certes, continua Benedetto, je pouvais être heureux chez ces braves
+gens qui m'adoraient; mais mon naturel pervers l'emporta sur toutes les
+vertus qu'essayait de verser dans mon coeur ma mère adoptive. Je grandis
+dans le mal et je suis arrivé au crime. Enfin, un jour que je maudissais
+Dieu de m'avoir fait si méchant et de me donner une si hideuse destinée,
+mon père adoptif est venu me dire:
+
+«--Ne blasphème pas, malheureux! car Dieu t'a donné le jour sans colère!
+le crime vient de ton père et non de toi; de ton père qui t'a voué à
+l'enfer si tu mourais, à la misère si un miracle te rendait au jour!
+
+«Dès lors j'ai cessé de blasphémer Dieu, mais j'ai maudit mon père; et
+voilà pourquoi j'ai fait entendre ici les paroles que vous m'avez
+reprochées, monsieur le président; voilà pourquoi j'ai causé le scandale
+dont frémit encore cette assemblée. Si c'est un crime de plus,
+punissez-moi; mais si je vous ai convaincu que dès le jour de ma
+naissance ma destinée était fatale, douloureuse, amère, lamentable,
+plaignez-moi!
+
+--Mais votre mère? demanda le président.
+
+--Ma mère me croyait mort; ma mère n'est point coupable. Je n'ai pas
+voulu savoir le nom de ma mère; je ne la connais pas.»
+
+En ce moment un cri aigu, qui se termina par un sanglot, retentit au
+milieu du groupe qui entourait, comme nous l'avons dit, une femme.
+
+Cette femme tomba dans une violente attaque de nerfs et fut enlevée du
+prétoire, tandis qu'on l'emportait, le voile épais qui cachait son
+visage s'écarta et l'on reconnut Mme Danglars.
+
+Malgré l'accablement de ses sens énervés, malgré le bourdonnement qui
+frémissait à son oreille, malgré l'espèce de folie qui bouleversait son
+cerveau, Villefort la reconnut et se leva.
+
+«Les preuves! les preuves! dit le président; prévenu, souvenez-vous que
+ce tissu d'horreurs a besoin d'être soutenu par les preuves les plus
+éclatantes.
+
+--Les preuves? dit Benedetto en riant, les preuves, vous les voulez?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, regardez M. de Villefort, et demandez-moi encore les
+preuves.»
+
+Chacun se retourna vers le procureur du roi, qui, sous le poids de ces
+mille regards rivés sur lui, s'avança dans l'enceinte du tribunal,
+chancelant, les cheveux en désordre et le visage couperosé par la
+pression de ses ongles.
+
+L'assemblée tout entière poussa un long murmure d'étonnement.
+
+«On me demande les preuves, mon père, dit Benedetto, voulez-vous que je
+les donne?
+
+--Non, non, balbutia M. de Villefort d'une voix étranglée; non, c'est
+inutile.
+
+--Comment, inutile? s'écria le président: mais que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire, s'écria le procureur du roi, que je me débattrais en
+vain sous l'étreinte mortelle qui m'écrase, messieurs, je suis, je le
+reconnais, dans la main du Dieu vengeur. Pas de preuves; il n'en est pas
+besoin; tout ce que vient de dire ce jeune homme est vrai!»
+
+Un silence sombre et pesant comme celui qui précède les catastrophes de
+la nature enveloppa dans son manteau de plomb tous les assistants, dont
+les cheveux se dressaient sur la tête.
+
+«Et quoi! monsieur de Villefort, s'écria le président, vous ne cédez pas
+à une hallucination? Quoi! vous jouissez de la plénitude de vos
+facultés? On concevrait qu'une accusation si étrange, si imprévue, si
+terrible, ait troublé vos esprits? voyons, remettez-vous.»
+
+Le procureur du roi secoua la tête. Ses dents s'entrechoquaient avec
+violence comme celles d'un homme dévoré par la fièvre, et cependant il
+était d'une pâleur mortelle.
+
+«Je jouis de toutes mes facultés, monsieur, dit-il; le corps seulement
+souffre et cela se conçoit. Je me reconnais coupable de tout ce que ce
+jeune homme vient d'articuler contre moi, et je me tiens chez moi à la
+disposition de M. le procureur du roi mon successeur.»
+
+Et en prononçant ces mots d'une voix sourde et presque étouffée, M. de
+Villefort se dirigea en vacillant vers la porte, que lui ouvrit d'un
+mouvement machinal l'huissier de service.
+
+L'assemblée tout entière demeura muette et consternée par cette
+révélation et par cet aveu, qui faisaient un dénouement si terrible aux
+différentes péripéties qui, depuis quinze jours, avaient agité la haute
+société parisienne.
+
+«Eh bien, dit Beauchamp, qu'on vienne dire maintenant que le drame n'est
+pas dans la nature!
+
+--Ma foi, dit Château-Renaud, j'aimerais encore mieux finir comme M. de
+Morcerf: un coup de pistolet paraît doux près d'une pareille
+catastrophe.
+
+--Et puis il tue, dit Beauchamp.
+
+--Et moi qui avais eu un instant l'idée d'épouser sa fille, dit Debray.
+A-t-elle bien fait de mourir, mon Dieu, la pauvre enfant!
+
+--La séance est levée, messieurs, dit le président, et la cause remise à
+la prochaine session. L'affaire doit être instruite de nouveau et
+confiée à un autre magistrat.»
+
+Quant à Andrea, toujours aussi tranquille et beaucoup plus intéressant,
+il quitta la salle escorté par les gendarmes, qui involontairement lui
+témoignaient des égards.
+
+«Eh bien, que pensez-vous de cela, mon brave homme? demanda Debray au
+sergent de ville, en lui glissant un louis dans la main.
+
+--Il y aura des circonstances atténuantes», répondit celui-ci.
+
+
+
+
+CXI
+
+Expiation.
+
+
+M. de Villefort avait vu s'ouvrir devant lui les rangs de la foule, si
+compacte qu'elle fût. Les grandes douleurs sont tellement vénérables,
+qu'il n'est pas d'exemple, même dans les temps les plus malheureux, que
+le premier mouvement de la foule réunie n'ait pas été un mouvement de
+sympathie pour une grande catastrophe. Beaucoup de gens haïs ont été
+assassinés dans une émeute; rarement un malheureux, fût-il criminel, a
+été insulté par les hommes qui assistaient à sa condamnation à mort.
+
+Villefort traversa donc la haie des spectateurs, des gardes, des gens du
+Palais, et s'éloigna, reconnu coupable de son propre aveu, mais protégé
+par sa douleur.
+
+Il est des situations que les hommes saisissent avec leur instinct, mais
+qu'ils ne peuvent commenter avec leur esprit; le plus grand poète, dans
+ce cas, est celui qui pousse le cri le plus véhément et le plus naturel.
+La foule prend ce cri pour un récit tout entier, et elle a raison de
+s'en contenter, et plus raison encore de le trouver sublime quand il est
+vrai.
+
+Du reste il serait difficile de dire l'état de stupeur dans lequel était
+Villefort en sortant du Palais, de peindre cette fièvre qui faisait
+battre chaque artère, raidissait chaque fibre, gonflait à la briser
+chaque veine, et disséquait chaque point du corps mortel en des millions
+de souffrances.
+
+Villefort se traîna le long des corridors, guidé seulement par
+l'habitude; il jeta de ses épaules la toge magistrale, non qu'il pensât
+à la quitter pour la convenance, mais parce qu'elle était à ses épaules
+un fardeau accablant, une tunique de Nessus féconde en tortures.
+
+Il arriva chancelant jusqu'à la cour Dauphine, aperçut sa voiture,
+réveilla le cocher en ouvrant la portière lui-même, et se laissa tomber
+sur les coussins en montrant du doigt la direction du faubourg
+Saint-Honoré. Le cocher partit.
+
+Tout le poids de sa fortune écroulée venait de retomber sur sa tête; ce
+poids l'écrasait, il n'en savait pas les conséquences; il ne les avait
+pas mesurées; il les sentait, il ne raisonnait pas son code comme le
+froid meurtrier qui commente un article connu.
+
+Il avait Dieu au fond du coeur.
+
+«Dieu! murmurait-il sans savoir même ce qu'il disait, Dieu! Dieu!»
+
+Il ne voyait que Dieu derrière l'éboulement qui venait de se faire.
+
+La voiture roulait avec vitesse; Villefort, en s'agitant sur ses
+coussins, sentit quelque chose qui le gênait.
+
+Il porta la main à cet objet: c'était un éventail oublié par Mme de
+Villefort entre le coussin et le dossier de la voiture; cet éventail
+éveilla un souvenir, et ce souvenir fut un éclair au milieu de la nuit.
+
+Villefort songea à sa femme...
+
+«Oh!» s'écria-t-il, comme si un fer rouge lui traversait le coeur.
+
+En effet, depuis une heure, il n'avait plus sous les yeux qu'une face de
+sa misère, et voilà que tout à coup il s'en offrait une autre à son
+esprit, et une autre non moins terrible.
+
+Cette femme, il venait de faire avec elle le juge inexorable, il venait
+de la condamner à mort; et elle, elle, frappée de terreur, écrasée par
+le remords, abîmée sous la honte qu'il venait de lui faire avec
+l'éloquence de son irréprochable vertu, elle, pauvre femme faible et
+sans défense contre un pouvoir absolu et suprême, elle se préparait
+peut-être en ce moment même à mourir!
+
+Une heure s'était déjà écoulée depuis sa condamnation; sans doute en ce
+moment elle repassait tous ses crimes dans sa mémoire, elle demandait
+grâce à Dieu, elle écrivait une lettre pour implorer à genoux le pardon
+de son vertueux époux, pardon qu'elle achetait de sa mort.
+
+Villefort poussa un second rugissement de douleur et de rage.
+
+«Ah! s'écria-t-il en se roulant sur le satin de son carrosse, cette
+femme n'est devenue criminelle que parce qu'elle m'a touché. Je sue le
+crime, moi! et elle a gagné le crime comme on gagne le typhus, comme on
+gagne le choléra, comme on gagne la peste!... et je la punis!... J'ai
+osé lui dire: Repentez-vous et mourez... moi! oh! non! non! elle
+vivra... elle me suivra... Nous allons fuir, quitter la France, aller
+devant nous tant que la terre pourra nous porter. Je lui parlais
+d'échafaud!... Grand Dieu! comment ai-je osé prononcer ce mot! Mais, moi
+aussi, l'échafaud m'attend!... Nous fuirons... Oui, je me confesserai à
+elle! oui, tous les jours je lui dirai, en m'humiliant, que, moi aussi,
+j'ai commis un crime... Oh! alliance du tigre et du serpent! oh! digne
+femme d'un mari tel que moi!... Il faut qu'elle vive, il faut que mon
+infamie fasse pâlir la sienne!»
+
+Et Villefort enfonça plutôt qu'il ne baissa la glace du devant de son
+coupé.
+
+«Vite, plus vite!» s'écria-t-il d'une voix qui fit bondir le cocher sur
+son siège.
+
+Les chevaux, emportés par la peur, volèrent jusqu'à la maison.
+
+«Oui, oui, se répétait Villefort à mesure qu'il se rapprochait de chez
+lui, oui, il faut que cette femme vive, il faut qu'elle se repente et
+qu'elle élève mon fils, mon pauvre enfant, le seul, avec
+l'indestructible vieillard, qui ait survécu à la destruction de la
+famille! Elle l'aimait; c'est pour lui qu'elle a tout fait. Il ne faut
+jamais désespérer du coeur d'une mère qui aime son enfant; elle se
+repentira; nul ne saura qu'elle fut coupable; ces crimes commis chez moi,
+et dont le monde s'inquiète déjà, ils seront oubliés avec le temps, ou,
+si quelques ennemis s'en souviennent, eh bien, je les prendrai sur ma
+liste de crimes. Un, deux, trois de plus, qu'importe! ma femme se
+sauvera emportant de l'or, et surtout emportant son fils, loin du
+gouffre où il me semble que le monde va tomber avec moi. Elle vivra,
+elle sera heureuse encore, puisque tout son amour est dans son fils, et
+que son fils ne la quittera point. J'aurai fait une bonne action; cela
+allège le coeur.»
+
+Et le procureur du roi respira plus librement qu'il n'avait fait depuis
+longtemps.
+
+La voiture s'arrêta dans la cour de l'hôtel.
+
+Villefort s'élança du marchepied sur le perron; il vit les domestiques
+surpris de le voir revenir si vite. Il ne lut pas autre chose sur leur
+physionomie; nul ne lui adressa la parole; on s'arrêta devant lui, comme
+d'habitude, pour le laisser passer; voilà tout.
+
+Il passa devant la chambre de Noirtier, et, par la porte il ne
+s'inquiéta point de la personne qui était avec son père; c'était
+ailleurs que son inquiétude le tirait.
+
+«Allons, dit-il en montant le petit escalier qui conduisait au palier
+où étaient l'appartement de sa femme et la chambre vide de Valentine;
+allons, rien n'est changé ici.»
+
+Avant tout il ferma la porte du palier.
+
+«Il faut que personne ne nous dérange, dit-il; il faut que je puisse lui
+parler librement, m'accuser devant elle, lui tout dire...»
+
+Il s'approcha de la porte, mit la main sur le bouton de cristal, la
+porte céda.
+
+«Pas fermée! oh! bien, très bien», murmura-t-il.
+
+Et il entra dans le petit salon où dans la soirée on dressait un lit
+pour Édouard; car, quoique en pension, Édouard rentrait tous les soirs:
+sa mère n'avait jamais voulu se séparer de lui.
+
+Il embrassa d'un coup d'oeil tout le petit salon.
+
+«Personne, dit-il; elle est dans sa chambre à coucher sans doute.»
+
+Il s'élança vers la porte. Là, le verrou était mis. Il s'arrêta
+frissonnant.
+
+«Héloïse!» cria-t-il.
+
+Il lui sembla entendre remuer un meuble.
+
+«Héloïse! répéta-t-il.
+
+--Qui est là?» demanda la voix de celle qu'il appelait.
+
+Il lui sembla que cette voix était plus faible que de coutume.
+
+«Ouvrez! ouvrez! s'écria Villefort, c'est moi!»
+
+Mais malgré cet ordre, malgré le ton d'angoisse avec lequel il était
+donné, on n'ouvrit pas.
+
+Villefort enfonça la porte d'un coup de pied.
+
+À l'entrée de la chambre qui donnait dans son boudoir, Mme de Villefort
+était debout, pâle, les traits contractés, et le regardant avec des yeux
+d'une fixité effrayante.
+
+«Héloïse! Héloïse! dit-il, qu'avez-vous? Parlez!»
+
+La jeune femme étendit vers lui sa main raide et livide.
+
+«C'est fait, monsieur, dit-elle avec un râlement qui sembla déchirer son
+gosier; que voulez-vous donc encore de plus?»
+
+Et elle tomba de sa hauteur sur le tapis.
+
+Villefort courut à elle, lui saisit la main. Cette main serrait
+convulsivement un flacon de cristal à bouchon d'or.
+
+Mme de Villefort était morte.
+
+Villefort, ivre d'horreur, recula jusqu'au seuil de la chambre et
+regarda le cadavre.
+
+«Mon fils! s'écria-t-il tout à coup; où est mon fils? Édouard! Édouard!»
+
+Et il se précipita hors de l'appartement en criant:
+
+«Édouard! Édouard!»
+
+Ce nom était prononcé avec un tel accent d'angoisse, que les domestiques
+accoururent.
+
+«Mon fils! où est mon fils? demanda Villefort. Qu'on l'éloigne de la
+maison, qu'il ne voie pas...
+
+--M. Édouard n'est point en bas, monsieur, répondit le valet de chambre.
+
+--Il joue sans doute au jardin; voyez! voyez!
+
+--Non, monsieur. Madame a appelé son fils il y a une demi-heure à peu
+près; M. Édouard est entré chez madame et n'est point descendu depuis.»
+
+Une sueur glacée inonda le front de Villefort, ses pieds trébuchèrent
+sur la dalle, ses idées commencèrent à tourner dans sa tête comme les
+rouages désordonnés d'une montre qui se brise.
+
+«Chez madame! murmura-t-il, chez madame!»
+
+Et il revint lentement sur ses pas, s'essuyant le front d'une main,
+s'appuyant de l'autre aux parois de la muraille.
+
+En rentrant dans la chambre il fallait revoir le corps de la malheureuse
+femme.
+
+Pour appeler Édouard, il fallait réveiller l'écho de cet appartement
+changé en cercueil; parler, c'était violer le silence de la tombe.
+
+Villefort sentit sa langue paralysée dans sa gorge.
+
+«Édouard, Édouard», balbutia-t-il.
+
+L'enfant ne répondait pas; où donc était l'enfant qui, au dire des
+domestiques, était entré chez sa mère et n'en était pas sorti?
+
+Villefort fit un pas en avant.
+
+Le cadavre de Mme de Villefort était couché en travers de la porte du
+boudoir dans lequel se trouvait nécessairement Édouard; ce cadavre
+semblait veiller sur le seuil avec des yeux fixes et ouverts, avec une
+épouvantable et mystérieuse ironie sur les lèvres.
+
+Derrière le cadavre, la portière relevée laissait voir une partie du
+boudoir, un piano et le bout d'un divan de satin bleu.
+
+Villefort fit trois ou quatre pas en avant, et sur le canapé il aperçut
+son enfant couché.
+
+L'enfant dormait sans doute.
+
+Le malheureux eut un élan de joie indicible; un rayon de pure lumière
+descendit dans cet enfer où il se débattait.
+
+Il ne s'agissait donc que de passer par-dessus le cadavre, d'entrer dans
+le boudoir, de prendre l'enfant dans ses bras et de fuir avec lui, loin,
+bien loin.
+
+Villefort n'était plus cet homme dont son exquise corruption faisait le
+type de l'homme civilisé; c'était un tigre blessé à mort qui laisse ses
+dents brisées dans sa dernière blessure.
+
+Il n'avait plus peur des préjugés, mais des fantômes. Il prit son élan
+et bondit par-dessus le cadavre, comme s'il se fût agi de franchir un
+brasier dévorant.
+
+Il enleva l'enfant dans ses bras, le serrant, le secouant, l'appelant;
+l'enfant ne répondait point. Il colla ses lèvres avides à ses joues, ses
+joues étaient livides et glacées; il palpa ses membres raidis; il appuya
+sa main sur son coeur, son coeur ne battait plus.
+
+L'enfant était mort.
+
+Un papier plié en quatre tomba de la poitrine d'Édouard.
+
+Villefort, foudroyé, se laissa aller sur ses genoux; l'enfant s'échappa
+de ses bras inertes et roula du côté de sa mère.
+
+Villefort ramassa le papier, reconnut l'écriture de sa femme et le
+parcourut avidement.
+
+Voici ce qu'il contenait:
+
+«Vous savez si j'étais bonne mère, puisque c'est pour mon fils que je me
+suis faite criminelle!
+
+«Une bonne mère ne part pas sans son fils!»
+
+Villefort ne pouvait en croire ses yeux; Villefort ne pouvait en croire
+sa raison. Il se traîna vers le corps d'Édouard, qu'il examina encore
+une fois avec cette attention minutieuse que met la lionne à regarder
+son lionceau mort.
+
+Puis un cri déchirant s'échappa de sa poitrine.
+
+«Dieu! murmura-t-il, toujours Dieu!»
+
+Ces deux victimes l'épouvantaient, il sentait monter en lui l'horreur de
+cette solitude peuplée de deux cadavres.
+
+Tout à l'heure il était soutenu par la rage, cette immense faculté des
+hommes forts, par le désespoir, cette vertu suprême de l'agonie, qui
+poussait les Titans à escalader le ciel, Ajax à montrer le poing aux
+dieux.
+
+Villefort courba sa tête sous le poids des douleurs, il se releva sur
+ses genoux, secoua ses cheveux humides de sueur, hérissés d'effroi et
+celui-là, qui n'avait jamais eu pitié de personne s'en alla trouver le
+vieillard, son père, pour avoir, dans sa faiblesse, quelqu'un à qui
+raconter son malheur, quelqu'un près de qui pleurer.
+
+Il descendit l'escalier que nous connaissons et entra chez Noirtier.
+
+Quand Villefort entra, Noirtier paraissait attentif à écouter aussi
+affectueusement que le permettait son immobilité, l'abbé Busoni,
+toujours aussi calme et aussi froid que de coutume.
+
+Villefort, en apercevant l'abbé, porta la main à son front. Le passé lui
+revint comme une de ces vagues dont la colère soulève plus d'écume que
+les autres vagues.
+
+Il se souvint de la visite qu'il avait faite à l'abbé le surlendemain du
+dîner d'Auteuil et de la visite que lui avait faite l'abbé à lui-même le
+jour de la mort de Valentine.
+
+«Vous ici, monsieur! dit-il; mais vous n'apparaissez donc jamais que
+pour escorter la Mort?»
+
+Busoni se redressa; en voyant l'altération du visage du magistrat,
+l'éclat farouche de ses yeux, il comprit ou crut comprendre que la scène
+des assises était accomplie; il ignorait le reste.
+
+«J'y suis venu pour prier sur le corps de votre fille! répondit Busoni.
+
+--Et aujourd'hui, qu'y venez-vous faire?
+
+--Je viens vous dire que vous m'avez assez payé votre dette, et qu'à
+partir de ce moment je vais prier Dieu qu'il se contente comme moi.
+
+--Mon Dieu! fit Villefort en reculant, l'épouvante sur le front, cette
+voix, ce n'est pas celle de l'abbé Busoni!
+
+--Non.»
+
+L'abbé arracha sa fausse tonsure, secoua la tête, et ses longs cheveux
+noirs, cessant d'être comprimés, retombèrent sur ses épaules et
+encadrèrent son mâle visage.
+
+«C'est le visage de M. de Monte-Cristo! s'écria Villefort les yeux
+hagards.
+
+--Ce n'est pas encore cela, monsieur le procureur du roi, cherchez mieux
+et plus loin.
+
+--Cette voix! cette voix! où l'ai-je entendue pour la première fois?
+
+--Vous l'avez entendue pour la première fois à Marseille, il y a
+vingt-trois ans, le jour de votre mariage avec Mlle de Saint-Méran.
+Cherchez dans vos dossiers.
+
+--Vous n'êtes pas Busoni? vous n'êtes pas Monte-Cristo? Mon Dieu vous
+êtes cet ennemi caché, implacable, mortel! J'ai fait quelque chose
+contre vous à Marseille, oh! malheur à moi!
+
+--Oui, tu as raison, c'est bien cela, dit le comte en croisant les bras
+sur sa large poitrine; cherche, cherche!
+
+--Mais que t'ai-je donc fait? s'écria Villefort, dont l'esprit flottait
+déjà sur la limite où se confondent la raison et la démence, dans ce
+brouillard qui n'est plus le rêve et qui n'est pas encore le réveil; que
+t'ai-je fait? dis! parle!
+
+--Vous m'avez condamné à une mort lente et hideuse, vous avez tué mon
+père, vous m'avez ôté l'amour avec la liberté, et la fortune avec
+l'amour!
+
+--Qui êtes-vous? qui êtes-vous donc? mon Dieu!
+
+--Je suis le spectre d'un malheureux que vous avez enseveli dans les
+cachots du château d'If. À ce spectre sorti enfin de sa tombe Dieu a mis
+le masque du comte de Monte-Cristo, et il l'a couvert de diamants et
+d'or pour que vous ne le reconnaissiez qu'aujourd'hui.
+
+--Ah! je te reconnais, je te reconnais! dit le procureur du roi; tu
+es...
+
+--Je suis Edmond Dantès!
+
+--Tu es Edmond Dantès! s'écria le procureur du roi en saisissant le
+comte par le poignet; alors, viens!»
+
+Et il l'entraîna par l'escalier, dans lequel Monte-Cristo, étonné, le
+suivit, ignorant lui-même où le procureur du roi le conduisait, et
+pressentant quelque nouvelle catastrophe.
+
+«Tiens! Edmond Dantès, dit-il en montrant au comte le cadavre de sa
+femme et le corps de son fils, tiens! regarde, es-tu bien vengé?...»
+
+Monte-Cristo pâlit à cet effroyable spectacle; il comprit qu'il venait
+d'outrepasser les droits de la vengeance; il comprit qu'il ne pouvait
+plus dire:
+
+«Dieu est pour moi et avec moi.»
+
+Il se jeta avec un sentiment d'angoisse inexprimable sur le corps de
+l'enfant, rouvrit ses yeux, tâta le pouls, et s'élança avec lui dans la
+chambre de Valentine, qu'il referma à double tour...
+
+«Mon enfant! s'écria Villefort; il emporte le cadavre de mon enfant! Oh!
+malédiction! malheur! mort sur toi!»
+
+Et il voulut s'élancer après Monte-Cristo; mais, comme dans un rêve, il
+sentit ses pieds prendre racine, ses yeux se dilatèrent à briser leurs
+orbites, ses doigts recourbés sur la chair de sa poitrine s'y
+enfoncèrent graduellement jusqu'à ce que le sang rougît ses ongles; les
+veines de ses tempes se gonflèrent d'esprits bouillants qui allèrent
+soulever la voûte trop étroite de son crâne et noyèrent son cerveau dans
+un déluge de feu.
+
+Cette fixité dura plusieurs minutes, jusqu'à ce que l'effroyable
+bouleversement de la raison fût accompli.
+
+Alors il jeta un grand cri suivi d'un long éclat de rire et se précipita
+par les escaliers.
+
+Un quart d'heure après, la chambre de Valentine se rouvrit, et le comte
+de Monte-Cristo reparut.
+
+Pâle, l'oeil morne, la poitrine oppressée, tous les traits de cette
+figure ordinairement si calme et si noble étaient bouleversés par la
+douleur.
+
+Il tenait dans ses bras l'enfant, auquel aucun secours n'avait pu rendre
+la vie.
+
+Il mit un genou en terre et le déposa religieusement près de sa mère, la
+tête posée sur sa poitrine.
+
+Puis, se relevant, il sortit, et rencontrant un domestique sur
+l'escalier:
+
+«Où est M. de Villefort?» demanda-t-il.
+
+Le domestique, sans lui répondre, étendit la main du côté du jardin.
+
+Monte-Cristo descendit le perron, s'avança vers l'endroit désigné, et
+vit, au milieu de ses serviteurs faisant cercle autour de lui, Villefort
+une bêche à la main, et fouillant la terre avec une espèce de rage.
+
+«Ce n'est pas encore ici, disait-il, ce n'est pas encore ici.
+
+Et il fouillait plus loin.
+
+Monte-Cristo s'approcha de lui, et tout bas:
+
+«Monsieur, lui dit-il d'un ton presque humble, vous avez perdu un fils,
+mais...»
+
+Villefort l'interrompit; il n'avait ni écouté ni entendu.
+
+«Oh! je le retrouverai, dit-il; vous avez beau prétendre qu'il n'y est
+pas, je le retrouverai, dussé-je le chercher jusqu'au jour du Jugement
+dernier.
+
+Monte-Cristo recula avec terreur.
+
+«Oh! dit-il, il est fou!»
+
+Et, comme s'il eût craint que les murs de la maison maudite ne
+s'écroulassent sur lui, il s'élança dans la rue, doutant pour la
+première fois qu'il eût le droit de faire ce qu'il avait fait.
+
+«Oh! assez, assez comme cela, dit-il, sauvons le dernier.»
+
+En rentrant chez lui, Monte-Cristo rencontra Morrel, qui errait dans
+l'hôtel des Champs-Élysées, silencieux comme une ombre qui attend le
+moment fixé par Dieu pour rentrer dans son tombeau.
+
+«Apprêtez-vous, Maximilien, lui dit-il avec un sourire, nous quittons
+Paris demain.
+
+--N'avez-vous plus rien à y faire? demanda Morrel.
+
+--Non, répondit Monte-Cristo, et Dieu veuille que je n'y aie pas trop
+fait!»
+
+
+
+
+CXII
+
+Le départ.
+
+
+Les événements qui venaient de se passer préoccupaient tout Paris.
+Emmanuel et sa femme se les racontaient, avec une surprise bien
+naturelle, dans leur petit salon de la rue Meslay; ils rapprochaient ces
+trois catastrophes aussi soudaines qu'inattendues de Morcerf, de
+Danglars et de Villefort.
+
+Maximilien, qui était venu leur faire une visite, les écoutait ou plutôt
+assistait à leur conversation, plongé dans son insensibilité habituelle.
+
+«En vérité, disait Julie, ne dirait-on pas, Emmanuel que tous ces gens
+riches, si heureux hier, avaient oublié, dans le calcul sur lequel ils
+avaient établi leur fortune, leur bonheur et leur considération, la part
+du mauvais génie, et que celui-ci, comme les méchantes fées des contes
+de Perrault qu'on a négligé d'inviter à quelque noce ou à quelque
+baptême, est apparu tout à coup pour se venger de ce fatal oubli?
+
+--Que de désastres! disait Emmanuel pensant à Morcerf et à Danglars.
+
+--Que de souffrances! disait Julie, en se rappelant Valentine, que par
+instinct de femme elle ne voulait pas nommer devant son frère.
+
+--Si c'est Dieu qui les a frappés, disait Emmanuel, c'est que Dieu, qui
+est la suprême bonté, n'a rien trouvé dans le passé de ces gens-là qui
+méritât l'atténuation de la peine; c'est que ces gens-là étaient
+maudits.
+
+--N'es-tu pas bien téméraire dans ton jugement, Emmanuel? dit Julie.
+Quand mon père, le pistolet à la main, était prêt à se brûler la
+cervelle, si quelqu'un eût dit comme tu le dis à cette heure: «Cet homme
+a mérité sa peine», ce quelqu'un-là ne se serait-il point trompé?
+
+--Oui, mais Dieu n'a pas permis que notre père succombât, comme il n'a
+pas permis qu'Abraham sacrifiât son fils. Au patriarche, comme à nous,
+il a envoyé un ange qui a coupé à moitié chemin les ailes de la Mort.»
+
+Il achevait à peine de prononcer ces paroles que le bruit de la cloche
+retentit.
+
+C'était le signal donné par le concierge qu'une visite arrivait.
+
+Presque au même instant la porte du salon s'ouvrit, et le comte de
+Monte-Cristo parut sur le seuil.
+
+Ce fut un double cri de joie de la part des deux jeunes gens.
+
+Maximilien releva la tête et la laissa retomber.
+
+«Maximilien, dit le comte sans paraître remarquer les différentes
+impressions que sa présence produisait sur ses hôtes, je viens vous
+chercher.
+
+--Me chercher? dit Morrel comme sortant d'un rêve.
+
+--Oui, dit Monte-Cristo; n'est-il pas convenu que je vous emmène, et ne
+vous ai-je pas prévenu de vous tenir prêt?
+
+--Me voici, dit Maximilien, j'étais venu leur dire adieu.
+
+--Et où allez-vous, monsieur le comte? demanda Julie.
+
+--À Marseille d'abord, madame.
+
+--À Marseille? répétèrent ensemble les deux jeunes gens.
+
+--Oui, et je vous prends votre frère.
+
+--Hélas! monsieur le comte, dit Julie, rendez-nous-le guéri!»
+
+Morrel se détourna pour cacher sa rougeur.
+
+«Vous vous êtes donc aperçue qu'il était souffrant? dit le comte.
+
+--Oui, répondit la jeune femme, et j'ai peur qu'il ne s'ennuie avec
+nous.
+
+--Je le distrairai, reprit le comte.
+
+--Je suis prêt, monsieur, dit Maximilien. Adieu, mes bons amis! Adieu,
+Emmanuel! Adieu, Julie!
+
+--Comment! adieu? s'écria Julie; vous partez ainsi tout de suite, sans
+préparations, sans passeports?
+
+--Ce sont les délais qui doublent le chagrin des séparations, dit
+Monte-Cristo, et Maximilien, j'en suis sûr, a dû se précautionner de
+toutes choses: je le lui avais recommandé.
+
+--J'ai mon passeport, et mes malles sont faites, dit Morrel avec sa
+tranquillité monotone.
+
+--Fort bien, dit Monte-Cristo en souriant, on reconnaît là l'exactitude
+d'un bon soldat.
+
+--Et vous nous quittez comme cela, dit Julie, à l'instant? Vous ne nous
+donnez pas un jour, pas une heure?
+
+--Ma voiture est à la porte, madame; il faut que je sois à Rome dans
+cinq jours.
+
+--Mais Maximilien ne va pas à Rome? dit Emmanuel.
+
+--Je vais où il plaira au comte de me mener, dit Morrel avec un triste
+sourire; je lui appartiens pour un mois encore.
+
+--Oh! mon Dieu! comme il dit cela, monsieur le comte!
+
+--Maximilien m'accompagne, dit le comte avec sa persuasive affabilité,
+tranquillisez-vous donc sur votre frère.
+
+--Adieu, ma soeur! répéta Morrel; adieu, Emmanuel!
+
+--Il me navre le coeur avec sa nonchalance, dit Julie. Oh! Maximilien,
+Maximilien, tu nous caches quelque chose.
+
+--Bah! dit Monte-Cristo, vous le verrez revenir gai, riant et joyeux.»
+
+Maximilien lança à Monte-Cristo un regard presque dédaigneux, presque
+irrité.
+
+«Partons! dit le comte.
+
+--Avant que vous partiez, monsieur le comte, dit Julie, me
+permettez-vous de vous dire tout ce que l'autre jour...
+
+--Madame, répliqua le comte en lui prenant les deux mains, tout ce que
+vous me diriez ne vaudra jamais ce que je lis dans vos yeux, ce que
+votre coeur a pensé, ce que le mien a ressenti. Comme les bienfaiteurs
+de roman, j'eusse dû partir sans vous revoir; mais cette vertu était
+au-dessus de mes forces, parce que je suis un homme faible et vaniteux,
+parce que le regard humide, joyeux et tendre de mes semblables me fait
+du bien. Maintenant je pars, et je pousse l'égoïsme jusqu'à vous dire:
+Ne m'oubliez pas, mes amis, car probablement vous ne me reverrez jamais.
+
+--Ne plus vous revoir! s'écria Emmanuel, tandis que deux grosses larmes
+roulaient sur les joues de Julie: ne plus vous revoir! mais ce n'est
+donc pas un homme, c'est donc un dieu qui nous quitte, et ce dieu va
+donc remonter au ciel après être apparu sur la terre pour y faire le
+bien!
+
+--Ne dites pas cela, reprit vivement Monte-Cristo, ne dites jamais cela,
+mes amis; les dieux ne font jamais le mal, les dieux s'arrêtent où ils
+veulent s'arrêter; le hasard n'est pas plus fort qu'eux, et ce sont eux
+au contraire, qui maîtrisent le hasard. Non, je suis un homme, Emmanuel,
+et votre admiration est aussi injuste que vos paroles sont sacrilèges.»
+
+Et serrant sur ses lèvres la main de Julie, qui se précipita dans ses
+bras, il tendit l'autre main à Emmanuel; puis, s'arrachant de cette
+maison, doux nid dont le bonheur était l'hôte, il attira derrière lui
+d'un signe Maximilien, passif, insensible et consterné comme il l'était
+depuis la mort de Valentine.
+
+«Rendez la joie à mon frère!» dit Julie à l'oreille de Monte-Cristo.
+
+Monte-Cristo lui serra la main comme il la lui avait serrée onze ans
+auparavant sur l'escalier qui conduisait au cabinet de Morrel.
+
+«Vous fiez-vous toujours à Simbad le marin? lui demanda-t-il en
+souriant.
+
+--Oh! oui!
+
+--Eh bien, donc, endormez-vous dans la paix et dans la confiance du
+Seigneur.»
+
+Comme nous l'avons dit, la chaise de poste attendait; quatre chevaux
+vigoureux hérissaient leurs crins et frappaient le pavé avec impatience.
+
+Au bas du perron, Ali attendait le visage luisant de sueur; il
+paraissait arriver d'une longue course.
+
+«Eh bien, lui demanda le comte en arabe, as-tu été chez le vieillard?»
+
+Ali fit signe que oui.
+
+«Et tu lui as déployé la lettre sous les yeux, ainsi que je te l'avais
+ordonné?
+
+--Oui, fit encore respectueusement l'esclave.
+
+--Et qu'a-t-il dit, ou plutôt qu'a-t-il fait?»
+
+Ali se plaça sous la lumière, de façon que son maître pût le voir, et,
+imitant avec son intelligence si dévouée la physionomie du vieillard, il
+ferma les yeux comme faisait Noirtier lorsqu'il voulait dire: Oui.
+
+«Bien, il accepte, dit Monte-Cristo; partons!»
+
+Il avait à peine laissé échapper ce mot, que déjà la voiture roulait et
+que les chevaux faisaient jaillir du pavé une poussière d'étincelles.
+Maximilien s'accommoda dans son coin sans dire un seul mot.
+
+Une demi-heure s'écoula; la calèche s'arrêta tout à coup; le comte
+venait de tirer le cordonnet de soie qui correspondait au doigt d'Ali.
+
+Le Nubien descendit et ouvrit la portière. La nuit étincelait d'étoiles.
+On était au haut de la montée de Villejuif, sur le plateau d'où Paris,
+comme une sombre mer, agite ses millions de lumières qui paraissent des
+flots phosphorescents; flots en effet, flots plus bruyants, plus
+passionnés, plus mobiles, plus furieux, plus avides que ceux de l'Océan
+irrité, flots qui ne connaissent pas le calme comme ceux de la vaste
+mer, flots qui se heurtent toujours, écument toujours, engloutissent
+toujours!...
+
+Le comte demeura seul, et sur un signe de sa main la voiture fit
+quelques pas en avant.
+
+Alors il considéra longtemps, les bras croisés, cette fournaise où
+viennent se fondre, se tordre et se modeler toutes ces idées qui
+s'élancent du gouffre bouillonnant pour aller agiter le monde. Puis,
+lorsqu'il eut bien arrêté son regard puissant sur cette Babylone qui
+fait rêver les poètes religieux comme les railleurs matérialistes:
+
+«Grande ville! murmura-t-il en inclinant la tête et en joignant les
+mains comme s'il eût prié, voilà moins de six mois que j'ai franchi tes
+portes. Je crois que l'esprit de Dieu m'y avait conduit, il m'en ramène
+triomphant; le secret de ma présence dans tes murs, je l'ai confié à ce
+Dieu qui seul a pu lire dans mon coeur; seul il connaît que je me retire
+sans haine et sans orgueil, mais non sans regrets; seul il sait que je
+n'ai fait usage ni pour moi, ni pour de vaines causes, de la puissance
+qu'il m'avait confiée. Ô grande ville! c'est dans ton sein palpitant que
+j'ai trouvé ce que je cherchais; mineur patient, j'ai remué tes
+entrailles pour en faire sortir le mal; maintenant, mon oeuvre est
+accomplie, ma mission est terminée; maintenant tu ne peux plus m'offrir
+ni joies, ni douleurs. Adieu, Paris! adieu!»
+
+Son regard se promena encore sur la vaste plaine comme celui d'un génie
+nocturne; puis, passant la main sur son front, il remonta dans sa
+voiture, qui se referma sur lui, et qui disparut bientôt de l'autre côté
+de la montée dans un tourbillon de poussière et de bruit.
+
+Ils firent deux lieues sans prononcer une seule parole. Morrel rêvait,
+Monte-Cristo le regardait rêver.
+
+«Morrel, lui dit le comte, vous repentiriez-vous de m'avoir suivi?
+
+--Non, monsieur le comte; mais quitter Paris...
+
+--Si j'avais cru que le bonheur vous attendît à Paris, Morrel, je vous y
+eusse laissé.
+
+--C'est à Paris que Valentine repose, et quitter Paris, c'est la perdre
+une seconde fois.
+
+--Maximilien, dit le comte, les amis que nous avons perdus ne reposent
+pas dans la terre, ils sont ensevelis dans notre coeur, et c'est Dieu
+qui l'a voulu ainsi pour que nous en fussions toujours accompagnés. Moi,
+j'ai deux amis qui m'accompagnent toujours ainsi: l'un est celui qui m'a
+donné la vie, l'autre est celui qui m'a donné l'intelligence. Leur
+esprit à tous deux vit en moi. Je les consulte dans le doute, et si j'ai
+fait quelque bien, c'est à leurs conseils que je le dois. Consultez la
+voix de votre coeur, Morrel, et demandez-lui si vous devez continuer de
+me faire ce méchant visage.
+
+--Mon ami, dit Maximilien, la voix de mon coeur est bien triste et ne me
+promet que des malheurs.
+
+--C'est le propre des esprits affaiblis de voir toutes choses à travers
+un crêpe; c'est l'âme qui se fait à elle-même ses horizons; votre âme
+est sombre, c'est elle qui vous fait un ciel orageux.
+
+--Cela est peut-être vrai», dit Maximilien.
+
+Et il retomba dans sa rêverie.
+
+Le voyage se fit avec cette merveilleuse rapidité qui était une des
+puissances du comte; les villes passaient comme des ombres sur leur
+route; les arbres, secoués par les premiers vents de l'automne,
+semblaient venir au-devant d'eux comme des géants échevelés, et
+s'enfuyaient rapidement dès qu'ils les avaient rejoints. Le lendemain,
+dans la matinée, ils arrivèrent à Châlons, où les attendait le bateau à
+vapeur du comte; sans perdre un instant, la voiture fut transportée à
+bord; les deux voyageurs étaient déjà embarqués.
+
+Le bateau était taillé pour la course, on eût dit une pirogue indienne;
+ses deux roues semblaient deux ailes avec lesquelles il rasait l'eau
+comme un oiseau voyageur; Morrel lui-même éprouvait cette espèce
+d'enivrement de la vitesse; et parfois le vent qui faisait flotter ses
+cheveux semblait prêt pour un moment à écarter les nuages de son front.
+
+Quant au comte, à mesure qu'il s'éloignait de Paris, une sérénité
+presque surhumaine semblait l'envelopper comme une auréole. On eût dit
+d'un exilé qui regagne sa patrie.
+
+Bientôt Marseille, blanche, tiède, vivante; Marseille, la soeur cadette
+de Tyr et de Carthage, et qui leur a succédé à l'empire de la
+Méditerranée; Marseille, toujours plus jeune à mesure qu'elle vieillit,
+apparut à leurs yeux. C'était pour tous deux des aspects féconds en
+souvenirs que cette tour ronde, ce fort Saint-Nicolas, cet hôtel de
+ville de Puget, ce port aux quais de briques où tous deux avaient joué
+enfants.
+
+Aussi, d'un commun accord, s'arrêtèrent-ils tous deux sur la Canebière.
+
+Un navire partait pour Alger; les colis, les passagers entassés sur le
+pont, la foule des parents, des amis qui disaient adieu, qui criaient et
+pleuraient, spectacle toujours émouvant, même pour ceux qui assistent
+tous les jours à ce spectacle, ce mouvement ne put distraire Maximilien
+d'une idée qui l'avait saisi du moment où il avait posé le pied sur les
+larges dalles du quai.
+
+«Tenez, dit-il, prenant le bras de Monte-Cristo, voici l'endroit où
+s'arrêta mon père quand Le _Pharaon_ entra dans le port; ici le brave
+homme que vous sauviez de la mort et du déshonneur se jeta dans mes
+bras; je sens encore l'impression de ses larmes sur mon visage, et il ne
+pleurait pas seul, bien des gens aussi pleuraient en nous voyant.
+
+Monte-Cristo sourit.
+
+«J'étais là», dit-il en montrant à Morrel l'angle d'une rue.
+
+Comme il disait cela, et dans la direction qu'indiquait le comte, on
+entendit un gémissement douloureux, et l'on vit une femme qui faisait
+signe à un passager du navire en partance. Cette femme était voilée,
+Monte-Cristo la suivit des yeux avec une émotion que Morrel eût
+facilement remarquée, si, tout au contraire du comte, ses yeux à lui
+n'eussent été fixés sur le bâtiment.
+
+«Oh! mon Dieu! s'écria Morrel, je ne me trompe pas! ce jeune homme qui
+salue avec son chapeau, ce jeune homme en uniforme, c'est Albert de
+Morcerf!
+
+--Oui, dit Monte-Cristo, je l'avais reconnu.
+
+--Comment cela? vous regardiez du côté opposé.»
+
+Le comte sourit, comme il faisait quand il ne voulait pas répondre.
+
+Et ses yeux se reportèrent sur la femme voilée, qui disparut au coin de
+la rue.
+
+Alors il se retourna.
+
+«Cher ami, dit-il à Maximilien, n'avez-vous point quelque chose à faire
+dans ce pays?
+
+--J'ai à pleurer sur la tombe de mon père, répondit sourdement Morrel.
+
+--C'est bien, allez et attendez-moi là-bas; je vous y rejoindrai.
+
+--Vous me quittez?
+
+--Oui... moi aussi, j'ai une pieuse visite à faire.»
+
+Morrel laissa tomber sa main dans la main que lui tendait le comte;
+puis, avec un mouvement de tête dont il serait impossible d'exprimer la
+mélancolie, il quitta le comte et se dirigea vers l'est de la ville.
+
+Monte-Cristo laissa s'éloigner Maximilien, demeurant au même endroit
+jusqu'à ce qu'il eût disparu, puis alors il s'achemina vers les Allées
+de Meilhan, afin de retrouver la petite maison que les commencements de
+cette histoire ont dû rendre familière à nos lecteurs.
+
+Cette maison s'élevait encore à l'ombre de la grande allée de tilleuls
+qui sert de promenade aux Marseillais oisifs, tapissée de vastes rideaux
+de vigne qui croisaient, sur la pierre jaunie par l'ardent soleil du
+Midi, leurs bras noircis et déchiquetés par l'âge. Deux marches de
+pierre, usées par le frottement des pieds, conduisaient à la porte
+d'entrée, porte faite de trois planches qui jamais, malgré leurs
+réparations annuelles, n'avaient connu le mastic et la peinture,
+attendant patiemment que l'humidité revînt pour les approcher.
+
+Cette maison, toute charmante malgré sa vétusté, toute joyeuse malgré
+son apparente misère, était bien la même qu'habitait autrefois le père
+Dantès. Seulement le vieillard habitait la mansarde, et le comte avait
+mis la maison tout entière à la disposition de Mercédès.
+
+Ce fut là qu'entra cette femme au long voile que Monte-Cristo avait vue
+s'éloigner du navire en partance, elle en fermait la porte au moment
+même où il apparaissait à l'angle d'une rue, de sorte qu'il la vit
+disparaître presque aussitôt qu'il la retrouva.
+
+Pour lui, les marches usées étaient d'anciennes connaissances; il savait
+mieux que personne ouvrir cette vieille porte, dont un clou à large tête
+soulevait le loquet intérieur.
+
+Aussi entra-t-il sans frapper, sans prévenir, comme un ami, comme un
+hôte.
+
+Au bout d'une allée pavée de briques s'ouvrait, riche de chaleur, de
+soleil et de lumière, un petit jardin, le même où, à la place indiquée,
+Mercédès avait trouvé la somme dont la délicatesse du comte avait fait
+remonter le dépôt à vingt-quatre ans; du seuil de la porte de la rue on
+apercevait les premiers arbres de ce jardin.
+
+Arrivé sur le seuil, Monte-Cristo entendit un soupir qui ressemblait à
+un sanglot: ce soupir guida son regard, et sous un berceau de jasmin de
+Virginie au feuillage épais et aux longues fleurs de pourpre, il aperçut
+Mercédès assise, inclinée et pleurant.
+
+Elle avait relevé son voile, et seule à la face du ciel, le visage caché
+par ses deux mains, elle donnait librement l'essor à ses soupirs et à
+ses sanglots, si longtemps contenus par la présence de son fils.
+
+Monte-Cristo fit quelques pas en avant; le sable cria sous ses pieds.
+
+Mercédès releva la tête et poussa un cri d'effroi en voyant un homme
+devant elle.
+
+«Madame, dit le comte, il n'est plus en mon pouvoir de vous apporter le
+bonheur, mais je vous offre la consolation: daignerez-vous l'accepter
+comme vous venant d'un ami?
+
+--Je suis, en effet, bien malheureuse, répondit Mercédès; seule au
+monde... Je n'avais que mon fils, et il m'a quittée.
+
+--Il a bien fait, madame, répliqua le comte, c'est un noble coeur. Il a
+compris que tout homme doit un tribut à la patrie: les uns leurs
+talents, les autres leur industrie; ceux-ci leurs veilles, ceux-là leur
+sang. En restant avec vous, il eût usé près de vous sa vie devenue
+inutile, il n'aurait pu s'accoutumer à vos douleurs. Il serait devenu
+haineux par impuissance: il deviendra grand et fort en luttant contre
+son adversité qu'il changera en fortune. Laissez-le reconstituer votre
+avenir à tous deux, madame; j'ose vous promettre qu'il est en de sûres
+mains.
+
+--Oh! dit la pauvre femme en secouant tristement la tête, cette fortune
+dont vous parlez, et que du fond de mon âme je prie Dieu de lui
+accorder, je n'en jouirai pas, moi. Tant de choses se sont brisées en
+moi et autour de moi, que je me sens près de ma tombe. Vous avez bien
+fait, monsieur le comte, de me rapprocher de l'endroit où j'ai été si
+heureuse: c'est là où l'on a été heureux que l'on doit mourir.
+
+--Hélas! dit Monte-Cristo, toutes vos paroles, madame, tombent amères et
+brûlantes sur mon coeur, d'autant plus amères et plus brûlantes que vous
+avez raison de me haïr; c'est moi qui ai causé tous vos maux: que ne me
+plaignez-vous au lieu de m'accuser? vous me rendriez bien plus
+malheureux encore...
+
+--Vous haïr, vous accuser, vous, Edmond... Haïr, accuser l'homme qui a
+sauvé la vie de mon fils, car c'était votre intention fatale et
+sanglante, n'est-ce pas, de tuer à M. de Morcerf ce fils dont il était
+fier? Oh! regardez-moi, et vous verrez s'il y a en moi l'apparence d'un
+reproche.»
+
+Le comte souleva son regard et l'arrêta sur Mercédès qui, à moitié
+debout, étendait ses deux mains vers lui.
+
+«Oh! regardez-moi, continua-t-elle avec un sentiment de profonde
+mélancolie; on peut supporter l'éclat de mes yeux aujourd'hui, ce n'est
+plus le temps où je venais sourire à Edmond Dantès, qui m'attendait
+là-haut, à la fenêtre de cette mansarde qu'habitait son vieux père...
+Depuis ce temps, bien des jours douloureux se sont écoulés, qui ont
+creusé comme un abîme entre moi et ce temps. Vous accuser, Edmond, vous
+haïr, mon ami! non, c'est moi que j'accuse et que je hais! Oh! misérable
+que je suis! s'écria-t-elle en joignant les mains et en levant les yeux
+au ciel. Ai-je été punie!... J'avais la religion, l'innocence, l'amour,
+ces trois bonheurs qui font les anges, et, misérable que je suis, j'ai
+douté de Dieu!»
+
+Monte-Cristo fit un pas vers elle et silencieusement lui tendit la main.
+
+«Non, dit-elle en retirant doucement la sienne, non, mon ami, ne me
+touchez pas. Vous m'avez épargnée, et cependant de tous ceux que vous
+avez frappés, j'étais la plus coupable. Tous les autres ont agi par
+haine, par cupidité, par égoïsme; moi, j'ai agi par lâcheté. Eux
+désiraient, moi, j'ai eu peur. Non, ne me pressez pas ma main. Edmond,
+vous méditez quelque parole affectueuse, je le sens, ne la dites pas:
+gardez-la pour une autre, je n'en suis plus digne, moi. Voyez... (elle
+découvrit tout à fait son visage), voyez, le malheur a fait mes cheveux
+gris; mes yeux ont tant versé de larmes qu'ils sont cerclés de veines
+violettes; mon front se ride. Vous, au contraire, Edmond, vous êtes
+toujours jeune, toujours beau, toujours fier. C'est que vous avez eu la
+foi, vous; c'est que vous avez eu la force; c'est que vous vous êtes
+reposé en Dieu, et que Dieu vous a soutenu. Moi, j'ai été lâche, moi,
+j'ai renié; Dieu m'a abandonnée, et me voilà.»
+
+Mercédès fondit en larmes, le coeur de la femme se brisait au choc des
+souvenirs.
+
+Monte-Cristo prit sa main et la baisa respectueusement, mais elle sentit
+elle-même que ce baiser était sans ardeur, comme celui que le comte eût
+déposé sur la main de marbre de la statue d'une sainte.
+
+«Il y a, continua-t-elle, des existences prédestinées dont une première
+faute brise tout l'avenir. Je vous croyais mort, j'eusse dû mourir; car
+à quoi a-t-il servi que j'aie porté éternellement votre deuil dans mon
+coeur? à faire d'une femme de trente-neuf ans une femme de cinquante,
+voilà tout. À quoi a-t-il servi que, seule entre tous, vous ayant
+reconnu, j'aie seulement sauvé mon fils? Ne devais-je pas aussi sauver
+l'homme, si coupable qu'il fût, que j'avais accepté pour époux?
+cependant je l'ai laissé mourir; que dis-je mon Dieu! j'ai contribué à
+sa mort par ma lâche insensibilité, par mon mépris, ne me rappelant pas,
+ne voulant pas me rappeler que c'était pour moi qu'il s'était fait
+parjure et traître! À quoi sert enfin que j'aie accompagné mon fils
+jusqu'ici, puisque ici je l'abandonne, puisque je le laisse partir seul,
+puisque je le livre à cette terre dévorante d'Afrique? Oh! j'ai été
+lâche, vous dis-je; j'ai renié mon amour, et, comme les renégats, je
+porte malheur à tout ce qui m'environne!
+
+--Non, Mercédès, dit Monte-Cristo, non; reprenez meilleure opinion de
+vous-même. Non; vous êtes une noble et sainte femme, et vous m'aviez
+désarmé par votre douleur; mais, derrière moi, invisible, inconnu,
+irrité, il y avait Dieu, dont je n'étais que le mandataire et qui n'a
+pas voulu retenir la foudre que j'avais lancée. Oh! j'adjure ce Dieu,
+aux pieds duquel depuis dix ans je me prosterne chaque jour, j'atteste
+ce Dieu que je vous avais fait le sacrifice de ma vie, et avec ma vie
+celui des projets qui y étaient enchaînés. Mais, je le dis avec orgueil,
+Mercédès, Dieu avait besoin de moi, et j'ai vécu. Examinez le passé,
+examinez le présent, tâchez de deviner l'avenir, et voyez si je ne suis
+pas l'instrument du Seigneur; les plus affreux malheurs, les plus
+cruelles souffrances, l'abandon de tous ceux qui m'aimaient, la
+persécution de ceux qui ne me connaissaient pas, voilà la première
+partie de ma vie; puis, tout à coup, après la captivité, la solitude, la
+misère, l'air, la liberté, une fortune si éclatante, si prestigieuse, si
+démesurée, que, à moins d'être aveugle, j'ai dû penser que Dieu me
+l'envoyait dans de grands desseins. Dès lors, cette fortune m'a semblé
+être un sacerdoce; dès lors, plus une pensée en moi pour cette vie dont
+vous, pauvre femme, vous avez parfois savouré la douceur; pas une heure
+de calme, pas une: je me sentais poussé comme le nuage de feu passant
+dans le ciel pour aller brûler les villes maudites. Comme ces aventureux
+capitaines qui s'embarquent pour un dangereux voyage, qui méditent une
+périlleuse expédition, je préparais les vivres, je chargeais les armes,
+j'amassais les moyens d'attaque et de défense, habituant mon corps aux
+exercices les plus violents, mon âme aux chocs les plus rudes,
+instruisant mon bras à tuer, mes yeux à voir souffrir, ma bouche à
+sourire aux aspects les plus terribles; de bon, de confiant, d'oublieux
+que j'étais, je me suis fait vindicatif, dissimulé, méchant, ou plutôt
+impassible comme la sourde et aveugle fatalité. Alors, je me suis lancé
+dans la voie qui m'était ouverte, j'ai franchi l'espace, j'ai touché au
+but: malheur à ceux que j'ai rencontrés sur mon chemin!
+
+--Assez! dit Mercédès, assez, Edmond! croyez que celle qui a pu seule
+vous reconnaître a pu seule aussi vous comprendre. Or, Edmond, celle qui
+a su vous reconnaître, celle qui a pu vous comprendre, celle-là,
+l'eussiez-vous rencontrée sur votre route et l'eussiez-vous brisée comme
+verre, celle-là a dû vous admirer, Edmond! Comme il y a un abîme entre
+moi et le passé, il y a un abîme entre vous et les autres hommes, et ma
+plus douloureuse torture, je vous le dis, c'est de comparer; car il n'y
+a rien au monde qui vous vaille, rien qui vous ressemble. Maintenant,
+dites-moi adieu, Edmond, et séparons-nous.
+
+--Avant que je vous quitte, que désirez-vous, Mercédès? demanda
+Monte-Cristo.
+
+--Je ne désire qu'une chose, Edmond: que mon fils soit heureux.
+
+--Priez le Seigneur, qui seul tient l'existence des hommes entre ses
+mains, d'écarter la mort de lui, moi, je me charge du reste.
+
+--Merci, Edmond.
+
+--Mais vous, Mercédès?
+
+--Moi je n'ai besoin de rien, je vis entre deux tombes: l'une est celle
+d'Edmond Dantès, mort il y a si longtemps; je l'aimais! Ce mot ne sied
+plus à ma lèvre flétrie, mais mon coeur se souvient encore, et pour rien
+au monde je ne voudrais perdre cette mémoire du coeur. L'autre est celle
+d'un homme qu'Edmond Dantès a tué; j'approuve le meurtre, mais je dois
+prier pour le mort.
+
+--Votre fils sera heureux, madame, répéta le comte.
+
+--Alors je serai aussi heureuse que je puis l'être.
+
+--Mais... enfin... que ferez-vous?»
+
+Mercédès sourit tristement.
+
+«Vous dire que je vivrai dans ce pays comme la Mercédès d'autrefois,
+c'est-à-dire en travaillant, vous ne le croiriez pas; je ne sais plus
+que prier, mais je n'ai point besoin de travailler; le petit trésor
+enfoui par vous s'est retrouvé à la place que vous avez indiquée; on
+cherchera qui je suis, on demandera ce que je fais, on ignorera comment
+je vis, qu'importe! c'est une affaire entre Dieu, vous et moi.
+
+--Mercédès, dit le comte, je ne vous en fais pas un reproche, mais vous
+avez exagéré le sacrifice en abandonnant toute cette fortune amassée par
+M. de Morcerf, et dont la moitié revenait de droit à votre économie et à
+votre vigilance.
+
+--Je vois ce que vous m'allez proposer; mais je ne puis accepter,
+Edmond, mon fils me le défendrait.
+
+--Aussi me garderai-je de rien faire pour vous qui n'ait l'approbation
+de M. Albert de Morcerf. Je saurai ses intentions et m'y soumettrai.
+Mais, s'il accepte ce que je veux faire, l'imiterez-vous sans
+répugnance?
+
+--Vous savez, Edmond, que je ne suis plus une créature pensante; de
+détermination, je n'en ai pas sinon celle de n'en prendre jamais. Dieu
+m'a tellement secouée dans ses orages que j'en ai perdu la volonté. Je
+suis entre ses mains comme un passereau aux serres de l'aigle. Il ne
+veut pas que je meure puisque je vis. S'il m'envoie des secours, c'est
+qu'il le voudra et je les prendrai.
+
+--Prenez garde, madame, dit Monte-Cristo, ce n'est pas ainsi qu'on adore
+Dieu! Dieu veut qu'on le comprenne et qu'on discute sa puissance: c'est
+pour cela qu'il nous a donné le libre arbitre.
+
+--Malheureux! s'écria Mercédès, ne me parlez pas ainsi; si je croyais
+que Dieu m'eût donné le libre arbitre, que me resterait-il donc pour me
+sauver du désespoir!»
+
+Monte-Cristo pâlit légèrement et baissa la tête, écrasé par cette
+véhémence de la douleur.
+
+«Ne voulez-vous pas me dire au revoir? fit-il en lui tendant la main.
+
+--Au contraire, je vous dis au revoir, répliqua Mercédès en lui montrant
+le ciel avec solennité; c'est vous prouver que j'espère encore.»
+
+Et après avoir touché la main du comte de sa main frissonnante, Mercédès
+s'élança dans l'escalier et disparut aux yeux du comte.
+
+Monte-Cristo alors sortit lentement de la maison et reprit le chemin du
+port.
+
+Mais Mercédès ne le vit point s'éloigner, quoiqu'elle fût à la fenêtre
+de la petite chambre du père de Dantès. Ses yeux cherchaient au loin
+le bâtiment qui emportait son fils vers la vaste mer.
+
+Il est vrai que sa voix, comme malgré elle, murmurait tout bas:
+
+«Edmond, Edmond, Edmond!»
+
+
+
+
+CXIII
+
+Le passé.
+
+
+Le comte sortit l'âme navrée de cette maison où il laissait Mercédès
+pour ne plus la revoir jamais, selon toute probabilité.
+
+Depuis la mort du petit Édouard, un grand changement s'était fait dans
+Monte-Cristo. Arrivé au sommet de sa vengeance par la pente lente et
+tortueuse qu'il avait suivie, il avait vu de l'autre côté de la montagne
+l'abîme du doute.
+
+Il y avait plus: cette conversation qu'il venait d'avoir avec Mercédès
+avait éveillé tant de souvenirs dans son coeur, que ces souvenirs
+eux-mêmes avaient besoin d'être combattus.
+
+Un homme de la trempe du comte ne pouvait flotter longtemps dans cette
+mélancolie qui peut faire vivre les esprits vulgaires en leur donnant
+une originalité apparente, mais qui tue les âmes supérieures. Le comte
+se dit que pour en être presque arrivé à se blâmer lui-même, il fallait
+qu'une erreur se fût glissée dans ses calculs.
+
+«Je regarde mal le passé, dit-il, et ne puis m'être trompé ainsi.
+
+«Quoi! continua-t-il, le but que je m'étais proposé serait un but
+insensé! Quoi! j'aurais fait fausse route depuis dix ans! Quoi! une
+heure aurait suffi pour prouver à l'architecte que l'oeuvre de toutes
+ses espérances était une oeuvre, sinon impossible, du moins sacrilège!
+
+«Je ne veux pas m'habituer à cette idée, elle me rendrait fou. Ce qui
+manque à mes raisonnements d'aujourd'hui, c'est l'appréciation exacte du
+passé parce que je revois ce passé de l'autre bout de l'horizon. En
+effet, à mesure qu'on s'avance, le passé, pareil au paysage à travers
+lequel on marche, s'efface à mesure qu'on s'éloigne. Il m'arrive ce qui
+arrive aux gens qui se sont blessés en rêve, ils regardent et sentent
+leur blessure, et ne se souviennent pas de l'avoir reçue.
+
+«Allons donc, homme régénéré; allons, riche extravagant; allons, dormeur
+éveillé; allons, visionnaire tout-puissant; allons, millionnaire
+invincible, reprends pour un instant cette funeste perspective de la vie
+misérable et affamée; repasse par les chemins où la fatalité t'a poussé,
+où le malheur t'a conduit, où le désespoir t'a reçu; trop de diamants,
+d'or et de bonheur rayonnent aujourd'hui sur les verres de ce miroir où
+Monte-Cristo regarde Dantès, cache ces diamants, souille cet or, efface
+ces rayons; riche, retrouve le pauvre; libre, retrouve le prisonnier,
+ressuscité, retrouve le cadavre.»
+
+Et tout en disant cela à lui-même, Monte-Cristo suivait la rue de la
+Caisserie. C'était la même par laquelle, vingt-quatre ans auparavant, il
+avait été conduit par une garde silencieuse et nocturne; ces maisons, à
+l'aspect riant et animé, elles étaient cette nuit-là sombres, muettes et
+fermées.
+
+«Ce sont cependant les mêmes, murmura Monte-Cristo, seulement alors il
+faisait nuit, aujourd'hui il fait grand jour; c'est le soleil qui
+éclaire tout cela et qui rend tout cela joyeux.»
+
+Il descendit sur le quai par la rue Saint-Laurent, et s'avança vers la
+Consigne: c'était le point du port où il avait été embarqué. Un bateau
+de promenade passait avec son dais de coutil; Monte-Cristo appela le
+patron, qui nagea aussitôt vers lui avec l'empressement que mettent à
+cet exercice les bateliers qui flairent une bonne aubaine.
+
+Le temps était magnifique, le voyage fut une fête. À l'horizon le soleil
+descendait, rouge et flamboyant, dans les flots qui s'embrasaient à son
+approche; la mer, unie comme un miroir, se ridait parfois sous les bonds
+des poissons qui, poursuivis par quelque ennemi caché, s'élançaient hors
+de l'eau pour demander leur salut à un autre élément; enfin, à l'horizon
+l'on voyait passer, blanches et gracieuses comme des mouettes
+voyageuses, les barques de pécheurs qui se rendent aux Martigues, ou les
+bâtiments marchands chargés pour la Corse ou pour l'Espagne.
+
+Malgré ce beau ciel, malgré ces barques aux gracieux contours, malgré
+cette lumière dorée qui inondait le paysage, le comte, enveloppé dans
+son manteau, se rappelait, un à un, tous les détails du terrible voyage:
+cette lumière unique et isolée, brûlant aux Catalans, cette vue du
+château d'If qui lui apprit où on le menait, cette lutte avec les
+gendarmes lorsqu'il voulut se précipiter dans la mer, son désespoir
+quand il se sentit vaincu, et cette sensation froide du bout du canon de
+la carabine appuyée sur sa tempe comme un anneau de glace.
+
+Et peu à peu, comme ces sources desséchées par l'été, qui lorsque
+s'amassent les nuages d'automne s'humectent peu à peu et commencent à
+sourdre goutte à goutte, le comte de Monte-Cristo sentit également
+sourdre dans sa poitrine ce vieux fiel extravasé qui avait autrefois
+inondé le coeur d'Edmond Dantès.
+
+Pour lui dès lors plus de beau ciel, plus de barques gracieuses, plus
+d'ardente lumière; le ciel se voila de crêpes funèbres, et l'apparition
+du noir géant qu'on appelle le château d'If le fit tressaillir, comme si
+lui fût apparu tout à coup le fantôme d'un ennemi mortel.
+
+On arriva.
+
+Instinctivement le comte se recula jusqu'à extrémité de la barque. Le
+patron avait beau lui dire de sa voix la plus caressante:
+
+«Nous abordons, monsieur.»
+
+Monte-Cristo se rappela qu'à ce même endroit, sur ce même rocher, il
+avait été violemment traîné par ses gardes, et qu'on l'avait forcé de
+monter cette rampe en lui piquant les reins avec la pointe d'une
+baïonnette.
+
+La route avait autrefois semblé bien longue à Dantès. Monte-Cristo
+l'avait trouvée bien courte; chaque coup de rame avait fait jaillir avec
+la poussière humide de la mer un million de pensées et de souvenirs.
+
+Depuis la révolution de Juillet, il n'y avait plus de prisonniers au
+château d'If; un poste destiné à empêcher de faire la contrebande
+habitait seul ses corps de garde; un concierge attendait les curieux à
+la porte pour leur montrer ce monument de terreur, devenu un monument de
+curiosité.
+
+Et cependant, quoiqu'il fût instruit de tous ces détails, lorsqu'il
+entra sous la voûte, lorsqu'il descendit l'escalier noir, lorsqu'il fut
+conduit aux cachots qu'il avait demandé à voir, une froide pâleur
+envahit son front, dont la sueur glacée fut refoulée jusqu'à son coeur.
+
+Le comte s'informa s'il restait encore quelque ancien guichetier du
+temps de la Restauration; tous avaient été mis à la retraite ou étaient
+passés à d'autres emplois. Le concierge qui le conduisait était là
+depuis 1830 seulement.
+
+On le conduisit dans son propre cachot.
+
+Il revit le jour blafard filtrant par l'étroit soupirail; il revit la
+place où était le lit, enlevé depuis, et, derrière le lit, quoique
+bouchée, mais visible encore par ses pierres plus neuves, l'ouverture
+percée par l'abbé Faria.
+
+Monte-Cristo sentit ses jambes faiblir; il prit un escabeau de bois et
+s'assit dessus.
+
+«Conte-t-on quelques histoires sur ce château autres que celle de
+l'emprisonnement de Mirabeau? demanda le comte; y a-t-il quelque
+tradition sur ces lugubres demeures où l'on hésite à croire que des
+hommes aient jamais enfermé un homme vivant?
+
+--Oui, monsieur, dit le concierge, et sur ce cachot même, le guichetier
+Antoine m'en a transmis une.»
+
+Monte-Cristo tressaillit. Ce guichetier Antoine était son guichetier. Il
+avait à peu près oublié son nom et son visage; mais, à son nom prononcé,
+il le revit tel qu'il était, avec sa figure cerclée de barbe, sa veste
+brune et son trousseau de clefs, dont il lui semblait encore entendre le
+tintement.
+
+Le comte se retourna et crut le voir dans l'ombre du corridor, rendue
+plus épaisse par la lumière de la torche qui brûlait aux mains du
+concierge.
+
+«Monsieur veut-il que je la lui raconte? demanda le concierge.
+
+--Oui, fit Monte-Cristo, dites.»
+
+Et il mit sa main sur sa poitrine pour comprimer un violent battement de
+coeur, effrayé d'entendre raconter sa propre histoire.
+
+«Dites, répéta-t-il.
+
+--Ce cachot, reprit le concierge, était habité par un prisonnier, il y a
+longtemps de cela, un homme fort dangereux, à ce qu'il paraît, et
+d'autant plus dangereux qu'il était plein d'industrie. Un autre homme
+habitait ce château en même temps que lui; celui-là n'était pas méchant;
+c'était un pauvre prêtre qui était fou.
+
+--Ah! oui, fou, répéta Monte-Cristo; et quelle était sa folie?
+
+--Il offrait des millions si on voulait lui rendre la liberté.»
+
+Monte-Cristo leva les yeux au ciel, mais il ne vit pas le ciel: il y
+avait un voile de pierre entre lui et le firmament. Il songea qu'il y
+avait eu un voile non moins épais entre les yeux de ceux à qui l'abbé
+Faria offrait des trésors et ces trésors qu'il leur offrait.
+
+«Les prisonniers pouvaient-ils se voir? demanda Monte-Cristo.
+
+--Oh! non, monsieur, c'était expressément défendu; mais ils éludèrent la
+défense en perçant une galerie qui allait d'un cachot à l'autre.
+
+--Et lequel des deux perça cette galerie?
+
+--Oh! ce fut le jeune homme, bien certainement, dit le concierge; le
+jeune homme était industrieux et fort, tandis que le pauvre abbé était
+vieux et faible; d'ailleurs il avait l'esprit trop vacillant pour suivre
+une idée.
+
+--Aveugles!... murmura Monte-Cristo.
+
+--Tant il y a, continua le concierge, que le jeune perça donc une
+galerie; avec quoi? l'on n'en sait rien mais il la perça, et la preuve,
+c'est qu'on en voit encore la trace; tenez, la voyez-vous?»
+
+Et il approcha sa torche de la muraille.
+
+«Ah! oui, vraiment, fit le comte d'une voix assourdie par l'émotion.
+
+--Il en résulta que les deux prisonniers communiquèrent ensemble.
+Combien de temps dura cette communication? on n'en sait rien. Or, un
+jour le vieux prisonnier tomba malade et mourut. Devinez ce que fit le
+jeune? fit le concierge en s'interrompant.
+
+--Dites.
+
+--Il emporta le défunt, qu'il coucha dans son propre lit, le nez tourné
+à la muraille, puis il revint dans le cachot vide, boucha le trou, et se
+glissa dans le sac du mort. Avez-vous jamais vu une idée pareille?»
+
+Monte-Cristo ferma les yeux et se sentit repasser par toutes les
+impressions qu'il avait éprouvées lorsque cette toile grossière, encore
+empreinte de ce froid que le cadavre lui avait communiqué, lui avait
+frotté le visage.
+
+Le guichetier continua:
+
+«Voyez-vous, voilà quel était son projet: il croyait qu'on enterrait les
+morts au château d'If, et comme il se doutait bien qu'on ne faisait pas
+de frais de cercueil pour les prisonniers, il comptait lever la terre
+avec ses épaules, mais il y avait malheureusement au château une coutume
+qui dérangeait son projet: on n'enterrait pas les morts; on se
+contentait de leur attacher un boulet aux pieds et de les lancer à la
+mer: c'est ce qui fut fait. Notre homme fut jeté à l'eau du haut de la
+galerie; le lendemain on retrouva le vrai mort dans son lit, et l'on
+devina tout, car les ensevelisseurs dirent alors ce qu'ils n'avaient pas
+osé dire jusque-là, c'est qu'au moment où le corps avait été lancé dans
+le vide ils avaient entendu un cri terrible, étouffé à l'instant même
+par l'eau dans laquelle il avait disparu.
+
+Le comte respira péniblement, la sueur coulait sur son front, l'angoisse
+serrait son coeur.
+
+«Non! murmura-t-il, non! ce doute que j'ai éprouvé, c'était un
+commencement d'oubli; mais ici le coeur se creuse de nouveau et
+redevient affamé de vengeance.»
+
+«Et le prisonnier, demanda-t-il, on n'en a jamais entendu parler?
+
+--Jamais, au grand jamais; vous comprenez, de deux choses l'une, ou il
+est tombé à plat, et, comme il tombait d'une cinquantaine de pieds, il
+se sera tué sur le coup.
+
+--Vous avez dit qu'on lui avait attaché un boulet aux pieds: il sera
+tombé debout.
+
+--Ou il est tombé debout, reprit le concierge, et alors le poids du
+boulet l'aura entraîné au fond, où il est resté, pauvre cher homme!
+
+--Vous le plaignez?
+
+--Ma foi, oui, quoiqu'il fût dans son élément.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Qu'il y avait un bruit qui courait que ce malheureux était, dans son
+temps, un officier de marine détenu pour bonapartisme.»
+
+«Vérité, murmura le comte, Dieu t'a faite pour surnager au-dessus des
+flots et des flammes. Ainsi le pauvre marin vit dans le souvenir de
+quelques conteurs; on récite sa terrible histoire au coin du foyer et
+l'on frissonne au moment où il fendit l'espace pour s'engloutir dans la
+profonde mer.»
+
+«On n'a jamais su son nom? demanda tout haut le comte.
+
+--Ah! bien oui, dit le gardien, comment? il n'était connu que sous le
+nom du numéro 34.
+
+--Villefort, Villefort! murmura Monte-Cristo, voilà ce que bien des fois
+tu as dû te dire quand mon spectre importunait tes insomnies.
+
+--Monsieur veut-il continuer la visite? demanda le concierge.
+
+--Oui, surtout si vous voulez me montrer la chambre du pauvre abbé.
+
+--Ah! du numéro 27»
+
+--Oui, du numéro 27», répéta Monte-Cristo.
+
+Et il lui sembla encore entendre la voix de l'abbé Faria lorsqu'il lui
+avait demandé son nom, et que celui-ci avait crié ce numéro à travers la
+muraille.
+
+«Venez.
+
+--Attendez, dit Monte-Cristo, que je jette un dernier regard sur toutes
+les faces de ce cachot.
+
+--Cela tombe bien, dit le guide, j'ai oublié la clef de l'autre.
+
+--Allez la chercher.
+
+--Je vous laisse la torche.
+
+--Non, emportez-la.
+
+--Mais vous allez rester sans lumière.
+
+--J'y vois la nuit.
+
+--Tiens, c'est comme lui.
+
+--Qui, lui?
+
+--Le numéro 34. On dit qu'il s'était tellement habitué à l'obscurité,
+qu'il eût vu une épingle dans le coin le plus obscur de son cachot.
+
+--Il lui a fallu dix ans pour en arriver là», murmura le comte.
+
+Le guide s'éloigna emportant la torche.
+
+Le comte avait dit vrai: à peine fut-il depuis quelques secondes dans
+l'obscurité, qu'il distingua tout comme en plein jour.
+
+Alors il regarda tout autour de lui, alors il reconnut bien réellement
+son cachot.
+
+«Oui, dit-il, voilà la pierre sur laquelle je m'asseyais! voilà la trace
+de mes épaules qui ont creusé leur empreinte dans la muraille! voilà la
+trace du sang qui a coulé de mon front, un jour que j'ai voulu me briser
+le front contre la muraille... Oh! ces chiffres... je me les rappelle...
+je les fis un jour que je calculais l'âge de mon père pour savoir si je
+le retrouverais vivant, et l'âge de Mercédès pour savoir si je la
+retrouverais libre... J'eus un instant d'espoir après avoir achevé ce
+calcul... Je comptais sans la faim et sans l'infidélité!»
+
+Et un rire amer s'échappa de la bouche du comte. Il venait de voir,
+comme dans un rêve, son père conduit à la tombe... Mercédès marchant à
+l'autel!
+
+Sur l'autre paroi de la muraille, une inscription frappa sa vue. Elle se
+détachait, blanche encore, sur le mur verdâtre:
+
+«MON DIEU! lut Monte-Cristo, CONSERVEZ-MOI LA MÉMOIRE!»
+
+«Oh! oui, s'écria-t-il, voilà la seule prière de mes derniers temps. Je
+ne demandais plus la liberté, je demandais la mémoire, je craignais de
+devenir fou et d'oublier. Mon Dieu! vous m'avez conservé la mémoire, et
+je me suis souvenu. Merci, merci, mon Dieu!»
+
+En ce moment, la lumière de la torche miroita sur les murailles; c'était
+le guide qui descendait.
+
+Monte-Cristo alla au-devant de lui.
+
+«Suivez-moi», dit-il.
+
+Et, sans avoir besoin de remonter vers le jour, il lui fit suivre un
+corridor souterrain qui le conduisit à une autre entrée.
+
+Là encore Monte-Cristo fut assailli par un monde de pensées.
+
+La première chose qui frappa ses yeux fut le méridien tracé sur la
+muraille, à l'aide duquel l'abbé Faria comptait les heures; puis les
+restes du lit sur lequel le pauvre prisonnier était mort.
+
+À cette vue, au lieu des angoisses que le comte avait éprouvées dans son
+cachot, un sentiment doux et tendre, un sentiment de reconnaissance
+gonfla son coeur, deux larmes roulèrent de ses yeux.
+
+«C'est ici, dit le guide, qu'était l'abbé fou; c'est par là que le jeune
+homme le venait trouver. (Et il montra à Monte-Cristo l'ouverture de la
+galerie qui, de ce côté était restée béante.) À la couleur de la pierre,
+continua-t-il, un savant a reconnu qu'il devait y avoir dix ans à peu
+près que les deux prisonniers communiquaient ensemble. Pauvres gens, ils
+ont dû bien s'ennuyer pendant ces dix ans.»
+
+Dantès prit quelques louis dans sa poche, et tendit la main vers cet
+homme qui, pour la seconde fois, le plaignait sans le connaître.
+
+Le concierge les accepta, croyant recevoir quelques menues pièces de
+monnaie, mais à la lueur de la torche, il reconnut la valeur de la somme
+que lui donnait le visiteur.
+
+«Monsieur, lui dit-il, vous vous êtes trompé.
+
+--Comment cela?
+
+--C'est de l'or que vous m'avez donné.
+
+--Je le sais bien.
+
+--Comment! vous le savez?
+
+--Oui.
+
+--Votre intention est de me donner cet or?
+
+--Oui.
+
+--Et je puis le garder en toute conscience?
+
+--Oui.»
+
+Le concierge regarda Monte-Cristo avec étonnement.
+
+«Et _honnêteté_, dit le comte comme Hamlet.
+
+--Monsieur, reprit le concierge qui n'osait croire à son bonheur,
+monsieur, je ne comprends pas votre générosité.
+
+--Elle est facile à comprendre, cependant, mon ami, dit le comte: j'ai
+été marin, et votre histoire a dû me toucher plus qu'un autre.
+
+--Alors, monsieur, dit le guide, puisque vous êtes si généreux, vous
+méritez que je vous offre quelque chose.
+
+--Qu'as-tu à m'offrir, mon ami? des coquilles, des ouvrages de paille?
+merci.
+
+--Non pas, monsieur, non pas; quelque chose qui se rapporte à l'histoire
+de tout à l'heure.
+
+--En vérité! s'écria vivement le comte, qu'est-ce donc?
+
+--Écoutez, dit le concierge, voilà ce qui est arrivé: je me suis dit: On
+trouve toujours quelque chose dans une chambre où un prisonnier est
+resté quinze ans, et je me suis mis à sonder les murailles.
+
+--Ah! s'écria Monte-Cristo en se rappelant la double cachette de l'abbé,
+en effet.
+
+--À force de recherches, continua le concierge, j'ai découvert que cela
+sonnait le creux au chevet du lit et sous l'âtre de la cheminée.
+
+--Oui, dit Monte-Cristo, oui.
+
+--J'ai levé les pierres, et j'ai trouvé...
+
+--Une échelle de corde, des outils? s'écria le comte.
+
+--Comment savez-vous cela? demanda le concierge avec étonnement.
+
+--Je ne le sais pas, je le devine, dit le comte; c'est ordinairement ces
+sortes de choses que l'on trouve dans les cachettes des prisonniers.
+
+--Oui, monsieur, dit le guide, une échelle de corde, des outils.
+
+--Et tu les as encore? s'écria Monte-Cristo.
+
+--Non, monsieur; j'ai vendu ces différents objets, qui étaient fort
+curieux, à des visiteurs; mais il me reste autre chose.
+
+--Quoi donc? demanda le comte avec impatience.
+
+--Il me reste une espèce de livre écrit sur des bandes de toile.
+
+--Oh! s'écria Monte-Cristo, il te reste ce livre?
+
+--Je ne sais pas si c'est un livre, dit le concierge; mais il me reste
+ce que je vous dis.
+
+--Va me le chercher, mon ami, va, dit le comte; et, si c'est ce que je
+présume, sois tranquille.
+
+--J'y cours, monsieur.
+
+Et le guide sortit.
+
+Alors il alla s'agenouiller pieusement devant les débris de ce lit dont
+la mort avait fait pour lui un autel.
+
+«Ô mon second père, dit-il, toi qui m'as donné la liberté, la science,
+la richesse; toi qui, pareil aux créatures d'une essence supérieure à la
+nôtre, avais la science du bien et du mal, si au fond de la tombe il
+reste quelque chose de nous qui tressaille à la voix de ceux qui sont
+demeurés sur la terre, si dans la transfiguration que subit le cadavre
+quelque chose d'animé flotte aux lieux où nous avons beaucoup aimé ou
+beaucoup souffert, noble coeur, esprit suprême, âme profonde, par un
+mot, par un signe, par une révélation quelconque, je t'en conjure, au
+nom de cet amour paternel que tu m'accordais et de ce respect filial que
+je t'avais voué, enlève-moi ce reste de doute qui, s'il ne se change en
+conviction, deviendra un remords.
+
+Le comte baissa la tête et joignit les mains.
+
+«Tenez, monsieur!» dit une voix derrière lui.
+
+Monte-Cristo tressaillit et se retourna.
+
+Le concierge lui tendait ces bandes de toile sur lesquelles l'abbé Faria
+avait épanché tous les trésors de sa science. Ce manuscrit c'était le
+grand ouvrage de l'abbé Faria sur la royauté en Italie.
+
+Le comte s'en empara avec empressement, et ses yeux tout d'abord tombant
+sur l'épigraphe, il lut: «Tu arracheras les dents du dragon, et tu
+fouleras aux pieds les lions, a dit le Seigneur.»
+
+«Ah! s'écria-t-il, voilà la réponse! merci, mon père, merci!»
+
+En tirant de sa poche un petit portefeuille, qui contenait dix billets
+de banque de mille francs chacun:
+
+«Tiens, dit-il, prends ce portefeuille.
+
+--Vous me le donnez?
+
+--Oui, mais à la condition que tu ne regarderas dedans que lorsque je
+serai parti.»
+
+Et, plaçant sur sa poitrine la relique qu'il venait de retrouver et qui
+pour lui avait le prix du plus riche trésor, il s'élança hors du
+souterrain, et remontant dans la barque:
+
+«À Marseille!» dit-il.
+
+Puis en s'éloignant, les yeux fixés sur la sombre prison:
+
+«Malheur, dit-il, à ceux qui m'ont fait enfermer dans cette sombre
+prison, et à ceux qui ont oublié que j'y étais enfermé!»
+
+En repassant devant les Catalans, le comte se détourna, et s'enveloppant
+la tête dans son manteau, il murmura le nom d'une femme.
+
+La victoire était complète; le comte avait deux fois terrassé le doute.
+
+Ce nom, qu'il prononçait avec une expression de tendresse qui était
+presque de l'amour, c'était le nom d'Haydée.
+
+En mettant pied à terre, Monte-Cristo s'achemina vers le cimetière, où
+il savait retrouver Morrel.
+
+Lui aussi, dix ans auparavant, avait pieusement cherché une tombe dans
+ce cimetière, et l'avait cherchée inutilement. Lui, qui revenait en
+France avec des millions, n'avait pas pu retrouver la tombe de son père
+mort de faim.
+
+Morrel y avait bien fait mettre une croix, mais cette croix était
+tombée, et le fossoyeur en avait fait du feu, comme font les fossoyeurs
+de tous ces vieux bois gisant dans les cimetières.
+
+Le digne négociant avait été plus heureux: mort dans les bras de ses
+enfants, il avait été, conduit par eux, se coucher près de sa femme, qui
+l'avait précédé de deux ans dans l'éternité.
+
+Deux larges dalles de marbre, sur lesquelles étaient écrits leurs noms,
+étaient étendues l'une à côté de l'autre dans un petit enclos fermé
+d'une balustrade de fer et ombragé par quatre cyprès.
+
+Maximilien était appuyé à l'un de ces arbres, et fixait sur les deux
+tombes des yeux sans regard.
+
+Sa douleur était profonde, presque égarée.
+
+«Maximilien, lui dit le comte, ce n'est point là qu'il faut regarder,
+c'est là!»
+
+Et il lui montra le ciel.
+
+«Les morts sont partout, dit Morrel; n'est-ce pas ce que vous m'avez dit
+vous-même quand vous m'avez fait quitter Paris?
+
+--Maximilien, dit le comte, vous m'avez demandé pendant le voyage à vous
+arrêter quelques jours à Marseille: est-ce toujours votre désir?
+
+--Je n'ai plus de désir, comte, mais il me semble que j'attendrai moins
+péniblement ici qu'ailleurs.
+
+--Tant mieux, Maximilien, car je vous quitte et j'emporte votre parole,
+n'est-ce pas?
+
+--Ah! je l'oublierai, comte, dit Morrel, je l'oublierai!
+
+--Non! vous ne l'oublierez pas, parce que vous êtes homme d'honneur
+avant tout, Morrel, parce que vous avez juré, parce que vous allez jurer
+encore.
+
+--Ô Comte, ayez pitié de moi! Comte, je suis si malheureux!
+
+--J'ai connu un homme plus malheureux que vous, Morrel.
+
+--Impossible.
+
+--Hélas! dit Monte-Cristo, c'est un des orgueils de notre pauvre
+humanité, que chaque homme se croie plus malheureux qu'un autre
+malheureux qui pleure et qui gémit à côté de lui.
+
+--Qu'y a-t-il de plus malheureux que l'homme qui a perdu le seul bien
+qu'il aimât et désirât au monde?
+
+--Écoutez, Morrel, dit Monte-Cristo, et fixez un instant votre esprit
+sur ce que je vais vous dire. J'ai connu un homme qui, ainsi que vous,
+avait fait reposer toutes ses espérances de bonheur sur une femme. Cet
+homme était jeune, il avait un vieux père qu'il aimait, une fiancée
+qu'il adorait; il allait l'épouser quand tout à coup un de ces caprices
+du sort qui feraient douter de la bonté de Dieu, si Dieu ne se révélait
+plus tard en montrant que tout est pour lui un moyen de conduire à son
+unité infinie, quand tout à coup un caprice du sort lui enleva sa
+liberté, sa maîtresse, l'avenir qu'il rêvait et qu'il croyait le sien
+(car aveugle qu'il était, il ne pouvait lire que dans le présent) pour le
+plonger au fond d'un cachot.
+
+--Ah! fit Morrel, on sort d'un cachot au bout de huit jours, au bout
+d'un mois, au bout d'un an.
+
+--Il y resta quatorze ans, Morrel», dit le comte en posant sa main sur
+l'épaule du jeune homme.
+
+Maximilien tressaillit.
+
+«Quatorze ans! murmura-t-il.
+
+--Quatorze ans, répéta le comte; lui aussi, pendant ces quatorze années,
+il eut bien des moments de désespoir; lui aussi, comme vous, Morrel, se
+croyant le plus malheureux des hommes, il voulut se tuer.
+
+--Eh bien? demanda Morrel.
+
+--Eh bien, au moment suprême, Dieu se révéla à lui par un moyen humain;
+car Dieu ne fait plus de miracles: peut-être au premier abord (il faut
+du temps aux yeux voilés de larmes pour se dessiller tout à fait), ne
+comprit-il pas cette miséricorde infinie du Seigneur, mais enfin il prit
+patience et attendit. Un jour il sortit miraculeusement de la tombe,
+transfiguré, riche, puissant, presque dieu; son premier cri fut pour son
+père: son père était mort!
+
+--Et à moi aussi mon père est mort, dit Morrel.
+
+--Oui, mais votre père est mort dans vos bras, aimé, heureux, honoré,
+riche, plein de jours; son père à lui était mort pauvre, désespéré,
+doutant de Dieu; et lorsque, dix ans après sa mort, son fils chercha sa
+tombe, sa tombe même avait disparu, et nul n'a pu lui dire: «C'est là
+que repose dans le Seigneur le coeur qui t'a tant aimé.»
+
+--Oh! dit Morrel.
+
+--Celui-là était donc plus malheureux fils que vous, Morrel, car
+celui-là ne savait pas même où retrouver la tombe de son père.
+
+--Mais, dit Morrel, il lui restait la femme qu'il avait aimée, au moins.
+
+--Vous vous trompez Morrel; cette femme...
+
+--Elle était morte? s'écria Maximilien.
+
+--Pis que cela: elle avait été infidèle; elle avait épousé un des
+persécuteurs de son fiancé. Vous voyez donc, Morrel, que cet homme était
+plus malheureux amant que vous!
+
+--Et à cet homme, demanda Morrel, Dieu a envoyé la consolation?
+
+--Il lui a envoyé le calme du moins.
+
+--Et cet homme pourra encore être heureux un jour?
+
+--Il l'espère, Maximilien.»
+
+Le jeune homme laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
+
+«Vous avez ma promesse, dit-il après un instant de silence, et tendant
+la main à Monte-Cristo: seulement rappelez-vous...
+
+--Le 5 octobre, Morrel, je vous attends à l'île de Monte-Cristo. Le 4,
+un yacht vous attendra dans le port de Bastia; ce yacht s'appellera
+_l'Eurus_; vous vous nommerez au patron qui vous conduira près de moi.
+C'est dit, n'est-ce pas, Maximilien?
+
+--C'est dit, comte, et je ferai ce qui est dit; mais rappelez-vous que
+le 5 octobre...
+
+--Enfant, qui ne sait pas encore ce que c'est que la promesse d'un
+homme... Je vous ai dit vingt fois que ce jour-là, si vous vouliez
+encore mourir, je vous aiderais, Morrel. Adieu.
+
+--Vous me quittez?»
+
+--Oui, j'ai affaire en Italie; je vous laisse seul, seul aux prises avec
+le malheur, seul avec cet aigle aux puissantes ailes que le Seigneur
+envoie à ses élus pour les transporter, à ses pieds. L'histoire de
+Ganymède n'est pas une fable, Maximilien, c'est une allégorie.
+
+--Quand partez-vous?
+
+--À l'instant même; le bateau à vapeur m'attend, dans une heure je serai
+déjà loin de vous; m'accompagnerez-vous jusqu'au port, Morrel?
+
+--Je suis tout à vous, comte.
+
+--Embrassez-moi.»
+
+Morrel escorta le comte jusqu'au port; déjà la fumée sortait, comme un
+panache immense, du tube noir qui la lançait aux cieux. Bientôt le
+navire partit, et une heure après, comme l'avait dit Monte-Cristo, cette
+même aigrette de fumée blanchâtre rayait, à peine visible, l'horizon
+oriental, assombri par les premiers brouillards de la nuit.
+
+
+
+
+CXIV
+
+Peppino.
+
+
+Au moment même où le bateau à vapeur du comte disparaissait derrière le
+cap Morgiou, un homme, courant la poste sur la route de Florence à Rome,
+venait de dépasser la petite ville d'Aquapendente. Il marchait assez
+pour faire beaucoup de chemin, sans toutefois devenir suspect.
+
+Vêtu d'une redingote ou plutôt d'un surtout que le voyage avait
+infiniment fatigué, mais qui laissait voir brillant et frais encore un
+ruban de la Légion d'honneur répété à son habit, cet homme, non
+seulement à ce double signe, mais encore à l'accent avec lequel il
+parlait au postillon, devait être reconnu pour Français. Une preuve
+encore qu'il était né dans le pays de la langue universelle, c'est qu'il
+ne savait d'autres mots italiens que ces mots de musique qui peuvent,
+comme le _goddam_ de Figaro, remplacer toutes les finesses d'une langue
+particulière.
+
+«_Allegro_!» disait-il aux postillons à chaque montée.
+
+«_Moderato_!» faisait-il à chaque descente.
+
+Et Dieu sait s'il y a des montées et des descentes en allant de Florence
+à Rome par la route d'Aquapendente!
+
+Ces deux mots, au reste, faisaient beaucoup rire les braves gens
+auxquels ils étaient adressés.
+
+En présence de la ville éternelle, c'est-à-dire en arrivant à la Storta,
+point d'où l'on aperçoit Rome, le voyageur n'éprouva point ce sentiment
+de curiosité enthousiaste qui pousse chaque étranger à s'élever du fond
+de sa chaise pour tâcher d'apercevoir le fameux dôme de Saint-Pierre,
+qu'on aperçoit déjà bien avant de distinguer autre chose. Non, il tira
+seulement un portefeuille de sa poche, et de son portefeuille un papier
+plié en quatre, qu'il déplia et replia avec une attention qui
+ressemblait à du respect, et il se contenta de dire:
+
+«Bon, je l'ai toujours.»
+
+La voiture franchit la porte del Popolo, prit à gauche et s'arrêta à
+l'hôtel d'Espagne.
+
+Maître Pastrini, notre ancienne connaissance, reçut le voyageur sur le
+seuil de la porte et le chapeau à la main.
+
+Le voyageur descendit, commanda un bon dîner, et s'informa de l'adresse
+de la maison Thomson et French, qui lui fut indiquée à l'instant même,
+cette maison étant une des plus connues de Rome.
+
+Elle était située via dei Banchi, près de Saint-Pierre.
+
+À Rome, comme partout, l'arrivée d'une chaise de poste est un événement.
+Dix jeunes descendants de Marius et des Gracques, pieds nus, les coudes
+percés, mais le poing sur la hanche et le bras pittoresquement recourbé
+au-dessus de la tête, regardaient le voyageur, la chaise de poste et les
+chevaux; à ces gamins de la ville par excellence s'étaient joints une
+cinquantaine de badauds des États de Sa Sainteté, de ceux-là qui font
+des ronds en crachant dans le Tibre du haut du pont Saint-Ange, quand le
+Tibre a de l'eau.
+
+Or, comme les gamins et les badauds de Rome, plus heureux que ceux de
+Paris, comprennent toutes les langues, et surtout la langue française,
+ils entendirent le voyageur demander un appartement, demander à dîner,
+et demander enfin l'adresse de la maison Thomson et French.
+
+Il en résulta que, lorsque le nouvel arrivant sortit de l'hôtel avec le
+cicérone de rigueur, un homme se détacha du groupe des curieux, et sans
+être remarqué du voyageur, sans paraître être remarqué de son guide,
+marcha à peu de distance de l'étranger, le suivant avec autant d'adresse
+qu'aurait pu le faire un agent de la police parisienne.
+
+Le Français était si pressé de faire sa visite à la maison Thomson et
+French qu'il n'avait pas pris le temps d'attendre que les chevaux
+fussent attelés; la voiture devait le rejoindre en route ou l'attendre à
+la porte du banquier.
+
+On arriva sans que la voiture eût rejoint.
+
+Le Français entra, laissant dans l'antichambre son guide, qui aussitôt
+entra en conversation avec deux ou trois de ces industriels sans
+industrie, ou plutôt aux mille industries, qui se tiennent à Rome à la
+porte des banquiers, des églises, des ruines, des musées ou des
+théâtres.
+
+En même temps que le Français, l'homme qui s'était détaché du groupe des
+curieux entra aussi; le Français sonna au guichet des bureaux et pénétra
+dans la première pièce; son ombre en fit autant.
+
+«MM. Thomson et French?» demanda l'étranger.
+
+Une espèce de laquais se leva sur le signe d'un commis de confiance,
+gardien solennel du premier bureau.
+
+«Qui annoncerai-je? demanda le laquais, se préparant à marcher devant
+l'étranger.
+
+--M. le baron Danglars, répondit le voyageur.
+
+--Venez», dit le laquais.
+
+Une porte s'ouvrit, le laquais et le baron disparurent par cette porte.
+L'homme qui était entré derrière Danglars s'assit sur un banc d'attente.
+
+Le commis continua d'écrire pendant cinq minutes à peu après; pendant
+ces cinq minutes, l'homme assis garda le plus profond silence et la plus
+stricte immobilité.
+
+Puis la plume du commis cessa de crier sur le papier; il leva la tête,
+regarda attentivement autour de lui, et après s'être assuré du
+tête-à-tête:
+
+«Ah! ah! dit-il, te voilà Peppino?
+
+--Oui, répondit laconiquement celui-ci.
+
+--Tu as flairé quelque chose de bon chez ce gros homme?
+
+--Il n'y a pas grand mérite pour celui-ci, nous sommes prévenus.
+
+--Tu sais donc ce qu'il vient faire ici, curieux.
+
+--Pardieu, il vient toucher; seulement, reste à savoir quelle somme.
+
+--On va te dire cela tout à l'heure, l'ami.
+
+--Fort bien; mais ne va pas, comme l'autre jour, me donner un faux
+renseignement.
+
+--Qu'est-ce à dire, et de qui veux-tu parler? Serait-ce de cet Anglais
+qui a emporté d'ici trois mille écus l'autre jour?
+
+--Non, celui-là avait en effet les trois mille écus, et nous les avons
+trouvés. Je veux parler de ce prince russe.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, tu nous avais accusé trente mille livres, et nous n'en avons
+trouvé que vingt-deux.
+
+--Vous aurez mal cherché.
+
+--C'est Luigi Vampa qui a fait la perquisition en personne.
+
+--En ce cas, il avait ou payé ses dettes...
+
+--Un Russe?
+
+--Ou dépensé son argent.
+
+--C'est possible, après tout.
+
+--C'est sûr; mais laisse-moi aller à mon observatoire, le Français
+ferait son affaire sans que je pusse savoir le chiffre positif.»
+
+Peppino fit un signe affirmatif, et, tirant un chapelet de sa poche, se
+mit à marmotter quelque prière, tandis que le commis disparaissait par
+la même porte qui avait donné passage au laquais et au baron.
+
+Au bout de dix minutes environ, le commis reparut radieux.
+
+«Eh bien? demanda Peppino à son ami.
+
+--Alerte, alerte! dit le commis, la somme est ronde.
+
+--Cinq à six millions, n'est-ce pas?
+
+--Oui; tu sais le chiffre?
+
+--Sur un reçu de Son Excellence le comte de Monte-Cristo.
+
+--Tu connais le comte?
+
+--Et dont on l'a crédité sur Rome, Venise et Vienne.
+
+--C'est cela! s'écria le commis; comment es-tu si bien informé?
+
+--Je t'ai dit que nous avions été prévenus à l'avance.
+
+--Alors, pourquoi t'adresses-tu à moi?
+
+--Pour être sûr que c'est bien l'homme à qui nous avons affaire.
+
+--C'est bien lui... Cinq millions. Une jolie somme hein, Peppino?
+
+--Oui.
+
+--Nous n'en aurons jamais autant.
+
+--Au moins, répondit philosophiquement Peppino, en aurons-nous quelques
+bribes.
+
+--Chut! Voici notre homme.»
+
+Le commis reprit sa plume, et Peppino son chapelet; l'un écrivait,
+l'autre priait quand la porte se rouvrit. Danglars apparut radieux,
+accompagné par le banquier, qui le reconduisit jusqu'à la porte.
+
+Derrière Danglars descendit Peppino.
+
+Selon les conventions, la voiture qui devait rejoindre Danglars
+attendait devant la maison Thomson et French. Le cicérone en tenait la
+portière ouverte: le cicérone est un être très complaisant et qu'on peut
+employer à toute chose.
+
+Danglars sauta dans la voiture, léger comme un jeune homme de vingt ans.
+Le cicérone referma la portière et monta près du cocher. Peppino monta
+sur le siège de derrière.
+
+«Son Excellence veut-elle voir Saint-Pierre? demanda le cicérone.
+
+--Pour quoi faire? répondit le baron.
+
+--Dame! pour voir.
+
+--Je ne suis pas venu à Rome pour voir», dit tout haut Danglars; puis il
+ajouta tout bas avec son sourire cupide: «Je suis venu pour toucher.»
+
+Et il toucha en effet son portefeuille, dans lequel il venait d'enfermer
+une lettre.
+
+«Alors Son Excellence va...
+
+--À l'hôtel.
+
+--Casa Pastrini», dit le cicérone au cocher.
+
+Et la voiture partit rapide comme une voiture de maître.
+
+Dix minutes après, le baron était rentré dans son appartement, et
+Peppino s'installait sur le banc accolé à la devanture de l'hôtel, après
+avoir dit quelques mots à l'oreille d'un de ces descendants de Marius et
+des Gracques que nous avons signalés au commencement de ce chapitre,
+lequel descendant prit le chemin du Capitole de toute la vitesse de ses
+jambes.
+
+Danglars était las, satisfait, et avait sommeil. Il se coucha, mit son
+portefeuille sous son traversin et s'endormit.
+
+Peppino avait du temps de reste; il joua à la _morra_ avec des facchino,
+perdit trois écus, et pour se consoler but un flacon de vin d'Orvietto.
+
+Le lendemain, Danglars s'éveilla tard, quoiqu'il se fût couché de bonne
+heure; il y avait cinq ou six nuits qu'il dormait fort mal, quand
+toutefois il dormait.
+
+Il déjeuna copieusement, et peu soucieux, comme il l'avait dit, de voir
+les beautés de la Ville éternelle, il demanda ses chevaux de poste pour
+midi.
+
+Mais Danglars avait compté sans les formalités de la police et sans la
+paresse du maître de poste.
+
+Les chevaux arrivèrent à deux heures seulement, et le cicérone ne
+rapporta le passeport visé qu'à trois.
+
+Tous ces préparatifs avaient amené devant la porte de maître Pastrini
+bon nombre de badauds.
+
+Les descendants des Gracques et de Marius ne manquaient pas non plus.
+
+Le baron traversa triomphalement ces groupes, qui l'appelaient
+Excellence pour avoir un bajocco.
+
+Comme Danglars, homme très populaire, comme on sait, s'était contenté de
+se faire appeler baron jusque-là et n'avait pas encore été traité
+d'Excellence, ce titre le flatta, et il distribua une douzaine de pauls
+à toute cette canaille, toute prête, pour douze autres pauls, à le
+traiter d'Altesse.
+
+«Quelle route? demanda le postillon en italien.
+
+--Route d'Ancône», répondit le baron.
+
+Maître Pastrini traduisit la demande et la réponse, et la voiture partit
+au galop.
+
+Danglars voulait effectivement passer à Venise et y prendre une partie
+de sa fortune, puis de Venise aller à Vienne, où il réaliserait le
+reste.
+
+Son intention était de se fixer dans cette dernière ville, qu'on lui
+avait assuré être une ville de plaisirs.
+
+À peine eut-il fait trois lieues dans la campagne de Rome, que la nuit
+commença de tomber; Danglars n'avait pas cru partir si tard, sinon il
+serait resté; il demanda au postillon combien il y avait avant d'arriver
+à la prochaine ville.
+
+«_Non capisco_», répondit le postillon.
+
+Danglars fit un mouvement de la tête qui voulait dire:
+
+«Très bien!»
+
+La voiture continua sa route.
+
+«À la première poste, se dit Danglars, j'arrêterai.»
+
+Danglars éprouvait encore un reste du bien-être qu'il avait ressenti la
+veille, et qui lui avait procuré une si bonne nuit. Il était mollement
+étendu dans une bonne calèche anglaise à doubles ressorts; il se sentait
+entraîné par le galop de deux bons chevaux; le relais était de sept
+lieues, il le savait. Que faire quand on est banquier et qu'on a
+heureusement fait banqueroute?
+
+Danglars songea dix minutes à sa femme restée à Paris, dix autres
+minutes à sa fille courant le monde avec Mlle d'Armilly, il donna dix
+autres minutes à ses créanciers et à la manière dont il emploierait leur
+argent; puis, n'ayant plus rien à quoi penser, il ferma les yeux et
+s'endormit.
+
+Parfois cependant, secoué par un cahot plus fort que les autres,
+Danglars rouvrait un moment les yeux; alors il se sentait toujours
+emporté avec la même vitesse à travers cette même campagne de Rome toute
+parsemée d'aqueducs brisés, qui semblent des géants de granit pétrifiés
+au milieu de leur course. Mais la nuit était froide, sombre, pluvieuse,
+et il faisait bien meilleur pour un homme à moitié assoupi de demeurer
+au fond de sa chaise les yeux fermés, que de mettre la tête à la
+portière pour demander où il était à un postillon qui ne savait répondre
+autre chose que: _Non capisco._
+
+Danglars continua donc de dormir, en se disant qu'il serait toujours
+temps de se réveiller au relais.
+
+La voiture s'arrêta; Danglars pensa qu'il touchait enfin au but tant
+désiré.
+
+Il rouvrit les yeux, regarda à travers la vitre, s'attendant à se
+trouver au milieu de quelque ville, ou tout au moins de quelque village;
+mais il ne vit rien qu'une espèce de masure isolée, et trois ou quatre
+hommes qui allaient et venaient comme des ombres.
+
+Danglars attendit un instant que le postillon qui avait achevé son
+relais vînt lui réclamer l'argent de la poste; il comptait profiter de
+l'occasion pour demander quelques renseignements à son nouveau
+conducteur, mais les chevaux furent dételés et remplacés sans que
+personne vînt demander d'argent au voyageur. Danglars, étonné, ouvrit la
+portière; mais une main vigoureuse la repoussa aussitôt, et la chaise
+roula.
+
+Le baron, stupéfait, se réveilla entièrement.
+
+«Eh! dit-il au postillon, eh! _mio caro_!»
+
+C'était encore de l'italien de romance que Danglars avait retenu lorsque
+sa fille chantait des duos avec le prince Cavalcanti.
+
+Mais _mio caro_ ne répondit point.
+
+Danglars se contenta alors d'ouvrir la vitre.
+
+«Hé, l'ami! où allons-nous donc? dit-il en passant sa tête par
+l'ouverture.
+
+--_Dentro la testa_! cria une voix grave et impérieuse, accompagnée d'un
+geste de menace.
+
+Danglars comprit que _dentro la testa_ voulait dire: Rentrez la tête. Il
+faisait, comme on voit, de rapides progrès dans l'italien.
+
+Il obéit, non sans inquiétude; et comme cette inquiétude augmentait de
+minute en minute, au bout de quelques instants son esprit, au lieu du
+vide que nous avons signalé au moment où il se mettait en route, et qui
+avait amené le sommeil, son esprit, disons-nous, se trouva rempli de
+quantité de pensées plus propres les unes que les autres à tenir éveillé
+l'intérêt d'un voyageur, et surtout d'un voyageur dans la situation de
+Danglars.
+
+Ses yeux prirent dans les ténèbres ce degré de finesse que communiquent
+dans le premier moment les émotions fortes, et qui s'émousse plus tard
+pour avoir été trop exercé. Avant d'avoir peur, on voit juste; pendant
+qu'on a peur, on voit double, et après qu'on a eu peur, on voit trouble.
+
+Danglars vit un homme enveloppé d'un manteau, qui galopait à la portière
+de droite.
+
+«Quelque gendarme, dit-il. Aurais-je été signalé par les télégraphes
+français aux autorités pontificales?»
+
+Il résolut de sortir de cette anxiété.
+
+«Où me menez-vous? demanda-t-il.
+
+--_Dentro la testa_!» répéta la même voix, avec le même accent de
+menace.
+
+Danglars se retourna vers la portière de gauche.
+
+Un autre homme à cheval galopait à la portière de gauche.
+
+«Décidément, se dit Danglars la sueur au front, décidément je suis
+pris.»
+
+Et il se rejeta au fond de sa calèche, cette fois non pas pour dormir,
+mais pour songer.
+
+Un instant après, la lune se leva.
+
+Du fond de la calèche, il plongea son regard dans la campagne; il revit
+alors ces grands aqueducs, fantômes de pierre, qu'il avait remarqués en
+passant; seulement, au lieu de les avoir à droite, il les avait
+maintenant à gauche.
+
+Il comprit qu'on avait fait faire demi-tour à la voiture, et qu'on le
+ramenait à Rome.
+
+«Oh! malheureux, murmura-t-il, on aura obtenu l'extradition!»
+
+La voiture continuait de courir avec une effrayante vélocité. Une heure
+passa terrible, car à chaque nouvel indice jeté sur son passage le
+fugitif reconnaissait, à n'en point douter, qu'on le ramenait sur ses
+pas. Enfin, il revit une masse sombre contre laquelle il lui sembla que
+la voiture allait se heurter. Mais la voiture se détourna, longeant
+cette masse sombre, qui n'était autre que la ceinture de remparts qui
+enveloppe Rome.
+
+«Oh! oh! murmura Danglars, nous ne rentrons pas dans la ville, donc ce
+n'est pas la justice qui m'arrête. Bon Dieu! autre idée, serait-ce...»
+
+Ses cheveux se hérissèrent.
+
+Il se rappela ces intéressantes histoires de bandits romains, si peu
+crues à Paris, et qu'Albert de Morcerf avait racontées à Mme Danglars et
+à Eugénie lorsqu'il était question, pour le jeune vicomte, de devenir le
+fils de l'une et le mari de l'autre.
+
+«Des voleurs, peut-être!» murmura-t-il.
+
+Tout à coup la voiture roula sur quelque chose de plus dur que le sol
+d'un chemin sablé. Danglars hasarda un regard aux deux côtés de la
+route; il aperçut des monuments de forme étrange, et sa pensée
+préoccupée du récit de Morcerf, qui maintenant se présentait à lui dans
+tous ses détails, sa pensée lui dit qu'il devait être sur la voie
+Appienne.
+
+À gauche de la voiture, dans une espèce de vallée, on voyait une
+excavation circulaire.
+
+C'était le cirque de Caracalla.
+
+Sur un mot de l'homme qui galopait à la portière de droite, la voiture
+s'arrêta.
+
+En même temps, la portière de gauche s'ouvrit.
+
+«_Scendi_!» commanda une voix.
+
+Danglars descendit à l'instant même; il ne parlait pas encore l'italien,
+mais il l'entendait déjà.
+
+Plus mort que vif, le baron regarda autour de lui.
+
+Quatre hommes l'entouraient, sans compter le postillon.
+
+«_Di quà_», dit un des quatre hommes en descendant un petit sentier qui
+conduisait de la voie Appienne au milieu de ces inégales hachures de la
+campagne de Rome.
+
+Danglars suivit son guide sans discussion, et n'eut pas besoin de se
+retourner pour savoir qu'il était suivi des trois autres hommes.
+
+Cependant il lui sembla que ces hommes s'arrêtaient comme des
+sentinelles à des distances à peu près égales.
+
+Après dix minutes de marche à peu près, pendant lesquelles Danglars
+n'échangea point une seule parole avec son guide, il se trouva entre un
+tertre et un buisson de hautes herbes; trois hommes debout et muets
+formaient un triangle dont il était le centre.
+
+Il voulut parler; sa langue s'embarrassa.
+
+«_Avanti_», dit la même voix à l'accent bref et impératif.
+
+Cette fois Danglars comprit doublement: il comprit par la parole et par
+le geste, car l'homme qui marchait derrière lui le poussa si rudement en
+avant qu'il alla heurter son guide.
+
+Ce guide était notre ami Peppino, qui s'enfonça dans les hautes herbes
+par une sinuosité que les fouines et les lézards pouvaient seuls
+reconnaître pour un chemin frayé.
+
+Peppino s'arrêta devant une roche surmontée d'un épais buisson; cette
+roche entrouverte comme une paupière, livra passage au jeune homme, qui
+y disparut comme disparaissent dans leurs trappes les diables de nos
+féeries.
+
+La voix et le geste de celui qui suivait Danglars engagèrent le banquier
+à en faire autant. Il n'y avait plus à en douter, le banqueroutier
+français avait affaire à des bandits romains.
+
+Danglars s'exécuta comme un homme placé entre deux dangers terribles, et
+que la peur rend brave. Malgré son ventre assez mal disposé pour
+pénétrer dans les crevasses de la campagne de Rome, il s'infiltra
+derrière Peppino, et, se laissant glisser en fermant les yeux, il tomba
+sur ses pieds.
+
+En touchant la terre, il rouvrit les yeux.
+
+Le chemin était large, mais noir. Peppino, peu soucieux de se cacher,
+maintenant qu'il était chez lui, battit le briquet, et alluma une
+torche.
+
+Deux autres hommes descendirent derrière Danglars, formant
+l'arrière-garde, et, poussant Danglars lorsque par hasard il s'arrêtait,
+le firent arriver par une pente douce au centre d'un carrefour de
+sinistre apparence.
+
+En effet, les parois des murailles, creusées en cercueils superposés les
+uns aux autres, semblaient, au milieu des pierres blanches, ouvrir ces
+yeux noirs et profonds qu'on remarque dans les têtes de mort.
+
+Une sentinelle fit battre contre sa main gauche les capucines de sa
+carabine.
+
+«Qui vive? fit la sentinelle.
+
+--Ami, ami! dit Peppino. Où est le capitaine?
+
+--Là, dit la sentinelle, en montrant par-dessus son épaule une espèce de
+grande salle creusée dans le roc et dont la lumière se reflétait dans le
+corridor par de grandes ouvertures cintrées.
+
+--Bonne proie, capitaine, bonne proie», dit Peppino en italien.
+
+Et prenant Danglars par le collet de sa redingote, il le conduisit vers
+une ouverture ressemblant à une porte, et par laquelle on pénétrait dans
+la salle dont le capitaine paraissait avoir fait son logement.
+
+«Est-ce l'homme? demanda celui-ci, qui lisait fort attentivement la _Vie
+d'Alexandre_ dans Plutarque.
+
+--Lui-même, capitaine, lui-même.
+
+--Très bien, montrez-le-moi.»
+
+Sur cet ordre assez impertinent, Peppino approcha si brusquement sa
+torche du visage de Danglars, que celui-ci se recula vivement pour ne
+point avoir les sourcils brûlés. Ce visage bouleversé offrait tous les
+symptômes d'une pâle et hideuse terreur.
+
+«Cet homme est fatigué, dit le capitaine, qu'on le conduise à son lit.
+
+--Oh! murmura Danglars, ce lit, c'est probablement un des cercueils qui
+creusent la muraille; ce sommeil, c'est la mort qu'un des poignards que
+je vois étinceler dans l'ombre va me procurer.»
+
+En effet, dans les profondeurs sombres de l'immense salle, on voyait se
+soulever, sur leurs couches d'herbes sèches ou de peaux de loup, les
+compagnons de cet homme qu'Albert de Morcerf avait trouvé lisant les
+_Commentaires de César_, et que Danglars retrouvait lisant la _Vie
+d'Alexandre_.
+
+Le banquier poussa un sourd gémissement et suivit son guide: il n'essaya
+ni de prier ni de crier. Il n'avait plus ni force, ni volonté, ni
+puissance, ni sentiment; il allait parce qu'on l'entraînait.
+
+Il heurta une marche, et, comprenant qu'il avait un escalier devant lui,
+il se baissa instinctivement pour ne pas se briser le front, et se
+trouva dans une cellule taillée en plein roc.
+
+Cette cellule était propre, bien que nue, sèche, quoique située sous la
+terre à une profondeur incommensurable.
+
+Un lit fait d'herbes sèches, recouvert de peaux de chèvre, était, non
+pas dressé, mais étendu dans un coin de cette cellule. Danglars, en
+l'apercevant, crut voir le symbole radieux de son salut.
+
+«Oh! Dieu soit loué! murmura-t-il, c'est un vrai lit!»
+
+C'était la seconde fois, depuis une heure, qu'il invoquait le nom de
+Dieu; cela ne lui était pas arrivé depuis dix ans.
+
+«_Ecco_», dit le guide.
+
+Et poussant Danglars dans la cellule, il referma la porte sur lui.
+
+Un verrou grinça; Danglars était prisonnier.
+
+D'ailleurs, n'y eût-il pas eu de verrou, il eût fallu être saint Pierre
+et avoir pour guide un ange du ciel, pour passer au milieu de la
+garnison qui tenait les catacombes de Saint-Sébastien, et qui campait
+autour de son chef, dans lequel nos lecteurs ont certainement reconnu le
+fameux Luigi Vampa.
+
+Danglars aussi avait reconnu ce bandit, à l'existence duquel il n'avait
+pas voulu croire quand Morcerf essayait de le naturaliser en France. Non
+seulement il l'avait reconnu, mais aussi la cellule dans laquelle
+Morcerf avait été enfermé, et qui, selon toute probabilité, était le
+logement des étrangers.
+
+Ces souvenirs, sur lesquels au reste Danglars s'étendait avec une
+certaine joie, lui rendaient la tranquillité. Du moment où ils ne
+l'avaient pas tué tout de suite, les bandits n'avaient pas l'intention
+de le tuer du tout.
+
+On l'avait arrêté pour le voler, et comme il n'avait sur lui que
+quelques louis, on le rançonnerait.
+
+Il se rappela que Morcerf avait été taxé à quelque chose comme quatre
+mille écus; comme il s'accordait une apparence beaucoup plus importante
+que Morcerf, il fixa lui-même dans son esprit sa rançon à huit mille
+écus.
+
+Huit mille écus faisaient quarante-huit mille livres.
+
+Il lui restait encore quelque chose comme cinq millions cinquante mille
+francs.
+
+Avec cela on se tire d'affaire partout.
+
+Donc, à peu près certain de se tirer d'affaire, attendu qu'il n'y a pas
+d'exemple qu'on ait jamais taxé un homme à cinq millions cinquante mille
+livres, Danglars s'étendit sur son lit, où, après s'être retourné deux
+ou trois fois, il s'endormit avec la tranquillité du héros dont Luigi
+Vampa étudiait l'histoire.
+
+
+
+
+CXV
+
+La carte de Luigi Vampa.
+
+
+À tout sommeil qui n'est pas celui que redoutait Danglars, il y a un
+réveil.
+
+Danglars se réveilla.
+
+Pour un Parisien habitué aux rideaux de soie, aux parois veloutées des
+murailles, au parfum qui monte du bois blanchissant dans la cheminée et
+qui descend des voûtes de satin, le réveil dans une grotte de pierre
+crayeuse doit être comme un rêve de mauvais aloi.
+
+En touchant ses courtines de peau de bouc, Danglars devait croire qu'il
+rêvait Samoïèdes ou Lapons.
+
+Mais en pareille circonstance une seconde suffit pour changer le doute
+le plus robuste en certitude.
+
+«Oui, oui, murmura-t-il, je suis aux mains des bandits dont nous a parlé
+Albert de Morcerf.»
+
+Son premier mouvement fut de respirer, afin de s'assurer qu'il n'était
+pas blessé: c'était un moyen qu'il avait trouvé dans _Don Quichotte_, le
+seul livre, non pas qu'il eût lu, mais dont il eût retenu quelque chose.
+
+«Non, dit-il, ils ne m'ont tué ni blessé, mais ils m'ont volé
+peut-être?»
+
+Et il porta vivement ses mains à ses poches. Elles étaient intactes: les
+cent louis qu'il s'était réservés pour faire son voyage de Rome à Venise
+étaient bien dans la poche de son pantalon, et le portefeuille dans
+lequel se trouvait la lettre de crédit de cinq millions cinquante mille
+francs était bien dans la poche de sa redingote.
+
+«Singuliers bandits, se dit-il, qui m'ont laissé ma bourse et mon
+portefeuille! Comme je le disais hier en me couchant, ils vont me mettre
+à rançon. Tiens! j'ai aussi ma montre! Voyons un peu quelle heure il
+est.»
+
+La montre de Danglars, chef-d'oeuvre de Bréguet, qu'il avait remontée
+avec soin la veille avant de se mettre en route, sonna cinq heures et
+demie du matin. Sans elle, Danglars fût resté complètement incertain sur
+l'heure, le jour ne pénétrant pas dans sa cellule.
+
+Fallait-il provoquer une explication des bandits? fallait-il attendre
+patiemment qu'ils la demandassent? La dernière alternative était la plus
+prudente: Danglars attendit.
+
+Il attendit jusqu'à midi.
+
+Pendant tout ce temps, une sentinelle avait veillé à sa porte. À huit
+heures du matin, la sentinelle avait été relevée.
+
+Il avait alors pris à Danglars l'envie de voir par qui il était gardé.
+
+Il avait remarqué que des rayons de lumière, non pas de jour, mais de
+lampe, filtraient à travers les ais de la porte mal jointe, il
+s'approcha d'une de ces ouvertures au moment juste où le bandit buvait
+quelques gorgées d'eau-de-vie, lesquelles, grâce à l'outre de peau qui
+les contenait, répandaient une odeur qui répugna fort à Danglars.
+
+«Pouah!» fit-il en reculant jusqu'au fond de sa cellule.
+
+À midi, l'homme à l'eau-de-vie fut remplacé par un autre factionnaire.
+Danglars eut la curiosité de voir son nouveau gardien; il s'approcha de
+nouveau de la jointure.
+
+Celui-là était un athlétique bandit, un Goliath aux gros yeux, aux
+lèvres épaisses, au nez écrasé; sa chevelure rousse pendait sur ses
+épaules en mèches tordues comme des couleuvres.
+
+«Oh! oh! dit Danglars, celui ici ressemble plus à un ogre qu'à une
+créature humaine; en tout cas, je suis vieux et assez coriace; gros
+blanc pas bon à manger.»
+
+Comme on voit, Danglars avait encore l'esprit assez présent pour
+plaisanter.
+
+Au même instant, comme pour lui donner la preuve qu'il n'était pas un
+ogre, son gardien s'assit en face de la porte de sa cellule, tira de son
+bissac du pain noir, des oignons et du fromage, qu'il se mit incontinent
+à dévorer.
+
+«Le diable m'emporte, dit Danglars en jetant à travers les fentes de sa
+porte un coup d'oeil sur le dîner du bandit: le diable m'emporte si je
+comprends comment on peut manger de pareilles ordures.»
+
+Et il alla s'asseoir sur ses peaux de bouc, qui lui rappelaient l'odeur
+de l'eau-de-vie de la première sentinelle.
+
+Mais Danglars avait beau faire, et les secrets de la nature sont
+incompréhensibles, il y a bien de l'éloquence dans certaines invitations
+matérielles qu'adressent les plus grossières substances aux estomacs à
+jeun.
+
+Danglars sentit soudain que le sien n'avait pas de fonds en ce moment:
+il vit l'homme moins laid, le pain moins noir, le fromage plus frais.
+
+Enfin, ces oignons crus, affreuse alimentation du sauvage, lui
+rappelèrent certaines sauces Robert et certains mirotons que son
+cuisinier exécutait d'une façon supérieure, lorsque Danglars lui disait:
+«Monsieur Deniseau, faites-moi, pour aujourd'hui, un bon petit plat
+canaille.»
+
+Il se leva et alla frapper à la porte.
+
+Le bandit leva la tête.
+
+Danglars vit qu'il était entendu, et redoubla.
+
+«_Che cosa_? demanda le bandit.
+
+--Dites donc! dites donc! l'ami, fit Danglars en tambourinant avec ses
+doigts contre sa porte, il me semble qu'il serait temps que l'on songeât
+à me nourrir aussi, moi!»
+
+Mais soit qu'il ne comprît pas, soit qu'il n'eût pas d'ordres à
+l'endroit de la nourriture de Danglars, le géant se remit à son dîner.
+
+Danglars sentit sa fierté humiliée, et, ne voulant pas davantage se
+commettre avec cette brute, il se recoucha sur ses peaux de bouc et ne
+souffla plus le mot.
+
+Quatre heures s'écoulèrent; le géant fut remplacé par un autre bandit.
+Danglars, qui éprouvait d'affreux tiraillements d'estomac, se leva
+doucement, appliqua derechef son oreille aux fentes de la porte, et
+reconnut la figure intelligente de son guide.
+
+C'était en effet Peppino qui se préparait à monter la garde la plus
+douce possible en s'asseyant en face de la porte, et en posant entre ses
+deux jambes une casserole de terre, laquelle contenait, chauds et
+parfumés, des pois chiches fricassés au lard.
+
+Près de ces pois chiches, Peppino posa encore un joli petit panier de
+raisin de Velletri et un fiasco de vin d'Orvietto.
+
+Décidément Peppino était un gourmet.
+
+En voyant ces préparatifs gastronomiques, l'eau vint à la bouche de
+Danglars.
+
+«Ah! ah! dit le prisonnier, voyons un peu si celui-ci sera plus
+traitable que l'autre.»
+
+Et il frappa gentiment à sa porte.
+
+«On y va, dit le bandit, qui, en fréquentant la maison de maître
+Pastrini, avait fini par apprendre le français jusque dans ses
+idiotismes.»
+
+En effet il vint ouvrir.
+
+Danglars le reconnut pour celui qui lui avait crié d'une si furieuse
+manière: «Rentrez la tête.» Mais ce n'était pas l'heure des
+récriminations. Il prit au contraire sa figure la plus agréable, et avec
+un sourire gracieux:
+
+«Pardon, monsieur, dit-il, mais est-ce que l'on ne me donnera pas à
+dîner, à moi aussi?
+
+--Comment donc! s'écria Peppino, Votre Excellence aurait-elle faim, par
+hasard?
+
+--Par hasard est charmant, murmura Danglars; il y a juste vingt-quatre
+heures que je n'ai mangé.
+
+«Mais oui, monsieur, ajouta-t-il en haussant la voix, j'ai faim, et même
+assez faim.
+
+--Et Votre Excellence veut manger?
+
+--À l'instant même, si c'est possible.
+
+--Rien de plus aisé, dit Peppino; ici l'on se procure tout ce que l'on
+désire, en payant, bien entendu comme cela se fait chez tous les
+honnêtes chrétiens.
+
+--Cela va sans dire! s'écria Danglars, quoique en vérité les gens qui
+vous arrêtent et qui vous emprisonnent devraient au moins nourrir leurs
+prisonniers.
+
+--Ah! Excellence, reprit Peppino, ce n'est pas l'usage.
+
+--C'est une assez mauvaise raison, reprit Danglars, qui comptait
+amadouer son gardien par son amabilité, et cependant je m'en contente.
+Voyons, qu'on me serve à manger.
+
+--À l'instant même, Excellence; que désirez-vous?»
+
+Et Peppino posa son écuelle à terre, de telle façon que la fumée en
+monta directement aux narines de Danglars.
+
+«Commandez, dit-il.
+
+--Vous avez donc des cuisines ici? demanda le banquier.
+
+--Comment! si nous avons des cuisines? des cuisines parfaites!
+
+--Et des cuisiniers?
+
+--Excellents!
+
+--Eh bien, un poulet, un poisson, du gibier, n'importe quoi, pourvu que
+je mange.
+
+--Comme il plaira à Votre Excellence; nous disons un poulet, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui, un poulet.»
+
+Peppino, se redressant, cria de tous ses poumons:
+
+«Un poulet pour Son Excellence!»
+
+La voix de Peppino vibrait encore sous les voûtes que déjà paraissait un
+jeune homme, beau, svelte, et à moitié nu comme les porteurs de poissons
+antiques; il apportait le poulet sur un plat d'argent, et le poulet
+tenait seul sur sa tête.
+
+«On se croirait au _Café de Paris_, murmura Danglars.
+
+--Voilà, Excellence», dit Peppino en prenant le poulet des mains du
+jeune bandit et en le posant sur une table vermoulue qui faisait, avec
+un escabeau et le lit de peaux de bouc, la totalité de l'ameublement de
+la cellule.
+
+Danglars demanda un couteau et une fourchette.
+
+«Voilà! Excellence», dit Peppino en offrant un petit couteau à la pointe
+émoussée et une fourchette de bois.
+
+Danglars prit le couteau d'une main, la fourchette de l'autre, et se mit
+en devoir de découper la volaille.
+
+«Pardon, Excellence, dit Peppino en posant une main sur l'épaule du
+banquier; ici on paie avant de manger; on pourrait n'être pas content en
+sortant...
+
+--Ah! ah! fit Danglars, ce n'est plus comme à Paris, sans compter qu'ils
+vont m'écorcher probablement; mais faisons les choses grandement.
+Voyons, j'ai toujours entendu parler du bon marché de la vie en Italie;
+un poulet doit valoir douze sous à Rome.
+
+«Voilà», dit-il, et il jeta un louis à Peppino.
+
+Peppino ramassa le louis, Danglars approcha le couteau du poulet.
+
+«Un moment, Excellence, dit Peppino en se relevant; un moment, Votre
+Excellence me redoit encore quelque chose.
+
+--Quand je disais qu'ils m'écorcheraient!» murmura Danglars.
+
+Puis, résolu de prendre son parti de cette extorsion:
+
+«Voyons, combien vous redoit-on pour cette volaille étique?
+demanda-t-il.
+
+--Votre Excellence a donné un louis d'acompte.
+
+--Un louis d'acompte sur un poulet?
+
+--Sans doute, d'acompte.
+
+--Bien... Allez! allez!
+
+--Ce n'est plus que quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf louis
+que Votre Excellence me redoit.»
+
+Danglars ouvrit des yeux énormes à l'énoncé de cette gigantesque
+plaisanterie.
+
+«Ah! très drôle, murmura-t-il, en vérité.»
+
+Et il voulut se remettre à découper le poulet; mais Peppino lui arrêta
+la main droite avec la main gauche et tendit son autre main.
+
+«Allons, dit-il.
+
+--Quoi! vous ne riez point? dit Danglars.
+
+--Nous ne rions jamais, Excellence, reprit Peppino, sérieux comme un
+quaker.
+
+--Comment, cent mille francs ce poulet!
+
+--Excellence, c'est incroyable comme on a de la peine à élever la
+volaille dans ces maudites grottes.
+
+--Allons! allons! dit Danglars, je trouve cela très bouffon, très
+divertissant, en vérité; mais comme j'ai faim, laissez-moi manger.
+Tenez, voilà un autre louis pour vous, mon ami.
+
+--Alors cela ne fera plus que quatre mille neuf cent
+quatre-vingt-dix-huit louis, dit Peppino conservant le même sang-froid;
+avec de la patience, nous y viendrons.
+
+--Oh! quant à cela, dit Danglars révolté de cette persévérance à le
+railler, quant à cela, jamais. Allez au diable! Vous ne savez pas à qui
+vous avez affaire.»
+
+Peppino fit un signe, le jeune garçon allongea les deux mains et enleva
+prestement le poulet. Danglars se jeta sur son lit de peaux de bouc,
+Peppino referma la porte et se remit à manger ses pois au lard.
+
+Danglars ne pouvait voir ce que faisait Peppino, mais le claquement des
+dents du bandit ne devait laisser au prisonnier aucun doute sur
+l'exercice auquel il se livrait.
+
+Il était clair qu'il mangeait, même qu'il mangeait bruyamment, et comme
+un homme mal élevé.
+
+«Butor!» dit Danglars.
+
+Peppino fit semblant de ne pas entendre, et, sans même tourner la tête,
+continua de manger avec une sage lenteur.
+
+L'estomac de Danglars lui semblait à lui-même percé comme le tonneau des
+Danaïdes; il ne pouvait croire qu'il parviendrait à le remplir jamais.
+
+Cependant, il prit patience une demi-heure encore mais il est juste de
+dire que cette demi-heure lui parut un siècle.
+
+Il se leva et alla de nouveau à la porte.
+
+«Voyons, monsieur, dit-il, ne me faites pas languir plus longtemps, et
+dites-moi tout de suite ce que l'on veut de moi?
+
+--Mais, Excellence, dites plutôt ce que vous voulez de nous... Donnez
+vos ordres et nous les exécuterons.
+
+--Alors ouvrez-moi d'abord.»
+
+Peppino ouvrit.
+
+«Je veux, dit Danglars, pardieu! je veux manger!
+
+--Vous avez faim?
+
+--Et vous le savez, du reste.
+
+--Que désire manger Votre Excellence?
+
+--Un morceau de pain sec, puisque les poulets sont hors de prix dans ces
+maudites caves.
+
+--Du pain! soit, dit Peppino.
+
+«Holà! du pain!» cria-t-il.
+
+Le jeune garçon apporta un petit pain.
+
+«Voilà! dit Peppino.
+
+--Combien? demanda Danglars.
+
+--Quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit louis, il y a deux louis
+payés d'avance.
+
+--Comment, un pain, cent mille francs?
+
+--Cent mille francs, dit Peppino.
+
+--Mais vous ne demandiez que cent mille francs pour un poulet!
+
+--Nous ne servons pas à la carte, mais à prix fixe. Qu'on mange peu,
+qu'on mange beaucoup, qu'on demande dix plats ou un seul, c'est toujours
+le même chiffre.
+
+--Encore cette plaisanterie! Mon cher ami, je vous déclare que c'est
+absurde, que c'est stupide! Dites-moi tout de suite que vous voulez que
+je meure de faim, ce sera plus tôt fait.
+
+--Mais non, Excellence, c'est vous qui voulez vous suicider. Payez et
+mangez.
+
+--Avec quoi payer, triple animal? dit Danglars exaspéré. Est-ce que tu
+crois qu'on a cent mille francs dans sa poche?
+
+--Vous avez cinq millions cinquante mille francs dans la vôtre,
+Excellence, dit Peppino; cela fait cinquante poulets à cent mille francs
+et un demi-poulet à cinquante mille.»
+
+Danglars frissonna; le bandeau lui tomba des yeux: c'était bien toujours
+une plaisanterie, mais il la comprenait enfin.
+
+Il est même juste de dire qu'il ne la trouvait plus aussi plate que
+l'instant d'avant.
+
+«Voyons, dit-il, voyons: en donnant ces cent mille francs, me
+tiendrez-vous quitte au moins, et pourrai-je manger à mon aise?
+
+--Sans doute, dit Peppino.
+
+--Mais comment les donner? fit Danglars en respirant plus librement.
+
+--Rien de plus facile; vous avez un crédit ouvert chez MM. Thomson et
+French, via dei Banchi, à Rome, donnez-moi un bon de quatre mille neuf
+cent quatre-vingt-dix-huit louis sur ces messieurs, notre banquier nous
+le prendra.»
+
+Danglars voulut au moins se donner le mérite de la bonne volonté; il
+prit la plume et le papier que lui présentait Peppino, écrivit la
+cédule, et signa.
+
+«Tenez, dit-il, voilà votre bon au porteur.
+
+--Et vous, voici votre poulet.»
+
+Danglars découpa la volaille en soupirant: elle lui paraissait bien
+maigre pour une si grosse somme.
+
+Quant à Peppino, il lut attentivement le papier, le mit dans sa poche,
+et continua de manger ses pois chiches.
+
+
+
+
+CXVI
+
+Le pardon.
+
+
+Le lendemain Danglars eut encore faim, l'air de cette caverne était on
+ne peut plus apéritif; le prisonnier crut que, pour ce jour-là, il
+n'aurait aucune dépense à faire: en homme économe il avait caché la
+moitié de son poulet et un morceau de son pain dans le coin de sa
+cellule.
+
+Mais il n'eut pas plus tôt mangé qu'il eut soif: il n'avait pas compté
+là-dessus.
+
+Il lutta contre la soif jusqu'au moment où il sentit sa langue desséchée
+s'attacher à son palais.
+
+Alors, ne pouvant plus résister au feu qui le dévorait, il appela.
+
+La sentinelle ouvrit la porte; c'était un nouveau visage.
+
+Il pensa que mieux valait pour lui avoir affaire à une ancienne
+connaissance. Il appela Peppino.
+
+«Me voici, Excellence, dit le bandit en se présentant avec un
+empressement qui parut de bon augure à Danglars, que désirez-vous?
+
+--À boire, dit le prisonnier.
+
+--Excellence, dit Peppino, vous savez que le vin est hors de prix dans
+les environs de Rome...
+
+--Donnez-moi de l'eau alors, dit Danglars cherchant à parer la botte.
+
+--Oh! Excellence, l'eau est plus rare que le vin; il fait une si grande
+sécheresse!
+
+--Allons, dit Danglars, nous allons recommencer, à ce qu'il paraît!»
+
+Et, tout en souriant pour avoir l'air de plaisanter, le malheureux
+sentait la sueur mouiller ses tempes.
+
+«Voyons, mon ami, dit Danglars, voyant que Peppino demeurait impassible,
+je vous demande un verre de vin; me le refuserez-vous?
+
+--Je vous ai déjà dit, Excellence, répondit gravement Peppino, que nous
+ne vendions pas au détail.
+
+--Eh bien, voyons alors, donnez-moi une bouteille.
+
+--Duquel?
+
+--Du moins cher.
+
+--Ils sont tous deux du même prix.
+
+--Et quel prix?
+
+--Vingt-cinq mille francs la bouteille.
+
+--Dites, s'écria Danglars avec une amertume qu'Harpargon seul eût pu
+noter dans le diapason de la voix humaine, dites que vous voulez me
+dépouiller, ce sera plus tôt fait que de me dévorer ainsi lambeau par
+lambeau.
+
+--Il est possible, dit Peppino, que ce soit là le projet du maître.
+
+--Le maître, qui est-il donc?
+
+--Celui auquel on vous a conduit avant-hier.
+
+--Et où est-il?
+
+--Ici.
+
+--Faites que je le voie.
+
+--C'est facile.»
+
+L'instant d'après, Luigi Vampa était devant Danglars.
+
+«Vous m'appelez? demanda-t-il au prisonnier.
+
+--C'est vous, monsieur, qui êtes le chef des personnes qui m'ont amené
+ici?
+
+--Oui Excellence.
+
+--Que désirez-vous de moi pour rançon? Parlez.
+
+--Mais tout simplement les cinq millions que vous portez sur vous.»
+
+Danglars sentit un effroyable spasme lui broyer le coeur.
+
+«Je n'ai que cela au monde, monsieur, et c'est le reste d'une immense
+fortune: si vous me l'ôtez, ôtez-moi la vie.
+
+--Il nous est défendu de verser votre sang, Excellence.
+
+--Et par qui cela vous est-il défendu?
+
+--Par celui auquel nous obéissons.
+
+--Vous obéissez donc à quelqu'un?
+
+--Oui, à un chef.
+
+--Je croyais que vous-même étiez le chef?
+
+--Je suis le chef de ces hommes; mais un autre homme est mon chef à moi.
+
+--Et ce chef obéit-il à quelqu'un?
+
+--Oui.
+
+--À qui?
+
+--À Dieu.»
+
+Danglars resta un instant pensif.
+
+«Je ne vous comprends pas, dit-il.
+
+--C'est possible.
+
+--Et c'est ce chef qui vous a dit de me traiter ainsi?
+
+--Oui.
+
+--Quel est son but?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Mais ma bourse s'épuisera.
+
+--C'est probable.
+
+--Voyons, dit Danglars, voulez-vous un million?
+
+--Non.
+
+--Deux millions?
+
+--Non.
+
+--Trois millions?... quatre?... Voyons, quatre? je vous les donne à la
+condition que vous me laisserez aller.
+
+--Pourquoi nous offrez-vous quatre millions de ce qui en vaut cinq? dit
+Vampa; c'est de l'usure cela, seigneur banquier, ou je ne m'y connais
+pas.
+
+--Prenez tout! prenez tout, vous dis-je! s'écria Danglars, et tuez-moi!
+
+--Allons, allons, calmez-vous, Excellence, vous allez vous fouetter le
+sang, ce qui vous donnera un appétit à manger un million par jour; soyez
+donc plus économe, morbleu!
+
+--Mais quand je n'aurai plus d'argent pour vous payer! s'écria Danglars
+exaspéré.
+
+--Alors vous aurez faim.
+
+--J'aurai faim? dit Danglars blêmissant.
+
+--C'est probable, répondit flegmatiquement Vampa.
+
+--Mais vous dites que vous ne voulez pas me tuer?
+
+--Non.
+
+--Et vous voulez me laisser mourir de faim?
+
+--Ce n'est pas la même chose.
+
+--Eh bien, misérables! s'écria Danglars, je déjouerai vos infâmes
+calculs; mourir pour mourir, j'aime autant en finir tout de suite;
+faites-moi souffrir, torturez-moi, tuez-moi, mais vous n'aurez plus ma
+signature!
+
+--Comme il vous plaira, Excellence», dit Vampa.
+
+Et il sortit de la cellule.
+
+Danglars se jeta en rugissant sur ses peaux de bouc.
+
+Quels étaient ces hommes? quel était ce chef invisible? quels projets
+poursuivaient-ils donc sur lui? et quand tout le monde pouvait se
+racheter, pourquoi lui seul ne le pouvait-il pas?
+
+Oh! certes, la mort, une mort prompte et violente, était un bon moyen de
+tromper ses ennemis acharnés, qui semblaient poursuivre sur lui une
+incompréhensible vengeance.
+
+Oui, mais mourir!
+
+Pour la première fois peut-être de sa carrière si longue, Danglars
+songeait à la mort avec le désir et la crainte tout à la fois de mourir;
+mais le moment était venu pour lui d'arrêter sa vue sur le spectre
+implacable qui vit au-dedans de toute créature, qui, à chaque pulsation
+du coeur, dit à lui-même: Tu mourras!
+
+Danglars ressemblait à ces bêtes fauves que la chasse anime, puis
+qu'elle désespère, et qui, à force de désespoir, réussissent parfois à
+se sauver.
+
+Danglars songea à une évasion.
+
+Mais les murs étaient le roc lui-même; mais à la seule issue qui
+conduisait hors de la cellule un homme lisait, et derrière cet homme on
+voyait passer et repasser des ombres armées de fusils.
+
+Sa résolution de ne pas signer dura deux jours, après quoi il demanda
+des aliments et offrit un million.
+
+On lui servit un magnifique souper, et on prit son million.
+
+Dès lors, la vie du malheureux prisonnier fut une divagation
+perpétuelle. Il avait tant souffert qu'il ne voulait plus s'exposer à
+souffrir, et subissait toutes les exigences; au bout de douze jours, un
+après-midi qu'il avait dîné comme en ses beaux jours de fortune, il fit
+ses comptes et s'aperçut qu'il avait tant donné de traites au porteur,
+qu'il ne lui restait plus que cinquante mille francs.
+
+Alors il se fit en lui une réaction étrange: lui qui venait d'abandonner
+cinq millions, il essaya de sauver les cinquante mille francs qui lui
+restaient, plutôt que de donner ces cinquante mille francs, il se
+résolut de reprendre une vie de privations, il eut des lueurs d'espoir
+qui touchaient à la folie; lui qui depuis si longtemps avait oublié
+Dieu, il y songea pour se dire que Dieu parfois avait fait des miracles:
+que la caverne pouvait s'abîmer; que les carabiniers pontificaux
+pouvaient découvrir cette retraite maudite et venir à son secours;
+qu'alors il lui resterait cinquante mille francs; que cinquante mille
+francs étaient une somme suffisante pour empêcher un homme de mourir de
+faim; il pria Dieu de lui conserver ces cinquante mille francs, et en
+priant il pleura.
+
+Trois jours se passèrent ainsi, pendant lesquels le nom de Dieu fut
+constamment, sinon dans son coeur du moins sur ses lèvres; par
+intervalles il avait des instants de délire pendant lesquels il croyait,
+à travers les fenêtres, voir dans une pauvre chambre un vieillard
+agonisant sur un grabat.
+
+Ce vieillard, lui aussi, mourait de faim.
+
+Le quatrième jour, ce n'était plus un homme, c'était un cadavre vivant;
+il avait ramassé à terre jusqu'aux dernières miettes de ses anciens
+repas et commencé à dévorer la natte dont le sol était couvert.
+
+Alors il supplia Peppino, comme on supplie son ange gardien, de lui
+donner quelque nourriture, il lui offrit mille francs d'une bouchée de
+pain.
+
+Peppino ne répondit pas.
+
+Le cinquième jour, il se traîna à l'entrée de la cellule.
+
+«Mais vous n'êtes donc pas un chrétien? dit-il en se redressant sur les
+genoux; vous voulez assassiner un homme qui est votre frère devant Dieu?
+
+«Oh! mes amis d'autrefois, mes amis d'autrefois!» murmura-t-il.
+
+Et il tomba la face contre terre.
+
+Puis, se relevant avec une espèce de désespoir:
+
+«Le chef! cria-t-il, le chef!
+
+--Me voilà! dit Vampa, paraissant tout à coup, que désirez-vous encore?
+
+--Prenez mon dernier or, balbutia Danglars en tendant son portefeuille,
+et laissez-moi vivre ici, dans cette caverne; je ne demande plus la
+liberté, je ne demande qu'à vivre.
+
+--Vous souffrez donc bien? demanda Vampa.
+
+--Oh! oui, je souffre, et cruellement!
+
+--Il y a cependant des hommes qui ont encore plus souffert que vous.
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Si fait! ceux qui sont morts de faim.»
+
+Danglars songea à ce vieillard que, pendant ses heures d'hallucination,
+il voyait, à travers les fenêtres de sa pauvre chambre, gémir sur son
+lit.
+
+Il frappa du front la terre en poussant un gémissement.
+
+«Oui, c'est vrai, il y en a qui ont plus souffert encore que moi, mais
+au moins, ceux-là, c'étaient des martyrs.
+
+--Vous repentez-vous, au moins?» dit une voix sombre et solennelle, qui
+fit dresser les cheveux sur la tête de Danglars.
+
+Son regard affaibli essaya de distinguer les objets, et il vit derrière
+le bandit un homme enveloppé d'un manteau et perdu dans l'ombre d'un
+pilastre de pierre.
+
+«De quoi faut-il que je me repente? balbutia Danglars.
+
+--Du mal que vous avez fait, dit la même voix.
+
+--Oh! oui, je me repens! je me repens!» s'écria Danglars.
+
+Et il frappa sa poitrine de son poing amaigri.
+
+«Alors je vous pardonne, dit l'homme en jetant son manteau et en faisant
+un pas pour se placer dans la lumière.
+
+--Le comte de Monte-Cristo! dit Danglars, plus pâle de terreur qu'il ne
+l'était, un instant auparavant, de faim et de misère.
+
+--Vous vous trompez; je ne suis pas le comte de Monte-Cristo.
+
+--Et qui êtes-vous donc?
+
+--Je suis celui que vous avez vendu, livré, déshonoré: je suis celui
+dont vous avez prostitué la fiancée; je suis celui sur lequel vous avez
+marché pour vous hausser jusqu'à la fortune; je suis celui dont vous
+avez fait mourir le père de faim, qui vous avait condamné à mourir de
+faim, et qui cependant vous pardonne, parce qu'il a besoin lui-même
+d'être pardonné: je suis Edmond Dantès!»
+
+Danglars ne poussa qu'un cri, et tomba prosterné.
+
+«Relevez-vous, dit le comte, vous avez la vie sauve; pareille fortune
+n'est pas arrivée à vos deux autres complices: l'un est fou, l'autre est
+mort! Gardez les cinquante mille francs qui vous restent, je vous en
+fais don; quant à vos cinq millions volés aux hospices, ils leur sont
+déjà restitués par une main inconnue.
+
+«Et maintenant, mangez et buvez; ce soir je vous fais mon hôte.
+
+«Vampa, quand cet homme sera rassasié, il sera libre.»
+
+Danglars demeura prosterné tandis que le comte s'éloignait; lorsqu'il
+releva la tête, il ne vit plus qu'une espèce d'ombre qui disparaissait
+dans le corridor, et devant laquelle s'inclinaient les bandits.
+
+Comme l'avait ordonné le comte, Danglars fut servi par Vampa, qui lui
+fit apporter le meilleur vin et les plus beaux fruits de l'Italie, et
+qui, l'ayant fait monter dans sa chaise de poste, l'abandonna sur la
+route, adossé à un arbre.
+
+Il y resta jusqu'au jour, ignorant où il était.
+
+Au jour il s'aperçut qu'il était près d'un ruisseau: il avait soif, il
+se traîna jusqu'à lui.
+
+En se baissant pour y boire, il s'aperçut que ses cheveux étaient
+devenus blancs.
+
+
+
+
+CXVII
+
+Le 5 octobre.
+
+
+Il était six heures du soir à peu près, un jour couleur d'opale, dans
+lequel un beau soleil d'automne infiltrait ses rayons d'or, tombait du
+ciel sur la mer bleuâtre.
+
+La chaleur du jour s'était éteinte graduellement, et l'on commençait à
+sentir cette légère brise qui semble la respiration de la nature se
+réveillant après la sieste brûlante du midi, souffle délicieux qui
+rafraîchit les côtes de la Méditerranée et qui porte de rivage en rivage
+le parfum des arbres, mêlé à l'âcre senteur de la mer.
+
+Sur cet immense lac qui s'étend de Gibraltar aux Dardanelles et de Tunis
+à Venise, un léger yacht, pur et élégant de forme, glissait dans les
+premières vapeurs du soir. Son mouvement était celui du cygne qui ouvre
+ses ailes au vent et qui semble glisser sur l'eau. Il s'avançait, rapide
+et gracieux à la fois, et laissant derrière lui un sillon
+phosphorescent.
+
+Peu à peu le soleil, dont nous avons salué les derniers rayons, avait
+disparu à l'horizon occidental; mais, comme pour donner raison aux rêves
+brillants de la mythologie, ses feux indiscrets, reparaissant au sommet
+de chaque vague, semblaient révéler que le dieu de flamme venait de se
+cacher au sein d'Amphitrite, qui essayait en vain de cacher son amant
+dans les plis de son manteau azuré.
+
+Le yacht avançait rapidement, quoique en apparence il y eût à peine
+assez de vent pour faire flotter la chevelure bouclée d'une jeune fille.
+
+Debout sur la proue, un homme de haute taille, au teint de bronze, à
+l'oeil dilaté, voyait venir à lui la terre sous la forme d'une masse
+sombre disposée en cône, et sortant du milieu des flots comme un immense
+chapeau de Catalan.
+
+«Est-ce là Monte-Cristo? demanda d'une voix grave et empreinte d'une
+profonde tristesse le voyageur aux ordres duquel le petit yacht semblait
+être momentanément soumis.
+
+--Oui, Excellence, répondit le patron, nous arrivons.
+
+--Nous arrivons!» murmura le voyageur avec un indéfinissable accent de
+mélancolie.
+
+Puis il ajouta à voix basse:
+
+«Oui, ce sera là le port.»
+
+Et il se replongea dans sa pensée, qui se traduisait par un sourire plus
+triste que ne l'eussent été des larmes.
+
+Quelques minutes après, on aperçut à terre la lueur d'une flamme qui
+s'éteignit aussitôt, et le bruit d'une arme à feu arriva jusqu'au yacht.
+
+«Excellence, dit le patron, voici le signal de terre, voulez-vous y
+répondre vous-même?
+
+--Quel signal?» demanda celui-ci.
+
+Le patron étendit la main vers l'île aux flancs de laquelle montait,
+isolé et blanchâtre, un large flocon de fumée qui se déchirait en
+s'élargissant.
+
+«Ah! oui, dit-il, comme sortant d'un rêve, donnez.»
+
+Le patron lui tendit une carabine toute chargée, le voyageur la prit, la
+leva lentement et fit feu en l'air.
+
+Dix minutes après on carguait les voiles, et l'on jetait l'ancre à cinq
+cents pas d'un petit port.
+
+Le canot était déjà à la mer avec quatre rameurs et le pilote; le
+voyageur descendit, et au lieu de s'asseoir à la poupe, garnie pour lui
+d'un tapis bleu, se tint debout et les bras croisés.
+
+Les rameurs attendaient, leurs avirons à demi levés, comme des oiseaux
+qui font sécher leurs ailes.
+
+«Allez!» dit le voyageur.
+
+Les huit rames retombèrent à la mer d'un seul coup et sans faire jaillir
+une goutte d'eau; puis la barque, cédant à l'impulsion, glissa
+rapidement.
+
+En un instant on fut dans une petite anse formée par une échancrure
+naturelle, la barque toucha sur un fond de sable fin.
+
+«Excellence, dit le pilote, montez sur les épaules de deux de nos
+hommes, ils vous porteront à terre.»
+
+Le jeune homme répondit à cette invitation par un geste de complète
+indifférence, dégagea ses jambes de la barque et se laissa glisser dans
+l'eau qui lui monta jusqu'à la ceinture.
+
+«Ah! Excellence, murmura le pilote, c'est mal ce que vous faites là, et
+vous nous ferez gronder par le maître.»
+
+Le jeune homme continua d'avancer vers le rivage, suivant deux matelots
+qui choisissaient le meilleur fond.
+
+Au bout d'une trentaine de pas on avait abordé; le jeune homme secouait
+ses pieds sur un terrain sec, et cherchait des yeux autour de lui le
+chemin probable qu'on allait lui indiquer, car il faisait tout à fait
+nuit.
+
+Au moment où il tournait la tête, une main se posait sur son épaule, et
+une voix le fit tressaillir.
+
+«Bonjour, Maximilien, disait cette voix, vous êtes exact, merci!
+
+--C'est vous, comte, s'écria le jeune homme avec un mouvement qui
+ressemblait à de la joie, et en serrant de ses deux mains la main de
+Monte-Cristo.
+
+--Oui, vous le voyez, aussi exact que vous; mais vous êtes ruisselant,
+mon cher ami: il faut vous changer, comme dirait Calypso à Télémaque.
+Venez donc, il y a par ici une habitation toute préparée pour vous, dans
+laquelle vous oublierez fatigues et froid.»
+
+Monte-Cristo s'aperçut que Morrel se retournait; il attendit.
+
+Le jeune homme, en effet, voyait avec surprise que pas un mot n'avait
+été prononcé par ceux qui l'avaient amené, qu'il ne les avait pas payés
+et que cependant ils étaient partis. On entendait même déjà le battement
+des avirons de la barque qui retournait vers le petit yacht.
+
+«Ah! oui, dit le comte, vous cherchez vos matelots?
+
+--Sans doute, je ne leur ai rien donné, et cependant ils sont partis.
+
+--Ne vous occupez point de cela, Maximilien, dit en riant Monte-Cristo,
+j'ai un marché avec la marine pour que l'accès de mon île soit franc de
+tout droit de charroi et de voyage. Je suis abonné, comme on dit dans
+les pays civilisés.»
+
+Morrel regarda le comte avec étonnement.
+
+«Comte, lui dit-il, vous n'êtes plus le même qu'à Paris.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, ici, vous riez.»
+
+Le front de Monte-Cristo s'assombrit tout à coup.
+
+«Vous avez raison de me rappeler à moi-même, Maximilien, dit-il, vous
+revoir était un bonheur pour moi, et j'oubliais que tout bonheur est
+passager.
+
+--Oh! non, non, comte! s'écria Morrel en saisissant de nouveau les deux
+mains de son ami; riez au contraire, soyez heureux, vous, et prouvez-moi
+par votre indifférence que la vie n'est mauvaise qu'à ceux qui
+souffrent. Oh! vous êtes charitable; vous êtes bon, vous êtes grand, mon
+ami, et c'est pour me donner du courage que vous affectez cette gaieté.
+
+--Vous vous trompez, Morrel, dit Monte-Cristo, c'est qu'en effet j'étais
+heureux.
+
+--Alors vous m'oubliez moi-même; tant mieux!
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, car vous le savez, ami, comme disait le gladiateur entrant dans
+le cirque au sublime empereur, je vous dis à vous: «Celui qui va mourir
+te salue.»
+
+--Vous n'êtes pas consolé? demanda Monte-Cristo avec un regard étrange.
+
+--Oh! fit Morrel avec un regard plein d'amertume, avez-vous cru
+réellement que je pouvais l'être?
+
+--Écoutez, dit le comte, vous entendez bien mes paroles, n'est-ce pas,
+Maximilien? Vous ne me prenez pas pour un homme vulgaire, pour une
+crécelle qui émet des sons vagues et vides de sens. Quand je vous
+demande si vous êtes consolé, je vous parle en homme pour qui le coeur
+humain n'a plus de secret. Eh bien, Morrel, descendons ensemble au fond
+de votre coeur et sondons-le. Est-ce encore cette impatience fougueuse
+de douleur qui fait bondir le corps comme bondit le lion piqué par le
+moustique? Est-ce toujours cette soif dévorante qui ne s'éteint que dans
+la tombe? Est-ce cette idéalité du regret qui lance le vivant hors de la
+vie à la poursuite du mort? ou bien est-ce seulement la prostration du
+courage épuisé, l'ennui qui étouffe le rayon d'espoir qui voudrait
+luire? est-ce la perte de la mémoire, amenant l'impuissance des larmes?
+Oh! mon cher ami, si c'est cela, si vous ne pouvez plus pleurer, si vous
+croyez mort votre coeur engourdi, si vous n'avez plus de force qu'en
+Dieu, de regards que pour le ciel, ami, laissons de côté les mots trop
+étroits pour le sens que leur donne notre âme. Maximilien, vous êtes
+consolé, ne vous plaignez plus.
+
+--Comte, dit Morrel de sa voix douce et ferme en même temps; comte,
+écoutez-moi, comme on écoute un homme qui parle le doigt étendu vers la
+terre, les yeux levés au ciel: je suis venu près de vous pour mourir
+dans les bras d'un ami. Certes, il est des gens que j'aime: j'aime ma
+soeur Julie, j'aime son mari Emmanuel; mais j'ai besoin qu'on m'ouvre
+des bras forts et qu'on me sourie à mes derniers instants; ma soeur
+fondrait en larmes et s'évanouirait; je la verrais souffrir, et j'ai
+assez souffert; Emmanuel m'arracherait l'arme des mains et remplirait la
+maison de ses cris. Vous, comte, dont j'ai la parole, vous qui êtes plus
+qu'un homme, vous que j'appellerais un dieu si vous n'étiez mortel,
+vous, vous me conduirez doucement et avec tendresse, n'est-ce pas,
+jusqu'aux portes de la mort?
+
+--Ami, dit le comte, il me reste encore un doute: auriez-vous si peu de
+force, que vous mettiez de l'orgueil à étaler votre douleur?
+
+--Non, voyez, je suis simple, dit Morrel en tendant la main au comte, et
+mon pouls ne bat ni plus fort ni plus lentement que d'habitude. Non, je
+me sens au bout de la route; non, je n'irai pas plus loin. Vous m'avez
+parlé d'attendre et d'espérer; savez-vous ce que vous avez fait,
+malheureux sage que vous êtes? J'ai attendu un mois, c'est-à-dire que
+j'ai souffert un mois! J'ai espéré (l'homme est une pauvre et misérable
+créature), j'ai espéré, quoi? je n'en sais rien, quelque chose
+d'inconnu, d'absurde, d'insensé! un miracle... lequel? Dieu seul peut le
+dire, lui qui a mêlé à notre raison cette folie que l'on nomme
+espérance. Oui, j'ai attendu; oui, j'ai espéré, comte, et depuis un
+quart d'heure que nous parlons vous m'avez cent fois, sans le savoir,
+brisé, torturé le coeur, car chacune de vos paroles m'a prouvé qu'il n'y
+a plus d'espoir pour moi. Ô comte! que je reposerai doucement et
+voluptueusement dans la mort!»
+
+Morrel prononça ces derniers mots avec une explosion d'énergie qui fit
+tressaillir le comte.
+
+«Mon ami, continua Morrel, voyant que le comte se taisait, vous m'avez
+désigné le 5 octobre comme le terme du sursis que vous me demandiez...
+mon ami, c'est aujourd'hui le 5 octobre...»
+
+Morrel tira sa montre.
+
+«Il est neuf heures, j'ai encore trois heures à vivre.
+
+--Soit, répondit Monte-Cristo, venez.»
+
+Morrel suivit machinalement le comte, et ils étaient déjà dans la grotte
+que Maximilien ne s'en était pas encore aperçu.
+
+Il trouva des tapis sous ses pieds, une porte s'ouvrit, des parfums
+l'enveloppèrent, une vive lumière frappa ses yeux.
+
+Morrel s'arrêta, hésitant à avancer; il se défiait des énervantes
+délices qui l'entouraient.
+
+Monte-Cristo l'attira doucement.
+
+«Ne convient-il pas, dit-il, que nous employions les trois heures qui
+nous restent comme ces anciens Romains qui, condamnés par Néron, leur
+empereur et leur héritier, se mettaient à table couronnés de fleurs, et
+aspiraient la mort avec le parfum des héliotropes et des roses?»
+
+Morrel sourit.
+
+«Comme vous voudrez, dit-il; la mort est toujours la mort, c'est-à-dire
+l'oubli, c'est-à-dire le repos, c'est-à-dire l'absence de la vie et par
+conséquent de la douleur.»
+
+Il s'assit, Monte-Cristo prit place en face de lui.
+
+On était dans cette merveilleuse salle à manger que nous avons déjà
+décrite, et où des statues de marbre portaient sur leur tête des
+corbeilles toujours pleines de fleurs et de fruits.
+
+Morrel avait tout regardé vaguement, et il était probable qu'il n'avait
+rien vu.
+
+«Causons en hommes, dit-il en regardant fixement le comte.
+
+--Parlez, répondit celui-ci.
+
+--Comte, reprit Morrel, vous êtes le résumé de toutes les connaissances
+humaines, et vous me faites l'effet d'être descendu d'un monde plus
+avancé et plus savant que le nôtre.
+
+--Il y a quelque chose de vrai là-dedans, Morrel, dit le comte avec ce
+sourire mélancolique qui le rendait si beau; je suis descendu d'une
+planète qu'on appelle la douleur.
+
+--Je crois tout ce que vous me dites sans chercher à en approfondir le
+sens, comte; et la preuve, c'est que vous m'avez dit de vivre, que j'ai
+vécu; c'est que vous m'avez dit d'espérer, et que j'ai presque espéré.
+J'oserai donc vous dire, comte, comme si vous étiez déjà mort une fois:
+comte, cela fait-il bien mal?»
+
+Monte-Cristo regardait Morrel avec une indéfinissable expression de
+tendresse.
+
+«Oui, dit-il; oui, sans doute, cela fait bien mal, si vous brisez
+brutalement cette enveloppe mortelle qui demande obstinément à vivre. Si
+vous faites crier votre chair sous les dents imperceptibles d'un
+poignard; si vous trouez d'une balle inintelligente et toujours prête à
+s'égarer dans sa route votre cerveau que le moindre choc endolorit,
+certes, vous souffrirez, et vous quitterez odieusement la vie, la
+trouvant, au milieu de votre agonie désespérée, meilleure qu'un repos
+acheté si cher.
+
+--Oui, je comprends, dit Morrel, la mort comme la vie a ses secrets de
+douleur et de volupté: le tout est de les connaître.
+
+--Justement, Maximilien, et vous venez de dire le grand mot. La mort
+est, selon le soin que nous prenons de nous mettre bien ou mal avec
+elle, ou une amie qui nous berce aussi doucement qu'une nourrice, ou une
+ennemie qui nous arrache violemment l'âme du corps. Un jour, quand notre
+monde aura vécu encore un millier d'années, quand on se sera rendu
+maître de toutes les forces destructives de la nature pour les faire
+servir au bien-être général de l'humanité; quand l'homme saura, comme
+vous le disiez tout à l'heure, les secrets de la mort, la mort deviendra
+aussi douce et aussi voluptueuse que le sommeil goûté aux bras de notre
+bien-aimée.
+
+--Et si vous vouliez mourir, comte, vous sauriez mourir ainsi, vous?
+
+--Oui.»
+
+Morrel lui tendit la main.
+
+«Je comprends maintenant, dit-il, pourquoi vous m'avez donné rendez-vous
+ici, dans cette île désolée au milieu d'un Océan, dans ce palais
+souterrain sépulcre à faire envie à un Pharaon: c'est que vous m'aimez,
+n'est-ce pas, comte? c'est que vous m'aimez assez pour me donner une de
+ces morts dont vous me parliez tout à l'heure, une mort sans agonie, une
+mort qui me permette de m'éteindre en prononçant le nom de Valentine et
+en vous serrant la main?
+
+--Oui, vous avez deviné juste, Morrel, dit le comte avec simplicité, et
+c'est ainsi que je l'entends.
+
+--Merci; l'idée que demain je ne souffrirai plus est suave à mon pauvre
+coeur.
+
+--Ne regrettez-vous rien? demanda Monte-Cristo.
+
+--Non, répondit Morrel.
+
+--Pas même moi?» demanda le comte avec une émotion profonde.
+
+Morrel s'arrêta, son oeil si pur se ternit tout à coup puis brilla d'un
+éclat inaccoutumé; une grosse larme en jaillit et roula creusant un
+sillon d'argent sur sa joue.
+
+«Quoi! dit le comte, il vous reste un regret de la terre et vous mourez!
+
+--Oh! je vous en supplie, s'écria Morrel d'une voix affaiblie, plus un
+mot, comte, ne prolongez pas mon supplice!»
+
+Le comte crut que Morrel faiblissait.
+
+Cette croyance d'un instant ressuscita en lui l'horrible doute déjà
+terrassé une fois au château d'If.
+
+«Je m'occupe, pensa-t-il, de rendre cet homme au bonheur; je regarde
+cette restitution comme un poids jeté dans la balance en regard du
+plateau où j'ai laissé tomber le mal. Maintenant, si je me trompais, si
+cet homme n'était pas assez malheureux pour mériter le bonheur! hélas!
+qu'arriverait-il de moi qui ne puis oublier le mal qu'en me retraçant le
+bien?
+
+«Écoutez! Morrel, dit-il, votre douleur est immense, je le vois; mais
+cependant vous croyez en Dieu, et vous ne voulez pas risquer le salut de
+votre âme.»
+
+Morrel sourit tristement.
+
+«Comte, dit-il, vous savez que je ne fais pas de la poésie à froid;
+mais, je vous le jure, mon âme n'est plus à moi.
+
+--Écoutez, Morrel, dit Monte-Cristo, je n'ai aucun parent au monde, vous
+le savez. Je me suis habitué à vous regarder comme mon fils; eh bien,
+pour sauver mon fils, je sacrifierais ma vie, à plus forte raison ma
+fortune.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire, Morrel, que vous voulez quitter la vie, parce que vous
+ne connaissez pas toutes les jouissances que la vie permet à une grande
+fortune. Morrel, je possède près de cent millions, je vous les donne;
+avec une pareille fortune vous pourrez atteindre à tous les résultats
+que vous vous proposerez. Êtes-vous ambitieux? toutes les carrières vous
+seront ouvertes. Remuez le monde, changez-en la face, livrez-vous à des
+pratiques insensées, soyez criminel s'il le faut, mais vivez.
+
+--Comte, j'ai votre parole, répondit froidement Morrel; et, ajouta-t-il
+en tirant sa montre, il est onze heures et demie.
+
+--Morrel! y songez-vous, sous mes yeux, dans ma maison?
+
+--Alors laissez-moi partir, dit Maximilien devenu sombre, ou je croirai
+que vous ne m'aimez pas pour moi, mais pour vous.»
+
+Et il se leva.
+
+«C'est bien, dit Monte-Cristo dont le visage s'éclaircit à ces paroles;
+vous le voulez, Morrel, et vous êtes inflexible; oui! vous êtes
+profondément malheureux, et vous l'avez dit, un miracle seul pourrait
+vous guérir; asseyez-vous, Morrel, et attendez.»
+
+Morrel obéit. Monte-Cristo se leva à son tour et alla chercher dans une
+armoire soigneusement fermée, et dont il portait la clef suspendue à une
+chaîne d'or, un petit coffret d'argent merveilleusement sculpté et
+ciselé, dont les angles représentaient quatre figures cambrées,
+pareilles à ces cariatides aux élans désolés, figures de femmes,
+symboles d'anges qui aspirent au ciel.
+
+Il posa le coffret sur la table.
+
+Puis l'ouvrant, il en tira une petite boîte d'or dont le couvercle se
+levait par la pression d'un ressort secret. Cette boîte contenait une
+substance onctueuse à demi solide dont la couleur était indéfinissable,
+grâce au reflet de l'or poli, des saphirs, des rubis et des émeraudes
+qui garnissaient la boîte. C'était comme un chatoiement d'azur, de
+pourpre et d'or.
+
+Le comte puisa une petite quantité de cette substance avec une cuiller
+de vermeil, et l'offrit à Morrel en attachant sur lui un long regard.
+
+On put voir alors que cette substance était verdâtre.
+
+«Voilà ce que vous m'avez demandé, dit-il. Voilà ce que je vous ai
+promis.
+
+--Vivant encore, dit le jeune homme, prenant la cuiller des mains de
+Monte-Cristo, je vous remercie du fond de mon coeur.»
+
+Le comte prit une seconde cuiller, et puisa une seconde fois dans la
+boîte d'or.
+
+«Qu'allez-vous faire, ami? demanda Morrel, en lui arrêtant la main.
+
+--Ma foi, Morrel, lui dit-il en souriant, je crois, Dieu me pardonne,
+que je suis aussi las de la vie que vous, et puisque l'occasion s'en
+présente...
+
+--Arrêtez! s'écria le jeune homme, oh! vous, qui aimez, vous qu'on aime,
+vous qui avez la foi de l'espérance, oh! ne faites pas ce que je vais
+faire; de votre part ce serait un crime. Adieu, mon noble et généreux
+ami, je vais dire à Valentine tout ce que vous avez fait pour moi.»
+
+Et lentement, sans aucune hésitation qu'une pression de la main gauche
+qu'il tendait au comte, Morrel avala ou plutôt savoura la mystérieuse
+substance offerte par Monte-Cristo.
+
+Alors tous deux se turent. Ali, silencieux et attentif, apporta le tabac
+et les narguilés, servit le café et disparut.
+
+Peu à peu les lampes pâlirent dans les mains des statues de marbre qui
+les soutenaient, et le parfum des cassolettes sembla moins pénétrant à
+Morrel.
+
+Assis vis-à-vis de lui, Monte-Cristo le regardait du fond de l'ombre, et
+Morrel ne voyait briller que les yeux du comte.
+
+Une immense douleur s'empara du jeune homme; il sentait le narguilé
+s'échapper de ses mains; les objets perdaient insensiblement leur forme
+et leur couleur; ses yeux troublés voyaient s'ouvrir comme des portes et
+des rideaux dans la muraille.
+
+«Ami, dit-il, je sens que je meurs, merci.»
+
+Il fit un effort pour lui tendre une dernière fois la main, mais sa main
+sans force retomba près de lui.
+
+Alors il lui sembla que Monte-Cristo souriait, non plus de son rire
+étrange et effrayant qui plusieurs fois lui avait laissé entrevoir les
+mystères de cette âme profonde, mais avec la bienveillante compassion
+que les pères ont pour leurs petits enfants qui déraisonnent.
+
+En même temps le comte grandissait à ses yeux; sa taille, presque
+doublée, se dessinait sur les tentures rouges, il avait rejeté en
+arrière ses cheveux noirs, et il apparaissait debout et fier comme un de
+ces anges dont on menace les méchants au jour du jugement dernier.
+
+Morrel, abattu, dompté, se renversa sur son fauteuil: une torpeur
+veloutée s'insinua dans chacune de ses veines. Un changement d'idées
+meubla pour ainsi dire son front, comme une nouvelle disposition de
+dessins meuble le kaléidoscope.
+
+Couché, énervé, haletant, Morrel ne sentait plus rien de vivant en lui
+que ce rêve: il lui semblait entrer à pleines voiles dans le vague
+délire qui précède cet autre inconnu qu'on appelle la mort.
+
+Il essaya encore une fois de tendre la main au comte, mais cette fois sa
+main ne bougea même plus; il voulut articuler un suprême adieu, sa
+langue roula lourdement dans son gosier comme une pierre qui boucherait
+un sépulcre.
+
+Ses yeux chargés de langueurs se fermèrent malgré lui: cependant,
+derrière ses paupières, s'agitait une image qu'il reconnut malgré cette
+obscurité dont il se croyait enveloppé.
+
+C'était le comte qui venait d'ouvrir la porte.
+
+Aussitôt, une immense clarté rayonnant dans une chambre voisine, ou
+plutôt dans un palais merveilleux, inonda la salle où Morrel se laissait
+aller à sa douce agonie.
+
+Alors il vit venir au seuil de cette salle, et sur la limite des deux
+chambres, une femme d'une merveilleuse beauté.
+
+Pâle et doucement souriante, elle semblait l'ange de miséricorde
+conjurant l'ange des vengeances.
+
+«Est-ce déjà le ciel qui s'ouvre pour moi? pensa le mourant; cet ange
+ressemble à celui que j'ai perdu.»
+
+Monte-Cristo montra du doigt, à la jeune femme, le sofa où reposait
+Morrel.
+
+Elle s'avança vers lui les mains jointes et le sourire sur les lèvres.
+
+«Valentine! Valentine!» cria Morrel du fond de l'âme.
+
+Mais sa bouche ne proféra point un son; et comme si toutes ses forces
+étaient unies dans cette émotion intérieure, il poussa un soupir et
+ferma les yeux.
+
+Valentine se précipita vers lui.
+
+Les lèvres de Morrel firent encore un mouvement.
+
+«Il vous appelle, dit le comte; il vous appelle du fond de son sommeil,
+celui à qui vous aviez confié votre destinée, et la mort a voulu vous
+séparer: mais j'étais là par bonheur, et j'ai vaincu la mort! Valentine,
+désormais vous ne devez plus vous séparer sur la terre; car, pour vous
+retrouver, il se précipitait dans la tombe. Sans moi vous mourriez tous
+deux, je vous rends l'un à l'autre: puisse Dieu me tenir compte de ces
+deux existences que je sauve!»
+
+Valentine saisit la main de Monte-Cristo, et dans un élan de joie
+irrésistible elle la porta à ses lèvres.
+
+«Oh! remerciez-moi bien, dit le comte, oh! redites-moi, sans vous lasser
+de me le redire, redites-moi que je vous ai rendue heureuse! vous ne
+savez pas combien j'ai besoin de cette certitude.
+
+--Oh! oui, oui, je vous remercie de toute mon âme, dit Valentine, et si
+vous doutez que mes remerciements soient sincères, eh bien, demandez à
+Haydée, interrogez ma soeur chérie Haydée, qui depuis notre départ de
+France m'a fait attendre patiemment, en me parlant de vous, l'heureux
+jour qui luit aujourd'hui pour moi.
+
+--Vous aimez donc Haydée? demanda Monte-Cristo avec une émotion qu'il
+s'efforçait en vain de dissimuler.
+
+--Oh! de toute mon âme.
+
+--Eh bien, écoutez, Valentine, dit le comte, j'ai une grâce à vous
+demander.
+
+--À moi, grand Dieu! Suis-je assez heureuse pour cela?...
+
+--Oui, vous avez appelé Haydée votre soeur: qu'elle soit votre soeur en
+effet Valentine; rendez-lui, à elle, tout ce que vous croyez me devoir à
+moi; protégez-la, Morrel et vous, car (la voix du comte fut prête à
+s'éteindre dans sa gorge), car désormais elle sera seule au monde...
+
+--Seule au monde! répéta une voix derrière le comte, et pourquoi?»
+
+Monte-Cristo se retourna.
+
+Haydée était là debout, pâle et glacée, regardant le comte avec un geste
+de mortelle stupeur.
+
+«Parce que demain, ma fille, tu seras libre, répondit le comte; parce
+que tu reprendras dans le monde la place qui t'est due, parce que je ne
+veux pas que ma destinée obscurcisse la tienne. Fille de prince! je te
+rends les richesses et le nom de ton père.»
+
+Haydée pâlit, ouvrit ses mains diaphanes comme fait la vierge qui se
+recommande à Dieu, et d'une voix rauque de larmes:
+
+«Ainsi, mon seigneur, tu me quittes? dit-elle.
+
+--Haydée! Haydée! tu es jeune, tu es belle; oublie jusqu'à mon nom et
+sois heureuse.
+
+--C'est bien, dit Haydée, tes ordres seront exécutés, mon seigneur;
+j'oublierai jusqu'à ton nom et je serai heureuse.»
+
+Et elle fit un pas en arrière pour se retirer.
+
+«Oh! mon Dieu! s'écria Valentine, tout en soutenant la tête engourdie de
+Morrel sur son épaule, ne voyez-vous donc pas comme elle est pâle, ne
+comprenez-vous pas ce qu'elle souffre?»
+
+Haydée lui dit avec une expression déchirante:
+
+«Pourquoi veux-tu donc qu'il me comprenne, ma soeur? il est mon maître
+et je suis son esclave, il a le droit de ne rien voir.»
+
+Le comte frissonna aux accents de cette voix qui alla éveiller jusqu'aux
+fibres les plus secrètes de son coeur; ses yeux rencontrèrent ceux de la
+jeune fille et ne purent en supporter l'éclat.
+
+«Mon Dieu! mon Dieu! dit Monte-Cristo, ce que vous m'aviez laissé
+soupçonner serait donc vrai! Haydée, vous seriez donc heureuse de ne
+point me quitter?
+
+--Je suis jeune, répondit-elle doucement, j'aime la vie que tu m'as
+toujours faite si douce, et je regretterais de mourir.
+
+--Cela veut-il donc dire que si je te quittais, Haydée...
+
+--Je mourrais, mon seigneur, oui!
+
+--Mais tu m'aimes donc?
+
+--Oh! Valentine, il demande si je l'aime! Valentine, dis-lui donc si tu
+aimes Maximilien!»
+
+Le comte sentit sa poitrine s'élargir et son coeur se dilater; il ouvrit
+ses bras, Haydée s'y élança en jetant un cri.
+
+«Oh! oui, je t'aime! dit-elle, je t'aime comme on aime son père, son
+frère, son mari! Je t'aime comme on aime sa vie, comme on aime son Dieu,
+car tu es pour moi le plus beau, le meilleur et le plus grand des êtres
+créés!
+
+--Qu'il soit donc fait ainsi que tu le veux, mon ange chéri! dit le
+comte; Dieu, qui m'a suscité contre mes ennemis et qui m'a fait
+vainqueur, Dieu je le vois bien, ne veut pas mettre ce repentir au bout
+de ma victoire; je voulais me punir, Dieu veut me pardonner. Aime-moi
+donc, Haydée! Qui sait? ton amour me fera peut-être oublier ce qu'il
+faut que j'oublie.
+
+--Mais que dis-tu donc là, mon seigneur? demanda la jeune fille.
+
+--Je dis qu'un mot de toi, Haydée, m'a plus éclairé que vingt ans de ma
+lente sagesse; je n'ai plus que toi au monde, Haydée; par toi je me
+rattache à la vie, par toi je puis souffrir, par toi je puis être
+heureux.
+
+--L'entends-tu, Valentine? s'écria Haydée; il dit que par moi il peut
+souffrir! par moi, qui donnerais ma vie pour lui!»
+
+Le comte se recueillit un instant.
+
+«Ai-je entrevu la vérité? dit-il, ô mon Dieu! n'importe! récompense ou
+châtiment, j'accepte cette destinée. Viens, Haydée, viens...»
+
+Et jetant son bras autour de la taille de la jeune fille, il serra la
+main de Valentine et disparut.
+
+Une heure à peu près s'écoula, pendant laquelle haletante, sans voix,
+les yeux fixes, Valentine demeura près de Morrel. Enfin elle sentit son
+coeur battre, un souffle imperceptible ouvrit ses lèvres, et ce léger
+frissonnement qui annonce le retour de la vie courut par tout le corps
+du jeune homme.
+
+Enfin ses yeux se rouvrirent, mais fixes et comme insensés d'abord; puis
+la vue lui revint, précise, réelle; avec la vue le sentiment, avec le
+sentiment la douleur.
+
+«Oh! s'écria-t-il avec l'accent du désespoir, je vis encore! le comte
+m'a trompé!»
+
+Et sa main s'étendit vers la table, et saisit un couteau.
+
+«Ami, dit Valentine avec son adorable sourire, réveille-toi donc et
+regarde de mon côté.»
+
+Morrel poussa un grand cri, et délirant, plein de doute, ébloui comme
+par une vision céleste, il tomba sur ses deux genoux...
+
+Le lendemain, aux premiers rayons du jour, Morrel et Valentine se
+promenaient au bras l'un de l'autre sur le rivage, Valentine racontant à
+Morrel comment Monte-Cristo était apparu dans sa chambre, comment il lui
+avait tout dévoilé, comment il lui avait fait toucher le crime du doigt,
+et enfin comment il l'avait miraculeusement sauvée de la mort, tout en
+laissant croire qu'elle était morte.
+
+Ils avaient trouvé ouverte la porte de la grotte, et ils étaient sortis;
+le ciel laissait luire dans son azur matinal les dernières étoiles de la
+nuit.
+
+Alors Morrel aperçut dans la pénombre d'un groupe de rochers un homme
+qui attendait un signe pour avancer; il montra cet homme à Valentine.
+
+«Ah! c'est Jacopo, dit-elle, le capitaine du yacht.»
+
+Et d'un geste elle l'appela vers elle et vers Maximilien.
+
+«Vous avez quelque chose à nous dire? demanda Morrel.
+
+--J'avais à vous remettre cette lettre de la part du comte.
+
+--Du comte! murmurèrent ensemble les deux jeunes gens.
+
+--Oui, lisez.»
+
+Morrel ouvrit la lettre et lut:
+
+«Mon cher Maximilien,
+
+«Il y a une felouque pour vous à l'ancre. Jacopo vous conduira à
+Livourne, où M. Noirtier attend sa petite-fille, qu'il veut bénir avant
+qu'elle vous suive à l'autel. Tout ce qui est dans cette grotte, mon
+ami, ma maison des Champs-Élysées et mon petit château du Tréport sont
+le présent de noces que fait Edmond Dantès au fils de son patron Morrel.
+Mlle de Villefort voudra bien en prendre la moitié car je la supplie de
+donner aux pauvres de Paris toute la fortune qui lui revient du côté de
+son père devenu fou, et du côté de son frère, décédé en septembre
+dernier avec sa belle-mère.
+
+«Dites à l'ange qui va veiller sur votre vie, Morrel, de prier
+quelquefois pour un homme qui, pareil à Satan, s'est cru un instant
+l'égal de Dieu, et qui a reconnu, avec toute l'humilité d'un chrétien,
+qu'aux mains de Dieu seul sont la suprême puissance et la sagesse
+infinie. Ces prières adouciront peut-être le remords qu'il emporte au
+fond de son coeur.
+
+«Quant à vous, Morrel, voici tout le secret de ma conduite envers vous:
+il n'y a ni bonheur ni malheur en ce monde, il y a la comparaison d'un
+état à un autre, voilà tout. Celui-là seul qui a éprouvé l'extrême
+infortune est apte à ressentir l'extrême félicité. Il faut avoir voulu
+mourir, Maximilien, pour savoir combien il est bon de vivre.
+
+«Vivez donc et soyez heureux, enfants chéris de mon coeur, et n'oubliez
+jamais que, jusqu'au jour où Dieu daignera dévoiler l'avenir à l'homme,
+toute la sagesse humaine sera dans ces deux mots:
+
+«Attendre et espérer!
+
+«Votre ami.
+
+ «EDMOND DANTES
+
+ «_Comte de MONTE-CRISTO_.»
+
+Pendant la lecture de cette lettre, qui lui apprenait la folie de son
+père et la mort de son frère, mort et folie qu'elle ignorait, Valentine
+pâlit, un douloureux soupir s'échappa de sa poitrine, et des larmes, qui
+n'en étaient pas moins poignantes pour être silencieuses, roulèrent sur
+ses joues; son bonheur lui coûtait bien cher.
+
+Morrel regarda autour de lui avec inquiétude.
+
+«Mais, dit-il, en vérité le comte exagère sa générosité; Valentine se
+contentera de ma modeste fortune. Où est le comte, mon ami?
+conduisez-moi vers lui.»
+
+Jacopo étendit la main vers l'horizon.
+
+«Quoi! que voulez-vous dire? demanda Valentine. Où est le comte? où est
+Haydée?
+
+--Regardez», dit Jacopo.
+
+Les yeux des deux jeunes gens se fixèrent sur la ligne indiquée par le
+marin, et, sur la ligne d'un bleu foncé qui séparait à l'horizon le ciel
+de la Méditerranée, ils aperçurent une voile blanche, grande comme
+l'aile d'un goéland.
+
+«Parti! s'écria Morrel; parti! Adieu, mon ami, mon père!
+
+--Partie! murmura Valentine. Adieu, mon amie! adieu, ma soeur!
+
+--Qui sait si nous les reverrons jamais? fit Morrel en essuyant une
+larme.
+
+--Mon ami, dit Valentine, le comte ne vient-il pas de nous dire que
+l'humaine sagesse était tout entière dans ces deux mots:
+
+«_Attendre et espérer_!»
+
+FIN
+
+
+
+
+Bibliographie--OEuvres complètes
+
+Tiré de _Bibliographie des Auteurs Modernes (1801--1934)_ par Hector
+Talvart et Joseph Place, Paris, Editions de la Chronique des Lettres
+Françaises, Aux Horizons de France, 39 rue du Général Foy, 1935 Tome 5.
+
+
+1. Élégie sur la mort du général Foy. Paris, Sétier, 1825, in-8 de 14
+pp.
+
+2. La Chasse et l'Amour. Vaudeville en un acte, par MM. Rousseau,
+Adolphe (M. Ribbing de Leuven) et Davy (Davy de la Pailleterie: A.
+Dumas). Représenté pour la première fois, à Paris, au théâtre de
+l'Ambigu-Comique (22 sept.1825). Paris, Chez Duvernois, Sétier, 1825,
+in-8 de 40 pp.
+
+3. Canaris. Dithyrambe. Au profit des Grecs. Paris, Sanson, 1826, in-12
+de 10 pp.
+
+4. Nouvelles contemporaines. Paris, Sanson, 1826, in-12 de 4 ff., 216
+pp.
+
+5. La Noce et l'Enterrement. Vaudeville en trois tableaux, par MM. Davy,
+Lassagne et Gustave. Représenté pour la première fois, à Paris, au
+théâtre de la Porte-Saint-Martin (21 nov.1826). Paris, Chez Bezou, 1826,
+in-8 de 46 pp.
+
+6. Henri III et sa cour. Drame historique en cinq actes et en prose.
+Représenté au Théâtre-Français (11 fév.1829). Paris, Vezard et Cie,
+1829, in-8 de 171 pp.
+
+7. Christine ou Stockholm, Fontainebleau et Rome. Trilogie dramatique
+sur la vie de Christine, cinq actes en vers, avec prologue et épilogue.
+Représenté à Paris sur le Théâtre Royal de l'Odéon (30 mars 1830).
+Paris, Barba, 1830, in-8 de 3 ff. et 191 pp.
+
+8. Rapport au Général La Fayette sur l'enlèvement des poudres de
+Soissons. Paris, Impr. de Sétier, s.d. (1830), in-8 de 7 pp.
+
+9. Napoléon Bonaparte, ou trente ans de l'histoire de France. Drame en
+six actes. Représenté pour la première fois, sur le Théâtre Royal de
+l'Odéon (10 janv.1831). Paris, chez Tournachon-Molin, 1831, in-8 de
+XVI-219 pp.
+
+10. Antony. Drame en cinq actes en prose. Représenté pour la première
+fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (3 mai 1831). Paris,
+Auguste Auffray, 1831, in-8 de 4 ff. n. ch., 106 pp. et 1 f.n. ch.
+(post-scriptum).
+
+11. Charles VII chez ses grands vassaux. Tragédie en cinq actes.
+Représentée pour la première fois sur le Théâtre Royal de l'Odéon (20
+oct. 1831). Paris, Publications de Charles Lemesle, 1831, in-8 de 120
+pp.
+
+12. Richard Darlington. Drame en cinq actes et en prose, précédé de La
+Maison du Docteur, prologue par MM. Dinaux. Représenté pour la première
+fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (10 déc. 1831). Paris,
+J.-N. Barba, 1832, in-8 de 132 pp.
+
+13. Teresa. Drame en cinq actes et en prose. Représenté pour la première
+fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (6 fév. 1832). Paris,
+Barba; Vve Charles Béchet; Lecointe et Pougin, 1832, in-8 de 164 pp.
+
+14. Le Mari de la veuve. Comédie en un acte et en prose, par M.***.
+Représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français (4 avr. 1832).
+Paris, Auguste Auffray, 1832, in-8 de 63 pp.
+
+15. La Tour de Nesle. Drame en cinq actes et en neuf tableaux, par MM.
+Gaillardet et ***. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le
+théâtre de la Porte-Saint-Martin (29 mai 1832). Paris, J.-N. Barba,
+1832, in-8 de 4 ff., 98 pp.
+
+16. Gaule et France. Paris, U. Canel; A. Guyot, 1833, in-8 de 375 pp.
+
+17. Impressions de voyage. Paris, A. Guyot, Charpentier et Dumont,
+1834-1837, 5 vol. in-8.
+
+18. Angèle. Drame en cinq actes. Paris, Charpentier, 1834, in-8 de 254
+pp.
+
+19. Catherine Howard. Drame en cinq actes et en huit tableaux. Paris,
+Charpentier, 1834, in-8 de IV-208 pp.
+
+20. Souvenirs d'Antony. Paris, Librairie de Dumont, 1835, in-8 de 360
+pp.
+
+21. Chroniques de France. Isabel de Bavière (Règne de Charles VI).
+Paris, Librairie de Dumont, 1835, 2 vol. in-8 de 406 pp. et 419 pp.
+
+22. Don Juan de Marana ou la chute d'un ange. Mystère en cinq actes.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la
+Porte-Saint-Martin (30 avr.1836). Paris, Marchant, Éditeur du Magasin
+Théâtral, 1836 in-8 de 303 p.
+
+23. Kean. Comédie en cinq actes. Représentée pour la première fois aux
+Variétés (31 août 1836). Paris, J.-B. Barba, 1836, in-8 de 3 ff. et 263
+pp.
+
+24. Piquillo. Opéra-comique en trois actes. Représenté pour la première
+fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (31 oct. 1837). Paris,
+Marchant, 1837, in-8 de 82 pp.
+
+25. Caligula. Tragédie en cinq actes et en vers, avec un prologue.
+Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (26
+déc. 1837). Paris, Marchant, Editeur du Magasin Théâtral, 1838 in-8 de
+170 p.
+
+26. La Salle d'armes. I. Pauline II. Pascal Bruno (précédé de Murat).
+Paris, Dumont, Au Salon littéraire, 1838, 2 vol. in-8 de 376 e t 352 pp.
+
+27. Le Capitaine Paul (La main droite du Sire de Giac). Paris, Dumont,
+1838, 2 vol. in-8 de 316 et 323 pp.
+
+28. Paul Jones. Drame en cinq actes. Représenté pour la première fois, à
+Paris (8 oct. 1838). Paris, Marchant, 1838, gr. in-8 de 32 pp.
+
+29. Nouvelles impressions de voyage. Quinze jours au Sinaï, par MM. A.
+Dumas et A. Dauzats. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 358 et 406 pp
+
+30. Acté. Paris, Librairie de Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 3 ff., 242 et
+302 pp.
+
+31. La Comtesse de Salisbury. Chroniques de France. Paris, Dumont, (et
+Alexandre Cadot), 1839-1848, 5 vol. in-8.
+
+32. Jacques Ortis. Paris, Dumont, 1839, in-8 de XVI pp. (préface de
+Pier-Angelo-Fiorentino) et 312 pp.
+
+33. Mademoiselle de Belle-Isle. Drame en cinq actes, en prose.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (2
+avr. 1839). Paris, Dumont, 1839, in-8 de 202 pp.
+
+34. Le Capitaine Pamphile. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 307 et
+296 pp.
+
+35. L'Alchimiste. Drame en cinq actes en vers. Représenté pour la
+première fois, sur le Théâtre de la Renaissance (10 avr. 1839). Paris,
+Dumont, 1839, in-8 de 176 pp.
+
+36. Crimes célèbres. Paris, Administration de librairie, 1839-1841, 8
+vol. in-8.
+
+37. Napoléon, avec douze portraits en pied, gravés sur acier par les
+meilleurs artistes, d'après les peintures et les dessins de Horace
+Vernet, Tony Johannot, Isabey, Jules Boily, etc. Paris, Au Plutarque
+français; Delloye, 1840, gr; in-8 de 410 pp.
+
+38. Othon l'archer. Paris, Dumont, 1840, in-8 de 324 pp.
+
+39. Les Stuarts. Paris, Dumont, 1840, 2 vol. in-8 de 308 et 304 pp.
+
+40. Maître Adam le Calabrais. Paris, Dumont, 1840, in-8 de 347 pp.
+
+41. Aventures de John Davys. Paris, Librairie de Dumont, 1840, 4 vol.
+in-8.
+
+42. Le Maître d'armes. Paris, Dumont, 1840-1841, 3 vol. in-8 de 320, 322
+et 336 pp.
+
+43. Un Mariage sous Louis XV. Comédie en cinq actes. Représentée pour la
+première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1er juin 1841). Paris,
+Marchant; C. Tresse, 1841, in-8 de 140 pp.
+
+44. Praxède, suivi de Don Martin de Freytas et de Pierre-le-Cruel.
+Paris, Dumont, 1841, in-8 de 307 pp.
+
+45. Nouvelles impressions de voyage. Midi de la France. Paris, Dumont,
+1841, 3 vol. in-8 de 340, 326 et 357 pp.
+
+46. Excursions sur les bords du Rhin. Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8
+de 328, 326 et 334 pp.
+
+47. Une année à Florence. Paris, Dumont, 1841, 2 vol. in-8 de 340 et 343
+pp.
+
+48. Jehanne la Pucelle. 1429-1431. Paris, Magen et Comon, 1842, in-8 de
+VII-327 pp.
+
+49. Le Speronare Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.
+
+50. Le Capitaine Arena. Paris, Dolin, 1842, 2 vol. in-8 de 309 et 314
+pp.
+
+51. Lorenzino. Magasin théâtral. Théâtre français. Drame en cinq actes
+et en prose. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp.
+
+52. Halifax. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, jouées sur
+tous les théâtres de Paris. Théâtre des Variétés. Comédie en trois actes
+et un prologue. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36
+pp.
+
+53. Le Chevalier d'Harmental. Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.
+
+54. Le Corricolo. Paris, Dolin, 1843, 4 vol. in-8.
+
+55. Les Demoiselles de Saint-Cyr. Comédie en cinq actes, suivie d'une
+lettre à l'auteur à M. Jules Janin. Représentée pour la première fois, à
+Paris, sur le Théâtre-Français (25 juill.1843). Paris, chez Marchant, et
+tous les Marchands de Nouveautés, 1843, gr. in-8 de 1 f. (lettre de
+Dumas à son éditeur), 38 pp. et VIII pp. (lettre à J. Janin).
+
+56. La Villa Palmieri. Paris, Dolin, 1843, 2 vol. in-8.
+
+57. Louise Bernard. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, jouées
+sur tous les théâtres de Paris. Théâtre de la Porte-Saint-Martin. Drame
+en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1843), gr. in-8 de 34
+pp.
+
+58. Un Alchimiste au dix-neuvième siècle. Paris, Imprimerie de Paul
+Dupont, 1843, in-8 de 23 pp.
+
+59. Filles, Lorettes et Courtisanes. Paris, Dolin, 1843, in-8. de 338
+pp.
+
+60. Ascanio. Paris, Petion, 1844, 5 vol. in-8.
+
+61. Le Laird de Dumbicky. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles,
+jouées sur tous les théâtres de Paris. Théâtre Royal de l'Odéon. Drame
+en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1844), gr. in-8 de 42
+pp.
+
+62. Sylvandire. Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 318, 310 et 324 pp.
+
+63. Fernande. Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 320, 336 et 320 pp.
+
+64. A. Les Trois Mousquetaires Paris, Baudry, 1844, 8 vol. in-8.
+
+B. Les Mousquetaires Drame en cinq actes et douze tableaux, précédé de
+L'Auberge de Béthune, prologue par MM. A. Dumas et Auguste Maquet.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de
+l'Ambigu-Comique (27 oct. 1845). Paris, Marchant, 1845, gr. in-8 de 59
+pp.
+
+C. La Jeunesse des Mousquetaires. Pièce en 14 tableaux, par MM. A. Dumas
+et Auguste Maquet. Paris, Dufour et Mulat, 1849, in-8 de 76 pp.
+
+D. Le Prisonnier de la Bastille, fin des Mousquetaires. Drame en cinq
+actes et neuf tableaux. Représenté pour la première fois, à Paris, sur
+le Théâtre Impérial du Cirque (22 mars 1861). Paris, Michel Lévy frères,
+s. d. (1861), gr. in-8 de 24 pp.
+
+65. Le Château d'Eppstein. Paris, L. de Potter, 1844, 3 vol. in-8 de
+323, 353 et 322 pp.
+
+66. Amaury. Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 4 vol. in-8.
+
+67. Cécile. Paris, Dumont, 1844, 2 vol. in-8 de 330 et 324 pp.
+
+68. A. Gabriel Lambert. Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 2 vol. in-8.
+
+B. Gabriel Lambert. Drame en cinq actes et un prologue, par A. Dumas et
+Amédée de Jallais. Paris, Michel Lévy frères, 1866, in-18 de 132 pp.
+
+69. Louis XIV et son siècle. Paris, Chez J.-B. Fellens et L.-P. Dufour,
+1844-1845, 2 vol. gr. in-8 de II-492 et 512 pp.
+
+70. A. Le Comte de Monte-Cristo. Paris, Pétion, 1845-1846, 18 vol. in-8.
+
+B. Monte-Cristo. Drame en cinq actes et onze tableaux, par MM. A. Dumas
+et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1848, gr. in-8 de 48 pp.
+
+C. Le Comte de Morcerf. Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A.
+Dumas et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 50 pp.
+
+D. Villefort. Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A.
+Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 59 pp.
+
+71. A. La Reine Margot. Paris, Garnier frères, 1845, 6 vol. in-8.
+
+B. La Reine Margot. Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2ème
+série. Drame en cinq actes et en 13 tableaux, par MM. A. Dumas et A.
+Maquet. Paris, Michel Lévy frères, 1847, in-12 de 152 pp.
+
+72. Vingt Ans après, suite des Trois Mousquetaires. Paris, Baudry, 1845,
+10 vol.
+
+73. A. Une Fille du Régent. Paris, A. Cadot, 1845, 4 vol. in-8.
+
+B. Une Fille du Régent. Comédie en cinq actes dont un prologue.
+Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1er
+avr. 1846). Paris, Marchant, 1846, gr. in-8 de 35 pp.
+
+74. Les Médicis. Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 343 et 345 pp.
+
+75. Michel-Ange et Raphaël Sanzio. Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de
+345 et 306 pp.
+
+76. Les Frères Corses. Paris, Hippolyte Souverain, 1845, 2 vol. in-8 de
+302 et 312 pp.
+
+77. A. Le Chevalier de Maison-Rouge. Paris, A. Cadot, 1845-1846, 6 vol.
+in-8.
+
+B. Le Chevalier de Maison-Rouge. Bibliothèque dramatique. Théâtre
+moderne. 2ème série. Épisode du temps des Girondins, drame en 5 actes et
+12 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel Lévy frères,
+1847, in-18 de 139 pp.
+
+78. Histoire d'un casse-noisette. Paris, J. Hetzel, 1845, 2 vol. pet.
+in-8.
+
+79. La Bouillie de la Comtesse Berthe. Paris, J. Hetzel, 1845, pet. in-8
+de 126 pp.
+
+80. Nanon de Lartigues. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 et
+331 pp.
+
+81. Madame de Condé. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 315 et
+307 pp.
+
+82. La Vicomtesse de Cambes. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de
+334 et 324 pp.
+
+83. L'Abbaye de Peyssac. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324
+et 363 pp.
+
+N. B. Ces 8 volumes (n 80 à 83) constituent une série intitulée: La
+Guerre des femmes, qui a inspiré la pièce:
+
+La Guerre des femmes. Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. A.
+Dumas et A. Maquet. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le
+Théâtre Historique (1er oct. 1849). Paris, A. Cadot, 1849, gr. in-8 de
+57 pp.
+
+84. A. La Dame de Monsoreau. Paris, Pétion, 1846, 8 vol. in-8.
+
+B. La Dame de Monsoreau. Drame en cinq actes et dix tableaux, précédé de
+L'Etang de Beaugé, prologue par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel
+Lévy, 1860, in-12 de 196 pp.
+
+85. Le Bâtard de Mauléon. Paris, A. Cadot, 1846-1847, 9 vol. in-8.
+
+86. Les Deux Diane. Paris, A. Cadot, 1846-1847, 10 vol. in-8.
+
+87. Mémoires d'un médecin. Paris, Fellens et Dufour (et A. Cadot),
+1846-1848, 19 vol. in-8.
+
+88. Les Quarante-Cinq. Paris, A. Cadot, 1847-1848, 10 vol. in-8.
+
+89. Intrigue et Amour. Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2ème
+série. Drame en cinq actes et neuf tableaux. Paris, Michel Lévy frères,
+1847, in-12 de 99 pp.
+
+90. Impressions de voyage. De Paris à Cadix. Paris, Ancienne maison
+Delloye, Garnier frères, 1847-1848, 5 vol. in-8.
+
+91. Hamlet, prince de Danemark. Bibliothèque dramatique. Théâtre
+moderne. 2ème série. Drame en vers, en 5 actes et 8 parties, par MM. A.
+Dumas et Paul Meurice. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 106 pp.
+
+92. Catilina. Drame en 5 actes et 7 tableaux, par MM. A. Dumas et A.
+Maquet. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 151 pp.
+
+93. Le Vicomte de Bragelonne ou Dix ans plus tard, suite des Trois
+Mousquetaires et de Vingt Ans après. Paris, Michel Lévy frères,
+1848-1850, 26 vol. in-8.
+
+94. Le Véloce, ou Tanger, Alger et Tunis. Paris, A. Cadot, 1848-1851, 4
+vol. in-8.
+
+95. Le Comte Hermann. 2ème Série du Magasin théâtral... Drame en cinq
+actes, avec préface et épilogue. Paris, Marchant, s. d. (1849), gr. in-8
+de 40 pp.
+
+96. Les Mille et un fantômes. Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 318
+et 309 pp.
+
+97. La Régence. Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 349 et 301 pp.
+
+98. Louis Quinze. Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.
+
+99. Les Mariages du père Olifus. Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.
+
+100. Le Collier de la Reine. Paris, A. Cadot, 1849-1850, 11 vol. in-8.
+
+101. Mémoires de J.-F. Talma. Écrits par lui-même et recueillis et mis
+en ordre sur les papiers de sa famille, par A. Dumas. Paris, 1849 (et
+1850), Hippolyte Souverain, 4 vol. in-8.
+
+102. La Femme au collier de velours. Paris, A. Cadot, 1850, 2 vol. in-8
+de 326 et 333 pp.
+
+103. Montevideo ou une nouvelle Troie. Paris, Imprimerie centrale de
+Napoléon Chaix et Cie, 1850, in-18 de 167 pp.
+
+104. La Chasse au chastre. Magasin théâtral. Pièces nouvelles...
+Fantaisie en trois actes et huit tableaux. Paris, Administration de
+librairie théâtrale. Ancienne maison Marchant, 1850, gr. in-8 de 24 pp.
+
+105. La Tulipe noire. Paris, Baudry, s. d. (1850), 3 vol. in-8 de 313,
+304 et 316 pp.
+
+106. Louis XVI (Histoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette.) Paris, A.
+Cadot, 1850-1851, 5 vol. in-8.
+
+107. Le Trou de l'enfer. (Chronique de Charlemagne). Paris, A. Cadot,
+1851, 4 vol. in-8.
+
+108. Dieu dispose. Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8.
+
+109. La Barrière de Clichy. Drame militaire en 5 actes et 14 tableaux.
+Représenté pour la première fois à Paris sur le Théâtre National (ancien
+Cirque, 21 avr. 1851). Paris, Librairie Théâtrale, 1851, in-8 de 48 pp.
+
+110. Impressions de voyage. Suisse. Paris, Michel Lévy frères, 1851, 3
+vol. in-18.
+
+111. Ange Pitou. Paris, A. Cadot, 1851, 8 vol. in-8.
+
+112. Le Drame de Quatre-vingt-treize. Scènes de la vie révolutionnaire.
+Paris, Hippolyte Souverain, 1851, 7 vol. in-8.
+
+113. Histoire de deux siècles ou la Cour, l'Église et le peuple depuis
+1650 jusqu'à nos jours. Paris, Dufour et Mulat, 1852, 2 vol. gr. in-8.
+
+114. Conscience. Paris, A. Cadot, 1852, 5 vol. in-8.
+
+115. Un Gil Blas en Californie. Paris, A. Cadot, 1852, 2 vol. in-8 de
+317 et 296 pp.
+
+116. Olympe de Clèves. Paris, A. Cadot, 1852, 9 vol. in-8.
+
+117. Le Dernier roi (Histoire de la vie politique et privée de
+Louis-Philippe.) Paris, Hippolyte Souverain, 1852, 8 vol. in-8. 118. Mes
+Mémoires. Paris, A. Cadot, 1852-1854, 22 vol. in-8.
+
+119. La Comtesse de Charny. Paris, A. Cadot, 1852-1855, 19 vol. in-8.
+
+120. Isaac Laquedem. Paris, A la Librairie Théâtrale, 1853, 5 vol. in-8.
+
+121. Le Pasteur d'Ashbourn. Paris, A. Cadot, 1853, 8 vol. in-8.
+
+122. Les Drames de la mer. Paris, A. Cadot, 1853, 2 vol. in-8 de 296 et
+324 pp.
+
+123. Ingénue. Paris, A. Cadot, 1853-1855, 7 vol. in-8.
+
+124. La Jeunesse de Pierrot. Par Aramis. Publications du Mousquetaire
+Paris, A la Librairie Nouvelle, 1854, in-16, 150 pp.
+
+125. Le Marbrier. Drame en trois actes. Représenté pour la première
+fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville (22 mai 1854). Paris, Michel
+Lévy frères, 1854, in-18 de 48 pp.
+
+126. La Conscience. Drame en cinq actes et en six tableaux. Paris,
+Librairie d'Alphonse Tarride, 1854, in-18 de 108 pp.
+
+127. A. El Salteador. Roman de cape et d'épée. Paris, A. Cadot, 1854, 3
+vol. in-8. Il a été tiré de ce roman une pièce dont voici le titre:
+
+B. Le Gentilhomme de la montagne. Drame en cinq actes et huit tableaux,
+par A. Dumas (et Ed. Lockroy). Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 144
+pp.
+
+128. Une Vie d'artiste. Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8 de 315 et 323
+pp.
+
+129. Saphir, pierre précieuse montée par Alexandre Dumas. Bibliothèque
+du Mousquetaire. Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-12 de 242 pp.
+
+130. Catherine Blum. Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8.
+
+131. Vie et aventures de la princesse de Monaco. Recueillies par A.
+Dumas. Paris, A. Cadot, 1854, 6 vol. in-8.
+
+132. La Jeunesse de Louis XIV. Comédie en cinq actes et en prose. Paris,
+Librairie Théâtrale, 1856, in-16 de 306 pp.
+
+133. Souvenirs de 1830 à 1842. Paris, A. Cadot, 1854-1855, 8 vo l. in-8.
+
+134. Le Page du Duc de Savoie. Paris, A. Cadot, 1855, 8 vol. in-8.
+
+135. Les Mohicans de Paris. Paris, A. Cadot, 1854-1855, 19 vol. in-8.
+
+136. A. Les Mohicans de Paris (Suite) Salvator le commissionnaire.
+Paris, A. Cadot, 1856 (-1859), 14 vol. in-8. Il a été tiré des Mohicans
+de Paris, la pièce suivante:
+
+B. Les Mohicans de Paris. Drame en cinq actes, en neuf tableaux, avec
+prologue. Paris, Michel Lévy, 1864, in-12 de 162 pp.
+
+137. Taïti. Marquises. Californie. Journal de Madame Giovanni. Rédigé et
+publié par A. Dumas. Paris, A. Cadot, 1856, 4 vol. in-8.
+
+138. La dernière année de Marie Dorval. Paris, Librairie Nouvelle, 1855,
+in-32 de 96 pp.
+
+139. Le Capitaine Richard. (Une Chasse aux éléphants.) Paris, A. Cadot,
+1858, 3 vol. in-8.
+
+140. Les Grands hommes en robe de chambre. César. Paris, A. Cadot,
+1856, 7 vol. in-8.
+
+141. Les Grands hommes en robe de chambre. Henri IV. Paris, A. Cadot,
+1855, 2 vol. in-8 de 322 et 330 pp.
+
+142. Les Grands hommes en robe de chambre. Richelieu. Paris, A. Cadot,
+1856, 5 vol. in-8.
+
+143. L'Orestie. Tragédie en trois actes et en vers, imitée de l'antique.
+Paris, Librairie Théâtrale, 1856, in-12 de 108 pp.
+
+144. Le Lièvre de mon grand-père. Paris, A. Cadot, 1857, in-8 de 309 pp.
+
+145. La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie. Drame historique en 5 actes et
+9 tableaux, par MM. A. Dumas et X. de Montépin. Représenté pour la
+première fois sur le Théâtre Impérial du Cirque (15 nov. 1856). A la
+Librairie Théâtrale, 1856, gr. in-8 de 16 pp.
+
+146. Pèlerinage de Hadji-Abd-el-Hamid-Bey (Du Couret). Médine et la
+Mecque. Paris, A. Cadot, 1856-1857, 6 vol. in-8.
+
+147. Madame du Deffand. Paris, A. Cadot, 1856-1857, 8 vol. in-8.
+
+148. La Dame de volupté. Mémoires de Mlle de Luynes, publiés par A.
+Dumas. Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 284 et 332 pp.
+
+149. L'Invitation à la valse. Comédie en un acte et en prose.
+Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase
+(18 juin 1857). Paris, Beck, 1837 (pour 1857), in-12 de 48 pp.
+
+150. L'Homme aux contes. Le Soldat de plomb et la danseuse de papier.
+Petit-Jean et Gros-Jean. Le roi des taupes et sa fille. La Jeunesse de
+Pierrot. Édition interdite en France. Bruxelles, Office de publicité,
+Coll. Hetzel, 1857, in-32 de 208 pp.
+
+151. Les Compagnons de Jéhu. Paris, A. Cadot, 1857, 7 vol. in-8.
+
+152. Charles le Téméraire. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-12
+de 324 et 310 pp.
+
+153. Le Meneur de loups. Paris, A. Cadot, 1857, 3 vol. in-8.
+
+154. Causeries. Première et deuxième séries. Paris, Michel Lévy frères,
+1860, 2 vol. in-8.
+
+155. La Retraite illuminée, par A. Dumas, avec divers appendices par M.
+Joseph Bard et Sommeville. Auxerre, Ch. Gallot, Libraire-éditeur, 1858,
+in-12 de 88 pp.
+
+156. L'Honneur est satisfait. Comédie en un acte et en prose. Paris,
+Librairie Théâtrale, 1858, in-12 de 48 pp.
+
+157. La Route de Varennes. Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 279 pp.
+
+158. L'Horoscope. Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8.
+
+159. Histoire de mes bêtes. Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de
+333 pp.
+
+160. Le Chasseur de sauvagine. Paris, A. Cadot, 1858, 2 vol. in-8 de
+chacun 317 pp.
+
+161. Ainsi soit-il. Paris, A. Cadot, s. d. (1862), 5 vol. in-8. Il a été
+tiré de ce roman la pièce suivante:
+
+Madame de Chamblay. Drame en cinq actes, en prose. Paris, Michel Lévy,
+1869, in-18 de 96 pp.
+
+162. Black. Paris, A. Cadot, 1858, 4 vol. in-8.
+
+163. Les Louves de Machecoul, par A. Dumas et G. de Cherville. Paris, A.
+Cadot, 1859, 10 vol. in-8.
+
+164. De Paris à Astrakan, nouvelles impressions de voyage. Première et
+deuxième série. Paris, Librairie nouvelle A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2
+vol. in-18 de 318 et 313 pp.
+
+165. Lettres de Saint-Pétersbourg (sur le Servage en Russie). Édition
+interdite pour la France. Bruxelles, Rozez, coll. Hetzel 1859, in-32 de
+232 pp.
+
+166. La Frégate l'Espérance. Édition interdite pour la France.
+Bruxelles, Office de publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859,
+in-32 de 232 pp.
+
+167. Contes pour les grands et les petits enfants. Bruxelles, Office de
+publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859, 2 vol. in-32 de 190 et
+204 pp.
+
+168. Jane. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 324 pp.
+
+169. Herminie et Marianna. Édition interdite pour la France. Bruxelles,
+Méline, Cans et Cie, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 174 pp.
+
+170. Ammalat-Beg. Paris, A. Cadot, s. d. (1859), 2 vol. in-8 de 326 et
+352 pp.
+
+171. La Maison de glace. Paris, Michel Lévy, 1860, 2 vol. in-18 de 326
+et 280 pp.
+
+172. Le Caucase. Voyage d'Alexandre Dumas. Paris, Librairie Théâtrale,
+s. d. (1859), in-4 de 240 pp.
+
+173. Traduction de Victor Perceval. Mémoires d'un policeman. Paris, A.
+Cadot, 1859, 2 vol. in-8 de chacun 325 pp.
+
+174. L'Art et les artistes contemporains au Salon de 1859. Paris, A.
+Bourdilliat et Cie, 1859, 2 vol. in-18 de 188 pp.
+
+175. Monsieur Coumbes. (Histoire d'un cabanon et d'un chalet.) Paris, A.
+Bourdilliat et Cie, 1860, in-18 de 316 pp. Connu aussi sous le titre
+suivant: Le Fils du Forçat
+
+176. Docteur Maynard. Les Baleiniers, voyage aux terres antipodiques.
+Paris, A. Cadot, 1859, 3 vol. in-8.
+
+177. Une Aventure d'amour (Herminie). Paris, Michel Lévy frères, 1867,
+in-18 de 274 pp.
+
+178. Le Père la Ruine. Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 320 pp
+
+179. La Vie au désert. Cinq ans de chasse dans l'intérieur de l'Afrique
+méridionale par Gordon Cumming. Paris, Impr. de Edouard Blot, s. d.
+(1860), gr. in-8 de 132 pp.
+
+180. Moullah-Nour. Édition interdite pour la France. Bruxelles, Méline,
+Cans et Cie, coll. Hetzel, s. d. (1860), 2 vol. in-32 de 181 et 152 pp.
+
+181. Un Cadet de famille traduit par Victor Perceval, publié par A.
+Dumas. Première, deuxième et troisième série. Paris, Michel Lévy frères,
+1860, 3 vol. in-18.
+
+182. Le Roman d'Elvire. Opéra-comique en trois actes, par A. Dumas et A.
+de Leuven. Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 97 pp.
+
+183. L'Envers d'une conspiration. Comédie en cinq actes, en prose.
+Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 132 pp.
+
+184. Mémoires de Garibaldi, traduits sur le manuscrit original, par A.
+Dumas. Première et deuxième série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2
+vol. in-18 de 312 et 268 pp.
+
+185. Le père Gigogne contes pour les enfants. Première et deuxième
+série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-18.
+
+186. Les Drames galants. La Marquise d'Escoman. Paris, A. Bourdilliat et
+Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 281 et 291 pp.
+
+187. Jacquot sans oreilles. Paris, Michel Lévy frères, 1873, in-18 de
+XXVIII-231 pp.
+
+188. Une nuit à Florence sous Alexandre de Médicis. Paris, Michel Lévy
+frères, 1861, in-18 de 250 pp.
+
+189. Les Garibaldiens. Révolution de Sicile et de Naples. Paris, Michel
+Lévy frères, 1861, in-18 de 376 pp.
+
+190. Les Morts vont vite. Paris, Michel Lévy frères, 1861, 2 vol. in-18
+de 322 et 294 pp.
+
+191. La Boule de neige. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 292
+pp.
+
+192. La Princesse Flora. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 253
+pp.
+
+193. Italiens et Flamands. Première et deuxième série. Paris, Michel
+Lévy, 1862, 2 vol. in-18 de 305 et 300 pp.
+
+194. Sultanetta. Paris, Michel Lévy, 1862, in-18 de 320 pp.
+
+195. Les Deux Reines, suite et fin des Mémoires de Mlle de Luynes.
+Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 333 et 329 pp.
+
+196. La San-Felice. Paris, Michel Lévy frères, 1864-1865, 9 vol. in-18.
+
+197. Un Pays inconnu, (Géral-Milco; Brésil.). Paris, Michel Lévy frères,
+1865, in-18 de 320 pp.
+
+198. Les Gardes forestiers. Drame en cinq actes. Représenté pour la
+première fois, à Paris, sur le Grand-Théâtre parisien (28 mai 1865).
+Paris, Michel Lévy frères, s. d. (1865), gr. in-8 de 36 pp.
+
+199. Souvenirs d'une favorite. Paris, Michel Lévy frères, 1865, 4 vol.
+in-18.
+
+200. Les Hommes de fer. Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de 305
+pp.
+
+201. A. Les Blancs et les Bleus. Paris, Michel Lévy frères, 1867-1868, 3
+vol. in-18.
+
+B. Les Blancs et les Bleus. Drame en cinq actes, en onze tableaux.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Châtelet
+(10 mars 1869). (Michel Lévy frères), s. d. (1874), gr in-8 de 28 pp.
+
+202. La Terreur prussienne. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol.
+in-18 de 296 et 294 pp.
+
+203. Souvenirs dramatiques. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol.
+in-18 de 326 et 276 pp.
+
+204. Parisiens et provinciaux. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol.
+in-18 de 326 et 276 pp.
+
+205. L'Île de feu. Paris, Michel Lévy frères, 1871, 2 vol. in-18 de 285
+et 254 pp.
+
+206. Création et Rédemption. Le Docteur mystérieux. Paris, Michel Lévy
+frères, 1872, 2 vol. in-18 de 320 et 312 pp.
+
+207. Création et Rédemption. La Fille du Marquis. Paris, Michel Lévy
+frères, 1872, 2 vol. in-18 de 274 et 281 pp.
+
+208. Le Prince des voleurs. Paris, Michel Lévy frères, 1872, 2 vol.
+in-18 de 293 et 275 pp.
+
+209. Robin Hood le proscrit. Paris, Michel Lévy frères, 1873, 2 vol.
+in-18 de 262 et 273 pp.
+
+210. A. Grand dictionnaire de cuisine, par A. Dumas (et D.-J.
+Vuillemot). Paris, A. Lemerre, 1873, gr. in-8 de 1155 pp.
+
+B. Petit dictionnaire de cuisine. Paris, A. Lemerre, 1882, in-18 de 819
+pp.
+
+211. Propos d'art et de cuisine. Paris, Calmann-Lévy, 1877, in-18 de 304
+pp.
+
+212. Herminie. L'Amazone. Paris, Calmann-Lévy, 1888, in-16 de 111 pp.
+
+
+
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME IV ***
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+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome IV</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Alexandre Dumas</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 15, 2006 [eBook #17992]<br />
+[Most recently updated: August 22, 2021]</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
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+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com</div>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME IV ***</div>
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+
+<h1>LE COMTE DE MONTE-CRISTO</h1>
+
+<h2 class="no-break">Alexandre Dumas</h2>
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+
+<h2>Tome IV (1845-1846)</h2>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h3>Table des matières</h3>
+
+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+
+<table summary="table">
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXXXV">LXXXV&mdash;Le voyage.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXXXVI">LXXXVI&mdash;Le jugement.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXXXVII">LXXXVII&mdash;La provocation.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXXXVIII">LXXXVIII&mdash;L'insulte.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXXXIX">LXXXIX&mdash;La nuit.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XC">XC&mdash;La rencontre.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XCI">XCI&mdash;La mère et le fils.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XCII">XCII&mdash;Le suicide.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XCIII">XCIII&mdash;Valentine.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XCIV">XCIV&mdash;L'aveu.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XCV">XCV&mdash;Le père et la fille.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XCVI">XCVI&mdash;Le contrat.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XCVII">XCVII&mdash;La route de Belgique.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XCVIII">XCVIII&mdash;L'auberge de la Cloche et de la Bouteille.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XCIX">XCIX&mdash;La loi.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#C">C&mdash;L'apparition.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#CI">CI&mdash;Locuste.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#CII">CII&mdash;Valentine.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#CIII">CIII&mdash;Maximilien.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#CIV">CIV&mdash;La signature Danglars.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#CV">CV&mdash;Le cimetière du Père-Lachaise.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#CVI">CVI&mdash;Le partage.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#CVII">CVII&mdash;La Fosse-aux-Lions.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#CVIII">CVIII&mdash;Le juge.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#CIX">CIX&mdash;Les assises.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#CX">CX&mdash;L'acte d'accusation.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#CXI">CXI&mdash;Expiation.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#CXII">CXII&mdash;Le départ.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#CXIII">CXIII&mdash;Le passé.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#CXIV">CXIV&mdash;Peppino.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#CXV">CXV&mdash;La carte de Luigi Vampa.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#CXVI">CXVI&mdash;Le pardon.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#CXVII">CXVII&mdash;Le 5 octobre.</a></td>
+</tr>
+
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXXXV" id="LXXXV"></a><a href="#table">LXXXV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le voyage.</a></h3>
+
+<p>Monte-Cristo poussa un cri de joie en voyant les deux jeunes gens
+ensemble.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ah! dit-il. Eh bien, j'espère que tout est fini, éclairci, arrangé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Beauchamp, des bruits absurdes qui sont tombés d'eux-mêmes,
+et, qui maintenant, s'ils se renouvelaient, m'auraient pour premier
+antagoniste. Ainsi donc, ne parlons plus de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Albert vous dira, reprit le comte, que c'est le conseil que je lui
+avais donné. Tenez, ajouta-t-il, vous me voyez au reste achevant la plus
+exécrable matinée que j'aie jamais passée, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous? dit Albert, vous mettez de l'ordre dans vos papiers,
+ce me semble?</p>
+
+<p>&mdash;Dans mes papiers, Dieu merci non! il y a toujours dans mes papiers un
+ordre merveilleux, attendu que je n'ai pas de papiers, mais dans les
+papiers de M. Cavalcanti.</p>
+
+<p>&mdash;De M. Cavalcanti? demanda Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui! ne savez-vous pas que c'est un jeune homme que lance le comte?
+dit Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, entendons-nous bien, répondit Monte-Cristo, je ne lance
+personne, et M. Cavalcanti moins que tout autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui va épouser Mlle Danglars en mon lieu et place; ce qui, continua
+Albert en essayant de sourire, comme vous pouvez bien vous en douter,
+mon cher Beauchamp, m'affecte cruellement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Cavalcanti épouse Mlle Danglars? demanda Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mais vous venez donc du bout du monde? dit Monte-Cristo; vous,
+un journaliste, le mari de la Renommée! Tout Paris ne parle que de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est vous, comte, qui avez fait ce mariage? demanda Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Oh! silence, monsieur le nouvelliste, n'allez pas dire de
+pareilles choses! Moi, bon Dieu! faire un mariage? Non, vous ne me
+connaissez pas; je m'y suis au contraire opposé de tout mon pouvoir,
+j'ai refusé de faire la demande.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je comprends, dit Beauchamp: à cause de notre ami Albert?</p>
+
+<p>&mdash;À cause de moi, dit le jeune homme; oh! non, par ma foi! Le comte me
+rendra la justice d'attester que je l'ai toujours prié, au contraire, de
+rompre ce projet, qui heureusement est rompu. Le comte prétend que ce
+n'est pas lui que je dois remercier; soit, j'élèverai, comme les
+anciens, un autel <i>Deo ignoto</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit Monte-Cristo, c'est si peu moi, que je suis en froid avec
+le beau-père et avec le jeune homme; il n'y a que Mlle Eugénie, laquelle
+ne me paraît pas avoir une profonde vocation pour le mariage, qui, en
+voyant à quel point j'étais peu disposé à la faire renoncer à sa chère
+liberté, m'ait conservé son affection.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous dites que ce mariage est sur le point de se faire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! oui, malgré tout ce que j'ai pu dire. Moi, je ne connais
+pas le jeune homme, on le prétend riche et de bonne famille, mais pour
+moi ces choses sont de simples <i>on dit</i>. J'ai répété tout cela à satiété
+à M. Danglars; mais il est entiché de son Lucquois. J'ai été jusqu'à lui
+faire part d'une circonstance qui, pour moi, était plus grave: le jeune
+homme a été changé en nourrice, enlevé par des Bohémiens ou égaré par
+son précepteur, je ne sais pas trop. Mais ce que je sais, c'est que son
+père l'a perdu de vue depuis plus de dix années; ce qu'il a fait pendant
+ces dix années de vie errante, Dieu seul le sait. Eh bien, rien de tout
+cela n'y a fait. On m'a chargé d'écrire au major, de lui demander des
+papiers; ces papiers, les voilà. Je les leur envoie, mais, comme Pilate,
+en me lavant les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Et Mlle d'Armilly, demanda Beauchamp, quelle mine vous fait-elle à
+vous, qui lui enlevez son élève?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! je ne sais pas trop: mais il paraît qu'elle part pour l'Italie.
+Mme Danglars m'a parlé d'elle et m'a demandé des lettres de
+recommandation pour les impresarii; je lui ai donné un mot pour le
+directeur du théâtre Valle, qui m'a quelques obligations. Mais
+qu'avez-vous donc, Albert? vous avez l'air tout attristé; est-ce que,
+sans vous en douter vous êtes amoureux de Mlle Danglars, par exemple?</p>
+
+<p>&mdash;Pas que je sache&raquo;, dit Albert en souriant tristement.</p>
+
+<p>Beauchamp se mit à regarder les tableaux.</p>
+
+<p>&laquo;Mais enfin, continua Monte-Cristo, vous n'êtes pas dans votre état
+ordinaire. Voyons, qu'avez-vous? dites.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la migraine, dit Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, j'ai en ce cas un remède
+infaillible à vous proposer, remède qui m'a réussi à moi chaque fois que
+j'ai éprouvé quelque contrariété.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel? demanda le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Le déplacement.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité? dit Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; et tenez, comme en ce moment-ci je suis excessivement contrarié,
+je me déplace. Voulez-vous que nous nous déplacions ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Vous, contrarié, comte! dit Beauchamp, et de quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! vous en parlez fort à votre aise, vous; je voudrais bien vous
+voir avec une instruction se poursuivant dans votre maison!</p>
+
+<p>&mdash;Une instruction! quelle instruction?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! celle que M. de Villefort dresse contre mon aimable assassin donc,
+une espèce de brigand échappé du bagne, à ce qu'il paraît.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, dit Beauchamp, j'ai lu le fait dans les journaux.
+Qu'est-ce que c'est que ce Caderousse?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... mais il paraît que c'est un Provençal. M. de Villefort en a
+entendu parler quand il était à Marseille, et M. Danglars se rappelle
+l'avoir vu. Il en résulte que M. le procureur du roi prend l'affaire
+fort à cœur, qu'elle a, à ce qu'il paraît, intéressé au plus haut degré
+le préfet de police, et que, grâce à cet intérêt dont je suis on ne peut
+plus reconnaissant, on m'envoie ici depuis quinze jours tous les bandits
+qu'on peut se procurer dans Paris et dans la banlieue, sous prétexte que
+ce sont les assassins de M. Caderousse; d'où il résulte que, dans trois
+mois, si cela continue, il n'y aura pas un voleur ni un assassin dans ce
+beau royaume de France qui ne connaisse le plan de ma maison sur le bout
+de son doigt; aussi je prends le parti de la leur abandonner tout
+entière, et de m'en aller aussi loin que la terre pourra me porter.
+Venez avec moi, vicomte, je vous emmène.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est convenu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais où cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, où l'air est pur, où le bruit endort, où, si
+orgueilleux que l'on soit, on se sent humble et l'on se trouve petit.
+J'aime cet abaissement, moi, que l'on dit maître de l'univers comme
+Auguste.</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous, enfin?</p>
+
+<p>&mdash;À la mer, vicomte, à la mer. Je suis un marin, voyez-vous, tout
+enfant, j'ai été bercé dans les bras du vieil Océan et sur le sein de la
+belle Amphitrite; j'ai joué avec le manteau vert de l'un et la robe
+azurée de l'autre; j'aime la mer comme on aime une maîtresse, et quand
+il y a longtemps que je ne l'ai vue, je m'ennuie d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, comte, allons!</p>
+
+<p>&mdash;À la mer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous acceptez?</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vicomte, il y aura ce soir dans ma cour un briska de voyage,
+dans lequel on peut s'étendre comme dans son lit; ce briska sera attelé
+de quatre chevaux de poste. Monsieur Beauchamp, on y tient quatre très
+facilement. Voulez-vous venir avec nous? je vous emmène!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, je viens de la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous venez de la mer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ou à peu près. Je viens de faire un petit voyage aux îles
+Borromées.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! venez toujours, dit Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Non, cher Morcerf, vous devez comprendre que du moment où je refuse,
+c'est que la chose est impossible. D'ailleurs, il est important,
+ajouta-t-il en baissant la voix, que je reste à Paris, ne fût-ce que
+pour surveiller la boîte du journal.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes un bon et excellent ami, dit Albert; oui, vous avez
+raison, veillez, surveillez, Beauchamp, et tâchez de découvrir l'ennemi
+à qui cette révélation a dû le jour.&raquo;</p>
+
+<p>Albert et Beauchamp se séparèrent: leur dernière poignée de main
+renfermait tous les sens que leurs lèvres ne pouvaient exprimer devant
+un étranger.</p>
+
+<p>&laquo;Excellent garçon que Beauchamp! dit Monte-Cristo après le départ du
+journaliste; n'est-ce pas, Albert?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, un homme de cœur, je vous en réponds; aussi je l'aime de
+toute mon âme. Mais, maintenant que nous voilà seuls, quoique la chose
+me soit à peu près égale, où allons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;En Normandie, si vous voulez bien.</p>
+
+<p>&mdash;À merveille. Nous sommes tout à fait à la campagne, n'est-ce pas?
+point de société, point de voisins?</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes tête à tête avec des chevaux pour courir, des chiens pour
+chasser, et une barque pour pêcher, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'il me faut; je préviens ma mère, et je suis à vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Monte-Cristo, vous permettra-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;De venir en Normandie.</p>
+
+<p>&mdash;À moi? est-ce que je ne suis pas libre?</p>
+
+<p>&mdash;D'aller où vous voulez, seul, je le sais bien, puisque je vous ai
+rencontré échappé par l'Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Mais de venir avec l'homme qu'on appelle le comte de Monte-Cristo?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peu de mémoire, comte.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous ai-je pas dit toute la sympathie que ma mère avait pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Souvent femme varie, a dit François I<sup>er</sup>; la femme, c'est l'onde, a dit
+Shakespeare; l'un était un grand roi et l'autre un grand poète, et
+chacun d'eux devait connaître la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, la femme; mais ma mère n'est point la femme, c'est une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-vous à un pauvre étranger de ne point comprendre
+parfaitement toutes les subtilités de votre langue?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que ma mère est avare de ses sentiments, mais qu'une fois
+qu'elle les a accordés, c'est pour toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment, dit en soupirant Monte-Cristo; et vous croyez qu'elle me
+fait l'honneur de m'accorder un sentiment autre que la plus parfaite
+indifférence?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez! je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, reprit Morcerf,
+il faut que vous soyez réellement un homme bien étrange et bien
+supérieur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, car ma mère s'est laissée prendre, je ne dirai pas à la
+curiosité, mais à l'intérêt que vous inspirez. Quand nous sommes seuls,
+nous ne causons que de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle vous a dit de vous méfier de ce Manfred?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, elle me dit: &laquo;Morcerf, je crois le comte une noble
+nature; tâche de te faire aimer de lui.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo détourna les yeux et poussa un soupir.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! vraiment? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte, vous comprenez, continua Albert, qu'au lieu de s'opposer à
+mon voyage, elle l'approuvera de tout son cœur, puisqu'il rentre dans
+les recommandations qu'elle me fait chaque jour.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc, dit Monte-Cristo; à ce soir. Soyez ici à cinq heures; nous
+arriverons là-bas à minuit ou une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! au Tréport?...</p>
+
+<p>&mdash;Au Tréport ou dans les environs.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vous faut que huit heures pour faire quarante-huit lieues?</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore beaucoup, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément vous êtes l'homme des prodiges, et vous arriverez non
+seulement à dépasser les chemins de fer, ce qui n'est pas bien difficile
+en France surtout, mais encore à aller plus vite que le télégraphe.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, vicomte, comme il nous faut toujours sept ou huit heures
+pour arriver là-bas, soyez exact.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, je n'ai rien autre chose à faire d'ici là que de
+m'apprêter.</p>
+
+<p>&mdash;À cinq heures, alors?</p>
+
+<p>&mdash;À cinq heures.&raquo;</p>
+
+<p>Albert sortit. Monte-Cristo, après lui avoir en souriant fait un signe
+de la tête, demeura un instant pensif et comme absorbé dans une profonde
+méditation. Enfin, passant la main sur son front, comme pour écarter sa
+rêverie, il alla au timbre et frappa deux coups.</p>
+
+<p>Au bruit des deux coups frappés par Monte-Cristo sur le timbre,
+Bertuccio entra.</p>
+
+<p>&laquo;Maître Bertuccio, dit-il, ce n'est pas demain, ce n'est pas
+après-demain, comme je l'avais pensé d'abord, c'est ce soir que je pars
+pour la Normandie; d'ici à cinq heures, c'est plus de temps qu'il ne
+vous en faut; vous ferez prévenir les palefreniers du premier relais; M.
+de Morcerf m'accompagne. Allez!&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio obéit, et un piqueur courut à Pontoise annoncer que la chaise
+de poste passerait à six heures précises. Le palefrenier de Pontoise
+envoya au relais suivant un exprès, qui en envoya un autre; et, six
+heures après, tous les relais disposés sur la route étaient prévenus.</p>
+
+<p>Avant de partir, le comte monta chez Haydée, lui annonça son départ, lui
+dit le lieu où il allait, et mit toute sa maison à ses ordres.</p>
+
+<p>Albert fut exact. Le voyage, sombre à son commencement, s'éclaircit
+bientôt par l'effet physique de la rapidité. Morcerf n'avait pas idée
+d'une pareille vitesse.</p>
+
+<p>&laquo;En effet, dit Monte-Cristo, avec votre poste faisant ses deux lieues à
+l'heure, avec cette loi stupide qui défend à un voyageur de dépasser
+l'autre sans lui demander la permission, et qui fait qu'un voyageur
+malade ou quinteux a le droit d'enchaîner à sa suite les voyageurs
+allègres et bien portants, il n'y a pas de locomotion possible; moi,
+j'évite cet inconvénient en voyageant avec mon propre postillon et mes
+propres chevaux, n'est-ce pas, Ali?&raquo;</p>
+
+<p>Et le comte, passant la tête par la portière, poussait un petit cri
+d'excitation qui donnait des ailes aux chevaux; ils ne couraient plus,
+ils volaient. La voiture roulait comme un tonnerre sur ce pavé royal, et
+chacun se détournait pour voir passer ce météore flamboyant. Ali,
+répétant ce cri, souriait, montrant ses dents blanches, serrant dans ses
+mains robustes les rênes écumantes, aiguillonnant les chevaux, dont les
+belles crinières s'éparpillaient au vent; Ali, l'enfant du désert, se
+retrouvait dans son élément, et avec son visage noir, ses yeux ardents,
+son burnous de neige, il semblait, au milieu de la poussière qu'il
+soulevait, le génie du simoun et le dieu de l'ouragan.</p>
+
+<p>&laquo;Voilà, dit Morcerf, une volupté que je ne connaissais pas, c'est la
+volupté de la vitesse.&raquo;</p>
+
+<p>Et les derniers nuages de son front se dissipaient, comme si l'air qu'il
+fendait emportait ces nuages avec lui.</p>
+
+<p>&laquo;Mais où diable trouvez-vous de pareils chevaux? demanda Albert. Vous
+les faites donc faire exprès?</p>
+
+<p>&mdash;Justement, dit le comte. Il y a six ans, je trouvai en Hongrie un
+fameux étalon renommé pour sa vitesse; je l'achetai je ne sais plus
+combien: ce fut Bertuccio qui paya. Dans la même année, il eut
+trente-deux enfants. C'est toute cette progéniture du même père que nous
+allons passer en revue; ils sont tous pareils, noirs, sans une seule
+tache, excepté une étoile au front, car à ce privilégié du haras on a
+choisi des juments, comme aux pachas on choisit des favorites.</p>
+
+<p>&mdash;C'est admirable!... Mais dites-moi, comte, que faites-vous de tous ces
+chevaux?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, je voyage avec eux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne voyagerez pas toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je n'en aurai plus besoin, Bertuccio les vendra, et il prétend
+qu'il gagnera trente ou quarante mille francs sur eux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'y aura pas de roi d'Europe assez riche pour vous les
+acheter.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il les vendra à quelque simple vizir d'Orient, qui videra son
+trésor pour les payer et qui remplira son trésor en administrant des
+coups de bâton sous la plante des pieds de ses sujets.</p>
+
+<p>&mdash;Comte, voulez-vous que je vous communique une pensée qui m'est venue?</p>
+
+<p>&mdash;Faites.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'après vous, M. Bertuccio doit être le plus riche particulier
+de l'Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous vous trompez, vicomte. Je suis sûr que si vous
+retourniez les poches de Bertuccio, vous n'y trouveriez pas dix sous
+vaillant.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? demanda le jeune homme. C'est donc un phénomène que M.
+Bertuccio? Ah! mon cher comte, ne me poussez pas trop loin dans le
+merveilleux, ou je ne vous croirai plus, je vous préviens.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais de merveilleux avec moi, Albert; des chiffres et de la raison,
+voilà tout. Or, écoutez ce dilemme: Un intendant vole, mais pourquoi
+vole-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! parce que c'est dans sa nature, ce me semble, dit Albert, il
+vole pour voler.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, non, vous vous trompez: il vole parce qu'il a une femme, des
+enfants, des désirs ambitieux pour lui et pour sa famille; il vole
+surtout parce qu'il n'est pas sûr de ne jamais quitter son maître et
+qu'il veut se faire un avenir. Eh bien, M. Bertuccio est seul au monde,
+il puise dans ma bourse sans me rendre compte, il est sûr de ne jamais
+me quitter.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je n'en trouverais pas un meilleur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tournez dans un cercle vicieux, celui des probabilités.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non pas; je suis dans les certitudes. Le bon serviteur pour moi,
+c'est celui sur lequel j'ai droit de vie ou de mort.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez droit de vie ou de mort sur Bertuccio? demanda Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Oui&raquo;, répondit froidement le comte.</p>
+
+<p>Il y a des mots qui ferment la conversation comme une porte de fer. Le
+<i>oui</i> du comte était un de ces mots-là.</p>
+
+<p>Le reste du voyage s'accomplit avec la même rapidité, les trente-deux
+chevaux, divisés en huit relais, firent leurs quarante-huit lieues en
+huit heures.</p>
+
+<p>On arriva au milieu de la nuit, à la porte d'un beau parc. Le concierge
+était debout et tenait la grille ouverte. Il avait été prévenu par le
+palefrenier du dernier relais.</p>
+
+<p>Il était deux heures et demie du matin. On conduisit Morcerf à son
+appartement. Il trouva un bain et un souper prêts. Le domestique, qui
+avait fait la route sur le siège de derrière de la voiture, était à ses
+ordres; Baptistin, qui avait fait la route sur le siège de devant, était
+à ceux du comte.</p>
+
+<p>Albert prit son bain, soupa et se coucha. Toute la nuit, il fut bercé
+par le bruit mélancolique de la houle. En se levant, il alla droit à la
+fenêtre, l'ouvrit et se trouva sur une petite terrasse, où l'on avait
+devant soi la mer, c'est-à-dire l'immensité, et derrière soi un joli
+parc donnant sur une petite forêt.</p>
+
+<p>Dans une anse d'une certaine grandeur se balançait une petite corvette à
+la carène étroite, à la mâture élancée, et portant à la corne un
+pavillon aux armes de Monte-Cristo, armes représentant une montagne d'or
+posant sur une mer d'azur, avec une croix de gueules au chef, ce qui
+pouvait aussi bien être une allusion à son nom rappelant le Calvaire,
+que la passion de Notre-Seigneur a fait une montagne plus précieuse que
+l'or, et la croix infâme que son sang divin a faite sainte, qu'à quelque
+souvenir personnel de souffrance et de régénération enseveli dans la
+nuit du passé mystérieux de cet homme. Autour de la goélette étaient
+plusieurs petits chasse-marée appartenant aux pêcheurs des villages
+voisins, et qui semblaient d'humbles sujets attendant les ordres de leur
+reine.</p>
+
+<p>Là, comme dans tous les endroits où s'arrêtait Monte-Cristo, ne fût-ce
+que pour y passer deux jours, la vie y était organisée au thermomètre du
+plus haut confortable; aussi la vie, à l'instant même, y devenait-elle
+facile.</p>
+
+<p>Albert trouva dans son antichambre deux fusils et tous les ustensiles
+nécessaires à un chasseur; une pièce plus haute, et placée au
+rez-de-chaussée, était consacrée à toutes les ingénieuses machines que
+les Anglais, grands pêcheurs, parce qu'ils sont patients et oisifs,
+n'ont pas encore pu faire adopter aux routiniers pêcheurs de France.</p>
+
+<p>Toute la journée se passa à ces exercices divers auxquels, d'ailleurs,
+Monte-Cristo excellait: on tua une douzaine de faisans dans le parc, on
+pêcha autant de truites dans les ruisseaux, on dîna dans un kiosque
+donnant sur la mer, et l'on servit le thé dans la bibliothèque.</p>
+
+<p>Vers le soir du troisième jour, Albert, brisé de fatigue à l'user de
+cette vie qui semblait être un jeu pour Monte-Cristo, dormait près de la
+fenêtre tandis que le comte faisait avec son architecte le plan d'une
+serre qu'il voulait établir dans sa maison, lorsque le bruit d'un cheval
+écrasant les cailloux de la route fit lever la tête au jeune homme; il
+regarda par la fenêtre et, avec une surprise des plus désagréables,
+aperçut dans la cour son valet de chambre, dont il n'avait pas voulu se
+faire suivre pour moins embarrasser Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&laquo;Florentin ici! s'écria-t-il en bondissant sur son fauteuil; est-ce que
+ma mère est malade?&raquo;</p>
+
+<p>Et il se précipita vers la porte de la chambre.</p>
+
+<p>Monte-Cristo le suivit des yeux, et le vit aborder le valet qui, tout
+essoufflé encore, tira de sa poche un petit paquet cacheté. Le petit
+paquet contenait un journal et une lettre.</p>
+
+<p>&laquo;De qui cette lettre? demanda vivement Albert.</p>
+
+<p>&mdash;De M. Beauchamp, répondit Florentin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Beauchamp qui vous envoie alors?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur. Il m'a fait venir chez lui, m'a donné l'argent
+nécessaire à mon voyage, m'a fait venir un cheval de poste, et m'a fait
+promettre de ne point m'arrêter que je n'aie rejoint monsieur: j'ai fait
+la route en quinze heures.&raquo;</p>
+
+<p>Albert ouvrit la lettre en frissonnant: aux premières lignes, il poussa
+un cri, et saisit le journal avec un tremblement visible.</p>
+
+<p>Tout à coup ses yeux s'obscurcirent, ses jambes semblèrent se dérober
+sous lui, et, prêt à tomber, il s'appuya sur Florentin, qui étendait le
+bras pour le soutenir.</p>
+
+<p>&laquo;Pauvre jeune homme! murmura Monte-Cristo, si bas que lui-même n'eût pu
+entendre le bruit des paroles de compassion qu'il prononçait; il est
+donc dit que la faute des pères retombera sur les enfants jusqu'à la
+troisième et quatrième génération.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant ce temps Albert avait repris sa force, et, continuant de lire,
+il secoua ses cheveux sur sa tête mouillée de sueur, et, froissant
+lettre et journal:</p>
+
+<p>&laquo;Florentin, dit-il, votre cheval est-il en état de reprendre le chemin
+de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un mauvais bidet de poste éclopé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! et comment était la maison quand vous l'avez quittée?</p>
+
+<p>&mdash;Assez calme; mais en revenant de chez M. Beauchamp, j'ai trouvé madame
+dans les larmes; elle m'avait fait demander pour savoir quand vous
+reviendriez. Alors je lui ai dit que j'allais vous chercher de la part
+de M. Beauchamp. Son premier mouvement a été d'étendre le bras comme
+pour m'arrêter; mais après un instant de réflexion:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, allez, Florentin, a-t-elle dit, et qu'il revienne.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma mère, oui, dit Albert, je reviens, sois tranquille, et malheur
+à l'infâme!... Mais, avant tout, il faut que je parte.&raquo;</p>
+
+<p>Il reprit le chemin de la chambre où il avait laissé Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Ce n'était plus le même homme et cinq minutes avaient suffi pour opérer
+chez Albert une triste métamorphose; il était sorti dans son état
+ordinaire, il rentrait avec la voix altérée, le visage sillonné de
+rougeurs fébriles, l'œil étincelant sous des paupières veinées de bleu,
+et la démarche chancelante comme celle d'un homme ivre.</p>
+
+<p>&laquo;Comte, dit-il, merci de votre bonne hospitalité dont j'aurais voulu
+jouir plus longtemps, mais il faut que je retourne à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il donc arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;Un grand malheur; mais permettez-moi de partir, il s'agit d'une chose
+bien autrement précieuse que ma vie. Pas de question, comte, je vous en
+supplie, mais un cheval!</p>
+
+<p>&mdash;Mes écuries sont à votre service, vicomte, dit Monte-Cristo; mais vous
+allez vous tuer de fatigue en courant la poste à cheval; prenez une
+calèche, un coupé, quelque voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce serait trop long, et puis j'ai besoin de cette fatigue que
+vous craignez pour moi, elle me fera du bien.&raquo;</p>
+
+<p>Albert fit quelques pas en tournoyant comme un homme frappé d'une
+balle, et alla tomber sur une chaise près de la porte.</p>
+
+<p>Monte-Cristo ne vit pas cette seconde faiblesse, il était à la fenêtre
+et criait:</p>
+
+<p>&laquo;Ali, un cheval pour M. de Morcerf! qu'on se hâte! il est pressé!&raquo;</p>
+
+<p>Ces paroles rendirent la vie à Albert; il s'élança hors de la chambre,
+le comte le suivit.</p>
+
+<p>&laquo;Merci! murmura le jeune homme en s'élançant en selle. Vous reviendrez
+aussi vite que vous pourrez, Florentin. Y a-t-il un mot d'ordre pour
+qu'on me donne des chevaux?</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'autre que de rendre celui que vous montez; on vous en sellera à
+l'instant un autre.&raquo;</p>
+
+<p>Albert allait s'élancer, il s'arrêta.</p>
+
+<p>&laquo;Vous trouverez peut-être mon départ étrange, insensé, dit le jeune
+homme. Vous ne comprenez pas comment quelques lignes écrites sur un
+journal peuvent mettre un homme au désespoir; eh bien, ajouta-t-il en
+lui jetant le journal, lisez ceci, mais quand je serai parti seulement,
+afin que vous ne voyiez pas ma rougeur.&raquo;</p>
+
+<p>Et tandis que le comte ramassait le journal, il enfonça les éperons,
+qu'on venait d'attacher à ses bottes, dans le ventre du cheval, qui,
+étonné qu'il existât un cavalier qui crût avoir besoin vis-à-vis de lui
+d'un pareil stimulant, partit comme un trait d'arbalète.</p>
+
+<p>Le comte suivit des yeux avec un sentiment de compassion infinie le
+jeune homme, et ce ne fut que lorsqu'il eut complètement disparu que,
+reportant ses regards sur le journal, il lut ce qui suit:</p>
+
+<p>&laquo;Cet officier français au service d'Ali, pacha de Janina, dont parlait,
+il y a trois semaines, le journal <i>L'Impartial</i> et qui non seulement
+livra les châteaux de Janina, mais encore vendit son bienfaiteur aux
+Turcs, s'appelait en effet à cette époque Fernand, comme l'a dit notre
+honorable confrère; mais, depuis, il a ajouté à son nom de baptême un
+titre de noblesse et un nom de terre.</p>
+
+<p>&laquo;Il s'appelle aujourd'hui M. le comte de Morcerf, et fait partie de la
+Chambre des pairs.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi donc ce secret terrible, que Beauchamp avait enseveli avec tant de
+générosité, reparaissait comme un fantôme armé, et un autre journal,
+cruellement renseigné, avait publié, le surlendemain du départ d'Albert
+pour la Normandie, les quelques lignes qui avaient failli rendre fou le
+malheureux jeune homme.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXXXVI" id="LXXXVI"></a><a href="#table">LXXXVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le jugement.</a></h3>
+
+<p>À huit heures du matin, Albert tomba chez Beauchamp comme la foudre. Le
+valet de chambre étant prévenu, il introduisit Morcerf dans la chambre
+de son maître, qui venait de se mettre au bain.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien? lui dit Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon pauvre ami, répondit Beauchamp, je vous attendais.</p>
+
+<p>&mdash;Me voilà. Je ne vous dirai pas, Beauchamp, que je vous crois trop
+loyal et trop bon pour avoir parlé de cela à qui que ce soit; non, mon
+ami. D'ailleurs, le message que vous m'avez envoyé m'est un garant de
+votre affection. Ainsi ne perdons pas de temps en préambule: vous avez
+quelque idée de quelle part vient le coup?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en dirai deux mots tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais auparavant, mon ami, vous me devez, dans tous ses détails,
+l'histoire de cette abominable trahison.&raquo;</p>
+
+<p>Et Beauchamp raconta au jeune homme, écrasé de honte et de douleur, les
+faits que nous allons redire dans toute leur simplicité.</p>
+
+<p>Le matin de l'avant-veille, l'article avait paru dans un journal autre
+que <i>L'Impartial</i>, et, ce qui donnait plus de gravité encore à
+l'affaire, dans un journal bien connu pour appartenir au gouvernement.
+Beauchamp déjeunait lorsque la note lui sauta aux yeux, il envoya
+aussitôt chercher un cabriolet, et sans achever son repas, il courut au
+journal.</p>
+
+<p>Quoique professant des sentiments politiques complètement opposés à ceux
+du gérant du journal accusateur, Beauchamp, ce qui arrive quelquefois,
+et nous dirons même souvent, était son intime ami.</p>
+
+<p>Lorsqu'il arriva chez lui, le gérant tenait son propre journal et
+paraissait se complaire dans un <i>premier-Paris</i> sur le sucre de
+betterave, qui, probablement, était de sa façon.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! pardieu! dit Beauchamp, puisque vous tenez votre journal, mon cher,
+je n'ai pas besoin de vous dire ce qui m'amène.</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous par hasard partisan de la canne à sucre? demanda le gérant
+du journal ministériel.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Beauchamp, je suis même parfaitement étranger à la
+question; aussi viens-je pour autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi venez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'article Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, vraiment: n'est-ce pas que c'est curieux?</p>
+
+<p>&mdash;Si curieux que vous risquez la diffamation, ce me semble, et que vous
+risquez un procès fort chanceux.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout; nous avons reçu avec la note toutes les pièces à l'appui,
+et nous sommes parfaitement convaincus que M. de Morcerf se tiendra
+tranquille; d'ailleurs, c'est un service à rendre au pays que de lui
+dénoncer les misérables indignes de l'honneur qu'on leur fait.&raquo;</p>
+
+<p>Beauchamp demeura interdit.</p>
+
+<p>&laquo;Mais qui donc vous a si bien renseigné? demanda-t-il; car mon journal,
+qui avait donné l'éveil, a été forcé de s'abstenir faute de preuves, et
+cependant nous sommes plus intéressés que vous à dévoiler M. de Morcerf,
+puisqu'il est pair de France, et que nous faisons de l'opposition.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, c'est bien simple; nous n'avons pas couru après le
+scandale, il est venu nous trouver. Un homme nous est arrivé hier de
+Janina, apportant le formidable dossier, et comme nous hésitions à nous
+jeter dans la voie de l'accusation, il nous a annoncé qu'à notre refus
+l'article paraîtrait dans un autre journal. Ma foi, vous savez,
+Beauchamp, ce que c'est qu'une nouvelle importante; nous n'avons pas
+voulu laisser perdre celle-là. Maintenant le coup est porté; il est
+terrible et retentira jusqu'au bout de l'Europe.&raquo;</p>
+
+<p>Beauchamp comprit qu'il n'y avait plus qu'à baisser la tête, et sortit
+au désespoir pour envoyer un courrier à Morcerf.</p>
+
+<p>Mais ce qu'il n'avait pas pu écrire à Albert, car les choses que nous
+allons raconter étaient postérieures au départ de son courrier, c'est
+que le même jour, à la Chambre des pairs, une grande agitation s'était
+manifestée et régnait dans les groupes ordinairement si calmes de la
+haute assemblée. Chacun était arrivé presque avant l'heure, et
+s'entretenait du sinistre événement qui allait occuper l'attention
+publique et la fixer sur un des membres les plus connus de l'illustre
+corps.</p>
+
+<p>C'étaient des lectures à voix basse de l'article, des commentaires et
+des échanges de souvenirs qui précisaient encore mieux les faits. Le
+comte de Morcerf n'était pas aimé parmi ses collègues. Comme tous les
+parvenus, il avait été forcé, pour se maintenir à son rang, d'observer
+un excès de hauteur. Les grands aristocrates riaient de lui; les talents
+le répudiaient; les gloires pures le méprisaient instinctivement. Le
+comte en était à cette extrémité fâcheuse de la victime expiatoire. Une
+fois désignée par le doigt du Seigneur pour le sacrifice, chacun
+s'apprêtait à crier haro.</p>
+
+<p>Seul, le comte de Morcerf ne savait rien. Il ne recevait pas le journal
+où se trouvait la nouvelle diffamatoire, et avait passé la matinée à
+écrire des lettres et à essayer un cheval.</p>
+
+<p>Il arriva donc à son heure accoutumée, la tête haute, l'œil fier, la
+démarche insolente, descendit de voiture, dépassa les corridors et entra
+dans la salle, sans remarquer les hésitations des huissiers et les
+demi-saluts de ses collègues.</p>
+
+<p>Lorsque Morcerf entra, la séance était déjà ouverte depuis plus d'une
+demi-heure.</p>
+
+<p>Quoique le comte, ignorant, comme nous l'avons dit, de tout ce qui s'est
+passé, n'eût rien changé à son air ni à sa démarche, son air et sa
+démarche parurent à tous plus orgueilleux que d'habitude, et sa présence
+dans cette occasion parut tellement agressive à cette assemblée jalouse
+de son honneur, que tous y virent une inconvenance, plusieurs une
+bravade, quelques-uns une insulte.</p>
+
+<p>Il était évident que la Chambre tout entière brûlait d'entamer le débat.</p>
+
+<p>On voyait le journal accusateur aux mains de tout le monde; mais, comme
+toujours, chacun hésitait à prendre sur lui la responsabilité de
+l'attaque. Enfin, un des honorables pairs, ennemi déclaré du comte de
+Morcerf, monta à la tribune avec une solennité qui annonçait que le
+moment attendu était arrivé.</p>
+
+<p>Il se fit un effrayant silence; Morcerf seul ignorait la cause de
+l'attention profonde que l'on prêtait cette fois à un orateur qu'on
+n'avait pas toujours l'habitude d'écouter si complaisamment.</p>
+
+<p>Le comte laissa passer tranquillement le préambule par lequel l'orateur
+établissait qu'il allait parler d'une chose tellement grave, tellement
+sacrée, tellement vitale pour la Chambre, qu'il réclamait toute
+l'attention de ses collègues.</p>
+
+<p>Aux premiers mots de Janina et du colonel Fernand, le comte de Morcerf
+pâlit si horriblement, qu'il n'y eut qu'un frémissement dans cette
+assemblée, dont tous les regards convergeaient vers le comte.</p>
+
+<p>Les blessures morales ont cela de particulier qu'elles se cachent, mais
+ne se referment pas; toujours douloureuses, toujours prêtes à saigner
+quand on les touche, elles restent vives et béantes dans le cœur.</p>
+
+<p>La lecture de l'article achevée au milieu de ce même silence, troublé
+alors par un frémissement qui cessa aussitôt que l'orateur parut disposé
+à reprendre de nouveau la parole, l'accusateur exposa son scrupule, et
+se mit à établir combien sa tâche était difficile; c'était l'honneur de
+M. de Morcerf, c'était celui de toute la Chambre qu'il prétendait
+défendre en provoquant un débat qui devait s'attaquer à ces questions
+personnelles toujours si brûlantes. Enfin, il conclut en demandant
+qu'une enquête fût ordonnée, assez rapide pour confondre, avant qu'elle
+eût eu le temps de grandir, la calomnie, et pour rétablir M. de Morcerf,
+en le vengeant, dans la position que l'opinion publique lui avait faite
+depuis longtemps.</p>
+
+<p>Morcerf était si accablé, si tremblant devant cette immense et
+inattendue calamité, qu'il put à peine balbutier quelques mots en
+regardant ses confrères d'un œil égaré. Cette timidité, qui d'ailleurs
+pouvait aussi bien tenir à l'étonnement de l'innocent qu'à la honte du
+coupable, lui concilia quelques sympathies. Les hommes vraiment généreux
+sont toujours prêts à devenir compatissants, lorsque le malheur de leur
+ennemi dépasse les limites de leur haine.</p>
+
+<p>Le président mit l'enquête aux voix; on vota par assis et levé, et il
+fut décidé que l'enquête aurait lieu.</p>
+
+<p>On demanda au comte combien il lui fallait de temps pour préparer sa
+justification.</p>
+
+<p>Le courage était revenu à Morcerf dès qu'il s'était senti vivant encore
+après cet horrible coup.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs les pairs, répondit-il, ce n'est point avec du temps qu'on
+repousse une attaque comme celle que dirigent en ce moment contre moi
+des ennemis inconnus et restés dans l'ombre de leur obscurité sans
+doute; c'est sur-le-champ, c'est par un coup de foudre qu'il faut que je
+réponde à l'éclair qui un instant m'a ébloui; que ne m'est-il donné, au
+lieu d'une pareille justification, d'avoir à répandre mon sang pour
+prouver à mes collègues que je suis digne de marcher leur égal!&raquo;</p>
+
+<p>Ces paroles firent une impression favorable pour l'accusé.</p>
+
+<p>&laquo;Je demande donc, dit-il, que l'enquête ait lieu le plus tôt possible,
+et je fournirai à la Chambre toutes les pièces nécessaires à
+l'efficacité de cette enquête.</p>
+
+<p>&mdash;Quel jour fixez-vous? demanda le président.</p>
+
+<p>&mdash;Je me mets dès aujourd'hui à la disposition de la Chambre&raquo;, répondit
+le comte.</p>
+
+<p>Le président agita la sonnette.</p>
+
+<p>&laquo;La Chambre est-elle d'avis, demanda-t-il, que cette enquête ait lieu
+aujourd'hui même?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!&raquo; fut la réponse unanime de l'Assemblée.</p>
+
+<p>On nomma une commission de douze membres pour examiner les pièces à
+fournir par Morcerf. L'heure de la première séance de cette commission
+fut fixée à huit heures du soir dans les bureaux de la Chambre. Si
+plusieurs séances étaient nécessaires, elles auraient lieu à la même
+heure et dans le même endroit.</p>
+
+<p>Cette décision prise, Morcerf demanda la permission de se retirer; il
+avait à recueillir les pièces amassées depuis longtemps par lui pour
+faire tête à cet orage, prévu par son cauteleux et indomptable
+caractère.</p>
+
+<p>Beauchamp raconta au jeune homme toutes les choses que nous venons de
+dire à notre tour: seulement son récit eut sur le nôtre l'avantage de
+l'animation des choses vivantes sur la froideur des choses mortes.</p>
+
+<p>Albert l'écouta en frémissant tantôt d'espoir, tantôt de colère, parfois
+de honte; car, par la confidence de Beauchamp, il savait que son père
+était coupable, et il se demandait comment, puisqu'il était coupable, il
+pourrait en arriver à prouver son innocence.</p>
+
+<p>Arrivé au point où nous en sommes, Beauchamp s'arrêta.</p>
+
+<p>&laquo;Ensuite? demanda Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite? répéta Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, ce mot m'entraîne dans une horrible nécessité. Voulez-vous
+donc savoir la suite?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut absolument que je la sache, mon ami, et j'aime mieux la
+connaître de votre bouche que d'aucune autre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit Beauchamp, apprêtez donc votre courage, Albert; jamais
+vous n'en aurez eu plus besoin.&raquo;</p>
+
+<p>Albert passa une main sur son front pour s'assurer de sa propre force,
+comme un homme qui s'apprête à défendre sa vie essaie sa cuirasse et
+fait ployer la lame de son épée.</p>
+
+<p>Il se sentit fort, car il prenait sa fièvre pour de l'énergie.</p>
+
+<p>&laquo;Allez! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Le soir arriva, continua Beauchamp. Tout Paris était dans l'attente de
+l'événement. Beaucoup prétendaient que votre père n'avait qu'à se
+montrer pour faire crouler l'accusation; beaucoup aussi disaient que le
+comte ne se présenterait pas; il y en avait qui assuraient l'avoir vu
+partir pour Bruxelles, et quelques-uns allèrent à la police demander
+s'il était vrai, comme on le disait, que le comte eût pris ses
+passeports.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous avouerai que je fis tout au monde, continua Beauchamp, pour
+obtenir d'un des membres de la commission, jeune pair de mes amis,
+d'être introduit dans une sorte de tribune. À sept heures il vint me
+prendre, et, avant que personne fût arrivé, me recommanda à un huissier
+qui m'enferma dans une espèce de loge. J'étais masqué par une colonne et
+perdu dans une obscurité complète; je pus espérer que je verrais et que
+j'entendrais d'un bout à l'autre la terrible scène qui allait se
+dérouler.</p>
+
+<p>&laquo;À huit heures précises tout le monde était arrivé.</p>
+
+<p>&laquo;M. de Morcerf entra sur le dernier coup de huit heures. Il tenait à la
+main quelques papiers, et sa contenance semblait calme; contre son
+habitude, sa démarche était simple, sa mise recherchée et sévère; et,
+selon l'habitude des anciens militaires, il portait son habit boutonné
+depuis le bas jusqu'en haut.</p>
+
+<p>&laquo;Sa présence produisit le meilleur effet: la commission était loin
+d'être malveillante, et plusieurs de ses membres vinrent au comte et lui
+donnèrent la main.&raquo;</p>
+
+<p>Albert sentit que son cœur se brisait à tous ces détails, et cependant
+au milieu de sa douleur se glissait un sentiment de reconnaissance; il
+eût voulu pouvoir embrasser ces hommes qui avaient donné à son père
+cette marque d'estime dans un si grand embarras de son honneur.</p>
+
+<p>&laquo;En ce moment un huissier entra et remit une lettre au président.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous avez la parole, monsieur de Morcerf, dit le président tout en
+décachetant la lettre.</p>
+
+<p>&laquo;Le comte commença son apologie, et je vous affirme, Albert, continua
+Beauchamp, qu'il fut d'une éloquence et d'une habileté extraordinaires.
+Il produisit des pièces qui prouvaient que le vizir de Janina l'avait,
+jusqu'à sa dernière heure, honoré de toute sa confiance, puisqu'il
+l'avait chargé d'une négociation de vie et de mort avec l'empereur
+lui-même. Il montra l'anneau, signe de commandement, et avec lequel
+Ali-Pacha cachetait d'ordinaire ses lettres, et que celui-ci lui avait
+donné pour qu'il pût à son retour, à quelque heure du jour ou de la
+nuit que ce fût, et fût-il dans son harem, pénétrer jusqu'à lui.
+Malheureusement, dit-il, sa négociation avait échoué, et quand il était
+revenu pour défendre son bienfaiteur, il était déjà mort. Mais, dit le
+comte, en mourant, Ali-Pacha, tant était grande sa confiance, lui avait
+confié sa maîtresse favorite et sa fille.&raquo;</p>
+
+<p>Albert tressaillit à ces mots, car à mesure que Beauchamp parlait, tout
+le récit d'Haydée revenait à l'esprit du jeune homme, et il se rappelait
+ce que la belle Grecque avait dit de ce message, de cet anneau, et de la
+façon dont elle avait été vendue et conduite en esclavage.</p>
+
+<p>&laquo;Et quel fut l'effet du discours du comte? demanda avec anxiété Albert.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue qu'il m'émut, et qu'en même temps que moi, il émut toute la
+commission, dit Beauchamp.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant le président jeta négligemment les yeux sur la lettre qu'on
+venait de lui apporter; mais aux premières lignes son attention
+s'éveilla; il la lut, la relut encore, et, fixant les yeux sur M. de
+Morcerf:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Monsieur le comte, dit-il, vous venez de nous dire que le vizir de
+Janina vous avait confié sa femme et sa fille?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, monsieur, répondit Morcerf: mais en cela, comme dans tout le
+reste, le malheur me poursuivait. À mon retour, Vasiliki et sa fille
+Haydée avaient disparu.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous les connaissiez?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mon intimité avec le pacha et la suprême confiance qu'il avait dans
+ma fidélité m'avaient permis de les voir plus de vingt fois.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Avez-vous quelque idée de ce qu'elles sont devenues?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, monsieur. J'ai entendu dire qu'elles avaient succombé à leur
+chagrin et peut-être à leur misère. Je n'étais pas riche, ma vie courait
+de grands dangers, je ne pus me mettre à leur recherche, à mon grand
+regret.</p>
+
+<p>&laquo;Le président fronça imperceptiblement le sourcil.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Messieurs, dit-il, vous avez entendu et suivi M. le comte de Morcerf
+et ses explications. Monsieur le comte, pouvez-vous, à l'appui du récit
+que vous venez de faire, fournir quelque témoin?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Hélas! non, monsieur, répondit le comte, tous ceux qui entouraient le
+vizir et qui m'ont connu à sa cour sont ou morts ou dispersés; seul, je
+crois, du moins, seul de mes compatriotes, j'ai survécu à cette
+affreuse guerre; je n'ai que des lettres d'Ali-Tebelin et je les ai
+mises sous vos yeux; je n'ai que l'anneau gage de sa volonté, et le
+voici; j'ai enfin la preuve la plus convaincante que je puisse fournir,
+c'est-à-dire, après une attaque anonyme, l'absence de tout témoignage
+contre ma parole d'honnête homme et la pureté de toute ma vie militaire.</p>
+
+<p>&laquo;Un murmure d'approbation courut dans l'assemblée; en ce moment, Albert,
+et s'il ne fût survenu aucun incident, la cause de votre père était
+gagnée.</p>
+
+<p>&laquo;Il ne restait plus qu'à aller aux voix, lorsque le président prit la
+parole.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Messieurs, dit-il, et vous, monsieur le comte, vous ne seriez point
+fâchés, je présume, d'entendre un témoin très important, à ce qu'il
+assure, et qui vient de se produire de lui-même; ce témoin, nous n'en
+doutons pas, après tout ce que nous a dit le comte, est appelé à prouver
+la parfaite innocence de notre collègue. Voici la lettre que je viens de
+recevoir à cet égard; désirez-vous qu'elle vous soit lue, ou
+décidez-vous qu'il sera passé outre, et qu'on ne s'arrêtera point à cet
+incident?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;M. de Morcerf pâlit et crispa ses mains sur les papiers qu'il tenait,
+et qui crièrent entre ses doigts.</p>
+
+<p>&laquo;La réponse de la commission fut pour la lecture: quant au comte, il
+était pensif et n'avait point d'opinion à émettre.</p>
+
+<p>&laquo;Le président lut en conséquence la lettre suivante:</p>
+
+<p>&raquo;<i>Monsieur le président</i>,</p>
+
+<p>&laquo;<i>Je puis fournir à la commission d'enquête, chargée d'examiner la
+conduite en Épire et en Macédoine de M. le lieutenant-général comte de
+Morcerf, les renseignements les plus positifs</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Le président fit une courte pause.</p>
+
+<p>&laquo;Le comte de Morcerf pâlit; le président interrogea les auditeurs du
+regard.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Continuez!&raquo; s'écria-t-on de tous côtés.</p>
+
+<p>&laquo;Le président reprit:</p>
+
+<p>&raquo;<i>J'étais sur les lieux à la mort d'Ali-Pacha; j'assistai à ses derniers
+moments; je sais ce que devinrent Vasiliki et Haydée; je me tiens à la
+disposition de la commission, et réclame même l'honneur de me faire
+entendre. Je serai dans le vestibule de la Chambre au moment où l'on
+vous remettra ce billet</i>.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et quel est ce témoin, ou plutôt cet ennemi? demanda le comte d'une
+voix dans laquelle il était facile de remarquer une profonde altération.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Nous allons le savoir, monsieur, répondit le président. La commission
+est-elle d'avis d'entendre ce témoin?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, oui, dirent en même temps toutes les voix.</p>
+
+<p>&laquo;On rappela l'huissier.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Huissier, demanda le président, y a-t-il quelqu'un qui attende dans
+le vestibule?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, monsieur le président.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Qui est-ce que ce quelqu'un?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Une femme accompagnée d'un serviteur.</p>
+
+<p>Chacun se regarda.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Faites entrer cette femme, dit le président.</p>
+
+<p>&laquo;Cinq minutes après, l'huissier reparut; tous les yeux étaient fixés sur
+la porte, et moi-même, dit Beauchamp, je partageais l'attente et
+l'anxiété générales.</p>
+
+<p>&laquo;Derrière l'huissier marchait une femme enveloppée d'un grand voile qui
+la cachait tout entière. On devinait bien, aux formes que trahissait ce
+voile et aux parfums qui s'en exhalaient, la présence d'une femme jeune
+et élégante, mais voilà tout.</p>
+
+<p>&laquo;Le président pria l'inconnue d'écarter son voile et l'on put voir alors
+que cette femme était vêtue à la grecque; en outre, elle était d'une
+suprême beauté.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Morcerf, c'était elle.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, elle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Haydée.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! je le devine. Mais continuez, Beauchamp, je vous prie. Vous
+voyez que je suis calme et fort. Et cependant nous devons approcher du
+dénouement.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Morcerf, continua Beauchamp, regardait cette femme avec une
+surprise mêlée d'effroi. Pour lui, c'était la vie ou la mort qui allait
+sortir de cette bouche charmante; pour tous les autres, c'était une
+aventure si étrange et si pleine de curiosité, que le salut ou la perte
+de M. de Morcerf n'entrait déjà plus dans cet événement que comme un
+élément secondaire.</p>
+
+<p>&laquo;Le président offrit de la main un siège à la jeune femme; mais elle fit
+signe de la tête qu'elle resterait debout. Quant au comte, il était
+retombé sur son fauteuil, et il était évident que ses jambes refusaient
+de le porter.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Madame, dit le président, vous avez écrit à la commission pour lui
+donner des renseignements sur l'affaire de Janina, et vous avez avancé
+que vous aviez été témoin oculaire des événements.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je le fus en effet&raquo;, répondit l'inconnue avec une voix pleine d'une
+tristesse charmante, et empreinte de cette sonorité particulière aux
+voix orientales.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Cependant, reprit le président, permettez-moi de vous dire que vous
+étiez bien jeune alors.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;J'avais quatre ans; mais comme les événements avaient pour moi une
+suprême importance, pas un détail n'est sorti de mon esprit, pas une
+particularité n'a échappé à ma mémoire.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mais quelle importance avaient donc pour vous ces événements, et qui
+êtes-vous pour que cette grande catastrophe ait produit sur vous une si
+profonde impression?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il s'agissait de la vie ou de la mort de mon père répondit la jeune
+fille, et je m'appelle Haydée, fille d'Ali-Tebelin, pacha de Janina, et
+de Vasiliki, sa femme bien-aimée.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;La rougeur modeste et fière, tout à la fois, qui empourpra les joues de
+la jeune femme, le feu de son regard et la majesté de sa révélation,
+produisirent sur l'assemblée un effet inexprimable.</p>
+
+<p>&laquo;Quant au comte, il n'eût pas été plus anéanti, si la foudre en tombant,
+eût ouvert un abîme à ses pieds.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Madame, reprit le président, après s'être incliné avec respect,
+permettez-moi une simple question qui n'est pas un doute, et cette
+question sera la dernière: Pouvez-vous justifier de l'authenticité de ce
+que vous dites?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je le puis, monsieur, dit Haydée en tirant de dessous son voile un
+sachet de satin parfumé, car voici l'acte de ma naissance, rédigé par
+mon père et signé par ses principaux officiers; car voici, avec l'acte
+de ma naissance, l'acte de mon baptême, mon père ayant consenti à ce que
+je fusse élevée dans la religion de ma mère, acte que le grand primat de
+Macédoine et d'Épire a revêtu de son sceau; voici enfin (et ceci est le
+plus important sans doute) l'acte de la vente qui fut faite de ma
+personne et de celle de ma mère au marchand arménien El-Kobbir, par
+l'officier franc qui, dans son infâme marché avec la Porte, s'était
+réservé, pour sa part de butin, la fille et la femme de son bienfaiteur,
+qu'il vendit pour la somme de mille bourses, c'est-à-dire pour quatre
+cent mille francs à peu près.</p>
+
+<p>&laquo;Une pâleur verdâtre envahit les joues du comte de Morcerf, et ses yeux
+s'injectèrent de sang à l'énoncé de ces imputations terribles qui furent
+accueillies de l'assemblée avec un lugubre silence.</p>
+
+<p>&laquo;Haydée, toujours calme, mais bien plus menaçante dans son calme qu'une
+autre ne l'eût été dans sa colère, tendit au président l'acte de vente
+rédigé en langue arabe.</p>
+
+<p>&laquo;Comme on avait pensé que quelques-unes des pièces produites seraient
+rédigées en arabe, en romaïque ou en turc, l'interprète de la Chambre
+avait été prévenu; on l'appela. Un des nobles pairs à qui la langue
+arabe, qu'il avait apprise pendant la sublime campagne d'Égypte, était
+familière, suivit sur le vélin la lecture que le traducteur en fit à
+haute voix:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Moi, El-Kobbir, marchand d'esclaves et fournisseur du harem de S.H.,
+reconnais avoir reçu pour la remettre au sublime empereur, du seigneur
+franc comte de Monte-Cristo, une émeraude évaluée deux mille bourses,
+pour prix d'une jeune esclave chrétienne âgée de onze ans, du nom de
+Haydée, et fille reconnue du défunt seigneur Ali-Tebelin, pacha de
+Janina, et de Vasiliki, sa favorite; laquelle m'avait été vendue, il y a
+sept ans, avec sa mère, morte en arrivant à Constantinople, par un
+colonel franc au service du vizir Ali-Tebelin, nommé Fernand Mondego.</i></p>
+
+<p>&laquo;<i>La susdite vente m'avait été faite pour le compte de S.H., dont
+j'avais mandat, moyennant la somme de mille bourses.</i></p>
+
+<p>&laquo;<i>Fait à Constantinople, avec autorisation de S.H. l'année 1274 de
+l'hégire.</i></p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 15.5em;">&laquo;<i>Signé EL-KOBBIR</i>.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+
+<p>&laquo;<i>Le présent acte, pour lui donner toute foi, toute croyance et
+toute authenticité, sera revêtu du sceau impérial, que le vendeur
+s'oblige à y faire apposer.</i>&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Près de la signature du marchand on voyait en effet le sceau du
+sublime empereur.</p>
+
+<p>&laquo;À cette lecture et à cette vue succéda un silence terrible; le
+comte n'avait plus que le regard, et ce regard, attaché comme
+malgré lui sur Haydée, semblait de flamme et de sang.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Madame, dit le président, ne peut-on interroger le comte de
+Monte-Cristo, lequel est à Paris près de vous, à ce que je crois?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Monsieur, répondit Haydée, le comte de Monte-Cristo, mon autre
+père, est en Normandie depuis trois jours.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mais alors, madame, dit le président, qui vous a conseillé
+cette démarche, démarche dont la cour vous remercie et qui
+d'ailleurs est toute naturelle d'après votre naissance et vos
+malheurs?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Monsieur, répondit Haydée, cette démarche m'a été conseillée
+par mon respect et par ma douleur. Quoique chrétienne, Dieu me
+pardonne! j'ai toujours songé à venger mon illustre père. Or,
+quand j'ai mis le pied en France, quand j'ai su que le traître
+habitait Paris, mes yeux et mes oreilles sont restés constamment
+ouverts. Je vis retirée dans la maison de mon noble protecteur,
+mais je vis ainsi parce que j'aime l'ombre et le silence qui me
+permettent de vivre dans ma pensée et dans mon recueillement. Mais
+M. le comte de Monte-Cristo m'entoure de soins paternels, et rien
+de ce qui constitue la vie du monde ne m'est étranger; seulement
+je n'en accepte que le bruit lointain. Ainsi je lis tous les
+journaux, comme on m'envoie tous les albums, comme je reçois
+toutes les mélodies et c'est en suivant, sans m'y prêter, la vie
+des autres, que j'ai su ce qui s'était passé ce matin à la Chambre
+des pairs et ce qui devait s'y passer ce soir... Alors, j'ai
+écrit.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ainsi, demanda le président, M. le comte de Monte-Cristo n'est
+pour rien dans votre démarche?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il l'ignore complètement, monsieur, et même je n'ai qu'une
+crainte, c'est qu'il la désapprouve quand il l'apprendra;
+cependant c'est un beau jour pour moi, continua la jeune fille en
+levant au ciel un regard tout ardent de flamme, que celui où je
+trouve enfin l'occasion de venger mon père.</p>
+
+<p>&laquo;Le comte, pendant tout ce temps, n'avait point prononcé une seule
+parole; ses collègues le regardaient et sans doute plaignaient
+cette fortune brisée sous le souffle parfumé d'une femme; son
+malheur s'écrivait peu à peu en traits sinistres sur son visage.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Monsieur de Morcerf, dit le président, reconnaissez-vous
+madame pour la fille d'Ali-Tebelin, pacha de Janina?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Non, dit Morcerf en faisant un effort pour se lever, et c'est
+une trame ourdie par mes ennemis.</p>
+
+<p>&laquo;Haydée, qui tenait ses yeux fixés vers la porte, comme si elle
+attendait quelqu'un, se retourna brusquement, et, retrouvant le
+comte debout, elle poussa un cri terrible:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tu ne me reconnais pas, dit-elle; eh bien, moi, heureusement
+je te reconnais! tu es Fernand Mondego, l'officier franc qui
+instruisait les troupes de mon noble père. C'est toi qui as
+livré les châteaux de Janina! c'est toi qui, envoyé par lui à
+Constantinople pour traiter directement avec l'empereur de la vie
+ou de la mort de ton bienfaiteur, as rapporté un faux firman qui
+accordait grâce entière! c'est toi qui, avec ce firman, as obtenu
+la bague du pacha qui devait te faire obéir par Sélim, le gardien
+du feu; c'est toi qui as poignardé Sélim! c'est toi qui nous as
+vendues, ma mère et moi, au marchand El-Kobbir! Assassin!
+assassin! assassin! tu as encore au front le sang de ton maître!
+regardez tous.</p>
+
+<p>&laquo;Ces paroles avaient été prononcées avec un tel enthousiasme de
+vérité, que tous les yeux se tournèrent vers le front du comte, et
+que lui-même y porta la main comme s'il eût senti, tiède encore,
+le sang d'Ali.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous reconnaissez donc positivement M. de Morcerf pour être le
+même que l'officier Fernand Mondego?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Si je le reconnais! s'écria Haydée. Oh! ma mère! tu m'as dit:
+&laquo;Tu étais libre, tu avais un père que tu aimais, tu étais destinée
+à être presque une reine! Regarde bien cet homme, c'est lui qui
+t'a faite esclave, c'est lui qui a levé au bout d'une pique la
+tête de ton père, c'est lui qui nous a vendues, c'est lui qui nous
+a livrées! Regarde bien sa main droite, celle qui a une large
+cicatrice; si tu oubliais son visage, tu le reconnaîtrais à cette
+main dans laquelle sont tombées une à une les pièces d'or du
+marchand El-Kobbir!&raquo; Si je le reconnais! Oh! qu'il dise maintenant
+lui-même s'il ne me reconnaît pas.</p>
+
+<p>&laquo;Chaque mot tombait comme un coutelas sur Morcerf et retranchait
+une parcelle de son énergie; aux derniers mots, il cacha vivement
+et malgré lui sa main, mutilée en effet par une blessure, dans sa
+poitrine, et retomba sur son fauteuil, abîmé dans un morne
+désespoir.</p>
+
+<p>&laquo;Cette scène avait fait tourbillonner les esprits de l'assemblée,
+comme on voit courir les feuilles détachées du tronc sous le vent
+puissant du nord.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Monsieur le comte de Morcerf, dit le président, ne vous
+laissez pas abattre, répondez: la justice de la cour est suprême
+et égale pour tous comme celle de Dieu; elle ne vous laissera pas
+écraser par vos ennemis sans vous donner les moyens de les
+combattre. Voulez-vous des enquêtes nouvelles? Voulez-vous que
+j'ordonne un voyage de deux membres de la Chambre à Janina?
+Parlez!</p>
+
+<p>&laquo;Morcerf ne répondit rien.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, tous les membres de la commission se regardèrent avec une
+sorte de terreur. On connaissait le caractère énergique et violent
+du comte. Il fallait une bien terrible prostration pour annihiler
+la défense de cet homme; il fallait enfin penser qu'à ce silence,
+qui ressemblait au sommeil, succéderait un réveil qui
+ressemblerait à la foudre.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien, lui demanda le président, que décidez-vous?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Rien! dit en se levant le comte avec une voix sourde.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;La fille d'Ali-Tebelin, dit le président, a donc déclaré bien
+réellement la vérité? elle est donc bien réellement le témoin
+terrible auquel il arrive toujours que le coupable n'ose répondre:
+NON? vous avez donc fait bien réellement toutes les choses dont on
+vous accuse?</p>
+
+<p>&laquo;Le comte jeta autour de lui un regard dont l'expression
+désespérée eût touché des tigres, mais il ne pouvait désarmer des
+juges; puis il leva les yeux vers la voûte, et les détourna
+aussitôt, comme s'il eût craint que cette voûte, en s'ouvrant, ne
+fît resplendir ce second tribunal qui se nomme le ciel, cet autre
+juge qui s'appelle Dieu.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, avec un brusque mouvement, il arracha les boutons de cet
+habit fermé qui l'étouffait, et sortit de la salle comme un sombre
+insensé; un instant son pas retentit lugubrement sous la voûte
+sonore, puis bientôt le roulement de la voiture qui l'emportait au
+galop ébranla le portique de l'édifice florentin.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Messieurs, dit le président quand le silence fut rétabli,
+M. le comte de Morcerf est-il convaincu de félonie, de trahison et
+d'indignité?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui! répondirent d'une voix unanime tous les membres de la
+commission d'enquête.</p>
+
+<p>&laquo;Haydée avait assisté jusqu'à la fin de la séance; elle entendit
+prononcer la sentence du comte sans qu'un seul des traits de son
+visage exprimât ou la joie ou la pitié.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, ramenant son voile sur son visage, elle salua
+majestueusement les conseillers, et sortit de ce pas dont Virgile
+voyait marcher les déesses.&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXXXVII" id="LXXXVII"></a><a href="#table">LXXXVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La provocation.</a></h3>
+
+<p>&laquo;Alors, continua Beauchamp, je profitai du silence et de
+l'obscurité de la salle pour sortir sans être vu. L'huissier qui
+m'avait introduit m'attendait à la porte. Il me conduisit, à
+travers les corridors, jusqu'à une petite porte donnant sur la rue
+de Vaugirard. Je sortis l'âme brisée et ravie tout à la fois,
+pardonnez-moi cette expression, Albert, brisée par rapport à vous,
+ravie de la noblesse de cette jeune fille poursuivant la vengeance
+paternelle. Oui, je vous le jure, Albert, de quelque part que
+vienne cette révélation, je dis, moi, qu'elle peut venir d'un
+ennemi, mais que cet ennemi n'est que l'agent de la Providence.&raquo;</p>
+
+<p>Albert tenait sa tête entre ses deux mains; il releva son visage,
+rouge de honte et baigné de larmes, et saisissant le bras de
+Beauchamp.</p>
+
+<p>&laquo;Ami, lui dit-il, ma vie est finie: il me reste, non pas à dire
+comme vous que la Providence m'a porté le coup, mais à chercher
+quel homme me poursuit de son inimitié; puis, quand je le
+connaîtrai, je tuerai cet homme, ou cet homme me tuera; or, je
+compte sur votre amitié pour m'aider, Beauchamp, si toutefois le
+mépris ne l'a pas tuée dans votre cœur.</p>
+
+<p>&mdash;Le mépris, mon ami? et en quoi ce malheur vous touchera-t-il?
+Non! Dieu merci! nous n'en sommes plus au temps où un injuste
+préjugé rendait les fils responsables des actions des pères.
+Repassez toute votre vie, Albert, elle date d'hier, il est vrai,
+mais jamais aurore d'un beau jour fut-elle plus pure que votre
+orient? non, Albert, croyez-moi, vous êtes jeune, vous êtes riche,
+quittez la France: tout s'oublie vite dans cette grande Babylone à
+l'existence agitée et aux goûts changeants; vous viendrez dans
+trois ou quatre ans, vous aurez épousé quelque princesse russe, et
+personne ne songera plus à ce qui s'est passé hier, à plus forte
+raison à ce qui s'est passé il y a seize ans.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon cher Beauchamp, merci de l'excellente intention qui
+vous dicte vos paroles, mais cela ne peut être ainsi, je vous ai
+dit mon désir, et maintenant, s'il le faut, je changerai le mot
+désir en celui de volonté. Vous comprenez qu'intéressé comme je le
+suis dans cette affaire, je ne puis voir la chose du même point de
+vue que vous. Ce qui vous semble venir à vous d'une source céleste
+me semble venir à moi d'une source moins pure. La Providence me
+paraît, je vous l'avoue, fort étrangère à tout ceci, et cela
+heureusement, car au lieu de l'invisible et de l'impalpable
+messagère des récompenses et punitions célestes, je trouverai un
+être palpable et visible, sur lequel je me vengerai, oh! oui, je
+vous le jure, de tout ce que je souffre depuis un mois.
+Maintenant, je vous le répète, Beauchamp, je tiens à rentrer dans
+la vie humaine et matérielle, et, si vous êtes encore mon ami
+comme vous le dites, aidez-moi à retrouver la main qui a porté le
+coup.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, soit! dit Beauchamp; et si vous tenez absolument à ce
+que je descende sur la terre je le ferai; si vous tenez à vous
+mettre à la recherche d'un ennemi, je m'y mettrai avec vous. Et je
+le trouverai, car mon honneur est presque aussi intéressé que le
+vôtre à ce que nous le retrouvions.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, Beauchamp, vous comprenez, à l'instant même,
+sans retard, commençons nos investigations. Chaque minute de
+retard est une éternité pour moi; le dénonciateur n'est pas encore
+puni, il peut donc espérer qu'il ne le sera pas; et, sur mon
+honneur, s'il l'espère, il se trompe!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, écoutez-moi, Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Beauchamp, je vois que vous savez quelque chose; tenez,
+vous me rendez la vie!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas que ce soit réalité, Albert, mais c'est au moins
+une lumière dans la nuit: en suivant cette lumière, peut-être nous
+conduira-t-elle au but.</p>
+
+<p>&mdash;Dites! vous voyez bien que je bous d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vais vous raconter ce que je n'ai pas voulu vous
+dire en revenant de Janina.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce qui s'est passé, Albert; j'ai été tout naturellement
+chez le premier banquier de la ville pour prendre des
+informations; au premier mot que j'ai dit de l'affaire, avant même
+que le nom de votre père eût été prononcé:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! dit-il, très bien, je devine ce qui vous amène.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Comment cela, et pourquoi?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Parce qu'il y a quinze jours à peine j'ai été interrogé sur le
+même sujet.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Par qui?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Par un banquier de Paris, mon correspondant.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Que vous nommez?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;M. Danglars.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Lui! s'écria Albert; en effet, c'est bien lui qui depuis si
+longtemps poursuit mon pauvre père de sa haine jalouse; lui,
+l'homme prétendu populaire, qui ne peut pardonner au comte de
+Morcerf d'être pair de France. Et, tenez, cette rupture de mariage
+sans raison donnée; oui, c'est bien cela.</p>
+
+<p>&mdash;Informez-vous, Albert (mais ne vous emportez pas d'avance),
+informez-vous, vous dis-je, et si la chose est vraie...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, si la chose est vraie! s'écria le jeune homme, il me
+paiera tout ce que j'ai souffert.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, Morcerf, c'est un homme déjà vieux.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai égard à son âge comme il a eu égard à l'honneur de ma
+famille; s'il en voulait à mon père, que ne frappait-il mon père?
+Oh! non, il a eu peur de se trouver en face d'un homme!</p>
+
+<p>&mdash;Albert, je ne vous condamne pas, je ne fais que vous retenir;
+Albert, agissez prudemment.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'ayez pas peur; d'ailleurs, vous m'accompagnerez,
+Beauchamp, les choses solennelles doivent être traitées devant
+témoin. Avant la fin de cette journée, si M. Danglars est le
+coupable, M. Danglars aura cessé de vivre ou je serai mort.
+Pardieu, Beauchamp, je veux faire de belles funérailles à mon
+honneur!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, quand de pareilles résolutions sont prises,
+Albert, il faut les mettre à exécution à l'instant même. Vous
+voulez aller chez M. Danglars? partons.&raquo;</p>
+
+<p>On envoya chercher un cabriolet de place. En entrant dans l'hôtel
+du banquier, on aperçut le phaéton et le domestique de M. Andrea
+Cavalcanti à la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! parbleu! voilà qui va bien, dit Albert avec une voix sombre.
+Si M. Danglars ne veut pas se battre avec moi, je lui tuerai son
+gendre. Cela doit se battre, un Cavalcanti.&raquo;</p>
+
+<p>On annonça le jeune homme au banquier, qui, au nom d'Albert,
+sachant ce qui s'était passé la veille, fit défendre sa porte.
+Mais il était trop tard, il avait suivi le laquais; il entendit
+l'ordre donné, força la porte et pénétra, suivi de Beauchamp,
+jusque dans le cabinet du banquier.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, monsieur! s'écria celui-ci, n'est-on plus maître de
+recevoir chez soi qui l'on veut, ou qui l'on ne veut pas? Il me
+semble que vous vous oubliez étrangement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, dit froidement Albert, il y a des circonstances,
+et vous êtes dans une de celles-là, où il faut, sauf lâcheté, je
+vous offre ce refuge, être chez soi pour certaines personnes du
+moins.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, que me voulez-vous donc, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, dit Morcerf, s'approchant sans paraître faire
+attention à Cavalcanti qui était adossé à la cheminée, je veux
+vous proposer un rendez-vous dans un coin écarté, où personne ne
+vous dérangera pendant dix minutes, je ne vous en demande pas
+davantage; où, des deux hommes qui se sont rencontrés, il en
+restera un sous les feuilles.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars pâlit, Cavalcanti fit un mouvement. Albert se retourna
+vers le jeune homme:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon Dieu! dit-il, venez si vous voulez, monsieur le comte,
+vous avez le droit d'y être, vous êtes presque de la famille, et
+je donne de ces sorties de rendez-vous à autant de gens qu'il s'en
+trouvera pour les accepter.&raquo;</p>
+
+<p>Cavalcanti regarda d'un air stupéfait Danglars lequel faisant un
+effort, se leva et s'avança entre les deux jeunes gens. L'attaque
+d'Albert à Andrea venait de le placer sur un autre terrain, et il
+espérait que la visite d'Albert avait une autre cause que celle
+qu'il lui avait supposée d'abord.</p>
+
+<p>&laquo;Ah çà! monsieur, dit-il à Albert, si vous venez ici chercher
+querelle à monsieur parce que je l'ai préféré à vous, je vous
+préviens que je ferai de cela une affaire de procureur du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, monsieur, dit Morcerf avec un sombre
+sourire, je ne parle pas de mariage le moins du monde, et je ne
+m'adresse à M. Cavalcanti que parce qu'il m'a semblé avoir eu un
+instant l'intention d'intervenir dans notre discussion. Et puis,
+tenez, au reste, vous avez raison, dit-il, je cherche aujourd'hui
+querelle à tout le monde; mais soyez tranquille, monsieur
+Danglars, la priorité vous appartient.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit Danglars, pâle de colère et de peur, je vous
+avertis que lorsque j'ai le malheur de rencontrer sur mon chemin
+un dogue enragé, je le tue et que, loin de me croire coupable, je
+pense avoir rendu un service à la société. Or, si vous êtes enragé
+et que vous tendiez à me mordre, je vous en préviens, je vous
+tuerai sans pitié. Tiens! est-ce ma faute, à moi, si votre père
+est déshonoré?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, misérable! s'écria Morcerf, c'est ta faute!&raquo;</p>
+
+<p>Danglars fit un pas en arrière.</p>
+
+<p>&laquo;Ma faute! à moi, dit-il; mais vous êtes fou! Est-ce que je sais
+l'histoire grecque, moi? Est-ce que j'ai voyagé dans tous ces
+pays-là? Est-ce que c'est moi qui ai conseillé à votre père de
+vendre les châteaux de Janina? de trahir...</p>
+
+<p>&mdash;Silence! dit Albert d'une voix sourde. Non, ce n'est pas vous
+qui directement avez fait cet éclat et causé ce malheur, mais
+c'est vous qui l'avez hypocritement provoqué.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous! d'où vient la révélation?</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble que le journal vous l'a dit: de Janina,
+parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Qui a écrit à Janina?</p>
+
+<p>&mdash;À Janina?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Qui a écrit pour demander des renseignements sur mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que tout le monde peut écrire à Janina.</p>
+
+<p>&mdash;Une seule personne a écrit cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Une seule?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! et cette personne, c'est vous.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai écrit, sans doute; il me semble que lorsqu'on marie sa
+fille à un jeune homme, on peut prendre des renseignements sur la
+famille de ce jeune homme; c'est non seulement un droit, mais
+encore un devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez écrit, monsieur, dit Albert, sachant parfaitement la
+réponse qui vous viendrait.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Ah! je vous le jure bien, s'écria Danglars avec une
+confiance et une sécurité qui venaient encore moins de sa peur
+peut-être que de l'intérêt qu'il ressentait au fond pour le
+malheureux jeune homme; je vous jure que jamais je n'eusse pensé à
+écrire à Janina. Est-ce que je connaissais la catastrophe d'Ali-Pacha, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Alors quelqu'un vous a donc poussé à écrire?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;On vous a poussé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela?... achevez... dites...</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! rien de plus simple, je parlais du passé de votre
+père, je disais que la source de sa fortune était toujours restée
+obscure. La personne m'a demandé où votre père avait fait cette
+fortune. J'ai répondu: &laquo;En Grèce.&raquo; Alors elle m'a dit: &laquo;Eh bien,
+écrivez à Janina.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous a donné ce conseil?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! le comte de Monte-Cristo, votre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Monte-Cristo vous a dit d'écrire à Janina?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et j'ai écrit. Voulez-vous voir ma correspondance? je vous
+la montrerai.&raquo;</p>
+
+<p>Albert et Beauchamp se regardèrent.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit alors Beauchamp, qui n'avait point encore pris la
+parole, il me semble que vous accusez le comte, qui est absent de
+Paris, et qui ne peut se justifier en ce moment?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'accuse personne, monsieur, dit Danglars, je raconte, et je
+répéterai devant M. le comte de Monte-Cristo ce que je viens de
+dire devant vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et le comte sait quelle réponse vous avez reçue?</p>
+
+<p>&mdash;Je la lui ai montrée.</p>
+
+<p>&mdash;Savait-il que le nom de baptême de mon père était Fernand, et
+que son nom de famille était Mondego?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le lui avais dit depuis longtemps au surplus, je n'ai
+fait là-dedans que ce que tout autre eût fait à ma place, et même
+peut-être beaucoup moins. Quand, le lendemain de cette réponse,
+poussé par M. de Monte-Cristo, votre père est venu me demander ma
+fille officiellement, comme cela se fait quand on veut en finir,
+j'ai refusé, j'ai refusé net, c'est vrai, mais sans explication,
+sans éclat. En effet, pourquoi aurais-je fait un éclat? En quoi
+l'honneur ou le déshonneur de M. de Morcerf m'importe-t-il? Cela
+ne faisait ni hausser ni baisser la rente.&raquo;</p>
+
+<p>Albert sentit la rougeur lui monter au front; il n'y avait plus de
+doute, Danglars se défendait avec la bassesse, mais avec l'assurance
+d'un homme qui dit, sinon toute la vérité, du moins une partie de la
+vérité, non point par conscience, il est vrai, mais par terreur.
+D'ailleurs, que cherchait Morcerf? ce n'était pas le plus ou moins de
+culpabilité de Danglars ou de Monte-Cristo, c'était un homme qui
+répondît de l'offense légère ou grave, c'était un homme qui se battît,
+et il était évident que Danglars ne se battrait pas.</p>
+
+<p>Et puis, chacune des choses oubliées ou inaperçues redevenait
+visible à ses yeux ou présente à son souvenir. Monte-Cristo savait
+tout, puisqu'il avait acheté la fille d'Ali-Pacha, or, sachant
+tout, il avait conseillé à Danglars d'écrire à Janina. Cette
+réponse connue, il avait accédé au désir manifesté par Albert
+d'être présenté à Haydée; une fois devant elle, il avait laissé
+l'entretien tomber sur la mort d'Ali, ne s'opposant pas au récit
+d'Haydée (mais ayant sans doute donné à la jeune fille dans les
+quelques mots romaïques qu'il avait prononcés des instructions qui
+n'avaient point permis à Morcerf de reconnaître son père);
+d'ailleurs n'avait-il pas prié Morcerf de ne pas prononcer le nom
+de son père devant Haydée? Enfin il avait mené Albert en Normandie
+au moment où il savait que le grand éclat devait se faire. Il n'y
+avait pas à en douter, tout cela était un calcul, et, sans aucun
+doute, Monte-Cristo s'entendait avec les ennemis de son père.</p>
+
+<p>Albert prit Beauchamp dans un coin et lui communiqua toutes ses
+idées.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez raison, dit celui-ci; M. Danglars n'est, dans ce qui
+est arrivé, que pour la partie brutale et matérielle; c'est à
+M. de Monte-Cristo que vous devez demander une explication.&raquo;</p>
+
+<p>Albert se retourna.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit-il à Danglars, vous comprenez que je ne prends pas
+encore de vous un congé définitif; il me reste à savoir si vos
+inculpations sont justes, et je vais de ce pas m'en assurer chez
+M. le comte de Monte-Cristo.&raquo;</p>
+
+<p>Et, saluant le banquier, il sortit avec Beauchamp sans paraître
+autrement s'occuper de Cavalcanti.</p>
+
+<p>Danglars les reconduisit jusqu'à la porte, et, à la porte,
+renouvela à Albert l'assurance qu'aucun motif de haine personnel
+ne l'animait contre M. le comte de Morcerf.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXXXVIII" id="LXXXVIII"></a><a href="#table">LXXXVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'insulte.</a></h3>
+
+<p>À la porte du banquier, Beauchamp arrêta Morcerf.</p>
+
+<p>&laquo;Écoutez, lui dit-il, tout à l'heure je vous ai dit, chez
+M. Danglars, que c'était à M. de Monte-Cristo que vous deviez
+demander une explication?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et nous allons chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, Morcerf; avant d'aller chez le comte, réfléchissez.</p>
+
+<p>&mdash;À quoi voulez-vous que je réfléchisse?</p>
+
+<p>&mdash;À la gravité de la démarche.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle plus grave que d'aller chez M. Danglars?</p>
+
+<p>&mdash;Oui;
+M. Danglars était un homme d'argent, et vous le savez, les hommes
+d'argent savent trop le capital qu'ils risquent pour se battre
+facilement. L'autre au contraire, est un gentilhomme, en apparence
+du moins; mais ne craignez-vous pas, sous le gentilhomme, de
+rencontrer le bravo?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crains qu'une chose, c'est de trouver un homme qui ne se
+batte pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez tranquille, dit Beauchamp, celui-là se battra. J'ai
+même peur d'une chose, c'est qu'il ne se batte trop bien; prenez
+garde!</p>
+
+<p>&mdash;Ami, dit Morcerf avec un beau sourire, c'est ce que je demande;
+et ce qui peut m'arriver de plus heureux, c'est d'être tué pour
+mon père: cela nous sauvera tous.</p>
+
+<p>&mdash;Votre mère en mourra!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre mère! dit Albert en passant la main sur ses yeux, je le
+sais bien; mais mieux vaut qu'elle meure de cela que de mourir de
+honte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien décidé, Albert?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc! Mais croyez-vous que nous le trouvions?</p>
+
+<p>&mdash;Il devait revenir quelques heures après moi, et certainement il
+sera revenu.&raquo;</p>
+
+<p>Ils montèrent, et se firent conduire avenue des Champs-Élysées,
+n&deg; 30.</p>
+
+<p>Beauchamp voulait descendre seul, mais Albert lui fit observer que
+cette affaire, sortant des règles ordinaires, lui permettait de
+s'écarter de l'étiquette du duel.</p>
+
+<p>Le jeune homme agissait dans tout ceci pour une cause si sainte,
+que Beauchamp n'avait autre chose à faire qu'à se prêter à toutes
+ses volontés: il céda donc à Morcerf et se contenta de le suivre.</p>
+
+<p>Albert ne fit qu'un bond de la loge du concierge au perron. Ce fut
+Baptistin qui le reçut.</p>
+
+<p>Le comte venait d'arriver effectivement, mais il était au bain, et
+avait défendu de recevoir qui que ce fût au monde.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, après le bain? demanda Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur dînera.</p>
+
+<p>&mdash;Et après le dîner?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur dormira une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite il ira à l'Opéra.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes sûr? demanda Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement sûr; monsieur a commandé ses chevaux pour huit
+heures précises.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, répliqua Albert; voilà tout ce que je voulais
+savoir.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers Beauchamp:</p>
+
+<p>&laquo;Si vous avez quelque chose à faire, Beauchamp, faites-le tout de
+suite; si vous avez rendez-vous ce soir, remettez-le à demain.
+Vous comprenez que je compte sur vous pour aller à l'Opéra. Si
+vous le pouvez, amenez-moi Château-Renaud.&raquo;</p>
+
+<p>Beauchamp profita de la permission et quitta Albert après lui
+avoir promis de le venir prendre à huit heures moins un quart.</p>
+
+<p>Rentré chez lui, Albert prévint Franz, Debray et Morrel du désir
+qu'il avait de les voir le soir même à l'Opéra.</p>
+
+<p>Puis il alla visiter sa mère, qui, depuis les événements de la
+veille, avait fait défendre sa porte et gardait la chambre. Il la
+trouva au lit, écrasée par la douleur de cette humiliation
+publique.</p>
+
+<p>La vue d'Albert produisit sur Mercédès l'effet qu'on en pouvait
+attendre; elle serra la main de son fils et éclata en sanglots.
+Cependant ces larmes la soulagèrent.</p>
+
+<p>Albert demeura un instant debout et muet près du visage de sa
+mère. On voyait à sa mine pâle et à ses sourcils froncés que sa
+résolution de vengeance s'émoussait de plus en plus dans son
+cœur.</p>
+
+<p>&laquo;Ma mère, demanda Albert, est-ce que vous connaissez quelque
+ennemi à M. de Morcerf?&raquo;</p>
+
+<p>Mercédès tressaillit; elle avait remarqué que le jeune homme
+n'avait pas dit: à mon père.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, dit-elle, les gens dans la position du comte ont
+beaucoup d'ennemis qu'ils ne connaissent point. D'ailleurs, les
+ennemis qu'on connaît ne sont point, vous le savez, les plus
+dangereux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais cela, aussi j'en appelle à toute votre
+perspicacité. Ma mère, vous êtes une femme si supérieure que rien
+ne vous échappe, à vous!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me dites-vous cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous aviez remarqué, par exemple, que le soir du bal
+que nous avons donné, M. de Monte-Cristo n'avait rien voulu
+prendre chez nous.&raquo;</p>
+
+<p>Mercédès se soulevant toute tremblante sur son bras brûlé par la
+fièvre:</p>
+
+<p>&laquo;M. de Monte-Cristo! s'écria-t-elle, et quel rapport cela aurait-il
+avec la question que vous me faites?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez, ma mère, M. de Monte-Cristo est presque un homme
+d'Orient, et les Orientaux, pour conserver toute liberté de
+vengeance, ne mangent ni ne boivent jamais chez leurs ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Monte-Cristo, notre ennemi, dites-vous, Albert? reprit
+Mercédès en devenant plus pâle que le drap qui la couvrait. Qui
+vous a dit cela? pourquoi? Vous êtes fou, Albert. M. de Monte-Cristo
+n'a eu pour nous que des politesses. M. de Monte-Cristo
+vous a sauvé la vie, c'est vous-même qui nous l'avez présenté. Oh!
+je vous en prie, mon fils, si vous aviez une pareille idée,
+écartez-la, et si j'ai une recommandation à vous faire, je dirai
+plus, si j'ai une prière à vous adresser, tenez-vous bien avec
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, répliqua le jeune homme avec un sombre regard, vous
+avez vos raisons pour me dire de ménager cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! s'écria Mercédès, rougissant avec la même rapidité qu'elle
+avait pâli, et redevenant presque aussitôt plus pâle encore
+qu'auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, et cette raison, n'est-ce pas, reprit Albert,
+est que cet homme ne peut nous faire du mal?&raquo;</p>
+
+<p>Mercédès frissonna; et attachant sur son fils un regard
+scrutateur:</p>
+
+<p>&laquo;Vous me parlez étrangement, dit-elle à Albert, et vous avez de
+singulières préventions, ce me semble. Que vous a donc fait le
+comte? Il y a trois jours vous étiez avec lui en Normandie; il y a
+trois jours je le regardais et vous le regardiez vous-même comme
+votre meilleur ami.&raquo;</p>
+
+<p>Un sourire ironique effleura les lèvres d'Albert. Mercédès vit ce
+sourire, et avec son double instinct de femme et de mère elle
+devina tout; mais, prudente et forte, elle cacha son trouble et
+ses frémissements.</p>
+
+<p>Albert laissa tomber la conversation; au bout d'un instant la
+comtesse la renoua.</p>
+
+<p>&laquo;Vous veniez me demander comment j'allais, dit-elle, je vous
+répondrai franchement, mon ami, que je ne me sens pas bien. Vous
+devriez vous installer ici, Albert, vous me tiendriez compagnie;
+j'ai besoin de n'être pas seule.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, dit le jeune homme, je serais à vos ordres, et vous
+savez avec quel bonheur, si une affaire pressée et importante ne
+me forçait à vous quitter toute la soirée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fort bien, répondit Mercédès avec un soupir; allez, Albert,
+je ne veux point vous rendre esclave de votre piété filiale.&raquo;</p>
+
+<p>Albert fit semblant de ne point entendre, salua sa mère et sortit.
+À peine le jeune homme eut-il refermé la porte que Mercédès fit
+appeler un domestique de confiance et lui ordonna de suivre Albert
+partout où il irait dans la soirée, et de lui en venir rendre
+compte à l'instant même.</p>
+
+<p>Puis elle sonna sa femme de chambre, et, si faible qu'elle fût, se
+fit habiller pour être prête à tout événement.</p>
+
+<p>La mission donnée au laquais n'était pas difficile à exécuter.
+Albert rentra chez lui et s'habilla avec une sorte de recherche
+sévère. À huit heures moins dix minutes Beauchamp arriva: il avait
+vu Château-Renaud, lequel avait promis de se trouver à l'orchestre
+avant le lever du rideau.</p>
+
+<p>Tous deux montèrent dans le coupé d'Albert, qui n'ayant aucune
+raison de cacher où il allait, dit tout haut:</p>
+
+<p>&laquo;À l'Opéra!&raquo;</p>
+
+<p>Dans son impatience, il avait devancé le lever du rideau. Château-Renaud
+était à sa stalle: prévenu de tout par Beauchamp, Albert n'avait aucune
+explication à lui donner. La conduite de ce fils cherchant à venger son
+père était si simple, que Château-Renaud ne tenta en rien de le
+dissuader, et se contenta de lui renouveler l'assurance qu'il était à sa
+disposition.</p>
+
+<p>Debray n'était pas encore arrivé, mais Albert savait qu'il manquait
+rarement une représentation de l'Opéra. Albert erra dans le théâtre
+jusqu'au lever du rideau. Il espérait rencontrer Monte-Cristo, soit dans
+le couloir, soit dans l'escalier. La sonnette l'appela à sa place, et il
+vint s'asseoir à l'orchestre, entre Château-Renaud et Beauchamp.</p>
+
+<p>Mais ses yeux ne quittaient pas cette loge d'entre-colonnes qui,
+pendant tout le premier acte, semblait s'obstiner à rester fermée.</p>
+
+<p>Enfin, comme Albert, pour la centième fois, interrogeait sa
+montre, au commencement du deuxième acte, la porte de la loge
+s'ouvrit, et Monte-Cristo, vêtu de noir, entra et s'appuya à la
+rampe pour regarder dans la salle; Morrel le suivait, cherchant
+des yeux sa sœur et son beau-frère. Il les aperçut dans une loge
+du second rang, et leur fit signe.</p>
+
+<p>Le comte, en jetant son coup d'œil circulaire dans la salle,
+aperçut une tête pâle et des yeux étincelants qui semblaient
+attirer avidement ses regards; il reconnut bien Albert, mais
+l'expression qu'il remarqua sur ce visage bouleversé lui conseilla
+sans doute de ne point l'avoir remarqué. Sans faire donc aucun
+mouvement qui décelât sa pensée, il s'assit, tira sa jumelle de
+son étui, et lorgna d'un autre côté.</p>
+
+<p>Mais, sans paraître voir Albert, le comte ne le perdait pas de
+vue, et, lorsque la toile tomba sur la fin du second acte, son
+coup d'œil infaillible et sûr suivit le jeune homme sortant de
+l'orchestre et accompagné de ses deux amis.</p>
+
+<p>Puis, la même tête reparut aux carreaux d'une première loge, en
+face de la sienne. Le comte sentait venir à lui la tempête, et
+lorsqu'il entendit la clef tourner dans la serrure de sa loge,
+quoiqu'il parlât en ce moment même à Morrel avec son visage le
+plus riant, le comte savait à quoi s'en tenir, et il s'était
+préparé à tout.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>Seulement alors, Monte-Cristo se retourna et aperçut Albert,
+livide et tremblant; derrière lui étaient Beauchamp et Château-Renaud.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! s'écria-t-il avec cette bienveillante politesse qui
+distinguait d'habitude son salut des banales civilités du monde,
+voilà mon cavalier arrivé au but! Bonsoir, monsieur de Morcerf.&raquo;</p>
+
+<p>Et le visage de cet homme, si singulièrement maître de lui-même,
+exprimait la plus parfaite cordialité.</p>
+
+<p>Morrel alors se rappela seulement la lettre qu'il avait reçue du
+vicomte, et dans laquelle, sans autre explication, celui-ci le
+priait de se trouver à l'Opéra; et il comprit qu'il allait se
+passer quelque chose de terrible.</p>
+
+<p>&laquo;Nous ne venons point ici pour échanger d'hypocrites politesses ou
+de faux-semblants d'amitié, dit le jeune homme; nous venons vous
+demander une explication, monsieur le comte.&raquo;</p>
+
+<p>La voix tremblante du jeune homme avait peine à passer entre ses
+dents serrées.</p>
+
+<p>&laquo;Une explication à l'Opéra? dit le comte avec ce ton si calme et
+avec ce coup d'œil si pénétrant, qu'on reconnaît à ce double
+caractère l'homme éternellement sûr de lui-même. Si peu familier
+que je sois avec les habitudes parisiennes, je n'aurais pas cru,
+monsieur, que ce fût là que les explications se demandaient.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, lorsque les gens se font celer, dit Albert,
+lorsqu'on ne peut pénétrer jusqu'à eux sous prétexte qu'ils sont
+au bain, à table ou au lit, il faut bien s'adresser là où on les
+rencontre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas difficile à rencontrer, dit Monte-Cristo, car
+hier encore, monsieur, si j'ai bonne mémoire, vous étiez chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Hier, monsieur, dit le jeune homme, dont la tête
+s'embarrassait, j'étais chez vous parce que j'ignorais qui vous
+étiez.&raquo;</p>
+
+<p>Et en prononçant ces paroles, Albert avait élevé la voix de
+manière à ce que les personnes placées dans les loges voisines
+l'entendissent, ainsi que celles qui passaient dans le couloir.
+Aussi les personnes des loges se retournèrent-elles, et celles du
+couloir s'arrêtèrent-elles derrière Beauchamp et Château-Renaud au
+bruit de cette altercation.</p>
+
+<p>&laquo;D'où sortez-vous donc, monsieur? dit Monte-Cristo sans la moindre
+émotion apparente. Vous ne semblez pas jouir de votre bon sens.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu que je comprenne vos perfidies, monsieur, et que je
+parvienne à vous faire comprendre que je veux m'en venger, je
+serai toujours assez raisonnable, dit Albert furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je ne vous comprends point, répliqua Monte-Cristo,
+et, quand même je vous comprendrais, vous n'en parleriez encore
+que trop haut. Je suis ici chez moi, monsieur, et moi seul ai le
+droit d'y élever la voix au-dessus des autres. Sortez, monsieur!&raquo;</p>
+
+<p>Et Monte-Cristo montra la porte à Albert avec un geste admirable
+de commandement.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! je vous en ferai bien sortir, de chez vous! reprit Albert en
+froissant dans ses mains convulsives son gant, que le comte ne
+perdait pas de vue.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien! dit flegmatiquement Monte-Cristo; vous me cherchez
+querelle, monsieur; je vois cela; mais un conseil, vicomte, et
+retenez-le bien: c'est une coutume mauvaise que de faire du bruit
+en provoquant. Le bruit ne va pas à tout le monde, monsieur de
+Morcerf.&raquo;</p>
+
+<p>À ce nom, un murmure d'étonnement passa comme un frisson parmi les
+auditeurs de cette scène. Depuis la veille le nom de Morcerf était
+dans toutes les bouches.</p>
+
+<p>Albert mieux que tous, et le premier de tous, comprit l'allusion,
+et fit un geste pour lancer son gant au visage du comte; mais
+Morrel lui saisit le poignet, tandis que Beauchamp et
+Château-Renaud, craignant que la scène ne dépassât la limite d'une
+provocation, le retenaient par-derrière.</p>
+
+<p>Mais Monte-Cristo, sans se lever, en inclinant sa chaise, étendit
+la main seulement, et saisissant entre les doigts crispés du jeune
+homme le gant humide et écrasé:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit-il avec un accent terrible, je tiens votre gant
+pour jeté, et je vous l'enverrai roulé autour d'une balle.
+Maintenant, sortez de chez moi, ou j'appelle mes domestiques et je
+vous fais jeter à la porte.&raquo;</p>
+
+<p>Ivre, effaré, les yeux sanglants, Albert fit deux pas en arrière.</p>
+
+<p>Morrel en profita pour refermer la porte.</p>
+
+<p>Monte-Cristo reprit sa jumelle et se remit à lorgner, comme si
+rien d'extraordinaire ne venait de se passer.</p>
+
+<p>Cet homme avait un cœur de bronze et un visage de marbre. Morrel
+se pencha à son oreille.</p>
+
+<p>&laquo;Que lui avez-vous fait? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? rien, personnellement du moins, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant cette scène étrange doit avoir une cause?</p>
+
+<p>&mdash;L'aventure du comte de Morcerf exaspère le malheureux jeune
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Y êtes-vous pour quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;C'est par Haydée que la Chambre a été instruite de la trahison
+de son père.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Morrel, on m'a dit, mais je n'avais pas voulu le
+croire, que cette esclave grecque que j'ai vue avec vous ici, dans
+cette loge même, était la fille d'Ali-Pacha.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité, cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! dit Morrel, je comprends tout alors, et cette
+scène était préméditée.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Albert m'a écrit de me trouver ce soir à l'opéra; c'était
+pour me rendre témoin de l'insulte qu'il voulait vous faire.</p>
+
+<p>&mdash;Probablement, dit Monte-Cristo avec son imperturbable
+tranquillité.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que ferez-vous de lui?</p>
+
+<p>&mdash;De qui?</p>
+
+<p>&mdash;D'Albert!</p>
+
+<p>&mdash;D'Albert? reprit Monte-Cristo du même ton, ce que j'en ferai,
+Maximilien? Aussi vrai que vous êtes ici et que je vous serre la
+main, je le tuerai demain avant dix heures du matin. Voilà ce que
+j'en ferai.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel, à son tour, prit la main de Monte-Cristo dans les deux
+siennes, et il frémit en sentant cette main froide et calme.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! comte, dit-il, son père l'aime tant!</p>
+
+<p>&mdash;Ne me dites pas ces choses-là! s'écria Monte-Cristo avec le
+premier mouvement de colère qu'il eût paru éprouver; je le ferais
+souffrir!&raquo;</p>
+
+<p>Morrel, stupéfait, laissa tomber la main de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&laquo;Comte! comte! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Cher Maximilien, interrompit le comte, écoutez de quelle
+adorable façon Duprez chante cette phrase: <i>Ô Mathilde! idole de
+mon âme.</i> Tenez, j'ai deviné le premier Duprez à Naples et j'ai
+applaudi le premier. Bravo! bravo!&raquo;</p>
+
+<p>Morrel comprit qu'il n'y avait plus rien à dire, et il attendit.</p>
+
+<p>La toile, qui s'était levée à la fin de la scène d'Albert, retomba
+presque aussitôt. On frappa à la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Entrez&raquo;, dit Monte-Cristo sans que sa voix décelât la moindre
+émotion.</p>
+
+<p>Beauchamp parut.</p>
+
+<p>&laquo;Bonsoir, monsieur Beauchamp, dit Monte-Cristo, comme s'il voyait
+le journaliste pour la première fois de la soirée; asseyez-vous
+donc.&raquo;</p>
+
+<p>Beauchamp salua, entra et s'assit.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit-il à Monte-Cristo, j'accompagnais tout à l'heure,
+comme vous avez pu le voir, M. de Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui veut dire, reprit Monte-Cristo en riant, que vous venez
+probablement de dîner ensemble. Je suis heureux de voir, monsieur
+Beauchamp, que vous êtes plus sobre que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Beauchamp, Albert a eu, j'en conviens, le tort de
+s'emporter, et je viens pour mon propre compte vous faire des
+excuses. Maintenant que mes excuses sont faites, les miennes,
+entendez-vous, monsieur le comte, je viens vous dire que je vous
+crois trop galant homme pour refuser de me donner quelque
+explication au sujet de vos relations avec les gens de Janina;
+puis j'ajouterai deux mots sur cette jeune Grecque.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo fit de la lèvre et des yeux un petit geste qui
+commandait le silence.</p>
+
+<p>&laquo;Allons! ajouta-t-il en riant, voilà toutes mes espérances
+détruites.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? demanda Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, vous vous empressez de me faire une réputation
+d'excentricité: je suis, selon vous, un Lara, un Manfred, un Lord
+Ruthwen; puis, le moment de me voir excentrique passé, vous gâtez
+votre type, vous essayez de faire de moi un homme banal. Vous me
+voulez commun, vulgaire; vous me demandez des explications enfin.
+Allons donc! monsieur Beauchamp, vous voulez rire.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, reprit Beauchamp avec hauteur, il est des occasions
+où la probité commande...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Beauchamp, interrompit l'homme étrange, ce qui
+commande à M. le comte de Monte-Cristo, c'est M. le comte de
+Monte-Cristo. Ainsi donc pas un mot de tout cela, s'il vous plaît.
+Je fais ce que je veux, monsieur Beauchamp, et, croyez-moi, c'est
+toujours fort bien fait.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit le jeune homme, on ne paie pas d'honnêtes
+gens avec cette monnaie; il faut des garanties à l'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je suis une garantie vivante, reprit Monte-Cristo
+impassible, mais dont les yeux s'enflammaient d'éclairs menaçants.
+Nous avons tous deux dans les veines du sang que nous avons envie
+de verser, voilà notre garantie mutuelle. Reportez cette réponse
+au vicomte, et dites-lui que demain, avant dix heures, j'aurai vu
+la couleur du sien.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me reste donc, dit Beauchamp, qu'à fixer les arrangements
+du combat.</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'est parfaitement indifférent, monsieur, dit le comte de
+Monte-Cristo; il était donc inutile de venir me déranger au
+spectacle pour si peu de chose. En France, on se bat à l'épée ou
+au pistolet, aux colonies, on prend la carabine, en Arabie, on a
+le poignard. Dites à votre client que, quoique insulté pour être
+excentrique jusqu'au bout, je lui laisse le choix des armes, et
+que j'accepterai tout sans discussion, sans conteste; tout,
+entendez-vous bien? tout, même le combat par voie du sort, ce qui
+est toujours stupide. Mais moi, c'est autre chose: je suis sûr de
+gagner.</p>
+
+<p>&mdash;Sûr de gagner! répéta Beauchamp en regardant le comte d'un œil
+effaré.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! certainement, dit Monte-Cristo en haussant légèrement les
+épaules. Sans cela je ne me battrais pas avec M. de Morcerf. Je le
+tuerai, il le faut, cela sera. Seulement, par un mot ce soir chez
+moi, indiquez-moi l'arme et l'heure; je n'aime pas à me faire
+attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Au pistolet, à huit heures du matin au bois de Vincennes, dit
+Beauchamp, décontenancé ne sachant pas s'il avait affaire à un
+fanfaron outrecuidant ou à un être surnaturel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, monsieur, dit Monte-Cristo. Maintenant que tout est
+réglé, laissez-moi entendre le spectacle, je vous prie, et dites à
+votre ami Albert de ne pas revenir ce soir: il se ferait tort avec
+toutes ses brutalités de mauvais goût. Qu'il rentre et qu'il
+dorme.&raquo;</p>
+
+<p>Beauchamp sortit tout étonné.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, dit Monte-Cristo en se retournant vers Morrel, je
+compte sur vous, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit Morrel, et vous pouvez disposer de moi,
+comte; cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il serait important, comte, que je connusse la véritable
+cause...</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire, que vous me refusez?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas.</p>
+
+<p>&mdash;La véritable cause, Morrel? dit le comte; ce jeune homme lui-même
+marche en aveugle et ne la connaît pas. La véritable cause, elle n'est
+connue que de moi et de Dieu; mais je vous donne ma parole d'honneur,
+Morrel, que Dieu, qui la connaît, sera pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;Cela suffit, comte, dit Morrel. Quel est votre second témoin?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais personne à Paris à qui je veuille faire cet
+honneur, que vous, Morrel, et votre beau-frère Emmanuel.
+Croyez-vous qu'Emmanuel veuille me rendre ce service.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous réponds de lui, comme de moi, comte.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! c'est tout ce qu'il me faut. Demain, à sept heures du
+matin chez moi, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Nous y serons.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! voici la toile qui se lève, écoutons. J'ai l'habitude de
+ne pas perdre une note de cet opéra; c'est une si adorable musique
+que celle de <i>Guillaume Tell</i>!&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXXXIX" id="LXXXIX"></a><a href="#table">LXXXIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La nuit.</a></h3>
+
+<p>M. de Monte-Cristo attendit, selon son habitude, que Duprez eût
+chanté son fameux <i>Suivez-moi</i>! et alors seulement il se leva et
+sortit.</p>
+
+<p>À la porte, Morrel le quitta en renouvelant la promesse d'être
+chez lui, avec Emmanuel, le lendemain matin à sept heures
+précises. Puis il monta dans son coupé, toujours calme et
+souriant. Cinq minutes après il était chez lui. Seulement il eût
+fallu ne pas connaître le comte pour se laisser tromper à
+l'expression avec laquelle il dit en entrant à Ali:</p>
+
+<p>&laquo;Ali, mes pistolets à crosse d'ivoire!&raquo;</p>
+
+<p>Ali apporta la boîte à son maître, et celui-ci se mit à examiner
+ces armes avec une sollicitude bien naturelle à un homme qui va
+confier sa vie à un peu de fer et de plomb. C'étaient des
+pistolets particuliers que Monte-Cristo avait fait faire pour
+tirer à la cible dans ses appartements. Une capsule suffisait pour
+chasser la balle, et de la chambre à côté on n'aurait pas pu se
+douter que le comte, comme on dit en termes de tir, était occupé à
+s'entretenir la main.</p>
+
+<p>Il en était à emboîter l'arme dans sa main, et à chercher le point
+de mire sur une petite plaque de tôle qui lui servait de cible,
+lorsque la porte de son cabinet s'ouvrit et que Baptistin entra.</p>
+
+<p>Mais, avant même qu'il eût ouvert la bouche, le comte aperçut dans
+la porte, demeurée ouverte, une femme voilée, debout, dans la
+pénombre de la pièce voisine, et qui avait suivi Baptistin.</p>
+
+<p>Elle avait aperçu le comte le pistolet à la main, elle voyait deux
+épées sur une table, elle s'élança.</p>
+
+<p>Baptistin consultait son maître du regard. Le comte fit un signe,
+Baptistin sortit, et referma la porte derrière lui.</p>
+
+<p>&laquo;Qui êtes-vous, madame?&raquo; dit le comte à la femme voilée.</p>
+
+<p>L'inconnue jeta un regard autour d'elle pour s'assurer qu'elle
+était bien seule, puis s'inclinant comme si elle eût voulu
+s'agenouiller, et joignant les mains avec accent du désespoir:</p>
+
+<p>&laquo;Edmond, dit-elle, vous ne tuerez pas mon fils!&raquo;</p>
+
+<p>Le comte fit un pas en arrière, jeta un faible cri et laissa
+tomber l'arme qu'il tenait.</p>
+
+<p>&laquo;Quel nom avez-vous prononcé, là, madame de Morcerf? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Le vôtre! s'écria-t-elle en rejetant son voile, le vôtre que
+seule, peut-être, je n'ai pas oublié. Edmond, ce n'est pas
+Mme de Morcerf qui vient à vous, c'est Mercédès.</p>
+
+<p>&mdash;Mercédès est morte, madame, dit Monte-Cristo, et je ne connais
+plus personne de ce nom.</p>
+
+<p>&mdash;Mercédès vit, monsieur, et Mercédès se souvient, car seule elle
+vous a reconnu lorsqu'elle vous a vu, et même sans vous voir, à
+votre voix, Edmond, au seul accent de votre voix; et depuis ce
+temps elle vous suit pas à pas, elle vous surveille, elle vous
+redoute, et elle n'a pas eu besoin, elle, de chercher la main d'où
+partait le coup qui frappait M. de Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Fernand, voulez-vous dire, madame, reprit Monte-Cristo avec une
+ironie amère; puisque nous sommes en train de nous rappeler nos
+noms, rappelons-nous-les tous.&raquo;</p>
+
+<p>Et Monte-Cristo avait prononcé ce nom de Fernand avec une telle
+expression de haine, que Mercédès sentit le frisson de l'effroi
+courir par tout son corps.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez bien, Edmond, que je ne me suis pas trompée! s'écria
+Mercédès, et que j'ai raison de vous dire: Épargnez mon fils!</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous a dit, madame, que j'en voulais à votre fils?</p>
+
+<p>&mdash;Personne, mon Dieu! mais une mère est douée de la double vue.
+J'ai tout deviné; je l'ai suivi ce soir à l'Opéra, et, cachée dans
+une baignoire, j'ai tout vu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si vous avez tout vu, madame, vous avez vu que le fils
+de Fernand m'a insulté publiquement? dit Monte-Cristo avec un
+calme terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! par pitié!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu, continua le comte, qu'il m'eût jeté son gant à la
+figure si un de mes amis, M. Morrel, ne lui eût arrêté le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi. Mon fils vous a deviné aussi, lui; il vous
+attribue les malheurs qui frappent son père.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Monte-Cristo, vous confondez: ce ne sont point des
+malheurs, c'est un châtiment. Ce n'est pas moi qui frappe
+M. de Morcerf, c'est la Providence qui le punit.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi vous substituez-vous à la Providence? s'écria
+Mercédès. Pourquoi vous souvenez-vous quand elle oublie? Que vous
+importent, à vous, Edmond, Janina et son vizir? Quel tort vous a
+fait Fernand Mondego en trahissant Ali-Tebelin?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, madame, répondit Monte-Cristo, tout ceci est-il une
+affaire entre le capitaine franc et la fille de Vasiliki. Cela ne
+me regarde point, vous avez raison, et si j'ai juré de me venger,
+ce n'est ni du capitaine franc, ni du comte de Morcerf: c'est du
+pécheur Fernand, mari de la Catalane Mercédès.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur! s'écria la comtesse, quelle terrible vengeance
+pour une faute que la fatalité m'a fait commettre! Car la
+coupable, c'est moi, Edmond, et si vous avez à vous venger de
+quelqu'un, c'est de moi, qui ai manqué de force contre votre
+absence et mon isolement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'écria Monte-Cristo, pourquoi étais-je absent? pourquoi
+étiez-vous isolée?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'on vous a arrêté, Edmond, parce que vous étiez
+prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi étais-je arrêté? pourquoi étais-je prisonnier?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, dit Mercédès.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous l'ignorez, madame, je l'espère du moins. Eh bien, je
+vais vous le dire, moi. J'étais arrêté, j'étais prisonnier, parce
+que sous la tonnelle de la Réserve, la veille même du jour où je
+devais vous épouser, un homme, nommé Danglars, avait écrit cette
+lettre que le pêcheur Fernand se chargea lui-même de mettre à la
+poste.&raquo;</p>
+
+<p>Et Monte-Cristo, allant à un secrétaire, ouvrit un tiroir où il
+prit un papier qui avait perdu sa couleur première, et dont
+l'encre était devenue couleur de rouille, qu'il mit sous les yeux
+de Mercédès.</p>
+
+<p>C'était la lettre de Danglars au procureur du roi que, le jour où
+il avait payé les deux cent mille francs à M. de Boville, le comte
+de Monte-Cristo, déguisé en mandataire de la maison Thomson et
+French, avait soustraite au dossier d'Edmond Dantès.</p>
+
+<p>Mercédès lut avec effroi les lignes suivantes:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le procureur du roi est prévenu, par un ami du trône et
+de la religion, que le nommé Edmond Dantès, second du navire <i>Le
+Pharaon</i>, arrivé ce matin de Smyrne, après avoir touché à Naples
+et à Porto-Ferrajo, a été chargé par Murat d'une lettre pour
+l'usurpateur, et, par l'usurpateur, d'une lettre pour le comité
+bonapartiste de Paris.</p>
+
+<p>&laquo;On aura la preuve de ce crime en l'arrêtant, car on trouvera
+cette lettre, ou sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à
+bord du <i>Pharaon</i>.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon Dieu! fit Mercédès en passant la main sur son front
+mouillé de sueur; et cette lettre...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai achetée deux cent mille francs, madame, dit Monte-Cristo; mais
+c'est bon marché encore, puisqu'elle me permet aujourd'hui de me
+disculper à vos yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Et le résultat de cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez, madame, a été mon arrestation; mais ce que vous
+ne savez pas, madame, c'est le temps qu'elle a duré, cette
+arrestation. Ce que vous ne savez pas, c'est que je suis resté
+quatorze ans à un quart de lieue de vous, dans un cachot du
+château d'If. Ce que vous ne savez pas, c'est que chaque jour de
+ces quatorze ans j'ai renouvelé le vœu de vengeance que j'avais
+fait le premier jour, et cependant j'ignorais que vous aviez
+épousé Fernand, mon dénonciateur, et que mon père était mort, et
+mort de faim!</p>
+
+<p>&mdash;Juste Dieu! s'écria Mercédès chancelante.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voilà ce que j'ai su en sortant de prison, quatorze ans
+après y être entré, et voilà ce qui fait que, sur Mercédès vivante
+et sur mon père mort, j'ai juré de me venger de Fernand, et... et
+je me venge.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous êtes sûr que le malheureux Fernand a fait cela?</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon âme, madame, et il l'a fait comme je vous le dis;
+d'ailleurs ce n'est pas beaucoup plus odieux que d'avoir, Français
+d'adoption, passé aux Anglais! Espagnol de naissance, avoir
+combattu contre les Espagnols; stipendiaire d'Ali, trahi et
+assassiné Ali. En face de pareilles choses, qu'était-ce que la
+lettre que vous venez de lire? une mystification galante que doit
+pardonner, je l'avoue et le comprends, la femme qui a épousé cet
+homme, mais que ne pardonne pas l'amant qui devait l'épouser. Eh
+bien, les Français ne se sont pas vengés du traître, les Espagnols
+n'ont pas fusillé le traître, Ali, couché dans sa tombe, a laissé
+impuni le traître; mais moi, trahi, assassiné, jeté aussi dans une
+tombe, je suis sorti de cette tombe par la grâce de Dieu, je dois
+à Dieu de me venger; il m'envoie pour cela, et me voici.&raquo;</p>
+
+<p>La pauvre femme laissa retomber sa tête entre ses mains; ses
+jambes plièrent sous elle, et elle tomba à genoux.</p>
+
+<p>&laquo;Pardonnez, Edmond, dit-elle, pardonnez pour moi, qui vous aime
+encore!&raquo;</p>
+
+<p>La dignité de l'épouse arrêta l'élan de l'amante et de la mère.
+Son front s'inclina presque à toucher le tapis. Le comte s'élança
+au-devant d'elle et la releva. Alors, assise sur un fauteuil, elle
+put, à travers ses larmes, regarder le mâle visage de Monte-Cristo,
+sur lequel la douleur et la haine imprimaient encore un
+caractère menaçant.</p>
+
+<p>&laquo;Que je n'écrase pas cette race maudite! murmura-t-il; que je
+désobéisse à Dieu, qui m'a suscité pour sa punition! impossible,
+madame, impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Edmond, dit la pauvre mère, essayant de tous les moyens: mon
+Dieu! quand je vous appelle Edmond, pourquoi ne m'appelez-vous pas
+Mercédès?</p>
+
+<p>&mdash;Mercédès, répéta Monte-Cristo, Mercédès! Eh bien! oui, vous
+avez raison, ce nom m'est doux encore à prononcer, et voilà la
+première fois, depuis bien longtemps, qu'il retentit si clairement
+au sortir de mes lèvres. Ô Mercédès, votre nom, je l'ai prononcé
+avec les soupirs de la mélancolie, avec les gémissements de la
+douleur, avec le râle du désespoir; je l'ai prononcé, glacé par le
+froid, accroupi sur la paille de mon cachot; je l'ai prononcé,
+dévoré par la chaleur, en me roulant sur les dalles de ma prison.
+Mercédès, il faut que je me venge, car quatorze ans j'ai souffert,
+quatorze ans j'ai pleuré, j'ai maudit; maintenant, je vous le dis,
+Mercédès, il faut que je me venge!&raquo;</p>
+
+<p>Et le comte, tremblant de céder aux prières de celle qu'il avait
+tant aimée, appelait ses souvenirs au secours de sa haine.</p>
+
+<p>&laquo;Vengez-vous, Edmond! s'écria la pauvre mère, mais vengez-vous sur
+les coupables; vengez-vous sur lui, vengez-vous sur moi, mais ne
+vous vengez pas sur mon fils!</p>
+
+<p>&mdash;Il est écrit dans le Livre saint, répondit Monte-Cristo: &laquo;Les
+fautes des pères retomberont sur les enfants jusqu'à la troisième
+et quatrième génération.&raquo; Puisque Dieu a dicté ces propres paroles
+à son prophète, pourquoi serais-je meilleur que Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que Dieu a le temps et l'éternité, ces deux choses qui
+échappent aux hommes.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement, et
+saisit ses beaux cheveux à pleines mains.</p>
+
+<p>&laquo;Edmond, continua Mercédès, les bras tendus vers le comte, Edmond,
+depuis que je vous connais j'ai adoré votre nom, j'ai respecté
+votre mémoire. Edmond, mon ami, ne me forcez pas à ternir cette
+image noble et pure reflétée sans cesse dans le miroir de mon
+cœur. Edmond, si vous saviez toutes les prières que j'ai
+adressées pour vous à Dieu, tant que je vous ai espéré vivant et
+depuis que je vous ai cru mort, oui, mort, hélas! Je croyais votre
+cadavre enseveli au fond de quelque sombre tour; je croyais votre
+corps précipité au fond de quelqu'un de ces abîmes où les geôliers
+laissent rouler les prisonniers morts, et je pleurais! Moi, que
+pouvais-je pour vous, Edmond, sinon prier ou pleurer? Écoutez-moi;
+pendant dix ans j'ai fait chaque nuit le même rêve. On a dit que
+vous aviez voulu fuir, que vous aviez pris la place d'un
+prisonnier que vous vous étiez glissé dans le suaire d'un mort et
+qu'alors on avait lancé le cadavre vivant du haut en bas du
+château d'If; et que le cri que vous aviez poussé en vous brisant
+sur les rochers avait seul révélé la substitution à vos
+ensevelisseurs, devenus vos bourreaux. Eh bien, Edmond, je vous le
+jure sur la tête de ce fils pour lequel je vous implore, Edmond,
+pendant dix ans j'ai vu chaque nuit des hommes qui balançaient
+quelque chose d'informe et d'inconnu au haut d'un rocher; pendant
+dix ans j'ai, chaque nuit, entendu un cri terrible qui m'a
+réveillée frissonnante et glacée. Et moi aussi, Edmond, oh!
+croyez-moi, toute criminelle que je fusse, oh! oui, moi aussi,
+j'ai bien souffert.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous senti mourir votre père en votre absence? s'écria
+Monte-Cristo enfonçant ses mains dans ses cheveux; avez-vous vu la
+femme que vous aimiez tendre sa main à votre rival, tandis que
+vous râliez au fond du gouffre?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, interrompit Mercédès; mais j'ai vu celui que j'aimais prêt
+à devenir le meurtrier de mon fils!&raquo;</p>
+
+<p>Mercédès prononça ces paroles avec une douleur si puissante, avec
+un accent si désespéré, qu'à ces paroles et à cet accent un
+sanglot déchira la gorge du comte.</p>
+
+<p>Le lion était dompté; le vengeur était vaincu.</p>
+
+<p>&laquo;Que demandez-vous? dit-il; que votre fils vive? eh bien, il
+vivra!&raquo;</p>
+
+<p>Mercédès jeta un cri qui fit jaillir deux larmes des paupières de
+Monte-Cristo, mais ces deux larmes disparurent presque aussitôt,
+car sans doute Dieu avait envoyé quelque ange pour les recueillir,
+bien autrement précieuses qu'elles étaient aux yeux du Seigneur
+que les plus riches perles de Gusarate et d'Ophir.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! s'écria-t-elle en saisissant la main du comte et en la
+portant à ses lèvres, oh! merci, merci, Edmond! te voilà bien tel
+que je t'ai toujours rêvé, tel que je t'ai toujours aimé. Oh!
+maintenant je puis le dire.</p>
+
+<p>&mdash;D'autant mieux, répondit Monte-Cristo, que le pauvre Edmond
+n'aura pas longtemps à être aimé par vous. Le mort va rentrer dans
+la tombe, le fantôme va rentrer dans la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, Edmond?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que puisque vous l'ordonnez, Mercédès, il faut mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Mourir! et qui est-ce qui dit cela? Qui parle de mourir? d'où
+vous reviennent ces idées de mort?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne supposez pas qu'outragé publiquement, en face de toute
+une salle, en présence de vos amis et de ceux de votre fils,
+provoqué par un enfant qui se glorifiera de mon pardon comme d'une
+victoire, vous ne supposez pas, dis-je, que j'aie un instant le
+désir de vivre. Ce que j'ai le plus aimé après vous, Mercédès,
+c'est moi-même, c'est-à-dire ma dignité, c'est-à-dire cette force
+qui me rendait supérieur aux autres hommes; cette force, c'était
+ma vie. D'un mot vous la brisez. Je meurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce duel n'aura pas lieu, Edmond, puisque vous pardonnez.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura lieu, madame, dit solennellement Monte-Cristo,
+seulement, au lieu du sang de votre fils, que devait boire la
+terre, ce sera le mien qui coulera.&raquo;</p>
+
+<p>Mercédès poussa un grand cri et s'élança vers Monte-Cristo; mais
+tout à coup elle s'arrêta.</p>
+
+<p>&laquo;Edmond, dit-elle, il y a un Dieu au-dessus de nous, puisque vous
+vivez, puisque je vous ai revu, et je me fie à lui du plus profond
+de mon cœur. En attendant son appui, je me repose sur votre
+parole. Vous avez dit que mon fils vivrait; il vivra, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Il vivra, oui, madame&raquo;, dit Monte-Cristo, étonné que, sans
+autre exclamation, sans autre surprise, Mercédès eût accepté
+l'héroïque sacrifice qu'il lui faisait.</p>
+
+<p>Mercédès tendit la main au comte.</p>
+
+<p>&laquo;Edmond, dit-elle, tandis que ses yeux se mouillaient de larmes en
+regardant celui auquel elle adressait la parole, comme c'est beau
+de votre part, comme c'est grand ce que vous venez de faire là,
+comme c'est sublime d'avoir eu pitié d'une pauvre femme qui
+s'offrait à vous avec toutes les chances contraires à ses
+espérances! Hélas! je suis vieillie par les chagrins plus encore
+que par l'âge, et je ne puis même plus rappeler à mon Edmond par
+un sourire, par un regard, cette Mercédès qu'autrefois il a passé
+tant d'heures à contempler. Ah! croyez-moi, Edmond, je vous ai dit
+que, moi aussi, j'avais bien souffert; je vous le répète, cela est
+bien lugubre de voir passer sa vie sans se rappeler une seule
+joie, sans conserver une seule espérance, mais cela prouve que
+tout n'est point fini sur la terre. Non! tout n'est pas fini, je
+le sens à ce qui me reste encore dans le cœur. Oh! je vous le
+répète, Edmond, c'est beau, c'est grand, c'est sublime de
+pardonner comme vous venez de le faire!</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites cela, Mercédès; et que diriez-vous donc si vous
+saviez l'étendue du sacrifice que je vous fais? Supposez que le
+Maître suprême, après avoir créé le monde, après avoir fertilisé
+le chaos, se fût arrêté au tiers de la création pour épargner à un
+ange les larmes que nos crimes devaient faire couler un jour de
+ses yeux immortels; supposez qu'après avoir tout préparé, tout
+pétri, tout fécondé, au moment d'admirer son œuvre, Dieu ait
+éteint le soleil et repoussé du pied le monde dans la nuit
+éternelle, alors vous aurez une idée, ou plutôt non, non, vous ne
+pourrez pas encore vous faire une idée de ce que je perds en
+perdant la vie en ce moment.&raquo;</p>
+
+<p>Mercédès regarda le comte d'un air qui peignait à la fois son
+étonnement, son admiration et sa reconnaissance.</p>
+
+<p>Monte-Cristo appuya son front sur ses mains brûlantes, comme si
+son front ne pouvait plus porter seul le poids de ses pensées.</p>
+
+<p>&laquo;Edmond, dit Mercédès, je n'ai plus qu'un mot à vous dire.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte sourit amèrement.</p>
+
+<p>&laquo;Edmond, continua-t-elle, vous verrez que si mon front est pâli,
+que si mes yeux sont éteints, que si ma beauté est perdue, que si
+Mercédès enfin ne ressemble plus à elle-même pour les traits du
+visage, vous verrez que c'est toujours le même cœur!... Adieu
+donc, Edmond; je n'ai plus rien à demander au Ciel... Je vous ai
+revu aussi noble et aussi grand qu'autrefois. Adieu, Edmond...
+adieu et merci!&raquo;</p>
+
+<p>Mais le comte ne répondit pas.</p>
+
+<p>Mercédès ouvrit la porte du cabinet, et elle avait disparu avant
+qu'il fût revenu de la rêverie douloureuse et profonde où sa
+vengeance perdue l'avait plongé.</p>
+
+<p>Une heure sonnait à l'horloge des Invalides quand la voiture qui
+emportait Mme de Morcerf, en roulant sur le pavé des Champs-Élysées,
+fit relever la tête au comte de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&laquo;Insensé, dit-il, le jour où j'avais résolu de me venger, de ne
+pas m'être arraché le cœur!&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XC" id="XC"></a><a href="#table">XC</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La rencontre.</a></h3>
+
+<p>Après le départ de Mercédès, tout retomba dans l'ombre chez
+Monte-Cristo. Autour de lui et au-dedans de lui sa pensée s'arrêta; son
+esprit énergique s'endormit comme fait le corps après une suprême
+fatigue.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi! se disait-il, tandis que la lampe et les bougies se
+consumaient tristement et que les serviteurs attendaient avec
+impatience dans l'antichambre; quoi! voilà l'édifice si lentement
+préparé, élevé avec tant de peines et de soucis, écroulé d'un seul
+coup, avec un seul mot, sous un souffle! Eh quoi! ce moi que je
+croyais quelque chose, ce moi dont j'étais si fier, ce moi que
+j'avais vu si petit dans les cachots du château d'If, et que
+j'avais su rendre si grand, sera demain un peu de poussière!
+Hélas! ce n'est point la mort du corps que je regrette: cette
+destruction du principe vital n'est-elle point le repos où tout
+tend, où tout malheureux aspire, ce calme de la matière après
+lequel j'ai soupiré si longtemps, au-devant duquel je m'acheminais
+par la route douloureuse de la faim, quand Faria est apparu dans
+mon cachot? Qu'est-ce que la mort? Un degré de plus dans le calme
+et deux peut-être dans le silence. Non, ce n'est donc pas
+l'existence que je regrette, c'est la ruine de mes projets si
+lentement élaborés, si laborieusement bâtis. La Providence, que
+j'avais crue pour eux, était donc contre eux. Dieu ne voulait donc
+pas qu'ils s'accomplissent!</p>
+
+<p>&laquo;Ce fardeau que j'ai soulevé, presque aussi pesant qu'un monde, et
+que j'avais cru porter jusqu'au bout, était selon mon désir et non
+selon ma force; selon ma volonté et non selon mon pouvoir, et il
+me le faudra déposer à peine à moitié de ma course. Oh! je
+redeviendrai donc fataliste, moi que quatorze ans de désespoir et
+dix ans d'espérance avaient rendu providentiel.</p>
+
+<p>&laquo;Et tout cela, mon Dieu! parce que mon cœur, que je croyais mort,
+n'était qu'engourdi; parce qu'il s'est réveillé, parce qu'il a
+battu, parce que j'ai cédé à la douleur de ce battement soulevé du
+fond de ma poitrine par la voix d'une femme!</p>
+
+<p>&laquo;Et cependant, continua le comte, s'abîmant de plus en plus dans
+les prévisions de ce lendemain terrible qu'avait accepté Mercédès;
+cependant il est impossible que cette femme, qui est un si noble
+cœur, ait ainsi, par égoïsme, consenti à me laisser tuer, moi
+plein de force et d'existence! Il est impossible qu'elle pousse à
+ce point l'amour, ou plutôt le délire maternel! Il y a des vertus
+dont l'exagération serait un crime. Non, elle aura imaginé quelque
+scène pathétique, elle viendra se jeter entre les épées, et ce
+sera ridicule sur le terrain, de sublime que c'était ici.&raquo;</p>
+
+<p>Et la rougeur de l'orgueil montait au front du comte.</p>
+
+<p>&laquo;Ridicule, répéta-t-il, et le ridicule rejaillira sur moi... Moi,
+ridicule! Allons! j'aime encore mieux mourir.&raquo;</p>
+
+<p>Et à force de s'exagérer ainsi d'avance les mauvaises chances du
+lendemain, auxquelles il s'était condamné en promettant à Mercédès
+de laisser vivre son fils, le comte s'en vint à se dire:</p>
+
+<p>&laquo;Sottise, sottise, sottise! que faire ainsi de la générosité en se
+plaçant comme un but inerte au bout du pistolet de ce jeune homme!
+Jamais il ne croira que ma mort est un suicide, et cependant il
+importe pour l'honneur de ma mémoire... (ce n'est point de la
+vanité, n'est-ce pas, mon Dieu? mais bien un juste orgueil, voilà
+tout), il importe pour l'honneur de ma mémoire que le monde sache
+que j'ai consenti moi-même, par ma volonté, de mon libre arbitre,
+à arrêter mon bras déjà levé pour frapper, et que de ce bras, si
+puissamment armé contre les autres, je me suis frappé moi-même: il
+le faut, je le ferai.&raquo;</p>
+
+<p>Et saisissant une plume, il tira un papier de l'armoire secrète de
+son bureau, et traça au bas de ce papier, qui n'était autre chose
+que son testament fait depuis son arrivée à Paris, une espèce de
+codicille dans lequel il faisait comprendre sa mort aux gens les
+moins clairvoyants.</p>
+
+<p>&laquo;Je fais cela, mon Dieu! dit-il les yeux levés au ciel, autant
+pour votre honneur que pour le mien. Je me suis considéré, depuis
+dix ans, ô mon Dieu! comme l'envoyé de votre vengeance, et il ne
+faut pas que d'autres misérables que ce Morcerf, il ne faut pas
+qu'un Danglars, un Villefort, il ne faut pas enfin que ce Morcerf
+lui-même se figurent que le hasard les a débarrassés de leur
+ennemi. Qu'ils sachent, au contraire, que la Providence, qui avait
+déjà décrété leur punition, a été corrigée par la seule puissance
+de ma volonté, que le châtiment évité dans ce monde les attend
+dans l'autre, et qu'ils n'ont échangé le temps que contre
+l'éternité.&raquo;</p>
+
+<p>Tandis qu'il flottait entre ces sombres incertitudes, mauvais rêve
+de l'homme éveillé par la douleur, le jour vint blanchir les
+vitres et éclairer sous ses mains le pâle papier azur sur lequel
+il venait de tracer cette suprême justification de la Providence.</p>
+
+<p>Il était cinq heures du matin.</p>
+
+<p>Tout à coup un léger bruit parvint à son oreille. Monte-Cristo
+crut avoir entendu quelque chose comme un soupir étouffé; il
+tourna la tête, regarda autour de lui et ne vit personne.
+Seulement le bruit se répéta assez distinct pour qu'au doute
+succédât la certitude.</p>
+
+<p>Alors le comte se leva, ouvrit doucement la porte du salon, et sur
+un fauteuil, les bras pendants, sa belle tête pâle inclinée en
+arrière, il vit Haydée qui s'était placée en travers de la porte,
+afin qu'il ne pût sortir sans la voir, mais que le sommeil, si
+puissant contre la jeunesse, avait surprise après la fatigue d'une
+si longue veille.</p>
+
+<p>Le bruit que la porte fit en s'ouvrant ne put tirer Haydée de son
+sommeil.</p>
+
+<p>Monte-Cristo arrêta sur elle un regard plein de douceur et de
+regret.</p>
+
+<p>&laquo;Elle s'est souvenue qu'elle avait un fils, dit-il, et moi, j'ai
+oublié que j'avais une fille!</p>
+
+<p>Puis, secouant tristement la tête:</p>
+
+<p>&laquo;Pauvre Haydée! dit-elle, elle a voulu me voir, elle a voulu me
+parler, elle a craint ou deviné quelque chose... Oh! je ne puis
+partir sans lui dire adieu, je ne puis mourir sans la confier à
+quelqu'un.&raquo;</p>
+
+<p>Et il regagna doucement sa place et écrivit au bas des premières
+lignes:</p>
+
+<p>&laquo;Je lègue à Maximilien Morrel, capitaine de spahis et fils de mon
+ancien patron, Pierre Morrel, armateur à Marseille, la somme de
+vingt millions, dont une partie sera offerte par lui à sa sœur
+Julie et à son beau-frère Emmanuel, s'il ne croit pas toutefois
+que ce surplus de fortune doive nuire à leur bonheur. Ces vingt
+millions sont enfouis dans ma grotte de Monte-Cristo, dont
+Bertuccio sait le secret.</p>
+
+<p>&laquo;Si son cœur est libre et qu'il veuille épouser Haydée, fille
+d'Ali, pacha de Janina, que j'ai élevée avec l'amour d'un père et
+qui a eu pour moi la tendresse d'une fille, il accomplira, je ne
+dirai point ma dernière volonté, mais mon dernier désir.</p>
+
+<p>&laquo;Le présent testament a déjà fait Haydée héritière du reste de ma
+fortune, consistant en terres, rentes sur l'Angleterre, l'Autriche
+et la Hollande, mobilier dans mes différents palais et maisons, et
+qui, ces vingt millions prélevés, ainsi que les différents legs
+faits à mes serviteurs, pourront monter encore à soixante
+millions.&raquo;</p>
+
+<p>Il achevait d'écrire cette dernière ligne, lorsqu'un cri poussé
+derrière lui, lui fit tomber la plume des mains.</p>
+
+<p>&laquo;Haydée, dit-il, vous avez lu?&raquo;</p>
+
+<p>En effet, la jeune femme, réveillée par le jour qui avait frappé
+ses paupières, s'était levée et s'était approchée du comte sans
+que ses pas légers, assourdis par le tapis, eussent été entendus.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon seigneur, dit-elle en joignant les mains, pourquoi
+écrivez-vous ainsi à une pareille heure? Pourquoi me léguez-vous
+toute votre fortune, mon seigneur? Vous me quittez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais faire un voyage, cher ange, dit Monte-Cristo avec une
+expression de mélancolie et de tendresse infinies, et s'il
+m'arrivait malheur...&raquo;</p>
+
+<p>Le comte s'arrêta.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien?... demanda la jeune fille avec un accent d'autorité que
+le comte ne lui connaissait point et qui le fit tressaillir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s'il m'arrive malheur, reprit Monte-Cristo, je veux
+que ma fille soit heureuse.&raquo;</p>
+
+<p>Haydée sourit tristement en secouant la tête.</p>
+
+<p>&laquo;Vous pensez à mourir, mon seigneur? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une pensée salutaire, mon enfant, a dit le sage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si vous mourez, dit-elle, léguez votre fortune à
+d'autres, car, si vous mourez... je n'aurai plus besoin de rien.&raquo;</p>
+
+<p>Et prenant le papier, elle le déchira en quatre morceaux qu'elle
+jeta au milieu du salon. Puis, cette énergie si peu habituelle à
+une esclave ayant épuisé ses forces, elle tomba, non plus endormie
+cette fois, mais évanouie sur le parquet.</p>
+
+<p>Monte-Cristo se pencha vers elle, la souleva entre ses bras; et,
+voyant ce beau teint pâli, ces beaux yeux fermés, ce beau corps
+inanimé et comme abandonné, l'idée lui vint pour la première fois
+qu'elle l'aimait peut-être autrement que comme une fille aime son
+père.</p>
+
+<p>&laquo;Hélas! murmura-t-il avec un profond découragement, j'aurais donc
+encore pu être heureux!&raquo;</p>
+
+<p>Puis il porta Haydée jusqu'à son appartement, la remit, toujours
+évanouie, aux mains de ses femmes; et, rentrant dans son cabinet,
+qu'il ferma cette fois vivement sur lui, il recopia le testament
+détruit.</p>
+
+<p>Comme il achevait, le bruit d'un cabriolet entrant dans la cour se
+fit entendre. Monte-Cristo s'approcha de la fenêtre et vit
+descendre Maximilien et Emmanuel.</p>
+
+<p>&laquo;Bon, dit-il, il était temps!&raquo;</p>
+
+<p>Et il cacheta son testament d'un triple cachet.</p>
+
+<p>Un instant après il entendit un bruit de pas dans le salon, et
+alla ouvrir lui-même. Morrel parut sur le seuil.</p>
+
+<p>Il avait devancé l'heure de près de vingt minutes.</p>
+
+<p>&laquo;Je viens trop tôt peut-être, monsieur le comte dit-il, mais je
+vous avoue franchement que je n'ai pu dormir une minute, et qu'il
+en a été de même de toute la maison. J'avais besoin de vous voir
+fort de votre courageuse assurance pour redevenir moi-même.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo ne put tenir à cette preuve d'affection et ce ne fut
+point la main qu'il tendit au jeune homme mais ses deux bras qu'il
+lui ouvrit.</p>
+
+<p>&laquo;Morrel, lui dit-il d'une voix émue, c'est un beau jour pour moi
+que celui où je me sens aimé d'un homme comme vous. Bonjour,
+monsieur Emmanuel. Vous venez donc avec moi, Maximilien?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! dit le jeune capitaine, en aviez-vous douté?</p>
+
+<p>&mdash;Mais cependant si j'avais tort...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, je vous ai regardé hier pendant toute cette scène de
+provocation, j'ai pensé à votre assurance toute cette nuit, et je
+me suis dit que la justice devait être pour vous, ou qu'il n'y
+avait plus aucun fond à faire sur le visage des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, Morrel, Albert est votre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Une simple connaissance, comte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez vu pour la première fois le jour même que vous
+m'avez vu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai; que voulez-vous? il faut que vous me le
+rappeliez pour que je m'en souvienne.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Morrel.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, frappant un coup sur le timbre:</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, dit-il à Ali qui apparut aussitôt, fais porter cela chez
+mon notaire. C'est mon testament, Morrel. Moi mort, vous irez en
+prendre connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria Morrel, vous mort?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ne faut-il pas tout prévoir, cher ami? Mais qu'avez-vous
+fait hier après m'avoir quitté?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été chez Tortoni, où, comme je m'y attendais, j'ai trouvé
+Beauchamp et Château-Renaud. Je vous avoue que je les cherchais.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire, puisque tout cela était convenu?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, comte, l'affaire est grave, inévitable.</p>
+
+<p>&mdash;En doutiez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non. L'offense a été publique, et chacun en parlait déjà.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'espérais faire changer les armes, substituer l'épée
+au pistolet. Le pistolet est aveugle.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous réussi? demanda vivement Monte-Cristo avec une
+imperceptible lueur d'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, car on connaît votre force à l'épée.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! qui m'a donc trahi?</p>
+
+<p>&mdash;Les maîtres d'armes que vous avez battus.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez échoué?</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont refusé positivement.</p>
+
+<p>&mdash;Morrel, dit le comte, m'avez-vous jamais vu tirer le pistolet?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, nous avons le temps, regardez.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo prit les pistolets qu'il tenait quand Mercédès était
+entrée, et collant un as de trèfle contre la plaque, en quatre
+coups il enleva successivement les quatre branches du trèfle.</p>
+
+<p>À chaque coup Morrel pâlissait.</p>
+
+<p>Il examina les balles avec lesquelles Monte-Cristo exécutait ce
+tour de force, et il vit qu'elles n'étaient pas plus grosses que
+des chevrotines.</p>
+
+<p>&laquo;C'est effrayant, dit-il; voyez donc, Emmanuel!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers Monte-Cristo:</p>
+
+<p>&laquo;Comte, dit-il, au nom du Ciel, ne tuez pas Albert! le malheureux
+a une mère!</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dit Monte-Cristo, et, moi, je n'en ai pas.&raquo;</p>
+
+<p>Ces mots furent prononcés avec un ton qui fit frissonner Morrel.</p>
+
+<p>&laquo;Vous êtes l'offensé, comte.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; qu'est-ce que cela veut dire?</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire que vous tirez le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Je tire le premier?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela, je l'ai obtenu ou plutôt exigé; nous leur faisons
+assez de concessions pour qu'ils nous fissent celles-là.</p>
+
+<p>&mdash;Et à combien de pas?</p>
+
+<p>&mdash;À vingt.&raquo;</p>
+
+<p>Un effrayant sourire passa sur les lèvres du comte.</p>
+
+<p>&laquo;Morrel, dit-il, n'oubliez pas ce que vous venez de voir.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, dit le jeune homme, je ne compte que sur votre émotion
+pour sauver Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, ému? dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Ou sur votre générosité, mon ami; sûr de votre coup comme vous
+l'êtes, je puis vous dire une chose qui serait ridicule si je la
+disais à un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Cassez-lui un bras, blessez-le, mais ne le tuez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Morrel, écoutez encore ceci, dit le comte, je n'ai pas besoin
+d'être encouragé à ménager M. de Morcerf; M. de Morcerf, je vous
+l'annonce d'avance, sera si bien ménagé qu'il reviendra
+tranquillement avec ses deux amis tandis que moi...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est autre chose, on me rapportera, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! s'écria Maximilien hors de lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme je vous l'annonce, mon cher Morrel, M. de Morcerf
+me tuera.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel regarda le comte en homme qui ne comprend plus.</p>
+
+<p>&laquo;Que vous est-il donc arrivé depuis hier soir, comte?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui est arrivé à Brutus la veille de la bataille de
+Philippes: j'ai vu un fantôme.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce fantôme?</p>
+
+<p>&mdash;Ce fantôme, Morrel, m'a dit que j'avais assez vécu.&raquo;</p>
+
+<p>Maximilien et Emmanuel se regardèrent; Monte-Cristo tira sa
+montre.</p>
+
+<p>&laquo;Partons, dit-il, il est sept heures cinq minutes, et
+le rendez-vous est pour huit heures juste.&raquo;</p>
+
+<p>Une voiture attendait toute attelée; Monte-Cristo y monta avec ses
+deux témoins.</p>
+
+<p>En traversant le corridor, Monte-Cristo s'était arrêté pour
+écouter devant une porte, et Maximilien et Emmanuel, qui, par
+discrétion, avaient fait quelques pas en avant, crurent entendre
+répondre à un sanglot par un soupir.</p>
+
+<p>À huit heures sonnantes on était au rendez-vous.</p>
+
+<p>&laquo;Nous voici arrivés, dit Morrel en passant la tête par la
+portière, et nous sommes les premiers.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur m'excusera, dit Baptistin qui avait suivi son maître
+avec une terreur indicible, mais je crois apercevoir là-bas une
+voiture sous les arbres.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Emmanuel, j'aperçois deux jeunes gens qui se
+promènent et semblent attendre.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo sauta légèrement en bas de sa calèche et donna la
+main à Emmanuel et à Maximilien pour les aider à descendre.</p>
+
+<p>Maximilien retint la main du comte entre les siennes.</p>
+
+<p>&laquo;À la bonne heure, dit-il, voici une main comme j'aime la voir à
+un homme dont la vie repose dans la bonté de sa cause.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo tira Morrel, non pas à part, mais d'un pas ou deux en
+arrière de son beau-frère.</p>
+
+<p>&laquo;Maximilien, lui demanda-t-il, avez-vous le cœur libre?&raquo;</p>
+
+<p>Morrel regarda Monte-Cristo avec étonnement.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne vous demande pas une confidence, cher ami, je vous adresse
+une simple question; répondez oui ou non, c'est tout ce que je
+vous demande.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime une jeune fille, comte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aimez beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Monte-Cristo, voilà encore une espérance qui
+m'échappe.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, avec un soupir:</p>
+
+<p>&laquo;Pauvre Haydée! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, comte! s'écria Morrel, si je vous connaissais moins,
+je vous croirais moins brave que vous n'êtes!</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je pense à quelqu'un que je vais quitter, et que je
+soupire! Allons donc, Morrel, est-ce à un soldat de se connaître
+si mal en courage? est-ce que c'est la vie que je regrette?
+Qu'est-ce que cela me fait à moi, qui ai passé vingt ans entre la
+vie et la mort, de vivre ou de mourir? D'ailleurs, soyez
+tranquille, Morrel, cette faiblesse, si c'en est une, est pour
+vous seul. Je sais que le monde est un salon dont il faut sortir
+poliment et honnêtement, c'est-à-dire en saluant et en payant ses
+dettes de jeu.</p>
+
+<p>&mdash;À la bonne heure, dit Morrel, voilà qui est parler. À propos,
+avez-vous apporté vos armes?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! pour quoi faire? J'espère bien que ces messieurs auront
+les leurs.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais m'en informer, dit Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais pas de négociations, vous m'entendez?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez tranquille.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel s'avança vers Beauchamp et Château-Renaud. Ceux-ci, voyant
+le mouvement de Maximilien, firent quelques pas au-devant de lui.</p>
+
+<p>Les trois jeunes gens se saluèrent, sinon avec affabilité, du
+moins avec courtoisie.</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, messieurs, dit Morrel, mais je n'aperçois pas
+M. de Morcerf!</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, répondit Château-Renaud, il nous a fait prévenir
+qu'il nous rejoindrait sur le terrain seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!&raquo; fit Morrel.</p>
+
+<p>Beauchamp tira sa montre.</p>
+
+<p>&laquo;Huit heures cinq minutes; il n'y a pas de temps de perdu,
+monsieur Morrel, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! répondit Maximilien, ce n'est point dans cette intention
+que je le disais.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, interrompit Château-Renaud, voici une voiture.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, une voiture s'avançait au grand trot par une des avenues
+aboutissant au carrefour où l'on se trouvait.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, dit Morrel, sans doute que vous vous êtes munis de
+pistolets. M. de Monte-Cristo déclare renoncer au droit qu'il
+avait de se servir des siens.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons prévu cette délicatesse de la part du comte,
+monsieur Morrel, répondit Beauchamp, et j'ai apporté des armes,
+que j'ai achetées il y a huit ou dix jours, croyant que j'en
+aurais besoin pour une affaire pareille. Elles sont parfaitement
+neuves et n'ont encore servi à personne. Voulez-vous les visiter?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Beauchamp, dit Morrel en s'inclinant, lorsque vous
+m'assurez que M. de Morcerf ne connaît point ces armes, vous
+pensez bien, n'est-ce pas, que votre parole me suffit?</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Château-Renaud, ce n'était point Morcerf qui
+nous arrivait dans cette voiture, c'était, ma foi! c'étaient Franz
+et Debray.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, les deux jeunes gens annoncés s'avancèrent.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ici, messieurs! dit Château-Renaud en échangeant avec chacun
+une poignée de main; et par quel hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, dit Debray, Albert nous a fait prier ce matin, de
+nous trouver sur le terrain.&raquo;</p>
+
+<p>Beauchamp et Château-Renaud se regardèrent d'un air étonné.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, dit Morrel, je crois comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons!</p>
+
+<p>&mdash;Hier, dans l'après-midi, j'ai reçu une lettre de M. de Morcerf,
+qui me priait de me trouver à l'Opéra.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, dit Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, dit Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous aussi, dirent Château-Renaud et Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Il voulait que vous fussiez présents à la provocation, dit
+Morrel, il veut que vous soyez présents au combat.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dirent les jeunes gens, c'est cela, monsieur Maximilien;
+et, selon toute probabilité, vous avez deviné juste.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, avec tout cela, murmura Château-Renaud, Albert ne vient
+pas; il est en retard de dix minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà, dit Beauchamp, il est à cheval; tenez, il vient
+ventre à terre suivi de son domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle imprudence, dit Château-Renaud, de venir à cheval pour
+se battre au pistolet! Moi qui lui avais si bien fait la leçon!</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, voyez, dit Beauchamp, avec un col à sa cravate, avec
+un habit ouvert, avec un gilet blanc; que ne s'est-il fait tout de
+suite dessiner une mouche sur l'estomac? ç'eût été plus simple et
+plus tôt fini!&raquo;</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Albert était arrivé à dix pas du groupe que
+formaient les cinq jeunes gens; il arrêta son cheval, sauta à
+terre, et jeta la bride au bras de son domestique.</p>
+
+<p>Albert s'approcha. Il était pâle, ses yeux étaient rougis et
+gonflés. On voyait qu'il n'avait pas dormi une seconde de toute la
+nuit. Il y avait, répandue sur toute sa physionomie, une nuance de
+gravité triste qui ne lui était pas habituelle.</p>
+
+<p>&laquo;Merci, messieurs, dit-il, d'avoir bien voulu vous rendre à mon
+invitation: croyez que je vous suis on ne peut plus reconnaissant
+de cette marque d'amitié.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel, à l'approche de Morcerf, avait fait une dizaine de pas en
+arrière et se trouvait à l'écart.</p>
+
+<p>&laquo;Et à vous aussi, monsieur Morrel, dit Albert, mes remerciements
+vous appartiennent. Approchez donc, vous n'êtes pas de trop.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Maximilien, vous ignorez peut-être que je suis le
+témoin de M. de Monte-Cristo?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en étais pas sûr, mais je m'en doutais. Tant mieux, plus
+il y aura d'hommes d'honneur ici, plus je serai satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Morrel, dit Château-Renaud, vous pouvez annoncer à
+M. le comte de Monte-Cristo que M. de Morcerf est arrivé, et que
+nous nous tenons à sa disposition.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel fit un mouvement pour s'acquitter de sa commission.
+Beauchamp, en même temps, tirait la boîte de pistolets de la
+voiture.</p>
+
+<p>&laquo;Attendez, messieurs, dit Albert, j'ai deux mots à dire à M. le
+comte de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;En particulier? demanda Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, devant tout le monde.&raquo;</p>
+
+<p>Les témoins d'Albert se regardèrent tout surpris; Franz et Debray
+échangèrent quelques paroles à voix basse, et Morrel, joyeux de
+cet incident inattendu, alla chercher le comte, qui se promenait
+dans une contre-allée avec Emmanuel.</p>
+
+<p>&laquo;Que me veut-il? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, mais il demande à vous parler.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Monte-Cristo, qu'il ne tente pas Dieu par quelque
+nouvel outrage!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas que ce soit son intention&raquo;, dit Morrel.</p>
+
+<p>Le comte s'avança, accompagné de Maximilien et d'Emmanuel: son
+visage calme et plein de sérénité faisait une étrange opposition
+avec le visage bouleversé d'Albert, qui s'approchait, de son côté,
+suivi des quatre jeunes gens.</p>
+
+<p>À trois pas l'un de l'autre, Albert et le comte s'arrêtèrent.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, dit Albert, approchez-vous; je désire que pas un mot
+de ce que je vais avoir l'honneur de dire à M. le comte de Monte-Cristo
+ne soit perdu; car ce que je vais avoir l'honneur de lui
+dire doit être répété par vous à qui voudra l'entendre, si étrange
+que mon discours vous paraisse.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends, monsieur, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Albert d'une voix tremblante d'abord, mais qui
+s'assura de plus en plus; monsieur, je vous reprochais d'avoir
+divulgué la conduite de M. de Morcerf en Épire; car, si coupable
+que fût M. le comte de Morcerf, je ne croyais pas que ce fût vous
+qui eussiez le droit de le punir. Mais aujourd'hui, monsieur, je
+sais que ce droit vous est acquis. Ce n'est point la trahison de
+Fernand Mondego envers Ali-Pacha qui me rend si prompt à vous
+excuser, c'est la trahison du pécheur Fernand envers vous, ce sont
+les malheurs inouïs qui ont été la suite de cette trahison. Aussi
+je le dis, aussi je le proclame tout haut: oui, monsieur, vous
+avez eu raison de vous venger de mon père, et moi, son fils, je
+vous remercie de n'avoir pas fait plus!&raquo;</p>
+
+<p>La foudre, tombée au milieu des spectateurs de cette scène
+inattendue, ne les eût pas plus étonnés que cette déclaration
+d'Albert.</p>
+
+<p>Quant à Monte-Cristo, ses yeux s'étaient lentement levés au ciel
+avec une expression de reconnaissance infinie, et il ne pouvait
+assez admirer comment cette nature fougueuse d'Albert, dont il
+avait assez connu le courage au milieu des bandits romains,
+s'était tout à coup pliée à cette subite humiliation. Aussi
+reconnut-il l'influence de Mercédès, et comprit-il comment ce
+noble cœur ne s'était pas opposé au sacrifice qu'elle savait
+d'avance devoir être inutile.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, monsieur, dit Albert, si vous trouvez que les excuses
+que je viens de vous faire sont suffisantes, votre main, je vous
+prie. Après le mérite si rare de l'infaillibilité qui semble être
+le vôtre, le premier de tous les mérites, à mon avis, est de
+savoir avouer ses torts. Mais cet aveu me regarde seul. J'agissais
+bien selon les hommes, mais vous, vous agissiez bien selon Dieu.
+Un ange seul pouvait sauver l'un de nous de la mort et l'ange est
+descendu du ciel, sinon pour faire de nous deux amis, hélas! la
+fatalité rend la chose impossible, mais tout au moins deux hommes
+qui s'estiment.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo, l'œil humide, la poitrine haletante, la bouche
+entrouverte, tendit à Albert une main que celui-ci saisit et
+pressa avec un sentiment qui ressemblait à un respectueux effroi.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, dit-il, monsieur de Monte-Cristo veut bien agréer mes
+excuses. J'avais agi précipitamment envers lui. La précipitation
+est mauvaise conseillère: j'avais mal agi. Maintenant ma faute est
+réparée. J'espère bien que le monde ne me tiendra point pour lâche
+parce que j'ai fait ce que ma conscience m'a ordonné de faire.
+Mais, en tout cas, si l'on se trompait sur mon compte, ajouta le
+jeune homme en relevant la tête avec fierté et comme s'il
+adressait un défi à ses amis et à ses ennemis, je tâcherais de
+redresser les opinions.</p>
+
+<p>&mdash;Que s'est-il donc passé cette nuit? demanda Beauchamp à
+Château-Renaud; il me semble que nous jouons ici un triste rôle.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, ce qu'Albert vient de faire est bien misérable ou
+bien beau, répondit le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voyons, demanda Debray à Franz, qu'est-ce que cela veut
+dire? Comment! le comte de Monte-Cristo déshonore M. de Morcerf,
+et il a eu raison aux yeux de son fils! Mais, eussé-je dix Janina
+dans ma famille, je ne me croirais obligé qu'à une chose, ce
+serait de me battre dix fois.&raquo;</p>
+
+<p>Quant à Monte-Cristo, le front penché, les bras inertes, écrasé
+sous le poids de vingt-quatre ans de souvenirs, il ne songeait ni
+à Albert, ni à Beauchamp, ni à Château-Renaud, ni à personne de
+ceux qui se trouvaient là: il songeait à cette courageuse femme
+qui était venue lui demander la vie de son fils, à qui il avait
+offert la sienne et qui venait de la sauver par l'aveu terrible
+d'un secret de famille, capable de tuer à jamais chez ce jeune
+homme le sentiment de la piété filiale.</p>
+
+<p>&laquo;Toujours la Providence! murmura-t-il: ah! c'est d'aujourd'hui
+seulement que je suis bien certain d'être l'envoyé de Dieu!&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XCI" id="XCI"></a><a href="#table">XCI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La mère et le fils.</a></h3>
+
+<p>Le comte de Monte-Cristo salua les cinq jeunes gens avec un
+sourire plein de mélancolie et de dignité, et remonta dans sa
+voiture avec Maximilien et Emmanuel.</p>
+
+<p>Albert, Beauchamp et Château-Renaud restèrent seuls sur le champ
+de bataille.</p>
+
+<p>Le jeune homme attacha sur ses deux témoins un regard qui, sans
+être timide, semblait pourtant leur demander leur avis sur ce qui
+venait de se passer.</p>
+
+<p>&laquo;Ma foi! mon cher ami, dit Beauchamp le premier, soit qu'il eût
+plus de sensibilité, soit qu'il eût moins de dissimulation,
+permettez-moi de vous féliciter: voilà un dénouement bien inespéré
+à une bien désagréable affaire.&raquo;</p>
+
+<p>Albert resta muet et concentré dans sa rêverie. Château-Renaud se
+contenta de battre sa botte avec sa canne flexible.</p>
+
+<p>&laquo;Ne partons-nous pas? dit-il après ce silence embarrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Quand il vous plaira, répondit Beauchamp; laissez-moi seulement
+le temps de complimenter M. de Morcerf; il a fait preuve
+aujourd'hui d'une générosité si chevaleresque... si rare!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, dit Château-Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;C'est magnifique, continua Beauchamp, de pouvoir conserver sur
+soi-même un empire aussi grand!</p>
+
+<p>&mdash;Assurément: quant à moi, j'en eusse été incapable, dit
+Château-Renaud avec une froideur des plus significatives.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, interrompit Albert, je crois que vous n'avez pas
+compris qu'entre M. de Monte-Cristo et moi il s'est passé quelque
+chose de bien grave...</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, si fait, dit aussitôt Beauchamp, mais tous nos badauds
+ne seraient pas à portée de comprendre votre héroïsme, et, tôt ou
+tard, vous vous verriez forcé de le leur expliquer plus
+énergiquement qu'il ne convient à la santé de votre corps et à la
+durée de votre vie. Voulez-vous que je vous donne un conseil
+d'ami? Partez pour Naples, La Haye ou Saint-Pétersbourg, pays
+calmes, où l'on est plus intelligent du point d'honneur que chez
+nos cerveaux brûlés de Parisiens. Une fois là, faites pas mal de
+mouches au pistolet, et infiniment de contres de quarte et de
+contres de tierce; rendez-vous assez oublié pour revenir
+paisiblement en France dans quelques années, ou assez respectable,
+quant aux exercices académiques, pour conquérir votre
+tranquillité. N'est-ce pas, monsieur de Château-Renaud, que j'ai
+raison?</p>
+
+<p>&mdash;C'est parfaitement mon avis, dit le gentilhomme. Rien n'appelle
+les duels sérieux comme un duel sans résultat.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, messieurs, répondit Albert avec un froid sourire; je
+suivrai votre conseil, non parce que vous me le donnez, mais parce
+que mon intention était de quitter la France. Je vous remercie
+également du service que vous m'avez rendu en me servant de
+témoins. Il est bien profondément gravé dans mon cœur, puisque,
+après les paroles que je viens d'entendre, je ne me souviens plus
+que de lui.&raquo;</p>
+
+<p>Château-Renaud et Beauchamp se regardèrent. L'impression était la
+même sur tous deux, et l'accent avec lequel Morcerf venait de
+prononcer son remerciement était empreint d'une telle résolution,
+que la position fût devenue embarrassante pour tous si la
+conversation eût continué.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, Albert&raquo;, fit tout à coup Beauchamp en tendant négligemment
+la main au jeune homme, sans que celui-ci parût sortir de sa
+léthargie.</p>
+
+<p>En effet, il ne répondit rien à l'offre de cette main.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu&raquo;, dit à son tour Château-Renaud, gardant à la main gauche
+sa petite canne, et saluant de la main droite.</p>
+
+<p>Les lèvres d'Albert murmurèrent à peine: &laquo;Adieu!&raquo; Son regard était
+plus explicite; il renfermait tout un poème de colères contenues,
+de fiers dédains, de généreuse indignation.</p>
+
+<p>Lorsque ses deux témoins furent remontés en voiture, il garda
+quelque temps sa pose immobile et mélancolique; puis soudain,
+détachant son cheval du petit arbre autour duquel son domestique
+avait noué le bridon, il sauta légèrement en selle, et reprit au
+galop le chemin de Paris. Un quart d'heure après, il rentrait à
+l'hôtel de la rue du Helder.</p>
+
+<p>En descendant de cheval, il lui sembla, derrière le rideau de la
+chambre à coucher du comte, apercevoir le visage pâle de son père;
+Albert détourna la tête avec un soupir et rentra dans son petit
+pavillon.</p>
+
+<p>Arrivé là, il jeta un dernier regard sur toutes ces richesses qui
+lui avaient fait la vie si douce et si heureuse depuis son
+enfance; il regarda encore une fois ces tableaux, dont les figures
+semblaient lui sourire, et dont les paysages parurent s'animer de
+vivantes couleurs.</p>
+
+<p>Puis il enleva de son châssis de chêne le portrait de sa mère,
+qu'il roula, laissant vide et noir le cadre d'or qui l'entourait.</p>
+
+<p>Puis il mit en ordre ses belles armes turques, ses beaux fusils
+anglais, ses porcelaines japonaises, ses coupes montées, ses
+bronzes artistiques, signés Feuchères ou Barye, visita les
+armoires et plaça les clefs à chacune d'elles; jeta dans un tiroir
+de son secrétaire qu'il laissa ouvert, tout l'argent de poche
+qu'il avait sur lui, y joignit les mille bijoux de fantaisie qui
+peuplaient ses coupes, ses écrins, ses étagères; fit un inventaire
+exact et précis de tout, et plaça cet inventaire à l'endroit le
+plus apparent d'une table, après avoir débarrassé cette table des
+livres et des papiers qui l'encombraient.</p>
+
+<p>Au commencement de ce travail, son domestique malgré l'ordre que
+lui avait donné Albert de le laisser seul, était entré dans sa
+chambre.</p>
+
+<p>&laquo;Que voulez-vous? lui demanda Morcerf d'un accent plus triste que
+courroucé.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, dit le valet de chambre, monsieur m'avait
+bien défendu de le déranger, c'est vrai mais M. le comte de
+Morcerf m'a fait appeler.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas voulu me rendre chez M. le comte sans prendre les
+ordres de monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que M. le comte sait sans doute que j'ai accompagné
+monsieur sur le terrain.</p>
+
+<p>&mdash;C'est probable, dit Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il me fait demander, c'est sans doute pour m'interroger
+sur ce qui s'est passé là-bas. Que dois-je répondre?</p>
+
+<p>&mdash;La vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je dirai que la rencontre n'a pas eu lieu!</p>
+
+<p>&mdash;Vous direz que j'ai fait des excuses à M. le comte
+de Monte-Cristo, allez.&raquo;</p>
+
+<p>Le valet s'inclina et sortit.</p>
+
+<p>Albert s'était alors remis à son inventaire.</p>
+
+<p>Comme il terminait ce travail, le bruit de chevaux piétinant dans
+la cour et des roues d'une voiture ébranlant les vitres attira son
+attention, il s'approcha de la fenêtre, et vit son père monter
+dans sa calèche et partir.</p>
+
+<p>À peine la porte de l'hôtel fut-elle refermée derrière le comte,
+qu'Albert se dirigea vers l'appartement de sa mère, et comme
+personne n'était là pour l'annoncer, il pénétra jusqu'à la chambre
+de Mercédès, et, le cœur gonflé de ce qu'il voyait et de ce qu'il
+devinait, il s'arrêta sur le seuil.</p>
+
+<p>Comme si la même âme eût animé ces deux corps, Mercédès faisait
+chez elle ce qu'Albert venait de faire chez lui. Tout était mis en
+ordre: les dentelles, les parures, les bijoux, le linge, l'argent,
+allaient se ranger au fond des tiroirs, dont la comtesse
+assemblait soigneusement les clefs.</p>
+
+<p>Albert vit tous ces préparatifs; il les comprit, et s'écriant: &laquo;Ma
+mère!&raquo; il alla jeter ses bras au cou de Mercédès.</p>
+
+<p>Le peintre qui eût pu rendre l'expression de ces deux figures eût
+fait certes un beau tableau.</p>
+
+<p>En effet, tout cet appareil d'une résolution énergique qui n'avait
+point fait peur à Albert pour lui-même l'effrayait pour sa mère.</p>
+
+<p>&laquo;Que faites-vous donc? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Que faisiez-vous? répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ô ma mère! s'écria Albert, ému au point de ne pouvoir parler,
+il n'est point de vous comme de moi! Non, vous ne pouvez pas avoir
+résolu ce que j'ai décidé, car je viens vous prévenir que je dis
+adieu à votre maison, et... et à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, Albert, répondit Mercédès; moi aussi, je pars.
+J'avais compté, je l'avoue, que mon fils m'accompagnerait; me
+suis-je trompée?</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, dit Albert avec fermeté, je ne puis vous faire
+partager le sort que je me destine: il faut que je vive désormais
+sans nom et sans fortune; il faut, pour commencer l'apprentissage
+de cette rude existence, que j'emprunte à un ami le pain que je
+mangerai d'ici au moment où j'en gagnerai d'autre. Ainsi, ma bonne
+mère, je vais de ce pas chez Franz le prier de me prêter la petite
+somme que j'ai calculé m'être nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, mon pauvre enfant! s'écria Mercédès; toi souffrir de la
+misère, souffrir de la faim! Oh! ne dis pas cela, tu briseras
+toutes mes résolutions.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non pas les miennes, ma mère, répondit Albert. Je suis
+jeune, je suis fort, je crois que je suis brave, et depuis hier
+j'ai appris ce que peut la volonté. Hélas! ma mère, il y a des
+gens qui ont tant souffert, et qui non seulement ne sont pas morts
+mais qui encore ont édifié une nouvelle fortune sur la ruine de
+toutes les promesses de bonheur que le ciel leur avait faites, sur
+les débris de toutes les espérances que Dieu leur avait données!
+J'ai appris cela, ma mère, j'ai vu ces hommes; je sais que du fond
+de l'abîme où les avait plongés leur ennemi, ils se sont relevés
+avec tant de vigueur et de gloire, qu'ils ont dominé leur ancien
+vainqueur et l'ont précipité à son tour. Non, ma mère, non; j'ai
+rompu, à partir d'aujourd'hui, avec le passé et je n'en accepte
+plus rien, pas même mon nom, parce que, vous le comprenez, vous,
+n'est-ce pas, ma mère? votre fils ne peut porter le nom d'un homme
+qui doit rougir devant un autre homme!</p>
+
+<p>&mdash;Albert, mon enfant, dit Mercédès, si j'avais eu un cœur plus
+fort, c'est là le conseil que je t'eusse donné; ta conscience a
+parlé quand ma voix éteinte se taisait; écoute ta conscience, mon
+fils. Tu avais des amis, Albert, romps momentanément avec eux, mais
+ne désespère pas, au nom de ta mère! La vie est belle encore à ton
+âge, mon cher Albert, car à peine as-tu vingt-deux ans; et comme à
+un cœur aussi pur que le tien il faut un nom sans tache, prends
+celui de mon père: il s'appelait Herrera. Je te connais, mon
+Albert; quelque carrière que tu suives, tu rendras en peu de temps
+ce nom illustre. Alors, mon ami, reparais dans le monde plus
+brillant encore de tes malheurs passés; et si cela ne doit pas
+être ainsi, malgré toutes mes prévisions, laisse-moi du moins cet
+espoir, à moi qui n'aurai plus que cette seule pensée, à moi qui
+n'ai plus d'avenir, et pour qui la tombe commence au seuil de
+cette maison.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai selon vos désirs, ma mère, dit le jeune homme; oui, je
+partage votre espoir: la colère du ciel ne nous poursuivra pas,
+vous si pure, moi si innocent. Mais puisque nous sommes résolus,
+agissons promptement. M. de Morcerf a quitté l'hôtel voilà une
+demi-heure à peu près; l'occasion, comme vous le voyez, est
+favorable pour éviter le bruit et l'explication.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attends, mon fils&raquo;, dit Mercédès.</p>
+
+<p>Albert courut aussitôt jusqu'au boulevard, d'où il ramena un
+fiacre qui devait les conduire hors de l'hôtel, il se rappelait
+certaine petite maison garnie dans la rue des Saints-Pères, où sa
+mère trouverait un logement modeste, mais décent; il revint donc
+chercher la comtesse.</p>
+
+<p>Au moment où le fiacre s'arrêta devant la porte, et comme Albert
+en descendait, un homme s'approcha de lui et lui remit une lettre.</p>
+
+<p>Albert reconnut l'intendant.</p>
+
+<p>&laquo;Du comte&raquo;, dit Bertuccio.</p>
+
+<p>Albert prit la lettre, l'ouvrit, la lut.</p>
+
+<p>Après l'avoir lue, il chercha des yeux Bertuccio, mais, pendant
+que le jeune homme lisait, Bertuccio avait disparu.</p>
+
+<p>Alors Albert, les larmes aux yeux, la poitrine toute gonflée
+d'émotion, rentra chez Mercédès, et, sans prononcer une parole,
+lui présenta la lettre.</p>
+
+<p>Mercédès lut:</p>
+
+<p>&laquo;Albert,</p>
+
+<p>&laquo;En vous montrant que j'ai pénétré le projet auquel vous êtes sur
+le point de vous abandonner, je crois vous montrer aussi que je
+comprends la délicatesse. Vous voilà libre, vous quittez l'hôtel du comte, et vous allez
+retirer chez vous votre mère, libre comme vous; mais,
+réfléchissez-y, Albert, vous lui devez plus que vous ne pouvez lui
+payer, pauvre noble cœur que vous êtes. Gardez pour vous la
+lutte, réclamez pour vous la souffrance, mais épargnez-lui cette
+première misère qui accompagnera inévitablement vos premiers
+efforts; car elle ne mérite pas même le reflet du malheur qui la
+frappe aujourd'hui, et la Providence ne veut pas que l'innocent
+paie pour le coupable.</p>
+
+<p>&laquo;Je sais que vous allez quitter tous deux la maison de la rue du
+Helder sans rien emporter. Comment je l'ai appris, ne cherchez
+point à le découvrir. Je le sais: voilà tout.</p>
+
+<p>&laquo;Écoutez, Albert.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a vingt-quatre ans, je revenais bien joyeux et bien fier
+dans ma patrie. J'avais une fiancée, Albert, une sainte jeune
+fille que j'adorais, et je rapportais à ma fiancée cent cinquante
+louis amassés péniblement par un travail sans relâche. Cet argent
+était pour elle, je le lui destinais, et sachant combien la mer
+est perfide, j'avais enterré notre trésor dans le petit jardin de
+la maison que mon père habitait à Marseille, sur les Allées de
+Meilhan.</p>
+
+<p>&laquo;Votre mère, Albert, connaît bien cette pauvre chère maison.</p>
+
+<p>&laquo;Dernièrement, en venant à Paris, j'ai passé par Marseille. Je
+suis allé voir cette maison aux douloureux souvenirs; et le soir,
+une bêche à la main, j'ai sondé le coin où j'avais enfoui mon
+trésor. La cassette de fer était encore à la même place, personne
+n'y avait touché; elle est dans l'angle qu'un beau figuier, planté
+par mon père le jour de ma naissance, couvre de son ombre.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, Albert, cet argent qui autrefois devait aider à la vie
+et à la tranquillité de cette femme que j'adorais, voilà
+qu'aujourd'hui, par un hasard étrange et douloureux, il a retrouvé
+le même emploi. Oh! comprenez bien ma pensée, à moi qui pourrais
+offrir des millions à cette pauvre femme, et qui lui rends
+seulement le morceau de pain noir oublié sous mon pauvre toit
+depuis le jour où j'ai été séparé de celle que j'aimais.</p>
+
+<p>&laquo;Vous êtes un homme généreux, Albert, mais peut-être êtes-vous
+néanmoins aveuglé par la fierté ou par le ressentiment; si vous me
+refusez, si vous demandez à un autre ce que j'ai le droit de vous
+offrir, je dirai qu'il est peu généreux à vous de refuser la vie
+de votre mère offerte par un homme dont votre père a fait mourir
+le père dans les horreurs de la faim et du désespoir.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lecture finie, Albert demeura pâle et immobile en attendant
+ce que déciderait sa mère.</p>
+
+<p>Mercédès leva au ciel un regard d'une ineffable expression.</p>
+
+<p>&laquo;J'accepte, dit-elle; il a le droit de payer la dot que
+j'apporterai dans un couvent!&raquo;</p>
+
+<p>Et, mettant la lettre sur son cœur, elle prit le bras de son
+fils, et d'un pas plus ferme qu'elle ne s'y attendait peut-être
+elle-même, elle prit le chemin de l'escalier.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XCII" id="XCII"></a><a href="#table">XCII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le suicide.</a></h3>
+
+<p>Cependant Monte-Cristo, lui aussi, était rentré en ville avec
+Emmanuel et Maximilien.</p>
+
+<p>Le retour fut gai. Emmanuel ne dissimulait pas sa joie d'avoir vu
+succéder la paix à la guerre, et avouait hautement ses goûts
+philanthropiques. Morrel, dans un coin de la voiture, laissait la
+gaieté de son beau-frère s'évaporer en paroles, et gardait pour
+lui une joie tout aussi sincère, mais qui brillait seulement dans
+ses regards.</p>
+
+<p>À la barrière du Trône, on rencontra Bertuccio: il attendait là,
+immobile comme une sentinelle à son poste.</p>
+
+<p>Monte-Cristo passa la tête par la portière, échangea avec lui
+quelques paroles à voix basse, et l'intendant disparut.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le comte, dit Emmanuel en arrivant à la hauteur de la
+place Royale, faites-moi jeter, je vous prie, à ma porte, afin que
+ma femme ne puisse avoir un seul moment d'inquiétude ni pour vous
+ni pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'était ridicule d'aller faire montre de son triomphe, dit
+Morrel, j'inviterais M. le comte à entrer chez nous, mais M. le
+comte aussi a sans doute des cœurs tremblants à rassurer. Nous
+voici arrivés, Emmanuel, saluons notre ami, et laissons-le
+continuer son chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Un moment, dit Monte-Cristo, ne me privez pas ainsi d'un seul
+coup de mes deux compagnons; rentrez auprès de votre charmante
+femme, à laquelle je vous charge de présenter tous mes
+compliments, et accompagnez-moi jusqu'aux Champs-Élysées, Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;À merveille, dit Maximilien, d'autant plus que j'ai affaire
+dans votre quartier, comte.</p>
+
+<p>&mdash;T'attendra-t-on pour déjeuner? demanda Emmanuel.</p>
+
+<p>&mdash;Non&raquo;, dit le jeune homme.</p>
+
+<p>La portière se referma, la voiture continua sa route.</p>
+
+<p>&laquo;Voyez comme je vous ai porté bonheur, dit Morrel lorsqu'il fut
+seul avec le comte. N'y avez-vous pas pensé?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, dit Monte-Cristo, voilà pourquoi je voudrais toujours
+vous tenir près de moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est miraculeux! continua Morrel, répondant à sa propre
+pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui vient de se passer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le comte avec un sourire; vous avez dit le mot,
+Morrel, c'est miraculeux!</p>
+
+<p>&mdash;Car enfin, reprit Morrel, Albert est brave.</p>
+
+<p>&mdash;Très brave, dit Monte-Cristo, je l'ai vu dormir le poignard
+suspendu sur sa tête.</p>
+
+<p>&mdash;Et, moi, je sais qu'il s'est battu deux fois, et très bien
+battu, dit Morrel; conciliez donc cela avec la conduite de ce
+matin.</p>
+
+<p>&mdash;Votre influence, toujours, reprit en souriant Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;C'est heureux pour Albert qu'il ne soit point soldat, dit
+Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Des excuses sur le terrain! fit le jeune capitaine en secouant
+la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit le comte avec douceur, n'allez-vous point tomber
+dans les préjugés des hommes ordinaires, Morrel? Ne conviendrez-vous
+pas que puisque Albert est brave, il ne peut être lâche;
+qu'il faut qu'il ait eu quelque raison d'agir comme il l'a fait ce
+matin, et que partant sa conduite est plutôt héroïque qu'autre
+chose?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, répondit Morrel, mais je dirai comme
+l'Espagnol: il a été moins brave aujourd'hui qu'hier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous déjeunez avec moi, n'est-ce pas, Morrel? dit le comte pour
+couper court à la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, je vous quitte à dix heures.</p>
+
+<p>&mdash;Votre rendez-vous était donc pour déjeuner?&raquo;</p>
+
+<p>Morrel sourit et secoua la tête.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, enfin, faut-il toujours que vous déjeuniez quelque part?</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, si je n'ai pas faim? dit le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit le comte, je ne connais que deux sentiments qui coupent
+ainsi l'appétit: la douleur (et comme heureusement je vous vois
+très gai, ce n'est point cela) et l'amour. Or, d'après ce que vous
+m'avez dit à propos de votre cœur, il m'est permis de croire...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, comte, répliqua gaiement Morrel, je ne dis pas non.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne me contez pas cela, Maximilien? reprit le comte d'un
+ton si vif, que l'on voyait tout l'intérêt qu'il eût pris à
+connaître ce secret.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai montré ce matin que j'avais un cœur, n'est-ce pas,
+comte?&raquo;</p>
+
+<p>Pour toute réponse Monte-Cristo tendit la main au jeune homme.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, continua celui-ci, depuis que ce cœur n'est plus avec
+vous au bois de Vincennes, il est autre part où je vais le
+retrouver.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, dit lentement le comte, allez, cher ami, mais par grâce,
+si vous éprouviez quelque obstacle, rappelez-vous que j'ai quelque
+pouvoir en ce monde, que je suis heureux d'employer ce pouvoir au
+profit des gens que j'aime, et que je vous aime, vous, Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit le jeune homme, je m'en souviendrai comme les enfants
+égoïstes se souviennent de leurs parents quand ils ont besoin
+d'eux. Quand j'aurai besoin de vous, et peut-être ce moment
+viendra-t-il, je m'adresserai à vous, comte.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, je retiens votre parole. Adieu donc.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir.&raquo;</p>
+
+<p>On était arrivé à la porte de la maison des Champs-Élysées,
+Monte-Cristo ouvrit la portière. Morrel sauta sur le pavé.</p>
+
+<p>Bertuccio attendait sur le perron.</p>
+
+<p>Morrel disparut par l'avenue de Marigny et Monte-Cristo marcha
+vivement au-devant de Bertuccio.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, répondit l'intendant, elle va quitter sa maison.</p>
+
+<p>&mdash;Et son fils?</p>
+
+<p>&mdash;Florentin, son valet de chambre, pense qu'il en va faire
+autant.</p>
+
+<p>&mdash;Venez.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo emmena Bertuccio dans son cabinet, écrivit la lettre
+que nous avons vue, et la remit à l'intendant.</p>
+
+<p>&laquo;Allez, dit-il, et faites diligence; à propos, faites prévenir
+Haydée que je suis rentré.</p>
+
+<p>&mdash;Me voilà&raquo;, dit la jeune fille, qui, au bruit de la voiture,
+était déjà descendue, et dont le visage rayonnait de joie en
+revoyant le comte sain et sauf.</p>
+
+<p>Bertuccio sortit.</p>
+
+<p>Tous les transports d'une fille revoyant un père chéri, tous les
+délires d'une maîtresse revoyant un amant adoré, Haydée les
+éprouva pendant les premiers instants de ce retour attendu par
+elle avec tant d'impatience.</p>
+
+<p>Certes, pour être moins expansive, la joie de Monte-Cristo n'était
+pas moins grande; la joie pour les cœurs qui ont longtemps
+souffert est pareille à la rosée pour les terres desséchées par le
+soleil; cœur et terre absorbent cette pluie bienfaisante qui
+tombe sur eux, et rien n'en apparaît au-dehors. Depuis quelques
+jours, Monte-Cristo comprenait une chose que depuis longtemps il
+n'osait plus croire, c'est qu'il y avait deux Mercédès au monde,
+c'est qu'il pouvait encore être heureux.</p>
+
+<p>Son œil ardent de bonheur se plongeait avidement dans les regards
+humides d'Haydée, quand tout à coup la porte s'ouvrit. Le comte
+fronça le sourcil.</p>
+
+<p>&laquo;M. de Morcerf!&raquo; dit Baptistin, comme si ce mot seul renfermait
+son excuse.</p>
+
+<p>En effet, le visage du comte s'éclaira.</p>
+
+<p>&laquo;Lequel, demanda-t-il, le vicomte ou le comte?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'écria Haydée, n'est-ce donc point fini encore?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si c'est fini, mon enfant bien-aimée, dit Monte-Cristo
+en prenant les mains de la jeune fille, mais ce que je
+sais, c'est que tu n'as rien à craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est cependant le misérable...</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme ne peut rien sur moi, Haydée, dit Monte-Cristo; c'est
+quand j'avais affaire à son fils qu'il fallait craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, ce que j'ai souffert, dit la jeune fille, tu ne le
+sauras jamais, mon seigneur.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo sourit.</p>
+
+<p>&laquo;Par la tombe de mon père! dit Monte-Cristo en étendant la main
+sur la tête de la jeune fille, je te jure que s'il arrive malheur,
+ce ne sera point à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je te crois, mon seigneur, comme si Dieu me parlait&raquo;, dit la
+jeune fille en présentant son front au comte.</p>
+
+<p>Monte-Cristo déposa sur ce front si pur et si beau un baiser qui
+fit battre à la fois deux cœurs, l'un avec violence, l'autre
+sourdement.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon Dieu! murmura le comte, permettriez-vous donc que je
+puisse aimer encore!... Faites entrer M. le comte de Morcerf au
+salon&raquo;, dit-il à Baptistin, tout en conduisant la belle Grecque
+vers un escalier dérobé.</p>
+
+<p>Un mot d'explication sur cette visite, attendue peut-être de
+Monte-Cristo, mais inattendue sans doute pour nos lecteurs.</p>
+
+<p>Tandis que Mercédès, comme nous l'avons dit, faisait chez elle
+l'espèce d'inventaire qu'Albert avait fait chez lui; tandis
+qu'elle classait ses bijoux, fermait ses tiroirs, réunissait ses
+clefs, afin de laisser toutes choses dans un ordre parfait, elle
+ne s'était pas aperçue qu'une tête pâle et sinistre était venue
+apparaître au vitrage d'une porte qui laissait entrer le jour dans
+le corridor; de là, non seulement on pouvait voir, mais on pouvait
+entendre. Celui qui regardait ainsi, selon toute probabilité, sans
+être vu ni entendu, vit donc et entendit donc tout ce qui se
+passait chez Mme de Morcerf.</p>
+
+<p>De cette porte vitrée, l'homme au visage pâle se transporta dans
+la chambre à coucher du comte de Morcerf, et, arrivé là, souleva
+d'une main contractée le rideau d'une fenêtre donnant sur la cour.
+Il resta là dix minutes ainsi immobile, muet, écoutant les
+battements de son propre cœur. Pour lui c'était bien long, dix
+minutes.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'Albert, revenant de son rendez-vous, aperçut son
+père, qui guettait son retour derrière un rideau et détourna la
+tête.</p>
+
+<p>L'œil du comte se dilata: il savait que l'insulte d'Albert à
+Monte-Cristo avait été terrible, qu'une pareille insulte, dans
+tous les pays du monde, entraînait un duel à mort. Or, Albert
+rentrait sain et sauf, donc le comte était vengé.</p>
+
+<p>Un éclair de joie indicible illumina ce visage lugubre, comme fait
+un dernier rayon de soleil avant de se perdre dans les nuages qui
+semblent moins sa couche que son tombeau.</p>
+
+<p>Mais, nous l'avons dit, il attendit en vain que le jeune homme
+montât à son appartement pour lui rendre compte de son triomphe.
+Que son fils, avant de combattre, n'ait pas voulu voir le père
+dont il allait venger l'honneur, cela se comprend; mais, l'honneur
+du père vengé, pourquoi ce fils ne venait-il point se jeter dans
+ses bras?</p>
+
+<p>Ce fut alors que le comte, ne pouvant voir Albert, envoya chercher
+son domestique. On sait qu'Albert l'avait autorisé à ne rien
+cacher au comte.</p>
+
+<p>Dix minutes après on vit apparaître sur le perron le général de
+Morcerf, vêtu d'une redingote noire, ayant un col militaire, un
+pantalon noir, des gants noirs. Il avait donné, à ce qu'il paraît,
+des ordres antérieurs; car, à peine eut-il touché le dernier degré
+du perron, que sa voiture tout attelée sortit de la remise et vint
+s'arrêter devant lui.</p>
+
+<p>Son valet de chambre vint alors jeter dans la voiture un caban
+militaire, raidi par les deux épées qu'il enveloppait; puis
+fermant la portière, il s'assit près du cocher.</p>
+
+<p>Le cocher se pencha devant la calèche pour demander l'ordre:</p>
+
+<p>&laquo;Aux Champs-Élysées, dit le général, chez le comte de Monte-Cristo. Vite!&raquo;</p>
+
+<p>Les chevaux bondirent sous le coup de fouet qui les enveloppa;
+cinq minutes après, ils s'arrêtèrent devant la maison du comte.</p>
+
+<p>M. de Morcerf ouvrit lui-même la portière, et, la voiture roulant
+encore, il sauta comme un jeune homme dans la contre-allée, sonna
+et disparut dans la porte béante avec son domestique.</p>
+
+<p>Une seconde après, Baptistin annonçait à M. de Monte-Cristo le
+comte de Morcerf, et Monte-Cristo, reconduisant Haydée, donna
+l'ordre qu'on fît entrer le comte de Morcerf dans le salon.</p>
+
+<p>Le général arpentait pour la troisième fois le salon dans toute sa
+longueur, lorsqu'en se retournant il aperçut Monte-Cristo debout
+sur le seuil.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! c'est monsieur de Morcerf, dit tranquillement Monte-Cristo;
+je croyais avoir mal entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui c'est moi-même, dit le comte avec une effroyable
+contraction des lèvres qui l'empêchait d'articuler nettement.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me reste donc qu'à savoir maintenant, dit Monte-Cristo,
+la cause qui me procure le plaisir de voir monsieur le comte de
+Morcerf de si bonne heure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu ce matin une rencontre avec mon fils, monsieur?
+dit le général.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez cela? répondit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Et je sais aussi que mon fils avait de bonnes raisons pour
+désirer se battre contre vous et faire tout ce qu'il pourrait pour
+vous tuer.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monsieur, il en avait de fort bonnes! mais vous voyez
+que, malgré ces raisons-là, il ne m'a pas tué, et même qu'il ne
+s'est pas battu.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant il vous regardait comme la cause du déshonneur de
+son père, comme la cause de la ruine effroyable qui, en ce moment-ci,
+accable ma maison.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, monsieur, dit Monte-Cristo avec son calme terrible;
+cause secondaire, par exemple, et non principale.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute vous lui avez fait quelque excuse ou donné quelque
+explication?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne lui ai donné aucune explication, et c'est lui qui m'a
+fait des excuses.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à quoi attribuez-vous cette conduite?</p>
+
+<p>&mdash;À la conviction, probablement, qu'il y avait dans tout ceci un
+homme plus coupable que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel était cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Son père.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit le comte en pâlissant; mais vous savez que le
+coupable n'aime pas à s'entendre convaincre de culpabilité.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais... Aussi je m'attendais à ce qui arrive en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous attendiez à ce que mon fils fût un lâche! s'écria le
+comte.</p>
+
+<p>&mdash;M. Albert de Morcerf n'est point un lâche, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme qui tient à la main une épée, un homme qui, à la
+portée de cette épée, tient un ennemi mortel, cet homme, s'il ne
+se bat pas, est un lâche! Que n'est-il ici pour que je le lui
+dise!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit froidement Monte-Cristo, je ne présume pas
+que vous soyez venu me trouver pour me conter vos petites affaires
+de famille. Allez dire cela à M. Albert, peut-être saura-t-il que
+vous répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, répliqua le général avec un sourire aussitôt
+disparu qu'éclos, non, vous avez raison, je ne suis pas venu pour
+cela! Je suis venu pour vous dire que, moi aussi, je vous regarde
+comme mon ennemi! Je suis venu pour vous dire que je vous hais
+d'instinct! qu'il me semble que je vous ai toujours connu,
+toujours haï! Et qu'enfin, puisque les jeunes gens de ce siècle ne
+se battent plus, c'est à nous de nous battre... Est-ce votre avis,
+monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. Aussi, quand je vous ai dit que j'avais prévu ce
+qui m'arrivait, c'est de l'honneur de votre visite que je voulais
+parler.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux... vos préparatifs sont faits, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Ils le sont toujours, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que nous nous battrons jusqu'à la mort de l'un de
+nous deux? dit le général, les dents serrées par la rage.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à la mort de l'un de nous deux, répéta le comte de Monte-Cristo
+en faisant un léger mouvement de tête de haut en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Partons alors, nous n'avons pas besoin de témoins.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Monte-Cristo, c'est inutile, nous nous
+connaissons si bien!</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, dit le comte, c'est que nous ne nous connaissons
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Monte-Cristo avec le même flegme désespérant, voyons
+un peu. N'êtes-vous pas le soldat Fernand qui a déserté la veille
+de la bataille de Waterloo? N'êtes-vous pas le lieutenant Fernand
+qui a servi de guide et d'espion à l'armée française en Espagne?
+N'êtes-vous pas le colonel Fernand qui a trahi, vendu, assassiné
+son bienfaiteur Ali? Et tous ces Fernand-là réunis n'ont-ils pas
+fait le lieutenant général comte de Morcerf, pair de France?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria le général, frappé par ces paroles comme par un fer
+rouge; oh! misérable, qui me reproches ma honte au moment peut-être
+où tu vas me tuer, non, je n'ai point dit que je t'étais
+inconnu; je sais bien, démon, que tu as pénétré dans la nuit du
+passé, et que tu y as lu, à la lueur de quel flambeau, je
+l'ignorais, chaque page de ma vie! mais peut-être y a-t-il encore
+plus d'honneur en moi, dans mon opprobre, qu'en toi sous tes
+dehors pompeux. Non, non, je te suis connu, je le sais, mais c'est
+toi que je ne connais pas, aventurier cousu d'or et de pierreries!
+Tu t'es fait appeler à Paris le comte de Monte-Cristo; en Italie,
+Simbad le Marin; à Malte, que sais-je? moi, je l'ai oublié. Mais
+c'est ton nom réel que je te demande, c'est ton vrai nom que je
+veux savoir, au milieu de tes cent noms, afin que je le prononce
+sur le terrain du combat au moment où je t'enfoncerai mon épée
+dans le cœur.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte de Monte-Cristo pâlit d'une façon terrible; son œil
+fauve s'embrasa d'un feu dévorant; il fit un bond vers le cabinet
+attenant à sa chambre, et en moins d'une seconde, arrachant sa
+cravate, sa redingote et son gilet, il endossa une petite veste de
+marin et se coiffa d'un chapeau de matelot, sous lequel se
+déroulèrent ses longs cheveux noirs.</p>
+
+<p>Il revint ainsi, effrayant, implacable, marchant les bras croisés
+au-devant du général, qui n'avait rien compris à sa disparition,
+qui l'attendait, et qui, sentant ses dents claquer et ses jambes
+se dérober sous lui, recula d'un pas et ne s'arrêta qu'en trouvant
+sur une table un point d'appui pour sa main crispée.</p>
+
+<p>&laquo;Fernand! lui cria-t-il, de mes cent noms, je n'aurais besoin de
+t'en dire qu'un seul pour te foudroyer; mais ce nom, tu le
+devines, n'est-ce pas? ou plutôt tu te le rappelles? car, malgré
+tous mes chagrins, toutes mes tortures, je te montre aujourd'hui
+un visage que le bonheur de la vengeance rajeunit, un visage que
+tu dois avoir vu bien souvent dans tes rêves depuis ton mariage...
+avec Mercédès, ma fiancée!&raquo;</p>
+
+<p>Le général, la tête renversée en arrière, les mains étendues, le
+regard fixe, dévora en silence ce terrible spectacle; puis, allant
+chercher la muraille comme point d'appui, il s'y glissa lentement
+jusqu'à la porte par laquelle il sortit à reculons, en laissant
+échapper ce seul cri lugubre, lamentable, déchirant:</p>
+
+<p>&laquo;Edmond Dantès!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, avec des soupirs qui n'avaient rien d'humain, il se traîna
+jusqu'au péristyle de la maison, traversa la cour en homme ivre,
+et tomba dans les bras de son valet de chambre en murmurant
+seulement d'une voix inintelligible:</p>
+
+<p>&laquo;À l'hôtel! à l'hôtel!&raquo;</p>
+
+<p>En chemin, l'air frais et la honte que lui causait l'attention de
+ses gens le remirent en état d'assembler ses idées; mais le trajet
+fut court, et, à mesure qu'il se rapprochait de chez lui, le comte
+sentait se renouveler toutes ses douleurs.</p>
+
+<p>À quelques pas de la maison, le comte fit arrêter et descendit. La
+porte de l'hôtel était toute grande ouverte; un fiacre, tout
+surpris d'être appelé dans cette magnifique demeure, stationnait
+au milieu de la cour; le comte regarda ce fiacre avec effroi, mais
+sans oser interroger personne, et s'élança dans son appartement.</p>
+
+<p>Deux personnes descendaient l'escalier, il n'eut que le temps de
+se jeter dans un cabinet pour les éviter.</p>
+
+<p>C'était Mercédès, appuyée au bras de son fils, qui tous deux
+quittaient l'hôtel.</p>
+
+<p>Ils passèrent à deux lignes du malheureux, qui, caché derrière la
+portière de damas, fut effleuré en quelque sorte par la robe de
+soie de Mercédès, et qui sentit à son visage la tiède haleine de
+ces paroles prononcées par son fils:</p>
+
+<p>&laquo;Du courage, ma mère! Venez, venez, nous ne sommes plus ici chez
+nous.&raquo;</p>
+
+<p>Les paroles s'éteignirent, les pas s'éloignèrent.</p>
+
+<p>Le général se redressa, suspendu par ses mains crispées au rideau
+de damas; il comprimait le plus horrible sanglot qui fût jamais
+sorti de la poitrine d'un père, abandonné à la fois par sa femme
+et par son fils...</p>
+
+<p>Bientôt il entendit claquer la portière en fer du fiacre, puis la
+voix du cocher, puis le roulement de la lourde machine ébranla les
+vitres; alors il s'élança dans sa chambre à coucher pour voir
+encore une fois tout ce qu'il avait aimé dans le monde; mais le
+fiacre partit sans que la tête de Mercédès ou celle d'Albert eût
+paru à la portière, pour donner à la maison solitaire, pour donner
+au père et à l'époux abandonné le dernier regard, l'adieu et le
+regret, c'est-à-dire le pardon.</p>
+
+<p>Aussi, au moment même où les roues du fiacre ébranlaient le pavé
+de la voûte, un coup de feu retentit, et une fumée sombre sortit
+par une des vitres de cette fenêtre de la chambre à coucher,
+brisée par la force de l'explosion.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XCIII" id="XCIII"></a><a href="#table">XCIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Valentine.</a></h3>
+
+<p>On devine où Morrel avait affaire et chez qui était son rendez-vous.</p>
+
+<p>Aussi Morrel, en quittant Monte-Cristo, s'achemina-t-il lentement
+vers la maison de Villefort.</p>
+
+<p>Nous disons lentement: c'est que Morrel avait plus d'une demi-heure
+à lui pour faire cinq cents pas; mais, malgré ce temps plus
+que suffisant, il s'était empressé de quitter Monte-Cristo, ayant
+hâte d'être seul avec ses pensées.</p>
+
+<p>Il savait bien son heure, l'heure à laquelle Valentine, assistant
+au déjeuner de Noirtier, était sûre de ne pas être troublée dans
+ce pieux devoir. Noirtier et Valentine lui avaient accordé deux
+visites par semaine, et il venait profiter de son droit.</p>
+
+<p>Il arriva, Valentine l'attendait. Inquiète, presque égarée, elle
+lui saisit la main, et l'amena devant son grand-père.</p>
+
+<p>Cette inquiétude, poussée, comme nous le disons, presque jusqu'à
+l'égarement, venait du bruit que l'aventure de Morcerf avait fait
+dans le monde, on savait (le monde sait toujours) l'aventure de
+l'Opéra. Chez Villefort, personne ne doutait qu'un duel ne fût la
+conséquence forcée de cette aventure; Valentine, avec son instinct
+de femme, avait deviné que Morrel serait le témoin de Monte-Cristo,
+et avec le courage bien connu du jeune homme, avec cette
+amitié profonde qu'elle lui connaissait pour le comte, elle
+craignait qu'il n'eût point la force de se borner au rôle passif
+qui lui était assigné.</p>
+
+<p>On comprend donc avec quelle avidité les détails furent demandés,
+donnés et reçus, et Morrel put lire une indicible joie dans les
+yeux de sa bien-aimée quand elle sut que cette terrible affaire
+avait eu une issue non moins heureuse qu'inattendue.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, dit Valentine en faisant signe à Morrel de s'asseoir
+à côté du vieillard et en s'asseyant elle-même sur le tabouret où
+reposaient ses pieds, maintenant, parlons un peu de nos affaires.
+Vous savez, Maximilien, que bon papa avait eu un instant l'idée de
+quitter la maison et de prendre un appartement hors de l'hôtel de
+M. de Villefort?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, dit Maximilien, je me rappelle ce projet, et j'y
+avais même fort applaudi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Valentine, applaudissez encore, Maximilien, car bon
+papa y revient.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! dit Maximilien.</p>
+
+<p>&mdash;Et savez-vous, dit Valentine, quelle raison donne bon papa pour
+quitter la maison?&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier regardait sa fille pour lui imposer silence de l'œil;
+mais Valentine ne regardait point Noirtier; ses yeux, son regard,
+son sourire, tout était pour Morrel.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! quelle que soit la raison que donne M. Noirtier, s'écria
+Morrel, je déclare qu'elle est bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Excellente, dit Valentine: il prétend que l'air du faubourg
+Saint-Honoré ne vaut rien pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Morrel; écoutez, Valentine, M. Noirtier pourrait
+bien avoir raison; depuis quinze jours, je trouve que votre santé
+s'altère.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un peu, c'est vrai, répondit Valentine; aussi bon papa
+s'est constitué mon médecin, et comme bon papa sait tout, j'ai la
+plus grande confiance en lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin il est donc vrai que vous souffrez, Valentine?
+demanda vivement Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! cela ne s'appelle pas souffrir: je ressens un
+malaise général, voilà tout; j'ai perdu l'appétit, et il me semble
+que mon estomac soutient une lutte pour s'habituer à quelque
+chose.&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier ne perdait pas une des paroles de Valentine.</p>
+
+<p>&laquo;Et quel est le traitement que vous suivez pour cette maladie
+inconnue?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien simple, dit Valentine; j'avale tous les matins une
+cuillerée de la potion qu'on apporte pour mon grand-père; quand je
+dis une cuillerée, j'ai commencé par une, et maintenant j'en suis
+à quatre. Mon grand-père prétend que c'est une panacée.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine souriait; mais il y avait quelque chose de triste et de
+souffrant dans son sourire.</p>
+
+<p>Maximilien, ivre d'amour, la regardait en silence; elle était bien
+belle, mais sa pâleur avait pris un ton plus mat, ses yeux
+brillaient d'un feu plus ardent que d'habitude, et ses mains,
+ordinairement d'un blanc de nacre, semblaient des mains de cire
+qu'une nuance jaunâtre envahit avec le temps.</p>
+
+<p>De Valentine, le jeune homme porta les yeux sur Noirtier; celui-ci
+considérait avec cette étrange et profonde intelligence la jeune
+fille absorbée dans son amour; mais lui aussi, comme Morrel,
+suivait ces traces d'une sourde souffrance, si peu visible
+d'ailleurs qu'elle avait échappé à l'œil de tous, excepté celui
+du père et de l'amant.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, dit Morrel, cette potion dont vous êtes arrivée jusqu'à
+quatre cuillerées, je la voyais médicamentée pour M. Noirtier?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que c'est fort amer, dit Valentine, si amer que tout ce
+que je bois après cela me semble avoir le même goût.&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier regarda sa fille d'un ton interrogateur.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, bon papa, dit Valentine, c'est comme cela. Tout à l'heure,
+avant de descendre chez vous, j'ai bu un verre d'eau sucrée; eh
+bien, j'en ai laissé la moitié tant cette eau m'a paru amère.&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier pâlit, et fit signe qu'il voulait parler.</p>
+
+<p>Valentine se leva pour aller chercher le dictionnaire.</p>
+
+<p>Noirtier la suivait des yeux avec une angoisse visible.</p>
+
+<p>En effet, le sang montait à la tête de la jeune fille, ses joues
+se colorèrent.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! s'écria-t-elle sans rien perdre de sa gaieté, c'est
+singulier: un éblouissement! Est-ce donc le soleil qui m'a frappé
+dans les yeux?...&raquo;</p>
+
+<p>Et elle s'appuya à l'espagnolette de la fenêtre.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a pas de soleil&raquo;, dit Morrel encore plus inquiet de
+l'expression du visage de Noirtier que de l'indisposition de
+Valentine.</p>
+
+<p>Et il courut à Valentine.</p>
+
+<p>La jeune fille sourit.</p>
+
+<p>&laquo;Rassure-toi, bon père, dit-elle à Noirtier: rassurez-vous,
+Maximilien, ce n'est rien, et la chose est déjà passée: mais,
+écoutez donc! n'est-ce pas le bruit d'une voiture que j'entends
+dans la cour?&raquo;</p>
+
+<p>Elle ouvrit la porte de Noirtier, courut à une fenêtre du
+corridor, et revint précipitamment.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, dit-elle, c'est Mme Danglars et sa fille qui viennent nous
+faire une visite. Adieu, je me sauve, car on me viendrait chercher
+ici; ou plutôt, au revoir, restez près de bon papa, monsieur
+Maximilien, je vous promets de ne pas les retenir.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel la suivit des yeux, la vit refermer la porte, et l'entendit
+monter le petit escalier qui conduisait à la fois chez
+Mme de Villefort et chez elle.</p>
+
+<p>Dès qu'elle eut disparu, Noirtier fit signe à Morrel de prendre le
+dictionnaire. Morrel obéit; il s'était, guidé par Valentine,
+promptement habitué à comprendre le vieillard.</p>
+
+<p>Cependant, quelque habitude qu'il eût, et comme il fallait passer
+en revue une partie des vingt-quatre lettres de l'alphabet, et
+trouver chaque mot dans le dictionnaire, ce ne fut qu'au bout de
+dix minutes que la pensée du vieillard fut traduite par ces
+paroles:</p>
+
+<p>&laquo;Cherchez le verre d'eau et la carafe qui sont dans la chambre de
+Valentine.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel sonna aussitôt le domestique qui avait remplacé Barrois, et
+au nom de Noirtier lui donna cet ordre.</p>
+
+<p>Le domestique revint un instant après.</p>
+
+<p>La carafe et le verre étaient entièrement vides.</p>
+
+<p>Noirtier fit signe qu'il voulait parler.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi le verre et la carafe sont-ils vides? demanda-t-il.
+Valentine a dit qu'elle n'avait bu que la moitié du verre.&raquo;</p>
+
+<p>La traduction de cette nouvelle demande prit encore cinq minutes.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais, dit le domestique; mais la femme de chambre est dans
+l'appartement de Mlle Valentine: c'est peut-être elle qui les a
+vidés.</p>
+
+<p>&mdash;Demandez-le-lui&raquo;, dit Morrel, traduisant cette fois la pensée
+de Noirtier par le regard.</p>
+
+<p>Le domestique sortit, et presque aussitôt rentra.</p>
+
+<p>&laquo;Mlle Valentine a passé par sa chambre pour se rendre dans celle
+de Mme de Villefort, dit-il; et, en passant, comme elle avait
+soif, elle a bu ce qui restait dans le verre; quant à la carafe,
+M. Édouard l'a vidée pour faire un étang à ses canards.&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier leva les yeux au ciel comme fait un joueur qui joue sur
+un coup tout ce qu'il possède.</p>
+
+<p>Dès lors, les yeux du vieillard se fixèrent sur la porte et ne
+quittèrent plus cette direction.</p>
+
+<p>C'était, en effet, Mme Danglars et sa fille que Valentine avait
+vues; on les avait conduites à la chambre de Mme de Villefort, qui
+avait dit qu'elle recevrait chez elle; voilà pourquoi Valentine
+avait passé par son appartement: sa chambre étant de plain-pied
+avec celle de sa belle-mère, et les deux chambres n'étant séparées
+que par celle d'Édouard.</p>
+
+<p>Les deux femmes entrèrent au salon avec cette espèce de raideur
+officielle qui fait présager une communication.</p>
+
+<p>Entre gens du même monde, une nuance est bientôt saisie.
+Mme de Villefort répondit à cette solennité par de la solennité.</p>
+
+<p>En ce moment, Valentine entra, et les révérences recommencèrent.</p>
+
+<p>&laquo;Chère amie, dit la baronne, tandis que les deux jeunes filles se
+prenaient les mains, je venais avec Eugénie vous annoncer la
+première le très prochain mariage de ma fille avec le prince
+Cavalcanti.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars avait maintenu le titre de prince. Le banquier populaire
+avait trouvé que cela faisait mieux que comte.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, permettez que je vous fasse mes sincères compliments,
+répondit Mme de Villefort. M. le prince Cavalcanti paraît un jeune
+homme plein de rares qualités.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit la baronne en souriant; si nous parlons comme deux
+amies, je dois vous dire que le prince ne nous paraît pas encore
+être ce qu'il sera. Il a en lui un peu de cette étrangeté qui nous
+fait, à nous autres Français, reconnaître du premier coup d'œil
+un gentilhomme italien ou allemand. Cependant il annonce un fort
+bon cœur, beaucoup de finesse d'esprit, et quant aux convenances,
+M. Danglars prétend que la fortune est majestueuse; c'est son mot.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, dit Eugénie en feuilletant l'album de
+Mme de Villefort, ajoutez, madame, que vous avez une inclination
+toute particulière pour ce jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Et, dit Mme de Villefort, je n'ai pas besoin de vous demander
+si vous partagez cette inclination?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! répondit Eugénie avec son aplomb ordinaire, oh! pas le
+moins du monde, madame; ma vocation, à moi, n'était pas de
+m'enchaîner aux soins d'un ménage ou aux caprices d'un homme, quel
+qu'il fût. Ma vocation était d'être artiste et libre par
+conséquent de mon cœur, de ma personne et de ma pensée.&raquo;</p>
+
+<p>Eugénie prononça ces paroles avec un accent si vibrant et si
+ferme, que le rouge en monta au visage de Valentine. La craintive
+jeune fille ne pouvait comprendre cette nature vigoureuse qui
+semblait n'avoir aucune des timidités de la femme.</p>
+
+<p>&laquo;Au reste, continua-t-elle, puisque je suis destinée à être
+mariée, bon gré, mal gré, je dois remercier la Providence qui m'a
+du moins procuré les dédains de M. Albert de Morcerf; sans cette
+Providence, je serais aujourd'hui la femme d'un homme perdu
+d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant vrai, dit la baronne avec cette étrange naïveté
+que l'on trouve quelquefois chez les grandes dames, et que les
+fréquentations roturières ne peuvent leur faire perdre tout à
+fait, c'est pourtant vrai, sans cette hésitation des Morcerf, ma
+fille épousait ce M. Albert: le général y tenait beaucoup, il
+était même venu pour forcer la main à M. Danglars; nous l'avons
+échappé belle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit timidement Valentine, est-ce que toute cette honte du
+père rejaillit sur le fils? M. Albert me semble bien innocent de
+toutes ces trahisons du général.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, chère amie, dit l'implacable jeune fille; M. Albert en
+réclame et en mérite sa part: il paraît qu'après avoir provoqué
+hier M. de Monte-Cristo à l'Opéra, il lui a fait aujourd'hui des
+excuses sur le terrain.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! dit Mme de Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! chère amie, dit Mme Danglars avec cette même naïveté que
+nous avons déjà signalée, la chose est certaine; je le sais de
+M. Debray, qui était présent à l'explication.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine aussi savait la vérité, mais elle ne répondait pas.
+Repoussée par un mot dans ses souvenirs, elle se retrouvait en
+pensée dans la chambre de Noirtier, où l'attendait Morrel.</p>
+
+<p>Plongée dans cette espèce de contemplation intérieure, Valentine
+avait depuis un instant cessé de prendre part à la conversation;
+il lui eût même été impossible de répéter ce qui avait été dit
+depuis quelques minutes, quand tout à coup la main de
+Mme Danglars, en s'appuyant sur son bras, la tira de sa rêverie.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'y a-t-il, madame? dit Valentine en tressaillant au contact des
+doigts de Mme Danglars, comme elle eût tressailli à un contact
+électrique.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, ma chère Valentine, dit la baronne, que vous souffrez
+sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? fit la jeune fille en passant sa main sur son front
+brûlant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; regardez-vous dans cette glace; vous avez rougi et pâli
+successivement trois ou quatre fois dans l'espace d'une minute.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, s'écria Eugénie, tu es bien pâle!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne t'inquiète pas, Eugénie; je suis comme cela depuis
+quelques jours.&raquo;</p>
+
+<p>Et si peu rusée qu'elle fût, la jeune fille comprit que c'était
+une occasion de sortir. D'ailleurs, Mme de Villefort vint à son
+aide.</p>
+
+<p>&laquo;Retirez-vous, Valentine, dit-elle; vous souffrez réellement et
+ces dames voudront bien vous pardonner; buvez un verre d'eau pure
+et cela vous remettra.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine embrassa Eugénie, salua Mme Danglars déjà levée pour se
+retirer, et sortit.</p>
+
+<p>&laquo;Cette pauvre enfant, dit Mme de Villefort quand Valentine eut
+disparu, elle m'inquiète sérieusement, et je ne serais pas étonnée
+quand il lui arriverait quelque accident grave.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant Valentine, dans une espèce d'exaltation dont elle ne se
+rendait pas compte, avait traversé la chambre d'Édouard sans
+répondre à je ne sais quelle méchanceté de l'enfant, et par chez
+elle avait atteint le petit escalier. Elle en avait franchi tous
+les degrés moins les trois derniers; elle entendait déjà la voix
+de Morrel, lorsque tout à coup un nuage passa devant ses yeux, son
+pied raidi manqua la marche, ses mains n'eurent plus de force pour
+la retenir à la rampe, et froissant la cloison, elle roula du haut
+des trois derniers degrés plutôt qu'elle ne les descendit.</p>
+
+<p>Morrel ne fit qu'un bond; il ouvrit la porte, et trouva Valentine
+étendue sur le palier.</p>
+
+<p>Rapide comme l'éclair, il l'enleva entre ses bras et l'assit dans
+un fauteuil. Valentine rouvrit les yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! maladroite que je suis, dit-elle avec une fiévreuse
+volubilité; je ne sais donc plus me tenir? j'oublie qu'il y a
+trois marches avant le palier!</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous êtes blessée peut-être, Valentine? s'écria Morrel.
+Oh! mon Dieu! mon Dieu!&raquo;</p>
+
+<p>Valentine regarda autour d'elle: elle vit le plus profond effroi
+peint dans les yeux de Noirtier.</p>
+
+<p>&laquo;Rassure-toi, bon père, dit-elle en essayant de sourire; ce n'est
+rien, ce n'est rien... la tête m'a tourné, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un étourdissement! dit Morrel joignant les mains. Oh!
+faites-y attention, Valentine, je vous supplie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, dit Valentine, mais non, je vous dis que tout est
+passé et que ce n'était rien. Maintenant, laissez-moi vous
+apprendre une nouvelle: dans huit jours, Eugénie se marie, et dans
+trois jours il y a une espèce de grand festin, un repas de
+fiançailles. Nous sommes tous invités, mon père, Mme de Villefort
+et moi... à ce que j'ai cru comprendre, du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Quand sera-ce donc notre tour de nous occuper de ces détails?
+Oh! Valentine, vous qui pouvez tant de choses sur notre bon papa,
+tâchez qu'il vous réponde: <i>bientôt</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, demanda Valentine, vous comptez sur moi pour stimuler la
+lenteur et réveiller la mémoire de bon papa?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'écria Morrel. Mon Dieu! mon Dieu! faites vite. Tant que
+vous ne serez pas à moi, Valentine, il me semblera toujours que
+vous allez m'échapper.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! répondit Valentine avec un mouvement convulsif, oh! en
+vérité, Maximilien, vous êtes trop craintif, pour un officier,
+pour un soldat qui, dit-on, n'a jamais connu la peur. Ha! ha! ha!&raquo;</p>
+
+<p>Et elle éclata d'un rire strident et douloureux; ses bras se
+raidirent et se tournèrent, sa tête se renversa sur son fauteuil
+et elle demeura sans mouvement.</p>
+
+<p>Le cri de terreur que Dieu enchaînait aux lèvres de Noirtier
+jaillit de son regard.</p>
+
+<p>Morrel comprit; il s'agissait d'appeler du secours.</p>
+
+<p>Le jeune homme se pendit à la sonnette; la femme de chambre qui
+était dans l'appartement de Valentine et le domestique qui avait
+remplacé Barrois accoururent simultanément.</p>
+
+<p>Valentine était si pâle, si froide, si inanimée, que, sans écouter
+ce qu'on leur disait, la peur qui veillait sans cesse dans cette
+maison maudite les prit, et qu'ils s'élancèrent par les corridors
+en criant au secours.</p>
+
+<p>Mme Danglars et Eugénie sortaient en ce moment même; elles purent
+encore apprendre la cause de toute cette rumeur.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous l'avais bien dit! s'écria Mme de Villefort. Pauvre
+petite.&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XCIV" id="XCIV"></a><a href="#table">XCIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'aveu.</a></h3>
+
+<p>Au même instant, on entendit la voix de M. de Villefort, qui de
+son cabinet criait:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'y a-t-il?&raquo;</p>
+
+<p>Morrel consulta du regard Noirtier, qui venait de reprendre tout
+son sang-froid, et qui d'un coup d'œil lui indiqua le cabinet où
+déjà une fois, dans une circonstance à peu près pareille, il
+s'était réfugié.</p>
+
+<p>Il n'eut que le temps de prendre son chapeau et de s'y jeter tout
+haletant. On entendait les pas du procureur du roi dans le
+corridor.</p>
+
+<p>Villefort se précipita dans la chambre, courut à Valentine et la
+prit entre ses bras.</p>
+
+<p>&laquo;Un médecin! un médecin!... M. d'Avrigny! cria Villefort, ou
+plutôt j'y vais moi-même.&raquo;</p>
+
+<p>Et il s'élança hors de l'appartement.</p>
+
+<p>Par l'autre porte s'élançait Morrel.</p>
+
+<p>Il venait d'être frappé au cœur par un épouvantable souvenir:
+cette conversation entre Villefort et le docteur, qu'il avait
+entendue la nuit où mourut Mme de Saint-Méran, lui revenait à la
+mémoire; ces symptômes, portés à un degré moins effrayant, étaient
+les mêmes qui avaient précédé la mort de Barrois.</p>
+
+<p>En même temps il lui avait semblé entendre bruire à son oreille
+cette voix de Monte-Cristo, qui lui avait dit, il y avait deux
+heures à peine:</p>
+
+<p>&laquo;De quelque chose que vous ayez besoin, Morrel, venez à moi, je
+peux beaucoup.&raquo;</p>
+
+<p>Plus rapide que la pensée, il s'élança donc du faubourg Saint-Honoré
+dans la rue Matignon, et de la rue Matignon dans l'avenue
+des Champs-Élysées.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, M. de Villefort arrivait, dans un cabriolet de
+place, à la porte de M. d'Avrigny; il sonna avec tant de violence,
+que le concierge vint ouvrir d'un air effrayé. Villefort s'élança
+dans l'escalier sans avoir la force de rien dire. Le concierge le
+connaissait et le laissa en criant seulement:</p>
+
+<p>&laquo;Dans son cabinet, M. le procureur du roi, dans son cabinet!&raquo;</p>
+
+<p>Villefort en poussait déjà ou plutôt en enfonçait la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! dit le docteur, c'est vous!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Villefort en refermant la porte derrière lui; oui,
+docteur, c'est moi qui viens vous demander à mon tour si nous
+sommes bien seuls. Docteur, ma maison est une maison maudite!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! dit celui-ci froidement en apparence, mais avec une
+profonde émotion intérieure, avez-vous encore quelque malade?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, docteur! s'écria Villefort en saisissant d'une main
+convulsive une poignée de cheveux, oui!&raquo;</p>
+
+<p>Le regard de d'Avrigny signifia: &laquo;Je vous l'avais prédit.&raquo;</p>
+
+<p>Puis ses lèvres accentuèrent lentement ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Qui va donc mourir chez vous et quelle nouvelle victime va nous
+accuser de faiblesse devant Dieu?&raquo;</p>
+
+<p>Un sanglot douloureux jaillit du cœur de Villefort; il s'approcha
+du médecin, et lui saisissant le bras:</p>
+
+<p>&laquo;Valentine! dit-il, c'est le tour de Valentine!</p>
+
+<p>&mdash;Votre fille! s'écria d'Avrigny, saisi de douleur et de
+surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez que vous vous trompiez, murmura le magistrat; venez
+la voir, et sur son lit de douleur, demandez-lui pardon de l'avoir
+soupçonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Chaque fois que vous m'avez prévenu, dit M. d'Avrigny, il était
+trop tard: n'importe, j'y vais; mais hâtons-nous, monsieur, avec
+les ennemis qui frappent chez vous, il n'y a pas de temps à
+perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cette fois, docteur, vous ne me reprocherez plus ma
+faiblesse. Cette fois, je connaîtrai l'assassin et je frapperai.</p>
+
+<p>&mdash;Essayons de sauver la victime avant de penser à la venger, dit
+d'Avrigny. Venez.&raquo;</p>
+
+<p>Et le cabriolet qui avait amené Villefort le ramena au grand trot,
+accompagné de d'Avrigny, au moment même où, de son côté, Morrel
+frappait à la porte de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Le comte était dans son cabinet, et, fort soucieux, lisait un mot
+que Bertuccio venait de lui envoyer à la hâte.</p>
+
+<p>En entendant annoncer Morrel, qui le quittait il y avait deux
+heures à peine, le comte releva la tête.</p>
+
+<p>Pour lui, comme pour le comte, il s'était sans doute passé bien
+des choses pendant ces deux heures, car le jeune homme, qui
+l'avait quitté le sourire sur les lèvres revenait le visage
+bouleversé.</p>
+
+<p>Il se leva et s'élança au-devant de Morrel.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'y a-t-il donc, Maximilien? Lui demanda-t-il; vous êtes pâle,
+et votre front ruisselle de sueur.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel tomba sur un fauteuil plutôt qu'il ne s'assit.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, dit-il, je suis venu vite, j'avais besoin de vous parler.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde se porte bien dans votre famille? demanda le
+comte avec un ton de bienveillance affectueuse à la sincérité de
+laquelle personne ne se fût trompé.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, comte, merci, dit le jeune homme visiblement embarrassé
+pour commencer l'entretien; oui, dans ma famille tout le monde se
+porte bien.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux; cependant vous avez quelque chose à me dire? reprit
+le comte, de plus en plus inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Morrel, c'est vrai je viens de sortir d'une maison où
+la mort venait d'entrer, pour accourir à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Sortez-vous donc de chez M. de Morcerf? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Morrel; quelqu'un est-il mort chez M. de Morcerf?</p>
+
+<p>&mdash;Le général vient de se brûler la cervelle, répondit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'affreux malheur! s'écria Maximilien.</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour la comtesse, pas pour Albert, dit Monte-Cristo; mieux
+vaut un père et un époux mort qu'un père et un époux déshonoré; le
+sang lavera la honte.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre comtesse! dit Maximilien, c'est elle que je plains
+surtout, une si noble femme!</p>
+
+<p>&mdash;Plaignez aussi Albert, Maximilien; car, croyez-le, c'est le
+digne fils de la comtesse. Mais revenons à vous: vous accouriez
+vers moi, m'avez-vous dit; aurais-je le bonheur que vous eussiez
+besoin de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai besoin de vous, c'est-à-dire que j'ai cru comme un
+insensé que vous pouviez me porter secours dans une circonstance
+où Dieu seul peut me secourir.</p>
+
+<p>&mdash;Dites toujours, répondit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Morrel, je ne sais en vérité s'il m'est permis de
+révéler un pareil secret à des oreilles humaines; mais la fatalité
+m'y pousse, la nécessité m'y contraint, comte.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel s'arrêta hésitant.</p>
+
+<p>&laquo;Croyez-vous que je vous aime? dit Monte-Cristo, prenant
+affectueusement la main du jeune homme entre les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tenez, vous m'encouragez, et puis quelque chose me dit là
+(Morrel posa la main sur son cœur) que je ne dois pas avoir de
+secret pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Morrel, c'est Dieu qui parle à votre cœur,
+et c'est votre cœur qui vous parle. Redites-moi ce que vous dit
+votre cœur.</p>
+
+<p>&mdash;Comte, voulez-vous me permettre d'envoyer Baptistin demander de
+votre part des nouvelles de quelqu'un que vous connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis mis à votre disposition, à plus forte raison j'y
+mets mes domestiques.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est que je ne vivrai pas, tant que je n'aurai pas la
+certitude qu'elle va mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je sonne Baptistin?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vais lui parler moi-même.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel sortit, appela Baptistin et lui dit quelques mots tout bas.
+Le valet de chambre partit tout courant.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, est-ce fait? demanda Monte-Cristo en voyant reparaître
+Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et je vais être un peu plus tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que j'attends, dit Monte-Cristo souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et, moi, je parle. Écoutez, un soir je me trouvais dans un
+jardin; j'étais caché par un massif d'arbres, nul ne se doutait
+que je pouvais être là. Deux personnes passèrent près de moi;
+permettez que je taise provisoirement leurs noms, elles causaient
+à voix basse, et cependant j'avais un tel intérêt à entendre leurs
+paroles que je ne perdais pas un mot de ce qu'elles disaient.</p>
+
+<p>&mdash;Cela s'annonce lugubrement, si j'en crois votre pâleur et votre
+frisson, Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! bien lugubrement, mon ami! Il venait de mourir
+quelqu'un chez le maître du jardin où je me trouvais; l'une des
+deux personnes dont j'entendais la conversation était le maître de
+ce jardin, et l'autre était le médecin. Or, le premier confiait au
+second ses craintes et ses douleurs; car c'était la seconde fois
+depuis un mois que la mort s'abattait, rapide et imprévue, sur
+cette maison, qu'on croirait désignée par quelque ange
+exterminateur à la colère de Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!&raquo; dit Monte-Cristo en regardant fixement le jeune homme,
+et en tournant son fauteuil par un mouvement imperceptible de
+manière à se placer dans l'ombre, tandis que le jour frappait le
+visage de Maximilien.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, continua celui-ci, la mort était entrée deux fois dans cette
+maison en un mois.</p>
+
+<p>&mdash;Et que répondait le docteur? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Il répondait... il répondait que cette mort n'était point
+naturelle, et qu'il fallait l'attribuer...</p>
+
+<p>&mdash;À quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Au poison!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! dit Monte-Cristo avec cette toux légère qui, dans les
+moments de suprême émotion, lui servait à déguiser soit sa
+rougeur, soit sa pâleur, soit l'attention même avec laquelle il
+écoutait; vraiment, Maximilien, vous avez entendu de ces choses-là?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cher comte, je les ai entendues, et le docteur a ajouté
+que, si pareil événement se renouvelait, il se croirait obligé
+d'en appeler à la justice.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo écoutait ou paraissait écouter avec le plus grand
+calme.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit Maximilien, la mort a frappé une troisième fois, et
+ni le maître de la maison ni le docteur n'ont rien dit; la mort va
+frapper une quatrième fois, peut-être. Comte, à quoi croyez-vous
+que la connaissance de ce secret m'engage?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, dit Monte-Cristo, vous me paraissez conter là une
+aventure que chacun de nous sait par cœur. La maison où vous avez
+entendu cela, je la connais, ou tout au moins j'en connais une
+pareille; une maison où il y a un jardin, un père de famille, un
+docteur, une maison où il y a eu trois morts étranges et
+inattendues. Eh bien! regardez-moi, moi qui n'ai point intercepté
+de confidence et qui cependant sait tout cela aussi bien que vous,
+est-ce que j'ai des scrupules de conscience? Non, cela ne me
+regarde pas, moi. Vous dites qu'un ange exterminateur semble
+désigner cette maison à la colère du Seigneur; eh bien, qui vous
+dit que votre supposition n'est pas une réalité? Ne voyez pas les
+choses que ne veulent pas voir ceux qui ont intérêt à les voir. Si
+c'est la justice et non la colère de Dieu qui se promène dans
+cette maison, Maximilien, détournez la tête et laissez passer la
+justice de Dieu.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel frissonna. Il y avait quelque chose à la fois de lugubre,
+de solennel et de terrible dans l'accent du comte.</p>
+
+<p>&laquo;D'ailleurs, continua-t-il avec un changement de voix si marqué
+qu'on eût dit que ces dernières paroles ne sortaient pas de la
+bouche du même homme; d'ailleurs, qui vous dit que cela
+recommencera?</p>
+
+<p>&mdash;Cela recommence, comte! s'écria Morrel, et voilà pourquoi
+j'accours chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que voulez-vous que j'y fasse, Morrel? Voudriez-vous,
+par hasard, que je prévinsse M. le procureur du roi?&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo articula ces dernières paroles avec tant de clarté et
+avec une accentuation si vibrante, que Morrel, se levant tout à
+coup, s'écria:</p>
+
+<p>&laquo;Comte! Comte! Vous savez de qui je veux parler, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Parfaitement, mon bon ami, et je vais vous le prouver en
+mettant les points sur les <i>i</i>, ou plutôt les noms sur les hommes.
+Vous vous êtes promené un soir dans le jardin de M. de Villefort;
+d'après ce que vous m'avez dit, je présume que c'est le soir de la
+mort de Mme de Saint-Méran. Vous avez entendu M. de Villefort
+causer avec M. d'Avrigny de la mort de M. de Saint-Méran et de
+celle non moins étonnante de la marquise. M. d'Avrigny disait
+qu'il croyait à un empoisonnement et même à deux empoisonnements;
+et vous voilà, vous honnête homme par excellence, vous voilà
+depuis ce moment occupé à palper votre cœur, à jeter la sonde
+dans votre conscience pour savoir s'il faut révéler ce secret ou
+le taire. Nous ne sommes plus au Moyen Âge, cher ami, et il n'y a
+plus de Sainte-Vehme, il n'y a plus de francs juges; que diable
+allez-vous demander à ces gens-là? Conscience, que me veux-tu?
+comme dit Sterne. Eh! Mon cher, laissez-les dormir s'ils dorment,
+laissez-les pâlir dans leurs insomnies, et, pour l'amour de Dieu,
+dormez, vous qui n'avez pas de remords qui vous empêchent de
+dormir.&raquo;</p>
+
+<p>Une effroyable douleur se peignit sur les traits de Morrel; il
+saisit la main de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&laquo;Mais cela recommence! vous dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit le comte, étonné de cette insistance à laquelle il
+ne comprenait rien, et regardant Maximilien attentivement, laissez
+recommencer: c'est une famille d'Atrides; Dieu les a condamnés, et
+ils subiront la sentence; ils vont tous disparaître comme ces
+moines que les enfants fabriquent avec des cartes pliées, et qui
+tombent les uns après les autres sous le souffle de leur créateur,
+y en eût-il deux cents. C'était M. de Saint-Méran il y a trois
+mois, c'était Mme de Saint-Méran il y a deux mois; c'était Barrois
+l'autre jour; aujourd'hui c'est le vieux Noirtier ou la jeune
+Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le saviez? s'écria Morrel dans un tel paroxysme de
+terreur, que Monte-Cristo tressaillit, lui que la chute du ciel
+eût trouvé impassible; vous le saviez et vous ne disiez rien!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que m'importe? reprit Monte-Cristo en haussant les épaules,
+est-ce que je connais ces gens-là, moi, et faut-il que je perde
+l'un pour sauver l'autre? Ma foi, non, car, entre le coupable et
+la victime, je n'ai pas de préférence.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, moi! s'écria Morrel en hurlant de douleur, moi, je
+l'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez qui? s'écria Monte-Cristo en bondissant sur ses
+pieds et en saisissant les deux mains que Morrel élevait, en les
+tordant, vers le ciel.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime éperdument, j'aime en insensé, j'aime en homme qui donnerait
+tout son sang pour lui épargner une larme; j'aime Valentine de
+Villefort, qu'on assassine en ce moment, entendez-vous bien! je l'aime,
+et je demande à Dieu et à vous comment je puis la sauver!&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo poussa un cri sauvage dont peuvent seuls se faire une
+idée ceux qui ont entendu le rugissement du lion blessé.</p>
+
+<p>&laquo;Malheureux! s'écria-t-il en se tordant les mains à son tour,
+malheureux! tu aimes Valentine! tu aimes cette fille d'une race
+maudite!&raquo;</p>
+
+<p>Jamais Morrel n'avait vu semblable expression; jamais œil si
+terrible n'avait flamboyé devant son visage, jamais le génie de la
+terreur, qu'il avait vu tant de fois apparaître, soit sur les
+champs de bataille, soit dans les nuits homicides de l'Algérie,
+n'avait secoué autour de lui de feux plus sinistres.</p>
+
+<p>Il recula épouvanté.</p>
+
+<p>Quant à Monte-Cristo, après cet éclat et ce bruit, il ferma un
+moment les yeux, comme ébloui par des éclairs intérieurs: pendant
+ce moment, il se recueillit avec tant de puissance, que l'on
+voyait peu à peu s'apaiser le mouvement onduleux de sa poitrine
+gonflée de tempêtes, comme on voit après la nuée se fondre sous le
+soleil les vagues turbulentes et écumeuses.</p>
+
+<p>Ce silence, ce recueillement, cette lutte, durèrent vingt secondes
+à peu près.</p>
+
+<p>Puis le comte releva son front pâli.</p>
+
+<p>&laquo;Voyez, dit-il d'une voix altérée, voyez, cher ami, comme Dieu
+sait punir de leur indifférence les hommes les plus fanfarons et
+les plus froids devant les terribles spectacles qu'il leur donne.
+Moi qui regardais, assistant impassible et curieux, moi qui
+regardais le développement de cette lugubre tragédie, moi qui,
+pareil au mauvais ange, riais du mal que font les hommes, à l'abri
+derrière le secret (et le secret est facile à garder pour les
+riches et les puissants), voilà qu'à mon tour je me sens mordu par
+ce serpent dont je regardais la marche tortueuse, et mordu au
+cœur!&raquo;</p>
+
+<p>Morrel poussa un sourd gémissement.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, allons, continua le comte, assez de plaintes comme cela,
+soyez homme, soyez fort, soyez plein d'espoir, car je suis là, car
+je veille sur vous.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel secoua tristement la tête.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous dis d'espérer! me comprenez-vous? s'écria Monte-Cristo.
+Sachez bien que jamais je ne mens, que jamais je ne me trompe. Il
+est midi, Maximilien, rendez grâce au ciel de ce que vous êtes
+venu à midi au lieu de venir ce soir, au lieu de venir demain
+matin. Écoutez donc ce que je vais vous dire, Morrel: il est midi;
+si Valentine n'est pas morte à cette heure, elle ne mourra pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria Morrel, moi qui l'ai laissée
+mourante!&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo appuya une main sur son front.</p>
+
+<p>Que se passa-t-il dans cette tête si lourde d'effrayants secrets?</p>
+
+<p>Que dit à cet esprit, implacable et humain à la fois, l'ange
+lumineux ou l'ange des ténèbres?</p>
+
+<p>Dieu seul le sait!</p>
+
+<p>Monte-Cristo releva le front encore une fois, et cette fois il
+était calme comme l'enfant qui se réveille.</p>
+
+<p>&laquo;Maximilien, dit-il, retournez tranquillement chez vous; je vous
+commande de ne pas faire un pas, de ne pas tenter une démarche, de
+ne pas laisser flotter sur votre visage l'ombre d'une
+préoccupation; je vous donnerai des nouvelles; allez.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! dit Morrel, vous m'épouvantez, comte, avec
+ce sang-froid. Pouvez-vous donc quelque chose contre la mort?
+Êtes-vous plus qu'un homme? Êtes-vous un ange? Êtes-vous un Dieu?&raquo;</p>
+
+<p>Et le jeune homme, qu'aucun danger n'avait fait reculer d'un pas,
+reculait devant Monte-Cristo, saisi d'une indicible terreur.</p>
+
+<p>Mais Monte-Cristo le regarda avec un sourire à la fois si
+mélancolique et si doux, que Maximilien sentit les larmes poindre
+dans ses yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Je peux beaucoup, mon ami, répondit le comte. Allez, j'ai besoin
+d'être seul.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel, subjugué par ce prodigieux ascendant qu'exerçait Monte-Cristo
+sur tout ce qui l'entourait, n'essaya pas même de s'y
+soustraire. Il serra la main du comte et sortit.</p>
+
+<p>Seulement, à la porte, il s'arrêta pour attendre Baptistin, qu'il
+venait de voir apparaître au coin de la rue Matignon, et qui
+revenait tout courant.</p>
+
+<p>Cependant, Villefort et d'Avrigny avaient fait diligence. À leur
+retour, Valentine était encore évanouie, et le médecin avait
+examiné la malade avec le soin que commandait la circonstance et
+avec une profondeur que doublait la connaissance du secret.</p>
+
+<p>Villefort suspendu à son regard et à ses lèvres, attendait le
+résultat de l'examen. Noirtier, plus pâle que la jeune fille, plus
+avide d'une solution que Villefort lui-même, attendait aussi, et
+tout en lui se faisait intelligence et sensibilité.</p>
+
+<p>Enfin, d'Avrigny laissa échapper lentement:</p>
+
+<p>&laquo;Elle vit encore.</p>
+
+<p>&mdash;Encore! s'écria Villefort, oh! docteur, quel terrible mot vous
+avez prononcé là!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le médecin, je répète ma phrase: elle vit encore, et
+j'en suis bien surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle est sauvée? demanda le père.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, puisqu'elle vit.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment le regard de d'Avrigny rencontra l'œil de Noirtier,
+il étincelait d'une joie si extraordinaire d'une pensée tellement
+riche et féconde, que le médecin en fut frappé.</p>
+
+<p>Il laissa retomber sur le fauteuil la jeune fille, dont les lèvres
+se dessinaient à peine, tant pâles et blanches elles étaient, à
+l'unisson du reste du visage, et demeura immobile et regardant
+Noirtier, par qui tout mouvement du docteur était attendu et
+commenté.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit alors d'Avrigny à Villefort, appelez la femme de
+chambre de Mlle Valentine, s'il vous plaît.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort quitta la tête de sa fille qu'il soutenait et courut
+lui-même appeler la femme de chambre.</p>
+
+<p>Aussitôt que Villefort eut refermé la porte, d'Avrigny s'approcha
+de Noirtier.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez quelque chose à me dire?&raquo; demanda-t-il.</p>
+
+<p>Le vieillard cligna expressivement des yeux; c'était, on se le
+rappelle, le seul signe affirmatif qui fût à sa disposition.</p>
+
+<p>&laquo;À moi seul?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, je demeurerai avec vous.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment Villefort rentra, suivi de la femme de chambre;
+derrière la femme de chambre marchait Mme de Villefort.</p>
+
+<p>&laquo;Mais qu'a donc fait cette chère enfant? s'écria-t-elle, elle sort
+de chez moi et elle s'est bien plainte d'être indisposée, mais je
+n'avais pas cru que c'était sérieux.&raquo;</p>
+
+<p>Et la jeune femme, les larmes aux yeux, et avec toutes les marques
+d'affection d'une véritable mère s'approcha de Valentine, dont
+elle prit la main.</p>
+
+<p>D'Avrigny continua de regarder Noirtier, il vit les yeux du
+vieillard se dilater et s'arrondir, ses joues blêmir et trembler;
+la sueur perla sur son front.</p>
+
+<p>&laquo;Ah!&raquo; fit-il involontairement, en suivant la direction du regard
+de Noirtier, c'est-à-dire en fixant ses yeux sur Mme de Villefort,
+qui répétait:</p>
+
+<p>&laquo;Cette pauvre enfant sera mieux dans son lit. Venez, Fanny, nous
+la coucherons.&raquo;</p>
+
+<p>M. d'Avrigny, qui voyait dans cette proposition un moyen de rester
+seul avec Noirtier, fit signe de la tête que c'était effectivement
+ce qu'il y avait de mieux à faire, mais il défendit qu'elle prit
+rien au monde que ce qu'il ordonnerait.</p>
+
+<p>On emporta Valentine, qui était revenue à la connaissance, mais
+qui était incapable d'agir et presque de parler, tant ses membres
+étaient brisés par la secousse qu'elle venait d'éprouver.
+Cependant elle eut la force de saluer d'un coup d'œil son grand-père,
+dont il semblait qu'on arrachât l'âme en l'emportant.</p>
+
+<p>D'Avrigny suivit la malade, termina ses prescriptions, ordonna à
+Villefort de prendre un cabriolet, d'aller en personne chez le
+pharmacien faire préparer devant lui les potions ordonnées, de les
+rapporter lui-même et de l'attendre dans la chambre de sa fille.</p>
+
+<p>Puis, après avoir renouvelé l'injonction de ne rien laisser
+prendre à Valentine, il redescendit chez Noirtier, ferma
+soigneusement les portes, et après s'être assuré que personne
+n'écoutait:</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, dit-il, vous savez quelque chose sur cette maladie de
+votre petite-fille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, nous n'avons pas de temps à perdre, je vais vous
+interroger et vous me répondrez.&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier fit signe qu'il était prêt à répondre.</p>
+
+<p>&laquo;Avez-vous prévu l'accident qui est arrivé aujourd'hui à
+Valentine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>D'Avrigny réfléchit un instant puis se rapprochant de Noirtier:</p>
+
+<p>&laquo;Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, ajouta-t-il, mais nul
+indice ne doit être négligé dans la situation terrible où nous
+sommes. Vous avez vu mourir le pauvre Barrois?&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier leva les yeux au ciel.</p>
+
+<p>&laquo;Savez-vous de quoi il est mort? demanda d'Avrigny en posant sa
+main sur l'épaule de Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous que sa mort ait été naturelle?&raquo;</p>
+
+<p>Quelque chose comme un sourire s'esquissa sur les lèvres inertes
+de Noirtier.</p>
+
+<p>&laquo;Alors l'idée que Barrois avait été empoisonné vous est venue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que ce poison dont il a été victime lui ait été
+destiné?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant pensez-vous que ce soit la même main qui a frappé
+Barrois, en voulant frapper un autre, qui frappe aujourd'hui
+Valentine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Elle va donc succomber aussi?&raquo; demanda d'Avrigny en fixant son
+regard profond sur Noirtier.</p>
+
+<p>Et il attendit l'effet de cette phrase sur le vieillard.</p>
+
+<p>&laquo;Non, répondit-il avec un air de triomphe qui eût pu dérouter
+toutes les conjectures du plus habile devin.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous espérez? dit d'Avrigny avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'espérez-vous?</p>
+
+<p>Le vieillard fit comprendre des yeux qu'il ne pouvait répondre.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! oui, c'est vrai&raquo;, murmura d'Avrigny.</p>
+
+<p>Puis revenant à Noirtier:</p>
+
+<p>&laquo;Vous espérez, dit-il, que l'assassin se lassera?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous espérez que le poison sera sans effet sur
+Valentine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Car je ne vous apprends rien, n'est-ce pas, ajouta d'Avrigny,
+en vous disant qu'on vient d'essayer de l'empoisonner?&raquo;</p>
+
+<p>Le vieillard fit signe des yeux qu'il ne conservait aucun doute à
+ce sujet.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, comment espérez-vous que Valentine échappera?&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier tint avec obstination ses yeux fixés du même côté,
+d'Avrigny suivit la direction de ses yeux et vit qu'ils étaient
+attachés sur une bouteille contenant la potion qu'on lui apportait
+tous les matins.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ah! dit d'Avrigny, frappé d'une idée subite, auriez-vous eu
+l'idée...&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier ne le laissa point achever.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;De la prémunir contre le poison...</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;En l'habituant peu à peu...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, oui, fit Noirtier, enchanté d'être compris.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, vous m'avez entendu dire qu'il entrait de la brucine
+dans les potions que je vous donne?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et en l'accoutumant à ce poison, vous avez voulu neutraliser
+les effets d'un poison?&raquo;</p>
+
+<p>Même joie triomphante de Noirtier.</p>
+
+<p>&laquo;Et vous y êtes parvenu en effet! s'écria d'Avrigny. Sans cette
+précaution, Valentine était tuée aujourd'hui, tuée sans secours
+possible, tuée sans miséricorde, la secousse a été violente, mais
+elle n'a été qu'ébranlée, et cette fois du moins Valentine ne
+mourra pas.&raquo;</p>
+
+<p>Une joie surhumaine épanouissait les yeux du vieillard, levés au
+ciel avec une expression de reconnaissance infinie.</p>
+
+<p>En ce moment Villefort rentra.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, docteur, dit-il, voici ce que vous avez demandé.</p>
+
+<p>&mdash;Cette potion a été préparée devant vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le procureur du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas sortie de vos mains?</p>
+
+<p>&mdash;Non.&raquo;</p>
+
+<p>D'Avrigny prit la bouteille, versa quelques gouttes du breuvage
+qu'elle contenait dans le creux de sa main et les avala.</p>
+
+<p>&laquo;Bien, dit-il, montons chez Valentine, j'y donnerai mes
+instructions à tout le monde, et vous veillerez vous-même,
+monsieur de Villefort, à ce que personne ne s'en écarte.&raquo;</p>
+
+<p>Au moment où d'Avrigny rentrait dans la chambre de Valentine,
+accompagnée de Villefort, un prêtre italien, à la démarche sévère,
+aux paroles calmes et décidées, louait pour son usage la maison
+attenante à l'hôtel habité par M. de Villefort.</p>
+
+<p>On ne put savoir en vertu de quelle transaction les trois
+locataires de cette maison déménagèrent deux heures après: mais le
+bruit qui courut généralement dans le quartier fut que la maison
+n'était pas solidement assise sur ses fondations et menaçait ruine
+ce qui n'empêchait point le nouveau locataire de s'y établir avec
+son modeste mobilier le jour même, vers les cinq heures.</p>
+
+<p>Ce bail fut fait pour trois, six ou neuf ans par le nouveau
+locataire, qui, selon l'habitude établie par les propriétaires,
+paya six mois d'avance; ce nouveau locataire, qui, ainsi que nous
+l'avons dit, était italien, s'appelait-il signor Giacomo Busoni.</p>
+
+<p>Des ouvriers furent immédiatement appelés, et la nuit même les
+rares passants attardés au haut du faubourg voyaient avec surprise
+les charpentiers et les maçons occupés à reprendre en sous-œuvre
+la maison chancelante.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XCV" id="XCV"></a><a href="#table">XCV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le père et la fille.</a></h3>
+
+<p>Nous avons vu, dans le chapitre précédent, Mme Danglars venir
+annoncer officiellement à Mme de Villefort le prochain mariage de
+Mlle Eugénie Danglars avec M. Andrea Cavalcanti.</p>
+
+<p>Cette annonce officielle, qui indiquait ou semblait indiquer une
+résolution prise par tous les intéressés à cette grande affaire,
+avait cependant été précédée d'une scène dont nous devons compte à
+nos lecteurs.</p>
+
+<p>Nous les prions donc de faire un pas en arrière et de se
+transporter, le matin même de cette journée aux grandes
+catastrophes, dans ce beau salon si bien doré que nous leur avons
+fait connaître, et qui faisait l'orgueil de son propriétaire,
+M. le baron Danglars.</p>
+
+<p>Dans ce salon, en effet, vers les dix heures du matin, se
+promenait depuis quelques minutes, tout pensif et visiblement
+inquiet, le baron lui-même, regardant à chaque porte et s'arrêtant
+à chaque bruit.</p>
+
+<p>Lorsque sa somme de patience fut épuisée, il appela le valet de
+chambre.</p>
+
+<p>&laquo;Étienne, lui dit-il, voyez donc pourquoi Mlle Eugénie m'a prié de
+l'attendre au salon, et informez-vous pourquoi elle m'y fait
+attendre si longtemps.&raquo;</p>
+
+<p>Cette bouffée de mauvaise humeur exhalée, le baron reprit un peu
+de calme.</p>
+
+<p>En effet, Mlle Danglars, après son réveil, avait fait demander une
+audience à son père, et avait désigné le salon doré comme le lieu
+de cette audience. La singularité de cette démarche, son caractère
+officiel surtout, n'avaient pas médiocrement surpris le banquier,
+qui avait immédiatement obtempéré au désir de sa fille en se
+rendant le premier au salon.</p>
+
+<p>Étienne revint bientôt de son ambassade.</p>
+
+<p>&laquo;La femme de chambre de mademoiselle, dit-il, m'a annoncé que
+mademoiselle achevait sa toilette et ne tarderait pas à venir.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars fit un signe de tête indiquant qu'il était satisfait.
+Danglars, vis-à-vis du monde et même vis-à-vis de ses gens,
+affectait le bonhomme et le père faible: c'était une face du rôle
+qu'il s'était imposé dans la comédie populaire qu'il jouait;
+c'était une physionomie qu'il avait adoptée et qui lui semblait
+convenir comme il convenait aux profils droits des masques des
+pères du théâtre antique d'avoir la lèvre retroussée et riante,
+tandis que le côté gauche avait la lèvre abaissée et
+pleurnicheuse.</p>
+
+<p>Hâtons-nous de dire que, dans l'intimité, la lèvre retroussée et
+riante descendait au niveau de la lèvre abaissée et pleurnicheuse;
+de sorte que, pour la plupart du temps, le bonhomme disparaissait
+pour faire place au mari brutal et au père absolu.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi diable cette folle qui veut me parler à ce qu'elle
+prétend, murmurait Danglars, ne vient-elle pas simplement dans mon
+cabinet; et pourquoi veut-elle me parler?&raquo;</p>
+
+<p>Il roulait pour la vingtième fois cette pensée inquiétante dans
+son cerveau, lorsque la porte s'ouvrit et qu'Eugénie parut, vêtue
+d'une robe de satin noir brochée de fleurs mates de la même
+couleur, coiffée en cheveux, et gantée comme s'il se fût agi
+d'aller s'asseoir dans son fauteuil du Théâtre-Italien.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, Eugénie, qu'y a-t-il donc? s'écria le père, et pourquoi
+le salon solennel, tandis qu'on est si bien dans mon cabinet
+particulier?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez parfaitement raison, monsieur, répondit Eugénie en
+faisant signe à son père qu'il pouvait s'asseoir, et vous venez de
+poser là deux questions qui résument d'avance toute la
+conversation que nous allons avoir. Je vais donc répondre à toutes
+deux, et contre les lois de l'habitude, à la seconde d'abord comme
+étant la moins complexe. J'ai choisi le salon, monsieur, pour lieu
+de rendez-vous, afin d'éviter les impressions désagréables et les
+influences du cabinet d'un banquier. Ces livres de caisse, si bien
+dorés qu'ils soient, ces tiroirs fermés comme des portes de
+forteresses, ces masses de billets de banque qui viennent on ne
+sait d'où, et ces quantités de lettres qui viennent d'Angleterre,
+de Hollande, d'Espagne, des Indes, de la Chine et du Pérou,
+agissent en général étrangement sur l'esprit d'un père et lui font
+oublier qu'il est dans le monde un intérêt plus grand et plus
+sacré que celui de la position sociale et de l'opinion de ses
+commettants. J'ai donc choisi ce salon où vous voyez, souriants et
+heureux, dans leurs cadres magnifiques, votre portrait, le mien,
+celui de ma mère et toutes sortes de paysages pastoraux et de
+bergeries attendrissantes. Je me fie beaucoup à la puissance des
+impressions extérieures. Peut-être, vis-à-vis de vous surtout,
+est-ce une erreur; mais, que voulez-vous? je ne serais pas artiste
+s'il ne me restait pas quelques illusions.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, répondit M. Danglars, qui avait écouté la tirade
+avec un imperturbable sang-froid, mais sans en comprendre une
+parole, absorbé qu'il était, comme tout homme plein d'arrière-pensées,
+à chercher le fil de sa propre idée dans les idées de
+l'interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc le second point éclairci ou à peu près, dit Eugénie
+sans le moindre trouble et avec cet aplomb tout masculin qui
+caractérisait son geste et sa parole, et vous me paraissez
+satisfait de l'explication. Maintenant revenons au premier. Vous
+me demandiez pourquoi j'avais sollicité cette audience; je vais
+vous le dire en deux mots; monsieur, le voici: Je ne veux pas
+épouser M. le comte Andrea Cavalcanti.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars fit un bond sur son fauteuil, et, de la secousse, leva à
+la fois les yeux et les bras au ciel.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu, oui, monsieur, continua Eugénie toujours aussi calme.
+Vous êtes étonné, je le vois bien, car depuis que toute cette
+petite affaire est en train, je n'ai point manifesté la plus
+petite opposition, certaine que je suis toujours, le moment venu,
+d'opposer franchement aux gens qui ne m'ont point consultée et aux
+choses qui me déplaisent une volonté franche et absolue. Cependant
+cette fois cette tranquillité, cette passivité, comme disent les
+philosophes, venait d'une autre source; elle venait de ce que,
+fille soumise et dévouée... (un léger sourire se dessina sur les
+lèvres empourprées de la jeune fille), je m'essayais à
+l'obéissance.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, reprit Eugénie, j'ai essayé jusqu'au bout de
+mes forces, et maintenant que le moment est arrivé, malgré tous
+les efforts que j'ai tentés sur moi-même, je me sens incapable
+d'obéir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, dit Danglars, qui, esprit secondaire, semblait
+d'abord tout abasourdi du poids de cette impitoyable logique, dont
+le flegme accusait tant de préméditation et de force de volonté,
+la raison de ce refus, Eugénie, la raison?</p>
+
+<p>&mdash;La raison, répliqua la jeune fille, oh! mon Dieu, ce n'est
+point que l'homme soit plus laid, soit plus sot ou soit plus
+désagréable qu'un autre, non; M. Andrea Cavalcanti peut même
+passer, près de ceux qui regardent les hommes au visage et à la
+taille, pour être d'un assez beau modèle; ce n'est pas non plus
+parce que mon cœur est moins touché de celui-là que de tout
+autre: ceci serait une raison de pensionnaire que je regarde comme
+tout à fait au-dessous de moi, je n'aime absolument personne,
+monsieur, vous le savez bien, n'est-ce pas? Je ne vois donc pas
+pourquoi, sans nécessité absolue, j'irais embarrasser ma vie d'un
+éternel compagnon. Est-ce que le sage n'a point dit quelque part:
+&laquo;Rien de trop&raquo;; et ailleurs: &laquo;Portez tout avec vous-même&raquo;? On m'a
+même appris ces deux aphorismes en latin et en grec: l'un est, je
+crois, de Phèdre, et l'autre de Bias. Eh bien, mon cher père, dans
+le naufrage de la vie, car la vie est un naufrage éternel de nos
+espérances, je jette à la mer mon bagage inutile, voilà tout, et
+je reste avec ma volonté, disposée à vivre parfaitement seule et
+par conséquent parfaitement libre.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse! malheureuse! murmura Danglars pâlissant, car il
+connaissait par une longue expérience la solidité de l'obstacle
+qu'il rencontrait si soudainement.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse, reprit Eugénie, malheureuse, dites-vous, monsieur?
+Mais non pas, en vérité, et l'exclamation me paraît tout à fait
+théâtrale et affectée. Heureuse, au contraire, car je vous le
+demande, que me manque-t-il? Le monde me trouve belle, c'est
+quelque chose pour être accueilli favorablement. J'aime les bons
+accueils, moi: ils épanouissent les visages, et ceux qui
+m'entourent me paraissent encore moins laids. Je suis douée de
+quelque esprit et d'une certaine sensibilité relative qui me
+permet de tirer de l'existence générale, pour la faire entrer dans
+la mienne, ce que j'y trouve de bon, comme fait le singe lorsqu'il
+casse la noix verte pour en tirer ce qu'elle contient. Je suis
+riche, car vous avez une des belles fortunes de France, car je
+suis votre fille unique, et vous n'êtes point tenace au degré où
+le sont les pères de la Porte-Saint-Martin et de la Gaîté, qui
+déshéritent leurs filles parce qu'elles ne veulent pas leur donner
+de petits-enfants. D'ailleurs, la loi prévoyante vous a ôté le
+droit de me déshériter, du moins tout à fait, comme elle vous a
+ôté le pouvoir de me contraindre à épouser monsieur tel ou tel.
+Ainsi, belle, spirituelle, ornée de quelque talent comme on dit
+dans les opéras comiques, et riche! mais c'est le bonheur cela,
+monsieur! Pourquoi donc m'appelez-vous malheureuse?</p>
+
+<p>Danglars, voyant sa fille souriante et fière jusqu'à l'insolence,
+ne put réprimer un mouvement de brutalité qui se trahit par un
+éclat de voix, mais ce fut le seul. Sous le regard interrogateur
+de sa fille, en face de ce beau sourcil noir, froncé par
+l'interrogation, il se retourna avec prudence et se calma
+aussitôt, dompté par la main de fer de la circonspection.</p>
+
+<p>&laquo;En effet, ma fille, répondit-il avec un sourire, vous êtes tout
+ce que vous vous vantez d'être, hormis une seule chose, ma fille;
+je ne veux pas trop brusquement vous dire laquelle: j'aime mieux
+vous la laisser deviner.&raquo;</p>
+
+<p>Eugénie regarda Danglars, fort surprise qu'on lui contestât l'un
+des fleurons de la couronne d'orgueil qu'elle venait de poser si
+superbement sur sa tête.</p>
+
+<p>&laquo;Ma fille, continua le banquier, vous m'avez parfaitement expliqué
+quels étaient les sentiments qui présidaient aux résolutions d'une
+fille comme vous quand elle a décidé qu'elle ne se mariera point.
+Maintenant c'est à moi de vous dire quels sont les motifs d'un
+père comme moi quand il a décidé que sa fille se mariera.&raquo;</p>
+
+<p>Eugénie s'inclina, non pas en fille soumise qui écoute, mais en
+adversaire prêt à discuter, qui attend.</p>
+
+<p>&laquo;Ma fille, continua Danglars, quand un père demande à sa fille de
+prendre un époux, il a toujours une raison quelconque pour désirer
+son mariage. Les uns sont atteints de la manie que vous disiez
+tout à l'heure, c'est-à-dire de se voir revivre dans leurs petits-fils.
+Je n'ai pas cette faiblesse, je commence par vous le dire,
+les joies de la famille me sont à peu près indifférentes, à moi.
+Je puis avouer cela à une fille que je sais assez philosophe pour
+comprendre cette indifférence et pour ne pas m'en faire un crime.</p>
+
+<p>&mdash;À la bonne heure, dit Eugénie; parlons franc, monsieur, j'aime
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Danglars, vous voyez que sans partager, en thèse
+générale, votre sympathie pour la franchise, je m'y soumets, quand
+je crois que la circonstance m'y invite. Je continuerai donc. Je
+vous ai proposé un mari, non pas pour vous, car en vérité je ne
+pensais pas le moins du monde à vous en ce moment. Vous aimez la
+franchise, en voilà, j'espère; mais parce que j'avais besoin que
+vous prissiez cet époux le plus tôt possible, pour certaines
+combinaisons commerciales que je suis en train d'établir en ce
+moment.</p>
+
+<p>Eugénie fit un mouvement.</p>
+
+<p>&laquo;C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, ma fille, et il ne
+faut pas m'en vouloir, car c'est vous qui m'y forcez; c'est malgré
+moi, vous le comprenez bien, que j'entre dans ces explications
+arithmétiques, avec une artiste comme vous, qui craint d'entrer
+dans le cabinet d'un banquier pour y percevoir des impressions ou
+des sensations désagréables et antipoétiques.</p>
+
+<p>&laquo;Mais dans ce cabinet de banquier, dans lequel cependant vous avez
+bien voulu entrer avant-hier pour me demander les mille francs que
+je vous accorde chaque mois pour vos fantaisies, sachez, ma chère
+demoiselle, qu'on apprend beaucoup de choses à l'usage même des
+jeunes personnes qui ne veulent pas se marier. On y apprend, par
+exemple, et par égard pour votre susceptibilité nerveuse je vous
+l'apprendrai dans ce salon, on y apprend que le crédit d'un
+banquier est sa vie physique et morale, que le crédit soutient
+l'homme comme le souffle anime le corps, et M. de Monte-Cristo m'a
+fait un jour là-dessus un discours que je n'ai jamais oublié. On y
+apprend qu'à mesure que le crédit se retire le corps devient
+cadavre et que cela doit arriver dans fort peu de temps au
+banquier qui s'honore d'être le père d'une fille si bonne
+logicienne.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Eugénie, au lieu de se courber, se redressa sous le coup.</p>
+
+<p>&laquo;Ruiné! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez trouvé l'expression juste, ma fille, la bonne
+expression, dit Danglars en fouillant sa poitrine avec ses ongles,
+tout en conservant sur sa rude figure le sourire de l'homme sans
+cœur, mais non sans esprit, ruiné! c'est cela.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ruiné! Eh bien, le voilà donc connu, ce secret plein
+d'horreur, comme dit le poète tragique.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, ma fille, apprenez de ma bouche comment ce malheur
+peut, par vous, devenir moindre; je ne dirai pas pour moi, mais
+pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria Eugénie, vous êtes mauvais physionomiste, monsieur,
+si vous vous figurez que c'est pour moi que je déplore la
+catastrophe que vous m'exposez.</p>
+
+<p>&laquo;Moi ruinée! et que m'importe? Ne me reste-t-il pas mon talent? Ne
+puis-je pas, comme la Pasta, comme la Malibran, comme la Grisi, me
+faire ce que vous ne m'eussiez jamais donné, quelle que fût votre
+fortune, cent ou cent cinquante mille livres de rente que je ne
+devrai qu'à moi seule, et qui, au lieu de m'arriver comme
+m'arrivaient ces pauvres douze mille francs que vous me donniez
+avec des regards rechignés et des paroles de reproche sur ma
+prodigalité, me viendront accompagnés d'acclamations, de bravos et
+de fleurs? Et quand je n'aurais pas ce talent dont votre sourire
+me prouve que vous doutez, ne me resterait-il pas encore ce
+furieux amour de l'indépendance, qui me tiendra toujours lieu de
+tous les trésors, et qui domine en moi jusqu'à l'instinct de la
+conservation?</p>
+
+<p>&laquo;Non, ce n'est pas pour moi que je m'attriste, je saurai toujours
+bien me tirer d'affaire, moi; mes livres, mes crayons, mon piano,
+toutes choses qui ne coûtent pas cher et que je pourrai toujours
+me procurer, me resteront toujours. Vous pensez peut-être que je
+m'afflige pour Mme Danglars, détrompez-vous encore: ou je me
+trompe grossièrement, ou ma mère a pris toutes ses précautions
+contre la catastrophe qui vous menace et qui passera sans
+l'atteindre; elle s'est mise à l'abri, je l'espère, et ce n'est
+pas en veillant sur moi qu'elle a pu se distraire de ses
+préoccupations de fortune, car, Dieu merci, elle m'a laissé toute
+mon indépendance sous le prétexte que j'aimais ma liberté.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! non, monsieur, depuis mon enfance, j'ai vu se passer trop de
+choses autour de moi; je les ai toutes trop bien comprises, pour
+que le malheur fasse sur moi plus d'impression qu'il ne mérite de
+le faire; depuis que je me connais, je n'ai été aimée de personne;
+tant pis! cela m'a conduite tout naturellement à n'aimer personne;
+tant mieux! Maintenant vous avez ma profession de foi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Danglars, pâle d'un courroux qui ne prenait point sa
+source dans l'amour paternel offensé; alors, mademoiselle, vous
+persistez à vouloir consommer ma ruine?</p>
+
+<p>&mdash;Votre ruine! Moi, dit Eugénie, consommer votre ruine! que
+voulez-vous dire? je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, cela me laisse un rayon d'espoir; écoutez.</p>
+
+<p>&mdash;J'écoute, dit Eugénie en regardant si fixement son père, qu'il
+fallut à celui-ci un effort pour qu'il ne baissât point les yeux
+sous le regard puissant de la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;M. Cavalcanti, continua Danglars, vous épouse et, en vous
+épousant, vous apporte trois millions de dot qu'il place chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fort bien, fit avec un souverain mépris Eugénie, tout en
+lissant ses gants l'un sur l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez que je vous ferai tort de ces trois millions? dit
+Danglars; pas du tout, ces trois millions sont destinés à en
+produire au moins dix. J'ai obtenu avec un banquier, mon confrère,
+la concession d'un chemin de fer, seule industrie qui de nos jours
+présente ces chances fabuleuses de succès immédiat qu'autrefois
+Law appliqua pour les bons Parisiens, ces éternels badauds de la
+spéculation, à un Mississippi fantastique. Par mon calcul on doit
+posséder un millionième de rail comme on possédait autrefois un
+arpent de terre en friche sur les bords de l'Ohio. C'est un
+placement hypothécaire, ce qui est un progrès, comme vous voyez,
+puisqu'on aura au moins dix, quinze, vingt, cent livres de fer en
+échange de son argent. Eh bien, je dois d'ici à huit jours déposer
+pour mon compte quatre millions! Ces quatre millions, je vous le
+dis, en produiront dix ou douze.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pendant cette visite que je vous ai faite avant-hier,
+monsieur, et dont vous voulez bien vous souvenir, reprit Eugénie,
+je vous ai vu encaisser, c'est le terme, n'est-ce pas? cinq
+millions et demi; vous m'avez même montré la chose en deux bons
+sur le trésor, et vous vous étonniez qu'un papier ayant une si
+grande valeur n'éblouît pas mes yeux comme ferait un éclair.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais ces cinq millions et demi ne sont point à moi et sont
+seulement une preuve de la confiance que l'on a en moi; mon titre
+de banquier populaire m'a valu la confiance des hôpitaux, et les
+cinq millions et demi sont aux hôpitaux; dans tout autre temps je
+n'hésiterais pas à m'en servir, mais aujourd'hui l'on sait les
+grandes pertes que j'ai faites, et, comme je vous l'ai dit, le
+crédit commence à se retirer de moi. D'un moment à l'autre,
+l'administration peut réclamer le dépôt, et si je l'ai employé à
+autre chose, je suis forcé de faire une banqueroute honteuse. Je
+ne méprise pas les banqueroutes, croyez-le bien, mais les
+banqueroutes qui enrichissent et non celles qui ruinent. Ou que
+vous épousiez M. Cavalcanti, que je touche les trois millions de
+la dot, ou même que l'on croie que je vais les toucher, mon crédit
+se raffermit, et ma fortune, qui depuis un mois ou deux s'est
+engouffrée dans des abîmes creusés sous mes pas par une fatalité
+inconcevable, se rétablit. Me comprenez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement; vous me mettez en gage pour trois millions,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Plus la somme est forte, plus elle est flatteuse; elle vous
+donne une idée de votre valeur.</p>
+
+<p>&mdash;Merci. Un dernier mot, monsieur: me promettez-vous de vous
+servir tant que vous le voudrez du chiffre de cette dot que doit
+apporter M. Cavalcanti, mais de ne pas toucher à la somme? Ceci
+n'est point une affaire d'égoïsme, c'est une affaire de
+délicatesse. Je veux bien servir à réédifier votre fortune, mais
+je ne veux pas être votre complice dans la ruine des autres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque je vous dis, s'écria Danglars, qu'avec ces trois
+millions...</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous vous tirer d'affaire, monsieur, sans avoir besoin
+de toucher à ces trois millions?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère, mais à condition toujours que le mariage, en se
+faisant, consolidera mon crédit.</p>
+
+<p>&mdash;Pourrez-vous payer à M. Cavalcanti les cinq cent mille francs
+que vous me donnez pour mon contrat?</p>
+
+<p>&mdash;En revenant de la mairie, il les touchera.</p>
+
+<p>&mdash;Bien!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, bien? Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire qu'en me demandant ma signature n'est-ce pas, vous
+me laissez absolument libre de ma personne?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, <i>bien</i>; comme je vous disais, monsieur, je suis prête à
+épouser M. Cavalcanti.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quels sont vos projets?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est mon secret. Où serait ma supériorité sur vous si,
+ayant le vôtre, je vous livrais le mien!&raquo;</p>
+
+<p>Danglars se mordit les lèvres.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi, dit-il, vous êtes prête à faire les quelques visites
+officielles qui sont absolument indispensables.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Et à signer le contrat dans trois jours?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, à mon tour, c'est moi qui vous dis: Bien!&raquo;</p>
+
+<p>Et Danglars prit la main de sa fille et la serra entre les
+siennes. Mais, chose extraordinaire, pendant ce serrement de main,
+le père n'osa pas dire: &laquo;Merci, mon enfant&raquo;; la fille n'eut pas un
+sourire pour son père.</p>
+
+<p>&laquo;La conférence est finie?&raquo; demanda Eugénie en se levant.</p>
+
+<p>Danglars fit signe de la tête qu'il n'avait plus rien à dire.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, le piano retentissait sous les doigts de
+Mlle d'Armilly, et Mlle Danglars chantait la malédiction de
+Brabantio sur <i>Desdemona</i>.</p>
+
+<p>À la fin du morceau, Étienne entra et annonça à Eugénie que les
+chevaux étaient à la voiture et que la baronne l'attendait pour
+faire ses visites.</p>
+
+<p>Nous avons vu les deux femmes passer chez Villefort, d'où elles
+sortirent pour continuer leurs courses.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XCVI" id="XCVI"></a><a href="#table">XCVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le contrat.</a></h3>
+
+<p>Trois jours après la scène que nous venons de raconter, c'est-à-dire
+vers les cinq heures de l'après-midi du jour fixé pour la signature du
+contrat de Mlle Eugénie Danglars et d'Andrea Cavalcanti, que le banquier
+s'était obstiné à maintenir prince, comme une brise fraîche faisait
+frissonner toutes les feuilles du petit jardin situé en avant de la
+maison du comte de Monte-Cristo, au moment où celui-ci se préparait à
+sortir, et tandis que ses chevaux l'attendaient en frappant du pied,
+maintenus par la main du cocher assis déjà depuis un quart d'heure sur
+le siège, l'élégant phaéton avec lequel nous avons déjà plusieurs fois
+fait connaissance, et notamment pendant la soirée d'Auteuil, vint
+tourner rapidement l'angle de la porte d'entrée, et lança plutôt qu'il
+ne déposa sur les degrés du perron M. Andrea Cavalcanti, aussi doré,
+aussi rayonnant que si lui, de son côté, eût été sur le point d'épouser
+une princesse.</p>
+
+<p>Il s'informa de la santé du comte avec cette familiarité qui lui
+était habituelle, et, escaladant légèrement le premier étage, le
+rencontra lui-même au haut de l'escalier.</p>
+
+<p>À la vue du jeune homme, le comte s'arrêta. Quant à Andrea
+Cavalcanti, il était lancé, et quand il était lancé, rien ne
+l'arrêtait.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! bonjour, cher monsieur de Monte-Cristo, dit-il au comte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Andrea! fit celui-ci avec sa voix demi-railleuse,
+comment vous portez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;À merveille, comme vous voyez. Je viens causer avec vous de
+mille choses; mais d'abord sortiez-vous ou rentriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je sortais, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pour ne point vous retarder, je monterai, si vous le
+voulez bien, dans votre calèche, et Tom nous suivra, conduisant
+mon phaéton à la remorque.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit avec un imperceptible sourire de mépris le comte, qui
+ne se souciait pas d'être vu en compagnie du jeune homme; non, je
+préfère vous donner audience ici, cher monsieur Andrea; on cause
+mieux dans une chambre, et l'on n'a pas de cocher qui surprenne
+vos paroles au vol.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte rentra donc dans un petit salon faisant partie du premier
+étage, s'assit, et fit, en croisant ses jambes l'une sur l'autre,
+signe au jeune homme de s'asseoir à son tour.</p>
+
+<p>Andrea prit son air le plus riant.</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez, cher comte, dit-il, que la cérémonie a lieu ce soir;
+à neuf heures on signe le contrat chez le beau-père.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment? dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! est-ce une nouvelle que je vous apprends? et n'étiez-vous
+pas prévenu de cette solennité par M. Danglars?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, dit le comte, j'ai reçu une lettre de lui hier; mais
+je ne crois pas que l'heure y fût indiquée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible; le beau-père aura compté sur la notoriété
+publique.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Monte-Cristo, vous voilà heureux monsieur
+Cavalcanti; c'est une alliance des plus sortables que vous
+contractez là; et puis, Mlle Danglars est jolie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, répondit Cavalcanti avec un accent plein de modestie.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est surtout fort riche, à ce que je crois du moins, dit
+Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Fort riche, vous croyez? répéta le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; on dit que M. Danglars cache pour le moins la
+moitié de sa fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Et il avoue quinze ou vingt millions, dit Andrea avec un regard
+étincelant de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter, ajouta Monte-Cristo, qu'il est à la veille
+d'entrer dans un genre de spéculation déjà un peu usé aux États-Unis
+et en Angleterre, mais tout à fait neuf en France.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je sais ce dont vous voulez parler: le chemin de fer
+dont il vient d'obtenir l'adjudication, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Justement! il gagnera au moins, c'est l'avis général, au moins
+dix millions dans cette affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Dix millions! vous croyez? c'est magnifique, dit Cavalcanti,
+qui se grisait à ce bruit métallique de paroles dorées.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter, reprit Monte-Cristo, que toute cette fortune vous
+reviendra, et que c'est justice, puisque Mlle Danglars est fille
+unique. D'ailleurs, votre fortune à vous, votre père me l'a dit du
+moins, est presque égale à celle de votre fiancée. Mais laissons
+là un peu les affaires d'argent. Savez-vous, monsieur Andrea, que
+vous avez un peu lestement et habilement mené toute cette affaire!</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas mal, pas mal, dit le jeune homme; j'étais né pour être
+diplomate.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, on vous fera entrer dans la diplomatie; la diplomatie,
+vous le savez, ne s'apprend pas; c'est une chose d'instinct... Le
+cœur est donc pris?</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, j'en ai peur, répondit Andrea du ton dont il avait
+vu au Théâtre-Français Dorante ou Valère répondre à Alceste.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aime-t-on un peu?</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut bien, dit Andrea avec un sourire vainqueur,
+puisqu'on m'épouse. Mais cependant, n'oublions pas un grand point.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai été singulièrement aidé dans tout ceci.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Par les circonstances?</p>
+
+<p>&mdash;Non, par vous.</p>
+
+<p>&mdash;Par moi? Laissez donc, prince, dit Monte-Cristo en appuyant
+avec affectation sur le titre. Qu'ai-je pu faire pour vous? Est-ce
+que votre nom, votre position sociale et votre mérite ne
+suffisaient point?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Andrea, non; et vous avez beau dire, monsieur le
+comte, je maintiens, moi, que la position d'un homme tel que vous
+a plus fait que mon nom, ma position sociale et mon mérite.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous abusez complètement, monsieur, dit Monte-Cristo, qui
+sentit l'adresse perfide du jeune homme, et qui comprit la portée
+de ses paroles; ma protection ne vous a été acquise qu'après
+connaissance prise de l'influence et de la fortune de monsieur
+votre père; car enfin qui m'a procuré, à moi qui ne vous avais
+jamais vu, ni vous, ni l'illustre auteur de vos jours, le bonheur
+de votre connaissance? Ce sont deux de mes bons amis, Lord Wilmore
+et l'abbé Busoni. Qui m'a encouragé, non pas à vous servir de
+garantie, mais à vous patronner? C'est le nom de votre père, si
+connu et si honoré en Italie; personnellement, moi, je ne vous
+connais pas.&raquo;</p>
+
+<p>Ce calme, cette parfaite aisance firent comprendre à Andrea qu'il
+était pour le moment étreint par une main plus musculeuse que la
+sienne, et que l'étreinte n'en pouvait être facilement brisée.</p>
+
+<p>&laquo;Ah çà! mais, dit-il, mon père a donc vraiment une bien grande
+fortune, monsieur le comte?</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que oui, monsieur, répondit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous si la dot qu'il m'a promise est arrivée?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai reçu la lettre d'avis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les trois millions?</p>
+
+<p>&mdash;Les trois millions sont en route, selon toute probabilité.</p>
+
+<p>&mdash;Je les toucherai donc réellement?</p>
+
+<p>&mdash;Mais dame! reprit le comte, il me semble que jusqu'à présent,
+monsieur, l'argent ne vous a pas fait faute!&raquo;</p>
+
+<p>Andrea fut tellement surpris, qu'il ne put s'empêcher de rêver un
+moment.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, dit-il en sortant de sa rêverie, il me reste, monsieur, à
+vous adresser une demande, et celle-là vous la comprendrez, même
+quand elle devrait vous être désagréable.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis mis en relation, grâce à ma fortune, avec beaucoup
+de gens distingués, et j'ai même, pour le moment du moins, une
+foule d'amis. Mais en me mariant comme je le fais, en face de
+toute la société parisienne, je dois être soutenu par un nom
+illustre, et à défaut de la main paternelle, c'est une main
+puissante qui doit me conduire à l'autel; or, mon père ne vient
+point à Paris, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Il est vieux, couvert de blessures, et il souffre, dit-il, à en
+mourir, chaque fois qu'il voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends. Eh bien, je viens vous faire une demande.</p>
+
+<p>&mdash;À moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et laquelle? mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est de le remplacer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher monsieur! quoi! après les nombreuses relations que
+j'ai eu le bonheur d'avoir avec vous, vous me connaissez si mal
+que de me faire une pareille demande?</p>
+
+<p>&laquo;Demandez-moi un demi-million à emprunter, et, quoiqu'un pareil
+prêt soit assez rare, parole d'honneur! vous me serez moins
+gênant. Sachez donc, je croyais vous l'avoir déjà dit, que dans sa
+participation, morale surtout, aux choses de ce monde, jamais le
+comte de Monte-Cristo n'a cessé d'apporter les scrupules, je dirai
+plus, les superstitions d'un homme de l'Orient.</p>
+
+<p>&laquo;Moi qui ai un sérail au Caire, un à Smyrne et un à
+Constantinople, présider à un mariage! jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous me refusez?</p>
+
+<p>&mdash;Net; et fussiez-vous mon fils, fussiez-vous mon frère, je vous
+refuserais de même.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple! s'écria Andrea désappointé, mais comment faire
+alors?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez cent amis, vous l'avez dit vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;D'accord, mais c'est vous qui m'avez présenté chez M. Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Point! Rétablissons les faits dans toute la vérité: c'est moi
+qui vous ai fait dîner avec lui à Auteuil, et c'est vous qui vous
+êtes présenté vous-même; diable! c'est tout différent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais mon mariage: vous avez aidé...</p>
+
+<p>&mdash;Moi! en aucune chose, je vous prie de le croire; mais rappelez-vous
+donc ce que je vous ai répondu quand vous êtes venu me prier
+de faire la demande: Oh! je ne fais jamais de mariage, moi, mon
+cher prince, c'est un principe arrêté chez moi.&raquo;</p>
+
+<p>Andrea se mordit les lèvres.</p>
+
+<p>&laquo;Mais enfin, dit-il, vous serez là au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Tout Paris y sera?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'y serai comme tout Paris, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous signerez au contrat?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'y vois aucun inconvénient, et mes scrupules ne vont
+point jusque-là.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, puisque vous ne voulez pas m'accorder davantage, je dois
+me contenter de ce que vous me donnez. Mais un dernier mot, comte.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc?</p>
+
+<p>&mdash;Un conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde; un conseil, c'est pis qu'un service.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! celui-ci, vous pouvez me le donner sans vous compromettre.</p>
+
+<p>&mdash;Dites.</p>
+
+<p>&mdash;La dot de ma femme est de cinq cent mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le chiffre que M. Danglars m'a annoncé à moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il que je la reçoive ou que je la laisse aux mains du
+notaire?</p>
+
+<p>&mdash;Voici, en général, comment les choses se passent quand on veut
+qu'elles se passent galamment: vos deux notaires prennent rendez-vous
+au contrat pour le lendemain ou le surlendemain; le lendemain
+ou le surlendemain, ils échangent les deux dots, dont ils se
+donnent mutuellement reçu, puis, le mariage célébré, ils mettent
+les millions à votre disposition, comme chef de la communauté.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, dit Andrea avec une certaine inquiétude mal
+dissimulée, je croyais avoir entendu dire à mon beau-père qu'il
+avait l'intention de placer nos fonds dans cette fameuse affaire
+de chemin de fer dont vous me parliez tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais, reprit Monte-Cristo, c'est, à ce que tout le
+monde assure, un moyen que vos capitaux soient triplés dans
+l'année. M. le baron Danglars est bon père et sait compter.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, dit Andrea, tout va bien, sans votre refus,
+toutefois, qui me perce le cœur.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'attribuez qu'à des scrupules fort naturels en pareille
+circonstance.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Andrea, qu'il soit donc fait comme vous le voulez; à
+ce soir, neuf heures.</p>
+
+<p>&mdash;À ce soir.&raquo;</p>
+
+<p>Et malgré une légère résistance de Monte-Cristo, dont les lèvres
+pâlirent, mais qui cependant conserva son sourire de cérémonie,
+Andrea saisit la main du comte, la serra, sauta dans son phaéton
+et disparut.</p>
+
+<p>Les quatre ou cinq heures qui lui restaient jusqu'à neuf heures,
+Andrea les employa en courses, en visites destinées à intéresser
+ces amis dont il avait parlé, à paraître chez le banquier avec
+tout le luxe de leurs équipages, les éblouissant par ces promesses
+d'actions qui, depuis, ont fait tourner toutes les têtes, et dont
+Danglars, en ce moment-là, avait l'initiative.</p>
+
+<p>En effet, à huit heures et demie du soir, le grand salon de
+Danglars, la galerie attenante à ce salon et les trois autres
+salons de l'étage étaient pleins d'une foule parfumée qu'attirait
+fort peu la sympathie, mais beaucoup cet irrésistible besoin
+d'être là où l'on sait qu'il y a du nouveau.</p>
+
+<p>Un académicien dirait que les soirées du monde sont des
+collections de fleurs qui attirent papillons inconstants, abeilles
+affamées et frelons bourdonnants.</p>
+
+<p>Il va sans dire que les salons étaient resplendissants de bougies,
+la lumière roulait à flots des moulures d'or sur les tentures de
+soie, et tout le mauvais goût de cet ameublement, qui n'avait pour
+lui que la richesse, resplendissait de tout son éclat.</p>
+
+<p>Mlle Eugénie était vêtue avec la simplicité la plus élégante: une
+robe de soie blanche brochée de blanc, une rose blanche à moitié
+perdue dans ses cheveux d'un noir de jais, composaient toute sa
+parure que ne venait pas enrichir le plus petit bijou.</p>
+
+<p>Seulement on pouvait lire que dans ses yeux cette assurance parfaite
+destinée à démentir ce que cette candide toilette avait de
+vulgairement virginal à ses propres yeux.</p>
+
+<p>Mme Danglars, à trente pas d'elle, causait avec Debray, Beauchamp
+et Château-Renaud. Debray avait fait sa rentrée dans cette maison
+pour cette grande solennité, mais comme tout le monde et sans
+aucun privilège particulier.</p>
+
+<p>M. Danglars, entouré de députés, d'hommes de finance, expliquait
+une théorie de contributions nouvelles qu'il comptait mettre en
+exercice quand la force des choses aurait contraint le
+gouvernement à l'appeler au ministère.</p>
+
+<p>Andrea, tenant sous son bras un des plus fringants dandys de
+l'Opéra, lui expliquait assez impertinemment, attendu qu'il avait
+besoin d'être hardi pour paraître à l'aise, ses projets de vie à
+venir, et les progrès de luxe qu'il comptait faire faire avec ses
+cent soixante-quinze mille livres de rente à la fashion
+parisienne.</p>
+
+<p>La foule générale roulait dans ces salons comme un flux et un
+reflux de turquoises, de rubis, d'émeraudes, d'opales et de
+diamants.</p>
+
+<p>Comme partout, on remarquait que c'étaient les plus vieilles
+femmes qui étaient les plus parées, et les plus laides qui se
+montraient avec le plus d'obstination.</p>
+
+<p>S'il y avait quelque beau lis blanc, quelque rose suave et
+parfumée, il fallait la chercher et la découvrir cachée dans
+quelque coin par une mère à turban, ou par une tante à oiseau de
+paradis.</p>
+
+<p>À chaque instant, au milieu de cette cohue, de ce bourdonnement,
+de ces rires, la voix des huissiers lançait un nom connu dans les
+finances, respecté dans l'armée ou illustre dans les lettres;
+alors un faible mouvement des groupes accueillait ce nom.</p>
+
+<p>Mais pour un qui avait le privilège de faire frémir cet océan de
+vagues humaines, combien passaient accueillis par l'indifférence
+ou le ricanement du dédain!</p>
+
+<p>Au moment où l'aiguille de la pendule massive, de la pendule
+représentant Endymion endormi, marquait neuf heures sur un cadran
+d'or, et où le timbre, fidèle reproducteur de la pensée machinale,
+retentissait neuf fois, le nom du comte de Monte-Cristo retentit à
+son tour, et, comme poussée par la flamme électrique, toute
+l'assemblée se tourna vers la porte.</p>
+
+<p>Le comte était vêtu de noir et avec sa simplicité habituelle; son
+gilet blanc dessinait sa vaste et noble poitrine; son col noir
+paraissait d'une fraîcheur singulière, tant il ressortait sur la
+mâle pâleur de son teint; pour tout bijou, il portait une chaîne
+de gilet si fine qu'à peine le mince filet d'or tranchait sur le
+piqué blanc.</p>
+
+<p>Il se fit à l'instant même un cercle autour de la porte.</p>
+
+<p>Le comte, d'un seul coup d'œil, aperçut Mme Danglars à un bout du
+salon, M. Danglars à l'autre, et Mlle Eugénie devant lui.</p>
+
+<p>Il s'approcha d'abord de la baronne, qui causait avec
+Mme de Villefort, qui était venue seule, Valentine étant toujours
+souffrante; et sans dévier, tant le chemin se frayait devant lui,
+il passa de la baronne à Eugénie, qu'il complimenta en termes si
+rapides et si réservés, que la fière artiste en fut frappée.</p>
+
+<p>Près d'elle était Mlle Louise d'Armilly, qui remercia le comte des
+lettres de recommandation qu'il lui avait si gracieusement données
+pour l'Italie, et dont elle comptait, lui dit-elle, faire
+incessamment usage.</p>
+
+<p>En quittant ces dames, il se retourna et se trouva près de
+Danglars, qui s'était approché pour lui donner la main.</p>
+
+<p>Ces trois devoirs sociaux accomplis, Monte-Cristo s'arrêta,
+promenant autour de lui ce regard assuré empreint de cette
+expression particulière aux gens d'un certain monde et surtout
+d'une certaine portée, regard qui semble dire:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai fait ce que j'ai dû; maintenant que les autres fassent ce
+qu'ils me doivent.&raquo;</p>
+
+<p>Andrea, qui était dans un salon contigu, sentit cette espèce de
+frémissement que Monte-Cristo avait imprimé à la foule, et il
+accourut saluer le comte.</p>
+
+<p>Il le trouva complètement entouré; on se disputait ses paroles,
+comme il arrive toujours pour les gens qui parlent peu et qui ne
+disent jamais un mot sans valeur.</p>
+
+<p>Les notaires firent leur entrée en ce moment, et vinrent installer
+leurs pancartes griffonnées sur le velours brodé d'or qui couvrait
+la table préparée pour la signature, table en bois doré.</p>
+
+<p>Un des notaires s'assit, l'autre resta debout.</p>
+
+<p>On allait procéder à la lecture du contrat que la moitié de Paris,
+présente à cette solennité, devait signer.</p>
+
+<p>Chacun prit place, ou plutôt les femmes firent cercle, tandis que
+les hommes, plus indifférents à l'endroit du <i>style énergique</i>,
+comme dit Boileau, firent leurs commentaires sur l'agitation
+fébrile d'Andrea, sur l'attention de M. Danglars, sur
+l'impassibilité d'Eugénie et sur la façon leste et enjouée dont la
+baronne traitait cette importante affaire.</p>
+
+<p>Le contrat fut lu au milieu d'un profond silence. Mais, aussitôt
+la lecture achevée, la rumeur recommença dans les salons, double
+de ce qu'elle était auparavant: ces sommes brillantes, ces
+millions roulant dans l'avenir des deux jeunes gens et qui
+venaient compléter l'exposition qu'on avait faite, dans une
+chambre exclusivement consacrée à cet objet, du trousseau de la
+mariée et des diamants de la jeune femme, avaient retenti avec
+tout leur prestige dans la jalouse assemblée.</p>
+
+<p>Les charmes de Mlle Danglars en étaient doubles aux yeux des
+jeunes gens, et pour le moment ils effaçaient l'éclat du soleil.</p>
+
+<p>Quant aux femmes, il va sans dire que, tout en jalousant ces
+millions, elles ne croyaient pas en avoir besoin pour être belles.</p>
+
+<p>Andrea, serré par ses amis, complimenté, adulé, commençant à
+croire à la réalité du rêve qu'il faisait, Andrea était sur le
+point de perdre la tête.</p>
+
+<p>Le notaire prit solennellement la plume, l'éleva au-dessus de sa
+tête et dit:</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, on va signer le contrat.&raquo;</p>
+
+<p>Le baron devait signer le premier, puis le fondé de pouvoir de
+M. Cavalcanti père, puis la baronne, puis les futurs conjoints,
+comme on dit dans cet abominable style qui a cours sur papier
+timbré.</p>
+
+<p>Le baron prit la plume et signa, puis le chargé de pouvoir.</p>
+
+<p>La baronne s'approcha, au bras de Mme de Villefort.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, dit-elle en prenant la plume, n'est-ce pas une chose
+désespérante? Un incident inattendu, arrivé dans cette affaire
+d'assassinat et de vol dont M. le comte de Monte-Cristo a failli
+être victime, nous prive d'avoir M. de Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! fit Danglars, du même ton dont il aurait dit: Ma
+foi, la chose m'est bien indifférente!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dit Monte-Cristo en s'approchant, j'ai bien peur
+d'être la cause involontaire de cette absence.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous, comte? dit Mme Danglars en signant. S'il en est
+ainsi, prenez garde, je ne vous le pardonnerai jamais.&raquo;</p>
+
+<p>Andrea dressait les oreilles.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y aurait cependant point de ma faute, dit le comte; aussi je
+tiens à le constater.&raquo;</p>
+
+<p>On écoutait avidement: Monte-Cristo, qui desserrait si rarement
+les lèvres, allait parler.</p>
+
+<p>&laquo;Vous vous rappelez, dit le comte au milieu du plus profond
+silence, que c'est chez moi qu'est mort ce malheureux qui était
+venu pour me voler, et qui, en sortant de chez moi a été tué, à ce
+que l'on croit, par son complice?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, pour lui porter secours, on l'avait déshabillé et l'on
+avait jeté ses habits dans un coin où la justice les a ramassés;
+mais la justice, en prenant l'habit et le pantalon pour les
+déposer au greffe, avait oublié le gilet.&raquo;</p>
+
+<p>Andrea pâlit visiblement et tira tout doucement du côté de la
+porte; il voyait paraître un nuage à l'horizon, et ce nuage lui
+semblait renfermer la tempête dans ses flancs.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, ce malheureux gilet, on l'a trouvé aujourd'hui tout
+couvert de sang et troué à l'endroit du cœur.&raquo;</p>
+
+<p>Les dames poussèrent un cri, et deux ou trois se préparèrent à
+s'évanouir.</p>
+
+<p>&laquo;On me l'a apporté. Personne ne pouvait deviner d'où venait cette
+guenille; moi seul songeai que c'était probablement le gilet de la
+victime. Tout à coup mon valet de chambre, en fouillant avec
+dégoût et précaution cette funèbre relique, a senti un papier dans
+la poche et l'en a tiré: c'était une lettre adressée à qui? à
+vous, baron.</p>
+
+<p>&mdash;À moi? s'écria Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! oui, à vous; je suis parvenu à lire votre nom
+sous le sang dont le billet était maculé, répondit Monte-Cristo au
+milieu des éclats de surprise générale.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda Mme Danglars regardant son mari avec inquiétude,
+comment cela empêche-t-il M. de Villefort?</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout simple, madame, répondit Monte-Cristo; ce gilet et
+cette lettre étaient ce qu'on appelle des pièces de conviction;
+lettre et gilet, j'ai tout envoyé à M. le procureur du roi. Vous
+comprenez, mon cher baron, la voie légale est la plus sûre en
+matière criminelle: c'était peut-être quelque machination contre
+vous.&raquo;</p>
+
+<p>Andrea regarda fixement Monte-Cristo et disparut dans le deuxième
+salon.</p>
+
+<p>&laquo;C'est possible, dit Danglars; cet homme assassiné n'était-il
+point un ancien forçat?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le comte, un ancien forçat nommé Caderousse.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars pâlit légèrement; Andrea quitta le second salon et gagna
+l'antichambre.</p>
+
+<p>&laquo;Mais signez donc, signez donc! dit Monte-Cristo; je m'aperçois
+que mon récit a mis tout le monde en émoi et j'en demande bien
+humblement pardon à vous, madame la baronne et à Mlle Danglars.&raquo;</p>
+
+<p>La baronne, qui venait de signer, remit la plume au notaire.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le prince Cavalcanti, dit le tabellion, monsieur le
+prince Cavalcanti, où êtes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Andrea! Andrea! répétèrent plusieurs voix de jeunes gens qui en
+étaient déjà arrivés avec le noble Italien à ce degré d'intimité
+de l'appeler par son nom de baptême.</p>
+
+<p>&mdash;Appelez donc le prince, prévenez-le donc que c'est à lui de
+signer!&raquo; cria Danglars à un huissier.</p>
+
+<p>Mais au même instant la foule des assistants reflua, terrifiée,
+dans le salon principal, comme si quelque monstre effroyable fût
+entré dans les appartements, <i>quaerens quem devoret</i>.</p>
+
+<p>Il y avait en effet de quoi reculer, s'effrayer, crier.</p>
+
+<p>Un officier de gendarmerie plaçait deux gendarmes à la porte de
+chaque salon, et s'avançait vers Danglars, précédé d'un
+commissaire de police ceint de son écharpe.</p>
+
+<p>Mme Danglars poussa un cri et s'évanouit.</p>
+
+<p>Danglars, qui se croyait menacé (certaines consciences ne sont
+jamais calmes), Danglars offrit aux yeux de ses conviés un visage
+décomposé par la terreur.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'y a-t-il donc, monsieur? demanda Monte-Cristo s'avançant au-devant
+du commissaire.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel de vous, messieurs, demanda le magistrat sans répondre
+au comte, s'appelle Andrea Cavalcanti?&raquo;</p>
+
+<p>Un cri de stupeur partit de tous les coins du salon. On chercha;
+on interrogea.</p>
+
+<p>&laquo;Mais quel est donc cet Andrea Cavalcanti? demanda Danglars
+presque égaré.</p>
+
+<p>&mdash;Un ancien forçat échappé du bagne de Toulon.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel crime a-t-il commis?</p>
+
+<p>&mdash;Il est prévenu, dit le commissaire de sa voix impassible,
+d'avoir assassiné le nommé Caderousse, son ancien compagnon de
+chaîne, au moment où il sortait de chez le comte de Monte-Cristo.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo jeta un regard rapide autour de lui.</p>
+
+<p>Andrea avait disparu.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XCVII" id="XCVII"></a><a href="#table">XCVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La route de Belgique.</a></h3>
+
+<p>Quelques instants après la scène de confusion produite dans les
+salons de M. Danglars par l'apparition inattendue du brigadier de
+gendarmerie, et par la révélation qui en avait été la suite, le
+vaste hôtel s'était vidé avec une rapidité pareille à celle qu'eût
+amenée l'annonce d'un cas de peste ou de choléra-morbus arrivé
+parmi les conviés: en quelques minutes par toutes les portes, par
+tous les escaliers, par toutes les sorties, chacun s'était
+empressé de se retirer, ou plutôt de fuir; car c'était là une de
+ces circonstances dans lesquelles il ne faut pas même essayer de
+donner ces banales consolations qui rendent dans les grandes
+catastrophes les meilleurs amis si importuns.</p>
+
+<p>Il n'était resté dans l'hôtel du banquier que Danglars, enfermé
+dans son cabinet, et faisant sa déposition entre les mains de
+l'officier de gendarmerie; Mme Danglars, terrifiée, dans le
+boudoir que nous connaissons, et Eugénie qui, l'œil hautain et la
+lèvre dédaigneuse, s'était retirée dans sa chambre avec son
+inséparable compagne, Mlle Louise d'Armilly.</p>
+
+<p>Quant aux nombreux domestiques, plus nombreux encore ce soir-là
+que de coutume, car on leur avait adjoint, à propos de la fête,
+les glaciers, les cuisiniers et les maîtres d'hôtel du Café de
+Paris, tournant contre leurs maîtres la colère de ce qu'ils
+appelaient leur affront, ils stationnaient par groupes à l'office,
+aux cuisines, dans leurs chambres, s'inquiétant fort peu du
+service, qui d'ailleurs se trouvait tout naturellement interrompu.</p>
+
+<p>Au milieu de ces différents personnages, frémissant d'intérêts
+divers, deux seulement méritent que nous nous occupions d'eux:
+c'est Mlle Eugénie Danglars et Mlle Louise d'Armilly.</p>
+
+<p>La jeune fiancée, nous l'avons dit, s'était retirée l'air hautain,
+la lèvre dédaigneuse, et avec la démarche d'une reine outragée,
+suivie de sa compagne, plus pâle et plus émue qu'elle.</p>
+
+<p>En arrivant dans sa chambre, Eugénie ferma sa porte en dedans,
+pendant que Louise tombait sur une chaise.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon Dieu, mon Dieu! l'horrible chose, dit la jeune
+musicienne; et qui pouvait se douter de cela? M. Andrea
+Cavalcanti... un assassin... un échappé du bagne... un forçat!&raquo;</p>
+
+<p>Un sourire ironique crispa les lèvres d'Eugénie.</p>
+
+<p>&laquo;En vérité, j'étais prédestinée, dit-elle. Je n'échappe au Morcerf
+que pour tomber dans le Cavalcanti!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne confonds pas l'un avec l'autre, Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, tous les hommes sont des infâmes, et je suis heureuse
+de pouvoir faire plus que de les détester; maintenant, je les
+méprise.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allons-nous faire? demanda Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que nous allons faire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce que nous devions faire dans trois jours... partir.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, quoique tu ne te maries plus, tu veux toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, Louise, j'ai en horreur cette vie du monde ordonnée,
+compassée, réglée comme notre papier de musique. Ce que j'ai
+toujours désiré, ambitionné, voulu, c'est la vie d'artiste, la vie
+libre, indépendante, où l'on ne relève que de soi, où l'on ne doit
+de compte qu'à soi. Rester, pour quoi faire? pour qu'on essaie,
+d'ici à un mois, de me marier encore; à qui? à M. Debray, peut-être,
+comme il en avait été un instant question. Non, Louise; non,
+l'aventure de ce soir me sera une excuse: je n'en cherchais pas,
+je n'en demandais pas; Dieu m'envoie celle-ci, elle est la
+bienvenue.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es forte et courageuse! dit la blonde et frêle jeune
+fille à sa brune compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me connaissais-tu point encore? Allons, voyons, Louise,
+causons de toutes nos affaires. La voiture de poste...</p>
+
+<p>&mdash;Est achetée heureusement depuis trois jours.</p>
+
+<p>&mdash;L'as-tu fait conduire où nous devions la prendre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Notre passeport?</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà!&raquo;</p>
+
+<p>Et Eugénie, avec son aplomb habituel, déplia un papier et lut:</p>
+
+<p>&laquo;M. Léon d'Armilly, âgé de vingt ans, profession d'artiste,
+cheveux noirs, yeux noirs, voyageant avec sa sœur.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;À merveille! Par qui t'es-tu procuré ce passeport?</p>
+
+<p>&mdash;En allant demander à M. de Monte-Cristo des lettres pour les
+directeurs des théâtres de Rome et de Naples, je lui ai exprimé
+mes craintes de voyager en femme; il les a parfaitement comprises,
+s'est mis à ma disposition pour me procurer un passeport d'homme;
+et, deux jours après, j'ai reçu celui-ci, auquel j'ai ajouté de ma
+main: <i>Voyageant avec sa sœur.</i></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit gaiement Eugénie, il ne s'agit plus que de faire
+nos malles: nous partirons le soir de la signature du contrat, au
+lieu de partir le soir des noces: voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Réfléchis bien, Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toutes mes réflexions sont faites; je suis lasse de
+n'entendre parler que de reports, de fins de mois, de hausse, de
+baisse, de fonds espagnols, de papier haïtien. Au lieu de cela,
+Louise, comprends-tu l'air, la liberté, le chant des oiseaux, les
+plaines de la Lombardie, les canaux de Venise, les palais de Rome,
+la plage de Naples. Combien possédons-nous, Louise?&raquo;</p>
+
+<p>La jeune fille qu'on interrogeait tira d'un secrétaire incrusté un
+petit portefeuille à serrure qu'elle ouvrit, et dans lequel elle
+compta vingt-trois billets de banque.</p>
+
+<p>&laquo;Vingt-trois mille francs, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour autant au moins de perles, de diamants et bijoux, dit
+Eugénie. Nous sommes riches. Avec quarante-cinq mille francs, nous
+avons de quoi vivre en princesses pendant deux ans ou
+convenablement pendant quatre.</p>
+
+<p>&laquo;Mais avant six mois, toi avec ta musique, moi avec ma voix, nous
+aurons doublé notre capital. Allons, charge-toi de l'argent, moi,
+je me charge du coffret aux pierreries; de sorte que si l'une de
+nous avait le malheur de perdre son trésor, l'autre aurait
+toujours le sien. Maintenant, la valise: hâtons-nous, la valise!</p>
+
+<p>&mdash;Attends, dit Louise, allant écouter à la porte de Mme Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Que crains-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on ne nous surprenne.</p>
+
+<p>&mdash;La porte est fermée.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on ne nous dise d'ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on le dise si l'on veut, nous n'ouvrons pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es une véritable amazone, Eugénie.&raquo;</p>
+
+<p>Et les deux jeunes filles se mirent, avec une prodigieuse
+activité, à entasser dans une malle tous les objets de voyage dont
+elles croyaient avoir besoin.</p>
+
+<p>&laquo;Là, maintenant, dit Eugénie, tandis que je vais changer de
+costume, ferme la valise, toi.&raquo;</p>
+
+<p>Louise appuya de toute la force de ses petites mains blanches sur
+le couvercle de la malle.</p>
+
+<p>&laquo;Mais je ne puis pas, dit-elle, je ne suis pas assez forte; ferme-la, toi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est juste, dit en riant Eugénie, j'oubliais que je suis
+Hercule, moi, et que tu n'es, toi, que la pâle Omphale.&raquo;</p>
+
+<p>Et la jeune fille, appuyant le genou sur la malle, raidit ses bras
+blancs et musculeux jusqu'à ce que les deux compartiments de la
+valise fussent joints, et que Mlle d'Armilly eût passé le crochet
+du cadenas entre les deux pitons.</p>
+
+<p>Cette opération terminée, Eugénie ouvrit une commode dont elle
+avait la clef sur elle, et en tira une mante de voyage en soie
+violette ouatée.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, dit-elle, tu vois que j'ai pensé à tout; avec cette mante
+tu n'auras point froid.</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, je n'ai jamais froid, tu le sais bien; d'ailleurs avec
+ces habits d'homme...</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas t'habiller ici?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Mais auras-tu le temps?</p>
+
+<p>&mdash;N'aie donc pas la moindre inquiétude, poltronne; tous nos gens
+sont occupés de la grande affaire. D'ailleurs, qu'y a-t-il
+d'étonnant, quand on songe au désespoir dans lequel je dois être,
+que je me sois enfermée, dis?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est vrai, tu me rassures.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, aide-moi.&raquo;</p>
+
+<p>Et du même tiroir dont elle avait fait sortir la mante qu'elle
+venait de donner à Mlle d'Armilly, et dont celle-ci avait déjà
+couvert ses épaules, elle tira un costume d'homme complet, depuis
+les bottines jusqu'à la redingote, avec une provision de linge où
+il n'y avait rien de superflu, mais où se trouvait le nécessaire.</p>
+
+<p>Alors, avec une promptitude qui indiquait que ce n'était pas sans
+doute la première fois qu'en se jouant elle avait revêtu les
+habits d'un autre sexe, Eugénie chaussa ses bottines, passa un
+pantalon, chiffonna sa cravate, boutonna jusqu'à son cou un gilet
+montant, et endossa une redingote qui dessinait sa taille fine et
+cambrée.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! c'est très bien! en vérité, c'est très bien, dit Louise en la
+regardant avec admiration; mais ces beaux cheveux noirs, ces
+nattes magnifiques qui faisaient soupirer d'envie toutes les
+femmes, tiendront-ils sous un chapeau d'homme comme celui que
+j'aperçois là?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir&raquo;, dit Eugénie.</p>
+
+<p>Et saisissant avec sa main gauche la tresse épaisse sur laquelle
+ses longs doigts ne se refermaient qu'à peine, elle saisit de sa
+main droite une paire de longs ciseaux, et bientôt l'acier cria au
+milieu de la riche et splendide chevelure, qui tomba tout entière
+aux pieds de la jeune fille, renversée en arrière pour l'isoler de
+sa redingote.</p>
+
+<p>Puis, la natte supérieure abattue, Eugénie passa à celles de ses
+tempes, qu'elle abattit successivement, sans laisser échapper le
+moindre regret: au contraire, ses yeux brillèrent, plus pétillants
+et plus joyeux encore que de coutume, sous ses sourcils noirs
+comme l'ébène.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! les magnifiques cheveux! dit Louise avec regret.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ne suis-je pas cent fois mieux ainsi? s'écria Eugénie en
+lissant les boucles éparses de sa coiffure devenue toute
+masculine, et ne me trouves-tu donc pas plus belle ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu es belle, belle toujours! s'écria Louise. Maintenant, où
+allons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, à Bruxelles, si tu veux; c'est la frontière la plus
+proche. Nous gagnerons Bruxelles, Liège, Aix-la-Chapelle; nous
+remonterons le Rhin jusqu'à Strasbourg, nous traverserons la
+Suisse et nous descendrons en Italie par le Saint-Gothard. Cela te
+va-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Que regardes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je te regarde. En vérité, tu es adorable ainsi; on dirait que
+tu m'enlèves.</p>
+
+<p>&mdash;Eh pardieu! on aurait raison.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je crois que tu as juré, Eugénie?&raquo;</p>
+
+<p>Et les deux jeunes filles, que chacun eût pu croire plongées dans
+les larmes, l'une pour son propre compte, l'autre par dévouement à
+son amie, éclatèrent de rire, tout en faisant disparaître les
+traces les plus visibles du désordre qui naturellement avait
+accompagné les apprêts de leur évasion.</p>
+
+<p>Puis, ayant soufflé leurs lumières, l'œil interrogateur,
+l'oreille au guet, le cou tendu, les deux fugitives ouvrirent la
+porte d'un cabinet de toilette qui donnait sur un escalier de
+service descendant jusqu'à la cour, Eugénie marchant la première,
+et soutenant d'un bras la valise que, par l'anse opposée,
+Mlle d'Armilly soulevait à peine de ses deux mains.</p>
+
+<p>La cour était vide. Minuit sonnait.</p>
+
+<p>Le concierge veillait encore.</p>
+
+<p>Eugénie s'approcha tout doucement et vit le digne suisse qui
+dormait au fond de sa loge, étendu dans son fauteuil.</p>
+
+<p>Elle retourna vers Louise, reprit la malle qu'elle avait un
+instant posée à terre, et toutes deux, suivant l'ombre projetée
+par la muraille, gagnèrent la voûte.</p>
+
+<p>Eugénie fit cacher Louise dans l'angle de la porte, de manière que
+le concierge, s'il lui plaisait par hasard de se réveiller, ne vît
+qu'une personne.</p>
+
+<p>Puis, s'offrant elle-même au plein rayonnement de la lampe qui
+éclairait la cour:</p>
+
+<p>&laquo;La porte!&raquo; cria-t-elle de sa plus belle voix de contralto, en
+frappant à la vitre.</p>
+
+<p>Le concierge se leva comme l'avait prévu Eugénie, et fit même
+quelques pas pour reconnaître la personne qui sortait; mais voyant
+un jeune homme qui fouettait impatiemment son pantalon de sa
+badine, il ouvrit sur-le-champ.</p>
+
+<p>Aussitôt Louise se glissa comme une couleuvre par la porte
+entrebâillée, et bondit légèrement dehors. Eugénie, calme en
+apparence, quoique, selon toute probabilité, son cœur comptât
+plus de pulsations que dans l'état habituel, sortit à son tour.</p>
+
+<p>Un commissionnaire passait, on le chargea de la malle, puis les
+deux jeunes filles lui ayant indiqué comme le but de leur course
+la rue de la Victoire et le numéro 36 de cette rue, elles
+marchèrent derrière cet homme, dont la présence rassurait Louise;
+quant à Eugénie, elle était forte comme une Judith ou une Dalila.</p>
+
+<p>On arriva au numéro indiqué. Eugénie ordonna au commissionnaire de
+déposer la malle, lui donna quelques pièces de monnaie, et, après
+avoir frappé au volet, le renvoya.</p>
+
+<p>Ce volet auquel avait frappé Eugénie était celui d'une petite
+lingère prévenue à l'avance: elle n'était point encore couchée,
+elle ouvrit.</p>
+
+<p>&laquo;Mademoiselle, dit Eugénie, faites tirer par le concierge la
+calèche de la remise, et envoyez-le chercher des chevaux à l'hôtel
+des Postes. Voici cinq francs pour la peine que nous lui donnons.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, dit Louise, je t'admire, et je dirai presque que je
+te respecte.&raquo;</p>
+
+<p>La lingère regardait avec étonnement; mais comme il était convenu
+qu'il y aurait vingt louis pour elle, elle ne fit pas la moindre
+observation.</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, le concierge revenait ramenant le
+postillon et les chevaux, qui, en un tour de main, furent attelés
+à la voiture, sur laquelle le concierge assura la malle à l'aide
+d'une corde et d'un tourniquet.</p>
+
+<p>&laquo;Voici le passeport, dit le postillon; quelle route prenons-nous,
+notre jeune bourgeois?</p>
+
+<p>&mdash;La route de Fontainebleau, répondit Eugénie avec une voix
+presque masculine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que dis-tu donc? demanda Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Je donne le change, dit Eugénie; cette femme à qui nous donnons
+vingt louis peut nous trahir pour quarante: sur le boulevard nous
+prendrons une autre direction.&raquo;</p>
+
+<p>Et la jeune fille s'élança dans le briska établi en excellente
+dormeuse, sans presque toucher le marchepied.</p>
+
+<p>&laquo;Tu as toujours raison, Eugénie&raquo;, dit la maîtresse de chant en
+prenant place près de son amie.</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, le postillon, remis dans le droit chemin,
+franchissait, en faisant claquer son fouet, la grille de la
+barrière Saint-Martin.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! dit Louise en respirant, nous voilà donc sorties de Paris!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma chère, et le rapt est bel et bien consommé, répondit
+Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais sans violence, dit Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai valoir cela comme circonstance atténuante&raquo;, répondit
+Eugénie.</p>
+
+<p>Ces paroles se perdirent dans le bruit que faisait la voiture en
+roulant sur le pavé de la Villette.</p>
+
+<p>M. Danglars n'avait plus sa fille.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XCVIII" id="XCVIII"></a><a href="#table">XCVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'auberge de la Cloche et de la Bouteille.</a></h3>
+
+<p>Et maintenant, laissons Mlle Danglars et son amie rouler sur la
+route de Bruxelles, et revenons au pauvre Andrea Cavalcanti, si
+malencontreusement arrêté dans l'essor de sa fortune.</p>
+
+<p>C'était, malgré son âge encore peu avancé, un garçon fort adroit
+et fort intelligent que M. Andrea Cavalcanti.</p>
+
+<p>Aussi, aux premières rumeurs qui pénétrèrent dans le salon,
+l'avons-nous vu par degrés se rapprocher de la porte, traverser
+une ou deux chambres, et enfin disparaître.</p>
+
+<p>Une circonstance que nous avons oublié de mentionner, et qui
+cependant ne doit pas être omise, c'est que dans l'une de ces deux
+chambres que traversa Cavalcanti était exposé le trousseau de la
+mariée, écrins de diamants, châles de cachemire, dentelles de
+Valenciennes, voiles d'Angleterre, tout ce qui compose enfin ce
+monde d'objets tentateurs dont le nom seul fait bondir de joie le
+cœur des jeunes filles et que l'on appelle la corbeille.</p>
+
+<p>Or, en passant par cette chambre, ce qui prouve que non seulement
+Andrea était un garçon fort intelligent et fort adroit, mais
+encore prévoyant, c'est qu'il se saisit de la plus riche de toutes
+les parures exposées.</p>
+
+<p>Muni de ce viatique, Andrea s'était senti de moitié plus léger
+pour sauter par la fenêtre et glisser entre les mains des
+gendarmes.</p>
+
+<p>Grand et découplé comme le lutteur antique, musculeux comme un
+Spartiate, Andrea avait fourni une course d'un quart d'heure, sans
+savoir où il allait, et dans le but seul de s'éloigner du lieu où
+il avait failli être pris.</p>
+
+<p>Parti de la rue du Mont-Blanc, il s'était retrouvé, avec cet
+instinct des barrières que les voleurs possèdent, comme le lièvre
+celui du gîte, au bout de la rue Lafayette.</p>
+
+<p>Là, suffoqué, haletant, il s'arrêta.</p>
+
+<p>Il était parfaitement seul, et avait à gauche le clos Saint-Lazare,
+vaste désert, et, à sa droite, Paris dans toute sa
+profondeur.</p>
+
+<p>&laquo;Suis-je perdu? se demanda-t-il. Non, si je puis fournir une somme
+d'activité supérieure à celle de mes ennemis. Mon salut est donc
+devenu tout simplement une question de myriamètres.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment il aperçut, montant du haut du faubourg Poissonnière,
+un cabriolet de régie dont le cocher, morne et fumant sa pipe,
+semblait vouloir regagner les extrémités du faubourg Saint-Denis
+où, sans doute, il faisait son séjour ordinaire.</p>
+
+<p>&laquo;Hé! l'ami! dit Benedetto.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il, notre bourgeois? demanda le cocher.</p>
+
+<p>&mdash;Votre cheval est-il fatigué?</p>
+
+<p>&mdash;Fatigué! ah! bien oui! il n'a rien fait de toute la sainte
+journée. Quatre méchantes courses et vingt sous de pourboire, sept
+francs en tout, je dois en rendre dix au patron!</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous à ces sept francs en ajouter vingt que voici, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, bourgeois; ce n'est pas à mépriser, vingt francs.
+Que faut-il faire pour cela? voyons.</p>
+
+<p>&mdash;Une chose bien facile, si votre cheval n'est pas fatigué
+toutefois.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis qu'il ira comme un zéphir; le tout est de dire de
+quel côté il faut qu'il aille.</p>
+
+<p>&mdash;Du côté de Louvres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! connu: pays du ratafia?</p>
+
+<p>&mdash;Justement. Il s'agit tout simplement de rattraper un de mes
+amis avec lequel je dois chasser demain à la Chapelle-en-Serval.
+Il devait m'attendre ici avec son cabriolet jusqu'à onze heures et
+demie: il est minuit; il se sera fatigué de m'attendre et sera
+parti tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;C'est probable.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voulez-vous essayer de le rattraper?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si nous ne le rattrapons pas d'ici au Bourget vous aurez
+vingt francs; si nous ne le rattrapons pas d'ici à Louvres,
+trente.</p>
+
+<p>&mdash;Et si nous le rattrapons?</p>
+
+<p>&mdash;Quarante! dit Andrea qui avait eu un moment d'hésitation, mais
+qui avait réfléchi qu'il ne risquait rien de promettre.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a va! dit le cocher. Montez, et en route. Prrroum!...&raquo;</p>
+
+<p>Andrea monta dans le cabriolet qui, d'une course rapide, traversa
+le faubourg Saint-Denis, longea le faubourg Saint-Martin, traversa
+la barrière, et enfila l'interminable Villette.</p>
+
+<p>On n'avait garde de rejoindre cet ami chimérique; cependant de
+temps en temps, aux passants attardés ou aux cabarets qui
+veillaient encore, Cavalcanti s'informait d'un cabriolet vert
+attelé d'un cheval bai-brun; et, comme sur la route des Pays-Bas
+il circule bon nombre de cabriolets, que les neuf dixièmes des
+cabriolets sont verts, les renseignements pleuvaient à chaque pas.</p>
+
+<p>On venait toujours de le voir passer; il n'avait pas plus de cinq
+cents, de deux cents, de cent pas d'avance; enfin, on le
+dépassait, ce n'était pas lui.</p>
+
+<p>Une fois le cabriolet fut dépassé à son tour; c'était par une
+calèche rapidement emportée au galop de deux chevaux de poste.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! se dit Cavalcanti, si j'avais cette calèche, ces deux bons
+chevaux, et surtout le passeport qu'il a fallu pour les prendre!&raquo;</p>
+
+<p>Et il soupira profondément.</p>
+
+<p>Cette calèche était celle qui emportait Mlle Danglars et
+Mlle d'Armilly.</p>
+
+<p>&laquo;En route! en route! dit Andrea, nous ne pouvons pas tarder à le
+rejoindre.&raquo;</p>
+
+<p>Et le pauvre cheval reprit le trot enragé qu'il avait suivi depuis
+la barrière, et arriva tout fumant à Louvres.</p>
+
+<p>&laquo;Décidément, dit Andrea, je vois bien que je ne rejoindrai pas mon
+ami et que je tuerai votre cheval. Ainsi donc, mieux vaut que je
+m'arrête. Voilà vos trente francs, je m'en vais coucher au Cheval-Rouge,
+et la première voiture dans laquelle je trouverai une
+place, je la prendrai. Bonsoir, mon ami.&raquo;</p>
+
+<p>Et Andrea, après avoir mis six pièces de cinq francs dans la main
+du cocher, sauta lestement sur le pavé de la route.</p>
+
+<p>Le cocher empocha joyeusement la somme et reprit au pas le chemin
+de Paris; Andrea feignit de gagner l'hôtel du Cheval-Rouge; mais
+après s'être arrêté un instant contre la porte, entendant le bruit
+du cabriolet qui allait se perdant à l'horizon, il reprit sa
+course, et d'un pas gymnastique fort relevé, il fournit une course
+de deux lieues.</p>
+
+<p>Là, il se reposa, il devait être tout près de la Chapelle-en-Serval,
+où il avait dit qu'il allait.</p>
+
+<p>Ce n'était pas la fatigue qui arrêtait Andrea Cavalcanti: c'était
+le besoin de prendre une résolution, c'était la nécessité
+d'adopter un plan.</p>
+
+<p>Monter en diligence, c'était impossible; prendre la poste, c'était
+également impossible. Pour voyager de l'une ou de l'autre façon un
+passeport est de toute nécessité.</p>
+
+<p>Demeurer dans le département de l'Oise, c'est-à-dire dans un des
+départements les plus découverts et les plus surveillés de France,
+c'était chose impossible encore, impossible surtout pour un homme
+expert comme Andrea en matière criminelle.</p>
+
+<p>Andrea s'assit sur les revers du fossé, laissa tomber sa tête
+entre ses deux mains et réfléchit.</p>
+
+<p>Dix minutes après, il releva la tête; sa résolution était arrêtée.</p>
+
+<p>Il couvrit de poussière tout un côté du paletot qu'il avait eu le
+temps de décrocher dans l'antichambre et de boutonner par-dessus
+sa toilette de bal, et, gagnant la Chapelle-en-Serval, il alla
+frapper hardiment à la porte de la seule auberge du pays.</p>
+
+<p>L'hôte vint ouvrir.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, dit Andrea, j'allais de Mortefontaine à Senlis quand mon
+cheval, qui est un animal difficile, a fait un écart et m'a envoyé
+à dix pas. Il faut que j'arrive cette nuit à Compiègne sous peine
+de causer les plus graves inquiétudes à ma famille; avez-vous un
+cheval à louer?&raquo;</p>
+
+<p>Bon ou mauvais, un aubergiste a toujours un cheval.</p>
+
+<p>L'aubergiste de la Chapelle-en-Serval appela le garçon d'écurie,
+lui ordonna de seller <i>le Blanc</i>, et réveilla son fils, enfant de
+sept ans, lequel devait monter en croupe du monsieur et ramener le
+quadrupède.</p>
+
+<p>Andrea donna vingt francs à l'aubergiste, et, en les tirant de sa
+poche, laissa tomber une carte de visite.</p>
+
+<p>Cette carte de visite était celle d'un de ses amis du Café de
+Paris; de sorte que l'aubergiste, lorsque Andrea fut parti et
+qu'il eut ramassé la carte tombée de sa poche, fut convaincu qu'il
+avait loué son cheval à M. le comte de Mauléon, rue Saint-Dominique, 25:
+c'était le nom et l'adresse qui se trouvaient sur
+la carte.</p>
+
+<p><i>Le Blanc</i> n'allait pas vite, mais il allait d'un pas égal et
+assidu: en trois heures et demie Andrea fit les neuf lieues qui le
+séparaient de Compiègne; quatre heures sonnaient à l'horloge de
+l'hôtel de ville lorsqu'il arriva sur la place où s'arrêtent les
+diligences.</p>
+
+<p>Il y a à Compiègne un excellent hôtel, dont se souviennent ceux-là
+mêmes qui n'y ont logé qu'une fois.</p>
+
+<p>Andréa, qui y avait fait une halte dans une de ses courses aux
+environs de Paris, se souvint de l'hôtel de la Cloche et de la
+Bouteille: il s'orienta, vit à la lueur d'un réverbère l'enseigne
+indicatrice, et, ayant congédié l'enfant, auquel il donna tout ce
+qu'il avait sur lui de petite monnaie, il alla frapper à la porte,
+réfléchissant avec beaucoup de justesse qu'il avait trois ou
+quatre heures devant lui, et que le mieux était de se prémunir,
+par un bon somme et un bon souper, contre les fatigues à venir.</p>
+
+<p>Ce fut un garçon qui vint ouvrir.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, dit Andrea, je viens de Saint-Jean-au-Bois, où j'ai
+dîné; je comptais prendre la voiture qui passe à minuit; mais je
+me suis perdu comme un sot, et voilà quatre heures que je me
+promène dans la forêt. Donnez-moi donc une de ces jolies petites
+chambres qui donnent sur la cour, et faites-moi monter un poulet
+froid et une bouteille de vin de Bordeaux.&raquo;</p>
+
+<p>Le garçon n'eut aucun soupçon: Andrea parlait avec la plus
+parfaite tranquillité, il avait le cigare à la bouche et les mains
+dans les poches de son paletot; ses habits étaient élégants, sa
+barbe fraîche, ses bottes irréprochables; il avait l'air d'un
+voisin attardé, voilà tout.</p>
+
+<p>Pendant que le garçon préparait sa chambre, l'hôtesse se leva:
+Andrea l'accueillit avec son plus charmant sourire, et lui demanda
+s'il ne pourrait pas avoir le numéro 3, qu'il avait déjà eu à son
+dernier passage à Compiègne; malheureusement le numéro 3 était
+pris par un jeune homme qui voyageait avec sa sœur.</p>
+
+<p>Andrea parut désespéré; il ne se consola que lorsque l'hôtesse lui
+eut assuré que le numéro 7, qu'on lui préparait, avait absolument
+la même disposition que le numéro 3; et, tout en se chauffant les
+pieds et en causant des dernières courses de Chantilly, il
+attendit qu'on vînt lui annoncer que sa chambre était prête.</p>
+
+<p>Ce n'était pas sans raison qu'Andrea avait parlé de ces jolis
+appartements donnant sur la cour; la cour de l'hôtel de la Cloche,
+avec son triple rang de galeries qui lui donnait l'air d'une salle
+de spectacle, avec ses jasmins et ses clématites qui montent le
+long de ses colonnades, légères comme une décoration naturelle,
+est une des plus charmantes entrées d'auberge qui existent au
+monde.</p>
+
+<p>Le poulet était frais, le vin était vieux, le feu clair et
+pétillant: Andrea se surprit soupant d'aussi bon appétit que s'il
+ne lui était rien arrivé.</p>
+
+<p>Puis il se coucha, et s'endormit presque aussitôt de ce sommeil
+implacable que l'homme trouve toujours à vingt ans, même lorsqu'il
+a des remords.</p>
+
+<p>Or, nous sommes forcés d'avouer qu'Andrea aurait pu avoir des
+remords, mais qu'il n'en avait pas.</p>
+
+<p>Voici quel était le plan d'Andrea, plan qui lui avait donné la
+meilleure partie de sa sécurité.</p>
+
+<p>Avec le jour il se levait, sortait de l'hôtel après avoir
+rigoureusement payé ses comptes; gagnait la forêt, achetait, sous
+prétexte de faire des études de peinture, l'hospitalité d'un
+paysan; se procurait un costume de bûcheron et une cognée,
+dépouillait l'enveloppe du lion pour prendre celle de l'ouvrier;
+puis, les mains terreuses, les cheveux brunis par un peigne de
+plomb, le teint hâlé par une préparation dont ses anciens
+camarades lui avaient donné la recette, il gagnait, de forêt en
+forêt, la frontière la plus prochaine, marchant la nuit, dormant
+le jour dans les forêts ou dans les carrières, et ne s'approchant
+des endroits habités que pour acheter de temps en temps un pain.</p>
+
+<p>Une fois la frontière dépassée, Andrea faisait argent de ses
+diamants, réunissait le prix qu'il en tirait à une dizaine de
+billets de banque qu'il portait toujours sur lui en cas
+d'accident, et il se retrouvait encore à la tête d'une
+cinquantaine de mille livres, ce qui ne semblait pas à sa
+philosophie un pis-aller par trop rigoureux.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il comptait beaucoup sur l'intérêt que les Danglars
+avaient à éteindre le bruit de leur mésaventure.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi, outre la fatigue, Andrea dormit si vite et si
+bien.</p>
+
+<p>D'ailleurs, pour être réveillé plus matin, Andrea n'avait point
+fermé ses volets et s'était seulement contenté de pousser les
+verrous de sa porte et de tenir tout ouvert, sur sa table de nuit,
+certain couteau fort pointu dont il connaissait la trempe
+excellente et qui ne le quittait jamais.</p>
+
+<p>À sept heures du matin environ, Andrea fut éveillé par un rayon de
+soleil qui venait, tiède et brillant, se jouer sur son visage.</p>
+
+<p>Dans tout cerveau bien organisé, l'idée dominante et il y en a
+toujours une, l'idée dominante, disons-nous, est celle qui, après
+s'être endormie la dernière illumine la première encore le réveil
+de la pensée.</p>
+
+<p>Andrea n'avait pas entièrement ouvert les yeux que la pensée
+dominante le tenait déjà et lui soufflait à l'oreille qu'il avait
+dormi trop longtemps.</p>
+
+<p>Il sauta en bas de son lit et courut à sa fenêtre.</p>
+
+<p>Un gendarme traversait la cour.</p>
+
+<p>Le gendarme est un des objets les plus frappants qui existent au
+monde, même pour l'œil d'un homme sans inquiétude: mais pour une
+conscience timorée et qui a quelque motif de l'être, le jaune, le
+bleu et le blanc dont se compose son uniforme prennent des teintes
+effrayantes.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi un gendarme?&raquo; se demanda Andrea.</p>
+
+<p>Tout à coup il se répondit à lui-même, avec cette logique que le
+lecteur a déjà dû remarquer en lui:</p>
+
+<p>&laquo;Un gendarme n'a rien qui doive étonner dans une hôtellerie; mais
+habillons-nous.&raquo;</p>
+
+<p>Et le jeune homme s'habilla avec une rapidité que n'avait pu lui
+faire perdre son valet de chambre pendant les quelques mois de la
+vie fashionable qu'il avait menée à Paris.</p>
+
+<p>&laquo;Bon, dit Andrea tout en s'habillant, j'attendrai qu'il soit
+parti, et quand il sera parti je m'esquiverai.&raquo;</p>
+
+<p>Et tout en disant ces mots, Andrea, rebotté et recravaté, gagna
+doucement sa fenêtre et souleva une seconde fois le rideau de
+mousseline.</p>
+
+<p>Non seulement le premier gendarme n'était point parti, mais encore
+le jeune homme aperçut un second uniforme bleu, jaune et blanc, au
+bas de l'escalier, le seul par lequel il pût descendre, tandis
+qu'un troisième, à cheval et le mousqueton au poing, se tenait en
+sentinelle à la grande porte de la rue, la seule par laquelle il
+pût sortir.</p>
+
+<p>Ce troisième gendarme était significatif au dernier point, car au-devant
+de lui s'étendait un demi-cercle de curieux qui bloquaient
+hermétiquement la porte de l'hôtel.</p>
+
+<p>&laquo;On me cherche! fut la première pensée d'Andrea. Diable!&raquo;</p>
+
+<p>La pâleur envahit le front du jeune homme; il regarda autour de
+lui avec anxiété.</p>
+
+<p>Sa chambre, comme toutes celles de cet étage, n'avait d'issue que
+sur la galerie extérieure, ouverte à tous les regards.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis perdu!&raquo; fut sa seconde pensée.</p>
+
+<p>En effet, pour un homme dans la situation d'Andrea, l'arrestation
+signifiait: les assises, le jugement, la mort, la mort sans
+miséricorde et sans délai.</p>
+
+<p>Un instant il comprima convulsivement sa tête entre ses deux
+mains.</p>
+
+<p>Pendant cet instant il faillit devenir fou de peur.</p>
+
+<p>Mais bientôt, de ce monde de pensées s'entrechoquant dans sa tête,
+une pensée d'espérance jaillit; un pâle sourire se dessina sur ses
+lèvres blêmies et sur ses joues contractées.</p>
+
+<p>Il regarda autour de lui; les objets qu'il cherchait se trouvaient
+réunis sur le marbre d'un secrétaire: c'étaient une plume, de
+l'encre et du papier.</p>
+
+<p>Il trempa la plume dans l'encre et écrivit d'une main à laquelle
+il commanda d'être ferme les lignes suivantes, sur la première
+feuille du cahier:</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai point d'argent pour payer, mais je ne suis pas un
+malhonnête homme; je laisse en nantissement cette épingle qui vaut
+dix fois la dépense que j'ai faite. On me pardonnera de m'être
+échappé au point du jour, j'étais honteux!&raquo;</p>
+
+<p>Il tira son épingle de sa cravate et la posa sur le papier.</p>
+
+<p>Cela fait, au lieu de laisser ses verrous poussés, il les tira,
+entrebâilla même sa porte, comme s'il fût sorti de sa chambre en
+oubliant de la refermer, et se glissant dans la cheminée en homme
+accoutumé à ces sortes de gymnastiques, il attira à lui la
+devanture de papier représentant Achille chez Déidamie, effaça
+avec ses pieds même la trace de ses pas dans les cendres, et
+commença d'escalader le tuyau cambré qui lui offrait la seule voie
+de salut dans laquelle il espérât encore.</p>
+
+<p>En ce moment même, le premier gendarme qui avait frappé la vue
+d'Andrea montait l'escalier, précédé du commissaire de police, et
+soutenu par le second gendarme qui gardait le bas de l'escalier,
+lequel pouvait attendre lui-même du renfort de celui qui
+stationnait à la porte.</p>
+
+<p>Voici à quelle circonstance Andrea devait cette visite, qu'avec
+tant de peine il se disposait à recevoir.</p>
+
+<p>Au point du jour, les télégraphes avaient joué dans toutes les
+directions, et chaque localité, prévenue presque immédiatement,
+avait réveillé les autorités et lancé la force publique à la
+recherche du meurtrier de Caderousse.</p>
+
+<p>Compiègne, résidence royale; Compiègne, ville de chasse;
+Compiègne, ville de garnison, est abondamment pourvue d'autorités,
+de gendarmes et de commissaires de police; les visites avaient
+donc commencé aussitôt l'arrivée de l'ordre télégraphique, et
+l'hôtel de la Cloche et de la Bouteille étant le premier hôtel de
+la ville, on avait tout naturellement commencé par lui.</p>
+
+<p>D'ailleurs, d'après le rapport des sentinelles qui avaient pendant
+cette nuit été de garde à l'hôtel de ville (l'hôtel de ville est
+attenant à l'auberge de la Cloche), d'après le rapport des
+sentinelles, disons-nous, il avait été constaté que plusieurs
+voyageurs étaient descendus pendant la nuit à l'hôtel.</p>
+
+<p>La sentinelle qu'on avait relevée à six heures du matin se
+rappelait même, au moment où elle venait d'être placée, c'est-à-dire
+à quatre heures et quelques minutes, avoir vu un jeune homme
+monté sur un cheval blanc ayant un petit paysan en croupe, lequel
+jeune homme était descendu sur la place, avait congédié paysan et
+cheval, et était allé frapper à l'hôtel de la Cloche, qui s'était
+ouvert devant lui et s'était refermé sur lui.</p>
+
+<p>C'était sur ce jeune homme si singulièrement attardé que s'étaient
+arrêtés les soupçons.</p>
+
+<p>Or, ce jeune homme n'était autre qu'Andrea.</p>
+
+<p>C'était forts de ces données, que le commissaire de police et le
+gendarme, qui était un brigadier, s'acheminaient vers la porte
+d'Andrea; cette porte était entrebâillée.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oh! dit le brigadier, vieux renard nourri dans les ruses de
+l'état, mauvais indice qu'une porte ouverte! je l'aimerais mieux
+verrouillée à triple verrou!&raquo;</p>
+
+<p>En effet, la petite lettre et l'épingle laissées par Andrea sur la
+table confirmèrent ou plutôt appuyèrent la triste vérité. Andrea
+s'était enfui.</p>
+
+<p>Nous disons appuyèrent, parce que le brigadier n'était pas homme à
+se rendre sur une seule preuve.</p>
+
+<p>Il regarda autour de lui, plongea son œil sous le lit, dédoubla
+les rideaux, ouvrit les armoires, et enfin s'arrêta à la cheminée.</p>
+
+<p>Grâce aux précautions d'Andrea, aucune trace de son passage
+n'était demeurée dans les cendres.</p>
+
+<p>Cependant c'était une issue, et dans les circonstances où l'on se
+trouvait, toute issue devait être l'objet d'une sérieuse
+investigation.</p>
+
+<p>Le brigadier se fit donc apporter un fagot et de la paille, bourra
+la cheminée comme il eût fait d'un mortier, et y mit le feu.</p>
+
+<p>Le feu fit craquer les parois de brique; une colonne opaque de
+fumée s'élança par les conduits et monta vers le ciel comme le
+sombre jet d'un volcan, mais il ne vit point tomber le prisonnier,
+comme il s'y attendait.</p>
+
+<p>C'est qu'Andrea, dès sa jeunesse en lutte avec la société, valait
+bien un gendarme, ce gendarme fût-il élevé au grade respectable de
+brigadier; prévoyant donc l'incendie, il avait gagné le toit et se
+tenait blotti contre le tuyau.</p>
+
+<p>Un instant il eut quelque espoir d'être sauvé, car il entendit le
+brigadier appelant les deux gendarmes et leur criant tout haut:</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y est plus.&raquo;</p>
+
+<p>Mais en allongeant doucement le cou, il vit que les deux
+gendarmes, au lieu de se retirer, comme la chose naturelle, sur
+une première annonce, il vit, disons-nous, qu'au contraire les
+deux gendarmes redoublaient d'attention.</p>
+
+<p>À son tour il regarda autour de lui: l'hôtel de ville, colossale
+bâtisse du seizième siècle, s'élevait comme un rempart sombre, à
+sa droite, et par les ouvertures du monument, on pouvait plonger
+dans tous les coins et recoins du toit, comme du haut d'une
+montagne on plonge dans la vallée.</p>
+
+<p>Andrea comprit qu'il allait incessamment voir paraître la tête du
+brigadier de gendarmerie à quelqu'une de ces ouvertures.</p>
+
+<p>Découvert, il était perdu; une chasse sur les toits ne lui
+présentait aucune chance de succès.</p>
+
+<p>Il résolut donc de redescendre, non point par le même chemin qu'il
+était venu, mais par un chemin analogue.</p>
+
+<p>Il chercha des yeux celle des cheminées de laquelle il ne voyait
+sortir aucune fumée, l'atteignit en rampant sur le toit, et
+disparut par son orifice sans avoir été vu de personne.</p>
+
+<p>Au même instant, une petite fenêtre de l'hôtel de ville s'ouvrait
+et donnait passage à la tête du brigadier de gendarmerie.</p>
+
+<p>Un instant cette tête demeura immobile comme un de ces reliefs de
+pierre qui décorent le bâtiment; puis avec un long soupir de
+désappointement la tête disparut.</p>
+
+<p>Le brigadier, calme et digne comme la loi dont il était le
+représentant, passa sans répondre à ces mille questions de la
+foule amassée sur la place, et rentra dans l'hôtel.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien? demandèrent à leur tour les deux gendarmes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mes fils, répondit le brigadier, il faut que le
+brigand se soit véritablement distancé de nous ce matin à la bonne
+heure; mais nous allons envoyer sur la route de Villers-Cotterêts
+et de Noyon et fouiller la forêt, où nous le rattraperons
+indubitablement.&raquo;</p>
+
+<p>L'honorable fonctionnaire venait à peine, avec l'intonation qui
+est particulière aux brigadiers de gendarmerie, de donner le jour
+à cet adverbe sonore, lorsqu'un long cri d'effroi, accompagné de
+tintement redoublé d'une sonnette, retentit dans la cour de
+l'hôtel.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oh! qu'est-ce que cela? s'écria le brigadier.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un voyageur qui semble bien pressé, dit l'hôte. À quel
+numéro sonne-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;Au numéro 3.</p>
+
+<p>&mdash;Courez-y, garçon!&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment, les cris et le bruit de la sonnette redoublèrent.</p>
+
+<p>Le garçon prit sa course.</p>
+
+<p>&laquo;Non pas, dit le brigadier en arrêtant le domestique; celui qui
+sonne m'a l'air de demander autre chose que le garçon, et nous
+allons lui servir un gendarme. Qui loge au numéro 3?</p>
+
+<p>&mdash;Le petit jeune homme arrivé avec sa sœur cette nuit en chaise
+de poste, et qui a demandé une chambre à deux lits.&raquo;</p>
+
+<p>La sonnette retentit une troisième fois avec une intonation pleine
+d'angoisse.</p>
+
+<p>&laquo;À moi! monsieur le commissaire! cria le brigadier, suivez-moi et
+emboîtez le pas.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, dit l'hôte, à la chambre numéro 3, il y a deux
+escaliers: un extérieur, un intérieur.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit le brigadier, je prendrai l'intérieur, c'est mon
+département. Les carabines sont-elles chargées?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, brigadier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, veillez à l'extérieur, vous autres, et s'il veut fuir,
+feu dessus; c'est un grand criminel, à ce que dit le télégraphe.&raquo;</p>
+
+<p>Le brigadier, suivi du commissaire, disparut aussitôt dans
+l'escalier intérieur, accompagné de la rumeur que ses révélations
+sur Andrea venaient de faire naître dans la foule.</p>
+
+<p>Voilà ce qui était arrivé:</p>
+
+<p>Andrea était fort adroitement descendu jusqu'aux deux tiers de la
+cheminée, mais, arrivé là, le pied lui avait manqué, et, malgré
+l'appui de ses mains, il était descendu avec plus de vitesse et
+surtout plus de bruit qu'il n'aurait voulu. Ce n'eût été rien si
+la chambre eût été solitaire; mais par malheur elle était habitée.</p>
+
+<p>Deux femmes dormaient dans un lit, ce bruit les avait réveillées.</p>
+
+<p>Leurs regards s'étaient fixés vers le point d'où venait le bruit,
+et par l'ouverture de la cheminée elles avaient vu paraître un
+homme.</p>
+
+<p>C'était l'une de ces deux femmes, la femme blonde qui avait poussé
+ce terrible cri dont toute la maison avait retenti, tandis que
+l'autre qui était brune, s'élançant au cordon de la sonnette,
+avait donné l'alarme, en l'agitant de toutes ses forces.</p>
+
+<p>Andrea jouait, comme on le voit, de malheur.</p>
+
+<p>&laquo;Par pitié! cria-t-il, pâle, égaré, sans voir les personnes
+auxquelles il s'adressait, par pitié! n'appelez pas, sauvez-moi!
+je ne veux pas vous faire de mal.</p>
+
+<p>&mdash;Andrea l'assassin! cria l'une des deux jeunes femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Eugénie! mademoiselle Danglars! murmura Cavalcanti, passant de
+l'effroi à la stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! au secours! cria Mlle d'Armilly reprenant la
+sonnette aux mains inertes d'Eugénie, et sonnant avec plus de
+force encore que sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Sauvez-moi, on me poursuit! dit Andrea en joignant les mains;
+par pitié, par grâce, ne me livrez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Il est trop tard, on monte, répondit Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cachez-moi quelque part, vous direz que vous avez eu
+peur sans motif d'avoir peur; vous détournerez les soupçons, et
+vous m'aurez sauvé la vie.&raquo;</p>
+
+<p>Les deux femmes, serrées l'une contre l'autre s'enveloppant dans
+leurs couvertures, restèrent muettes à cette voix suppliante;
+toutes les appréhensions, toutes les répugnances se heurtaient
+dans leur esprit.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, soit! dit Eugénie, reprenez le chemin par lequel vous
+êtes venu, malheureux; partez, et nous ne dirons rien.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici! le voici! cria une voix sur le palier, le voici, je
+le vois!&raquo;</p>
+
+<p>En effet, le brigadier avait collé son œil à la serrure, et avait
+aperçu Andrea debout et suppliant.</p>
+
+<p>Un violent coup de crosse fit sauter la serrure, deux autres
+firent sauter les verrous; la porte brisée tomba en dedans.</p>
+
+<p>Andrea courut à l'autre porte, donnant sur la galerie de la cour,
+et l'ouvrit, prêt à se précipiter.</p>
+
+<p>Les deux gendarmes étaient là avec leurs carabines et le
+couchèrent en joue.</p>
+
+<p>Andrea s'était arrêté court; debout, pâle, le corps un peu
+renversé en arrière, il tenait son couteau inutile dans sa main
+crispée.</p>
+
+<p>&laquo;Fuyez donc! cria Mlle d'Armilly, dans le cœur de laquelle
+rentrait la pitié à mesure que l'effroi en sortait, fuyez donc!</p>
+
+<p>&mdash;Ou tuez-vous!&raquo; dit Eugénie du ton et avec la pose d'une de ces
+vestales qui, dans le cirque, ordonnaient avec le pouce, au
+gladiateur victorieux, d'achever son adversaire terrassé.</p>
+
+<p>Andrea frémit et regarda la jeune fille avec un sourire de mépris
+qui prouva que sa corruption ne comprenait point cette sublime
+férocité de l'honneur.</p>
+
+<p>&laquo;Me tuer! dit-il en jetant son couteau, pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, vous l'avez dit! s'écria Mlle Danglars, on vous
+condamnera à mort, on vous exécutera comme le dernier des
+criminels!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! répliqua Cavalcanti en se croisant les bras, on a des
+amis.&raquo;</p>
+
+<p>Le brigadier s'avança vers lui le sabre au poing.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, allons, dit Cavalcanti, rengainez, mon brave homme, ce
+n'est point la peine de faire tant d'esbroufe, puisque je me
+rends.&raquo;</p>
+
+<p>Et il tendit ses mains aux menottes.</p>
+
+<p>Les deux jeunes filles regardaient avec terreur cette hideuse
+métamorphose qui s'opérait sous leurs yeux, l'homme du monde
+dépouillant son enveloppe et redevenant l'homme du bagne.</p>
+
+<p>Andrea se retourna vers elles, et avec le sourire de l'impudence:</p>
+
+<p>&laquo;Avez-vous quelque commission pour monsieur votre père,
+mademoiselle Eugénie? dit-il, car, selon toute probabilité, je
+retourne à Paris.&raquo;</p>
+
+<p>Eugénie cacha sa tête dans ses deux mains.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oh! dit Andrea, il n'y a pas de quoi être honteuse, et je ne
+vous en veux pas d'avoir pris la poste pour courir après moi...
+N'étais-je pas presque votre mari?&raquo;</p>
+
+<p>Et sur cette raillerie Andrea sortit, laissant les deux fugitives
+en proie aux souffrances de la honte et aux commentaires de
+l'assemblée.</p>
+
+<p>Une heure après, vêtues toutes deux de leurs habits de femmes,
+elles montaient dans leur calèche de voyage.</p>
+
+<p>On avait fermé la porte de l'hôtel pour les soustraire aux
+premiers regards; mais il n'en fallut pas moins, quand cette porte
+fut ouverte, passer au milieu d'une double haie de curieux, aux
+yeux flamboyants, aux lèvres murmurantes.</p>
+
+<p>Eugénie baissa les stores; mais si elle ne voyait plus, elle
+entendait encore, et le bruit des ricanements arrivait jusqu'à
+elle.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! pourquoi le monde n'est-il pas un désert?&raquo; s'écria-t-elle en
+se jetant dans les bras de Mlle d'Armilly, les yeux étincelants de
+cette rage qui faisait désirer à Néron que le monde romain n'eût
+qu'une seule tête, afin de la trancher d'un seul coup.</p>
+
+<p>Le lendemain, elles descendaient à l'hôtel de Flandre, à
+Bruxelles.</p>
+
+<p>Depuis la veille, Andrea était écroué à la Conciergerie.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XCIX" id="XCIX"></a><a href="#table">XCIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La loi.</a></h3>
+
+<p>On a vu avec quelle tranquillité Mlle Danglars et Mlle d'Armilly
+avaient pu accomplir leur transformation et opérer leur fuite:
+c'est que chacun était trop occupé de ses propres affaires pour
+s'occuper des leurs.</p>
+
+<p>Nous laisserons le banquier, la sueur au front, aligner en face du
+fantôme de la banqueroute les énormes colonnes de son passif, et
+nous suivrons la baronne, qui, après être restée un instant
+écrasée sous la violence du coup qui venait de la frapper, était
+allée trouver son conseiller ordinaire, Lucien Debray.</p>
+
+<p>C'est qu'en effet la baronne comptait sur ce mariage pour
+abandonner enfin une tutelle qui, avec une fille du caractère
+d'Eugénie, ne laissait pas que d'être fort gênante; c'est que dans
+ces espèces de contrats tacites qui maintiennent le lien
+hiérarchique de la famille, la mère n'est réellement maîtresse de
+sa fille qu'à condition d'être continuellement pour elle un
+exemple de sagesse et un type de perfection.</p>
+
+<p>Or, Mme Danglars redoutait la perspicacité d'Eugénie et les
+conseils de Mlle d'Armilly, elle avait surpris certains regards
+dédaigneux lancés par sa fille à Debray, regards qui semblaient
+signifier que sa fille connaissait tout le mystère de ses
+relations amoureuses et pécuniaires avec le secrétaire intime,
+tandis qu'une interprétation plus sagace et plus approfondie eût,
+au contraire, démontré à la baronne qu'Eugénie détestait Debray,
+non point parce qu'il était dans la maison paternelle une pierre
+d'achoppement et de scandale, mais parce qu'elle le rangeait tout
+bonnement dans la catégorie de ces bipèdes que Diagène essayait de
+ne plus appeler des hommes, et que Platon désignait par la
+périphrase d'animaux à deux pieds et sans plumes.</p>
+
+<p>Mme Danglars, à son point de vue, et malheureusement dans ce monde
+chacun a son point de vue à soi qui l'empêche de voir le point de
+vue des autres, Mme Danglars, à son point de vue, disons-nous,
+regrettait donc infiniment que le mariage d'Eugénie fût manqué,
+non point parce que ce mariage était convenable, bien assorti et
+devait faire le bonheur de sa fille, mais parce que ce mariage lui
+rendait sa liberté.</p>
+
+<p>Elle courut donc, comme nous l'avons dit, chez Debray, qui après
+avoir, comme tout Paris, assisté à la soirée du contrat et au
+scandale qui en avait été la suite, s'était empressé de se retirer
+à son club, où, avec quelques amis, il causait de l'événement qui
+faisait à cette heure la conversation des trois quarts de cette
+ville éminemment cancanière qu'on appelle la capitale du monde.</p>
+
+<p>Au moment où Mme Danglars, vêtu d'une robe noire et cachée sous un
+voile, montait l'escalier qui conduisait à l'appartement de
+Debray, malgré la certitude que lui avait donnée le concierge que
+le jeune homme n'était point chez lui, Debray s'occupait à
+repousser les insinuations d'un ami qui essayait de lui prouver
+qu'après l'éclat terrible qui venait d'avoir lieu, il était de son
+devoir d'ami de la maison d'épouser Mlle Eugénie Danglars et ses
+deux millions.</p>
+
+<p>Debray se défendait en homme qui ne demande pas mieux que d'être
+vaincu; car souvent cette idée s'était présentée d'elle-même à son
+esprit, puis, comme il connaissait Eugénie, son caractère
+indépendant et altier, il reprenait de temps en temps une attitude
+complètement défensive, disant que cette union était impossible,
+en se laissant toutefois sourdement chatouiller par l'idée
+mauvaise qui, au dire de tous les moralistes, préoccupe
+incessamment l'homme le plus probe, et le plus pur, veillant au
+fond de son âme comme Satan veille derrière la croix. Le thé, le
+jeu, la conversation, intéressante, comme on le voit, puisqu'on y
+discutait de si graves intérêts, durèrent jusqu'à une heure du
+matin.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Mme Danglars, introduite par le valet de chambre
+de Lucien, attendait, voilée et palpitante, dans le petit salon
+vert entre deux corbeilles de fleurs qu'elle-même avait envoyées
+le matin, et que Debray, il faut le dire, avait lui-même rangées,
+étagées, émondées avec un soin qui fit pardonner son absence à la
+pauvre femme.</p>
+
+<p>À onze heures quarante minutes, Mme Danglars, lassée d'attendre
+inutilement, remonta en fiacre et se fit reconduire chez elle.</p>
+
+<p>Les femmes d'un certain monde ont cela de commun avec les
+grisettes en bonne fortune, qu'elles ne rentrent pas d'ordinaire
+passé minuit. La baronne rentra dans l'hôtel avec autant de
+précaution qu'Eugénie venait d'en prendre pour sortir; elle monta
+légèrement, et le cœur serré, l'escalier de son appartement,
+contigu, comme on sait, à celui d'Eugénie.</p>
+
+<p>Elle redoutait si fort de provoquer quelque commentaire; elle
+croyait si fermement, pauvre femme respectable en ce point du
+moins, à l'innocence de sa fille et à sa fidélité pour le foyer
+paternel!</p>
+
+<p>Rentrée chez elle, elle écouta à la porte d'Eugénie, puis,
+n'entendant aucun bruit, elle essaya d'entrer; mais les verrous
+étaient mis.</p>
+
+<p>Mme Danglars crut qu'Eugénie, fatiguée des terribles émotions de
+la soirée, s'était mise au lit et qu'elle dormait.</p>
+
+<p>Elle appela la femme de chambre et l'interrogea.</p>
+
+<p>&laquo;Mlle Eugénie, répondit la femme de chambre, est rentrée dans son
+appartement avec Mlle d'Armilly, puis elles ont pris le thé
+ensemble; après quoi elles m'ont congédiée, en me disant qu'elles
+n'avaient plus besoin de moi.&raquo;</p>
+
+<p>Depuis ce moment, la femme de chambre était à l'office, et, comme
+tout le monde, elle croyait les deux jeunes personnes dans
+l'appartement.</p>
+
+<p>Mme Danglars se coucha donc sans l'ombre d'un soupçon; mais,
+tranquille sur les individus, son esprit se reporta sur
+l'événement.</p>
+
+<p>À mesure que ses idées s'éclaircissaient en sa tête, les
+proportions de la scène du contrat grandissaient; ce n'était plus
+un scandale, c'était un vacarme; ce n'était plus une honte,
+c'était une ignominie.</p>
+
+<p>Malgré elle alors, la baronne se rappela qu'elle avait été sans
+pitié pour la pauvre Mercédès, frappée naguère, dans son époux et
+dans son fils, d'un malheur aussi grand.</p>
+
+<p>&laquo;Eugénie, se dit-elle, est perdue, et nous aussi. L'affaire, telle
+qu'elle va être présentée, nous couvre d'opprobre; car dans une
+société comme la nôtre, certains ridicules sont des plaies vives,
+saignantes, incurables.</p>
+
+<p>&laquo;Quel bonheur, murmura-t-elle, que Dieu ait fait à Eugénie ce
+caractère étrange qui m'a si souvent fait trembler!&raquo;</p>
+
+<p>Et son regard reconnaissant se leva vers le ciel, dont la
+mystérieuse Providence dispose tout à l'avance selon les
+événements qui doivent arriver, et d'un défaut, d'un vice même,
+fait quelquefois un bonheur.</p>
+
+<p>Puis, sa pensée franchit l'espace, comme fait, en étendant ses
+ailes, l'oiseau d'un abîme, et s'arrêta sur Cavalcanti.</p>
+
+<p>&laquo;Cet Andrea était un misérable, un voleur, un assassin; et
+cependant cet Andrea possédait des façons qui indiquaient une
+demi-éducation, sinon une éducation complète; cet Andrea s'était
+présenté dans le monde avec l'apparence d'une grande fortune, avec
+l'appui de noms honorables.&raquo;</p>
+
+<p>Comment voir clair dans ce dédale? À qui s'adresser pour sortir de
+cette position cruelle?</p>
+
+<p>Debray, à qui elle avait couru avec le premier élan de la femme
+qui cherche un secours dans l'homme qu'elle aime et qui parfois la
+perd, Debray ne pouvait que lui donner un conseil; c'était à
+quelque autre plus puissant que lui qu'elle devait s'adresser.</p>
+
+<p>La baronne pensa alors à M. de Villefort.</p>
+
+<p>C'était M. de Villefort qui avait voulu faire arrêter Cavalcanti,
+c'était M. de Villefort qui sans pitié avait porté le trouble au
+milieu de sa famille comme si c'eût été une famille étrangère.</p>
+
+<p>Mais non; en y réfléchissant, ce n'était pas un homme sans pitié
+que le procureur du roi; c'était un magistrat esclave de ses
+devoirs, un ami loyal et ferme qui, brutalement, mais d'une main
+sûre, avait porté le coup de scalpel dans la corruption: ce
+n'était pas un bourreau, c'était un chirurgien, un chirurgien qui
+avait voulu isoler aux yeux du monde l'honneur des Danglars de
+l'ignominie de ce jeune homme perdu qu'ils avaient présenté au
+monde comme leur gendre.</p>
+
+<p>Du moment où M. de Villefort, ami de la famille Danglars, agissait
+ainsi, il n'y avait plus à supposer que le procureur du roi eût
+rien su d'avance et se fût prêté à aucune des menées d'Andrea.</p>
+
+<p>La conduite de Villefort, en y réfléchissant, apparaissait donc
+encore à la baronne sous un jour qui s'expliquait à leur avantage
+commun.</p>
+
+<p>Mais là devait s'arrêter l'inflexibilité du procureur du roi; elle
+irait le trouver le lendemain et obtiendrait de lui, sinon qu'il
+manquât à ses devoirs de magistrat, tout au moins qu'il leur
+laissât toute la latitude de l'indulgence.</p>
+
+<p>La baronne invoquerait le passé; elle rajeunirait ses souvenirs,
+elle supplierait au nom d'un temps coupable, mais heureux;
+M. de Villefort assoupirait l'affaire, ou du moins il laisserait
+(et, pour arriver à cela, il n'avait qu'à tourner les yeux d'un
+autre côté), ou du moins il laisserait fuir Cavalcanti, et ne
+poursuivrait le crime que sur cette ombre de criminel qu'on
+appelle la contumace.</p>
+
+<p>Alors seulement elle s'endormit plus tranquille.</p>
+
+<p>Le lendemain, à neuf heures, elle se leva, et sans sonner sa femme
+de chambre, sans donner signe d'existence à qui que ce fût au
+monde, elle s'habilla, et, vêtue avec la même simplicité que la
+veille, elle descendit l'escalier, sortit de l'hôtel, marcha
+jusqu'à la rue de Provence, monta dans un fiacre et se fit
+conduire à la maison de M. de Villefort.</p>
+
+<p>Depuis un mois cette maison maudite présentait l'aspect lugubre
+d'un lazaret où la peste se serait déclarée; une partie des
+appartements étaient clos à l'intérieur et à l'extérieur; les
+volets, fermés, ne s'ouvraient qu'un instant pour donner de l'air;
+on voyait alors apparaître à cette fenêtre la tête effarée d'un
+laquais; puis la fenêtre se refermait comme la dalle d'un tombeau
+retombe sur un sépulcre, et les voisins se disaient tout bas:</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que nous allons encore voir aujourd'hui sortir une bière
+de la maison de M. le procureur du roi?&raquo;</p>
+
+<p>Mme Danglars fut saisie d'un frisson à l'aspect de cette maison
+désolée; elle descendit de son fiacre, et, les genoux
+fléchissants, s'approcha de la porte fermée et sonna.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'à la troisième fois qu'eut retenti le timbre, dont le
+tintement lugubre semblait participer lui-même à la tristesse
+générale, qu'un concierge apparut entrebâillant la porte dans une
+largeur juste assez grande pour laisser passer ses paroles.</p>
+
+<p>Il vit une femme, une femme du monde, une femme élégamment vêtue,
+et cependant la porte continua demeurer à peu près close.</p>
+
+<p>&laquo;Mais ouvrez donc! dit la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, madame, qui êtes-vous? demanda le concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Qui je suis? mais vous me connaissez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne connaissons plus personne, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes fou, mon ami! s'écria la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle part venez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est trop fort.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, c'est l'ordre, excusez-moi; votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Mme la baronne Danglars. Vous m'avez vue vingt fois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, madame; maintenant que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que vous êtes étrange! et je me plaindrai à M. de Villefort
+de l'impertinence de ses gens.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, ce n'est pas de l'impertinence, c'est de la précaution:
+personne n'entre ici sans un mot de M. d'Avrigny, ou sans avoir à
+parler à M. le procureur du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est justement à M. le procureur du roi que j'ai
+affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Affaire pressante?</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez bien le voir, puisque je ne suis pas encore remontée
+dans ma voiture. Mais finissons: voici ma carte, portez-la à votre
+maître.</p>
+
+<p>&mdash;Madame attendra mon retour?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, allez.&raquo;</p>
+
+<p>Le concierge referma la porte, laissant Mme Danglars dans la rue.</p>
+
+<p>La baronne, il est vrai, n'attendit pas longtemps; un instant
+après, la porte se rouvrit dans une largeur suffisante pour donner
+passage à la baronne: elle passa, et la porte se referma derrière
+elle.</p>
+
+<p>Arrivé dans la cour, le concierge, sans perdre la porte de vue un
+instant, tira un sifflet de sa poche et siffla.</p>
+
+<p>Le valet de chambre de M. de Villefort parut sur le perron.</p>
+
+<p>&laquo;Madame excusera ce brave homme, dit-il en venant au-devant de la
+baronne: mais ses ordres sont précis, et M. de Villefort m'a
+chargé de dire à madame qu'il ne pouvait faire autrement qu'il
+avait fait.&raquo;</p>
+
+<p>Dans la cour était un fournisseur introduit avec les mêmes
+précautions, et dont on examinait les marchandises.</p>
+
+<p>La baronne monta le perron; elle se sentait profondément
+impressionnée par cette tristesse qui élargissait pour ainsi dire
+le cercle de la sienne, et, toujours guidée par le valet de
+chambre, elle fut introduite, sans que son guide l'eût perdue de
+vue, dans le cabinet du magistrat.</p>
+
+<p>Si préoccupée que fût Mme Danglars du motif qui l'amenait, la
+réception qui lui était faite par toute cette valetaille lui avait
+paru si indigne, qu'elle commença par se plaindre.</p>
+
+<p>Mais Villefort souleva sa tête appesantie par la douleur et la
+regarda avec un si triste sourire, que les plaintes expirèrent sur
+ses lèvres.</p>
+
+<p>&laquo;Excusez mes serviteurs d'une terreur dont je ne puis leur faire
+un crime: soupçonnés, ils sont devenus soupçonneux.&raquo;</p>
+
+<p>Mme Danglars avait souvent entendu dans le monde parler de cette
+terreur qu'accusait le magistrat; mais elle n'aurait jamais pu
+croire, si elle n'avait eu l'expérience de ses propres yeux, que
+ce sentiment pût être porté à ce point.</p>
+
+<p>&laquo;Vous aussi, dit-elle, vous êtes donc malheureux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, répondit le magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me plaignez alors?</p>
+
+<p>&mdash;Sincèrement, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous comprenez ce qui m'amène?</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez me parler de ce qui vous arrive, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, un affreux malheur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire une mésaventure.</p>
+
+<p>&mdash;Une mésaventure! s'écria la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! madame, répondit le procureur du roi avec son calme
+imperturbable, j'en suis arrivé à n'appeler malheur que les choses
+irréparables.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, croyez-vous qu'on oubliera?...</p>
+
+<p>&mdash;Tout s'oublie, madame, dit Villefort; le mariage de votre fille
+se fera demain, s'il ne se fait pas aujourd'hui, dans huit jours,
+s'il ne se fait pas demain. Et quant à regretter le futur de
+Mlle Eugénie, je ne crois pas que telle soit votre idée.&raquo;</p>
+
+<p>Mme Danglars regarda Villefort, stupéfaite de lui voir cette
+tranquillité presque railleuse.</p>
+
+<p>&laquo;Suis-je venue chez un ami? demanda-t-elle d'un ton plein de
+douloureuse dignité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que oui, madame&raquo;, répondit Villefort, dont les joues
+se couvrirent, à cette assurance qu'il donnait, d'une légère
+rougeur.</p>
+
+<p>En effet, cette assurance faisait allusion à d'autres événements
+qu'à ceux qui les occupaient à cette heure, la baronne et lui.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, alors, dit la baronne, soyez plus affectueux, mon cher
+Villefort; parlez-moi en ami et non en magistrat, et quand je me
+trouve profondément malheureuse, ne me dites point que je doive
+être gaie.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort s'inclina.</p>
+
+<p>&laquo;Quand j'entends parler de malheurs, madame, dit-il, j'ai pris
+depuis trois mois la fâcheuse habitude de penser aux miens, et
+alors cette égoïste opération du parallèle se fait malgré moi dans
+mon esprit. Voilà pourquoi, à côté de mes malheurs, les vôtres me
+semblaient une mésaventure; voilà pourquoi, à côté de ma position
+funeste, la vôtre me semblait une position à envier; mais cela
+vous contrarie, laissons cela. Vous disiez, madame?...</p>
+
+<p>&mdash;Je viens savoir de vous, mon ami, reprit la baronne, où en est
+l'affaire de cet imposteur?</p>
+
+<p>&mdash;Imposteur! répéta Villefort; décidément, madame, c'est un parti
+pris chez vous d'atténuer certaines choses et d'en exagérer
+d'autres; imposteur, M. Andrea Cavalcanti, ou plutôt M. Benedetto!
+Vous vous trompez, madame, M. Benedetto est bel et bien un
+assassin.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je ne nie pas la justesse de votre rectification;
+mais plus vous vous armerez sévèrement contre ce malheureux, plus
+vous frapperez notre famille. Voyons, oubliez-le pour un moment,
+au lieu de le poursuivre, laissez-le fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez trop tard, madame, les ordres sont déjà donnés.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si on l'arrête... Croyez-vous qu'on l'arrêtera?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère.</p>
+
+<p>&mdash;Si on l'arrête (écoutez, j'entends toujours dire que les
+prisons regorgent), eh bien, laissez-le en prison.&raquo;</p>
+
+<p>Le procureur du roi fit un mouvement négatif.</p>
+
+<p>&laquo;Au moins jusqu'à ce que ma fille soit mariée, ajouta la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, madame; la justice a des formalités.</p>
+
+<p>&mdash;Même pour moi? dit la baronne, moitié souriante, moitié
+sérieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Pour tous, répondit Villefort; et pour moi-même comme pour les
+autres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!&raquo; fit la baronne, sans ajouter en paroles ce que sa pensée
+venait de trahir par cette exclamation.</p>
+
+<p>Villefort la regarda avec ce regard dont il sondait les pensées.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, je sais ce que vous voulez dire, reprit-il, vous faites
+allusion à ces bruits terribles répandus dans le monde, que toutes
+ces morts qui, depuis trois mois m'habillent de deuil; que cette
+mort à laquelle vient comme par miracle, d'échapper Valentine, ne
+sont point naturelles.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne songeais point à cela, dit vivement Mme Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Si, vous y songiez, madame, et c'était justice, car vous ne
+pouviez faire autrement que d'y songer, et vous vous disiez tout
+bas: Toi qui poursuis le crime réponds: Pourquoi donc y a-t-il
+autour de toi des crimes qui restent impunis?&raquo;</p>
+
+<p>La baronne pâlit.</p>
+
+<p>&laquo;Vous vous disiez cela, n'est-ce pas, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je l'avoue.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous répondre.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort rapprocha son fauteuil de la chaise de Mme Danglars;
+puis, appuyant ses deux mains sur son bureau, et prenant une
+intonation plus sourde que de coutume:</p>
+
+<p>&laquo;Il y a des crimes qui restent impunis, dit-il, parce qu'on ne
+connaît pas les criminels, et qu'on craint de frapper une tête
+innocente pour une tête coupable; mais quand ces criminels seront
+connus (Villefort étendit la main vers un crucifix placé en face
+de son bureau), quand ces criminels seront connus, répéta-t-il,
+par le Dieu vivant, madame, quels qu'ils soient, ils mourront!
+Maintenant, après le serment que je viens de faire et que je
+tiendrai, madame, osez me demander grâce pour ce misérable!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, reprit Mme Danglars, êtes-vous sûr qu'il soit
+aussi coupable qu'on le dit?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, voici son dossier: Benedetto, condamné d'abord à cinq
+ans de galères pour faux, à seize ans; le jeune homme promettait,
+comme vous voyez; puis évadé, puis assassin.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui est ce malheureux?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sait-on cela! Un vagabond, un Corse.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a donc été réclamé par personne?</p>
+
+<p>&mdash;Par personne; on ne connaît pas ses parents.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cet homme qui était venu de Lucques?</p>
+
+<p>&mdash;Un autre escroc comme lui; son complice peut-être.&raquo;</p>
+
+<p>La baronne joignit les mains.</p>
+
+<p>&laquo;Villefort! dit-elle avec sa plus douce et sa plus caressante
+intonation.</p>
+
+<p>&mdash;Pour Dieu! madame, répondit le procureur du roi avec une
+fermeté qui n'était pas exempte de sécheresse, pour Dieu! ne me
+demandez donc jamais grâce pour un coupable.</p>
+
+<p>&laquo;Que suis-je, moi? la loi. Est-ce que la loi a des yeux pour voir
+votre tristesse? Est-ce que la loi a des oreilles pour entendre
+votre douce voix? Est-ce que la loi a une mémoire pour se faire
+l'application de vos délicates pensées? Non, madame, la loi
+ordonne, et quand la loi a ordonné, elle frappe.</p>
+
+<p>&laquo;Vous me direz que je suis un être vivant et non pas un code; un
+homme, et non pas un volume. Regardez-moi, madame, regardez autour
+de moi: les hommes m'ont-ils traité en frère? m'ont-ils aimé, moi?
+m'ont-ils ménagé, moi? m'ont-ils épargné, moi? quelqu'un a-t-il
+demandé grâce pour M. de Villefort, et a-t-on accordé à ce
+quelqu'un la grâce de M. de Villefort? Non, non, non! frappé,
+toujours frappé!</p>
+
+<p>&laquo;Vous persistez, femme, c'est-à-dire sirène que vous êtes, à me
+parler avec cet œil charmant et expressif qui me rappelle que je
+dois rougir. Eh bien, soit, oui, rougir de ce que vous savez, et
+peut-être, peut-être d'autre chose encore.</p>
+
+<p>&laquo;Mais enfin, depuis que j'ai failli moi-même, et plus profondément
+que les autres peut-être, eh bien, depuis ce temps, j'ai secoué
+les vêtements d'autrui pour trouver l'ulcère, et je l'ai toujours
+trouvé, et je dirai plus, je l'ai trouvé avec bonheur, avec joie,
+ce cachet de la faiblesse ou de la perversité humaine.</p>
+
+<p>&laquo;Car chaque homme que je reconnaissais coupable, et chaque
+coupable que je frappais, me semblait une preuve vivante, une
+preuve nouvelle que je n'étais pas une hideuse exception! Hélas!
+hélas! hélas! tout le monde est méchant, madame, prouvons-le et
+frappons le méchant!&raquo;</p>
+
+<p>Villefort prononça ces dernières paroles avec une rage fiévreuse
+qui donnait à son langage une féroce éloquence.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, reprit Mme Danglars essayant de tenter un dernier effort,
+vous dites que ce jeune homme est vagabond, orphelin, abandonné de
+tous?</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, tant pis, ou plutôt tant mieux; la Providence l'a
+fait ainsi pour que personne n'eût à pleurer sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est s'acharner sur le faible, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Le faible qui assassine!</p>
+
+<p>&mdash;Son déshonneur rejaillirait sur ma maison.</p>
+
+<p>&mdash;N'ai-je pas, moi, la mort dans la mienne?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur! s'écria la baronne, vous êtes sans pitié pour les
+autres. Eh bien, c'est moi qui vous le dis, on sera sans pitié
+pour vous!</p>
+
+<p>&mdash;Soit! dit Villefort, en levant avec un geste de menace son bras
+au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Remettez au moins la cause de ce malheureux, s'il est arrêté,
+aux assises prochaines; cela nous donnera six mois pour qu'on
+oublie.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit Villefort; j'ai cinq jours encore; l'instruction
+est faite; cinq jours, c'est plus de temps qu'il ne m'en faut;
+d'ailleurs, ne comprenez-vous point, madame, que, moi aussi, il
+faut que j'oublie? Eh bien, quand je travaille, et je travaille
+nuit et jour, quand je travaille, il y a des moments où je ne me
+souviens plus, et quand je ne me souviens plus, je suis heureux à
+la manière des morts: mais cela vaut encore mieux que de souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, il s'est enfui; laissez-le fuir, l'inertie est une
+clémence facile.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous ai dit qu'il était trop tard! Au point du jour le
+télégraphe a joué, et à cette heure...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le valet de chambre en entrant, un dragon apporte
+cette dépêche du ministre de l'Intérieur.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort saisit la lettre et la décacheta vivement. Mme Danglars
+frémit de terreur. Villefort tressaillit de joie.</p>
+
+<p>&laquo;Arrêté! s'écria Villefort; on l'a arrêté à Compiègne; c'est
+fini.&raquo;</p>
+
+<p>Mme Danglars se leva froide et pâle.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, monsieur, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, madame&raquo;, répondit le procureur du roi, presque joyeux en
+la reconduisant jusqu'à la porte.</p>
+
+<p>Puis revenant à son bureau:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, dit-il en frappant sur la lettre avec le dos de la main
+droite, j'avais un faux, j'avais trois vols, j'avais trois
+incendies, il ne me manquait qu'un assassinat, le voici; la
+session sera belle.&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="C" id="C"></a><a href="#table">C</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'apparition.</a></h3>
+
+<p>Comme l'avait dit le procureur du roi à Mme Danglars, Valentine
+n'était point encore remise.</p>
+
+<p>Brisée par la fatigue, elle gardait en effet le lit, et ce fut
+dans sa chambre, et de la bouche de Mme de Villefort, qu'elle
+apprit les événements que nous venons de raconter, c'est-à-dire la
+fuite d'Eugénie et l'arrestation d'Andrea Cavalcanti, ou plutôt de
+Benedetto, ainsi que l'accusation d'assassinat portée contre lui.</p>
+
+<p>Mais Valentine était si faible que ce récit ne lui fit peut-être
+point tout l'effet qu'il eût produit sur elle dans son état de
+santé habituel.</p>
+
+<p>En effet, ce ne fut que quelques idées vagues, quelques forces
+indécises de plus mêlées aux idées étranges et aux fantômes
+fugitifs qui naissaient dans son cerveau malade ou qui passaient
+devant ses yeux, et bientôt même tout s'effaça pour laisser
+reprendre toutes leurs forces aux sensations personnelles.</p>
+
+<p>Pendant la journée, Valentine était encore maintenue dans la
+réalité par la présence de Noirtier qui se faisait porter chez sa
+petite-fille et demeurait là, couvant Valentine de son regard
+paternel; puis, lorsqu'il était revenu du Palais, c'était
+Villefort à son tour qui passait une heure ou deux entre son père
+et son enfant.</p>
+
+<p>À six heures Villefort se retirait dans son cabinet, à huit heures
+arrivait M. d'Avrigny, qui lui-même apportait la potion nocturne
+préparée pour la jeune fille; puis on emmenait Noirtier.</p>
+
+<p>Une garde du choix du docteur remplaçait tout le monde, et ne se
+retirait elle-même que lorsque, vers dix ou onze heures, Valentine
+était endormie.</p>
+
+<p>En descendant, elle remettait les clefs de la chambre de Valentine
+à M. de Villefort lui-même, de sorte qu'on ne pouvait plus entrer
+chez la malade qu'en traversant l'appartement de Mme de Villefort
+et la chambre du petit Édouard.</p>
+
+<p>Chaque matin Morrel venait chez Noirtier prendre des nouvelles de
+Valentine: mais Morrel, chose extraordinaire, semblait de jour en
+jour moins inquiet.</p>
+
+<p>D'abord, de jour en jour Valentine, quoique en proie à une
+violente exaltation nerveuse, allait mieux; puis, Monte-Cristo ne
+lui avait-il pas dit, lorsqu'il était accouru tout éperdu chez
+lui, que si dans deux heures Valentine n'était pas morte,
+Valentine serait sauvée?</p>
+
+<p>Or, Valentine vivait encore, et quatre jours s'étaient écoulés.</p>
+
+<p>Cette exaltation nerveuse dont nous avons parlé poursuivait
+Valentine jusque dans son sommeil, ou plutôt dans l'état de
+somnolence qui succédait à sa veille: c'était alors que, dans le
+silence de la nuit et de la demi-obscurité que laissait régner la
+veilleuse posée sur la cheminée et brûlant dans son enveloppe
+d'albâtre, elle voyait passer ces ombres qui viennent peupler la
+chambre des malades et que secoue la fièvre de ses ailes
+frissonnantes.</p>
+
+<p>Alors il lui semblait voir apparaître tantôt sa belle-mère qui la
+menaçait, tantôt Morrel qui lui tendait les bras, tantôt des êtres
+presque étrangers à sa vie habituelle, comme le comte de Monte-Cristo;
+il n'y avait pas jusqu'aux meubles qui, dans ces moments
+de délire, ne parussent mobiles et errants; et cela durait ainsi
+jusqu'à deux ou trois heures du matin, moment où un sommeil de
+plomb venait s'emparer de la jeune fille et la conduisait jusqu'au
+jour.</p>
+
+<p>Le soir qui suivit cette matinée où Valentine avait appris la
+fuite d'Eugénie et l'arrestation de Benedetto, et où, après s'être
+mêlés un instant aux sensations de sa propre existence, ces
+événements commençaient à sortir peu à peu de sa pensée, après la
+retraite successive de Villefort, de d'Avrigny et de Noirtier,
+tandis que onze heures sonnaient à Saint-Philippe-du-Roule, et que
+la garde, ayant placé sous la main de la malade le breuvage
+préparé par le docteur, et fermé la porte de sa chambre, écoutait
+en frémissant, à l'office où elle s'était retirée, les
+commentaires des domestiques, et meublait sa mémoire des lugubres
+histoires qui, depuis trois mois, défrayaient les soirées de
+l'antichambre du procureur du roi, une scène inattendue se passait
+dans cette chambre si soigneusement fermée.</p>
+
+<p>Il y avait déjà dix minutes à peu près que la garde s'était
+retirée.</p>
+
+<p>Valentine, en proie depuis une heure à cette fièvre qui revenait
+chaque nuit, laissait sa tête, insoumise à sa volonté, continuer
+ce travail actif, monotone et implacable du cerveau, qui s'épuise
+à reproduire incessamment les mêmes pensées ou à enfanter les
+mêmes images.</p>
+
+<p>De la mèche de la veilleuse s'élançaient mille et mille
+rayonnements tous empreints de significations étranges, quand tout
+à coup, à son reflet tremblant, Valentine crut voir sa
+bibliothèque, placée à côté de la cheminée, dans un renfoncement
+du mur, s'ouvrir lentement sans que les gonds sur lesquels elle
+semblait rouler produisissent le moindre bruit.</p>
+
+<p>Dans un autre moment, Valentine eût saisi sa sonnette et eût tiré
+le cordonnet de soie en appelant au secours: mais rien ne
+l'étonnait plus dans la situation où elle se trouvait. Elle avait
+conscience que toutes ces visions qui l'entouraient étaient les
+filles de son délire, et cette conviction lui était venue de ce
+que, le matin, aucune trace n'était restée jamais de tous ces
+fantômes de la nuit, qui disparaissaient avec le jour.</p>
+
+<p>Derrière la porte parut une figure humaine.</p>
+
+<p>Valentine était, grâce à sa fièvre, trop familiarisée avec ces
+sortes d'apparitions pour s'épouvanter; elle ouvrit seulement de
+grands yeux, espérant reconnaître Morrel.</p>
+
+<p>La figure continua de s'avancer vers son lit, puis elle s'arrêta,
+et parut écouter avec une attention profonde.</p>
+
+<p>En ce moment, un reflet de la veilleuse se joua sur le visage du
+nocturne visiteur.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas lui!&raquo; murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Et elle attendit, convaincue qu'elle rêvait, que cet homme, comme
+cela arrive dans les songes, disparût ou se changeât en quelque
+autre personne.</p>
+
+<p>Seulement elle toucha son pouls, et, le sentant battre violemment,
+elle se souvint que le meilleur moyen de faire disparaître ces
+visions importunes était de boire: la fraîcheur de la boisson,
+composée d'ailleurs dans le but de calmer les agitations dont
+Valentine s'était plainte au docteur, apportait, en faisant tomber
+la fièvre, un renouvellement des sensations du cerveau; quand elle
+avait bu, pour un moment elle souffrait moins.</p>
+
+<p>Valentine étendit donc la main afin de prendre son verre sur la
+coupe de cristal où il reposait; mais tandis qu'elle allongeait
+hors du lit son bras frissonnant, l'apparition fit encore, et plus
+vivement que jamais, deux pas vers le lit, et arriva si près de la
+jeune fille qu'elle entendit son souffle et qu'elle crut sentir la
+pression de sa main.</p>
+
+<p>Cette fois l'illusion ou plutôt la réalité dépassait tout ce que
+Valentine avait éprouvé jusque-là; elle commença à se croire bien
+éveillée et bien vivante; elle eut conscience qu'elle jouissait de
+toute sa raison, et elle frémit.</p>
+
+<p>La pression que Valentine avait ressentie avait pour but de lui
+arrêter le bras.</p>
+
+<p>Valentine le retira lentement à elle.</p>
+
+<p>Alors cette figure, dont le regard ne pouvait se détacher, et qui
+d'ailleurs paraissait plutôt protectrice que menaçante, cette
+figure prit le verre, s'approcha de la veilleuse et regarda le
+breuvage, comme si elle eût voulu en juger la transparence et la
+limpidité.</p>
+
+<p>Mais cette première épreuve ne suffit pas.</p>
+
+<p>Cet homme, ou plutôt ce fantôme, car il marchait si doucement que
+le tapis étouffait le bruit de ses pas, cet homme puisa dans le
+verre une cuillerée du breuvage et l'avala. Valentine regardait ce
+qui se passait devant ses yeux avec un profond sentiment de
+stupeur.</p>
+
+<p>Elle croyait bien que tout cela était près de disparaître pour
+faire place à un autre tableau; mais l'homme, au lieu de
+s'évanouir comme une ombre, se rapprocha d'elle, et tendant le
+verre à Valentine, d'une voix pleine d'émotion:</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, dit-il, buvez!...&raquo;</p>
+
+<p>Valentine tressaillit.</p>
+
+<p>C'était la première fois qu'une de ses visions lui parlait avec ce
+timbre vivant.</p>
+
+<p>Elle ouvrit la bouche pour pousser un cri.</p>
+
+<p>L'homme posa un doigt sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&laquo;M. le comte de Monte-Cristo!&raquo; murmura-t-elle.</p>
+
+<p>À l'effroi qui se peignit dans les yeux de la jeune fille, au
+tremblement de ses mains, au geste rapide qu'elle fit pour se
+blottir sous ses draps, on pouvait reconnaître la dernière lutte
+du doute contre la conviction; cependant, la présence de Monte-Cristo
+chez elle à une pareille heure, son entrée mystérieuse,
+fantastique, inexplicable, par un mur, semblaient des
+impossibilités à la raison ébranlée de Valentine.</p>
+
+<p>&laquo;N'appelez pas, ne vous effrayez pas, dit le comte, n'ayez pas
+même au fond du cœur l'éclair d'un soupçon ou l'ombre d'une
+inquiétude; l'homme que vous voyez devant vous (car cette fois
+vous avez raison, Valentine, et ce n'est point une illusion),
+l'homme que vous voyez devant vous est le plus tendre père et le
+plus respectueux ami que vous puissiez rêver.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine ne trouva rien à répondre: elle avait une si grande peur
+de cette voix qui lui révélait la présence réelle de celui qui
+parlait, qu'elle redoutait d'y associer la sienne; mais son regard
+effrayé voulait dire: Si vos intentions sont pures, pourquoi êtes-vous ici?</p>
+
+<p>Avec sa merveilleuse sagacité, le comte comprit tout ce qui se
+passait dans le cœur de la jeune fille.</p>
+
+<p>&laquo;Écoutez-moi, dit-il, ou plutôt regardez-moi: voyez mes yeux
+rougis et mon visage plus pâle encore que d'habitude; c'est que
+depuis quatre nuits je n'ai pas fermé l'œil un seul instant;
+depuis quatre nuits je veille sur vous, je vous protège, je vous
+conserve à notre ami Maximilien.&raquo;</p>
+
+<p>Un flot de sang joyeux monta rapidement aux joues de la malade;
+car le nom que venait de prononcer le comte lui enlevait le reste
+de défiance qu'il lui avait inspirée.</p>
+
+<p>&laquo;Maximilien!... répéta Valentine, tant ce nom lui paraissait doux
+à prononcer; Maximilien! il vous a donc tout avoué?</p>
+
+<p>&mdash;Tout. Il m'a dit que votre vie était la sienne, et je lui ai
+promis que vous vivriez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui avez promis que je vivrais?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monsieur, vous venez de parler de vigilance et de
+protection. Êtes-vous donc médecin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le meilleur que le Ciel puisse vous envoyer en ce moment,
+croyez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites que vous avez veillé? demanda Valentine inquiète; où
+cela? je ne vous ai pas vu.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte étendit la main dans la direction de la bibliothèque.</p>
+
+<p>&laquo;J'étais caché derrière cette porte, dit-il, cette porte donne
+dans la maison voisine que j'ai louée.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine, par un mouvement de fierté pudique, détourna les yeux,
+et avec une souveraine terreur:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit-elle, ce que vous avez fait est d'une démence sans
+exemple, et cette protection que vous m'avez accordée ressemble
+fort à une insulte.</p>
+
+<p>&mdash;Valentine, dit-il, pendant cette longue veille, voici les
+seules choses que j'aie vues: quels gens venaient chez vous, quels
+aliments on vous préparait, quelles boissons on vous a servies;
+puis, quand ces boissons me paraissaient dangereuses, j'entrais
+comme je viens d'entrer, je vidais votre verre et je substituais
+au poison un breuvage bienfaisant, qui, au lieu de la mort qui
+vous était préparée, faisait circuler la vie dans vos veines.</p>
+
+<p>&mdash;Le poison! la mort! s'écria Valentine, se croyant de nouveau
+sous l'empire de quelque fiévreuse hallucination; que dites-vous
+donc là, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Chut! mon enfant, dit Monte-Cristo, en portant de nouveau son
+doigt à ses lèvres, j'ai dit le poison; oui, j'ai dit la mort, et
+je répète la mort, mais buvez d'abord ceci. (Le comte tira de sa
+poche un flacon contenant une liqueur rouge dont il versa quelques
+gouttes dans le verre.) Et quand vous aurez bu, ne prenez plus
+rien de la nuit.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine avança la main; mais à peine eût-elle touché le verre,
+qu'elle la retira avec effroi.</p>
+
+<p>Monte-Cristo prit le verre, en but la moitié, et le présenta à
+Valentine, qui avala en souriant le reste de la liqueur qu'il
+contenait.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oui, dit-elle, je reconnais le goût de mes breuvages
+nocturnes, de cette eau qui rendait un peu de fraîcheur à ma
+poitrine, un peu de calme à mon cerveau. Merci, monsieur, merci.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà comment vous avez vécu quatre nuits, Valentine, dit le
+comte. Mais moi, comment vivais-je? Oh! les cruelles heures que
+vous m'avez fait passer! Oh! les effroyables tortures que vous
+m'avez fait subir, quand je voyais verser dans votre verre le
+poison mortel, quand je tremblais que vous n'eussiez le temps de
+le boire avant que j'eusse celui de le répandre dans la cheminée!</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites, monsieur, reprit Valentine au comble de la terreur,
+que vous avez subi mille tortures en voyant verser dans mon verre
+le poison mortel? Mais si vous avez vu verser le poison dans mon
+verre, vous avez dû voir la personne qui le versait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine se souleva sur son séant, et ramenant sur sa poitrine
+plus pâle que la neige la batiste brodée, encore moite de la sueur
+froide du délire, à laquelle commençait à se mêler la sueur plus
+glacée encore de la terreur:</p>
+
+<p>&laquo;Vous l'avez vue? répéta la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit une seconde fois le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous me dites est horrible, monsieur, ce que vous voulez
+me faire croire a quelque chose d'infernal. Quoi! dans la maison
+de mon père, quoi! dans ma chambre, quoi! sur mon lit de
+souffrance on continue de m'assassiner? Oh! retirez-vous,
+monsieur, vous tentez ma conscience, vous blasphémez la bonté
+divine, c'est impossible, cela ne se peut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous donc la première que cette main frappe, Valentine?
+n'avez-vous pas vu tomber autour de vous M. de Saint-Méran,
+Mme de Saint-Méran, Barrois? n'auriez-vous pas vu tomber
+M. Noirtier, si le traitement qu'il suit depuis près de trois ans
+ne l'avait protégé en combattant le poison par l'habitude du
+poison?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! dit Valentine, c'est pour cela que, depuis près
+d'un mois, bon papa exige que je partage toutes ses boissons?</p>
+
+<p>&mdash;Et ces boissons, s'écria Monte-Cristo, ont un goût amer comme
+celui d'une écorce d'orange à moitié séchée, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon Dieu, oui!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela m'explique tout, dit Monte-Cristo, lui aussi sait
+qu'on empoisonne ici, et peut-être qui empoisonne.</p>
+
+<p>&laquo;Il vous a prémunie, vous, son enfant bien-aimée, contre la
+substance mortelle, et la substance mortelle est venue s'émousser
+contre ce commencement d'habitude! voilà comment vous vivez
+encore, ce que je ne m'expliquais pas, après avoir été empoisonnée
+il y a quatre jours avec un poison qui d'ordinaire ne pardonne
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel est donc l'assassin, le meurtrier?</p>
+
+<p>&mdash;À votre tour je vous demanderai: N'avez-vous donc jamais vu
+entrer quelqu'un la nuit dans votre chambre?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait. Souvent j'ai cru voir passer comme des ombres, ces
+ombres s'approcher, s'éloigner, disparaître; mais je les prenais
+pour des visions de ma fièvre, et tout à l'heure, quand vous êtes
+entré vous-même, eh bien, j'ai cru longtemps ou que j'avais le
+délire, ou que je rêvais.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous ne connaissez pas la personne qui en veut à votre
+vie?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Valentine, pourquoi quelqu'un désirerait-il ma mort?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez la connaître alors, dit Monte-Cristo en prêtant
+l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? demanda Valentine, en regardant avec terreur
+autour d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ce soir vous n'avez plus ni fièvre ni délire, parce
+que ce soir vous êtes bien éveillée, parce que voilà minuit qui
+sonne et que c'est l'heure des assassins.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu!&raquo; dit Valentine en essuyant avec sa main la
+sueur qui perlait à son front.</p>
+
+<p>En effet, minuit sonnait lentement et tristement, on eût dit que
+chaque coup de marteau de bronze frappait le cœur de la jeune
+fille.</p>
+
+<p>&laquo;Valentine, continua le comte, appelez toutes vos forces à votre
+secours, comprimez votre cœur dans votre poitrine, arrêtez votre
+voix dans votre gorge, feignez le sommeil, et vous verrez, vous
+verrez!</p>
+
+<p>Valentine saisit la main du comte.</p>
+
+<p>&laquo;Il me semble que j'entends du bruit, dit-elle, retirez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, ou plutôt au revoir&raquo;, répondit le comte.</p>
+
+<p>Puis, avec un sourire si triste et si paternel que le cœur de la
+jeune fille en fut pénétré de reconnaissance, il regagna sur la
+pointe du pied la porte de la bibliothèque.</p>
+
+<p>Mais, se retournant avant de la refermer sur lui:</p>
+
+<p>&laquo;Pas un geste, dit-il, pas un mot, qu'on vous croie endormie, sans
+quoi peut-être vous tuerait-on avant que j'eusse le temps
+d'accourir.&raquo;</p>
+
+<p>Et, sur cette effroyable injonction, le comte disparut derrière la
+porte, qui se referma silencieusement sur lui.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="CI" id="CI"></a><a href="#table">CI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Locuste.</a></h3>
+
+<p>Valentine resta seule; deux autres pendules, en retard sur celle
+de Saint-Philippe-du-Roule, sonnèrent encore minuit à des
+distances différentes.</p>
+
+<p>Puis, à part le bruissement de quelques voitures lointaines, tout
+retomba dans le silence.</p>
+
+<p>Alors toute l'attention de Valentine se concentra sur la pendule
+de sa chambre, dont le balancier marquait les secondes.</p>
+
+<p>Elle se mit à compter ces secondes et remarqua qu'elles étaient du
+double plus lentes que les battements de son cœur. Et cependant
+elle doutait encore; l'inoffensive Valentine ne pouvait se figurer
+que quelqu'un désirât sa mort; pourquoi? dans quel but? quel mal
+avait-elle fait qui pût lui susciter un ennemi?</p>
+
+<p>Il n'y avait pas de crainte qu'elle s'endormît.</p>
+
+<p>Une seule idée, une idée terrible tenait son esprit tendu: c'est
+qu'il existait une personne au monde qui avait tenté de
+l'assassiner et qui allait le tenter encore.</p>
+
+<p>Si cette fois cette personne, lassée de voir l'inefficacité du
+poison, allait, comme l'avait dit Monte-Cristo, avoir recours au
+fer! si le comte n'allait pas avoir le temps d'accourir! si elle
+touchait à son dernier moment! si elle ne devait plus revoir
+Morrel!</p>
+
+<p>À cette pensée qui la couvrait à la fois d'une pâleur livide et
+d'une sueur glacée, Valentine était prête à saisir le cordon de la
+sonnette et à appeler au secours.</p>
+
+<p>Mais il lui semblait, à travers la porte de la bibliothèque, voir
+étinceler l'œil du comte, cet œil qui pesait sur son souvenir,
+et qui, lorsqu'elle y songeait, l'écrasait d'une telle honte,
+qu'elle se demandait si jamais la reconnaissance parviendrait à
+effacer ce pénible effet de l'indiscrète amitié du comte.</p>
+
+<p>Vingt minutes, vingt éternités s'écoulèrent ainsi, puis dix autres
+minutes encore; enfin la pendule, criant une seconde à l'avance,
+finit par frapper un coup sur le timbre sonore.</p>
+
+<p>En ce moment même, un grattement imperceptible de l'ongle sur le
+bois de la bibliothèque apprit à Valentine que le comte veillait
+et lui recommandait de veiller.</p>
+
+<p>En effet, du côté opposé, c'est-à-dire vers la chambre d'Édouard,
+il sembla à Valentine qu'elle entendait crier le parquet; elle
+prêta l'oreille, retenant sa respiration presque étouffée; le
+bouton de la serrure grinça et la porte tourna sur ses gonds.</p>
+
+<p>Valentine s'était soulevée sur son coude, elle n'eut que le temps
+de se laisser retomber sur son lit et de cacher ses yeux sous son
+bras.</p>
+
+<p>Puis, tremblante, agitée, le cœur serré d'un indicible effroi,
+elle attendit.</p>
+
+<p>Quelqu'un s'approcha du lit et effleura les rideaux.</p>
+
+<p>Valentine rassembla toutes ses forces et laissa entendre ce
+murmure régulier de la respiration qui annonce un sommeil
+tranquille.</p>
+
+<p>&laquo;Valentine!&raquo; dit tout bas une voix.</p>
+
+<p>La jeune fille frissonna jusqu'au fond du cœur, mais ne répondit
+point.</p>
+
+<p>&laquo;Valentine!&raquo; répéta la même voix.</p>
+
+<p>Même silence: Valentine avait promis de ne point se réveiller.</p>
+
+<p>Puis tout demeura immobile.</p>
+
+<p>Seulement Valentine entendit le bruit presque insensible d'une
+liqueur tombant dans le verre qu'elle venait de vider.</p>
+
+<p>Alors elle osa, sous le rempart de son bras étendu, entrouvrir sa
+paupière.</p>
+
+<p>Elle vit alors une femme en peignoir blanc, qui vidait dans son
+verre une liqueur préparée d'avance dans une fiole.</p>
+
+<p>Pendant ce court instant, Valentine retint peut-être sa
+respiration ou fit sans doute quelque mouvement, car la femme,
+inquiète, s'arrêta et se pencha sur son lit pour mieux voir si
+elle dormait réellement: c'était Mme de Villefort.</p>
+
+<p>Valentine, en reconnaissant sa belle-mère, fut saisie d'un frisson
+aigu qui imprima un mouvement à son lit.</p>
+
+<p>Madame de Villefort s'effaça aussitôt le long du mur, et là,
+abritée derrière le rideau du lit, muette, attentive, elle épia
+jusqu'au moindre mouvement de Valentine.</p>
+
+<p>Celle-ci se rappela les terribles paroles de Monte-Cristo; il lui
+avait semblé, dans la main qui ne tenait pas la fiole, voir
+briller une espèce de couteau long et affilé. Alors Valentine,
+appelant toute la puissance de sa volonté à son secours, s'efforça
+de fermer les yeux; mais, cette fonction du plus craintif de nos
+sens, cette fonction, si simple d'ordinaire, devenait en ce moment
+presque impossible à accomplir, tant l'avide curiosité faisait
+d'efforts pour repousser cette paupière et attirer la vérité.</p>
+
+<p>Cependant, assurée, par le silence dans lequel avait recommencé à
+se faire entendre le bruit égal de la respiration de Valentine,
+que celle-ci dormait, Mme de Villefort étendit de nouveau le bras,
+et en demeurant à demi dissimulée par les rideaux rassemblés au
+chevet du lit, elle acheva de vider dans le verre de Valentine le
+contenu de sa fiole.</p>
+
+<p>Puis elle se retira, sans que le moindre bruit avertît Valentine
+qu'elle était partie.</p>
+
+<p>Elle avait vu disparaître le bras, voilà tout; ce bras frais et
+arrondi d'une femme de vingt-cinq ans, jeune et belle, et qui
+versait la mort.</p>
+
+<p>Il est impossible d'exprimer ce que Valentine avait éprouvé
+pendant cette minute et demie que Mme de Villefort était restée
+dans sa chambre.</p>
+
+<p>Le grattement de l'ongle sur la bibliothèque tira la jeune fille
+de cet état de torpeur dans lequel elle était ensevelie, et qui
+ressemblait à de l'engourdissement.</p>
+
+<p>Elle souleva la tête avec effort.</p>
+
+<p>La porte, toujours silencieuse, roula une seconde fois sur ses
+gonds, et le comte de Monte-Cristo reparut.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, demanda le comte, doutez-vous encore?</p>
+
+<p>&mdash;Ô mon Dieu! murmura la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez reconnu?&raquo;</p>
+
+<p>Valentine poussa un gémissement.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, dit-elle, mais je n'y puis croire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez mieux mourir alors, et faire mourir Maximilien!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mon Dieu! répéta la jeune fille presque égarée; mais
+ne puis-je donc pas quitter la maison, me sauver?...</p>
+
+<p>&mdash;Valentine, la main qui vous poursuit vous atteindra partout: à
+force d'or, on séduira vos domestiques, et la mort s'offrira à
+vous, déguisée sous tous les aspects, dans l'eau que vous boirez à
+la source, dans le fruit que vous cueillerez à l'arbre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'avez-vous donc pas dit que la précaution de bon papa
+m'avait prémunie contre le poison?</p>
+
+<p>&mdash;Contre un poison, et encore non pas employé à forte dose; on
+changera de poison ou l'on augmentera la dose.&raquo;</p>
+
+<p>Il prit le verre et y trempa ses lèvres.</p>
+
+<p>&laquo;Et tenez, dit-il, c'est déjà fait. Ce n'est plus avec de la
+brucine qu'on vous empoisonne, c'est avec un simple narcotique. Je
+reconnais le goût de l'alcool dans lequel on l'a fait dissoudre.
+Si vous aviez bu ce que Mme de Villefort vient de verser dans ce
+verre, Valentine, vous étiez perdue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Dieu! s'écria la jeune fille, pourquoi donc me
+poursuit-elle ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous êtes si douce, si bonne, si peu croyante au mal
+que vous n'avez pas compris, Valentine?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit la jeune fille; je ne lui ai jamais fait de mal.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes riche, Valentine; mais vous avez deux cent mille
+livres de rente, et ces deux cent mille francs de rente, vous les
+enlevez à son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? Ma fortune n'est point la sienne et me vient de
+mes parents.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, et voilà pourquoi M. et Mme de Saint-Méran sont
+morts: c'était pour que vous héritassiez de vos parents; voilà
+pourquoi du jour où il vous a fait son héritière, M. Noirtier
+avait été condamné; voilà pourquoi, à votre tour, vous devez
+mourir, Valentine, c'est afin que votre père hérite de vous, et
+que votre frère, devenu fils unique, hérite de votre père.</p>
+
+<p>&mdash;Édouard! pauvre enfant, et c'est pour lui qu'on commet tous ces
+crimes?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous comprenez, enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! pourvu que tout cela ne retombe pas sur lui!</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un ange, Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais mon grand-père, on a donc renoncé à le tuer, lui?</p>
+
+<p>&mdash;On a réfléchi que vous morte, à moins d'exhérédation, la
+fortune revenait naturellement à votre frère, et l'on a pensé que
+le crime, au bout du compte, étant inutile, il était doublement
+dangereux de le commettre.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est dans l'esprit d'une femme qu'une pareille combinaison
+a pris naissance! Ô mon Dieu! mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Rappelez-vous Pérouse, la treille de l'auberge de la Poste,
+l'homme au manteau brun, que votre belle-mère interrogeait sur
+l'aqua-tofana; eh bien, dès cette époque, tout cet infernal projet
+mûrissait dans son cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, s'écria la douce jeune fille en fondant en
+larmes, je vois bien, s'il en est ainsi, que je suis condamnée à
+mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Valentine, non, car j'ai prévu tous les complots; non, car
+notre ennemie est vaincue, puisqu'elle est devinée; non, vous
+vivrez, Valentine, vous vivrez pour aimer et être aimée, vous
+vivrez pour être heureuse et rendre un noble cœur heureux; mais
+pour vivre, Valentine, il faut avoir bien confiance en moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ordonnez, monsieur, que faut-il faire?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut prendre aveuglément ce que je vous donnerai.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Dieu m'est témoin, s'écria Valentine, que si j'étais seule,
+j'aimerais mieux me laisser mourir!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous confierez à personne, pas même à votre père.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père n'est pas de cet affreux complot, n'est-ce pas,
+monsieur? dit Valentine en joignant les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Non, et cependant votre père, l'homme habitué aux accusations
+juridiques, votre père doit se douter que toutes ces morts qui
+s'abattent sur sa maison ne sont point naturelles. Votre père,
+c'est lui qui aurait dû veiller sur vous, c'est lui qui devrait
+être à cette heure à la place que j'occupe; c'est lui qui devrait
+déjà avoir vidé ce verre; c'est lui qui devrait déjà s'être dressé
+contre l'assassin. Spectre contre spectre, murmura-t-il, en
+achevant tout haut sa phrase.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Valentine, je ferai tout pour vivre, car il
+existe deux êtres au monde qui m'aiment à en mourir si je mourais:
+mon grand-père et Maximilien.</p>
+
+<p>&mdash;Je veillerai sur eux comme j'ai veillé sur vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, disposez de moi, dit Valentine. Puis à voix
+basse: mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, que va-t-il m'arriver?</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose qui vous arrive, Valentine, ne vous épouvantez
+point; si vous souffrez, si vous perdez la vue, l'ouïe, le tact,
+ne craignez rien; si vous vous réveillez sans savoir où vous êtes,
+n'ayez pas peur, dussiez-vous, en vous éveillant, vous trouver
+dans quelque caveau sépulcral ou clouée dans quelque bière;
+rappelez soudain votre esprit, et dites-vous: En ce moment, un
+ami, un père, un homme qui veut mon bonheur et celui de
+Maximilien, cet homme veille sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! hélas! quelle terrible extrémité!</p>
+
+<p>&mdash;Valentine, aimez-vous mieux dénoncer votre belle-mère?</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux mourir cent fois! oh! oui, mourir!</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous ne mourrez pas, et quelque chose qui vous arrive,
+vous me le promettez, vous ne vous plaindrez pas, vous espérerez?</p>
+
+<p>&mdash;Je penserai à Maximilien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes ma fille bien-aimée, Valentine; seul, je puis vous
+sauver, et je vous sauverai.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine, au comble de la terreur, joignit les mains (car elle
+sentait que le moment était venu de demander à Dieu du courage) et
+se dressa pour prier, murmurant des mots sans suite, et oubliant
+que ses blanches épaules n'avaient d'autre voile que sa longue
+chevelure et que l'on voyait battre son cœur sous la fine
+dentelle de peignoir de nuit.</p>
+
+<p>Le comte appuya doucement la main sur le bras de la jeune fille,
+ramena jusque sur son cou la courtepointe de velours, et, avec un
+sourire paternel:</p>
+
+<p>&laquo;Ma fille, dit-il, croyez en mon dévouement, comme vous croyez en
+la bonté de Dieu et dans l'amour de Maximilien.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine attacha sur lui un regard plein de reconnaissance, et
+demeura docile comme un enfant sous ses voiles.</p>
+
+<p>Alors le comte tira de la poche de son gilet le drageoir en
+émeraude, souleva son couvercle d'or, et versa dans la main droite
+de Valentine une petite pastille ronde de la grosseur d'un pois.</p>
+
+<p>Valentine la prit avec l'autre main, et regarda le comte
+attentivement: il y avait sur les traits de cet intrépide
+protecteur un reflet de la majesté et de la puissance divines. Il
+était évident que Valentine l'interrogeait du regard.</p>
+
+<p>&laquo;Oui&raquo;, répondit celui-ci.</p>
+
+<p>Valentine porta la pastille à sa bouche et l'avala.</p>
+
+<p>&laquo;Et maintenant, au revoir, mon enfant, dit-il, je vais essayer de
+dormir car vous êtes sauvée.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, dit Valentine, quelque chose qui m'arrive, je vous
+promets de n'avoir pas peur.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo tint longtemps ses yeux fixés sur la jeune fille, qui
+s'endormit peu à peu, vaincue par la puissance du narcotique que
+le comte venait de lui donner.</p>
+
+<p>Alors il prit le verre, le vida aux trois quarts dans la cheminée,
+pour que l'on pût croire que Valentine avait bu ce qu'il en
+manquait, le reposa sur la table de nuit; puis, regagnant la porte
+de la bibliothèque, il disparut après avoir jeté un dernier regard
+vers Valentine, qui s'endormait avec la confiance et la candeur
+d'un ange couché aux pieds du Seigneur.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="CII" id="CII"></a><a href="#table">CII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Valentine.</a></h3>
+
+<p>La veilleuse continuait de brûler sur la cheminée de Valentine,
+épuisant les dernières gouttes d'huile qui surnageaient encore sur
+l'eau; déjà un cercle plus rougeâtre colorait l'albâtre du globe,
+déjà la flamme plus vive laissait échapper ces derniers
+pétillements qui semblent chez les êtres inanimés ces dernières
+convulsions de l'agonie qu'on a si souvent comparées à celles des
+pauvres créatures humaines; un jour bas et sinistre venait teindre
+d'un reflet d'opale les rideaux blancs et les draps de la jeune
+fille.</p>
+
+<p>Tous les bruits de la rue étaient éteints pour cette fois, et le
+silence intérieur était effrayant.</p>
+
+<p>La porte de la chambre d'Édouard s'ouvrit alors, et une tête que
+nous avons déjà vue parut dans la glace opposée à la porte:
+c'était Mme de Villefort qui rentrait pour voir l'effet du
+breuvage.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta sur le seuil, écouta le pétillement de la lampe,
+seul bruit perceptible dans cette chambre qu'on eût crue déserte,
+puis elle s'avança doucement vers la table de nuit pour voir si le
+verre de Valentine était vide.</p>
+
+<p>Il était encore plein au quart, comme nous l'avons dit.</p>
+
+<p>Mme de Villefort le prit et alla le vider dans les cendres,
+qu'elle remua pour faciliter l'absorption de la liqueur, puis elle
+rinça soigneusement le cristal, l'essuya avec son propre mouchoir,
+et le replaça sur la table de nuit.</p>
+
+<p>Quelqu'un dont le regard eût pu plonger dans l'intérieur de la
+chambre eût pu voir alors l'hésitation de Mme de Villefort à fixer
+ses yeux sur Valentine et à s'approcher du lit.</p>
+
+<p>Cette lueur lugubre, ce silence, cette terrible poésie de la nuit
+venaient sans doute se combiner avec l'épouvantable poésie de sa
+conscience: l'empoisonneuse avait peur de son œuvre.</p>
+
+<p>Enfin elle s'enhardit, écarta le rideau, s'appuya au chevet du
+lit, et regarda Valentine.</p>
+
+<p>La jeune fille ne respirait plus, ses dents à demi desserrées ne
+laissaient échapper aucun atome de ce souffle qui décèle la vie;
+ses lèvres blanchissantes avaient cessé de frémir; ses yeux, noyés
+dans une vapeur violette qui semblait avoir filtré sous la peau,
+formaient une saillie plus blanche à l'endroit où le globe enflait
+la paupière, et ses longs cils noirs rayaient une peau déjà mate
+comme la cire.</p>
+
+<p>Mme de Villefort contempla ce visage d'une expression si éloquente
+dans son immobilité; elle s'enhardit alors, et, soulevant la
+couverture, elle appuya sa main sur le cœur de la jeune fille.</p>
+
+<p>Il était muet et glacé.</p>
+
+<p>Ce qui battait sous sa main, c'était l'artère de ses doigts: elle
+retira sa main avec un frisson.</p>
+
+<p>Le bras de Valentine pendait hors du lit; ce bras, dans toute la
+partie qui se rattachait à l'épaule et s'étendait jusqu'à la
+saignée, semblait moulé sur celui d'une des Grâces de Germain
+Pilon; mais l'avant-bras était légèrement déformé par une
+crispation, et le poignet, d'une forme si pure, s'appuyait, un peu
+raidi et les doigts écartés sur l'acajou.</p>
+
+<p>La naissance des ongles était bleuâtre.</p>
+
+<p>Pour Mme de Villefort, il n'y avait plus de doute: tout était
+fini, l'œuvre terrible, la dernière qu'elle eût à accomplir,
+était enfin consommée.</p>
+
+<p>L'empoisonneuse n'avait plus rien à faire dans cette chambre; elle
+recula avec tant de précaution, qu'il était visible qu'elle
+redoutait le craquement de ses pieds sur le tapis, mais, tout en
+reculant, elle tenait encore le rideau soulevé absorbant ce
+spectacle de la mort qui porte en soi son irrésistible attraction,
+tant que la mort n'est pas la décomposition, mais seulement
+l'immobilité, tant qu'elle demeure le mystère, et n'est pas encore
+le dégoût.</p>
+
+<p>Les minutes s'écoulaient; Mme de Villefort ne pouvait lâcher ce
+rideau qu'elle tenait suspendu comme un linceul au-dessus de la
+tête de Valentine. Elle paya son tribut à la rêverie: la rêverie
+du crime, ce doit être le remords.</p>
+
+<p>En ce moment, les pétillements de la veilleuse redoublèrent.</p>
+
+<p>Mme de Villefort, à ce bruit, tressaillit et laissa retomber le
+rideau.</p>
+
+<p>Au même instant la veilleuse s'éteignit, et la chambre fut plongée
+dans une effrayante obscurité.</p>
+
+<p>Au milieu de cette obscurité, la pendule s'éveilla et sonna quatre
+heures et demie.</p>
+
+<p>L'empoisonneuse, épouvantée de ces commotions successives, regagna
+en tâtonnant la porte, et rentra chez elle la sueur de l'angoisse
+au front.</p>
+
+<p>L'obscurité continua encore deux heures.</p>
+
+<p>Puis peu à peu un jour blafard envahit l'appartement filtrant aux
+lames des persiennes; puis peu à peu encore, il se fit grand, et
+vint rendre une couleur et une forme aux objets et aux corps.</p>
+
+<p>C'est à ce moment que la toux de la garde-malade retentit dans
+l'escalier, et que cette femme entra chez Valentine, une tasse à
+la main.</p>
+
+<p>Pour un père, pour un amant, le premier regard eût été décisif,
+Valentine était morte, pour cette mercenaire, Valentine n'était
+qu'endormie.</p>
+
+<p>&laquo;Bon, dit-elle en s'approchant de la table de nuit, elle a bu une
+partie de sa potion, le verre est aux deux tiers vide.&raquo;</p>
+
+<p>Puis elle alla à la cheminée, ralluma le feu, s'installa dans son
+fauteuil, et, quoiqu'elle sortît de son lit, elle profita du
+sommeil de Valentine pour dormir encore quelques instants.</p>
+
+<p>La pendule l'éveilla en sonnant huit heures.</p>
+
+<p>Alors étonnée de ce sommeil obstiné dans lequel demeurait la jeune
+fille, effrayée de ce bras pendant hors du lit, et que la dormeuse
+n'avait point ramené à elle, elle s'avança vers le lit, et ce fut
+alors seulement qu'elle remarqua ces lèvres froides et cette
+poitrine glacée.</p>
+
+<p>Elle voulut ramener le bras près du corps, mais le bras n'obéit
+qu'avec cette raideur effrayante à laquelle ne pouvait pas se
+tromper une garde-malade.</p>
+
+<p>Elle poussa un horrible cri.</p>
+
+<p>Puis, courant à la porte:</p>
+
+<p>&laquo;Au secours! cria-t-elle, au secours!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, au secours!&raquo; répondit du bas de l'escalier la voix de
+M. d'Avrigny.</p>
+
+<p>C'était l'heure où le docteur avait l'habitude de venir.</p>
+
+<p>&laquo;Comment, au secours! s'écria la voix de Villefort sortant alors
+précipitamment de son cabinet; docteur, n'avez-vous pas entendu
+crier au secours?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui; montons, répondit d'Avrigny, montons vite chez
+Valentine.&raquo;</p>
+
+<p>Mais avant que le médecin et le père fussent entrés, les
+domestiques qui se trouvaient au même étage, dans les chambres ou
+dans les corridors, étaient entrés, et, voyant Valentine pâle et
+immobile sur son lit, levaient les mains au ciel et chancelaient
+comme frappés de vertige.</p>
+
+<p>&laquo;Appelez Mme de Villefort! réveillez Mme de Villefort!&raquo; cria le
+procureur du roi, de la porte de la chambre dans laquelle il
+semblait n'oser entrer.</p>
+
+<p>Mais les domestiques, au lieu de répondre, regardaient
+M. d'Avrigny, qui était entré, lui, qui avait couru à Valentine et
+qui la soulevait dans ses bras.</p>
+
+<p>&laquo;Encore celle-ci..., murmura-t-il en la laissant tomber. Ô mon
+Dieu, mon Dieu, quand vous lasserez-vous?&raquo;</p>
+
+<p>Villefort s'élança dans l'appartement.</p>
+
+<p>&laquo;Que dites-vous, mon Dieu! s'écria-t-il en levant les deux mains
+au ciel. Docteur!... docteur!...</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que Valentine est morte!&raquo; répondit d'Avrigny d'une voix
+solennelle et terrible dans sa solennité.</p>
+
+<p>M. de Villefort s'abattit comme si ses jambes étaient brisées, et
+retomba la tête sur le lit de Valentine.</p>
+
+<p>Aux paroles du docteur, aux cris du père, les domestiques,
+terrifiés, s'enfuirent avec de sourdes imprécations; on entendit
+par les escaliers et par les corridors leurs pas précipités, puis
+un grand mouvement dans les cours, puis ce fut tout; le bruit
+s'éteignit: depuis le premier jusqu'au dernier, ils avaient
+déserté la maison maudite.</p>
+
+<p>En ce moment Mme de Villefort, le bras à moitié passé dans son
+peignoir du matin, souleva la tapisserie; un instant elle demeura
+sur le seuil, ayant l'air d'interroger les assistants et appelant
+à son aide quelques larmes rebelles.</p>
+
+<p>Tout à coup elle fit un pas, ou plutôt un bond en avant, les bras
+étendus vers la table.</p>
+
+<p>Elle venait de voir d'Avrigny se pencher curieusement sur cette
+table, et y prendre le verre qu'elle était certaine d'avoir vidé
+pendant la nuit.</p>
+
+<p>Le verre se trouvait au tiers plein, juste comme il était quand
+elle en avait jeté le contenu dans les cendres.</p>
+
+<p>Le spectre de Valentine dressé devant l'empoisonneuse eût produit
+moins d'effet sur elle.</p>
+
+<p>En effet, c'est bien la couleur du breuvage qu'elle a versé dans
+le verre de Valentine, et que Valentine a bu; c'est bien ce poison
+qui ne peut tromper l'œil de M. d'Avrigny, et que M. d'Avrigny
+regarde attentivement: c'est bien un miracle que Dieu a fait sans
+doute pour qu'il restât, malgré les précautions de l'assassin, une
+trace, une preuve, une dénonciation du crime.</p>
+
+<p>Cependant, tandis que Mme de Villefort était restée immobile comme
+la statue de la Terreur, tandis que de Villefort, la tête cachée
+dans les draps du lit mortuaire, ne voyait rien de ce qui se
+passait autour de lui, d'Avrigny s'approchait de la fenêtre pour
+mieux examiner de l'œil le contenu du verre, et en déguster une
+goutte prise au bout du doigt.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! murmura-t-il, ce n'est plus de la brucine maintenant; voyons
+ce que c'est!&raquo;</p>
+
+<p>Alors il courut à une des armoires de la chambre de Valentine,
+armoire transformée en pharmacie, et, tirant de sa petite case
+d'argent un flacon d'acide nitrique, il en laissa tomber quelques
+gouttes dans l'opale de la liqueur qui se changea aussitôt en un
+demi-verre de sang vermeil.</p>
+
+<p>&laquo;Ah!&raquo; fit d'Avrigny, avec l'horreur du juge à qui se révèle la
+vérité, mêlée à la joie du savant à qui se dévoile un problème.</p>
+
+<p>Mme de Villefort tourna un instant sur elle-même; ses yeux
+lancèrent des flammes, puis s'éteignirent; elle chercha,
+chancelante, la porte de la main, et disparut.</p>
+
+<p>Un instant après, on entendit le bruit éloigné d'un corps qui
+tombait sur le parquet.</p>
+
+<p>Mais personne n'y fit attention. La garde était occupée à regarder
+l'analyse chimique, Villefort était toujours anéanti.</p>
+
+<p>M. d'Avrigny seul avait suivi des yeux Mme de Villefort et avait
+remarqué sa sortie précipitée.</p>
+
+<p>Il souleva la tapisserie de la chambre de Valentine et son regard,
+à travers celle d'Édouard, put plonger dans l'appartement de
+Mme de Villefort, qu'il vit étendue sans mouvement sur le parquet.</p>
+
+<p>&laquo;Allez secourir Mme de Villefort, dit-il à la garde;
+Mme de Villefort se trouve mal.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Mlle Valentine? balbutia celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Mlle Valentine n'a plus besoin de secours, dit d'Avrigny,
+puisque Mlle Valentine est morte.</p>
+
+<p>&mdash;Morte! morte! soupira Villefort dans le paroxysme d'une douleur
+d'autant plus déchirante qu'elle était nouvelle, inconnue, inouïe
+pour ce cœur de bronze.</p>
+
+<p>&mdash;Morte! dites-vous? s'écria une troisième voix; qui a dit que
+Valentine était morte?&raquo;</p>
+
+<p>Les deux hommes se retournèrent, et sur la porte aperçurent Morrel
+debout, pâle, bouleversé, terrible.</p>
+
+<p>Voici ce qui était arrivé:</p>
+
+<p>À son heure habituelle, et par la petite porte qui conduisait chez
+Noirtier, Morrel s'était présenté.</p>
+
+<p>Contre la coutume, il trouva la porte ouverte, il n'eut donc pas
+besoin de sonner, il entra.</p>
+
+<p>Dans le vestibule, il attendit un instant, appelant un domestique
+quelconque qui l'introduisît près du vieux Noirtier.</p>
+
+<p>Mais personne n'avait répondu; les domestiques, on le sait,
+avaient déserté la maison.</p>
+
+<p>Morrel n'avait ce jour-là aucun motif particulier d'inquiétude: il
+avait la promesse de Monte-Cristo que Valentine vivrait, et
+jusque-là la promesse avait été fidèlement tenue. Chaque soir, le
+comte lui avait donné de bonnes nouvelles, que confirmait le
+lendemain Noirtier lui-même.</p>
+
+<p>Cependant cette solitude lui parut singulière; il appela une
+seconde fois, une troisième fois, même silence.</p>
+
+<p>Alors il se décida à monter.</p>
+
+<p>La porte de Noirtier était ouverte comme les autres portes.</p>
+
+<p>La première chose qu'il vit fut le vieillard dans son fauteuil, à
+sa place habituelle; ses yeux dilatés semblaient exprimer un
+effroi intérieur que confirmait encore la pâleur étrange répandue
+sur ses traits.</p>
+
+<p>&laquo;Comment allez-vous, monsieur? demanda le jeune homme, non sans un
+certain serrement de cœur.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! fit le vieillard avec son clignement d'yeux, bien!&raquo;</p>
+
+<p>Mais sa physionomie sembla croître en inquiétude.</p>
+
+<p>&laquo;Vous êtes préoccupé, continua Morrel, vous avez besoin de quelque
+chose. Voulez-vous que j'appelle quelqu'un de vos gens?</p>
+
+<p>&mdash;Oui&raquo;, fit Noirtier.</p>
+
+<p>Morrel se suspendit au cordon de la sonnette; mais il eut beau le
+tirer à le rompre, personne ne vint.</p>
+
+<p>Il se retourna vers Noirtier; la pâleur et l'angoisse allaient
+croissant sur le visage du vieillard.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! mon Dieu! dit Morrel, mais pourquoi ne vient-on pas?
+Est-ce qu'il y a quelqu'un de malade dans la maison?&raquo;</p>
+
+<p>Les yeux de Noirtier parurent prêts à jaillir de leurs orbites.</p>
+
+<p>&laquo;Mais qu'avez-vous donc, continua Morrel, vous m'effrayez.
+Valentine! Valentine!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui!&raquo; fit Noirtier.</p>
+
+<p>Maximilien ouvrit la bouche pour parler, mais sa langue ne put
+articuler aucun son: il chancela et se retint à la boiserie.</p>
+
+<p>Puis il étendit la main vers la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, oui!&raquo; continua le vieillard.</p>
+
+<p>Maximilien s'élança par le petit escalier, qu'il franchit en deux
+bonds, tant que Noirtier semblait lui crier des yeux:</p>
+
+<p>&laquo;Plus vite! plus vite!&raquo;</p>
+
+<p>Une minute suffit au jeune homme pour traverser plusieurs
+chambres, solitaires comme le reste de la maison, et pour arriver
+jusqu'à celle de Valentine.</p>
+
+<p>Il n'eut pas besoin de pousser la porte, elle était toute grande
+ouverte.</p>
+
+<p>Un sanglot fut le premier bruit qu'il perçut. Il vit, comme à
+travers un nuage, une figure noire agenouillée et perdue dans un
+amas confus de draperies blanches. La crainte, l'effroyable
+crainte le clouait sur le seuil.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'il entendit une voix qui disait: &laquo;Valentine est
+morte&raquo;, et une seconde voix qui comme un écho, répondait:</p>
+
+<p>&laquo;Morte! morte!&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="CIII" id="CIII"></a><a href="#table">CIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Maximilien.</a></h3>
+
+<p>Villefort se releva presque honteux d'avoir été surpris dans
+l'accès de cette douleur.</p>
+
+<p>Le terrible état qu'il exerçait depuis vingt-cinq ans était arrivé
+à en faire plus ou moins qu'un homme.</p>
+
+<p>Son regard, un instant égaré, se fixa sur Morrel.</p>
+
+<p>&laquo;Qui êtes-vous, monsieur, dit-il, vous qui oubliez qu'on n'entre
+pas ainsi dans une maison qu'habite la mort?</p>
+
+<p>&laquo;Sortez, monsieur! sortez!&raquo;</p>
+
+<p>Mais Morrel demeurait immobile, il ne pouvait détacher ses yeux du
+spectacle effrayant de ce lit en désordre et de la pâle figure qui
+était couchée dessus.</p>
+
+<p>&laquo;Sortez, entendez-vous!&raquo; cria Villefort, tandis que d'Avrigny
+s'avançait de son côté pour faire sortir Morrel.</p>
+
+<p>Celui-ci regarda d'un air égaré ce cadavre, ces deux hommes, toute
+la chambre, sembla hésiter un instant, ouvrit la bouche; puis
+enfin, ne trouvant pas un mot à répondre, malgré l'innombrable
+essaim d'idées fatales qui envahissaient son cerveau, il rebroussa
+chemin en enfonçant ses mains dans ses cheveux; de telle sorte que
+Villefort et d'Avrigny, un instant distraits de leurs
+préoccupations, échangèrent, après l'avoir suivi des yeux, un
+regard qui voulait dire:</p>
+
+<p>&laquo;Il est fou!&raquo;</p>
+
+<p>Mais avant que cinq minutes se fussent écoulées, on entendit gémir
+l'escalier sous un poids considérable, et l'on vit Morrel qui,
+avec une force surhumaine, soulevant le fauteuil de Noirtier entre
+ses bras, apportait le vieillard au premier étage de la maison.</p>
+
+<p>Arrivé au haut de l'escalier, Morrel posa le fauteuil à terre et
+le roula rapidement jusque dans la chambre de Valentine.</p>
+
+<p>Toute cette manœuvre s'exécuta avec une force décuplée par
+l'exaltation frénétique du jeune homme.</p>
+
+<p>Mais une chose était effrayante surtout, c'était la figure de
+Noirtier s'avançant vers le lit de Valentine, poussé par Morrel, la
+figure de Noirtier en qui l'intelligence déployait toutes ses
+ressources, dont les yeux réunissaient toute leur puissance pour
+suppléer aux autres facultés.</p>
+
+<p>Aussi ce visage pâle, au regard enflammé, fut-il pour Villefort
+une effrayante apparition.</p>
+
+<p>Chaque fois qu'il s'était trouvé en contact avec son père, il
+s'était toujours passé quelque chose de terrible.</p>
+
+<p>&laquo;Voyez ce qu'ils en ont fait! cria Morrel, une main encore appuyée
+au dossier du fauteuil qu'il venait de pousser jusqu'au lit, et
+l'autre étendue vers Valentine; voyez, mon père, voyez!&raquo;</p>
+
+<p>Villefort recula d'un pas et regarda avec étonnement ce jeune
+homme qui lui était presque inconnu, et qui appelait Noirtier son
+père.</p>
+
+<p>En ce moment toute l'âme du vieillard sembla passer dans ses yeux,
+qui s'injectèrent de sang; puis les veines de son cou se
+gonflèrent, une teinte bleuâtre comme celle qui envahit la peau de
+l'épileptique, couvrit son cou, ses joues et ses tempes; il ne
+manquait à cette explosion intérieure de tout l'être qu'un cri.</p>
+
+<p>Ce cri sortit pour ainsi dire de tous les pores, effrayant dans son
+mutisme, déchirant dans son silence.</p>
+
+<p>D'Avrigny se précipita vers le vieillard et lui fit respirer un
+violent révulsif.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur! s'écria alors Morrel, en saisissant la main inerte du
+paralytique, on me demande ce que je suis, et quel droit j'ai
+d'être ici. Ô vous qui le savez, dites-le, vous! dites-le!&raquo;</p>
+
+<p>Et la voix du jeune homme s'éteignit dans les sanglots.</p>
+
+<p>Quant au vieillard, sa respiration haletante secouait sa poitrine.
+On eût dit qu'il était en proie à ces agitations qui précèdent
+l'agonie.</p>
+
+<p>Enfin, les larmes vinrent jaillir des yeux de Noirtier, plus
+heureux que le jeune homme qui sanglotait sans pleurer. Sa tête ne
+pouvant se pencher, ses yeux se fermèrent.</p>
+
+<p>&laquo;Dites, continua Morrel d'une voix étranglée, dites que j'étais
+son fiancé!</p>
+
+<p>&laquo;Dites qu'elle était ma noble amie, mon seul amour sur la terre!</p>
+
+<p>&laquo;Dites, dites, dites, que ce cadavre m'appartient!&raquo;</p>
+
+<p>Et le jeune homme, donnant le terrible spectacle d'une grande
+force qui se brise, tomba lourdement à genoux devant ce lit que
+ses doigts crispés étreignirent avec violence.</p>
+
+<p>Cette douleur était si poignante que d'Avrigny se détourna pour
+cacher son émotion, et que Villefort, sans demander d'autre
+explication, attiré par ce magnétisme qui nous pousse vers ceux
+qui ont aimé ceux que nous pleurons, tendit sa main au jeune
+homme.</p>
+
+<p>Mais Morrel ne voyait rien; il avait saisi la main glacée de
+Valentine, et, ne pouvant parvenir à pleurer, il mordait les draps
+en rugissant.</p>
+
+<p>Pendant quelque temps, on n'entendit dans cette chambre que le
+conflit des sanglots, des imprécations et de la prière. Et
+cependant un bruit dominait tous ceux-là, c'était l'aspiration
+rauque et déchirante qui semblait, à chaque reprise d'air, rompre
+un des ressorts de la vie dans la poitrine de Noirtier.</p>
+
+<p>Enfin, Villefort, le plus maître de tous, après avoir pour ainsi
+dire cédé pendant quelque temps sa place à Maximilien, Villefort
+prit la parole.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit-il à Maximilien, vous aimiez Valentine, dites-vous:
+vous étiez son fiancé; j'ignorais cet amour, j'ignorais cet
+engagement; et cependant, moi, son père, je vous le pardonne, car,
+je le vois, votre douleur est grande, réelle et vraie.</p>
+
+<p>&laquo;D'ailleurs, chez moi aussi la douleur est trop grande pour qu'il
+reste en mon cœur place pour la colère.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mais, vous le voyez, l'ange que vous espériez a quitté la terre:
+elle n'a plus que faire des adorations des hommes, elle qui, à
+cette heure, adore le Seigneur; faites donc vos adieux, monsieur,
+à la triste dépouille qu'elle a oubliée parmi nous; prenez une
+dernière fois sa main que vous attendiez, et séparez-vous d'elle à
+jamais: Valentine n'a plus besoin maintenant que du prêtre qui
+doit la bénir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, monsieur, s'écria Morrel en se relevant sur
+un genou, le cœur traversé par une douleur plus aiguë qu'aucune
+de celles qu'il eût encore ressenties; vous vous trompez:
+Valentine, morte comme elle est morte, a non seulement besoin d'un
+prêtre, mais encore d'un vengeur.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur de Villefort, envoyez chercher le prêtre; moi, je serai
+le vengeur.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, monsieur? murmura Villefort tremblant à
+cette nouvelle inspiration du délire de Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, continua Morrel, qu'il y a deux hommes en vous,
+monsieur. Le père a assez pleuré; que le procureur du roi commence
+son office.&raquo;</p>
+
+<p>Les yeux de Noirtier étincelèrent, d'Avrigny se rapprocha.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, continua le jeune homme, en recueillant des yeux tous
+les sentiments qui se révélaient sur les visages des assistants,
+je sais ce que je dis, et vous savez tous aussi bien que moi ce
+que je vais dire.</p>
+
+<p>&laquo;Valentine est morte assassinée!&raquo;</p>
+
+<p>Villefort baissa la tête; d'Avrigny avança d'un pas encore;
+Noirtier fit oui des yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Or, monsieur, continua Morrel, au temps où nous vivons, une créature,
+ne fût-elle pas jeune, ne fût-elle pas belle, ne fût-elle pas adorable
+comme était Valentine, une créature ne disparaît pas violemment du monde
+sans que l'on demande compte de sa disparition.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, monsieur le procureur du roi, ajouta Morrel avec une
+véhémence croissante, pas de pitié! je vous dénonce le crime,
+cherchez l'assassin!&raquo;</p>
+
+<p>Et son œil implacable interrogeait Villefort, qui de son côté
+sollicitait du regard tantôt Noirtier, tantôt d'Avrigny.</p>
+
+<p>Mais au lieu de trouver secours dans son père et dans le docteur,
+Villefort ne rencontra en eux qu'un regard aussi inflexible que
+celui de Morrel.</p>
+
+<p>&laquo;Oui! fit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Certes! dit d'Avrigny.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répliqua Villefort, essayant de lutter contre cette
+triple volonté et contre sa propre émotion, monsieur, vous vous
+trompez, il ne se commet pas de crimes chez moi; la fatalité me
+frappe, Dieu m'éprouve; c'est horrible à penser; mais on
+n'assassine personne!&raquo;</p>
+
+<p>Les yeux de Noirtier flamboyèrent, d'Avrigny ouvrit la bouche pour
+parler.</p>
+
+<p>Morrel étendit le bras en commandant le silence.</p>
+
+<p>&laquo;Et moi, je vous dis que l'on tue ici! s'écria Morrel dont la voix
+baissa sans rien perdre de sa vibration terrible.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous dis que voilà la quatrième victime frappée depuis quatre
+mois.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous dis qu'on avait déjà une fois, il y a quatre jours de
+cela, essayé d'empoisonner Valentine, et que l'on avait échoué
+grâce aux précautions qu'avait prises M. Noirtier!</p>
+
+<p>&laquo;Je vous dis que l'on a doublé la dose ou changé la nature du
+poison, et que cette fois on a réussi!</p>
+
+<p>&laquo;Je vous dis que vous savez tout cela aussi bien que moi, enfin,
+puisque monsieur que voilà vous en a prévenu, et comme médecin et
+comme ami.</p>
+
+<p>&mdash;Oh, vous êtes en délire! monsieur, dit Villefort, essayant
+vainement de se débattre dans le cercle où il se sentait pris.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis en délire! s'écria Morrel; eh bien, j'en appelle à
+M. d'Avrigny lui-même.</p>
+
+<p>&laquo;Demandez-lui, monsieur, s'il se souvient encore des paroles qu'il
+a prononcées dans votre jardin, dans le jardin de cet hôtel, le
+soir même de la mort de Mme de Saint-Méran, alors que tous deux,
+vous et lui, vous croyant seuls, vous vous entreteniez de cette
+mort tragique, dans laquelle cette fatalité dont vous parlez et
+Dieu, que vous accusez injustement, ne peuvent être comptés que
+pour une chose; c'est-à-dire pour avoir créé l'assassin de
+Valentine!&raquo;</p>
+
+<p>Villefort et d'Avrigny se regardèrent.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, rappelez-vous, dit Morrel, car ces paroles, que vous
+croyiez livrées au silence et à la solitude sont tombées dans mon
+oreille. Certes, de ce soir-là, en voyant la coupable complaisance
+de M. de Villefort pour les siens, j'eusse dû tout découvrir à
+l'autorité; je ne serais pas complice comme je le suis en ce
+moment de ta mort, Valentine! ma Valentine bien-aimée! mais le
+complice deviendra le vengeur; ce quatrième meurtre est flagrant
+et visible aux yeux de tous, et si ton père t'abandonne,
+Valentine, c'est moi, c'est moi, je te le jure, qui poursuivrai
+l'assassin.&raquo;</p>
+
+<p>Et cette fois, comme si la nature avait enfin pitié de cette
+vigoureuse organisation prête à se briser par sa propre force, les
+dernières paroles de Morrel s'éteignirent dans sa gorge; sa
+poitrine éclata en sanglots, les larmes, si longtemps rebelles,
+jaillirent de ses yeux, il s'affaissa sur lui-même, et retomba à
+genoux pleurant près du lit de Valentine.</p>
+
+<p>Alors ce fut le tour de d'Avrigny.</p>
+
+<p>&laquo;Et moi aussi, dit-il d'une voix forte, moi aussi, je me joins à
+M. Morrel pour demander justice du crime; car mon cœur se soulève
+à l'idée que ma lâche complaisance a encouragé l'assassin!</p>
+
+<p>&mdash;Ô mon Dieu! mon Dieu!&raquo; murmura Villefort anéanti.</p>
+
+<p>Morrel releva la tête, en lisant dans les yeux du vieillard qui
+lançaient une flamme surnaturelle:</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, dit-il, tenez, M. Noirtier veut parler.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Noirtier avec une expression d'autant plus terrible
+que toutes les facultés de ce pauvre vieillard impuissant étaient
+concentrées dans son regard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez l'assassin? dit Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répliqua Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez nous guider? s'écria le jeune homme. Écoutons!
+M. d'Avrigny, écoutons!&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier adressa au malheureux Morrel un sourire mélancolique, un
+de ces doux sourires des yeux qui tant de fois avaient rendu
+Valentine heureuse, et fixa son attention.</p>
+
+<p>Puis, ayant rivé pour ainsi dire les yeux de son interlocuteur aux
+siens, il les détourna vers la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Voulez-vous que je sorte, monsieur? s'écria douloureusement
+Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! hélas! monsieur; mais ayez donc pitié de moi!&raquo;</p>
+
+<p>Les yeux du vieillard demeurèrent impitoyablement fixés vers la
+porte.</p>
+
+<p>&laquo;Pourrais-je revenir, au moins? demanda Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je sortir seul?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Qui dois-je emmener avec moi? M. le procureur au roi?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Le docteur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez rester seul avec M. de Villefort?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourrait-il vous comprendre, lui?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Villefort presque joyeux de ce que l'enquête allait se
+faire en tête-à-tête, oh! soyez tranquille, je comprends très bien
+mon père.&raquo;</p>
+
+<p>Et tout en disant cela avec cette expression de joie que nous
+avons signalée, les dents du procureur du roi s'entrechoquaient
+avec violence.</p>
+
+<p>D'Avrigny prit le bras de Morrel et entraîna le jeune homme dans
+la chambre voisine.</p>
+
+<p>Il se fit alors dans toute cette maison un silence plus profond
+que celui de la mort.</p>
+
+<p>Enfin, au bout d'un quart d'heure, un pas chancelant se fit
+entendre, et Villefort parut sur le seuil du salon où se tenaient
+d'Avrigny et Morrel, l'un absorbé et l'autre suffoquant.</p>
+
+<p>&laquo;Venez&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>Et il les ramena près du fauteuil de Noirtier.</p>
+
+<p>Morrel, alors, regarda attentivement Villefort.</p>
+
+<p>La figure du procureur du roi était livide; de larges taches de
+couleur de rouille sillonnaient son front; entre ses doigts, une
+plume tordue de mille façons criait en se déchiquetant en
+lambeaux.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, dit-il d'une voix étranglée à d'Avrigny et à Morrel,
+messieurs, votre parole d'honneur que l'horrible secret demeurera
+enseveli entre nous!&raquo;</p>
+
+<p>Les deux hommes firent un mouvement.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous en conjure!... continua Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Morrel, le coupable!... le meurtrier!...
+l'assassin!...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, monsieur, justice sera faite, dit Villefort.
+Mon père m'a révélé le nom du coupable; mon père a soif de
+vengeance comme vous, et cependant mon père vous conjure, comme
+moi de garder le secret du crime.</p>
+
+<p>&laquo;N'est-ce pas, mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Oui&raquo;, fit résolument Noirtier.</p>
+
+<p>Morrel laissa échapper un mouvement d'horreur et d'incrédulité.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! s'écria Villefort, en arrêtant Maximilien par le bras, oh!
+monsieur, si mon père, l'homme inflexible que vous connaissez,
+vous fait cette demande, c'est qu'il sait que Valentine sera
+terriblement vengée.</p>
+
+<p>&laquo;N'est-ce pas, mon père?&raquo;</p>
+
+<p>Le vieillard fit signe que oui.</p>
+
+<p>Villefort continua.</p>
+
+<p>&laquo;Il me connaît, lui, et c'est à lui que j'ai engagé ma parole.
+Rassurez-vous donc, messieurs; trois jours, je vous demande trois
+jours, c'est moins que ne vous demanderait la justice, et dans
+trois jours la vengeance que j'aurai tirée du meurtre de mon
+enfant fera frissonner jusqu'au fond de leur cœur les plus
+indifférents des hommes.</p>
+
+<p>&laquo;N'est-ce pas, mon père?&raquo;</p>
+
+<p>Et en disant ces paroles, il grinçait des dents et secouait la
+main engourdie du vieillard.</p>
+
+<p>&laquo;Tout ce qui est promis sera-t-il tenu, monsieur Noirtier? demanda
+Morrel, tandis que d'Avrigny interrogeait du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Noirtier, avec un regard de sinistre joie.</p>
+
+<p>&mdash;Jurez donc, messieurs, dit Villefort en joignant les mains de
+d'Avrigny et de Morrel, jurez que vous aurez pitié de l'honneur de
+ma maison, et que vous me laisserez le soin de le venger?&raquo;</p>
+
+<p>D'Avrigny se détourna et murmura un oui bien faible, mais Morrel
+arracha sa main du magistrat, se précipita vers le lit, imprima
+ses lèvres sur les lèvres glacées de Valentine, et s'enfuit avec
+le long gémissement d'une âme qui s'engloutit dans le désespoir.</p>
+
+<p>Nous avons dit que tous les domestiques avaient disparu.</p>
+
+<p>M. de Villefort fut donc forcé de prier d'Avrigny de se charger
+des démarches, si nombreuses et si délicates, qu'entraîne la mort
+dans nos grandes villes, et surtout la mort accompagnée de
+circonstances aussi suspectes.</p>
+
+<p>Quant à Noirtier, c'était quelque chose de terrible à voir que
+cette douleur sans mouvement, que ce désespoir sans gestes, que
+ces larmes sans voix.</p>
+
+<p>Villefort rentra dans son cabinet; d'Avrigny alla chercher le
+médecin de la mairie qui remplit les fonctions d'inspecteur après
+décès, et que l'on nomme assez énergiquement le médecin des morts.</p>
+
+<p>Noirtier ne voulut point quitter sa petite-fille.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure, M. d'Avrigny revint avec son confrère;
+on avait fermé les portes de la rue, et comme le concierge avait
+disparu avec les autres serviteurs, ce fut Villefort lui-même qui
+alla ouvrir.</p>
+
+<p>Mais il s'arrêta sur le palier; il n'avait plus le courage
+d'entrer dans la chambre mortuaire.</p>
+
+<p>Les deux docteurs pénétrèrent donc seuls jusqu'à la chambre de
+Valentine.</p>
+
+<p>Noirtier était près du lit, pâle comme la morte, immobile et muet
+comme elle.</p>
+
+<p>Le médecin des morts s'approcha avec l'indifférence de l'homme qui
+passe la moitié de sa vie avec les cadavres, souleva le drap qui
+recouvrait la jeune fille, et entrouvrit seulement les lèvres.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! dit d'Avrigny en soupirant, pauvre jeune fille, elle est bien
+morte, allez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui&raquo;, répondit laconiquement le médecin en laissant retomber le
+drap qui recouvrait le visage de Valentine.</p>
+
+<p>Noirtier fit entendre un sourd râlement.</p>
+
+<p>D'Avrigny se retourna, les yeux du vieillard étincelaient. Le bon
+docteur comprit que Noirtier réclamait la vue de son enfant, il le
+rapprocha du lit, et tandis que le médecin des morts trempait dans
+de l'eau chlorurée les doigts qui avaient touché les lèvres de la
+trépassée, il découvrit ce calme et pâle visage qui semblait celui
+d'un ange endormi.</p>
+
+<p>Une larme qui reparut au coin de l'œil de Noirtier fut le
+remerciement que reçut le bon docteur.</p>
+
+<p>Le médecin des morts dressa son procès-verbal sur le coin d'une
+table, dans la chambre même de Valentine, et, cette formalité
+suprême accomplie, sortit reconduit par le docteur.</p>
+
+<p>Villefort les entendit descendre et reparut à la porte de son
+cabinet.</p>
+
+<p>En quelques mots il remercia le médecin, et, se retournant vers
+d'Avrigny:</p>
+
+<p>&laquo;Et maintenant! dit-il, le prêtre?</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous un ecclésiastique que vous désirez plus
+particulièrement charger de prier près de Valentine? demanda
+d'Avrigny.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Villefort, allez chez le plus proche.</p>
+
+<p>&mdash;Le plus proche, fit le médecin est un bon abbé italien qui est
+venu demeurer dans la maison voisine de la vôtre. Voulez-vous que
+je le prévienne en passant?</p>
+
+<p>&mdash;D'Avrigny, dit Villefort, veuillez, je vous prie, accompagner
+monsieur.</p>
+
+<p>&laquo;Voici la clef pour que vous puissiez entrer et sortir à volonté.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ramènerez le prêtre, et vous vous chargerez de l'installer
+dans la chambre de ma pauvre enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Désirez-vous lui parler, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Je désire être seul. Vous m'excuserez, n'est-ce pas? Un prêtre
+doit comprendre toutes les douleurs, même la douleur paternelle.&raquo;</p>
+
+<p>Et M. de Villefort, donnant un passe-partout à d'Avrigny, salua
+une dernière fois le docteur étranger et rentra dans son cabinet,
+où il se mit à travailler.</p>
+
+<p>Pour certaines organisations, le travail est le remède à toutes
+les douleurs.</p>
+
+<p>Au moment où ils descendaient dans la rue, ils aperçurent un homme
+vêtu d'une soutane, qui se tenait sur le seuil de la porte
+voisine.</p>
+
+<p>&laquo;Voici celui dont je vous parlais&raquo;, dit le médecin des morts à
+d'Avrigny.</p>
+
+<p>D'Avrigny aborda l'ecclésiastique.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, lui dit-il, seriez-vous disposé à rendre un grand
+service à un malheureux père qui vient de perdre sa fille, à M. le
+procureur du roi Villefort?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, répondit le prêtre avec un accent italien des
+plus prononcés, oui, je sais, la mort est dans sa maison.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je n'ai point à vous apprendre quel genre de service il
+ose attendre de vous.</p>
+
+<p>&mdash;J'allais aller m'offrir, monsieur, dit le prêtre; c'est notre
+mission d'aller au-devant de nos devoirs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais cela, je l'ai appris des domestiques que j'ai vus
+fuyant la maison. J'ai su qu'elle s'appelait Valentine; et j'ai
+déjà prié pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, merci, monsieur, dit d'Avrigny, et puisque vous avez
+déjà commencé d'exercer votre saint ministère, daignez le
+continuer. Venez vous asseoir près de la morte, et toute une
+famille plongée dans le deuil vous sera bien reconnaissante.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais, monsieur, répondit l'abbé, et j'ose dire que jamais
+prières ne seront plus ardentes que les miennes.&raquo;</p>
+
+<p>D'Avrigny prit l'abbé par la main, et sans rencontrer Villefort,
+enfermé dans son cabinet, il le conduisit jusqu'à la chambre de
+Valentine, dont les ensevelisseurs devaient s'emparer seulement la
+nuit suivante.</p>
+
+<p>En entrant dans la chambre, le regard de Noirtier avait rencontré
+celui de l'abbé, et sans doute il crut y lire quelque chose de
+particulier, car il ne le quitta plus.</p>
+
+<p>D'Avrigny recommanda au prêtre non seulement la morte, mais le
+vivant, et le prêtre promit à d'Avrigny de donner ses prières à
+Valentine et ses soins à Noirtier.</p>
+
+<p>L'abbé s'y engagea solennellement, et, sans doute pour n'être pas
+dérangé dans ses prières, et pour que Noirtier ne fût pas dérangé
+dans sa douleur, il alla, dès que M. d'Avrigny eut quitté la
+chambre, fermer non seulement les verrous de la porte par laquelle
+le docteur venait de sortir, mais encore les verrous de celle qui
+conduisait chez Mme de Villefort.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="CIV" id="CIV"></a><a href="#table">CIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La signature Danglars.</a></h3>
+
+<p>Le jour du lendemain se leva triste et nuageux.</p>
+
+<p>Les ensevelisseurs avaient pendant la nuit accompli leur funèbre
+office, et cousu le corps déposé sur le lit dans le suaire qui
+drape lugubrement les trépassés en leur prêtant, quelque chose
+qu'on dise de l'égalité devant la mort, un dernier témoignage du
+luxe qu'ils aimaient pendant leur vie.</p>
+
+<p>Ce suaire n'était autre chose qu'une pièce de magnifique batiste
+que la jeune fille avait achetée quinze jours auparavant.</p>
+
+<p>Dans la soirée, des hommes appelés à cet effet avaient transporté
+Noirtier de la chambre de Valentine dans la sienne, et, contre
+toute attente, le vieillard n'avait fait aucune difficulté de
+s'éloigner du corps de son enfant.</p>
+
+<p>L'abbé Busoni avait veillé jusqu'au jour, et, au jour, il s'était
+retiré chez lui, sans appeler personne.</p>
+
+<p>Vers huit heures du matin, d'Avrigny était revenu; il avait
+rencontré Villefort qui passait chez Noirtier, et il l'avait
+accompagné pour savoir comment le vieillard avait passé la nuit.</p>
+
+<p>Ils le trouvèrent dans le grand fauteuil qui lui servait de lit,
+reposant d'un sommeil doux et presque souriant.</p>
+
+<p>Tous deux s'arrêtèrent étonnés sur le seuil.</p>
+
+<p>&laquo;Voyez, dit d'Avrigny à Villefort, qui regardait son père endormi;
+voyez, la nature sait calmer les plus vives douleurs; certes, on
+ne dira pas que M. Noirtier n'aimait pas sa petite-fille; il dort
+cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et vous avez raison, répondit Villefort avec surprise; il
+dort, et c'est bien étrange, car la moindre contrariété le tient
+éveillé des nuits entières.</p>
+
+<p>&mdash;La douleur l'a terrassé&raquo;, répliqua d'Avrigny.</p>
+
+<p>Et tous deux regagnèrent pensifs le cabinet du procureur du roi.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, moi, je n'ai pas dormi, dit Villefort en montrant à
+d'Avrigny son lit intact; la douleur ne me terrasse pas, moi, il y
+a deux nuits que je ne me suis couché; mais, en échange, voyez mon
+bureau; ai-je écrit, mon Dieu! pendant ces deux jours et ces deux
+nuits!... ai-je fouillé ce dossier, ai-je annoté cet acte
+d'accusation de l'assassin Benedetto!... Ô travail, travail! ma
+passion, ma joie, ma rage, c'est à toi de terrasser toutes mes
+douleurs!&raquo;</p>
+
+<p>Et il serra convulsivement la main de d'Avrigny.</p>
+
+<p>&laquo;Avez-vous besoin de moi? demanda le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Villefort; seulement revenez à onze heures, je vous
+prie; c'est à midi qu'a lieu... le départ... Mon Dieu! ma pauvre
+enfant! ma pauvre enfant!&raquo;</p>
+
+<p>Et le procureur du roi, redevenant homme, leva les yeux au ciel et
+poussa un soupir.</p>
+
+<p>&laquo;Vous tiendrez-vous donc au salon de réception?</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai un cousin qui se charge de ce triste honneur. Moi, je
+travaillerai, docteur; quand je travaille, tout disparaît.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, le docteur n'était point à la porte que déjà le
+procureur du roi s'était remis au travail.</p>
+
+<p>Sur le perron, d'Avrigny rencontra ce parent dont lui avait parlé
+Villefort, personnage insignifiant dans cette histoire comme dans
+la famille, un de ces êtres voués en naissant à jouer le rôle
+d'utilité dans le monde.</p>
+
+<p>Il était ponctuel, vêtu de noir, avait un crêpe au bras, et
+s'était rendu chez son cousin avec une figure qu'il s'était faite,
+qu'il comptait garder tant que besoin serait, et quitter ensuite.</p>
+
+<p>À onze heures, les voitures funèbres roulèrent sur le pavé de la
+cour, et la rue du Faubourg-Saint-Honoré s'emplit des murmures de
+la foule, également avide des joies ou du deuil des riches, et qui
+court à un enterrement pompeux avec la même hâte qu'à un mariage
+de duchesse.</p>
+
+<p>Peu à peu le salon mortuaire s'emplit et l'on vit arriver d'abord
+une partie de nos anciennes connaissances, c'est-à-dire Debray,
+Château-Renaud, Beauchamp, puis toutes les illustrations du
+parquet, de la littérature et de l'armée; car M. de Villefort
+occupait moins encore par sa position sociale que par son mérite
+personnel, un des premiers rangs dans le monde parisien.</p>
+
+<p>Le cousin se tenait à la porte et faisait entrer tout le monde, et
+c'était pour les indifférents un grand soulagement, il faut le
+dire, que de voir là une figure indifférente qui n'exigeait point
+des conviés une physionomie menteuse ou de fausses larmes, comme
+eussent fait un père, un frère ou un fiancé.</p>
+
+<p>Ceux qui se connaissaient s'appelaient du regard et se
+réunissaient en groupes.</p>
+
+<p>Un de ces groupes était composé de Debray, de Château-Renaud et de
+Beauchamp.</p>
+
+<p>&laquo;Pauvre jeune fille! dit Debray, payant, comme chacun au reste le
+faisait malgré soi, un tribut à ce douloureux événement; pauvre jeune
+fille! si riche, si belle! Eussiez-vous pensé cela, Château-Renaud,
+quand nous vînmes, il y a combien?... trois semaines ou un mois tout au
+plus, pour signer ce contrat qui ne fut pas signé?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non, dit Château-Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;La connaissiez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais causé une fois ou deux avec elle au bal de
+Mme de Morcerf, elle m'avait paru charmante quoique d'un esprit un
+peu mélancolique. Où est la belle-mère? savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est allée passer la journée avec la femme de ce digne
+monsieur qui nous reçoit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ça?</p>
+
+<p>&mdash;Qui ça?</p>
+
+<p>&mdash;Le monsieur qui nous reçoit. Un député?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Beauchamp; je suis condamné à voir nos honorables tous
+les jours, et sa tête m'est inconnue.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous parlé de cette mort dans votre journal?</p>
+
+<p>&mdash;L'article n'est pas de moi, mais on en a parlé; je doute même
+qu'il soit agréable à M. de Villefort. Il est dit, je crois, que
+si quatre morts successives avaient eu lieu autre part que dans la
+maison de M. le procureur du roi, M. le procureur du roi s'en fût
+certes plus ému.</p>
+
+<p>&mdash;Au reste, dit Château-Renaud, le docteur d'Avrigny, qui est le
+médecin de ma mère, le prétend fort désespéré.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui cherchez-vous donc, Debray?</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche M. de Monte-Cristo, répondit le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai rencontré sur le boulevard en venant ici. Je le crois
+sur son départ, il allait chez son banquier, dit Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Chez son banquier? Son banquier, n'est-ce pas Danglars? demanda
+Château-Renaud à Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que oui, répondit le secrétaire intime avec un léger
+trouble; mais M. de Monte-Cristo n'est pas le seul qui manque ici.
+Je ne vois pas Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Morrel! est-ce qu'il les connaissait? demanda Château-Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il avait été présenté à Mme de Villefort seulement.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, il aurait dû venir, dit Debray; de quoi causera-t-il,
+ce soir? cet enterrement, c'est la nouvelle de la journée;
+mais, chut, taisons-nous, voici M. le ministre de la Justice et
+des Cultes, il va se croire obligé de faire son petit <i>speech</i> au
+cousin larmoyant.&raquo;</p>
+
+<p>Et les trois jeunes gens se rapprochèrent de la porte pour
+entendre le petit <i>speech</i> de M. le ministre de la Justice et des
+Cultes.</p>
+
+<p>Beauchamp avait dit vrai; en se rendant à l'invitation mortuaire,
+il avait rencontré Monte-Cristo, qui, de son côté, se dirigeait
+vers l'hôtel de Danglars, rue de la Chaussée-d'Antin.</p>
+
+<p>Le banquier avait, de sa fenêtre, aperçu la voiture du comte
+entrant dans la cour, et il était venu au-devant de lui avec un
+visage attristé, mais affable.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, comte, dit-il en tendant la main à Monte-Cristo, vous venez me
+faire vos compliments de condoléance. En vérité, le malheur est dans ma
+maison; c'est au point que, lorsque je vous ai aperçu, je
+m'interrogeais moi-même pour savoir si je n'avais pas souhaité malheur à
+ces pauvres Morcerf, ce qui eût justifié le proverbe: Qui mal veut, mal
+lui arrive. Eh bien, sur ma parole, non, je ne souhaitais pas de mal à
+Morcerf; il était peut-être un peu orgueilleux pour un homme parti de
+rien, comme moi, se devant tout à lui-même, comme moi, mais chacun a ses
+défauts. Ah, tenez-vous bien, comte, les gens de notre génération...
+Mais, pardon, vous n'êtes pas de notre génération, vous, vous êtes un
+jeune homme... Les gens de notre génération ne sont point heureux cette
+année: témoin notre puritain de procureur du roi, témoin Villefort, qui
+vient encore de perdre sa fille. Ainsi, récapitulez: Villefort, comme
+nous disions, perdant toute sa famille d'une façon étrange; Morcerf
+déshonoré et tué; moi, couvert de ridicule par la scélératesse de ce
+Benedetto, et puis...</p>
+
+<p>&mdash;Puis, quoi? demanda le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! vous l'ignorez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Quelque nouveau malheur?</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille...</p>
+
+<p>&mdash;Mlle Danglars?</p>
+
+<p>&mdash;Eugénie nous quitte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! que me dites-vous là!</p>
+
+<p>&mdash;La vérité, mon cher comte. Mon Dieu! que vous êtes heureux de
+n'avoir ni femme ni enfant, vous!</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous dites que Mlle Eugénie...</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a pu supporter l'affront que nous a fait ce misérable,
+et m'a demandé la permission de voyager.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle est partie?</p>
+
+<p>&mdash;L'autre nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Avec Mme Danglars?</p>
+
+<p>&mdash;Non, avec une parente... Mais nous ne la perdons pas moins,
+cette chère Eugénie; car je doute qu'avec le caractère que je lui
+connais, elle consente jamais à revenir en France!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mon cher baron, dit Monte-Cristo, chagrins de
+famille, chagrins qui seraient écrasants pour un pauvre diable
+dont l'enfant serait toute la fortune, mais supportables pour un
+millionnaire. Les philosophes ont beau dire, les hommes pratiques
+leur donneront toujours un démenti là-dessus: l'argent console de
+bien des choses; et vous, vous devez être plus vite consolé que
+qui que ce soit, si vous admettez la vertu de ce baume souverain:
+vous, le roi de la finance, le point d'intersection de tous les
+pouvoirs.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars lança un coup d'œil oblique au comte, pour voir s'il
+raillait ou s'il parlait sérieusement.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, dit-il, le fait est que si la fortune console, je dois être
+consolé: je suis riche.</p>
+
+<p>&mdash;Si riche, mon cher baron, que votre fortune ressemble aux
+Pyramides; voulût-on les démolir, on n'oserait; osât-on, on ne
+pourrait.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars sourit de cette confiante bonhomie du comte.</p>
+
+<p>&laquo;Cela me rappelle, dit-il, que lorsque vous êtes entré, j'étais en
+train de faire cinq petits bons; j'en avais déjà signé deux;
+voulez-vous me permettre de faire les trois autres?</p>
+
+<p>&mdash;Faites, mon cher baron, faites.&raquo;</p>
+
+<p>Il y eut un instant de silence, pendant lequel on entendit crier
+la plume du banquier, tandis que Monte-Cristo regardait les
+moulures dorées au plafond.</p>
+
+<p>&laquo;Des bons d'Espagne, dit Monte-Cristo, des bons d'Haïti, des bons
+de Naples?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Danglars en riant de son rire suffisant, des bons au
+porteur, des bons sur la Banque de France. Tenez, ajouta-t-il,
+monsieur le comte, vous qui êtes l'empereur de la finance, comme
+j'en suis le roi, avez-vous vu beaucoup de chiffons de papier de
+cette grandeur-là valoir chacun un million?&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo prit dans sa main, comme pour les peser, les cinq
+chiffons de papier que lui présentait orgueilleusement Danglars,
+et lut:</p>
+
+<p>&laquo;Plaise à M. le Régent de la Banque de faire payer à mon ordre, et
+sur les fonds déposés par moi, la somme d'un million, valeur en
+compte.</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 16.5em;">&laquo;BARON DANGLARS.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+
+<p>&mdash;Un, deux, trois, quatre, cinq, fit Monte-Cristo; cinq millions!
+peste! comme vous y allez, seigneur Crésus!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà comme je fais les affaires, moi, dit Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;C'est merveilleux, si surtout, comme je n'en doute pas, cette
+somme est payée comptant.</p>
+
+<p>&mdash;Elle le sera, dit Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;C'est beau d'avoir un pareil crédit; en vérité il n'y a qu'en
+France qu'on voie ces choses-là: cinq chiffons de papier valant
+cinq millions; et il faut le voir pour le croire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en doutez?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites cela avec un accent... Tenez, donnez-vous-en le
+plaisir: conduisez mon commis à la banque, et vous l'en verrez
+sortir avec des bons sur le trésor pour la même somme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Monte-Cristo pliant les cinq billets, ma foi non, la
+chose est trop curieuse, et j'en ferai l'expérience moi-même. Mon
+crédit chez vous était de six millions, j'ai pris neuf cent mille
+francs, c'est cinq millions cent mille francs que vous restez me
+devoir. Je prends vos cinq chiffons de papier que je tiens pour
+bons à la seule vue de votre signature, et voici un reçu général
+de six millions qui régularise notre compte. Je l'avais préparé
+d'avance, car il faut vous dire que j'ai fort besoin d'argent
+aujourd'hui.&raquo;</p>
+
+<p>Et d'une main Monte-Cristo mit les cinq billets dans sa poche,
+tandis que de l'autre il tendait son reçu au banquier.</p>
+
+<p>La foudre tombant aux pieds de Danglars ne l'eût pas écrasé d'une
+terreur plus grande.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi! balbutia-t-il, quoi! monsieur le comte, vous prenez cet
+argent? Mais, pardon, pardon, c'est de l'argent que je dois aux
+hospices, un dépôt, et j'avais promis de payer ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Monte-Cristo, c'est différent. Je ne tiens pas
+précisément à ces cinq billets, payez-moi en autres valeurs;
+c'était par curiosité que j'avais pris celles-ci, afin de pouvoir
+dire de par le monde que, sans avis aucun, sans me demander cinq
+minutes de délai, la maison Danglars m'avait payé cinq millions
+comptant! c'eût été remarquable! Mais voici vos valeurs; je vous
+le répète, donnez-m'en d'autres.&raquo;</p>
+
+<p>Et il tendait les cinq effets à Danglars qui, livide, allongea
+d'abord la main, ainsi que le vautour allonge la griffe par les
+barreaux de sa cage pour retenir la chair qu'on lui enlève.</p>
+
+<p>Tout à coup il se ravisa, fit un effort violent et se contint.</p>
+
+<p>Puis on le vit sourire, arrondir peu à peu les traits de son
+visage bouleversé.</p>
+
+<p>&laquo;Au fait, dit-il, votre reçu, c'est de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, oui! et si vous étiez à Rome, sur mon reçu, la
+maison Thomson et French ne ferait pas plus de difficulté de vous
+payer que vous n'en avez fait vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur le comte, pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis donc garder cet argent?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Danglars en essuyant la sueur qui perlait à la racine
+de ses cheveux, gardez, gardez.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo remit les cinq billets dans sa poche avec cet
+intraduisible mouvement de physionomie qui veut dire:</p>
+
+<p>&laquo;Dame! réfléchissez; si vous vous repentez, il est encore temps.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Danglars, non; décidément, gardez mes signatures.
+Mais, vous le savez, rien n'est formaliste comme un homme
+d'argent; je destinais cet argent aux hospices et j'eusse cru les
+voler en ne leur donnant pas précisément celui-là, comme si un écu
+n'en valait pas un autre. Excusez!&raquo;</p>
+
+<p>Et il se mit à rire bruyamment, mais des nerfs.</p>
+
+<p>&laquo;J'excuse, répondit gracieusement Monte-Cristo, et j'empoche.&raquo;</p>
+
+<p>Et il plaça les bons dans son portefeuille.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, dit Danglars, nous avons une somme de cent mille francs?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bagatelle, dit Monte-Cristo. L'agio doit monter à peu près
+à cette somme; gardez-la, et nous serons quittes.</p>
+
+<p>&mdash;Comte, dit Danglars, parlez-vous sérieusement?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne ris jamais avec les banquiers&raquo;, répliqua Monte-Cristo
+avec un sérieux qui frisait l'impertinence.</p>
+
+<p>Et il s'achemina vers la porte, juste au moment où le valet de
+chambre annonçait:</p>
+
+<p>&laquo;M. de Boville, receveur général des hospices.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit Monte-Cristo, il paraît que je suis arrivé à temps
+pour jouir de vos signatures, on se les dispute.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars pâlit une seconde fois, et se hâta de prendre congé du
+comte.</p>
+
+<p>Le comte de Monte-Cristo échangea un cérémonieux salut avec
+M. de Boville, qui se tenait debout dans le salon d'attente, et
+qui, M. de Monte-Cristo passé, fut immédiatement introduit dans le
+cabinet de M. Danglars.</p>
+
+<p>On eût pu voir le visage si sérieux du comte s'illuminer d'un
+éphémère sourire à l'aspect du portefeuille que tenait à la main
+M. le receveur des hospices.</p>
+
+<p>À la porte, il retrouva sa voiture, et se fit conduire sur-le-champ
+à la Banque.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Danglars, comprimant toute émotion, venait à la
+rencontre du receveur général.</p>
+
+<p>Il va sans dire que le sourire et la gracieuseté étaient
+stéréotypés sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour, dit-il, mon cher créancier, car je gagerais que c'est le
+créancier qui m'arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez deviné juste, monsieur le baron, dit M. de Boville,
+les hospices se présentent à vous dans ma personne; les veuves et
+les orphelins viennent par mes mains vous demander une aumône de
+cinq millions.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on dit que les orphelins sont à plaindre! dit Danglars en
+prolongeant la plaisanterie; pauvres enfants!</p>
+
+<p>&mdash;Me voici donc venu en leur nom, dit M. de Boville. Vous avez dû
+recevoir ma lettre hier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici avec mon reçu.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur de Boville, dit Danglars, vos veuves et vos
+orphelins auront, si vous le voulez bien, la bonté d'attendre
+vingt-quatre heures, attendu que M. de Monte-Cristo, que vous
+venez de voir sortir d'ici... Vous l'avez vu, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, M. de Monte-Cristo emportait leur cinq millions!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte avait un crédit illimité sur moi, crédit ouvert par la
+maison Thomson et French, de Rome. Il est venu me demander une
+somme de cinq millions d'un seul coup; je lui ai donné un bon sur
+la Banque: c'est là que sont déposés mes fonds; et vous comprenez,
+je craindrais, en retirant des mains de M. le régent dix millions
+le même jour, que cela ne lui parût bien étrange.</p>
+
+<p>&laquo;En deux jours, ajouta Danglars en souriant, je ne dis pas.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! s'écria M. de Boville avec le ton de la plus
+complète incrédulité; cinq millions à ce monsieur qui sortait tout
+à l'heure, et qui m'a salué en sortant comme si je le connaissais?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être vous connaît-il sans que vous le connaissiez, vous.
+M. de Monte-Cristo connaît tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq millions!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà son reçu. Faites comme saint Thomas: voyez et touchez.&raquo;</p>
+
+<p>M. de Boville prit le papier que lui présentait Danglars, et lut:</p>
+
+<p>&laquo;Reçu de M. le baron Danglars la somme de cinq millions cent mille
+francs, dont il se remboursera à volonté sur la maison Thomson et
+French, de Rome.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;C'est ma foi vrai! dit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous la maison Thomson et French?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit M. de Boville, j'ai fait autrefois une affaire de deux
+cent mille francs avec elle; mais je n'en ai pas entendu parler
+depuis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une des meilleures maisons d'Europe, dit Danglars en
+rejetant négligemment sur son bureau le reçu qu'il venait de
+prendre des mains de M. de Boville.</p>
+
+<p>&mdash;Et il avait comme cela cinq millions, rien que sur vous? Ah çà!
+mais c'est donc un nabab que ce comte de Monte-Cristo?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! je ne sais pas ce que c'est, mais il avait trois
+crédits illimités: un sur moi, un sur Rothschild, un sur Laffitte,
+et, ajouta négligemment Danglars, comme vous voyez, il m'a donné
+la préférence en me laissant cent mille francs pour l'agio.&raquo;</p>
+
+<p>M. de Boville donna tous les signes de la plus grande admiration.</p>
+
+<p>&laquo;Il faudra que je l'aille visiter, dit-il, et que j'obtienne
+quelque fondation pieuse pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est comme si vous la teniez; ses aumônes seules montent à
+plus de vingt mille francs par mois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est magnifique; d'ailleurs, je lui citerai l'exemple de
+Mme de Morcerf et de son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Quel exemple?</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont donné toute leur fortune aux hospices.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Leur fortune, celle du général de Morcerf, du défunt.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quel propos?</p>
+
+<p>&mdash;À propos qu'ils ne voulaient pas d'un bien si misérablement
+acquis.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi vont-ils vivre?</p>
+
+<p>&mdash;La mère se retire en province et le fils s'engage.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, dit Danglars, en voilà des scrupules!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait enregistrer l'acte de donation hier.</p>
+
+<p>&mdash;Et combien possédaient-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas grand-chose: douze à treize cent mille francs. Mais
+revenons à nos millions.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, dit Danglars le plus naturellement du monde; vous
+êtes donc bien pressé de cet argent?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui; la vérification de nos caisses se fait demain.</p>
+
+<p>&mdash;Demain! que ne disiez-vous cela tout de suite? Mais c'est un
+siècle, demain! À quelle heure cette vérification?</p>
+
+<p>&mdash;À deux heures.</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez à midi, dit Danglars avec son sourire.</p>
+
+<p>M. de Boville ne répondait pas grand-chose; il faisait oui de la
+tête et remuait son portefeuille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mais j'y songe, dit Danglars, faites mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous que je fasse?</p>
+
+<p>&mdash;Le reçu de M. de Monte-Cristo vaut de l'argent; passez ce reçu
+chez Rothschild ou chez Laffitte; ils vous le prendront à
+l'instant même.</p>
+
+<p>&mdash;Quoique remboursable sur Rome?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement; il vous en coûtera seulement un escompte de cinq
+à six mille francs.</p>
+
+<p>Le receveur fit un bond en arrière.</p>
+
+<p>&laquo;Ma foi! non, j'aime mieux attendre à demain. Comme vous y allez!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru un instant, pardonnez-moi, dit Danglars avec une
+suprême impudence, j'ai cru que vous aviez un petit déficit à
+combler.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le receveur.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, cela s'est vu, et dans ce cas on fait un sacrifice.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu merci! non, dit M. de Boville.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, à demain; mais sans faute?</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mais, vous riez! Envoyez à midi, et la Banque sera
+prévenue.</p>
+
+<p>&mdash;Je viendrai moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux encore, puisque cela me procurera le plaisir de vous
+voir.&raquo;</p>
+
+<p>Ils se serrèrent la main.</p>
+
+<p>&laquo;À propos, dit M. de Boville, n'allez-vous donc point à
+l'enterrement de cette pauvre Mlle de Villefort, que j'ai
+rencontré sur le boulevard?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le banquier, je suis encore un peu ridicule depuis
+l'affaire de Benedetto, et je fais un plongeon.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! vous avez tort; est-ce qu'il y a de votre faute dans tout
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, mon cher receveur, quand on porte un nom sans tache
+comme le mien, on est susceptible.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde vous plaint, soyez-en persuadé, et, surtout, tout
+le monde plaint mademoiselle votre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Eugénie! fit Danglars avec un profond soupir. Vous savez
+qu'elle entre en religion, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! ce n'est que malheureusement trop vrai. Le lendemain de
+l'événement, elle s'est décidée à partir avec une religieuse de
+ses amies; elle va chercher un couvent bien sévère en Italie ou en
+Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est terrible!&raquo;</p>
+
+<p>Et M. de Boville se retira sur cette exclamation en faisant au
+père mille compliments de condoléance. Mais il ne fut pas plus tôt
+dehors, que Danglars, avec une énergie de geste que comprendront
+ceux-là seulement qui ont vu représenter <i>Robert Macaire</i>, par
+Frédérick, s'écria:</p>
+
+<p>&laquo;Imbécile!&raquo;</p>
+
+<p>Et serrant la quittance de Monte-Cristo dans un petit
+portefeuille:</p>
+
+<p>&laquo;Viens à midi, ajouta-t-il, à midi, je serai loin.&raquo;</p>
+
+<p>Puis il s'enferma à double tour, vida tous les tiroirs de sa
+caisse, réunit une cinquantaine de mille francs en billets de
+banque, brûla différents papiers, en mit d'autres en évidence, et
+commença d'écrire une lettre qu'il cacheta, et sur laquelle il mit
+pour suscription:</p>
+
+<p>&laquo;À madame la baronne Danglars.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ce soir, murmura-t-il, je la placerai moi-même sur sa toilette.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, tirant un passeport de son tiroir.</p>
+
+<p>&laquo;Bon, dit-il, il est encore valable pour deux mois.&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="CV" id="CV"></a><a href="#table">CV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le cimetière du Père-Lachaise.</a></h3>
+
+<p>M. de Boville avait, en effet, rencontré le convoi funèbre qui
+conduisait Valentine à sa dernière demeure.</p>
+
+<p>Le temps était sombre et nuageux; un vent tiède encore, mais déjà
+mortel pour les feuilles jaunies, les arrachait aux branches peu à
+peu dépouillées et les faisait tourbillonner sur la foule immense
+qui encombrait les boulevards.</p>
+
+<p>M. de Villefort, parisien pur, regardait le cimetière du Père-Lachaise
+comme le seul digne de recevoir la dépouille mortelle d'une famille
+parisienne; les autres lui paraissaient des cimetières de campagne, des
+hôtels garnis de la mort. Au Père-Lachaise seulement un trépassé de
+bonne compagnie pouvait être logé chez lui.</p>
+
+<p>Il avait acheté là, comme nous l'avons vu, la concession à
+perpétuité sur laquelle s'élevait le monument peuplé si
+promptement par tous les membres de sa première famille.</p>
+
+<p>On lisait sur le fronton du mausolée: FAMILLE SAINT-MÉRAN ET
+VILLEFORT; car tel avait été le dernier vœu de la pauvre Renée,
+mère de Valentine.</p>
+
+<p>C'était donc vers le Père-Lachaise que s'acheminait le pompeux
+cortège parti du faubourg Saint-Honoré. On traversa tout Paris, on
+prit le faubourg du Temple, puis les boulevards extérieurs
+jusqu'au cimetière. Plus de cinquante voitures de maîtres
+suivaient vingt voitures de deuil, et, derrière ces cinquante
+voitures, plus de cinq cents personnes encore marchaient à pied.</p>
+
+<p>C'étaient presque tous des jeunes gens que la mort de Valentine
+avait frappés d'un coup de foudre, et qui, malgré la vapeur
+glaciale du siècle et le prosaïsme de l'époque, subissaient
+l'influence poétique de cette belle, de cette chaste, de cette
+adorable jeune fille enlevée en sa fleur.</p>
+
+<p>À la sortie de Paris, on vit arriver un rapide attelage de quatre
+chevaux qui s'arrêtèrent soudain en raidissant leurs jarrets
+nerveux comme des ressorts d'acier: c'était M. de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Le comte descendit de sa calèche, et vint se mêler à la foule qui
+suivait à pied le char funéraire.</p>
+
+<p>Château-Renaud l'aperçut; il descendit aussitôt de son coupé et
+vint se joindre à lui. Beauchamp quitta de même le cabriolet de
+remise dans lequel il se trouvait.</p>
+
+<p>Le comte regardait attentivement par tous les interstices que
+laissait la foule; il cherchait visiblement quelqu'un. Enfin, il
+n'y tint pas.</p>
+
+<p>&laquo;Où est Morrel? demanda-t-il. Quelqu'un de vous, messieurs,
+sait-il où il est?</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous sommes déjà fait cette question à la maison
+mortuaire, dit Château-Renaud; car personne de nous ne l'a
+aperçu.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte se tut, mais continua à regarder autour de lui.</p>
+
+<p>Enfin on arriva au cimetière. L'œil perçant de Monte-Cristo sonda
+tout d'un coup les bosquets d'ifs et de pins, et bientôt il perdit
+toute inquiétude: une ombre avait glissé sous les noires
+charmilles, et Monte-Cristo venait sans doute de reconnaître ce
+qu'il cherchait.</p>
+
+<p>On sait ce que c'est qu'un enterrement dans cette magnifique
+nécropole: des groupes noirs disséminés dans les blanches allées,
+le silence du ciel et de la terre, troublé par l'éclat de quelques
+branches rompues, de quelque haie enfoncée autour d'une tombe; puis
+le chant mélancolique des prêtres auquel se mêle çà et là un
+sanglot échappé d'une touffe de fleurs, sous laquelle on voit
+quelque femme, abîmée et les mains jointes.</p>
+
+<p>L'ombre qu'avait remarquée Monte-Cristo traversa rapidement le
+quinconce jeté derrière la tombe d'Héloïse et d'Abélard, vint se
+placer, avec les valets de la mort, à la tête des chevaux qui
+traînaient le corps, et du même pas parvint à l'endroit choisi
+pour la sépulture.</p>
+
+<p>Chacun regardait quelque chose.</p>
+
+<p>Monte-Cristo ne regardait que cette ombre à peine remarquée de
+ceux qui l'avoisinaient.</p>
+
+<p>Deux fois le comte sortit des rangs pour voir si les mains de cet
+homme ne cherchaient pas quelque arme cachée sous ses habits.</p>
+
+<p>Cette ombre, quand le cortège s'arrêta, fut reconnue pour être
+Morrel, qui, avec sa redingote noire boutonnée jusqu'en haut, son
+front livide, ses joues creusées, son chapeau froissé par ses
+mains convulsives, s'était adossé à un arbre situé sur un tertre
+dominant le mausolée, de manière à ne perdre aucun des détails de
+la funèbre cérémonie qui allait s'accomplir.</p>
+
+<p>Tout se passa selon l'usage. Quelques hommes, et comme toujours,
+c'étaient les moins impressionnés, quelques hommes prononcèrent
+des discours. Les uns plaignaient cette mort prématurée; les
+autres s'étendaient sur la douleur de son père; il y en eut
+d'assez ingénieux pour trouver que cette jeune fille avait plus
+d'une fois sollicité M. de Villefort pour les coupables sur la
+tête desquels il tenait suspendu le glaive de la justice; enfin,
+on épuisa les métaphores fleuries et les périodes douloureuses, en
+commentant de toute façon les stances de Malherbe à Dupérier.</p>
+
+<p>Monte-Cristo n'écoutait rien, ne voyait rien, ou plutôt il ne
+voyait que Morrel, dont le calme et l'immobilité formaient un
+spectacle effrayant pour celui qui seul pouvait lire ce qui se
+passait au fond du cœur du jeune officier.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, dit tout à coup Beauchamp à Debray, voilà Morrel! Où
+diable s'est-il fourré là?&raquo;</p>
+
+<p>Et ils le firent remarquer à Château-Renaud.</p>
+
+<p>&laquo;Comme il est pâle, dit celui-ci en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;Il a froid, répliqua Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit lentement Château-Renaud; je crois, moi, qu'il est
+ému. C'est un homme très impressionnable que Maximilien.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Debray, à peine s'il connaissait Mlle de Villefort.
+Vous l'avez dit vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Cependant je me rappelle qu'à ce bal chez
+Mme de Morcerf il a dansé trois fois avec elle; vous savez, comte,
+à ce bal où vous produisîtes tant d'effet.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne sais pas&raquo;, répondit Monte-Cristo, sans savoir à quoi
+ni à qui il répondait, occupé qu'il était de surveiller Morrel
+dont les joues s'animaient, comme il arrive à ceux qui compriment
+ou retiennent leur respiration.</p>
+
+<p>&laquo;Les discours sont finis: adieu, messieurs&raquo;, dit brusquement le
+comte.</p>
+
+<p>Et il donna le signal du départ en disparaissant, sans que l'on
+sût par où il était passé.</p>
+
+<p>La fête mortuaire était terminée, les assistants reprirent le
+chemin de Paris.</p>
+
+<p>Château-Renaud seul chercha un instant Morrel des yeux; mais,
+tandis qu'il avait suivi du regard le comte qui s'éloignait,
+Morrel avait quitté sa place, et Château-Renaud, après l'avoir
+cherché vainement, avait suivi Debray et Beauchamp.</p>
+
+<p>Monte-Cristo s'était jeté dans un taillis, et, caché derrière une
+large tombe, il guettait jusqu'au moindre mouvement de Morrel, qui
+peu à peu s'était approché du mausolée abandonné des curieux, puis
+des ouvriers.</p>
+
+<p>Morrel regarda autour de lui lentement et vaguement; mais au
+moment où son regard embrassait la portion du cercle opposée à la
+sienne, Monte-Cristo se rapprocha encore d'une dizaine de pas sans
+avoir été vu.</p>
+
+<p>Le jeune homme s'agenouilla.</p>
+
+<p>Le comte, le cou tendu, l'œil fixe et dilaté, les jarrets pliés
+comme pour s'élancer au premier signal, continuait à se rapprocher
+de Morrel.</p>
+
+<p>Morrel courba son front jusque sur la pierre, embrassa la grille
+de ses deux mains, et murmura:</p>
+
+<p>&laquo;Ô Valentine!&raquo;</p>
+
+<p>Le cœur du comte fut brisé par l'explosion de ces deux mots; il
+fit un pas encore, et frappant sur l'épaule de Morrel:</p>
+
+<p>&laquo;C'est vous, cher ami! dit-il, je vous cherchais.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo s'attendait à un éclat, à des reproches, à des
+récriminations: il se trompait.</p>
+
+<p>Morrel se tourna de son côté, et avec l'apparence du calme:</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez, dit-il, je priais!&raquo;</p>
+
+<p>Et son regard scrutateur parcourut le jeune homme des pieds à la
+tête.</p>
+
+<p>Après cet examen il parut plus tranquille.</p>
+
+<p>&laquo;Voulez-vous que je vous ramène à Paris? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin désirez-vous quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi prier.</p>
+
+<p>Le comte s'éloigna sans faire une seule objection, mais ce fut
+pour prendre un nouveau poste, d'où il ne perdait pas un seul
+geste de Morrel, qui enfin se releva, essuya ses genoux blanchis
+par la pierre, et reprit le chemin de Paris sans tourner une seule
+fois la tête.</p>
+
+<p>Il descendit lentement la rue de la Roquette.</p>
+
+<p>Le comte, renvoyant sa voiture qui stationnait au Père-Lachaise,
+le suivit à cent pas. Maximilien traversa le canal, et rentra rue
+Meslay par les boulevards.</p>
+
+<p>Cinq minutes après que la porte se fut refermée pour Morrel, elle
+se rouvrit pour Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Julie était à l'entrée du jardin, où elle regardait, avec la plus
+profonde attention, maître Peneton, qui, prenant sa profession de
+jardinier au sérieux, faisait des boutures de rosier du Bengale.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! monsieur le comte de Monte-Cristo! s'écria-t-elle avec cette
+joie que manifestait d'ordinaire chaque membre de la famille,
+quand Monte-Cristo faisait sa visite dans la rue Meslay.</p>
+
+<p>&mdash;Maximilien vient de rentrer, n'est-ce pas madame? demanda le
+comte.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois l'avoir vu passer, oui, reprit la jeune femme; mais,
+je vous en prie, appelez Emmanuel.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame; mais il faut que je monte à l'instant même chez
+Maximilien, répliqua Monte-Cristo, j'ai à lui dire quelque chose
+de la plus haute importance.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc, fit-elle, en l'accompagnant de son charmant sourire
+jusqu'à ce qu'il eût disparu dans l'escalier.</p>
+
+<p>Monte-Cristo eut bientôt franchi les deux étages qui séparaient le
+rez-de-chaussée de l'appartement de Maximilien; parvenu sur le
+palier, il écouta: nul bruit ne se faisait entendre.</p>
+
+<p>Comme dans la plupart des anciennes maisons habitées par un seul
+maître, le palier n'était fermé que par une porte vitrée.</p>
+
+<p>Seulement, à cette porte vitrée il n'y avait point de clef.
+Maximilien s'était enfermé en dedans; mais il était impossible de
+voir au-delà de la porte, un rideau de soie rouge doublant les
+vitres.</p>
+
+<p>L'anxiété du comte se traduisit par une vive rougeur, symptôme
+d'émotion peu ordinaire chez cet homme impassible.</p>
+
+<p>&laquo;Que faire?&raquo; murmura-t-il.</p>
+
+<p>Et il réfléchit un instant.</p>
+
+<p>&laquo;Sonner? reprit-il, oh! non! souvent le bruit d'une sonnette,
+c'est-à-dire d'une visite, accélère la résolution de ceux qui se
+trouvent dans la situation où Maximilien doit être en ce moment,
+et alors au bruit de la sonnette répond un autre bruit.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo frissonna des pieds à la tête, et, comme chez lui la
+décision avait la rapidité de l'éclair, il frappa un coup de coude
+dans un des carreaux de la porte vitrée qui vola en éclats; puis
+il souleva le rideau et vit Morrel qui, devant son bureau, une
+plume à la main, venait de bondir sur sa chaise, au fracas de la
+vitre brisée.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est rien, dit le comte, mille pardons, mon cher ami! j'ai
+glissé, et en glissant j'ai donné du coude dans votre carreau;
+puisqu'il est cassé, je vais en profiter pour entrer chez vous; ne
+vous dérangez pas, ne vous dérangez pas.&raquo;</p>
+
+<p>Et, passant le bras par la vitre brisée, le comte ouvrit la porte.</p>
+
+<p>Morrel se leva, évidemment contrarié, et vint au-devant de Monte-Cristo,
+moins pour le recevoir que pour lui barrer le passage.</p>
+
+<p>&laquo;Ma foi, c'est la faute de vos domestiques, dit Monte-Cristo en se
+frottant le coude, vos parquets sont reluisants comme des miroirs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes-vous blessé, monsieur? demanda froidement Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais. Mais que faisiez-vous donc là? Vous écriviez?</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez les doigts tachés d'encre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répondit Morrel, j'écrivais; cela m'arrive
+quelquefois, tout militaire que je suis.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo fit quelques pas dans l'appartement. Force fut à
+Maximilien de le laisser passer; mais il le suivit.</p>
+
+<p>&laquo;Vous écriviez? reprit Monte-Cristo avec un regard fatigant de
+fixité.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que oui&raquo;, fit Morrel.</p>
+
+<p>Le comte jeta un regard autour de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Vos pistolets à côté de l'écritoire! dit-il en montrant du doigt
+à Morrel les armes posées sur son bureau.</p>
+
+<p>&mdash;Je pars pour un voyage, répondit Maximilien.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami! dit Monte-Cristo avec une voix d'une douceur infinie.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, mon cher Maximilien, pas de résolutions extrêmes, je
+vous en supplie!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, des résolutions extrêmes, dit Morrel en haussant les
+épaules; et en quoi, je vous prie, un voyage est-il une résolution
+extrême?</p>
+
+<p>&mdash;Maximilien, dit Monte-Cristo, posons chacun de notre côté le
+masque que nous portons.</p>
+
+<p>&laquo;Maximilien, vous ne m'abusez pas avec ce calme de commande plus
+que je ne vous abuse, moi, avec ma frivole sollicitude.</p>
+
+<p>&laquo;Vous comprenez bien, n'est-ce pas? que pour avoir fait ce que
+j'ai fait, pour avoir enfoncé des vitres, violé le secret de la
+chambre d'un ami, vous comprenez, dis-je, que, pour avoir fait
+tout cela, il fallait que j'eusse une inquiétude réelle, ou plutôt
+une conviction terrible.</p>
+
+<p>&laquo;Morrel, vous voulez vous tuer!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Morrel tressaillant, où prenez-vous de ces idées-là,
+monsieur le comte?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que vous voulez vous tuer! continua le comte du
+même son de voix, et en voici la preuve.&raquo;</p>
+
+<p>Et, s'approchant du bureau, il souleva la feuille blanche que le
+jeune homme avait jetée sur une lettre commencée, et prit la
+lettre.</p>
+
+<p>Morrel s'élança pour la lui arracher des mains. Mais Monte-Cristo
+prévoyait ce mouvement et le prévint en saisissant Maximilien par
+le poignet et en l'arrêtant comme la chaîne d'acier arrête le
+ressort au milieu de son évolution.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez bien que vous vouliez vous tuer! Morrel, dit le comte,
+c'est écrit!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s'écria Morrel, passant sans transition de l'apparence
+du calme à l'expression de la violence; eh bien, quand cela
+serait, quand j'aurais décidé de tourner sur moi le canon de ce
+pistolet, qui m'en empêcherait?</p>
+
+<p>&laquo;Qui aurait le courage de m'en empêcher?</p>
+
+<p>&laquo;Quand je dirai:</p>
+
+<p>&laquo;Toutes mes espérances sont ruinées, mon cœur est brisé, ma vie
+est éteinte, il n'y a plus que deuil et dégoût autour de moi; la
+terre est devenue de la cendre; toute voix humaine me déchire;</p>
+
+<p>&laquo;Quand je dirai:</p>
+
+<p>&laquo;C'est pitié que de me laisser mourir, car si vous ne me laissez
+mourir je perdrai la raison, je deviendrai fou;</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, dites, monsieur, quand je dirai cela, quand on verra que
+je le dis avec les angoisses et les larmes de mon cœur, me
+répondra-t-on:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;M'empêchera-t-on de n'être pas le plus malheureux?</p>
+
+<p>&laquo;Dites, monsieur, dites, est-ce vous qui aurez ce courage?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Morrel, dit Monte-Cristo, d'une voix dont le calme
+contrastait étrangement avec l'exaltation du jeune homme; oui, ce
+sera moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! s'écria Morrel avec une expression croissante de colère
+et de reproche; vous qui m'avez leurré d'un espoir absurde; vous
+qui m'avez retenu, bercé, endormi par de vaines promesses, lorsque
+j'eusse pu, par quelque coup d'éclat, par quelque résolution
+extrême, la sauver, ou du moins la voir mourir dans mes bras; vous
+qui affectez toutes les ressources de l'intelligence, toutes les
+puissances de la matière; vous qui jouez ou plutôt qui faites
+semblant de jouer le rôle de la Providence, et qui n'avez pas même
+eu le pouvoir de donner du contrepoison à une jeune fille
+empoisonnée! Ah! en vérité, monsieur, vous me feriez pitié si vous
+ne me faisiez horreur!</p>
+
+<p>&mdash;Morrel...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous m'avez dit de poser le masque; eh bien, soyez
+satisfait, je le pose.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, quand vous m'avez suivi au cimetière, je vous ai encore
+répondu, car mon cœur est bon; quand vous êtes entré, je vous ai
+laissé venir jusqu'ici... Mais puisque vous abusez, puisque vous
+venez me braver jusque dans cette chambre où je m'étais retiré
+comme dans ma tombe; puisque vous m'apportez une nouvelle torture,
+à moi qui croyais les avoir épuisées toutes, comte de Monte-Cristo,
+mon prétendu bienfaiteur, comte de Monte-Cristo, le
+sauveur universel, soyez satisfait, vous allez voir mourir votre
+ami!...&raquo;</p>
+
+<p>Et Morrel, le rire de la folie sur les lèvres, s'élança une
+seconde fois vers les pistolets.</p>
+
+<p>Monte-Cristo, pâle comme un spectre, mais l'œil éblouissant
+d'éclairs, étendit la main sur les armes, et dit à l'insensé:</p>
+
+<p>&laquo;Et, je vous répète que vous ne vous tuerez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Empêchez-m'en donc! répliqua Morrel avec un dernier élan qui,
+comme le premier, vint se briser contre le bras d'acier du comte.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en empêcherai!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui êtes-vous donc, à la fin, pour vous arroger ce droit
+tyrannique sur des créatures libres et pensantes! s'écria
+Maximilien.</p>
+
+<p>&mdash;Qui je suis? répéta Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&laquo;Écoutez:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis, poursuivit Monte-Cristo, le seul homme au monde qui ait
+le droit de vous dire: Morrel je ne veux pas que le fils de ton
+père meure aujourd'hui!&raquo;</p>
+
+<p>Et Monte-Cristo, majestueux, transfiguré, sublime, s'avança les
+deux bras croisés vers le jeune homme palpitant, qui, vaincu
+malgré lui par la presque divinité de cet homme, recula d'un pas.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi parlez-vous de mon père? balbutia-t-il; pourquoi mêler
+le souvenir de mon père à ce qui m'arrive aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je suis celui qui a déjà sauvé la vie à ton père, un
+jour qu'il voulait se tuer comme tu veux te tuer aujourd'hui;
+parce que je suis l'homme qui a envoyé la bourse à ta jeune sœur
+et <i>Le Pharaon</i> au vieux Morrel; parce que je suis Edmond Dantès,
+qui te fit jouer, enfant, sur ses genoux!&raquo;</p>
+
+<p>Morrel fit encore un pas en arrière, chancelant, suffoqué,
+haletant, écrasé; puis ses forces l'abandonnèrent, et avec un
+grand cri il tomba prosterné aux pieds de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Puis tout à coup, dans cette admirable nature, il se fit un
+mouvement de régénération soudaine et complète: il se releva,
+bondit hors de la chambre, et se précipita dans l'escalier en
+criant de toute la puissance de sa voix:</p>
+
+<p>&laquo;Julie! Julie! Emmanuel! Emmanuel!&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo voulut s'élancer à son tour, mais Maximilien se fût
+fait tuer plutôt que de quitter les gonds de la porte qu'il
+repoussait sur le comte.</p>
+
+<p>Aux cris de Maximilien, Julie, Emmanuel, Peneton et quelques
+domestiques accoururent épouvantés.</p>
+
+<p>Morrel les prit par les mains, et rouvrant la porte:</p>
+
+<p>&laquo;À genoux! s'écria-t-il d'une voix étranglée par les sanglots; à
+genoux! c'est le bienfaiteur, c'est le sauveur de notre père!
+c'est...&raquo;</p>
+
+<p>Il allait dire:</p>
+
+<p>&laquo;C'est Edmond Dantès!&raquo;</p>
+
+<p>Le comte l'arrêta en lui saisissant le bras.</p>
+
+<p>Julie s'élança sur la main du comte; Emmanuel l'embrassa comme un
+dieu tutélaire; Morrel tomba pour la seconde fois à genoux, et
+frappa le parquet de son front.</p>
+
+<p>Alors l'homme de bronze sentit son cœur se dilater dans sa
+poitrine, un jet de flamme dévorante jaillit de sa gorge à ses
+yeux, il inclina la tête et pleura!</p>
+
+<p>Ce fut dans cette chambre, pendant quelques instants, un concert
+de larmes et de gémissements sublimes qui dut paraître harmonieux
+aux anges mêmes les plus chéris du Seigneur!</p>
+
+<p>Julie fut à peine revenue de l'émotion si profonde qu'elle venait
+d'éprouver, qu'elle s'élança hors de la chambre, descendit un
+étage, courut au salon avec une joie enfantine, et souleva le
+globe de cristal qui protégeait la bourse donnée par l'inconnu des
+Allées de Meilhan.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Emmanuel d'une voix entrecoupée disait au comte:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! monsieur le comte, comment, nous voyant parler si souvent de
+notre bienfaiteur inconnu, comment, nous voyant entourer un
+souvenir de tant de reconnaissance et d'adoration, comment avez-vous
+attendu jusqu'aujourd'hui pour vous faire connaître? Oh!
+c'est de la cruauté envers nous, et, j'oserai presque le dire,
+monsieur le comte, envers vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, mon ami, dit le comte, et je puis vous appeler ainsi,
+car, sans vous en douter, vous êtes mon ami depuis onze ans; la
+découverte de ce secret a été amenée par un grand événement que
+vous devez ignorer.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu m'est témoin que je désirais l'enfouir pendant toute ma vie
+au fond de mon âme; votre frère Maximilien me l'a arraché par des
+violences dont il se repent, j'en suis sûr.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, voyant que Maximilien s'était rejeté de côté sur un
+fauteuil, tout en demeurant néanmoins à genoux:</p>
+
+<p>&laquo;Veillez sur lui, ajouta tout bas Monte-Cristo en pressant d'une
+façon significative la main d'Emmanuel.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? demanda le jeune homme étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis vous le dire; mais veillez sur lui.&raquo;</p>
+
+<p>Emmanuel embrassa la chambre d'un regard circulaire et aperçut les
+pistolets de Morrel.</p>
+
+<p>Ses yeux se fixèrent effrayés sur les armes, qu'il désigna à
+Monte-Cristo en levant lentement le doigt à leur hauteur.</p>
+
+<p>Monte-Cristo inclina la tête.</p>
+
+<p>Emmanuel fit un mouvement vers les pistolets.</p>
+
+<p>&laquo;Laissez&raquo;, dit le comte.</p>
+
+<p>Puis allant à Morrel il lui prit la main; les mouvements
+tumultueux qui avaient un instant secoué le cœur du jeune homme
+avaient fait place à une stupeur profonde.</p>
+
+<p>Julie remonta, elle tenait à la main la bourse de soie, et deux
+larmes brillantes et joyeuses roulaient sur ses joues comme deux
+gouttes de matinale rosée.</p>
+
+<p>&laquo;Voici la réplique, dit-elle; ne croyez pas qu'elle me soit moins
+chère depuis que le sauveur nous a été révélé.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, répondit Monte-Cristo en rougissant, permettez-moi
+de reprendre cette bourse; depuis que vous connaissez les traits
+de mon visage, je ne veux être rappelé à votre souvenir que par
+l'affection que je vous prie de m'accorder.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Julie en pressant la bourse sur son cœur, non, non, je
+vous en supplie, car un jour vous pourriez nous quitter; car un
+jour malheureusement vous nous quitterez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez deviné juste, madame, répondit Monte-Cristo en
+souriant; dans huit jours, j'aurai quitté ce pays, où tant de gens
+qui avaient mérité la vengeance du Ciel vivaient heureux, tandis
+que mon père expirait de faim et de douleur.&raquo;</p>
+
+<p>En annonçant son prochain départ, Monte-Cristo tenait ses yeux
+fixés sur Morrel, et il remarqua que ces mots <i>j'aurai quitté ce
+pays</i> avaient passé sans tirer Morrel de sa léthargie; il comprit
+que c'était une dernière lutte qu'il lui fallait soutenir avec la
+douleur de son ami, et prenant les mains de Julie et d'Emmanuel
+qu'il réunit en les pressant dans les siennes, il leur dit, avec
+la douce autorité d'un père:</p>
+
+<p>&laquo;Mes bons amis, laissez-moi seul, je vous prie, avec Maximilien.&raquo;</p>
+
+<p>C'était un moyen pour Julie d'emporter cette relique précieuse
+dont oubliait de reparler Monte-Cristo. Elle entraîna vivement son
+mari.</p>
+
+<p>&laquo;Laissons-les&raquo;, dit-elle.</p>
+
+<p>Le comte resta avec Morrel, qui demeurait immobile comme une
+statue.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, dit le comte en lui touchant l'épaule avec son doigt de
+flamme; redeviens-tu enfin un homme, Maximilien?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, car je recommence à souffrir.&raquo;</p>
+
+<p>Le front du comte se plissa, livré qu'il paraissait être à une
+sombre hésitation.</p>
+
+<p>&laquo;Maximilien! Maximilien! dit-il, ces idées où tu plonges sont
+indignes d'un chrétien.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tranquillisez-vous, ami, dit Morrel en relevant la tête et
+en montrant au comte un sourire empreint d'une ineffable
+tristesse, ce n'est plus moi qui chercherai la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit Monte-Cristo, plus d'armes, plus de désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, car j'ai mieux, pour me guérir de ma douleur, que le canon
+d'un pistolet ou la pointe d'un couteau.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre fou...! qu'avez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ma douleur elle-même qui me tuera.</p>
+
+<p>&mdash;Ami, dit Monte-Cristo avec une mélancolie égale à la sienne,
+écoutez-moi:</p>
+
+<p>&laquo;Un jour, dans un moment de désespoir égal au tien, puisqu'il
+amenait une résolution semblable, j'ai comme toi voulu me tuer; un
+jour ton père, également désespéré, a voulu se tuer aussi.</p>
+
+<p>&laquo;Si l'on avait dit à ton père, au moment où il dirigeait le canon
+du pistolet vers son front, si l'on m'avait dit à moi, au moment
+où j'écartais de mon lit le pain du prisonnier auquel je n'avais
+pas touché depuis trois jours, si l'on nous avait dit enfin à tous
+deux, en ce moment suprême:</p>
+
+<p>&laquo;Vivez! un jour viendra où vous serez heureux et où vous bénirez
+la vie, de quelque part que vînt la voix, nous l'eussions
+accueillie avec le sourire du doute ou avec l'angoisse de
+l'incrédulité, et cependant combien de fois, en t'embrassant, ton
+père a-t-il béni la vie, combien de fois moi-même...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria Morrel, interrompant le comte, vous n'aviez perdu
+que votre liberté, vous; mon père n'avait perdu que sa fortune,
+lui; et moi, j'ai perdu Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde-moi, Morrel, dit Monte-Cristo avec cette solennité qui,
+dans certaines occasions, le faisait si grand et si persuasif;
+regarde-moi, je n'ai ni larmes dans les yeux, ni fièvre dans les
+veines, ni battements funèbres dans le cœur, cependant je te vois
+souffrir, toi, Maximilien, toi que j'aime comme j'aimerais mon
+fils: eh bien, cela ne te dit-il pas, Morrel, que la douleur est
+comme la vie, et qu'il y a toujours quelque chose d'inconnu au-delà?
+Or, si je te prie, si je t'ordonne de vivre, Morrel, c'est
+dans la conviction qu'un jour tu me remercieras de t'avoir
+conservé la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'écria le jeune homme, mon Dieu! que me dites-vous
+là, comte? Prenez-y garde! peut-être n'avez-vous jamais aimé,
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Enfant! répondit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;D'amour, reprit Morrel, je m'entends.</p>
+
+<p>&laquo;Moi, voyez-vous, je suis un soldat depuis que je suis un homme;
+je suis arrivé jusqu'à vingt-neuf ans sans aimer, car aucun des
+sentiments que j'ai éprouvés jusque-là ne mérite le nom d'amour:
+eh bien, à vingt-neuf ans j'ai vu Valentine: donc depuis près de
+deux ans je l'aime, depuis près de deux ans j'ai pu lire les
+vertus de la fille et de la femme écrites par la main même du
+Seigneur dans ce cœur ouvert pour moi comme un livre.</p>
+
+<p>&laquo;Comte, il y avait pour moi, avec Valentine, un bonheur infini,
+immense, inconnu, un bonheur trop grand, trop complet, trop divin,
+pour ce monde; puisque ce monde ne me l'a pas donné, comte, c'est
+vous dire que sans Valentine il n'y a pour moi sur la terre que
+désespoir et désolation.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit d'espérer, Morrel, répéta le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde alors, répéterai-je aussi, dit Morrel, car vous
+cherchez à me persuader, et si vous me persuadez, vous me ferez
+perdre la raison, car vous me ferez croire que je puis revoir
+Valentine.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte sourit.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, mon père! s'écria Morrel exalté, prenez garde, vous
+redirai-je pour la troisième fois, car l'ascendant que vous prenez
+sur moi m'épouvante; prenez garde au sens de vos paroles, car
+voilà mes yeux qui se raniment, voilà mon cœur qui se rallume et
+qui renaît; prenez garde, car vous me feriez croire à des choses
+surnaturelles.</p>
+
+<p>&laquo;J'obéirais si vous me commandiez de lever la pierre du sépulcre
+qui recouvre la fille de Jaïre, je marcherais sur les flots, comme
+l'apôtre, si vous me faisiez de la main signe de marcher sur les
+flots; prenez garde, j'obéirais.</p>
+
+<p>&mdash;Espère, mon ami, répéta le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Morrel en retombant de toute la hauteur de son
+exaltation dans l'abîme de sa tristesse, ah! vous vous jouez de
+moi: vous faites comme ces bonnes mères, ou plutôt comme ces mères
+égoïstes qui calment avec des paroles mielleuses la douleur de
+l'enfant, parce que ses cris les fatiguent.</p>
+
+<p>&laquo;Non, mon ami, j'avais tort de vous dire de prendre garde; non, ne
+craignez rien, j'enterrerai ma douleur avec tant de soin dans le
+plus profond de ma poitrine, je la rendrai si obscure, si secrète,
+que vous n'aurez plus même le souci d'y compatir.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu! mon ami; adieu!</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, dit le comte; à partir de cette heure,
+Maximilien, tu vivras près de moi et avec moi, tu ne me quitteras
+plus, et dans huit jours nous aurons laissé derrière nous la
+France.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous me dites toujours d'espérer?</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis d'espérer, parce que je sais un moyen de te guérir.</p>
+
+<p>&mdash;Comte, vous m'attristez davantage encore s'il est possible.
+Vous ne voyez, comme résultat du coup qui me frappe, qu'une
+douleur banale, et vous croyez me consoler par un moyen banal, le
+voyage.&raquo;</p>
+
+<p>Et Morrel secoua la tête avec une dédaigneuse incrédulité.</p>
+
+<p>&laquo;Que veux-tu que je te dise? reprit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai foi dans mes promesses, laisse-moi faire l'expérience.</p>
+
+<p>&mdash;Comte, vous prolongez mon agonie, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit le comte, faible cœur que tu es, tu n'as pas la
+force de donner à ton ami quelques jours pour l'épreuve qu'il
+tente!</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, sais-tu de quoi le comte de Monte-Cristo est capable?</p>
+
+<p>&laquo;Sais-tu qu'il commande à bien des puissances terrestres?</p>
+
+<p>&laquo;Sais-tu qu'il a assez de foi en Dieu pour obtenir des miracles de
+celui qui a dit qu'avec la foi l'homme pouvait soulever une
+montagne?</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, ce miracle que j'espère, attends-le, ou bien...</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien... répéta Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien, prends-y garde, Morrel, je t'appellerai ingrat.</p>
+
+<p>&mdash;Ayez pitié de moi, comte.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tellement pitié de toi, Maximilien, écoute-moi, tellement
+pitié, que si je ne te guéris pas dans un mois, jour pour jour,
+heure pour heure, retiens bien mes paroles, Morrel, je te placerai
+moi-même en face de ces pistolets tout chargés et d'une coupe du
+plus sûr poison d'Italie, d'un poison plus sûr et plus prompt,
+crois-moi, que celui qui a tué Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me le promettez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, car je suis homme, car, moi aussi, comme je te l'ai dit,
+j'ai voulu mourir, et souvent même, depuis que le malheur s'est
+éloigné de moi, j'ai rêvé les délices de l'éternel sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien sûr, vous me promettez cela, comte? s'écria Maximilien
+enivré.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te le promets pas, je te le jure, dit Monte-Cristo en
+étendant la main.</p>
+
+<p>&mdash;Dans un mois, sur votre honneur, si je ne suis pas consolé,
+vous me laissez libre de ma vie, et, quelque chose que j'en fasse,
+vous ne m'appellerez pas ingrat?</p>
+
+<p>&mdash;Dans un mois jour pour jour, Maximilien; dans un mois, heure
+pour heure, et la date est sacrée, Maximilien; je ne sais pas si
+tu y as songé, nous sommes aujourd'hui le 5 septembre.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a aujourd'hui dix ans que j'ai sauvé ton père, qui voulait
+mourir.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel saisit les mains du comte et les baisa; le comte le laissa
+faire, comme s'il comprenait que cette adoration lui était due.</p>
+
+<p>&laquo;Dans un mois, continua Monte-Cristo, tu auras, sur la table
+devant laquelle nous serons assis l'un et l'autre, de bonnes armes
+et une douce mort; mais, en revanche, tu me promets d'attendre
+jusque-là et de vivre?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! à mon tour, s'écria Morrel, je vous le jure!&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo attira le jeune homme sur son cœur, et l'y retint
+longtemps.</p>
+
+<p>&laquo;Et maintenant, lui dit-il, à partir d'aujourd'hui, tu vas venir
+demeurer chez moi; tu prendras l'appartement d'Haydée, et ma fille
+au moins sera remplacée par mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Haydée! dit Morrel; qu'est devenue Haydée?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est partie cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous quitter?</p>
+
+<p>&mdash;Pour m'attendre...</p>
+
+<p>&laquo;Tiens-toi donc prêt à venir me rejoindre rue des Champs-Élysées,
+et fais-moi sortir d'ici sans qu'on me voie.&raquo;</p>
+
+<p>Maximilien baissa la tête, et obéit comme un enfant ou comme un
+apôtre.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="CVI" id="CVI"></a><a href="#table">CVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le partage.</a></h3>
+
+<p>Dans cet hôtel de la rue Saint-Germain-des-Prés qu'avait choisi
+pour sa mère et pour lui Albert de Morcerf, le premier étage,
+composé d'un petit appartement complet, était loué à un personnage
+fort mystérieux.</p>
+
+<p>Ce personnage était un homme dont jamais le concierge lui-même
+n'avait pu voir la figure, soit qu'il entrât ou qu'il sortît; car
+l'hiver il s'enfonçait le menton dans une de ces cravates rouges
+comme en ont les cochers de bonne maison qui attendent leurs
+maîtres à la sortie des spectacles, et l'été il se mouchait
+toujours précisément au moment où il eût pu être aperçu en passant
+devant la loge. Il faut dire que, contrairement à tous les usages
+reçus, cet habitant de l'hôtel n'était épié par personne, et que
+le bruit qui courait que son incognito cachait un individu très
+haut placé, et <i>ayant le bras long</i>, avait fait respecter ses
+mystérieuses apparitions.</p>
+
+<p>Ses visites étaient ordinairement fixes, quoique parfois elles
+fussent avancées ou retardées; mais presque toujours, hiver ou
+été, c'était vers quatre heures qu'il prenait possession de son
+appartement, dans lequel il ne passait jamais la nuit.</p>
+
+<p>À trois heures et demie, l'hiver, le feu était allumé par la
+servante discrète qui avait l'intendance du petit appartement; à
+trois heures et demie, l'été, des glaces étaient montées par la
+même servante.</p>
+
+<p>À quatre heures, comme nous l'avons dit, le personnage mystérieux
+arrivait.</p>
+
+<p>Vingt minutes après lui, une voiture s'arrêtait devant l'hôtel;
+une femme vêtue de noir ou de bleu foncé, mais toujours enveloppée
+d'un grand voile, en descendait, passait comme une ombre devant la
+loge, montait l'escalier sans que l'on entendît craquer une seule
+marche sous son pied léger.</p>
+
+<p>Jamais il ne lui était arrivé qu'on lui demandât où elle allait.</p>
+
+<p>Son visage, comme celui de l'inconnu, était donc parfaitement
+étranger aux deux gardiens de la porte, ces concierges modèles,
+les seuls peut-être, dans l'immense confrérie des portiers de la
+capitale capables d'une pareille discrétion.</p>
+
+<p>Il va sans dire qu'elle ne montait pas plus haut que le premier.
+Elle grattait à une porte d'une façon particulière; la porte
+s'ouvrait, puis se refermait hermétiquement, et tout était dit.</p>
+
+<p>Pour quitter l'hôtel, même manœuvre que pour y entrer.</p>
+
+<p>L'inconnue sortait la première, toujours voilée, et remontait dans
+sa voiture, qui tantôt disparaissait par un bout de la rue, tantôt
+par l'autre; puis, vingt minutes après, l'inconnu sortait à son
+tour, enfoncé dans sa cravate ou caché par son mouchoir, et
+disparaissait également.</p>
+
+<p>Le lendemain du jour où le comte de Monte-Cristo avait été rendre
+visite à Danglars, jour de l'enterrement de Valentine, l'habitant
+mystérieux entra vers dix heures du matin, au lieu d'entrer comme
+d'habitude, vers quatre heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>Presque aussitôt, et sans garder l'intervalle ordinaire, une
+voiture de place arriva, et la dame voilée monta rapidement
+l'escalier.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit et se referma.</p>
+
+<p>Mais, avant même que la porte fût refermée, la dame s'était
+écriée:</p>
+
+<p>&laquo;Ô Lucien! ô mon ami!&raquo;</p>
+
+<p>De sorte que le concierge, qui, sans le vouloir, avait entendu
+cette exclamation, sut alors pour la première fois que son
+locataire s'appelait Lucien; mais comme c'était un portier modèle,
+il se promit de ne pas même le dire à sa femme.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, qu'y a-t-il, chère amie? demanda celui dont le trouble
+ou l'empressement de la dame voilée avait révélé le nom; parlez,
+dites.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, puis-je compter sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, et vous le savez bien.</p>
+
+<p>&laquo;Mais qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&laquo;Votre billet de ce matin m'a jeté dans une perplexité terrible.</p>
+
+<p>&laquo;Cette précipitation, ce désordre dans votre écriture; voyons,
+rassurez-moi ou effrayez-moi tout à fait!</p>
+
+<p>&mdash;Lucien, un grand événement! dit la dame en attachant sur Lucien
+un regard interrogateur: M. Danglars est parti cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Parti! M. Danglars parti!</p>
+
+<p>&laquo;Et où est-il allé?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous l'ignorez? Il est donc parti pour ne plus
+revenir?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute!</p>
+
+<p>&laquo;À dix heures du soir, ses chevaux l'ont conduit à la barrière de
+Charenton; là, il a trouvé une berline de poste tout attelée; il
+est monté dedans avec son valet de chambre, en disant à son cocher
+qu'il allait à Fontainebleau.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que disiez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, mon ami. Il m'avait laissé une lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; lisez.&raquo;</p>
+
+<p>Et la baronne tira de sa poche une lettre décachetée qu'elle
+présenta à Debray.</p>
+
+<p>Debray, avant de la lire, hésita un instant, comme s'il eût
+cherché à deviner ce qu'elle contenait, ou plutôt comme si,
+quelque chose qu'elle contînt, il était décidé à prendre d'avance
+un parti.</p>
+
+<p>Au bout de quelques secondes ses idées étaient sans doute
+arrêtées, car il lut.</p>
+
+<p>Voici ce que contenait ce billet qui avait jeté un si grand
+trouble dans le cœur de Mme Danglars:</p>
+
+<p>&laquo;Madame et très fidèle épouse.&raquo;</p>
+
+<p>Sans y songer, Debray s'arrêta et regarda la baronne, qui rougit
+jusqu'aux yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Lisez&raquo;, dit-elle.</p>
+
+<p>Debray continua:</p>
+
+<p>&laquo;Quand vous recevrez cette lettre vous n'aurez plus de mari! Oh!
+ne prenez pas trop chaudement l'alarme, vous n'aurez plus de mari
+comme vous n'aurez plus de fille, c'est-à-dire que je serai sur
+une des trente ou quarante routes qui conduisent hors de France.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous dois des explications, et comme vous êtes femme à les
+comprendre parfaitement, je vous les donnerai.</p>
+
+<p>&laquo;Écoutez donc:</p>
+
+<p>&laquo;Un remboursement de cinq millions m'est survenu ce matin, je l'ai
+opéré; un autre de même somme l'a suivi presque immédiatement; je
+l'ajourne à demain: aujourd'hui je pars pour éviter ce demain qui
+me serait trop désagréable à supporter.</p>
+
+<p>&laquo;Vous comprenez cela, n'est-ce pas, madame et très précieuse
+épouse?</p>
+
+<p>&laquo;Je dis:</p>
+
+<p>&laquo;Vous comprenez, parce que vous savez aussi bien que moi mes
+affaires; vous les savez même mieux que moi, attendu que s'il
+s'agissait de dire où a passé une bonne moitié de ma fortune,
+naguère encore assez belle, j'en serais incapable; tandis que
+vous, au contraire, j'en suis certain, vous vous en acquitteriez
+parfaitement.</p>
+
+<p>&laquo;Car les femmes ont des instincts d'une sûreté infaillible, elles
+expliquent par une algèbre qu'elles ont inventée le merveilleux
+lui-même. Moi qui ne connaissais que mes chiffres, je n'ai plus
+rien su du jour où mes chiffres m'ont trompé.</p>
+
+<p>&laquo;Avez-vous quelquefois admiré la rapidité de ma chute, madame?</p>
+
+<p>&laquo;Avez-vous été un peu éblouie de cette incandescente fusion de mes
+lingots?</p>
+
+<p>&laquo;Moi, je l'avoue, je n'y ai vu que du feu; espérons que vous avez
+retrouvé un peu d'or dans les cendres.</p>
+
+<p>&laquo;C'est avec ce consolant espoir que je m'éloigne, madame et très
+prudente épouse, sans que ma conscience me reproche le moins du
+monde de vous abandonner; il vous reste des amis, les cendres en
+question, et, pour comble de bonheur, la liberté que je m'empresse
+de vous rendre.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant, madame, le moment est arrivé de placer dans ce
+paragraphe un mot d'explication intime. Tant que j'ai espéré que
+vous travailliez au bien-être de notre maison, à la fortune de
+notre fille, j'ai philosophiquement fermé les yeux; mais comme
+vous avez fait de la maison une vaste ruine, je ne veux pas servir
+de fondation à la fortune d'autrui.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous ai prise riche, mais peu honorée.</p>
+
+<p>&laquo;Pardonnez-moi de vous parler avec cette franchise; mais comme je
+ne parle que pour nous deux probablement, je ne vois pas pourquoi
+je farderais mes paroles.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai augmenté notre fortune, qui pendant plus de quinze ans a été
+croissant, jusqu'au moment où des catastrophes inconnues et
+inintelligibles encore pour moi sont venues la prendre corps à
+corps et la renverser, sans que, je puis le dire, il y ait
+aucunement de ma faute.</p>
+
+<p>&laquo;Vous, madame, vous avez travaillé seulement à accroître la vôtre,
+chose à laquelle vous avez réussi, j'en suis moralement convaincu.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous laisse donc comme je vous ai prise, riche, mais peu
+honorable.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu.</p>
+
+<p>&laquo;Moi aussi, je vais, à partir d'aujourd'hui, travailler pour mon
+compte.</p>
+
+<p>&laquo;Croyez à toute ma reconnaissance pour l'exemple que vous m'avez
+donné et que je vais suivre.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Votre mari bien dévoué</i>,</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 17em;">&laquo;BARON DANGLARS.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+
+<p>La baronne avait suivi des yeux Debray pendant cette longue et pénible
+lecture; elle avait vu, malgré sa puissance bien connue sur lui-même, le
+jeune homme changer de couleur une ou deux fois.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut fini, il ferma lentement le papier dans ses plis, et
+reprit son attitude pensive.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien? demanda Mme Danglars avec une anxiété facile à comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame? répéta machinalement Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée vous inspire cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple, madame; elle m'inspire l'idée que M. Danglars est
+parti avec des soupçons.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais est-ce tout ce que vous avez à me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, dit Debray avec un froid glacial.</p>
+
+<p>&mdash;Il est parti! parti tout à fait! parti pour ne plus revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Debray, ne croyez pas cela, baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous dis-je, il ne reviendra pas; je le connais, c'est un homme
+inébranlable dans toutes les résolutions qui émanent de son intérêt.</p>
+
+<p>&laquo;S'il m'eût jugée utile à quelque chose, il m'eût emmenée. Il me laisse
+à Paris, c'est que notre séparation peut servir ses projets: elle est
+donc irrévocable et je suis libre à jamais&raquo;, ajouta Mme Danglars avec la
+même expression de prière.</p>
+
+<p>Mais Debray, au lieu de répondre, la laissa dans cette anxieuse
+interrogation du regard et de la pensée.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi! dit-elle enfin, vous ne me répondez pas, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai qu'une question à vous faire: que comptez-vous devenir?</p>
+
+<p>&mdash;J'allais vous le demander, répondit la baronne le cœur palpitant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Debray, c'est donc un conseil que vous me demandez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est un conseil que je vous demande, dit la baronne le cœur
+serré.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si c'est un conseil que vous me demandez, répondit froidement
+le jeune homme, je vous conseille de voyager.</p>
+
+<p>&mdash;De voyager! murmura madame Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement. Comme l'a dit M. Danglars, vous êtes riche et
+parfaitement libre. Une absence de Paris sera nécessaire absolument, à
+ce que je crois du moins, après le double éclat du mariage rompu de Mlle
+Eugénie et de la disparition de M. Danglars.</p>
+
+<p>&laquo;Il importe seulement que tout le monde vous sache abandonnée et vous
+croie pauvre; car on ne pardonnerait pas à la femme du banqueroutier son
+opulence et son grand état de maison.</p>
+
+<p>&laquo;Pour le premier cas, il suffit que vous restiez seulement quinze jours
+à Paris, répétant à tout le monde que vous êtes abandonnée et racontant
+à vos meilleures amies, qui iront le répéter dans le monde, comment cet
+abandon a eu lieu. Puis vous quitterez votre hôtel, vous y laisserez vos
+bijoux, vous abandonnez votre douaire, et chacun vantera votre
+désintéressement et chantera vos louanges.</p>
+
+<p>&laquo;Alors on vous saura abandonnée, et l'on vous croira pauvre; car moi
+seul connais votre situation financière et suis prêt à vous rendre mes
+comptes en loyal associé.&raquo;</p>
+
+<p>La baronne, pâle, atterrée, avait écouté ce discours avec autant
+d'épouvante et de désespoir que Debray avait mis de calme et
+d'indifférence à le prononcer.</p>
+
+<p>&laquo;Abandonnée! répéta-t-elle, oh! bien abandonnée... Oui, vous avez
+raison, monsieur, et personne ne doutera de mon abandon.&raquo;</p>
+
+<p>Ce furent les seules paroles que cette femme, si fière et si violemment
+éprise, put répondre à Debray.</p>
+
+<p>&laquo;Mais riche, très riche même&raquo;, poursuivit Debray en tirant de son
+portefeuille et en étalant sur la table quelques papiers qu'il
+renfermait.</p>
+
+<p>Mme Danglars le laissa faire, tout occupée d'étouffer les battements de
+son cœur et de retenir les larmes qu'elle sentait poindre au bord de
+ses paupières. Mais enfin le sentiment de la dignité l'emporta chez la
+baronne; et si elle ne réussit point à comprimer son cœur, elle parvint
+du moins à ne pas verser une larme.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, dit Debray, il y a six mois à peu près que nous sommes
+associés.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez fourni une mise de fonds de cent mille francs.</p>
+
+<p>&laquo;C'est au mois d'avril de cette année qu'a eu lieu notre association.</p>
+
+<p>&laquo;En mai, nos opérations ont commencé.</p>
+
+<p>&laquo;En mai, nous avons gagné quatre cent cinquante mille francs.</p>
+
+<p>&laquo;En juin, le bénéfice a monté à neuf cent mille.</p>
+
+<p>&laquo;En juillet, nous y avons ajouté dix-sept cent mille francs; c'est, vous
+le savez, le mois des bons d'Espagne.</p>
+
+<p>&laquo;En août, nous perdîmes, au commencement du mois, trois cent mille
+francs; mais le 15 du mois nous nous étions rattrapés, et à la fin nous
+avions pris notre revanche; car nos comptes, mis au net depuis le jour
+de notre association jusqu'à hier où je les ai arrêtés, nous donnent un
+actif de deux millions quatre cent mille francs, c'est-à-dire de douze
+cent mille francs pour chacun de nous.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, continua Debray, compulsant son carnet avec la méthode et
+la tranquillité d'un agent de change, nous trouvons quatre-vingt mille
+francs pour les intérêts composés de cette somme restée entre mes mains.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, interrompit la baronne, que veulent dire ces intérêts, puisque
+jamais vous n'avez fait valoir cet argent?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, madame, dit froidement Debray; j'avais vos
+pouvoirs pour le faire valoir, et j'ai usé de vos pouvoirs.</p>
+
+<p>&laquo;C'est donc quarante mille francs d'intérêts pour votre moitié, plus les
+cent mille francs de mise de fonds première, c'est-à-dire treize cent
+quarante mille francs pour votre part.</p>
+
+<p>&laquo;Or, madame, continua Debray, j'ai eu la précaution de mobiliser votre
+argent avant-hier, il n'y a pas longtemps, comme vous voyez, et l'on eût
+dit que je me doutais d'être incessamment appelé à vous rendre mes
+comptes. Votre argent est là, moitié en billets de banque, moitié en
+bons au porteur.</p>
+
+<p>&laquo;Je dis là, et c'est vrai: car comme je ne jugeais pas ma maison assez
+sûre, comme je ne trouvais pas les notaires assez discrets, et que les
+propriétés parlent encore plus haut que les notaires; comme enfin vous
+n'avez le droit de rien acheter ni de rien posséder en dehors de la
+communauté conjugale, j'ai gardé toute cette somme, aujourd'hui votre
+seule fortune, dans un coffre scellé au fond de cette armoire, et pour
+plus grande sécurité, j'ai fait le maçon moi-même.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, continua Debray en ouvrant l'armoire d'abord, et la caisse
+ensuite, maintenant, madame voilà huit cents billets de mille francs
+chacun, qui ressemblent, comme vous voyez, à un gros album relié en fer;
+j'y joins un coupon de rente de vingt-cinq mille francs; puis pour
+l'appoint, qui fait quelque chose, je crois, comme cent dix mille
+francs, voici un bon à vue sur mon banquier, et comme mon banquier n'est
+pas M. Danglars, le bon sera payé, vous pouvez être tranquille.&raquo;</p>
+
+<p>Mme Danglars prit machinalement le bon à vue, le coupon de rente et la
+liasse de billets de banque.</p>
+
+<p>Cette énorme fortune paraissait bien peu de chose étalée là sur une
+table.</p>
+
+<p>Mme Danglars, les yeux secs, mais la poitrine gonflée de sanglots, la
+ramassa et enferma l'étui d'acier dans son sac, mit le coupon de rente
+et le bon à vue dans son portefeuille, et debout, pâle, muette, elle
+attendit une douce parole qui la consolât d'être si riche.</p>
+
+<p>Mais elle attendit vainement.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, madame, dit Debray, vous avez une existence magnifique,
+quelque chose comme soixante mille livres de rente, ce qui est énorme
+pour une femme qui ne pourra pas tenir maison, d'ici à un an au moins.</p>
+
+<p>&laquo;C'est un privilège pour toutes les fantaisies qui vous passeront par
+l'esprit: sans compter que si vous trouvez votre part insuffisante, eu
+égard au passé qui vous échappe, vous pouvez puiser dans la mienne,
+madame; et je suis disposé à vous offrir, oh! à titre de prêt, bien
+entendu, tout ce que je possède, c'est-à-dire un million soixante mille
+francs.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, répondit la baronne, merci; vous comprenez que vous
+me remettez là beaucoup plus qu'il ne faut à une pauvre femme qui ne
+compte pas, d'ici à longtemps du moins, reparaître dans le monde.&raquo;</p>
+
+<p>Debray fut étonné un moment, mais il se remit et fit un geste qui
+pouvait se traduire par la formule la plus polie d'exprimer cette idée:</p>
+
+<p>&laquo;Comme il vous plaira!&raquo;</p>
+
+<p>Mme Danglars avait peut-être jusque-là espéré encore quelque chose; mais
+quand elle vit le geste insouciant qui venait d'échapper à Debray, et le
+regard oblique dont ce geste était accompagné, ainsi que la révérence
+profonde et le silence significatif qui les suivirent, elle releva la
+tête, ouvrit la porte, et sans fureur, sans secousse, mais aussi sans
+hésitation, elle s'élança dans l'escalier, dédaignant même d'adresser un
+dernier salut à celui qui la laissait partir de cette façon.</p>
+
+<p>&laquo;Bah! dit Debray lorsqu'elle fut partie: beaux projets que tout cela,
+elle restera dans son hôtel, lira des romans, et jouera au lansquenet,
+ne pouvant plus jouer à la bourse.&raquo;</p>
+
+<p>Et il reprit son carnet, biffant avec le plus grand soin les sommes
+qu'il venait de payer.</p>
+
+<p>&laquo;Il me reste un million soixante mille francs, dit-il.</p>
+
+<p>&laquo;Quel malheur que Mlle de Villefort soit morte! cette femme-là me
+convenait sous tous les rapports, et je l'eusse épousée.&raquo;</p>
+
+<p>Et flegmatiquement, selon son habitude, il attendit que Mme Danglars fût
+partie depuis vingt minutes pour se décider à partir à son tour.</p>
+
+<p>Pendant ces vingt minutes, Debray fit des chiffres, sa montre posée à
+côté de lui.</p>
+
+<p>Ce personnage diabolique que toute imagination aventureuse eût créé avec
+plus ou moins de bonheur si Le Sage n'en avait acquis la propriété dans
+son chef-d'œuvre, Asmodée, qui enlevait la croûte des maisons pour en
+voir l'intérieur, eût joui d'un singulier spectacle s'il eût enlevé, au
+moment où Debray faisait ses chiffres, la croûte du petit hôtel de la
+rue Saint-Germain-des-Prés.</p>
+
+<p>Au-dessus de cette chambre où Debray venait de partager avec Mme
+Danglars deux millions et demi, il y avait une autre chambre peuplée
+aussi d'habitants de notre connaissance, lesquels ont joué un rôle assez
+important dans les événements que nous venons de raconter pour que nous
+les retrouvions avec quelque intérêt.</p>
+
+<p>Il y avait dans cette chambre Mercédès et Albert.</p>
+
+<p>Mercédès était bien changée depuis quelques jours, non pas que, même au
+temps de sa plus grande fortune, elle eût jamais étalé le faste
+orgueilleux qui tranche visiblement avec toutes les conditions, et fait
+qu'on ne reconnaît plus la femme aussitôt qu'elle vous apparaît sous des
+habits plus simples; non pas davantage qu'elle fût tombée à cet état de
+dépression où l'on est contraint de revêtir la livrée de la misère; non,
+Mercédès était changée parce que son œil ne brillait plus, parce que sa
+bouche ne souriait plus, parce qu'enfin un perpétuel embarras arrêtait
+sur ses lèvres le mot rapide que lançait autrefois un esprit toujours
+préparé.</p>
+
+<p>Ce n'était pas la pauvreté qui avait flétri l'esprit de Mercédès, ce
+n'était pas le manque de courage qui lui rendait pesante sa pauvreté.</p>
+
+<p>Mercédès, descendue du milieu dans lequel elle vivait, perdue dans la
+nouvelle sphère qu'elle s'était choisie, comme ces personnes qui sortent
+d'un salon splendidement éclairé pour passer subitement dans les
+ténèbres; Mercédès semblait une reine descendue de son palais dans une
+chaumière, et qui, réduite au strict nécessaire, ne se reconnaît ni à la
+vaisselle d'argile qu'elle est obligée d'apporter elle-même sur sa
+table, ni au grabat qui a succédé à son lit.</p>
+
+<p>En effet, la belle Catalane ou la noble comtesse n'avait plus ni son
+regard fier, ni son charmant sourire, parce qu'en arrêtant ses yeux sur
+ce qui l'entourait elle ne voyait que d'affligeants objets: c'était une
+chambre tapissée d'un de ces papiers gris sur gris que les propriétaires
+économes choisissent de préférence comme étant les moins salissants;
+c'était un carreau sans tapis; c'étaient des meubles qui appelaient
+l'attention et forçaient la vue de s'arrêter sur la pauvreté d'un faux
+luxe, toutes choses enfin qui rompaient par leurs tons criards
+l'harmonie si nécessaire à des yeux habitués à un ensemble élégant.</p>
+
+<p>Mme de Morcerf vivait là depuis qu'elle avait quitté son hôtel; la tête
+lui tournait devant ce silence éternel comme elle tourne au voyageur
+arrivé sur le bord d'un abîme: s'apercevant qu'à toute minute Albert la
+regardait à la dérobée pour juger de l'état de son cœur, elle s'était
+astreinte à un monotone sourire des lèvres qui, en l'absence de ce feu
+si doux du sourire des yeux, fait l'effet d'une simple réverbération de
+lumière, c'est-à-dire d'une clarté sans chaleur.</p>
+
+<p>De son côté Albert était préoccupé, mal à l'aise, gêné par un reste de
+luxe qui l'empêchait d'être de sa condition actuelle; il voulait sortir
+sans gants, et trouvait ses mains trop blanches; il voulait courir la
+ville à pied, et trouvait ses bottes trop bien vernies.</p>
+
+<p>Cependant ces deux créatures si nobles et si intelligentes, réunies
+indissolublement par le lien de l'amour maternel et filial, avaient
+réussi à se comprendre sans parler de rien et à économiser toutes les
+privations que l'on se doit entre amis pour établir cette vérité
+matérielle d'où dépend la vie.</p>
+
+<p>Albert avait enfin pu dire à sa mère sans la faire pâlir:</p>
+
+<p>&laquo;Ma mère, nous n'avons plus d'argent.&raquo;</p>
+
+<p>Jamais Mercédès n'avait connu véritablement la misère; elle avait
+souvent, dans sa jeunesse, parlé elle-même de pauvreté, mais ce n'est
+point la même chose: besoin et nécessité sont deux synonymes entre
+lesquels il y a tout un monde d'intervalle.</p>
+
+<p>Aux Catalans, Mercédès avait besoin de mille choses, mais elle ne
+manquait jamais de certaines autres. Tant que les filets étaient bons,
+on prenait du poisson; tant qu'on vendait du poisson, on avait du fil
+pour entretenir les filets.</p>
+
+<p>Et puis, isolée d'amitié, n'ayant qu'un amour qui n'était pour rien dans
+les détails matériels de la situation, on pensait à soi, chacun à soi,
+rien qu'à soi.</p>
+
+<p>Mercédès, du peu qu'elle avait, faisait sa part aussi généreusement que
+possible: aujourd'hui elle avait deux parts à faire, et cela avec rien.</p>
+
+<p>L'hiver approchait: Mercédès, dans cette chambre nue et déjà froide,
+n'avait pas de feu, elle dont un calorifère aux mille branches chauffait
+autrefois la maison depuis les antichambres jusqu'au boudoir; elle
+n'avait pas une pauvre petite fleur, elle dont l'appartement était une
+serre chaude peuplée à prix d'or!</p>
+
+<p>Mais elle avait son fils...</p>
+
+<p>L'exaltation d'un devoir peut-être exagéré les avait soutenus jusque-là
+dans les sphères supérieures.</p>
+
+<p>L'exaltation est presque l'enthousiasme, et l'enthousiasme rend
+insensible aux choses de la terre.</p>
+
+<p>Mais l'enthousiasme s'était calmé, et il avait fallu redescendre peu à
+peu du pays des rêves au monde des réalités.</p>
+
+<p>Il fallait causer du positif, après avoir épuisé tout l'idéal.</p>
+
+<p>&laquo;Ma mère, disait Albert au moment même où Mme Danglars descendait
+l'escalier, comptons un peu toutes nos richesses, s'il vous plaît; j'ai
+besoin d'un total pour échafauder mes plans.</p>
+
+<p>&mdash;Total: rien, dit Mercédès avec un douloureux sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, ma mère, total: trois mille francs, d'abord, et j'ai la
+prétention, avec ces trois mille francs, de mener à nous deux une
+adorable vie.</p>
+
+<p>&mdash;Enfant! soupira Mercédès.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! ma bonne mère, dit le jeune homme, je vous ai malheureusement
+dépensé assez d'argent pour en connaître le prix.</p>
+
+<p>&laquo;C'est énorme, voyez-vous, trois mille francs, et j'ai bâti sur cette
+somme un avenir miraculeux d'éternelle sécurité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites cela, mon ami, continua la pauvre mère; mais d'abord
+acceptons-nous ces trois mille francs? dit Mercédès en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est convenu, ce me semble, dit Albert d'un ton ferme; nous les
+acceptons d'autant plus que nous ne les avons pas, car ils sont, comme
+vous le savez, enterrés dans le jardin de cette petite maison des Allées
+de Meilhan à Marseille.</p>
+
+<p>&laquo;Avec deux cents francs; dit Albert, nous irons tous deux à Marseille.</p>
+
+<p>&mdash;Avec deux cents francs! dit Mercédès, y songez-vous, Albert?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à ce point, je me suis renseigné aux diligences et aux
+bateaux à vapeur, et mes calculs sont faits.</p>
+
+<p>&laquo;Vous retenez vos places pour Chalon, dans le coupé: vous voyez, ma
+mère, que je vous traite en reine, trente-cinq francs.&raquo;</p>
+
+<p>Albert prit une plume, et écrivit:</p>
+
+<div class="noindent">
+<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="table">
+<tr><td align='left'>Coupé, trente-cinq francs, ci: </td><td align='right'>35 F</td></tr>
+<tr><td align='left'>De Chalon à Lyon, vous allez par le bateau à vapeur, six francs, ci:</td><td align='right'>6 F</td></tr>
+<tr><td align='left'>De Lyon à Avignon, le bateau à vapeur encore, seize francs, ci:</td><td align='right'>16 F</td></tr>
+<tr><td align='left'>D'Avignon à Marseille, sept francs, ci:</td><td align='right'>7 F</td></tr>
+<tr><td align='left'>Dépenses de route, cinquante francs, ci:</td><td align='right'> 50 F</td></tr>
+<tr><td align='left'>TOTAL:</td><td align='right'>114 F</td></tr>
+</table></div>
+
+
+<p>&laquo;Mettons cent vingt, ajouta Albert en souriant, vous voyez que je suis
+généreux, n'est-ce pas, ma mère?</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi, mon pauvre enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! n'avez-vous pas vu que je me réserve quatre-vingts francs?</p>
+
+<p>&laquo;Un jeune homme, ma mère, n'a pas besoin de toutes ses aises; d'ailleurs
+je sais ce que c'est que de voyager.</p>
+
+<p>&mdash;Avec ta chaise de poste et ton valet de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;De toute façon, ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit, dit Mercédès; mais ces deux cents francs?</p>
+
+<p>&mdash;Ces deux cents francs, les voici, et puis deux cents autres encore.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, j'ai vendu ma montre cent francs, et les breloques trois cents.</p>
+
+<p>&laquo;Comme c'est heureux! Des breloques qui valaient trois fois la montre.
+Toujours cette fameuse histoire du superflu!</p>
+
+<p>&laquo;Nous voilà donc riches, puisque, au lieu de cent quatorze francs qu'il
+vous fallait pour faire votre route, vous en avez deux cent cinquante.</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous devons quelque chose dans cet hôtel?</p>
+
+<p>&mdash;Trente francs, mais je les paie sur mes cent cinquante francs.</p>
+
+<p>&laquo;Cela est convenu; et puisqu'il ne me faut à la rigueur que
+quatre-vingts francs pour faire ma route, vous voyez que je nage dans le
+luxe.</p>
+
+<p>&laquo;Mais ce n'est pas tout.</p>
+
+<p>&laquo;Que dites-vous de ceci, ma mère?&raquo;</p>
+
+<p>Et Albert tira d'un petit carnet à fermoir d'or, reste de ses anciennes
+fantaisies ou peut-être même tendre souvenir de quelqu'une de ces femmes
+mystérieuses et voilées qui frappaient à la petite porte, Albert tira
+d'un petit carnet un billet de mille francs.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que ceci? demanda Mercédès.</p>
+
+<p>&mdash;Mille francs, ma mère. Oh! il est parfaitement carré.</p>
+
+<p>&mdash;Mais d'où te viennent ces mille francs?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez ceci, ma mère, et ne vous émotionnez pas trop.&raquo;</p>
+
+<p>Et Albert, se levant, alla embrasser sa mère sur les deux joues, puis il
+s'arrêta à la regarder.</p>
+
+<p>&laquo;Vous n'avez pas idée, ma mère, comme je vous trouve belle! dit le jeune
+homme avec un profond sentiment d'amour filial, vous êtes en vérité la
+plus belle comme vous êtes la plus noble des femmes que j'aie jamais
+vues!</p>
+
+<p>&mdash;Cher enfant, dit Mercédès essayant en vain de retenir une larme qui
+pointait au coin de sa paupière.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, il ne vous manquait plus que d'être malheureuse pour
+changer mon amour en adoration.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas malheureuse tant que j'ai mon fils, dit Mercédès; je ne
+serai point malheureuse tant que je l'aurai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! justement, dit Albert; mais voilà où commence l'épreuve, ma mère:
+vous savez ce qui est convenu!</p>
+
+<p>&mdash;Sommes-nous donc convenus de quelque chose? demanda Mercédès.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il est convenu que vous habiterez Marseille, et que, moi je
+partirai pour l'Afrique, où, en place du nom que j'ai quitté, je me
+ferai le nom que j'ai pris.&raquo;</p>
+
+<p>Mercédès poussa un soupir.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, ma mère, depuis hier je suis engagé dans les spahis, ajouta le
+jeune homme en baissant les yeux avec une certaine honte, car il ne
+savait pas lui-même tout ce que son abaissement avait de sublime; ou
+plutôt j'ai cru que mon corps était bien à moi et que je pouvais le
+vendre; depuis hier je remplace quelqu'un.</p>
+
+<p>&laquo;Je me suis vendu, comme on dit, et, ajouta-t-il en essayant de sourire,
+plus cher que je ne croyais valoir, c'est-à-dire deux mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi ces mille francs?... dit en tressaillant Mercédès.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la moitié de la somme, ma mère; l'autre viendra dans un an.&raquo;</p>
+
+<p>Mercédès leva les yeux au ciel avec une expression que rien ne saurait
+rendre, et les deux larmes arrêtées au coin de sa paupière, débordant
+sous l'émotion intérieure, coulèrent silencieusement le long de ses
+joues.</p>
+
+<p>&laquo;Le prix de son sang! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si je suis tué, dit en riant Morcerf, mais je t'assure, bonne
+mère, que je suis au contraire dans l'intention de défendre cruellement
+ma peau; je ne me suis jamais senti si bonne envie de vivre que
+maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! fit Mercédès.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, pourquoi donc voulez-vous que je sois tué, ma mère?</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que Lamoricière, cet autre Ney du Midi, a été tué?</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que Changarnier a été tué?</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que Bedeau a été tué?</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que Morrel, que nous connaissons, a été tué?</p>
+
+<p>&laquo;Songez donc à votre joie, ma mère, lorsque vous me verrez revenir avec
+mon uniforme brodé!</p>
+
+<p>&laquo;Je vous déclare que je compte être superbe là-dessous, et que j'ai
+choisi ce régiment-là par coquetterie.&raquo;</p>
+
+<p>Mercédès soupira, tout en essayant de sourire; elle comprenait, cette
+sainte mère, qu'il était mal à elle de laisser porter à son enfant tout
+le poids du sacrifice.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, donc! reprit Albert, vous comprenez, ma mère, voilà déjà plus
+de quatre mille francs assurés pour vous: avec ces quatre mille francs
+vous vivrez deux bonnes années.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu?&raquo; dit Mercédès.</p>
+
+<p>Ces mots étaient échappés à la comtesse, et avec une douleur si vraie
+que leur véritable sens n'échappa point à Albert; il sentit son cœur se
+serrer, et, prenant la main de sa mère, qu'il pressa tendrement dans les
+siennes:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, vous vivrez! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je vivrai! s'écria Mercédès, mais tu ne partiras point, n'est-ce pas,
+mon fils?</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, je partirai, dit Albert d'une voix calme et ferme, vous
+m'aimez trop pour me laisser près de vous oisif et inutile; d'ailleurs
+j'ai signé.</p>
+
+<p>&mdash;Tu feras selon ta volonté, mon fils; moi, je ferai selon celle de
+Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas selon ma volonté, ma mère, mais selon la raison, selon la
+nécessité. Nous sommes deux créatures désespérées, n'est-ce pas?
+Qu'est-ce que la vie pour vous aujourd'hui? rien. Qu'est-ce que la vie
+pour moi? oh! bien peu de chose sans vous, ma mère, croyez-le; car sans
+vous cette vie, je vous le jure, eût cessé du jour où j'ai douté de mon
+père et renié son nom! Enfin, je vis, si vous me promettez d'espérer
+encore; si vous me laissez le soin de votre bonheur à venir, vous
+doublez ma force. Alors je vais trouver là-bas le gouverneur de
+l'Algérie, c'est un cœur loyal et surtout essentiellement soldat; je
+lui conte ma lugubre histoire: je le prie de tourner de temps en temps
+les yeux du côté où je serai, et s'il me tient parole, s'il me regarde
+faire, avant six mois je suis officier ou mort. Si je suis officier,
+votre sort est assuré, ma mère, car j'aurai de l'argent pour vous et
+pour moi, de plus un nouveau nom dont nous serons fiers tous deux,
+puisque ce sera votre vrai nom. Si je suis tué... eh bien, si je suis
+tué, alors, chère mère, vous mourrez, s'il vous plaît, et alors nos
+malheurs auront leur terme dans leur excès même.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, répondit Mercédès avec son noble et éloquent regard; tu as
+raison, mon fils: prouvons à certaines gens qui nous regardent et qui
+attendent nos actes pour nous juger, prouvons-leur que nous sommes au
+moins dignes d'être plaints.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas de funèbres idées, chère mère! s'écria le jeune homme; je
+vous jure que nous sommes, ou du moins que nous pouvons être très
+heureux. Vous êtes à la fois une femme pleine d'esprit et de
+résignation; moi, je suis devenu simple de goût et sans passion, je
+l'espère. Une fois au service, me voilà riche; une fois dans la maison
+de M. Dantès, vous voilà tranquille. Essayons! je vous en prie, ma mère,
+essayons.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, essayons, mon fils, car tu dois vivre, car tu dois être heureux,
+répondit Mercédès.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, ma mère, voilà notre partage fait, ajouta le jeune homme en
+affectant une grande aisance. Nous pouvons aujourd'hui même partir.
+Allons, je retiens, comme il est dit, votre place.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la tienne, mon fils?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je dois rester deux ou trois jours encore, ma mère; c'est un
+commencement de séparation, et nous avons besoin de nous y habituer.
+J'ai besoin de quelques recommandations, de quelques renseignements sur
+l'Afrique, je vous rejoindrai à Marseille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit, partons! dit Mercédès en s'enveloppant dans le seul
+châle qu'elle eût emporté, et qui se trouvait par hasard être un
+cachemire noir d'un grand prix; partons!&raquo;</p>
+
+<p>Albert recueillit à la hâte ses papiers, sonna pour payer les trente
+francs qu'il devait au maître de l'hôtel, et, offrant son bras à sa
+mère, il descendit l'escalier.</p>
+
+<p>Quelqu'un descendait devant eux; ce quelqu'un, entendant le frôlement
+d'une robe de soie sur la rampe, se retourna.</p>
+
+<p>&laquo;Debray! murmura Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Morcerf!&raquo; répondit le secrétaire du ministre en s'arrêtant sur
+la marche où il se trouvait.</p>
+
+<p>La curiosité l'emporta chez Debray sur le désir de garder l'incognito;
+d'ailleurs il était reconnu.</p>
+
+<p>Il semblait piquant, en effet, de retrouver dans cet hôtel ignoré le
+jeune homme dont la malheureuse aventure venait de faire un si grand
+éclat dans Paris.</p>
+
+<p>&laquo;Morcerf!&raquo; répéta Debray.</p>
+
+<p>Puis, apercevant dans la demi-obscurité la tournure jeune encore et le
+voile noir de Mme de Morcerf:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! pardon, ajouta-t-il avec un sourire, je vous laisse, Albert.&raquo;</p>
+
+<p>Albert comprit la pensée de Debray.</p>
+
+<p>&laquo;Ma mère, dit-il en se retournant vers Mercédès, c'est M. Debray,
+secrétaire du ministre de l'Intérieur, un ancien ami à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! ancien, balbutia Debray; que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis cela, monsieur Debray, reprit Albert, parce qu'aujourd'hui je
+n'ai plus d'amis, et que je ne dois plus en avoir. Je vous remercie
+beaucoup d'avoir bien voulu me reconnaître, monsieur.&raquo;</p>
+
+<p>Debray remonta deux marches et vint donner une énergique poignée de main
+à son interlocuteur.</p>
+
+<p>&laquo;Croyez, mon cher Albert, dit-il avec l'émotion qu'il était susceptible
+d'avoir, croyez que j'ai pris une part profonde au malheur qui vous
+frappe, et que, pour toutes choses, je me mets à votre disposition.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, dit en souriant Albert, mais au milieu de ce malheur,
+nous sommes demeurés assez riches pour n'avoir besoin de recourir à
+personne; nous quittons Paris, et, notre voyage payé, il nous reste cinq
+mille francs.&raquo;</p>
+
+<p>Le rouge monta au front de Debray, qui tenait un million dans son
+portefeuille; et si peu poétique que fût cet esprit exact, il ne put
+s'empêcher de réfléchir que la même maison contenait naguère encore deux
+femmes, dont l'une, justement déshonorée, s'en allait pauvre avec quinze
+cent mille francs sous le pli de son manteau, et dont l'autre,
+injustement frappée, mais sublime en son malheur, se trouvait riche avec
+quelques deniers.</p>
+
+<p>Ce parallèle dérouta ses combinaisons de politesse, la philosophie de
+l'exemple l'écrasa; il balbutia quelques mots de civilité générale et
+descendit rapidement.</p>
+
+<p>Ce jour-là, les commis du ministère, ses subordonnés, eurent fort à
+souffrir de son humeur chagrine.</p>
+
+<p>Mais le soir il se rendit acquéreur d'une fort belle maison, sise
+boulevard de la Madeleine, et rapportant cinquante mille livres de
+rente.</p>
+
+<p>Le lendemain, à l'heure où Debray signait l'acte, c'est-à-dire sur les
+cinq heures du soir, Mme de Morcerf, après avoir tendrement embrassé son
+fils et après avoir été tendrement embrassée par lui, montait dans le
+coupé de la diligence, qui se refermait sur elle.</p>
+
+<p>Un homme était caché dans la cour des messageries Laffitte derrière une
+de ces fenêtres cintrées d'entresol qui surmontent chaque bureau; il vit
+Mercédès monter en voiture; il vit partir la diligence; il vit
+s'éloigner Albert.</p>
+
+<p>Alors il passa la main sur son front chargé de doute en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Hélas! par quel moyen rendrai-je à ces deux innocents le bonheur que je
+leur ai ôté? Dieu m'aidera.&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="CVII" id="CVII"></a><a href="#table">CVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La Fosse-aux-Lions.</a></h3>
+
+<p>L'un des quartiers de la Force, celui qui renferme les détenus les plus
+compromis et les plus dangereux, s'appelle la cour Saint-Bernard.</p>
+
+<p>Les prisonniers, dans leur langage énergique, l'ont surnommé la
+Fosse-aux-Lions, probablement parce que les captifs ont des dents qui
+mordent souvent les barreaux et parfois les gardiens.</p>
+
+<p>C'est dans la prison une prison; les murs ont une épaisseur double des
+autres. Chaque jour un guichetier sonde avec soin les grilles massives,
+et l'on reconnaît à la stature herculéenne, aux regards froids et
+incisifs de ces gardiens, qu'ils ont été choisis pour régner sur leur
+peuple par la terreur et l'activité de l'intelligence.</p>
+
+<p>Le préau de ce quartier est encadré dans des murs énormes sur lesquels
+glisse obliquement le soleil lorsqu'il se décide à pénétrer dans ce
+gouffre de laideurs morales et physiques. C'est là, sur le pavé, que
+depuis l'heure du lever errent soucieux, hagards, pâlissants, comme des
+ombres, les hommes que la justice tient courbés sous le couperet qu'elle
+aiguise.</p>
+
+<p>On les voit se coller, s'accroupir, le long du mur qui absorbe et
+retient le plus de chaleur. Ils demeurent là, causant deux à deux, plus
+souvent isolés, l'œil sans cesse attiré vers la porte qui s'ouvre pour
+appeler quelqu'un des habitants de ce lugubre séjour, ou pour vomir dans
+le gouffre une nouvelle scorie rejetée du creuset de la société.</p>
+
+<p>La cour Saint-Bernard a son parloir particulier; c'est un carré long,
+divisé en deux parties par deux grilles parallèlement plantées à trois
+pieds l'une de l'autre, de façon que le visiteur ne puisse serrer la
+main du prisonnier ou lui passer quelque chose. Ce parloir est sombre,
+humide, et de tout point horrible, surtout lorsqu'on songe aux
+épouvantables confidences qui ont glissé sur ces grilles et rouillé le
+fer des barreaux.</p>
+
+<p>Cependant ce lieu, tout affreux qu'il est, est le paradis où viennent se
+retremper dans une société espérée, savourée, ces hommes dont les jours
+sont comptés: il est si rare qu'on sorte de la Fosse-aux-Lions pour
+aller autre part qu'à la barrière Saint-Jacques, au bagne ou au cabanon
+cellulaire!</p>
+
+<p>Dans cette cour que nous venons de décrire, et qui suait d'une froide
+humidité, se promenait, les mains dans les poches de son habit, un jeune
+homme considéré avec beaucoup de curiosité par les habitants de la
+Fosse.</p>
+
+<p>Il eût passé pour un homme élégant, grâce à la coupe de ses habits, si
+ces habits n'eussent été en lambeaux; cependant ils n'avaient pas été
+usés: le drap, fin et soyeux aux endroits intacts, reprenaient
+facilement son lustre sous la main caressante du prisonnier qui essayait
+d'en faire un habit neuf.</p>
+
+<p>Il appliquait le même soin à fermer une chemise de batiste
+considérablement changée de couleur depuis son entrée en prison, et sur
+ses bottes vernies passait le coin d'un mouchoir brodé d'initiales
+surmontées d'une couronne héraldique.</p>
+
+<p>Quelques pensionnaires de la Fosse-aux-Lions considéraient avec un
+intérêt marqué les recherches de toilette du prisonnier.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, voilà le prince qui se fait beau, dit un des voleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Il est très beau naturellement, dit un autre, et s'il avait seulement
+un peigne et de la pommade, il éclipserait tous les messieurs à gants
+blancs.</p>
+
+<p>&mdash;Son habit a dû être bien neuf et ses bottes reluisent joliment. C'est
+flatteur pour nous qu'il y ait des confrères si comme il faut; et ces
+brigands de gendarmes sont bien vils. Les envieux! avoir déchiré une
+toilette comme cela!</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que c'est un fameux, dit un autre; il a tout fait... et dans
+le grand genre... Il vient de là-bas si jeune! oh! c'est superbe!&raquo;</p>
+
+<p>Et l'objet de cette admiration hideuse semblait savourer les éloges ou
+la vapeur des éloges, car il n'entendait pas les paroles.</p>
+
+<p>Sa toilette terminée, il s'approcha du guichet de la cantine auquel
+s'adossait un gardien:</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, monsieur, lui dit-il, prêtez-moi vingt francs, vous les aurez
+bientôt; avec moi, pas de risques à courir. Songez donc que je tiens à
+des parents qui ont plus de millions que vous n'avez de deniers...
+Voyons, vingt francs, et je vous en prie, afin que je prenne une pistole
+et que j'achète une robe de chambre. Je souffre horriblement d'être
+toujours en habit et en bottes. Quel habit! monsieur, pour un prince
+Cavalcanti!&raquo;</p>
+
+<p>Le gardien lui tourna le dos et haussa les épaules. Il ne rit pas même
+de ces paroles qui eussent déridé tous les fronts car cet homme en avait
+entendu bien d'autres, ou plutôt il avait toujours entendu la même
+chose.</p>
+
+<p>&laquo;Allez, dit Andrea, vous êtes un homme sans entrailles, et je vous ferai
+perdre votre place.&raquo;</p>
+
+<p>Ce mot fit retourner le gardien, qui, cette fois, laissa échapper un
+bruyant éclat de rire.</p>
+
+<p>Alors les prisonniers s'approchèrent et firent cercle.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous dis, continua Andrea, qu'avec cette misérable somme je pourrai
+me procurer un habit et une chambre, afin de recevoir d'une façon
+décente la visite illustre que j'attends d'un jour à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Il a raison! il a raison! dirent les prisonniers... Pardieu! on voit
+bien que c'est un homme comme il faut.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, prêtez-lui les vingt francs, dit le gardien en s'appuyant sur
+son autre colossale épaule; est-ce que vous ne devez pas cela à un
+camarade?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas le camarade de ces gens, dit fièrement le jeune homme;
+ne m'insultez pas, vous n'avez pas ce droit-là.&raquo;</p>
+
+<p>Les voleurs se regardèrent avec de sourds murmures, et une tempête
+soulevée par la provocation du gardien, plus encore que par les paroles
+d'Andrea, commença de gronder sur le prisonnier aristocrate.</p>
+
+<p>Le gardien, sûr de faire le <i>quos ego</i> quand les flots seraient trop
+tumultueux, les laissait monter peu à peu pour jouer un tour au
+solliciteur importun, et se donner une récréation pendant la longue
+garde de sa journée.</p>
+
+<p>Déjà les voleurs se rapprochaient d'Andrea; les uns se disaient:</p>
+
+<p>&laquo;La savate! la savate!&raquo;</p>
+
+<p>Cruelle opération qui consiste à rouer de coups, non pas de savate, mais
+de soulier ferré, un confrère tombé dans la disgrâce de ces messieurs.</p>
+
+<p>D'autres proposaient l'anguille; autre genre de récréation consistant à
+emplir de sable, de cailloux, de gros sous, quand ils en ont, un
+mouchoir tordu, que les bourreaux déchargent comme un fléau sur les
+épaules et la tête du patient.</p>
+
+<p>&laquo;Fouettons le beau monsieur, dirent quelques-uns, monsieur l'honnête
+homme!&raquo;</p>
+
+<p>Mais Andrea, se retournant vers eux, cligna de l'œil, enfla sa joue
+avec sa langue, et fit entendre ce claquement des lèvres qui équivaut à
+mille signes d'intelligence parmi les bandits réduits à se taire.</p>
+
+<p>C'était un signe maçonnique que lui avait indiqué Caderousse.</p>
+
+<p>Ils reconnurent un des leurs.</p>
+
+<p>Aussitôt les mouchoirs retombèrent; la savate ferrée rentra au pied du
+principal bourreau. On entendit quelques voix proclamer que monsieur
+avait raison, que monsieur pouvait être honnête à sa guise, et que les
+prisonniers voulaient donner l'exemple de la liberté de conscience.</p>
+
+<p>L'émeute recula. Le gardien en fut tellement stupéfait qu'il prit
+aussitôt Andrea par les mains et se mit à le fouiller, attribuant à
+quelques manifestations plus significatives que la fascination, ce
+changement subit des habitants de la Fosse-aux-Lions.</p>
+
+<p>Andrea se laissa faire, non sans protester.</p>
+
+<p>Tout à coup une voix retentit au guichet.</p>
+
+<p>&laquo;Benedetto!&raquo; criait un inspecteur.</p>
+
+<p>Le gardien lâcha sa proie.</p>
+
+<p>&laquo;On m'appelle? dit Andrea.</p>
+
+<p>&mdash;Au parloir! dit la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, on me rend visite. Ah! mon cher monsieur, vous allez voir
+si l'on peut traiter un Cavalcanti comme un homme ordinaire!&raquo;</p>
+
+<p>Et Andrea, glissant dans la cour comme une ombre noire, se précipita par
+le guichet entrebâillé, laissant dans l'admiration ses confrères et le
+gardien lui-même.</p>
+
+<p>On l'appelait en effet au parloir, et il ne faudrait pas s'en
+émerveiller moins qu'Andrea lui-même; car le rusé jeune homme, depuis
+son entrée à la Force, au lieu d'user, comme les gens du commun de ce
+bénéfice d'écrire pour se faire réclamer, avait gardé le plus stoïque
+silence.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis, disait-il, évidemment protégé par quelqu'un de puissant; tout
+me le prouve; cette fortune soudaine, cette facilité avec laquelle j'ai
+aplani tous les obstacles, une famille improvisée, un nom illustre
+devenu ma propriété, l'or pleuvant chez moi, les alliances les plus
+magnifiques promises à mon ambition. Un malheureux oubli de ma fortune,
+une absence de mon protecteur m'a perdu, oui, mais pas absolument, pas à
+jamais! La main s'est retirée pour un moment, elle doit se tendre vers
+moi et me ressaisir de nouveau au moment où je me croirai prêt à tomber
+dans l'abîme.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi risquerai-je une démarche imprudente? Je m'aliénerais
+peut-être le protecteur! Il y a deux moyens pour lui de me tirer
+d'affaire: l'évasion mystérieuse, achetée à prix d'or, et la main forcée
+aux juges pour obtenir une absolution. Attendons pour parler, pour agir
+qu'il me soit prouvé qu'on m'a totalement abandonné, et alors...&raquo;</p>
+
+<p>Andrea avait bâti un plan qu'on peut croire habile; le misérable était
+intrépide à l'attaque et rude à la défense.</p>
+
+<p>La misère de la prison commune, les privations de tout genre, il les
+avait supportées. Cependant peu à peu le naturel, ou plutôt l'habitude,
+avait repris le dessus. Andrea souffrait d'être nu, d'être sale, d'être
+affamé; le temps lui durait.</p>
+
+<p>C'est à ce moment d'ennui que la voix de l'inspecteur l'appela au
+parloir.</p>
+
+<p>Andrea sentit son cœur bondir de joie. Il était trop tôt pour que ce
+fût la visite du juge d'instruction, et trop tard pour que ce fût un
+appel du directeur de la prison ou du médecin; c'était donc la visite
+inattendue.</p>
+
+<p>Derrière la grille du parloir où Andrea fut introduit, il aperçut, avec
+ses yeux dilatés par une curiosité avide, la figure sombre et
+intelligente de M. Bertuccio, qui regardait aussi, lui, avec un
+étonnement douloureux, les grilles, les portes verrouillées et l'ombre
+qui s'agitait derrière les barreaux entrecroisés.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! fit Andrea, touché au cœur.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Benedetto, dit Bertuccio de sa voix creuse et sonore.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! vous! dit le jeune homme en regardant avec effroi autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne me reconnais pas, dit Bertuccio, malheureux enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Silence, mais silence donc! fit Andrea qui connaissait la finesse
+d'ouïe de ces murailles; mon Dieu, mon Dieu, ne parlez pas si haut!</p>
+
+<p>&mdash;Tu voudrais causer avec moi, n'est-ce pas, dit Bertuccio, seul à seul?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, dit Andrea.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien.&raquo;</p>
+
+<p>Et Bertuccio, fouillant dans sa poche, fit signe à un gardien qu'on
+apercevait derrière la vitre du guichet.</p>
+
+<p>&laquo;Lisez, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? dit Andrea.</p>
+
+<p>&mdash;L'ordre de te conduire dans une chambre, de t'installer et de me
+laisser communiquer avec toi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!&raquo; fit Andrea, bondissant de joie.</p>
+
+<p>Et tout de suite, se repliant en lui-même, il se dit:</p>
+
+<p>&laquo;Encore le protecteur inconnu! on ne m'oublie pas! On cherche le secret,
+puisqu'on veut causer dans une chambre isolée. Je les tiens... Bertuccio
+a été envoyé par le protecteur!&raquo;</p>
+
+<p>Le gardien conféra un moment avec un supérieur, puis ouvrit les deux
+portes grillées et conduisit à une chambre du premier étage ayant vue
+sur la cour Andrea, qui ne se sentait plus de joie.</p>
+
+<p>La chambre était blanchie à la chaux, comme c'est l'usage dans les
+prisons. Elle avait un aspect de gaieté qui parut rayonnant au
+prisonnier: un poêle, un lit, une chaise, une table en formaient le
+somptueux ameublement.</p>
+
+<p>Bertuccio s'assit sur la chaise. Andrea se jeta sur le lit. Le gardien
+se retira.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, dit l'intendant, qu'as-tu à me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous? dit Andrea.</p>
+
+<p>&mdash;Mais parle d'abord...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non; c'est vous qui avez beaucoup m'apprendre, puisque vous êtes
+venu me trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit. Tu as continué le cours de tes scélératesses: tu as
+volé, tu as assassiné.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! si c'est pour me dire ces choses-là que vous me faites passer
+dans une chambre particulière, autant valait ne pas vous déranger. Je
+sais toutes ces choses. Il en est d'autres que je ne sais pas, au
+contraire. Parlons de celles-là, s'il vous plaît.
+Qui vous a envoyé?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! vous allez vite, monsieur Benedetto.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? et au but. Surtout ménageons les mots inutiles. Qui vous
+envoie?</p>
+
+<p>&mdash;Personne.</p>
+
+<p>&mdash;Comment savez-vous que je suis en prison?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que je t'ai reconnu dans le fashionable insolent qui
+poussait si gracieusement un cheval aux Champs-Élysées.</p>
+
+<p>&mdash;Les Champs-Élysées!... Ah! ah! nous brûlons, comme on dit au jeu de la
+pincette... Les Champs-Élysées... &Ccedil;a, parlons un peu de mon père,
+voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Que suis-je donc?</p>
+
+<p>&mdash;Vous, mon brave monsieur, vous êtes mon père adoptif... Mais ce n'est
+pas vous, j'imagine, qui avez disposé en ma faveur d'une centaine de
+mille francs que j'ai dévorés en quatre ou cinq mois; ce n'est pas vous
+qui m'avez forgé un père italien et gentilhomme; ce n'est pas vous qui
+m'avez fait entrer dans le monde et invité à un certain dîner que je
+crois manger encore, à Auteuil, avec la meilleure compagnie de tout
+Paris, avec certain procureur du roi dont j'ai eu bien tort de ne pas
+cultiver la connaissance, qui me serait si utile en ce moment; ce n'est
+pas vous, enfin, qui me cautionniez pour un ou deux millions quand m'est
+arrivé l'accident fatal de la découverte du pot aux roses... Allons,
+parlez, estimable Corse, parlez...</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu que je te dise?</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aiderai.</p>
+
+<p>&laquo;Tu parlais des Champs-Élysées tout à l'heure, mon digne père
+nourricier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, aux Champs-Élysées demeure un monsieur bien riche, bien
+riche.</p>
+
+<p>&mdash;Chez qui tu as volé et assassiné, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que oui.</p>
+
+<p>&mdash;M. le comte de Monte-Cristo?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui l'avez nommé, comme dit M. Racine. Eh bien, dois-je me
+jeter entre ses bras, l'étrangler sur mon cœur en criant: &laquo;Mon père!
+mon père!&raquo; comme dit M. Pixérécourt?</p>
+
+<p>&mdash;Ne plaisantons pas, répondit gravement Bertuccio, et qu'un pareil nom
+ne soit pas prononcé ici comme vous osez le prononcer.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Andrea un peu étourdi de la solennité du maintien de
+Bertuccio, pourquoi pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que celui qui porte ce nom est trop favorisé du ciel pour être
+le père d'un misérable tel que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de grands mots...</p>
+
+<p>&mdash;Et de grands effets si vous n'y prenez garde!</p>
+
+<p>&mdash;Des menaces!... Je ne les crains pas... Je dirai...</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous avoir affaire à des pygmées de votre espèce? dit Bertuccio
+d'un ton si calme et avec un regard si assuré qu'Andrea en fut remué
+jusqu'au fond des entrailles; croyez-vous avoir affaire à vos scélérats
+routiniers du bagne, ou à vos naïves dupes du monde?... Benedetto, vous
+êtes dans une main terrible, cette main veut bien s'ouvrir pour vous:
+profitez-en. Ne jouez pas avec la foudre qu'elle dépose pour un instant,
+mais qu'elle peut reprendre si vous essayez de la déranger dans son
+libre mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père... je veux savoir qui est mon père! dit l'entêté; j'y périrai
+s'il le faut, mais je le saurai. Que me fait le scandale, à moi? du
+bien... de la réputation... des réclames... comme dit Beauchamp le
+journaliste. Mais vous autres, gens du grand monde, vous avez toujours
+quelque chose à perdre au scandale, malgré vos millions et vos
+armoiries... &Ccedil;à, qui est mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu pour te le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!&raquo; s'écria Benedetto les yeux étincelants de joie.</p>
+
+<p>À ce moment la porte s'ouvrit, et le guichetier, s'adressant à
+Bertuccio:</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, monsieur, dit-il, mais le juge d'instruction attend le
+prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la clôture de mon interrogatoire, dit Andrea au digne
+intendant... Au diable l'importun!</p>
+
+<p>&mdash;Je reviendrai demain, dit Bertuccio.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit Andrea. Messieurs les gendarmes, je suis tout à vous... Ah!
+cher monsieur, laissez donc une dizaine d'écus au greffe pour qu'on me
+donne ici ce dont j'ai besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera fait&raquo;, répliqua Bertuccio.</p>
+
+<p>Andrea lui tendit la main, Bertuccio garda la sienne dans sa poche, et y
+fit seulement sonner quelques pièces d'argent.</p>
+
+<p>&laquo;C'est ce que je voulais dire,&raquo; fit Andrea grimaçant un sourire, mais
+tout à fait subjugué par l'étrange tranquillité de Bertuccio.</p>
+
+<p>&laquo;Me serais-je trompé? se dit-il en montant dans la voiture oblongue et
+grillée qu'on appelle le <i>panier à salade</i>. Nous verrons! Ainsi, à
+demain! ajouta-t-il en se tournant vers Bertuccio.</p>
+
+<p>&mdash;À demain!&raquo; répondit l'intendant.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="CVIII" id="CVIII"></a><a href="#table">CVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le juge.</a></h3>
+
+<p>On se rappelle que l'abbé Busoni était resté seul avec Noirtier dans la
+chambre mortuaire, et que c'était le vieillard et le prêtre qui
+s'étaient constitués les gardiens du corps de la jeune fille.</p>
+
+<p>Peut-être les exhortations chrétiennes de l'abbé, peut-être sa douce
+charité, peut-être sa parole persuasive avaient-elles rendu le courage
+au vieillard: car, depuis le moment où il avait pu conférer avec le
+prêtre, au lieu du désespoir qui s'était d'abord emparé de lui, tout,
+dans Noirtier, annonçait une grande résignation, un calme bien
+surprenant pour tous ceux qui se rappelaient l'affection profonde portée
+par lui à Valentine.</p>
+
+<p>M. de Villefort n'avait point revu le vieillard depuis le matin de cette
+mort. Toute la maison avait été renouvelée: un autre valet de chambre
+avait été engagé pour lui, un autre serviteur pour Noirtier; deux femmes
+étaient entrées au service de Mme de Villefort: tous, jusqu'au concierge
+et au cocher, offraient de nouveaux visages qui s'étaient dressés pour
+ainsi dire entre les différents maîtres de cette maison maudite et
+avaient intercepté les relations déjà assez froides qui existaient entre
+eux. D'ailleurs les assises s'ouvraient dans trois jours, et Villefort,
+enfermé dans son cabinet, poursuivait avec une fiévreuse activité la
+procédure entamée contre l'assassin de Caderousse. Cette affaire, comme
+toutes celles auxquelles le comte de Monte-Cristo se trouvait mêlé,
+avait fait grand bruit dans le monde parisien. Les preuves n'étaient pas
+convaincantes, puisqu'elles reposaient sur quelques mots écrits par un
+forçat mourant, ancien compagnon de bagne de celui qu'il accusait, et
+qui pouvait accuser son compagnon par haine ou par vengeance: la
+conscience seule du magistrat s'était formée; le procureur du roi avait
+fini par se donner à lui-même cette terrible conviction que Benedetto
+était coupable, et il devait tirer de cette victoire difficile une de
+ces jouissances d'amour-propre qui seules réveillaient un peu les fibres
+de son cœur glacé.</p>
+
+<p>Le procès s'instruisait donc, grâce au travail incessant de Villefort,
+qui voulait en faire le début des prochaines assises; aussi avait-il été
+forcé de se celer plus que jamais pour éviter de répondre à la quantité
+prodigieuse de demandes qu'on lui adressait à l'effet d'obtenir des
+billets d'audience.</p>
+
+<p>Et puis si peu de temps s'était écoulé depuis que la pauvre Valentine
+avait été déposée dans la tombe, la douleur de la maison était encore si
+récente, que personne ne s'étonnait de voir le père aussi sévèrement
+absorbé dans son devoir, c'est-à-dire dans l'unique distraction qu'il
+pouvait trouver à son chagrin.</p>
+
+<p>Une seule fois, c'était le lendemain du jour où Benedetto avait reçu
+cette seconde visite de Bertuccio, dans laquelle celui-ci lui avait dû
+nommer son père, le lendemain de ce jour, qui était le dimanche, une
+seule fois, disons-nous, Villefort avait aperçu son père: c'était dans
+un moment où le magistrat, harassé de fatigue, était descendu dans le
+jardin de son hôtel, et sombre, courbé sous une implacable pensée,
+pareil à Tarquin abattant avec sa badine les têtes des pavots les plus
+élevés, M. de Villefort abattait avec sa canne les longues et mourantes
+tiges des roses trémières qui se dressaient le long des allées comme les
+spectres de ces fleurs si brillantes dans la saison qui venait de
+s'écouler.</p>
+
+<p>Déjà plus d'une fois il avait touché le fond du jardin, c'est-à-dire
+cette fameuse grille donnant sur le clos abandonné, revenant toujours
+par la même allée, reprenant sa promenade du même pas et avec le même
+geste, quand ses yeux se portèrent machinalement vers la maison, dans
+laquelle il entendait jouer bruyamment son fils, revenu de la pension
+pour passer le dimanche et le lundi près de sa mère.</p>
+
+<p>Dans ce moment il vit à l'une des fenêtres ouvertes M. Noirtier, qui
+s'était fait rouler dans son fauteuil jusqu'à cette fenêtre, pour jouir
+des derniers rayons d'un soleil encore chaud qui venaient saluer les
+fleurs mourantes des volubilis et les feuilles rougies des vignes
+vierges qui tapissaient le balcon.</p>
+
+<p>L'œil du vieillard était rivé pour ainsi dire sur un point que
+Villefort n'apercevait qu'imparfaitement. Ce regard de Noirtier était si
+haineux, si sauvage, si ardent d'impatience, que le procureur du roi,
+habile à saisir toutes les impressions de ce visage qu'il connaissait si
+bien, s'écarta de la ligne qu'il parcourait pour voir sur quelle
+personne tombait ce pesant regard.</p>
+
+<p>Alors il vit, sous un massif de tilleuls aux branches déjà presque
+dégarnies, Mme de Villefort qui, assise, un livre à la main,
+interrompait de temps à autre sa lecture pour sourire à son fils ou lui
+renvoyer sa balle élastique qu'il lançait obstinément du salon dans le
+jardin.</p>
+
+<p>Villefort pâlit, car il comprenait ce que voulait le vieillard.</p>
+
+<p>Noirtier regardait toujours le même objet; mais soudain son regard se
+porta de la femme au mari, et ce fut Villefort lui-même qui eut à subir
+l'attaque de ces yeux foudroyants qui, en changeant d'objet, avaient
+aussi changé de langage, sans toutefois rien perdre de leur menaçante
+expression.</p>
+
+<p>Mme de Villefort, étrangère à toutes ces passions dont les feux croisés
+passaient au-dessus de sa tête, retenait en ce moment la balle de son
+fils, lui faisant signe de la venir chercher avec un baiser; mais
+Édouard se fit prier longtemps; la caresse maternelle ne lui paraissait
+probablement pas une récompense suffisante au dérangement qu'il allait
+prendre. Enfin il se décida, sauta de la fenêtre au milieu d'un massif
+d'héliotropes et de reines-marguerites, et accourut à Mme de Villefort
+le front couvert de sueur. Mme de Villefort essuya son front, posa ses
+lèvres sur ce moite ivoire, et renvoya l'enfant avec sa balle dans une
+main et une poignée de bonbons dans l'autre.</p>
+
+<p>Villefort, attiré par une invisible attraction, comme l'oiseau est
+attiré par le serpent, Villefort s'approcha de la maison; à mesure qu'il
+s'approchait, le regard de Noirtier s'abaissait en le suivant, et le feu
+de ses prunelles semblait prendre un tel degré d'incandescence, que
+Villefort se sentait dévoré par lui jusqu'au fond du cœur. En effet, on
+lisait dans ce regard un sanglant reproche en même temps qu'une terrible
+menace. Alors les paupières et les yeux de Noirtier se levèrent au ciel
+comme s'il rappelait à son fils un serment oublié.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bon! monsieur, répliqua Villefort au bas de la cour, c'est bon!
+prenez patience un jour encore; ce que j'ai dit est dit.&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier parut calmé par ces paroles, et ses yeux se tournèrent avec
+indifférence d'un autre côté.</p>
+
+<p>Villefort déboutonna violemment sa redingote qui l'étouffait, passa une
+main livide sur son front et rentra dans son cabinet.</p>
+
+<p>La nuit se passa froide et tranquille; tout le monde se coucha et dormit
+comme à l'ordinaire dans cette maison. Seul, comme à l'ordinaire aussi,
+Villefort ne se coucha point en même temps que les autres, et travailla
+jusqu'à cinq heures du matin à revoir les derniers interrogatoires faits
+la veille par les magistrats instructeurs, à compulser les dépositions
+des témoins et à jeter de la netteté dans son acte d'accusation, l'un
+des plus énergiques et des plus habilement conçus qu'il eût encore
+dressés.</p>
+
+<p>C'était le lendemain lundi que devait avoir lieu la première séance des
+assises. Ce jour-là, Villefort le vit poindre blafard et sinistre, et sa
+lueur bleuâtre vint faire reluire sur le papier les lignes tracées à
+l'encre rouge. Le magistrat s'était endormi un instant tandis que sa
+lampe rendait les derniers soupirs: il se réveilla à ses pétillements,
+les doigts humides et empourprés comme s'il les eût trempés dans le
+sang.</p>
+
+<p>Il ouvrit sa fenêtre: une grande bande orangée traversait au loin le
+ciel et coupait en deux les minces peupliers qui se profilaient en noir
+sur l'horizon. Dans le champ de luzerne, au-delà de la grille des
+marronniers, une alouette montait au ciel, en faisant entendre son chant
+clair et matinal.</p>
+
+<p>L'air humide de l'aube inonda la tête de Villefort et rafraîchit sa
+mémoire.</p>
+
+<p>&laquo;Ce sera pour aujourd'hui, dit-il avec effort; aujourd'hui l'homme qui
+va tenir le glaive de la justice doit frapper partout où sont les
+coupables.&raquo;</p>
+
+<p>Ses regards allèrent alors malgré lui chercher la fenêtre de Noirtier
+qui s'avançait en retour, la fenêtre où il avait vu le vieillard la
+veille.</p>
+
+<p>Le rideau en était tiré.</p>
+
+<p>Et cependant l'image de son père lui était tellement présente qu'il
+s'adressa à cette fenêtre fermée comme si elle était ouverte, et que par
+cette ouverture il vit encore le vieillard menaçant.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, murmura-t-il, oui, sois tranquille!&raquo;</p>
+
+<p>Sa tête retomba sur sa poitrine, et, la tête ainsi inclinée, il fit
+quelques tours dans son cabinet, puis enfin il se jeta tout habillé sur
+un canapé, moins pour dormir que pour assouplir ses membres raidis par
+la fatigue et le froid du travail qui pénètre jusque dans la moelle des
+os.</p>
+
+<p>Peu à peu tout le monde se réveilla. Villefort, de son cabinet, entendit
+les bruits successifs qui constituent pour ainsi dire la vie de la
+maison: les portes mises en mouvement, le tintement de la sonnette de
+Mme de Villefort qui appelait sa femme de chambre, les premiers cris de
+l'enfant, qui se levait joyeux comme on se lève d'habitude à cet âge.</p>
+
+<p>Villefort sonna à son tour. Son nouveau valet de chambre entra chez lui
+et lui apporta les journaux.</p>
+
+<p>En même temps que les journaux, il apporta une tasse de chocolat.</p>
+
+<p>&laquo;Que m'apportez-vous là? demanda Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Une tasse de chocolat.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai point demandée. Qui prend donc ce soin de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Madame; elle m'a dit que monsieur parlerait sans doute beaucoup
+aujourd'hui dans cette affaire d'assassinat et qu'il avait besoin de
+prendre des forces.&raquo;</p>
+
+<p>Et le valet déposa sur la table dressée près du canapé, table, comme
+toutes les autres, chargée de papiers, la tasse de vermeil.</p>
+
+<p>Le valet sortit.</p>
+
+<p>Villefort regarda un instant la tasse d'un air sombre, puis, tout à
+coup, il la prit avec un mouvement nerveux, et avala d'un seul trait le
+breuvage qu'elle contenait. On eût dit qu'il espérait que ce breuvage
+était mortel et qu'il appelait la mort pour le délivrer d'un devoir qui
+lui commandait une chose bien plus difficile que de mourir. Puis il se
+leva et se promena dans son cabinet avec une espèce de sourire qui eût
+été terrible à voir si quelqu'un l'eût regardé.</p>
+
+<p>Le chocolat était inoffensif, et M. de Villefort n'éprouva rien.</p>
+
+<p>L'heure du déjeuner arrivée, M. de Villefort ne parut point à table. Le
+valet de chambre rentra dans le cabinet.</p>
+
+<p>&laquo;Madame fait prévenir monsieur, dit-il, que onze heures viennent de
+sonner et que l'audience est pour midi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit Villefort, après?</p>
+
+<p>&mdash;Madame a fait sa toilette: elle est toute prête, et demande si elle
+accompagnera monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>&mdash;Au Palais.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Madame dit qu'elle désire beaucoup assister à cette séance.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Villefort avec un accent presque effrayant, elle désire cela!&raquo;</p>
+
+<p>Le domestique recula d'un pas et dit:</p>
+
+<p>&laquo;Si monsieur désire sortir seul, je vais le dire à madame.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort resta un instant muet; il creusait avec ses ongles sa joue
+pâle sur laquelle tranchait sa barbe d'un noir d'ébène.</p>
+
+<p>&laquo;Dites à madame, répondit-il enfin, que je désire lui parler, et que je
+la prie de m'attendre chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Puis revenez me raser et m'habiller.</p>
+
+<p>&mdash;À l'instant.&raquo;</p>
+
+<p>Le valet de chambre disparut en effet pour reparaître, rasa Villefort et
+l'habilla solennellement de noir.</p>
+
+<p>Puis lorsqu'il eut fini:</p>
+
+<p>&laquo;Madame a dit qu'elle attendait monsieur aussitôt sa toilette achevée,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais.&raquo;</p>
+
+<p>Et Villefort, les dossiers sous le bras, son chapeau à la main, se
+dirigea vers l'appartement de sa femme.</p>
+
+<p>À la porte, il s'arrêta un instant et essuya avec son mouchoir la sueur
+qui coulait sur son front livide.</p>
+
+<p>Puis il poussa la porte.</p>
+
+<p>Mme de Villefort était assise sur une ottomane, feuilletant avec
+impatience des journaux et des brochures que le jeune Édouard s'amusait
+à mettre en pièces avant même que sa mère eût eu le temps d'en achever
+la lecture. Elle était complètement habillée pour sortir; son chapeau
+l'attendait posé sur un fauteuil; elle avait mis ses gants.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! vous voici, monsieur, dit-elle de sa voix naturelle et calme; mon
+Dieu! êtes-vous assez pâle, monsieur! Vous avez donc encore travaillé
+toute la nuit? Pourquoi donc n'êtes-vous pas venu déjeuner avec nous? Eh
+bien, m'emmenez-vous, ou irai-je seule avec Édouard?&raquo;</p>
+
+<p>Mme de Villefort avait, comme on le voit, multiplié les demandes pour
+obtenir une réponse; mais à toutes ces demandes M. de Villefort était
+resté froid et muet comme une statue.</p>
+
+<p>&laquo;Édouard, dit Villefort en fixant sur l'enfant un regard impérieux,
+allez jouer au salon, mon ami, il faut que je parle à votre mère.&raquo;</p>
+
+<p>Mme de Villefort, voyant cette froide contenance, ce ton résolu, ces
+apprêts préliminaires étranges, tressaillit.</p>
+
+<p>Édouard avait levé la tête, avait regardé sa mère, puis, voyant qu'elle
+ne confirmait point l'ordre de M. de Villefort, il s'était remis à
+couper la tête à ses soldats de plomb.</p>
+
+<p>&laquo;Édouard! cria M. de Villefort si rudement que l'enfant bondit sur le
+tapis, m'entendez-vous? allez!&raquo;</p>
+
+<p>L'enfant, à qui ce traitement était peu habituel, se releva debout et
+pâlit; il eût été difficile de dire si c'était de colère ou de peur.</p>
+
+<p>Son père alla à lui, le prit par le bras, et le baisa au front.</p>
+
+<p>&laquo;Va, dit-il, mon enfant, va!&raquo;</p>
+
+<p>Édouard sortit.</p>
+
+<p>M. de Villefort alla à la porte et la ferma derrière lui au verrou.</p>
+
+<p>&laquo;Ô mon Dieu! fit la jeune femme en regardant son mari jusqu'au fond de
+l'âme et en ébauchant un sourire que glaça l'impassibilité de Villefort,
+qu'y a-t-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, où mettez-vous le poison dont vous vous servez d'habitude?&raquo;
+articula nettement et sans préambule le magistrat, placé entre sa femme
+et la porte.</p>
+
+<p>Mme de Villefort éprouva ce que doit éprouver l'alouette lorsqu'elle
+voit le milan resserrer au-dessus de sa tête ses cercles meurtriers.</p>
+
+<p>Un son rauque, brisé, qui n'était ni un cri ni un soupir, s'échappa de
+la poitrine de Mme de Villefort qui pâlit jusqu'à la lividité.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit-elle, je... je ne comprends pas.&raquo;</p>
+
+<p>Et comme elle s'était soulevée dans un paroxysme de terreur, dans un
+second paroxysme plus fort sans doute que le premier, elle se laissa
+retomber sur les coussins du sofa.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous demandais, continua Villefort d'une voix parfaitement calme, en
+quel endroit vous cachiez le poison à l'aide duquel vous avez tué mon
+beau-père M. de Saint-Méran, ma belle-mère, Barrois et ma fille
+Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, s'écria Mme de Villefort en joignant les mains, que
+dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point à vous de m'interroger, mais de répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce au mari ou au juge? balbutia Mme de Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Au juge, madame! au juge!&raquo;</p>
+
+<p>C'était un spectacle effrayant que la pâleur de cette femme, l'angoisse
+de son regard, le tremblement de tout son corps.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! monsieur! murmura-t-elle, ah! monsieur!... et ce fut tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne répondez pas, madame!&raquo; s'écria le terrible interrogateur.</p>
+
+<p>Puis il ajouta, avec un sourire plus effrayant encore que sa colère:</p>
+
+<p>&laquo;Il est vrai que vous ne niez pas!&raquo;</p>
+
+<p>Elle fit un mouvement.</p>
+
+<p>&laquo;Et vous ne pourriez nier, ajouta Villefort, en étendant la main vers
+elle comme pour la saisir au nom de la justice; vous avez accompli ces
+différents crimes avec une impudente adresse, mais qui cependant ne
+pouvait tromper que les gens disposés par leur affection à s'aveugler
+sur votre compte. Dès la mort de Mme de Saint-Méran, j'ai su qu'il
+existait un empoisonneur dans ma maison: M. d'Avrigny m'en avait
+prévenu; après la mort de Barrois, Dieu me pardonne! mes soupçons se
+sont portés sur quelqu'un, sur un ange! mes soupçons qui, même là où il
+n'y a pas de crime, veillent sans cesse allumés au fond de mon cœur;
+mais après la mort de Valentine il n'y a plus eu de doute pour moi,
+madame, et non seulement pour moi, mais encore pour d'autres; ainsi
+votre crime, connu de deux personnes maintenant, soupçonné par
+plusieurs, va devenir public; et, comme je vous le disais tout à
+l'heure, madame, ce n'est plus un mari qui vous parle, c'est un juge!&raquo;</p>
+
+<p>La jeune femme cacha son visage dans ses deux mains.</p>
+
+<p>&laquo;Ô monsieur! balbutia-t-elle, je vous en supplie, ne croyez pas les
+apparences!</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous lâche? s'écria Villefort d'une voix méprisante. En effet,
+j'ai toujours remarqué que les empoisonneurs étaient lâches. Seriez-vous
+lâche, vous qui avez eu l'affreux courage de voir expirer devant vous
+deux vieillards et une jeune fille assassinés pareille?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous lâche, continua Villefort avec une exaltation croissante,
+vous qui avez compté une à une les minutes de quatre agonies, vous qui
+avez combiné vos plans infernaux et remué vos breuvages infâmes avec une
+habileté et une précision si miraculeuses? Vous qui avez si bien combiné
+tout, auriez-vous donc oublié de calculer une seule chose, c'est-à-dire
+où pouvait vous mener la révélation de vos crimes? Oh! c'est impossible,
+cela, et vous avez gardé quelque poison plus doux, plus subtil et plus
+meurtrier que les autres pour échapper au châtiment qui vous était dû...
+Vous avez fait cela, je l'espère du moins?&raquo;</p>
+
+<p>Mme de Villefort tordit ses mains et tomba à genoux.</p>
+
+<p>&laquo;Je sais bien... je sais bien, dit-il, vous avouez; mais l'aveu fait à
+des juges, l'aveu fait au dernier moment, l'aveu fait quand on ne peut
+plus nier, cet aveu ne diminue en rien le châtiment qu'ils infligent au
+coupable.</p>
+
+<p>&mdash;Le châtiment! s'écria Mme de Villefort, le châtiment! monsieur, voilà
+deux fois que vous prononcez ce mot?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Est-ce parce que vous étiez quatre fois coupable que vous
+avez cru y échapper? Est-ce parce que vous êtes la femme de celui qui
+requiert ce châtiment, que vous avez cru que ce châtiment s'écarterait?
+Non, madame, non! Quelle qu'elle soit, l'échafaud attend
+l'empoisonneuse, si surtout, comme je vous le disais tout à l'heure,
+l'empoisonneuse n'a pas eu le soin de conserver pour elle quelques
+gouttes de son plus sûr poison.&raquo;</p>
+
+<p>Mme de Villefort poussa un cri sauvage, et la terreur hideuse et
+indomptable envahit ses traits décomposés.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! ne craignez pas l'échafaud, madame, dit le magistrat, je ne veux
+pas vous déshonorer, car ce serait me déshonorer moi-même; non, au
+contraire, si vous m'avez bien entendu, vous devez comprendre que vous
+ne pouvez mourir sur l'échafaud.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'ai pas compris; que voulez-vous dire? balbutia la
+malheureuse femme complètement atterrée.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que la femme du premier magistrat de la capitale ne
+chargera pas de son infamie un nom demeuré sans tache, et ne déshonorera
+pas du même coup son mari et son enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Non! oh! non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame! ce sera une bonne action de votre part, et de cette
+bonne action je vous remercie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me remerciez! et de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;De ce que vous venez de dire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ai-je dit! j'ai la tête perdue; je ne comprends plus rien, mon
+Dieu! mon Dieu!&raquo;</p>
+
+<p>Et elle se leva les cheveux épars, les lèvres écumantes.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez répondu, madame, à cette question que je vous fis en entrant
+ici: Où est le poison dont vous vous servez d'habitude, madame?&raquo;</p>
+
+<p>Mme de Villefort leva les bras au ciel et serra convulsivement ses mains
+l'une contre l'autre.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non, vociféra-t-elle, non, vous ne voulez point cela!</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je ne veux pas, madame, c'est que vous périssiez sur un
+échafaud, entendez-vous? répondit Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, grâce!</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je veux, c'est que justice soit faite. Je suis sur terre pour
+punir, madame, ajouta-t-il avec un regard flamboyant; à toute autre
+femme, fût-ce à une reine, j'enverrais le bourreau; mais à vous je serai
+miséricordieux. À vous je dis: n'est-ce pas, madame, que vous avez
+conservé quelques gouttes de votre poison le plus doux, le plus prompt
+et le plus sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pardonnez-moi, monsieur, laissez-moi vivre!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est lâche! dit Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Songez que je suis votre femme!</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes une empoisonneuse!</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du Ciel!...</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de l'amour que vous avez eu pour moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Non! non!</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de notre enfant! Ah! pour notre enfant, laissez-moi vivre!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, non! vous dis-je; un jour, si je vous laissais vivre, vous
+le tuerez peut-être aussi comme les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! tuer mon fils! s'écria cette mère sauvage en s'élançant vers
+Villefort; moi! tuer mon Édouard!... ah! ah!&raquo;</p>
+
+<p>Et un rire affreux, un rire de démon, un rire de folle acheva la phrase
+et se perdit dans un râle sanglant.</p>
+
+<p>Mme de Villefort était tombée aux pieds de son mari.</p>
+
+<p>Villefort s'approcha d'elle.</p>
+
+<p>&laquo;Songez-y, madame, dit-il, si à mon retour justice n'est pas faite, je
+vous dénonce de ma propre bouche et je vous arrête de mes propres
+mains.&raquo;</p>
+
+<p>Elle écoutait, pantelante, abattue, écrasée; son œil seul vivait en
+elle et couvait un feu terrible.</p>
+
+<p>&laquo;Vous m'entendez, dit Villefort; je vais là-bas requérir la peine de
+mort contre un assassin... Si je vous retrouve vivante, vous coucherez
+ce soir à la Conciergerie.&raquo;</p>
+
+<p>Mme de Villefort poussa un soupir, ses nerfs se détendirent, elle
+s'affaissa brisée sur le tapis.</p>
+
+<p>Le procureur du roi parut éprouver un mouvement de pitié, il la regarda
+moins sévèrement, et s'inclinant légèrement devant elle:</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, madame, dit-il lentement; adieu!&raquo;</p>
+
+<p>Cet adieu tomba comme le couteau mortel sur Mme de Villefort. Elle
+s'évanouit.</p>
+
+<p>Le procureur du roi sortit, et, en sortant, ferma la porte à double
+tour.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="CIX" id="CIX"></a><a href="#table">CIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Les assises.</a></h3>
+
+<p>L'affaire Benedetto, comme on disait alors au Palais et dans le monde,
+avait produit une énorme sensation. Habitué du Café de Paris, du
+boulevard de Gand et du Bois de Boulogne, le faux Cavalcanti, pendant
+qu'il était resté à Paris et pendant les deux ou trois mois qu'avait
+duré sa splendeur, avait fait une foule de connaissances. Les journaux
+avaient raconté les diverses stations du prévenu dans sa vie élégante et
+dans sa vie de bagne; il en résultait la plus vive curiosité chez
+ceux-là surtout qui avaient personnellement connu le prince Andrea
+Cavalcanti; aussi ceux-là surtout étaient-ils décidés à tout risquer
+pour aller voir sur le banc des accusés M. Benedetto, l'assassin de son
+camarade de chaîne.</p>
+
+<p>Pour beaucoup de gens, Benedetto était, sinon une victime, du moins une
+erreur de la justice: on avait vu M. Cavalcanti père à Paris, et l'on
+s'attendait à le voir de nouveau apparaître pour réclamer son illustre
+rejeton. Bon nombre de personnes qui n'avaient jamais entendu parler de
+la fameuse polonaise avec laquelle il avait débarqué chez le comte de
+Monte-Cristo s'étaient senties frappées de l'air digne, de la
+gentilhommerie et de la science du monde qu'avait montrés le vieux
+patricien, lequel, il faut le dire, semblait un seigneur parfait toutes
+les fois qu'il ne parlait point et ne faisait point d'arithmétique.</p>
+
+<p>Quant à l'accusé lui-même, beaucoup de gens se rappelaient l'avoir vu si
+aimable, si beau, si prodigue, qu'ils aimaient mieux croire à quelque
+machination de la part d'un ennemi comme on en trouve en ce monde, où
+les grandes fortunes élèvent les moyens de faire le mal et le bien à la
+hauteur du merveilleux, et la puissance à la hauteur de l'inouï.</p>
+
+<p>Chacun accourut donc à la séance de la cour d'assises, les uns pour
+savourer le spectacle, les autres pour le commenter. Dès sept heures du
+matin on faisait queue à la grille, et une heure avant l'ouverture de la
+séance la salle était déjà pleine de privilégiés.</p>
+
+<p>Avant l'entrée de la cour, et même souvent après, une salle d'audience,
+les jours de grands procès, ressemble fort à un salon où beaucoup de
+gens se reconnaissent, s'abordent quand ils sont assez près les uns des
+autres pour ne pas perdre leurs places, se font des signes quand ils
+sont séparés par un trop grand nombre de populaire, d'avocats et de
+gendarmes.</p>
+
+<p>Il faisait une de ces magnifiques journées d'automne qui nous
+dédommagent parfois d'un été absent ou écourté; les nuages que M. de
+Villefort avait vus le matin rayer le soleil levant s'étaient dissipés
+comme par magie, et laissaient luire dans toute sa pureté un des
+derniers, un des plus doux jours de septembre.</p>
+
+<p>Beauchamp, un des rois de la presse, et par conséquent ayant son trône
+partout, lorgnait à droite et à gauche. Il aperçut Château-Renaud et
+Debray qui venaient de gagner les bonnes grâces d'un sergent de ville,
+et qui l'avaient décidé à se mettre derrière eux au lieu de les masquer,
+comme c'était son droit. Le digne agent avait flairé le secrétaire du
+ministre et le millionnaire; il se montra plein d'égards pour ses nobles
+voisins et leur permit même d'aller rendre visite à Beauchamp, en leur
+promettant de leur garder leurs places.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit Beauchamp, nous venons donc voir notre ami?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, oui, répondit Debray: ce digne prince! Que le diable
+soit des princes italiens, va!</p>
+
+<p>&mdash;Un homme qui avait eu Dante pour généalogiste, et qui remontait à <i>La
+Divine Comédie</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Noblesse de corde, dit flegmatiquement Château-Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;Il sera condamné, n'est-ce pas? demanda Debray à Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon cher, répondit le journaliste, c'est à vous, ce me semble,
+qu'il faut demander cela: vous connaissez mieux que nous autres l'air du
+bureau; avez-vous vu le président à la dernière soirée de votre
+ministre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous a-t-il dit?</p>
+
+<p>&mdash;Une chose qui va vous étonner.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! parlez donc vite, alors, cher ami, il y a si longtemps qu'on ne me
+dit plus rien de ce genre-là.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il m'a dit que Benedetto, qu'on regarde comme un phénix de
+subtilité, comme un géant d'astuce, n'est qu'un filou très subalterne,
+très niais, et tout à fait indigne des expériences qu'on fera après sa
+mort sur ses organes phrénologiques.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Beauchamp; il jouait cependant très passablement le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous, Beauchamp, qui les détestez, ces malheureux princes et qui
+êtes enchanté de leur trouver de mauvaises façons, mais pas pour moi,
+qui flaire d'instinct le gentilhomme et qui lève une famille
+aristocratique, quelle qu'elle soit, en vrai limier du blason.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous n'avez jamais cru à sa principauté?</p>
+
+<p>&mdash;À sa principauté? si... à son principat? non.</p>
+
+<p>&mdash;Pas mal, dit Debray; je vous assure cependant que pour tout autre que
+vous il pouvait passer... Je l'ai vu chez les ministres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit Château-Renaud; avec cela que vos ministres se
+connaissent en princes!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a du bon dans ce que vous venez de dire, Château-Renaud, répondit
+Beauchamp en éclatant de rire; la phrase est courte, mais agréable. Je
+vous demande la permission d'en user dans mon compte rendu.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez, mon cher monsieur Beauchamp, dit Château-Renaud; prenez; je
+vous donne ma phrase pour ce qu'elle vaut.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Debray à Beauchamp, si j'ai parlé au président, vous avez dû
+parler au procureur du roi, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible; depuis huit jours M. de Villefort se cèle; c'est tout
+naturel: cette suite étrange de chagrins domestiques couronnée par la
+mort étrange de sa fille...</p>
+
+<p>&mdash;La mort étrange! Que dites-vous donc là, Beauchamp?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, faites donc l'ignorant, sous prétexte que tout cela se passe
+chez la noblesse de robe, dit Beauchamp en appliquant son lorgnon à son
+œil et en le forçant de tenir tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur, dit Château-Renaud, permettez-moi de vous dire que,
+pour le lorgnon, vous n'êtes pas de la force de Debray. Debray, donnez
+donc une leçon à M. Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit Beauchamp, je ne me trompe pas.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, elle?</p>
+
+<p>&mdash;On la disait partie.</p>
+
+<p>&mdash;Mlle Eugénie? demanda Château-Renaud; serait-elle déjà revenue?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Mme Danglars?</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! fit Château-Renaud, impossible; dix jours après la fuite
+de sa fille, trois jours après la banqueroute de son mari!&raquo;</p>
+
+<p>Debray rougit légèrement et suivit la direction du regard de Beauchamp.</p>
+
+<p>&laquo;Allons donc! dit-il, c'est une femme voilée, une dame inconnue, quelque
+princesse étrangère, la mère du prince Cavalcanti peut-être; mais vous
+disiez, ou plutôt vous alliez dire des choses fort intéressantes,
+Beauchamp, ce me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Vous parliez de la mort étrange de Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, c'est vrai; mais pourquoi donc Mme de Villefort, n'est-elle
+pas ici?</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre chère femme! dit Debray, elle est sans doute occupée à
+distiller de l'eau de mélisse pour les hôpitaux, et à composer des
+cosmétiques pour elle et pour ses amies. Vous savez qu'elle dépense à
+cet amusement deux ou trois mille écus par an, à ce que l'on assure. Au
+fait, vous avez raison, pourquoi n'est-elle pas ici, Mme de Villefort?
+Je l'aurais vue avec un grand plaisir; j'aime beaucoup cette femme.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit Château-Renaud, je la déteste.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien. Pourquoi aime-t-on? pourquoi déteste-t-on? Je la
+déteste par antipathie.</p>
+
+<p>&mdash;Ou par instinct, toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être... Mais revenons à ce que vous disiez, Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit Beauchamp, n'êtes-vous pas curieux de savoir,
+messieurs, pourquoi l'on meurt si dru dans la maison Villefort?</p>
+
+<p>&mdash;Dru est joli, dit Château-Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, le mot se trouve dans Saint-Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la chose se trouve chez M. de Villefort; allons-y donc.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! dit Debray, j'avoue que je ne perds pas de vue cette maison
+tendue de deuil depuis trois mois et avant-hier encore, à propos de
+Valentine, madame m'en parlait.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que madame?... demanda Château-Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;La femme du ministre, pardieu!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardon, fit Château-Renaud, je ne vais pas chez les ministres,
+moi, je laisse cela aux princes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'étiez que beau, vous devenez flamboyant, baron; prenez pitié de
+vous, ou vous allez nous brûler comme un autre Jupiter.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dirai plus rien, dit Château-Renaud; mais que diable, ayez pitié
+de moi, ne me donnez pas la réplique.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, tâchons d'arriver au bout de notre dialogue, Beauchamp; je
+vous disais donc que madame me demandait avant-hier des renseignements
+là-dessus; instruisez-moi, je l'instruirai.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, messieurs, si l'on meurt si dru, je maintiens le mot, dans la
+maison Villefort, c'est qu'il y a un assassin dans la maison!&raquo;</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens tressaillirent, car déjà plus d'une fois la même
+idée leur était venue.</p>
+
+<p>&laquo;Et quel est cet assassin? demandèrent-ils.</p>
+
+<p>&mdash;Le jeune Édouard.&raquo;</p>
+
+<p>Un éclat de rire des deux auditeurs ne déconcerta aucunement l'orateur,
+qui continua:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, messieurs, le jeune Édouard, enfant phénoménal, qui tue déjà comme
+père et mère.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une plaisanterie?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout; j'ai pris hier un domestique qui sort de chez M. de
+Villefort: écoutez bien ceci.</p>
+
+<p>&mdash;Nous écoutons.</p>
+
+<p>&mdash;Et que je vais renvoyer demain, parce qu'il mange énormément pour se
+remettre du jeûne de terreur qu'il s'imposait là-bas. Eh bien, il parait
+que ce cher enfant a mis la main sur quelque flacon de drogue dont il
+use de temps en temps contre ceux qui lui déplaisent. D'abord ce fut bon
+papa et bonne maman de Saint-Méran qui lui déplurent, et il leur a versé
+trois gouttes de son élixir: trois gouttes suffisent; puis ce fut le
+brave Barrois, vieux serviteur de bon papa Noirtier, lequel rudoyait de
+temps en temps l'aimable espiègle que vous connaissez. L'aimable
+espiègle lui a versé trois gouttes de son élixir. Ainsi fut fait de la
+pauvre Valentine, qui ne le rudoyait pas, elle, mais dont il était
+jaloux: il lui a versé trois gouttes de son élixir, et pour elle comme
+pour les autres tout a été fini.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel diable de conte nous faites-vous là? dit Château-Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Beauchamp, un conte de l'autre monde, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est absurde, dit Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit Beauchamp, voilà déjà que vous cherchez des moyens
+dilatoires! Que diable! demandez à mon domestique, ou plutôt à celui qui
+demain ne sera plus mon domestique: c'était le bruit de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cet élixir, où est-il? quel est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! l'enfant le cache.</p>
+
+<p>&mdash;Où l'a-t-il pris?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le laboratoire de madame sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Sa mère a donc des poisons dans son laboratoire?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais, moi! vous venez me faire là des questions de
+procureur du roi. Je répète ce qu'on m'a dit, voilà tout; je vous cite
+mon auteur: je ne puis faire davantage. Le pauvre diable ne mangeait
+plus d'épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;C'est incroyable!</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mon cher, ce n'est pas incroyable du tout, vous avez vu l'an
+passé cet enfant de la rue de Richelieu, qui s'amusait à tuer ses frères
+et ses sœurs en leur enfonçant une épingle dans l'oreille, tandis
+qu'ils dormaient. La génération qui nous suit est très précoce, mon
+cher.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, dit Château-Renaud, je parie que vous ne croyez pas un seul
+mot de ce que vous nous contez là?... Mais je ne vois pas le comte de
+Monte-Cristo; comment donc n'est-il pas ici?</p>
+
+<p>&mdash;Il est blasé, lui, fit Debray, et puis il ne voudra point paraître
+devant tout le monde, lui qui a été la dupe de tous les Cavalcanti,
+lesquels sont venus à lui, à ce qu'il paraît, avec de fausses lettres de
+créance; de sorte qu'il en est pour une centaine de mille francs
+hypothéqués sur la principauté.</p>
+
+<p>&mdash;À propos, monsieur de Château-Renaud, demanda Beauchamp, comment se
+porte Morrel?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit le gentilhomme, voici trois fois que je vais chez lui, et
+pas plus de Morrel que sur la main. Cependant sa sœur ne m'a point paru
+inquiète, et elle m'a dit avec un fort bon visage qu'elle ne l'avait pas
+vu non plus depuis deux ou trois jours, mais qu'elle était certaine
+qu'il se portait bien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'y pense! le comte de Monte-Cristo ne peut venir dans la salle,
+dit Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il est acteur dans le drame.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il a aussi assassiné quelqu'un? demanda Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, c'est lui, au contraire, qu'on a voulu assassiner. Vous
+savez bien que c'est en sortant de chez lui que ce bon M. de Caderousse
+a été assassiné par son petit Benedetto. Vous savez bien que c'est chez
+lui qu'on a retrouvé ce fameux gilet dans lequel était la lettre qui est
+venue déranger la signature du contrat. Voyez-vous le fameux gilet? Il
+est là tout sanglant, sur le bureau, comme pièce de conviction.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fort bien.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! messieurs, voici la cour; à nos places!&raquo;</p>
+
+<p>En effet un grand bruit se fit entendre dans le prétoire; le sergent de
+ville appela ses deux protégés par un hem! énergique, et l'huissier,
+paraissant au seuil de la salle des délibérations, cria de cette voix
+glapissante que les huissiers avaient déjà du temps de Beaumarchais:</p>
+
+<p>&laquo;La cour, messieurs!&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="CX" id="CX"></a><a href="#table">CX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'acte d'accusation.</a></h3>
+
+<p>Les juges prirent séance au milieu du plus profond silence; les jurés
+s'assirent à leur place; M. de Villefort, objet de l'attention, et nous
+dirons presque de l'admiration générale, se plaça couvert dans son
+fauteuil, promenant un regard tranquille autour de lui.</p>
+
+<p>Chacun regardait avec étonnement cette figure grave et sévère, sur
+l'impassibilité de laquelle les douleurs paternelles semblaient n'avoir
+aucune prise, et l'on regardait avec une espèce de terreur cet homme
+étranger aux émotions de l'humanité.</p>
+
+<p>&laquo;Gendarmes! dit le président, amenez l'accusé.&raquo;</p>
+
+<p>À ces mots, l'attention du public devint plus active, et tous les yeux
+se fixèrent sur la porte par laquelle Benedetto devait entrer.</p>
+
+<p>Bientôt cette porte s'ouvrit et l'accusé parut.</p>
+
+<p>L'impression fut la même sur tout le monde, et nul ne se trompa à
+l'expression de sa physionomie.</p>
+
+<p>Ses traits ne portaient pas l'empreinte de cette émotion profonde qui
+refoule le sang au cœur et décolore le front et les joues. Ses mains,
+gracieusement posées l'une sur son chapeau, l'autre dans l'ouverture de
+son gilet de piqué blanc, n'étaient agitées d'aucun frisson: son œil
+était calme et même brillant. À peine dans la salle, le regard du jeune
+homme se mit à parcourir tous les rangs des juges et des assistants, et
+s'arrêta plus longuement sur le président et surtout sur le procureur du
+roi.</p>
+
+<p>Auprès d'Andrea se plaça son avocat, avocat nommé d'office (car Andrea
+n'avait point voulu s'occuper de ces détails auxquels il n'avait paru
+attacher aucune importance), jeune homme aux cheveux d'un blond fade, au
+visage rougi par une émotion cent fois plus sensible que celle du
+prévenu.</p>
+
+<p>Le président demanda la lecture de l'acte d'accusation, rédigé, comme on
+sait, par la plume si habile et si implacable de Villefort.</p>
+
+<p>Pendant cette lecture, qui fut longue, et qui pour tout autre eût été
+accablante, l'attention publique ne cessa de se porter sur Andrea, qui
+en soutint le poids avec la gaieté d'âme d'un Spartiate.</p>
+
+<p>Jamais Villefort peut-être n'avait été si concis ni si éloquent; le
+crime était présenté sous les couleurs les plus vives, les antécédents
+du prévenu, sa transfiguration, la filiation de ses actes depuis un âge
+assez tendre, étaient déduits avec le talent que la pratique de la vie
+et la connaissance du cœur humain pouvaient fournir à un esprit aussi
+élevé que celui du procureur du roi.</p>
+
+<p>Avec ce seul préambule, Benedetto était à jamais perdu dans l'opinion
+publique, en attendant qu'il fût puni plus matériellement par la loi.</p>
+
+<p>Andrea ne prêta pas la moindre attention aux charges successives qui
+s'élevaient et retombaient sur lui: M. de Villefort, qui l'examinait
+souvent et qui sans doute continuait sur lui les études psychologiques
+qu'il avait eu si souvent l'occasion de faire sur les accusés, M. de
+Villefort ne put une seule fois lui faire baisser les yeux, quelles que
+fussent la fixité et la profondeur de son regard.</p>
+
+<p>Enfin la lecture fut terminée.</p>
+
+<p>&laquo;Accusé, dit le président, vos nom et prénoms?&raquo;</p>
+
+<p>Andrea se leva.</p>
+
+<p>&laquo;Pardonnez-moi monsieur le président, dit-il d'une voix dont le timbre
+vibrait parfaitement pur, mais je vois que vous allez prendre un ordre
+de questions dans lequel je ne puis vous suivre. J'ai la prétention que
+c'est à moi de justifier plus tard d'être une exception aux accusés
+ordinaires. Veuillez donc, je vous prie, me permettre de répondre en
+suivant un ordre différent; je n'en répondrai pas moins à toutes.&raquo;</p>
+
+<p>Le président, surpris, regarda les jurés, qui regardèrent le procureur
+du roi.</p>
+
+<p>Une grande surprise se manifesta dans toute l'assemblée. Mais Andrea ne
+parut aucunement s'en émouvoir.</p>
+
+<p>&laquo;Votre âge? dit le président; répondrez-vous à cette question?</p>
+
+<p>&mdash;À cette question comme aux autres, je répondrai, monsieur le
+président, mais à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Votre âge? répéta le magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vingt et un ans, ou plutôt je les aurai seulement dans quelques
+jours, étant né dans la nuit du 27 au 28 septembre 1817.&raquo;</p>
+
+<p>M. de Villefort, qui était à prendre note, leva la tête à cette date.</p>
+
+<p>&laquo;Où êtes-vous né? continua le président.</p>
+
+<p>&mdash;À Auteuil, près Paris&raquo;, répondit Benedetto.</p>
+
+<p>M. de Villefort leva une seconde fois la tête, regarda Benedetto comme
+il eût regardé la tête de Méduse et devint livide.</p>
+
+<p>Quant à Benedetto, il passa gracieusement sur ses lèvres le coin brodé
+d'un mouchoir de fine batiste.</p>
+
+<p>&laquo;Votre profession? demanda le président.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord j'étais faussaire, dit Andrea le plus tranquillement du monde;
+ensuite je suis passé voleur, et tout récemment je me suis fait
+assassin.&raquo;</p>
+
+<p>Un murmure ou plutôt une tempête d'indignation et de surprise éclata
+dans toutes les parties de la salle: les juges eux-mêmes se regardèrent
+stupéfaits, les jurés manifestèrent le plus grand dégoût pour le cynisme
+qu'on attendait si peu d'un homme élégant.</p>
+
+<p>M. de Villefort appuya une main sur son front qui, d'abord pâle, était
+devenu rouge et bouillant, tout à coup il se leva regardant autour de
+lui comme un homme égaré: l'air lui manquait.</p>
+
+<p>&laquo;Cherchez-vous quelque chose, monsieur le procureur du roi?&raquo; demanda
+Benedetto avec son plus obligeant sourire.</p>
+
+<p>M. de Villefort ne répondit rien, et se rassit ou plutôt retomba sur son
+fauteuil.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce maintenant, prévenu, que vous consentez à dire votre nom?
+demanda le président. L'affectation brutale que vous avez mise à
+énumérer vos différents crimes, que vous qualifiez de profession,
+l'espèce de point d'honneur que vous y attachez, ce dont, au nom de la
+morale et du respect dû à l'humanité, la cour doit vous blâmer
+sévèrement, voilà peut-être la raison qui vous a fait tarder de vous
+nommer: vous voulez faire ressortir ce nom par les titres qui le
+précèdent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est incroyable, monsieur le président, dit Benedetto du ton de voix
+le plus gracieux et avec les manières les plus polies, comme vous avez
+lu au fond de ma pensée; c'est en effet dans ce but que je vous ai prié
+d'intervertir l'ordre des questions.&raquo;</p>
+
+<p>La stupeur était à son comble, il n'y avait plus dans les paroles de
+l'accusé ni forfanterie ni cynisme; l'auditoire ému pressentait quelque
+foudre éclatante au fond de ce nuage sombre.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit le président, votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis vous dire mon nom, car je ne le sais pas; mais je sais
+celui de mon père, et je peux vous le dire.&raquo;</p>
+
+<p>Un éblouissement douloureux aveugla Villefort; on vit tomber de ses
+joues des gouttes de sueur âcres et pressées sur les papiers qu'il
+remuait d'une main convulsive et éperdue.</p>
+
+<p>&laquo;Dites alors le nom de votre père&raquo;, reprit le président.</p>
+
+<p>Pas un souffle, pas une haleine ne troublaient le silence de cette
+immense assemblée: tout le monde attendait.</p>
+
+<p>&laquo;Mon père est procureur du roi, répondit tranquillement Andrea.</p>
+
+<p>&mdash;Procureur du roi! fit avec stupéfaction le président, sans remarquer
+le bouleversement qui se faisait sur la figure de Villefort; procureur
+du roi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et puisque vous voulez savoir son nom je vais vous le dire: il se
+nomme de Villefort!&raquo;</p>
+
+<p>L'explosion, si longtemps contenue par le respect qu'en séance on porte
+à la justice, se fit jour, comme un tonnerre, du fond de toutes les
+poitrines; la cour elle-même ne songea point à réprimer ce mouvement de
+la multitude. Les interjections, les injures adressées à Benedetto, qui
+demeurait impassible, les gestes énergiques, le mouvement des gendarmes,
+le ricanement de cette partie fangeuse qui, dans toute assemblée, monte
+à la surface aux moments de trouble et de scandale, tout cela dura cinq
+minutes avant que les magistrats et les huissiers eussent réussi à
+rétablir le silence.</p>
+
+<p>Au milieu de tout ce bruit, on entendait la voix du président, qui
+s'écriait:</p>
+
+<p>&laquo;Vous jouez-vous de la justice, accusé, et oseriez-vous donner à vos
+concitoyens le spectacle d'une corruption qui, dans une époque qui
+cependant ne laisse rien à désirer sous ce rapport, n'aurait pas encore
+eu son égale?&raquo;</p>
+
+<p>Dix personnes s'empressaient auprès de M. le procureur du roi, à demi
+écrasé sur son siège, et lui offraient des consolations, des
+encouragements, des protestations de zèle et de sympathie.</p>
+
+<p>Le calme s'était rétabli dans la salle, à l'exception cependant d'un
+point où un groupe assez nombreux s'agitait et chuchotait.</p>
+
+<p>Une femme, disait-on, venait de s'évanouir; on lui avait fait respirer
+des sels, elle s'était remise.</p>
+
+<p>Andrea, pendant tout ce tumulte, avait tourné sa figure souriante vers
+l'assemblée; puis, s'appuyant enfin d'une main sur la rampe de chêne de
+son banc, et cela dans l'attitude la plus gracieuse:</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, dit-il, à Dieu ne plaise que je cherche à insulter la cour
+et à faire, en présence de cette honorable assemblée, un scandale
+inutile. On me demande quel âge j'ai, je le dis; on me demande où je
+suis né, je réponds; on me demande mon nom, je ne puis le dire, puisque
+mes parents m'ont abandonné. Mais je puis bien, sans dire mon nom,
+puisque je n'en ai pas, dire celui de mon père, or, je le répète, mon
+père se nomme M. de Villefort, et je suis tout prêt à le prouver.&raquo;</p>
+
+<p>Il y avait dans l'accent du jeune homme une certitude, une conviction,
+une énergie qui réduisirent le tumulte au silence. Les regards se
+portèrent un moment sur le procureur du roi, qui gardait sur son siège
+l'immobilité d'un homme que la foudre vient de changer en cadavre.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, continua Andrea en commandant le silence du geste et de la
+voix, je vous dois la preuve et l'explication de mes paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'écria le président irrité, vous avez déclaré dans
+l'instruction vous nommer Benedetto, vous avez dit être orphelin, et
+vous vous êtes donné la Corse pour patrie.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit à l'instruction ce qu'il m'a convenu de dire à l'instruction,
+car je ne voulais pas que l'on affaiblît ou que l'on arrêtât, ce qui
+n'eût point manqué d'arriver, le retentissement solennel que je voulais
+donner à mes paroles.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant je vous répète que je suis né à Auteuil, dans la nuit du 27
+au 28 septembre 1817, et que je suis le fils de M. le procureur du roi
+de Villefort. Maintenant, voulez-vous des détails? je vais vous en
+donner.</p>
+
+<p>&laquo;Je naquis au premier de la maison numéro 28, rue de la Fontaine, dans
+une chambre tendue de damas rouge. Mon père me prit dans ses bras en
+disant à ma mère que j'étais mort, m'enveloppa dans une serviette
+marquée d'un H et d'un N, et m'emporta dans le jardin où il m'enterra
+vivant.&raquo;</p>
+
+<p>Un frisson parcourut tous les assistants quand ils virent que
+grandissait l'assurance du prévenu avec l'épouvante de M. de Villefort.</p>
+
+<p>&laquo;Mais comment savez-vous tous ces détails? demanda le président.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, monsieur le président. Dans le jardin où mon
+père venait de m'ensevelir, s'était, cette nuit-là même, introduit un
+homme qui lui en voulait mortellement, et qui le guettait depuis
+longtemps pour accomplir sur lui une vengeance corse. L'homme était
+caché dans un massif; il vit mon père enfermer un dépôt dans la terre,
+et le frappa d'un coup de couteau au milieu même de cette opération;
+puis, croyant que ce dépôt était quelque trésor, il ouvrit la fosse et
+me trouva vivant encore. Cet homme me porta à l'hospice des
+Enfants-Trouvés, où je fus inscrit sous le numéro 57. Trois mois après,
+sa sœur fit le voyage de Rogliano à Paris pour me venir chercher, me
+réclama comme son fils et m'emmena.</p>
+
+<p>&laquo;Voilà comment, quoique né à Auteuil, je fus élevé en Corse.&raquo;</p>
+
+<p>Il y eut un instant de silence, mais d'un silence si profond, que, sans
+l'anxiété que semblaient respirer mille poitrines, on eût cru la salle
+vide.</p>
+
+<p>&laquo;Continuez, dit la voix du président.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, continua Benedetto, je pouvais être heureux chez ces braves
+gens qui m'adoraient; mais mon naturel pervers l'emporta sur toutes les
+vertus qu'essayait de verser dans mon cœur ma mère adoptive. Je grandis
+dans le mal et je suis arrivé au crime. Enfin, un jour que je maudissais
+Dieu de m'avoir fait si méchant et de me donner une si hideuse destinée,
+mon père adoptif est venu me dire:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ne blasphème pas, malheureux! car Dieu t'a donné le jour sans colère!
+le crime vient de ton père et non de toi; de ton père qui t'a voué à
+l'enfer si tu mourais, à la misère si un miracle te rendait au jour!</p>
+
+<p>&laquo;Dès lors j'ai cessé de blasphémer Dieu, mais j'ai maudit mon père; et
+voilà pourquoi j'ai fait entendre ici les paroles que vous m'avez
+reprochées, monsieur le président; voilà pourquoi j'ai causé le scandale
+dont frémit encore cette assemblée. Si c'est un crime de plus,
+punissez-moi; mais si je vous ai convaincu que dès le jour de ma
+naissance ma destinée était fatale, douloureuse, amère, lamentable,
+plaignez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre mère? demanda le président.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère me croyait mort; ma mère n'est point coupable. Je n'ai pas
+voulu savoir le nom de ma mère; je ne la connais pas.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment un cri aigu, qui se termina par un sanglot, retentit au
+milieu du groupe qui entourait, comme nous l'avons dit, une femme.</p>
+
+<p>Cette femme tomba dans une violente attaque de nerfs et fut enlevée du
+prétoire, tandis qu'on l'emportait, le voile épais qui cachait son
+visage s'écarta et l'on reconnut Mme Danglars.</p>
+
+<p>Malgré l'accablement de ses sens énervés, malgré le bourdonnement qui
+frémissait à son oreille, malgré l'espèce de folie qui bouleversait son
+cerveau, Villefort la reconnut et se leva.</p>
+
+<p>&laquo;Les preuves! les preuves! dit le président; prévenu, souvenez-vous que
+ce tissu d'horreurs a besoin d'être soutenu par les preuves les plus
+éclatantes.</p>
+
+<p>&mdash;Les preuves? dit Benedetto en riant, les preuves, vous les voulez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, regardez M. de Villefort, et demandez-moi encore les
+preuves.&raquo;</p>
+
+<p>Chacun se retourna vers le procureur du roi, qui, sous le poids de ces
+mille regards rivés sur lui, s'avança dans l'enceinte du tribunal,
+chancelant, les cheveux en désordre et le visage couperosé par la
+pression de ses ongles.</p>
+
+<p>L'assemblée tout entière poussa un long murmure d'étonnement.</p>
+
+<p>&laquo;On me demande les preuves, mon père, dit Benedetto, voulez-vous que je
+les donne?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, balbutia M. de Villefort d'une voix étranglée; non, c'est
+inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, inutile? s'écria le président: mais que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, s'écria le procureur du roi, que je me débattrais en
+vain sous l'étreinte mortelle qui m'écrase, messieurs, je suis, je le
+reconnais, dans la main du Dieu vengeur. Pas de preuves; il n'en est pas
+besoin; tout ce que vient de dire ce jeune homme est vrai!&raquo;</p>
+
+<p>Un silence sombre et pesant comme celui qui précède les catastrophes de
+la nature enveloppa dans son manteau de plomb tous les assistants, dont
+les cheveux se dressaient sur la tête.</p>
+
+<p>&laquo;Et quoi! monsieur de Villefort, s'écria le président, vous ne cédez pas
+à une hallucination? Quoi! vous jouissez de la plénitude de vos
+facultés? On concevrait qu'une accusation si étrange, si imprévue, si
+terrible, ait troublé vos esprits? voyons, remettez-vous.&raquo;</p>
+
+<p>Le procureur du roi secoua la tête. Ses dents s'entrechoquaient avec
+violence comme celles d'un homme dévoré par la fièvre, et cependant il
+était d'une pâleur mortelle.</p>
+
+<p>&laquo;Je jouis de toutes mes facultés, monsieur, dit-il; le corps seulement
+souffre et cela se conçoit. Je me reconnais coupable de tout ce que ce
+jeune homme vient d'articuler contre moi, et je me tiens chez moi à la
+disposition de M. le procureur du roi mon successeur.&raquo;</p>
+
+<p>Et en prononçant ces mots d'une voix sourde et presque étouffée, M. de
+Villefort se dirigea en vacillant vers la porte, que lui ouvrit d'un
+mouvement machinal l'huissier de service.</p>
+
+<p>L'assemblée tout entière demeura muette et consternée par cette
+révélation et par cet aveu, qui faisaient un dénouement si terrible aux
+différentes péripéties qui, depuis quinze jours, avaient agité la haute
+société parisienne.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit Beauchamp, qu'on vienne dire maintenant que le drame n'est
+pas dans la nature!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit Château-Renaud, j'aimerais encore mieux finir comme M. de
+Morcerf: un coup de pistolet paraît doux près d'une pareille
+catastrophe.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis il tue, dit Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi qui avais eu un instant l'idée d'épouser sa fille, dit Debray.
+A-t-elle bien fait de mourir, mon Dieu, la pauvre enfant!</p>
+
+<p>&mdash;La séance est levée, messieurs, dit le président, et la cause remise à
+la prochaine session. L'affaire doit être instruite de nouveau et
+confiée à un autre magistrat.&raquo;</p>
+
+<p>Quant à Andrea, toujours aussi tranquille et beaucoup plus intéressant,
+il quitta la salle escorté par les gendarmes, qui involontairement lui
+témoignaient des égards.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, que pensez-vous de cela, mon brave homme? demanda Debray au
+sergent de ville, en lui glissant un louis dans la main.</p>
+
+<p>&mdash;Il y aura des circonstances atténuantes&raquo;, répondit celui-ci.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="CXI" id="CXI"></a><a href="#table">CXI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Expiation.</a></h3>
+
+<p>M. de Villefort avait vu s'ouvrir devant lui les rangs de la foule, si
+compacte qu'elle fût. Les grandes douleurs sont tellement vénérables,
+qu'il n'est pas d'exemple, même dans les temps les plus malheureux, que
+le premier mouvement de la foule réunie n'ait pas été un mouvement de
+sympathie pour une grande catastrophe. Beaucoup de gens haïs ont été
+assassinés dans une émeute; rarement un malheureux, fût-il criminel, a
+été insulté par les hommes qui assistaient à sa condamnation à mort.</p>
+
+<p>Villefort traversa donc la haie des spectateurs, des gardes, des gens du
+Palais, et s'éloigna, reconnu coupable de son propre aveu, mais protégé
+par sa douleur.</p>
+
+<p>Il est des situations que les hommes saisissent avec leur instinct, mais
+qu'ils ne peuvent commenter avec leur esprit; le plus grand poète, dans
+ce cas, est celui qui pousse le cri le plus véhément et le plus naturel.
+La foule prend ce cri pour un récit tout entier, et elle a raison de
+s'en contenter, et plus raison encore de le trouver sublime quand il est
+vrai.</p>
+
+<p>Du reste il serait difficile de dire l'état de stupeur dans lequel était
+Villefort en sortant du Palais, de peindre cette fièvre qui faisait
+battre chaque artère, raidissait chaque fibre, gonflait à la briser
+chaque veine, et disséquait chaque point du corps mortel en des millions
+de souffrances.</p>
+
+<p>Villefort se traîna le long des corridors, guidé seulement par
+l'habitude; il jeta de ses épaules la toge magistrale, non qu'il pensât
+à la quitter pour la convenance, mais parce qu'elle était à ses épaules
+un fardeau accablant, une tunique de Nessus féconde en tortures.</p>
+
+<p>Il arriva chancelant jusqu'à la cour Dauphine, aperçut sa voiture,
+réveilla le cocher en ouvrant la portière lui-même, et se laissa tomber
+sur les coussins en montrant du doigt la direction du faubourg
+Saint-Honoré. Le cocher partit.</p>
+
+<p>Tout le poids de sa fortune écroulée venait de retomber sur sa tête; ce
+poids l'écrasait, il n'en savait pas les conséquences; il ne les avait
+pas mesurées; il les sentait, il ne raisonnait pas son code comme le
+froid meurtrier qui commente un article connu.</p>
+
+<p>Il avait Dieu au fond du cœur.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu! murmurait-il sans savoir même ce qu'il disait, Dieu! Dieu!&raquo;</p>
+
+<p>Il ne voyait que Dieu derrière l'éboulement qui venait de se faire.</p>
+
+<p>La voiture roulait avec vitesse; Villefort, en s'agitant sur ses
+coussins, sentit quelque chose qui le gênait.</p>
+
+<p>Il porta la main à cet objet: c'était un éventail oublié par Mme de
+Villefort entre le coussin et le dossier de la voiture; cet éventail
+éveilla un souvenir, et ce souvenir fut un éclair au milieu de la nuit.</p>
+
+<p>Villefort songea à sa femme...</p>
+
+<p>&laquo;Oh!&raquo; s'écria-t-il, comme si un fer rouge lui traversait le cœur.</p>
+
+<p>En effet, depuis une heure, il n'avait plus sous les yeux qu'une face de
+sa misère, et voilà que tout à coup il s'en offrait une autre à son
+esprit, et une autre non moins terrible.</p>
+
+<p>Cette femme, il venait de faire avec elle le juge inexorable, il venait
+de la condamner à mort; et elle, elle, frappée de terreur, écrasée par
+le remords, abîmée sous la honte qu'il venait de lui faire avec
+l'éloquence de son irréprochable vertu, elle, pauvre femme faible et
+sans défense contre un pouvoir absolu et suprême, elle se préparait
+peut-être en ce moment même à mourir!</p>
+
+<p>Une heure s'était déjà écoulée depuis sa condamnation; sans doute en ce
+moment elle repassait tous ses crimes dans sa mémoire, elle demandait
+grâce à Dieu, elle écrivait une lettre pour implorer à genoux le pardon
+de son vertueux époux, pardon qu'elle achetait de sa mort.</p>
+
+<p>Villefort poussa un second rugissement de douleur et de rage.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! s'écria-t-il en se roulant sur le satin de son carrosse, cette
+femme n'est devenue criminelle que parce qu'elle m'a touché. Je sue le
+crime, moi! et elle a gagné le crime comme on gagne le typhus, comme on
+gagne le choléra, comme on gagne la peste!... et je la punis!... J'ai
+osé lui dire: Repentez-vous et mourez... moi! oh! non! non! elle
+vivra... elle me suivra... Nous allons fuir, quitter la France, aller
+devant nous tant que la terre pourra nous porter. Je lui parlais
+d'échafaud!... Grand Dieu! comment ai-je osé prononcer ce mot! Mais, moi
+aussi, l'échafaud m'attend!... Nous fuirons... Oui, je me confesserai à
+elle! oui, tous les jours je lui dirai, en m'humiliant, que, moi aussi,
+j'ai commis un crime... Oh! alliance du tigre et du serpent! oh! digne
+femme d'un mari tel que moi!... Il faut qu'elle vive, il faut que mon
+infamie fasse pâlir la sienne!&raquo;</p>
+
+<p>Et Villefort enfonça plutôt qu'il ne baissa la glace du devant de son
+coupé.</p>
+
+<p>&laquo;Vite, plus vite!&raquo; s'écria-t-il d'une voix qui fit bondir le cocher sur
+son siège.</p>
+
+<p>Les chevaux, emportés par la peur, volèrent jusqu'à la maison.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, se répétait Villefort à mesure qu'il se rapprochait de chez
+lui, oui, il faut que cette femme vive, il faut qu'elle se repente et
+qu'elle élève mon fils, mon pauvre enfant, le seul, avec
+l'indestructible vieillard, qui ait survécu à la destruction de la
+famille! Elle l'aimait; c'est pour lui qu'elle a tout fait. Il ne faut
+jamais désespérer du cœur d'une mère qui aime son enfant; elle se
+repentira; nul ne saura qu'elle fut coupable; ces crimes commis chez moi,
+et dont le monde s'inquiète déjà, ils seront oubliés avec le temps, ou,
+si quelques ennemis s'en souviennent, eh bien, je les prendrai sur ma
+liste de crimes. Un, deux, trois de plus, qu'importe! ma femme se
+sauvera emportant de l'or, et surtout emportant son fils, loin du
+gouffre où il me semble que le monde va tomber avec moi. Elle vivra,
+elle sera heureuse encore, puisque tout son amour est dans son fils, et
+que son fils ne la quittera point. J'aurai fait une bonne action; cela
+allège le cœur.&raquo;</p>
+
+<p>Et le procureur du roi respira plus librement qu'il n'avait fait depuis
+longtemps.</p>
+
+<p>La voiture s'arrêta dans la cour de l'hôtel.</p>
+
+<p>Villefort s'élança du marchepied sur le perron; il vit les domestiques
+surpris de le voir revenir si vite. Il ne lut pas autre chose sur leur
+physionomie; nul ne lui adressa la parole; on s'arrêta devant lui, comme
+d'habitude, pour le laisser passer; voilà tout.</p>
+
+<p>Il passa devant la chambre de Noirtier, et, par la porte il ne
+s'inquiéta point de la personne qui était avec son père; c'était
+ailleurs que son inquiétude le tirait.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, dit-il en montant le petit escalier qui conduisait au palier
+où étaient l'appartement de sa femme et la chambre vide de Valentine;
+allons, rien n'est changé ici.&raquo;</p>
+
+<p>Avant tout il ferma la porte du palier.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut que personne ne nous dérange, dit-il; il faut que je puisse lui
+parler librement, m'accuser devant elle, lui tout dire...&raquo;</p>
+
+<p>Il s'approcha de la porte, mit la main sur le bouton de cristal, la
+porte céda.</p>
+
+<p>&laquo;Pas fermée! oh! bien, très bien&raquo;, murmura-t-il.</p>
+
+<p>Et il entra dans le petit salon où dans la soirée on dressait un lit
+pour Édouard; car, quoique en pension, Édouard rentrait tous les soirs:
+sa mère n'avait jamais voulu se séparer de lui.</p>
+
+<p>Il embrassa d'un coup d'œil tout le petit salon.</p>
+
+<p>&laquo;Personne, dit-il; elle est dans sa chambre à coucher sans doute.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'élança vers la porte. Là, le verrou était mis. Il s'arrêta
+frissonnant.</p>
+
+<p>&laquo;Héloïse!&raquo; cria-t-il.</p>
+
+<p>Il lui sembla entendre remuer un meuble.</p>
+
+<p>&laquo;Héloïse! répéta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là?&raquo; demanda la voix de celle qu'il appelait.</p>
+
+<p>Il lui sembla que cette voix était plus faible que de coutume.</p>
+
+<p>&laquo;Ouvrez! ouvrez! s'écria Villefort, c'est moi!&raquo;</p>
+
+<p>Mais malgré cet ordre, malgré le ton d'angoisse avec lequel il était
+donné, on n'ouvrit pas.</p>
+
+<p>Villefort enfonça la porte d'un coup de pied.</p>
+
+<p>À l'entrée de la chambre qui donnait dans son boudoir, Mme de Villefort
+était debout, pâle, les traits contractés, et le regardant avec des yeux
+d'une fixité effrayante.</p>
+
+<p>&laquo;Héloïse! Héloïse! dit-il, qu'avez-vous? Parlez!&raquo;</p>
+
+<p>La jeune femme étendit vers lui sa main raide et livide.</p>
+
+<p>&laquo;C'est fait, monsieur, dit-elle avec un râlement qui sembla déchirer son
+gosier; que voulez-vous donc encore de plus?&raquo;</p>
+
+<p>Et elle tomba de sa hauteur sur le tapis.</p>
+
+<p>Villefort courut à elle, lui saisit la main. Cette main serrait
+convulsivement un flacon de cristal à bouchon d'or.</p>
+
+<p>Mme de Villefort était morte.</p>
+
+<p>Villefort, ivre d'horreur, recula jusqu'au seuil de la chambre et
+regarda le cadavre.</p>
+
+<p>&laquo;Mon fils! s'écria-t-il tout à coup; où est mon fils? Édouard! Édouard!&raquo;</p>
+
+<p>Et il se précipita hors de l'appartement en criant:</p>
+
+<p>&laquo;Édouard! Édouard!&raquo;</p>
+
+<p>Ce nom était prononcé avec un tel accent d'angoisse, que les domestiques
+accoururent.</p>
+
+<p>&laquo;Mon fils! où est mon fils? demanda Villefort. Qu'on l'éloigne de la
+maison, qu'il ne voie pas...</p>
+
+<p>&mdash;M. Édouard n'est point en bas, monsieur, répondit le valet de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Il joue sans doute au jardin; voyez! voyez!</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur. Madame a appelé son fils il y a une demi-heure à peu
+près; M. Édouard est entré chez madame et n'est point descendu depuis.&raquo;</p>
+
+<p>Une sueur glacée inonda le front de Villefort, ses pieds trébuchèrent
+sur la dalle, ses idées commencèrent à tourner dans sa tête comme les
+rouages désordonnés d'une montre qui se brise.</p>
+
+<p>&laquo;Chez madame! murmura-t-il, chez madame!&raquo;</p>
+
+<p>Et il revint lentement sur ses pas, s'essuyant le front d'une main,
+s'appuyant de l'autre aux parois de la muraille.</p>
+
+<p>En rentrant dans la chambre il fallait revoir le corps de la malheureuse
+femme.</p>
+
+<p>Pour appeler Édouard, il fallait réveiller l'écho de cet appartement
+changé en cercueil; parler, c'était violer le silence de la tombe.</p>
+
+<p>Villefort sentit sa langue paralysée dans sa gorge.</p>
+
+<p>&laquo;Édouard, Édouard&raquo;, balbutia-t-il.</p>
+
+<p>L'enfant ne répondait pas; où donc était l'enfant qui, au dire des
+domestiques, était entré chez sa mère et n'en était pas sorti?</p>
+
+<p>Villefort fit un pas en avant.</p>
+
+<p>Le cadavre de Mme de Villefort était couché en travers de la porte du
+boudoir dans lequel se trouvait nécessairement Édouard; ce cadavre
+semblait veiller sur le seuil avec des yeux fixes et ouverts, avec une
+épouvantable et mystérieuse ironie sur les lèvres.</p>
+
+<p>Derrière le cadavre, la portière relevée laissait voir une partie du
+boudoir, un piano et le bout d'un divan de satin bleu.</p>
+
+<p>Villefort fit trois ou quatre pas en avant, et sur le canapé il aperçut
+son enfant couché.</p>
+
+<p>L'enfant dormait sans doute.</p>
+
+<p>Le malheureux eut un élan de joie indicible; un rayon de pure lumière
+descendit dans cet enfer où il se débattait.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait donc que de passer par-dessus le cadavre, d'entrer dans
+le boudoir, de prendre l'enfant dans ses bras et de fuir avec lui, loin,
+bien loin.</p>
+
+<p>Villefort n'était plus cet homme dont son exquise corruption faisait le
+type de l'homme civilisé; c'était un tigre blessé à mort qui laisse ses
+dents brisées dans sa dernière blessure.</p>
+
+<p>Il n'avait plus peur des préjugés, mais des fantômes. Il prit son élan
+et bondit par-dessus le cadavre, comme s'il se fût agi de franchir un
+brasier dévorant.</p>
+
+<p>Il enleva l'enfant dans ses bras, le serrant, le secouant, l'appelant;
+l'enfant ne répondait point. Il colla ses lèvres avides à ses joues, ses
+joues étaient livides et glacées; il palpa ses membres raidis; il appuya
+sa main sur son cœur, son cœur ne battait plus.</p>
+
+<p>L'enfant était mort.</p>
+
+<p>Un papier plié en quatre tomba de la poitrine d'Édouard.</p>
+
+<p>Villefort, foudroyé, se laissa aller sur ses genoux; l'enfant s'échappa
+de ses bras inertes et roula du côté de sa mère.</p>
+
+<p>Villefort ramassa le papier, reconnut l'écriture de sa femme et le
+parcourut avidement.</p>
+
+<p>Voici ce qu'il contenait:</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez si j'étais bonne mère, puisque c'est pour mon fils que je me
+suis faite criminelle!</p>
+
+<p>&laquo;Une bonne mère ne part pas sans son fils!&raquo;</p>
+
+<p>Villefort ne pouvait en croire ses yeux; Villefort ne pouvait en croire
+sa raison. Il se traîna vers le corps d'Édouard, qu'il examina encore
+une fois avec cette attention minutieuse que met la lionne à regarder
+son lionceau mort.</p>
+
+<p>Puis un cri déchirant s'échappa de sa poitrine.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu! murmura-t-il, toujours Dieu!&raquo;</p>
+
+<p>Ces deux victimes l'épouvantaient, il sentait monter en lui l'horreur de
+cette solitude peuplée de deux cadavres.</p>
+
+<p>Tout à l'heure il était soutenu par la rage, cette immense faculté des
+hommes forts, par le désespoir, cette vertu suprême de l'agonie, qui
+poussait les Titans à escalader le ciel, Ajax à montrer le poing aux
+dieux.</p>
+
+<p>Villefort courba sa tête sous le poids des douleurs, il se releva sur
+ses genoux, secoua ses cheveux humides de sueur, hérissés d'effroi et
+celui-là, qui n'avait jamais eu pitié de personne s'en alla trouver le
+vieillard, son père, pour avoir, dans sa faiblesse, quelqu'un à qui
+raconter son malheur, quelqu'un près de qui pleurer.</p>
+
+<p>Il descendit l'escalier que nous connaissons et entra chez Noirtier.</p>
+
+<p>Quand Villefort entra, Noirtier paraissait attentif à écouter aussi
+affectueusement que le permettait son immobilité, l'abbé Busoni,
+toujours aussi calme et aussi froid que de coutume.</p>
+
+<p>Villefort, en apercevant l'abbé, porta la main à son front. Le passé lui
+revint comme une de ces vagues dont la colère soulève plus d'écume que
+les autres vagues.</p>
+
+<p>Il se souvint de la visite qu'il avait faite à l'abbé le surlendemain du
+dîner d'Auteuil et de la visite que lui avait faite l'abbé à lui-même le
+jour de la mort de Valentine.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ici, monsieur! dit-il; mais vous n'apparaissez donc jamais que
+pour escorter la Mort?&raquo;</p>
+
+<p>Busoni se redressa; en voyant l'altération du visage du magistrat,
+l'éclat farouche de ses yeux, il comprit ou crut comprendre que la scène
+des assises était accomplie; il ignorait le reste.</p>
+
+<p>&laquo;J'y suis venu pour prier sur le corps de votre fille! répondit Busoni.</p>
+
+<p>&mdash;Et aujourd'hui, qu'y venez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous dire que vous m'avez assez payé votre dette, et qu'à
+partir de ce moment je vais prier Dieu qu'il se contente comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! fit Villefort en reculant, l'épouvante sur le front, cette
+voix, ce n'est pas celle de l'abbé Busoni!</p>
+
+<p>&mdash;Non.&raquo;</p>
+
+<p>L'abbé arracha sa fausse tonsure, secoua la tête, et ses longs cheveux
+noirs, cessant d'être comprimés, retombèrent sur ses épaules et
+encadrèrent son mâle visage.</p>
+
+<p>&laquo;C'est le visage de M. de Monte-Cristo! s'écria Villefort les yeux
+hagards.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas encore cela, monsieur le procureur du roi, cherchez mieux
+et plus loin.</p>
+
+<p>&mdash;Cette voix! cette voix! où l'ai-je entendue pour la première fois?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez entendue pour la première fois à Marseille, il y a
+vingt-trois ans, le jour de votre mariage avec Mlle de Saint-Méran.
+Cherchez dans vos dossiers.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas Busoni? vous n'êtes pas Monte-Cristo? Mon Dieu vous
+êtes cet ennemi caché, implacable, mortel! J'ai fait quelque chose
+contre vous à Marseille, oh! malheur à moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu as raison, c'est bien cela, dit le comte en croisant les bras
+sur sa large poitrine; cherche, cherche!</p>
+
+<p>&mdash;Mais que t'ai-je donc fait? s'écria Villefort, dont l'esprit flottait
+déjà sur la limite où se confondent la raison et la démence, dans ce
+brouillard qui n'est plus le rêve et qui n'est pas encore le réveil; que
+t'ai-je fait? dis! parle!</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez condamné à une mort lente et hideuse, vous avez tué mon
+père, vous m'avez ôté l'amour avec la liberté, et la fortune avec
+l'amour!</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous? qui êtes-vous donc? mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le spectre d'un malheureux que vous avez enseveli dans les
+cachots du château d'If. À ce spectre sorti enfin de sa tombe Dieu a mis
+le masque du comte de Monte-Cristo, et il l'a couvert de diamants et
+d'or pour que vous ne le reconnaissiez qu'aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je te reconnais, je te reconnais! dit le procureur du roi; tu
+es...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Edmond Dantès!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es Edmond Dantès! s'écria le procureur du roi en saisissant le
+comte par le poignet; alors, viens!&raquo;</p>
+
+<p>Et il l'entraîna par l'escalier, dans lequel Monte-Cristo, étonné, le
+suivit, ignorant lui-même où le procureur du roi le conduisait, et
+pressentant quelque nouvelle catastrophe.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! Edmond Dantès, dit-il en montrant au comte le cadavre de sa
+femme et le corps de son fils, tiens! regarde, es-tu bien vengé?...&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo pâlit à cet effroyable spectacle; il comprit qu'il venait
+d'outrepasser les droits de la vengeance; il comprit qu'il ne pouvait
+plus dire:</p>
+
+<p>&laquo;Dieu est pour moi et avec moi.&raquo;</p>
+
+<p>Il se jeta avec un sentiment d'angoisse inexprimable sur le corps de
+l'enfant, rouvrit ses yeux, tâta le pouls, et s'élança avec lui dans la
+chambre de Valentine, qu'il referma à double tour...</p>
+
+<p>&laquo;Mon enfant! s'écria Villefort; il emporte le cadavre de mon enfant! Oh!
+malédiction! malheur! mort sur toi!&raquo;</p>
+
+<p>Et il voulut s'élancer après Monte-Cristo; mais, comme dans un rêve, il
+sentit ses pieds prendre racine, ses yeux se dilatèrent à briser leurs
+orbites, ses doigts recourbés sur la chair de sa poitrine s'y
+enfoncèrent graduellement jusqu'à ce que le sang rougît ses ongles; les
+veines de ses tempes se gonflèrent d'esprits bouillants qui allèrent
+soulever la voûte trop étroite de son crâne et noyèrent son cerveau dans
+un déluge de feu.</p>
+
+<p>Cette fixité dura plusieurs minutes, jusqu'à ce que l'effroyable
+bouleversement de la raison fût accompli.</p>
+
+<p>Alors il jeta un grand cri suivi d'un long éclat de rire et se précipita
+par les escaliers.</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, la chambre de Valentine se rouvrit, et le comte
+de Monte-Cristo reparut.</p>
+
+<p>Pâle, l'œil morne, la poitrine oppressée, tous les traits de cette
+figure ordinairement si calme et si noble étaient bouleversés par la
+douleur.</p>
+
+<p>Il tenait dans ses bras l'enfant, auquel aucun secours n'avait pu rendre
+la vie.</p>
+
+<p>Il mit un genou en terre et le déposa religieusement près de sa mère, la
+tête posée sur sa poitrine.</p>
+
+<p>Puis, se relevant, il sortit, et rencontrant un domestique sur
+l'escalier:</p>
+
+<p>&laquo;Où est M. de Villefort?&raquo; demanda-t-il.</p>
+
+<p>Le domestique, sans lui répondre, étendit la main du côté du jardin.</p>
+
+<p>Monte-Cristo descendit le perron, s'avança vers l'endroit désigné, et
+vit, au milieu de ses serviteurs faisant cercle autour de lui, Villefort
+une bêche à la main, et fouillant la terre avec une espèce de rage.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas encore ici, disait-il, ce n'est pas encore ici.</p>
+
+<p>Et il fouillait plus loin.</p>
+
+<p>Monte-Cristo s'approcha de lui, et tout bas:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, lui dit-il d'un ton presque humble, vous avez perdu un fils,
+mais...&raquo;</p>
+
+<p>Villefort l'interrompit; il n'avait ni écouté ni entendu.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! je le retrouverai, dit-il; vous avez beau prétendre qu'il n'y est
+pas, je le retrouverai, dussé-je le chercher jusqu'au jour du Jugement
+dernier.</p>
+
+<p>Monte-Cristo recula avec terreur.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! dit-il, il est fou!&raquo;</p>
+
+<p>Et, comme s'il eût craint que les murs de la maison maudite ne
+s'écroulassent sur lui, il s'élança dans la rue, doutant pour la
+première fois qu'il eût le droit de faire ce qu'il avait fait.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! assez, assez comme cela, dit-il, sauvons le dernier.&raquo;</p>
+
+<p>En rentrant chez lui, Monte-Cristo rencontra Morrel, qui errait dans
+l'hôtel des Champs-Élysées, silencieux comme une ombre qui attend le
+moment fixé par Dieu pour rentrer dans son tombeau.</p>
+
+<p>&laquo;Apprêtez-vous, Maximilien, lui dit-il avec un sourire, nous quittons
+Paris demain.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous plus rien à y faire? demanda Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Monte-Cristo, et Dieu veuille que je n'y aie pas trop
+fait!&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="CXII" id="CXII"></a><a href="#table">CXII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le départ.</a></h3>
+
+<p>Les événements qui venaient de se passer préoccupaient tout Paris.
+Emmanuel et sa femme se les racontaient, avec une surprise bien
+naturelle, dans leur petit salon de la rue Meslay; ils rapprochaient ces
+trois catastrophes aussi soudaines qu'inattendues de Morcerf, de
+Danglars et de Villefort.</p>
+
+<p>Maximilien, qui était venu leur faire une visite, les écoutait ou plutôt
+assistait à leur conversation, plongé dans son insensibilité habituelle.</p>
+
+<p>&laquo;En vérité, disait Julie, ne dirait-on pas, Emmanuel que tous ces gens
+riches, si heureux hier, avaient oublié, dans le calcul sur lequel ils
+avaient établi leur fortune, leur bonheur et leur considération, la part
+du mauvais génie, et que celui-ci, comme les méchantes fées des contes
+de Perrault qu'on a négligé d'inviter à quelque noce ou à quelque
+baptême, est apparu tout à coup pour se venger de ce fatal oubli?</p>
+
+<p>&mdash;Que de désastres! disait Emmanuel pensant à Morcerf et à Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Que de souffrances! disait Julie, en se rappelant Valentine, que par
+instinct de femme elle ne voulait pas nommer devant son frère.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est Dieu qui les a frappés, disait Emmanuel, c'est que Dieu, qui
+est la suprême bonté, n'a rien trouvé dans le passé de ces gens-là qui
+méritât l'atténuation de la peine; c'est que ces gens-là étaient
+maudits.</p>
+
+<p>&mdash;N'es-tu pas bien téméraire dans ton jugement, Emmanuel? dit Julie.
+Quand mon père, le pistolet à la main, était prêt à se brûler la
+cervelle, si quelqu'un eût dit comme tu le dis à cette heure: &laquo;Cet homme
+a mérité sa peine&raquo;, ce quelqu'un-là ne se serait-il point trompé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais Dieu n'a pas permis que notre père succombât, comme il n'a
+pas permis qu'Abraham sacrifiât son fils. Au patriarche, comme à nous,
+il a envoyé un ange qui a coupé à moitié chemin les ailes de la Mort.&raquo;</p>
+
+<p>Il achevait à peine de prononcer ces paroles que le bruit de la cloche
+retentit.</p>
+
+<p>C'était le signal donné par le concierge qu'une visite arrivait.</p>
+
+<p>Presque au même instant la porte du salon s'ouvrit, et le comte de
+Monte-Cristo parut sur le seuil.</p>
+
+<p>Ce fut un double cri de joie de la part des deux jeunes gens.</p>
+
+<p>Maximilien releva la tête et la laissa retomber.</p>
+
+<p>&laquo;Maximilien, dit le comte sans paraître remarquer les différentes
+impressions que sa présence produisait sur ses hôtes, je viens vous
+chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Me chercher? dit Morrel comme sortant d'un rêve.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Monte-Cristo; n'est-il pas convenu que je vous emmène, et ne
+vous ai-je pas prévenu de vous tenir prêt?</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, dit Maximilien, j'étais venu leur dire adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Et où allez-vous, monsieur le comte? demanda Julie.</p>
+
+<p>&mdash;À Marseille d'abord, madame.</p>
+
+<p>&mdash;À Marseille? répétèrent ensemble les deux jeunes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et je vous prends votre frère.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! monsieur le comte, dit Julie, rendez-nous-le guéri!&raquo;</p>
+
+<p>Morrel se détourna pour cacher sa rougeur.</p>
+
+<p>&laquo;Vous vous êtes donc aperçue qu'il était souffrant? dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit la jeune femme, et j'ai peur qu'il ne s'ennuie avec
+nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je le distrairai, reprit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt, monsieur, dit Maximilien. Adieu, mes bons amis! Adieu,
+Emmanuel! Adieu, Julie!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! adieu? s'écria Julie; vous partez ainsi tout de suite, sans
+préparations, sans passeports?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les délais qui doublent le chagrin des séparations, dit
+Monte-Cristo, et Maximilien, j'en suis sûr, a dû se précautionner de
+toutes choses: je le lui avais recommandé.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mon passeport, et mes malles sont faites, dit Morrel avec sa
+tranquillité monotone.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, dit Monte-Cristo en souriant, on reconnaît là l'exactitude
+d'un bon soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous nous quittez comme cela, dit Julie, à l'instant? Vous ne nous
+donnez pas un jour, pas une heure?</p>
+
+<p>&mdash;Ma voiture est à la porte, madame; il faut que je sois à Rome dans
+cinq jours.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Maximilien ne va pas à Rome? dit Emmanuel.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais où il plaira au comte de me mener, dit Morrel avec un triste
+sourire; je lui appartiens pour un mois encore.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! comme il dit cela, monsieur le comte!</p>
+
+<p>&mdash;Maximilien m'accompagne, dit le comte avec sa persuasive affabilité,
+tranquillisez-vous donc sur votre frère.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, ma sœur! répéta Morrel; adieu, Emmanuel!</p>
+
+<p>&mdash;Il me navre le cœur avec sa nonchalance, dit Julie. Oh! Maximilien,
+Maximilien, tu nous caches quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Monte-Cristo, vous le verrez revenir gai, riant et joyeux.&raquo;</p>
+
+<p>Maximilien lança à Monte-Cristo un regard presque dédaigneux, presque
+irrité.</p>
+
+<p>&laquo;Partons! dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Avant que vous partiez, monsieur le comte, dit Julie, me
+permettez-vous de vous dire tout ce que l'autre jour...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répliqua le comte en lui prenant les deux mains, tout ce que
+vous me diriez ne vaudra jamais ce que je lis dans vos yeux, ce que
+votre cœur a pensé, ce que le mien a ressenti. Comme les bienfaiteurs
+de roman, j'eusse dû partir sans vous revoir; mais cette vertu était
+au-dessus de mes forces, parce que je suis un homme faible et vaniteux,
+parce que le regard humide, joyeux et tendre de mes semblables me fait
+du bien. Maintenant je pars, et je pousse l'égoïsme jusqu'à vous dire:
+Ne m'oubliez pas, mes amis, car probablement vous ne me reverrez jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Ne plus vous revoir! s'écria Emmanuel, tandis que deux grosses larmes
+roulaient sur les joues de Julie: ne plus vous revoir! mais ce n'est
+donc pas un homme, c'est donc un dieu qui nous quitte, et ce dieu va
+donc remonter au ciel après être apparu sur la terre pour y faire le
+bien!</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela, reprit vivement Monte-Cristo, ne dites jamais cela,
+mes amis; les dieux ne font jamais le mal, les dieux s'arrêtent où ils
+veulent s'arrêter; le hasard n'est pas plus fort qu'eux, et ce sont eux
+au contraire, qui maîtrisent le hasard. Non, je suis un homme, Emmanuel,
+et votre admiration est aussi injuste que vos paroles sont sacrilèges.&raquo;</p>
+
+<p>Et serrant sur ses lèvres la main de Julie, qui se précipita dans ses
+bras, il tendit l'autre main à Emmanuel; puis, s'arrachant de cette
+maison, doux nid dont le bonheur était l'hôte, il attira derrière lui
+d'un signe Maximilien, passif, insensible et consterné comme il l'était
+depuis la mort de Valentine.</p>
+
+<p>&laquo;Rendez la joie à mon frère!&raquo; dit Julie à l'oreille de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Monte-Cristo lui serra la main comme il la lui avait serrée onze ans
+auparavant sur l'escalier qui conduisait au cabinet de Morrel.</p>
+
+<p>&laquo;Vous fiez-vous toujours à Simbad le marin? lui demanda-t-il en
+souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, donc, endormez-vous dans la paix et dans la confiance du
+Seigneur.&raquo;</p>
+
+<p>Comme nous l'avons dit, la chaise de poste attendait; quatre chevaux
+vigoureux hérissaient leurs crins et frappaient le pavé avec impatience.</p>
+
+<p>Au bas du perron, Ali attendait le visage luisant de sueur; il
+paraissait arriver d'une longue course.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, lui demanda le comte en arabe, as-tu été chez le vieillard?&raquo;</p>
+
+<p>Ali fit signe que oui.</p>
+
+<p>&laquo;Et tu lui as déployé la lettre sous les yeux, ainsi que je te l'avais
+ordonné?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit encore respectueusement l'esclave.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a-t-il dit, ou plutôt qu'a-t-il fait?&raquo;</p>
+
+<p>Ali se plaça sous la lumière, de façon que son maître pût le voir, et,
+imitant avec son intelligence si dévouée la physionomie du vieillard, il
+ferma les yeux comme faisait Noirtier lorsqu'il voulait dire: Oui.</p>
+
+<p>&laquo;Bien, il accepte, dit Monte-Cristo; partons!&raquo;</p>
+
+<p>Il avait à peine laissé échapper ce mot, que déjà la voiture roulait et
+que les chevaux faisaient jaillir du pavé une poussière d'étincelles.
+Maximilien s'accommoda dans son coin sans dire un seul mot.</p>
+
+<p>Une demi-heure s'écoula; la calèche s'arrêta tout à coup; le comte
+venait de tirer le cordonnet de soie qui correspondait au doigt d'Ali.</p>
+
+<p>Le Nubien descendit et ouvrit la portière. La nuit étincelait d'étoiles.
+On était au haut de la montée de Villejuif, sur le plateau d'où Paris,
+comme une sombre mer, agite ses millions de lumières qui paraissent des
+flots phosphorescents; flots en effet, flots plus bruyants, plus
+passionnés, plus mobiles, plus furieux, plus avides que ceux de l'Océan
+irrité, flots qui ne connaissent pas le calme comme ceux de la vaste
+mer, flots qui se heurtent toujours, écument toujours, engloutissent
+toujours!...</p>
+
+<p>Le comte demeura seul, et sur un signe de sa main la voiture fit
+quelques pas en avant.</p>
+
+<p>Alors il considéra longtemps, les bras croisés, cette fournaise où
+viennent se fondre, se tordre et se modeler toutes ces idées qui
+s'élancent du gouffre bouillonnant pour aller agiter le monde. Puis,
+lorsqu'il eut bien arrêté son regard puissant sur cette Babylone qui
+fait rêver les poètes religieux comme les railleurs matérialistes:</p>
+
+<p>&laquo;Grande ville! murmura-t-il en inclinant la tête et en joignant les
+mains comme s'il eût prié, voilà moins de six mois que j'ai franchi tes
+portes. Je crois que l'esprit de Dieu m'y avait conduit, il m'en ramène
+triomphant; le secret de ma présence dans tes murs, je l'ai confié à ce
+Dieu qui seul a pu lire que dans mon cœur; seul il connaît que je me retire
+sans haine et sans orgueil, mais non sans regrets; seul il sait que je
+n'ai fait usage ni pour moi, ni pour de vaines causes, de la puissance
+qu'il m'avait confiée. Ô grande ville! c'est dans ton sein palpitant que
+j'ai trouvé ce que je cherchais; mineur patient, j'ai remué tes
+entrailles pour en faire sortir le mal; maintenant, mon œuvre est
+accomplie, ma mission est terminée; maintenant tu ne peux plus m'offrir
+ni joies, ni douleurs. Adieu, Paris! adieu!&raquo;</p>
+
+<p>Son regard se promena encore sur la vaste plaine comme celui d'un génie
+nocturne; puis, passant la main sur son front, il remonta dans sa
+voiture, qui se referma sur lui, et qui disparut bientôt de l'autre côté
+de la montée dans un tourbillon de poussière et de bruit.</p>
+
+<p>Ils firent deux lieues sans prononcer une seule parole. Morrel rêvait,
+Monte-Cristo le regardait rêver.</p>
+
+<p>&laquo;Morrel, lui dit le comte, vous repentiriez-vous de m'avoir suivi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le comte; mais quitter Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais cru que le bonheur vous attendît à Paris, Morrel, je vous y
+eusse laissé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à Paris que Valentine repose, et quitter Paris, c'est la perdre
+une seconde fois.</p>
+
+<p>&mdash;Maximilien, dit le comte, les amis que nous avons perdus ne reposent
+pas dans la terre, ils sont ensevelis dans notre cœur, et c'est Dieu
+qui l'a voulu ainsi pour que nous en fussions toujours accompagnés. Moi,
+j'ai deux amis qui m'accompagnent toujours ainsi: l'un est celui qui m'a
+donné la vie, l'autre est celui qui m'a donné l'intelligence. Leur
+esprit à tous deux vit en moi. Je les consulte dans le doute, et si j'ai
+fait quelque bien, c'est à leurs conseils que je le dois. Consultez la
+voix de votre cœur, Morrel, et demandez-lui si vous devez continuer de
+me faire ce méchant visage.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Maximilien, la voix de mon cœur est bien triste et ne me
+promet que des malheurs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le propre des esprits affaiblis de voir toutes choses à travers
+un crêpe; c'est l'âme qui se fait à elle-même ses horizons; votre âme
+est sombre, c'est elle qui vous fait un ciel orageux.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est peut-être vrai&raquo;, dit Maximilien.</p>
+
+<p>Et il retomba dans sa rêverie.</p>
+
+<p>Le voyage se fit avec cette merveilleuse rapidité qui était une des
+puissances du comte; les villes passaient comme des ombres sur leur
+route; les arbres, secoués par les premiers vents de l'automne,
+semblaient venir au-devant d'eux comme des géants échevelés, et
+s'enfuyaient rapidement dès qu'ils les avaient rejoints. Le lendemain,
+dans la matinée, ils arrivèrent à Châlons, où les attendait le bateau à
+vapeur du comte; sans perdre un instant, la voiture fut transportée à
+bord; les deux voyageurs étaient déjà embarqués.</p>
+
+<p>Le bateau était taillé pour la course, on eût dit une pirogue indienne;
+ses deux roues semblaient deux ailes avec lesquelles il rasait l'eau
+comme un oiseau voyageur; Morrel lui-même éprouvait cette espèce
+d'enivrement de la vitesse; et parfois le vent qui faisait flotter ses
+cheveux semblait prêt pour un moment à écarter les nuages de son front.</p>
+
+<p>Quant au comte, à mesure qu'il s'éloignait de Paris, une sérénité
+presque surhumaine semblait l'envelopper comme une auréole. On eût dit
+d'un exilé qui regagne sa patrie.</p>
+
+<p>Bientôt Marseille, blanche, tiède, vivante; Marseille, la sœur cadette
+de Tyr et de Carthage, et qui leur a succédé à l'empire de la
+Méditerranée; Marseille, toujours plus jeune à mesure qu'elle vieillit,
+apparut à leurs yeux. C'était pour tous deux des aspects féconds en
+souvenirs que cette tour ronde, ce fort Saint-Nicolas, cet hôtel de
+ville de Puget, ce port aux quais de briques où tous deux avaient joué
+enfants.</p>
+
+<p>Aussi, d'un commun accord, s'arrêtèrent-ils tous deux sur la Canebière.</p>
+
+<p>Un navire partait pour Alger; les colis, les passagers entassés sur le
+pont, la foule des parents, des amis qui disaient adieu, qui criaient et
+pleuraient, spectacle toujours émouvant, même pour ceux qui assistent
+tous les jours à ce spectacle, ce mouvement ne put distraire Maximilien
+d'une idée qui l'avait saisi du moment où il avait posé le pied sur les
+larges dalles du quai.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, dit-il, prenant le bras de Monte-Cristo, voici l'endroit où
+s'arrêta mon père quand Le <i>Pharaon</i> entra dans le port; ici le brave
+homme que vous sauviez de la mort et du déshonneur se jeta dans mes
+bras; je sens encore l'impression de ses larmes sur mon visage, et il ne
+pleurait pas seul, bien des gens aussi pleuraient en nous voyant.</p>
+
+<p>Monte-Cristo sourit.</p>
+
+<p>&laquo;J'étais là&raquo;, dit-il en montrant à Morrel l'angle d'une rue.</p>
+
+<p>Comme il disait cela, et dans la direction qu'indiquait le comte, on
+entendit un gémissement douloureux, et l'on vit une femme qui faisait
+signe à un passager du navire en partance. Cette femme était voilée,
+Monte-Cristo la suivit des yeux avec une émotion que Morrel eût
+facilement remarquée, si, tout au contraire du comte, ses yeux à lui
+n'eussent été fixés sur le bâtiment.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon Dieu! s'écria Morrel, je ne me trompe pas! ce jeune homme qui
+salue avec son chapeau, ce jeune homme en uniforme, c'est Albert de
+Morcerf!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Monte-Cristo, je l'avais reconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? vous regardiez du côté opposé.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte sourit, comme il faisait quand il ne voulait pas répondre.</p>
+
+<p>Et ses yeux se reportèrent sur la femme voilée, qui disparut au coin de
+la rue.</p>
+
+<p>Alors il se retourna.</p>
+
+<p>&laquo;Cher ami, dit-il à Maximilien, n'avez-vous point quelque chose à faire
+dans ce pays?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à pleurer sur la tombe de mon père, répondit sourdement Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, allez et attendez-moi là-bas; je vous y rejoindrai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me quittez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... moi aussi, j'ai une pieuse visite à faire.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel laissa tomber sa main dans la main que lui tendait le comte;
+puis, avec un mouvement de tête dont il serait impossible d'exprimer la
+mélancolie, il quitta le comte et se dirigea vers l'est de la ville.</p>
+
+<p>Monte-Cristo laissa s'éloigner Maximilien, demeurant au même endroit
+jusqu'à ce qu'il eût disparu, puis alors il s'achemina vers les Allées
+de Meilhan, afin de retrouver la petite maison que les commencements de
+cette histoire ont dû rendre familière à nos lecteurs.</p>
+
+<p>Cette maison s'élevait encore à l'ombre de la grande allée de tilleuls
+qui sert de promenade aux Marseillais oisifs, tapissée de vastes rideaux
+de vigne qui croisaient, sur la pierre jaunie par l'ardent soleil du
+Midi, leurs bras noircis et déchiquetés par l'âge. Deux marches de
+pierre, usées par le frottement des pieds, conduisaient à la porte
+d'entrée, porte faite de trois planches qui jamais, malgré leurs
+réparations annuelles, n'avaient connu le mastic et la peinture,
+attendant patiemment que l'humidité revînt pour les approcher.</p>
+
+<p>Cette maison, toute charmante malgré sa vétusté, toute joyeuse malgré
+son apparente misère, était bien la même qu'habitait autrefois le père
+Dantès. Seulement le vieillard habitait la mansarde, et le comte avait
+mis la maison tout entière à la disposition de Mercédès.</p>
+
+<p>Ce fut là qu'entra cette femme au long voile que Monte-Cristo avait vue
+s'éloigner du navire en partance, elle en fermait la porte au moment
+même où il apparaissait à l'angle d'une rue, de sorte qu'il la vit
+disparaître presque aussitôt qu'il la retrouva.</p>
+
+<p>Pour lui, les marches usées étaient d'anciennes connaissances; il savait
+mieux que personne ouvrir cette vieille porte, dont un clou à large tête
+soulevait le loquet intérieur.</p>
+
+<p>Aussi entra-t-il sans frapper, sans prévenir, comme un ami, comme un
+hôte.</p>
+
+<p>Au bout d'une allée pavée de briques s'ouvrait, riche de chaleur, de
+soleil et de lumière, un petit jardin, le même où, à la place indiquée,
+Mercédès avait trouvé la somme dont la délicatesse du comte avait fait
+remonter le dépôt à vingt-quatre ans; du seuil de la porte de la rue on
+apercevait les premiers arbres de ce jardin.</p>
+
+<p>Arrivé sur le seuil, Monte-Cristo entendit un soupir qui ressemblait à
+un sanglot: ce soupir guida son regard, et sous un berceau de jasmin de
+Virginie au feuillage épais et aux longues fleurs de pourpre, il aperçut
+Mercédès assise, inclinée et pleurant.</p>
+
+<p>Elle avait relevé son voile, et seule à la face du ciel, le visage caché
+par ses deux mains, elle donnait librement l'essor à ses soupirs et à
+ses sanglots, si longtemps contenus par la présence de son fils.</p>
+
+<p>Monte-Cristo fit quelques pas en avant; le sable cria sous ses pieds.</p>
+
+<p>Mercédès releva la tête et poussa un cri d'effroi en voyant un homme
+devant elle.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, dit le comte, il n'est plus en mon pouvoir de vous apporter le
+bonheur, mais je vous offre la consolation: daignerez-vous l'accepter
+comme vous venant d'un ami?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis, en effet, bien malheureuse, répondit Mercédès; seule au
+monde... Je n'avais que mon fils, et il m'a quittée.</p>
+
+<p>&mdash;Il a bien fait, madame, répliqua le comte, c'est un noble cœur. Il a
+compris que tout homme doit un tribut à la patrie: les uns leurs
+talents, les autres leur industrie; ceux-ci leurs veilles, ceux-là leur
+sang. En restant avec vous, il eût usé près de vous sa vie devenue
+inutile, il n'aurait pu s'accoutumer à vos douleurs. Il serait devenu
+haineux par impuissance: il deviendra grand et fort en luttant contre
+son adversité qu'il changera en fortune. Laissez-le reconstituer votre
+avenir à tous deux, madame; j'ose vous promettre qu'il est en de sûres
+mains.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit la pauvre femme en secouant tristement la tête, cette fortune
+dont vous parlez, et que du fond de mon âme je prie Dieu de lui
+accorder, je n'en jouirai pas, moi. Tant de choses se sont brisées en
+moi et autour de moi, que je me sens près de ma tombe. Vous avez bien
+fait, monsieur le comte, de me rapprocher de l'endroit où j'ai été si
+heureuse: c'est là où l'on a été heureux que l'on doit mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit Monte-Cristo, toutes vos paroles, madame, tombent amères et
+brûlantes sur mon cœur, d'autant plus amères et plus brûlantes que vous
+avez raison de me haïr; c'est moi qui ai causé tous vos maux: que ne me
+plaignez-vous au lieu de m'accuser? vous me rendriez bien plus
+malheureux encore...</p>
+
+<p>&mdash;Vous haïr, vous accuser, vous, Edmond... Haïr, accuser l'homme qui a
+sauvé la vie de mon fils, car c'était votre intention fatale et
+sanglante, n'est-ce pas, de tuer à M. de Morcerf ce fils dont il était
+fier? Oh! regardez-moi, et vous verrez s'il y a en moi l'apparence d'un
+reproche.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte souleva son regard et l'arrêta sur Mercédès qui, à moitié
+debout, étendait ses deux mains vers lui.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! regardez-moi, continua-t-elle avec un sentiment de profonde
+mélancolie; on peut supporter l'éclat de mes yeux aujourd'hui, ce n'est
+plus le temps où je venais sourire à Edmond Dantès, qui m'attendait
+là-haut, à la fenêtre de cette mansarde qu'habitait son vieux père...
+Depuis ce temps, bien des jours douloureux se sont écoulés, qui ont
+creusé comme un abîme entre moi et ce temps. Vous accuser, Edmond, vous
+haïr, mon ami! non, c'est moi que j'accuse et que je hais! Oh! misérable
+que je suis! s'écria-t-elle en joignant les mains et en levant les yeux
+au ciel. Ai-je été punie!... J'avais la religion, l'innocence, l'amour,
+ces trois bonheurs qui font les anges, et, misérable que je suis, j'ai
+douté de Dieu!&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo fit un pas vers elle et silencieusement lui tendit la main.</p>
+
+<p>&laquo;Non, dit-elle en retirant doucement la sienne, non, mon ami, ne me
+touchez pas. Vous m'avez épargnée, et cependant de tous ceux que vous
+avez frappés, j'étais la plus coupable. Tous les autres ont agi par
+haine, par cupidité, par égoïsme; moi, j'ai agi par lâcheté. Eux
+désiraient, moi, j'ai eu peur. Non, ne me pressez pas ma main. Edmond,
+vous méditez quelque parole affectueuse, je le sens, ne la dites pas:
+gardez-la pour une autre, je n'en suis plus digne, moi. Voyez... (elle
+découvrit tout à fait son visage), voyez, le malheur a fait mes cheveux
+gris; mes yeux ont tant versé de larmes qu'ils sont cerclés de veines
+violettes; mon front se ride. Vous, au contraire, Edmond, vous êtes
+toujours jeune, toujours beau, toujours fier. C'est que vous avez eu la
+foi, vous; c'est que vous avez eu la force; c'est que vous vous êtes
+reposé en Dieu, et que Dieu vous a soutenu. Moi, j'ai été lâche, moi,
+j'ai renié; Dieu m'a abandonnée, et me voilà.&raquo;</p>
+
+<p>Mercédès fondit en larmes, le cœur de la femme se brisait au choc des
+souvenirs.</p>
+
+<p>Monte-Cristo prit sa main et la baisa respectueusement, mais elle sentit
+elle-même que ce baiser était sans ardeur, comme celui que le comte eût
+déposé sur la main de marbre de la statue d'une sainte.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a, continua-t-elle, des existences prédestinées dont une première
+faute brise tout l'avenir. Je vous croyais mort, j'eusse dû mourir; car
+à quoi a-t-il servi que j'aie porté éternellement votre deuil dans mon
+cœur? à faire d'une femme de trente-neuf ans une femme de cinquante,
+voilà tout. À quoi a-t-il servi que, seule entre tous, vous ayant
+reconnu, j'aie seulement sauvé mon fils? Ne devais-je pas aussi sauver
+l'homme, si coupable qu'il fût, que j'avais accepté pour époux?
+cependant je l'ai laissé mourir; que dis-je mon Dieu! j'ai contribué à
+sa mort par ma lâche insensibilité, par mon mépris, ne me rappelant pas,
+ne voulant pas me rappeler que c'était pour moi qu'il s'était fait
+parjure et traître! À quoi sert enfin que j'aie accompagné mon fils
+jusqu'ici, puisque ici je l'abandonne, puisque je le laisse partir seul,
+puisque je le livre à cette terre dévorante d'Afrique? Oh! j'ai été
+lâche, vous dis-je; j'ai renié mon amour, et, comme les renégats, je
+porte malheur à tout ce qui m'environne!</p>
+
+<p>&mdash;Non, Mercédès, dit Monte-Cristo, non; reprenez meilleure opinion de
+vous-même. Non; vous êtes une noble et sainte femme, et vous m'aviez
+désarmé par votre douleur; mais, derrière moi, invisible, inconnu,
+irrité, il y avait Dieu, dont je n'étais que le mandataire et qui n'a
+pas voulu retenir la foudre que j'avais lancée. Oh! j'adjure ce Dieu,
+aux pieds duquel depuis dix ans je me prosterne chaque jour, j'atteste
+ce Dieu que je vous avais fait le sacrifice de ma vie, et avec ma vie
+celui des projets qui y étaient enchaînés. Mais, je le dis avec orgueil,
+Mercédès, Dieu avait besoin de moi, et j'ai vécu. Examinez le passé,
+examinez le présent, tâchez de deviner l'avenir, et voyez si je ne suis
+pas l'instrument du Seigneur; les plus affreux malheurs, les plus
+cruelles souffrances, l'abandon de tous ceux qui m'aimaient, la
+persécution de ceux qui ne me connaissaient pas, voilà la première
+partie de ma vie; puis, tout à coup, après la captivité, la solitude, là
+misère, l'air, la liberté, une fortune si éclatante, si prestigieuse, si
+démesurée, que, à moins d'être aveugle, j'ai dû penser que Dieu me
+l'envoyait dans de grands desseins. Dès lors, cette fortune m'a semblé
+être un sacerdoce; dès lors, plus une pensée en moi pour cette vie dont
+vous, pauvre femme, vous avez parfois savouré la douceur; pas une heure
+de calme, pas une: je me sentais poussé comme le nuage de feu passant
+dans le ciel pour aller brûler les villes maudites. Comme ces aventureux
+capitaines qui s'embarquent pour un dangereux voyage, qui méditent une
+périlleuse expédition, je préparais les vivres, je chargeais les armes,
+j'amassais les moyens d'attaque et de défense, habituant mon corps aux
+exercices les plus violents, mon âme aux chocs les plus rudes,
+instruisant mon bras à tuer, mes yeux à voir souffrir, ma bouche à
+sourire aux aspects les plus terribles; de bon, de confiant, d'oublieux
+que j'étais, je me suis fait vindicatif, dissimulé, méchant, ou plutôt
+impassible comme la sourde et aveugle fatalité. Alors, je me suis lancé
+dans la voie qui m'était ouverte, j'ai franchi l'espace, j'ai touché au
+but: malheur à ceux que j'ai rencontrés sur mon chemin!</p>
+
+<p>&mdash;Assez! dit Mercédès, assez, Edmond! croyez que celle qui a pu seule
+vous reconnaître a pu seule aussi vous comprendre. Or, Edmond, celle qui
+a su vous reconnaître, celle qui a pu vous comprendre, celle-là,
+l'eussiez-vous rencontrée sur votre route et l'eussiez-vous brisée comme
+verre, celle-là a dû vous admirer, Edmond! Comme il y a un abîme entre
+moi et le passé, il y a un abîme entre vous et les autres hommes, et ma
+plus douloureuse torture, je vous le dis, c'est de comparer; car il n'y
+a rien au monde qui vous vaille, rien qui vous ressemble. Maintenant,
+dites-moi adieu, Edmond, et séparons-nous.</p>
+
+<p>&mdash;Avant que je vous quitte, que désirez-vous, Mercédès? demanda
+Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne désire qu'une chose, Edmond: que mon fils soit heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Priez le Seigneur, qui seul tient l'existence des hommes entre ses
+mains, d'écarter la mort de lui, moi, je me charge du reste.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Edmond.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, Mercédès?</p>
+
+<p>&mdash;Moi je n'ai besoin de rien, je vis entre deux tombes: l'une est celle
+d'Edmond Dantès, mort il y a si longtemps; je l'aimais! Ce mot ne sied
+plus à ma lèvre flétrie, mais mon cœur se souvient encore, et pour rien
+au monde je ne voudrais perdre cette mémoire du cœur. L'autre est celle
+d'un homme qu'Edmond Dantès a tué; j'approuve le meurtre, mais je dois
+prier pour le mort.</p>
+
+<p>&mdash;Votre fils sera heureux, madame, répéta le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je serai aussi heureuse que je puis l'être.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... enfin... que ferez-vous?&raquo;</p>
+
+<p>Mercédès sourit tristement.</p>
+
+<p>&laquo;Vous dire que je vivrai dans ce pays comme la Mercédès d'autrefois,
+c'est-à-dire en travaillant, vous ne le croiriez pas; je ne sais plus
+que prier, mais je n'ai point besoin de travailler; le petit trésor
+enfoui par vous s'est retrouvé à la place que vous avez indiquée; on
+cherchera qui je suis, on demandera ce que je fais, on ignorera comment
+je vis, qu'importe! c'est une affaire entre Dieu, vous et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mercédès, dit le comte, je ne vous en fais pas un reproche, mais vous
+avez exagéré le sacrifice en abandonnant toute cette fortune amassée par
+M. de Morcerf, et dont la moitié revenait de droit à votre économie et à
+votre vigilance.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois ce que vous m'allez proposer; mais je ne puis accepter,
+Edmond, mon fils me le défendrait.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi me garderai-je de rien faire pour vous qui n'ait l'approbation
+de M. Albert de Morcerf. Je saurai ses intentions et m'y soumettrai.
+Mais, s'il accepte ce que je veux faire, l'imiterez-vous sans
+répugnance?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, Edmond, que je ne suis plus une créature pensante; de
+détermination, je n'en ai pas sinon celle de n'en prendre jamais. Dieu
+m'a tellement secouée dans ses orages que j'en ai perdu la volonté. Je
+suis entre ses mains comme un passereau aux serres de l'aigle. Il ne
+veut pas que je meure puisque je vis. S'il m'envoie des secours, c'est
+qu'il le voudra et je les prendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, madame, dit Monte-Cristo, ce n'est pas ainsi qu'on adore
+Dieu! Dieu veut qu'on le comprenne et qu'on discute sa puissance: c'est
+pour cela qu'il nous a donné le libre arbitre.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! s'écria Mercédès, ne me parlez pas ainsi; si je croyais
+que Dieu m'eût donné le libre arbitre, que me resterait-il donc pour me
+sauver du désespoir!&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo pâlit légèrement et baissa la tête, écrasé par cette
+véhémence de la douleur.</p>
+
+<p>&laquo;Ne voulez-vous pas me dire au revoir? fit-il en lui tendant la main.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, je vous dis au revoir, répliqua Mercédès en lui montrant
+le ciel avec solennité; c'est vous prouver que j'espère encore.&raquo;</p>
+
+<p>Et après avoir touché la main du comte de sa main frissonnante, Mercédès
+s'élança dans l'escalier et disparut aux yeux du comte.</p>
+
+<p>Monte-Cristo alors sortit lentement de la maison et reprit le chemin du
+port.</p>
+
+<p>Mais Mercédès ne le vit point s'éloigner, quoiqu'elle fût à la fenêtre
+de la petite chambre du père de Dantès. Ses yeux cherchaient au loin
+le bâtiment qui emportait son fils vers la vaste mer.</p>
+
+<p>Il est vrai que sa voix, comme malgré elle, murmurait tout bas:</p>
+
+<p>&laquo;Edmond, Edmond, Edmond!&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="CXIII" id="CXIII"></a><a href="#table">CXIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le passé.</a></h3>
+
+<p>Le comte sortit l'âme navrée de cette maison où il laissait Mercédès
+pour ne plus la revoir jamais, selon toute probabilité.</p>
+
+<p>Depuis la mort du petit Édouard, un grand changement s'était fait dans
+Monte-Cristo. Arrivé au sommet de sa vengeance par la pente lente et
+tortueuse qu'il avait suivie, il avait vu de l'autre côté de la montagne
+l'abîme du doute.</p>
+
+<p>Il y avait plus: cette conversation qu'il venait d'avoir avec Mercédès
+avait éveillé tant de souvenirs dans son cœur, que ces souvenirs
+eux-mêmes avaient besoin d'être combattus.</p>
+
+<p>Un homme de la trempe du comte ne pouvait flotter longtemps dans cette
+mélancolie qui peut faire vivre les esprits vulgaires en leur donnant
+une originalité apparente, mais qui tue les âmes supérieures. Le comte
+se dit que pour en être presque arrivé à se blâmer lui-même, il fallait
+qu'une erreur se fût glissée dans ses calculs.</p>
+
+<p>&laquo;Je regarde mal le passé, dit-il, et ne puis m'être trompé ainsi.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi! continua-t-il, le but que je m'étais proposé serait un but
+insensé! Quoi! j'aurais fait fausse route depuis dix ans! Quoi! une
+heure aurait suffi pour prouver à l'architecte que l'œuvre de toutes
+ses espérances était une œuvre, sinon impossible, du moins sacrilège!</p>
+
+<p>&laquo;Je ne veux pas m'habituer à cette idée, elle me rendrait fou. Ce qui
+manque à mes raisonnements d'aujourd'hui, c'est l'appréciation exacte du
+passé parce que je revois ce passé de l'autre bout de l'horizon. En
+effet, à mesure qu'on s'avance, le passé, pareil au paysage à travers
+lequel on marche, s'efface à mesure qu'on s'éloigne. Il m'arrive ce qui
+arrive aux gens qui se sont blessés en rêve, ils regardent et sentent
+leur blessure, et ne se souviennent pas de l'avoir reçue.</p>
+
+<p>&laquo;Allons donc, homme régénéré; allons, riche extravagant; allons, dormeur
+éveillé; allons, visionnaire tout-puissant; allons, millionnaire
+invincible, reprends pour un instant cette funeste perspective de la vie
+misérable et affamée; repasse par les chemins où la fatalité t'a poussé,
+où le malheur t'a conduit, où le désespoir t'a reçu; trop de diamants,
+d'or et de bonheur rayonnent aujourd'hui sur les verres de ce miroir où
+Monte-Cristo regarde Dantès, cache ces diamants, souille cet or, efface
+ces rayons; riche, retrouve le pauvre; libre, retrouve le prisonnier,
+ressuscité, retrouve le cadavre.&raquo;</p>
+
+<p>Et tout en disant cela à lui-même, Monte-Cristo suivait la rue de la
+Caisserie. C'était la même par laquelle, vingt-quatre ans auparavant, il
+avait été conduit par une garde silencieuse et nocturne; ces maisons, à
+l'aspect riant et animé, elles étaient cette nuit-là sombres, muettes et
+fermées.</p>
+
+<p>&laquo;Ce sont cependant les mêmes, murmura Monte-Cristo, seulement alors il
+faisait nuit, aujourd'hui il fait grand jour; c'est le soleil qui
+éclaire tout cela et qui rend tout cela joyeux.&raquo;</p>
+
+<p>Il descendit sur le quai par la rue Saint-Laurent, et s'avança vers la
+Consigne: c'était le point du port où il avait été embarqué. Un bateau
+de promenade passait avec son dais de coutil; Monte-Cristo appela le
+patron, qui nagea aussitôt vers lui avec l'empressement que mettent à
+cet exercice les bateliers qui flairent une bonne aubaine.</p>
+
+<p>Le temps était magnifique, le voyage fut une fête. À l'horizon le soleil
+descendait, rouge et flamboyant, dans les flots qui s'embrasaient à son
+approche; la mer, unie comme un miroir, se ridait parfois sous les bonds
+des poissons qui, poursuivis par quelque ennemi caché, s'élançaient hors
+de l'eau pour demander leur salut à un autre élément; enfin, à l'horizon
+l'on voyait passer, blanches et gracieuses comme des mouettes
+voyageuses, les barques de pécheurs qui se rendent aux Martigues, ou les
+bâtiments marchands chargés pour la Corse ou pour l'Espagne.</p>
+
+<p>Malgré ce beau ciel, malgré ces barques aux gracieux contours, malgré
+cette lumière dorée qui inondait le paysage, le comte, enveloppé dans
+son manteau, se rappelait, un à un, tous les détails du terrible voyage:
+cette lumière unique et isolée, brûlant aux Catalans, cette vue du
+château d'If qui lui apprit où on le menait, cette lutte avec les
+gendarmes lorsqu'il voulut se précipiter dans la mer, son désespoir
+quand il se sentit vaincu, et cette sensation froide du bout du canon de
+la carabine appuyée sur sa tempe comme un anneau de glace.</p>
+
+<p>Et peu à peu, comme ces sources desséchées par l'été, qui lorsque
+s'amassent les nuages d'automne s'humectent peu à peu et commencent à
+sourdre goutte à goutte, le comte de Monte-Cristo sentit également
+sourdre dans sa poitrine ce vieux fiel extravasé qui avait autrefois
+inondé le cœur d'Edmond Dantès.</p>
+
+<p>Pour lui dès lors plus de beau ciel, plus de barques gracieuses, plus
+d'ardente lumière; le ciel se voila de crêpes funèbres, et l'apparition
+du noir géant qu'on appelle le château d'If le fit tressaillir, comme si
+lui fût apparu tout à coup le fantôme d'un ennemi mortel.</p>
+
+<p>On arriva.</p>
+
+<p>Instinctivement le comte se recula jusqu'à extrémité de la barque. Le
+patron avait beau lui dire de sa voix la plus caressante:</p>
+
+<p>&laquo;Nous abordons, monsieur.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo se rappela qu'à ce même endroit, sur ce même rocher, il
+avait été violemment traîné par ses gardes, et qu'on l'avait forcé de
+monter cette rampe en lui piquant les reins avec la pointe d'une
+baïonnette.</p>
+
+<p>La route avait autrefois semblé bien longue à Dantès. Monte-Cristo
+l'avait trouvée bien courte; chaque coup de rame avait fait jaillir avec
+la poussière humide de la mer un million de pensées et de souvenirs.</p>
+
+<p>Depuis la révolution de Juillet, il n'y avait plus de prisonniers au
+château d'If; un poste destiné à empêcher de faire la contrebande
+habitait seul ses corps de garde; un concierge attendait les curieux à
+la porte pour leur montrer ce monument de terreur, devenu un monument de
+curiosité.</p>
+
+<p>Et cependant, quoiqu'il fût instruit de tous ces détails, lorsqu'il
+entra sous la voûte, lorsqu'il descendit l'escalier noir, lorsqu'il fut
+conduit aux cachots qu'il avait demandé à voir, une froide pâleur
+envahit son front, dont la sueur glacée fut refoulée jusqu'à son cœur.</p>
+
+<p>Le comte s'informa s'il restait encore quelque ancien guichetier du
+temps de la Restauration; tous avaient été mis à la retraite ou étaient
+passés à d'autres emplois. Le concierge qui le conduisait était là
+depuis 1830 seulement.</p>
+
+<p>On le conduisit dans son propre cachot.</p>
+
+<p>Il revit le jour blafard filtrant par l'étroit soupirail; il revit la
+place où était le lit, enlevé depuis, et, derrière le lit, quoique
+bouchée, mais visible encore par ses pierres plus neuves, l'ouverture
+percée par l'abbé Faria.</p>
+
+<p>Monte-Cristo sentit ses jambes faiblir; il prit un escabeau de bois et
+s'assit dessus.</p>
+
+<p>&laquo;Conte-t-on quelques histoires sur ce château autres que celle de
+l'emprisonnement de Mirabeau? demanda le comte; y a-t-il quelque
+tradition sur ces lugubres demeures où l'on hésite à croire que des
+hommes aient jamais enfermé un homme vivant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, dit le concierge, et sur ce cachot même, le guichetier
+Antoine m'en a transmis une.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo tressaillit. Ce guichetier Antoine était son guichetier. Il
+avait à peu près oublié son nom et son visage; mais, à son nom prononcé,
+il le revit tel qu'il était, avec sa figure cerclée de barbe, sa veste
+brune et son trousseau de clefs, dont il lui semblait encore entendre le
+tintement.</p>
+
+<p>Le comte se retourna et crut le voir dans l'ombre du corridor, rendue
+plus épaisse par la lumière de la torche qui brûlait aux mains du
+concierge.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur veut-il que je la lui raconte? demanda le concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Monte-Cristo, dites.&raquo;</p>
+
+<p>Et il mit sa main sur sa poitrine pour comprimer un violent battement de
+cœur, effrayé d'entendre raconter sa propre histoire.</p>
+
+<p>&laquo;Dites, répéta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ce cachot, reprit le concierge, était habité par un prisonnier, il y a
+longtemps de cela, un homme fort dangereux, à ce qu'il paraît, et
+d'autant plus dangereux qu'il était plein d'industrie. Un autre homme
+habitait ce château en même temps que lui; celui-là n'était pas méchant;
+c'était un pauvre prêtre qui était fou.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, fou, répéta Monte-Cristo; et quelle était sa folie?</p>
+
+<p>&mdash;Il offrait des millions si on voulait lui rendre la liberté.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo leva les yeux au ciel, mais il ne vit pas le ciel: il y
+avait un voile de pierre entre lui et le firmament. Il songea qu'il y
+avait eu un voile non moins épais entre les yeux de ceux à qui l'abbé
+Faria offrait des trésors et ces trésors qu'il leur offrait.</p>
+
+<p>&laquo;Les prisonniers pouvaient-ils se voir? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, monsieur, c'était expressément défendu; mais ils éludèrent la
+défense en perçant une galerie qui allait d'un cachot à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et lequel des deux perça cette galerie?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce fut le jeune homme, bien certainement, dit le concierge; le
+jeune homme était industrieux et fort, tandis que le pauvre abbé était
+vieux et faible; d'ailleurs il avait l'esprit trop vacillant pour suivre
+une idée.</p>
+
+<p>&mdash;Aveugles!... murmura Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Tant il y a, continua le concierge, que le jeune perça donc une
+galerie; avec quoi? l'on n'en sait rien mais il la perça, et la preuve,
+c'est qu'on en voit encore la trace; tenez, la voyez-vous?&raquo;</p>
+
+<p>Et il approcha sa torche de la muraille.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! oui, vraiment, fit le comte d'une voix assourdie par l'émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Il en résulta que les deux prisonniers communiquèrent ensemble.
+Combien de temps dura cette communication? on n'en sait rien. Or, un
+jour le vieux prisonnier tomba malade et mourut. Devinez ce que fit le
+jeune? fit le concierge en s'interrompant.</p>
+
+<p>&mdash;Dites.</p>
+
+<p>&mdash;Il emporta le défunt, qu'il coucha dans son propre lit, le nez tourné
+à la muraille, puis il revint dans le cachot vide, boucha le trou, et se
+glissa dans le sac du mort. Avez-vous jamais vu une idée pareille?&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo ferma les yeux et se sentit repasser par toutes les
+impressions qu'il avait éprouvées lorsque cette toile grossière, encore
+empreinte de ce froid que le cadavre lui avait communiqué, lui avait
+frotté le visage.</p>
+
+<p>Le guichetier continua:</p>
+
+<p>&laquo;Voyez-vous, voilà quel était son projet: il croyait qu'on enterrait les
+morts au château d'If, et comme il se doutait bien qu'on ne faisait pas
+de frais de cercueil pour les prisonniers, il comptait lever la terre
+avec ses épaules, mais il y avait malheureusement au château une coutume
+qui dérangeait son projet: on n'enterrait pas les morts; on se
+contentait de leur attacher un boulet aux pieds et de les lancer à la
+mer: c'est ce qui fut fait. Notre homme fut jeté à l'eau du haut de la
+galerie; le lendemain on retrouva le vrai mort dans son lit, et l'on
+devina tout, car les ensevelisseurs dirent alors ce qu'ils n'avaient pas
+osé dire jusque-là, c'est qu'au moment où le corps avait été lancé dans
+le vide ils avaient entendu un cri terrible, étouffé à l'instant même
+par l'eau dans laquelle il avait disparu.</p>
+
+<p>Le comte respira péniblement, la sueur coulait sur son front, l'angoisse
+serrait son cœur.</p>
+
+<p>&laquo;Non! murmura-t-il, non! ce doute que j'ai éprouvé, c'était un
+commencement d'oubli; mais ici le cœur se creuse de nouveau et
+redevient affamé de vengeance.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Et le prisonnier, demanda-t-il, on n'en a jamais entendu parler?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, au grand jamais; vous comprenez, de deux choses l'une, ou il
+est tombé à plat, et, comme il tombait d'une cinquantaine de pieds, il
+se sera tué sur le coup.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit qu'on lui avait attaché un boulet aux pieds: il sera
+tombé debout.</p>
+
+<p>&mdash;Ou il est tombé debout, reprit le concierge, et alors le poids du
+boulet l'aura entraîné au fond, où il est resté, pauvre cher homme!</p>
+
+<p>&mdash;Vous le plaignez?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui, quoiqu'il fût dans son élément.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il y avait un bruit qui courait que ce malheureux était, dans son
+temps, un officier de marine détenu pour bonapartisme.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Vérité, murmura le comte, Dieu t'a faite pour surnager au-dessus des
+flots et des flammes. Ainsi le pauvre marin vit dans le souvenir de
+quelques conteurs; on récite sa terrible histoire au coin du foyer et
+l'on frissonne au moment où il fendit l'espace pour s'engloutir dans la
+profonde mer.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;On n'a jamais su son nom? demanda tout haut le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien oui, dit le gardien, comment? il n'était connu que sous le
+nom du numéro 34.</p>
+
+<p>&mdash;Villefort, Villefort! murmura Monte-Cristo, voilà ce que bien des fois
+tu as dû te dire quand mon spectre importunait tes insomnies.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur veut-il continuer la visite? demanda le concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, surtout si vous voulez me montrer la chambre du pauvre abbé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! du numéro 27&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oui, du numéro 27&raquo;, répéta Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Et il lui sembla encore entendre la voix de l'abbé Faria lorsqu'il lui
+avait demandé son nom, et que celui-ci avait crié ce numéro à travers la
+muraille.</p>
+
+<p>&laquo;Venez.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, dit Monte-Cristo, que je jette un dernier regard sur toutes
+les faces de ce cachot.</p>
+
+<p>&mdash;Cela tombe bien, dit le guide, j'ai oublié la clef de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Allez la chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous laisse la torche.</p>
+
+<p>&mdash;Non, emportez-la.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous allez rester sans lumière.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vois la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est comme lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, lui?</p>
+
+<p>&mdash;Le numéro 34. On dit qu'il s'était tellement habitué à l'obscurité,
+qu'il eût vu une épingle dans le coin le plus obscur de son cachot.</p>
+
+<p>&mdash;Il lui a fallu dix ans pour en arriver là&raquo;, murmura le comte.</p>
+
+<p>Le guide s'éloigna emportant la torche.</p>
+
+<p>Le comte avait dit vrai: à peine fut-il depuis quelques secondes dans
+l'obscurité, qu'il distingua tout comme en plein jour.</p>
+
+<p>Alors il regarda tout autour de lui, alors il reconnut bien réellement
+son cachot.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, dit-il, voilà la pierre sur laquelle je m'asseyais! voilà la trace
+de mes épaules qui ont creusé leur empreinte dans la muraille! voilà la
+trace du sang qui a coulé de mon front, un jour que j'ai voulu me briser
+le front contre la muraille... Oh! ces chiffres... je me les rappelle...
+je les fis un jour que je calculais l'âge de mon père pour savoir si je
+le retrouverais vivant, et l'âge de Mercédès pour savoir si je la
+retrouverais libre... J'eus un instant d'espoir après avoir achevé ce
+calcul... Je comptais sans la faim et sans l'infidélité!&raquo;</p>
+
+<p>Et un rire amer s'échappa de la bouche du comte. Il venait de voir,
+comme dans un rêve, son père conduit à la tombe... Mercédès marchant à
+l'autel!</p>
+
+<p>Sur l'autre paroi de la muraille, une inscription frappa sa vue. Elle se
+détachait, blanche encore, sur le mur verdâtre:</p>
+
+<p>&laquo;MON DIEU! lut Monte-Cristo, CONSERVEZ-MOI LA MÉMOIRE!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oui, s'écria-t-il, voilà la seule prière de mes derniers temps. Je
+ne demandais plus la liberté, je demandais la mémoire, je craignais de
+devenir fou et d'oublier. Mon Dieu! vous m'avez conservé la mémoire, et
+je me suis souvenu. Merci, merci, mon Dieu!&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment, la lumière de la torche miroita sur les murailles; c'était
+le guide qui descendait.</p>
+
+<p>Monte-Cristo alla au-devant de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Suivez-moi&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>Et, sans avoir besoin de remonter vers le jour, il lui fit suivre un
+corridor souterrain qui le conduisit à une autre entrée.</p>
+
+<p>Là encore Monte-Cristo fut assailli par un monde de pensées.</p>
+
+<p>La première chose qui frappa ses yeux fut le méridien tracé sur la
+muraille, à l'aide duquel l'abbé Faria comptait les heures; puis les
+restes du lit sur lequel le pauvre prisonnier était mort.</p>
+
+<p>À cette vue, au lieu des angoisses que le comte avait éprouvées dans son
+cachot, un sentiment doux et tendre, un sentiment de reconnaissance
+gonfla son cœur, deux larmes roulèrent de ses yeux.</p>
+
+<p>&laquo;C'est ici, dit le guide, qu'était l'abbé fou; c'est par là que le jeune
+homme le venait trouver. (Et il montra à Monte-Cristo l'ouverture de la
+galerie qui, de ce côté était restée béante.) À la couleur de la pierre,
+continua-t-il, un savant a reconnu qu'il devait y avoir dix ans à peu
+près que les deux prisonniers communiquaient ensemble. Pauvres gens, ils
+ont dû bien s'ennuyer pendant ces dix ans.&raquo;</p>
+
+<p>Dantès prit quelques louis dans sa poche, et tendit la main vers cet
+homme qui, pour la seconde fois, le plaignait sans le connaître.</p>
+
+<p>Le concierge les accepta, croyant recevoir quelques menues pièces de
+monnaie, mais à la lueur de la torche, il reconnut la valeur de la somme
+que lui donnait le visiteur.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, lui dit-il, vous vous êtes trompé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de l'or que vous m'avez donné.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous le savez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Votre intention est de me donner cet or?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et je puis le garder en toute conscience?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>Le concierge regarda Monte-Cristo avec étonnement.</p>
+
+<p>&laquo;Et <i>honnêteté</i>, dit le comte comme Hamlet.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit le concierge qui n'osait croire à son bonheur,
+monsieur, je ne comprends pas votre générosité.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est facile à comprendre, cependant, mon ami, dit le comte: j'ai
+été marin, et votre histoire a dû me toucher plus qu'un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur, dit le guide, puisque vous êtes si généreux, vous
+méritez que je vous offre quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu à m'offrir, mon ami? des coquilles, des ouvrages de paille?
+merci.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, monsieur, non pas; quelque chose qui se rapporte à l'histoire
+de tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! s'écria vivement le comte, qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit le concierge, voilà ce qui est arrivé: je me suis dit: On
+trouve toujours quelque chose dans une chambre où un prisonnier est
+resté quinze ans, et je me suis mis à sonder les murailles.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria Monte-Cristo en se rappelant la double cachette de l'abbé,
+en effet.</p>
+
+<p>&mdash;À force de recherches, continua le concierge, j'ai découvert que cela
+sonnait le creux au chevet du lit et sous l'âtre de la cheminée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Monte-Cristo, oui.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai levé les pierres, et j'ai trouvé...</p>
+
+<p>&mdash;Une échelle de corde, des outils? s'écria le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Comment savez-vous cela? demanda le concierge avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le sais pas, je le devine, dit le comte; c'est ordinairement ces
+sortes de choses que l'on trouve dans les cachettes des prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, dit le guide, une échelle de corde, des outils.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu les as encore? s'écria Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur; j'ai vendu ces différents objets, qui étaient fort
+curieux, à des visiteurs; mais il me reste autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? demanda le comte avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Il me reste une espèce de livre écrit sur des bandes de toile.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria Monte-Cristo, il te reste ce livre?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si c'est un livre, dit le concierge; mais il me reste
+ce que je vous dis.</p>
+
+<p>&mdash;Va me le chercher, mon ami, va, dit le comte; et, si c'est ce que je
+présume, sois tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;J'y cours, monsieur.</p>
+
+<p>Et le guide sortit.</p>
+
+<p>Alors il alla s'agenouiller pieusement devant les débris de ce lit dont
+la mort avait fait pour lui un autel.</p>
+
+<p>&laquo;Ô mon second père, dit-il, toi qui m'as donné la liberté, la science,
+la richesse; toi qui, pareil aux créatures d'une essence supérieure à la
+nôtre, avais la science du bien et du mal, si au fond de la tombe il
+reste quelque chose de nous qui tressaille à la voix de ceux qui sont
+demeurés sur la terre, si dans la transfiguration que subit le cadavre
+quelque chose d'animé flotte aux lieux où nous avons beaucoup aimé ou
+beaucoup souffert, noble cœur, esprit suprême, âme profonde, par un
+mot, par un signe, par une révélation quelconque, je t'en conjure, au
+nom de cet amour paternel que tu m'accordais et de ce respect filial que
+je t'avais voué, enlève-moi ce reste de doute qui, s'il ne se change en
+conviction, deviendra un remords.</p>
+
+<p>Le comte baissa la tête et joignit les mains.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, monsieur!&raquo; dit une voix derrière lui.</p>
+
+<p>Monte-Cristo tressaillit et se retourna.</p>
+
+<p>Le concierge lui tendait ces bandes de toile sur lesquelles l'abbé Faria
+avait épanché tous les trésors de sa science. Ce manuscrit c'était le
+grand ouvrage de l'abbé Faria sur la royauté en Italie.</p>
+
+<p>Le comte s'en empara avec empressement, et ses yeux tout d'abord tombant
+sur l'épigraphe, il lut: &laquo;Tu arracheras les dents du dragon, et tu
+fouleras aux pieds les lions, a dit le Seigneur.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ah! s'écria-t-il, voilà la réponse! merci, mon père, merci!&raquo;</p>
+
+<p>En tirant de sa poche un petit portefeuille, qui contenait dix billets
+de banque de mille francs chacun:</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, dit-il, prends ce portefeuille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me le donnez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais à la condition que tu ne regarderas dedans que lorsque je
+serai parti.&raquo;</p>
+
+<p>Et, plaçant sur sa poitrine la relique qu'il venait de retrouver et qui
+pour lui avait le prix du plus riche trésor, il s'élança hors du
+souterrain, et remontant dans la barque:</p>
+
+<p>&laquo;À Marseille!&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>Puis en s'éloignant, les yeux fixés sur la sombre prison:</p>
+
+<p>&laquo;Malheur, dit-il, à ceux qui m'ont fait enfermer dans cette sombre
+prison, et à ceux qui ont oublié que j'y étais enfermé!&raquo;</p>
+
+<p>En repassant devant les Catalans, le comte se détourna, et s'enveloppant
+la tête dans son manteau, il murmura le nom d'une femme.</p>
+
+<p>La victoire était complète; le comte avait deux fois terrassé le doute.</p>
+
+<p>Ce nom, qu'il prononçait avec une expression de tendresse qui était
+presque de l'amour, c'était le nom d'Haydée.</p>
+
+<p>En mettant pied à terre, Monte-Cristo s'achemina vers le cimetière, où
+il savait retrouver Morrel.</p>
+
+<p>Lui aussi, dix ans auparavant, avait pieusement cherché une tombe dans
+ce cimetière, et l'avait cherchée inutilement. Lui, qui revenait en
+France avec des millions, n'avait pas pu retrouver la tombe de son père
+mort de faim.</p>
+
+<p>Morrel y avait bien fait mettre une croix, mais cette croix était
+tombée, et le fossoyeur en avait fait du feu, comme font les fossoyeurs
+de tous ces vieux bois gisant dans les cimetières.</p>
+
+<p>Le digne négociant avait été plus heureux: mort dans les bras de ses
+enfants, il avait été, conduit par eux, se coucher près de sa femme, qui
+l'avait précédé de deux ans dans l'éternité.</p>
+
+<p>Deux larges dalles de marbre, sur lesquelles étaient écrits leurs noms,
+étaient étendues l'une à côté de l'autre dans un petit enclos fermé
+d'une balustrade de fer et ombragé par quatre cyprès.</p>
+
+<p>Maximilien était appuyé à l'un de ces arbres, et fixait sur les deux
+tombes des yeux sans regard.</p>
+
+<p>Sa douleur était profonde, presque égarée.</p>
+
+<p>&laquo;Maximilien, lui dit le comte, ce n'est point là qu'il faut regarder,
+c'est là!&raquo;</p>
+
+<p>Et il lui montra le ciel.</p>
+
+<p>&laquo;Les morts sont partout, dit Morrel; n'est-ce pas ce que vous m'avez dit
+vous-même quand vous m'avez fait quitter Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Maximilien, dit le comte, vous m'avez demandé pendant le voyage à vous
+arrêter quelques jours à Marseille: est-ce toujours votre désir?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai plus de désir, comte, mais il me semble que j'attendrai moins
+péniblement ici qu'ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, Maximilien, car je vous quitte et j'emporte votre parole,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je l'oublierai, comte, dit Morrel, je l'oublierai!</p>
+
+<p>&mdash;Non! vous ne l'oublierez pas, parce que vous êtes homme d'honneur
+avant tout, Morrel, parce que vous avez juré, parce que vous allez jurer
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Ô Comte, ayez pitié de moi! Comte, je suis si malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai connu un homme plus malheureux que vous, Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit Monte-Cristo, c'est un des orgueils de notre pauvre
+humanité, que chaque homme se croie plus malheureux qu'un autre
+malheureux qui pleure et qui gémit à côté de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il de plus malheureux que l'homme qui a perdu le seul bien
+qu'il aimât et désirât au monde?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Morrel, dit Monte-Cristo, et fixez un instant votre esprit
+sur ce que je vais vous dire. J'ai connu un homme qui, ainsi que vous,
+avait fait reposer toutes ses espérances de bonheur sur une femme. Cet
+homme était jeune, il avait un vieux père qu'il aimait, une fiancée
+qu'il adorait; il allait l'épouser quand tout à coup un de ces caprices
+du sort qui feraient douter de la bonté de Dieu, si Dieu ne se révélait
+plus tard en montrant que tout est pour lui un moyen de conduire à son
+unité infinie, quand tout à coup un caprice du sort lui enleva sa
+liberté, sa maîtresse, l'avenir qu'il rêvait et qu'il croyait le sien
+(car aveugle qu'il était, il ne pouvait lire que dans le présent) pour le
+plonger au fond d'un cachot.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Morrel, on sort d'un cachot au bout de huit jours, au bout
+d'un mois, au bout d'un an.</p>
+
+<p>&mdash;Il y resta quatorze ans, Morrel&raquo;, dit le comte en posant sa main sur
+l'épaule du jeune homme.</p>
+
+<p>Maximilien tressaillit.</p>
+
+<p>&laquo;Quatorze ans! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quatorze ans, répéta le comte; lui aussi, pendant ces quatorze années,
+il eut bien des moments de désespoir; lui aussi, comme vous, Morrel, se
+croyant le plus malheureux des hommes, il voulut se tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, au moment suprême, Dieu se révéla à lui par un moyen humain;
+car Dieu ne fait plus de miracles: peut-être au premier abord (il faut
+du temps aux yeux voilés de larmes pour se dessiller tout à fait), ne
+comprit-il pas cette miséricorde infinie du Seigneur, mais enfin il prit
+patience et attendit. Un jour il sortit miraculeusement de la tombe,
+transfiguré, riche, puissant, presque dieu; son premier cri fut pour son
+père: son père était mort!</p>
+
+<p>&mdash;Et à moi aussi mon père est mort, dit Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais votre père est mort dans vos bras, aimé, heureux, honoré,
+riche, plein de jours; son père à lui était mort pauvre, désespéré,
+doutant de Dieu; et lorsque, dix ans après sa mort, son fils chercha sa
+tombe, sa tombe même avait disparu, et nul n'a pu lui dire: &laquo;C'est là
+que repose dans le Seigneur le cœur qui t'a tant aimé.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là était donc plus malheureux fils que vous, Morrel, car
+celui-là ne savait pas même où retrouver la tombe de son père.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Morrel, il lui restait la femme qu'il avait aimée, au moins.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez Morrel; cette femme...</p>
+
+<p>&mdash;Elle était morte? s'écria Maximilien.</p>
+
+<p>&mdash;Pis que cela: elle avait été infidèle; elle avait épousé un des
+persécuteurs de son fiancé. Vous voyez donc, Morrel, que cet homme était
+plus malheureux amant que vous!</p>
+
+<p>&mdash;Et à cet homme, demanda Morrel, Dieu a envoyé la consolation?</p>
+
+<p>&mdash;Il lui a envoyé le calme du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Et cet homme pourra encore être heureux un jour?</p>
+
+<p>&mdash;Il l'espère, Maximilien.&raquo;</p>
+
+<p>Le jeune homme laissa tomber sa tête sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez ma promesse, dit-il après un instant de silence, et tendant
+la main à Monte-Cristo: seulement rappelez-vous...</p>
+
+<p>&mdash;Le 5 octobre, Morrel, je vous attends à l'île de Monte-Cristo. Le 4,
+un yacht vous attendra dans le port de Bastia; ce yacht s'appellera
+<i>l'Eurus</i>; vous vous nommerez au patron qui vous conduira près de moi.
+C'est dit, n'est-ce pas, Maximilien?</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit, comte, et je ferai ce qui est dit; mais rappelez-vous que
+le 5 octobre...</p>
+
+<p>&mdash;Enfant, qui ne sait pas encore ce que c'est que la promesse d'un
+homme... Je vous ai dit vingt fois que ce jour-là, si vous vouliez
+encore mourir, je vous aiderais, Morrel. Adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me quittez?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai affaire en Italie; je vous laisse seul, seul aux prises avec
+le malheur, seul avec cet aigle aux puissantes ailes que le Seigneur
+envoie à ses élus pour les transporter, à ses pieds. L'histoire de
+Ganymède n'est pas une fable, Maximilien, c'est une allégorie.</p>
+
+<p>&mdash;Quand partez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;À l'instant même; le bateau à vapeur m'attend, dans une heure je serai
+déjà loin de vous; m'accompagnerez-vous jusqu'au port, Morrel?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tout à vous, comte.</p>
+
+<p>&mdash;Embrassez-moi.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel escorta le comte jusqu'au port; déjà la fumée sortait, comme un
+panache immense, du tube noir qui la lançait aux cieux. Bientôt le
+navire partit, et une heure après, comme l'avait dit Monte-Cristo, cette
+même aigrette de fumée blanchâtre rayait, à peine visible, l'horizon
+oriental, assombri par les premiers brouillards de la nuit.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="CXIV" id="CXIV"></a><a href="#table">CXIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Peppino.</a></h3>
+
+<p>Au moment même où le bateau à vapeur du comte disparaissait derrière le
+cap Morgiou, un homme, courant la poste sur la route de Florence à Rome,
+venait de dépasser la petite ville d'Aquapendente. Il marchait assez
+pour faire beaucoup de chemin, sans toutefois devenir suspect.</p>
+
+<p>Vêtu d'une redingote ou plutôt d'un surtout que le voyage avait
+infiniment fatigué, mais qui laissait voir brillant et frais encore un
+ruban de la Légion d'honneur répété à son habit, cet homme, non
+seulement à ce double signe, mais encore à l'accent avec lequel il
+parlait au postillon, devait être reconnu pour Français. Une preuve
+encore qu'il était né dans le pays de la langue universelle, c'est qu'il
+ne savait d'autres mots italiens que ces mots de musique qui peuvent,
+comme le <i>goddam</i> de Figaro, remplacer toutes les finesses d'une langue
+particulière.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Allegro</i>!&raquo; disait-il aux postillons à chaque montée.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Moderato</i>!&raquo; faisait-il à chaque descente.</p>
+
+<p>Et Dieu sait s'il y a des montées et des descentes en allant de Florence
+à Rome par la route d'Aquapendente!</p>
+
+<p>Ces deux mots, au reste, faisaient beaucoup rire les braves gens
+auxquels ils étaient adressés.</p>
+
+<p>En présence de la ville éternelle, c'est-à-dire en arrivant à la Storta,
+point d'où l'on aperçoit Rome, le voyageur n'éprouva point ce sentiment
+de curiosité enthousiaste qui pousse chaque étranger à s'élever du fond
+de sa chaise pour tâcher d'apercevoir le fameux dôme de Saint-Pierre,
+qu'on aperçoit déjà bien avant de distinguer autre chose. Non, il tira
+seulement un portefeuille de sa poche, et de son portefeuille un papier
+plié en quatre, qu'il déplia et replia avec une attention qui
+ressemblait à du respect, et il se contenta de dire:</p>
+
+<p>&laquo;Bon, je l'ai toujours.&raquo;</p>
+
+<p>La voiture franchit la porte del Popolo, prit à gauche et s'arrêta à
+l'hôtel d'Espagne.</p>
+
+<p>Maître Pastrini, notre ancienne connaissance, reçut le voyageur sur le
+seuil de la porte et le chapeau à la main.</p>
+
+<p>Le voyageur descendit, commanda un bon dîner, et s'informa de l'adresse
+de la maison Thomson et French, qui lui fut indiquée à l'instant même,
+cette maison étant une des plus connues de Rome.</p>
+
+<p>Elle était située via dei Banchi, près de Saint-Pierre.</p>
+
+<p>À Rome, comme
+partout, l'arrivée d'une chaise de poste est un événement. Dix jeunes
+descendants de Marius et des Gracques, pieds nus, les coudes percés,
+mais le poing sur la hanche et le bras pittoresquement recourbé
+au-dessus de la tête, regardaient le voyageur, la chaise de poste et les
+chevaux; à ces gamins de la ville par excellence s'étaient joints une
+cinquantaine de badauds des États de Sa Sainteté, de ceux-là qui font
+des ronds en crachant dans le Tibre du haut du pont Saint-Ange, quand le
+Tibre a de l'eau.</p>
+
+<p>Or, comme les gamins et les badauds de Rome, plus heureux que ceux de
+Paris, comprennent toutes les langues, et surtout la langue française,
+ils entendirent le voyageur demander un appartement, demander à dîner,
+et demander enfin l'adresse de la maison Thomson et French.</p>
+
+<p>Il en résulta que, lorsque le nouvel arrivant sortit de l'hôtel avec le
+cicérone de rigueur, un homme se détacha du groupe des curieux, et sans
+être remarqué du voyageur, sans paraître être remarqué de son guide,
+marcha à peu de distance de l'étranger, le suivant avec autant d'adresse
+qu'aurait pu le faire un agent de la police parisienne.</p>
+
+<p>Le Français était si pressé de faire sa visite à la maison Thomson et
+French qu'il n'avait pas pris le temps d'attendre que les chevaux
+fussent attelés; la voiture devait le rejoindre en route ou l'attendre à
+la porte du banquier.</p>
+
+<p>On arriva sans que la voiture eût rejoint.</p>
+
+<p>Le Français entra, laissant dans l'antichambre son guide, qui aussitôt
+entra en conversation avec deux ou trois de ces industriels sans
+industrie, ou plutôt aux mille industries, qui se tiennent à Rome à la
+porte des banquiers, des églises, des ruines, des musées ou des
+théâtres.</p>
+
+<p>En même temps que le Français, l'homme qui s'était détaché du groupe des
+curieux entra aussi; le Français sonna au guichet des bureaux et pénétra
+dans la première pièce; son ombre en fit autant.</p>
+
+<p>&laquo;MM. Thomson et French?&raquo; demanda l'étranger.</p>
+
+<p>Une espèce de laquais se leva sur le signe d'un commis de confiance,
+gardien solennel du premier bureau.</p>
+
+<p>&laquo;Qui annoncerai-je? demanda le laquais, se préparant à marcher devant
+l'étranger.</p>
+
+<p>&mdash;M. le baron Danglars, répondit le voyageur.</p>
+
+<p>&mdash;Venez&raquo;, dit le laquais.</p>
+
+<p>Une porte s'ouvrit, le laquais et le baron disparurent par cette porte.
+L'homme qui était entré derrière Danglars s'assit sur un banc d'attente.</p>
+
+<p>Le commis continua d'écrire pendant cinq minutes à peu après; pendant
+ces cinq minutes, l'homme assis garda le plus profond silence et la plus
+stricte immobilité.</p>
+
+<p>Puis la plume du commis cessa de crier sur le papier; il leva la tête,
+regarda attentivement autour de lui, et après s'être assuré du
+tête-à-tête:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ah! dit-il, te voilà Peppino?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit laconiquement celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as flairé quelque chose de bon chez ce gros homme?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas grand mérite pour celui-ci, nous sommes prévenus.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais donc ce qu'il vient faire ici, curieux.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu, il vient toucher; seulement, reste à savoir quelle somme.</p>
+
+<p>&mdash;On va te dire cela tout à l'heure, l'ami.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien; mais ne va pas, comme l'autre jour, me donner un faux
+renseignement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce à dire, et de qui veux-tu parler? Serait-ce de cet Anglais
+qui a emporté d'ici trois mille écus l'autre jour?</p>
+
+<p>&mdash;Non, celui-là avait en effet les trois mille écus, et nous les avons
+trouvés. Je veux parler de ce prince russe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu nous avais accusé trente mille livres, et nous n'en avons
+trouvé que vingt-deux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez mal cherché.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Luigi Vampa qui a fait la perquisition en personne.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, il avait ou payé ses dettes...</p>
+
+<p>&mdash;Un Russe?</p>
+
+<p>&mdash;Ou dépensé son argent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, après tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sûr; mais laisse-moi aller à mon observatoire, le Français
+ferait son affaire sans que je pusse savoir le chiffre positif.&raquo;</p>
+
+<p>Peppino fit un signe affirmatif, et, tirant un chapelet de sa poche, se
+mit à marmotter quelque prière, tandis que le commis disparaissait par
+la même porte qui avait donné passage au laquais et au baron.</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes environ, le commis reparut radieux.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien? demanda Peppino à son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Alerte, alerte! dit le commis, la somme est ronde.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq à six millions, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; tu sais le chiffre?</p>
+
+<p>&mdash;Sur un reçu de Son Excellence le comte de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais le comte?</p>
+
+<p>&mdash;Et dont on l'a crédité sur Rome, Venise et Vienne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! s'écria le commis; comment es-tu si bien informé?</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai dit que nous avions été prévenus à l'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi t'adresses-tu à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour être sûr que c'est bien l'homme à qui nous avons affaire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien lui... Cinq millions. Une jolie somme hein, Peppino?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'en aurons jamais autant.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, répondit philosophiquement Peppino, en aurons-nous quelques
+bribes.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! Voici notre homme.&raquo;</p>
+
+<p>Le commis reprit sa plume, et Peppino son chapelet; l'un écrivait,
+l'autre priait quand la porte se rouvrit. Danglars apparut radieux,
+accompagné par le banquier, qui le reconduisit jusqu'à la porte.</p>
+
+<p>Derrière Danglars descendit Peppino.</p>
+
+<p>Selon les conventions, la voiture qui devait rejoindre Danglars
+attendait devant la maison Thomson et French. Le cicérone en tenait la
+portière ouverte: le cicérone est un être très complaisant et qu'on peut
+employer à toute chose.</p>
+
+<p>Danglars sauta dans la voiture, léger comme un jeune homme de vingt ans.
+Le cicérone referma la portière et monta près du cocher. Peppino monta
+sur le siège de derrière.</p>
+
+<p>&laquo;Son Excellence veut-elle voir Saint-Pierre? demanda le cicérone.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire? répondit le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! pour voir.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas venu à Rome pour voir&raquo;, dit tout haut Danglars; puis il
+ajouta tout bas avec son sourire cupide: &laquo;Je suis venu pour toucher.&raquo;</p>
+
+<p>Et il toucha en effet son portefeuille, dans lequel il venait d'enfermer
+une lettre.</p>
+
+<p>&laquo;Alors Son Excellence va...</p>
+
+<p>&mdash;À l'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Casa Pastrini&raquo;, dit le cicérone au cocher.</p>
+
+<p>Et la voiture partit rapide comme une voiture de maître.</p>
+
+<p>Dix minutes après, le baron était rentré dans son appartement, et
+Peppino s'installait sur le banc accolé à la devanture de l'hôtel, après
+avoir dit quelques mots à l'oreille d'un de ces descendants de Marius et
+des Gracques que nous avons signalés au commencement de ce chapitre,
+lequel descendant prit le chemin du Capitole de toute la vitesse de ses
+jambes.</p>
+
+<p>Danglars était las, satisfait, et avait sommeil. Il se coucha, mit son
+portefeuille sous son traversin et s'endormit.</p>
+
+<p>Peppino avait du temps de reste; il joua à la <i>morra</i> avec des facchino,
+perdit trois écus, et pour se consoler but un flacon de vin d'Orvietto.</p>
+
+<p>Le lendemain, Danglars s'éveilla tard, quoiqu'il se fût couché de bonne
+heure; il y avait cinq ou six nuits qu'il dormait fort mal, quand
+toutefois il dormait.</p>
+
+<p>Il déjeuna copieusement, et peu soucieux, comme il l'avait dit, de voir
+les beautés de la Ville éternelle, il demanda ses chevaux de poste pour
+midi.</p>
+
+<p>Mais Danglars avait compté sans les formalités de la police et sans la
+paresse du maître de poste.</p>
+
+<p>Les chevaux arrivèrent à deux heures seulement, et le cicérone ne
+rapporta le passeport visé qu'à trois.</p>
+
+<p>Tous ces préparatifs avaient amené devant la porte de maître Pastrini
+bon nombre de badauds.</p>
+
+<p>Les descendants des Gracques et de Marius ne manquaient pas non plus.</p>
+
+<p>Le baron traversa triomphalement ces groupes, qui l'appelaient
+Excellence pour avoir un bajocco.</p>
+
+<p>Comme Danglars, homme très populaire, comme on sait, s'était contenté de
+se faire appeler baron jusque-là et n'avait pas encore été traité
+d'Excellence, ce titre le flatta, et il distribua une douzaine de pauls
+à toute cette canaille, toute prête, pour douze autres pauls, à le
+traiter d'Altesse.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle route? demanda le postillon en italien.</p>
+
+<p>&mdash;Route d'Ancône&raquo;, répondit le baron.</p>
+
+<p>Maître Pastrini traduisit la demande et la réponse, et la voiture partit
+au galop.</p>
+
+<p>Danglars voulait effectivement passer à Venise et y prendre une partie
+de sa fortune, puis de Venise aller à Vienne, où il réaliserait le
+reste.</p>
+
+<p>Son intention était de se fixer dans cette dernière ville, qu'on lui
+avait assuré être une ville de plaisirs.</p>
+
+<p>À peine eut-il fait trois lieues dans la campagne de Rome, que la nuit
+commença de tomber; Danglars n'avait pas cru partir si tard, sinon il
+serait resté; il demanda au postillon combien il y avait avant d'arriver
+à la prochaine ville.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Non capisco</i>&raquo;, répondit le postillon.</p>
+
+<p>Danglars fit un mouvement de la tête qui voulait dire:</p>
+
+<p>&laquo;Très bien!&raquo;</p>
+
+<p>La voiture continua sa route.</p>
+
+<p>&laquo;À la première poste, se dit Danglars, j'arrêterai.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars éprouvait encore un reste du bien-être qu'il avait ressenti la
+veille, et qui lui avait procuré une si bonne nuit. Il était mollement
+étendu dans une bonne calèche anglaise à doubles ressorts; il se sentait
+entraîné par le galop de deux bons chevaux; le relais était de sept
+lieues, il le savait. Que faire quand on est banquier et qu'on a
+heureusement fait banqueroute?</p>
+
+<p>Danglars songea dix minutes à sa femme restée à Paris, dix autres
+minutes à sa fille courant le monde avec Mlle d'Armilly, il donna dix
+autres minutes à ses créanciers et à la manière dont il emploierait leur
+argent; puis, n'ayant plus rien à quoi penser, il ferma les yeux et
+s'endormit.</p>
+
+<p>Parfois cependant, secoué par un cahot plus fort que les autres,
+Danglars rouvrait un moment les yeux; alors il se sentait toujours
+emporté avec la même vitesse à travers cette même campagne de Rome toute
+parsemée d'aqueducs brisés, qui semblent des géants de granit pétrifiés
+au milieu de leur course. Mais la nuit était froide, sombre, pluvieuse,
+et il faisait bien meilleur pour un homme à moitié assoupi de demeurer
+au fond de sa chaise les yeux fermés, que de mettre la tête à la
+portière pour demander où il était à un postillon qui ne savait répondre
+autre chose que: <i>Non capisco.</i></p>
+
+<p>Danglars continua donc de dormir, en se disant qu'il serait toujours
+temps de se réveiller au relais.</p>
+
+<p>La voiture s'arrêta; Danglars pensa qu'il touchait enfin au but tant
+désiré.</p>
+
+<p>Il rouvrit les yeux, regarda à travers la vitre, s'attendant à se
+trouver au milieu de quelque ville, ou tout au moins de quelque village;
+mais il ne vit rien qu'une espèce de masure isolée, et trois ou quatre
+hommes qui allaient et venaient comme des ombres.</p>
+
+<p>Danglars attendit un instant que le postillon qui avait achevé son
+relais vînt lui réclamer l'argent de la poste; il comptait profiter de
+l'occasion pour demander quelques renseignements à son nouveau
+conducteur, mais les chevaux furent dételés et remplacés sans que
+personne vînt demander d'argent au voyageur. Danglars, étonné, ouvrit la
+portière; mais une main vigoureuse la repoussa aussitôt, et la chaise
+roula.</p>
+
+<p>Le baron, stupéfait, se réveilla entièrement.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! dit-il au postillon, eh! <i>mio caro</i>!&raquo;</p>
+
+<p>C'était encore de l'italien de romance que Danglars avait retenu lorsque
+sa fille chantait des duos avec le prince Cavalcanti.</p>
+
+<p>Mais <i>mio caro</i> ne répondit point.</p>
+
+<p>Danglars se contenta alors d'ouvrir la vitre.</p>
+
+<p>&laquo;Hé, l'ami! où allons-nous donc? dit-il en passant sa tête par
+l'ouverture.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Dentro la testa</i>! cria une voix grave et impérieuse, accompagnée d'un
+geste de menace.</p>
+
+<p>Danglars comprit que <i>dentro la testa</i> voulait dire: Rentrez la tête. Il
+faisait, comme on voit, de rapides progrès dans l'italien.</p>
+
+<p>Il obéit, non sans inquiétude; et comme cette inquiétude augmentait de
+minute en minute, au bout de quelques instants son esprit, au lieu du
+vide que nous avons signalé au moment où il se mettait en route, et qui
+avait amené le sommeil, son esprit, disons-nous, se trouva rempli de
+quantité de pensées plus propres les unes que les autres à tenir éveillé
+l'intérêt d'un voyageur, et surtout d'un voyageur dans la situation de
+Danglars.</p>
+
+<p>Ses yeux prirent dans les ténèbres ce degré de finesse que communiquent
+dans le premier moment les émotions fortes, et qui s'émousse plus tard
+pour avoir été trop exercé. Avant d'avoir peur, on voit juste; pendant
+qu'on a peur, on voit double, et après qu'on a eu peur, on voit trouble.</p>
+
+<p>Danglars vit un homme enveloppé d'un manteau, qui galopait à la portière
+de droite.</p>
+
+<p>&laquo;Quelque gendarme, dit-il. Aurais-je été signalé par les télégraphes
+français aux autorités pontificales?&raquo;</p>
+
+<p>Il résolut de sortir de cette anxiété.</p>
+
+<p>&laquo;Où me menez-vous? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Dentro la testa</i>!&raquo; répéta la même voix, avec le même accent de
+menace.</p>
+
+<p>Danglars se retourna vers la portière de gauche.</p>
+
+<p>Un autre homme à cheval galopait à la portière de gauche.</p>
+
+<p>&laquo;Décidément, se dit Danglars la sueur au front, décidément je suis
+pris.&raquo;</p>
+
+<p>Et il se rejeta au fond de sa calèche, cette fois non pas pour dormir,
+mais pour songer.</p>
+
+<p>Un instant après, la lune se leva.</p>
+
+<p>Du fond de la calèche, il plongea son regard dans la campagne; il revit
+alors ces grands aqueducs, fantômes de pierre, qu'il avait remarqués en
+passant; seulement, au lieu de les avoir à droite, il les avait
+maintenant à gauche.</p>
+
+<p>Il comprit qu'on avait fait faire demi-tour à la voiture, et qu'on le
+ramenait à Rome.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! malheureux, murmura-t-il, on aura obtenu l'extradition!&raquo;</p>
+
+<p>La voiture continuait de courir avec une effrayante vélocité. Une heure
+passa terrible, car à chaque nouvel indice jeté sur son passage le
+fugitif reconnaissait, à n'en point douter, qu'on le ramenait sur ses
+pas. Enfin, il revit une masse sombre contre laquelle il lui sembla que
+la voiture allait se heurter. Mais la voiture se détourna, longeant
+cette masse sombre, qui n'était autre que la ceinture de remparts qui
+enveloppe Rome.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oh! murmura Danglars, nous ne rentrons pas dans la ville, donc ce
+n'est pas la justice qui m'arrête. Bon Dieu! autre idée, serait-ce...&raquo;</p>
+
+<p>Ses cheveux se hérissèrent.</p>
+
+<p>Il se rappela ces intéressantes histoires de bandits romains, si peu
+crues à Paris, et qu'Albert de Morcerf avait racontées à Mme Danglars et
+à Eugénie lorsqu'il était question, pour le jeune vicomte, de devenir le
+fils de l'une et le mari de l'autre.</p>
+
+<p>&laquo;Des voleurs, peut-être!&raquo; murmura-t-il.</p>
+
+<p>Tout à coup la voiture roula sur quelque chose de plus dur que le sol
+d'un chemin sablé. Danglars hasarda un regard aux deux côtés de la
+route; il aperçut des monuments de forme étrange, et sa pensée
+préoccupée du récit de Morcerf, qui maintenant se présentait à lui dans
+tous ses détails, sa pensée lui dit qu'il devait être sur la voie
+Appienne.</p>
+
+<p>À gauche de la voiture, dans une espèce de vallée, on voyait une
+excavation circulaire.</p>
+
+<p>C'était le cirque de Caracalla.</p>
+
+<p>Sur un mot de l'homme qui galopait à la portière de droite, la voiture
+s'arrêta.</p>
+
+<p>En même temps, la portière de gauche s'ouvrit.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Scendi</i>!&raquo; commanda une voix.</p>
+
+<p>Danglars descendit à l'instant même; il ne parlait pas encore l'italien,
+mais il l'entendait déjà.</p>
+
+<p>Plus mort que vif, le baron regarda autour de lui.</p>
+
+<p>Quatre hommes l'entouraient, sans compter le postillon.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Di quà</i>&raquo;, dit un des quatre hommes en descendant un petit sentier qui
+conduisait de la voie Appienne au milieu de ces inégales hachures de la
+campagne de Rome.</p>
+
+<p>Danglars suivit son guide sans discussion, et n'eut pas besoin de se
+retourner pour savoir qu'il était suivi des trois autres hommes.</p>
+
+<p>Cependant il lui sembla que ces hommes s'arrêtaient comme des
+sentinelles à des distances à peu près égales.</p>
+
+<p>Après dix minutes de marche à peu près, pendant lesquelles Danglars
+n'échangea point une seule parole avec son guide, il se trouva entre un
+tertre et un buisson de hautes herbes; trois hommes debout et muets
+formaient un triangle dont il était le centre.</p>
+
+<p>Il voulut parler; sa langue s'embarrassa.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Avanti</i>&raquo;, dit la même voix à l'accent bref et impératif.</p>
+
+<p>Cette fois Danglars comprit doublement: il comprit par la parole et par
+le geste, car l'homme qui marchait derrière lui le poussa si rudement en
+avant qu'il alla heurter son guide.</p>
+
+<p>Ce guide était notre ami Peppino, qui s'enfonça dans les hautes herbes
+par une sinuosité que les fouines et les lézards pouvaient seuls
+reconnaître pour un chemin frayé.</p>
+
+<p>Peppino s'arrêta devant une roche surmontée d'un épais buisson; cette
+roche entrouverte comme une paupière, livra passage au jeune homme, qui
+y disparut comme disparaissent dans leurs trappes les diables de nos
+féeries.</p>
+
+<p>La voix et le geste de celui qui suivait Danglars engagèrent le banquier
+à en faire autant. Il n'y avait plus à en douter, le banqueroutier
+français avait affaire à des bandits romains.</p>
+
+<p>Danglars s'exécuta comme un homme placé entre deux dangers terribles, et
+que la peur rend brave. Malgré son ventre assez mal disposé pour
+pénétrer dans les crevasses de la campagne de Rome, il s'infiltra
+derrière Peppino, et, se laissant glisser en fermant les yeux, il tomba
+sur ses pieds.</p>
+
+<p>En touchant la terre, il rouvrit les yeux.</p>
+
+<p>Le chemin était large, mais noir. Peppino, peu soucieux de se cacher,
+maintenant qu'il était chez lui, battit le briquet, et alluma une
+torche.</p>
+
+<p>Deux autres hommes descendirent derrière Danglars, formant
+l'arrière-garde, et, poussant Danglars lorsque par hasard il s'arrêtait,
+le firent arriver par une pente douce au centre d'un carrefour de
+sinistre apparence.</p>
+
+<p>En effet, les parois des murailles, creusées en cercueils superposés les
+uns aux autres, semblaient, au milieu des pierres blanches, ouvrir ces
+yeux noirs et profonds qu'on remarque dans les têtes de mort.</p>
+
+<p>Une sentinelle fit battre contre sa main gauche les capucines de sa
+carabine.</p>
+
+<p>&laquo;Qui vive? fit la sentinelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ami, ami! dit Peppino. Où est le capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Là, dit la sentinelle, en montrant par-dessus son épaule une espèce de
+grande salle creusée dans le roc et dont la lumière se reflétait dans le
+corridor par de grandes ouvertures cintrées.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne proie, capitaine, bonne proie&raquo;, dit Peppino en italien.</p>
+
+<p>Et prenant Danglars par le collet de sa redingote, il le conduisit vers
+une ouverture ressemblant à une porte, et par laquelle on pénétrait dans
+la salle dont le capitaine paraissait avoir fait son logement.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce l'homme? demanda celui-ci, qui lisait fort attentivement la <i>Vie
+d'Alexandre</i> dans Plutarque.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, capitaine, lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, montrez-le-moi.&raquo;</p>
+
+<p>Sur cet ordre assez impertinent, Peppino approcha si brusquement sa
+torche du visage de Danglars, que celui-ci se recula vivement pour ne
+point avoir les sourcils brûlés. Ce visage bouleversé offrait tous les
+symptômes d'une pâle et hideuse terreur.</p>
+
+<p>&laquo;Cet homme est fatigué, dit le capitaine, qu'on le conduise à son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura Danglars, ce lit, c'est probablement un des cercueils qui
+creusent la muraille; ce sommeil, c'est la mort qu'un des poignards que
+je vois étinceler dans l'ombre va me procurer.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, dans les profondeurs sombres de l'immense salle, on voyait se
+soulever, sur leurs couches d'herbes sèches ou de peaux de loup, les
+compagnons de cet homme qu'Albert de Morcerf avait trouvé lisant les
+<i>Commentaires de César</i>, et que Danglars retrouvait lisant la <i>Vie
+d'Alexandre</i>.</p>
+
+<p>Le banquier poussa un sourd gémissement et suivit son guide: il n'essaya
+ni de prier ni de crier. Il n'avait plus ni force, ni volonté, ni
+puissance, ni sentiment; il allait parce qu'on l'entraînait.</p>
+
+<p>Il heurta une marche, et, comprenant qu'il avait un escalier devant lui,
+il se baissa instinctivement pour ne pas se briser le front, et se
+trouva dans une cellule taillée en plein roc.</p>
+
+<p>Cette cellule était propre, bien que nue, sèche, quoique située sous la
+terre à une profondeur incommensurable.</p>
+
+<p>Un lit fait d'herbes sèches, recouvert de peaux de chèvre, était, non
+pas dressé, mais étendu dans un coin de cette cellule. Danglars, en
+l'apercevant, crut voir le symbole radieux de son salut.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! Dieu soit loué! murmura-t-il, c'est un vrai lit!&raquo;</p>
+
+<p>C'était la seconde fois, depuis une heure, qu'il invoquait le nom de
+Dieu; cela ne lui était pas arrivé depuis dix ans.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Ecco</i>&raquo;, dit le guide.</p>
+
+<p>Et poussant Danglars dans la cellule, il referma la porte sur lui.</p>
+
+<p>Un verrou grinça; Danglars était prisonnier.</p>
+
+<p>D'ailleurs, n'y eût-il pas eu de verrou, il eût fallu être saint Pierre
+et avoir pour guide un ange du ciel, pour passer au milieu de la
+garnison qui tenait les catacombes de Saint-Sébastien, et qui campait
+autour de son chef, dans lequel nos lecteurs ont certainement reconnu le
+fameux Luigi Vampa.</p>
+
+<p>Danglars aussi avait reconnu ce bandit, à l'existence duquel il n'avait
+pas voulu croire quand Morcerf essayait de le naturaliser en France. Non
+seulement il l'avait reconnu, mais aussi la cellule dans laquelle
+Morcerf avait été enfermé, et qui, selon toute probabilité, était le
+logement des étrangers.</p>
+
+<p>Ces souvenirs, sur lesquels au reste Danglars s'étendait avec une
+certaine joie, lui rendaient la tranquillité. Du moment où ils ne
+l'avaient pas tué tout de suite, les bandits n'avaient pas l'intention
+de le tuer du tout.</p>
+
+<p>On l'avait arrêté pour le voler, et comme il n'avait sur lui que
+quelques louis, on le rançonnerait.</p>
+
+<p>Il se rappela que Morcerf avait été taxé à quelque chose comme quatre
+mille écus; comme il s'accordait une apparence beaucoup plus importante
+que Morcerf, il fixa lui-même dans son esprit sa rançon à huit mille
+écus.</p>
+
+<p>Huit mille écus faisaient quarante-huit mille livres.</p>
+
+<p>Il lui restait encore quelque chose comme cinq millions cinquante mille
+francs.</p>
+
+<p>Avec cela on se tire d'affaire partout.</p>
+
+<p>Donc, à peu près certain de se tirer d'affaire, attendu qu'il n'y a pas
+d'exemple qu'on ait jamais taxé un homme à cinq millions cinquante mille
+livres, Danglars s'étendit sur son lit, où, après s'être retourné deux
+ou trois fois, il s'endormit avec la tranquillité du héros dont Luigi
+Vampa étudiait l'histoire.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="CXV" id="CXV"></a><a href="#table">CXV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La carte de Luigi Vampa.</a></h3>
+
+<p>À tout sommeil qui n'est pas celui que redoutait Danglars, il y a un
+réveil.</p>
+
+<p>Danglars se réveilla.</p>
+
+<p>Pour un Parisien habitué aux rideaux de soie, aux parois veloutées des
+murailles, au parfum qui monte du bois blanchissant dans la cheminée et
+qui descend des voûtes de satin, le réveil dans une grotte de pierre
+crayeuse doit être comme un rêve de mauvais aloi.</p>
+
+<p>En touchant ses courtines de peau de bouc, Danglars devait croire qu'il
+rêvait Samoïèdes ou Lapons.</p>
+
+<p>Mais en pareille circonstance une seconde suffit pour changer le doute
+le plus robuste en certitude.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, murmura-t-il, je suis aux mains des bandits dont nous a parlé
+Albert de Morcerf.&raquo;</p>
+
+<p>Son premier mouvement fut de respirer, afin de s'assurer qu'il n'était
+pas blessé: c'était un moyen qu'il avait trouvé dans <i>Don Quichotte</i>, le
+seul livre, non pas qu'il eût lu, mais dont il eût retenu quelque chose.</p>
+
+<p>&laquo;Non, dit-il, ils ne m'ont tué ni blessé, mais ils m'ont volé
+peut-être?&raquo;</p>
+
+<p>Et il porta vivement ses mains à ses poches. Elles étaient intactes: les
+cent louis qu'il s'était réservés pour faire son voyage de Rome à Venise
+étaient bien dans la poche de son pantalon, et le portefeuille dans
+lequel se trouvait la lettre de crédit de cinq millions cinquante mille
+francs était bien dans la poche de sa redingote.</p>
+
+<p>&laquo;Singuliers bandits, se dit-il, qui m'ont laissé ma bourse et mon
+portefeuille! Comme je le disais hier en me couchant, ils vont me mettre
+à rançon. Tiens! j'ai aussi ma montre! Voyons un peu quelle heure il
+est.&raquo;</p>
+
+<p>La montre de Danglars, chef-d'œuvre de Bréguet, qu'il avait remontée
+avec soin la veille avant de se mettre en route, sonna cinq heures et
+demie du matin. Sans elle, Danglars fût resté complètement incertain sur
+l'heure, le jour ne pénétrant pas dans sa cellule.</p>
+
+<p>Fallait-il provoquer une explication des bandits? fallait-il attendre
+patiemment qu'ils la demandassent? La dernière alternative était la plus
+prudente: Danglars attendit.</p>
+
+<p>Il attendit jusqu'à midi.</p>
+
+<p>Pendant tout ce temps, une sentinelle avait veillé à sa porte. À huit
+heures du matin, la sentinelle avait été relevée.</p>
+
+<p>Il avait alors pris à Danglars l'envie de voir par qui il était gardé.</p>
+
+<p>Il avait remarqué que des rayons de lumière, non pas de jour, mais de
+lampe, filtraient à travers les ais de la porte mal jointe, il
+s'approcha d'une de ces ouvertures au moment juste où le bandit buvait
+quelques gorgées d'eau-de-vie, lesquelles, grâce à l'outre de peau qui
+les contenait, répandaient une odeur qui répugna fort à Danglars.</p>
+
+<p>&laquo;Pouah!&raquo; fit-il en reculant jusqu'au fond de sa cellule.</p>
+
+<p>À midi, l'homme à l'eau-de-vie fut remplacé par un autre factionnaire.
+Danglars eut la curiosité de voir son nouveau gardien; il s'approcha de
+nouveau de la jointure.</p>
+
+<p>Celui-là était un athlétique bandit, un Goliath aux gros yeux, aux
+lèvres épaisses, au nez écrasé; sa chevelure rousse pendait sur ses
+épaules en mèches tordues comme des couleuvres.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oh! dit Danglars, celui ici ressemble plus à un ogre qu'à une
+créature humaine; en tout cas, je suis vieux et assez coriace; gros
+blanc pas bon à manger.&raquo;</p>
+
+<p>Comme on voit, Danglars avait encore l'esprit assez présent pour
+plaisanter.</p>
+
+<p>Au même instant, comme pour lui donner la preuve qu'il n'était pas un
+ogre, son gardien s'assit en face de la porte de sa cellule, tira de son
+bissac du pain noir, des oignons et du fromage, qu'il se mit incontinent
+à dévorer.</p>
+
+<p>&laquo;Le diable m'emporte, dit Danglars en jetant à travers les fentes de sa
+porte un coup d'œil sur le dîner du bandit: le diable m'emporte si je
+comprends comment on peut manger de pareilles ordures.&raquo;</p>
+
+<p>Et il alla s'asseoir sur ses peaux de bouc, qui lui rappelaient l'odeur
+de l'eau-de-vie de la première sentinelle.</p>
+
+<p>Mais Danglars avait beau faire, et les secrets de la nature sont
+incompréhensibles, il y a bien de l'éloquence dans certaines invitations
+matérielles qu'adressent les plus grossières substances aux estomacs à
+jeun.</p>
+
+<p>Danglars sentit soudain que le sien n'avait pas de fonds en ce moment:
+il vit l'homme moins laid, le pain moins noir, le fromage plus frais.</p>
+
+<p>Enfin, ces oignons crus, affreuse alimentation du sauvage, lui
+rappelèrent certaines sauces Robert et certains mirotons que son
+cuisinier exécutait d'une façon supérieure, lorsque Danglars lui disait:
+&laquo;Monsieur Deniseau, faites-moi, pour aujourd'hui, un bon petit plat
+canaille.&raquo;</p>
+
+<p>Il se leva et alla frapper à la porte.</p>
+
+<p>Le bandit leva la tête.</p>
+
+<p>Danglars vit qu'il était entendu, et redoubla.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Che cosa</i>? demanda le bandit.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc! dites donc! l'ami, fit Danglars en tambourinant avec ses
+doigts contre sa porte, il me semble qu'il serait temps que l'on songeât
+à me nourrir aussi, moi!&raquo;</p>
+
+<p>Mais soit qu'il ne comprît pas, soit qu'il n'eût pas d'ordres à
+l'endroit de la nourriture de Danglars, le géant se remit à son dîner.</p>
+
+<p>Danglars sentit sa fierté humiliée, et, ne voulant pas davantage se
+commettre avec cette brute, il se recoucha sur ses peaux de bouc et ne
+souffla plus le mot.</p>
+
+<p>Quatre heures s'écoulèrent; le géant fut remplacé par un autre bandit.
+Danglars, qui éprouvait d'affreux tiraillements d'estomac, se leva
+doucement, appliqua derechef son oreille aux fentes de la porte, et
+reconnut la figure intelligente de son guide.</p>
+
+<p>C'était en effet Peppino qui se préparait à monter la garde la plus
+douce possible en s'asseyant en face de la porte, et en posant entre ses
+deux jambes une casserole de terre, laquelle contenait, chauds et
+parfumés, des pois chiches fricassés au lard.</p>
+
+<p>Près de ces pois chiches, Peppino posa encore un joli petit panier de
+raisin de Velletri et un fiasco de vin d'Orvietto.</p>
+
+<p>Décidément Peppino était un gourmet.</p>
+
+<p>En voyant ces préparatifs gastronomiques, l'eau vint à la bouche de
+Danglars.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ah! dit le prisonnier, voyons un peu si celui-ci sera plus
+traitable que l'autre.&raquo;</p>
+
+<p>Et il frappa gentiment à sa porte.</p>
+
+<p>&laquo;On y va, dit le bandit, qui, en fréquentant la maison de maître
+Pastrini, avait fini par apprendre le français jusque dans ses
+idiotismes.&raquo;</p>
+
+<p>En effet il vint ouvrir.</p>
+
+<p>Danglars le reconnut pour celui qui lui avait crié d'une si furieuse
+manière: &laquo;Rentrez la tête.&raquo; Mais ce n'était pas l'heure des
+récriminations. Il prit au contraire sa figure la plus agréable, et avec
+un sourire gracieux:</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, monsieur, dit-il, mais est-ce que l'on ne me donnera pas à
+dîner, à moi aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! s'écria Peppino, Votre Excellence aurait-elle faim, par
+hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Par hasard est charmant, murmura Danglars; il y a juste vingt-quatre
+heures que je n'ai mangé.</p>
+
+<p>&laquo;Mais oui, monsieur, ajouta-t-il en haussant la voix, j'ai faim, et même
+assez faim.</p>
+
+<p>&mdash;Et Votre Excellence veut manger?</p>
+
+<p>&mdash;À l'instant même, si c'est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus aisé, dit Peppino; ici l'on se procure tout ce que l'on
+désire, en payant, bien entendu comme cela se fait chez tous les
+honnêtes chrétiens.</p>
+
+<p>&mdash;Cela va sans dire! s'écria Danglars, quoique en vérité les gens qui
+vous arrêtent et qui vous emprisonnent devraient au moins nourrir leurs
+prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Excellence, reprit Peppino, ce n'est pas l'usage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une assez mauvaise raison, reprit Danglars, qui comptait
+amadouer son gardien par son amabilité, et cependant je m'en contente.
+Voyons, qu'on me serve à manger.</p>
+
+<p>&mdash;À l'instant même, Excellence; que désirez-vous?&raquo;</p>
+
+<p>Et Peppino posa son écuelle à terre, de telle façon que la fumée en
+monta directement aux narines de Danglars.</p>
+
+<p>&laquo;Commandez, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc des cuisines ici? demanda le banquier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! si nous avons des cuisines? des cuisines parfaites!</p>
+
+<p>&mdash;Et des cuisiniers?</p>
+
+<p>&mdash;Excellents!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, un poulet, un poisson, du gibier, n'importe quoi, pourvu que
+je mange.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il plaira à Votre Excellence; nous disons un poulet, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un poulet.&raquo;</p>
+
+<p>Peppino, se redressant, cria de tous ses poumons:</p>
+
+<p>&laquo;Un poulet pour Son Excellence!&raquo;</p>
+
+<p>La voix de Peppino vibrait encore sous les voûtes que déjà paraissait un
+jeune homme, beau, svelte, et à moitié nu comme les porteurs de poissons
+antiques; il apportait le poulet sur un plat d'argent, et le poulet
+tenait seul sur sa tête.</p>
+
+<p>&laquo;On se croirait au <i>Café de Paris</i>, murmura Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, Excellence&raquo;, dit Peppino en prenant le poulet des mains du
+jeune bandit et en le posant sur une table vermoulue qui faisait, avec
+un escabeau et le lit de peaux de bouc, la totalité de l'ameublement de
+la cellule.</p>
+
+<p>Danglars demanda un couteau et une fourchette.</p>
+
+<p>&laquo;Voilà! Excellence&raquo;, dit Peppino en offrant un petit couteau à la pointe
+émoussée et une fourchette de bois.</p>
+
+<p>Danglars prit le couteau d'une main, la fourchette de l'autre, et se mit
+en devoir de découper la volaille.</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, Excellence, dit Peppino en posant une main sur l'épaule du
+banquier; ici on paie avant de manger; on pourrait n'être pas content en
+sortant...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit Danglars, ce n'est plus comme à Paris, sans compter qu'ils
+vont m'écorcher probablement; mais faisons les choses grandement.
+Voyons, j'ai toujours entendu parler du bon marché de la vie en Italie;
+un poulet doit valoir douze sous à Rome.</p>
+
+<p>&laquo;Voilà&raquo;, dit-il, et il jeta un louis à Peppino.</p>
+
+<p>Peppino ramassa le louis, Danglars approcha le couteau du poulet.</p>
+
+<p>&laquo;Un moment, Excellence, dit Peppino en se relevant; un moment, Votre
+Excellence me redoit encore quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je disais qu'ils m'écorcheraient!&raquo; murmura Danglars.</p>
+
+<p>Puis, résolu de prendre son parti de cette extorsion:</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, combien vous redoit-on pour cette volaille étique?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence a donné un louis d'acompte.</p>
+
+<p>&mdash;Un louis d'acompte sur un poulet?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, d'acompte.</p>
+
+<p>&mdash;Bien... Allez! allez!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est plus que quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf louis
+que Votre Excellence me redoit.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars ouvrit des yeux énormes à l'énoncé de cette gigantesque
+plaisanterie.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! très drôle, murmura-t-il, en vérité.&raquo;</p>
+
+<p>Et il voulut se remettre à découper le poulet; mais Peppino lui arrêta
+la main droite avec la main gauche et tendit son autre main.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous ne riez point? dit Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne rions jamais, Excellence, reprit Peppino, sérieux comme un
+quaker.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, cent mille francs ce poulet!</p>
+
+<p>&mdash;Excellence, c'est incroyable comme on a de la peine à élever la
+volaille dans ces maudites grottes.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! dit Danglars, je trouve cela très bouffon, très
+divertissant, en vérité; mais comme j'ai faim, laissez-moi manger.
+Tenez, voilà un autre louis pour vous, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Alors cela ne fera plus que quatre mille neuf cent
+quatre-vingt-dix-huit louis, dit Peppino conservant le même sang-froid;
+avec de la patience, nous y viendrons.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à cela, dit Danglars révolté de cette persévérance à le
+railler, quant à cela, jamais. Allez au diable! Vous ne savez pas à qui
+vous avez affaire.&raquo;</p>
+
+<p>Peppino fit un signe, le jeune garçon allongea les deux mains et enleva
+prestement le poulet. Danglars se jeta sur son lit de peaux de bouc,
+Peppino referma la porte et se remit à manger ses pois au lard.</p>
+
+<p>Danglars ne pouvait voir ce que faisait Peppino, mais le claquement des
+dents du bandit ne devait laisser au prisonnier aucun doute sur
+l'exercice auquel il se livrait.</p>
+
+<p>Il était clair qu'il mangeait, même qu'il mangeait bruyamment, et comme
+un homme mal élevé.</p>
+
+<p>&laquo;Butor!&raquo; dit Danglars.</p>
+
+<p>Peppino fit semblant de ne pas entendre, et, sans même tourner la tête,
+continua de manger avec une sage lenteur.</p>
+
+<p>L'estomac de Danglars lui semblait à lui-même percé comme le tonneau des
+Danaïdes; il ne pouvait croire qu'il parviendrait à le remplir jamais.</p>
+
+<p>Cependant, il prit patience une demi-heure encore mais il est juste de
+dire que cette demi-heure lui parut un siècle.</p>
+
+<p>Il se leva et alla de nouveau à la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, monsieur, dit-il, ne me faites pas languir plus longtemps, et
+dites-moi tout de suite ce que l'on veut de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Excellence, dites plutôt ce que vous voulez de nous... Donnez
+vos ordres et nous les exécuterons.</p>
+
+<p>&mdash;Alors ouvrez-moi d'abord.&raquo;</p>
+
+<p>Peppino ouvrit.</p>
+
+<p>&laquo;Je veux, dit Danglars, pardieu! je veux manger!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez faim?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous le savez, du reste.</p>
+
+<p>&mdash;Que désire manger Votre Excellence?</p>
+
+<p>&mdash;Un morceau de pain sec, puisque les poulets sont hors de prix dans ces
+maudites caves.</p>
+
+<p>&mdash;Du pain! soit, dit Peppino.</p>
+
+<p>&laquo;Holà! du pain!&raquo; cria-t-il.</p>
+
+<p>Le jeune garçon apporta un petit pain.</p>
+
+<p>&laquo;Voilà! dit Peppino.</p>
+
+<p>&mdash;Combien? demanda Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit louis, il y a deux louis
+payés d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, un pain, cent mille francs?</p>
+
+<p>&mdash;Cent mille francs, dit Peppino.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne demandiez que cent mille francs pour un poulet!</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne servons pas à la carte, mais à prix fixe. Qu'on mange peu,
+qu'on mange beaucoup, qu'on demande dix plats ou un seul, c'est toujours
+le même chiffre.</p>
+
+<p>&mdash;Encore cette plaisanterie! Mon cher ami, je vous déclare que c'est
+absurde, que c'est stupide! Dites-moi tout de suite que vous voulez que
+je meure de faim, ce sera plus tôt fait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, Excellence, c'est vous qui voulez vous suicider. Payez et
+mangez.</p>
+
+<p>&mdash;Avec quoi payer, triple animal? dit Danglars exaspéré. Est-ce que tu
+crois qu'on a cent mille francs dans sa poche?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez cinq millions cinquante mille francs dans la vôtre,
+Excellence, dit Peppino; cela fait cinquante poulets à cent mille francs
+et un demi-poulet à cinquante mille.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars frissonna; le bandeau lui tomba des yeux: c'était bien toujours
+une plaisanterie, mais il la comprenait enfin.</p>
+
+<p>Il est même juste de dire qu'il ne la trouvait plus aussi plate que
+l'instant d'avant.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, dit-il, voyons: en donnant ces cent mille francs, me
+tiendrez-vous quitte au moins, et pourrai-je manger à mon aise?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit Peppino.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment les donner? fit Danglars en respirant plus librement.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus facile; vous avez un crédit ouvert chez MM. Thomson et
+French, via dei Banchi, à Rome, donnez-moi un bon de quatre mille neuf
+cent quatre-vingt-dix-huit louis sur ces messieurs, notre banquier nous
+le prendra.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars voulut au moins se donner le mérite de la bonne volonté; il
+prit la plume et le papier que lui présentait Peppino, écrivit la
+cédule, et signa.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, dit-il, voilà votre bon au porteur.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, voici votre poulet.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars découpa la volaille en soupirant: elle lui paraissait bien
+maigre pour une si grosse somme.</p>
+
+<p>Quant à Peppino, il lut attentivement le papier, le mit dans sa poche,
+et continua de manger ses pois chiches.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="CXVI" id="CXVI"></a><a href="#table">CXVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le pardon.</a></h3>
+
+<p>Le lendemain Danglars eut encore faim, l'air de cette caverne était on
+ne peut plus apéritif; le prisonnier crut que, pour ce jour-là, il
+n'aurait aucune dépense à faire: en homme économe il avait caché la
+moitié de son poulet et un morceau de son pain dans le coin de sa
+cellule.</p>
+
+<p>Mais il n'eut pas plus tôt mangé qu'il eut soif: il n'avait pas compté
+là-dessus.</p>
+
+<p>Il lutta contre la soif jusqu'au moment où il sentit sa langue desséchée
+s'attacher à son palais.</p>
+
+<p>Alors, ne pouvant plus résister au feu qui le dévorait, il appela.</p>
+
+<p>La sentinelle ouvrit la porte; c'était un nouveau visage.</p>
+
+<p>Il pensa que mieux valait pour lui avoir affaire à une ancienne
+connaissance. Il appela Peppino.</p>
+
+<p>&laquo;Me voici, Excellence, dit le bandit en se présentant avec un
+empressement qui parut de bon augure à Danglars, que désirez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;À boire, dit le prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Excellence, dit Peppino, vous savez que le vin est hors de prix dans
+les environs de Rome...</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi de l'eau alors, dit Danglars cherchant à parer la botte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Excellence, l'eau est plus rare que le vin; il fait une si grande
+sécheresse!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Danglars, nous allons recommencer, à ce qu'il paraît!&raquo;</p>
+
+<p>Et, tout en souriant pour avoir l'air de plaisanter, le malheureux
+sentait la sueur mouiller ses tempes.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, mon ami, dit Danglars, voyant que Peppino demeurait impassible,
+je vous demande un verre de vin; me le refuserez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai déjà dit, Excellence, répondit gravement Peppino, que nous
+ne vendions pas au détail.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voyons alors, donnez-moi une bouteille.</p>
+
+<p>&mdash;Duquel?</p>
+
+<p>&mdash;Du moins cher.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont tous deux du même prix.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel prix?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-cinq mille francs la bouteille.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, s'écria Danglars avec une amertume qu'Harpargon seul eût pu
+noter dans le diapason de la voix humaine, dites que vous voulez me
+dépouiller, ce sera plus tôt fait que de me dévorer ainsi lambeau par
+lambeau.</p>
+
+<p>&mdash;Il est possible, dit Peppino, que ce soit là le projet du maître.</p>
+
+<p>&mdash;Le maître, qui est-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Celui auquel on vous a conduit avant-hier.</p>
+
+<p>&mdash;Et où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ici.</p>
+
+<p>&mdash;Faites que je le voie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est facile.&raquo;</p>
+
+<p>L'instant d'après, Luigi Vampa était devant Danglars.</p>
+
+<p>&laquo;Vous m'appelez? demanda-t-il au prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, monsieur, qui êtes le chef des personnes qui m'ont amené
+ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Que désirez-vous de moi pour rançon? Parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout simplement les cinq millions que vous portez sur vous.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars sentit un effroyable spasme lui broyer le cœur.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai que cela au monde, monsieur, et c'est le reste d'une immense
+fortune: si vous me l'ôtez, ôtez-moi la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous est défendu de verser votre sang, Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Et par qui cela vous est-il défendu?</p>
+
+<p>&mdash;Par celui auquel nous obéissons.</p>
+
+<p>&mdash;Vous obéissez donc à quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à un chef.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que vous-même étiez le chef?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le chef de ces hommes; mais un autre homme est mon chef à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce chef obéit-il à quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;À qui?</p>
+
+<p>&mdash;À Dieu.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars resta un instant pensif.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne vous comprends pas, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est ce chef qui vous a dit de me traiter ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est son but?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ma bourse s'épuisera.</p>
+
+<p>&mdash;C'est probable.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Danglars, voulez-vous un million?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Deux millions?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Trois millions?... quatre?... Voyons, quatre? je vous les donne à la
+condition que vous me laisserez aller.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi nous offrez-vous quatre millions de ce qui en vaut cinq? dit
+Vampa; c'est de l'usure cela, seigneur banquier, ou je ne m'y connais
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez tout! prenez tout, vous dis-je! s'écria Danglars, et tuez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, calmez-vous, Excellence, vous allez vous fouetter le
+sang, ce qui vous donnera un appétit à manger un million par jour; soyez
+donc plus économe, morbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand je n'aurai plus d'argent pour vous payer! s'écria Danglars
+exaspéré.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous aurez faim.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai faim? dit Danglars blêmissant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est probable, répondit flegmatiquement Vampa.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous dites que vous ne voulez pas me tuer?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous voulez me laisser mourir de faim?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la même chose.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, misérables! s'écria Danglars, je déjouerai vos infâmes
+calculs; mourir pour mourir, j'aime autant en finir tout de suite;
+faites-moi souffrir, torturez-moi, tuez-moi, mais vous n'aurez plus ma
+signature!</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira, Excellence&raquo;, dit Vampa.</p>
+
+<p>Et il sortit de la cellule.</p>
+
+<p>Danglars se jeta en rugissant sur ses peaux de bouc.</p>
+
+<p>Quels étaient ces hommes? quel était ce chef invisible? quels projets
+poursuivaient-ils donc sur lui? et quand tout le monde pouvait se
+racheter, pourquoi lui seul ne le pouvait-il pas?</p>
+
+<p>Oh! certes, la mort, une mort prompte et violente, était un bon moyen de
+tromper ses ennemis acharnés, qui semblaient poursuivre sur lui une
+incompréhensible vengeance.</p>
+
+<p>Oui, mais mourir!</p>
+
+<p>Pour la première fois peut-être de sa carrière si longue, Danglars
+songeait à la mort avec le désir et la crainte tout à la fois de mourir;
+mais le moment était venu pour lui d'arrêter sa vue sur le spectre
+implacable qui vit au-dedans de toute créature, qui, à chaque pulsation
+du cœur, dit à lui-même: Tu mourras!</p>
+
+<p>Danglars ressemblait à ces bêtes fauves que la chasse anime, puis
+qu'elle désespère, et qui, à force de désespoir, réussissent parfois à
+se sauver.</p>
+
+<p>Danglars songea à une évasion.</p>
+
+<p>Mais les murs étaient le roc lui-même; mais à la seule issue qui
+conduisait hors de la cellule un homme lisait, et derrière cet homme on
+voyait passer et repasser des ombres armées de fusils.</p>
+
+<p>Sa résolution de ne pas signer dura deux jours, après quoi il demanda
+des aliments et offrit un million.</p>
+
+<p>On lui servit un magnifique souper, et on prit son million.</p>
+
+<p>Dès lors, la vie du malheureux prisonnier fut une divagation
+perpétuelle. Il avait tant souffert qu'il ne voulait plus s'exposer à
+souffrir, et subissait toutes les exigences; au bout de douze jours, un
+après-midi qu'il avait dîné comme en ses beaux jours de fortune, il fit
+ses comptes et s'aperçut qu'il avait tant donné de traites au porteur,
+qu'il ne lui restait plus que cinquante mille francs.</p>
+
+<p>Alors il se fit en lui une réaction étrange: lui qui venait d'abandonner
+cinq millions, il essaya de sauver les cinquante mille francs qui lui
+restaient, plutôt que de donner ces cinquante mille francs, il se
+résolut de reprendre une vie de privations, il eut des lueurs d'espoir
+qui touchaient à la folie; lui qui depuis si longtemps avait oublié
+Dieu, il y songea pour se dire que Dieu parfois avait fait des miracles:
+que la caverne pouvait s'abîmer; que les carabiniers pontificaux
+pouvaient découvrir cette retraite maudite et venir à son secours;
+qu'alors il lui resterait cinquante mille francs; que cinquante mille
+francs étaient une somme suffisante pour empêcher un homme de mourir de
+faim; il pria Dieu de lui conserver ces cinquante mille francs, et en
+priant il pleura.</p>
+
+<p>Trois jours se passèrent ainsi, pendant lesquels le nom de Dieu fut
+constamment, sinon dans son cœur du moins sur ses lèvres; par
+intervalles il avait des instants de délire pendant lesquels il croyait,
+à travers les fenêtres, voir dans une pauvre chambre un vieillard
+agonisant sur un grabat.</p>
+
+<p>Ce vieillard, lui aussi, mourait de faim.</p>
+
+<p>Le quatrième jour, ce n'était plus un homme, c'était un cadavre vivant;
+il avait ramassé à terre jusqu'aux dernières miettes de ses anciens
+repas et commencé à dévorer la natte dont le sol était couvert.</p>
+
+<p>Alors il supplia Peppino, comme on supplie son ange gardien, de lui
+donner quelque nourriture, il lui offrit mille francs d'une bouchée de
+pain.</p>
+
+<p>Peppino ne répondit pas.</p>
+
+<p>Le cinquième jour, il se traîna à l'entrée de la cellule.</p>
+
+<p>&laquo;Mais vous n'êtes donc pas un chrétien? dit-il en se redressant sur les
+genoux; vous voulez assassiner un homme qui est votre frère devant Dieu?</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mes amis d'autrefois, mes amis d'autrefois!&raquo; murmura-t-il.</p>
+
+<p>Et il tomba la face contre terre.</p>
+
+<p>Puis, se relevant avec une espèce de désespoir:</p>
+
+<p>&laquo;Le chef! cria-t-il, le chef!</p>
+
+<p>&mdash;Me voilà! dit Vampa, paraissant tout à coup, que désirez-vous encore?</p>
+
+<p>&mdash;Prenez mon dernier or, balbutia Danglars en tendant son portefeuille,
+et laissez-moi vivre ici, dans cette caverne; je ne demande plus la
+liberté, je ne demande qu'à vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous souffrez donc bien? demanda Vampa.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, je souffre, et cruellement!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a cependant des hommes qui ont encore plus souffert que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait! ceux qui sont morts de faim.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars songea à ce vieillard que, pendant ses heures d'hallucination,
+il voyait, à travers les fenêtres de sa pauvre chambre, gémir sur son
+lit.</p>
+
+<p>Il frappa du front la terre en poussant un gémissement.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, c'est vrai, il y en a qui ont plus souffert encore que moi, mais
+au moins, ceux-là, c'étaient des martyrs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous repentez-vous, au moins?&raquo; dit une voix sombre et solennelle, qui
+fit dresser les cheveux sur la tête de Danglars.</p>
+
+<p>Son regard affaibli essaya de distinguer les objets, et il vit derrière
+le bandit un homme enveloppé d'un manteau et perdu dans l'ombre d'un
+pilastre de pierre.</p>
+
+<p>&laquo;De quoi faut-il que je me repente? balbutia Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Du mal que vous avez fait, dit la même voix.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, je me repens! je me repens!&raquo; s'écria Danglars.</p>
+
+<p>Et il frappa sa poitrine de son poing amaigri.</p>
+
+<p>&laquo;Alors je vous pardonne, dit l'homme en jetant son manteau et en faisant
+un pas pour se placer dans la lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Monte-Cristo! dit Danglars, plus pâle de terreur qu'il ne
+l'était, un instant auparavant, de faim et de misère.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez; je ne suis pas le comte de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui êtes-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis celui que vous avez vendu, livré, déshonoré: je suis celui
+dont vous avez prostitué la fiancée; je suis celui sur lequel vous avez
+marché pour vous hausser jusqu'à la fortune; je suis celui dont vous
+avez fait mourir le père de faim, qui vous avait condamné à mourir de
+faim, et qui cependant vous pardonne, parce qu'il a besoin lui-même
+d'être pardonné: je suis Edmond Dantès!&raquo;</p>
+
+<p>Danglars ne poussa qu'un cri, et tomba prosterné.</p>
+
+<p>&laquo;Relevez-vous, dit le comte, vous avez la vie sauve; pareille fortune
+n'est pas arrivée à vos deux autres complices: l'un est fou, l'autre est
+mort! Gardez les cinquante mille francs qui vous restent, je vous en
+fais don; quant à vos cinq millions volés aux hospices, ils leur sont
+déjà restitués par une main inconnue.</p>
+
+<p>&laquo;Et maintenant, mangez et buvez; ce soir je vous fais mon hôte.</p>
+
+<p>&laquo;Vampa, quand cet homme sera rassasié, il sera libre.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars demeura prosterné tandis que le comte s'éloignait; lorsqu'il
+releva la tête, il ne vit plus qu'une espèce d'ombre qui disparaissait
+dans le corridor, et devant laquelle s'inclinaient les bandits.</p>
+
+<p>Comme l'avait ordonné le comte, Danglars fut servi par Vampa, qui lui
+fit apporter le meilleur vin et les plus beaux fruits de l'Italie, et
+qui, l'ayant fait monter dans sa chaise de poste, l'abandonna sur la
+route, adossé à un arbre.</p>
+
+<p>Il y resta jusqu'au jour, ignorant où il était.</p>
+
+<p>Au jour il s'aperçut qu'il était près d'un ruisseau: il avait soif, il
+se traîna jusqu'à lui.</p>
+
+<p>En se baissant pour y boire, il s'aperçut que ses cheveux étaient
+devenus blancs.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="CXVII" id="CXVII"></a><a href="#table">CXVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le 5 octobre.</a></h3>
+
+<p>Il était six heures du soir à peu près, un jour couleur d'opale, dans
+lequel un beau soleil d'automne infiltrait ses rayons d'or, tombait du
+ciel sur la mer bleuâtre.</p>
+
+<p>La chaleur du jour s'était éteinte graduellement, et l'on commençait à
+sentir cette légère brise qui semble la respiration de la nature se
+réveillant après la sieste brûlante du midi, souffle délicieux qui
+rafraîchit les côtes de la Méditerranée et qui porte de rivage en rivage
+le parfum des arbres, mêlé à l'âcre senteur de la mer.</p>
+
+<p>Sur cet immense lac qui s'étend de Gibraltar aux Dardanelles et de Tunis
+à Venise, un léger yacht, pur et élégant de forme, glissait dans les
+premières vapeurs du soir. Son mouvement était celui du cygne qui ouvre
+ses ailes au vent et qui semble glisser sur l'eau. Il s'avançait, rapide
+et gracieux à la fois, et laissant derrière lui un sillon
+phosphorescent.</p>
+
+<p>Peu à peu le soleil, dont nous avons salué les derniers rayons, avait
+disparu à l'horizon occidental; mais, comme pour donner raison aux rêves
+brillants de la mythologie, ses feux indiscrets, reparaissant au sommet
+de chaque vague, semblaient révéler que le dieu de flamme venait de se
+cacher au sein d'Amphitrite, qui essayait en vain de cacher son amant
+dans les plis de son manteau azuré.</p>
+
+<p>Le yacht avançait rapidement, quoique en apparence il y eût à peine
+assez de vent pour faire flotter la chevelure bouclée d'une jeune fille.</p>
+
+<p>Debout sur la proue, un homme de haute taille, au teint de bronze, à
+l'œil dilaté, voyait venir à lui la terre sous la forme d'une masse
+sombre disposée en cône, et sortant du milieu des flots comme un immense
+chapeau de Catalan.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce là Monte-Cristo? demanda d'une voix grave et empreinte d'une
+profonde tristesse le voyageur aux ordres duquel le petit yacht semblait
+être momentanément soumis.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Excellence, répondit le patron, nous arrivons.</p>
+
+<p>&mdash;Nous arrivons!&raquo; murmura le voyageur avec un indéfinissable accent de
+mélancolie.</p>
+
+<p>Puis il ajouta à voix basse:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, ce sera là le port.&raquo;</p>
+
+<p>Et il se replongea dans sa pensée, qui se traduisait par un sourire plus
+triste que ne l'eussent été des larmes.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, on aperçut à terre la lueur d'une flamme qui
+s'éteignit aussitôt, et le bruit d'une arme à feu arriva jusqu'au yacht.</p>
+
+<p>&laquo;Excellence, dit le patron, voici le signal de terre, voulez-vous y
+répondre vous-même?</p>
+
+<p>&mdash;Quel signal?&raquo; demanda celui-ci.</p>
+
+<p>Le patron étendit la main vers l'île aux flancs de laquelle montait,
+isolé et blanchâtre, un large flocon de fumée qui se déchirait en
+s'élargissant.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! oui, dit-il, comme sortant d'un rêve, donnez.&raquo;</p>
+
+<p>Le patron lui tendit une carabine toute chargée, le voyageur la prit, la
+leva lentement et fit feu en l'air.</p>
+
+<p>Dix minutes après on carguait les voiles, et l'on jetait l'ancre à cinq
+cents pas d'un petit port.</p>
+
+<p>Le canot était déjà à la mer avec quatre rameurs et le pilote; le
+voyageur descendit, et au lieu de s'asseoir à la poupe, garnie pour lui
+d'un tapis bleu, se tint debout et les bras croisés.</p>
+
+<p>Les rameurs attendaient, leurs avirons à demi levés, comme des oiseaux
+qui font sécher leurs ailes.</p>
+
+<p>&laquo;Allez!&raquo; dit le voyageur.</p>
+
+<p>Les huit rames retombèrent à la mer d'un seul coup et sans faire jaillir
+une goutte d'eau; puis la barque, cédant à l'impulsion, glissa
+rapidement.</p>
+
+<p>En un instant on fut dans une petite anse formée par une échancrure
+naturelle, la barque toucha sur un fond de sable fin.</p>
+
+<p>&laquo;Excellence, dit le pilote, montez sur les épaules de deux de nos
+hommes, ils vous porteront à terre.&raquo;</p>
+
+<p>Le jeune homme répondit à cette invitation par un geste de complète
+indifférence, dégagea ses jambes de la barque et se laissa glisser dans
+l'eau qui lui monta jusqu'à la ceinture.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! Excellence, murmura le pilote, c'est mal ce que vous faites là, et
+vous nous ferez gronder par le maître.&raquo;</p>
+
+<p>Le jeune homme continua d'avancer vers le rivage, suivant deux matelots
+qui choisissaient le meilleur fond.</p>
+
+<p>Au bout d'une trentaine de pas on avait abordé; le jeune homme secouait
+ses pieds sur un terrain sec, et cherchait des yeux autour de lui le
+chemin probable qu'on allait lui indiquer, car il faisait tout à fait
+nuit.</p>
+
+<p>Au moment où il tournait la tête, une main se posait sur son épaule, et
+une voix le fit tressaillir.</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour, Maximilien, disait cette voix, vous êtes exact, merci!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, comte, s'écria le jeune homme avec un mouvement qui
+ressemblait à de la joie, et en serrant de ses deux mains la main de
+Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous le voyez, aussi exact que vous; mais vous êtes ruisselant,
+mon cher ami: il faut vous changer, comme dirait Calypso à Télémaque.
+Venez donc, il y a par ici une habitation toute préparée pour vous, dans
+laquelle vous oublierez fatigues et froid.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo s'aperçut que Morrel se retournait; il attendit.</p>
+
+<p>Le jeune homme, en effet, voyait avec surprise que pas un mot n'avait
+été prononcé par ceux qui l'avaient amené, qu'il ne les avait pas payés
+et que cependant ils étaient partis. On entendait même déjà le battement
+des avirons de la barque qui retournait vers le petit yacht.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! oui, dit le comte, vous cherchez vos matelots?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, je ne leur ai rien donné, et cependant ils sont partis.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous occupez point de cela, Maximilien, dit en riant Monte-Cristo,
+j'ai un marché avec la marine pour que l'accès de mon île soit franc de
+tout droit de charroi et de voyage. Je suis abonné, comme on dit dans
+les pays civilisés.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel regarda le comte avec étonnement.</p>
+
+<p>&laquo;Comte, lui dit-il, vous n'êtes plus le même qu'à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ici, vous riez.&raquo;</p>
+
+<p>Le front de Monte-Cristo s'assombrit tout à coup.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez raison de me rappeler à moi-même, Maximilien, dit-il, vous
+revoir était un bonheur pour moi, et j'oubliais que tout bonheur est
+passager.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, comte! s'écria Morrel en saisissant de nouveau les deux
+mains de son ami; riez au contraire, soyez heureux, vous, et prouvez-moi
+par votre indifférence que la vie n'est mauvaise qu'à ceux qui
+souffrent. Oh! vous êtes charitable; vous êtes bon, vous êtes grand, mon
+ami, et c'est pour me donner du courage que vous affectez cette gaieté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, Morrel, dit Monte-Cristo, c'est qu'en effet j'étais
+heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous m'oubliez moi-même; tant mieux!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, car vous le savez, ami, comme disait le gladiateur entrant dans
+le cirque au sublime empereur, je vous dis à vous: &laquo;Celui qui va mourir
+te salue.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas consolé? demanda Monte-Cristo avec un regard étrange.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Morrel avec un regard plein d'amertume, avez-vous cru
+réellement que je pouvais l'être?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit le comte, vous entendez bien mes paroles, n'est-ce pas,
+Maximilien? Vous ne me prenez pas pour un homme vulgaire, pour une
+crécelle qui émet des sons vagues et vides de sens. Quand je vous
+demande si vous êtes consolé, je vous parle en homme pour qui le cœur
+humain n'a plus de secret. Eh bien, Morrel, descendons ensemble au fond
+de votre cœur et sondons-le. Est-ce encore cette impatience fougueuse
+de douleur qui fait bondir le corps comme bondit le lion piqué par le
+moustique? Est-ce toujours cette soif dévorante qui ne s'éteint que dans
+la tombe? Est-ce cette idéalité du regret qui lance le vivant hors de la
+vie à la poursuite du mort? ou bien est-ce seulement la prostration du
+courage épuisé, l'ennui qui étouffe le rayon d'espoir qui voudrait
+luire? est-ce la perte de la mémoire, amenant l'impuissance des larmes?
+Oh! mon cher ami, si c'est cela, si vous ne pouvez plus pleurer, si vous
+croyez mort votre cœur engourdi, si vous n'avez plus de force qu'en
+Dieu, de regards que pour le ciel, ami, laissons de côté les mots trop
+étroits pour le sens que leur donne notre âme. Maximilien, vous êtes
+consolé, ne vous plaignez plus.</p>
+
+<p>&mdash;Comte, dit Morrel de sa voix douce et ferme en même temps; comte,
+écoutez-moi, comme on écoute un homme qui parle le doigt étendu vers la
+terre, les yeux levés au ciel: je suis venu près de vous pour mourir
+dans les bras d'un ami. Certes, il est des gens que j'aime: j'aime ma
+sœur Julie, j'aime son mari Emmanuel; mais j'ai besoin qu'on m'ouvre
+des bras forts et qu'on me sourie à mes derniers instants; ma sœur
+fondrait en larmes et s'évanouirait; je la verrais souffrir, et j'ai
+assez souffert; Emmanuel m'arracherait l'arme des mains et remplirait la
+maison de ses cris. Vous, comte, dont j'ai la parole, vous qui êtes plus
+qu'un homme, vous que j'appellerais un dieu si vous n'étiez mortel,
+vous, vous me conduirez doucement et avec tendresse, n'est-ce pas,
+jusqu'aux portes de la mort?</p>
+
+<p>&mdash;Ami, dit le comte, il me reste encore un doute: auriez-vous si peu de
+force, que vous mettiez de l'orgueil à étaler votre douleur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, voyez, je suis simple, dit Morrel en tendant la main au comte, et
+mon pouls ne bat ni plus fort ni plus lentement que d'habitude. Non, je
+me sens au bout de la route; non, je n'irai pas plus loin. Vous m'avez
+parlé d'attendre et d'espérer; savez-vous ce que vous avez fait,
+malheureux sage que vous êtes? J'ai attendu un mois, c'est-à-dire que
+j'ai souffert un mois! J'ai espéré (l'homme est une pauvre et misérable
+créature), j'ai espéré, quoi? je n'en sais rien, quelque chose
+d'inconnu, d'absurde, d'insensé! un miracle... lequel? Dieu seul peut le
+dire, lui qui a mêlé à notre raison cette folie que l'on nomme
+espérance. Oui, j'ai attendu; oui, j'ai espéré, comte, et depuis un
+quart d'heure que nous parlons vous m'avez cent fois, sans le savoir,
+brisé, torturé le cœur, car chacune de vos paroles m'a prouvé qu'il n'y
+a plus d'espoir pour moi. Ô comte! que je reposerai doucement et
+voluptueusement dans la mort!&raquo;</p>
+
+<p>Morrel prononça ces derniers mots avec une explosion d'énergie qui fit
+tressaillir le comte.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, continua Morrel, voyant que le comte se taisait, vous m'avez
+désigné le 5 octobre comme le terme du sursis que vous me demandiez...
+mon ami, c'est aujourd'hui le 5 octobre...&raquo;</p>
+
+<p>Morrel tira sa montre.</p>
+
+<p>&laquo;Il est neuf heures, j'ai encore trois heures à vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, répondit Monte-Cristo, venez.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel suivit machinalement le comte, et ils étaient déjà dans la grotte
+que Maximilien ne s'en était pas encore aperçu.</p>
+
+<p>Il trouva des tapis sous ses pieds, une porte s'ouvrit, des parfums
+l'enveloppèrent, une vive lumière frappa ses yeux.</p>
+
+<p>Morrel s'arrêta, hésitant à avancer; il se défiait des énervantes
+délices qui l'entouraient.</p>
+
+<p>Monte-Cristo l'attira doucement.</p>
+
+<p>&laquo;Ne convient-il pas, dit-il, que nous employions les trois heures qui
+nous restent comme ces anciens Romains qui, condamnés par Néron, leur
+empereur et leur héritier, se mettaient à table couronnés de fleurs, et
+aspiraient la mort avec le parfum des héliotropes et des roses?&raquo;</p>
+
+<p>Morrel sourit.</p>
+
+<p>&laquo;Comme vous voudrez, dit-il; la mort est toujours la mort, c'est-à-dire
+l'oubli, c'est-à-dire le repos, c'est-à-dire l'absence de la vie et par
+conséquent de la douleur.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'assit, Monte-Cristo prit place en face de lui.</p>
+
+<p>On était dans cette merveilleuse salle à manger que nous avons déjà
+décrite, et où des statues de marbre portaient sur leur tête des
+corbeilles toujours pleines de fleurs et de fruits.</p>
+
+<p>Morrel avait tout regardé vaguement, et il était probable qu'il n'avait
+rien vu.</p>
+
+<p>&laquo;Causons en hommes, dit-il en regardant fixement le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, répondit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Comte, reprit Morrel, vous êtes le résumé de toutes les connaissances
+humaines, et vous me faites l'effet d'être descendu d'un monde plus
+avancé et plus savant que le nôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelque chose de vrai là-dedans, Morrel, dit le comte avec ce
+sourire mélancolique qui le rendait si beau; je suis descendu d'une
+planète qu'on appelle la douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois tout ce que vous me dites sans chercher à en approfondir le
+sens, comte; et la preuve, c'est que vous m'avez dit de vivre, que j'ai
+vécu; c'est que vous m'avez dit d'espérer, et que j'ai presque espéré.
+J'oserai donc vous dire, comte, comme si vous étiez déjà mort une fois:
+comte, cela fait-il bien mal?&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo regardait Morrel avec une indéfinissable expression de
+tendresse.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, dit-il; oui, sans doute, cela fait bien mal, si vous brisez
+brutalement cette enveloppe mortelle qui demande obstinément à vivre. Si
+vous faites crier votre chair sous les dents imperceptibles d'un
+poignard; si vous trouez d'une balle inintelligente et toujours prête à
+s'égarer dans sa route votre cerveau que le moindre choc endolorit,
+certes, vous souffrirez, et vous quitterez odieusement la vie, la
+trouvant, au milieu de votre agonie désespérée, meilleure qu'un repos
+acheté si cher.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends, dit Morrel, la mort comme la vie a ses secrets de
+douleur et de volupté: le tout est de les connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, Maximilien, et vous venez de dire le grand mot. La mort
+est, selon le soin que nous prenons de nous mettre bien ou mal avec
+elle, ou une amie qui nous berce aussi doucement qu'une nourrice, ou une
+ennemie qui nous arrache violemment l'âme du corps. Un jour, quand notre
+monde aura vécu encore un millier d'années, quand on se sera rendu
+maître de toutes les forces destructives de la nature pour les faire
+servir au bien-être général de l'humanité; quand l'homme saura, comme
+vous le disiez tout à l'heure, les secrets de la mort, la mort deviendra
+aussi douce et aussi voluptueuse que le sommeil goûté aux bras de notre
+bien-aimée.</p>
+
+<p>&mdash;Et si vous vouliez mourir, comte, vous sauriez mourir ainsi, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel lui tendit la main.</p>
+
+<p>&laquo;Je comprends maintenant, dit-il, pourquoi vous m'avez donné rendez-vous
+ici, dans cette île désolée au milieu d'un Océan, dans ce palais
+souterrain sépulcre à faire envie à un Pharaon: c'est que vous m'aimez,
+n'est-ce pas, comte? c'est que vous m'aimez assez pour me donner une de
+ces morts dont vous me parliez tout à l'heure, une mort sans agonie, une
+mort qui me permette de m'éteindre en prononçant le nom de Valentine et
+en vous serrant la main?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez deviné juste, Morrel, dit le comte avec simplicité, et
+c'est ainsi que je l'entends.</p>
+
+<p>&mdash;Merci; l'idée que demain je ne souffrirai plus est suave à mon pauvre
+cœur.</p>
+
+<p>&mdash;Ne regrettez-vous rien? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Pas même moi?&raquo; demanda le comte avec une émotion profonde.</p>
+
+<p>Morrel s'arrêta, son œil si pur se ternit tout à coup puis brilla d'un
+éclat inaccoutumé; une grosse larme en jaillit et roula creusant un
+sillon d'argent sur sa joue.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi! dit le comte, il vous reste un regret de la terre et vous mourez!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous en supplie, s'écria Morrel d'une voix affaiblie, plus un
+mot, comte, ne prolongez pas mon supplice!&raquo;</p>
+
+<p>Le comte crut que Morrel faiblissait.</p>
+
+<p>Cette croyance d'un instant ressuscita en lui l'horrible doute déjà
+terrassé une fois au château d'If.</p>
+
+<p>&laquo;Je m'occupe, pensa-t-il, de rendre cet homme au bonheur; je regarde
+cette restitution comme un poids jeté dans la balance en regard du
+plateau où j'ai laissé tomber le mal. Maintenant, si je me trompais, si
+cet homme n'était pas assez malheureux pour mériter le bonheur! hélas!
+qu'arriverait-il de moi qui ne puis oublier le mal qu'en me retraçant le
+bien?</p>
+
+<p>&laquo;Écoutez! Morrel, dit-il, votre douleur est immense, je le vois; mais
+cependant vous croyez en Dieu, et vous ne voulez pas risquer le salut de
+votre âme.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel sourit tristement.</p>
+
+<p>&laquo;Comte, dit-il, vous savez que je ne fais pas de la poésie à froid;
+mais, je vous le jure, mon âme n'est plus à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Morrel, dit Monte-Cristo, je n'ai aucun parent au monde, vous
+le savez. Je me suis habitué à vous regarder comme mon fils; eh bien,
+pour sauver mon fils, je sacrifierais ma vie, à plus forte raison ma
+fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, Morrel, que vous voulez quitter la vie, parce que vous
+ne connaissez pas toutes les jouissances que la vie permet à une grande
+fortune. Morrel, je possède près de cent millions, je vous les donne;
+avec une pareille fortune vous pourrez atteindre à tous les résultats
+que vous vous proposerez. Êtes-vous ambitieux? toutes les carrières vous
+seront ouvertes. Remuez le monde, changez-en la face, livrez-vous à des
+pratiques insensées, soyez criminel s'il le faut, mais vivez.</p>
+
+<p>&mdash;Comte, j'ai votre parole, répondit froidement Morrel; et, ajouta-t-il
+en tirant sa montre, il est onze heures et demie.</p>
+
+<p>&mdash;Morrel! y songez-vous, sous mes yeux, dans ma maison?</p>
+
+<p>&mdash;Alors laissez-moi partir, dit Maximilien devenu sombre, ou je croirai
+que vous ne m'aimez pas pour moi, mais pour vous.&raquo;</p>
+
+<p>Et il se leva.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien, dit Monte-Cristo dont le visage s'éclaircit à ces paroles;
+vous le voulez, Morrel, et vous êtes inflexible; oui! vous êtes
+profondément malheureux, et vous l'avez dit, un miracle seul pourrait
+vous guérir; asseyez-vous, Morrel, et attendez.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel obéit. Monte-Cristo se leva à son tour et alla chercher dans une
+armoire soigneusement fermée, et dont il portait la clef suspendue à une
+chaîne d'or, un petit coffret d'argent merveilleusement sculpté et
+ciselé, dont les angles représentaient quatre figures cambrées,
+pareilles à ces cariatides aux élans désolés, figures de femmes,
+symboles d'anges qui aspirent au ciel.</p>
+
+<p>Il posa le coffret sur la table.</p>
+
+<p>Puis l'ouvrant, il en tira une petite boîte d'or dont le couvercle se
+levait par la pression d'un ressort secret. Cette boîte contenait une
+substance onctueuse à demi solide dont la couleur était indéfinissable,
+grâce au reflet de l'or poli, des saphirs, des rubis et des émeraudes
+qui garnissaient la boîte. C'était comme un chatoiement d'azur, de
+pourpre et d'or.</p>
+
+<p>Le comte puisa une petite quantité de cette substance avec une cuiller
+de vermeil, et l'offrit à Morrel en attachant sur lui un long regard.</p>
+
+<p>On put voir alors que cette substance était verdâtre.</p>
+
+<p>&laquo;Voilà ce que vous m'avez demandé, dit-il. Voilà ce que je vous ai
+promis.</p>
+
+<p>&mdash;Vivant encore, dit le jeune homme, prenant la cuiller des mains de
+Monte-Cristo, je vous remercie du fond de mon cœur.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte prit une seconde cuiller, et puisa une seconde fois dans la
+boîte d'or.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'allez-vous faire, ami? demanda Morrel, en lui arrêtant la main.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, Morrel, lui dit-il en souriant, je crois, Dieu me pardonne,
+que je suis aussi las de la vie que vous, et puisque l'occasion s'en
+présente...</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez! s'écria le jeune homme, oh! vous, qui aimez, vous qu'on aime,
+vous qui avez la foi de l'espérance, oh! ne faites pas ce que je vais
+faire; de votre part ce serait un crime. Adieu, mon noble et généreux
+ami, je vais dire à Valentine tout ce que vous avez fait pour moi.&raquo;</p>
+
+<p>Et lentement, sans aucune hésitation qu'une pression de la main gauche
+qu'il tendait au comte, Morrel avala ou plutôt savoura la mystérieuse
+substance offerte par Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Alors tous deux se turent. Ali, silencieux et attentif, apporta le tabac
+et les narguilés, servit le café et disparut.</p>
+
+<p>Peu à peu les lampes pâlirent dans les mains des statues de marbre qui
+les soutenaient, et le parfum des cassolettes sembla moins pénétrant à
+Morrel.</p>
+
+<p>Assis vis-à-vis de lui, Monte-Cristo le regardait du fond de l'ombre, et
+Morrel ne voyait briller que les yeux du comte.</p>
+
+<p>Une immense douleur s'empara du jeune homme; il sentait le narguilé
+s'échapper de ses mains; les objets perdaient insensiblement leur forme
+et leur couleur; ses yeux troublés voyaient s'ouvrir comme des portes et
+des rideaux dans la muraille.</p>
+
+<p>&laquo;Ami, dit-il, je sens que je meurs, merci.&raquo;</p>
+
+<p>Il fit un effort pour lui tendre une dernière fois la main, mais sa main
+sans force retomba près de lui.</p>
+
+<p>Alors il lui sembla que Monte-Cristo souriait, non plus de son rire
+étrange et effrayant qui plusieurs fois lui avait laissé entrevoir les
+mystères de cette âme profonde, mais avec la bienveillante compassion
+que les pères ont pour leurs petits enfants qui déraisonnent.</p>
+
+<p>En même temps le comte grandissait à ses yeux; sa taille, presque
+doublée, se dessinait sur les tentures rouges, il avait rejeté en
+arrière ses cheveux noirs, et il apparaissait debout et fier comme un de
+ces anges dont on menace les méchants au jour du jugement dernier.</p>
+
+<p>Morrel, abattu, dompté, se renversa sur son fauteuil: une torpeur
+veloutée s'insinua dans chacune de ses veines. Un changement d'idées
+meubla pour ainsi dire son front, comme une nouvelle disposition de
+dessins meuble le kaléidoscope.</p>
+
+<p>Couché, énervé, haletant, Morrel ne sentait plus rien de vivant en lui
+que ce rêve: il lui semblait entrer à pleines voiles dans le vague
+délire qui précède cet autre inconnu qu'on appelle la mort.</p>
+
+<p>Il essaya encore une fois de tendre la main au comte, mais cette fois sa
+main ne bougea même plus; il voulut articuler un suprême adieu, sa
+langue roula lourdement dans son gosier comme une pierre qui boucherait
+un sépulcre.</p>
+
+<p>Ses yeux chargés de langueurs se fermèrent malgré lui: cependant,
+derrière ses paupières, s'agitait une image qu'il reconnut malgré cette
+obscurité dont il se croyait enveloppé.</p>
+
+<p>C'était le comte qui venait d'ouvrir la porte.</p>
+
+<p>Aussitôt, une immense clarté rayonnant dans une chambre voisine, ou
+plutôt dans un palais merveilleux, inonda la salle où Morrel se laissait
+aller à sa douce agonie.</p>
+
+<p>Alors il vit venir au seuil de cette salle, et sur la limite des deux
+chambres, une femme d'une merveilleuse beauté.</p>
+
+<p>Pâle et doucement souriante, elle semblait l'ange de miséricorde
+conjurant l'ange des vengeances.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce déjà le ciel qui s'ouvre pour moi? pensa le mourant; cet ange
+ressemble à celui que j'ai perdu.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo montra du doigt, à la jeune femme, le sofa où reposait
+Morrel.</p>
+
+<p>Elle s'avança vers lui les mains jointes et le sourire sur les lèvres.</p>
+
+<p>&laquo;Valentine! Valentine!&raquo; cria Morrel du fond de l'âme.</p>
+
+<p>Mais sa bouche ne proféra point un son; et comme si toutes ses forces
+étaient unies dans cette émotion intérieure, il poussa un soupir et
+ferma les yeux.</p>
+
+<p>Valentine se précipita vers lui.</p>
+
+<p>Les lèvres de Morrel firent encore un mouvement.</p>
+
+<p>&laquo;Il vous appelle, dit le comte; il vous appelle du fond de son sommeil,
+celui à qui vous aviez confié votre destinée, et la mort a voulu vous
+séparer: mais j'étais là par bonheur, et j'ai vaincu la mort! Valentine,
+désormais vous ne devez plus vous séparer sur la terre; car, pour vous
+retrouver, il se précipitait dans la tombe. Sans moi vous mourriez tous
+deux, je vous rends l'un à l'autre: puisse Dieu me tenir compte de ces
+deux existences que je sauve!&raquo;</p>
+
+<p>Valentine saisit la main de Monte-Cristo, et dans un élan de joie
+irrésistible elle la porta à ses lèvres.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! remerciez-moi bien, dit le comte, oh! redites-moi, sans vous lasser
+de me le redire, redites-moi que je vous ai rendue heureuse! vous ne
+savez pas combien j'ai besoin de cette certitude.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui, je vous remercie de toute mon âme, dit Valentine, et si
+vous doutez que mes remerciements soient sincères, eh bien, demandez à
+Haydée, interrogez ma sœur chérie Haydée, qui depuis notre départ de
+France m'a fait attendre patiemment, en me parlant de vous, l'heureux
+jour qui luit aujourd'hui pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez donc Haydée? demanda Monte-Cristo avec une émotion qu'il
+s'efforçait en vain de dissimuler.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de toute mon âme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, écoutez, Valentine, dit le comte, j'ai une grâce à vous
+demander.</p>
+
+<p>&mdash;À moi, grand Dieu! Suis-je assez heureuse pour cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez appelé Haydée votre sœur: qu'elle soit votre sœur en
+effet Valentine; rendez-lui, à elle, tout ce que vous croyez me devoir à
+moi; protégez-la, Morrel et vous, car (la voix du comte fut prête à
+s'éteindre dans sa gorge), car désormais elle sera seule au monde...</p>
+
+<p>&mdash;Seule au monde! répéta une voix derrière le comte, et pourquoi?&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo se retourna.</p>
+
+<p>Haydée était là debout, pâle et glacée, regardant le comte avec un geste
+de mortelle stupeur.</p>
+
+<p>&laquo;Parce que demain, ma fille, tu seras libre, répondit le comte; parce
+que tu reprendras dans le monde la place qui t'est due, parce que je ne
+veux pas que ma destinée obscurcisse la tienne. Fille de prince! je te
+rends les richesses et le nom de ton père.&raquo;</p>
+
+<p>Haydée pâlit, ouvrit ses mains diaphanes comme fait la vierge qui se
+recommande à Dieu, et d'une voix rauque de larmes:</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi, mon seigneur, tu me quittes? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Haydée! Haydée! tu es jeune, tu es belle; oublie jusqu'à mon nom et
+sois heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Haydée, tes ordres seront exécutés, mon seigneur;
+j'oublierai jusqu'à ton nom et je serai heureuse.&raquo;</p>
+
+<p>Et elle fit un pas en arrière pour se retirer.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon Dieu! s'écria Valentine, tout en soutenant la tête engourdie de
+Morrel sur son épaule, ne voyez-vous donc pas comme elle est pâle, ne
+comprenez-vous pas ce qu'elle souffre?&raquo;</p>
+
+<p>Haydée lui dit avec une expression déchirante:</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi veux-tu donc qu'il me comprenne, ma sœur? il est mon maître
+et je suis son esclave, il a le droit de ne rien voir.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte frissonna aux accents de cette voix qui alla éveiller jusqu'aux
+fibres les plus secrètes de son cœur; ses yeux rencontrèrent ceux de la
+jeune fille et ne purent en supporter l'éclat.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! mon Dieu! dit Monte-Cristo, ce que vous m'aviez laissé
+soupçonner serait donc vrai! Haydée, vous seriez donc heureuse de ne
+point me quitter?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis jeune, répondit-elle doucement, j'aime la vie que tu m'as
+toujours faite si douce, et je regretterais de mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut-il donc dire que si je te quittais, Haydée...</p>
+
+<p>&mdash;Je mourrais, mon seigneur, oui!</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu m'aimes donc?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Valentine, il demande si je l'aime! Valentine, dis-lui donc si tu
+aimes Maximilien!&raquo;</p>
+
+<p>Le comte sentit sa poitrine s'élargir et son cœur se dilater; il ouvrit
+ses bras, Haydée s'y élança en jetant un cri.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oui, je t'aime! dit-elle, je t'aime comme on aime son père, son
+frère, son mari! Je t'aime comme on aime sa vie, comme on aime son Dieu,
+car tu es pour moi le plus beau, le meilleur et le plus grand des êtres
+créés!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il soit donc fait ainsi que tu le veux, mon ange chéri! dit le
+comte; Dieu, qui m'a suscité contre mes ennemis et qui m'a fait
+vainqueur, Dieu je le vois bien, ne veut pas mettre ce repentir au bout
+de ma victoire; je voulais me punir, Dieu veut me pardonner. Aime-moi
+donc, Haydée! Qui sait? ton amour me fera peut-être oublier ce qu'il
+faut que j'oublie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que dis-tu donc là, mon seigneur? demanda la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'un mot de toi, Haydée, m'a plus éclairé que vingt ans de ma
+lente sagesse; je n'ai plus que toi au monde, Haydée; par toi je me
+rattache à la vie, par toi je puis souffrir, par toi je puis être
+heureux.</p>
+
+<p>&mdash;L'entends-tu, Valentine? s'écria Haydée; il dit que par moi il peut
+souffrir! par moi, qui donnerais ma vie pour lui!&raquo;</p>
+
+<p>Le comte se recueillit un instant.</p>
+
+<p>&laquo;Ai-je entrevu la vérité? dit-il, ô mon Dieu! n'importe! récompense ou
+châtiment, j'accepte cette destinée. Viens, Haydée, viens...&raquo;</p>
+
+<p>Et jetant son bras autour de la taille de la jeune fille, il serra la
+main de Valentine et disparut.</p>
+
+<p>Une heure à peu près s'écoula, pendant laquelle haletante, sans voix,
+les yeux fixes, Valentine demeura près de Morrel. Enfin elle sentit son
+cœur battre, un souffle imperceptible ouvrit ses lèvres, et ce léger
+frissonnement qui annonce le retour de la vie courut par tout le corps
+du jeune homme.</p>
+
+<p>Enfin ses yeux se rouvrirent, mais fixes et comme insensés d'abord; puis
+la vue lui revint, précise, réelle; avec la vue le sentiment, avec le
+sentiment la douleur.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! s'écria-t-il avec l'accent du désespoir, je vis encore! le comte
+m'a trompé!&raquo;</p>
+
+<p>Et sa main s'étendit vers la table, et saisit un couteau.</p>
+
+<p>&laquo;Ami, dit Valentine avec son adorable sourire, réveille-toi donc et
+regarde de mon côté.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel poussa un grand cri, et délirant, plein de doute, ébloui comme
+par une vision céleste, il tomba sur ses deux genoux...</p>
+
+<p>Le lendemain, aux premiers rayons du jour, Morrel et Valentine se
+promenaient au bras l'un de l'autre sur le rivage, Valentine racontant à
+Morrel comment Monte-Cristo était apparu dans sa chambre, comment il lui
+avait tout dévoilé, comment il lui avait fait toucher le crime du doigt,
+et enfin comment il l'avait miraculeusement sauvée de la mort, tout en
+laissant croire qu'elle était morte.</p>
+
+<p>Ils avaient trouvé ouverte la porte de la grotte, et ils étaient sortis;
+le ciel laissait luire dans son azur matinal les dernières étoiles de la
+nuit.</p>
+
+<p>Alors Morrel aperçut dans la pénombre d'un groupe de rochers un homme
+qui attendait un signe pour avancer; il montra cet homme à Valentine.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'est Jacopo, dit-elle, le capitaine du yacht.&raquo;</p>
+
+<p>Et d'un geste elle l'appela vers elle et vers Maximilien.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez quelque chose à nous dire? demanda Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais à vous remettre cette lettre de la part du comte.</p>
+
+<p>&mdash;Du comte! murmurèrent ensemble les deux jeunes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lisez.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel ouvrit la lettre et lut:</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher Maximilien,</p>
+
+<p>&laquo;Il y a une felouque pour vous à l'ancre. Jacopo vous conduira à
+Livourne, où M. Noirtier attend sa petite-fille, qu'il veut bénir avant
+qu'elle vous suive à l'autel. Tout ce qui est dans cette grotte, mon
+ami, ma maison des Champs-Élysées et mon petit château du Tréport sont
+le présent de noces que fait Edmond Dantès au fils de son patron Morrel.
+Mlle de Villefort voudra bien en prendre la moitié car je la supplie de
+donner aux pauvres de Paris toute la fortune qui lui revient du côté de
+son père devenu fou, et du côté de son frère, décédé en septembre
+dernier avec sa belle-mère.</p>
+
+<p>&laquo;Dites à l'ange qui va veiller sur votre vie, Morrel, de prier
+quelquefois pour un homme qui, pareil à Satan, s'est cru un instant
+l'égal de Dieu, et qui a reconnu, avec toute l'humilité d'un chrétien,
+qu'aux mains de Dieu seul sont la suprême puissance et la sagesse
+infinie. Ces prières adouciront peut-être le remords qu'il emporte au
+fond de son cœur.</p>
+
+<p>&laquo;Quant à vous, Morrel, voici tout le secret de ma conduite envers vous:
+il n'y a ni bonheur ni malheur en ce monde, il y a la comparaison d'un
+état à un autre, voilà tout. Celui-là seul qui a éprouvé l'extrême
+infortune est apte à ressentir l'extrême félicité. Il faut avoir voulu
+mourir, Maximilien, pour savoir combien il est bon de vivre.</p>
+
+<p>&laquo;Vivez donc et soyez heureux, enfants chéris de mon cœur, et n'oubliez
+jamais que, jusqu'au jour où Dieu daignera dévoiler l'avenir à l'homme,
+toute la sagesse humaine sera dans ces deux mots:</p>
+
+<p>&laquo;Attendre et espérer!</p>
+
+<p>&laquo;Votre ami.</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 17em;">&laquo;EDMOND DANTES</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 15em;">&laquo;<i>Comte de MONTE-CRISTO</i>.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+
+<p>Pendant la lecture de cette lettre, qui lui apprenait la folie de son
+père et la mort de son frère, mort et folie qu'elle ignorait, Valentine
+pâlit, un douloureux soupir s'échappa de sa poitrine, et des larmes, qui
+n'en étaient pas moins poignantes pour être silencieuses, roulèrent sur
+ses joues; son bonheur lui coûtait bien cher.</p>
+
+<p>Morrel regarda autour de lui avec inquiétude.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, dit-il, en vérité le comte exagère sa générosité; Valentine se
+contentera de ma modeste fortune. Où est le comte, mon ami?
+conduisez-moi vers lui.&raquo;</p>
+
+<p>Jacopo étendit la main vers l'horizon.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi! que voulez-vous dire? demanda Valentine. Où est le comte? où est
+Haydée?</p>
+
+<p>&mdash;Regardez&raquo;, dit Jacopo.</p>
+
+<p>Les yeux des deux jeunes gens se fixèrent sur la ligne indiquée par le
+marin, et, sur la ligne d'un bleu foncé qui séparait à l'horizon le ciel
+de la Méditerranée, ils aperçurent une voile blanche, grande comme
+l'aile d'un goéland.</p>
+
+<p>&laquo;Parti! s'écria Morrel; parti! Adieu, mon ami, mon père!</p>
+
+<p>&mdash;Partie! murmura Valentine. Adieu, mon amie! adieu, ma sœur!</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait si nous les reverrons jamais? fit Morrel en essuyant une
+larme.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Valentine, le comte ne vient-il pas de nous dire que
+l'humaine sagesse était tout entière dans ces deux mots:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Attendre et espérer</i>!&raquo;</p>
+
+<h3>FIN</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p>Bibliographie&mdash;Œuvres complètes</p>
+
+<p>Tiré de <i>Bibliographie des Auteurs Modernes (1801&mdash;1934)</i> par Hector
+Talvart et Joseph Place, Paris, Editions de la Chronique des Lettres
+Françaises, Aux Horizons de France, 39 rue du Général Foy, 1935 Tome 5.</p>
+
+<p>1. Élégie sur la mort du général Foy. Paris, Sétier, 1825, in-8 de 14
+pp.</p>
+
+<p>2. La Chasse et l'Amour. Vaudeville en un acte, par MM. Rousseau,
+Adolphe (M. Ribbing de Leuven) et Davy (Davy de la Pailleterie: A.
+Dumas). Représenté pour la première fois, à Paris, au théâtre de
+l'Ambigu-Comique (22 sept.1825). Paris, Chez Duvernois, Sétier, 1825,
+in-8 de 40 pp.</p>
+
+<p>3. Canaris. Dithyrambe. Au profit des Grecs. Paris, Sanson, 1826, in-12
+de 10 pp.</p>
+
+<p>4. Nouvelles contemporaines. Paris, Sanson, 1826, in-12 de 4 ff., 216
+pp.</p>
+
+<p>5. La Noce et l'Enterrement. Vaudeville en trois tableaux, par MM. Davy,
+Lassagne et Gustave. Représenté pour la première fois, à Paris, au
+théâtre de la Porte-Saint-Martin (21 nov.1826). Paris, Chez Bezou, 1826,
+in-8 de 46 pp.</p>
+
+<p>6. Henri III et sa cour. Drame historique en cinq actes et en prose.
+Représenté au Théâtre-Français (11 fév.1829). Paris, Vezard et Cie,
+1829, in-8 de 171 pp.</p>
+
+<p>7. Christine ou Stockholm, Fontainebleau et Rome. Trilogie dramatique
+sur la vie de Christine, cinq actes en vers, avec prologue et épilogue.
+Représenté à Paris sur le Théâtre Royal de l'Odéon (30 mars 1830).
+Paris, Barba, 1830, in-8 de 3 ff. et 191 pp.</p>
+
+<p>8. Rapport au Général La Fayette sur l'enlèvement des poudres de
+Soissons. Paris, Impr. de Sétier, s.d. (1830), in-8 de 7 pp.</p>
+
+<p>9. Napoléon Bonaparte, ou trente ans de l'histoire de France. Drame en
+six actes. Représenté pour la première fois, sur le Théâtre Royal de
+l'Odéon (10 janv.1831). Paris, chez Tournachon-Molin, 1831, in-8 de
+XVI-219 pp.</p>
+
+<p>10. Antony. Drame en cinq actes en prose. Représenté pour la première
+fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (3 mai 1831). Paris,
+Auguste Auffray, 1831, in-8 de 4 ff. n. ch., 106 pp. et 1 f.n. ch.
+(post-scriptum).</p>
+
+<p>11. Charles VII chez ses grands vassaux. Tragédie en cinq actes.
+Représentée pour la première fois sur le Théâtre Royal de l'Odéon (20
+oct. 1831). Paris, Publications de Charles Lemesle, 1831, in-8 de 120
+pp.</p>
+
+<p>12. Richard Darlington. Drame en cinq actes et en prose, précédé de La
+Maison du Docteur, prologue par MM. Dinaux. Représenté pour la première
+fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (10 déc. 1831). Paris,
+J.-N. Barba, 1832, in-8 de 132 pp.</p>
+
+<p>13. Teresa. Drame en cinq actes et en prose. Représenté pour la première
+fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (6 fév. 1832). Paris,
+Barba; Vve Charles Béchet; Lecointe et Pougin, 1832, in-8 de 164 pp.</p>
+
+<p>14. Le Mari de la veuve. Comédie en un acte et en prose, par M.***.
+Représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français (4 avr. 1832).
+Paris, Auguste Auffray, 1832, in-8 de 63 pp.</p>
+
+<p>15. La Tour de Nesle. Drame en cinq actes et en neuf tableaux, par MM.
+Gaillardet et ***. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le
+théâtre de la Porte-Saint-Martin (29 mai 1832). Paris, J.-N. Barba,
+1832, in-8 de 4 ff., 98 pp.</p>
+
+<p>16. Gaule et France. Paris, U. Canel; A. Guyot, 1833, in-8 de 375 pp.</p>
+
+<p>17. Impressions de voyage. Paris, A. Guyot, Charpentier et Dumont,
+1834-1837, 5 vol. in-8.</p>
+
+<p>18. Angèle. Drame en cinq actes. Paris, Charpentier, 1834, in-8 de 254
+pp.</p>
+
+<p>19. Catherine Howard. Drame en cinq actes et en huit tableaux. Paris,
+Charpentier, 1834, in-8 de IV-208 pp.</p>
+
+<p>20. Souvenirs d'Antony. Paris, Librairie de Dumont, 1835, in-8 de 360
+pp.</p>
+
+<p>21. Chroniques de France. Isabel de Bavière (Règne de Charles VI).
+Paris, Librairie de Dumont, 1835, 2 vol. in-8 de 406 pp. et 419 pp.</p>
+
+<p>22. Don Juan de Marana ou la chute d'un ange. Mystère en cinq actes.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la
+Porte-Saint-Martin (30 avr.1836). Paris, Marchant, Éditeur du Magasin
+Théâtral, 1836 in-8 de 303 p.</p>
+
+<p>23. Kean. Comédie en cinq actes. Représentée pour la première fois aux
+Variétés (31 août 1836). Paris, J.-B. Barba, 1836, in-8 de 3 ff. et 263
+pp.</p>
+
+<p>24. Piquillo. Opéra-comique en trois actes. Représenté pour la première
+fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (31 oct. 1837). Paris,
+Marchant, 1837, in-8 de 82 pp.</p>
+
+<p>25. Caligula. Tragédie en cinq actes et en vers, avec un prologue.
+Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (26
+déc. 1837). Paris, Marchant, Editeur du Magasin Théâtral, 1838 in-8 de
+170 p.</p>
+
+<p>26. La Salle d'armes. I. Pauline II. Pascal Bruno (précédé de Murat).
+Paris, Dumont, Au Salon littéraire, 1838, 2 vol. in-8 de 376 e t 352 pp.</p>
+
+<p>27. Le Capitaine Paul (La main droite du Sire de Giac). Paris, Dumont,
+1838, 2 vol. in-8 de 316 et 323 pp.</p>
+
+<p>28. Paul Jones. Drame en cinq actes. Représenté pour la première fois, à
+Paris (8 oct. 1838). Paris, Marchant, 1838, gr. in-8 de 32 pp.</p>
+
+<p>29. Nouvelles impressions de voyage. Quinze jours au Sinaï, par MM. A.
+Dumas et A. Dauzats. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 358 et 406 pp</p>
+
+<p>30. Acté. Paris, Librairie de Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 3 ff., 242 et
+302 pp.</p>
+
+<p>31. La Comtesse de Salisbury. Chroniques de France. Paris, Dumont, (et
+Alexandre Cadot), 1839-1848, 5 vol. in-8.</p>
+
+<p>32. Jacques Ortis. Paris, Dumont, 1839, in-8 de XVI pp. (préface de
+Pier-Angelo-Fiorentino) et 312 pp.</p>
+
+<p>33. Mademoiselle de Belle-Isle. Drame en cinq actes, en prose.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (2
+avr. 1839). Paris, Dumont, 1839, in-8 de 202 pp.</p>
+
+<p>34. Le Capitaine Pamphile. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 307 et
+296 pp.</p>
+
+<p>35. L'Alchimiste. Drame en cinq actes en vers. Représenté pour la
+première fois, sur le Théâtre de la Renaissance (10 avr. 1839). Paris,
+Dumont, 1839, in-8 de 176 pp.</p>
+
+<p>36. Crimes célèbres. Paris, Administration de librairie, 1839-1841, 8
+vol. in-8.</p>
+
+<p>37. Napoléon, avec douze portraits en pied, gravés sur acier par les
+meilleurs artistes, d'après les peintures et les dessins de Horace
+Vernet, Tony Johannot, Isabey, Jules Boily, etc. Paris, Au Plutarque
+français; Delloye, 1840, gr; in-8 de 410 pp.</p>
+
+<p>38. Othon l'archer. Paris, Dumont, 1840, in-8 de 324 pp.</p>
+
+<p>39. Les Stuarts. Paris, Dumont, 1840, 2 vol. in-8 de 308 et 304 pp.</p>
+
+<p>40. Maître Adam le Calabrais. Paris, Dumont, 1840, in-8 de 347 pp.</p>
+
+<p>41. Aventures de John Davys. Paris, Librairie de Dumont, 1840, 4 vol.
+in-8.</p>
+
+<p>42. Le Maître d'armes. Paris, Dumont, 1840-1841, 3 vol. in-8 de 320, 322
+et 336 pp.</p>
+
+<p>43. Un Mariage sous Louis XV. Comédie en cinq actes. Représentée pour la
+première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1<sup>er</sup> juin 1841). Paris,
+Marchant; C. Tresse, 1841, in-8 de 140 pp.</p>
+
+<p>44. Praxède, suivi de Don Martin de Freytas et de Pierre-le-Cruel.
+Paris, Dumont, 1841, in-8 de 307 pp.</p>
+
+<p>45. Nouvelles impressions de voyage. Midi de la France. Paris, Dumont,
+1841, 3 vol. in-8 de 340, 326 et 357 pp.</p>
+
+<p>46. Excursions sur les bords du Rhin. Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8
+de 328, 326 et 334 pp.</p>
+
+<p>47. Une année à Florence. Paris, Dumont, 1841, 2 vol. in-8 de 340 et 343
+pp.</p>
+
+<p>48. Jehanne la Pucelle. 1429-1431. Paris, Magen et Comon, 1842, in-8 de
+VII-327 pp.</p>
+
+<p>49. Le Speronare Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.</p>
+
+<p>50. Le Capitaine Arena. Paris, Dolin, 1842, 2 vol. in-8 de 309 et 314
+pp.</p>
+
+<p>51. Lorenzino. Magasin théâtral. Théâtre français. Drame en cinq actes
+et en prose. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp.</p>
+
+<p>52. Halifax. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, jouées sur
+tous les théâtres de Paris. Théâtre des Variétés. Comédie en trois actes
+et un prologue. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36
+pp.</p>
+
+<p>53. Le Chevalier d'Harmental. Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.</p>
+
+<p>54. Le Corricolo. Paris, Dolin, 1843, 4 vol. in-8.</p>
+
+<p>55. Les Demoiselles de Saint-Cyr. Comédie en cinq actes, suivie d'une
+lettre à l'auteur à M. Jules Janin. Représentée pour la première fois, à
+Paris, sur le Théâtre-Français (25 juill.1843). Paris, chez Marchant, et
+tous les Marchands de Nouveautés, 1843, gr. in-8 de 1 f. (lettre de
+Dumas à son éditeur), 38 pp. et VIII pp. (lettre à J. Janin).</p>
+
+<p>56. La Villa Palmieri. Paris, Dolin, 1843, 2 vol. in-8.</p>
+
+<p>57. Louise Bernard. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, jouées
+sur tous les théâtres de Paris. Théâtre de la Porte-Saint-Martin. Drame
+en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1843), gr. in-8 de 34
+pp.</p>
+
+<p>58. Un Alchimiste au dix-neuvième siècle. Paris, Imprimerie de Paul
+Dupont, 1843, in-8 de 23 pp.</p>
+
+<p>59. Filles, Lorettes et Courtisanes. Paris, Dolin, 1843, in-8. de 338
+pp.</p>
+
+<p>60. Ascanio. Paris, Petion, 1844, 5 vol. in-8.</p>
+
+<p>61. Le Laird de Dumbicky. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles,
+jouées sur tous les théâtres de Paris. Théâtre Royal de l'Odéon. Drame
+en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1844), gr. in-8 de 42
+pp.</p>
+
+<p>62. Sylvandire. Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 318, 310 et 324 pp.</p>
+
+<p>63. Fernande. Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 320, 336 et 320 pp.</p>
+
+<p>64. A. Les Trois Mousquetaires Paris, Baudry, 1844, 8 vol. in-8.</p>
+
+<p>B. Les Mousquetaires Drame en cinq actes et douze tableaux, précédé de
+L'Auberge de Béthune, prologue par MM. A. Dumas et Auguste Maquet.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de
+l'Ambigu-Comique (27 oct. 1845). Paris, Marchant, 1845, gr. in-8 de 59
+pp.</p>
+
+<p>C. La Jeunesse des Mousquetaires. Pièce en 14 tableaux, par MM. A. Dumas
+et Auguste Maquet. Paris, Dufour et Mulat, 1849, in-8 de 76 pp.</p>
+
+<p>D. Le Prisonnier de la Bastille, fin des Mousquetaires. Drame en cinq
+actes et neuf tableaux. Représenté pour la première fois, à Paris, sur
+le Théâtre Impérial du Cirque (22 mars 1861). Paris, Michel Lévy frères,
+s. d. (1861), gr. in-8 de 24 pp.</p>
+
+<p>65. Le Château d'Eppstein. Paris, L. de Potter, 1844, 3 vol. in-8 de
+323, 353 et 322 pp.</p>
+
+<p>66. Amaury. Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 4 vol. in-8.</p>
+
+<p>67. Cécile. Paris, Dumont, 1844, 2 vol. in-8 de 330 et 324 pp.</p>
+
+<p>68. A. Gabriel Lambert. Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 2 vol. in-8.</p>
+
+<p>B. Gabriel Lambert. Drame en cinq actes et un prologue, par A. Dumas et
+Amédée de Jallais. Paris, Michel Lévy frères, 1866, in-18 de 132 pp.</p>
+
+<p>69. Louis XIV et son siècle. Paris, Chez J.-B. Fellens et L.-P. Dufour,
+1844-1845, 2 vol. gr. in-8 de II-492 et 512 pp.</p>
+
+<p>70. A. Le Comte de Monte-Cristo. Paris, Pétion, 1845-1846, 18 vol. in-8.</p>
+
+<p>B. Monte-Cristo. Drame en cinq actes et onze tableaux, par MM. A. Dumas
+et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1848, gr. in-8 de 48 pp.</p>
+
+<p>C. Le Comte de Morcerf. Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A.
+Dumas et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 50 pp.</p>
+
+<p>D. Villefort. Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A.
+Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 59 pp.</p>
+
+<p>71. A. La Reine Margot. Paris, Garnier frères, 1845, 6 vol. in-8.</p>
+
+<p>B. La Reine Margot. Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2<sup>ème</sup>
+série. Drame en cinq actes et en 13 tableaux, par MM. A. Dumas et A.
+Maquet. Paris, Michel Lévy frères, 1847, in-12 de 152 pp.</p>
+
+<p>72. Vingt Ans après, suite des Trois Mousquetaires. Paris, Baudry, 1845,
+10 vol.</p>
+
+<p>73. A. Une Fille du Régent. Paris, A. Cadot, 1845, 4 vol. in-8.</p>
+
+<p>B. Une Fille du Régent. Comédie en cinq actes dont un prologue.
+Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1<sup>er</sup>
+avr. 1846). Paris, Marchant, 1846, gr. in-8 de 35 pp.</p>
+
+<p>74. Les Médicis. Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 343 et 345 pp.</p>
+
+<p>75. Michel-Ange et Raphaël Sanzio. Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de
+345 et 306 pp.</p>
+
+<p>76. Les Frères Corses. Paris, Hippolyte Souverain, 1845, 2 vol. in-8 de
+302 et 312 pp.</p>
+
+<p>77. A. Le Chevalier de Maison-Rouge. Paris, A. Cadot, 1845-1846, 6 vol.
+in-8.</p>
+
+<p>B. Le Chevalier de Maison-Rouge. Bibliothèque dramatique. Théâtre
+moderne. 2<sup>ème</sup> série. Épisode du temps des Girondins, drame en 5 actes et
+12 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel Lévy frères,
+1847, in-18 de 139 pp.</p>
+
+<p>78. Histoire d'un casse-noisette. Paris, J. Hetzel, 1845, 2 vol. pet.
+in-8.</p>
+
+<p>79. La Bouillie de la Comtesse Berthe. Paris, J. Hetzel, 1845, pet. in-8
+de 126 pp.</p>
+
+<p>80. Nanon de Lartigues. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 et
+331 pp.</p>
+
+<p>81. Madame de Condé. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 315 et
+307 pp.</p>
+
+<p>82. La Vicomtesse de Cambes. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de
+334 et 324 pp.</p>
+
+<p>83. L'Abbaye de Peyssac. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324
+et 363 pp.</p>
+
+<p>N. B. Ces 8 volumes (n 80 à 83) constituent une série intitulée: La
+Guerre des femmes, qui a inspiré la pièce:</p>
+
+<p>La Guerre des femmes. Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. A.
+Dumas et A. Maquet. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le
+Théâtre Historique (1<sup>er</sup> oct. 1849). Paris, A. Cadot, 1849, gr. in-8 de
+57 pp.</p>
+
+<p>84. A. La Dame de Monsoreau. Paris, Pétion, 1846, 8 vol. in-8.</p>
+
+<p>B. La Dame de Monsoreau. Drame en cinq actes et dix tableaux, précédé de
+L'Etang de Beaugé, prologue par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel
+Lévy, 1860, in-12 de 196 pp.</p>
+
+<p>85. Le Bâtard de Mauléon. Paris, A. Cadot, 1846-1847, 9 vol. in-8.</p>
+
+<p>86. Les Deux Diane. Paris, A. Cadot, 1846-1847, 10 vol. in-8.</p>
+
+<p>87. Mémoires d'un médecin. Paris, Fellens et Dufour (et A. Cadot),
+1846-1848, 19 vol. in-8.</p>
+
+<p>88. Les Quarante-Cinq. Paris, A. Cadot, 1847-1848, 10 vol. in-8.</p>
+
+<p>89. Intrigue et Amour. Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2<sup>ème</sup>
+série. Drame en cinq actes et neuf tableaux. Paris, Michel Lévy frères,
+1847, in-12 de 99 pp.</p>
+
+<p>90. Impressions de voyage. De Paris à Cadix. Paris, Ancienne maison
+Delloye, Garnier frères, 1847-1848, 5 vol. in-8.</p>
+
+<p>91. Hamlet, prince de Danemark. Bibliothèque dramatique. Théâtre
+moderne. 2<sup>ème</sup> série. Drame en vers, en 5 actes et 8 parties, par MM. A.
+Dumas et Paul Meurice. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 106 pp.</p>
+
+<p>92. Catilina. Drame en 5 actes et 7 tableaux, par MM. A. Dumas et A.
+Maquet. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 151 pp.</p>
+
+<p>93. Le Vicomte de Bragelonne ou Dix ans plus tard, suite des Trois
+Mousquetaires et de Vingt Ans après. Paris, Michel Lévy frères,
+1848-1850, 26 vol. in-8.</p>
+
+<p>94. Le Véloce, ou Tanger, Alger et Tunis. Paris, A. Cadot, 1848-1851, 4
+vol. in-8.</p>
+
+<p>95. Le Comte Hermann. 2<sup>ème</sup> Série du Magasin théâtral... Drame en cinq
+actes, avec préface et épilogue. Paris, Marchant, s. d. (1849), gr. in-8
+de 40 pp.</p>
+
+<p>96. Les Mille et un fantômes. Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 318
+et 309 pp.</p>
+
+<p>97. La Régence. Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 349 et 301 pp.</p>
+
+<p>98. Louis Quinze. Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.</p>
+
+<p>99. Les Mariages du père Olifus. Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.</p>
+
+<p>100. Le Collier de la Reine. Paris, A. Cadot, 1849-1850, 11 vol. in-8.</p>
+
+<p>101. Mémoires de J.-F. Talma. Écrits par lui-même et recueillis et mis
+en ordre sur les papiers de sa famille, par A. Dumas. Paris, 1849 (et
+1850), Hippolyte Souverain, 4 vol. in-8.</p>
+
+<p>102. La Femme au collier de velours. Paris, A. Cadot, 1850, 2 vol. in-8
+de 326 et 333 pp.</p>
+
+<p>103. Montevideo ou une nouvelle Troie. Paris, Imprimerie centrale de
+Napoléon Chaix et Cie, 1850, in-18 de 167 pp.</p>
+
+<p>104. La Chasse au chastre. Magasin théâtral. Pièces nouvelles...
+Fantaisie en trois actes et huit tableaux. Paris, Administration de
+librairie théâtrale. Ancienne maison Marchant, 1850, gr. in-8 de 24 pp.</p>
+
+<p>105. La Tulipe noire. Paris, Baudry, s. d. (1850), 3 vol. in-8 de 313,
+304 et 316 pp.</p>
+
+<p>106. Louis XVI (Histoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette.) Paris, A.
+Cadot, 1850-1851, 5 vol. in-8.</p>
+
+<p>107. Le Trou de l'enfer. (Chronique de Charlemagne). Paris, A. Cadot,
+1851, 4 vol. in-8.</p>
+
+<p>108. Dieu dispose. Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8.</p>
+
+<p>109. La Barrière de Clichy. Drame militaire en 5 actes et 14 tableaux.
+Représenté pour la première fois à Paris sur le Théâtre National (ancien
+Cirque, 21 avr. 1851). Paris, Librairie Théâtrale, 1851, in-8 de 48 pp.</p>
+
+<p>110. Impressions de voyage. Suisse. Paris, Michel Lévy frères, 1851, 3
+vol. in-18.</p>
+
+<p>111. Ange Pitou. Paris, A. Cadot, 1851, 8 vol. in-8.</p>
+
+<p>112. Le Drame de Quatre-vingt-treize. Scènes de la vie révolutionnaire.
+Paris, Hippolyte Souverain, 1851, 7 vol. in-8.</p>
+
+<p>113. Histoire de deux siècles ou la Cour, l'Église et le peuple depuis
+1650 jusqu'à nos jours. Paris, Dufour et Mulat, 1852, 2 vol. gr. in-8.</p>
+
+<p>114. Conscience. Paris, A. Cadot, 1852, 5 vol. in-8.</p>
+
+<p>115. Un Gil Blas en Californie. Paris, A. Cadot, 1852, 2 vol. in-8 de
+317 et 296 pp.</p>
+
+<p>116. Olympe de Clèves. Paris, A. Cadot, 1852, 9 vol. in-8.</p>
+
+<p>117. Le Dernier roi (Histoire de la vie politique et privée de
+Louis-Philippe.) Paris, Hippolyte Souverain, 1852, 8 vol. in-8. 118. Mes
+Mémoires. Paris, A. Cadot, 1852-1854, 22 vol. in-8.</p>
+
+<p>119. La Comtesse de Charny. Paris, A. Cadot, 1852-1855, 19 vol. in-8.</p>
+
+<p>120. Isaac Laquedem. Paris, A la Librairie Théâtrale, 1853, 5 vol. in-8.</p>
+
+<p>121. Le Pasteur d'Ashbourn. Paris, A. Cadot, 1853, 8 vol. in-8.</p>
+
+<p>122. Les Drames de la mer. Paris, A. Cadot, 1853, 2 vol. in-8 de 296 et
+324 pp.</p>
+
+<p>123. Ingénue. Paris, A. Cadot, 1853-1855, 7 vol. in-8.</p>
+
+<p>124. La Jeunesse de Pierrot. Par Aramis. Publications du Mousquetaire
+Paris, A la Librairie Nouvelle, 1854, in-16, 150 pp.</p>
+
+<p>125. Le Marbrier. Drame en trois actes. Représenté pour la première
+fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville (22 mai 1854). Paris, Michel
+Lévy frères, 1854, in-18 de 48 pp.</p>
+
+<p>126. La Conscience. Drame en cinq actes et en six tableaux. Paris,
+Librairie d'Alphonse Tarride, 1854, in-18 de 108 pp.</p>
+
+<p>127. A. El Salteador. Roman de cape et d'épée. Paris, A. Cadot, 1854, 3
+vol. in-8. Il a été tiré de ce roman une pièce dont voici le titre:</p>
+
+<p>B. Le Gentilhomme de la montagne. Drame en cinq actes et huit tableaux,
+par A. Dumas (et Ed. Lockroy). Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 144
+pp.</p>
+
+<p>128. Une Vie d'artiste. Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8 de 315 et 323
+pp.</p>
+
+<p>129. Saphir, pierre précieuse montée par Alexandre Dumas. Bibliothèque
+du Mousquetaire. Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-12 de 242 pp.</p>
+
+<p>130. Catherine Blum. Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8.</p>
+
+<p>131. Vie et aventures de la princesse de Monaco. Recueillies par A.
+Dumas. Paris, A. Cadot, 1854, 6 vol. in-8.</p>
+
+<p>132. La Jeunesse de Louis XIV. Comédie en cinq actes et en prose. Paris,
+Librairie Théâtrale, 1856, in-16 de 306 pp.</p>
+
+<p>133. Souvenirs de 1830 à 1842. Paris, A. Cadot, 1854-1855, 8 vo l. in-8.</p>
+
+<p>134. Le Page du Duc de Savoie. Paris, A. Cadot, 1855, 8 vol. in-8.</p>
+
+<p>135. Les Mohicans de Paris. Paris, A. Cadot, 1854-1855, 19 vol. in-8.</p>
+
+<p>136. A. Les Mohicans de Paris (Suite) Salvator le commissionnaire.
+Paris, A. Cadot, 1856 (-1859), 14 vol. in-8. Il a été tiré des Mohicans
+de Paris, la pièce suivante:</p>
+
+<p>B. Les Mohicans de Paris. Drame en cinq actes, en neuf tableaux, avec
+prologue. Paris, Michel Lévy, 1864, in-12 de 162 pp.</p>
+
+<p>137. Taïti. Marquises. Californie. Journal de Madame Giovanni. Rédigé et
+publié par A. Dumas. Paris, A. Cadot, 1856, 4 vol. in-8.</p>
+
+<p>138. La dernière année de Marie Dorval. Paris, Librairie Nouvelle, 1855,
+in-32 de 96 pp.</p>
+
+<p>139. Le Capitaine Richard. (Une Chasse aux éléphants.) Paris, A. Cadot,
+1858, 3 vol. in-8.</p>
+
+<p>140. Les Grands hommes en robe de chambre. César. Paris, A. Cadot,
+1856, 7 vol. in-8.</p>
+
+<p>141. Les Grands hommes en robe de chambre. Henri IV. Paris, A. Cadot,
+1855, 2 vol. in-8 de 322 et 330 pp.</p>
+
+<p>142. Les Grands hommes en robe de chambre. Richelieu. Paris, A. Cadot,
+1856, 5 vol. in-8.</p>
+
+<p>143. L'Orestie. Tragédie en trois actes et en vers, imitée de l'antique.
+Paris, Librairie Théâtrale, 1856, in-12 de 108 pp.</p>
+
+<p>144. Le Lièvre de mon grand-père. Paris, A. Cadot, 1857, in-8 de 309 pp.</p>
+
+<p>145. La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie. Drame historique en 5 actes et
+9 tableaux, par MM. A. Dumas et X. de Montépin. Représenté pour la
+première fois sur le Théâtre Impérial du Cirque (15 nov. 1856). A la
+Librairie Théâtrale, 1856, gr. in-8 de 16 pp.</p>
+
+<p>146. Pèlerinage de Hadji-Abd-el-Hamid-Bey (Du Couret). Médine et la
+Mecque. Paris, A. Cadot, 1856-1857, 6 vol. in-8.</p>
+
+<p>147. Madame du Deffand. Paris, A. Cadot, 1856-1857, 8 vol. in-8.</p>
+
+<p>148. La Dame de volupté. Mémoires de Mlle de Luynes, publiés par A.
+Dumas. Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 284 et 332 pp.</p>
+
+<p>149. L'Invitation à la valse. Comédie en un acte et en prose.
+Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase
+(18 juin 1857). Paris, Beck, 1837 (pour 1857), in-12 de 48 pp.</p>
+
+<p>150. L'Homme aux contes. Le Soldat de plomb et la danseuse de papier.
+Petit-Jean et Gros-Jean. Le roi des taupes et sa fille. La Jeunesse de
+Pierrot. Édition interdite en France. Bruxelles, Office de publicité,
+Coll. Hetzel, 1857, in-32 de 208 pp.</p>
+
+<p>151. Les Compagnons de Jéhu. Paris, A. Cadot, 1857, 7 vol. in-8.</p>
+
+<p>152. Charles le Téméraire. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-12
+de 324 et 310 pp.</p>
+
+<p>153. Le Meneur de loups. Paris, A. Cadot, 1857, 3 vol. in-8.</p>
+
+<p>154. Causeries. Première et deuxième séries. Paris, Michel Lévy frères,
+1860, 2 vol. in-8.</p>
+
+<p>155. La Retraite illuminée, par A. Dumas, avec divers appendices par M.
+Joseph Bard et Sommeville. Auxerre, Ch. Gallot, Libraire-éditeur, 1858,
+in-12 de 88 pp.</p>
+
+<p>156. L'Honneur est satisfait. Comédie en un acte et en prose. Paris,
+Librairie Théâtrale, 1858, in-12 de 48 pp.</p>
+
+<p>157. La Route de Varennes. Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 279 pp.</p>
+
+<p>158. L'Horoscope. Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8.</p>
+
+<p>159. Histoire de mes bêtes. Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de
+333 pp.</p>
+
+<p>160. Le Chasseur de sauvagine. Paris, A. Cadot, 1858, 2 vol. in-8 de
+chacun 317 pp.</p>
+
+<p>161. Ainsi soit-il. Paris, A. Cadot, s. d. (1862), 5 vol. in-8. Il a été
+tiré de ce roman la pièce suivante:</p>
+
+<p>Madame de Chamblay. Drame en cinq actes, en prose. Paris, Michel Lévy,
+1869, in-18 de 96 pp.</p>
+
+<p>162. Black. Paris, A. Cadot, 1858, 4 vol. in-8.</p>
+
+<p>163. Les Louves de Machecoul, par A. Dumas et G. de Cherville. Paris, A.
+Cadot, 1859, 10 vol. in-8.</p>
+
+<p>164. De Paris à Astrakan, nouvelles impressions de voyage. Première et
+deuxième série. Paris, Librairie nouvelle A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2
+vol. in-18 de 318 et 313 pp.</p>
+
+<p>165. Lettres de Saint-Pétersbourg (sur le Servage en Russie). Édition
+interdite pour la France. Bruxelles, Rozez, coll. Hetzel 1859, in-32 de
+232 pp.</p>
+
+<p>166. La Frégate l'Espérance. Édition interdite pour la France.
+Bruxelles, Office de publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859,
+in-32 de 232 pp.</p>
+
+<p>167. Contes pour les grands et les petits enfants. Bruxelles, Office de
+publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859, 2 vol. in-32 de 190 et
+204 pp.</p>
+
+<p>168. Jane. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 324 pp.</p>
+
+<p>169. Herminie et Marianna. Édition interdite pour la France. Bruxelles,
+Méline, Cans et Cie, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 174 pp.</p>
+
+<p>170. Ammalat-Beg. Paris, A. Cadot, s. d. (1859), 2 vol. in-8 de 326 et
+352 pp.</p>
+
+<p>171. La Maison de glace. Paris, Michel Lévy, 1860, 2 vol. in-18 de 326
+et 280 pp.</p>
+
+<p>172. Le Caucase. Voyage d'Alexandre Dumas. Paris, Librairie Théâtrale,
+s. d. (1859), in-4 de 240 pp.</p>
+
+<p>173. Traduction de Victor Perceval. Mémoires d'un policeman. Paris, A.
+Cadot, 1859, 2 vol. in-8 de chacun 325 pp.</p>
+
+<p>174. L'Art et les artistes contemporains au Salon de 1859. Paris, A.
+Bourdilliat et Cie, 1859, 2 vol. in-18 de 188 pp.</p>
+
+<p>175. Monsieur Coumbes. (Histoire d'un cabanon et d'un chalet.) Paris, A.
+Bourdilliat et Cie, 1860, in-18 de 316 pp. Connu aussi sous le titre
+suivant: Le Fils du Forçat</p>
+
+<p>176. Docteur Maynard. Les Baleiniers, voyage aux terres antipodiques.
+Paris, A. Cadot, 1859, 3 vol. in-8.</p>
+
+<p>177. Une Aventure d'amour (Herminie). Paris, Michel Lévy frères, 1867,
+in-18 de 274 pp.</p>
+
+<p>178. Le Père la Ruine. Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 320 pp</p>
+
+<p>179. La Vie au désert. Cinq ans de chasse dans l'intérieur de l'Afrique
+méridionale par Gordon Cumming. Paris, Impr. de Edouard Blot, s. d.
+(1860), gr. in-8 de 132 pp.</p>
+
+<p>180. Moullah-Nour. Édition interdite pour la France. Bruxelles, Méline,
+Cans et Cie, coll. Hetzel, s. d. (1860), 2 vol. in-32 de 181 et 152 pp.</p>
+
+<p>181. Un Cadet de famille traduit par Victor Perceval, publié par A.
+Dumas. Première, deuxième et troisième série. Paris, Michel Lévy frères,
+1860, 3 vol. in-18.</p>
+
+<p>182. Le Roman d'Elvire. Opéra-comique en trois actes, par A. Dumas et A.
+de Leuven. Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 97 pp.</p>
+
+<p>183. L'Envers d'une conspiration. Comédie en cinq actes, en prose.
+Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 132 pp.</p>
+
+<p>184. Mémoires de Garibaldi, traduits sur le manuscrit original, par A.
+Dumas. Première et deuxième série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2
+vol. in-18 de 312 et 268 pp.</p>
+
+<p>185. Le père Gigogne contes pour les enfants. Première et deuxième
+série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-18.</p>
+
+<p>186. Les Drames galants. La Marquise d'Escoman. Paris, A. Bourdilliat et
+Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 281 et 291 pp.</p>
+
+<p>187. Jacquot sans oreilles. Paris, Michel Lévy frères, 1873, in-18 de
+XXVIII-231 pp.</p>
+
+<p>188. Une nuit à Florence sous Alexandre de Médicis. Paris, Michel Lévy
+frères, 1861, in-18 de 250 pp.</p>
+
+<p>189. Les Garibaldiens. Révolution de Sicile et de Naples. Paris, Michel
+Lévy frères, 1861, in-18 de 376 pp.</p>
+
+<p>190. Les Morts vont vite. Paris, Michel Lévy frères, 1861, 2 vol. in-18
+de 322 et 294 pp.</p>
+
+<p>191. La Boule de neige. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 292
+pp.</p>
+
+<p>192. La Princesse Flora. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 253
+pp.</p>
+
+<p>193. Italiens et Flamands. Première et deuxième série. Paris, Michel
+Lévy, 1862, 2 vol. in-18 de 305 et 300 pp.</p>
+
+<p>194. Sultanetta. Paris, Michel Lévy, 1862, in-18 de 320 pp.</p>
+
+<p>195. Les Deux Reines, suite et fin des Mémoires de Mlle de Luynes.
+Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 333 et 329 pp.</p>
+
+<p>196. La San-Felice. Paris, Michel Lévy frères, 1864-1865, 9 vol. in-18.</p>
+
+<p>197. Un Pays inconnu, (Géral-Milco; Brésil.). Paris, Michel Lévy frères,
+1865, in-18 de 320 pp.</p>
+
+<p>198. Les Gardes forestiers. Drame en cinq actes. Représenté pour la
+première fois, à Paris, sur le Grand-Théâtre parisien (28 mai 1865).
+Paris, Michel Lévy frères, s. d. (1865), gr. in-8 de 36 pp.</p>
+
+<p>199. Souvenirs d'une favorite. Paris, Michel Lévy frères, 1865, 4 vol.
+in-18.</p>
+
+<p>200. Les Hommes de fer. Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de 305
+pp.</p>
+
+<p>201. A. Les Blancs et les Bleus. Paris, Michel Lévy frères, 1867-1868, 3
+vol. in-18.</p>
+
+<p>B. Les Blancs et les Bleus. Drame en cinq actes, en onze tableaux.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Châtelet
+(10 mars 1869). (Michel Lévy frères), s. d. (1874), gr in-8 de 28 pp.</p>
+
+<p>202. La Terreur prussienne. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol.
+in-18 de 296 et 294 pp.</p>
+
+<p>203. Souvenirs dramatiques. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol.
+in-18 de 326 et 276 pp.</p>
+
+<p>204. Parisiens et provinciaux. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol.
+in-18 de 326 et 276 pp.</p>
+
+<p>205. L'Île de feu. Paris, Michel Lévy frères, 1871, 2 vol. in-18 de 285
+et 254 pp.</p>
+
+<p>206. Création et Rédemption. Le Docteur mystérieux. Paris, Michel Lévy
+frères, 1872, 2 vol. in-18 de 320 et 312 pp.</p>
+
+<p>207. Création et Rédemption. La Fille du Marquis. Paris, Michel Lévy
+frères, 1872, 2 vol. in-18 de 274 et 281 pp.</p>
+
+<p>208. Le Prince des voleurs. Paris, Michel Lévy frères, 1872, 2 vol.
+in-18 de 293 et 275 pp.</p>
+
+<p>209. Robin Hood le proscrit. Paris, Michel Lévy frères, 1873, 2 vol.
+in-18 de 262 et 273 pp.</p>
+
+<p>210. A. Grand dictionnaire de cuisine, par A. Dumas (et D.-J.
+Vuillemot). Paris, A. Lemerre, 1873, gr. in-8 de 1155 pp.</p>
+
+<p>B. Petit dictionnaire de cuisine. Paris, A. Lemerre, 1882, in-18 de 819
+pp.</p>
+
+<p>211. Propos d'art et de cuisine. Paris, Calmann-Lévy, 1877, in-18 de 304
+pp.</p>
+
+<p>212. Herminie. L'Amazone. Paris, Calmann-Lévy, 1888, in-16 de 111 pp.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
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+<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME IV ***</div>
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+Defect you cause.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
+visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+</div>
+
+</div>
+
+</body>
+</html>
+