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diff --git a/old/17992-8.txt b/old/17992-8.txt new file mode 100644 index 0000000..fc79df7 --- /dev/null +++ b/old/17992-8.txt @@ -0,0 +1,18740 @@ +Project Gutenberg's Le comte de Monte-Cristo, Tome IV, by Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome IV + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: March 15, 2006 [EBook #17992] +[Last updated: November 27, 2020] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME IV *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Alexandre Dumas + +LE COMTE DE MONTE-CRISTO + +Tome IV (1845-1846) + + + + +Table des matières + + +LXXXV. Le voyage. +LXXXVI. Le jugement. +LXXXVII. La provocation. +LXXXVIII. L'insulte. +LXXXIX. La nuit. +XC. La rencontre. +XCI. La mère et le fils. +XCII. Le suicide. +XCIII. Valentine. +XCIV. L'aveu. +XCV. Le père et la fille. +XCVI. Le contrat. +XCVII. La route de Belgique. +XCVIII. L'auberge de la Cloche et de la Bouteille. +XCIX. La loi. +C. L'apparition. +CI. Locuste. +CII. Valentine. +CIII. Maximilien. +CIV. La signature Danglars. +CV. Le cimetière du Père-Lachaise. +CVI. Le partage. +CVII. La Fosse-aux-Lions. +CVIII. Le juge. +CIX. Les assises. +CX. L'acte d'accusation. +CXI. Expiation. +CXII. Le départ. +CXIII. Le passé. +CXIV. Peppino. +CXV. La carte de Luigi Vampa. +CXVI. Le pardon. +CXVII. Le 5 octobre. +Bibliographie--OEuvres complètes + + + + +LXXXV + +Le voyage. + + +Monte-Cristo poussa un cri de joie en voyant les deux jeunes gens +ensemble. + +«Ah! ah! dit-il. Eh bien, j'espère que tout est fini, éclairci, arrangé? + +--Oui, dit Beauchamp, des bruits absurdes qui sont tombés d'eux-mêmes, +et, qui maintenant, s'ils se renouvelaient, m'auraient pour premier +antagoniste. Ainsi donc, ne parlons plus de cela. + +--Albert vous dira, reprit le comte, que c'est le conseil que je lui +avais donné. Tenez, ajouta-t-il, vous me voyez au reste achevant la plus +exécrable matinée que j'aie jamais passée, je crois. + +--Que faites-vous? dit Albert, vous mettez de l'ordre dans vos papiers, +ce me semble? + +--Dans mes papiers, Dieu merci non! il y a toujours dans mes papiers un +ordre merveilleux, attendu que je n'ai pas de papiers, mais dans les +papiers de M. Cavalcanti. + +--De M. Cavalcanti? demanda Beauchamp. + +--Eh oui! ne savez-vous pas que c'est un jeune homme que lance le comte? +dit Morcerf. + +--Non pas, entendons-nous bien, répondit Monte-Cristo, je ne lance +personne, et M. Cavalcanti moins que tout autre. + +--Et qui va épouser Mlle Danglars en mon lieu et place; ce qui, continua +Albert en essayant de sourire, comme vous pouvez bien vous en douter, +mon cher Beauchamp, m'affecte cruellement. + +--Comment! Cavalcanti épouse Mlle Danglars? demanda Beauchamp. + +--Ah çà! mais vous venez donc du bout du monde? dit Monte-Cristo; vous, +un journaliste, le mari de la Renommée! Tout Paris ne parle que de cela. + +--Et c'est vous, comte, qui avez fait ce mariage? demanda Beauchamp. + +--Moi? Oh! silence, monsieur le nouvelliste, n'allez pas dire de +pareilles choses! Moi, bon Dieu! faire un mariage? Non, vous ne me +connaissez pas; je m'y suis au contraire opposé de tout mon pouvoir, +j'ai refusé de faire la demande. + +--Ah! je comprends, dit Beauchamp: à cause de notre ami Albert? + +--À cause de moi, dit le jeune homme; oh! non, par ma foi! Le comte me +rendra la justice d'attester que je l'ai toujours prié, au contraire, de +rompre ce projet, qui heureusement est rompu. Le comte prétend que ce +n'est pas lui que je dois remercier; soit, j'élèverai, comme les +anciens, un autel _Deo ignoto_. + +--Écoutez, dit Monte-Cristo, c'est si peu moi, que je suis en froid avec +le beau-père et avec le jeune homme; il n'y a que Mlle Eugénie, laquelle +ne me paraît pas avoir une profonde vocation pour le mariage, qui, en +voyant à quel point j'étais peu disposé à la faire renoncer à sa chère +liberté, m'ait conservé son affection. + +--Et vous dites que ce mariage est sur le point de se faire? + +--Oh! mon Dieu! oui, malgré tout ce que j'ai pu dire. Moi, je ne connais +pas le jeune homme, on le prétend riche et de bonne famille, mais pour +moi ces choses sont de simples _on dit_. J'ai répété tout cela à satiété +à M. Danglars; mais il est entiché de son Lucquois. J'ai été jusqu'à lui +faire part d'une circonstance qui, pour moi, était plus grave: le jeune +homme a été changé en nourrice, enlevé par des Bohémiens ou égaré par +son précepteur, je ne sais pas trop. Mais ce que je sais, c'est que son +père l'a perdu de vue depuis plus de dix années; ce qu'il a fait pendant +ces dix années de vie errante, Dieu seul le sait. Eh bien, rien de tout +cela n'y a fait. On m'a chargé d'écrire au major, de lui demander des +papiers; ces papiers, les voilà. Je les leur envoie, mais, comme Pilate, +en me lavant les mains. + +--Et Mlle d'Armilly, demanda Beauchamp, quelle mine vous fait-elle à +vous, qui lui enlevez son élève? + +--Dame! je ne sais pas trop: mais il paraît qu'elle part pour l'Italie. +Mme Danglars m'a parlé d'elle et m'a demandé des lettres de +recommandation pour les impresarii; je lui ai donné un mot pour le +directeur du théâtre Valle, qui m'a quelques obligations. Mais +qu'avez-vous donc, Albert? vous avez l'air tout attristé; est-ce que, +sans vous en douter vous êtes amoureux de Mlle Danglars, par exemple? + +--Pas que je sache», dit Albert en souriant tristement. + +Beauchamp se mit à regarder les tableaux. + +«Mais enfin, continua Monte-Cristo, vous n'êtes pas dans votre état +ordinaire. Voyons, qu'avez-vous? dites. + +--J'ai la migraine, dit Albert. + +--Eh bien, mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, j'ai en ce cas un remède +infaillible à vous proposer, remède qui m'a réussi à moi chaque fois que +j'ai éprouvé quelque contrariété. + +--Lequel? demanda le jeune homme. + +--Le déplacement. + +--En vérité? dit Albert. + +--Oui; et tenez, comme en ce moment-ci je suis excessivement contrarié, +je me déplace. Voulez-vous que nous nous déplacions ensemble? + +--Vous, contrarié, comte! dit Beauchamp, et de quoi donc? + +--Pardieu! vous en parlez fort à votre aise, vous; je voudrais bien vous +voir avec une instruction se poursuivant dans votre maison! + +--Une instruction! quelle instruction? + +--Eh! celle que M. de Villefort dresse contre mon aimable assassin donc, +une espèce de brigand échappé du bagne, à ce qu'il paraît. + +--Ah! c'est vrai, dit Beauchamp, j'ai lu le fait dans les journaux. +Qu'est-ce que c'est que ce Caderousse? + +--Eh bien... mais il paraît que c'est un Provençal. M. de Villefort en a +entendu parler quand il était à Marseille, et M. Danglars se rappelle +l'avoir vu. Il en résulte que M. le procureur du roi prend l'affaire +fort à coeur, qu'elle a, à ce qu'il paraît, intéressé au plus haut degré +le préfet de police, et que, grâce à cet intérêt dont je suis on ne peut +plus reconnaissant, on m'envoie ici depuis quinze jours tous les bandits +qu'on peut se procurer dans Paris et dans la banlieue, sous prétexte que +ce sont les assassins de M. Caderousse; d'où il résulte que, dans trois +mois, si cela continue, il n'y aura pas un voleur ni un assassin dans ce +beau royaume de France qui ne connaisse le plan de ma maison sur le bout +de son doigt; aussi je prends le parti de la leur abandonner tout +entière, et de m'en aller aussi loin que la terre pourra me porter. +Venez avec moi, vicomte, je vous emmène. + +--Volontiers. + +--Alors, c'est convenu? + +--Oui, mais où cela? + +--Je vous l'ai dit, où l'air est pur, où le bruit endort, où, si +orgueilleux que l'on soit, on se sent humble et l'on se trouve petit. +J'aime cet abaissement, moi, que l'on dit maître de l'univers comme +Auguste. + +--Où allez-vous, enfin? + +--À la mer, vicomte, à la mer. Je suis un marin, voyez-vous, tout +enfant, j'ai été bercé dans les bras du vieil Océan et sur le sein de la +belle Amphitrite; j'ai joué avec le manteau vert de l'un et la robe +azurée de l'autre; j'aime la mer comme on aime une maîtresse, et quand +il y a longtemps que je ne l'ai vue, je m'ennuie d'elle. + +--Allons, comte, allons! + +--À la mer? + +--Oui. + +--Vous acceptez? + +--J'accepte. + +--Eh bien, vicomte, il y aura ce soir dans ma cour un briska de voyage, +dans lequel on peut s'étendre comme dans son lit; ce briska sera attelé +de quatre chevaux de poste. Monsieur Beauchamp, on y tient quatre très +facilement. Voulez-vous venir avec nous? je vous emmène! + +--Merci, je viens de la mer. + +--Comment! vous venez de la mer? + +--Oui, ou à peu près. Je viens de faire un petit voyage aux îles +Borromées. + +--Qu'importe! venez toujours, dit Albert. + +--Non, cher Morcerf, vous devez comprendre que du moment où je refuse, +c'est que la chose est impossible. D'ailleurs, il est important, +ajouta-t-il en baissant la voix, que je reste à Paris, ne fût-ce que +pour surveiller la boîte du journal. + +--Ah! vous êtes un bon et excellent ami, dit Albert; oui, vous avez +raison, veillez, surveillez, Beauchamp, et tâchez de découvrir l'ennemi +à qui cette révélation a dû le jour.» + +Albert et Beauchamp se séparèrent: leur dernière poignée de main +renfermait tous les sens que leurs lèvres ne pouvaient exprimer devant +un étranger. + +«Excellent garçon que Beauchamp! dit Monte-Cristo après le départ du +journaliste; n'est-ce pas, Albert? + +--Oh! oui, un homme de coeur, je vous en réponds; aussi je l'aime de +toute mon âme. Mais, maintenant que nous voilà seuls, quoique la chose +me soit à peu près égale, où allons-nous? + +--En Normandie, si vous voulez bien. + +--À merveille. Nous sommes tout à fait à la campagne, n'est-ce pas? +point de société, point de voisins? + +--Nous sommes tête à tête avec des chevaux pour courir, des chiens pour +chasser, et une barque pour pêcher, voilà tout. + +--C'est ce qu'il me faut; je préviens ma mère, et je suis à vos ordres. + +--Mais, dit Monte-Cristo, vous permettra-t-on? + +--Quoi? + +--De venir en Normandie. + +--À moi? est-ce que je ne suis pas libre? + +--D'aller où vous voulez, seul, je le sais bien, puisque je vous ai +rencontré échappé par l'Italie. + +--Eh bien? + +--Mais de venir avec l'homme qu'on appelle le comte de Monte-Cristo? + +--Vous avez peu de mémoire, comte. + +--Comment cela? + +--Ne vous ai-je pas dit toute la sympathie que ma mère avait pour vous? + +--Souvent femme varie, a dit François Ier; la femme, c'est l'onde, a dit +Shakespeare; l'un était un grand roi et l'autre un grand poète, et +chacun d'eux devait connaître la femme. + +--Oui, la femme; mais ma mère n'est point la femme, c'est une femme. + +--Permettez-vous à un pauvre étranger de ne point comprendre +parfaitement toutes les subtilités de votre langue? + +--Je veux dire que ma mère est avare de ses sentiments, mais qu'une fois +qu'elle les a accordés, c'est pour toujours. + +--Ah! vraiment, dit en soupirant Monte-Cristo; et vous croyez qu'elle me +fait l'honneur de m'accorder un sentiment autre que la plus parfaite +indifférence? + +--Écoutez! je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, reprit Morcerf, +il faut que vous soyez réellement un homme bien étrange et bien +supérieur. + +--Oh! + +--Oui, car ma mère s'est laissée prendre, je ne dirai pas à la +curiosité, mais à l'intérêt que vous inspirez. Quand nous sommes seuls, +nous ne causons que de vous. + +--Et elle vous a dit de vous méfier de ce Manfred? + +--Au contraire, elle me dit: «Morcerf, je crois le comte une noble +nature; tâche de te faire aimer de lui.» + +Monte-Cristo détourna les yeux et poussa un soupir. + +«Ah! vraiment? dit-il. + +--De sorte, vous comprenez, continua Albert, qu'au lieu de s'opposer à +mon voyage, elle l'approuvera de tout son coeur, puisqu'il rentre dans +les recommandations qu'elle me fait chaque jour. + +--Allez donc, dit Monte-Cristo; à ce soir. Soyez ici à cinq heures; nous +arriverons là-bas à minuit ou une heure. + +--Comment! au Tréport?... + +--Au Tréport ou dans les environs. + +--Il ne vous faut que huit heures pour faire quarante-huit lieues? + +--C'est encore beaucoup, dit Monte-Cristo. + +--Décidément vous êtes l'homme des prodiges, et vous arriverez non +seulement à dépasser les chemins de fer, ce qui n'est pas bien difficile +en France surtout, mais encore à aller plus vite que le télégraphe. + +--En attendant, vicomte, comme il nous faut toujours sept ou huit heures +pour arriver là-bas, soyez exact. + +--Soyez tranquille, je n'ai rien autre chose à faire d'ici là que de +m'apprêter. + +--À cinq heures, alors? + +--À cinq heures.» + +Albert sortit. Monte-Cristo, après lui avoir en souriant fait un signe +de la tête, demeura un instant pensif et comme absorbé dans une profonde +méditation. Enfin, passant la main sur son front, comme pour écarter sa +rêverie, il alla au timbre et frappa deux coups. + +Au bruit des deux coups frappés par Monte-Cristo sur le timbre, +Bertuccio entra. + +«Maître Bertuccio, dit-il, ce n'est pas demain, ce n'est pas +après-demain, comme je l'avais pensé d'abord, c'est ce soir que je pars +pour la Normandie; d'ici à cinq heures, c'est plus de temps qu'il ne +vous en faut; vous ferez prévenir les palefreniers du premier relais; M. +de Morcerf m'accompagne. Allez!» + +Bertuccio obéit, et un piqueur courut à Pontoise annoncer que la chaise +de poste passerait à six heures précises. Le palefrenier de Pontoise +envoya au relais suivant un exprès, qui en envoya un autre; et, six +heures après, tous les relais disposés sur la route étaient prévenus. + +Avant de partir, le comte monta chez Haydée, lui annonça son départ, lui +dit le lieu où il allait, et mit toute sa maison à ses ordres. + +Albert fut exact. Le voyage, sombre à son commencement, s'éclaircit +bientôt par l'effet physique de la rapidité. Morcerf n'avait pas idée +d'une pareille vitesse. + +«En effet, dit Monte-Cristo, avec votre poste faisant ses deux lieues à +l'heure, avec cette loi stupide qui défend à un voyageur de dépasser +l'autre sans lui demander la permission, et qui fait qu'un voyageur +malade ou quinteux a le droit d'enchaîner à sa suite les voyageurs +allègres et bien portants, il n'y a pas de locomotion possible; moi, +j'évite cet inconvénient en voyageant avec mon propre postillon et mes +propres chevaux, n'est-ce pas, Ali?» + +Et le comte, passant la tête par la portière, poussait un petit cri +d'excitation qui donnait des ailes aux chevaux; ils ne couraient plus, +ils volaient. La voiture roulait comme un tonnerre sur ce pavé royal, et +chacun se détournait pour voir passer ce météore flamboyant. Ali, +répétant ce cri, souriait, montrant ses dents blanches, serrant dans ses +mains robustes les rênes écumantes, aiguillonnant les chevaux, dont les +belles crinières s'éparpillaient au vent; Ali, l'enfant du désert, se +retrouvait dans son élément, et avec son visage noir, ses yeux ardents, +son burnous de neige, il semblait, au milieu de la poussière qu'il +soulevait, le génie du simoun et le dieu de l'ouragan. + +«Voilà, dit Morcerf, une volupté que je ne connaissais pas, c'est la +volupté de la vitesse.» + +Et les derniers nuages de son front se dissipaient, comme si l'air qu'il +fendait emportait ces nuages avec lui. + +«Mais où diable trouvez-vous de pareils chevaux? demanda Albert. Vous +les faites donc faire exprès? + +--Justement, dit le comte. Il y a six ans, je trouvai en Hongrie un +fameux étalon renommé pour sa vitesse; je l'achetai je ne sais plus +combien: ce fut Bertuccio qui paya. Dans la même année, il eut +trente-deux enfants. C'est toute cette progéniture du même père que nous +allons passer en revue; ils sont tous pareils, noirs, sans une seule +tache, excepté une étoile au front, car à ce privilégié du haras on a +choisi des juments, comme aux pachas on choisit des favorites. + +--C'est admirable!... Mais dites-moi, comte, que faites-vous de tous ces +chevaux? + +--Vous le voyez, je voyage avec eux. + +--Mais vous ne voyagerez pas toujours? + +--Quand je n'en aurai plus besoin, Bertuccio les vendra, et il prétend +qu'il gagnera trente ou quarante mille francs sur eux. + +--Mais il n'y aura pas de roi d'Europe assez riche pour vous les +acheter. + +--Alors il les vendra à quelque simple vizir d'Orient, qui videra son +trésor pour les payer et qui remplira son trésor en administrant des +coups de bâton sous la plante des pieds de ses sujets. + +--Comte, voulez-vous que je vous communique une pensée qui m'est venue? + +--Faites. + +--C'est qu'après vous, M. Bertuccio doit être le plus riche particulier +de l'Europe. + +--Eh bien, vous vous trompez, vicomte. Je suis sûr que si vous +retourniez les poches de Bertuccio, vous n'y trouveriez pas dix sous +vaillant. + +--Pourquoi cela? demanda le jeune homme. C'est donc un phénomène que M. +Bertuccio? Ah! mon cher comte, ne me poussez pas trop loin dans le +merveilleux, ou je ne vous croirai plus, je vous préviens. + +--Jamais de merveilleux avec moi, Albert; des chiffres et de la raison, +voilà tout. Or, écoutez ce dilemme: Un intendant vole, mais pourquoi +vole-t-il? + +--Dame! parce que c'est dans sa nature, ce me semble, dit Albert, il +vole pour voler. + +--Eh bien, non, vous vous trompez: il vole parce qu'il a une femme, des +enfants, des désirs ambitieux pour lui et pour sa famille; il vole +surtout parce qu'il n'est pas sûr de ne jamais quitter son maître et +qu'il veut se faire un avenir. Eh bien, M. Bertuccio est seul au monde, +il puise dans ma bourse sans me rendre compte, il est sûr de ne jamais +me quitter. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que je n'en trouverais pas un meilleur. + +--Vous tournez dans un cercle vicieux, celui des probabilités. + +--Oh! non pas; je suis dans les certitudes. Le bon serviteur pour moi, +c'est celui sur lequel j'ai droit de vie ou de mort. + +--Et vous avez droit de vie ou de mort sur Bertuccio? demanda Albert. + +--Oui», répondit froidement le comte. + +Il y a des mots qui ferment la conversation comme une porte de fer. Le +_oui_ du comte était un de ces mots-là. + +Le reste du voyage s'accomplit avec la même rapidité, les trente-deux +chevaux, divisés en huit relais, firent leurs quarante-huit lieues en +huit heures. + +On arriva au milieu de la nuit, à la porte d'un beau parc. Le concierge +était debout et tenait la grille ouverte. Il avait été prévenu par le +palefrenier du dernier relais. + +Il était deux heures et demie du matin. On conduisit Morcerf à son +appartement. Il trouva un bain et un souper prêts. Le domestique, qui +avait fait la route sur le siège de derrière de la voiture, était à ses +ordres; Baptistin, qui avait fait la route sur le siège de devant, était +à ceux du comte. + +Albert prit son bain, soupa et se coucha. Toute la nuit, il fut bercé +par le bruit mélancolique de la houle. En se levant, il alla droit à la +fenêtre, l'ouvrit et se trouva sur une petite terrasse, où l'on avait +devant soi la mer, c'est-à-dire l'immensité, et derrière soi un joli +parc donnant sur une petite forêt. + +Dans une anse d'une certaine grandeur se balançait une petite corvette à +la carène étroite, à la mâture élancée, et portant à la corne un +pavillon aux armes de Monte-Cristo, armes représentant une montagne d'or +posant sur une mer d'azur, avec une croix de gueules au chef, ce qui +pouvait aussi bien être une allusion à son nom rappelant le Calvaire, +que la passion de Notre-Seigneur a fait une montagne plus précieuse que +l'or, et la croix infâme que son sang divin a faite sainte, qu'à quelque +souvenir personnel de souffrance et de régénération enseveli dans la +nuit du passé mystérieux de cet homme. Autour de la goélette étaient +plusieurs petits chasse-marée appartenant aux pêcheurs des villages +voisins, et qui semblaient d'humbles sujets attendant les ordres de leur +reine. + +Là, comme dans tous les endroits où s'arrêtait Monte-Cristo, ne fût-ce +que pour y passer deux jours, la vie y était organisée au thermomètre du +plus haut confortable; aussi la vie, à l'instant même, y devenait-elle +facile. + +Albert trouva dans son antichambre deux fusils et tous les ustensiles +nécessaires à un chasseur; une pièce plus haute, et placée au +rez-de-chaussée, était consacrée à toutes les ingénieuses machines que +les Anglais, grands pêcheurs, parce qu'ils sont patients et oisifs, +n'ont pas encore pu faire adopter aux routiniers pêcheurs de France. + +Toute la journée se passa à ces exercices divers auxquels, d'ailleurs, +Monte-Cristo excellait: on tua une douzaine de faisans dans le parc, on +pêcha autant de truites dans les ruisseaux, on dîna dans un kiosque +donnant sur la mer, et l'on servit le thé dans la bibliothèque. + +Vers le soir du troisième jour, Albert, brisé de fatigue à l'user de +cette vie qui semblait être un jeu pour Monte-Cristo, dormait près de la +fenêtre tandis que le comte faisait avec son architecte le plan d'une +serre qu'il voulait établir dans sa maison, lorsque le bruit d'un cheval +écrasant les cailloux de la route fit lever la tête au jeune homme; il +regarda par la fenêtre et, avec une surprise des plus désagréables, +aperçut dans la cour son valet de chambre, dont il n'avait pas voulu se +faire suivre pour moins embarrasser Monte-Cristo. + +«Florentin ici! s'écria-t-il en bondissant sur son fauteuil; est-ce que +ma mère est malade?» + +Et il se précipita vers la porte de la chambre. + +Monte-Cristo le suivit des yeux, et le vit aborder le valet qui, tout +essoufflé encore, tira de sa poche un petit paquet cacheté. Le petit +paquet contenait un journal et une lettre. + +«De qui cette lettre? demanda vivement Albert. + +--De M. Beauchamp, répondit Florentin. + +--C'est Beauchamp qui vous envoie alors? + +--Oui, monsieur. Il m'a fait venir chez lui, m'a donné l'argent +nécessaire à mon voyage, m'a fait venir un cheval de poste, et m'a fait +promettre de ne point m'arrêter que je n'aie rejoint monsieur: j'ai fait +la route en quinze heures.» + +Albert ouvrit la lettre en frissonnant: aux premières lignes, il poussa +un cri, et saisit le journal avec un tremblement visible. + +Tout à coup ses yeux s'obscurcirent, ses jambes semblèrent se dérober +sous lui, et, prêt à tomber, il s'appuya sur Florentin, qui étendait le +bras pour le soutenir. + +«Pauvre jeune homme! murmura Monte-Cristo, si bas que lui-même n'eût pu +entendre le bruit des paroles de compassion qu'il prononçait; il est +donc dit que la faute des pères retombera sur les enfants jusqu'à la +troisième et quatrième génération.» + +Pendant ce temps Albert avait repris sa force, et, continuant de lire, +il secoua ses cheveux sur sa tête mouillée de sueur, et, froissant +lettre et journal: + +«Florentin, dit-il, votre cheval est-il en état de reprendre le chemin +de Paris? + +--C'est un mauvais bidet de poste éclopé. + +--Oh! mon Dieu! et comment était la maison quand vous l'avez quittée? + +--Assez calme; mais en revenant de chez M. Beauchamp, j'ai trouvé madame +dans les larmes; elle m'avait fait demander pour savoir quand vous +reviendriez. Alors je lui ai dit que j'allais vous chercher de la part +de M. Beauchamp. Son premier mouvement a été d'étendre le bras comme +pour m'arrêter; mais après un instant de réflexion: + +«Oui, allez, Florentin, a-t-elle dit, et qu'il revienne.» + +--Oui, ma mère, oui, dit Albert, je reviens, sois tranquille, et malheur +à l'infâme!... Mais, avant tout, il faut que je parte.» + +Il reprit le chemin de la chambre où il avait laissé Monte-Cristo. + +Ce n'était plus le même homme et cinq minutes avaient suffi pour opérer +chez Albert une triste métamorphose; il était sorti dans son état +ordinaire, il rentrait avec la voix altérée, le visage sillonné de +rougeurs fébriles, l'oeil étincelant sous des paupières veinées de bleu, +et la démarche chancelante comme celle d'un homme ivre. + +«Comte, dit-il, merci de votre bonne hospitalité dont j'aurais voulu +jouir plus longtemps, mais il faut que je retourne à Paris. + +--Qu'est-il donc arrivé? + +--Un grand malheur; mais permettez-moi de partir, il s'agit d'une chose +bien autrement précieuse que ma vie. Pas de question, comte, je vous en +supplie, mais un cheval! + +--Mes écuries sont à votre service, vicomte, dit Monte-Cristo; mais vous +allez vous tuer de fatigue en courant la poste à cheval; prenez une +calèche, un coupé, quelque voiture. + +--Non, ce serait trop long, et puis j'ai besoin de cette fatigue que +vous craignez pour moi, elle me fera du bien.» + +Albert fit quelques pas en tournoyant comme un homme frappé d'une +balle, et alla tomber sur une chaise près de la porte. + +Monte-Cristo ne vit pas cette seconde faiblesse, il était à la fenêtre +et criait: + +«Ali, un cheval pour M. de Morcerf! qu'on se hâte! il est pressé!» + +Ces paroles rendirent la vie à Albert; il s'élança hors de la chambre, +le comte le suivit. + +«Merci! murmura le jeune homme en s'élançant en selle. Vous reviendrez +aussi vite que vous pourrez, Florentin. Y a-t-il un mot d'ordre pour +qu'on me donne des chevaux? + +--Pas d'autre que de rendre celui que vous montez; on vous en sellera à +l'instant un autre.» + +Albert allait s'élancer, il s'arrêta. + +«Vous trouverez peut-être mon départ étrange, insensé, dit le jeune +homme. Vous ne comprenez pas comment quelques lignes écrites sur un +journal peuvent mettre un homme au désespoir; eh bien, ajouta-t-il en +lui jetant le journal, lisez ceci, mais quand je serai parti seulement, +afin que vous ne voyiez pas ma rougeur.» + +Et tandis que le comte ramassait le journal, il enfonça les éperons, +qu'on venait d'attacher à ses bottes, dans le ventre du cheval, qui, +étonné qu'il existât un cavalier qui crût avoir besoin vis-à-vis de lui +d'un pareil stimulant, partit comme un trait d'arbalète. + +Le comte suivit des yeux avec un sentiment de compassion infinie le +jeune homme, et ce ne fut que lorsqu'il eut complètement disparu que, +reportant ses regards sur le journal, il lut ce qui suit: + +«Cet officier français au service d'Ali, pacha de Janina, dont parlait, +il y a trois semaines, le journal _L'Impartial_ et qui non seulement +livra les châteaux de Janina, mais encore vendit son bienfaiteur aux +Turcs, s'appelait en effet à cette époque Fernand, comme l'a dit notre +honorable confrère; mais, depuis, il a ajouté à son nom de baptême un +titre de noblesse et un nom de terre. + +«Il s'appelle aujourd'hui M. le comte de Morcerf, et fait partie de la +Chambre des pairs.» + +Ainsi donc ce secret terrible, que Beauchamp avait enseveli avec tant de +générosité, reparaissait comme un fantôme armé, et un autre journal, +cruellement renseigné, avait publié, le surlendemain du départ d'Albert +pour la Normandie, les quelques lignes qui avaient failli rendre fou le +malheureux jeune homme. + + + + +LXXXVI + +Le jugement. + + +À huit heures du matin, Albert tomba chez Beauchamp comme la foudre. Le +valet de chambre étant prévenu, il introduisit Morcerf dans la chambre +de son maître, qui venait de se mettre au bain. + +«Eh bien? lui dit Albert. + +--Eh bien, mon pauvre ami, répondit Beauchamp, je vous attendais. + +--Me voilà. Je ne vous dirai pas, Beauchamp, que je vous crois trop +loyal et trop bon pour avoir parlé de cela à qui que ce soit; non, mon +ami. D'ailleurs, le message que vous m'avez envoyé m'est un garant de +votre affection. Ainsi ne perdons pas de temps en préambule: vous avez +quelque idée de quelle part vient le coup? + +--Je vous en dirai deux mots tout à l'heure. + +--Oui, mais auparavant, mon ami, vous me devez, dans tous ses détails, +l'histoire de cette abominable trahison.» + +Et Beauchamp raconta au jeune homme, écrasé de honte et de douleur, les +faits que nous allons redire dans toute leur simplicité. + +Le matin de l'avant-veille, l'article avait paru dans un journal autre +que _L'Impartial_, et, ce qui donnait plus de gravité encore à +l'affaire, dans un journal bien connu pour appartenir au gouvernement. +Beauchamp déjeunait lorsque la note lui sauta aux yeux, il envoya +aussitôt chercher un cabriolet, et sans achever son repas, il courut au +journal. + +Quoique professant des sentiments politiques complètement opposés à ceux +du gérant du journal accusateur, Beauchamp, ce qui arrive quelquefois, +et nous dirons même souvent, était son intime ami. + +Lorsqu'il arriva chez lui, le gérant tenait son propre journal et +paraissait se complaire dans un _premier-Paris_ sur le sucre de +betterave, qui, probablement, était de sa façon. + +«Ah! pardieu! dit Beauchamp, puisque vous tenez votre journal, mon cher, +je n'ai pas besoin de vous dire ce qui m'amène. + +--Seriez-vous par hasard partisan de la canne à sucre? demanda le gérant +du journal ministériel. + +--Non, répondit Beauchamp, je suis même parfaitement étranger à la +question; aussi viens-je pour autre chose. + +--Et pourquoi venez-vous? + +--Pour l'article Morcerf. + +--Ah! oui, vraiment: n'est-ce pas que c'est curieux? + +--Si curieux que vous risquez la diffamation, ce me semble, et que vous +risquez un procès fort chanceux. + +--Pas du tout; nous avons reçu avec la note toutes les pièces à l'appui, +et nous sommes parfaitement convaincus que M. de Morcerf se tiendra +tranquille; d'ailleurs, c'est un service à rendre au pays que de lui +dénoncer les misérables indignes de l'honneur qu'on leur fait.» + +Beauchamp demeura interdit. + +«Mais qui donc vous a si bien renseigné? demanda-t-il; car mon journal, +qui avait donné l'éveil, a été forcé de s'abstenir faute de preuves, et +cependant nous sommes plus intéressés que vous à dévoiler M. de Morcerf, +puisqu'il est pair de France, et que nous faisons de l'opposition. + +--Oh! mon Dieu, c'est bien simple; nous n'avons pas couru après le +scandale, il est venu nous trouver. Un homme nous est arrivé hier de +Janina, apportant le formidable dossier, et comme nous hésitions à nous +jeter dans la voie de l'accusation, il nous a annoncé qu'à notre refus +l'article paraîtrait dans un autre journal. Ma foi, vous savez, +Beauchamp, ce que c'est qu'une nouvelle importante; nous n'avons pas +voulu laisser perdre celle-là. Maintenant le coup est porté; il est +terrible et retentira jusqu'au bout de l'Europe.» + +Beauchamp comprit qu'il n'y avait plus qu'à baisser la tête, et sortit +au désespoir pour envoyer un courrier à Morcerf. + +Mais ce qu'il n'avait pas pu écrire à Albert, car les choses que nous +allons raconter étaient postérieures au départ de son courrier, c'est +que le même jour, à la Chambre des pairs, une grande agitation s'était +manifestée et régnait dans les groupes ordinairement si calmes de la +haute assemblée. Chacun était arrivé presque avant l'heure, et +s'entretenait du sinistre événement qui allait occuper l'attention +publique et la fixer sur un des membres les plus connus de l'illustre +corps. + +C'étaient des lectures à voix basse de l'article, des commentaires et +des échanges de souvenirs qui précisaient encore mieux les faits. Le +comte de Morcerf n'était pas aimé parmi ses collègues. Comme tous les +parvenus, il avait été forcé, pour se maintenir à son rang, d'observer +un excès de hauteur. Les grands aristocrates riaient de lui; les talents +le répudiaient; les gloires pures le méprisaient instinctivement. Le +comte en était à cette extrémité fâcheuse de la victime expiatoire. Une +fois désignée par le doigt du Seigneur pour le sacrifice, chacun +s'apprêtait à crier haro. + +Seul, le comte de Morcerf ne savait rien. Il ne recevait pas le journal +où se trouvait la nouvelle diffamatoire, et avait passé la matinée à +écrire des lettres et à essayer un cheval. + +Il arriva donc à son heure accoutumée, la tête haute, l'oeil fier, la +démarche insolente, descendit de voiture, dépassa les corridors et entra +dans la salle, sans remarquer les hésitations des huissiers et les +demi-saluts de ses collègues. + +Lorsque Morcerf entra, la séance était déjà ouverte depuis plus d'une +demi-heure. + +Quoique le comte, ignorant, comme nous l'avons dit, de tout ce qui s'est +passé, n'eût rien changé à son air ni à sa démarche, son air et sa +démarche parurent à tous plus orgueilleux que d'habitude, et sa présence +dans cette occasion parut tellement agressive à cette assemblée jalouse +de son honneur, que tous y virent une inconvenance, plusieurs une +bravade, quelques-uns une insulte. + +Il était évident que la Chambre tout entière brûlait d'entamer le débat. + +On voyait le journal accusateur aux mains de tout le monde; mais, comme +toujours, chacun hésitait à prendre sur lui la responsabilité de +l'attaque. Enfin, un des honorables pairs, ennemi déclaré du comte de +Morcerf, monta à la tribune avec une solennité qui annonçait que le +moment attendu était arrivé. + +Il se fit un effrayant silence; Morcerf seul ignorait la cause de +l'attention profonde que l'on prêtait cette fois à un orateur qu'on +n'avait pas toujours l'habitude d'écouter si complaisamment. + +Le comte laissa passer tranquillement le préambule par lequel l'orateur +établissait qu'il allait parler d'une chose tellement grave, tellement +sacrée, tellement vitale pour la Chambre, qu'il réclamait toute +l'attention de ses collègues. + +Aux premiers mots de Janina et du colonel Fernand, le comte de Morcerf +pâlit si horriblement, qu'il n'y eut qu'un frémissement dans cette +assemblée, dont tous les regards convergeaient vers le comte. + +Les blessures morales ont cela de particulier qu'elles se cachent, mais +ne se referment pas; toujours douloureuses, toujours prêtes à saigner +quand on les touche, elles restent vives et béantes dans le coeur. + +La lecture de l'article achevée au milieu de ce même silence, troublé +alors par un frémissement qui cessa aussitôt que l'orateur parut disposé +à reprendre de nouveau la parole, l'accusateur exposa son scrupule, et +se mit à établir combien sa tâche était difficile; c'était l'honneur de +M. de Morcerf, c'était celui de toute la Chambre qu'il prétendait +défendre en provoquant un débat qui devait s'attaquer à ces questions +personnelles toujours si brûlantes. Enfin, il conclut en demandant +qu'une enquête fût ordonnée, assez rapide pour confondre, avant qu'elle +eût eu le temps de grandir, la calomnie, et pour rétablir M. de Morcerf, +en le vengeant, dans la position que l'opinion publique lui avait faite +depuis longtemps. + +Morcerf était si accablé, si tremblant devant cette immense et +inattendue calamité, qu'il put à peine balbutier quelques mots en +regardant ses confrères d'un oeil égaré. Cette timidité, qui d'ailleurs +pouvait aussi bien tenir à l'étonnement de l'innocent qu'à la honte du +coupable, lui concilia quelques sympathies. Les hommes vraiment généreux +sont toujours prêts à devenir compatissants, lorsque le malheur de leur +ennemi dépasse les limites de leur haine. + +Le président mit l'enquête aux voix; on vota par assis et levé, et il +fut décidé que l'enquête aurait lieu. + +On demanda au comte combien il lui fallait de temps pour préparer sa +justification. + +Le courage était revenu à Morcerf dès qu'il s'était senti vivant encore +après cet horrible coup. + +«Messieurs les pairs, répondit-il, ce n'est point avec du temps qu'on +repousse une attaque comme celle que dirigent en ce moment contre moi +des ennemis inconnus et restés dans l'ombre de leur obscurité sans +doute; c'est sur-le-champ, c'est par un coup de foudre qu'il faut que je +réponde à l'éclair qui un instant m'a ébloui; que ne m'est-il donné, au +lieu d'une pareille justification, d'avoir à répandre mon sang pour +prouver à mes collègues que je suis digne de marcher leur égal!» + +Ces paroles firent une impression favorable pour l'accusé. + +«Je demande donc, dit-il, que l'enquête ait lieu le plus tôt possible, +et je fournirai à la Chambre toutes les pièces nécessaires à +l'efficacité de cette enquête. + +--Quel jour fixez-vous? demanda le président. + +--Je me mets dès aujourd'hui à la disposition de la Chambre», répondit +le comte. + +Le président agita la sonnette. + +«La Chambre est-elle d'avis, demanda-t-il, que cette enquête ait lieu +aujourd'hui même? + +--Oui!» fut la réponse unanime de l'Assemblée. + +On nomma une commission de douze membres pour examiner les pièces à +fournir par Morcerf. L'heure de la première séance de cette commission +fut fixée à huit heures du soir dans les bureaux de la Chambre. Si +plusieurs séances étaient nécessaires, elles auraient lieu à la même +heure et dans le même endroit. + +Cette décision prise, Morcerf demanda la permission de se retirer; il +avait à recueillir les pièces amassées depuis longtemps par lui pour +faire tête à cet orage, prévu par son cauteleux et indomptable +caractère. + +Beauchamp raconta au jeune homme toutes les choses que nous venons de +dire à notre tour: seulement son récit eut sur le nôtre l'avantage de +l'animation des choses vivantes sur la froideur des choses mortes. + +Albert l'écouta en frémissant tantôt d'espoir, tantôt de colère, parfois +de honte; car, par la confidence de Beauchamp, il savait que son père +était coupable, et il se demandait comment, puisqu'il était coupable, il +pourrait en arriver à prouver son innocence. + +Arrivé au point où nous en sommes, Beauchamp s'arrêta. + +«Ensuite? demanda Albert. + +--Ensuite? répéta Beauchamp. + +--Oui. + +--Mon ami, ce mot m'entraîne dans une horrible nécessité. Voulez-vous +donc savoir la suite? + +--Il faut absolument que je la sache, mon ami, et j'aime mieux la +connaître de votre bouche que d'aucune autre. + +--Eh bien, reprit Beauchamp, apprêtez donc votre courage, Albert; jamais +vous n'en aurez eu plus besoin.» + +Albert passa une main sur son front pour s'assurer de sa propre force, +comme un homme qui s'apprête à défendre sa vie essaie sa cuirasse et +fait ployer la lame de son épée. + +Il se sentit fort, car il prenait sa fièvre pour de l'énergie. + +«Allez! dit-il. + +--Le soir arriva, continua Beauchamp. Tout Paris était dans l'attente de +l'événement. Beaucoup prétendaient que votre père n'avait qu'à se +montrer pour faire crouler l'accusation; beaucoup aussi disaient que le +comte ne se présenterait pas; il y en avait qui assuraient l'avoir vu +partir pour Bruxelles, et quelques-uns allèrent à la police demander +s'il était vrai, comme on le disait, que le comte eût pris ses +passeports. + +«Je vous avouerai que je fis tout au monde, continua Beauchamp, pour +obtenir d'un des membres de la commission, jeune pair de mes amis, +d'être introduit dans une sorte de tribune. À sept heures il vint me +prendre, et, avant que personne fût arrivé, me recommanda à un huissier +qui m'enferma dans une espèce de loge. J'étais masqué par une colonne et +perdu dans une obscurité complète; je pus espérer que je verrais et que +j'entendrais d'un bout à l'autre la terrible scène qui allait se +dérouler. + +«À huit heures précises tout le monde était arrivé. + +«M. de Morcerf entra sur le dernier coup de huit heures. Il tenait à la +main quelques papiers, et sa contenance semblait calme; contre son +habitude, sa démarche était simple, sa mise recherchée et sévère; et, +selon l'habitude des anciens militaires, il portait son habit boutonné +depuis le bas jusqu'en haut. + +«Sa présence produisit le meilleur effet: la commission était loin +d'être malveillante, et plusieurs de ses membres vinrent au comte et lui +donnèrent la main.» + +Albert sentit que son coeur se brisait à tous ces détails, et cependant +au milieu de sa douleur se glissait un sentiment de reconnaissance; il +eût voulu pouvoir embrasser ces hommes qui avaient donné à son père +cette marque d'estime dans un si grand embarras de son honneur. + +«En ce moment un huissier entra et remit une lettre au président. + +«--Vous avez la parole, monsieur de Morcerf, dit le président tout en +décachetant la lettre. + +«Le comte commença son apologie, et je vous affirme, Albert, continua +Beauchamp, qu'il fut d'une éloquence et d'une habileté extraordinaires. +Il produisit des pièces qui prouvaient que le vizir de Janina l'avait, +jusqu'à sa dernière heure, honoré de toute sa confiance, puisqu'il +l'avait chargé d'une négociation de vie et de mort avec l'empereur +lui-même. Il montra l'anneau, signe de commandement, et avec lequel +Ali-Pacha cachetait d'ordinaire ses lettres, et que celui-ci lui avait +donné pour qu'il pût à son retour, à quelque heure du jour ou de la +nuit que ce fût, et fût-il dans son harem, pénétrer jusqu'à lui. +Malheureusement, dit-il, sa négociation avait échoué, et quand il était +revenu pour défendre son bienfaiteur, il était déjà mort. Mais, dit le +comte, en mourant, Ali-Pacha, tant était grande sa confiance, lui avait +confié sa maîtresse favorite et sa fille.» + +Albert tressaillit à ces mots, car à mesure que Beauchamp parlait, tout +le récit d'Haydée revenait à l'esprit du jeune homme, et il se rappelait +ce que la belle Grecque avait dit de ce message, de cet anneau, et de la +façon dont elle avait été vendue et conduite en esclavage. + +«Et quel fut l'effet du discours du comte? demanda avec anxiété Albert. + +--J'avoue qu'il m'émut, et qu'en même temps que moi, il émut toute la +commission, dit Beauchamp. + +«Cependant le président jeta négligemment les yeux sur la lettre qu'on +venait de lui apporter; mais aux premières lignes son attention +s'éveilla; il la lut, la relut encore, et, fixant les yeux sur M. de +Morcerf: + +«--Monsieur le comte, dit-il, vous venez de nous dire que le vizir de +Janina vous avait confié sa femme et sa fille? + +«--Oui, monsieur, répondit Morcerf: mais en cela, comme dans tout le +reste, le malheur me poursuivait. À mon retour, Vasiliki et sa fille +Haydée avaient disparu. + +«--Vous les connaissiez? + +«--Mon intimité avec le pacha et la suprême confiance qu'il avait dans +ma fidélité m'avaient permis de les voir plus de vingt fois. + +«--Avez-vous quelque idée de ce qu'elles sont devenues? + +«--Oui, monsieur. J'ai entendu dire qu'elles avaient succombé à leur +chagrin et peut-être à leur misère. Je n'étais pas riche, ma vie courait +de grands dangers, je ne pus me mettre à leur recherche, à mon grand +regret. + +«Le président fronça imperceptiblement le sourcil. + +«--Messieurs, dit-il, vous avez entendu et suivi M. le comte de Morcerf +et ses explications. Monsieur le comte, pouvez-vous, à l'appui du récit +que vous venez de faire, fournir quelque témoin? + +«--Hélas! non, monsieur, répondit le comte, tous ceux qui entouraient le +vizir et qui m'ont connu à sa cour sont ou morts ou dispersés; seul, je +crois, du moins, seul de mes compatriotes, j'ai survécu à cette +affreuse guerre; je n'ai que des lettres d'Ali-Tebelin et je les ai +mises sous vos yeux; je n'ai que l'anneau gage de sa volonté, et le +voici; j'ai enfin la preuve la plus convaincante que je puisse fournir, +c'est-à-dire, après une attaque anonyme, l'absence de tout témoignage +contre ma parole d'honnête homme et la pureté de toute ma vie militaire. + +«Un murmure d'approbation courut dans l'assemblée; en ce moment, Albert, +et s'il ne fût survenu aucun incident, la cause de votre père était +gagnée. + +«Il ne restait plus qu'à aller aux voix, lorsque le président prit la +parole. + +«--Messieurs, dit-il, et vous, monsieur le comte, vous ne seriez point +fâchés, je présume, d'entendre un témoin très important, à ce qu'il +assure, et qui vient de se produire de lui-même; ce témoin, nous n'en +doutons pas, après tout ce que nous a dit le comte, est appelé à prouver +la parfaite innocence de notre collègue. Voici la lettre que je viens de +recevoir à cet égard; désirez-vous qu'elle vous soit lue, ou +décidez-vous qu'il sera passé outre, et qu'on ne s'arrêtera point à cet +incident?» + +«M. de Morcerf pâlit et crispa ses mains sur les papiers qu'il tenait, +et qui crièrent entre ses doigts. + +«La réponse de la commission fut pour la lecture: quant au comte, il +était pensif et n'avait point d'opinion à émettre. + +«Le président lut en conséquence la lettre suivante: + +»_Monsieur le président_, + +«_Je puis fournir à la commission d'enquête, chargée d'examiner la +conduite en Épire et en Macédoine de M. le lieutenant-général comte de +Morcerf, les renseignements les plus positifs_. + +«Le président fit une courte pause. + +«Le comte de Morcerf pâlit; le président interrogea les auditeurs du +regard. + +«--Continuez!» s'écria-t-on de tous côtés. + +«Le président reprit: + +»_J'étais sur les lieux à la mort d'Ali-Pacha; j'assistai à ses derniers +moments; je sais ce que devinrent Vasiliki et Haydée; je me tiens à la +disposition de la commission, et réclame même l'honneur de me faire +entendre. Je serai dans le vestibule de la Chambre au moment où l'on +vous remettra ce billet_. + +«--Et quel est ce témoin, ou plutôt cet ennemi? demanda le comte d'une +voix dans laquelle il était facile de remarquer une profonde altération. + +«--Nous allons le savoir, monsieur, répondit le président. La commission +est-elle d'avis d'entendre ce témoin? + +«--Oui, oui, dirent en même temps toutes les voix. + +«On rappela l'huissier. + +«--Huissier, demanda le président, y a-t-il quelqu'un qui attende dans +le vestibule? + +«--Oui, monsieur le président. + +«--Qui est-ce que ce quelqu'un? + +«--Une femme accompagnée d'un serviteur. + +Chacun se regarda. + +«--Faites entrer cette femme, dit le président. + +«Cinq minutes après, l'huissier reparut; tous les yeux étaient fixés sur +la porte, et moi-même, dit Beauchamp, je partageais l'attente et +l'anxiété générales. + +«Derrière l'huissier marchait une femme enveloppée d'un grand voile qui +la cachait tout entière. On devinait bien, aux formes que trahissait ce +voile et aux parfums qui s'en exhalaient, la présence d'une femme jeune +et élégante, mais voilà tout. + +«Le président pria l'inconnue d'écarter son voile et l'on put voir alors +que cette femme était vêtue à la grecque; en outre, elle était d'une +suprême beauté. + +--Ah! dit Morcerf, c'était elle. + +--Comment, elle? + +--Oui, Haydée. + +--Qui vous l'a dit? + +--Hélas! je le devine. Mais continuez, Beauchamp, je vous prie. Vous +voyez que je suis calme et fort. Et cependant nous devons approcher du +dénouement. + +--M. de Morcerf, continua Beauchamp, regardait cette femme avec une +surprise mêlée d'effroi. Pour lui, c'était la vie ou la mort qui allait +sortir de cette bouche charmante; pour tous les autres, c'était une +aventure si étrange et si pleine de curiosité, que le salut ou la perte +de M. de Morcerf n'entrait déjà plus dans cet événement que comme un +élément secondaire. + +«Le président offrit de la main un siège à la jeune femme; mais elle fit +signe de la tête qu'elle resterait debout. Quant au comte, il était +retombé sur son fauteuil, et il était évident que ses jambes refusaient +de le porter. + +«--Madame, dit le président, vous avez écrit à la commission pour lui +donner des renseignements sur l'affaire de Janina, et vous avez avancé +que vous aviez été témoin oculaire des événements. + +«--Je le fus en effet», répondit l'inconnue avec une voix pleine d'une +tristesse charmante, et empreinte de cette sonorité particulière aux +voix orientales. + +«--Cependant, reprit le président, permettez-moi de vous dire que vous +étiez bien jeune alors. + +«--J'avais quatre ans; mais comme les événements avaient pour moi une +suprême importance, pas un détail n'est sorti de mon esprit, pas une +particularité n'a échappé à ma mémoire. + +«--Mais quelle importance avaient donc pour vous ces événements, et qui +êtes-vous pour que cette grande catastrophe ait produit sur vous une si +profonde impression? + +«--Il s'agissait de la vie ou de la mort de mon père, répondit la jeune +fille, et je m'appelle Haydée, fille d'Ali-Tebelin, pacha de Janina, et +de Vasiliki, sa femme bien-aimée.» + +«La rougeur modeste et fière, tout à la fois, qui empourpra les joues de +la jeune femme, le feu de son regard et la majesté de sa révélation, +produisirent sur l'assemblée un effet inexprimable. + +«Quant au comte, il n'eût pas été plus anéanti, si la foudre en tombant, +eût ouvert un abîme à ses pieds. + +«--Madame, reprit le président, après s'être incliné avec respect, +permettez-moi une simple question qui n'est pas un doute, et cette +question sera la dernière: Pouvez-vous justifier de l'authenticité de ce +que vous dites? + +«--Je le puis, monsieur, dit Haydée en tirant de dessous son voile un +sachet de satin parfumé, car voici l'acte de ma naissance, rédigé par +mon père et signé par ses principaux officiers; car voici, avec l'acte +de ma naissance, l'acte de mon baptême, mon père ayant consenti à ce que +je fusse élevée dans la religion de ma mère, acte que le grand primat de +Macédoine et d'Épire a revêtu de son sceau; voici enfin (et ceci est le +plus important sans doute) l'acte de la vente qui fut faite de ma +personne et de celle de ma mère au marchand arménien El-Kobbir, par +l'officier franc qui, dans son infâme marché avec la Porte, s'était +réservé, pour sa part de butin, la fille et la femme de son bienfaiteur, +qu'il vendit pour la somme de mille bourses, c'est-à-dire pour quatre +cent mille francs à peu près. + +«Une pâleur verdâtre envahit les joues du comte de Morcerf, et ses yeux +s'injectèrent de sang à l'énoncé de ces imputations terribles qui furent +accueillies de l'assemblée avec un lugubre silence. + +«Haydée, toujours calme, mais bien plus menaçante dans son calme qu'une +autre ne l'eût été dans sa colère, tendit au président l'acte de vente +rédigé en langue arabe. + +«Comme on avait pensé que quelques-unes des pièces produites seraient +rédigées en arabe, en romaïque ou en turc, l'interprète de la Chambre +avait été prévenu; on l'appela. Un des nobles pairs à qui la langue +arabe, qu'il avait apprise pendant la sublime campagne d'Égypte, était +familière, suivit sur le vélin la lecture que le traducteur en fit à +haute voix: + +«_Moi, El-Kobbir, marchand d'esclaves et fournisseur du harem de S.H., +reconnais avoir reçu pour la remettre au sublime empereur, du seigneur +franc comte de Monte-Cristo, une émeraude évaluée deux mille bourses, +pour prix d'une jeune esclave chrétienne âgée de onze ans, du nom de +Haydée, et fille reconnue du défunt seigneur Ali-Tebelin, pacha de +Janina, et de Vasiliki, sa favorite; laquelle m'avait été vendue, il y a +sept ans, avec sa mère, morte en arrivant à Constantinople, par un +colonel franc au service du vizir Ali-Tebelin, nommé Fernand Mondego._ + +«_La susdite vente m'avait été faite pour le compte de S.H., dont +j'avais mandat, moyennant la somme de mille bourses._ + +«_Fait à Constantinople, avec autorisation de S.H. l'année 1274 de +l'hégire._ + + «_Signé EL-KOBBIR_.» + +«_Le présent acte, pour lui donner toute foi, toute croyance et +toute authenticité, sera revêtu du sceau impérial, que le vendeur +s'oblige à y faire apposer._» + +«Près de la signature du marchand on voyait en effet le sceau du +sublime empereur. + +«À cette lecture et à cette vue succéda un silence terrible; le +comte n'avait plus que le regard, et ce regard, attaché comme +malgré lui sur Haydée, semblait de flamme et de sang. + +«--Madame, dit le président, ne peut-on interroger le comte de +Monte-Cristo, lequel est à Paris près de vous, à ce que je crois? + +«--Monsieur, répondit Haydée, le comte de Monte-Cristo, mon autre +père, est en Normandie depuis trois jours. + +«--Mais alors, madame, dit le président, qui vous a conseillé +cette démarche, démarche dont la cour vous remercie et qui +d'ailleurs est toute naturelle d'après votre naissance et vos +malheurs? + +«--Monsieur, répondit Haydée, cette démarche m'a été conseillée +par mon respect et par ma douleur. Quoique chrétienne, Dieu me +pardonne! j'ai toujours songé à venger mon illustre père. Or, +quand j'ai mis le pied en France, quand j'ai su que le traître +habitait Paris, mes yeux et mes oreilles sont restés constamment +ouverts. Je vis retirée dans la maison de mon noble protecteur, +mais je vis ainsi parce que j'aime l'ombre et le silence qui me +permettent de vivre dans ma pensée et dans mon recueillement. Mais +M. le comte de Monte-Cristo m'entoure de soins paternels, et rien +de ce qui constitue la vie du monde ne m'est étranger; seulement +je n'en accepte que le bruit lointain. Ainsi je lis tous les +journaux, comme on m'envoie tous les albums, comme je reçois +toutes les mélodies et c'est en suivant, sans m'y prêter, la vie +des autres, que j'ai su ce qui s'était passé ce matin à la Chambre +des pairs et ce qui devait s'y passer ce soir... Alors, j'ai +écrit. + +«--Ainsi, demanda le président, M. le comte de Monte-Cristo n'est +pour rien dans votre démarche? + +«--Il l'ignore complètement, monsieur, et même je n'ai qu'une +crainte, c'est qu'il la désapprouve quand il l'apprendra; +cependant c'est un beau jour pour moi, continua la jeune fille en +levant au ciel un regard tout ardent de flamme, que celui où je +trouve enfin l'occasion de venger mon père. + +«Le comte, pendant tout ce temps, n'avait point prononcé une seule +parole; ses collègues le regardaient et sans doute plaignaient +cette fortune brisée sous le souffle parfumé d'une femme; son +malheur s'écrivait peu à peu en traits sinistres sur son visage. + +«--Monsieur de Morcerf, dit le président, reconnaissez-vous +madame pour la fille d'Ali-Tebelin, pacha de Janina? + +«--Non, dit Morcerf en faisant un effort pour se lever, et c'est +une trame ourdie par mes ennemis. + +«Haydée, qui tenait ses yeux fixés vers la porte, comme si elle +attendait quelqu'un, se retourna brusquement, et, retrouvant le +comte debout, elle poussa un cri terrible: + +«--Tu ne me reconnais pas, dit-elle; eh bien, moi, heureusement +je te reconnais! tu es Fernand Mondego, l'officier franc qui +instruisait les troupes de mon noble père. C'est toi qui as +livré les châteaux de Janina! c'est toi qui, envoyé par lui à +Constantinople pour traiter directement avec l'empereur de la vie +ou de la mort de ton bienfaiteur, as rapporté un faux firman qui +accordait grâce entière! c'est toi qui, avec ce firman, as obtenu +la bague du pacha qui devait te faire obéir par Sélim, le gardien +du feu; c'est toi qui as poignardé Sélim! c'est toi qui nous as +vendues, ma mère et moi, au marchand El-Kobbir! Assassin! +assassin! assassin! tu as encore au front le sang de ton maître! +regardez tous. + +«Ces paroles avaient été prononcées avec un tel enthousiasme de +vérité, que tous les yeux se tournèrent vers le front du comte, et +que lui-même y porta la main comme s'il eût senti, tiède encore, +le sang d'Ali. + +«--Vous reconnaissez donc positivement M. de Morcerf pour être le +même que l'officier Fernand Mondego? + +«--Si je le reconnais! s'écria Haydée. Oh! ma mère! tu m'as dit: +«Tu étais libre, tu avais un père que tu aimais, tu étais destinée +à être presque une reine! Regarde bien cet homme, c'est lui qui +t'a faite esclave, c'est lui qui a levé au bout d'une pique la +tête de ton père, c'est lui qui nous a vendues, c'est lui qui nous +a livrées! Regarde bien sa main droite, celle qui a une large +cicatrice; si tu oubliais son visage, tu le reconnaîtrais à cette +main dans laquelle sont tombées une à une les pièces d'or du +marchand El-Kobbir!» Si je le reconnais! Oh! qu'il dise maintenant +lui-même s'il ne me reconnaît pas. + +«Chaque mot tombait comme un coutelas sur Morcerf et retranchait +une parcelle de son énergie; aux derniers mots, il cacha vivement +et malgré lui sa main, mutilée en effet par une blessure, dans sa +poitrine, et retomba sur son fauteuil, abîmé dans un morne +désespoir. + +«Cette scène avait fait tourbillonner les esprits de l'assemblée, +comme on voit courir les feuilles détachées du tronc sous le vent +puissant du nord. + +«--Monsieur le comte de Morcerf, dit le président, ne vous +laissez pas abattre, répondez: la justice de la cour est suprême +et égale pour tous comme celle de Dieu; elle ne vous laissera pas +écraser par vos ennemis sans vous donner les moyens de les +combattre. Voulez-vous des enquêtes nouvelles? Voulez-vous que +j'ordonne un voyage de deux membres de la Chambre à Janina? +Parlez! + +«Morcerf ne répondit rien. + +«Alors, tous les membres de la commission se regardèrent avec une +sorte de terreur. On connaissait le caractère énergique et violent +du comte. Il fallait une bien terrible prostration pour annihiler +la défense de cet homme; il fallait enfin penser qu'à ce silence, +qui ressemblait au sommeil, succéderait un réveil qui +ressemblerait à la foudre. + +«--Eh bien, lui demanda le président, que décidez-vous? + +«--Rien! dit en se levant le comte avec une voix sourde. + +«--La fille d'Ali-Tebelin, dit le président, a donc déclaré bien +réellement la vérité? elle est donc bien réellement le témoin +terrible auquel il arrive toujours que le coupable n'ose répondre: +NON? vous avez donc fait bien réellement toutes les choses dont on +vous accuse? + +«Le comte jeta autour de lui un regard dont l'expression +désespérée eût touché des tigres, mais il ne pouvait désarmer des +juges; puis il leva les yeux vers la voûte, et les détourna +aussitôt, comme s'il eût craint que cette voûte, en s'ouvrant, ne +fît resplendir ce second tribunal qui se nomme le ciel, cet autre +juge qui s'appelle Dieu. + +«Alors, avec un brusque mouvement, il arracha les boutons de cet +habit fermé qui l'étouffait, et sortit de la salle comme un sombre +insensé; un instant son pas retentit lugubrement sous la voûte +sonore, puis bientôt le roulement de la voiture qui l'emportait au +galop ébranla le portique de l'édifice florentin. + +«--Messieurs, dit le président quand le silence fut rétabli, +M. le comte de Morcerf est-il convaincu de félonie, de trahison et +d'indignité? + +«--Oui! répondirent d'une voix unanime tous les membres de la +commission d'enquête. + +«Haydée avait assisté jusqu'à la fin de la séance; elle entendit +prononcer la sentence du comte sans qu'un seul des traits de son +visage exprimât ou la joie ou la pitié. + +«Alors, ramenant son voile sur son visage, elle salua +majestueusement les conseillers, et sortit de ce pas dont Virgile +voyait marcher les déesses.» + + + + +LXXXVII + +La provocation. + + +«Alors, continua Beauchamp, je profitai du silence et de +l'obscurité de la salle pour sortir sans être vu. L'huissier qui +m'avait introduit m'attendait à la porte. Il me conduisit, à +travers les corridors, jusqu'à une petite porte donnant sur la rue +de Vaugirard. Je sortis l'âme brisée et ravie tout à la fois, +pardonnez-moi cette expression, Albert, brisée par rapport à vous, +ravie de la noblesse de cette jeune fille poursuivant la vengeance +paternelle. Oui, je vous le jure, Albert, de quelque part que +vienne cette révélation, je dis, moi, qu'elle peut venir d'un +ennemi, mais que cet ennemi n'est que l'agent de la Providence.» + +Albert tenait sa tête entre ses deux mains; il releva son visage, +rouge de honte et baigné de larmes, et saisissant le bras de +Beauchamp. + +«Ami, lui dit-il, ma vie est finie: il me reste, non pas à dire +comme vous que la Providence m'a porté le coup, mais à chercher +quel homme me poursuit de son inimitié; puis, quand je le +connaîtrai, je tuerai cet homme, ou cet homme me tuera; or, je +compte sur votre amitié pour m'aider, Beauchamp, si toutefois le +mépris ne l'a pas tuée dans votre coeur. + +--Le mépris, mon ami? et en quoi ce malheur vous touchera-t-il? +Non! Dieu merci! nous n'en sommes plus au temps où un injuste +préjugé rendait les fils responsables des actions des pères. +Repassez toute votre vie, Albert, elle date d'hier, il est vrai, +mais jamais aurore d'un beau jour fut-elle plus pure que votre +orient? non, Albert, croyez-moi, vous êtes jeune, vous êtes riche, +quittez la France: tout s'oublie vite dans cette grande Babylone à +l'existence agitée et aux goûts changeants; vous viendrez dans +trois ou quatre ans, vous aurez épousé quelque princesse russe, et +personne ne songera plus à ce qui s'est passé hier, à plus forte +raison à ce qui s'est passé il y a seize ans. + +--Merci, mon cher Beauchamp, merci de l'excellente intention qui +vous dicte vos paroles, mais cela ne peut être ainsi, je vous ai +dit mon désir, et maintenant, s'il le faut, je changerai le mot +désir en celui de volonté. Vous comprenez qu'intéressé comme je le +suis dans cette affaire, je ne puis voir la chose du même point de +vue que vous. Ce qui vous semble venir à vous d'une source céleste +me semble venir à moi d'une source moins pure. La Providence me +paraît, je vous l'avoue, fort étrangère à tout ceci, et cela +heureusement, car au lieu de l'invisible et de l'impalpable +messagère des récompenses et punitions célestes, je trouverai un +être palpable et visible, sur lequel je me vengerai, oh! oui, je +vous le jure, de tout ce que je souffre depuis un mois. +Maintenant, je vous le répète, Beauchamp, je tiens à rentrer dans +la vie humaine et matérielle, et, si vous êtes encore mon ami +comme vous le dites, aidez-moi à retrouver la main qui a porté le +coup. + +--Alors, soit! dit Beauchamp; et si vous tenez absolument à ce +que je descende sur la terre je le ferai; si vous tenez à vous +mettre à la recherche d'un ennemi, je m'y mettrai avec vous. Et je +le trouverai, car mon honneur est presque aussi intéressé que le +vôtre à ce que nous le retrouvions. + +--Eh bien, alors, Beauchamp, vous comprenez, à l'instant même, +sans retard, commençons nos investigations. Chaque minute de +retard est une éternité pour moi; le dénonciateur n'est pas encore +puni, il peut donc espérer qu'il ne le sera pas; et, sur mon +honneur, s'il l'espère, il se trompe! + +--Eh bien, écoutez-moi, Morcerf. + +--Ah! Beauchamp, je vois que vous savez quelque chose; tenez, +vous me rendez la vie! + +--Je ne dis pas que ce soit réalité, Albert, mais c'est au moins +une lumière dans la nuit: en suivant cette lumière, peut-être nous +conduira-t-elle au but. + +--Dites! vous voyez bien que je bous d'impatience. + +--Eh bien, je vais vous raconter ce que je n'ai pas voulu vous +dire en revenant de Janina. + +--Parlez. + +--Voilà ce qui s'est passé, Albert; j'ai été tout naturellement +chez le premier banquier de la ville pour prendre des +informations; au premier mot que j'ai dit de l'affaire, avant même +que le nom de votre père eût été prononcé: + +«--Ah! dit-il, très bien, je devine ce qui vous amène. + +«--Comment cela, et pourquoi? + +«--Parce qu'il y a quinze jours à peine j'ai été interrogé sur le +même sujet. + +«--Par qui? + +«--Par un banquier de Paris, mon correspondant. + +«--Que vous nommez? + +«--M. Danglars.» + +--Lui! s'écria Albert; en effet, c'est bien lui qui depuis si +longtemps poursuit mon pauvre père de sa haine jalouse; lui, +l'homme prétendu populaire, qui ne peut pardonner au comte de +Morcerf d'être pair de France. Et, tenez, cette rupture de mariage +sans raison donnée; oui, c'est bien cela. + +--Informez-vous, Albert (mais ne vous emportez pas d'avance), +informez-vous, vous dis-je, et si la chose est vraie... + +--Oh! oui, si la chose est vraie! s'écria le jeune homme, il me +paiera tout ce que j'ai souffert. + +--Prenez garde, Morcerf, c'est un homme déjà vieux. + +--J'aurai égard à son âge comme il a eu égard à l'honneur de ma +famille; s'il en voulait à mon père, que ne frappait-il mon père? +Oh! non, il a eu peur de se trouver en face d'un homme! + +--Albert, je ne vous condamne pas, je ne fais que vous retenir; +Albert, agissez prudemment. + +--Oh! n'ayez pas peur; d'ailleurs, vous m'accompagnerez, +Beauchamp, les choses solennelles doivent être traitées devant +témoin. Avant la fin de cette journée, si M. Danglars est le +coupable, M. Danglars aura cessé de vivre ou je serai mort. +Pardieu, Beauchamp, je veux faire de belles funérailles à mon +honneur! + +--Eh bien, alors, quand de pareilles résolutions sont prises, +Albert, il faut les mettre à exécution à l'instant même. Vous +voulez aller chez M. Danglars? partons.» + +On envoya chercher un cabriolet de place. En entrant dans l'hôtel +du banquier, on aperçut le phaéton et le domestique de M. Andrea +Cavalcanti à la porte. + +«Ah! parbleu! voilà qui va bien, dit Albert avec une voix sombre. +Si M. Danglars ne veut pas se battre avec moi, je lui tuerai son +gendre. Cela doit se battre, un Cavalcanti.» + +On annonça le jeune homme au banquier, qui, au nom d'Albert, +sachant ce qui s'était passé la veille, fit défendre sa porte. +Mais il était trop tard, il avait suivi le laquais; il entendit +l'ordre donné, força la porte et pénétra, suivi de Beauchamp, +jusque dans le cabinet du banquier. + +«Mais, monsieur! s'écria celui-ci, n'est-on plus maître de +recevoir chez soi qui l'on veut, ou qui l'on ne veut pas? Il me +semble que vous vous oubliez étrangement. + +--Non, monsieur, dit froidement Albert, il y a des circonstances, +et vous êtes dans une de celles-là, où il faut, sauf lâcheté, je +vous offre ce refuge, être chez soi pour certaines personnes du +moins. + +--Alors, que me voulez-vous donc, monsieur? + +--Je veux, dit Morcerf, s'approchant sans paraître faire +attention à Cavalcanti qui était adossé à la cheminée, je veux +vous proposer un rendez-vous dans un coin écarté, où personne ne +vous dérangera pendant dix minutes, je ne vous en demande pas +davantage; où, des deux hommes qui se sont rencontrés, il en +restera un sous les feuilles.» + +Danglars pâlit, Cavalcanti fit un mouvement. Albert se retourna +vers le jeune homme: + +«Oh! mon Dieu! dit-il, venez si vous voulez, monsieur le comte, +vous avez le droit d'y être, vous êtes presque de la famille, et +je donne de ces sorties de rendez-vous à autant de gens qu'il s'en +trouvera pour les accepter.» + +Cavalcanti regarda d'un air stupéfait Danglars lequel faisant un +effort, se leva et s'avança entre les deux jeunes gens. L'attaque +d'Albert à Andrea venait de le placer sur un autre terrain, et il +espérait que la visite d'Albert avait une autre cause que celle +qu'il lui avait supposée d'abord. + +«Ah çà! monsieur, dit-il à Albert, si vous venez ici chercher +querelle à monsieur parce que je l'ai préféré à vous, je vous +préviens que je ferai de cela une affaire de procureur du roi. + +--Vous vous trompez, monsieur, dit Morcerf avec un sombre +sourire, je ne parle pas de mariage le moins du monde, et je ne +m'adresse à M. Cavalcanti que parce qu'il m'a semblé avoir eu un +instant l'intention d'intervenir dans notre discussion. Et puis, +tenez, au reste, vous avez raison, dit-il, je cherche aujourd'hui +querelle à tout le monde; mais soyez tranquille, monsieur +Danglars, la priorité vous appartient. + +--Monsieur, répondit Danglars, pâle de colère et de peur, je vous +avertis que lorsque j'ai le malheur de rencontrer sur mon chemin +un dogue enragé, je le tue et que, loin de me croire coupable, je +pense avoir rendu un service à la société. Or, si vous êtes enragé +et que vous tendiez à me mordre, je vous en préviens, je vous +tuerai sans pitié. Tiens! est-ce ma faute, à moi, si votre père +est déshonoré? + +--Oui, misérable! s'écria Morcerf, c'est ta faute!» + +Danglars fit un pas en arrière. + +«Ma faute! à moi, dit-il; mais vous êtes fou! Est-ce que je sais +l'histoire grecque, moi? Est-ce que j'ai voyagé dans tous ces +pays-là? Est-ce que c'est moi qui ai conseillé à votre père de +vendre les châteaux de Janina? de trahir... + +--Silence! dit Albert d'une voix sourde. Non, ce n'est pas vous +qui directement avez fait cet éclat et causé ce malheur, mais +c'est vous qui l'avez hypocritement provoqué. + +--Moi! + +--Oui, vous! d'où vient la révélation? + +--Mais il me semble que le journal vous l'a dit: de Janina, +parbleu! + +--Qui a écrit à Janina? + +--À Janina? + +--Oui. Qui a écrit pour demander des renseignements sur mon père? + +--Il me semble que tout le monde peut écrire à Janina. + +--Une seule personne a écrit cependant. + +--Une seule? + +--Oui! et cette personne, c'est vous. + +--J'ai écrit, sans doute; il me semble que lorsqu'on marie sa +fille à un jeune homme, on peut prendre des renseignements sur la +famille de ce jeune homme; c'est non seulement un droit, mais +encore un devoir. + +--Vous avez écrit, monsieur, dit Albert, sachant parfaitement la +réponse qui vous viendrait. + +--Moi? Ah! je vous le jure bien, s'écria Danglars avec une +confiance et une sécurité qui venaient encore moins de sa peur +peut-être que de l'intérêt qu'il ressentait au fond pour le +malheureux jeune homme; je vous jure que jamais je n'eusse pensé à +écrire à Janina. Est-ce que je connaissais la catastrophe d'Ali-Pacha, moi? + +--Alors quelqu'un vous a donc poussé à écrire? + +--Certainement. + +--On vous a poussé? + +--Oui. + +--Qui cela?... achevez... dites... + +--Pardieu! rien de plus simple, je parlais du passé de votre +père, je disais que la source de sa fortune était toujours restée +obscure. La personne m'a demandé où votre père avait fait cette +fortune. J'ai répondu: «En Grèce.» Alors elle m'a dit: «Eh bien, +écrivez à Janina.» + +--Et qui vous a donné ce conseil? + +--Parbleu! le comte de Monte-Cristo, votre ami. + +--Le comte de Monte-Cristo vous a dit d'écrire à Janina? + +--Oui, et j'ai écrit. Voulez-vous voir ma correspondance? je vous +la montrerai.» + +Albert et Beauchamp se regardèrent. + +«Monsieur, dit alors Beauchamp, qui n'avait point encore pris la +parole, il me semble que vous accusez le comte, qui est absent de +Paris, et qui ne peut se justifier en ce moment? + +--Je n'accuse personne, monsieur, dit Danglars, je raconte, et je +répéterai devant M. le comte de Monte-Cristo ce que je viens de +dire devant vous. + +--Et le comte sait quelle réponse vous avez reçue? + +--Je la lui ai montrée. + +--Savait-il que le nom de baptême de mon père était Fernand, et +que son nom de famille était Mondego? + +--Oui, je le lui avais dit depuis longtemps au surplus, je n'ai +fait là-dedans que ce que tout autre eût fait à ma place, et même +peut-être beaucoup moins. Quand, le lendemain de cette réponse, +poussé par M. de Monte-Cristo, votre père est venu me demander ma +fille officiellement, comme cela se fait quand on veut en finir, +j'ai refusé, j'ai refusé net, c'est vrai, mais sans explication, +sans éclat. En effet, pourquoi aurais-je fait un éclat? En quoi +l'honneur ou le déshonneur de M. de Morcerf m'importe-t-il? Cela +ne faisait ni hausser ni baisser la rente.» + +Albert sentit la rougeur lui monter au front; il n'y avait plus de +doute, Danglars se défendait avec la bassesse, mais avec l'assurance +d'un homme qui dit, sinon toute la vérité, du moins une partie de la +vérité, non point par conscience, il est vrai, mais par terreur. +D'ailleurs, que cherchait Morcerf? ce n'était pas le plus ou moins de +culpabilité de Danglars ou de Monte-Cristo, c'était un homme qui +répondît de l'offense légère ou grave, c'était un homme qui se battît, +et il était évident que Danglars ne se battrait pas. + +Et puis, chacune des choses oubliées ou inaperçues redevenait +visible à ses yeux ou présente à son souvenir. Monte-Cristo savait +tout, puisqu'il avait acheté la fille d'Ali-Pacha, or, sachant +tout, il avait conseillé à Danglars d'écrire à Janina. Cette +réponse connue, il avait accédé au désir manifesté par Albert +d'être présenté à Haydée; une fois devant elle, il avait laissé +l'entretien tomber sur la mort d'Ali, ne s'opposant pas au récit +d'Haydée (mais ayant sans doute donné à la jeune fille dans les +quelques mots romaïques qu'il avait prononcés des instructions qui +n'avaient point permis à Morcerf de reconnaître son père); +d'ailleurs n'avait-il pas prié Morcerf de ne pas prononcer le nom +de son père devant Haydée? Enfin il avait mené Albert en Normandie +au moment où il savait que le grand éclat devait se faire. Il n'y +avait pas à en douter, tout cela était un calcul, et, sans aucun +doute, Monte-Cristo s'entendait avec les ennemis de son père. + +Albert prit Beauchamp dans un coin et lui communiqua toutes ses +idées. + +«Vous avez raison, dit celui-ci; M. Danglars n'est, dans ce qui +est arrivé, que pour la partie brutale et matérielle; c'est à +M. de Monte-Cristo que vous devez demander une explication.» + +Albert se retourna. + +«Monsieur, dit-il à Danglars, vous comprenez que je ne prends pas +encore de vous un congé définitif; il me reste à savoir si vos +inculpations sont justes, et je vais de ce pas m'en assurer chez +M. le comte de Monte-Cristo.» + +Et, saluant le banquier, il sortit avec Beauchamp sans paraître +autrement s'occuper de Cavalcanti. + +Danglars les reconduisit jusqu'à la porte, et, à la porte, +renouvela à Albert l'assurance qu'aucun motif de haine personnel +ne l'animait contre M. le comte de Morcerf. + + + + +LXXXVIII + +L'insulte. + + +À la porte du banquier, Beauchamp arrêta Morcerf. + +«Écoutez, lui dit-il, tout à l'heure je vous ai dit, chez +M. Danglars, que c'était à M. de Monte-Cristo que vous deviez +demander une explication? + +--Oui, et nous allons chez lui. + +--Un instant, Morcerf; avant d'aller chez le comte, réfléchissez. + +--À quoi voulez-vous que je réfléchisse? + +--À la gravité de la démarche. + +--Est-elle plus grave que d'aller chez M. Danglars? + +--Oui; M. Danglars était un homme d'argent, et vous le savez, les hommes +d'argent savent trop le capital qu'ils risquent pour se battre +facilement. L'autre au contraire, est un gentilhomme, en apparence +du moins; mais ne craignez-vous pas, sous le gentilhomme, de +rencontrer le bravo? + +--Je ne crains qu'une chose, c'est de trouver un homme qui ne se +batte pas. + +--Oh! soyez tranquille, dit Beauchamp, celui-là se battra. J'ai +même peur d'une chose, c'est qu'il ne se batte trop bien; prenez +garde! + +--Ami, dit Morcerf avec un beau sourire, c'est ce que je demande; +et ce qui peut m'arriver de plus heureux, c'est d'être tué pour +mon père: cela nous sauvera tous. + +--Votre mère en mourra! + +--Pauvre mère! dit Albert en passant la main sur ses yeux, je le +sais bien; mais mieux vaut qu'elle meure de cela que de mourir de +honte. + +--Vous êtes bien décidé, Albert? + +--Oui. + +--Allez donc! Mais croyez-vous que nous le trouvions? + +--Il devait revenir quelques heures après moi, et certainement il +sera revenu.» + +Ils montèrent, et se firent conduire avenue des Champs-Élysées, +n° 30. + +Beauchamp voulait descendre seul, mais Albert lui fit observer que +cette affaire, sortant des règles ordinaires, lui permettait de +s'écarter de l'étiquette du duel. + +Le jeune homme agissait dans tout ceci pour une cause si sainte, +que Beauchamp n'avait autre chose à faire qu'à se prêter à toutes +ses volontés: il céda donc à Morcerf et se contenta de le suivre. + +Albert ne fit qu'un bond de la loge du concierge au perron. Ce fut +Baptistin qui le reçut. + +Le comte venait d'arriver effectivement, mais il était au bain, et +avait défendu de recevoir qui que ce fût au monde. + +«Mais, après le bain? demanda Morcerf. + +--Monsieur dînera. + +--Et après le dîner? + +--Monsieur dormira une heure. + +--Ensuite? + +--Ensuite il ira à l'Opéra. + +--Vous en êtes sûr? demanda Albert. + +--Parfaitement sûr; monsieur a commandé ses chevaux pour huit +heures précises. + +--Fort bien, répliqua Albert; voilà tout ce que je voulais +savoir.» + +Puis, se retournant vers Beauchamp: + +«Si vous avez quelque chose à faire, Beauchamp, faites-le tout de +suite; si vous avez rendez-vous ce soir, remettez-le à demain. +Vous comprenez que je compte sur vous pour aller à l'Opéra. Si +vous le pouvez, amenez-moi Château-Renaud.» + +Beauchamp profita de la permission et quitta Albert après lui +avoir promis de le venir prendre à huit heures moins un quart. + +Rentré chez lui, Albert prévint Franz, Debray et Morrel du désir +qu'il avait de les voir le soir même à l'Opéra. + +Puis il alla visiter sa mère, qui, depuis les événements de la +veille, avait fait défendre sa porte et gardait la chambre. Il la +trouva au lit, écrasée par la douleur de cette humiliation +publique. + +La vue d'Albert produisit sur Mercédès l'effet qu'on en pouvait +attendre; elle serra la main de son fils et éclata en sanglots. +Cependant ces larmes la soulagèrent. + +Albert demeura un instant debout et muet près du visage de sa +mère. On voyait à sa mine pâle et à ses sourcils froncés que sa +résolution de vengeance s'émoussait de plus en plus dans son +coeur. + +«Ma mère, demanda Albert, est-ce que vous connaissez quelque +ennemi à M. de Morcerf?» + +Mercédès tressaillit; elle avait remarqué que le jeune homme +n'avait pas dit: à mon père. + +«Mon ami, dit-elle, les gens dans la position du comte ont +beaucoup d'ennemis qu'ils ne connaissent point. D'ailleurs, les +ennemis qu'on connaît ne sont point, vous le savez, les plus +dangereux. + +--Oui, je sais cela, aussi j'en appelle à toute votre +perspicacité. Ma mère, vous êtes une femme si supérieure que rien +ne vous échappe, à vous! + +--Pourquoi me dites-vous cela? + +--Parce que vous aviez remarqué, par exemple, que le soir du bal +que nous avons donné, M. de Monte-Cristo n'avait rien voulu +prendre chez nous.» + +Mercédès se soulevant toute tremblante sur son bras brûlé par la +fièvre: + +«M. de Monte-Cristo! s'écria-t-elle, et quel rapport cela aurait-il +avec la question que vous me faites? + +--Vous le savez, ma mère, M. de Monte-Cristo est presque un homme +d'Orient, et les Orientaux, pour conserver toute liberté de +vengeance, ne mangent ni ne boivent jamais chez leurs ennemis. + +--M. de Monte-Cristo, notre ennemi, dites-vous, Albert? reprit +Mercédès en devenant plus pâle que le drap qui la couvrait. Qui +vous a dit cela? pourquoi? Vous êtes fou, Albert. M. de Monte-Cristo +n'a eu pour nous que des politesses. M. de Monte-Cristo +vous a sauvé la vie, c'est vous-même qui nous l'avez présenté. Oh! +je vous en prie, mon fils, si vous aviez une pareille idée, +écartez-la, et si j'ai une recommandation à vous faire, je dirai +plus, si j'ai une prière à vous adresser, tenez-vous bien avec +lui. + +--Ma mère, répliqua le jeune homme avec un sombre regard, vous +avez vos raisons pour me dire de ménager cet homme. + +--Moi! s'écria Mercédès, rougissant avec la même rapidité qu'elle +avait pâli, et redevenant presque aussitôt plus pâle encore +qu'auparavant. + +--Oui, sans doute, et cette raison, n'est-ce pas, reprit Albert, +est que cet homme ne peut nous faire du mal?» + +Mercédès frissonna; et attachant sur son fils un regard +scrutateur: + +«Vous me parlez étrangement, dit-elle à Albert, et vous avez de +singulières préventions, ce me semble. Que vous a donc fait le +comte? Il y a trois jours vous étiez avec lui en Normandie; il y a +trois jours je le regardais et vous le regardiez vous-même comme +votre meilleur ami.» + +Un sourire ironique effleura les lèvres d'Albert. Mercédès vit ce +sourire, et avec son double instinct de femme et de mère elle +devina tout; mais, prudente et forte, elle cacha son trouble et +ses frémissements. + +Albert laissa tomber la conversation; au bout d'un instant la +comtesse la renoua. + +«Vous veniez me demander comment j'allais, dit-elle, je vous +répondrai franchement, mon ami, que je ne me sens pas bien. Vous +devriez vous installer ici, Albert, vous me tiendriez compagnie; +j'ai besoin de n'être pas seule. + +--Ma mère, dit le jeune homme, je serais à vos ordres, et vous +savez avec quel bonheur, si une affaire pressée et importante ne +me forçait à vous quitter toute la soirée. + +--Ah! fort bien, répondit Mercédès avec un soupir; allez, Albert, +je ne veux point vous rendre esclave de votre piété filiale.» + +Albert fit semblant de ne point entendre, salua sa mère et sortit. +À peine le jeune homme eut-il refermé la porte que Mercédès fit +appeler un domestique de confiance et lui ordonna de suivre Albert +partout où il irait dans la soirée, et de lui en venir rendre +compte à l'instant même. + +Puis elle sonna sa femme de chambre, et, si faible qu'elle fût, se +fit habiller pour être prête à tout événement. + +La mission donnée au laquais n'était pas difficile à exécuter. +Albert rentra chez lui et s'habilla avec une sorte de recherche +sévère. À huit heures moins dix minutes Beauchamp arriva: il avait +vu Château-Renaud, lequel avait promis de se trouver à l'orchestre +avant le lever du rideau. + +Tous deux montèrent dans le coupé d'Albert, qui n'ayant aucune +raison de cacher où il allait, dit tout haut: + +«À l'Opéra!» + +Dans son impatience, il avait devancé le lever du rideau. Château-Renaud +était à sa stalle: prévenu de tout par Beauchamp, Albert n'avait aucune +explication à lui donner. La conduite de ce fils cherchant à venger son +père était si simple, que Château-Renaud ne tenta en rien de le +dissuader, et se contenta de lui renouveler l'assurance qu'il était à sa +disposition. + +Debray n'était pas encore arrivé, mais Albert savait qu'il manquait +rarement une représentation de l'Opéra. Albert erra dans le théâtre +jusqu'au lever du rideau. Il espérait rencontrer Monte-Cristo, soit dans +le couloir, soit dans l'escalier. La sonnette l'appela à sa place, et il +vint s'asseoir à l'orchestre, entre Château-Renaud et Beauchamp. + +Mais ses yeux ne quittaient pas cette loge d'entre-colonnes qui, +pendant tout le premier acte, semblait s'obstiner à rester fermée. + +Enfin, comme Albert, pour la centième fois, interrogeait sa +montre, au commencement du deuxième acte, la porte de la loge +s'ouvrit, et Monte-Cristo, vêtu de noir, entra et s'appuya à la +rampe pour regarder dans la salle; Morrel le suivait, cherchant +des yeux sa soeur et son beau-frère. Il les aperçut dans une loge +du second rang, et leur fit signe. + +Le comte, en jetant son coup d'oeil circulaire dans la salle, +aperçut une tête pâle et des yeux étincelants qui semblaient +attirer avidement ses regards; il reconnut bien Albert, mais +l'expression qu'il remarqua sur ce visage bouleversé lui conseilla +sans doute de ne point l'avoir remarqué. Sans faire donc aucun +mouvement qui décelât sa pensée, il s'assit, tira sa jumelle de +son étui, et lorgna d'un autre côté. + +Mais, sans paraître voir Albert, le comte ne le perdait pas de +vue, et, lorsque la toile tomba sur la fin du second acte, son +coup d'oeil infaillible et sûr suivit le jeune homme sortant de +l'orchestre et accompagné de ses deux amis. + +Puis, la même tête reparut aux carreaux d'une première loge, en +face de la sienne. Le comte sentait venir à lui la tempête, et +lorsqu'il entendit la clef tourner dans la serrure de sa loge, +quoiqu'il parlât en ce moment même à Morrel avec son visage le +plus riant, le comte savait à quoi s'en tenir, et il s'était +préparé à tout. + +La porte s'ouvrit. + +Seulement alors, Monte-Cristo se retourna et aperçut Albert, +livide et tremblant; derrière lui étaient Beauchamp et Château-Renaud. + +«Tiens! s'écria-t-il avec cette bienveillante politesse qui +distinguait d'habitude son salut des banales civilités du monde, +voilà mon cavalier arrivé au but! Bonsoir, monsieur de Morcerf.» + +Et le visage de cet homme, si singulièrement maître de lui-même, +exprimait la plus parfaite cordialité. + +Morrel alors se rappela seulement la lettre qu'il avait reçue du +vicomte, et dans laquelle, sans autre explication, celui-ci le +priait de se trouver à l'Opéra; et il comprit qu'il allait se +passer quelque chose de terrible. + +«Nous ne venons point ici pour échanger d'hypocrites politesses ou +de faux-semblants d'amitié, dit le jeune homme; nous venons vous +demander une explication, monsieur le comte.» + +La voix tremblante du jeune homme avait peine à passer entre ses +dents serrées. + +«Une explication à l'Opéra? dit le comte avec ce ton si calme et +avec ce coup d'oeil si pénétrant, qu'on reconnaît à ce double +caractère l'homme éternellement sûr de lui-même. Si peu familier +que je sois avec les habitudes parisiennes, je n'aurais pas cru, +monsieur, que ce fût là que les explications se demandaient. + +--Cependant, lorsque les gens se font celer, dit Albert, +lorsqu'on ne peut pénétrer jusqu'à eux sous prétexte qu'ils sont +au bain, à table ou au lit, il faut bien s'adresser là où on les +rencontre. + +--Je ne suis pas difficile à rencontrer, dit Monte-Cristo, car +hier encore, monsieur, si j'ai bonne mémoire, vous étiez chez moi. + +--Hier, monsieur, dit le jeune homme, dont la tête +s'embarrassait, j'étais chez vous parce que j'ignorais qui vous +étiez.» + +Et en prononçant ces paroles, Albert avait élevé la voix de +manière à ce que les personnes placées dans les loges voisines +l'entendissent, ainsi que celles qui passaient dans le couloir. +Aussi les personnes des loges se retournèrent-elles, et celles du +couloir s'arrêtèrent-elles derrière Beauchamp et Château-Renaud au +bruit de cette altercation. + +«D'où sortez-vous donc, monsieur? dit Monte-Cristo sans la moindre +émotion apparente. Vous ne semblez pas jouir de votre bon sens. + +--Pourvu que je comprenne vos perfidies, monsieur, et que je +parvienne à vous faire comprendre que je veux m'en venger, je +serai toujours assez raisonnable, dit Albert furieux. + +--Monsieur, je ne vous comprends point, répliqua Monte-Cristo, +et, quand même je vous comprendrais, vous n'en parleriez encore +que trop haut. Je suis ici chez moi, monsieur, et moi seul ai le +droit d'y élever la voix au-dessus des autres. Sortez, monsieur!» + +Et Monte-Cristo montra la porte à Albert avec un geste admirable +de commandement. + +«Ah! je vous en ferai bien sortir, de chez vous! reprit Albert en +froissant dans ses mains convulsives son gant, que le comte ne +perdait pas de vue. + +--Bien, bien! dit flegmatiquement Monte-Cristo; vous me cherchez +querelle, monsieur; je vois cela; mais un conseil, vicomte, et +retenez-le bien: c'est une coutume mauvaise que de faire du bruit +en provoquant. Le bruit ne va pas à tout le monde, monsieur de +Morcerf.» + +À ce nom, un murmure d'étonnement passa comme un frisson parmi les +auditeurs de cette scène. Depuis la veille le nom de Morcerf était +dans toutes les bouches. + +Albert mieux que tous, et le premier de tous, comprit l'allusion, +et fit un geste pour lancer son gant au visage du comte; mais +Morrel lui saisit le poignet, tandis que Beauchamp et +Château-Renaud, craignant que la scène ne dépassât la limite d'une +provocation, le retenaient par-derrière. + +Mais Monte-Cristo, sans se lever, en inclinant sa chaise, étendit +la main seulement, et saisissant entre les doigts crispés du jeune +homme le gant humide et écrasé: + +«Monsieur, dit-il avec un accent terrible, je tiens votre gant +pour jeté, et je vous l'enverrai roulé autour d'une balle. +Maintenant, sortez de chez moi, ou j'appelle mes domestiques et je +vous fais jeter à la porte.» + +Ivre, effaré, les yeux sanglants, Albert fit deux pas en arrière. + +Morrel en profita pour refermer la porte. + +Monte-Cristo reprit sa jumelle et se remit à lorgner, comme si +rien d'extraordinaire ne venait de se passer. + +Cet homme avait un coeur de bronze et un visage de marbre. Morrel +se pencha à son oreille. + +«Que lui avez-vous fait? dit-il. + +--Moi? rien, personnellement du moins, dit Monte-Cristo. + +--Cependant cette scène étrange doit avoir une cause? + +--L'aventure du comte de Morcerf exaspère le malheureux jeune +homme. + +--Y êtes-vous pour quelque chose? + +--C'est par Haydée que la Chambre a été instruite de la trahison +de son père. + +--En effet, dit Morrel, on m'a dit, mais je n'avais pas voulu le +croire, que cette esclave grecque que j'ai vue avec vous ici, dans +cette loge même, était la fille d'Ali-Pacha. + +--C'est la vérité, cependant. + +--Oh! mon Dieu! dit Morrel, je comprends tout alors, et cette +scène était préméditée. + +--Comment cela? + +--Oui, Albert m'a écrit de me trouver ce soir à l'opéra; c'était +pour me rendre témoin de l'insulte qu'il voulait vous faire. + +--Probablement, dit Monte-Cristo avec son imperturbable +tranquillité. + +--Mais que ferez-vous de lui? + +--De qui? + +--D'Albert! + +--D'Albert? reprit Monte-Cristo du même ton, ce que j'en ferai, +Maximilien? Aussi vrai que vous êtes ici et que je vous serre la +main, je le tuerai demain avant dix heures du matin. Voilà ce que +j'en ferai.» + +Morrel, à son tour, prit la main de Monte-Cristo dans les deux +siennes, et il frémit en sentant cette main froide et calme. + +«Ah! comte, dit-il, son père l'aime tant! + +--Ne me dites pas ces choses-là! s'écria Monte-Cristo avec le +premier mouvement de colère qu'il eût paru éprouver; je le ferais +souffrir!» + +Morrel, stupéfait, laissa tomber la main de Monte-Cristo. + +«Comte! comte! dit-il. + +--Cher Maximilien, interrompit le comte, écoutez de quelle +adorable façon Duprez chante cette phrase: _Ô Mathilde! idole de +mon âme._ Tenez, j'ai deviné le premier Duprez à Naples et j'ai +applaudi le premier. Bravo! bravo!» + +Morrel comprit qu'il n'y avait plus rien à dire, et il attendit. + +La toile, qui s'était levée à la fin de la scène d'Albert, retomba +presque aussitôt. On frappa à la porte. + +«Entrez», dit Monte-Cristo sans que sa voix décelât la moindre +émotion. + +Beauchamp parut. + +«Bonsoir, monsieur Beauchamp, dit Monte-Cristo, comme s'il voyait +le journaliste pour la première fois de la soirée; asseyez-vous +donc.» + +Beauchamp salua, entra et s'assit. + +«Monsieur, dit-il à Monte-Cristo, j'accompagnais tout à l'heure, +comme vous avez pu le voir, M. de Morcerf. + +--Ce qui veut dire, reprit Monte-Cristo en riant, que vous venez +probablement de dîner ensemble. Je suis heureux de voir, monsieur +Beauchamp, que vous êtes plus sobre que lui. + +--Monsieur, dit Beauchamp, Albert a eu, j'en conviens, le tort de +s'emporter, et je viens pour mon propre compte vous faire des +excuses. Maintenant que mes excuses sont faites, les miennes, +entendez-vous, monsieur le comte, je viens vous dire que je vous +crois trop galant homme pour refuser de me donner quelque +explication au sujet de vos relations avec les gens de Janina; +puis j'ajouterai deux mots sur cette jeune Grecque.» + +Monte-Cristo fit de la lèvre et des yeux un petit geste qui +commandait le silence. + +«Allons! ajouta-t-il en riant, voilà toutes mes espérances +détruites. + +--Comment cela? demanda Beauchamp. + +--Sans doute, vous vous empressez de me faire une réputation +d'excentricité: je suis, selon vous, un Lara, un Manfred, un Lord +Ruthwen; puis, le moment de me voir excentrique passé, vous gâtez +votre type, vous essayez de faire de moi un homme banal. Vous me +voulez commun, vulgaire; vous me demandez des explications enfin. +Allons donc! monsieur Beauchamp, vous voulez rire. + +--Cependant, reprit Beauchamp avec hauteur, il est des occasions +où la probité commande... + +--Monsieur Beauchamp, interrompit l'homme étrange, ce qui +commande à M. le comte de Monte-Cristo, c'est M. le comte de +Monte-Cristo. Ainsi donc pas un mot de tout cela, s'il vous plaît. +Je fais ce que je veux, monsieur Beauchamp, et, croyez-moi, c'est +toujours fort bien fait. + +--Monsieur, répondit le jeune homme, on ne paie pas d'honnêtes +gens avec cette monnaie; il faut des garanties à l'honneur. + +--Monsieur, je suis une garantie vivante, reprit Monte-Cristo +impassible, mais dont les yeux s'enflammaient d'éclairs menaçants. +Nous avons tous deux dans les veines du sang que nous avons envie +de verser, voilà notre garantie mutuelle. Reportez cette réponse +au vicomte, et dites-lui que demain, avant dix heures, j'aurai vu +la couleur du sien. + +--Il ne me reste donc, dit Beauchamp, qu'à fixer les arrangements +du combat. + +--Cela m'est parfaitement indifférent, monsieur, dit le comte de +Monte-Cristo; il était donc inutile de venir me déranger au +spectacle pour si peu de chose. En France, on se bat à l'épée ou +au pistolet, aux colonies, on prend la carabine, en Arabie, on a +le poignard. Dites à votre client que, quoique insulté pour être +excentrique jusqu'au bout, je lui laisse le choix des armes, et +que j'accepterai tout sans discussion, sans conteste; tout, +entendez-vous bien? tout, même le combat par voie du sort, ce qui +est toujours stupide. Mais moi, c'est autre chose: je suis sûr de +gagner. + +--Sûr de gagner! répéta Beauchamp en regardant le comte d'un oeil +effaré. + +--Eh! certainement, dit Monte-Cristo en haussant légèrement les +épaules. Sans cela je ne me battrais pas avec M. de Morcerf. Je le +tuerai, il le faut, cela sera. Seulement, par un mot ce soir chez +moi, indiquez-moi l'arme et l'heure; je n'aime pas à me faire +attendre. + +--Au pistolet, à huit heures du matin au bois de Vincennes, dit +Beauchamp, décontenancé ne sachant pas s'il avait affaire à un +fanfaron outrecuidant ou à un être surnaturel. + +--C'est bien, monsieur, dit Monte-Cristo. Maintenant que tout est +réglé, laissez-moi entendre le spectacle, je vous prie, et dites à +votre ami Albert de ne pas revenir ce soir: il se ferait tort avec +toutes ses brutalités de mauvais goût. Qu'il rentre et qu'il +dorme.» + +Beauchamp sortit tout étonné. + +«Maintenant, dit Monte-Cristo en se retournant vers Morrel, je +compte sur vous, n'est-ce pas? + +--Certainement, dit Morrel, et vous pouvez disposer de moi, +comte; cependant... + +--Quoi? + +--Il serait important, comte, que je connusse la véritable +cause... + +--C'est-à-dire, que vous me refusez? + +--Non pas. + +--La véritable cause, Morrel? dit le comte; ce jeune homme lui-même +marche en aveugle et ne la connaît pas. La véritable cause, elle n'est +connue que de moi et de Dieu; mais je vous donne ma parole d'honneur, +Morrel, que Dieu, qui la connaît, sera pour nous. + +--Cela suffit, comte, dit Morrel. Quel est votre second témoin? + +--Je ne connais personne à Paris à qui je veuille faire cet +honneur, que vous, Morrel, et votre beau-frère Emmanuel. +Croyez-vous qu'Emmanuel veuille me rendre ce service. + +--Je vous réponds de lui, comme de moi, comte. + +--Bien! c'est tout ce qu'il me faut. Demain, à sept heures du +matin chez moi, n'est-ce pas? + +--Nous y serons. + +--Chut! voici la toile qui se lève, écoutons. J'ai l'habitude de +ne pas perdre une note de cet opéra; c'est une si adorable musique +que celle de _Guillaume Tell_!» + + + + +LXXXIX + +La nuit. + + +M. de Monte-Cristo attendit, selon son habitude, que Duprez eût +chanté son fameux _Suivez-moi_! et alors seulement il se leva et +sortit. + +À la porte, Morrel le quitta en renouvelant la promesse d'être +chez lui, avec Emmanuel, le lendemain matin à sept heures +précises. Puis il monta dans son coupé, toujours calme et +souriant. Cinq minutes après il était chez lui. Seulement il eût +fallu ne pas connaître le comte pour se laisser tromper à +l'expression avec laquelle il dit en entrant à Ali: + +«Ali, mes pistolets à crosse d'ivoire!» + +Ali apporta la boîte à son maître, et celui-ci se mit à examiner +ces armes avec une sollicitude bien naturelle à un homme qui va +confier sa vie à un peu de fer et de plomb. C'étaient des +pistolets particuliers que Monte-Cristo avait fait faire pour +tirer à la cible dans ses appartements. Une capsule suffisait pour +chasser la balle, et de la chambre à côté on n'aurait pas pu se +douter que le comte, comme on dit en termes de tir, était occupé à +s'entretenir la main. + +Il en était à emboîter l'arme dans sa main, et à chercher le point +de mire sur une petite plaque de tôle qui lui servait de cible, +lorsque la porte de son cabinet s'ouvrit et que Baptistin entra. + +Mais, avant même qu'il eût ouvert la bouche, le comte aperçut dans +la porte, demeurée ouverte, une femme voilée, debout, dans la +pénombre de la pièce voisine, et qui avait suivi Baptistin. + +Elle avait aperçu le comte le pistolet à la main, elle voyait deux +épées sur une table, elle s'élança. + +Baptistin consultait son maître du regard. Le comte fit un signe, +Baptistin sortit, et referma la porte derrière lui. + +«Qui êtes-vous, madame?» dit le comte à la femme voilée. + +L'inconnue jeta un regard autour d'elle pour s'assurer qu'elle +était bien seule, puis s'inclinant comme si elle eût voulu +s'agenouiller, et joignant les mains avec accent du désespoir: + +«Edmond, dit-elle, vous ne tuerez pas mon fils!» + +Le comte fit un pas en arrière, jeta un faible cri et laissa +tomber l'arme qu'il tenait. + +«Quel nom avez-vous prononcé, là, madame de Morcerf? dit-il. + +--Le vôtre! s'écria-t-elle en rejetant son voile, le vôtre que +seule, peut-être, je n'ai pas oublié. Edmond, ce n'est pas +Mme de Morcerf qui vient à vous, c'est Mercédès. + +--Mercédès est morte, madame, dit Monte-Cristo, et je ne connais +plus personne de ce nom. + +--Mercédès vit, monsieur, et Mercédès se souvient, car seule elle +vous a reconnu lorsqu'elle vous a vu, et même sans vous voir, à +votre voix, Edmond, au seul accent de votre voix; et depuis ce +temps elle vous suit pas à pas, elle vous surveille, elle vous +redoute, et elle n'a pas eu besoin, elle, de chercher la main d'où +partait le coup qui frappait M. de Morcerf. + +--Fernand, voulez-vous dire, madame, reprit Monte-Cristo avec une +ironie amère; puisque nous sommes en train de nous rappeler nos +noms, rappelons-nous-les tous.» + +Et Monte-Cristo avait prononcé ce nom de Fernand avec une telle +expression de haine, que Mercédès sentit le frisson de l'effroi +courir par tout son corps. + +«Vous voyez bien, Edmond, que je ne me suis pas trompée! s'écria +Mercédès, et que j'ai raison de vous dire: Épargnez mon fils! + +--Et qui vous a dit, madame, que j'en voulais à votre fils? + +--Personne, mon Dieu! mais une mère est douée de la double vue. +J'ai tout deviné; je l'ai suivi ce soir à l'Opéra, et, cachée dans +une baignoire, j'ai tout vu. + +--Alors, si vous avez tout vu, madame, vous avez vu que le fils +de Fernand m'a insulté publiquement? dit Monte-Cristo avec un +calme terrible. + +--Oh! par pitié! + +--Vous avez vu, continua le comte, qu'il m'eût jeté son gant à la +figure si un de mes amis, M. Morrel, ne lui eût arrêté le bras. + +--Écoutez-moi. Mon fils vous a deviné aussi, lui; il vous +attribue les malheurs qui frappent son père. + +--Madame, dit Monte-Cristo, vous confondez: ce ne sont point des +malheurs, c'est un châtiment. Ce n'est pas moi qui frappe +M. de Morcerf, c'est la Providence qui le punit. + +--Et pourquoi vous substituez-vous à la Providence? s'écria +Mercédès. Pourquoi vous souvenez-vous quand elle oublie? Que vous +importent, à vous, Edmond, Janina et son vizir? Quel tort vous a +fait Fernand Mondego en trahissant Ali-Tebelin? + +--Aussi, madame, répondit Monte-Cristo, tout ceci est-il une +affaire entre le capitaine franc et la fille de Vasiliki. Cela ne +me regarde point, vous avez raison, et si j'ai juré de me venger, +ce n'est ni du capitaine franc, ni du comte de Morcerf: c'est du +pécheur Fernand, mari de la Catalane Mercédès. + +--Ah! monsieur! s'écria la comtesse, quelle terrible vengeance +pour une faute que la fatalité m'a fait commettre! Car la +coupable, c'est moi, Edmond, et si vous avez à vous venger de +quelqu'un, c'est de moi, qui ai manqué de force contre votre +absence et mon isolement. + +--Mais, s'écria Monte-Cristo, pourquoi étais-je absent? pourquoi +étiez-vous isolée? + +--Parce qu'on vous a arrêté, Edmond, parce que vous étiez +prisonnier. + +--Et pourquoi étais-je arrêté? pourquoi étais-je prisonnier? + +--Je l'ignore, dit Mercédès. + +--Oui, vous l'ignorez, madame, je l'espère du moins. Eh bien, je +vais vous le dire, moi. J'étais arrêté, j'étais prisonnier, parce +que sous la tonnelle de la Réserve, la veille même du jour où je +devais vous épouser, un homme, nommé Danglars, avait écrit cette +lettre que le pêcheur Fernand se chargea lui-même de mettre à la +poste.» + +Et Monte-Cristo, allant à un secrétaire, ouvrit un tiroir où il +prit un papier qui avait perdu sa couleur première, et dont +l'encre était devenue couleur de rouille, qu'il mit sous les yeux +de Mercédès. + +C'était la lettre de Danglars au procureur du roi que, le jour où +il avait payé les deux cent mille francs à M. de Boville, le comte +de Monte-Cristo, déguisé en mandataire de la maison Thomson et +French, avait soustraite au dossier d'Edmond Dantès. + +Mercédès lut avec effroi les lignes suivantes: + +«Monsieur le procureur du roi est prévenu, par un ami du trône et +de la religion, que le nommé Edmond Dantès, second du navire _Le +Pharaon_, arrivé ce matin de Smyrne, après avoir touché à Naples +et à Porto-Ferrajo, a été chargé par Murat d'une lettre pour +l'usurpateur, et, par l'usurpateur, d'une lettre pour le comité +bonapartiste de Paris. + +«On aura la preuve de ce crime en l'arrêtant, car on trouvera +cette lettre, ou sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à +bord du _Pharaon_.» + +«Oh! mon Dieu! fit Mercédès en passant la main sur son front +mouillé de sueur; et cette lettre... + +--Je l'ai achetée deux cent mille francs, madame, dit Monte-Cristo; mais +c'est bon marché encore, puisqu'elle me permet aujourd'hui de me +disculper à vos yeux. + +--Et le résultat de cette lettre? + +--Vous le savez, madame, a été mon arrestation; mais ce que vous +ne savez pas, madame, c'est le temps qu'elle a duré, cette +arrestation. Ce que vous ne savez pas, c'est que je suis resté +quatorze ans à un quart de lieue de vous, dans un cachot du +château d'If. Ce que vous ne savez pas, c'est que chaque jour de +ces quatorze ans j'ai renouvelé le voeu de vengeance que j'avais +fait le premier jour, et cependant j'ignorais que vous aviez +épousé Fernand, mon dénonciateur, et que mon père était mort, et +mort de faim! + +--Juste Dieu! s'écria Mercédès chancelante. + +--Mais voilà ce que j'ai su en sortant de prison, quatorze ans +après y être entré, et voilà ce qui fait que, sur Mercédès vivante +et sur mon père mort, j'ai juré de me venger de Fernand, et... et +je me venge. + +--Et vous êtes sûr que le malheureux Fernand a fait cela? + +--Sur mon âme, madame, et il l'a fait comme je vous le dis; +d'ailleurs ce n'est pas beaucoup plus odieux que d'avoir, Français +d'adoption, passé aux Anglais! Espagnol de naissance, avoir +combattu contre les Espagnols; stipendiaire d'Ali, trahi et +assassiné Ali. En face de pareilles choses, qu'était-ce que la +lettre que vous venez de lire? une mystification galante que doit +pardonner, je l'avoue et le comprends, la femme qui a épousé cet +homme, mais que ne pardonne pas l'amant qui devait l'épouser. Eh +bien, les Français ne se sont pas vengés du traître, les Espagnols +n'ont pas fusillé le traître, Ali, couché dans sa tombe, a laissé +impuni le traître; mais moi, trahi, assassiné, jeté aussi dans une +tombe, je suis sorti de cette tombe par la grâce de Dieu, je dois +à Dieu de me venger; il m'envoie pour cela, et me voici.» + +La pauvre femme laissa retomber sa tête entre ses mains; ses +jambes plièrent sous elle, et elle tomba à genoux. + +«Pardonnez, Edmond, dit-elle, pardonnez pour moi, qui vous aime +encore!» + +La dignité de l'épouse arrêta l'élan de l'amante et de la mère. +Son front s'inclina presque à toucher le tapis. Le comte s'élança +au-devant d'elle et la releva. Alors, assise sur un fauteuil, elle +put, à travers ses larmes, regarder le mâle visage de Monte-Cristo, +sur lequel la douleur et la haine imprimaient encore un +caractère menaçant. + +«Que je n'écrase pas cette race maudite! murmura-t-il; que je +désobéisse à Dieu, qui m'a suscité pour sa punition! impossible, +madame, impossible! + +--Edmond, dit la pauvre mère, essayant de tous les moyens: mon +Dieu! quand je vous appelle Edmond, pourquoi ne m'appelez-vous pas +Mercédès? + +--Mercédès, répéta Monte-Cristo, Mercédès! Eh bien! oui, vous +avez raison, ce nom m'est doux encore à prononcer, et voilà la +première fois, depuis bien longtemps, qu'il retentit si clairement +au sortir de mes lèvres. Ô Mercédès, votre nom, je l'ai prononcé +avec les soupirs de la mélancolie, avec les gémissements de la +douleur, avec le râle du désespoir; je l'ai prononcé, glacé par le +froid, accroupi sur la paille de mon cachot; je l'ai prononcé, +dévoré par la chaleur, en me roulant sur les dalles de ma prison. +Mercédès, il faut que je me venge, car quatorze ans j'ai souffert, +quatorze ans j'ai pleuré, j'ai maudit; maintenant, je vous le dis, +Mercédès, il faut que je me venge!» + +Et le comte, tremblant de céder aux prières de celle qu'il avait +tant aimée, appelait ses souvenirs au secours de sa haine. + +«Vengez-vous, Edmond! s'écria la pauvre mère, mais vengez-vous sur +les coupables; vengez-vous sur lui, vengez-vous sur moi, mais ne +vous vengez pas sur mon fils! + +--Il est écrit dans le Livre saint, répondit Monte-Cristo: «Les +fautes des pères retomberont sur les enfants jusqu'à la troisième +et quatrième génération.» Puisque Dieu a dicté ces propres paroles +à son prophète, pourquoi serais-je meilleur que Dieu? + +--Parce que Dieu a le temps et l'éternité, ces deux choses qui +échappent aux hommes.» + +Monte-Cristo poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement, et +saisit ses beaux cheveux à pleines mains. + +«Edmond, continua Mercédès, les bras tendus vers le comte, Edmond, +depuis que je vous connais j'ai adoré votre nom, j'ai respecté +votre mémoire. Edmond, mon ami, ne me forcez pas à tenir cette +image noble et pure reflétée sans cesse dans le miroir de mon +coeur. Edmond, si vous saviez toutes les prières que j'ai +adressées pour vous à Dieu, tant que je vous ai espéré vivant et +depuis que je vous ai cru mort, oui, mort, hélas! Je croyais votre +cadavre enseveli au fond de quelque sombre tour; je croyais votre +corps précipité au fond de quelqu'un de ces abîmes où les geôliers +laissent rouler les prisonniers morts, et je pleurais! Moi, que +pouvais-je pour vous, Edmond, sinon prier ou pleurer? Écoutez-moi; +pendant dix ans j'ai fait chaque nuit le même rêve. On a dit que +vous aviez voulu fuir, que vous aviez pris la place d'un +prisonnier que vous vous étiez glissé dans le suaire d'un mort et +qu'alors on avait lancé le cadavre vivant du haut en bas du +château d'If; et que le cri que vous aviez poussé en vous brisant +sur les rochers avait seul révélé la substitution à vos +ensevelisseurs, devenus vos bourreaux. Eh bien, Edmond, je vous le +jure sur la tête de ce fils pour lequel je vous implore, Edmond, +pendant dix ans j'ai vu chaque nuit des hommes qui balançaient +quelque chose d'informe et d'inconnu au haut d'un rocher; pendant +dix ans j'ai, chaque nuit, entendu un cri terrible qui m'a +réveillée frissonnante et glacée. Et moi aussi, Edmond, oh! +croyez-moi, toute criminelle que je fusse, oh! oui, moi aussi, +j'ai bien souffert. + +--Avez-vous senti mourir votre père en votre absence? s'écria +Monte-Cristo enfonçant ses mains dans ses cheveux; avez-vous vu la +femme que vous aimiez tendre sa main à votre rival, tandis que +vous râliez au fond du gouffre?... + +--Non, interrompit Mercédès; mais j'ai vu celui que j'aimais prêt +à devenir le meurtrier de mon fils!» + +Mercédès prononça ces paroles avec une douleur si puissante, avec +un accent si désespéré, qu'à ces paroles et à cet accent un +sanglot déchira la gorge du comte. + +Le lion était dompté; le vengeur était vaincu. + +«Que demandez-vous? dit-il; que votre fils vive? eh bien, il +vivra!» + +Mercédès jeta un cri qui fit jaillir deux larmes des paupières de +Monte-Cristo, mais ces deux larmes disparurent presque aussitôt, +car sans doute Dieu avait envoyé quelque ange pour les recueillir, +bien autrement précieuses qu'elles étaient aux yeux du Seigneur +que les plus riches perles de Gusarate et d'Ophir. + +«Oh! s'écria-t-elle en saisissant la main du comte et en la +portant à ses lèvres, oh! merci, merci, Edmond! te voilà bien tel +que je t'ai toujours rêvé, tel que je t'ai toujours aimé. Oh! +maintenant je puis le dire. + +--D'autant mieux, répondit Monte-Cristo, que le pauvre Edmond +n'aura pas longtemps à être aimé par vous. Le mort va rentrer dans +la tombe, le fantôme va rentrer dans la nuit. + +--Que dites-vous, Edmond? + +--Je dis que puisque vous l'ordonnez, Mercédès, il faut mourir. + +--Mourir! et qui est-ce qui dit cela? Qui parle de mourir? d'où +vous reviennent ces idées de mort? + +--Vous ne supposez pas qu'outragé publiquement, en face de toute +une salle, en présence de vos amis et de ceux de votre fils, +provoqué par un enfant qui se glorifiera de mon pardon comme d'une +victoire, vous ne supposez pas, dis-je, que j'aie un instant le +désir de vivre. Ce que j'ai le plus aimé après vous, Mercédès, +c'est moi-même, c'est-à-dire ma dignité, c'est-à-dire cette force +qui me rendait supérieur aux autres hommes; cette force, c'était +ma vie. D'un mot vous la brisez. Je meurs. + +--Mais ce duel n'aura pas lieu, Edmond, puisque vous pardonnez. + +--Il aura lieu, madame, dit solennellement Monte-Cristo, +seulement, au lieu du sang de votre fils, que devait boire la +terre, ce sera le mien qui coulera.» + +Mercédès poussa un grand cri et s'élança vers Monte-Cristo; mais +tout à coup elle s'arrêta. + +«Edmond, dit-elle, il y a un Dieu au-dessus de nous, puisque vous +vivez, puisque je vous ai revu, et je me fie à lui du plus profond +de mon coeur. En attendant son appui, je me repose sur votre +parole. Vous avez dit que mon fils vivrait; il vivra, n'est-ce +pas? + +--Il vivra, oui, madame», dit Monte-Cristo, étonné que, sans +autre exclamation, sans autre surprise, Mercédès eût accepté +l'héroïque sacrifice qu'il lui faisait. + +Mercédès tendit la main au comte. + +«Edmond, dit-elle, tandis que ses yeux se mouillaient de larmes en +regardant celui auquel elle adressait la parole, comme c'est beau +de votre part, comme c'est grand ce que vous venez de faire là, +comme c'est sublime d'avoir eu pitié d'une pauvre femme qui +s'offrait à vous avec toutes les chances contraires à ses +espérances! Hélas! je suis vieillie par les chagrins plus encore +que par l'âge, et je ne puis même plus rappeler à mon Edmond par +un sourire, par un regard, cette Mercédès qu'autrefois il a passé +tant d'heures à contempler. Ah! croyez-moi, Edmond, je vous ai dit +que, moi aussi, j'avais bien souffert; je vous le répète, cela est +bien lugubre de voir passer sa vie sans se rappeler une seule +joie, sans conserver une seule espérance, mais cela prouve que +tout n'est point fini sur la terre. Non! tout n'est pas fini, je +le sens à ce qui me reste encore dans le coeur. Oh! je vous le +répète, Edmond, c'est beau, c'est grand, c'est sublime de +pardonner comme vous venez de le faire! + +--Vous dites cela, Mercédès; et que diriez-vous donc si vous +saviez l'étendue du sacrifice que je vous fais? Supposez que le +Maître suprême, après avoir créé le monde, après avoir fertilisé +le chaos, se fût arrêté au tiers de la création pour épargner à un +ange les larmes que nos crimes devaient faire couler un jour de +ses yeux immortels; supposez qu'après avoir tout préparé, tout +pétri, tout fécondé, au moment d'admirer son oeuvre, Dieu ait +éteint le soleil et repoussé du pied le monde dans la nuit +éternelle, alors vous aurez une idée, ou plutôt non, non, vous ne +pourrez pas encore vous faire une idée de ce que je perds en +perdant la vie en ce moment.» + +Mercédès regarda le comte d'un air qui peignait à la fois son +étonnement, son admiration et sa reconnaissance. + +Monte-Cristo appuya son front sur ses mains brûlantes, comme si +son front ne pouvait plus porter seul le poids de ses pensées. + +«Edmond, dit Mercédès, je n'ai plus qu'un mot à vous dire.» + +Le comte sourit amèrement. + +«Edmond, continua-t-elle, vous verrez que si mon front est pâli, +que si mes yeux sont éteints, que si ma beauté est perdue, que si +Mercédès enfin ne ressemble plus à elle-même pour les traits du +visage, vous verrez que c'est toujours le même coeur!... Adieu +donc, Edmond; je n'ai plus rien à demander au Ciel... Je vous ai +revu aussi noble et aussi grand qu'autrefois. Adieu, Edmond... +adieu et merci!» + +Mais le comte ne répondit pas. + +Mercédès ouvrit la porte du cabinet, et elle avait disparu avant +qu'il fût revenu de la rêverie douloureuse et profonde où sa +vengeance perdue l'avait plongé. + +Une heure sonnait à l'horloge des Invalides quand la voiture qui +emportait Mme de Morcerf, en roulant sur le pavé des Champs-Élysées, +fit relever la tête au comte de Monte-Cristo. + +«Insensé, dit-il, le jour où j'avais résolu de me venger, de ne +pas m'être arraché le coeur!» + + + + +XC + +La rencontre. + + +Après le départ de Mercédès, tout retomba dans l'ombre chez +Monte-Cristo. Autour de lui et au-dedans de lui sa pensée s'arrêta; son +esprit énergique s'endormit comme fait le corps après une suprême +fatigue. + +«Quoi! se disait-il, tandis que la lampe et les bougies se +consumaient tristement et que les serviteurs attendaient avec +impatience dans l'antichambre; quoi! voilà l'édifice si lentement +préparé, élevé avec tant de peines et de soucis, écroulé d'un seul +coup, avec un seul mot, sous un souffle! Eh quoi! ce moi que je +croyais quelque chose, ce moi dont j'étais si fier, ce moi que +j'avais vu si petit dans les cachots du château d'If, et que +j'avais su rendre si grand, sera demain un peu de poussière! +Hélas! ce n'est point la mort du corps que je regrette: cette +destruction du principe vital n'est-elle point le repos où tout +tend, où tout malheureux aspire, ce calme de la matière après +lequel j'ai soupiré si longtemps, au-devant duquel je m'acheminais +par la route douloureuse de la faim, quand Faria est apparu dans +mon cachot? Qu'est-ce que la mort? Un degré de plus dans le calme +et deux peut-être dans le silence. Non, ce n'est donc pas +l'existence que je regrette, c'est la ruine de mes projets si +lentement élaborés, si laborieusement bâtis. La Providence, que +j'avais crue pour eux, était donc contre eux. Dieu ne voulait donc +pas qu'ils s'accomplissent! + +«Ce fardeau que j'ai soulevé, presque aussi pesant qu'un monde, et +que j'avais cru porter jusqu'au bout, était selon mon désir et non +selon ma force; selon ma volonté et non selon mon pouvoir, et il +me le faudra déposer à peine à moitié de ma course. Oh! je +redeviendrai donc fataliste, moi que quatorze ans de désespoir et +dix ans d'espérance avaient rendu providentiel. + +«Et tout cela, mon Dieu! parce que mon coeur, que je croyais mort, +n'était qu'engourdi; parce qu'il s'est réveillé, parce qu'il a +battu, parce que j'ai cédé à la douleur de ce battement soulevé du +fond de ma poitrine par la voix d'une femme! + +«Et cependant, continua le comte, s'abîmant de plus en plus dans +les prévisions de ce lendemain terrible qu'avait accepté Mercédès; +cependant il est impossible que cette femme, qui est un si noble +coeur, ait ainsi, par égoïsme, consenti à me laisser tuer, moi +plein de force et d'existence! Il est impossible qu'elle pousse à +ce point l'amour, ou plutôt le délire maternel! Il y a des vertus +dont l'exagération serait un crime. Non, elle aura imaginé quelque +scène pathétique, elle viendra se jeter entre les épées, et ce +sera ridicule sur le terrain, de sublime que c'était ici.» + +Et la rougeur de l'orgueil montait au front du comte. + +«Ridicule, répéta-t-il, et le ridicule rejaillira sur moi... Moi, +ridicule! Allons! j'aime encore mieux mourir.» + +Et à force de s'exagérer ainsi d'avance les mauvaises chances du +lendemain, auxquelles il s'était condamné en promettant à Mercédès +de laisser vivre son fils, le comte s'en vint à se dire: + +«Sottise, sottise, sottise! que faire ainsi de la générosité en se +plaçant comme un but inerte au bout du pistolet de ce jeune homme! +Jamais il ne croira que ma mort est un suicide, et cependant il +importe pour l'honneur de ma mémoire... (ce n'est point de la +vanité, n'est-ce pas, mon Dieu? mais bien un juste orgueil, voilà +tout), il importe pour l'honneur de ma mémoire que le monde sache +que j'ai consenti moi-même, par ma volonté, de mon libre arbitre, +à arrêter mon bras déjà levé pour frapper, et que de ce bras, si +puissamment armé contre les autres, je me suis frappé moi-même: il +le faut, je le ferai.» + +Et saisissant une plume, il tira un papier de l'armoire secrète de +son bureau, et traça au bas de ce papier, qui n'était autre chose +que son testament fait depuis son arrivée à Paris, une espèce de +codicille dans lequel il faisait comprendre sa mort aux gens les +moins clairvoyants. + +«Je fais cela, mon Dieu! dit-il les yeux levés au ciel, autant +pour votre honneur que pour le mien. Je me suis considéré, depuis +dix ans, ô mon Dieu! comme l'envoyé de votre vengeance, et il ne +faut pas que d'autres misérables que ce Morcerf, il ne faut pas +qu'un Danglars, un Villefort, il ne faut pas enfin que ce Morcerf +lui-même se figurent que le hasard les a débarrassés de leur +ennemi. Qu'ils sachent, au contraire, que la Providence, qui avait +déjà décrété leur punition, a été corrigée par la seule puissance +de ma volonté, que le châtiment évité dans ce monde les attend +dans l'autre, et qu'ils n'ont échangé le temps que contre +l'éternité.» + +Tandis qu'il flottait entre ces sombres incertitudes, mauvais rêve +de l'homme éveillé par la douleur, le jour vint blanchir les +vitres et éclairer sous ses mains le pâle papier azur sur lequel +il venait de tracer cette suprême justification de la Providence. + +Il était cinq heures du matin. + +Tout à coup un léger bruit parvint à son oreille. Monte-Cristo +crut avoir entendu quelque chose comme un soupir étouffé; il +tourna la tête, regarda autour de lui et ne vit personne. +Seulement le bruit se répéta assez distinct pour qu'au doute +succédât la certitude. + +Alors le comte se leva, ouvrit doucement la porte du salon, et sur +un fauteuil, les bras pendants, sa belle tête pâle inclinée en +arrière, il vit Haydée qui s'était placée en travers de la porte, +afin qu'il ne pût sortir sans la voir, mais que le sommeil, si +puissant contre la jeunesse, avait surprise après la fatigue d'une +si longue veille. + +Le bruit que la porte fit en s'ouvrant ne put tirer Haydée de son +sommeil. + +Monte-Cristo arrêta sur elle un regard plein de douceur et de +regret. + +«Elle s'est souvenue qu'elle avait un fils, dit-il, et moi, j'ai +oublié que j'avais une fille! + +Puis, secouant tristement la tête: + +«Pauvre Haydée! dit-elle, elle a voulu me voir, elle a voulu me +parler, elle a craint ou deviné quelque chose... Oh! je ne puis +partir sans lui dire adieu, je ne puis mourir sans la confier à +quelqu'un.» + +Et il regagna doucement sa place et écrivit au bas des premières +lignes: + +«Je lègue à Maximilien Morrel, capitaine de spahis et fils de mon +ancien patron, Pierre Morrel, armateur à Marseille, la somme de +vingt millions, dont une partie sera offerte par lui à sa soeur +Julie et à son beau-frère Emmanuel, s'il ne croit pas toutefois +que ce surplus de fortune doive nuire à leur bonheur. Ces vingt +millions sont enfouis dans ma grotte de Monte-Cristo, dont +Bertuccio sait le secret. + +«Si son coeur est libre et qu'il veuille épouser Haydée, fille +d'Ali, pacha de Janina, que j'ai élevée avec l'amour d'un père et +qui a eu pour moi la tendresse d'une fille, il accomplira, je ne +dirai point ma dernière volonté, mais mon dernier désir. + +«Le présent testament a déjà fait Haydée héritière du reste de ma +fortune, consistant en terres, rentes sur l'Angleterre, l'Autriche +et la Hollande, mobilier dans mes différents palais et maisons, et +qui, ces vingt millions prélevés, ainsi que les différents legs +faits à mes serviteurs, pourront monter encore à soixante +millions.» + +Il achevait d'écrire cette dernière ligne, lorsqu'un cri poussé +derrière lui, lui fit tomber la plume des mains. + +«Haydée, dit-il, vous avez lu?» + +En effet, la jeune femme, réveillée par le jour qui avait frappé +ses paupières, s'était levée et s'était approchée du comte sans +que ses pas légers, assourdis par le tapis, eussent été entendus. + +«Oh! mon seigneur, dit-elle en joignant les mains, pourquoi +écrivez-vous ainsi à une pareille heure? Pourquoi me léguez-vous +toute votre fortune, mon seigneur? Vous me quittez donc? + +--Je vais faire un voyage, cher ange, dit Monte-Cristo avec une +expression de mélancolie et de tendresse infinies, et s'il +m'arrivait malheur...» + +Le comte s'arrêta. + +«Eh bien?... demanda la jeune fille avec un accent d'autorité que +le comte ne lui connaissait point et qui le fit tressaillir. + +--Eh bien, s'il m'arrive malheur, reprit Monte-Cristo, je veux +que ma fille soit heureuse.» + +Haydée sourit tristement en secouant la tête. + +«Vous pensez à mourir, mon seigneur? dit-elle. + +--C'est une pensée salutaire, mon enfant, a dit le sage. + +--Eh bien, si vous mourez, dit-elle, léguez votre fortune à +d'autres, car, si vous mourez... je n'aurai plus besoin de rien.» + +Et prenant le papier, elle le déchira en quatre morceaux qu'elle +jeta au milieu du salon. Puis, cette énergie si peu habituelle à +une esclave ayant épuisé ses forces, elle tomba, non plus endormie +cette fois, mais évanouie sur le parquet. + +Monte-Cristo se pencha vers elle, la souleva entre ses bras; et, +voyant ce beau teint pâli, ces beaux yeux fermés, ce beau corps +inanimé et comme abandonné, l'idée lui vint pour la première fois +qu'elle l'aimait peut-être autrement que comme une fille aime son +père. + +«Hélas! murmura-t-il avec un profond découragement, j'aurais donc +encore pu être heureux!» + +Puis il porta Haydée jusqu'à son appartement, la remit, toujours +évanouie, aux mains de ses femmes; et, rentrant dans son cabinet, +qu'il ferma cette fois vivement sur lui, il recopia le testament +détruit. + +Comme il achevait, le bruit d'un cabriolet entrant dans la cour se +fit entendre. Monte-Cristo s'approcha de la fenêtre et vit +descendre Maximilien et Emmanuel. + +«Bon, dit-il, il était temps!» + +Et il cacheta son testament d'un triple cachet. + +Un instant après il entendit un bruit de pas dans le salon, et +alla ouvrir lui-même. Morrel parut sur le seuil. + +Il avait devancé l'heure de près de vingt minutes. + +«Je viens trop tôt peut-être, monsieur le comte dit-il, mais je +vous avoue franchement que je n'ai pu dormir une minute, et qu'il +en a été de même de toute la maison. J'avais besoin de vous voir +fort de votre courageuse assurance pour redevenir moi-même.» + +Monte-Cristo ne put tenir à cette preuve d'affection et ce ne fut +point la main qu'il tendit au jeune homme mais ses deux bras qu'il +lui ouvrit. + +«Morrel, lui dit-il d'une voix émue, c'est un beau jour pour moi +que celui où je me sens aimé d'un homme comme vous. Bonjour, +monsieur Emmanuel. Vous venez donc avec moi, Maximilien? + +--Pardieu! dit le jeune capitaine, en aviez-vous douté? + +--Mais cependant si j'avais tort... + +--Écoutez, je vous ai regardé hier pendant toute cette scène de +provocation, j'ai pensé à votre assurance toute cette nuit, et je +me suis dit que la justice devait être pour vous, ou qu'il n'y +avait plus aucun fond à faire sur le visage des hommes. + +--Cependant, Morrel, Albert est votre ami. + +--Une simple connaissance, comte. + +--Vous l'avez vu pour la première fois le jour même que vous +m'avez vu? + +--Oui, c'est vrai; que voulez-vous? il faut que vous me le +rappeliez pour que je m'en souvienne. + +--Merci, Morrel.» + +Puis, frappant un coup sur le timbre: + +«Tiens, dit-il à Ali qui apparut aussitôt, fais porter cela chez +mon notaire. C'est mon testament, Morrel. Moi mort, vous irez en +prendre connaissance. + +--Comment! s'écria Morrel, vous mort? + +--Eh! ne faut-il pas tout prévoir, cher ami? Mais qu'avez-vous +fait hier après m'avoir quitté? + +--J'ai été chez Tortoni, où, comme je m'y attendais, j'ai trouvé +Beauchamp et Château-Renaud. Je vous avoue que je les cherchais. + +--Pour quoi faire, puisque tout cela était convenu? + +--Écoutez, comte, l'affaire est grave, inévitable. + +--En doutiez-vous? + +--Non. L'offense a été publique, et chacun en parlait déjà. + +--Eh bien? + +--Eh bien, j'espérais faire changer les armes, substituer l'épée +au pistolet. Le pistolet est aveugle. + +--Avez-vous réussi? demanda vivement Monte-Cristo avec une +imperceptible lueur d'espoir. + +--Non, car on connaît votre force à l'épée. + +--Bah! qui m'a donc trahi? + +--Les maîtres d'armes que vous avez battus. + +--Et vous avez échoué? + +--Ils ont refusé positivement. + +--Morrel, dit le comte, m'avez-vous jamais vu tirer le pistolet? + +--Jamais. + +--Eh bien, nous avons le temps, regardez.» + +Monte-Cristo prit les pistolets qu'il tenait quand Mercédès était +entrée, et collant un as de trèfle contre la plaque, en quatre +coups il enleva successivement les quatre branches du trèfle. + +À chaque coup Morrel pâlissait. + +Il examina les balles avec lesquelles Monte-Cristo exécutait ce +tour de force, et il vit qu'elles n'étaient pas plus grosses que +des chevrotines. + +«C'est effrayant, dit-il; voyez donc, Emmanuel!» + +Puis, se retournant vers Monte-Cristo: + +«Comte, dit-il, au nom du Ciel, ne tuez pas Albert! le malheureux +a une mère! + +--C'est juste, dit Monte-Cristo, et, moi, je n'en ai pas.» + +Ces mots furent prononcés avec un ton qui fit frissonner Morrel. + +«Vous êtes l'offensé, comte. + +--Sans doute; qu'est-ce que cela veut dire? + +--Cela veut dire que vous tirez le premier. + +--Je tire le premier? + +--Oh! cela, je l'ai obtenu ou plutôt exigé; nous leur faisons +assez de concessions pour qu'ils nous fissent celles-là. + +--Et à combien de pas? + +--À vingt.» + +Un effrayant sourire passa sur les lèvres du comte. + +«Morrel, dit-il, n'oubliez pas ce que vous venez de voir. + +--Aussi, dit le jeune homme, je ne compte que sur votre émotion +pour sauver Albert. + +--Moi, ému? dit Monte-Cristo. + +--Ou sur votre générosité, mon ami; sûr de votre coup comme vous +l'êtes, je puis vous dire une chose qui serait ridicule si je la +disais à un autre. + +--Laquelle? + +--Cassez-lui un bras, blessez-le, mais ne le tuez pas. + +--Morrel, écoutez encore ceci, dit le comte, je n'ai pas besoin +d'être encouragé à ménager M. de Morcerf; M. de Morcerf, je vous +l'annonce d'avance, sera si bien ménagé qu'il reviendra +tranquillement avec ses deux amis tandis que moi... + +--Eh bien, vous? + +--Oh! c'est autre chose, on me rapportera, moi. + +--Allons donc! s'écria Maximilien hors de lui. + +--C'est comme je vous l'annonce, mon cher Morrel, M. de Morcerf +me tuera.» + +Morrel regarda le comte en homme qui ne comprend plus. + +«Que vous est-il donc arrivé depuis hier soir, comte? + +--Ce qui est arrivé à Brutus la veille de la bataille de +Philippes: j'ai vu un fantôme. + +--Et ce fantôme? + +--Ce fantôme, Morrel, m'a dit que j'avais assez vécu.» + +Maximilien et Emmanuel se regardèrent; Monte-Cristo tira sa +montre. + +«Partons, dit-il, il est sept heures cinq minutes, et +le rendez-vous est pour huit heures juste.» + +Une voiture attendait toute attelée; Monte-Cristo y monta avec ses +deux témoins. + +En traversant le corridor, Monte-Cristo s'était arrêté pour +écouter devant une porte, et Maximilien et Emmanuel, qui, par +discrétion, avaient fait quelques pas en avant, crurent entendre +répondre à un sanglot par un soupir. + +À huit heures sonnantes on était au rendez-vous. + +«Nous voici arrivés, dit Morrel en passant la tête par la +portière, et nous sommes les premiers. + +--Monsieur m'excusera, dit Baptistin qui avait suivi son maître +avec une terreur indicible, mais je crois apercevoir là-bas une +voiture sous les arbres. + +--En effet, dit Emmanuel, j'aperçois deux jeunes gens qui se +promènent et semblent attendre.» + +Monte-Cristo sauta légèrement en bas de sa calèche et donna la +main à Emmanuel et à Maximilien pour les aider à descendre. + +Maximilien retint la main du comte entre les siennes. + +«À la bonne heure, dit-il, voici une main comme j'aime la voir à +un homme dont la vie repose dans la bonté de sa cause.» + +Monte-Cristo tira Morrel, non pas à part, mais d'un pas ou deux en +arrière de son beau-frère. + +«Maximilien, lui demanda-t-il, avez-vous le coeur libre?» + +Morrel regarda Monte-Cristo avec étonnement. + +«Je ne vous demande pas une confidence, cher ami, je vous adresse +une simple question; répondez oui ou non, c'est tout ce que je +vous demande. + +--J'aime une jeune fille, comte. + +--Vous l'aimez beaucoup? + +--Plus que ma vie. + +--Allons, dit Monte-Cristo, voilà encore une espérance qui +m'échappe.» + +Puis, avec un soupir: + +«Pauvre Haydée! murmura-t-il. + +--En vérité, comte! s'écria Morrel, si je vous connaissais moins, +je vous croirais moins brave que vous n'êtes! + +--Parce que je pense à quelqu'un que je vais quitter, et que je +soupire! Allons donc, Morrel, est-ce à un soldat de se connaître +si mal en courage? est-ce que c'est la vie que je regrette? +Qu'est-ce que cela me fait à moi, qui ai passé vingt ans entre la +vie et la mort, de vivre ou de mourir? D'ailleurs, soyez +tranquille, Morrel, cette faiblesse, si c'en est une, est pour +vous seul. Je sais que le monde est un salon dont il faut sortir +poliment et honnêtement, c'est-à-dire en saluant et en payant ses +dettes de jeu. + +--À la bonne heure, dit Morrel, voilà qui est parler. À propos, +avez-vous apporté vos armes? + +--Moi! pour quoi faire? J'espère bien que ces messieurs auront +les leurs. + +--Je vais m'en informer, dit Morrel. + +--Oui, mais pas de négociations, vous m'entendez? + +--Oh! soyez tranquille.» + +Morrel s'avança vers Beauchamp et Château-Renaud. Ceux-ci, voyant +le mouvement de Maximilien, firent quelques pas au-devant de lui. + +Les trois jeunes gens se saluèrent, sinon avec affabilité, du +moins avec courtoisie. + +«Pardon, messieurs, dit Morrel, mais je n'aperçois pas +M. de Morcerf! + +--Ce matin, répondit Château-Renaud, il nous a fait prévenir +qu'il nous rejoindrait sur le terrain seulement. + +--Ah!» fit Morrel. + +Beauchamp tira sa montre. + +«Huit heures cinq minutes; il n'y a pas de temps de perdu, +monsieur Morrel, dit-il. + +--Oh! répondit Maximilien, ce n'est point dans cette intention +que je le disais. + +--D'ailleurs, interrompit Château-Renaud, voici une voiture.» + +En effet, une voiture s'avançait au grand trot par une des avenues +aboutissant au carrefour où l'on se trouvait. + +«Messieurs, dit Morrel, sans doute que vous vous êtes munis de +pistolets. M. de Monte-Cristo déclare renoncer au droit qu'il +avait de se servir des siens. + +--Nous avons prévu cette délicatesse de la part du comte, +monsieur Morrel, répondit Beauchamp, et j'ai apporté des armes, +que j'ai achetées il y a huit ou dix jours, croyant que j'en +aurais besoin pour une affaire pareille. Elles sont parfaitement +neuves et n'ont encore servi à personne. Voulez-vous les visiter? + +--Oh! monsieur Beauchamp, dit Morrel en s'inclinant, lorsque vous +m'assurez que M. de Morcerf ne connaît point ces armes, vous +pensez bien, n'est-ce pas, que votre parole me suffit? + +--Messieurs, dit Château-Renaud, ce n'était point Morcerf qui +nous arrivait dans cette voiture, c'était, ma foi! c'étaient Franz +et Debray.» + +En effet, les deux jeunes gens annoncés s'avancèrent. + +«Vous ici, messieurs! dit Château-Renaud en échangeant avec chacun +une poignée de main; et par quel hasard? + +--Parce que, dit Debray, Albert nous a fait prier ce matin, de +nous trouver sur le terrain.» + +Beauchamp et Château-Renaud se regardèrent d'un air étonné. + +«Messieurs, dit Morrel, je crois comprendre. + +--Voyons! + +--Hier, dans l'après-midi, j'ai reçu une lettre de M. de Morcerf, +qui me priait de me trouver à l'Opéra. + +--Et moi aussi, dit Debray. + +--Et moi aussi, dit Franz. + +--Et nous aussi, dirent Château-Renaud et Beauchamp. + +--Il voulait que vous fussiez présents à la provocation, dit +Morrel, il veut que vous soyez présents au combat. + +--Oui, dirent les jeunes gens, c'est cela, monsieur Maximilien; +et, selon toute probabilité, vous avez deviné juste. + +--Mais, avec tout cela, murmura Château-Renaud, Albert ne vient +pas; il est en retard de dix minutes. + +--Le voilà, dit Beauchamp, il est à cheval; tenez, il vient +ventre à terre suivi de son domestique. + +--Quelle imprudence, dit Château-Renaud, de venir à cheval pour +se battre au pistolet! Moi qui lui avais si bien fait la leçon! + +--Et puis, voyez, dit Beauchamp, avec un col à sa cravate, avec +un habit ouvert, avec un gilet blanc; que ne s'est-il fait tout de +suite dessiner une mouche sur l'estomac? ç'eût été plus simple et +plus tôt fini!» + +Pendant ce temps, Albert était arrivé à dix pas du groupe que +formaient les cinq jeunes gens; il arrêta son cheval, sauta à +terre, et jeta la bride au bras de son domestique. + +Albert s'approcha. Il était pâle, ses yeux étaient rougis et +gonflés. On voyait qu'il n'avait pas dormi une seconde de toute la +nuit. Il y avait, répandue sur toute sa physionomie, une nuance de +gravité triste qui ne lui était pas habituelle. + +«Merci, messieurs, dit-il, d'avoir bien voulu vous rendre à mon +invitation: croyez que je vous suis on ne peut plus reconnaissant +de cette marque d'amitié.» + +Morrel, à l'approche de Morcerf, avait fait une dizaine de pas en +arrière et se trouvait à l'écart. + +«Et à vous aussi, monsieur Morrel, dit Albert, mes remerciements +vous appartiennent. Approchez donc, vous n'êtes pas de trop. + +--Monsieur, dit Maximilien, vous ignorez peut-être que je suis le +témoin de M. de Monte-Cristo? + +--Je n'en étais pas sûr, mais je m'en doutais. Tant mieux, plus +il y aura d'hommes d'honneur ici, plus je serai satisfait. + +--Monsieur Morrel, dit Château-Renaud, vous pouvez annoncer à +M. le comte de Monte-Cristo que M. de Morcerf est arrivé, et que +nous nous tenons à sa disposition.» + +Morrel fit un mouvement pour s'acquitter de sa commission. +Beauchamp, en même temps, tirait la boîte de pistolets de la +voiture. + +«Attendez, messieurs, dit Albert, j'ai deux mots à dire à M. le +comte de Monte-Cristo. + +--En particulier? demanda Morrel. + +--Non, monsieur, devant tout le monde.» + +Les témoins d'Albert se regardèrent tout surpris; Franz et Debray +échangèrent quelques paroles à voix basse, et Morrel, joyeux de +cet incident inattendu, alla chercher le comte, qui se promenait +dans une contre-allée avec Emmanuel. + +«Que me veut-il? demanda Monte-Cristo. + +--Je l'ignore, mais il demande à vous parler. + +--Oh! dit Monte-Cristo, qu'il ne tente pas Dieu par quelque +nouvel outrage! + +--Je ne crois pas que ce soit son intention», dit Morrel. + +Le comte s'avança, accompagné de Maximilien et d'Emmanuel: son +visage calme et plein de sérénité faisait une étrange opposition +avec le visage bouleversé d'Albert, qui s'approchait, de son côté, +suivi des quatre jeunes gens. + +À trois pas l'un de l'autre, Albert et le comte s'arrêtèrent. + +«Messieurs, dit Albert, approchez-vous; je désire que pas un mot +de ce que je vais avoir l'honneur de dire à M. le comte de Monte-Cristo +ne soit perdu; car ce que je vais avoir l'honneur de lui +dire doit être répété par vous à qui voudra l'entendre, si étrange +que mon discours vous paraisse. + +--J'attends, monsieur, dit le comte. + +--Monsieur, dit Albert d'une voix tremblante d'abord, mais qui +s'assura de plus en plus; monsieur, je vous reprochais d'avoir +divulgué la conduite de M. de Morcerf en Épire; car, si coupable +que fût M. le comte de Morcerf, je ne croyais pas que ce fût vous +qui eussiez le droit de le punir. Mais aujourd'hui, monsieur, je +sais que ce droit vous est acquis. Ce n'est point la trahison de +Fernand Mondego envers Ali-Pacha qui me rend si prompt à vous +excuser, c'est la trahison du pécheur Fernand envers vous, ce sont +les malheurs inouïs qui ont été la suite de cette trahison. Aussi +je le dis, aussi je le proclame tout haut: oui, monsieur, vous +avez eu raison de vous venger de mon père, et moi, son fils, je +vous remercie de n'avoir pas fait plus!» + +La foudre, tombée au milieu des spectateurs de cette scène +inattendue, ne les eût pas plus étonnés que cette déclaration +d'Albert. + +Quant à Monte-Cristo, ses yeux s'étaient lentement levés au ciel +avec une expression de reconnaissance infinie, et il ne pouvait +assez admirer comment cette nature fougueuse d'Albert, dont il +avait assez connu le courage au milieu des bandits romains, +s'était tout à coup pliée à cette subite humiliation. Aussi +reconnut-il l'influence de Mercédès, et comprit-il comment ce +noble coeur ne s'était pas opposé au sacrifice qu'elle savait +d'avance devoir être inutile. + +«Maintenant, monsieur, dit Albert, si vous trouvez que les excuses +que je viens de vous faire sont suffisantes, votre main, je vous +prie. Après le mérite si rare de l'infaillibilité qui semble être +le vôtre, le premier de tous les mérites, à mon avis, est de +savoir avouer ses torts. Mais cet aveu me regarde seul. J'agissais +bien selon les hommes, mais vous, vous agissiez bien selon Dieu. +Un ange seul pouvait sauver l'un de nous de la mort et l'ange est +descendu du ciel, sinon pour faire de nous deux amis, hélas! la +fatalité rend la chose impossible, mais tout au moins deux hommes +qui s'estiment.» + +Monte-Cristo, l'oeil humide, la poitrine haletante, la bouche +entrouverte, tendit à Albert une main que celui-ci saisit et +pressa avec un sentiment qui ressemblait à un respectueux effroi. + +«Messieurs, dit-il, monsieur de Monte-Cristo veut bien agréer mes +excuses. J'avais agi précipitamment envers lui. La précipitation +est mauvaise conseillère: j'avais mal agi. Maintenant ma faute est +réparée. J'espère bien que le monde ne me tiendra point pour lâche +parce que j'ai fait ce que ma conscience m'a ordonné de faire. +Mais, en tout cas, si l'on se trompait sur mon compte, ajouta le +jeune homme en relevant la tête avec fierté et comme s'il +adressait un défi à ses amis et à ses ennemis, je tâcherais de +redresser les opinions. + +--Que s'est-il donc passé cette nuit? demanda Beauchamp à +Château-Renaud; il me semble que nous jouons ici un triste rôle. + +--En effet, ce qu'Albert vient de faire est bien misérable ou +bien beau, répondit le baron. + +--Ah! voyons, demanda Debray à Franz, qu'est-ce que cela veut +dire? Comment! le comte de Monte-Cristo déshonore M. de Morcerf, +et il a eu raison aux yeux de son fils! Mais, eussé-je dix Janina +dans ma famille, je ne me croirais obligé qu'à une chose, ce +serait de me battre dix fois.» + +Quant à Monte-Cristo, le front penché, les bras inertes, écrasé +sous le poids de vingt-quatre ans de souvenirs, il ne songeait ni +à Albert, ni à Beauchamp, ni à Château-Renaud, ni à personne de +ceux qui se trouvaient là: il songeait à cette courageuse femme +qui était venue lui demander la vie de son fils, à qui il avait +offert la sienne et qui venait de la sauver par l'aveu terrible +d'un secret de famille, capable de tuer à jamais chez ce jeune +homme le sentiment de la piété filiale. + +«Toujours la Providence! murmura-t-il: ah! c'est d'aujourd'hui +seulement que je suis bien certain d'être l'envoyé de Dieu!» + + + + +XCI + +La mère et le fils. + + +Le comte de Monte-Cristo salua les cinq jeunes gens avec un +sourire plein de mélancolie et de dignité, et remonta dans sa +voiture avec Maximilien et Emmanuel. + +Albert, Beauchamp et Château-Renaud restèrent seuls sur le champ +de bataille. + +Le jeune homme attacha sur ses deux témoins un regard qui, sans +être timide, semblait pourtant leur demander leur avis sur ce qui +venait de se passer. + +«Ma foi! mon cher ami, dit Beauchamp le premier, soit qu'il eût +plus de sensibilité, soit qu'il eût moins de dissimulation, +permettez-moi de vous féliciter: voilà un dénouement bien inespéré +à une bien désagréable affaire.» + +Albert resta muet et concentré dans sa rêverie. Château-Renaud se +contenta de battre sa botte avec sa canne flexible. + +«Ne partons-nous pas? dit-il après ce silence embarrassant. + +--Quand il vous plaira, répondit Beauchamp; laissez-moi seulement +le temps de complimenter M. de Morcerf; il a fait preuve +aujourd'hui d'une générosité si chevaleresque... si rare! + +--Oh! oui, dit Château-Renaud. + +--C'est magnifique, continua Beauchamp, de pouvoir conserver sur +soi-même un empire aussi grand! + +--Assurément: quant à moi, j'en eusse été incapable, dit +Château-Renaud avec une froideur des plus significatives. + +--Messieurs, interrompit Albert, je crois que vous n'avez pas +compris qu'entre M. de Monte-Cristo et moi il s'est passé quelque +chose de bien grave... + +--Si fait, si fait, dit aussitôt Beauchamp, mais tous nos badauds +ne seraient pas à portée de comprendre votre héroïsme, et, tôt ou +tard, vous vous verriez forcé de le leur expliquer plus +énergiquement qu'il ne convient à la santé de votre corps et à la +durée de votre vie. Voulez-vous que je vous donne un conseil +d'ami? Partez pour Naples, La Haye ou Saint-Pétersbourg, pays +calmes, où l'on est plus intelligent du point d'honneur que chez +nos cerveaux brûlés de Parisiens. Une fois là, faites pas mal de +mouches au pistolet, et infiniment de contres de quarte et de +contres de tierce; rendez-vous assez oublié pour revenir +paisiblement en France dans quelques années, ou assez respectable, +quant aux exercices académiques, pour conquérir votre +tranquillité. N'est-ce pas, monsieur de Château-Renaud, que j'ai +raison? + +--C'est parfaitement mon avis, dit le gentilhomme. Rien n'appelle +les duels sérieux comme un duel sans résultat. + +--Merci, messieurs, répondit Albert avec un froid sourire; je +suivrai votre conseil, non parce que vous me le donnez, mais parce +que mon intention était de quitter la France. Je vous remercie +également du service que vous m'avez rendu en me servant de +témoins. Il est bien profondément gravé dans mon coeur, puisque, +après les paroles que je viens d'entendre, je ne me souviens plus +que de lui.» + +Château-Renaud et Beauchamp se regardèrent. L'impression était la +même sur tous deux, et l'accent avec lequel Morcerf venait de +prononcer son remerciement était empreint d'une telle résolution, +que la position fût devenue embarrassante pour tous si la +conversation eût continué. + +«Adieu, Albert», fit tout à coup Beauchamp en tendant négligemment +la main au jeune homme, sans que celui-ci parût sortir de sa +léthargie. + +En effet, il ne répondit rien à l'offre de cette main. + +«Adieu», dit à son tour Château-Renaud, gardant à la main gauche +sa petite canne, et saluant de la main droite. + +Les lèvres d'Albert murmurèrent à peine: «Adieu!» Son regard était +plus explicite; il renfermait tout un poème de colères contenues, +de fiers dédains, de généreuse indignation. + +Lorsque ses deux témoins furent remontés en voiture, il garda +quelque temps sa pose immobile et mélancolique; puis soudain, +détachant son cheval du petit arbre autour duquel son domestique +avait noué le bridon, il sauta légèrement en selle, et reprit au +galop le chemin de Paris. Un quart d'heure après, il rentrait à +l'hôtel de la rue du Helder. + +En descendant de cheval, il lui sembla, derrière le rideau de la +chambre à coucher du comte, apercevoir le visage pâle de son père; +Albert détourna la tête avec un soupir et rentra dans son petit +pavillon. + +Arrivé là, il jeta un dernier regard sur toutes ces richesses qui +lui avaient fait la vie si douce et si heureuse depuis son +enfance; il regarda encore une fois ces tableaux, dont les figures +semblaient lui sourire, et dont les paysages parurent s'animer de +vivantes couleurs. + +Puis il enleva de son châssis de chêne le portrait de sa mère, +qu'il roula, laissant vide et noir le cadre d'or qui l'entourait. + +Puis il mit en ordre ses belles armes turques, ses beaux fusils +anglais, ses porcelaines japonaises, ses coupes montées, ses +bronzes artistiques, signés Feuchères ou Barye, visita les +armoires et plaça les clefs à chacune d'elles; jeta dans un tiroir +de son secrétaire qu'il laissa ouvert, tout l'argent de poche +qu'il avait sur lui, y joignit les mille bijoux de fantaisie qui +peuplaient ses coupes, ses écrins, ses étagères; fit un inventaire +exact et précis de tout, et plaça cet inventaire à l'endroit le +plus apparent d'une table, après avoir débarrassé cette table des +livres et des papiers qui l'encombraient. + +Au commencement de ce travail, son domestique malgré l'ordre que +lui avait donné Albert de le laisser seul, était entré dans sa +chambre. + +«Que voulez-vous? lui demanda Morcerf d'un accent plus triste que +courroucé. + +--Pardon, monsieur, dit le valet de chambre, monsieur m'avait +bien défendu de le déranger, c'est vrai mais M. le comte de +Morcerf m'a fait appeler. + +--Eh bien? demanda Albert. + +--Je n'ai pas voulu me rendre chez M. le comte sans prendre les +ordres de monsieur. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que M. le comte sait sans doute que j'ai accompagné +monsieur sur le terrain. + +--C'est probable, dit Albert. + +--Et s'il me fait demander, c'est sans doute pour m'interroger +sur ce qui s'est passé là-bas. Que dois-je répondre? + +--La vérité. + +--Alors je dirai que la rencontre n'a pas eu lieu! + +--Vous direz que j'ai fait des excuses à M. le comte +de Monte-Cristo, allez.» + +Le valet s'inclina et sortit. + +Albert s'était alors remis à son inventaire. + +Comme il terminait ce travail, le bruit de chevaux piétinant dans +la cour et des roues d'une voiture ébranlant les vitres attira son +attention, il s'approcha de la fenêtre, et vit son père monter +dans sa calèche et partir. + +À peine la porte de l'hôtel fut-elle refermée derrière le comte, +qu'Albert se dirigea vers l'appartement de sa mère, et comme +personne n'était là pour l'annoncer, il pénétra jusqu'à la chambre +de Mercédès, et, le coeur gonflé de ce qu'il voyait et de ce qu'il +devinait, il s'arrêta sur le seuil. + +Comme si la même âme eût animé ces deux corps, Mercédès faisait +chez elle ce qu'Albert venait de faire chez lui. Tout était mis en +ordre: les dentelles, les parures, les bijoux, le linge, l'argent, +allaient se ranger au fond des tiroirs, dont la comtesse +assemblait soigneusement les clefs. + +Albert vit tous ces préparatifs; il les comprit, et s'écriant: «Ma +mère!» il alla jeter ses bras au cou de Mercédès. + +Le peintre qui eût pu rendre l'expression de ces deux figures eût +fait certes un beau tableau. + +En effet, tout cet appareil d'une résolution énergique qui n'avait +point fait peur à Albert pour lui-même l'effrayait pour sa mère. + +«Que faites-vous donc? demanda-t-il. + +--Que faisiez-vous? répondit-elle. + +--Ô ma mère! s'écria Albert, ému au point de ne pouvoir parler, +il n'est point de vous comme de moi! Non, vous ne pouvez pas avoir +résolu ce que j'ai décidé, car je viens vous prévenir que je dis +adieu à votre maison, et... et à vous. + +--Moi aussi, Albert, répondit Mercédès; moi aussi, je pars. +J'avais compté, je l'avoue, que mon fils m'accompagnerait; me +suis-je trompée? + +--Ma mère, dit Albert avec fermeté, je ne puis vous faire +partager le sort que je me destine: il faut que je vive désormais +sans nom et sans fortune; il faut, pour commencer l'apprentissage +de cette rude existence, que j'emprunte à un ami le pain que je +mangerai d'ici au moment où j'en gagnerai d'autre. Ainsi, ma bonne +mère, je vais de ce pas chez Franz le prier de me prêter la petite +somme que j'ai calculé m'être nécessaire. + +--Toi, mon pauvre enfant! s'écria Mercédès; toi souffrir de la +misère, souffrir de la faim! Oh! ne dis pas cela, tu briseras +toutes mes résolutions. + +--Mais non pas les miennes, ma mère, répondit Albert. Je suis +jeune, je suis fort, je crois que je suis brave, et depuis hier +j'ai appris ce que peut la volonté. Hélas! ma mère, il y a des +gens qui ont tant souffert, et qui non seulement ne sont pas morts +mais qui encore ont édifié une nouvelle fortune sur la ruine de +toutes les promesses de bonheur que le ciel leur avait faites, sur +les débris de toutes les espérances que Dieu leur avait données! +J'ai appris cela, ma mère, j'ai vu ces hommes; je sais que du fond +de l'abîme où les avait plongés leur ennemi, ils se sont relevés +avec tant de vigueur et de gloire, qu'ils ont dominé leur ancien +vainqueur et l'ont précipité à son tour. Non, ma mère, non; j'ai +rompu, à partir d'aujourd'hui, avec le passé et je n'en accepte +plus rien, pas même mon nom, parce que, vous le comprenez, vous, +n'est-ce pas, ma mère? votre fils ne peut porter le nom d'un homme +qui doit rougir devant un autre homme! + +--Albert, mon enfant, dit Mercédès, si j'avais eu un coeur plus +fort, c'est là le conseil que je t'eusse donné; ta conscience a +parlé quand ma voix éteinte se taisait; écoute ta conscience, mon +fils. Tu avais des amis, Albert, romps momentanément avec eux, mais +ne désespère pas, au nom de ta mère! La vie est belle encore à ton +âge, mon cher Albert, car à peine as-tu vingt-deux ans; et comme à +un coeur aussi pur que le tien il faut un nom sans tache, prends +celui de mon père: il s'appelait Herrera. Je te connais, mon +Albert; quelque carrière que tu suives, tu rendras en peu de temps +ce nom illustre. Alors, mon ami, reparais dans le monde plus +brillant encore de tes malheurs passés; et si cela ne doit pas +être ainsi, malgré toutes mes prévisions, laisse-moi du moins cet +espoir, à moi qui n'aurai plus que cette seule pensée, à moi qui +n'ai plus d'avenir, et pour qui la tombe commence au seuil de +cette maison. + +--Je ferai selon vos désirs, ma mère, dit le jeune homme; oui, je +partage votre espoir: la colère du ciel ne nous poursuivra pas, +vous si pure, moi si innocent. Mais puisque nous sommes résolus, +agissons promptement. M. de Morcerf a quitté l'hôtel voilà une +demi-heure à peu près; l'occasion, comme vous le voyez, est +favorable pour éviter le bruit et l'explication. + +--Je vous attends, mon fils», dit Mercédès. + +Albert courut aussitôt jusqu'au boulevard, d'où il ramena un +fiacre qui devait les conduire hors de l'hôtel, il se rappelait +certaine petite maison garnie dans la rue des Saints-Pères, où sa +mère trouverait un logement modeste, mais décent; il revint donc +chercher la comtesse. + +Au moment où le fiacre s'arrêta devant la porte, et comme Albert +en descendait, un homme s'approcha de lui et lui remit une lettre. + +Albert reconnut l'intendant. + +«Du comte», dit Bertuccio. + +Albert prit la lettre, l'ouvrit, la lut. + +Après l'avoir lue, il chercha des yeux Bertuccio, mais, pendant +que le jeune homme lisait, Bertuccio avait disparu. + +Alors Albert, les larmes aux yeux, la poitrine toute gonflée +d'émotion, rentra chez Mercédès, et, sans prononcer une parole, +lui présenta la lettre. + +Mercédès lut: + +«Albert, + +«En vous montrant que j'ai pénétré le projet auquel vous êtes sur +le point de vous abandonner, je crois vous montrer aussi que je +comprends la délicatesse. Vous voilà libre, vous quittez l'hôtel +du comte, et vous allez retirer chez vous votre mère, libre comme +vous; mais, réfléchissez-y, Albert, vous lui devez plus que vous ne +pouvez lui payer, pauvre noble coeur que vous êtes. Gardez pour vous +la lutte, réclamez pour vous la souffrance, mais épargnez-lui cette +première misère qui accompagnera inévitablement vos premiers +efforts; car elle ne mérite pas même le reflet du malheur qui la +frappe aujourd'hui, et la Providence ne veut pas que l'innocent +paie pour le coupable. + +«Je sais que vous allez quitter tous deux la maison de la rue du +Helder sans rien emporter. Comment je l'ai appris, ne cherchez +point à le découvrir. Je le sais: voilà tout. + +«Écoutez, Albert. + +«Il y a vingt-quatre ans, je revenais bien joyeux et bien fier +dans ma patrie. J'avais une fiancée, Albert, une sainte jeune +fille que j'adorais, et je rapportais à ma fiancée cent cinquante +louis amassés péniblement par un travail sans relâche. Cet argent +était pour elle, je le lui destinais, et sachant combien la mer +est perfide, j'avais enterré notre trésor dans le petit jardin de +la maison que mon père habitait à Marseille, sur les Allées de +Meilhan. + +«Votre mère, Albert, connaît bien cette pauvre chère maison. + +«Dernièrement, en venant à Paris, j'ai passé par Marseille. Je +suis allé voir cette maison aux douloureux souvenirs; et le soir, +une bêche à la main, j'ai sondé le coin où j'avais enfoui mon +trésor. La cassette de fer était encore à la même place, personne +n'y avait touché; elle est dans l'angle qu'un beau figuier, planté +par mon père le jour de ma naissance, couvre de son ombre. + +«Eh bien, Albert, cet argent qui autrefois devait aider à la vie +et à la tranquillité de cette femme que j'adorais, voilà +qu'aujourd'hui, par un hasard étrange et douloureux, il a retrouvé +le même emploi. Oh! comprenez bien ma pensée, à moi qui pourrais +offrir des millions à cette pauvre femme, et qui lui rends +seulement le morceau de pain noir oublié sous mon pauvre toit +depuis le jour où j'ai été séparé de celle que j'aimais. + +«Vous êtes un homme généreux, Albert, mais peut-être êtes-vous +néanmoins aveuglé par la fierté ou par le ressentiment; si vous me +refusez, si vous demandez à un autre ce que j'ai le droit de vous +offrir, je dirai qu'il est peu généreux à vous de refuser la vie +de votre mère offerte par un homme dont votre père a fait mourir +le père dans les horreurs de la faim et du désespoir.» + +Cette lecture finie, Albert demeura pâle et immobile en attendant +ce que déciderait sa mère. + +Mercédès leva au ciel un regard d'une ineffable expression. + +«J'accepte, dit-elle; il a le droit de payer la dot que +j'apporterai dans un couvent!» + +Et, mettant la lettre sur son coeur, elle prit le bras de son +fils, et d'un pas plus ferme qu'elle ne s'y attendait peut-être +elle-même, elle prit le chemin de l'escalier. + + + + +XCII + +Le suicide. + + +Cependant Monte-Cristo, lui aussi, était rentré en ville avec +Emmanuel et Maximilien. + +Le retour fut gai. Emmanuel ne dissimulait pas sa joie d'avoir vu +succéder la paix à la guerre, et avouait hautement ses goûts +philanthropiques. Morrel, dans un coin de la voiture, laissait la +gaieté de son beau-frère s'évaporer en paroles, et gardait pour +lui une joie tout aussi sincère, mais qui brillait seulement dans +ses regards. + +À la barrière du Trône, on rencontra Bertuccio: il attendait là, +immobile comme une sentinelle à son poste. + +Monte-Cristo passa la tête par la portière, échangea avec lui +quelques paroles à voix basse, et l'intendant disparut. + +«Monsieur le comte, dit Emmanuel en arrivant à la hauteur de la +place Royale, faites-moi jeter, je vous prie, à ma porte, afin que +ma femme ne puisse avoir un seul moment d'inquiétude ni pour vous +ni pour moi. + +--S'il n'était ridicule d'aller faire montre de son triomphe, dit +Morrel, j'inviterais M. le comte à entrer chez nous, mais M. le +comte aussi a sans doute des coeurs tremblants à rassurer. Nous +voici arrivés, Emmanuel, saluons notre ami, et laissons-le +continuer son chemin. + +--Un moment, dit Monte-Cristo, ne me privez pas ainsi d'un seul +coup de mes deux compagnons; rentrez auprès de votre charmante +femme, à laquelle je vous charge de présenter tous mes +compliments, et accompagnez-moi jusqu'aux Champs-Élysées, Morrel. + +--À merveille, dit Maximilien, d'autant plus que j'ai affaire +dans votre quartier, comte. + +--T'attendra-t-on pour déjeuner? demanda Emmanuel. + +--Non», dit le jeune homme. + +La portière se referma, la voiture continua sa route. + +«Voyez comme je vous ai porté bonheur, dit Morrel lorsqu'il fut +seul avec le comte. N'y avez-vous pas pensé? + +--Si fait, dit Monte-Cristo, voilà pourquoi je voudrais toujours +vous tenir près de moi. + +--C'est miraculeux! continua Morrel, répondant à sa propre +pensée. + +--Quoi donc? dit Monte-Cristo. + +--Ce qui vient de se passer. + +--Oui, répondit le comte avec un sourire; vous avez dit le mot, +Morrel, c'est miraculeux! + +--Car enfin, reprit Morrel, Albert est brave. + +--Très brave, dit Monte-Cristo, je l'ai vu dormir le poignard +suspendu sur sa tête. + +--Et, moi, je sais qu'il s'est battu deux fois, et très bien +battu, dit Morrel; conciliez donc cela avec la conduite de ce +matin. + +--Votre influence, toujours, reprit en souriant Monte-Cristo. + +--C'est heureux pour Albert qu'il ne soit point soldat, dit +Morrel. + +--Pourquoi cela? + +--Des excuses sur le terrain! fit le jeune capitaine en secouant +la tête. + +--Allons, dit le comte avec douceur, n'allez-vous point tomber +dans les préjugés des hommes ordinaires, Morrel? Ne conviendrez-vous +pas que puisque Albert est brave, il ne peut être lâche; +qu'il faut qu'il ait eu quelque raison d'agir comme il l'a fait ce +matin, et que partant sa conduite est plutôt héroïque qu'autre +chose? + +--Sans doute, sans doute, répondit Morrel, mais je dirai comme +l'Espagnol: il a été moins brave aujourd'hui qu'hier. + +--Vous déjeunez avec moi, n'est-ce pas, Morrel? dit le comte pour +couper court à la conversation. + +--Non pas, je vous quitte à dix heures. + +--Votre rendez-vous était donc pour déjeuner?» + +Morrel sourit et secoua la tête. + +«Mais, enfin, faut-il toujours que vous déjeuniez quelque part? + +--Cependant, si je n'ai pas faim? dit le jeune homme. + +--Oh! fit le comte, je ne connais que deux sentiments qui coupent +ainsi l'appétit: la douleur (et comme heureusement je vous vois +très gai, ce n'est point cela) et l'amour. Or, d'après ce que vous +m'avez dit à propos de votre coeur, il m'est permis de croire... + +--Ma foi, comte, répliqua gaiement Morrel, je ne dis pas non. + +--Et vous ne me contez pas cela, Maximilien? reprit le comte d'un +ton si vif, que l'on voyait tout l'intérêt qu'il eût pris à +connaître ce secret. + +--Je vous ai montré ce matin que j'avais un coeur, n'est-ce pas, +comte?» + +Pour toute réponse Monte-Cristo tendit la main au jeune homme. + +«Eh bien, continua celui-ci, depuis que ce coeur n'est plus avec +vous au bois de Vincennes, il est autre part où je vais le +retrouver. + +--Allez, dit lentement le comte, allez, cher ami, mais par grâce, +si vous éprouviez quelque obstacle, rappelez-vous que j'ai quelque +pouvoir en ce monde, que je suis heureux d'employer ce pouvoir au +profit des gens que j'aime, et que je vous aime, vous, Morrel. + +--Bien, dit le jeune homme, je m'en souviendrai comme les enfants +égoïstes se souviennent de leurs parents quand ils ont besoin +d'eux. Quand j'aurai besoin de vous, et peut-être ce moment +viendra-t-il, je m'adresserai à vous, comte. + +--Bien, je retiens votre parole. Adieu donc. + +--Au revoir.» + +On était arrivé à la porte de la maison des Champs-Élysées, +Monte-Cristo ouvrit la portière. Morrel sauta sur le pavé. + +Bertuccio attendait sur le perron. + +Morrel disparut par l'avenue de Marigny et Monte-Cristo marcha +vivement au-devant de Bertuccio. + +«Eh bien? demanda-t-il. + +--Eh bien, répondit l'intendant, elle va quitter sa maison. + +--Et son fils? + +--Florentin, son valet de chambre, pense qu'il en va faire +autant. + +--Venez.» + +Monte-Cristo emmena Bertuccio dans son cabinet, écrivit la lettre +que nous avons vue, et la remit à l'intendant. + +«Allez, dit-il, et faites diligence; à propos, faites prévenir +Haydée que je suis rentré. + +--Me voilà», dit la jeune fille, qui, au bruit de la voiture, +était déjà descendue, et dont le visage rayonnait de joie en +revoyant le comte sain et sauf. + +Bertuccio sortit. + +Tous les transports d'une fille revoyant un père chéri, tous les +délires d'une maîtresse revoyant un amant adoré, Haydée les +éprouva pendant les premiers instants de ce retour attendu par +elle avec tant d'impatience. + +Certes, pour être moins expansive, la joie de Monte-Cristo n'était +pas moins grande; la joie pour les coeurs qui ont longtemps +souffert est pareille à la rosée pour les terres desséchées par le +soleil; coeur et terre absorbent cette pluie bienfaisante qui +tombe sur eux, et rien n'en apparaît au-dehors. Depuis quelques +jours, Monte-Cristo comprenait une chose que depuis longtemps il +n'osait plus croire, c'est qu'il y avait deux Mercédès au monde, +c'est qu'il pouvait encore être heureux. + +Son oeil ardent de bonheur se plongeait avidement dans les regards +humides d'Haydée, quand tout à coup la porte s'ouvrit. Le comte +fronça le sourcil. + +«M. de Morcerf!» dit Baptistin, comme si ce mot seul renfermait +son excuse. + +En effet, le visage du comte s'éclaira. + +«Lequel, demanda-t-il, le vicomte ou le comte? + +--Le comte. + +--Mon Dieu! s'écria Haydée, n'est-ce donc point fini encore? + +--Je ne sais si c'est fini, mon enfant bien-aimée, dit Monte-Cristo +en prenant les mains de la jeune fille, mais ce que je +sais, c'est que tu n'as rien à craindre. + +--Oh! c'est cependant le misérable... + +--Cet homme ne peut rien sur moi, Haydée, dit Monte-Cristo; c'est +quand j'avais affaire à son fils qu'il fallait craindre. + +--Aussi, ce que j'ai souffert, dit la jeune fille, tu ne le +sauras jamais, mon seigneur.» + +Monte-Cristo sourit. + +«Par la tombe de mon père! dit Monte-Cristo en étendant la main +sur la tête de la jeune fille, je te jure que s'il arrive malheur, +ce ne sera point à moi. + +--Je te crois, mon seigneur, comme si Dieu me parlait», dit la +jeune fille en présentant son front au comte. + +Monte-Cristo déposa sur ce front si pur et si beau un baiser qui +fit battre à la fois deux coeurs, l'un avec violence, l'autre +sourdement. + +«Oh! mon Dieu! murmura le comte, permettriez-vous donc que je +puisse aimer encore!... Faites entrer M. le comte de Morcerf au +salon», dit-il à Baptistin, tout en conduisant la belle Grecque +vers un escalier dérobé. + +Un mot d'explication sur cette visite, attendue peut-être de +Monte-Cristo, mais inattendue sans doute pour nos lecteurs. + +Tandis que Mercédès, comme nous l'avons dit, faisait chez elle +l'espèce d'inventaire qu'Albert avait fait chez lui; tandis +qu'elle classait ses bijoux, fermait ses tiroirs, réunissait ses +clefs, afin de laisser toutes choses dans un ordre parfait, elle +ne s'était pas aperçue qu'une tête pâle et sinistre était venue +apparaître au vitrage d'une porte qui laissait entrer le jour dans +le corridor; de là, non seulement on pouvait voir, mais on pouvait +entendre. Celui qui regardait ainsi, selon toute probabilité, sans +être vu ni entendu, vit donc et entendit donc tout ce qui se +passait chez Mme de Morcerf. + +De cette porte vitrée, l'homme au visage pâle se transporta dans +la chambre à coucher du comte de Morcerf, et, arrivé là, souleva +d'une main contractée le rideau d'une fenêtre donnant sur la cour. +Il resta là dix minutes ainsi immobile, muet, écoutant les +battements de son propre coeur. Pour lui c'était bien long, dix +minutes. + +Ce fut alors qu'Albert, revenant de son rendez-vous, aperçut son +père, qui guettait son retour derrière un rideau et détourna la +tête. + +L'oeil du comte se dilata: il savait que l'insulte d'Albert à +Monte-Cristo avait été terrible, qu'une pareille insulte, dans +tous les pays du monde, entraînait un duel à mort. Or, Albert +rentrait sain et sauf, donc le comte était vengé. + +Un éclair de joie indicible illumina ce visage lugubre, comme fait +un dernier rayon de soleil avant de se perdre dans les nuages qui +semblent moins sa couche que son tombeau. + +Mais, nous l'avons dit, il attendit en vain que le jeune homme +montât à son appartement pour lui rendre compte de son triomphe. +Que son fils, avant de combattre, n'ait pas voulu voir le père +dont il allait venger l'honneur, cela se comprend; mais, l'honneur +du père vengé, pourquoi ce fils ne venait-il point se jeter dans +ses bras? + +Ce fut alors que le comte, ne pouvant voir Albert, envoya chercher +son domestique. On sait qu'Albert l'avait autorisé à ne rien +cacher au comte. + +Dix minutes après on vit apparaître sur le perron le général de +Morcerf, vêtu d'une redingote noire, ayant un col militaire, un +pantalon noir, des gants noirs. Il avait donné, à ce qu'il paraît, +des ordres antérieurs; car, à peine eut-il touché le dernier degré +du perron, que sa voiture tout attelée sortit de la remise et vint +s'arrêter devant lui. + +Son valet de chambre vint alors jeter dans la voiture un caban +militaire, raidi par les deux épées qu'il enveloppait; puis +fermant la portière, il s'assit près du cocher. + +Le cocher se pencha devant la calèche pour demander l'ordre: + +«Aux Champs-Élysées, dit le général, chez le comte de Monte-Cristo. Vite!» + +Les chevaux bondirent sous le coup de fouet qui les enveloppa; +cinq minutes après, ils s'arrêtèrent devant la maison du comte. + +M. de Morcerf ouvrit lui-même la portière, et, la voiture roulant +encore, il sauta comme un jeune homme dans la contre-allée, sonna +et disparut dans la porte béante avec son domestique. + +Une seconde après, Baptistin annonçait à M. de Monte-Cristo le +comte de Morcerf, et Monte-Cristo, reconduisant Haydée, donna +l'ordre qu'on fît entrer le comte de Morcerf dans le salon. + +Le général arpentait pour la troisième fois le salon dans toute sa +longueur, lorsqu'en se retournant il aperçut Monte-Cristo debout +sur le seuil. + +«Eh! c'est monsieur de Morcerf, dit tranquillement Monte-Cristo; +je croyais avoir mal entendu. + +--Oui c'est moi-même, dit le comte avec une effroyable +contraction des lèvres qui l'empêchait d'articuler nettement. + +--Il ne me reste donc qu'à savoir maintenant, dit Monte-Cristo, +la cause qui me procure le plaisir de voir monsieur le comte de +Morcerf de si bonne heure. + +--Vous avez eu ce matin une rencontre avec mon fils, monsieur? +dit le général. + +--Vous savez cela? répondit le comte. + +--Et je sais aussi que mon fils avait de bonnes raisons pour +désirer se battre contre vous et faire tout ce qu'il pourrait pour +vous tuer. + +--En effet, monsieur, il en avait de fort bonnes! mais vous voyez +que, malgré ces raisons-là, il ne m'a pas tué, et même qu'il ne +s'est pas battu. + +--Et cependant il vous regardait comme la cause du déshonneur de +son père, comme la cause de la ruine effroyable qui, en ce moment-ci, +accable ma maison. + +--C'est vrai, monsieur, dit Monte-Cristo avec son calme terrible; +cause secondaire, par exemple, et non principale. + +--Sans doute vous lui avez fait quelque excuse ou donné quelque +explication? + +--Je ne lui ai donné aucune explication, et c'est lui qui m'a +fait des excuses. + +--Mais à quoi attribuez-vous cette conduite? + +--À la conviction, probablement, qu'il y avait dans tout ceci un +homme plus coupable que moi. + +--Et quel était cet homme? + +--Son père. + +--Soit, dit le comte en pâlissant; mais vous savez que le +coupable n'aime pas à s'entendre convaincre de culpabilité. + +--Je sais... Aussi je m'attendais à ce qui arrive en ce moment. + +--Vous vous attendiez à ce que mon fils fût un lâche! s'écria le +comte. + +--M. Albert de Morcerf n'est point un lâche, dit Monte-Cristo. + +--Un homme qui tient à la main une épée, un homme qui, à la +portée de cette épée, tient un ennemi mortel, cet homme, s'il ne +se bat pas, est un lâche! Que n'est-il ici pour que je le lui +dise! + +--Monsieur, répondit froidement Monte-Cristo, je ne présume pas +que vous soyez venu me trouver pour me conter vos petites affaires +de famille. Allez dire cela à M. Albert, peut-être saura-t-il que +vous répondre. + +--Oh! non, non, répliqua le général avec un sourire aussitôt +disparu qu'éclos, non, vous avez raison, je ne suis pas venu pour +cela! Je suis venu pour vous dire que, moi aussi, je vous regarde +comme mon ennemi! Je suis venu pour vous dire que je vous hais +d'instinct! qu'il me semble que je vous ai toujours connu, +toujours haï! Et qu'enfin, puisque les jeunes gens de ce siècle ne +se battent plus, c'est à nous de nous battre... Est-ce votre avis, +monsieur? + +--Parfaitement. Aussi, quand je vous ai dit que j'avais prévu ce +qui m'arrivait, c'est de l'honneur de votre visite que je voulais +parler. + +--Tant mieux... vos préparatifs sont faits, alors? + +--Ils le sont toujours, monsieur. + +--Vous savez que nous nous battrons jusqu'à la mort de l'un de +nous deux? dit le général, les dents serrées par la rage. + +--Jusqu'à la mort de l'un de nous deux, répéta le comte de Monte-Cristo +en faisant un léger mouvement de tête de haut en bas. + +--Partons alors, nous n'avons pas besoin de témoins. + +--En effet, dit Monte-Cristo, c'est inutile, nous nous +connaissons si bien! + +--Au contraire, dit le comte, c'est que nous ne nous connaissons +pas. + +--Bah! dit Monte-Cristo avec le même flegme désespérant, voyons +un peu. N'êtes-vous pas le soldat Fernand qui a déserté la veille +de la bataille de Waterloo? N'êtes-vous pas le lieutenant Fernand +qui a servi de guide et d'espion à l'armée française en Espagne? +N'êtes-vous pas le colonel Fernand qui a trahi, vendu, assassiné +son bienfaiteur Ali? Et tous ces Fernand-là réunis n'ont-ils pas +fait le lieutenant général comte de Morcerf, pair de France? + +--Oh! s'écria le général, frappé par ces paroles comme par un fer +rouge; oh! misérable, qui me reproches ma honte au moment peut-être +où tu vas me tuer, non, je n'ai point dit que je t'étais +inconnu; je sais bien, démon, que tu as pénétré dans la nuit du +passé, et que tu y as lu, à la lueur de quel flambeau, je +l'ignorais, chaque page de ma vie! mais peut-être y a-t-il encore +plus d'honneur en moi, dans mon opprobre, qu'en toi sous tes +dehors pompeux. Non, non, je te suis connu, je le sais, mais c'est +toi que je ne connais pas, aventurier cousu d'or et de pierreries! +Tu t'es fait appeler à Paris le comte de Monte-Cristo; en Italie, +Simbad le Marin; à Malte, que sais-je? moi, je l'ai oublié. Mais +c'est ton nom réel que je te demande, c'est ton vrai nom que je +veux savoir, au milieu de tes cent noms, afin que je le prononce +sur le terrain du combat au moment où je t'enfoncerai mon épée +dans le coeur.» + +Le comte de Monte-Cristo pâlit d'une façon terrible; son oeil +fauve s'embrasa d'un feu dévorant; il fit un bond vers le cabinet +attenant à sa chambre, et en moins d'une seconde, arrachant sa +cravate, sa redingote et son gilet, il endossa une petite veste de +marin et se coiffa d'un chapeau de matelot, sous lequel se +déroulèrent ses longs cheveux noirs. + +Il revint ainsi, effrayant, implacable, marchant les bras croisés +au-devant du général, qui n'avait rien compris à sa disparition, +qui l'attendait, et qui, sentant ses dents claquer et ses jambes +se dérober sous lui, recula d'un pas et ne s'arrêta qu'en trouvant +sur une table un point d'appui pour sa main crispée. + +«Fernand! lui cria-t-il, de mes cent noms, je n'aurais besoin de +t'en dire qu'un seul pour te foudroyer; mais ce nom, tu le +devines, n'est-ce pas? ou plutôt tu te le rappelles? car, malgré +tous mes chagrins, toutes mes tortures, je te montre aujourd'hui +un visage que le bonheur de la vengeance rajeunit, un visage que +tu dois avoir vu bien souvent dans tes rêves depuis ton mariage... +avec Mercédès, ma fiancée!» + +Le général, la tête renversée en arrière, les mains étendues, le +regard fixe, dévora en silence ce terrible spectacle; puis, allant +chercher la muraille comme point d'appui, il s'y glissa lentement +jusqu'à la porte par laquelle il sortit à reculons, en laissant +échapper ce seul cri lugubre, lamentable, déchirant: + +«Edmond Dantès!» + +Puis, avec des soupirs qui n'avaient rien d'humain, il se traîna +jusqu'au péristyle de la maison, traversa la cour en homme ivre, +et tomba dans les bras de son valet de chambre en murmurant +seulement d'une voix inintelligible: + +«À l'hôtel! à l'hôtel!» + +En chemin, l'air frais et la honte que lui causait l'attention de +ses gens le remirent en état d'assembler ses idées; mais le trajet +fut court, et, à mesure qu'il se rapprochait de chez lui, le comte +sentait se renouveler toutes ses douleurs. + +À quelques pas de la maison, le comte fit arrêter et descendit. La +porte de l'hôtel était toute grande ouverte; un fiacre, tout +surpris d'être appelé dans cette magnifique demeure, stationnait +au milieu de la cour; le comte regarda ce fiacre avec effroi, mais +sans oser interroger personne, et s'élança dans son appartement. + +Deux personnes descendaient l'escalier, il n'eut que le temps de +se jeter dans un cabinet pour les éviter. + +C'était Mercédès, appuyée au bras de son fils, qui tous deux +quittaient l'hôtel. + +Ils passèrent à deux lignes du malheureux, qui, caché derrière la +portière de damas, fut effleuré en quelque sorte par la robe de +soie de Mercédès, et qui sentit à son visage la tiède haleine de +ces paroles prononcées par son fils: + +«Du courage, ma mère! Venez, venez, nous ne sommes plus ici chez +nous.» + +Les paroles s'éteignirent, les pas s'éloignèrent. + +Le général se redressa, suspendu par ses mains crispées au rideau +de damas; il comprimait le plus horrible sanglot qui fût jamais +sorti de la poitrine d'un père, abandonné à la fois par sa femme +et par son fils... + +Bientôt il entendit claquer la portière en fer du fiacre, puis la +voix du cocher, puis le roulement de la lourde machine ébranla les +vitres; alors il s'élança dans sa chambre à coucher pour voir +encore une fois tout ce qu'il avait aimé dans le monde; mais le +fiacre partit sans que la tête de Mercédès ou celle d'Albert eût +paru à la portière, pour donner à la maison solitaire, pour donner +au père et à l'époux abandonné le dernier regard, l'adieu et le +regret, c'est-à-dire le pardon. + +Aussi, au moment même où les roues du fiacre ébranlaient le pavé +de la voûte, un coup de feu retentit, et une fumée sombre sortit +par une des vitres de cette fenêtre de la chambre à coucher, +brisée par la force de l'explosion. + + + + +XCIII + +Valentine. + + +On devine où Morrel avait affaire et chez qui était son rendez-vous. + +Aussi Morrel, en quittant Monte-Cristo, s'achemina-t-il lentement +vers la maison de Villefort. + +Nous disons lentement: c'est que Morrel avait plus d'une demi-heure +à lui pour faire cinq cents pas; mais, malgré ce temps plus +que suffisant, il s'était empressé de quitter Monte-Cristo, ayant +hâte d'être seul avec ses pensées. + +Il savait bien son heure, l'heure à laquelle Valentine, assistant +au déjeuner de Noirtier, était sûre de ne pas être troublée dans +ce pieux devoir. Noirtier et Valentine lui avaient accordé deux +visites par semaine, et il venait profiter de son droit. + +Il arriva, Valentine l'attendait. Inquiète, presque égarée, elle +lui saisit la main, et l'amena devant son grand-père. + +Cette inquiétude, poussée, comme nous le disons, presque jusqu'à +l'égarement, venait du bruit que l'aventure de Morcerf avait fait +dans le monde, on savait (le monde sait toujours) l'aventure de +l'Opéra. Chez Villefort, personne ne doutait qu'un duel ne fût la +conséquence forcée de cette aventure; Valentine, avec son instinct +de femme, avait deviné que Morrel serait le témoin de Monte-Cristo, +et avec le courage bien connu du jeune homme, avec cette +amitié profonde qu'elle lui connaissait pour le comte, elle +craignait qu'il n'eût point la force de se borner au rôle passif +qui lui était assigné. + +On comprend donc avec quelle avidité les détails furent demandés, +donnés et reçus, et Morrel put lire une indicible joie dans les +yeux de sa bien-aimée quand elle sut que cette terrible affaire +avait eu une issue non moins heureuse qu'inattendue. + +«Maintenant, dit Valentine en faisant signe à Morrel de s'asseoir +à côté du vieillard et en s'asseyant elle-même sur le tabouret où +reposaient ses pieds, maintenant, parlons un peu de nos affaires. +Vous savez, Maximilien, que bon papa avait eu un instant l'idée de +quitter la maison et de prendre un appartement hors de l'hôtel de +M. de Villefort? + +--Oui, certes, dit Maximilien, je me rappelle ce projet, et j'y +avais même fort applaudi. + +--Eh bien, dit Valentine, applaudissez encore, Maximilien, car bon +papa y revient. + +--Bravo! dit Maximilien. + +--Et savez-vous, dit Valentine, quelle raison donne bon papa pour +quitter la maison?» + +Noirtier regardait sa fille pour lui imposer silence de l'oeil; +mais Valentine ne regardait point Noirtier; ses yeux, son regard, +son sourire, tout était pour Morrel. + +«Oh! quelle que soit la raison que donne M. Noirtier, s'écria +Morrel, je déclare qu'elle est bonne. + +--Excellente, dit Valentine: il prétend que l'air du faubourg +Saint-Honoré ne vaut rien pour moi. + +--En effet, dit Morrel; écoutez, Valentine, M. Noirtier pourrait +bien avoir raison; depuis quinze jours, je trouve que votre santé +s'altère. + +--Oui, un peu, c'est vrai, répondit Valentine; aussi bon papa +s'est constitué mon médecin, et comme bon papa sait tout, j'ai la +plus grande confiance en lui. + +--Mais enfin il est donc vrai que vous souffrez, Valentine? +demanda vivement Morrel. + +--Oh! mon Dieu! cela ne s'appelle pas souffrir: je ressens un +malaise général, voilà tout; j'ai perdu l'appétit, et il me semble +que mon estomac soutient une lutte pour s'habituer à quelque +chose.» + +Noirtier ne perdait pas une des paroles de Valentine. + +«Et quel est le traitement que vous suivez pour cette maladie +inconnue? + +--Oh! bien simple, dit Valentine; j'avale tous les matins une +cuillerée de la potion qu'on apporte pour mon grand-père; quand je +dis une cuillerée, j'ai commencé par une, et maintenant j'en suis +à quatre. Mon grand-père prétend que c'est une panacée.» + +Valentine souriait; mais il y avait quelque chose de triste et de +souffrant dans son sourire. + +Maximilien, ivre d'amour, la regardait en silence; elle était bien +belle, mais sa pâleur avait pris un ton plus mat, ses yeux +brillaient d'un feu plus ardent que d'habitude, et ses mains, +ordinairement d'un blanc de nacre, semblaient des mains de cire +qu'une nuance jaunâtre envahit avec le temps. + +De Valentine, le jeune homme porta les yeux sur Noirtier; celui-ci +considérait avec cette étrange et profonde intelligence la jeune +fille absorbée dans son amour; mais lui aussi, comme Morrel, +suivait ces traces d'une sourde souffrance, si peu visible +d'ailleurs qu'elle avait échappé à l'oeil de tous, excepté celui +du père et de l'amant. + +«Mais, dit Morrel, cette potion dont vous êtes arrivée jusqu'à +quatre cuillerées, je la voyais médicamentée pour M. Noirtier? + +--Je sais que c'est fort amer, dit Valentine, si amer que tout ce +que je bois après cela me semble avoir le même goût.» + +Noirtier regarda sa fille d'un ton interrogateur. + +«Oui, bon papa, dit Valentine, c'est comme cela. Tout à l'heure, +avant de descendre chez vous, j'ai bu un verre d'eau sucrée; eh +bien, j'en ai laissé la moitié tant cette eau m'a paru amère.» + +Noirtier pâlit, et fit signe qu'il voulait parler. + +Valentine se leva pour aller chercher le dictionnaire. + +Noirtier la suivait des yeux avec une angoisse visible. + +En effet, le sang montait à la tête de la jeune fille, ses joues +se colorèrent. + +«Tiens! s'écria-t-elle sans rien perdre de sa gaieté, c'est +singulier: un éblouissement! Est-ce donc le soleil qui m'a frappé +dans les yeux?...» + +Et elle s'appuya à l'espagnolette de la fenêtre. + +«Il n'y a pas de soleil», dit Morrel encore plus inquiet de +l'expression du visage de Noirtier que de l'indisposition de +Valentine. + +Et il courut à Valentine. + +La jeune fille sourit. + +«Rassure-toi, bon père, dit-elle à Noirtier: rassurez-vous, +Maximilien, ce n'est rien, et la chose est déjà passée: mais, +écoutez donc! n'est-ce pas le bruit d'une voiture que j'entends +dans la cour?» + +Elle ouvrit la porte de Noirtier, courut à une fenêtre du +corridor, et revint précipitamment. + +«Oui, dit-elle, c'est Mme Danglars et sa fille qui viennent nous +faire une visite. Adieu, je me sauve, car on me viendrait chercher +ici; ou plutôt, au revoir, restez près de bon papa, monsieur +Maximilien, je vous promets de ne pas les retenir.» + +Morrel la suivit des yeux, la vit refermer la porte, et l'entendit +monter le petit escalier qui conduisait à la fois chez +Mme de Villefort et chez elle. + +Dès qu'elle eut disparu, Noirtier fit signe à Morrel de prendre le +dictionnaire. Morrel obéit; il s'était, guidé par Valentine, +promptement habitué à comprendre le vieillard. + +Cependant, quelque habitude qu'il eût, et comme il fallait passer +en revue une partie des vingt-quatre lettres de l'alphabet, et +trouver chaque mot dans le dictionnaire, ce ne fut qu'au bout de +dix minutes que la pensée du vieillard fut traduite par ces +paroles: + +«Cherchez le verre d'eau et la carafe qui sont dans la chambre de +Valentine.» + +Morrel sonna aussitôt le domestique qui avait remplacé Barrois, et +au nom de Noirtier lui donna cet ordre. + +Le domestique revint un instant après. + +La carafe et le verre étaient entièrement vides. + +Noirtier fit signe qu'il voulait parler. + +«Pourquoi le verre et la carafe sont-ils vides? demanda-t-il. +Valentine a dit qu'elle n'avait bu que la moitié du verre.» + +La traduction de cette nouvelle demande prit encore cinq minutes. + +«Je ne sais, dit le domestique; mais la femme de chambre est dans +l'appartement de Mlle Valentine: c'est peut-être elle qui les a +vidés. + +--Demandez-le-lui», dit Morrel, traduisant cette fois la pensée +de Noirtier par le regard. + +Le domestique sortit, et presque aussitôt rentra. + +«Mlle Valentine a passé par sa chambre pour se rendre dans celle +de Mme de Villefort, dit-il; et, en passant, comme elle avait +soif, elle a bu ce qui restait dans le verre; quant à la carafe, +M. Édouard l'a vidée pour faire un étang à ses canards.» + +Noirtier leva les yeux au ciel comme fait un joueur qui joue sur +un coup tout ce qu'il possède. + +Dès lors, les yeux du vieillard se fixèrent sur la porte et ne +quittèrent plus cette direction. + +C'était, en effet, Mme Danglars et sa fille que Valentine avait +vues; on les avait conduites à la chambre de Mme de Villefort, qui +avait dit qu'elle recevrait chez elle; voilà pourquoi Valentine +avait passé par son appartement: sa chambre étant de plain-pied +avec celle de sa belle-mère, et les deux chambres n'étant séparées +que par celle d'Édouard. + +Les deux femmes entrèrent au salon avec cette espèce de raideur +officielle qui fait présager une communication. + +Entre gens du même monde, une nuance est bientôt saisie. +Mme de Villefort répondit à cette solennité par de la solennité. + +En ce moment, Valentine entra, et les révérences recommencèrent. + +«Chère amie, dit la baronne, tandis que les deux jeunes filles se +prenaient les mains, je venais avec Eugénie vous annoncer la +première le très prochain mariage de ma fille avec le prince +Cavalcanti.» + +Danglars avait maintenu le titre de prince. Le banquier populaire +avait trouvé que cela faisait mieux que comte. + +«Alors, permettez que je vous fasse mes sincères compliments, +répondit Mme de Villefort. M. le prince Cavalcanti paraît un jeune +homme plein de rares qualités. + +--Écoutez, dit la baronne en souriant; si nous parlons comme deux +amies, je dois vous dire que le prince ne nous paraît pas encore +être ce qu'il sera. Il a en lui un peu de cette étrangeté qui nous +fait, à nous autres Français, reconnaître du premier coup d'oeil +un gentilhomme italien ou allemand. Cependant il annonce un fort +bon coeur, beaucoup de finesse d'esprit, et quant aux convenances, +M. Danglars prétend que la fortune est majestueuse; c'est son mot. + +--Et puis, dit Eugénie en feuilletant l'album de +Mme de Villefort, ajoutez, madame, que vous avez une inclination +toute particulière pour ce jeune homme. + +--Et, dit Mme de Villefort, je n'ai pas besoin de vous demander +si vous partagez cette inclination? + +--Moi! répondit Eugénie avec son aplomb ordinaire, oh! pas le +moins du monde, madame; ma vocation, à moi, n'était pas de +m'enchaîner aux soins d'un ménage ou aux caprices d'un homme, quel +qu'il fût. Ma vocation était d'être artiste et libre par +conséquent de mon coeur, de ma personne et de ma pensée.» + +Eugénie prononça ces paroles avec un accent si vibrant et si +ferme, que le rouge en monta au visage de Valentine. La craintive +jeune fille ne pouvait comprendre cette nature vigoureuse qui +semblait n'avoir aucune des timidités de la femme. + +«Au reste, continua-t-elle, puisque je suis destinée à être +mariée, bon gré, mal gré, je dois remercier la Providence qui m'a +du moins procuré les dédains de M. Albert de Morcerf; sans cette +Providence, je serais aujourd'hui la femme d'un homme perdu +d'honneur. + +--C'est pourtant vrai, dit la baronne avec cette étrange naïveté +que l'on trouve quelquefois chez les grandes dames, et que les +fréquentations roturières ne peuvent leur faire perdre tout à +fait, c'est pourtant vrai, sans cette hésitation des Morcerf, ma +fille épousait ce M. Albert: le général y tenait beaucoup, il +était même venu pour forcer la main à M. Danglars; nous l'avons +échappé belle. + +--Mais, dit timidement Valentine, est-ce que toute cette honte du +père rejaillit sur le fils? M. Albert me semble bien innocent de +toutes ces trahisons du général. + +--Pardon, chère amie, dit l'implacable jeune fille; M. Albert en +réclame et en mérite sa part: il paraît qu'après avoir provoqué +hier M. de Monte-Cristo à l'Opéra, il lui a fait aujourd'hui des +excuses sur le terrain. + +--Impossible! dit Mme de Villefort. + +--Ah! chère amie, dit Mme Danglars avec cette même naïveté que +nous avons déjà signalée, la chose est certaine; je le sais de +M. Debray, qui était présent à l'explication.» + +Valentine aussi savait la vérité, mais elle ne répondait pas. +Repoussée par un mot dans ses souvenirs, elle se retrouvait en +pensée dans la chambre de Noirtier, où l'attendait Morrel. + +Plongée dans cette espèce de contemplation intérieure, Valentine +avait depuis un instant cessé de prendre part à la conversation; +il lui eût même été impossible de répéter ce qui avait été dit +depuis quelques minutes, quand tout à coup la main de +Mme Danglars, en s'appuyant sur son bras, la tira de sa rêverie. + +«Qu'y a-t-il, madame? dit Valentine en tressaillant au contact des +doigts de Mme Danglars, comme elle eût tressailli à un contact +électrique. + +--Il y a, ma chère Valentine, dit la baronne, que vous souffrez +sans doute? + +--Moi? fit la jeune fille en passant sa main sur son front +brûlant. + +--Oui; regardez-vous dans cette glace; vous avez rougi et pâli +successivement trois ou quatre fois dans l'espace d'une minute. + +--En effet, s'écria Eugénie, tu es bien pâle! + +--Oh! ne t'inquiète pas, Eugénie; je suis comme cela depuis +quelques jours.» + +Et si peu rusée qu'elle fût, la jeune fille comprit que c'était +une occasion de sortir. D'ailleurs, Mme de Villefort vint à son +aide. + +«Retirez-vous, Valentine, dit-elle; vous souffrez réellement et +ces dames voudront bien vous pardonner; buvez un verre d'eau pure +et cela vous remettra.» + +Valentine embrassa Eugénie, salua Mme Danglars déjà levée pour se +retirer, et sortit. + +«Cette pauvre enfant, dit Mme de Villefort quand Valentine eut +disparu, elle m'inquiète sérieusement, et je ne serais pas étonnée +quand il lui arriverait quelque accident grave.» + +Cependant Valentine, dans une espèce d'exaltation dont elle ne se +rendait pas compte, avait traversé la chambre d'Édouard sans +répondre à je ne sais quelle méchanceté de l'enfant, et par chez +elle avait atteint le petit escalier. Elle en avait franchi tous +les degrés moins les trois derniers; elle entendait déjà la voix +de Morrel, lorsque tout à coup un nuage passa devant ses yeux, son +pied raidi manqua la marche, ses mains n'eurent plus de force pour +la retenir à la rampe, et froissant la cloison, elle roula du haut +des trois derniers degrés plutôt qu'elle ne les descendit. + +Morrel ne fit qu'un bond; il ouvrit la porte, et trouva Valentine +étendue sur le palier. + +Rapide comme l'éclair, il l'enleva entre ses bras et l'assit dans +un fauteuil. Valentine rouvrit les yeux. + +«Oh! maladroite que je suis, dit-elle avec une fiévreuse +volubilité; je ne sais donc plus me tenir? j'oublie qu'il y a +trois marches avant le palier! + +--Vous vous êtes blessée peut-être, Valentine? s'écria Morrel. +Oh! mon Dieu! mon Dieu!» + +Valentine regarda autour d'elle: elle vit le plus profond effroi +peint dans les yeux de Noirtier. + +«Rassure-toi, bon père, dit-elle en essayant de sourire; ce n'est +rien, ce n'est rien... la tête m'a tourné, voilà tout. + +--Encore un étourdissement! dit Morrel joignant les mains. Oh! +faites-y attention, Valentine, je vous supplie. + +--Mais non, dit Valentine, mais non, je vous dis que tout est +passé et que ce n'était rien. Maintenant, laissez-moi vous +apprendre une nouvelle: dans huit jours, Eugénie se marie, et dans +trois jours il y a une espèce de grand festin, un repas de +fiançailles. Nous sommes tous invités, mon père, Mme de Villefort +et moi... à ce que j'ai cru comprendre, du moins. + +--Quand sera-ce donc notre tour de nous occuper de ces détails? +Oh! Valentine, vous qui pouvez tant de choses sur notre bon papa, +tâchez qu'il vous réponde: _bientôt_! + +--Ainsi, demanda Valentine, vous comptez sur moi pour stimuler la +lenteur et réveiller la mémoire de bon papa? + +--Oui, s'écria Morrel. Mon Dieu! mon Dieu! faites vite. Tant que +vous ne serez pas à moi, Valentine, il me semblera toujours que +vous allez m'échapper. + +--Oh! répondit Valentine avec un mouvement convulsif, oh! en +vérité, Maximilien, vous êtes trop craintif, pour un officier, +pour un soldat qui, dit-on, n'a jamais connu la peur. Ha! ha! ha!» + +Et elle éclata d'un rire strident et douloureux; ses bras se +raidirent et se tournèrent, sa tête se renversa sur son fauteuil +et elle demeura sans mouvement. + +Le cri de terreur que Dieu enchaînait aux lèvres de Noirtier +jaillit de son regard. + +Morrel comprit; il s'agissait d'appeler du secours. + +Le jeune homme se pendit à la sonnette; la femme de chambre qui +était dans l'appartement de Valentine et le domestique qui avait +remplacé Barrois accoururent simultanément. + +Valentine était si pâle, si froide, si inanimée, que, sans écouter +ce qu'on leur disait, la peur qui veillait sans cesse dans cette +maison maudite les prit, et qu'ils s'élancèrent par les corridors +en criant au secours. + +Mme Danglars et Eugénie sortaient en ce moment même; elles purent +encore apprendre la cause de toute cette rumeur. + +«Je vous l'avais bien dit! s'écria Mme de Villefort. Pauvre +petite.» + + + + +XCIV + +L'aveu. + + +Au même instant, on entendit la voix de M. de Villefort, qui de +son cabinet criait: + +«Qu'y a-t-il?» + +Morrel consulta du regard Noirtier, qui venait de reprendre tout +son sang-froid, et qui d'un coup d'oeil lui indiqua le cabinet où +déjà une fois, dans une circonstance à peu près pareille, il +s'était réfugié. + +Il n'eut que le temps de prendre son chapeau et de s'y jeter tout +haletant. On entendait les pas du procureur du roi dans le +corridor. + +Villefort se précipita dans la chambre, courut à Valentine et la +prit entre ses bras. + +«Un médecin! un médecin!... M. d'Avrigny! cria Villefort, ou +plutôt j'y vais moi-même.» + +Et il s'élança hors de l'appartement. + +Par l'autre porte s'élançait Morrel. + +Il venait d'être frappé au coeur par un épouvantable souvenir: +cette conversation entre Villefort et le docteur, qu'il avait +entendue la nuit où mourut Mme de Saint-Méran, lui revenait à la +mémoire; ces symptômes, portés à un degré moins effrayant, étaient +les mêmes qui avaient précédé la mort de Barrois. + +En même temps il lui avait semblé entendre bruire à son oreille +cette voix de Monte-Cristo, qui lui avait dit, il y avait deux +heures à peine: + +«De quelque chose que vous ayez besoin, Morrel, venez à moi, je +peux beaucoup.» + +Plus rapide que la pensée, il s'élança donc du faubourg Saint-Honoré +dans la rue Matignon, et de la rue Matignon dans l'avenue +des Champs-Élysées. + +Pendant ce temps, M. de Villefort arrivait, dans un cabriolet de +place, à la porte de M. d'Avrigny; il sonna avec tant de violence, +que le concierge vint ouvrir d'un air effrayé. Villefort s'élança +dans l'escalier sans avoir la force de rien dire. Le concierge le +connaissait et le laissa en criant seulement: + +«Dans son cabinet, M. le procureur du roi, dans son cabinet!» + +Villefort en poussait déjà ou plutôt en enfonçait la porte. + +«Ah! dit le docteur, c'est vous! + +--Oui, dit Villefort en refermant la porte derrière lui; oui, +docteur, c'est moi qui viens vous demander à mon tour si nous +sommes bien seuls. Docteur, ma maison est une maison maudite! + +--Quoi! dit celui-ci froidement en apparence, mais avec une +profonde émotion intérieure, avez-vous encore quelque malade? + +--Oui, docteur! s'écria Villefort en saisissant d'une main +convulsive une poignée de cheveux, oui!» + +Le regard de d'Avrigny signifia: «Je vous l'avais prédit.» + +Puis ses lèvres accentuèrent lentement ces mots: + +«Qui va donc mourir chez vous et quelle nouvelle victime va nous +accuser de faiblesse devant Dieu?» + +Un sanglot douloureux jaillit du coeur de Villefort; il s'approcha +du médecin, et lui saisissant le bras: + +«Valentine! dit-il, c'est le tour de Valentine! + +--Votre fille! s'écria d'Avrigny, saisi de douleur et de +surprise. + +--Vous voyez que vous vous trompiez, murmura le magistrat; venez +la voir, et sur son lit de douleur, demandez-lui pardon de l'avoir +soupçonnée. + +--Chaque fois que vous m'avez prévenu, dit M. d'Avrigny, il était +trop tard: n'importe, j'y vais; mais hâtons-nous, monsieur, avec +les ennemis qui frappent chez vous, il n'y a pas de temps à +perdre. + +--Oh! cette fois, docteur, vous ne me reprocherez plus ma +faiblesse. Cette fois, je connaîtrai l'assassin et je frapperai. + +--Essayons de sauver la victime avant de penser à la venger, dit +d'Avrigny. Venez.» + +Et le cabriolet qui avait amené Villefort le ramena au grand trot, +accompagné de d'Avrigny, au moment même où, de son côté, Morrel +frappait à la porte de Monte-Cristo. + +Le comte était dans son cabinet, et, fort soucieux, lisait un mot +que Bertuccio venait de lui envoyer à la hâte. + +En entendant annoncer Morrel, qui le quittait il y avait deux +heures à peine, le comte releva la tête. + +Pour lui, comme pour le comte, il s'était sans doute passé bien +des choses pendant ces deux heures, car le jeune homme, qui +l'avait quitté le sourire sur les lèvres revenait le visage +bouleversé. + +Il se leva et s'élança au-devant de Morrel. + +«Qu'y a-t-il donc, Maximilien? Lui demanda-t-il; vous êtes pâle, +et votre front ruisselle de sueur.» + +Morrel tomba sur un fauteuil plutôt qu'il ne s'assit. + +«Oui, dit-il, je suis venu vite, j'avais besoin de vous parler. + +--Tout le monde se porte bien dans votre famille? demanda le +comte avec un ton de bienveillance affectueuse à la sincérité de +laquelle personne ne se fût trompé. + +--Merci, comte, merci, dit le jeune homme visiblement embarrassé +pour commencer l'entretien; oui, dans ma famille tout le monde se +porte bien. + +--Tant mieux; cependant vous avez quelque chose à me dire? reprit +le comte, de plus en plus inquiet. + +--Oui, dit Morrel, c'est vrai je viens de sortir d'une maison où +la mort venait d'entrer, pour accourir à vous. + +--Sortez-vous donc de chez M. de Morcerf? demanda Monte-Cristo. + +--Non, dit Morrel; quelqu'un est-il mort chez M. de Morcerf? + +--Le général vient de se brûler la cervelle, répondit Monte-Cristo. + +--Oh! l'affreux malheur! s'écria Maximilien. + +--Pas pour la comtesse, pas pour Albert, dit Monte-Cristo; mieux +vaut un père et un époux mort qu'un père et un époux déshonoré; le +sang lavera la honte. + +--Pauvre comtesse! dit Maximilien, c'est elle que je plains +surtout, une si noble femme! + +--Plaignez aussi Albert, Maximilien; car, croyez-le, c'est le +digne fils de la comtesse. Mais revenons à vous: vous accouriez +vers moi, m'avez-vous dit; aurais-je le bonheur que vous eussiez +besoin de moi? + +--Oui, j'ai besoin de vous, c'est-à-dire que j'ai cru comme un +insensé que vous pouviez me porter secours dans une circonstance +où Dieu seul peut me secourir. + +--Dites toujours, répondit Monte-Cristo. + +--Oh! dit Morrel, je ne sais en vérité s'il m'est permis de +révéler un pareil secret à des oreilles humaines; mais la fatalité +m'y pousse, la nécessité m'y contraint, comte.» + +Morrel s'arrêta hésitant. + +«Croyez-vous que je vous aime? dit Monte-Cristo, prenant +affectueusement la main du jeune homme entre les siennes. + +--Oh! tenez, vous m'encouragez, et puis quelque chose me dit là +(Morrel posa la main sur son coeur) que je ne dois pas avoir de +secret pour vous. + +--Vous avez raison, Morrel, c'est Dieu qui parle à votre coeur, +et c'est votre coeur qui vous parle. Redites-moi ce que vous dit +votre coeur. + +--Comte, voulez-vous me permettre d'envoyer Baptistin demander de +votre part des nouvelles de quelqu'un que vous connaissez? + +--Je me suis mis à votre disposition, à plus forte raison j'y +mets mes domestiques. + +--Oh! c'est que je ne vivrai pas, tant que je n'aurai pas la +certitude qu'elle va mieux. + +--Voulez-vous que je sonne Baptistin? + +--Non, je vais lui parler moi-même.» + +Morrel sortit, appela Baptistin et lui dit quelques mots tout bas. +Le valet de chambre partit tout courant. + +«Eh bien, est-ce fait? demanda Monte-Cristo en voyant reparaître +Morrel. + +--Oui, et je vais être un peu plus tranquille. + +--Vous savez que j'attends, dit Monte-Cristo souriant. + +--Oui, et, moi, je parle. Écoutez, un soir je me trouvais dans un +jardin; j'étais caché par un massif d'arbres, nul ne se doutait +que je pouvais être là. Deux personnes passèrent près de moi; +permettez que je taise provisoirement leurs noms, elles causaient +à voix basse, et cependant j'avais un tel intérêt à entendre leurs +paroles que je ne perdais pas un mot de ce qu'elles disaient. + +--Cela s'annonce lugubrement, si j'en crois votre pâleur et votre +frisson, Morrel. + +--Oh oui! bien lugubrement, mon ami! Il venait de mourir +quelqu'un chez le maître du jardin où je me trouvais; l'une des +deux personnes dont j'entendais la conversation était le maître de +ce jardin, et l'autre était le médecin. Or, le premier confiait au +second ses craintes et ses douleurs; car c'était la seconde fois +depuis un mois que la mort s'abattait, rapide et imprévue, sur +cette maison, qu'on croirait désignée par quelque ange +exterminateur à la colère de Dieu. + +--Ah! ah!» dit Monte-Cristo en regardant fixement le jeune homme, +et en tournant son fauteuil par un mouvement imperceptible de +manière à se placer dans l'ombre, tandis que le jour frappait le +visage de Maximilien. + +«Oui, continua celui-ci, la mort était entrée deux fois dans cette +maison en un mois. + +--Et que répondait le docteur? demanda Monte-Cristo. + +--Il répondait... il répondait que cette mort n'était point +naturelle, et qu'il fallait l'attribuer... + +--À quoi? + +--Au poison! + +--Vraiment! dit Monte-Cristo avec cette toux légère qui, dans les +moments de suprême émotion, lui servait à déguiser soit sa +rougeur, soit sa pâleur, soit l'attention même avec laquelle il +écoutait; vraiment, Maximilien, vous avez entendu de ces choses-là? + +--Oui, cher comte, je les ai entendues, et le docteur a ajouté +que, si pareil événement se renouvelait, il se croirait obligé +d'en appeler à la justice.» + +Monte-Cristo écoutait ou paraissait écouter avec le plus grand +calme. + +«Eh bien, dit Maximilien, la mort a frappé une troisième fois, et +ni le maître de la maison ni le docteur n'ont rien dit; la mort va +frapper une quatrième fois, peut-être. Comte, à quoi croyez-vous +que la connaissance de ce secret m'engage? + +--Mon cher ami, dit Monte-Cristo, vous me paraissez conter là une +aventure que chacun de nous sait par coeur. La maison où vous avez +entendu cela, je la connais, ou tout au moins j'en connais une +pareille; une maison où il y a un jardin, un père de famille, un +docteur, une maison où il y a eu trois morts étranges et +inattendues. Eh bien! regardez-moi, moi qui n'ai point intercepté +de confidence et qui cependant sait tout cela aussi bien que vous, +est-ce que j'ai des scrupules de conscience? Non, cela ne me +regarde pas, moi. Vous dites qu'un ange exterminateur semble +désigner cette maison à la colère du Seigneur; eh bien, qui vous +dit que votre supposition n'est pas une réalité? Ne voyez pas les +choses que ne veulent pas voir ceux qui ont intérêt à les voir. Si +c'est la justice et non la colère de Dieu qui se promène dans +cette maison, Maximilien, détournez la tête et laissez passer la +justice de Dieu.» + +Morrel frissonna. Il y avait quelque chose à la fois de lugubre, +de solennel et de terrible dans l'accent du comte. + +«D'ailleurs, continua-t-il avec un changement de voix si marqué +qu'on eût dit que ces dernières paroles ne sortaient pas de la +bouche du même homme; d'ailleurs, qui vous dit que cela +recommencera? + +--Cela recommence, comte! s'écria Morrel, et voilà pourquoi +j'accours chez vous. + +--Eh bien, que voulez-vous que j'y fasse, Morrel? Voudriez-vous, +par hasard, que je prévinsse M. le procureur du roi?» + +Monte-Cristo articula ces dernières paroles avec tant de clarté et +avec une accentuation si vibrante, que Morrel, se levant tout à +coup, s'écria: + +«Comte! Comte! Vous savez de qui je veux parler, n'est-ce pas? + +--Eh! Parfaitement, mon bon ami, et je vais vous le prouver en +mettant les points sur les _i_, ou plutôt les noms sur les hommes. +Vous vous êtes promené un soir dans le jardin de M. de Villefort; +d'après ce que vous m'avez dit, je présume que c'est le soir de la +mort de Mme de Saint-Méran. Vous avez entendu M. de Villefort +causer avec M. d'Avrigny de la mort de M. de Saint-Méran et de +celle non moins étonnante de la marquise. M. d'Avrigny disait +qu'il croyait à un empoisonnement et même à deux empoisonnements; +et vous voilà, vous honnête homme par excellence, vous voilà +depuis ce moment occupé à palper votre coeur, à jeter la sonde +dans votre conscience pour savoir s'il faut révéler ce secret ou +le taire. Nous ne sommes plus au Moyen Âge, cher ami, et il n'y a +plus de Sainte-Vehme, il n'y a plus de francs juges; que diable +allez-vous demander à ces gens-là? Conscience, que me veux-tu? +comme dit Sterne. Eh! Mon cher, laissez-les dormir s'ils dorment, +laissez-les pâlir dans leurs insomnies, et, pour l'amour de Dieu, +dormez, vous qui n'avez pas de remords qui vous empêchent de +dormir.» + +Une effroyable douleur se peignit sur les traits de Morrel; il +saisit la main de Monte-Cristo. + +«Mais cela recommence! vous dis-je. + +--Eh bien, dit le comte, étonné de cette insistance à laquelle il +ne comprenait rien, et regardant Maximilien attentivement, laissez +recommencer: c'est une famille d'Atrides; Dieu les a condamnés, et +ils subiront la sentence; ils vont tous disparaître comme ces +moines que les enfants fabriquent avec des cartes pliées, et qui +tombent les uns après les autres sous le souffle de leur créateur, +y en eût-il deux cents. C'était M. de Saint-Méran il y a trois +mois, c'était Mme de Saint-Méran il y a deux mois; c'était Barrois +l'autre jour; aujourd'hui c'est le vieux Noirtier ou la jeune +Valentine. + +--Vous le saviez? s'écria Morrel dans un tel paroxysme de +terreur, que Monte-Cristo tressaillit, lui que la chute du ciel +eût trouvé impassible; vous le saviez et vous ne disiez rien! + +--Eh! que m'importe? reprit Monte-Cristo en haussant les épaules, +est-ce que je connais ces gens-là, moi, et faut-il que je perde +l'un pour sauver l'autre? Ma foi, non, car, entre le coupable et +la victime, je n'ai pas de préférence. + +--Mais moi, moi! s'écria Morrel en hurlant de douleur, moi, je +l'aime! + +--Vous aimez qui? s'écria Monte-Cristo en bondissant sur ses +pieds et en saisissant les deux mains que Morrel élevait, en les +tordant, vers le ciel. + +--J'aime éperdument, j'aime en insensé, j'aime en homme qui donnerait +tout son sang pour lui épargner une larme; j'aime Valentine de +Villefort, qu'on assassine en ce moment, entendez-vous bien! je l'aime, +et je demande à Dieu et à vous comment je puis la sauver!» + +Monte-Cristo poussa un cri sauvage dont peuvent seuls se faire une +idée ceux qui ont entendu le rugissement du lion blessé. + +«Malheureux! s'écria-t-il en se tordant les mains à son tour, +malheureux! tu aimes Valentine! tu aimes cette fille d'une race +maudite!» + +Jamais Morrel n'avait vu semblable expression; jamais oeil si +terrible n'avait flamboyé devant son visage, jamais le génie de la +terreur, qu'il avait vu tant de fois apparaître, soit sur les +champs de bataille, soit dans les nuits homicides de l'Algérie, +n'avait secoué autour de lui de feux plus sinistres. + +Il recula épouvanté. + +Quant à Monte-Cristo, après cet éclat et ce bruit, il ferma un +moment les yeux, comme ébloui par des éclairs intérieurs: pendant +ce moment, il se recueillit avec tant de puissance, que l'on +voyait peu à peu s'apaiser le mouvement onduleux de sa poitrine +gonflée de tempêtes, comme on voit après la nuée se fondre sous le +soleil les vagues turbulentes et écumeuses. + +Ce silence, ce recueillement, cette lutte, durèrent vingt secondes +à peu près. + +Puis le comte releva son front pâli. + +«Voyez, dit-il d'une voix altérée, voyez, cher ami, comme Dieu +sait punir de leur indifférence les hommes les plus fanfarons et +les plus froids devant les terribles spectacles qu'il leur donne. +Moi qui regardais, assistant impassible et curieux, moi qui +regardais le développement de cette lugubre tragédie, moi qui, +pareil au mauvais ange, riais du mal que font les hommes, à l'abri +derrière le secret (et le secret est facile à garder pour les +riches et les puissants), voilà qu'à mon tour je me sens mordu par +ce serpent dont je regardais la marche tortueuse, et mordu au +coeur!» + +Morrel poussa un sourd gémissement. + +«Allons, allons, continua le comte, assez de plaintes comme cela, +soyez homme, soyez fort, soyez plein d'espoir, car je suis là, car +je veille sur vous.» + +Morrel secoua tristement la tête. + +«Je vous dis d'espérer! me comprenez-vous? s'écria Monte-Cristo. +Sachez bien que jamais je ne mens, que jamais je ne me trompe. Il +est midi, Maximilien, rendez grâce au ciel de ce que vous êtes +venu à midi au lieu de venir ce soir, au lieu de venir demain +matin. Écoutez donc ce que je vais vous dire, Morrel: il est midi; +si Valentine n'est pas morte à cette heure, elle ne mourra pas. + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria Morrel, moi qui l'ai laissée +mourante!» + +Monte-Cristo appuya une main sur son front. + +Que se passa-t-il dans cette tête si lourde d'effrayants secrets? + +Que dit à cet esprit, implacable et humain à la fois, l'ange +lumineux ou l'ange des ténèbres? + +Dieu seul le sait! + +Monte-Cristo releva le front encore une fois, et cette fois il +était calme comme l'enfant qui se réveille. + +«Maximilien, dit-il, retournez tranquillement chez vous; je vous +commande de ne pas faire un pas, de ne pas tenter une démarche, de +ne pas laisser flotter sur votre visage l'ombre d'une +préoccupation; je vous donnerai des nouvelles; allez. + +--Mon Dieu! mon Dieu! dit Morrel, vous m'épouvantez, comte, avec +ce sang-froid. Pouvez-vous donc quelque chose contre la mort? +Êtes-vous plus qu'un homme? Êtes-vous un ange? Êtes-vous un Dieu?» + +Et le jeune homme, qu'aucun danger n'avait fait reculer d'un pas, +reculait devant Monte-Cristo, saisi d'une indicible terreur. + +Mais Monte-Cristo le regarda avec un sourire à la fois si +mélancolique et si doux, que Maximilien sentit les larmes poindre +dans ses yeux. + +«Je peux beaucoup, mon ami, répondit le comte. Allez, j'ai besoin +d'être seul.» + +Morrel, subjugué par ce prodigieux ascendant qu'exerçait Monte-Cristo +sur tout ce qui l'entourait, n'essaya pas même de s'y +soustraire. Il serra la main du comte et sortit. + +Seulement, à la porte, il s'arrêta pour attendre Baptistin, qu'il +venait de voir apparaître au coin de la rue Matignon, et qui +revenait tout courant. + +Cependant, Villefort et d'Avrigny avaient fait diligence. À leur +retour, Valentine était encore évanouie, et le médecin avait +examiné la malade avec le soin que commandait la circonstance et +avec une profondeur que doublait la connaissance du secret. + +Villefort suspendu à son regard et à ses lèvres, attendait le +résultat de l'examen. Noirtier, plus pâle que la jeune fille, plus +avide d'une solution que Villefort lui-même, attendait aussi, et +tout en lui se faisait intelligence et sensibilité. + +Enfin, d'Avrigny laissa échapper lentement: + +«Elle vit encore. + +--Encore! s'écria Villefort, oh! docteur, quel terrible mot vous +avez prononcé là! + +--Oui, dit le médecin, je répète ma phrase: elle vit encore, et +j'en suis bien surpris. + +--Mais elle est sauvée? demanda le père. + +--Oui, puisqu'elle vit.» + +En ce moment le regard de d'Avrigny rencontra l'oeil de Noirtier, +il étincelait d'une joie si extraordinaire d'une pensée tellement +riche et féconde, que le médecin en fut frappé. + +Il laissa retomber sur le fauteuil la jeune fille, dont les lèvres +se dessinaient à peine, tant pâles et blanches elles étaient, à +l'unisson du reste du visage, et demeura immobile et regardant +Noirtier, par qui tout mouvement du docteur était attendu et +commenté. + +«Monsieur, dit alors d'Avrigny à Villefort, appelez la femme de +chambre de Mlle Valentine, s'il vous plaît.» + +Villefort quitta la tête de sa fille qu'il soutenait et courut +lui-même appeler la femme de chambre. + +Aussitôt que Villefort eut refermé la porte, d'Avrigny s'approcha +de Noirtier. + +«Vous avez quelque chose à me dire?» demanda-t-il. + +Le vieillard cligna expressivement des yeux; c'était, on se le +rappelle, le seul signe affirmatif qui fût à sa disposition. + +«À moi seul? + +--Oui, fit Noirtier. + +--Bien, je demeurerai avec vous.» + +En ce moment Villefort rentra, suivi de la femme de chambre; +derrière la femme de chambre marchait Mme de Villefort. + +«Mais qu'a donc fait cette chère enfant? s'écria-t-elle, elle sort +de chez moi et elle s'est bien plainte d'être indisposée, mais je +n'avais pas cru que c'était sérieux.» + +Et la jeune femme, les larmes aux yeux, et avec toutes les marques +d'affection d'une véritable mère s'approcha de Valentine, dont +elle prit la main. + +D'Avrigny continua de regarder Noirtier, il vit les yeux du +vieillard se dilater et s'arrondir, ses joues blêmir et trembler; +la sueur perla sur son front. + +«Ah!» fit-il involontairement, en suivant la direction du regard +de Noirtier, c'est-à-dire en fixant ses yeux sur Mme de Villefort, +qui répétait: + +«Cette pauvre enfant sera mieux dans son lit. Venez, Fanny, nous +la coucherons.» + +M. d'Avrigny, qui voyait dans cette proposition un moyen de rester +seul avec Noirtier, fit signe de la tête que c'était effectivement +ce qu'il y avait de mieux à faire, mais il défendit qu'elle prit +rien au monde que ce qu'il ordonnerait. + +On emporta Valentine, qui était revenue à la connaissance, mais +qui était incapable d'agir et presque de parler, tant ses membres +étaient brisés par la secousse qu'elle venait d'éprouver. +Cependant elle eut la force de saluer d'un coup d'oeil son grand-père, +dont il semblait qu'on arrachât l'âme en l'emportant. + +D'Avrigny suivit la malade, termina ses prescriptions, ordonna à +Villefort de prendre un cabriolet, d'aller en personne chez le +pharmacien faire préparer devant lui les potions ordonnées, de les +rapporter lui-même et de l'attendre dans la chambre de sa fille. + +Puis, après avoir renouvelé l'injonction de ne rien laisser +prendre à Valentine, il redescendit chez Noirtier, ferma +soigneusement les portes, et après s'être assuré que personne +n'écoutait: + +«Voyons, dit-il, vous savez quelque chose sur cette maladie de +votre petite-fille? + +--Oui, fit le vieillard. + +--Écoutez, nous n'avons pas de temps à perdre, je vais vous +interroger et vous me répondrez.» + +Noirtier fit signe qu'il était prêt à répondre. + +«Avez-vous prévu l'accident qui est arrivé aujourd'hui à +Valentine? + +--Oui.» + +D'Avrigny réfléchit un instant puis se rapprochant de Noirtier: + +«Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, ajouta-t-il, mais nul +indice ne doit être négligé dans la situation terrible où nous +sommes. Vous avez vu mourir le pauvre Barrois?» + +Noirtier leva les yeux au ciel. + +«Savez-vous de quoi il est mort? demanda d'Avrigny en posant sa +main sur l'épaule de Noirtier. + +--Oui, répondit le vieillard. + +--Pensez-vous que sa mort ait été naturelle?» + +Quelque chose comme un sourire s'esquissa sur les lèvres inertes +de Noirtier. + +«Alors l'idée que Barrois avait été empoisonné vous est venue? + +--Oui. + +--Croyez-vous que ce poison dont il a été victime lui ait été +destiné? + +--Non. + +--Maintenant pensez-vous que ce soit la même main qui a frappé +Barrois, en voulant frapper un autre, qui frappe aujourd'hui +Valentine? + +--Oui. + +--Elle va donc succomber aussi?» demanda d'Avrigny en fixant son +regard profond sur Noirtier. + +Et il attendit l'effet de cette phrase sur le vieillard. + +«Non, répondit-il avec un air de triomphe qui eût pu dérouter +toutes les conjectures du plus habile devin. + +--Alors vous espérez? dit d'Avrigny avec surprise. + +--Oui. + +--Qu'espérez-vous? + +Le vieillard fit comprendre des yeux qu'il ne pouvait répondre. + +«Ah! oui, c'est vrai», murmura d'Avrigny. + +Puis revenant à Noirtier: + +«Vous espérez, dit-il, que l'assassin se lassera? + +--Non. + +--Alors, vous espérez que le poison sera sans effet sur +Valentine? + +--Oui. + +--Car je ne vous apprends rien, n'est-ce pas, ajouta d'Avrigny, +en vous disant qu'on vient d'essayer de l'empoisonner?» + +Le vieillard fit signe des yeux qu'il ne conservait aucun doute à +ce sujet. + +«Alors, comment espérez-vous que Valentine échappera?» + +Noirtier tint avec obstination ses yeux fixés du même côté, +d'Avrigny suivit la direction de ses yeux et vit qu'ils étaient +attachés sur une bouteille contenant la potion qu'on lui apportait +tous les matins. + +«Ah! ah! dit d'Avrigny, frappé d'une idée subite, auriez-vous eu +l'idée...» + +Noirtier ne le laissa point achever. + +«Oui, fit-il. + +--De la prémunir contre le poison... + +--Oui. + +--En l'habituant peu à peu... + +--Oui, oui, oui, fit Noirtier, enchanté d'être compris. + +--En effet, vous m'avez entendu dire qu'il entrait de la brucine +dans les potions que je vous donne? + +--Oui. + +--Et en l'accoutumant à ce poison, vous avez voulu neutraliser +les effets d'un poison?» + +Même joie triomphante de Noirtier. + +«Et vous y êtes parvenu en effet! s'écria d'Avrigny. Sans cette +précaution, Valentine était tuée aujourd'hui, tuée sans secours +possible, tuée sans miséricorde, la secousse a été violente, mais +elle n'a été qu'ébranlée, et cette fois du moins Valentine ne +mourra pas.» + +Une joie surhumaine épanouissait les yeux du vieillard, levés au +ciel avec une expression de reconnaissance infinie. + +En ce moment Villefort rentra. + +«Tenez, docteur, dit-il, voici ce que vous avez demandé. + +--Cette potion a été préparée devant vous? + +--Oui, répondit le procureur du roi. + +--Elle n'est pas sortie de vos mains? + +--Non.» + +D'Avrigny prit la bouteille, versa quelques gouttes du breuvage +qu'elle contenait dans le creux de sa main et les avala. + +«Bien, dit-il, montons chez Valentine, j'y donnerai mes +instructions à tout le monde, et vous veillerez vous-même, +monsieur de Villefort, à ce que personne ne s'en écarte.» + +Au moment où d'Avrigny rentrait dans la chambre de Valentine, +accompagnée de Villefort, un prêtre italien, à la démarche sévère, +aux paroles calmes et décidées, louait pour son usage la maison +attenante à l'hôtel habité par M. de Villefort. + +On ne put savoir en vertu de quelle transaction les trois +locataires de cette maison déménagèrent deux heures après: mais le +bruit qui courut généralement dans le quartier fut que la maison +n'était pas solidement assise sur ses fondations et menaçait ruine +ce qui n'empêchait point le nouveau locataire de s'y établir avec +son modeste mobilier le jour même, vers les cinq heures. + +Ce bail fut fait pour trois, six ou neuf ans par le nouveau +locataire, qui, selon l'habitude établie par les propriétaires, +paya six mois d'avance; ce nouveau locataire, qui, ainsi que nous +l'avons dit, était italien, s'appelait-il signor Giacomo Busoni. + +Des ouvriers furent immédiatement appelés, et la nuit même les +rares passants attardés au haut du faubourg voyaient avec surprise +les charpentiers et les maçons occupés à reprendre en sous-oeuvre +la maison chancelante. + + + + +XCV + +Le père et la fille. + + +Nous avons vu, dans le chapitre précédent, Mme Danglars venir +annoncer officiellement à Mme de Villefort le prochain mariage de +Mlle Eugénie Danglars avec M. Andrea Cavalcanti. + +Cette annonce officielle, qui indiquait ou semblait indiquer une +résolution prise par tous les intéressés à cette grande affaire, +avait cependant été précédée d'une scène dont nous devons compte à +nos lecteurs. + +Nous les prions donc de faire un pas en arrière et de se +transporter, le matin même de cette journée aux grandes +catastrophes, dans ce beau salon si bien doré que nous leur avons +fait connaître, et qui faisait l'orgueil de son propriétaire, +M. le baron Danglars. + +Dans ce salon, en effet, vers les dix heures du matin, se +promenait depuis quelques minutes, tout pensif et visiblement +inquiet, le baron lui-même, regardant à chaque porte et s'arrêtant +à chaque bruit. + +Lorsque sa somme de patience fut épuisée, il appela le valet de +chambre. + +«Étienne, lui dit-il, voyez donc pourquoi Mlle Eugénie m'a prié de +l'attendre au salon, et informez-vous pourquoi elle m'y fait +attendre si longtemps.» + +Cette bouffée de mauvaise humeur exhalée, le baron reprit un peu +de calme. + +En effet, Mlle Danglars, après son réveil, avait fait demander une +audience à son père, et avait désigné le salon doré comme le lieu +de cette audience. La singularité de cette démarche, son caractère +officiel surtout, n'avaient pas médiocrement surpris le banquier, +qui avait immédiatement obtempéré au désir de sa fille en se +rendant le premier au salon. + +Étienne revint bientôt de son ambassade. + +«La femme de chambre de mademoiselle, dit-il, m'a annoncé que +mademoiselle achevait sa toilette et ne tarderait pas à venir.» + +Danglars fit un signe de tête indiquant qu'il était satisfait. +Danglars, vis-à-vis du monde et même vis-à-vis de ses gens, +affectait le bonhomme et le père faible: c'était une face du rôle +qu'il s'était imposé dans la comédie populaire qu'il jouait; +c'était une physionomie qu'il avait adoptée et qui lui semblait +convenir comme il convenait aux profils droits des masques des +pères du théâtre antique d'avoir la lèvre retroussée et riante, +tandis que le côté gauche avait la lèvre abaissée et +pleurnicheuse. + +Hâtons-nous de dire que, dans l'intimité, la lèvre retroussée et +riante descendait au niveau de la lèvre abaissée et pleurnicheuse; +de sorte que, pour la plupart du temps, le bonhomme disparaissait +pour faire place au mari brutal et au père absolu. + +«Pourquoi diable cette folle qui veut me parler à ce qu'elle +prétend, murmurait Danglars, ne vient-elle pas simplement dans mon +cabinet; et pourquoi veut-elle me parler?» + +Il roulait pour la vingtième fois cette pensée inquiétante dans +son cerveau, lorsque la porte s'ouvrit et qu'Eugénie parut, vêtue +d'une robe de satin noir brochée de fleurs mates de la même +couleur, coiffée en cheveux, et gantée comme s'il se fût agi +d'aller s'asseoir dans son fauteuil du Théâtre-Italien. + +«Eh bien, Eugénie, qu'y a-t-il donc? s'écria le père, et pourquoi +le salon solennel, tandis qu'on est si bien dans mon cabinet +particulier? + +--Vous avez parfaitement raison, monsieur, répondit Eugénie en +faisant signe à son père qu'il pouvait s'asseoir, et vous venez de +poser là deux questions qui résument d'avance toute la +conversation que nous allons avoir. Je vais donc répondre à toutes +deux, et contre les lois de l'habitude, à la seconde d'abord comme +étant la moins complexe. J'ai choisi le salon, monsieur, pour lieu +de rendez-vous, afin d'éviter les impressions désagréables et les +influences du cabinet d'un banquier. Ces livres de caisse, si bien +dorés qu'ils soient, ces tiroirs fermés comme des portes de +forteresses, ces masses de billets de banque qui viennent on ne +sait d'où, et ces quantités de lettres qui viennent d'Angleterre, +de Hollande, d'Espagne, des Indes, de la Chine et du Pérou, +agissent en général étrangement sur l'esprit d'un père et lui font +oublier qu'il est dans le monde un intérêt plus grand et plus +sacré que celui de la position sociale et de l'opinion de ses +commettants. J'ai donc choisi ce salon où vous voyez, souriants et +heureux, dans leurs cadres magnifiques, votre portrait, le mien, +celui de ma mère et toutes sortes de paysages pastoraux et de +bergeries attendrissantes. Je me fie beaucoup à la puissance des +impressions extérieures. Peut-être, vis-à-vis de vous surtout, +est-ce une erreur; mais, que voulez-vous? je ne serais pas artiste +s'il ne me restait pas quelques illusions. + +--Très bien, répondit M. Danglars, qui avait écouté la tirade +avec un imperturbable sang-froid, mais sans en comprendre une +parole, absorbé qu'il était, comme tout homme plein d'arrière-pensées, +à chercher le fil de sa propre idée dans les idées de +l'interlocuteur. + +--Voilà donc le second point éclairci ou à peu près, dit Eugénie +sans le moindre trouble et avec cet aplomb tout masculin qui +caractérisait son geste et sa parole, et vous me paraissez +satisfait de l'explication. Maintenant revenons au premier. Vous +me demandiez pourquoi j'avais sollicité cette audience; je vais +vous le dire en deux mots; monsieur, le voici: Je ne veux pas +épouser M. le comte Andrea Cavalcanti.» + +Danglars fit un bond sur son fauteuil, et, de la secousse, leva à +la fois les yeux et les bras au ciel. + +«Mon Dieu, oui, monsieur, continua Eugénie toujours aussi calme. +Vous êtes étonné, je le vois bien, car depuis que toute cette +petite affaire est en train, je n'ai point manifesté la plus +petite opposition, certaine que je suis toujours, le moment venu, +d'opposer franchement aux gens qui ne m'ont point consultée et aux +choses qui me déplaisent une volonté franche et absolue. Cependant +cette fois cette tranquillité, cette passivité, comme disent les +philosophes, venait d'une autre source; elle venait de ce que, +fille soumise et dévouée... (un léger sourire se dessina sur les +lèvres empourprées de la jeune fille), je m'essayais à +l'obéissance. + +--Eh bien? demanda Danglars. + +--Eh bien, monsieur, reprit Eugénie, j'ai essayé jusqu'au bout de +mes forces, et maintenant que le moment est arrivé, malgré tous +les efforts que j'ai tentés sur moi-même, je me sens incapable +d'obéir. + +--Mais enfin, dit Danglars, qui, esprit secondaire, semblait +d'abord tout abasourdi du poids de cette impitoyable logique, dont +le flegme accusait tant de préméditation et de force de volonté, +la raison de ce refus, Eugénie, la raison? + +--La raison, répliqua la jeune fille, oh! mon Dieu, ce n'est +point que l'homme soit plus laid, soit plus sot ou soit plus +désagréable qu'un autre, non; M. Andrea Cavalcanti peut même +passer, près de ceux qui regardent les hommes au visage et à la +taille, pour être d'un assez beau modèle; ce n'est pas non plus +parce que mon coeur est moins touché de celui-là que de tout +autre: ceci serait une raison de pensionnaire que je regarde comme +tout à fait au-dessous de moi, je n'aime absolument personne, +monsieur, vous le savez bien, n'est-ce pas? Je ne vois donc pas +pourquoi, sans nécessité absolue, j'irais embarrasser ma vie d'un +éternel compagnon. Est-ce que le sage n'a point dit quelque part: +«Rien de trop»; et ailleurs: «Portez tout avec vous-même»? On m'a +même appris ces deux aphorismes en latin et en grec: l'un est, je +crois, de Phèdre, et l'autre de Bias. Eh bien, mon cher père, dans +le naufrage de la vie, car la vie est un naufrage éternel de nos +espérances, je jette à la mer mon bagage inutile, voilà tout, et +je reste avec ma volonté, disposée à vivre parfaitement seule et +par conséquent parfaitement libre. + +--Malheureuse! malheureuse! murmura Danglars pâlissant, car il +connaissait par une longue expérience la solidité de l'obstacle +qu'il rencontrait si soudainement. + +--Malheureuse, reprit Eugénie, malheureuse, dites-vous, monsieur? +Mais non pas, en vérité, et l'exclamation me paraît tout à fait +théâtrale et affectée. Heureuse, au contraire, car je vous le +demande, que me manque-t-il? Le monde me trouve belle, c'est +quelque chose pour être accueilli favorablement. J'aime les bons +accueils, moi: ils épanouissent les visages, et ceux qui +m'entourent me paraissent encore moins laids. Je suis douée de +quelque esprit et d'une certaine sensibilité relative qui me +permet de tirer de l'existence générale, pour la faire entrer dans +la mienne, ce que j'y trouve de bon, comme fait le singe lorsqu'il +casse la noix verte pour en tirer ce qu'elle contient. Je suis +riche, car vous avez une des belles fortunes de France, car je +suis votre fille unique, et vous n'êtes point tenace au degré où +le sont les pères de la Porte-Saint-Martin et de la Gaîté, qui +déshéritent leurs filles parce qu'elles ne veulent pas leur donner +de petits-enfants. D'ailleurs, la loi prévoyante vous a ôté le +droit de me déshériter, du moins tout à fait, comme elle vous a +ôté le pouvoir de me contraindre à épouser monsieur tel ou tel. +Ainsi, belle, spirituelle, ornée de quelque talent comme on dit +dans les opéras comiques, et riche! mais c'est le bonheur cela, +monsieur! Pourquoi donc m'appelez-vous malheureuse? + +Danglars, voyant sa fille souriante et fière jusqu'à l'insolence, +ne put réprimer un mouvement de brutalité qui se trahit par un +éclat de voix, mais ce fut le seul. Sous le regard interrogateur +de sa fille, en face de ce beau sourcil noir, froncé par +l'interrogation, il se retourna avec prudence et se calma +aussitôt, dompté par la main de fer de la circonspection. + +«En effet, ma fille, répondit-il avec un sourire, vous êtes tout +ce que vous vous vantez d'être, hormis une seule chose, ma fille; +je ne veux pas trop brusquement vous dire laquelle: j'aime mieux +vous la laisser deviner.» + +Eugénie regarda Danglars, fort surprise qu'on lui contestât l'un +des fleurons de la couronne d'orgueil qu'elle venait de poser si +superbement sur sa tête. + +«Ma fille, continua le banquier, vous m'avez parfaitement expliqué +quels étaient les sentiments qui présidaient aux résolutions d'une +fille comme vous quand elle a décidé qu'elle ne se mariera point. +Maintenant c'est à moi de vous dire quels sont les motifs d'un +père comme moi quand il a décidé que sa fille se mariera.» + +Eugénie s'inclina, non pas en fille soumise qui écoute, mais en +adversaire prêt à discuter, qui attend. + +«Ma fille, continua Danglars, quand un père demande à sa fille de +prendre un époux, il a toujours une raison quelconque pour désirer +son mariage. Les uns sont atteints de la manie que vous disiez +tout à l'heure, c'est-à-dire de se voir revivre dans leurs petits-fils. +Je n'ai pas cette faiblesse, je commence par vous le dire, +les joies de la famille me sont à peu près indifférentes, à moi. +Je puis avouer cela à une fille que je sais assez philosophe pour +comprendre cette indifférence et pour ne pas m'en faire un crime. + +--À la bonne heure, dit Eugénie; parlons franc, monsieur, j'aime +cela. + +--Oh! dit Danglars, vous voyez que sans partager, en thèse +générale, votre sympathie pour la franchise, je m'y soumets, quand +je crois que la circonstance m'y invite. Je continuerai donc. Je +vous ai proposé un mari, non pas pour vous, car en vérité je ne +pensais pas le moins du monde à vous en ce moment. Vous aimez la +franchise, en voilà, j'espère; mais parce que j'avais besoin que +vous prissiez cet époux le plus tôt possible, pour certaines +combinaisons commerciales que je suis en train d'établir en ce +moment. + +Eugénie fit un mouvement. + +«C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, ma fille, et il ne +faut pas m'en vouloir, car c'est vous qui m'y forcez; c'est malgré +moi, vous le comprenez bien, que j'entre dans ces explications +arithmétiques, avec une artiste comme vous, qui craint d'entrer +dans le cabinet d'un banquier pour y percevoir des impressions ou +des sensations désagréables et antipoétiques. + +«Mais dans ce cabinet de banquier, dans lequel cependant vous avez +bien voulu entrer avant-hier pour me demander les mille francs que +je vous accorde chaque mois pour vos fantaisies, sachez, ma chère +demoiselle, qu'on apprend beaucoup de choses à l'usage même des +jeunes personnes qui ne veulent pas se marier. On y apprend, par +exemple, et par égard pour votre susceptibilité nerveuse je vous +l'apprendrai dans ce salon, on y apprend que le crédit d'un +banquier est sa vie physique et morale, que le crédit soutient +l'homme comme le souffle anime le corps, et M. de Monte-Cristo m'a +fait un jour là-dessus un discours que je n'ai jamais oublié. On y +apprend qu'à mesure que le crédit se retire le corps devient +cadavre et que cela doit arriver dans fort peu de temps au +banquier qui s'honore d'être le père d'une fille si bonne +logicienne.» + +Mais Eugénie, au lieu de se courber, se redressa sous le coup. + +«Ruiné! dit-elle. + +--Vous avez trouvé l'expression juste, ma fille, la bonne +expression, dit Danglars en fouillant sa poitrine avec ses ongles, +tout en conservant sur sa rude figure le sourire de l'homme sans +coeur, mais non sans esprit, ruiné! c'est cela. + +--Ah! fit Eugénie. + +--Oui, ruiné! Eh bien, le voilà donc connu, ce secret plein +d'horreur, comme dit le poète tragique. + +«Maintenant, ma fille, apprenez de ma bouche comment ce malheur +peut, par vous, devenir moindre; je ne dirai pas pour moi, mais +pour vous. + +--Oh! s'écria Eugénie, vous êtes mauvais physionomiste, monsieur, +si vous vous figurez que c'est pour moi que je déplore la +catastrophe que vous m'exposez. + +«Moi ruinée! et que m'importe? Ne me reste-t-il pas mon talent? Ne +puis-je pas, comme la Pasta, comme la Malibran, comme la Grisi, me +faire ce que vous ne m'eussiez jamais donné, quelle que fût votre +fortune, cent ou cent cinquante mille livres de rente que je ne +devrai qu'à moi seule, et qui, au lieu de m'arriver comme +m'arrivaient ces pauvres douze mille francs que vous me donniez +avec des regards rechignés et des paroles de reproche sur ma +prodigalité, me viendront accompagnés d'acclamations, de bravos et +de fleurs? Et quand je n'aurais pas ce talent dont votre sourire +me prouve que vous doutez, ne me resterait-il pas encore ce +furieux amour de l'indépendance, qui me tiendra toujours lieu de +tous les trésors, et qui domine en moi jusqu'à l'instinct de la +conservation? + +«Non, ce n'est pas pour moi que je m'attriste, je saurai toujours +bien me tirer d'affaire, moi; mes livres, mes crayons, mon piano, +toutes choses qui ne coûtent pas cher et que je pourrai toujours +me procurer, me resteront toujours. Vous pensez peut-être que je +m'afflige pour Mme Danglars, détrompez-vous encore: ou je me +trompe grossièrement, ou ma mère a pris toutes ses précautions +contre la catastrophe qui vous menace et qui passera sans +l'atteindre; elle s'est mise à l'abri, je l'espère, et ce n'est +pas en veillant sur moi qu'elle a pu se distraire de ses +préoccupations de fortune, car, Dieu merci, elle m'a laissé toute +mon indépendance sous le prétexte que j'aimais ma liberté. + +«Oh! non, monsieur, depuis mon enfance, j'ai vu se passer trop de +choses autour de moi; je les ai toutes trop bien comprises, pour +que le malheur fasse sur moi plus d'impression qu'il ne mérite de +le faire; depuis que je me connais, je n'ai été aimée de personne; +tant pis! cela m'a conduite tout naturellement à n'aimer personne; +tant mieux! Maintenant vous avez ma profession de foi. + +--Alors, dit Danglars, pâle d'un courroux qui ne prenait point sa +source dans l'amour paternel offensé; alors, mademoiselle, vous +persistez à vouloir consommer ma ruine? + +--Votre ruine! Moi, dit Eugénie, consommer votre ruine! que +voulez-vous dire? je ne comprends pas. + +--Tant mieux, cela me laisse un rayon d'espoir; écoutez. + +--J'écoute, dit Eugénie en regardant si fixement son père, qu'il +fallut à celui-ci un effort pour qu'il ne baissât point les yeux +sous le regard puissant de la jeune fille. + +--M. Cavalcanti, continua Danglars, vous épouse et, en vous +épousant, vous apporte trois millions de dot qu'il place chez moi. + +--Ah! fort bien, fit avec un souverain mépris Eugénie, tout en +lissant ses gants l'un sur l'autre. + +--Vous pensez que je vous ferai tort de ces trois millions? dit +Danglars; pas du tout, ces trois millions sont destinés à en +produire au moins dix. J'ai obtenu avec un banquier, mon confrère, +la concession d'un chemin de fer, seule industrie qui de nos jours +présente ces chances fabuleuses de succès immédiat qu'autrefois +Law appliqua pour les bons Parisiens, ces éternels badauds de la +spéculation, à un Mississippi fantastique. Par mon calcul on doit +posséder un millionième de rail comme on possédait autrefois un +arpent de terre en friche sur les bords de l'Ohio. C'est un +placement hypothécaire, ce qui est un progrès, comme vous voyez, +puisqu'on aura au moins dix, quinze, vingt, cent livres de fer en +échange de son argent. Eh bien, je dois d'ici à huit jours déposer +pour mon compte quatre millions! Ces quatre millions, je vous le +dis, en produiront dix ou douze. + +--Mais pendant cette visite que je vous ai faite avant-hier, +monsieur, et dont vous voulez bien vous souvenir, reprit Eugénie, +je vous ai vu encaisser, c'est le terme, n'est-ce pas? cinq +millions et demi; vous m'avez même montré la chose en deux bons +sur le trésor, et vous vous étonniez qu'un papier ayant une si +grande valeur n'éblouît pas mes yeux comme ferait un éclair. + +--Oui, mais ces cinq millions et demi ne sont point à moi et sont +seulement une preuve de la confiance que l'on a en moi; mon titre +de banquier populaire m'a valu la confiance des hôpitaux, et les +cinq millions et demi sont aux hôpitaux; dans tout autre temps je +n'hésiterais pas à m'en servir, mais aujourd'hui l'on sait les +grandes pertes que j'ai faites, et, comme je vous l'ai dit, le +crédit commence à se retirer de moi. D'un moment à l'autre, +l'administration peut réclamer le dépôt, et si je l'ai employé à +autre chose, je suis forcé de faire une banqueroute honteuse. Je +ne méprise pas les banqueroutes, croyez-le bien, mais les +banqueroutes qui enrichissent et non celles qui ruinent. Ou que +vous épousiez M. Cavalcanti, que je touche les trois millions de +la dot, ou même que l'on croie que je vais les toucher, mon crédit +se raffermit, et ma fortune, qui depuis un mois ou deux s'est +engouffrée dans des abîmes creusés sous mes pas par une fatalité +inconcevable, se rétablit. Me comprenez-vous? + +--Parfaitement; vous me mettez en gage pour trois millions, +n'est-ce pas? + +--Plus la somme est forte, plus elle est flatteuse; elle vous +donne une idée de votre valeur. + +--Merci. Un dernier mot, monsieur: me promettez-vous de vous +servir tant que vous le voudrez du chiffre de cette dot que doit +apporter M. Cavalcanti, mais de ne pas toucher à la somme? Ceci +n'est point une affaire d'égoïsme, c'est une affaire de +délicatesse. Je veux bien servir à réédifier votre fortune, mais +je ne veux pas être votre complice dans la ruine des autres. + +--Mais puisque je vous dis, s'écria Danglars, qu'avec ces trois +millions... + +--Croyez-vous vous tirer d'affaire, monsieur, sans avoir besoin +de toucher à ces trois millions? + +--Je l'espère, mais à condition toujours que le mariage, en se +faisant, consolidera mon crédit. + +--Pourrez-vous payer à M. Cavalcanti les cinq cent mille francs +que vous me donnez pour mon contrat? + +--En revenant de la mairie, il les touchera. + +--Bien! + +--Comment, bien? Que voulez-vous dire? + +--Je veux dire qu'en me demandant ma signature n'est-ce pas, vous +me laissez absolument libre de ma personne? + +--Absolument. + +--Alors, _bien_; comme je vous disais, monsieur, je suis prête à +épouser M. Cavalcanti. + +--Mais quels sont vos projets? + +--Ah! c'est mon secret. Où serait ma supériorité sur vous si, +ayant le vôtre, je vous livrais le mien!» + +Danglars se mordit les lèvres. + +«Ainsi, dit-il, vous êtes prête à faire les quelques visites +officielles qui sont absolument indispensables. + +--Oui, répondit Eugénie. + +--Et à signer le contrat dans trois jours? + +--Oui. + +--Alors, à mon tour, c'est moi qui vous dis: Bien!» + +Et Danglars prit la main de sa fille et la serra entre les +siennes. Mais, chose extraordinaire, pendant ce serrement de main, +le père n'osa pas dire: «Merci, mon enfant»; la fille n'eut pas un +sourire pour son père. + +«La conférence est finie?» demanda Eugénie en se levant. + +Danglars fit signe de la tête qu'il n'avait plus rien à dire. + +Cinq minutes après, le piano retentissait sous les doigts de +Mlle d'Armilly, et Mlle Danglars chantait la malédiction de +Brabantio sur _Desdemona_. + +À la fin du morceau, Étienne entra et annonça à Eugénie que les +chevaux étaient à la voiture et que la baronne l'attendait pour +faire ses visites. + +Nous avons vu les deux femmes passer chez Villefort, d'où elles +sortirent pour continuer leurs courses. + + + + +XCVI + +Le contrat. + + +Trois jours après la scène que nous venons de raconter, c'est-à-dire +vers les cinq heures de l'après-midi du jour fixé pour la signature du +contrat de Mlle Eugénie Danglars et d'Andrea Cavalcanti, que le banquier +s'était obstiné à maintenir prince, comme une brise fraîche faisait +frissonner toutes les feuilles du petit jardin situé en avant de la +maison du comte de Monte-Cristo, au moment où celui-ci se préparait à +sortir, et tandis que ses chevaux l'attendaient en frappant du pied, +maintenus par la main du cocher assis déjà depuis un quart d'heure sur +le siège, l'élégant phaéton avec lequel nous avons déjà plusieurs fois +fait connaissance, et notamment pendant la soirée d'Auteuil, vint +tourner rapidement l'angle de la porte d'entrée, et lança plutôt qu'il +ne déposa sur les degrés du perron M. Andrea Cavalcanti, aussi doré, +aussi rayonnant que si lui, de son côté, eût été sur le point d'épouser +une princesse. + +Il s'informa de la santé du comte avec cette familiarité qui lui +était habituelle, et, escaladant légèrement le premier étage, le +rencontra lui-même au haut de l'escalier. + +À la vue du jeune homme, le comte s'arrêta. Quant à Andrea +Cavalcanti, il était lancé, et quand il était lancé, rien ne +l'arrêtait. + +«Eh! bonjour, cher monsieur de Monte-Cristo, dit-il au comte. + +--Ah! monsieur Andrea! fit celui-ci avec sa voix demi-railleuse, +comment vous portez-vous? + +--À merveille, comme vous voyez. Je viens causer avec vous de +mille choses; mais d'abord sortiez-vous ou rentriez-vous? + +--Je sortais, monsieur. + +--Alors, pour ne point vous retarder, je monterai, si vous le +voulez bien, dans votre calèche, et Tom nous suivra, conduisant +mon phaéton à la remorque. + +--Non, dit avec un imperceptible sourire de mépris le comte, qui +ne se souciait pas d'être vu en compagnie du jeune homme; non, je +préfère vous donner audience ici, cher monsieur Andrea; on cause +mieux dans une chambre, et l'on n'a pas de cocher qui surprenne +vos paroles au vol.» + +Le comte rentra donc dans un petit salon faisant partie du premier +étage, s'assit, et fit, en croisant ses jambes l'une sur l'autre, +signe au jeune homme de s'asseoir à son tour. + +Andrea prit son air le plus riant. + +«Vous savez, cher comte, dit-il, que la cérémonie a lieu ce soir; +à neuf heures on signe le contrat chez le beau-père. + +--Ah! vraiment? dit Monte-Cristo. + +--Comment! est-ce une nouvelle que je vous apprends? et n'étiez-vous +pas prévenu de cette solennité par M. Danglars? + +--Si fait, dit le comte, j'ai reçu une lettre de lui hier; mais +je ne crois pas que l'heure y fût indiquée. + +--C'est possible; le beau-père aura compté sur la notoriété +publique. + +--Eh bien, dit Monte-Cristo, vous voilà heureux monsieur +Cavalcanti; c'est une alliance des plus sortables que vous +contractez là; et puis, Mlle Danglars est jolie. + +--Mais oui, répondit Cavalcanti avec un accent plein de modestie. + +--Elle est surtout fort riche, à ce que je crois du moins, dit +Monte-Cristo. + +--Fort riche, vous croyez? répéta le jeune homme. + +--Sans doute; on dit que M. Danglars cache pour le moins la +moitié de sa fortune. + +--Et il avoue quinze ou vingt millions, dit Andrea avec un regard +étincelant de joie. + +--Sans compter, ajouta Monte-Cristo, qu'il est à la veille +d'entrer dans un genre de spéculation déjà un peu usé aux États-Unis +et en Angleterre, mais tout à fait neuf en France. + +--Oui, oui, je sais ce dont vous voulez parler: le chemin de fer +dont il vient d'obtenir l'adjudication, n'est-ce pas? + +--Justement! il gagnera au moins, c'est l'avis général, au moins +dix millions dans cette affaire. + +--Dix millions! vous croyez? c'est magnifique, dit Cavalcanti, +qui se grisait à ce bruit métallique de paroles dorées. + +--Sans compter, reprit Monte-Cristo, que toute cette fortune vous +reviendra, et que c'est justice, puisque Mlle Danglars est fille +unique. D'ailleurs, votre fortune à vous, votre père me l'a dit du +moins, est presque égale à celle de votre fiancée. Mais laissons +là un peu les affaires d'argent. Savez-vous, monsieur Andrea, que +vous avez un peu lestement et habilement mené toute cette affaire! + +--Mais pas mal, pas mal, dit le jeune homme; j'étais né pour être +diplomate. + +--Eh bien, on vous fera entrer dans la diplomatie; la diplomatie, +vous le savez, ne s'apprend pas; c'est une chose d'instinct... Le +coeur est donc pris? + +--En vérité, j'en ai peur, répondit Andrea du ton dont il avait +vu au Théâtre-Français Dorante ou Valère répondre à Alceste. + +--Vous aime-t-on un peu? + +--Il le faut bien, dit Andrea avec un sourire vainqueur, +puisqu'on m'épouse. Mais cependant, n'oublions pas un grand point. + +--Lequel? + +--C'est que j'ai été singulièrement aidé dans tout ceci. + +--Bah! + +--Certainement. + +--Par les circonstances? + +--Non, par vous. + +--Par moi? Laissez donc, prince, dit Monte-Cristo en appuyant +avec affectation sur le titre. Qu'ai-je pu faire pour vous? Est-ce +que votre nom, votre position sociale et votre mérite ne +suffisaient point? + +--Non, dit Andrea, non; et vous avez beau dire, monsieur le +comte, je maintiens, moi, que la position d'un homme tel que vous +a plus fait que mon nom, ma position sociale et mon mérite. + +--Vous vous abusez complètement, monsieur, dit Monte-Cristo, qui +sentit l'adresse perfide du jeune homme, et qui comprit la portée +de ses paroles; ma protection ne vous a été acquise qu'après +connaissance prise de l'influence et de la fortune de monsieur +votre père; car enfin qui m'a procuré, à moi qui ne vous avais +jamais vu, ni vous, ni l'illustre auteur de vos jours, le bonheur +de votre connaissance? Ce sont deux de mes bons amis, Lord Wilmore +et l'abbé Busoni. Qui m'a encouragé, non pas à vous servir de +garantie, mais à vous patronner? C'est le nom de votre père, si +connu et si honoré en Italie; personnellement, moi, je ne vous +connais pas.» + +Ce calme, cette parfaite aisance firent comprendre à Andrea qu'il +était pour le moment étreint par une main plus musculeuse que la +sienne, et que l'étreinte n'en pouvait être facilement brisée. + +«Ah çà! mais, dit-il, mon père a donc vraiment une bien grande +fortune, monsieur le comte? + +--Il paraît que oui, monsieur, répondit Monte-Cristo. + +--Savez-vous si la dot qu'il m'a promise est arrivée? + +--J'en ai reçu la lettre d'avis. + +--Mais les trois millions? + +--Les trois millions sont en route, selon toute probabilité. + +--Je les toucherai donc réellement? + +--Mais dame! reprit le comte, il me semble que jusqu'à présent, +monsieur, l'argent ne vous a pas fait faute!» + +Andrea fut tellement surpris, qu'il ne put s'empêcher de rêver un +moment. + +«Alors, dit-il en sortant de sa rêverie, il me reste, monsieur, à +vous adresser une demande, et celle-là vous la comprendrez, même +quand elle devrait vous être désagréable. + +--Parlez, dit Monte-Cristo. + +--Je me suis mis en relation, grâce à ma fortune, avec beaucoup +de gens distingués, et j'ai même, pour le moment du moins, une +foule d'amis. Mais en me mariant comme je le fais, en face de +toute la société parisienne, je dois être soutenu par un nom +illustre, et à défaut de la main paternelle, c'est une main +puissante qui doit me conduire à l'autel; or, mon père ne vient +point à Paris, n'est-ce pas? + +--Il est vieux, couvert de blessures, et il souffre, dit-il, à en +mourir, chaque fois qu'il voyage. + +--Je comprends. Eh bien, je viens vous faire une demande. + +--À moi? + +--Oui, à vous. + +--Et laquelle? mon Dieu! + +--Eh bien, c'est de le remplacer. + +--Ah! mon cher monsieur! quoi! après les nombreuses relations que +j'ai eu le bonheur d'avoir avec vous, vous me connaissez si mal +que de me faire une pareille demande? + +«Demandez-moi un demi-million à emprunter, et, quoiqu'un pareil +prêt soit assez rare, parole d'honneur! vous me serez moins +gênant. Sachez donc, je croyais vous l'avoir déjà dit, que dans sa +participation, morale surtout, aux choses de ce monde, jamais le +comte de Monte-Cristo n'a cessé d'apporter les scrupules, je dirai +plus, les superstitions d'un homme de l'Orient. + +«Moi qui ai un sérail au Caire, un à Smyrne et un à +Constantinople, présider à un mariage! jamais. + +--Ainsi, vous me refusez? + +--Net; et fussiez-vous mon fils, fussiez-vous mon frère, je vous +refuserais de même. + +--Ah! par exemple! s'écria Andrea désappointé, mais comment faire +alors? + +--Vous avez cent amis, vous l'avez dit vous-même. + +--D'accord, mais c'est vous qui m'avez présenté chez M. Danglars. + +--Point! Rétablissons les faits dans toute la vérité: c'est moi +qui vous ai fait dîner avec lui à Auteuil, et c'est vous qui vous +êtes présenté vous-même; diable! c'est tout différent. + +--Oui, mais mon mariage: vous avez aidé... + +--Moi! en aucune chose, je vous prie de le croire; mais rappelez-vous +donc ce que je vous ai répondu quand vous êtes venu me prier +de faire la demande: Oh! je ne fais jamais de mariage, moi, mon +cher prince, c'est un principe arrêté chez moi.» + +Andrea se mordit les lèvres. + +«Mais enfin, dit-il, vous serez là au moins? + +--Tout Paris y sera? + +--Oh! certainement. + +--Eh bien, j'y serai comme tout Paris, dit le comte. + +--Vous signerez au contrat? + +--Oh! je n'y vois aucun inconvénient, et mes scrupules ne vont +point jusque-là. + +--Enfin, puisque vous ne voulez pas m'accorder davantage, je dois +me contenter de ce que vous me donnez. Mais un dernier mot, comte. + +--Comment donc? + +--Un conseil. + +--Prenez garde; un conseil, c'est pis qu'un service. + +--Oh! celui-ci, vous pouvez me le donner sans vous compromettre. + +--Dites. + +--La dot de ma femme est de cinq cent mille livres. + +--C'est le chiffre que M. Danglars m'a annoncé à moi-même. + +--Faut-il que je la reçoive ou que je la laisse aux mains du +notaire? + +--Voici, en général, comment les choses se passent quand on veut +qu'elles se passent galamment: vos deux notaires prennent rendez-vous +au contrat pour le lendemain ou le surlendemain; le lendemain +ou le surlendemain, ils échangent les deux dots, dont ils se +donnent mutuellement reçu, puis, le mariage célébré, ils mettent +les millions à votre disposition, comme chef de la communauté. + +--C'est que, dit Andrea avec une certaine inquiétude mal +dissimulée, je croyais avoir entendu dire à mon beau-père qu'il +avait l'intention de placer nos fonds dans cette fameuse affaire +de chemin de fer dont vous me parliez tout à l'heure. + +--Eh bien, mais, reprit Monte-Cristo, c'est, à ce que tout le +monde assure, un moyen que vos capitaux soient triplés dans +l'année. M. le baron Danglars est bon père et sait compter. + +--Allons donc, dit Andrea, tout va bien, sans votre refus, +toutefois, qui me perce le coeur. + +--Ne l'attribuez qu'à des scrupules fort naturels en pareille +circonstance. + +--Allons, dit Andrea, qu'il soit donc fait comme vous le voulez; à +ce soir, neuf heures. + +--À ce soir.» + +Et malgré une légère résistance de Monte-Cristo, dont les lèvres +pâlirent, mais qui cependant conserva son sourire de cérémonie, +Andrea saisit la main du comte, la serra, sauta dans son phaéton +et disparut. + +Les quatre ou cinq heures qui lui restaient jusqu'à neuf heures, +Andrea les employa en courses, en visites destinées à intéresser +ces amis dont il avait parlé, à paraître chez le banquier avec +tout le luxe de leurs équipages, les éblouissant par ces promesses +d'actions qui, depuis, ont fait tourner toutes les têtes, et dont +Danglars, en ce moment-là, avait l'initiative. + +En effet, à huit heures et demie du soir, le grand salon de +Danglars, la galerie attenante à ce salon et les trois autres +salons de l'étage étaient pleins d'une foule parfumée qu'attirait +fort peu la sympathie, mais beaucoup cet irrésistible besoin +d'être là où l'on sait qu'il y a du nouveau. + +Un académicien dirait que les soirées du monde sont des +collections de fleurs qui attirent papillons inconstants, abeilles +affamées et frelons bourdonnants. + +Il va sans dire que les salons étaient resplendissants de bougies, +la lumière roulait à flots des moulures d'or sur les tentures de +soie, et tout le mauvais goût de cet ameublement, qui n'avait pour +lui que la richesse, resplendissait de tout son éclat. + +Mlle Eugénie était vêtue avec la simplicité la plus élégante: une +robe de soie blanche brochée de blanc, une rose blanche à moitié +perdue dans ses cheveux d'un noir de jais, composaient toute sa +parure que ne venait pas enrichir le plus petit bijou. + +Seulement on pouvait lire que dans ses yeux cette assurance parfaite +destinée à démentir ce que cette candide toilette avait de +vulgairement virginal à ses propres yeux. + +Mme Danglars, à trente pas d'elle, causait avec Debray, Beauchamp +et Château-Renaud. Debray avait fait sa rentrée dans cette maison +pour cette grande solennité, mais comme tout le monde et sans +aucun privilège particulier. + +M. Danglars, entouré de députés, d'hommes de finance, expliquait +une théorie de contributions nouvelles qu'il comptait mettre en +exercice quand la force des choses aurait contraint le +gouvernement à l'appeler au ministère. + +Andrea, tenant sous son bras un des plus fringants dandys de +l'Opéra, lui expliquait assez impertinemment, attendu qu'il avait +besoin d'être hardi pour paraître à l'aise, ses projets de vie à +venir, et les progrès de luxe qu'il comptait faire faire avec ses +cent soixante-quinze mille livres de rente à la fashion +parisienne. + +La foule générale roulait dans ces salons comme un flux et un +reflux de turquoises, de rubis, d'émeraudes, d'opales et de +diamants. + +Comme partout, on remarquait que c'étaient les plus vieilles +femmes qui étaient les plus parées, et les plus laides qui se +montraient avec le plus d'obstination. + +S'il y avait quelque beau lis blanc, quelque rose suave et +parfumée, il fallait la chercher et la découvrir cachée dans +quelque coin par une mère à turban, ou par une tante à oiseau de +paradis. + +À chaque instant, au milieu de cette cohue, de ce bourdonnement, +de ces rires, la voix des huissiers lançait un nom connu dans les +finances, respecté dans l'armée ou illustre dans les lettres; +alors un faible mouvement des groupes accueillait ce nom. + +Mais pour un qui avait le privilège de faire frémir cet océan de +vagues humaines, combien passaient accueillis par l'indifférence +ou le ricanement du dédain! + +Au moment où l'aiguille de la pendule massive, de la pendule +représentant Endymion endormi, marquait neuf heures sur un cadran +d'or, et où le timbre, fidèle reproducteur de la pensée machinale, +retentissait neuf fois, le nom du comte de Monte-Cristo retentit à +son tour, et, comme poussée par la flamme électrique, toute +l'assemblée se tourna vers la porte. + +Le comte était vêtu de noir et avec sa simplicité habituelle; son +gilet blanc dessinait sa vaste et noble poitrine; son col noir +paraissait d'une fraîcheur singulière, tant il ressortait sur la +mâle pâleur de son teint; pour tout bijou, il portait une chaîne +de gilet si fine qu'à peine le mince filet d'or tranchait sur le +piqué blanc. + +Il se fit à l'instant même un cercle autour de la porte. + +Le comte, d'un seul coup d'oeil, aperçut Mme Danglars à un bout du +salon, M. Danglars à l'autre, et Mlle Eugénie devant lui. + +Il s'approcha d'abord de la baronne, qui causait avec +Mme de Villefort, qui était venue seule, Valentine étant toujours +souffrante; et sans dévier, tant le chemin se frayait devant lui, +il passa de la baronne à Eugénie, qu'il complimenta en termes si +rapides et si réservés, que la fière artiste en fut frappée. + +Près d'elle était Mlle Louise d'Armilly, qui remercia le comte des +lettres de recommandation qu'il lui avait si gracieusement données +pour l'Italie, et dont elle comptait, lui dit-elle, faire +incessamment usage. + +En quittant ces dames, il se retourna et se trouva près de +Danglars, qui s'était approché pour lui donner la main. + +Ces trois devoirs sociaux accomplis, Monte-Cristo s'arrêta, +promenant autour de lui ce regard assuré empreint de cette +expression particulière aux gens d'un certain monde et surtout +d'une certaine portée, regard qui semble dire: + +«J'ai fait ce que j'ai dû; maintenant que les autres fassent ce +qu'ils me doivent.» + +Andrea, qui était dans un salon contigu, sentit cette espèce de +frémissement que Monte-Cristo avait imprimé à la foule, et il +accourut saluer le comte. + +Il le trouva complètement entouré; on se disputait ses paroles, +comme il arrive toujours pour les gens qui parlent peu et qui ne +disent jamais un mot sans valeur. + +Les notaires firent leur entrée en ce moment, et vinrent installer +leurs pancartes griffonnées sur le velours brodé d'or qui couvrait +la table préparée pour la signature, table en bois doré. + +Un des notaires s'assit, l'autre resta debout. + +On allait procéder à la lecture du contrat que la moitié de Paris, +présente à cette solennité, devait signer. + +Chacun prit place, ou plutôt les femmes firent cercle, tandis que +les hommes, plus indifférents à l'endroit du _style énergique_, +comme dit Boileau, firent leurs commentaires sur l'agitation +fébrile d'Andrea, sur l'attention de M. Danglars, sur +l'impassibilité d'Eugénie et sur la façon leste et enjouée dont la +baronne traitait cette importante affaire. + +Le contrat fut lu au milieu d'un profond silence. Mais, aussitôt +la lecture achevée, la rumeur recommença dans les salons, double +de ce qu'elle était auparavant: ces sommes brillantes, ces +millions roulant dans l'avenir des deux jeunes gens et qui +venaient compléter l'exposition qu'on avait faite, dans une +chambre exclusivement consacrée à cet objet, du trousseau de la +mariée et des diamants de la jeune femme, avaient retenti avec +tout leur prestige dans la jalouse assemblée. + +Les charmes de Mlle Danglars en étaient doubles aux yeux des +jeunes gens, et pour le moment ils effaçaient l'éclat du soleil. + +Quant aux femmes, il va sans dire que, tout en jalousant ces +millions, elles ne croyaient pas en avoir besoin pour être belles. + +Andrea, serré par ses amis, complimenté, adulé, commençant à +croire à la réalité du rêve qu'il faisait, Andrea était sur le +point de perdre la tête. + +Le notaire prit solennellement la plume, l'éleva au-dessus de sa +tête et dit: + +«Messieurs, on va signer le contrat.» + +Le baron devait signer le premier, puis le fondé de pouvoir de +M. Cavalcanti père, puis la baronne, puis les futurs conjoints, +comme on dit dans cet abominable style qui a cours sur papier +timbré. + +Le baron prit la plume et signa, puis le chargé de pouvoir. + +La baronne s'approcha, au bras de Mme de Villefort. + +«Mon ami, dit-elle en prenant la plume, n'est-ce pas une chose +désespérante? Un incident inattendu, arrivé dans cette affaire +d'assassinat et de vol dont M. le comte de Monte-Cristo a failli +être victime, nous prive d'avoir M. de Villefort. + +--Oh! mon Dieu! fit Danglars, du même ton dont il aurait dit: Ma +foi, la chose m'est bien indifférente! + +--Mon Dieu! dit Monte-Cristo en s'approchant, j'ai bien peur +d'être la cause involontaire de cette absence. + +--Comment! vous, comte? dit Mme Danglars en signant. S'il en est +ainsi, prenez garde, je ne vous le pardonnerai jamais.» + +Andrea dressait les oreilles. + +«Il n'y aurait cependant point de ma faute, dit le comte; aussi je +tiens à le constater.» + +On écoutait avidement: Monte-Cristo, qui desserrait si rarement +les lèvres, allait parler. + +«Vous vous rappelez, dit le comte au milieu du plus profond +silence, que c'est chez moi qu'est mort ce malheureux qui était +venu pour me voler, et qui, en sortant de chez moi a été tué, à ce +que l'on croit, par son complice? + +--Oui, dit Danglars. + +--Eh bien, pour lui porter secours, on l'avait déshabillé et l'on +avait jeté ses habits dans un coin où la justice les a ramassés; +mais la justice, en prenant l'habit et le pantalon pour les +déposer au greffe, avait oublié le gilet.» + +Andrea pâlit visiblement et tira tout doucement du côté de la +porte; il voyait paraître un nuage à l'horizon, et ce nuage lui +semblait renfermer la tempête dans ses flancs. + +«Eh bien, ce malheureux gilet, on l'a trouvé aujourd'hui tout +couvert de sang et troué à l'endroit du coeur.» + +Les dames poussèrent un cri, et deux ou trois se préparèrent à +s'évanouir. + +«On me l'a apporté. Personne ne pouvait deviner d'où venait cette +guenille; moi seul songeai que c'était probablement le gilet de la +victime. Tout à coup mon valet de chambre, en fouillant avec +dégoût et précaution cette funèbre relique, a senti un papier dans +la poche et l'en a tiré: c'était une lettre adressée à qui? à +vous, baron. + +--À moi? s'écria Danglars. + +--Oh! mon Dieu! oui, à vous; je suis parvenu à lire votre nom +sous le sang dont le billet était maculé, répondit Monte-Cristo au +milieu des éclats de surprise générale. + +--Mais, demanda Mme Danglars regardant son mari avec inquiétude, +comment cela empêche-t-il M. de Villefort? + +--C'est tout simple, madame, répondit Monte-Cristo; ce gilet et +cette lettre étaient ce qu'on appelle des pièces de conviction; +lettre et gilet, j'ai tout envoyé à M. le procureur du roi. Vous +comprenez, mon cher baron, la voie légale est la plus sûre en +matière criminelle: c'était peut-être quelque machination contre +vous.» + +Andrea regarda fixement Monte-Cristo et disparut dans le deuxième +salon. + +«C'est possible, dit Danglars; cet homme assassiné n'était-il +point un ancien forçat? + +--Oui, répondit le comte, un ancien forçat nommé Caderousse.» + +Danglars pâlit légèrement; Andrea quitta le second salon et gagna +l'antichambre. + +«Mais signez donc, signez donc! dit Monte-Cristo; je m'aperçois +que mon récit a mis tout le monde en émoi et j'en demande bien +humblement pardon à vous, madame la baronne et à Mlle Danglars.» + +La baronne, qui venait de signer, remit la plume au notaire. + +«Monsieur le prince Cavalcanti, dit le tabellion, monsieur le +prince Cavalcanti, où êtes-vous? + +--Andrea! Andrea! répétèrent plusieurs voix de jeunes gens qui en +étaient déjà arrivés avec le noble Italien à ce degré d'intimité +de l'appeler par son nom de baptême. + +--Appelez donc le prince, prévenez-le donc que c'est à lui de +signer!» cria Danglars à un huissier. + +Mais au même instant la foule des assistants reflua, terrifiée, +dans le salon principal, comme si quelque monstre effroyable fût +entré dans les appartements, _quaerens quem devoret_. + +Il y avait en effet de quoi reculer, s'effrayer, crier. + +Un officier de gendarmerie plaçait deux gendarmes à la porte de +chaque salon, et s'avançait vers Danglars, précédé d'un +commissaire de police ceint de son écharpe. + +Mme Danglars poussa un cri et s'évanouit. + +Danglars, qui se croyait menacé (certaines consciences ne sont +jamais calmes), Danglars offrit aux yeux de ses conviés un visage +décomposé par la terreur. + +«Qu'y a-t-il donc, monsieur? demanda Monte-Cristo s'avançant au-devant +du commissaire. + +--Lequel de vous, messieurs, demanda le magistrat sans répondre +au comte, s'appelle Andrea Cavalcanti?» + +Un cri de stupeur partit de tous les coins du salon. On chercha; +on interrogea. + +«Mais quel est donc cet Andrea Cavalcanti? demanda Danglars +presque égaré. + +--Un ancien forçat échappé du bagne de Toulon. + +--Et quel crime a-t-il commis? + +--Il est prévenu, dit le commissaire de sa voix impassible, +d'avoir assassiné le nommé Caderousse, son ancien compagnon de +chaîne, au moment où il sortait de chez le comte de Monte-Cristo.» + +Monte-Cristo jeta un regard rapide autour de lui. + +Andrea avait disparu. + + + + +XCVII + +La route de Belgique. + + +Quelques instants après la scène de confusion produite dans les +salons de M. Danglars par l'apparition inattendue du brigadier de +gendarmerie, et par la révélation qui en avait été la suite, le +vaste hôtel s'était vidé avec une rapidité pareille à celle qu'eût +amenée l'annonce d'un cas de peste ou de choléra-morbus arrivé +parmi les conviés: en quelques minutes par toutes les portes, par +tous les escaliers, par toutes les sorties, chacun s'était +empressé de se retirer, ou plutôt de fuir; car c'était là une de +ces circonstances dans lesquelles il ne faut pas même essayer de +donner ces banales consolations qui rendent dans les grandes +catastrophes les meilleurs amis si importuns. + +Il n'était resté dans l'hôtel du banquier que Danglars, enfermé +dans son cabinet, et faisant sa déposition entre les mains de +l'officier de gendarmerie; Mme Danglars, terrifiée, dans le +boudoir que nous connaissons, et Eugénie qui, l'oeil hautain et la +lèvre dédaigneuse, s'était retirée dans sa chambre avec son +inséparable compagne, Mlle Louise d'Armilly. + +Quant aux nombreux domestiques, plus nombreux encore ce soir-là +que de coutume, car on leur avait adjoint, à propos de la fête, +les glaciers, les cuisiniers et les maîtres d'hôtel du Café de +Paris, tournant contre leurs maîtres la colère de ce qu'ils +appelaient leur affront, ils stationnaient par groupes à l'office, +aux cuisines, dans leurs chambres, s'inquiétant fort peu du +service, qui d'ailleurs se trouvait tout naturellement interrompu. + +Au milieu de ces différents personnages, frémissant d'intérêts +divers, deux seulement méritent que nous nous occupions d'eux: +c'est Mlle Eugénie Danglars et Mlle Louise d'Armilly. + +La jeune fiancée, nous l'avons dit, s'était retirée l'air hautain, +la lèvre dédaigneuse, et avec la démarche d'une reine outragée, +suivie de sa compagne, plus pâle et plus émue qu'elle. + +En arrivant dans sa chambre, Eugénie ferma sa porte en dedans, +pendant que Louise tombait sur une chaise. + +«Oh! mon Dieu, mon Dieu! l'horrible chose, dit la jeune +musicienne; et qui pouvait se douter de cela? M. Andrea +Cavalcanti... un assassin... un échappé du bagne... un forçat!» + +Un sourire ironique crispa les lèvres d'Eugénie. + +«En vérité, j'étais prédestinée, dit-elle. Je n'échappe au Morcerf +que pour tomber dans le Cavalcanti! + +--Oh! ne confonds pas l'un avec l'autre, Eugénie. + +--Tais-toi, tous les hommes sont des infâmes, et je suis heureuse +de pouvoir faire plus que de les détester; maintenant, je les +méprise. + +--Qu'allons-nous faire? demanda Louise. + +--Ce que nous allons faire? + +--Oui. + +--Mais ce que nous devions faire dans trois jours... partir. + +--Ainsi, quoique tu ne te maries plus, tu veux toujours? + +--Écoute, Louise, j'ai en horreur cette vie du monde ordonnée, +compassée, réglée comme notre papier de musique. Ce que j'ai +toujours désiré, ambitionné, voulu, c'est la vie d'artiste, la vie +libre, indépendante, où l'on ne relève que de soi, où l'on ne doit +de compte qu'à soi. Rester, pour quoi faire? pour qu'on essaie, +d'ici à un mois, de me marier encore; à qui? à M. Debray, peut-être, +comme il en avait été un instant question. Non, Louise; non, +l'aventure de ce soir me sera une excuse: je n'en cherchais pas, +je n'en demandais pas; Dieu m'envoie celle-ci, elle est la +bienvenue. + +--Comme tu es forte et courageuse! dit la blonde et frêle jeune +fille à sa brune compagne. + +--Ne me connaissais-tu point encore? Allons, voyons, Louise, +causons de toutes nos affaires. La voiture de poste... + +--Est achetée heureusement depuis trois jours. + +--L'as-tu fait conduire où nous devions la prendre? + +--Oui. + +--Notre passeport? + +--Le voilà!» + +Et Eugénie, avec son aplomb habituel, déplia un papier et lut: + +«M. Léon d'Armilly, âgé de vingt ans, profession d'artiste, +cheveux noirs, yeux noirs, voyageant avec sa soeur.» + +«À merveille! Par qui t'es-tu procuré ce passeport? + +--En allant demander à M. de Monte-Cristo des lettres pour les +directeurs des théâtres de Rome et de Naples, je lui ai exprimé +mes craintes de voyager en femme; il les a parfaitement comprises, +s'est mis à ma disposition pour me procurer un passeport d'homme; +et, deux jours après, j'ai reçu celui-ci, auquel j'ai ajouté de ma +main: _Voyageant avec sa soeur._ + +--Eh bien, dit gaiement Eugénie, il ne s'agit plus que de faire +nos malles: nous partirons le soir de la signature du contrat, au +lieu de partir le soir des noces: voilà tout. + +--Réfléchis bien, Eugénie. + +--Oh! toutes mes réflexions sont faites; je suis lasse de +n'entendre parler que de reports, de fins de mois, de hausse, de +baisse, de fonds espagnols, de papier haïtien. Au lieu de cela, +Louise, comprends-tu l'air, la liberté, le chant des oiseaux, les +plaines de la Lombardie, les canaux de Venise, les palais de Rome, +la plage de Naples. Combien possédons-nous, Louise?» + +La jeune fille qu'on interrogeait tira d'un secrétaire incrusté un +petit portefeuille à serrure qu'elle ouvrit, et dans lequel elle +compta vingt-trois billets de banque. + +«Vingt-trois mille francs, dit-elle. + +--Et pour autant au moins de perles, de diamants et bijoux, dit +Eugénie. Nous sommes riches. Avec quarante-cinq mille francs, nous +avons de quoi vivre en princesses pendant deux ans ou +convenablement pendant quatre. + +«Mais avant six mois, toi avec ta musique, moi avec ma voix, nous +aurons doublé notre capital. Allons, charge-toi de l'argent, moi, +je me charge du coffret aux pierreries; de sorte que si l'une de +nous avait le malheur de perdre son trésor, l'autre aurait +toujours le sien. Maintenant, la valise: hâtons-nous, la valise! + +--Attends, dit Louise, allant écouter à la porte de Mme Danglars. + +--Que crains-tu? + +--Qu'on ne nous surprenne. + +--La porte est fermée. + +--Qu'on ne nous dise d'ouvrir. + +--Qu'on le dise si l'on veut, nous n'ouvrons pas. + +--Tu es une véritable amazone, Eugénie.» + +Et les deux jeunes filles se mirent, avec une prodigieuse +activité, à entasser dans une malle tous les objets de voyage dont +elles croyaient avoir besoin. + +«Là, maintenant, dit Eugénie, tandis que je vais changer de +costume, ferme la valise, toi.» + +Louise appuya de toute la force de ses petites mains blanches sur +le couvercle de la malle. + +«Mais je ne puis pas, dit-elle, je ne suis pas assez forte; ferme-la, toi. + +--Ah! c'est juste, dit en riant Eugénie, j'oubliais que je suis +Hercule, moi, et que tu n'es, toi, que la pâle Omphale.» + +Et la jeune fille, appuyant le genou sur la malle, raidit ses bras +blancs et musculeux jusqu'à ce que les deux compartiments de la +valise fussent joints, et que Mlle d'Armilly eût passé le crochet +du cadenas entre les deux pitons. + +Cette opération terminée, Eugénie ouvrit une commode dont elle +avait la clef sur elle, et en tira une mante de voyage en soie +violette ouatée. + +«Tiens, dit-elle, tu vois que j'ai pensé à tout; avec cette mante +tu n'auras point froid. + +--Mais toi? + +--Oh! moi, je n'ai jamais froid, tu le sais bien; d'ailleurs avec +ces habits d'homme... + +--Tu vas t'habiller ici? + +--Sans doute. + +--Mais auras-tu le temps? + +--N'aie donc pas la moindre inquiétude, poltronne; tous nos gens +sont occupés de la grande affaire. D'ailleurs, qu'y a-t-il +d'étonnant, quand on songe au désespoir dans lequel je dois être, +que je me sois enfermée, dis? + +--Non, c'est vrai, tu me rassures. + +--Viens, aide-moi.» + +Et du même tiroir dont elle avait fait sortir la mante qu'elle +venait de donner à Mlle d'Armilly, et dont celle-ci avait déjà +couvert ses épaules, elle tira un costume d'homme complet, depuis +les bottines jusqu'à la redingote, avec une provision de linge où +il n'y avait rien de superflu, mais où se trouvait le nécessaire. + +Alors, avec une promptitude qui indiquait que ce n'était pas sans +doute la première fois qu'en se jouant elle avait revêtu les +habits d'un autre sexe, Eugénie chaussa ses bottines, passa un +pantalon, chiffonna sa cravate, boutonna jusqu'à son cou un gilet +montant, et endossa une redingote qui dessinait sa taille fine et +cambrée. + +«Oh! c'est très bien! en vérité, c'est très bien, dit Louise en la +regardant avec admiration; mais ces beaux cheveux noirs, ces +nattes magnifiques qui faisaient soupirer d'envie toutes les +femmes, tiendront-ils sous un chapeau d'homme comme celui que +j'aperçois là? + +--Tu vas voir», dit Eugénie. + +Et saisissant avec sa main gauche la tresse épaisse sur laquelle +ses longs doigts ne se refermaient qu'à peine, elle saisit de sa +main droite une paire de longs ciseaux, et bientôt l'acier cria au +milieu de la riche et splendide chevelure, qui tomba tout entière +aux pieds de la jeune fille, renversée en arrière pour l'isoler de +sa redingote. + +Puis, la natte supérieure abattue, Eugénie passa à celles de ses +tempes, qu'elle abattit successivement, sans laisser échapper le +moindre regret: au contraire, ses yeux brillèrent, plus pétillants +et plus joyeux encore que de coutume, sous ses sourcils noirs +comme l'ébène. + +«Oh! les magnifiques cheveux! dit Louise avec regret. + +--Eh! ne suis-je pas cent fois mieux ainsi? s'écria Eugénie en +lissant les boucles éparses de sa coiffure devenue toute +masculine, et ne me trouves-tu donc pas plus belle ainsi? + +--Oh! tu es belle, belle toujours! s'écria Louise. Maintenant, où +allons-nous? + +--Mais, à Bruxelles, si tu veux; c'est la frontière la plus +proche. Nous gagnerons Bruxelles, Liège, Aix-la-Chapelle; nous +remonterons le Rhin jusqu'à Strasbourg, nous traverserons la +Suisse et nous descendrons en Italie par le Saint-Gothard. Cela te +va-t-il? + +--Mais, oui. + +--Que regardes-tu? + +--Je te regarde. En vérité, tu es adorable ainsi; on dirait que +tu m'enlèves. + +--Eh pardieu! on aurait raison. + +--Oh! je crois que tu as juré, Eugénie?» + +Et les deux jeunes filles, que chacun eût pu croire plongées dans +les larmes, l'une pour son propre compte, l'autre par dévouement à +son amie, éclatèrent de rire, tout en faisant disparaître les +traces les plus visibles du désordre qui naturellement avait +accompagné les apprêts de leur évasion. + +Puis, ayant soufflé leurs lumières, l'oeil interrogateur, +l'oreille au guet, le cou tendu, les deux fugitives ouvrirent la +porte d'un cabinet de toilette qui donnait sur un escalier de +service descendant jusqu'à la cour, Eugénie marchant la première, +et soutenant d'un bras la valise que, par l'anse opposée, +Mlle d'Armilly soulevait à peine de ses deux mains. + +La cour était vide. Minuit sonnait. + +Le concierge veillait encore. + +Eugénie s'approcha tout doucement et vit le digne suisse qui +dormait au fond de sa loge, étendu dans son fauteuil. + +Elle retourna vers Louise, reprit la malle qu'elle avait un +instant posée à terre, et toutes deux, suivant l'ombre projetée +par la muraille, gagnèrent la voûte. + +Eugénie fit cacher Louise dans l'angle de la porte, de manière que +le concierge, s'il lui plaisait par hasard de se réveiller, ne vît +qu'une personne. + +Puis, s'offrant elle-même au plein rayonnement de la lampe qui +éclairait la cour: + +«La porte!» cria-t-elle de sa plus belle voix de contralto, en +frappant à la vitre. + +Le concierge se leva comme l'avait prévu Eugénie, et fit même +quelques pas pour reconnaître la personne qui sortait; mais voyant +un jeune homme qui fouettait impatiemment son pantalon de sa +badine, il ouvrit sur-le-champ. + +Aussitôt Louise se glissa comme une couleuvre par la porte +entrebâillée, et bondit légèrement dehors. Eugénie, calme en +apparence, quoique, selon toute probabilité, son coeur comptât +plus de pulsations que dans l'état habituel, sortit à son tour. + +Un commissionnaire passait, on le chargea de la malle, puis les +deux jeunes filles lui ayant indiqué comme le but de leur course +la rue de la Victoire et le numéro 36 de cette rue, elles +marchèrent derrière cet homme, dont la présence rassurait Louise; +quant à Eugénie, elle était forte comme une Judith ou une Dalila. + +On arriva au numéro indiqué. Eugénie ordonna au commissionnaire de +déposer la malle, lui donna quelques pièces de monnaie, et, après +avoir frappé au volet, le renvoya. + +Ce volet auquel avait frappé Eugénie était celui d'une petite +lingère prévenue à l'avance: elle n'était point encore couchée, +elle ouvrit. + +«Mademoiselle, dit Eugénie, faites tirer par le concierge la +calèche de la remise, et envoyez-le chercher des chevaux à l'hôtel +des Postes. Voici cinq francs pour la peine que nous lui donnons. + +--En vérité, dit Louise, je t'admire, et je dirai presque que je +te respecte.» + +La lingère regardait avec étonnement; mais comme il était convenu +qu'il y aurait vingt louis pour elle, elle ne fit pas la moindre +observation. + +Un quart d'heure après, le concierge revenait ramenant le +postillon et les chevaux, qui, en un tour de main, furent attelés +à la voiture, sur laquelle le concierge assura la malle à l'aide +d'une corde et d'un tourniquet. + +«Voici le passeport, dit le postillon; quelle route prenons-nous, +notre jeune bourgeois? + +--La route de Fontainebleau, répondit Eugénie avec une voix +presque masculine. + +--Eh bien, que dis-tu donc? demanda Louise. + +--Je donne le change, dit Eugénie; cette femme à qui nous donnons +vingt louis peut nous trahir pour quarante: sur le boulevard nous +prendrons une autre direction.» + +Et la jeune fille s'élança dans le briska établi en excellente +dormeuse, sans presque toucher le marchepied. + +«Tu as toujours raison, Eugénie», dit la maîtresse de chant en +prenant place près de son amie. + +Un quart d'heure après, le postillon, remis dans le droit chemin, +franchissait, en faisant claquer son fouet, la grille de la +barrière Saint-Martin. + +«Ah! dit Louise en respirant, nous voilà donc sorties de Paris! + +--Oui, ma chère, et le rapt est bel et bien consommé, répondit +Eugénie. + +--Oui, mais sans violence, dit Louise. + +--Je ferai valoir cela comme circonstance atténuante», répondit +Eugénie. + +Ces paroles se perdirent dans le bruit que faisait la voiture en +roulant sur le pavé de la Villette. + +M. Danglars n'avait plus sa fille. + + + + +XCVIII + +L'auberge de la Cloche et de la Bouteille. + + +Et maintenant, laissons Mlle Danglars et son amie rouler sur la +route de Bruxelles, et revenons au pauvre Andrea Cavalcanti, si +malencontreusement arrêté dans l'essor de sa fortune. + +C'était, malgré son âge encore peu avancé, un garçon fort adroit +et fort intelligent que M. Andrea Cavalcanti. + +Aussi, aux premières rumeurs qui pénétrèrent dans le salon, +l'avons-nous vu par degrés se rapprocher de la porte, traverser +une ou deux chambres, et enfin disparaître. + +Une circonstance que nous avons oublié de mentionner, et qui +cependant ne doit pas être omise, c'est que dans l'une de ces deux +chambres que traversa Cavalcanti était exposé le trousseau de la +mariée, écrins de diamants, châles de cachemire, dentelles de +Valenciennes, voiles d'Angleterre, tout ce qui compose enfin ce +monde d'objets tentateurs dont le nom seul fait bondir de joie le +coeur des jeunes filles et que l'on appelle la corbeille. + +Or, en passant par cette chambre, ce qui prouve que non seulement +Andrea était un garçon fort intelligent et fort adroit, mais +encore prévoyant, c'est qu'il se saisit de la plus riche de toutes +les parures exposées. + +Muni de ce viatique, Andrea s'était senti de moitié plus léger +pour sauter par la fenêtre et glisser entre les mains des +gendarmes. + +Grand et découplé comme le lutteur antique, musculeux comme un +Spartiate, Andrea avait fourni une course d'un quart d'heure, sans +savoir où il allait, et dans le but seul de s'éloigner du lieu où +il avait failli être pris. + +Parti de la rue du Mont-Blanc, il s'était retrouvé, avec cet +instinct des barrières que les voleurs possèdent, comme le lièvre +celui du gîte, au bout de la rue Lafayette. + +Là, suffoqué, haletant, il s'arrêta. + +Il était parfaitement seul, et avait à gauche le clos Saint-Lazare, +vaste désert, et, à sa droite, Paris dans toute sa +profondeur. + +«Suis-je perdu? se demanda-t-il. Non, si je puis fournir une somme +d'activité supérieure à celle de mes ennemis. Mon salut est donc +devenu tout simplement une question de myriamètres.» + +En ce moment il aperçut, montant du haut du faubourg Poissonnière, +un cabriolet de régie dont le cocher, morne et fumant sa pipe, +semblait vouloir regagner les extrémités du faubourg Saint-Denis +où, sans doute, il faisait son séjour ordinaire. + +«Hé! l'ami! dit Benedetto. + +--Qu'y a-t-il, notre bourgeois? demanda le cocher. + +--Votre cheval est-il fatigué? + +--Fatigué! ah! bien oui! il n'a rien fait de toute la sainte +journée. Quatre méchantes courses et vingt sous de pourboire, sept +francs en tout, je dois en rendre dix au patron! + +--Voulez-vous à ces sept francs en ajouter vingt que voici, hein? + +--Avec plaisir, bourgeois; ce n'est pas à mépriser, vingt francs. +Que faut-il faire pour cela? voyons. + +--Une chose bien facile, si votre cheval n'est pas fatigué +toutefois. + +--Je vous dis qu'il ira comme un zéphir; le tout est de dire de +quel côté il faut qu'il aille. + +--Du côté de Louvres. + +--Ah! ah! connu: pays du ratafia? + +--Justement. Il s'agit tout simplement de rattraper un de mes +amis avec lequel je dois chasser demain à la Chapelle-en-Serval. +Il devait m'attendre ici avec son cabriolet jusqu'à onze heures et +demie: il est minuit; il se sera fatigué de m'attendre et sera +parti tout seul. + +--C'est probable. + +--Eh bien, voulez-vous essayer de le rattraper? + +--Je ne demande pas mieux. + +--Mais si nous ne le rattrapons pas d'ici au Bourget vous aurez +vingt francs; si nous ne le rattrapons pas d'ici à Louvres, +trente. + +--Et si nous le rattrapons? + +--Quarante! dit Andrea qui avait eu un moment d'hésitation, mais +qui avait réfléchi qu'il ne risquait rien de promettre. + +--Ça va! dit le cocher. Montez, et en route. Prrroum!...» + +Andrea monta dans le cabriolet qui, d'une course rapide, traversa +le faubourg Saint-Denis, longea le faubourg Saint-Martin, traversa +la barrière, et enfila l'interminable Villette. + +On n'avait garde de rejoindre cet ami chimérique; cependant de +temps en temps, aux passants attardés ou aux cabarets qui +veillaient encore, Cavalcanti s'informait d'un cabriolet vert +attelé d'un cheval bai-brun; et, comme sur la route des Pays-Bas +il circule bon nombre de cabriolets, que les neuf dixièmes des +cabriolets sont verts, les renseignements pleuvaient à chaque pas. + +On venait toujours de le voir passer; il n'avait pas plus de cinq +cents, de deux cents, de cent pas d'avance; enfin, on le +dépassait, ce n'était pas lui. + +Une fois le cabriolet fut dépassé à son tour; c'était par une +calèche rapidement emportée au galop de deux chevaux de poste. + +«Ah! se dit Cavalcanti, si j'avais cette calèche, ces deux bons +chevaux, et surtout le passeport qu'il a fallu pour les prendre!» + +Et il soupira profondément. + +Cette calèche était celle qui emportait Mlle Danglars et +Mlle d'Armilly. + +«En route! en route! dit Andrea, nous ne pouvons pas tarder à le +rejoindre.» + +Et le pauvre cheval reprit le trot enragé qu'il avait suivi depuis +la barrière, et arriva tout fumant à Louvres. + +«Décidément, dit Andrea, je vois bien que je ne rejoindrai pas mon +ami et que je tuerai votre cheval. Ainsi donc, mieux vaut que je +m'arrête. Voilà vos trente francs, je m'en vais coucher au Cheval-Rouge, +et la première voiture dans laquelle je trouverai une +place, je la prendrai. Bonsoir, mon ami.» + +Et Andrea, après avoir mis six pièces de cinq francs dans la main +du cocher, sauta lestement sur le pavé de la route. + +Le cocher empocha joyeusement la somme et reprit au pas le chemin +de Paris; Andrea feignit de gagner l'hôtel du Cheval-Rouge; mais +après s'être arrêté un instant contre la porte, entendant le bruit +du cabriolet qui allait se perdant à l'horizon, il reprit sa +course, et d'un pas gymnastique fort relevé, il fournit une course +de deux lieues. + +Là, il se reposa, il devait être tout près de la Chapelle-en-Serval, +où il avait dit qu'il allait. + +Ce n'était pas la fatigue qui arrêtait Andrea Cavalcanti: c'était +le besoin de prendre une résolution, c'était la nécessité +d'adopter un plan. + +Monter en diligence, c'était impossible; prendre la poste, c'était +également impossible. Pour voyager de l'une ou de l'autre façon un +passeport est de toute nécessité. + +Demeurer dans le département de l'Oise, c'est-à-dire dans un des +départements les plus découverts et les plus surveillés de France, +c'était chose impossible encore, impossible surtout pour un homme +expert comme Andrea en matière criminelle. + +Andrea s'assit sur les revers du fossé, laissa tomber sa tête +entre ses deux mains et réfléchit. + +Dix minutes après, il releva la tête; sa résolution était arrêtée. + +Il couvrit de poussière tout un côté du paletot qu'il avait eu le +temps de décrocher dans l'antichambre et de boutonner par-dessus +sa toilette de bal, et, gagnant la Chapelle-en-Serval, il alla +frapper hardiment à la porte de la seule auberge du pays. + +L'hôte vint ouvrir. + +«Mon ami, dit Andrea, j'allais de Mortefontaine à Senlis quand mon +cheval, qui est un animal difficile, a fait un écart et m'a envoyé +à dix pas. Il faut que j'arrive cette nuit à Compiègne sous peine +de causer les plus graves inquiétudes à ma famille; avez-vous un +cheval à louer?» + +Bon ou mauvais, un aubergiste a toujours un cheval. + +L'aubergiste de la Chapelle-en-Serval appela le garçon d'écurie, +lui ordonna de seller _le Blanc_, et réveilla son fils, enfant de +sept ans, lequel devait monter en croupe du monsieur et ramener le +quadrupède. + +Andrea donna vingt francs à l'aubergiste, et, en les tirant de sa +poche, laissa tomber une carte de visite. + +Cette carte de visite était celle d'un de ses amis du Café de +Paris; de sorte que l'aubergiste, lorsque Andrea fut parti et +qu'il eut ramassé la carte tombée de sa poche, fut convaincu qu'il +avait loué son cheval à M. le comte de Mauléon, rue Saint-Dominique, 25: +c'était le nom et l'adresse qui se trouvaient sur +la carte. + +_Le Blanc_ n'allait pas vite, mais il allait d'un pas égal et +assidu: en trois heures et demie Andrea fit les neuf lieues qui le +séparaient de Compiègne; quatre heures sonnaient à l'horloge de +l'hôtel de ville lorsqu'il arriva sur la place où s'arrêtent les +diligences. + +Il y a à Compiègne un excellent hôtel, dont se souviennent ceux-là +mêmes qui n'y ont logé qu'une fois. + +Andréa, qui y avait fait une halte dans une de ses courses aux +environs de Paris, se souvint de l'hôtel de la Cloche et de la +Bouteille: il s'orienta, vit à la lueur d'un réverbère l'enseigne +indicatrice, et, ayant congédié l'enfant, auquel il donna tout ce +qu'il avait sur lui de petite monnaie, il alla frapper à la porte, +réfléchissant avec beaucoup de justesse qu'il avait trois ou +quatre heures devant lui, et que le mieux était de se prémunir, +par un bon somme et un bon souper, contre les fatigues à venir. + +Ce fut un garçon qui vint ouvrir. + +«Mon ami, dit Andrea, je viens de Saint-Jean-au-Bois, où j'ai +dîné; je comptais prendre la voiture qui passe à minuit; mais je +me suis perdu comme un sot, et voilà quatre heures que je me +promène dans la forêt. Donnez-moi donc une de ces jolies petites +chambres qui donnent sur la cour, et faites-moi monter un poulet +froid et une bouteille de vin de Bordeaux.» + +Le garçon n'eut aucun soupçon: Andrea parlait avec la plus +parfaite tranquillité, il avait le cigare à la bouche et les mains +dans les poches de son paletot; ses habits étaient élégants, sa +barbe fraîche, ses bottes irréprochables; il avait l'air d'un +voisin attardé, voilà tout. + +Pendant que le garçon préparait sa chambre, l'hôtesse se leva: +Andrea l'accueillit avec son plus charmant sourire, et lui demanda +s'il ne pourrait pas avoir le numéro 3, qu'il avait déjà eu à son +dernier passage à Compiègne; malheureusement le numéro 3 était +pris par un jeune homme qui voyageait avec sa soeur. + +Andrea parut désespéré; il ne se consola que lorsque l'hôtesse lui +eut assuré que le numéro 7, qu'on lui préparait, avait absolument +la même disposition que le numéro 3; et, tout en se chauffant les +pieds et en causant des dernières courses de Chantilly, il +attendit qu'on vînt lui annoncer que sa chambre était prête. + +Ce n'était pas sans raison qu'Andrea avait parlé de ces jolis +appartements donnant sur la cour; la cour de l'hôtel de la Cloche, +avec son triple rang de galeries qui lui donnait l'air d'une salle +de spectacle, avec ses jasmins et ses clématites qui montent le +long de ses colonnades, légères comme une décoration naturelle, +est une des plus charmantes entrées d'auberge qui existent au +monde. + +Le poulet était frais, le vin était vieux, le feu clair et +pétillant: Andrea se surprit soupant d'aussi bon appétit que s'il +ne lui était rien arrivé. + +Puis il se coucha, et s'endormit presque aussitôt de ce sommeil +implacable que l'homme trouve toujours à vingt ans, même lorsqu'il +a des remords. + +Or, nous sommes forcés d'avouer qu'Andrea aurait pu avoir des +remords, mais qu'il n'en avait pas. + +Voici quel était le plan d'Andrea, plan qui lui avait donné la +meilleure partie de sa sécurité. + +Avec le jour il se levait, sortait de l'hôtel après avoir +rigoureusement payé ses comptes; gagnait la forêt, achetait, sous +prétexte de faire des études de peinture, l'hospitalité d'un +paysan; se procurait un costume de bûcheron et une cognée, +dépouillait l'enveloppe du lion pour prendre celle de l'ouvrier; +puis, les mains terreuses, les cheveux brunis par un peigne de +plomb, le teint hâlé par une préparation dont ses anciens +camarades lui avaient donné la recette, il gagnait, de forêt en +forêt, la frontière la plus prochaine, marchant la nuit, dormant +le jour dans les forêts ou dans les carrières, et ne s'approchant +des endroits habités que pour acheter de temps en temps un pain. + +Une fois la frontière dépassée, Andrea faisait argent de ses +diamants, réunissait le prix qu'il en tirait à une dizaine de +billets de banque qu'il portait toujours sur lui en cas +d'accident, et il se retrouvait encore à la tête d'une +cinquantaine de mille livres, ce qui ne semblait pas à sa +philosophie un pis-aller par trop rigoureux. + +D'ailleurs, il comptait beaucoup sur l'intérêt que les Danglars +avaient à éteindre le bruit de leur mésaventure. + +Voilà pourquoi, outre la fatigue, Andrea dormit si vite et si +bien. + +D'ailleurs, pour être réveillé plus matin, Andrea n'avait point +fermé ses volets et s'était seulement contenté de pousser les +verrous de sa porte et de tenir tout ouvert, sur sa table de nuit, +certain couteau fort pointu dont il connaissait la trempe +excellente et qui ne le quittait jamais. + +À sept heures du matin environ, Andrea fut éveillé par un rayon de +soleil qui venait, tiède et brillant, se jouer sur son visage. + +Dans tout cerveau bien organisé, l'idée dominante et il y en a +toujours une, l'idée dominante, disons-nous, est celle qui, après +s'être endormie la dernière illumine la première encore le réveil +de la pensée. + +Andrea n'avait pas entièrement ouvert les yeux que la pensée +dominante le tenait déjà et lui soufflait à l'oreille qu'il avait +dormi trop longtemps. + +Il sauta en bas de son lit et courut à sa fenêtre. + +Un gendarme traversait la cour. + +Le gendarme est un des objets les plus frappants qui existent au +monde, même pour l'oeil d'un homme sans inquiétude: mais pour une +conscience timorée et qui a quelque motif de l'être, le jaune, le +bleu et le blanc dont se compose son uniforme prennent des teintes +effrayantes. + +«Pourquoi un gendarme?» se demanda Andrea. + +Tout à coup il se répondit à lui-même, avec cette logique que le +lecteur a déjà dû remarquer en lui: + +«Un gendarme n'a rien qui doive étonner dans une hôtellerie; mais +habillons-nous.» + +Et le jeune homme s'habilla avec une rapidité que n'avait pu lui +faire perdre son valet de chambre pendant les quelques mois de la +vie fashionable qu'il avait menée à Paris. + +«Bon, dit Andrea tout en s'habillant, j'attendrai qu'il soit +parti, et quand il sera parti je m'esquiverai.» + +Et tout en disant ces mots, Andrea, rebotté et recravaté, gagna +doucement sa fenêtre et souleva une seconde fois le rideau de +mousseline. + +Non seulement le premier gendarme n'était point parti, mais encore +le jeune homme aperçut un second uniforme bleu, jaune et blanc, au +bas de l'escalier, le seul par lequel il pût descendre, tandis +qu'un troisième, à cheval et le mousqueton au poing, se tenait en +sentinelle à la grande porte de la rue, la seule par laquelle il +pût sortir. + +Ce troisième gendarme était significatif au dernier point, car au-devant +de lui s'étendait un demi-cercle de curieux qui bloquaient +hermétiquement la porte de l'hôtel. + +«On me cherche! fut la première pensée d'Andrea. Diable!» + +La pâleur envahit le front du jeune homme; il regarda autour de +lui avec anxiété. + +Sa chambre, comme toutes celles de cet étage, n'avait d'issue que +sur la galerie extérieure, ouverte à tous les regards. + +«Je suis perdu!» fut sa seconde pensée. + +En effet, pour un homme dans la situation d'Andrea, l'arrestation +signifiait: les assises, le jugement, la mort, la mort sans +miséricorde et sans délai. + +Un instant il comprima convulsivement sa tête entre ses deux +mains. + +Pendant cet instant il faillit devenir fou de peur. + +Mais bientôt, de ce monde de pensées s'entrechoquant dans sa tête, +une pensée d'espérance jaillit; un pâle sourire se dessina sur ses +lèvres blêmies et sur ses joues contractées. + +Il regarda autour de lui; les objets qu'il cherchait se trouvaient +réunis sur le marbre d'un secrétaire: c'étaient une plume, de +l'encre et du papier. + +Il trempa la plume dans l'encre et écrivit d'une main à laquelle +il commanda d'être ferme les lignes suivantes, sur la première +feuille du cahier: + +«Je n'ai point d'argent pour payer, mais je ne suis pas un +malhonnête homme; je laisse en nantissement cette épingle qui vaut +dix fois la dépense que j'ai faite. On me pardonnera de m'être +échappé au point du jour, j'étais honteux!» + +Il tira son épingle de sa cravate et la posa sur le papier. + +Cela fait, au lieu de laisser ses verrous poussés, il les tira, +entrebâilla même sa porte, comme s'il fût sorti de sa chambre en +oubliant de la refermer, et se glissant dans la cheminée en homme +accoutumé à ces sortes de gymnastiques, il attira à lui la +devanture de papier représentant Achille chez Déidamie, effaça +avec ses pieds même la trace de ses pas dans les cendres, et +commença d'escalader le tuyau cambré qui lui offrait la seule voie +de salut dans laquelle il espérât encore. + +En ce moment même, le premier gendarme qui avait frappé la vue +d'Andrea montait l'escalier, précédé du commissaire de police, et +soutenu par le second gendarme qui gardait le bas de l'escalier, +lequel pouvait attendre lui-même du renfort de celui qui +stationnait à la porte. + +Voici à quelle circonstance Andrea devait cette visite, qu'avec +tant de peine il se disposait à recevoir. + +Au point du jour, les télégraphes avaient joué dans toutes les +directions, et chaque localité, prévenue presque immédiatement, +avait réveillé les autorités et lancé la force publique à la +recherche du meurtrier de Caderousse. + +Compiègne, résidence royale; Compiègne, ville de chasse; +Compiègne, ville de garnison, est abondamment pourvue d'autorités, +de gendarmes et de commissaires de police; les visites avaient +donc commencé aussitôt l'arrivée de l'ordre télégraphique, et +l'hôtel de la Cloche et de la Bouteille étant le premier hôtel de +la ville, on avait tout naturellement commencé par lui. + +D'ailleurs, d'après le rapport des sentinelles qui avaient pendant +cette nuit été de garde à l'hôtel de ville (l'hôtel de ville est +attenant à l'auberge de la Cloche), d'après le rapport des +sentinelles, disons-nous, il avait été constaté que plusieurs +voyageurs étaient descendus pendant la nuit à l'hôtel. + +La sentinelle qu'on avait relevée à six heures du matin se +rappelait même, au moment où elle venait d'être placée, c'est-à-dire +à quatre heures et quelques minutes, avoir vu un jeune homme +monté sur un cheval blanc ayant un petit paysan en croupe, lequel +jeune homme était descendu sur la place, avait congédié paysan et +cheval, et était allé frapper à l'hôtel de la Cloche, qui s'était +ouvert devant lui et s'était refermé sur lui. + +C'était sur ce jeune homme si singulièrement attardé que s'étaient +arrêtés les soupçons. + +Or, ce jeune homme n'était autre qu'Andrea. + +C'était forts de ces données, que le commissaire de police et le +gendarme, qui était un brigadier, s'acheminaient vers la porte +d'Andrea; cette porte était entrebâillée. + +«Oh! oh! dit le brigadier, vieux renard nourri dans les ruses de +l'état, mauvais indice qu'une porte ouverte! je l'aimerais mieux +verrouillée à triple verrou!» + +En effet, la petite lettre et l'épingle laissées par Andrea sur la +table confirmèrent ou plutôt appuyèrent la triste vérité. Andrea +s'était enfui. + +Nous disons appuyèrent, parce que le brigadier n'était pas homme à +se rendre sur une seule preuve. + +Il regarda autour de lui, plongea son oeil sous le lit, dédoubla +les rideaux, ouvrit les armoires, et enfin s'arrêta à la cheminée. + +Grâce aux précautions d'Andrea, aucune trace de son passage +n'était demeurée dans les cendres. + +Cependant c'était une issue, et dans les circonstances où l'on se +trouvait, toute issue devait être l'objet d'une sérieuse +investigation. + +Le brigadier se fit donc apporter un fagot et de la paille, bourra +la cheminée comme il eût fait d'un mortier, et y mit le feu. + +Le feu fit craquer les parois de brique; une colonne opaque de +fumée s'élança par les conduits et monta vers le ciel comme le +sombre jet d'un volcan, mais il ne vit point tomber le prisonnier, +comme il s'y attendait. + +C'est qu'Andrea, dès sa jeunesse en lutte avec la société, valait +bien un gendarme, ce gendarme fût-il élevé au grade respectable de +brigadier; prévoyant donc l'incendie, il avait gagné le toit et se +tenait blotti contre le tuyau. + +Un instant il eut quelque espoir d'être sauvé, car il entendit le +brigadier appelant les deux gendarmes et leur criant tout haut: + +«Il n'y est plus.» + +Mais en allongeant doucement le cou, il vit que les deux +gendarmes, au lieu de se retirer, comme la chose naturelle, sur +une première annonce, il vit, disons-nous, qu'au contraire les +deux gendarmes redoublaient d'attention. + +À son tour il regarda autour de lui: l'hôtel de ville, colossale +bâtisse du seizième siècle, s'élevait comme un rempart sombre, à +sa droite, et par les ouvertures du monument, on pouvait plonger +dans tous les coins et recoins du toit, comme du haut d'une +montagne on plonge dans la vallée. + +Andrea comprit qu'il allait incessamment voir paraître la tête du +brigadier de gendarmerie à quelqu'une de ces ouvertures. + +Découvert, il était perdu; une chasse sur les toits ne lui +présentait aucune chance de succès. + +Il résolut donc de redescendre, non point par le même chemin qu'il +était venu, mais par un chemin analogue. + +Il chercha des yeux celle des cheminées de laquelle il ne voyait +sortir aucune fumée, l'atteignit en rampant sur le toit, et +disparut par son orifice sans avoir été vu de personne. + +Au même instant, une petite fenêtre de l'hôtel de ville s'ouvrait +et donnait passage à la tête du brigadier de gendarmerie. + +Un instant cette tête demeura immobile comme un de ces reliefs de +pierre qui décorent le bâtiment; puis avec un long soupir de +désappointement la tête disparut. + +Le brigadier, calme et digne comme la loi dont il était le +représentant, passa sans répondre à ces mille questions de la +foule amassée sur la place, et rentra dans l'hôtel. + +«Eh bien? demandèrent à leur tour les deux gendarmes. + +--Eh bien, mes fils, répondit le brigadier, il faut que le +brigand se soit véritablement distancé de nous ce matin à la bonne +heure; mais nous allons envoyer sur la route de Villers-Cotterêts +et de Noyon et fouiller la forêt, où nous le rattraperons +indubitablement.» + +L'honorable fonctionnaire venait à peine, avec l'intonation qui +est particulière aux brigadiers de gendarmerie, de donner le jour +à cet adverbe sonore, lorsqu'un long cri d'effroi, accompagné de +tintement redoublé d'une sonnette, retentit dans la cour de +l'hôtel. + +«Oh! oh! qu'est-ce que cela? s'écria le brigadier. + +--Voilà un voyageur qui semble bien pressé, dit l'hôte. À quel +numéro sonne-t-on? + +--Au numéro 3. + +--Courez-y, garçon!» + +En ce moment, les cris et le bruit de la sonnette redoublèrent. + +Le garçon prit sa course. + +«Non pas, dit le brigadier en arrêtant le domestique; celui qui +sonne m'a l'air de demander autre chose que le garçon, et nous +allons lui servir un gendarme. Qui loge au numéro 3? + +--Le petit jeune homme arrivé avec sa soeur cette nuit en chaise +de poste, et qui a demandé une chambre à deux lits.» + +La sonnette retentit une troisième fois avec une intonation pleine +d'angoisse. + +«À moi! monsieur le commissaire! cria le brigadier, suivez-moi et +emboîtez le pas. + +--Un instant, dit l'hôte, à la chambre numéro 3, il y a deux +escaliers: un extérieur, un intérieur. + +--Bon! dit le brigadier, je prendrai l'intérieur, c'est mon +département. Les carabines sont-elles chargées? + +--Oui, brigadier. + +--Eh bien, veillez à l'extérieur, vous autres, et s'il veut fuir, +feu dessus; c'est un grand criminel, à ce que dit le télégraphe.» + +Le brigadier, suivi du commissaire, disparut aussitôt dans +l'escalier intérieur, accompagné de la rumeur que ses révélations +sur Andrea venaient de faire naître dans la foule. + +Voilà ce qui était arrivé: + +Andrea était fort adroitement descendu jusqu'aux deux tiers de la +cheminée, mais, arrivé là, le pied lui avait manqué, et, malgré +l'appui de ses mains, il était descendu avec plus de vitesse et +surtout plus de bruit qu'il n'aurait voulu. Ce n'eût été rien si +la chambre eût été solitaire; mais par malheur elle était habitée. + +Deux femmes dormaient dans un lit, ce bruit les avait réveillées. + +Leurs regards s'étaient fixés vers le point d'où venait le bruit, +et par l'ouverture de la cheminée elles avaient vu paraître un +homme. + +C'était l'une de ces deux femmes, la femme blonde qui avait poussé +ce terrible cri dont toute la maison avait retenti, tandis que +l'autre qui était brune, s'élançant au cordon de la sonnette, +avait donné l'alarme, en l'agitant de toutes ses forces. + +Andrea jouait, comme on le voit, de malheur. + +«Par pitié! cria-t-il, pâle, égaré, sans voir les personnes +auxquelles il s'adressait, par pitié! n'appelez pas, sauvez-moi! +je ne veux pas vous faire de mal. + +--Andrea l'assassin! cria l'une des deux jeunes femmes. + +--Eugénie! mademoiselle Danglars! murmura Cavalcanti, passant de +l'effroi à la stupeur. + +--Au secours! au secours! cria Mlle d'Armilly reprenant la +sonnette aux mains inertes d'Eugénie, et sonnant avec plus de +force encore que sa compagne. + +--Sauvez-moi, on me poursuit! dit Andrea en joignant les mains; +par pitié, par grâce, ne me livrez pas! + +--Il est trop tard, on monte, répondit Eugénie. + +--Eh bien, cachez-moi quelque part, vous direz que vous avez eu +peur sans motif d'avoir peur; vous détournerez les soupçons, et +vous m'aurez sauvé la vie.» + +Les deux femmes, serrées l'une contre l'autre s'enveloppant dans +leurs couvertures, restèrent muettes à cette voix suppliante; +toutes les appréhensions, toutes les répugnances se heurtaient +dans leur esprit. + +«Eh bien, soit! dit Eugénie, reprenez le chemin par lequel vous +êtes venu, malheureux; partez, et nous ne dirons rien. + +--Le voici! le voici! cria une voix sur le palier, le voici, je +le vois!» + +En effet, le brigadier avait collé son oeil à la serrure, et avait +aperçu Andrea debout et suppliant. + +Un violent coup de crosse fit sauter la serrure, deux autres +firent sauter les verrous; la porte brisée tomba en dedans. + +Andrea courut à l'autre porte, donnant sur la galerie de la cour, +et l'ouvrit, prêt à se précipiter. + +Les deux gendarmes étaient là avec leurs carabines et le +couchèrent en joue. + +Andrea s'était arrêté court; debout, pâle, le corps un peu +renversé en arrière, il tenait son couteau inutile dans sa main +crispée. + +«Fuyez donc! cria Mlle d'Armilly, dans le coeur de laquelle +rentrait la pitié à mesure que l'effroi en sortait, fuyez donc! + +--Ou tuez-vous!» dit Eugénie du ton et avec la pose d'une de ces +vestales qui, dans le cirque, ordonnaient avec le pouce, au +gladiateur victorieux, d'achever son adversaire terrassé. + +Andrea frémit et regarda la jeune fille avec un sourire de mépris +qui prouva que sa corruption ne comprenait point cette sublime +férocité de l'honneur. + +«Me tuer! dit-il en jetant son couteau, pour quoi faire? + +--Mais, vous l'avez dit! s'écria Mlle Danglars, on vous +condamnera à mort, on vous exécutera comme le dernier des +criminels! + +--Bah! répliqua Cavalcanti en se croisant les bras, on a des +amis.» + +Le brigadier s'avança vers lui le sabre au poing. + +«Allons, allons, dit Cavalcanti, rengainez, mon brave homme, ce +n'est point la peine de faire tant d'esbroufe, puisque je me +rends.» + +Et il tendit ses mains aux menottes. + +Les deux jeunes filles regardaient avec terreur cette hideuse +métamorphose qui s'opérait sous leurs yeux, l'homme du monde +dépouillant son enveloppe et redevenant l'homme du bagne. + +Andrea se retourna vers elles, et avec le sourire de l'impudence: + +«Avez-vous quelque commission pour monsieur votre père, +mademoiselle Eugénie? dit-il, car, selon toute probabilité, je +retourne à Paris.» + +Eugénie cacha sa tête dans ses deux mains. + +«Oh! oh! dit Andrea, il n'y a pas de quoi être honteuse, et je ne +vous en veux pas d'avoir pris la poste pour courir après moi... +N'étais-je pas presque votre mari?» + +Et sur cette raillerie Andrea sortit, laissant les deux fugitives +en proie aux souffrances de la honte et aux commentaires de +l'assemblée. + +Une heure après, vêtues toutes deux de leurs habits de femmes, +elles montaient dans leur calèche de voyage. + +On avait fermé la porte de l'hôtel pour les soustraire aux +premiers regards; mais il n'en fallut pas moins, quand cette porte +fut ouverte, passer au milieu d'une double haie de curieux, aux +yeux flamboyants, aux lèvres murmurantes. + +Eugénie baissa les stores; mais si elle ne voyait plus, elle +entendait encore, et le bruit des ricanements arrivait jusqu'à +elle. + +«Oh! pourquoi le monde n'est-il pas un désert?» s'écria-t-elle en +se jetant dans les bras de Mlle d'Armilly, les yeux étincelants de +cette rage qui faisait désirer à Néron que le monde romain n'eût +qu'une seule tête, afin de la trancher d'un seul coup. + +Le lendemain, elles descendaient à l'hôtel de Flandre, à +Bruxelles. + +Depuis la veille, Andrea était écroué à la Conciergerie. + + + + +XCIX + +La loi. + + +On a vu avec quelle tranquillité Mlle Danglars et Mlle d'Armilly +avaient pu accomplir leur transformation et opérer leur fuite: +c'est que chacun était trop occupé de ses propres affaires pour +s'occuper des leurs. + +Nous laisserons le banquier, la sueur au front, aligner en face du +fantôme de la banqueroute les énormes colonnes de son passif, et +nous suivrons la baronne, qui, après être restée un instant +écrasée sous la violence du coup qui venait de la frapper, était +allée trouver son conseiller ordinaire, Lucien Debray. + +C'est qu'en effet la baronne comptait sur ce mariage pour +abandonner enfin une tutelle qui, avec une fille du caractère +d'Eugénie, ne laissait pas que d'être fort gênante; c'est que dans +ces espèces de contrats tacites qui maintiennent le lien +hiérarchique de la famille, la mère n'est réellement maîtresse de +sa fille qu'à condition d'être continuellement pour elle un +exemple de sagesse et un type de perfection. + +Or, Mme Danglars redoutait la perspicacité d'Eugénie et les +conseils de Mlle d'Armilly, elle avait surpris certains regards +dédaigneux lancés par sa fille à Debray, regards qui semblaient +signifier que sa fille connaissait tout le mystère de ses +relations amoureuses et pécuniaires avec le secrétaire intime, +tandis qu'une interprétation plus sagace et plus approfondie eût, +au contraire, démontré à la baronne qu'Eugénie détestait Debray, +non point parce qu'il était dans la maison paternelle une pierre +d'achoppement et de scandale, mais parce qu'elle le rangeait tout +bonnement dans la catégorie de ces bipèdes que Diagène essayait de +ne plus appeler des hommes, et que Platon désignait par la +périphrase d'animaux à deux pieds et sans plumes. + +Mme Danglars, à son point de vue, et malheureusement dans ce monde +chacun a son point de vue à soi qui l'empêche de voir le point de +vue des autres, Mme Danglars, à son point de vue, disons-nous, +regrettait donc infiniment que le mariage d'Eugénie fût manqué, +non point parce que ce mariage était convenable, bien assorti et +devait faire le bonheur de sa fille, mais parce que ce mariage lui +rendait sa liberté. + +Elle courut donc, comme nous l'avons dit, chez Debray, qui après +avoir, comme tout Paris, assisté à la soirée du contrat et au +scandale qui en avait été la suite, s'était empressé de se retirer +à son club, où, avec quelques amis, il causait de l'événement qui +faisait à cette heure la conversation des trois quarts de cette +ville éminemment cancanière qu'on appelle la capitale du monde. + +Au moment où Mme Danglars, vêtu d'une robe noire et cachée sous un +voile, montait l'escalier qui conduisait à l'appartement de +Debray, malgré la certitude que lui avait donnée le concierge que +le jeune homme n'était point chez lui, Debray s'occupait à +repousser les insinuations d'un ami qui essayait de lui prouver +qu'après l'éclat terrible qui venait d'avoir lieu, il était de son +devoir d'ami de la maison d'épouser Mlle Eugénie Danglars et ses +deux millions. + +Debray se défendait en homme qui ne demande pas mieux que d'être +vaincu; car souvent cette idée s'était présentée d'elle-même à son +esprit, puis, comme il connaissait Eugénie, son caractère +indépendant et altier, il reprenait de temps en temps une attitude +complètement défensive, disant que cette union était impossible, +en se laissant toutefois sourdement chatouiller par l'idée +mauvaise qui, au dire de tous les moralistes, préoccupe +incessamment l'homme le plus probe, et le plus pur, veillant au +fond de son âme comme Satan veille derrière la croix. Le thé, le +jeu, la conversation, intéressante, comme on le voit, puisqu'on y +discutait de si graves intérêts, durèrent jusqu'à une heure du +matin. + +Pendant ce temps, Mme Danglars, introduite par le valet de chambre +de Lucien, attendait, voilée et palpitante, dans le petit salon +vert entre deux corbeilles de fleurs qu'elle-même avait envoyées +le matin, et que Debray, il faut le dire, avait lui-même rangées, +étagées, émondées avec un soin qui fit pardonner son absence à la +pauvre femme. + +À onze heures quarante minutes, Mme Danglars, lassée d'attendre +inutilement, remonta en fiacre et se fit reconduire chez elle. + +Les femmes d'un certain monde ont cela de commun avec les +grisettes en bonne fortune, qu'elles ne rentrent pas d'ordinaire +passé minuit. La baronne rentra dans l'hôtel avec autant de +précaution qu'Eugénie venait d'en prendre pour sortir; elle monta +légèrement, et le coeur serré, l'escalier de son appartement, +contigu, comme on sait, à celui d'Eugénie. + +Elle redoutait si fort de provoquer quelque commentaire; elle +croyait si fermement, pauvre femme respectable en ce point du +moins, à l'innocence de sa fille et à sa fidélité pour le foyer +paternel! + +Rentrée chez elle, elle écouta à la porte d'Eugénie, puis, +n'entendant aucun bruit, elle essaya d'entrer; mais les verrous +étaient mis. + +Mme Danglars crut qu'Eugénie, fatiguée des terribles émotions de +la soirée, s'était mise au lit et qu'elle dormait. + +Elle appela la femme de chambre et l'interrogea. + +«Mlle Eugénie, répondit la femme de chambre, est rentrée dans son +appartement avec Mlle d'Armilly, puis elles ont pris le thé +ensemble; après quoi elles m'ont congédiée, en me disant qu'elles +n'avaient plus besoin de moi.» + +Depuis ce moment, la femme de chambre était à l'office, et, comme +tout le monde, elle croyait les deux jeunes personnes dans +l'appartement. + +Mme Danglars se coucha donc sans l'ombre d'un soupçon; mais, +tranquille sur les individus, son esprit se reporta sur +l'événement. + +À mesure que ses idées s'éclaircissaient en sa tête, les +proportions de la scène du contrat grandissaient; ce n'était plus +un scandale, c'était un vacarme; ce n'était plus une honte, +c'était une ignominie. + +Malgré elle alors, la baronne se rappela qu'elle avait été sans +pitié pour la pauvre Mercédès, frappée naguère, dans son époux et +dans son fils, d'un malheur aussi grand. + +«Eugénie, se dit-elle, est perdue, et nous aussi. L'affaire, telle +qu'elle va être présentée, nous couvre d'opprobre; car dans une +société comme la nôtre, certains ridicules sont des plaies vives, +saignantes, incurables. + +«Quel bonheur, murmura-t-elle, que Dieu ait fait à Eugénie ce +caractère étrange qui m'a si souvent fait trembler!» + +Et son regard reconnaissant se leva vers le ciel, dont la +mystérieuse Providence dispose tout à l'avance selon les +événements qui doivent arriver, et d'un défaut, d'un vice même, +fait quelquefois un bonheur. + +Puis, sa pensée franchit l'espace, comme fait, en étendant ses +ailes, l'oiseau d'un abîme, et s'arrêta sur Cavalcanti. + +«Cet Andrea était un misérable, un voleur, un assassin; et +cependant cet Andrea possédait des façons qui indiquaient une +demi-éducation, sinon une éducation complète; cet Andrea s'était +présenté dans le monde avec l'apparence d'une grande fortune, avec +l'appui de noms honorables.» + +Comment voir clair dans ce dédale? À qui s'adresser pour sortir de +cette position cruelle? + +Debray, à qui elle avait couru avec le premier élan de la femme +qui cherche un secours dans l'homme qu'elle aime et qui parfois la +perd, Debray ne pouvait que lui donner un conseil; c'était à +quelque autre plus puissant que lui qu'elle devait s'adresser. + +La baronne pensa alors à M. de Villefort. + +C'était M. de Villefort qui avait voulu faire arrêter Cavalcanti, +c'était M. de Villefort qui sans pitié avait porté le trouble au +milieu de sa famille comme si c'eût été une famille étrangère. + +Mais non; en y réfléchissant, ce n'était pas un homme sans pitié +que le procureur du roi; c'était un magistrat esclave de ses +devoirs, un ami loyal et ferme qui, brutalement, mais d'une main +sûre, avait porté le coup de scalpel dans la corruption: ce +n'était pas un bourreau, c'était un chirurgien, un chirurgien qui +avait voulu isoler aux yeux du monde l'honneur des Danglars de +l'ignominie de ce jeune homme perdu qu'ils avaient présenté au +monde comme leur gendre. + +Du moment où M. de Villefort, ami de la famille Danglars, agissait +ainsi, il n'y avait plus à supposer que le procureur du roi eût +rien su d'avance et se fût prêté à aucune des menées d'Andrea. + +La conduite de Villefort, en y réfléchissant, apparaissait donc +encore à la baronne sous un jour qui s'expliquait à leur avantage +commun. + +Mais là devait s'arrêter l'inflexibilité du procureur du roi; elle +irait le trouver le lendemain et obtiendrait de lui, sinon qu'il +manquât à ses devoirs de magistrat, tout au moins qu'il leur +laissât toute la latitude de l'indulgence. + +La baronne invoquerait le passé; elle rajeunirait ses souvenirs, +elle supplierait au nom d'un temps coupable, mais heureux; +M. de Villefort assoupirait l'affaire, ou du moins il laisserait +(et, pour arriver à cela, il n'avait qu'à tourner les yeux d'un +autre côté), ou du moins il laisserait fuir Cavalcanti, et ne +poursuivrait le crime que sur cette ombre de criminel qu'on +appelle la contumace. + +Alors seulement elle s'endormit plus tranquille. + +Le lendemain, à neuf heures, elle se leva, et sans sonner sa femme +de chambre, sans donner signe d'existence à qui que ce fût au +monde, elle s'habilla, et, vêtue avec la même simplicité que la +veille, elle descendit l'escalier, sortit de l'hôtel, marcha +jusqu'à la rue de Provence, monta dans un fiacre et se fit +conduire à la maison de M. de Villefort. + +Depuis un mois cette maison maudite présentait l'aspect lugubre +d'un lazaret où la peste se serait déclarée; une partie des +appartements étaient clos à l'intérieur et à l'extérieur; les +volets, fermés, ne s'ouvraient qu'un instant pour donner de l'air; +on voyait alors apparaître à cette fenêtre la tête effarée d'un +laquais; puis la fenêtre se refermait comme la dalle d'un tombeau +retombe sur un sépulcre, et les voisins se disaient tout bas: + +«Est-ce que nous allons encore voir aujourd'hui sortir une bière +de la maison de M. le procureur du roi?» + +Mme Danglars fut saisie d'un frisson à l'aspect de cette maison +désolée; elle descendit de son fiacre, et, les genoux +fléchissants, s'approcha de la porte fermée et sonna. + +Ce ne fut qu'à la troisième fois qu'eut retenti le timbre, dont le +tintement lugubre semblait participer lui-même à la tristesse +générale, qu'un concierge apparut entrebâillant la porte dans une +largeur juste assez grande pour laisser passer ses paroles. + +Il vit une femme, une femme du monde, une femme élégamment vêtue, +et cependant la porte continua demeurer à peu près close. + +«Mais ouvrez donc! dit la baronne. + +--D'abord, madame, qui êtes-vous? demanda le concierge. + +--Qui je suis? mais vous me connaissez bien. + +--Nous ne connaissons plus personne, madame. + +--Mais vous êtes fou, mon ami! s'écria la baronne. + +--De quelle part venez-vous? + +--Oh! c'est trop fort. + +--Madame, c'est l'ordre, excusez-moi; votre nom? + +--Mme la baronne Danglars. Vous m'avez vue vingt fois. + +--C'est possible, madame; maintenant que voulez-vous? + +--Oh! que vous êtes étrange! et je me plaindrai à M. de Villefort +de l'impertinence de ses gens. + +--Madame, ce n'est pas de l'impertinence, c'est de la précaution: +personne n'entre ici sans un mot de M. d'Avrigny, ou sans avoir à +parler à M. le procureur du roi. + +--Eh bien, c'est justement à M. le procureur du roi que j'ai +affaire. + +--Affaire pressante? + +--Vous devez bien le voir, puisque je ne suis pas encore remontée +dans ma voiture. Mais finissons: voici ma carte, portez-la à votre +maître. + +--Madame attendra mon retour? + +--Oui, allez.» + +Le concierge referma la porte, laissant Mme Danglars dans la rue. + +La baronne, il est vrai, n'attendit pas longtemps; un instant +après, la porte se rouvrit dans une largeur suffisante pour donner +passage à la baronne: elle passa, et la porte se referma derrière +elle. + +Arrivé dans la cour, le concierge, sans perdre la porte de vue un +instant, tira un sifflet de sa poche et siffla. + +Le valet de chambre de M. de Villefort parut sur le perron. + +«Madame excusera ce brave homme, dit-il en venant au-devant de la +baronne: mais ses ordres sont précis, et M. de Villefort m'a +chargé de dire à madame qu'il ne pouvait faire autrement qu'il +avait fait.» + +Dans la cour était un fournisseur introduit avec les mêmes +précautions, et dont on examinait les marchandises. + +La baronne monta le perron; elle se sentait profondément +impressionnée par cette tristesse qui élargissait pour ainsi dire +le cercle de la sienne, et, toujours guidée par le valet de +chambre, elle fut introduite, sans que son guide l'eût perdue de +vue, dans le cabinet du magistrat. + +Si préoccupée que fût Mme Danglars du motif qui l'amenait, la +réception qui lui était faite par toute cette valetaille lui avait +paru si indigne, qu'elle commença par se plaindre. + +Mais Villefort souleva sa tête appesantie par la douleur et la +regarda avec un si triste sourire, que les plaintes expirèrent sur +ses lèvres. + +«Excusez mes serviteurs d'une terreur dont je ne puis leur faire +un crime: soupçonnés, ils sont devenus soupçonneux.» + +Mme Danglars avait souvent entendu dans le monde parler de cette +terreur qu'accusait le magistrat; mais elle n'aurait jamais pu +croire, si elle n'avait eu l'expérience de ses propres yeux, que +ce sentiment pût être porté à ce point. + +«Vous aussi, dit-elle, vous êtes donc malheureux? + +--Oui, madame, répondit le magistrat. + +--Vous me plaignez alors? + +--Sincèrement, madame. + +--Et vous comprenez ce qui m'amène? + +--Vous venez me parler de ce qui vous arrive, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur, un affreux malheur. + +--C'est-à-dire une mésaventure. + +--Une mésaventure! s'écria la baronne. + +--Hélas! madame, répondit le procureur du roi avec son calme +imperturbable, j'en suis arrivé à n'appeler malheur que les choses +irréparables. + +--Eh! monsieur, croyez-vous qu'on oubliera?... + +--Tout s'oublie, madame, dit Villefort; le mariage de votre fille +se fera demain, s'il ne se fait pas aujourd'hui, dans huit jours, +s'il ne se fait pas demain. Et quant à regretter le futur de +Mlle Eugénie, je ne crois pas que telle soit votre idée.» + +Mme Danglars regarda Villefort, stupéfaite de lui voir cette +tranquillité presque railleuse. + +«Suis-je venue chez un ami? demanda-t-elle d'un ton plein de +douloureuse dignité. + +--Vous savez que oui, madame», répondit Villefort, dont les joues +se couvrirent, à cette assurance qu'il donnait, d'une légère +rougeur. + +En effet, cette assurance faisait allusion à d'autres événements +qu'à ceux qui les occupaient à cette heure, la baronne et lui. + +«Eh bien, alors, dit la baronne, soyez plus affectueux, mon cher +Villefort; parlez-moi en ami et non en magistrat, et quand je me +trouve profondément malheureuse, ne me dites point que je doive +être gaie.» + +Villefort s'inclina. + +«Quand j'entends parler de malheurs, madame, dit-il, j'ai pris +depuis trois mois la fâcheuse habitude de penser aux miens, et +alors cette égoïste opération du parallèle se fait malgré moi dans +mon esprit. Voilà pourquoi, à côté de mes malheurs, les vôtres me +semblaient une mésaventure; voilà pourquoi, à côté de ma position +funeste, la vôtre me semblait une position à envier; mais cela +vous contrarie, laissons cela. Vous disiez, madame?... + +--Je viens savoir de vous, mon ami, reprit la baronne, où en est +l'affaire de cet imposteur? + +--Imposteur! répéta Villefort; décidément, madame, c'est un parti +pris chez vous d'atténuer certaines choses et d'en exagérer +d'autres; imposteur, M. Andrea Cavalcanti, ou plutôt M. Benedetto! +Vous vous trompez, madame, M. Benedetto est bel et bien un +assassin. + +--Monsieur, je ne nie pas la justesse de votre rectification; +mais plus vous vous armerez sévèrement contre ce malheureux, plus +vous frapperez notre famille. Voyons, oubliez-le pour un moment, +au lieu de le poursuivre, laissez-le fuir. + +--Vous venez trop tard, madame, les ordres sont déjà donnés. + +--Eh bien, si on l'arrête... Croyez-vous qu'on l'arrêtera? + +--Je l'espère. + +--Si on l'arrête (écoutez, j'entends toujours dire que les +prisons regorgent), eh bien, laissez-le en prison.» + +Le procureur du roi fit un mouvement négatif. + +«Au moins jusqu'à ce que ma fille soit mariée, ajouta la baronne. + +--Impossible, madame; la justice a des formalités. + +--Même pour moi? dit la baronne, moitié souriante, moitié +sérieuse. + +--Pour tous, répondit Villefort; et pour moi-même comme pour les +autres. + +--Ah!» fit la baronne, sans ajouter en paroles ce que sa pensée +venait de trahir par cette exclamation. + +Villefort la regarda avec ce regard dont il sondait les pensées. + +«Oui, je sais ce que vous voulez dire, reprit-il, vous faites +allusion à ces bruits terribles répandus dans le monde, que toutes +ces morts qui, depuis trois mois m'habillent de deuil; que cette +mort à laquelle vient comme par miracle, d'échapper Valentine, ne +sont point naturelles. + +--Je ne songeais point à cela, dit vivement Mme Danglars. + +--Si, vous y songiez, madame, et c'était justice, car vous ne +pouviez faire autrement que d'y songer, et vous vous disiez tout +bas: Toi qui poursuis le crime réponds: Pourquoi donc y a-t-il +autour de toi des crimes qui restent impunis?» + +La baronne pâlit. + +«Vous vous disiez cela, n'est-ce pas, madame? + +--Eh bien, je l'avoue. + +--Je vais vous répondre.» + +Villefort rapprocha son fauteuil de la chaise de Mme Danglars; +puis, appuyant ses deux mains sur son bureau, et prenant une +intonation plus sourde que de coutume: + +«Il y a des crimes qui restent impunis, dit-il, parce qu'on ne +connaît pas les criminels, et qu'on craint de frapper une tête +innocente pour une tête coupable; mais quand ces criminels seront +connus (Villefort étendit la main vers un crucifix placé en face +de son bureau), quand ces criminels seront connus, répéta-t-il, +par le Dieu vivant, madame, quels qu'ils soient, ils mourront! +Maintenant, après le serment que je viens de faire et que je +tiendrai, madame, osez me demander grâce pour ce misérable! + +--Eh! monsieur, reprit Mme Danglars, êtes-vous sûr qu'il soit +aussi coupable qu'on le dit? + +--Écoutez, voici son dossier: Benedetto, condamné d'abord à cinq +ans de galères pour faux, à seize ans; le jeune homme promettait, +comme vous voyez; puis évadé, puis assassin. + +--Et qui est ce malheureux? + +--Eh! sait-on cela! Un vagabond, un Corse. + +--Il n'a donc été réclamé par personne? + +--Par personne; on ne connaît pas ses parents. + +--Mais cet homme qui était venu de Lucques? + +--Un autre escroc comme lui; son complice peut-être.» + +La baronne joignit les mains. + +«Villefort! dit-elle avec sa plus douce et sa plus caressante +intonation. + +--Pour Dieu! madame, répondit le procureur du roi avec une +fermeté qui n'était pas exempte de sécheresse, pour Dieu! ne me +demandez donc jamais grâce pour un coupable. + +«Que suis-je, moi? la loi. Est-ce que la loi a des yeux pour voir +votre tristesse? Est-ce que la loi a des oreilles pour entendre +votre douce voix? Est-ce que la loi a une mémoire pour se faire +l'application de vos délicates pensées? Non, madame, la loi +ordonne, et quand la loi a ordonné, elle frappe. + +«Vous me direz que je suis un être vivant et non pas un code; un +homme, et non pas un volume. Regardez-moi, madame, regardez autour +de moi: les hommes m'ont-ils traité en frère? m'ont-ils aimé, moi? +m'ont-ils ménagé, moi? m'ont-ils épargné, moi? quelqu'un a-t-il +demandé grâce pour M. de Villefort, et a-t-on accordé à ce +quelqu'un la grâce de M. de Villefort? Non, non, non! frappé, +toujours frappé! + +«Vous persistez, femme, c'est-à-dire sirène que vous êtes, à me +parler avec cet oeil charmant et expressif qui me rappelle que je +dois rougir. Eh bien, soit, oui, rougir de ce que vous savez, et +peut-être, peut-être d'autre chose encore. + +«Mais enfin, depuis que j'ai failli moi-même, et plus profondément +que les autres peut-être, eh bien, depuis ce temps, j'ai secoué +les vêtements d'autrui pour trouver l'ulcère, et je l'ai toujours +trouvé, et je dirai plus, je l'ai trouvé avec bonheur, avec joie, +ce cachet de la faiblesse ou de la perversité humaine. + +«Car chaque homme que je reconnaissais coupable, et chaque +coupable que je frappais, me semblait une preuve vivante, une +preuve nouvelle que je n'étais pas une hideuse exception! Hélas! +hélas! hélas! tout le monde est méchant, madame, prouvons-le et +frappons le méchant!» + +Villefort prononça ces dernières paroles avec une rage fiévreuse +qui donnait à son langage une féroce éloquence. + +«Mais, reprit Mme Danglars essayant de tenter un dernier effort, +vous dites que ce jeune homme est vagabond, orphelin, abandonné de +tous? + +--Tant pis, tant pis, ou plutôt tant mieux; la Providence l'a +fait ainsi pour que personne n'eût à pleurer sur lui. + +--C'est s'acharner sur le faible, monsieur. + +--Le faible qui assassine! + +--Son déshonneur rejaillirait sur ma maison. + +--N'ai-je pas, moi, la mort dans la mienne? + +--Oh! monsieur! s'écria la baronne, vous êtes sans pitié pour les +autres. Eh bien, c'est moi qui vous le dis, on sera sans pitié +pour vous! + +--Soit! dit Villefort, en levant avec un geste de menace son bras +au ciel. + +--Remettez au moins la cause de ce malheureux, s'il est arrêté, +aux assises prochaines; cela nous donnera six mois pour qu'on +oublie. + +--Non pas, dit Villefort; j'ai cinq jours encore; l'instruction +est faite; cinq jours, c'est plus de temps qu'il ne m'en faut; +d'ailleurs, ne comprenez-vous point, madame, que, moi aussi, il +faut que j'oublie? Eh bien, quand je travaille, et je travaille +nuit et jour, quand je travaille, il y a des moments où je ne me +souviens plus, et quand je ne me souviens plus, je suis heureux à +la manière des morts: mais cela vaut encore mieux que de souffrir. + +--Monsieur, il s'est enfui; laissez-le fuir, l'inertie est une +clémence facile. + +--Mais je vous ai dit qu'il était trop tard! Au point du jour le +télégraphe a joué, et à cette heure... + +--Monsieur, dit le valet de chambre en entrant, un dragon apporte +cette dépêche du ministre de l'Intérieur.» + +Villefort saisit la lettre et la décacheta vivement. Mme Danglars +frémit de terreur. Villefort tressaillit de joie. + +«Arrêté! s'écria Villefort; on l'a arrêté à Compiègne; c'est +fini.» + +Mme Danglars se leva froide et pâle. + +«Adieu, monsieur, dit-elle. + +--Adieu, madame», répondit le procureur du roi, presque joyeux en +la reconduisant jusqu'à la porte. + +Puis revenant à son bureau: + +«Allons, dit-il en frappant sur la lettre avec le dos de la main +droite, j'avais un faux, j'avais trois vols, j'avais trois +incendies, il ne me manquait qu'un assassinat, le voici; la +session sera belle.» + + + + +C + +L'apparition. + + +Comme l'avait dit le procureur du roi à Mme Danglars, Valentine +n'était point encore remise. + +Brisée par la fatigue, elle gardait en effet le lit, et ce fut +dans sa chambre, et de la bouche de Mme de Villefort, qu'elle +apprit les événements que nous venons de raconter, c'est-à-dire la +fuite d'Eugénie et l'arrestation d'Andrea Cavalcanti, ou plutôt de +Benedetto, ainsi que l'accusation d'assassinat portée contre lui. + +Mais Valentine était si faible que ce récit ne lui fit peut-être +point tout l'effet qu'il eût produit sur elle dans son état de +santé habituel. + +En effet, ce ne fut que quelques idées vagues, quelques forces +indécises de plus mêlées aux idées étranges et aux fantômes +fugitifs qui naissaient dans son cerveau malade ou qui passaient +devant ses yeux, et bientôt même tout s'effaça pour laisser +reprendre toutes leurs forces aux sensations personnelles. + +Pendant la journée, Valentine était encore maintenue dans la +réalité par la présence de Noirtier qui se faisait porter chez sa +petite-fille et demeurait là, couvant Valentine de son regard +paternel; puis, lorsqu'il était revenu du Palais, c'était +Villefort à son tour qui passait une heure ou deux entre son père +et son enfant. + +À six heures Villefort se retirait dans son cabinet, à huit heures +arrivait M. d'Avrigny, qui lui-même apportait la potion nocturne +préparée pour la jeune fille; puis on emmenait Noirtier. + +Une garde du choix du docteur remplaçait tout le monde, et ne se +retirait elle-même que lorsque, vers dix ou onze heures, Valentine +était endormie. + +En descendant, elle remettait les clefs de la chambre de Valentine +à M. de Villefort lui-même, de sorte qu'on ne pouvait plus entrer +chez la malade qu'en traversant l'appartement de Mme de Villefort +et la chambre du petit Édouard. + +Chaque matin Morrel venait chez Noirtier prendre des nouvelles de +Valentine: mais Morrel, chose extraordinaire, semblait de jour en +jour moins inquiet. + +D'abord, de jour en jour Valentine, quoique en proie à une +violente exaltation nerveuse, allait mieux; puis, Monte-Cristo ne +lui avait-il pas dit, lorsqu'il était accouru tout éperdu chez +lui, que si dans deux heures Valentine n'était pas morte, +Valentine serait sauvée? + +Or, Valentine vivait encore, et quatre jours s'étaient écoulés. + +Cette exaltation nerveuse dont nous avons parlé poursuivait +Valentine jusque dans son sommeil, ou plutôt dans l'état de +somnolence qui succédait à sa veille: c'était alors que, dans le +silence de la nuit et de la demi-obscurité que laissait régner la +veilleuse posée sur la cheminée et brûlant dans son enveloppe +d'albâtre, elle voyait passer ces ombres qui viennent peupler la +chambre des malades et que secoue la fièvre de ses ailes +frissonnantes. + +Alors il lui semblait voir apparaître tantôt sa belle-mère qui la +menaçait, tantôt Morrel qui lui tendait les bras, tantôt des êtres +presque étrangers à sa vie habituelle, comme le comte de Monte-Cristo; +il n'y avait pas jusqu'aux meubles qui, dans ces moments +de délire, ne parussent mobiles et errants; et cela durait ainsi +jusqu'à deux ou trois heures du matin, moment où un sommeil de +plomb venait s'emparer de la jeune fille et la conduisait jusqu'au +jour. + +Le soir qui suivit cette matinée où Valentine avait appris la +fuite d'Eugénie et l'arrestation de Benedetto, et où, après s'être +mêlés un instant aux sensations de sa propre existence, ces +événements commençaient à sortir peu à peu de sa pensée, après la +retraite successive de Villefort, de d'Avrigny et de Noirtier, +tandis que onze heures sonnaient à Saint-Philippe-du-Roule, et que +la garde, ayant placé sous la main de la malade le breuvage +préparé par le docteur, et fermé la porte de sa chambre, écoutait +en frémissant, à l'office où elle s'était retirée, les +commentaires des domestiques, et meublait sa mémoire des lugubres +histoires qui, depuis trois mois, défrayaient les soirées de +l'antichambre du procureur du roi, une scène inattendue se passait +dans cette chambre si soigneusement fermée. + +Il y avait déjà dix minutes à peu près que la garde s'était +retirée. + +Valentine, en proie depuis une heure à cette fièvre qui revenait +chaque nuit, laissait sa tête, insoumise à sa volonté, continuer +ce travail actif, monotone et implacable du cerveau, qui s'épuise +à reproduire incessamment les mêmes pensées ou à enfanter les +mêmes images. + +De la mèche de la veilleuse s'élançaient mille et mille +rayonnements tous empreints de significations étranges, quand tout +à coup, à son reflet tremblant, Valentine crut voir sa +bibliothèque, placée à côté de la cheminée, dans un renfoncement +du mur, s'ouvrir lentement sans que les gonds sur lesquels elle +semblait rouler produisissent le moindre bruit. + +Dans un autre moment, Valentine eût saisi sa sonnette et eût tiré +le cordonnet de soie en appelant au secours: mais rien ne +l'étonnait plus dans la situation où elle se trouvait. Elle avait +conscience que toutes ces visions qui l'entouraient étaient les +filles de son délire, et cette conviction lui était venue de ce +que, le matin, aucune trace n'était restée jamais de tous ces +fantômes de la nuit, qui disparaissaient avec le jour. + +Derrière la porte parut une figure humaine. + +Valentine était, grâce à sa fièvre, trop familiarisée avec ces +sortes d'apparitions pour s'épouvanter; elle ouvrit seulement de +grands yeux, espérant reconnaître Morrel. + +La figure continua de s'avancer vers son lit, puis elle s'arrêta, +et parut écouter avec une attention profonde. + +En ce moment, un reflet de la veilleuse se joua sur le visage du +nocturne visiteur. + +«Ce n'est pas lui!» murmura-t-elle. + +Et elle attendit, convaincue qu'elle rêvait, que cet homme, comme +cela arrive dans les songes, disparût ou se changeât en quelque +autre personne. + +Seulement elle toucha son pouls, et, le sentant battre violemment, +elle se souvint que le meilleur moyen de faire disparaître ces +visions importunes était de boire: la fraîcheur de la boisson, +composée d'ailleurs dans le but de calmer les agitations dont +Valentine s'était plainte au docteur, apportait, en faisant tomber +la fièvre, un renouvellement des sensations du cerveau; quand elle +avait bu, pour un moment elle souffrait moins. + +Valentine étendit donc la main afin de prendre son verre sur la +coupe de cristal où il reposait; mais tandis qu'elle allongeait +hors du lit son bras frissonnant, l'apparition fit encore, et plus +vivement que jamais, deux pas vers le lit, et arriva si près de la +jeune fille qu'elle entendit son souffle et qu'elle crut sentir la +pression de sa main. + +Cette fois l'illusion ou plutôt la réalité dépassait tout ce que +Valentine avait éprouvé jusque-là; elle commença à se croire bien +éveillée et bien vivante; elle eut conscience qu'elle jouissait de +toute sa raison, et elle frémit. + +La pression que Valentine avait ressentie avait pour but de lui +arrêter le bras. + +Valentine le retira lentement à elle. + +Alors cette figure, dont le regard ne pouvait se détacher, et qui +d'ailleurs paraissait plutôt protectrice que menaçante, cette +figure prit le verre, s'approcha de la veilleuse et regarda le +breuvage, comme si elle eût voulu en juger la transparence et la +limpidité. + +Mais cette première épreuve ne suffit pas. + +Cet homme, ou plutôt ce fantôme, car il marchait si doucement que +le tapis étouffait le bruit de ses pas, cet homme puisa dans le +verre une cuillerée du breuvage et l'avala. Valentine regardait ce +qui se passait devant ses yeux avec un profond sentiment de +stupeur. + +Elle croyait bien que tout cela était près de disparaître pour +faire place à un autre tableau; mais l'homme, au lieu de +s'évanouir comme une ombre, se rapprocha d'elle, et tendant le +verre à Valentine, d'une voix pleine d'émotion: + +«Maintenant, dit-il, buvez!...» + +Valentine tressaillit. + +C'était la première fois qu'une de ses visions lui parlait avec ce +timbre vivant. + +Elle ouvrit la bouche pour pousser un cri. + +L'homme posa un doigt sur ses lèvres. + +«M. le comte de Monte-Cristo!» murmura-t-elle. + +À l'effroi qui se peignit dans les yeux de la jeune fille, au +tremblement de ses mains, au geste rapide qu'elle fit pour se +blottir sous ses draps, on pouvait reconnaître la dernière lutte +du doute contre la conviction; cependant, la présence de Monte-Cristo +chez elle à une pareille heure, son entrée mystérieuse, +fantastique, inexplicable, par un mur, semblaient des +impossibilités à la raison ébranlée de Valentine. + +«N'appelez pas, ne vous effrayez pas, dit le comte, n'ayez pas +même au fond du coeur l'éclair d'un soupçon ou l'ombre d'une +inquiétude; l'homme que vous voyez devant vous (car cette fois +vous avez raison, Valentine, et ce n'est point une illusion), +l'homme que vous voyez devant vous est le plus tendre père et le +plus respectueux ami que vous puissiez rêver.» + +Valentine ne trouva rien à répondre: elle avait une si grande peur +de cette voix qui lui révélait la présence réelle de celui qui +parlait, qu'elle redoutait d'y associer la sienne; mais son regard +effrayé voulait dire: Si vos intentions sont pures, pourquoi êtes-vous ici? + +Avec sa merveilleuse sagacité, le comte comprit tout ce qui se +passait dans le coeur de la jeune fille. + +«Écoutez-moi, dit-il, ou plutôt regardez-moi: voyez mes yeux +rougis et mon visage plus pâle encore que d'habitude; c'est que +depuis quatre nuits je n'ai pas fermé l'oeil un seul instant; +depuis quatre nuits je veille sur vous, je vous protège, je vous +conserve à notre ami Maximilien.» + +Un flot de sang joyeux monta rapidement aux joues de la malade; +car le nom que venait de prononcer le comte lui enlevait le reste +de défiance qu'il lui avait inspirée. + +«Maximilien!... répéta Valentine, tant ce nom lui paraissait doux +à prononcer; Maximilien! il vous a donc tout avoué? + +--Tout. Il m'a dit que votre vie était la sienne, et je lui ai +promis que vous vivriez. + +--Vous lui avez promis que je vivrais? + +--Oui. + +--En effet, monsieur, vous venez de parler de vigilance et de +protection. Êtes-vous donc médecin? + +--Oui, le meilleur que le Ciel puisse vous envoyer en ce moment, +croyez-moi. + +--Vous dites que vous avez veillé? demanda Valentine inquiète; où +cela? je ne vous ai pas vu.» + +Le comte étendit la main dans la direction de la bibliothèque. + +«J'étais caché derrière cette porte, dit-il, cette porte donne +dans la maison voisine que j'ai louée.» + +Valentine, par un mouvement de fierté pudique, détourna les yeux, +et avec une souveraine terreur: + +«Monsieur, dit-elle, ce que vous avez fait est d'une démence sans +exemple, et cette protection que vous m'avez accordée ressemble +fort à une insulte. + +--Valentine, dit-il, pendant cette longue veille, voici les +seules choses que j'aie vues: quels gens venaient chez vous, quels +aliments on vous préparait, quelles boissons on vous a servies; +puis, quand ces boissons me paraissaient dangereuses, j'entrais +comme je viens d'entrer, je vidais votre verre et je substituais +au poison un breuvage bienfaisant, qui, au lieu de la mort qui +vous était préparée, faisait circuler la vie dans vos veines. + +--Le poison! la mort! s'écria Valentine, se croyant de nouveau +sous l'empire de quelque fiévreuse hallucination; que dites-vous +donc là, monsieur? + +--Chut! mon enfant, dit Monte-Cristo, en portant de nouveau son +doigt à ses lèvres, j'ai dit le poison; oui, j'ai dit la mort, et +je répète la mort, mais buvez d'abord ceci. (Le comte tira de sa +poche un flacon contenant une liqueur rouge dont il versa quelques +gouttes dans le verre.) Et quand vous aurez bu, ne prenez plus +rien de la nuit.» + +Valentine avança la main; mais à peine eût-elle touché le verre, +qu'elle la retira avec effroi. + +Monte-Cristo prit le verre, en but la moitié, et le présenta à +Valentine, qui avala en souriant le reste de la liqueur qu'il +contenait. + +«Oh! oui, dit-elle, je reconnais le goût de mes breuvages +nocturnes, de cette eau qui rendait un peu de fraîcheur à ma +poitrine, un peu de calme à mon cerveau. Merci, monsieur, merci. + +--Voilà comment vous avez vécu quatre nuits, Valentine, dit le +comte. Mais moi, comment vivais-je? Oh! les cruelles heures que +vous m'avez fait passer! Oh! les effroyables tortures que vous +m'avez fait subir, quand je voyais verser dans votre verre le +poison mortel, quand je tremblais que vous n'eussiez le temps de +le boire avant que j'eusse celui de le répandre dans la cheminée! + +--Vous dites, monsieur, reprit Valentine au comble de la terreur, +que vous avez subi mille tortures en voyant verser dans mon verre +le poison mortel? Mais si vous avez vu verser le poison dans mon +verre, vous avez dû voir la personne qui le versait? + +--Oui.» + +Valentine se souleva sur son séant, et ramenant sur sa poitrine +plus pâle que la neige la batiste brodée, encore moite de la sueur +froide du délire, à laquelle commençait à se mêler la sueur plus +glacée encore de la terreur: + +«Vous l'avez vue? répéta la jeune fille. + +--Oui, dit une seconde fois le comte. + +--Ce que vous me dites est horrible, monsieur, ce que vous voulez +me faire croire a quelque chose d'infernal. Quoi! dans la maison +de mon père, quoi! dans ma chambre, quoi! sur mon lit de +souffrance on continue de m'assassiner? Oh! retirez-vous, +monsieur, vous tentez ma conscience, vous blasphémez la bonté +divine, c'est impossible, cela ne se peut pas. + +--Êtes-vous donc la première que cette main frappe, Valentine? +n'avez-vous pas vu tomber autour de vous M. de Saint-Méran, +Mme de Saint-Méran, Barrois? n'auriez-vous pas vu tomber +M. Noirtier, si le traitement qu'il suit depuis près de trois ans +ne l'avait protégé en combattant le poison par l'habitude du +poison? + +--Oh! mon Dieu! dit Valentine, c'est pour cela que, depuis près +d'un mois, bon papa exige que je partage toutes ses boissons? + +--Et ces boissons, s'écria Monte-Cristo, ont un goût amer comme +celui d'une écorce d'orange à moitié séchée, n'est-ce pas? + +--Oui, mon Dieu, oui! + +--Oh! cela m'explique tout, dit Monte-Cristo, lui aussi sait +qu'on empoisonne ici, et peut-être qui empoisonne. + +«Il vous a prémunie, vous, son enfant bien-aimée, contre la +substance mortelle, et la substance mortelle est venue s'émousser +contre ce commencement d'habitude! voilà comment vous vivez +encore, ce que je ne m'expliquais pas, après avoir été empoisonnée +il y a quatre jours avec un poison qui d'ordinaire ne pardonne +pas. + +--Mais quel est donc l'assassin, le meurtrier? + +--À votre tour je vous demanderai: N'avez-vous donc jamais vu +entrer quelqu'un la nuit dans votre chambre? + +--Si fait. Souvent j'ai cru voir passer comme des ombres, ces +ombres s'approcher, s'éloigner, disparaître; mais je les prenais +pour des visions de ma fièvre, et tout à l'heure, quand vous êtes +entré vous-même, eh bien, j'ai cru longtemps ou que j'avais le +délire, ou que je rêvais. + +--Ainsi, vous ne connaissez pas la personne qui en veut à votre +vie? + +--Non, dit Valentine, pourquoi quelqu'un désirerait-il ma mort? + +--Vous allez la connaître alors, dit Monte-Cristo en prêtant +l'oreille. + +--Comment cela? demanda Valentine, en regardant avec terreur +autour d'elle. + +--Parce que ce soir vous n'avez plus ni fièvre ni délire, parce +que ce soir vous êtes bien éveillée, parce que voilà minuit qui +sonne et que c'est l'heure des assassins. + +--Mon Dieu! mon Dieu!» dit Valentine en essuyant avec sa main la +sueur qui perlait à son front. + +En effet, minuit sonnait lentement et tristement, on eût dit que +chaque coup de marteau de bronze frappait le coeur de la jeune +fille. + +«Valentine, continua le comte, appelez toutes vos forces à votre +secours, comprimez votre coeur dans votre poitrine, arrêtez votre +voix dans votre gorge, feignez le sommeil, et vous verrez, vous +verrez! + +Valentine saisit la main du comte. + +«Il me semble que j'entends du bruit, dit-elle, retirez-vous! + +--Adieu, ou plutôt au revoir», répondit le comte. + +Puis, avec un sourire si triste et si paternel que le coeur de la +jeune fille en fut pénétré de reconnaissance, il regagna sur la +pointe du pied la porte de la bibliothèque. + +Mais, se retournant avant de la refermer sur lui: + +«Pas un geste, dit-il, pas un mot, qu'on vous croie endormie, sans +quoi peut-être vous tuerait-on avant que j'eusse le temps +d'accourir.» + +Et, sur cette effroyable injonction, le comte disparut derrière la +porte, qui se referma silencieusement sur lui. + + + + +CI + +Locuste. + + +Valentine resta seule; deux autres pendules, en retard sur celle +de Saint-Philippe-du-Roule, sonnèrent encore minuit à des +distances différentes. + +Puis, à part le bruissement de quelques voitures lointaines, tout +retomba dans le silence. + +Alors toute l'attention de Valentine se concentra sur la pendule +de sa chambre, dont le balancier marquait les secondes. + +Elle se mit à compter ces secondes et remarqua qu'elles étaient du +double plus lentes que les battements de son coeur. Et cependant +elle doutait encore; l'inoffensive Valentine ne pouvait se figurer +que quelqu'un désirât sa mort; pourquoi? dans quel but? quel mal +avait-elle fait qui pût lui susciter un ennemi? + +Il n'y avait pas de crainte qu'elle s'endormît. + +Une seule idée, une idée terrible tenait son esprit tendu: c'est +qu'il existait une personne au monde qui avait tenté de +l'assassiner et qui allait le tenter encore. + +Si cette fois cette personne, lassée de voir l'inefficacité du +poison, allait, comme l'avait dit Monte-Cristo, avoir recours au +fer! si le comte n'allait pas avoir le temps d'accourir! si elle +touchait à son dernier moment! si elle ne devait plus revoir +Morrel! + +À cette pensée qui la couvrait à la fois d'une pâleur livide et +d'une sueur glacée, Valentine était prête à saisir le cordon de la +sonnette et à appeler au secours. + +Mais il lui semblait, à travers la porte de la bibliothèque, voir +étinceler l'oeil du comte, cet oeil qui pesait sur son souvenir, +et qui, lorsqu'elle y songeait, l'écrasait d'une telle honte, +qu'elle se demandait si jamais la reconnaissance parviendrait à +effacer ce pénible effet de l'indiscrète amitié du comte. + +Vingt minutes, vingt éternités s'écoulèrent ainsi, puis dix autres +minutes encore; enfin la pendule, criant une seconde à l'avance, +finit par frapper un coup sur le timbre sonore. + +En ce moment même, un grattement imperceptible de l'ongle sur le +bois de la bibliothèque apprit à Valentine que le comte veillait +et lui recommandait de veiller. + +En effet, du côté opposé, c'est-à-dire vers la chambre d'Édouard, +il sembla à Valentine qu'elle entendait crier le parquet; elle +prêta l'oreille, retenant sa respiration presque étouffée; le +bouton de la serrure grinça et la porte tourna sur ses gonds. + +Valentine s'était soulevée sur son coude, elle n'eut que le temps +de se laisser retomber sur son lit et de cacher ses yeux sous son +bras. + +Puis, tremblante, agitée, le coeur serré d'un indicible effroi, +elle attendit. + +Quelqu'un s'approcha du lit et effleura les rideaux. + +Valentine rassembla toutes ses forces et laissa entendre ce +murmure régulier de la respiration qui annonce un sommeil +tranquille. + +«Valentine!» dit tout bas une voix. + +La jeune fille frissonna jusqu'au fond du coeur, mais ne répondit +point. + +«Valentine!» répéta la même voix. + +Même silence: Valentine avait promis de ne point se réveiller. + +Puis tout demeura immobile. + +Seulement Valentine entendit le bruit presque insensible d'une +liqueur tombant dans le verre qu'elle venait de vider. + +Alors elle osa, sous le rempart de son bras étendu, entrouvrir sa +paupière. + +Elle vit alors une femme en peignoir blanc, qui vidait dans son +verre une liqueur préparée d'avance dans une fiole. + +Pendant ce court instant, Valentine retint peut-être sa +respiration ou fit sans doute quelque mouvement, car la femme, +inquiète, s'arrêta et se pencha sur son lit pour mieux voir si +elle dormait réellement: c'était Mme de Villefort. + +Valentine, en reconnaissant sa belle-mère, fut saisie d'un frisson +aigu qui imprima un mouvement à son lit. + +Madame de Villefort s'effaça aussitôt le long du mur, et là, +abritée derrière le rideau du lit, muette, attentive, elle épia +jusqu'au moindre mouvement de Valentine. + +Celle-ci se rappela les terribles paroles de Monte-Cristo; il lui +avait semblé, dans la main qui ne tenait pas la fiole, voir +briller une espèce de couteau long et affilé. Alors Valentine, +appelant toute la puissance de sa volonté à son secours, s'efforça +de fermer les yeux; mais, cette fonction du plus craintif de nos +sens, cette fonction, si simple d'ordinaire, devenait en ce moment +presque impossible à accomplir, tant l'avide curiosité faisait +d'efforts pour repousser cette paupière et attirer la vérité. + +Cependant, assurée, par le silence dans lequel avait recommencé à +se faire entendre le bruit égal de la respiration de Valentine, +que celle-ci dormait, Mme de Villefort étendit de nouveau le bras, +et en demeurant à demi dissimulée par les rideaux rassemblés au +chevet du lit, elle acheva de vider dans le verre de Valentine le +contenu de sa fiole. + +Puis elle se retira, sans que le moindre bruit avertît Valentine +qu'elle était partie. + +Elle avait vu disparaître le bras, voilà tout; ce bras frais et +arrondi d'une femme de vingt-cinq ans, jeune et belle, et qui +versait la mort. + +Il est impossible d'exprimer ce que Valentine avait éprouvé +pendant cette minute et demie que Mme de Villefort était restée +dans sa chambre. + +Le grattement de l'ongle sur la bibliothèque tira la jeune fille +de cet état de torpeur dans lequel elle était ensevelie, et qui +ressemblait à de l'engourdissement. + +Elle souleva la tête avec effort. + +La porte, toujours silencieuse, roula une seconde fois sur ses +gonds, et le comte de Monte-Cristo reparut. + +«Eh bien, demanda le comte, doutez-vous encore? + +--Ô mon Dieu! murmura la jeune fille. + +--Vous avez vu? + +--Hélas! + +--Vous avez reconnu?» + +Valentine poussa un gémissement. + +«Oui, dit-elle, mais je n'y puis croire. + +--Vous aimez mieux mourir alors, et faire mourir Maximilien!... + +--Mon Dieu, mon Dieu! répéta la jeune fille presque égarée; mais +ne puis-je donc pas quitter la maison, me sauver?... + +--Valentine, la main qui vous poursuit vous atteindra partout: à +force d'or, on séduira vos domestiques, et la mort s'offrira à +vous, déguisée sous tous les aspects, dans l'eau que vous boirez à +la source, dans le fruit que vous cueillerez à l'arbre. + +--Mais n'avez-vous donc pas dit que la précaution de bon papa +m'avait prémunie contre le poison? + +--Contre un poison, et encore non pas employé à forte dose; on +changera de poison ou l'on augmentera la dose.» + +Il prit le verre et y trempa ses lèvres. + +«Et tenez, dit-il, c'est déjà fait. Ce n'est plus avec de la +brucine qu'on vous empoisonne, c'est avec un simple narcotique. Je +reconnais le goût de l'alcool dans lequel on l'a fait dissoudre. +Si vous aviez bu ce que Mme de Villefort vient de verser dans ce +verre, Valentine, vous étiez perdue. + +--Mais, mon Dieu! s'écria la jeune fille, pourquoi donc me +poursuit-elle ainsi? + +--Comment! vous êtes si douce, si bonne, si peu croyante au mal +que vous n'avez pas compris, Valentine? + +--Non, dit la jeune fille; je ne lui ai jamais fait de mal. + +--Mais vous êtes riche, Valentine; mais vous avez deux cent mille +livres de rente, et ces deux cent mille francs de rente, vous les +enlevez à son fils. + +--Comment cela? Ma fortune n'est point la sienne et me vient de +mes parents. + +--Sans doute, et voilà pourquoi M. et Mme de Saint-Méran sont +morts: c'était pour que vous héritassiez de vos parents; voilà +pourquoi du jour où il vous a fait son héritière, M. Noirtier +avait été condamné; voilà pourquoi, à votre tour, vous devez +mourir, Valentine, c'est afin que votre père hérite de vous, et +que votre frère, devenu fils unique, hérite de votre père. + +--Édouard! pauvre enfant, et c'est pour lui qu'on commet tous ces +crimes? + +--Ah! vous comprenez, enfin. + +--Ah! mon Dieu! pourvu que tout cela ne retombe pas sur lui! + +--Vous êtes un ange, Valentine. + +--Mais mon grand-père, on a donc renoncé à le tuer, lui? + +--On a réfléchi que vous morte, à moins d'exhérédation, la +fortune revenait naturellement à votre frère, et l'on a pensé que +le crime, au bout du compte, étant inutile, il était doublement +dangereux de le commettre. + +--Et c'est dans l'esprit d'une femme qu'une pareille combinaison +a pris naissance! Ô mon Dieu! mon Dieu! + +--Rappelez-vous Pérouse, la treille de l'auberge de la Poste, +l'homme au manteau brun, que votre belle-mère interrogeait sur +l'aqua-tofana; eh bien, dès cette époque, tout cet infernal projet +mûrissait dans son cerveau. + +--Oh! monsieur, s'écria la douce jeune fille en fondant en +larmes, je vois bien, s'il en est ainsi, que je suis condamnée à +mourir. + +--Non, Valentine, non, car j'ai prévu tous les complots; non, car +notre ennemie est vaincue, puisqu'elle est devinée; non, vous +vivrez, Valentine, vous vivrez pour aimer et être aimée, vous +vivrez pour être heureuse et rendre un noble coeur heureux; mais +pour vivre, Valentine, il faut avoir bien confiance en moi. + +--Ordonnez, monsieur, que faut-il faire? + +--Il faut prendre aveuglément ce que je vous donnerai. + +--Oh! Dieu m'est témoin, s'écria Valentine, que si j'étais seule, +j'aimerais mieux me laisser mourir! + +--Vous ne vous confierez à personne, pas même à votre père. + +--Mon père n'est pas de cet affreux complot, n'est-ce pas, +monsieur? dit Valentine en joignant les mains. + +--Non, et cependant votre père, l'homme habitué aux accusations +juridiques, votre père doit se douter que toutes ces morts qui +s'abattent sur sa maison ne sont point naturelles. Votre père, +c'est lui qui aurait dû veiller sur vous, c'est lui qui devrait +être à cette heure à la place que j'occupe; c'est lui qui devrait +déjà avoir vidé ce verre; c'est lui qui devrait déjà s'être dressé +contre l'assassin. Spectre contre spectre, murmura-t-il, en +achevant tout haut sa phrase. + +--Monsieur, dit Valentine, je ferai tout pour vivre, car il +existe deux êtres au monde qui m'aiment à en mourir si je mourais: +mon grand-père et Maximilien. + +--Je veillerai sur eux comme j'ai veillé sur vous. + +--Eh bien, monsieur, disposez de moi, dit Valentine. Puis à voix +basse: mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, que va-t-il m'arriver? + +--Quelque chose qui vous arrive, Valentine, ne vous épouvantez +point; si vous souffrez, si vous perdez la vue, l'ouïe, le tact, +ne craignez rien; si vous vous réveillez sans savoir où vous êtes, +n'ayez pas peur, dussiez-vous, en vous éveillant, vous trouver +dans quelque caveau sépulcral ou clouée dans quelque bière; +rappelez soudain votre esprit, et dites-vous: En ce moment, un +ami, un père, un homme qui veut mon bonheur et celui de +Maximilien, cet homme veille sur moi. + +--Hélas! hélas! quelle terrible extrémité! + +--Valentine, aimez-vous mieux dénoncer votre belle-mère? + +--J'aimerais mieux mourir cent fois! oh! oui, mourir! + +--Non, vous ne mourrez pas, et quelque chose qui vous arrive, +vous me le promettez, vous ne vous plaindrez pas, vous espérerez? + +--Je penserai à Maximilien. + +--Vous êtes ma fille bien-aimée, Valentine; seul, je puis vous +sauver, et je vous sauverai.» + +Valentine, au comble de la terreur, joignit les mains (car elle +sentait que le moment était venu de demander à Dieu du courage) et +se dressa pour prier, murmurant des mots sans suite, et oubliant +que ses blanches épaules n'avaient d'autre voile que sa longue +chevelure et que l'on voyait battre son coeur sous la fine +dentelle de peignoir de nuit. + +Le comte appuya doucement la main sur le bras de la jeune fille, +ramena jusque sur son cou la courtepointe de velours, et, avec un +sourire paternel: + +«Ma fille, dit-il, croyez en mon dévouement, comme vous croyez en +la bonté de Dieu et dans l'amour de Maximilien.» + +Valentine attacha sur lui un regard plein de reconnaissance, et +demeura docile comme un enfant sous ses voiles. + +Alors le comte tira de la poche de son gilet le drageoir en +émeraude, souleva son couvercle d'or, et versa dans la main droite +de Valentine une petite pastille ronde de la grosseur d'un pois. + +Valentine la prit avec l'autre main, et regarda le comte +attentivement: il y avait sur les traits de cet intrépide +protecteur un reflet de la majesté et de la puissance divines. Il +était évident que Valentine l'interrogeait du regard. + +«Oui», répondit celui-ci. + +Valentine porta la pastille à sa bouche et l'avala. + +«Et maintenant, au revoir, mon enfant, dit-il, je vais essayer de +dormir car vous êtes sauvée. + +--Allez, dit Valentine, quelque chose qui m'arrive, je vous +promets de n'avoir pas peur.» + +Monte-Cristo tint longtemps ses yeux fixés sur la jeune fille, qui +s'endormit peu à peu, vaincue par la puissance du narcotique que +le comte venait de lui donner. + +Alors il prit le verre, le vida aux trois quarts dans la cheminée, +pour que l'on pût croire que Valentine avait bu ce qu'il en +manquait, le reposa sur la table de nuit; puis, regagnant la porte +de la bibliothèque, il disparut après avoir jeté un dernier regard +vers Valentine, qui s'endormait avec la confiance et la candeur +d'un ange couché aux pieds du Seigneur. + + + + +CII + +Valentine. + + +La veilleuse continuait de brûler sur la cheminée de Valentine, +épuisant les dernières gouttes d'huile qui surnageaient encore sur +l'eau; déjà un cercle plus rougeâtre colorait l'albâtre du globe, +déjà la flamme plus vive laissait échapper ces derniers +pétillements qui semblent chez les êtres inanimés ces dernières +convulsions de l'agonie qu'on a si souvent comparées à celles des +pauvres créatures humaines; un jour bas et sinistre venait teindre +d'un reflet d'opale les rideaux blancs et les draps de la jeune +fille. + +Tous les bruits de la rue étaient éteints pour cette fois, et le +silence intérieur était effrayant. + +La porte de la chambre d'Édouard s'ouvrit alors, et une tête que +nous avons déjà vue parut dans la glace opposée à la porte: +c'était Mme de Villefort qui rentrait pour voir l'effet du +breuvage. + +Elle s'arrêta sur le seuil, écouta le pétillement de la lampe, +seul bruit perceptible dans cette chambre qu'on eût crue déserte, +puis elle s'avança doucement vers la table de nuit pour voir si le +verre de Valentine était vide. + +Il était encore plein au quart, comme nous l'avons dit. + +Mme de Villefort le prit et alla le vider dans les cendres, +qu'elle remua pour faciliter l'absorption de la liqueur, puis elle +rinça soigneusement le cristal, l'essuya avec son propre mouchoir, +et le replaça sur la table de nuit. + +Quelqu'un dont le regard eût pu plonger dans l'intérieur de la +chambre eût pu voir alors l'hésitation de Mme de Villefort à fixer +ses yeux sur Valentine et à s'approcher du lit. + +Cette lueur lugubre, ce silence, cette terrible poésie de la nuit +venaient sans doute se combiner avec l'épouvantable poésie de sa +conscience: l'empoisonneuse avait peur de son oeuvre. + +Enfin elle s'enhardit, écarta le rideau, s'appuya au chevet du +lit, et regarda Valentine. + +La jeune fille ne respirait plus, ses dents à demi desserrées ne +laissaient échapper aucun atome de ce souffle qui décèle la vie; +ses lèvres blanchissantes avaient cessé de frémir; ses yeux, noyés +dans une vapeur violette qui semblait avoir filtré sous la peau, +formaient une saillie plus blanche à l'endroit où le globe enflait +la paupière, et ses longs cils noirs rayaient une peau déjà mate +comme la cire. + +Mme de Villefort contempla ce visage d'une expression si éloquente +dans son immobilité; elle s'enhardit alors, et, soulevant la +couverture, elle appuya sa main sur le coeur de la jeune fille. + +Il était muet et glacé. + +Ce qui battait sous sa main, c'était l'artère de ses doigts: elle +retira sa main avec un frisson. + +Le bras de Valentine pendait hors du lit; ce bras, dans toute la +partie qui se rattachait à l'épaule et s'étendait jusqu'à la +saignée, semblait moulé sur celui d'une des Grâces de Germain +Pilon; mais l'avant-bras était légèrement déformé par une +crispation, et le poignet, d'une forme si pure, s'appuyait, un peu +raidi et les doigts écartés sur l'acajou. + +La naissance des ongles était bleuâtre. + +Pour Mme de Villefort, il n'y avait plus de doute: tout était +fini, l'oeuvre terrible, la dernière qu'elle eût à accomplir, +était enfin consommée. + +L'empoisonneuse n'avait plus rien à faire dans cette chambre; elle +recula avec tant de précaution, qu'il était visible qu'elle +redoutait le craquement de ses pieds sur le tapis, mais, tout en +reculant, elle tenait encore le rideau soulevé absorbant ce +spectacle de la mort qui porte en soi son irrésistible attraction, +tant que la mort n'est pas la décomposition, mais seulement +l'immobilité, tant qu'elle demeure le mystère, et n'est pas encore +le dégoût. + +Les minutes s'écoulaient; Mme de Villefort ne pouvait lâcher ce +rideau qu'elle tenait suspendu comme un linceul au-dessus de la +tête de Valentine. Elle paya son tribut à la rêverie: la rêverie +du crime, ce doit être le remords. + +En ce moment, les pétillements de la veilleuse redoublèrent. + +Mme de Villefort, à ce bruit, tressaillit et laissa retomber le +rideau. + +Au même instant la veilleuse s'éteignit, et la chambre fut plongée +dans une effrayante obscurité. + +Au milieu de cette obscurité, la pendule s'éveilla et sonna quatre +heures et demie. + +L'empoisonneuse, épouvantée de ces commotions successives, regagna +en tâtonnant la porte, et rentra chez elle la sueur de l'angoisse +au front. + +L'obscurité continua encore deux heures. + +Puis peu à peu un jour blafard envahit l'appartement filtrant aux +lames des persiennes; puis peu à peu encore, il se fit grand, et +vint rendre une couleur et une forme aux objets et aux corps. + +C'est à ce moment que la toux de la garde-malade retentit dans +l'escalier, et que cette femme entra chez Valentine, une tasse à +la main. + +Pour un père, pour un amant, le premier regard eût été décisif, +Valentine était morte, pour cette mercenaire, Valentine n'était +qu'endormie. + +«Bon, dit-elle en s'approchant de la table de nuit, elle a bu une +partie de sa potion, le verre est aux deux tiers vide.» + +Puis elle alla à la cheminée, ralluma le feu, s'installa dans son +fauteuil, et, quoiqu'elle sortît de son lit, elle profita du +sommeil de Valentine pour dormir encore quelques instants. + +La pendule l'éveilla en sonnant huit heures. + +Alors étonnée de ce sommeil obstiné dans lequel demeurait la jeune +fille, effrayée de ce bras pendant hors du lit, et que la dormeuse +n'avait point ramené à elle, elle s'avança vers le lit, et ce fut +alors seulement qu'elle remarqua ces lèvres froides et cette +poitrine glacée. + +Elle voulut ramener le bras près du corps, mais le bras n'obéit +qu'avec cette raideur effrayante à laquelle ne pouvait pas se +tromper une garde-malade. + +Elle poussa un horrible cri. + +Puis, courant à la porte: + +«Au secours! cria-t-elle, au secours! + +--Comment, au secours!» répondit du bas de l'escalier la voix de +M. d'Avrigny. + +C'était l'heure où le docteur avait l'habitude de venir. + +«Comment, au secours! s'écria la voix de Villefort sortant alors +précipitamment de son cabinet; docteur, n'avez-vous pas entendu +crier au secours? + +--Oui, oui; montons, répondit d'Avrigny, montons vite chez +Valentine.» + +Mais avant que le médecin et le père fussent entrés, les +domestiques qui se trouvaient au même étage, dans les chambres ou +dans les corridors, étaient entrés, et, voyant Valentine pâle et +immobile sur son lit, levaient les mains au ciel et chancelaient +comme frappés de vertige. + +«Appelez Mme de Villefort! réveillez Mme de Villefort!» cria le +procureur du roi, de la porte de la chambre dans laquelle il +semblait n'oser entrer. + +Mais les domestiques, au lieu de répondre, regardaient +M. d'Avrigny, qui était entré, lui, qui avait couru à Valentine et +qui la soulevait dans ses bras. + +«Encore celle-ci..., murmura-t-il en la laissant tomber. Ô mon +Dieu, mon Dieu, quand vous lasserez-vous?» + +Villefort s'élança dans l'appartement. + +«Que dites-vous, mon Dieu! s'écria-t-il en levant les deux mains +au ciel. Docteur!... docteur!... + +--Je dis que Valentine est morte!» répondit d'Avrigny d'une voix +solennelle et terrible dans sa solennité. + +M. de Villefort s'abattit comme si ses jambes étaient brisées, et +retomba la tête sur le lit de Valentine. + +Aux paroles du docteur, aux cris du père, les domestiques, +terrifiés, s'enfuirent avec de sourdes imprécations; on entendit +par les escaliers et par les corridors leurs pas précipités, puis +un grand mouvement dans les cours, puis ce fut tout; le bruit +s'éteignit: depuis le premier jusqu'au dernier, ils avaient +déserté la maison maudite. + +En ce moment Mme de Villefort, le bras à moitié passé dans son +peignoir du matin, souleva la tapisserie; un instant elle demeura +sur le seuil, ayant l'air d'interroger les assistants et appelant +à son aide quelques larmes rebelles. + +Tout à coup elle fit un pas, ou plutôt un bond en avant, les bras +étendus vers la table. + +Elle venait de voir d'Avrigny se pencher curieusement sur cette +table, et y prendre le verre qu'elle était certaine d'avoir vidé +pendant la nuit. + +Le verre se trouvait au tiers plein, juste comme il était quand +elle en avait jeté le contenu dans les cendres. + +Le spectre de Valentine dressé devant l'empoisonneuse eût produit +moins d'effet sur elle. + +En effet, c'est bien la couleur du breuvage qu'elle a versé dans +le verre de Valentine, et que Valentine a bu; c'est bien ce poison +qui ne peut tromper l'oeil de M. d'Avrigny, et que M. d'Avrigny +regarde attentivement: c'est bien un miracle que Dieu a fait sans +doute pour qu'il restât, malgré les précautions de l'assassin, une +trace, une preuve, une dénonciation du crime. + +Cependant, tandis que Mme de Villefort était restée immobile comme +la statue de la Terreur, tandis que de Villefort, la tête cachée +dans les draps du lit mortuaire, ne voyait rien de ce qui se +passait autour de lui, d'Avrigny s'approchait de la fenêtre pour +mieux examiner de l'oeil le contenu du verre, et en déguster une +goutte prise au bout du doigt. + +«Ah! murmura-t-il, ce n'est plus de la brucine maintenant; voyons +ce que c'est!» + +Alors il courut à une des armoires de la chambre de Valentine, +armoire transformée en pharmacie, et, tirant de sa petite case +d'argent un flacon d'acide nitrique, il en laissa tomber quelques +gouttes dans l'opale de la liqueur qui se changea aussitôt en un +demi-verre de sang vermeil. + +«Ah!» fit d'Avrigny, avec l'horreur du juge à qui se révèle la +vérité, mêlée à la joie du savant à qui se dévoile un problème. + +Mme de Villefort tourna un instant sur elle-même; ses yeux +lancèrent des flammes, puis s'éteignirent; elle chercha, +chancelante, la porte de la main, et disparut. + +Un instant après, on entendit le bruit éloigné d'un corps qui +tombait sur le parquet. + +Mais personne n'y fit attention. La garde était occupée à regarder +l'analyse chimique, Villefort était toujours anéanti. + +M. d'Avrigny seul avait suivi des yeux Mme de Villefort et avait +remarqué sa sortie précipitée. + +Il souleva la tapisserie de la chambre de Valentine et son regard, +à travers celle d'Édouard, put plonger dans l'appartement de +Mme de Villefort, qu'il vit étendue sans mouvement sur le parquet. + +«Allez secourir Mme de Villefort, dit-il à la garde; +Mme de Villefort se trouve mal. + +--Mais Mlle Valentine? balbutia celle-ci. + +--Mlle Valentine n'a plus besoin de secours, dit d'Avrigny, +puisque Mlle Valentine est morte. + +--Morte! morte! soupira Villefort dans le paroxysme d'une douleur +d'autant plus déchirante qu'elle était nouvelle, inconnue, inouïe +pour ce coeur de bronze. + +--Morte! dites-vous? s'écria une troisième voix; qui a dit que +Valentine était morte?» + +Les deux hommes se retournèrent, et sur la porte aperçurent Morrel +debout, pâle, bouleversé, terrible. + +Voici ce qui était arrivé: + +À son heure habituelle, et par la petite porte qui conduisait chez +Noirtier, Morrel s'était présenté. + +Contre la coutume, il trouva la porte ouverte, il n'eut donc pas +besoin de sonner, il entra. + +Dans le vestibule, il attendit un instant, appelant un domestique +quelconque qui l'introduisît près du vieux Noirtier. + +Mais personne n'avait répondu; les domestiques, on le sait, +avaient déserté la maison. + +Morrel n'avait ce jour-là aucun motif particulier d'inquiétude: il +avait la promesse de Monte-Cristo que Valentine vivrait, et +jusque-là la promesse avait été fidèlement tenue. Chaque soir, le +comte lui avait donné de bonnes nouvelles, que confirmait le +lendemain Noirtier lui-même. + +Cependant cette solitude lui parut singulière; il appela une +seconde fois, une troisième fois, même silence. + +Alors il se décida à monter. + +La porte de Noirtier était ouverte comme les autres portes. + +La première chose qu'il vit fut le vieillard dans son fauteuil, à +sa place habituelle; ses yeux dilatés semblaient exprimer un +effroi intérieur que confirmait encore la pâleur étrange répandue +sur ses traits. + +«Comment allez-vous, monsieur? demanda le jeune homme, non sans un +certain serrement de coeur. + +--Bien! fit le vieillard avec son clignement d'yeux, bien!» + +Mais sa physionomie sembla croître en inquiétude. + +«Vous êtes préoccupé, continua Morrel, vous avez besoin de quelque +chose. Voulez-vous que j'appelle quelqu'un de vos gens? + +--Oui», fit Noirtier. + +Morrel se suspendit au cordon de la sonnette; mais il eut beau le +tirer à le rompre, personne ne vint. + +Il se retourna vers Noirtier; la pâleur et l'angoisse allaient +croissant sur le visage du vieillard. + +«Mon Dieu! mon Dieu! dit Morrel, mais pourquoi ne vient-on pas? +Est-ce qu'il y a quelqu'un de malade dans la maison?» + +Les yeux de Noirtier parurent prêts à jaillir de leurs orbites. + +«Mais qu'avez-vous donc, continua Morrel, vous m'effrayez. +Valentine! Valentine!... + +--Oui! oui!» fit Noirtier. + +Maximilien ouvrit la bouche pour parler, mais sa langue ne put +articuler aucun son: il chancela et se retint à la boiserie. + +Puis il étendit la main vers la porte. + +«Oui, oui, oui!» continua le vieillard. + +Maximilien s'élança par le petit escalier, qu'il franchit en deux +bonds, tant que Noirtier semblait lui crier des yeux: + +«Plus vite! plus vite!» + +Une minute suffit au jeune homme pour traverser plusieurs +chambres, solitaires comme le reste de la maison, et pour arriver +jusqu'à celle de Valentine. + +Il n'eut pas besoin de pousser la porte, elle était toute grande +ouverte. + +Un sanglot fut le premier bruit qu'il perçut. Il vit, comme à +travers un nuage, une figure noire agenouillée et perdue dans un +amas confus de draperies blanches. La crainte, l'effroyable +crainte le clouait sur le seuil. + +Ce fut alors qu'il entendit une voix qui disait: «Valentine est +morte», et une seconde voix qui comme un écho, répondait: + +«Morte! morte!» + + + + +CIII + +Maximilien. + + +Villefort se releva presque honteux d'avoir été surpris dans +l'accès de cette douleur. + +Le terrible état qu'il exerçait depuis vingt-cinq ans était arrivé +à en faire plus ou moins qu'un homme. + +Son regard, un instant égaré, se fixa sur Morrel. + +«Qui êtes-vous, monsieur, dit-il, vous qui oubliez qu'on n'entre +pas ainsi dans une maison qu'habite la mort? + +«Sortez, monsieur! sortez!» + +Mais Morrel demeurait immobile, il ne pouvait détacher ses yeux du +spectacle effrayant de ce lit en désordre et de la pâle figure qui +était couchée dessus. + +«Sortez, entendez-vous!» cria Villefort, tandis que d'Avrigny +s'avançait de son côté pour faire sortir Morrel. + +Celui-ci regarda d'un air égaré ce cadavre, ces deux hommes, toute +la chambre, sembla hésiter un instant, ouvrit la bouche; puis +enfin, ne trouvant pas un mot à répondre, malgré l'innombrable +essaim d'idées fatales qui envahissaient son cerveau, il rebroussa +chemin en enfonçant ses mains dans ses cheveux; de telle sorte que +Villefort et d'Avrigny, un instant distraits de leurs +préoccupations, échangèrent, après l'avoir suivi des yeux, un +regard qui voulait dire: + +«Il est fou!» + +Mais avant que cinq minutes se fussent écoulées, on entendit gémir +l'escalier sous un poids considérable, et l'on vit Morrel qui, +avec une force surhumaine, soulevant le fauteuil de Noirtier entre +ses bras, apportait le vieillard au premier étage de la maison. + +Arrivé au haut de l'escalier, Morrel posa le fauteuil à terre et +le roula rapidement jusque dans la chambre de Valentine. + +Toute cette manoeuvre s'exécuta avec une force décuplée par +l'exaltation frénétique du jeune homme. + +Mais une chose était effrayante surtout, c'était la figure de +Noirtier s'avançant vers le lit de Valentine, poussé par Morrel, la +figure de Noirtier en qui l'intelligence déployait toutes ses +ressources, dont les yeux réunissaient toute leur puissance pour +suppléer aux autres facultés. + +Aussi ce visage pâle, au regard enflammé, fut-il pour Villefort +une effrayante apparition. + +Chaque fois qu'il s'était trouvé en contact avec son père, il +s'était toujours passé quelque chose de terrible. + +«Voyez ce qu'ils en ont fait! cria Morrel, une main encore appuyée +au dossier du fauteuil qu'il venait de pousser jusqu'au lit, et +l'autre étendue vers Valentine; voyez, mon père, voyez!» + +Villefort recula d'un pas et regarda avec étonnement ce jeune +homme qui lui était presque inconnu, et qui appelait Noirtier son +père. + +En ce moment toute l'âme du vieillard sembla passer dans ses yeux, +qui s'injectèrent de sang; puis les veines de son cou se +gonflèrent, une teinte bleuâtre comme celle qui envahit la peau de +l'épileptique, couvrit son cou, ses joues et ses tempes; il ne +manquait à cette explosion intérieure de tout l'être qu'un cri. + +Ce cri sortit pour ainsi dire de tous les pores, effrayant dans son +mutisme, déchirant dans son silence. + +D'Avrigny se précipita vers le vieillard et lui fit respirer un +violent révulsif. + +«Monsieur! s'écria alors Morrel, en saisissant la main inerte du +paralytique, on me demande ce que je suis, et quel droit j'ai +d'être ici. Ô vous qui le savez, dites-le, vous! dites-le!» + +Et la voix du jeune homme s'éteignit dans les sanglots. + +Quant au vieillard, sa respiration haletante secouait sa poitrine. +On eût dit qu'il était en proie à ces agitations qui précèdent +l'agonie. + +Enfin, les larmes vinrent jaillir des yeux de Noirtier, plus +heureux que le jeune homme qui sanglotait sans pleurer. Sa tête ne +pouvant se pencher, ses yeux se fermèrent. + +«Dites, continua Morrel d'une voix étranglée, dites que j'étais +son fiancé! + +«Dites qu'elle était ma noble amie, mon seul amour sur la terre! + +«Dites, dites, dites, que ce cadavre m'appartient!» + +Et le jeune homme, donnant le terrible spectacle d'une grande +force qui se brise, tomba lourdement à genoux devant ce lit que +ses doigts crispés étreignirent avec violence. + +Cette douleur était si poignante que d'Avrigny se détourna pour +cacher son émotion, et que Villefort, sans demander d'autre +explication, attiré par ce magnétisme qui nous pousse vers ceux +qui ont aimé ceux que nous pleurons, tendit sa main au jeune +homme. + +Mais Morrel ne voyait rien; il avait saisi la main glacée de +Valentine, et, ne pouvant parvenir à pleurer, il mordait les draps +en rugissant. + +Pendant quelque temps, on n'entendit dans cette chambre que le +conflit des sanglots, des imprécations et de la prière. Et +cependant un bruit dominait tous ceux-là, c'était l'aspiration +rauque et déchirante qui semblait, à chaque reprise d'air, rompre +un des ressorts de la vie dans la poitrine de Noirtier. + +Enfin, Villefort, le plus maître de tous, après avoir pour ainsi +dire cédé pendant quelque temps sa place à Maximilien, Villefort +prit la parole. + +«Monsieur, dit-il à Maximilien, vous aimiez Valentine, dites-vous: +vous étiez son fiancé; j'ignorais cet amour, j'ignorais cet +engagement; et cependant, moi, son père, je vous le pardonne, car, +je le vois, votre douleur est grande, réelle et vraie. + +«D'ailleurs, chez moi aussi la douleur est trop grande pour qu'il +reste en mon coeur place pour la colère.» + +«Mais, vous le voyez, l'ange que vous espériez a quitté la terre: +elle n'a plus que faire des adorations des hommes, elle qui, à +cette heure, adore le Seigneur; faites donc vos adieux, monsieur, +à la triste dépouille qu'elle a oubliée parmi nous; prenez une +dernière fois sa main que vous attendiez, et séparez-vous d'elle à +jamais: Valentine n'a plus besoin maintenant que du prêtre qui +doit la bénir. + +--Vous vous trompez, monsieur, s'écria Morrel en se relevant sur +un genou, le coeur traversé par une douleur plus aiguë qu'aucune +de celles qu'il eût encore ressenties; vous vous trompez: +Valentine, morte comme elle est morte, a non seulement besoin d'un +prêtre, mais encore d'un vengeur. + +«Monsieur de Villefort, envoyez chercher le prêtre; moi, je serai +le vengeur. + +--Que voulez-vous dire, monsieur? murmura Villefort tremblant à +cette nouvelle inspiration du délire de Morrel. + +--Je veux dire, continua Morrel, qu'il y a deux hommes en vous, +monsieur. Le père a assez pleuré; que le procureur du roi commence +son office.» + +Les yeux de Noirtier étincelèrent, d'Avrigny se rapprocha. + +«Monsieur, continua le jeune homme, en recueillant des yeux tous +les sentiments qui se révélaient sur les visages des assistants, +je sais ce que je dis, et vous savez tous aussi bien que moi ce +que je vais dire. + +«Valentine est morte assassinée!» + +Villefort baissa la tête; d'Avrigny avança d'un pas encore; +Noirtier fit oui des yeux. + +«Or, monsieur, continua Morrel, au temps où nous vivons, une créature, +ne fût-elle pas jeune, ne fût-elle pas belle, ne fût-elle pas adorable +comme était Valentine, une créature ne disparaît pas violemment du monde +sans que l'on demande compte de sa disparition. + +«Allons, monsieur le procureur du roi, ajouta Morrel avec une +véhémence croissante, pas de pitié! je vous dénonce le crime, +cherchez l'assassin!» + +Et son oeil implacable interrogeait Villefort, qui de son côté +sollicitait du regard tantôt Noirtier, tantôt d'Avrigny. + +Mais au lieu de trouver secours dans son père et dans le docteur, +Villefort ne rencontra en eux qu'un regard aussi inflexible que +celui de Morrel. + +«Oui! fit le vieillard. + +--Certes! dit d'Avrigny. + +--Monsieur, répliqua Villefort, essayant de lutter contre cette +triple volonté et contre sa propre émotion, monsieur, vous vous +trompez, il ne se commet pas de crimes chez moi; la fatalité me +frappe, Dieu m'éprouve; c'est horrible à penser; mais on +n'assassine personne!» + +Les yeux de Noirtier flamboyèrent, d'Avrigny ouvrit la bouche pour +parler. + +Morrel étendit le bras en commandant le silence. + +«Et moi, je vous dis que l'on tue ici! s'écria Morrel dont la voix +baissa sans rien perdre de sa vibration terrible. + +«Je vous dis que voilà la quatrième victime frappée depuis quatre +mois. + +«Je vous dis qu'on avait déjà une fois, il y a quatre jours de +cela, essayé d'empoisonner Valentine, et que l'on avait échoué +grâce aux précautions qu'avait prises M. Noirtier! + +«Je vous dis que l'on a doublé la dose ou changé la nature du +poison, et que cette fois on a réussi! + +«Je vous dis que vous savez tout cela aussi bien que moi, enfin, +puisque monsieur que voilà vous en a prévenu, et comme médecin et +comme ami. + +--Oh, vous êtes en délire! monsieur, dit Villefort, essayant +vainement de se débattre dans le cercle où il se sentait pris. + +--Je suis en délire! s'écria Morrel; eh bien, j'en appelle à +M. d'Avrigny lui-même. + +«Demandez-lui, monsieur, s'il se souvient encore des paroles qu'il +a prononcées dans votre jardin, dans le jardin de cet hôtel, le +soir même de la mort de Mme de Saint-Méran, alors que tous deux, +vous et lui, vous croyant seuls, vous vous entreteniez de cette +mort tragique, dans laquelle cette fatalité dont vous parlez et +Dieu, que vous accusez injustement, ne peuvent être comptés que +pour une chose; c'est-à-dire pour avoir créé l'assassin de +Valentine!» + +Villefort et d'Avrigny se regardèrent. + +«Oui, oui, rappelez-vous, dit Morrel, car ces paroles, que vous +croyiez livrées au silence et à la solitude sont tombées dans mon +oreille. Certes, de ce soir-là, en voyant la coupable complaisance +de M. de Villefort pour les siens, j'eusse dû tout découvrir à +l'autorité; je ne serais pas complice comme je le suis en ce +moment de ta mort, Valentine! ma Valentine bien-aimée! mais le +complice deviendra le vengeur; ce quatrième meurtre est flagrant +et visible aux yeux de tous, et si ton père t'abandonne, +Valentine, c'est moi, c'est moi, je te le jure, qui poursuivrai +l'assassin.» + +Et cette fois, comme si la nature avait enfin pitié de cette +vigoureuse organisation prête à se briser par sa propre force, les +dernières paroles de Morrel s'éteignirent dans sa gorge; sa +poitrine éclata en sanglots, les larmes, si longtemps rebelles, +jaillirent de ses yeux, il s'affaissa sur lui-même, et retomba à +genoux pleurant près du lit de Valentine. + +Alors ce fut le tour de d'Avrigny. + +«Et moi aussi, dit-il d'une voix forte, moi aussi, je me joins à +M. Morrel pour demander justice du crime; car mon coeur se soulève +à l'idée que ma lâche complaisance a encouragé l'assassin! + +--Ô mon Dieu! mon Dieu!» murmura Villefort anéanti. + +Morrel releva la tête, en lisant dans les yeux du vieillard qui +lançaient une flamme surnaturelle: + +«Tenez, dit-il, tenez, M. Noirtier veut parler. + +--Oui, fit Noirtier avec une expression d'autant plus terrible +que toutes les facultés de ce pauvre vieillard impuissant étaient +concentrées dans son regard. + +--Vous connaissez l'assassin? dit Morrel. + +--Oui, répliqua Noirtier. + +--Et vous allez nous guider? s'écria le jeune homme. Écoutons! +M. d'Avrigny, écoutons!» + +Noirtier adressa au malheureux Morrel un sourire mélancolique, un +de ces doux sourires des yeux qui tant de fois avaient rendu +Valentine heureuse, et fixa son attention. + +Puis, ayant rivé pour ainsi dire les yeux de son interlocuteur aux +siens, il les détourna vers la porte. + +«Voulez-vous que je sorte, monsieur? s'écria douloureusement +Morrel. + +--Oui, fit Noirtier. + +--Hélas! hélas! monsieur; mais ayez donc pitié de moi!» + +Les yeux du vieillard demeurèrent impitoyablement fixés vers la +porte. + +«Pourrais-je revenir, au moins? demanda Morrel. + +--Oui. + +--Dois-je sortir seul? + +--Non. + +--Qui dois-je emmener avec moi? M. le procureur au roi? + +--Non. + +--Le docteur? + +--Oui. + +--Vous voulez rester seul avec M. de Villefort? + +--Oui. + +--Mais pourrait-il vous comprendre, lui? + +--Oui. + +--Oh! dit Villefort presque joyeux de ce que l'enquête allait se +faire en tête-à-tête, oh! soyez tranquille, je comprends très bien +mon père.» + +Et tout en disant cela avec cette expression de joie que nous +avons signalée, les dents du procureur du roi s'entrechoquaient +avec violence. + +D'Avrigny prit le bras de Morrel et entraîna le jeune homme dans +la chambre voisine. + +Il se fit alors dans toute cette maison un silence plus profond +que celui de la mort. + +Enfin, au bout d'un quart d'heure, un pas chancelant se fit +entendre, et Villefort parut sur le seuil du salon où se tenaient +d'Avrigny et Morrel, l'un absorbé et l'autre suffoquant. + +«Venez», dit-il. + +Et il les ramena près du fauteuil de Noirtier. + +Morrel, alors, regarda attentivement Villefort. + +La figure du procureur du roi était livide; de larges taches de +couleur de rouille sillonnaient son front; entre ses doigts, une +plume tordue de mille façons criait en se déchiquetant en +lambeaux. + +«Messieurs, dit-il d'une voix étranglée à d'Avrigny et à Morrel, +messieurs, votre parole d'honneur que l'horrible secret demeurera +enseveli entre nous!» + +Les deux hommes firent un mouvement. + +«Je vous en conjure!... continua Villefort. + +--Mais, dit Morrel, le coupable!... le meurtrier!... +l'assassin!... + +--Soyez tranquille, monsieur, justice sera faite, dit Villefort. +Mon père m'a révélé le nom du coupable; mon père a soif de +vengeance comme vous, et cependant mon père vous conjure, comme +moi de garder le secret du crime. + +«N'est-ce pas, mon père? + +--Oui», fit résolument Noirtier. + +Morrel laissa échapper un mouvement d'horreur et d'incrédulité. + +«Oh! s'écria Villefort, en arrêtant Maximilien par le bras, oh! +monsieur, si mon père, l'homme inflexible que vous connaissez, +vous fait cette demande, c'est qu'il sait que Valentine sera +terriblement vengée. + +«N'est-ce pas, mon père?» + +Le vieillard fit signe que oui. + +Villefort continua. + +«Il me connaît, lui, et c'est à lui que j'ai engagé ma parole. +Rassurez-vous donc, messieurs; trois jours, je vous demande trois +jours, c'est moins que ne vous demanderait la justice, et dans +trois jours la vengeance que j'aurai tirée du meurtre de mon +enfant fera frissonner jusqu'au fond de leur coeur les plus +indifférents des hommes. + +«N'est-ce pas, mon père?» + +Et en disant ces paroles, il grinçait des dents et secouait la +main engourdie du vieillard. + +«Tout ce qui est promis sera-t-il tenu, monsieur Noirtier? demanda +Morrel, tandis que d'Avrigny interrogeait du regard. + +--Oui, fit Noirtier, avec un regard de sinistre joie. + +--Jurez donc, messieurs, dit Villefort en joignant les mains de +d'Avrigny et de Morrel, jurez que vous aurez pitié de l'honneur de +ma maison, et que vous me laisserez le soin de le venger?» + +D'Avrigny se détourna et murmura un oui bien faible, mais Morrel +arracha sa main du magistrat, se précipita vers le lit, imprima +ses lèvres sur les lèvres glacées de Valentine, et s'enfuit avec +le long gémissement d'une âme qui s'engloutit dans le désespoir. + +Nous avons dit que tous les domestiques avaient disparu. + +M. de Villefort fut donc forcé de prier d'Avrigny de se charger +des démarches, si nombreuses et si délicates, qu'entraîne la mort +dans nos grandes villes, et surtout la mort accompagnée de +circonstances aussi suspectes. + +Quant à Noirtier, c'était quelque chose de terrible à voir que +cette douleur sans mouvement, que ce désespoir sans gestes, que +ces larmes sans voix. + +Villefort rentra dans son cabinet; d'Avrigny alla chercher le +médecin de la mairie qui remplit les fonctions d'inspecteur après +décès, et que l'on nomme assez énergiquement le médecin des morts. + +Noirtier ne voulut point quitter sa petite-fille. + +Au bout d'une demi-heure, M. d'Avrigny revint avec son confrère; +on avait fermé les portes de la rue, et comme le concierge avait +disparu avec les autres serviteurs, ce fut Villefort lui-même qui +alla ouvrir. + +Mais il s'arrêta sur le palier; il n'avait plus le courage +d'entrer dans la chambre mortuaire. + +Les deux docteurs pénétrèrent donc seuls jusqu'à la chambre de +Valentine. + +Noirtier était près du lit, pâle comme la morte, immobile et muet +comme elle. + +Le médecin des morts s'approcha avec l'indifférence de l'homme qui +passe la moitié de sa vie avec les cadavres, souleva le drap qui +recouvrait la jeune fille, et entrouvrit seulement les lèvres. + +«Oh! dit d'Avrigny en soupirant, pauvre jeune fille, elle est bien +morte, allez. + +--Oui», répondit laconiquement le médecin en laissant retomber le +drap qui recouvrait le visage de Valentine. + +Noirtier fit entendre un sourd râlement. + +D'Avrigny se retourna, les yeux du vieillard étincelaient. Le bon +docteur comprit que Noirtier réclamait la vue de son enfant, il le +rapprocha du lit, et tandis que le médecin des morts trempait dans +de l'eau chlorurée les doigts qui avaient touché les lèvres de la +trépassée, il découvrit ce calme et pâle visage qui semblait celui +d'un ange endormi. + +Une larme qui reparut au coin de l'oeil de Noirtier fut le +remerciement que reçut le bon docteur. + +Le médecin des morts dressa son procès-verbal sur le coin d'une +table, dans la chambre même de Valentine, et, cette formalité +suprême accomplie, sortit reconduit par le docteur. + +Villefort les entendit descendre et reparut à la porte de son +cabinet. + +En quelques mots il remercia le médecin, et, se retournant vers +d'Avrigny: + +«Et maintenant! dit-il, le prêtre? + +--Avez-vous un ecclésiastique que vous désirez plus +particulièrement charger de prier près de Valentine? demanda +d'Avrigny. + +--Non, dit Villefort, allez chez le plus proche. + +--Le plus proche, fit le médecin est un bon abbé italien qui est +venu demeurer dans la maison voisine de la vôtre. Voulez-vous que +je le prévienne en passant? + +--D'Avrigny, dit Villefort, veuillez, je vous prie, accompagner +monsieur. + +«Voici la clef pour que vous puissiez entrer et sortir à volonté. + +«Vous ramènerez le prêtre, et vous vous chargerez de l'installer +dans la chambre de ma pauvre enfant. + +--Désirez-vous lui parler, mon ami? + +--Je désire être seul. Vous m'excuserez, n'est-ce pas? Un prêtre +doit comprendre toutes les douleurs, même la douleur paternelle.» + +Et M. de Villefort, donnant un passe-partout à d'Avrigny, salua +une dernière fois le docteur étranger et rentra dans son cabinet, +où il se mit à travailler. + +Pour certaines organisations, le travail est le remède à toutes +les douleurs. + +Au moment où ils descendaient dans la rue, ils aperçurent un homme +vêtu d'une soutane, qui se tenait sur le seuil de la porte +voisine. + +«Voici celui dont je vous parlais», dit le médecin des morts à +d'Avrigny. + +D'Avrigny aborda l'ecclésiastique. + +«Monsieur, lui dit-il, seriez-vous disposé à rendre un grand +service à un malheureux père qui vient de perdre sa fille, à M. le +procureur du roi Villefort? + +--Ah! monsieur, répondit le prêtre avec un accent italien des +plus prononcés, oui, je sais, la mort est dans sa maison. + +--Alors, je n'ai point à vous apprendre quel genre de service il +ose attendre de vous. + +--J'allais aller m'offrir, monsieur, dit le prêtre; c'est notre +mission d'aller au-devant de nos devoirs. + +--C'est une jeune fille. + +--Oui, je sais cela, je l'ai appris des domestiques que j'ai vus +fuyant la maison. J'ai su qu'elle s'appelait Valentine; et j'ai +déjà prié pour elle. + +--Merci, merci, monsieur, dit d'Avrigny, et puisque vous avez +déjà commencé d'exercer votre saint ministère, daignez le +continuer. Venez vous asseoir près de la morte, et toute une +famille plongée dans le deuil vous sera bien reconnaissante. + +--J'y vais, monsieur, répondit l'abbé, et j'ose dire que jamais +prières ne seront plus ardentes que les miennes.» + +D'Avrigny prit l'abbé par la main, et sans rencontrer Villefort, +enfermé dans son cabinet, il le conduisit jusqu'à la chambre de +Valentine, dont les ensevelisseurs devaient s'emparer seulement la +nuit suivante. + +En entrant dans la chambre, le regard de Noirtier avait rencontré +celui de l'abbé, et sans doute il crut y lire quelque chose de +particulier, car il ne le quitta plus. + +D'Avrigny recommanda au prêtre non seulement la morte, mais le +vivant, et le prêtre promit à d'Avrigny de donner ses prières à +Valentine et ses soins à Noirtier. + +L'abbé s'y engagea solennellement, et, sans doute pour n'être pas +dérangé dans ses prières, et pour que Noirtier ne fût pas dérangé +dans sa douleur, il alla, dès que M. d'Avrigny eut quitté la +chambre, fermer non seulement les verrous de la porte par laquelle +le docteur venait de sortir, mais encore les verrous de celle qui +conduisait chez Mme de Villefort. + + + + +CIV + +La signature Danglars. + + +Le jour du lendemain se leva triste et nuageux. + +Les ensevelisseurs avaient pendant la nuit accompli leur funèbre +office, et cousu le corps déposé sur le lit dans le suaire qui +drape lugubrement les trépassés en leur prêtant, quelque chose +qu'on dise de l'égalité devant la mort, un dernier témoignage du +luxe qu'ils aimaient pendant leur vie. + +Ce suaire n'était autre chose qu'une pièce de magnifique batiste +que la jeune fille avait achetée quinze jours auparavant. + +Dans la soirée, des hommes appelés à cet effet avaient transporté +Noirtier de la chambre de Valentine dans la sienne, et, contre +toute attente, le vieillard n'avait fait aucune difficulté de +s'éloigner du corps de son enfant. + +L'abbé Busoni avait veillé jusqu'au jour, et, au jour, il s'était +retiré chez lui, sans appeler personne. + +Vers huit heures du matin, d'Avrigny était revenu; il avait +rencontré Villefort qui passait chez Noirtier, et il l'avait +accompagné pour savoir comment le vieillard avait passé la nuit. + +Ils le trouvèrent dans le grand fauteuil qui lui servait de lit, +reposant d'un sommeil doux et presque souriant. + +Tous deux s'arrêtèrent étonnés sur le seuil. + +«Voyez, dit d'Avrigny à Villefort, qui regardait son père endormi; +voyez, la nature sait calmer les plus vives douleurs; certes, on +ne dira pas que M. Noirtier n'aimait pas sa petite-fille; il dort +cependant. + +--Oui, et vous avez raison, répondit Villefort avec surprise; il +dort, et c'est bien étrange, car la moindre contrariété le tient +éveillé des nuits entières. + +--La douleur l'a terrassé», répliqua d'Avrigny. + +Et tous deux regagnèrent pensifs le cabinet du procureur du roi. + +«Tenez, moi, je n'ai pas dormi, dit Villefort en montrant à +d'Avrigny son lit intact; la douleur ne me terrasse pas, moi, il y +a deux nuits que je ne me suis couché; mais, en échange, voyez mon +bureau; ai-je écrit, mon Dieu! pendant ces deux jours et ces deux +nuits!... ai-je fouillé ce dossier, ai-je annoté cet acte +d'accusation de l'assassin Benedetto!... Ô travail, travail! ma +passion, ma joie, ma rage, c'est à toi de terrasser toutes mes +douleurs!» + +Et il serra convulsivement la main de d'Avrigny. + +«Avez-vous besoin de moi? demanda le docteur. + +--Non, dit Villefort; seulement revenez à onze heures, je vous +prie; c'est à midi qu'a lieu... le départ... Mon Dieu! ma pauvre +enfant! ma pauvre enfant!» + +Et le procureur du roi, redevenant homme, leva les yeux au ciel et +poussa un soupir. + +«Vous tiendrez-vous donc au salon de réception? + +--Non, j'ai un cousin qui se charge de ce triste honneur. Moi, je +travaillerai, docteur; quand je travaille, tout disparaît.» + +En effet, le docteur n'était point à la porte que déjà le +procureur du roi s'était remis au travail. + +Sur le perron, d'Avrigny rencontra ce parent dont lui avait parlé +Villefort, personnage insignifiant dans cette histoire comme dans +la famille, un de ces êtres voués en naissant à jouer le rôle +d'utilité dans le monde. + +Il était ponctuel, vêtu de noir, avait un crêpe au bras, et +s'était rendu chez son cousin avec une figure qu'il s'était faite, +qu'il comptait garder tant que besoin serait, et quitter ensuite. + +À onze heures, les voitures funèbres roulèrent sur le pavé de la +cour, et la rue du Faubourg-Saint-Honoré s'emplit des murmures de +la foule, également avide des joies ou du deuil des riches, et qui +court à un enterrement pompeux avec la même hâte qu'à un mariage +de duchesse. + +Peu à peu le salon mortuaire s'emplit et l'on vit arriver d'abord +une partie de nos anciennes connaissances, c'est-à-dire Debray, +Château-Renaud, Beauchamp, puis toutes les illustrations du +parquet, de la littérature et de l'armée; car M. de Villefort +occupait moins encore par sa position sociale que par son mérite +personnel, un des premiers rangs dans le monde parisien. + +Le cousin se tenait à la porte et faisait entrer tout le monde, et +c'était pour les indifférents un grand soulagement, il faut le +dire, que de voir là une figure indifférente qui n'exigeait point +des conviés une physionomie menteuse ou de fausses larmes, comme +eussent fait un père, un frère ou un fiancé. + +Ceux qui se connaissaient s'appelaient du regard et se +réunissaient en groupes. + +Un de ces groupes était composé de Debray, de Château-Renaud et de +Beauchamp. + +«Pauvre jeune fille! dit Debray, payant, comme chacun au reste le +faisait malgré soi, un tribut à ce douloureux événement; pauvre jeune +fille! si riche, si belle! Eussiez-vous pensé cela, Château-Renaud, +quand nous vînmes, il y a combien?... trois semaines ou un mois tout au +plus, pour signer ce contrat qui ne fut pas signé? + +--Ma foi, non, dit Château-Renaud. + +--La connaissiez-vous? + +--J'avais causé une fois ou deux avec elle au bal de +Mme de Morcerf, elle m'avait paru charmante quoique d'un esprit un +peu mélancolique. Où est la belle-mère? savez-vous? + +--Elle est allée passer la journée avec la femme de ce digne +monsieur qui nous reçoit. + +--Qu'est-ce que c'est que ça? + +--Qui ça? + +--Le monsieur qui nous reçoit. Un député? + +--Non, dit Beauchamp; je suis condamné à voir nos honorables tous +les jours, et sa tête m'est inconnue. + +--Avez-vous parlé de cette mort dans votre journal? + +--L'article n'est pas de moi, mais on en a parlé; je doute même +qu'il soit agréable à M. de Villefort. Il est dit, je crois, que +si quatre morts successives avaient eu lieu autre part que dans la +maison de M. le procureur du roi, M. le procureur du roi s'en fût +certes plus ému. + +--Au reste, dit Château-Renaud, le docteur d'Avrigny, qui est le +médecin de ma mère, le prétend fort désespéré. + +--Mais qui cherchez-vous donc, Debray? + +--Je cherche M. de Monte-Cristo, répondit le jeune homme. + +--Je l'ai rencontré sur le boulevard en venant ici. Je le crois +sur son départ, il allait chez son banquier, dit Beauchamp. + +--Chez son banquier? Son banquier, n'est-ce pas Danglars? demanda +Château-Renaud à Debray. + +--Je crois que oui, répondit le secrétaire intime avec un léger +trouble; mais M. de Monte-Cristo n'est pas le seul qui manque ici. +Je ne vois pas Morrel. + +--Morrel! est-ce qu'il les connaissait? demanda Château-Renaud. + +--Je crois qu'il avait été présenté à Mme de Villefort seulement. + +--N'importe, il aurait dû venir, dit Debray; de quoi causera-t-il, +ce soir? cet enterrement, c'est la nouvelle de la journée; +mais, chut, taisons-nous, voici M. le ministre de la Justice et +des Cultes, il va se croire obligé de faire son petit _speech_ au +cousin larmoyant.» + +Et les trois jeunes gens se rapprochèrent de la porte pour +entendre le petit _speech_ de M. le ministre de la Justice et des +Cultes. + +Beauchamp avait dit vrai; en se rendant à l'invitation mortuaire, +il avait rencontré Monte-Cristo, qui, de son côté, se dirigeait +vers l'hôtel de Danglars, rue de la Chaussée-d'Antin. + +Le banquier avait, de sa fenêtre, aperçu la voiture du comte +entrant dans la cour, et il était venu au-devant de lui avec un +visage attristé, mais affable. + +«Eh bien, comte, dit-il en tendant la main à Monte-Cristo, vous venez me +faire vos compliments de condoléance. En vérité, le malheur est dans ma +maison; c'est au point que, lorsque je vous ai aperçu, je +m'interrogeais moi-même pour savoir si je n'avais pas souhaité malheur à +ces pauvres Morcerf, ce qui eût justifié le proverbe: Qui mal veut, mal +lui arrive. Eh bien, sur ma parole, non, je ne souhaitais pas de mal à +Morcerf; il était peut-être un peu orgueilleux pour un homme parti de +rien, comme moi, se devant tout à lui-même, comme moi, mais chacun a ses +défauts. Ah, tenez-vous bien, comte, les gens de notre génération... +Mais, pardon, vous n'êtes pas de notre génération, vous, vous êtes un +jeune homme... Les gens de notre génération ne sont point heureux cette +année: témoin notre puritain de procureur du roi, témoin Villefort, qui +vient encore de perdre sa fille. Ainsi, récapitulez: Villefort, comme +nous disions, perdant toute sa famille d'une façon étrange; Morcerf +déshonoré et tué; moi, couvert de ridicule par la scélératesse de ce +Benedetto, et puis... + +--Puis, quoi? demanda le comte. + +--Hélas! vous l'ignorez donc? + +--Quelque nouveau malheur? + +--Ma fille... + +--Mlle Danglars? + +--Eugénie nous quitte. + +--Oh! mon Dieu! que me dites-vous là! + +--La vérité, mon cher comte. Mon Dieu! que vous êtes heureux de +n'avoir ni femme ni enfant, vous! + +--Vous trouvez? + +--Ah! mon Dieu! + +--Et vous dites que Mlle Eugénie... + +--Elle n'a pu supporter l'affront que nous a fait ce misérable, +et m'a demandé la permission de voyager. + +--Et elle est partie? + +--L'autre nuit. + +--Avec Mme Danglars? + +--Non, avec une parente... Mais nous ne la perdons pas moins, +cette chère Eugénie; car je doute qu'avec le caractère que je lui +connais, elle consente jamais à revenir en France! + +--Que voulez-vous, mon cher baron, dit Monte-Cristo, chagrins de +famille, chagrins qui seraient écrasants pour un pauvre diable +dont l'enfant serait toute la fortune, mais supportables pour un +millionnaire. Les philosophes ont beau dire, les hommes pratiques +leur donneront toujours un démenti là-dessus: l'argent console de +bien des choses; et vous, vous devez être plus vite consolé que +qui que ce soit, si vous admettez la vertu de ce baume souverain: +vous, le roi de la finance, le point d'intersection de tous les +pouvoirs.» + +Danglars lança un coup d'oeil oblique au comte, pour voir s'il +raillait ou s'il parlait sérieusement. + +«Oui, dit-il, le fait est que si la fortune console, je dois être +consolé: je suis riche. + +--Si riche, mon cher baron, que votre fortune ressemble aux +Pyramides; voulût-on les démolir, on n'oserait; osât-on, on ne +pourrait.» + +Danglars sourit de cette confiante bonhomie du comte. + +«Cela me rappelle, dit-il, que lorsque vous êtes entré, j'étais en +train de faire cinq petits bons; j'en avais déjà signé deux; +voulez-vous me permettre de faire les trois autres? + +--Faites, mon cher baron, faites.» + +Il y eut un instant de silence, pendant lequel on entendit crier +la plume du banquier, tandis que Monte-Cristo regardait les +moulures dorées au plafond. + +«Des bons d'Espagne, dit Monte-Cristo, des bons d'Haïti, des bons +de Naples? + +--Non, dit Danglars en riant de son rire suffisant, des bons au +porteur, des bons sur la Banque de France. Tenez, ajouta-t-il, +monsieur le comte, vous qui êtes l'empereur de la finance, comme +j'en suis le roi, avez-vous vu beaucoup de chiffons de papier de +cette grandeur-là valoir chacun un million?» + +Monte-Cristo prit dans sa main, comme pour les peser, les cinq +chiffons de papier que lui présentait orgueilleusement Danglars, +et lut: + +«Plaise à M. le Régent de la Banque de faire payer à mon ordre, et +sur les fonds déposés par moi, la somme d'un million, valeur en +compte. + + «BARON DANGLARS.» + +--Un, deux, trois, quatre, cinq, fit Monte-Cristo; cinq millions! +peste! comme vous y allez, seigneur Crésus! + +--Voilà comme je fais les affaires, moi, dit Danglars. + +--C'est merveilleux, si surtout, comme je n'en doute pas, cette +somme est payée comptant. + +--Elle le sera, dit Danglars. + +--C'est beau d'avoir un pareil crédit; en vérité il n'y a qu'en +France qu'on voie ces choses-là: cinq chiffons de papier valant +cinq millions; et il faut le voir pour le croire. + +--Vous en doutez? + +--Non. + +--Vous dites cela avec un accent... Tenez, donnez-vous-en le +plaisir: conduisez mon commis à la banque, et vous l'en verrez +sortir avec des bons sur le trésor pour la même somme. + +--Non, dit Monte-Cristo pliant les cinq billets, ma foi non, la +chose est trop curieuse, et j'en ferai l'expérience moi-même. Mon +crédit chez vous était de six millions, j'ai pris neuf cent mille +francs, c'est cinq millions cent mille francs que vous restez me +devoir. Je prends vos cinq chiffons de papier que je tiens pour +bons à la seule vue de votre signature, et voici un reçu général +de six millions qui régularise notre compte. Je l'avais préparé +d'avance, car il faut vous dire que j'ai fort besoin d'argent +aujourd'hui.» + +Et d'une main Monte-Cristo mit les cinq billets dans sa poche, +tandis que de l'autre il tendait son reçu au banquier. + +La foudre tombant aux pieds de Danglars ne l'eût pas écrasé d'une +terreur plus grande. + +«Quoi! balbutia-t-il, quoi! monsieur le comte, vous prenez cet +argent? Mais, pardon, pardon, c'est de l'argent que je dois aux +hospices, un dépôt, et j'avais promis de payer ce matin. + +--Ah! dit Monte-Cristo, c'est différent. Je ne tiens pas +précisément à ces cinq billets, payez-moi en autres valeurs; +c'était par curiosité que j'avais pris celles-ci, afin de pouvoir +dire de par le monde que, sans avis aucun, sans me demander cinq +minutes de délai, la maison Danglars m'avait payé cinq millions +comptant! c'eût été remarquable! Mais voici vos valeurs; je vous +le répète, donnez-m'en d'autres.» + +Et il tendait les cinq effets à Danglars qui, livide, allongea +d'abord la main, ainsi que le vautour allonge la griffe par les +barreaux de sa cage pour retenir la chair qu'on lui enlève. + +Tout à coup il se ravisa, fit un effort violent et se contint. + +Puis on le vit sourire, arrondir peu à peu les traits de son +visage bouleversé. + +«Au fait, dit-il, votre reçu, c'est de l'argent. + +--Oh! mon Dieu, oui! et si vous étiez à Rome, sur mon reçu, la +maison Thomson et French ne ferait pas plus de difficulté de vous +payer que vous n'en avez fait vous-même. + +--Pardon, monsieur le comte, pardon. + +--Je puis donc garder cet argent? + +--Oui, dit Danglars en essuyant la sueur qui perlait à la racine +de ses cheveux, gardez, gardez.» + +Monte-Cristo remit les cinq billets dans sa poche avec cet +intraduisible mouvement de physionomie qui veut dire: + +«Dame! réfléchissez; si vous vous repentez, il est encore temps. + +--Non, dit Danglars, non; décidément, gardez mes signatures. +Mais, vous le savez, rien n'est formaliste comme un homme +d'argent; je destinais cet argent aux hospices et j'eusse cru les +voler en ne leur donnant pas précisément celui-là, comme si un écu +n'en valait pas un autre. Excusez!» + +Et il se mit à rire bruyamment, mais des nerfs. + +«J'excuse, répondit gracieusement Monte-Cristo, et j'empoche.» + +Et il plaça les bons dans son portefeuille. + +«Mais, dit Danglars, nous avons une somme de cent mille francs? + +--Oh! bagatelle, dit Monte-Cristo. L'agio doit monter à peu près +à cette somme; gardez-la, et nous serons quittes. + +--Comte, dit Danglars, parlez-vous sérieusement? + +--Je ne ris jamais avec les banquiers», répliqua Monte-Cristo +avec un sérieux qui frisait l'impertinence. + +Et il s'achemina vers la porte, juste au moment où le valet de +chambre annonçait: + +«M. de Boville, receveur général des hospices. + +--Ma foi, dit Monte-Cristo, il paraît que je suis arrivé à temps +pour jouir de vos signatures, on se les dispute.» + +Danglars pâlit une seconde fois, et se hâta de prendre congé du +comte. + +Le comte de Monte-Cristo échangea un cérémonieux salut avec +M. de Boville, qui se tenait debout dans le salon d'attente, et +qui, M. de Monte-Cristo passé, fut immédiatement introduit dans le +cabinet de M. Danglars. + +On eût pu voir le visage si sérieux du comte s'illuminer d'un +éphémère sourire à l'aspect du portefeuille que tenait à la main +M. le receveur des hospices. + +À la porte, il retrouva sa voiture, et se fit conduire sur-le-champ +à la Banque. + +Pendant ce temps, Danglars, comprimant toute émotion, venait à la +rencontre du receveur général. + +Il va sans dire que le sourire et la gracieuseté étaient +stéréotypés sur ses lèvres. + +«Bonjour, dit-il, mon cher créancier, car je gagerais que c'est le +créancier qui m'arrive. + +--Vous avez deviné juste, monsieur le baron, dit M. de Boville, +les hospices se présentent à vous dans ma personne; les veuves et +les orphelins viennent par mes mains vous demander une aumône de +cinq millions. + +--Et l'on dit que les orphelins sont à plaindre! dit Danglars en +prolongeant la plaisanterie; pauvres enfants! + +--Me voici donc venu en leur nom, dit M. de Boville. Vous avez dû +recevoir ma lettre hier? + +--Oui. + +--Me voici avec mon reçu. + +--Mon cher monsieur de Boville, dit Danglars, vos veuves et vos +orphelins auront, si vous le voulez bien, la bonté d'attendre +vingt-quatre heures, attendu que M. de Monte-Cristo, que vous +venez de voir sortir d'ici... Vous l'avez vu, n'est-ce pas? + +--Oui; eh bien? + +--Eh bien, M. de Monte-Cristo emportait leur cinq millions! + +--Comment cela? + +--Le comte avait un crédit illimité sur moi, crédit ouvert par la +maison Thomson et French, de Rome. Il est venu me demander une +somme de cinq millions d'un seul coup; je lui ai donné un bon sur +la Banque: c'est là que sont déposés mes fonds; et vous comprenez, +je craindrais, en retirant des mains de M. le régent dix millions +le même jour, que cela ne lui parût bien étrange. + +«En deux jours, ajouta Danglars en souriant, je ne dis pas. + +--Allons donc! s'écria M. de Boville avec le ton de la plus +complète incrédulité; cinq millions à ce monsieur qui sortait tout +à l'heure, et qui m'a salué en sortant comme si je le connaissais? + +--Peut-être vous connaît-il sans que vous le connaissiez, vous. +M. de Monte-Cristo connaît tout le monde. + +--Cinq millions! + +--Voilà son reçu. Faites comme saint Thomas: voyez et touchez.» + +M. de Boville prit le papier que lui présentait Danglars, et lut: + +«Reçu de M. le baron Danglars la somme de cinq millions cent mille +francs, dont il se remboursera à volonté sur la maison Thomson et +French, de Rome.» + +«C'est ma foi vrai! dit celui-ci. + +--Connaissez-vous la maison Thomson et French? + +--Oui, dit M. de Boville, j'ai fait autrefois une affaire de deux +cent mille francs avec elle; mais je n'en ai pas entendu parler +depuis. + +--C'est une des meilleures maisons d'Europe, dit Danglars en +rejetant négligemment sur son bureau le reçu qu'il venait de +prendre des mains de M. de Boville. + +--Et il avait comme cela cinq millions, rien que sur vous? Ah çà! +mais c'est donc un nabab que ce comte de Monte-Cristo? + +--Ma foi! je ne sais pas ce que c'est, mais il avait trois +crédits illimités: un sur moi, un sur Rothschild, un sur Laffitte, +et, ajouta négligemment Danglars, comme vous voyez, il m'a donné +la préférence en me laissant cent mille francs pour l'agio.» + +M. de Boville donna tous les signes de la plus grande admiration. + +«Il faudra que je l'aille visiter, dit-il, et que j'obtienne +quelque fondation pieuse pour nous. + +--Oh! c'est comme si vous la teniez; ses aumônes seules montent à +plus de vingt mille francs par mois. + +--C'est magnifique; d'ailleurs, je lui citerai l'exemple de +Mme de Morcerf et de son fils. + +--Quel exemple? + +--Ils ont donné toute leur fortune aux hospices. + +--Quelle fortune? + +--Leur fortune, celle du général de Morcerf, du défunt. + +--Et à quel propos? + +--À propos qu'ils ne voulaient pas d'un bien si misérablement +acquis. + +--De quoi vont-ils vivre? + +--La mère se retire en province et le fils s'engage. + +--Tiens, tiens, dit Danglars, en voilà des scrupules! + +--J'ai fait enregistrer l'acte de donation hier. + +--Et combien possédaient-ils? + +--Oh! pas grand-chose: douze à treize cent mille francs. Mais +revenons à nos millions. + +--Volontiers, dit Danglars le plus naturellement du monde; vous +êtes donc bien pressé de cet argent? + +--Mais oui; la vérification de nos caisses se fait demain. + +--Demain! que ne disiez-vous cela tout de suite? Mais c'est un +siècle, demain! À quelle heure cette vérification? + +--À deux heures. + +--Envoyez à midi, dit Danglars avec son sourire. + +M. de Boville ne répondait pas grand-chose; il faisait oui de la +tête et remuait son portefeuille. + +--Eh! mais j'y songe, dit Danglars, faites mieux. + +--Que voulez-vous que je fasse? + +--Le reçu de M. de Monte-Cristo vaut de l'argent; passez ce reçu +chez Rothschild ou chez Laffitte; ils vous le prendront à +l'instant même. + +--Quoique remboursable sur Rome? + +--Certainement; il vous en coûtera seulement un escompte de cinq +à six mille francs. + +Le receveur fit un bond en arrière. + +«Ma foi! non, j'aime mieux attendre à demain. Comme vous y allez! + +--J'ai cru un instant, pardonnez-moi, dit Danglars avec une +suprême impudence, j'ai cru que vous aviez un petit déficit à +combler. + +--Ah! fit le receveur. + +--Écoutez, cela s'est vu, et dans ce cas on fait un sacrifice. + +--Dieu merci! non, dit M. de Boville. + +--Alors, à demain; mais sans faute? + +--Ah çà! mais, vous riez! Envoyez à midi, et la Banque sera +prévenue. + +--Je viendrai moi-même. + +--Mieux encore, puisque cela me procurera le plaisir de vous +voir.» + +Ils se serrèrent la main. + +«À propos, dit M. de Boville, n'allez-vous donc point à +l'enterrement de cette pauvre Mlle de Villefort, que j'ai +rencontré sur le boulevard? + +--Non, dit le banquier, je suis encore un peu ridicule depuis +l'affaire de Benedetto, et je fais un plongeon. + +--Bah! vous avez tort; est-ce qu'il y a de votre faute dans tout +cela? + +--Écoutez, mon cher receveur, quand on porte un nom sans tache +comme le mien, on est susceptible. + +--Tout le monde vous plaint, soyez-en persuadé, et, surtout, tout +le monde plaint mademoiselle votre fille. + +--Pauvre Eugénie! fit Danglars avec un profond soupir. Vous savez +qu'elle entre en religion, monsieur? + +--Non. + +--Hélas! ce n'est que malheureusement trop vrai. Le lendemain de +l'événement, elle s'est décidée à partir avec une religieuse de +ses amies; elle va chercher un couvent bien sévère en Italie ou en +Espagne. + +--Oh! c'est terrible!» + +Et M. de Boville se retira sur cette exclamation en faisant au +père mille compliments de condoléance. Mais il ne fut pas plus tôt +dehors, que Danglars, avec une énergie de geste que comprendront +ceux-là seulement qui ont vu représenter _Robert Macaire_, par +Frédérick, s'écria: + +«Imbécile!» + +Et serrant la quittance de Monte-Cristo dans un petit +portefeuille: + +«Viens à midi, ajouta-t-il, à midi, je serai loin.» + +Puis il s'enferma à double tour, vida tous les tiroirs de sa +caisse, réunit une cinquantaine de mille francs en billets de +banque, brûla différents papiers, en mit d'autres en évidence, et +commença d'écrire une lettre qu'il cacheta, et sur laquelle il mit +pour suscription: + +«À madame la baronne Danglars.» + +«Ce soir, murmura-t-il, je la placerai moi-même sur sa toilette.» + +Puis, tirant un passeport de son tiroir. + +«Bon, dit-il, il est encore valable pour deux mois.» + + + + +CV + +Le cimetière du Père-Lachaise. + + +M. de Boville avait, en effet, rencontré le convoi funèbre qui +conduisait Valentine à sa dernière demeure. + +Le temps était sombre et nuageux; un vent tiède encore, mais déjà +mortel pour les feuilles jaunies, les arrachait aux branches peu à +peu dépouillées et les faisait tourbillonner sur la foule immense +qui encombrait les boulevards. + +M. de Villefort, parisien pur, regardait le cimetière du Père-Lachaise +comme le seul digne de recevoir la dépouille mortelle d'une famille +parisienne; les autres lui paraissaient des cimetières de campagne, des +hôtels garnis de la mort. Au Père-Lachaise seulement un trépassé de +bonne compagnie pouvait être logé chez lui. + +Il avait acheté là, comme nous l'avons vu, la concession à +perpétuité sur laquelle s'élevait le monument peuplé si +promptement par tous les membres de sa première famille. + +On lisait sur le fronton du mausolée: FAMILLE SAINT-MÉRAN ET +VILLEFORT; car tel avait été le dernier voeu de la pauvre Renée, +mère de Valentine. + +C'était donc vers le Père-Lachaise que s'acheminait le pompeux +cortège parti du faubourg Saint-Honoré. On traversa tout Paris, on +prit le faubourg du Temple, puis les boulevards extérieurs +jusqu'au cimetière. Plus de cinquante voitures de maîtres +suivaient vingt voitures de deuil, et, derrière ces cinquante +voitures, plus de cinq cents personnes encore marchaient à pied. + +C'étaient presque tous des jeunes gens que la mort de Valentine +avait frappés d'un coup de foudre, et qui, malgré la vapeur +glaciale du siècle et le prosaïsme de l'époque, subissaient +l'influence poétique de cette belle, de cette chaste, de cette +adorable jeune fille enlevée en sa fleur. + +À la sortie de Paris, on vit arriver un rapide attelage de quatre +chevaux qui s'arrêtèrent soudain en raidissant leurs jarrets +nerveux comme des ressorts d'acier: c'était M. de Monte-Cristo. + +Le comte descendit de sa calèche, et vint se mêler à la foule qui +suivait à pied le char funéraire. + +Château-Renaud l'aperçut; il descendit aussitôt de son coupé et +vint se joindre à lui. Beauchamp quitta de même le cabriolet de +remise dans lequel il se trouvait. + +Le comte regardait attentivement par tous les interstices que +laissait la foule; il cherchait visiblement quelqu'un. Enfin, il +n'y tint pas. + +«Où est Morrel? demanda-t-il. Quelqu'un de vous, messieurs, +sait-il où il est? + +--Nous nous sommes déjà fait cette question à la maison +mortuaire, dit Château-Renaud; car personne de nous ne l'a +aperçu.» + +Le comte se tut, mais continua à regarder autour de lui. + +Enfin on arriva au cimetière. L'oeil perçant de Monte-Cristo sonda +tout d'un coup les bosquets d'ifs et de pins, et bientôt il perdit +toute inquiétude: une ombre avait glissé sous les noires +charmilles, et Monte-Cristo venait sans doute de reconnaître ce +qu'il cherchait. + +On sait ce que c'est qu'un enterrement dans cette magnifique +nécropole: des groupes noirs disséminés dans les blanches allées, +le silence du ciel et de la terre, troublé par l'éclat de quelques +branches rompues, de quelque haie enfoncée autour d'une tombe; puis +le chant mélancolique des prêtres auquel se mêle çà et là un +sanglot échappé d'une touffe de fleurs, sous laquelle on voit +quelque femme, abîmée et les mains jointes. + +L'ombre qu'avait remarquée Monte-Cristo traversa rapidement le +quinconce jeté derrière la tombe d'Héloïse et d'Abélard, vint se +placer, avec les valets de la mort, à la tête des chevaux qui +traînaient le corps, et du même pas parvint à l'endroit choisi +pour la sépulture. + +Chacun regardait quelque chose. + +Monte-Cristo ne regardait que cette ombre à peine remarquée de +ceux qui l'avoisinaient. + +Deux fois le comte sortit des rangs pour voir si les mains de cet +homme ne cherchaient pas quelque arme cachée sous ses habits. + +Cette ombre, quand le cortège s'arrêta, fut reconnue pour être +Morrel, qui, avec sa redingote noire boutonnée jusqu'en haut, son +front livide, ses joues creusées, son chapeau froissé par ses +mains convulsives, s'était adossé à un arbre situé sur un tertre +dominant le mausolée, de manière à ne perdre aucun des détails de +la funèbre cérémonie qui allait s'accomplir. + +Tout se passa selon l'usage. Quelques hommes, et comme toujours, +c'étaient les moins impressionnés, quelques hommes prononcèrent +des discours. Les uns plaignaient cette mort prématurée; les +autres s'étendaient sur la douleur de son père; il y en eut +d'assez ingénieux pour trouver que cette jeune fille avait plus +d'une fois sollicité M. de Villefort pour les coupables sur la +tête desquels il tenait suspendu le glaive de la justice; enfin, +on épuisa les métaphores fleuries et les périodes douloureuses, en +commentant de toute façon les stances de Malherbe à Dupérier. + +Monte-Cristo n'écoutait rien, ne voyait rien, ou plutôt il ne +voyait que Morrel, dont le calme et l'immobilité formaient un +spectacle effrayant pour celui qui seul pouvait lire ce qui se +passait au fond du coeur du jeune officier. + +«Tiens, dit tout à coup Beauchamp à Debray, voilà Morrel! Où +diable s'est-il fourré là?» + +Et ils le firent remarquer à Château-Renaud. + +«Comme il est pâle, dit celui-ci en tressaillant. + +--Il a froid, répliqua Debray. + +--Non pas, dit lentement Château-Renaud; je crois, moi, qu'il est +ému. C'est un homme très impressionnable que Maximilien. + +--Bah! dit Debray, à peine s'il connaissait Mlle de Villefort. +Vous l'avez dit vous-même. + +--C'est vrai. Cependant je me rappelle qu'à ce bal chez +Mme de Morcerf il a dansé trois fois avec elle; vous savez, comte, +à ce bal où vous produisîtes tant d'effet. + +--Non, je ne sais pas», répondit Monte-Cristo, sans savoir à quoi +ni à qui il répondait, occupé qu'il était de surveiller Morrel +dont les joues s'animaient, comme il arrive à ceux qui compriment +ou retiennent leur respiration. + +«Les discours sont finis: adieu, messieurs», dit brusquement le +comte. + +Et il donna le signal du départ en disparaissant, sans que l'on +sût par où il était passé. + +La fête mortuaire était terminée, les assistants reprirent le +chemin de Paris. + +Château-Renaud seul chercha un instant Morrel des yeux; mais, +tandis qu'il avait suivi du regard le comte qui s'éloignait, +Morrel avait quitté sa place, et Château-Renaud, après l'avoir +cherché vainement, avait suivi Debray et Beauchamp. + +Monte-Cristo s'était jeté dans un taillis, et, caché derrière une +large tombe, il guettait jusqu'au moindre mouvement de Morrel, qui +peu à peu s'était approché du mausolée abandonné des curieux, puis +des ouvriers. + +Morrel regarda autour de lui lentement et vaguement; mais au +moment où son regard embrassait la portion du cercle opposée à la +sienne, Monte-Cristo se rapprocha encore d'une dizaine de pas sans +avoir été vu. + +Le jeune homme s'agenouilla. + +Le comte, le cou tendu, l'oeil fixe et dilaté, les jarrets pliés +comme pour s'élancer au premier signal, continuait à se rapprocher +de Morrel. + +Morrel courba son front jusque sur la pierre, embrassa la grille +de ses deux mains, et murmura: + +«Ô Valentine!» + +Le coeur du comte fut brisé par l'explosion de ces deux mots; il +fit un pas encore, et frappant sur l'épaule de Morrel: + +«C'est vous, cher ami! dit-il, je vous cherchais.» + +Monte-Cristo s'attendait à un éclat, à des reproches, à des +récriminations: il se trompait. + +Morrel se tourna de son côté, et avec l'apparence du calme: + +«Vous voyez, dit-il, je priais!» + +Et son regard scrutateur parcourut le jeune homme des pieds à la +tête. + +Après cet examen il parut plus tranquille. + +«Voulez-vous que je vous ramène à Paris? dit-il. + +--Non, merci. + +--Enfin désirez-vous quelque chose? + +--Laissez-moi prier. + +Le comte s'éloigna sans faire une seule objection, mais ce fut +pour prendre un nouveau poste, d'où il ne perdait pas un seul +geste de Morrel, qui enfin se releva, essuya ses genoux blanchis +par la pierre, et reprit le chemin de Paris sans tourner une seule +fois la tête. + +Il descendit lentement la rue de la Roquette. + +Le comte, renvoyant sa voiture qui stationnait au Père-Lachaise, +le suivit à cent pas. Maximilien traversa le canal, et rentra rue +Meslay par les boulevards. + +Cinq minutes après que la porte se fut refermée pour Morrel, elle +se rouvrit pour Monte-Cristo. + +Julie était à l'entrée du jardin, où elle regardait, avec la plus +profonde attention, maître Peneton, qui, prenant sa profession de +jardinier au sérieux, faisait des boutures de rosier du Bengale. + +«Ah! monsieur le comte de Monte-Cristo! s'écria-t-elle avec cette +joie que manifestait d'ordinaire chaque membre de la famille, +quand Monte-Cristo faisait sa visite dans la rue Meslay. + +--Maximilien vient de rentrer, n'est-ce pas madame? demanda le +comte. + +--Je crois l'avoir vu passer, oui, reprit la jeune femme; mais, +je vous en prie, appelez Emmanuel. + +--Pardon, madame; mais il faut que je monte à l'instant même chez +Maximilien, répliqua Monte-Cristo, j'ai à lui dire quelque chose +de la plus haute importance. + +--Allez donc, fit-elle, en l'accompagnant de son charmant sourire +jusqu'à ce qu'il eût disparu dans l'escalier. + +Monte-Cristo eut bientôt franchi les deux étages qui séparaient le +rez-de-chaussée de l'appartement de Maximilien; parvenu sur le +palier, il écouta: nul bruit ne se faisait entendre. + +Comme dans la plupart des anciennes maisons habitées par un seul +maître, le palier n'était fermé que par une porte vitrée. + +Seulement, à cette porte vitrée il n'y avait point de clef. +Maximilien s'était enfermé en dedans; mais il était impossible de +voir au-delà de la porte, un rideau de soie rouge doublant les +vitres. + +L'anxiété du comte se traduisit par une vive rougeur, symptôme +d'émotion peu ordinaire chez cet homme impassible. + +«Que faire?» murmura-t-il. + +Et il réfléchit un instant. + +«Sonner? reprit-il, oh! non! souvent le bruit d'une sonnette, +c'est-à-dire d'une visite, accélère la résolution de ceux qui se +trouvent dans la situation où Maximilien doit être en ce moment, +et alors au bruit de la sonnette répond un autre bruit.» + +Monte-Cristo frissonna des pieds à la tête, et, comme chez lui la +décision avait la rapidité de l'éclair, il frappa un coup de coude +dans un des carreaux de la porte vitrée qui vola en éclats; puis +il souleva le rideau et vit Morrel qui, devant son bureau, une +plume à la main, venait de bondir sur sa chaise, au fracas de la +vitre brisée. + +«Ce n'est rien, dit le comte, mille pardons, mon cher ami! j'ai +glissé, et en glissant j'ai donné du coude dans votre carreau; +puisqu'il est cassé, je vais en profiter pour entrer chez vous; ne +vous dérangez pas, ne vous dérangez pas.» + +Et, passant le bras par la vitre brisée, le comte ouvrit la porte. + +Morrel se leva, évidemment contrarié, et vint au-devant de Monte-Cristo, +moins pour le recevoir que pour lui barrer le passage. + +«Ma foi, c'est la faute de vos domestiques, dit Monte-Cristo en se +frottant le coude, vos parquets sont reluisants comme des miroirs. + +--Vous êtes-vous blessé, monsieur? demanda froidement Morrel. + +--Je ne sais. Mais que faisiez-vous donc là? Vous écriviez? + +--Moi? + +--Vous avez les doigts tachés d'encre. + +--C'est vrai, répondit Morrel, j'écrivais; cela m'arrive +quelquefois, tout militaire que je suis.» + +Monte-Cristo fit quelques pas dans l'appartement. Force fut à +Maximilien de le laisser passer; mais il le suivit. + +«Vous écriviez? reprit Monte-Cristo avec un regard fatigant de +fixité. + +--J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que oui», fit Morrel. + +Le comte jeta un regard autour de lui. + +«Vos pistolets à côté de l'écritoire! dit-il en montrant du doigt +à Morrel les armes posées sur son bureau. + +--Je pars pour un voyage, répondit Maximilien. + +--Mon ami! dit Monte-Cristo avec une voix d'une douceur infinie. + +--Monsieur! + +--Mon ami, mon cher Maximilien, pas de résolutions extrêmes, je +vous en supplie! + +--Moi, des résolutions extrêmes, dit Morrel en haussant les +épaules; et en quoi, je vous prie, un voyage est-il une résolution +extrême? + +--Maximilien, dit Monte-Cristo, posons chacun de notre côté le +masque que nous portons. + +«Maximilien, vous ne m'abusez pas avec ce calme de commande plus +que je ne vous abuse, moi, avec ma frivole sollicitude. + +«Vous comprenez bien, n'est-ce pas? que pour avoir fait ce que +j'ai fait, pour avoir enfoncé des vitres, violé le secret de la +chambre d'un ami, vous comprenez, dis-je, que, pour avoir fait +tout cela, il fallait que j'eusse une inquiétude réelle, ou plutôt +une conviction terrible. + +«Morrel, vous voulez vous tuer! + +--Bon! dit Morrel tressaillant, où prenez-vous de ces idées-là, +monsieur le comte? + +--Je vous dis que vous voulez vous tuer! continua le comte du +même son de voix, et en voici la preuve.» + +Et, s'approchant du bureau, il souleva la feuille blanche que le +jeune homme avait jetée sur une lettre commencée, et prit la +lettre. + +Morrel s'élança pour la lui arracher des mains. Mais Monte-Cristo +prévoyait ce mouvement et le prévint en saisissant Maximilien par +le poignet et en l'arrêtant comme la chaîne d'acier arrête le +ressort au milieu de son évolution. + +«Vous voyez bien que vous vouliez vous tuer! Morrel, dit le comte, +c'est écrit! + +--Eh bien, s'écria Morrel, passant sans transition de l'apparence +du calme à l'expression de la violence; eh bien, quand cela +serait, quand j'aurais décidé de tourner sur moi le canon de ce +pistolet, qui m'en empêcherait? + +«Qui aurait le courage de m'en empêcher? + +«Quand je dirai: + +«Toutes mes espérances sont ruinées, mon coeur est brisé, ma vie +est éteinte, il n'y a plus que deuil et dégoût autour de moi; la +terre est devenue de la cendre; toute voix humaine me déchire; + +«Quand je dirai: + +«C'est pitié que de me laisser mourir, car si vous ne me laissez +mourir je perdrai la raison, je deviendrai fou; + +«Voyons, dites, monsieur, quand je dirai cela, quand on verra que +je le dis avec les angoisses et les larmes de mon coeur, me +répondra-t-on: + +--Vous avez tort?» + +«M'empêchera-t-on de n'être pas le plus malheureux? + +«Dites, monsieur, dites, est-ce vous qui aurez ce courage? + +--Oui, Morrel, dit Monte-Cristo, d'une voix dont le calme +contrastait étrangement avec l'exaltation du jeune homme; oui, ce +sera moi. + +--Vous! s'écria Morrel avec une expression croissante de colère +et de reproche; vous qui m'avez leurré d'un espoir absurde; vous +qui m'avez retenu, bercé, endormi par de vaines promesses, lorsque +j'eusse pu, par quelque coup d'éclat, par quelque résolution +extrême, la sauver, ou du moins la voir mourir dans mes bras; vous +qui affectez toutes les ressources de l'intelligence, toutes les +puissances de la matière; vous qui jouez ou plutôt qui faites +semblant de jouer le rôle de la Providence, et qui n'avez pas même +eu le pouvoir de donner du contrepoison à une jeune fille +empoisonnée! Ah! en vérité, monsieur, vous me feriez pitié si vous +ne me faisiez horreur! + +--Morrel... + +--Oui, vous m'avez dit de poser le masque; eh bien, soyez +satisfait, je le pose. + +«Oui, quand vous m'avez suivi au cimetière, je vous ai encore +répondu, car mon coeur est bon; quand vous êtes entré, je vous ai +laissé venir jusqu'ici... Mais puisque vous abusez, puisque vous +venez me braver jusque dans cette chambre où je m'étais retiré +comme dans ma tombe; puisque vous m'apportez une nouvelle torture, +à moi qui croyais les avoir épuisées toutes, comte de Monte-Cristo, +mon prétendu bienfaiteur, comte de Monte-Cristo, le +sauveur universel, soyez satisfait, vous allez voir mourir votre +ami!...» + +Et Morrel, le rire de la folie sur les lèvres, s'élança une +seconde fois vers les pistolets. + +Monte-Cristo, pâle comme un spectre, mais l'oeil éblouissant +d'éclairs, étendit la main sur les armes, et dit à l'insensé: + +«Et, je vous répète que vous ne vous tuerez pas! + +--Empêchez-m'en donc! répliqua Morrel avec un dernier élan qui, +comme le premier, vint se briser contre le bras d'acier du comte. + +--Je vous en empêcherai! + +--Mais qui êtes-vous donc, à la fin, pour vous arroger ce droit +tyrannique sur des créatures libres et pensantes! s'écria +Maximilien. + +--Qui je suis? répéta Monte-Cristo. + +«Écoutez: + +«Je suis, poursuivit Monte-Cristo, le seul homme au monde qui ait +le droit de vous dire: Morrel je ne veux pas que le fils de ton +père meure aujourd'hui!» + +Et Monte-Cristo, majestueux, transfiguré, sublime, s'avança les +deux bras croisés vers le jeune homme palpitant, qui, vaincu +malgré lui par la presque divinité de cet homme, recula d'un pas. + +«Pourquoi parlez-vous de mon père? balbutia-t-il; pourquoi mêler +le souvenir de mon père à ce qui m'arrive aujourd'hui? + +--Parce que je suis celui qui a déjà sauvé la vie à ton père, un +jour qu'il voulait se tuer comme tu veux te tuer aujourd'hui; +parce que je suis l'homme qui a envoyé la bourse à ta jeune soeur +et _Le Pharaon_ au vieux Morrel; parce que je suis Edmond Dantès, +qui te fit jouer, enfant, sur ses genoux!» + +Morrel fit encore un pas en arrière, chancelant, suffoqué, +haletant, écrasé; puis ses forces l'abandonnèrent, et avec un +grand cri il tomba prosterné aux pieds de Monte-Cristo. + +Puis tout à coup, dans cette admirable nature, il se fit un +mouvement de régénération soudaine et complète: il se releva, +bondit hors de la chambre, et se précipita dans l'escalier en +criant de toute la puissance de sa voix: + +«Julie! Julie! Emmanuel! Emmanuel!» + +Monte-Cristo voulut s'élancer à son tour, mais Maximilien se fût +fait tuer plutôt que de quitter les gonds de la porte qu'il +repoussait sur le comte. + +Aux cris de Maximilien, Julie, Emmanuel, Peneton et quelques +domestiques accoururent épouvantés. + +Morrel les prit par les mains, et rouvrant la porte: + +«À genoux! s'écria-t-il d'une voix étranglée par les sanglots; à +genoux! c'est le bienfaiteur, c'est le sauveur de notre père! +c'est...» + +Il allait dire: + +«C'est Edmond Dantès!» + +Le comte l'arrêta en lui saisissant le bras. + +Julie s'élança sur la main du comte; Emmanuel l'embrassa comme un +dieu tutélaire; Morrel tomba pour la seconde fois à genoux, et +frappa le parquet de son front. + +Alors l'homme de bronze sentit son coeur se dilater dans sa +poitrine, un jet de flamme dévorante jaillit de sa gorge à ses +yeux, il inclina la tête et pleura! + +Ce fut dans cette chambre, pendant quelques instants, un concert +de larmes et de gémissements sublimes qui dut paraître harmonieux +aux anges mêmes les plus chéris du Seigneur! + +Julie fut à peine revenue de l'émotion si profonde qu'elle venait +d'éprouver, qu'elle s'élança hors de la chambre, descendit un +étage, courut au salon avec une joie enfantine, et souleva le +globe de cristal qui protégeait la bourse donnée par l'inconnu des +Allées de Meilhan. + +Pendant ce temps, Emmanuel d'une voix entrecoupée disait au comte: + +«Oh! monsieur le comte, comment, nous voyant parler si souvent de +notre bienfaiteur inconnu, comment, nous voyant entourer un +souvenir de tant de reconnaissance et d'adoration, comment avez-vous +attendu jusqu'aujourd'hui pour vous faire connaître? Oh! +c'est de la cruauté envers nous, et, j'oserai presque le dire, +monsieur le comte, envers vous-même. + +--Écoutez, mon ami, dit le comte, et je puis vous appeler ainsi, +car, sans vous en douter, vous êtes mon ami depuis onze ans; la +découverte de ce secret a été amenée par un grand événement que +vous devez ignorer. + +«Dieu m'est témoin que je désirais l'enfouir pendant toute ma vie +au fond de mon âme; votre frère Maximilien me l'a arraché par des +violences dont il se repent, j'en suis sûr.» + +Puis, voyant que Maximilien s'était rejeté de côté sur un +fauteuil, tout en demeurant néanmoins à genoux: + +«Veillez sur lui, ajouta tout bas Monte-Cristo en pressant d'une +façon significative la main d'Emmanuel. + +--Pourquoi cela? demanda le jeune homme étonné. + +--Je ne puis vous le dire; mais veillez sur lui.» + +Emmanuel embrassa la chambre d'un regard circulaire et aperçut les +pistolets de Morrel. + +Ses yeux se fixèrent effrayés sur les armes, qu'il désigna à +Monte-Cristo en levant lentement le doigt à leur hauteur. + +Monte-Cristo inclina la tête. + +Emmanuel fit un mouvement vers les pistolets. + +«Laissez», dit le comte. + +Puis allant à Morrel il lui prit la main; les mouvements +tumultueux qui avaient un instant secoué le coeur du jeune homme +avaient fait place à une stupeur profonde. + +Julie remonta, elle tenait à la main la bourse de soie, et deux +larmes brillantes et joyeuses roulaient sur ses joues comme deux +gouttes de matinale rosée. + +«Voici la réplique, dit-elle; ne croyez pas qu'elle me soit moins +chère depuis que le sauveur nous a été révélé. + +--Mon enfant, répondit Monte-Cristo en rougissant, permettez-moi +de reprendre cette bourse; depuis que vous connaissez les traits +de mon visage, je ne veux être rappelé à votre souvenir que par +l'affection que je vous prie de m'accorder. + +--Oh! dit Julie en pressant la bourse sur son coeur, non, non, je +vous en supplie, car un jour vous pourriez nous quitter; car un +jour malheureusement vous nous quitterez, n'est-ce pas? + +--Vous avez deviné juste, madame, répondit Monte-Cristo en +souriant; dans huit jours, j'aurai quitté ce pays, où tant de gens +qui avaient mérité la vengeance du Ciel vivaient heureux, tandis +que mon père expirait de faim et de douleur.» + +En annonçant son prochain départ, Monte-Cristo tenait ses yeux +fixés sur Morrel, et il remarqua que ces mots _j'aurai quitté ce +pays_ avaient passé sans tirer Morrel de sa léthargie; il comprit +que c'était une dernière lutte qu'il lui fallait soutenir avec la +douleur de son ami, et prenant les mains de Julie et d'Emmanuel +qu'il réunit en les pressant dans les siennes, il leur dit, avec +la douce autorité d'un père: + +«Mes bons amis, laissez-moi seul, je vous prie, avec Maximilien.» + +C'était un moyen pour Julie d'emporter cette relique précieuse +dont oubliait de reparler Monte-Cristo. Elle entraîna vivement son +mari. + +«Laissons-les», dit-elle. + +Le comte resta avec Morrel, qui demeurait immobile comme une +statue. + +«Voyons, dit le comte en lui touchant l'épaule avec son doigt de +flamme; redeviens-tu enfin un homme, Maximilien? + +--Oui, car je recommence à souffrir.» + +Le front du comte se plissa, livré qu'il paraissait être à une +sombre hésitation. + +«Maximilien! Maximilien! dit-il, ces idées où tu plonges sont +indignes d'un chrétien. + +--Oh! tranquillisez-vous, ami, dit Morrel en relevant la tête et +en montrant au comte un sourire empreint d'une ineffable +tristesse, ce n'est plus moi qui chercherai la mort. + +--Ainsi, dit Monte-Cristo, plus d'armes, plus de désespoir. + +--Non, car j'ai mieux, pour me guérir de ma douleur, que le canon +d'un pistolet ou la pointe d'un couteau. + +--Pauvre fou...! qu'avez-vous donc? + +--J'ai ma douleur elle-même qui me tuera. + +--Ami, dit Monte-Cristo avec une mélancolie égale à la sienne, +écoutez-moi: + +«Un jour, dans un moment de désespoir égal au tien, puisqu'il +amenait une résolution semblable, j'ai comme toi voulu me tuer; un +jour ton père, également désespéré, a voulu se tuer aussi. + +«Si l'on avait dit à ton père, au moment où il dirigeait le canon +du pistolet vers son front, si l'on m'avait dit à moi, au moment +où j'écartais de mon lit le pain du prisonnier auquel je n'avais +pas touché depuis trois jours, si l'on nous avait dit enfin à tous +deux, en ce moment suprême: + +«Vivez! un jour viendra où vous serez heureux et où vous bénirez +la vie, de quelque part que vînt la voix, nous l'eussions +accueillie avec le sourire du doute ou avec l'angoisse de +l'incrédulité, et cependant combien de fois, en t'embrassant, ton +père a-t-il béni la vie, combien de fois moi-même... + +--Ah! s'écria Morrel, interrompant le comte, vous n'aviez perdu +que votre liberté, vous; mon père n'avait perdu que sa fortune, +lui; et moi, j'ai perdu Valentine. + +--Regarde-moi, Morrel, dit Monte-Cristo avec cette solennité qui, +dans certaines occasions, le faisait si grand et si persuasif; +regarde-moi, je n'ai ni larmes dans les yeux, ni fièvre dans les +veines, ni battements funèbres dans le coeur, cependant je te vois +souffrir, toi, Maximilien, toi que j'aime comme j'aimerais mon +fils: eh bien, cela ne te dit-il pas, Morrel, que la douleur est +comme la vie, et qu'il y a toujours quelque chose d'inconnu au-delà? +Or, si je te prie, si je t'ordonne de vivre, Morrel, c'est +dans la conviction qu'un jour tu me remercieras de t'avoir +conservé la vie. + +--Mon Dieu! s'écria le jeune homme, mon Dieu! que me dites-vous +là, comte? Prenez-y garde! peut-être n'avez-vous jamais aimé, +vous? + +--Enfant! répondit le comte. + +--D'amour, reprit Morrel, je m'entends. + +«Moi, voyez-vous, je suis un soldat depuis que je suis un homme; +je suis arrivé jusqu'à vingt-neuf ans sans aimer, car aucun des +sentiments que j'ai éprouvés jusque-là ne mérite le nom d'amour: +eh bien, à vingt-neuf ans j'ai vu Valentine: donc depuis près de +deux ans je l'aime, depuis près de deux ans j'ai pu lire les +vertus de la fille et de la femme écrites par la main même du +Seigneur dans ce coeur ouvert pour moi comme un livre. + +«Comte, il y avait pour moi, avec Valentine, un bonheur infini, +immense, inconnu, un bonheur trop grand, trop complet, trop divin, +pour ce monde; puisque ce monde ne me l'a pas donné, comte, c'est +vous dire que sans Valentine il n'y a pour moi sur la terre que +désespoir et désolation. + +--Je vous ai dit d'espérer, Morrel, répéta le comte. + +--Prenez garde alors, répéterai-je aussi, dit Morrel, car vous +cherchez à me persuader, et si vous me persuadez, vous me ferez +perdre la raison, car vous me ferez croire que je puis revoir +Valentine.» + +Le comte sourit. + +«Mon ami, mon père! s'écria Morrel exalté, prenez garde, vous +redirai-je pour la troisième fois, car l'ascendant que vous prenez +sur moi m'épouvante; prenez garde au sens de vos paroles, car +voilà mes yeux qui se raniment, voilà mon coeur qui se rallume et +qui renaît; prenez garde, car vous me feriez croire à des choses +surnaturelles. + +«J'obéirais si vous me commandiez de lever la pierre du sépulcre +qui recouvre la fille de Jaïre, je marcherais sur les flots, comme +l'apôtre, si vous me faisiez de la main signe de marcher sur les +flots; prenez garde, j'obéirais. + +--Espère, mon ami, répéta le comte. + +--Ah! dit Morrel en retombant de toute la hauteur de son +exaltation dans l'abîme de sa tristesse, ah! vous vous jouez de +moi: vous faites comme ces bonnes mères, ou plutôt comme ces mères +égoïstes qui calment avec des paroles mielleuses la douleur de +l'enfant, parce que ses cris les fatiguent. + +«Non, mon ami, j'avais tort de vous dire de prendre garde; non, ne +craignez rien, j'enterrerai ma douleur avec tant de soin dans le +plus profond de ma poitrine, je la rendrai si obscure, si secrète, +que vous n'aurez plus même le souci d'y compatir. + +«Adieu! mon ami; adieu! + +--Au contraire, dit le comte; à partir de cette heure, +Maximilien, tu vivras près de moi et avec moi, tu ne me quitteras +plus, et dans huit jours nous aurons laissé derrière nous la +France. + +--Et vous me dites toujours d'espérer? + +--Je te dis d'espérer, parce que je sais un moyen de te guérir. + +--Comte, vous m'attristez davantage encore s'il est possible. +Vous ne voyez, comme résultat du coup qui me frappe, qu'une +douleur banale, et vous croyez me consoler par un moyen banal, le +voyage.» + +Et Morrel secoua la tête avec une dédaigneuse incrédulité. + +«Que veux-tu que je te dise? reprit Monte-Cristo. + +«J'ai foi dans mes promesses, laisse-moi faire l'expérience. + +--Comte, vous prolongez mon agonie, voilà tout. + +--Ainsi, dit le comte, faible coeur que tu es, tu n'as pas la +force de donner à ton ami quelques jours pour l'épreuve qu'il +tente! + +«Voyons, sais-tu de quoi le comte de Monte-Cristo est capable? + +«Sais-tu qu'il commande à bien des puissances terrestres? + +«Sais-tu qu'il a assez de foi en Dieu pour obtenir des miracles de +celui qui a dit qu'avec la foi l'homme pouvait soulever une +montagne? + +«Eh bien, ce miracle que j'espère, attends-le, ou bien... + +--Ou bien... répéta Morrel. + +--Ou bien, prends-y garde, Morrel, je t'appellerai ingrat. + +--Ayez pitié de moi, comte. + +--J'ai tellement pitié de toi, Maximilien, écoute-moi, tellement +pitié, que si je ne te guéris pas dans un mois, jour pour jour, +heure pour heure, retiens bien mes paroles, Morrel, je te placerai +moi-même en face de ces pistolets tout chargés et d'une coupe du +plus sûr poison d'Italie, d'un poison plus sûr et plus prompt, +crois-moi, que celui qui a tué Valentine. + +--Vous me le promettez? + +--Oui, car je suis homme, car, moi aussi, comme je te l'ai dit, +j'ai voulu mourir, et souvent même, depuis que le malheur s'est +éloigné de moi, j'ai rêvé les délices de l'éternel sommeil. + +--Oh! bien sûr, vous me promettez cela, comte? s'écria Maximilien +enivré. + +--Je ne te le promets pas, je te le jure, dit Monte-Cristo en +étendant la main. + +--Dans un mois, sur votre honneur, si je ne suis pas consolé, +vous me laissez libre de ma vie, et, quelque chose que j'en fasse, +vous ne m'appellerez pas ingrat? + +--Dans un mois jour pour jour, Maximilien; dans un mois, heure +pour heure, et la date est sacrée, Maximilien; je ne sais pas si +tu y as songé, nous sommes aujourd'hui le 5 septembre. + +«Il y a aujourd'hui dix ans que j'ai sauvé ton père, qui voulait +mourir.» + +Morrel saisit les mains du comte et les baisa; le comte le laissa +faire, comme s'il comprenait que cette adoration lui était due. + +«Dans un mois, continua Monte-Cristo, tu auras, sur la table +devant laquelle nous serons assis l'un et l'autre, de bonnes armes +et une douce mort; mais, en revanche, tu me promets d'attendre +jusque-là et de vivre? + +--Oh! à mon tour, s'écria Morrel, je vous le jure!» + +Monte-Cristo attira le jeune homme sur son coeur, et l'y retint +longtemps. + +«Et maintenant, lui dit-il, à partir d'aujourd'hui, tu vas venir +demeurer chez moi; tu prendras l'appartement d'Haydée, et ma fille +au moins sera remplacée par mon fils. + +--Haydée! dit Morrel; qu'est devenue Haydée? + +--Elle est partie cette nuit. + +--Pour vous quitter? + +--Pour m'attendre... + +«Tiens-toi donc prêt à venir me rejoindre rue des Champs-Élysées, +et fais-moi sortir d'ici sans qu'on me voie.» + +Maximilien baissa la tête, et obéit comme un enfant ou comme un +apôtre. + + + + +CVI + +Le partage. + + +Dans cet hôtel de la rue Saint-Germain-des-Prés qu'avait choisi +pour sa mère et pour lui Albert de Morcerf, le premier étage, +composé d'un petit appartement complet, était loué à un personnage +fort mystérieux. + +Ce personnage était un homme dont jamais le concierge lui-même +n'avait pu voir la figure, soit qu'il entrât ou qu'il sortît; car +l'hiver il s'enfonçait le menton dans une de ces cravates rouges +comme en ont les cochers de bonne maison qui attendent leurs +maîtres à la sortie des spectacles, et l'été il se mouchait +toujours précisément au moment où il eût pu être aperçu en passant +devant la loge. Il faut dire que, contrairement à tous les usages +reçus, cet habitant de l'hôtel n'était épié par personne, et que +le bruit qui courait que son incognito cachait un individu très +haut placé, et _ayant le bras long_, avait fait respecter ses +mystérieuses apparitions. + +Ses visites étaient ordinairement fixes, quoique parfois elles +fussent avancées ou retardées; mais presque toujours, hiver ou +été, c'était vers quatre heures qu'il prenait possession de son +appartement, dans lequel il ne passait jamais la nuit. + +À trois heures et demie, l'hiver, le feu était allumé par la +servante discrète qui avait l'intendance du petit appartement; à +trois heures et demie, l'été, des glaces étaient montées par la +même servante. + +À quatre heures, comme nous l'avons dit, le personnage mystérieux +arrivait. + +Vingt minutes après lui, une voiture s'arrêtait devant l'hôtel; +une femme vêtue de noir ou de bleu foncé, mais toujours enveloppée +d'un grand voile, en descendait, passait comme une ombre devant la +loge, montait l'escalier sans que l'on entendît craquer une seule +marche sous son pied léger. + +Jamais il ne lui était arrivé qu'on lui demandât où elle allait. + +Son visage, comme celui de l'inconnu, était donc parfaitement +étranger aux deux gardiens de la porte, ces concierges modèles, +les seuls peut-être, dans l'immense confrérie des portiers de la +capitale capables d'une pareille discrétion. + +Il va sans dire qu'elle ne montait pas plus haut que le premier. +Elle grattait à une porte d'une façon particulière; la porte +s'ouvrait, puis se refermait hermétiquement, et tout était dit. + +Pour quitter l'hôtel, même manoeuvre que pour y entrer. + +L'inconnue sortait la première, toujours voilée, et remontait dans +sa voiture, qui tantôt disparaissait par un bout de la rue, tantôt +par l'autre; puis, vingt minutes après, l'inconnu sortait à son +tour, enfoncé dans sa cravate ou caché par son mouchoir, et +disparaissait également. + +Le lendemain du jour où le comte de Monte-Cristo avait été rendre +visite à Danglars, jour de l'enterrement de Valentine, l'habitant +mystérieux entra vers dix heures du matin, au lieu d'entrer comme +d'habitude, vers quatre heures de l'après-midi. + +Presque aussitôt, et sans garder l'intervalle ordinaire, une +voiture de place arriva, et la dame voilée monta rapidement +l'escalier. + +La porte s'ouvrit et se referma. + +Mais, avant même que la porte fût refermée, la dame s'était +écriée: + +«Ô Lucien! ô mon ami!» + +De sorte que le concierge, qui, sans le vouloir, avait entendu +cette exclamation, sut alors pour la première fois que son +locataire s'appelait Lucien; mais comme c'était un portier modèle, +il se promit de ne pas même le dire à sa femme. + +«Eh bien, qu'y a-t-il, chère amie? demanda celui dont le trouble +ou l'empressement de la dame voilée avait révélé le nom; parlez, +dites. + +--Mon ami, puis-je compter sur vous? + +--Certainement, et vous le savez bien. + +«Mais qu'y a-t-il? + +«Votre billet de ce matin m'a jeté dans une perplexité terrible. + +«Cette précipitation, ce désordre dans votre écriture; voyons, +rassurez-moi ou effrayez-moi tout à fait! + +--Lucien, un grand événement! dit la dame en attachant sur Lucien +un regard interrogateur: M. Danglars est parti cette nuit. + +--Parti! M. Danglars parti! + +«Et où est-il allé? + +--Je l'ignore. + +--Comment! vous l'ignorez? Il est donc parti pour ne plus +revenir? + +--Sans doute! + +«À dix heures du soir, ses chevaux l'ont conduit à la barrière de +Charenton; là, il a trouvé une berline de poste tout attelée; il +est monté dedans avec son valet de chambre, en disant à son cocher +qu'il allait à Fontainebleau. + +--Eh bien, que disiez-vous donc? + +--Attendez, mon ami. Il m'avait laissé une lettre. + +--Une lettre? + +--Oui; lisez.» + +Et la baronne tira de sa poche une lettre décachetée qu'elle +présenta à Debray. + +Debray, avant de la lire, hésita un instant, comme s'il eût +cherché à deviner ce qu'elle contenait, ou plutôt comme si, +quelque chose qu'elle contînt, il était décidé à prendre d'avance +un parti. + +Au bout de quelques secondes ses idées étaient sans doute +arrêtées, car il lut. + +Voici ce que contenait ce billet qui avait jeté un si grand +trouble dans le coeur de Mme Danglars: + +«Madame et très fidèle épouse.» + +Sans y songer, Debray s'arrêta et regarda la baronne, qui rougit +jusqu'aux yeux. + +«Lisez», dit-elle. + +Debray continua: + +«Quand vous recevrez cette lettre vous n'aurez plus de mari! Oh! +ne prenez pas trop chaudement l'alarme, vous n'aurez plus de mari +comme vous n'aurez plus de fille, c'est-à-dire que je serai sur +une des trente ou quarante routes qui conduisent hors de France. + +«Je vous dois des explications, et comme vous êtes femme à les +comprendre parfaitement, je vous les donnerai. + +«Écoutez donc: + +«Un remboursement de cinq millions m'est survenu ce matin, je l'ai +opéré; un autre de même somme l'a suivi presque immédiatement; je +l'ajourne à demain: aujourd'hui je pars pour éviter ce demain qui +me serait trop désagréable à supporter. + +«Vous comprenez cela, n'est-ce pas, madame et très précieuse +épouse? + +«Je dis: + +«Vous comprenez, parce que vous savez aussi bien que moi mes +affaires; vous les savez même mieux que moi, attendu que s'il +s'agissait de dire où a passé une bonne moitié de ma fortune, +naguère encore assez belle, j'en serais incapable; tandis que +vous, au contraire, j'en suis certain, vous vous en acquitteriez +parfaitement. + +«Car les femmes ont des instincts d'une sûreté infaillible, elles +expliquent par une algèbre qu'elles ont inventée le merveilleux +lui-même. Moi qui ne connaissais que mes chiffres, je n'ai plus +rien su du jour où mes chiffres m'ont trompé. + +«Avez-vous quelquefois admiré la rapidité de ma chute, madame? + +«Avez-vous été un peu éblouie de cette incandescente fusion de mes +lingots? + +«Moi, je l'avoue, je n'y ai vu que du feu; espérons que vous avez +retrouvé un peu d'or dans les cendres. + +«C'est avec ce consolant espoir que je m'éloigne, madame et très +prudente épouse, sans que ma conscience me reproche le moins du +monde de vous abandonner; il vous reste des amis, les cendres en +question, et, pour comble de bonheur, la liberté que je m'empresse +de vous rendre. + +«Cependant, madame, le moment est arrivé de placer dans ce +paragraphe un mot d'explication intime. Tant que j'ai espéré que +vous travailliez au bien-être de notre maison, à la fortune de +notre fille, j'ai philosophiquement fermé les yeux; mais comme +vous avez fait de la maison une vaste ruine, je ne veux pas servir +de fondation à la fortune d'autrui. + +«Je vous ai prise riche, mais peu honorée. + +«Pardonnez-moi de vous parler avec cette franchise; mais comme je +ne parle que pour nous deux probablement, je ne vois pas pourquoi +je farderais mes paroles. + +«J'ai augmenté notre fortune, qui pendant plus de quinze ans a été +croissant, jusqu'au moment où des catastrophes inconnues et +inintelligibles encore pour moi sont venues la prendre corps à +corps et la renverser, sans que, je puis le dire, il y ait +aucunement de ma faute. + +«Vous, madame, vous avez travaillé seulement à accroître la vôtre, +chose à laquelle vous avez réussi, j'en suis moralement convaincu. + +«Je vous laisse donc comme je vous ai prise, riche, mais peu +honorable. + +«Adieu. + +«Moi aussi, je vais, à partir d'aujourd'hui, travailler pour mon +compte. + +«Croyez à toute ma reconnaissance pour l'exemple que vous m'avez +donné et que je vais suivre. + +«_Votre mari bien dévoué_, + + «BARON DANGLARS.» + +La baronne avait suivi des yeux Debray pendant cette longue et pénible +lecture; elle avait vu, malgré sa puissance bien connue sur lui-même, le +jeune homme changer de couleur une ou deux fois. + +Lorsqu'il eut fini, il ferma lentement le papier dans ses plis, et +reprit son attitude pensive. + +«Eh bien? demanda Mme Danglars avec une anxiété facile à comprendre. + +--Eh bien, madame? répéta machinalement Debray. + +--Quelle idée vous inspire cette lettre? + +--C'est bien simple, madame; elle m'inspire l'idée que M. Danglars est +parti avec des soupçons. + +--Sans doute; mais est-ce tout ce que vous avez à me dire? + +--Je ne comprends pas, dit Debray avec un froid glacial. + +--Il est parti! parti tout à fait! parti pour ne plus revenir. + +--Oh! fit Debray, ne croyez pas cela, baronne. + +--Non, vous dis-je, il ne reviendra pas; je le connais, c'est un homme +inébranlable dans toutes les résolutions qui émanent de son intérêt. + +«S'il m'eût jugée utile à quelque chose, il m'eût emmenée. Il me laisse +à Paris, c'est que notre séparation peut servir ses projets: elle est +donc irrévocable et je suis libre à jamais», ajouta Mme Danglars avec la +même expression de prière. + +Mais Debray, au lieu de répondre, la laissa dans cette anxieuse +interrogation du regard et de la pensée. + +«Quoi! dit-elle enfin, vous ne me répondez pas, monsieur? + +--Mais je n'ai qu'une question à vous faire: que comptez-vous devenir? + +--J'allais vous le demander, répondit la baronne le coeur palpitant. + +--Ah! fit Debray, c'est donc un conseil que vous me demandez? + +--Oui, c'est un conseil que je vous demande, dit la baronne le coeur +serré. + +--Alors, si c'est un conseil que vous me demandez, répondit froidement +le jeune homme, je vous conseille de voyager. + +--De voyager! murmura madame Danglars. + +--Certainement. Comme l'a dit M. Danglars, vous êtes riche et +parfaitement libre. Une absence de Paris sera nécessaire absolument, à +ce que je crois du moins, après le double éclat du mariage rompu de Mlle +Eugénie et de la disparition de M. Danglars. + +«Il importe seulement que tout le monde vous sache abandonnée et vous +croie pauvre; car on ne pardonnerait pas à la femme du banqueroutier son +opulence et son grand état de maison. + +«Pour le premier cas, il suffit que vous restiez seulement quinze jours +à Paris, répétant à tout le monde que vous êtes abandonnée et racontant +à vos meilleures amies, qui iront le répéter dans le monde, comment cet +abandon a eu lieu. Puis vous quitterez votre hôtel, vous y laisserez vos +bijoux, vous abandonnez votre douaire, et chacun vantera votre +désintéressement et chantera vos louanges. + +«Alors on vous saura abandonnée, et l'on vous croira pauvre; car moi +seul connais votre situation financière et suis prêt à vous rendre mes +comptes en loyal associé.» + +La baronne, pâle, atterrée, avait écouté ce discours avec autant +d'épouvante et de désespoir que Debray avait mis de calme et +d'indifférence à le prononcer. + +«Abandonnée! répéta-t-elle, oh! bien abandonnée... Oui, vous avez +raison, monsieur, et personne ne doutera de mon abandon.» + +Ce furent les seules paroles que cette femme, si fière et si violemment +éprise, put répondre à Debray. + +«Mais riche, très riche même», poursuivit Debray en tirant de son +portefeuille et en étalant sur la table quelques papiers qu'il +renfermait. + +Mme Danglars le laissa faire, tout occupée d'étouffer les battements de +son coeur et de retenir les larmes qu'elle sentait poindre au bord de +ses paupières. Mais enfin le sentiment de la dignité l'emporta chez la +baronne; et si elle ne réussit point à comprimer son coeur, elle parvint +du moins à ne pas verser une larme. + +«Madame, dit Debray, il y a six mois à peu près que nous sommes +associés. + +«Vous avez fourni une mise de fonds de cent mille francs. + +«C'est au mois d'avril de cette année qu'a eu lieu notre association. + +«En mai, nos opérations ont commencé. + +«En mai, nous avons gagné quatre cent cinquante mille francs. + +«En juin, le bénéfice a monté à neuf cent mille. + +«En juillet, nous y avons ajouté dix-sept cent mille francs; c'est, vous +le savez, le mois des bons d'Espagne. + +«En août, nous perdîmes, au commencement du mois, trois cent mille +francs; mais le 15 du mois nous nous étions rattrapés, et à la fin nous +avions pris notre revanche; car nos comptes, mis au net depuis le jour +de notre association jusqu'à hier où je les ai arrêtés, nous donnent un +actif de deux millions quatre cent mille francs, c'est-à-dire de douze +cent mille francs pour chacun de nous. + +«Maintenant, continua Debray, compulsant son carnet avec la méthode et +la tranquillité d'un agent de change, nous trouvons quatre-vingt mille +francs pour les intérêts composés de cette somme restée entre mes mains. + +--Mais, interrompit la baronne, que veulent dire ces intérêts, puisque +jamais vous n'avez fait valoir cet argent? + +--Je vous demande pardon, madame, dit froidement Debray; j'avais vos +pouvoirs pour le faire valoir, et j'ai usé de vos pouvoirs. + +«C'est donc quarante mille francs d'intérêts pour votre moitié, plus les +cent mille francs de mise de fonds première, c'est-à-dire treize cent +quarante mille francs pour votre part. + +«Or, madame, continua Debray, j'ai eu la précaution de mobiliser votre +argent avant-hier, il n'y a pas longtemps, comme vous voyez, et l'on eût +dit que je me doutais d'être incessamment appelé à vous rendre mes +comptes. Votre argent est là, moitié en billets de banque, moitié en +bons au porteur. + +«Je dis là, et c'est vrai: car comme je ne jugeais pas ma maison assez +sûre, comme je ne trouvais pas les notaires assez discrets, et que les +propriétés parlent encore plus haut que les notaires; comme enfin vous +n'avez le droit de rien acheter ni de rien posséder en dehors de la +communauté conjugale, j'ai gardé toute cette somme, aujourd'hui votre +seule fortune, dans un coffre scellé au fond de cette armoire, et pour +plus grande sécurité, j'ai fait le maçon moi-même. + +«Maintenant, continua Debray en ouvrant l'armoire d'abord, et la caisse +ensuite, maintenant, madame voilà huit cents billets de mille francs +chacun, qui ressemblent, comme vous voyez, à un gros album relié en fer; +j'y joins un coupon de rente de vingt-cinq mille francs; puis pour +l'appoint, qui fait quelque chose, je crois, comme cent dix mille +francs, voici un bon à vue sur mon banquier, et comme mon banquier n'est +pas M. Danglars, le bon sera payé, vous pouvez être tranquille.» + +Mme Danglars prit machinalement le bon à vue, le coupon de rente et la +liasse de billets de banque. + +Cette énorme fortune paraissait bien peu de chose étalée là sur une +table. + +Mme Danglars, les yeux secs, mais la poitrine gonflée de sanglots, la +ramassa et enferma l'étui d'acier dans son sac, mit le coupon de rente +et le bon à vue dans son portefeuille, et debout, pâle, muette, elle +attendit une douce parole qui la consolât d'être si riche. + +Mais elle attendit vainement. + +«Maintenant, madame, dit Debray, vous avez une existence magnifique, +quelque chose comme soixante mille livres de rente, ce qui est énorme +pour une femme qui ne pourra pas tenir maison, d'ici à un an au moins. + +«C'est un privilège pour toutes les fantaisies qui vous passeront par +l'esprit: sans compter que si vous trouvez votre part insuffisante, eu +égard au passé qui vous échappe, vous pouvez puiser dans la mienne, +madame; et je suis disposé à vous offrir, oh! à titre de prêt, bien +entendu, tout ce que je possède, c'est-à-dire un million soixante mille +francs. + +--Merci, monsieur, répondit la baronne, merci; vous comprenez que vous +me remettez là beaucoup plus qu'il ne faut à une pauvre femme qui ne +compte pas, d'ici à longtemps du moins, reparaître dans le monde.» + +Debray fut étonné un moment, mais il se remit et fit un geste qui +pouvait se traduire par la formule la plus polie d'exprimer cette idée: + +«Comme il vous plaira!» + +Mme Danglars avait peut-être jusque-là espéré encore quelque chose; mais +quand elle vit le geste insouciant qui venait d'échapper à Debray, et le +regard oblique dont ce geste était accompagné, ainsi que la révérence +profonde et le silence significatif qui les suivirent, elle releva la +tête, ouvrit la porte, et sans fureur, sans secousse, mais aussi sans +hésitation, elle s'élança dans l'escalier, dédaignant même d'adresser un +dernier salut à celui qui la laissait partir de cette façon. + +«Bah! dit Debray lorsqu'elle fut partie: beaux projets que tout cela, +elle restera dans son hôtel, lira des romans, et jouera au lansquenet, +ne pouvant plus jouer à la bourse.» + +Et il reprit son carnet, biffant avec le plus grand soin les sommes +qu'il venait de payer. + +«Il me reste un million soixante mille francs, dit-il. + +«Quel malheur que Mlle de Villefort soit morte! cette femme-là me +convenait sous tous les rapports, et je l'eusse épousée.» + +Et flegmatiquement, selon son habitude, il attendit que Mme Danglars fût +partie depuis vingt minutes pour se décider à partir à son tour. + +Pendant ces vingt minutes, Debray fit des chiffres, sa montre posée à +côté de lui. + +Ce personnage diabolique que toute imagination aventureuse eût créé avec +plus ou moins de bonheur si Le Sage n'en avait acquis la propriété dans +son chef-d'oeuvre, Asmodée, qui enlevait la croûte des maisons pour en +voir l'intérieur, eût joui d'un singulier spectacle s'il eût enlevé, au +moment où Debray faisait ses chiffres, la croûte du petit hôtel de la +rue Saint-Germain-des-Prés. + +Au-dessus de cette chambre où Debray venait de partager avec Mme +Danglars deux millions et demi, il y avait une autre chambre peuplée +aussi d'habitants de notre connaissance, lesquels ont joué un rôle assez +important dans les événements que nous venons de raconter pour que nous +les retrouvions avec quelque intérêt. + +Il y avait dans cette chambre Mercédès et Albert. + +Mercédès était bien changée depuis quelques jours, non pas que, même au +temps de sa plus grande fortune, elle eût jamais étalé le faste +orgueilleux qui tranche visiblement avec toutes les conditions, et fait +qu'on ne reconnaît plus la femme aussitôt qu'elle vous apparaît sous des +habits plus simples; non pas davantage qu'elle fût tombée à cet état de +dépression où l'on est contraint de revêtir la livrée de la misère; non, +Mercédès était changée parce que son oeil ne brillait plus, parce que sa +bouche ne souriait plus, parce qu'enfin un perpétuel embarras arrêtait +sur ses lèvres le mot rapide que lançait autrefois un esprit toujours +préparé. + +Ce n'était pas la pauvreté qui avait flétri l'esprit de Mercédès, ce +n'était pas le manque de courage qui lui rendait pesante sa pauvreté. + +Mercédès, descendue du milieu dans lequel elle vivait, perdue dans la +nouvelle sphère qu'elle s'était choisie, comme ces personnes qui sortent +d'un salon splendidement éclairé pour passer subitement dans les +ténèbres; Mercédès semblait une reine descendue de son palais dans une +chaumière, et qui, réduite au strict nécessaire, ne se reconnaît ni à la +vaisselle d'argile qu'elle est obligée d'apporter elle-même sur sa +table, ni au grabat qui a succédé à son lit. + +En effet, la belle Catalane ou la noble comtesse n'avait plus ni son +regard fier, ni son charmant sourire, parce qu'en arrêtant ses yeux sur +ce qui l'entourait elle ne voyait que d'affligeants objets: c'était une +chambre tapissée d'un de ces papiers gris sur gris que les propriétaires +économes choisissent de préférence comme étant les moins salissants; +c'était un carreau sans tapis; c'étaient des meubles qui appelaient +l'attention et forçaient la vue de s'arrêter sur la pauvreté d'un faux +luxe, toutes choses enfin qui rompaient par leurs tons criards +l'harmonie si nécessaire à des yeux habitués à un ensemble élégant. + +Mme de Morcerf vivait là depuis qu'elle avait quitté son hôtel; la tête +lui tournait devant ce silence éternel comme elle tourne au voyageur +arrivé sur le bord d'un abîme: s'apercevant qu'à toute minute Albert la +regardait à la dérobée pour juger de l'état de son coeur, elle s'était +astreinte à un monotone sourire des lèvres qui, en l'absence de ce feu +si doux du sourire des yeux, fait l'effet d'une simple réverbération de +lumière, c'est-à-dire d'une clarté sans chaleur. + +De son côté Albert était préoccupé, mal à l'aise, gêné par un reste de +luxe qui l'empêchait d'être de sa condition actuelle; il voulait sortir +sans gants, et trouvait ses mains trop blanches; il voulait courir la +ville à pied, et trouvait ses bottes trop bien vernies. + +Cependant ces deux créatures si nobles et si intelligentes, réunies +indissolublement par le lien de l'amour maternel et filial, avaient +réussi à se comprendre sans parler de rien et à économiser toutes les +privations que l'on se doit entre amis pour établir cette vérité +matérielle d'où dépend la vie. + +Albert avait enfin pu dire à sa mère sans la faire pâlir: + +«Ma mère, nous n'avons plus d'argent.» + +Jamais Mercédès n'avait connu véritablement la misère; elle avait +souvent, dans sa jeunesse, parlé elle-même de pauvreté, mais ce n'est +point la même chose: besoin et nécessité sont deux synonymes entre +lesquels il y a tout un monde d'intervalle. + +Aux Catalans, Mercédès avait besoin de mille choses, mais elle ne +manquait jamais de certaines autres. Tant que les filets étaient bons, +on prenait du poisson; tant qu'on vendait du poisson, on avait du fil +pour entretenir les filets. + +Et puis, isolée d'amitié, n'ayant qu'un amour qui n'était pour rien dans +les détails matériels de la situation, on pensait à soi, chacun à soi, +rien qu'à soi. + +Mercédès, du peu qu'elle avait, faisait sa part aussi généreusement que +possible: aujourd'hui elle avait deux parts à faire, et cela avec rien. + +L'hiver approchait: Mercédès, dans cette chambre nue et déjà froide, +n'avait pas de feu, elle dont un calorifère aux mille branches chauffait +autrefois la maison depuis les antichambres jusqu'au boudoir; elle +n'avait pas une pauvre petite fleur, elle dont l'appartement était une +serre chaude peuplée à prix d'or! + +Mais elle avait son fils... + +L'exaltation d'un devoir peut-être exagéré les avait soutenus jusque-là +dans les sphères supérieures. + +L'exaltation est presque l'enthousiasme, et l'enthousiasme rend +insensible aux choses de la terre. + +Mais l'enthousiasme s'était calmé, et il avait fallu redescendre peu à +peu du pays des rêves au monde des réalités. + +Il fallait causer du positif, après avoir épuisé tout l'idéal. + +«Ma mère, disait Albert au moment même où Mme Danglars descendait +l'escalier, comptons un peu toutes nos richesses, s'il vous plaît; j'ai +besoin d'un total pour échafauder mes plans. + +--Total: rien, dit Mercédès avec un douloureux sourire. + +--Si fait, ma mère, total: trois mille francs, d'abord, et j'ai la +prétention, avec ces trois mille francs, de mener à nous deux une +adorable vie. + +--Enfant! soupira Mercédès. + +--Hélas! ma bonne mère, dit le jeune homme, je vous ai malheureusement +dépensé assez d'argent pour en connaître le prix. + +«C'est énorme, voyez-vous, trois mille francs, et j'ai bâti sur cette +somme un avenir miraculeux d'éternelle sécurité. + +--Vous dites cela, mon ami, continua la pauvre mère; mais d'abord +acceptons-nous ces trois mille francs? dit Mercédès en rougissant. + +--Mais c'est convenu, ce me semble, dit Albert d'un ton ferme; nous les +acceptons d'autant plus que nous ne les avons pas, car ils sont, comme +vous le savez, enterrés dans le jardin de cette petite maison des Allées +de Meilhan à Marseille. + +«Avec deux cents francs; dit Albert, nous irons tous deux à Marseille. + +--Avec deux cents francs! dit Mercédès, y songez-vous, Albert? + +--Oh! quant à ce point, je me suis renseigné aux diligences et aux +bateaux à vapeur, et mes calculs sont faits. + +«Vous retenez vos places pour Chalon, dans le coupé: vous voyez, ma +mère, que je vous traite en reine, trente-cinq francs.» + +Albert prit une plume, et écrivit: + +Coupé, trente-cinq francs, ci:...................................... 35 F +De Chalon à Lyon, vous allez par le bateau à vapeur, six francs, ci: 6 F +De Lyon à Avignon, le bateau à vapeur encore, seize francs, ci:..... 16 F +D'Avignon à Marseille, sept francs, ci:............................. 7 F +Dépenses de route, cinquante francs, ci:............................ 50 F +TOTAL:..............................................................114 F + +«Mettons cent vingt, ajouta Albert en souriant, vous voyez que je suis +généreux, n'est-ce pas, ma mère? + +--Mais toi, mon pauvre enfant? + +--Moi! n'avez-vous pas vu que je me réserve quatre-vingts francs? + +«Un jeune homme, ma mère, n'a pas besoin de toutes ses aises; d'ailleurs +je sais ce que c'est que de voyager. + +--Avec ta chaise de poste et ton valet de chambre. + +--De toute façon, ma mère. + +--Eh bien, soit, dit Mercédès; mais ces deux cents francs? + +--Ces deux cents francs, les voici, et puis deux cents autres encore. + +«Tenez, j'ai vendu ma montre cent francs, et les breloques trois cents. + +«Comme c'est heureux! Des breloques qui valaient trois fois la montre. +Toujours cette fameuse histoire du superflu! + +«Nous voilà donc riches, puisque, au lieu de cent quatorze francs qu'il +vous fallait pour faire votre route, vous en avez deux cent cinquante. + +--Mais nous devons quelque chose dans cet hôtel? + +--Trente francs, mais je les paie sur mes cent cinquante francs. + +«Cela est convenu; et puisqu'il ne me faut à la rigueur que +quatre-vingts francs pour faire ma route, vous voyez que je nage dans le +luxe. + +«Mais ce n'est pas tout. + +«Que dites-vous de ceci, ma mère?» + +Et Albert tira d'un petit carnet à fermoir d'or, reste de ses anciennes +fantaisies ou peut-être même tendre souvenir de quelqu'une de ces femmes +mystérieuses et voilées qui frappaient à la petite porte, Albert tira +d'un petit carnet un billet de mille francs. + +«Qu'est-ce que ceci? demanda Mercédès. + +--Mille francs, ma mère. Oh! il est parfaitement carré. + +--Mais d'où te viennent ces mille francs? + +--Écoutez ceci, ma mère, et ne vous émotionnez pas trop.» + +Et Albert, se levant, alla embrasser sa mère sur les deux joues, puis il +s'arrêta à la regarder. + +«Vous n'avez pas idée, ma mère, comme je vous trouve belle! dit le jeune +homme avec un profond sentiment d'amour filial, vous êtes en vérité la +plus belle comme vous êtes la plus noble des femmes que j'aie jamais +vues! + +--Cher enfant, dit Mercédès essayant en vain de retenir une larme qui +pointait au coin de sa paupière. + +--En vérité, il ne vous manquait plus que d'être malheureuse pour +changer mon amour en adoration. + +--Je ne suis pas malheureuse tant que j'ai mon fils, dit Mercédès; je ne +serai point malheureuse tant que je l'aurai. + +--Ah! justement, dit Albert; mais voilà où commence l'épreuve, ma mère: +vous savez ce qui est convenu! + +--Sommes-nous donc convenus de quelque chose? demanda Mercédès. + +--Oui, il est convenu que vous habiterez Marseille, et que, moi je +partirai pour l'Afrique, où, en place du nom que j'ai quitté, je me +ferai le nom que j'ai pris.» + +Mercédès poussa un soupir. + +«Eh bien, ma mère, depuis hier je suis engagé dans les spahis, ajouta le +jeune homme en baissant les yeux avec une certaine honte, car il ne +savait pas lui-même tout ce que son abaissement avait de sublime; ou +plutôt j'ai cru que mon corps était bien à moi et que je pouvais le +vendre; depuis hier je remplace quelqu'un. + +«Je me suis vendu, comme on dit, et, ajouta-t-il en essayant de sourire, +plus cher que je ne croyais valoir, c'est-à-dire deux mille francs. + +--Ainsi ces mille francs?... dit en tressaillant Mercédès. + +--C'est la moitié de la somme, ma mère; l'autre viendra dans un an.» + +Mercédès leva les yeux au ciel avec une expression que rien ne saurait +rendre, et les deux larmes arrêtées au coin de sa paupière, débordant +sous l'émotion intérieure, coulèrent silencieusement le long de ses +joues. + +«Le prix de son sang! murmura-t-elle. + +--Oui, si je suis tué, dit en riant Morcerf, mais je t'assure, bonne +mère, que je suis au contraire dans l'intention de défendre cruellement +ma peau; je ne me suis jamais senti si bonne envie de vivre que +maintenant. + +--Mon Dieu! mon Dieu! fit Mercédès. + +--D'ailleurs, pourquoi donc voulez-vous que je sois tué, ma mère? + +«Est-ce que Lamoricière, cet autre Ney du Midi, a été tué? + +«Est-ce que Changarnier a été tué? + +«Est-ce que Bedeau a été tué? + +«Est-ce que Morrel, que nous connaissons, a été tué? + +«Songez donc à votre joie, ma mère, lorsque vous me verrez revenir avec +mon uniforme brodé! + +«Je vous déclare que je compte être superbe là-dessous, et que j'ai +choisi ce régiment-là par coquetterie.» + +Mercédès soupira, tout en essayant de sourire; elle comprenait, cette +sainte mère, qu'il était mal à elle de laisser porter à son enfant tout +le poids du sacrifice. + +«Eh bien, donc! reprit Albert, vous comprenez, ma mère, voilà déjà plus +de quatre mille francs assurés pour vous: avec ces quatre mille francs +vous vivrez deux bonnes années. + +--Crois-tu?» dit Mercédès. + +Ces mots étaient échappés à la comtesse, et avec une douleur si vraie +que leur véritable sens n'échappa point à Albert; il sentit son coeur se +serrer, et, prenant la main de sa mère, qu'il pressa tendrement dans les +siennes: + +«Oui, vous vivrez! dit-il. + +--Je vivrai! s'écria Mercédès, mais tu ne partiras point, n'est-ce pas, +mon fils? + +--Ma mère, je partirai, dit Albert d'une voix calme et ferme, vous +m'aimez trop pour me laisser près de vous oisif et inutile; d'ailleurs +j'ai signé. + +--Tu feras selon ta volonté, mon fils; moi, je ferai selon celle de +Dieu. + +--Non pas selon ma volonté, ma mère, mais selon la raison, selon la +nécessité. Nous sommes deux créatures désespérées, n'est-ce pas? +Qu'est-ce que la vie pour vous aujourd'hui? rien. Qu'est-ce que la vie +pour moi? oh! bien peu de chose sans vous, ma mère, croyez-le; car sans +vous cette vie, je vous le jure, eût cessé du jour où j'ai douté de mon +père et renié son nom! Enfin, je vis, si vous me promettez d'espérer +encore; si vous me laissez le soin de votre bonheur à venir, vous +doublez ma force. Alors je vais trouver là-bas le gouverneur de +l'Algérie, c'est un coeur loyal et surtout essentiellement soldat; je +lui conte ma lugubre histoire: je le prie de tourner de temps en temps +les yeux du côté où je serai, et s'il me tient parole, s'il me regarde +faire, avant six mois je suis officier ou mort. Si je suis officier, +votre sort est assuré, ma mère, car j'aurai de l'argent pour vous et +pour moi, de plus un nouveau nom dont nous serons fiers tous deux, +puisque ce sera votre vrai nom. Si je suis tué... eh bien, si je suis +tué, alors, chère mère, vous mourrez, s'il vous plaît, et alors nos +malheurs auront leur terme dans leur excès même. + +--C'est bien, répondit Mercédès avec son noble et éloquent regard; tu as +raison, mon fils: prouvons à certaines gens qui nous regardent et qui +attendent nos actes pour nous juger, prouvons-leur que nous sommes au +moins dignes d'être plaints. + +--Mais pas de funèbres idées, chère mère! s'écria le jeune homme; je +vous jure que nous sommes, ou du moins que nous pouvons être très +heureux. Vous êtes à la fois une femme pleine d'esprit et de +résignation; moi, je suis devenu simple de goût et sans passion, je +l'espère. Une fois au service, me voilà riche; une fois dans la maison +de M. Dantès, vous voilà tranquille. Essayons! je vous en prie, ma mère, +essayons. + +--Oui, essayons, mon fils, car tu dois vivre, car tu dois être heureux, +répondit Mercédès. + +--Ainsi, ma mère, voilà notre partage fait, ajouta le jeune homme en +affectant une grande aisance. Nous pouvons aujourd'hui même partir. +Allons, je retiens, comme il est dit, votre place. + +--Mais la tienne, mon fils? + +--Moi, je dois rester deux ou trois jours encore, ma mère; c'est un +commencement de séparation, et nous avons besoin de nous y habituer. +J'ai besoin de quelques recommandations, de quelques renseignements sur +l'Afrique, je vous rejoindrai à Marseille. + +--Eh bien, soit, partons! dit Mercédès en s'enveloppant dans le seul +châle qu'elle eût emporté, et qui se trouvait par hasard être un +cachemire noir d'un grand prix; partons!» + +Albert recueillit à la hâte ses papiers, sonna pour payer les trente +francs qu'il devait au maître de l'hôtel, et, offrant son bras à sa +mère, il descendit l'escalier. + +Quelqu'un descendait devant eux; ce quelqu'un, entendant le frôlement +d'une robe de soie sur la rampe, se retourna. + +«Debray! murmura Albert. + +--Vous, Morcerf!» répondit le secrétaire du ministre en s'arrêtant sur +la marche où il se trouvait. + +La curiosité l'emporta chez Debray sur le désir de garder l'incognito; +d'ailleurs il était reconnu. + +Il semblait piquant, en effet, de retrouver dans cet hôtel ignoré le +jeune homme dont la malheureuse aventure venait de faire un si grand +éclat dans Paris. + +«Morcerf!» répéta Debray. + +Puis, apercevant dans la demi-obscurité la tournure jeune encore et le +voile noir de Mme de Morcerf: + +«Oh! pardon, ajouta-t-il avec un sourire, je vous laisse, Albert.» + +Albert comprit la pensée de Debray. + +«Ma mère, dit-il en se retournant vers Mercédès, c'est M. Debray, +secrétaire du ministre de l'Intérieur, un ancien ami à moi. + +--Comment! ancien, balbutia Debray; que voulez-vous dire? + +--Je dis cela, monsieur Debray, reprit Albert, parce qu'aujourd'hui je +n'ai plus d'amis, et que je ne dois plus en avoir. Je vous remercie +beaucoup d'avoir bien voulu me reconnaître, monsieur.» + +Debray remonta deux marches et vint donner une énergique poignée de main +à son interlocuteur. + +«Croyez, mon cher Albert, dit-il avec l'émotion qu'il était susceptible +d'avoir, croyez que j'ai pris une part profonde au malheur qui vous +frappe, et que, pour toutes choses, je me mets à votre disposition. + +--Merci, monsieur, dit en souriant Albert, mais au milieu de ce malheur, +nous sommes demeurés assez riches pour n'avoir besoin de recourir à +personne; nous quittons Paris, et, notre voyage payé, il nous reste cinq +mille francs.» + +Le rouge monta au front de Debray, qui tenait un million dans son +portefeuille; et si peu poétique que fût cet esprit exact, il ne put +s'empêcher de réfléchir que la même maison contenait naguère encore deux +femmes, dont l'une, justement déshonorée, s'en allait pauvre avec quinze +cent mille francs sous le pli de son manteau, et dont l'autre, +injustement frappée, mais sublime en son malheur, se trouvait riche avec +quelques deniers. + +Ce parallèle dérouta ses combinaisons de politesse, la philosophie de +l'exemple l'écrasa; il balbutia quelques mots de civilité générale et +descendit rapidement. + +Ce jour-là, les commis du ministère, ses subordonnés, eurent fort à +souffrir de son humeur chagrine. + +Mais le soir il se rendit acquéreur d'une fort belle maison, sise +boulevard de la Madeleine, et rapportant cinquante mille livres de +rente. + +Le lendemain, à l'heure où Debray signait l'acte, c'est-à-dire sur les +cinq heures du soir, Mme de Morcerf, après avoir tendrement embrassé son +fils et après avoir été tendrement embrassée par lui, montait dans le +coupé de la diligence, qui se refermait sur elle. + +Un homme était caché dans la cour des messageries Laffitte derrière une +de ces fenêtres cintrées d'entresol qui surmontent chaque bureau; il vit +Mercédès monter en voiture; il vit partir la diligence; il vit +s'éloigner Albert. + +Alors il passa la main sur son front chargé de doute en disant: + +«Hélas! par quel moyen rendrai-je à ces deux innocents le bonheur que je +leur ai ôté? Dieu m'aidera.» + + + + +CVII + +La Fosse-aux-Lions. + + +L'un des quartiers de la Force, celui qui renferme les détenus les plus +compromis et les plus dangereux, s'appelle la cour Saint-Bernard. + +Les prisonniers, dans leur langage énergique, l'ont surnommé la +Fosse-aux-Lions, probablement parce que les captifs ont des dents qui +mordent souvent les barreaux et parfois les gardiens. + +C'est dans la prison une prison; les murs ont une épaisseur double des +autres. Chaque jour un guichetier sonde avec soin les grilles massives, +et l'on reconnaît à la stature herculéenne, aux regards froids et +incisifs de ces gardiens, qu'ils ont été choisis pour régner sur leur +peuple par la terreur et l'activité de l'intelligence. + +Le préau de ce quartier est encadré dans des murs énormes sur lesquels +glisse obliquement le soleil lorsqu'il se décide à pénétrer dans ce +gouffre de laideurs morales et physiques. C'est là, sur le pavé, que +depuis l'heure du lever errent soucieux, hagards, pâlissants, comme des +ombres, les hommes que la justice tient courbés sous le couperet qu'elle +aiguise. + +On les voit se coller, s'accroupir, le long du mur qui absorbe et +retient le plus de chaleur. Ils demeurent là, causant deux à deux, plus +souvent isolés, l'oeil sans cesse attiré vers la porte qui s'ouvre pour +appeler quelqu'un des habitants de ce lugubre séjour, ou pour vomir dans +le gouffre une nouvelle scorie rejetée du creuset de la société. + +La cour Saint-Bernard a son parloir particulier; c'est un carré long, +divisé en deux parties par deux grilles parallèlement plantées à trois +pieds l'une de l'autre, de façon que le visiteur ne puisse serrer la +main du prisonnier ou lui passer quelque chose. Ce parloir est sombre, +humide, et de tout point horrible, surtout lorsqu'on songe aux +épouvantables confidences qui ont glissé sur ces grilles et rouillé le +fer des barreaux. + +Cependant ce lieu, tout affreux qu'il est, est le paradis où viennent se +retremper dans une société espérée, savourée, ces hommes dont les jours +sont comptés: il est si rare qu'on sorte de la Fosse-aux-Lions pour +aller autre part qu'à la barrière Saint-Jacques, au bagne ou au cabanon +cellulaire! + +Dans cette cour que nous venons de décrire, et qui suait d'une froide +humidité, se promenait, les mains dans les poches de son habit, un jeune +homme considéré avec beaucoup de curiosité par les habitants de la +Fosse. + +Il eût passé pour un homme élégant, grâce à la coupe de ses habits, si +ces habits n'eussent été en lambeaux; cependant ils n'avaient pas été +usés: le drap, fin et soyeux aux endroits intacts, reprenaient +facilement son lustre sous la main caressante du prisonnier qui essayait +d'en faire un habit neuf. + +Il appliquait le même soin à fermer une chemise de batiste +considérablement changée de couleur depuis son entrée en prison, et sur +ses bottes vernies passait le coin d'un mouchoir brodé d'initiales +surmontées d'une couronne héraldique. + +Quelques pensionnaires de la Fosse-aux-Lions considéraient avec un +intérêt marqué les recherches de toilette du prisonnier. + +«Tiens, voilà le prince qui se fait beau, dit un des voleurs. + +--Il est très beau naturellement, dit un autre, et s'il avait seulement +un peigne et de la pommade, il éclipserait tous les messieurs à gants +blancs. + +--Son habit a dû être bien neuf et ses bottes reluisent joliment. C'est +flatteur pour nous qu'il y ait des confrères si comme il faut; et ces +brigands de gendarmes sont bien vils. Les envieux! avoir déchiré une +toilette comme cela! + +--Il paraît que c'est un fameux, dit un autre; il a tout fait... et dans +le grand genre... Il vient de là-bas si jeune! oh! c'est superbe!» + +Et l'objet de cette admiration hideuse semblait savourer les éloges ou +la vapeur des éloges, car il n'entendait pas les paroles. + +Sa toilette terminée, il s'approcha du guichet de la cantine auquel +s'adossait un gardien: + +«Voyons, monsieur, lui dit-il, prêtez-moi vingt francs, vous les aurez +bientôt; avec moi, pas de risques à courir. Songez donc que je tiens à +des parents qui ont plus de millions que vous n'avez de deniers... +Voyons, vingt francs, et je vous en prie, afin que je prenne une pistole +et que j'achète une robe de chambre. Je souffre horriblement d'être +toujours en habit et en bottes. Quel habit! monsieur, pour un prince +Cavalcanti!» + +Le gardien lui tourna le dos et haussa les épaules. Il ne rit pas même +de ces paroles qui eussent déridé tous les fronts car cet homme en avait +entendu bien d'autres, ou plutôt il avait toujours entendu la même +chose. + +«Allez, dit Andrea, vous êtes un homme sans entrailles, et je vous ferai +perdre votre place.» + +Ce mot fit retourner le gardien, qui, cette fois, laissa échapper un +bruyant éclat de rire. + +Alors les prisonniers s'approchèrent et firent cercle. + +«Je vous dis, continua Andrea, qu'avec cette misérable somme je pourrai +me procurer un habit et une chambre, afin de recevoir d'une façon +décente la visite illustre que j'attends d'un jour à l'autre. + +--Il a raison! il a raison! dirent les prisonniers... Pardieu! on voit +bien que c'est un homme comme il faut. + +--Eh bien, prêtez-lui les vingt francs, dit le gardien en s'appuyant sur +son autre colossale épaule; est-ce que vous ne devez pas cela à un +camarade? + +--Je ne suis pas le camarade de ces gens, dit fièrement le jeune homme; +ne m'insultez pas, vous n'avez pas ce droit-là.» + +Les voleurs se regardèrent avec de sourds murmures, et une tempête +soulevée par la provocation du gardien, plus encore que par les paroles +d'Andrea, commença de gronder sur le prisonnier aristocrate. + +Le gardien, sûr de faire le _quos ego_ quand les flots seraient trop +tumultueux, les laissait monter peu à peu pour jouer un tour au +solliciteur importun, et se donner une récréation pendant la longue +garde de sa journée. + +Déjà les voleurs se rapprochaient d'Andrea; les uns se disaient: + +«La savate! la savate!» + +Cruelle opération qui consiste à rouer de coups, non pas de savate, mais +de soulier ferré, un confrère tombé dans la disgrâce de ces messieurs. + +D'autres proposaient l'anguille; autre genre de récréation consistant à +emplir de sable, de cailloux, de gros sous, quand ils en ont, un +mouchoir tordu, que les bourreaux déchargent comme un fléau sur les +épaules et la tête du patient. + +«Fouettons le beau monsieur, dirent quelques-uns, monsieur l'honnête +homme!» + +Mais Andrea, se retournant vers eux, cligna de l'oeil, enfla sa joue +avec sa langue, et fit entendre ce claquement des lèvres qui équivaut à +mille signes d'intelligence parmi les bandits réduits à se taire. + +C'était un signe maçonnique que lui avait indiqué Caderousse. + +Ils reconnurent un des leurs. + +Aussitôt les mouchoirs retombèrent; la savate ferrée rentra au pied du +principal bourreau. On entendit quelques voix proclamer que monsieur +avait raison, que monsieur pouvait être honnête à sa guise, et que les +prisonniers voulaient donner l'exemple de la liberté de conscience. + +L'émeute recula. Le gardien en fut tellement stupéfait qu'il prit +aussitôt Andrea par les mains et se mit à le fouiller, attribuant à +quelques manifestations plus significatives que la fascination, ce +changement subit des habitants de la Fosse-aux-Lions. + +Andrea se laissa faire, non sans protester. + +Tout à coup une voix retentit au guichet. + +«Benedetto!» criait un inspecteur. + +Le gardien lâcha sa proie. + +«On m'appelle? dit Andrea. + +--Au parloir! dit la voix. + +--Voyez-vous, on me rend visite. Ah! mon cher monsieur, vous allez voir +si l'on peut traiter un Cavalcanti comme un homme ordinaire!» + +Et Andrea, glissant dans la cour comme une ombre noire, se précipita par +le guichet entrebâillé, laissant dans l'admiration ses confrères et le +gardien lui-même. + +On l'appelait en effet au parloir, et il ne faudrait pas s'en +émerveiller moins qu'Andrea lui-même; car le rusé jeune homme, depuis +son entrée à la Force, au lieu d'user, comme les gens du commun de ce +bénéfice d'écrire pour se faire réclamer, avait gardé le plus stoïque +silence. + +«Je suis, disait-il, évidemment protégé par quelqu'un de puissant; tout +me le prouve; cette fortune soudaine, cette facilité avec laquelle j'ai +aplani tous les obstacles, une famille improvisée, un nom illustre +devenu ma propriété, l'or pleuvant chez moi, les alliances les plus +magnifiques promises à mon ambition. Un malheureux oubli de ma fortune, +une absence de mon protecteur m'a perdu, oui, mais pas absolument, pas à +jamais! La main s'est retirée pour un moment, elle doit se tendre vers +moi et me ressaisir de nouveau au moment où je me croirai prêt à tomber +dans l'abîme. + +«Pourquoi risquerai-je une démarche imprudente? Je m'aliénerais +peut-être le protecteur! Il y a deux moyens pour lui de me tirer +d'affaire: l'évasion mystérieuse, achetée à prix d'or, et la main forcée +aux juges pour obtenir une absolution. Attendons pour parler, pour agir +qu'il me soit prouvé qu'on m'a totalement abandonné, et alors...» + +Andrea avait bâti un plan qu'on peut croire habile; le misérable était +intrépide à l'attaque et rude à la défense. + +La misère de la prison commune, les privations de tout genre, il les +avait supportées. Cependant peu à peu le naturel, ou plutôt l'habitude, +avait repris le dessus. Andrea souffrait d'être nu, d'être sale, d'être +affamé; le temps lui durait. + +C'est à ce moment d'ennui que la voix de l'inspecteur l'appela au +parloir. + +Andrea sentit son coeur bondir de joie. Il était trop tôt pour que ce +fût la visite du juge d'instruction, et trop tard pour que ce fût un +appel du directeur de la prison ou du médecin; c'était donc la visite +inattendue. + +Derrière la grille du parloir où Andrea fut introduit, il aperçut, avec +ses yeux dilatés par une curiosité avide, la figure sombre et +intelligente de M. Bertuccio, qui regardait aussi, lui, avec un +étonnement douloureux, les grilles, les portes verrouillées et l'ombre +qui s'agitait derrière les barreaux entrecroisés. + +«Ah! fit Andrea, touché au coeur. + +--Bonjour, Benedetto, dit Bertuccio de sa voix creuse et sonore. + +--Vous! vous! dit le jeune homme en regardant avec effroi autour de lui. + +--Tu ne me reconnais pas, dit Bertuccio, malheureux enfant! + +--Silence, mais silence donc! fit Andrea qui connaissait la finesse +d'ouïe de ces murailles; mon Dieu, mon Dieu, ne parlez pas si haut! + +--Tu voudrais causer avec moi, n'est-ce pas, dit Bertuccio, seul à seul? + +--Oh! oui, dit Andrea. + +--C'est bien.» + +Et Bertuccio, fouillant dans sa poche, fit signe à un gardien qu'on +apercevait derrière la vitre du guichet. + +«Lisez, dit-il. + +--Qu'est-ce que cela? dit Andrea. + +--L'ordre de te conduire dans une chambre, de t'installer et de me +laisser communiquer avec toi. + +--Oh!» fit Andrea, bondissant de joie. + +Et tout de suite, se repliant en lui-même, il se dit: + +«Encore le protecteur inconnu! on ne m'oublie pas! On cherche le secret, +puisqu'on veut causer dans une chambre isolée. Je les tiens... Bertuccio +a été envoyé par le protecteur!» + +Le gardien conféra un moment avec un supérieur, puis ouvrit les deux +portes grillées et conduisit à une chambre du premier étage ayant vue +sur la cour Andrea, qui ne se sentait plus de joie. + +La chambre était blanchie à la chaux, comme c'est l'usage dans les +prisons. Elle avait un aspect de gaieté qui parut rayonnant au +prisonnier: un poêle, un lit, une chaise, une table en formaient le +somptueux ameublement. + +Bertuccio s'assit sur la chaise. Andrea se jeta sur le lit. Le gardien +se retira. + +«Voyons, dit l'intendant, qu'as-tu à me dire? + +--Et vous? dit Andrea. + +--Mais parle d'abord... + +--Oh! non; c'est vous qui avez beaucoup m'apprendre, puisque vous êtes +venu me trouver. + +--Eh bien, soit. Tu as continué le cours de tes scélératesses: tu as +volé, tu as assassiné. + +--Bon! si c'est pour me dire ces choses-là que vous me faites passer +dans une chambre particulière, autant valait ne pas vous déranger. Je +sais toutes ces choses. Il en est d'autres que je ne sais pas, au +contraire. Parlons de celles-là, s'il vous plaît. Qui vous a envoyé? + +--Oh! oh! vous allez vite, monsieur Benedetto. + +--N'est-ce pas? et au but. Surtout ménageons les mots inutiles. Qui vous +envoie? + +--Personne. + +--Comment savez-vous que je suis en prison? + +--Il y a longtemps que je t'ai reconnu dans le fashionable insolent qui +poussait si gracieusement un cheval aux Champs-Élysées. + +--Les Champs-Élysées!... Ah! ah! nous brûlons, comme on dit au jeu de la +pincette... Les Champs-Élysées... Ça, parlons un peu de mon père, +voulez-vous? + +--Que suis-je donc? + +--Vous, mon brave monsieur, vous êtes mon père adoptif... Mais ce n'est +pas vous, j'imagine, qui avez disposé en ma faveur d'une centaine de +mille francs que j'ai dévorés en quatre ou cinq mois; ce n'est pas vous +qui m'avez forgé un père italien et gentilhomme; ce n'est pas vous qui +m'avez fait entrer dans le monde et invité à un certain dîner que je +crois manger encore, à Auteuil, avec la meilleure compagnie de tout +Paris, avec certain procureur du roi dont j'ai eu bien tort de ne pas +cultiver la connaissance, qui me serait si utile en ce moment; ce n'est +pas vous, enfin, qui me cautionniez pour un ou deux millions quand m'est +arrivé l'accident fatal de la découverte du pot aux roses... Allons, +parlez, estimable Corse, parlez... + +--Que veux-tu que je te dise? + +--Je t'aiderai. + +«Tu parlais des Champs-Élysées tout à l'heure, mon digne père +nourricier. + +--Eh bien? + +--Eh bien, aux Champs-Élysées demeure un monsieur bien riche, bien +riche. + +--Chez qui tu as volé et assassiné, n'est-ce pas? + +--Je crois que oui. + +--M. le comte de Monte-Cristo? + +--C'est vous qui l'avez nommé, comme dit M. Racine. Eh bien, dois-je me +jeter entre ses bras, l'étrangler sur mon coeur en criant: «Mon père! +mon père!» comme dit M. Pixérécourt? + +--Ne plaisantons pas, répondit gravement Bertuccio, et qu'un pareil nom +ne soit pas prononcé ici comme vous osez le prononcer. + +--Bah! fit Andrea un peu étourdi de la solennité du maintien de +Bertuccio, pourquoi pas? + +--Parce que celui qui porte ce nom est trop favorisé du ciel pour être +le père d'un misérable tel que vous. + +--Oh! de grands mots... + +--Et de grands effets si vous n'y prenez garde! + +--Des menaces!... Je ne les crains pas... Je dirai... + +--Croyez-vous avoir affaire à des pygmées de votre espèce? dit Bertuccio +d'un ton si calme et avec un regard si assuré qu'Andrea en fut remué +jusqu'au fond des entrailles; croyez-vous avoir affaire à vos scélérats +routiniers du bagne, ou à vos naïves dupes du monde?... Benedetto, vous +êtes dans une main terrible, cette main veut bien s'ouvrir pour vous: +profitez-en. Ne jouez pas avec la foudre qu'elle dépose pour un instant, +mais qu'elle peut reprendre si vous essayez de la déranger dans son +libre mouvement. + +--Mon père... je veux savoir qui est mon père! dit l'entêté; j'y périrai +s'il le faut, mais je le saurai. Que me fait le scandale, à moi? du +bien... de la réputation... des réclames... comme dit Beauchamp le +journaliste. Mais vous autres, gens du grand monde, vous avez toujours +quelque chose à perdre au scandale, malgré vos millions et vos +armoiries... Çà, qui est mon père? + +--Je suis venu pour te le dire. + +--Ah!» s'écria Benedetto les yeux étincelants de joie. + +À ce moment la porte s'ouvrit, et le guichetier, s'adressant à +Bertuccio: + +«Pardon, monsieur, dit-il, mais le juge d'instruction attend le +prisonnier. + +--C'est la clôture de mon interrogatoire, dit Andrea au digne +intendant... Au diable l'importun! + +--Je reviendrai demain, dit Bertuccio. + +--Bon! fit Andrea. Messieurs les gendarmes, je suis tout à vous... Ah! +cher monsieur, laissez donc une dizaine d'écus au greffe pour qu'on me +donne ici ce dont j'ai besoin. + +--Ce sera fait», répliqua Bertuccio. + +Andrea lui tendit la main, Bertuccio garda la sienne dans sa poche, et y +fit seulement sonner quelques pièces d'argent. + +«C'est ce que je voulais dire,» fit Andrea grimaçant un sourire, mais +tout à fait subjugué par l'étrange tranquillité de Bertuccio. + +«Me serais-je trompé? se dit-il en montant dans la voiture oblongue et +grillée qu'on appelle le _panier à salade_. Nous verrons! Ainsi, à +demain! ajouta-t-il en se tournant vers Bertuccio. + +--À demain!» répondit l'intendant. + + + + +CVIII + +Le juge. + + +On se rappelle que l'abbé Busoni était resté seul avec Noirtier dans la +chambre mortuaire, et que c'était le vieillard et le prêtre qui +s'étaient constitués les gardiens du corps de la jeune fille. + +Peut-être les exhortations chrétiennes de l'abbé, peut-être sa douce +charité, peut-être sa parole persuasive avaient-elles rendu le courage +au vieillard: car, depuis le moment où il avait pu conférer avec le +prêtre, au lieu du désespoir qui s'était d'abord emparé de lui, tout, +dans Noirtier, annonçait une grande résignation, un calme bien +surprenant pour tous ceux qui se rappelaient l'affection profonde portée +par lui à Valentine. + +M. de Villefort n'avait point revu le vieillard depuis le matin de cette +mort. Toute la maison avait été renouvelée: un autre valet de chambre +avait été engagé pour lui, un autre serviteur pour Noirtier; deux femmes +étaient entrées au service de Mme de Villefort: tous, jusqu'au concierge +et au cocher, offraient de nouveaux visages qui s'étaient dressés pour +ainsi dire entre les différents maîtres de cette maison maudite et +avaient intercepté les relations déjà assez froides qui existaient entre +eux. D'ailleurs les assises s'ouvraient dans trois jours, et Villefort, +enfermé dans son cabinet, poursuivait avec une fiévreuse activité la +procédure entamée contre l'assassin de Caderousse. Cette affaire, comme +toutes celles auxquelles le comte de Monte-Cristo se trouvait mêlé, +avait fait grand bruit dans le monde parisien. Les preuves n'étaient pas +convaincantes, puisqu'elles reposaient sur quelques mots écrits par un +forçat mourant, ancien compagnon de bagne de celui qu'il accusait, et +qui pouvait accuser son compagnon par haine ou par vengeance: la +conscience seule du magistrat s'était formée; le procureur du roi avait +fini par se donner à lui-même cette terrible conviction que Benedetto +était coupable, et il devait tirer de cette victoire difficile une de +ces jouissances d'amour-propre qui seules réveillaient un peu les fibres +de son coeur glacé. + +Le procès s'instruisait donc, grâce au travail incessant de Villefort, +qui voulait en faire le début des prochaines assises; aussi avait-il été +forcé de se celer plus que jamais pour éviter de répondre à la quantité +prodigieuse de demandes qu'on lui adressait à l'effet d'obtenir des +billets d'audience. + +Et puis si peu de temps s'était écoulé depuis que la pauvre Valentine +avait été déposée dans la tombe, la douleur de la maison était encore si +récente, que personne ne s'étonnait de voir le père aussi sévèrement +absorbé dans son devoir, c'est-à-dire dans l'unique distraction qu'il +pouvait trouver à son chagrin. + +Une seule fois, c'était le lendemain du jour où Benedetto avait reçu +cette seconde visite de Bertuccio, dans laquelle celui-ci lui avait dû +nommer son père, le lendemain de ce jour, qui était le dimanche, une +seule fois, disons-nous, Villefort avait aperçu son père: c'était dans +un moment où le magistrat, harassé de fatigue, était descendu dans le +jardin de son hôtel, et sombre, courbé sous une implacable pensée, +pareil à Tarquin abattant avec sa badine les têtes des pavots les plus +élevés, M. de Villefort abattait avec sa canne les longues et mourantes +tiges des roses trémières qui se dressaient le long des allées comme les +spectres de ces fleurs si brillantes dans la saison qui venait de +s'écouler. + +Déjà plus d'une fois il avait touché le fond du jardin, c'est-à-dire +cette fameuse grille donnant sur le clos abandonné, revenant toujours +par la même allée, reprenant sa promenade du même pas et avec le même +geste, quand ses yeux se portèrent machinalement vers la maison, dans +laquelle il entendait jouer bruyamment son fils, revenu de la pension +pour passer le dimanche et le lundi près de sa mère. + +Dans ce moment il vit à l'une des fenêtres ouvertes M. Noirtier, qui +s'était fait rouler dans son fauteuil jusqu'à cette fenêtre, pour jouir +des derniers rayons d'un soleil encore chaud qui venaient saluer les +fleurs mourantes des volubilis et les feuilles rougies des vignes +vierges qui tapissaient le balcon. + +L'oeil du vieillard était rivé pour ainsi dire sur un point que +Villefort n'apercevait qu'imparfaitement. Ce regard de Noirtier était si +haineux, si sauvage, si ardent d'impatience, que le procureur du roi, +habile à saisir toutes les impressions de ce visage qu'il connaissait si +bien, s'écarta de la ligne qu'il parcourait pour voir sur quelle +personne tombait ce pesant regard. + +Alors il vit, sous un massif de tilleuls aux branches déjà presque +dégarnies, Mme de Villefort qui, assise, un livre à la main, +interrompait de temps à autre sa lecture pour sourire à son fils ou lui +renvoyer sa balle élastique qu'il lançait obstinément du salon dans le +jardin. + +Villefort pâlit, car il comprenait ce que voulait le vieillard. + +Noirtier regardait toujours le même objet; mais soudain son regard se +porta de la femme au mari, et ce fut Villefort lui-même qui eut à subir +l'attaque de ces yeux foudroyants qui, en changeant d'objet, avaient +aussi changé de langage, sans toutefois rien perdre de leur menaçante +expression. + +Mme de Villefort, étrangère à toutes ces passions dont les feux croisés +passaient au-dessus de sa tête, retenait en ce moment la balle de son +fils, lui faisant signe de la venir chercher avec un baiser; mais +Édouard se fit prier longtemps; la caresse maternelle ne lui paraissait +probablement pas une récompense suffisante au dérangement qu'il allait +prendre. Enfin il se décida, sauta de la fenêtre au milieu d'un massif +d'héliotropes et de reines-marguerites, et accourut à Mme de Villefort +le front couvert de sueur. Mme de Villefort essuya son front, posa ses +lèvres sur ce moite ivoire, et renvoya l'enfant avec sa balle dans une +main et une poignée de bonbons dans l'autre. + +Villefort, attiré par une invisible attraction, comme l'oiseau est +attiré par le serpent, Villefort s'approcha de la maison; à mesure qu'il +s'approchait, le regard de Noirtier s'abaissait en le suivant, et le feu +de ses prunelles semblait prendre un tel degré d'incandescence, que +Villefort se sentait dévoré par lui jusqu'au fond du coeur. En effet, on +lisait dans ce regard un sanglant reproche en même temps qu'une terrible +menace. Alors les paupières et les yeux de Noirtier se levèrent au ciel +comme s'il rappelait à son fils un serment oublié. + +«C'est bon! monsieur, répliqua Villefort au bas de la cour, c'est bon! +prenez patience un jour encore; ce que j'ai dit est dit.» + +Noirtier parut calmé par ces paroles, et ses yeux se tournèrent avec +indifférence d'un autre côté. + +Villefort déboutonna violemment sa redingote qui l'étouffait, passa une +main livide sur son front et rentra dans son cabinet. + +La nuit se passa froide et tranquille; tout le monde se coucha et dormit +comme à l'ordinaire dans cette maison. Seul, comme à l'ordinaire aussi, +Villefort ne se coucha point en même temps que les autres, et travailla +jusqu'à cinq heures du matin à revoir les derniers interrogatoires faits +la veille par les magistrats instructeurs, à compulser les dépositions +des témoins et à jeter de la netteté dans son acte d'accusation, l'un +des plus énergiques et des plus habilement conçus qu'il eût encore +dressés. + +C'était le lendemain lundi que devait avoir lieu la première séance des +assises. Ce jour-là, Villefort le vit poindre blafard et sinistre, et sa +lueur bleuâtre vint faire reluire sur le papier les lignes tracées à +l'encre rouge. Le magistrat s'était endormi un instant tandis que sa +lampe rendait les derniers soupirs: il se réveilla à ses pétillements, +les doigts humides et empourprés comme s'il les eût trempés dans le +sang. + +Il ouvrit sa fenêtre: une grande bande orangée traversait au loin le +ciel et coupait en deux les minces peupliers qui se profilaient en noir +sur l'horizon. Dans le champ de luzerne, au-delà de la grille des +marronniers, une alouette montait au ciel, en faisant entendre son chant +clair et matinal. + +L'air humide de l'aube inonda la tête de Villefort et rafraîchit sa +mémoire. + +«Ce sera pour aujourd'hui, dit-il avec effort; aujourd'hui l'homme qui +va tenir le glaive de la justice doit frapper partout où sont les +coupables.» + +Ses regards allèrent alors malgré lui chercher la fenêtre de Noirtier +qui s'avançait en retour, la fenêtre où il avait vu le vieillard la +veille. + +Le rideau en était tiré. + +Et cependant l'image de son père lui était tellement présente qu'il +s'adressa à cette fenêtre fermée comme si elle était ouverte, et que par +cette ouverture il vit encore le vieillard menaçant. + +«Oui, murmura-t-il, oui, sois tranquille!» + +Sa tête retomba sur sa poitrine, et, la tête ainsi inclinée, il fit +quelques tours dans son cabinet, puis enfin il se jeta tout habillé sur +un canapé, moins pour dormir que pour assouplir ses membres raidis par +la fatigue et le froid du travail qui pénètre jusque dans la moelle des +os. + +Peu à peu tout le monde se réveilla. Villefort, de son cabinet, entendit +les bruits successifs qui constituent pour ainsi dire la vie de la +maison: les portes mises en mouvement, le tintement de la sonnette de +Mme de Villefort qui appelait sa femme de chambre, les premiers cris de +l'enfant, qui se levait joyeux comme on se lève d'habitude à cet âge. + +Villefort sonna à son tour. Son nouveau valet de chambre entra chez lui +et lui apporta les journaux. + +En même temps que les journaux, il apporta une tasse de chocolat. + +«Que m'apportez-vous là? demanda Villefort. + +--Une tasse de chocolat. + +--Je ne l'ai point demandée. Qui prend donc ce soin de moi? + +--Madame; elle m'a dit que monsieur parlerait sans doute beaucoup +aujourd'hui dans cette affaire d'assassinat et qu'il avait besoin de +prendre des forces.» + +Et le valet déposa sur la table dressée près du canapé, table, comme +toutes les autres, chargée de papiers, la tasse de vermeil. + +Le valet sortit. + +Villefort regarda un instant la tasse d'un air sombre, puis, tout à +coup, il la prit avec un mouvement nerveux, et avala d'un seul trait le +breuvage qu'elle contenait. On eût dit qu'il espérait que ce breuvage +était mortel et qu'il appelait la mort pour le délivrer d'un devoir qui +lui commandait une chose bien plus difficile que de mourir. Puis il se +leva et se promena dans son cabinet avec une espèce de sourire qui eût +été terrible à voir si quelqu'un l'eût regardé. + +Le chocolat était inoffensif, et M. de Villefort n'éprouva rien. + +L'heure du déjeuner arrivée, M. de Villefort ne parut point à table. Le +valet de chambre rentra dans le cabinet. + +«Madame fait prévenir monsieur, dit-il, que onze heures viennent de +sonner et que l'audience est pour midi. + +--Eh bien, fit Villefort, après? + +--Madame a fait sa toilette: elle est toute prête, et demande si elle +accompagnera monsieur? + +--Où cela? + +--Au Palais. + +--Pour quoi faire? + +--Madame dit qu'elle désire beaucoup assister à cette séance. + +--Ah! dit Villefort avec un accent presque effrayant, elle désire cela!» + +Le domestique recula d'un pas et dit: + +«Si monsieur désire sortir seul, je vais le dire à madame.» + +Villefort resta un instant muet; il creusait avec ses ongles sa joue +pâle sur laquelle tranchait sa barbe d'un noir d'ébène. + +«Dites à madame, répondit-il enfin, que je désire lui parler, et que je +la prie de m'attendre chez elle. + +--Oui, monsieur. + +--Puis revenez me raser et m'habiller. + +--À l'instant.» + +Le valet de chambre disparut en effet pour reparaître, rasa Villefort et +l'habilla solennellement de noir. + +Puis lorsqu'il eut fini: + +«Madame a dit qu'elle attendait monsieur aussitôt sa toilette achevée, +dit-il. + +--J'y vais.» + +Et Villefort, les dossiers sous le bras, son chapeau à la main, se +dirigea vers l'appartement de sa femme. + +À la porte, il s'arrêta un instant et essuya avec son mouchoir la sueur +qui coulait sur son front livide. + +Puis il poussa la porte. + +Mme de Villefort était assise sur une ottomane, feuilletant avec +impatience des journaux et des brochures que le jeune Édouard s'amusait +à mettre en pièces avant même que sa mère eût eu le temps d'en achever +la lecture. Elle était complètement habillée pour sortir; son chapeau +l'attendait posé sur un fauteuil; elle avait mis ses gants. + +«Ah! vous voici, monsieur, dit-elle de sa voix naturelle et calme; mon +Dieu! êtes-vous assez pâle, monsieur! Vous avez donc encore travaillé +toute la nuit? Pourquoi donc n'êtes-vous pas venu déjeuner avec nous? Eh +bien, m'emmenez-vous, ou irai-je seule avec Édouard?» + +Mme de Villefort avait, comme on le voit, multiplié les demandes pour +obtenir une réponse; mais à toutes ces demandes M. de Villefort était +resté froid et muet comme une statue. + +«Édouard, dit Villefort en fixant sur l'enfant un regard impérieux, +allez jouer au salon, mon ami, il faut que je parle à votre mère.» + +Mme de Villefort, voyant cette froide contenance, ce ton résolu, ces +apprêts préliminaires étranges, tressaillit. + +Édouard avait levé la tête, avait regardé sa mère, puis, voyant qu'elle +ne confirmait point l'ordre de M. de Villefort, il s'était remis à +couper la tête à ses soldats de plomb. + +«Édouard! cria M. de Villefort si rudement que l'enfant bondit sur le +tapis, m'entendez-vous? allez!» + +L'enfant, à qui ce traitement était peu habituel, se releva debout et +pâlit; il eût été difficile de dire si c'était de colère ou de peur. + +Son père alla à lui, le prit par le bras, et le baisa au front. + +«Va, dit-il, mon enfant, va!» + +Édouard sortit. + +M. de Villefort alla à la porte et la ferma derrière lui au verrou. + +«Ô mon Dieu! fit la jeune femme en regardant son mari jusqu'au fond de +l'âme et en ébauchant un sourire que glaça l'impassibilité de Villefort, +qu'y a-t-il donc? + +--Madame, où mettez-vous le poison dont vous vous servez d'habitude?» +articula nettement et sans préambule le magistrat, placé entre sa femme +et la porte. + +Mme de Villefort éprouva ce que doit éprouver l'alouette lorsqu'elle +voit le milan resserrer au-dessus de sa tête ses cercles meurtriers. + +Un son rauque, brisé, qui n'était ni un cri ni un soupir, s'échappa de +la poitrine de Mme de Villefort qui pâlit jusqu'à la lividité. + +«Monsieur, dit-elle, je... je ne comprends pas.» + +Et comme elle s'était soulevée dans un paroxysme de terreur, dans un +second paroxysme plus fort sans doute que le premier, elle se laissa +retomber sur les coussins du sofa. + +«Je vous demandais, continua Villefort d'une voix parfaitement calme, en +quel endroit vous cachiez le poison à l'aide duquel vous avez tué mon +beau-père M. de Saint-Méran, ma belle-mère, Barrois et ma fille +Valentine. + +--Ah! monsieur, s'écria Mme de Villefort en joignant les mains, que +dites-vous? + +--Ce n'est point à vous de m'interroger, mais de répondre. + +--Est-ce au mari ou au juge? balbutia Mme de Villefort. + +--Au juge, madame! au juge!» + +C'était un spectacle effrayant que la pâleur de cette femme, l'angoisse +de son regard, le tremblement de tout son corps. + +«Ah! monsieur! murmura-t-elle, ah! monsieur!... et ce fut tout. + +--Vous ne répondez pas, madame!» s'écria le terrible interrogateur. + +Puis il ajouta, avec un sourire plus effrayant encore que sa colère: + +«Il est vrai que vous ne niez pas!» + +Elle fit un mouvement. + +«Et vous ne pourriez nier, ajouta Villefort, en étendant la main vers +elle comme pour la saisir au nom de la justice; vous avez accompli ces +différents crimes avec une impudente adresse, mais qui cependant ne +pouvait tromper que les gens disposés par leur affection à s'aveugler +sur votre compte. Dès la mort de Mme de Saint-Méran, j'ai su qu'il +existait un empoisonneur dans ma maison: M. d'Avrigny m'en avait +prévenu; après la mort de Barrois, Dieu me pardonne! mes soupçons se +sont portés sur quelqu'un, sur un ange! mes soupçons qui, même là où il +n'y a pas de crime, veillent sans cesse allumés au fond de mon coeur; +mais après la mort de Valentine il n'y a plus eu de doute pour moi, +madame, et non seulement pour moi, mais encore pour d'autres; ainsi +votre crime, connu de deux personnes maintenant, soupçonné par +plusieurs, va devenir public; et, comme je vous le disais tout à +l'heure, madame, ce n'est plus un mari qui vous parle, c'est un juge!» + +La jeune femme cacha son visage dans ses deux mains. + +«Ô monsieur! balbutia-t-elle, je vous en supplie, ne croyez pas les +apparences! + +--Seriez-vous lâche? s'écria Villefort d'une voix méprisante. En effet, +j'ai toujours remarqué que les empoisonneurs étaient lâches. Seriez-vous +lâche, vous qui avez eu l'affreux courage de voir expirer devant vous +deux vieillards et une jeune fille assassinés pareille? + +--Monsieur! monsieur! + +--Seriez-vous lâche, continua Villefort avec une exaltation croissante, +vous qui avez compté une à une les minutes de quatre agonies, vous qui +avez combiné vos plans infernaux et remué vos breuvages infâmes avec une +habileté et une précision si miraculeuses? Vous qui avez si bien combiné +tout, auriez-vous donc oublié de calculer une seule chose, c'est-à-dire +où pouvait vous mener la révélation de vos crimes? Oh! c'est impossible, +cela, et vous avez gardé quelque poison plus doux, plus subtil et plus +meurtrier que les autres pour échapper au châtiment qui vous était dû... +Vous avez fait cela, je l'espère du moins?» + +Mme de Villefort tordit ses mains et tomba à genoux. + +«Je sais bien... je sais bien, dit-il, vous avouez; mais l'aveu fait à +des juges, l'aveu fait au dernier moment, l'aveu fait quand on ne peut +plus nier, cet aveu ne diminue en rien le châtiment qu'ils infligent au +coupable. + +--Le châtiment! s'écria Mme de Villefort, le châtiment! monsieur, voilà +deux fois que vous prononcez ce mot? + +--Sans doute. Est-ce parce que vous étiez quatre fois coupable que vous +avez cru y échapper? Est-ce parce que vous êtes la femme de celui qui +requiert ce châtiment, que vous avez cru que ce châtiment s'écarterait? +Non, madame, non! Quelle qu'elle soit, l'échafaud attend +l'empoisonneuse, si surtout, comme je vous le disais tout à l'heure, +l'empoisonneuse n'a pas eu le soin de conserver pour elle quelques +gouttes de son plus sûr poison.» + +Mme de Villefort poussa un cri sauvage, et la terreur hideuse et +indomptable envahit ses traits décomposés. + +«Oh! ne craignez pas l'échafaud, madame, dit le magistrat, je ne veux +pas vous déshonorer, car ce serait me déshonorer moi-même; non, au +contraire, si vous m'avez bien entendu, vous devez comprendre que vous +ne pouvez mourir sur l'échafaud. + +--Non, je n'ai pas compris; que voulez-vous dire? balbutia la +malheureuse femme complètement atterrée. + +--Je veux dire que la femme du premier magistrat de la capitale ne +chargera pas de son infamie un nom demeuré sans tache, et ne déshonorera +pas du même coup son mari et son enfant. + +--Non! oh! non. + +--Eh bien, madame! ce sera une bonne action de votre part, et de cette +bonne action je vous remercie. + +--Vous me remerciez! et de quoi? + +--De ce que vous venez de dire. + +--Qu'ai-je dit! j'ai la tête perdue; je ne comprends plus rien, mon +Dieu! mon Dieu!» + +Et elle se leva les cheveux épars, les lèvres écumantes. + +«Vous avez répondu, madame, à cette question que je vous fis en entrant +ici: Où est le poison dont vous vous servez d'habitude, madame?» + +Mme de Villefort leva les bras au ciel et serra convulsivement ses mains +l'une contre l'autre. + +«Non, non, vociféra-t-elle, non, vous ne voulez point cela! + +--Ce que je ne veux pas, madame, c'est que vous périssiez sur un +échafaud, entendez-vous? répondit Villefort. + +--Oh! monsieur, grâce! + +--Ce que je veux, c'est que justice soit faite. Je suis sur terre pour +punir, madame, ajouta-t-il avec un regard flamboyant; à toute autre +femme, fût-ce à une reine, j'enverrais le bourreau; mais à vous je serai +miséricordieux. À vous je dis: n'est-ce pas, madame, que vous avez +conservé quelques gouttes de votre poison le plus doux, le plus prompt +et le plus sûr? + +--Oh! pardonnez-moi, monsieur, laissez-moi vivre! + +--Elle est lâche! dit Villefort. + +--Songez que je suis votre femme! + +--Vous êtes une empoisonneuse! + +--Au nom du Ciel!... + +--Non! + +--Au nom de l'amour que vous avez eu pour moi!... + +--Non! non! + +--Au nom de notre enfant! Ah! pour notre enfant, laissez-moi vivre! + +--Non, non, non! vous dis-je; un jour, si je vous laissais vivre, vous +le tuerez peut-être aussi comme les autres. + +--Moi! tuer mon fils! s'écria cette mère sauvage en s'élançant vers +Villefort; moi! tuer mon Édouard!... ah! ah!» + +Et un rire affreux, un rire de démon, un rire de folle acheva la phrase +et se perdit dans un râle sanglant. + +Mme de Villefort était tombée aux pieds de son mari. + +Villefort s'approcha d'elle. + +«Songez-y, madame, dit-il, si à mon retour justice n'est pas faite, je +vous dénonce de ma propre bouche et je vous arrête de mes propres +mains.» + +Elle écoutait, pantelante, abattue, écrasée; son oeil seul vivait en +elle et couvait un feu terrible. + +«Vous m'entendez, dit Villefort; je vais là-bas requérir la peine de +mort contre un assassin... Si je vous retrouve vivante, vous coucherez +ce soir à la Conciergerie.» + +Mme de Villefort poussa un soupir, ses nerfs se détendirent, elle +s'affaissa brisée sur le tapis. + +Le procureur du roi parut éprouver un mouvement de pitié, il la regarda +moins sévèrement, et s'inclinant légèrement devant elle: + +«Adieu, madame, dit-il lentement; adieu!» + +Cet adieu tomba comme le couteau mortel sur Mme de Villefort. Elle +s'évanouit. + +Le procureur du roi sortit, et, en sortant, ferma la porte à double +tour. + + + + +CIX + +Les assises. + + +L'affaire Benedetto, comme on disait alors au Palais et dans le monde, +avait produit une énorme sensation. Habitué du Café de Paris, du +boulevard de Gand et du Bois de Boulogne, le faux Cavalcanti, pendant +qu'il était resté à Paris et pendant les deux ou trois mois qu'avait +duré sa splendeur, avait fait une foule de connaissances. Les journaux +avaient raconté les diverses stations du prévenu dans sa vie élégante et +dans sa vie de bagne; il en résultait la plus vive curiosité chez +ceux-là surtout qui avaient personnellement connu le prince Andrea +Cavalcanti; aussi ceux-là surtout étaient-ils décidés à tout risquer +pour aller voir sur le banc des accusés M. Benedetto, l'assassin de son +camarade de chaîne. + +Pour beaucoup de gens, Benedetto était, sinon une victime, du moins une +erreur de la justice: on avait vu M. Cavalcanti père à Paris, et l'on +s'attendait à le voir de nouveau apparaître pour réclamer son illustre +rejeton. Bon nombre de personnes qui n'avaient jamais entendu parler de +la fameuse polonaise avec laquelle il avait débarqué chez le comte de +Monte-Cristo s'étaient senties frappées de l'air digne, de la +gentilhommerie et de la science du monde qu'avait montrés le vieux +patricien, lequel, il faut le dire, semblait un seigneur parfait toutes +les fois qu'il ne parlait point et ne faisait point d'arithmétique. + +Quant à l'accusé lui-même, beaucoup de gens se rappelaient l'avoir vu si +aimable, si beau, si prodigue, qu'ils aimaient mieux croire à quelque +machination de la part d'un ennemi comme on en trouve en ce monde, où +les grandes fortunes élèvent les moyens de faire le mal et le bien à la +hauteur du merveilleux, et la puissance à la hauteur de l'inouï. + +Chacun accourut donc à la séance de la cour d'assises, les uns pour +savourer le spectacle, les autres pour le commenter. Dès sept heures du +matin on faisait queue à la grille, et une heure avant l'ouverture de la +séance la salle était déjà pleine de privilégiés. + +Avant l'entrée de la cour, et même souvent après, une salle d'audience, +les jours de grands procès, ressemble fort à un salon où beaucoup de +gens se reconnaissent, s'abordent quand ils sont assez près les uns des +autres pour ne pas perdre leurs places, se font des signes quand ils +sont séparés par un trop grand nombre de populaire, d'avocats et de +gendarmes. + +Il faisait une de ces magnifiques journées d'automne qui nous +dédommagent parfois d'un été absent ou écourté; les nuages que M. de +Villefort avait vus le matin rayer le soleil levant s'étaient dissipés +comme par magie, et laissaient luire dans toute sa pureté un des +derniers, un des plus doux jours de septembre. + +Beauchamp, un des rois de la presse, et par conséquent ayant son trône +partout, lorgnait à droite et à gauche. Il aperçut Château-Renaud et +Debray qui venaient de gagner les bonnes grâces d'un sergent de ville, +et qui l'avaient décidé à se mettre derrière eux au lieu de les masquer, +comme c'était son droit. Le digne agent avait flairé le secrétaire du +ministre et le millionnaire; il se montra plein d'égards pour ses nobles +voisins et leur permit même d'aller rendre visite à Beauchamp, en leur +promettant de leur garder leurs places. + +«Eh bien, dit Beauchamp, nous venons donc voir notre ami? + +--Eh! mon Dieu, oui, répondit Debray: ce digne prince! Que le diable +soit des princes italiens, va! + +--Un homme qui avait eu Dante pour généalogiste, et qui remontait à _La +Divine Comédie_! + +--Noblesse de corde, dit flegmatiquement Château-Renaud. + +--Il sera condamné, n'est-ce pas? demanda Debray à Beauchamp. + +--Eh! mon cher, répondit le journaliste, c'est à vous, ce me semble, +qu'il faut demander cela: vous connaissez mieux que nous autres l'air du +bureau; avez-vous vu le président à la dernière soirée de votre +ministre? + +--Oui. + +--Que vous a-t-il dit? + +--Une chose qui va vous étonner. + +--Ah! parlez donc vite, alors, cher ami, il y a si longtemps qu'on ne me +dit plus rien de ce genre-là. + +--Eh bien, il m'a dit que Benedetto, qu'on regarde comme un phénix de +subtilité, comme un géant d'astuce, n'est qu'un filou très subalterne, +très niais, et tout à fait indigne des expériences qu'on fera après sa +mort sur ses organes phrénologiques. + +--Bah! fit Beauchamp; il jouait cependant très passablement le prince. + +--Pour vous, Beauchamp, qui les détestez, ces malheureux princes et qui +êtes enchanté de leur trouver de mauvaises façons, mais pas pour moi, +qui flaire d'instinct le gentilhomme et qui lève une famille +aristocratique, quelle qu'elle soit, en vrai limier du blason. + +--Ainsi, vous n'avez jamais cru à sa principauté? + +--À sa principauté? si... à son principat? non. + +--Pas mal, dit Debray; je vous assure cependant que pour tout autre que +vous il pouvait passer... Je l'ai vu chez les ministres. + +--Ah! oui, dit Château-Renaud; avec cela que vos ministres se +connaissent en princes! + +--Il y a du bon dans ce que vous venez de dire, Château-Renaud, répondit +Beauchamp en éclatant de rire; la phrase est courte, mais agréable. Je +vous demande la permission d'en user dans mon compte rendu. + +--Prenez, mon cher monsieur Beauchamp, dit Château-Renaud; prenez; je +vous donne ma phrase pour ce qu'elle vaut. + +--Mais, dit Debray à Beauchamp, si j'ai parlé au président, vous avez dû +parler au procureur du roi, vous? + +--Impossible; depuis huit jours M. de Villefort se cèle; c'est tout +naturel: cette suite étrange de chagrins domestiques couronnée par la +mort étrange de sa fille... + +--La mort étrange! Que dites-vous donc là, Beauchamp? + +--Oh! oui, faites donc l'ignorant, sous prétexte que tout cela se passe +chez la noblesse de robe, dit Beauchamp en appliquant son lorgnon à son +oeil et en le forçant de tenir tout seul. + +--Mon cher monsieur, dit Château-Renaud, permettez-moi de vous dire que, +pour le lorgnon, vous n'êtes pas de la force de Debray. Debray, donnez +donc une leçon à M. Beauchamp. + +--Tiens, dit Beauchamp, je ne me trompe pas. + +--Quoi donc? + +--C'est elle. + +--Qui, elle? + +--On la disait partie. + +--Mlle Eugénie? demanda Château-Renaud; serait-elle déjà revenue? + +--Non, mais sa mère. + +--Mme Danglars? + +--Allons donc! fit Château-Renaud, impossible; dix jours après la fuite +de sa fille, trois jours après la banqueroute de son mari!» + +Debray rougit légèrement et suivit la direction du regard de Beauchamp. + +«Allons donc! dit-il, c'est une femme voilée, une dame inconnue, quelque +princesse étrangère, la mère du prince Cavalcanti peut-être; mais vous +disiez, ou plutôt vous alliez dire des choses fort intéressantes, +Beauchamp, ce me semble. + +--Moi? + +--Oui. Vous parliez de la mort étrange de Valentine. + +--Ah! oui, c'est vrai; mais pourquoi donc Mme de Villefort, n'est-elle +pas ici? + +--Pauvre chère femme! dit Debray, elle est sans doute occupée à +distiller de l'eau de mélisse pour les hôpitaux, et à composer des +cosmétiques pour elle et pour ses amies. Vous savez qu'elle dépense à +cet amusement deux ou trois mille écus par an, à ce que l'on assure. Au +fait, vous avez raison, pourquoi n'est-elle pas ici, Mme de Villefort? +Je l'aurais vue avec un grand plaisir; j'aime beaucoup cette femme. + +--Et moi, dit Château-Renaud, je la déteste. + +--Pourquoi? + +--Je n'en sais rien. Pourquoi aime-t-on? pourquoi déteste-t-on? Je la +déteste par antipathie. + +--Ou par instinct, toujours. + +--Peut-être... Mais revenons à ce que vous disiez, Beauchamp. + +--Eh bien, reprit Beauchamp, n'êtes-vous pas curieux de savoir, +messieurs, pourquoi l'on meurt si dru dans la maison Villefort? + +--Dru est joli, dit Château-Renaud. + +--Mon cher, le mot se trouve dans Saint-Simon. + +--Mais la chose se trouve chez M. de Villefort; allons-y donc. + +--Ma foi! dit Debray, j'avoue que je ne perds pas de vue cette maison +tendue de deuil depuis trois mois et avant-hier encore, à propos de +Valentine, madame m'en parlait. + +--Qu'est-ce que madame?... demanda Château-Renaud. + +--La femme du ministre, pardieu! + +--Ah! pardon, fit Château-Renaud, je ne vais pas chez les ministres, +moi, je laisse cela aux princes. + +--Vous n'étiez que beau, vous devenez flamboyant, baron; prenez pitié de +vous, ou vous allez nous brûler comme un autre Jupiter. + +--Je ne dirai plus rien, dit Château-Renaud; mais que diable, ayez pitié +de moi, ne me donnez pas la réplique. + +--Voyons, tâchons d'arriver au bout de notre dialogue, Beauchamp; je +vous disais donc que madame me demandait avant-hier des renseignements +là-dessus; instruisez-moi, je l'instruirai. + +--Eh bien, messieurs, si l'on meurt si dru, je maintiens le mot, dans la +maison Villefort, c'est qu'il y a un assassin dans la maison!» + +Les deux jeunes gens tressaillirent, car déjà plus d'une fois la même +idée leur était venue. + +«Et quel est cet assassin? demandèrent-ils. + +--Le jeune Édouard.» + +Un éclat de rire des deux auditeurs ne déconcerta aucunement l'orateur, +qui continua: + +«Oui, messieurs, le jeune Édouard, enfant phénoménal, qui tue déjà comme +père et mère. + +--C'est une plaisanterie? + +--Pas du tout; j'ai pris hier un domestique qui sort de chez M. de +Villefort: écoutez bien ceci. + +--Nous écoutons. + +--Et que je vais renvoyer demain, parce qu'il mange énormément pour se +remettre du jeûne de terreur qu'il s'imposait là-bas. Eh bien, il parait +que ce cher enfant a mis la main sur quelque flacon de drogue dont il +use de temps en temps contre ceux qui lui déplaisent. D'abord ce fut bon +papa et bonne maman de Saint-Méran qui lui déplurent, et il leur a versé +trois gouttes de son élixir: trois gouttes suffisent; puis ce fut le +brave Barrois, vieux serviteur de bon papa Noirtier, lequel rudoyait de +temps en temps l'aimable espiègle que vous connaissez. L'aimable +espiègle lui a versé trois gouttes de son élixir. Ainsi fut fait de la +pauvre Valentine, qui ne le rudoyait pas, elle, mais dont il était +jaloux: il lui a versé trois gouttes de son élixir, et pour elle comme +pour les autres tout a été fini. + +--Mais quel diable de conte nous faites-vous là? dit Château-Renaud. + +--Oui, dit Beauchamp, un conte de l'autre monde, n'est-ce pas? + +--C'est absurde, dit Debray. + +--Ah! reprit Beauchamp, voilà déjà que vous cherchez des moyens +dilatoires! Que diable! demandez à mon domestique, ou plutôt à celui qui +demain ne sera plus mon domestique: c'était le bruit de la maison. + +--Mais cet élixir, où est-il? quel est-il? + +--Dame! l'enfant le cache. + +--Où l'a-t-il pris? + +--Dans le laboratoire de madame sa mère. + +--Sa mère a donc des poisons dans son laboratoire? + +--Est-ce que je sais, moi! vous venez me faire là des questions de +procureur du roi. Je répète ce qu'on m'a dit, voilà tout; je vous cite +mon auteur: je ne puis faire davantage. Le pauvre diable ne mangeait +plus d'épouvante. + +--C'est incroyable! + +--Mais non, mon cher, ce n'est pas incroyable du tout, vous avez vu l'an +passé cet enfant de la rue de Richelieu, qui s'amusait à tuer ses frères +et ses soeurs en leur enfonçant une épingle dans l'oreille, tandis +qu'ils dormaient. La génération qui nous suit est très précoce, mon +cher. + +--Mon cher, dit Château-Renaud, je parie que vous ne croyez pas un seul +mot de ce que vous nous contez là?... Mais je ne vois pas le comte de +Monte-Cristo; comment donc n'est-il pas ici? + +--Il est blasé, lui, fit Debray, et puis il ne voudra point paraître +devant tout le monde, lui qui a été la dupe de tous les Cavalcanti, +lesquels sont venus à lui, à ce qu'il paraît, avec de fausses lettres de +créance; de sorte qu'il en est pour une centaine de mille francs +hypothéqués sur la principauté. + +--À propos, monsieur de Château-Renaud, demanda Beauchamp, comment se +porte Morrel? + +--Ma foi, dit le gentilhomme, voici trois fois que je vais chez lui, et +pas plus de Morrel que sur la main. Cependant sa soeur ne m'a point paru +inquiète, et elle m'a dit avec un fort bon visage qu'elle ne l'avait pas +vu non plus depuis deux ou trois jours, mais qu'elle était certaine +qu'il se portait bien. + +--Ah! j'y pense! le comte de Monte-Cristo ne peut venir dans la salle, +dit Beauchamp. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'il est acteur dans le drame. + +--Est-ce qu'il a aussi assassiné quelqu'un? demanda Debray. + +--Mais non, c'est lui, au contraire, qu'on a voulu assassiner. Vous +savez bien que c'est en sortant de chez lui que ce bon M. de Caderousse +a été assassiné par son petit Benedetto. Vous savez bien que c'est chez +lui qu'on a retrouvé ce fameux gilet dans lequel était la lettre qui est +venue déranger la signature du contrat. Voyez-vous le fameux gilet? Il +est là tout sanglant, sur le bureau, comme pièce de conviction. + +--Ah! fort bien. + +--Chut! messieurs, voici la cour; à nos places!» + +En effet un grand bruit se fit entendre dans le prétoire; le sergent de +ville appela ses deux protégés par un hem! énergique, et l'huissier, +paraissant au seuil de la salle des délibérations, cria de cette voix +glapissante que les huissiers avaient déjà du temps de Beaumarchais: + +«La cour, messieurs!» + + + + +CX + +L'acte d'accusation. + + +Les juges prirent séance au milieu du plus profond silence; les jurés +s'assirent à leur place; M. de Villefort, objet de l'attention, et nous +dirons presque de l'admiration générale, se plaça couvert dans son +fauteuil, promenant un regard tranquille autour de lui. + +Chacun regardait avec étonnement cette figure grave et sévère, sur +l'impassibilité de laquelle les douleurs paternelles semblaient n'avoir +aucune prise, et l'on regardait avec une espèce de terreur cet homme +étranger aux émotions de l'humanité. + +«Gendarmes! dit le président, amenez l'accusé.» + +À ces mots, l'attention du public devint plus active, et tous les yeux +se fixèrent sur la porte par laquelle Benedetto devait entrer. + +Bientôt cette porte s'ouvrit et l'accusé parut. + +L'impression fut la même sur tout le monde, et nul ne se trompa à +l'expression de sa physionomie. + +Ses traits ne portaient pas l'empreinte de cette émotion profonde qui +refoule le sang au coeur et décolore le front et les joues. Ses mains, +gracieusement posées l'une sur son chapeau, l'autre dans l'ouverture de +son gilet de piqué blanc, n'étaient agitées d'aucun frisson: son oeil +était calme et même brillant. À peine dans la salle, le regard du jeune +homme se mit à parcourir tous les rangs des juges et des assistants, et +s'arrêta plus longuement sur le président et surtout sur le procureur du +roi. + +Auprès d'Andrea se plaça son avocat, avocat nommé d'office (car Andrea +n'avait point voulu s'occuper de ces détails auxquels il n'avait paru +attacher aucune importance), jeune homme aux cheveux d'un blond fade, au +visage rougi par une émotion cent fois plus sensible que celle du +prévenu. + +Le président demanda la lecture de l'acte d'accusation, rédigé, comme on +sait, par la plume si habile et si implacable de Villefort. + +Pendant cette lecture, qui fut longue, et qui pour tout autre eût été +accablante, l'attention publique ne cessa de se porter sur Andrea, qui +en soutint le poids avec la gaieté d'âme d'un Spartiate. + +Jamais Villefort peut-être n'avait été si concis ni si éloquent; le +crime était présenté sous les couleurs les plus vives, les antécédents +du prévenu, sa transfiguration, la filiation de ses actes depuis un âge +assez tendre, étaient déduits avec le talent que la pratique de la vie +et la connaissance du coeur humain pouvaient fournir à un esprit aussi +élevé que celui du procureur du roi. + +Avec ce seul préambule, Benedetto était à jamais perdu dans l'opinion +publique, en attendant qu'il fût puni plus matériellement par la loi. + +Andrea ne prêta pas la moindre attention aux charges successives qui +s'élevaient et retombaient sur lui: M. de Villefort, qui l'examinait +souvent et qui sans doute continuait sur lui les études psychologiques +qu'il avait eu si souvent l'occasion de faire sur les accusés, M. de +Villefort ne put une seule fois lui faire baisser les yeux, quelles que +fussent la fixité et la profondeur de son regard. + +Enfin la lecture fut terminée. + +«Accusé, dit le président, vos nom et prénoms?» + +Andrea se leva. + +«Pardonnez-moi monsieur le président, dit-il d'une voix dont le timbre +vibrait parfaitement pur, mais je vois que vous allez prendre un ordre +de questions dans lequel je ne puis vous suivre. J'ai la prétention que +c'est à moi de justifier plus tard d'être une exception aux accusés +ordinaires. Veuillez donc, je vous prie, me permettre de répondre en +suivant un ordre différent; je n'en répondrai pas moins à toutes.» + +Le président, surpris, regarda les jurés, qui regardèrent le procureur +du roi. + +Une grande surprise se manifesta dans toute l'assemblée. Mais Andrea ne +parut aucunement s'en émouvoir. + +«Votre âge? dit le président; répondrez-vous à cette question? + +--À cette question comme aux autres, je répondrai, monsieur le +président, mais à son tour. + +--Votre âge? répéta le magistrat. + +--J'ai vingt et un ans, ou plutôt je les aurai seulement dans quelques +jours, étant né dans la nuit du 27 au 28 septembre 1817.» + +M. de Villefort, qui était à prendre note, leva la tête à cette date. + +«Où êtes-vous né? continua le président. + +--À Auteuil, près Paris», répondit Benedetto. + +M. de Villefort leva une seconde fois la tête, regarda Benedetto comme +il eût regardé la tête de Méduse et devint livide. + +Quant à Benedetto, il passa gracieusement sur ses lèvres le coin brodé +d'un mouchoir de fine batiste. + +«Votre profession? demanda le président. + +--D'abord j'étais faussaire, dit Andrea le plus tranquillement du monde; +ensuite je suis passé voleur, et tout récemment je me suis fait +assassin.» + +Un murmure ou plutôt une tempête d'indignation et de surprise éclata +dans toutes les parties de la salle: les juges eux-mêmes se regardèrent +stupéfaits, les jurés manifestèrent le plus grand dégoût pour le cynisme +qu'on attendait si peu d'un homme élégant. + +M. de Villefort appuya une main sur son front qui, d'abord pâle, était +devenu rouge et bouillant, tout à coup il se leva regardant autour de +lui comme un homme égaré: l'air lui manquait. + +«Cherchez-vous quelque chose, monsieur le procureur du roi?» demanda +Benedetto avec son plus obligeant sourire. + +M. de Villefort ne répondit rien, et se rassit ou plutôt retomba sur son +fauteuil. + +«Est-ce maintenant, prévenu, que vous consentez à dire votre nom? +demanda le président. L'affectation brutale que vous avez mise à +énumérer vos différents crimes, que vous qualifiez de profession, +l'espèce de point d'honneur que vous y attachez, ce dont, au nom de la +morale et du respect dû à l'humanité, la cour doit vous blâmer +sévèrement, voilà peut-être la raison qui vous a fait tarder de vous +nommer: vous voulez faire ressortir ce nom par les titres qui le +précèdent. + +--C'est incroyable, monsieur le président, dit Benedetto du ton de voix +le plus gracieux et avec les manières les plus polies, comme vous avez +lu au fond de ma pensée; c'est en effet dans ce but que je vous ai prié +d'intervertir l'ordre des questions.» + +La stupeur était à son comble, il n'y avait plus dans les paroles de +l'accusé ni forfanterie ni cynisme; l'auditoire ému pressentait quelque +foudre éclatante au fond de ce nuage sombre. + +«Eh bien, dit le président, votre nom? + +--Je ne puis vous dire mon nom, car je ne le sais pas; mais je sais +celui de mon père, et je peux vous le dire.» + +Un éblouissement douloureux aveugla Villefort; on vit tomber de ses +joues des gouttes de sueur âcres et pressées sur les papiers qu'il +remuait d'une main convulsive et éperdue. + +«Dites alors le nom de votre père», reprit le président. + +Pas un souffle, pas une haleine ne troublaient le silence de cette +immense assemblée: tout le monde attendait. + +«Mon père est procureur du roi, répondit tranquillement Andrea. + +--Procureur du roi! fit avec stupéfaction le président, sans remarquer +le bouleversement qui se faisait sur la figure de Villefort; procureur +du roi! + +--Oui, et puisque vous voulez savoir son nom je vais vous le dire: il se +nomme de Villefort!» + +L'explosion, si longtemps contenue par le respect qu'en séance on porte +à la justice, se fit jour, comme un tonnerre, du fond de toutes les +poitrines; la cour elle-même ne songea point à réprimer ce mouvement de +la multitude. Les interjections, les injures adressées à Benedetto, qui +demeurait impassible, les gestes énergiques, le mouvement des gendarmes, +le ricanement de cette partie fangeuse qui, dans toute assemblée, monte +à la surface aux moments de trouble et de scandale, tout cela dura cinq +minutes avant que les magistrats et les huissiers eussent réussi à +rétablir le silence. + +Au milieu de tout ce bruit, on entendait la voix du président, qui +s'écriait: + +«Vous jouez-vous de la justice, accusé, et oseriez-vous donner à vos +concitoyens le spectacle d'une corruption qui, dans une époque qui +cependant ne laisse rien à désirer sous ce rapport, n'aurait pas encore +eu son égale?» + +Dix personnes s'empressaient auprès de M. le procureur du roi, à demi +écrasé sur son siège, et lui offraient des consolations, des +encouragements, des protestations de zèle et de sympathie. + +Le calme s'était rétabli dans la salle, à l'exception cependant d'un +point où un groupe assez nombreux s'agitait et chuchotait. + +Une femme, disait-on, venait de s'évanouir; on lui avait fait respirer +des sels, elle s'était remise. + +Andrea, pendant tout ce tumulte, avait tourné sa figure souriante vers +l'assemblée; puis, s'appuyant enfin d'une main sur la rampe de chêne de +son banc, et cela dans l'attitude de la plus gracieuse: + +«Messieurs, dit-il, à Dieu ne plaise que je cherche à insulter la cour +et à faire, en présence de cette honorable assemblée, un scandale +inutile. On me demande quel âge j'ai, je le dis; on me demande où je +suis né, je réponds; on me demande mon nom, je ne puis le dire, puisque +mes parents m'ont abandonné. Mais je puis bien, sans dire mon nom, +puisque je n'en ai pas, dire celui de mon père, or, je le répète, mon +père se nomme M. de Villefort, et je suis tout prêt à le prouver.» + +Il y avait dans l'accent du jeune homme une certitude, une conviction, +une énergie qui réduisirent le tumulte au silence. Les regards se +portèrent un moment sur le procureur du roi, qui gardait sur son siège +l'immobilité d'un homme que la foudre vient de changer en cadavre. + +«Messieurs, continua Andrea en commandant le silence du geste et de la +voix, je vous dois la preuve et l'explication de mes paroles. + +--Mais, s'écria le président irrité, vous avez déclaré dans +l'instruction vous nommer Benedetto, vous avez dit être orphelin, et +vous vous êtes donné la Corse pour patrie. + +--J'ai dit à l'instruction ce qu'il m'a convenu de dire à l'instruction, +car je ne voulais pas que l'on affaiblît ou que l'on arrêtât, ce qui +n'eût point manqué d'arriver, le retentissement solennel que je voulais +donner à mes paroles. + +«Maintenant je vous répète que je suis né à Auteuil, dans la nuit du 27 +au 28 septembre 1817, et que je suis le fils de M. le procureur du roi +de Villefort. Maintenant, voulez-vous des détails? je vais vous en +donner. + +«Je naquis au premier de la maison numéro 28, rue de la Fontaine, dans +une chambre tendue de damas rouge. Mon père me prit dans ses bras en +disant à ma mère que j'étais mort, m'enveloppa dans une serviette +marquée d'un H et d'un N, et m'emporta dans le jardin où il m'enterra +vivant.» + +Un frisson parcourut tous les assistants quand ils virent que +grandissait l'assurance du prévenu avec l'épouvante de M. de Villefort. + +«Mais comment savez-vous tous ces détails? demanda le président. + +--Je vais vous le dire, monsieur le président. Dans le jardin où mon +père venait de m'ensevelir, s'était, cette nuit-là même, introduit un +homme qui lui en voulait mortellement, et qui le guettait depuis +longtemps pour accomplir sur lui une vengeance corse. L'homme était +caché dans un massif; il vit mon père enfermer un dépôt dans la terre, +et le frappa d'un coup de couteau au milieu même de cette opération; +puis, croyant que ce dépôt était quelque trésor, il ouvrit la fosse et +me trouva vivant encore. Cet homme me porta à l'hospice des +Enfants-Trouvés, où je fus inscrit sous le numéro 57. Trois mois après, +sa soeur fit le voyage de Rogliano à Paris pour me venir chercher, me +réclama comme son fils et m'emmena. + +«Voilà comment, quoique né à Auteuil, je fus élevé en Corse.» + +Il y eut un instant de silence, mais d'un silence si profond, que, sans +l'anxiété que semblaient respirer mille poitrines, on eût cru la salle +vide. + +«Continuez, dit la voix du président. + +--Certes, continua Benedetto, je pouvais être heureux chez ces braves +gens qui m'adoraient; mais mon naturel pervers l'emporta sur toutes les +vertus qu'essayait de verser dans mon coeur ma mère adoptive. Je grandis +dans le mal et je suis arrivé au crime. Enfin, un jour que je maudissais +Dieu de m'avoir fait si méchant et de me donner une si hideuse destinée, +mon père adoptif est venu me dire: + +«--Ne blasphème pas, malheureux! car Dieu t'a donné le jour sans colère! +le crime vient de ton père et non de toi; de ton père qui t'a voué à +l'enfer si tu mourais, à la misère si un miracle te rendait au jour! + +«Dès lors j'ai cessé de blasphémer Dieu, mais j'ai maudit mon père; et +voilà pourquoi j'ai fait entendre ici les paroles que vous m'avez +reprochées, monsieur le président; voilà pourquoi j'ai causé le scandale +dont frémit encore cette assemblée. Si c'est un crime de plus, +punissez-moi; mais si je vous ai convaincu que dès le jour de ma +naissance ma destinée était fatale, douloureuse, amère, lamentable, +plaignez-moi! + +--Mais votre mère? demanda le président. + +--Ma mère me croyait mort; ma mère n'est point coupable. Je n'ai pas +voulu savoir le nom de ma mère; je ne la connais pas.» + +En ce moment un cri aigu, qui se termina par un sanglot, retentit au +milieu du groupe qui entourait, comme nous l'avons dit, une femme. + +Cette femme tomba dans une violente attaque de nerfs et fut enlevée du +prétoire, tandis qu'on l'emportait, le voile épais qui cachait son +visage s'écarta et l'on reconnut Mme Danglars. + +Malgré l'accablement de ses sens énervés, malgré le bourdonnement qui +frémissait à son oreille, malgré l'espèce de folie qui bouleversait son +cerveau, Villefort la reconnut et se leva. + +«Les preuves! les preuves! dit le président; prévenu, souvenez-vous que +ce tissu d'horreurs a besoin d'être soutenu par les preuves les plus +éclatantes. + +--Les preuves? dit Benedetto en riant, les preuves, vous les voulez? + +--Oui. + +--Eh bien, regardez M. de Villefort, et demandez-moi encore les +preuves.» + +Chacun se retourna vers le procureur du roi, qui, sous le poids de ces +mille regards rivés sur lui, s'avança dans l'enceinte du tribunal, +chancelant, les cheveux en désordre et le visage couperosé par la +pression de ses ongles. + +L'assemblée tout entière poussa un long murmure d'étonnement. + +«On me demande les preuves, mon père, dit Benedetto, voulez-vous que je +les donne? + +--Non, non, balbutia M. de Villefort d'une voix étranglée; non, c'est +inutile. + +--Comment, inutile? s'écria le président: mais que voulez-vous dire? + +--Je veux dire, s'écria le procureur du roi, que je me débattrais en +vain sous l'étreinte mortelle qui m'écrase, messieurs, je suis, je le +reconnais, dans la main du Dieu vengeur. Pas de preuves; il n'en est pas +besoin; tout ce que vient de dire ce jeune homme est vrai!» + +Un silence sombre et pesant comme celui qui précède les catastrophes de +la nature enveloppa dans son manteau de plomb tous les assistants, dont +les cheveux se dressaient sur la tête. + +«Et quoi! monsieur de Villefort, s'écria le président, vous ne cédez pas +à une hallucination? Quoi! vous jouissez de la plénitude de vos +facultés? On concevrait qu'une accusation si étrange, si imprévue, si +terrible, ait troublé vos esprits? voyons, remettez-vous.» + +Le procureur du roi secoua la tête. Ses dents s'entrechoquaient avec +violence comme celles d'un homme dévoré par la fièvre, et cependant il +était d'une pâleur mortelle. + +«Je jouis de toutes mes facultés, monsieur, dit-il; le corps seulement +souffre et cela se conçoit. Je me reconnais coupable de tout ce que ce +jeune homme vient d'articuler contre moi, et je me tiens chez moi à la +disposition de M. le procureur du roi mon successeur.» + +Et en prononçant ces mots d'une voix sourde et presque étouffée, M. de +Villefort se dirigea en vacillant vers la porte, que lui ouvrit d'un +mouvement machinal l'huissier de service. + +L'assemblée tout entière demeura muette et consternée par cette +révélation et par cet aveu, qui faisaient un dénouement si terrible aux +différentes péripéties qui, depuis quinze jours, avaient agité la haute +société parisienne. + +«Eh bien, dit Beauchamp, qu'on vienne dire maintenant que le drame n'est +pas dans la nature! + +--Ma foi, dit Château-Renaud, j'aimerais encore mieux finir comme M. de +Morcerf: un coup de pistolet paraît doux près d'une pareille +catastrophe. + +--Et puis il tue, dit Beauchamp. + +--Et moi qui avais eu un instant l'idée d'épouser sa fille, dit Debray. +A-t-elle bien fait de mourir, mon Dieu, la pauvre enfant! + +--La séance est levée, messieurs, dit le président, et la cause remise à +la prochaine session. L'affaire doit être instruite de nouveau et +confiée à un autre magistrat.» + +Quant à Andrea, toujours aussi tranquille et beaucoup plus intéressant, +il quitta la salle escorté par les gendarmes, qui involontairement lui +témoignaient des égards. + +«Eh bien, que pensez-vous de cela, mon brave homme? demanda Debray au +sergent de ville, en lui glissant un louis dans la main. + +--Il y aura des circonstances atténuantes», répondit celui-ci. + + + + +CXI + +Expiation. + + +M. de Villefort avait vu s'ouvrir devant lui les rangs de la foule, si +compacte qu'elle fût. Les grandes douleurs sont tellement vénérables, +qu'il n'est pas d'exemple, même dans les temps les plus malheureux, que +le premier mouvement de la foule réunie n'ait pas été un mouvement de +sympathie pour une grande catastrophe. Beaucoup de gens haïs ont été +assassinés dans une émeute; rarement un malheureux, fût-il criminel, a +été insulté par les hommes qui assistaient à sa condamnation à mort. + +Villefort traversa donc la haie des spectateurs, des gardes, des gens du +Palais, et s'éloigna, reconnu coupable de son propre aveu, mais protégé +par sa douleur. + +Il est des situations que les hommes saisissent avec leur instinct, mais +qu'ils ne peuvent commenter avec leur esprit; le plus grand poète, dans +ce cas, est celui qui pousse le cri le plus véhément et le plus naturel. +La foule prend ce cri pour un récit tout entier, et elle a raison de +s'en contenter, et plus raison encore de le trouver sublime quand il est +vrai. + +Du reste il serait difficile de dire l'état de stupeur dans lequel était +Villefort en sortant du Palais, de peindre cette fièvre qui faisait +battre chaque artère, raidissait chaque fibre, gonflait à la briser +chaque veine, et disséquait chaque point du corps mortel en des millions +de souffrances. + +Villefort se traîna le long des corridors, guidé seulement par +l'habitude; il jeta de ses épaules la toge magistrale, non qu'il pensât +à la quitter pour la convenance, mais parce qu'elle était à ses épaules +un fardeau accablant, une tunique de Nessus féconde en tortures. + +Il arriva chancelant jusqu'à la cour Dauphine, aperçut sa voiture, +réveilla le cocher en ouvrant la portière lui-même, et se laissa tomber +sur les coussins en montrant du doigt la direction du faubourg +Saint-Honoré. Le cocher partit. + +Tout le poids de sa fortune écroulée venait de retomber sur sa tête; ce +poids l'écrasait, il n'en savait pas les conséquences; il ne les avait +pas mesurées; il les sentait, il ne raisonnait pas son code comme le +froid meurtrier qui commente un article connu. + +Il avait Dieu au fond du coeur. + +«Dieu! murmurait-il sans savoir même ce qu'il disait, Dieu! Dieu!» + +Il ne voyait que Dieu derrière l'éboulement qui venait de se faire. + +La voiture roulait avec vitesse; Villefort, en s'agitant sur ses +coussins, sentit quelque chose qui le gênait. + +Il porta la main à cet objet: c'était un éventail oublié par Mme de +Villefort entre le coussin et le dossier de la voiture; cet éventail +éveilla un souvenir, et ce souvenir fut un éclair au milieu de la nuit. + +Villefort songea à sa femme... + +«Oh!» s'écria-t-il, comme si un fer rouge lui traversait le coeur. + +En effet, depuis une heure, il n'avait plus sous les yeux qu'une face de +sa misère, et voilà que tout à coup il s'en offrait une autre à son +esprit, et une autre non moins terrible. + +Cette femme, il venait de faire avec elle le juge inexorable, il venait +de la condamner à mort; et elle, elle, frappée de terreur, écrasée par +le remords, abîmée sous la honte qu'il venait de lui faire avec +l'éloquence de son irréprochable vertu, elle, pauvre femme faible et +sans défense contre un pouvoir absolu et suprême, elle se préparait +peut-être en ce moment même à mourir! + +Une heure s'était déjà écoulée depuis sa condamnation; sans doute en ce +moment elle repassait tous ses crimes dans sa mémoire, elle demandait +grâce à Dieu, elle écrivait une lettre pour implorer à genoux le pardon +de son vertueux époux, pardon qu'elle achetait de sa mort. + +Villefort poussa un second rugissement de douleur et de rage. + +«Ah! s'écria-t-il en se roulant sur le satin de son carrosse, cette +femme n'est devenue criminelle que parce qu'elle m'a touché. Je sue le +crime, moi! et elle a gagné le crime comme on gagne le typhus, comme on +gagne le choléra, comme on gagne la peste!... et je la punis!... J'ai +osé lui dire: Repentez-vous et mourez... moi! oh! non! non! elle +vivra... elle me suivra... Nous allons fuir, quitter la France, aller +devant nous tant que la terre pourra nous porter. Je lui parlais +d'échafaud!... Grand Dieu! comment ai-je osé prononcer ce mot! Mais, moi +aussi, l'échafaud m'attend!... Nous fuirons... Oui, je me confesserai à +elle! oui, tous les jours je lui dirai, en m'humiliant, que, moi aussi, +j'ai commis un crime... Oh! alliance du tigre et du serpent! oh! digne +femme d'un mari tel que moi!... Il faut qu'elle vive, il faut que mon +infamie fasse pâlir la sienne!» + +Et Villefort enfonça plutôt qu'il ne baissa la glace du devant de son +coupé. + +«Vite, plus vite!» s'écria-t-il d'une voix qui fit bondir le cocher sur +son siège. + +Les chevaux, emportés par la peur, volèrent jusqu'à la maison. + +«Oui, oui, se répétait Villefort à mesure qu'il se rapprochait de chez +lui, oui, il faut que cette femme vive, il faut qu'elle se repente et +qu'elle élève mon fils, mon pauvre enfant, le seul, avec +l'indestructible vieillard, qui ait survécu à la destruction de la +famille! Elle l'aimait; c'est pour lui qu'elle a tout fait. Il ne faut +jamais désespérer du coeur d'une mère qui aime son enfant; elle se +repentira; nul ne saura qu'elle fut coupable; ces crimes commis chez moi, +et dont le monde s'inquiète déjà, ils seront oubliés avec le temps, ou, +si quelques ennemis s'en souviennent, eh bien, je les prendrai sur ma +liste de crimes. Un, deux, trois de plus, qu'importe! ma femme se +sauvera emportant de l'or, et surtout emportant son fils, loin du +gouffre où il me semble que le monde va tomber avec moi. Elle vivra, +elle sera heureuse encore, puisque tout son amour est dans son fils, et +que son fils ne la quittera point. J'aurai fait une bonne action; cela +allège le coeur.» + +Et le procureur du roi respira plus librement qu'il n'avait fait depuis +longtemps. + +La voiture s'arrêta dans la cour de l'hôtel. + +Villefort s'élança du marchepied sur le perron; il vit les domestiques +surpris de le voir revenir si vite. Il ne lut pas autre chose sur leur +physionomie; nul ne lui adressa la parole; on s'arrêta devant lui, comme +d'habitude, pour le laisser passer; voilà tout. + +Il passa devant la chambre de Noirtier, et, par la porte il ne +s'inquiéta point de la personne qui était avec son père; c'était +ailleurs que son inquiétude le tirait. + +«Allons, dit-il en montant le petit escalier qui conduisait au palier +où étaient l'appartement de sa femme et la chambre vide de Valentine; +allons, rien n'est changé ici.» + +Avant tout il ferma la porte du palier. + +«Il faut que personne ne nous dérange, dit-il; il faut que je puisse lui +parler librement, m'accuser devant elle, lui tout dire...» + +Il s'approcha de la porte, mit la main sur le bouton de cristal, la +porte céda. + +«Pas fermée! oh! bien, très bien», murmura-t-il. + +Et il entra dans le petit salon où dans la soirée on dressait un lit +pour Édouard; car, quoique en pension, Édouard rentrait tous les soirs: +sa mère n'avait jamais voulu se séparer de lui. + +Il embrassa d'un coup d'oeil tout le petit salon. + +«Personne, dit-il; elle est dans sa chambre à coucher sans doute.» + +Il s'élança vers la porte. Là, le verrou était mis. Il s'arrêta +frissonnant. + +«Héloïse!» cria-t-il. + +Il lui sembla entendre remuer un meuble. + +«Héloïse! répéta-t-il. + +--Qui est là?» demanda la voix de celle qu'il appelait. + +Il lui sembla que cette voix était plus faible que de coutume. + +«Ouvrez! ouvrez! s'écria Villefort, c'est moi!» + +Mais malgré cet ordre, malgré le ton d'angoisse avec lequel il était +donné, on n'ouvrit pas. + +Villefort enfonça la porte d'un coup de pied. + +À l'entrée de la chambre qui donnait dans son boudoir, Mme de Villefort +était debout, pâle, les traits contractés, et le regardant avec des yeux +d'une fixité effrayante. + +«Héloïse! Héloïse! dit-il, qu'avez-vous? Parlez!» + +La jeune femme étendit vers lui sa main raide et livide. + +«C'est fait, monsieur, dit-elle avec un râlement qui sembla déchirer son +gosier; que voulez-vous donc encore de plus?» + +Et elle tomba de sa hauteur sur le tapis. + +Villefort courut à elle, lui saisit la main. Cette main serrait +convulsivement un flacon de cristal à bouchon d'or. + +Mme de Villefort était morte. + +Villefort, ivre d'horreur, recula jusqu'au seuil de la chambre et +regarda le cadavre. + +«Mon fils! s'écria-t-il tout à coup; où est mon fils? Édouard! Édouard!» + +Et il se précipita hors de l'appartement en criant: + +«Édouard! Édouard!» + +Ce nom était prononcé avec un tel accent d'angoisse, que les domestiques +accoururent. + +«Mon fils! où est mon fils? demanda Villefort. Qu'on l'éloigne de la +maison, qu'il ne voie pas... + +--M. Édouard n'est point en bas, monsieur, répondit le valet de chambre. + +--Il joue sans doute au jardin; voyez! voyez! + +--Non, monsieur. Madame a appelé son fils il y a une demi-heure à peu +près; M. Édouard est entré chez madame et n'est point descendu depuis.» + +Une sueur glacée inonda le front de Villefort, ses pieds trébuchèrent +sur la dalle, ses idées commencèrent à tourner dans sa tête comme les +rouages désordonnés d'une montre qui se brise. + +«Chez madame! murmura-t-il, chez madame!» + +Et il revint lentement sur ses pas, s'essuyant le front d'une main, +s'appuyant de l'autre aux parois de la muraille. + +En rentrant dans la chambre il fallait revoir le corps de la malheureuse +femme. + +Pour appeler Édouard, il fallait réveiller l'écho de cet appartement +changé en cercueil; parler, c'était violer le silence de la tombe. + +Villefort sentit sa langue paralysée dans sa gorge. + +«Édouard, Édouard», balbutia-t-il. + +L'enfant ne répondait pas; où donc était l'enfant qui, au dire des +domestiques, était entré chez sa mère et n'en était pas sorti? + +Villefort fit un pas en avant. + +Le cadavre de Mme de Villefort était couché en travers de la porte du +boudoir dans lequel se trouvait nécessairement Édouard; ce cadavre +semblait veiller sur le seuil avec des yeux fixes et ouverts, avec une +épouvantable et mystérieuse ironie sur les lèvres. + +Derrière le cadavre, la portière relevée laissait voir une partie du +boudoir, un piano et le bout d'un divan de satin bleu. + +Villefort fit trois ou quatre pas en avant, et sur le canapé il aperçut +son enfant couché. + +L'enfant dormait sans doute. + +Le malheureux eut un élan de joie indicible; un rayon de pure lumière +descendit dans cet enfer où il se débattait. + +Il ne s'agissait donc que de passer par-dessus le cadavre, d'entrer dans +le boudoir, de prendre l'enfant dans ses bras et de fuir avec lui, loin, +bien loin. + +Villefort n'était plus cet homme dont son exquise corruption faisait le +type de l'homme civilisé; c'était un tigre blessé à mort qui laisse ses +dents brisées dans sa dernière blessure. + +Il n'avait plus peur des préjugés, mais des fantômes. Il prit son élan +et bondit par-dessus le cadavre, comme s'il se fût agi de franchir un +brasier dévorant. + +Il enleva l'enfant dans ses bras, le serrant, le secouant, l'appelant; +l'enfant ne répondait point. Il colla ses lèvres avides à ses joues, ses +joues étaient livides et glacées; il palpa ses membres raidis; il appuya +sa main sur son coeur, son coeur ne battait plus. + +L'enfant était mort. + +Un papier plié en quatre tomba de la poitrine d'Édouard. + +Villefort, foudroyé, se laissa aller sur ses genoux; l'enfant s'échappa +de ses bras inertes et roula du côté de sa mère. + +Villefort ramassa le papier, reconnut l'écriture de sa femme et le +parcourut avidement. + +Voici ce qu'il contenait: + +«Vous savez si j'étais bonne mère, puisque c'est pour mon fils que je me +suis faite criminelle! + +«Une bonne mère ne part pas sans son fils!» + +Villefort ne pouvait en croire ses yeux; Villefort ne pouvait en croire +sa raison. Il se traîna vers le corps d'Édouard, qu'il examina encore +une fois avec cette attention minutieuse que met la lionne à regarder +son lionceau mort. + +Puis un cri déchirant s'échappa de sa poitrine. + +«Dieu! murmura-t-il, toujours Dieu!» + +Ces deux victimes l'épouvantaient, il sentait monter en lui l'horreur de +cette solitude peuplée de deux cadavres. + +Tout à l'heure il était soutenu par la rage, cette immense faculté des +hommes forts, par le désespoir, cette vertu suprême de l'agonie, qui +poussait les Titans à escalader le ciel, Ajax à montrer le poing aux +dieux. + +Villefort courba sa tête sous le poids des douleurs, il se releva sur +ses genoux, secoua ses cheveux humides de sueur, hérissés d'effroi et +celui-là, qui n'avait jamais eu pitié de personne s'en alla trouver le +vieillard, son père, pour avoir, dans sa faiblesse, quelqu'un à qui +raconter son malheur, quelqu'un près de qui pleurer. + +Il descendit l'escalier que nous connaissons et entra chez Noirtier. + +Quand Villefort entra, Noirtier paraissait attentif à écouter aussi +affectueusement que le permettait son immobilité, l'abbé Busoni, +toujours aussi calme et aussi froid que de coutume. + +Villefort, en apercevant l'abbé, porta la main à son front. Le passé lui +revint comme une de ces vagues dont la colère soulève plus d'écume que +les autres vagues. + +Il se souvint de la visite qu'il avait faite à l'abbé le surlendemain du +dîner d'Auteuil et de la visite que lui avait faite l'abbé à lui-même le +jour de la mort de Valentine. + +«Vous ici, monsieur! dit-il; mais vous n'apparaissez donc jamais que +pour escorter la Mort?» + +Busoni se redressa; en voyant l'altération du visage du magistrat, +l'éclat farouche de ses yeux, il comprit ou crut comprendre que la scène +des assises était accomplie; il ignorait le reste. + +«J'y suis venu pour prier sur le corps de votre fille! répondit Busoni. + +--Et aujourd'hui, qu'y venez-vous faire? + +--Je viens vous dire que vous m'avez assez payé votre dette, et qu'à +partir de ce moment je vais prier Dieu qu'il se contente comme moi. + +--Mon Dieu! fit Villefort en reculant, l'épouvante sur le front, cette +voix, ce n'est pas celle de l'abbé Busoni! + +--Non.» + +L'abbé arracha sa fausse tonsure, secoua la tête, et ses longs cheveux +noirs, cessant d'être comprimés, retombèrent sur ses épaules et +encadrèrent son mâle visage. + +«C'est le visage de M. de Monte-Cristo! s'écria Villefort les yeux +hagards. + +--Ce n'est pas encore cela, monsieur le procureur du roi, cherchez mieux +et plus loin. + +--Cette voix! cette voix! où l'ai-je entendue pour la première fois? + +--Vous l'avez entendue pour la première fois à Marseille, il y a +vingt-trois ans, le jour de votre mariage avec Mlle de Saint-Méran. +Cherchez dans vos dossiers. + +--Vous n'êtes pas Busoni? vous n'êtes pas Monte-Cristo? Mon Dieu vous +êtes cet ennemi caché, implacable, mortel! J'ai fait quelque chose +contre vous à Marseille, oh! malheur à moi! + +--Oui, tu as raison, c'est bien cela, dit le comte en croisant les bras +sur sa large poitrine; cherche, cherche! + +--Mais que t'ai-je donc fait? s'écria Villefort, dont l'esprit flottait +déjà sur la limite où se confondent la raison et la démence, dans ce +brouillard qui n'est plus le rêve et qui n'est pas encore le réveil; que +t'ai-je fait? dis! parle! + +--Vous m'avez condamné à une mort lente et hideuse, vous avez tué mon +père, vous m'avez ôté l'amour avec la liberté, et la fortune avec +l'amour! + +--Qui êtes-vous? qui êtes-vous donc? mon Dieu! + +--Je suis le spectre d'un malheureux que vous avez enseveli dans les +cachots du château d'If. À ce spectre sorti enfin de sa tombe Dieu a mis +le masque du comte de Monte-Cristo, et il l'a couvert de diamants et +d'or pour que vous ne le reconnaissiez qu'aujourd'hui. + +--Ah! je te reconnais, je te reconnais! dit le procureur du roi; tu +es... + +--Je suis Edmond Dantès! + +--Tu es Edmond Dantès! s'écria le procureur du roi en saisissant le +comte par le poignet; alors, viens!» + +Et il l'entraîna par l'escalier, dans lequel Monte-Cristo, étonné, le +suivit, ignorant lui-même où le procureur du roi le conduisait, et +pressentant quelque nouvelle catastrophe. + +«Tiens! Edmond Dantès, dit-il en montrant au comte le cadavre de sa +femme et le corps de son fils, tiens! regarde, es-tu bien vengé?...» + +Monte-Cristo pâlit à cet effroyable spectacle; il comprit qu'il venait +d'outrepasser les droits de la vengeance; il comprit qu'il ne pouvait +plus dire: + +«Dieu est pour moi et avec moi.» + +Il se jeta avec un sentiment d'angoisse inexprimable sur le corps de +l'enfant, rouvrit ses yeux, tâta le pouls, et s'élança avec lui dans la +chambre de Valentine, qu'il referma à double tour... + +«Mon enfant! s'écria Villefort; il emporte le cadavre de mon enfant! Oh! +malédiction! malheur! mort sur toi!» + +Et il voulut s'élancer après Monte-Cristo; mais, comme dans un rêve, il +sentit ses pieds prendre racine, ses yeux se dilatèrent à briser leurs +orbites, ses doigts recourbés sur la chair de sa poitrine s'y +enfoncèrent graduellement jusqu'à ce que le sang rougît ses ongles; les +veines de ses tempes se gonflèrent d'esprits bouillants qui allèrent +soulever la voûte trop étroite de son crâne et noyèrent son cerveau dans +un déluge de feu. + +Cette fixité dura plusieurs minutes, jusqu'à ce que l'effroyable +bouleversement de la raison fût accompli. + +Alors il jeta un grand cri suivi d'un long éclat de rire et se précipita +par les escaliers. + +Un quart d'heure après, la chambre de Valentine se rouvrit, et le comte +de Monte-Cristo reparut. + +Pâle, l'oeil morne, la poitrine oppressée, tous les traits de cette +figure ordinairement si calme et si noble étaient bouleversés par la +douleur. + +Il tenait dans ses bras l'enfant, auquel aucun secours n'avait pu rendre +la vie. + +Il mit un genou en terre et le déposa religieusement près de sa mère, la +tête posée sur sa poitrine. + +Puis, se relevant, il sortit, et rencontrant un domestique sur +l'escalier: + +«Où est M. de Villefort?» demanda-t-il. + +Le domestique, sans lui répondre, étendit la main du côté du jardin. + +Monte-Cristo descendit le perron, s'avança vers l'endroit désigné, et +vit, au milieu de ses serviteurs faisant cercle autour de lui, Villefort +une bêche à la main, et fouillant la terre avec une espèce de rage. + +«Ce n'est pas encore ici, disait-il, ce n'est pas encore ici. + +Et il fouillait plus loin. + +Monte-Cristo s'approcha de lui, et tout bas: + +«Monsieur, lui dit-il d'un ton presque humble, vous avez perdu un fils, +mais...» + +Villefort l'interrompit; il n'avait ni écouté ni entendu. + +«Oh! je le retrouverai, dit-il; vous avez beau prétendre qu'il n'y est +pas, je le retrouverai, dussé-je le chercher jusqu'au jour du Jugement +dernier. + +Monte-Cristo recula avec terreur. + +«Oh! dit-il, il est fou!» + +Et, comme s'il eût craint que les murs de la maison maudite ne +s'écroulassent sur lui, il s'élança dans la rue, doutant pour la +première fois qu'il eût le droit de faire ce qu'il avait fait. + +«Oh! assez, assez comme cela, dit-il, sauvons le dernier.» + +En rentrant chez lui, Monte-Cristo rencontra Morrel, qui errait dans +l'hôtel des Champs-Élysées, silencieux comme une ombre qui attend le +moment fixé par Dieu pour rentrer dans son tombeau. + +«Apprêtez-vous, Maximilien, lui dit-il avec un sourire, nous quittons +Paris demain. + +--N'avez-vous plus rien à y faire? demanda Morrel. + +--Non, répondit Monte-Cristo, et Dieu veuille que je n'y aie pas trop +fait!» + + + + +CXII + +Le départ. + + +Les événements qui venaient de se passer préoccupaient tout Paris. +Emmanuel et sa femme se les racontaient, avec une surprise bien +naturelle, dans leur petit salon de la rue Meslay; ils rapprochaient ces +trois catastrophes aussi soudaines qu'inattendues de Morcerf, de +Danglars et de Villefort. + +Maximilien, qui était venu leur faire une visite, les écoutait ou plutôt +assistait à leur conversation, plongé dans son insensibilité habituelle. + +«En vérité, disait Julie, ne dirait-on pas, Emmanuel que tous ces gens +riches, si heureux hier, avaient oublié, dans le calcul sur lequel ils +avaient établi leur fortune, leur bonheur et leur considération, la part +du mauvais génie, et que celui-ci, comme les méchantes fées des contes +de Perrault qu'on a négligé d'inviter à quelque noce ou à quelque +baptême, est apparu tout à coup pour se venger de ce fatal oubli? + +--Que de désastres! disait Emmanuel pensant à Morcerf et à Danglars. + +--Que de souffrances! disait Julie, en se rappelant Valentine, que par +instinct de femme elle ne voulait pas nommer devant son frère. + +--Si c'est Dieu qui les a frappés, disait Emmanuel, c'est que Dieu, qui +est la suprême bonté, n'a rien trouvé dans le passé de ces gens-là qui +méritât l'atténuation de la peine; c'est que ces gens-là étaient +maudits. + +--N'es-tu pas bien téméraire dans ton jugement, Emmanuel? dit Julie. +Quand mon père, le pistolet à la main, était prêt à se brûler la +cervelle, si quelqu'un eût dit comme tu le dis à cette heure: «Cet homme +a mérité sa peine», ce quelqu'un-là ne se serait-il point trompé? + +--Oui, mais Dieu n'a pas permis que notre père succombât, comme il n'a +pas permis qu'Abraham sacrifiât son fils. Au patriarche, comme à nous, +il a envoyé un ange qui a coupé à moitié chemin les ailes de la Mort.» + +Il achevait à peine de prononcer ces paroles que le bruit de la cloche +retentit. + +C'était le signal donné par le concierge qu'une visite arrivait. + +Presque au même instant la porte du salon s'ouvrit, et le comte de +Monte-Cristo parut sur le seuil. + +Ce fut un double cri de joie de la part des deux jeunes gens. + +Maximilien releva la tête et la laissa retomber. + +«Maximilien, dit le comte sans paraître remarquer les différentes +impressions que sa présence produisait sur ses hôtes, je viens vous +chercher. + +--Me chercher? dit Morrel comme sortant d'un rêve. + +--Oui, dit Monte-Cristo; n'est-il pas convenu que je vous emmène, et ne +vous ai-je pas prévenu de vous tenir prêt? + +--Me voici, dit Maximilien, j'étais venu leur dire adieu. + +--Et où allez-vous, monsieur le comte? demanda Julie. + +--À Marseille d'abord, madame. + +--À Marseille? répétèrent ensemble les deux jeunes gens. + +--Oui, et je vous prends votre frère. + +--Hélas! monsieur le comte, dit Julie, rendez-nous-le guéri!» + +Morrel se détourna pour cacher sa rougeur. + +«Vous vous êtes donc aperçue qu'il était souffrant? dit le comte. + +--Oui, répondit la jeune femme, et j'ai peur qu'il ne s'ennuie avec +nous. + +--Je le distrairai, reprit le comte. + +--Je suis prêt, monsieur, dit Maximilien. Adieu, mes bons amis! Adieu, +Emmanuel! Adieu, Julie! + +--Comment! adieu? s'écria Julie; vous partez ainsi tout de suite, sans +préparations, sans passeports? + +--Ce sont les délais qui doublent le chagrin des séparations, dit +Monte-Cristo, et Maximilien, j'en suis sûr, a dû se précautionner de +toutes choses: je le lui avais recommandé. + +--J'ai mon passeport, et mes malles sont faites, dit Morrel avec sa +tranquillité monotone. + +--Fort bien, dit Monte-Cristo en souriant, on reconnaît là l'exactitude +d'un bon soldat. + +--Et vous nous quittez comme cela, dit Julie, à l'instant? Vous ne nous +donnez pas un jour, pas une heure? + +--Ma voiture est à la porte, madame; il faut que je sois à Rome dans +cinq jours. + +--Mais Maximilien ne va pas à Rome? dit Emmanuel. + +--Je vais où il plaira au comte de me mener, dit Morrel avec un triste +sourire; je lui appartiens pour un mois encore. + +--Oh! mon Dieu! comme il dit cela, monsieur le comte! + +--Maximilien m'accompagne, dit le comte avec sa persuasive affabilité, +tranquillisez-vous donc sur votre frère. + +--Adieu, ma soeur! répéta Morrel; adieu, Emmanuel! + +--Il me navre le coeur avec sa nonchalance, dit Julie. Oh! Maximilien, +Maximilien, tu nous caches quelque chose. + +--Bah! dit Monte-Cristo, vous le verrez revenir gai, riant et joyeux.» + +Maximilien lança à Monte-Cristo un regard presque dédaigneux, presque +irrité. + +«Partons! dit le comte. + +--Avant que vous partiez, monsieur le comte, dit Julie, me +permettez-vous de vous dire tout ce que l'autre jour... + +--Madame, répliqua le comte en lui prenant les deux mains, tout ce que +vous me diriez ne vaudra jamais ce que je lis dans vos yeux, ce que +votre coeur a pensé, ce que le mien a ressenti. Comme les bienfaiteurs +de roman, j'eusse dû partir sans vous revoir; mais cette vertu était +au-dessus de mes forces, parce que je suis un homme faible et vaniteux, +parce que le regard humide, joyeux et tendre de mes semblables me fait +du bien. Maintenant je pars, et je pousse l'égoïsme jusqu'à vous dire: +Ne m'oubliez pas, mes amis, car probablement vous ne me reverrez jamais. + +--Ne plus vous revoir! s'écria Emmanuel, tandis que deux grosses larmes +roulaient sur les joues de Julie: ne plus vous revoir! mais ce n'est +donc pas un homme, c'est donc un dieu qui nous quitte, et ce dieu va +donc remonter au ciel après être apparu sur la terre pour y faire le +bien! + +--Ne dites pas cela, reprit vivement Monte-Cristo, ne dites jamais cela, +mes amis; les dieux ne font jamais le mal, les dieux s'arrêtent où ils +veulent s'arrêter; le hasard n'est pas plus fort qu'eux, et ce sont eux +au contraire, qui maîtrisent le hasard. Non, je suis un homme, Emmanuel, +et votre admiration est aussi injuste que vos paroles sont sacrilèges.» + +Et serrant sur ses lèvres la main de Julie, qui se précipita dans ses +bras, il tendit l'autre main à Emmanuel; puis, s'arrachant de cette +maison, doux nid dont le bonheur était l'hôte, il attira derrière lui +d'un signe Maximilien, passif, insensible et consterné comme il l'était +depuis la mort de Valentine. + +«Rendez la joie à mon frère!» dit Julie à l'oreille de Monte-Cristo. + +Monte-Cristo lui serra la main comme il la lui avait serrée onze ans +auparavant sur l'escalier qui conduisait au cabinet de Morrel. + +«Vous fiez-vous toujours à Simbad le marin? lui demanda-t-il en +souriant. + +--Oh! oui! + +--Eh bien, donc, endormez-vous dans la paix et dans la confiance du +Seigneur.» + +Comme nous l'avons dit, la chaise de poste attendait; quatre chevaux +vigoureux hérissaient leurs crins et frappaient le pavé avec impatience. + +Au bas du perron, Ali attendait le visage luisant de sueur; il +paraissait arriver d'une longue course. + +«Eh bien, lui demanda le comte en arabe, as-tu été chez le vieillard?» + +Ali fit signe que oui. + +«Et tu lui as déployé la lettre sous les yeux, ainsi que je te l'avais +ordonné? + +--Oui, fit encore respectueusement l'esclave. + +--Et qu'a-t-il dit, ou plutôt qu'a-t-il fait?» + +Ali se plaça sous la lumière, de façon que son maître pût le voir, et, +imitant avec son intelligence si dévouée la physionomie du vieillard, il +ferma les yeux comme faisait Noirtier lorsqu'il voulait dire: Oui. + +«Bien, il accepte, dit Monte-Cristo; partons!» + +Il avait à peine laissé échapper ce mot, que déjà la voiture roulait et +que les chevaux faisaient jaillir du pavé une poussière d'étincelles. +Maximilien s'accommoda dans son coin sans dire un seul mot. + +Une demi-heure s'écoula; la calèche s'arrêta tout à coup; le comte +venait de tirer le cordonnet de soie qui correspondait au doigt d'Ali. + +Le Nubien descendit et ouvrit la portière. La nuit étincelait d'étoiles. +On était au haut de la montée de Villejuif, sur le plateau d'où Paris, +comme une sombre mer, agite ses millions de lumières qui paraissent des +flots phosphorescents; flots en effet, flots plus bruyants, plus +passionnés, plus mobiles, plus furieux, plus avides que ceux de l'Océan +irrité, flots qui ne connaissent pas le calme comme ceux de la vaste +mer, flots qui se heurtent toujours, écument toujours, engloutissent +toujours!... + +Le comte demeura seul, et sur un signe de sa main la voiture fit +quelques pas en avant. + +Alors il considéra longtemps, les bras croisés, cette fournaise où +viennent se fondre, se tordre et se modeler toutes ces idées qui +s'élancent du gouffre bouillonnant pour aller agiter le monde. Puis, +lorsqu'il eut bien arrêté son regard puissant sur cette Babylone qui +fait rêver les poètes religieux comme les railleurs matérialistes: + +«Grande ville! murmura-t-il en inclinant la tête et en joignant les +mains comme s'il eût prié, voilà moins de six mois que j'ai franchi tes +portes. Je crois que l'esprit de Dieu m'y avait conduit, il m'en ramène +triomphant; le secret de ma présence dans tes murs, je l'ai confié à ce +Dieu qui seul a pu lire dans mon coeur; seul il connaît que je me retire +sans haine et sans orgueil, mais non sans regrets; seul il sait que je +n'ai fait usage ni pour moi, ni pour de vaines causes, de la puissance +qu'il m'avait confiée. Ô grande ville! c'est dans ton sein palpitant que +j'ai trouvé ce que je cherchais; mineur patient, j'ai remué tes +entrailles pour en faire sortir le mal; maintenant, mon oeuvre est +accomplie, ma mission est terminée; maintenant tu ne peux plus m'offrir +ni joies, ni douleurs. Adieu, Paris! adieu!» + +Son regard se promena encore sur la vaste plaine comme celui d'un génie +nocturne; puis, passant la main sur son front, il remonta dans sa +voiture, qui se referma sur lui, et qui disparut bientôt de l'autre côté +de la montée dans un tourbillon de poussière et de bruit. + +Ils firent deux lieues sans prononcer une seule parole. Morrel rêvait, +Monte-Cristo le regardait rêver. + +«Morrel, lui dit le comte, vous repentiriez-vous de m'avoir suivi? + +--Non, monsieur le comte; mais quitter Paris... + +--Si j'avais cru que le bonheur vous attendît à Paris, Morrel, je vous y +eusse laissé. + +--C'est à Paris que Valentine repose, et quitter Paris, c'est la perdre +une seconde fois. + +--Maximilien, dit le comte, les amis que nous avons perdus ne reposent +pas dans la terre, ils sont ensevelis dans notre coeur, et c'est Dieu +qui l'a voulu ainsi pour que nous en fussions toujours accompagnés. Moi, +j'ai deux amis qui m'accompagnent toujours ainsi: l'un est celui qui m'a +donné la vie, l'autre est celui qui m'a donné l'intelligence. Leur +esprit à tous deux vit en moi. Je les consulte dans le doute, et si j'ai +fait quelque bien, c'est à leurs conseils que je le dois. Consultez la +voix de votre coeur, Morrel, et demandez-lui si vous devez continuer de +me faire ce méchant visage. + +--Mon ami, dit Maximilien, la voix de mon coeur est bien triste et ne me +promet que des malheurs. + +--C'est le propre des esprits affaiblis de voir toutes choses à travers +un crêpe; c'est l'âme qui se fait à elle-même ses horizons; votre âme +est sombre, c'est elle qui vous fait un ciel orageux. + +--Cela est peut-être vrai», dit Maximilien. + +Et il retomba dans sa rêverie. + +Le voyage se fit avec cette merveilleuse rapidité qui était une des +puissances du comte; les villes passaient comme des ombres sur leur +route; les arbres, secoués par les premiers vents de l'automne, +semblaient venir au-devant d'eux comme des géants échevelés, et +s'enfuyaient rapidement dès qu'ils les avaient rejoints. Le lendemain, +dans la matinée, ils arrivèrent à Châlons, où les attendait le bateau à +vapeur du comte; sans perdre un instant, la voiture fut transportée à +bord; les deux voyageurs étaient déjà embarqués. + +Le bateau était taillé pour la course, on eût dit une pirogue indienne; +ses deux roues semblaient deux ailes avec lesquelles il rasait l'eau +comme un oiseau voyageur; Morrel lui-même éprouvait cette espèce +d'enivrement de la vitesse; et parfois le vent qui faisait flotter ses +cheveux semblait prêt pour un moment à écarter les nuages de son front. + +Quant au comte, à mesure qu'il s'éloignait de Paris, une sérénité +presque surhumaine semblait l'envelopper comme une auréole. On eût dit +d'un exilé qui regagne sa patrie. + +Bientôt Marseille, blanche, tiède, vivante; Marseille, la soeur cadette +de Tyr et de Carthage, et qui leur a succédé à l'empire de la +Méditerranée; Marseille, toujours plus jeune à mesure qu'elle vieillit, +apparut à leurs yeux. C'était pour tous deux des aspects féconds en +souvenirs que cette tour ronde, ce fort Saint-Nicolas, cet hôtel de +ville de Puget, ce port aux quais de briques où tous deux avaient joué +enfants. + +Aussi, d'un commun accord, s'arrêtèrent-ils tous deux sur la Canebière. + +Un navire partait pour Alger; les colis, les passagers entassés sur le +pont, la foule des parents, des amis qui disaient adieu, qui criaient et +pleuraient, spectacle toujours émouvant, même pour ceux qui assistent +tous les jours à ce spectacle, ce mouvement ne put distraire Maximilien +d'une idée qui l'avait saisi du moment où il avait posé le pied sur les +larges dalles du quai. + +«Tenez, dit-il, prenant le bras de Monte-Cristo, voici l'endroit où +s'arrêta mon père quand Le _Pharaon_ entra dans le port; ici le brave +homme que vous sauviez de la mort et du déshonneur se jeta dans mes +bras; je sens encore l'impression de ses larmes sur mon visage, et il ne +pleurait pas seul, bien des gens aussi pleuraient en nous voyant. + +Monte-Cristo sourit. + +«J'étais là», dit-il en montrant à Morrel l'angle d'une rue. + +Comme il disait cela, et dans la direction qu'indiquait le comte, on +entendit un gémissement douloureux, et l'on vit une femme qui faisait +signe à un passager du navire en partance. Cette femme était voilée, +Monte-Cristo la suivit des yeux avec une émotion que Morrel eût +facilement remarquée, si, tout au contraire du comte, ses yeux à lui +n'eussent été fixés sur le bâtiment. + +«Oh! mon Dieu! s'écria Morrel, je ne me trompe pas! ce jeune homme qui +salue avec son chapeau, ce jeune homme en uniforme, c'est Albert de +Morcerf! + +--Oui, dit Monte-Cristo, je l'avais reconnu. + +--Comment cela? vous regardiez du côté opposé.» + +Le comte sourit, comme il faisait quand il ne voulait pas répondre. + +Et ses yeux se reportèrent sur la femme voilée, qui disparut au coin de +la rue. + +Alors il se retourna. + +«Cher ami, dit-il à Maximilien, n'avez-vous point quelque chose à faire +dans ce pays? + +--J'ai à pleurer sur la tombe de mon père, répondit sourdement Morrel. + +--C'est bien, allez et attendez-moi là-bas; je vous y rejoindrai. + +--Vous me quittez? + +--Oui... moi aussi, j'ai une pieuse visite à faire.» + +Morrel laissa tomber sa main dans la main que lui tendait le comte; +puis, avec un mouvement de tête dont il serait impossible d'exprimer la +mélancolie, il quitta le comte et se dirigea vers l'est de la ville. + +Monte-Cristo laissa s'éloigner Maximilien, demeurant au même endroit +jusqu'à ce qu'il eût disparu, puis alors il s'achemina vers les Allées +de Meilhan, afin de retrouver la petite maison que les commencements de +cette histoire ont dû rendre familière à nos lecteurs. + +Cette maison s'élevait encore à l'ombre de la grande allée de tilleuls +qui sert de promenade aux Marseillais oisifs, tapissée de vastes rideaux +de vigne qui croisaient, sur la pierre jaunie par l'ardent soleil du +Midi, leurs bras noircis et déchiquetés par l'âge. Deux marches de +pierre, usées par le frottement des pieds, conduisaient à la porte +d'entrée, porte faite de trois planches qui jamais, malgré leurs +réparations annuelles, n'avaient connu le mastic et la peinture, +attendant patiemment que l'humidité revînt pour les approcher. + +Cette maison, toute charmante malgré sa vétusté, toute joyeuse malgré +son apparente misère, était bien la même qu'habitait autrefois le père +Dantès. Seulement le vieillard habitait la mansarde, et le comte avait +mis la maison tout entière à la disposition de Mercédès. + +Ce fut là qu'entra cette femme au long voile que Monte-Cristo avait vue +s'éloigner du navire en partance, elle en fermait la porte au moment +même où il apparaissait à l'angle d'une rue, de sorte qu'il la vit +disparaître presque aussitôt qu'il la retrouva. + +Pour lui, les marches usées étaient d'anciennes connaissances; il savait +mieux que personne ouvrir cette vieille porte, dont un clou à large tête +soulevait le loquet intérieur. + +Aussi entra-t-il sans frapper, sans prévenir, comme un ami, comme un +hôte. + +Au bout d'une allée pavée de briques s'ouvrait, riche de chaleur, de +soleil et de lumière, un petit jardin, le même où, à la place indiquée, +Mercédès avait trouvé la somme dont la délicatesse du comte avait fait +remonter le dépôt à vingt-quatre ans; du seuil de la porte de la rue on +apercevait les premiers arbres de ce jardin. + +Arrivé sur le seuil, Monte-Cristo entendit un soupir qui ressemblait à +un sanglot: ce soupir guida son regard, et sous un berceau de jasmin de +Virginie au feuillage épais et aux longues fleurs de pourpre, il aperçut +Mercédès assise, inclinée et pleurant. + +Elle avait relevé son voile, et seule à la face du ciel, le visage caché +par ses deux mains, elle donnait librement l'essor à ses soupirs et à +ses sanglots, si longtemps contenus par la présence de son fils. + +Monte-Cristo fit quelques pas en avant; le sable cria sous ses pieds. + +Mercédès releva la tête et poussa un cri d'effroi en voyant un homme +devant elle. + +«Madame, dit le comte, il n'est plus en mon pouvoir de vous apporter le +bonheur, mais je vous offre la consolation: daignerez-vous l'accepter +comme vous venant d'un ami? + +--Je suis, en effet, bien malheureuse, répondit Mercédès; seule au +monde... Je n'avais que mon fils, et il m'a quittée. + +--Il a bien fait, madame, répliqua le comte, c'est un noble coeur. Il a +compris que tout homme doit un tribut à la patrie: les uns leurs +talents, les autres leur industrie; ceux-ci leurs veilles, ceux-là leur +sang. En restant avec vous, il eût usé près de vous sa vie devenue +inutile, il n'aurait pu s'accoutumer à vos douleurs. Il serait devenu +haineux par impuissance: il deviendra grand et fort en luttant contre +son adversité qu'il changera en fortune. Laissez-le reconstituer votre +avenir à tous deux, madame; j'ose vous promettre qu'il est en de sûres +mains. + +--Oh! dit la pauvre femme en secouant tristement la tête, cette fortune +dont vous parlez, et que du fond de mon âme je prie Dieu de lui +accorder, je n'en jouirai pas, moi. Tant de choses se sont brisées en +moi et autour de moi, que je me sens près de ma tombe. Vous avez bien +fait, monsieur le comte, de me rapprocher de l'endroit où j'ai été si +heureuse: c'est là où l'on a été heureux que l'on doit mourir. + +--Hélas! dit Monte-Cristo, toutes vos paroles, madame, tombent amères et +brûlantes sur mon coeur, d'autant plus amères et plus brûlantes que vous +avez raison de me haïr; c'est moi qui ai causé tous vos maux: que ne me +plaignez-vous au lieu de m'accuser? vous me rendriez bien plus +malheureux encore... + +--Vous haïr, vous accuser, vous, Edmond... Haïr, accuser l'homme qui a +sauvé la vie de mon fils, car c'était votre intention fatale et +sanglante, n'est-ce pas, de tuer à M. de Morcerf ce fils dont il était +fier? Oh! regardez-moi, et vous verrez s'il y a en moi l'apparence d'un +reproche.» + +Le comte souleva son regard et l'arrêta sur Mercédès qui, à moitié +debout, étendait ses deux mains vers lui. + +«Oh! regardez-moi, continua-t-elle avec un sentiment de profonde +mélancolie; on peut supporter l'éclat de mes yeux aujourd'hui, ce n'est +plus le temps où je venais sourire à Edmond Dantès, qui m'attendait +là-haut, à la fenêtre de cette mansarde qu'habitait son vieux père... +Depuis ce temps, bien des jours douloureux se sont écoulés, qui ont +creusé comme un abîme entre moi et ce temps. Vous accuser, Edmond, vous +haïr, mon ami! non, c'est moi que j'accuse et que je hais! Oh! misérable +que je suis! s'écria-t-elle en joignant les mains et en levant les yeux +au ciel. Ai-je été punie!... J'avais la religion, l'innocence, l'amour, +ces trois bonheurs qui font les anges, et, misérable que je suis, j'ai +douté de Dieu!» + +Monte-Cristo fit un pas vers elle et silencieusement lui tendit la main. + +«Non, dit-elle en retirant doucement la sienne, non, mon ami, ne me +touchez pas. Vous m'avez épargnée, et cependant de tous ceux que vous +avez frappés, j'étais la plus coupable. Tous les autres ont agi par +haine, par cupidité, par égoïsme; moi, j'ai agi par lâcheté. Eux +désiraient, moi, j'ai eu peur. Non, ne me pressez pas ma main. Edmond, +vous méditez quelque parole affectueuse, je le sens, ne la dites pas: +gardez-la pour une autre, je n'en suis plus digne, moi. Voyez... (elle +découvrit tout à fait son visage), voyez, le malheur a fait mes cheveux +gris; mes yeux ont tant versé de larmes qu'ils sont cerclés de veines +violettes; mon front se ride. Vous, au contraire, Edmond, vous êtes +toujours jeune, toujours beau, toujours fier. C'est que vous avez eu la +foi, vous; c'est que vous avez eu la force; c'est que vous vous êtes +reposé en Dieu, et que Dieu vous a soutenu. Moi, j'ai été lâche, moi, +j'ai renié; Dieu m'a abandonnée, et me voilà.» + +Mercédès fondit en larmes, le coeur de la femme se brisait au choc des +souvenirs. + +Monte-Cristo prit sa main et la baisa respectueusement, mais elle sentit +elle-même que ce baiser était sans ardeur, comme celui que le comte eût +déposé sur la main de marbre de la statue d'une sainte. + +«Il y a, continua-t-elle, des existences prédestinées dont une première +faute brise tout l'avenir. Je vous croyais mort, j'eusse dû mourir; car +à quoi a-t-il servi que j'aie porté éternellement votre deuil dans mon +coeur? à faire d'une femme de trente-neuf ans une femme de cinquante, +voilà tout. À quoi a-t-il servi que, seule entre tous, vous ayant +reconnu, j'aie seulement sauvé mon fils? Ne devais-je pas aussi sauver +l'homme, si coupable qu'il fût, que j'avais accepté pour époux? +cependant je l'ai laissé mourir; que dis-je mon Dieu! j'ai contribué à +sa mort par ma lâche insensibilité, par mon mépris, ne me rappelant pas, +ne voulant pas me rappeler que c'était pour moi qu'il s'était fait +parjure et traître! À quoi sert enfin que j'aie accompagné mon fils +jusqu'ici, puisque ici je l'abandonne, puisque je le laisse partir seul, +puisque je le livre à cette terre dévorante d'Afrique? Oh! j'ai été +lâche, vous dis-je; j'ai renié mon amour, et, comme les renégats, je +porte malheur à tout ce qui m'environne! + +--Non, Mercédès, dit Monte-Cristo, non; reprenez meilleure opinion de +vous-même. Non; vous êtes une noble et sainte femme, et vous m'aviez +désarmé par votre douleur; mais, derrière moi, invisible, inconnu, +irrité, il y avait Dieu, dont je n'étais que le mandataire et qui n'a +pas voulu retenir la foudre que j'avais lancée. Oh! j'adjure ce Dieu, +aux pieds duquel depuis dix ans je me prosterne chaque jour, j'atteste +ce Dieu que je vous avais fait le sacrifice de ma vie, et avec ma vie +celui des projets qui y étaient enchaînés. Mais, je le dis avec orgueil, +Mercédès, Dieu avait besoin de moi, et j'ai vécu. Examinez le passé, +examinez le présent, tâchez de deviner l'avenir, et voyez si je ne suis +pas l'instrument du Seigneur; les plus affreux malheurs, les plus +cruelles souffrances, l'abandon de tous ceux qui m'aimaient, la +persécution de ceux qui ne me connaissaient pas, voilà la première +partie de ma vie; puis, tout à coup, après la captivité, la solitude, la +misère, l'air, la liberté, une fortune si éclatante, si prestigieuse, si +démesurée, que, à moins d'être aveugle, j'ai dû penser que Dieu me +l'envoyait dans de grands desseins. Dès lors, cette fortune m'a semblé +être un sacerdoce; dès lors, plus une pensée en moi pour cette vie dont +vous, pauvre femme, vous avez parfois savouré la douceur; pas une heure +de calme, pas une: je me sentais poussé comme le nuage de feu passant +dans le ciel pour aller brûler les villes maudites. Comme ces aventureux +capitaines qui s'embarquent pour un dangereux voyage, qui méditent une +périlleuse expédition, je préparais les vivres, je chargeais les armes, +j'amassais les moyens d'attaque et de défense, habituant mon corps aux +exercices les plus violents, mon âme aux chocs les plus rudes, +instruisant mon bras à tuer, mes yeux à voir souffrir, ma bouche à +sourire aux aspects les plus terribles; de bon, de confiant, d'oublieux +que j'étais, je me suis fait vindicatif, dissimulé, méchant, ou plutôt +impassible comme la sourde et aveugle fatalité. Alors, je me suis lancé +dans la voie qui m'était ouverte, j'ai franchi l'espace, j'ai touché au +but: malheur à ceux que j'ai rencontrés sur mon chemin! + +--Assez! dit Mercédès, assez, Edmond! croyez que celle qui a pu seule +vous reconnaître a pu seule aussi vous comprendre. Or, Edmond, celle qui +a su vous reconnaître, celle qui a pu vous comprendre, celle-là, +l'eussiez-vous rencontrée sur votre route et l'eussiez-vous brisée comme +verre, celle-là a dû vous admirer, Edmond! Comme il y a un abîme entre +moi et le passé, il y a un abîme entre vous et les autres hommes, et ma +plus douloureuse torture, je vous le dis, c'est de comparer; car il n'y +a rien au monde qui vous vaille, rien qui vous ressemble. Maintenant, +dites-moi adieu, Edmond, et séparons-nous. + +--Avant que je vous quitte, que désirez-vous, Mercédès? demanda +Monte-Cristo. + +--Je ne désire qu'une chose, Edmond: que mon fils soit heureux. + +--Priez le Seigneur, qui seul tient l'existence des hommes entre ses +mains, d'écarter la mort de lui, moi, je me charge du reste. + +--Merci, Edmond. + +--Mais vous, Mercédès? + +--Moi je n'ai besoin de rien, je vis entre deux tombes: l'une est celle +d'Edmond Dantès, mort il y a si longtemps; je l'aimais! Ce mot ne sied +plus à ma lèvre flétrie, mais mon coeur se souvient encore, et pour rien +au monde je ne voudrais perdre cette mémoire du coeur. L'autre est celle +d'un homme qu'Edmond Dantès a tué; j'approuve le meurtre, mais je dois +prier pour le mort. + +--Votre fils sera heureux, madame, répéta le comte. + +--Alors je serai aussi heureuse que je puis l'être. + +--Mais... enfin... que ferez-vous?» + +Mercédès sourit tristement. + +«Vous dire que je vivrai dans ce pays comme la Mercédès d'autrefois, +c'est-à-dire en travaillant, vous ne le croiriez pas; je ne sais plus +que prier, mais je n'ai point besoin de travailler; le petit trésor +enfoui par vous s'est retrouvé à la place que vous avez indiquée; on +cherchera qui je suis, on demandera ce que je fais, on ignorera comment +je vis, qu'importe! c'est une affaire entre Dieu, vous et moi. + +--Mercédès, dit le comte, je ne vous en fais pas un reproche, mais vous +avez exagéré le sacrifice en abandonnant toute cette fortune amassée par +M. de Morcerf, et dont la moitié revenait de droit à votre économie et à +votre vigilance. + +--Je vois ce que vous m'allez proposer; mais je ne puis accepter, +Edmond, mon fils me le défendrait. + +--Aussi me garderai-je de rien faire pour vous qui n'ait l'approbation +de M. Albert de Morcerf. Je saurai ses intentions et m'y soumettrai. +Mais, s'il accepte ce que je veux faire, l'imiterez-vous sans +répugnance? + +--Vous savez, Edmond, que je ne suis plus une créature pensante; de +détermination, je n'en ai pas sinon celle de n'en prendre jamais. Dieu +m'a tellement secouée dans ses orages que j'en ai perdu la volonté. Je +suis entre ses mains comme un passereau aux serres de l'aigle. Il ne +veut pas que je meure puisque je vis. S'il m'envoie des secours, c'est +qu'il le voudra et je les prendrai. + +--Prenez garde, madame, dit Monte-Cristo, ce n'est pas ainsi qu'on adore +Dieu! Dieu veut qu'on le comprenne et qu'on discute sa puissance: c'est +pour cela qu'il nous a donné le libre arbitre. + +--Malheureux! s'écria Mercédès, ne me parlez pas ainsi; si je croyais +que Dieu m'eût donné le libre arbitre, que me resterait-il donc pour me +sauver du désespoir!» + +Monte-Cristo pâlit légèrement et baissa la tête, écrasé par cette +véhémence de la douleur. + +«Ne voulez-vous pas me dire au revoir? fit-il en lui tendant la main. + +--Au contraire, je vous dis au revoir, répliqua Mercédès en lui montrant +le ciel avec solennité; c'est vous prouver que j'espère encore.» + +Et après avoir touché la main du comte de sa main frissonnante, Mercédès +s'élança dans l'escalier et disparut aux yeux du comte. + +Monte-Cristo alors sortit lentement de la maison et reprit le chemin du +port. + +Mais Mercédès ne le vit point s'éloigner, quoiqu'elle fût à la fenêtre +de la petite chambre du père de Dantès. Ses yeux cherchaient au loin +le bâtiment qui emportait son fils vers la vaste mer. + +Il est vrai que sa voix, comme malgré elle, murmurait tout bas: + +«Edmond, Edmond, Edmond!» + + + + +CXIII + +Le passé. + + +Le comte sortit l'âme navrée de cette maison où il laissait Mercédès +pour ne plus la revoir jamais, selon toute probabilité. + +Depuis la mort du petit Édouard, un grand changement s'était fait dans +Monte-Cristo. Arrivé au sommet de sa vengeance par la pente lente et +tortueuse qu'il avait suivie, il avait vu de l'autre côté de la montagne +l'abîme du doute. + +Il y avait plus: cette conversation qu'il venait d'avoir avec Mercédès +avait éveillé tant de souvenirs dans son coeur, que ces souvenirs +eux-mêmes avaient besoin d'être combattus. + +Un homme de la trempe du comte ne pouvait flotter longtemps dans cette +mélancolie qui peut faire vivre les esprits vulgaires en leur donnant +une originalité apparente, mais qui tue les âmes supérieures. Le comte +se dit que pour en être presque arrivé à se blâmer lui-même, il fallait +qu'une erreur se fût glissée dans ses calculs. + +«Je regarde mal le passé, dit-il, et ne puis m'être trompé ainsi. + +«Quoi! continua-t-il, le but que je m'étais proposé serait un but +insensé! Quoi! j'aurais fait fausse route depuis dix ans! Quoi! une +heure aurait suffi pour prouver à l'architecte que l'oeuvre de toutes +ses espérances était une oeuvre, sinon impossible, du moins sacrilège! + +«Je ne veux pas m'habituer à cette idée, elle me rendrait fou. Ce qui +manque à mes raisonnements d'aujourd'hui, c'est l'appréciation exacte du +passé parce que je revois ce passé de l'autre bout de l'horizon. En +effet, à mesure qu'on s'avance, le passé, pareil au paysage à travers +lequel on marche, s'efface à mesure qu'on s'éloigne. Il m'arrive ce qui +arrive aux gens qui se sont blessés en rêve, ils regardent et sentent +leur blessure, et ne se souviennent pas de l'avoir reçue. + +«Allons donc, homme régénéré; allons, riche extravagant; allons, dormeur +éveillé; allons, visionnaire tout-puissant; allons, millionnaire +invincible, reprends pour un instant cette funeste perspective de la vie +misérable et affamée; repasse par les chemins où la fatalité t'a poussé, +où le malheur t'a conduit, où le désespoir t'a reçu; trop de diamants, +d'or et de bonheur rayonnent aujourd'hui sur les verres de ce miroir où +Monte-Cristo regarde Dantès, cache ces diamants, souille cet or, efface +ces rayons; riche, retrouve le pauvre; libre, retrouve le prisonnier, +ressuscité, retrouve le cadavre.» + +Et tout en disant cela à lui-même, Monte-Cristo suivait la rue de la +Caisserie. C'était la même par laquelle, vingt-quatre ans auparavant, il +avait été conduit par une garde silencieuse et nocturne; ces maisons, à +l'aspect riant et animé, elles étaient cette nuit-là sombres, muettes et +fermées. + +«Ce sont cependant les mêmes, murmura Monte-Cristo, seulement alors il +faisait nuit, aujourd'hui il fait grand jour; c'est le soleil qui +éclaire tout cela et qui rend tout cela joyeux.» + +Il descendit sur le quai par la rue Saint-Laurent, et s'avança vers la +Consigne: c'était le point du port où il avait été embarqué. Un bateau +de promenade passait avec son dais de coutil; Monte-Cristo appela le +patron, qui nagea aussitôt vers lui avec l'empressement que mettent à +cet exercice les bateliers qui flairent une bonne aubaine. + +Le temps était magnifique, le voyage fut une fête. À l'horizon le soleil +descendait, rouge et flamboyant, dans les flots qui s'embrasaient à son +approche; la mer, unie comme un miroir, se ridait parfois sous les bonds +des poissons qui, poursuivis par quelque ennemi caché, s'élançaient hors +de l'eau pour demander leur salut à un autre élément; enfin, à l'horizon +l'on voyait passer, blanches et gracieuses comme des mouettes +voyageuses, les barques de pécheurs qui se rendent aux Martigues, ou les +bâtiments marchands chargés pour la Corse ou pour l'Espagne. + +Malgré ce beau ciel, malgré ces barques aux gracieux contours, malgré +cette lumière dorée qui inondait le paysage, le comte, enveloppé dans +son manteau, se rappelait, un à un, tous les détails du terrible voyage: +cette lumière unique et isolée, brûlant aux Catalans, cette vue du +château d'If qui lui apprit où on le menait, cette lutte avec les +gendarmes lorsqu'il voulut se précipiter dans la mer, son désespoir +quand il se sentit vaincu, et cette sensation froide du bout du canon de +la carabine appuyée sur sa tempe comme un anneau de glace. + +Et peu à peu, comme ces sources desséchées par l'été, qui lorsque +s'amassent les nuages d'automne s'humectent peu à peu et commencent à +sourdre goutte à goutte, le comte de Monte-Cristo sentit également +sourdre dans sa poitrine ce vieux fiel extravasé qui avait autrefois +inondé le coeur d'Edmond Dantès. + +Pour lui dès lors plus de beau ciel, plus de barques gracieuses, plus +d'ardente lumière; le ciel se voila de crêpes funèbres, et l'apparition +du noir géant qu'on appelle le château d'If le fit tressaillir, comme si +lui fût apparu tout à coup le fantôme d'un ennemi mortel. + +On arriva. + +Instinctivement le comte se recula jusqu'à extrémité de la barque. Le +patron avait beau lui dire de sa voix la plus caressante: + +«Nous abordons, monsieur.» + +Monte-Cristo se rappela qu'à ce même endroit, sur ce même rocher, il +avait été violemment traîné par ses gardes, et qu'on l'avait forcé de +monter cette rampe en lui piquant les reins avec la pointe d'une +baïonnette. + +La route avait autrefois semblé bien longue à Dantès. Monte-Cristo +l'avait trouvée bien courte; chaque coup de rame avait fait jaillir avec +la poussière humide de la mer un million de pensées et de souvenirs. + +Depuis la révolution de Juillet, il n'y avait plus de prisonniers au +château d'If; un poste destiné à empêcher de faire la contrebande +habitait seul ses corps de garde; un concierge attendait les curieux à +la porte pour leur montrer ce monument de terreur, devenu un monument de +curiosité. + +Et cependant, quoiqu'il fût instruit de tous ces détails, lorsqu'il +entra sous la voûte, lorsqu'il descendit l'escalier noir, lorsqu'il fut +conduit aux cachots qu'il avait demandé à voir, une froide pâleur +envahit son front, dont la sueur glacée fut refoulée jusqu'à son coeur. + +Le comte s'informa s'il restait encore quelque ancien guichetier du +temps de la Restauration; tous avaient été mis à la retraite ou étaient +passés à d'autres emplois. Le concierge qui le conduisait était là +depuis 1830 seulement. + +On le conduisit dans son propre cachot. + +Il revit le jour blafard filtrant par l'étroit soupirail; il revit la +place où était le lit, enlevé depuis, et, derrière le lit, quoique +bouchée, mais visible encore par ses pierres plus neuves, l'ouverture +percée par l'abbé Faria. + +Monte-Cristo sentit ses jambes faiblir; il prit un escabeau de bois et +s'assit dessus. + +«Conte-t-on quelques histoires sur ce château autres que celle de +l'emprisonnement de Mirabeau? demanda le comte; y a-t-il quelque +tradition sur ces lugubres demeures où l'on hésite à croire que des +hommes aient jamais enfermé un homme vivant? + +--Oui, monsieur, dit le concierge, et sur ce cachot même, le guichetier +Antoine m'en a transmis une.» + +Monte-Cristo tressaillit. Ce guichetier Antoine était son guichetier. Il +avait à peu près oublié son nom et son visage; mais, à son nom prononcé, +il le revit tel qu'il était, avec sa figure cerclée de barbe, sa veste +brune et son trousseau de clefs, dont il lui semblait encore entendre le +tintement. + +Le comte se retourna et crut le voir dans l'ombre du corridor, rendue +plus épaisse par la lumière de la torche qui brûlait aux mains du +concierge. + +«Monsieur veut-il que je la lui raconte? demanda le concierge. + +--Oui, fit Monte-Cristo, dites.» + +Et il mit sa main sur sa poitrine pour comprimer un violent battement de +coeur, effrayé d'entendre raconter sa propre histoire. + +«Dites, répéta-t-il. + +--Ce cachot, reprit le concierge, était habité par un prisonnier, il y a +longtemps de cela, un homme fort dangereux, à ce qu'il paraît, et +d'autant plus dangereux qu'il était plein d'industrie. Un autre homme +habitait ce château en même temps que lui; celui-là n'était pas méchant; +c'était un pauvre prêtre qui était fou. + +--Ah! oui, fou, répéta Monte-Cristo; et quelle était sa folie? + +--Il offrait des millions si on voulait lui rendre la liberté.» + +Monte-Cristo leva les yeux au ciel, mais il ne vit pas le ciel: il y +avait un voile de pierre entre lui et le firmament. Il songea qu'il y +avait eu un voile non moins épais entre les yeux de ceux à qui l'abbé +Faria offrait des trésors et ces trésors qu'il leur offrait. + +«Les prisonniers pouvaient-ils se voir? demanda Monte-Cristo. + +--Oh! non, monsieur, c'était expressément défendu; mais ils éludèrent la +défense en perçant une galerie qui allait d'un cachot à l'autre. + +--Et lequel des deux perça cette galerie? + +--Oh! ce fut le jeune homme, bien certainement, dit le concierge; le +jeune homme était industrieux et fort, tandis que le pauvre abbé était +vieux et faible; d'ailleurs il avait l'esprit trop vacillant pour suivre +une idée. + +--Aveugles!... murmura Monte-Cristo. + +--Tant il y a, continua le concierge, que le jeune perça donc une +galerie; avec quoi? l'on n'en sait rien mais il la perça, et la preuve, +c'est qu'on en voit encore la trace; tenez, la voyez-vous?» + +Et il approcha sa torche de la muraille. + +«Ah! oui, vraiment, fit le comte d'une voix assourdie par l'émotion. + +--Il en résulta que les deux prisonniers communiquèrent ensemble. +Combien de temps dura cette communication? on n'en sait rien. Or, un +jour le vieux prisonnier tomba malade et mourut. Devinez ce que fit le +jeune? fit le concierge en s'interrompant. + +--Dites. + +--Il emporta le défunt, qu'il coucha dans son propre lit, le nez tourné +à la muraille, puis il revint dans le cachot vide, boucha le trou, et se +glissa dans le sac du mort. Avez-vous jamais vu une idée pareille?» + +Monte-Cristo ferma les yeux et se sentit repasser par toutes les +impressions qu'il avait éprouvées lorsque cette toile grossière, encore +empreinte de ce froid que le cadavre lui avait communiqué, lui avait +frotté le visage. + +Le guichetier continua: + +«Voyez-vous, voilà quel était son projet: il croyait qu'on enterrait les +morts au château d'If, et comme il se doutait bien qu'on ne faisait pas +de frais de cercueil pour les prisonniers, il comptait lever la terre +avec ses épaules, mais il y avait malheureusement au château une coutume +qui dérangeait son projet: on n'enterrait pas les morts; on se +contentait de leur attacher un boulet aux pieds et de les lancer à la +mer: c'est ce qui fut fait. Notre homme fut jeté à l'eau du haut de la +galerie; le lendemain on retrouva le vrai mort dans son lit, et l'on +devina tout, car les ensevelisseurs dirent alors ce qu'ils n'avaient pas +osé dire jusque-là, c'est qu'au moment où le corps avait été lancé dans +le vide ils avaient entendu un cri terrible, étouffé à l'instant même +par l'eau dans laquelle il avait disparu. + +Le comte respira péniblement, la sueur coulait sur son front, l'angoisse +serrait son coeur. + +«Non! murmura-t-il, non! ce doute que j'ai éprouvé, c'était un +commencement d'oubli; mais ici le coeur se creuse de nouveau et +redevient affamé de vengeance.» + +«Et le prisonnier, demanda-t-il, on n'en a jamais entendu parler? + +--Jamais, au grand jamais; vous comprenez, de deux choses l'une, ou il +est tombé à plat, et, comme il tombait d'une cinquantaine de pieds, il +se sera tué sur le coup. + +--Vous avez dit qu'on lui avait attaché un boulet aux pieds: il sera +tombé debout. + +--Ou il est tombé debout, reprit le concierge, et alors le poids du +boulet l'aura entraîné au fond, où il est resté, pauvre cher homme! + +--Vous le plaignez? + +--Ma foi, oui, quoiqu'il fût dans son élément. + +--Que voulez-vous dire? + +--Qu'il y avait un bruit qui courait que ce malheureux était, dans son +temps, un officier de marine détenu pour bonapartisme.» + +«Vérité, murmura le comte, Dieu t'a faite pour surnager au-dessus des +flots et des flammes. Ainsi le pauvre marin vit dans le souvenir de +quelques conteurs; on récite sa terrible histoire au coin du foyer et +l'on frissonne au moment où il fendit l'espace pour s'engloutir dans la +profonde mer.» + +«On n'a jamais su son nom? demanda tout haut le comte. + +--Ah! bien oui, dit le gardien, comment? il n'était connu que sous le +nom du numéro 34. + +--Villefort, Villefort! murmura Monte-Cristo, voilà ce que bien des fois +tu as dû te dire quand mon spectre importunait tes insomnies. + +--Monsieur veut-il continuer la visite? demanda le concierge. + +--Oui, surtout si vous voulez me montrer la chambre du pauvre abbé. + +--Ah! du numéro 27» + +--Oui, du numéro 27», répéta Monte-Cristo. + +Et il lui sembla encore entendre la voix de l'abbé Faria lorsqu'il lui +avait demandé son nom, et que celui-ci avait crié ce numéro à travers la +muraille. + +«Venez. + +--Attendez, dit Monte-Cristo, que je jette un dernier regard sur toutes +les faces de ce cachot. + +--Cela tombe bien, dit le guide, j'ai oublié la clef de l'autre. + +--Allez la chercher. + +--Je vous laisse la torche. + +--Non, emportez-la. + +--Mais vous allez rester sans lumière. + +--J'y vois la nuit. + +--Tiens, c'est comme lui. + +--Qui, lui? + +--Le numéro 34. On dit qu'il s'était tellement habitué à l'obscurité, +qu'il eût vu une épingle dans le coin le plus obscur de son cachot. + +--Il lui a fallu dix ans pour en arriver là», murmura le comte. + +Le guide s'éloigna emportant la torche. + +Le comte avait dit vrai: à peine fut-il depuis quelques secondes dans +l'obscurité, qu'il distingua tout comme en plein jour. + +Alors il regarda tout autour de lui, alors il reconnut bien réellement +son cachot. + +«Oui, dit-il, voilà la pierre sur laquelle je m'asseyais! voilà la trace +de mes épaules qui ont creusé leur empreinte dans la muraille! voilà la +trace du sang qui a coulé de mon front, un jour que j'ai voulu me briser +le front contre la muraille... Oh! ces chiffres... je me les rappelle... +je les fis un jour que je calculais l'âge de mon père pour savoir si je +le retrouverais vivant, et l'âge de Mercédès pour savoir si je la +retrouverais libre... J'eus un instant d'espoir après avoir achevé ce +calcul... Je comptais sans la faim et sans l'infidélité!» + +Et un rire amer s'échappa de la bouche du comte. Il venait de voir, +comme dans un rêve, son père conduit à la tombe... Mercédès marchant à +l'autel! + +Sur l'autre paroi de la muraille, une inscription frappa sa vue. Elle se +détachait, blanche encore, sur le mur verdâtre: + +«MON DIEU! lut Monte-Cristo, CONSERVEZ-MOI LA MÉMOIRE!» + +«Oh! oui, s'écria-t-il, voilà la seule prière de mes derniers temps. Je +ne demandais plus la liberté, je demandais la mémoire, je craignais de +devenir fou et d'oublier. Mon Dieu! vous m'avez conservé la mémoire, et +je me suis souvenu. Merci, merci, mon Dieu!» + +En ce moment, la lumière de la torche miroita sur les murailles; c'était +le guide qui descendait. + +Monte-Cristo alla au-devant de lui. + +«Suivez-moi», dit-il. + +Et, sans avoir besoin de remonter vers le jour, il lui fit suivre un +corridor souterrain qui le conduisit à une autre entrée. + +Là encore Monte-Cristo fut assailli par un monde de pensées. + +La première chose qui frappa ses yeux fut le méridien tracé sur la +muraille, à l'aide duquel l'abbé Faria comptait les heures; puis les +restes du lit sur lequel le pauvre prisonnier était mort. + +À cette vue, au lieu des angoisses que le comte avait éprouvées dans son +cachot, un sentiment doux et tendre, un sentiment de reconnaissance +gonfla son coeur, deux larmes roulèrent de ses yeux. + +«C'est ici, dit le guide, qu'était l'abbé fou; c'est par là que le jeune +homme le venait trouver. (Et il montra à Monte-Cristo l'ouverture de la +galerie qui, de ce côté était restée béante.) À la couleur de la pierre, +continua-t-il, un savant a reconnu qu'il devait y avoir dix ans à peu +près que les deux prisonniers communiquaient ensemble. Pauvres gens, ils +ont dû bien s'ennuyer pendant ces dix ans.» + +Dantès prit quelques louis dans sa poche, et tendit la main vers cet +homme qui, pour la seconde fois, le plaignait sans le connaître. + +Le concierge les accepta, croyant recevoir quelques menues pièces de +monnaie, mais à la lueur de la torche, il reconnut la valeur de la somme +que lui donnait le visiteur. + +«Monsieur, lui dit-il, vous vous êtes trompé. + +--Comment cela? + +--C'est de l'or que vous m'avez donné. + +--Je le sais bien. + +--Comment! vous le savez? + +--Oui. + +--Votre intention est de me donner cet or? + +--Oui. + +--Et je puis le garder en toute conscience? + +--Oui.» + +Le concierge regarda Monte-Cristo avec étonnement. + +«Et _honnêteté_, dit le comte comme Hamlet. + +--Monsieur, reprit le concierge qui n'osait croire à son bonheur, +monsieur, je ne comprends pas votre générosité. + +--Elle est facile à comprendre, cependant, mon ami, dit le comte: j'ai +été marin, et votre histoire a dû me toucher plus qu'un autre. + +--Alors, monsieur, dit le guide, puisque vous êtes si généreux, vous +méritez que je vous offre quelque chose. + +--Qu'as-tu à m'offrir, mon ami? des coquilles, des ouvrages de paille? +merci. + +--Non pas, monsieur, non pas; quelque chose qui se rapporte à l'histoire +de tout à l'heure. + +--En vérité! s'écria vivement le comte, qu'est-ce donc? + +--Écoutez, dit le concierge, voilà ce qui est arrivé: je me suis dit: On +trouve toujours quelque chose dans une chambre où un prisonnier est +resté quinze ans, et je me suis mis à sonder les murailles. + +--Ah! s'écria Monte-Cristo en se rappelant la double cachette de l'abbé, +en effet. + +--À force de recherches, continua le concierge, j'ai découvert que cela +sonnait le creux au chevet du lit et sous l'âtre de la cheminée. + +--Oui, dit Monte-Cristo, oui. + +--J'ai levé les pierres, et j'ai trouvé... + +--Une échelle de corde, des outils? s'écria le comte. + +--Comment savez-vous cela? demanda le concierge avec étonnement. + +--Je ne le sais pas, je le devine, dit le comte; c'est ordinairement ces +sortes de choses que l'on trouve dans les cachettes des prisonniers. + +--Oui, monsieur, dit le guide, une échelle de corde, des outils. + +--Et tu les as encore? s'écria Monte-Cristo. + +--Non, monsieur; j'ai vendu ces différents objets, qui étaient fort +curieux, à des visiteurs; mais il me reste autre chose. + +--Quoi donc? demanda le comte avec impatience. + +--Il me reste une espèce de livre écrit sur des bandes de toile. + +--Oh! s'écria Monte-Cristo, il te reste ce livre? + +--Je ne sais pas si c'est un livre, dit le concierge; mais il me reste +ce que je vous dis. + +--Va me le chercher, mon ami, va, dit le comte; et, si c'est ce que je +présume, sois tranquille. + +--J'y cours, monsieur. + +Et le guide sortit. + +Alors il alla s'agenouiller pieusement devant les débris de ce lit dont +la mort avait fait pour lui un autel. + +«Ô mon second père, dit-il, toi qui m'as donné la liberté, la science, +la richesse; toi qui, pareil aux créatures d'une essence supérieure à la +nôtre, avais la science du bien et du mal, si au fond de la tombe il +reste quelque chose de nous qui tressaille à la voix de ceux qui sont +demeurés sur la terre, si dans la transfiguration que subit le cadavre +quelque chose d'animé flotte aux lieux où nous avons beaucoup aimé ou +beaucoup souffert, noble coeur, esprit suprême, âme profonde, par un +mot, par un signe, par une révélation quelconque, je t'en conjure, au +nom de cet amour paternel que tu m'accordais et de ce respect filial que +je t'avais voué, enlève-moi ce reste de doute qui, s'il ne se change en +conviction, deviendra un remords. + +Le comte baissa la tête et joignit les mains. + +«Tenez, monsieur!» dit une voix derrière lui. + +Monte-Cristo tressaillit et se retourna. + +Le concierge lui tendait ces bandes de toile sur lesquelles l'abbé Faria +avait épanché tous les trésors de sa science. Ce manuscrit c'était le +grand ouvrage de l'abbé Faria sur la royauté en Italie. + +Le comte s'en empara avec empressement, et ses yeux tout d'abord tombant +sur l'épigraphe, il lut: «Tu arracheras les dents du dragon, et tu +fouleras aux pieds les lions, a dit le Seigneur.» + +«Ah! s'écria-t-il, voilà la réponse! merci, mon père, merci!» + +En tirant de sa poche un petit portefeuille, qui contenait dix billets +de banque de mille francs chacun: + +«Tiens, dit-il, prends ce portefeuille. + +--Vous me le donnez? + +--Oui, mais à la condition que tu ne regarderas dedans que lorsque je +serai parti.» + +Et, plaçant sur sa poitrine la relique qu'il venait de retrouver et qui +pour lui avait le prix du plus riche trésor, il s'élança hors du +souterrain, et remontant dans la barque: + +«À Marseille!» dit-il. + +Puis en s'éloignant, les yeux fixés sur la sombre prison: + +«Malheur, dit-il, à ceux qui m'ont fait enfermer dans cette sombre +prison, et à ceux qui ont oublié que j'y étais enfermé!» + +En repassant devant les Catalans, le comte se détourna, et s'enveloppant +la tête dans son manteau, il murmura le nom d'une femme. + +La victoire était complète; le comte avait deux fois terrassé le doute. + +Ce nom, qu'il prononçait avec une expression de tendresse qui était +presque de l'amour, c'était le nom d'Haydée. + +En mettant pied à terre, Monte-Cristo s'achemina vers le cimetière, où +il savait retrouver Morrel. + +Lui aussi, dix ans auparavant, avait pieusement cherché une tombe dans +ce cimetière, et l'avait cherchée inutilement. Lui, qui revenait en +France avec des millions, n'avait pas pu retrouver la tombe de son père +mort de faim. + +Morrel y avait bien fait mettre une croix, mais cette croix était +tombée, et le fossoyeur en avait fait du feu, comme font les fossoyeurs +de tous ces vieux bois gisant dans les cimetières. + +Le digne négociant avait été plus heureux: mort dans les bras de ses +enfants, il avait été, conduit par eux, se coucher près de sa femme, qui +l'avait précédé de deux ans dans l'éternité. + +Deux larges dalles de marbre, sur lesquelles étaient écrits leurs noms, +étaient étendues l'une à côté de l'autre dans un petit enclos fermé +d'une balustrade de fer et ombragé par quatre cyprès. + +Maximilien était appuyé à l'un de ces arbres, et fixait sur les deux +tombes des yeux sans regard. + +Sa douleur était profonde, presque égarée. + +«Maximilien, lui dit le comte, ce n'est point là qu'il faut regarder, +c'est là!» + +Et il lui montra le ciel. + +«Les morts sont partout, dit Morrel; n'est-ce pas ce que vous m'avez dit +vous-même quand vous m'avez fait quitter Paris? + +--Maximilien, dit le comte, vous m'avez demandé pendant le voyage à vous +arrêter quelques jours à Marseille: est-ce toujours votre désir? + +--Je n'ai plus de désir, comte, mais il me semble que j'attendrai moins +péniblement ici qu'ailleurs. + +--Tant mieux, Maximilien, car je vous quitte et j'emporte votre parole, +n'est-ce pas? + +--Ah! je l'oublierai, comte, dit Morrel, je l'oublierai! + +--Non! vous ne l'oublierez pas, parce que vous êtes homme d'honneur +avant tout, Morrel, parce que vous avez juré, parce que vous allez jurer +encore. + +--Ô Comte, ayez pitié de moi! Comte, je suis si malheureux! + +--J'ai connu un homme plus malheureux que vous, Morrel. + +--Impossible. + +--Hélas! dit Monte-Cristo, c'est un des orgueils de notre pauvre +humanité, que chaque homme se croie plus malheureux qu'un autre +malheureux qui pleure et qui gémit à côté de lui. + +--Qu'y a-t-il de plus malheureux que l'homme qui a perdu le seul bien +qu'il aimât et désirât au monde? + +--Écoutez, Morrel, dit Monte-Cristo, et fixez un instant votre esprit +sur ce que je vais vous dire. J'ai connu un homme qui, ainsi que vous, +avait fait reposer toutes ses espérances de bonheur sur une femme. Cet +homme était jeune, il avait un vieux père qu'il aimait, une fiancée +qu'il adorait; il allait l'épouser quand tout à coup un de ces caprices +du sort qui feraient douter de la bonté de Dieu, si Dieu ne se révélait +plus tard en montrant que tout est pour lui un moyen de conduire à son +unité infinie, quand tout à coup un caprice du sort lui enleva sa +liberté, sa maîtresse, l'avenir qu'il rêvait et qu'il croyait le sien +(car aveugle qu'il était, il ne pouvait lire que dans le présent) pour le +plonger au fond d'un cachot. + +--Ah! fit Morrel, on sort d'un cachot au bout de huit jours, au bout +d'un mois, au bout d'un an. + +--Il y resta quatorze ans, Morrel», dit le comte en posant sa main sur +l'épaule du jeune homme. + +Maximilien tressaillit. + +«Quatorze ans! murmura-t-il. + +--Quatorze ans, répéta le comte; lui aussi, pendant ces quatorze années, +il eut bien des moments de désespoir; lui aussi, comme vous, Morrel, se +croyant le plus malheureux des hommes, il voulut se tuer. + +--Eh bien? demanda Morrel. + +--Eh bien, au moment suprême, Dieu se révéla à lui par un moyen humain; +car Dieu ne fait plus de miracles: peut-être au premier abord (il faut +du temps aux yeux voilés de larmes pour se dessiller tout à fait), ne +comprit-il pas cette miséricorde infinie du Seigneur, mais enfin il prit +patience et attendit. Un jour il sortit miraculeusement de la tombe, +transfiguré, riche, puissant, presque dieu; son premier cri fut pour son +père: son père était mort! + +--Et à moi aussi mon père est mort, dit Morrel. + +--Oui, mais votre père est mort dans vos bras, aimé, heureux, honoré, +riche, plein de jours; son père à lui était mort pauvre, désespéré, +doutant de Dieu; et lorsque, dix ans après sa mort, son fils chercha sa +tombe, sa tombe même avait disparu, et nul n'a pu lui dire: «C'est là +que repose dans le Seigneur le coeur qui t'a tant aimé.» + +--Oh! dit Morrel. + +--Celui-là était donc plus malheureux fils que vous, Morrel, car +celui-là ne savait pas même où retrouver la tombe de son père. + +--Mais, dit Morrel, il lui restait la femme qu'il avait aimée, au moins. + +--Vous vous trompez Morrel; cette femme... + +--Elle était morte? s'écria Maximilien. + +--Pis que cela: elle avait été infidèle; elle avait épousé un des +persécuteurs de son fiancé. Vous voyez donc, Morrel, que cet homme était +plus malheureux amant que vous! + +--Et à cet homme, demanda Morrel, Dieu a envoyé la consolation? + +--Il lui a envoyé le calme du moins. + +--Et cet homme pourra encore être heureux un jour? + +--Il l'espère, Maximilien.» + +Le jeune homme laissa tomber sa tête sur sa poitrine. + +«Vous avez ma promesse, dit-il après un instant de silence, et tendant +la main à Monte-Cristo: seulement rappelez-vous... + +--Le 5 octobre, Morrel, je vous attends à l'île de Monte-Cristo. Le 4, +un yacht vous attendra dans le port de Bastia; ce yacht s'appellera +_l'Eurus_; vous vous nommerez au patron qui vous conduira près de moi. +C'est dit, n'est-ce pas, Maximilien? + +--C'est dit, comte, et je ferai ce qui est dit; mais rappelez-vous que +le 5 octobre... + +--Enfant, qui ne sait pas encore ce que c'est que la promesse d'un +homme... Je vous ai dit vingt fois que ce jour-là, si vous vouliez +encore mourir, je vous aiderais, Morrel. Adieu. + +--Vous me quittez?» + +--Oui, j'ai affaire en Italie; je vous laisse seul, seul aux prises avec +le malheur, seul avec cet aigle aux puissantes ailes que le Seigneur +envoie à ses élus pour les transporter, à ses pieds. L'histoire de +Ganymède n'est pas une fable, Maximilien, c'est une allégorie. + +--Quand partez-vous? + +--À l'instant même; le bateau à vapeur m'attend, dans une heure je serai +déjà loin de vous; m'accompagnerez-vous jusqu'au port, Morrel? + +--Je suis tout à vous, comte. + +--Embrassez-moi.» + +Morrel escorta le comte jusqu'au port; déjà la fumée sortait, comme un +panache immense, du tube noir qui la lançait aux cieux. Bientôt le +navire partit, et une heure après, comme l'avait dit Monte-Cristo, cette +même aigrette de fumée blanchâtre rayait, à peine visible, l'horizon +oriental, assombri par les premiers brouillards de la nuit. + + + + +CXIV + +Peppino. + + +Au moment même où le bateau à vapeur du comte disparaissait derrière le +cap Morgiou, un homme, courant la poste sur la route de Florence à Rome, +venait de dépasser la petite ville d'Aquapendente. Il marchait assez +pour faire beaucoup de chemin, sans toutefois devenir suspect. + +Vêtu d'une redingote ou plutôt d'un surtout que le voyage avait +infiniment fatigué, mais qui laissait voir brillant et frais encore un +ruban de la Légion d'honneur répété à son habit, cet homme, non +seulement à ce double signe, mais encore à l'accent avec lequel il +parlait au postillon, devait être reconnu pour Français. Une preuve +encore qu'il était né dans le pays de la langue universelle, c'est qu'il +ne savait d'autres mots italiens que ces mots de musique qui peuvent, +comme le _goddam_ de Figaro, remplacer toutes les finesses d'une langue +particulière. + +«_Allegro_!» disait-il aux postillons à chaque montée. + +«_Moderato_!» faisait-il à chaque descente. + +Et Dieu sait s'il y a des montées et des descentes en allant de Florence +à Rome par la route d'Aquapendente! + +Ces deux mots, au reste, faisaient beaucoup rire les braves gens +auxquels ils étaient adressés. + +En présence de la ville éternelle, c'est-à-dire en arrivant à la Storta, +point d'où l'on aperçoit Rome, le voyageur n'éprouva point ce sentiment +de curiosité enthousiaste qui pousse chaque étranger à s'élever du fond +de sa chaise pour tâcher d'apercevoir le fameux dôme de Saint-Pierre, +qu'on aperçoit déjà bien avant de distinguer autre chose. Non, il tira +seulement un portefeuille de sa poche, et de son portefeuille un papier +plié en quatre, qu'il déplia et replia avec une attention qui +ressemblait à du respect, et il se contenta de dire: + +«Bon, je l'ai toujours.» + +La voiture franchit la porte del Popolo, prit à gauche et s'arrêta à +l'hôtel d'Espagne. + +Maître Pastrini, notre ancienne connaissance, reçut le voyageur sur le +seuil de la porte et le chapeau à la main. + +Le voyageur descendit, commanda un bon dîner, et s'informa de l'adresse +de la maison Thomson et French, qui lui fut indiquée à l'instant même, +cette maison étant une des plus connues de Rome. + +Elle était située via dei Banchi, près de Saint-Pierre. + +À Rome, comme partout, l'arrivée d'une chaise de poste est un événement. +Dix jeunes descendants de Marius et des Gracques, pieds nus, les coudes +percés, mais le poing sur la hanche et le bras pittoresquement recourbé +au-dessus de la tête, regardaient le voyageur, la chaise de poste et les +chevaux; à ces gamins de la ville par excellence s'étaient joints une +cinquantaine de badauds des États de Sa Sainteté, de ceux-là qui font +des ronds en crachant dans le Tibre du haut du pont Saint-Ange, quand le +Tibre a de l'eau. + +Or, comme les gamins et les badauds de Rome, plus heureux que ceux de +Paris, comprennent toutes les langues, et surtout la langue française, +ils entendirent le voyageur demander un appartement, demander à dîner, +et demander enfin l'adresse de la maison Thomson et French. + +Il en résulta que, lorsque le nouvel arrivant sortit de l'hôtel avec le +cicérone de rigueur, un homme se détacha du groupe des curieux, et sans +être remarqué du voyageur, sans paraître être remarqué de son guide, +marcha à peu de distance de l'étranger, le suivant avec autant d'adresse +qu'aurait pu le faire un agent de la police parisienne. + +Le Français était si pressé de faire sa visite à la maison Thomson et +French qu'il n'avait pas pris le temps d'attendre que les chevaux +fussent attelés; la voiture devait le rejoindre en route ou l'attendre à +la porte du banquier. + +On arriva sans que la voiture eût rejoint. + +Le Français entra, laissant dans l'antichambre son guide, qui aussitôt +entra en conversation avec deux ou trois de ces industriels sans +industrie, ou plutôt aux mille industries, qui se tiennent à Rome à la +porte des banquiers, des églises, des ruines, des musées ou des +théâtres. + +En même temps que le Français, l'homme qui s'était détaché du groupe des +curieux entra aussi; le Français sonna au guichet des bureaux et pénétra +dans la première pièce; son ombre en fit autant. + +«MM. Thomson et French?» demanda l'étranger. + +Une espèce de laquais se leva sur le signe d'un commis de confiance, +gardien solennel du premier bureau. + +«Qui annoncerai-je? demanda le laquais, se préparant à marcher devant +l'étranger. + +--M. le baron Danglars, répondit le voyageur. + +--Venez», dit le laquais. + +Une porte s'ouvrit, le laquais et le baron disparurent par cette porte. +L'homme qui était entré derrière Danglars s'assit sur un banc d'attente. + +Le commis continua d'écrire pendant cinq minutes à peu après; pendant +ces cinq minutes, l'homme assis garda le plus profond silence et la plus +stricte immobilité. + +Puis la plume du commis cessa de crier sur le papier; il leva la tête, +regarda attentivement autour de lui, et après s'être assuré du +tête-à-tête: + +«Ah! ah! dit-il, te voilà Peppino? + +--Oui, répondit laconiquement celui-ci. + +--Tu as flairé quelque chose de bon chez ce gros homme? + +--Il n'y a pas grand mérite pour celui-ci, nous sommes prévenus. + +--Tu sais donc ce qu'il vient faire ici, curieux. + +--Pardieu, il vient toucher; seulement, reste à savoir quelle somme. + +--On va te dire cela tout à l'heure, l'ami. + +--Fort bien; mais ne va pas, comme l'autre jour, me donner un faux +renseignement. + +--Qu'est-ce à dire, et de qui veux-tu parler? Serait-ce de cet Anglais +qui a emporté d'ici trois mille écus l'autre jour? + +--Non, celui-là avait en effet les trois mille écus, et nous les avons +trouvés. Je veux parler de ce prince russe. + +--Eh bien? + +--Eh bien, tu nous avais accusé trente mille livres, et nous n'en avons +trouvé que vingt-deux. + +--Vous aurez mal cherché. + +--C'est Luigi Vampa qui a fait la perquisition en personne. + +--En ce cas, il avait ou payé ses dettes... + +--Un Russe? + +--Ou dépensé son argent. + +--C'est possible, après tout. + +--C'est sûr; mais laisse-moi aller à mon observatoire, le Français +ferait son affaire sans que je pusse savoir le chiffre positif.» + +Peppino fit un signe affirmatif, et, tirant un chapelet de sa poche, se +mit à marmotter quelque prière, tandis que le commis disparaissait par +la même porte qui avait donné passage au laquais et au baron. + +Au bout de dix minutes environ, le commis reparut radieux. + +«Eh bien? demanda Peppino à son ami. + +--Alerte, alerte! dit le commis, la somme est ronde. + +--Cinq à six millions, n'est-ce pas? + +--Oui; tu sais le chiffre? + +--Sur un reçu de Son Excellence le comte de Monte-Cristo. + +--Tu connais le comte? + +--Et dont on l'a crédité sur Rome, Venise et Vienne. + +--C'est cela! s'écria le commis; comment es-tu si bien informé? + +--Je t'ai dit que nous avions été prévenus à l'avance. + +--Alors, pourquoi t'adresses-tu à moi? + +--Pour être sûr que c'est bien l'homme à qui nous avons affaire. + +--C'est bien lui... Cinq millions. Une jolie somme hein, Peppino? + +--Oui. + +--Nous n'en aurons jamais autant. + +--Au moins, répondit philosophiquement Peppino, en aurons-nous quelques +bribes. + +--Chut! Voici notre homme.» + +Le commis reprit sa plume, et Peppino son chapelet; l'un écrivait, +l'autre priait quand la porte se rouvrit. Danglars apparut radieux, +accompagné par le banquier, qui le reconduisit jusqu'à la porte. + +Derrière Danglars descendit Peppino. + +Selon les conventions, la voiture qui devait rejoindre Danglars +attendait devant la maison Thomson et French. Le cicérone en tenait la +portière ouverte: le cicérone est un être très complaisant et qu'on peut +employer à toute chose. + +Danglars sauta dans la voiture, léger comme un jeune homme de vingt ans. +Le cicérone referma la portière et monta près du cocher. Peppino monta +sur le siège de derrière. + +«Son Excellence veut-elle voir Saint-Pierre? demanda le cicérone. + +--Pour quoi faire? répondit le baron. + +--Dame! pour voir. + +--Je ne suis pas venu à Rome pour voir», dit tout haut Danglars; puis il +ajouta tout bas avec son sourire cupide: «Je suis venu pour toucher.» + +Et il toucha en effet son portefeuille, dans lequel il venait d'enfermer +une lettre. + +«Alors Son Excellence va... + +--À l'hôtel. + +--Casa Pastrini», dit le cicérone au cocher. + +Et la voiture partit rapide comme une voiture de maître. + +Dix minutes après, le baron était rentré dans son appartement, et +Peppino s'installait sur le banc accolé à la devanture de l'hôtel, après +avoir dit quelques mots à l'oreille d'un de ces descendants de Marius et +des Gracques que nous avons signalés au commencement de ce chapitre, +lequel descendant prit le chemin du Capitole de toute la vitesse de ses +jambes. + +Danglars était las, satisfait, et avait sommeil. Il se coucha, mit son +portefeuille sous son traversin et s'endormit. + +Peppino avait du temps de reste; il joua à la _morra_ avec des facchino, +perdit trois écus, et pour se consoler but un flacon de vin d'Orvietto. + +Le lendemain, Danglars s'éveilla tard, quoiqu'il se fût couché de bonne +heure; il y avait cinq ou six nuits qu'il dormait fort mal, quand +toutefois il dormait. + +Il déjeuna copieusement, et peu soucieux, comme il l'avait dit, de voir +les beautés de la Ville éternelle, il demanda ses chevaux de poste pour +midi. + +Mais Danglars avait compté sans les formalités de la police et sans la +paresse du maître de poste. + +Les chevaux arrivèrent à deux heures seulement, et le cicérone ne +rapporta le passeport visé qu'à trois. + +Tous ces préparatifs avaient amené devant la porte de maître Pastrini +bon nombre de badauds. + +Les descendants des Gracques et de Marius ne manquaient pas non plus. + +Le baron traversa triomphalement ces groupes, qui l'appelaient +Excellence pour avoir un bajocco. + +Comme Danglars, homme très populaire, comme on sait, s'était contenté de +se faire appeler baron jusque-là et n'avait pas encore été traité +d'Excellence, ce titre le flatta, et il distribua une douzaine de pauls +à toute cette canaille, toute prête, pour douze autres pauls, à le +traiter d'Altesse. + +«Quelle route? demanda le postillon en italien. + +--Route d'Ancône», répondit le baron. + +Maître Pastrini traduisit la demande et la réponse, et la voiture partit +au galop. + +Danglars voulait effectivement passer à Venise et y prendre une partie +de sa fortune, puis de Venise aller à Vienne, où il réaliserait le +reste. + +Son intention était de se fixer dans cette dernière ville, qu'on lui +avait assuré être une ville de plaisirs. + +À peine eut-il fait trois lieues dans la campagne de Rome, que la nuit +commença de tomber; Danglars n'avait pas cru partir si tard, sinon il +serait resté; il demanda au postillon combien il y avait avant d'arriver +à la prochaine ville. + +«_Non capisco_», répondit le postillon. + +Danglars fit un mouvement de la tête qui voulait dire: + +«Très bien!» + +La voiture continua sa route. + +«À la première poste, se dit Danglars, j'arrêterai.» + +Danglars éprouvait encore un reste du bien-être qu'il avait ressenti la +veille, et qui lui avait procuré une si bonne nuit. Il était mollement +étendu dans une bonne calèche anglaise à doubles ressorts; il se sentait +entraîné par le galop de deux bons chevaux; le relais était de sept +lieues, il le savait. Que faire quand on est banquier et qu'on a +heureusement fait banqueroute? + +Danglars songea dix minutes à sa femme restée à Paris, dix autres +minutes à sa fille courant le monde avec Mlle d'Armilly, il donna dix +autres minutes à ses créanciers et à la manière dont il emploierait leur +argent; puis, n'ayant plus rien à quoi penser, il ferma les yeux et +s'endormit. + +Parfois cependant, secoué par un cahot plus fort que les autres, +Danglars rouvrait un moment les yeux; alors il se sentait toujours +emporté avec la même vitesse à travers cette même campagne de Rome toute +parsemée d'aqueducs brisés, qui semblent des géants de granit pétrifiés +au milieu de leur course. Mais la nuit était froide, sombre, pluvieuse, +et il faisait bien meilleur pour un homme à moitié assoupi de demeurer +au fond de sa chaise les yeux fermés, que de mettre la tête à la +portière pour demander où il était à un postillon qui ne savait répondre +autre chose que: _Non capisco._ + +Danglars continua donc de dormir, en se disant qu'il serait toujours +temps de se réveiller au relais. + +La voiture s'arrêta; Danglars pensa qu'il touchait enfin au but tant +désiré. + +Il rouvrit les yeux, regarda à travers la vitre, s'attendant à se +trouver au milieu de quelque ville, ou tout au moins de quelque village; +mais il ne vit rien qu'une espèce de masure isolée, et trois ou quatre +hommes qui allaient et venaient comme des ombres. + +Danglars attendit un instant que le postillon qui avait achevé son +relais vînt lui réclamer l'argent de la poste; il comptait profiter de +l'occasion pour demander quelques renseignements à son nouveau +conducteur, mais les chevaux furent dételés et remplacés sans que +personne vînt demander d'argent au voyageur. Danglars, étonné, ouvrit la +portière; mais une main vigoureuse la repoussa aussitôt, et la chaise +roula. + +Le baron, stupéfait, se réveilla entièrement. + +«Eh! dit-il au postillon, eh! _mio caro_!» + +C'était encore de l'italien de romance que Danglars avait retenu lorsque +sa fille chantait des duos avec le prince Cavalcanti. + +Mais _mio caro_ ne répondit point. + +Danglars se contenta alors d'ouvrir la vitre. + +«Hé, l'ami! où allons-nous donc? dit-il en passant sa tête par +l'ouverture. + +--_Dentro la testa_! cria une voix grave et impérieuse, accompagnée d'un +geste de menace. + +Danglars comprit que _dentro la testa_ voulait dire: Rentrez la tête. Il +faisait, comme on voit, de rapides progrès dans l'italien. + +Il obéit, non sans inquiétude; et comme cette inquiétude augmentait de +minute en minute, au bout de quelques instants son esprit, au lieu du +vide que nous avons signalé au moment où il se mettait en route, et qui +avait amené le sommeil, son esprit, disons-nous, se trouva rempli de +quantité de pensées plus propres les unes que les autres à tenir éveillé +l'intérêt d'un voyageur, et surtout d'un voyageur dans la situation de +Danglars. + +Ses yeux prirent dans les ténèbres ce degré de finesse que communiquent +dans le premier moment les émotions fortes, et qui s'émousse plus tard +pour avoir été trop exercé. Avant d'avoir peur, on voit juste; pendant +qu'on a peur, on voit double, et après qu'on a eu peur, on voit trouble. + +Danglars vit un homme enveloppé d'un manteau, qui galopait à la portière +de droite. + +«Quelque gendarme, dit-il. Aurais-je été signalé par les télégraphes +français aux autorités pontificales?» + +Il résolut de sortir de cette anxiété. + +«Où me menez-vous? demanda-t-il. + +--_Dentro la testa_!» répéta la même voix, avec le même accent de +menace. + +Danglars se retourna vers la portière de gauche. + +Un autre homme à cheval galopait à la portière de gauche. + +«Décidément, se dit Danglars la sueur au front, décidément je suis +pris.» + +Et il se rejeta au fond de sa calèche, cette fois non pas pour dormir, +mais pour songer. + +Un instant après, la lune se leva. + +Du fond de la calèche, il plongea son regard dans la campagne; il revit +alors ces grands aqueducs, fantômes de pierre, qu'il avait remarqués en +passant; seulement, au lieu de les avoir à droite, il les avait +maintenant à gauche. + +Il comprit qu'on avait fait faire demi-tour à la voiture, et qu'on le +ramenait à Rome. + +«Oh! malheureux, murmura-t-il, on aura obtenu l'extradition!» + +La voiture continuait de courir avec une effrayante vélocité. Une heure +passa terrible, car à chaque nouvel indice jeté sur son passage le +fugitif reconnaissait, à n'en point douter, qu'on le ramenait sur ses +pas. Enfin, il revit une masse sombre contre laquelle il lui sembla que +la voiture allait se heurter. Mais la voiture se détourna, longeant +cette masse sombre, qui n'était autre que la ceinture de remparts qui +enveloppe Rome. + +«Oh! oh! murmura Danglars, nous ne rentrons pas dans la ville, donc ce +n'est pas la justice qui m'arrête. Bon Dieu! autre idée, serait-ce...» + +Ses cheveux se hérissèrent. + +Il se rappela ces intéressantes histoires de bandits romains, si peu +crues à Paris, et qu'Albert de Morcerf avait racontées à Mme Danglars et +à Eugénie lorsqu'il était question, pour le jeune vicomte, de devenir le +fils de l'une et le mari de l'autre. + +«Des voleurs, peut-être!» murmura-t-il. + +Tout à coup la voiture roula sur quelque chose de plus dur que le sol +d'un chemin sablé. Danglars hasarda un regard aux deux côtés de la +route; il aperçut des monuments de forme étrange, et sa pensée +préoccupée du récit de Morcerf, qui maintenant se présentait à lui dans +tous ses détails, sa pensée lui dit qu'il devait être sur la voie +Appienne. + +À gauche de la voiture, dans une espèce de vallée, on voyait une +excavation circulaire. + +C'était le cirque de Caracalla. + +Sur un mot de l'homme qui galopait à la portière de droite, la voiture +s'arrêta. + +En même temps, la portière de gauche s'ouvrit. + +«_Scendi_!» commanda une voix. + +Danglars descendit à l'instant même; il ne parlait pas encore l'italien, +mais il l'entendait déjà. + +Plus mort que vif, le baron regarda autour de lui. + +Quatre hommes l'entouraient, sans compter le postillon. + +«_Di quà_», dit un des quatre hommes en descendant un petit sentier qui +conduisait de la voie Appienne au milieu de ces inégales hachures de la +campagne de Rome. + +Danglars suivit son guide sans discussion, et n'eut pas besoin de se +retourner pour savoir qu'il était suivi des trois autres hommes. + +Cependant il lui sembla que ces hommes s'arrêtaient comme des +sentinelles à des distances à peu près égales. + +Après dix minutes de marche à peu près, pendant lesquelles Danglars +n'échangea point une seule parole avec son guide, il se trouva entre un +tertre et un buisson de hautes herbes; trois hommes debout et muets +formaient un triangle dont il était le centre. + +Il voulut parler; sa langue s'embarrassa. + +«_Avanti_», dit la même voix à l'accent bref et impératif. + +Cette fois Danglars comprit doublement: il comprit par la parole et par +le geste, car l'homme qui marchait derrière lui le poussa si rudement en +avant qu'il alla heurter son guide. + +Ce guide était notre ami Peppino, qui s'enfonça dans les hautes herbes +par une sinuosité que les fouines et les lézards pouvaient seuls +reconnaître pour un chemin frayé. + +Peppino s'arrêta devant une roche surmontée d'un épais buisson; cette +roche entrouverte comme une paupière, livra passage au jeune homme, qui +y disparut comme disparaissent dans leurs trappes les diables de nos +féeries. + +La voix et le geste de celui qui suivait Danglars engagèrent le banquier +à en faire autant. Il n'y avait plus à en douter, le banqueroutier +français avait affaire à des bandits romains. + +Danglars s'exécuta comme un homme placé entre deux dangers terribles, et +que la peur rend brave. Malgré son ventre assez mal disposé pour +pénétrer dans les crevasses de la campagne de Rome, il s'infiltra +derrière Peppino, et, se laissant glisser en fermant les yeux, il tomba +sur ses pieds. + +En touchant la terre, il rouvrit les yeux. + +Le chemin était large, mais noir. Peppino, peu soucieux de se cacher, +maintenant qu'il était chez lui, battit le briquet, et alluma une +torche. + +Deux autres hommes descendirent derrière Danglars, formant +l'arrière-garde, et, poussant Danglars lorsque par hasard il s'arrêtait, +le firent arriver par une pente douce au centre d'un carrefour de +sinistre apparence. + +En effet, les parois des murailles, creusées en cercueils superposés les +uns aux autres, semblaient, au milieu des pierres blanches, ouvrir ces +yeux noirs et profonds qu'on remarque dans les têtes de mort. + +Une sentinelle fit battre contre sa main gauche les capucines de sa +carabine. + +«Qui vive? fit la sentinelle. + +--Ami, ami! dit Peppino. Où est le capitaine? + +--Là, dit la sentinelle, en montrant par-dessus son épaule une espèce de +grande salle creusée dans le roc et dont la lumière se reflétait dans le +corridor par de grandes ouvertures cintrées. + +--Bonne proie, capitaine, bonne proie», dit Peppino en italien. + +Et prenant Danglars par le collet de sa redingote, il le conduisit vers +une ouverture ressemblant à une porte, et par laquelle on pénétrait dans +la salle dont le capitaine paraissait avoir fait son logement. + +«Est-ce l'homme? demanda celui-ci, qui lisait fort attentivement la _Vie +d'Alexandre_ dans Plutarque. + +--Lui-même, capitaine, lui-même. + +--Très bien, montrez-le-moi.» + +Sur cet ordre assez impertinent, Peppino approcha si brusquement sa +torche du visage de Danglars, que celui-ci se recula vivement pour ne +point avoir les sourcils brûlés. Ce visage bouleversé offrait tous les +symptômes d'une pâle et hideuse terreur. + +«Cet homme est fatigué, dit le capitaine, qu'on le conduise à son lit. + +--Oh! murmura Danglars, ce lit, c'est probablement un des cercueils qui +creusent la muraille; ce sommeil, c'est la mort qu'un des poignards que +je vois étinceler dans l'ombre va me procurer.» + +En effet, dans les profondeurs sombres de l'immense salle, on voyait se +soulever, sur leurs couches d'herbes sèches ou de peaux de loup, les +compagnons de cet homme qu'Albert de Morcerf avait trouvé lisant les +_Commentaires de César_, et que Danglars retrouvait lisant la _Vie +d'Alexandre_. + +Le banquier poussa un sourd gémissement et suivit son guide: il n'essaya +ni de prier ni de crier. Il n'avait plus ni force, ni volonté, ni +puissance, ni sentiment; il allait parce qu'on l'entraînait. + +Il heurta une marche, et, comprenant qu'il avait un escalier devant lui, +il se baissa instinctivement pour ne pas se briser le front, et se +trouva dans une cellule taillée en plein roc. + +Cette cellule était propre, bien que nue, sèche, quoique située sous la +terre à une profondeur incommensurable. + +Un lit fait d'herbes sèches, recouvert de peaux de chèvre, était, non +pas dressé, mais étendu dans un coin de cette cellule. Danglars, en +l'apercevant, crut voir le symbole radieux de son salut. + +«Oh! Dieu soit loué! murmura-t-il, c'est un vrai lit!» + +C'était la seconde fois, depuis une heure, qu'il invoquait le nom de +Dieu; cela ne lui était pas arrivé depuis dix ans. + +«_Ecco_», dit le guide. + +Et poussant Danglars dans la cellule, il referma la porte sur lui. + +Un verrou grinça; Danglars était prisonnier. + +D'ailleurs, n'y eût-il pas eu de verrou, il eût fallu être saint Pierre +et avoir pour guide un ange du ciel, pour passer au milieu de la +garnison qui tenait les catacombes de Saint-Sébastien, et qui campait +autour de son chef, dans lequel nos lecteurs ont certainement reconnu le +fameux Luigi Vampa. + +Danglars aussi avait reconnu ce bandit, à l'existence duquel il n'avait +pas voulu croire quand Morcerf essayait de le naturaliser en France. Non +seulement il l'avait reconnu, mais aussi la cellule dans laquelle +Morcerf avait été enfermé, et qui, selon toute probabilité, était le +logement des étrangers. + +Ces souvenirs, sur lesquels au reste Danglars s'étendait avec une +certaine joie, lui rendaient la tranquillité. Du moment où ils ne +l'avaient pas tué tout de suite, les bandits n'avaient pas l'intention +de le tuer du tout. + +On l'avait arrêté pour le voler, et comme il n'avait sur lui que +quelques louis, on le rançonnerait. + +Il se rappela que Morcerf avait été taxé à quelque chose comme quatre +mille écus; comme il s'accordait une apparence beaucoup plus importante +que Morcerf, il fixa lui-même dans son esprit sa rançon à huit mille +écus. + +Huit mille écus faisaient quarante-huit mille livres. + +Il lui restait encore quelque chose comme cinq millions cinquante mille +francs. + +Avec cela on se tire d'affaire partout. + +Donc, à peu près certain de se tirer d'affaire, attendu qu'il n'y a pas +d'exemple qu'on ait jamais taxé un homme à cinq millions cinquante mille +livres, Danglars s'étendit sur son lit, où, après s'être retourné deux +ou trois fois, il s'endormit avec la tranquillité du héros dont Luigi +Vampa étudiait l'histoire. + + + + +CXV + +La carte de Luigi Vampa. + + +À tout sommeil qui n'est pas celui que redoutait Danglars, il y a un +réveil. + +Danglars se réveilla. + +Pour un Parisien habitué aux rideaux de soie, aux parois veloutées des +murailles, au parfum qui monte du bois blanchissant dans la cheminée et +qui descend des voûtes de satin, le réveil dans une grotte de pierre +crayeuse doit être comme un rêve de mauvais aloi. + +En touchant ses courtines de peau de bouc, Danglars devait croire qu'il +rêvait Samoïèdes ou Lapons. + +Mais en pareille circonstance une seconde suffit pour changer le doute +le plus robuste en certitude. + +«Oui, oui, murmura-t-il, je suis aux mains des bandits dont nous a parlé +Albert de Morcerf.» + +Son premier mouvement fut de respirer, afin de s'assurer qu'il n'était +pas blessé: c'était un moyen qu'il avait trouvé dans _Don Quichotte_, le +seul livre, non pas qu'il eût lu, mais dont il eût retenu quelque chose. + +«Non, dit-il, ils ne m'ont tué ni blessé, mais ils m'ont volé +peut-être?» + +Et il porta vivement ses mains à ses poches. Elles étaient intactes: les +cent louis qu'il s'était réservés pour faire son voyage de Rome à Venise +étaient bien dans la poche de son pantalon, et le portefeuille dans +lequel se trouvait la lettre de crédit de cinq millions cinquante mille +francs était bien dans la poche de sa redingote. + +«Singuliers bandits, se dit-il, qui m'ont laissé ma bourse et mon +portefeuille! Comme je le disais hier en me couchant, ils vont me mettre +à rançon. Tiens! j'ai aussi ma montre! Voyons un peu quelle heure il +est.» + +La montre de Danglars, chef-d'oeuvre de Bréguet, qu'il avait remontée +avec soin la veille avant de se mettre en route, sonna cinq heures et +demie du matin. Sans elle, Danglars fût resté complètement incertain sur +l'heure, le jour ne pénétrant pas dans sa cellule. + +Fallait-il provoquer une explication des bandits? fallait-il attendre +patiemment qu'ils la demandassent? La dernière alternative était la plus +prudente: Danglars attendit. + +Il attendit jusqu'à midi. + +Pendant tout ce temps, une sentinelle avait veillé à sa porte. À huit +heures du matin, la sentinelle avait été relevée. + +Il avait alors pris à Danglars l'envie de voir par qui il était gardé. + +Il avait remarqué que des rayons de lumière, non pas de jour, mais de +lampe, filtraient à travers les ais de la porte mal jointe, il +s'approcha d'une de ces ouvertures au moment juste où le bandit buvait +quelques gorgées d'eau-de-vie, lesquelles, grâce à l'outre de peau qui +les contenait, répandaient une odeur qui répugna fort à Danglars. + +«Pouah!» fit-il en reculant jusqu'au fond de sa cellule. + +À midi, l'homme à l'eau-de-vie fut remplacé par un autre factionnaire. +Danglars eut la curiosité de voir son nouveau gardien; il s'approcha de +nouveau de la jointure. + +Celui-là était un athlétique bandit, un Goliath aux gros yeux, aux +lèvres épaisses, au nez écrasé; sa chevelure rousse pendait sur ses +épaules en mèches tordues comme des couleuvres. + +«Oh! oh! dit Danglars, celui ici ressemble plus à un ogre qu'à une +créature humaine; en tout cas, je suis vieux et assez coriace; gros +blanc pas bon à manger.» + +Comme on voit, Danglars avait encore l'esprit assez présent pour +plaisanter. + +Au même instant, comme pour lui donner la preuve qu'il n'était pas un +ogre, son gardien s'assit en face de la porte de sa cellule, tira de son +bissac du pain noir, des oignons et du fromage, qu'il se mit incontinent +à dévorer. + +«Le diable m'emporte, dit Danglars en jetant à travers les fentes de sa +porte un coup d'oeil sur le dîner du bandit: le diable m'emporte si je +comprends comment on peut manger de pareilles ordures.» + +Et il alla s'asseoir sur ses peaux de bouc, qui lui rappelaient l'odeur +de l'eau-de-vie de la première sentinelle. + +Mais Danglars avait beau faire, et les secrets de la nature sont +incompréhensibles, il y a bien de l'éloquence dans certaines invitations +matérielles qu'adressent les plus grossières substances aux estomacs à +jeun. + +Danglars sentit soudain que le sien n'avait pas de fonds en ce moment: +il vit l'homme moins laid, le pain moins noir, le fromage plus frais. + +Enfin, ces oignons crus, affreuse alimentation du sauvage, lui +rappelèrent certaines sauces Robert et certains mirotons que son +cuisinier exécutait d'une façon supérieure, lorsque Danglars lui disait: +«Monsieur Deniseau, faites-moi, pour aujourd'hui, un bon petit plat +canaille.» + +Il se leva et alla frapper à la porte. + +Le bandit leva la tête. + +Danglars vit qu'il était entendu, et redoubla. + +«_Che cosa_? demanda le bandit. + +--Dites donc! dites donc! l'ami, fit Danglars en tambourinant avec ses +doigts contre sa porte, il me semble qu'il serait temps que l'on songeât +à me nourrir aussi, moi!» + +Mais soit qu'il ne comprît pas, soit qu'il n'eût pas d'ordres à +l'endroit de la nourriture de Danglars, le géant se remit à son dîner. + +Danglars sentit sa fierté humiliée, et, ne voulant pas davantage se +commettre avec cette brute, il se recoucha sur ses peaux de bouc et ne +souffla plus le mot. + +Quatre heures s'écoulèrent; le géant fut remplacé par un autre bandit. +Danglars, qui éprouvait d'affreux tiraillements d'estomac, se leva +doucement, appliqua derechef son oreille aux fentes de la porte, et +reconnut la figure intelligente de son guide. + +C'était en effet Peppino qui se préparait à monter la garde la plus +douce possible en s'asseyant en face de la porte, et en posant entre ses +deux jambes une casserole de terre, laquelle contenait, chauds et +parfumés, des pois chiches fricassés au lard. + +Près de ces pois chiches, Peppino posa encore un joli petit panier de +raisin de Velletri et un fiasco de vin d'Orvietto. + +Décidément Peppino était un gourmet. + +En voyant ces préparatifs gastronomiques, l'eau vint à la bouche de +Danglars. + +«Ah! ah! dit le prisonnier, voyons un peu si celui-ci sera plus +traitable que l'autre.» + +Et il frappa gentiment à sa porte. + +«On y va, dit le bandit, qui, en fréquentant la maison de maître +Pastrini, avait fini par apprendre le français jusque dans ses +idiotismes.» + +En effet il vint ouvrir. + +Danglars le reconnut pour celui qui lui avait crié d'une si furieuse +manière: «Rentrez la tête.» Mais ce n'était pas l'heure des +récriminations. Il prit au contraire sa figure la plus agréable, et avec +un sourire gracieux: + +«Pardon, monsieur, dit-il, mais est-ce que l'on ne me donnera pas à +dîner, à moi aussi? + +--Comment donc! s'écria Peppino, Votre Excellence aurait-elle faim, par +hasard? + +--Par hasard est charmant, murmura Danglars; il y a juste vingt-quatre +heures que je n'ai mangé. + +«Mais oui, monsieur, ajouta-t-il en haussant la voix, j'ai faim, et même +assez faim. + +--Et Votre Excellence veut manger? + +--À l'instant même, si c'est possible. + +--Rien de plus aisé, dit Peppino; ici l'on se procure tout ce que l'on +désire, en payant, bien entendu comme cela se fait chez tous les +honnêtes chrétiens. + +--Cela va sans dire! s'écria Danglars, quoique en vérité les gens qui +vous arrêtent et qui vous emprisonnent devraient au moins nourrir leurs +prisonniers. + +--Ah! Excellence, reprit Peppino, ce n'est pas l'usage. + +--C'est une assez mauvaise raison, reprit Danglars, qui comptait +amadouer son gardien par son amabilité, et cependant je m'en contente. +Voyons, qu'on me serve à manger. + +--À l'instant même, Excellence; que désirez-vous?» + +Et Peppino posa son écuelle à terre, de telle façon que la fumée en +monta directement aux narines de Danglars. + +«Commandez, dit-il. + +--Vous avez donc des cuisines ici? demanda le banquier. + +--Comment! si nous avons des cuisines? des cuisines parfaites! + +--Et des cuisiniers? + +--Excellents! + +--Eh bien, un poulet, un poisson, du gibier, n'importe quoi, pourvu que +je mange. + +--Comme il plaira à Votre Excellence; nous disons un poulet, n'est-ce +pas? + +--Oui, un poulet.» + +Peppino, se redressant, cria de tous ses poumons: + +«Un poulet pour Son Excellence!» + +La voix de Peppino vibrait encore sous les voûtes que déjà paraissait un +jeune homme, beau, svelte, et à moitié nu comme les porteurs de poissons +antiques; il apportait le poulet sur un plat d'argent, et le poulet +tenait seul sur sa tête. + +«On se croirait au _Café de Paris_, murmura Danglars. + +--Voilà, Excellence», dit Peppino en prenant le poulet des mains du +jeune bandit et en le posant sur une table vermoulue qui faisait, avec +un escabeau et le lit de peaux de bouc, la totalité de l'ameublement de +la cellule. + +Danglars demanda un couteau et une fourchette. + +«Voilà! Excellence», dit Peppino en offrant un petit couteau à la pointe +émoussée et une fourchette de bois. + +Danglars prit le couteau d'une main, la fourchette de l'autre, et se mit +en devoir de découper la volaille. + +«Pardon, Excellence, dit Peppino en posant une main sur l'épaule du +banquier; ici on paie avant de manger; on pourrait n'être pas content en +sortant... + +--Ah! ah! fit Danglars, ce n'est plus comme à Paris, sans compter qu'ils +vont m'écorcher probablement; mais faisons les choses grandement. +Voyons, j'ai toujours entendu parler du bon marché de la vie en Italie; +un poulet doit valoir douze sous à Rome. + +«Voilà», dit-il, et il jeta un louis à Peppino. + +Peppino ramassa le louis, Danglars approcha le couteau du poulet. + +«Un moment, Excellence, dit Peppino en se relevant; un moment, Votre +Excellence me redoit encore quelque chose. + +--Quand je disais qu'ils m'écorcheraient!» murmura Danglars. + +Puis, résolu de prendre son parti de cette extorsion: + +«Voyons, combien vous redoit-on pour cette volaille étique? +demanda-t-il. + +--Votre Excellence a donné un louis d'acompte. + +--Un louis d'acompte sur un poulet? + +--Sans doute, d'acompte. + +--Bien... Allez! allez! + +--Ce n'est plus que quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf louis +que Votre Excellence me redoit.» + +Danglars ouvrit des yeux énormes à l'énoncé de cette gigantesque +plaisanterie. + +«Ah! très drôle, murmura-t-il, en vérité.» + +Et il voulut se remettre à découper le poulet; mais Peppino lui arrêta +la main droite avec la main gauche et tendit son autre main. + +«Allons, dit-il. + +--Quoi! vous ne riez point? dit Danglars. + +--Nous ne rions jamais, Excellence, reprit Peppino, sérieux comme un +quaker. + +--Comment, cent mille francs ce poulet! + +--Excellence, c'est incroyable comme on a de la peine à élever la +volaille dans ces maudites grottes. + +--Allons! allons! dit Danglars, je trouve cela très bouffon, très +divertissant, en vérité; mais comme j'ai faim, laissez-moi manger. +Tenez, voilà un autre louis pour vous, mon ami. + +--Alors cela ne fera plus que quatre mille neuf cent +quatre-vingt-dix-huit louis, dit Peppino conservant le même sang-froid; +avec de la patience, nous y viendrons. + +--Oh! quant à cela, dit Danglars révolté de cette persévérance à le +railler, quant à cela, jamais. Allez au diable! Vous ne savez pas à qui +vous avez affaire.» + +Peppino fit un signe, le jeune garçon allongea les deux mains et enleva +prestement le poulet. Danglars se jeta sur son lit de peaux de bouc, +Peppino referma la porte et se remit à manger ses pois au lard. + +Danglars ne pouvait voir ce que faisait Peppino, mais le claquement des +dents du bandit ne devait laisser au prisonnier aucun doute sur +l'exercice auquel il se livrait. + +Il était clair qu'il mangeait, même qu'il mangeait bruyamment, et comme +un homme mal élevé. + +«Butor!» dit Danglars. + +Peppino fit semblant de ne pas entendre, et, sans même tourner la tête, +continua de manger avec une sage lenteur. + +L'estomac de Danglars lui semblait à lui-même percé comme le tonneau des +Danaïdes; il ne pouvait croire qu'il parviendrait à le remplir jamais. + +Cependant, il prit patience une demi-heure encore mais il est juste de +dire que cette demi-heure lui parut un siècle. + +Il se leva et alla de nouveau à la porte. + +«Voyons, monsieur, dit-il, ne me faites pas languir plus longtemps, et +dites-moi tout de suite ce que l'on veut de moi? + +--Mais, Excellence, dites plutôt ce que vous voulez de nous... Donnez +vos ordres et nous les exécuterons. + +--Alors ouvrez-moi d'abord.» + +Peppino ouvrit. + +«Je veux, dit Danglars, pardieu! je veux manger! + +--Vous avez faim? + +--Et vous le savez, du reste. + +--Que désire manger Votre Excellence? + +--Un morceau de pain sec, puisque les poulets sont hors de prix dans ces +maudites caves. + +--Du pain! soit, dit Peppino. + +«Holà! du pain!» cria-t-il. + +Le jeune garçon apporta un petit pain. + +«Voilà! dit Peppino. + +--Combien? demanda Danglars. + +--Quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit louis, il y a deux louis +payés d'avance. + +--Comment, un pain, cent mille francs? + +--Cent mille francs, dit Peppino. + +--Mais vous ne demandiez que cent mille francs pour un poulet! + +--Nous ne servons pas à la carte, mais à prix fixe. Qu'on mange peu, +qu'on mange beaucoup, qu'on demande dix plats ou un seul, c'est toujours +le même chiffre. + +--Encore cette plaisanterie! Mon cher ami, je vous déclare que c'est +absurde, que c'est stupide! Dites-moi tout de suite que vous voulez que +je meure de faim, ce sera plus tôt fait. + +--Mais non, Excellence, c'est vous qui voulez vous suicider. Payez et +mangez. + +--Avec quoi payer, triple animal? dit Danglars exaspéré. Est-ce que tu +crois qu'on a cent mille francs dans sa poche? + +--Vous avez cinq millions cinquante mille francs dans la vôtre, +Excellence, dit Peppino; cela fait cinquante poulets à cent mille francs +et un demi-poulet à cinquante mille.» + +Danglars frissonna; le bandeau lui tomba des yeux: c'était bien toujours +une plaisanterie, mais il la comprenait enfin. + +Il est même juste de dire qu'il ne la trouvait plus aussi plate que +l'instant d'avant. + +«Voyons, dit-il, voyons: en donnant ces cent mille francs, me +tiendrez-vous quitte au moins, et pourrai-je manger à mon aise? + +--Sans doute, dit Peppino. + +--Mais comment les donner? fit Danglars en respirant plus librement. + +--Rien de plus facile; vous avez un crédit ouvert chez MM. Thomson et +French, via dei Banchi, à Rome, donnez-moi un bon de quatre mille neuf +cent quatre-vingt-dix-huit louis sur ces messieurs, notre banquier nous +le prendra.» + +Danglars voulut au moins se donner le mérite de la bonne volonté; il +prit la plume et le papier que lui présentait Peppino, écrivit la +cédule, et signa. + +«Tenez, dit-il, voilà votre bon au porteur. + +--Et vous, voici votre poulet.» + +Danglars découpa la volaille en soupirant: elle lui paraissait bien +maigre pour une si grosse somme. + +Quant à Peppino, il lut attentivement le papier, le mit dans sa poche, +et continua de manger ses pois chiches. + + + + +CXVI + +Le pardon. + + +Le lendemain Danglars eut encore faim, l'air de cette caverne était on +ne peut plus apéritif; le prisonnier crut que, pour ce jour-là, il +n'aurait aucune dépense à faire: en homme économe il avait caché la +moitié de son poulet et un morceau de son pain dans le coin de sa +cellule. + +Mais il n'eut pas plus tôt mangé qu'il eut soif: il n'avait pas compté +là-dessus. + +Il lutta contre la soif jusqu'au moment où il sentit sa langue desséchée +s'attacher à son palais. + +Alors, ne pouvant plus résister au feu qui le dévorait, il appela. + +La sentinelle ouvrit la porte; c'était un nouveau visage. + +Il pensa que mieux valait pour lui avoir affaire à une ancienne +connaissance. Il appela Peppino. + +«Me voici, Excellence, dit le bandit en se présentant avec un +empressement qui parut de bon augure à Danglars, que désirez-vous? + +--À boire, dit le prisonnier. + +--Excellence, dit Peppino, vous savez que le vin est hors de prix dans +les environs de Rome... + +--Donnez-moi de l'eau alors, dit Danglars cherchant à parer la botte. + +--Oh! Excellence, l'eau est plus rare que le vin; il fait une si grande +sécheresse! + +--Allons, dit Danglars, nous allons recommencer, à ce qu'il paraît!» + +Et, tout en souriant pour avoir l'air de plaisanter, le malheureux +sentait la sueur mouiller ses tempes. + +«Voyons, mon ami, dit Danglars, voyant que Peppino demeurait impassible, +je vous demande un verre de vin; me le refuserez-vous? + +--Je vous ai déjà dit, Excellence, répondit gravement Peppino, que nous +ne vendions pas au détail. + +--Eh bien, voyons alors, donnez-moi une bouteille. + +--Duquel? + +--Du moins cher. + +--Ils sont tous deux du même prix. + +--Et quel prix? + +--Vingt-cinq mille francs la bouteille. + +--Dites, s'écria Danglars avec une amertume qu'Harpargon seul eût pu +noter dans le diapason de la voix humaine, dites que vous voulez me +dépouiller, ce sera plus tôt fait que de me dévorer ainsi lambeau par +lambeau. + +--Il est possible, dit Peppino, que ce soit là le projet du maître. + +--Le maître, qui est-il donc? + +--Celui auquel on vous a conduit avant-hier. + +--Et où est-il? + +--Ici. + +--Faites que je le voie. + +--C'est facile.» + +L'instant d'après, Luigi Vampa était devant Danglars. + +«Vous m'appelez? demanda-t-il au prisonnier. + +--C'est vous, monsieur, qui êtes le chef des personnes qui m'ont amené +ici? + +--Oui Excellence. + +--Que désirez-vous de moi pour rançon? Parlez. + +--Mais tout simplement les cinq millions que vous portez sur vous.» + +Danglars sentit un effroyable spasme lui broyer le coeur. + +«Je n'ai que cela au monde, monsieur, et c'est le reste d'une immense +fortune: si vous me l'ôtez, ôtez-moi la vie. + +--Il nous est défendu de verser votre sang, Excellence. + +--Et par qui cela vous est-il défendu? + +--Par celui auquel nous obéissons. + +--Vous obéissez donc à quelqu'un? + +--Oui, à un chef. + +--Je croyais que vous-même étiez le chef? + +--Je suis le chef de ces hommes; mais un autre homme est mon chef à moi. + +--Et ce chef obéit-il à quelqu'un? + +--Oui. + +--À qui? + +--À Dieu.» + +Danglars resta un instant pensif. + +«Je ne vous comprends pas, dit-il. + +--C'est possible. + +--Et c'est ce chef qui vous a dit de me traiter ainsi? + +--Oui. + +--Quel est son but? + +--Je n'en sais rien. + +--Mais ma bourse s'épuisera. + +--C'est probable. + +--Voyons, dit Danglars, voulez-vous un million? + +--Non. + +--Deux millions? + +--Non. + +--Trois millions?... quatre?... Voyons, quatre? je vous les donne à la +condition que vous me laisserez aller. + +--Pourquoi nous offrez-vous quatre millions de ce qui en vaut cinq? dit +Vampa; c'est de l'usure cela, seigneur banquier, ou je ne m'y connais +pas. + +--Prenez tout! prenez tout, vous dis-je! s'écria Danglars, et tuez-moi! + +--Allons, allons, calmez-vous, Excellence, vous allez vous fouetter le +sang, ce qui vous donnera un appétit à manger un million par jour; soyez +donc plus économe, morbleu! + +--Mais quand je n'aurai plus d'argent pour vous payer! s'écria Danglars +exaspéré. + +--Alors vous aurez faim. + +--J'aurai faim? dit Danglars blêmissant. + +--C'est probable, répondit flegmatiquement Vampa. + +--Mais vous dites que vous ne voulez pas me tuer? + +--Non. + +--Et vous voulez me laisser mourir de faim? + +--Ce n'est pas la même chose. + +--Eh bien, misérables! s'écria Danglars, je déjouerai vos infâmes +calculs; mourir pour mourir, j'aime autant en finir tout de suite; +faites-moi souffrir, torturez-moi, tuez-moi, mais vous n'aurez plus ma +signature! + +--Comme il vous plaira, Excellence», dit Vampa. + +Et il sortit de la cellule. + +Danglars se jeta en rugissant sur ses peaux de bouc. + +Quels étaient ces hommes? quel était ce chef invisible? quels projets +poursuivaient-ils donc sur lui? et quand tout le monde pouvait se +racheter, pourquoi lui seul ne le pouvait-il pas? + +Oh! certes, la mort, une mort prompte et violente, était un bon moyen de +tromper ses ennemis acharnés, qui semblaient poursuivre sur lui une +incompréhensible vengeance. + +Oui, mais mourir! + +Pour la première fois peut-être de sa carrière si longue, Danglars +songeait à la mort avec le désir et la crainte tout à la fois de mourir; +mais le moment était venu pour lui d'arrêter sa vue sur le spectre +implacable qui vit au-dedans de toute créature, qui, à chaque pulsation +du coeur, dit à lui-même: Tu mourras! + +Danglars ressemblait à ces bêtes fauves que la chasse anime, puis +qu'elle désespère, et qui, à force de désespoir, réussissent parfois à +se sauver. + +Danglars songea à une évasion. + +Mais les murs étaient le roc lui-même; mais à la seule issue qui +conduisait hors de la cellule un homme lisait, et derrière cet homme on +voyait passer et repasser des ombres armées de fusils. + +Sa résolution de ne pas signer dura deux jours, après quoi il demanda +des aliments et offrit un million. + +On lui servit un magnifique souper, et on prit son million. + +Dès lors, la vie du malheureux prisonnier fut une divagation +perpétuelle. Il avait tant souffert qu'il ne voulait plus s'exposer à +souffrir, et subissait toutes les exigences; au bout de douze jours, un +après-midi qu'il avait dîné comme en ses beaux jours de fortune, il fit +ses comptes et s'aperçut qu'il avait tant donné de traités au porteur, +qu'il ne lui restait plus que cinquante mille francs. + +Alors il se fit en lui une réaction étrange: lui qui venait d'abandonner +cinq millions, il essaya de sauver les cinquante mille francs qui lui +restaient, plutôt que de donner ces cinquante mille francs, il se +résolut de reprendre une vie de privations, il eut des lueurs d'espoir +qui touchaient à la folie; lui qui depuis si longtemps avait oublié +Dieu, il y songea pour se dire que Dieu parfois avait fait des miracles: +que la caverne pouvait s'abîmer; que les carabiniers pontificaux +pouvaient découvrir cette retraite maudite et venir à son secours; +qu'alors il lui resterait cinquante mille francs; que cinquante mille +francs étaient une somme suffisante pour empêcher un homme de mourir de +faim; il pria Dieu de lui conserver ces cinquante mille francs, et en +priant il pleura. + +Trois jours se passèrent ainsi, pendant lesquels le nom de Dieu fut +constamment, sinon dans son coeur du moins sur ses lèvres; par +intervalles il avait des instants de délire pendant lesquels il croyait, +à travers les fenêtres, voir dans une pauvre chambre un vieillard +agonisant sur un grabat. + +Ce vieillard, lui aussi, mourait de faim. + +Le quatrième jour, ce n'était plus un homme, c'était un cadavre vivant; +il avait ramassé à terre jusqu'aux dernières miettes de ses anciens +repas et commencé à dévorer la natte dont le sol était couvert. + +Alors il supplia Peppino, comme on supplie son ange gardien, de lui +donner quelque nourriture, il lui offrit mille francs d'une bouchée de +pain. + +Peppino ne répondit pas. + +Le cinquième jour, il se traîna à l'entrée de la cellule. + +«Mais vous n'êtes donc pas un chrétien? dit-il en se redressant sur les +genoux; vous voulez assassiner un homme qui est votre frère devant Dieu? + +«Oh! mes amis d'autrefois, mes amis d'autrefois!» murmura-t-il. + +Et il tomba la face contre terre. + +Puis, se relevant avec une espèce de désespoir: + +«Le chef! cria-t-il, le chef! + +--Me voilà! dit Vampa, paraissant tout à coup, que désirez-vous encore? + +--Prenez mon dernier or, balbutia Danglars en tendant son portefeuille, +et laissez-moi vivre ici, dans cette caverne; je ne demande plus la +liberté, je ne demande qu'à vivre. + +--Vous souffrez donc bien? demanda Vampa. + +--Oh! oui, je souffre, et cruellement! + +--Il y a cependant des hommes qui ont encore plus souffert que vous. + +--Je ne crois pas. + +--Si fait! ceux qui sont morts de faim.» + +Danglars songea à ce vieillard que, pendant ses heures d'hallucination, +il voyait, à travers les fenêtres de sa pauvre chambre, gémir sur son +lit. + +Il frappa du front la terre en poussant un gémissement. + +«Oui, c'est vrai, il y en a qui ont plus souffert encore que moi, mais +au moins, ceux-là, c'étaient des martyrs. + +--Vous repentez-vous, au moins?» dit une voix sombre et solennelle, qui +fit dresser les cheveux sur la tête de Danglars. + +Son regard affaibli essaya de distinguer les objets, et il vit derrière +le bandit un homme enveloppé d'un manteau et perdu dans l'ombre d'un +pilastre de pierre. + +«De quoi faut-il que je me repente? balbutia Danglars. + +--Du mal que vous avez fait, dit la même voix. + +--Oh! oui, je me repens! je me repens!» s'écria Danglars. + +Et il frappa sa poitrine de son poing amaigri. + +«Alors je vous pardonne, dit l'homme en jetant son manteau et en faisant +un pas pour se placer dans la lumière. + +--Le comte de Monte-Cristo! dit Danglars, plus pâle de terreur qu'il ne +l'était, un instant auparavant, de faim et de misère. + +--Vous vous trompez; je ne suis pas le comte de Monte-Cristo. + +--Et qui êtes-vous donc? + +--Je suis celui que vous avez vendu, livré, déshonoré: je suis celui +dont vous avez prostitué la fiancée; je suis celui sur lequel vous avez +marché pour vous hausser jusqu'à la fortune; je suis celui dont vous +avez fait mourir le père de faim, qui vous avait condamné à mourir de +faim, et qui cependant vous pardonne, parce qu'il a besoin lui-même +d'être pardonné: je suis Edmond Dantès!» + +Danglars ne poussa qu'un cri, et tomba prosterné. + +«Relevez-vous, dit le comte, vous avez la vie sauve; pareille fortune +n'est pas arrivée à vos deux autres complices: l'un est fou, l'autre est +mort! Gardez les cinquante mille francs qui vous restent, je vous en +fais don; quant à vos cinq millions volés aux hospices, ils leur sont +déjà restitués par une main inconnue. + +«Et maintenant, mangez et buvez; ce soir je vous fais mon hôte. + +«Vampa, quand cet homme sera rassasié, il sera libre.» + +Danglars demeura prosterné tandis que le comte s'éloignait; lorsqu'il +releva la tête, il ne vit plus qu'une espèce d'ombre qui disparaissait +dans le corridor, et devant laquelle s'inclinaient les bandits. + +Comme l'avait ordonné le comte, Danglars fut servi par Vampa, qui lui +fit apporter le meilleur vin et les plus beaux fruits de l'Italie, et +qui, l'ayant fait monter dans sa chaise de poste, l'abandonna sur la +route, adossé à un arbre. + +Il y resta jusqu'au jour, ignorant où il était. + +Au jour il s'aperçut qu'il était près d'un ruisseau: il avait soif, il +se traîna jusqu'à lui. + +En se baissant pour y boire, il s'aperçut que ses cheveux étaient +devenus blancs. + + + + +CXVII + +Le 5 octobre. + + +Il était six heures du soir à peu près, un jour couleur d'opale, dans +lequel un beau soleil d'automne infiltrait ses rayons d'or, tombait du +ciel sur la mer bleuâtre. + +La chaleur du jour s'était éteinte graduellement, et l'on commençait à +sentir cette légère brise qui semble la respiration de la nature se +réveillant après la sieste brûlante du midi, souffle délicieux qui +rafraîchit les côtes de la Méditerranée et qui porte de rivage en rivage +le parfum des arbres, mêlé à l'âcre senteur de la mer. + +Sur cet immense lac qui s'étend de Gibraltar aux Dardanelles et de Tunis +à Venise, un léger yacht, pur et élégant de forme, glissait dans les +premières vapeurs du soir. Son mouvement était celui du cygne qui ouvre +ses ailes au vent et qui semble glisser sur l'eau. Il s'avançait, rapide +et gracieux à la fois, et laissant derrière lui un sillon +phosphorescent. + +Peu à peu le soleil, dont nous avons salué les derniers rayons, avait +disparu à l'horizon occidental; mais, comme pour donner raison aux rêves +brillants de la mythologie, ses feux indiscrets, reparaissant au sommet +de chaque vague, semblaient révéler que le dieu de flamme venait de se +cacher au sein d'Amphitrite, qui essayait en vain de cacher son amant +dans les plis de son manteau azuré. + +Le yacht avançait rapidement, quoique en apparence il y eût à peine +assez de vent pour faire flotter la chevelure bouclée d'une jeune fille. + +Debout sur la proue, un homme de haute taille, au teint de bronze, à +l'oeil dilaté, voyait venir à lui la terre sous la forme d'une masse +sombre disposée en cône, et sortant du milieu des flots comme un immense +chapeau de Catalan. + +«Est-ce là Monte-Cristo? demanda d'une voix grave et empreinte d'une +profonde tristesse le voyageur aux ordres duquel le petit yacht semblait +être momentanément soumis. + +--Oui, Excellence, répondit le patron, nous arrivons. + +--Nous arrivons!» murmura le voyageur avec un indéfinissable accent de +mélancolie. + +Puis il ajouta à voix basse: + +«Oui, ce sera là le port.» + +Et il se replongea dans sa pensée, qui se traduisait par un sourire plus +triste que ne l'eussent été des larmes. + +Quelques minutes après, on aperçut à terre la lueur d'une flamme qui +s'éteignit aussitôt, et le bruit d'une arme à feu arriva jusqu'au yacht. + +«Excellence, dit le patron, voici le signal de terre, voulez-vous y +répondre vous-même? + +--Quel signal?» demanda celui-ci. + +Le patron étendit la main vers l'île aux flancs de laquelle montait, +isolé et blanchâtre, un large flocon de fumée qui se déchirait en +s'élargissant. + +«Ah! oui, dit-il, comme sortant d'un rêve, donnez.» + +Le patron lui tendit une carabine toute chargée, le voyageur la prit, la +leva lentement et fit feu en l'air. + +Dix minutes après on carguait les voiles, et l'on jetait l'ancre à cinq +cents pas d'un petit port. + +Le canot était déjà à la mer avec quatre rameurs et le pilote; le +voyageur descendit, et au lieu de s'asseoir à la poupe, garnie pour lui +d'un tapis bleu, se tint debout et les bras croisés. + +Les rameurs attendaient, leurs avirons à demi levés, comme des oiseaux +qui font sécher leurs ailes. + +«Allez!» dit le voyageur. + +Les huit rames retombèrent à la mer d'un seul coup et sans faire jaillir +une goutte d'eau; puis la barque, cédant à l'impulsion, glissa +rapidement. + +En un instant on fut dans une petite anse formée par une échancrure +naturelle, la barque toucha sur un fond de sable fin. + +«Excellence, dit le pilote, montez sur les épaules de deux de nos +hommes, ils vous porteront à terre.» + +Le jeune homme répondit à cette invitation par un geste de complète +indifférence, dégagea ses jambes de la barque et se laissa glisser dans +l'eau qui lui monta jusqu'à la ceinture. + +«Ah! Excellence, murmura le pilote, c'est mal ce que vous faites là, et +vous nous ferez gronder par le maître.» + +Le jeune homme continua d'avancer vers le rivage, suivant deux matelots +qui choisissaient le meilleur fond. + +Au bout d'une trentaine de pas on avait abordé; le jeune homme secouait +ses pieds sur un terrain sec, et cherchait des yeux autour de lui le +chemin probable qu'on allait lui indiquer, car il faisait tout à fait +nuit. + +Au moment où il tournait la tête, une main se posait sur son épaule, et +une voix le fit tressaillir. + +«Bonjour, Maximilien, disait cette voix, vous êtes exact, merci! + +--C'est vous, comte, s'écria le jeune homme avec un mouvement qui +ressemblait à de la joie, et en serrant de ses deux mains la main de +Monte-Cristo. + +--Oui, vous le voyez, aussi exact que vous; mais vous êtes ruisselant, +mon cher ami: il faut vous changer, comme dirait Calypso à Télémaque. +Venez donc, il y a par ici une habitation toute préparée pour vous, dans +laquelle vous oublierez fatigues et froid.» + +Monte-Cristo s'aperçut que Morrel se retournait; il attendit. + +Le jeune homme, en effet, voyait avec surprise que pas un mot n'avait +été prononcé par ceux qui l'avaient amené, qu'il ne les avait pas payés +et que cependant ils étaient partis. On entendait même déjà le battement +des avirons de la barque qui retournait vers le petit yacht. + +«Ah! oui, dit le comte, vous cherchez vos matelots? + +--Sans doute, je ne leur ai rien donné, et cependant ils sont partis. + +--Ne vous occupez point de cela, Maximilien, dit en riant Monte-Cristo, +j'ai un marché avec la marine pour que l'accès de mon île soit franc de +tout droit de charroi et de voyage. Je suis abonné, comme on dit dans +les pays civilisés.» + +Morrel regarda le comte avec étonnement. + +«Comte, lui dit-il, vous n'êtes plus le même qu'à Paris. + +--Comment cela? + +--Oui, ici, vous riez.» + +Le front de Monte-Cristo s'assombrit tout à coup. + +«Vous avez raison de me rappeler à moi-même, Maximilien, dit-il, vous +revoir était un bonheur pour moi, et j'oubliais que tout bonheur est +passager. + +--Oh! non, non, comte! s'écria Morrel en saisissant de nouveau les deux +mains de son ami; riez au contraire, soyez heureux, vous, et prouvez-moi +par votre indifférence que la vie n'est mauvaise qu'à ceux qui +souffrent. Oh! vous êtes charitable; vous êtes bon, vous êtes grand, mon +ami, et c'est pour me donner du courage que vous affectez cette gaieté. + +--Vous vous trompez, Morrel, dit Monte-Cristo, c'est qu'en effet j'étais +heureux. + +--Alors vous m'oubliez moi-même; tant mieux! + +--Comment cela? + +--Oui, car vous le savez, ami, comme disait le gladiateur entrant dans +le cirque au sublime empereur, je vous dis à vous: «Celui qui va mourir +te salue.» + +--Vous n'êtes pas consolé? demanda Monte-Cristo avec un regard étrange. + +--Oh! fit Morrel avec un regard plein d'amertume, avez-vous cru +réellement que je pouvais l'être? + +--Écoutez, dit le comte, vous entendez bien mes paroles, n'est-ce pas, +Maximilien? Vous ne me prenez pas pour un homme vulgaire, pour une +crécelle qui émet des sons vagues et vides de sens. Quand je vous +demande si vous êtes consolé, je vous parle en homme pour qui le coeur +humain n'a plus de secret. Eh bien, Morrel, descendons ensemble au fond +de votre coeur et sondons-le. Est-ce encore cette impatience fougueuse +de douleur qui fait bondir le corps comme bondit le lion piqué par le +moustique? Est-ce toujours cette soif dévorante qui ne s'éteint que dans +la tombe? Est-ce cette idéalité du regret qui lance le vivant hors de la +vie à la poursuite du mort? ou bien est-ce seulement la prostration du +courage épuisé, l'ennui qui étouffe le rayon d'espoir qui voudrait +luire? est-ce la perte de la mémoire, amenant l'impuissance des larmes? +Oh! mon cher ami, si c'est cela, si vous ne pouvez plus pleurer, si vous +croyez mort votre coeur engourdi, si vous n'avez plus de force qu'en +Dieu, de regards que pour le ciel, ami, laissons de côté les mots trop +étroits pour le sens que leur donne notre âme. Maximilien, vous êtes +consolé, ne vous plaignez plus. + +--Comte, dit Morrel de sa voix douce et ferme en même temps; comte, +écoutez-moi, comme on écoute un homme qui parle le doigt étendu vers la +terre, les yeux levés au ciel: je suis venu près de vous pour mourir +dans les bras d'un ami. Certes, il est des gens que j'aime: j'aime ma +soeur Julie, j'aime son mari Emmanuel; mais j'ai besoin qu'on m'ouvre +des bras forts et qu'on me sourie à mes derniers instants; ma soeur +fondrait en larmes et s'évanouirait; je la verrais souffrir, et j'ai +assez souffert; Emmanuel m'arracherait l'arme des mains et remplirait la +maison de ses cris. Vous, comte, dont j'ai la parole, vous qui êtes plus +qu'un homme, vous que j'appellerais un dieu si vous n'étiez mortel, +vous, vous me conduirez doucement et avec tendresse, n'est-ce pas, +jusqu'aux portes de la mort? + +--Ami, dit le comte, il me reste encore un doute: auriez-vous si peu de +force, que vous mettiez de l'orgueil à étaler votre douleur? + +--Non, voyez, je suis simple, dit Morrel en tendant la main au comte, et +mon pouls ne bat ni plus fort ni plus lentement que d'habitude. Non, je +me sens au bout de la route; non, je n'irai pas plus loin. Vous m'avez +parlé d'attendre et d'espérer; savez-vous ce que vous avez fait, +malheureux sage que vous êtes? J'ai attendu un mois, c'est-à-dire que +j'ai souffert un mois! J'ai espéré (l'homme est une pauvre et misérable +créature), j'ai espéré, quoi? je n'en sais rien, quelque chose +d'inconnu, d'absurde, d'insensé! un miracle... lequel? Dieu seul peut le +dire, lui qui a mêlé à notre raison cette folie que l'on nomme +espérance. Oui, j'ai attendu; oui, j'ai espéré, comte, et depuis un +quart d'heure que nous parlons vous m'avez cent fois, sans le savoir, +brisé, torturé le coeur, car chacune de vos paroles m'a prouvé qu'il n'y +a plus d'espoir pour moi. Ô comte! que je reposerai doucement et +voluptueusement dans la mort!» + +Morrel prononça ces derniers mots avec une explosion d'énergie qui fit +tressaillir le comte. + +«Mon ami, continua Morrel, voyant que le comte se taisait, vous m'avez +désigné le 5 octobre comme le terme du sursis que vous me demandiez... +mon ami, c'est aujourd'hui le 5 octobre...» + +Morrel tira sa montre. + +«Il est neuf heures, j'ai encore trois heures à vivre. + +--Soit, répondit Monte-Cristo, venez.» + +Morrel suivit machinalement le comte, et ils étaient déjà dans la grotte +que Maximilien ne s'en était pas encore aperçu. + +Il trouva des tapis sous ses pieds, une porte s'ouvrit, des parfums +l'enveloppèrent, une vive lumière frappa ses yeux. + +Morrel s'arrêta, hésitant à avancer; il se défiait des énervantes +délices qui l'entouraient. + +Monte-Cristo l'attira doucement. + +«Ne convient-il pas, dit-il, que nous employions les trois heures qui +nous restent comme ces anciens Romains qui, condamnés par Néron, leur +empereur et leur héritier, se mettaient à table couronnés de fleurs, et +aspiraient la mort avec le parfum des héliotropes et des roses?» + +Morrel sourit. + +«Comme vous voudrez, dit-il; la mort est toujours la mort, c'est-à-dire +l'oubli, c'est-à-dire le repos, c'est-à-dire l'absence de la vie et par +conséquent de la douleur.» + +Il s'assit, Monte-Cristo prit place en face de lui. + +On était dans cette merveilleuse salle à manger que nous avons déjà +décrite, et où des statues de marbre portaient sur leur tête des +corbeilles toujours pleines de fleurs et de fruits. + +Morrel avait tout regardé vaguement, et il était probable qu'il n'avait +rien vu. + +«Causons en hommes, dit-il en regardant fixement le comte. + +--Parlez, répondit celui-ci. + +--Comte, reprit Morrel, vous êtes le résumé de toutes les connaissances +humaines, et vous me faites l'effet d'être descendu d'un monde plus +avancé et plus savant que le nôtre. + +--Il y a quelque chose de vrai là-dedans, Morrel, dit le comte avec ce +sourire mélancolique qui le rendait si beau; je suis descendu d'une +planète qu'on appelle la douleur. + +--Je crois tout ce que vous me dites sans chercher à en approfondir le +sens, comte; et la preuve, c'est que vous m'avez dit de vivre, que j'ai +vécu; c'est que vous m'avez dit d'espérer, et que j'ai presque espéré. +J'oserai donc vous dire, comte, comme si vous étiez déjà mort une fois: +comte, cela fait-il bien mal?» + +Monte-Cristo regardait Morrel avec une indéfinissable expression de +tendresse. + +«Oui, dit-il; oui, sans doute, cela fait bien mal, si vous brisez +brutalement cette enveloppe mortelle qui demande obstinément à vivre. Si +vous faites crier votre chair sous les dents imperceptibles d'un +poignard; si vous trouez d'une balle inintelligente et toujours prête à +s'égarer dans sa route votre cerveau que le moindre choc endolorit, +certes, vous souffrirez, et vous quitterez odieusement la vie, la +trouvant, au milieu de votre agonie désespérée, meilleure qu'un repos +acheté si cher. + +--Oui, je comprends, dit Morrel, la mort comme la vie a ses secrets de +douleur et de volupté: le tout est de les connaître. + +--Justement, Maximilien, et vous venez de dire le grand mot. La mort +est, selon le soin que nous prenons de nous mettre bien ou mal avec +elle, ou une amie qui nous berce aussi doucement qu'une nourrice, ou une +ennemie qui nous arrache violemment l'âme du corps. Un jour, quand notre +monde aura vécu encore un millier d'années, quand on se sera rendu +maître de toutes les forces destructives de la nature pour les faire +servir au bien-être général de l'humanité; quand l'homme saura, comme +vous le disiez tout à l'heure, les secrets de la mort, la mort deviendra +aussi douce et aussi voluptueuse que le sommeil goûté aux bras de notre +bien-aimée. + +--Et si vous vouliez mourir, comte, vous sauriez mourir ainsi, vous? + +--Oui.» + +Morrel lui tendit la main. + +«Je comprends maintenant, dit-il, pourquoi vous m'avez donné rendez-vous +ici, dans cette île désolée au milieu d'un Océan, dans ce palais +souterrain sépulcre à faire envie à un Pharaon: c'est que vous m'aimez, +n'est-ce pas, comte? c'est que vous m'aimez assez pour me donner une de +ces morts dont vous me parliez tout à l'heure, une mort sans agonie, une +mort qui me permette de m'éteindre en prononçant le nom de Valentine et +en vous serrant la main? + +--Oui, vous avez deviné juste, Morrel, dit le comte avec simplicité, et +c'est ainsi que je l'entends. + +--Merci; l'idée que demain je ne souffrirai plus est suave à mon pauvre +coeur. + +--Ne regrettez-vous rien? demanda Monte-Cristo. + +--Non, répondit Morrel. + +--Pas même moi?» demanda le comte avec une émotion profonde. + +Morrel s'arrêta, son oeil si pur se ternit tout à coup puis brilla d'un +éclat inaccoutumé; une grosse larme en jaillit et roula creusant un +sillon d'argent sur sa joue. + +«Quoi! dit le comte, il vous reste un regret de la terre et vous mourez! + +--Oh! je vous en supplie, s'écria Morrel d'une voix affaiblie, plus un +mot, comte, ne prolongez pas mon supplice!» + +Le comte crut que Morrel faiblissait. + +Cette croyance d'un instant ressuscita en lui l'horrible doute déjà +terrassé une fois au château d'If. + +«Je m'occupe, pensa-t-il, de rendre cet homme au bonheur; je regarde +cette restitution comme un poids jeté dans la balance en regard du +plateau où j'ai laissé tomber le mal. Maintenant, si je me trompais, si +cet homme n'était pas assez malheureux pour mériter le bonheur! hélas! +qu'arriverait-il de moi qui ne puis oublier le mal qu'en me retraçant le +bien? + +«Écoutez! Morrel, dit-il, votre douleur est immense, je le vois; mais +cependant vous croyez en Dieu, et vous ne voulez pas risquer le salut de +votre âme.» + +Morrel sourit tristement. + +«Comte, dit-il, vous savez que je ne fais pas de la poésie à froid; +mais, je vous le jure, mon âme n'est plus à moi. + +--Écoutez, Morrel, dit Monte-Cristo, je n'ai aucun parent au monde, vous +le savez. Je me suis habitué à vous regarder comme mon fils; eh bien, +pour sauver mon fils, je sacrifierais ma vie, à plus forte raison ma +fortune. + +--Que voulez-vous dire? + +--Je veux dire, Morrel, que vous voulez quitter la vie, parce que vous +ne connaissez pas toutes les jouissances que la vie permet à une grande +fortune. Morrel, je possède près de cent millions, je vous les donne; +avec une pareille fortune vous pourrez atteindre à tous les résultats +que vous vous proposerez. Êtes-vous ambitieux? toutes les carrières vous +seront ouvertes. Remuez le monde, changez-en la face, livrez-vous à des +pratiques insensées, soyez criminel s'il le faut, mais vivez. + +--Comte, j'ai votre parole, répondit froidement Morrel; et, ajouta-t-il +en tirant sa montre, il est onze heures et demie. + +--Morrel! y songez-vous, sous mes yeux, dans ma maison? + +--Alors laissez-moi partir, dit Maximilien devenu sombre, ou je croirai +que vous ne m'aimez pas pour moi, mais pour vous.» + +Et il se leva. + +«C'est bien, dit Monte-Cristo dont le visage s'éclaircit à ces paroles; +vous le voulez, Morrel, et vous êtes inflexible; oui! vous êtes +profondément malheureux, et vous l'avez dit, un miracle seul pourrait +vous guérir; asseyez-vous, Morrel, et attendez.» + +Morrel obéit. Monte-Cristo se leva à son tour et alla chercher dans une +armoire soigneusement fermée, et dont il portait la clef suspendue à une +chaîne d'or, un petit coffret d'argent merveilleusement sculpté et +ciselé, dont les angles représentaient quatre figures cambrées, +pareilles à ces cariatides aux élans désolés, figures de femmes, +symboles d'anges qui aspirent au ciel. + +Il posa le coffret sur la table. + +Puis l'ouvrant, il en tira une petite boîte d'or dont le couvercle se +levait par la pression d'un ressort secret. Cette boîte contenait une +substance onctueuse à demi solide dont la couleur était indéfinissable, +grâce au reflet de l'or poli, des saphirs, des rubis et des émeraudes +qui garnissaient la boîte. C'était comme un chatoiement d'azur, de +pourpre et d'or. + +Le comte puisa une petite quantité de cette substance avec une cuiller +de vermeil, et l'offrit à Morrel en attachant sur lui un long regard. + +On put voir alors que cette substance était verdâtre. + +«Voilà ce que vous m'avez demandé, dit-il. Voilà ce que je vous ai +promis. + +--Vivant encore, dit le jeune homme, prenant la cuiller des mains de +Monte-Cristo, je vous remercie du fond de mon coeur.» + +Le comte prit une seconde cuiller, et puisa une seconde fois dans la +boîte d'or. + +«Qu'allez-vous faire, ami? demanda Morrel, en lui arrêtant la main. + +--Ma foi, Morrel, lui dit-il en souriant, je crois, Dieu me pardonne, +que je suis aussi las de la vie que vous, et puisque l'occasion s'en +présente... + +--Arrêtez! s'écria le jeune homme, oh! vous, qui aimez, vous qu'on aime, +vous qui avez la foi de l'espérance, oh! ne faites pas ce que je vais +faire; de votre part ce serait un crime. Adieu, mon noble et généreux +ami, je vais dire à Valentine tout ce que vous avez fait pour moi.» + +Et lentement, sans aucune hésitation qu'une pression de la main gauche +qu'il tendait au comte, Morrel avala ou plutôt savoura la mystérieuse +substance offerte par Monte-Cristo. + +Alors tous deux se turent. Ali, silencieux et attentif, apporta le tabac +et les narguilés, servit le café et disparut. + +Peu à peu les lampes pâlirent dans les mains des statues de marbre qui +les soutenaient, et le parfum des cassolettes sembla moins pénétrant à +Morrel. + +Assis vis-à-vis de lui, Monte-Cristo le regardait du fond de l'ombre, et +Morrel ne voyait briller que les yeux du comte. + +Une immense douleur s'empara du jeune homme; il sentait le narguilé +s'échapper de ses mains; les objets perdaient insensiblement leur forme +et leur couleur; ses yeux troublés voyaient s'ouvrir comme des portes et +des rideaux dans la muraille. + +«Ami, dit-il, je sens que je meurs, merci.» + +Il fit un effort pour lui tendre une dernière fois la main, mais sa main +sans force retomba près de lui. + +Alors il lui sembla que Monte-Cristo souriait, non plus de son rire +étrange et effrayant qui plusieurs fois lui avait laissé entrevoir les +mystères de cette âme profonde, mais avec la bienveillante compassion +que les pères ont pour leurs petits enfants qui déraisonnent. + +En même temps le comte grandissait à ses yeux; sa taille, presque +doublée, se dessinait sur les tentures rouges, il avait rejeté en +arrière ses cheveux noirs, et il apparaissait debout et fier comme un de +ces anges dont on menace les méchants au jour du jugement dernier. + +Morrel, abattu, dompté, se renversa sur son fauteuil: une torpeur +veloutée s'insinua dans chacune de ses veines. Un changement d'idées +meubla pour ainsi dire son front, comme une nouvelle disposition de +dessins meuble le kaléidoscope. + +Couché, énervé, haletant, Morrel ne sentait plus rien de vivant en lui +que ce rêve: il lui semblait entrer à pleines voiles dans le vague +délire qui précède cet autre inconnu qu'on appelle la mort. + +Il essaya encore une fois de tendre la main au comte, mais cette fois sa +main ne bougea même plus; il voulut articuler un suprême adieu, sa +langue roula lourdement dans son gosier comme une pierre qui boucherait +un sépulcre. + +Ses yeux chargés de langueurs se fermèrent malgré lui: cependant, +derrière ses paupières, s'agitait une image qu'il reconnut malgré cette +obscurité dont il se croyait enveloppé. + +C'était le comte qui venait d'ouvrir la porte. + +Aussitôt, une immense clarté rayonnant dans une chambre voisine, ou +plutôt dans un palais merveilleux, inonda la salle où Morrel se laissait +aller à sa douce agonie. + +Alors il vit venir au seuil de cette salle, et sur la limite des deux +chambres, une femme d'une merveilleuse beauté. + +Pâle et doucement souriante, elle semblait l'ange de miséricorde +conjurant l'ange des vengeances. + +«Est-ce déjà le ciel qui s'ouvre pour moi? pensa le mourant; cet ange +ressemble à celui que j'ai perdu.» + +Monte-Cristo montra du doigt, à la jeune femme, le sofa où reposait +Morrel. + +Elle s'avança vers lui les mains jointes et le sourire sur les lèvres. + +«Valentine! Valentine!» cria Morrel du fond de l'âme. + +Mais sa bouche ne proféra point un son; et comme si toutes ses forces +étaient unies dans cette émotion intérieure, il poussa un soupir et +ferma les yeux. + +Valentine se précipita vers lui. + +Les lèvres de Morrel firent encore un mouvement. + +«Il vous appelle, dit le comte; il vous appelle du fond de son sommeil, +celui à qui vous aviez confié votre destinée, et la mort a voulu vous +séparer: mais j'étais là par bonheur, et j'ai vaincu la mort! Valentine, +désormais vous ne devez plus vous séparer sur la terre; car, pour vous +retrouver, il se précipitait dans la tombe. Sans moi vous mourriez tous +deux, je vous rends l'un à l'autre: puisse Dieu me tenir compte de ces +deux existences que je sauve!» + +Valentine saisit la main de Monte-Cristo, et dans un élan de joie +irrésistible elle la porta à ses lèvres. + +«Oh! remerciez-moi bien, dit le comte, oh! redites-moi, sans vous lasser +de me le redire, redites-moi que je vous ai rendue heureuse! vous ne +savez pas combien j'ai besoin de cette certitude. + +--Oh! oui, oui, je vous remercie de toute mon âme, dit Valentine, et si +vous doutez que mes remerciements soient sincères, eh bien, demandez à +Haydée, interrogez ma soeur chérie Haydée, qui depuis notre départ de +France m'a fait attendre patiemment, en me parlant de vous, l'heureux +jour qui luit aujourd'hui pour moi. + +--Vous aimez donc Haydée? demanda Monte-Cristo avec une émotion qu'il +s'efforçait en vain de dissimuler. + +--Oh! de toute mon âme. + +--Eh bien, écoutez, Valentine, dit le comte, j'ai une grâce à vous +demander. + +--À moi, grand Dieu! Suis-je assez heureuse pour cela?... + +--Oui, vous avez appelé Haydée votre soeur: qu'elle soit votre soeur en +effet Valentine; rendez-lui, à elle, tout ce que vous croyez me devoir à +moi; protégez-la, Morrel et vous, car (la voix du comte fut prête à +s'éteindre dans sa gorge), car désormais elle sera seule au monde... + +--Seule au monde! répéta une voix derrière le comte, et pourquoi?» + +Monte-Cristo se retourna. + +Haydée était là debout, pâle et glacée, regardant le comte avec un geste +de mortelle stupeur. + +«Parce que demain, ma fille, tu seras libre, répondit le comte; parce +que tu reprendras dans le monde la place qui t'est due, parce que je ne +veux pas que ma destinée obscurcisse la tienne. Fille de prince! je te +rends les richesses et le nom de ton père.» + +Haydée pâlit, ouvrit ses mains diaphanes comme fait la vierge qui se +recommande à Dieu, et d'une voix rauque de larmes: + +«Ainsi, mon seigneur, tu me quittes? dit-elle. + +--Haydée! Haydée! tu es jeune, tu es belle; oublie jusqu'à mon nom et +sois heureuse. + +--C'est bien, dit Haydée, tes ordres seront exécutés, mon seigneur; +j'oublierai jusqu'à ton nom et je serai heureuse.» + +Et elle fit un pas en arrière pour se retirer. + +«Oh! mon Dieu! s'écria Valentine, tout en soutenant la tête engourdie de +Morrel sur son épaule, ne voyez-vous donc pas comme elle est pâle, ne +comprenez-vous pas ce qu'elle souffre?» + +Haydée lui dit avec une expression déchirante: + +«Pourquoi veux-tu donc qu'il me comprenne, ma soeur? il est mon maître +et je suis son esclave, il a le droit de ne rien voir.» + +Le comte frissonna aux accents de cette voix qui alla éveiller jusqu'aux +fibres les plus secrètes de son coeur; ses yeux rencontrèrent ceux de la +jeune fille et ne purent en supporter l'éclat. + +«Mon Dieu! mon Dieu! dit Monte-Cristo, ce que vous m'aviez laissé +soupçonner serait donc vrai! Haydée, vous seriez donc heureuse de ne +point me quitter? + +--Je suis jeune, répondit-elle doucement, j'aime la vie que tu m'as +toujours faite si douce, et je regretterais de mourir. + +--Cela veut-il donc dire que si je te quittais, Haydée... + +--Je mourrais, mon seigneur, oui! + +--Mais tu m'aimes donc? + +--Oh! Valentine, il demande si je l'aime! Valentine, dis-lui donc si tu +aimes Maximilien!» + +Le comte sentit sa poitrine s'élargir et son coeur se dilater; il ouvrit +ses bras, Haydée s'y élança en jetant un cri. + +«Oh! oui, je t'aime! dit-elle, je t'aime comme on aime son père, son +frère, son mari! Je t'aime comme on aime sa vie, comme on aime son Dieu, +car tu es pour moi le plus beau, le meilleur et le plus grand des êtres +créés! + +--Qu'il soit donc fait ainsi que tu le veux, mon ange chéri! dit le +comte; Dieu, qui m'a suscité contre mes ennemis et qui m'a fait +vainqueur, Dieu je le vois bien, ne veut pas mettre ce repentir au bout +de ma victoire; je voulais me punir, Dieu veut me pardonner. Aime-moi +donc, Haydée! Qui sait? ton amour me fera peut-être oublier ce qu'il +faut que j'oublie. + +--Mais que dis-tu donc là, mon seigneur? demanda la jeune fille. + +--Je dis qu'un mot de toi, Haydée, m'a plus éclairé que vingt ans de ma +lente sagesse; je n'ai plus que toi au monde, Haydée; par toi je me +rattache à la vie, par toi je puis souffrir, par toi je puis être +heureux. + +--L'entends-tu, Valentine? s'écria Haydée; il dit que par moi il peut +souffrir! par moi, qui donnerais ma vie pour lui!» + +Le comte se recueillit un instant. + +«Ai-je entrevu la vérité? dit-il, ô mon Dieu! n'importe! récompense ou +châtiment, j'accepte cette destinée. Viens, Haydée, viens...» + +Et jetant son bras autour de la taille de la jeune fille, il serra la +main de Valentine et disparut. + +Une heure à peu près s'écoula, pendant laquelle haletante, sans voix, +les yeux fixes, Valentine demeura près de Morrel. Enfin elle sentit son +coeur battre, un souffle imperceptible ouvrit ses lèvres, et ce léger +frissonnement qui annonce le retour de la vie courut par tout le corps +du jeune homme. + +Enfin ses yeux se rouvrirent, mais fixes et comme insensés d'abord; puis +la vue lui revint, précise, réelle; avec la vue le sentiment, avec le +sentiment la douleur. + +«Oh! s'écria-t-il avec l'accent du désespoir, je vis encore! le comte +m'a trompé!» + +Et sa main s'étendit vers la table, et saisit un couteau. + +«Ami, dit Valentine avec son adorable sourire, réveille-toi donc et +regarde de mon côté.» + +Morrel poussa un grand cri, et délirant, plein de doute, ébloui comme +par une vision céleste, il tomba sur ses deux genoux... + +Le lendemain, aux premiers rayons du jour, Morrel et Valentine se +promenaient au bras l'un de l'autre sur le rivage, Valentine racontant à +Morrel comment Monte-Cristo était apparu dans sa chambre, comment il lui +avait tout dévoilé, comment il lui avait fait toucher le crime du doigt, +et enfin comment il l'avait miraculeusement sauvée de la mort, tout en +laissant croire qu'elle était morte. + +Ils avaient trouvé ouverte la porte de la grotte, et ils étaient sortis; +le ciel laissait luire dans son azur matinal les dernières étoiles de la +nuit. + +Alors Morrel aperçut dans la pénombre d'un groupe de rochers un homme +qui attendait un signe pour avancer; il montra cet homme à Valentine. + +«Ah! c'est Jacopo, dit-elle, le capitaine du yacht.» + +Et d'un geste elle l'appela vers elle et vers Maximilien. + +«Vous avez quelque chose à nous dire? demanda Morrel. + +--J'avais à vous remettre cette lettre de la part du comte. + +--Du comte! murmurèrent ensemble les deux jeunes gens. + +--Oui, lisez.» + +Morrel ouvrit la lettre et lut: + +«Mon cher Maximilien, + +«Il y a une felouque pour vous à l'ancre. Jacopo vous conduira à +Livourne, où M. Noirtier attend sa petite-fille, qu'il veut bénir avant +qu'elle vous suive à l'autel. Tout ce qui est dans cette grotte, mon +ami, ma maison des Champs-Élysées et mon petit château du Tréport sont +le présent de noces que fait Edmond Dantès au fils de son patron Morrel. +Mlle de Villefort voudra bien en prendre la moitié car je la supplie de +donner aux pauvres de Paris toute la fortune qui lui revient du côté de +son père devenu fou, et du côté de son frère, décédé en septembre +dernier avec sa belle-mère. + +«Dites à l'ange qui va veiller sur votre vie, Morrel, de prier +quelquefois pour un homme qui, pareil à Satan, s'est cru un instant +l'égal de Dieu, et qui a reconnu, avec toute l'humilité d'un chrétien, +qu'aux mains de Dieu seul sont la suprême puissance et la sagesse +infinie. Ces prières adouciront peut-être le remords qu'il emporte au +fond de son coeur. + +«Quant à vous, Morrel, voici tout le secret de ma conduite envers vous: +il n'y a ni bonheur ni malheur en ce monde, il y a la comparaison d'un +état à un autre, voilà tout. Celui-là seul qui a éprouvé l'extrême +infortune est apte à ressentir l'extrême félicité. Il faut avoir voulu +mourir, Maximilien, pour savoir combien il est bon de vivre. + +«Vivez donc et soyez heureux, enfants chéris de mon coeur, et n'oubliez +jamais que, jusqu'au jour où Dieu daignera dévoiler l'avenir à l'homme, +toute la sagesse humaine sera dans ces deux mots: + +«Attendre et espérer! + +«Votre ami. + + «EDMOND DANTES + + «_Comte de MONTE-CRISTO_.» + +Pendant la lecture de cette lettre, qui lui apprenait la folie de son +père et la mort de son frère, mort et folie qu'elle ignorait, Valentine +pâlit, un douloureux soupir s'échappa de sa poitrine, et des larmes, qui +n'en étaient pas moins poignantes pour être silencieuses, roulèrent sur +ses joues; son bonheur lui coûtait bien cher. + +Morrel regarda autour de lui avec inquiétude. + +«Mais, dit-il, en vérité le comte exagère sa générosité; Valentine se +contentera de ma modeste fortune. Où est le comte, mon ami? +conduisez-moi vers lui.» + +Jacopo étendit la main vers l'horizon. + +«Quoi! que voulez-vous dire? demanda Valentine. Où est le comte? où est +Haydée? + +--Regardez», dit Jacopo. + +Les yeux des deux jeunes gens se fixèrent sur la ligne indiquée par le +marin, et, sur la ligne d'un bleu foncé qui séparait à l'horizon le ciel +de la Méditerranée, ils aperçurent une voile blanche, grande comme +l'aile d'un goéland. + +«Parti! s'écria Morrel; parti! Adieu, mon ami, mon père! + +--Partie! murmura Valentine. Adieu, mon amie! adieu, ma soeur! + +--Qui sait si nous les reverrons jamais? fit Morrel en essuyant une +larme. + +--Mon ami, dit Valentine, le comte ne vient-il pas de nous dire que +l'humaine sagesse était tout entière dans ces deux mots: + +«_Attendre et espérer_!» + +FIN + + + + +Bibliographie--OEuvres complètes + +Tiré de _Bibliographie des Auteurs Modernes (1801--1934)_ par Hector +Talvart et Joseph Place, Paris, Editions de la Chronique des Lettres +Françaises, Aux Horizons de France, 39 rue du Général Foy, 1935 Tome 5. + + +1. Élégie sur la mort du général Foy. Paris, Sétier, 1825, in-8 de 14 +pp. + +2. La Chasse et l'Amour. Vaudeville en un acte, par MM. Rousseau, +Adolphe (M. Ribbing de Leuven) et Davy (Davy de la Pailleterie: A. +Dumas). Représenté pour la première fois, à Paris, au théâtre de +l'Ambigu-Comique (22 sept.1825). Paris, Chez Duvernois, Sétier, 1825, +in-8 de 40 pp. + +3. Canaris. Dithyrambe. Au profit des Grecs. Paris, Sanson, 1826, in-12 +de 10 pp. + +4. Nouvelles contemporaines. Paris, Sanson, 1826, in-12 de 4 ff., 216 +pp. + +5. La Noce et l'Enterrement. Vaudeville en trois tableaux, par MM. Davy, +Lassagne et Gustave. Représenté pour la première fois, à Paris, au +théâtre de la Porte-Saint-Martin (21 nov.1826). Paris, Chez Bezou, 1826, +in-8 de 46 pp. + +6. Henri III et sa cour. Drame historique en cinq actes et en prose. +Représenté au Théâtre-Français (11 fév.1829). Paris, Vezard et Cie, +1829, in-8 de 171 pp. + +7. Christine ou Stockholm, Fontainebleau et Rome. Trilogie dramatique +sur la vie de Christine, cinq actes en vers, avec prologue et épilogue. +Représenté à Paris sur le Théâtre Royal de l'Odéon (30 mars 1830). +Paris, Barba, 1830, in-8 de 3 ff. et 191 pp. + +8. Rapport au Général La Fayette sur l'enlèvement des poudres de +Soissons. Paris, Impr. de Sétier, s.d. (1830), in-8 de 7 pp. + +9. Napoléon Bonaparte, ou trente ans de l'histoire de France. Drame en +six actes. Représenté pour la première fois, sur le Théâtre Royal de +l'Odéon (10 janv.1831). Paris, chez Tournachon-Molin, 1831, in-8 de +XVI-219 pp. + +10. Antony. Drame en cinq actes en prose. Représenté pour la première +fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (3 mai 1831). Paris, +Auguste Auffray, 1831, in-8 de 4 ff. n. ch., 106 pp. et 1 f.n. ch. +(post-scriptum). + +11. Charles VII chez ses grands vassaux. Tragédie en cinq actes. +Représentée pour la première fois sur le Théâtre Royal de l'Odéon (20 +oct. 1831). Paris, Publications de Charles Lemesle, 1831, in-8 de 120 +pp. + +12. Richard Darlington. Drame en cinq actes et en prose, précédé de La +Maison du Docteur, prologue par MM. Dinaux. Représenté pour la première +fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (10 déc. 1831). Paris, +J.-N. Barba, 1832, in-8 de 132 pp. + +13. Teresa. Drame en cinq actes et en prose. Représenté pour la première +fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (6 fév. 1832). Paris, +Barba; Vve Charles Béchet; Lecointe et Pougin, 1832, in-8 de 164 pp. + +14. Le Mari de la veuve. Comédie en un acte et en prose, par M.***. +Représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français (4 avr. 1832). +Paris, Auguste Auffray, 1832, in-8 de 63 pp. + +15. La Tour de Nesle. Drame en cinq actes et en neuf tableaux, par MM. +Gaillardet et ***. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le +théâtre de la Porte-Saint-Martin (29 mai 1832). Paris, J.-N. Barba, +1832, in-8 de 4 ff., 98 pp. + +16. Gaule et France. Paris, U. Canel; A. Guyot, 1833, in-8 de 375 pp. + +17. Impressions de voyage. Paris, A. Guyot, Charpentier et Dumont, +1834-1837, 5 vol. in-8. + +18. Angèle. Drame en cinq actes. Paris, Charpentier, 1834, in-8 de 254 +pp. + +19. Catherine Howard. Drame en cinq actes et en huit tableaux. Paris, +Charpentier, 1834, in-8 de IV-208 pp. + +20. Souvenirs d'Antony. Paris, Librairie de Dumont, 1835, in-8 de 360 +pp. + +21. Chroniques de France. Isabel de Bavière (Règne de Charles VI). +Paris, Librairie de Dumont, 1835, 2 vol. in-8 de 406 pp. et 419 pp. + +22. Don Juan de Marana ou la chute d'un ange. Mystère en cinq actes. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la +Porte-Saint-Martin (30 avr.1836). Paris, Marchant, Éditeur du Magasin +Théâtral, 1836 in-8 de 303 p. + +23. Kean. Comédie en cinq actes. Représentée pour la première fois aux +Variétés (31 août 1836). Paris, J.-B. Barba, 1836, in-8 de 3 ff. et 263 +pp. + +24. Piquillo. Opéra-comique en trois actes. Représenté pour la première +fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (31 oct. 1837). Paris, +Marchant, 1837, in-8 de 82 pp. + +25. Caligula. Tragédie en cinq actes et en vers, avec un prologue. +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (26 +déc. 1837). Paris, Marchant, Editeur du Magasin Théâtral, 1838 in-8 de +170 p. + +26. La Salle d'armes. I. Pauline II. Pascal Bruno (précédé de Murat). +Paris, Dumont, Au Salon littéraire, 1838, 2 vol. in-8 de 376 e t 352 pp. + +27. Le Capitaine Paul (La main droite du Sire de Giac). Paris, Dumont, +1838, 2 vol. in-8 de 316 et 323 pp. + +28. Paul Jones. Drame en cinq actes. Représenté pour la première fois, à +Paris (8 oct. 1838). Paris, Marchant, 1838, gr. in-8 de 32 pp. + +29. Nouvelles impressions de voyage. Quinze jours au Sinaï, par MM. A. +Dumas et A. Dauzats. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 358 et 406 pp + +30. Acté. Paris, Librairie de Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 3 ff., 242 et +302 pp. + +31. La Comtesse de Salisbury. Chroniques de France. Paris, Dumont, (et +Alexandre Cadot), 1839-1848, 5 vol. in-8. + +32. Jacques Ortis. Paris, Dumont, 1839, in-8 de XVI pp. (préface de +Pier-Angelo-Fiorentino) et 312 pp. + +33. Mademoiselle de Belle-Isle. Drame en cinq actes, en prose. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (2 +avr. 1839). Paris, Dumont, 1839, in-8 de 202 pp. + +34. Le Capitaine Pamphile. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 307 et +296 pp. + +35. L'Alchimiste. Drame en cinq actes en vers. Représenté pour la +première fois, sur le Théâtre de la Renaissance (10 avr. 1839). Paris, +Dumont, 1839, in-8 de 176 pp. + +36. Crimes célèbres. Paris, Administration de librairie, 1839-1841, 8 +vol. in-8. + +37. Napoléon, avec douze portraits en pied, gravés sur acier par les +meilleurs artistes, d'après les peintures et les dessins de Horace +Vernet, Tony Johannot, Isabey, Jules Boily, etc. Paris, Au Plutarque +français; Delloye, 1840, gr; in-8 de 410 pp. + +38. Othon l'archer. Paris, Dumont, 1840, in-8 de 324 pp. + +39. Les Stuarts. Paris, Dumont, 1840, 2 vol. in-8 de 308 et 304 pp. + +40. Maître Adam le Calabrais. Paris, Dumont, 1840, in-8 de 347 pp. + +41. Aventures de John Davys. Paris, Librairie de Dumont, 1840, 4 vol. +in-8. + +42. Le Maître d'armes. Paris, Dumont, 1840-1841, 3 vol. in-8 de 320, 322 +et 336 pp. + +43. Un Mariage sous Louis XV. Comédie en cinq actes. Représentée pour la +première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1er juin 1841). Paris, +Marchant; C. Tresse, 1841, in-8 de 140 pp. + +44. Praxède, suivi de Don Martin de Freytas et de Pierre-le-Cruel. +Paris, Dumont, 1841, in-8 de 307 pp. + +45. Nouvelles impressions de voyage. Midi de la France. Paris, Dumont, +1841, 3 vol. in-8 de 340, 326 et 357 pp. + +46. Excursions sur les bords du Rhin. Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8 +de 328, 326 et 334 pp. + +47. Une année à Florence. Paris, Dumont, 1841, 2 vol. in-8 de 340 et 343 +pp. + +48. Jehanne la Pucelle. 1429-1431. Paris, Magen et Comon, 1842, in-8 de +VII-327 pp. + +49. Le Speronare Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8. + +50. Le Capitaine Arena. Paris, Dolin, 1842, 2 vol. in-8 de 309 et 314 +pp. + +51. Lorenzino. Magasin théâtral. Théâtre français. Drame en cinq actes +et en prose. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp. + +52. Halifax. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, jouées sur +tous les théâtres de Paris. Théâtre des Variétés. Comédie en trois actes +et un prologue. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 +pp. + +53. Le Chevalier d'Harmental. Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8. + +54. Le Corricolo. Paris, Dolin, 1843, 4 vol. in-8. + +55. Les Demoiselles de Saint-Cyr. Comédie en cinq actes, suivie d'une +lettre à l'auteur à M. Jules Janin. Représentée pour la première fois, à +Paris, sur le Théâtre-Français (25 juill.1843). Paris, chez Marchant, et +tous les Marchands de Nouveautés, 1843, gr. in-8 de 1 f. (lettre de +Dumas à son éditeur), 38 pp. et VIII pp. (lettre à J. Janin). + +56. La Villa Palmieri. Paris, Dolin, 1843, 2 vol. in-8. + +57. Louise Bernard. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, jouées +sur tous les théâtres de Paris. Théâtre de la Porte-Saint-Martin. Drame +en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1843), gr. in-8 de 34 +pp. + +58. Un Alchimiste au dix-neuvième siècle. Paris, Imprimerie de Paul +Dupont, 1843, in-8 de 23 pp. + +59. Filles, Lorettes et Courtisanes. Paris, Dolin, 1843, in-8. de 338 +pp. + +60. Ascanio. Paris, Petion, 1844, 5 vol. in-8. + +61. Le Laird de Dumbicky. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, +jouées sur tous les théâtres de Paris. Théâtre Royal de l'Odéon. Drame +en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1844), gr. in-8 de 42 +pp. + +62. Sylvandire. Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 318, 310 et 324 pp. + +63. Fernande. Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 320, 336 et 320 pp. + +64. A. Les Trois Mousquetaires Paris, Baudry, 1844, 8 vol. in-8. + +B. Les Mousquetaires Drame en cinq actes et douze tableaux, précédé de +L'Auberge de Béthune, prologue par MM. A. Dumas et Auguste Maquet. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de +l'Ambigu-Comique (27 oct. 1845). Paris, Marchant, 1845, gr. in-8 de 59 +pp. + +C. La Jeunesse des Mousquetaires. Pièce en 14 tableaux, par MM. A. Dumas +et Auguste Maquet. Paris, Dufour et Mulat, 1849, in-8 de 76 pp. + +D. Le Prisonnier de la Bastille, fin des Mousquetaires. Drame en cinq +actes et neuf tableaux. Représenté pour la première fois, à Paris, sur +le Théâtre Impérial du Cirque (22 mars 1861). Paris, Michel Lévy frères, +s. d. (1861), gr. in-8 de 24 pp. + +65. Le Château d'Eppstein. Paris, L. de Potter, 1844, 3 vol. in-8 de +323, 353 et 322 pp. + +66. Amaury. Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 4 vol. in-8. + +67. Cécile. Paris, Dumont, 1844, 2 vol. in-8 de 330 et 324 pp. + +68. A. Gabriel Lambert. Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 2 vol. in-8. + +B. Gabriel Lambert. Drame en cinq actes et un prologue, par A. Dumas et +Amédée de Jallais. Paris, Michel Lévy frères, 1866, in-18 de 132 pp. + +69. Louis XIV et son siècle. Paris, Chez J.-B. Fellens et L.-P. Dufour, +1844-1845, 2 vol. gr. in-8 de II-492 et 512 pp. + +70. A. Le Comte de Monte-Cristo. Paris, Pétion, 1845-1846, 18 vol. in-8. + +B. Monte-Cristo. Drame en cinq actes et onze tableaux, par MM. A. Dumas +et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1848, gr. in-8 de 48 pp. + +C. Le Comte de Morcerf. Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. +Dumas et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 50 pp. + +D. Villefort. Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A. +Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 59 pp. + +71. A. La Reine Margot. Paris, Garnier frères, 1845, 6 vol. in-8. + +B. La Reine Margot. Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2ème +série. Drame en cinq actes et en 13 tableaux, par MM. A. Dumas et A. +Maquet. Paris, Michel Lévy frères, 1847, in-12 de 152 pp. + +72. Vingt Ans après, suite des Trois Mousquetaires. Paris, Baudry, 1845, +10 vol. + +73. A. Une Fille du Régent. Paris, A. Cadot, 1845, 4 vol. in-8. + +B. Une Fille du Régent. Comédie en cinq actes dont un prologue. +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1er +avr. 1846). Paris, Marchant, 1846, gr. in-8 de 35 pp. + +74. Les Médicis. Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 343 et 345 pp. + +75. Michel-Ange et Raphaël Sanzio. Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de +345 et 306 pp. + +76. Les Frères Corses. Paris, Hippolyte Souverain, 1845, 2 vol. in-8 de +302 et 312 pp. + +77. A. Le Chevalier de Maison-Rouge. Paris, A. Cadot, 1845-1846, 6 vol. +in-8. + +B. Le Chevalier de Maison-Rouge. Bibliothèque dramatique. Théâtre +moderne. 2ème série. Épisode du temps des Girondins, drame en 5 actes et +12 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel Lévy frères, +1847, in-18 de 139 pp. + +78. Histoire d'un casse-noisette. Paris, J. Hetzel, 1845, 2 vol. pet. +in-8. + +79. La Bouillie de la Comtesse Berthe. Paris, J. Hetzel, 1845, pet. in-8 +de 126 pp. + +80. Nanon de Lartigues. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 et +331 pp. + +81. Madame de Condé. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 315 et +307 pp. + +82. La Vicomtesse de Cambes. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de +334 et 324 pp. + +83. L'Abbaye de Peyssac. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 +et 363 pp. + +N. B. Ces 8 volumes (n 80 à 83) constituent une série intitulée: La +Guerre des femmes, qui a inspiré la pièce: + +La Guerre des femmes. Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. A. +Dumas et A. Maquet. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le +Théâtre Historique (1er oct. 1849). Paris, A. Cadot, 1849, gr. in-8 de +57 pp. + +84. A. La Dame de Monsoreau. Paris, Pétion, 1846, 8 vol. in-8. + +B. La Dame de Monsoreau. Drame en cinq actes et dix tableaux, précédé de +L'Etang de Beaugé, prologue par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel +Lévy, 1860, in-12 de 196 pp. + +85. Le Bâtard de Mauléon. Paris, A. Cadot, 1846-1847, 9 vol. in-8. + +86. Les Deux Diane. Paris, A. Cadot, 1846-1847, 10 vol. in-8. + +87. Mémoires d'un médecin. Paris, Fellens et Dufour (et A. Cadot), +1846-1848, 19 vol. in-8. + +88. Les Quarante-Cinq. Paris, A. Cadot, 1847-1848, 10 vol. in-8. + +89. Intrigue et Amour. Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2ème +série. Drame en cinq actes et neuf tableaux. Paris, Michel Lévy frères, +1847, in-12 de 99 pp. + +90. Impressions de voyage. De Paris à Cadix. Paris, Ancienne maison +Delloye, Garnier frères, 1847-1848, 5 vol. in-8. + +91. Hamlet, prince de Danemark. Bibliothèque dramatique. Théâtre +moderne. 2ème série. Drame en vers, en 5 actes et 8 parties, par MM. A. +Dumas et Paul Meurice. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 106 pp. + +92. Catilina. Drame en 5 actes et 7 tableaux, par MM. A. Dumas et A. +Maquet. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 151 pp. + +93. Le Vicomte de Bragelonne ou Dix ans plus tard, suite des Trois +Mousquetaires et de Vingt Ans après. Paris, Michel Lévy frères, +1848-1850, 26 vol. in-8. + +94. Le Véloce, ou Tanger, Alger et Tunis. Paris, A. Cadot, 1848-1851, 4 +vol. in-8. + +95. Le Comte Hermann. 2ème Série du Magasin théâtral... Drame en cinq +actes, avec préface et épilogue. Paris, Marchant, s. d. (1849), gr. in-8 +de 40 pp. + +96. Les Mille et un fantômes. Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 318 +et 309 pp. + +97. La Régence. Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 349 et 301 pp. + +98. Louis Quinze. Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8. + +99. Les Mariages du père Olifus. Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8. + +100. Le Collier de la Reine. Paris, A. Cadot, 1849-1850, 11 vol. in-8. + +101. Mémoires de J.-F. Talma. Écrits par lui-même et recueillis et mis +en ordre sur les papiers de sa famille, par A. Dumas. Paris, 1849 (et +1850), Hippolyte Souverain, 4 vol. in-8. + +102. La Femme au collier de velours. Paris, A. Cadot, 1850, 2 vol. in-8 +de 326 et 333 pp. + +103. Montevideo ou une nouvelle Troie. Paris, Imprimerie centrale de +Napoléon Chaix et Cie, 1850, in-18 de 167 pp. + +104. La Chasse au chastre. Magasin théâtral. Pièces nouvelles... +Fantaisie en trois actes et huit tableaux. Paris, Administration de +librairie théâtrale. Ancienne maison Marchant, 1850, gr. in-8 de 24 pp. + +105. La Tulipe noire. Paris, Baudry, s. d. (1850), 3 vol. in-8 de 313, +304 et 316 pp. + +106. Louis XVI (Histoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette.) Paris, A. +Cadot, 1850-1851, 5 vol. in-8. + +107. Le Trou de l'enfer. (Chronique de Charlemagne). Paris, A. Cadot, +1851, 4 vol. in-8. + +108. Dieu dispose. Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8. + +109. La Barrière de Clichy. Drame militaire en 5 actes et 14 tableaux. +Représenté pour la première fois à Paris sur le Théâtre National (ancien +Cirque, 21 avr. 1851). Paris, Librairie Théâtrale, 1851, in-8 de 48 pp. + +110. Impressions de voyage. Suisse. Paris, Michel Lévy frères, 1851, 3 +vol. in-18. + +111. Ange Pitou. Paris, A. Cadot, 1851, 8 vol. in-8. + +112. Le Drame de Quatre-vingt-treize. Scènes de la vie révolutionnaire. +Paris, Hippolyte Souverain, 1851, 7 vol. in-8. + +113. Histoire de deux siècles ou la Cour, l'Église et le peuple depuis +1650 jusqu'à nos jours. Paris, Dufour et Mulat, 1852, 2 vol. gr. in-8. + +114. Conscience. Paris, A. Cadot, 1852, 5 vol. in-8. + +115. Un Gil Blas en Californie. Paris, A. Cadot, 1852, 2 vol. in-8 de +317 et 296 pp. + +116. Olympe de Clèves. Paris, A. Cadot, 1852, 9 vol. in-8. + +117. Le Dernier roi (Histoire de la vie politique et privée de +Louis-Philippe.) Paris, Hippolyte Souverain, 1852, 8 vol. in-8. 118. Mes +Mémoires. Paris, A. Cadot, 1852-1854, 22 vol. in-8. + +119. La Comtesse de Charny. Paris, A. Cadot, 1852-1855, 19 vol. in-8. + +120. Isaac Laquedem. Paris, A la Librairie Théâtrale, 1853, 5 vol. in-8. + +121. Le Pasteur d'Ashbourn. Paris, A. Cadot, 1853, 8 vol. in-8. + +122. Les Drames de la mer. Paris, A. Cadot, 1853, 2 vol. in-8 de 296 et +324 pp. + +123. Ingénue. Paris, A. Cadot, 1853-1855, 7 vol. in-8. + +124. La Jeunesse de Pierrot. Par Aramis. Publications du Mousquetaire +Paris, A la Librairie Nouvelle, 1854, in-16, 150 pp. + +125. Le Marbrier. Drame en trois actes. Représenté pour la première +fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville (22 mai 1854). Paris, Michel +Lévy frères, 1854, in-18 de 48 pp. + +126. La Conscience. Drame en cinq actes et en six tableaux. Paris, +Librairie d'Alphonse Tarride, 1854, in-18 de 108 pp. + +127. A. El Salteador. Roman de cape et d'épée. Paris, A. Cadot, 1854, 3 +vol. in-8. Il a été tiré de ce roman une pièce dont voici le titre: + +B. Le Gentilhomme de la montagne. Drame en cinq actes et huit tableaux, +par A. Dumas (et Ed. Lockroy). Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 144 +pp. + +128. Une Vie d'artiste. Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8 de 315 et 323 +pp. + +129. Saphir, pierre précieuse montée par Alexandre Dumas. Bibliothèque +du Mousquetaire. Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-12 de 242 pp. + +130. Catherine Blum. Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8. + +131. Vie et aventures de la princesse de Monaco. Recueillies par A. +Dumas. Paris, A. Cadot, 1854, 6 vol. in-8. + +132. La Jeunesse de Louis XIV. Comédie en cinq actes et en prose. Paris, +Librairie Théâtrale, 1856, in-16 de 306 pp. + +133. Souvenirs de 1830 à 1842. Paris, A. Cadot, 1854-1855, 8 vo l. in-8. + +134. Le Page du Duc de Savoie. Paris, A. Cadot, 1855, 8 vol. in-8. + +135. Les Mohicans de Paris. Paris, A. Cadot, 1854-1855, 19 vol. in-8. + +136. A. Les Mohicans de Paris (Suite) Salvator le commissionnaire. +Paris, A. Cadot, 1856 (-1859), 14 vol. in-8. Il a été tiré des Mohicans +de Paris, la pièce suivante: + +B. Les Mohicans de Paris. Drame en cinq actes, en neuf tableaux, avec +prologue. Paris, Michel Lévy, 1864, in-12 de 162 pp. + +137. Taïti. Marquises. Californie. Journal de Madame Giovanni. Rédigé et +publié par A. Dumas. Paris, A. Cadot, 1856, 4 vol. in-8. + +138. La dernière année de Marie Dorval. Paris, Librairie Nouvelle, 1855, +in-32 de 96 pp. + +139. Le Capitaine Richard. (Une Chasse aux éléphants.) Paris, A. Cadot, +1858, 3 vol. in-8. + +140. Les Grands hommes en robe de chambre. César. Paris, A. Cadot, +1856, 7 vol. in-8. + +141. Les Grands hommes en robe de chambre. Henri IV. Paris, A. Cadot, +1855, 2 vol. in-8 de 322 et 330 pp. + +142. Les Grands hommes en robe de chambre. Richelieu. Paris, A. Cadot, +1856, 5 vol. in-8. + +143. L'Orestie. Tragédie en trois actes et en vers, imitée de l'antique. +Paris, Librairie Théâtrale, 1856, in-12 de 108 pp. + +144. Le Lièvre de mon grand-père. Paris, A. Cadot, 1857, in-8 de 309 pp. + +145. La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie. Drame historique en 5 actes et +9 tableaux, par MM. A. Dumas et X. de Montépin. Représenté pour la +première fois sur le Théâtre Impérial du Cirque (15 nov. 1856). A la +Librairie Théâtrale, 1856, gr. in-8 de 16 pp. + +146. Pèlerinage de Hadji-Abd-el-Hamid-Bey (Du Couret). Médine et la +Mecque. Paris, A. Cadot, 1856-1857, 6 vol. in-8. + +147. Madame du Deffand. Paris, A. Cadot, 1856-1857, 8 vol. in-8. + +148. La Dame de volupté. Mémoires de Mlle de Luynes, publiés par A. +Dumas. Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 284 et 332 pp. + +149. L'Invitation à la valse. Comédie en un acte et en prose. +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase +(18 juin 1857). Paris, Beck, 1837 (pour 1857), in-12 de 48 pp. + +150. L'Homme aux contes. Le Soldat de plomb et la danseuse de papier. +Petit-Jean et Gros-Jean. Le roi des taupes et sa fille. La Jeunesse de +Pierrot. Édition interdite en France. Bruxelles, Office de publicité, +Coll. Hetzel, 1857, in-32 de 208 pp. + +151. Les Compagnons de Jéhu. Paris, A. Cadot, 1857, 7 vol. in-8. + +152. Charles le Téméraire. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-12 +de 324 et 310 pp. + +153. Le Meneur de loups. Paris, A. Cadot, 1857, 3 vol. in-8. + +154. Causeries. Première et deuxième séries. Paris, Michel Lévy frères, +1860, 2 vol. in-8. + +155. La Retraite illuminée, par A. Dumas, avec divers appendices par M. +Joseph Bard et Sommeville. Auxerre, Ch. Gallot, Libraire-éditeur, 1858, +in-12 de 88 pp. + +156. L'Honneur est satisfait. Comédie en un acte et en prose. Paris, +Librairie Théâtrale, 1858, in-12 de 48 pp. + +157. La Route de Varennes. Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 279 pp. + +158. L'Horoscope. Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8. + +159. Histoire de mes bêtes. Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de +333 pp. + +160. Le Chasseur de sauvagine. Paris, A. Cadot, 1858, 2 vol. in-8 de +chacun 317 pp. + +161. Ainsi soit-il. Paris, A. Cadot, s. d. (1862), 5 vol. in-8. Il a été +tiré de ce roman la pièce suivante: + +Madame de Chamblay. Drame en cinq actes, en prose. Paris, Michel Lévy, +1869, in-18 de 96 pp. + +162. Black. Paris, A. Cadot, 1858, 4 vol. in-8. + +163. Les Louves de Machecoul, par A. Dumas et G. de Cherville. Paris, A. +Cadot, 1859, 10 vol. in-8. + +164. De Paris à Astrakan, nouvelles impressions de voyage. Première et +deuxième série. Paris, Librairie nouvelle A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2 +vol. in-18 de 318 et 313 pp. + +165. Lettres de Saint-Pétersbourg (sur le Servage en Russie). Édition +interdite pour la France. Bruxelles, Rozez, coll. Hetzel 1859, in-32 de +232 pp. + +166. La Frégate l'Espérance. Édition interdite pour la France. +Bruxelles, Office de publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859, +in-32 de 232 pp. + +167. Contes pour les grands et les petits enfants. Bruxelles, Office de +publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859, 2 vol. in-32 de 190 et +204 pp. + +168. Jane. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 324 pp. + +169. Herminie et Marianna. Édition interdite pour la France. Bruxelles, +Méline, Cans et Cie, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 174 pp. + +170. Ammalat-Beg. Paris, A. Cadot, s. d. (1859), 2 vol. in-8 de 326 et +352 pp. + +171. La Maison de glace. Paris, Michel Lévy, 1860, 2 vol. in-18 de 326 +et 280 pp. + +172. Le Caucase. Voyage d'Alexandre Dumas. Paris, Librairie Théâtrale, +s. d. (1859), in-4 de 240 pp. + +173. Traduction de Victor Perceval. Mémoires d'un policeman. Paris, A. +Cadot, 1859, 2 vol. in-8 de chacun 325 pp. + +174. L'Art et les artistes contemporains au Salon de 1859. Paris, A. +Bourdilliat et Cie, 1859, 2 vol. in-18 de 188 pp. + +175. Monsieur Coumbes. (Histoire d'un cabanon et d'un chalet.) Paris, A. +Bourdilliat et Cie, 1860, in-18 de 316 pp. Connu aussi sous le titre +suivant: Le Fils du Forçat + +176. Docteur Maynard. Les Baleiniers, voyage aux terres antipodiques. +Paris, A. Cadot, 1859, 3 vol. in-8. + +177. Une Aventure d'amour (Herminie). Paris, Michel Lévy frères, 1867, +in-18 de 274 pp. + +178. Le Père la Ruine. Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 320 pp + +179. La Vie au désert. Cinq ans de chasse dans l'intérieur de l'Afrique +méridionale par Gordon Cumming. Paris, Impr. de Edouard Blot, s. d. +(1860), gr. in-8 de 132 pp. + +180. Moullah-Nour. Édition interdite pour la France. Bruxelles, Méline, +Cans et Cie, coll. Hetzel, s. d. (1860), 2 vol. in-32 de 181 et 152 pp. + +181. Un Cadet de famille traduit par Victor Perceval, publié par A. +Dumas. Première, deuxième et troisième série. Paris, Michel Lévy frères, +1860, 3 vol. in-18. + +182. Le Roman d'Elvire. Opéra-comique en trois actes, par A. Dumas et A. +de Leuven. Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 97 pp. + +183. L'Envers d'une conspiration. Comédie en cinq actes, en prose. +Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 132 pp. + +184. Mémoires de Garibaldi, traduits sur le manuscrit original, par A. +Dumas. Première et deuxième série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 +vol. in-18 de 312 et 268 pp. + +185. Le père Gigogne contes pour les enfants. Première et deuxième +série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-18. + +186. Les Drames galants. La Marquise d'Escoman. Paris, A. Bourdilliat et +Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 281 et 291 pp. + +187. Jacquot sans oreilles. Paris, Michel Lévy frères, 1873, in-18 de +XXVIII-231 pp. + +188. Une nuit à Florence sous Alexandre de Médicis. Paris, Michel Lévy +frères, 1861, in-18 de 250 pp. + +189. Les Garibaldiens. Révolution de Sicile et de Naples. Paris, Michel +Lévy frères, 1861, in-18 de 376 pp. + +190. Les Morts vont vite. Paris, Michel Lévy frères, 1861, 2 vol. in-18 +de 322 et 294 pp. + +191. La Boule de neige. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 292 +pp. + +192. La Princesse Flora. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 253 +pp. + +193. Italiens et Flamands. Première et deuxième série. Paris, Michel +Lévy, 1862, 2 vol. in-18 de 305 et 300 pp. + +194. Sultanetta. Paris, Michel Lévy, 1862, in-18 de 320 pp. + +195. Les Deux Reines, suite et fin des Mémoires de Mlle de Luynes. +Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 333 et 329 pp. + +196. La San-Felice. Paris, Michel Lévy frères, 1864-1865, 9 vol. in-18. + +197. Un Pays inconnu, (Géral-Milco; Brésil.). Paris, Michel Lévy frères, +1865, in-18 de 320 pp. + +198. Les Gardes forestiers. Drame en cinq actes. Représenté pour la +première fois, à Paris, sur le Grand-Théâtre parisien (28 mai 1865). +Paris, Michel Lévy frères, s. d. (1865), gr. in-8 de 36 pp. + +199. Souvenirs d'une favorite. Paris, Michel Lévy frères, 1865, 4 vol. +in-18. + +200. Les Hommes de fer. Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de 305 +pp. + +201. A. Les Blancs et les Bleus. Paris, Michel Lévy frères, 1867-1868, 3 +vol. in-18. + +B. Les Blancs et les Bleus. Drame en cinq actes, en onze tableaux. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Châtelet +(10 mars 1869). (Michel Lévy frères), s. d. (1874), gr in-8 de 28 pp. + +202. La Terreur prussienne. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. +in-18 de 296 et 294 pp. + +203. Souvenirs dramatiques. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. +in-18 de 326 et 276 pp. + +204. Parisiens et provinciaux. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. +in-18 de 326 et 276 pp. + +205. L'Île de feu. Paris, Michel Lévy frères, 1871, 2 vol. in-18 de 285 +et 254 pp. + +206. Création et Rédemption. Le Docteur mystérieux. Paris, Michel Lévy +frères, 1872, 2 vol. in-18 de 320 et 312 pp. + +207. Création et Rédemption. La Fille du Marquis. Paris, Michel Lévy +frères, 1872, 2 vol. in-18 de 274 et 281 pp. + +208. Le Prince des voleurs. Paris, Michel Lévy frères, 1872, 2 vol. +in-18 de 293 et 275 pp. + +209. Robin Hood le proscrit. Paris, Michel Lévy frères, 1873, 2 vol. +in-18 de 262 et 273 pp. + +210. A. Grand dictionnaire de cuisine, par A. Dumas (et D.-J. +Vuillemot). Paris, A. Lemerre, 1873, gr. in-8 de 1155 pp. + +B. Petit dictionnaire de cuisine. Paris, A. Lemerre, 1882, in-18 de 819 +pp. + +211. Propos d'art et de cuisine. Paris, Calmann-Lévy, 1877, in-18 de 304 +pp. + +212. Herminie. L'Amazone. Paris, Calmann-Lévy, 1888, in-16 de 111 pp. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le comte de Monte-Cristo, Tome IV, by +Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME IV *** + +***** This file should be named 17992-8.txt or 17992-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/9/9/17992/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at +www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome IV + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: March 15, 2006 [eBook #17992] +[Most recently updated: August 22, 2021] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +Produced by: Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME IV *** + + + + +LE COMTE DE MONTE-CRISTO + +Alexandre Dumas + +Tome IV (1845-1846) + + + + +Table des matières + + +LXXXV. Le voyage. +LXXXVI. Le jugement. +LXXXVII. La provocation. +LXXXVIII. L'insulte. +LXXXIX. La nuit. +XC. La rencontre. +XCI. La mère et le fils. +XCII. Le suicide. +XCIII. Valentine. +XCIV. L'aveu. +XCV. Le père et la fille. +XCVI. Le contrat. +XCVII. La route de Belgique. +XCVIII. L'auberge de la Cloche et de la Bouteille. +XCIX. La loi. +C. L'apparition. +CI. Locuste. +CII. Valentine. +CIII. Maximilien. +CIV. La signature Danglars. +CV. Le cimetière du Père-Lachaise. +CVI. Le partage. +CVII. La Fosse-aux-Lions. +CVIII. Le juge. +CIX. Les assises. +CX. L'acte d'accusation. +CXI. Expiation. +CXII. Le départ. +CXIII. Le passé. +CXIV. Peppino. +CXV. La carte de Luigi Vampa. +CXVI. Le pardon. +CXVII. Le 5 octobre. +Bibliographie--OEuvres complètes + + + + +LXXXV + +Le voyage. + + +Monte-Cristo poussa un cri de joie en voyant les deux jeunes gens +ensemble. + +«Ah! ah! dit-il. Eh bien, j'espère que tout est fini, éclairci, arrangé? + +--Oui, dit Beauchamp, des bruits absurdes qui sont tombés d'eux-mêmes, +et, qui maintenant, s'ils se renouvelaient, m'auraient pour premier +antagoniste. Ainsi donc, ne parlons plus de cela. + +--Albert vous dira, reprit le comte, que c'est le conseil que je lui +avais donné. Tenez, ajouta-t-il, vous me voyez au reste achevant la plus +exécrable matinée que j'aie jamais passée, je crois. + +--Que faites-vous? dit Albert, vous mettez de l'ordre dans vos papiers, +ce me semble? + +--Dans mes papiers, Dieu merci non! il y a toujours dans mes papiers un +ordre merveilleux, attendu que je n'ai pas de papiers, mais dans les +papiers de M. Cavalcanti. + +--De M. Cavalcanti? demanda Beauchamp. + +--Eh oui! ne savez-vous pas que c'est un jeune homme que lance le comte? +dit Morcerf. + +--Non pas, entendons-nous bien, répondit Monte-Cristo, je ne lance +personne, et M. Cavalcanti moins que tout autre. + +--Et qui va épouser Mlle Danglars en mon lieu et place; ce qui, continua +Albert en essayant de sourire, comme vous pouvez bien vous en douter, +mon cher Beauchamp, m'affecte cruellement. + +--Comment! Cavalcanti épouse Mlle Danglars? demanda Beauchamp. + +--Ah çà ! mais vous venez donc du bout du monde? dit Monte-Cristo; vous, +un journaliste, le mari de la Renommée! Tout Paris ne parle que de cela. + +--Et c'est vous, comte, qui avez fait ce mariage? demanda Beauchamp. + +--Moi? Oh! silence, monsieur le nouvelliste, n'allez pas dire de +pareilles choses! Moi, bon Dieu! faire un mariage? Non, vous ne me +connaissez pas; je m'y suis au contraire opposé de tout mon pouvoir, +j'ai refusé de faire la demande. + +--Ah! je comprends, dit Beauchamp: à cause de notre ami Albert? + +--À cause de moi, dit le jeune homme; oh! non, par ma foi! Le comte me +rendra la justice d'attester que je l'ai toujours prié, au contraire, de +rompre ce projet, qui heureusement est rompu. Le comte prétend que ce +n'est pas lui que je dois remercier; soit, j'élèverai, comme les +anciens, un autel _Deo ignoto_. + +--Écoutez, dit Monte-Cristo, c'est si peu moi, que je suis en froid avec +le beau-père et avec le jeune homme; il n'y a que Mlle Eugénie, laquelle +ne me paraît pas avoir une profonde vocation pour le mariage, qui, en +voyant à quel point j'étais peu disposé à la faire renoncer à sa chère +liberté, m'ait conservé son affection. + +--Et vous dites que ce mariage est sur le point de se faire? + +--Oh! mon Dieu! oui, malgré tout ce que j'ai pu dire. Moi, je ne connais +pas le jeune homme, on le prétend riche et de bonne famille, mais pour +moi ces choses sont de simples _on dit_. J'ai répété tout cela à satiété +à M. Danglars; mais il est entiché de son Lucquois. J'ai été jusqu'à lui +faire part d'une circonstance qui, pour moi, était plus grave: le jeune +homme a été changé en nourrice, enlevé par des Bohémiens ou égaré par +son précepteur, je ne sais pas trop. Mais ce que je sais, c'est que son +père l'a perdu de vue depuis plus de dix années; ce qu'il a fait pendant +ces dix années de vie errante, Dieu seul le sait. Eh bien, rien de tout +cela n'y a fait. On m'a chargé d'écrire au major, de lui demander des +papiers; ces papiers, les voilà . Je les leur envoie, mais, comme Pilate, +en me lavant les mains. + +--Et Mlle d'Armilly, demanda Beauchamp, quelle mine vous fait-elle à +vous, qui lui enlevez son élève? + +--Dame! je ne sais pas trop: mais il paraît qu'elle part pour l'Italie. +Mme Danglars m'a parlé d'elle et m'a demandé des lettres de +recommandation pour les impresarii; je lui ai donné un mot pour le +directeur du théâtre Valle, qui m'a quelques obligations. Mais +qu'avez-vous donc, Albert? vous avez l'air tout attristé; est-ce que, +sans vous en douter vous êtes amoureux de Mlle Danglars, par exemple? + +--Pas que je sache», dit Albert en souriant tristement. + +Beauchamp se mit à regarder les tableaux. + +«Mais enfin, continua Monte-Cristo, vous n'êtes pas dans votre état +ordinaire. Voyons, qu'avez-vous? dites. + +--J'ai la migraine, dit Albert. + +--Eh bien, mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, j'ai en ce cas un remède +infaillible à vous proposer, remède qui m'a réussi à moi chaque fois que +j'ai éprouvé quelque contrariété. + +--Lequel? demanda le jeune homme. + +--Le déplacement. + +--En vérité? dit Albert. + +--Oui; et tenez, comme en ce moment-ci je suis excessivement contrarié, +je me déplace. Voulez-vous que nous nous déplacions ensemble? + +--Vous, contrarié, comte! dit Beauchamp, et de quoi donc? + +--Pardieu! vous en parlez fort à votre aise, vous; je voudrais bien vous +voir avec une instruction se poursuivant dans votre maison! + +--Une instruction! quelle instruction? + +--Eh! celle que M. de Villefort dresse contre mon aimable assassin donc, +une espèce de brigand échappé du bagne, à ce qu'il paraît. + +--Ah! c'est vrai, dit Beauchamp, j'ai lu le fait dans les journaux. +Qu'est-ce que c'est que ce Caderousse? + +--Eh bien... mais il paraît que c'est un Provençal. M. de Villefort en a +entendu parler quand il était à Marseille, et M. Danglars se rappelle +l'avoir vu. Il en résulte que M. le procureur du roi prend l'affaire +fort à coeur, qu'elle a, à ce qu'il paraît, intéressé au plus haut degré +le préfet de police, et que, grâce à cet intérêt dont je suis on ne peut +plus reconnaissant, on m'envoie ici depuis quinze jours tous les bandits +qu'on peut se procurer dans Paris et dans la banlieue, sous prétexte que +ce sont les assassins de M. Caderousse; d'où il résulte que, dans trois +mois, si cela continue, il n'y aura pas un voleur ni un assassin dans ce +beau royaume de France qui ne connaisse le plan de ma maison sur le bout +de son doigt; aussi je prends le parti de la leur abandonner tout +entière, et de m'en aller aussi loin que la terre pourra me porter. +Venez avec moi, vicomte, je vous emmène. + +--Volontiers. + +--Alors, c'est convenu? + +--Oui, mais où cela? + +--Je vous l'ai dit, où l'air est pur, où le bruit endort, où, si +orgueilleux que l'on soit, on se sent humble et l'on se trouve petit. +J'aime cet abaissement, moi, que l'on dit maître de l'univers comme +Auguste. + +--Où allez-vous, enfin? + +--À la mer, vicomte, à la mer. Je suis un marin, voyez-vous, tout +enfant, j'ai été bercé dans les bras du vieil Océan et sur le sein de la +belle Amphitrite; j'ai joué avec le manteau vert de l'un et la robe +azurée de l'autre; j'aime la mer comme on aime une maîtresse, et quand +il y a longtemps que je ne l'ai vue, je m'ennuie d'elle. + +--Allons, comte, allons! + +--À la mer? + +--Oui. + +--Vous acceptez? + +--J'accepte. + +--Eh bien, vicomte, il y aura ce soir dans ma cour un briska de voyage, +dans lequel on peut s'étendre comme dans son lit; ce briska sera attelé +de quatre chevaux de poste. Monsieur Beauchamp, on y tient quatre très +facilement. Voulez-vous venir avec nous? je vous emmène! + +--Merci, je viens de la mer. + +--Comment! vous venez de la mer? + +--Oui, ou à peu près. Je viens de faire un petit voyage aux îles +Borromées. + +--Qu'importe! venez toujours, dit Albert. + +--Non, cher Morcerf, vous devez comprendre que du moment où je refuse, +c'est que la chose est impossible. D'ailleurs, il est important, +ajouta-t-il en baissant la voix, que je reste à Paris, ne fût-ce que +pour surveiller la boîte du journal. + +--Ah! vous êtes un bon et excellent ami, dit Albert; oui, vous avez +raison, veillez, surveillez, Beauchamp, et tâchez de découvrir l'ennemi +à qui cette révélation a dû le jour.» + +Albert et Beauchamp se séparèrent: leur dernière poignée de main +renfermait tous les sens que leurs lèvres ne pouvaient exprimer devant +un étranger. + +«Excellent garçon que Beauchamp! dit Monte-Cristo après le départ du +journaliste; n'est-ce pas, Albert? + +--Oh! oui, un homme de coeur, je vous en réponds; aussi je l'aime de +toute mon âme. Mais, maintenant que nous voilà seuls, quoique la chose +me soit à peu près égale, où allons-nous? + +--En Normandie, si vous voulez bien. + +--À merveille. Nous sommes tout à fait à la campagne, n'est-ce pas? +point de société, point de voisins? + +--Nous sommes tête à tête avec des chevaux pour courir, des chiens pour +chasser, et une barque pour pêcher, voilà tout. + +--C'est ce qu'il me faut; je préviens ma mère, et je suis à vos ordres. + +--Mais, dit Monte-Cristo, vous permettra-t-on? + +--Quoi? + +--De venir en Normandie. + +--À moi? est-ce que je ne suis pas libre? + +--D'aller où vous voulez, seul, je le sais bien, puisque je vous ai +rencontré échappé par l'Italie. + +--Eh bien? + +--Mais de venir avec l'homme qu'on appelle le comte de Monte-Cristo? + +--Vous avez peu de mémoire, comte. + +--Comment cela? + +--Ne vous ai-je pas dit toute la sympathie que ma mère avait pour vous? + +--Souvent femme varie, a dit François Ier; la femme, c'est l'onde, a dit +Shakespeare; l'un était un grand roi et l'autre un grand poète, et +chacun d'eux devait connaître la femme. + +--Oui, la femme; mais ma mère n'est point la femme, c'est une femme. + +--Permettez-vous à un pauvre étranger de ne point comprendre +parfaitement toutes les subtilités de votre langue? + +--Je veux dire que ma mère est avare de ses sentiments, mais qu'une fois +qu'elle les a accordés, c'est pour toujours. + +--Ah! vraiment, dit en soupirant Monte-Cristo; et vous croyez qu'elle me +fait l'honneur de m'accorder un sentiment autre que la plus parfaite +indifférence? + +--Écoutez! je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, reprit Morcerf, +il faut que vous soyez réellement un homme bien étrange et bien +supérieur. + +--Oh! + +--Oui, car ma mère s'est laissée prendre, je ne dirai pas à la +curiosité, mais à l'intérêt que vous inspirez. Quand nous sommes seuls, +nous ne causons que de vous. + +--Et elle vous a dit de vous méfier de ce Manfred? + +--Au contraire, elle me dit: «Morcerf, je crois le comte une noble +nature; tâche de te faire aimer de lui.» + +Monte-Cristo détourna les yeux et poussa un soupir. + +«Ah! vraiment? dit-il. + +--De sorte, vous comprenez, continua Albert, qu'au lieu de s'opposer à +mon voyage, elle l'approuvera de tout son coeur, puisqu'il rentre dans +les recommandations qu'elle me fait chaque jour. + +--Allez donc, dit Monte-Cristo; à ce soir. Soyez ici à cinq heures; nous +arriverons là -bas à minuit ou une heure. + +--Comment! au Tréport?... + +--Au Tréport ou dans les environs. + +--Il ne vous faut que huit heures pour faire quarante-huit lieues? + +--C'est encore beaucoup, dit Monte-Cristo. + +--Décidément vous êtes l'homme des prodiges, et vous arriverez non +seulement à dépasser les chemins de fer, ce qui n'est pas bien difficile +en France surtout, mais encore à aller plus vite que le télégraphe. + +--En attendant, vicomte, comme il nous faut toujours sept ou huit heures +pour arriver là -bas, soyez exact. + +--Soyez tranquille, je n'ai rien autre chose à faire d'ici là que de +m'apprêter. + +--À cinq heures, alors? + +--À cinq heures.» + +Albert sortit. Monte-Cristo, après lui avoir en souriant fait un signe +de la tête, demeura un instant pensif et comme absorbé dans une profonde +méditation. Enfin, passant la main sur son front, comme pour écarter sa +rêverie, il alla au timbre et frappa deux coups. + +Au bruit des deux coups frappés par Monte-Cristo sur le timbre, +Bertuccio entra. + +«Maître Bertuccio, dit-il, ce n'est pas demain, ce n'est pas +après-demain, comme je l'avais pensé d'abord, c'est ce soir que je pars +pour la Normandie; d'ici à cinq heures, c'est plus de temps qu'il ne +vous en faut; vous ferez prévenir les palefreniers du premier relais; M. +de Morcerf m'accompagne. Allez!» + +Bertuccio obéit, et un piqueur courut à Pontoise annoncer que la chaise +de poste passerait à six heures précises. Le palefrenier de Pontoise +envoya au relais suivant un exprès, qui en envoya un autre; et, six +heures après, tous les relais disposés sur la route étaient prévenus. + +Avant de partir, le comte monta chez Haydée, lui annonça son départ, lui +dit le lieu où il allait, et mit toute sa maison à ses ordres. + +Albert fut exact. Le voyage, sombre à son commencement, s'éclaircit +bientôt par l'effet physique de la rapidité. Morcerf n'avait pas idée +d'une pareille vitesse. + +«En effet, dit Monte-Cristo, avec votre poste faisant ses deux lieues à +l'heure, avec cette loi stupide qui défend à un voyageur de dépasser +l'autre sans lui demander la permission, et qui fait qu'un voyageur +malade ou quinteux a le droit d'enchaîner à sa suite les voyageurs +allègres et bien portants, il n'y a pas de locomotion possible; moi, +j'évite cet inconvénient en voyageant avec mon propre postillon et mes +propres chevaux, n'est-ce pas, Ali?» + +Et le comte, passant la tête par la portière, poussait un petit cri +d'excitation qui donnait des ailes aux chevaux; ils ne couraient plus, +ils volaient. La voiture roulait comme un tonnerre sur ce pavé royal, et +chacun se détournait pour voir passer ce météore flamboyant. Ali, +répétant ce cri, souriait, montrant ses dents blanches, serrant dans ses +mains robustes les rênes écumantes, aiguillonnant les chevaux, dont les +belles crinières s'éparpillaient au vent; Ali, l'enfant du désert, se +retrouvait dans son élément, et avec son visage noir, ses yeux ardents, +son burnous de neige, il semblait, au milieu de la poussière qu'il +soulevait, le génie du simoun et le dieu de l'ouragan. + +«Voilà , dit Morcerf, une volupté que je ne connaissais pas, c'est la +volupté de la vitesse.» + +Et les derniers nuages de son front se dissipaient, comme si l'air qu'il +fendait emportait ces nuages avec lui. + +«Mais où diable trouvez-vous de pareils chevaux? demanda Albert. Vous +les faites donc faire exprès? + +--Justement, dit le comte. Il y a six ans, je trouvai en Hongrie un +fameux étalon renommé pour sa vitesse; je l'achetai je ne sais plus +combien: ce fut Bertuccio qui paya. Dans la même année, il eut +trente-deux enfants. C'est toute cette progéniture du même père que nous +allons passer en revue; ils sont tous pareils, noirs, sans une seule +tache, excepté une étoile au front, car à ce privilégié du haras on a +choisi des juments, comme aux pachas on choisit des favorites. + +--C'est admirable!... Mais dites-moi, comte, que faites-vous de tous ces +chevaux? + +--Vous le voyez, je voyage avec eux. + +--Mais vous ne voyagerez pas toujours? + +--Quand je n'en aurai plus besoin, Bertuccio les vendra, et il prétend +qu'il gagnera trente ou quarante mille francs sur eux. + +--Mais il n'y aura pas de roi d'Europe assez riche pour vous les +acheter. + +--Alors il les vendra à quelque simple vizir d'Orient, qui videra son +trésor pour les payer et qui remplira son trésor en administrant des +coups de bâton sous la plante des pieds de ses sujets. + +--Comte, voulez-vous que je vous communique une pensée qui m'est venue? + +--Faites. + +--C'est qu'après vous, M. Bertuccio doit être le plus riche particulier +de l'Europe. + +--Eh bien, vous vous trompez, vicomte. Je suis sûr que si vous +retourniez les poches de Bertuccio, vous n'y trouveriez pas dix sous +vaillant. + +--Pourquoi cela? demanda le jeune homme. C'est donc un phénomène que M. +Bertuccio? Ah! mon cher comte, ne me poussez pas trop loin dans le +merveilleux, ou je ne vous croirai plus, je vous préviens. + +--Jamais de merveilleux avec moi, Albert; des chiffres et de la raison, +voilà tout. Or, écoutez ce dilemme: Un intendant vole, mais pourquoi +vole-t-il? + +--Dame! parce que c'est dans sa nature, ce me semble, dit Albert, il +vole pour voler. + +--Eh bien, non, vous vous trompez: il vole parce qu'il a une femme, des +enfants, des désirs ambitieux pour lui et pour sa famille; il vole +surtout parce qu'il n'est pas sûr de ne jamais quitter son maître et +qu'il veut se faire un avenir. Eh bien, M. Bertuccio est seul au monde, +il puise dans ma bourse sans me rendre compte, il est sûr de ne jamais +me quitter. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que je n'en trouverais pas un meilleur. + +--Vous tournez dans un cercle vicieux, celui des probabilités. + +--Oh! non pas; je suis dans les certitudes. Le bon serviteur pour moi, +c'est celui sur lequel j'ai droit de vie ou de mort. + +--Et vous avez droit de vie ou de mort sur Bertuccio? demanda Albert. + +--Oui», répondit froidement le comte. + +Il y a des mots qui ferment la conversation comme une porte de fer. Le +_oui_ du comte était un de ces mots-là . + +Le reste du voyage s'accomplit avec la même rapidité, les trente-deux +chevaux, divisés en huit relais, firent leurs quarante-huit lieues en +huit heures. + +On arriva au milieu de la nuit, à la porte d'un beau parc. Le concierge +était debout et tenait la grille ouverte. Il avait été prévenu par le +palefrenier du dernier relais. + +Il était deux heures et demie du matin. On conduisit Morcerf à son +appartement. Il trouva un bain et un souper prêts. Le domestique, qui +avait fait la route sur le siège de derrière de la voiture, était à ses +ordres; Baptistin, qui avait fait la route sur le siège de devant, était +à ceux du comte. + +Albert prit son bain, soupa et se coucha. Toute la nuit, il fut bercé +par le bruit mélancolique de la houle. En se levant, il alla droit à la +fenêtre, l'ouvrit et se trouva sur une petite terrasse, où l'on avait +devant soi la mer, c'est-à -dire l'immensité, et derrière soi un joli +parc donnant sur une petite forêt. + +Dans une anse d'une certaine grandeur se balançait une petite corvette à +la carène étroite, à la mâture élancée, et portant à la corne un +pavillon aux armes de Monte-Cristo, armes représentant une montagne d'or +posant sur une mer d'azur, avec une croix de gueules au chef, ce qui +pouvait aussi bien être une allusion à son nom rappelant le Calvaire, +que la passion de Notre-Seigneur a fait une montagne plus précieuse que +l'or, et la croix infâme que son sang divin a faite sainte, qu'à quelque +souvenir personnel de souffrance et de régénération enseveli dans la +nuit du passé mystérieux de cet homme. Autour de la goélette étaient +plusieurs petits chasse-marée appartenant aux pêcheurs des villages +voisins, et qui semblaient d'humbles sujets attendant les ordres de leur +reine. + +Là , comme dans tous les endroits où s'arrêtait Monte-Cristo, ne fût-ce +que pour y passer deux jours, la vie y était organisée au thermomètre du +plus haut confortable; aussi la vie, à l'instant même, y devenait-elle +facile. + +Albert trouva dans son antichambre deux fusils et tous les ustensiles +nécessaires à un chasseur; une pièce plus haute, et placée au +rez-de-chaussée, était consacrée à toutes les ingénieuses machines que +les Anglais, grands pêcheurs, parce qu'ils sont patients et oisifs, +n'ont pas encore pu faire adopter aux routiniers pêcheurs de France. + +Toute la journée se passa à ces exercices divers auxquels, d'ailleurs, +Monte-Cristo excellait: on tua une douzaine de faisans dans le parc, on +pêcha autant de truites dans les ruisseaux, on dîna dans un kiosque +donnant sur la mer, et l'on servit le thé dans la bibliothèque. + +Vers le soir du troisième jour, Albert, brisé de fatigue à l'user de +cette vie qui semblait être un jeu pour Monte-Cristo, dormait près de la +fenêtre tandis que le comte faisait avec son architecte le plan d'une +serre qu'il voulait établir dans sa maison, lorsque le bruit d'un cheval +écrasant les cailloux de la route fit lever la tête au jeune homme; il +regarda par la fenêtre et, avec une surprise des plus désagréables, +aperçut dans la cour son valet de chambre, dont il n'avait pas voulu se +faire suivre pour moins embarrasser Monte-Cristo. + +«Florentin ici! s'écria-t-il en bondissant sur son fauteuil; est-ce que +ma mère est malade?» + +Et il se précipita vers la porte de la chambre. + +Monte-Cristo le suivit des yeux, et le vit aborder le valet qui, tout +essoufflé encore, tira de sa poche un petit paquet cacheté. Le petit +paquet contenait un journal et une lettre. + +«De qui cette lettre? demanda vivement Albert. + +--De M. Beauchamp, répondit Florentin. + +--C'est Beauchamp qui vous envoie alors? + +--Oui, monsieur. Il m'a fait venir chez lui, m'a donné l'argent +nécessaire à mon voyage, m'a fait venir un cheval de poste, et m'a fait +promettre de ne point m'arrêter que je n'aie rejoint monsieur: j'ai fait +la route en quinze heures.» + +Albert ouvrit la lettre en frissonnant: aux premières lignes, il poussa +un cri, et saisit le journal avec un tremblement visible. + +Tout à coup ses yeux s'obscurcirent, ses jambes semblèrent se dérober +sous lui, et, prêt à tomber, il s'appuya sur Florentin, qui étendait le +bras pour le soutenir. + +«Pauvre jeune homme! murmura Monte-Cristo, si bas que lui-même n'eût pu +entendre le bruit des paroles de compassion qu'il prononçait; il est +donc dit que la faute des pères retombera sur les enfants jusqu'à la +troisième et quatrième génération.» + +Pendant ce temps Albert avait repris sa force, et, continuant de lire, +il secoua ses cheveux sur sa tête mouillée de sueur, et, froissant +lettre et journal: + +«Florentin, dit-il, votre cheval est-il en état de reprendre le chemin +de Paris? + +--C'est un mauvais bidet de poste éclopé. + +--Oh! mon Dieu! et comment était la maison quand vous l'avez quittée? + +--Assez calme; mais en revenant de chez M. Beauchamp, j'ai trouvé madame +dans les larmes; elle m'avait fait demander pour savoir quand vous +reviendriez. Alors je lui ai dit que j'allais vous chercher de la part +de M. Beauchamp. Son premier mouvement a été d'étendre le bras comme +pour m'arrêter; mais après un instant de réflexion: + +«Oui, allez, Florentin, a-t-elle dit, et qu'il revienne.» + +--Oui, ma mère, oui, dit Albert, je reviens, sois tranquille, et malheur +à l'infâme!... Mais, avant tout, il faut que je parte.» + +Il reprit le chemin de la chambre où il avait laissé Monte-Cristo. + +Ce n'était plus le même homme et cinq minutes avaient suffi pour opérer +chez Albert une triste métamorphose; il était sorti dans son état +ordinaire, il rentrait avec la voix altérée, le visage sillonné de +rougeurs fébriles, l'oeil étincelant sous des paupières veinées de bleu, +et la démarche chancelante comme celle d'un homme ivre. + +«Comte, dit-il, merci de votre bonne hospitalité dont j'aurais voulu +jouir plus longtemps, mais il faut que je retourne à Paris. + +--Qu'est-il donc arrivé? + +--Un grand malheur; mais permettez-moi de partir, il s'agit d'une chose +bien autrement précieuse que ma vie. Pas de question, comte, je vous en +supplie, mais un cheval! + +--Mes écuries sont à votre service, vicomte, dit Monte-Cristo; mais vous +allez vous tuer de fatigue en courant la poste à cheval; prenez une +calèche, un coupé, quelque voiture. + +--Non, ce serait trop long, et puis j'ai besoin de cette fatigue que +vous craignez pour moi, elle me fera du bien.» + +Albert fit quelques pas en tournoyant comme un homme frappé d'une +balle, et alla tomber sur une chaise près de la porte. + +Monte-Cristo ne vit pas cette seconde faiblesse, il était à la fenêtre +et criait: + +«Ali, un cheval pour M. de Morcerf! qu'on se hâte! il est pressé!» + +Ces paroles rendirent la vie à Albert; il s'élança hors de la chambre, +le comte le suivit. + +«Merci! murmura le jeune homme en s'élançant en selle. Vous reviendrez +aussi vite que vous pourrez, Florentin. Y a-t-il un mot d'ordre pour +qu'on me donne des chevaux? + +--Pas d'autre que de rendre celui que vous montez; on vous en sellera à +l'instant un autre.» + +Albert allait s'élancer, il s'arrêta. + +«Vous trouverez peut-être mon départ étrange, insensé, dit le jeune +homme. Vous ne comprenez pas comment quelques lignes écrites sur un +journal peuvent mettre un homme au désespoir; eh bien, ajouta-t-il en +lui jetant le journal, lisez ceci, mais quand je serai parti seulement, +afin que vous ne voyiez pas ma rougeur.» + +Et tandis que le comte ramassait le journal, il enfonça les éperons, +qu'on venait d'attacher à ses bottes, dans le ventre du cheval, qui, +étonné qu'il existât un cavalier qui crût avoir besoin vis-à -vis de lui +d'un pareil stimulant, partit comme un trait d'arbalète. + +Le comte suivit des yeux avec un sentiment de compassion infinie le +jeune homme, et ce ne fut que lorsqu'il eut complètement disparu que, +reportant ses regards sur le journal, il lut ce qui suit: + +«Cet officier français au service d'Ali, pacha de Janina, dont parlait, +il y a trois semaines, le journal _L'Impartial_ et qui non seulement +livra les châteaux de Janina, mais encore vendit son bienfaiteur aux +Turcs, s'appelait en effet à cette époque Fernand, comme l'a dit notre +honorable confrère; mais, depuis, il a ajouté à son nom de baptême un +titre de noblesse et un nom de terre. + +«Il s'appelle aujourd'hui M. le comte de Morcerf, et fait partie de la +Chambre des pairs.» + +Ainsi donc ce secret terrible, que Beauchamp avait enseveli avec tant de +générosité, reparaissait comme un fantôme armé, et un autre journal, +cruellement renseigné, avait publié, le surlendemain du départ d'Albert +pour la Normandie, les quelques lignes qui avaient failli rendre fou le +malheureux jeune homme. + + + + +LXXXVI + +Le jugement. + + +À huit heures du matin, Albert tomba chez Beauchamp comme la foudre. Le +valet de chambre étant prévenu, il introduisit Morcerf dans la chambre +de son maître, qui venait de se mettre au bain. + +«Eh bien? lui dit Albert. + +--Eh bien, mon pauvre ami, répondit Beauchamp, je vous attendais. + +--Me voilà . Je ne vous dirai pas, Beauchamp, que je vous crois trop +loyal et trop bon pour avoir parlé de cela à qui que ce soit; non, mon +ami. D'ailleurs, le message que vous m'avez envoyé m'est un garant de +votre affection. Ainsi ne perdons pas de temps en préambule: vous avez +quelque idée de quelle part vient le coup? + +--Je vous en dirai deux mots tout à l'heure. + +--Oui, mais auparavant, mon ami, vous me devez, dans tous ses détails, +l'histoire de cette abominable trahison.» + +Et Beauchamp raconta au jeune homme, écrasé de honte et de douleur, les +faits que nous allons redire dans toute leur simplicité. + +Le matin de l'avant-veille, l'article avait paru dans un journal autre +que _L'Impartial_, et, ce qui donnait plus de gravité encore à +l'affaire, dans un journal bien connu pour appartenir au gouvernement. +Beauchamp déjeunait lorsque la note lui sauta aux yeux, il envoya +aussitôt chercher un cabriolet, et sans achever son repas, il courut au +journal. + +Quoique professant des sentiments politiques complètement opposés à ceux +du gérant du journal accusateur, Beauchamp, ce qui arrive quelquefois, +et nous dirons même souvent, était son intime ami. + +Lorsqu'il arriva chez lui, le gérant tenait son propre journal et +paraissait se complaire dans un _premier-Paris_ sur le sucre de +betterave, qui, probablement, était de sa façon. + +«Ah! pardieu! dit Beauchamp, puisque vous tenez votre journal, mon cher, +je n'ai pas besoin de vous dire ce qui m'amène. + +--Seriez-vous par hasard partisan de la canne à sucre? demanda le gérant +du journal ministériel. + +--Non, répondit Beauchamp, je suis même parfaitement étranger à la +question; aussi viens-je pour autre chose. + +--Et pourquoi venez-vous? + +--Pour l'article Morcerf. + +--Ah! oui, vraiment: n'est-ce pas que c'est curieux? + +--Si curieux que vous risquez la diffamation, ce me semble, et que vous +risquez un procès fort chanceux. + +--Pas du tout; nous avons reçu avec la note toutes les pièces à l'appui, +et nous sommes parfaitement convaincus que M. de Morcerf se tiendra +tranquille; d'ailleurs, c'est un service à rendre au pays que de lui +dénoncer les misérables indignes de l'honneur qu'on leur fait.» + +Beauchamp demeura interdit. + +«Mais qui donc vous a si bien renseigné? demanda-t-il; car mon journal, +qui avait donné l'éveil, a été forcé de s'abstenir faute de preuves, et +cependant nous sommes plus intéressés que vous à dévoiler M. de Morcerf, +puisqu'il est pair de France, et que nous faisons de l'opposition. + +--Oh! mon Dieu, c'est bien simple; nous n'avons pas couru après le +scandale, il est venu nous trouver. Un homme nous est arrivé hier de +Janina, apportant le formidable dossier, et comme nous hésitions à nous +jeter dans la voie de l'accusation, il nous a annoncé qu'à notre refus +l'article paraîtrait dans un autre journal. Ma foi, vous savez, +Beauchamp, ce que c'est qu'une nouvelle importante; nous n'avons pas +voulu laisser perdre celle-là . Maintenant le coup est porté; il est +terrible et retentira jusqu'au bout de l'Europe.» + +Beauchamp comprit qu'il n'y avait plus qu'à baisser la tête, et sortit +au désespoir pour envoyer un courrier à Morcerf. + +Mais ce qu'il n'avait pas pu écrire à Albert, car les choses que nous +allons raconter étaient postérieures au départ de son courrier, c'est +que le même jour, à la Chambre des pairs, une grande agitation s'était +manifestée et régnait dans les groupes ordinairement si calmes de la +haute assemblée. Chacun était arrivé presque avant l'heure, et +s'entretenait du sinistre événement qui allait occuper l'attention +publique et la fixer sur un des membres les plus connus de l'illustre +corps. + +C'étaient des lectures à voix basse de l'article, des commentaires et +des échanges de souvenirs qui précisaient encore mieux les faits. Le +comte de Morcerf n'était pas aimé parmi ses collègues. Comme tous les +parvenus, il avait été forcé, pour se maintenir à son rang, d'observer +un excès de hauteur. Les grands aristocrates riaient de lui; les talents +le répudiaient; les gloires pures le méprisaient instinctivement. Le +comte en était à cette extrémité fâcheuse de la victime expiatoire. Une +fois désignée par le doigt du Seigneur pour le sacrifice, chacun +s'apprêtait à crier haro. + +Seul, le comte de Morcerf ne savait rien. Il ne recevait pas le journal +où se trouvait la nouvelle diffamatoire, et avait passé la matinée à +écrire des lettres et à essayer un cheval. + +Il arriva donc à son heure accoutumée, la tête haute, l'oeil fier, la +démarche insolente, descendit de voiture, dépassa les corridors et entra +dans la salle, sans remarquer les hésitations des huissiers et les +demi-saluts de ses collègues. + +Lorsque Morcerf entra, la séance était déjà ouverte depuis plus d'une +demi-heure. + +Quoique le comte, ignorant, comme nous l'avons dit, de tout ce qui s'est +passé, n'eût rien changé à son air ni à sa démarche, son air et sa +démarche parurent à tous plus orgueilleux que d'habitude, et sa présence +dans cette occasion parut tellement agressive à cette assemblée jalouse +de son honneur, que tous y virent une inconvenance, plusieurs une +bravade, quelques-uns une insulte. + +Il était évident que la Chambre tout entière brûlait d'entamer le débat. + +On voyait le journal accusateur aux mains de tout le monde; mais, comme +toujours, chacun hésitait à prendre sur lui la responsabilité de +l'attaque. Enfin, un des honorables pairs, ennemi déclaré du comte de +Morcerf, monta à la tribune avec une solennité qui annonçait que le +moment attendu était arrivé. + +Il se fit un effrayant silence; Morcerf seul ignorait la cause de +l'attention profonde que l'on prêtait cette fois à un orateur qu'on +n'avait pas toujours l'habitude d'écouter si complaisamment. + +Le comte laissa passer tranquillement le préambule par lequel l'orateur +établissait qu'il allait parler d'une chose tellement grave, tellement +sacrée, tellement vitale pour la Chambre, qu'il réclamait toute +l'attention de ses collègues. + +Aux premiers mots de Janina et du colonel Fernand, le comte de Morcerf +pâlit si horriblement, qu'il n'y eut qu'un frémissement dans cette +assemblée, dont tous les regards convergeaient vers le comte. + +Les blessures morales ont cela de particulier qu'elles se cachent, mais +ne se referment pas; toujours douloureuses, toujours prêtes à saigner +quand on les touche, elles restent vives et béantes dans le coeur. + +La lecture de l'article achevée au milieu de ce même silence, troublé +alors par un frémissement qui cessa aussitôt que l'orateur parut disposé +à reprendre de nouveau la parole, l'accusateur exposa son scrupule, et +se mit à établir combien sa tâche était difficile; c'était l'honneur de +M. de Morcerf, c'était celui de toute la Chambre qu'il prétendait +défendre en provoquant un débat qui devait s'attaquer à ces questions +personnelles toujours si brûlantes. Enfin, il conclut en demandant +qu'une enquête fût ordonnée, assez rapide pour confondre, avant qu'elle +eût eu le temps de grandir, la calomnie, et pour rétablir M. de Morcerf, +en le vengeant, dans la position que l'opinion publique lui avait faite +depuis longtemps. + +Morcerf était si accablé, si tremblant devant cette immense et +inattendue calamité, qu'il put à peine balbutier quelques mots en +regardant ses confrères d'un oeil égaré. Cette timidité, qui d'ailleurs +pouvait aussi bien tenir à l'étonnement de l'innocent qu'à la honte du +coupable, lui concilia quelques sympathies. Les hommes vraiment généreux +sont toujours prêts à devenir compatissants, lorsque le malheur de leur +ennemi dépasse les limites de leur haine. + +Le président mit l'enquête aux voix; on vota par assis et levé, et il +fut décidé que l'enquête aurait lieu. + +On demanda au comte combien il lui fallait de temps pour préparer sa +justification. + +Le courage était revenu à Morcerf dès qu'il s'était senti vivant encore +après cet horrible coup. + +«Messieurs les pairs, répondit-il, ce n'est point avec du temps qu'on +repousse une attaque comme celle que dirigent en ce moment contre moi +des ennemis inconnus et restés dans l'ombre de leur obscurité sans +doute; c'est sur-le-champ, c'est par un coup de foudre qu'il faut que je +réponde à l'éclair qui un instant m'a ébloui; que ne m'est-il donné, au +lieu d'une pareille justification, d'avoir à répandre mon sang pour +prouver à mes collègues que je suis digne de marcher leur égal!» + +Ces paroles firent une impression favorable pour l'accusé. + +«Je demande donc, dit-il, que l'enquête ait lieu le plus tôt possible, +et je fournirai à la Chambre toutes les pièces nécessaires à +l'efficacité de cette enquête. + +--Quel jour fixez-vous? demanda le président. + +--Je me mets dès aujourd'hui à la disposition de la Chambre», répondit +le comte. + +Le président agita la sonnette. + +«La Chambre est-elle d'avis, demanda-t-il, que cette enquête ait lieu +aujourd'hui même? + +--Oui!» fut la réponse unanime de l'Assemblée. + +On nomma une commission de douze membres pour examiner les pièces à +fournir par Morcerf. L'heure de la première séance de cette commission +fut fixée à huit heures du soir dans les bureaux de la Chambre. Si +plusieurs séances étaient nécessaires, elles auraient lieu à la même +heure et dans le même endroit. + +Cette décision prise, Morcerf demanda la permission de se retirer; il +avait à recueillir les pièces amassées depuis longtemps par lui pour +faire tête à cet orage, prévu par son cauteleux et indomptable +caractère. + +Beauchamp raconta au jeune homme toutes les choses que nous venons de +dire à notre tour: seulement son récit eut sur le nôtre l'avantage de +l'animation des choses vivantes sur la froideur des choses mortes. + +Albert l'écouta en frémissant tantôt d'espoir, tantôt de colère, parfois +de honte; car, par la confidence de Beauchamp, il savait que son père +était coupable, et il se demandait comment, puisqu'il était coupable, il +pourrait en arriver à prouver son innocence. + +Arrivé au point où nous en sommes, Beauchamp s'arrêta. + +«Ensuite? demanda Albert. + +--Ensuite? répéta Beauchamp. + +--Oui. + +--Mon ami, ce mot m'entraîne dans une horrible nécessité. Voulez-vous +donc savoir la suite? + +--Il faut absolument que je la sache, mon ami, et j'aime mieux la +connaître de votre bouche que d'aucune autre. + +--Eh bien, reprit Beauchamp, apprêtez donc votre courage, Albert; jamais +vous n'en aurez eu plus besoin.» + +Albert passa une main sur son front pour s'assurer de sa propre force, +comme un homme qui s'apprête à défendre sa vie essaie sa cuirasse et +fait ployer la lame de son épée. + +Il se sentit fort, car il prenait sa fièvre pour de l'énergie. + +«Allez! dit-il. + +--Le soir arriva, continua Beauchamp. Tout Paris était dans l'attente de +l'événement. Beaucoup prétendaient que votre père n'avait qu'à se +montrer pour faire crouler l'accusation; beaucoup aussi disaient que le +comte ne se présenterait pas; il y en avait qui assuraient l'avoir vu +partir pour Bruxelles, et quelques-uns allèrent à la police demander +s'il était vrai, comme on le disait, que le comte eût pris ses +passeports. + +«Je vous avouerai que je fis tout au monde, continua Beauchamp, pour +obtenir d'un des membres de la commission, jeune pair de mes amis, +d'être introduit dans une sorte de tribune. À sept heures il vint me +prendre, et, avant que personne fût arrivé, me recommanda à un huissier +qui m'enferma dans une espèce de loge. J'étais masqué par une colonne et +perdu dans une obscurité complète; je pus espérer que je verrais et que +j'entendrais d'un bout à l'autre la terrible scène qui allait se +dérouler. + +«À huit heures précises tout le monde était arrivé. + +«M. de Morcerf entra sur le dernier coup de huit heures. Il tenait à la +main quelques papiers, et sa contenance semblait calme; contre son +habitude, sa démarche était simple, sa mise recherchée et sévère; et, +selon l'habitude des anciens militaires, il portait son habit boutonné +depuis le bas jusqu'en haut. + +«Sa présence produisit le meilleur effet: la commission était loin +d'être malveillante, et plusieurs de ses membres vinrent au comte et lui +donnèrent la main.» + +Albert sentit que son coeur se brisait à tous ces détails, et cependant +au milieu de sa douleur se glissait un sentiment de reconnaissance; il +eût voulu pouvoir embrasser ces hommes qui avaient donné à son père +cette marque d'estime dans un si grand embarras de son honneur. + +«En ce moment un huissier entra et remit une lettre au président. + +«--Vous avez la parole, monsieur de Morcerf, dit le président tout en +décachetant la lettre. + +«Le comte commença son apologie, et je vous affirme, Albert, continua +Beauchamp, qu'il fut d'une éloquence et d'une habileté extraordinaires. +Il produisit des pièces qui prouvaient que le vizir de Janina l'avait, +jusqu'à sa dernière heure, honoré de toute sa confiance, puisqu'il +l'avait chargé d'une négociation de vie et de mort avec l'empereur +lui-même. Il montra l'anneau, signe de commandement, et avec lequel +Ali-Pacha cachetait d'ordinaire ses lettres, et que celui-ci lui avait +donné pour qu'il pût à son retour, à quelque heure du jour ou de la +nuit que ce fût, et fût-il dans son harem, pénétrer jusqu'à lui. +Malheureusement, dit-il, sa négociation avait échoué, et quand il était +revenu pour défendre son bienfaiteur, il était déjà mort. Mais, dit le +comte, en mourant, Ali-Pacha, tant était grande sa confiance, lui avait +confié sa maîtresse favorite et sa fille.» + +Albert tressaillit à ces mots, car à mesure que Beauchamp parlait, tout +le récit d'Haydée revenait à l'esprit du jeune homme, et il se rappelait +ce que la belle Grecque avait dit de ce message, de cet anneau, et de la +façon dont elle avait été vendue et conduite en esclavage. + +«Et quel fut l'effet du discours du comte? demanda avec anxiété Albert. + +--J'avoue qu'il m'émut, et qu'en même temps que moi, il émut toute la +commission, dit Beauchamp. + +«Cependant le président jeta négligemment les yeux sur la lettre qu'on +venait de lui apporter; mais aux premières lignes son attention +s'éveilla; il la lut, la relut encore, et, fixant les yeux sur M. de +Morcerf: + +«--Monsieur le comte, dit-il, vous venez de nous dire que le vizir de +Janina vous avait confié sa femme et sa fille? + +«--Oui, monsieur, répondit Morcerf: mais en cela, comme dans tout le +reste, le malheur me poursuivait. À mon retour, Vasiliki et sa fille +Haydée avaient disparu. + +«--Vous les connaissiez? + +«--Mon intimité avec le pacha et la suprême confiance qu'il avait dans +ma fidélité m'avaient permis de les voir plus de vingt fois. + +«--Avez-vous quelque idée de ce qu'elles sont devenues? + +«--Oui, monsieur. J'ai entendu dire qu'elles avaient succombé à leur +chagrin et peut-être à leur misère. Je n'étais pas riche, ma vie courait +de grands dangers, je ne pus me mettre à leur recherche, à mon grand +regret. + +«Le président fronça imperceptiblement le sourcil. + +«--Messieurs, dit-il, vous avez entendu et suivi M. le comte de Morcerf +et ses explications. Monsieur le comte, pouvez-vous, à l'appui du récit +que vous venez de faire, fournir quelque témoin? + +«--Hélas! non, monsieur, répondit le comte, tous ceux qui entouraient le +vizir et qui m'ont connu à sa cour sont ou morts ou dispersés; seul, je +crois, du moins, seul de mes compatriotes, j'ai survécu à cette +affreuse guerre; je n'ai que des lettres d'Ali-Tebelin et je les ai +mises sous vos yeux; je n'ai que l'anneau gage de sa volonté, et le +voici; j'ai enfin la preuve la plus convaincante que je puisse fournir, +c'est-à -dire, après une attaque anonyme, l'absence de tout témoignage +contre ma parole d'honnête homme et la pureté de toute ma vie militaire. + +«Un murmure d'approbation courut dans l'assemblée; en ce moment, Albert, +et s'il ne fût survenu aucun incident, la cause de votre père était +gagnée. + +«Il ne restait plus qu'à aller aux voix, lorsque le président prit la +parole. + +«--Messieurs, dit-il, et vous, monsieur le comte, vous ne seriez point +fâchés, je présume, d'entendre un témoin très important, à ce qu'il +assure, et qui vient de se produire de lui-même; ce témoin, nous n'en +doutons pas, après tout ce que nous a dit le comte, est appelé à prouver +la parfaite innocence de notre collègue. Voici la lettre que je viens de +recevoir à cet égard; désirez-vous qu'elle vous soit lue, ou +décidez-vous qu'il sera passé outre, et qu'on ne s'arrêtera point à cet +incident?» + +«M. de Morcerf pâlit et crispa ses mains sur les papiers qu'il tenait, +et qui crièrent entre ses doigts. + +«La réponse de la commission fut pour la lecture: quant au comte, il +était pensif et n'avait point d'opinion à émettre. + +«Le président lut en conséquence la lettre suivante: + +»_Monsieur le président_, + +«_Je puis fournir à la commission d'enquête, chargée d'examiner la +conduite en Épire et en Macédoine de M. le lieutenant-général comte de +Morcerf, les renseignements les plus positifs_. + +«Le président fit une courte pause. + +«Le comte de Morcerf pâlit; le président interrogea les auditeurs du +regard. + +«--Continuez!» s'écria-t-on de tous côtés. + +«Le président reprit: + +»_J'étais sur les lieux à la mort d'Ali-Pacha; j'assistai à ses derniers +moments; je sais ce que devinrent Vasiliki et Haydée; je me tiens à la +disposition de la commission, et réclame même l'honneur de me faire +entendre. Je serai dans le vestibule de la Chambre au moment où l'on +vous remettra ce billet_. + +«--Et quel est ce témoin, ou plutôt cet ennemi? demanda le comte d'une +voix dans laquelle il était facile de remarquer une profonde altération. + +«--Nous allons le savoir, monsieur, répondit le président. La commission +est-elle d'avis d'entendre ce témoin? + +«--Oui, oui, dirent en même temps toutes les voix. + +«On rappela l'huissier. + +«--Huissier, demanda le président, y a-t-il quelqu'un qui attende dans +le vestibule? + +«--Oui, monsieur le président. + +«--Qui est-ce que ce quelqu'un? + +«--Une femme accompagnée d'un serviteur. + +Chacun se regarda. + +«--Faites entrer cette femme, dit le président. + +«Cinq minutes après, l'huissier reparut; tous les yeux étaient fixés sur +la porte, et moi-même, dit Beauchamp, je partageais l'attente et +l'anxiété générales. + +«Derrière l'huissier marchait une femme enveloppée d'un grand voile qui +la cachait tout entière. On devinait bien, aux formes que trahissait ce +voile et aux parfums qui s'en exhalaient, la présence d'une femme jeune +et élégante, mais voilà tout. + +«Le président pria l'inconnue d'écarter son voile et l'on put voir alors +que cette femme était vêtue à la grecque; en outre, elle était d'une +suprême beauté. + +--Ah! dit Morcerf, c'était elle. + +--Comment, elle? + +--Oui, Haydée. + +--Qui vous l'a dit? + +--Hélas! je le devine. Mais continuez, Beauchamp, je vous prie. Vous +voyez que je suis calme et fort. Et cependant nous devons approcher du +dénouement. + +--M. de Morcerf, continua Beauchamp, regardait cette femme avec une +surprise mêlée d'effroi. Pour lui, c'était la vie ou la mort qui allait +sortir de cette bouche charmante; pour tous les autres, c'était une +aventure si étrange et si pleine de curiosité, que le salut ou la perte +de M. de Morcerf n'entrait déjà plus dans cet événement que comme un +élément secondaire. + +«Le président offrit de la main un siège à la jeune femme; mais elle fit +signe de la tête qu'elle resterait debout. Quant au comte, il était +retombé sur son fauteuil, et il était évident que ses jambes refusaient +de le porter. + +«--Madame, dit le président, vous avez écrit à la commission pour lui +donner des renseignements sur l'affaire de Janina, et vous avez avancé +que vous aviez été témoin oculaire des événements. + +«--Je le fus en effet», répondit l'inconnue avec une voix pleine d'une +tristesse charmante, et empreinte de cette sonorité particulière aux +voix orientales. + +«--Cependant, reprit le président, permettez-moi de vous dire que vous +étiez bien jeune alors. + +«--J'avais quatre ans; mais comme les événements avaient pour moi une +suprême importance, pas un détail n'est sorti de mon esprit, pas une +particularité n'a échappé à ma mémoire. + +«--Mais quelle importance avaient donc pour vous ces événements, et qui +êtes-vous pour que cette grande catastrophe ait produit sur vous une si +profonde impression? + +«--Il s'agissait de la vie ou de la mort de mon père, répondit la jeune +fille, et je m'appelle Haydée, fille d'Ali-Tebelin, pacha de Janina, et +de Vasiliki, sa femme bien-aimée.» + +«La rougeur modeste et fière, tout à la fois, qui empourpra les joues de +la jeune femme, le feu de son regard et la majesté de sa révélation, +produisirent sur l'assemblée un effet inexprimable. + +«Quant au comte, il n'eût pas été plus anéanti, si la foudre en tombant, +eût ouvert un abîme à ses pieds. + +«--Madame, reprit le président, après s'être incliné avec respect, +permettez-moi une simple question qui n'est pas un doute, et cette +question sera la dernière: Pouvez-vous justifier de l'authenticité de ce +que vous dites? + +«--Je le puis, monsieur, dit Haydée en tirant de dessous son voile un +sachet de satin parfumé, car voici l'acte de ma naissance, rédigé par +mon père et signé par ses principaux officiers; car voici, avec l'acte +de ma naissance, l'acte de mon baptême, mon père ayant consenti à ce que +je fusse élevée dans la religion de ma mère, acte que le grand primat de +Macédoine et d'Épire a revêtu de son sceau; voici enfin (et ceci est le +plus important sans doute) l'acte de la vente qui fut faite de ma +personne et de celle de ma mère au marchand arménien El-Kobbir, par +l'officier franc qui, dans son infâme marché avec la Porte, s'était +réservé, pour sa part de butin, la fille et la femme de son bienfaiteur, +qu'il vendit pour la somme de mille bourses, c'est-à -dire pour quatre +cent mille francs à peu près. + +«Une pâleur verdâtre envahit les joues du comte de Morcerf, et ses yeux +s'injectèrent de sang à l'énoncé de ces imputations terribles qui furent +accueillies de l'assemblée avec un lugubre silence. + +«Haydée, toujours calme, mais bien plus menaçante dans son calme qu'une +autre ne l'eût été dans sa colère, tendit au président l'acte de vente +rédigé en langue arabe. + +«Comme on avait pensé que quelques-unes des pièces produites seraient +rédigées en arabe, en romaïque ou en turc, l'interprète de la Chambre +avait été prévenu; on l'appela. Un des nobles pairs à qui la langue +arabe, qu'il avait apprise pendant la sublime campagne d'Égypte, était +familière, suivit sur le vélin la lecture que le traducteur en fit à +haute voix: + +«_Moi, El-Kobbir, marchand d'esclaves et fournisseur du harem de S.H., +reconnais avoir reçu pour la remettre au sublime empereur, du seigneur +franc comte de Monte-Cristo, une émeraude évaluée deux mille bourses, +pour prix d'une jeune esclave chrétienne âgée de onze ans, du nom de +Haydée, et fille reconnue du défunt seigneur Ali-Tebelin, pacha de +Janina, et de Vasiliki, sa favorite; laquelle m'avait été vendue, il y a +sept ans, avec sa mère, morte en arrivant à Constantinople, par un +colonel franc au service du vizir Ali-Tebelin, nommé Fernand Mondego._ + +«_La susdite vente m'avait été faite pour le compte de S.H., dont +j'avais mandat, moyennant la somme de mille bourses._ + +«_Fait à Constantinople, avec autorisation de S.H. l'année 1274 de +l'hégire._ + + «_Signé EL-KOBBIR_.» + +«_Le présent acte, pour lui donner toute foi, toute croyance et +toute authenticité, sera revêtu du sceau impérial, que le vendeur +s'oblige à y faire apposer._» + +«Près de la signature du marchand on voyait en effet le sceau du +sublime empereur. + +«À cette lecture et à cette vue succéda un silence terrible; le +comte n'avait plus que le regard, et ce regard, attaché comme +malgré lui sur Haydée, semblait de flamme et de sang. + +«--Madame, dit le président, ne peut-on interroger le comte de +Monte-Cristo, lequel est à Paris près de vous, à ce que je crois? + +«--Monsieur, répondit Haydée, le comte de Monte-Cristo, mon autre +père, est en Normandie depuis trois jours. + +«--Mais alors, madame, dit le président, qui vous a conseillé +cette démarche, démarche dont la cour vous remercie et qui +d'ailleurs est toute naturelle d'après votre naissance et vos +malheurs? + +«--Monsieur, répondit Haydée, cette démarche m'a été conseillée +par mon respect et par ma douleur. Quoique chrétienne, Dieu me +pardonne! j'ai toujours songé à venger mon illustre père. Or, +quand j'ai mis le pied en France, quand j'ai su que le traître +habitait Paris, mes yeux et mes oreilles sont restés constamment +ouverts. Je vis retirée dans la maison de mon noble protecteur, +mais je vis ainsi parce que j'aime l'ombre et le silence qui me +permettent de vivre dans ma pensée et dans mon recueillement. Mais +M. le comte de Monte-Cristo m'entoure de soins paternels, et rien +de ce qui constitue la vie du monde ne m'est étranger; seulement +je n'en accepte que le bruit lointain. Ainsi je lis tous les +journaux, comme on m'envoie tous les albums, comme je reçois +toutes les mélodies et c'est en suivant, sans m'y prêter, la vie +des autres, que j'ai su ce qui s'était passé ce matin à la Chambre +des pairs et ce qui devait s'y passer ce soir... Alors, j'ai +écrit. + +«--Ainsi, demanda le président, M. le comte de Monte-Cristo n'est +pour rien dans votre démarche? + +«--Il l'ignore complètement, monsieur, et même je n'ai qu'une +crainte, c'est qu'il la désapprouve quand il l'apprendra; +cependant c'est un beau jour pour moi, continua la jeune fille en +levant au ciel un regard tout ardent de flamme, que celui où je +trouve enfin l'occasion de venger mon père. + +«Le comte, pendant tout ce temps, n'avait point prononcé une seule +parole; ses collègues le regardaient et sans doute plaignaient +cette fortune brisée sous le souffle parfumé d'une femme; son +malheur s'écrivait peu à peu en traits sinistres sur son visage. + +«--Monsieur de Morcerf, dit le président, reconnaissez-vous +madame pour la fille d'Ali-Tebelin, pacha de Janina? + +«--Non, dit Morcerf en faisant un effort pour se lever, et c'est +une trame ourdie par mes ennemis. + +«Haydée, qui tenait ses yeux fixés vers la porte, comme si elle +attendait quelqu'un, se retourna brusquement, et, retrouvant le +comte debout, elle poussa un cri terrible: + +«--Tu ne me reconnais pas, dit-elle; eh bien, moi, heureusement +je te reconnais! tu es Fernand Mondego, l'officier franc qui +instruisait les troupes de mon noble père. C'est toi qui as +livré les châteaux de Janina! c'est toi qui, envoyé par lui à +Constantinople pour traiter directement avec l'empereur de la vie +ou de la mort de ton bienfaiteur, as rapporté un faux firman qui +accordait grâce entière! c'est toi qui, avec ce firman, as obtenu +la bague du pacha qui devait te faire obéir par Sélim, le gardien +du feu; c'est toi qui as poignardé Sélim! c'est toi qui nous as +vendues, ma mère et moi, au marchand El-Kobbir! Assassin! +assassin! assassin! tu as encore au front le sang de ton maître! +regardez tous. + +«Ces paroles avaient été prononcées avec un tel enthousiasme de +vérité, que tous les yeux se tournèrent vers le front du comte, et +que lui-même y porta la main comme s'il eût senti, tiède encore, +le sang d'Ali. + +«--Vous reconnaissez donc positivement M. de Morcerf pour être le +même que l'officier Fernand Mondego? + +«--Si je le reconnais! s'écria Haydée. Oh! ma mère! tu m'as dit: +«Tu étais libre, tu avais un père que tu aimais, tu étais destinée +à être presque une reine! Regarde bien cet homme, c'est lui qui +t'a faite esclave, c'est lui qui a levé au bout d'une pique la +tête de ton père, c'est lui qui nous a vendues, c'est lui qui nous +a livrées! Regarde bien sa main droite, celle qui a une large +cicatrice; si tu oubliais son visage, tu le reconnaîtrais à cette +main dans laquelle sont tombées une à une les pièces d'or du +marchand El-Kobbir!» Si je le reconnais! Oh! qu'il dise maintenant +lui-même s'il ne me reconnaît pas. + +«Chaque mot tombait comme un coutelas sur Morcerf et retranchait +une parcelle de son énergie; aux derniers mots, il cacha vivement +et malgré lui sa main, mutilée en effet par une blessure, dans sa +poitrine, et retomba sur son fauteuil, abîmé dans un morne +désespoir. + +«Cette scène avait fait tourbillonner les esprits de l'assemblée, +comme on voit courir les feuilles détachées du tronc sous le vent +puissant du nord. + +«--Monsieur le comte de Morcerf, dit le président, ne vous +laissez pas abattre, répondez: la justice de la cour est suprême +et égale pour tous comme celle de Dieu; elle ne vous laissera pas +écraser par vos ennemis sans vous donner les moyens de les +combattre. Voulez-vous des enquêtes nouvelles? Voulez-vous que +j'ordonne un voyage de deux membres de la Chambre à Janina? +Parlez! + +«Morcerf ne répondit rien. + +«Alors, tous les membres de la commission se regardèrent avec une +sorte de terreur. On connaissait le caractère énergique et violent +du comte. Il fallait une bien terrible prostration pour annihiler +la défense de cet homme; il fallait enfin penser qu'à ce silence, +qui ressemblait au sommeil, succéderait un réveil qui +ressemblerait à la foudre. + +«--Eh bien, lui demanda le président, que décidez-vous? + +«--Rien! dit en se levant le comte avec une voix sourde. + +«--La fille d'Ali-Tebelin, dit le président, a donc déclaré bien +réellement la vérité? elle est donc bien réellement le témoin +terrible auquel il arrive toujours que le coupable n'ose répondre: +NON? vous avez donc fait bien réellement toutes les choses dont on +vous accuse? + +«Le comte jeta autour de lui un regard dont l'expression +désespérée eût touché des tigres, mais il ne pouvait désarmer des +juges; puis il leva les yeux vers la voûte, et les détourna +aussitôt, comme s'il eût craint que cette voûte, en s'ouvrant, ne +fît resplendir ce second tribunal qui se nomme le ciel, cet autre +juge qui s'appelle Dieu. + +«Alors, avec un brusque mouvement, il arracha les boutons de cet +habit fermé qui l'étouffait, et sortit de la salle comme un sombre +insensé; un instant son pas retentit lugubrement sous la voûte +sonore, puis bientôt le roulement de la voiture qui l'emportait au +galop ébranla le portique de l'édifice florentin. + +«--Messieurs, dit le président quand le silence fut rétabli, +M. le comte de Morcerf est-il convaincu de félonie, de trahison et +d'indignité? + +«--Oui! répondirent d'une voix unanime tous les membres de la +commission d'enquête. + +«Haydée avait assisté jusqu'à la fin de la séance; elle entendit +prononcer la sentence du comte sans qu'un seul des traits de son +visage exprimât ou la joie ou la pitié. + +«Alors, ramenant son voile sur son visage, elle salua +majestueusement les conseillers, et sortit de ce pas dont Virgile +voyait marcher les déesses.» + + + + +LXXXVII + +La provocation. + + +«Alors, continua Beauchamp, je profitai du silence et de +l'obscurité de la salle pour sortir sans être vu. L'huissier qui +m'avait introduit m'attendait à la porte. Il me conduisit, à +travers les corridors, jusqu'à une petite porte donnant sur la rue +de Vaugirard. Je sortis l'âme brisée et ravie tout à la fois, +pardonnez-moi cette expression, Albert, brisée par rapport à vous, +ravie de la noblesse de cette jeune fille poursuivant la vengeance +paternelle. Oui, je vous le jure, Albert, de quelque part que +vienne cette révélation, je dis, moi, qu'elle peut venir d'un +ennemi, mais que cet ennemi n'est que l'agent de la Providence.» + +Albert tenait sa tête entre ses deux mains; il releva son visage, +rouge de honte et baigné de larmes, et saisissant le bras de +Beauchamp. + +«Ami, lui dit-il, ma vie est finie: il me reste, non pas à dire +comme vous que la Providence m'a porté le coup, mais à chercher +quel homme me poursuit de son inimitié; puis, quand je le +connaîtrai, je tuerai cet homme, ou cet homme me tuera; or, je +compte sur votre amitié pour m'aider, Beauchamp, si toutefois le +mépris ne l'a pas tuée dans votre coeur. + +--Le mépris, mon ami? et en quoi ce malheur vous touchera-t-il? +Non! Dieu merci! nous n'en sommes plus au temps où un injuste +préjugé rendait les fils responsables des actions des pères. +Repassez toute votre vie, Albert, elle date d'hier, il est vrai, +mais jamais aurore d'un beau jour fut-elle plus pure que votre +orient? non, Albert, croyez-moi, vous êtes jeune, vous êtes riche, +quittez la France: tout s'oublie vite dans cette grande Babylone à +l'existence agitée et aux goûts changeants; vous viendrez dans +trois ou quatre ans, vous aurez épousé quelque princesse russe, et +personne ne songera plus à ce qui s'est passé hier, à plus forte +raison à ce qui s'est passé il y a seize ans. + +--Merci, mon cher Beauchamp, merci de l'excellente intention qui +vous dicte vos paroles, mais cela ne peut être ainsi, je vous ai +dit mon désir, et maintenant, s'il le faut, je changerai le mot +désir en celui de volonté. Vous comprenez qu'intéressé comme je le +suis dans cette affaire, je ne puis voir la chose du même point de +vue que vous. Ce qui vous semble venir à vous d'une source céleste +me semble venir à moi d'une source moins pure. La Providence me +paraît, je vous l'avoue, fort étrangère à tout ceci, et cela +heureusement, car au lieu de l'invisible et de l'impalpable +messagère des récompenses et punitions célestes, je trouverai un +être palpable et visible, sur lequel je me vengerai, oh! oui, je +vous le jure, de tout ce que je souffre depuis un mois. +Maintenant, je vous le répète, Beauchamp, je tiens à rentrer dans +la vie humaine et matérielle, et, si vous êtes encore mon ami +comme vous le dites, aidez-moi à retrouver la main qui a porté le +coup. + +--Alors, soit! dit Beauchamp; et si vous tenez absolument à ce +que je descende sur la terre je le ferai; si vous tenez à vous +mettre à la recherche d'un ennemi, je m'y mettrai avec vous. Et je +le trouverai, car mon honneur est presque aussi intéressé que le +vôtre à ce que nous le retrouvions. + +--Eh bien, alors, Beauchamp, vous comprenez, à l'instant même, +sans retard, commençons nos investigations. Chaque minute de +retard est une éternité pour moi; le dénonciateur n'est pas encore +puni, il peut donc espérer qu'il ne le sera pas; et, sur mon +honneur, s'il l'espère, il se trompe! + +--Eh bien, écoutez-moi, Morcerf. + +--Ah! Beauchamp, je vois que vous savez quelque chose; tenez, +vous me rendez la vie! + +--Je ne dis pas que ce soit réalité, Albert, mais c'est au moins +une lumière dans la nuit: en suivant cette lumière, peut-être nous +conduira-t-elle au but. + +--Dites! vous voyez bien que je bous d'impatience. + +--Eh bien, je vais vous raconter ce que je n'ai pas voulu vous +dire en revenant de Janina. + +--Parlez. + +--Voilà ce qui s'est passé, Albert; j'ai été tout naturellement +chez le premier banquier de la ville pour prendre des +informations; au premier mot que j'ai dit de l'affaire, avant même +que le nom de votre père eût été prononcé: + +«--Ah! dit-il, très bien, je devine ce qui vous amène. + +«--Comment cela, et pourquoi? + +«--Parce qu'il y a quinze jours à peine j'ai été interrogé sur le +même sujet. + +«--Par qui? + +«--Par un banquier de Paris, mon correspondant. + +«--Que vous nommez? + +«--M. Danglars.» + +--Lui! s'écria Albert; en effet, c'est bien lui qui depuis si +longtemps poursuit mon pauvre père de sa haine jalouse; lui, +l'homme prétendu populaire, qui ne peut pardonner au comte de +Morcerf d'être pair de France. Et, tenez, cette rupture de mariage +sans raison donnée; oui, c'est bien cela. + +--Informez-vous, Albert (mais ne vous emportez pas d'avance), +informez-vous, vous dis-je, et si la chose est vraie... + +--Oh! oui, si la chose est vraie! s'écria le jeune homme, il me +paiera tout ce que j'ai souffert. + +--Prenez garde, Morcerf, c'est un homme déjà vieux. + +--J'aurai égard à son âge comme il a eu égard à l'honneur de ma +famille; s'il en voulait à mon père, que ne frappait-il mon père? +Oh! non, il a eu peur de se trouver en face d'un homme! + +--Albert, je ne vous condamne pas, je ne fais que vous retenir; +Albert, agissez prudemment. + +--Oh! n'ayez pas peur; d'ailleurs, vous m'accompagnerez, +Beauchamp, les choses solennelles doivent être traitées devant +témoin. Avant la fin de cette journée, si M. Danglars est le +coupable, M. Danglars aura cessé de vivre ou je serai mort. +Pardieu, Beauchamp, je veux faire de belles funérailles à mon +honneur! + +--Eh bien, alors, quand de pareilles résolutions sont prises, +Albert, il faut les mettre à exécution à l'instant même. Vous +voulez aller chez M. Danglars? partons.» + +On envoya chercher un cabriolet de place. En entrant dans l'hôtel +du banquier, on aperçut le phaéton et le domestique de M. Andrea +Cavalcanti à la porte. + +«Ah! parbleu! voilà qui va bien, dit Albert avec une voix sombre. +Si M. Danglars ne veut pas se battre avec moi, je lui tuerai son +gendre. Cela doit se battre, un Cavalcanti.» + +On annonça le jeune homme au banquier, qui, au nom d'Albert, +sachant ce qui s'était passé la veille, fit défendre sa porte. +Mais il était trop tard, il avait suivi le laquais; il entendit +l'ordre donné, força la porte et pénétra, suivi de Beauchamp, +jusque dans le cabinet du banquier. + +«Mais, monsieur! s'écria celui-ci, n'est-on plus maître de +recevoir chez soi qui l'on veut, ou qui l'on ne veut pas? Il me +semble que vous vous oubliez étrangement. + +--Non, monsieur, dit froidement Albert, il y a des circonstances, +et vous êtes dans une de celles-là , où il faut, sauf lâcheté, je +vous offre ce refuge, être chez soi pour certaines personnes du +moins. + +--Alors, que me voulez-vous donc, monsieur? + +--Je veux, dit Morcerf, s'approchant sans paraître faire +attention à Cavalcanti qui était adossé à la cheminée, je veux +vous proposer un rendez-vous dans un coin écarté, où personne ne +vous dérangera pendant dix minutes, je ne vous en demande pas +davantage; où, des deux hommes qui se sont rencontrés, il en +restera un sous les feuilles.» + +Danglars pâlit, Cavalcanti fit un mouvement. Albert se retourna +vers le jeune homme: + +«Oh! mon Dieu! dit-il, venez si vous voulez, monsieur le comte, +vous avez le droit d'y être, vous êtes presque de la famille, et +je donne de ces sorties de rendez-vous à autant de gens qu'il s'en +trouvera pour les accepter.» + +Cavalcanti regarda d'un air stupéfait Danglars lequel faisant un +effort, se leva et s'avança entre les deux jeunes gens. L'attaque +d'Albert à Andrea venait de le placer sur un autre terrain, et il +espérait que la visite d'Albert avait une autre cause que celle +qu'il lui avait supposée d'abord. + +«Ah çà ! monsieur, dit-il à Albert, si vous venez ici chercher +querelle à monsieur parce que je l'ai préféré à vous, je vous +préviens que je ferai de cela une affaire de procureur du roi. + +--Vous vous trompez, monsieur, dit Morcerf avec un sombre +sourire, je ne parle pas de mariage le moins du monde, et je ne +m'adresse à M. Cavalcanti que parce qu'il m'a semblé avoir eu un +instant l'intention d'intervenir dans notre discussion. Et puis, +tenez, au reste, vous avez raison, dit-il, je cherche aujourd'hui +querelle à tout le monde; mais soyez tranquille, monsieur +Danglars, la priorité vous appartient. + +--Monsieur, répondit Danglars, pâle de colère et de peur, je vous +avertis que lorsque j'ai le malheur de rencontrer sur mon chemin +un dogue enragé, je le tue et que, loin de me croire coupable, je +pense avoir rendu un service à la société. Or, si vous êtes enragé +et que vous tendiez à me mordre, je vous en préviens, je vous +tuerai sans pitié. Tiens! est-ce ma faute, à moi, si votre père +est déshonoré? + +--Oui, misérable! s'écria Morcerf, c'est ta faute!» + +Danglars fit un pas en arrière. + +«Ma faute! à moi, dit-il; mais vous êtes fou! Est-ce que je sais +l'histoire grecque, moi? Est-ce que j'ai voyagé dans tous ces +pays-là ? Est-ce que c'est moi qui ai conseillé à votre père de +vendre les châteaux de Janina? de trahir... + +--Silence! dit Albert d'une voix sourde. Non, ce n'est pas vous +qui directement avez fait cet éclat et causé ce malheur, mais +c'est vous qui l'avez hypocritement provoqué. + +--Moi! + +--Oui, vous! d'où vient la révélation? + +--Mais il me semble que le journal vous l'a dit: de Janina, +parbleu! + +--Qui a écrit à Janina? + +--À Janina? + +--Oui. Qui a écrit pour demander des renseignements sur mon père? + +--Il me semble que tout le monde peut écrire à Janina. + +--Une seule personne a écrit cependant. + +--Une seule? + +--Oui! et cette personne, c'est vous. + +--J'ai écrit, sans doute; il me semble que lorsqu'on marie sa +fille à un jeune homme, on peut prendre des renseignements sur la +famille de ce jeune homme; c'est non seulement un droit, mais +encore un devoir. + +--Vous avez écrit, monsieur, dit Albert, sachant parfaitement la +réponse qui vous viendrait. + +--Moi? Ah! je vous le jure bien, s'écria Danglars avec une +confiance et une sécurité qui venaient encore moins de sa peur +peut-être que de l'intérêt qu'il ressentait au fond pour le +malheureux jeune homme; je vous jure que jamais je n'eusse pensé à +écrire à Janina. Est-ce que je connaissais la catastrophe d'Ali-Pacha, moi? + +--Alors quelqu'un vous a donc poussé à écrire? + +--Certainement. + +--On vous a poussé? + +--Oui. + +--Qui cela?... achevez... dites... + +--Pardieu! rien de plus simple, je parlais du passé de votre +père, je disais que la source de sa fortune était toujours restée +obscure. La personne m'a demandé où votre père avait fait cette +fortune. J'ai répondu: «En Grèce.» Alors elle m'a dit: «Eh bien, +écrivez à Janina.» + +--Et qui vous a donné ce conseil? + +--Parbleu! le comte de Monte-Cristo, votre ami. + +--Le comte de Monte-Cristo vous a dit d'écrire à Janina? + +--Oui, et j'ai écrit. Voulez-vous voir ma correspondance? je vous +la montrerai.» + +Albert et Beauchamp se regardèrent. + +«Monsieur, dit alors Beauchamp, qui n'avait point encore pris la +parole, il me semble que vous accusez le comte, qui est absent de +Paris, et qui ne peut se justifier en ce moment? + +--Je n'accuse personne, monsieur, dit Danglars, je raconte, et je +répéterai devant M. le comte de Monte-Cristo ce que je viens de +dire devant vous. + +--Et le comte sait quelle réponse vous avez reçue? + +--Je la lui ai montrée. + +--Savait-il que le nom de baptême de mon père était Fernand, et +que son nom de famille était Mondego? + +--Oui, je le lui avais dit depuis longtemps au surplus, je n'ai +fait là -dedans que ce que tout autre eût fait à ma place, et même +peut-être beaucoup moins. Quand, le lendemain de cette réponse, +poussé par M. de Monte-Cristo, votre père est venu me demander ma +fille officiellement, comme cela se fait quand on veut en finir, +j'ai refusé, j'ai refusé net, c'est vrai, mais sans explication, +sans éclat. En effet, pourquoi aurais-je fait un éclat? En quoi +l'honneur ou le déshonneur de M. de Morcerf m'importe-t-il? Cela +ne faisait ni hausser ni baisser la rente.» + +Albert sentit la rougeur lui monter au front; il n'y avait plus de +doute, Danglars se défendait avec la bassesse, mais avec l'assurance +d'un homme qui dit, sinon toute la vérité, du moins une partie de la +vérité, non point par conscience, il est vrai, mais par terreur. +D'ailleurs, que cherchait Morcerf? ce n'était pas le plus ou moins de +culpabilité de Danglars ou de Monte-Cristo, c'était un homme qui +répondît de l'offense légère ou grave, c'était un homme qui se battît, +et il était évident que Danglars ne se battrait pas. + +Et puis, chacune des choses oubliées ou inaperçues redevenait +visible à ses yeux ou présente à son souvenir. Monte-Cristo savait +tout, puisqu'il avait acheté la fille d'Ali-Pacha, or, sachant +tout, il avait conseillé à Danglars d'écrire à Janina. Cette +réponse connue, il avait accédé au désir manifesté par Albert +d'être présenté à Haydée; une fois devant elle, il avait laissé +l'entretien tomber sur la mort d'Ali, ne s'opposant pas au récit +d'Haydée (mais ayant sans doute donné à la jeune fille dans les +quelques mots romaïques qu'il avait prononcés des instructions qui +n'avaient point permis à Morcerf de reconnaître son père); +d'ailleurs n'avait-il pas prié Morcerf de ne pas prononcer le nom +de son père devant Haydée? Enfin il avait mené Albert en Normandie +au moment où il savait que le grand éclat devait se faire. Il n'y +avait pas à en douter, tout cela était un calcul, et, sans aucun +doute, Monte-Cristo s'entendait avec les ennemis de son père. + +Albert prit Beauchamp dans un coin et lui communiqua toutes ses +idées. + +«Vous avez raison, dit celui-ci; M. Danglars n'est, dans ce qui +est arrivé, que pour la partie brutale et matérielle; c'est à +M. de Monte-Cristo que vous devez demander une explication.» + +Albert se retourna. + +«Monsieur, dit-il à Danglars, vous comprenez que je ne prends pas +encore de vous un congé définitif; il me reste à savoir si vos +inculpations sont justes, et je vais de ce pas m'en assurer chez +M. le comte de Monte-Cristo.» + +Et, saluant le banquier, il sortit avec Beauchamp sans paraître +autrement s'occuper de Cavalcanti. + +Danglars les reconduisit jusqu'à la porte, et, à la porte, +renouvela à Albert l'assurance qu'aucun motif de haine personnel +ne l'animait contre M. le comte de Morcerf. + + + + +LXXXVIII + +L'insulte. + + +À la porte du banquier, Beauchamp arrêta Morcerf. + +«Écoutez, lui dit-il, tout à l'heure je vous ai dit, chez +M. Danglars, que c'était à M. de Monte-Cristo que vous deviez +demander une explication? + +--Oui, et nous allons chez lui. + +--Un instant, Morcerf; avant d'aller chez le comte, réfléchissez. + +--À quoi voulez-vous que je réfléchisse? + +--À la gravité de la démarche. + +--Est-elle plus grave que d'aller chez M. Danglars? + +--Oui; M. Danglars était un homme d'argent, et vous le savez, les hommes +d'argent savent trop le capital qu'ils risquent pour se battre +facilement. L'autre au contraire, est un gentilhomme, en apparence +du moins; mais ne craignez-vous pas, sous le gentilhomme, de +rencontrer le bravo? + +--Je ne crains qu'une chose, c'est de trouver un homme qui ne se +batte pas. + +--Oh! soyez tranquille, dit Beauchamp, celui-là se battra. J'ai +même peur d'une chose, c'est qu'il ne se batte trop bien; prenez +garde! + +--Ami, dit Morcerf avec un beau sourire, c'est ce que je demande; +et ce qui peut m'arriver de plus heureux, c'est d'être tué pour +mon père: cela nous sauvera tous. + +--Votre mère en mourra! + +--Pauvre mère! dit Albert en passant la main sur ses yeux, je le +sais bien; mais mieux vaut qu'elle meure de cela que de mourir de +honte. + +--Vous êtes bien décidé, Albert? + +--Oui. + +--Allez donc! Mais croyez-vous que nous le trouvions? + +--Il devait revenir quelques heures après moi, et certainement il +sera revenu.» + +Ils montèrent, et se firent conduire avenue des Champs-Élysées, +n° 30. + +Beauchamp voulait descendre seul, mais Albert lui fit observer que +cette affaire, sortant des règles ordinaires, lui permettait de +s'écarter de l'étiquette du duel. + +Le jeune homme agissait dans tout ceci pour une cause si sainte, +que Beauchamp n'avait autre chose à faire qu'à se prêter à toutes +ses volontés: il céda donc à Morcerf et se contenta de le suivre. + +Albert ne fit qu'un bond de la loge du concierge au perron. Ce fut +Baptistin qui le reçut. + +Le comte venait d'arriver effectivement, mais il était au bain, et +avait défendu de recevoir qui que ce fût au monde. + +«Mais, après le bain? demanda Morcerf. + +--Monsieur dînera. + +--Et après le dîner? + +--Monsieur dormira une heure. + +--Ensuite? + +--Ensuite il ira à l'Opéra. + +--Vous en êtes sûr? demanda Albert. + +--Parfaitement sûr; monsieur a commandé ses chevaux pour huit +heures précises. + +--Fort bien, répliqua Albert; voilà tout ce que je voulais +savoir.» + +Puis, se retournant vers Beauchamp: + +«Si vous avez quelque chose à faire, Beauchamp, faites-le tout de +suite; si vous avez rendez-vous ce soir, remettez-le à demain. +Vous comprenez que je compte sur vous pour aller à l'Opéra. Si +vous le pouvez, amenez-moi Château-Renaud.» + +Beauchamp profita de la permission et quitta Albert après lui +avoir promis de le venir prendre à huit heures moins un quart. + +Rentré chez lui, Albert prévint Franz, Debray et Morrel du désir +qu'il avait de les voir le soir même à l'Opéra. + +Puis il alla visiter sa mère, qui, depuis les événements de la +veille, avait fait défendre sa porte et gardait la chambre. Il la +trouva au lit, écrasée par la douleur de cette humiliation +publique. + +La vue d'Albert produisit sur Mercédès l'effet qu'on en pouvait +attendre; elle serra la main de son fils et éclata en sanglots. +Cependant ces larmes la soulagèrent. + +Albert demeura un instant debout et muet près du visage de sa +mère. On voyait à sa mine pâle et à ses sourcils froncés que sa +résolution de vengeance s'émoussait de plus en plus dans son +coeur. + +«Ma mère, demanda Albert, est-ce que vous connaissez quelque +ennemi à M. de Morcerf?» + +Mercédès tressaillit; elle avait remarqué que le jeune homme +n'avait pas dit: à mon père. + +«Mon ami, dit-elle, les gens dans la position du comte ont +beaucoup d'ennemis qu'ils ne connaissent point. D'ailleurs, les +ennemis qu'on connaît ne sont point, vous le savez, les plus +dangereux. + +--Oui, je sais cela, aussi j'en appelle à toute votre +perspicacité. Ma mère, vous êtes une femme si supérieure que rien +ne vous échappe, à vous! + +--Pourquoi me dites-vous cela? + +--Parce que vous aviez remarqué, par exemple, que le soir du bal +que nous avons donné, M. de Monte-Cristo n'avait rien voulu +prendre chez nous.» + +Mercédès se soulevant toute tremblante sur son bras brûlé par la +fièvre: + +«M. de Monte-Cristo! s'écria-t-elle, et quel rapport cela aurait-il +avec la question que vous me faites? + +--Vous le savez, ma mère, M. de Monte-Cristo est presque un homme +d'Orient, et les Orientaux, pour conserver toute liberté de +vengeance, ne mangent ni ne boivent jamais chez leurs ennemis. + +--M. de Monte-Cristo, notre ennemi, dites-vous, Albert? reprit +Mercédès en devenant plus pâle que le drap qui la couvrait. Qui +vous a dit cela? pourquoi? Vous êtes fou, Albert. M. de Monte-Cristo +n'a eu pour nous que des politesses. M. de Monte-Cristo +vous a sauvé la vie, c'est vous-même qui nous l'avez présenté. Oh! +je vous en prie, mon fils, si vous aviez une pareille idée, +écartez-la, et si j'ai une recommandation à vous faire, je dirai +plus, si j'ai une prière à vous adresser, tenez-vous bien avec +lui. + +--Ma mère, répliqua le jeune homme avec un sombre regard, vous +avez vos raisons pour me dire de ménager cet homme. + +--Moi! s'écria Mercédès, rougissant avec la même rapidité qu'elle +avait pâli, et redevenant presque aussitôt plus pâle encore +qu'auparavant. + +--Oui, sans doute, et cette raison, n'est-ce pas, reprit Albert, +est que cet homme ne peut nous faire du mal?» + +Mercédès frissonna; et attachant sur son fils un regard +scrutateur: + +«Vous me parlez étrangement, dit-elle à Albert, et vous avez de +singulières préventions, ce me semble. Que vous a donc fait le +comte? Il y a trois jours vous étiez avec lui en Normandie; il y a +trois jours je le regardais et vous le regardiez vous-même comme +votre meilleur ami.» + +Un sourire ironique effleura les lèvres d'Albert. Mercédès vit ce +sourire, et avec son double instinct de femme et de mère elle +devina tout; mais, prudente et forte, elle cacha son trouble et +ses frémissements. + +Albert laissa tomber la conversation; au bout d'un instant la +comtesse la renoua. + +«Vous veniez me demander comment j'allais, dit-elle, je vous +répondrai franchement, mon ami, que je ne me sens pas bien. Vous +devriez vous installer ici, Albert, vous me tiendriez compagnie; +j'ai besoin de n'être pas seule. + +--Ma mère, dit le jeune homme, je serais à vos ordres, et vous +savez avec quel bonheur, si une affaire pressée et importante ne +me forçait à vous quitter toute la soirée. + +--Ah! fort bien, répondit Mercédès avec un soupir; allez, Albert, +je ne veux point vous rendre esclave de votre piété filiale.» + +Albert fit semblant de ne point entendre, salua sa mère et sortit. +À peine le jeune homme eut-il refermé la porte que Mercédès fit +appeler un domestique de confiance et lui ordonna de suivre Albert +partout où il irait dans la soirée, et de lui en venir rendre +compte à l'instant même. + +Puis elle sonna sa femme de chambre, et, si faible qu'elle fût, se +fit habiller pour être prête à tout événement. + +La mission donnée au laquais n'était pas difficile à exécuter. +Albert rentra chez lui et s'habilla avec une sorte de recherche +sévère. À huit heures moins dix minutes Beauchamp arriva: il avait +vu Château-Renaud, lequel avait promis de se trouver à l'orchestre +avant le lever du rideau. + +Tous deux montèrent dans le coupé d'Albert, qui n'ayant aucune +raison de cacher où il allait, dit tout haut: + +«À l'Opéra!» + +Dans son impatience, il avait devancé le lever du rideau. Château-Renaud +était à sa stalle: prévenu de tout par Beauchamp, Albert n'avait aucune +explication à lui donner. La conduite de ce fils cherchant à venger son +père était si simple, que Château-Renaud ne tenta en rien de le +dissuader, et se contenta de lui renouveler l'assurance qu'il était à sa +disposition. + +Debray n'était pas encore arrivé, mais Albert savait qu'il manquait +rarement une représentation de l'Opéra. Albert erra dans le théâtre +jusqu'au lever du rideau. Il espérait rencontrer Monte-Cristo, soit dans +le couloir, soit dans l'escalier. La sonnette l'appela à sa place, et il +vint s'asseoir à l'orchestre, entre Château-Renaud et Beauchamp. + +Mais ses yeux ne quittaient pas cette loge d'entre-colonnes qui, +pendant tout le premier acte, semblait s'obstiner à rester fermée. + +Enfin, comme Albert, pour la centième fois, interrogeait sa +montre, au commencement du deuxième acte, la porte de la loge +s'ouvrit, et Monte-Cristo, vêtu de noir, entra et s'appuya à la +rampe pour regarder dans la salle; Morrel le suivait, cherchant +des yeux sa soeur et son beau-frère. Il les aperçut dans une loge +du second rang, et leur fit signe. + +Le comte, en jetant son coup d'oeil circulaire dans la salle, +aperçut une tête pâle et des yeux étincelants qui semblaient +attirer avidement ses regards; il reconnut bien Albert, mais +l'expression qu'il remarqua sur ce visage bouleversé lui conseilla +sans doute de ne point l'avoir remarqué. Sans faire donc aucun +mouvement qui décelât sa pensée, il s'assit, tira sa jumelle de +son étui, et lorgna d'un autre côté. + +Mais, sans paraître voir Albert, le comte ne le perdait pas de +vue, et, lorsque la toile tomba sur la fin du second acte, son +coup d'oeil infaillible et sûr suivit le jeune homme sortant de +l'orchestre et accompagné de ses deux amis. + +Puis, la même tête reparut aux carreaux d'une première loge, en +face de la sienne. Le comte sentait venir à lui la tempête, et +lorsqu'il entendit la clef tourner dans la serrure de sa loge, +quoiqu'il parlât en ce moment même à Morrel avec son visage le +plus riant, le comte savait à quoi s'en tenir, et il s'était +préparé à tout. + +La porte s'ouvrit. + +Seulement alors, Monte-Cristo se retourna et aperçut Albert, +livide et tremblant; derrière lui étaient Beauchamp et Château-Renaud. + +«Tiens! s'écria-t-il avec cette bienveillante politesse qui +distinguait d'habitude son salut des banales civilités du monde, +voilà mon cavalier arrivé au but! Bonsoir, monsieur de Morcerf.» + +Et le visage de cet homme, si singulièrement maître de lui-même, +exprimait la plus parfaite cordialité. + +Morrel alors se rappela seulement la lettre qu'il avait reçue du +vicomte, et dans laquelle, sans autre explication, celui-ci le +priait de se trouver à l'Opéra; et il comprit qu'il allait se +passer quelque chose de terrible. + +«Nous ne venons point ici pour échanger d'hypocrites politesses ou +de faux-semblants d'amitié, dit le jeune homme; nous venons vous +demander une explication, monsieur le comte.» + +La voix tremblante du jeune homme avait peine à passer entre ses +dents serrées. + +«Une explication à l'Opéra? dit le comte avec ce ton si calme et +avec ce coup d'oeil si pénétrant, qu'on reconnaît à ce double +caractère l'homme éternellement sûr de lui-même. Si peu familier +que je sois avec les habitudes parisiennes, je n'aurais pas cru, +monsieur, que ce fût là que les explications se demandaient. + +--Cependant, lorsque les gens se font celer, dit Albert, +lorsqu'on ne peut pénétrer jusqu'à eux sous prétexte qu'ils sont +au bain, à table ou au lit, il faut bien s'adresser là où on les +rencontre. + +--Je ne suis pas difficile à rencontrer, dit Monte-Cristo, car +hier encore, monsieur, si j'ai bonne mémoire, vous étiez chez moi. + +--Hier, monsieur, dit le jeune homme, dont la tête +s'embarrassait, j'étais chez vous parce que j'ignorais qui vous +étiez.» + +Et en prononçant ces paroles, Albert avait élevé la voix de +manière à ce que les personnes placées dans les loges voisines +l'entendissent, ainsi que celles qui passaient dans le couloir. +Aussi les personnes des loges se retournèrent-elles, et celles du +couloir s'arrêtèrent-elles derrière Beauchamp et Château-Renaud au +bruit de cette altercation. + +«D'où sortez-vous donc, monsieur? dit Monte-Cristo sans la moindre +émotion apparente. Vous ne semblez pas jouir de votre bon sens. + +--Pourvu que je comprenne vos perfidies, monsieur, et que je +parvienne à vous faire comprendre que je veux m'en venger, je +serai toujours assez raisonnable, dit Albert furieux. + +--Monsieur, je ne vous comprends point, répliqua Monte-Cristo, +et, quand même je vous comprendrais, vous n'en parleriez encore +que trop haut. Je suis ici chez moi, monsieur, et moi seul ai le +droit d'y élever la voix au-dessus des autres. Sortez, monsieur!» + +Et Monte-Cristo montra la porte à Albert avec un geste admirable +de commandement. + +«Ah! je vous en ferai bien sortir, de chez vous! reprit Albert en +froissant dans ses mains convulsives son gant, que le comte ne +perdait pas de vue. + +--Bien, bien! dit flegmatiquement Monte-Cristo; vous me cherchez +querelle, monsieur; je vois cela; mais un conseil, vicomte, et +retenez-le bien: c'est une coutume mauvaise que de faire du bruit +en provoquant. Le bruit ne va pas à tout le monde, monsieur de +Morcerf.» + +À ce nom, un murmure d'étonnement passa comme un frisson parmi les +auditeurs de cette scène. Depuis la veille le nom de Morcerf était +dans toutes les bouches. + +Albert mieux que tous, et le premier de tous, comprit l'allusion, +et fit un geste pour lancer son gant au visage du comte; mais +Morrel lui saisit le poignet, tandis que Beauchamp et +Château-Renaud, craignant que la scène ne dépassât la limite d'une +provocation, le retenaient par-derrière. + +Mais Monte-Cristo, sans se lever, en inclinant sa chaise, étendit +la main seulement, et saisissant entre les doigts crispés du jeune +homme le gant humide et écrasé: + +«Monsieur, dit-il avec un accent terrible, je tiens votre gant +pour jeté, et je vous l'enverrai roulé autour d'une balle. +Maintenant, sortez de chez moi, ou j'appelle mes domestiques et je +vous fais jeter à la porte.» + +Ivre, effaré, les yeux sanglants, Albert fit deux pas en arrière. + +Morrel en profita pour refermer la porte. + +Monte-Cristo reprit sa jumelle et se remit à lorgner, comme si +rien d'extraordinaire ne venait de se passer. + +Cet homme avait un coeur de bronze et un visage de marbre. Morrel +se pencha à son oreille. + +«Que lui avez-vous fait? dit-il. + +--Moi? rien, personnellement du moins, dit Monte-Cristo. + +--Cependant cette scène étrange doit avoir une cause? + +--L'aventure du comte de Morcerf exaspère le malheureux jeune +homme. + +--Y êtes-vous pour quelque chose? + +--C'est par Haydée que la Chambre a été instruite de la trahison +de son père. + +--En effet, dit Morrel, on m'a dit, mais je n'avais pas voulu le +croire, que cette esclave grecque que j'ai vue avec vous ici, dans +cette loge même, était la fille d'Ali-Pacha. + +--C'est la vérité, cependant. + +--Oh! mon Dieu! dit Morrel, je comprends tout alors, et cette +scène était préméditée. + +--Comment cela? + +--Oui, Albert m'a écrit de me trouver ce soir à l'opéra; c'était +pour me rendre témoin de l'insulte qu'il voulait vous faire. + +--Probablement, dit Monte-Cristo avec son imperturbable +tranquillité. + +--Mais que ferez-vous de lui? + +--De qui? + +--D'Albert! + +--D'Albert? reprit Monte-Cristo du même ton, ce que j'en ferai, +Maximilien? Aussi vrai que vous êtes ici et que je vous serre la +main, je le tuerai demain avant dix heures du matin. Voilà ce que +j'en ferai.» + +Morrel, à son tour, prit la main de Monte-Cristo dans les deux +siennes, et il frémit en sentant cette main froide et calme. + +«Ah! comte, dit-il, son père l'aime tant! + +--Ne me dites pas ces choses-là ! s'écria Monte-Cristo avec le +premier mouvement de colère qu'il eût paru éprouver; je le ferais +souffrir!» + +Morrel, stupéfait, laissa tomber la main de Monte-Cristo. + +«Comte! comte! dit-il. + +--Cher Maximilien, interrompit le comte, écoutez de quelle +adorable façon Duprez chante cette phrase: _Ô Mathilde! idole de +mon âme._ Tenez, j'ai deviné le premier Duprez à Naples et j'ai +applaudi le premier. Bravo! bravo!» + +Morrel comprit qu'il n'y avait plus rien à dire, et il attendit. + +La toile, qui s'était levée à la fin de la scène d'Albert, retomba +presque aussitôt. On frappa à la porte. + +«Entrez», dit Monte-Cristo sans que sa voix décelât la moindre +émotion. + +Beauchamp parut. + +«Bonsoir, monsieur Beauchamp, dit Monte-Cristo, comme s'il voyait +le journaliste pour la première fois de la soirée; asseyez-vous +donc.» + +Beauchamp salua, entra et s'assit. + +«Monsieur, dit-il à Monte-Cristo, j'accompagnais tout à l'heure, +comme vous avez pu le voir, M. de Morcerf. + +--Ce qui veut dire, reprit Monte-Cristo en riant, que vous venez +probablement de dîner ensemble. Je suis heureux de voir, monsieur +Beauchamp, que vous êtes plus sobre que lui. + +--Monsieur, dit Beauchamp, Albert a eu, j'en conviens, le tort de +s'emporter, et je viens pour mon propre compte vous faire des +excuses. Maintenant que mes excuses sont faites, les miennes, +entendez-vous, monsieur le comte, je viens vous dire que je vous +crois trop galant homme pour refuser de me donner quelque +explication au sujet de vos relations avec les gens de Janina; +puis j'ajouterai deux mots sur cette jeune Grecque.» + +Monte-Cristo fit de la lèvre et des yeux un petit geste qui +commandait le silence. + +«Allons! ajouta-t-il en riant, voilà toutes mes espérances +détruites. + +--Comment cela? demanda Beauchamp. + +--Sans doute, vous vous empressez de me faire une réputation +d'excentricité: je suis, selon vous, un Lara, un Manfred, un Lord +Ruthwen; puis, le moment de me voir excentrique passé, vous gâtez +votre type, vous essayez de faire de moi un homme banal. Vous me +voulez commun, vulgaire; vous me demandez des explications enfin. +Allons donc! monsieur Beauchamp, vous voulez rire. + +--Cependant, reprit Beauchamp avec hauteur, il est des occasions +où la probité commande... + +--Monsieur Beauchamp, interrompit l'homme étrange, ce qui +commande à M. le comte de Monte-Cristo, c'est M. le comte de +Monte-Cristo. Ainsi donc pas un mot de tout cela, s'il vous plaît. +Je fais ce que je veux, monsieur Beauchamp, et, croyez-moi, c'est +toujours fort bien fait. + +--Monsieur, répondit le jeune homme, on ne paie pas d'honnêtes +gens avec cette monnaie; il faut des garanties à l'honneur. + +--Monsieur, je suis une garantie vivante, reprit Monte-Cristo +impassible, mais dont les yeux s'enflammaient d'éclairs menaçants. +Nous avons tous deux dans les veines du sang que nous avons envie +de verser, voilà notre garantie mutuelle. Reportez cette réponse +au vicomte, et dites-lui que demain, avant dix heures, j'aurai vu +la couleur du sien. + +--Il ne me reste donc, dit Beauchamp, qu'à fixer les arrangements +du combat. + +--Cela m'est parfaitement indifférent, monsieur, dit le comte de +Monte-Cristo; il était donc inutile de venir me déranger au +spectacle pour si peu de chose. En France, on se bat à l'épée ou +au pistolet, aux colonies, on prend la carabine, en Arabie, on a +le poignard. Dites à votre client que, quoique insulté pour être +excentrique jusqu'au bout, je lui laisse le choix des armes, et +que j'accepterai tout sans discussion, sans conteste; tout, +entendez-vous bien? tout, même le combat par voie du sort, ce qui +est toujours stupide. Mais moi, c'est autre chose: je suis sûr de +gagner. + +--Sûr de gagner! répéta Beauchamp en regardant le comte d'un oeil +effaré. + +--Eh! certainement, dit Monte-Cristo en haussant légèrement les +épaules. Sans cela je ne me battrais pas avec M. de Morcerf. Je le +tuerai, il le faut, cela sera. Seulement, par un mot ce soir chez +moi, indiquez-moi l'arme et l'heure; je n'aime pas à me faire +attendre. + +--Au pistolet, à huit heures du matin au bois de Vincennes, dit +Beauchamp, décontenancé ne sachant pas s'il avait affaire à un +fanfaron outrecuidant ou à un être surnaturel. + +--C'est bien, monsieur, dit Monte-Cristo. Maintenant que tout est +réglé, laissez-moi entendre le spectacle, je vous prie, et dites à +votre ami Albert de ne pas revenir ce soir: il se ferait tort avec +toutes ses brutalités de mauvais goût. Qu'il rentre et qu'il +dorme.» + +Beauchamp sortit tout étonné. + +«Maintenant, dit Monte-Cristo en se retournant vers Morrel, je +compte sur vous, n'est-ce pas? + +--Certainement, dit Morrel, et vous pouvez disposer de moi, +comte; cependant... + +--Quoi? + +--Il serait important, comte, que je connusse la véritable +cause... + +--C'est-à -dire, que vous me refusez? + +--Non pas. + +--La véritable cause, Morrel? dit le comte; ce jeune homme lui-même +marche en aveugle et ne la connaît pas. La véritable cause, elle n'est +connue que de moi et de Dieu; mais je vous donne ma parole d'honneur, +Morrel, que Dieu, qui la connaît, sera pour nous. + +--Cela suffit, comte, dit Morrel. Quel est votre second témoin? + +--Je ne connais personne à Paris à qui je veuille faire cet +honneur, que vous, Morrel, et votre beau-frère Emmanuel. +Croyez-vous qu'Emmanuel veuille me rendre ce service. + +--Je vous réponds de lui, comme de moi, comte. + +--Bien! c'est tout ce qu'il me faut. Demain, à sept heures du +matin chez moi, n'est-ce pas? + +--Nous y serons. + +--Chut! voici la toile qui se lève, écoutons. J'ai l'habitude de +ne pas perdre une note de cet opéra; c'est une si adorable musique +que celle de _Guillaume Tell_!» + + + + +LXXXIX + +La nuit. + + +M. de Monte-Cristo attendit, selon son habitude, que Duprez eût +chanté son fameux _Suivez-moi_! et alors seulement il se leva et +sortit. + +À la porte, Morrel le quitta en renouvelant la promesse d'être +chez lui, avec Emmanuel, le lendemain matin à sept heures +précises. Puis il monta dans son coupé, toujours calme et +souriant. Cinq minutes après il était chez lui. Seulement il eût +fallu ne pas connaître le comte pour se laisser tromper à +l'expression avec laquelle il dit en entrant à Ali: + +«Ali, mes pistolets à crosse d'ivoire!» + +Ali apporta la boîte à son maître, et celui-ci se mit à examiner +ces armes avec une sollicitude bien naturelle à un homme qui va +confier sa vie à un peu de fer et de plomb. C'étaient des +pistolets particuliers que Monte-Cristo avait fait faire pour +tirer à la cible dans ses appartements. Une capsule suffisait pour +chasser la balle, et de la chambre à côté on n'aurait pas pu se +douter que le comte, comme on dit en termes de tir, était occupé à +s'entretenir la main. + +Il en était à emboîter l'arme dans sa main, et à chercher le point +de mire sur une petite plaque de tôle qui lui servait de cible, +lorsque la porte de son cabinet s'ouvrit et que Baptistin entra. + +Mais, avant même qu'il eût ouvert la bouche, le comte aperçut dans +la porte, demeurée ouverte, une femme voilée, debout, dans la +pénombre de la pièce voisine, et qui avait suivi Baptistin. + +Elle avait aperçu le comte le pistolet à la main, elle voyait deux +épées sur une table, elle s'élança. + +Baptistin consultait son maître du regard. Le comte fit un signe, +Baptistin sortit, et referma la porte derrière lui. + +«Qui êtes-vous, madame?» dit le comte à la femme voilée. + +L'inconnue jeta un regard autour d'elle pour s'assurer qu'elle +était bien seule, puis s'inclinant comme si elle eût voulu +s'agenouiller, et joignant les mains avec accent du désespoir: + +«Edmond, dit-elle, vous ne tuerez pas mon fils!» + +Le comte fit un pas en arrière, jeta un faible cri et laissa +tomber l'arme qu'il tenait. + +«Quel nom avez-vous prononcé, là , madame de Morcerf? dit-il. + +--Le vôtre! s'écria-t-elle en rejetant son voile, le vôtre que +seule, peut-être, je n'ai pas oublié. Edmond, ce n'est pas +Mme de Morcerf qui vient à vous, c'est Mercédès. + +--Mercédès est morte, madame, dit Monte-Cristo, et je ne connais +plus personne de ce nom. + +--Mercédès vit, monsieur, et Mercédès se souvient, car seule elle +vous a reconnu lorsqu'elle vous a vu, et même sans vous voir, à +votre voix, Edmond, au seul accent de votre voix; et depuis ce +temps elle vous suit pas à pas, elle vous surveille, elle vous +redoute, et elle n'a pas eu besoin, elle, de chercher la main d'où +partait le coup qui frappait M. de Morcerf. + +--Fernand, voulez-vous dire, madame, reprit Monte-Cristo avec une +ironie amère; puisque nous sommes en train de nous rappeler nos +noms, rappelons-nous-les tous.» + +Et Monte-Cristo avait prononcé ce nom de Fernand avec une telle +expression de haine, que Mercédès sentit le frisson de l'effroi +courir par tout son corps. + +«Vous voyez bien, Edmond, que je ne me suis pas trompée! s'écria +Mercédès, et que j'ai raison de vous dire: Épargnez mon fils! + +--Et qui vous a dit, madame, que j'en voulais à votre fils? + +--Personne, mon Dieu! mais une mère est douée de la double vue. +J'ai tout deviné; je l'ai suivi ce soir à l'Opéra, et, cachée dans +une baignoire, j'ai tout vu. + +--Alors, si vous avez tout vu, madame, vous avez vu que le fils +de Fernand m'a insulté publiquement? dit Monte-Cristo avec un +calme terrible. + +--Oh! par pitié! + +--Vous avez vu, continua le comte, qu'il m'eût jeté son gant à la +figure si un de mes amis, M. Morrel, ne lui eût arrêté le bras. + +--Écoutez-moi. Mon fils vous a deviné aussi, lui; il vous +attribue les malheurs qui frappent son père. + +--Madame, dit Monte-Cristo, vous confondez: ce ne sont point des +malheurs, c'est un châtiment. Ce n'est pas moi qui frappe +M. de Morcerf, c'est la Providence qui le punit. + +--Et pourquoi vous substituez-vous à la Providence? s'écria +Mercédès. Pourquoi vous souvenez-vous quand elle oublie? Que vous +importent, à vous, Edmond, Janina et son vizir? Quel tort vous a +fait Fernand Mondego en trahissant Ali-Tebelin? + +--Aussi, madame, répondit Monte-Cristo, tout ceci est-il une +affaire entre le capitaine franc et la fille de Vasiliki. Cela ne +me regarde point, vous avez raison, et si j'ai juré de me venger, +ce n'est ni du capitaine franc, ni du comte de Morcerf: c'est du +pécheur Fernand, mari de la Catalane Mercédès. + +--Ah! monsieur! s'écria la comtesse, quelle terrible vengeance +pour une faute que la fatalité m'a fait commettre! Car la +coupable, c'est moi, Edmond, et si vous avez à vous venger de +quelqu'un, c'est de moi, qui ai manqué de force contre votre +absence et mon isolement. + +--Mais, s'écria Monte-Cristo, pourquoi étais-je absent? pourquoi +étiez-vous isolée? + +--Parce qu'on vous a arrêté, Edmond, parce que vous étiez +prisonnier. + +--Et pourquoi étais-je arrêté? pourquoi étais-je prisonnier? + +--Je l'ignore, dit Mercédès. + +--Oui, vous l'ignorez, madame, je l'espère du moins. Eh bien, je +vais vous le dire, moi. J'étais arrêté, j'étais prisonnier, parce +que sous la tonnelle de la Réserve, la veille même du jour où je +devais vous épouser, un homme, nommé Danglars, avait écrit cette +lettre que le pêcheur Fernand se chargea lui-même de mettre à la +poste.» + +Et Monte-Cristo, allant à un secrétaire, ouvrit un tiroir où il +prit un papier qui avait perdu sa couleur première, et dont +l'encre était devenue couleur de rouille, qu'il mit sous les yeux +de Mercédès. + +C'était la lettre de Danglars au procureur du roi que, le jour où +il avait payé les deux cent mille francs à M. de Boville, le comte +de Monte-Cristo, déguisé en mandataire de la maison Thomson et +French, avait soustraite au dossier d'Edmond Dantès. + +Mercédès lut avec effroi les lignes suivantes: + +«Monsieur le procureur du roi est prévenu, par un ami du trône et +de la religion, que le nommé Edmond Dantès, second du navire _Le +Pharaon_, arrivé ce matin de Smyrne, après avoir touché à Naples +et à Porto-Ferrajo, a été chargé par Murat d'une lettre pour +l'usurpateur, et, par l'usurpateur, d'une lettre pour le comité +bonapartiste de Paris. + +«On aura la preuve de ce crime en l'arrêtant, car on trouvera +cette lettre, ou sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à +bord du _Pharaon_.» + +«Oh! mon Dieu! fit Mercédès en passant la main sur son front +mouillé de sueur; et cette lettre... + +--Je l'ai achetée deux cent mille francs, madame, dit Monte-Cristo; mais +c'est bon marché encore, puisqu'elle me permet aujourd'hui de me +disculper à vos yeux. + +--Et le résultat de cette lettre? + +--Vous le savez, madame, a été mon arrestation; mais ce que vous +ne savez pas, madame, c'est le temps qu'elle a duré, cette +arrestation. Ce que vous ne savez pas, c'est que je suis resté +quatorze ans à un quart de lieue de vous, dans un cachot du +château d'If. Ce que vous ne savez pas, c'est que chaque jour de +ces quatorze ans j'ai renouvelé le voeu de vengeance que j'avais +fait le premier jour, et cependant j'ignorais que vous aviez +épousé Fernand, mon dénonciateur, et que mon père était mort, et +mort de faim! + +--Juste Dieu! s'écria Mercédès chancelante. + +--Mais voilà ce que j'ai su en sortant de prison, quatorze ans +après y être entré, et voilà ce qui fait que, sur Mercédès vivante +et sur mon père mort, j'ai juré de me venger de Fernand, et... et +je me venge. + +--Et vous êtes sûr que le malheureux Fernand a fait cela? + +--Sur mon âme, madame, et il l'a fait comme je vous le dis; +d'ailleurs ce n'est pas beaucoup plus odieux que d'avoir, Français +d'adoption, passé aux Anglais! Espagnol de naissance, avoir +combattu contre les Espagnols; stipendiaire d'Ali, trahi et +assassiné Ali. En face de pareilles choses, qu'était-ce que la +lettre que vous venez de lire? une mystification galante que doit +pardonner, je l'avoue et le comprends, la femme qui a épousé cet +homme, mais que ne pardonne pas l'amant qui devait l'épouser. Eh +bien, les Français ne se sont pas vengés du traître, les Espagnols +n'ont pas fusillé le traître, Ali, couché dans sa tombe, a laissé +impuni le traître; mais moi, trahi, assassiné, jeté aussi dans une +tombe, je suis sorti de cette tombe par la grâce de Dieu, je dois +à Dieu de me venger; il m'envoie pour cela, et me voici.» + +La pauvre femme laissa retomber sa tête entre ses mains; ses +jambes plièrent sous elle, et elle tomba à genoux. + +«Pardonnez, Edmond, dit-elle, pardonnez pour moi, qui vous aime +encore!» + +La dignité de l'épouse arrêta l'élan de l'amante et de la mère. +Son front s'inclina presque à toucher le tapis. Le comte s'élança +au-devant d'elle et la releva. Alors, assise sur un fauteuil, elle +put, à travers ses larmes, regarder le mâle visage de Monte-Cristo, +sur lequel la douleur et la haine imprimaient encore un +caractère menaçant. + +«Que je n'écrase pas cette race maudite! murmura-t-il; que je +désobéisse à Dieu, qui m'a suscité pour sa punition! impossible, +madame, impossible! + +--Edmond, dit la pauvre mère, essayant de tous les moyens: mon +Dieu! quand je vous appelle Edmond, pourquoi ne m'appelez-vous pas +Mercédès? + +--Mercédès, répéta Monte-Cristo, Mercédès! Eh bien! oui, vous +avez raison, ce nom m'est doux encore à prononcer, et voilà la +première fois, depuis bien longtemps, qu'il retentit si clairement +au sortir de mes lèvres. Ô Mercédès, votre nom, je l'ai prononcé +avec les soupirs de la mélancolie, avec les gémissements de la +douleur, avec le râle du désespoir; je l'ai prononcé, glacé par le +froid, accroupi sur la paille de mon cachot; je l'ai prononcé, +dévoré par la chaleur, en me roulant sur les dalles de ma prison. +Mercédès, il faut que je me venge, car quatorze ans j'ai souffert, +quatorze ans j'ai pleuré, j'ai maudit; maintenant, je vous le dis, +Mercédès, il faut que je me venge!» + +Et le comte, tremblant de céder aux prières de celle qu'il avait +tant aimée, appelait ses souvenirs au secours de sa haine. + +«Vengez-vous, Edmond! s'écria la pauvre mère, mais vengez-vous sur +les coupables; vengez-vous sur lui, vengez-vous sur moi, mais ne +vous vengez pas sur mon fils! + +--Il est écrit dans le Livre saint, répondit Monte-Cristo: «Les +fautes des pères retomberont sur les enfants jusqu'à la troisième +et quatrième génération.» Puisque Dieu a dicté ces propres paroles +à son prophète, pourquoi serais-je meilleur que Dieu? + +--Parce que Dieu a le temps et l'éternité, ces deux choses qui +échappent aux hommes.» + +Monte-Cristo poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement, et +saisit ses beaux cheveux à pleines mains. + +«Edmond, continua Mercédès, les bras tendus vers le comte, Edmond, +depuis que je vous connais j'ai adoré votre nom, j'ai respecté +votre mémoire. Edmond, mon ami, ne me forcez pas à ternir cette +image noble et pure reflétée sans cesse dans le miroir de mon +coeur. Edmond, si vous saviez toutes les prières que j'ai +adressées pour vous à Dieu, tant que je vous ai espéré vivant et +depuis que je vous ai cru mort, oui, mort, hélas! Je croyais votre +cadavre enseveli au fond de quelque sombre tour; je croyais votre +corps précipité au fond de quelqu'un de ces abîmes où les geôliers +laissent rouler les prisonniers morts, et je pleurais! Moi, que +pouvais-je pour vous, Edmond, sinon prier ou pleurer? Écoutez-moi; +pendant dix ans j'ai fait chaque nuit le même rêve. On a dit que +vous aviez voulu fuir, que vous aviez pris la place d'un +prisonnier que vous vous étiez glissé dans le suaire d'un mort et +qu'alors on avait lancé le cadavre vivant du haut en bas du +château d'If; et que le cri que vous aviez poussé en vous brisant +sur les rochers avait seul révélé la substitution à vos +ensevelisseurs, devenus vos bourreaux. Eh bien, Edmond, je vous le +jure sur la tête de ce fils pour lequel je vous implore, Edmond, +pendant dix ans j'ai vu chaque nuit des hommes qui balançaient +quelque chose d'informe et d'inconnu au haut d'un rocher; pendant +dix ans j'ai, chaque nuit, entendu un cri terrible qui m'a +réveillée frissonnante et glacée. Et moi aussi, Edmond, oh! +croyez-moi, toute criminelle que je fusse, oh! oui, moi aussi, +j'ai bien souffert. + +--Avez-vous senti mourir votre père en votre absence? s'écria +Monte-Cristo enfonçant ses mains dans ses cheveux; avez-vous vu la +femme que vous aimiez tendre sa main à votre rival, tandis que +vous râliez au fond du gouffre?... + +--Non, interrompit Mercédès; mais j'ai vu celui que j'aimais prêt +à devenir le meurtrier de mon fils!» + +Mercédès prononça ces paroles avec une douleur si puissante, avec +un accent si désespéré, qu'à ces paroles et à cet accent un +sanglot déchira la gorge du comte. + +Le lion était dompté; le vengeur était vaincu. + +«Que demandez-vous? dit-il; que votre fils vive? eh bien, il +vivra!» + +Mercédès jeta un cri qui fit jaillir deux larmes des paupières de +Monte-Cristo, mais ces deux larmes disparurent presque aussitôt, +car sans doute Dieu avait envoyé quelque ange pour les recueillir, +bien autrement précieuses qu'elles étaient aux yeux du Seigneur +que les plus riches perles de Gusarate et d'Ophir. + +«Oh! s'écria-t-elle en saisissant la main du comte et en la +portant à ses lèvres, oh! merci, merci, Edmond! te voilà bien tel +que je t'ai toujours rêvé, tel que je t'ai toujours aimé. Oh! +maintenant je puis le dire. + +--D'autant mieux, répondit Monte-Cristo, que le pauvre Edmond +n'aura pas longtemps à être aimé par vous. Le mort va rentrer dans +la tombe, le fantôme va rentrer dans la nuit. + +--Que dites-vous, Edmond? + +--Je dis que puisque vous l'ordonnez, Mercédès, il faut mourir. + +--Mourir! et qui est-ce qui dit cela? Qui parle de mourir? d'où +vous reviennent ces idées de mort? + +--Vous ne supposez pas qu'outragé publiquement, en face de toute +une salle, en présence de vos amis et de ceux de votre fils, +provoqué par un enfant qui se glorifiera de mon pardon comme d'une +victoire, vous ne supposez pas, dis-je, que j'aie un instant le +désir de vivre. Ce que j'ai le plus aimé après vous, Mercédès, +c'est moi-même, c'est-à -dire ma dignité, c'est-à -dire cette force +qui me rendait supérieur aux autres hommes; cette force, c'était +ma vie. D'un mot vous la brisez. Je meurs. + +--Mais ce duel n'aura pas lieu, Edmond, puisque vous pardonnez. + +--Il aura lieu, madame, dit solennellement Monte-Cristo, +seulement, au lieu du sang de votre fils, que devait boire la +terre, ce sera le mien qui coulera.» + +Mercédès poussa un grand cri et s'élança vers Monte-Cristo; mais +tout à coup elle s'arrêta. + +«Edmond, dit-elle, il y a un Dieu au-dessus de nous, puisque vous +vivez, puisque je vous ai revu, et je me fie à lui du plus profond +de mon coeur. En attendant son appui, je me repose sur votre +parole. Vous avez dit que mon fils vivrait; il vivra, n'est-ce +pas? + +--Il vivra, oui, madame», dit Monte-Cristo, étonné que, sans +autre exclamation, sans autre surprise, Mercédès eût accepté +l'héroïque sacrifice qu'il lui faisait. + +Mercédès tendit la main au comte. + +«Edmond, dit-elle, tandis que ses yeux se mouillaient de larmes en +regardant celui auquel elle adressait la parole, comme c'est beau +de votre part, comme c'est grand ce que vous venez de faire là , +comme c'est sublime d'avoir eu pitié d'une pauvre femme qui +s'offrait à vous avec toutes les chances contraires à ses +espérances! Hélas! je suis vieillie par les chagrins plus encore +que par l'âge, et je ne puis même plus rappeler à mon Edmond par +un sourire, par un regard, cette Mercédès qu'autrefois il a passé +tant d'heures à contempler. Ah! croyez-moi, Edmond, je vous ai dit +que, moi aussi, j'avais bien souffert; je vous le répète, cela est +bien lugubre de voir passer sa vie sans se rappeler une seule +joie, sans conserver une seule espérance, mais cela prouve que +tout n'est point fini sur la terre. Non! tout n'est pas fini, je +le sens à ce qui me reste encore dans le coeur. Oh! je vous le +répète, Edmond, c'est beau, c'est grand, c'est sublime de +pardonner comme vous venez de le faire! + +--Vous dites cela, Mercédès; et que diriez-vous donc si vous +saviez l'étendue du sacrifice que je vous fais? Supposez que le +Maître suprême, après avoir créé le monde, après avoir fertilisé +le chaos, se fût arrêté au tiers de la création pour épargner à un +ange les larmes que nos crimes devaient faire couler un jour de +ses yeux immortels; supposez qu'après avoir tout préparé, tout +pétri, tout fécondé, au moment d'admirer son oeuvre, Dieu ait +éteint le soleil et repoussé du pied le monde dans la nuit +éternelle, alors vous aurez une idée, ou plutôt non, non, vous ne +pourrez pas encore vous faire une idée de ce que je perds en +perdant la vie en ce moment.» + +Mercédès regarda le comte d'un air qui peignait à la fois son +étonnement, son admiration et sa reconnaissance. + +Monte-Cristo appuya son front sur ses mains brûlantes, comme si +son front ne pouvait plus porter seul le poids de ses pensées. + +«Edmond, dit Mercédès, je n'ai plus qu'un mot à vous dire.» + +Le comte sourit amèrement. + +«Edmond, continua-t-elle, vous verrez que si mon front est pâli, +que si mes yeux sont éteints, que si ma beauté est perdue, que si +Mercédès enfin ne ressemble plus à elle-même pour les traits du +visage, vous verrez que c'est toujours le même coeur!... Adieu +donc, Edmond; je n'ai plus rien à demander au Ciel... Je vous ai +revu aussi noble et aussi grand qu'autrefois. Adieu, Edmond... +adieu et merci!» + +Mais le comte ne répondit pas. + +Mercédès ouvrit la porte du cabinet, et elle avait disparu avant +qu'il fût revenu de la rêverie douloureuse et profonde où sa +vengeance perdue l'avait plongé. + +Une heure sonnait à l'horloge des Invalides quand la voiture qui +emportait Mme de Morcerf, en roulant sur le pavé des Champs-Élysées, +fit relever la tête au comte de Monte-Cristo. + +«Insensé, dit-il, le jour où j'avais résolu de me venger, de ne +pas m'être arraché le coeur!» + + + + +XC + +La rencontre. + + +Après le départ de Mercédès, tout retomba dans l'ombre chez +Monte-Cristo. Autour de lui et au-dedans de lui sa pensée s'arrêta; son +esprit énergique s'endormit comme fait le corps après une suprême +fatigue. + +«Quoi! se disait-il, tandis que la lampe et les bougies se +consumaient tristement et que les serviteurs attendaient avec +impatience dans l'antichambre; quoi! voilà l'édifice si lentement +préparé, élevé avec tant de peines et de soucis, écroulé d'un seul +coup, avec un seul mot, sous un souffle! Eh quoi! ce moi que je +croyais quelque chose, ce moi dont j'étais si fier, ce moi que +j'avais vu si petit dans les cachots du château d'If, et que +j'avais su rendre si grand, sera demain un peu de poussière! +Hélas! ce n'est point la mort du corps que je regrette: cette +destruction du principe vital n'est-elle point le repos où tout +tend, où tout malheureux aspire, ce calme de la matière après +lequel j'ai soupiré si longtemps, au-devant duquel je m'acheminais +par la route douloureuse de la faim, quand Faria est apparu dans +mon cachot? Qu'est-ce que la mort? Un degré de plus dans le calme +et deux peut-être dans le silence. Non, ce n'est donc pas +l'existence que je regrette, c'est la ruine de mes projets si +lentement élaborés, si laborieusement bâtis. La Providence, que +j'avais crue pour eux, était donc contre eux. Dieu ne voulait donc +pas qu'ils s'accomplissent! + +«Ce fardeau que j'ai soulevé, presque aussi pesant qu'un monde, et +que j'avais cru porter jusqu'au bout, était selon mon désir et non +selon ma force; selon ma volonté et non selon mon pouvoir, et il +me le faudra déposer à peine à moitié de ma course. Oh! je +redeviendrai donc fataliste, moi que quatorze ans de désespoir et +dix ans d'espérance avaient rendu providentiel. + +«Et tout cela, mon Dieu! parce que mon coeur, que je croyais mort, +n'était qu'engourdi; parce qu'il s'est réveillé, parce qu'il a +battu, parce que j'ai cédé à la douleur de ce battement soulevé du +fond de ma poitrine par la voix d'une femme! + +«Et cependant, continua le comte, s'abîmant de plus en plus dans +les prévisions de ce lendemain terrible qu'avait accepté Mercédès; +cependant il est impossible que cette femme, qui est un si noble +coeur, ait ainsi, par égoïsme, consenti à me laisser tuer, moi +plein de force et d'existence! Il est impossible qu'elle pousse à +ce point l'amour, ou plutôt le délire maternel! Il y a des vertus +dont l'exagération serait un crime. Non, elle aura imaginé quelque +scène pathétique, elle viendra se jeter entre les épées, et ce +sera ridicule sur le terrain, de sublime que c'était ici.» + +Et la rougeur de l'orgueil montait au front du comte. + +«Ridicule, répéta-t-il, et le ridicule rejaillira sur moi... Moi, +ridicule! Allons! j'aime encore mieux mourir.» + +Et à force de s'exagérer ainsi d'avance les mauvaises chances du +lendemain, auxquelles il s'était condamné en promettant à Mercédès +de laisser vivre son fils, le comte s'en vint à se dire: + +«Sottise, sottise, sottise! que faire ainsi de la générosité en se +plaçant comme un but inerte au bout du pistolet de ce jeune homme! +Jamais il ne croira que ma mort est un suicide, et cependant il +importe pour l'honneur de ma mémoire... (ce n'est point de la +vanité, n'est-ce pas, mon Dieu? mais bien un juste orgueil, voilà +tout), il importe pour l'honneur de ma mémoire que le monde sache +que j'ai consenti moi-même, par ma volonté, de mon libre arbitre, +à arrêter mon bras déjà levé pour frapper, et que de ce bras, si +puissamment armé contre les autres, je me suis frappé moi-même: il +le faut, je le ferai.» + +Et saisissant une plume, il tira un papier de l'armoire secrète de +son bureau, et traça au bas de ce papier, qui n'était autre chose +que son testament fait depuis son arrivée à Paris, une espèce de +codicille dans lequel il faisait comprendre sa mort aux gens les +moins clairvoyants. + +«Je fais cela, mon Dieu! dit-il les yeux levés au ciel, autant +pour votre honneur que pour le mien. Je me suis considéré, depuis +dix ans, ô mon Dieu! comme l'envoyé de votre vengeance, et il ne +faut pas que d'autres misérables que ce Morcerf, il ne faut pas +qu'un Danglars, un Villefort, il ne faut pas enfin que ce Morcerf +lui-même se figurent que le hasard les a débarrassés de leur +ennemi. Qu'ils sachent, au contraire, que la Providence, qui avait +déjà décrété leur punition, a été corrigée par la seule puissance +de ma volonté, que le châtiment évité dans ce monde les attend +dans l'autre, et qu'ils n'ont échangé le temps que contre +l'éternité.» + +Tandis qu'il flottait entre ces sombres incertitudes, mauvais rêve +de l'homme éveillé par la douleur, le jour vint blanchir les +vitres et éclairer sous ses mains le pâle papier azur sur lequel +il venait de tracer cette suprême justification de la Providence. + +Il était cinq heures du matin. + +Tout à coup un léger bruit parvint à son oreille. Monte-Cristo +crut avoir entendu quelque chose comme un soupir étouffé; il +tourna la tête, regarda autour de lui et ne vit personne. +Seulement le bruit se répéta assez distinct pour qu'au doute +succédât la certitude. + +Alors le comte se leva, ouvrit doucement la porte du salon, et sur +un fauteuil, les bras pendants, sa belle tête pâle inclinée en +arrière, il vit Haydée qui s'était placée en travers de la porte, +afin qu'il ne pût sortir sans la voir, mais que le sommeil, si +puissant contre la jeunesse, avait surprise après la fatigue d'une +si longue veille. + +Le bruit que la porte fit en s'ouvrant ne put tirer Haydée de son +sommeil. + +Monte-Cristo arrêta sur elle un regard plein de douceur et de +regret. + +«Elle s'est souvenue qu'elle avait un fils, dit-il, et moi, j'ai +oublié que j'avais une fille! + +Puis, secouant tristement la tête: + +«Pauvre Haydée! dit-elle, elle a voulu me voir, elle a voulu me +parler, elle a craint ou deviné quelque chose... Oh! je ne puis +partir sans lui dire adieu, je ne puis mourir sans la confier à +quelqu'un.» + +Et il regagna doucement sa place et écrivit au bas des premières +lignes: + +«Je lègue à Maximilien Morrel, capitaine de spahis et fils de mon +ancien patron, Pierre Morrel, armateur à Marseille, la somme de +vingt millions, dont une partie sera offerte par lui à sa soeur +Julie et à son beau-frère Emmanuel, s'il ne croit pas toutefois +que ce surplus de fortune doive nuire à leur bonheur. Ces vingt +millions sont enfouis dans ma grotte de Monte-Cristo, dont +Bertuccio sait le secret. + +«Si son coeur est libre et qu'il veuille épouser Haydée, fille +d'Ali, pacha de Janina, que j'ai élevée avec l'amour d'un père et +qui a eu pour moi la tendresse d'une fille, il accomplira, je ne +dirai point ma dernière volonté, mais mon dernier désir. + +«Le présent testament a déjà fait Haydée héritière du reste de ma +fortune, consistant en terres, rentes sur l'Angleterre, l'Autriche +et la Hollande, mobilier dans mes différents palais et maisons, et +qui, ces vingt millions prélevés, ainsi que les différents legs +faits à mes serviteurs, pourront monter encore à soixante +millions.» + +Il achevait d'écrire cette dernière ligne, lorsqu'un cri poussé +derrière lui, lui fit tomber la plume des mains. + +«Haydée, dit-il, vous avez lu?» + +En effet, la jeune femme, réveillée par le jour qui avait frappé +ses paupières, s'était levée et s'était approchée du comte sans +que ses pas légers, assourdis par le tapis, eussent été entendus. + +«Oh! mon seigneur, dit-elle en joignant les mains, pourquoi +écrivez-vous ainsi à une pareille heure? Pourquoi me léguez-vous +toute votre fortune, mon seigneur? Vous me quittez donc? + +--Je vais faire un voyage, cher ange, dit Monte-Cristo avec une +expression de mélancolie et de tendresse infinies, et s'il +m'arrivait malheur...» + +Le comte s'arrêta. + +«Eh bien?... demanda la jeune fille avec un accent d'autorité que +le comte ne lui connaissait point et qui le fit tressaillir. + +--Eh bien, s'il m'arrive malheur, reprit Monte-Cristo, je veux +que ma fille soit heureuse.» + +Haydée sourit tristement en secouant la tête. + +«Vous pensez à mourir, mon seigneur? dit-elle. + +--C'est une pensée salutaire, mon enfant, a dit le sage. + +--Eh bien, si vous mourez, dit-elle, léguez votre fortune à +d'autres, car, si vous mourez... je n'aurai plus besoin de rien.» + +Et prenant le papier, elle le déchira en quatre morceaux qu'elle +jeta au milieu du salon. Puis, cette énergie si peu habituelle à +une esclave ayant épuisé ses forces, elle tomba, non plus endormie +cette fois, mais évanouie sur le parquet. + +Monte-Cristo se pencha vers elle, la souleva entre ses bras; et, +voyant ce beau teint pâli, ces beaux yeux fermés, ce beau corps +inanimé et comme abandonné, l'idée lui vint pour la première fois +qu'elle l'aimait peut-être autrement que comme une fille aime son +père. + +«Hélas! murmura-t-il avec un profond découragement, j'aurais donc +encore pu être heureux!» + +Puis il porta Haydée jusqu'à son appartement, la remit, toujours +évanouie, aux mains de ses femmes; et, rentrant dans son cabinet, +qu'il ferma cette fois vivement sur lui, il recopia le testament +détruit. + +Comme il achevait, le bruit d'un cabriolet entrant dans la cour se +fit entendre. Monte-Cristo s'approcha de la fenêtre et vit +descendre Maximilien et Emmanuel. + +«Bon, dit-il, il était temps!» + +Et il cacheta son testament d'un triple cachet. + +Un instant après il entendit un bruit de pas dans le salon, et +alla ouvrir lui-même. Morrel parut sur le seuil. + +Il avait devancé l'heure de près de vingt minutes. + +«Je viens trop tôt peut-être, monsieur le comte dit-il, mais je +vous avoue franchement que je n'ai pu dormir une minute, et qu'il +en a été de même de toute la maison. J'avais besoin de vous voir +fort de votre courageuse assurance pour redevenir moi-même.» + +Monte-Cristo ne put tenir à cette preuve d'affection et ce ne fut +point la main qu'il tendit au jeune homme mais ses deux bras qu'il +lui ouvrit. + +«Morrel, lui dit-il d'une voix émue, c'est un beau jour pour moi +que celui où je me sens aimé d'un homme comme vous. Bonjour, +monsieur Emmanuel. Vous venez donc avec moi, Maximilien? + +--Pardieu! dit le jeune capitaine, en aviez-vous douté? + +--Mais cependant si j'avais tort... + +--Écoutez, je vous ai regardé hier pendant toute cette scène de +provocation, j'ai pensé à votre assurance toute cette nuit, et je +me suis dit que la justice devait être pour vous, ou qu'il n'y +avait plus aucun fond à faire sur le visage des hommes. + +--Cependant, Morrel, Albert est votre ami. + +--Une simple connaissance, comte. + +--Vous l'avez vu pour la première fois le jour même que vous +m'avez vu? + +--Oui, c'est vrai; que voulez-vous? il faut que vous me le +rappeliez pour que je m'en souvienne. + +--Merci, Morrel.» + +Puis, frappant un coup sur le timbre: + +«Tiens, dit-il à Ali qui apparut aussitôt, fais porter cela chez +mon notaire. C'est mon testament, Morrel. Moi mort, vous irez en +prendre connaissance. + +--Comment! s'écria Morrel, vous mort? + +--Eh! ne faut-il pas tout prévoir, cher ami? Mais qu'avez-vous +fait hier après m'avoir quitté? + +--J'ai été chez Tortoni, où, comme je m'y attendais, j'ai trouvé +Beauchamp et Château-Renaud. Je vous avoue que je les cherchais. + +--Pour quoi faire, puisque tout cela était convenu? + +--Écoutez, comte, l'affaire est grave, inévitable. + +--En doutiez-vous? + +--Non. L'offense a été publique, et chacun en parlait déjà . + +--Eh bien? + +--Eh bien, j'espérais faire changer les armes, substituer l'épée +au pistolet. Le pistolet est aveugle. + +--Avez-vous réussi? demanda vivement Monte-Cristo avec une +imperceptible lueur d'espoir. + +--Non, car on connaît votre force à l'épée. + +--Bah! qui m'a donc trahi? + +--Les maîtres d'armes que vous avez battus. + +--Et vous avez échoué? + +--Ils ont refusé positivement. + +--Morrel, dit le comte, m'avez-vous jamais vu tirer le pistolet? + +--Jamais. + +--Eh bien, nous avons le temps, regardez.» + +Monte-Cristo prit les pistolets qu'il tenait quand Mercédès était +entrée, et collant un as de trèfle contre la plaque, en quatre +coups il enleva successivement les quatre branches du trèfle. + +À chaque coup Morrel pâlissait. + +Il examina les balles avec lesquelles Monte-Cristo exécutait ce +tour de force, et il vit qu'elles n'étaient pas plus grosses que +des chevrotines. + +«C'est effrayant, dit-il; voyez donc, Emmanuel!» + +Puis, se retournant vers Monte-Cristo: + +«Comte, dit-il, au nom du Ciel, ne tuez pas Albert! le malheureux +a une mère! + +--C'est juste, dit Monte-Cristo, et, moi, je n'en ai pas.» + +Ces mots furent prononcés avec un ton qui fit frissonner Morrel. + +«Vous êtes l'offensé, comte. + +--Sans doute; qu'est-ce que cela veut dire? + +--Cela veut dire que vous tirez le premier. + +--Je tire le premier? + +--Oh! cela, je l'ai obtenu ou plutôt exigé; nous leur faisons +assez de concessions pour qu'ils nous fissent celles-là . + +--Et à combien de pas? + +--À vingt.» + +Un effrayant sourire passa sur les lèvres du comte. + +«Morrel, dit-il, n'oubliez pas ce que vous venez de voir. + +--Aussi, dit le jeune homme, je ne compte que sur votre émotion +pour sauver Albert. + +--Moi, ému? dit Monte-Cristo. + +--Ou sur votre générosité, mon ami; sûr de votre coup comme vous +l'êtes, je puis vous dire une chose qui serait ridicule si je la +disais à un autre. + +--Laquelle? + +--Cassez-lui un bras, blessez-le, mais ne le tuez pas. + +--Morrel, écoutez encore ceci, dit le comte, je n'ai pas besoin +d'être encouragé à ménager M. de Morcerf; M. de Morcerf, je vous +l'annonce d'avance, sera si bien ménagé qu'il reviendra +tranquillement avec ses deux amis tandis que moi... + +--Eh bien, vous? + +--Oh! c'est autre chose, on me rapportera, moi. + +--Allons donc! s'écria Maximilien hors de lui. + +--C'est comme je vous l'annonce, mon cher Morrel, M. de Morcerf +me tuera.» + +Morrel regarda le comte en homme qui ne comprend plus. + +«Que vous est-il donc arrivé depuis hier soir, comte? + +--Ce qui est arrivé à Brutus la veille de la bataille de +Philippes: j'ai vu un fantôme. + +--Et ce fantôme? + +--Ce fantôme, Morrel, m'a dit que j'avais assez vécu.» + +Maximilien et Emmanuel se regardèrent; Monte-Cristo tira sa +montre. + +«Partons, dit-il, il est sept heures cinq minutes, et +le rendez-vous est pour huit heures juste.» + +Une voiture attendait toute attelée; Monte-Cristo y monta avec ses +deux témoins. + +En traversant le corridor, Monte-Cristo s'était arrêté pour +écouter devant une porte, et Maximilien et Emmanuel, qui, par +discrétion, avaient fait quelques pas en avant, crurent entendre +répondre à un sanglot par un soupir. + +À huit heures sonnantes on était au rendez-vous. + +«Nous voici arrivés, dit Morrel en passant la tête par la +portière, et nous sommes les premiers. + +--Monsieur m'excusera, dit Baptistin qui avait suivi son maître +avec une terreur indicible, mais je crois apercevoir là -bas une +voiture sous les arbres. + +--En effet, dit Emmanuel, j'aperçois deux jeunes gens qui se +promènent et semblent attendre.» + +Monte-Cristo sauta légèrement en bas de sa calèche et donna la +main à Emmanuel et à Maximilien pour les aider à descendre. + +Maximilien retint la main du comte entre les siennes. + +«À la bonne heure, dit-il, voici une main comme j'aime la voir à +un homme dont la vie repose dans la bonté de sa cause.» + +Monte-Cristo tira Morrel, non pas à part, mais d'un pas ou deux en +arrière de son beau-frère. + +«Maximilien, lui demanda-t-il, avez-vous le coeur libre?» + +Morrel regarda Monte-Cristo avec étonnement. + +«Je ne vous demande pas une confidence, cher ami, je vous adresse +une simple question; répondez oui ou non, c'est tout ce que je +vous demande. + +--J'aime une jeune fille, comte. + +--Vous l'aimez beaucoup? + +--Plus que ma vie. + +--Allons, dit Monte-Cristo, voilà encore une espérance qui +m'échappe.» + +Puis, avec un soupir: + +«Pauvre Haydée! murmura-t-il. + +--En vérité, comte! s'écria Morrel, si je vous connaissais moins, +je vous croirais moins brave que vous n'êtes! + +--Parce que je pense à quelqu'un que je vais quitter, et que je +soupire! Allons donc, Morrel, est-ce à un soldat de se connaître +si mal en courage? est-ce que c'est la vie que je regrette? +Qu'est-ce que cela me fait à moi, qui ai passé vingt ans entre la +vie et la mort, de vivre ou de mourir? D'ailleurs, soyez +tranquille, Morrel, cette faiblesse, si c'en est une, est pour +vous seul. Je sais que le monde est un salon dont il faut sortir +poliment et honnêtement, c'est-à -dire en saluant et en payant ses +dettes de jeu. + +--À la bonne heure, dit Morrel, voilà qui est parler. À propos, +avez-vous apporté vos armes? + +--Moi! pour quoi faire? J'espère bien que ces messieurs auront +les leurs. + +--Je vais m'en informer, dit Morrel. + +--Oui, mais pas de négociations, vous m'entendez? + +--Oh! soyez tranquille.» + +Morrel s'avança vers Beauchamp et Château-Renaud. Ceux-ci, voyant +le mouvement de Maximilien, firent quelques pas au-devant de lui. + +Les trois jeunes gens se saluèrent, sinon avec affabilité, du +moins avec courtoisie. + +«Pardon, messieurs, dit Morrel, mais je n'aperçois pas +M. de Morcerf! + +--Ce matin, répondit Château-Renaud, il nous a fait prévenir +qu'il nous rejoindrait sur le terrain seulement. + +--Ah!» fit Morrel. + +Beauchamp tira sa montre. + +«Huit heures cinq minutes; il n'y a pas de temps de perdu, +monsieur Morrel, dit-il. + +--Oh! répondit Maximilien, ce n'est point dans cette intention +que je le disais. + +--D'ailleurs, interrompit Château-Renaud, voici une voiture.» + +En effet, une voiture s'avançait au grand trot par une des avenues +aboutissant au carrefour où l'on se trouvait. + +«Messieurs, dit Morrel, sans doute que vous vous êtes munis de +pistolets. M. de Monte-Cristo déclare renoncer au droit qu'il +avait de se servir des siens. + +--Nous avons prévu cette délicatesse de la part du comte, +monsieur Morrel, répondit Beauchamp, et j'ai apporté des armes, +que j'ai achetées il y a huit ou dix jours, croyant que j'en +aurais besoin pour une affaire pareille. Elles sont parfaitement +neuves et n'ont encore servi à personne. Voulez-vous les visiter? + +--Oh! monsieur Beauchamp, dit Morrel en s'inclinant, lorsque vous +m'assurez que M. de Morcerf ne connaît point ces armes, vous +pensez bien, n'est-ce pas, que votre parole me suffit? + +--Messieurs, dit Château-Renaud, ce n'était point Morcerf qui +nous arrivait dans cette voiture, c'était, ma foi! c'étaient Franz +et Debray.» + +En effet, les deux jeunes gens annoncés s'avancèrent. + +«Vous ici, messieurs! dit Château-Renaud en échangeant avec chacun +une poignée de main; et par quel hasard? + +--Parce que, dit Debray, Albert nous a fait prier ce matin, de +nous trouver sur le terrain.» + +Beauchamp et Château-Renaud se regardèrent d'un air étonné. + +«Messieurs, dit Morrel, je crois comprendre. + +--Voyons! + +--Hier, dans l'après-midi, j'ai reçu une lettre de M. de Morcerf, +qui me priait de me trouver à l'Opéra. + +--Et moi aussi, dit Debray. + +--Et moi aussi, dit Franz. + +--Et nous aussi, dirent Château-Renaud et Beauchamp. + +--Il voulait que vous fussiez présents à la provocation, dit +Morrel, il veut que vous soyez présents au combat. + +--Oui, dirent les jeunes gens, c'est cela, monsieur Maximilien; +et, selon toute probabilité, vous avez deviné juste. + +--Mais, avec tout cela, murmura Château-Renaud, Albert ne vient +pas; il est en retard de dix minutes. + +--Le voilà , dit Beauchamp, il est à cheval; tenez, il vient +ventre à terre suivi de son domestique. + +--Quelle imprudence, dit Château-Renaud, de venir à cheval pour +se battre au pistolet! Moi qui lui avais si bien fait la leçon! + +--Et puis, voyez, dit Beauchamp, avec un col à sa cravate, avec +un habit ouvert, avec un gilet blanc; que ne s'est-il fait tout de +suite dessiner une mouche sur l'estomac? ç'eût été plus simple et +plus tôt fini!» + +Pendant ce temps, Albert était arrivé à dix pas du groupe que +formaient les cinq jeunes gens; il arrêta son cheval, sauta à +terre, et jeta la bride au bras de son domestique. + +Albert s'approcha. Il était pâle, ses yeux étaient rougis et +gonflés. On voyait qu'il n'avait pas dormi une seconde de toute la +nuit. Il y avait, répandue sur toute sa physionomie, une nuance de +gravité triste qui ne lui était pas habituelle. + +«Merci, messieurs, dit-il, d'avoir bien voulu vous rendre à mon +invitation: croyez que je vous suis on ne peut plus reconnaissant +de cette marque d'amitié.» + +Morrel, à l'approche de Morcerf, avait fait une dizaine de pas en +arrière et se trouvait à l'écart. + +«Et à vous aussi, monsieur Morrel, dit Albert, mes remerciements +vous appartiennent. Approchez donc, vous n'êtes pas de trop. + +--Monsieur, dit Maximilien, vous ignorez peut-être que je suis le +témoin de M. de Monte-Cristo? + +--Je n'en étais pas sûr, mais je m'en doutais. Tant mieux, plus +il y aura d'hommes d'honneur ici, plus je serai satisfait. + +--Monsieur Morrel, dit Château-Renaud, vous pouvez annoncer à +M. le comte de Monte-Cristo que M. de Morcerf est arrivé, et que +nous nous tenons à sa disposition.» + +Morrel fit un mouvement pour s'acquitter de sa commission. +Beauchamp, en même temps, tirait la boîte de pistolets de la +voiture. + +«Attendez, messieurs, dit Albert, j'ai deux mots à dire à M. le +comte de Monte-Cristo. + +--En particulier? demanda Morrel. + +--Non, monsieur, devant tout le monde.» + +Les témoins d'Albert se regardèrent tout surpris; Franz et Debray +échangèrent quelques paroles à voix basse, et Morrel, joyeux de +cet incident inattendu, alla chercher le comte, qui se promenait +dans une contre-allée avec Emmanuel. + +«Que me veut-il? demanda Monte-Cristo. + +--Je l'ignore, mais il demande à vous parler. + +--Oh! dit Monte-Cristo, qu'il ne tente pas Dieu par quelque +nouvel outrage! + +--Je ne crois pas que ce soit son intention», dit Morrel. + +Le comte s'avança, accompagné de Maximilien et d'Emmanuel: son +visage calme et plein de sérénité faisait une étrange opposition +avec le visage bouleversé d'Albert, qui s'approchait, de son côté, +suivi des quatre jeunes gens. + +À trois pas l'un de l'autre, Albert et le comte s'arrêtèrent. + +«Messieurs, dit Albert, approchez-vous; je désire que pas un mot +de ce que je vais avoir l'honneur de dire à M. le comte de Monte-Cristo +ne soit perdu; car ce que je vais avoir l'honneur de lui +dire doit être répété par vous à qui voudra l'entendre, si étrange +que mon discours vous paraisse. + +--J'attends, monsieur, dit le comte. + +--Monsieur, dit Albert d'une voix tremblante d'abord, mais qui +s'assura de plus en plus; monsieur, je vous reprochais d'avoir +divulgué la conduite de M. de Morcerf en Épire; car, si coupable +que fût M. le comte de Morcerf, je ne croyais pas que ce fût vous +qui eussiez le droit de le punir. Mais aujourd'hui, monsieur, je +sais que ce droit vous est acquis. Ce n'est point la trahison de +Fernand Mondego envers Ali-Pacha qui me rend si prompt à vous +excuser, c'est la trahison du pécheur Fernand envers vous, ce sont +les malheurs inouïs qui ont été la suite de cette trahison. Aussi +je le dis, aussi je le proclame tout haut: oui, monsieur, vous +avez eu raison de vous venger de mon père, et moi, son fils, je +vous remercie de n'avoir pas fait plus!» + +La foudre, tombée au milieu des spectateurs de cette scène +inattendue, ne les eût pas plus étonnés que cette déclaration +d'Albert. + +Quant à Monte-Cristo, ses yeux s'étaient lentement levés au ciel +avec une expression de reconnaissance infinie, et il ne pouvait +assez admirer comment cette nature fougueuse d'Albert, dont il +avait assez connu le courage au milieu des bandits romains, +s'était tout à coup pliée à cette subite humiliation. Aussi +reconnut-il l'influence de Mercédès, et comprit-il comment ce +noble coeur ne s'était pas opposé au sacrifice qu'elle savait +d'avance devoir être inutile. + +«Maintenant, monsieur, dit Albert, si vous trouvez que les excuses +que je viens de vous faire sont suffisantes, votre main, je vous +prie. Après le mérite si rare de l'infaillibilité qui semble être +le vôtre, le premier de tous les mérites, à mon avis, est de +savoir avouer ses torts. Mais cet aveu me regarde seul. J'agissais +bien selon les hommes, mais vous, vous agissiez bien selon Dieu. +Un ange seul pouvait sauver l'un de nous de la mort et l'ange est +descendu du ciel, sinon pour faire de nous deux amis, hélas! la +fatalité rend la chose impossible, mais tout au moins deux hommes +qui s'estiment.» + +Monte-Cristo, l'oeil humide, la poitrine haletante, la bouche +entrouverte, tendit à Albert une main que celui-ci saisit et +pressa avec un sentiment qui ressemblait à un respectueux effroi. + +«Messieurs, dit-il, monsieur de Monte-Cristo veut bien agréer mes +excuses. J'avais agi précipitamment envers lui. La précipitation +est mauvaise conseillère: j'avais mal agi. Maintenant ma faute est +réparée. J'espère bien que le monde ne me tiendra point pour lâche +parce que j'ai fait ce que ma conscience m'a ordonné de faire. +Mais, en tout cas, si l'on se trompait sur mon compte, ajouta le +jeune homme en relevant la tête avec fierté et comme s'il +adressait un défi à ses amis et à ses ennemis, je tâcherais de +redresser les opinions. + +--Que s'est-il donc passé cette nuit? demanda Beauchamp à +Château-Renaud; il me semble que nous jouons ici un triste rôle. + +--En effet, ce qu'Albert vient de faire est bien misérable ou +bien beau, répondit le baron. + +--Ah! voyons, demanda Debray à Franz, qu'est-ce que cela veut +dire? Comment! le comte de Monte-Cristo déshonore M. de Morcerf, +et il a eu raison aux yeux de son fils! Mais, eussé-je dix Janina +dans ma famille, je ne me croirais obligé qu'à une chose, ce +serait de me battre dix fois.» + +Quant à Monte-Cristo, le front penché, les bras inertes, écrasé +sous le poids de vingt-quatre ans de souvenirs, il ne songeait ni +à Albert, ni à Beauchamp, ni à Château-Renaud, ni à personne de +ceux qui se trouvaient là : il songeait à cette courageuse femme +qui était venue lui demander la vie de son fils, à qui il avait +offert la sienne et qui venait de la sauver par l'aveu terrible +d'un secret de famille, capable de tuer à jamais chez ce jeune +homme le sentiment de la piété filiale. + +«Toujours la Providence! murmura-t-il: ah! c'est d'aujourd'hui +seulement que je suis bien certain d'être l'envoyé de Dieu!» + + + + +XCI + +La mère et le fils. + + +Le comte de Monte-Cristo salua les cinq jeunes gens avec un +sourire plein de mélancolie et de dignité, et remonta dans sa +voiture avec Maximilien et Emmanuel. + +Albert, Beauchamp et Château-Renaud restèrent seuls sur le champ +de bataille. + +Le jeune homme attacha sur ses deux témoins un regard qui, sans +être timide, semblait pourtant leur demander leur avis sur ce qui +venait de se passer. + +«Ma foi! mon cher ami, dit Beauchamp le premier, soit qu'il eût +plus de sensibilité, soit qu'il eût moins de dissimulation, +permettez-moi de vous féliciter: voilà un dénouement bien inespéré +à une bien désagréable affaire.» + +Albert resta muet et concentré dans sa rêverie. Château-Renaud se +contenta de battre sa botte avec sa canne flexible. + +«Ne partons-nous pas? dit-il après ce silence embarrassant. + +--Quand il vous plaira, répondit Beauchamp; laissez-moi seulement +le temps de complimenter M. de Morcerf; il a fait preuve +aujourd'hui d'une générosité si chevaleresque... si rare! + +--Oh! oui, dit Château-Renaud. + +--C'est magnifique, continua Beauchamp, de pouvoir conserver sur +soi-même un empire aussi grand! + +--Assurément: quant à moi, j'en eusse été incapable, dit +Château-Renaud avec une froideur des plus significatives. + +--Messieurs, interrompit Albert, je crois que vous n'avez pas +compris qu'entre M. de Monte-Cristo et moi il s'est passé quelque +chose de bien grave... + +--Si fait, si fait, dit aussitôt Beauchamp, mais tous nos badauds +ne seraient pas à portée de comprendre votre héroïsme, et, tôt ou +tard, vous vous verriez forcé de le leur expliquer plus +énergiquement qu'il ne convient à la santé de votre corps et à la +durée de votre vie. Voulez-vous que je vous donne un conseil +d'ami? Partez pour Naples, La Haye ou Saint-Pétersbourg, pays +calmes, où l'on est plus intelligent du point d'honneur que chez +nos cerveaux brûlés de Parisiens. Une fois là , faites pas mal de +mouches au pistolet, et infiniment de contres de quarte et de +contres de tierce; rendez-vous assez oublié pour revenir +paisiblement en France dans quelques années, ou assez respectable, +quant aux exercices académiques, pour conquérir votre +tranquillité. N'est-ce pas, monsieur de Château-Renaud, que j'ai +raison? + +--C'est parfaitement mon avis, dit le gentilhomme. Rien n'appelle +les duels sérieux comme un duel sans résultat. + +--Merci, messieurs, répondit Albert avec un froid sourire; je +suivrai votre conseil, non parce que vous me le donnez, mais parce +que mon intention était de quitter la France. Je vous remercie +également du service que vous m'avez rendu en me servant de +témoins. Il est bien profondément gravé dans mon coeur, puisque, +après les paroles que je viens d'entendre, je ne me souviens plus +que de lui.» + +Château-Renaud et Beauchamp se regardèrent. L'impression était la +même sur tous deux, et l'accent avec lequel Morcerf venait de +prononcer son remerciement était empreint d'une telle résolution, +que la position fût devenue embarrassante pour tous si la +conversation eût continué. + +«Adieu, Albert», fit tout à coup Beauchamp en tendant négligemment +la main au jeune homme, sans que celui-ci parût sortir de sa +léthargie. + +En effet, il ne répondit rien à l'offre de cette main. + +«Adieu», dit à son tour Château-Renaud, gardant à la main gauche +sa petite canne, et saluant de la main droite. + +Les lèvres d'Albert murmurèrent à peine: «Adieu!» Son regard était +plus explicite; il renfermait tout un poème de colères contenues, +de fiers dédains, de généreuse indignation. + +Lorsque ses deux témoins furent remontés en voiture, il garda +quelque temps sa pose immobile et mélancolique; puis soudain, +détachant son cheval du petit arbre autour duquel son domestique +avait noué le bridon, il sauta légèrement en selle, et reprit au +galop le chemin de Paris. Un quart d'heure après, il rentrait à +l'hôtel de la rue du Helder. + +En descendant de cheval, il lui sembla, derrière le rideau de la +chambre à coucher du comte, apercevoir le visage pâle de son père; +Albert détourna la tête avec un soupir et rentra dans son petit +pavillon. + +Arrivé là , il jeta un dernier regard sur toutes ces richesses qui +lui avaient fait la vie si douce et si heureuse depuis son +enfance; il regarda encore une fois ces tableaux, dont les figures +semblaient lui sourire, et dont les paysages parurent s'animer de +vivantes couleurs. + +Puis il enleva de son châssis de chêne le portrait de sa mère, +qu'il roula, laissant vide et noir le cadre d'or qui l'entourait. + +Puis il mit en ordre ses belles armes turques, ses beaux fusils +anglais, ses porcelaines japonaises, ses coupes montées, ses +bronzes artistiques, signés Feuchères ou Barye, visita les +armoires et plaça les clefs à chacune d'elles; jeta dans un tiroir +de son secrétaire qu'il laissa ouvert, tout l'argent de poche +qu'il avait sur lui, y joignit les mille bijoux de fantaisie qui +peuplaient ses coupes, ses écrins, ses étagères; fit un inventaire +exact et précis de tout, et plaça cet inventaire à l'endroit le +plus apparent d'une table, après avoir débarrassé cette table des +livres et des papiers qui l'encombraient. + +Au commencement de ce travail, son domestique malgré l'ordre que +lui avait donné Albert de le laisser seul, était entré dans sa +chambre. + +«Que voulez-vous? lui demanda Morcerf d'un accent plus triste que +courroucé. + +--Pardon, monsieur, dit le valet de chambre, monsieur m'avait +bien défendu de le déranger, c'est vrai mais M. le comte de +Morcerf m'a fait appeler. + +--Eh bien? demanda Albert. + +--Je n'ai pas voulu me rendre chez M. le comte sans prendre les +ordres de monsieur. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que M. le comte sait sans doute que j'ai accompagné +monsieur sur le terrain. + +--C'est probable, dit Albert. + +--Et s'il me fait demander, c'est sans doute pour m'interroger +sur ce qui s'est passé là -bas. Que dois-je répondre? + +--La vérité. + +--Alors je dirai que la rencontre n'a pas eu lieu! + +--Vous direz que j'ai fait des excuses à M. le comte +de Monte-Cristo, allez.» + +Le valet s'inclina et sortit. + +Albert s'était alors remis à son inventaire. + +Comme il terminait ce travail, le bruit de chevaux piétinant dans +la cour et des roues d'une voiture ébranlant les vitres attira son +attention, il s'approcha de la fenêtre, et vit son père monter +dans sa calèche et partir. + +À peine la porte de l'hôtel fut-elle refermée derrière le comte, +qu'Albert se dirigea vers l'appartement de sa mère, et comme +personne n'était là pour l'annoncer, il pénétra jusqu'à la chambre +de Mercédès, et, le coeur gonflé de ce qu'il voyait et de ce qu'il +devinait, il s'arrêta sur le seuil. + +Comme si la même âme eût animé ces deux corps, Mercédès faisait +chez elle ce qu'Albert venait de faire chez lui. Tout était mis en +ordre: les dentelles, les parures, les bijoux, le linge, l'argent, +allaient se ranger au fond des tiroirs, dont la comtesse +assemblait soigneusement les clefs. + +Albert vit tous ces préparatifs; il les comprit, et s'écriant: «Ma +mère!» il alla jeter ses bras au cou de Mercédès. + +Le peintre qui eût pu rendre l'expression de ces deux figures eût +fait certes un beau tableau. + +En effet, tout cet appareil d'une résolution énergique qui n'avait +point fait peur à Albert pour lui-même l'effrayait pour sa mère. + +«Que faites-vous donc? demanda-t-il. + +--Que faisiez-vous? répondit-elle. + +--Ô ma mère! s'écria Albert, ému au point de ne pouvoir parler, +il n'est point de vous comme de moi! Non, vous ne pouvez pas avoir +résolu ce que j'ai décidé, car je viens vous prévenir que je dis +adieu à votre maison, et... et à vous. + +--Moi aussi, Albert, répondit Mercédès; moi aussi, je pars. +J'avais compté, je l'avoue, que mon fils m'accompagnerait; me +suis-je trompée? + +--Ma mère, dit Albert avec fermeté, je ne puis vous faire +partager le sort que je me destine: il faut que je vive désormais +sans nom et sans fortune; il faut, pour commencer l'apprentissage +de cette rude existence, que j'emprunte à un ami le pain que je +mangerai d'ici au moment où j'en gagnerai d'autre. Ainsi, ma bonne +mère, je vais de ce pas chez Franz le prier de me prêter la petite +somme que j'ai calculé m'être nécessaire. + +--Toi, mon pauvre enfant! s'écria Mercédès; toi souffrir de la +misère, souffrir de la faim! Oh! ne dis pas cela, tu briseras +toutes mes résolutions. + +--Mais non pas les miennes, ma mère, répondit Albert. Je suis +jeune, je suis fort, je crois que je suis brave, et depuis hier +j'ai appris ce que peut la volonté. Hélas! ma mère, il y a des +gens qui ont tant souffert, et qui non seulement ne sont pas morts +mais qui encore ont édifié une nouvelle fortune sur la ruine de +toutes les promesses de bonheur que le ciel leur avait faites, sur +les débris de toutes les espérances que Dieu leur avait données! +J'ai appris cela, ma mère, j'ai vu ces hommes; je sais que du fond +de l'abîme où les avait plongés leur ennemi, ils se sont relevés +avec tant de vigueur et de gloire, qu'ils ont dominé leur ancien +vainqueur et l'ont précipité à son tour. Non, ma mère, non; j'ai +rompu, à partir d'aujourd'hui, avec le passé et je n'en accepte +plus rien, pas même mon nom, parce que, vous le comprenez, vous, +n'est-ce pas, ma mère? votre fils ne peut porter le nom d'un homme +qui doit rougir devant un autre homme! + +--Albert, mon enfant, dit Mercédès, si j'avais eu un coeur plus +fort, c'est là le conseil que je t'eusse donné; ta conscience a +parlé quand ma voix éteinte se taisait; écoute ta conscience, mon +fils. Tu avais des amis, Albert, romps momentanément avec eux, mais +ne désespère pas, au nom de ta mère! La vie est belle encore à ton +âge, mon cher Albert, car à peine as-tu vingt-deux ans; et comme à +un coeur aussi pur que le tien il faut un nom sans tache, prends +celui de mon père: il s'appelait Herrera. Je te connais, mon +Albert; quelque carrière que tu suives, tu rendras en peu de temps +ce nom illustre. Alors, mon ami, reparais dans le monde plus +brillant encore de tes malheurs passés; et si cela ne doit pas +être ainsi, malgré toutes mes prévisions, laisse-moi du moins cet +espoir, à moi qui n'aurai plus que cette seule pensée, à moi qui +n'ai plus d'avenir, et pour qui la tombe commence au seuil de +cette maison. + +--Je ferai selon vos désirs, ma mère, dit le jeune homme; oui, je +partage votre espoir: la colère du ciel ne nous poursuivra pas, +vous si pure, moi si innocent. Mais puisque nous sommes résolus, +agissons promptement. M. de Morcerf a quitté l'hôtel voilà une +demi-heure à peu près; l'occasion, comme vous le voyez, est +favorable pour éviter le bruit et l'explication. + +--Je vous attends, mon fils», dit Mercédès. + +Albert courut aussitôt jusqu'au boulevard, d'où il ramena un +fiacre qui devait les conduire hors de l'hôtel, il se rappelait +certaine petite maison garnie dans la rue des Saints-Pères, où sa +mère trouverait un logement modeste, mais décent; il revint donc +chercher la comtesse. + +Au moment où le fiacre s'arrêta devant la porte, et comme Albert +en descendait, un homme s'approcha de lui et lui remit une lettre. + +Albert reconnut l'intendant. + +«Du comte», dit Bertuccio. + +Albert prit la lettre, l'ouvrit, la lut. + +Après l'avoir lue, il chercha des yeux Bertuccio, mais, pendant +que le jeune homme lisait, Bertuccio avait disparu. + +Alors Albert, les larmes aux yeux, la poitrine toute gonflée +d'émotion, rentra chez Mercédès, et, sans prononcer une parole, +lui présenta la lettre. + +Mercédès lut: + +«Albert, + +«En vous montrant que j'ai pénétré le projet auquel vous êtes sur +le point de vous abandonner, je crois vous montrer aussi que je +comprends la délicatesse. Vous voilà libre, vous quittez l'hôtel +du comte, et vous allez retirer chez vous votre mère, libre comme +vous; mais, réfléchissez-y, Albert, vous lui devez plus que vous ne +pouvez lui payer, pauvre noble coeur que vous êtes. Gardez pour vous +la lutte, réclamez pour vous la souffrance, mais épargnez-lui cette +première misère qui accompagnera inévitablement vos premiers +efforts; car elle ne mérite pas même le reflet du malheur qui la +frappe aujourd'hui, et la Providence ne veut pas que l'innocent +paie pour le coupable. + +«Je sais que vous allez quitter tous deux la maison de la rue du +Helder sans rien emporter. Comment je l'ai appris, ne cherchez +point à le découvrir. Je le sais: voilà tout. + +«Écoutez, Albert. + +«Il y a vingt-quatre ans, je revenais bien joyeux et bien fier +dans ma patrie. J'avais une fiancée, Albert, une sainte jeune +fille que j'adorais, et je rapportais à ma fiancée cent cinquante +louis amassés péniblement par un travail sans relâche. Cet argent +était pour elle, je le lui destinais, et sachant combien la mer +est perfide, j'avais enterré notre trésor dans le petit jardin de +la maison que mon père habitait à Marseille, sur les Allées de +Meilhan. + +«Votre mère, Albert, connaît bien cette pauvre chère maison. + +«Dernièrement, en venant à Paris, j'ai passé par Marseille. Je +suis allé voir cette maison aux douloureux souvenirs; et le soir, +une bêche à la main, j'ai sondé le coin où j'avais enfoui mon +trésor. La cassette de fer était encore à la même place, personne +n'y avait touché; elle est dans l'angle qu'un beau figuier, planté +par mon père le jour de ma naissance, couvre de son ombre. + +«Eh bien, Albert, cet argent qui autrefois devait aider à la vie +et à la tranquillité de cette femme que j'adorais, voilà +qu'aujourd'hui, par un hasard étrange et douloureux, il a retrouvé +le même emploi. Oh! comprenez bien ma pensée, à moi qui pourrais +offrir des millions à cette pauvre femme, et qui lui rends +seulement le morceau de pain noir oublié sous mon pauvre toit +depuis le jour où j'ai été séparé de celle que j'aimais. + +«Vous êtes un homme généreux, Albert, mais peut-être êtes-vous +néanmoins aveuglé par la fierté ou par le ressentiment; si vous me +refusez, si vous demandez à un autre ce que j'ai le droit de vous +offrir, je dirai qu'il est peu généreux à vous de refuser la vie +de votre mère offerte par un homme dont votre père a fait mourir +le père dans les horreurs de la faim et du désespoir.» + +Cette lecture finie, Albert demeura pâle et immobile en attendant +ce que déciderait sa mère. + +Mercédès leva au ciel un regard d'une ineffable expression. + +«J'accepte, dit-elle; il a le droit de payer la dot que +j'apporterai dans un couvent!» + +Et, mettant la lettre sur son coeur, elle prit le bras de son +fils, et d'un pas plus ferme qu'elle ne s'y attendait peut-être +elle-même, elle prit le chemin de l'escalier. + + + + +XCII + +Le suicide. + + +Cependant Monte-Cristo, lui aussi, était rentré en ville avec +Emmanuel et Maximilien. + +Le retour fut gai. Emmanuel ne dissimulait pas sa joie d'avoir vu +succéder la paix à la guerre, et avouait hautement ses goûts +philanthropiques. Morrel, dans un coin de la voiture, laissait la +gaieté de son beau-frère s'évaporer en paroles, et gardait pour +lui une joie tout aussi sincère, mais qui brillait seulement dans +ses regards. + +À la barrière du Trône, on rencontra Bertuccio: il attendait là , +immobile comme une sentinelle à son poste. + +Monte-Cristo passa la tête par la portière, échangea avec lui +quelques paroles à voix basse, et l'intendant disparut. + +«Monsieur le comte, dit Emmanuel en arrivant à la hauteur de la +place Royale, faites-moi jeter, je vous prie, à ma porte, afin que +ma femme ne puisse avoir un seul moment d'inquiétude ni pour vous +ni pour moi. + +--S'il n'était ridicule d'aller faire montre de son triomphe, dit +Morrel, j'inviterais M. le comte à entrer chez nous, mais M. le +comte aussi a sans doute des coeurs tremblants à rassurer. Nous +voici arrivés, Emmanuel, saluons notre ami, et laissons-le +continuer son chemin. + +--Un moment, dit Monte-Cristo, ne me privez pas ainsi d'un seul +coup de mes deux compagnons; rentrez auprès de votre charmante +femme, à laquelle je vous charge de présenter tous mes +compliments, et accompagnez-moi jusqu'aux Champs-Élysées, Morrel. + +--À merveille, dit Maximilien, d'autant plus que j'ai affaire +dans votre quartier, comte. + +--T'attendra-t-on pour déjeuner? demanda Emmanuel. + +--Non», dit le jeune homme. + +La portière se referma, la voiture continua sa route. + +«Voyez comme je vous ai porté bonheur, dit Morrel lorsqu'il fut +seul avec le comte. N'y avez-vous pas pensé? + +--Si fait, dit Monte-Cristo, voilà pourquoi je voudrais toujours +vous tenir près de moi. + +--C'est miraculeux! continua Morrel, répondant à sa propre +pensée. + +--Quoi donc? dit Monte-Cristo. + +--Ce qui vient de se passer. + +--Oui, répondit le comte avec un sourire; vous avez dit le mot, +Morrel, c'est miraculeux! + +--Car enfin, reprit Morrel, Albert est brave. + +--Très brave, dit Monte-Cristo, je l'ai vu dormir le poignard +suspendu sur sa tête. + +--Et, moi, je sais qu'il s'est battu deux fois, et très bien +battu, dit Morrel; conciliez donc cela avec la conduite de ce +matin. + +--Votre influence, toujours, reprit en souriant Monte-Cristo. + +--C'est heureux pour Albert qu'il ne soit point soldat, dit +Morrel. + +--Pourquoi cela? + +--Des excuses sur le terrain! fit le jeune capitaine en secouant +la tête. + +--Allons, dit le comte avec douceur, n'allez-vous point tomber +dans les préjugés des hommes ordinaires, Morrel? Ne conviendrez-vous +pas que puisque Albert est brave, il ne peut être lâche; +qu'il faut qu'il ait eu quelque raison d'agir comme il l'a fait ce +matin, et que partant sa conduite est plutôt héroïque qu'autre +chose? + +--Sans doute, sans doute, répondit Morrel, mais je dirai comme +l'Espagnol: il a été moins brave aujourd'hui qu'hier. + +--Vous déjeunez avec moi, n'est-ce pas, Morrel? dit le comte pour +couper court à la conversation. + +--Non pas, je vous quitte à dix heures. + +--Votre rendez-vous était donc pour déjeuner?» + +Morrel sourit et secoua la tête. + +«Mais, enfin, faut-il toujours que vous déjeuniez quelque part? + +--Cependant, si je n'ai pas faim? dit le jeune homme. + +--Oh! fit le comte, je ne connais que deux sentiments qui coupent +ainsi l'appétit: la douleur (et comme heureusement je vous vois +très gai, ce n'est point cela) et l'amour. Or, d'après ce que vous +m'avez dit à propos de votre coeur, il m'est permis de croire... + +--Ma foi, comte, répliqua gaiement Morrel, je ne dis pas non. + +--Et vous ne me contez pas cela, Maximilien? reprit le comte d'un +ton si vif, que l'on voyait tout l'intérêt qu'il eût pris à +connaître ce secret. + +--Je vous ai montré ce matin que j'avais un coeur, n'est-ce pas, +comte?» + +Pour toute réponse Monte-Cristo tendit la main au jeune homme. + +«Eh bien, continua celui-ci, depuis que ce coeur n'est plus avec +vous au bois de Vincennes, il est autre part où je vais le +retrouver. + +--Allez, dit lentement le comte, allez, cher ami, mais par grâce, +si vous éprouviez quelque obstacle, rappelez-vous que j'ai quelque +pouvoir en ce monde, que je suis heureux d'employer ce pouvoir au +profit des gens que j'aime, et que je vous aime, vous, Morrel. + +--Bien, dit le jeune homme, je m'en souviendrai comme les enfants +égoïstes se souviennent de leurs parents quand ils ont besoin +d'eux. Quand j'aurai besoin de vous, et peut-être ce moment +viendra-t-il, je m'adresserai à vous, comte. + +--Bien, je retiens votre parole. Adieu donc. + +--Au revoir.» + +On était arrivé à la porte de la maison des Champs-Élysées, +Monte-Cristo ouvrit la portière. Morrel sauta sur le pavé. + +Bertuccio attendait sur le perron. + +Morrel disparut par l'avenue de Marigny et Monte-Cristo marcha +vivement au-devant de Bertuccio. + +«Eh bien? demanda-t-il. + +--Eh bien, répondit l'intendant, elle va quitter sa maison. + +--Et son fils? + +--Florentin, son valet de chambre, pense qu'il en va faire +autant. + +--Venez.» + +Monte-Cristo emmena Bertuccio dans son cabinet, écrivit la lettre +que nous avons vue, et la remit à l'intendant. + +«Allez, dit-il, et faites diligence; à propos, faites prévenir +Haydée que je suis rentré. + +--Me voilà », dit la jeune fille, qui, au bruit de la voiture, +était déjà descendue, et dont le visage rayonnait de joie en +revoyant le comte sain et sauf. + +Bertuccio sortit. + +Tous les transports d'une fille revoyant un père chéri, tous les +délires d'une maîtresse revoyant un amant adoré, Haydée les +éprouva pendant les premiers instants de ce retour attendu par +elle avec tant d'impatience. + +Certes, pour être moins expansive, la joie de Monte-Cristo n'était +pas moins grande; la joie pour les coeurs qui ont longtemps +souffert est pareille à la rosée pour les terres desséchées par le +soleil; coeur et terre absorbent cette pluie bienfaisante qui +tombe sur eux, et rien n'en apparaît au-dehors. Depuis quelques +jours, Monte-Cristo comprenait une chose que depuis longtemps il +n'osait plus croire, c'est qu'il y avait deux Mercédès au monde, +c'est qu'il pouvait encore être heureux. + +Son oeil ardent de bonheur se plongeait avidement dans les regards +humides d'Haydée, quand tout à coup la porte s'ouvrit. Le comte +fronça le sourcil. + +«M. de Morcerf!» dit Baptistin, comme si ce mot seul renfermait +son excuse. + +En effet, le visage du comte s'éclaira. + +«Lequel, demanda-t-il, le vicomte ou le comte? + +--Le comte. + +--Mon Dieu! s'écria Haydée, n'est-ce donc point fini encore? + +--Je ne sais si c'est fini, mon enfant bien-aimée, dit Monte-Cristo +en prenant les mains de la jeune fille, mais ce que je +sais, c'est que tu n'as rien à craindre. + +--Oh! c'est cependant le misérable... + +--Cet homme ne peut rien sur moi, Haydée, dit Monte-Cristo; c'est +quand j'avais affaire à son fils qu'il fallait craindre. + +--Aussi, ce que j'ai souffert, dit la jeune fille, tu ne le +sauras jamais, mon seigneur.» + +Monte-Cristo sourit. + +«Par la tombe de mon père! dit Monte-Cristo en étendant la main +sur la tête de la jeune fille, je te jure que s'il arrive malheur, +ce ne sera point à moi. + +--Je te crois, mon seigneur, comme si Dieu me parlait», dit la +jeune fille en présentant son front au comte. + +Monte-Cristo déposa sur ce front si pur et si beau un baiser qui +fit battre à la fois deux coeurs, l'un avec violence, l'autre +sourdement. + +«Oh! mon Dieu! murmura le comte, permettriez-vous donc que je +puisse aimer encore!... Faites entrer M. le comte de Morcerf au +salon», dit-il à Baptistin, tout en conduisant la belle Grecque +vers un escalier dérobé. + +Un mot d'explication sur cette visite, attendue peut-être de +Monte-Cristo, mais inattendue sans doute pour nos lecteurs. + +Tandis que Mercédès, comme nous l'avons dit, faisait chez elle +l'espèce d'inventaire qu'Albert avait fait chez lui; tandis +qu'elle classait ses bijoux, fermait ses tiroirs, réunissait ses +clefs, afin de laisser toutes choses dans un ordre parfait, elle +ne s'était pas aperçue qu'une tête pâle et sinistre était venue +apparaître au vitrage d'une porte qui laissait entrer le jour dans +le corridor; de là , non seulement on pouvait voir, mais on pouvait +entendre. Celui qui regardait ainsi, selon toute probabilité, sans +être vu ni entendu, vit donc et entendit donc tout ce qui se +passait chez Mme de Morcerf. + +De cette porte vitrée, l'homme au visage pâle se transporta dans +la chambre à coucher du comte de Morcerf, et, arrivé là , souleva +d'une main contractée le rideau d'une fenêtre donnant sur la cour. +Il resta là dix minutes ainsi immobile, muet, écoutant les +battements de son propre coeur. Pour lui c'était bien long, dix +minutes. + +Ce fut alors qu'Albert, revenant de son rendez-vous, aperçut son +père, qui guettait son retour derrière un rideau et détourna la +tête. + +L'oeil du comte se dilata: il savait que l'insulte d'Albert à +Monte-Cristo avait été terrible, qu'une pareille insulte, dans +tous les pays du monde, entraînait un duel à mort. Or, Albert +rentrait sain et sauf, donc le comte était vengé. + +Un éclair de joie indicible illumina ce visage lugubre, comme fait +un dernier rayon de soleil avant de se perdre dans les nuages qui +semblent moins sa couche que son tombeau. + +Mais, nous l'avons dit, il attendit en vain que le jeune homme +montât à son appartement pour lui rendre compte de son triomphe. +Que son fils, avant de combattre, n'ait pas voulu voir le père +dont il allait venger l'honneur, cela se comprend; mais, l'honneur +du père vengé, pourquoi ce fils ne venait-il point se jeter dans +ses bras? + +Ce fut alors que le comte, ne pouvant voir Albert, envoya chercher +son domestique. On sait qu'Albert l'avait autorisé à ne rien +cacher au comte. + +Dix minutes après on vit apparaître sur le perron le général de +Morcerf, vêtu d'une redingote noire, ayant un col militaire, un +pantalon noir, des gants noirs. Il avait donné, à ce qu'il paraît, +des ordres antérieurs; car, à peine eut-il touché le dernier degré +du perron, que sa voiture tout attelée sortit de la remise et vint +s'arrêter devant lui. + +Son valet de chambre vint alors jeter dans la voiture un caban +militaire, raidi par les deux épées qu'il enveloppait; puis +fermant la portière, il s'assit près du cocher. + +Le cocher se pencha devant la calèche pour demander l'ordre: + +«Aux Champs-Élysées, dit le général, chez le comte de Monte-Cristo. Vite!» + +Les chevaux bondirent sous le coup de fouet qui les enveloppa; +cinq minutes après, ils s'arrêtèrent devant la maison du comte. + +M. de Morcerf ouvrit lui-même la portière, et, la voiture roulant +encore, il sauta comme un jeune homme dans la contre-allée, sonna +et disparut dans la porte béante avec son domestique. + +Une seconde après, Baptistin annonçait à M. de Monte-Cristo le +comte de Morcerf, et Monte-Cristo, reconduisant Haydée, donna +l'ordre qu'on fît entrer le comte de Morcerf dans le salon. + +Le général arpentait pour la troisième fois le salon dans toute sa +longueur, lorsqu'en se retournant il aperçut Monte-Cristo debout +sur le seuil. + +«Eh! c'est monsieur de Morcerf, dit tranquillement Monte-Cristo; +je croyais avoir mal entendu. + +--Oui c'est moi-même, dit le comte avec une effroyable +contraction des lèvres qui l'empêchait d'articuler nettement. + +--Il ne me reste donc qu'à savoir maintenant, dit Monte-Cristo, +la cause qui me procure le plaisir de voir monsieur le comte de +Morcerf de si bonne heure. + +--Vous avez eu ce matin une rencontre avec mon fils, monsieur? +dit le général. + +--Vous savez cela? répondit le comte. + +--Et je sais aussi que mon fils avait de bonnes raisons pour +désirer se battre contre vous et faire tout ce qu'il pourrait pour +vous tuer. + +--En effet, monsieur, il en avait de fort bonnes! mais vous voyez +que, malgré ces raisons-là , il ne m'a pas tué, et même qu'il ne +s'est pas battu. + +--Et cependant il vous regardait comme la cause du déshonneur de +son père, comme la cause de la ruine effroyable qui, en ce moment-ci, +accable ma maison. + +--C'est vrai, monsieur, dit Monte-Cristo avec son calme terrible; +cause secondaire, par exemple, et non principale. + +--Sans doute vous lui avez fait quelque excuse ou donné quelque +explication? + +--Je ne lui ai donné aucune explication, et c'est lui qui m'a +fait des excuses. + +--Mais à quoi attribuez-vous cette conduite? + +--À la conviction, probablement, qu'il y avait dans tout ceci un +homme plus coupable que moi. + +--Et quel était cet homme? + +--Son père. + +--Soit, dit le comte en pâlissant; mais vous savez que le +coupable n'aime pas à s'entendre convaincre de culpabilité. + +--Je sais... Aussi je m'attendais à ce qui arrive en ce moment. + +--Vous vous attendiez à ce que mon fils fût un lâche! s'écria le +comte. + +--M. Albert de Morcerf n'est point un lâche, dit Monte-Cristo. + +--Un homme qui tient à la main une épée, un homme qui, à la +portée de cette épée, tient un ennemi mortel, cet homme, s'il ne +se bat pas, est un lâche! Que n'est-il ici pour que je le lui +dise! + +--Monsieur, répondit froidement Monte-Cristo, je ne présume pas +que vous soyez venu me trouver pour me conter vos petites affaires +de famille. Allez dire cela à M. Albert, peut-être saura-t-il que +vous répondre. + +--Oh! non, non, répliqua le général avec un sourire aussitôt +disparu qu'éclos, non, vous avez raison, je ne suis pas venu pour +cela! Je suis venu pour vous dire que, moi aussi, je vous regarde +comme mon ennemi! Je suis venu pour vous dire que je vous hais +d'instinct! qu'il me semble que je vous ai toujours connu, +toujours haï! Et qu'enfin, puisque les jeunes gens de ce siècle ne +se battent plus, c'est à nous de nous battre... Est-ce votre avis, +monsieur? + +--Parfaitement. Aussi, quand je vous ai dit que j'avais prévu ce +qui m'arrivait, c'est de l'honneur de votre visite que je voulais +parler. + +--Tant mieux... vos préparatifs sont faits, alors? + +--Ils le sont toujours, monsieur. + +--Vous savez que nous nous battrons jusqu'à la mort de l'un de +nous deux? dit le général, les dents serrées par la rage. + +--Jusqu'à la mort de l'un de nous deux, répéta le comte de Monte-Cristo +en faisant un léger mouvement de tête de haut en bas. + +--Partons alors, nous n'avons pas besoin de témoins. + +--En effet, dit Monte-Cristo, c'est inutile, nous nous +connaissons si bien! + +--Au contraire, dit le comte, c'est que nous ne nous connaissons +pas. + +--Bah! dit Monte-Cristo avec le même flegme désespérant, voyons +un peu. N'êtes-vous pas le soldat Fernand qui a déserté la veille +de la bataille de Waterloo? N'êtes-vous pas le lieutenant Fernand +qui a servi de guide et d'espion à l'armée française en Espagne? +N'êtes-vous pas le colonel Fernand qui a trahi, vendu, assassiné +son bienfaiteur Ali? Et tous ces Fernand-là réunis n'ont-ils pas +fait le lieutenant général comte de Morcerf, pair de France? + +--Oh! s'écria le général, frappé par ces paroles comme par un fer +rouge; oh! misérable, qui me reproches ma honte au moment peut-être +où tu vas me tuer, non, je n'ai point dit que je t'étais +inconnu; je sais bien, démon, que tu as pénétré dans la nuit du +passé, et que tu y as lu, à la lueur de quel flambeau, je +l'ignorais, chaque page de ma vie! mais peut-être y a-t-il encore +plus d'honneur en moi, dans mon opprobre, qu'en toi sous tes +dehors pompeux. Non, non, je te suis connu, je le sais, mais c'est +toi que je ne connais pas, aventurier cousu d'or et de pierreries! +Tu t'es fait appeler à Paris le comte de Monte-Cristo; en Italie, +Simbad le Marin; à Malte, que sais-je? moi, je l'ai oublié. Mais +c'est ton nom réel que je te demande, c'est ton vrai nom que je +veux savoir, au milieu de tes cent noms, afin que je le prononce +sur le terrain du combat au moment où je t'enfoncerai mon épée +dans le coeur.» + +Le comte de Monte-Cristo pâlit d'une façon terrible; son oeil +fauve s'embrasa d'un feu dévorant; il fit un bond vers le cabinet +attenant à sa chambre, et en moins d'une seconde, arrachant sa +cravate, sa redingote et son gilet, il endossa une petite veste de +marin et se coiffa d'un chapeau de matelot, sous lequel se +déroulèrent ses longs cheveux noirs. + +Il revint ainsi, effrayant, implacable, marchant les bras croisés +au-devant du général, qui n'avait rien compris à sa disparition, +qui l'attendait, et qui, sentant ses dents claquer et ses jambes +se dérober sous lui, recula d'un pas et ne s'arrêta qu'en trouvant +sur une table un point d'appui pour sa main crispée. + +«Fernand! lui cria-t-il, de mes cent noms, je n'aurais besoin de +t'en dire qu'un seul pour te foudroyer; mais ce nom, tu le +devines, n'est-ce pas? ou plutôt tu te le rappelles? car, malgré +tous mes chagrins, toutes mes tortures, je te montre aujourd'hui +un visage que le bonheur de la vengeance rajeunit, un visage que +tu dois avoir vu bien souvent dans tes rêves depuis ton mariage... +avec Mercédès, ma fiancée!» + +Le général, la tête renversée en arrière, les mains étendues, le +regard fixe, dévora en silence ce terrible spectacle; puis, allant +chercher la muraille comme point d'appui, il s'y glissa lentement +jusqu'à la porte par laquelle il sortit à reculons, en laissant +échapper ce seul cri lugubre, lamentable, déchirant: + +«Edmond Dantès!» + +Puis, avec des soupirs qui n'avaient rien d'humain, il se traîna +jusqu'au péristyle de la maison, traversa la cour en homme ivre, +et tomba dans les bras de son valet de chambre en murmurant +seulement d'une voix inintelligible: + +«À l'hôtel! à l'hôtel!» + +En chemin, l'air frais et la honte que lui causait l'attention de +ses gens le remirent en état d'assembler ses idées; mais le trajet +fut court, et, à mesure qu'il se rapprochait de chez lui, le comte +sentait se renouveler toutes ses douleurs. + +À quelques pas de la maison, le comte fit arrêter et descendit. La +porte de l'hôtel était toute grande ouverte; un fiacre, tout +surpris d'être appelé dans cette magnifique demeure, stationnait +au milieu de la cour; le comte regarda ce fiacre avec effroi, mais +sans oser interroger personne, et s'élança dans son appartement. + +Deux personnes descendaient l'escalier, il n'eut que le temps de +se jeter dans un cabinet pour les éviter. + +C'était Mercédès, appuyée au bras de son fils, qui tous deux +quittaient l'hôtel. + +Ils passèrent à deux lignes du malheureux, qui, caché derrière la +portière de damas, fut effleuré en quelque sorte par la robe de +soie de Mercédès, et qui sentit à son visage la tiède haleine de +ces paroles prononcées par son fils: + +«Du courage, ma mère! Venez, venez, nous ne sommes plus ici chez +nous.» + +Les paroles s'éteignirent, les pas s'éloignèrent. + +Le général se redressa, suspendu par ses mains crispées au rideau +de damas; il comprimait le plus horrible sanglot qui fût jamais +sorti de la poitrine d'un père, abandonné à la fois par sa femme +et par son fils... + +Bientôt il entendit claquer la portière en fer du fiacre, puis la +voix du cocher, puis le roulement de la lourde machine ébranla les +vitres; alors il s'élança dans sa chambre à coucher pour voir +encore une fois tout ce qu'il avait aimé dans le monde; mais le +fiacre partit sans que la tête de Mercédès ou celle d'Albert eût +paru à la portière, pour donner à la maison solitaire, pour donner +au père et à l'époux abandonné le dernier regard, l'adieu et le +regret, c'est-à -dire le pardon. + +Aussi, au moment même où les roues du fiacre ébranlaient le pavé +de la voûte, un coup de feu retentit, et une fumée sombre sortit +par une des vitres de cette fenêtre de la chambre à coucher, +brisée par la force de l'explosion. + + + + +XCIII + +Valentine. + + +On devine où Morrel avait affaire et chez qui était son rendez-vous. + +Aussi Morrel, en quittant Monte-Cristo, s'achemina-t-il lentement +vers la maison de Villefort. + +Nous disons lentement: c'est que Morrel avait plus d'une demi-heure +à lui pour faire cinq cents pas; mais, malgré ce temps plus +que suffisant, il s'était empressé de quitter Monte-Cristo, ayant +hâte d'être seul avec ses pensées. + +Il savait bien son heure, l'heure à laquelle Valentine, assistant +au déjeuner de Noirtier, était sûre de ne pas être troublée dans +ce pieux devoir. Noirtier et Valentine lui avaient accordé deux +visites par semaine, et il venait profiter de son droit. + +Il arriva, Valentine l'attendait. Inquiète, presque égarée, elle +lui saisit la main, et l'amena devant son grand-père. + +Cette inquiétude, poussée, comme nous le disons, presque jusqu'à +l'égarement, venait du bruit que l'aventure de Morcerf avait fait +dans le monde, on savait (le monde sait toujours) l'aventure de +l'Opéra. Chez Villefort, personne ne doutait qu'un duel ne fût la +conséquence forcée de cette aventure; Valentine, avec son instinct +de femme, avait deviné que Morrel serait le témoin de Monte-Cristo, +et avec le courage bien connu du jeune homme, avec cette +amitié profonde qu'elle lui connaissait pour le comte, elle +craignait qu'il n'eût point la force de se borner au rôle passif +qui lui était assigné. + +On comprend donc avec quelle avidité les détails furent demandés, +donnés et reçus, et Morrel put lire une indicible joie dans les +yeux de sa bien-aimée quand elle sut que cette terrible affaire +avait eu une issue non moins heureuse qu'inattendue. + +«Maintenant, dit Valentine en faisant signe à Morrel de s'asseoir +à côté du vieillard et en s'asseyant elle-même sur le tabouret où +reposaient ses pieds, maintenant, parlons un peu de nos affaires. +Vous savez, Maximilien, que bon papa avait eu un instant l'idée de +quitter la maison et de prendre un appartement hors de l'hôtel de +M. de Villefort? + +--Oui, certes, dit Maximilien, je me rappelle ce projet, et j'y +avais même fort applaudi. + +--Eh bien, dit Valentine, applaudissez encore, Maximilien, car bon +papa y revient. + +--Bravo! dit Maximilien. + +--Et savez-vous, dit Valentine, quelle raison donne bon papa pour +quitter la maison?» + +Noirtier regardait sa fille pour lui imposer silence de l'oeil; +mais Valentine ne regardait point Noirtier; ses yeux, son regard, +son sourire, tout était pour Morrel. + +«Oh! quelle que soit la raison que donne M. Noirtier, s'écria +Morrel, je déclare qu'elle est bonne. + +--Excellente, dit Valentine: il prétend que l'air du faubourg +Saint-Honoré ne vaut rien pour moi. + +--En effet, dit Morrel; écoutez, Valentine, M. Noirtier pourrait +bien avoir raison; depuis quinze jours, je trouve que votre santé +s'altère. + +--Oui, un peu, c'est vrai, répondit Valentine; aussi bon papa +s'est constitué mon médecin, et comme bon papa sait tout, j'ai la +plus grande confiance en lui. + +--Mais enfin il est donc vrai que vous souffrez, Valentine? +demanda vivement Morrel. + +--Oh! mon Dieu! cela ne s'appelle pas souffrir: je ressens un +malaise général, voilà tout; j'ai perdu l'appétit, et il me semble +que mon estomac soutient une lutte pour s'habituer à quelque +chose.» + +Noirtier ne perdait pas une des paroles de Valentine. + +«Et quel est le traitement que vous suivez pour cette maladie +inconnue? + +--Oh! bien simple, dit Valentine; j'avale tous les matins une +cuillerée de la potion qu'on apporte pour mon grand-père; quand je +dis une cuillerée, j'ai commencé par une, et maintenant j'en suis +à quatre. Mon grand-père prétend que c'est une panacée.» + +Valentine souriait; mais il y avait quelque chose de triste et de +souffrant dans son sourire. + +Maximilien, ivre d'amour, la regardait en silence; elle était bien +belle, mais sa pâleur avait pris un ton plus mat, ses yeux +brillaient d'un feu plus ardent que d'habitude, et ses mains, +ordinairement d'un blanc de nacre, semblaient des mains de cire +qu'une nuance jaunâtre envahit avec le temps. + +De Valentine, le jeune homme porta les yeux sur Noirtier; celui-ci +considérait avec cette étrange et profonde intelligence la jeune +fille absorbée dans son amour; mais lui aussi, comme Morrel, +suivait ces traces d'une sourde souffrance, si peu visible +d'ailleurs qu'elle avait échappé à l'oeil de tous, excepté celui +du père et de l'amant. + +«Mais, dit Morrel, cette potion dont vous êtes arrivée jusqu'à +quatre cuillerées, je la voyais médicamentée pour M. Noirtier? + +--Je sais que c'est fort amer, dit Valentine, si amer que tout ce +que je bois après cela me semble avoir le même goût.» + +Noirtier regarda sa fille d'un ton interrogateur. + +«Oui, bon papa, dit Valentine, c'est comme cela. Tout à l'heure, +avant de descendre chez vous, j'ai bu un verre d'eau sucrée; eh +bien, j'en ai laissé la moitié tant cette eau m'a paru amère.» + +Noirtier pâlit, et fit signe qu'il voulait parler. + +Valentine se leva pour aller chercher le dictionnaire. + +Noirtier la suivait des yeux avec une angoisse visible. + +En effet, le sang montait à la tête de la jeune fille, ses joues +se colorèrent. + +«Tiens! s'écria-t-elle sans rien perdre de sa gaieté, c'est +singulier: un éblouissement! Est-ce donc le soleil qui m'a frappé +dans les yeux?...» + +Et elle s'appuya à l'espagnolette de la fenêtre. + +«Il n'y a pas de soleil», dit Morrel encore plus inquiet de +l'expression du visage de Noirtier que de l'indisposition de +Valentine. + +Et il courut à Valentine. + +La jeune fille sourit. + +«Rassure-toi, bon père, dit-elle à Noirtier: rassurez-vous, +Maximilien, ce n'est rien, et la chose est déjà passée: mais, +écoutez donc! n'est-ce pas le bruit d'une voiture que j'entends +dans la cour?» + +Elle ouvrit la porte de Noirtier, courut à une fenêtre du +corridor, et revint précipitamment. + +«Oui, dit-elle, c'est Mme Danglars et sa fille qui viennent nous +faire une visite. Adieu, je me sauve, car on me viendrait chercher +ici; ou plutôt, au revoir, restez près de bon papa, monsieur +Maximilien, je vous promets de ne pas les retenir.» + +Morrel la suivit des yeux, la vit refermer la porte, et l'entendit +monter le petit escalier qui conduisait à la fois chez +Mme de Villefort et chez elle. + +Dès qu'elle eut disparu, Noirtier fit signe à Morrel de prendre le +dictionnaire. Morrel obéit; il s'était, guidé par Valentine, +promptement habitué à comprendre le vieillard. + +Cependant, quelque habitude qu'il eût, et comme il fallait passer +en revue une partie des vingt-quatre lettres de l'alphabet, et +trouver chaque mot dans le dictionnaire, ce ne fut qu'au bout de +dix minutes que la pensée du vieillard fut traduite par ces +paroles: + +«Cherchez le verre d'eau et la carafe qui sont dans la chambre de +Valentine.» + +Morrel sonna aussitôt le domestique qui avait remplacé Barrois, et +au nom de Noirtier lui donna cet ordre. + +Le domestique revint un instant après. + +La carafe et le verre étaient entièrement vides. + +Noirtier fit signe qu'il voulait parler. + +«Pourquoi le verre et la carafe sont-ils vides? demanda-t-il. +Valentine a dit qu'elle n'avait bu que la moitié du verre.» + +La traduction de cette nouvelle demande prit encore cinq minutes. + +«Je ne sais, dit le domestique; mais la femme de chambre est dans +l'appartement de Mlle Valentine: c'est peut-être elle qui les a +vidés. + +--Demandez-le-lui», dit Morrel, traduisant cette fois la pensée +de Noirtier par le regard. + +Le domestique sortit, et presque aussitôt rentra. + +«Mlle Valentine a passé par sa chambre pour se rendre dans celle +de Mme de Villefort, dit-il; et, en passant, comme elle avait +soif, elle a bu ce qui restait dans le verre; quant à la carafe, +M. Édouard l'a vidée pour faire un étang à ses canards.» + +Noirtier leva les yeux au ciel comme fait un joueur qui joue sur +un coup tout ce qu'il possède. + +Dès lors, les yeux du vieillard se fixèrent sur la porte et ne +quittèrent plus cette direction. + +C'était, en effet, Mme Danglars et sa fille que Valentine avait +vues; on les avait conduites à la chambre de Mme de Villefort, qui +avait dit qu'elle recevrait chez elle; voilà pourquoi Valentine +avait passé par son appartement: sa chambre étant de plain-pied +avec celle de sa belle-mère, et les deux chambres n'étant séparées +que par celle d'Édouard. + +Les deux femmes entrèrent au salon avec cette espèce de raideur +officielle qui fait présager une communication. + +Entre gens du même monde, une nuance est bientôt saisie. +Mme de Villefort répondit à cette solennité par de la solennité. + +En ce moment, Valentine entra, et les révérences recommencèrent. + +«Chère amie, dit la baronne, tandis que les deux jeunes filles se +prenaient les mains, je venais avec Eugénie vous annoncer la +première le très prochain mariage de ma fille avec le prince +Cavalcanti.» + +Danglars avait maintenu le titre de prince. Le banquier populaire +avait trouvé que cela faisait mieux que comte. + +«Alors, permettez que je vous fasse mes sincères compliments, +répondit Mme de Villefort. M. le prince Cavalcanti paraît un jeune +homme plein de rares qualités. + +--Écoutez, dit la baronne en souriant; si nous parlons comme deux +amies, je dois vous dire que le prince ne nous paraît pas encore +être ce qu'il sera. Il a en lui un peu de cette étrangeté qui nous +fait, à nous autres Français, reconnaître du premier coup d'oeil +un gentilhomme italien ou allemand. Cependant il annonce un fort +bon coeur, beaucoup de finesse d'esprit, et quant aux convenances, +M. Danglars prétend que la fortune est majestueuse; c'est son mot. + +--Et puis, dit Eugénie en feuilletant l'album de +Mme de Villefort, ajoutez, madame, que vous avez une inclination +toute particulière pour ce jeune homme. + +--Et, dit Mme de Villefort, je n'ai pas besoin de vous demander +si vous partagez cette inclination? + +--Moi! répondit Eugénie avec son aplomb ordinaire, oh! pas le +moins du monde, madame; ma vocation, à moi, n'était pas de +m'enchaîner aux soins d'un ménage ou aux caprices d'un homme, quel +qu'il fût. Ma vocation était d'être artiste et libre par +conséquent de mon coeur, de ma personne et de ma pensée.» + +Eugénie prononça ces paroles avec un accent si vibrant et si +ferme, que le rouge en monta au visage de Valentine. La craintive +jeune fille ne pouvait comprendre cette nature vigoureuse qui +semblait n'avoir aucune des timidités de la femme. + +«Au reste, continua-t-elle, puisque je suis destinée à être +mariée, bon gré, mal gré, je dois remercier la Providence qui m'a +du moins procuré les dédains de M. Albert de Morcerf; sans cette +Providence, je serais aujourd'hui la femme d'un homme perdu +d'honneur. + +--C'est pourtant vrai, dit la baronne avec cette étrange naïveté +que l'on trouve quelquefois chez les grandes dames, et que les +fréquentations roturières ne peuvent leur faire perdre tout à +fait, c'est pourtant vrai, sans cette hésitation des Morcerf, ma +fille épousait ce M. Albert: le général y tenait beaucoup, il +était même venu pour forcer la main à M. Danglars; nous l'avons +échappé belle. + +--Mais, dit timidement Valentine, est-ce que toute cette honte du +père rejaillit sur le fils? M. Albert me semble bien innocent de +toutes ces trahisons du général. + +--Pardon, chère amie, dit l'implacable jeune fille; M. Albert en +réclame et en mérite sa part: il paraît qu'après avoir provoqué +hier M. de Monte-Cristo à l'Opéra, il lui a fait aujourd'hui des +excuses sur le terrain. + +--Impossible! dit Mme de Villefort. + +--Ah! chère amie, dit Mme Danglars avec cette même naïveté que +nous avons déjà signalée, la chose est certaine; je le sais de +M. Debray, qui était présent à l'explication.» + +Valentine aussi savait la vérité, mais elle ne répondait pas. +Repoussée par un mot dans ses souvenirs, elle se retrouvait en +pensée dans la chambre de Noirtier, où l'attendait Morrel. + +Plongée dans cette espèce de contemplation intérieure, Valentine +avait depuis un instant cessé de prendre part à la conversation; +il lui eût même été impossible de répéter ce qui avait été dit +depuis quelques minutes, quand tout à coup la main de +Mme Danglars, en s'appuyant sur son bras, la tira de sa rêverie. + +«Qu'y a-t-il, madame? dit Valentine en tressaillant au contact des +doigts de Mme Danglars, comme elle eût tressailli à un contact +électrique. + +--Il y a, ma chère Valentine, dit la baronne, que vous souffrez +sans doute? + +--Moi? fit la jeune fille en passant sa main sur son front +brûlant. + +--Oui; regardez-vous dans cette glace; vous avez rougi et pâli +successivement trois ou quatre fois dans l'espace d'une minute. + +--En effet, s'écria Eugénie, tu es bien pâle! + +--Oh! ne t'inquiète pas, Eugénie; je suis comme cela depuis +quelques jours.» + +Et si peu rusée qu'elle fût, la jeune fille comprit que c'était +une occasion de sortir. D'ailleurs, Mme de Villefort vint à son +aide. + +«Retirez-vous, Valentine, dit-elle; vous souffrez réellement et +ces dames voudront bien vous pardonner; buvez un verre d'eau pure +et cela vous remettra.» + +Valentine embrassa Eugénie, salua Mme Danglars déjà levée pour se +retirer, et sortit. + +«Cette pauvre enfant, dit Mme de Villefort quand Valentine eut +disparu, elle m'inquiète sérieusement, et je ne serais pas étonnée +quand il lui arriverait quelque accident grave.» + +Cependant Valentine, dans une espèce d'exaltation dont elle ne se +rendait pas compte, avait traversé la chambre d'Édouard sans +répondre à je ne sais quelle méchanceté de l'enfant, et par chez +elle avait atteint le petit escalier. Elle en avait franchi tous +les degrés moins les trois derniers; elle entendait déjà la voix +de Morrel, lorsque tout à coup un nuage passa devant ses yeux, son +pied raidi manqua la marche, ses mains n'eurent plus de force pour +la retenir à la rampe, et froissant la cloison, elle roula du haut +des trois derniers degrés plutôt qu'elle ne les descendit. + +Morrel ne fit qu'un bond; il ouvrit la porte, et trouva Valentine +étendue sur le palier. + +Rapide comme l'éclair, il l'enleva entre ses bras et l'assit dans +un fauteuil. Valentine rouvrit les yeux. + +«Oh! maladroite que je suis, dit-elle avec une fiévreuse +volubilité; je ne sais donc plus me tenir? j'oublie qu'il y a +trois marches avant le palier! + +--Vous vous êtes blessée peut-être, Valentine? s'écria Morrel. +Oh! mon Dieu! mon Dieu!» + +Valentine regarda autour d'elle: elle vit le plus profond effroi +peint dans les yeux de Noirtier. + +«Rassure-toi, bon père, dit-elle en essayant de sourire; ce n'est +rien, ce n'est rien... la tête m'a tourné, voilà tout. + +--Encore un étourdissement! dit Morrel joignant les mains. Oh! +faites-y attention, Valentine, je vous supplie. + +--Mais non, dit Valentine, mais non, je vous dis que tout est +passé et que ce n'était rien. Maintenant, laissez-moi vous +apprendre une nouvelle: dans huit jours, Eugénie se marie, et dans +trois jours il y a une espèce de grand festin, un repas de +fiançailles. Nous sommes tous invités, mon père, Mme de Villefort +et moi... à ce que j'ai cru comprendre, du moins. + +--Quand sera-ce donc notre tour de nous occuper de ces détails? +Oh! Valentine, vous qui pouvez tant de choses sur notre bon papa, +tâchez qu'il vous réponde: _bientôt_! + +--Ainsi, demanda Valentine, vous comptez sur moi pour stimuler la +lenteur et réveiller la mémoire de bon papa? + +--Oui, s'écria Morrel. Mon Dieu! mon Dieu! faites vite. Tant que +vous ne serez pas à moi, Valentine, il me semblera toujours que +vous allez m'échapper. + +--Oh! répondit Valentine avec un mouvement convulsif, oh! en +vérité, Maximilien, vous êtes trop craintif, pour un officier, +pour un soldat qui, dit-on, n'a jamais connu la peur. Ha! ha! ha!» + +Et elle éclata d'un rire strident et douloureux; ses bras se +raidirent et se tournèrent, sa tête se renversa sur son fauteuil +et elle demeura sans mouvement. + +Le cri de terreur que Dieu enchaînait aux lèvres de Noirtier +jaillit de son regard. + +Morrel comprit; il s'agissait d'appeler du secours. + +Le jeune homme se pendit à la sonnette; la femme de chambre qui +était dans l'appartement de Valentine et le domestique qui avait +remplacé Barrois accoururent simultanément. + +Valentine était si pâle, si froide, si inanimée, que, sans écouter +ce qu'on leur disait, la peur qui veillait sans cesse dans cette +maison maudite les prit, et qu'ils s'élancèrent par les corridors +en criant au secours. + +Mme Danglars et Eugénie sortaient en ce moment même; elles purent +encore apprendre la cause de toute cette rumeur. + +«Je vous l'avais bien dit! s'écria Mme de Villefort. Pauvre +petite.» + + + + +XCIV + +L'aveu. + + +Au même instant, on entendit la voix de M. de Villefort, qui de +son cabinet criait: + +«Qu'y a-t-il?» + +Morrel consulta du regard Noirtier, qui venait de reprendre tout +son sang-froid, et qui d'un coup d'oeil lui indiqua le cabinet où +déjà une fois, dans une circonstance à peu près pareille, il +s'était réfugié. + +Il n'eut que le temps de prendre son chapeau et de s'y jeter tout +haletant. On entendait les pas du procureur du roi dans le +corridor. + +Villefort se précipita dans la chambre, courut à Valentine et la +prit entre ses bras. + +«Un médecin! un médecin!... M. d'Avrigny! cria Villefort, ou +plutôt j'y vais moi-même.» + +Et il s'élança hors de l'appartement. + +Par l'autre porte s'élançait Morrel. + +Il venait d'être frappé au coeur par un épouvantable souvenir: +cette conversation entre Villefort et le docteur, qu'il avait +entendue la nuit où mourut Mme de Saint-Méran, lui revenait à la +mémoire; ces symptômes, portés à un degré moins effrayant, étaient +les mêmes qui avaient précédé la mort de Barrois. + +En même temps il lui avait semblé entendre bruire à son oreille +cette voix de Monte-Cristo, qui lui avait dit, il y avait deux +heures à peine: + +«De quelque chose que vous ayez besoin, Morrel, venez à moi, je +peux beaucoup.» + +Plus rapide que la pensée, il s'élança donc du faubourg Saint-Honoré +dans la rue Matignon, et de la rue Matignon dans l'avenue +des Champs-Élysées. + +Pendant ce temps, M. de Villefort arrivait, dans un cabriolet de +place, à la porte de M. d'Avrigny; il sonna avec tant de violence, +que le concierge vint ouvrir d'un air effrayé. Villefort s'élança +dans l'escalier sans avoir la force de rien dire. Le concierge le +connaissait et le laissa en criant seulement: + +«Dans son cabinet, M. le procureur du roi, dans son cabinet!» + +Villefort en poussait déjà ou plutôt en enfonçait la porte. + +«Ah! dit le docteur, c'est vous! + +--Oui, dit Villefort en refermant la porte derrière lui; oui, +docteur, c'est moi qui viens vous demander à mon tour si nous +sommes bien seuls. Docteur, ma maison est une maison maudite! + +--Quoi! dit celui-ci froidement en apparence, mais avec une +profonde émotion intérieure, avez-vous encore quelque malade? + +--Oui, docteur! s'écria Villefort en saisissant d'une main +convulsive une poignée de cheveux, oui!» + +Le regard de d'Avrigny signifia: «Je vous l'avais prédit.» + +Puis ses lèvres accentuèrent lentement ces mots: + +«Qui va donc mourir chez vous et quelle nouvelle victime va nous +accuser de faiblesse devant Dieu?» + +Un sanglot douloureux jaillit du coeur de Villefort; il s'approcha +du médecin, et lui saisissant le bras: + +«Valentine! dit-il, c'est le tour de Valentine! + +--Votre fille! s'écria d'Avrigny, saisi de douleur et de +surprise. + +--Vous voyez que vous vous trompiez, murmura le magistrat; venez +la voir, et sur son lit de douleur, demandez-lui pardon de l'avoir +soupçonnée. + +--Chaque fois que vous m'avez prévenu, dit M. d'Avrigny, il était +trop tard: n'importe, j'y vais; mais hâtons-nous, monsieur, avec +les ennemis qui frappent chez vous, il n'y a pas de temps à +perdre. + +--Oh! cette fois, docteur, vous ne me reprocherez plus ma +faiblesse. Cette fois, je connaîtrai l'assassin et je frapperai. + +--Essayons de sauver la victime avant de penser à la venger, dit +d'Avrigny. Venez.» + +Et le cabriolet qui avait amené Villefort le ramena au grand trot, +accompagné de d'Avrigny, au moment même où, de son côté, Morrel +frappait à la porte de Monte-Cristo. + +Le comte était dans son cabinet, et, fort soucieux, lisait un mot +que Bertuccio venait de lui envoyer à la hâte. + +En entendant annoncer Morrel, qui le quittait il y avait deux +heures à peine, le comte releva la tête. + +Pour lui, comme pour le comte, il s'était sans doute passé bien +des choses pendant ces deux heures, car le jeune homme, qui +l'avait quitté le sourire sur les lèvres revenait le visage +bouleversé. + +Il se leva et s'élança au-devant de Morrel. + +«Qu'y a-t-il donc, Maximilien? Lui demanda-t-il; vous êtes pâle, +et votre front ruisselle de sueur.» + +Morrel tomba sur un fauteuil plutôt qu'il ne s'assit. + +«Oui, dit-il, je suis venu vite, j'avais besoin de vous parler. + +--Tout le monde se porte bien dans votre famille? demanda le +comte avec un ton de bienveillance affectueuse à la sincérité de +laquelle personne ne se fût trompé. + +--Merci, comte, merci, dit le jeune homme visiblement embarrassé +pour commencer l'entretien; oui, dans ma famille tout le monde se +porte bien. + +--Tant mieux; cependant vous avez quelque chose à me dire? reprit +le comte, de plus en plus inquiet. + +--Oui, dit Morrel, c'est vrai je viens de sortir d'une maison où +la mort venait d'entrer, pour accourir à vous. + +--Sortez-vous donc de chez M. de Morcerf? demanda Monte-Cristo. + +--Non, dit Morrel; quelqu'un est-il mort chez M. de Morcerf? + +--Le général vient de se brûler la cervelle, répondit Monte-Cristo. + +--Oh! l'affreux malheur! s'écria Maximilien. + +--Pas pour la comtesse, pas pour Albert, dit Monte-Cristo; mieux +vaut un père et un époux mort qu'un père et un époux déshonoré; le +sang lavera la honte. + +--Pauvre comtesse! dit Maximilien, c'est elle que je plains +surtout, une si noble femme! + +--Plaignez aussi Albert, Maximilien; car, croyez-le, c'est le +digne fils de la comtesse. Mais revenons à vous: vous accouriez +vers moi, m'avez-vous dit; aurais-je le bonheur que vous eussiez +besoin de moi? + +--Oui, j'ai besoin de vous, c'est-à -dire que j'ai cru comme un +insensé que vous pouviez me porter secours dans une circonstance +où Dieu seul peut me secourir. + +--Dites toujours, répondit Monte-Cristo. + +--Oh! dit Morrel, je ne sais en vérité s'il m'est permis de +révéler un pareil secret à des oreilles humaines; mais la fatalité +m'y pousse, la nécessité m'y contraint, comte.» + +Morrel s'arrêta hésitant. + +«Croyez-vous que je vous aime? dit Monte-Cristo, prenant +affectueusement la main du jeune homme entre les siennes. + +--Oh! tenez, vous m'encouragez, et puis quelque chose me dit là +(Morrel posa la main sur son coeur) que je ne dois pas avoir de +secret pour vous. + +--Vous avez raison, Morrel, c'est Dieu qui parle à votre coeur, +et c'est votre coeur qui vous parle. Redites-moi ce que vous dit +votre coeur. + +--Comte, voulez-vous me permettre d'envoyer Baptistin demander de +votre part des nouvelles de quelqu'un que vous connaissez? + +--Je me suis mis à votre disposition, à plus forte raison j'y +mets mes domestiques. + +--Oh! c'est que je ne vivrai pas, tant que je n'aurai pas la +certitude qu'elle va mieux. + +--Voulez-vous que je sonne Baptistin? + +--Non, je vais lui parler moi-même.» + +Morrel sortit, appela Baptistin et lui dit quelques mots tout bas. +Le valet de chambre partit tout courant. + +«Eh bien, est-ce fait? demanda Monte-Cristo en voyant reparaître +Morrel. + +--Oui, et je vais être un peu plus tranquille. + +--Vous savez que j'attends, dit Monte-Cristo souriant. + +--Oui, et, moi, je parle. Écoutez, un soir je me trouvais dans un +jardin; j'étais caché par un massif d'arbres, nul ne se doutait +que je pouvais être là . Deux personnes passèrent près de moi; +permettez que je taise provisoirement leurs noms, elles causaient +à voix basse, et cependant j'avais un tel intérêt à entendre leurs +paroles que je ne perdais pas un mot de ce qu'elles disaient. + +--Cela s'annonce lugubrement, si j'en crois votre pâleur et votre +frisson, Morrel. + +--Oh oui! bien lugubrement, mon ami! Il venait de mourir +quelqu'un chez le maître du jardin où je me trouvais; l'une des +deux personnes dont j'entendais la conversation était le maître de +ce jardin, et l'autre était le médecin. Or, le premier confiait au +second ses craintes et ses douleurs; car c'était la seconde fois +depuis un mois que la mort s'abattait, rapide et imprévue, sur +cette maison, qu'on croirait désignée par quelque ange +exterminateur à la colère de Dieu. + +--Ah! ah!» dit Monte-Cristo en regardant fixement le jeune homme, +et en tournant son fauteuil par un mouvement imperceptible de +manière à se placer dans l'ombre, tandis que le jour frappait le +visage de Maximilien. + +«Oui, continua celui-ci, la mort était entrée deux fois dans cette +maison en un mois. + +--Et que répondait le docteur? demanda Monte-Cristo. + +--Il répondait... il répondait que cette mort n'était point +naturelle, et qu'il fallait l'attribuer... + +--À quoi? + +--Au poison! + +--Vraiment! dit Monte-Cristo avec cette toux légère qui, dans les +moments de suprême émotion, lui servait à déguiser soit sa +rougeur, soit sa pâleur, soit l'attention même avec laquelle il +écoutait; vraiment, Maximilien, vous avez entendu de ces choses-là ? + +--Oui, cher comte, je les ai entendues, et le docteur a ajouté +que, si pareil événement se renouvelait, il se croirait obligé +d'en appeler à la justice.» + +Monte-Cristo écoutait ou paraissait écouter avec le plus grand +calme. + +«Eh bien, dit Maximilien, la mort a frappé une troisième fois, et +ni le maître de la maison ni le docteur n'ont rien dit; la mort va +frapper une quatrième fois, peut-être. Comte, à quoi croyez-vous +que la connaissance de ce secret m'engage? + +--Mon cher ami, dit Monte-Cristo, vous me paraissez conter là une +aventure que chacun de nous sait par coeur. La maison où vous avez +entendu cela, je la connais, ou tout au moins j'en connais une +pareille; une maison où il y a un jardin, un père de famille, un +docteur, une maison où il y a eu trois morts étranges et +inattendues. Eh bien! regardez-moi, moi qui n'ai point intercepté +de confidence et qui cependant sait tout cela aussi bien que vous, +est-ce que j'ai des scrupules de conscience? Non, cela ne me +regarde pas, moi. Vous dites qu'un ange exterminateur semble +désigner cette maison à la colère du Seigneur; eh bien, qui vous +dit que votre supposition n'est pas une réalité? Ne voyez pas les +choses que ne veulent pas voir ceux qui ont intérêt à les voir. Si +c'est la justice et non la colère de Dieu qui se promène dans +cette maison, Maximilien, détournez la tête et laissez passer la +justice de Dieu.» + +Morrel frissonna. Il y avait quelque chose à la fois de lugubre, +de solennel et de terrible dans l'accent du comte. + +«D'ailleurs, continua-t-il avec un changement de voix si marqué +qu'on eût dit que ces dernières paroles ne sortaient pas de la +bouche du même homme; d'ailleurs, qui vous dit que cela +recommencera? + +--Cela recommence, comte! s'écria Morrel, et voilà pourquoi +j'accours chez vous. + +--Eh bien, que voulez-vous que j'y fasse, Morrel? Voudriez-vous, +par hasard, que je prévinsse M. le procureur du roi?» + +Monte-Cristo articula ces dernières paroles avec tant de clarté et +avec une accentuation si vibrante, que Morrel, se levant tout à +coup, s'écria: + +«Comte! Comte! Vous savez de qui je veux parler, n'est-ce pas? + +--Eh! Parfaitement, mon bon ami, et je vais vous le prouver en +mettant les points sur les _i_, ou plutôt les noms sur les hommes. +Vous vous êtes promené un soir dans le jardin de M. de Villefort; +d'après ce que vous m'avez dit, je présume que c'est le soir de la +mort de Mme de Saint-Méran. Vous avez entendu M. de Villefort +causer avec M. d'Avrigny de la mort de M. de Saint-Méran et de +celle non moins étonnante de la marquise. M. d'Avrigny disait +qu'il croyait à un empoisonnement et même à deux empoisonnements; +et vous voilà , vous honnête homme par excellence, vous voilà +depuis ce moment occupé à palper votre coeur, à jeter la sonde +dans votre conscience pour savoir s'il faut révéler ce secret ou +le taire. Nous ne sommes plus au Moyen Âge, cher ami, et il n'y a +plus de Sainte-Vehme, il n'y a plus de francs juges; que diable +allez-vous demander à ces gens-là ? Conscience, que me veux-tu? +comme dit Sterne. Eh! Mon cher, laissez-les dormir s'ils dorment, +laissez-les pâlir dans leurs insomnies, et, pour l'amour de Dieu, +dormez, vous qui n'avez pas de remords qui vous empêchent de +dormir.» + +Une effroyable douleur se peignit sur les traits de Morrel; il +saisit la main de Monte-Cristo. + +«Mais cela recommence! vous dis-je. + +--Eh bien, dit le comte, étonné de cette insistance à laquelle il +ne comprenait rien, et regardant Maximilien attentivement, laissez +recommencer: c'est une famille d'Atrides; Dieu les a condamnés, et +ils subiront la sentence; ils vont tous disparaître comme ces +moines que les enfants fabriquent avec des cartes pliées, et qui +tombent les uns après les autres sous le souffle de leur créateur, +y en eût-il deux cents. C'était M. de Saint-Méran il y a trois +mois, c'était Mme de Saint-Méran il y a deux mois; c'était Barrois +l'autre jour; aujourd'hui c'est le vieux Noirtier ou la jeune +Valentine. + +--Vous le saviez? s'écria Morrel dans un tel paroxysme de +terreur, que Monte-Cristo tressaillit, lui que la chute du ciel +eût trouvé impassible; vous le saviez et vous ne disiez rien! + +--Eh! que m'importe? reprit Monte-Cristo en haussant les épaules, +est-ce que je connais ces gens-là , moi, et faut-il que je perde +l'un pour sauver l'autre? Ma foi, non, car, entre le coupable et +la victime, je n'ai pas de préférence. + +--Mais moi, moi! s'écria Morrel en hurlant de douleur, moi, je +l'aime! + +--Vous aimez qui? s'écria Monte-Cristo en bondissant sur ses +pieds et en saisissant les deux mains que Morrel élevait, en les +tordant, vers le ciel. + +--J'aime éperdument, j'aime en insensé, j'aime en homme qui donnerait +tout son sang pour lui épargner une larme; j'aime Valentine de +Villefort, qu'on assassine en ce moment, entendez-vous bien! je l'aime, +et je demande à Dieu et à vous comment je puis la sauver!» + +Monte-Cristo poussa un cri sauvage dont peuvent seuls se faire une +idée ceux qui ont entendu le rugissement du lion blessé. + +«Malheureux! s'écria-t-il en se tordant les mains à son tour, +malheureux! tu aimes Valentine! tu aimes cette fille d'une race +maudite!» + +Jamais Morrel n'avait vu semblable expression; jamais oeil si +terrible n'avait flamboyé devant son visage, jamais le génie de la +terreur, qu'il avait vu tant de fois apparaître, soit sur les +champs de bataille, soit dans les nuits homicides de l'Algérie, +n'avait secoué autour de lui de feux plus sinistres. + +Il recula épouvanté. + +Quant à Monte-Cristo, après cet éclat et ce bruit, il ferma un +moment les yeux, comme ébloui par des éclairs intérieurs: pendant +ce moment, il se recueillit avec tant de puissance, que l'on +voyait peu à peu s'apaiser le mouvement onduleux de sa poitrine +gonflée de tempêtes, comme on voit après la nuée se fondre sous le +soleil les vagues turbulentes et écumeuses. + +Ce silence, ce recueillement, cette lutte, durèrent vingt secondes +à peu près. + +Puis le comte releva son front pâli. + +«Voyez, dit-il d'une voix altérée, voyez, cher ami, comme Dieu +sait punir de leur indifférence les hommes les plus fanfarons et +les plus froids devant les terribles spectacles qu'il leur donne. +Moi qui regardais, assistant impassible et curieux, moi qui +regardais le développement de cette lugubre tragédie, moi qui, +pareil au mauvais ange, riais du mal que font les hommes, à l'abri +derrière le secret (et le secret est facile à garder pour les +riches et les puissants), voilà qu'à mon tour je me sens mordu par +ce serpent dont je regardais la marche tortueuse, et mordu au +coeur!» + +Morrel poussa un sourd gémissement. + +«Allons, allons, continua le comte, assez de plaintes comme cela, +soyez homme, soyez fort, soyez plein d'espoir, car je suis là , car +je veille sur vous.» + +Morrel secoua tristement la tête. + +«Je vous dis d'espérer! me comprenez-vous? s'écria Monte-Cristo. +Sachez bien que jamais je ne mens, que jamais je ne me trompe. Il +est midi, Maximilien, rendez grâce au ciel de ce que vous êtes +venu à midi au lieu de venir ce soir, au lieu de venir demain +matin. Écoutez donc ce que je vais vous dire, Morrel: il est midi; +si Valentine n'est pas morte à cette heure, elle ne mourra pas. + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria Morrel, moi qui l'ai laissée +mourante!» + +Monte-Cristo appuya une main sur son front. + +Que se passa-t-il dans cette tête si lourde d'effrayants secrets? + +Que dit à cet esprit, implacable et humain à la fois, l'ange +lumineux ou l'ange des ténèbres? + +Dieu seul le sait! + +Monte-Cristo releva le front encore une fois, et cette fois il +était calme comme l'enfant qui se réveille. + +«Maximilien, dit-il, retournez tranquillement chez vous; je vous +commande de ne pas faire un pas, de ne pas tenter une démarche, de +ne pas laisser flotter sur votre visage l'ombre d'une +préoccupation; je vous donnerai des nouvelles; allez. + +--Mon Dieu! mon Dieu! dit Morrel, vous m'épouvantez, comte, avec +ce sang-froid. Pouvez-vous donc quelque chose contre la mort? +Êtes-vous plus qu'un homme? Êtes-vous un ange? Êtes-vous un Dieu?» + +Et le jeune homme, qu'aucun danger n'avait fait reculer d'un pas, +reculait devant Monte-Cristo, saisi d'une indicible terreur. + +Mais Monte-Cristo le regarda avec un sourire à la fois si +mélancolique et si doux, que Maximilien sentit les larmes poindre +dans ses yeux. + +«Je peux beaucoup, mon ami, répondit le comte. Allez, j'ai besoin +d'être seul.» + +Morrel, subjugué par ce prodigieux ascendant qu'exerçait Monte-Cristo +sur tout ce qui l'entourait, n'essaya pas même de s'y +soustraire. Il serra la main du comte et sortit. + +Seulement, à la porte, il s'arrêta pour attendre Baptistin, qu'il +venait de voir apparaître au coin de la rue Matignon, et qui +revenait tout courant. + +Cependant, Villefort et d'Avrigny avaient fait diligence. À leur +retour, Valentine était encore évanouie, et le médecin avait +examiné la malade avec le soin que commandait la circonstance et +avec une profondeur que doublait la connaissance du secret. + +Villefort suspendu à son regard et à ses lèvres, attendait le +résultat de l'examen. Noirtier, plus pâle que la jeune fille, plus +avide d'une solution que Villefort lui-même, attendait aussi, et +tout en lui se faisait intelligence et sensibilité. + +Enfin, d'Avrigny laissa échapper lentement: + +«Elle vit encore. + +--Encore! s'écria Villefort, oh! docteur, quel terrible mot vous +avez prononcé là ! + +--Oui, dit le médecin, je répète ma phrase: elle vit encore, et +j'en suis bien surpris. + +--Mais elle est sauvée? demanda le père. + +--Oui, puisqu'elle vit.» + +En ce moment le regard de d'Avrigny rencontra l'oeil de Noirtier, +il étincelait d'une joie si extraordinaire d'une pensée tellement +riche et féconde, que le médecin en fut frappé. + +Il laissa retomber sur le fauteuil la jeune fille, dont les lèvres +se dessinaient à peine, tant pâles et blanches elles étaient, à +l'unisson du reste du visage, et demeura immobile et regardant +Noirtier, par qui tout mouvement du docteur était attendu et +commenté. + +«Monsieur, dit alors d'Avrigny à Villefort, appelez la femme de +chambre de Mlle Valentine, s'il vous plaît.» + +Villefort quitta la tête de sa fille qu'il soutenait et courut +lui-même appeler la femme de chambre. + +Aussitôt que Villefort eut refermé la porte, d'Avrigny s'approcha +de Noirtier. + +«Vous avez quelque chose à me dire?» demanda-t-il. + +Le vieillard cligna expressivement des yeux; c'était, on se le +rappelle, le seul signe affirmatif qui fût à sa disposition. + +«À moi seul? + +--Oui, fit Noirtier. + +--Bien, je demeurerai avec vous.» + +En ce moment Villefort rentra, suivi de la femme de chambre; +derrière la femme de chambre marchait Mme de Villefort. + +«Mais qu'a donc fait cette chère enfant? s'écria-t-elle, elle sort +de chez moi et elle s'est bien plainte d'être indisposée, mais je +n'avais pas cru que c'était sérieux.» + +Et la jeune femme, les larmes aux yeux, et avec toutes les marques +d'affection d'une véritable mère s'approcha de Valentine, dont +elle prit la main. + +D'Avrigny continua de regarder Noirtier, il vit les yeux du +vieillard se dilater et s'arrondir, ses joues blêmir et trembler; +la sueur perla sur son front. + +«Ah!» fit-il involontairement, en suivant la direction du regard +de Noirtier, c'est-à -dire en fixant ses yeux sur Mme de Villefort, +qui répétait: + +«Cette pauvre enfant sera mieux dans son lit. Venez, Fanny, nous +la coucherons.» + +M. d'Avrigny, qui voyait dans cette proposition un moyen de rester +seul avec Noirtier, fit signe de la tête que c'était effectivement +ce qu'il y avait de mieux à faire, mais il défendit qu'elle prit +rien au monde que ce qu'il ordonnerait. + +On emporta Valentine, qui était revenue à la connaissance, mais +qui était incapable d'agir et presque de parler, tant ses membres +étaient brisés par la secousse qu'elle venait d'éprouver. +Cependant elle eut la force de saluer d'un coup d'oeil son grand-père, +dont il semblait qu'on arrachât l'âme en l'emportant. + +D'Avrigny suivit la malade, termina ses prescriptions, ordonna à +Villefort de prendre un cabriolet, d'aller en personne chez le +pharmacien faire préparer devant lui les potions ordonnées, de les +rapporter lui-même et de l'attendre dans la chambre de sa fille. + +Puis, après avoir renouvelé l'injonction de ne rien laisser +prendre à Valentine, il redescendit chez Noirtier, ferma +soigneusement les portes, et après s'être assuré que personne +n'écoutait: + +«Voyons, dit-il, vous savez quelque chose sur cette maladie de +votre petite-fille? + +--Oui, fit le vieillard. + +--Écoutez, nous n'avons pas de temps à perdre, je vais vous +interroger et vous me répondrez.» + +Noirtier fit signe qu'il était prêt à répondre. + +«Avez-vous prévu l'accident qui est arrivé aujourd'hui à +Valentine? + +--Oui.» + +D'Avrigny réfléchit un instant puis se rapprochant de Noirtier: + +«Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, ajouta-t-il, mais nul +indice ne doit être négligé dans la situation terrible où nous +sommes. Vous avez vu mourir le pauvre Barrois?» + +Noirtier leva les yeux au ciel. + +«Savez-vous de quoi il est mort? demanda d'Avrigny en posant sa +main sur l'épaule de Noirtier. + +--Oui, répondit le vieillard. + +--Pensez-vous que sa mort ait été naturelle?» + +Quelque chose comme un sourire s'esquissa sur les lèvres inertes +de Noirtier. + +«Alors l'idée que Barrois avait été empoisonné vous est venue? + +--Oui. + +--Croyez-vous que ce poison dont il a été victime lui ait été +destiné? + +--Non. + +--Maintenant pensez-vous que ce soit la même main qui a frappé +Barrois, en voulant frapper un autre, qui frappe aujourd'hui +Valentine? + +--Oui. + +--Elle va donc succomber aussi?» demanda d'Avrigny en fixant son +regard profond sur Noirtier. + +Et il attendit l'effet de cette phrase sur le vieillard. + +«Non, répondit-il avec un air de triomphe qui eût pu dérouter +toutes les conjectures du plus habile devin. + +--Alors vous espérez? dit d'Avrigny avec surprise. + +--Oui. + +--Qu'espérez-vous? + +Le vieillard fit comprendre des yeux qu'il ne pouvait répondre. + +«Ah! oui, c'est vrai», murmura d'Avrigny. + +Puis revenant à Noirtier: + +«Vous espérez, dit-il, que l'assassin se lassera? + +--Non. + +--Alors, vous espérez que le poison sera sans effet sur +Valentine? + +--Oui. + +--Car je ne vous apprends rien, n'est-ce pas, ajouta d'Avrigny, +en vous disant qu'on vient d'essayer de l'empoisonner?» + +Le vieillard fit signe des yeux qu'il ne conservait aucun doute à +ce sujet. + +«Alors, comment espérez-vous que Valentine échappera?» + +Noirtier tint avec obstination ses yeux fixés du même côté, +d'Avrigny suivit la direction de ses yeux et vit qu'ils étaient +attachés sur une bouteille contenant la potion qu'on lui apportait +tous les matins. + +«Ah! ah! dit d'Avrigny, frappé d'une idée subite, auriez-vous eu +l'idée...» + +Noirtier ne le laissa point achever. + +«Oui, fit-il. + +--De la prémunir contre le poison... + +--Oui. + +--En l'habituant peu à peu... + +--Oui, oui, oui, fit Noirtier, enchanté d'être compris. + +--En effet, vous m'avez entendu dire qu'il entrait de la brucine +dans les potions que je vous donne? + +--Oui. + +--Et en l'accoutumant à ce poison, vous avez voulu neutraliser +les effets d'un poison?» + +Même joie triomphante de Noirtier. + +«Et vous y êtes parvenu en effet! s'écria d'Avrigny. Sans cette +précaution, Valentine était tuée aujourd'hui, tuée sans secours +possible, tuée sans miséricorde, la secousse a été violente, mais +elle n'a été qu'ébranlée, et cette fois du moins Valentine ne +mourra pas.» + +Une joie surhumaine épanouissait les yeux du vieillard, levés au +ciel avec une expression de reconnaissance infinie. + +En ce moment Villefort rentra. + +«Tenez, docteur, dit-il, voici ce que vous avez demandé. + +--Cette potion a été préparée devant vous? + +--Oui, répondit le procureur du roi. + +--Elle n'est pas sortie de vos mains? + +--Non.» + +D'Avrigny prit la bouteille, versa quelques gouttes du breuvage +qu'elle contenait dans le creux de sa main et les avala. + +«Bien, dit-il, montons chez Valentine, j'y donnerai mes +instructions à tout le monde, et vous veillerez vous-même, +monsieur de Villefort, à ce que personne ne s'en écarte.» + +Au moment où d'Avrigny rentrait dans la chambre de Valentine, +accompagnée de Villefort, un prêtre italien, à la démarche sévère, +aux paroles calmes et décidées, louait pour son usage la maison +attenante à l'hôtel habité par M. de Villefort. + +On ne put savoir en vertu de quelle transaction les trois +locataires de cette maison déménagèrent deux heures après: mais le +bruit qui courut généralement dans le quartier fut que la maison +n'était pas solidement assise sur ses fondations et menaçait ruine +ce qui n'empêchait point le nouveau locataire de s'y établir avec +son modeste mobilier le jour même, vers les cinq heures. + +Ce bail fut fait pour trois, six ou neuf ans par le nouveau +locataire, qui, selon l'habitude établie par les propriétaires, +paya six mois d'avance; ce nouveau locataire, qui, ainsi que nous +l'avons dit, était italien, s'appelait-il signor Giacomo Busoni. + +Des ouvriers furent immédiatement appelés, et la nuit même les +rares passants attardés au haut du faubourg voyaient avec surprise +les charpentiers et les maçons occupés à reprendre en sous-oeuvre +la maison chancelante. + + + + +XCV + +Le père et la fille. + + +Nous avons vu, dans le chapitre précédent, Mme Danglars venir +annoncer officiellement à Mme de Villefort le prochain mariage de +Mlle Eugénie Danglars avec M. Andrea Cavalcanti. + +Cette annonce officielle, qui indiquait ou semblait indiquer une +résolution prise par tous les intéressés à cette grande affaire, +avait cependant été précédée d'une scène dont nous devons compte à +nos lecteurs. + +Nous les prions donc de faire un pas en arrière et de se +transporter, le matin même de cette journée aux grandes +catastrophes, dans ce beau salon si bien doré que nous leur avons +fait connaître, et qui faisait l'orgueil de son propriétaire, +M. le baron Danglars. + +Dans ce salon, en effet, vers les dix heures du matin, se +promenait depuis quelques minutes, tout pensif et visiblement +inquiet, le baron lui-même, regardant à chaque porte et s'arrêtant +à chaque bruit. + +Lorsque sa somme de patience fut épuisée, il appela le valet de +chambre. + +«Étienne, lui dit-il, voyez donc pourquoi Mlle Eugénie m'a prié de +l'attendre au salon, et informez-vous pourquoi elle m'y fait +attendre si longtemps.» + +Cette bouffée de mauvaise humeur exhalée, le baron reprit un peu +de calme. + +En effet, Mlle Danglars, après son réveil, avait fait demander une +audience à son père, et avait désigné le salon doré comme le lieu +de cette audience. La singularité de cette démarche, son caractère +officiel surtout, n'avaient pas médiocrement surpris le banquier, +qui avait immédiatement obtempéré au désir de sa fille en se +rendant le premier au salon. + +Étienne revint bientôt de son ambassade. + +«La femme de chambre de mademoiselle, dit-il, m'a annoncé que +mademoiselle achevait sa toilette et ne tarderait pas à venir.» + +Danglars fit un signe de tête indiquant qu'il était satisfait. +Danglars, vis-à -vis du monde et même vis-à -vis de ses gens, +affectait le bonhomme et le père faible: c'était une face du rôle +qu'il s'était imposé dans la comédie populaire qu'il jouait; +c'était une physionomie qu'il avait adoptée et qui lui semblait +convenir comme il convenait aux profils droits des masques des +pères du théâtre antique d'avoir la lèvre retroussée et riante, +tandis que le côté gauche avait la lèvre abaissée et +pleurnicheuse. + +Hâtons-nous de dire que, dans l'intimité, la lèvre retroussée et +riante descendait au niveau de la lèvre abaissée et pleurnicheuse; +de sorte que, pour la plupart du temps, le bonhomme disparaissait +pour faire place au mari brutal et au père absolu. + +«Pourquoi diable cette folle qui veut me parler à ce qu'elle +prétend, murmurait Danglars, ne vient-elle pas simplement dans mon +cabinet; et pourquoi veut-elle me parler?» + +Il roulait pour la vingtième fois cette pensée inquiétante dans +son cerveau, lorsque la porte s'ouvrit et qu'Eugénie parut, vêtue +d'une robe de satin noir brochée de fleurs mates de la même +couleur, coiffée en cheveux, et gantée comme s'il se fût agi +d'aller s'asseoir dans son fauteuil du Théâtre-Italien. + +«Eh bien, Eugénie, qu'y a-t-il donc? s'écria le père, et pourquoi +le salon solennel, tandis qu'on est si bien dans mon cabinet +particulier? + +--Vous avez parfaitement raison, monsieur, répondit Eugénie en +faisant signe à son père qu'il pouvait s'asseoir, et vous venez de +poser là deux questions qui résument d'avance toute la +conversation que nous allons avoir. Je vais donc répondre à toutes +deux, et contre les lois de l'habitude, à la seconde d'abord comme +étant la moins complexe. J'ai choisi le salon, monsieur, pour lieu +de rendez-vous, afin d'éviter les impressions désagréables et les +influences du cabinet d'un banquier. Ces livres de caisse, si bien +dorés qu'ils soient, ces tiroirs fermés comme des portes de +forteresses, ces masses de billets de banque qui viennent on ne +sait d'où, et ces quantités de lettres qui viennent d'Angleterre, +de Hollande, d'Espagne, des Indes, de la Chine et du Pérou, +agissent en général étrangement sur l'esprit d'un père et lui font +oublier qu'il est dans le monde un intérêt plus grand et plus +sacré que celui de la position sociale et de l'opinion de ses +commettants. J'ai donc choisi ce salon où vous voyez, souriants et +heureux, dans leurs cadres magnifiques, votre portrait, le mien, +celui de ma mère et toutes sortes de paysages pastoraux et de +bergeries attendrissantes. Je me fie beaucoup à la puissance des +impressions extérieures. Peut-être, vis-à -vis de vous surtout, +est-ce une erreur; mais, que voulez-vous? je ne serais pas artiste +s'il ne me restait pas quelques illusions. + +--Très bien, répondit M. Danglars, qui avait écouté la tirade +avec un imperturbable sang-froid, mais sans en comprendre une +parole, absorbé qu'il était, comme tout homme plein d'arrière-pensées, +à chercher le fil de sa propre idée dans les idées de +l'interlocuteur. + +--Voilà donc le second point éclairci ou à peu près, dit Eugénie +sans le moindre trouble et avec cet aplomb tout masculin qui +caractérisait son geste et sa parole, et vous me paraissez +satisfait de l'explication. Maintenant revenons au premier. Vous +me demandiez pourquoi j'avais sollicité cette audience; je vais +vous le dire en deux mots; monsieur, le voici: Je ne veux pas +épouser M. le comte Andrea Cavalcanti.» + +Danglars fit un bond sur son fauteuil, et, de la secousse, leva à +la fois les yeux et les bras au ciel. + +«Mon Dieu, oui, monsieur, continua Eugénie toujours aussi calme. +Vous êtes étonné, je le vois bien, car depuis que toute cette +petite affaire est en train, je n'ai point manifesté la plus +petite opposition, certaine que je suis toujours, le moment venu, +d'opposer franchement aux gens qui ne m'ont point consultée et aux +choses qui me déplaisent une volonté franche et absolue. Cependant +cette fois cette tranquillité, cette passivité, comme disent les +philosophes, venait d'une autre source; elle venait de ce que, +fille soumise et dévouée... (un léger sourire se dessina sur les +lèvres empourprées de la jeune fille), je m'essayais à +l'obéissance. + +--Eh bien? demanda Danglars. + +--Eh bien, monsieur, reprit Eugénie, j'ai essayé jusqu'au bout de +mes forces, et maintenant que le moment est arrivé, malgré tous +les efforts que j'ai tentés sur moi-même, je me sens incapable +d'obéir. + +--Mais enfin, dit Danglars, qui, esprit secondaire, semblait +d'abord tout abasourdi du poids de cette impitoyable logique, dont +le flegme accusait tant de préméditation et de force de volonté, +la raison de ce refus, Eugénie, la raison? + +--La raison, répliqua la jeune fille, oh! mon Dieu, ce n'est +point que l'homme soit plus laid, soit plus sot ou soit plus +désagréable qu'un autre, non; M. Andrea Cavalcanti peut même +passer, près de ceux qui regardent les hommes au visage et à la +taille, pour être d'un assez beau modèle; ce n'est pas non plus +parce que mon coeur est moins touché de celui-là que de tout +autre: ceci serait une raison de pensionnaire que je regarde comme +tout à fait au-dessous de moi, je n'aime absolument personne, +monsieur, vous le savez bien, n'est-ce pas? Je ne vois donc pas +pourquoi, sans nécessité absolue, j'irais embarrasser ma vie d'un +éternel compagnon. Est-ce que le sage n'a point dit quelque part: +«Rien de trop»; et ailleurs: «Portez tout avec vous-même»? On m'a +même appris ces deux aphorismes en latin et en grec: l'un est, je +crois, de Phèdre, et l'autre de Bias. Eh bien, mon cher père, dans +le naufrage de la vie, car la vie est un naufrage éternel de nos +espérances, je jette à la mer mon bagage inutile, voilà tout, et +je reste avec ma volonté, disposée à vivre parfaitement seule et +par conséquent parfaitement libre. + +--Malheureuse! malheureuse! murmura Danglars pâlissant, car il +connaissait par une longue expérience la solidité de l'obstacle +qu'il rencontrait si soudainement. + +--Malheureuse, reprit Eugénie, malheureuse, dites-vous, monsieur? +Mais non pas, en vérité, et l'exclamation me paraît tout à fait +théâtrale et affectée. Heureuse, au contraire, car je vous le +demande, que me manque-t-il? Le monde me trouve belle, c'est +quelque chose pour être accueilli favorablement. J'aime les bons +accueils, moi: ils épanouissent les visages, et ceux qui +m'entourent me paraissent encore moins laids. Je suis douée de +quelque esprit et d'une certaine sensibilité relative qui me +permet de tirer de l'existence générale, pour la faire entrer dans +la mienne, ce que j'y trouve de bon, comme fait le singe lorsqu'il +casse la noix verte pour en tirer ce qu'elle contient. Je suis +riche, car vous avez une des belles fortunes de France, car je +suis votre fille unique, et vous n'êtes point tenace au degré où +le sont les pères de la Porte-Saint-Martin et de la Gaîté, qui +déshéritent leurs filles parce qu'elles ne veulent pas leur donner +de petits-enfants. D'ailleurs, la loi prévoyante vous a ôté le +droit de me déshériter, du moins tout à fait, comme elle vous a +ôté le pouvoir de me contraindre à épouser monsieur tel ou tel. +Ainsi, belle, spirituelle, ornée de quelque talent comme on dit +dans les opéras comiques, et riche! mais c'est le bonheur cela, +monsieur! Pourquoi donc m'appelez-vous malheureuse? + +Danglars, voyant sa fille souriante et fière jusqu'à l'insolence, +ne put réprimer un mouvement de brutalité qui se trahit par un +éclat de voix, mais ce fut le seul. Sous le regard interrogateur +de sa fille, en face de ce beau sourcil noir, froncé par +l'interrogation, il se retourna avec prudence et se calma +aussitôt, dompté par la main de fer de la circonspection. + +«En effet, ma fille, répondit-il avec un sourire, vous êtes tout +ce que vous vous vantez d'être, hormis une seule chose, ma fille; +je ne veux pas trop brusquement vous dire laquelle: j'aime mieux +vous la laisser deviner.» + +Eugénie regarda Danglars, fort surprise qu'on lui contestât l'un +des fleurons de la couronne d'orgueil qu'elle venait de poser si +superbement sur sa tête. + +«Ma fille, continua le banquier, vous m'avez parfaitement expliqué +quels étaient les sentiments qui présidaient aux résolutions d'une +fille comme vous quand elle a décidé qu'elle ne se mariera point. +Maintenant c'est à moi de vous dire quels sont les motifs d'un +père comme moi quand il a décidé que sa fille se mariera.» + +Eugénie s'inclina, non pas en fille soumise qui écoute, mais en +adversaire prêt à discuter, qui attend. + +«Ma fille, continua Danglars, quand un père demande à sa fille de +prendre un époux, il a toujours une raison quelconque pour désirer +son mariage. Les uns sont atteints de la manie que vous disiez +tout à l'heure, c'est-à -dire de se voir revivre dans leurs petits-fils. +Je n'ai pas cette faiblesse, je commence par vous le dire, +les joies de la famille me sont à peu près indifférentes, à moi. +Je puis avouer cela à une fille que je sais assez philosophe pour +comprendre cette indifférence et pour ne pas m'en faire un crime. + +--À la bonne heure, dit Eugénie; parlons franc, monsieur, j'aime +cela. + +--Oh! dit Danglars, vous voyez que sans partager, en thèse +générale, votre sympathie pour la franchise, je m'y soumets, quand +je crois que la circonstance m'y invite. Je continuerai donc. Je +vous ai proposé un mari, non pas pour vous, car en vérité je ne +pensais pas le moins du monde à vous en ce moment. Vous aimez la +franchise, en voilà , j'espère; mais parce que j'avais besoin que +vous prissiez cet époux le plus tôt possible, pour certaines +combinaisons commerciales que je suis en train d'établir en ce +moment. + +Eugénie fit un mouvement. + +«C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, ma fille, et il ne +faut pas m'en vouloir, car c'est vous qui m'y forcez; c'est malgré +moi, vous le comprenez bien, que j'entre dans ces explications +arithmétiques, avec une artiste comme vous, qui craint d'entrer +dans le cabinet d'un banquier pour y percevoir des impressions ou +des sensations désagréables et antipoétiques. + +«Mais dans ce cabinet de banquier, dans lequel cependant vous avez +bien voulu entrer avant-hier pour me demander les mille francs que +je vous accorde chaque mois pour vos fantaisies, sachez, ma chère +demoiselle, qu'on apprend beaucoup de choses à l'usage même des +jeunes personnes qui ne veulent pas se marier. On y apprend, par +exemple, et par égard pour votre susceptibilité nerveuse je vous +l'apprendrai dans ce salon, on y apprend que le crédit d'un +banquier est sa vie physique et morale, que le crédit soutient +l'homme comme le souffle anime le corps, et M. de Monte-Cristo m'a +fait un jour là -dessus un discours que je n'ai jamais oublié. On y +apprend qu'à mesure que le crédit se retire le corps devient +cadavre et que cela doit arriver dans fort peu de temps au +banquier qui s'honore d'être le père d'une fille si bonne +logicienne.» + +Mais Eugénie, au lieu de se courber, se redressa sous le coup. + +«Ruiné! dit-elle. + +--Vous avez trouvé l'expression juste, ma fille, la bonne +expression, dit Danglars en fouillant sa poitrine avec ses ongles, +tout en conservant sur sa rude figure le sourire de l'homme sans +coeur, mais non sans esprit, ruiné! c'est cela. + +--Ah! fit Eugénie. + +--Oui, ruiné! Eh bien, le voilà donc connu, ce secret plein +d'horreur, comme dit le poète tragique. + +«Maintenant, ma fille, apprenez de ma bouche comment ce malheur +peut, par vous, devenir moindre; je ne dirai pas pour moi, mais +pour vous. + +--Oh! s'écria Eugénie, vous êtes mauvais physionomiste, monsieur, +si vous vous figurez que c'est pour moi que je déplore la +catastrophe que vous m'exposez. + +«Moi ruinée! et que m'importe? Ne me reste-t-il pas mon talent? Ne +puis-je pas, comme la Pasta, comme la Malibran, comme la Grisi, me +faire ce que vous ne m'eussiez jamais donné, quelle que fût votre +fortune, cent ou cent cinquante mille livres de rente que je ne +devrai qu'à moi seule, et qui, au lieu de m'arriver comme +m'arrivaient ces pauvres douze mille francs que vous me donniez +avec des regards rechignés et des paroles de reproche sur ma +prodigalité, me viendront accompagnés d'acclamations, de bravos et +de fleurs? Et quand je n'aurais pas ce talent dont votre sourire +me prouve que vous doutez, ne me resterait-il pas encore ce +furieux amour de l'indépendance, qui me tiendra toujours lieu de +tous les trésors, et qui domine en moi jusqu'à l'instinct de la +conservation? + +«Non, ce n'est pas pour moi que je m'attriste, je saurai toujours +bien me tirer d'affaire, moi; mes livres, mes crayons, mon piano, +toutes choses qui ne coûtent pas cher et que je pourrai toujours +me procurer, me resteront toujours. Vous pensez peut-être que je +m'afflige pour Mme Danglars, détrompez-vous encore: ou je me +trompe grossièrement, ou ma mère a pris toutes ses précautions +contre la catastrophe qui vous menace et qui passera sans +l'atteindre; elle s'est mise à l'abri, je l'espère, et ce n'est +pas en veillant sur moi qu'elle a pu se distraire de ses +préoccupations de fortune, car, Dieu merci, elle m'a laissé toute +mon indépendance sous le prétexte que j'aimais ma liberté. + +«Oh! non, monsieur, depuis mon enfance, j'ai vu se passer trop de +choses autour de moi; je les ai toutes trop bien comprises, pour +que le malheur fasse sur moi plus d'impression qu'il ne mérite de +le faire; depuis que je me connais, je n'ai été aimée de personne; +tant pis! cela m'a conduite tout naturellement à n'aimer personne; +tant mieux! Maintenant vous avez ma profession de foi. + +--Alors, dit Danglars, pâle d'un courroux qui ne prenait point sa +source dans l'amour paternel offensé; alors, mademoiselle, vous +persistez à vouloir consommer ma ruine? + +--Votre ruine! Moi, dit Eugénie, consommer votre ruine! que +voulez-vous dire? je ne comprends pas. + +--Tant mieux, cela me laisse un rayon d'espoir; écoutez. + +--J'écoute, dit Eugénie en regardant si fixement son père, qu'il +fallut à celui-ci un effort pour qu'il ne baissât point les yeux +sous le regard puissant de la jeune fille. + +--M. Cavalcanti, continua Danglars, vous épouse et, en vous +épousant, vous apporte trois millions de dot qu'il place chez moi. + +--Ah! fort bien, fit avec un souverain mépris Eugénie, tout en +lissant ses gants l'un sur l'autre. + +--Vous pensez que je vous ferai tort de ces trois millions? dit +Danglars; pas du tout, ces trois millions sont destinés à en +produire au moins dix. J'ai obtenu avec un banquier, mon confrère, +la concession d'un chemin de fer, seule industrie qui de nos jours +présente ces chances fabuleuses de succès immédiat qu'autrefois +Law appliqua pour les bons Parisiens, ces éternels badauds de la +spéculation, à un Mississippi fantastique. Par mon calcul on doit +posséder un millionième de rail comme on possédait autrefois un +arpent de terre en friche sur les bords de l'Ohio. C'est un +placement hypothécaire, ce qui est un progrès, comme vous voyez, +puisqu'on aura au moins dix, quinze, vingt, cent livres de fer en +échange de son argent. Eh bien, je dois d'ici à huit jours déposer +pour mon compte quatre millions! Ces quatre millions, je vous le +dis, en produiront dix ou douze. + +--Mais pendant cette visite que je vous ai faite avant-hier, +monsieur, et dont vous voulez bien vous souvenir, reprit Eugénie, +je vous ai vu encaisser, c'est le terme, n'est-ce pas? cinq +millions et demi; vous m'avez même montré la chose en deux bons +sur le trésor, et vous vous étonniez qu'un papier ayant une si +grande valeur n'éblouît pas mes yeux comme ferait un éclair. + +--Oui, mais ces cinq millions et demi ne sont point à moi et sont +seulement une preuve de la confiance que l'on a en moi; mon titre +de banquier populaire m'a valu la confiance des hôpitaux, et les +cinq millions et demi sont aux hôpitaux; dans tout autre temps je +n'hésiterais pas à m'en servir, mais aujourd'hui l'on sait les +grandes pertes que j'ai faites, et, comme je vous l'ai dit, le +crédit commence à se retirer de moi. D'un moment à l'autre, +l'administration peut réclamer le dépôt, et si je l'ai employé à +autre chose, je suis forcé de faire une banqueroute honteuse. Je +ne méprise pas les banqueroutes, croyez-le bien, mais les +banqueroutes qui enrichissent et non celles qui ruinent. Ou que +vous épousiez M. Cavalcanti, que je touche les trois millions de +la dot, ou même que l'on croie que je vais les toucher, mon crédit +se raffermit, et ma fortune, qui depuis un mois ou deux s'est +engouffrée dans des abîmes creusés sous mes pas par une fatalité +inconcevable, se rétablit. Me comprenez-vous? + +--Parfaitement; vous me mettez en gage pour trois millions, +n'est-ce pas? + +--Plus la somme est forte, plus elle est flatteuse; elle vous +donne une idée de votre valeur. + +--Merci. Un dernier mot, monsieur: me promettez-vous de vous +servir tant que vous le voudrez du chiffre de cette dot que doit +apporter M. Cavalcanti, mais de ne pas toucher à la somme? Ceci +n'est point une affaire d'égoïsme, c'est une affaire de +délicatesse. Je veux bien servir à réédifier votre fortune, mais +je ne veux pas être votre complice dans la ruine des autres. + +--Mais puisque je vous dis, s'écria Danglars, qu'avec ces trois +millions... + +--Croyez-vous vous tirer d'affaire, monsieur, sans avoir besoin +de toucher à ces trois millions? + +--Je l'espère, mais à condition toujours que le mariage, en se +faisant, consolidera mon crédit. + +--Pourrez-vous payer à M. Cavalcanti les cinq cent mille francs +que vous me donnez pour mon contrat? + +--En revenant de la mairie, il les touchera. + +--Bien! + +--Comment, bien? Que voulez-vous dire? + +--Je veux dire qu'en me demandant ma signature n'est-ce pas, vous +me laissez absolument libre de ma personne? + +--Absolument. + +--Alors, _bien_; comme je vous disais, monsieur, je suis prête à +épouser M. Cavalcanti. + +--Mais quels sont vos projets? + +--Ah! c'est mon secret. Où serait ma supériorité sur vous si, +ayant le vôtre, je vous livrais le mien!» + +Danglars se mordit les lèvres. + +«Ainsi, dit-il, vous êtes prête à faire les quelques visites +officielles qui sont absolument indispensables. + +--Oui, répondit Eugénie. + +--Et à signer le contrat dans trois jours? + +--Oui. + +--Alors, à mon tour, c'est moi qui vous dis: Bien!» + +Et Danglars prit la main de sa fille et la serra entre les +siennes. Mais, chose extraordinaire, pendant ce serrement de main, +le père n'osa pas dire: «Merci, mon enfant»; la fille n'eut pas un +sourire pour son père. + +«La conférence est finie?» demanda Eugénie en se levant. + +Danglars fit signe de la tête qu'il n'avait plus rien à dire. + +Cinq minutes après, le piano retentissait sous les doigts de +Mlle d'Armilly, et Mlle Danglars chantait la malédiction de +Brabantio sur _Desdemona_. + +À la fin du morceau, Étienne entra et annonça à Eugénie que les +chevaux étaient à la voiture et que la baronne l'attendait pour +faire ses visites. + +Nous avons vu les deux femmes passer chez Villefort, d'où elles +sortirent pour continuer leurs courses. + + + + +XCVI + +Le contrat. + + +Trois jours après la scène que nous venons de raconter, c'est-à -dire +vers les cinq heures de l'après-midi du jour fixé pour la signature du +contrat de Mlle Eugénie Danglars et d'Andrea Cavalcanti, que le banquier +s'était obstiné à maintenir prince, comme une brise fraîche faisait +frissonner toutes les feuilles du petit jardin situé en avant de la +maison du comte de Monte-Cristo, au moment où celui-ci se préparait à +sortir, et tandis que ses chevaux l'attendaient en frappant du pied, +maintenus par la main du cocher assis déjà depuis un quart d'heure sur +le siège, l'élégant phaéton avec lequel nous avons déjà plusieurs fois +fait connaissance, et notamment pendant la soirée d'Auteuil, vint +tourner rapidement l'angle de la porte d'entrée, et lança plutôt qu'il +ne déposa sur les degrés du perron M. Andrea Cavalcanti, aussi doré, +aussi rayonnant que si lui, de son côté, eût été sur le point d'épouser +une princesse. + +Il s'informa de la santé du comte avec cette familiarité qui lui +était habituelle, et, escaladant légèrement le premier étage, le +rencontra lui-même au haut de l'escalier. + +À la vue du jeune homme, le comte s'arrêta. Quant à Andrea +Cavalcanti, il était lancé, et quand il était lancé, rien ne +l'arrêtait. + +«Eh! bonjour, cher monsieur de Monte-Cristo, dit-il au comte. + +--Ah! monsieur Andrea! fit celui-ci avec sa voix demi-railleuse, +comment vous portez-vous? + +--À merveille, comme vous voyez. Je viens causer avec vous de +mille choses; mais d'abord sortiez-vous ou rentriez-vous? + +--Je sortais, monsieur. + +--Alors, pour ne point vous retarder, je monterai, si vous le +voulez bien, dans votre calèche, et Tom nous suivra, conduisant +mon phaéton à la remorque. + +--Non, dit avec un imperceptible sourire de mépris le comte, qui +ne se souciait pas d'être vu en compagnie du jeune homme; non, je +préfère vous donner audience ici, cher monsieur Andrea; on cause +mieux dans une chambre, et l'on n'a pas de cocher qui surprenne +vos paroles au vol.» + +Le comte rentra donc dans un petit salon faisant partie du premier +étage, s'assit, et fit, en croisant ses jambes l'une sur l'autre, +signe au jeune homme de s'asseoir à son tour. + +Andrea prit son air le plus riant. + +«Vous savez, cher comte, dit-il, que la cérémonie a lieu ce soir; +à neuf heures on signe le contrat chez le beau-père. + +--Ah! vraiment? dit Monte-Cristo. + +--Comment! est-ce une nouvelle que je vous apprends? et n'étiez-vous +pas prévenu de cette solennité par M. Danglars? + +--Si fait, dit le comte, j'ai reçu une lettre de lui hier; mais +je ne crois pas que l'heure y fût indiquée. + +--C'est possible; le beau-père aura compté sur la notoriété +publique. + +--Eh bien, dit Monte-Cristo, vous voilà heureux monsieur +Cavalcanti; c'est une alliance des plus sortables que vous +contractez là ; et puis, Mlle Danglars est jolie. + +--Mais oui, répondit Cavalcanti avec un accent plein de modestie. + +--Elle est surtout fort riche, à ce que je crois du moins, dit +Monte-Cristo. + +--Fort riche, vous croyez? répéta le jeune homme. + +--Sans doute; on dit que M. Danglars cache pour le moins la +moitié de sa fortune. + +--Et il avoue quinze ou vingt millions, dit Andrea avec un regard +étincelant de joie. + +--Sans compter, ajouta Monte-Cristo, qu'il est à la veille +d'entrer dans un genre de spéculation déjà un peu usé aux États-Unis +et en Angleterre, mais tout à fait neuf en France. + +--Oui, oui, je sais ce dont vous voulez parler: le chemin de fer +dont il vient d'obtenir l'adjudication, n'est-ce pas? + +--Justement! il gagnera au moins, c'est l'avis général, au moins +dix millions dans cette affaire. + +--Dix millions! vous croyez? c'est magnifique, dit Cavalcanti, +qui se grisait à ce bruit métallique de paroles dorées. + +--Sans compter, reprit Monte-Cristo, que toute cette fortune vous +reviendra, et que c'est justice, puisque Mlle Danglars est fille +unique. D'ailleurs, votre fortune à vous, votre père me l'a dit du +moins, est presque égale à celle de votre fiancée. Mais laissons +là un peu les affaires d'argent. Savez-vous, monsieur Andrea, que +vous avez un peu lestement et habilement mené toute cette affaire! + +--Mais pas mal, pas mal, dit le jeune homme; j'étais né pour être +diplomate. + +--Eh bien, on vous fera entrer dans la diplomatie; la diplomatie, +vous le savez, ne s'apprend pas; c'est une chose d'instinct... Le +coeur est donc pris? + +--En vérité, j'en ai peur, répondit Andrea du ton dont il avait +vu au Théâtre-Français Dorante ou Valère répondre à Alceste. + +--Vous aime-t-on un peu? + +--Il le faut bien, dit Andrea avec un sourire vainqueur, +puisqu'on m'épouse. Mais cependant, n'oublions pas un grand point. + +--Lequel? + +--C'est que j'ai été singulièrement aidé dans tout ceci. + +--Bah! + +--Certainement. + +--Par les circonstances? + +--Non, par vous. + +--Par moi? Laissez donc, prince, dit Monte-Cristo en appuyant +avec affectation sur le titre. Qu'ai-je pu faire pour vous? Est-ce +que votre nom, votre position sociale et votre mérite ne +suffisaient point? + +--Non, dit Andrea, non; et vous avez beau dire, monsieur le +comte, je maintiens, moi, que la position d'un homme tel que vous +a plus fait que mon nom, ma position sociale et mon mérite. + +--Vous vous abusez complètement, monsieur, dit Monte-Cristo, qui +sentit l'adresse perfide du jeune homme, et qui comprit la portée +de ses paroles; ma protection ne vous a été acquise qu'après +connaissance prise de l'influence et de la fortune de monsieur +votre père; car enfin qui m'a procuré, à moi qui ne vous avais +jamais vu, ni vous, ni l'illustre auteur de vos jours, le bonheur +de votre connaissance? Ce sont deux de mes bons amis, Lord Wilmore +et l'abbé Busoni. Qui m'a encouragé, non pas à vous servir de +garantie, mais à vous patronner? C'est le nom de votre père, si +connu et si honoré en Italie; personnellement, moi, je ne vous +connais pas.» + +Ce calme, cette parfaite aisance firent comprendre à Andrea qu'il +était pour le moment étreint par une main plus musculeuse que la +sienne, et que l'étreinte n'en pouvait être facilement brisée. + +«Ah çà ! mais, dit-il, mon père a donc vraiment une bien grande +fortune, monsieur le comte? + +--Il paraît que oui, monsieur, répondit Monte-Cristo. + +--Savez-vous si la dot qu'il m'a promise est arrivée? + +--J'en ai reçu la lettre d'avis. + +--Mais les trois millions? + +--Les trois millions sont en route, selon toute probabilité. + +--Je les toucherai donc réellement? + +--Mais dame! reprit le comte, il me semble que jusqu'à présent, +monsieur, l'argent ne vous a pas fait faute!» + +Andrea fut tellement surpris, qu'il ne put s'empêcher de rêver un +moment. + +«Alors, dit-il en sortant de sa rêverie, il me reste, monsieur, à +vous adresser une demande, et celle-là vous la comprendrez, même +quand elle devrait vous être désagréable. + +--Parlez, dit Monte-Cristo. + +--Je me suis mis en relation, grâce à ma fortune, avec beaucoup +de gens distingués, et j'ai même, pour le moment du moins, une +foule d'amis. Mais en me mariant comme je le fais, en face de +toute la société parisienne, je dois être soutenu par un nom +illustre, et à défaut de la main paternelle, c'est une main +puissante qui doit me conduire à l'autel; or, mon père ne vient +point à Paris, n'est-ce pas? + +--Il est vieux, couvert de blessures, et il souffre, dit-il, à en +mourir, chaque fois qu'il voyage. + +--Je comprends. Eh bien, je viens vous faire une demande. + +--À moi? + +--Oui, à vous. + +--Et laquelle? mon Dieu! + +--Eh bien, c'est de le remplacer. + +--Ah! mon cher monsieur! quoi! après les nombreuses relations que +j'ai eu le bonheur d'avoir avec vous, vous me connaissez si mal +que de me faire une pareille demande? + +«Demandez-moi un demi-million à emprunter, et, quoiqu'un pareil +prêt soit assez rare, parole d'honneur! vous me serez moins +gênant. Sachez donc, je croyais vous l'avoir déjà dit, que dans sa +participation, morale surtout, aux choses de ce monde, jamais le +comte de Monte-Cristo n'a cessé d'apporter les scrupules, je dirai +plus, les superstitions d'un homme de l'Orient. + +«Moi qui ai un sérail au Caire, un à Smyrne et un à +Constantinople, présider à un mariage! jamais. + +--Ainsi, vous me refusez? + +--Net; et fussiez-vous mon fils, fussiez-vous mon frère, je vous +refuserais de même. + +--Ah! par exemple! s'écria Andrea désappointé, mais comment faire +alors? + +--Vous avez cent amis, vous l'avez dit vous-même. + +--D'accord, mais c'est vous qui m'avez présenté chez M. Danglars. + +--Point! Rétablissons les faits dans toute la vérité: c'est moi +qui vous ai fait dîner avec lui à Auteuil, et c'est vous qui vous +êtes présenté vous-même; diable! c'est tout différent. + +--Oui, mais mon mariage: vous avez aidé... + +--Moi! en aucune chose, je vous prie de le croire; mais rappelez-vous +donc ce que je vous ai répondu quand vous êtes venu me prier +de faire la demande: Oh! je ne fais jamais de mariage, moi, mon +cher prince, c'est un principe arrêté chez moi.» + +Andrea se mordit les lèvres. + +«Mais enfin, dit-il, vous serez là au moins? + +--Tout Paris y sera? + +--Oh! certainement. + +--Eh bien, j'y serai comme tout Paris, dit le comte. + +--Vous signerez au contrat? + +--Oh! je n'y vois aucun inconvénient, et mes scrupules ne vont +point jusque-là . + +--Enfin, puisque vous ne voulez pas m'accorder davantage, je dois +me contenter de ce que vous me donnez. Mais un dernier mot, comte. + +--Comment donc? + +--Un conseil. + +--Prenez garde; un conseil, c'est pis qu'un service. + +--Oh! celui-ci, vous pouvez me le donner sans vous compromettre. + +--Dites. + +--La dot de ma femme est de cinq cent mille livres. + +--C'est le chiffre que M. Danglars m'a annoncé à moi-même. + +--Faut-il que je la reçoive ou que je la laisse aux mains du +notaire? + +--Voici, en général, comment les choses se passent quand on veut +qu'elles se passent galamment: vos deux notaires prennent rendez-vous +au contrat pour le lendemain ou le surlendemain; le lendemain +ou le surlendemain, ils échangent les deux dots, dont ils se +donnent mutuellement reçu, puis, le mariage célébré, ils mettent +les millions à votre disposition, comme chef de la communauté. + +--C'est que, dit Andrea avec une certaine inquiétude mal +dissimulée, je croyais avoir entendu dire à mon beau-père qu'il +avait l'intention de placer nos fonds dans cette fameuse affaire +de chemin de fer dont vous me parliez tout à l'heure. + +--Eh bien, mais, reprit Monte-Cristo, c'est, à ce que tout le +monde assure, un moyen que vos capitaux soient triplés dans +l'année. M. le baron Danglars est bon père et sait compter. + +--Allons donc, dit Andrea, tout va bien, sans votre refus, +toutefois, qui me perce le coeur. + +--Ne l'attribuez qu'à des scrupules fort naturels en pareille +circonstance. + +--Allons, dit Andrea, qu'il soit donc fait comme vous le voulez; à +ce soir, neuf heures. + +--À ce soir.» + +Et malgré une légère résistance de Monte-Cristo, dont les lèvres +pâlirent, mais qui cependant conserva son sourire de cérémonie, +Andrea saisit la main du comte, la serra, sauta dans son phaéton +et disparut. + +Les quatre ou cinq heures qui lui restaient jusqu'à neuf heures, +Andrea les employa en courses, en visites destinées à intéresser +ces amis dont il avait parlé, à paraître chez le banquier avec +tout le luxe de leurs équipages, les éblouissant par ces promesses +d'actions qui, depuis, ont fait tourner toutes les têtes, et dont +Danglars, en ce moment-là , avait l'initiative. + +En effet, à huit heures et demie du soir, le grand salon de +Danglars, la galerie attenante à ce salon et les trois autres +salons de l'étage étaient pleins d'une foule parfumée qu'attirait +fort peu la sympathie, mais beaucoup cet irrésistible besoin +d'être là où l'on sait qu'il y a du nouveau. + +Un académicien dirait que les soirées du monde sont des +collections de fleurs qui attirent papillons inconstants, abeilles +affamées et frelons bourdonnants. + +Il va sans dire que les salons étaient resplendissants de bougies, +la lumière roulait à flots des moulures d'or sur les tentures de +soie, et tout le mauvais goût de cet ameublement, qui n'avait pour +lui que la richesse, resplendissait de tout son éclat. + +Mlle Eugénie était vêtue avec la simplicité la plus élégante: une +robe de soie blanche brochée de blanc, une rose blanche à moitié +perdue dans ses cheveux d'un noir de jais, composaient toute sa +parure que ne venait pas enrichir le plus petit bijou. + +Seulement on pouvait lire que dans ses yeux cette assurance parfaite +destinée à démentir ce que cette candide toilette avait de +vulgairement virginal à ses propres yeux. + +Mme Danglars, à trente pas d'elle, causait avec Debray, Beauchamp +et Château-Renaud. Debray avait fait sa rentrée dans cette maison +pour cette grande solennité, mais comme tout le monde et sans +aucun privilège particulier. + +M. Danglars, entouré de députés, d'hommes de finance, expliquait +une théorie de contributions nouvelles qu'il comptait mettre en +exercice quand la force des choses aurait contraint le +gouvernement à l'appeler au ministère. + +Andrea, tenant sous son bras un des plus fringants dandys de +l'Opéra, lui expliquait assez impertinemment, attendu qu'il avait +besoin d'être hardi pour paraître à l'aise, ses projets de vie à +venir, et les progrès de luxe qu'il comptait faire faire avec ses +cent soixante-quinze mille livres de rente à la fashion +parisienne. + +La foule générale roulait dans ces salons comme un flux et un +reflux de turquoises, de rubis, d'émeraudes, d'opales et de +diamants. + +Comme partout, on remarquait que c'étaient les plus vieilles +femmes qui étaient les plus parées, et les plus laides qui se +montraient avec le plus d'obstination. + +S'il y avait quelque beau lis blanc, quelque rose suave et +parfumée, il fallait la chercher et la découvrir cachée dans +quelque coin par une mère à turban, ou par une tante à oiseau de +paradis. + +À chaque instant, au milieu de cette cohue, de ce bourdonnement, +de ces rires, la voix des huissiers lançait un nom connu dans les +finances, respecté dans l'armée ou illustre dans les lettres; +alors un faible mouvement des groupes accueillait ce nom. + +Mais pour un qui avait le privilège de faire frémir cet océan de +vagues humaines, combien passaient accueillis par l'indifférence +ou le ricanement du dédain! + +Au moment où l'aiguille de la pendule massive, de la pendule +représentant Endymion endormi, marquait neuf heures sur un cadran +d'or, et où le timbre, fidèle reproducteur de la pensée machinale, +retentissait neuf fois, le nom du comte de Monte-Cristo retentit à +son tour, et, comme poussée par la flamme électrique, toute +l'assemblée se tourna vers la porte. + +Le comte était vêtu de noir et avec sa simplicité habituelle; son +gilet blanc dessinait sa vaste et noble poitrine; son col noir +paraissait d'une fraîcheur singulière, tant il ressortait sur la +mâle pâleur de son teint; pour tout bijou, il portait une chaîne +de gilet si fine qu'à peine le mince filet d'or tranchait sur le +piqué blanc. + +Il se fit à l'instant même un cercle autour de la porte. + +Le comte, d'un seul coup d'oeil, aperçut Mme Danglars à un bout du +salon, M. Danglars à l'autre, et Mlle Eugénie devant lui. + +Il s'approcha d'abord de la baronne, qui causait avec +Mme de Villefort, qui était venue seule, Valentine étant toujours +souffrante; et sans dévier, tant le chemin se frayait devant lui, +il passa de la baronne à Eugénie, qu'il complimenta en termes si +rapides et si réservés, que la fière artiste en fut frappée. + +Près d'elle était Mlle Louise d'Armilly, qui remercia le comte des +lettres de recommandation qu'il lui avait si gracieusement données +pour l'Italie, et dont elle comptait, lui dit-elle, faire +incessamment usage. + +En quittant ces dames, il se retourna et se trouva près de +Danglars, qui s'était approché pour lui donner la main. + +Ces trois devoirs sociaux accomplis, Monte-Cristo s'arrêta, +promenant autour de lui ce regard assuré empreint de cette +expression particulière aux gens d'un certain monde et surtout +d'une certaine portée, regard qui semble dire: + +«J'ai fait ce que j'ai dû; maintenant que les autres fassent ce +qu'ils me doivent.» + +Andrea, qui était dans un salon contigu, sentit cette espèce de +frémissement que Monte-Cristo avait imprimé à la foule, et il +accourut saluer le comte. + +Il le trouva complètement entouré; on se disputait ses paroles, +comme il arrive toujours pour les gens qui parlent peu et qui ne +disent jamais un mot sans valeur. + +Les notaires firent leur entrée en ce moment, et vinrent installer +leurs pancartes griffonnées sur le velours brodé d'or qui couvrait +la table préparée pour la signature, table en bois doré. + +Un des notaires s'assit, l'autre resta debout. + +On allait procéder à la lecture du contrat que la moitié de Paris, +présente à cette solennité, devait signer. + +Chacun prit place, ou plutôt les femmes firent cercle, tandis que +les hommes, plus indifférents à l'endroit du _style énergique_, +comme dit Boileau, firent leurs commentaires sur l'agitation +fébrile d'Andrea, sur l'attention de M. Danglars, sur +l'impassibilité d'Eugénie et sur la façon leste et enjouée dont la +baronne traitait cette importante affaire. + +Le contrat fut lu au milieu d'un profond silence. Mais, aussitôt +la lecture achevée, la rumeur recommença dans les salons, double +de ce qu'elle était auparavant: ces sommes brillantes, ces +millions roulant dans l'avenir des deux jeunes gens et qui +venaient compléter l'exposition qu'on avait faite, dans une +chambre exclusivement consacrée à cet objet, du trousseau de la +mariée et des diamants de la jeune femme, avaient retenti avec +tout leur prestige dans la jalouse assemblée. + +Les charmes de Mlle Danglars en étaient doubles aux yeux des +jeunes gens, et pour le moment ils effaçaient l'éclat du soleil. + +Quant aux femmes, il va sans dire que, tout en jalousant ces +millions, elles ne croyaient pas en avoir besoin pour être belles. + +Andrea, serré par ses amis, complimenté, adulé, commençant à +croire à la réalité du rêve qu'il faisait, Andrea était sur le +point de perdre la tête. + +Le notaire prit solennellement la plume, l'éleva au-dessus de sa +tête et dit: + +«Messieurs, on va signer le contrat.» + +Le baron devait signer le premier, puis le fondé de pouvoir de +M. Cavalcanti père, puis la baronne, puis les futurs conjoints, +comme on dit dans cet abominable style qui a cours sur papier +timbré. + +Le baron prit la plume et signa, puis le chargé de pouvoir. + +La baronne s'approcha, au bras de Mme de Villefort. + +«Mon ami, dit-elle en prenant la plume, n'est-ce pas une chose +désespérante? Un incident inattendu, arrivé dans cette affaire +d'assassinat et de vol dont M. le comte de Monte-Cristo a failli +être victime, nous prive d'avoir M. de Villefort. + +--Oh! mon Dieu! fit Danglars, du même ton dont il aurait dit: Ma +foi, la chose m'est bien indifférente! + +--Mon Dieu! dit Monte-Cristo en s'approchant, j'ai bien peur +d'être la cause involontaire de cette absence. + +--Comment! vous, comte? dit Mme Danglars en signant. S'il en est +ainsi, prenez garde, je ne vous le pardonnerai jamais.» + +Andrea dressait les oreilles. + +«Il n'y aurait cependant point de ma faute, dit le comte; aussi je +tiens à le constater.» + +On écoutait avidement: Monte-Cristo, qui desserrait si rarement +les lèvres, allait parler. + +«Vous vous rappelez, dit le comte au milieu du plus profond +silence, que c'est chez moi qu'est mort ce malheureux qui était +venu pour me voler, et qui, en sortant de chez moi a été tué, à ce +que l'on croit, par son complice? + +--Oui, dit Danglars. + +--Eh bien, pour lui porter secours, on l'avait déshabillé et l'on +avait jeté ses habits dans un coin où la justice les a ramassés; +mais la justice, en prenant l'habit et le pantalon pour les +déposer au greffe, avait oublié le gilet.» + +Andrea pâlit visiblement et tira tout doucement du côté de la +porte; il voyait paraître un nuage à l'horizon, et ce nuage lui +semblait renfermer la tempête dans ses flancs. + +«Eh bien, ce malheureux gilet, on l'a trouvé aujourd'hui tout +couvert de sang et troué à l'endroit du coeur.» + +Les dames poussèrent un cri, et deux ou trois se préparèrent à +s'évanouir. + +«On me l'a apporté. Personne ne pouvait deviner d'où venait cette +guenille; moi seul songeai que c'était probablement le gilet de la +victime. Tout à coup mon valet de chambre, en fouillant avec +dégoût et précaution cette funèbre relique, a senti un papier dans +la poche et l'en a tiré: c'était une lettre adressée à qui? à +vous, baron. + +--À moi? s'écria Danglars. + +--Oh! mon Dieu! oui, à vous; je suis parvenu à lire votre nom +sous le sang dont le billet était maculé, répondit Monte-Cristo au +milieu des éclats de surprise générale. + +--Mais, demanda Mme Danglars regardant son mari avec inquiétude, +comment cela empêche-t-il M. de Villefort? + +--C'est tout simple, madame, répondit Monte-Cristo; ce gilet et +cette lettre étaient ce qu'on appelle des pièces de conviction; +lettre et gilet, j'ai tout envoyé à M. le procureur du roi. Vous +comprenez, mon cher baron, la voie légale est la plus sûre en +matière criminelle: c'était peut-être quelque machination contre +vous.» + +Andrea regarda fixement Monte-Cristo et disparut dans le deuxième +salon. + +«C'est possible, dit Danglars; cet homme assassiné n'était-il +point un ancien forçat? + +--Oui, répondit le comte, un ancien forçat nommé Caderousse.» + +Danglars pâlit légèrement; Andrea quitta le second salon et gagna +l'antichambre. + +«Mais signez donc, signez donc! dit Monte-Cristo; je m'aperçois +que mon récit a mis tout le monde en émoi et j'en demande bien +humblement pardon à vous, madame la baronne et à Mlle Danglars.» + +La baronne, qui venait de signer, remit la plume au notaire. + +«Monsieur le prince Cavalcanti, dit le tabellion, monsieur le +prince Cavalcanti, où êtes-vous? + +--Andrea! Andrea! répétèrent plusieurs voix de jeunes gens qui en +étaient déjà arrivés avec le noble Italien à ce degré d'intimité +de l'appeler par son nom de baptême. + +--Appelez donc le prince, prévenez-le donc que c'est à lui de +signer!» cria Danglars à un huissier. + +Mais au même instant la foule des assistants reflua, terrifiée, +dans le salon principal, comme si quelque monstre effroyable fût +entré dans les appartements, _quaerens quem devoret_. + +Il y avait en effet de quoi reculer, s'effrayer, crier. + +Un officier de gendarmerie plaçait deux gendarmes à la porte de +chaque salon, et s'avançait vers Danglars, précédé d'un +commissaire de police ceint de son écharpe. + +Mme Danglars poussa un cri et s'évanouit. + +Danglars, qui se croyait menacé (certaines consciences ne sont +jamais calmes), Danglars offrit aux yeux de ses conviés un visage +décomposé par la terreur. + +«Qu'y a-t-il donc, monsieur? demanda Monte-Cristo s'avançant au-devant +du commissaire. + +--Lequel de vous, messieurs, demanda le magistrat sans répondre +au comte, s'appelle Andrea Cavalcanti?» + +Un cri de stupeur partit de tous les coins du salon. On chercha; +on interrogea. + +«Mais quel est donc cet Andrea Cavalcanti? demanda Danglars +presque égaré. + +--Un ancien forçat échappé du bagne de Toulon. + +--Et quel crime a-t-il commis? + +--Il est prévenu, dit le commissaire de sa voix impassible, +d'avoir assassiné le nommé Caderousse, son ancien compagnon de +chaîne, au moment où il sortait de chez le comte de Monte-Cristo.» + +Monte-Cristo jeta un regard rapide autour de lui. + +Andrea avait disparu. + + + + +XCVII + +La route de Belgique. + + +Quelques instants après la scène de confusion produite dans les +salons de M. Danglars par l'apparition inattendue du brigadier de +gendarmerie, et par la révélation qui en avait été la suite, le +vaste hôtel s'était vidé avec une rapidité pareille à celle qu'eût +amenée l'annonce d'un cas de peste ou de choléra-morbus arrivé +parmi les conviés: en quelques minutes par toutes les portes, par +tous les escaliers, par toutes les sorties, chacun s'était +empressé de se retirer, ou plutôt de fuir; car c'était là une de +ces circonstances dans lesquelles il ne faut pas même essayer de +donner ces banales consolations qui rendent dans les grandes +catastrophes les meilleurs amis si importuns. + +Il n'était resté dans l'hôtel du banquier que Danglars, enfermé +dans son cabinet, et faisant sa déposition entre les mains de +l'officier de gendarmerie; Mme Danglars, terrifiée, dans le +boudoir que nous connaissons, et Eugénie qui, l'oeil hautain et la +lèvre dédaigneuse, s'était retirée dans sa chambre avec son +inséparable compagne, Mlle Louise d'Armilly. + +Quant aux nombreux domestiques, plus nombreux encore ce soir-là +que de coutume, car on leur avait adjoint, à propos de la fête, +les glaciers, les cuisiniers et les maîtres d'hôtel du Café de +Paris, tournant contre leurs maîtres la colère de ce qu'ils +appelaient leur affront, ils stationnaient par groupes à l'office, +aux cuisines, dans leurs chambres, s'inquiétant fort peu du +service, qui d'ailleurs se trouvait tout naturellement interrompu. + +Au milieu de ces différents personnages, frémissant d'intérêts +divers, deux seulement méritent que nous nous occupions d'eux: +c'est Mlle Eugénie Danglars et Mlle Louise d'Armilly. + +La jeune fiancée, nous l'avons dit, s'était retirée l'air hautain, +la lèvre dédaigneuse, et avec la démarche d'une reine outragée, +suivie de sa compagne, plus pâle et plus émue qu'elle. + +En arrivant dans sa chambre, Eugénie ferma sa porte en dedans, +pendant que Louise tombait sur une chaise. + +«Oh! mon Dieu, mon Dieu! l'horrible chose, dit la jeune +musicienne; et qui pouvait se douter de cela? M. Andrea +Cavalcanti... un assassin... un échappé du bagne... un forçat!» + +Un sourire ironique crispa les lèvres d'Eugénie. + +«En vérité, j'étais prédestinée, dit-elle. Je n'échappe au Morcerf +que pour tomber dans le Cavalcanti! + +--Oh! ne confonds pas l'un avec l'autre, Eugénie. + +--Tais-toi, tous les hommes sont des infâmes, et je suis heureuse +de pouvoir faire plus que de les détester; maintenant, je les +méprise. + +--Qu'allons-nous faire? demanda Louise. + +--Ce que nous allons faire? + +--Oui. + +--Mais ce que nous devions faire dans trois jours... partir. + +--Ainsi, quoique tu ne te maries plus, tu veux toujours? + +--Écoute, Louise, j'ai en horreur cette vie du monde ordonnée, +compassée, réglée comme notre papier de musique. Ce que j'ai +toujours désiré, ambitionné, voulu, c'est la vie d'artiste, la vie +libre, indépendante, où l'on ne relève que de soi, où l'on ne doit +de compte qu'à soi. Rester, pour quoi faire? pour qu'on essaie, +d'ici à un mois, de me marier encore; à qui? à M. Debray, peut-être, +comme il en avait été un instant question. Non, Louise; non, +l'aventure de ce soir me sera une excuse: je n'en cherchais pas, +je n'en demandais pas; Dieu m'envoie celle-ci, elle est la +bienvenue. + +--Comme tu es forte et courageuse! dit la blonde et frêle jeune +fille à sa brune compagne. + +--Ne me connaissais-tu point encore? Allons, voyons, Louise, +causons de toutes nos affaires. La voiture de poste... + +--Est achetée heureusement depuis trois jours. + +--L'as-tu fait conduire où nous devions la prendre? + +--Oui. + +--Notre passeport? + +--Le voilà !» + +Et Eugénie, avec son aplomb habituel, déplia un papier et lut: + +«M. Léon d'Armilly, âgé de vingt ans, profession d'artiste, +cheveux noirs, yeux noirs, voyageant avec sa soeur.» + +«À merveille! Par qui t'es-tu procuré ce passeport? + +--En allant demander à M. de Monte-Cristo des lettres pour les +directeurs des théâtres de Rome et de Naples, je lui ai exprimé +mes craintes de voyager en femme; il les a parfaitement comprises, +s'est mis à ma disposition pour me procurer un passeport d'homme; +et, deux jours après, j'ai reçu celui-ci, auquel j'ai ajouté de ma +main: _Voyageant avec sa soeur._ + +--Eh bien, dit gaiement Eugénie, il ne s'agit plus que de faire +nos malles: nous partirons le soir de la signature du contrat, au +lieu de partir le soir des noces: voilà tout. + +--Réfléchis bien, Eugénie. + +--Oh! toutes mes réflexions sont faites; je suis lasse de +n'entendre parler que de reports, de fins de mois, de hausse, de +baisse, de fonds espagnols, de papier haïtien. Au lieu de cela, +Louise, comprends-tu l'air, la liberté, le chant des oiseaux, les +plaines de la Lombardie, les canaux de Venise, les palais de Rome, +la plage de Naples. Combien possédons-nous, Louise?» + +La jeune fille qu'on interrogeait tira d'un secrétaire incrusté un +petit portefeuille à serrure qu'elle ouvrit, et dans lequel elle +compta vingt-trois billets de banque. + +«Vingt-trois mille francs, dit-elle. + +--Et pour autant au moins de perles, de diamants et bijoux, dit +Eugénie. Nous sommes riches. Avec quarante-cinq mille francs, nous +avons de quoi vivre en princesses pendant deux ans ou +convenablement pendant quatre. + +«Mais avant six mois, toi avec ta musique, moi avec ma voix, nous +aurons doublé notre capital. Allons, charge-toi de l'argent, moi, +je me charge du coffret aux pierreries; de sorte que si l'une de +nous avait le malheur de perdre son trésor, l'autre aurait +toujours le sien. Maintenant, la valise: hâtons-nous, la valise! + +--Attends, dit Louise, allant écouter à la porte de Mme Danglars. + +--Que crains-tu? + +--Qu'on ne nous surprenne. + +--La porte est fermée. + +--Qu'on ne nous dise d'ouvrir. + +--Qu'on le dise si l'on veut, nous n'ouvrons pas. + +--Tu es une véritable amazone, Eugénie.» + +Et les deux jeunes filles se mirent, avec une prodigieuse +activité, à entasser dans une malle tous les objets de voyage dont +elles croyaient avoir besoin. + +«Là , maintenant, dit Eugénie, tandis que je vais changer de +costume, ferme la valise, toi.» + +Louise appuya de toute la force de ses petites mains blanches sur +le couvercle de la malle. + +«Mais je ne puis pas, dit-elle, je ne suis pas assez forte; ferme-la, toi. + +--Ah! c'est juste, dit en riant Eugénie, j'oubliais que je suis +Hercule, moi, et que tu n'es, toi, que la pâle Omphale.» + +Et la jeune fille, appuyant le genou sur la malle, raidit ses bras +blancs et musculeux jusqu'à ce que les deux compartiments de la +valise fussent joints, et que Mlle d'Armilly eût passé le crochet +du cadenas entre les deux pitons. + +Cette opération terminée, Eugénie ouvrit une commode dont elle +avait la clef sur elle, et en tira une mante de voyage en soie +violette ouatée. + +«Tiens, dit-elle, tu vois que j'ai pensé à tout; avec cette mante +tu n'auras point froid. + +--Mais toi? + +--Oh! moi, je n'ai jamais froid, tu le sais bien; d'ailleurs avec +ces habits d'homme... + +--Tu vas t'habiller ici? + +--Sans doute. + +--Mais auras-tu le temps? + +--N'aie donc pas la moindre inquiétude, poltronne; tous nos gens +sont occupés de la grande affaire. D'ailleurs, qu'y a-t-il +d'étonnant, quand on songe au désespoir dans lequel je dois être, +que je me sois enfermée, dis? + +--Non, c'est vrai, tu me rassures. + +--Viens, aide-moi.» + +Et du même tiroir dont elle avait fait sortir la mante qu'elle +venait de donner à Mlle d'Armilly, et dont celle-ci avait déjà +couvert ses épaules, elle tira un costume d'homme complet, depuis +les bottines jusqu'à la redingote, avec une provision de linge où +il n'y avait rien de superflu, mais où se trouvait le nécessaire. + +Alors, avec une promptitude qui indiquait que ce n'était pas sans +doute la première fois qu'en se jouant elle avait revêtu les +habits d'un autre sexe, Eugénie chaussa ses bottines, passa un +pantalon, chiffonna sa cravate, boutonna jusqu'à son cou un gilet +montant, et endossa une redingote qui dessinait sa taille fine et +cambrée. + +«Oh! c'est très bien! en vérité, c'est très bien, dit Louise en la +regardant avec admiration; mais ces beaux cheveux noirs, ces +nattes magnifiques qui faisaient soupirer d'envie toutes les +femmes, tiendront-ils sous un chapeau d'homme comme celui que +j'aperçois là ? + +--Tu vas voir», dit Eugénie. + +Et saisissant avec sa main gauche la tresse épaisse sur laquelle +ses longs doigts ne se refermaient qu'à peine, elle saisit de sa +main droite une paire de longs ciseaux, et bientôt l'acier cria au +milieu de la riche et splendide chevelure, qui tomba tout entière +aux pieds de la jeune fille, renversée en arrière pour l'isoler de +sa redingote. + +Puis, la natte supérieure abattue, Eugénie passa à celles de ses +tempes, qu'elle abattit successivement, sans laisser échapper le +moindre regret: au contraire, ses yeux brillèrent, plus pétillants +et plus joyeux encore que de coutume, sous ses sourcils noirs +comme l'ébène. + +«Oh! les magnifiques cheveux! dit Louise avec regret. + +--Eh! ne suis-je pas cent fois mieux ainsi? s'écria Eugénie en +lissant les boucles éparses de sa coiffure devenue toute +masculine, et ne me trouves-tu donc pas plus belle ainsi? + +--Oh! tu es belle, belle toujours! s'écria Louise. Maintenant, où +allons-nous? + +--Mais, à Bruxelles, si tu veux; c'est la frontière la plus +proche. Nous gagnerons Bruxelles, Liège, Aix-la-Chapelle; nous +remonterons le Rhin jusqu'à Strasbourg, nous traverserons la +Suisse et nous descendrons en Italie par le Saint-Gothard. Cela te +va-t-il? + +--Mais, oui. + +--Que regardes-tu? + +--Je te regarde. En vérité, tu es adorable ainsi; on dirait que +tu m'enlèves. + +--Eh pardieu! on aurait raison. + +--Oh! je crois que tu as juré, Eugénie?» + +Et les deux jeunes filles, que chacun eût pu croire plongées dans +les larmes, l'une pour son propre compte, l'autre par dévouement à +son amie, éclatèrent de rire, tout en faisant disparaître les +traces les plus visibles du désordre qui naturellement avait +accompagné les apprêts de leur évasion. + +Puis, ayant soufflé leurs lumières, l'oeil interrogateur, +l'oreille au guet, le cou tendu, les deux fugitives ouvrirent la +porte d'un cabinet de toilette qui donnait sur un escalier de +service descendant jusqu'à la cour, Eugénie marchant la première, +et soutenant d'un bras la valise que, par l'anse opposée, +Mlle d'Armilly soulevait à peine de ses deux mains. + +La cour était vide. Minuit sonnait. + +Le concierge veillait encore. + +Eugénie s'approcha tout doucement et vit le digne suisse qui +dormait au fond de sa loge, étendu dans son fauteuil. + +Elle retourna vers Louise, reprit la malle qu'elle avait un +instant posée à terre, et toutes deux, suivant l'ombre projetée +par la muraille, gagnèrent la voûte. + +Eugénie fit cacher Louise dans l'angle de la porte, de manière que +le concierge, s'il lui plaisait par hasard de se réveiller, ne vît +qu'une personne. + +Puis, s'offrant elle-même au plein rayonnement de la lampe qui +éclairait la cour: + +«La porte!» cria-t-elle de sa plus belle voix de contralto, en +frappant à la vitre. + +Le concierge se leva comme l'avait prévu Eugénie, et fit même +quelques pas pour reconnaître la personne qui sortait; mais voyant +un jeune homme qui fouettait impatiemment son pantalon de sa +badine, il ouvrit sur-le-champ. + +Aussitôt Louise se glissa comme une couleuvre par la porte +entrebâillée, et bondit légèrement dehors. Eugénie, calme en +apparence, quoique, selon toute probabilité, son coeur comptât +plus de pulsations que dans l'état habituel, sortit à son tour. + +Un commissionnaire passait, on le chargea de la malle, puis les +deux jeunes filles lui ayant indiqué comme le but de leur course +la rue de la Victoire et le numéro 36 de cette rue, elles +marchèrent derrière cet homme, dont la présence rassurait Louise; +quant à Eugénie, elle était forte comme une Judith ou une Dalila. + +On arriva au numéro indiqué. Eugénie ordonna au commissionnaire de +déposer la malle, lui donna quelques pièces de monnaie, et, après +avoir frappé au volet, le renvoya. + +Ce volet auquel avait frappé Eugénie était celui d'une petite +lingère prévenue à l'avance: elle n'était point encore couchée, +elle ouvrit. + +«Mademoiselle, dit Eugénie, faites tirer par le concierge la +calèche de la remise, et envoyez-le chercher des chevaux à l'hôtel +des Postes. Voici cinq francs pour la peine que nous lui donnons. + +--En vérité, dit Louise, je t'admire, et je dirai presque que je +te respecte.» + +La lingère regardait avec étonnement; mais comme il était convenu +qu'il y aurait vingt louis pour elle, elle ne fit pas la moindre +observation. + +Un quart d'heure après, le concierge revenait ramenant le +postillon et les chevaux, qui, en un tour de main, furent attelés +à la voiture, sur laquelle le concierge assura la malle à l'aide +d'une corde et d'un tourniquet. + +«Voici le passeport, dit le postillon; quelle route prenons-nous, +notre jeune bourgeois? + +--La route de Fontainebleau, répondit Eugénie avec une voix +presque masculine. + +--Eh bien, que dis-tu donc? demanda Louise. + +--Je donne le change, dit Eugénie; cette femme à qui nous donnons +vingt louis peut nous trahir pour quarante: sur le boulevard nous +prendrons une autre direction.» + +Et la jeune fille s'élança dans le briska établi en excellente +dormeuse, sans presque toucher le marchepied. + +«Tu as toujours raison, Eugénie», dit la maîtresse de chant en +prenant place près de son amie. + +Un quart d'heure après, le postillon, remis dans le droit chemin, +franchissait, en faisant claquer son fouet, la grille de la +barrière Saint-Martin. + +«Ah! dit Louise en respirant, nous voilà donc sorties de Paris! + +--Oui, ma chère, et le rapt est bel et bien consommé, répondit +Eugénie. + +--Oui, mais sans violence, dit Louise. + +--Je ferai valoir cela comme circonstance atténuante», répondit +Eugénie. + +Ces paroles se perdirent dans le bruit que faisait la voiture en +roulant sur le pavé de la Villette. + +M. Danglars n'avait plus sa fille. + + + + +XCVIII + +L'auberge de la Cloche et de la Bouteille. + + +Et maintenant, laissons Mlle Danglars et son amie rouler sur la +route de Bruxelles, et revenons au pauvre Andrea Cavalcanti, si +malencontreusement arrêté dans l'essor de sa fortune. + +C'était, malgré son âge encore peu avancé, un garçon fort adroit +et fort intelligent que M. Andrea Cavalcanti. + +Aussi, aux premières rumeurs qui pénétrèrent dans le salon, +l'avons-nous vu par degrés se rapprocher de la porte, traverser +une ou deux chambres, et enfin disparaître. + +Une circonstance que nous avons oublié de mentionner, et qui +cependant ne doit pas être omise, c'est que dans l'une de ces deux +chambres que traversa Cavalcanti était exposé le trousseau de la +mariée, écrins de diamants, châles de cachemire, dentelles de +Valenciennes, voiles d'Angleterre, tout ce qui compose enfin ce +monde d'objets tentateurs dont le nom seul fait bondir de joie le +coeur des jeunes filles et que l'on appelle la corbeille. + +Or, en passant par cette chambre, ce qui prouve que non seulement +Andrea était un garçon fort intelligent et fort adroit, mais +encore prévoyant, c'est qu'il se saisit de la plus riche de toutes +les parures exposées. + +Muni de ce viatique, Andrea s'était senti de moitié plus léger +pour sauter par la fenêtre et glisser entre les mains des +gendarmes. + +Grand et découplé comme le lutteur antique, musculeux comme un +Spartiate, Andrea avait fourni une course d'un quart d'heure, sans +savoir où il allait, et dans le but seul de s'éloigner du lieu où +il avait failli être pris. + +Parti de la rue du Mont-Blanc, il s'était retrouvé, avec cet +instinct des barrières que les voleurs possèdent, comme le lièvre +celui du gîte, au bout de la rue Lafayette. + +Là , suffoqué, haletant, il s'arrêta. + +Il était parfaitement seul, et avait à gauche le clos Saint-Lazare, +vaste désert, et, à sa droite, Paris dans toute sa +profondeur. + +«Suis-je perdu? se demanda-t-il. Non, si je puis fournir une somme +d'activité supérieure à celle de mes ennemis. Mon salut est donc +devenu tout simplement une question de myriamètres.» + +En ce moment il aperçut, montant du haut du faubourg Poissonnière, +un cabriolet de régie dont le cocher, morne et fumant sa pipe, +semblait vouloir regagner les extrémités du faubourg Saint-Denis +où, sans doute, il faisait son séjour ordinaire. + +«Hé! l'ami! dit Benedetto. + +--Qu'y a-t-il, notre bourgeois? demanda le cocher. + +--Votre cheval est-il fatigué? + +--Fatigué! ah! bien oui! il n'a rien fait de toute la sainte +journée. Quatre méchantes courses et vingt sous de pourboire, sept +francs en tout, je dois en rendre dix au patron! + +--Voulez-vous à ces sept francs en ajouter vingt que voici, hein? + +--Avec plaisir, bourgeois; ce n'est pas à mépriser, vingt francs. +Que faut-il faire pour cela? voyons. + +--Une chose bien facile, si votre cheval n'est pas fatigué +toutefois. + +--Je vous dis qu'il ira comme un zéphir; le tout est de dire de +quel côté il faut qu'il aille. + +--Du côté de Louvres. + +--Ah! ah! connu: pays du ratafia? + +--Justement. Il s'agit tout simplement de rattraper un de mes +amis avec lequel je dois chasser demain à la Chapelle-en-Serval. +Il devait m'attendre ici avec son cabriolet jusqu'à onze heures et +demie: il est minuit; il se sera fatigué de m'attendre et sera +parti tout seul. + +--C'est probable. + +--Eh bien, voulez-vous essayer de le rattraper? + +--Je ne demande pas mieux. + +--Mais si nous ne le rattrapons pas d'ici au Bourget vous aurez +vingt francs; si nous ne le rattrapons pas d'ici à Louvres, +trente. + +--Et si nous le rattrapons? + +--Quarante! dit Andrea qui avait eu un moment d'hésitation, mais +qui avait réfléchi qu'il ne risquait rien de promettre. + +--Ça va! dit le cocher. Montez, et en route. Prrroum!...» + +Andrea monta dans le cabriolet qui, d'une course rapide, traversa +le faubourg Saint-Denis, longea le faubourg Saint-Martin, traversa +la barrière, et enfila l'interminable Villette. + +On n'avait garde de rejoindre cet ami chimérique; cependant de +temps en temps, aux passants attardés ou aux cabarets qui +veillaient encore, Cavalcanti s'informait d'un cabriolet vert +attelé d'un cheval bai-brun; et, comme sur la route des Pays-Bas +il circule bon nombre de cabriolets, que les neuf dixièmes des +cabriolets sont verts, les renseignements pleuvaient à chaque pas. + +On venait toujours de le voir passer; il n'avait pas plus de cinq +cents, de deux cents, de cent pas d'avance; enfin, on le +dépassait, ce n'était pas lui. + +Une fois le cabriolet fut dépassé à son tour; c'était par une +calèche rapidement emportée au galop de deux chevaux de poste. + +«Ah! se dit Cavalcanti, si j'avais cette calèche, ces deux bons +chevaux, et surtout le passeport qu'il a fallu pour les prendre!» + +Et il soupira profondément. + +Cette calèche était celle qui emportait Mlle Danglars et +Mlle d'Armilly. + +«En route! en route! dit Andrea, nous ne pouvons pas tarder à le +rejoindre.» + +Et le pauvre cheval reprit le trot enragé qu'il avait suivi depuis +la barrière, et arriva tout fumant à Louvres. + +«Décidément, dit Andrea, je vois bien que je ne rejoindrai pas mon +ami et que je tuerai votre cheval. Ainsi donc, mieux vaut que je +m'arrête. Voilà vos trente francs, je m'en vais coucher au Cheval-Rouge, +et la première voiture dans laquelle je trouverai une +place, je la prendrai. Bonsoir, mon ami.» + +Et Andrea, après avoir mis six pièces de cinq francs dans la main +du cocher, sauta lestement sur le pavé de la route. + +Le cocher empocha joyeusement la somme et reprit au pas le chemin +de Paris; Andrea feignit de gagner l'hôtel du Cheval-Rouge; mais +après s'être arrêté un instant contre la porte, entendant le bruit +du cabriolet qui allait se perdant à l'horizon, il reprit sa +course, et d'un pas gymnastique fort relevé, il fournit une course +de deux lieues. + +Là , il se reposa, il devait être tout près de la Chapelle-en-Serval, +où il avait dit qu'il allait. + +Ce n'était pas la fatigue qui arrêtait Andrea Cavalcanti: c'était +le besoin de prendre une résolution, c'était la nécessité +d'adopter un plan. + +Monter en diligence, c'était impossible; prendre la poste, c'était +également impossible. Pour voyager de l'une ou de l'autre façon un +passeport est de toute nécessité. + +Demeurer dans le département de l'Oise, c'est-à -dire dans un des +départements les plus découverts et les plus surveillés de France, +c'était chose impossible encore, impossible surtout pour un homme +expert comme Andrea en matière criminelle. + +Andrea s'assit sur les revers du fossé, laissa tomber sa tête +entre ses deux mains et réfléchit. + +Dix minutes après, il releva la tête; sa résolution était arrêtée. + +Il couvrit de poussière tout un côté du paletot qu'il avait eu le +temps de décrocher dans l'antichambre et de boutonner par-dessus +sa toilette de bal, et, gagnant la Chapelle-en-Serval, il alla +frapper hardiment à la porte de la seule auberge du pays. + +L'hôte vint ouvrir. + +«Mon ami, dit Andrea, j'allais de Mortefontaine à Senlis quand mon +cheval, qui est un animal difficile, a fait un écart et m'a envoyé +à dix pas. Il faut que j'arrive cette nuit à Compiègne sous peine +de causer les plus graves inquiétudes à ma famille; avez-vous un +cheval à louer?» + +Bon ou mauvais, un aubergiste a toujours un cheval. + +L'aubergiste de la Chapelle-en-Serval appela le garçon d'écurie, +lui ordonna de seller _le Blanc_, et réveilla son fils, enfant de +sept ans, lequel devait monter en croupe du monsieur et ramener le +quadrupède. + +Andrea donna vingt francs à l'aubergiste, et, en les tirant de sa +poche, laissa tomber une carte de visite. + +Cette carte de visite était celle d'un de ses amis du Café de +Paris; de sorte que l'aubergiste, lorsque Andrea fut parti et +qu'il eut ramassé la carte tombée de sa poche, fut convaincu qu'il +avait loué son cheval à M. le comte de Mauléon, rue Saint-Dominique, 25: +c'était le nom et l'adresse qui se trouvaient sur +la carte. + +_Le Blanc_ n'allait pas vite, mais il allait d'un pas égal et +assidu: en trois heures et demie Andrea fit les neuf lieues qui le +séparaient de Compiègne; quatre heures sonnaient à l'horloge de +l'hôtel de ville lorsqu'il arriva sur la place où s'arrêtent les +diligences. + +Il y a à Compiègne un excellent hôtel, dont se souviennent ceux-là +mêmes qui n'y ont logé qu'une fois. + +Andréa, qui y avait fait une halte dans une de ses courses aux +environs de Paris, se souvint de l'hôtel de la Cloche et de la +Bouteille: il s'orienta, vit à la lueur d'un réverbère l'enseigne +indicatrice, et, ayant congédié l'enfant, auquel il donna tout ce +qu'il avait sur lui de petite monnaie, il alla frapper à la porte, +réfléchissant avec beaucoup de justesse qu'il avait trois ou +quatre heures devant lui, et que le mieux était de se prémunir, +par un bon somme et un bon souper, contre les fatigues à venir. + +Ce fut un garçon qui vint ouvrir. + +«Mon ami, dit Andrea, je viens de Saint-Jean-au-Bois, où j'ai +dîné; je comptais prendre la voiture qui passe à minuit; mais je +me suis perdu comme un sot, et voilà quatre heures que je me +promène dans la forêt. Donnez-moi donc une de ces jolies petites +chambres qui donnent sur la cour, et faites-moi monter un poulet +froid et une bouteille de vin de Bordeaux.» + +Le garçon n'eut aucun soupçon: Andrea parlait avec la plus +parfaite tranquillité, il avait le cigare à la bouche et les mains +dans les poches de son paletot; ses habits étaient élégants, sa +barbe fraîche, ses bottes irréprochables; il avait l'air d'un +voisin attardé, voilà tout. + +Pendant que le garçon préparait sa chambre, l'hôtesse se leva: +Andrea l'accueillit avec son plus charmant sourire, et lui demanda +s'il ne pourrait pas avoir le numéro 3, qu'il avait déjà eu à son +dernier passage à Compiègne; malheureusement le numéro 3 était +pris par un jeune homme qui voyageait avec sa soeur. + +Andrea parut désespéré; il ne se consola que lorsque l'hôtesse lui +eut assuré que le numéro 7, qu'on lui préparait, avait absolument +la même disposition que le numéro 3; et, tout en se chauffant les +pieds et en causant des dernières courses de Chantilly, il +attendit qu'on vînt lui annoncer que sa chambre était prête. + +Ce n'était pas sans raison qu'Andrea avait parlé de ces jolis +appartements donnant sur la cour; la cour de l'hôtel de la Cloche, +avec son triple rang de galeries qui lui donnait l'air d'une salle +de spectacle, avec ses jasmins et ses clématites qui montent le +long de ses colonnades, légères comme une décoration naturelle, +est une des plus charmantes entrées d'auberge qui existent au +monde. + +Le poulet était frais, le vin était vieux, le feu clair et +pétillant: Andrea se surprit soupant d'aussi bon appétit que s'il +ne lui était rien arrivé. + +Puis il se coucha, et s'endormit presque aussitôt de ce sommeil +implacable que l'homme trouve toujours à vingt ans, même lorsqu'il +a des remords. + +Or, nous sommes forcés d'avouer qu'Andrea aurait pu avoir des +remords, mais qu'il n'en avait pas. + +Voici quel était le plan d'Andrea, plan qui lui avait donné la +meilleure partie de sa sécurité. + +Avec le jour il se levait, sortait de l'hôtel après avoir +rigoureusement payé ses comptes; gagnait la forêt, achetait, sous +prétexte de faire des études de peinture, l'hospitalité d'un +paysan; se procurait un costume de bûcheron et une cognée, +dépouillait l'enveloppe du lion pour prendre celle de l'ouvrier; +puis, les mains terreuses, les cheveux brunis par un peigne de +plomb, le teint hâlé par une préparation dont ses anciens +camarades lui avaient donné la recette, il gagnait, de forêt en +forêt, la frontière la plus prochaine, marchant la nuit, dormant +le jour dans les forêts ou dans les carrières, et ne s'approchant +des endroits habités que pour acheter de temps en temps un pain. + +Une fois la frontière dépassée, Andrea faisait argent de ses +diamants, réunissait le prix qu'il en tirait à une dizaine de +billets de banque qu'il portait toujours sur lui en cas +d'accident, et il se retrouvait encore à la tête d'une +cinquantaine de mille livres, ce qui ne semblait pas à sa +philosophie un pis-aller par trop rigoureux. + +D'ailleurs, il comptait beaucoup sur l'intérêt que les Danglars +avaient à éteindre le bruit de leur mésaventure. + +Voilà pourquoi, outre la fatigue, Andrea dormit si vite et si +bien. + +D'ailleurs, pour être réveillé plus matin, Andrea n'avait point +fermé ses volets et s'était seulement contenté de pousser les +verrous de sa porte et de tenir tout ouvert, sur sa table de nuit, +certain couteau fort pointu dont il connaissait la trempe +excellente et qui ne le quittait jamais. + +À sept heures du matin environ, Andrea fut éveillé par un rayon de +soleil qui venait, tiède et brillant, se jouer sur son visage. + +Dans tout cerveau bien organisé, l'idée dominante et il y en a +toujours une, l'idée dominante, disons-nous, est celle qui, après +s'être endormie la dernière illumine la première encore le réveil +de la pensée. + +Andrea n'avait pas entièrement ouvert les yeux que la pensée +dominante le tenait déjà et lui soufflait à l'oreille qu'il avait +dormi trop longtemps. + +Il sauta en bas de son lit et courut à sa fenêtre. + +Un gendarme traversait la cour. + +Le gendarme est un des objets les plus frappants qui existent au +monde, même pour l'oeil d'un homme sans inquiétude: mais pour une +conscience timorée et qui a quelque motif de l'être, le jaune, le +bleu et le blanc dont se compose son uniforme prennent des teintes +effrayantes. + +«Pourquoi un gendarme?» se demanda Andrea. + +Tout à coup il se répondit à lui-même, avec cette logique que le +lecteur a déjà dû remarquer en lui: + +«Un gendarme n'a rien qui doive étonner dans une hôtellerie; mais +habillons-nous.» + +Et le jeune homme s'habilla avec une rapidité que n'avait pu lui +faire perdre son valet de chambre pendant les quelques mois de la +vie fashionable qu'il avait menée à Paris. + +«Bon, dit Andrea tout en s'habillant, j'attendrai qu'il soit +parti, et quand il sera parti je m'esquiverai.» + +Et tout en disant ces mots, Andrea, rebotté et recravaté, gagna +doucement sa fenêtre et souleva une seconde fois le rideau de +mousseline. + +Non seulement le premier gendarme n'était point parti, mais encore +le jeune homme aperçut un second uniforme bleu, jaune et blanc, au +bas de l'escalier, le seul par lequel il pût descendre, tandis +qu'un troisième, à cheval et le mousqueton au poing, se tenait en +sentinelle à la grande porte de la rue, la seule par laquelle il +pût sortir. + +Ce troisième gendarme était significatif au dernier point, car au-devant +de lui s'étendait un demi-cercle de curieux qui bloquaient +hermétiquement la porte de l'hôtel. + +«On me cherche! fut la première pensée d'Andrea. Diable!» + +La pâleur envahit le front du jeune homme; il regarda autour de +lui avec anxiété. + +Sa chambre, comme toutes celles de cet étage, n'avait d'issue que +sur la galerie extérieure, ouverte à tous les regards. + +«Je suis perdu!» fut sa seconde pensée. + +En effet, pour un homme dans la situation d'Andrea, l'arrestation +signifiait: les assises, le jugement, la mort, la mort sans +miséricorde et sans délai. + +Un instant il comprima convulsivement sa tête entre ses deux +mains. + +Pendant cet instant il faillit devenir fou de peur. + +Mais bientôt, de ce monde de pensées s'entrechoquant dans sa tête, +une pensée d'espérance jaillit; un pâle sourire se dessina sur ses +lèvres blêmies et sur ses joues contractées. + +Il regarda autour de lui; les objets qu'il cherchait se trouvaient +réunis sur le marbre d'un secrétaire: c'étaient une plume, de +l'encre et du papier. + +Il trempa la plume dans l'encre et écrivit d'une main à laquelle +il commanda d'être ferme les lignes suivantes, sur la première +feuille du cahier: + +«Je n'ai point d'argent pour payer, mais je ne suis pas un +malhonnête homme; je laisse en nantissement cette épingle qui vaut +dix fois la dépense que j'ai faite. On me pardonnera de m'être +échappé au point du jour, j'étais honteux!» + +Il tira son épingle de sa cravate et la posa sur le papier. + +Cela fait, au lieu de laisser ses verrous poussés, il les tira, +entrebâilla même sa porte, comme s'il fût sorti de sa chambre en +oubliant de la refermer, et se glissant dans la cheminée en homme +accoutumé à ces sortes de gymnastiques, il attira à lui la +devanture de papier représentant Achille chez Déidamie, effaça +avec ses pieds même la trace de ses pas dans les cendres, et +commença d'escalader le tuyau cambré qui lui offrait la seule voie +de salut dans laquelle il espérât encore. + +En ce moment même, le premier gendarme qui avait frappé la vue +d'Andrea montait l'escalier, précédé du commissaire de police, et +soutenu par le second gendarme qui gardait le bas de l'escalier, +lequel pouvait attendre lui-même du renfort de celui qui +stationnait à la porte. + +Voici à quelle circonstance Andrea devait cette visite, qu'avec +tant de peine il se disposait à recevoir. + +Au point du jour, les télégraphes avaient joué dans toutes les +directions, et chaque localité, prévenue presque immédiatement, +avait réveillé les autorités et lancé la force publique à la +recherche du meurtrier de Caderousse. + +Compiègne, résidence royale; Compiègne, ville de chasse; +Compiègne, ville de garnison, est abondamment pourvue d'autorités, +de gendarmes et de commissaires de police; les visites avaient +donc commencé aussitôt l'arrivée de l'ordre télégraphique, et +l'hôtel de la Cloche et de la Bouteille étant le premier hôtel de +la ville, on avait tout naturellement commencé par lui. + +D'ailleurs, d'après le rapport des sentinelles qui avaient pendant +cette nuit été de garde à l'hôtel de ville (l'hôtel de ville est +attenant à l'auberge de la Cloche), d'après le rapport des +sentinelles, disons-nous, il avait été constaté que plusieurs +voyageurs étaient descendus pendant la nuit à l'hôtel. + +La sentinelle qu'on avait relevée à six heures du matin se +rappelait même, au moment où elle venait d'être placée, c'est-à -dire +à quatre heures et quelques minutes, avoir vu un jeune homme +monté sur un cheval blanc ayant un petit paysan en croupe, lequel +jeune homme était descendu sur la place, avait congédié paysan et +cheval, et était allé frapper à l'hôtel de la Cloche, qui s'était +ouvert devant lui et s'était refermé sur lui. + +C'était sur ce jeune homme si singulièrement attardé que s'étaient +arrêtés les soupçons. + +Or, ce jeune homme n'était autre qu'Andrea. + +C'était forts de ces données, que le commissaire de police et le +gendarme, qui était un brigadier, s'acheminaient vers la porte +d'Andrea; cette porte était entrebâillée. + +«Oh! oh! dit le brigadier, vieux renard nourri dans les ruses de +l'état, mauvais indice qu'une porte ouverte! je l'aimerais mieux +verrouillée à triple verrou!» + +En effet, la petite lettre et l'épingle laissées par Andrea sur la +table confirmèrent ou plutôt appuyèrent la triste vérité. Andrea +s'était enfui. + +Nous disons appuyèrent, parce que le brigadier n'était pas homme à +se rendre sur une seule preuve. + +Il regarda autour de lui, plongea son oeil sous le lit, dédoubla +les rideaux, ouvrit les armoires, et enfin s'arrêta à la cheminée. + +Grâce aux précautions d'Andrea, aucune trace de son passage +n'était demeurée dans les cendres. + +Cependant c'était une issue, et dans les circonstances où l'on se +trouvait, toute issue devait être l'objet d'une sérieuse +investigation. + +Le brigadier se fit donc apporter un fagot et de la paille, bourra +la cheminée comme il eût fait d'un mortier, et y mit le feu. + +Le feu fit craquer les parois de brique; une colonne opaque de +fumée s'élança par les conduits et monta vers le ciel comme le +sombre jet d'un volcan, mais il ne vit point tomber le prisonnier, +comme il s'y attendait. + +C'est qu'Andrea, dès sa jeunesse en lutte avec la société, valait +bien un gendarme, ce gendarme fût-il élevé au grade respectable de +brigadier; prévoyant donc l'incendie, il avait gagné le toit et se +tenait blotti contre le tuyau. + +Un instant il eut quelque espoir d'être sauvé, car il entendit le +brigadier appelant les deux gendarmes et leur criant tout haut: + +«Il n'y est plus.» + +Mais en allongeant doucement le cou, il vit que les deux +gendarmes, au lieu de se retirer, comme la chose naturelle, sur +une première annonce, il vit, disons-nous, qu'au contraire les +deux gendarmes redoublaient d'attention. + +À son tour il regarda autour de lui: l'hôtel de ville, colossale +bâtisse du seizième siècle, s'élevait comme un rempart sombre, à +sa droite, et par les ouvertures du monument, on pouvait plonger +dans tous les coins et recoins du toit, comme du haut d'une +montagne on plonge dans la vallée. + +Andrea comprit qu'il allait incessamment voir paraître la tête du +brigadier de gendarmerie à quelqu'une de ces ouvertures. + +Découvert, il était perdu; une chasse sur les toits ne lui +présentait aucune chance de succès. + +Il résolut donc de redescendre, non point par le même chemin qu'il +était venu, mais par un chemin analogue. + +Il chercha des yeux celle des cheminées de laquelle il ne voyait +sortir aucune fumée, l'atteignit en rampant sur le toit, et +disparut par son orifice sans avoir été vu de personne. + +Au même instant, une petite fenêtre de l'hôtel de ville s'ouvrait +et donnait passage à la tête du brigadier de gendarmerie. + +Un instant cette tête demeura immobile comme un de ces reliefs de +pierre qui décorent le bâtiment; puis avec un long soupir de +désappointement la tête disparut. + +Le brigadier, calme et digne comme la loi dont il était le +représentant, passa sans répondre à ces mille questions de la +foule amassée sur la place, et rentra dans l'hôtel. + +«Eh bien? demandèrent à leur tour les deux gendarmes. + +--Eh bien, mes fils, répondit le brigadier, il faut que le +brigand se soit véritablement distancé de nous ce matin à la bonne +heure; mais nous allons envoyer sur la route de Villers-Cotterêts +et de Noyon et fouiller la forêt, où nous le rattraperons +indubitablement.» + +L'honorable fonctionnaire venait à peine, avec l'intonation qui +est particulière aux brigadiers de gendarmerie, de donner le jour +à cet adverbe sonore, lorsqu'un long cri d'effroi, accompagné de +tintement redoublé d'une sonnette, retentit dans la cour de +l'hôtel. + +«Oh! oh! qu'est-ce que cela? s'écria le brigadier. + +--Voilà un voyageur qui semble bien pressé, dit l'hôte. À quel +numéro sonne-t-on? + +--Au numéro 3. + +--Courez-y, garçon!» + +En ce moment, les cris et le bruit de la sonnette redoublèrent. + +Le garçon prit sa course. + +«Non pas, dit le brigadier en arrêtant le domestique; celui qui +sonne m'a l'air de demander autre chose que le garçon, et nous +allons lui servir un gendarme. Qui loge au numéro 3? + +--Le petit jeune homme arrivé avec sa soeur cette nuit en chaise +de poste, et qui a demandé une chambre à deux lits.» + +La sonnette retentit une troisième fois avec une intonation pleine +d'angoisse. + +«À moi! monsieur le commissaire! cria le brigadier, suivez-moi et +emboîtez le pas. + +--Un instant, dit l'hôte, à la chambre numéro 3, il y a deux +escaliers: un extérieur, un intérieur. + +--Bon! dit le brigadier, je prendrai l'intérieur, c'est mon +département. Les carabines sont-elles chargées? + +--Oui, brigadier. + +--Eh bien, veillez à l'extérieur, vous autres, et s'il veut fuir, +feu dessus; c'est un grand criminel, à ce que dit le télégraphe.» + +Le brigadier, suivi du commissaire, disparut aussitôt dans +l'escalier intérieur, accompagné de la rumeur que ses révélations +sur Andrea venaient de faire naître dans la foule. + +Voilà ce qui était arrivé: + +Andrea était fort adroitement descendu jusqu'aux deux tiers de la +cheminée, mais, arrivé là , le pied lui avait manqué, et, malgré +l'appui de ses mains, il était descendu avec plus de vitesse et +surtout plus de bruit qu'il n'aurait voulu. Ce n'eût été rien si +la chambre eût été solitaire; mais par malheur elle était habitée. + +Deux femmes dormaient dans un lit, ce bruit les avait réveillées. + +Leurs regards s'étaient fixés vers le point d'où venait le bruit, +et par l'ouverture de la cheminée elles avaient vu paraître un +homme. + +C'était l'une de ces deux femmes, la femme blonde qui avait poussé +ce terrible cri dont toute la maison avait retenti, tandis que +l'autre qui était brune, s'élançant au cordon de la sonnette, +avait donné l'alarme, en l'agitant de toutes ses forces. + +Andrea jouait, comme on le voit, de malheur. + +«Par pitié! cria-t-il, pâle, égaré, sans voir les personnes +auxquelles il s'adressait, par pitié! n'appelez pas, sauvez-moi! +je ne veux pas vous faire de mal. + +--Andrea l'assassin! cria l'une des deux jeunes femmes. + +--Eugénie! mademoiselle Danglars! murmura Cavalcanti, passant de +l'effroi à la stupeur. + +--Au secours! au secours! cria Mlle d'Armilly reprenant la +sonnette aux mains inertes d'Eugénie, et sonnant avec plus de +force encore que sa compagne. + +--Sauvez-moi, on me poursuit! dit Andrea en joignant les mains; +par pitié, par grâce, ne me livrez pas! + +--Il est trop tard, on monte, répondit Eugénie. + +--Eh bien, cachez-moi quelque part, vous direz que vous avez eu +peur sans motif d'avoir peur; vous détournerez les soupçons, et +vous m'aurez sauvé la vie.» + +Les deux femmes, serrées l'une contre l'autre s'enveloppant dans +leurs couvertures, restèrent muettes à cette voix suppliante; +toutes les appréhensions, toutes les répugnances se heurtaient +dans leur esprit. + +«Eh bien, soit! dit Eugénie, reprenez le chemin par lequel vous +êtes venu, malheureux; partez, et nous ne dirons rien. + +--Le voici! le voici! cria une voix sur le palier, le voici, je +le vois!» + +En effet, le brigadier avait collé son oeil à la serrure, et avait +aperçu Andrea debout et suppliant. + +Un violent coup de crosse fit sauter la serrure, deux autres +firent sauter les verrous; la porte brisée tomba en dedans. + +Andrea courut à l'autre porte, donnant sur la galerie de la cour, +et l'ouvrit, prêt à se précipiter. + +Les deux gendarmes étaient là avec leurs carabines et le +couchèrent en joue. + +Andrea s'était arrêté court; debout, pâle, le corps un peu +renversé en arrière, il tenait son couteau inutile dans sa main +crispée. + +«Fuyez donc! cria Mlle d'Armilly, dans le coeur de laquelle +rentrait la pitié à mesure que l'effroi en sortait, fuyez donc! + +--Ou tuez-vous!» dit Eugénie du ton et avec la pose d'une de ces +vestales qui, dans le cirque, ordonnaient avec le pouce, au +gladiateur victorieux, d'achever son adversaire terrassé. + +Andrea frémit et regarda la jeune fille avec un sourire de mépris +qui prouva que sa corruption ne comprenait point cette sublime +férocité de l'honneur. + +«Me tuer! dit-il en jetant son couteau, pour quoi faire? + +--Mais, vous l'avez dit! s'écria Mlle Danglars, on vous +condamnera à mort, on vous exécutera comme le dernier des +criminels! + +--Bah! répliqua Cavalcanti en se croisant les bras, on a des +amis.» + +Le brigadier s'avança vers lui le sabre au poing. + +«Allons, allons, dit Cavalcanti, rengainez, mon brave homme, ce +n'est point la peine de faire tant d'esbroufe, puisque je me +rends.» + +Et il tendit ses mains aux menottes. + +Les deux jeunes filles regardaient avec terreur cette hideuse +métamorphose qui s'opérait sous leurs yeux, l'homme du monde +dépouillant son enveloppe et redevenant l'homme du bagne. + +Andrea se retourna vers elles, et avec le sourire de l'impudence: + +«Avez-vous quelque commission pour monsieur votre père, +mademoiselle Eugénie? dit-il, car, selon toute probabilité, je +retourne à Paris.» + +Eugénie cacha sa tête dans ses deux mains. + +«Oh! oh! dit Andrea, il n'y a pas de quoi être honteuse, et je ne +vous en veux pas d'avoir pris la poste pour courir après moi... +N'étais-je pas presque votre mari?» + +Et sur cette raillerie Andrea sortit, laissant les deux fugitives +en proie aux souffrances de la honte et aux commentaires de +l'assemblée. + +Une heure après, vêtues toutes deux de leurs habits de femmes, +elles montaient dans leur calèche de voyage. + +On avait fermé la porte de l'hôtel pour les soustraire aux +premiers regards; mais il n'en fallut pas moins, quand cette porte +fut ouverte, passer au milieu d'une double haie de curieux, aux +yeux flamboyants, aux lèvres murmurantes. + +Eugénie baissa les stores; mais si elle ne voyait plus, elle +entendait encore, et le bruit des ricanements arrivait jusqu'à +elle. + +«Oh! pourquoi le monde n'est-il pas un désert?» s'écria-t-elle en +se jetant dans les bras de Mlle d'Armilly, les yeux étincelants de +cette rage qui faisait désirer à Néron que le monde romain n'eût +qu'une seule tête, afin de la trancher d'un seul coup. + +Le lendemain, elles descendaient à l'hôtel de Flandre, à +Bruxelles. + +Depuis la veille, Andrea était écroué à la Conciergerie. + + + + +XCIX + +La loi. + + +On a vu avec quelle tranquillité Mlle Danglars et Mlle d'Armilly +avaient pu accomplir leur transformation et opérer leur fuite: +c'est que chacun était trop occupé de ses propres affaires pour +s'occuper des leurs. + +Nous laisserons le banquier, la sueur au front, aligner en face du +fantôme de la banqueroute les énormes colonnes de son passif, et +nous suivrons la baronne, qui, après être restée un instant +écrasée sous la violence du coup qui venait de la frapper, était +allée trouver son conseiller ordinaire, Lucien Debray. + +C'est qu'en effet la baronne comptait sur ce mariage pour +abandonner enfin une tutelle qui, avec une fille du caractère +d'Eugénie, ne laissait pas que d'être fort gênante; c'est que dans +ces espèces de contrats tacites qui maintiennent le lien +hiérarchique de la famille, la mère n'est réellement maîtresse de +sa fille qu'à condition d'être continuellement pour elle un +exemple de sagesse et un type de perfection. + +Or, Mme Danglars redoutait la perspicacité d'Eugénie et les +conseils de Mlle d'Armilly, elle avait surpris certains regards +dédaigneux lancés par sa fille à Debray, regards qui semblaient +signifier que sa fille connaissait tout le mystère de ses +relations amoureuses et pécuniaires avec le secrétaire intime, +tandis qu'une interprétation plus sagace et plus approfondie eût, +au contraire, démontré à la baronne qu'Eugénie détestait Debray, +non point parce qu'il était dans la maison paternelle une pierre +d'achoppement et de scandale, mais parce qu'elle le rangeait tout +bonnement dans la catégorie de ces bipèdes que Diagène essayait de +ne plus appeler des hommes, et que Platon désignait par la +périphrase d'animaux à deux pieds et sans plumes. + +Mme Danglars, à son point de vue, et malheureusement dans ce monde +chacun a son point de vue à soi qui l'empêche de voir le point de +vue des autres, Mme Danglars, à son point de vue, disons-nous, +regrettait donc infiniment que le mariage d'Eugénie fût manqué, +non point parce que ce mariage était convenable, bien assorti et +devait faire le bonheur de sa fille, mais parce que ce mariage lui +rendait sa liberté. + +Elle courut donc, comme nous l'avons dit, chez Debray, qui après +avoir, comme tout Paris, assisté à la soirée du contrat et au +scandale qui en avait été la suite, s'était empressé de se retirer +à son club, où, avec quelques amis, il causait de l'événement qui +faisait à cette heure la conversation des trois quarts de cette +ville éminemment cancanière qu'on appelle la capitale du monde. + +Au moment où Mme Danglars, vêtu d'une robe noire et cachée sous un +voile, montait l'escalier qui conduisait à l'appartement de +Debray, malgré la certitude que lui avait donnée le concierge que +le jeune homme n'était point chez lui, Debray s'occupait à +repousser les insinuations d'un ami qui essayait de lui prouver +qu'après l'éclat terrible qui venait d'avoir lieu, il était de son +devoir d'ami de la maison d'épouser Mlle Eugénie Danglars et ses +deux millions. + +Debray se défendait en homme qui ne demande pas mieux que d'être +vaincu; car souvent cette idée s'était présentée d'elle-même à son +esprit, puis, comme il connaissait Eugénie, son caractère +indépendant et altier, il reprenait de temps en temps une attitude +complètement défensive, disant que cette union était impossible, +en se laissant toutefois sourdement chatouiller par l'idée +mauvaise qui, au dire de tous les moralistes, préoccupe +incessamment l'homme le plus probe, et le plus pur, veillant au +fond de son âme comme Satan veille derrière la croix. Le thé, le +jeu, la conversation, intéressante, comme on le voit, puisqu'on y +discutait de si graves intérêts, durèrent jusqu'à une heure du +matin. + +Pendant ce temps, Mme Danglars, introduite par le valet de chambre +de Lucien, attendait, voilée et palpitante, dans le petit salon +vert entre deux corbeilles de fleurs qu'elle-même avait envoyées +le matin, et que Debray, il faut le dire, avait lui-même rangées, +étagées, émondées avec un soin qui fit pardonner son absence à la +pauvre femme. + +À onze heures quarante minutes, Mme Danglars, lassée d'attendre +inutilement, remonta en fiacre et se fit reconduire chez elle. + +Les femmes d'un certain monde ont cela de commun avec les +grisettes en bonne fortune, qu'elles ne rentrent pas d'ordinaire +passé minuit. La baronne rentra dans l'hôtel avec autant de +précaution qu'Eugénie venait d'en prendre pour sortir; elle monta +légèrement, et le coeur serré, l'escalier de son appartement, +contigu, comme on sait, à celui d'Eugénie. + +Elle redoutait si fort de provoquer quelque commentaire; elle +croyait si fermement, pauvre femme respectable en ce point du +moins, à l'innocence de sa fille et à sa fidélité pour le foyer +paternel! + +Rentrée chez elle, elle écouta à la porte d'Eugénie, puis, +n'entendant aucun bruit, elle essaya d'entrer; mais les verrous +étaient mis. + +Mme Danglars crut qu'Eugénie, fatiguée des terribles émotions de +la soirée, s'était mise au lit et qu'elle dormait. + +Elle appela la femme de chambre et l'interrogea. + +«Mlle Eugénie, répondit la femme de chambre, est rentrée dans son +appartement avec Mlle d'Armilly, puis elles ont pris le thé +ensemble; après quoi elles m'ont congédiée, en me disant qu'elles +n'avaient plus besoin de moi.» + +Depuis ce moment, la femme de chambre était à l'office, et, comme +tout le monde, elle croyait les deux jeunes personnes dans +l'appartement. + +Mme Danglars se coucha donc sans l'ombre d'un soupçon; mais, +tranquille sur les individus, son esprit se reporta sur +l'événement. + +À mesure que ses idées s'éclaircissaient en sa tête, les +proportions de la scène du contrat grandissaient; ce n'était plus +un scandale, c'était un vacarme; ce n'était plus une honte, +c'était une ignominie. + +Malgré elle alors, la baronne se rappela qu'elle avait été sans +pitié pour la pauvre Mercédès, frappée naguère, dans son époux et +dans son fils, d'un malheur aussi grand. + +«Eugénie, se dit-elle, est perdue, et nous aussi. L'affaire, telle +qu'elle va être présentée, nous couvre d'opprobre; car dans une +société comme la nôtre, certains ridicules sont des plaies vives, +saignantes, incurables. + +«Quel bonheur, murmura-t-elle, que Dieu ait fait à Eugénie ce +caractère étrange qui m'a si souvent fait trembler!» + +Et son regard reconnaissant se leva vers le ciel, dont la +mystérieuse Providence dispose tout à l'avance selon les +événements qui doivent arriver, et d'un défaut, d'un vice même, +fait quelquefois un bonheur. + +Puis, sa pensée franchit l'espace, comme fait, en étendant ses +ailes, l'oiseau d'un abîme, et s'arrêta sur Cavalcanti. + +«Cet Andrea était un misérable, un voleur, un assassin; et +cependant cet Andrea possédait des façons qui indiquaient une +demi-éducation, sinon une éducation complète; cet Andrea s'était +présenté dans le monde avec l'apparence d'une grande fortune, avec +l'appui de noms honorables.» + +Comment voir clair dans ce dédale? À qui s'adresser pour sortir de +cette position cruelle? + +Debray, à qui elle avait couru avec le premier élan de la femme +qui cherche un secours dans l'homme qu'elle aime et qui parfois la +perd, Debray ne pouvait que lui donner un conseil; c'était à +quelque autre plus puissant que lui qu'elle devait s'adresser. + +La baronne pensa alors à M. de Villefort. + +C'était M. de Villefort qui avait voulu faire arrêter Cavalcanti, +c'était M. de Villefort qui sans pitié avait porté le trouble au +milieu de sa famille comme si c'eût été une famille étrangère. + +Mais non; en y réfléchissant, ce n'était pas un homme sans pitié +que le procureur du roi; c'était un magistrat esclave de ses +devoirs, un ami loyal et ferme qui, brutalement, mais d'une main +sûre, avait porté le coup de scalpel dans la corruption: ce +n'était pas un bourreau, c'était un chirurgien, un chirurgien qui +avait voulu isoler aux yeux du monde l'honneur des Danglars de +l'ignominie de ce jeune homme perdu qu'ils avaient présenté au +monde comme leur gendre. + +Du moment où M. de Villefort, ami de la famille Danglars, agissait +ainsi, il n'y avait plus à supposer que le procureur du roi eût +rien su d'avance et se fût prêté à aucune des menées d'Andrea. + +La conduite de Villefort, en y réfléchissant, apparaissait donc +encore à la baronne sous un jour qui s'expliquait à leur avantage +commun. + +Mais là devait s'arrêter l'inflexibilité du procureur du roi; elle +irait le trouver le lendemain et obtiendrait de lui, sinon qu'il +manquât à ses devoirs de magistrat, tout au moins qu'il leur +laissât toute la latitude de l'indulgence. + +La baronne invoquerait le passé; elle rajeunirait ses souvenirs, +elle supplierait au nom d'un temps coupable, mais heureux; +M. de Villefort assoupirait l'affaire, ou du moins il laisserait +(et, pour arriver à cela, il n'avait qu'à tourner les yeux d'un +autre côté), ou du moins il laisserait fuir Cavalcanti, et ne +poursuivrait le crime que sur cette ombre de criminel qu'on +appelle la contumace. + +Alors seulement elle s'endormit plus tranquille. + +Le lendemain, à neuf heures, elle se leva, et sans sonner sa femme +de chambre, sans donner signe d'existence à qui que ce fût au +monde, elle s'habilla, et, vêtue avec la même simplicité que la +veille, elle descendit l'escalier, sortit de l'hôtel, marcha +jusqu'à la rue de Provence, monta dans un fiacre et se fit +conduire à la maison de M. de Villefort. + +Depuis un mois cette maison maudite présentait l'aspect lugubre +d'un lazaret où la peste se serait déclarée; une partie des +appartements étaient clos à l'intérieur et à l'extérieur; les +volets, fermés, ne s'ouvraient qu'un instant pour donner de l'air; +on voyait alors apparaître à cette fenêtre la tête effarée d'un +laquais; puis la fenêtre se refermait comme la dalle d'un tombeau +retombe sur un sépulcre, et les voisins se disaient tout bas: + +«Est-ce que nous allons encore voir aujourd'hui sortir une bière +de la maison de M. le procureur du roi?» + +Mme Danglars fut saisie d'un frisson à l'aspect de cette maison +désolée; elle descendit de son fiacre, et, les genoux +fléchissants, s'approcha de la porte fermée et sonna. + +Ce ne fut qu'à la troisième fois qu'eut retenti le timbre, dont le +tintement lugubre semblait participer lui-même à la tristesse +générale, qu'un concierge apparut entrebâillant la porte dans une +largeur juste assez grande pour laisser passer ses paroles. + +Il vit une femme, une femme du monde, une femme élégamment vêtue, +et cependant la porte continua demeurer à peu près close. + +«Mais ouvrez donc! dit la baronne. + +--D'abord, madame, qui êtes-vous? demanda le concierge. + +--Qui je suis? mais vous me connaissez bien. + +--Nous ne connaissons plus personne, madame. + +--Mais vous êtes fou, mon ami! s'écria la baronne. + +--De quelle part venez-vous? + +--Oh! c'est trop fort. + +--Madame, c'est l'ordre, excusez-moi; votre nom? + +--Mme la baronne Danglars. Vous m'avez vue vingt fois. + +--C'est possible, madame; maintenant que voulez-vous? + +--Oh! que vous êtes étrange! et je me plaindrai à M. de Villefort +de l'impertinence de ses gens. + +--Madame, ce n'est pas de l'impertinence, c'est de la précaution: +personne n'entre ici sans un mot de M. d'Avrigny, ou sans avoir à +parler à M. le procureur du roi. + +--Eh bien, c'est justement à M. le procureur du roi que j'ai +affaire. + +--Affaire pressante? + +--Vous devez bien le voir, puisque je ne suis pas encore remontée +dans ma voiture. Mais finissons: voici ma carte, portez-la à votre +maître. + +--Madame attendra mon retour? + +--Oui, allez.» + +Le concierge referma la porte, laissant Mme Danglars dans la rue. + +La baronne, il est vrai, n'attendit pas longtemps; un instant +après, la porte se rouvrit dans une largeur suffisante pour donner +passage à la baronne: elle passa, et la porte se referma derrière +elle. + +Arrivé dans la cour, le concierge, sans perdre la porte de vue un +instant, tira un sifflet de sa poche et siffla. + +Le valet de chambre de M. de Villefort parut sur le perron. + +«Madame excusera ce brave homme, dit-il en venant au-devant de la +baronne: mais ses ordres sont précis, et M. de Villefort m'a +chargé de dire à madame qu'il ne pouvait faire autrement qu'il +avait fait.» + +Dans la cour était un fournisseur introduit avec les mêmes +précautions, et dont on examinait les marchandises. + +La baronne monta le perron; elle se sentait profondément +impressionnée par cette tristesse qui élargissait pour ainsi dire +le cercle de la sienne, et, toujours guidée par le valet de +chambre, elle fut introduite, sans que son guide l'eût perdue de +vue, dans le cabinet du magistrat. + +Si préoccupée que fût Mme Danglars du motif qui l'amenait, la +réception qui lui était faite par toute cette valetaille lui avait +paru si indigne, qu'elle commença par se plaindre. + +Mais Villefort souleva sa tête appesantie par la douleur et la +regarda avec un si triste sourire, que les plaintes expirèrent sur +ses lèvres. + +«Excusez mes serviteurs d'une terreur dont je ne puis leur faire +un crime: soupçonnés, ils sont devenus soupçonneux.» + +Mme Danglars avait souvent entendu dans le monde parler de cette +terreur qu'accusait le magistrat; mais elle n'aurait jamais pu +croire, si elle n'avait eu l'expérience de ses propres yeux, que +ce sentiment pût être porté à ce point. + +«Vous aussi, dit-elle, vous êtes donc malheureux? + +--Oui, madame, répondit le magistrat. + +--Vous me plaignez alors? + +--Sincèrement, madame. + +--Et vous comprenez ce qui m'amène? + +--Vous venez me parler de ce qui vous arrive, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur, un affreux malheur. + +--C'est-à -dire une mésaventure. + +--Une mésaventure! s'écria la baronne. + +--Hélas! madame, répondit le procureur du roi avec son calme +imperturbable, j'en suis arrivé à n'appeler malheur que les choses +irréparables. + +--Eh! monsieur, croyez-vous qu'on oubliera?... + +--Tout s'oublie, madame, dit Villefort; le mariage de votre fille +se fera demain, s'il ne se fait pas aujourd'hui, dans huit jours, +s'il ne se fait pas demain. Et quant à regretter le futur de +Mlle Eugénie, je ne crois pas que telle soit votre idée.» + +Mme Danglars regarda Villefort, stupéfaite de lui voir cette +tranquillité presque railleuse. + +«Suis-je venue chez un ami? demanda-t-elle d'un ton plein de +douloureuse dignité. + +--Vous savez que oui, madame», répondit Villefort, dont les joues +se couvrirent, à cette assurance qu'il donnait, d'une légère +rougeur. + +En effet, cette assurance faisait allusion à d'autres événements +qu'à ceux qui les occupaient à cette heure, la baronne et lui. + +«Eh bien, alors, dit la baronne, soyez plus affectueux, mon cher +Villefort; parlez-moi en ami et non en magistrat, et quand je me +trouve profondément malheureuse, ne me dites point que je doive +être gaie.» + +Villefort s'inclina. + +«Quand j'entends parler de malheurs, madame, dit-il, j'ai pris +depuis trois mois la fâcheuse habitude de penser aux miens, et +alors cette égoïste opération du parallèle se fait malgré moi dans +mon esprit. Voilà pourquoi, à côté de mes malheurs, les vôtres me +semblaient une mésaventure; voilà pourquoi, à côté de ma position +funeste, la vôtre me semblait une position à envier; mais cela +vous contrarie, laissons cela. Vous disiez, madame?... + +--Je viens savoir de vous, mon ami, reprit la baronne, où en est +l'affaire de cet imposteur? + +--Imposteur! répéta Villefort; décidément, madame, c'est un parti +pris chez vous d'atténuer certaines choses et d'en exagérer +d'autres; imposteur, M. Andrea Cavalcanti, ou plutôt M. Benedetto! +Vous vous trompez, madame, M. Benedetto est bel et bien un +assassin. + +--Monsieur, je ne nie pas la justesse de votre rectification; +mais plus vous vous armerez sévèrement contre ce malheureux, plus +vous frapperez notre famille. Voyons, oubliez-le pour un moment, +au lieu de le poursuivre, laissez-le fuir. + +--Vous venez trop tard, madame, les ordres sont déjà donnés. + +--Eh bien, si on l'arrête... Croyez-vous qu'on l'arrêtera? + +--Je l'espère. + +--Si on l'arrête (écoutez, j'entends toujours dire que les +prisons regorgent), eh bien, laissez-le en prison.» + +Le procureur du roi fit un mouvement négatif. + +«Au moins jusqu'à ce que ma fille soit mariée, ajouta la baronne. + +--Impossible, madame; la justice a des formalités. + +--Même pour moi? dit la baronne, moitié souriante, moitié +sérieuse. + +--Pour tous, répondit Villefort; et pour moi-même comme pour les +autres. + +--Ah!» fit la baronne, sans ajouter en paroles ce que sa pensée +venait de trahir par cette exclamation. + +Villefort la regarda avec ce regard dont il sondait les pensées. + +«Oui, je sais ce que vous voulez dire, reprit-il, vous faites +allusion à ces bruits terribles répandus dans le monde, que toutes +ces morts qui, depuis trois mois m'habillent de deuil; que cette +mort à laquelle vient comme par miracle, d'échapper Valentine, ne +sont point naturelles. + +--Je ne songeais point à cela, dit vivement Mme Danglars. + +--Si, vous y songiez, madame, et c'était justice, car vous ne +pouviez faire autrement que d'y songer, et vous vous disiez tout +bas: Toi qui poursuis le crime réponds: Pourquoi donc y a-t-il +autour de toi des crimes qui restent impunis?» + +La baronne pâlit. + +«Vous vous disiez cela, n'est-ce pas, madame? + +--Eh bien, je l'avoue. + +--Je vais vous répondre.» + +Villefort rapprocha son fauteuil de la chaise de Mme Danglars; +puis, appuyant ses deux mains sur son bureau, et prenant une +intonation plus sourde que de coutume: + +«Il y a des crimes qui restent impunis, dit-il, parce qu'on ne +connaît pas les criminels, et qu'on craint de frapper une tête +innocente pour une tête coupable; mais quand ces criminels seront +connus (Villefort étendit la main vers un crucifix placé en face +de son bureau), quand ces criminels seront connus, répéta-t-il, +par le Dieu vivant, madame, quels qu'ils soient, ils mourront! +Maintenant, après le serment que je viens de faire et que je +tiendrai, madame, osez me demander grâce pour ce misérable! + +--Eh! monsieur, reprit Mme Danglars, êtes-vous sûr qu'il soit +aussi coupable qu'on le dit? + +--Écoutez, voici son dossier: Benedetto, condamné d'abord à cinq +ans de galères pour faux, à seize ans; le jeune homme promettait, +comme vous voyez; puis évadé, puis assassin. + +--Et qui est ce malheureux? + +--Eh! sait-on cela! Un vagabond, un Corse. + +--Il n'a donc été réclamé par personne? + +--Par personne; on ne connaît pas ses parents. + +--Mais cet homme qui était venu de Lucques? + +--Un autre escroc comme lui; son complice peut-être.» + +La baronne joignit les mains. + +«Villefort! dit-elle avec sa plus douce et sa plus caressante +intonation. + +--Pour Dieu! madame, répondit le procureur du roi avec une +fermeté qui n'était pas exempte de sécheresse, pour Dieu! ne me +demandez donc jamais grâce pour un coupable. + +«Que suis-je, moi? la loi. Est-ce que la loi a des yeux pour voir +votre tristesse? Est-ce que la loi a des oreilles pour entendre +votre douce voix? Est-ce que la loi a une mémoire pour se faire +l'application de vos délicates pensées? Non, madame, la loi +ordonne, et quand la loi a ordonné, elle frappe. + +«Vous me direz que je suis un être vivant et non pas un code; un +homme, et non pas un volume. Regardez-moi, madame, regardez autour +de moi: les hommes m'ont-ils traité en frère? m'ont-ils aimé, moi? +m'ont-ils ménagé, moi? m'ont-ils épargné, moi? quelqu'un a-t-il +demandé grâce pour M. de Villefort, et a-t-on accordé à ce +quelqu'un la grâce de M. de Villefort? Non, non, non! frappé, +toujours frappé! + +«Vous persistez, femme, c'est-à -dire sirène que vous êtes, à me +parler avec cet oeil charmant et expressif qui me rappelle que je +dois rougir. Eh bien, soit, oui, rougir de ce que vous savez, et +peut-être, peut-être d'autre chose encore. + +«Mais enfin, depuis que j'ai failli moi-même, et plus profondément +que les autres peut-être, eh bien, depuis ce temps, j'ai secoué +les vêtements d'autrui pour trouver l'ulcère, et je l'ai toujours +trouvé, et je dirai plus, je l'ai trouvé avec bonheur, avec joie, +ce cachet de la faiblesse ou de la perversité humaine. + +«Car chaque homme que je reconnaissais coupable, et chaque +coupable que je frappais, me semblait une preuve vivante, une +preuve nouvelle que je n'étais pas une hideuse exception! Hélas! +hélas! hélas! tout le monde est méchant, madame, prouvons-le et +frappons le méchant!» + +Villefort prononça ces dernières paroles avec une rage fiévreuse +qui donnait à son langage une féroce éloquence. + +«Mais, reprit Mme Danglars essayant de tenter un dernier effort, +vous dites que ce jeune homme est vagabond, orphelin, abandonné de +tous? + +--Tant pis, tant pis, ou plutôt tant mieux; la Providence l'a +fait ainsi pour que personne n'eût à pleurer sur lui. + +--C'est s'acharner sur le faible, monsieur. + +--Le faible qui assassine! + +--Son déshonneur rejaillirait sur ma maison. + +--N'ai-je pas, moi, la mort dans la mienne? + +--Oh! monsieur! s'écria la baronne, vous êtes sans pitié pour les +autres. Eh bien, c'est moi qui vous le dis, on sera sans pitié +pour vous! + +--Soit! dit Villefort, en levant avec un geste de menace son bras +au ciel. + +--Remettez au moins la cause de ce malheureux, s'il est arrêté, +aux assises prochaines; cela nous donnera six mois pour qu'on +oublie. + +--Non pas, dit Villefort; j'ai cinq jours encore; l'instruction +est faite; cinq jours, c'est plus de temps qu'il ne m'en faut; +d'ailleurs, ne comprenez-vous point, madame, que, moi aussi, il +faut que j'oublie? Eh bien, quand je travaille, et je travaille +nuit et jour, quand je travaille, il y a des moments où je ne me +souviens plus, et quand je ne me souviens plus, je suis heureux à +la manière des morts: mais cela vaut encore mieux que de souffrir. + +--Monsieur, il s'est enfui; laissez-le fuir, l'inertie est une +clémence facile. + +--Mais je vous ai dit qu'il était trop tard! Au point du jour le +télégraphe a joué, et à cette heure... + +--Monsieur, dit le valet de chambre en entrant, un dragon apporte +cette dépêche du ministre de l'Intérieur.» + +Villefort saisit la lettre et la décacheta vivement. Mme Danglars +frémit de terreur. Villefort tressaillit de joie. + +«Arrêté! s'écria Villefort; on l'a arrêté à Compiègne; c'est +fini.» + +Mme Danglars se leva froide et pâle. + +«Adieu, monsieur, dit-elle. + +--Adieu, madame», répondit le procureur du roi, presque joyeux en +la reconduisant jusqu'à la porte. + +Puis revenant à son bureau: + +«Allons, dit-il en frappant sur la lettre avec le dos de la main +droite, j'avais un faux, j'avais trois vols, j'avais trois +incendies, il ne me manquait qu'un assassinat, le voici; la +session sera belle.» + + + + +C + +L'apparition. + + +Comme l'avait dit le procureur du roi à Mme Danglars, Valentine +n'était point encore remise. + +Brisée par la fatigue, elle gardait en effet le lit, et ce fut +dans sa chambre, et de la bouche de Mme de Villefort, qu'elle +apprit les événements que nous venons de raconter, c'est-à -dire la +fuite d'Eugénie et l'arrestation d'Andrea Cavalcanti, ou plutôt de +Benedetto, ainsi que l'accusation d'assassinat portée contre lui. + +Mais Valentine était si faible que ce récit ne lui fit peut-être +point tout l'effet qu'il eût produit sur elle dans son état de +santé habituel. + +En effet, ce ne fut que quelques idées vagues, quelques forces +indécises de plus mêlées aux idées étranges et aux fantômes +fugitifs qui naissaient dans son cerveau malade ou qui passaient +devant ses yeux, et bientôt même tout s'effaça pour laisser +reprendre toutes leurs forces aux sensations personnelles. + +Pendant la journée, Valentine était encore maintenue dans la +réalité par la présence de Noirtier qui se faisait porter chez sa +petite-fille et demeurait là , couvant Valentine de son regard +paternel; puis, lorsqu'il était revenu du Palais, c'était +Villefort à son tour qui passait une heure ou deux entre son père +et son enfant. + +À six heures Villefort se retirait dans son cabinet, à huit heures +arrivait M. d'Avrigny, qui lui-même apportait la potion nocturne +préparée pour la jeune fille; puis on emmenait Noirtier. + +Une garde du choix du docteur remplaçait tout le monde, et ne se +retirait elle-même que lorsque, vers dix ou onze heures, Valentine +était endormie. + +En descendant, elle remettait les clefs de la chambre de Valentine +à M. de Villefort lui-même, de sorte qu'on ne pouvait plus entrer +chez la malade qu'en traversant l'appartement de Mme de Villefort +et la chambre du petit Édouard. + +Chaque matin Morrel venait chez Noirtier prendre des nouvelles de +Valentine: mais Morrel, chose extraordinaire, semblait de jour en +jour moins inquiet. + +D'abord, de jour en jour Valentine, quoique en proie à une +violente exaltation nerveuse, allait mieux; puis, Monte-Cristo ne +lui avait-il pas dit, lorsqu'il était accouru tout éperdu chez +lui, que si dans deux heures Valentine n'était pas morte, +Valentine serait sauvée? + +Or, Valentine vivait encore, et quatre jours s'étaient écoulés. + +Cette exaltation nerveuse dont nous avons parlé poursuivait +Valentine jusque dans son sommeil, ou plutôt dans l'état de +somnolence qui succédait à sa veille: c'était alors que, dans le +silence de la nuit et de la demi-obscurité que laissait régner la +veilleuse posée sur la cheminée et brûlant dans son enveloppe +d'albâtre, elle voyait passer ces ombres qui viennent peupler la +chambre des malades et que secoue la fièvre de ses ailes +frissonnantes. + +Alors il lui semblait voir apparaître tantôt sa belle-mère qui la +menaçait, tantôt Morrel qui lui tendait les bras, tantôt des êtres +presque étrangers à sa vie habituelle, comme le comte de Monte-Cristo; +il n'y avait pas jusqu'aux meubles qui, dans ces moments +de délire, ne parussent mobiles et errants; et cela durait ainsi +jusqu'à deux ou trois heures du matin, moment où un sommeil de +plomb venait s'emparer de la jeune fille et la conduisait jusqu'au +jour. + +Le soir qui suivit cette matinée où Valentine avait appris la +fuite d'Eugénie et l'arrestation de Benedetto, et où, après s'être +mêlés un instant aux sensations de sa propre existence, ces +événements commençaient à sortir peu à peu de sa pensée, après la +retraite successive de Villefort, de d'Avrigny et de Noirtier, +tandis que onze heures sonnaient à Saint-Philippe-du-Roule, et que +la garde, ayant placé sous la main de la malade le breuvage +préparé par le docteur, et fermé la porte de sa chambre, écoutait +en frémissant, à l'office où elle s'était retirée, les +commentaires des domestiques, et meublait sa mémoire des lugubres +histoires qui, depuis trois mois, défrayaient les soirées de +l'antichambre du procureur du roi, une scène inattendue se passait +dans cette chambre si soigneusement fermée. + +Il y avait déjà dix minutes à peu près que la garde s'était +retirée. + +Valentine, en proie depuis une heure à cette fièvre qui revenait +chaque nuit, laissait sa tête, insoumise à sa volonté, continuer +ce travail actif, monotone et implacable du cerveau, qui s'épuise +à reproduire incessamment les mêmes pensées ou à enfanter les +mêmes images. + +De la mèche de la veilleuse s'élançaient mille et mille +rayonnements tous empreints de significations étranges, quand tout +à coup, à son reflet tremblant, Valentine crut voir sa +bibliothèque, placée à côté de la cheminée, dans un renfoncement +du mur, s'ouvrir lentement sans que les gonds sur lesquels elle +semblait rouler produisissent le moindre bruit. + +Dans un autre moment, Valentine eût saisi sa sonnette et eût tiré +le cordonnet de soie en appelant au secours: mais rien ne +l'étonnait plus dans la situation où elle se trouvait. Elle avait +conscience que toutes ces visions qui l'entouraient étaient les +filles de son délire, et cette conviction lui était venue de ce +que, le matin, aucune trace n'était restée jamais de tous ces +fantômes de la nuit, qui disparaissaient avec le jour. + +Derrière la porte parut une figure humaine. + +Valentine était, grâce à sa fièvre, trop familiarisée avec ces +sortes d'apparitions pour s'épouvanter; elle ouvrit seulement de +grands yeux, espérant reconnaître Morrel. + +La figure continua de s'avancer vers son lit, puis elle s'arrêta, +et parut écouter avec une attention profonde. + +En ce moment, un reflet de la veilleuse se joua sur le visage du +nocturne visiteur. + +«Ce n'est pas lui!» murmura-t-elle. + +Et elle attendit, convaincue qu'elle rêvait, que cet homme, comme +cela arrive dans les songes, disparût ou se changeât en quelque +autre personne. + +Seulement elle toucha son pouls, et, le sentant battre violemment, +elle se souvint que le meilleur moyen de faire disparaître ces +visions importunes était de boire: la fraîcheur de la boisson, +composée d'ailleurs dans le but de calmer les agitations dont +Valentine s'était plainte au docteur, apportait, en faisant tomber +la fièvre, un renouvellement des sensations du cerveau; quand elle +avait bu, pour un moment elle souffrait moins. + +Valentine étendit donc la main afin de prendre son verre sur la +coupe de cristal où il reposait; mais tandis qu'elle allongeait +hors du lit son bras frissonnant, l'apparition fit encore, et plus +vivement que jamais, deux pas vers le lit, et arriva si près de la +jeune fille qu'elle entendit son souffle et qu'elle crut sentir la +pression de sa main. + +Cette fois l'illusion ou plutôt la réalité dépassait tout ce que +Valentine avait éprouvé jusque-là ; elle commença à se croire bien +éveillée et bien vivante; elle eut conscience qu'elle jouissait de +toute sa raison, et elle frémit. + +La pression que Valentine avait ressentie avait pour but de lui +arrêter le bras. + +Valentine le retira lentement à elle. + +Alors cette figure, dont le regard ne pouvait se détacher, et qui +d'ailleurs paraissait plutôt protectrice que menaçante, cette +figure prit le verre, s'approcha de la veilleuse et regarda le +breuvage, comme si elle eût voulu en juger la transparence et la +limpidité. + +Mais cette première épreuve ne suffit pas. + +Cet homme, ou plutôt ce fantôme, car il marchait si doucement que +le tapis étouffait le bruit de ses pas, cet homme puisa dans le +verre une cuillerée du breuvage et l'avala. Valentine regardait ce +qui se passait devant ses yeux avec un profond sentiment de +stupeur. + +Elle croyait bien que tout cela était près de disparaître pour +faire place à un autre tableau; mais l'homme, au lieu de +s'évanouir comme une ombre, se rapprocha d'elle, et tendant le +verre à Valentine, d'une voix pleine d'émotion: + +«Maintenant, dit-il, buvez!...» + +Valentine tressaillit. + +C'était la première fois qu'une de ses visions lui parlait avec ce +timbre vivant. + +Elle ouvrit la bouche pour pousser un cri. + +L'homme posa un doigt sur ses lèvres. + +«M. le comte de Monte-Cristo!» murmura-t-elle. + +À l'effroi qui se peignit dans les yeux de la jeune fille, au +tremblement de ses mains, au geste rapide qu'elle fit pour se +blottir sous ses draps, on pouvait reconnaître la dernière lutte +du doute contre la conviction; cependant, la présence de Monte-Cristo +chez elle à une pareille heure, son entrée mystérieuse, +fantastique, inexplicable, par un mur, semblaient des +impossibilités à la raison ébranlée de Valentine. + +«N'appelez pas, ne vous effrayez pas, dit le comte, n'ayez pas +même au fond du coeur l'éclair d'un soupçon ou l'ombre d'une +inquiétude; l'homme que vous voyez devant vous (car cette fois +vous avez raison, Valentine, et ce n'est point une illusion), +l'homme que vous voyez devant vous est le plus tendre père et le +plus respectueux ami que vous puissiez rêver.» + +Valentine ne trouva rien à répondre: elle avait une si grande peur +de cette voix qui lui révélait la présence réelle de celui qui +parlait, qu'elle redoutait d'y associer la sienne; mais son regard +effrayé voulait dire: Si vos intentions sont pures, pourquoi êtes-vous ici? + +Avec sa merveilleuse sagacité, le comte comprit tout ce qui se +passait dans le coeur de la jeune fille. + +«Écoutez-moi, dit-il, ou plutôt regardez-moi: voyez mes yeux +rougis et mon visage plus pâle encore que d'habitude; c'est que +depuis quatre nuits je n'ai pas fermé l'oeil un seul instant; +depuis quatre nuits je veille sur vous, je vous protège, je vous +conserve à notre ami Maximilien.» + +Un flot de sang joyeux monta rapidement aux joues de la malade; +car le nom que venait de prononcer le comte lui enlevait le reste +de défiance qu'il lui avait inspirée. + +«Maximilien!... répéta Valentine, tant ce nom lui paraissait doux +à prononcer; Maximilien! il vous a donc tout avoué? + +--Tout. Il m'a dit que votre vie était la sienne, et je lui ai +promis que vous vivriez. + +--Vous lui avez promis que je vivrais? + +--Oui. + +--En effet, monsieur, vous venez de parler de vigilance et de +protection. Êtes-vous donc médecin? + +--Oui, le meilleur que le Ciel puisse vous envoyer en ce moment, +croyez-moi. + +--Vous dites que vous avez veillé? demanda Valentine inquiète; où +cela? je ne vous ai pas vu.» + +Le comte étendit la main dans la direction de la bibliothèque. + +«J'étais caché derrière cette porte, dit-il, cette porte donne +dans la maison voisine que j'ai louée.» + +Valentine, par un mouvement de fierté pudique, détourna les yeux, +et avec une souveraine terreur: + +«Monsieur, dit-elle, ce que vous avez fait est d'une démence sans +exemple, et cette protection que vous m'avez accordée ressemble +fort à une insulte. + +--Valentine, dit-il, pendant cette longue veille, voici les +seules choses que j'aie vues: quels gens venaient chez vous, quels +aliments on vous préparait, quelles boissons on vous a servies; +puis, quand ces boissons me paraissaient dangereuses, j'entrais +comme je viens d'entrer, je vidais votre verre et je substituais +au poison un breuvage bienfaisant, qui, au lieu de la mort qui +vous était préparée, faisait circuler la vie dans vos veines. + +--Le poison! la mort! s'écria Valentine, se croyant de nouveau +sous l'empire de quelque fiévreuse hallucination; que dites-vous +donc là , monsieur? + +--Chut! mon enfant, dit Monte-Cristo, en portant de nouveau son +doigt à ses lèvres, j'ai dit le poison; oui, j'ai dit la mort, et +je répète la mort, mais buvez d'abord ceci. (Le comte tira de sa +poche un flacon contenant une liqueur rouge dont il versa quelques +gouttes dans le verre.) Et quand vous aurez bu, ne prenez plus +rien de la nuit.» + +Valentine avança la main; mais à peine eût-elle touché le verre, +qu'elle la retira avec effroi. + +Monte-Cristo prit le verre, en but la moitié, et le présenta à +Valentine, qui avala en souriant le reste de la liqueur qu'il +contenait. + +«Oh! oui, dit-elle, je reconnais le goût de mes breuvages +nocturnes, de cette eau qui rendait un peu de fraîcheur à ma +poitrine, un peu de calme à mon cerveau. Merci, monsieur, merci. + +--Voilà comment vous avez vécu quatre nuits, Valentine, dit le +comte. Mais moi, comment vivais-je? Oh! les cruelles heures que +vous m'avez fait passer! Oh! les effroyables tortures que vous +m'avez fait subir, quand je voyais verser dans votre verre le +poison mortel, quand je tremblais que vous n'eussiez le temps de +le boire avant que j'eusse celui de le répandre dans la cheminée! + +--Vous dites, monsieur, reprit Valentine au comble de la terreur, +que vous avez subi mille tortures en voyant verser dans mon verre +le poison mortel? Mais si vous avez vu verser le poison dans mon +verre, vous avez dû voir la personne qui le versait? + +--Oui.» + +Valentine se souleva sur son séant, et ramenant sur sa poitrine +plus pâle que la neige la batiste brodée, encore moite de la sueur +froide du délire, à laquelle commençait à se mêler la sueur plus +glacée encore de la terreur: + +«Vous l'avez vue? répéta la jeune fille. + +--Oui, dit une seconde fois le comte. + +--Ce que vous me dites est horrible, monsieur, ce que vous voulez +me faire croire a quelque chose d'infernal. Quoi! dans la maison +de mon père, quoi! dans ma chambre, quoi! sur mon lit de +souffrance on continue de m'assassiner? Oh! retirez-vous, +monsieur, vous tentez ma conscience, vous blasphémez la bonté +divine, c'est impossible, cela ne se peut pas. + +--Êtes-vous donc la première que cette main frappe, Valentine? +n'avez-vous pas vu tomber autour de vous M. de Saint-Méran, +Mme de Saint-Méran, Barrois? n'auriez-vous pas vu tomber +M. Noirtier, si le traitement qu'il suit depuis près de trois ans +ne l'avait protégé en combattant le poison par l'habitude du +poison? + +--Oh! mon Dieu! dit Valentine, c'est pour cela que, depuis près +d'un mois, bon papa exige que je partage toutes ses boissons? + +--Et ces boissons, s'écria Monte-Cristo, ont un goût amer comme +celui d'une écorce d'orange à moitié séchée, n'est-ce pas? + +--Oui, mon Dieu, oui! + +--Oh! cela m'explique tout, dit Monte-Cristo, lui aussi sait +qu'on empoisonne ici, et peut-être qui empoisonne. + +«Il vous a prémunie, vous, son enfant bien-aimée, contre la +substance mortelle, et la substance mortelle est venue s'émousser +contre ce commencement d'habitude! voilà comment vous vivez +encore, ce que je ne m'expliquais pas, après avoir été empoisonnée +il y a quatre jours avec un poison qui d'ordinaire ne pardonne +pas. + +--Mais quel est donc l'assassin, le meurtrier? + +--À votre tour je vous demanderai: N'avez-vous donc jamais vu +entrer quelqu'un la nuit dans votre chambre? + +--Si fait. Souvent j'ai cru voir passer comme des ombres, ces +ombres s'approcher, s'éloigner, disparaître; mais je les prenais +pour des visions de ma fièvre, et tout à l'heure, quand vous êtes +entré vous-même, eh bien, j'ai cru longtemps ou que j'avais le +délire, ou que je rêvais. + +--Ainsi, vous ne connaissez pas la personne qui en veut à votre +vie? + +--Non, dit Valentine, pourquoi quelqu'un désirerait-il ma mort? + +--Vous allez la connaître alors, dit Monte-Cristo en prêtant +l'oreille. + +--Comment cela? demanda Valentine, en regardant avec terreur +autour d'elle. + +--Parce que ce soir vous n'avez plus ni fièvre ni délire, parce +que ce soir vous êtes bien éveillée, parce que voilà minuit qui +sonne et que c'est l'heure des assassins. + +--Mon Dieu! mon Dieu!» dit Valentine en essuyant avec sa main la +sueur qui perlait à son front. + +En effet, minuit sonnait lentement et tristement, on eût dit que +chaque coup de marteau de bronze frappait le coeur de la jeune +fille. + +«Valentine, continua le comte, appelez toutes vos forces à votre +secours, comprimez votre coeur dans votre poitrine, arrêtez votre +voix dans votre gorge, feignez le sommeil, et vous verrez, vous +verrez! + +Valentine saisit la main du comte. + +«Il me semble que j'entends du bruit, dit-elle, retirez-vous! + +--Adieu, ou plutôt au revoir», répondit le comte. + +Puis, avec un sourire si triste et si paternel que le coeur de la +jeune fille en fut pénétré de reconnaissance, il regagna sur la +pointe du pied la porte de la bibliothèque. + +Mais, se retournant avant de la refermer sur lui: + +«Pas un geste, dit-il, pas un mot, qu'on vous croie endormie, sans +quoi peut-être vous tuerait-on avant que j'eusse le temps +d'accourir.» + +Et, sur cette effroyable injonction, le comte disparut derrière la +porte, qui se referma silencieusement sur lui. + + + + +CI + +Locuste. + + +Valentine resta seule; deux autres pendules, en retard sur celle +de Saint-Philippe-du-Roule, sonnèrent encore minuit à des +distances différentes. + +Puis, à part le bruissement de quelques voitures lointaines, tout +retomba dans le silence. + +Alors toute l'attention de Valentine se concentra sur la pendule +de sa chambre, dont le balancier marquait les secondes. + +Elle se mit à compter ces secondes et remarqua qu'elles étaient du +double plus lentes que les battements de son coeur. Et cependant +elle doutait encore; l'inoffensive Valentine ne pouvait se figurer +que quelqu'un désirât sa mort; pourquoi? dans quel but? quel mal +avait-elle fait qui pût lui susciter un ennemi? + +Il n'y avait pas de crainte qu'elle s'endormît. + +Une seule idée, une idée terrible tenait son esprit tendu: c'est +qu'il existait une personne au monde qui avait tenté de +l'assassiner et qui allait le tenter encore. + +Si cette fois cette personne, lassée de voir l'inefficacité du +poison, allait, comme l'avait dit Monte-Cristo, avoir recours au +fer! si le comte n'allait pas avoir le temps d'accourir! si elle +touchait à son dernier moment! si elle ne devait plus revoir +Morrel! + +À cette pensée qui la couvrait à la fois d'une pâleur livide et +d'une sueur glacée, Valentine était prête à saisir le cordon de la +sonnette et à appeler au secours. + +Mais il lui semblait, à travers la porte de la bibliothèque, voir +étinceler l'oeil du comte, cet oeil qui pesait sur son souvenir, +et qui, lorsqu'elle y songeait, l'écrasait d'une telle honte, +qu'elle se demandait si jamais la reconnaissance parviendrait à +effacer ce pénible effet de l'indiscrète amitié du comte. + +Vingt minutes, vingt éternités s'écoulèrent ainsi, puis dix autres +minutes encore; enfin la pendule, criant une seconde à l'avance, +finit par frapper un coup sur le timbre sonore. + +En ce moment même, un grattement imperceptible de l'ongle sur le +bois de la bibliothèque apprit à Valentine que le comte veillait +et lui recommandait de veiller. + +En effet, du côté opposé, c'est-à -dire vers la chambre d'Édouard, +il sembla à Valentine qu'elle entendait crier le parquet; elle +prêta l'oreille, retenant sa respiration presque étouffée; le +bouton de la serrure grinça et la porte tourna sur ses gonds. + +Valentine s'était soulevée sur son coude, elle n'eut que le temps +de se laisser retomber sur son lit et de cacher ses yeux sous son +bras. + +Puis, tremblante, agitée, le coeur serré d'un indicible effroi, +elle attendit. + +Quelqu'un s'approcha du lit et effleura les rideaux. + +Valentine rassembla toutes ses forces et laissa entendre ce +murmure régulier de la respiration qui annonce un sommeil +tranquille. + +«Valentine!» dit tout bas une voix. + +La jeune fille frissonna jusqu'au fond du coeur, mais ne répondit +point. + +«Valentine!» répéta la même voix. + +Même silence: Valentine avait promis de ne point se réveiller. + +Puis tout demeura immobile. + +Seulement Valentine entendit le bruit presque insensible d'une +liqueur tombant dans le verre qu'elle venait de vider. + +Alors elle osa, sous le rempart de son bras étendu, entrouvrir sa +paupière. + +Elle vit alors une femme en peignoir blanc, qui vidait dans son +verre une liqueur préparée d'avance dans une fiole. + +Pendant ce court instant, Valentine retint peut-être sa +respiration ou fit sans doute quelque mouvement, car la femme, +inquiète, s'arrêta et se pencha sur son lit pour mieux voir si +elle dormait réellement: c'était Mme de Villefort. + +Valentine, en reconnaissant sa belle-mère, fut saisie d'un frisson +aigu qui imprima un mouvement à son lit. + +Madame de Villefort s'effaça aussitôt le long du mur, et là , +abritée derrière le rideau du lit, muette, attentive, elle épia +jusqu'au moindre mouvement de Valentine. + +Celle-ci se rappela les terribles paroles de Monte-Cristo; il lui +avait semblé, dans la main qui ne tenait pas la fiole, voir +briller une espèce de couteau long et affilé. Alors Valentine, +appelant toute la puissance de sa volonté à son secours, s'efforça +de fermer les yeux; mais, cette fonction du plus craintif de nos +sens, cette fonction, si simple d'ordinaire, devenait en ce moment +presque impossible à accomplir, tant l'avide curiosité faisait +d'efforts pour repousser cette paupière et attirer la vérité. + +Cependant, assurée, par le silence dans lequel avait recommencé à +se faire entendre le bruit égal de la respiration de Valentine, +que celle-ci dormait, Mme de Villefort étendit de nouveau le bras, +et en demeurant à demi dissimulée par les rideaux rassemblés au +chevet du lit, elle acheva de vider dans le verre de Valentine le +contenu de sa fiole. + +Puis elle se retira, sans que le moindre bruit avertît Valentine +qu'elle était partie. + +Elle avait vu disparaître le bras, voilà tout; ce bras frais et +arrondi d'une femme de vingt-cinq ans, jeune et belle, et qui +versait la mort. + +Il est impossible d'exprimer ce que Valentine avait éprouvé +pendant cette minute et demie que Mme de Villefort était restée +dans sa chambre. + +Le grattement de l'ongle sur la bibliothèque tira la jeune fille +de cet état de torpeur dans lequel elle était ensevelie, et qui +ressemblait à de l'engourdissement. + +Elle souleva la tête avec effort. + +La porte, toujours silencieuse, roula une seconde fois sur ses +gonds, et le comte de Monte-Cristo reparut. + +«Eh bien, demanda le comte, doutez-vous encore? + +--Ô mon Dieu! murmura la jeune fille. + +--Vous avez vu? + +--Hélas! + +--Vous avez reconnu?» + +Valentine poussa un gémissement. + +«Oui, dit-elle, mais je n'y puis croire. + +--Vous aimez mieux mourir alors, et faire mourir Maximilien!... + +--Mon Dieu, mon Dieu! répéta la jeune fille presque égarée; mais +ne puis-je donc pas quitter la maison, me sauver?... + +--Valentine, la main qui vous poursuit vous atteindra partout: à +force d'or, on séduira vos domestiques, et la mort s'offrira à +vous, déguisée sous tous les aspects, dans l'eau que vous boirez à +la source, dans le fruit que vous cueillerez à l'arbre. + +--Mais n'avez-vous donc pas dit que la précaution de bon papa +m'avait prémunie contre le poison? + +--Contre un poison, et encore non pas employé à forte dose; on +changera de poison ou l'on augmentera la dose.» + +Il prit le verre et y trempa ses lèvres. + +«Et tenez, dit-il, c'est déjà fait. Ce n'est plus avec de la +brucine qu'on vous empoisonne, c'est avec un simple narcotique. Je +reconnais le goût de l'alcool dans lequel on l'a fait dissoudre. +Si vous aviez bu ce que Mme de Villefort vient de verser dans ce +verre, Valentine, vous étiez perdue. + +--Mais, mon Dieu! s'écria la jeune fille, pourquoi donc me +poursuit-elle ainsi? + +--Comment! vous êtes si douce, si bonne, si peu croyante au mal +que vous n'avez pas compris, Valentine? + +--Non, dit la jeune fille; je ne lui ai jamais fait de mal. + +--Mais vous êtes riche, Valentine; mais vous avez deux cent mille +livres de rente, et ces deux cent mille francs de rente, vous les +enlevez à son fils. + +--Comment cela? Ma fortune n'est point la sienne et me vient de +mes parents. + +--Sans doute, et voilà pourquoi M. et Mme de Saint-Méran sont +morts: c'était pour que vous héritassiez de vos parents; voilà +pourquoi du jour où il vous a fait son héritière, M. Noirtier +avait été condamné; voilà pourquoi, à votre tour, vous devez +mourir, Valentine, c'est afin que votre père hérite de vous, et +que votre frère, devenu fils unique, hérite de votre père. + +--Édouard! pauvre enfant, et c'est pour lui qu'on commet tous ces +crimes? + +--Ah! vous comprenez, enfin. + +--Ah! mon Dieu! pourvu que tout cela ne retombe pas sur lui! + +--Vous êtes un ange, Valentine. + +--Mais mon grand-père, on a donc renoncé à le tuer, lui? + +--On a réfléchi que vous morte, à moins d'exhérédation, la +fortune revenait naturellement à votre frère, et l'on a pensé que +le crime, au bout du compte, étant inutile, il était doublement +dangereux de le commettre. + +--Et c'est dans l'esprit d'une femme qu'une pareille combinaison +a pris naissance! Ô mon Dieu! mon Dieu! + +--Rappelez-vous Pérouse, la treille de l'auberge de la Poste, +l'homme au manteau brun, que votre belle-mère interrogeait sur +l'aqua-tofana; eh bien, dès cette époque, tout cet infernal projet +mûrissait dans son cerveau. + +--Oh! monsieur, s'écria la douce jeune fille en fondant en +larmes, je vois bien, s'il en est ainsi, que je suis condamnée à +mourir. + +--Non, Valentine, non, car j'ai prévu tous les complots; non, car +notre ennemie est vaincue, puisqu'elle est devinée; non, vous +vivrez, Valentine, vous vivrez pour aimer et être aimée, vous +vivrez pour être heureuse et rendre un noble coeur heureux; mais +pour vivre, Valentine, il faut avoir bien confiance en moi. + +--Ordonnez, monsieur, que faut-il faire? + +--Il faut prendre aveuglément ce que je vous donnerai. + +--Oh! Dieu m'est témoin, s'écria Valentine, que si j'étais seule, +j'aimerais mieux me laisser mourir! + +--Vous ne vous confierez à personne, pas même à votre père. + +--Mon père n'est pas de cet affreux complot, n'est-ce pas, +monsieur? dit Valentine en joignant les mains. + +--Non, et cependant votre père, l'homme habitué aux accusations +juridiques, votre père doit se douter que toutes ces morts qui +s'abattent sur sa maison ne sont point naturelles. Votre père, +c'est lui qui aurait dû veiller sur vous, c'est lui qui devrait +être à cette heure à la place que j'occupe; c'est lui qui devrait +déjà avoir vidé ce verre; c'est lui qui devrait déjà s'être dressé +contre l'assassin. Spectre contre spectre, murmura-t-il, en +achevant tout haut sa phrase. + +--Monsieur, dit Valentine, je ferai tout pour vivre, car il +existe deux êtres au monde qui m'aiment à en mourir si je mourais: +mon grand-père et Maximilien. + +--Je veillerai sur eux comme j'ai veillé sur vous. + +--Eh bien, monsieur, disposez de moi, dit Valentine. Puis à voix +basse: mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, que va-t-il m'arriver? + +--Quelque chose qui vous arrive, Valentine, ne vous épouvantez +point; si vous souffrez, si vous perdez la vue, l'ouïe, le tact, +ne craignez rien; si vous vous réveillez sans savoir où vous êtes, +n'ayez pas peur, dussiez-vous, en vous éveillant, vous trouver +dans quelque caveau sépulcral ou clouée dans quelque bière; +rappelez soudain votre esprit, et dites-vous: En ce moment, un +ami, un père, un homme qui veut mon bonheur et celui de +Maximilien, cet homme veille sur moi. + +--Hélas! hélas! quelle terrible extrémité! + +--Valentine, aimez-vous mieux dénoncer votre belle-mère? + +--J'aimerais mieux mourir cent fois! oh! oui, mourir! + +--Non, vous ne mourrez pas, et quelque chose qui vous arrive, +vous me le promettez, vous ne vous plaindrez pas, vous espérerez? + +--Je penserai à Maximilien. + +--Vous êtes ma fille bien-aimée, Valentine; seul, je puis vous +sauver, et je vous sauverai.» + +Valentine, au comble de la terreur, joignit les mains (car elle +sentait que le moment était venu de demander à Dieu du courage) et +se dressa pour prier, murmurant des mots sans suite, et oubliant +que ses blanches épaules n'avaient d'autre voile que sa longue +chevelure et que l'on voyait battre son coeur sous la fine +dentelle de peignoir de nuit. + +Le comte appuya doucement la main sur le bras de la jeune fille, +ramena jusque sur son cou la courtepointe de velours, et, avec un +sourire paternel: + +«Ma fille, dit-il, croyez en mon dévouement, comme vous croyez en +la bonté de Dieu et dans l'amour de Maximilien.» + +Valentine attacha sur lui un regard plein de reconnaissance, et +demeura docile comme un enfant sous ses voiles. + +Alors le comte tira de la poche de son gilet le drageoir en +émeraude, souleva son couvercle d'or, et versa dans la main droite +de Valentine une petite pastille ronde de la grosseur d'un pois. + +Valentine la prit avec l'autre main, et regarda le comte +attentivement: il y avait sur les traits de cet intrépide +protecteur un reflet de la majesté et de la puissance divines. Il +était évident que Valentine l'interrogeait du regard. + +«Oui», répondit celui-ci. + +Valentine porta la pastille à sa bouche et l'avala. + +«Et maintenant, au revoir, mon enfant, dit-il, je vais essayer de +dormir car vous êtes sauvée. + +--Allez, dit Valentine, quelque chose qui m'arrive, je vous +promets de n'avoir pas peur.» + +Monte-Cristo tint longtemps ses yeux fixés sur la jeune fille, qui +s'endormit peu à peu, vaincue par la puissance du narcotique que +le comte venait de lui donner. + +Alors il prit le verre, le vida aux trois quarts dans la cheminée, +pour que l'on pût croire que Valentine avait bu ce qu'il en +manquait, le reposa sur la table de nuit; puis, regagnant la porte +de la bibliothèque, il disparut après avoir jeté un dernier regard +vers Valentine, qui s'endormait avec la confiance et la candeur +d'un ange couché aux pieds du Seigneur. + + + + +CII + +Valentine. + + +La veilleuse continuait de brûler sur la cheminée de Valentine, +épuisant les dernières gouttes d'huile qui surnageaient encore sur +l'eau; déjà un cercle plus rougeâtre colorait l'albâtre du globe, +déjà la flamme plus vive laissait échapper ces derniers +pétillements qui semblent chez les êtres inanimés ces dernières +convulsions de l'agonie qu'on a si souvent comparées à celles des +pauvres créatures humaines; un jour bas et sinistre venait teindre +d'un reflet d'opale les rideaux blancs et les draps de la jeune +fille. + +Tous les bruits de la rue étaient éteints pour cette fois, et le +silence intérieur était effrayant. + +La porte de la chambre d'Édouard s'ouvrit alors, et une tête que +nous avons déjà vue parut dans la glace opposée à la porte: +c'était Mme de Villefort qui rentrait pour voir l'effet du +breuvage. + +Elle s'arrêta sur le seuil, écouta le pétillement de la lampe, +seul bruit perceptible dans cette chambre qu'on eût crue déserte, +puis elle s'avança doucement vers la table de nuit pour voir si le +verre de Valentine était vide. + +Il était encore plein au quart, comme nous l'avons dit. + +Mme de Villefort le prit et alla le vider dans les cendres, +qu'elle remua pour faciliter l'absorption de la liqueur, puis elle +rinça soigneusement le cristal, l'essuya avec son propre mouchoir, +et le replaça sur la table de nuit. + +Quelqu'un dont le regard eût pu plonger dans l'intérieur de la +chambre eût pu voir alors l'hésitation de Mme de Villefort à fixer +ses yeux sur Valentine et à s'approcher du lit. + +Cette lueur lugubre, ce silence, cette terrible poésie de la nuit +venaient sans doute se combiner avec l'épouvantable poésie de sa +conscience: l'empoisonneuse avait peur de son oeuvre. + +Enfin elle s'enhardit, écarta le rideau, s'appuya au chevet du +lit, et regarda Valentine. + +La jeune fille ne respirait plus, ses dents à demi desserrées ne +laissaient échapper aucun atome de ce souffle qui décèle la vie; +ses lèvres blanchissantes avaient cessé de frémir; ses yeux, noyés +dans une vapeur violette qui semblait avoir filtré sous la peau, +formaient une saillie plus blanche à l'endroit où le globe enflait +la paupière, et ses longs cils noirs rayaient une peau déjà mate +comme la cire. + +Mme de Villefort contempla ce visage d'une expression si éloquente +dans son immobilité; elle s'enhardit alors, et, soulevant la +couverture, elle appuya sa main sur le coeur de la jeune fille. + +Il était muet et glacé. + +Ce qui battait sous sa main, c'était l'artère de ses doigts: elle +retira sa main avec un frisson. + +Le bras de Valentine pendait hors du lit; ce bras, dans toute la +partie qui se rattachait à l'épaule et s'étendait jusqu'à la +saignée, semblait moulé sur celui d'une des Grâces de Germain +Pilon; mais l'avant-bras était légèrement déformé par une +crispation, et le poignet, d'une forme si pure, s'appuyait, un peu +raidi et les doigts écartés sur l'acajou. + +La naissance des ongles était bleuâtre. + +Pour Mme de Villefort, il n'y avait plus de doute: tout était +fini, l'oeuvre terrible, la dernière qu'elle eût à accomplir, +était enfin consommée. + +L'empoisonneuse n'avait plus rien à faire dans cette chambre; elle +recula avec tant de précaution, qu'il était visible qu'elle +redoutait le craquement de ses pieds sur le tapis, mais, tout en +reculant, elle tenait encore le rideau soulevé absorbant ce +spectacle de la mort qui porte en soi son irrésistible attraction, +tant que la mort n'est pas la décomposition, mais seulement +l'immobilité, tant qu'elle demeure le mystère, et n'est pas encore +le dégoût. + +Les minutes s'écoulaient; Mme de Villefort ne pouvait lâcher ce +rideau qu'elle tenait suspendu comme un linceul au-dessus de la +tête de Valentine. Elle paya son tribut à la rêverie: la rêverie +du crime, ce doit être le remords. + +En ce moment, les pétillements de la veilleuse redoublèrent. + +Mme de Villefort, à ce bruit, tressaillit et laissa retomber le +rideau. + +Au même instant la veilleuse s'éteignit, et la chambre fut plongée +dans une effrayante obscurité. + +Au milieu de cette obscurité, la pendule s'éveilla et sonna quatre +heures et demie. + +L'empoisonneuse, épouvantée de ces commotions successives, regagna +en tâtonnant la porte, et rentra chez elle la sueur de l'angoisse +au front. + +L'obscurité continua encore deux heures. + +Puis peu à peu un jour blafard envahit l'appartement filtrant aux +lames des persiennes; puis peu à peu encore, il se fit grand, et +vint rendre une couleur et une forme aux objets et aux corps. + +C'est à ce moment que la toux de la garde-malade retentit dans +l'escalier, et que cette femme entra chez Valentine, une tasse à +la main. + +Pour un père, pour un amant, le premier regard eût été décisif, +Valentine était morte, pour cette mercenaire, Valentine n'était +qu'endormie. + +«Bon, dit-elle en s'approchant de la table de nuit, elle a bu une +partie de sa potion, le verre est aux deux tiers vide.» + +Puis elle alla à la cheminée, ralluma le feu, s'installa dans son +fauteuil, et, quoiqu'elle sortît de son lit, elle profita du +sommeil de Valentine pour dormir encore quelques instants. + +La pendule l'éveilla en sonnant huit heures. + +Alors étonnée de ce sommeil obstiné dans lequel demeurait la jeune +fille, effrayée de ce bras pendant hors du lit, et que la dormeuse +n'avait point ramené à elle, elle s'avança vers le lit, et ce fut +alors seulement qu'elle remarqua ces lèvres froides et cette +poitrine glacée. + +Elle voulut ramener le bras près du corps, mais le bras n'obéit +qu'avec cette raideur effrayante à laquelle ne pouvait pas se +tromper une garde-malade. + +Elle poussa un horrible cri. + +Puis, courant à la porte: + +«Au secours! cria-t-elle, au secours! + +--Comment, au secours!» répondit du bas de l'escalier la voix de +M. d'Avrigny. + +C'était l'heure où le docteur avait l'habitude de venir. + +«Comment, au secours! s'écria la voix de Villefort sortant alors +précipitamment de son cabinet; docteur, n'avez-vous pas entendu +crier au secours? + +--Oui, oui; montons, répondit d'Avrigny, montons vite chez +Valentine.» + +Mais avant que le médecin et le père fussent entrés, les +domestiques qui se trouvaient au même étage, dans les chambres ou +dans les corridors, étaient entrés, et, voyant Valentine pâle et +immobile sur son lit, levaient les mains au ciel et chancelaient +comme frappés de vertige. + +«Appelez Mme de Villefort! réveillez Mme de Villefort!» cria le +procureur du roi, de la porte de la chambre dans laquelle il +semblait n'oser entrer. + +Mais les domestiques, au lieu de répondre, regardaient +M. d'Avrigny, qui était entré, lui, qui avait couru à Valentine et +qui la soulevait dans ses bras. + +«Encore celle-ci..., murmura-t-il en la laissant tomber. Ô mon +Dieu, mon Dieu, quand vous lasserez-vous?» + +Villefort s'élança dans l'appartement. + +«Que dites-vous, mon Dieu! s'écria-t-il en levant les deux mains +au ciel. Docteur!... docteur!... + +--Je dis que Valentine est morte!» répondit d'Avrigny d'une voix +solennelle et terrible dans sa solennité. + +M. de Villefort s'abattit comme si ses jambes étaient brisées, et +retomba la tête sur le lit de Valentine. + +Aux paroles du docteur, aux cris du père, les domestiques, +terrifiés, s'enfuirent avec de sourdes imprécations; on entendit +par les escaliers et par les corridors leurs pas précipités, puis +un grand mouvement dans les cours, puis ce fut tout; le bruit +s'éteignit: depuis le premier jusqu'au dernier, ils avaient +déserté la maison maudite. + +En ce moment Mme de Villefort, le bras à moitié passé dans son +peignoir du matin, souleva la tapisserie; un instant elle demeura +sur le seuil, ayant l'air d'interroger les assistants et appelant +à son aide quelques larmes rebelles. + +Tout à coup elle fit un pas, ou plutôt un bond en avant, les bras +étendus vers la table. + +Elle venait de voir d'Avrigny se pencher curieusement sur cette +table, et y prendre le verre qu'elle était certaine d'avoir vidé +pendant la nuit. + +Le verre se trouvait au tiers plein, juste comme il était quand +elle en avait jeté le contenu dans les cendres. + +Le spectre de Valentine dressé devant l'empoisonneuse eût produit +moins d'effet sur elle. + +En effet, c'est bien la couleur du breuvage qu'elle a versé dans +le verre de Valentine, et que Valentine a bu; c'est bien ce poison +qui ne peut tromper l'oeil de M. d'Avrigny, et que M. d'Avrigny +regarde attentivement: c'est bien un miracle que Dieu a fait sans +doute pour qu'il restât, malgré les précautions de l'assassin, une +trace, une preuve, une dénonciation du crime. + +Cependant, tandis que Mme de Villefort était restée immobile comme +la statue de la Terreur, tandis que de Villefort, la tête cachée +dans les draps du lit mortuaire, ne voyait rien de ce qui se +passait autour de lui, d'Avrigny s'approchait de la fenêtre pour +mieux examiner de l'oeil le contenu du verre, et en déguster une +goutte prise au bout du doigt. + +«Ah! murmura-t-il, ce n'est plus de la brucine maintenant; voyons +ce que c'est!» + +Alors il courut à une des armoires de la chambre de Valentine, +armoire transformée en pharmacie, et, tirant de sa petite case +d'argent un flacon d'acide nitrique, il en laissa tomber quelques +gouttes dans l'opale de la liqueur qui se changea aussitôt en un +demi-verre de sang vermeil. + +«Ah!» fit d'Avrigny, avec l'horreur du juge à qui se révèle la +vérité, mêlée à la joie du savant à qui se dévoile un problème. + +Mme de Villefort tourna un instant sur elle-même; ses yeux +lancèrent des flammes, puis s'éteignirent; elle chercha, +chancelante, la porte de la main, et disparut. + +Un instant après, on entendit le bruit éloigné d'un corps qui +tombait sur le parquet. + +Mais personne n'y fit attention. La garde était occupée à regarder +l'analyse chimique, Villefort était toujours anéanti. + +M. d'Avrigny seul avait suivi des yeux Mme de Villefort et avait +remarqué sa sortie précipitée. + +Il souleva la tapisserie de la chambre de Valentine et son regard, +à travers celle d'Édouard, put plonger dans l'appartement de +Mme de Villefort, qu'il vit étendue sans mouvement sur le parquet. + +«Allez secourir Mme de Villefort, dit-il à la garde; +Mme de Villefort se trouve mal. + +--Mais Mlle Valentine? balbutia celle-ci. + +--Mlle Valentine n'a plus besoin de secours, dit d'Avrigny, +puisque Mlle Valentine est morte. + +--Morte! morte! soupira Villefort dans le paroxysme d'une douleur +d'autant plus déchirante qu'elle était nouvelle, inconnue, inouïe +pour ce coeur de bronze. + +--Morte! dites-vous? s'écria une troisième voix; qui a dit que +Valentine était morte?» + +Les deux hommes se retournèrent, et sur la porte aperçurent Morrel +debout, pâle, bouleversé, terrible. + +Voici ce qui était arrivé: + +À son heure habituelle, et par la petite porte qui conduisait chez +Noirtier, Morrel s'était présenté. + +Contre la coutume, il trouva la porte ouverte, il n'eut donc pas +besoin de sonner, il entra. + +Dans le vestibule, il attendit un instant, appelant un domestique +quelconque qui l'introduisît près du vieux Noirtier. + +Mais personne n'avait répondu; les domestiques, on le sait, +avaient déserté la maison. + +Morrel n'avait ce jour-là aucun motif particulier d'inquiétude: il +avait la promesse de Monte-Cristo que Valentine vivrait, et +jusque-là la promesse avait été fidèlement tenue. Chaque soir, le +comte lui avait donné de bonnes nouvelles, que confirmait le +lendemain Noirtier lui-même. + +Cependant cette solitude lui parut singulière; il appela une +seconde fois, une troisième fois, même silence. + +Alors il se décida à monter. + +La porte de Noirtier était ouverte comme les autres portes. + +La première chose qu'il vit fut le vieillard dans son fauteuil, à +sa place habituelle; ses yeux dilatés semblaient exprimer un +effroi intérieur que confirmait encore la pâleur étrange répandue +sur ses traits. + +«Comment allez-vous, monsieur? demanda le jeune homme, non sans un +certain serrement de coeur. + +--Bien! fit le vieillard avec son clignement d'yeux, bien!» + +Mais sa physionomie sembla croître en inquiétude. + +«Vous êtes préoccupé, continua Morrel, vous avez besoin de quelque +chose. Voulez-vous que j'appelle quelqu'un de vos gens? + +--Oui», fit Noirtier. + +Morrel se suspendit au cordon de la sonnette; mais il eut beau le +tirer à le rompre, personne ne vint. + +Il se retourna vers Noirtier; la pâleur et l'angoisse allaient +croissant sur le visage du vieillard. + +«Mon Dieu! mon Dieu! dit Morrel, mais pourquoi ne vient-on pas? +Est-ce qu'il y a quelqu'un de malade dans la maison?» + +Les yeux de Noirtier parurent prêts à jaillir de leurs orbites. + +«Mais qu'avez-vous donc, continua Morrel, vous m'effrayez. +Valentine! Valentine!... + +--Oui! oui!» fit Noirtier. + +Maximilien ouvrit la bouche pour parler, mais sa langue ne put +articuler aucun son: il chancela et se retint à la boiserie. + +Puis il étendit la main vers la porte. + +«Oui, oui, oui!» continua le vieillard. + +Maximilien s'élança par le petit escalier, qu'il franchit en deux +bonds, tant que Noirtier semblait lui crier des yeux: + +«Plus vite! plus vite!» + +Une minute suffit au jeune homme pour traverser plusieurs +chambres, solitaires comme le reste de la maison, et pour arriver +jusqu'à celle de Valentine. + +Il n'eut pas besoin de pousser la porte, elle était toute grande +ouverte. + +Un sanglot fut le premier bruit qu'il perçut. Il vit, comme à +travers un nuage, une figure noire agenouillée et perdue dans un +amas confus de draperies blanches. La crainte, l'effroyable +crainte le clouait sur le seuil. + +Ce fut alors qu'il entendit une voix qui disait: «Valentine est +morte», et une seconde voix qui comme un écho, répondait: + +«Morte! morte!» + + + + +CIII + +Maximilien. + + +Villefort se releva presque honteux d'avoir été surpris dans +l'accès de cette douleur. + +Le terrible état qu'il exerçait depuis vingt-cinq ans était arrivé +à en faire plus ou moins qu'un homme. + +Son regard, un instant égaré, se fixa sur Morrel. + +«Qui êtes-vous, monsieur, dit-il, vous qui oubliez qu'on n'entre +pas ainsi dans une maison qu'habite la mort? + +«Sortez, monsieur! sortez!» + +Mais Morrel demeurait immobile, il ne pouvait détacher ses yeux du +spectacle effrayant de ce lit en désordre et de la pâle figure qui +était couchée dessus. + +«Sortez, entendez-vous!» cria Villefort, tandis que d'Avrigny +s'avançait de son côté pour faire sortir Morrel. + +Celui-ci regarda d'un air égaré ce cadavre, ces deux hommes, toute +la chambre, sembla hésiter un instant, ouvrit la bouche; puis +enfin, ne trouvant pas un mot à répondre, malgré l'innombrable +essaim d'idées fatales qui envahissaient son cerveau, il rebroussa +chemin en enfonçant ses mains dans ses cheveux; de telle sorte que +Villefort et d'Avrigny, un instant distraits de leurs +préoccupations, échangèrent, après l'avoir suivi des yeux, un +regard qui voulait dire: + +«Il est fou!» + +Mais avant que cinq minutes se fussent écoulées, on entendit gémir +l'escalier sous un poids considérable, et l'on vit Morrel qui, +avec une force surhumaine, soulevant le fauteuil de Noirtier entre +ses bras, apportait le vieillard au premier étage de la maison. + +Arrivé au haut de l'escalier, Morrel posa le fauteuil à terre et +le roula rapidement jusque dans la chambre de Valentine. + +Toute cette manoeuvre s'exécuta avec une force décuplée par +l'exaltation frénétique du jeune homme. + +Mais une chose était effrayante surtout, c'était la figure de +Noirtier s'avançant vers le lit de Valentine, poussé par Morrel, la +figure de Noirtier en qui l'intelligence déployait toutes ses +ressources, dont les yeux réunissaient toute leur puissance pour +suppléer aux autres facultés. + +Aussi ce visage pâle, au regard enflammé, fut-il pour Villefort +une effrayante apparition. + +Chaque fois qu'il s'était trouvé en contact avec son père, il +s'était toujours passé quelque chose de terrible. + +«Voyez ce qu'ils en ont fait! cria Morrel, une main encore appuyée +au dossier du fauteuil qu'il venait de pousser jusqu'au lit, et +l'autre étendue vers Valentine; voyez, mon père, voyez!» + +Villefort recula d'un pas et regarda avec étonnement ce jeune +homme qui lui était presque inconnu, et qui appelait Noirtier son +père. + +En ce moment toute l'âme du vieillard sembla passer dans ses yeux, +qui s'injectèrent de sang; puis les veines de son cou se +gonflèrent, une teinte bleuâtre comme celle qui envahit la peau de +l'épileptique, couvrit son cou, ses joues et ses tempes; il ne +manquait à cette explosion intérieure de tout l'être qu'un cri. + +Ce cri sortit pour ainsi dire de tous les pores, effrayant dans son +mutisme, déchirant dans son silence. + +D'Avrigny se précipita vers le vieillard et lui fit respirer un +violent révulsif. + +«Monsieur! s'écria alors Morrel, en saisissant la main inerte du +paralytique, on me demande ce que je suis, et quel droit j'ai +d'être ici. Ô vous qui le savez, dites-le, vous! dites-le!» + +Et la voix du jeune homme s'éteignit dans les sanglots. + +Quant au vieillard, sa respiration haletante secouait sa poitrine. +On eût dit qu'il était en proie à ces agitations qui précèdent +l'agonie. + +Enfin, les larmes vinrent jaillir des yeux de Noirtier, plus +heureux que le jeune homme qui sanglotait sans pleurer. Sa tête ne +pouvant se pencher, ses yeux se fermèrent. + +«Dites, continua Morrel d'une voix étranglée, dites que j'étais +son fiancé! + +«Dites qu'elle était ma noble amie, mon seul amour sur la terre! + +«Dites, dites, dites, que ce cadavre m'appartient!» + +Et le jeune homme, donnant le terrible spectacle d'une grande +force qui se brise, tomba lourdement à genoux devant ce lit que +ses doigts crispés étreignirent avec violence. + +Cette douleur était si poignante que d'Avrigny se détourna pour +cacher son émotion, et que Villefort, sans demander d'autre +explication, attiré par ce magnétisme qui nous pousse vers ceux +qui ont aimé ceux que nous pleurons, tendit sa main au jeune +homme. + +Mais Morrel ne voyait rien; il avait saisi la main glacée de +Valentine, et, ne pouvant parvenir à pleurer, il mordait les draps +en rugissant. + +Pendant quelque temps, on n'entendit dans cette chambre que le +conflit des sanglots, des imprécations et de la prière. Et +cependant un bruit dominait tous ceux-là , c'était l'aspiration +rauque et déchirante qui semblait, à chaque reprise d'air, rompre +un des ressorts de la vie dans la poitrine de Noirtier. + +Enfin, Villefort, le plus maître de tous, après avoir pour ainsi +dire cédé pendant quelque temps sa place à Maximilien, Villefort +prit la parole. + +«Monsieur, dit-il à Maximilien, vous aimiez Valentine, dites-vous: +vous étiez son fiancé; j'ignorais cet amour, j'ignorais cet +engagement; et cependant, moi, son père, je vous le pardonne, car, +je le vois, votre douleur est grande, réelle et vraie. + +«D'ailleurs, chez moi aussi la douleur est trop grande pour qu'il +reste en mon coeur place pour la colère.» + +«Mais, vous le voyez, l'ange que vous espériez a quitté la terre: +elle n'a plus que faire des adorations des hommes, elle qui, à +cette heure, adore le Seigneur; faites donc vos adieux, monsieur, +à la triste dépouille qu'elle a oubliée parmi nous; prenez une +dernière fois sa main que vous attendiez, et séparez-vous d'elle à +jamais: Valentine n'a plus besoin maintenant que du prêtre qui +doit la bénir. + +--Vous vous trompez, monsieur, s'écria Morrel en se relevant sur +un genou, le coeur traversé par une douleur plus aiguë qu'aucune +de celles qu'il eût encore ressenties; vous vous trompez: +Valentine, morte comme elle est morte, a non seulement besoin d'un +prêtre, mais encore d'un vengeur. + +«Monsieur de Villefort, envoyez chercher le prêtre; moi, je serai +le vengeur. + +--Que voulez-vous dire, monsieur? murmura Villefort tremblant à +cette nouvelle inspiration du délire de Morrel. + +--Je veux dire, continua Morrel, qu'il y a deux hommes en vous, +monsieur. Le père a assez pleuré; que le procureur du roi commence +son office.» + +Les yeux de Noirtier étincelèrent, d'Avrigny se rapprocha. + +«Monsieur, continua le jeune homme, en recueillant des yeux tous +les sentiments qui se révélaient sur les visages des assistants, +je sais ce que je dis, et vous savez tous aussi bien que moi ce +que je vais dire. + +«Valentine est morte assassinée!» + +Villefort baissa la tête; d'Avrigny avança d'un pas encore; +Noirtier fit oui des yeux. + +«Or, monsieur, continua Morrel, au temps où nous vivons, une créature, +ne fût-elle pas jeune, ne fût-elle pas belle, ne fût-elle pas adorable +comme était Valentine, une créature ne disparaît pas violemment du monde +sans que l'on demande compte de sa disparition. + +«Allons, monsieur le procureur du roi, ajouta Morrel avec une +véhémence croissante, pas de pitié! je vous dénonce le crime, +cherchez l'assassin!» + +Et son oeil implacable interrogeait Villefort, qui de son côté +sollicitait du regard tantôt Noirtier, tantôt d'Avrigny. + +Mais au lieu de trouver secours dans son père et dans le docteur, +Villefort ne rencontra en eux qu'un regard aussi inflexible que +celui de Morrel. + +«Oui! fit le vieillard. + +--Certes! dit d'Avrigny. + +--Monsieur, répliqua Villefort, essayant de lutter contre cette +triple volonté et contre sa propre émotion, monsieur, vous vous +trompez, il ne se commet pas de crimes chez moi; la fatalité me +frappe, Dieu m'éprouve; c'est horrible à penser; mais on +n'assassine personne!» + +Les yeux de Noirtier flamboyèrent, d'Avrigny ouvrit la bouche pour +parler. + +Morrel étendit le bras en commandant le silence. + +«Et moi, je vous dis que l'on tue ici! s'écria Morrel dont la voix +baissa sans rien perdre de sa vibration terrible. + +«Je vous dis que voilà la quatrième victime frappée depuis quatre +mois. + +«Je vous dis qu'on avait déjà une fois, il y a quatre jours de +cela, essayé d'empoisonner Valentine, et que l'on avait échoué +grâce aux précautions qu'avait prises M. Noirtier! + +«Je vous dis que l'on a doublé la dose ou changé la nature du +poison, et que cette fois on a réussi! + +«Je vous dis que vous savez tout cela aussi bien que moi, enfin, +puisque monsieur que voilà vous en a prévenu, et comme médecin et +comme ami. + +--Oh, vous êtes en délire! monsieur, dit Villefort, essayant +vainement de se débattre dans le cercle où il se sentait pris. + +--Je suis en délire! s'écria Morrel; eh bien, j'en appelle à +M. d'Avrigny lui-même. + +«Demandez-lui, monsieur, s'il se souvient encore des paroles qu'il +a prononcées dans votre jardin, dans le jardin de cet hôtel, le +soir même de la mort de Mme de Saint-Méran, alors que tous deux, +vous et lui, vous croyant seuls, vous vous entreteniez de cette +mort tragique, dans laquelle cette fatalité dont vous parlez et +Dieu, que vous accusez injustement, ne peuvent être comptés que +pour une chose; c'est-à -dire pour avoir créé l'assassin de +Valentine!» + +Villefort et d'Avrigny se regardèrent. + +«Oui, oui, rappelez-vous, dit Morrel, car ces paroles, que vous +croyiez livrées au silence et à la solitude sont tombées dans mon +oreille. Certes, de ce soir-là , en voyant la coupable complaisance +de M. de Villefort pour les siens, j'eusse dû tout découvrir à +l'autorité; je ne serais pas complice comme je le suis en ce +moment de ta mort, Valentine! ma Valentine bien-aimée! mais le +complice deviendra le vengeur; ce quatrième meurtre est flagrant +et visible aux yeux de tous, et si ton père t'abandonne, +Valentine, c'est moi, c'est moi, je te le jure, qui poursuivrai +l'assassin.» + +Et cette fois, comme si la nature avait enfin pitié de cette +vigoureuse organisation prête à se briser par sa propre force, les +dernières paroles de Morrel s'éteignirent dans sa gorge; sa +poitrine éclata en sanglots, les larmes, si longtemps rebelles, +jaillirent de ses yeux, il s'affaissa sur lui-même, et retomba à +genoux pleurant près du lit de Valentine. + +Alors ce fut le tour de d'Avrigny. + +«Et moi aussi, dit-il d'une voix forte, moi aussi, je me joins à +M. Morrel pour demander justice du crime; car mon coeur se soulève +à l'idée que ma lâche complaisance a encouragé l'assassin! + +--Ô mon Dieu! mon Dieu!» murmura Villefort anéanti. + +Morrel releva la tête, en lisant dans les yeux du vieillard qui +lançaient une flamme surnaturelle: + +«Tenez, dit-il, tenez, M. Noirtier veut parler. + +--Oui, fit Noirtier avec une expression d'autant plus terrible +que toutes les facultés de ce pauvre vieillard impuissant étaient +concentrées dans son regard. + +--Vous connaissez l'assassin? dit Morrel. + +--Oui, répliqua Noirtier. + +--Et vous allez nous guider? s'écria le jeune homme. Écoutons! +M. d'Avrigny, écoutons!» + +Noirtier adressa au malheureux Morrel un sourire mélancolique, un +de ces doux sourires des yeux qui tant de fois avaient rendu +Valentine heureuse, et fixa son attention. + +Puis, ayant rivé pour ainsi dire les yeux de son interlocuteur aux +siens, il les détourna vers la porte. + +«Voulez-vous que je sorte, monsieur? s'écria douloureusement +Morrel. + +--Oui, fit Noirtier. + +--Hélas! hélas! monsieur; mais ayez donc pitié de moi!» + +Les yeux du vieillard demeurèrent impitoyablement fixés vers la +porte. + +«Pourrais-je revenir, au moins? demanda Morrel. + +--Oui. + +--Dois-je sortir seul? + +--Non. + +--Qui dois-je emmener avec moi? M. le procureur au roi? + +--Non. + +--Le docteur? + +--Oui. + +--Vous voulez rester seul avec M. de Villefort? + +--Oui. + +--Mais pourrait-il vous comprendre, lui? + +--Oui. + +--Oh! dit Villefort presque joyeux de ce que l'enquête allait se +faire en tête-à -tête, oh! soyez tranquille, je comprends très bien +mon père.» + +Et tout en disant cela avec cette expression de joie que nous +avons signalée, les dents du procureur du roi s'entrechoquaient +avec violence. + +D'Avrigny prit le bras de Morrel et entraîna le jeune homme dans +la chambre voisine. + +Il se fit alors dans toute cette maison un silence plus profond +que celui de la mort. + +Enfin, au bout d'un quart d'heure, un pas chancelant se fit +entendre, et Villefort parut sur le seuil du salon où se tenaient +d'Avrigny et Morrel, l'un absorbé et l'autre suffoquant. + +«Venez», dit-il. + +Et il les ramena près du fauteuil de Noirtier. + +Morrel, alors, regarda attentivement Villefort. + +La figure du procureur du roi était livide; de larges taches de +couleur de rouille sillonnaient son front; entre ses doigts, une +plume tordue de mille façons criait en se déchiquetant en +lambeaux. + +«Messieurs, dit-il d'une voix étranglée à d'Avrigny et à Morrel, +messieurs, votre parole d'honneur que l'horrible secret demeurera +enseveli entre nous!» + +Les deux hommes firent un mouvement. + +«Je vous en conjure!... continua Villefort. + +--Mais, dit Morrel, le coupable!... le meurtrier!... +l'assassin!... + +--Soyez tranquille, monsieur, justice sera faite, dit Villefort. +Mon père m'a révélé le nom du coupable; mon père a soif de +vengeance comme vous, et cependant mon père vous conjure, comme +moi de garder le secret du crime. + +«N'est-ce pas, mon père? + +--Oui», fit résolument Noirtier. + +Morrel laissa échapper un mouvement d'horreur et d'incrédulité. + +«Oh! s'écria Villefort, en arrêtant Maximilien par le bras, oh! +monsieur, si mon père, l'homme inflexible que vous connaissez, +vous fait cette demande, c'est qu'il sait que Valentine sera +terriblement vengée. + +«N'est-ce pas, mon père?» + +Le vieillard fit signe que oui. + +Villefort continua. + +«Il me connaît, lui, et c'est à lui que j'ai engagé ma parole. +Rassurez-vous donc, messieurs; trois jours, je vous demande trois +jours, c'est moins que ne vous demanderait la justice, et dans +trois jours la vengeance que j'aurai tirée du meurtre de mon +enfant fera frissonner jusqu'au fond de leur coeur les plus +indifférents des hommes. + +«N'est-ce pas, mon père?» + +Et en disant ces paroles, il grinçait des dents et secouait la +main engourdie du vieillard. + +«Tout ce qui est promis sera-t-il tenu, monsieur Noirtier? demanda +Morrel, tandis que d'Avrigny interrogeait du regard. + +--Oui, fit Noirtier, avec un regard de sinistre joie. + +--Jurez donc, messieurs, dit Villefort en joignant les mains de +d'Avrigny et de Morrel, jurez que vous aurez pitié de l'honneur de +ma maison, et que vous me laisserez le soin de le venger?» + +D'Avrigny se détourna et murmura un oui bien faible, mais Morrel +arracha sa main du magistrat, se précipita vers le lit, imprima +ses lèvres sur les lèvres glacées de Valentine, et s'enfuit avec +le long gémissement d'une âme qui s'engloutit dans le désespoir. + +Nous avons dit que tous les domestiques avaient disparu. + +M. de Villefort fut donc forcé de prier d'Avrigny de se charger +des démarches, si nombreuses et si délicates, qu'entraîne la mort +dans nos grandes villes, et surtout la mort accompagnée de +circonstances aussi suspectes. + +Quant à Noirtier, c'était quelque chose de terrible à voir que +cette douleur sans mouvement, que ce désespoir sans gestes, que +ces larmes sans voix. + +Villefort rentra dans son cabinet; d'Avrigny alla chercher le +médecin de la mairie qui remplit les fonctions d'inspecteur après +décès, et que l'on nomme assez énergiquement le médecin des morts. + +Noirtier ne voulut point quitter sa petite-fille. + +Au bout d'une demi-heure, M. d'Avrigny revint avec son confrère; +on avait fermé les portes de la rue, et comme le concierge avait +disparu avec les autres serviteurs, ce fut Villefort lui-même qui +alla ouvrir. + +Mais il s'arrêta sur le palier; il n'avait plus le courage +d'entrer dans la chambre mortuaire. + +Les deux docteurs pénétrèrent donc seuls jusqu'à la chambre de +Valentine. + +Noirtier était près du lit, pâle comme la morte, immobile et muet +comme elle. + +Le médecin des morts s'approcha avec l'indifférence de l'homme qui +passe la moitié de sa vie avec les cadavres, souleva le drap qui +recouvrait la jeune fille, et entrouvrit seulement les lèvres. + +«Oh! dit d'Avrigny en soupirant, pauvre jeune fille, elle est bien +morte, allez. + +--Oui», répondit laconiquement le médecin en laissant retomber le +drap qui recouvrait le visage de Valentine. + +Noirtier fit entendre un sourd râlement. + +D'Avrigny se retourna, les yeux du vieillard étincelaient. Le bon +docteur comprit que Noirtier réclamait la vue de son enfant, il le +rapprocha du lit, et tandis que le médecin des morts trempait dans +de l'eau chlorurée les doigts qui avaient touché les lèvres de la +trépassée, il découvrit ce calme et pâle visage qui semblait celui +d'un ange endormi. + +Une larme qui reparut au coin de l'oeil de Noirtier fut le +remerciement que reçut le bon docteur. + +Le médecin des morts dressa son procès-verbal sur le coin d'une +table, dans la chambre même de Valentine, et, cette formalité +suprême accomplie, sortit reconduit par le docteur. + +Villefort les entendit descendre et reparut à la porte de son +cabinet. + +En quelques mots il remercia le médecin, et, se retournant vers +d'Avrigny: + +«Et maintenant! dit-il, le prêtre? + +--Avez-vous un ecclésiastique que vous désirez plus +particulièrement charger de prier près de Valentine? demanda +d'Avrigny. + +--Non, dit Villefort, allez chez le plus proche. + +--Le plus proche, fit le médecin est un bon abbé italien qui est +venu demeurer dans la maison voisine de la vôtre. Voulez-vous que +je le prévienne en passant? + +--D'Avrigny, dit Villefort, veuillez, je vous prie, accompagner +monsieur. + +«Voici la clef pour que vous puissiez entrer et sortir à volonté. + +«Vous ramènerez le prêtre, et vous vous chargerez de l'installer +dans la chambre de ma pauvre enfant. + +--Désirez-vous lui parler, mon ami? + +--Je désire être seul. Vous m'excuserez, n'est-ce pas? Un prêtre +doit comprendre toutes les douleurs, même la douleur paternelle.» + +Et M. de Villefort, donnant un passe-partout à d'Avrigny, salua +une dernière fois le docteur étranger et rentra dans son cabinet, +où il se mit à travailler. + +Pour certaines organisations, le travail est le remède à toutes +les douleurs. + +Au moment où ils descendaient dans la rue, ils aperçurent un homme +vêtu d'une soutane, qui se tenait sur le seuil de la porte +voisine. + +«Voici celui dont je vous parlais», dit le médecin des morts à +d'Avrigny. + +D'Avrigny aborda l'ecclésiastique. + +«Monsieur, lui dit-il, seriez-vous disposé à rendre un grand +service à un malheureux père qui vient de perdre sa fille, à M. le +procureur du roi Villefort? + +--Ah! monsieur, répondit le prêtre avec un accent italien des +plus prononcés, oui, je sais, la mort est dans sa maison. + +--Alors, je n'ai point à vous apprendre quel genre de service il +ose attendre de vous. + +--J'allais aller m'offrir, monsieur, dit le prêtre; c'est notre +mission d'aller au-devant de nos devoirs. + +--C'est une jeune fille. + +--Oui, je sais cela, je l'ai appris des domestiques que j'ai vus +fuyant la maison. J'ai su qu'elle s'appelait Valentine; et j'ai +déjà prié pour elle. + +--Merci, merci, monsieur, dit d'Avrigny, et puisque vous avez +déjà commencé d'exercer votre saint ministère, daignez le +continuer. Venez vous asseoir près de la morte, et toute une +famille plongée dans le deuil vous sera bien reconnaissante. + +--J'y vais, monsieur, répondit l'abbé, et j'ose dire que jamais +prières ne seront plus ardentes que les miennes.» + +D'Avrigny prit l'abbé par la main, et sans rencontrer Villefort, +enfermé dans son cabinet, il le conduisit jusqu'à la chambre de +Valentine, dont les ensevelisseurs devaient s'emparer seulement la +nuit suivante. + +En entrant dans la chambre, le regard de Noirtier avait rencontré +celui de l'abbé, et sans doute il crut y lire quelque chose de +particulier, car il ne le quitta plus. + +D'Avrigny recommanda au prêtre non seulement la morte, mais le +vivant, et le prêtre promit à d'Avrigny de donner ses prières à +Valentine et ses soins à Noirtier. + +L'abbé s'y engagea solennellement, et, sans doute pour n'être pas +dérangé dans ses prières, et pour que Noirtier ne fût pas dérangé +dans sa douleur, il alla, dès que M. d'Avrigny eut quitté la +chambre, fermer non seulement les verrous de la porte par laquelle +le docteur venait de sortir, mais encore les verrous de celle qui +conduisait chez Mme de Villefort. + + + + +CIV + +La signature Danglars. + + +Le jour du lendemain se leva triste et nuageux. + +Les ensevelisseurs avaient pendant la nuit accompli leur funèbre +office, et cousu le corps déposé sur le lit dans le suaire qui +drape lugubrement les trépassés en leur prêtant, quelque chose +qu'on dise de l'égalité devant la mort, un dernier témoignage du +luxe qu'ils aimaient pendant leur vie. + +Ce suaire n'était autre chose qu'une pièce de magnifique batiste +que la jeune fille avait achetée quinze jours auparavant. + +Dans la soirée, des hommes appelés à cet effet avaient transporté +Noirtier de la chambre de Valentine dans la sienne, et, contre +toute attente, le vieillard n'avait fait aucune difficulté de +s'éloigner du corps de son enfant. + +L'abbé Busoni avait veillé jusqu'au jour, et, au jour, il s'était +retiré chez lui, sans appeler personne. + +Vers huit heures du matin, d'Avrigny était revenu; il avait +rencontré Villefort qui passait chez Noirtier, et il l'avait +accompagné pour savoir comment le vieillard avait passé la nuit. + +Ils le trouvèrent dans le grand fauteuil qui lui servait de lit, +reposant d'un sommeil doux et presque souriant. + +Tous deux s'arrêtèrent étonnés sur le seuil. + +«Voyez, dit d'Avrigny à Villefort, qui regardait son père endormi; +voyez, la nature sait calmer les plus vives douleurs; certes, on +ne dira pas que M. Noirtier n'aimait pas sa petite-fille; il dort +cependant. + +--Oui, et vous avez raison, répondit Villefort avec surprise; il +dort, et c'est bien étrange, car la moindre contrariété le tient +éveillé des nuits entières. + +--La douleur l'a terrassé», répliqua d'Avrigny. + +Et tous deux regagnèrent pensifs le cabinet du procureur du roi. + +«Tenez, moi, je n'ai pas dormi, dit Villefort en montrant à +d'Avrigny son lit intact; la douleur ne me terrasse pas, moi, il y +a deux nuits que je ne me suis couché; mais, en échange, voyez mon +bureau; ai-je écrit, mon Dieu! pendant ces deux jours et ces deux +nuits!... ai-je fouillé ce dossier, ai-je annoté cet acte +d'accusation de l'assassin Benedetto!... Ô travail, travail! ma +passion, ma joie, ma rage, c'est à toi de terrasser toutes mes +douleurs!» + +Et il serra convulsivement la main de d'Avrigny. + +«Avez-vous besoin de moi? demanda le docteur. + +--Non, dit Villefort; seulement revenez à onze heures, je vous +prie; c'est à midi qu'a lieu... le départ... Mon Dieu! ma pauvre +enfant! ma pauvre enfant!» + +Et le procureur du roi, redevenant homme, leva les yeux au ciel et +poussa un soupir. + +«Vous tiendrez-vous donc au salon de réception? + +--Non, j'ai un cousin qui se charge de ce triste honneur. Moi, je +travaillerai, docteur; quand je travaille, tout disparaît.» + +En effet, le docteur n'était point à la porte que déjà le +procureur du roi s'était remis au travail. + +Sur le perron, d'Avrigny rencontra ce parent dont lui avait parlé +Villefort, personnage insignifiant dans cette histoire comme dans +la famille, un de ces êtres voués en naissant à jouer le rôle +d'utilité dans le monde. + +Il était ponctuel, vêtu de noir, avait un crêpe au bras, et +s'était rendu chez son cousin avec une figure qu'il s'était faite, +qu'il comptait garder tant que besoin serait, et quitter ensuite. + +À onze heures, les voitures funèbres roulèrent sur le pavé de la +cour, et la rue du Faubourg-Saint-Honoré s'emplit des murmures de +la foule, également avide des joies ou du deuil des riches, et qui +court à un enterrement pompeux avec la même hâte qu'à un mariage +de duchesse. + +Peu à peu le salon mortuaire s'emplit et l'on vit arriver d'abord +une partie de nos anciennes connaissances, c'est-à -dire Debray, +Château-Renaud, Beauchamp, puis toutes les illustrations du +parquet, de la littérature et de l'armée; car M. de Villefort +occupait moins encore par sa position sociale que par son mérite +personnel, un des premiers rangs dans le monde parisien. + +Le cousin se tenait à la porte et faisait entrer tout le monde, et +c'était pour les indifférents un grand soulagement, il faut le +dire, que de voir là une figure indifférente qui n'exigeait point +des conviés une physionomie menteuse ou de fausses larmes, comme +eussent fait un père, un frère ou un fiancé. + +Ceux qui se connaissaient s'appelaient du regard et se +réunissaient en groupes. + +Un de ces groupes était composé de Debray, de Château-Renaud et de +Beauchamp. + +«Pauvre jeune fille! dit Debray, payant, comme chacun au reste le +faisait malgré soi, un tribut à ce douloureux événement; pauvre jeune +fille! si riche, si belle! Eussiez-vous pensé cela, Château-Renaud, +quand nous vînmes, il y a combien?... trois semaines ou un mois tout au +plus, pour signer ce contrat qui ne fut pas signé? + +--Ma foi, non, dit Château-Renaud. + +--La connaissiez-vous? + +--J'avais causé une fois ou deux avec elle au bal de +Mme de Morcerf, elle m'avait paru charmante quoique d'un esprit un +peu mélancolique. Où est la belle-mère? savez-vous? + +--Elle est allée passer la journée avec la femme de ce digne +monsieur qui nous reçoit. + +--Qu'est-ce que c'est que ça? + +--Qui ça? + +--Le monsieur qui nous reçoit. Un député? + +--Non, dit Beauchamp; je suis condamné à voir nos honorables tous +les jours, et sa tête m'est inconnue. + +--Avez-vous parlé de cette mort dans votre journal? + +--L'article n'est pas de moi, mais on en a parlé; je doute même +qu'il soit agréable à M. de Villefort. Il est dit, je crois, que +si quatre morts successives avaient eu lieu autre part que dans la +maison de M. le procureur du roi, M. le procureur du roi s'en fût +certes plus ému. + +--Au reste, dit Château-Renaud, le docteur d'Avrigny, qui est le +médecin de ma mère, le prétend fort désespéré. + +--Mais qui cherchez-vous donc, Debray? + +--Je cherche M. de Monte-Cristo, répondit le jeune homme. + +--Je l'ai rencontré sur le boulevard en venant ici. Je le crois +sur son départ, il allait chez son banquier, dit Beauchamp. + +--Chez son banquier? Son banquier, n'est-ce pas Danglars? demanda +Château-Renaud à Debray. + +--Je crois que oui, répondit le secrétaire intime avec un léger +trouble; mais M. de Monte-Cristo n'est pas le seul qui manque ici. +Je ne vois pas Morrel. + +--Morrel! est-ce qu'il les connaissait? demanda Château-Renaud. + +--Je crois qu'il avait été présenté à Mme de Villefort seulement. + +--N'importe, il aurait dû venir, dit Debray; de quoi causera-t-il, +ce soir? cet enterrement, c'est la nouvelle de la journée; +mais, chut, taisons-nous, voici M. le ministre de la Justice et +des Cultes, il va se croire obligé de faire son petit _speech_ au +cousin larmoyant.» + +Et les trois jeunes gens se rapprochèrent de la porte pour +entendre le petit _speech_ de M. le ministre de la Justice et des +Cultes. + +Beauchamp avait dit vrai; en se rendant à l'invitation mortuaire, +il avait rencontré Monte-Cristo, qui, de son côté, se dirigeait +vers l'hôtel de Danglars, rue de la Chaussée-d'Antin. + +Le banquier avait, de sa fenêtre, aperçu la voiture du comte +entrant dans la cour, et il était venu au-devant de lui avec un +visage attristé, mais affable. + +«Eh bien, comte, dit-il en tendant la main à Monte-Cristo, vous venez me +faire vos compliments de condoléance. En vérité, le malheur est dans ma +maison; c'est au point que, lorsque je vous ai aperçu, je +m'interrogeais moi-même pour savoir si je n'avais pas souhaité malheur à +ces pauvres Morcerf, ce qui eût justifié le proverbe: Qui mal veut, mal +lui arrive. Eh bien, sur ma parole, non, je ne souhaitais pas de mal à +Morcerf; il était peut-être un peu orgueilleux pour un homme parti de +rien, comme moi, se devant tout à lui-même, comme moi, mais chacun a ses +défauts. Ah, tenez-vous bien, comte, les gens de notre génération... +Mais, pardon, vous n'êtes pas de notre génération, vous, vous êtes un +jeune homme... Les gens de notre génération ne sont point heureux cette +année: témoin notre puritain de procureur du roi, témoin Villefort, qui +vient encore de perdre sa fille. Ainsi, récapitulez: Villefort, comme +nous disions, perdant toute sa famille d'une façon étrange; Morcerf +déshonoré et tué; moi, couvert de ridicule par la scélératesse de ce +Benedetto, et puis... + +--Puis, quoi? demanda le comte. + +--Hélas! vous l'ignorez donc? + +--Quelque nouveau malheur? + +--Ma fille... + +--Mlle Danglars? + +--Eugénie nous quitte. + +--Oh! mon Dieu! que me dites-vous là ! + +--La vérité, mon cher comte. Mon Dieu! que vous êtes heureux de +n'avoir ni femme ni enfant, vous! + +--Vous trouvez? + +--Ah! mon Dieu! + +--Et vous dites que Mlle Eugénie... + +--Elle n'a pu supporter l'affront que nous a fait ce misérable, +et m'a demandé la permission de voyager. + +--Et elle est partie? + +--L'autre nuit. + +--Avec Mme Danglars? + +--Non, avec une parente... Mais nous ne la perdons pas moins, +cette chère Eugénie; car je doute qu'avec le caractère que je lui +connais, elle consente jamais à revenir en France! + +--Que voulez-vous, mon cher baron, dit Monte-Cristo, chagrins de +famille, chagrins qui seraient écrasants pour un pauvre diable +dont l'enfant serait toute la fortune, mais supportables pour un +millionnaire. Les philosophes ont beau dire, les hommes pratiques +leur donneront toujours un démenti là -dessus: l'argent console de +bien des choses; et vous, vous devez être plus vite consolé que +qui que ce soit, si vous admettez la vertu de ce baume souverain: +vous, le roi de la finance, le point d'intersection de tous les +pouvoirs.» + +Danglars lança un coup d'oeil oblique au comte, pour voir s'il +raillait ou s'il parlait sérieusement. + +«Oui, dit-il, le fait est que si la fortune console, je dois être +consolé: je suis riche. + +--Si riche, mon cher baron, que votre fortune ressemble aux +Pyramides; voulût-on les démolir, on n'oserait; osât-on, on ne +pourrait.» + +Danglars sourit de cette confiante bonhomie du comte. + +«Cela me rappelle, dit-il, que lorsque vous êtes entré, j'étais en +train de faire cinq petits bons; j'en avais déjà signé deux; +voulez-vous me permettre de faire les trois autres? + +--Faites, mon cher baron, faites.» + +Il y eut un instant de silence, pendant lequel on entendit crier +la plume du banquier, tandis que Monte-Cristo regardait les +moulures dorées au plafond. + +«Des bons d'Espagne, dit Monte-Cristo, des bons d'Haïti, des bons +de Naples? + +--Non, dit Danglars en riant de son rire suffisant, des bons au +porteur, des bons sur la Banque de France. Tenez, ajouta-t-il, +monsieur le comte, vous qui êtes l'empereur de la finance, comme +j'en suis le roi, avez-vous vu beaucoup de chiffons de papier de +cette grandeur-là valoir chacun un million?» + +Monte-Cristo prit dans sa main, comme pour les peser, les cinq +chiffons de papier que lui présentait orgueilleusement Danglars, +et lut: + +«Plaise à M. le Régent de la Banque de faire payer à mon ordre, et +sur les fonds déposés par moi, la somme d'un million, valeur en +compte. + + «BARON DANGLARS.» + +--Un, deux, trois, quatre, cinq, fit Monte-Cristo; cinq millions! +peste! comme vous y allez, seigneur Crésus! + +--Voilà comme je fais les affaires, moi, dit Danglars. + +--C'est merveilleux, si surtout, comme je n'en doute pas, cette +somme est payée comptant. + +--Elle le sera, dit Danglars. + +--C'est beau d'avoir un pareil crédit; en vérité il n'y a qu'en +France qu'on voie ces choses-là : cinq chiffons de papier valant +cinq millions; et il faut le voir pour le croire. + +--Vous en doutez? + +--Non. + +--Vous dites cela avec un accent... Tenez, donnez-vous-en le +plaisir: conduisez mon commis à la banque, et vous l'en verrez +sortir avec des bons sur le trésor pour la même somme. + +--Non, dit Monte-Cristo pliant les cinq billets, ma foi non, la +chose est trop curieuse, et j'en ferai l'expérience moi-même. Mon +crédit chez vous était de six millions, j'ai pris neuf cent mille +francs, c'est cinq millions cent mille francs que vous restez me +devoir. Je prends vos cinq chiffons de papier que je tiens pour +bons à la seule vue de votre signature, et voici un reçu général +de six millions qui régularise notre compte. Je l'avais préparé +d'avance, car il faut vous dire que j'ai fort besoin d'argent +aujourd'hui.» + +Et d'une main Monte-Cristo mit les cinq billets dans sa poche, +tandis que de l'autre il tendait son reçu au banquier. + +La foudre tombant aux pieds de Danglars ne l'eût pas écrasé d'une +terreur plus grande. + +«Quoi! balbutia-t-il, quoi! monsieur le comte, vous prenez cet +argent? Mais, pardon, pardon, c'est de l'argent que je dois aux +hospices, un dépôt, et j'avais promis de payer ce matin. + +--Ah! dit Monte-Cristo, c'est différent. Je ne tiens pas +précisément à ces cinq billets, payez-moi en autres valeurs; +c'était par curiosité que j'avais pris celles-ci, afin de pouvoir +dire de par le monde que, sans avis aucun, sans me demander cinq +minutes de délai, la maison Danglars m'avait payé cinq millions +comptant! c'eût été remarquable! Mais voici vos valeurs; je vous +le répète, donnez-m'en d'autres.» + +Et il tendait les cinq effets à Danglars qui, livide, allongea +d'abord la main, ainsi que le vautour allonge la griffe par les +barreaux de sa cage pour retenir la chair qu'on lui enlève. + +Tout à coup il se ravisa, fit un effort violent et se contint. + +Puis on le vit sourire, arrondir peu à peu les traits de son +visage bouleversé. + +«Au fait, dit-il, votre reçu, c'est de l'argent. + +--Oh! mon Dieu, oui! et si vous étiez à Rome, sur mon reçu, la +maison Thomson et French ne ferait pas plus de difficulté de vous +payer que vous n'en avez fait vous-même. + +--Pardon, monsieur le comte, pardon. + +--Je puis donc garder cet argent? + +--Oui, dit Danglars en essuyant la sueur qui perlait à la racine +de ses cheveux, gardez, gardez.» + +Monte-Cristo remit les cinq billets dans sa poche avec cet +intraduisible mouvement de physionomie qui veut dire: + +«Dame! réfléchissez; si vous vous repentez, il est encore temps. + +--Non, dit Danglars, non; décidément, gardez mes signatures. +Mais, vous le savez, rien n'est formaliste comme un homme +d'argent; je destinais cet argent aux hospices et j'eusse cru les +voler en ne leur donnant pas précisément celui-là , comme si un écu +n'en valait pas un autre. Excusez!» + +Et il se mit à rire bruyamment, mais des nerfs. + +«J'excuse, répondit gracieusement Monte-Cristo, et j'empoche.» + +Et il plaça les bons dans son portefeuille. + +«Mais, dit Danglars, nous avons une somme de cent mille francs? + +--Oh! bagatelle, dit Monte-Cristo. L'agio doit monter à peu près +à cette somme; gardez-la, et nous serons quittes. + +--Comte, dit Danglars, parlez-vous sérieusement? + +--Je ne ris jamais avec les banquiers», répliqua Monte-Cristo +avec un sérieux qui frisait l'impertinence. + +Et il s'achemina vers la porte, juste au moment où le valet de +chambre annonçait: + +«M. de Boville, receveur général des hospices. + +--Ma foi, dit Monte-Cristo, il paraît que je suis arrivé à temps +pour jouir de vos signatures, on se les dispute.» + +Danglars pâlit une seconde fois, et se hâta de prendre congé du +comte. + +Le comte de Monte-Cristo échangea un cérémonieux salut avec +M. de Boville, qui se tenait debout dans le salon d'attente, et +qui, M. de Monte-Cristo passé, fut immédiatement introduit dans le +cabinet de M. Danglars. + +On eût pu voir le visage si sérieux du comte s'illuminer d'un +éphémère sourire à l'aspect du portefeuille que tenait à la main +M. le receveur des hospices. + +À la porte, il retrouva sa voiture, et se fit conduire sur-le-champ +à la Banque. + +Pendant ce temps, Danglars, comprimant toute émotion, venait à la +rencontre du receveur général. + +Il va sans dire que le sourire et la gracieuseté étaient +stéréotypés sur ses lèvres. + +«Bonjour, dit-il, mon cher créancier, car je gagerais que c'est le +créancier qui m'arrive. + +--Vous avez deviné juste, monsieur le baron, dit M. de Boville, +les hospices se présentent à vous dans ma personne; les veuves et +les orphelins viennent par mes mains vous demander une aumône de +cinq millions. + +--Et l'on dit que les orphelins sont à plaindre! dit Danglars en +prolongeant la plaisanterie; pauvres enfants! + +--Me voici donc venu en leur nom, dit M. de Boville. Vous avez dû +recevoir ma lettre hier? + +--Oui. + +--Me voici avec mon reçu. + +--Mon cher monsieur de Boville, dit Danglars, vos veuves et vos +orphelins auront, si vous le voulez bien, la bonté d'attendre +vingt-quatre heures, attendu que M. de Monte-Cristo, que vous +venez de voir sortir d'ici... Vous l'avez vu, n'est-ce pas? + +--Oui; eh bien? + +--Eh bien, M. de Monte-Cristo emportait leur cinq millions! + +--Comment cela? + +--Le comte avait un crédit illimité sur moi, crédit ouvert par la +maison Thomson et French, de Rome. Il est venu me demander une +somme de cinq millions d'un seul coup; je lui ai donné un bon sur +la Banque: c'est là que sont déposés mes fonds; et vous comprenez, +je craindrais, en retirant des mains de M. le régent dix millions +le même jour, que cela ne lui parût bien étrange. + +«En deux jours, ajouta Danglars en souriant, je ne dis pas. + +--Allons donc! s'écria M. de Boville avec le ton de la plus +complète incrédulité; cinq millions à ce monsieur qui sortait tout +à l'heure, et qui m'a salué en sortant comme si je le connaissais? + +--Peut-être vous connaît-il sans que vous le connaissiez, vous. +M. de Monte-Cristo connaît tout le monde. + +--Cinq millions! + +--Voilà son reçu. Faites comme saint Thomas: voyez et touchez.» + +M. de Boville prit le papier que lui présentait Danglars, et lut: + +«Reçu de M. le baron Danglars la somme de cinq millions cent mille +francs, dont il se remboursera à volonté sur la maison Thomson et +French, de Rome.» + +«C'est ma foi vrai! dit celui-ci. + +--Connaissez-vous la maison Thomson et French? + +--Oui, dit M. de Boville, j'ai fait autrefois une affaire de deux +cent mille francs avec elle; mais je n'en ai pas entendu parler +depuis. + +--C'est une des meilleures maisons d'Europe, dit Danglars en +rejetant négligemment sur son bureau le reçu qu'il venait de +prendre des mains de M. de Boville. + +--Et il avait comme cela cinq millions, rien que sur vous? Ah çà ! +mais c'est donc un nabab que ce comte de Monte-Cristo? + +--Ma foi! je ne sais pas ce que c'est, mais il avait trois +crédits illimités: un sur moi, un sur Rothschild, un sur Laffitte, +et, ajouta négligemment Danglars, comme vous voyez, il m'a donné +la préférence en me laissant cent mille francs pour l'agio.» + +M. de Boville donna tous les signes de la plus grande admiration. + +«Il faudra que je l'aille visiter, dit-il, et que j'obtienne +quelque fondation pieuse pour nous. + +--Oh! c'est comme si vous la teniez; ses aumônes seules montent à +plus de vingt mille francs par mois. + +--C'est magnifique; d'ailleurs, je lui citerai l'exemple de +Mme de Morcerf et de son fils. + +--Quel exemple? + +--Ils ont donné toute leur fortune aux hospices. + +--Quelle fortune? + +--Leur fortune, celle du général de Morcerf, du défunt. + +--Et à quel propos? + +--À propos qu'ils ne voulaient pas d'un bien si misérablement +acquis. + +--De quoi vont-ils vivre? + +--La mère se retire en province et le fils s'engage. + +--Tiens, tiens, dit Danglars, en voilà des scrupules! + +--J'ai fait enregistrer l'acte de donation hier. + +--Et combien possédaient-ils? + +--Oh! pas grand-chose: douze à treize cent mille francs. Mais +revenons à nos millions. + +--Volontiers, dit Danglars le plus naturellement du monde; vous +êtes donc bien pressé de cet argent? + +--Mais oui; la vérification de nos caisses se fait demain. + +--Demain! que ne disiez-vous cela tout de suite? Mais c'est un +siècle, demain! À quelle heure cette vérification? + +--À deux heures. + +--Envoyez à midi, dit Danglars avec son sourire. + +M. de Boville ne répondait pas grand-chose; il faisait oui de la +tête et remuait son portefeuille. + +--Eh! mais j'y songe, dit Danglars, faites mieux. + +--Que voulez-vous que je fasse? + +--Le reçu de M. de Monte-Cristo vaut de l'argent; passez ce reçu +chez Rothschild ou chez Laffitte; ils vous le prendront à +l'instant même. + +--Quoique remboursable sur Rome? + +--Certainement; il vous en coûtera seulement un escompte de cinq +à six mille francs. + +Le receveur fit un bond en arrière. + +«Ma foi! non, j'aime mieux attendre à demain. Comme vous y allez! + +--J'ai cru un instant, pardonnez-moi, dit Danglars avec une +suprême impudence, j'ai cru que vous aviez un petit déficit à +combler. + +--Ah! fit le receveur. + +--Écoutez, cela s'est vu, et dans ce cas on fait un sacrifice. + +--Dieu merci! non, dit M. de Boville. + +--Alors, à demain; mais sans faute? + +--Ah çà ! mais, vous riez! Envoyez à midi, et la Banque sera +prévenue. + +--Je viendrai moi-même. + +--Mieux encore, puisque cela me procurera le plaisir de vous +voir.» + +Ils se serrèrent la main. + +«À propos, dit M. de Boville, n'allez-vous donc point à +l'enterrement de cette pauvre Mlle de Villefort, que j'ai +rencontré sur le boulevard? + +--Non, dit le banquier, je suis encore un peu ridicule depuis +l'affaire de Benedetto, et je fais un plongeon. + +--Bah! vous avez tort; est-ce qu'il y a de votre faute dans tout +cela? + +--Écoutez, mon cher receveur, quand on porte un nom sans tache +comme le mien, on est susceptible. + +--Tout le monde vous plaint, soyez-en persuadé, et, surtout, tout +le monde plaint mademoiselle votre fille. + +--Pauvre Eugénie! fit Danglars avec un profond soupir. Vous savez +qu'elle entre en religion, monsieur? + +--Non. + +--Hélas! ce n'est que malheureusement trop vrai. Le lendemain de +l'événement, elle s'est décidée à partir avec une religieuse de +ses amies; elle va chercher un couvent bien sévère en Italie ou en +Espagne. + +--Oh! c'est terrible!» + +Et M. de Boville se retira sur cette exclamation en faisant au +père mille compliments de condoléance. Mais il ne fut pas plus tôt +dehors, que Danglars, avec une énergie de geste que comprendront +ceux-là seulement qui ont vu représenter _Robert Macaire_, par +Frédérick, s'écria: + +«Imbécile!» + +Et serrant la quittance de Monte-Cristo dans un petit +portefeuille: + +«Viens à midi, ajouta-t-il, à midi, je serai loin.» + +Puis il s'enferma à double tour, vida tous les tiroirs de sa +caisse, réunit une cinquantaine de mille francs en billets de +banque, brûla différents papiers, en mit d'autres en évidence, et +commença d'écrire une lettre qu'il cacheta, et sur laquelle il mit +pour suscription: + +«À madame la baronne Danglars.» + +«Ce soir, murmura-t-il, je la placerai moi-même sur sa toilette.» + +Puis, tirant un passeport de son tiroir. + +«Bon, dit-il, il est encore valable pour deux mois.» + + + + +CV + +Le cimetière du Père-Lachaise. + + +M. de Boville avait, en effet, rencontré le convoi funèbre qui +conduisait Valentine à sa dernière demeure. + +Le temps était sombre et nuageux; un vent tiède encore, mais déjà +mortel pour les feuilles jaunies, les arrachait aux branches peu à +peu dépouillées et les faisait tourbillonner sur la foule immense +qui encombrait les boulevards. + +M. de Villefort, parisien pur, regardait le cimetière du Père-Lachaise +comme le seul digne de recevoir la dépouille mortelle d'une famille +parisienne; les autres lui paraissaient des cimetières de campagne, des +hôtels garnis de la mort. Au Père-Lachaise seulement un trépassé de +bonne compagnie pouvait être logé chez lui. + +Il avait acheté là , comme nous l'avons vu, la concession à +perpétuité sur laquelle s'élevait le monument peuplé si +promptement par tous les membres de sa première famille. + +On lisait sur le fronton du mausolée: FAMILLE SAINT-MÉRAN ET +VILLEFORT; car tel avait été le dernier voeu de la pauvre Renée, +mère de Valentine. + +C'était donc vers le Père-Lachaise que s'acheminait le pompeux +cortège parti du faubourg Saint-Honoré. On traversa tout Paris, on +prit le faubourg du Temple, puis les boulevards extérieurs +jusqu'au cimetière. Plus de cinquante voitures de maîtres +suivaient vingt voitures de deuil, et, derrière ces cinquante +voitures, plus de cinq cents personnes encore marchaient à pied. + +C'étaient presque tous des jeunes gens que la mort de Valentine +avait frappés d'un coup de foudre, et qui, malgré la vapeur +glaciale du siècle et le prosaïsme de l'époque, subissaient +l'influence poétique de cette belle, de cette chaste, de cette +adorable jeune fille enlevée en sa fleur. + +À la sortie de Paris, on vit arriver un rapide attelage de quatre +chevaux qui s'arrêtèrent soudain en raidissant leurs jarrets +nerveux comme des ressorts d'acier: c'était M. de Monte-Cristo. + +Le comte descendit de sa calèche, et vint se mêler à la foule qui +suivait à pied le char funéraire. + +Château-Renaud l'aperçut; il descendit aussitôt de son coupé et +vint se joindre à lui. Beauchamp quitta de même le cabriolet de +remise dans lequel il se trouvait. + +Le comte regardait attentivement par tous les interstices que +laissait la foule; il cherchait visiblement quelqu'un. Enfin, il +n'y tint pas. + +«Où est Morrel? demanda-t-il. Quelqu'un de vous, messieurs, +sait-il où il est? + +--Nous nous sommes déjà fait cette question à la maison +mortuaire, dit Château-Renaud; car personne de nous ne l'a +aperçu.» + +Le comte se tut, mais continua à regarder autour de lui. + +Enfin on arriva au cimetière. L'oeil perçant de Monte-Cristo sonda +tout d'un coup les bosquets d'ifs et de pins, et bientôt il perdit +toute inquiétude: une ombre avait glissé sous les noires +charmilles, et Monte-Cristo venait sans doute de reconnaître ce +qu'il cherchait. + +On sait ce que c'est qu'un enterrement dans cette magnifique +nécropole: des groupes noirs disséminés dans les blanches allées, +le silence du ciel et de la terre, troublé par l'éclat de quelques +branches rompues, de quelque haie enfoncée autour d'une tombe; puis +le chant mélancolique des prêtres auquel se mêle çà et là un +sanglot échappé d'une touffe de fleurs, sous laquelle on voit +quelque femme, abîmée et les mains jointes. + +L'ombre qu'avait remarquée Monte-Cristo traversa rapidement le +quinconce jeté derrière la tombe d'Héloïse et d'Abélard, vint se +placer, avec les valets de la mort, à la tête des chevaux qui +traînaient le corps, et du même pas parvint à l'endroit choisi +pour la sépulture. + +Chacun regardait quelque chose. + +Monte-Cristo ne regardait que cette ombre à peine remarquée de +ceux qui l'avoisinaient. + +Deux fois le comte sortit des rangs pour voir si les mains de cet +homme ne cherchaient pas quelque arme cachée sous ses habits. + +Cette ombre, quand le cortège s'arrêta, fut reconnue pour être +Morrel, qui, avec sa redingote noire boutonnée jusqu'en haut, son +front livide, ses joues creusées, son chapeau froissé par ses +mains convulsives, s'était adossé à un arbre situé sur un tertre +dominant le mausolée, de manière à ne perdre aucun des détails de +la funèbre cérémonie qui allait s'accomplir. + +Tout se passa selon l'usage. Quelques hommes, et comme toujours, +c'étaient les moins impressionnés, quelques hommes prononcèrent +des discours. Les uns plaignaient cette mort prématurée; les +autres s'étendaient sur la douleur de son père; il y en eut +d'assez ingénieux pour trouver que cette jeune fille avait plus +d'une fois sollicité M. de Villefort pour les coupables sur la +tête desquels il tenait suspendu le glaive de la justice; enfin, +on épuisa les métaphores fleuries et les périodes douloureuses, en +commentant de toute façon les stances de Malherbe à Dupérier. + +Monte-Cristo n'écoutait rien, ne voyait rien, ou plutôt il ne +voyait que Morrel, dont le calme et l'immobilité formaient un +spectacle effrayant pour celui qui seul pouvait lire ce qui se +passait au fond du coeur du jeune officier. + +«Tiens, dit tout à coup Beauchamp à Debray, voilà Morrel! Où +diable s'est-il fourré là ?» + +Et ils le firent remarquer à Château-Renaud. + +«Comme il est pâle, dit celui-ci en tressaillant. + +--Il a froid, répliqua Debray. + +--Non pas, dit lentement Château-Renaud; je crois, moi, qu'il est +ému. C'est un homme très impressionnable que Maximilien. + +--Bah! dit Debray, à peine s'il connaissait Mlle de Villefort. +Vous l'avez dit vous-même. + +--C'est vrai. Cependant je me rappelle qu'à ce bal chez +Mme de Morcerf il a dansé trois fois avec elle; vous savez, comte, +à ce bal où vous produisîtes tant d'effet. + +--Non, je ne sais pas», répondit Monte-Cristo, sans savoir à quoi +ni à qui il répondait, occupé qu'il était de surveiller Morrel +dont les joues s'animaient, comme il arrive à ceux qui compriment +ou retiennent leur respiration. + +«Les discours sont finis: adieu, messieurs», dit brusquement le +comte. + +Et il donna le signal du départ en disparaissant, sans que l'on +sût par où il était passé. + +La fête mortuaire était terminée, les assistants reprirent le +chemin de Paris. + +Château-Renaud seul chercha un instant Morrel des yeux; mais, +tandis qu'il avait suivi du regard le comte qui s'éloignait, +Morrel avait quitté sa place, et Château-Renaud, après l'avoir +cherché vainement, avait suivi Debray et Beauchamp. + +Monte-Cristo s'était jeté dans un taillis, et, caché derrière une +large tombe, il guettait jusqu'au moindre mouvement de Morrel, qui +peu à peu s'était approché du mausolée abandonné des curieux, puis +des ouvriers. + +Morrel regarda autour de lui lentement et vaguement; mais au +moment où son regard embrassait la portion du cercle opposée à la +sienne, Monte-Cristo se rapprocha encore d'une dizaine de pas sans +avoir été vu. + +Le jeune homme s'agenouilla. + +Le comte, le cou tendu, l'oeil fixe et dilaté, les jarrets pliés +comme pour s'élancer au premier signal, continuait à se rapprocher +de Morrel. + +Morrel courba son front jusque sur la pierre, embrassa la grille +de ses deux mains, et murmura: + +«Ô Valentine!» + +Le coeur du comte fut brisé par l'explosion de ces deux mots; il +fit un pas encore, et frappant sur l'épaule de Morrel: + +«C'est vous, cher ami! dit-il, je vous cherchais.» + +Monte-Cristo s'attendait à un éclat, à des reproches, à des +récriminations: il se trompait. + +Morrel se tourna de son côté, et avec l'apparence du calme: + +«Vous voyez, dit-il, je priais!» + +Et son regard scrutateur parcourut le jeune homme des pieds à la +tête. + +Après cet examen il parut plus tranquille. + +«Voulez-vous que je vous ramène à Paris? dit-il. + +--Non, merci. + +--Enfin désirez-vous quelque chose? + +--Laissez-moi prier. + +Le comte s'éloigna sans faire une seule objection, mais ce fut +pour prendre un nouveau poste, d'où il ne perdait pas un seul +geste de Morrel, qui enfin se releva, essuya ses genoux blanchis +par la pierre, et reprit le chemin de Paris sans tourner une seule +fois la tête. + +Il descendit lentement la rue de la Roquette. + +Le comte, renvoyant sa voiture qui stationnait au Père-Lachaise, +le suivit à cent pas. Maximilien traversa le canal, et rentra rue +Meslay par les boulevards. + +Cinq minutes après que la porte se fut refermée pour Morrel, elle +se rouvrit pour Monte-Cristo. + +Julie était à l'entrée du jardin, où elle regardait, avec la plus +profonde attention, maître Peneton, qui, prenant sa profession de +jardinier au sérieux, faisait des boutures de rosier du Bengale. + +«Ah! monsieur le comte de Monte-Cristo! s'écria-t-elle avec cette +joie que manifestait d'ordinaire chaque membre de la famille, +quand Monte-Cristo faisait sa visite dans la rue Meslay. + +--Maximilien vient de rentrer, n'est-ce pas madame? demanda le +comte. + +--Je crois l'avoir vu passer, oui, reprit la jeune femme; mais, +je vous en prie, appelez Emmanuel. + +--Pardon, madame; mais il faut que je monte à l'instant même chez +Maximilien, répliqua Monte-Cristo, j'ai à lui dire quelque chose +de la plus haute importance. + +--Allez donc, fit-elle, en l'accompagnant de son charmant sourire +jusqu'à ce qu'il eût disparu dans l'escalier. + +Monte-Cristo eut bientôt franchi les deux étages qui séparaient le +rez-de-chaussée de l'appartement de Maximilien; parvenu sur le +palier, il écouta: nul bruit ne se faisait entendre. + +Comme dans la plupart des anciennes maisons habitées par un seul +maître, le palier n'était fermé que par une porte vitrée. + +Seulement, à cette porte vitrée il n'y avait point de clef. +Maximilien s'était enfermé en dedans; mais il était impossible de +voir au-delà de la porte, un rideau de soie rouge doublant les +vitres. + +L'anxiété du comte se traduisit par une vive rougeur, symptôme +d'émotion peu ordinaire chez cet homme impassible. + +«Que faire?» murmura-t-il. + +Et il réfléchit un instant. + +«Sonner? reprit-il, oh! non! souvent le bruit d'une sonnette, +c'est-à -dire d'une visite, accélère la résolution de ceux qui se +trouvent dans la situation où Maximilien doit être en ce moment, +et alors au bruit de la sonnette répond un autre bruit.» + +Monte-Cristo frissonna des pieds à la tête, et, comme chez lui la +décision avait la rapidité de l'éclair, il frappa un coup de coude +dans un des carreaux de la porte vitrée qui vola en éclats; puis +il souleva le rideau et vit Morrel qui, devant son bureau, une +plume à la main, venait de bondir sur sa chaise, au fracas de la +vitre brisée. + +«Ce n'est rien, dit le comte, mille pardons, mon cher ami! j'ai +glissé, et en glissant j'ai donné du coude dans votre carreau; +puisqu'il est cassé, je vais en profiter pour entrer chez vous; ne +vous dérangez pas, ne vous dérangez pas.» + +Et, passant le bras par la vitre brisée, le comte ouvrit la porte. + +Morrel se leva, évidemment contrarié, et vint au-devant de Monte-Cristo, +moins pour le recevoir que pour lui barrer le passage. + +«Ma foi, c'est la faute de vos domestiques, dit Monte-Cristo en se +frottant le coude, vos parquets sont reluisants comme des miroirs. + +--Vous êtes-vous blessé, monsieur? demanda froidement Morrel. + +--Je ne sais. Mais que faisiez-vous donc là ? Vous écriviez? + +--Moi? + +--Vous avez les doigts tachés d'encre. + +--C'est vrai, répondit Morrel, j'écrivais; cela m'arrive +quelquefois, tout militaire que je suis.» + +Monte-Cristo fit quelques pas dans l'appartement. Force fut à +Maximilien de le laisser passer; mais il le suivit. + +«Vous écriviez? reprit Monte-Cristo avec un regard fatigant de +fixité. + +--J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que oui», fit Morrel. + +Le comte jeta un regard autour de lui. + +«Vos pistolets à côté de l'écritoire! dit-il en montrant du doigt +à Morrel les armes posées sur son bureau. + +--Je pars pour un voyage, répondit Maximilien. + +--Mon ami! dit Monte-Cristo avec une voix d'une douceur infinie. + +--Monsieur! + +--Mon ami, mon cher Maximilien, pas de résolutions extrêmes, je +vous en supplie! + +--Moi, des résolutions extrêmes, dit Morrel en haussant les +épaules; et en quoi, je vous prie, un voyage est-il une résolution +extrême? + +--Maximilien, dit Monte-Cristo, posons chacun de notre côté le +masque que nous portons. + +«Maximilien, vous ne m'abusez pas avec ce calme de commande plus +que je ne vous abuse, moi, avec ma frivole sollicitude. + +«Vous comprenez bien, n'est-ce pas? que pour avoir fait ce que +j'ai fait, pour avoir enfoncé des vitres, violé le secret de la +chambre d'un ami, vous comprenez, dis-je, que, pour avoir fait +tout cela, il fallait que j'eusse une inquiétude réelle, ou plutôt +une conviction terrible. + +«Morrel, vous voulez vous tuer! + +--Bon! dit Morrel tressaillant, où prenez-vous de ces idées-là , +monsieur le comte? + +--Je vous dis que vous voulez vous tuer! continua le comte du +même son de voix, et en voici la preuve.» + +Et, s'approchant du bureau, il souleva la feuille blanche que le +jeune homme avait jetée sur une lettre commencée, et prit la +lettre. + +Morrel s'élança pour la lui arracher des mains. Mais Monte-Cristo +prévoyait ce mouvement et le prévint en saisissant Maximilien par +le poignet et en l'arrêtant comme la chaîne d'acier arrête le +ressort au milieu de son évolution. + +«Vous voyez bien que vous vouliez vous tuer! Morrel, dit le comte, +c'est écrit! + +--Eh bien, s'écria Morrel, passant sans transition de l'apparence +du calme à l'expression de la violence; eh bien, quand cela +serait, quand j'aurais décidé de tourner sur moi le canon de ce +pistolet, qui m'en empêcherait? + +«Qui aurait le courage de m'en empêcher? + +«Quand je dirai: + +«Toutes mes espérances sont ruinées, mon coeur est brisé, ma vie +est éteinte, il n'y a plus que deuil et dégoût autour de moi; la +terre est devenue de la cendre; toute voix humaine me déchire; + +«Quand je dirai: + +«C'est pitié que de me laisser mourir, car si vous ne me laissez +mourir je perdrai la raison, je deviendrai fou; + +«Voyons, dites, monsieur, quand je dirai cela, quand on verra que +je le dis avec les angoisses et les larmes de mon coeur, me +répondra-t-on: + +--Vous avez tort?» + +«M'empêchera-t-on de n'être pas le plus malheureux? + +«Dites, monsieur, dites, est-ce vous qui aurez ce courage? + +--Oui, Morrel, dit Monte-Cristo, d'une voix dont le calme +contrastait étrangement avec l'exaltation du jeune homme; oui, ce +sera moi. + +--Vous! s'écria Morrel avec une expression croissante de colère +et de reproche; vous qui m'avez leurré d'un espoir absurde; vous +qui m'avez retenu, bercé, endormi par de vaines promesses, lorsque +j'eusse pu, par quelque coup d'éclat, par quelque résolution +extrême, la sauver, ou du moins la voir mourir dans mes bras; vous +qui affectez toutes les ressources de l'intelligence, toutes les +puissances de la matière; vous qui jouez ou plutôt qui faites +semblant de jouer le rôle de la Providence, et qui n'avez pas même +eu le pouvoir de donner du contrepoison à une jeune fille +empoisonnée! Ah! en vérité, monsieur, vous me feriez pitié si vous +ne me faisiez horreur! + +--Morrel... + +--Oui, vous m'avez dit de poser le masque; eh bien, soyez +satisfait, je le pose. + +«Oui, quand vous m'avez suivi au cimetière, je vous ai encore +répondu, car mon coeur est bon; quand vous êtes entré, je vous ai +laissé venir jusqu'ici... Mais puisque vous abusez, puisque vous +venez me braver jusque dans cette chambre où je m'étais retiré +comme dans ma tombe; puisque vous m'apportez une nouvelle torture, +à moi qui croyais les avoir épuisées toutes, comte de Monte-Cristo, +mon prétendu bienfaiteur, comte de Monte-Cristo, le +sauveur universel, soyez satisfait, vous allez voir mourir votre +ami!...» + +Et Morrel, le rire de la folie sur les lèvres, s'élança une +seconde fois vers les pistolets. + +Monte-Cristo, pâle comme un spectre, mais l'oeil éblouissant +d'éclairs, étendit la main sur les armes, et dit à l'insensé: + +«Et, je vous répète que vous ne vous tuerez pas! + +--Empêchez-m'en donc! répliqua Morrel avec un dernier élan qui, +comme le premier, vint se briser contre le bras d'acier du comte. + +--Je vous en empêcherai! + +--Mais qui êtes-vous donc, à la fin, pour vous arroger ce droit +tyrannique sur des créatures libres et pensantes! s'écria +Maximilien. + +--Qui je suis? répéta Monte-Cristo. + +«Écoutez: + +«Je suis, poursuivit Monte-Cristo, le seul homme au monde qui ait +le droit de vous dire: Morrel je ne veux pas que le fils de ton +père meure aujourd'hui!» + +Et Monte-Cristo, majestueux, transfiguré, sublime, s'avança les +deux bras croisés vers le jeune homme palpitant, qui, vaincu +malgré lui par la presque divinité de cet homme, recula d'un pas. + +«Pourquoi parlez-vous de mon père? balbutia-t-il; pourquoi mêler +le souvenir de mon père à ce qui m'arrive aujourd'hui? + +--Parce que je suis celui qui a déjà sauvé la vie à ton père, un +jour qu'il voulait se tuer comme tu veux te tuer aujourd'hui; +parce que je suis l'homme qui a envoyé la bourse à ta jeune soeur +et _Le Pharaon_ au vieux Morrel; parce que je suis Edmond Dantès, +qui te fit jouer, enfant, sur ses genoux!» + +Morrel fit encore un pas en arrière, chancelant, suffoqué, +haletant, écrasé; puis ses forces l'abandonnèrent, et avec un +grand cri il tomba prosterné aux pieds de Monte-Cristo. + +Puis tout à coup, dans cette admirable nature, il se fit un +mouvement de régénération soudaine et complète: il se releva, +bondit hors de la chambre, et se précipita dans l'escalier en +criant de toute la puissance de sa voix: + +«Julie! Julie! Emmanuel! Emmanuel!» + +Monte-Cristo voulut s'élancer à son tour, mais Maximilien se fût +fait tuer plutôt que de quitter les gonds de la porte qu'il +repoussait sur le comte. + +Aux cris de Maximilien, Julie, Emmanuel, Peneton et quelques +domestiques accoururent épouvantés. + +Morrel les prit par les mains, et rouvrant la porte: + +«À genoux! s'écria-t-il d'une voix étranglée par les sanglots; à +genoux! c'est le bienfaiteur, c'est le sauveur de notre père! +c'est...» + +Il allait dire: + +«C'est Edmond Dantès!» + +Le comte l'arrêta en lui saisissant le bras. + +Julie s'élança sur la main du comte; Emmanuel l'embrassa comme un +dieu tutélaire; Morrel tomba pour la seconde fois à genoux, et +frappa le parquet de son front. + +Alors l'homme de bronze sentit son coeur se dilater dans sa +poitrine, un jet de flamme dévorante jaillit de sa gorge à ses +yeux, il inclina la tête et pleura! + +Ce fut dans cette chambre, pendant quelques instants, un concert +de larmes et de gémissements sublimes qui dut paraître harmonieux +aux anges mêmes les plus chéris du Seigneur! + +Julie fut à peine revenue de l'émotion si profonde qu'elle venait +d'éprouver, qu'elle s'élança hors de la chambre, descendit un +étage, courut au salon avec une joie enfantine, et souleva le +globe de cristal qui protégeait la bourse donnée par l'inconnu des +Allées de Meilhan. + +Pendant ce temps, Emmanuel d'une voix entrecoupée disait au comte: + +«Oh! monsieur le comte, comment, nous voyant parler si souvent de +notre bienfaiteur inconnu, comment, nous voyant entourer un +souvenir de tant de reconnaissance et d'adoration, comment avez-vous +attendu jusqu'aujourd'hui pour vous faire connaître? Oh! +c'est de la cruauté envers nous, et, j'oserai presque le dire, +monsieur le comte, envers vous-même. + +--Écoutez, mon ami, dit le comte, et je puis vous appeler ainsi, +car, sans vous en douter, vous êtes mon ami depuis onze ans; la +découverte de ce secret a été amenée par un grand événement que +vous devez ignorer. + +«Dieu m'est témoin que je désirais l'enfouir pendant toute ma vie +au fond de mon âme; votre frère Maximilien me l'a arraché par des +violences dont il se repent, j'en suis sûr.» + +Puis, voyant que Maximilien s'était rejeté de côté sur un +fauteuil, tout en demeurant néanmoins à genoux: + +«Veillez sur lui, ajouta tout bas Monte-Cristo en pressant d'une +façon significative la main d'Emmanuel. + +--Pourquoi cela? demanda le jeune homme étonné. + +--Je ne puis vous le dire; mais veillez sur lui.» + +Emmanuel embrassa la chambre d'un regard circulaire et aperçut les +pistolets de Morrel. + +Ses yeux se fixèrent effrayés sur les armes, qu'il désigna à +Monte-Cristo en levant lentement le doigt à leur hauteur. + +Monte-Cristo inclina la tête. + +Emmanuel fit un mouvement vers les pistolets. + +«Laissez», dit le comte. + +Puis allant à Morrel il lui prit la main; les mouvements +tumultueux qui avaient un instant secoué le coeur du jeune homme +avaient fait place à une stupeur profonde. + +Julie remonta, elle tenait à la main la bourse de soie, et deux +larmes brillantes et joyeuses roulaient sur ses joues comme deux +gouttes de matinale rosée. + +«Voici la réplique, dit-elle; ne croyez pas qu'elle me soit moins +chère depuis que le sauveur nous a été révélé. + +--Mon enfant, répondit Monte-Cristo en rougissant, permettez-moi +de reprendre cette bourse; depuis que vous connaissez les traits +de mon visage, je ne veux être rappelé à votre souvenir que par +l'affection que je vous prie de m'accorder. + +--Oh! dit Julie en pressant la bourse sur son coeur, non, non, je +vous en supplie, car un jour vous pourriez nous quitter; car un +jour malheureusement vous nous quitterez, n'est-ce pas? + +--Vous avez deviné juste, madame, répondit Monte-Cristo en +souriant; dans huit jours, j'aurai quitté ce pays, où tant de gens +qui avaient mérité la vengeance du Ciel vivaient heureux, tandis +que mon père expirait de faim et de douleur.» + +En annonçant son prochain départ, Monte-Cristo tenait ses yeux +fixés sur Morrel, et il remarqua que ces mots _j'aurai quitté ce +pays_ avaient passé sans tirer Morrel de sa léthargie; il comprit +que c'était une dernière lutte qu'il lui fallait soutenir avec la +douleur de son ami, et prenant les mains de Julie et d'Emmanuel +qu'il réunit en les pressant dans les siennes, il leur dit, avec +la douce autorité d'un père: + +«Mes bons amis, laissez-moi seul, je vous prie, avec Maximilien.» + +C'était un moyen pour Julie d'emporter cette relique précieuse +dont oubliait de reparler Monte-Cristo. Elle entraîna vivement son +mari. + +«Laissons-les», dit-elle. + +Le comte resta avec Morrel, qui demeurait immobile comme une +statue. + +«Voyons, dit le comte en lui touchant l'épaule avec son doigt de +flamme; redeviens-tu enfin un homme, Maximilien? + +--Oui, car je recommence à souffrir.» + +Le front du comte se plissa, livré qu'il paraissait être à une +sombre hésitation. + +«Maximilien! Maximilien! dit-il, ces idées où tu plonges sont +indignes d'un chrétien. + +--Oh! tranquillisez-vous, ami, dit Morrel en relevant la tête et +en montrant au comte un sourire empreint d'une ineffable +tristesse, ce n'est plus moi qui chercherai la mort. + +--Ainsi, dit Monte-Cristo, plus d'armes, plus de désespoir. + +--Non, car j'ai mieux, pour me guérir de ma douleur, que le canon +d'un pistolet ou la pointe d'un couteau. + +--Pauvre fou...! qu'avez-vous donc? + +--J'ai ma douleur elle-même qui me tuera. + +--Ami, dit Monte-Cristo avec une mélancolie égale à la sienne, +écoutez-moi: + +«Un jour, dans un moment de désespoir égal au tien, puisqu'il +amenait une résolution semblable, j'ai comme toi voulu me tuer; un +jour ton père, également désespéré, a voulu se tuer aussi. + +«Si l'on avait dit à ton père, au moment où il dirigeait le canon +du pistolet vers son front, si l'on m'avait dit à moi, au moment +où j'écartais de mon lit le pain du prisonnier auquel je n'avais +pas touché depuis trois jours, si l'on nous avait dit enfin à tous +deux, en ce moment suprême: + +«Vivez! un jour viendra où vous serez heureux et où vous bénirez +la vie, de quelque part que vînt la voix, nous l'eussions +accueillie avec le sourire du doute ou avec l'angoisse de +l'incrédulité, et cependant combien de fois, en t'embrassant, ton +père a-t-il béni la vie, combien de fois moi-même... + +--Ah! s'écria Morrel, interrompant le comte, vous n'aviez perdu +que votre liberté, vous; mon père n'avait perdu que sa fortune, +lui; et moi, j'ai perdu Valentine. + +--Regarde-moi, Morrel, dit Monte-Cristo avec cette solennité qui, +dans certaines occasions, le faisait si grand et si persuasif; +regarde-moi, je n'ai ni larmes dans les yeux, ni fièvre dans les +veines, ni battements funèbres dans le coeur, cependant je te vois +souffrir, toi, Maximilien, toi que j'aime comme j'aimerais mon +fils: eh bien, cela ne te dit-il pas, Morrel, que la douleur est +comme la vie, et qu'il y a toujours quelque chose d'inconnu au-delà ? +Or, si je te prie, si je t'ordonne de vivre, Morrel, c'est +dans la conviction qu'un jour tu me remercieras de t'avoir +conservé la vie. + +--Mon Dieu! s'écria le jeune homme, mon Dieu! que me dites-vous +là , comte? Prenez-y garde! peut-être n'avez-vous jamais aimé, +vous? + +--Enfant! répondit le comte. + +--D'amour, reprit Morrel, je m'entends. + +«Moi, voyez-vous, je suis un soldat depuis que je suis un homme; +je suis arrivé jusqu'à vingt-neuf ans sans aimer, car aucun des +sentiments que j'ai éprouvés jusque-là ne mérite le nom d'amour: +eh bien, à vingt-neuf ans j'ai vu Valentine: donc depuis près de +deux ans je l'aime, depuis près de deux ans j'ai pu lire les +vertus de la fille et de la femme écrites par la main même du +Seigneur dans ce coeur ouvert pour moi comme un livre. + +«Comte, il y avait pour moi, avec Valentine, un bonheur infini, +immense, inconnu, un bonheur trop grand, trop complet, trop divin, +pour ce monde; puisque ce monde ne me l'a pas donné, comte, c'est +vous dire que sans Valentine il n'y a pour moi sur la terre que +désespoir et désolation. + +--Je vous ai dit d'espérer, Morrel, répéta le comte. + +--Prenez garde alors, répéterai-je aussi, dit Morrel, car vous +cherchez à me persuader, et si vous me persuadez, vous me ferez +perdre la raison, car vous me ferez croire que je puis revoir +Valentine.» + +Le comte sourit. + +«Mon ami, mon père! s'écria Morrel exalté, prenez garde, vous +redirai-je pour la troisième fois, car l'ascendant que vous prenez +sur moi m'épouvante; prenez garde au sens de vos paroles, car +voilà mes yeux qui se raniment, voilà mon coeur qui se rallume et +qui renaît; prenez garde, car vous me feriez croire à des choses +surnaturelles. + +«J'obéirais si vous me commandiez de lever la pierre du sépulcre +qui recouvre la fille de Jaïre, je marcherais sur les flots, comme +l'apôtre, si vous me faisiez de la main signe de marcher sur les +flots; prenez garde, j'obéirais. + +--Espère, mon ami, répéta le comte. + +--Ah! dit Morrel en retombant de toute la hauteur de son +exaltation dans l'abîme de sa tristesse, ah! vous vous jouez de +moi: vous faites comme ces bonnes mères, ou plutôt comme ces mères +égoïstes qui calment avec des paroles mielleuses la douleur de +l'enfant, parce que ses cris les fatiguent. + +«Non, mon ami, j'avais tort de vous dire de prendre garde; non, ne +craignez rien, j'enterrerai ma douleur avec tant de soin dans le +plus profond de ma poitrine, je la rendrai si obscure, si secrète, +que vous n'aurez plus même le souci d'y compatir. + +«Adieu! mon ami; adieu! + +--Au contraire, dit le comte; à partir de cette heure, +Maximilien, tu vivras près de moi et avec moi, tu ne me quitteras +plus, et dans huit jours nous aurons laissé derrière nous la +France. + +--Et vous me dites toujours d'espérer? + +--Je te dis d'espérer, parce que je sais un moyen de te guérir. + +--Comte, vous m'attristez davantage encore s'il est possible. +Vous ne voyez, comme résultat du coup qui me frappe, qu'une +douleur banale, et vous croyez me consoler par un moyen banal, le +voyage.» + +Et Morrel secoua la tête avec une dédaigneuse incrédulité. + +«Que veux-tu que je te dise? reprit Monte-Cristo. + +«J'ai foi dans mes promesses, laisse-moi faire l'expérience. + +--Comte, vous prolongez mon agonie, voilà tout. + +--Ainsi, dit le comte, faible coeur que tu es, tu n'as pas la +force de donner à ton ami quelques jours pour l'épreuve qu'il +tente! + +«Voyons, sais-tu de quoi le comte de Monte-Cristo est capable? + +«Sais-tu qu'il commande à bien des puissances terrestres? + +«Sais-tu qu'il a assez de foi en Dieu pour obtenir des miracles de +celui qui a dit qu'avec la foi l'homme pouvait soulever une +montagne? + +«Eh bien, ce miracle que j'espère, attends-le, ou bien... + +--Ou bien... répéta Morrel. + +--Ou bien, prends-y garde, Morrel, je t'appellerai ingrat. + +--Ayez pitié de moi, comte. + +--J'ai tellement pitié de toi, Maximilien, écoute-moi, tellement +pitié, que si je ne te guéris pas dans un mois, jour pour jour, +heure pour heure, retiens bien mes paroles, Morrel, je te placerai +moi-même en face de ces pistolets tout chargés et d'une coupe du +plus sûr poison d'Italie, d'un poison plus sûr et plus prompt, +crois-moi, que celui qui a tué Valentine. + +--Vous me le promettez? + +--Oui, car je suis homme, car, moi aussi, comme je te l'ai dit, +j'ai voulu mourir, et souvent même, depuis que le malheur s'est +éloigné de moi, j'ai rêvé les délices de l'éternel sommeil. + +--Oh! bien sûr, vous me promettez cela, comte? s'écria Maximilien +enivré. + +--Je ne te le promets pas, je te le jure, dit Monte-Cristo en +étendant la main. + +--Dans un mois, sur votre honneur, si je ne suis pas consolé, +vous me laissez libre de ma vie, et, quelque chose que j'en fasse, +vous ne m'appellerez pas ingrat? + +--Dans un mois jour pour jour, Maximilien; dans un mois, heure +pour heure, et la date est sacrée, Maximilien; je ne sais pas si +tu y as songé, nous sommes aujourd'hui le 5 septembre. + +«Il y a aujourd'hui dix ans que j'ai sauvé ton père, qui voulait +mourir.» + +Morrel saisit les mains du comte et les baisa; le comte le laissa +faire, comme s'il comprenait que cette adoration lui était due. + +«Dans un mois, continua Monte-Cristo, tu auras, sur la table +devant laquelle nous serons assis l'un et l'autre, de bonnes armes +et une douce mort; mais, en revanche, tu me promets d'attendre +jusque-là et de vivre? + +--Oh! à mon tour, s'écria Morrel, je vous le jure!» + +Monte-Cristo attira le jeune homme sur son coeur, et l'y retint +longtemps. + +«Et maintenant, lui dit-il, à partir d'aujourd'hui, tu vas venir +demeurer chez moi; tu prendras l'appartement d'Haydée, et ma fille +au moins sera remplacée par mon fils. + +--Haydée! dit Morrel; qu'est devenue Haydée? + +--Elle est partie cette nuit. + +--Pour vous quitter? + +--Pour m'attendre... + +«Tiens-toi donc prêt à venir me rejoindre rue des Champs-Élysées, +et fais-moi sortir d'ici sans qu'on me voie.» + +Maximilien baissa la tête, et obéit comme un enfant ou comme un +apôtre. + + + + +CVI + +Le partage. + + +Dans cet hôtel de la rue Saint-Germain-des-Prés qu'avait choisi +pour sa mère et pour lui Albert de Morcerf, le premier étage, +composé d'un petit appartement complet, était loué à un personnage +fort mystérieux. + +Ce personnage était un homme dont jamais le concierge lui-même +n'avait pu voir la figure, soit qu'il entrât ou qu'il sortît; car +l'hiver il s'enfonçait le menton dans une de ces cravates rouges +comme en ont les cochers de bonne maison qui attendent leurs +maîtres à la sortie des spectacles, et l'été il se mouchait +toujours précisément au moment où il eût pu être aperçu en passant +devant la loge. Il faut dire que, contrairement à tous les usages +reçus, cet habitant de l'hôtel n'était épié par personne, et que +le bruit qui courait que son incognito cachait un individu très +haut placé, et _ayant le bras long_, avait fait respecter ses +mystérieuses apparitions. + +Ses visites étaient ordinairement fixes, quoique parfois elles +fussent avancées ou retardées; mais presque toujours, hiver ou +été, c'était vers quatre heures qu'il prenait possession de son +appartement, dans lequel il ne passait jamais la nuit. + +À trois heures et demie, l'hiver, le feu était allumé par la +servante discrète qui avait l'intendance du petit appartement; à +trois heures et demie, l'été, des glaces étaient montées par la +même servante. + +À quatre heures, comme nous l'avons dit, le personnage mystérieux +arrivait. + +Vingt minutes après lui, une voiture s'arrêtait devant l'hôtel; +une femme vêtue de noir ou de bleu foncé, mais toujours enveloppée +d'un grand voile, en descendait, passait comme une ombre devant la +loge, montait l'escalier sans que l'on entendît craquer une seule +marche sous son pied léger. + +Jamais il ne lui était arrivé qu'on lui demandât où elle allait. + +Son visage, comme celui de l'inconnu, était donc parfaitement +étranger aux deux gardiens de la porte, ces concierges modèles, +les seuls peut-être, dans l'immense confrérie des portiers de la +capitale capables d'une pareille discrétion. + +Il va sans dire qu'elle ne montait pas plus haut que le premier. +Elle grattait à une porte d'une façon particulière; la porte +s'ouvrait, puis se refermait hermétiquement, et tout était dit. + +Pour quitter l'hôtel, même manoeuvre que pour y entrer. + +L'inconnue sortait la première, toujours voilée, et remontait dans +sa voiture, qui tantôt disparaissait par un bout de la rue, tantôt +par l'autre; puis, vingt minutes après, l'inconnu sortait à son +tour, enfoncé dans sa cravate ou caché par son mouchoir, et +disparaissait également. + +Le lendemain du jour où le comte de Monte-Cristo avait été rendre +visite à Danglars, jour de l'enterrement de Valentine, l'habitant +mystérieux entra vers dix heures du matin, au lieu d'entrer comme +d'habitude, vers quatre heures de l'après-midi. + +Presque aussitôt, et sans garder l'intervalle ordinaire, une +voiture de place arriva, et la dame voilée monta rapidement +l'escalier. + +La porte s'ouvrit et se referma. + +Mais, avant même que la porte fût refermée, la dame s'était +écriée: + +«Ô Lucien! ô mon ami!» + +De sorte que le concierge, qui, sans le vouloir, avait entendu +cette exclamation, sut alors pour la première fois que son +locataire s'appelait Lucien; mais comme c'était un portier modèle, +il se promit de ne pas même le dire à sa femme. + +«Eh bien, qu'y a-t-il, chère amie? demanda celui dont le trouble +ou l'empressement de la dame voilée avait révélé le nom; parlez, +dites. + +--Mon ami, puis-je compter sur vous? + +--Certainement, et vous le savez bien. + +«Mais qu'y a-t-il? + +«Votre billet de ce matin m'a jeté dans une perplexité terrible. + +«Cette précipitation, ce désordre dans votre écriture; voyons, +rassurez-moi ou effrayez-moi tout à fait! + +--Lucien, un grand événement! dit la dame en attachant sur Lucien +un regard interrogateur: M. Danglars est parti cette nuit. + +--Parti! M. Danglars parti! + +«Et où est-il allé? + +--Je l'ignore. + +--Comment! vous l'ignorez? Il est donc parti pour ne plus +revenir? + +--Sans doute! + +«À dix heures du soir, ses chevaux l'ont conduit à la barrière de +Charenton; là , il a trouvé une berline de poste tout attelée; il +est monté dedans avec son valet de chambre, en disant à son cocher +qu'il allait à Fontainebleau. + +--Eh bien, que disiez-vous donc? + +--Attendez, mon ami. Il m'avait laissé une lettre. + +--Une lettre? + +--Oui; lisez.» + +Et la baronne tira de sa poche une lettre décachetée qu'elle +présenta à Debray. + +Debray, avant de la lire, hésita un instant, comme s'il eût +cherché à deviner ce qu'elle contenait, ou plutôt comme si, +quelque chose qu'elle contînt, il était décidé à prendre d'avance +un parti. + +Au bout de quelques secondes ses idées étaient sans doute +arrêtées, car il lut. + +Voici ce que contenait ce billet qui avait jeté un si grand +trouble dans le coeur de Mme Danglars: + +«Madame et très fidèle épouse.» + +Sans y songer, Debray s'arrêta et regarda la baronne, qui rougit +jusqu'aux yeux. + +«Lisez», dit-elle. + +Debray continua: + +«Quand vous recevrez cette lettre vous n'aurez plus de mari! Oh! +ne prenez pas trop chaudement l'alarme, vous n'aurez plus de mari +comme vous n'aurez plus de fille, c'est-à -dire que je serai sur +une des trente ou quarante routes qui conduisent hors de France. + +«Je vous dois des explications, et comme vous êtes femme à les +comprendre parfaitement, je vous les donnerai. + +«Écoutez donc: + +«Un remboursement de cinq millions m'est survenu ce matin, je l'ai +opéré; un autre de même somme l'a suivi presque immédiatement; je +l'ajourne à demain: aujourd'hui je pars pour éviter ce demain qui +me serait trop désagréable à supporter. + +«Vous comprenez cela, n'est-ce pas, madame et très précieuse +épouse? + +«Je dis: + +«Vous comprenez, parce que vous savez aussi bien que moi mes +affaires; vous les savez même mieux que moi, attendu que s'il +s'agissait de dire où a passé une bonne moitié de ma fortune, +naguère encore assez belle, j'en serais incapable; tandis que +vous, au contraire, j'en suis certain, vous vous en acquitteriez +parfaitement. + +«Car les femmes ont des instincts d'une sûreté infaillible, elles +expliquent par une algèbre qu'elles ont inventée le merveilleux +lui-même. Moi qui ne connaissais que mes chiffres, je n'ai plus +rien su du jour où mes chiffres m'ont trompé. + +«Avez-vous quelquefois admiré la rapidité de ma chute, madame? + +«Avez-vous été un peu éblouie de cette incandescente fusion de mes +lingots? + +«Moi, je l'avoue, je n'y ai vu que du feu; espérons que vous avez +retrouvé un peu d'or dans les cendres. + +«C'est avec ce consolant espoir que je m'éloigne, madame et très +prudente épouse, sans que ma conscience me reproche le moins du +monde de vous abandonner; il vous reste des amis, les cendres en +question, et, pour comble de bonheur, la liberté que je m'empresse +de vous rendre. + +«Cependant, madame, le moment est arrivé de placer dans ce +paragraphe un mot d'explication intime. Tant que j'ai espéré que +vous travailliez au bien-être de notre maison, à la fortune de +notre fille, j'ai philosophiquement fermé les yeux; mais comme +vous avez fait de la maison une vaste ruine, je ne veux pas servir +de fondation à la fortune d'autrui. + +«Je vous ai prise riche, mais peu honorée. + +«Pardonnez-moi de vous parler avec cette franchise; mais comme je +ne parle que pour nous deux probablement, je ne vois pas pourquoi +je farderais mes paroles. + +«J'ai augmenté notre fortune, qui pendant plus de quinze ans a été +croissant, jusqu'au moment où des catastrophes inconnues et +inintelligibles encore pour moi sont venues la prendre corps à +corps et la renverser, sans que, je puis le dire, il y ait +aucunement de ma faute. + +«Vous, madame, vous avez travaillé seulement à accroître la vôtre, +chose à laquelle vous avez réussi, j'en suis moralement convaincu. + +«Je vous laisse donc comme je vous ai prise, riche, mais peu +honorable. + +«Adieu. + +«Moi aussi, je vais, à partir d'aujourd'hui, travailler pour mon +compte. + +«Croyez à toute ma reconnaissance pour l'exemple que vous m'avez +donné et que je vais suivre. + +«_Votre mari bien dévoué_, + + «BARON DANGLARS.» + +La baronne avait suivi des yeux Debray pendant cette longue et pénible +lecture; elle avait vu, malgré sa puissance bien connue sur lui-même, le +jeune homme changer de couleur une ou deux fois. + +Lorsqu'il eut fini, il ferma lentement le papier dans ses plis, et +reprit son attitude pensive. + +«Eh bien? demanda Mme Danglars avec une anxiété facile à comprendre. + +--Eh bien, madame? répéta machinalement Debray. + +--Quelle idée vous inspire cette lettre? + +--C'est bien simple, madame; elle m'inspire l'idée que M. Danglars est +parti avec des soupçons. + +--Sans doute; mais est-ce tout ce que vous avez à me dire? + +--Je ne comprends pas, dit Debray avec un froid glacial. + +--Il est parti! parti tout à fait! parti pour ne plus revenir. + +--Oh! fit Debray, ne croyez pas cela, baronne. + +--Non, vous dis-je, il ne reviendra pas; je le connais, c'est un homme +inébranlable dans toutes les résolutions qui émanent de son intérêt. + +«S'il m'eût jugée utile à quelque chose, il m'eût emmenée. Il me laisse +à Paris, c'est que notre séparation peut servir ses projets: elle est +donc irrévocable et je suis libre à jamais», ajouta Mme Danglars avec la +même expression de prière. + +Mais Debray, au lieu de répondre, la laissa dans cette anxieuse +interrogation du regard et de la pensée. + +«Quoi! dit-elle enfin, vous ne me répondez pas, monsieur? + +--Mais je n'ai qu'une question à vous faire: que comptez-vous devenir? + +--J'allais vous le demander, répondit la baronne le coeur palpitant. + +--Ah! fit Debray, c'est donc un conseil que vous me demandez? + +--Oui, c'est un conseil que je vous demande, dit la baronne le coeur +serré. + +--Alors, si c'est un conseil que vous me demandez, répondit froidement +le jeune homme, je vous conseille de voyager. + +--De voyager! murmura madame Danglars. + +--Certainement. Comme l'a dit M. Danglars, vous êtes riche et +parfaitement libre. Une absence de Paris sera nécessaire absolument, à +ce que je crois du moins, après le double éclat du mariage rompu de Mlle +Eugénie et de la disparition de M. Danglars. + +«Il importe seulement que tout le monde vous sache abandonnée et vous +croie pauvre; car on ne pardonnerait pas à la femme du banqueroutier son +opulence et son grand état de maison. + +«Pour le premier cas, il suffit que vous restiez seulement quinze jours +à Paris, répétant à tout le monde que vous êtes abandonnée et racontant +à vos meilleures amies, qui iront le répéter dans le monde, comment cet +abandon a eu lieu. Puis vous quitterez votre hôtel, vous y laisserez vos +bijoux, vous abandonnez votre douaire, et chacun vantera votre +désintéressement et chantera vos louanges. + +«Alors on vous saura abandonnée, et l'on vous croira pauvre; car moi +seul connais votre situation financière et suis prêt à vous rendre mes +comptes en loyal associé.» + +La baronne, pâle, atterrée, avait écouté ce discours avec autant +d'épouvante et de désespoir que Debray avait mis de calme et +d'indifférence à le prononcer. + +«Abandonnée! répéta-t-elle, oh! bien abandonnée... Oui, vous avez +raison, monsieur, et personne ne doutera de mon abandon.» + +Ce furent les seules paroles que cette femme, si fière et si violemment +éprise, put répondre à Debray. + +«Mais riche, très riche même», poursuivit Debray en tirant de son +portefeuille et en étalant sur la table quelques papiers qu'il +renfermait. + +Mme Danglars le laissa faire, tout occupée d'étouffer les battements de +son coeur et de retenir les larmes qu'elle sentait poindre au bord de +ses paupières. Mais enfin le sentiment de la dignité l'emporta chez la +baronne; et si elle ne réussit point à comprimer son coeur, elle parvint +du moins à ne pas verser une larme. + +«Madame, dit Debray, il y a six mois à peu près que nous sommes +associés. + +«Vous avez fourni une mise de fonds de cent mille francs. + +«C'est au mois d'avril de cette année qu'a eu lieu notre association. + +«En mai, nos opérations ont commencé. + +«En mai, nous avons gagné quatre cent cinquante mille francs. + +«En juin, le bénéfice a monté à neuf cent mille. + +«En juillet, nous y avons ajouté dix-sept cent mille francs; c'est, vous +le savez, le mois des bons d'Espagne. + +«En août, nous perdîmes, au commencement du mois, trois cent mille +francs; mais le 15 du mois nous nous étions rattrapés, et à la fin nous +avions pris notre revanche; car nos comptes, mis au net depuis le jour +de notre association jusqu'à hier où je les ai arrêtés, nous donnent un +actif de deux millions quatre cent mille francs, c'est-à -dire de douze +cent mille francs pour chacun de nous. + +«Maintenant, continua Debray, compulsant son carnet avec la méthode et +la tranquillité d'un agent de change, nous trouvons quatre-vingt mille +francs pour les intérêts composés de cette somme restée entre mes mains. + +--Mais, interrompit la baronne, que veulent dire ces intérêts, puisque +jamais vous n'avez fait valoir cet argent? + +--Je vous demande pardon, madame, dit froidement Debray; j'avais vos +pouvoirs pour le faire valoir, et j'ai usé de vos pouvoirs. + +«C'est donc quarante mille francs d'intérêts pour votre moitié, plus les +cent mille francs de mise de fonds première, c'est-à -dire treize cent +quarante mille francs pour votre part. + +«Or, madame, continua Debray, j'ai eu la précaution de mobiliser votre +argent avant-hier, il n'y a pas longtemps, comme vous voyez, et l'on eût +dit que je me doutais d'être incessamment appelé à vous rendre mes +comptes. Votre argent est là , moitié en billets de banque, moitié en +bons au porteur. + +«Je dis là , et c'est vrai: car comme je ne jugeais pas ma maison assez +sûre, comme je ne trouvais pas les notaires assez discrets, et que les +propriétés parlent encore plus haut que les notaires; comme enfin vous +n'avez le droit de rien acheter ni de rien posséder en dehors de la +communauté conjugale, j'ai gardé toute cette somme, aujourd'hui votre +seule fortune, dans un coffre scellé au fond de cette armoire, et pour +plus grande sécurité, j'ai fait le maçon moi-même. + +«Maintenant, continua Debray en ouvrant l'armoire d'abord, et la caisse +ensuite, maintenant, madame voilà huit cents billets de mille francs +chacun, qui ressemblent, comme vous voyez, à un gros album relié en fer; +j'y joins un coupon de rente de vingt-cinq mille francs; puis pour +l'appoint, qui fait quelque chose, je crois, comme cent dix mille +francs, voici un bon à vue sur mon banquier, et comme mon banquier n'est +pas M. Danglars, le bon sera payé, vous pouvez être tranquille.» + +Mme Danglars prit machinalement le bon à vue, le coupon de rente et la +liasse de billets de banque. + +Cette énorme fortune paraissait bien peu de chose étalée là sur une +table. + +Mme Danglars, les yeux secs, mais la poitrine gonflée de sanglots, la +ramassa et enferma l'étui d'acier dans son sac, mit le coupon de rente +et le bon à vue dans son portefeuille, et debout, pâle, muette, elle +attendit une douce parole qui la consolât d'être si riche. + +Mais elle attendit vainement. + +«Maintenant, madame, dit Debray, vous avez une existence magnifique, +quelque chose comme soixante mille livres de rente, ce qui est énorme +pour une femme qui ne pourra pas tenir maison, d'ici à un an au moins. + +«C'est un privilège pour toutes les fantaisies qui vous passeront par +l'esprit: sans compter que si vous trouvez votre part insuffisante, eu +égard au passé qui vous échappe, vous pouvez puiser dans la mienne, +madame; et je suis disposé à vous offrir, oh! à titre de prêt, bien +entendu, tout ce que je possède, c'est-à -dire un million soixante mille +francs. + +--Merci, monsieur, répondit la baronne, merci; vous comprenez que vous +me remettez là beaucoup plus qu'il ne faut à une pauvre femme qui ne +compte pas, d'ici à longtemps du moins, reparaître dans le monde.» + +Debray fut étonné un moment, mais il se remit et fit un geste qui +pouvait se traduire par la formule la plus polie d'exprimer cette idée: + +«Comme il vous plaira!» + +Mme Danglars avait peut-être jusque-là espéré encore quelque chose; mais +quand elle vit le geste insouciant qui venait d'échapper à Debray, et le +regard oblique dont ce geste était accompagné, ainsi que la révérence +profonde et le silence significatif qui les suivirent, elle releva la +tête, ouvrit la porte, et sans fureur, sans secousse, mais aussi sans +hésitation, elle s'élança dans l'escalier, dédaignant même d'adresser un +dernier salut à celui qui la laissait partir de cette façon. + +«Bah! dit Debray lorsqu'elle fut partie: beaux projets que tout cela, +elle restera dans son hôtel, lira des romans, et jouera au lansquenet, +ne pouvant plus jouer à la bourse.» + +Et il reprit son carnet, biffant avec le plus grand soin les sommes +qu'il venait de payer. + +«Il me reste un million soixante mille francs, dit-il. + +«Quel malheur que Mlle de Villefort soit morte! cette femme-là me +convenait sous tous les rapports, et je l'eusse épousée.» + +Et flegmatiquement, selon son habitude, il attendit que Mme Danglars fût +partie depuis vingt minutes pour se décider à partir à son tour. + +Pendant ces vingt minutes, Debray fit des chiffres, sa montre posée à +côté de lui. + +Ce personnage diabolique que toute imagination aventureuse eût créé avec +plus ou moins de bonheur si Le Sage n'en avait acquis la propriété dans +son chef-d'oeuvre, Asmodée, qui enlevait la croûte des maisons pour en +voir l'intérieur, eût joui d'un singulier spectacle s'il eût enlevé, au +moment où Debray faisait ses chiffres, la croûte du petit hôtel de la +rue Saint-Germain-des-Prés. + +Au-dessus de cette chambre où Debray venait de partager avec Mme +Danglars deux millions et demi, il y avait une autre chambre peuplée +aussi d'habitants de notre connaissance, lesquels ont joué un rôle assez +important dans les événements que nous venons de raconter pour que nous +les retrouvions avec quelque intérêt. + +Il y avait dans cette chambre Mercédès et Albert. + +Mercédès était bien changée depuis quelques jours, non pas que, même au +temps de sa plus grande fortune, elle eût jamais étalé le faste +orgueilleux qui tranche visiblement avec toutes les conditions, et fait +qu'on ne reconnaît plus la femme aussitôt qu'elle vous apparaît sous des +habits plus simples; non pas davantage qu'elle fût tombée à cet état de +dépression où l'on est contraint de revêtir la livrée de la misère; non, +Mercédès était changée parce que son oeil ne brillait plus, parce que sa +bouche ne souriait plus, parce qu'enfin un perpétuel embarras arrêtait +sur ses lèvres le mot rapide que lançait autrefois un esprit toujours +préparé. + +Ce n'était pas la pauvreté qui avait flétri l'esprit de Mercédès, ce +n'était pas le manque de courage qui lui rendait pesante sa pauvreté. + +Mercédès, descendue du milieu dans lequel elle vivait, perdue dans la +nouvelle sphère qu'elle s'était choisie, comme ces personnes qui sortent +d'un salon splendidement éclairé pour passer subitement dans les +ténèbres; Mercédès semblait une reine descendue de son palais dans une +chaumière, et qui, réduite au strict nécessaire, ne se reconnaît ni à la +vaisselle d'argile qu'elle est obligée d'apporter elle-même sur sa +table, ni au grabat qui a succédé à son lit. + +En effet, la belle Catalane ou la noble comtesse n'avait plus ni son +regard fier, ni son charmant sourire, parce qu'en arrêtant ses yeux sur +ce qui l'entourait elle ne voyait que d'affligeants objets: c'était une +chambre tapissée d'un de ces papiers gris sur gris que les propriétaires +économes choisissent de préférence comme étant les moins salissants; +c'était un carreau sans tapis; c'étaient des meubles qui appelaient +l'attention et forçaient la vue de s'arrêter sur la pauvreté d'un faux +luxe, toutes choses enfin qui rompaient par leurs tons criards +l'harmonie si nécessaire à des yeux habitués à un ensemble élégant. + +Mme de Morcerf vivait là depuis qu'elle avait quitté son hôtel; la tête +lui tournait devant ce silence éternel comme elle tourne au voyageur +arrivé sur le bord d'un abîme: s'apercevant qu'à toute minute Albert la +regardait à la dérobée pour juger de l'état de son coeur, elle s'était +astreinte à un monotone sourire des lèvres qui, en l'absence de ce feu +si doux du sourire des yeux, fait l'effet d'une simple réverbération de +lumière, c'est-à -dire d'une clarté sans chaleur. + +De son côté Albert était préoccupé, mal à l'aise, gêné par un reste de +luxe qui l'empêchait d'être de sa condition actuelle; il voulait sortir +sans gants, et trouvait ses mains trop blanches; il voulait courir la +ville à pied, et trouvait ses bottes trop bien vernies. + +Cependant ces deux créatures si nobles et si intelligentes, réunies +indissolublement par le lien de l'amour maternel et filial, avaient +réussi à se comprendre sans parler de rien et à économiser toutes les +privations que l'on se doit entre amis pour établir cette vérité +matérielle d'où dépend la vie. + +Albert avait enfin pu dire à sa mère sans la faire pâlir: + +«Ma mère, nous n'avons plus d'argent.» + +Jamais Mercédès n'avait connu véritablement la misère; elle avait +souvent, dans sa jeunesse, parlé elle-même de pauvreté, mais ce n'est +point la même chose: besoin et nécessité sont deux synonymes entre +lesquels il y a tout un monde d'intervalle. + +Aux Catalans, Mercédès avait besoin de mille choses, mais elle ne +manquait jamais de certaines autres. Tant que les filets étaient bons, +on prenait du poisson; tant qu'on vendait du poisson, on avait du fil +pour entretenir les filets. + +Et puis, isolée d'amitié, n'ayant qu'un amour qui n'était pour rien dans +les détails matériels de la situation, on pensait à soi, chacun à soi, +rien qu'à soi. + +Mercédès, du peu qu'elle avait, faisait sa part aussi généreusement que +possible: aujourd'hui elle avait deux parts à faire, et cela avec rien. + +L'hiver approchait: Mercédès, dans cette chambre nue et déjà froide, +n'avait pas de feu, elle dont un calorifère aux mille branches chauffait +autrefois la maison depuis les antichambres jusqu'au boudoir; elle +n'avait pas une pauvre petite fleur, elle dont l'appartement était une +serre chaude peuplée à prix d'or! + +Mais elle avait son fils... + +L'exaltation d'un devoir peut-être exagéré les avait soutenus jusque-là +dans les sphères supérieures. + +L'exaltation est presque l'enthousiasme, et l'enthousiasme rend +insensible aux choses de la terre. + +Mais l'enthousiasme s'était calmé, et il avait fallu redescendre peu à +peu du pays des rêves au monde des réalités. + +Il fallait causer du positif, après avoir épuisé tout l'idéal. + +«Ma mère, disait Albert au moment même où Mme Danglars descendait +l'escalier, comptons un peu toutes nos richesses, s'il vous plaît; j'ai +besoin d'un total pour échafauder mes plans. + +--Total: rien, dit Mercédès avec un douloureux sourire. + +--Si fait, ma mère, total: trois mille francs, d'abord, et j'ai la +prétention, avec ces trois mille francs, de mener à nous deux une +adorable vie. + +--Enfant! soupira Mercédès. + +--Hélas! ma bonne mère, dit le jeune homme, je vous ai malheureusement +dépensé assez d'argent pour en connaître le prix. + +«C'est énorme, voyez-vous, trois mille francs, et j'ai bâti sur cette +somme un avenir miraculeux d'éternelle sécurité. + +--Vous dites cela, mon ami, continua la pauvre mère; mais d'abord +acceptons-nous ces trois mille francs? dit Mercédès en rougissant. + +--Mais c'est convenu, ce me semble, dit Albert d'un ton ferme; nous les +acceptons d'autant plus que nous ne les avons pas, car ils sont, comme +vous le savez, enterrés dans le jardin de cette petite maison des Allées +de Meilhan à Marseille. + +«Avec deux cents francs; dit Albert, nous irons tous deux à Marseille. + +--Avec deux cents francs! dit Mercédès, y songez-vous, Albert? + +--Oh! quant à ce point, je me suis renseigné aux diligences et aux +bateaux à vapeur, et mes calculs sont faits. + +«Vous retenez vos places pour Chalon, dans le coupé: vous voyez, ma +mère, que je vous traite en reine, trente-cinq francs.» + +Albert prit une plume, et écrivit: + +Coupé, trente-cinq francs, ci:...................................... 35 F +De Chalon à Lyon, vous allez par le bateau à vapeur, six francs, ci: 6 F +De Lyon à Avignon, le bateau à vapeur encore, seize francs, ci:..... 16 F +D'Avignon à Marseille, sept francs, ci:............................. 7 F +Dépenses de route, cinquante francs, ci:............................ 50 F +TOTAL:..............................................................114 F + +«Mettons cent vingt, ajouta Albert en souriant, vous voyez que je suis +généreux, n'est-ce pas, ma mère? + +--Mais toi, mon pauvre enfant? + +--Moi! n'avez-vous pas vu que je me réserve quatre-vingts francs? + +«Un jeune homme, ma mère, n'a pas besoin de toutes ses aises; d'ailleurs +je sais ce que c'est que de voyager. + +--Avec ta chaise de poste et ton valet de chambre. + +--De toute façon, ma mère. + +--Eh bien, soit, dit Mercédès; mais ces deux cents francs? + +--Ces deux cents francs, les voici, et puis deux cents autres encore. + +«Tenez, j'ai vendu ma montre cent francs, et les breloques trois cents. + +«Comme c'est heureux! Des breloques qui valaient trois fois la montre. +Toujours cette fameuse histoire du superflu! + +«Nous voilà donc riches, puisque, au lieu de cent quatorze francs qu'il +vous fallait pour faire votre route, vous en avez deux cent cinquante. + +--Mais nous devons quelque chose dans cet hôtel? + +--Trente francs, mais je les paie sur mes cent cinquante francs. + +«Cela est convenu; et puisqu'il ne me faut à la rigueur que +quatre-vingts francs pour faire ma route, vous voyez que je nage dans le +luxe. + +«Mais ce n'est pas tout. + +«Que dites-vous de ceci, ma mère?» + +Et Albert tira d'un petit carnet à fermoir d'or, reste de ses anciennes +fantaisies ou peut-être même tendre souvenir de quelqu'une de ces femmes +mystérieuses et voilées qui frappaient à la petite porte, Albert tira +d'un petit carnet un billet de mille francs. + +«Qu'est-ce que ceci? demanda Mercédès. + +--Mille francs, ma mère. Oh! il est parfaitement carré. + +--Mais d'où te viennent ces mille francs? + +--Écoutez ceci, ma mère, et ne vous émotionnez pas trop.» + +Et Albert, se levant, alla embrasser sa mère sur les deux joues, puis il +s'arrêta à la regarder. + +«Vous n'avez pas idée, ma mère, comme je vous trouve belle! dit le jeune +homme avec un profond sentiment d'amour filial, vous êtes en vérité la +plus belle comme vous êtes la plus noble des femmes que j'aie jamais +vues! + +--Cher enfant, dit Mercédès essayant en vain de retenir une larme qui +pointait au coin de sa paupière. + +--En vérité, il ne vous manquait plus que d'être malheureuse pour +changer mon amour en adoration. + +--Je ne suis pas malheureuse tant que j'ai mon fils, dit Mercédès; je ne +serai point malheureuse tant que je l'aurai. + +--Ah! justement, dit Albert; mais voilà où commence l'épreuve, ma mère: +vous savez ce qui est convenu! + +--Sommes-nous donc convenus de quelque chose? demanda Mercédès. + +--Oui, il est convenu que vous habiterez Marseille, et que, moi je +partirai pour l'Afrique, où, en place du nom que j'ai quitté, je me +ferai le nom que j'ai pris.» + +Mercédès poussa un soupir. + +«Eh bien, ma mère, depuis hier je suis engagé dans les spahis, ajouta le +jeune homme en baissant les yeux avec une certaine honte, car il ne +savait pas lui-même tout ce que son abaissement avait de sublime; ou +plutôt j'ai cru que mon corps était bien à moi et que je pouvais le +vendre; depuis hier je remplace quelqu'un. + +«Je me suis vendu, comme on dit, et, ajouta-t-il en essayant de sourire, +plus cher que je ne croyais valoir, c'est-à -dire deux mille francs. + +--Ainsi ces mille francs?... dit en tressaillant Mercédès. + +--C'est la moitié de la somme, ma mère; l'autre viendra dans un an.» + +Mercédès leva les yeux au ciel avec une expression que rien ne saurait +rendre, et les deux larmes arrêtées au coin de sa paupière, débordant +sous l'émotion intérieure, coulèrent silencieusement le long de ses +joues. + +«Le prix de son sang! murmura-t-elle. + +--Oui, si je suis tué, dit en riant Morcerf, mais je t'assure, bonne +mère, que je suis au contraire dans l'intention de défendre cruellement +ma peau; je ne me suis jamais senti si bonne envie de vivre que +maintenant. + +--Mon Dieu! mon Dieu! fit Mercédès. + +--D'ailleurs, pourquoi donc voulez-vous que je sois tué, ma mère? + +«Est-ce que Lamoricière, cet autre Ney du Midi, a été tué? + +«Est-ce que Changarnier a été tué? + +«Est-ce que Bedeau a été tué? + +«Est-ce que Morrel, que nous connaissons, a été tué? + +«Songez donc à votre joie, ma mère, lorsque vous me verrez revenir avec +mon uniforme brodé! + +«Je vous déclare que je compte être superbe là -dessous, et que j'ai +choisi ce régiment-là par coquetterie.» + +Mercédès soupira, tout en essayant de sourire; elle comprenait, cette +sainte mère, qu'il était mal à elle de laisser porter à son enfant tout +le poids du sacrifice. + +«Eh bien, donc! reprit Albert, vous comprenez, ma mère, voilà déjà plus +de quatre mille francs assurés pour vous: avec ces quatre mille francs +vous vivrez deux bonnes années. + +--Crois-tu?» dit Mercédès. + +Ces mots étaient échappés à la comtesse, et avec une douleur si vraie +que leur véritable sens n'échappa point à Albert; il sentit son coeur se +serrer, et, prenant la main de sa mère, qu'il pressa tendrement dans les +siennes: + +«Oui, vous vivrez! dit-il. + +--Je vivrai! s'écria Mercédès, mais tu ne partiras point, n'est-ce pas, +mon fils? + +--Ma mère, je partirai, dit Albert d'une voix calme et ferme, vous +m'aimez trop pour me laisser près de vous oisif et inutile; d'ailleurs +j'ai signé. + +--Tu feras selon ta volonté, mon fils; moi, je ferai selon celle de +Dieu. + +--Non pas selon ma volonté, ma mère, mais selon la raison, selon la +nécessité. Nous sommes deux créatures désespérées, n'est-ce pas? +Qu'est-ce que la vie pour vous aujourd'hui? rien. Qu'est-ce que la vie +pour moi? oh! bien peu de chose sans vous, ma mère, croyez-le; car sans +vous cette vie, je vous le jure, eût cessé du jour où j'ai douté de mon +père et renié son nom! Enfin, je vis, si vous me promettez d'espérer +encore; si vous me laissez le soin de votre bonheur à venir, vous +doublez ma force. Alors je vais trouver là -bas le gouverneur de +l'Algérie, c'est un coeur loyal et surtout essentiellement soldat; je +lui conte ma lugubre histoire: je le prie de tourner de temps en temps +les yeux du côté où je serai, et s'il me tient parole, s'il me regarde +faire, avant six mois je suis officier ou mort. Si je suis officier, +votre sort est assuré, ma mère, car j'aurai de l'argent pour vous et +pour moi, de plus un nouveau nom dont nous serons fiers tous deux, +puisque ce sera votre vrai nom. Si je suis tué... eh bien, si je suis +tué, alors, chère mère, vous mourrez, s'il vous plaît, et alors nos +malheurs auront leur terme dans leur excès même. + +--C'est bien, répondit Mercédès avec son noble et éloquent regard; tu as +raison, mon fils: prouvons à certaines gens qui nous regardent et qui +attendent nos actes pour nous juger, prouvons-leur que nous sommes au +moins dignes d'être plaints. + +--Mais pas de funèbres idées, chère mère! s'écria le jeune homme; je +vous jure que nous sommes, ou du moins que nous pouvons être très +heureux. Vous êtes à la fois une femme pleine d'esprit et de +résignation; moi, je suis devenu simple de goût et sans passion, je +l'espère. Une fois au service, me voilà riche; une fois dans la maison +de M. Dantès, vous voilà tranquille. Essayons! je vous en prie, ma mère, +essayons. + +--Oui, essayons, mon fils, car tu dois vivre, car tu dois être heureux, +répondit Mercédès. + +--Ainsi, ma mère, voilà notre partage fait, ajouta le jeune homme en +affectant une grande aisance. Nous pouvons aujourd'hui même partir. +Allons, je retiens, comme il est dit, votre place. + +--Mais la tienne, mon fils? + +--Moi, je dois rester deux ou trois jours encore, ma mère; c'est un +commencement de séparation, et nous avons besoin de nous y habituer. +J'ai besoin de quelques recommandations, de quelques renseignements sur +l'Afrique, je vous rejoindrai à Marseille. + +--Eh bien, soit, partons! dit Mercédès en s'enveloppant dans le seul +châle qu'elle eût emporté, et qui se trouvait par hasard être un +cachemire noir d'un grand prix; partons!» + +Albert recueillit à la hâte ses papiers, sonna pour payer les trente +francs qu'il devait au maître de l'hôtel, et, offrant son bras à sa +mère, il descendit l'escalier. + +Quelqu'un descendait devant eux; ce quelqu'un, entendant le frôlement +d'une robe de soie sur la rampe, se retourna. + +«Debray! murmura Albert. + +--Vous, Morcerf!» répondit le secrétaire du ministre en s'arrêtant sur +la marche où il se trouvait. + +La curiosité l'emporta chez Debray sur le désir de garder l'incognito; +d'ailleurs il était reconnu. + +Il semblait piquant, en effet, de retrouver dans cet hôtel ignoré le +jeune homme dont la malheureuse aventure venait de faire un si grand +éclat dans Paris. + +«Morcerf!» répéta Debray. + +Puis, apercevant dans la demi-obscurité la tournure jeune encore et le +voile noir de Mme de Morcerf: + +«Oh! pardon, ajouta-t-il avec un sourire, je vous laisse, Albert.» + +Albert comprit la pensée de Debray. + +«Ma mère, dit-il en se retournant vers Mercédès, c'est M. Debray, +secrétaire du ministre de l'Intérieur, un ancien ami à moi. + +--Comment! ancien, balbutia Debray; que voulez-vous dire? + +--Je dis cela, monsieur Debray, reprit Albert, parce qu'aujourd'hui je +n'ai plus d'amis, et que je ne dois plus en avoir. Je vous remercie +beaucoup d'avoir bien voulu me reconnaître, monsieur.» + +Debray remonta deux marches et vint donner une énergique poignée de main +à son interlocuteur. + +«Croyez, mon cher Albert, dit-il avec l'émotion qu'il était susceptible +d'avoir, croyez que j'ai pris une part profonde au malheur qui vous +frappe, et que, pour toutes choses, je me mets à votre disposition. + +--Merci, monsieur, dit en souriant Albert, mais au milieu de ce malheur, +nous sommes demeurés assez riches pour n'avoir besoin de recourir à +personne; nous quittons Paris, et, notre voyage payé, il nous reste cinq +mille francs.» + +Le rouge monta au front de Debray, qui tenait un million dans son +portefeuille; et si peu poétique que fût cet esprit exact, il ne put +s'empêcher de réfléchir que la même maison contenait naguère encore deux +femmes, dont l'une, justement déshonorée, s'en allait pauvre avec quinze +cent mille francs sous le pli de son manteau, et dont l'autre, +injustement frappée, mais sublime en son malheur, se trouvait riche avec +quelques deniers. + +Ce parallèle dérouta ses combinaisons de politesse, la philosophie de +l'exemple l'écrasa; il balbutia quelques mots de civilité générale et +descendit rapidement. + +Ce jour-là , les commis du ministère, ses subordonnés, eurent fort à +souffrir de son humeur chagrine. + +Mais le soir il se rendit acquéreur d'une fort belle maison, sise +boulevard de la Madeleine, et rapportant cinquante mille livres de +rente. + +Le lendemain, à l'heure où Debray signait l'acte, c'est-à -dire sur les +cinq heures du soir, Mme de Morcerf, après avoir tendrement embrassé son +fils et après avoir été tendrement embrassée par lui, montait dans le +coupé de la diligence, qui se refermait sur elle. + +Un homme était caché dans la cour des messageries Laffitte derrière une +de ces fenêtres cintrées d'entresol qui surmontent chaque bureau; il vit +Mercédès monter en voiture; il vit partir la diligence; il vit +s'éloigner Albert. + +Alors il passa la main sur son front chargé de doute en disant: + +«Hélas! par quel moyen rendrai-je à ces deux innocents le bonheur que je +leur ai ôté? Dieu m'aidera.» + + + + +CVII + +La Fosse-aux-Lions. + + +L'un des quartiers de la Force, celui qui renferme les détenus les plus +compromis et les plus dangereux, s'appelle la cour Saint-Bernard. + +Les prisonniers, dans leur langage énergique, l'ont surnommé la +Fosse-aux-Lions, probablement parce que les captifs ont des dents qui +mordent souvent les barreaux et parfois les gardiens. + +C'est dans la prison une prison; les murs ont une épaisseur double des +autres. Chaque jour un guichetier sonde avec soin les grilles massives, +et l'on reconnaît à la stature herculéenne, aux regards froids et +incisifs de ces gardiens, qu'ils ont été choisis pour régner sur leur +peuple par la terreur et l'activité de l'intelligence. + +Le préau de ce quartier est encadré dans des murs énormes sur lesquels +glisse obliquement le soleil lorsqu'il se décide à pénétrer dans ce +gouffre de laideurs morales et physiques. C'est là , sur le pavé, que +depuis l'heure du lever errent soucieux, hagards, pâlissants, comme des +ombres, les hommes que la justice tient courbés sous le couperet qu'elle +aiguise. + +On les voit se coller, s'accroupir, le long du mur qui absorbe et +retient le plus de chaleur. Ils demeurent là , causant deux à deux, plus +souvent isolés, l'oeil sans cesse attiré vers la porte qui s'ouvre pour +appeler quelqu'un des habitants de ce lugubre séjour, ou pour vomir dans +le gouffre une nouvelle scorie rejetée du creuset de la société. + +La cour Saint-Bernard a son parloir particulier; c'est un carré long, +divisé en deux parties par deux grilles parallèlement plantées à trois +pieds l'une de l'autre, de façon que le visiteur ne puisse serrer la +main du prisonnier ou lui passer quelque chose. Ce parloir est sombre, +humide, et de tout point horrible, surtout lorsqu'on songe aux +épouvantables confidences qui ont glissé sur ces grilles et rouillé le +fer des barreaux. + +Cependant ce lieu, tout affreux qu'il est, est le paradis où viennent se +retremper dans une société espérée, savourée, ces hommes dont les jours +sont comptés: il est si rare qu'on sorte de la Fosse-aux-Lions pour +aller autre part qu'à la barrière Saint-Jacques, au bagne ou au cabanon +cellulaire! + +Dans cette cour que nous venons de décrire, et qui suait d'une froide +humidité, se promenait, les mains dans les poches de son habit, un jeune +homme considéré avec beaucoup de curiosité par les habitants de la +Fosse. + +Il eût passé pour un homme élégant, grâce à la coupe de ses habits, si +ces habits n'eussent été en lambeaux; cependant ils n'avaient pas été +usés: le drap, fin et soyeux aux endroits intacts, reprenaient +facilement son lustre sous la main caressante du prisonnier qui essayait +d'en faire un habit neuf. + +Il appliquait le même soin à fermer une chemise de batiste +considérablement changée de couleur depuis son entrée en prison, et sur +ses bottes vernies passait le coin d'un mouchoir brodé d'initiales +surmontées d'une couronne héraldique. + +Quelques pensionnaires de la Fosse-aux-Lions considéraient avec un +intérêt marqué les recherches de toilette du prisonnier. + +«Tiens, voilà le prince qui se fait beau, dit un des voleurs. + +--Il est très beau naturellement, dit un autre, et s'il avait seulement +un peigne et de la pommade, il éclipserait tous les messieurs à gants +blancs. + +--Son habit a dû être bien neuf et ses bottes reluisent joliment. C'est +flatteur pour nous qu'il y ait des confrères si comme il faut; et ces +brigands de gendarmes sont bien vils. Les envieux! avoir déchiré une +toilette comme cela! + +--Il paraît que c'est un fameux, dit un autre; il a tout fait... et dans +le grand genre... Il vient de là -bas si jeune! oh! c'est superbe!» + +Et l'objet de cette admiration hideuse semblait savourer les éloges ou +la vapeur des éloges, car il n'entendait pas les paroles. + +Sa toilette terminée, il s'approcha du guichet de la cantine auquel +s'adossait un gardien: + +«Voyons, monsieur, lui dit-il, prêtez-moi vingt francs, vous les aurez +bientôt; avec moi, pas de risques à courir. Songez donc que je tiens à +des parents qui ont plus de millions que vous n'avez de deniers... +Voyons, vingt francs, et je vous en prie, afin que je prenne une pistole +et que j'achète une robe de chambre. Je souffre horriblement d'être +toujours en habit et en bottes. Quel habit! monsieur, pour un prince +Cavalcanti!» + +Le gardien lui tourna le dos et haussa les épaules. Il ne rit pas même +de ces paroles qui eussent déridé tous les fronts car cet homme en avait +entendu bien d'autres, ou plutôt il avait toujours entendu la même +chose. + +«Allez, dit Andrea, vous êtes un homme sans entrailles, et je vous ferai +perdre votre place.» + +Ce mot fit retourner le gardien, qui, cette fois, laissa échapper un +bruyant éclat de rire. + +Alors les prisonniers s'approchèrent et firent cercle. + +«Je vous dis, continua Andrea, qu'avec cette misérable somme je pourrai +me procurer un habit et une chambre, afin de recevoir d'une façon +décente la visite illustre que j'attends d'un jour à l'autre. + +--Il a raison! il a raison! dirent les prisonniers... Pardieu! on voit +bien que c'est un homme comme il faut. + +--Eh bien, prêtez-lui les vingt francs, dit le gardien en s'appuyant sur +son autre colossale épaule; est-ce que vous ne devez pas cela à un +camarade? + +--Je ne suis pas le camarade de ces gens, dit fièrement le jeune homme; +ne m'insultez pas, vous n'avez pas ce droit-là .» + +Les voleurs se regardèrent avec de sourds murmures, et une tempête +soulevée par la provocation du gardien, plus encore que par les paroles +d'Andrea, commença de gronder sur le prisonnier aristocrate. + +Le gardien, sûr de faire le _quos ego_ quand les flots seraient trop +tumultueux, les laissait monter peu à peu pour jouer un tour au +solliciteur importun, et se donner une récréation pendant la longue +garde de sa journée. + +Déjà les voleurs se rapprochaient d'Andrea; les uns se disaient: + +«La savate! la savate!» + +Cruelle opération qui consiste à rouer de coups, non pas de savate, mais +de soulier ferré, un confrère tombé dans la disgrâce de ces messieurs. + +D'autres proposaient l'anguille; autre genre de récréation consistant à +emplir de sable, de cailloux, de gros sous, quand ils en ont, un +mouchoir tordu, que les bourreaux déchargent comme un fléau sur les +épaules et la tête du patient. + +«Fouettons le beau monsieur, dirent quelques-uns, monsieur l'honnête +homme!» + +Mais Andrea, se retournant vers eux, cligna de l'oeil, enfla sa joue +avec sa langue, et fit entendre ce claquement des lèvres qui équivaut à +mille signes d'intelligence parmi les bandits réduits à se taire. + +C'était un signe maçonnique que lui avait indiqué Caderousse. + +Ils reconnurent un des leurs. + +Aussitôt les mouchoirs retombèrent; la savate ferrée rentra au pied du +principal bourreau. On entendit quelques voix proclamer que monsieur +avait raison, que monsieur pouvait être honnête à sa guise, et que les +prisonniers voulaient donner l'exemple de la liberté de conscience. + +L'émeute recula. Le gardien en fut tellement stupéfait qu'il prit +aussitôt Andrea par les mains et se mit à le fouiller, attribuant à +quelques manifestations plus significatives que la fascination, ce +changement subit des habitants de la Fosse-aux-Lions. + +Andrea se laissa faire, non sans protester. + +Tout à coup une voix retentit au guichet. + +«Benedetto!» criait un inspecteur. + +Le gardien lâcha sa proie. + +«On m'appelle? dit Andrea. + +--Au parloir! dit la voix. + +--Voyez-vous, on me rend visite. Ah! mon cher monsieur, vous allez voir +si l'on peut traiter un Cavalcanti comme un homme ordinaire!» + +Et Andrea, glissant dans la cour comme une ombre noire, se précipita par +le guichet entrebâillé, laissant dans l'admiration ses confrères et le +gardien lui-même. + +On l'appelait en effet au parloir, et il ne faudrait pas s'en +émerveiller moins qu'Andrea lui-même; car le rusé jeune homme, depuis +son entrée à la Force, au lieu d'user, comme les gens du commun de ce +bénéfice d'écrire pour se faire réclamer, avait gardé le plus stoïque +silence. + +«Je suis, disait-il, évidemment protégé par quelqu'un de puissant; tout +me le prouve; cette fortune soudaine, cette facilité avec laquelle j'ai +aplani tous les obstacles, une famille improvisée, un nom illustre +devenu ma propriété, l'or pleuvant chez moi, les alliances les plus +magnifiques promises à mon ambition. Un malheureux oubli de ma fortune, +une absence de mon protecteur m'a perdu, oui, mais pas absolument, pas à +jamais! La main s'est retirée pour un moment, elle doit se tendre vers +moi et me ressaisir de nouveau au moment où je me croirai prêt à tomber +dans l'abîme. + +«Pourquoi risquerai-je une démarche imprudente? Je m'aliénerais +peut-être le protecteur! Il y a deux moyens pour lui de me tirer +d'affaire: l'évasion mystérieuse, achetée à prix d'or, et la main forcée +aux juges pour obtenir une absolution. Attendons pour parler, pour agir +qu'il me soit prouvé qu'on m'a totalement abandonné, et alors...» + +Andrea avait bâti un plan qu'on peut croire habile; le misérable était +intrépide à l'attaque et rude à la défense. + +La misère de la prison commune, les privations de tout genre, il les +avait supportées. Cependant peu à peu le naturel, ou plutôt l'habitude, +avait repris le dessus. Andrea souffrait d'être nu, d'être sale, d'être +affamé; le temps lui durait. + +C'est à ce moment d'ennui que la voix de l'inspecteur l'appela au +parloir. + +Andrea sentit son coeur bondir de joie. Il était trop tôt pour que ce +fût la visite du juge d'instruction, et trop tard pour que ce fût un +appel du directeur de la prison ou du médecin; c'était donc la visite +inattendue. + +Derrière la grille du parloir où Andrea fut introduit, il aperçut, avec +ses yeux dilatés par une curiosité avide, la figure sombre et +intelligente de M. Bertuccio, qui regardait aussi, lui, avec un +étonnement douloureux, les grilles, les portes verrouillées et l'ombre +qui s'agitait derrière les barreaux entrecroisés. + +«Ah! fit Andrea, touché au coeur. + +--Bonjour, Benedetto, dit Bertuccio de sa voix creuse et sonore. + +--Vous! vous! dit le jeune homme en regardant avec effroi autour de lui. + +--Tu ne me reconnais pas, dit Bertuccio, malheureux enfant! + +--Silence, mais silence donc! fit Andrea qui connaissait la finesse +d'ouïe de ces murailles; mon Dieu, mon Dieu, ne parlez pas si haut! + +--Tu voudrais causer avec moi, n'est-ce pas, dit Bertuccio, seul à seul? + +--Oh! oui, dit Andrea. + +--C'est bien.» + +Et Bertuccio, fouillant dans sa poche, fit signe à un gardien qu'on +apercevait derrière la vitre du guichet. + +«Lisez, dit-il. + +--Qu'est-ce que cela? dit Andrea. + +--L'ordre de te conduire dans une chambre, de t'installer et de me +laisser communiquer avec toi. + +--Oh!» fit Andrea, bondissant de joie. + +Et tout de suite, se repliant en lui-même, il se dit: + +«Encore le protecteur inconnu! on ne m'oublie pas! On cherche le secret, +puisqu'on veut causer dans une chambre isolée. Je les tiens... Bertuccio +a été envoyé par le protecteur!» + +Le gardien conféra un moment avec un supérieur, puis ouvrit les deux +portes grillées et conduisit à une chambre du premier étage ayant vue +sur la cour Andrea, qui ne se sentait plus de joie. + +La chambre était blanchie à la chaux, comme c'est l'usage dans les +prisons. Elle avait un aspect de gaieté qui parut rayonnant au +prisonnier: un poêle, un lit, une chaise, une table en formaient le +somptueux ameublement. + +Bertuccio s'assit sur la chaise. Andrea se jeta sur le lit. Le gardien +se retira. + +«Voyons, dit l'intendant, qu'as-tu à me dire? + +--Et vous? dit Andrea. + +--Mais parle d'abord... + +--Oh! non; c'est vous qui avez beaucoup m'apprendre, puisque vous êtes +venu me trouver. + +--Eh bien, soit. Tu as continué le cours de tes scélératesses: tu as +volé, tu as assassiné. + +--Bon! si c'est pour me dire ces choses-là que vous me faites passer +dans une chambre particulière, autant valait ne pas vous déranger. Je +sais toutes ces choses. Il en est d'autres que je ne sais pas, au +contraire. Parlons de celles-là , s'il vous plaît. Qui vous a envoyé? + +--Oh! oh! vous allez vite, monsieur Benedetto. + +--N'est-ce pas? et au but. Surtout ménageons les mots inutiles. Qui vous +envoie? + +--Personne. + +--Comment savez-vous que je suis en prison? + +--Il y a longtemps que je t'ai reconnu dans le fashionable insolent qui +poussait si gracieusement un cheval aux Champs-Élysées. + +--Les Champs-Élysées!... Ah! ah! nous brûlons, comme on dit au jeu de la +pincette... Les Champs-Élysées... Ça, parlons un peu de mon père, +voulez-vous? + +--Que suis-je donc? + +--Vous, mon brave monsieur, vous êtes mon père adoptif... Mais ce n'est +pas vous, j'imagine, qui avez disposé en ma faveur d'une centaine de +mille francs que j'ai dévorés en quatre ou cinq mois; ce n'est pas vous +qui m'avez forgé un père italien et gentilhomme; ce n'est pas vous qui +m'avez fait entrer dans le monde et invité à un certain dîner que je +crois manger encore, à Auteuil, avec la meilleure compagnie de tout +Paris, avec certain procureur du roi dont j'ai eu bien tort de ne pas +cultiver la connaissance, qui me serait si utile en ce moment; ce n'est +pas vous, enfin, qui me cautionniez pour un ou deux millions quand m'est +arrivé l'accident fatal de la découverte du pot aux roses... Allons, +parlez, estimable Corse, parlez... + +--Que veux-tu que je te dise? + +--Je t'aiderai. + +«Tu parlais des Champs-Élysées tout à l'heure, mon digne père +nourricier. + +--Eh bien? + +--Eh bien, aux Champs-Élysées demeure un monsieur bien riche, bien +riche. + +--Chez qui tu as volé et assassiné, n'est-ce pas? + +--Je crois que oui. + +--M. le comte de Monte-Cristo? + +--C'est vous qui l'avez nommé, comme dit M. Racine. Eh bien, dois-je me +jeter entre ses bras, l'étrangler sur mon coeur en criant: «Mon père! +mon père!» comme dit M. Pixérécourt? + +--Ne plaisantons pas, répondit gravement Bertuccio, et qu'un pareil nom +ne soit pas prononcé ici comme vous osez le prononcer. + +--Bah! fit Andrea un peu étourdi de la solennité du maintien de +Bertuccio, pourquoi pas? + +--Parce que celui qui porte ce nom est trop favorisé du ciel pour être +le père d'un misérable tel que vous. + +--Oh! de grands mots... + +--Et de grands effets si vous n'y prenez garde! + +--Des menaces!... Je ne les crains pas... Je dirai... + +--Croyez-vous avoir affaire à des pygmées de votre espèce? dit Bertuccio +d'un ton si calme et avec un regard si assuré qu'Andrea en fut remué +jusqu'au fond des entrailles; croyez-vous avoir affaire à vos scélérats +routiniers du bagne, ou à vos naïves dupes du monde?... Benedetto, vous +êtes dans une main terrible, cette main veut bien s'ouvrir pour vous: +profitez-en. Ne jouez pas avec la foudre qu'elle dépose pour un instant, +mais qu'elle peut reprendre si vous essayez de la déranger dans son +libre mouvement. + +--Mon père... je veux savoir qui est mon père! dit l'entêté; j'y périrai +s'il le faut, mais je le saurai. Que me fait le scandale, à moi? du +bien... de la réputation... des réclames... comme dit Beauchamp le +journaliste. Mais vous autres, gens du grand monde, vous avez toujours +quelque chose à perdre au scandale, malgré vos millions et vos +armoiries... Çà , qui est mon père? + +--Je suis venu pour te le dire. + +--Ah!» s'écria Benedetto les yeux étincelants de joie. + +À ce moment la porte s'ouvrit, et le guichetier, s'adressant à +Bertuccio: + +«Pardon, monsieur, dit-il, mais le juge d'instruction attend le +prisonnier. + +--C'est la clôture de mon interrogatoire, dit Andrea au digne +intendant... Au diable l'importun! + +--Je reviendrai demain, dit Bertuccio. + +--Bon! fit Andrea. Messieurs les gendarmes, je suis tout à vous... Ah! +cher monsieur, laissez donc une dizaine d'écus au greffe pour qu'on me +donne ici ce dont j'ai besoin. + +--Ce sera fait», répliqua Bertuccio. + +Andrea lui tendit la main, Bertuccio garda la sienne dans sa poche, et y +fit seulement sonner quelques pièces d'argent. + +«C'est ce que je voulais dire,» fit Andrea grimaçant un sourire, mais +tout à fait subjugué par l'étrange tranquillité de Bertuccio. + +«Me serais-je trompé? se dit-il en montant dans la voiture oblongue et +grillée qu'on appelle le _panier à salade_. Nous verrons! Ainsi, à +demain! ajouta-t-il en se tournant vers Bertuccio. + +--À demain!» répondit l'intendant. + + + + +CVIII + +Le juge. + + +On se rappelle que l'abbé Busoni était resté seul avec Noirtier dans la +chambre mortuaire, et que c'était le vieillard et le prêtre qui +s'étaient constitués les gardiens du corps de la jeune fille. + +Peut-être les exhortations chrétiennes de l'abbé, peut-être sa douce +charité, peut-être sa parole persuasive avaient-elles rendu le courage +au vieillard: car, depuis le moment où il avait pu conférer avec le +prêtre, au lieu du désespoir qui s'était d'abord emparé de lui, tout, +dans Noirtier, annonçait une grande résignation, un calme bien +surprenant pour tous ceux qui se rappelaient l'affection profonde portée +par lui à Valentine. + +M. de Villefort n'avait point revu le vieillard depuis le matin de cette +mort. Toute la maison avait été renouvelée: un autre valet de chambre +avait été engagé pour lui, un autre serviteur pour Noirtier; deux femmes +étaient entrées au service de Mme de Villefort: tous, jusqu'au concierge +et au cocher, offraient de nouveaux visages qui s'étaient dressés pour +ainsi dire entre les différents maîtres de cette maison maudite et +avaient intercepté les relations déjà assez froides qui existaient entre +eux. D'ailleurs les assises s'ouvraient dans trois jours, et Villefort, +enfermé dans son cabinet, poursuivait avec une fiévreuse activité la +procédure entamée contre l'assassin de Caderousse. Cette affaire, comme +toutes celles auxquelles le comte de Monte-Cristo se trouvait mêlé, +avait fait grand bruit dans le monde parisien. Les preuves n'étaient pas +convaincantes, puisqu'elles reposaient sur quelques mots écrits par un +forçat mourant, ancien compagnon de bagne de celui qu'il accusait, et +qui pouvait accuser son compagnon par haine ou par vengeance: la +conscience seule du magistrat s'était formée; le procureur du roi avait +fini par se donner à lui-même cette terrible conviction que Benedetto +était coupable, et il devait tirer de cette victoire difficile une de +ces jouissances d'amour-propre qui seules réveillaient un peu les fibres +de son coeur glacé. + +Le procès s'instruisait donc, grâce au travail incessant de Villefort, +qui voulait en faire le début des prochaines assises; aussi avait-il été +forcé de se celer plus que jamais pour éviter de répondre à la quantité +prodigieuse de demandes qu'on lui adressait à l'effet d'obtenir des +billets d'audience. + +Et puis si peu de temps s'était écoulé depuis que la pauvre Valentine +avait été déposée dans la tombe, la douleur de la maison était encore si +récente, que personne ne s'étonnait de voir le père aussi sévèrement +absorbé dans son devoir, c'est-à -dire dans l'unique distraction qu'il +pouvait trouver à son chagrin. + +Une seule fois, c'était le lendemain du jour où Benedetto avait reçu +cette seconde visite de Bertuccio, dans laquelle celui-ci lui avait dû +nommer son père, le lendemain de ce jour, qui était le dimanche, une +seule fois, disons-nous, Villefort avait aperçu son père: c'était dans +un moment où le magistrat, harassé de fatigue, était descendu dans le +jardin de son hôtel, et sombre, courbé sous une implacable pensée, +pareil à Tarquin abattant avec sa badine les têtes des pavots les plus +élevés, M. de Villefort abattait avec sa canne les longues et mourantes +tiges des roses trémières qui se dressaient le long des allées comme les +spectres de ces fleurs si brillantes dans la saison qui venait de +s'écouler. + +Déjà plus d'une fois il avait touché le fond du jardin, c'est-à -dire +cette fameuse grille donnant sur le clos abandonné, revenant toujours +par la même allée, reprenant sa promenade du même pas et avec le même +geste, quand ses yeux se portèrent machinalement vers la maison, dans +laquelle il entendait jouer bruyamment son fils, revenu de la pension +pour passer le dimanche et le lundi près de sa mère. + +Dans ce moment il vit à l'une des fenêtres ouvertes M. Noirtier, qui +s'était fait rouler dans son fauteuil jusqu'à cette fenêtre, pour jouir +des derniers rayons d'un soleil encore chaud qui venaient saluer les +fleurs mourantes des volubilis et les feuilles rougies des vignes +vierges qui tapissaient le balcon. + +L'oeil du vieillard était rivé pour ainsi dire sur un point que +Villefort n'apercevait qu'imparfaitement. Ce regard de Noirtier était si +haineux, si sauvage, si ardent d'impatience, que le procureur du roi, +habile à saisir toutes les impressions de ce visage qu'il connaissait si +bien, s'écarta de la ligne qu'il parcourait pour voir sur quelle +personne tombait ce pesant regard. + +Alors il vit, sous un massif de tilleuls aux branches déjà presque +dégarnies, Mme de Villefort qui, assise, un livre à la main, +interrompait de temps à autre sa lecture pour sourire à son fils ou lui +renvoyer sa balle élastique qu'il lançait obstinément du salon dans le +jardin. + +Villefort pâlit, car il comprenait ce que voulait le vieillard. + +Noirtier regardait toujours le même objet; mais soudain son regard se +porta de la femme au mari, et ce fut Villefort lui-même qui eut à subir +l'attaque de ces yeux foudroyants qui, en changeant d'objet, avaient +aussi changé de langage, sans toutefois rien perdre de leur menaçante +expression. + +Mme de Villefort, étrangère à toutes ces passions dont les feux croisés +passaient au-dessus de sa tête, retenait en ce moment la balle de son +fils, lui faisant signe de la venir chercher avec un baiser; mais +Édouard se fit prier longtemps; la caresse maternelle ne lui paraissait +probablement pas une récompense suffisante au dérangement qu'il allait +prendre. Enfin il se décida, sauta de la fenêtre au milieu d'un massif +d'héliotropes et de reines-marguerites, et accourut à Mme de Villefort +le front couvert de sueur. Mme de Villefort essuya son front, posa ses +lèvres sur ce moite ivoire, et renvoya l'enfant avec sa balle dans une +main et une poignée de bonbons dans l'autre. + +Villefort, attiré par une invisible attraction, comme l'oiseau est +attiré par le serpent, Villefort s'approcha de la maison; à mesure qu'il +s'approchait, le regard de Noirtier s'abaissait en le suivant, et le feu +de ses prunelles semblait prendre un tel degré d'incandescence, que +Villefort se sentait dévoré par lui jusqu'au fond du coeur. En effet, on +lisait dans ce regard un sanglant reproche en même temps qu'une terrible +menace. Alors les paupières et les yeux de Noirtier se levèrent au ciel +comme s'il rappelait à son fils un serment oublié. + +«C'est bon! monsieur, répliqua Villefort au bas de la cour, c'est bon! +prenez patience un jour encore; ce que j'ai dit est dit.» + +Noirtier parut calmé par ces paroles, et ses yeux se tournèrent avec +indifférence d'un autre côté. + +Villefort déboutonna violemment sa redingote qui l'étouffait, passa une +main livide sur son front et rentra dans son cabinet. + +La nuit se passa froide et tranquille; tout le monde se coucha et dormit +comme à l'ordinaire dans cette maison. Seul, comme à l'ordinaire aussi, +Villefort ne se coucha point en même temps que les autres, et travailla +jusqu'à cinq heures du matin à revoir les derniers interrogatoires faits +la veille par les magistrats instructeurs, à compulser les dépositions +des témoins et à jeter de la netteté dans son acte d'accusation, l'un +des plus énergiques et des plus habilement conçus qu'il eût encore +dressés. + +C'était le lendemain lundi que devait avoir lieu la première séance des +assises. Ce jour-là , Villefort le vit poindre blafard et sinistre, et sa +lueur bleuâtre vint faire reluire sur le papier les lignes tracées à +l'encre rouge. Le magistrat s'était endormi un instant tandis que sa +lampe rendait les derniers soupirs: il se réveilla à ses pétillements, +les doigts humides et empourprés comme s'il les eût trempés dans le +sang. + +Il ouvrit sa fenêtre: une grande bande orangée traversait au loin le +ciel et coupait en deux les minces peupliers qui se profilaient en noir +sur l'horizon. Dans le champ de luzerne, au-delà de la grille des +marronniers, une alouette montait au ciel, en faisant entendre son chant +clair et matinal. + +L'air humide de l'aube inonda la tête de Villefort et rafraîchit sa +mémoire. + +«Ce sera pour aujourd'hui, dit-il avec effort; aujourd'hui l'homme qui +va tenir le glaive de la justice doit frapper partout où sont les +coupables.» + +Ses regards allèrent alors malgré lui chercher la fenêtre de Noirtier +qui s'avançait en retour, la fenêtre où il avait vu le vieillard la +veille. + +Le rideau en était tiré. + +Et cependant l'image de son père lui était tellement présente qu'il +s'adressa à cette fenêtre fermée comme si elle était ouverte, et que par +cette ouverture il vit encore le vieillard menaçant. + +«Oui, murmura-t-il, oui, sois tranquille!» + +Sa tête retomba sur sa poitrine, et, la tête ainsi inclinée, il fit +quelques tours dans son cabinet, puis enfin il se jeta tout habillé sur +un canapé, moins pour dormir que pour assouplir ses membres raidis par +la fatigue et le froid du travail qui pénètre jusque dans la moelle des +os. + +Peu à peu tout le monde se réveilla. Villefort, de son cabinet, entendit +les bruits successifs qui constituent pour ainsi dire la vie de la +maison: les portes mises en mouvement, le tintement de la sonnette de +Mme de Villefort qui appelait sa femme de chambre, les premiers cris de +l'enfant, qui se levait joyeux comme on se lève d'habitude à cet âge. + +Villefort sonna à son tour. Son nouveau valet de chambre entra chez lui +et lui apporta les journaux. + +En même temps que les journaux, il apporta une tasse de chocolat. + +«Que m'apportez-vous là ? demanda Villefort. + +--Une tasse de chocolat. + +--Je ne l'ai point demandée. Qui prend donc ce soin de moi? + +--Madame; elle m'a dit que monsieur parlerait sans doute beaucoup +aujourd'hui dans cette affaire d'assassinat et qu'il avait besoin de +prendre des forces.» + +Et le valet déposa sur la table dressée près du canapé, table, comme +toutes les autres, chargée de papiers, la tasse de vermeil. + +Le valet sortit. + +Villefort regarda un instant la tasse d'un air sombre, puis, tout à +coup, il la prit avec un mouvement nerveux, et avala d'un seul trait le +breuvage qu'elle contenait. On eût dit qu'il espérait que ce breuvage +était mortel et qu'il appelait la mort pour le délivrer d'un devoir qui +lui commandait une chose bien plus difficile que de mourir. Puis il se +leva et se promena dans son cabinet avec une espèce de sourire qui eût +été terrible à voir si quelqu'un l'eût regardé. + +Le chocolat était inoffensif, et M. de Villefort n'éprouva rien. + +L'heure du déjeuner arrivée, M. de Villefort ne parut point à table. Le +valet de chambre rentra dans le cabinet. + +«Madame fait prévenir monsieur, dit-il, que onze heures viennent de +sonner et que l'audience est pour midi. + +--Eh bien, fit Villefort, après? + +--Madame a fait sa toilette: elle est toute prête, et demande si elle +accompagnera monsieur? + +--Où cela? + +--Au Palais. + +--Pour quoi faire? + +--Madame dit qu'elle désire beaucoup assister à cette séance. + +--Ah! dit Villefort avec un accent presque effrayant, elle désire cela!» + +Le domestique recula d'un pas et dit: + +«Si monsieur désire sortir seul, je vais le dire à madame.» + +Villefort resta un instant muet; il creusait avec ses ongles sa joue +pâle sur laquelle tranchait sa barbe d'un noir d'ébène. + +«Dites à madame, répondit-il enfin, que je désire lui parler, et que je +la prie de m'attendre chez elle. + +--Oui, monsieur. + +--Puis revenez me raser et m'habiller. + +--À l'instant.» + +Le valet de chambre disparut en effet pour reparaître, rasa Villefort et +l'habilla solennellement de noir. + +Puis lorsqu'il eut fini: + +«Madame a dit qu'elle attendait monsieur aussitôt sa toilette achevée, +dit-il. + +--J'y vais.» + +Et Villefort, les dossiers sous le bras, son chapeau à la main, se +dirigea vers l'appartement de sa femme. + +À la porte, il s'arrêta un instant et essuya avec son mouchoir la sueur +qui coulait sur son front livide. + +Puis il poussa la porte. + +Mme de Villefort était assise sur une ottomane, feuilletant avec +impatience des journaux et des brochures que le jeune Édouard s'amusait +à mettre en pièces avant même que sa mère eût eu le temps d'en achever +la lecture. Elle était complètement habillée pour sortir; son chapeau +l'attendait posé sur un fauteuil; elle avait mis ses gants. + +«Ah! vous voici, monsieur, dit-elle de sa voix naturelle et calme; mon +Dieu! êtes-vous assez pâle, monsieur! Vous avez donc encore travaillé +toute la nuit? Pourquoi donc n'êtes-vous pas venu déjeuner avec nous? Eh +bien, m'emmenez-vous, ou irai-je seule avec Édouard?» + +Mme de Villefort avait, comme on le voit, multiplié les demandes pour +obtenir une réponse; mais à toutes ces demandes M. de Villefort était +resté froid et muet comme une statue. + +«Édouard, dit Villefort en fixant sur l'enfant un regard impérieux, +allez jouer au salon, mon ami, il faut que je parle à votre mère.» + +Mme de Villefort, voyant cette froide contenance, ce ton résolu, ces +apprêts préliminaires étranges, tressaillit. + +Édouard avait levé la tête, avait regardé sa mère, puis, voyant qu'elle +ne confirmait point l'ordre de M. de Villefort, il s'était remis à +couper la tête à ses soldats de plomb. + +«Édouard! cria M. de Villefort si rudement que l'enfant bondit sur le +tapis, m'entendez-vous? allez!» + +L'enfant, à qui ce traitement était peu habituel, se releva debout et +pâlit; il eût été difficile de dire si c'était de colère ou de peur. + +Son père alla à lui, le prit par le bras, et le baisa au front. + +«Va, dit-il, mon enfant, va!» + +Édouard sortit. + +M. de Villefort alla à la porte et la ferma derrière lui au verrou. + +«Ô mon Dieu! fit la jeune femme en regardant son mari jusqu'au fond de +l'âme et en ébauchant un sourire que glaça l'impassibilité de Villefort, +qu'y a-t-il donc? + +--Madame, où mettez-vous le poison dont vous vous servez d'habitude?» +articula nettement et sans préambule le magistrat, placé entre sa femme +et la porte. + +Mme de Villefort éprouva ce que doit éprouver l'alouette lorsqu'elle +voit le milan resserrer au-dessus de sa tête ses cercles meurtriers. + +Un son rauque, brisé, qui n'était ni un cri ni un soupir, s'échappa de +la poitrine de Mme de Villefort qui pâlit jusqu'à la lividité. + +«Monsieur, dit-elle, je... je ne comprends pas.» + +Et comme elle s'était soulevée dans un paroxysme de terreur, dans un +second paroxysme plus fort sans doute que le premier, elle se laissa +retomber sur les coussins du sofa. + +«Je vous demandais, continua Villefort d'une voix parfaitement calme, en +quel endroit vous cachiez le poison à l'aide duquel vous avez tué mon +beau-père M. de Saint-Méran, ma belle-mère, Barrois et ma fille +Valentine. + +--Ah! monsieur, s'écria Mme de Villefort en joignant les mains, que +dites-vous? + +--Ce n'est point à vous de m'interroger, mais de répondre. + +--Est-ce au mari ou au juge? balbutia Mme de Villefort. + +--Au juge, madame! au juge!» + +C'était un spectacle effrayant que la pâleur de cette femme, l'angoisse +de son regard, le tremblement de tout son corps. + +«Ah! monsieur! murmura-t-elle, ah! monsieur!... et ce fut tout. + +--Vous ne répondez pas, madame!» s'écria le terrible interrogateur. + +Puis il ajouta, avec un sourire plus effrayant encore que sa colère: + +«Il est vrai que vous ne niez pas!» + +Elle fit un mouvement. + +«Et vous ne pourriez nier, ajouta Villefort, en étendant la main vers +elle comme pour la saisir au nom de la justice; vous avez accompli ces +différents crimes avec une impudente adresse, mais qui cependant ne +pouvait tromper que les gens disposés par leur affection à s'aveugler +sur votre compte. Dès la mort de Mme de Saint-Méran, j'ai su qu'il +existait un empoisonneur dans ma maison: M. d'Avrigny m'en avait +prévenu; après la mort de Barrois, Dieu me pardonne! mes soupçons se +sont portés sur quelqu'un, sur un ange! mes soupçons qui, même là où il +n'y a pas de crime, veillent sans cesse allumés au fond de mon coeur; +mais après la mort de Valentine il n'y a plus eu de doute pour moi, +madame, et non seulement pour moi, mais encore pour d'autres; ainsi +votre crime, connu de deux personnes maintenant, soupçonné par +plusieurs, va devenir public; et, comme je vous le disais tout à +l'heure, madame, ce n'est plus un mari qui vous parle, c'est un juge!» + +La jeune femme cacha son visage dans ses deux mains. + +«Ô monsieur! balbutia-t-elle, je vous en supplie, ne croyez pas les +apparences! + +--Seriez-vous lâche? s'écria Villefort d'une voix méprisante. En effet, +j'ai toujours remarqué que les empoisonneurs étaient lâches. Seriez-vous +lâche, vous qui avez eu l'affreux courage de voir expirer devant vous +deux vieillards et une jeune fille assassinés pareille? + +--Monsieur! monsieur! + +--Seriez-vous lâche, continua Villefort avec une exaltation croissante, +vous qui avez compté une à une les minutes de quatre agonies, vous qui +avez combiné vos plans infernaux et remué vos breuvages infâmes avec une +habileté et une précision si miraculeuses? Vous qui avez si bien combiné +tout, auriez-vous donc oublié de calculer une seule chose, c'est-à -dire +où pouvait vous mener la révélation de vos crimes? Oh! c'est impossible, +cela, et vous avez gardé quelque poison plus doux, plus subtil et plus +meurtrier que les autres pour échapper au châtiment qui vous était dû... +Vous avez fait cela, je l'espère du moins?» + +Mme de Villefort tordit ses mains et tomba à genoux. + +«Je sais bien... je sais bien, dit-il, vous avouez; mais l'aveu fait à +des juges, l'aveu fait au dernier moment, l'aveu fait quand on ne peut +plus nier, cet aveu ne diminue en rien le châtiment qu'ils infligent au +coupable. + +--Le châtiment! s'écria Mme de Villefort, le châtiment! monsieur, voilà +deux fois que vous prononcez ce mot? + +--Sans doute. Est-ce parce que vous étiez quatre fois coupable que vous +avez cru y échapper? Est-ce parce que vous êtes la femme de celui qui +requiert ce châtiment, que vous avez cru que ce châtiment s'écarterait? +Non, madame, non! Quelle qu'elle soit, l'échafaud attend +l'empoisonneuse, si surtout, comme je vous le disais tout à l'heure, +l'empoisonneuse n'a pas eu le soin de conserver pour elle quelques +gouttes de son plus sûr poison.» + +Mme de Villefort poussa un cri sauvage, et la terreur hideuse et +indomptable envahit ses traits décomposés. + +«Oh! ne craignez pas l'échafaud, madame, dit le magistrat, je ne veux +pas vous déshonorer, car ce serait me déshonorer moi-même; non, au +contraire, si vous m'avez bien entendu, vous devez comprendre que vous +ne pouvez mourir sur l'échafaud. + +--Non, je n'ai pas compris; que voulez-vous dire? balbutia la +malheureuse femme complètement atterrée. + +--Je veux dire que la femme du premier magistrat de la capitale ne +chargera pas de son infamie un nom demeuré sans tache, et ne déshonorera +pas du même coup son mari et son enfant. + +--Non! oh! non. + +--Eh bien, madame! ce sera une bonne action de votre part, et de cette +bonne action je vous remercie. + +--Vous me remerciez! et de quoi? + +--De ce que vous venez de dire. + +--Qu'ai-je dit! j'ai la tête perdue; je ne comprends plus rien, mon +Dieu! mon Dieu!» + +Et elle se leva les cheveux épars, les lèvres écumantes. + +«Vous avez répondu, madame, à cette question que je vous fis en entrant +ici: Où est le poison dont vous vous servez d'habitude, madame?» + +Mme de Villefort leva les bras au ciel et serra convulsivement ses mains +l'une contre l'autre. + +«Non, non, vociféra-t-elle, non, vous ne voulez point cela! + +--Ce que je ne veux pas, madame, c'est que vous périssiez sur un +échafaud, entendez-vous? répondit Villefort. + +--Oh! monsieur, grâce! + +--Ce que je veux, c'est que justice soit faite. Je suis sur terre pour +punir, madame, ajouta-t-il avec un regard flamboyant; à toute autre +femme, fût-ce à une reine, j'enverrais le bourreau; mais à vous je serai +miséricordieux. À vous je dis: n'est-ce pas, madame, que vous avez +conservé quelques gouttes de votre poison le plus doux, le plus prompt +et le plus sûr? + +--Oh! pardonnez-moi, monsieur, laissez-moi vivre! + +--Elle est lâche! dit Villefort. + +--Songez que je suis votre femme! + +--Vous êtes une empoisonneuse! + +--Au nom du Ciel!... + +--Non! + +--Au nom de l'amour que vous avez eu pour moi!... + +--Non! non! + +--Au nom de notre enfant! Ah! pour notre enfant, laissez-moi vivre! + +--Non, non, non! vous dis-je; un jour, si je vous laissais vivre, vous +le tuerez peut-être aussi comme les autres. + +--Moi! tuer mon fils! s'écria cette mère sauvage en s'élançant vers +Villefort; moi! tuer mon Édouard!... ah! ah!» + +Et un rire affreux, un rire de démon, un rire de folle acheva la phrase +et se perdit dans un râle sanglant. + +Mme de Villefort était tombée aux pieds de son mari. + +Villefort s'approcha d'elle. + +«Songez-y, madame, dit-il, si à mon retour justice n'est pas faite, je +vous dénonce de ma propre bouche et je vous arrête de mes propres +mains.» + +Elle écoutait, pantelante, abattue, écrasée; son oeil seul vivait en +elle et couvait un feu terrible. + +«Vous m'entendez, dit Villefort; je vais là -bas requérir la peine de +mort contre un assassin... Si je vous retrouve vivante, vous coucherez +ce soir à la Conciergerie.» + +Mme de Villefort poussa un soupir, ses nerfs se détendirent, elle +s'affaissa brisée sur le tapis. + +Le procureur du roi parut éprouver un mouvement de pitié, il la regarda +moins sévèrement, et s'inclinant légèrement devant elle: + +«Adieu, madame, dit-il lentement; adieu!» + +Cet adieu tomba comme le couteau mortel sur Mme de Villefort. Elle +s'évanouit. + +Le procureur du roi sortit, et, en sortant, ferma la porte à double +tour. + + + + +CIX + +Les assises. + + +L'affaire Benedetto, comme on disait alors au Palais et dans le monde, +avait produit une énorme sensation. Habitué du Café de Paris, du +boulevard de Gand et du Bois de Boulogne, le faux Cavalcanti, pendant +qu'il était resté à Paris et pendant les deux ou trois mois qu'avait +duré sa splendeur, avait fait une foule de connaissances. Les journaux +avaient raconté les diverses stations du prévenu dans sa vie élégante et +dans sa vie de bagne; il en résultait la plus vive curiosité chez +ceux-là surtout qui avaient personnellement connu le prince Andrea +Cavalcanti; aussi ceux-là surtout étaient-ils décidés à tout risquer +pour aller voir sur le banc des accusés M. Benedetto, l'assassin de son +camarade de chaîne. + +Pour beaucoup de gens, Benedetto était, sinon une victime, du moins une +erreur de la justice: on avait vu M. Cavalcanti père à Paris, et l'on +s'attendait à le voir de nouveau apparaître pour réclamer son illustre +rejeton. Bon nombre de personnes qui n'avaient jamais entendu parler de +la fameuse polonaise avec laquelle il avait débarqué chez le comte de +Monte-Cristo s'étaient senties frappées de l'air digne, de la +gentilhommerie et de la science du monde qu'avait montrés le vieux +patricien, lequel, il faut le dire, semblait un seigneur parfait toutes +les fois qu'il ne parlait point et ne faisait point d'arithmétique. + +Quant à l'accusé lui-même, beaucoup de gens se rappelaient l'avoir vu si +aimable, si beau, si prodigue, qu'ils aimaient mieux croire à quelque +machination de la part d'un ennemi comme on en trouve en ce monde, où +les grandes fortunes élèvent les moyens de faire le mal et le bien à la +hauteur du merveilleux, et la puissance à la hauteur de l'inouï. + +Chacun accourut donc à la séance de la cour d'assises, les uns pour +savourer le spectacle, les autres pour le commenter. Dès sept heures du +matin on faisait queue à la grille, et une heure avant l'ouverture de la +séance la salle était déjà pleine de privilégiés. + +Avant l'entrée de la cour, et même souvent après, une salle d'audience, +les jours de grands procès, ressemble fort à un salon où beaucoup de +gens se reconnaissent, s'abordent quand ils sont assez près les uns des +autres pour ne pas perdre leurs places, se font des signes quand ils +sont séparés par un trop grand nombre de populaire, d'avocats et de +gendarmes. + +Il faisait une de ces magnifiques journées d'automne qui nous +dédommagent parfois d'un été absent ou écourté; les nuages que M. de +Villefort avait vus le matin rayer le soleil levant s'étaient dissipés +comme par magie, et laissaient luire dans toute sa pureté un des +derniers, un des plus doux jours de septembre. + +Beauchamp, un des rois de la presse, et par conséquent ayant son trône +partout, lorgnait à droite et à gauche. Il aperçut Château-Renaud et +Debray qui venaient de gagner les bonnes grâces d'un sergent de ville, +et qui l'avaient décidé à se mettre derrière eux au lieu de les masquer, +comme c'était son droit. Le digne agent avait flairé le secrétaire du +ministre et le millionnaire; il se montra plein d'égards pour ses nobles +voisins et leur permit même d'aller rendre visite à Beauchamp, en leur +promettant de leur garder leurs places. + +«Eh bien, dit Beauchamp, nous venons donc voir notre ami? + +--Eh! mon Dieu, oui, répondit Debray: ce digne prince! Que le diable +soit des princes italiens, va! + +--Un homme qui avait eu Dante pour généalogiste, et qui remontait à _La +Divine Comédie_! + +--Noblesse de corde, dit flegmatiquement Château-Renaud. + +--Il sera condamné, n'est-ce pas? demanda Debray à Beauchamp. + +--Eh! mon cher, répondit le journaliste, c'est à vous, ce me semble, +qu'il faut demander cela: vous connaissez mieux que nous autres l'air du +bureau; avez-vous vu le président à la dernière soirée de votre +ministre? + +--Oui. + +--Que vous a-t-il dit? + +--Une chose qui va vous étonner. + +--Ah! parlez donc vite, alors, cher ami, il y a si longtemps qu'on ne me +dit plus rien de ce genre-là . + +--Eh bien, il m'a dit que Benedetto, qu'on regarde comme un phénix de +subtilité, comme un géant d'astuce, n'est qu'un filou très subalterne, +très niais, et tout à fait indigne des expériences qu'on fera après sa +mort sur ses organes phrénologiques. + +--Bah! fit Beauchamp; il jouait cependant très passablement le prince. + +--Pour vous, Beauchamp, qui les détestez, ces malheureux princes et qui +êtes enchanté de leur trouver de mauvaises façons, mais pas pour moi, +qui flaire d'instinct le gentilhomme et qui lève une famille +aristocratique, quelle qu'elle soit, en vrai limier du blason. + +--Ainsi, vous n'avez jamais cru à sa principauté? + +--À sa principauté? si... à son principat? non. + +--Pas mal, dit Debray; je vous assure cependant que pour tout autre que +vous il pouvait passer... Je l'ai vu chez les ministres. + +--Ah! oui, dit Château-Renaud; avec cela que vos ministres se +connaissent en princes! + +--Il y a du bon dans ce que vous venez de dire, Château-Renaud, répondit +Beauchamp en éclatant de rire; la phrase est courte, mais agréable. Je +vous demande la permission d'en user dans mon compte rendu. + +--Prenez, mon cher monsieur Beauchamp, dit Château-Renaud; prenez; je +vous donne ma phrase pour ce qu'elle vaut. + +--Mais, dit Debray à Beauchamp, si j'ai parlé au président, vous avez dû +parler au procureur du roi, vous? + +--Impossible; depuis huit jours M. de Villefort se cèle; c'est tout +naturel: cette suite étrange de chagrins domestiques couronnée par la +mort étrange de sa fille... + +--La mort étrange! Que dites-vous donc là , Beauchamp? + +--Oh! oui, faites donc l'ignorant, sous prétexte que tout cela se passe +chez la noblesse de robe, dit Beauchamp en appliquant son lorgnon à son +oeil et en le forçant de tenir tout seul. + +--Mon cher monsieur, dit Château-Renaud, permettez-moi de vous dire que, +pour le lorgnon, vous n'êtes pas de la force de Debray. Debray, donnez +donc une leçon à M. Beauchamp. + +--Tiens, dit Beauchamp, je ne me trompe pas. + +--Quoi donc? + +--C'est elle. + +--Qui, elle? + +--On la disait partie. + +--Mlle Eugénie? demanda Château-Renaud; serait-elle déjà revenue? + +--Non, mais sa mère. + +--Mme Danglars? + +--Allons donc! fit Château-Renaud, impossible; dix jours après la fuite +de sa fille, trois jours après la banqueroute de son mari!» + +Debray rougit légèrement et suivit la direction du regard de Beauchamp. + +«Allons donc! dit-il, c'est une femme voilée, une dame inconnue, quelque +princesse étrangère, la mère du prince Cavalcanti peut-être; mais vous +disiez, ou plutôt vous alliez dire des choses fort intéressantes, +Beauchamp, ce me semble. + +--Moi? + +--Oui. Vous parliez de la mort étrange de Valentine. + +--Ah! oui, c'est vrai; mais pourquoi donc Mme de Villefort, n'est-elle +pas ici? + +--Pauvre chère femme! dit Debray, elle est sans doute occupée à +distiller de l'eau de mélisse pour les hôpitaux, et à composer des +cosmétiques pour elle et pour ses amies. Vous savez qu'elle dépense à +cet amusement deux ou trois mille écus par an, à ce que l'on assure. Au +fait, vous avez raison, pourquoi n'est-elle pas ici, Mme de Villefort? +Je l'aurais vue avec un grand plaisir; j'aime beaucoup cette femme. + +--Et moi, dit Château-Renaud, je la déteste. + +--Pourquoi? + +--Je n'en sais rien. Pourquoi aime-t-on? pourquoi déteste-t-on? Je la +déteste par antipathie. + +--Ou par instinct, toujours. + +--Peut-être... Mais revenons à ce que vous disiez, Beauchamp. + +--Eh bien, reprit Beauchamp, n'êtes-vous pas curieux de savoir, +messieurs, pourquoi l'on meurt si dru dans la maison Villefort? + +--Dru est joli, dit Château-Renaud. + +--Mon cher, le mot se trouve dans Saint-Simon. + +--Mais la chose se trouve chez M. de Villefort; allons-y donc. + +--Ma foi! dit Debray, j'avoue que je ne perds pas de vue cette maison +tendue de deuil depuis trois mois et avant-hier encore, à propos de +Valentine, madame m'en parlait. + +--Qu'est-ce que madame?... demanda Château-Renaud. + +--La femme du ministre, pardieu! + +--Ah! pardon, fit Château-Renaud, je ne vais pas chez les ministres, +moi, je laisse cela aux princes. + +--Vous n'étiez que beau, vous devenez flamboyant, baron; prenez pitié de +vous, ou vous allez nous brûler comme un autre Jupiter. + +--Je ne dirai plus rien, dit Château-Renaud; mais que diable, ayez pitié +de moi, ne me donnez pas la réplique. + +--Voyons, tâchons d'arriver au bout de notre dialogue, Beauchamp; je +vous disais donc que madame me demandait avant-hier des renseignements +là -dessus; instruisez-moi, je l'instruirai. + +--Eh bien, messieurs, si l'on meurt si dru, je maintiens le mot, dans la +maison Villefort, c'est qu'il y a un assassin dans la maison!» + +Les deux jeunes gens tressaillirent, car déjà plus d'une fois la même +idée leur était venue. + +«Et quel est cet assassin? demandèrent-ils. + +--Le jeune Édouard.» + +Un éclat de rire des deux auditeurs ne déconcerta aucunement l'orateur, +qui continua: + +«Oui, messieurs, le jeune Édouard, enfant phénoménal, qui tue déjà comme +père et mère. + +--C'est une plaisanterie? + +--Pas du tout; j'ai pris hier un domestique qui sort de chez M. de +Villefort: écoutez bien ceci. + +--Nous écoutons. + +--Et que je vais renvoyer demain, parce qu'il mange énormément pour se +remettre du jeûne de terreur qu'il s'imposait là -bas. Eh bien, il parait +que ce cher enfant a mis la main sur quelque flacon de drogue dont il +use de temps en temps contre ceux qui lui déplaisent. D'abord ce fut bon +papa et bonne maman de Saint-Méran qui lui déplurent, et il leur a versé +trois gouttes de son élixir: trois gouttes suffisent; puis ce fut le +brave Barrois, vieux serviteur de bon papa Noirtier, lequel rudoyait de +temps en temps l'aimable espiègle que vous connaissez. L'aimable +espiègle lui a versé trois gouttes de son élixir. Ainsi fut fait de la +pauvre Valentine, qui ne le rudoyait pas, elle, mais dont il était +jaloux: il lui a versé trois gouttes de son élixir, et pour elle comme +pour les autres tout a été fini. + +--Mais quel diable de conte nous faites-vous là ? dit Château-Renaud. + +--Oui, dit Beauchamp, un conte de l'autre monde, n'est-ce pas? + +--C'est absurde, dit Debray. + +--Ah! reprit Beauchamp, voilà déjà que vous cherchez des moyens +dilatoires! Que diable! demandez à mon domestique, ou plutôt à celui qui +demain ne sera plus mon domestique: c'était le bruit de la maison. + +--Mais cet élixir, où est-il? quel est-il? + +--Dame! l'enfant le cache. + +--Où l'a-t-il pris? + +--Dans le laboratoire de madame sa mère. + +--Sa mère a donc des poisons dans son laboratoire? + +--Est-ce que je sais, moi! vous venez me faire là des questions de +procureur du roi. Je répète ce qu'on m'a dit, voilà tout; je vous cite +mon auteur: je ne puis faire davantage. Le pauvre diable ne mangeait +plus d'épouvante. + +--C'est incroyable! + +--Mais non, mon cher, ce n'est pas incroyable du tout, vous avez vu l'an +passé cet enfant de la rue de Richelieu, qui s'amusait à tuer ses frères +et ses soeurs en leur enfonçant une épingle dans l'oreille, tandis +qu'ils dormaient. La génération qui nous suit est très précoce, mon +cher. + +--Mon cher, dit Château-Renaud, je parie que vous ne croyez pas un seul +mot de ce que vous nous contez là ?... Mais je ne vois pas le comte de +Monte-Cristo; comment donc n'est-il pas ici? + +--Il est blasé, lui, fit Debray, et puis il ne voudra point paraître +devant tout le monde, lui qui a été la dupe de tous les Cavalcanti, +lesquels sont venus à lui, à ce qu'il paraît, avec de fausses lettres de +créance; de sorte qu'il en est pour une centaine de mille francs +hypothéqués sur la principauté. + +--À propos, monsieur de Château-Renaud, demanda Beauchamp, comment se +porte Morrel? + +--Ma foi, dit le gentilhomme, voici trois fois que je vais chez lui, et +pas plus de Morrel que sur la main. Cependant sa soeur ne m'a point paru +inquiète, et elle m'a dit avec un fort bon visage qu'elle ne l'avait pas +vu non plus depuis deux ou trois jours, mais qu'elle était certaine +qu'il se portait bien. + +--Ah! j'y pense! le comte de Monte-Cristo ne peut venir dans la salle, +dit Beauchamp. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'il est acteur dans le drame. + +--Est-ce qu'il a aussi assassiné quelqu'un? demanda Debray. + +--Mais non, c'est lui, au contraire, qu'on a voulu assassiner. Vous +savez bien que c'est en sortant de chez lui que ce bon M. de Caderousse +a été assassiné par son petit Benedetto. Vous savez bien que c'est chez +lui qu'on a retrouvé ce fameux gilet dans lequel était la lettre qui est +venue déranger la signature du contrat. Voyez-vous le fameux gilet? Il +est là tout sanglant, sur le bureau, comme pièce de conviction. + +--Ah! fort bien. + +--Chut! messieurs, voici la cour; à nos places!» + +En effet un grand bruit se fit entendre dans le prétoire; le sergent de +ville appela ses deux protégés par un hem! énergique, et l'huissier, +paraissant au seuil de la salle des délibérations, cria de cette voix +glapissante que les huissiers avaient déjà du temps de Beaumarchais: + +«La cour, messieurs!» + + + + +CX + +L'acte d'accusation. + + +Les juges prirent séance au milieu du plus profond silence; les jurés +s'assirent à leur place; M. de Villefort, objet de l'attention, et nous +dirons presque de l'admiration générale, se plaça couvert dans son +fauteuil, promenant un regard tranquille autour de lui. + +Chacun regardait avec étonnement cette figure grave et sévère, sur +l'impassibilité de laquelle les douleurs paternelles semblaient n'avoir +aucune prise, et l'on regardait avec une espèce de terreur cet homme +étranger aux émotions de l'humanité. + +«Gendarmes! dit le président, amenez l'accusé.» + +À ces mots, l'attention du public devint plus active, et tous les yeux +se fixèrent sur la porte par laquelle Benedetto devait entrer. + +Bientôt cette porte s'ouvrit et l'accusé parut. + +L'impression fut la même sur tout le monde, et nul ne se trompa à +l'expression de sa physionomie. + +Ses traits ne portaient pas l'empreinte de cette émotion profonde qui +refoule le sang au coeur et décolore le front et les joues. Ses mains, +gracieusement posées l'une sur son chapeau, l'autre dans l'ouverture de +son gilet de piqué blanc, n'étaient agitées d'aucun frisson: son oeil +était calme et même brillant. À peine dans la salle, le regard du jeune +homme se mit à parcourir tous les rangs des juges et des assistants, et +s'arrêta plus longuement sur le président et surtout sur le procureur du +roi. + +Auprès d'Andrea se plaça son avocat, avocat nommé d'office (car Andrea +n'avait point voulu s'occuper de ces détails auxquels il n'avait paru +attacher aucune importance), jeune homme aux cheveux d'un blond fade, au +visage rougi par une émotion cent fois plus sensible que celle du +prévenu. + +Le président demanda la lecture de l'acte d'accusation, rédigé, comme on +sait, par la plume si habile et si implacable de Villefort. + +Pendant cette lecture, qui fut longue, et qui pour tout autre eût été +accablante, l'attention publique ne cessa de se porter sur Andrea, qui +en soutint le poids avec la gaieté d'âme d'un Spartiate. + +Jamais Villefort peut-être n'avait été si concis ni si éloquent; le +crime était présenté sous les couleurs les plus vives, les antécédents +du prévenu, sa transfiguration, la filiation de ses actes depuis un âge +assez tendre, étaient déduits avec le talent que la pratique de la vie +et la connaissance du coeur humain pouvaient fournir à un esprit aussi +élevé que celui du procureur du roi. + +Avec ce seul préambule, Benedetto était à jamais perdu dans l'opinion +publique, en attendant qu'il fût puni plus matériellement par la loi. + +Andrea ne prêta pas la moindre attention aux charges successives qui +s'élevaient et retombaient sur lui: M. de Villefort, qui l'examinait +souvent et qui sans doute continuait sur lui les études psychologiques +qu'il avait eu si souvent l'occasion de faire sur les accusés, M. de +Villefort ne put une seule fois lui faire baisser les yeux, quelles que +fussent la fixité et la profondeur de son regard. + +Enfin la lecture fut terminée. + +«Accusé, dit le président, vos nom et prénoms?» + +Andrea se leva. + +«Pardonnez-moi monsieur le président, dit-il d'une voix dont le timbre +vibrait parfaitement pur, mais je vois que vous allez prendre un ordre +de questions dans lequel je ne puis vous suivre. J'ai la prétention que +c'est à moi de justifier plus tard d'être une exception aux accusés +ordinaires. Veuillez donc, je vous prie, me permettre de répondre en +suivant un ordre différent; je n'en répondrai pas moins à toutes.» + +Le président, surpris, regarda les jurés, qui regardèrent le procureur +du roi. + +Une grande surprise se manifesta dans toute l'assemblée. Mais Andrea ne +parut aucunement s'en émouvoir. + +«Votre âge? dit le président; répondrez-vous à cette question? + +--À cette question comme aux autres, je répondrai, monsieur le +président, mais à son tour. + +--Votre âge? répéta le magistrat. + +--J'ai vingt et un ans, ou plutôt je les aurai seulement dans quelques +jours, étant né dans la nuit du 27 au 28 septembre 1817.» + +M. de Villefort, qui était à prendre note, leva la tête à cette date. + +«Où êtes-vous né? continua le président. + +--À Auteuil, près Paris», répondit Benedetto. + +M. de Villefort leva une seconde fois la tête, regarda Benedetto comme +il eût regardé la tête de Méduse et devint livide. + +Quant à Benedetto, il passa gracieusement sur ses lèvres le coin brodé +d'un mouchoir de fine batiste. + +«Votre profession? demanda le président. + +--D'abord j'étais faussaire, dit Andrea le plus tranquillement du monde; +ensuite je suis passé voleur, et tout récemment je me suis fait +assassin.» + +Un murmure ou plutôt une tempête d'indignation et de surprise éclata +dans toutes les parties de la salle: les juges eux-mêmes se regardèrent +stupéfaits, les jurés manifestèrent le plus grand dégoût pour le cynisme +qu'on attendait si peu d'un homme élégant. + +M. de Villefort appuya une main sur son front qui, d'abord pâle, était +devenu rouge et bouillant, tout à coup il se leva regardant autour de +lui comme un homme égaré: l'air lui manquait. + +«Cherchez-vous quelque chose, monsieur le procureur du roi?» demanda +Benedetto avec son plus obligeant sourire. + +M. de Villefort ne répondit rien, et se rassit ou plutôt retomba sur son +fauteuil. + +«Est-ce maintenant, prévenu, que vous consentez à dire votre nom? +demanda le président. L'affectation brutale que vous avez mise à +énumérer vos différents crimes, que vous qualifiez de profession, +l'espèce de point d'honneur que vous y attachez, ce dont, au nom de la +morale et du respect dû à l'humanité, la cour doit vous blâmer +sévèrement, voilà peut-être la raison qui vous a fait tarder de vous +nommer: vous voulez faire ressortir ce nom par les titres qui le +précèdent. + +--C'est incroyable, monsieur le président, dit Benedetto du ton de voix +le plus gracieux et avec les manières les plus polies, comme vous avez +lu au fond de ma pensée; c'est en effet dans ce but que je vous ai prié +d'intervertir l'ordre des questions.» + +La stupeur était à son comble, il n'y avait plus dans les paroles de +l'accusé ni forfanterie ni cynisme; l'auditoire ému pressentait quelque +foudre éclatante au fond de ce nuage sombre. + +«Eh bien, dit le président, votre nom? + +--Je ne puis vous dire mon nom, car je ne le sais pas; mais je sais +celui de mon père, et je peux vous le dire.» + +Un éblouissement douloureux aveugla Villefort; on vit tomber de ses +joues des gouttes de sueur âcres et pressées sur les papiers qu'il +remuait d'une main convulsive et éperdue. + +«Dites alors le nom de votre père», reprit le président. + +Pas un souffle, pas une haleine ne troublaient le silence de cette +immense assemblée: tout le monde attendait. + +«Mon père est procureur du roi, répondit tranquillement Andrea. + +--Procureur du roi! fit avec stupéfaction le président, sans remarquer +le bouleversement qui se faisait sur la figure de Villefort; procureur +du roi! + +--Oui, et puisque vous voulez savoir son nom je vais vous le dire: il se +nomme de Villefort!» + +L'explosion, si longtemps contenue par le respect qu'en séance on porte +à la justice, se fit jour, comme un tonnerre, du fond de toutes les +poitrines; la cour elle-même ne songea point à réprimer ce mouvement de +la multitude. Les interjections, les injures adressées à Benedetto, qui +demeurait impassible, les gestes énergiques, le mouvement des gendarmes, +le ricanement de cette partie fangeuse qui, dans toute assemblée, monte +à la surface aux moments de trouble et de scandale, tout cela dura cinq +minutes avant que les magistrats et les huissiers eussent réussi à +rétablir le silence. + +Au milieu de tout ce bruit, on entendait la voix du président, qui +s'écriait: + +«Vous jouez-vous de la justice, accusé, et oseriez-vous donner à vos +concitoyens le spectacle d'une corruption qui, dans une époque qui +cependant ne laisse rien à désirer sous ce rapport, n'aurait pas encore +eu son égale?» + +Dix personnes s'empressaient auprès de M. le procureur du roi, à demi +écrasé sur son siège, et lui offraient des consolations, des +encouragements, des protestations de zèle et de sympathie. + +Le calme s'était rétabli dans la salle, à l'exception cependant d'un +point où un groupe assez nombreux s'agitait et chuchotait. + +Une femme, disait-on, venait de s'évanouir; on lui avait fait respirer +des sels, elle s'était remise. + +Andrea, pendant tout ce tumulte, avait tourné sa figure souriante vers +l'assemblée; puis, s'appuyant enfin d'une main sur la rampe de chêne de +son banc, et cela dans l'attitude la plus gracieuse: + +«Messieurs, dit-il, à Dieu ne plaise que je cherche à insulter la cour +et à faire, en présence de cette honorable assemblée, un scandale +inutile. On me demande quel âge j'ai, je le dis; on me demande où je +suis né, je réponds; on me demande mon nom, je ne puis le dire, puisque +mes parents m'ont abandonné. Mais je puis bien, sans dire mon nom, +puisque je n'en ai pas, dire celui de mon père, or, je le répète, mon +père se nomme M. de Villefort, et je suis tout prêt à le prouver.» + +Il y avait dans l'accent du jeune homme une certitude, une conviction, +une énergie qui réduisirent le tumulte au silence. Les regards se +portèrent un moment sur le procureur du roi, qui gardait sur son siège +l'immobilité d'un homme que la foudre vient de changer en cadavre. + +«Messieurs, continua Andrea en commandant le silence du geste et de la +voix, je vous dois la preuve et l'explication de mes paroles. + +--Mais, s'écria le président irrité, vous avez déclaré dans +l'instruction vous nommer Benedetto, vous avez dit être orphelin, et +vous vous êtes donné la Corse pour patrie. + +--J'ai dit à l'instruction ce qu'il m'a convenu de dire à l'instruction, +car je ne voulais pas que l'on affaiblît ou que l'on arrêtât, ce qui +n'eût point manqué d'arriver, le retentissement solennel que je voulais +donner à mes paroles. + +«Maintenant je vous répète que je suis né à Auteuil, dans la nuit du 27 +au 28 septembre 1817, et que je suis le fils de M. le procureur du roi +de Villefort. Maintenant, voulez-vous des détails? je vais vous en +donner. + +«Je naquis au premier de la maison numéro 28, rue de la Fontaine, dans +une chambre tendue de damas rouge. Mon père me prit dans ses bras en +disant à ma mère que j'étais mort, m'enveloppa dans une serviette +marquée d'un H et d'un N, et m'emporta dans le jardin où il m'enterra +vivant.» + +Un frisson parcourut tous les assistants quand ils virent que +grandissait l'assurance du prévenu avec l'épouvante de M. de Villefort. + +«Mais comment savez-vous tous ces détails? demanda le président. + +--Je vais vous le dire, monsieur le président. Dans le jardin où mon +père venait de m'ensevelir, s'était, cette nuit-là même, introduit un +homme qui lui en voulait mortellement, et qui le guettait depuis +longtemps pour accomplir sur lui une vengeance corse. L'homme était +caché dans un massif; il vit mon père enfermer un dépôt dans la terre, +et le frappa d'un coup de couteau au milieu même de cette opération; +puis, croyant que ce dépôt était quelque trésor, il ouvrit la fosse et +me trouva vivant encore. Cet homme me porta à l'hospice des +Enfants-Trouvés, où je fus inscrit sous le numéro 57. Trois mois après, +sa soeur fit le voyage de Rogliano à Paris pour me venir chercher, me +réclama comme son fils et m'emmena. + +«Voilà comment, quoique né à Auteuil, je fus élevé en Corse.» + +Il y eut un instant de silence, mais d'un silence si profond, que, sans +l'anxiété que semblaient respirer mille poitrines, on eût cru la salle +vide. + +«Continuez, dit la voix du président. + +--Certes, continua Benedetto, je pouvais être heureux chez ces braves +gens qui m'adoraient; mais mon naturel pervers l'emporta sur toutes les +vertus qu'essayait de verser dans mon coeur ma mère adoptive. Je grandis +dans le mal et je suis arrivé au crime. Enfin, un jour que je maudissais +Dieu de m'avoir fait si méchant et de me donner une si hideuse destinée, +mon père adoptif est venu me dire: + +«--Ne blasphème pas, malheureux! car Dieu t'a donné le jour sans colère! +le crime vient de ton père et non de toi; de ton père qui t'a voué à +l'enfer si tu mourais, à la misère si un miracle te rendait au jour! + +«Dès lors j'ai cessé de blasphémer Dieu, mais j'ai maudit mon père; et +voilà pourquoi j'ai fait entendre ici les paroles que vous m'avez +reprochées, monsieur le président; voilà pourquoi j'ai causé le scandale +dont frémit encore cette assemblée. Si c'est un crime de plus, +punissez-moi; mais si je vous ai convaincu que dès le jour de ma +naissance ma destinée était fatale, douloureuse, amère, lamentable, +plaignez-moi! + +--Mais votre mère? demanda le président. + +--Ma mère me croyait mort; ma mère n'est point coupable. Je n'ai pas +voulu savoir le nom de ma mère; je ne la connais pas.» + +En ce moment un cri aigu, qui se termina par un sanglot, retentit au +milieu du groupe qui entourait, comme nous l'avons dit, une femme. + +Cette femme tomba dans une violente attaque de nerfs et fut enlevée du +prétoire, tandis qu'on l'emportait, le voile épais qui cachait son +visage s'écarta et l'on reconnut Mme Danglars. + +Malgré l'accablement de ses sens énervés, malgré le bourdonnement qui +frémissait à son oreille, malgré l'espèce de folie qui bouleversait son +cerveau, Villefort la reconnut et se leva. + +«Les preuves! les preuves! dit le président; prévenu, souvenez-vous que +ce tissu d'horreurs a besoin d'être soutenu par les preuves les plus +éclatantes. + +--Les preuves? dit Benedetto en riant, les preuves, vous les voulez? + +--Oui. + +--Eh bien, regardez M. de Villefort, et demandez-moi encore les +preuves.» + +Chacun se retourna vers le procureur du roi, qui, sous le poids de ces +mille regards rivés sur lui, s'avança dans l'enceinte du tribunal, +chancelant, les cheveux en désordre et le visage couperosé par la +pression de ses ongles. + +L'assemblée tout entière poussa un long murmure d'étonnement. + +«On me demande les preuves, mon père, dit Benedetto, voulez-vous que je +les donne? + +--Non, non, balbutia M. de Villefort d'une voix étranglée; non, c'est +inutile. + +--Comment, inutile? s'écria le président: mais que voulez-vous dire? + +--Je veux dire, s'écria le procureur du roi, que je me débattrais en +vain sous l'étreinte mortelle qui m'écrase, messieurs, je suis, je le +reconnais, dans la main du Dieu vengeur. Pas de preuves; il n'en est pas +besoin; tout ce que vient de dire ce jeune homme est vrai!» + +Un silence sombre et pesant comme celui qui précède les catastrophes de +la nature enveloppa dans son manteau de plomb tous les assistants, dont +les cheveux se dressaient sur la tête. + +«Et quoi! monsieur de Villefort, s'écria le président, vous ne cédez pas +à une hallucination? Quoi! vous jouissez de la plénitude de vos +facultés? On concevrait qu'une accusation si étrange, si imprévue, si +terrible, ait troublé vos esprits? voyons, remettez-vous.» + +Le procureur du roi secoua la tête. Ses dents s'entrechoquaient avec +violence comme celles d'un homme dévoré par la fièvre, et cependant il +était d'une pâleur mortelle. + +«Je jouis de toutes mes facultés, monsieur, dit-il; le corps seulement +souffre et cela se conçoit. Je me reconnais coupable de tout ce que ce +jeune homme vient d'articuler contre moi, et je me tiens chez moi à la +disposition de M. le procureur du roi mon successeur.» + +Et en prononçant ces mots d'une voix sourde et presque étouffée, M. de +Villefort se dirigea en vacillant vers la porte, que lui ouvrit d'un +mouvement machinal l'huissier de service. + +L'assemblée tout entière demeura muette et consternée par cette +révélation et par cet aveu, qui faisaient un dénouement si terrible aux +différentes péripéties qui, depuis quinze jours, avaient agité la haute +société parisienne. + +«Eh bien, dit Beauchamp, qu'on vienne dire maintenant que le drame n'est +pas dans la nature! + +--Ma foi, dit Château-Renaud, j'aimerais encore mieux finir comme M. de +Morcerf: un coup de pistolet paraît doux près d'une pareille +catastrophe. + +--Et puis il tue, dit Beauchamp. + +--Et moi qui avais eu un instant l'idée d'épouser sa fille, dit Debray. +A-t-elle bien fait de mourir, mon Dieu, la pauvre enfant! + +--La séance est levée, messieurs, dit le président, et la cause remise à +la prochaine session. L'affaire doit être instruite de nouveau et +confiée à un autre magistrat.» + +Quant à Andrea, toujours aussi tranquille et beaucoup plus intéressant, +il quitta la salle escorté par les gendarmes, qui involontairement lui +témoignaient des égards. + +«Eh bien, que pensez-vous de cela, mon brave homme? demanda Debray au +sergent de ville, en lui glissant un louis dans la main. + +--Il y aura des circonstances atténuantes», répondit celui-ci. + + + + +CXI + +Expiation. + + +M. de Villefort avait vu s'ouvrir devant lui les rangs de la foule, si +compacte qu'elle fût. Les grandes douleurs sont tellement vénérables, +qu'il n'est pas d'exemple, même dans les temps les plus malheureux, que +le premier mouvement de la foule réunie n'ait pas été un mouvement de +sympathie pour une grande catastrophe. Beaucoup de gens haïs ont été +assassinés dans une émeute; rarement un malheureux, fût-il criminel, a +été insulté par les hommes qui assistaient à sa condamnation à mort. + +Villefort traversa donc la haie des spectateurs, des gardes, des gens du +Palais, et s'éloigna, reconnu coupable de son propre aveu, mais protégé +par sa douleur. + +Il est des situations que les hommes saisissent avec leur instinct, mais +qu'ils ne peuvent commenter avec leur esprit; le plus grand poète, dans +ce cas, est celui qui pousse le cri le plus véhément et le plus naturel. +La foule prend ce cri pour un récit tout entier, et elle a raison de +s'en contenter, et plus raison encore de le trouver sublime quand il est +vrai. + +Du reste il serait difficile de dire l'état de stupeur dans lequel était +Villefort en sortant du Palais, de peindre cette fièvre qui faisait +battre chaque artère, raidissait chaque fibre, gonflait à la briser +chaque veine, et disséquait chaque point du corps mortel en des millions +de souffrances. + +Villefort se traîna le long des corridors, guidé seulement par +l'habitude; il jeta de ses épaules la toge magistrale, non qu'il pensât +à la quitter pour la convenance, mais parce qu'elle était à ses épaules +un fardeau accablant, une tunique de Nessus féconde en tortures. + +Il arriva chancelant jusqu'à la cour Dauphine, aperçut sa voiture, +réveilla le cocher en ouvrant la portière lui-même, et se laissa tomber +sur les coussins en montrant du doigt la direction du faubourg +Saint-Honoré. Le cocher partit. + +Tout le poids de sa fortune écroulée venait de retomber sur sa tête; ce +poids l'écrasait, il n'en savait pas les conséquences; il ne les avait +pas mesurées; il les sentait, il ne raisonnait pas son code comme le +froid meurtrier qui commente un article connu. + +Il avait Dieu au fond du coeur. + +«Dieu! murmurait-il sans savoir même ce qu'il disait, Dieu! Dieu!» + +Il ne voyait que Dieu derrière l'éboulement qui venait de se faire. + +La voiture roulait avec vitesse; Villefort, en s'agitant sur ses +coussins, sentit quelque chose qui le gênait. + +Il porta la main à cet objet: c'était un éventail oublié par Mme de +Villefort entre le coussin et le dossier de la voiture; cet éventail +éveilla un souvenir, et ce souvenir fut un éclair au milieu de la nuit. + +Villefort songea à sa femme... + +«Oh!» s'écria-t-il, comme si un fer rouge lui traversait le coeur. + +En effet, depuis une heure, il n'avait plus sous les yeux qu'une face de +sa misère, et voilà que tout à coup il s'en offrait une autre à son +esprit, et une autre non moins terrible. + +Cette femme, il venait de faire avec elle le juge inexorable, il venait +de la condamner à mort; et elle, elle, frappée de terreur, écrasée par +le remords, abîmée sous la honte qu'il venait de lui faire avec +l'éloquence de son irréprochable vertu, elle, pauvre femme faible et +sans défense contre un pouvoir absolu et suprême, elle se préparait +peut-être en ce moment même à mourir! + +Une heure s'était déjà écoulée depuis sa condamnation; sans doute en ce +moment elle repassait tous ses crimes dans sa mémoire, elle demandait +grâce à Dieu, elle écrivait une lettre pour implorer à genoux le pardon +de son vertueux époux, pardon qu'elle achetait de sa mort. + +Villefort poussa un second rugissement de douleur et de rage. + +«Ah! s'écria-t-il en se roulant sur le satin de son carrosse, cette +femme n'est devenue criminelle que parce qu'elle m'a touché. Je sue le +crime, moi! et elle a gagné le crime comme on gagne le typhus, comme on +gagne le choléra, comme on gagne la peste!... et je la punis!... J'ai +osé lui dire: Repentez-vous et mourez... moi! oh! non! non! elle +vivra... elle me suivra... Nous allons fuir, quitter la France, aller +devant nous tant que la terre pourra nous porter. Je lui parlais +d'échafaud!... Grand Dieu! comment ai-je osé prononcer ce mot! Mais, moi +aussi, l'échafaud m'attend!... Nous fuirons... Oui, je me confesserai à +elle! oui, tous les jours je lui dirai, en m'humiliant, que, moi aussi, +j'ai commis un crime... Oh! alliance du tigre et du serpent! oh! digne +femme d'un mari tel que moi!... Il faut qu'elle vive, il faut que mon +infamie fasse pâlir la sienne!» + +Et Villefort enfonça plutôt qu'il ne baissa la glace du devant de son +coupé. + +«Vite, plus vite!» s'écria-t-il d'une voix qui fit bondir le cocher sur +son siège. + +Les chevaux, emportés par la peur, volèrent jusqu'à la maison. + +«Oui, oui, se répétait Villefort à mesure qu'il se rapprochait de chez +lui, oui, il faut que cette femme vive, il faut qu'elle se repente et +qu'elle élève mon fils, mon pauvre enfant, le seul, avec +l'indestructible vieillard, qui ait survécu à la destruction de la +famille! Elle l'aimait; c'est pour lui qu'elle a tout fait. Il ne faut +jamais désespérer du coeur d'une mère qui aime son enfant; elle se +repentira; nul ne saura qu'elle fut coupable; ces crimes commis chez moi, +et dont le monde s'inquiète déjà , ils seront oubliés avec le temps, ou, +si quelques ennemis s'en souviennent, eh bien, je les prendrai sur ma +liste de crimes. Un, deux, trois de plus, qu'importe! ma femme se +sauvera emportant de l'or, et surtout emportant son fils, loin du +gouffre où il me semble que le monde va tomber avec moi. Elle vivra, +elle sera heureuse encore, puisque tout son amour est dans son fils, et +que son fils ne la quittera point. J'aurai fait une bonne action; cela +allège le coeur.» + +Et le procureur du roi respira plus librement qu'il n'avait fait depuis +longtemps. + +La voiture s'arrêta dans la cour de l'hôtel. + +Villefort s'élança du marchepied sur le perron; il vit les domestiques +surpris de le voir revenir si vite. Il ne lut pas autre chose sur leur +physionomie; nul ne lui adressa la parole; on s'arrêta devant lui, comme +d'habitude, pour le laisser passer; voilà tout. + +Il passa devant la chambre de Noirtier, et, par la porte il ne +s'inquiéta point de la personne qui était avec son père; c'était +ailleurs que son inquiétude le tirait. + +«Allons, dit-il en montant le petit escalier qui conduisait au palier +où étaient l'appartement de sa femme et la chambre vide de Valentine; +allons, rien n'est changé ici.» + +Avant tout il ferma la porte du palier. + +«Il faut que personne ne nous dérange, dit-il; il faut que je puisse lui +parler librement, m'accuser devant elle, lui tout dire...» + +Il s'approcha de la porte, mit la main sur le bouton de cristal, la +porte céda. + +«Pas fermée! oh! bien, très bien», murmura-t-il. + +Et il entra dans le petit salon où dans la soirée on dressait un lit +pour Édouard; car, quoique en pension, Édouard rentrait tous les soirs: +sa mère n'avait jamais voulu se séparer de lui. + +Il embrassa d'un coup d'oeil tout le petit salon. + +«Personne, dit-il; elle est dans sa chambre à coucher sans doute.» + +Il s'élança vers la porte. Là , le verrou était mis. Il s'arrêta +frissonnant. + +«Héloïse!» cria-t-il. + +Il lui sembla entendre remuer un meuble. + +«Héloïse! répéta-t-il. + +--Qui est là ?» demanda la voix de celle qu'il appelait. + +Il lui sembla que cette voix était plus faible que de coutume. + +«Ouvrez! ouvrez! s'écria Villefort, c'est moi!» + +Mais malgré cet ordre, malgré le ton d'angoisse avec lequel il était +donné, on n'ouvrit pas. + +Villefort enfonça la porte d'un coup de pied. + +À l'entrée de la chambre qui donnait dans son boudoir, Mme de Villefort +était debout, pâle, les traits contractés, et le regardant avec des yeux +d'une fixité effrayante. + +«Héloïse! Héloïse! dit-il, qu'avez-vous? Parlez!» + +La jeune femme étendit vers lui sa main raide et livide. + +«C'est fait, monsieur, dit-elle avec un râlement qui sembla déchirer son +gosier; que voulez-vous donc encore de plus?» + +Et elle tomba de sa hauteur sur le tapis. + +Villefort courut à elle, lui saisit la main. Cette main serrait +convulsivement un flacon de cristal à bouchon d'or. + +Mme de Villefort était morte. + +Villefort, ivre d'horreur, recula jusqu'au seuil de la chambre et +regarda le cadavre. + +«Mon fils! s'écria-t-il tout à coup; où est mon fils? Édouard! Édouard!» + +Et il se précipita hors de l'appartement en criant: + +«Édouard! Édouard!» + +Ce nom était prononcé avec un tel accent d'angoisse, que les domestiques +accoururent. + +«Mon fils! où est mon fils? demanda Villefort. Qu'on l'éloigne de la +maison, qu'il ne voie pas... + +--M. Édouard n'est point en bas, monsieur, répondit le valet de chambre. + +--Il joue sans doute au jardin; voyez! voyez! + +--Non, monsieur. Madame a appelé son fils il y a une demi-heure à peu +près; M. Édouard est entré chez madame et n'est point descendu depuis.» + +Une sueur glacée inonda le front de Villefort, ses pieds trébuchèrent +sur la dalle, ses idées commencèrent à tourner dans sa tête comme les +rouages désordonnés d'une montre qui se brise. + +«Chez madame! murmura-t-il, chez madame!» + +Et il revint lentement sur ses pas, s'essuyant le front d'une main, +s'appuyant de l'autre aux parois de la muraille. + +En rentrant dans la chambre il fallait revoir le corps de la malheureuse +femme. + +Pour appeler Édouard, il fallait réveiller l'écho de cet appartement +changé en cercueil; parler, c'était violer le silence de la tombe. + +Villefort sentit sa langue paralysée dans sa gorge. + +«Édouard, Édouard», balbutia-t-il. + +L'enfant ne répondait pas; où donc était l'enfant qui, au dire des +domestiques, était entré chez sa mère et n'en était pas sorti? + +Villefort fit un pas en avant. + +Le cadavre de Mme de Villefort était couché en travers de la porte du +boudoir dans lequel se trouvait nécessairement Édouard; ce cadavre +semblait veiller sur le seuil avec des yeux fixes et ouverts, avec une +épouvantable et mystérieuse ironie sur les lèvres. + +Derrière le cadavre, la portière relevée laissait voir une partie du +boudoir, un piano et le bout d'un divan de satin bleu. + +Villefort fit trois ou quatre pas en avant, et sur le canapé il aperçut +son enfant couché. + +L'enfant dormait sans doute. + +Le malheureux eut un élan de joie indicible; un rayon de pure lumière +descendit dans cet enfer où il se débattait. + +Il ne s'agissait donc que de passer par-dessus le cadavre, d'entrer dans +le boudoir, de prendre l'enfant dans ses bras et de fuir avec lui, loin, +bien loin. + +Villefort n'était plus cet homme dont son exquise corruption faisait le +type de l'homme civilisé; c'était un tigre blessé à mort qui laisse ses +dents brisées dans sa dernière blessure. + +Il n'avait plus peur des préjugés, mais des fantômes. Il prit son élan +et bondit par-dessus le cadavre, comme s'il se fût agi de franchir un +brasier dévorant. + +Il enleva l'enfant dans ses bras, le serrant, le secouant, l'appelant; +l'enfant ne répondait point. Il colla ses lèvres avides à ses joues, ses +joues étaient livides et glacées; il palpa ses membres raidis; il appuya +sa main sur son coeur, son coeur ne battait plus. + +L'enfant était mort. + +Un papier plié en quatre tomba de la poitrine d'Édouard. + +Villefort, foudroyé, se laissa aller sur ses genoux; l'enfant s'échappa +de ses bras inertes et roula du côté de sa mère. + +Villefort ramassa le papier, reconnut l'écriture de sa femme et le +parcourut avidement. + +Voici ce qu'il contenait: + +«Vous savez si j'étais bonne mère, puisque c'est pour mon fils que je me +suis faite criminelle! + +«Une bonne mère ne part pas sans son fils!» + +Villefort ne pouvait en croire ses yeux; Villefort ne pouvait en croire +sa raison. Il se traîna vers le corps d'Édouard, qu'il examina encore +une fois avec cette attention minutieuse que met la lionne à regarder +son lionceau mort. + +Puis un cri déchirant s'échappa de sa poitrine. + +«Dieu! murmura-t-il, toujours Dieu!» + +Ces deux victimes l'épouvantaient, il sentait monter en lui l'horreur de +cette solitude peuplée de deux cadavres. + +Tout à l'heure il était soutenu par la rage, cette immense faculté des +hommes forts, par le désespoir, cette vertu suprême de l'agonie, qui +poussait les Titans à escalader le ciel, Ajax à montrer le poing aux +dieux. + +Villefort courba sa tête sous le poids des douleurs, il se releva sur +ses genoux, secoua ses cheveux humides de sueur, hérissés d'effroi et +celui-là , qui n'avait jamais eu pitié de personne s'en alla trouver le +vieillard, son père, pour avoir, dans sa faiblesse, quelqu'un à qui +raconter son malheur, quelqu'un près de qui pleurer. + +Il descendit l'escalier que nous connaissons et entra chez Noirtier. + +Quand Villefort entra, Noirtier paraissait attentif à écouter aussi +affectueusement que le permettait son immobilité, l'abbé Busoni, +toujours aussi calme et aussi froid que de coutume. + +Villefort, en apercevant l'abbé, porta la main à son front. Le passé lui +revint comme une de ces vagues dont la colère soulève plus d'écume que +les autres vagues. + +Il se souvint de la visite qu'il avait faite à l'abbé le surlendemain du +dîner d'Auteuil et de la visite que lui avait faite l'abbé à lui-même le +jour de la mort de Valentine. + +«Vous ici, monsieur! dit-il; mais vous n'apparaissez donc jamais que +pour escorter la Mort?» + +Busoni se redressa; en voyant l'altération du visage du magistrat, +l'éclat farouche de ses yeux, il comprit ou crut comprendre que la scène +des assises était accomplie; il ignorait le reste. + +«J'y suis venu pour prier sur le corps de votre fille! répondit Busoni. + +--Et aujourd'hui, qu'y venez-vous faire? + +--Je viens vous dire que vous m'avez assez payé votre dette, et qu'à +partir de ce moment je vais prier Dieu qu'il se contente comme moi. + +--Mon Dieu! fit Villefort en reculant, l'épouvante sur le front, cette +voix, ce n'est pas celle de l'abbé Busoni! + +--Non.» + +L'abbé arracha sa fausse tonsure, secoua la tête, et ses longs cheveux +noirs, cessant d'être comprimés, retombèrent sur ses épaules et +encadrèrent son mâle visage. + +«C'est le visage de M. de Monte-Cristo! s'écria Villefort les yeux +hagards. + +--Ce n'est pas encore cela, monsieur le procureur du roi, cherchez mieux +et plus loin. + +--Cette voix! cette voix! où l'ai-je entendue pour la première fois? + +--Vous l'avez entendue pour la première fois à Marseille, il y a +vingt-trois ans, le jour de votre mariage avec Mlle de Saint-Méran. +Cherchez dans vos dossiers. + +--Vous n'êtes pas Busoni? vous n'êtes pas Monte-Cristo? Mon Dieu vous +êtes cet ennemi caché, implacable, mortel! J'ai fait quelque chose +contre vous à Marseille, oh! malheur à moi! + +--Oui, tu as raison, c'est bien cela, dit le comte en croisant les bras +sur sa large poitrine; cherche, cherche! + +--Mais que t'ai-je donc fait? s'écria Villefort, dont l'esprit flottait +déjà sur la limite où se confondent la raison et la démence, dans ce +brouillard qui n'est plus le rêve et qui n'est pas encore le réveil; que +t'ai-je fait? dis! parle! + +--Vous m'avez condamné à une mort lente et hideuse, vous avez tué mon +père, vous m'avez ôté l'amour avec la liberté, et la fortune avec +l'amour! + +--Qui êtes-vous? qui êtes-vous donc? mon Dieu! + +--Je suis le spectre d'un malheureux que vous avez enseveli dans les +cachots du château d'If. À ce spectre sorti enfin de sa tombe Dieu a mis +le masque du comte de Monte-Cristo, et il l'a couvert de diamants et +d'or pour que vous ne le reconnaissiez qu'aujourd'hui. + +--Ah! je te reconnais, je te reconnais! dit le procureur du roi; tu +es... + +--Je suis Edmond Dantès! + +--Tu es Edmond Dantès! s'écria le procureur du roi en saisissant le +comte par le poignet; alors, viens!» + +Et il l'entraîna par l'escalier, dans lequel Monte-Cristo, étonné, le +suivit, ignorant lui-même où le procureur du roi le conduisait, et +pressentant quelque nouvelle catastrophe. + +«Tiens! Edmond Dantès, dit-il en montrant au comte le cadavre de sa +femme et le corps de son fils, tiens! regarde, es-tu bien vengé?...» + +Monte-Cristo pâlit à cet effroyable spectacle; il comprit qu'il venait +d'outrepasser les droits de la vengeance; il comprit qu'il ne pouvait +plus dire: + +«Dieu est pour moi et avec moi.» + +Il se jeta avec un sentiment d'angoisse inexprimable sur le corps de +l'enfant, rouvrit ses yeux, tâta le pouls, et s'élança avec lui dans la +chambre de Valentine, qu'il referma à double tour... + +«Mon enfant! s'écria Villefort; il emporte le cadavre de mon enfant! Oh! +malédiction! malheur! mort sur toi!» + +Et il voulut s'élancer après Monte-Cristo; mais, comme dans un rêve, il +sentit ses pieds prendre racine, ses yeux se dilatèrent à briser leurs +orbites, ses doigts recourbés sur la chair de sa poitrine s'y +enfoncèrent graduellement jusqu'à ce que le sang rougît ses ongles; les +veines de ses tempes se gonflèrent d'esprits bouillants qui allèrent +soulever la voûte trop étroite de son crâne et noyèrent son cerveau dans +un déluge de feu. + +Cette fixité dura plusieurs minutes, jusqu'à ce que l'effroyable +bouleversement de la raison fût accompli. + +Alors il jeta un grand cri suivi d'un long éclat de rire et se précipita +par les escaliers. + +Un quart d'heure après, la chambre de Valentine se rouvrit, et le comte +de Monte-Cristo reparut. + +Pâle, l'oeil morne, la poitrine oppressée, tous les traits de cette +figure ordinairement si calme et si noble étaient bouleversés par la +douleur. + +Il tenait dans ses bras l'enfant, auquel aucun secours n'avait pu rendre +la vie. + +Il mit un genou en terre et le déposa religieusement près de sa mère, la +tête posée sur sa poitrine. + +Puis, se relevant, il sortit, et rencontrant un domestique sur +l'escalier: + +«Où est M. de Villefort?» demanda-t-il. + +Le domestique, sans lui répondre, étendit la main du côté du jardin. + +Monte-Cristo descendit le perron, s'avança vers l'endroit désigné, et +vit, au milieu de ses serviteurs faisant cercle autour de lui, Villefort +une bêche à la main, et fouillant la terre avec une espèce de rage. + +«Ce n'est pas encore ici, disait-il, ce n'est pas encore ici. + +Et il fouillait plus loin. + +Monte-Cristo s'approcha de lui, et tout bas: + +«Monsieur, lui dit-il d'un ton presque humble, vous avez perdu un fils, +mais...» + +Villefort l'interrompit; il n'avait ni écouté ni entendu. + +«Oh! je le retrouverai, dit-il; vous avez beau prétendre qu'il n'y est +pas, je le retrouverai, dussé-je le chercher jusqu'au jour du Jugement +dernier. + +Monte-Cristo recula avec terreur. + +«Oh! dit-il, il est fou!» + +Et, comme s'il eût craint que les murs de la maison maudite ne +s'écroulassent sur lui, il s'élança dans la rue, doutant pour la +première fois qu'il eût le droit de faire ce qu'il avait fait. + +«Oh! assez, assez comme cela, dit-il, sauvons le dernier.» + +En rentrant chez lui, Monte-Cristo rencontra Morrel, qui errait dans +l'hôtel des Champs-Élysées, silencieux comme une ombre qui attend le +moment fixé par Dieu pour rentrer dans son tombeau. + +«Apprêtez-vous, Maximilien, lui dit-il avec un sourire, nous quittons +Paris demain. + +--N'avez-vous plus rien à y faire? demanda Morrel. + +--Non, répondit Monte-Cristo, et Dieu veuille que je n'y aie pas trop +fait!» + + + + +CXII + +Le départ. + + +Les événements qui venaient de se passer préoccupaient tout Paris. +Emmanuel et sa femme se les racontaient, avec une surprise bien +naturelle, dans leur petit salon de la rue Meslay; ils rapprochaient ces +trois catastrophes aussi soudaines qu'inattendues de Morcerf, de +Danglars et de Villefort. + +Maximilien, qui était venu leur faire une visite, les écoutait ou plutôt +assistait à leur conversation, plongé dans son insensibilité habituelle. + +«En vérité, disait Julie, ne dirait-on pas, Emmanuel que tous ces gens +riches, si heureux hier, avaient oublié, dans le calcul sur lequel ils +avaient établi leur fortune, leur bonheur et leur considération, la part +du mauvais génie, et que celui-ci, comme les méchantes fées des contes +de Perrault qu'on a négligé d'inviter à quelque noce ou à quelque +baptême, est apparu tout à coup pour se venger de ce fatal oubli? + +--Que de désastres! disait Emmanuel pensant à Morcerf et à Danglars. + +--Que de souffrances! disait Julie, en se rappelant Valentine, que par +instinct de femme elle ne voulait pas nommer devant son frère. + +--Si c'est Dieu qui les a frappés, disait Emmanuel, c'est que Dieu, qui +est la suprême bonté, n'a rien trouvé dans le passé de ces gens-là qui +méritât l'atténuation de la peine; c'est que ces gens-là étaient +maudits. + +--N'es-tu pas bien téméraire dans ton jugement, Emmanuel? dit Julie. +Quand mon père, le pistolet à la main, était prêt à se brûler la +cervelle, si quelqu'un eût dit comme tu le dis à cette heure: «Cet homme +a mérité sa peine», ce quelqu'un-là ne se serait-il point trompé? + +--Oui, mais Dieu n'a pas permis que notre père succombât, comme il n'a +pas permis qu'Abraham sacrifiât son fils. Au patriarche, comme à nous, +il a envoyé un ange qui a coupé à moitié chemin les ailes de la Mort.» + +Il achevait à peine de prononcer ces paroles que le bruit de la cloche +retentit. + +C'était le signal donné par le concierge qu'une visite arrivait. + +Presque au même instant la porte du salon s'ouvrit, et le comte de +Monte-Cristo parut sur le seuil. + +Ce fut un double cri de joie de la part des deux jeunes gens. + +Maximilien releva la tête et la laissa retomber. + +«Maximilien, dit le comte sans paraître remarquer les différentes +impressions que sa présence produisait sur ses hôtes, je viens vous +chercher. + +--Me chercher? dit Morrel comme sortant d'un rêve. + +--Oui, dit Monte-Cristo; n'est-il pas convenu que je vous emmène, et ne +vous ai-je pas prévenu de vous tenir prêt? + +--Me voici, dit Maximilien, j'étais venu leur dire adieu. + +--Et où allez-vous, monsieur le comte? demanda Julie. + +--À Marseille d'abord, madame. + +--À Marseille? répétèrent ensemble les deux jeunes gens. + +--Oui, et je vous prends votre frère. + +--Hélas! monsieur le comte, dit Julie, rendez-nous-le guéri!» + +Morrel se détourna pour cacher sa rougeur. + +«Vous vous êtes donc aperçue qu'il était souffrant? dit le comte. + +--Oui, répondit la jeune femme, et j'ai peur qu'il ne s'ennuie avec +nous. + +--Je le distrairai, reprit le comte. + +--Je suis prêt, monsieur, dit Maximilien. Adieu, mes bons amis! Adieu, +Emmanuel! Adieu, Julie! + +--Comment! adieu? s'écria Julie; vous partez ainsi tout de suite, sans +préparations, sans passeports? + +--Ce sont les délais qui doublent le chagrin des séparations, dit +Monte-Cristo, et Maximilien, j'en suis sûr, a dû se précautionner de +toutes choses: je le lui avais recommandé. + +--J'ai mon passeport, et mes malles sont faites, dit Morrel avec sa +tranquillité monotone. + +--Fort bien, dit Monte-Cristo en souriant, on reconnaît là l'exactitude +d'un bon soldat. + +--Et vous nous quittez comme cela, dit Julie, à l'instant? Vous ne nous +donnez pas un jour, pas une heure? + +--Ma voiture est à la porte, madame; il faut que je sois à Rome dans +cinq jours. + +--Mais Maximilien ne va pas à Rome? dit Emmanuel. + +--Je vais où il plaira au comte de me mener, dit Morrel avec un triste +sourire; je lui appartiens pour un mois encore. + +--Oh! mon Dieu! comme il dit cela, monsieur le comte! + +--Maximilien m'accompagne, dit le comte avec sa persuasive affabilité, +tranquillisez-vous donc sur votre frère. + +--Adieu, ma soeur! répéta Morrel; adieu, Emmanuel! + +--Il me navre le coeur avec sa nonchalance, dit Julie. Oh! Maximilien, +Maximilien, tu nous caches quelque chose. + +--Bah! dit Monte-Cristo, vous le verrez revenir gai, riant et joyeux.» + +Maximilien lança à Monte-Cristo un regard presque dédaigneux, presque +irrité. + +«Partons! dit le comte. + +--Avant que vous partiez, monsieur le comte, dit Julie, me +permettez-vous de vous dire tout ce que l'autre jour... + +--Madame, répliqua le comte en lui prenant les deux mains, tout ce que +vous me diriez ne vaudra jamais ce que je lis dans vos yeux, ce que +votre coeur a pensé, ce que le mien a ressenti. Comme les bienfaiteurs +de roman, j'eusse dû partir sans vous revoir; mais cette vertu était +au-dessus de mes forces, parce que je suis un homme faible et vaniteux, +parce que le regard humide, joyeux et tendre de mes semblables me fait +du bien. Maintenant je pars, et je pousse l'égoïsme jusqu'à vous dire: +Ne m'oubliez pas, mes amis, car probablement vous ne me reverrez jamais. + +--Ne plus vous revoir! s'écria Emmanuel, tandis que deux grosses larmes +roulaient sur les joues de Julie: ne plus vous revoir! mais ce n'est +donc pas un homme, c'est donc un dieu qui nous quitte, et ce dieu va +donc remonter au ciel après être apparu sur la terre pour y faire le +bien! + +--Ne dites pas cela, reprit vivement Monte-Cristo, ne dites jamais cela, +mes amis; les dieux ne font jamais le mal, les dieux s'arrêtent où ils +veulent s'arrêter; le hasard n'est pas plus fort qu'eux, et ce sont eux +au contraire, qui maîtrisent le hasard. Non, je suis un homme, Emmanuel, +et votre admiration est aussi injuste que vos paroles sont sacrilèges.» + +Et serrant sur ses lèvres la main de Julie, qui se précipita dans ses +bras, il tendit l'autre main à Emmanuel; puis, s'arrachant de cette +maison, doux nid dont le bonheur était l'hôte, il attira derrière lui +d'un signe Maximilien, passif, insensible et consterné comme il l'était +depuis la mort de Valentine. + +«Rendez la joie à mon frère!» dit Julie à l'oreille de Monte-Cristo. + +Monte-Cristo lui serra la main comme il la lui avait serrée onze ans +auparavant sur l'escalier qui conduisait au cabinet de Morrel. + +«Vous fiez-vous toujours à Simbad le marin? lui demanda-t-il en +souriant. + +--Oh! oui! + +--Eh bien, donc, endormez-vous dans la paix et dans la confiance du +Seigneur.» + +Comme nous l'avons dit, la chaise de poste attendait; quatre chevaux +vigoureux hérissaient leurs crins et frappaient le pavé avec impatience. + +Au bas du perron, Ali attendait le visage luisant de sueur; il +paraissait arriver d'une longue course. + +«Eh bien, lui demanda le comte en arabe, as-tu été chez le vieillard?» + +Ali fit signe que oui. + +«Et tu lui as déployé la lettre sous les yeux, ainsi que je te l'avais +ordonné? + +--Oui, fit encore respectueusement l'esclave. + +--Et qu'a-t-il dit, ou plutôt qu'a-t-il fait?» + +Ali se plaça sous la lumière, de façon que son maître pût le voir, et, +imitant avec son intelligence si dévouée la physionomie du vieillard, il +ferma les yeux comme faisait Noirtier lorsqu'il voulait dire: Oui. + +«Bien, il accepte, dit Monte-Cristo; partons!» + +Il avait à peine laissé échapper ce mot, que déjà la voiture roulait et +que les chevaux faisaient jaillir du pavé une poussière d'étincelles. +Maximilien s'accommoda dans son coin sans dire un seul mot. + +Une demi-heure s'écoula; la calèche s'arrêta tout à coup; le comte +venait de tirer le cordonnet de soie qui correspondait au doigt d'Ali. + +Le Nubien descendit et ouvrit la portière. La nuit étincelait d'étoiles. +On était au haut de la montée de Villejuif, sur le plateau d'où Paris, +comme une sombre mer, agite ses millions de lumières qui paraissent des +flots phosphorescents; flots en effet, flots plus bruyants, plus +passionnés, plus mobiles, plus furieux, plus avides que ceux de l'Océan +irrité, flots qui ne connaissent pas le calme comme ceux de la vaste +mer, flots qui se heurtent toujours, écument toujours, engloutissent +toujours!... + +Le comte demeura seul, et sur un signe de sa main la voiture fit +quelques pas en avant. + +Alors il considéra longtemps, les bras croisés, cette fournaise où +viennent se fondre, se tordre et se modeler toutes ces idées qui +s'élancent du gouffre bouillonnant pour aller agiter le monde. Puis, +lorsqu'il eut bien arrêté son regard puissant sur cette Babylone qui +fait rêver les poètes religieux comme les railleurs matérialistes: + +«Grande ville! murmura-t-il en inclinant la tête et en joignant les +mains comme s'il eût prié, voilà moins de six mois que j'ai franchi tes +portes. Je crois que l'esprit de Dieu m'y avait conduit, il m'en ramène +triomphant; le secret de ma présence dans tes murs, je l'ai confié à ce +Dieu qui seul a pu lire dans mon coeur; seul il connaît que je me retire +sans haine et sans orgueil, mais non sans regrets; seul il sait que je +n'ai fait usage ni pour moi, ni pour de vaines causes, de la puissance +qu'il m'avait confiée. Ô grande ville! c'est dans ton sein palpitant que +j'ai trouvé ce que je cherchais; mineur patient, j'ai remué tes +entrailles pour en faire sortir le mal; maintenant, mon oeuvre est +accomplie, ma mission est terminée; maintenant tu ne peux plus m'offrir +ni joies, ni douleurs. Adieu, Paris! adieu!» + +Son regard se promena encore sur la vaste plaine comme celui d'un génie +nocturne; puis, passant la main sur son front, il remonta dans sa +voiture, qui se referma sur lui, et qui disparut bientôt de l'autre côté +de la montée dans un tourbillon de poussière et de bruit. + +Ils firent deux lieues sans prononcer une seule parole. Morrel rêvait, +Monte-Cristo le regardait rêver. + +«Morrel, lui dit le comte, vous repentiriez-vous de m'avoir suivi? + +--Non, monsieur le comte; mais quitter Paris... + +--Si j'avais cru que le bonheur vous attendît à Paris, Morrel, je vous y +eusse laissé. + +--C'est à Paris que Valentine repose, et quitter Paris, c'est la perdre +une seconde fois. + +--Maximilien, dit le comte, les amis que nous avons perdus ne reposent +pas dans la terre, ils sont ensevelis dans notre coeur, et c'est Dieu +qui l'a voulu ainsi pour que nous en fussions toujours accompagnés. Moi, +j'ai deux amis qui m'accompagnent toujours ainsi: l'un est celui qui m'a +donné la vie, l'autre est celui qui m'a donné l'intelligence. Leur +esprit à tous deux vit en moi. Je les consulte dans le doute, et si j'ai +fait quelque bien, c'est à leurs conseils que je le dois. Consultez la +voix de votre coeur, Morrel, et demandez-lui si vous devez continuer de +me faire ce méchant visage. + +--Mon ami, dit Maximilien, la voix de mon coeur est bien triste et ne me +promet que des malheurs. + +--C'est le propre des esprits affaiblis de voir toutes choses à travers +un crêpe; c'est l'âme qui se fait à elle-même ses horizons; votre âme +est sombre, c'est elle qui vous fait un ciel orageux. + +--Cela est peut-être vrai», dit Maximilien. + +Et il retomba dans sa rêverie. + +Le voyage se fit avec cette merveilleuse rapidité qui était une des +puissances du comte; les villes passaient comme des ombres sur leur +route; les arbres, secoués par les premiers vents de l'automne, +semblaient venir au-devant d'eux comme des géants échevelés, et +s'enfuyaient rapidement dès qu'ils les avaient rejoints. Le lendemain, +dans la matinée, ils arrivèrent à Châlons, où les attendait le bateau à +vapeur du comte; sans perdre un instant, la voiture fut transportée à +bord; les deux voyageurs étaient déjà embarqués. + +Le bateau était taillé pour la course, on eût dit une pirogue indienne; +ses deux roues semblaient deux ailes avec lesquelles il rasait l'eau +comme un oiseau voyageur; Morrel lui-même éprouvait cette espèce +d'enivrement de la vitesse; et parfois le vent qui faisait flotter ses +cheveux semblait prêt pour un moment à écarter les nuages de son front. + +Quant au comte, à mesure qu'il s'éloignait de Paris, une sérénité +presque surhumaine semblait l'envelopper comme une auréole. On eût dit +d'un exilé qui regagne sa patrie. + +Bientôt Marseille, blanche, tiède, vivante; Marseille, la soeur cadette +de Tyr et de Carthage, et qui leur a succédé à l'empire de la +Méditerranée; Marseille, toujours plus jeune à mesure qu'elle vieillit, +apparut à leurs yeux. C'était pour tous deux des aspects féconds en +souvenirs que cette tour ronde, ce fort Saint-Nicolas, cet hôtel de +ville de Puget, ce port aux quais de briques où tous deux avaient joué +enfants. + +Aussi, d'un commun accord, s'arrêtèrent-ils tous deux sur la Canebière. + +Un navire partait pour Alger; les colis, les passagers entassés sur le +pont, la foule des parents, des amis qui disaient adieu, qui criaient et +pleuraient, spectacle toujours émouvant, même pour ceux qui assistent +tous les jours à ce spectacle, ce mouvement ne put distraire Maximilien +d'une idée qui l'avait saisi du moment où il avait posé le pied sur les +larges dalles du quai. + +«Tenez, dit-il, prenant le bras de Monte-Cristo, voici l'endroit où +s'arrêta mon père quand Le _Pharaon_ entra dans le port; ici le brave +homme que vous sauviez de la mort et du déshonneur se jeta dans mes +bras; je sens encore l'impression de ses larmes sur mon visage, et il ne +pleurait pas seul, bien des gens aussi pleuraient en nous voyant. + +Monte-Cristo sourit. + +«J'étais là », dit-il en montrant à Morrel l'angle d'une rue. + +Comme il disait cela, et dans la direction qu'indiquait le comte, on +entendit un gémissement douloureux, et l'on vit une femme qui faisait +signe à un passager du navire en partance. Cette femme était voilée, +Monte-Cristo la suivit des yeux avec une émotion que Morrel eût +facilement remarquée, si, tout au contraire du comte, ses yeux à lui +n'eussent été fixés sur le bâtiment. + +«Oh! mon Dieu! s'écria Morrel, je ne me trompe pas! ce jeune homme qui +salue avec son chapeau, ce jeune homme en uniforme, c'est Albert de +Morcerf! + +--Oui, dit Monte-Cristo, je l'avais reconnu. + +--Comment cela? vous regardiez du côté opposé.» + +Le comte sourit, comme il faisait quand il ne voulait pas répondre. + +Et ses yeux se reportèrent sur la femme voilée, qui disparut au coin de +la rue. + +Alors il se retourna. + +«Cher ami, dit-il à Maximilien, n'avez-vous point quelque chose à faire +dans ce pays? + +--J'ai à pleurer sur la tombe de mon père, répondit sourdement Morrel. + +--C'est bien, allez et attendez-moi là -bas; je vous y rejoindrai. + +--Vous me quittez? + +--Oui... moi aussi, j'ai une pieuse visite à faire.» + +Morrel laissa tomber sa main dans la main que lui tendait le comte; +puis, avec un mouvement de tête dont il serait impossible d'exprimer la +mélancolie, il quitta le comte et se dirigea vers l'est de la ville. + +Monte-Cristo laissa s'éloigner Maximilien, demeurant au même endroit +jusqu'à ce qu'il eût disparu, puis alors il s'achemina vers les Allées +de Meilhan, afin de retrouver la petite maison que les commencements de +cette histoire ont dû rendre familière à nos lecteurs. + +Cette maison s'élevait encore à l'ombre de la grande allée de tilleuls +qui sert de promenade aux Marseillais oisifs, tapissée de vastes rideaux +de vigne qui croisaient, sur la pierre jaunie par l'ardent soleil du +Midi, leurs bras noircis et déchiquetés par l'âge. Deux marches de +pierre, usées par le frottement des pieds, conduisaient à la porte +d'entrée, porte faite de trois planches qui jamais, malgré leurs +réparations annuelles, n'avaient connu le mastic et la peinture, +attendant patiemment que l'humidité revînt pour les approcher. + +Cette maison, toute charmante malgré sa vétusté, toute joyeuse malgré +son apparente misère, était bien la même qu'habitait autrefois le père +Dantès. Seulement le vieillard habitait la mansarde, et le comte avait +mis la maison tout entière à la disposition de Mercédès. + +Ce fut là qu'entra cette femme au long voile que Monte-Cristo avait vue +s'éloigner du navire en partance, elle en fermait la porte au moment +même où il apparaissait à l'angle d'une rue, de sorte qu'il la vit +disparaître presque aussitôt qu'il la retrouva. + +Pour lui, les marches usées étaient d'anciennes connaissances; il savait +mieux que personne ouvrir cette vieille porte, dont un clou à large tête +soulevait le loquet intérieur. + +Aussi entra-t-il sans frapper, sans prévenir, comme un ami, comme un +hôte. + +Au bout d'une allée pavée de briques s'ouvrait, riche de chaleur, de +soleil et de lumière, un petit jardin, le même où, à la place indiquée, +Mercédès avait trouvé la somme dont la délicatesse du comte avait fait +remonter le dépôt à vingt-quatre ans; du seuil de la porte de la rue on +apercevait les premiers arbres de ce jardin. + +Arrivé sur le seuil, Monte-Cristo entendit un soupir qui ressemblait à +un sanglot: ce soupir guida son regard, et sous un berceau de jasmin de +Virginie au feuillage épais et aux longues fleurs de pourpre, il aperçut +Mercédès assise, inclinée et pleurant. + +Elle avait relevé son voile, et seule à la face du ciel, le visage caché +par ses deux mains, elle donnait librement l'essor à ses soupirs et à +ses sanglots, si longtemps contenus par la présence de son fils. + +Monte-Cristo fit quelques pas en avant; le sable cria sous ses pieds. + +Mercédès releva la tête et poussa un cri d'effroi en voyant un homme +devant elle. + +«Madame, dit le comte, il n'est plus en mon pouvoir de vous apporter le +bonheur, mais je vous offre la consolation: daignerez-vous l'accepter +comme vous venant d'un ami? + +--Je suis, en effet, bien malheureuse, répondit Mercédès; seule au +monde... Je n'avais que mon fils, et il m'a quittée. + +--Il a bien fait, madame, répliqua le comte, c'est un noble coeur. Il a +compris que tout homme doit un tribut à la patrie: les uns leurs +talents, les autres leur industrie; ceux-ci leurs veilles, ceux-là leur +sang. En restant avec vous, il eût usé près de vous sa vie devenue +inutile, il n'aurait pu s'accoutumer à vos douleurs. Il serait devenu +haineux par impuissance: il deviendra grand et fort en luttant contre +son adversité qu'il changera en fortune. Laissez-le reconstituer votre +avenir à tous deux, madame; j'ose vous promettre qu'il est en de sûres +mains. + +--Oh! dit la pauvre femme en secouant tristement la tête, cette fortune +dont vous parlez, et que du fond de mon âme je prie Dieu de lui +accorder, je n'en jouirai pas, moi. Tant de choses se sont brisées en +moi et autour de moi, que je me sens près de ma tombe. Vous avez bien +fait, monsieur le comte, de me rapprocher de l'endroit où j'ai été si +heureuse: c'est là où l'on a été heureux que l'on doit mourir. + +--Hélas! dit Monte-Cristo, toutes vos paroles, madame, tombent amères et +brûlantes sur mon coeur, d'autant plus amères et plus brûlantes que vous +avez raison de me haïr; c'est moi qui ai causé tous vos maux: que ne me +plaignez-vous au lieu de m'accuser? vous me rendriez bien plus +malheureux encore... + +--Vous haïr, vous accuser, vous, Edmond... Haïr, accuser l'homme qui a +sauvé la vie de mon fils, car c'était votre intention fatale et +sanglante, n'est-ce pas, de tuer à M. de Morcerf ce fils dont il était +fier? Oh! regardez-moi, et vous verrez s'il y a en moi l'apparence d'un +reproche.» + +Le comte souleva son regard et l'arrêta sur Mercédès qui, à moitié +debout, étendait ses deux mains vers lui. + +«Oh! regardez-moi, continua-t-elle avec un sentiment de profonde +mélancolie; on peut supporter l'éclat de mes yeux aujourd'hui, ce n'est +plus le temps où je venais sourire à Edmond Dantès, qui m'attendait +là -haut, à la fenêtre de cette mansarde qu'habitait son vieux père... +Depuis ce temps, bien des jours douloureux se sont écoulés, qui ont +creusé comme un abîme entre moi et ce temps. Vous accuser, Edmond, vous +haïr, mon ami! non, c'est moi que j'accuse et que je hais! Oh! misérable +que je suis! s'écria-t-elle en joignant les mains et en levant les yeux +au ciel. Ai-je été punie!... J'avais la religion, l'innocence, l'amour, +ces trois bonheurs qui font les anges, et, misérable que je suis, j'ai +douté de Dieu!» + +Monte-Cristo fit un pas vers elle et silencieusement lui tendit la main. + +«Non, dit-elle en retirant doucement la sienne, non, mon ami, ne me +touchez pas. Vous m'avez épargnée, et cependant de tous ceux que vous +avez frappés, j'étais la plus coupable. Tous les autres ont agi par +haine, par cupidité, par égoïsme; moi, j'ai agi par lâcheté. Eux +désiraient, moi, j'ai eu peur. Non, ne me pressez pas ma main. Edmond, +vous méditez quelque parole affectueuse, je le sens, ne la dites pas: +gardez-la pour une autre, je n'en suis plus digne, moi. Voyez... (elle +découvrit tout à fait son visage), voyez, le malheur a fait mes cheveux +gris; mes yeux ont tant versé de larmes qu'ils sont cerclés de veines +violettes; mon front se ride. Vous, au contraire, Edmond, vous êtes +toujours jeune, toujours beau, toujours fier. C'est que vous avez eu la +foi, vous; c'est que vous avez eu la force; c'est que vous vous êtes +reposé en Dieu, et que Dieu vous a soutenu. Moi, j'ai été lâche, moi, +j'ai renié; Dieu m'a abandonnée, et me voilà .» + +Mercédès fondit en larmes, le coeur de la femme se brisait au choc des +souvenirs. + +Monte-Cristo prit sa main et la baisa respectueusement, mais elle sentit +elle-même que ce baiser était sans ardeur, comme celui que le comte eût +déposé sur la main de marbre de la statue d'une sainte. + +«Il y a, continua-t-elle, des existences prédestinées dont une première +faute brise tout l'avenir. Je vous croyais mort, j'eusse dû mourir; car +à quoi a-t-il servi que j'aie porté éternellement votre deuil dans mon +coeur? à faire d'une femme de trente-neuf ans une femme de cinquante, +voilà tout. À quoi a-t-il servi que, seule entre tous, vous ayant +reconnu, j'aie seulement sauvé mon fils? Ne devais-je pas aussi sauver +l'homme, si coupable qu'il fût, que j'avais accepté pour époux? +cependant je l'ai laissé mourir; que dis-je mon Dieu! j'ai contribué à +sa mort par ma lâche insensibilité, par mon mépris, ne me rappelant pas, +ne voulant pas me rappeler que c'était pour moi qu'il s'était fait +parjure et traître! À quoi sert enfin que j'aie accompagné mon fils +jusqu'ici, puisque ici je l'abandonne, puisque je le laisse partir seul, +puisque je le livre à cette terre dévorante d'Afrique? Oh! j'ai été +lâche, vous dis-je; j'ai renié mon amour, et, comme les renégats, je +porte malheur à tout ce qui m'environne! + +--Non, Mercédès, dit Monte-Cristo, non; reprenez meilleure opinion de +vous-même. Non; vous êtes une noble et sainte femme, et vous m'aviez +désarmé par votre douleur; mais, derrière moi, invisible, inconnu, +irrité, il y avait Dieu, dont je n'étais que le mandataire et qui n'a +pas voulu retenir la foudre que j'avais lancée. Oh! j'adjure ce Dieu, +aux pieds duquel depuis dix ans je me prosterne chaque jour, j'atteste +ce Dieu que je vous avais fait le sacrifice de ma vie, et avec ma vie +celui des projets qui y étaient enchaînés. Mais, je le dis avec orgueil, +Mercédès, Dieu avait besoin de moi, et j'ai vécu. Examinez le passé, +examinez le présent, tâchez de deviner l'avenir, et voyez si je ne suis +pas l'instrument du Seigneur; les plus affreux malheurs, les plus +cruelles souffrances, l'abandon de tous ceux qui m'aimaient, la +persécution de ceux qui ne me connaissaient pas, voilà la première +partie de ma vie; puis, tout à coup, après la captivité, la solitude, la +misère, l'air, la liberté, une fortune si éclatante, si prestigieuse, si +démesurée, que, à moins d'être aveugle, j'ai dû penser que Dieu me +l'envoyait dans de grands desseins. Dès lors, cette fortune m'a semblé +être un sacerdoce; dès lors, plus une pensée en moi pour cette vie dont +vous, pauvre femme, vous avez parfois savouré la douceur; pas une heure +de calme, pas une: je me sentais poussé comme le nuage de feu passant +dans le ciel pour aller brûler les villes maudites. Comme ces aventureux +capitaines qui s'embarquent pour un dangereux voyage, qui méditent une +périlleuse expédition, je préparais les vivres, je chargeais les armes, +j'amassais les moyens d'attaque et de défense, habituant mon corps aux +exercices les plus violents, mon âme aux chocs les plus rudes, +instruisant mon bras à tuer, mes yeux à voir souffrir, ma bouche à +sourire aux aspects les plus terribles; de bon, de confiant, d'oublieux +que j'étais, je me suis fait vindicatif, dissimulé, méchant, ou plutôt +impassible comme la sourde et aveugle fatalité. Alors, je me suis lancé +dans la voie qui m'était ouverte, j'ai franchi l'espace, j'ai touché au +but: malheur à ceux que j'ai rencontrés sur mon chemin! + +--Assez! dit Mercédès, assez, Edmond! croyez que celle qui a pu seule +vous reconnaître a pu seule aussi vous comprendre. Or, Edmond, celle qui +a su vous reconnaître, celle qui a pu vous comprendre, celle-là , +l'eussiez-vous rencontrée sur votre route et l'eussiez-vous brisée comme +verre, celle-là a dû vous admirer, Edmond! Comme il y a un abîme entre +moi et le passé, il y a un abîme entre vous et les autres hommes, et ma +plus douloureuse torture, je vous le dis, c'est de comparer; car il n'y +a rien au monde qui vous vaille, rien qui vous ressemble. Maintenant, +dites-moi adieu, Edmond, et séparons-nous. + +--Avant que je vous quitte, que désirez-vous, Mercédès? demanda +Monte-Cristo. + +--Je ne désire qu'une chose, Edmond: que mon fils soit heureux. + +--Priez le Seigneur, qui seul tient l'existence des hommes entre ses +mains, d'écarter la mort de lui, moi, je me charge du reste. + +--Merci, Edmond. + +--Mais vous, Mercédès? + +--Moi je n'ai besoin de rien, je vis entre deux tombes: l'une est celle +d'Edmond Dantès, mort il y a si longtemps; je l'aimais! Ce mot ne sied +plus à ma lèvre flétrie, mais mon coeur se souvient encore, et pour rien +au monde je ne voudrais perdre cette mémoire du coeur. L'autre est celle +d'un homme qu'Edmond Dantès a tué; j'approuve le meurtre, mais je dois +prier pour le mort. + +--Votre fils sera heureux, madame, répéta le comte. + +--Alors je serai aussi heureuse que je puis l'être. + +--Mais... enfin... que ferez-vous?» + +Mercédès sourit tristement. + +«Vous dire que je vivrai dans ce pays comme la Mercédès d'autrefois, +c'est-à -dire en travaillant, vous ne le croiriez pas; je ne sais plus +que prier, mais je n'ai point besoin de travailler; le petit trésor +enfoui par vous s'est retrouvé à la place que vous avez indiquée; on +cherchera qui je suis, on demandera ce que je fais, on ignorera comment +je vis, qu'importe! c'est une affaire entre Dieu, vous et moi. + +--Mercédès, dit le comte, je ne vous en fais pas un reproche, mais vous +avez exagéré le sacrifice en abandonnant toute cette fortune amassée par +M. de Morcerf, et dont la moitié revenait de droit à votre économie et à +votre vigilance. + +--Je vois ce que vous m'allez proposer; mais je ne puis accepter, +Edmond, mon fils me le défendrait. + +--Aussi me garderai-je de rien faire pour vous qui n'ait l'approbation +de M. Albert de Morcerf. Je saurai ses intentions et m'y soumettrai. +Mais, s'il accepte ce que je veux faire, l'imiterez-vous sans +répugnance? + +--Vous savez, Edmond, que je ne suis plus une créature pensante; de +détermination, je n'en ai pas sinon celle de n'en prendre jamais. Dieu +m'a tellement secouée dans ses orages que j'en ai perdu la volonté. Je +suis entre ses mains comme un passereau aux serres de l'aigle. Il ne +veut pas que je meure puisque je vis. S'il m'envoie des secours, c'est +qu'il le voudra et je les prendrai. + +--Prenez garde, madame, dit Monte-Cristo, ce n'est pas ainsi qu'on adore +Dieu! Dieu veut qu'on le comprenne et qu'on discute sa puissance: c'est +pour cela qu'il nous a donné le libre arbitre. + +--Malheureux! s'écria Mercédès, ne me parlez pas ainsi; si je croyais +que Dieu m'eût donné le libre arbitre, que me resterait-il donc pour me +sauver du désespoir!» + +Monte-Cristo pâlit légèrement et baissa la tête, écrasé par cette +véhémence de la douleur. + +«Ne voulez-vous pas me dire au revoir? fit-il en lui tendant la main. + +--Au contraire, je vous dis au revoir, répliqua Mercédès en lui montrant +le ciel avec solennité; c'est vous prouver que j'espère encore.» + +Et après avoir touché la main du comte de sa main frissonnante, Mercédès +s'élança dans l'escalier et disparut aux yeux du comte. + +Monte-Cristo alors sortit lentement de la maison et reprit le chemin du +port. + +Mais Mercédès ne le vit point s'éloigner, quoiqu'elle fût à la fenêtre +de la petite chambre du père de Dantès. Ses yeux cherchaient au loin +le bâtiment qui emportait son fils vers la vaste mer. + +Il est vrai que sa voix, comme malgré elle, murmurait tout bas: + +«Edmond, Edmond, Edmond!» + + + + +CXIII + +Le passé. + + +Le comte sortit l'âme navrée de cette maison où il laissait Mercédès +pour ne plus la revoir jamais, selon toute probabilité. + +Depuis la mort du petit Édouard, un grand changement s'était fait dans +Monte-Cristo. Arrivé au sommet de sa vengeance par la pente lente et +tortueuse qu'il avait suivie, il avait vu de l'autre côté de la montagne +l'abîme du doute. + +Il y avait plus: cette conversation qu'il venait d'avoir avec Mercédès +avait éveillé tant de souvenirs dans son coeur, que ces souvenirs +eux-mêmes avaient besoin d'être combattus. + +Un homme de la trempe du comte ne pouvait flotter longtemps dans cette +mélancolie qui peut faire vivre les esprits vulgaires en leur donnant +une originalité apparente, mais qui tue les âmes supérieures. Le comte +se dit que pour en être presque arrivé à se blâmer lui-même, il fallait +qu'une erreur se fût glissée dans ses calculs. + +«Je regarde mal le passé, dit-il, et ne puis m'être trompé ainsi. + +«Quoi! continua-t-il, le but que je m'étais proposé serait un but +insensé! Quoi! j'aurais fait fausse route depuis dix ans! Quoi! une +heure aurait suffi pour prouver à l'architecte que l'oeuvre de toutes +ses espérances était une oeuvre, sinon impossible, du moins sacrilège! + +«Je ne veux pas m'habituer à cette idée, elle me rendrait fou. Ce qui +manque à mes raisonnements d'aujourd'hui, c'est l'appréciation exacte du +passé parce que je revois ce passé de l'autre bout de l'horizon. En +effet, à mesure qu'on s'avance, le passé, pareil au paysage à travers +lequel on marche, s'efface à mesure qu'on s'éloigne. Il m'arrive ce qui +arrive aux gens qui se sont blessés en rêve, ils regardent et sentent +leur blessure, et ne se souviennent pas de l'avoir reçue. + +«Allons donc, homme régénéré; allons, riche extravagant; allons, dormeur +éveillé; allons, visionnaire tout-puissant; allons, millionnaire +invincible, reprends pour un instant cette funeste perspective de la vie +misérable et affamée; repasse par les chemins où la fatalité t'a poussé, +où le malheur t'a conduit, où le désespoir t'a reçu; trop de diamants, +d'or et de bonheur rayonnent aujourd'hui sur les verres de ce miroir où +Monte-Cristo regarde Dantès, cache ces diamants, souille cet or, efface +ces rayons; riche, retrouve le pauvre; libre, retrouve le prisonnier, +ressuscité, retrouve le cadavre.» + +Et tout en disant cela à lui-même, Monte-Cristo suivait la rue de la +Caisserie. C'était la même par laquelle, vingt-quatre ans auparavant, il +avait été conduit par une garde silencieuse et nocturne; ces maisons, à +l'aspect riant et animé, elles étaient cette nuit-là sombres, muettes et +fermées. + +«Ce sont cependant les mêmes, murmura Monte-Cristo, seulement alors il +faisait nuit, aujourd'hui il fait grand jour; c'est le soleil qui +éclaire tout cela et qui rend tout cela joyeux.» + +Il descendit sur le quai par la rue Saint-Laurent, et s'avança vers la +Consigne: c'était le point du port où il avait été embarqué. Un bateau +de promenade passait avec son dais de coutil; Monte-Cristo appela le +patron, qui nagea aussitôt vers lui avec l'empressement que mettent à +cet exercice les bateliers qui flairent une bonne aubaine. + +Le temps était magnifique, le voyage fut une fête. À l'horizon le soleil +descendait, rouge et flamboyant, dans les flots qui s'embrasaient à son +approche; la mer, unie comme un miroir, se ridait parfois sous les bonds +des poissons qui, poursuivis par quelque ennemi caché, s'élançaient hors +de l'eau pour demander leur salut à un autre élément; enfin, à l'horizon +l'on voyait passer, blanches et gracieuses comme des mouettes +voyageuses, les barques de pécheurs qui se rendent aux Martigues, ou les +bâtiments marchands chargés pour la Corse ou pour l'Espagne. + +Malgré ce beau ciel, malgré ces barques aux gracieux contours, malgré +cette lumière dorée qui inondait le paysage, le comte, enveloppé dans +son manteau, se rappelait, un à un, tous les détails du terrible voyage: +cette lumière unique et isolée, brûlant aux Catalans, cette vue du +château d'If qui lui apprit où on le menait, cette lutte avec les +gendarmes lorsqu'il voulut se précipiter dans la mer, son désespoir +quand il se sentit vaincu, et cette sensation froide du bout du canon de +la carabine appuyée sur sa tempe comme un anneau de glace. + +Et peu à peu, comme ces sources desséchées par l'été, qui lorsque +s'amassent les nuages d'automne s'humectent peu à peu et commencent à +sourdre goutte à goutte, le comte de Monte-Cristo sentit également +sourdre dans sa poitrine ce vieux fiel extravasé qui avait autrefois +inondé le coeur d'Edmond Dantès. + +Pour lui dès lors plus de beau ciel, plus de barques gracieuses, plus +d'ardente lumière; le ciel se voila de crêpes funèbres, et l'apparition +du noir géant qu'on appelle le château d'If le fit tressaillir, comme si +lui fût apparu tout à coup le fantôme d'un ennemi mortel. + +On arriva. + +Instinctivement le comte se recula jusqu'à extrémité de la barque. Le +patron avait beau lui dire de sa voix la plus caressante: + +«Nous abordons, monsieur.» + +Monte-Cristo se rappela qu'à ce même endroit, sur ce même rocher, il +avait été violemment traîné par ses gardes, et qu'on l'avait forcé de +monter cette rampe en lui piquant les reins avec la pointe d'une +baïonnette. + +La route avait autrefois semblé bien longue à Dantès. Monte-Cristo +l'avait trouvée bien courte; chaque coup de rame avait fait jaillir avec +la poussière humide de la mer un million de pensées et de souvenirs. + +Depuis la révolution de Juillet, il n'y avait plus de prisonniers au +château d'If; un poste destiné à empêcher de faire la contrebande +habitait seul ses corps de garde; un concierge attendait les curieux à +la porte pour leur montrer ce monument de terreur, devenu un monument de +curiosité. + +Et cependant, quoiqu'il fût instruit de tous ces détails, lorsqu'il +entra sous la voûte, lorsqu'il descendit l'escalier noir, lorsqu'il fut +conduit aux cachots qu'il avait demandé à voir, une froide pâleur +envahit son front, dont la sueur glacée fut refoulée jusqu'à son coeur. + +Le comte s'informa s'il restait encore quelque ancien guichetier du +temps de la Restauration; tous avaient été mis à la retraite ou étaient +passés à d'autres emplois. Le concierge qui le conduisait était là +depuis 1830 seulement. + +On le conduisit dans son propre cachot. + +Il revit le jour blafard filtrant par l'étroit soupirail; il revit la +place où était le lit, enlevé depuis, et, derrière le lit, quoique +bouchée, mais visible encore par ses pierres plus neuves, l'ouverture +percée par l'abbé Faria. + +Monte-Cristo sentit ses jambes faiblir; il prit un escabeau de bois et +s'assit dessus. + +«Conte-t-on quelques histoires sur ce château autres que celle de +l'emprisonnement de Mirabeau? demanda le comte; y a-t-il quelque +tradition sur ces lugubres demeures où l'on hésite à croire que des +hommes aient jamais enfermé un homme vivant? + +--Oui, monsieur, dit le concierge, et sur ce cachot même, le guichetier +Antoine m'en a transmis une.» + +Monte-Cristo tressaillit. Ce guichetier Antoine était son guichetier. Il +avait à peu près oublié son nom et son visage; mais, à son nom prononcé, +il le revit tel qu'il était, avec sa figure cerclée de barbe, sa veste +brune et son trousseau de clefs, dont il lui semblait encore entendre le +tintement. + +Le comte se retourna et crut le voir dans l'ombre du corridor, rendue +plus épaisse par la lumière de la torche qui brûlait aux mains du +concierge. + +«Monsieur veut-il que je la lui raconte? demanda le concierge. + +--Oui, fit Monte-Cristo, dites.» + +Et il mit sa main sur sa poitrine pour comprimer un violent battement de +coeur, effrayé d'entendre raconter sa propre histoire. + +«Dites, répéta-t-il. + +--Ce cachot, reprit le concierge, était habité par un prisonnier, il y a +longtemps de cela, un homme fort dangereux, à ce qu'il paraît, et +d'autant plus dangereux qu'il était plein d'industrie. Un autre homme +habitait ce château en même temps que lui; celui-là n'était pas méchant; +c'était un pauvre prêtre qui était fou. + +--Ah! oui, fou, répéta Monte-Cristo; et quelle était sa folie? + +--Il offrait des millions si on voulait lui rendre la liberté.» + +Monte-Cristo leva les yeux au ciel, mais il ne vit pas le ciel: il y +avait un voile de pierre entre lui et le firmament. Il songea qu'il y +avait eu un voile non moins épais entre les yeux de ceux à qui l'abbé +Faria offrait des trésors et ces trésors qu'il leur offrait. + +«Les prisonniers pouvaient-ils se voir? demanda Monte-Cristo. + +--Oh! non, monsieur, c'était expressément défendu; mais ils éludèrent la +défense en perçant une galerie qui allait d'un cachot à l'autre. + +--Et lequel des deux perça cette galerie? + +--Oh! ce fut le jeune homme, bien certainement, dit le concierge; le +jeune homme était industrieux et fort, tandis que le pauvre abbé était +vieux et faible; d'ailleurs il avait l'esprit trop vacillant pour suivre +une idée. + +--Aveugles!... murmura Monte-Cristo. + +--Tant il y a, continua le concierge, que le jeune perça donc une +galerie; avec quoi? l'on n'en sait rien mais il la perça, et la preuve, +c'est qu'on en voit encore la trace; tenez, la voyez-vous?» + +Et il approcha sa torche de la muraille. + +«Ah! oui, vraiment, fit le comte d'une voix assourdie par l'émotion. + +--Il en résulta que les deux prisonniers communiquèrent ensemble. +Combien de temps dura cette communication? on n'en sait rien. Or, un +jour le vieux prisonnier tomba malade et mourut. Devinez ce que fit le +jeune? fit le concierge en s'interrompant. + +--Dites. + +--Il emporta le défunt, qu'il coucha dans son propre lit, le nez tourné +à la muraille, puis il revint dans le cachot vide, boucha le trou, et se +glissa dans le sac du mort. Avez-vous jamais vu une idée pareille?» + +Monte-Cristo ferma les yeux et se sentit repasser par toutes les +impressions qu'il avait éprouvées lorsque cette toile grossière, encore +empreinte de ce froid que le cadavre lui avait communiqué, lui avait +frotté le visage. + +Le guichetier continua: + +«Voyez-vous, voilà quel était son projet: il croyait qu'on enterrait les +morts au château d'If, et comme il se doutait bien qu'on ne faisait pas +de frais de cercueil pour les prisonniers, il comptait lever la terre +avec ses épaules, mais il y avait malheureusement au château une coutume +qui dérangeait son projet: on n'enterrait pas les morts; on se +contentait de leur attacher un boulet aux pieds et de les lancer à la +mer: c'est ce qui fut fait. Notre homme fut jeté à l'eau du haut de la +galerie; le lendemain on retrouva le vrai mort dans son lit, et l'on +devina tout, car les ensevelisseurs dirent alors ce qu'ils n'avaient pas +osé dire jusque-là , c'est qu'au moment où le corps avait été lancé dans +le vide ils avaient entendu un cri terrible, étouffé à l'instant même +par l'eau dans laquelle il avait disparu. + +Le comte respira péniblement, la sueur coulait sur son front, l'angoisse +serrait son coeur. + +«Non! murmura-t-il, non! ce doute que j'ai éprouvé, c'était un +commencement d'oubli; mais ici le coeur se creuse de nouveau et +redevient affamé de vengeance.» + +«Et le prisonnier, demanda-t-il, on n'en a jamais entendu parler? + +--Jamais, au grand jamais; vous comprenez, de deux choses l'une, ou il +est tombé à plat, et, comme il tombait d'une cinquantaine de pieds, il +se sera tué sur le coup. + +--Vous avez dit qu'on lui avait attaché un boulet aux pieds: il sera +tombé debout. + +--Ou il est tombé debout, reprit le concierge, et alors le poids du +boulet l'aura entraîné au fond, où il est resté, pauvre cher homme! + +--Vous le plaignez? + +--Ma foi, oui, quoiqu'il fût dans son élément. + +--Que voulez-vous dire? + +--Qu'il y avait un bruit qui courait que ce malheureux était, dans son +temps, un officier de marine détenu pour bonapartisme.» + +«Vérité, murmura le comte, Dieu t'a faite pour surnager au-dessus des +flots et des flammes. Ainsi le pauvre marin vit dans le souvenir de +quelques conteurs; on récite sa terrible histoire au coin du foyer et +l'on frissonne au moment où il fendit l'espace pour s'engloutir dans la +profonde mer.» + +«On n'a jamais su son nom? demanda tout haut le comte. + +--Ah! bien oui, dit le gardien, comment? il n'était connu que sous le +nom du numéro 34. + +--Villefort, Villefort! murmura Monte-Cristo, voilà ce que bien des fois +tu as dû te dire quand mon spectre importunait tes insomnies. + +--Monsieur veut-il continuer la visite? demanda le concierge. + +--Oui, surtout si vous voulez me montrer la chambre du pauvre abbé. + +--Ah! du numéro 27» + +--Oui, du numéro 27», répéta Monte-Cristo. + +Et il lui sembla encore entendre la voix de l'abbé Faria lorsqu'il lui +avait demandé son nom, et que celui-ci avait crié ce numéro à travers la +muraille. + +«Venez. + +--Attendez, dit Monte-Cristo, que je jette un dernier regard sur toutes +les faces de ce cachot. + +--Cela tombe bien, dit le guide, j'ai oublié la clef de l'autre. + +--Allez la chercher. + +--Je vous laisse la torche. + +--Non, emportez-la. + +--Mais vous allez rester sans lumière. + +--J'y vois la nuit. + +--Tiens, c'est comme lui. + +--Qui, lui? + +--Le numéro 34. On dit qu'il s'était tellement habitué à l'obscurité, +qu'il eût vu une épingle dans le coin le plus obscur de son cachot. + +--Il lui a fallu dix ans pour en arriver là », murmura le comte. + +Le guide s'éloigna emportant la torche. + +Le comte avait dit vrai: à peine fut-il depuis quelques secondes dans +l'obscurité, qu'il distingua tout comme en plein jour. + +Alors il regarda tout autour de lui, alors il reconnut bien réellement +son cachot. + +«Oui, dit-il, voilà la pierre sur laquelle je m'asseyais! voilà la trace +de mes épaules qui ont creusé leur empreinte dans la muraille! voilà la +trace du sang qui a coulé de mon front, un jour que j'ai voulu me briser +le front contre la muraille... Oh! ces chiffres... je me les rappelle... +je les fis un jour que je calculais l'âge de mon père pour savoir si je +le retrouverais vivant, et l'âge de Mercédès pour savoir si je la +retrouverais libre... J'eus un instant d'espoir après avoir achevé ce +calcul... Je comptais sans la faim et sans l'infidélité!» + +Et un rire amer s'échappa de la bouche du comte. Il venait de voir, +comme dans un rêve, son père conduit à la tombe... Mercédès marchant à +l'autel! + +Sur l'autre paroi de la muraille, une inscription frappa sa vue. Elle se +détachait, blanche encore, sur le mur verdâtre: + +«MON DIEU! lut Monte-Cristo, CONSERVEZ-MOI LA MÉMOIRE!» + +«Oh! oui, s'écria-t-il, voilà la seule prière de mes derniers temps. Je +ne demandais plus la liberté, je demandais la mémoire, je craignais de +devenir fou et d'oublier. Mon Dieu! vous m'avez conservé la mémoire, et +je me suis souvenu. Merci, merci, mon Dieu!» + +En ce moment, la lumière de la torche miroita sur les murailles; c'était +le guide qui descendait. + +Monte-Cristo alla au-devant de lui. + +«Suivez-moi», dit-il. + +Et, sans avoir besoin de remonter vers le jour, il lui fit suivre un +corridor souterrain qui le conduisit à une autre entrée. + +Là encore Monte-Cristo fut assailli par un monde de pensées. + +La première chose qui frappa ses yeux fut le méridien tracé sur la +muraille, à l'aide duquel l'abbé Faria comptait les heures; puis les +restes du lit sur lequel le pauvre prisonnier était mort. + +À cette vue, au lieu des angoisses que le comte avait éprouvées dans son +cachot, un sentiment doux et tendre, un sentiment de reconnaissance +gonfla son coeur, deux larmes roulèrent de ses yeux. + +«C'est ici, dit le guide, qu'était l'abbé fou; c'est par là que le jeune +homme le venait trouver. (Et il montra à Monte-Cristo l'ouverture de la +galerie qui, de ce côté était restée béante.) À la couleur de la pierre, +continua-t-il, un savant a reconnu qu'il devait y avoir dix ans à peu +près que les deux prisonniers communiquaient ensemble. Pauvres gens, ils +ont dû bien s'ennuyer pendant ces dix ans.» + +Dantès prit quelques louis dans sa poche, et tendit la main vers cet +homme qui, pour la seconde fois, le plaignait sans le connaître. + +Le concierge les accepta, croyant recevoir quelques menues pièces de +monnaie, mais à la lueur de la torche, il reconnut la valeur de la somme +que lui donnait le visiteur. + +«Monsieur, lui dit-il, vous vous êtes trompé. + +--Comment cela? + +--C'est de l'or que vous m'avez donné. + +--Je le sais bien. + +--Comment! vous le savez? + +--Oui. + +--Votre intention est de me donner cet or? + +--Oui. + +--Et je puis le garder en toute conscience? + +--Oui.» + +Le concierge regarda Monte-Cristo avec étonnement. + +«Et _honnêteté_, dit le comte comme Hamlet. + +--Monsieur, reprit le concierge qui n'osait croire à son bonheur, +monsieur, je ne comprends pas votre générosité. + +--Elle est facile à comprendre, cependant, mon ami, dit le comte: j'ai +été marin, et votre histoire a dû me toucher plus qu'un autre. + +--Alors, monsieur, dit le guide, puisque vous êtes si généreux, vous +méritez que je vous offre quelque chose. + +--Qu'as-tu à m'offrir, mon ami? des coquilles, des ouvrages de paille? +merci. + +--Non pas, monsieur, non pas; quelque chose qui se rapporte à l'histoire +de tout à l'heure. + +--En vérité! s'écria vivement le comte, qu'est-ce donc? + +--Écoutez, dit le concierge, voilà ce qui est arrivé: je me suis dit: On +trouve toujours quelque chose dans une chambre où un prisonnier est +resté quinze ans, et je me suis mis à sonder les murailles. + +--Ah! s'écria Monte-Cristo en se rappelant la double cachette de l'abbé, +en effet. + +--À force de recherches, continua le concierge, j'ai découvert que cela +sonnait le creux au chevet du lit et sous l'âtre de la cheminée. + +--Oui, dit Monte-Cristo, oui. + +--J'ai levé les pierres, et j'ai trouvé... + +--Une échelle de corde, des outils? s'écria le comte. + +--Comment savez-vous cela? demanda le concierge avec étonnement. + +--Je ne le sais pas, je le devine, dit le comte; c'est ordinairement ces +sortes de choses que l'on trouve dans les cachettes des prisonniers. + +--Oui, monsieur, dit le guide, une échelle de corde, des outils. + +--Et tu les as encore? s'écria Monte-Cristo. + +--Non, monsieur; j'ai vendu ces différents objets, qui étaient fort +curieux, à des visiteurs; mais il me reste autre chose. + +--Quoi donc? demanda le comte avec impatience. + +--Il me reste une espèce de livre écrit sur des bandes de toile. + +--Oh! s'écria Monte-Cristo, il te reste ce livre? + +--Je ne sais pas si c'est un livre, dit le concierge; mais il me reste +ce que je vous dis. + +--Va me le chercher, mon ami, va, dit le comte; et, si c'est ce que je +présume, sois tranquille. + +--J'y cours, monsieur. + +Et le guide sortit. + +Alors il alla s'agenouiller pieusement devant les débris de ce lit dont +la mort avait fait pour lui un autel. + +«Ô mon second père, dit-il, toi qui m'as donné la liberté, la science, +la richesse; toi qui, pareil aux créatures d'une essence supérieure à la +nôtre, avais la science du bien et du mal, si au fond de la tombe il +reste quelque chose de nous qui tressaille à la voix de ceux qui sont +demeurés sur la terre, si dans la transfiguration que subit le cadavre +quelque chose d'animé flotte aux lieux où nous avons beaucoup aimé ou +beaucoup souffert, noble coeur, esprit suprême, âme profonde, par un +mot, par un signe, par une révélation quelconque, je t'en conjure, au +nom de cet amour paternel que tu m'accordais et de ce respect filial que +je t'avais voué, enlève-moi ce reste de doute qui, s'il ne se change en +conviction, deviendra un remords. + +Le comte baissa la tête et joignit les mains. + +«Tenez, monsieur!» dit une voix derrière lui. + +Monte-Cristo tressaillit et se retourna. + +Le concierge lui tendait ces bandes de toile sur lesquelles l'abbé Faria +avait épanché tous les trésors de sa science. Ce manuscrit c'était le +grand ouvrage de l'abbé Faria sur la royauté en Italie. + +Le comte s'en empara avec empressement, et ses yeux tout d'abord tombant +sur l'épigraphe, il lut: «Tu arracheras les dents du dragon, et tu +fouleras aux pieds les lions, a dit le Seigneur.» + +«Ah! s'écria-t-il, voilà la réponse! merci, mon père, merci!» + +En tirant de sa poche un petit portefeuille, qui contenait dix billets +de banque de mille francs chacun: + +«Tiens, dit-il, prends ce portefeuille. + +--Vous me le donnez? + +--Oui, mais à la condition que tu ne regarderas dedans que lorsque je +serai parti.» + +Et, plaçant sur sa poitrine la relique qu'il venait de retrouver et qui +pour lui avait le prix du plus riche trésor, il s'élança hors du +souterrain, et remontant dans la barque: + +«À Marseille!» dit-il. + +Puis en s'éloignant, les yeux fixés sur la sombre prison: + +«Malheur, dit-il, à ceux qui m'ont fait enfermer dans cette sombre +prison, et à ceux qui ont oublié que j'y étais enfermé!» + +En repassant devant les Catalans, le comte se détourna, et s'enveloppant +la tête dans son manteau, il murmura le nom d'une femme. + +La victoire était complète; le comte avait deux fois terrassé le doute. + +Ce nom, qu'il prononçait avec une expression de tendresse qui était +presque de l'amour, c'était le nom d'Haydée. + +En mettant pied à terre, Monte-Cristo s'achemina vers le cimetière, où +il savait retrouver Morrel. + +Lui aussi, dix ans auparavant, avait pieusement cherché une tombe dans +ce cimetière, et l'avait cherchée inutilement. Lui, qui revenait en +France avec des millions, n'avait pas pu retrouver la tombe de son père +mort de faim. + +Morrel y avait bien fait mettre une croix, mais cette croix était +tombée, et le fossoyeur en avait fait du feu, comme font les fossoyeurs +de tous ces vieux bois gisant dans les cimetières. + +Le digne négociant avait été plus heureux: mort dans les bras de ses +enfants, il avait été, conduit par eux, se coucher près de sa femme, qui +l'avait précédé de deux ans dans l'éternité. + +Deux larges dalles de marbre, sur lesquelles étaient écrits leurs noms, +étaient étendues l'une à côté de l'autre dans un petit enclos fermé +d'une balustrade de fer et ombragé par quatre cyprès. + +Maximilien était appuyé à l'un de ces arbres, et fixait sur les deux +tombes des yeux sans regard. + +Sa douleur était profonde, presque égarée. + +«Maximilien, lui dit le comte, ce n'est point là qu'il faut regarder, +c'est là !» + +Et il lui montra le ciel. + +«Les morts sont partout, dit Morrel; n'est-ce pas ce que vous m'avez dit +vous-même quand vous m'avez fait quitter Paris? + +--Maximilien, dit le comte, vous m'avez demandé pendant le voyage à vous +arrêter quelques jours à Marseille: est-ce toujours votre désir? + +--Je n'ai plus de désir, comte, mais il me semble que j'attendrai moins +péniblement ici qu'ailleurs. + +--Tant mieux, Maximilien, car je vous quitte et j'emporte votre parole, +n'est-ce pas? + +--Ah! je l'oublierai, comte, dit Morrel, je l'oublierai! + +--Non! vous ne l'oublierez pas, parce que vous êtes homme d'honneur +avant tout, Morrel, parce que vous avez juré, parce que vous allez jurer +encore. + +--Ô Comte, ayez pitié de moi! Comte, je suis si malheureux! + +--J'ai connu un homme plus malheureux que vous, Morrel. + +--Impossible. + +--Hélas! dit Monte-Cristo, c'est un des orgueils de notre pauvre +humanité, que chaque homme se croie plus malheureux qu'un autre +malheureux qui pleure et qui gémit à côté de lui. + +--Qu'y a-t-il de plus malheureux que l'homme qui a perdu le seul bien +qu'il aimât et désirât au monde? + +--Écoutez, Morrel, dit Monte-Cristo, et fixez un instant votre esprit +sur ce que je vais vous dire. J'ai connu un homme qui, ainsi que vous, +avait fait reposer toutes ses espérances de bonheur sur une femme. Cet +homme était jeune, il avait un vieux père qu'il aimait, une fiancée +qu'il adorait; il allait l'épouser quand tout à coup un de ces caprices +du sort qui feraient douter de la bonté de Dieu, si Dieu ne se révélait +plus tard en montrant que tout est pour lui un moyen de conduire à son +unité infinie, quand tout à coup un caprice du sort lui enleva sa +liberté, sa maîtresse, l'avenir qu'il rêvait et qu'il croyait le sien +(car aveugle qu'il était, il ne pouvait lire que dans le présent) pour le +plonger au fond d'un cachot. + +--Ah! fit Morrel, on sort d'un cachot au bout de huit jours, au bout +d'un mois, au bout d'un an. + +--Il y resta quatorze ans, Morrel», dit le comte en posant sa main sur +l'épaule du jeune homme. + +Maximilien tressaillit. + +«Quatorze ans! murmura-t-il. + +--Quatorze ans, répéta le comte; lui aussi, pendant ces quatorze années, +il eut bien des moments de désespoir; lui aussi, comme vous, Morrel, se +croyant le plus malheureux des hommes, il voulut se tuer. + +--Eh bien? demanda Morrel. + +--Eh bien, au moment suprême, Dieu se révéla à lui par un moyen humain; +car Dieu ne fait plus de miracles: peut-être au premier abord (il faut +du temps aux yeux voilés de larmes pour se dessiller tout à fait), ne +comprit-il pas cette miséricorde infinie du Seigneur, mais enfin il prit +patience et attendit. Un jour il sortit miraculeusement de la tombe, +transfiguré, riche, puissant, presque dieu; son premier cri fut pour son +père: son père était mort! + +--Et à moi aussi mon père est mort, dit Morrel. + +--Oui, mais votre père est mort dans vos bras, aimé, heureux, honoré, +riche, plein de jours; son père à lui était mort pauvre, désespéré, +doutant de Dieu; et lorsque, dix ans après sa mort, son fils chercha sa +tombe, sa tombe même avait disparu, et nul n'a pu lui dire: «C'est là +que repose dans le Seigneur le coeur qui t'a tant aimé.» + +--Oh! dit Morrel. + +--Celui-là était donc plus malheureux fils que vous, Morrel, car +celui-là ne savait pas même où retrouver la tombe de son père. + +--Mais, dit Morrel, il lui restait la femme qu'il avait aimée, au moins. + +--Vous vous trompez Morrel; cette femme... + +--Elle était morte? s'écria Maximilien. + +--Pis que cela: elle avait été infidèle; elle avait épousé un des +persécuteurs de son fiancé. Vous voyez donc, Morrel, que cet homme était +plus malheureux amant que vous! + +--Et à cet homme, demanda Morrel, Dieu a envoyé la consolation? + +--Il lui a envoyé le calme du moins. + +--Et cet homme pourra encore être heureux un jour? + +--Il l'espère, Maximilien.» + +Le jeune homme laissa tomber sa tête sur sa poitrine. + +«Vous avez ma promesse, dit-il après un instant de silence, et tendant +la main à Monte-Cristo: seulement rappelez-vous... + +--Le 5 octobre, Morrel, je vous attends à l'île de Monte-Cristo. Le 4, +un yacht vous attendra dans le port de Bastia; ce yacht s'appellera +_l'Eurus_; vous vous nommerez au patron qui vous conduira près de moi. +C'est dit, n'est-ce pas, Maximilien? + +--C'est dit, comte, et je ferai ce qui est dit; mais rappelez-vous que +le 5 octobre... + +--Enfant, qui ne sait pas encore ce que c'est que la promesse d'un +homme... Je vous ai dit vingt fois que ce jour-là , si vous vouliez +encore mourir, je vous aiderais, Morrel. Adieu. + +--Vous me quittez?» + +--Oui, j'ai affaire en Italie; je vous laisse seul, seul aux prises avec +le malheur, seul avec cet aigle aux puissantes ailes que le Seigneur +envoie à ses élus pour les transporter, à ses pieds. L'histoire de +Ganymède n'est pas une fable, Maximilien, c'est une allégorie. + +--Quand partez-vous? + +--À l'instant même; le bateau à vapeur m'attend, dans une heure je serai +déjà loin de vous; m'accompagnerez-vous jusqu'au port, Morrel? + +--Je suis tout à vous, comte. + +--Embrassez-moi.» + +Morrel escorta le comte jusqu'au port; déjà la fumée sortait, comme un +panache immense, du tube noir qui la lançait aux cieux. Bientôt le +navire partit, et une heure après, comme l'avait dit Monte-Cristo, cette +même aigrette de fumée blanchâtre rayait, à peine visible, l'horizon +oriental, assombri par les premiers brouillards de la nuit. + + + + +CXIV + +Peppino. + + +Au moment même où le bateau à vapeur du comte disparaissait derrière le +cap Morgiou, un homme, courant la poste sur la route de Florence à Rome, +venait de dépasser la petite ville d'Aquapendente. Il marchait assez +pour faire beaucoup de chemin, sans toutefois devenir suspect. + +Vêtu d'une redingote ou plutôt d'un surtout que le voyage avait +infiniment fatigué, mais qui laissait voir brillant et frais encore un +ruban de la Légion d'honneur répété à son habit, cet homme, non +seulement à ce double signe, mais encore à l'accent avec lequel il +parlait au postillon, devait être reconnu pour Français. Une preuve +encore qu'il était né dans le pays de la langue universelle, c'est qu'il +ne savait d'autres mots italiens que ces mots de musique qui peuvent, +comme le _goddam_ de Figaro, remplacer toutes les finesses d'une langue +particulière. + +«_Allegro_!» disait-il aux postillons à chaque montée. + +«_Moderato_!» faisait-il à chaque descente. + +Et Dieu sait s'il y a des montées et des descentes en allant de Florence +à Rome par la route d'Aquapendente! + +Ces deux mots, au reste, faisaient beaucoup rire les braves gens +auxquels ils étaient adressés. + +En présence de la ville éternelle, c'est-à -dire en arrivant à la Storta, +point d'où l'on aperçoit Rome, le voyageur n'éprouva point ce sentiment +de curiosité enthousiaste qui pousse chaque étranger à s'élever du fond +de sa chaise pour tâcher d'apercevoir le fameux dôme de Saint-Pierre, +qu'on aperçoit déjà bien avant de distinguer autre chose. Non, il tira +seulement un portefeuille de sa poche, et de son portefeuille un papier +plié en quatre, qu'il déplia et replia avec une attention qui +ressemblait à du respect, et il se contenta de dire: + +«Bon, je l'ai toujours.» + +La voiture franchit la porte del Popolo, prit à gauche et s'arrêta à +l'hôtel d'Espagne. + +Maître Pastrini, notre ancienne connaissance, reçut le voyageur sur le +seuil de la porte et le chapeau à la main. + +Le voyageur descendit, commanda un bon dîner, et s'informa de l'adresse +de la maison Thomson et French, qui lui fut indiquée à l'instant même, +cette maison étant une des plus connues de Rome. + +Elle était située via dei Banchi, près de Saint-Pierre. + +À Rome, comme partout, l'arrivée d'une chaise de poste est un événement. +Dix jeunes descendants de Marius et des Gracques, pieds nus, les coudes +percés, mais le poing sur la hanche et le bras pittoresquement recourbé +au-dessus de la tête, regardaient le voyageur, la chaise de poste et les +chevaux; à ces gamins de la ville par excellence s'étaient joints une +cinquantaine de badauds des États de Sa Sainteté, de ceux-là qui font +des ronds en crachant dans le Tibre du haut du pont Saint-Ange, quand le +Tibre a de l'eau. + +Or, comme les gamins et les badauds de Rome, plus heureux que ceux de +Paris, comprennent toutes les langues, et surtout la langue française, +ils entendirent le voyageur demander un appartement, demander à dîner, +et demander enfin l'adresse de la maison Thomson et French. + +Il en résulta que, lorsque le nouvel arrivant sortit de l'hôtel avec le +cicérone de rigueur, un homme se détacha du groupe des curieux, et sans +être remarqué du voyageur, sans paraître être remarqué de son guide, +marcha à peu de distance de l'étranger, le suivant avec autant d'adresse +qu'aurait pu le faire un agent de la police parisienne. + +Le Français était si pressé de faire sa visite à la maison Thomson et +French qu'il n'avait pas pris le temps d'attendre que les chevaux +fussent attelés; la voiture devait le rejoindre en route ou l'attendre à +la porte du banquier. + +On arriva sans que la voiture eût rejoint. + +Le Français entra, laissant dans l'antichambre son guide, qui aussitôt +entra en conversation avec deux ou trois de ces industriels sans +industrie, ou plutôt aux mille industries, qui se tiennent à Rome à la +porte des banquiers, des églises, des ruines, des musées ou des +théâtres. + +En même temps que le Français, l'homme qui s'était détaché du groupe des +curieux entra aussi; le Français sonna au guichet des bureaux et pénétra +dans la première pièce; son ombre en fit autant. + +«MM. Thomson et French?» demanda l'étranger. + +Une espèce de laquais se leva sur le signe d'un commis de confiance, +gardien solennel du premier bureau. + +«Qui annoncerai-je? demanda le laquais, se préparant à marcher devant +l'étranger. + +--M. le baron Danglars, répondit le voyageur. + +--Venez», dit le laquais. + +Une porte s'ouvrit, le laquais et le baron disparurent par cette porte. +L'homme qui était entré derrière Danglars s'assit sur un banc d'attente. + +Le commis continua d'écrire pendant cinq minutes à peu après; pendant +ces cinq minutes, l'homme assis garda le plus profond silence et la plus +stricte immobilité. + +Puis la plume du commis cessa de crier sur le papier; il leva la tête, +regarda attentivement autour de lui, et après s'être assuré du +tête-à -tête: + +«Ah! ah! dit-il, te voilà Peppino? + +--Oui, répondit laconiquement celui-ci. + +--Tu as flairé quelque chose de bon chez ce gros homme? + +--Il n'y a pas grand mérite pour celui-ci, nous sommes prévenus. + +--Tu sais donc ce qu'il vient faire ici, curieux. + +--Pardieu, il vient toucher; seulement, reste à savoir quelle somme. + +--On va te dire cela tout à l'heure, l'ami. + +--Fort bien; mais ne va pas, comme l'autre jour, me donner un faux +renseignement. + +--Qu'est-ce à dire, et de qui veux-tu parler? Serait-ce de cet Anglais +qui a emporté d'ici trois mille écus l'autre jour? + +--Non, celui-là avait en effet les trois mille écus, et nous les avons +trouvés. Je veux parler de ce prince russe. + +--Eh bien? + +--Eh bien, tu nous avais accusé trente mille livres, et nous n'en avons +trouvé que vingt-deux. + +--Vous aurez mal cherché. + +--C'est Luigi Vampa qui a fait la perquisition en personne. + +--En ce cas, il avait ou payé ses dettes... + +--Un Russe? + +--Ou dépensé son argent. + +--C'est possible, après tout. + +--C'est sûr; mais laisse-moi aller à mon observatoire, le Français +ferait son affaire sans que je pusse savoir le chiffre positif.» + +Peppino fit un signe affirmatif, et, tirant un chapelet de sa poche, se +mit à marmotter quelque prière, tandis que le commis disparaissait par +la même porte qui avait donné passage au laquais et au baron. + +Au bout de dix minutes environ, le commis reparut radieux. + +«Eh bien? demanda Peppino à son ami. + +--Alerte, alerte! dit le commis, la somme est ronde. + +--Cinq à six millions, n'est-ce pas? + +--Oui; tu sais le chiffre? + +--Sur un reçu de Son Excellence le comte de Monte-Cristo. + +--Tu connais le comte? + +--Et dont on l'a crédité sur Rome, Venise et Vienne. + +--C'est cela! s'écria le commis; comment es-tu si bien informé? + +--Je t'ai dit que nous avions été prévenus à l'avance. + +--Alors, pourquoi t'adresses-tu à moi? + +--Pour être sûr que c'est bien l'homme à qui nous avons affaire. + +--C'est bien lui... Cinq millions. Une jolie somme hein, Peppino? + +--Oui. + +--Nous n'en aurons jamais autant. + +--Au moins, répondit philosophiquement Peppino, en aurons-nous quelques +bribes. + +--Chut! Voici notre homme.» + +Le commis reprit sa plume, et Peppino son chapelet; l'un écrivait, +l'autre priait quand la porte se rouvrit. Danglars apparut radieux, +accompagné par le banquier, qui le reconduisit jusqu'à la porte. + +Derrière Danglars descendit Peppino. + +Selon les conventions, la voiture qui devait rejoindre Danglars +attendait devant la maison Thomson et French. Le cicérone en tenait la +portière ouverte: le cicérone est un être très complaisant et qu'on peut +employer à toute chose. + +Danglars sauta dans la voiture, léger comme un jeune homme de vingt ans. +Le cicérone referma la portière et monta près du cocher. Peppino monta +sur le siège de derrière. + +«Son Excellence veut-elle voir Saint-Pierre? demanda le cicérone. + +--Pour quoi faire? répondit le baron. + +--Dame! pour voir. + +--Je ne suis pas venu à Rome pour voir», dit tout haut Danglars; puis il +ajouta tout bas avec son sourire cupide: «Je suis venu pour toucher.» + +Et il toucha en effet son portefeuille, dans lequel il venait d'enfermer +une lettre. + +«Alors Son Excellence va... + +--À l'hôtel. + +--Casa Pastrini», dit le cicérone au cocher. + +Et la voiture partit rapide comme une voiture de maître. + +Dix minutes après, le baron était rentré dans son appartement, et +Peppino s'installait sur le banc accolé à la devanture de l'hôtel, après +avoir dit quelques mots à l'oreille d'un de ces descendants de Marius et +des Gracques que nous avons signalés au commencement de ce chapitre, +lequel descendant prit le chemin du Capitole de toute la vitesse de ses +jambes. + +Danglars était las, satisfait, et avait sommeil. Il se coucha, mit son +portefeuille sous son traversin et s'endormit. + +Peppino avait du temps de reste; il joua à la _morra_ avec des facchino, +perdit trois écus, et pour se consoler but un flacon de vin d'Orvietto. + +Le lendemain, Danglars s'éveilla tard, quoiqu'il se fût couché de bonne +heure; il y avait cinq ou six nuits qu'il dormait fort mal, quand +toutefois il dormait. + +Il déjeuna copieusement, et peu soucieux, comme il l'avait dit, de voir +les beautés de la Ville éternelle, il demanda ses chevaux de poste pour +midi. + +Mais Danglars avait compté sans les formalités de la police et sans la +paresse du maître de poste. + +Les chevaux arrivèrent à deux heures seulement, et le cicérone ne +rapporta le passeport visé qu'à trois. + +Tous ces préparatifs avaient amené devant la porte de maître Pastrini +bon nombre de badauds. + +Les descendants des Gracques et de Marius ne manquaient pas non plus. + +Le baron traversa triomphalement ces groupes, qui l'appelaient +Excellence pour avoir un bajocco. + +Comme Danglars, homme très populaire, comme on sait, s'était contenté de +se faire appeler baron jusque-là et n'avait pas encore été traité +d'Excellence, ce titre le flatta, et il distribua une douzaine de pauls +à toute cette canaille, toute prête, pour douze autres pauls, à le +traiter d'Altesse. + +«Quelle route? demanda le postillon en italien. + +--Route d'Ancône», répondit le baron. + +Maître Pastrini traduisit la demande et la réponse, et la voiture partit +au galop. + +Danglars voulait effectivement passer à Venise et y prendre une partie +de sa fortune, puis de Venise aller à Vienne, où il réaliserait le +reste. + +Son intention était de se fixer dans cette dernière ville, qu'on lui +avait assuré être une ville de plaisirs. + +À peine eut-il fait trois lieues dans la campagne de Rome, que la nuit +commença de tomber; Danglars n'avait pas cru partir si tard, sinon il +serait resté; il demanda au postillon combien il y avait avant d'arriver +à la prochaine ville. + +«_Non capisco_», répondit le postillon. + +Danglars fit un mouvement de la tête qui voulait dire: + +«Très bien!» + +La voiture continua sa route. + +«À la première poste, se dit Danglars, j'arrêterai.» + +Danglars éprouvait encore un reste du bien-être qu'il avait ressenti la +veille, et qui lui avait procuré une si bonne nuit. Il était mollement +étendu dans une bonne calèche anglaise à doubles ressorts; il se sentait +entraîné par le galop de deux bons chevaux; le relais était de sept +lieues, il le savait. Que faire quand on est banquier et qu'on a +heureusement fait banqueroute? + +Danglars songea dix minutes à sa femme restée à Paris, dix autres +minutes à sa fille courant le monde avec Mlle d'Armilly, il donna dix +autres minutes à ses créanciers et à la manière dont il emploierait leur +argent; puis, n'ayant plus rien à quoi penser, il ferma les yeux et +s'endormit. + +Parfois cependant, secoué par un cahot plus fort que les autres, +Danglars rouvrait un moment les yeux; alors il se sentait toujours +emporté avec la même vitesse à travers cette même campagne de Rome toute +parsemée d'aqueducs brisés, qui semblent des géants de granit pétrifiés +au milieu de leur course. Mais la nuit était froide, sombre, pluvieuse, +et il faisait bien meilleur pour un homme à moitié assoupi de demeurer +au fond de sa chaise les yeux fermés, que de mettre la tête à la +portière pour demander où il était à un postillon qui ne savait répondre +autre chose que: _Non capisco._ + +Danglars continua donc de dormir, en se disant qu'il serait toujours +temps de se réveiller au relais. + +La voiture s'arrêta; Danglars pensa qu'il touchait enfin au but tant +désiré. + +Il rouvrit les yeux, regarda à travers la vitre, s'attendant à se +trouver au milieu de quelque ville, ou tout au moins de quelque village; +mais il ne vit rien qu'une espèce de masure isolée, et trois ou quatre +hommes qui allaient et venaient comme des ombres. + +Danglars attendit un instant que le postillon qui avait achevé son +relais vînt lui réclamer l'argent de la poste; il comptait profiter de +l'occasion pour demander quelques renseignements à son nouveau +conducteur, mais les chevaux furent dételés et remplacés sans que +personne vînt demander d'argent au voyageur. Danglars, étonné, ouvrit la +portière; mais une main vigoureuse la repoussa aussitôt, et la chaise +roula. + +Le baron, stupéfait, se réveilla entièrement. + +«Eh! dit-il au postillon, eh! _mio caro_!» + +C'était encore de l'italien de romance que Danglars avait retenu lorsque +sa fille chantait des duos avec le prince Cavalcanti. + +Mais _mio caro_ ne répondit point. + +Danglars se contenta alors d'ouvrir la vitre. + +«Hé, l'ami! où allons-nous donc? dit-il en passant sa tête par +l'ouverture. + +--_Dentro la testa_! cria une voix grave et impérieuse, accompagnée d'un +geste de menace. + +Danglars comprit que _dentro la testa_ voulait dire: Rentrez la tête. Il +faisait, comme on voit, de rapides progrès dans l'italien. + +Il obéit, non sans inquiétude; et comme cette inquiétude augmentait de +minute en minute, au bout de quelques instants son esprit, au lieu du +vide que nous avons signalé au moment où il se mettait en route, et qui +avait amené le sommeil, son esprit, disons-nous, se trouva rempli de +quantité de pensées plus propres les unes que les autres à tenir éveillé +l'intérêt d'un voyageur, et surtout d'un voyageur dans la situation de +Danglars. + +Ses yeux prirent dans les ténèbres ce degré de finesse que communiquent +dans le premier moment les émotions fortes, et qui s'émousse plus tard +pour avoir été trop exercé. Avant d'avoir peur, on voit juste; pendant +qu'on a peur, on voit double, et après qu'on a eu peur, on voit trouble. + +Danglars vit un homme enveloppé d'un manteau, qui galopait à la portière +de droite. + +«Quelque gendarme, dit-il. Aurais-je été signalé par les télégraphes +français aux autorités pontificales?» + +Il résolut de sortir de cette anxiété. + +«Où me menez-vous? demanda-t-il. + +--_Dentro la testa_!» répéta la même voix, avec le même accent de +menace. + +Danglars se retourna vers la portière de gauche. + +Un autre homme à cheval galopait à la portière de gauche. + +«Décidément, se dit Danglars la sueur au front, décidément je suis +pris.» + +Et il se rejeta au fond de sa calèche, cette fois non pas pour dormir, +mais pour songer. + +Un instant après, la lune se leva. + +Du fond de la calèche, il plongea son regard dans la campagne; il revit +alors ces grands aqueducs, fantômes de pierre, qu'il avait remarqués en +passant; seulement, au lieu de les avoir à droite, il les avait +maintenant à gauche. + +Il comprit qu'on avait fait faire demi-tour à la voiture, et qu'on le +ramenait à Rome. + +«Oh! malheureux, murmura-t-il, on aura obtenu l'extradition!» + +La voiture continuait de courir avec une effrayante vélocité. Une heure +passa terrible, car à chaque nouvel indice jeté sur son passage le +fugitif reconnaissait, à n'en point douter, qu'on le ramenait sur ses +pas. Enfin, il revit une masse sombre contre laquelle il lui sembla que +la voiture allait se heurter. Mais la voiture se détourna, longeant +cette masse sombre, qui n'était autre que la ceinture de remparts qui +enveloppe Rome. + +«Oh! oh! murmura Danglars, nous ne rentrons pas dans la ville, donc ce +n'est pas la justice qui m'arrête. Bon Dieu! autre idée, serait-ce...» + +Ses cheveux se hérissèrent. + +Il se rappela ces intéressantes histoires de bandits romains, si peu +crues à Paris, et qu'Albert de Morcerf avait racontées à Mme Danglars et +à Eugénie lorsqu'il était question, pour le jeune vicomte, de devenir le +fils de l'une et le mari de l'autre. + +«Des voleurs, peut-être!» murmura-t-il. + +Tout à coup la voiture roula sur quelque chose de plus dur que le sol +d'un chemin sablé. Danglars hasarda un regard aux deux côtés de la +route; il aperçut des monuments de forme étrange, et sa pensée +préoccupée du récit de Morcerf, qui maintenant se présentait à lui dans +tous ses détails, sa pensée lui dit qu'il devait être sur la voie +Appienne. + +À gauche de la voiture, dans une espèce de vallée, on voyait une +excavation circulaire. + +C'était le cirque de Caracalla. + +Sur un mot de l'homme qui galopait à la portière de droite, la voiture +s'arrêta. + +En même temps, la portière de gauche s'ouvrit. + +«_Scendi_!» commanda une voix. + +Danglars descendit à l'instant même; il ne parlait pas encore l'italien, +mais il l'entendait déjà . + +Plus mort que vif, le baron regarda autour de lui. + +Quatre hommes l'entouraient, sans compter le postillon. + +«_Di quà _», dit un des quatre hommes en descendant un petit sentier qui +conduisait de la voie Appienne au milieu de ces inégales hachures de la +campagne de Rome. + +Danglars suivit son guide sans discussion, et n'eut pas besoin de se +retourner pour savoir qu'il était suivi des trois autres hommes. + +Cependant il lui sembla que ces hommes s'arrêtaient comme des +sentinelles à des distances à peu près égales. + +Après dix minutes de marche à peu près, pendant lesquelles Danglars +n'échangea point une seule parole avec son guide, il se trouva entre un +tertre et un buisson de hautes herbes; trois hommes debout et muets +formaient un triangle dont il était le centre. + +Il voulut parler; sa langue s'embarrassa. + +«_Avanti_», dit la même voix à l'accent bref et impératif. + +Cette fois Danglars comprit doublement: il comprit par la parole et par +le geste, car l'homme qui marchait derrière lui le poussa si rudement en +avant qu'il alla heurter son guide. + +Ce guide était notre ami Peppino, qui s'enfonça dans les hautes herbes +par une sinuosité que les fouines et les lézards pouvaient seuls +reconnaître pour un chemin frayé. + +Peppino s'arrêta devant une roche surmontée d'un épais buisson; cette +roche entrouverte comme une paupière, livra passage au jeune homme, qui +y disparut comme disparaissent dans leurs trappes les diables de nos +féeries. + +La voix et le geste de celui qui suivait Danglars engagèrent le banquier +à en faire autant. Il n'y avait plus à en douter, le banqueroutier +français avait affaire à des bandits romains. + +Danglars s'exécuta comme un homme placé entre deux dangers terribles, et +que la peur rend brave. Malgré son ventre assez mal disposé pour +pénétrer dans les crevasses de la campagne de Rome, il s'infiltra +derrière Peppino, et, se laissant glisser en fermant les yeux, il tomba +sur ses pieds. + +En touchant la terre, il rouvrit les yeux. + +Le chemin était large, mais noir. Peppino, peu soucieux de se cacher, +maintenant qu'il était chez lui, battit le briquet, et alluma une +torche. + +Deux autres hommes descendirent derrière Danglars, formant +l'arrière-garde, et, poussant Danglars lorsque par hasard il s'arrêtait, +le firent arriver par une pente douce au centre d'un carrefour de +sinistre apparence. + +En effet, les parois des murailles, creusées en cercueils superposés les +uns aux autres, semblaient, au milieu des pierres blanches, ouvrir ces +yeux noirs et profonds qu'on remarque dans les têtes de mort. + +Une sentinelle fit battre contre sa main gauche les capucines de sa +carabine. + +«Qui vive? fit la sentinelle. + +--Ami, ami! dit Peppino. Où est le capitaine? + +--Là , dit la sentinelle, en montrant par-dessus son épaule une espèce de +grande salle creusée dans le roc et dont la lumière se reflétait dans le +corridor par de grandes ouvertures cintrées. + +--Bonne proie, capitaine, bonne proie», dit Peppino en italien. + +Et prenant Danglars par le collet de sa redingote, il le conduisit vers +une ouverture ressemblant à une porte, et par laquelle on pénétrait dans +la salle dont le capitaine paraissait avoir fait son logement. + +«Est-ce l'homme? demanda celui-ci, qui lisait fort attentivement la _Vie +d'Alexandre_ dans Plutarque. + +--Lui-même, capitaine, lui-même. + +--Très bien, montrez-le-moi.» + +Sur cet ordre assez impertinent, Peppino approcha si brusquement sa +torche du visage de Danglars, que celui-ci se recula vivement pour ne +point avoir les sourcils brûlés. Ce visage bouleversé offrait tous les +symptômes d'une pâle et hideuse terreur. + +«Cet homme est fatigué, dit le capitaine, qu'on le conduise à son lit. + +--Oh! murmura Danglars, ce lit, c'est probablement un des cercueils qui +creusent la muraille; ce sommeil, c'est la mort qu'un des poignards que +je vois étinceler dans l'ombre va me procurer.» + +En effet, dans les profondeurs sombres de l'immense salle, on voyait se +soulever, sur leurs couches d'herbes sèches ou de peaux de loup, les +compagnons de cet homme qu'Albert de Morcerf avait trouvé lisant les +_Commentaires de César_, et que Danglars retrouvait lisant la _Vie +d'Alexandre_. + +Le banquier poussa un sourd gémissement et suivit son guide: il n'essaya +ni de prier ni de crier. Il n'avait plus ni force, ni volonté, ni +puissance, ni sentiment; il allait parce qu'on l'entraînait. + +Il heurta une marche, et, comprenant qu'il avait un escalier devant lui, +il se baissa instinctivement pour ne pas se briser le front, et se +trouva dans une cellule taillée en plein roc. + +Cette cellule était propre, bien que nue, sèche, quoique située sous la +terre à une profondeur incommensurable. + +Un lit fait d'herbes sèches, recouvert de peaux de chèvre, était, non +pas dressé, mais étendu dans un coin de cette cellule. Danglars, en +l'apercevant, crut voir le symbole radieux de son salut. + +«Oh! Dieu soit loué! murmura-t-il, c'est un vrai lit!» + +C'était la seconde fois, depuis une heure, qu'il invoquait le nom de +Dieu; cela ne lui était pas arrivé depuis dix ans. + +«_Ecco_», dit le guide. + +Et poussant Danglars dans la cellule, il referma la porte sur lui. + +Un verrou grinça; Danglars était prisonnier. + +D'ailleurs, n'y eût-il pas eu de verrou, il eût fallu être saint Pierre +et avoir pour guide un ange du ciel, pour passer au milieu de la +garnison qui tenait les catacombes de Saint-Sébastien, et qui campait +autour de son chef, dans lequel nos lecteurs ont certainement reconnu le +fameux Luigi Vampa. + +Danglars aussi avait reconnu ce bandit, à l'existence duquel il n'avait +pas voulu croire quand Morcerf essayait de le naturaliser en France. Non +seulement il l'avait reconnu, mais aussi la cellule dans laquelle +Morcerf avait été enfermé, et qui, selon toute probabilité, était le +logement des étrangers. + +Ces souvenirs, sur lesquels au reste Danglars s'étendait avec une +certaine joie, lui rendaient la tranquillité. Du moment où ils ne +l'avaient pas tué tout de suite, les bandits n'avaient pas l'intention +de le tuer du tout. + +On l'avait arrêté pour le voler, et comme il n'avait sur lui que +quelques louis, on le rançonnerait. + +Il se rappela que Morcerf avait été taxé à quelque chose comme quatre +mille écus; comme il s'accordait une apparence beaucoup plus importante +que Morcerf, il fixa lui-même dans son esprit sa rançon à huit mille +écus. + +Huit mille écus faisaient quarante-huit mille livres. + +Il lui restait encore quelque chose comme cinq millions cinquante mille +francs. + +Avec cela on se tire d'affaire partout. + +Donc, à peu près certain de se tirer d'affaire, attendu qu'il n'y a pas +d'exemple qu'on ait jamais taxé un homme à cinq millions cinquante mille +livres, Danglars s'étendit sur son lit, où, après s'être retourné deux +ou trois fois, il s'endormit avec la tranquillité du héros dont Luigi +Vampa étudiait l'histoire. + + + + +CXV + +La carte de Luigi Vampa. + + +À tout sommeil qui n'est pas celui que redoutait Danglars, il y a un +réveil. + +Danglars se réveilla. + +Pour un Parisien habitué aux rideaux de soie, aux parois veloutées des +murailles, au parfum qui monte du bois blanchissant dans la cheminée et +qui descend des voûtes de satin, le réveil dans une grotte de pierre +crayeuse doit être comme un rêve de mauvais aloi. + +En touchant ses courtines de peau de bouc, Danglars devait croire qu'il +rêvait Samoïèdes ou Lapons. + +Mais en pareille circonstance une seconde suffit pour changer le doute +le plus robuste en certitude. + +«Oui, oui, murmura-t-il, je suis aux mains des bandits dont nous a parlé +Albert de Morcerf.» + +Son premier mouvement fut de respirer, afin de s'assurer qu'il n'était +pas blessé: c'était un moyen qu'il avait trouvé dans _Don Quichotte_, le +seul livre, non pas qu'il eût lu, mais dont il eût retenu quelque chose. + +«Non, dit-il, ils ne m'ont tué ni blessé, mais ils m'ont volé +peut-être?» + +Et il porta vivement ses mains à ses poches. Elles étaient intactes: les +cent louis qu'il s'était réservés pour faire son voyage de Rome à Venise +étaient bien dans la poche de son pantalon, et le portefeuille dans +lequel se trouvait la lettre de crédit de cinq millions cinquante mille +francs était bien dans la poche de sa redingote. + +«Singuliers bandits, se dit-il, qui m'ont laissé ma bourse et mon +portefeuille! Comme je le disais hier en me couchant, ils vont me mettre +à rançon. Tiens! j'ai aussi ma montre! Voyons un peu quelle heure il +est.» + +La montre de Danglars, chef-d'oeuvre de Bréguet, qu'il avait remontée +avec soin la veille avant de se mettre en route, sonna cinq heures et +demie du matin. Sans elle, Danglars fût resté complètement incertain sur +l'heure, le jour ne pénétrant pas dans sa cellule. + +Fallait-il provoquer une explication des bandits? fallait-il attendre +patiemment qu'ils la demandassent? La dernière alternative était la plus +prudente: Danglars attendit. + +Il attendit jusqu'à midi. + +Pendant tout ce temps, une sentinelle avait veillé à sa porte. À huit +heures du matin, la sentinelle avait été relevée. + +Il avait alors pris à Danglars l'envie de voir par qui il était gardé. + +Il avait remarqué que des rayons de lumière, non pas de jour, mais de +lampe, filtraient à travers les ais de la porte mal jointe, il +s'approcha d'une de ces ouvertures au moment juste où le bandit buvait +quelques gorgées d'eau-de-vie, lesquelles, grâce à l'outre de peau qui +les contenait, répandaient une odeur qui répugna fort à Danglars. + +«Pouah!» fit-il en reculant jusqu'au fond de sa cellule. + +À midi, l'homme à l'eau-de-vie fut remplacé par un autre factionnaire. +Danglars eut la curiosité de voir son nouveau gardien; il s'approcha de +nouveau de la jointure. + +Celui-là était un athlétique bandit, un Goliath aux gros yeux, aux +lèvres épaisses, au nez écrasé; sa chevelure rousse pendait sur ses +épaules en mèches tordues comme des couleuvres. + +«Oh! oh! dit Danglars, celui ici ressemble plus à un ogre qu'à une +créature humaine; en tout cas, je suis vieux et assez coriace; gros +blanc pas bon à manger.» + +Comme on voit, Danglars avait encore l'esprit assez présent pour +plaisanter. + +Au même instant, comme pour lui donner la preuve qu'il n'était pas un +ogre, son gardien s'assit en face de la porte de sa cellule, tira de son +bissac du pain noir, des oignons et du fromage, qu'il se mit incontinent +à dévorer. + +«Le diable m'emporte, dit Danglars en jetant à travers les fentes de sa +porte un coup d'oeil sur le dîner du bandit: le diable m'emporte si je +comprends comment on peut manger de pareilles ordures.» + +Et il alla s'asseoir sur ses peaux de bouc, qui lui rappelaient l'odeur +de l'eau-de-vie de la première sentinelle. + +Mais Danglars avait beau faire, et les secrets de la nature sont +incompréhensibles, il y a bien de l'éloquence dans certaines invitations +matérielles qu'adressent les plus grossières substances aux estomacs à +jeun. + +Danglars sentit soudain que le sien n'avait pas de fonds en ce moment: +il vit l'homme moins laid, le pain moins noir, le fromage plus frais. + +Enfin, ces oignons crus, affreuse alimentation du sauvage, lui +rappelèrent certaines sauces Robert et certains mirotons que son +cuisinier exécutait d'une façon supérieure, lorsque Danglars lui disait: +«Monsieur Deniseau, faites-moi, pour aujourd'hui, un bon petit plat +canaille.» + +Il se leva et alla frapper à la porte. + +Le bandit leva la tête. + +Danglars vit qu'il était entendu, et redoubla. + +«_Che cosa_? demanda le bandit. + +--Dites donc! dites donc! l'ami, fit Danglars en tambourinant avec ses +doigts contre sa porte, il me semble qu'il serait temps que l'on songeât +à me nourrir aussi, moi!» + +Mais soit qu'il ne comprît pas, soit qu'il n'eût pas d'ordres à +l'endroit de la nourriture de Danglars, le géant se remit à son dîner. + +Danglars sentit sa fierté humiliée, et, ne voulant pas davantage se +commettre avec cette brute, il se recoucha sur ses peaux de bouc et ne +souffla plus le mot. + +Quatre heures s'écoulèrent; le géant fut remplacé par un autre bandit. +Danglars, qui éprouvait d'affreux tiraillements d'estomac, se leva +doucement, appliqua derechef son oreille aux fentes de la porte, et +reconnut la figure intelligente de son guide. + +C'était en effet Peppino qui se préparait à monter la garde la plus +douce possible en s'asseyant en face de la porte, et en posant entre ses +deux jambes une casserole de terre, laquelle contenait, chauds et +parfumés, des pois chiches fricassés au lard. + +Près de ces pois chiches, Peppino posa encore un joli petit panier de +raisin de Velletri et un fiasco de vin d'Orvietto. + +Décidément Peppino était un gourmet. + +En voyant ces préparatifs gastronomiques, l'eau vint à la bouche de +Danglars. + +«Ah! ah! dit le prisonnier, voyons un peu si celui-ci sera plus +traitable que l'autre.» + +Et il frappa gentiment à sa porte. + +«On y va, dit le bandit, qui, en fréquentant la maison de maître +Pastrini, avait fini par apprendre le français jusque dans ses +idiotismes.» + +En effet il vint ouvrir. + +Danglars le reconnut pour celui qui lui avait crié d'une si furieuse +manière: «Rentrez la tête.» Mais ce n'était pas l'heure des +récriminations. Il prit au contraire sa figure la plus agréable, et avec +un sourire gracieux: + +«Pardon, monsieur, dit-il, mais est-ce que l'on ne me donnera pas à +dîner, à moi aussi? + +--Comment donc! s'écria Peppino, Votre Excellence aurait-elle faim, par +hasard? + +--Par hasard est charmant, murmura Danglars; il y a juste vingt-quatre +heures que je n'ai mangé. + +«Mais oui, monsieur, ajouta-t-il en haussant la voix, j'ai faim, et même +assez faim. + +--Et Votre Excellence veut manger? + +--À l'instant même, si c'est possible. + +--Rien de plus aisé, dit Peppino; ici l'on se procure tout ce que l'on +désire, en payant, bien entendu comme cela se fait chez tous les +honnêtes chrétiens. + +--Cela va sans dire! s'écria Danglars, quoique en vérité les gens qui +vous arrêtent et qui vous emprisonnent devraient au moins nourrir leurs +prisonniers. + +--Ah! Excellence, reprit Peppino, ce n'est pas l'usage. + +--C'est une assez mauvaise raison, reprit Danglars, qui comptait +amadouer son gardien par son amabilité, et cependant je m'en contente. +Voyons, qu'on me serve à manger. + +--À l'instant même, Excellence; que désirez-vous?» + +Et Peppino posa son écuelle à terre, de telle façon que la fumée en +monta directement aux narines de Danglars. + +«Commandez, dit-il. + +--Vous avez donc des cuisines ici? demanda le banquier. + +--Comment! si nous avons des cuisines? des cuisines parfaites! + +--Et des cuisiniers? + +--Excellents! + +--Eh bien, un poulet, un poisson, du gibier, n'importe quoi, pourvu que +je mange. + +--Comme il plaira à Votre Excellence; nous disons un poulet, n'est-ce +pas? + +--Oui, un poulet.» + +Peppino, se redressant, cria de tous ses poumons: + +«Un poulet pour Son Excellence!» + +La voix de Peppino vibrait encore sous les voûtes que déjà paraissait un +jeune homme, beau, svelte, et à moitié nu comme les porteurs de poissons +antiques; il apportait le poulet sur un plat d'argent, et le poulet +tenait seul sur sa tête. + +«On se croirait au _Café de Paris_, murmura Danglars. + +--Voilà , Excellence», dit Peppino en prenant le poulet des mains du +jeune bandit et en le posant sur une table vermoulue qui faisait, avec +un escabeau et le lit de peaux de bouc, la totalité de l'ameublement de +la cellule. + +Danglars demanda un couteau et une fourchette. + +«Voilà ! Excellence», dit Peppino en offrant un petit couteau à la pointe +émoussée et une fourchette de bois. + +Danglars prit le couteau d'une main, la fourchette de l'autre, et se mit +en devoir de découper la volaille. + +«Pardon, Excellence, dit Peppino en posant une main sur l'épaule du +banquier; ici on paie avant de manger; on pourrait n'être pas content en +sortant... + +--Ah! ah! fit Danglars, ce n'est plus comme à Paris, sans compter qu'ils +vont m'écorcher probablement; mais faisons les choses grandement. +Voyons, j'ai toujours entendu parler du bon marché de la vie en Italie; +un poulet doit valoir douze sous à Rome. + +«Voilà », dit-il, et il jeta un louis à Peppino. + +Peppino ramassa le louis, Danglars approcha le couteau du poulet. + +«Un moment, Excellence, dit Peppino en se relevant; un moment, Votre +Excellence me redoit encore quelque chose. + +--Quand je disais qu'ils m'écorcheraient!» murmura Danglars. + +Puis, résolu de prendre son parti de cette extorsion: + +«Voyons, combien vous redoit-on pour cette volaille étique? +demanda-t-il. + +--Votre Excellence a donné un louis d'acompte. + +--Un louis d'acompte sur un poulet? + +--Sans doute, d'acompte. + +--Bien... Allez! allez! + +--Ce n'est plus que quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf louis +que Votre Excellence me redoit.» + +Danglars ouvrit des yeux énormes à l'énoncé de cette gigantesque +plaisanterie. + +«Ah! très drôle, murmura-t-il, en vérité.» + +Et il voulut se remettre à découper le poulet; mais Peppino lui arrêta +la main droite avec la main gauche et tendit son autre main. + +«Allons, dit-il. + +--Quoi! vous ne riez point? dit Danglars. + +--Nous ne rions jamais, Excellence, reprit Peppino, sérieux comme un +quaker. + +--Comment, cent mille francs ce poulet! + +--Excellence, c'est incroyable comme on a de la peine à élever la +volaille dans ces maudites grottes. + +--Allons! allons! dit Danglars, je trouve cela très bouffon, très +divertissant, en vérité; mais comme j'ai faim, laissez-moi manger. +Tenez, voilà un autre louis pour vous, mon ami. + +--Alors cela ne fera plus que quatre mille neuf cent +quatre-vingt-dix-huit louis, dit Peppino conservant le même sang-froid; +avec de la patience, nous y viendrons. + +--Oh! quant à cela, dit Danglars révolté de cette persévérance à le +railler, quant à cela, jamais. Allez au diable! Vous ne savez pas à qui +vous avez affaire.» + +Peppino fit un signe, le jeune garçon allongea les deux mains et enleva +prestement le poulet. Danglars se jeta sur son lit de peaux de bouc, +Peppino referma la porte et se remit à manger ses pois au lard. + +Danglars ne pouvait voir ce que faisait Peppino, mais le claquement des +dents du bandit ne devait laisser au prisonnier aucun doute sur +l'exercice auquel il se livrait. + +Il était clair qu'il mangeait, même qu'il mangeait bruyamment, et comme +un homme mal élevé. + +«Butor!» dit Danglars. + +Peppino fit semblant de ne pas entendre, et, sans même tourner la tête, +continua de manger avec une sage lenteur. + +L'estomac de Danglars lui semblait à lui-même percé comme le tonneau des +Danaïdes; il ne pouvait croire qu'il parviendrait à le remplir jamais. + +Cependant, il prit patience une demi-heure encore mais il est juste de +dire que cette demi-heure lui parut un siècle. + +Il se leva et alla de nouveau à la porte. + +«Voyons, monsieur, dit-il, ne me faites pas languir plus longtemps, et +dites-moi tout de suite ce que l'on veut de moi? + +--Mais, Excellence, dites plutôt ce que vous voulez de nous... Donnez +vos ordres et nous les exécuterons. + +--Alors ouvrez-moi d'abord.» + +Peppino ouvrit. + +«Je veux, dit Danglars, pardieu! je veux manger! + +--Vous avez faim? + +--Et vous le savez, du reste. + +--Que désire manger Votre Excellence? + +--Un morceau de pain sec, puisque les poulets sont hors de prix dans ces +maudites caves. + +--Du pain! soit, dit Peppino. + +«Holà ! du pain!» cria-t-il. + +Le jeune garçon apporta un petit pain. + +«Voilà ! dit Peppino. + +--Combien? demanda Danglars. + +--Quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit louis, il y a deux louis +payés d'avance. + +--Comment, un pain, cent mille francs? + +--Cent mille francs, dit Peppino. + +--Mais vous ne demandiez que cent mille francs pour un poulet! + +--Nous ne servons pas à la carte, mais à prix fixe. Qu'on mange peu, +qu'on mange beaucoup, qu'on demande dix plats ou un seul, c'est toujours +le même chiffre. + +--Encore cette plaisanterie! Mon cher ami, je vous déclare que c'est +absurde, que c'est stupide! Dites-moi tout de suite que vous voulez que +je meure de faim, ce sera plus tôt fait. + +--Mais non, Excellence, c'est vous qui voulez vous suicider. Payez et +mangez. + +--Avec quoi payer, triple animal? dit Danglars exaspéré. Est-ce que tu +crois qu'on a cent mille francs dans sa poche? + +--Vous avez cinq millions cinquante mille francs dans la vôtre, +Excellence, dit Peppino; cela fait cinquante poulets à cent mille francs +et un demi-poulet à cinquante mille.» + +Danglars frissonna; le bandeau lui tomba des yeux: c'était bien toujours +une plaisanterie, mais il la comprenait enfin. + +Il est même juste de dire qu'il ne la trouvait plus aussi plate que +l'instant d'avant. + +«Voyons, dit-il, voyons: en donnant ces cent mille francs, me +tiendrez-vous quitte au moins, et pourrai-je manger à mon aise? + +--Sans doute, dit Peppino. + +--Mais comment les donner? fit Danglars en respirant plus librement. + +--Rien de plus facile; vous avez un crédit ouvert chez MM. Thomson et +French, via dei Banchi, à Rome, donnez-moi un bon de quatre mille neuf +cent quatre-vingt-dix-huit louis sur ces messieurs, notre banquier nous +le prendra.» + +Danglars voulut au moins se donner le mérite de la bonne volonté; il +prit la plume et le papier que lui présentait Peppino, écrivit la +cédule, et signa. + +«Tenez, dit-il, voilà votre bon au porteur. + +--Et vous, voici votre poulet.» + +Danglars découpa la volaille en soupirant: elle lui paraissait bien +maigre pour une si grosse somme. + +Quant à Peppino, il lut attentivement le papier, le mit dans sa poche, +et continua de manger ses pois chiches. + + + + +CXVI + +Le pardon. + + +Le lendemain Danglars eut encore faim, l'air de cette caverne était on +ne peut plus apéritif; le prisonnier crut que, pour ce jour-là , il +n'aurait aucune dépense à faire: en homme économe il avait caché la +moitié de son poulet et un morceau de son pain dans le coin de sa +cellule. + +Mais il n'eut pas plus tôt mangé qu'il eut soif: il n'avait pas compté +là -dessus. + +Il lutta contre la soif jusqu'au moment où il sentit sa langue desséchée +s'attacher à son palais. + +Alors, ne pouvant plus résister au feu qui le dévorait, il appela. + +La sentinelle ouvrit la porte; c'était un nouveau visage. + +Il pensa que mieux valait pour lui avoir affaire à une ancienne +connaissance. Il appela Peppino. + +«Me voici, Excellence, dit le bandit en se présentant avec un +empressement qui parut de bon augure à Danglars, que désirez-vous? + +--À boire, dit le prisonnier. + +--Excellence, dit Peppino, vous savez que le vin est hors de prix dans +les environs de Rome... + +--Donnez-moi de l'eau alors, dit Danglars cherchant à parer la botte. + +--Oh! Excellence, l'eau est plus rare que le vin; il fait une si grande +sécheresse! + +--Allons, dit Danglars, nous allons recommencer, à ce qu'il paraît!» + +Et, tout en souriant pour avoir l'air de plaisanter, le malheureux +sentait la sueur mouiller ses tempes. + +«Voyons, mon ami, dit Danglars, voyant que Peppino demeurait impassible, +je vous demande un verre de vin; me le refuserez-vous? + +--Je vous ai déjà dit, Excellence, répondit gravement Peppino, que nous +ne vendions pas au détail. + +--Eh bien, voyons alors, donnez-moi une bouteille. + +--Duquel? + +--Du moins cher. + +--Ils sont tous deux du même prix. + +--Et quel prix? + +--Vingt-cinq mille francs la bouteille. + +--Dites, s'écria Danglars avec une amertume qu'Harpargon seul eût pu +noter dans le diapason de la voix humaine, dites que vous voulez me +dépouiller, ce sera plus tôt fait que de me dévorer ainsi lambeau par +lambeau. + +--Il est possible, dit Peppino, que ce soit là le projet du maître. + +--Le maître, qui est-il donc? + +--Celui auquel on vous a conduit avant-hier. + +--Et où est-il? + +--Ici. + +--Faites que je le voie. + +--C'est facile.» + +L'instant d'après, Luigi Vampa était devant Danglars. + +«Vous m'appelez? demanda-t-il au prisonnier. + +--C'est vous, monsieur, qui êtes le chef des personnes qui m'ont amené +ici? + +--Oui Excellence. + +--Que désirez-vous de moi pour rançon? Parlez. + +--Mais tout simplement les cinq millions que vous portez sur vous.» + +Danglars sentit un effroyable spasme lui broyer le coeur. + +«Je n'ai que cela au monde, monsieur, et c'est le reste d'une immense +fortune: si vous me l'ôtez, ôtez-moi la vie. + +--Il nous est défendu de verser votre sang, Excellence. + +--Et par qui cela vous est-il défendu? + +--Par celui auquel nous obéissons. + +--Vous obéissez donc à quelqu'un? + +--Oui, à un chef. + +--Je croyais que vous-même étiez le chef? + +--Je suis le chef de ces hommes; mais un autre homme est mon chef à moi. + +--Et ce chef obéit-il à quelqu'un? + +--Oui. + +--À qui? + +--À Dieu.» + +Danglars resta un instant pensif. + +«Je ne vous comprends pas, dit-il. + +--C'est possible. + +--Et c'est ce chef qui vous a dit de me traiter ainsi? + +--Oui. + +--Quel est son but? + +--Je n'en sais rien. + +--Mais ma bourse s'épuisera. + +--C'est probable. + +--Voyons, dit Danglars, voulez-vous un million? + +--Non. + +--Deux millions? + +--Non. + +--Trois millions?... quatre?... Voyons, quatre? je vous les donne à la +condition que vous me laisserez aller. + +--Pourquoi nous offrez-vous quatre millions de ce qui en vaut cinq? dit +Vampa; c'est de l'usure cela, seigneur banquier, ou je ne m'y connais +pas. + +--Prenez tout! prenez tout, vous dis-je! s'écria Danglars, et tuez-moi! + +--Allons, allons, calmez-vous, Excellence, vous allez vous fouetter le +sang, ce qui vous donnera un appétit à manger un million par jour; soyez +donc plus économe, morbleu! + +--Mais quand je n'aurai plus d'argent pour vous payer! s'écria Danglars +exaspéré. + +--Alors vous aurez faim. + +--J'aurai faim? dit Danglars blêmissant. + +--C'est probable, répondit flegmatiquement Vampa. + +--Mais vous dites que vous ne voulez pas me tuer? + +--Non. + +--Et vous voulez me laisser mourir de faim? + +--Ce n'est pas la même chose. + +--Eh bien, misérables! s'écria Danglars, je déjouerai vos infâmes +calculs; mourir pour mourir, j'aime autant en finir tout de suite; +faites-moi souffrir, torturez-moi, tuez-moi, mais vous n'aurez plus ma +signature! + +--Comme il vous plaira, Excellence», dit Vampa. + +Et il sortit de la cellule. + +Danglars se jeta en rugissant sur ses peaux de bouc. + +Quels étaient ces hommes? quel était ce chef invisible? quels projets +poursuivaient-ils donc sur lui? et quand tout le monde pouvait se +racheter, pourquoi lui seul ne le pouvait-il pas? + +Oh! certes, la mort, une mort prompte et violente, était un bon moyen de +tromper ses ennemis acharnés, qui semblaient poursuivre sur lui une +incompréhensible vengeance. + +Oui, mais mourir! + +Pour la première fois peut-être de sa carrière si longue, Danglars +songeait à la mort avec le désir et la crainte tout à la fois de mourir; +mais le moment était venu pour lui d'arrêter sa vue sur le spectre +implacable qui vit au-dedans de toute créature, qui, à chaque pulsation +du coeur, dit à lui-même: Tu mourras! + +Danglars ressemblait à ces bêtes fauves que la chasse anime, puis +qu'elle désespère, et qui, à force de désespoir, réussissent parfois à +se sauver. + +Danglars songea à une évasion. + +Mais les murs étaient le roc lui-même; mais à la seule issue qui +conduisait hors de la cellule un homme lisait, et derrière cet homme on +voyait passer et repasser des ombres armées de fusils. + +Sa résolution de ne pas signer dura deux jours, après quoi il demanda +des aliments et offrit un million. + +On lui servit un magnifique souper, et on prit son million. + +Dès lors, la vie du malheureux prisonnier fut une divagation +perpétuelle. Il avait tant souffert qu'il ne voulait plus s'exposer à +souffrir, et subissait toutes les exigences; au bout de douze jours, un +après-midi qu'il avait dîné comme en ses beaux jours de fortune, il fit +ses comptes et s'aperçut qu'il avait tant donné de traites au porteur, +qu'il ne lui restait plus que cinquante mille francs. + +Alors il se fit en lui une réaction étrange: lui qui venait d'abandonner +cinq millions, il essaya de sauver les cinquante mille francs qui lui +restaient, plutôt que de donner ces cinquante mille francs, il se +résolut de reprendre une vie de privations, il eut des lueurs d'espoir +qui touchaient à la folie; lui qui depuis si longtemps avait oublié +Dieu, il y songea pour se dire que Dieu parfois avait fait des miracles: +que la caverne pouvait s'abîmer; que les carabiniers pontificaux +pouvaient découvrir cette retraite maudite et venir à son secours; +qu'alors il lui resterait cinquante mille francs; que cinquante mille +francs étaient une somme suffisante pour empêcher un homme de mourir de +faim; il pria Dieu de lui conserver ces cinquante mille francs, et en +priant il pleura. + +Trois jours se passèrent ainsi, pendant lesquels le nom de Dieu fut +constamment, sinon dans son coeur du moins sur ses lèvres; par +intervalles il avait des instants de délire pendant lesquels il croyait, +à travers les fenêtres, voir dans une pauvre chambre un vieillard +agonisant sur un grabat. + +Ce vieillard, lui aussi, mourait de faim. + +Le quatrième jour, ce n'était plus un homme, c'était un cadavre vivant; +il avait ramassé à terre jusqu'aux dernières miettes de ses anciens +repas et commencé à dévorer la natte dont le sol était couvert. + +Alors il supplia Peppino, comme on supplie son ange gardien, de lui +donner quelque nourriture, il lui offrit mille francs d'une bouchée de +pain. + +Peppino ne répondit pas. + +Le cinquième jour, il se traîna à l'entrée de la cellule. + +«Mais vous n'êtes donc pas un chrétien? dit-il en se redressant sur les +genoux; vous voulez assassiner un homme qui est votre frère devant Dieu? + +«Oh! mes amis d'autrefois, mes amis d'autrefois!» murmura-t-il. + +Et il tomba la face contre terre. + +Puis, se relevant avec une espèce de désespoir: + +«Le chef! cria-t-il, le chef! + +--Me voilà ! dit Vampa, paraissant tout à coup, que désirez-vous encore? + +--Prenez mon dernier or, balbutia Danglars en tendant son portefeuille, +et laissez-moi vivre ici, dans cette caverne; je ne demande plus la +liberté, je ne demande qu'à vivre. + +--Vous souffrez donc bien? demanda Vampa. + +--Oh! oui, je souffre, et cruellement! + +--Il y a cependant des hommes qui ont encore plus souffert que vous. + +--Je ne crois pas. + +--Si fait! ceux qui sont morts de faim.» + +Danglars songea à ce vieillard que, pendant ses heures d'hallucination, +il voyait, à travers les fenêtres de sa pauvre chambre, gémir sur son +lit. + +Il frappa du front la terre en poussant un gémissement. + +«Oui, c'est vrai, il y en a qui ont plus souffert encore que moi, mais +au moins, ceux-là , c'étaient des martyrs. + +--Vous repentez-vous, au moins?» dit une voix sombre et solennelle, qui +fit dresser les cheveux sur la tête de Danglars. + +Son regard affaibli essaya de distinguer les objets, et il vit derrière +le bandit un homme enveloppé d'un manteau et perdu dans l'ombre d'un +pilastre de pierre. + +«De quoi faut-il que je me repente? balbutia Danglars. + +--Du mal que vous avez fait, dit la même voix. + +--Oh! oui, je me repens! je me repens!» s'écria Danglars. + +Et il frappa sa poitrine de son poing amaigri. + +«Alors je vous pardonne, dit l'homme en jetant son manteau et en faisant +un pas pour se placer dans la lumière. + +--Le comte de Monte-Cristo! dit Danglars, plus pâle de terreur qu'il ne +l'était, un instant auparavant, de faim et de misère. + +--Vous vous trompez; je ne suis pas le comte de Monte-Cristo. + +--Et qui êtes-vous donc? + +--Je suis celui que vous avez vendu, livré, déshonoré: je suis celui +dont vous avez prostitué la fiancée; je suis celui sur lequel vous avez +marché pour vous hausser jusqu'à la fortune; je suis celui dont vous +avez fait mourir le père de faim, qui vous avait condamné à mourir de +faim, et qui cependant vous pardonne, parce qu'il a besoin lui-même +d'être pardonné: je suis Edmond Dantès!» + +Danglars ne poussa qu'un cri, et tomba prosterné. + +«Relevez-vous, dit le comte, vous avez la vie sauve; pareille fortune +n'est pas arrivée à vos deux autres complices: l'un est fou, l'autre est +mort! Gardez les cinquante mille francs qui vous restent, je vous en +fais don; quant à vos cinq millions volés aux hospices, ils leur sont +déjà restitués par une main inconnue. + +«Et maintenant, mangez et buvez; ce soir je vous fais mon hôte. + +«Vampa, quand cet homme sera rassasié, il sera libre.» + +Danglars demeura prosterné tandis que le comte s'éloignait; lorsqu'il +releva la tête, il ne vit plus qu'une espèce d'ombre qui disparaissait +dans le corridor, et devant laquelle s'inclinaient les bandits. + +Comme l'avait ordonné le comte, Danglars fut servi par Vampa, qui lui +fit apporter le meilleur vin et les plus beaux fruits de l'Italie, et +qui, l'ayant fait monter dans sa chaise de poste, l'abandonna sur la +route, adossé à un arbre. + +Il y resta jusqu'au jour, ignorant où il était. + +Au jour il s'aperçut qu'il était près d'un ruisseau: il avait soif, il +se traîna jusqu'à lui. + +En se baissant pour y boire, il s'aperçut que ses cheveux étaient +devenus blancs. + + + + +CXVII + +Le 5 octobre. + + +Il était six heures du soir à peu près, un jour couleur d'opale, dans +lequel un beau soleil d'automne infiltrait ses rayons d'or, tombait du +ciel sur la mer bleuâtre. + +La chaleur du jour s'était éteinte graduellement, et l'on commençait à +sentir cette légère brise qui semble la respiration de la nature se +réveillant après la sieste brûlante du midi, souffle délicieux qui +rafraîchit les côtes de la Méditerranée et qui porte de rivage en rivage +le parfum des arbres, mêlé à l'âcre senteur de la mer. + +Sur cet immense lac qui s'étend de Gibraltar aux Dardanelles et de Tunis +à Venise, un léger yacht, pur et élégant de forme, glissait dans les +premières vapeurs du soir. Son mouvement était celui du cygne qui ouvre +ses ailes au vent et qui semble glisser sur l'eau. Il s'avançait, rapide +et gracieux à la fois, et laissant derrière lui un sillon +phosphorescent. + +Peu à peu le soleil, dont nous avons salué les derniers rayons, avait +disparu à l'horizon occidental; mais, comme pour donner raison aux rêves +brillants de la mythologie, ses feux indiscrets, reparaissant au sommet +de chaque vague, semblaient révéler que le dieu de flamme venait de se +cacher au sein d'Amphitrite, qui essayait en vain de cacher son amant +dans les plis de son manteau azuré. + +Le yacht avançait rapidement, quoique en apparence il y eût à peine +assez de vent pour faire flotter la chevelure bouclée d'une jeune fille. + +Debout sur la proue, un homme de haute taille, au teint de bronze, à +l'oeil dilaté, voyait venir à lui la terre sous la forme d'une masse +sombre disposée en cône, et sortant du milieu des flots comme un immense +chapeau de Catalan. + +«Est-ce là Monte-Cristo? demanda d'une voix grave et empreinte d'une +profonde tristesse le voyageur aux ordres duquel le petit yacht semblait +être momentanément soumis. + +--Oui, Excellence, répondit le patron, nous arrivons. + +--Nous arrivons!» murmura le voyageur avec un indéfinissable accent de +mélancolie. + +Puis il ajouta à voix basse: + +«Oui, ce sera là le port.» + +Et il se replongea dans sa pensée, qui se traduisait par un sourire plus +triste que ne l'eussent été des larmes. + +Quelques minutes après, on aperçut à terre la lueur d'une flamme qui +s'éteignit aussitôt, et le bruit d'une arme à feu arriva jusqu'au yacht. + +«Excellence, dit le patron, voici le signal de terre, voulez-vous y +répondre vous-même? + +--Quel signal?» demanda celui-ci. + +Le patron étendit la main vers l'île aux flancs de laquelle montait, +isolé et blanchâtre, un large flocon de fumée qui se déchirait en +s'élargissant. + +«Ah! oui, dit-il, comme sortant d'un rêve, donnez.» + +Le patron lui tendit une carabine toute chargée, le voyageur la prit, la +leva lentement et fit feu en l'air. + +Dix minutes après on carguait les voiles, et l'on jetait l'ancre à cinq +cents pas d'un petit port. + +Le canot était déjà à la mer avec quatre rameurs et le pilote; le +voyageur descendit, et au lieu de s'asseoir à la poupe, garnie pour lui +d'un tapis bleu, se tint debout et les bras croisés. + +Les rameurs attendaient, leurs avirons à demi levés, comme des oiseaux +qui font sécher leurs ailes. + +«Allez!» dit le voyageur. + +Les huit rames retombèrent à la mer d'un seul coup et sans faire jaillir +une goutte d'eau; puis la barque, cédant à l'impulsion, glissa +rapidement. + +En un instant on fut dans une petite anse formée par une échancrure +naturelle, la barque toucha sur un fond de sable fin. + +«Excellence, dit le pilote, montez sur les épaules de deux de nos +hommes, ils vous porteront à terre.» + +Le jeune homme répondit à cette invitation par un geste de complète +indifférence, dégagea ses jambes de la barque et se laissa glisser dans +l'eau qui lui monta jusqu'à la ceinture. + +«Ah! Excellence, murmura le pilote, c'est mal ce que vous faites là , et +vous nous ferez gronder par le maître.» + +Le jeune homme continua d'avancer vers le rivage, suivant deux matelots +qui choisissaient le meilleur fond. + +Au bout d'une trentaine de pas on avait abordé; le jeune homme secouait +ses pieds sur un terrain sec, et cherchait des yeux autour de lui le +chemin probable qu'on allait lui indiquer, car il faisait tout à fait +nuit. + +Au moment où il tournait la tête, une main se posait sur son épaule, et +une voix le fit tressaillir. + +«Bonjour, Maximilien, disait cette voix, vous êtes exact, merci! + +--C'est vous, comte, s'écria le jeune homme avec un mouvement qui +ressemblait à de la joie, et en serrant de ses deux mains la main de +Monte-Cristo. + +--Oui, vous le voyez, aussi exact que vous; mais vous êtes ruisselant, +mon cher ami: il faut vous changer, comme dirait Calypso à Télémaque. +Venez donc, il y a par ici une habitation toute préparée pour vous, dans +laquelle vous oublierez fatigues et froid.» + +Monte-Cristo s'aperçut que Morrel se retournait; il attendit. + +Le jeune homme, en effet, voyait avec surprise que pas un mot n'avait +été prononcé par ceux qui l'avaient amené, qu'il ne les avait pas payés +et que cependant ils étaient partis. On entendait même déjà le battement +des avirons de la barque qui retournait vers le petit yacht. + +«Ah! oui, dit le comte, vous cherchez vos matelots? + +--Sans doute, je ne leur ai rien donné, et cependant ils sont partis. + +--Ne vous occupez point de cela, Maximilien, dit en riant Monte-Cristo, +j'ai un marché avec la marine pour que l'accès de mon île soit franc de +tout droit de charroi et de voyage. Je suis abonné, comme on dit dans +les pays civilisés.» + +Morrel regarda le comte avec étonnement. + +«Comte, lui dit-il, vous n'êtes plus le même qu'à Paris. + +--Comment cela? + +--Oui, ici, vous riez.» + +Le front de Monte-Cristo s'assombrit tout à coup. + +«Vous avez raison de me rappeler à moi-même, Maximilien, dit-il, vous +revoir était un bonheur pour moi, et j'oubliais que tout bonheur est +passager. + +--Oh! non, non, comte! s'écria Morrel en saisissant de nouveau les deux +mains de son ami; riez au contraire, soyez heureux, vous, et prouvez-moi +par votre indifférence que la vie n'est mauvaise qu'à ceux qui +souffrent. Oh! vous êtes charitable; vous êtes bon, vous êtes grand, mon +ami, et c'est pour me donner du courage que vous affectez cette gaieté. + +--Vous vous trompez, Morrel, dit Monte-Cristo, c'est qu'en effet j'étais +heureux. + +--Alors vous m'oubliez moi-même; tant mieux! + +--Comment cela? + +--Oui, car vous le savez, ami, comme disait le gladiateur entrant dans +le cirque au sublime empereur, je vous dis à vous: «Celui qui va mourir +te salue.» + +--Vous n'êtes pas consolé? demanda Monte-Cristo avec un regard étrange. + +--Oh! fit Morrel avec un regard plein d'amertume, avez-vous cru +réellement que je pouvais l'être? + +--Écoutez, dit le comte, vous entendez bien mes paroles, n'est-ce pas, +Maximilien? Vous ne me prenez pas pour un homme vulgaire, pour une +crécelle qui émet des sons vagues et vides de sens. Quand je vous +demande si vous êtes consolé, je vous parle en homme pour qui le coeur +humain n'a plus de secret. Eh bien, Morrel, descendons ensemble au fond +de votre coeur et sondons-le. Est-ce encore cette impatience fougueuse +de douleur qui fait bondir le corps comme bondit le lion piqué par le +moustique? Est-ce toujours cette soif dévorante qui ne s'éteint que dans +la tombe? Est-ce cette idéalité du regret qui lance le vivant hors de la +vie à la poursuite du mort? ou bien est-ce seulement la prostration du +courage épuisé, l'ennui qui étouffe le rayon d'espoir qui voudrait +luire? est-ce la perte de la mémoire, amenant l'impuissance des larmes? +Oh! mon cher ami, si c'est cela, si vous ne pouvez plus pleurer, si vous +croyez mort votre coeur engourdi, si vous n'avez plus de force qu'en +Dieu, de regards que pour le ciel, ami, laissons de côté les mots trop +étroits pour le sens que leur donne notre âme. Maximilien, vous êtes +consolé, ne vous plaignez plus. + +--Comte, dit Morrel de sa voix douce et ferme en même temps; comte, +écoutez-moi, comme on écoute un homme qui parle le doigt étendu vers la +terre, les yeux levés au ciel: je suis venu près de vous pour mourir +dans les bras d'un ami. Certes, il est des gens que j'aime: j'aime ma +soeur Julie, j'aime son mari Emmanuel; mais j'ai besoin qu'on m'ouvre +des bras forts et qu'on me sourie à mes derniers instants; ma soeur +fondrait en larmes et s'évanouirait; je la verrais souffrir, et j'ai +assez souffert; Emmanuel m'arracherait l'arme des mains et remplirait la +maison de ses cris. Vous, comte, dont j'ai la parole, vous qui êtes plus +qu'un homme, vous que j'appellerais un dieu si vous n'étiez mortel, +vous, vous me conduirez doucement et avec tendresse, n'est-ce pas, +jusqu'aux portes de la mort? + +--Ami, dit le comte, il me reste encore un doute: auriez-vous si peu de +force, que vous mettiez de l'orgueil à étaler votre douleur? + +--Non, voyez, je suis simple, dit Morrel en tendant la main au comte, et +mon pouls ne bat ni plus fort ni plus lentement que d'habitude. Non, je +me sens au bout de la route; non, je n'irai pas plus loin. Vous m'avez +parlé d'attendre et d'espérer; savez-vous ce que vous avez fait, +malheureux sage que vous êtes? J'ai attendu un mois, c'est-à -dire que +j'ai souffert un mois! J'ai espéré (l'homme est une pauvre et misérable +créature), j'ai espéré, quoi? je n'en sais rien, quelque chose +d'inconnu, d'absurde, d'insensé! un miracle... lequel? Dieu seul peut le +dire, lui qui a mêlé à notre raison cette folie que l'on nomme +espérance. Oui, j'ai attendu; oui, j'ai espéré, comte, et depuis un +quart d'heure que nous parlons vous m'avez cent fois, sans le savoir, +brisé, torturé le coeur, car chacune de vos paroles m'a prouvé qu'il n'y +a plus d'espoir pour moi. Ô comte! que je reposerai doucement et +voluptueusement dans la mort!» + +Morrel prononça ces derniers mots avec une explosion d'énergie qui fit +tressaillir le comte. + +«Mon ami, continua Morrel, voyant que le comte se taisait, vous m'avez +désigné le 5 octobre comme le terme du sursis que vous me demandiez... +mon ami, c'est aujourd'hui le 5 octobre...» + +Morrel tira sa montre. + +«Il est neuf heures, j'ai encore trois heures à vivre. + +--Soit, répondit Monte-Cristo, venez.» + +Morrel suivit machinalement le comte, et ils étaient déjà dans la grotte +que Maximilien ne s'en était pas encore aperçu. + +Il trouva des tapis sous ses pieds, une porte s'ouvrit, des parfums +l'enveloppèrent, une vive lumière frappa ses yeux. + +Morrel s'arrêta, hésitant à avancer; il se défiait des énervantes +délices qui l'entouraient. + +Monte-Cristo l'attira doucement. + +«Ne convient-il pas, dit-il, que nous employions les trois heures qui +nous restent comme ces anciens Romains qui, condamnés par Néron, leur +empereur et leur héritier, se mettaient à table couronnés de fleurs, et +aspiraient la mort avec le parfum des héliotropes et des roses?» + +Morrel sourit. + +«Comme vous voudrez, dit-il; la mort est toujours la mort, c'est-à -dire +l'oubli, c'est-à -dire le repos, c'est-à -dire l'absence de la vie et par +conséquent de la douleur.» + +Il s'assit, Monte-Cristo prit place en face de lui. + +On était dans cette merveilleuse salle à manger que nous avons déjà +décrite, et où des statues de marbre portaient sur leur tête des +corbeilles toujours pleines de fleurs et de fruits. + +Morrel avait tout regardé vaguement, et il était probable qu'il n'avait +rien vu. + +«Causons en hommes, dit-il en regardant fixement le comte. + +--Parlez, répondit celui-ci. + +--Comte, reprit Morrel, vous êtes le résumé de toutes les connaissances +humaines, et vous me faites l'effet d'être descendu d'un monde plus +avancé et plus savant que le nôtre. + +--Il y a quelque chose de vrai là -dedans, Morrel, dit le comte avec ce +sourire mélancolique qui le rendait si beau; je suis descendu d'une +planète qu'on appelle la douleur. + +--Je crois tout ce que vous me dites sans chercher à en approfondir le +sens, comte; et la preuve, c'est que vous m'avez dit de vivre, que j'ai +vécu; c'est que vous m'avez dit d'espérer, et que j'ai presque espéré. +J'oserai donc vous dire, comte, comme si vous étiez déjà mort une fois: +comte, cela fait-il bien mal?» + +Monte-Cristo regardait Morrel avec une indéfinissable expression de +tendresse. + +«Oui, dit-il; oui, sans doute, cela fait bien mal, si vous brisez +brutalement cette enveloppe mortelle qui demande obstinément à vivre. Si +vous faites crier votre chair sous les dents imperceptibles d'un +poignard; si vous trouez d'une balle inintelligente et toujours prête à +s'égarer dans sa route votre cerveau que le moindre choc endolorit, +certes, vous souffrirez, et vous quitterez odieusement la vie, la +trouvant, au milieu de votre agonie désespérée, meilleure qu'un repos +acheté si cher. + +--Oui, je comprends, dit Morrel, la mort comme la vie a ses secrets de +douleur et de volupté: le tout est de les connaître. + +--Justement, Maximilien, et vous venez de dire le grand mot. La mort +est, selon le soin que nous prenons de nous mettre bien ou mal avec +elle, ou une amie qui nous berce aussi doucement qu'une nourrice, ou une +ennemie qui nous arrache violemment l'âme du corps. Un jour, quand notre +monde aura vécu encore un millier d'années, quand on se sera rendu +maître de toutes les forces destructives de la nature pour les faire +servir au bien-être général de l'humanité; quand l'homme saura, comme +vous le disiez tout à l'heure, les secrets de la mort, la mort deviendra +aussi douce et aussi voluptueuse que le sommeil goûté aux bras de notre +bien-aimée. + +--Et si vous vouliez mourir, comte, vous sauriez mourir ainsi, vous? + +--Oui.» + +Morrel lui tendit la main. + +«Je comprends maintenant, dit-il, pourquoi vous m'avez donné rendez-vous +ici, dans cette île désolée au milieu d'un Océan, dans ce palais +souterrain sépulcre à faire envie à un Pharaon: c'est que vous m'aimez, +n'est-ce pas, comte? c'est que vous m'aimez assez pour me donner une de +ces morts dont vous me parliez tout à l'heure, une mort sans agonie, une +mort qui me permette de m'éteindre en prononçant le nom de Valentine et +en vous serrant la main? + +--Oui, vous avez deviné juste, Morrel, dit le comte avec simplicité, et +c'est ainsi que je l'entends. + +--Merci; l'idée que demain je ne souffrirai plus est suave à mon pauvre +coeur. + +--Ne regrettez-vous rien? demanda Monte-Cristo. + +--Non, répondit Morrel. + +--Pas même moi?» demanda le comte avec une émotion profonde. + +Morrel s'arrêta, son oeil si pur se ternit tout à coup puis brilla d'un +éclat inaccoutumé; une grosse larme en jaillit et roula creusant un +sillon d'argent sur sa joue. + +«Quoi! dit le comte, il vous reste un regret de la terre et vous mourez! + +--Oh! je vous en supplie, s'écria Morrel d'une voix affaiblie, plus un +mot, comte, ne prolongez pas mon supplice!» + +Le comte crut que Morrel faiblissait. + +Cette croyance d'un instant ressuscita en lui l'horrible doute déjà +terrassé une fois au château d'If. + +«Je m'occupe, pensa-t-il, de rendre cet homme au bonheur; je regarde +cette restitution comme un poids jeté dans la balance en regard du +plateau où j'ai laissé tomber le mal. Maintenant, si je me trompais, si +cet homme n'était pas assez malheureux pour mériter le bonheur! hélas! +qu'arriverait-il de moi qui ne puis oublier le mal qu'en me retraçant le +bien? + +«Écoutez! Morrel, dit-il, votre douleur est immense, je le vois; mais +cependant vous croyez en Dieu, et vous ne voulez pas risquer le salut de +votre âme.» + +Morrel sourit tristement. + +«Comte, dit-il, vous savez que je ne fais pas de la poésie à froid; +mais, je vous le jure, mon âme n'est plus à moi. + +--Écoutez, Morrel, dit Monte-Cristo, je n'ai aucun parent au monde, vous +le savez. Je me suis habitué à vous regarder comme mon fils; eh bien, +pour sauver mon fils, je sacrifierais ma vie, à plus forte raison ma +fortune. + +--Que voulez-vous dire? + +--Je veux dire, Morrel, que vous voulez quitter la vie, parce que vous +ne connaissez pas toutes les jouissances que la vie permet à une grande +fortune. Morrel, je possède près de cent millions, je vous les donne; +avec une pareille fortune vous pourrez atteindre à tous les résultats +que vous vous proposerez. Êtes-vous ambitieux? toutes les carrières vous +seront ouvertes. Remuez le monde, changez-en la face, livrez-vous à des +pratiques insensées, soyez criminel s'il le faut, mais vivez. + +--Comte, j'ai votre parole, répondit froidement Morrel; et, ajouta-t-il +en tirant sa montre, il est onze heures et demie. + +--Morrel! y songez-vous, sous mes yeux, dans ma maison? + +--Alors laissez-moi partir, dit Maximilien devenu sombre, ou je croirai +que vous ne m'aimez pas pour moi, mais pour vous.» + +Et il se leva. + +«C'est bien, dit Monte-Cristo dont le visage s'éclaircit à ces paroles; +vous le voulez, Morrel, et vous êtes inflexible; oui! vous êtes +profondément malheureux, et vous l'avez dit, un miracle seul pourrait +vous guérir; asseyez-vous, Morrel, et attendez.» + +Morrel obéit. Monte-Cristo se leva à son tour et alla chercher dans une +armoire soigneusement fermée, et dont il portait la clef suspendue à une +chaîne d'or, un petit coffret d'argent merveilleusement sculpté et +ciselé, dont les angles représentaient quatre figures cambrées, +pareilles à ces cariatides aux élans désolés, figures de femmes, +symboles d'anges qui aspirent au ciel. + +Il posa le coffret sur la table. + +Puis l'ouvrant, il en tira une petite boîte d'or dont le couvercle se +levait par la pression d'un ressort secret. Cette boîte contenait une +substance onctueuse à demi solide dont la couleur était indéfinissable, +grâce au reflet de l'or poli, des saphirs, des rubis et des émeraudes +qui garnissaient la boîte. C'était comme un chatoiement d'azur, de +pourpre et d'or. + +Le comte puisa une petite quantité de cette substance avec une cuiller +de vermeil, et l'offrit à Morrel en attachant sur lui un long regard. + +On put voir alors que cette substance était verdâtre. + +«Voilà ce que vous m'avez demandé, dit-il. Voilà ce que je vous ai +promis. + +--Vivant encore, dit le jeune homme, prenant la cuiller des mains de +Monte-Cristo, je vous remercie du fond de mon coeur.» + +Le comte prit une seconde cuiller, et puisa une seconde fois dans la +boîte d'or. + +«Qu'allez-vous faire, ami? demanda Morrel, en lui arrêtant la main. + +--Ma foi, Morrel, lui dit-il en souriant, je crois, Dieu me pardonne, +que je suis aussi las de la vie que vous, et puisque l'occasion s'en +présente... + +--Arrêtez! s'écria le jeune homme, oh! vous, qui aimez, vous qu'on aime, +vous qui avez la foi de l'espérance, oh! ne faites pas ce que je vais +faire; de votre part ce serait un crime. Adieu, mon noble et généreux +ami, je vais dire à Valentine tout ce que vous avez fait pour moi.» + +Et lentement, sans aucune hésitation qu'une pression de la main gauche +qu'il tendait au comte, Morrel avala ou plutôt savoura la mystérieuse +substance offerte par Monte-Cristo. + +Alors tous deux se turent. Ali, silencieux et attentif, apporta le tabac +et les narguilés, servit le café et disparut. + +Peu à peu les lampes pâlirent dans les mains des statues de marbre qui +les soutenaient, et le parfum des cassolettes sembla moins pénétrant à +Morrel. + +Assis vis-à -vis de lui, Monte-Cristo le regardait du fond de l'ombre, et +Morrel ne voyait briller que les yeux du comte. + +Une immense douleur s'empara du jeune homme; il sentait le narguilé +s'échapper de ses mains; les objets perdaient insensiblement leur forme +et leur couleur; ses yeux troublés voyaient s'ouvrir comme des portes et +des rideaux dans la muraille. + +«Ami, dit-il, je sens que je meurs, merci.» + +Il fit un effort pour lui tendre une dernière fois la main, mais sa main +sans force retomba près de lui. + +Alors il lui sembla que Monte-Cristo souriait, non plus de son rire +étrange et effrayant qui plusieurs fois lui avait laissé entrevoir les +mystères de cette âme profonde, mais avec la bienveillante compassion +que les pères ont pour leurs petits enfants qui déraisonnent. + +En même temps le comte grandissait à ses yeux; sa taille, presque +doublée, se dessinait sur les tentures rouges, il avait rejeté en +arrière ses cheveux noirs, et il apparaissait debout et fier comme un de +ces anges dont on menace les méchants au jour du jugement dernier. + +Morrel, abattu, dompté, se renversa sur son fauteuil: une torpeur +veloutée s'insinua dans chacune de ses veines. Un changement d'idées +meubla pour ainsi dire son front, comme une nouvelle disposition de +dessins meuble le kaléidoscope. + +Couché, énervé, haletant, Morrel ne sentait plus rien de vivant en lui +que ce rêve: il lui semblait entrer à pleines voiles dans le vague +délire qui précède cet autre inconnu qu'on appelle la mort. + +Il essaya encore une fois de tendre la main au comte, mais cette fois sa +main ne bougea même plus; il voulut articuler un suprême adieu, sa +langue roula lourdement dans son gosier comme une pierre qui boucherait +un sépulcre. + +Ses yeux chargés de langueurs se fermèrent malgré lui: cependant, +derrière ses paupières, s'agitait une image qu'il reconnut malgré cette +obscurité dont il se croyait enveloppé. + +C'était le comte qui venait d'ouvrir la porte. + +Aussitôt, une immense clarté rayonnant dans une chambre voisine, ou +plutôt dans un palais merveilleux, inonda la salle où Morrel se laissait +aller à sa douce agonie. + +Alors il vit venir au seuil de cette salle, et sur la limite des deux +chambres, une femme d'une merveilleuse beauté. + +Pâle et doucement souriante, elle semblait l'ange de miséricorde +conjurant l'ange des vengeances. + +«Est-ce déjà le ciel qui s'ouvre pour moi? pensa le mourant; cet ange +ressemble à celui que j'ai perdu.» + +Monte-Cristo montra du doigt, à la jeune femme, le sofa où reposait +Morrel. + +Elle s'avança vers lui les mains jointes et le sourire sur les lèvres. + +«Valentine! Valentine!» cria Morrel du fond de l'âme. + +Mais sa bouche ne proféra point un son; et comme si toutes ses forces +étaient unies dans cette émotion intérieure, il poussa un soupir et +ferma les yeux. + +Valentine se précipita vers lui. + +Les lèvres de Morrel firent encore un mouvement. + +«Il vous appelle, dit le comte; il vous appelle du fond de son sommeil, +celui à qui vous aviez confié votre destinée, et la mort a voulu vous +séparer: mais j'étais là par bonheur, et j'ai vaincu la mort! Valentine, +désormais vous ne devez plus vous séparer sur la terre; car, pour vous +retrouver, il se précipitait dans la tombe. Sans moi vous mourriez tous +deux, je vous rends l'un à l'autre: puisse Dieu me tenir compte de ces +deux existences que je sauve!» + +Valentine saisit la main de Monte-Cristo, et dans un élan de joie +irrésistible elle la porta à ses lèvres. + +«Oh! remerciez-moi bien, dit le comte, oh! redites-moi, sans vous lasser +de me le redire, redites-moi que je vous ai rendue heureuse! vous ne +savez pas combien j'ai besoin de cette certitude. + +--Oh! oui, oui, je vous remercie de toute mon âme, dit Valentine, et si +vous doutez que mes remerciements soient sincères, eh bien, demandez à +Haydée, interrogez ma soeur chérie Haydée, qui depuis notre départ de +France m'a fait attendre patiemment, en me parlant de vous, l'heureux +jour qui luit aujourd'hui pour moi. + +--Vous aimez donc Haydée? demanda Monte-Cristo avec une émotion qu'il +s'efforçait en vain de dissimuler. + +--Oh! de toute mon âme. + +--Eh bien, écoutez, Valentine, dit le comte, j'ai une grâce à vous +demander. + +--À moi, grand Dieu! Suis-je assez heureuse pour cela?... + +--Oui, vous avez appelé Haydée votre soeur: qu'elle soit votre soeur en +effet Valentine; rendez-lui, à elle, tout ce que vous croyez me devoir à +moi; protégez-la, Morrel et vous, car (la voix du comte fut prête à +s'éteindre dans sa gorge), car désormais elle sera seule au monde... + +--Seule au monde! répéta une voix derrière le comte, et pourquoi?» + +Monte-Cristo se retourna. + +Haydée était là debout, pâle et glacée, regardant le comte avec un geste +de mortelle stupeur. + +«Parce que demain, ma fille, tu seras libre, répondit le comte; parce +que tu reprendras dans le monde la place qui t'est due, parce que je ne +veux pas que ma destinée obscurcisse la tienne. Fille de prince! je te +rends les richesses et le nom de ton père.» + +Haydée pâlit, ouvrit ses mains diaphanes comme fait la vierge qui se +recommande à Dieu, et d'une voix rauque de larmes: + +«Ainsi, mon seigneur, tu me quittes? dit-elle. + +--Haydée! Haydée! tu es jeune, tu es belle; oublie jusqu'à mon nom et +sois heureuse. + +--C'est bien, dit Haydée, tes ordres seront exécutés, mon seigneur; +j'oublierai jusqu'à ton nom et je serai heureuse.» + +Et elle fit un pas en arrière pour se retirer. + +«Oh! mon Dieu! s'écria Valentine, tout en soutenant la tête engourdie de +Morrel sur son épaule, ne voyez-vous donc pas comme elle est pâle, ne +comprenez-vous pas ce qu'elle souffre?» + +Haydée lui dit avec une expression déchirante: + +«Pourquoi veux-tu donc qu'il me comprenne, ma soeur? il est mon maître +et je suis son esclave, il a le droit de ne rien voir.» + +Le comte frissonna aux accents de cette voix qui alla éveiller jusqu'aux +fibres les plus secrètes de son coeur; ses yeux rencontrèrent ceux de la +jeune fille et ne purent en supporter l'éclat. + +«Mon Dieu! mon Dieu! dit Monte-Cristo, ce que vous m'aviez laissé +soupçonner serait donc vrai! Haydée, vous seriez donc heureuse de ne +point me quitter? + +--Je suis jeune, répondit-elle doucement, j'aime la vie que tu m'as +toujours faite si douce, et je regretterais de mourir. + +--Cela veut-il donc dire que si je te quittais, Haydée... + +--Je mourrais, mon seigneur, oui! + +--Mais tu m'aimes donc? + +--Oh! Valentine, il demande si je l'aime! Valentine, dis-lui donc si tu +aimes Maximilien!» + +Le comte sentit sa poitrine s'élargir et son coeur se dilater; il ouvrit +ses bras, Haydée s'y élança en jetant un cri. + +«Oh! oui, je t'aime! dit-elle, je t'aime comme on aime son père, son +frère, son mari! Je t'aime comme on aime sa vie, comme on aime son Dieu, +car tu es pour moi le plus beau, le meilleur et le plus grand des êtres +créés! + +--Qu'il soit donc fait ainsi que tu le veux, mon ange chéri! dit le +comte; Dieu, qui m'a suscité contre mes ennemis et qui m'a fait +vainqueur, Dieu je le vois bien, ne veut pas mettre ce repentir au bout +de ma victoire; je voulais me punir, Dieu veut me pardonner. Aime-moi +donc, Haydée! Qui sait? ton amour me fera peut-être oublier ce qu'il +faut que j'oublie. + +--Mais que dis-tu donc là , mon seigneur? demanda la jeune fille. + +--Je dis qu'un mot de toi, Haydée, m'a plus éclairé que vingt ans de ma +lente sagesse; je n'ai plus que toi au monde, Haydée; par toi je me +rattache à la vie, par toi je puis souffrir, par toi je puis être +heureux. + +--L'entends-tu, Valentine? s'écria Haydée; il dit que par moi il peut +souffrir! par moi, qui donnerais ma vie pour lui!» + +Le comte se recueillit un instant. + +«Ai-je entrevu la vérité? dit-il, ô mon Dieu! n'importe! récompense ou +châtiment, j'accepte cette destinée. Viens, Haydée, viens...» + +Et jetant son bras autour de la taille de la jeune fille, il serra la +main de Valentine et disparut. + +Une heure à peu près s'écoula, pendant laquelle haletante, sans voix, +les yeux fixes, Valentine demeura près de Morrel. Enfin elle sentit son +coeur battre, un souffle imperceptible ouvrit ses lèvres, et ce léger +frissonnement qui annonce le retour de la vie courut par tout le corps +du jeune homme. + +Enfin ses yeux se rouvrirent, mais fixes et comme insensés d'abord; puis +la vue lui revint, précise, réelle; avec la vue le sentiment, avec le +sentiment la douleur. + +«Oh! s'écria-t-il avec l'accent du désespoir, je vis encore! le comte +m'a trompé!» + +Et sa main s'étendit vers la table, et saisit un couteau. + +«Ami, dit Valentine avec son adorable sourire, réveille-toi donc et +regarde de mon côté.» + +Morrel poussa un grand cri, et délirant, plein de doute, ébloui comme +par une vision céleste, il tomba sur ses deux genoux... + +Le lendemain, aux premiers rayons du jour, Morrel et Valentine se +promenaient au bras l'un de l'autre sur le rivage, Valentine racontant à +Morrel comment Monte-Cristo était apparu dans sa chambre, comment il lui +avait tout dévoilé, comment il lui avait fait toucher le crime du doigt, +et enfin comment il l'avait miraculeusement sauvée de la mort, tout en +laissant croire qu'elle était morte. + +Ils avaient trouvé ouverte la porte de la grotte, et ils étaient sortis; +le ciel laissait luire dans son azur matinal les dernières étoiles de la +nuit. + +Alors Morrel aperçut dans la pénombre d'un groupe de rochers un homme +qui attendait un signe pour avancer; il montra cet homme à Valentine. + +«Ah! c'est Jacopo, dit-elle, le capitaine du yacht.» + +Et d'un geste elle l'appela vers elle et vers Maximilien. + +«Vous avez quelque chose à nous dire? demanda Morrel. + +--J'avais à vous remettre cette lettre de la part du comte. + +--Du comte! murmurèrent ensemble les deux jeunes gens. + +--Oui, lisez.» + +Morrel ouvrit la lettre et lut: + +«Mon cher Maximilien, + +«Il y a une felouque pour vous à l'ancre. Jacopo vous conduira à +Livourne, où M. Noirtier attend sa petite-fille, qu'il veut bénir avant +qu'elle vous suive à l'autel. Tout ce qui est dans cette grotte, mon +ami, ma maison des Champs-Élysées et mon petit château du Tréport sont +le présent de noces que fait Edmond Dantès au fils de son patron Morrel. +Mlle de Villefort voudra bien en prendre la moitié car je la supplie de +donner aux pauvres de Paris toute la fortune qui lui revient du côté de +son père devenu fou, et du côté de son frère, décédé en septembre +dernier avec sa belle-mère. + +«Dites à l'ange qui va veiller sur votre vie, Morrel, de prier +quelquefois pour un homme qui, pareil à Satan, s'est cru un instant +l'égal de Dieu, et qui a reconnu, avec toute l'humilité d'un chrétien, +qu'aux mains de Dieu seul sont la suprême puissance et la sagesse +infinie. Ces prières adouciront peut-être le remords qu'il emporte au +fond de son coeur. + +«Quant à vous, Morrel, voici tout le secret de ma conduite envers vous: +il n'y a ni bonheur ni malheur en ce monde, il y a la comparaison d'un +état à un autre, voilà tout. Celui-là seul qui a éprouvé l'extrême +infortune est apte à ressentir l'extrême félicité. Il faut avoir voulu +mourir, Maximilien, pour savoir combien il est bon de vivre. + +«Vivez donc et soyez heureux, enfants chéris de mon coeur, et n'oubliez +jamais que, jusqu'au jour où Dieu daignera dévoiler l'avenir à l'homme, +toute la sagesse humaine sera dans ces deux mots: + +«Attendre et espérer! + +«Votre ami. + + «EDMOND DANTES + + «_Comte de MONTE-CRISTO_.» + +Pendant la lecture de cette lettre, qui lui apprenait la folie de son +père et la mort de son frère, mort et folie qu'elle ignorait, Valentine +pâlit, un douloureux soupir s'échappa de sa poitrine, et des larmes, qui +n'en étaient pas moins poignantes pour être silencieuses, roulèrent sur +ses joues; son bonheur lui coûtait bien cher. + +Morrel regarda autour de lui avec inquiétude. + +«Mais, dit-il, en vérité le comte exagère sa générosité; Valentine se +contentera de ma modeste fortune. Où est le comte, mon ami? +conduisez-moi vers lui.» + +Jacopo étendit la main vers l'horizon. + +«Quoi! que voulez-vous dire? demanda Valentine. Où est le comte? où est +Haydée? + +--Regardez», dit Jacopo. + +Les yeux des deux jeunes gens se fixèrent sur la ligne indiquée par le +marin, et, sur la ligne d'un bleu foncé qui séparait à l'horizon le ciel +de la Méditerranée, ils aperçurent une voile blanche, grande comme +l'aile d'un goéland. + +«Parti! s'écria Morrel; parti! Adieu, mon ami, mon père! + +--Partie! murmura Valentine. Adieu, mon amie! adieu, ma soeur! + +--Qui sait si nous les reverrons jamais? fit Morrel en essuyant une +larme. + +--Mon ami, dit Valentine, le comte ne vient-il pas de nous dire que +l'humaine sagesse était tout entière dans ces deux mots: + +«_Attendre et espérer_!» + +FIN + + + + +Bibliographie--OEuvres complètes + +Tiré de _Bibliographie des Auteurs Modernes (1801--1934)_ par Hector +Talvart et Joseph Place, Paris, Editions de la Chronique des Lettres +Françaises, Aux Horizons de France, 39 rue du Général Foy, 1935 Tome 5. + + +1. Élégie sur la mort du général Foy. Paris, Sétier, 1825, in-8 de 14 +pp. + +2. La Chasse et l'Amour. Vaudeville en un acte, par MM. Rousseau, +Adolphe (M. Ribbing de Leuven) et Davy (Davy de la Pailleterie: A. +Dumas). Représenté pour la première fois, à Paris, au théâtre de +l'Ambigu-Comique (22 sept.1825). Paris, Chez Duvernois, Sétier, 1825, +in-8 de 40 pp. + +3. Canaris. Dithyrambe. Au profit des Grecs. Paris, Sanson, 1826, in-12 +de 10 pp. + +4. Nouvelles contemporaines. Paris, Sanson, 1826, in-12 de 4 ff., 216 +pp. + +5. La Noce et l'Enterrement. Vaudeville en trois tableaux, par MM. Davy, +Lassagne et Gustave. Représenté pour la première fois, à Paris, au +théâtre de la Porte-Saint-Martin (21 nov.1826). Paris, Chez Bezou, 1826, +in-8 de 46 pp. + +6. Henri III et sa cour. Drame historique en cinq actes et en prose. +Représenté au Théâtre-Français (11 fév.1829). Paris, Vezard et Cie, +1829, in-8 de 171 pp. + +7. Christine ou Stockholm, Fontainebleau et Rome. Trilogie dramatique +sur la vie de Christine, cinq actes en vers, avec prologue et épilogue. +Représenté à Paris sur le Théâtre Royal de l'Odéon (30 mars 1830). +Paris, Barba, 1830, in-8 de 3 ff. et 191 pp. + +8. Rapport au Général La Fayette sur l'enlèvement des poudres de +Soissons. Paris, Impr. de Sétier, s.d. (1830), in-8 de 7 pp. + +9. Napoléon Bonaparte, ou trente ans de l'histoire de France. Drame en +six actes. Représenté pour la première fois, sur le Théâtre Royal de +l'Odéon (10 janv.1831). Paris, chez Tournachon-Molin, 1831, in-8 de +XVI-219 pp. + +10. Antony. Drame en cinq actes en prose. Représenté pour la première +fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (3 mai 1831). Paris, +Auguste Auffray, 1831, in-8 de 4 ff. n. ch., 106 pp. et 1 f.n. ch. +(post-scriptum). + +11. Charles VII chez ses grands vassaux. Tragédie en cinq actes. +Représentée pour la première fois sur le Théâtre Royal de l'Odéon (20 +oct. 1831). Paris, Publications de Charles Lemesle, 1831, in-8 de 120 +pp. + +12. Richard Darlington. Drame en cinq actes et en prose, précédé de La +Maison du Docteur, prologue par MM. Dinaux. Représenté pour la première +fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (10 déc. 1831). Paris, +J.-N. Barba, 1832, in-8 de 132 pp. + +13. Teresa. Drame en cinq actes et en prose. Représenté pour la première +fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (6 fév. 1832). Paris, +Barba; Vve Charles Béchet; Lecointe et Pougin, 1832, in-8 de 164 pp. + +14. Le Mari de la veuve. Comédie en un acte et en prose, par M.***. +Représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français (4 avr. 1832). +Paris, Auguste Auffray, 1832, in-8 de 63 pp. + +15. La Tour de Nesle. Drame en cinq actes et en neuf tableaux, par MM. +Gaillardet et ***. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le +théâtre de la Porte-Saint-Martin (29 mai 1832). Paris, J.-N. Barba, +1832, in-8 de 4 ff., 98 pp. + +16. Gaule et France. Paris, U. Canel; A. Guyot, 1833, in-8 de 375 pp. + +17. Impressions de voyage. Paris, A. Guyot, Charpentier et Dumont, +1834-1837, 5 vol. in-8. + +18. Angèle. Drame en cinq actes. Paris, Charpentier, 1834, in-8 de 254 +pp. + +19. Catherine Howard. Drame en cinq actes et en huit tableaux. Paris, +Charpentier, 1834, in-8 de IV-208 pp. + +20. Souvenirs d'Antony. Paris, Librairie de Dumont, 1835, in-8 de 360 +pp. + +21. Chroniques de France. Isabel de Bavière (Règne de Charles VI). +Paris, Librairie de Dumont, 1835, 2 vol. in-8 de 406 pp. et 419 pp. + +22. Don Juan de Marana ou la chute d'un ange. Mystère en cinq actes. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la +Porte-Saint-Martin (30 avr.1836). Paris, Marchant, Éditeur du Magasin +Théâtral, 1836 in-8 de 303 p. + +23. Kean. Comédie en cinq actes. Représentée pour la première fois aux +Variétés (31 août 1836). Paris, J.-B. Barba, 1836, in-8 de 3 ff. et 263 +pp. + +24. Piquillo. Opéra-comique en trois actes. Représenté pour la première +fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (31 oct. 1837). Paris, +Marchant, 1837, in-8 de 82 pp. + +25. Caligula. Tragédie en cinq actes et en vers, avec un prologue. +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (26 +déc. 1837). Paris, Marchant, Editeur du Magasin Théâtral, 1838 in-8 de +170 p. + +26. La Salle d'armes. I. Pauline II. Pascal Bruno (précédé de Murat). +Paris, Dumont, Au Salon littéraire, 1838, 2 vol. in-8 de 376 e t 352 pp. + +27. Le Capitaine Paul (La main droite du Sire de Giac). Paris, Dumont, +1838, 2 vol. in-8 de 316 et 323 pp. + +28. Paul Jones. Drame en cinq actes. Représenté pour la première fois, à +Paris (8 oct. 1838). Paris, Marchant, 1838, gr. in-8 de 32 pp. + +29. Nouvelles impressions de voyage. Quinze jours au Sinaï, par MM. A. +Dumas et A. Dauzats. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 358 et 406 pp + +30. Acté. Paris, Librairie de Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 3 ff., 242 et +302 pp. + +31. La Comtesse de Salisbury. Chroniques de France. Paris, Dumont, (et +Alexandre Cadot), 1839-1848, 5 vol. in-8. + +32. Jacques Ortis. Paris, Dumont, 1839, in-8 de XVI pp. (préface de +Pier-Angelo-Fiorentino) et 312 pp. + +33. Mademoiselle de Belle-Isle. Drame en cinq actes, en prose. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (2 +avr. 1839). Paris, Dumont, 1839, in-8 de 202 pp. + +34. Le Capitaine Pamphile. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 307 et +296 pp. + +35. L'Alchimiste. Drame en cinq actes en vers. Représenté pour la +première fois, sur le Théâtre de la Renaissance (10 avr. 1839). Paris, +Dumont, 1839, in-8 de 176 pp. + +36. Crimes célèbres. Paris, Administration de librairie, 1839-1841, 8 +vol. in-8. + +37. Napoléon, avec douze portraits en pied, gravés sur acier par les +meilleurs artistes, d'après les peintures et les dessins de Horace +Vernet, Tony Johannot, Isabey, Jules Boily, etc. Paris, Au Plutarque +français; Delloye, 1840, gr; in-8 de 410 pp. + +38. Othon l'archer. Paris, Dumont, 1840, in-8 de 324 pp. + +39. Les Stuarts. Paris, Dumont, 1840, 2 vol. in-8 de 308 et 304 pp. + +40. Maître Adam le Calabrais. Paris, Dumont, 1840, in-8 de 347 pp. + +41. Aventures de John Davys. Paris, Librairie de Dumont, 1840, 4 vol. +in-8. + +42. Le Maître d'armes. Paris, Dumont, 1840-1841, 3 vol. in-8 de 320, 322 +et 336 pp. + +43. Un Mariage sous Louis XV. Comédie en cinq actes. Représentée pour la +première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1er juin 1841). Paris, +Marchant; C. Tresse, 1841, in-8 de 140 pp. + +44. Praxède, suivi de Don Martin de Freytas et de Pierre-le-Cruel. +Paris, Dumont, 1841, in-8 de 307 pp. + +45. Nouvelles impressions de voyage. Midi de la France. Paris, Dumont, +1841, 3 vol. in-8 de 340, 326 et 357 pp. + +46. Excursions sur les bords du Rhin. Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8 +de 328, 326 et 334 pp. + +47. Une année à Florence. Paris, Dumont, 1841, 2 vol. in-8 de 340 et 343 +pp. + +48. Jehanne la Pucelle. 1429-1431. Paris, Magen et Comon, 1842, in-8 de +VII-327 pp. + +49. Le Speronare Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8. + +50. Le Capitaine Arena. Paris, Dolin, 1842, 2 vol. in-8 de 309 et 314 +pp. + +51. Lorenzino. Magasin théâtral. Théâtre français. Drame en cinq actes +et en prose. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp. + +52. Halifax. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, jouées sur +tous les théâtres de Paris. Théâtre des Variétés. Comédie en trois actes +et un prologue. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 +pp. + +53. Le Chevalier d'Harmental. Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8. + +54. Le Corricolo. Paris, Dolin, 1843, 4 vol. in-8. + +55. Les Demoiselles de Saint-Cyr. Comédie en cinq actes, suivie d'une +lettre à l'auteur à M. Jules Janin. Représentée pour la première fois, à +Paris, sur le Théâtre-Français (25 juill.1843). Paris, chez Marchant, et +tous les Marchands de Nouveautés, 1843, gr. in-8 de 1 f. (lettre de +Dumas à son éditeur), 38 pp. et VIII pp. (lettre à J. Janin). + +56. La Villa Palmieri. Paris, Dolin, 1843, 2 vol. in-8. + +57. Louise Bernard. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, jouées +sur tous les théâtres de Paris. Théâtre de la Porte-Saint-Martin. Drame +en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1843), gr. in-8 de 34 +pp. + +58. Un Alchimiste au dix-neuvième siècle. Paris, Imprimerie de Paul +Dupont, 1843, in-8 de 23 pp. + +59. Filles, Lorettes et Courtisanes. Paris, Dolin, 1843, in-8. de 338 +pp. + +60. Ascanio. Paris, Petion, 1844, 5 vol. in-8. + +61. Le Laird de Dumbicky. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, +jouées sur tous les théâtres de Paris. Théâtre Royal de l'Odéon. Drame +en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1844), gr. in-8 de 42 +pp. + +62. Sylvandire. Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 318, 310 et 324 pp. + +63. Fernande. Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 320, 336 et 320 pp. + +64. A. Les Trois Mousquetaires Paris, Baudry, 1844, 8 vol. in-8. + +B. Les Mousquetaires Drame en cinq actes et douze tableaux, précédé de +L'Auberge de Béthune, prologue par MM. A. Dumas et Auguste Maquet. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de +l'Ambigu-Comique (27 oct. 1845). Paris, Marchant, 1845, gr. in-8 de 59 +pp. + +C. La Jeunesse des Mousquetaires. Pièce en 14 tableaux, par MM. A. Dumas +et Auguste Maquet. Paris, Dufour et Mulat, 1849, in-8 de 76 pp. + +D. Le Prisonnier de la Bastille, fin des Mousquetaires. Drame en cinq +actes et neuf tableaux. Représenté pour la première fois, à Paris, sur +le Théâtre Impérial du Cirque (22 mars 1861). Paris, Michel Lévy frères, +s. d. (1861), gr. in-8 de 24 pp. + +65. Le Château d'Eppstein. Paris, L. de Potter, 1844, 3 vol. in-8 de +323, 353 et 322 pp. + +66. Amaury. Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 4 vol. in-8. + +67. Cécile. Paris, Dumont, 1844, 2 vol. in-8 de 330 et 324 pp. + +68. A. Gabriel Lambert. Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 2 vol. in-8. + +B. Gabriel Lambert. Drame en cinq actes et un prologue, par A. Dumas et +Amédée de Jallais. Paris, Michel Lévy frères, 1866, in-18 de 132 pp. + +69. Louis XIV et son siècle. Paris, Chez J.-B. Fellens et L.-P. Dufour, +1844-1845, 2 vol. gr. in-8 de II-492 et 512 pp. + +70. A. Le Comte de Monte-Cristo. Paris, Pétion, 1845-1846, 18 vol. in-8. + +B. Monte-Cristo. Drame en cinq actes et onze tableaux, par MM. A. Dumas +et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1848, gr. in-8 de 48 pp. + +C. Le Comte de Morcerf. Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. +Dumas et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 50 pp. + +D. Villefort. Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A. +Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 59 pp. + +71. A. La Reine Margot. Paris, Garnier frères, 1845, 6 vol. in-8. + +B. La Reine Margot. Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2ème +série. Drame en cinq actes et en 13 tableaux, par MM. A. Dumas et A. +Maquet. Paris, Michel Lévy frères, 1847, in-12 de 152 pp. + +72. Vingt Ans après, suite des Trois Mousquetaires. Paris, Baudry, 1845, +10 vol. + +73. A. Une Fille du Régent. Paris, A. Cadot, 1845, 4 vol. in-8. + +B. Une Fille du Régent. Comédie en cinq actes dont un prologue. +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1er +avr. 1846). Paris, Marchant, 1846, gr. in-8 de 35 pp. + +74. Les Médicis. Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 343 et 345 pp. + +75. Michel-Ange et Raphaël Sanzio. Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de +345 et 306 pp. + +76. Les Frères Corses. Paris, Hippolyte Souverain, 1845, 2 vol. in-8 de +302 et 312 pp. + +77. A. Le Chevalier de Maison-Rouge. Paris, A. Cadot, 1845-1846, 6 vol. +in-8. + +B. Le Chevalier de Maison-Rouge. Bibliothèque dramatique. Théâtre +moderne. 2ème série. Épisode du temps des Girondins, drame en 5 actes et +12 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel Lévy frères, +1847, in-18 de 139 pp. + +78. Histoire d'un casse-noisette. Paris, J. Hetzel, 1845, 2 vol. pet. +in-8. + +79. La Bouillie de la Comtesse Berthe. Paris, J. Hetzel, 1845, pet. in-8 +de 126 pp. + +80. Nanon de Lartigues. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 et +331 pp. + +81. Madame de Condé. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 315 et +307 pp. + +82. La Vicomtesse de Cambes. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de +334 et 324 pp. + +83. L'Abbaye de Peyssac. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 +et 363 pp. + +N. B. Ces 8 volumes (n 80 à 83) constituent une série intitulée: La +Guerre des femmes, qui a inspiré la pièce: + +La Guerre des femmes. Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. A. +Dumas et A. Maquet. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le +Théâtre Historique (1er oct. 1849). Paris, A. Cadot, 1849, gr. in-8 de +57 pp. + +84. A. La Dame de Monsoreau. Paris, Pétion, 1846, 8 vol. in-8. + +B. La Dame de Monsoreau. Drame en cinq actes et dix tableaux, précédé de +L'Etang de Beaugé, prologue par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel +Lévy, 1860, in-12 de 196 pp. + +85. Le Bâtard de Mauléon. Paris, A. Cadot, 1846-1847, 9 vol. in-8. + +86. Les Deux Diane. Paris, A. Cadot, 1846-1847, 10 vol. in-8. + +87. Mémoires d'un médecin. Paris, Fellens et Dufour (et A. Cadot), +1846-1848, 19 vol. in-8. + +88. Les Quarante-Cinq. Paris, A. Cadot, 1847-1848, 10 vol. in-8. + +89. Intrigue et Amour. Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2ème +série. Drame en cinq actes et neuf tableaux. Paris, Michel Lévy frères, +1847, in-12 de 99 pp. + +90. Impressions de voyage. De Paris à Cadix. Paris, Ancienne maison +Delloye, Garnier frères, 1847-1848, 5 vol. in-8. + +91. Hamlet, prince de Danemark. Bibliothèque dramatique. Théâtre +moderne. 2ème série. Drame en vers, en 5 actes et 8 parties, par MM. A. +Dumas et Paul Meurice. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 106 pp. + +92. Catilina. Drame en 5 actes et 7 tableaux, par MM. A. Dumas et A. +Maquet. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 151 pp. + +93. Le Vicomte de Bragelonne ou Dix ans plus tard, suite des Trois +Mousquetaires et de Vingt Ans après. Paris, Michel Lévy frères, +1848-1850, 26 vol. in-8. + +94. Le Véloce, ou Tanger, Alger et Tunis. Paris, A. Cadot, 1848-1851, 4 +vol. in-8. + +95. Le Comte Hermann. 2ème Série du Magasin théâtral... Drame en cinq +actes, avec préface et épilogue. Paris, Marchant, s. d. (1849), gr. in-8 +de 40 pp. + +96. Les Mille et un fantômes. Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 318 +et 309 pp. + +97. La Régence. Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 349 et 301 pp. + +98. Louis Quinze. Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8. + +99. Les Mariages du père Olifus. Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8. + +100. Le Collier de la Reine. Paris, A. Cadot, 1849-1850, 11 vol. in-8. + +101. Mémoires de J.-F. Talma. Écrits par lui-même et recueillis et mis +en ordre sur les papiers de sa famille, par A. Dumas. Paris, 1849 (et +1850), Hippolyte Souverain, 4 vol. in-8. + +102. La Femme au collier de velours. Paris, A. Cadot, 1850, 2 vol. in-8 +de 326 et 333 pp. + +103. Montevideo ou une nouvelle Troie. Paris, Imprimerie centrale de +Napoléon Chaix et Cie, 1850, in-18 de 167 pp. + +104. La Chasse au chastre. Magasin théâtral. Pièces nouvelles... +Fantaisie en trois actes et huit tableaux. Paris, Administration de +librairie théâtrale. Ancienne maison Marchant, 1850, gr. in-8 de 24 pp. + +105. La Tulipe noire. Paris, Baudry, s. d. (1850), 3 vol. in-8 de 313, +304 et 316 pp. + +106. Louis XVI (Histoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette.) Paris, A. +Cadot, 1850-1851, 5 vol. in-8. + +107. Le Trou de l'enfer. (Chronique de Charlemagne). Paris, A. Cadot, +1851, 4 vol. in-8. + +108. Dieu dispose. Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8. + +109. La Barrière de Clichy. Drame militaire en 5 actes et 14 tableaux. +Représenté pour la première fois à Paris sur le Théâtre National (ancien +Cirque, 21 avr. 1851). Paris, Librairie Théâtrale, 1851, in-8 de 48 pp. + +110. Impressions de voyage. Suisse. Paris, Michel Lévy frères, 1851, 3 +vol. in-18. + +111. Ange Pitou. Paris, A. Cadot, 1851, 8 vol. in-8. + +112. Le Drame de Quatre-vingt-treize. Scènes de la vie révolutionnaire. +Paris, Hippolyte Souverain, 1851, 7 vol. in-8. + +113. Histoire de deux siècles ou la Cour, l'Église et le peuple depuis +1650 jusqu'à nos jours. Paris, Dufour et Mulat, 1852, 2 vol. gr. in-8. + +114. Conscience. Paris, A. Cadot, 1852, 5 vol. in-8. + +115. Un Gil Blas en Californie. Paris, A. Cadot, 1852, 2 vol. in-8 de +317 et 296 pp. + +116. Olympe de Clèves. Paris, A. Cadot, 1852, 9 vol. in-8. + +117. Le Dernier roi (Histoire de la vie politique et privée de +Louis-Philippe.) Paris, Hippolyte Souverain, 1852, 8 vol. in-8. 118. Mes +Mémoires. Paris, A. Cadot, 1852-1854, 22 vol. in-8. + +119. La Comtesse de Charny. Paris, A. Cadot, 1852-1855, 19 vol. in-8. + +120. Isaac Laquedem. Paris, A la Librairie Théâtrale, 1853, 5 vol. in-8. + +121. Le Pasteur d'Ashbourn. Paris, A. Cadot, 1853, 8 vol. in-8. + +122. Les Drames de la mer. Paris, A. Cadot, 1853, 2 vol. in-8 de 296 et +324 pp. + +123. Ingénue. Paris, A. Cadot, 1853-1855, 7 vol. in-8. + +124. La Jeunesse de Pierrot. Par Aramis. Publications du Mousquetaire +Paris, A la Librairie Nouvelle, 1854, in-16, 150 pp. + +125. Le Marbrier. Drame en trois actes. Représenté pour la première +fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville (22 mai 1854). Paris, Michel +Lévy frères, 1854, in-18 de 48 pp. + +126. La Conscience. Drame en cinq actes et en six tableaux. Paris, +Librairie d'Alphonse Tarride, 1854, in-18 de 108 pp. + +127. A. El Salteador. Roman de cape et d'épée. Paris, A. Cadot, 1854, 3 +vol. in-8. Il a été tiré de ce roman une pièce dont voici le titre: + +B. Le Gentilhomme de la montagne. Drame en cinq actes et huit tableaux, +par A. Dumas (et Ed. Lockroy). Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 144 +pp. + +128. Une Vie d'artiste. Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8 de 315 et 323 +pp. + +129. Saphir, pierre précieuse montée par Alexandre Dumas. Bibliothèque +du Mousquetaire. Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-12 de 242 pp. + +130. Catherine Blum. Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8. + +131. Vie et aventures de la princesse de Monaco. Recueillies par A. +Dumas. Paris, A. Cadot, 1854, 6 vol. in-8. + +132. La Jeunesse de Louis XIV. Comédie en cinq actes et en prose. Paris, +Librairie Théâtrale, 1856, in-16 de 306 pp. + +133. Souvenirs de 1830 à 1842. Paris, A. Cadot, 1854-1855, 8 vo l. in-8. + +134. Le Page du Duc de Savoie. Paris, A. Cadot, 1855, 8 vol. in-8. + +135. Les Mohicans de Paris. Paris, A. Cadot, 1854-1855, 19 vol. in-8. + +136. A. Les Mohicans de Paris (Suite) Salvator le commissionnaire. +Paris, A. Cadot, 1856 (-1859), 14 vol. in-8. Il a été tiré des Mohicans +de Paris, la pièce suivante: + +B. Les Mohicans de Paris. Drame en cinq actes, en neuf tableaux, avec +prologue. Paris, Michel Lévy, 1864, in-12 de 162 pp. + +137. Taïti. Marquises. Californie. Journal de Madame Giovanni. Rédigé et +publié par A. Dumas. Paris, A. Cadot, 1856, 4 vol. in-8. + +138. La dernière année de Marie Dorval. Paris, Librairie Nouvelle, 1855, +in-32 de 96 pp. + +139. Le Capitaine Richard. (Une Chasse aux éléphants.) Paris, A. Cadot, +1858, 3 vol. in-8. + +140. Les Grands hommes en robe de chambre. César. Paris, A. Cadot, +1856, 7 vol. in-8. + +141. Les Grands hommes en robe de chambre. Henri IV. Paris, A. Cadot, +1855, 2 vol. in-8 de 322 et 330 pp. + +142. Les Grands hommes en robe de chambre. Richelieu. Paris, A. Cadot, +1856, 5 vol. in-8. + +143. L'Orestie. Tragédie en trois actes et en vers, imitée de l'antique. +Paris, Librairie Théâtrale, 1856, in-12 de 108 pp. + +144. Le Lièvre de mon grand-père. Paris, A. Cadot, 1857, in-8 de 309 pp. + +145. La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie. Drame historique en 5 actes et +9 tableaux, par MM. A. Dumas et X. de Montépin. Représenté pour la +première fois sur le Théâtre Impérial du Cirque (15 nov. 1856). A la +Librairie Théâtrale, 1856, gr. in-8 de 16 pp. + +146. Pèlerinage de Hadji-Abd-el-Hamid-Bey (Du Couret). Médine et la +Mecque. Paris, A. Cadot, 1856-1857, 6 vol. in-8. + +147. Madame du Deffand. Paris, A. Cadot, 1856-1857, 8 vol. in-8. + +148. La Dame de volupté. Mémoires de Mlle de Luynes, publiés par A. +Dumas. Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 284 et 332 pp. + +149. L'Invitation à la valse. Comédie en un acte et en prose. +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase +(18 juin 1857). Paris, Beck, 1837 (pour 1857), in-12 de 48 pp. + +150. L'Homme aux contes. Le Soldat de plomb et la danseuse de papier. +Petit-Jean et Gros-Jean. Le roi des taupes et sa fille. La Jeunesse de +Pierrot. Édition interdite en France. Bruxelles, Office de publicité, +Coll. Hetzel, 1857, in-32 de 208 pp. + +151. Les Compagnons de Jéhu. Paris, A. Cadot, 1857, 7 vol. in-8. + +152. Charles le Téméraire. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-12 +de 324 et 310 pp. + +153. Le Meneur de loups. Paris, A. Cadot, 1857, 3 vol. in-8. + +154. Causeries. Première et deuxième séries. Paris, Michel Lévy frères, +1860, 2 vol. in-8. + +155. La Retraite illuminée, par A. Dumas, avec divers appendices par M. +Joseph Bard et Sommeville. Auxerre, Ch. Gallot, Libraire-éditeur, 1858, +in-12 de 88 pp. + +156. L'Honneur est satisfait. Comédie en un acte et en prose. Paris, +Librairie Théâtrale, 1858, in-12 de 48 pp. + +157. La Route de Varennes. Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 279 pp. + +158. L'Horoscope. Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8. + +159. Histoire de mes bêtes. Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de +333 pp. + +160. Le Chasseur de sauvagine. Paris, A. Cadot, 1858, 2 vol. in-8 de +chacun 317 pp. + +161. Ainsi soit-il. Paris, A. Cadot, s. d. (1862), 5 vol. in-8. Il a été +tiré de ce roman la pièce suivante: + +Madame de Chamblay. Drame en cinq actes, en prose. Paris, Michel Lévy, +1869, in-18 de 96 pp. + +162. Black. Paris, A. Cadot, 1858, 4 vol. in-8. + +163. Les Louves de Machecoul, par A. Dumas et G. de Cherville. Paris, A. +Cadot, 1859, 10 vol. in-8. + +164. De Paris à Astrakan, nouvelles impressions de voyage. Première et +deuxième série. Paris, Librairie nouvelle A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2 +vol. in-18 de 318 et 313 pp. + +165. Lettres de Saint-Pétersbourg (sur le Servage en Russie). Édition +interdite pour la France. Bruxelles, Rozez, coll. Hetzel 1859, in-32 de +232 pp. + +166. La Frégate l'Espérance. Édition interdite pour la France. +Bruxelles, Office de publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859, +in-32 de 232 pp. + +167. Contes pour les grands et les petits enfants. Bruxelles, Office de +publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859, 2 vol. in-32 de 190 et +204 pp. + +168. Jane. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 324 pp. + +169. Herminie et Marianna. Édition interdite pour la France. Bruxelles, +Méline, Cans et Cie, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 174 pp. + +170. Ammalat-Beg. Paris, A. Cadot, s. d. (1859), 2 vol. in-8 de 326 et +352 pp. + +171. La Maison de glace. Paris, Michel Lévy, 1860, 2 vol. in-18 de 326 +et 280 pp. + +172. Le Caucase. Voyage d'Alexandre Dumas. Paris, Librairie Théâtrale, +s. d. (1859), in-4 de 240 pp. + +173. Traduction de Victor Perceval. Mémoires d'un policeman. Paris, A. +Cadot, 1859, 2 vol. in-8 de chacun 325 pp. + +174. L'Art et les artistes contemporains au Salon de 1859. Paris, A. +Bourdilliat et Cie, 1859, 2 vol. in-18 de 188 pp. + +175. Monsieur Coumbes. (Histoire d'un cabanon et d'un chalet.) Paris, A. +Bourdilliat et Cie, 1860, in-18 de 316 pp. Connu aussi sous le titre +suivant: Le Fils du Forçat + +176. Docteur Maynard. Les Baleiniers, voyage aux terres antipodiques. +Paris, A. Cadot, 1859, 3 vol. in-8. + +177. Une Aventure d'amour (Herminie). Paris, Michel Lévy frères, 1867, +in-18 de 274 pp. + +178. Le Père la Ruine. Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 320 pp + +179. La Vie au désert. Cinq ans de chasse dans l'intérieur de l'Afrique +méridionale par Gordon Cumming. Paris, Impr. de Edouard Blot, s. d. +(1860), gr. in-8 de 132 pp. + +180. Moullah-Nour. Édition interdite pour la France. Bruxelles, Méline, +Cans et Cie, coll. Hetzel, s. d. (1860), 2 vol. in-32 de 181 et 152 pp. + +181. Un Cadet de famille traduit par Victor Perceval, publié par A. +Dumas. Première, deuxième et troisième série. Paris, Michel Lévy frères, +1860, 3 vol. in-18. + +182. Le Roman d'Elvire. Opéra-comique en trois actes, par A. Dumas et A. +de Leuven. Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 97 pp. + +183. L'Envers d'une conspiration. Comédie en cinq actes, en prose. +Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 132 pp. + +184. Mémoires de Garibaldi, traduits sur le manuscrit original, par A. +Dumas. Première et deuxième série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 +vol. in-18 de 312 et 268 pp. + +185. Le père Gigogne contes pour les enfants. Première et deuxième +série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-18. + +186. Les Drames galants. La Marquise d'Escoman. Paris, A. Bourdilliat et +Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 281 et 291 pp. + +187. Jacquot sans oreilles. Paris, Michel Lévy frères, 1873, in-18 de +XXVIII-231 pp. + +188. Une nuit à Florence sous Alexandre de Médicis. Paris, Michel Lévy +frères, 1861, in-18 de 250 pp. + +189. Les Garibaldiens. Révolution de Sicile et de Naples. Paris, Michel +Lévy frères, 1861, in-18 de 376 pp. + +190. Les Morts vont vite. Paris, Michel Lévy frères, 1861, 2 vol. in-18 +de 322 et 294 pp. + +191. La Boule de neige. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 292 +pp. + +192. La Princesse Flora. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 253 +pp. + +193. Italiens et Flamands. Première et deuxième série. Paris, Michel +Lévy, 1862, 2 vol. in-18 de 305 et 300 pp. + +194. Sultanetta. Paris, Michel Lévy, 1862, in-18 de 320 pp. + +195. Les Deux Reines, suite et fin des Mémoires de Mlle de Luynes. +Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 333 et 329 pp. + +196. La San-Felice. Paris, Michel Lévy frères, 1864-1865, 9 vol. in-18. + +197. Un Pays inconnu, (Géral-Milco; Brésil.). Paris, Michel Lévy frères, +1865, in-18 de 320 pp. + +198. Les Gardes forestiers. Drame en cinq actes. Représenté pour la +première fois, à Paris, sur le Grand-Théâtre parisien (28 mai 1865). +Paris, Michel Lévy frères, s. d. (1865), gr. in-8 de 36 pp. + +199. Souvenirs d'une favorite. Paris, Michel Lévy frères, 1865, 4 vol. +in-18. + +200. Les Hommes de fer. Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de 305 +pp. + +201. A. Les Blancs et les Bleus. Paris, Michel Lévy frères, 1867-1868, 3 +vol. in-18. + +B. Les Blancs et les Bleus. Drame en cinq actes, en onze tableaux. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Châtelet +(10 mars 1869). (Michel Lévy frères), s. d. (1874), gr in-8 de 28 pp. + +202. La Terreur prussienne. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. +in-18 de 296 et 294 pp. + +203. Souvenirs dramatiques. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. +in-18 de 326 et 276 pp. + +204. Parisiens et provinciaux. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. +in-18 de 326 et 276 pp. + +205. L'ÃŽle de feu. Paris, Michel Lévy frères, 1871, 2 vol. in-18 de 285 +et 254 pp. + +206. Création et Rédemption. Le Docteur mystérieux. Paris, Michel Lévy +frères, 1872, 2 vol. in-18 de 320 et 312 pp. + +207. Création et Rédemption. La Fille du Marquis. Paris, Michel Lévy +frères, 1872, 2 vol. in-18 de 274 et 281 pp. + +208. Le Prince des voleurs. Paris, Michel Lévy frères, 1872, 2 vol. +in-18 de 293 et 275 pp. + +209. Robin Hood le proscrit. Paris, Michel Lévy frères, 1873, 2 vol. +in-18 de 262 et 273 pp. + +210. A. Grand dictionnaire de cuisine, par A. Dumas (et D.-J. +Vuillemot). Paris, A. Lemerre, 1873, gr. in-8 de 1155 pp. + +B. Petit dictionnaire de cuisine. Paris, A. Lemerre, 1882, in-18 de 819 +pp. + +211. Propos d'art et de cuisine. Paris, Calmann-Lévy, 1877, in-18 de 304 +pp. + +212. Herminie. L'Amazone. Paris, Calmann-Lévy, 1888, in-16 de 111 pp. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME IV *** + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm +concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project +Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be +freely shared with anyone. For forty years, he produced and +distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of +volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in +the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online +at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Eh bien, j'espère que tout est fini, éclairci, arrangé?</p> + +<p>—Oui, dit Beauchamp, des bruits absurdes qui sont tombés d'eux-mêmes, +et, qui maintenant, s'ils se renouvelaient, m'auraient pour premier +antagoniste. Ainsi donc, ne parlons plus de cela.</p> + +<p>—Albert vous dira, reprit le comte, que c'est le conseil que je lui +avais donné. Tenez, ajouta-t-il, vous me voyez au reste achevant la plus +exécrable matinée que j'aie jamais passée, je crois.</p> + +<p>—Que faites-vous? dit Albert, vous mettez de l'ordre dans vos papiers, +ce me semble?</p> + +<p>—Dans mes papiers, Dieu merci non! il y a toujours dans mes papiers un +ordre merveilleux, attendu que je n'ai pas de papiers, mais dans les +papiers de M. Cavalcanti.</p> + +<p>—De M. Cavalcanti? demanda Beauchamp.</p> + +<p>—Eh oui! ne savez-vous pas que c'est un jeune homme que lance le comte? +dit Morcerf.</p> + +<p>—Non pas, entendons-nous bien, répondit Monte-Cristo, je ne lance +personne, et M. Cavalcanti moins que tout autre.</p> + +<p>—Et qui va épouser Mlle Danglars en mon lieu et place; ce qui, continua +Albert en essayant de sourire, comme vous pouvez bien vous en douter, +mon cher Beauchamp, m'affecte cruellement.</p> + +<p>—Comment! Cavalcanti épouse Mlle Danglars? demanda Beauchamp.</p> + +<p>—Ah çà ! mais vous venez donc du bout du monde? dit Monte-Cristo; vous, +un journaliste, le mari de la Renommée! Tout Paris ne parle que de cela.</p> + +<p>—Et c'est vous, comte, qui avez fait ce mariage? demanda Beauchamp.</p> + +<p>—Moi? Oh! silence, monsieur le nouvelliste, n'allez pas dire de +pareilles choses! Moi, bon Dieu! faire un mariage? Non, vous ne me +connaissez pas; je m'y suis au contraire opposé de tout mon pouvoir, +j'ai refusé de faire la demande.</p> + +<p>—Ah! je comprends, dit Beauchamp: à cause de notre ami Albert?</p> + +<p>—À cause de moi, dit le jeune homme; oh! non, par ma foi! Le comte me +rendra la justice d'attester que je l'ai toujours prié, au contraire, de +rompre ce projet, qui heureusement est rompu. Le comte prétend que ce +n'est pas lui que je dois remercier; soit, j'élèverai, comme les +anciens, un autel <i>Deo ignoto</i>.</p> + +<p>—Écoutez, dit Monte-Cristo, c'est si peu moi, que je suis en froid avec +le beau-père et avec le jeune homme; il n'y a que Mlle Eugénie, laquelle +ne me paraît pas avoir une profonde vocation pour le mariage, qui, en +voyant à quel point j'étais peu disposé à la faire renoncer à sa chère +liberté, m'ait conservé son affection.</p> + +<p>—Et vous dites que ce mariage est sur le point de se faire?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! oui, malgré tout ce que j'ai pu dire. Moi, je ne connais +pas le jeune homme, on le prétend riche et de bonne famille, mais pour +moi ces choses sont de simples <i>on dit</i>. J'ai répété tout cela à satiété +à M. Danglars; mais il est entiché de son Lucquois. J'ai été jusqu'à lui +faire part d'une circonstance qui, pour moi, était plus grave: le jeune +homme a été changé en nourrice, enlevé par des Bohémiens ou égaré par +son précepteur, je ne sais pas trop. Mais ce que je sais, c'est que son +père l'a perdu de vue depuis plus de dix années; ce qu'il a fait pendant +ces dix années de vie errante, Dieu seul le sait. Eh bien, rien de tout +cela n'y a fait. On m'a chargé d'écrire au major, de lui demander des +papiers; ces papiers, les voilà . Je les leur envoie, mais, comme Pilate, +en me lavant les mains.</p> + +<p>—Et Mlle d'Armilly, demanda Beauchamp, quelle mine vous fait-elle à +vous, qui lui enlevez son élève?</p> + +<p>—Dame! je ne sais pas trop: mais il paraît qu'elle part pour l'Italie. +Mme Danglars m'a parlé d'elle et m'a demandé des lettres de +recommandation pour les impresarii; je lui ai donné un mot pour le +directeur du théâtre Valle, qui m'a quelques obligations. Mais +qu'avez-vous donc, Albert? vous avez l'air tout attristé; est-ce que, +sans vous en douter vous êtes amoureux de Mlle Danglars, par exemple?</p> + +<p>—Pas que je sache», dit Albert en souriant tristement.</p> + +<p>Beauchamp se mit à regarder les tableaux.</p> + +<p>«Mais enfin, continua Monte-Cristo, vous n'êtes pas dans votre état +ordinaire. Voyons, qu'avez-vous? dites.</p> + +<p>—J'ai la migraine, dit Albert.</p> + +<p>—Eh bien, mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, j'ai en ce cas un remède +infaillible à vous proposer, remède qui m'a réussi à moi chaque fois que +j'ai éprouvé quelque contrariété.</p> + +<p>—Lequel? demanda le jeune homme.</p> + +<p>—Le déplacement.</p> + +<p>—En vérité? dit Albert.</p> + +<p>—Oui; et tenez, comme en ce moment-ci je suis excessivement contrarié, +je me déplace. Voulez-vous que nous nous déplacions ensemble?</p> + +<p>—Vous, contrarié, comte! dit Beauchamp, et de quoi donc?</p> + +<p>—Pardieu! vous en parlez fort à votre aise, vous; je voudrais bien vous +voir avec une instruction se poursuivant dans votre maison!</p> + +<p>—Une instruction! quelle instruction?</p> + +<p>—Eh! celle que M. de Villefort dresse contre mon aimable assassin donc, +une espèce de brigand échappé du bagne, à ce qu'il paraît.</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, dit Beauchamp, j'ai lu le fait dans les journaux. +Qu'est-ce que c'est que ce Caderousse?</p> + +<p>—Eh bien... mais il paraît que c'est un Provençal. M. de Villefort en a +entendu parler quand il était à Marseille, et M. Danglars se rappelle +l'avoir vu. Il en résulte que M. le procureur du roi prend l'affaire +fort à cÅ“ur, qu'elle a, à ce qu'il paraît, intéressé au plus haut degré +le préfet de police, et que, grâce à cet intérêt dont je suis on ne peut +plus reconnaissant, on m'envoie ici depuis quinze jours tous les bandits +qu'on peut se procurer dans Paris et dans la banlieue, sous prétexte que +ce sont les assassins de M. Caderousse; d'où il résulte que, dans trois +mois, si cela continue, il n'y aura pas un voleur ni un assassin dans ce +beau royaume de France qui ne connaisse le plan de ma maison sur le bout +de son doigt; aussi je prends le parti de la leur abandonner tout +entière, et de m'en aller aussi loin que la terre pourra me porter. +Venez avec moi, vicomte, je vous emmène.</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>—Alors, c'est convenu?</p> + +<p>—Oui, mais où cela?</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, où l'air est pur, où le bruit endort, où, si +orgueilleux que l'on soit, on se sent humble et l'on se trouve petit. +J'aime cet abaissement, moi, que l'on dit maître de l'univers comme +Auguste.</p> + +<p>—Où allez-vous, enfin?</p> + +<p>—À la mer, vicomte, à la mer. Je suis un marin, voyez-vous, tout +enfant, j'ai été bercé dans les bras du vieil Océan et sur le sein de la +belle Amphitrite; j'ai joué avec le manteau vert de l'un et la robe +azurée de l'autre; j'aime la mer comme on aime une maîtresse, et quand +il y a longtemps que je ne l'ai vue, je m'ennuie d'elle.</p> + +<p>—Allons, comte, allons!</p> + +<p>—À la mer?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous acceptez?</p> + +<p>—J'accepte.</p> + +<p>—Eh bien, vicomte, il y aura ce soir dans ma cour un briska de voyage, +dans lequel on peut s'étendre comme dans son lit; ce briska sera attelé +de quatre chevaux de poste. Monsieur Beauchamp, on y tient quatre très +facilement. Voulez-vous venir avec nous? je vous emmène!</p> + +<p>—Merci, je viens de la mer.</p> + +<p>—Comment! vous venez de la mer?</p> + +<p>—Oui, ou à peu près. Je viens de faire un petit voyage aux îles +Borromées.</p> + +<p>—Qu'importe! venez toujours, dit Albert.</p> + +<p>—Non, cher Morcerf, vous devez comprendre que du moment où je refuse, +c'est que la chose est impossible. D'ailleurs, il est important, +ajouta-t-il en baissant la voix, que je reste à Paris, ne fût-ce que +pour surveiller la boîte du journal.</p> + +<p>—Ah! vous êtes un bon et excellent ami, dit Albert; oui, vous avez +raison, veillez, surveillez, Beauchamp, et tâchez de découvrir l'ennemi +à qui cette révélation a dû le jour.»</p> + +<p>Albert et Beauchamp se séparèrent: leur dernière poignée de main +renfermait tous les sens que leurs lèvres ne pouvaient exprimer devant +un étranger.</p> + +<p>«Excellent garçon que Beauchamp! dit Monte-Cristo après le départ du +journaliste; n'est-ce pas, Albert?</p> + +<p>—Oh! oui, un homme de cÅ“ur, je vous en réponds; aussi je l'aime de +toute mon âme. Mais, maintenant que nous voilà seuls, quoique la chose +me soit à peu près égale, où allons-nous?</p> + +<p>—En Normandie, si vous voulez bien.</p> + +<p>—À merveille. Nous sommes tout à fait à la campagne, n'est-ce pas? +point de société, point de voisins?</p> + +<p>—Nous sommes tête à tête avec des chevaux pour courir, des chiens pour +chasser, et une barque pour pêcher, voilà tout.</p> + +<p>—C'est ce qu'il me faut; je préviens ma mère, et je suis à vos ordres.</p> + +<p>—Mais, dit Monte-Cristo, vous permettra-t-on?</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—De venir en Normandie.</p> + +<p>—À moi? est-ce que je ne suis pas libre?</p> + +<p>—D'aller où vous voulez, seul, je le sais bien, puisque je vous ai +rencontré échappé par l'Italie.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Mais de venir avec l'homme qu'on appelle le comte de Monte-Cristo?</p> + +<p>—Vous avez peu de mémoire, comte.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Ne vous ai-je pas dit toute la sympathie que ma mère avait pour vous?</p> + +<p>—Souvent femme varie, a dit François I<sup>er</sup>; la femme, c'est l'onde, a dit +Shakespeare; l'un était un grand roi et l'autre un grand poète, et +chacun d'eux devait connaître la femme.</p> + +<p>—Oui, la femme; mais ma mère n'est point la femme, c'est une femme.</p> + +<p>—Permettez-vous à un pauvre étranger de ne point comprendre +parfaitement toutes les subtilités de votre langue?</p> + +<p>—Je veux dire que ma mère est avare de ses sentiments, mais qu'une fois +qu'elle les a accordés, c'est pour toujours.</p> + +<p>—Ah! vraiment, dit en soupirant Monte-Cristo; et vous croyez qu'elle me +fait l'honneur de m'accorder un sentiment autre que la plus parfaite +indifférence?</p> + +<p>—Écoutez! je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, reprit Morcerf, +il faut que vous soyez réellement un homme bien étrange et bien +supérieur.</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>—Oui, car ma mère s'est laissée prendre, je ne dirai pas à la +curiosité, mais à l'intérêt que vous inspirez. Quand nous sommes seuls, +nous ne causons que de vous.</p> + +<p>—Et elle vous a dit de vous méfier de ce Manfred?</p> + +<p>—Au contraire, elle me dit: «Morcerf, je crois le comte une noble +nature; tâche de te faire aimer de lui.»</p> + +<p>Monte-Cristo détourna les yeux et poussa un soupir.</p> + +<p>«Ah! vraiment? dit-il.</p> + +<p>—De sorte, vous comprenez, continua Albert, qu'au lieu de s'opposer à +mon voyage, elle l'approuvera de tout son cÅ“ur, puisqu'il rentre dans +les recommandations qu'elle me fait chaque jour.</p> + +<p>—Allez donc, dit Monte-Cristo; à ce soir. Soyez ici à cinq heures; nous +arriverons là -bas à minuit ou une heure.</p> + +<p>—Comment! au Tréport?...</p> + +<p>—Au Tréport ou dans les environs.</p> + +<p>—Il ne vous faut que huit heures pour faire quarante-huit lieues?</p> + +<p>—C'est encore beaucoup, dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Décidément vous êtes l'homme des prodiges, et vous arriverez non +seulement à dépasser les chemins de fer, ce qui n'est pas bien difficile +en France surtout, mais encore à aller plus vite que le télégraphe.</p> + +<p>—En attendant, vicomte, comme il nous faut toujours sept ou huit heures +pour arriver là -bas, soyez exact.</p> + +<p>—Soyez tranquille, je n'ai rien autre chose à faire d'ici là que de +m'apprêter.</p> + +<p>—À cinq heures, alors?</p> + +<p>—À cinq heures.»</p> + +<p>Albert sortit. Monte-Cristo, après lui avoir en souriant fait un signe +de la tête, demeura un instant pensif et comme absorbé dans une profonde +méditation. Enfin, passant la main sur son front, comme pour écarter sa +rêverie, il alla au timbre et frappa deux coups.</p> + +<p>Au bruit des deux coups frappés par Monte-Cristo sur le timbre, +Bertuccio entra.</p> + +<p>«Maître Bertuccio, dit-il, ce n'est pas demain, ce n'est pas +après-demain, comme je l'avais pensé d'abord, c'est ce soir que je pars +pour la Normandie; d'ici à cinq heures, c'est plus de temps qu'il ne +vous en faut; vous ferez prévenir les palefreniers du premier relais; M. +de Morcerf m'accompagne. Allez!»</p> + +<p>Bertuccio obéit, et un piqueur courut à Pontoise annoncer que la chaise +de poste passerait à six heures précises. Le palefrenier de Pontoise +envoya au relais suivant un exprès, qui en envoya un autre; et, six +heures après, tous les relais disposés sur la route étaient prévenus.</p> + +<p>Avant de partir, le comte monta chez Haydée, lui annonça son départ, lui +dit le lieu où il allait, et mit toute sa maison à ses ordres.</p> + +<p>Albert fut exact. Le voyage, sombre à son commencement, s'éclaircit +bientôt par l'effet physique de la rapidité. Morcerf n'avait pas idée +d'une pareille vitesse.</p> + +<p>«En effet, dit Monte-Cristo, avec votre poste faisant ses deux lieues à +l'heure, avec cette loi stupide qui défend à un voyageur de dépasser +l'autre sans lui demander la permission, et qui fait qu'un voyageur +malade ou quinteux a le droit d'enchaîner à sa suite les voyageurs +allègres et bien portants, il n'y a pas de locomotion possible; moi, +j'évite cet inconvénient en voyageant avec mon propre postillon et mes +propres chevaux, n'est-ce pas, Ali?»</p> + +<p>Et le comte, passant la tête par la portière, poussait un petit cri +d'excitation qui donnait des ailes aux chevaux; ils ne couraient plus, +ils volaient. La voiture roulait comme un tonnerre sur ce pavé royal, et +chacun se détournait pour voir passer ce météore flamboyant. Ali, +répétant ce cri, souriait, montrant ses dents blanches, serrant dans ses +mains robustes les rênes écumantes, aiguillonnant les chevaux, dont les +belles crinières s'éparpillaient au vent; Ali, l'enfant du désert, se +retrouvait dans son élément, et avec son visage noir, ses yeux ardents, +son burnous de neige, il semblait, au milieu de la poussière qu'il +soulevait, le génie du simoun et le dieu de l'ouragan.</p> + +<p>«Voilà , dit Morcerf, une volupté que je ne connaissais pas, c'est la +volupté de la vitesse.»</p> + +<p>Et les derniers nuages de son front se dissipaient, comme si l'air qu'il +fendait emportait ces nuages avec lui.</p> + +<p>«Mais où diable trouvez-vous de pareils chevaux? demanda Albert. Vous +les faites donc faire exprès?</p> + +<p>—Justement, dit le comte. Il y a six ans, je trouvai en Hongrie un +fameux étalon renommé pour sa vitesse; je l'achetai je ne sais plus +combien: ce fut Bertuccio qui paya. Dans la même année, il eut +trente-deux enfants. C'est toute cette progéniture du même père que nous +allons passer en revue; ils sont tous pareils, noirs, sans une seule +tache, excepté une étoile au front, car à ce privilégié du haras on a +choisi des juments, comme aux pachas on choisit des favorites.</p> + +<p>—C'est admirable!... Mais dites-moi, comte, que faites-vous de tous ces +chevaux?</p> + +<p>—Vous le voyez, je voyage avec eux.</p> + +<p>—Mais vous ne voyagerez pas toujours?</p> + +<p>—Quand je n'en aurai plus besoin, Bertuccio les vendra, et il prétend +qu'il gagnera trente ou quarante mille francs sur eux.</p> + +<p>—Mais il n'y aura pas de roi d'Europe assez riche pour vous les +acheter.</p> + +<p>—Alors il les vendra à quelque simple vizir d'Orient, qui videra son +trésor pour les payer et qui remplira son trésor en administrant des +coups de bâton sous la plante des pieds de ses sujets.</p> + +<p>—Comte, voulez-vous que je vous communique une pensée qui m'est venue?</p> + +<p>—Faites.</p> + +<p>—C'est qu'après vous, M. Bertuccio doit être le plus riche particulier +de l'Europe.</p> + +<p>—Eh bien, vous vous trompez, vicomte. Je suis sûr que si vous +retourniez les poches de Bertuccio, vous n'y trouveriez pas dix sous +vaillant.</p> + +<p>—Pourquoi cela? demanda le jeune homme. C'est donc un phénomène que M. +Bertuccio? Ah! mon cher comte, ne me poussez pas trop loin dans le +merveilleux, ou je ne vous croirai plus, je vous préviens.</p> + +<p>—Jamais de merveilleux avec moi, Albert; des chiffres et de la raison, +voilà tout. Or, écoutez ce dilemme: Un intendant vole, mais pourquoi +vole-t-il?</p> + +<p>—Dame! parce que c'est dans sa nature, ce me semble, dit Albert, il +vole pour voler.</p> + +<p>—Eh bien, non, vous vous trompez: il vole parce qu'il a une femme, des +enfants, des désirs ambitieux pour lui et pour sa famille; il vole +surtout parce qu'il n'est pas sûr de ne jamais quitter son maître et +qu'il veut se faire un avenir. Eh bien, M. Bertuccio est seul au monde, +il puise dans ma bourse sans me rendre compte, il est sûr de ne jamais +me quitter.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que je n'en trouverais pas un meilleur.</p> + +<p>—Vous tournez dans un cercle vicieux, celui des probabilités.</p> + +<p>—Oh! non pas; je suis dans les certitudes. Le bon serviteur pour moi, +c'est celui sur lequel j'ai droit de vie ou de mort.</p> + +<p>—Et vous avez droit de vie ou de mort sur Bertuccio? demanda Albert.</p> + +<p>—Oui», répondit froidement le comte.</p> + +<p>Il y a des mots qui ferment la conversation comme une porte de fer. Le +<i>oui</i> du comte était un de ces mots-là .</p> + +<p>Le reste du voyage s'accomplit avec la même rapidité, les trente-deux +chevaux, divisés en huit relais, firent leurs quarante-huit lieues en +huit heures.</p> + +<p>On arriva au milieu de la nuit, à la porte d'un beau parc. Le concierge +était debout et tenait la grille ouverte. Il avait été prévenu par le +palefrenier du dernier relais.</p> + +<p>Il était deux heures et demie du matin. On conduisit Morcerf à son +appartement. Il trouva un bain et un souper prêts. Le domestique, qui +avait fait la route sur le siège de derrière de la voiture, était à ses +ordres; Baptistin, qui avait fait la route sur le siège de devant, était +à ceux du comte.</p> + +<p>Albert prit son bain, soupa et se coucha. Toute la nuit, il fut bercé +par le bruit mélancolique de la houle. En se levant, il alla droit à la +fenêtre, l'ouvrit et se trouva sur une petite terrasse, où l'on avait +devant soi la mer, c'est-à -dire l'immensité, et derrière soi un joli +parc donnant sur une petite forêt.</p> + +<p>Dans une anse d'une certaine grandeur se balançait une petite corvette à +la carène étroite, à la mâture élancée, et portant à la corne un +pavillon aux armes de Monte-Cristo, armes représentant une montagne d'or +posant sur une mer d'azur, avec une croix de gueules au chef, ce qui +pouvait aussi bien être une allusion à son nom rappelant le Calvaire, +que la passion de Notre-Seigneur a fait une montagne plus précieuse que +l'or, et la croix infâme que son sang divin a faite sainte, qu'à quelque +souvenir personnel de souffrance et de régénération enseveli dans la +nuit du passé mystérieux de cet homme. Autour de la goélette étaient +plusieurs petits chasse-marée appartenant aux pêcheurs des villages +voisins, et qui semblaient d'humbles sujets attendant les ordres de leur +reine.</p> + +<p>Là , comme dans tous les endroits où s'arrêtait Monte-Cristo, ne fût-ce +que pour y passer deux jours, la vie y était organisée au thermomètre du +plus haut confortable; aussi la vie, à l'instant même, y devenait-elle +facile.</p> + +<p>Albert trouva dans son antichambre deux fusils et tous les ustensiles +nécessaires à un chasseur; une pièce plus haute, et placée au +rez-de-chaussée, était consacrée à toutes les ingénieuses machines que +les Anglais, grands pêcheurs, parce qu'ils sont patients et oisifs, +n'ont pas encore pu faire adopter aux routiniers pêcheurs de France.</p> + +<p>Toute la journée se passa à ces exercices divers auxquels, d'ailleurs, +Monte-Cristo excellait: on tua une douzaine de faisans dans le parc, on +pêcha autant de truites dans les ruisseaux, on dîna dans un kiosque +donnant sur la mer, et l'on servit le thé dans la bibliothèque.</p> + +<p>Vers le soir du troisième jour, Albert, brisé de fatigue à l'user de +cette vie qui semblait être un jeu pour Monte-Cristo, dormait près de la +fenêtre tandis que le comte faisait avec son architecte le plan d'une +serre qu'il voulait établir dans sa maison, lorsque le bruit d'un cheval +écrasant les cailloux de la route fit lever la tête au jeune homme; il +regarda par la fenêtre et, avec une surprise des plus désagréables, +aperçut dans la cour son valet de chambre, dont il n'avait pas voulu se +faire suivre pour moins embarrasser Monte-Cristo.</p> + +<p>«Florentin ici! s'écria-t-il en bondissant sur son fauteuil; est-ce que +ma mère est malade?»</p> + +<p>Et il se précipita vers la porte de la chambre.</p> + +<p>Monte-Cristo le suivit des yeux, et le vit aborder le valet qui, tout +essoufflé encore, tira de sa poche un petit paquet cacheté. Le petit +paquet contenait un journal et une lettre.</p> + +<p>«De qui cette lettre? demanda vivement Albert.</p> + +<p>—De M. Beauchamp, répondit Florentin.</p> + +<p>—C'est Beauchamp qui vous envoie alors?</p> + +<p>—Oui, monsieur. Il m'a fait venir chez lui, m'a donné l'argent +nécessaire à mon voyage, m'a fait venir un cheval de poste, et m'a fait +promettre de ne point m'arrêter que je n'aie rejoint monsieur: j'ai fait +la route en quinze heures.»</p> + +<p>Albert ouvrit la lettre en frissonnant: aux premières lignes, il poussa +un cri, et saisit le journal avec un tremblement visible.</p> + +<p>Tout à coup ses yeux s'obscurcirent, ses jambes semblèrent se dérober +sous lui, et, prêt à tomber, il s'appuya sur Florentin, qui étendait le +bras pour le soutenir.</p> + +<p>«Pauvre jeune homme! murmura Monte-Cristo, si bas que lui-même n'eût pu +entendre le bruit des paroles de compassion qu'il prononçait; il est +donc dit que la faute des pères retombera sur les enfants jusqu'à la +troisième et quatrième génération.»</p> + +<p>Pendant ce temps Albert avait repris sa force, et, continuant de lire, +il secoua ses cheveux sur sa tête mouillée de sueur, et, froissant +lettre et journal:</p> + +<p>«Florentin, dit-il, votre cheval est-il en état de reprendre le chemin +de Paris?</p> + +<p>—C'est un mauvais bidet de poste éclopé.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! et comment était la maison quand vous l'avez quittée?</p> + +<p>—Assez calme; mais en revenant de chez M. Beauchamp, j'ai trouvé madame +dans les larmes; elle m'avait fait demander pour savoir quand vous +reviendriez. Alors je lui ai dit que j'allais vous chercher de la part +de M. Beauchamp. Son premier mouvement a été d'étendre le bras comme +pour m'arrêter; mais après un instant de réflexion:</p> + +<p>«Oui, allez, Florentin, a-t-elle dit, et qu'il revienne.»</p> + +<p>—Oui, ma mère, oui, dit Albert, je reviens, sois tranquille, et malheur +à l'infâme!... Mais, avant tout, il faut que je parte.»</p> + +<p>Il reprit le chemin de la chambre où il avait laissé Monte-Cristo.</p> + +<p>Ce n'était plus le même homme et cinq minutes avaient suffi pour opérer +chez Albert une triste métamorphose; il était sorti dans son état +ordinaire, il rentrait avec la voix altérée, le visage sillonné de +rougeurs fébriles, l'Å“il étincelant sous des paupières veinées de bleu, +et la démarche chancelante comme celle d'un homme ivre.</p> + +<p>«Comte, dit-il, merci de votre bonne hospitalité dont j'aurais voulu +jouir plus longtemps, mais il faut que je retourne à Paris.</p> + +<p>—Qu'est-il donc arrivé?</p> + +<p>—Un grand malheur; mais permettez-moi de partir, il s'agit d'une chose +bien autrement précieuse que ma vie. Pas de question, comte, je vous en +supplie, mais un cheval!</p> + +<p>—Mes écuries sont à votre service, vicomte, dit Monte-Cristo; mais vous +allez vous tuer de fatigue en courant la poste à cheval; prenez une +calèche, un coupé, quelque voiture.</p> + +<p>—Non, ce serait trop long, et puis j'ai besoin de cette fatigue que +vous craignez pour moi, elle me fera du bien.»</p> + +<p>Albert fit quelques pas en tournoyant comme un homme frappé d'une +balle, et alla tomber sur une chaise près de la porte.</p> + +<p>Monte-Cristo ne vit pas cette seconde faiblesse, il était à la fenêtre +et criait:</p> + +<p>«Ali, un cheval pour M. de Morcerf! qu'on se hâte! il est pressé!»</p> + +<p>Ces paroles rendirent la vie à Albert; il s'élança hors de la chambre, +le comte le suivit.</p> + +<p>«Merci! murmura le jeune homme en s'élançant en selle. Vous reviendrez +aussi vite que vous pourrez, Florentin. Y a-t-il un mot d'ordre pour +qu'on me donne des chevaux?</p> + +<p>—Pas d'autre que de rendre celui que vous montez; on vous en sellera à +l'instant un autre.»</p> + +<p>Albert allait s'élancer, il s'arrêta.</p> + +<p>«Vous trouverez peut-être mon départ étrange, insensé, dit le jeune +homme. Vous ne comprenez pas comment quelques lignes écrites sur un +journal peuvent mettre un homme au désespoir; eh bien, ajouta-t-il en +lui jetant le journal, lisez ceci, mais quand je serai parti seulement, +afin que vous ne voyiez pas ma rougeur.»</p> + +<p>Et tandis que le comte ramassait le journal, il enfonça les éperons, +qu'on venait d'attacher à ses bottes, dans le ventre du cheval, qui, +étonné qu'il existât un cavalier qui crût avoir besoin vis-à -vis de lui +d'un pareil stimulant, partit comme un trait d'arbalète.</p> + +<p>Le comte suivit des yeux avec un sentiment de compassion infinie le +jeune homme, et ce ne fut que lorsqu'il eut complètement disparu que, +reportant ses regards sur le journal, il lut ce qui suit:</p> + +<p>«Cet officier français au service d'Ali, pacha de Janina, dont parlait, +il y a trois semaines, le journal <i>L'Impartial</i> et qui non seulement +livra les châteaux de Janina, mais encore vendit son bienfaiteur aux +Turcs, s'appelait en effet à cette époque Fernand, comme l'a dit notre +honorable confrère; mais, depuis, il a ajouté à son nom de baptême un +titre de noblesse et un nom de terre.</p> + +<p>«Il s'appelle aujourd'hui M. le comte de Morcerf, et fait partie de la +Chambre des pairs.»</p> + +<p>Ainsi donc ce secret terrible, que Beauchamp avait enseveli avec tant de +générosité, reparaissait comme un fantôme armé, et un autre journal, +cruellement renseigné, avait publié, le surlendemain du départ d'Albert +pour la Normandie, les quelques lignes qui avaient failli rendre fou le +malheureux jeune homme.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXXXVI" id="LXXXVI"></a><a href="#table">LXXXVI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le jugement.</a></h3> + +<p>À huit heures du matin, Albert tomba chez Beauchamp comme la foudre. Le +valet de chambre étant prévenu, il introduisit Morcerf dans la chambre +de son maître, qui venait de se mettre au bain.</p> + +<p>«Eh bien? lui dit Albert.</p> + +<p>—Eh bien, mon pauvre ami, répondit Beauchamp, je vous attendais.</p> + +<p>—Me voilà . Je ne vous dirai pas, Beauchamp, que je vous crois trop +loyal et trop bon pour avoir parlé de cela à qui que ce soit; non, mon +ami. D'ailleurs, le message que vous m'avez envoyé m'est un garant de +votre affection. Ainsi ne perdons pas de temps en préambule: vous avez +quelque idée de quelle part vient le coup?</p> + +<p>—Je vous en dirai deux mots tout à l'heure.</p> + +<p>—Oui, mais auparavant, mon ami, vous me devez, dans tous ses détails, +l'histoire de cette abominable trahison.»</p> + +<p>Et Beauchamp raconta au jeune homme, écrasé de honte et de douleur, les +faits que nous allons redire dans toute leur simplicité.</p> + +<p>Le matin de l'avant-veille, l'article avait paru dans un journal autre +que <i>L'Impartial</i>, et, ce qui donnait plus de gravité encore à +l'affaire, dans un journal bien connu pour appartenir au gouvernement. +Beauchamp déjeunait lorsque la note lui sauta aux yeux, il envoya +aussitôt chercher un cabriolet, et sans achever son repas, il courut au +journal.</p> + +<p>Quoique professant des sentiments politiques complètement opposés à ceux +du gérant du journal accusateur, Beauchamp, ce qui arrive quelquefois, +et nous dirons même souvent, était son intime ami.</p> + +<p>Lorsqu'il arriva chez lui, le gérant tenait son propre journal et +paraissait se complaire dans un <i>premier-Paris</i> sur le sucre de +betterave, qui, probablement, était de sa façon.</p> + +<p>«Ah! pardieu! dit Beauchamp, puisque vous tenez votre journal, mon cher, +je n'ai pas besoin de vous dire ce qui m'amène.</p> + +<p>—Seriez-vous par hasard partisan de la canne à sucre? demanda le gérant +du journal ministériel.</p> + +<p>—Non, répondit Beauchamp, je suis même parfaitement étranger à la +question; aussi viens-je pour autre chose.</p> + +<p>—Et pourquoi venez-vous?</p> + +<p>—Pour l'article Morcerf.</p> + +<p>—Ah! oui, vraiment: n'est-ce pas que c'est curieux?</p> + +<p>—Si curieux que vous risquez la diffamation, ce me semble, et que vous +risquez un procès fort chanceux.</p> + +<p>—Pas du tout; nous avons reçu avec la note toutes les pièces à l'appui, +et nous sommes parfaitement convaincus que M. de Morcerf se tiendra +tranquille; d'ailleurs, c'est un service à rendre au pays que de lui +dénoncer les misérables indignes de l'honneur qu'on leur fait.»</p> + +<p>Beauchamp demeura interdit.</p> + +<p>«Mais qui donc vous a si bien renseigné? demanda-t-il; car mon journal, +qui avait donné l'éveil, a été forcé de s'abstenir faute de preuves, et +cependant nous sommes plus intéressés que vous à dévoiler M. de Morcerf, +puisqu'il est pair de France, et que nous faisons de l'opposition.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, c'est bien simple; nous n'avons pas couru après le +scandale, il est venu nous trouver. Un homme nous est arrivé hier de +Janina, apportant le formidable dossier, et comme nous hésitions à nous +jeter dans la voie de l'accusation, il nous a annoncé qu'à notre refus +l'article paraîtrait dans un autre journal. Ma foi, vous savez, +Beauchamp, ce que c'est qu'une nouvelle importante; nous n'avons pas +voulu laisser perdre celle-là . Maintenant le coup est porté; il est +terrible et retentira jusqu'au bout de l'Europe.»</p> + +<p>Beauchamp comprit qu'il n'y avait plus qu'à baisser la tête, et sortit +au désespoir pour envoyer un courrier à Morcerf.</p> + +<p>Mais ce qu'il n'avait pas pu écrire à Albert, car les choses que nous +allons raconter étaient postérieures au départ de son courrier, c'est +que le même jour, à la Chambre des pairs, une grande agitation s'était +manifestée et régnait dans les groupes ordinairement si calmes de la +haute assemblée. Chacun était arrivé presque avant l'heure, et +s'entretenait du sinistre événement qui allait occuper l'attention +publique et la fixer sur un des membres les plus connus de l'illustre +corps.</p> + +<p>C'étaient des lectures à voix basse de l'article, des commentaires et +des échanges de souvenirs qui précisaient encore mieux les faits. Le +comte de Morcerf n'était pas aimé parmi ses collègues. Comme tous les +parvenus, il avait été forcé, pour se maintenir à son rang, d'observer +un excès de hauteur. Les grands aristocrates riaient de lui; les talents +le répudiaient; les gloires pures le méprisaient instinctivement. Le +comte en était à cette extrémité fâcheuse de la victime expiatoire. Une +fois désignée par le doigt du Seigneur pour le sacrifice, chacun +s'apprêtait à crier haro.</p> + +<p>Seul, le comte de Morcerf ne savait rien. Il ne recevait pas le journal +où se trouvait la nouvelle diffamatoire, et avait passé la matinée à +écrire des lettres et à essayer un cheval.</p> + +<p>Il arriva donc à son heure accoutumée, la tête haute, l'Å“il fier, la +démarche insolente, descendit de voiture, dépassa les corridors et entra +dans la salle, sans remarquer les hésitations des huissiers et les +demi-saluts de ses collègues.</p> + +<p>Lorsque Morcerf entra, la séance était déjà ouverte depuis plus d'une +demi-heure.</p> + +<p>Quoique le comte, ignorant, comme nous l'avons dit, de tout ce qui s'est +passé, n'eût rien changé à son air ni à sa démarche, son air et sa +démarche parurent à tous plus orgueilleux que d'habitude, et sa présence +dans cette occasion parut tellement agressive à cette assemblée jalouse +de son honneur, que tous y virent une inconvenance, plusieurs une +bravade, quelques-uns une insulte.</p> + +<p>Il était évident que la Chambre tout entière brûlait d'entamer le débat.</p> + +<p>On voyait le journal accusateur aux mains de tout le monde; mais, comme +toujours, chacun hésitait à prendre sur lui la responsabilité de +l'attaque. Enfin, un des honorables pairs, ennemi déclaré du comte de +Morcerf, monta à la tribune avec une solennité qui annonçait que le +moment attendu était arrivé.</p> + +<p>Il se fit un effrayant silence; Morcerf seul ignorait la cause de +l'attention profonde que l'on prêtait cette fois à un orateur qu'on +n'avait pas toujours l'habitude d'écouter si complaisamment.</p> + +<p>Le comte laissa passer tranquillement le préambule par lequel l'orateur +établissait qu'il allait parler d'une chose tellement grave, tellement +sacrée, tellement vitale pour la Chambre, qu'il réclamait toute +l'attention de ses collègues.</p> + +<p>Aux premiers mots de Janina et du colonel Fernand, le comte de Morcerf +pâlit si horriblement, qu'il n'y eut qu'un frémissement dans cette +assemblée, dont tous les regards convergeaient vers le comte.</p> + +<p>Les blessures morales ont cela de particulier qu'elles se cachent, mais +ne se referment pas; toujours douloureuses, toujours prêtes à saigner +quand on les touche, elles restent vives et béantes dans le cÅ“ur.</p> + +<p>La lecture de l'article achevée au milieu de ce même silence, troublé +alors par un frémissement qui cessa aussitôt que l'orateur parut disposé +à reprendre de nouveau la parole, l'accusateur exposa son scrupule, et +se mit à établir combien sa tâche était difficile; c'était l'honneur de +M. de Morcerf, c'était celui de toute la Chambre qu'il prétendait +défendre en provoquant un débat qui devait s'attaquer à ces questions +personnelles toujours si brûlantes. Enfin, il conclut en demandant +qu'une enquête fût ordonnée, assez rapide pour confondre, avant qu'elle +eût eu le temps de grandir, la calomnie, et pour rétablir M. de Morcerf, +en le vengeant, dans la position que l'opinion publique lui avait faite +depuis longtemps.</p> + +<p>Morcerf était si accablé, si tremblant devant cette immense et +inattendue calamité, qu'il put à peine balbutier quelques mots en +regardant ses confrères d'un Å“il égaré. Cette timidité, qui d'ailleurs +pouvait aussi bien tenir à l'étonnement de l'innocent qu'à la honte du +coupable, lui concilia quelques sympathies. Les hommes vraiment généreux +sont toujours prêts à devenir compatissants, lorsque le malheur de leur +ennemi dépasse les limites de leur haine.</p> + +<p>Le président mit l'enquête aux voix; on vota par assis et levé, et il +fut décidé que l'enquête aurait lieu.</p> + +<p>On demanda au comte combien il lui fallait de temps pour préparer sa +justification.</p> + +<p>Le courage était revenu à Morcerf dès qu'il s'était senti vivant encore +après cet horrible coup.</p> + +<p>«Messieurs les pairs, répondit-il, ce n'est point avec du temps qu'on +repousse une attaque comme celle que dirigent en ce moment contre moi +des ennemis inconnus et restés dans l'ombre de leur obscurité sans +doute; c'est sur-le-champ, c'est par un coup de foudre qu'il faut que je +réponde à l'éclair qui un instant m'a ébloui; que ne m'est-il donné, au +lieu d'une pareille justification, d'avoir à répandre mon sang pour +prouver à mes collègues que je suis digne de marcher leur égal!»</p> + +<p>Ces paroles firent une impression favorable pour l'accusé.</p> + +<p>«Je demande donc, dit-il, que l'enquête ait lieu le plus tôt possible, +et je fournirai à la Chambre toutes les pièces nécessaires à +l'efficacité de cette enquête.</p> + +<p>—Quel jour fixez-vous? demanda le président.</p> + +<p>—Je me mets dès aujourd'hui à la disposition de la Chambre», répondit +le comte.</p> + +<p>Le président agita la sonnette.</p> + +<p>«La Chambre est-elle d'avis, demanda-t-il, que cette enquête ait lieu +aujourd'hui même?</p> + +<p>—Oui!» fut la réponse unanime de l'Assemblée.</p> + +<p>On nomma une commission de douze membres pour examiner les pièces à +fournir par Morcerf. L'heure de la première séance de cette commission +fut fixée à huit heures du soir dans les bureaux de la Chambre. Si +plusieurs séances étaient nécessaires, elles auraient lieu à la même +heure et dans le même endroit.</p> + +<p>Cette décision prise, Morcerf demanda la permission de se retirer; il +avait à recueillir les pièces amassées depuis longtemps par lui pour +faire tête à cet orage, prévu par son cauteleux et indomptable +caractère.</p> + +<p>Beauchamp raconta au jeune homme toutes les choses que nous venons de +dire à notre tour: seulement son récit eut sur le nôtre l'avantage de +l'animation des choses vivantes sur la froideur des choses mortes.</p> + +<p>Albert l'écouta en frémissant tantôt d'espoir, tantôt de colère, parfois +de honte; car, par la confidence de Beauchamp, il savait que son père +était coupable, et il se demandait comment, puisqu'il était coupable, il +pourrait en arriver à prouver son innocence.</p> + +<p>Arrivé au point où nous en sommes, Beauchamp s'arrêta.</p> + +<p>«Ensuite? demanda Albert.</p> + +<p>—Ensuite? répéta Beauchamp.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mon ami, ce mot m'entraîne dans une horrible nécessité. Voulez-vous +donc savoir la suite?</p> + +<p>—Il faut absolument que je la sache, mon ami, et j'aime mieux la +connaître de votre bouche que d'aucune autre.</p> + +<p>—Eh bien, reprit Beauchamp, apprêtez donc votre courage, Albert; jamais +vous n'en aurez eu plus besoin.»</p> + +<p>Albert passa une main sur son front pour s'assurer de sa propre force, +comme un homme qui s'apprête à défendre sa vie essaie sa cuirasse et +fait ployer la lame de son épée.</p> + +<p>Il se sentit fort, car il prenait sa fièvre pour de l'énergie.</p> + +<p>«Allez! dit-il.</p> + +<p>—Le soir arriva, continua Beauchamp. Tout Paris était dans l'attente de +l'événement. Beaucoup prétendaient que votre père n'avait qu'à se +montrer pour faire crouler l'accusation; beaucoup aussi disaient que le +comte ne se présenterait pas; il y en avait qui assuraient l'avoir vu +partir pour Bruxelles, et quelques-uns allèrent à la police demander +s'il était vrai, comme on le disait, que le comte eût pris ses +passeports.</p> + +<p>«Je vous avouerai que je fis tout au monde, continua Beauchamp, pour +obtenir d'un des membres de la commission, jeune pair de mes amis, +d'être introduit dans une sorte de tribune. À sept heures il vint me +prendre, et, avant que personne fût arrivé, me recommanda à un huissier +qui m'enferma dans une espèce de loge. J'étais masqué par une colonne et +perdu dans une obscurité complète; je pus espérer que je verrais et que +j'entendrais d'un bout à l'autre la terrible scène qui allait se +dérouler.</p> + +<p>«Ã€ huit heures précises tout le monde était arrivé.</p> + +<p>«M. de Morcerf entra sur le dernier coup de huit heures. Il tenait à la +main quelques papiers, et sa contenance semblait calme; contre son +habitude, sa démarche était simple, sa mise recherchée et sévère; et, +selon l'habitude des anciens militaires, il portait son habit boutonné +depuis le bas jusqu'en haut.</p> + +<p>«Sa présence produisit le meilleur effet: la commission était loin +d'être malveillante, et plusieurs de ses membres vinrent au comte et lui +donnèrent la main.»</p> + +<p>Albert sentit que son cÅ“ur se brisait à tous ces détails, et cependant +au milieu de sa douleur se glissait un sentiment de reconnaissance; il +eût voulu pouvoir embrasser ces hommes qui avaient donné à son père +cette marque d'estime dans un si grand embarras de son honneur.</p> + +<p>«En ce moment un huissier entra et remit une lettre au président.</p> + +<p>«—Vous avez la parole, monsieur de Morcerf, dit le président tout en +décachetant la lettre.</p> + +<p>«Le comte commença son apologie, et je vous affirme, Albert, continua +Beauchamp, qu'il fut d'une éloquence et d'une habileté extraordinaires. +Il produisit des pièces qui prouvaient que le vizir de Janina l'avait, +jusqu'à sa dernière heure, honoré de toute sa confiance, puisqu'il +l'avait chargé d'une négociation de vie et de mort avec l'empereur +lui-même. Il montra l'anneau, signe de commandement, et avec lequel +Ali-Pacha cachetait d'ordinaire ses lettres, et que celui-ci lui avait +donné pour qu'il pût à son retour, à quelque heure du jour ou de la +nuit que ce fût, et fût-il dans son harem, pénétrer jusqu'à lui. +Malheureusement, dit-il, sa négociation avait échoué, et quand il était +revenu pour défendre son bienfaiteur, il était déjà mort. Mais, dit le +comte, en mourant, Ali-Pacha, tant était grande sa confiance, lui avait +confié sa maîtresse favorite et sa fille.»</p> + +<p>Albert tressaillit à ces mots, car à mesure que Beauchamp parlait, tout +le récit d'Haydée revenait à l'esprit du jeune homme, et il se rappelait +ce que la belle Grecque avait dit de ce message, de cet anneau, et de la +façon dont elle avait été vendue et conduite en esclavage.</p> + +<p>«Et quel fut l'effet du discours du comte? demanda avec anxiété Albert.</p> + +<p>—J'avoue qu'il m'émut, et qu'en même temps que moi, il émut toute la +commission, dit Beauchamp.</p> + +<p>«Cependant le président jeta négligemment les yeux sur la lettre qu'on +venait de lui apporter; mais aux premières lignes son attention +s'éveilla; il la lut, la relut encore, et, fixant les yeux sur M. de +Morcerf:</p> + +<p>«—Monsieur le comte, dit-il, vous venez de nous dire que le vizir de +Janina vous avait confié sa femme et sa fille?</p> + +<p>«—Oui, monsieur, répondit Morcerf: mais en cela, comme dans tout le +reste, le malheur me poursuivait. À mon retour, Vasiliki et sa fille +Haydée avaient disparu.</p> + +<p>«—Vous les connaissiez?</p> + +<p>«—Mon intimité avec le pacha et la suprême confiance qu'il avait dans +ma fidélité m'avaient permis de les voir plus de vingt fois.</p> + +<p>«—Avez-vous quelque idée de ce qu'elles sont devenues?</p> + +<p>«—Oui, monsieur. J'ai entendu dire qu'elles avaient succombé à leur +chagrin et peut-être à leur misère. Je n'étais pas riche, ma vie courait +de grands dangers, je ne pus me mettre à leur recherche, à mon grand +regret.</p> + +<p>«Le président fronça imperceptiblement le sourcil.</p> + +<p>«—Messieurs, dit-il, vous avez entendu et suivi M. le comte de Morcerf +et ses explications. Monsieur le comte, pouvez-vous, à l'appui du récit +que vous venez de faire, fournir quelque témoin?</p> + +<p>«—Hélas! non, monsieur, répondit le comte, tous ceux qui entouraient le +vizir et qui m'ont connu à sa cour sont ou morts ou dispersés; seul, je +crois, du moins, seul de mes compatriotes, j'ai survécu à cette +affreuse guerre; je n'ai que des lettres d'Ali-Tebelin et je les ai +mises sous vos yeux; je n'ai que l'anneau gage de sa volonté, et le +voici; j'ai enfin la preuve la plus convaincante que je puisse fournir, +c'est-à -dire, après une attaque anonyme, l'absence de tout témoignage +contre ma parole d'honnête homme et la pureté de toute ma vie militaire.</p> + +<p>«Un murmure d'approbation courut dans l'assemblée; en ce moment, Albert, +et s'il ne fût survenu aucun incident, la cause de votre père était +gagnée.</p> + +<p>«Il ne restait plus qu'à aller aux voix, lorsque le président prit la +parole.</p> + +<p>«—Messieurs, dit-il, et vous, monsieur le comte, vous ne seriez point +fâchés, je présume, d'entendre un témoin très important, à ce qu'il +assure, et qui vient de se produire de lui-même; ce témoin, nous n'en +doutons pas, après tout ce que nous a dit le comte, est appelé à prouver +la parfaite innocence de notre collègue. Voici la lettre que je viens de +recevoir à cet égard; désirez-vous qu'elle vous soit lue, ou +décidez-vous qu'il sera passé outre, et qu'on ne s'arrêtera point à cet +incident?»</p> + +<p>«M. de Morcerf pâlit et crispa ses mains sur les papiers qu'il tenait, +et qui crièrent entre ses doigts.</p> + +<p>«La réponse de la commission fut pour la lecture: quant au comte, il +était pensif et n'avait point d'opinion à émettre.</p> + +<p>«Le président lut en conséquence la lettre suivante:</p> + +<p>»<i>Monsieur le président</i>,</p> + +<p>«<i>Je puis fournir à la commission d'enquête, chargée d'examiner la +conduite en Épire et en Macédoine de M. le lieutenant-général comte de +Morcerf, les renseignements les plus positifs</i>.</p> + +<p>«Le président fit une courte pause.</p> + +<p>«Le comte de Morcerf pâlit; le président interrogea les auditeurs du +regard.</p> + +<p>«—Continuez!» s'écria-t-on de tous côtés.</p> + +<p>«Le président reprit:</p> + +<p>»<i>J'étais sur les lieux à la mort d'Ali-Pacha; j'assistai à ses derniers +moments; je sais ce que devinrent Vasiliki et Haydée; je me tiens à la +disposition de la commission, et réclame même l'honneur de me faire +entendre. Je serai dans le vestibule de la Chambre au moment où l'on +vous remettra ce billet</i>.</p> + +<p>«—Et quel est ce témoin, ou plutôt cet ennemi? demanda le comte d'une +voix dans laquelle il était facile de remarquer une profonde altération.</p> + +<p>«—Nous allons le savoir, monsieur, répondit le président. La commission +est-elle d'avis d'entendre ce témoin?</p> + +<p>«—Oui, oui, dirent en même temps toutes les voix.</p> + +<p>«On rappela l'huissier.</p> + +<p>«—Huissier, demanda le président, y a-t-il quelqu'un qui attende dans +le vestibule?</p> + +<p>«—Oui, monsieur le président.</p> + +<p>«—Qui est-ce que ce quelqu'un?</p> + +<p>«—Une femme accompagnée d'un serviteur.</p> + +<p>Chacun se regarda.</p> + +<p>«—Faites entrer cette femme, dit le président.</p> + +<p>«Cinq minutes après, l'huissier reparut; tous les yeux étaient fixés sur +la porte, et moi-même, dit Beauchamp, je partageais l'attente et +l'anxiété générales.</p> + +<p>«Derrière l'huissier marchait une femme enveloppée d'un grand voile qui +la cachait tout entière. On devinait bien, aux formes que trahissait ce +voile et aux parfums qui s'en exhalaient, la présence d'une femme jeune +et élégante, mais voilà tout.</p> + +<p>«Le président pria l'inconnue d'écarter son voile et l'on put voir alors +que cette femme était vêtue à la grecque; en outre, elle était d'une +suprême beauté.</p> + +<p>—Ah! dit Morcerf, c'était elle.</p> + +<p>—Comment, elle?</p> + +<p>—Oui, Haydée.</p> + +<p>—Qui vous l'a dit?</p> + +<p>—Hélas! je le devine. Mais continuez, Beauchamp, je vous prie. Vous +voyez que je suis calme et fort. Et cependant nous devons approcher du +dénouement.</p> + +<p>—M. de Morcerf, continua Beauchamp, regardait cette femme avec une +surprise mêlée d'effroi. Pour lui, c'était la vie ou la mort qui allait +sortir de cette bouche charmante; pour tous les autres, c'était une +aventure si étrange et si pleine de curiosité, que le salut ou la perte +de M. de Morcerf n'entrait déjà plus dans cet événement que comme un +élément secondaire.</p> + +<p>«Le président offrit de la main un siège à la jeune femme; mais elle fit +signe de la tête qu'elle resterait debout. Quant au comte, il était +retombé sur son fauteuil, et il était évident que ses jambes refusaient +de le porter.</p> + +<p>«—Madame, dit le président, vous avez écrit à la commission pour lui +donner des renseignements sur l'affaire de Janina, et vous avez avancé +que vous aviez été témoin oculaire des événements.</p> + +<p>«—Je le fus en effet», répondit l'inconnue avec une voix pleine d'une +tristesse charmante, et empreinte de cette sonorité particulière aux +voix orientales.</p> + +<p>«—Cependant, reprit le président, permettez-moi de vous dire que vous +étiez bien jeune alors.</p> + +<p>«—J'avais quatre ans; mais comme les événements avaient pour moi une +suprême importance, pas un détail n'est sorti de mon esprit, pas une +particularité n'a échappé à ma mémoire.</p> + +<p>«—Mais quelle importance avaient donc pour vous ces événements, et qui +êtes-vous pour que cette grande catastrophe ait produit sur vous une si +profonde impression?</p> + +<p>«—Il s'agissait de la vie ou de la mort de mon père répondit la jeune +fille, et je m'appelle Haydée, fille d'Ali-Tebelin, pacha de Janina, et +de Vasiliki, sa femme bien-aimée.»</p> + +<p>«La rougeur modeste et fière, tout à la fois, qui empourpra les joues de +la jeune femme, le feu de son regard et la majesté de sa révélation, +produisirent sur l'assemblée un effet inexprimable.</p> + +<p>«Quant au comte, il n'eût pas été plus anéanti, si la foudre en tombant, +eût ouvert un abîme à ses pieds.</p> + +<p>«—Madame, reprit le président, après s'être incliné avec respect, +permettez-moi une simple question qui n'est pas un doute, et cette +question sera la dernière: Pouvez-vous justifier de l'authenticité de ce +que vous dites?</p> + +<p>«—Je le puis, monsieur, dit Haydée en tirant de dessous son voile un +sachet de satin parfumé, car voici l'acte de ma naissance, rédigé par +mon père et signé par ses principaux officiers; car voici, avec l'acte +de ma naissance, l'acte de mon baptême, mon père ayant consenti à ce que +je fusse élevée dans la religion de ma mère, acte que le grand primat de +Macédoine et d'Épire a revêtu de son sceau; voici enfin (et ceci est le +plus important sans doute) l'acte de la vente qui fut faite de ma +personne et de celle de ma mère au marchand arménien El-Kobbir, par +l'officier franc qui, dans son infâme marché avec la Porte, s'était +réservé, pour sa part de butin, la fille et la femme de son bienfaiteur, +qu'il vendit pour la somme de mille bourses, c'est-à -dire pour quatre +cent mille francs à peu près.</p> + +<p>«Une pâleur verdâtre envahit les joues du comte de Morcerf, et ses yeux +s'injectèrent de sang à l'énoncé de ces imputations terribles qui furent +accueillies de l'assemblée avec un lugubre silence.</p> + +<p>«Haydée, toujours calme, mais bien plus menaçante dans son calme qu'une +autre ne l'eût été dans sa colère, tendit au président l'acte de vente +rédigé en langue arabe.</p> + +<p>«Comme on avait pensé que quelques-unes des pièces produites seraient +rédigées en arabe, en romaïque ou en turc, l'interprète de la Chambre +avait été prévenu; on l'appela. Un des nobles pairs à qui la langue +arabe, qu'il avait apprise pendant la sublime campagne d'Égypte, était +familière, suivit sur le vélin la lecture que le traducteur en fit à +haute voix:</p> + +<p>«<i>Moi, El-Kobbir, marchand d'esclaves et fournisseur du harem de S.H., +reconnais avoir reçu pour la remettre au sublime empereur, du seigneur +franc comte de Monte-Cristo, une émeraude évaluée deux mille bourses, +pour prix d'une jeune esclave chrétienne âgée de onze ans, du nom de +Haydée, et fille reconnue du défunt seigneur Ali-Tebelin, pacha de +Janina, et de Vasiliki, sa favorite; laquelle m'avait été vendue, il y a +sept ans, avec sa mère, morte en arrivant à Constantinople, par un +colonel franc au service du vizir Ali-Tebelin, nommé Fernand Mondego.</i></p> + +<p>«<i>La susdite vente m'avait été faite pour le compte de S.H., dont +j'avais mandat, moyennant la somme de mille bourses.</i></p> + +<p>«<i>Fait à Constantinople, avec autorisation de S.H. l'année 1274 de +l'hégire.</i></p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 15.5em;">«<i>Signé EL-KOBBIR</i>.»</span><br /> +</p> + + +<p>«<i>Le présent acte, pour lui donner toute foi, toute croyance et +toute authenticité, sera revêtu du sceau impérial, que le vendeur +s'oblige à y faire apposer.</i>»</p> + +<p>«Près de la signature du marchand on voyait en effet le sceau du +sublime empereur.</p> + +<p>«Ã€ cette lecture et à cette vue succéda un silence terrible; le +comte n'avait plus que le regard, et ce regard, attaché comme +malgré lui sur Haydée, semblait de flamme et de sang.</p> + +<p>«—Madame, dit le président, ne peut-on interroger le comte de +Monte-Cristo, lequel est à Paris près de vous, à ce que je crois?</p> + +<p>«—Monsieur, répondit Haydée, le comte de Monte-Cristo, mon autre +père, est en Normandie depuis trois jours.</p> + +<p>«—Mais alors, madame, dit le président, qui vous a conseillé +cette démarche, démarche dont la cour vous remercie et qui +d'ailleurs est toute naturelle d'après votre naissance et vos +malheurs?</p> + +<p>«—Monsieur, répondit Haydée, cette démarche m'a été conseillée +par mon respect et par ma douleur. Quoique chrétienne, Dieu me +pardonne! j'ai toujours songé à venger mon illustre père. Or, +quand j'ai mis le pied en France, quand j'ai su que le traître +habitait Paris, mes yeux et mes oreilles sont restés constamment +ouverts. Je vis retirée dans la maison de mon noble protecteur, +mais je vis ainsi parce que j'aime l'ombre et le silence qui me +permettent de vivre dans ma pensée et dans mon recueillement. Mais +M. le comte de Monte-Cristo m'entoure de soins paternels, et rien +de ce qui constitue la vie du monde ne m'est étranger; seulement +je n'en accepte que le bruit lointain. Ainsi je lis tous les +journaux, comme on m'envoie tous les albums, comme je reçois +toutes les mélodies et c'est en suivant, sans m'y prêter, la vie +des autres, que j'ai su ce qui s'était passé ce matin à la Chambre +des pairs et ce qui devait s'y passer ce soir... Alors, j'ai +écrit.</p> + +<p>«—Ainsi, demanda le président, M. le comte de Monte-Cristo n'est +pour rien dans votre démarche?</p> + +<p>«—Il l'ignore complètement, monsieur, et même je n'ai qu'une +crainte, c'est qu'il la désapprouve quand il l'apprendra; +cependant c'est un beau jour pour moi, continua la jeune fille en +levant au ciel un regard tout ardent de flamme, que celui où je +trouve enfin l'occasion de venger mon père.</p> + +<p>«Le comte, pendant tout ce temps, n'avait point prononcé une seule +parole; ses collègues le regardaient et sans doute plaignaient +cette fortune brisée sous le souffle parfumé d'une femme; son +malheur s'écrivait peu à peu en traits sinistres sur son visage.</p> + +<p>«—Monsieur de Morcerf, dit le président, reconnaissez-vous +madame pour la fille d'Ali-Tebelin, pacha de Janina?</p> + +<p>«—Non, dit Morcerf en faisant un effort pour se lever, et c'est +une trame ourdie par mes ennemis.</p> + +<p>«Haydée, qui tenait ses yeux fixés vers la porte, comme si elle +attendait quelqu'un, se retourna brusquement, et, retrouvant le +comte debout, elle poussa un cri terrible:</p> + +<p>«—Tu ne me reconnais pas, dit-elle; eh bien, moi, heureusement +je te reconnais! tu es Fernand Mondego, l'officier franc qui +instruisait les troupes de mon noble père. C'est toi qui as +livré les châteaux de Janina! c'est toi qui, envoyé par lui à +Constantinople pour traiter directement avec l'empereur de la vie +ou de la mort de ton bienfaiteur, as rapporté un faux firman qui +accordait grâce entière! c'est toi qui, avec ce firman, as obtenu +la bague du pacha qui devait te faire obéir par Sélim, le gardien +du feu; c'est toi qui as poignardé Sélim! c'est toi qui nous as +vendues, ma mère et moi, au marchand El-Kobbir! Assassin! +assassin! assassin! tu as encore au front le sang de ton maître! +regardez tous.</p> + +<p>«Ces paroles avaient été prononcées avec un tel enthousiasme de +vérité, que tous les yeux se tournèrent vers le front du comte, et +que lui-même y porta la main comme s'il eût senti, tiède encore, +le sang d'Ali.</p> + +<p>«—Vous reconnaissez donc positivement M. de Morcerf pour être le +même que l'officier Fernand Mondego?</p> + +<p>«—Si je le reconnais! s'écria Haydée. Oh! ma mère! tu m'as dit: +«Tu étais libre, tu avais un père que tu aimais, tu étais destinée +à être presque une reine! Regarde bien cet homme, c'est lui qui +t'a faite esclave, c'est lui qui a levé au bout d'une pique la +tête de ton père, c'est lui qui nous a vendues, c'est lui qui nous +a livrées! Regarde bien sa main droite, celle qui a une large +cicatrice; si tu oubliais son visage, tu le reconnaîtrais à cette +main dans laquelle sont tombées une à une les pièces d'or du +marchand El-Kobbir!» Si je le reconnais! Oh! qu'il dise maintenant +lui-même s'il ne me reconnaît pas.</p> + +<p>«Chaque mot tombait comme un coutelas sur Morcerf et retranchait +une parcelle de son énergie; aux derniers mots, il cacha vivement +et malgré lui sa main, mutilée en effet par une blessure, dans sa +poitrine, et retomba sur son fauteuil, abîmé dans un morne +désespoir.</p> + +<p>«Cette scène avait fait tourbillonner les esprits de l'assemblée, +comme on voit courir les feuilles détachées du tronc sous le vent +puissant du nord.</p> + +<p>«—Monsieur le comte de Morcerf, dit le président, ne vous +laissez pas abattre, répondez: la justice de la cour est suprême +et égale pour tous comme celle de Dieu; elle ne vous laissera pas +écraser par vos ennemis sans vous donner les moyens de les +combattre. Voulez-vous des enquêtes nouvelles? Voulez-vous que +j'ordonne un voyage de deux membres de la Chambre à Janina? +Parlez!</p> + +<p>«Morcerf ne répondit rien.</p> + +<p>«Alors, tous les membres de la commission se regardèrent avec une +sorte de terreur. On connaissait le caractère énergique et violent +du comte. Il fallait une bien terrible prostration pour annihiler +la défense de cet homme; il fallait enfin penser qu'à ce silence, +qui ressemblait au sommeil, succéderait un réveil qui +ressemblerait à la foudre.</p> + +<p>«—Eh bien, lui demanda le président, que décidez-vous?</p> + +<p>«—Rien! dit en se levant le comte avec une voix sourde.</p> + +<p>«—La fille d'Ali-Tebelin, dit le président, a donc déclaré bien +réellement la vérité? elle est donc bien réellement le témoin +terrible auquel il arrive toujours que le coupable n'ose répondre: +NON? vous avez donc fait bien réellement toutes les choses dont on +vous accuse?</p> + +<p>«Le comte jeta autour de lui un regard dont l'expression +désespérée eût touché des tigres, mais il ne pouvait désarmer des +juges; puis il leva les yeux vers la voûte, et les détourna +aussitôt, comme s'il eût craint que cette voûte, en s'ouvrant, ne +fît resplendir ce second tribunal qui se nomme le ciel, cet autre +juge qui s'appelle Dieu.</p> + +<p>«Alors, avec un brusque mouvement, il arracha les boutons de cet +habit fermé qui l'étouffait, et sortit de la salle comme un sombre +insensé; un instant son pas retentit lugubrement sous la voûte +sonore, puis bientôt le roulement de la voiture qui l'emportait au +galop ébranla le portique de l'édifice florentin.</p> + +<p>«—Messieurs, dit le président quand le silence fut rétabli, +M. le comte de Morcerf est-il convaincu de félonie, de trahison et +d'indignité?</p> + +<p>«—Oui! répondirent d'une voix unanime tous les membres de la +commission d'enquête.</p> + +<p>«Haydée avait assisté jusqu'à la fin de la séance; elle entendit +prononcer la sentence du comte sans qu'un seul des traits de son +visage exprimât ou la joie ou la pitié.</p> + +<p>«Alors, ramenant son voile sur son visage, elle salua +majestueusement les conseillers, et sortit de ce pas dont Virgile +voyait marcher les déesses.»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXXXVII" id="LXXXVII"></a><a href="#table">LXXXVII</a></h2> + +<h3><a href="#table">La provocation.</a></h3> + +<p>«Alors, continua Beauchamp, je profitai du silence et de +l'obscurité de la salle pour sortir sans être vu. L'huissier qui +m'avait introduit m'attendait à la porte. Il me conduisit, à +travers les corridors, jusqu'à une petite porte donnant sur la rue +de Vaugirard. Je sortis l'âme brisée et ravie tout à la fois, +pardonnez-moi cette expression, Albert, brisée par rapport à vous, +ravie de la noblesse de cette jeune fille poursuivant la vengeance +paternelle. Oui, je vous le jure, Albert, de quelque part que +vienne cette révélation, je dis, moi, qu'elle peut venir d'un +ennemi, mais que cet ennemi n'est que l'agent de la Providence.»</p> + +<p>Albert tenait sa tête entre ses deux mains; il releva son visage, +rouge de honte et baigné de larmes, et saisissant le bras de +Beauchamp.</p> + +<p>«Ami, lui dit-il, ma vie est finie: il me reste, non pas à dire +comme vous que la Providence m'a porté le coup, mais à chercher +quel homme me poursuit de son inimitié; puis, quand je le +connaîtrai, je tuerai cet homme, ou cet homme me tuera; or, je +compte sur votre amitié pour m'aider, Beauchamp, si toutefois le +mépris ne l'a pas tuée dans votre cÅ“ur.</p> + +<p>—Le mépris, mon ami? et en quoi ce malheur vous touchera-t-il? +Non! Dieu merci! nous n'en sommes plus au temps où un injuste +préjugé rendait les fils responsables des actions des pères. +Repassez toute votre vie, Albert, elle date d'hier, il est vrai, +mais jamais aurore d'un beau jour fut-elle plus pure que votre +orient? non, Albert, croyez-moi, vous êtes jeune, vous êtes riche, +quittez la France: tout s'oublie vite dans cette grande Babylone à +l'existence agitée et aux goûts changeants; vous viendrez dans +trois ou quatre ans, vous aurez épousé quelque princesse russe, et +personne ne songera plus à ce qui s'est passé hier, à plus forte +raison à ce qui s'est passé il y a seize ans.</p> + +<p>—Merci, mon cher Beauchamp, merci de l'excellente intention qui +vous dicte vos paroles, mais cela ne peut être ainsi, je vous ai +dit mon désir, et maintenant, s'il le faut, je changerai le mot +désir en celui de volonté. Vous comprenez qu'intéressé comme je le +suis dans cette affaire, je ne puis voir la chose du même point de +vue que vous. Ce qui vous semble venir à vous d'une source céleste +me semble venir à moi d'une source moins pure. La Providence me +paraît, je vous l'avoue, fort étrangère à tout ceci, et cela +heureusement, car au lieu de l'invisible et de l'impalpable +messagère des récompenses et punitions célestes, je trouverai un +être palpable et visible, sur lequel je me vengerai, oh! oui, je +vous le jure, de tout ce que je souffre depuis un mois. +Maintenant, je vous le répète, Beauchamp, je tiens à rentrer dans +la vie humaine et matérielle, et, si vous êtes encore mon ami +comme vous le dites, aidez-moi à retrouver la main qui a porté le +coup.</p> + +<p>—Alors, soit! dit Beauchamp; et si vous tenez absolument à ce +que je descende sur la terre je le ferai; si vous tenez à vous +mettre à la recherche d'un ennemi, je m'y mettrai avec vous. Et je +le trouverai, car mon honneur est presque aussi intéressé que le +vôtre à ce que nous le retrouvions.</p> + +<p>—Eh bien, alors, Beauchamp, vous comprenez, à l'instant même, +sans retard, commençons nos investigations. Chaque minute de +retard est une éternité pour moi; le dénonciateur n'est pas encore +puni, il peut donc espérer qu'il ne le sera pas; et, sur mon +honneur, s'il l'espère, il se trompe!</p> + +<p>—Eh bien, écoutez-moi, Morcerf.</p> + +<p>—Ah! Beauchamp, je vois que vous savez quelque chose; tenez, +vous me rendez la vie!</p> + +<p>—Je ne dis pas que ce soit réalité, Albert, mais c'est au moins +une lumière dans la nuit: en suivant cette lumière, peut-être nous +conduira-t-elle au but.</p> + +<p>—Dites! vous voyez bien que je bous d'impatience.</p> + +<p>—Eh bien, je vais vous raconter ce que je n'ai pas voulu vous +dire en revenant de Janina.</p> + +<p>—Parlez.</p> + +<p>—Voilà ce qui s'est passé, Albert; j'ai été tout naturellement +chez le premier banquier de la ville pour prendre des +informations; au premier mot que j'ai dit de l'affaire, avant même +que le nom de votre père eût été prononcé:</p> + +<p>«—Ah! dit-il, très bien, je devine ce qui vous amène.</p> + +<p>«—Comment cela, et pourquoi?</p> + +<p>«—Parce qu'il y a quinze jours à peine j'ai été interrogé sur le +même sujet.</p> + +<p>«—Par qui?</p> + +<p>«—Par un banquier de Paris, mon correspondant.</p> + +<p>«—Que vous nommez?</p> + +<p>«—M. Danglars.»</p> + +<p>—Lui! s'écria Albert; en effet, c'est bien lui qui depuis si +longtemps poursuit mon pauvre père de sa haine jalouse; lui, +l'homme prétendu populaire, qui ne peut pardonner au comte de +Morcerf d'être pair de France. Et, tenez, cette rupture de mariage +sans raison donnée; oui, c'est bien cela.</p> + +<p>—Informez-vous, Albert (mais ne vous emportez pas d'avance), +informez-vous, vous dis-je, et si la chose est vraie...</p> + +<p>—Oh! oui, si la chose est vraie! s'écria le jeune homme, il me +paiera tout ce que j'ai souffert.</p> + +<p>—Prenez garde, Morcerf, c'est un homme déjà vieux.</p> + +<p>—J'aurai égard à son âge comme il a eu égard à l'honneur de ma +famille; s'il en voulait à mon père, que ne frappait-il mon père? +Oh! non, il a eu peur de se trouver en face d'un homme!</p> + +<p>—Albert, je ne vous condamne pas, je ne fais que vous retenir; +Albert, agissez prudemment.</p> + +<p>—Oh! n'ayez pas peur; d'ailleurs, vous m'accompagnerez, +Beauchamp, les choses solennelles doivent être traitées devant +témoin. Avant la fin de cette journée, si M. Danglars est le +coupable, M. Danglars aura cessé de vivre ou je serai mort. +Pardieu, Beauchamp, je veux faire de belles funérailles à mon +honneur!</p> + +<p>—Eh bien, alors, quand de pareilles résolutions sont prises, +Albert, il faut les mettre à exécution à l'instant même. Vous +voulez aller chez M. Danglars? partons.»</p> + +<p>On envoya chercher un cabriolet de place. En entrant dans l'hôtel +du banquier, on aperçut le phaéton et le domestique de M. Andrea +Cavalcanti à la porte.</p> + +<p>«Ah! parbleu! voilà qui va bien, dit Albert avec une voix sombre. +Si M. Danglars ne veut pas se battre avec moi, je lui tuerai son +gendre. Cela doit se battre, un Cavalcanti.»</p> + +<p>On annonça le jeune homme au banquier, qui, au nom d'Albert, +sachant ce qui s'était passé la veille, fit défendre sa porte. +Mais il était trop tard, il avait suivi le laquais; il entendit +l'ordre donné, força la porte et pénétra, suivi de Beauchamp, +jusque dans le cabinet du banquier.</p> + +<p>«Mais, monsieur! s'écria celui-ci, n'est-on plus maître de +recevoir chez soi qui l'on veut, ou qui l'on ne veut pas? Il me +semble que vous vous oubliez étrangement.</p> + +<p>—Non, monsieur, dit froidement Albert, il y a des circonstances, +et vous êtes dans une de celles-là , où il faut, sauf lâcheté, je +vous offre ce refuge, être chez soi pour certaines personnes du +moins.</p> + +<p>—Alors, que me voulez-vous donc, monsieur?</p> + +<p>—Je veux, dit Morcerf, s'approchant sans paraître faire +attention à Cavalcanti qui était adossé à la cheminée, je veux +vous proposer un rendez-vous dans un coin écarté, où personne ne +vous dérangera pendant dix minutes, je ne vous en demande pas +davantage; où, des deux hommes qui se sont rencontrés, il en +restera un sous les feuilles.»</p> + +<p>Danglars pâlit, Cavalcanti fit un mouvement. Albert se retourna +vers le jeune homme:</p> + +<p>«Oh! mon Dieu! dit-il, venez si vous voulez, monsieur le comte, +vous avez le droit d'y être, vous êtes presque de la famille, et +je donne de ces sorties de rendez-vous à autant de gens qu'il s'en +trouvera pour les accepter.»</p> + +<p>Cavalcanti regarda d'un air stupéfait Danglars lequel faisant un +effort, se leva et s'avança entre les deux jeunes gens. L'attaque +d'Albert à Andrea venait de le placer sur un autre terrain, et il +espérait que la visite d'Albert avait une autre cause que celle +qu'il lui avait supposée d'abord.</p> + +<p>«Ah çà ! monsieur, dit-il à Albert, si vous venez ici chercher +querelle à monsieur parce que je l'ai préféré à vous, je vous +préviens que je ferai de cela une affaire de procureur du roi.</p> + +<p>—Vous vous trompez, monsieur, dit Morcerf avec un sombre +sourire, je ne parle pas de mariage le moins du monde, et je ne +m'adresse à M. Cavalcanti que parce qu'il m'a semblé avoir eu un +instant l'intention d'intervenir dans notre discussion. Et puis, +tenez, au reste, vous avez raison, dit-il, je cherche aujourd'hui +querelle à tout le monde; mais soyez tranquille, monsieur +Danglars, la priorité vous appartient.</p> + +<p>—Monsieur, répondit Danglars, pâle de colère et de peur, je vous +avertis que lorsque j'ai le malheur de rencontrer sur mon chemin +un dogue enragé, je le tue et que, loin de me croire coupable, je +pense avoir rendu un service à la société. Or, si vous êtes enragé +et que vous tendiez à me mordre, je vous en préviens, je vous +tuerai sans pitié. Tiens! est-ce ma faute, à moi, si votre père +est déshonoré?</p> + +<p>—Oui, misérable! s'écria Morcerf, c'est ta faute!»</p> + +<p>Danglars fit un pas en arrière.</p> + +<p>«Ma faute! à moi, dit-il; mais vous êtes fou! Est-ce que je sais +l'histoire grecque, moi? Est-ce que j'ai voyagé dans tous ces +pays-là ? Est-ce que c'est moi qui ai conseillé à votre père de +vendre les châteaux de Janina? de trahir...</p> + +<p>—Silence! dit Albert d'une voix sourde. Non, ce n'est pas vous +qui directement avez fait cet éclat et causé ce malheur, mais +c'est vous qui l'avez hypocritement provoqué.</p> + +<p>—Moi!</p> + +<p>—Oui, vous! d'où vient la révélation?</p> + +<p>—Mais il me semble que le journal vous l'a dit: de Janina, +parbleu!</p> + +<p>—Qui a écrit à Janina?</p> + +<p>—À Janina?</p> + +<p>—Oui. Qui a écrit pour demander des renseignements sur mon père?</p> + +<p>—Il me semble que tout le monde peut écrire à Janina.</p> + +<p>—Une seule personne a écrit cependant.</p> + +<p>—Une seule?</p> + +<p>—Oui! et cette personne, c'est vous.</p> + +<p>—J'ai écrit, sans doute; il me semble que lorsqu'on marie sa +fille à un jeune homme, on peut prendre des renseignements sur la +famille de ce jeune homme; c'est non seulement un droit, mais +encore un devoir.</p> + +<p>—Vous avez écrit, monsieur, dit Albert, sachant parfaitement la +réponse qui vous viendrait.</p> + +<p>—Moi? Ah! je vous le jure bien, s'écria Danglars avec une +confiance et une sécurité qui venaient encore moins de sa peur +peut-être que de l'intérêt qu'il ressentait au fond pour le +malheureux jeune homme; je vous jure que jamais je n'eusse pensé à +écrire à Janina. Est-ce que je connaissais la catastrophe d'Ali-Pacha, moi?</p> + +<p>—Alors quelqu'un vous a donc poussé à écrire?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—On vous a poussé?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Qui cela?... achevez... dites...</p> + +<p>—Pardieu! rien de plus simple, je parlais du passé de votre +père, je disais que la source de sa fortune était toujours restée +obscure. La personne m'a demandé où votre père avait fait cette +fortune. J'ai répondu: «En Grèce.» Alors elle m'a dit: «Eh bien, +écrivez à Janina.»</p> + +<p>—Et qui vous a donné ce conseil?</p> + +<p>—Parbleu! le comte de Monte-Cristo, votre ami.</p> + +<p>—Le comte de Monte-Cristo vous a dit d'écrire à Janina?</p> + +<p>—Oui, et j'ai écrit. Voulez-vous voir ma correspondance? je vous +la montrerai.»</p> + +<p>Albert et Beauchamp se regardèrent.</p> + +<p>«Monsieur, dit alors Beauchamp, qui n'avait point encore pris la +parole, il me semble que vous accusez le comte, qui est absent de +Paris, et qui ne peut se justifier en ce moment?</p> + +<p>—Je n'accuse personne, monsieur, dit Danglars, je raconte, et je +répéterai devant M. le comte de Monte-Cristo ce que je viens de +dire devant vous.</p> + +<p>—Et le comte sait quelle réponse vous avez reçue?</p> + +<p>—Je la lui ai montrée.</p> + +<p>—Savait-il que le nom de baptême de mon père était Fernand, et +que son nom de famille était Mondego?</p> + +<p>—Oui, je le lui avais dit depuis longtemps au surplus, je n'ai +fait là -dedans que ce que tout autre eût fait à ma place, et même +peut-être beaucoup moins. Quand, le lendemain de cette réponse, +poussé par M. de Monte-Cristo, votre père est venu me demander ma +fille officiellement, comme cela se fait quand on veut en finir, +j'ai refusé, j'ai refusé net, c'est vrai, mais sans explication, +sans éclat. En effet, pourquoi aurais-je fait un éclat? En quoi +l'honneur ou le déshonneur de M. de Morcerf m'importe-t-il? Cela +ne faisait ni hausser ni baisser la rente.»</p> + +<p>Albert sentit la rougeur lui monter au front; il n'y avait plus de +doute, Danglars se défendait avec la bassesse, mais avec l'assurance +d'un homme qui dit, sinon toute la vérité, du moins une partie de la +vérité, non point par conscience, il est vrai, mais par terreur. +D'ailleurs, que cherchait Morcerf? ce n'était pas le plus ou moins de +culpabilité de Danglars ou de Monte-Cristo, c'était un homme qui +répondît de l'offense légère ou grave, c'était un homme qui se battît, +et il était évident que Danglars ne se battrait pas.</p> + +<p>Et puis, chacune des choses oubliées ou inaperçues redevenait +visible à ses yeux ou présente à son souvenir. Monte-Cristo savait +tout, puisqu'il avait acheté la fille d'Ali-Pacha, or, sachant +tout, il avait conseillé à Danglars d'écrire à Janina. Cette +réponse connue, il avait accédé au désir manifesté par Albert +d'être présenté à Haydée; une fois devant elle, il avait laissé +l'entretien tomber sur la mort d'Ali, ne s'opposant pas au récit +d'Haydée (mais ayant sans doute donné à la jeune fille dans les +quelques mots romaïques qu'il avait prononcés des instructions qui +n'avaient point permis à Morcerf de reconnaître son père); +d'ailleurs n'avait-il pas prié Morcerf de ne pas prononcer le nom +de son père devant Haydée? Enfin il avait mené Albert en Normandie +au moment où il savait que le grand éclat devait se faire. Il n'y +avait pas à en douter, tout cela était un calcul, et, sans aucun +doute, Monte-Cristo s'entendait avec les ennemis de son père.</p> + +<p>Albert prit Beauchamp dans un coin et lui communiqua toutes ses +idées.</p> + +<p>«Vous avez raison, dit celui-ci; M. Danglars n'est, dans ce qui +est arrivé, que pour la partie brutale et matérielle; c'est à +M. de Monte-Cristo que vous devez demander une explication.»</p> + +<p>Albert se retourna.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il à Danglars, vous comprenez que je ne prends pas +encore de vous un congé définitif; il me reste à savoir si vos +inculpations sont justes, et je vais de ce pas m'en assurer chez +M. le comte de Monte-Cristo.»</p> + +<p>Et, saluant le banquier, il sortit avec Beauchamp sans paraître +autrement s'occuper de Cavalcanti.</p> + +<p>Danglars les reconduisit jusqu'à la porte, et, à la porte, +renouvela à Albert l'assurance qu'aucun motif de haine personnel +ne l'animait contre M. le comte de Morcerf.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXXXVIII" id="LXXXVIII"></a><a href="#table">LXXXVIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">L'insulte.</a></h3> + +<p>À la porte du banquier, Beauchamp arrêta Morcerf.</p> + +<p>«Ã‰coutez, lui dit-il, tout à l'heure je vous ai dit, chez +M. Danglars, que c'était à M. de Monte-Cristo que vous deviez +demander une explication?</p> + +<p>—Oui, et nous allons chez lui.</p> + +<p>—Un instant, Morcerf; avant d'aller chez le comte, réfléchissez.</p> + +<p>—À quoi voulez-vous que je réfléchisse?</p> + +<p>—À la gravité de la démarche.</p> + +<p>—Est-elle plus grave que d'aller chez M. Danglars?</p> + +<p>—Oui; +M. Danglars était un homme d'argent, et vous le savez, les hommes +d'argent savent trop le capital qu'ils risquent pour se battre +facilement. L'autre au contraire, est un gentilhomme, en apparence +du moins; mais ne craignez-vous pas, sous le gentilhomme, de +rencontrer le bravo?</p> + +<p>—Je ne crains qu'une chose, c'est de trouver un homme qui ne se +batte pas.</p> + +<p>—Oh! soyez tranquille, dit Beauchamp, celui-là se battra. J'ai +même peur d'une chose, c'est qu'il ne se batte trop bien; prenez +garde!</p> + +<p>—Ami, dit Morcerf avec un beau sourire, c'est ce que je demande; +et ce qui peut m'arriver de plus heureux, c'est d'être tué pour +mon père: cela nous sauvera tous.</p> + +<p>—Votre mère en mourra!</p> + +<p>—Pauvre mère! dit Albert en passant la main sur ses yeux, je le +sais bien; mais mieux vaut qu'elle meure de cela que de mourir de +honte.</p> + +<p>—Vous êtes bien décidé, Albert?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Allez donc! Mais croyez-vous que nous le trouvions?</p> + +<p>—Il devait revenir quelques heures après moi, et certainement il +sera revenu.»</p> + +<p>Ils montèrent, et se firent conduire avenue des Champs-Élysées, +n° 30.</p> + +<p>Beauchamp voulait descendre seul, mais Albert lui fit observer que +cette affaire, sortant des règles ordinaires, lui permettait de +s'écarter de l'étiquette du duel.</p> + +<p>Le jeune homme agissait dans tout ceci pour une cause si sainte, +que Beauchamp n'avait autre chose à faire qu'à se prêter à toutes +ses volontés: il céda donc à Morcerf et se contenta de le suivre.</p> + +<p>Albert ne fit qu'un bond de la loge du concierge au perron. Ce fut +Baptistin qui le reçut.</p> + +<p>Le comte venait d'arriver effectivement, mais il était au bain, et +avait défendu de recevoir qui que ce fût au monde.</p> + +<p>«Mais, après le bain? demanda Morcerf.</p> + +<p>—Monsieur dînera.</p> + +<p>—Et après le dîner?</p> + +<p>—Monsieur dormira une heure.</p> + +<p>—Ensuite?</p> + +<p>—Ensuite il ira à l'Opéra.</p> + +<p>—Vous en êtes sûr? demanda Albert.</p> + +<p>—Parfaitement sûr; monsieur a commandé ses chevaux pour huit +heures précises.</p> + +<p>—Fort bien, répliqua Albert; voilà tout ce que je voulais +savoir.»</p> + +<p>Puis, se retournant vers Beauchamp:</p> + +<p>«Si vous avez quelque chose à faire, Beauchamp, faites-le tout de +suite; si vous avez rendez-vous ce soir, remettez-le à demain. +Vous comprenez que je compte sur vous pour aller à l'Opéra. Si +vous le pouvez, amenez-moi Château-Renaud.»</p> + +<p>Beauchamp profita de la permission et quitta Albert après lui +avoir promis de le venir prendre à huit heures moins un quart.</p> + +<p>Rentré chez lui, Albert prévint Franz, Debray et Morrel du désir +qu'il avait de les voir le soir même à l'Opéra.</p> + +<p>Puis il alla visiter sa mère, qui, depuis les événements de la +veille, avait fait défendre sa porte et gardait la chambre. Il la +trouva au lit, écrasée par la douleur de cette humiliation +publique.</p> + +<p>La vue d'Albert produisit sur Mercédès l'effet qu'on en pouvait +attendre; elle serra la main de son fils et éclata en sanglots. +Cependant ces larmes la soulagèrent.</p> + +<p>Albert demeura un instant debout et muet près du visage de sa +mère. On voyait à sa mine pâle et à ses sourcils froncés que sa +résolution de vengeance s'émoussait de plus en plus dans son +cÅ“ur.</p> + +<p>«Ma mère, demanda Albert, est-ce que vous connaissez quelque +ennemi à M. de Morcerf?»</p> + +<p>Mercédès tressaillit; elle avait remarqué que le jeune homme +n'avait pas dit: à mon père.</p> + +<p>«Mon ami, dit-elle, les gens dans la position du comte ont +beaucoup d'ennemis qu'ils ne connaissent point. D'ailleurs, les +ennemis qu'on connaît ne sont point, vous le savez, les plus +dangereux.</p> + +<p>—Oui, je sais cela, aussi j'en appelle à toute votre +perspicacité. Ma mère, vous êtes une femme si supérieure que rien +ne vous échappe, à vous!</p> + +<p>—Pourquoi me dites-vous cela?</p> + +<p>—Parce que vous aviez remarqué, par exemple, que le soir du bal +que nous avons donné, M. de Monte-Cristo n'avait rien voulu +prendre chez nous.»</p> + +<p>Mercédès se soulevant toute tremblante sur son bras brûlé par la +fièvre:</p> + +<p>«M. de Monte-Cristo! s'écria-t-elle, et quel rapport cela aurait-il +avec la question que vous me faites?</p> + +<p>—Vous le savez, ma mère, M. de Monte-Cristo est presque un homme +d'Orient, et les Orientaux, pour conserver toute liberté de +vengeance, ne mangent ni ne boivent jamais chez leurs ennemis.</p> + +<p>—M. de Monte-Cristo, notre ennemi, dites-vous, Albert? reprit +Mercédès en devenant plus pâle que le drap qui la couvrait. Qui +vous a dit cela? pourquoi? Vous êtes fou, Albert. M. de Monte-Cristo +n'a eu pour nous que des politesses. M. de Monte-Cristo +vous a sauvé la vie, c'est vous-même qui nous l'avez présenté. Oh! +je vous en prie, mon fils, si vous aviez une pareille idée, +écartez-la, et si j'ai une recommandation à vous faire, je dirai +plus, si j'ai une prière à vous adresser, tenez-vous bien avec +lui.</p> + +<p>—Ma mère, répliqua le jeune homme avec un sombre regard, vous +avez vos raisons pour me dire de ménager cet homme.</p> + +<p>—Moi! s'écria Mercédès, rougissant avec la même rapidité qu'elle +avait pâli, et redevenant presque aussitôt plus pâle encore +qu'auparavant.</p> + +<p>—Oui, sans doute, et cette raison, n'est-ce pas, reprit Albert, +est que cet homme ne peut nous faire du mal?»</p> + +<p>Mercédès frissonna; et attachant sur son fils un regard +scrutateur:</p> + +<p>«Vous me parlez étrangement, dit-elle à Albert, et vous avez de +singulières préventions, ce me semble. Que vous a donc fait le +comte? Il y a trois jours vous étiez avec lui en Normandie; il y a +trois jours je le regardais et vous le regardiez vous-même comme +votre meilleur ami.»</p> + +<p>Un sourire ironique effleura les lèvres d'Albert. Mercédès vit ce +sourire, et avec son double instinct de femme et de mère elle +devina tout; mais, prudente et forte, elle cacha son trouble et +ses frémissements.</p> + +<p>Albert laissa tomber la conversation; au bout d'un instant la +comtesse la renoua.</p> + +<p>«Vous veniez me demander comment j'allais, dit-elle, je vous +répondrai franchement, mon ami, que je ne me sens pas bien. Vous +devriez vous installer ici, Albert, vous me tiendriez compagnie; +j'ai besoin de n'être pas seule.</p> + +<p>—Ma mère, dit le jeune homme, je serais à vos ordres, et vous +savez avec quel bonheur, si une affaire pressée et importante ne +me forçait à vous quitter toute la soirée.</p> + +<p>—Ah! fort bien, répondit Mercédès avec un soupir; allez, Albert, +je ne veux point vous rendre esclave de votre piété filiale.»</p> + +<p>Albert fit semblant de ne point entendre, salua sa mère et sortit. +À peine le jeune homme eut-il refermé la porte que Mercédès fit +appeler un domestique de confiance et lui ordonna de suivre Albert +partout où il irait dans la soirée, et de lui en venir rendre +compte à l'instant même.</p> + +<p>Puis elle sonna sa femme de chambre, et, si faible qu'elle fût, se +fit habiller pour être prête à tout événement.</p> + +<p>La mission donnée au laquais n'était pas difficile à exécuter. +Albert rentra chez lui et s'habilla avec une sorte de recherche +sévère. À huit heures moins dix minutes Beauchamp arriva: il avait +vu Château-Renaud, lequel avait promis de se trouver à l'orchestre +avant le lever du rideau.</p> + +<p>Tous deux montèrent dans le coupé d'Albert, qui n'ayant aucune +raison de cacher où il allait, dit tout haut:</p> + +<p>«Ã€ l'Opéra!»</p> + +<p>Dans son impatience, il avait devancé le lever du rideau. Château-Renaud +était à sa stalle: prévenu de tout par Beauchamp, Albert n'avait aucune +explication à lui donner. La conduite de ce fils cherchant à venger son +père était si simple, que Château-Renaud ne tenta en rien de le +dissuader, et se contenta de lui renouveler l'assurance qu'il était à sa +disposition.</p> + +<p>Debray n'était pas encore arrivé, mais Albert savait qu'il manquait +rarement une représentation de l'Opéra. Albert erra dans le théâtre +jusqu'au lever du rideau. Il espérait rencontrer Monte-Cristo, soit dans +le couloir, soit dans l'escalier. La sonnette l'appela à sa place, et il +vint s'asseoir à l'orchestre, entre Château-Renaud et Beauchamp.</p> + +<p>Mais ses yeux ne quittaient pas cette loge d'entre-colonnes qui, +pendant tout le premier acte, semblait s'obstiner à rester fermée.</p> + +<p>Enfin, comme Albert, pour la centième fois, interrogeait sa +montre, au commencement du deuxième acte, la porte de la loge +s'ouvrit, et Monte-Cristo, vêtu de noir, entra et s'appuya à la +rampe pour regarder dans la salle; Morrel le suivait, cherchant +des yeux sa sÅ“ur et son beau-frère. Il les aperçut dans une loge +du second rang, et leur fit signe.</p> + +<p>Le comte, en jetant son coup d'Å“il circulaire dans la salle, +aperçut une tête pâle et des yeux étincelants qui semblaient +attirer avidement ses regards; il reconnut bien Albert, mais +l'expression qu'il remarqua sur ce visage bouleversé lui conseilla +sans doute de ne point l'avoir remarqué. Sans faire donc aucun +mouvement qui décelât sa pensée, il s'assit, tira sa jumelle de +son étui, et lorgna d'un autre côté.</p> + +<p>Mais, sans paraître voir Albert, le comte ne le perdait pas de +vue, et, lorsque la toile tomba sur la fin du second acte, son +coup d'Å“il infaillible et sûr suivit le jeune homme sortant de +l'orchestre et accompagné de ses deux amis.</p> + +<p>Puis, la même tête reparut aux carreaux d'une première loge, en +face de la sienne. Le comte sentait venir à lui la tempête, et +lorsqu'il entendit la clef tourner dans la serrure de sa loge, +quoiqu'il parlât en ce moment même à Morrel avec son visage le +plus riant, le comte savait à quoi s'en tenir, et il s'était +préparé à tout.</p> + +<p>La porte s'ouvrit.</p> + +<p>Seulement alors, Monte-Cristo se retourna et aperçut Albert, +livide et tremblant; derrière lui étaient Beauchamp et Château-Renaud.</p> + +<p>«Tiens! s'écria-t-il avec cette bienveillante politesse qui +distinguait d'habitude son salut des banales civilités du monde, +voilà mon cavalier arrivé au but! Bonsoir, monsieur de Morcerf.»</p> + +<p>Et le visage de cet homme, si singulièrement maître de lui-même, +exprimait la plus parfaite cordialité.</p> + +<p>Morrel alors se rappela seulement la lettre qu'il avait reçue du +vicomte, et dans laquelle, sans autre explication, celui-ci le +priait de se trouver à l'Opéra; et il comprit qu'il allait se +passer quelque chose de terrible.</p> + +<p>«Nous ne venons point ici pour échanger d'hypocrites politesses ou +de faux-semblants d'amitié, dit le jeune homme; nous venons vous +demander une explication, monsieur le comte.»</p> + +<p>La voix tremblante du jeune homme avait peine à passer entre ses +dents serrées.</p> + +<p>«Une explication à l'Opéra? dit le comte avec ce ton si calme et +avec ce coup d'Å“il si pénétrant, qu'on reconnaît à ce double +caractère l'homme éternellement sûr de lui-même. Si peu familier +que je sois avec les habitudes parisiennes, je n'aurais pas cru, +monsieur, que ce fût là que les explications se demandaient.</p> + +<p>—Cependant, lorsque les gens se font celer, dit Albert, +lorsqu'on ne peut pénétrer jusqu'à eux sous prétexte qu'ils sont +au bain, à table ou au lit, il faut bien s'adresser là où on les +rencontre.</p> + +<p>—Je ne suis pas difficile à rencontrer, dit Monte-Cristo, car +hier encore, monsieur, si j'ai bonne mémoire, vous étiez chez moi.</p> + +<p>—Hier, monsieur, dit le jeune homme, dont la tête +s'embarrassait, j'étais chez vous parce que j'ignorais qui vous +étiez.»</p> + +<p>Et en prononçant ces paroles, Albert avait élevé la voix de +manière à ce que les personnes placées dans les loges voisines +l'entendissent, ainsi que celles qui passaient dans le couloir. +Aussi les personnes des loges se retournèrent-elles, et celles du +couloir s'arrêtèrent-elles derrière Beauchamp et Château-Renaud au +bruit de cette altercation.</p> + +<p>«D'où sortez-vous donc, monsieur? dit Monte-Cristo sans la moindre +émotion apparente. Vous ne semblez pas jouir de votre bon sens.</p> + +<p>—Pourvu que je comprenne vos perfidies, monsieur, et que je +parvienne à vous faire comprendre que je veux m'en venger, je +serai toujours assez raisonnable, dit Albert furieux.</p> + +<p>—Monsieur, je ne vous comprends point, répliqua Monte-Cristo, +et, quand même je vous comprendrais, vous n'en parleriez encore +que trop haut. Je suis ici chez moi, monsieur, et moi seul ai le +droit d'y élever la voix au-dessus des autres. Sortez, monsieur!»</p> + +<p>Et Monte-Cristo montra la porte à Albert avec un geste admirable +de commandement.</p> + +<p>«Ah! je vous en ferai bien sortir, de chez vous! reprit Albert en +froissant dans ses mains convulsives son gant, que le comte ne +perdait pas de vue.</p> + +<p>—Bien, bien! dit flegmatiquement Monte-Cristo; vous me cherchez +querelle, monsieur; je vois cela; mais un conseil, vicomte, et +retenez-le bien: c'est une coutume mauvaise que de faire du bruit +en provoquant. Le bruit ne va pas à tout le monde, monsieur de +Morcerf.»</p> + +<p>À ce nom, un murmure d'étonnement passa comme un frisson parmi les +auditeurs de cette scène. Depuis la veille le nom de Morcerf était +dans toutes les bouches.</p> + +<p>Albert mieux que tous, et le premier de tous, comprit l'allusion, +et fit un geste pour lancer son gant au visage du comte; mais +Morrel lui saisit le poignet, tandis que Beauchamp et +Château-Renaud, craignant que la scène ne dépassât la limite d'une +provocation, le retenaient par-derrière.</p> + +<p>Mais Monte-Cristo, sans se lever, en inclinant sa chaise, étendit +la main seulement, et saisissant entre les doigts crispés du jeune +homme le gant humide et écrasé:</p> + +<p>«Monsieur, dit-il avec un accent terrible, je tiens votre gant +pour jeté, et je vous l'enverrai roulé autour d'une balle. +Maintenant, sortez de chez moi, ou j'appelle mes domestiques et je +vous fais jeter à la porte.»</p> + +<p>Ivre, effaré, les yeux sanglants, Albert fit deux pas en arrière.</p> + +<p>Morrel en profita pour refermer la porte.</p> + +<p>Monte-Cristo reprit sa jumelle et se remit à lorgner, comme si +rien d'extraordinaire ne venait de se passer.</p> + +<p>Cet homme avait un cÅ“ur de bronze et un visage de marbre. Morrel +se pencha à son oreille.</p> + +<p>«Que lui avez-vous fait? dit-il.</p> + +<p>—Moi? rien, personnellement du moins, dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Cependant cette scène étrange doit avoir une cause?</p> + +<p>—L'aventure du comte de Morcerf exaspère le malheureux jeune +homme.</p> + +<p>—Y êtes-vous pour quelque chose?</p> + +<p>—C'est par Haydée que la Chambre a été instruite de la trahison +de son père.</p> + +<p>—En effet, dit Morrel, on m'a dit, mais je n'avais pas voulu le +croire, que cette esclave grecque que j'ai vue avec vous ici, dans +cette loge même, était la fille d'Ali-Pacha.</p> + +<p>—C'est la vérité, cependant.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! dit Morrel, je comprends tout alors, et cette +scène était préméditée.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Oui, Albert m'a écrit de me trouver ce soir à l'opéra; c'était +pour me rendre témoin de l'insulte qu'il voulait vous faire.</p> + +<p>—Probablement, dit Monte-Cristo avec son imperturbable +tranquillité.</p> + +<p>—Mais que ferez-vous de lui?</p> + +<p>—De qui?</p> + +<p>—D'Albert!</p> + +<p>—D'Albert? reprit Monte-Cristo du même ton, ce que j'en ferai, +Maximilien? Aussi vrai que vous êtes ici et que je vous serre la +main, je le tuerai demain avant dix heures du matin. Voilà ce que +j'en ferai.»</p> + +<p>Morrel, à son tour, prit la main de Monte-Cristo dans les deux +siennes, et il frémit en sentant cette main froide et calme.</p> + +<p>«Ah! comte, dit-il, son père l'aime tant!</p> + +<p>—Ne me dites pas ces choses-là ! s'écria Monte-Cristo avec le +premier mouvement de colère qu'il eût paru éprouver; je le ferais +souffrir!»</p> + +<p>Morrel, stupéfait, laissa tomber la main de Monte-Cristo.</p> + +<p>«Comte! comte! dit-il.</p> + +<p>—Cher Maximilien, interrompit le comte, écoutez de quelle +adorable façon Duprez chante cette phrase: <i>Ô Mathilde! idole de +mon âme.</i> Tenez, j'ai deviné le premier Duprez à Naples et j'ai +applaudi le premier. Bravo! bravo!»</p> + +<p>Morrel comprit qu'il n'y avait plus rien à dire, et il attendit.</p> + +<p>La toile, qui s'était levée à la fin de la scène d'Albert, retomba +presque aussitôt. On frappa à la porte.</p> + +<p>«Entrez», dit Monte-Cristo sans que sa voix décelât la moindre +émotion.</p> + +<p>Beauchamp parut.</p> + +<p>«Bonsoir, monsieur Beauchamp, dit Monte-Cristo, comme s'il voyait +le journaliste pour la première fois de la soirée; asseyez-vous +donc.»</p> + +<p>Beauchamp salua, entra et s'assit.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il à Monte-Cristo, j'accompagnais tout à l'heure, +comme vous avez pu le voir, M. de Morcerf.</p> + +<p>—Ce qui veut dire, reprit Monte-Cristo en riant, que vous venez +probablement de dîner ensemble. Je suis heureux de voir, monsieur +Beauchamp, que vous êtes plus sobre que lui.</p> + +<p>—Monsieur, dit Beauchamp, Albert a eu, j'en conviens, le tort de +s'emporter, et je viens pour mon propre compte vous faire des +excuses. Maintenant que mes excuses sont faites, les miennes, +entendez-vous, monsieur le comte, je viens vous dire que je vous +crois trop galant homme pour refuser de me donner quelque +explication au sujet de vos relations avec les gens de Janina; +puis j'ajouterai deux mots sur cette jeune Grecque.»</p> + +<p>Monte-Cristo fit de la lèvre et des yeux un petit geste qui +commandait le silence.</p> + +<p>«Allons! ajouta-t-il en riant, voilà toutes mes espérances +détruites.</p> + +<p>—Comment cela? demanda Beauchamp.</p> + +<p>—Sans doute, vous vous empressez de me faire une réputation +d'excentricité: je suis, selon vous, un Lara, un Manfred, un Lord +Ruthwen; puis, le moment de me voir excentrique passé, vous gâtez +votre type, vous essayez de faire de moi un homme banal. Vous me +voulez commun, vulgaire; vous me demandez des explications enfin. +Allons donc! monsieur Beauchamp, vous voulez rire.</p> + +<p>—Cependant, reprit Beauchamp avec hauteur, il est des occasions +où la probité commande...</p> + +<p>—Monsieur Beauchamp, interrompit l'homme étrange, ce qui +commande à M. le comte de Monte-Cristo, c'est M. le comte de +Monte-Cristo. Ainsi donc pas un mot de tout cela, s'il vous plaît. +Je fais ce que je veux, monsieur Beauchamp, et, croyez-moi, c'est +toujours fort bien fait.</p> + +<p>—Monsieur, répondit le jeune homme, on ne paie pas d'honnêtes +gens avec cette monnaie; il faut des garanties à l'honneur.</p> + +<p>—Monsieur, je suis une garantie vivante, reprit Monte-Cristo +impassible, mais dont les yeux s'enflammaient d'éclairs menaçants. +Nous avons tous deux dans les veines du sang que nous avons envie +de verser, voilà notre garantie mutuelle. Reportez cette réponse +au vicomte, et dites-lui que demain, avant dix heures, j'aurai vu +la couleur du sien.</p> + +<p>—Il ne me reste donc, dit Beauchamp, qu'à fixer les arrangements +du combat.</p> + +<p>—Cela m'est parfaitement indifférent, monsieur, dit le comte de +Monte-Cristo; il était donc inutile de venir me déranger au +spectacle pour si peu de chose. En France, on se bat à l'épée ou +au pistolet, aux colonies, on prend la carabine, en Arabie, on a +le poignard. Dites à votre client que, quoique insulté pour être +excentrique jusqu'au bout, je lui laisse le choix des armes, et +que j'accepterai tout sans discussion, sans conteste; tout, +entendez-vous bien? tout, même le combat par voie du sort, ce qui +est toujours stupide. Mais moi, c'est autre chose: je suis sûr de +gagner.</p> + +<p>—Sûr de gagner! répéta Beauchamp en regardant le comte d'un Å“il +effaré.</p> + +<p>—Eh! certainement, dit Monte-Cristo en haussant légèrement les +épaules. Sans cela je ne me battrais pas avec M. de Morcerf. Je le +tuerai, il le faut, cela sera. Seulement, par un mot ce soir chez +moi, indiquez-moi l'arme et l'heure; je n'aime pas à me faire +attendre.</p> + +<p>—Au pistolet, à huit heures du matin au bois de Vincennes, dit +Beauchamp, décontenancé ne sachant pas s'il avait affaire à un +fanfaron outrecuidant ou à un être surnaturel.</p> + +<p>—C'est bien, monsieur, dit Monte-Cristo. Maintenant que tout est +réglé, laissez-moi entendre le spectacle, je vous prie, et dites à +votre ami Albert de ne pas revenir ce soir: il se ferait tort avec +toutes ses brutalités de mauvais goût. Qu'il rentre et qu'il +dorme.»</p> + +<p>Beauchamp sortit tout étonné.</p> + +<p>«Maintenant, dit Monte-Cristo en se retournant vers Morrel, je +compte sur vous, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Certainement, dit Morrel, et vous pouvez disposer de moi, +comte; cependant...</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Il serait important, comte, que je connusse la véritable +cause...</p> + +<p>—C'est-à -dire, que vous me refusez?</p> + +<p>—Non pas.</p> + +<p>—La véritable cause, Morrel? dit le comte; ce jeune homme lui-même +marche en aveugle et ne la connaît pas. La véritable cause, elle n'est +connue que de moi et de Dieu; mais je vous donne ma parole d'honneur, +Morrel, que Dieu, qui la connaît, sera pour nous.</p> + +<p>—Cela suffit, comte, dit Morrel. Quel est votre second témoin?</p> + +<p>—Je ne connais personne à Paris à qui je veuille faire cet +honneur, que vous, Morrel, et votre beau-frère Emmanuel. +Croyez-vous qu'Emmanuel veuille me rendre ce service.</p> + +<p>—Je vous réponds de lui, comme de moi, comte.</p> + +<p>—Bien! c'est tout ce qu'il me faut. Demain, à sept heures du +matin chez moi, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Nous y serons.</p> + +<p>—Chut! voici la toile qui se lève, écoutons. J'ai l'habitude de +ne pas perdre une note de cet opéra; c'est une si adorable musique +que celle de <i>Guillaume Tell</i>!»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXXXIX" id="LXXXIX"></a><a href="#table">LXXXIX</a></h2> + +<h3><a href="#table">La nuit.</a></h3> + +<p>M. de Monte-Cristo attendit, selon son habitude, que Duprez eût +chanté son fameux <i>Suivez-moi</i>! et alors seulement il se leva et +sortit.</p> + +<p>À la porte, Morrel le quitta en renouvelant la promesse d'être +chez lui, avec Emmanuel, le lendemain matin à sept heures +précises. Puis il monta dans son coupé, toujours calme et +souriant. Cinq minutes après il était chez lui. Seulement il eût +fallu ne pas connaître le comte pour se laisser tromper à +l'expression avec laquelle il dit en entrant à Ali:</p> + +<p>«Ali, mes pistolets à crosse d'ivoire!»</p> + +<p>Ali apporta la boîte à son maître, et celui-ci se mit à examiner +ces armes avec une sollicitude bien naturelle à un homme qui va +confier sa vie à un peu de fer et de plomb. C'étaient des +pistolets particuliers que Monte-Cristo avait fait faire pour +tirer à la cible dans ses appartements. Une capsule suffisait pour +chasser la balle, et de la chambre à côté on n'aurait pas pu se +douter que le comte, comme on dit en termes de tir, était occupé à +s'entretenir la main.</p> + +<p>Il en était à emboîter l'arme dans sa main, et à chercher le point +de mire sur une petite plaque de tôle qui lui servait de cible, +lorsque la porte de son cabinet s'ouvrit et que Baptistin entra.</p> + +<p>Mais, avant même qu'il eût ouvert la bouche, le comte aperçut dans +la porte, demeurée ouverte, une femme voilée, debout, dans la +pénombre de la pièce voisine, et qui avait suivi Baptistin.</p> + +<p>Elle avait aperçu le comte le pistolet à la main, elle voyait deux +épées sur une table, elle s'élança.</p> + +<p>Baptistin consultait son maître du regard. Le comte fit un signe, +Baptistin sortit, et referma la porte derrière lui.</p> + +<p>«Qui êtes-vous, madame?» dit le comte à la femme voilée.</p> + +<p>L'inconnue jeta un regard autour d'elle pour s'assurer qu'elle +était bien seule, puis s'inclinant comme si elle eût voulu +s'agenouiller, et joignant les mains avec accent du désespoir:</p> + +<p>«Edmond, dit-elle, vous ne tuerez pas mon fils!»</p> + +<p>Le comte fit un pas en arrière, jeta un faible cri et laissa +tomber l'arme qu'il tenait.</p> + +<p>«Quel nom avez-vous prononcé, là , madame de Morcerf? dit-il.</p> + +<p>—Le vôtre! s'écria-t-elle en rejetant son voile, le vôtre que +seule, peut-être, je n'ai pas oublié. Edmond, ce n'est pas +Mme de Morcerf qui vient à vous, c'est Mercédès.</p> + +<p>—Mercédès est morte, madame, dit Monte-Cristo, et je ne connais +plus personne de ce nom.</p> + +<p>—Mercédès vit, monsieur, et Mercédès se souvient, car seule elle +vous a reconnu lorsqu'elle vous a vu, et même sans vous voir, à +votre voix, Edmond, au seul accent de votre voix; et depuis ce +temps elle vous suit pas à pas, elle vous surveille, elle vous +redoute, et elle n'a pas eu besoin, elle, de chercher la main d'où +partait le coup qui frappait M. de Morcerf.</p> + +<p>—Fernand, voulez-vous dire, madame, reprit Monte-Cristo avec une +ironie amère; puisque nous sommes en train de nous rappeler nos +noms, rappelons-nous-les tous.»</p> + +<p>Et Monte-Cristo avait prononcé ce nom de Fernand avec une telle +expression de haine, que Mercédès sentit le frisson de l'effroi +courir par tout son corps.</p> + +<p>«Vous voyez bien, Edmond, que je ne me suis pas trompée! s'écria +Mercédès, et que j'ai raison de vous dire: Épargnez mon fils!</p> + +<p>—Et qui vous a dit, madame, que j'en voulais à votre fils?</p> + +<p>—Personne, mon Dieu! mais une mère est douée de la double vue. +J'ai tout deviné; je l'ai suivi ce soir à l'Opéra, et, cachée dans +une baignoire, j'ai tout vu.</p> + +<p>—Alors, si vous avez tout vu, madame, vous avez vu que le fils +de Fernand m'a insulté publiquement? dit Monte-Cristo avec un +calme terrible.</p> + +<p>—Oh! par pitié!</p> + +<p>—Vous avez vu, continua le comte, qu'il m'eût jeté son gant à la +figure si un de mes amis, M. Morrel, ne lui eût arrêté le bras.</p> + +<p>—Écoutez-moi. Mon fils vous a deviné aussi, lui; il vous +attribue les malheurs qui frappent son père.</p> + +<p>—Madame, dit Monte-Cristo, vous confondez: ce ne sont point des +malheurs, c'est un châtiment. Ce n'est pas moi qui frappe +M. de Morcerf, c'est la Providence qui le punit.</p> + +<p>—Et pourquoi vous substituez-vous à la Providence? s'écria +Mercédès. Pourquoi vous souvenez-vous quand elle oublie? Que vous +importent, à vous, Edmond, Janina et son vizir? Quel tort vous a +fait Fernand Mondego en trahissant Ali-Tebelin?</p> + +<p>—Aussi, madame, répondit Monte-Cristo, tout ceci est-il une +affaire entre le capitaine franc et la fille de Vasiliki. Cela ne +me regarde point, vous avez raison, et si j'ai juré de me venger, +ce n'est ni du capitaine franc, ni du comte de Morcerf: c'est du +pécheur Fernand, mari de la Catalane Mercédès.</p> + +<p>—Ah! monsieur! s'écria la comtesse, quelle terrible vengeance +pour une faute que la fatalité m'a fait commettre! Car la +coupable, c'est moi, Edmond, et si vous avez à vous venger de +quelqu'un, c'est de moi, qui ai manqué de force contre votre +absence et mon isolement.</p> + +<p>—Mais, s'écria Monte-Cristo, pourquoi étais-je absent? pourquoi +étiez-vous isolée?</p> + +<p>—Parce qu'on vous a arrêté, Edmond, parce que vous étiez +prisonnier.</p> + +<p>—Et pourquoi étais-je arrêté? pourquoi étais-je prisonnier?</p> + +<p>—Je l'ignore, dit Mercédès.</p> + +<p>—Oui, vous l'ignorez, madame, je l'espère du moins. Eh bien, je +vais vous le dire, moi. J'étais arrêté, j'étais prisonnier, parce +que sous la tonnelle de la Réserve, la veille même du jour où je +devais vous épouser, un homme, nommé Danglars, avait écrit cette +lettre que le pêcheur Fernand se chargea lui-même de mettre à la +poste.»</p> + +<p>Et Monte-Cristo, allant à un secrétaire, ouvrit un tiroir où il +prit un papier qui avait perdu sa couleur première, et dont +l'encre était devenue couleur de rouille, qu'il mit sous les yeux +de Mercédès.</p> + +<p>C'était la lettre de Danglars au procureur du roi que, le jour où +il avait payé les deux cent mille francs à M. de Boville, le comte +de Monte-Cristo, déguisé en mandataire de la maison Thomson et +French, avait soustraite au dossier d'Edmond Dantès.</p> + +<p>Mercédès lut avec effroi les lignes suivantes:</p> + +<p>«Monsieur le procureur du roi est prévenu, par un ami du trône et +de la religion, que le nommé Edmond Dantès, second du navire <i>Le +Pharaon</i>, arrivé ce matin de Smyrne, après avoir touché à Naples +et à Porto-Ferrajo, a été chargé par Murat d'une lettre pour +l'usurpateur, et, par l'usurpateur, d'une lettre pour le comité +bonapartiste de Paris.</p> + +<p>«On aura la preuve de ce crime en l'arrêtant, car on trouvera +cette lettre, ou sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à +bord du <i>Pharaon</i>.»</p> + +<p>«Oh! mon Dieu! fit Mercédès en passant la main sur son front +mouillé de sueur; et cette lettre...</p> + +<p>—Je l'ai achetée deux cent mille francs, madame, dit Monte-Cristo; mais +c'est bon marché encore, puisqu'elle me permet aujourd'hui de me +disculper à vos yeux.</p> + +<p>—Et le résultat de cette lettre?</p> + +<p>—Vous le savez, madame, a été mon arrestation; mais ce que vous +ne savez pas, madame, c'est le temps qu'elle a duré, cette +arrestation. Ce que vous ne savez pas, c'est que je suis resté +quatorze ans à un quart de lieue de vous, dans un cachot du +château d'If. Ce que vous ne savez pas, c'est que chaque jour de +ces quatorze ans j'ai renouvelé le vÅ“u de vengeance que j'avais +fait le premier jour, et cependant j'ignorais que vous aviez +épousé Fernand, mon dénonciateur, et que mon père était mort, et +mort de faim!</p> + +<p>—Juste Dieu! s'écria Mercédès chancelante.</p> + +<p>—Mais voilà ce que j'ai su en sortant de prison, quatorze ans +après y être entré, et voilà ce qui fait que, sur Mercédès vivante +et sur mon père mort, j'ai juré de me venger de Fernand, et... et +je me venge.</p> + +<p>—Et vous êtes sûr que le malheureux Fernand a fait cela?</p> + +<p>—Sur mon âme, madame, et il l'a fait comme je vous le dis; +d'ailleurs ce n'est pas beaucoup plus odieux que d'avoir, Français +d'adoption, passé aux Anglais! Espagnol de naissance, avoir +combattu contre les Espagnols; stipendiaire d'Ali, trahi et +assassiné Ali. En face de pareilles choses, qu'était-ce que la +lettre que vous venez de lire? une mystification galante que doit +pardonner, je l'avoue et le comprends, la femme qui a épousé cet +homme, mais que ne pardonne pas l'amant qui devait l'épouser. Eh +bien, les Français ne se sont pas vengés du traître, les Espagnols +n'ont pas fusillé le traître, Ali, couché dans sa tombe, a laissé +impuni le traître; mais moi, trahi, assassiné, jeté aussi dans une +tombe, je suis sorti de cette tombe par la grâce de Dieu, je dois +à Dieu de me venger; il m'envoie pour cela, et me voici.»</p> + +<p>La pauvre femme laissa retomber sa tête entre ses mains; ses +jambes plièrent sous elle, et elle tomba à genoux.</p> + +<p>«Pardonnez, Edmond, dit-elle, pardonnez pour moi, qui vous aime +encore!»</p> + +<p>La dignité de l'épouse arrêta l'élan de l'amante et de la mère. +Son front s'inclina presque à toucher le tapis. Le comte s'élança +au-devant d'elle et la releva. Alors, assise sur un fauteuil, elle +put, à travers ses larmes, regarder le mâle visage de Monte-Cristo, +sur lequel la douleur et la haine imprimaient encore un +caractère menaçant.</p> + +<p>«Que je n'écrase pas cette race maudite! murmura-t-il; que je +désobéisse à Dieu, qui m'a suscité pour sa punition! impossible, +madame, impossible!</p> + +<p>—Edmond, dit la pauvre mère, essayant de tous les moyens: mon +Dieu! quand je vous appelle Edmond, pourquoi ne m'appelez-vous pas +Mercédès?</p> + +<p>—Mercédès, répéta Monte-Cristo, Mercédès! Eh bien! oui, vous +avez raison, ce nom m'est doux encore à prononcer, et voilà la +première fois, depuis bien longtemps, qu'il retentit si clairement +au sortir de mes lèvres. Ô Mercédès, votre nom, je l'ai prononcé +avec les soupirs de la mélancolie, avec les gémissements de la +douleur, avec le râle du désespoir; je l'ai prononcé, glacé par le +froid, accroupi sur la paille de mon cachot; je l'ai prononcé, +dévoré par la chaleur, en me roulant sur les dalles de ma prison. +Mercédès, il faut que je me venge, car quatorze ans j'ai souffert, +quatorze ans j'ai pleuré, j'ai maudit; maintenant, je vous le dis, +Mercédès, il faut que je me venge!»</p> + +<p>Et le comte, tremblant de céder aux prières de celle qu'il avait +tant aimée, appelait ses souvenirs au secours de sa haine.</p> + +<p>«Vengez-vous, Edmond! s'écria la pauvre mère, mais vengez-vous sur +les coupables; vengez-vous sur lui, vengez-vous sur moi, mais ne +vous vengez pas sur mon fils!</p> + +<p>—Il est écrit dans le Livre saint, répondit Monte-Cristo: «Les +fautes des pères retomberont sur les enfants jusqu'à la troisième +et quatrième génération.» Puisque Dieu a dicté ces propres paroles +à son prophète, pourquoi serais-je meilleur que Dieu?</p> + +<p>—Parce que Dieu a le temps et l'éternité, ces deux choses qui +échappent aux hommes.»</p> + +<p>Monte-Cristo poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement, et +saisit ses beaux cheveux à pleines mains.</p> + +<p>«Edmond, continua Mercédès, les bras tendus vers le comte, Edmond, +depuis que je vous connais j'ai adoré votre nom, j'ai respecté +votre mémoire. Edmond, mon ami, ne me forcez pas à ternir cette +image noble et pure reflétée sans cesse dans le miroir de mon +cÅ“ur. Edmond, si vous saviez toutes les prières que j'ai +adressées pour vous à Dieu, tant que je vous ai espéré vivant et +depuis que je vous ai cru mort, oui, mort, hélas! Je croyais votre +cadavre enseveli au fond de quelque sombre tour; je croyais votre +corps précipité au fond de quelqu'un de ces abîmes où les geôliers +laissent rouler les prisonniers morts, et je pleurais! Moi, que +pouvais-je pour vous, Edmond, sinon prier ou pleurer? Écoutez-moi; +pendant dix ans j'ai fait chaque nuit le même rêve. On a dit que +vous aviez voulu fuir, que vous aviez pris la place d'un +prisonnier que vous vous étiez glissé dans le suaire d'un mort et +qu'alors on avait lancé le cadavre vivant du haut en bas du +château d'If; et que le cri que vous aviez poussé en vous brisant +sur les rochers avait seul révélé la substitution à vos +ensevelisseurs, devenus vos bourreaux. Eh bien, Edmond, je vous le +jure sur la tête de ce fils pour lequel je vous implore, Edmond, +pendant dix ans j'ai vu chaque nuit des hommes qui balançaient +quelque chose d'informe et d'inconnu au haut d'un rocher; pendant +dix ans j'ai, chaque nuit, entendu un cri terrible qui m'a +réveillée frissonnante et glacée. Et moi aussi, Edmond, oh! +croyez-moi, toute criminelle que je fusse, oh! oui, moi aussi, +j'ai bien souffert.</p> + +<p>—Avez-vous senti mourir votre père en votre absence? s'écria +Monte-Cristo enfonçant ses mains dans ses cheveux; avez-vous vu la +femme que vous aimiez tendre sa main à votre rival, tandis que +vous râliez au fond du gouffre?...</p> + +<p>—Non, interrompit Mercédès; mais j'ai vu celui que j'aimais prêt +à devenir le meurtrier de mon fils!»</p> + +<p>Mercédès prononça ces paroles avec une douleur si puissante, avec +un accent si désespéré, qu'à ces paroles et à cet accent un +sanglot déchira la gorge du comte.</p> + +<p>Le lion était dompté; le vengeur était vaincu.</p> + +<p>«Que demandez-vous? dit-il; que votre fils vive? eh bien, il +vivra!»</p> + +<p>Mercédès jeta un cri qui fit jaillir deux larmes des paupières de +Monte-Cristo, mais ces deux larmes disparurent presque aussitôt, +car sans doute Dieu avait envoyé quelque ange pour les recueillir, +bien autrement précieuses qu'elles étaient aux yeux du Seigneur +que les plus riches perles de Gusarate et d'Ophir.</p> + +<p>«Oh! s'écria-t-elle en saisissant la main du comte et en la +portant à ses lèvres, oh! merci, merci, Edmond! te voilà bien tel +que je t'ai toujours rêvé, tel que je t'ai toujours aimé. Oh! +maintenant je puis le dire.</p> + +<p>—D'autant mieux, répondit Monte-Cristo, que le pauvre Edmond +n'aura pas longtemps à être aimé par vous. Le mort va rentrer dans +la tombe, le fantôme va rentrer dans la nuit.</p> + +<p>—Que dites-vous, Edmond?</p> + +<p>—Je dis que puisque vous l'ordonnez, Mercédès, il faut mourir.</p> + +<p>—Mourir! et qui est-ce qui dit cela? Qui parle de mourir? d'où +vous reviennent ces idées de mort?</p> + +<p>—Vous ne supposez pas qu'outragé publiquement, en face de toute +une salle, en présence de vos amis et de ceux de votre fils, +provoqué par un enfant qui se glorifiera de mon pardon comme d'une +victoire, vous ne supposez pas, dis-je, que j'aie un instant le +désir de vivre. Ce que j'ai le plus aimé après vous, Mercédès, +c'est moi-même, c'est-à -dire ma dignité, c'est-à -dire cette force +qui me rendait supérieur aux autres hommes; cette force, c'était +ma vie. D'un mot vous la brisez. Je meurs.</p> + +<p>—Mais ce duel n'aura pas lieu, Edmond, puisque vous pardonnez.</p> + +<p>—Il aura lieu, madame, dit solennellement Monte-Cristo, +seulement, au lieu du sang de votre fils, que devait boire la +terre, ce sera le mien qui coulera.»</p> + +<p>Mercédès poussa un grand cri et s'élança vers Monte-Cristo; mais +tout à coup elle s'arrêta.</p> + +<p>«Edmond, dit-elle, il y a un Dieu au-dessus de nous, puisque vous +vivez, puisque je vous ai revu, et je me fie à lui du plus profond +de mon cÅ“ur. En attendant son appui, je me repose sur votre +parole. Vous avez dit que mon fils vivrait; il vivra, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Il vivra, oui, madame», dit Monte-Cristo, étonné que, sans +autre exclamation, sans autre surprise, Mercédès eût accepté +l'héroïque sacrifice qu'il lui faisait.</p> + +<p>Mercédès tendit la main au comte.</p> + +<p>«Edmond, dit-elle, tandis que ses yeux se mouillaient de larmes en +regardant celui auquel elle adressait la parole, comme c'est beau +de votre part, comme c'est grand ce que vous venez de faire là , +comme c'est sublime d'avoir eu pitié d'une pauvre femme qui +s'offrait à vous avec toutes les chances contraires à ses +espérances! Hélas! je suis vieillie par les chagrins plus encore +que par l'âge, et je ne puis même plus rappeler à mon Edmond par +un sourire, par un regard, cette Mercédès qu'autrefois il a passé +tant d'heures à contempler. Ah! croyez-moi, Edmond, je vous ai dit +que, moi aussi, j'avais bien souffert; je vous le répète, cela est +bien lugubre de voir passer sa vie sans se rappeler une seule +joie, sans conserver une seule espérance, mais cela prouve que +tout n'est point fini sur la terre. Non! tout n'est pas fini, je +le sens à ce qui me reste encore dans le cÅ“ur. Oh! je vous le +répète, Edmond, c'est beau, c'est grand, c'est sublime de +pardonner comme vous venez de le faire!</p> + +<p>—Vous dites cela, Mercédès; et que diriez-vous donc si vous +saviez l'étendue du sacrifice que je vous fais? Supposez que le +Maître suprême, après avoir créé le monde, après avoir fertilisé +le chaos, se fût arrêté au tiers de la création pour épargner à un +ange les larmes que nos crimes devaient faire couler un jour de +ses yeux immortels; supposez qu'après avoir tout préparé, tout +pétri, tout fécondé, au moment d'admirer son Å“uvre, Dieu ait +éteint le soleil et repoussé du pied le monde dans la nuit +éternelle, alors vous aurez une idée, ou plutôt non, non, vous ne +pourrez pas encore vous faire une idée de ce que je perds en +perdant la vie en ce moment.»</p> + +<p>Mercédès regarda le comte d'un air qui peignait à la fois son +étonnement, son admiration et sa reconnaissance.</p> + +<p>Monte-Cristo appuya son front sur ses mains brûlantes, comme si +son front ne pouvait plus porter seul le poids de ses pensées.</p> + +<p>«Edmond, dit Mercédès, je n'ai plus qu'un mot à vous dire.»</p> + +<p>Le comte sourit amèrement.</p> + +<p>«Edmond, continua-t-elle, vous verrez que si mon front est pâli, +que si mes yeux sont éteints, que si ma beauté est perdue, que si +Mercédès enfin ne ressemble plus à elle-même pour les traits du +visage, vous verrez que c'est toujours le même cÅ“ur!... Adieu +donc, Edmond; je n'ai plus rien à demander au Ciel... Je vous ai +revu aussi noble et aussi grand qu'autrefois. Adieu, Edmond... +adieu et merci!»</p> + +<p>Mais le comte ne répondit pas.</p> + +<p>Mercédès ouvrit la porte du cabinet, et elle avait disparu avant +qu'il fût revenu de la rêverie douloureuse et profonde où sa +vengeance perdue l'avait plongé.</p> + +<p>Une heure sonnait à l'horloge des Invalides quand la voiture qui +emportait Mme de Morcerf, en roulant sur le pavé des Champs-Élysées, +fit relever la tête au comte de Monte-Cristo.</p> + +<p>«Insensé, dit-il, le jour où j'avais résolu de me venger, de ne +pas m'être arraché le cÅ“ur!»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XC" id="XC"></a><a href="#table">XC</a></h2> + +<h3><a href="#table">La rencontre.</a></h3> + +<p>Après le départ de Mercédès, tout retomba dans l'ombre chez +Monte-Cristo. Autour de lui et au-dedans de lui sa pensée s'arrêta; son +esprit énergique s'endormit comme fait le corps après une suprême +fatigue.</p> + +<p>«Quoi! se disait-il, tandis que la lampe et les bougies se +consumaient tristement et que les serviteurs attendaient avec +impatience dans l'antichambre; quoi! voilà l'édifice si lentement +préparé, élevé avec tant de peines et de soucis, écroulé d'un seul +coup, avec un seul mot, sous un souffle! Eh quoi! ce moi que je +croyais quelque chose, ce moi dont j'étais si fier, ce moi que +j'avais vu si petit dans les cachots du château d'If, et que +j'avais su rendre si grand, sera demain un peu de poussière! +Hélas! ce n'est point la mort du corps que je regrette: cette +destruction du principe vital n'est-elle point le repos où tout +tend, où tout malheureux aspire, ce calme de la matière après +lequel j'ai soupiré si longtemps, au-devant duquel je m'acheminais +par la route douloureuse de la faim, quand Faria est apparu dans +mon cachot? Qu'est-ce que la mort? Un degré de plus dans le calme +et deux peut-être dans le silence. Non, ce n'est donc pas +l'existence que je regrette, c'est la ruine de mes projets si +lentement élaborés, si laborieusement bâtis. La Providence, que +j'avais crue pour eux, était donc contre eux. Dieu ne voulait donc +pas qu'ils s'accomplissent!</p> + +<p>«Ce fardeau que j'ai soulevé, presque aussi pesant qu'un monde, et +que j'avais cru porter jusqu'au bout, était selon mon désir et non +selon ma force; selon ma volonté et non selon mon pouvoir, et il +me le faudra déposer à peine à moitié de ma course. Oh! je +redeviendrai donc fataliste, moi que quatorze ans de désespoir et +dix ans d'espérance avaient rendu providentiel.</p> + +<p>«Et tout cela, mon Dieu! parce que mon cÅ“ur, que je croyais mort, +n'était qu'engourdi; parce qu'il s'est réveillé, parce qu'il a +battu, parce que j'ai cédé à la douleur de ce battement soulevé du +fond de ma poitrine par la voix d'une femme!</p> + +<p>«Et cependant, continua le comte, s'abîmant de plus en plus dans +les prévisions de ce lendemain terrible qu'avait accepté Mercédès; +cependant il est impossible que cette femme, qui est un si noble +cÅ“ur, ait ainsi, par égoïsme, consenti à me laisser tuer, moi +plein de force et d'existence! Il est impossible qu'elle pousse à +ce point l'amour, ou plutôt le délire maternel! Il y a des vertus +dont l'exagération serait un crime. Non, elle aura imaginé quelque +scène pathétique, elle viendra se jeter entre les épées, et ce +sera ridicule sur le terrain, de sublime que c'était ici.»</p> + +<p>Et la rougeur de l'orgueil montait au front du comte.</p> + +<p>«Ridicule, répéta-t-il, et le ridicule rejaillira sur moi... Moi, +ridicule! Allons! j'aime encore mieux mourir.»</p> + +<p>Et à force de s'exagérer ainsi d'avance les mauvaises chances du +lendemain, auxquelles il s'était condamné en promettant à Mercédès +de laisser vivre son fils, le comte s'en vint à se dire:</p> + +<p>«Sottise, sottise, sottise! que faire ainsi de la générosité en se +plaçant comme un but inerte au bout du pistolet de ce jeune homme! +Jamais il ne croira que ma mort est un suicide, et cependant il +importe pour l'honneur de ma mémoire... (ce n'est point de la +vanité, n'est-ce pas, mon Dieu? mais bien un juste orgueil, voilà +tout), il importe pour l'honneur de ma mémoire que le monde sache +que j'ai consenti moi-même, par ma volonté, de mon libre arbitre, +à arrêter mon bras déjà levé pour frapper, et que de ce bras, si +puissamment armé contre les autres, je me suis frappé moi-même: il +le faut, je le ferai.»</p> + +<p>Et saisissant une plume, il tira un papier de l'armoire secrète de +son bureau, et traça au bas de ce papier, qui n'était autre chose +que son testament fait depuis son arrivée à Paris, une espèce de +codicille dans lequel il faisait comprendre sa mort aux gens les +moins clairvoyants.</p> + +<p>«Je fais cela, mon Dieu! dit-il les yeux levés au ciel, autant +pour votre honneur que pour le mien. Je me suis considéré, depuis +dix ans, ô mon Dieu! comme l'envoyé de votre vengeance, et il ne +faut pas que d'autres misérables que ce Morcerf, il ne faut pas +qu'un Danglars, un Villefort, il ne faut pas enfin que ce Morcerf +lui-même se figurent que le hasard les a débarrassés de leur +ennemi. Qu'ils sachent, au contraire, que la Providence, qui avait +déjà décrété leur punition, a été corrigée par la seule puissance +de ma volonté, que le châtiment évité dans ce monde les attend +dans l'autre, et qu'ils n'ont échangé le temps que contre +l'éternité.»</p> + +<p>Tandis qu'il flottait entre ces sombres incertitudes, mauvais rêve +de l'homme éveillé par la douleur, le jour vint blanchir les +vitres et éclairer sous ses mains le pâle papier azur sur lequel +il venait de tracer cette suprême justification de la Providence.</p> + +<p>Il était cinq heures du matin.</p> + +<p>Tout à coup un léger bruit parvint à son oreille. Monte-Cristo +crut avoir entendu quelque chose comme un soupir étouffé; il +tourna la tête, regarda autour de lui et ne vit personne. +Seulement le bruit se répéta assez distinct pour qu'au doute +succédât la certitude.</p> + +<p>Alors le comte se leva, ouvrit doucement la porte du salon, et sur +un fauteuil, les bras pendants, sa belle tête pâle inclinée en +arrière, il vit Haydée qui s'était placée en travers de la porte, +afin qu'il ne pût sortir sans la voir, mais que le sommeil, si +puissant contre la jeunesse, avait surprise après la fatigue d'une +si longue veille.</p> + +<p>Le bruit que la porte fit en s'ouvrant ne put tirer Haydée de son +sommeil.</p> + +<p>Monte-Cristo arrêta sur elle un regard plein de douceur et de +regret.</p> + +<p>«Elle s'est souvenue qu'elle avait un fils, dit-il, et moi, j'ai +oublié que j'avais une fille!</p> + +<p>Puis, secouant tristement la tête:</p> + +<p>«Pauvre Haydée! dit-elle, elle a voulu me voir, elle a voulu me +parler, elle a craint ou deviné quelque chose... Oh! je ne puis +partir sans lui dire adieu, je ne puis mourir sans la confier à +quelqu'un.»</p> + +<p>Et il regagna doucement sa place et écrivit au bas des premières +lignes:</p> + +<p>«Je lègue à Maximilien Morrel, capitaine de spahis et fils de mon +ancien patron, Pierre Morrel, armateur à Marseille, la somme de +vingt millions, dont une partie sera offerte par lui à sa sÅ“ur +Julie et à son beau-frère Emmanuel, s'il ne croit pas toutefois +que ce surplus de fortune doive nuire à leur bonheur. Ces vingt +millions sont enfouis dans ma grotte de Monte-Cristo, dont +Bertuccio sait le secret.</p> + +<p>«Si son cÅ“ur est libre et qu'il veuille épouser Haydée, fille +d'Ali, pacha de Janina, que j'ai élevée avec l'amour d'un père et +qui a eu pour moi la tendresse d'une fille, il accomplira, je ne +dirai point ma dernière volonté, mais mon dernier désir.</p> + +<p>«Le présent testament a déjà fait Haydée héritière du reste de ma +fortune, consistant en terres, rentes sur l'Angleterre, l'Autriche +et la Hollande, mobilier dans mes différents palais et maisons, et +qui, ces vingt millions prélevés, ainsi que les différents legs +faits à mes serviteurs, pourront monter encore à soixante +millions.»</p> + +<p>Il achevait d'écrire cette dernière ligne, lorsqu'un cri poussé +derrière lui, lui fit tomber la plume des mains.</p> + +<p>«Haydée, dit-il, vous avez lu?»</p> + +<p>En effet, la jeune femme, réveillée par le jour qui avait frappé +ses paupières, s'était levée et s'était approchée du comte sans +que ses pas légers, assourdis par le tapis, eussent été entendus.</p> + +<p>«Oh! mon seigneur, dit-elle en joignant les mains, pourquoi +écrivez-vous ainsi à une pareille heure? Pourquoi me léguez-vous +toute votre fortune, mon seigneur? Vous me quittez donc?</p> + +<p>—Je vais faire un voyage, cher ange, dit Monte-Cristo avec une +expression de mélancolie et de tendresse infinies, et s'il +m'arrivait malheur...»</p> + +<p>Le comte s'arrêta.</p> + +<p>«Eh bien?... demanda la jeune fille avec un accent d'autorité que +le comte ne lui connaissait point et qui le fit tressaillir.</p> + +<p>—Eh bien, s'il m'arrive malheur, reprit Monte-Cristo, je veux +que ma fille soit heureuse.»</p> + +<p>Haydée sourit tristement en secouant la tête.</p> + +<p>«Vous pensez à mourir, mon seigneur? dit-elle.</p> + +<p>—C'est une pensée salutaire, mon enfant, a dit le sage.</p> + +<p>—Eh bien, si vous mourez, dit-elle, léguez votre fortune à +d'autres, car, si vous mourez... je n'aurai plus besoin de rien.»</p> + +<p>Et prenant le papier, elle le déchira en quatre morceaux qu'elle +jeta au milieu du salon. Puis, cette énergie si peu habituelle à +une esclave ayant épuisé ses forces, elle tomba, non plus endormie +cette fois, mais évanouie sur le parquet.</p> + +<p>Monte-Cristo se pencha vers elle, la souleva entre ses bras; et, +voyant ce beau teint pâli, ces beaux yeux fermés, ce beau corps +inanimé et comme abandonné, l'idée lui vint pour la première fois +qu'elle l'aimait peut-être autrement que comme une fille aime son +père.</p> + +<p>«Hélas! murmura-t-il avec un profond découragement, j'aurais donc +encore pu être heureux!»</p> + +<p>Puis il porta Haydée jusqu'à son appartement, la remit, toujours +évanouie, aux mains de ses femmes; et, rentrant dans son cabinet, +qu'il ferma cette fois vivement sur lui, il recopia le testament +détruit.</p> + +<p>Comme il achevait, le bruit d'un cabriolet entrant dans la cour se +fit entendre. Monte-Cristo s'approcha de la fenêtre et vit +descendre Maximilien et Emmanuel.</p> + +<p>«Bon, dit-il, il était temps!»</p> + +<p>Et il cacheta son testament d'un triple cachet.</p> + +<p>Un instant après il entendit un bruit de pas dans le salon, et +alla ouvrir lui-même. Morrel parut sur le seuil.</p> + +<p>Il avait devancé l'heure de près de vingt minutes.</p> + +<p>«Je viens trop tôt peut-être, monsieur le comte dit-il, mais je +vous avoue franchement que je n'ai pu dormir une minute, et qu'il +en a été de même de toute la maison. J'avais besoin de vous voir +fort de votre courageuse assurance pour redevenir moi-même.»</p> + +<p>Monte-Cristo ne put tenir à cette preuve d'affection et ce ne fut +point la main qu'il tendit au jeune homme mais ses deux bras qu'il +lui ouvrit.</p> + +<p>«Morrel, lui dit-il d'une voix émue, c'est un beau jour pour moi +que celui où je me sens aimé d'un homme comme vous. Bonjour, +monsieur Emmanuel. Vous venez donc avec moi, Maximilien?</p> + +<p>—Pardieu! dit le jeune capitaine, en aviez-vous douté?</p> + +<p>—Mais cependant si j'avais tort...</p> + +<p>—Écoutez, je vous ai regardé hier pendant toute cette scène de +provocation, j'ai pensé à votre assurance toute cette nuit, et je +me suis dit que la justice devait être pour vous, ou qu'il n'y +avait plus aucun fond à faire sur le visage des hommes.</p> + +<p>—Cependant, Morrel, Albert est votre ami.</p> + +<p>—Une simple connaissance, comte.</p> + +<p>—Vous l'avez vu pour la première fois le jour même que vous +m'avez vu?</p> + +<p>—Oui, c'est vrai; que voulez-vous? il faut que vous me le +rappeliez pour que je m'en souvienne.</p> + +<p>—Merci, Morrel.»</p> + +<p>Puis, frappant un coup sur le timbre:</p> + +<p>«Tiens, dit-il à Ali qui apparut aussitôt, fais porter cela chez +mon notaire. C'est mon testament, Morrel. Moi mort, vous irez en +prendre connaissance.</p> + +<p>—Comment! s'écria Morrel, vous mort?</p> + +<p>—Eh! ne faut-il pas tout prévoir, cher ami? Mais qu'avez-vous +fait hier après m'avoir quitté?</p> + +<p>—J'ai été chez Tortoni, où, comme je m'y attendais, j'ai trouvé +Beauchamp et Château-Renaud. Je vous avoue que je les cherchais.</p> + +<p>—Pour quoi faire, puisque tout cela était convenu?</p> + +<p>—Écoutez, comte, l'affaire est grave, inévitable.</p> + +<p>—En doutiez-vous?</p> + +<p>—Non. L'offense a été publique, et chacun en parlait déjà .</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, j'espérais faire changer les armes, substituer l'épée +au pistolet. Le pistolet est aveugle.</p> + +<p>—Avez-vous réussi? demanda vivement Monte-Cristo avec une +imperceptible lueur d'espoir.</p> + +<p>—Non, car on connaît votre force à l'épée.</p> + +<p>—Bah! qui m'a donc trahi?</p> + +<p>—Les maîtres d'armes que vous avez battus.</p> + +<p>—Et vous avez échoué?</p> + +<p>—Ils ont refusé positivement.</p> + +<p>—Morrel, dit le comte, m'avez-vous jamais vu tirer le pistolet?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—Eh bien, nous avons le temps, regardez.»</p> + +<p>Monte-Cristo prit les pistolets qu'il tenait quand Mercédès était +entrée, et collant un as de trèfle contre la plaque, en quatre +coups il enleva successivement les quatre branches du trèfle.</p> + +<p>À chaque coup Morrel pâlissait.</p> + +<p>Il examina les balles avec lesquelles Monte-Cristo exécutait ce +tour de force, et il vit qu'elles n'étaient pas plus grosses que +des chevrotines.</p> + +<p>«C'est effrayant, dit-il; voyez donc, Emmanuel!»</p> + +<p>Puis, se retournant vers Monte-Cristo:</p> + +<p>«Comte, dit-il, au nom du Ciel, ne tuez pas Albert! le malheureux +a une mère!</p> + +<p>—C'est juste, dit Monte-Cristo, et, moi, je n'en ai pas.»</p> + +<p>Ces mots furent prononcés avec un ton qui fit frissonner Morrel.</p> + +<p>«Vous êtes l'offensé, comte.</p> + +<p>—Sans doute; qu'est-ce que cela veut dire?</p> + +<p>—Cela veut dire que vous tirez le premier.</p> + +<p>—Je tire le premier?</p> + +<p>—Oh! cela, je l'ai obtenu ou plutôt exigé; nous leur faisons +assez de concessions pour qu'ils nous fissent celles-là .</p> + +<p>—Et à combien de pas?</p> + +<p>—À vingt.»</p> + +<p>Un effrayant sourire passa sur les lèvres du comte.</p> + +<p>«Morrel, dit-il, n'oubliez pas ce que vous venez de voir.</p> + +<p>—Aussi, dit le jeune homme, je ne compte que sur votre émotion +pour sauver Albert.</p> + +<p>—Moi, ému? dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Ou sur votre générosité, mon ami; sûr de votre coup comme vous +l'êtes, je puis vous dire une chose qui serait ridicule si je la +disais à un autre.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Cassez-lui un bras, blessez-le, mais ne le tuez pas.</p> + +<p>—Morrel, écoutez encore ceci, dit le comte, je n'ai pas besoin +d'être encouragé à ménager M. de Morcerf; M. de Morcerf, je vous +l'annonce d'avance, sera si bien ménagé qu'il reviendra +tranquillement avec ses deux amis tandis que moi...</p> + +<p>—Eh bien, vous?</p> + +<p>—Oh! c'est autre chose, on me rapportera, moi.</p> + +<p>—Allons donc! s'écria Maximilien hors de lui.</p> + +<p>—C'est comme je vous l'annonce, mon cher Morrel, M. de Morcerf +me tuera.»</p> + +<p>Morrel regarda le comte en homme qui ne comprend plus.</p> + +<p>«Que vous est-il donc arrivé depuis hier soir, comte?</p> + +<p>—Ce qui est arrivé à Brutus la veille de la bataille de +Philippes: j'ai vu un fantôme.</p> + +<p>—Et ce fantôme?</p> + +<p>—Ce fantôme, Morrel, m'a dit que j'avais assez vécu.»</p> + +<p>Maximilien et Emmanuel se regardèrent; Monte-Cristo tira sa +montre.</p> + +<p>«Partons, dit-il, il est sept heures cinq minutes, et +le rendez-vous est pour huit heures juste.»</p> + +<p>Une voiture attendait toute attelée; Monte-Cristo y monta avec ses +deux témoins.</p> + +<p>En traversant le corridor, Monte-Cristo s'était arrêté pour +écouter devant une porte, et Maximilien et Emmanuel, qui, par +discrétion, avaient fait quelques pas en avant, crurent entendre +répondre à un sanglot par un soupir.</p> + +<p>À huit heures sonnantes on était au rendez-vous.</p> + +<p>«Nous voici arrivés, dit Morrel en passant la tête par la +portière, et nous sommes les premiers.</p> + +<p>—Monsieur m'excusera, dit Baptistin qui avait suivi son maître +avec une terreur indicible, mais je crois apercevoir là -bas une +voiture sous les arbres.</p> + +<p>—En effet, dit Emmanuel, j'aperçois deux jeunes gens qui se +promènent et semblent attendre.»</p> + +<p>Monte-Cristo sauta légèrement en bas de sa calèche et donna la +main à Emmanuel et à Maximilien pour les aider à descendre.</p> + +<p>Maximilien retint la main du comte entre les siennes.</p> + +<p>«Ã€ la bonne heure, dit-il, voici une main comme j'aime la voir à +un homme dont la vie repose dans la bonté de sa cause.»</p> + +<p>Monte-Cristo tira Morrel, non pas à part, mais d'un pas ou deux en +arrière de son beau-frère.</p> + +<p>«Maximilien, lui demanda-t-il, avez-vous le cÅ“ur libre?»</p> + +<p>Morrel regarda Monte-Cristo avec étonnement.</p> + +<p>«Je ne vous demande pas une confidence, cher ami, je vous adresse +une simple question; répondez oui ou non, c'est tout ce que je +vous demande.</p> + +<p>—J'aime une jeune fille, comte.</p> + +<p>—Vous l'aimez beaucoup?</p> + +<p>—Plus que ma vie.</p> + +<p>—Allons, dit Monte-Cristo, voilà encore une espérance qui +m'échappe.»</p> + +<p>Puis, avec un soupir:</p> + +<p>«Pauvre Haydée! murmura-t-il.</p> + +<p>—En vérité, comte! s'écria Morrel, si je vous connaissais moins, +je vous croirais moins brave que vous n'êtes!</p> + +<p>—Parce que je pense à quelqu'un que je vais quitter, et que je +soupire! Allons donc, Morrel, est-ce à un soldat de se connaître +si mal en courage? est-ce que c'est la vie que je regrette? +Qu'est-ce que cela me fait à moi, qui ai passé vingt ans entre la +vie et la mort, de vivre ou de mourir? D'ailleurs, soyez +tranquille, Morrel, cette faiblesse, si c'en est une, est pour +vous seul. Je sais que le monde est un salon dont il faut sortir +poliment et honnêtement, c'est-à -dire en saluant et en payant ses +dettes de jeu.</p> + +<p>—À la bonne heure, dit Morrel, voilà qui est parler. À propos, +avez-vous apporté vos armes?</p> + +<p>—Moi! pour quoi faire? J'espère bien que ces messieurs auront +les leurs.</p> + +<p>—Je vais m'en informer, dit Morrel.</p> + +<p>—Oui, mais pas de négociations, vous m'entendez?</p> + +<p>—Oh! soyez tranquille.»</p> + +<p>Morrel s'avança vers Beauchamp et Château-Renaud. Ceux-ci, voyant +le mouvement de Maximilien, firent quelques pas au-devant de lui.</p> + +<p>Les trois jeunes gens se saluèrent, sinon avec affabilité, du +moins avec courtoisie.</p> + +<p>«Pardon, messieurs, dit Morrel, mais je n'aperçois pas +M. de Morcerf!</p> + +<p>—Ce matin, répondit Château-Renaud, il nous a fait prévenir +qu'il nous rejoindrait sur le terrain seulement.</p> + +<p>—Ah!» fit Morrel.</p> + +<p>Beauchamp tira sa montre.</p> + +<p>«Huit heures cinq minutes; il n'y a pas de temps de perdu, +monsieur Morrel, dit-il.</p> + +<p>—Oh! répondit Maximilien, ce n'est point dans cette intention +que je le disais.</p> + +<p>—D'ailleurs, interrompit Château-Renaud, voici une voiture.»</p> + +<p>En effet, une voiture s'avançait au grand trot par une des avenues +aboutissant au carrefour où l'on se trouvait.</p> + +<p>«Messieurs, dit Morrel, sans doute que vous vous êtes munis de +pistolets. M. de Monte-Cristo déclare renoncer au droit qu'il +avait de se servir des siens.</p> + +<p>—Nous avons prévu cette délicatesse de la part du comte, +monsieur Morrel, répondit Beauchamp, et j'ai apporté des armes, +que j'ai achetées il y a huit ou dix jours, croyant que j'en +aurais besoin pour une affaire pareille. Elles sont parfaitement +neuves et n'ont encore servi à personne. Voulez-vous les visiter?</p> + +<p>—Oh! monsieur Beauchamp, dit Morrel en s'inclinant, lorsque vous +m'assurez que M. de Morcerf ne connaît point ces armes, vous +pensez bien, n'est-ce pas, que votre parole me suffit?</p> + +<p>—Messieurs, dit Château-Renaud, ce n'était point Morcerf qui +nous arrivait dans cette voiture, c'était, ma foi! c'étaient Franz +et Debray.»</p> + +<p>En effet, les deux jeunes gens annoncés s'avancèrent.</p> + +<p>«Vous ici, messieurs! dit Château-Renaud en échangeant avec chacun +une poignée de main; et par quel hasard?</p> + +<p>—Parce que, dit Debray, Albert nous a fait prier ce matin, de +nous trouver sur le terrain.»</p> + +<p>Beauchamp et Château-Renaud se regardèrent d'un air étonné.</p> + +<p>«Messieurs, dit Morrel, je crois comprendre.</p> + +<p>—Voyons!</p> + +<p>—Hier, dans l'après-midi, j'ai reçu une lettre de M. de Morcerf, +qui me priait de me trouver à l'Opéra.</p> + +<p>—Et moi aussi, dit Debray.</p> + +<p>—Et moi aussi, dit Franz.</p> + +<p>—Et nous aussi, dirent Château-Renaud et Beauchamp.</p> + +<p>—Il voulait que vous fussiez présents à la provocation, dit +Morrel, il veut que vous soyez présents au combat.</p> + +<p>—Oui, dirent les jeunes gens, c'est cela, monsieur Maximilien; +et, selon toute probabilité, vous avez deviné juste.</p> + +<p>—Mais, avec tout cela, murmura Château-Renaud, Albert ne vient +pas; il est en retard de dix minutes.</p> + +<p>—Le voilà , dit Beauchamp, il est à cheval; tenez, il vient +ventre à terre suivi de son domestique.</p> + +<p>—Quelle imprudence, dit Château-Renaud, de venir à cheval pour +se battre au pistolet! Moi qui lui avais si bien fait la leçon!</p> + +<p>—Et puis, voyez, dit Beauchamp, avec un col à sa cravate, avec +un habit ouvert, avec un gilet blanc; que ne s'est-il fait tout de +suite dessiner une mouche sur l'estomac? ç'eût été plus simple et +plus tôt fini!»</p> + +<p>Pendant ce temps, Albert était arrivé à dix pas du groupe que +formaient les cinq jeunes gens; il arrêta son cheval, sauta à +terre, et jeta la bride au bras de son domestique.</p> + +<p>Albert s'approcha. Il était pâle, ses yeux étaient rougis et +gonflés. On voyait qu'il n'avait pas dormi une seconde de toute la +nuit. Il y avait, répandue sur toute sa physionomie, une nuance de +gravité triste qui ne lui était pas habituelle.</p> + +<p>«Merci, messieurs, dit-il, d'avoir bien voulu vous rendre à mon +invitation: croyez que je vous suis on ne peut plus reconnaissant +de cette marque d'amitié.»</p> + +<p>Morrel, à l'approche de Morcerf, avait fait une dizaine de pas en +arrière et se trouvait à l'écart.</p> + +<p>«Et à vous aussi, monsieur Morrel, dit Albert, mes remerciements +vous appartiennent. Approchez donc, vous n'êtes pas de trop.</p> + +<p>—Monsieur, dit Maximilien, vous ignorez peut-être que je suis le +témoin de M. de Monte-Cristo?</p> + +<p>—Je n'en étais pas sûr, mais je m'en doutais. Tant mieux, plus +il y aura d'hommes d'honneur ici, plus je serai satisfait.</p> + +<p>—Monsieur Morrel, dit Château-Renaud, vous pouvez annoncer à +M. le comte de Monte-Cristo que M. de Morcerf est arrivé, et que +nous nous tenons à sa disposition.»</p> + +<p>Morrel fit un mouvement pour s'acquitter de sa commission. +Beauchamp, en même temps, tirait la boîte de pistolets de la +voiture.</p> + +<p>«Attendez, messieurs, dit Albert, j'ai deux mots à dire à M. le +comte de Monte-Cristo.</p> + +<p>—En particulier? demanda Morrel.</p> + +<p>—Non, monsieur, devant tout le monde.»</p> + +<p>Les témoins d'Albert se regardèrent tout surpris; Franz et Debray +échangèrent quelques paroles à voix basse, et Morrel, joyeux de +cet incident inattendu, alla chercher le comte, qui se promenait +dans une contre-allée avec Emmanuel.</p> + +<p>«Que me veut-il? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—Je l'ignore, mais il demande à vous parler.</p> + +<p>—Oh! dit Monte-Cristo, qu'il ne tente pas Dieu par quelque +nouvel outrage!</p> + +<p>—Je ne crois pas que ce soit son intention», dit Morrel.</p> + +<p>Le comte s'avança, accompagné de Maximilien et d'Emmanuel: son +visage calme et plein de sérénité faisait une étrange opposition +avec le visage bouleversé d'Albert, qui s'approchait, de son côté, +suivi des quatre jeunes gens.</p> + +<p>À trois pas l'un de l'autre, Albert et le comte s'arrêtèrent.</p> + +<p>«Messieurs, dit Albert, approchez-vous; je désire que pas un mot +de ce que je vais avoir l'honneur de dire à M. le comte de Monte-Cristo +ne soit perdu; car ce que je vais avoir l'honneur de lui +dire doit être répété par vous à qui voudra l'entendre, si étrange +que mon discours vous paraisse.</p> + +<p>—J'attends, monsieur, dit le comte.</p> + +<p>—Monsieur, dit Albert d'une voix tremblante d'abord, mais qui +s'assura de plus en plus; monsieur, je vous reprochais d'avoir +divulgué la conduite de M. de Morcerf en Épire; car, si coupable +que fût M. le comte de Morcerf, je ne croyais pas que ce fût vous +qui eussiez le droit de le punir. Mais aujourd'hui, monsieur, je +sais que ce droit vous est acquis. Ce n'est point la trahison de +Fernand Mondego envers Ali-Pacha qui me rend si prompt à vous +excuser, c'est la trahison du pécheur Fernand envers vous, ce sont +les malheurs inouïs qui ont été la suite de cette trahison. Aussi +je le dis, aussi je le proclame tout haut: oui, monsieur, vous +avez eu raison de vous venger de mon père, et moi, son fils, je +vous remercie de n'avoir pas fait plus!»</p> + +<p>La foudre, tombée au milieu des spectateurs de cette scène +inattendue, ne les eût pas plus étonnés que cette déclaration +d'Albert.</p> + +<p>Quant à Monte-Cristo, ses yeux s'étaient lentement levés au ciel +avec une expression de reconnaissance infinie, et il ne pouvait +assez admirer comment cette nature fougueuse d'Albert, dont il +avait assez connu le courage au milieu des bandits romains, +s'était tout à coup pliée à cette subite humiliation. Aussi +reconnut-il l'influence de Mercédès, et comprit-il comment ce +noble cÅ“ur ne s'était pas opposé au sacrifice qu'elle savait +d'avance devoir être inutile.</p> + +<p>«Maintenant, monsieur, dit Albert, si vous trouvez que les excuses +que je viens de vous faire sont suffisantes, votre main, je vous +prie. Après le mérite si rare de l'infaillibilité qui semble être +le vôtre, le premier de tous les mérites, à mon avis, est de +savoir avouer ses torts. Mais cet aveu me regarde seul. J'agissais +bien selon les hommes, mais vous, vous agissiez bien selon Dieu. +Un ange seul pouvait sauver l'un de nous de la mort et l'ange est +descendu du ciel, sinon pour faire de nous deux amis, hélas! la +fatalité rend la chose impossible, mais tout au moins deux hommes +qui s'estiment.»</p> + +<p>Monte-Cristo, l'Å“il humide, la poitrine haletante, la bouche +entrouverte, tendit à Albert une main que celui-ci saisit et +pressa avec un sentiment qui ressemblait à un respectueux effroi.</p> + +<p>«Messieurs, dit-il, monsieur de Monte-Cristo veut bien agréer mes +excuses. J'avais agi précipitamment envers lui. La précipitation +est mauvaise conseillère: j'avais mal agi. Maintenant ma faute est +réparée. J'espère bien que le monde ne me tiendra point pour lâche +parce que j'ai fait ce que ma conscience m'a ordonné de faire. +Mais, en tout cas, si l'on se trompait sur mon compte, ajouta le +jeune homme en relevant la tête avec fierté et comme s'il +adressait un défi à ses amis et à ses ennemis, je tâcherais de +redresser les opinions.</p> + +<p>—Que s'est-il donc passé cette nuit? demanda Beauchamp à +Château-Renaud; il me semble que nous jouons ici un triste rôle.</p> + +<p>—En effet, ce qu'Albert vient de faire est bien misérable ou +bien beau, répondit le baron.</p> + +<p>—Ah! voyons, demanda Debray à Franz, qu'est-ce que cela veut +dire? Comment! le comte de Monte-Cristo déshonore M. de Morcerf, +et il a eu raison aux yeux de son fils! Mais, eussé-je dix Janina +dans ma famille, je ne me croirais obligé qu'à une chose, ce +serait de me battre dix fois.»</p> + +<p>Quant à Monte-Cristo, le front penché, les bras inertes, écrasé +sous le poids de vingt-quatre ans de souvenirs, il ne songeait ni +à Albert, ni à Beauchamp, ni à Château-Renaud, ni à personne de +ceux qui se trouvaient là : il songeait à cette courageuse femme +qui était venue lui demander la vie de son fils, à qui il avait +offert la sienne et qui venait de la sauver par l'aveu terrible +d'un secret de famille, capable de tuer à jamais chez ce jeune +homme le sentiment de la piété filiale.</p> + +<p>«Toujours la Providence! murmura-t-il: ah! c'est d'aujourd'hui +seulement que je suis bien certain d'être l'envoyé de Dieu!»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XCI" id="XCI"></a><a href="#table">XCI</a></h2> + +<h3><a href="#table">La mère et le fils.</a></h3> + +<p>Le comte de Monte-Cristo salua les cinq jeunes gens avec un +sourire plein de mélancolie et de dignité, et remonta dans sa +voiture avec Maximilien et Emmanuel.</p> + +<p>Albert, Beauchamp et Château-Renaud restèrent seuls sur le champ +de bataille.</p> + +<p>Le jeune homme attacha sur ses deux témoins un regard qui, sans +être timide, semblait pourtant leur demander leur avis sur ce qui +venait de se passer.</p> + +<p>«Ma foi! mon cher ami, dit Beauchamp le premier, soit qu'il eût +plus de sensibilité, soit qu'il eût moins de dissimulation, +permettez-moi de vous féliciter: voilà un dénouement bien inespéré +à une bien désagréable affaire.»</p> + +<p>Albert resta muet et concentré dans sa rêverie. Château-Renaud se +contenta de battre sa botte avec sa canne flexible.</p> + +<p>«Ne partons-nous pas? dit-il après ce silence embarrassant.</p> + +<p>—Quand il vous plaira, répondit Beauchamp; laissez-moi seulement +le temps de complimenter M. de Morcerf; il a fait preuve +aujourd'hui d'une générosité si chevaleresque... si rare!</p> + +<p>—Oh! oui, dit Château-Renaud.</p> + +<p>—C'est magnifique, continua Beauchamp, de pouvoir conserver sur +soi-même un empire aussi grand!</p> + +<p>—Assurément: quant à moi, j'en eusse été incapable, dit +Château-Renaud avec une froideur des plus significatives.</p> + +<p>—Messieurs, interrompit Albert, je crois que vous n'avez pas +compris qu'entre M. de Monte-Cristo et moi il s'est passé quelque +chose de bien grave...</p> + +<p>—Si fait, si fait, dit aussitôt Beauchamp, mais tous nos badauds +ne seraient pas à portée de comprendre votre héroïsme, et, tôt ou +tard, vous vous verriez forcé de le leur expliquer plus +énergiquement qu'il ne convient à la santé de votre corps et à la +durée de votre vie. Voulez-vous que je vous donne un conseil +d'ami? Partez pour Naples, La Haye ou Saint-Pétersbourg, pays +calmes, où l'on est plus intelligent du point d'honneur que chez +nos cerveaux brûlés de Parisiens. Une fois là , faites pas mal de +mouches au pistolet, et infiniment de contres de quarte et de +contres de tierce; rendez-vous assez oublié pour revenir +paisiblement en France dans quelques années, ou assez respectable, +quant aux exercices académiques, pour conquérir votre +tranquillité. N'est-ce pas, monsieur de Château-Renaud, que j'ai +raison?</p> + +<p>—C'est parfaitement mon avis, dit le gentilhomme. Rien n'appelle +les duels sérieux comme un duel sans résultat.</p> + +<p>—Merci, messieurs, répondit Albert avec un froid sourire; je +suivrai votre conseil, non parce que vous me le donnez, mais parce +que mon intention était de quitter la France. Je vous remercie +également du service que vous m'avez rendu en me servant de +témoins. Il est bien profondément gravé dans mon cÅ“ur, puisque, +après les paroles que je viens d'entendre, je ne me souviens plus +que de lui.»</p> + +<p>Château-Renaud et Beauchamp se regardèrent. L'impression était la +même sur tous deux, et l'accent avec lequel Morcerf venait de +prononcer son remerciement était empreint d'une telle résolution, +que la position fût devenue embarrassante pour tous si la +conversation eût continué.</p> + +<p>«Adieu, Albert», fit tout à coup Beauchamp en tendant négligemment +la main au jeune homme, sans que celui-ci parût sortir de sa +léthargie.</p> + +<p>En effet, il ne répondit rien à l'offre de cette main.</p> + +<p>«Adieu», dit à son tour Château-Renaud, gardant à la main gauche +sa petite canne, et saluant de la main droite.</p> + +<p>Les lèvres d'Albert murmurèrent à peine: «Adieu!» Son regard était +plus explicite; il renfermait tout un poème de colères contenues, +de fiers dédains, de généreuse indignation.</p> + +<p>Lorsque ses deux témoins furent remontés en voiture, il garda +quelque temps sa pose immobile et mélancolique; puis soudain, +détachant son cheval du petit arbre autour duquel son domestique +avait noué le bridon, il sauta légèrement en selle, et reprit au +galop le chemin de Paris. Un quart d'heure après, il rentrait à +l'hôtel de la rue du Helder.</p> + +<p>En descendant de cheval, il lui sembla, derrière le rideau de la +chambre à coucher du comte, apercevoir le visage pâle de son père; +Albert détourna la tête avec un soupir et rentra dans son petit +pavillon.</p> + +<p>Arrivé là , il jeta un dernier regard sur toutes ces richesses qui +lui avaient fait la vie si douce et si heureuse depuis son +enfance; il regarda encore une fois ces tableaux, dont les figures +semblaient lui sourire, et dont les paysages parurent s'animer de +vivantes couleurs.</p> + +<p>Puis il enleva de son châssis de chêne le portrait de sa mère, +qu'il roula, laissant vide et noir le cadre d'or qui l'entourait.</p> + +<p>Puis il mit en ordre ses belles armes turques, ses beaux fusils +anglais, ses porcelaines japonaises, ses coupes montées, ses +bronzes artistiques, signés Feuchères ou Barye, visita les +armoires et plaça les clefs à chacune d'elles; jeta dans un tiroir +de son secrétaire qu'il laissa ouvert, tout l'argent de poche +qu'il avait sur lui, y joignit les mille bijoux de fantaisie qui +peuplaient ses coupes, ses écrins, ses étagères; fit un inventaire +exact et précis de tout, et plaça cet inventaire à l'endroit le +plus apparent d'une table, après avoir débarrassé cette table des +livres et des papiers qui l'encombraient.</p> + +<p>Au commencement de ce travail, son domestique malgré l'ordre que +lui avait donné Albert de le laisser seul, était entré dans sa +chambre.</p> + +<p>«Que voulez-vous? lui demanda Morcerf d'un accent plus triste que +courroucé.</p> + +<p>—Pardon, monsieur, dit le valet de chambre, monsieur m'avait +bien défendu de le déranger, c'est vrai mais M. le comte de +Morcerf m'a fait appeler.</p> + +<p>—Eh bien? demanda Albert.</p> + +<p>—Je n'ai pas voulu me rendre chez M. le comte sans prendre les +ordres de monsieur.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que M. le comte sait sans doute que j'ai accompagné +monsieur sur le terrain.</p> + +<p>—C'est probable, dit Albert.</p> + +<p>—Et s'il me fait demander, c'est sans doute pour m'interroger +sur ce qui s'est passé là -bas. Que dois-je répondre?</p> + +<p>—La vérité.</p> + +<p>—Alors je dirai que la rencontre n'a pas eu lieu!</p> + +<p>—Vous direz que j'ai fait des excuses à M. le comte +de Monte-Cristo, allez.»</p> + +<p>Le valet s'inclina et sortit.</p> + +<p>Albert s'était alors remis à son inventaire.</p> + +<p>Comme il terminait ce travail, le bruit de chevaux piétinant dans +la cour et des roues d'une voiture ébranlant les vitres attira son +attention, il s'approcha de la fenêtre, et vit son père monter +dans sa calèche et partir.</p> + +<p>À peine la porte de l'hôtel fut-elle refermée derrière le comte, +qu'Albert se dirigea vers l'appartement de sa mère, et comme +personne n'était là pour l'annoncer, il pénétra jusqu'à la chambre +de Mercédès, et, le cÅ“ur gonflé de ce qu'il voyait et de ce qu'il +devinait, il s'arrêta sur le seuil.</p> + +<p>Comme si la même âme eût animé ces deux corps, Mercédès faisait +chez elle ce qu'Albert venait de faire chez lui. Tout était mis en +ordre: les dentelles, les parures, les bijoux, le linge, l'argent, +allaient se ranger au fond des tiroirs, dont la comtesse +assemblait soigneusement les clefs.</p> + +<p>Albert vit tous ces préparatifs; il les comprit, et s'écriant: «Ma +mère!» il alla jeter ses bras au cou de Mercédès.</p> + +<p>Le peintre qui eût pu rendre l'expression de ces deux figures eût +fait certes un beau tableau.</p> + +<p>En effet, tout cet appareil d'une résolution énergique qui n'avait +point fait peur à Albert pour lui-même l'effrayait pour sa mère.</p> + +<p>«Que faites-vous donc? demanda-t-il.</p> + +<p>—Que faisiez-vous? répondit-elle.</p> + +<p>—Ô ma mère! s'écria Albert, ému au point de ne pouvoir parler, +il n'est point de vous comme de moi! Non, vous ne pouvez pas avoir +résolu ce que j'ai décidé, car je viens vous prévenir que je dis +adieu à votre maison, et... et à vous.</p> + +<p>—Moi aussi, Albert, répondit Mercédès; moi aussi, je pars. +J'avais compté, je l'avoue, que mon fils m'accompagnerait; me +suis-je trompée?</p> + +<p>—Ma mère, dit Albert avec fermeté, je ne puis vous faire +partager le sort que je me destine: il faut que je vive désormais +sans nom et sans fortune; il faut, pour commencer l'apprentissage +de cette rude existence, que j'emprunte à un ami le pain que je +mangerai d'ici au moment où j'en gagnerai d'autre. Ainsi, ma bonne +mère, je vais de ce pas chez Franz le prier de me prêter la petite +somme que j'ai calculé m'être nécessaire.</p> + +<p>—Toi, mon pauvre enfant! s'écria Mercédès; toi souffrir de la +misère, souffrir de la faim! Oh! ne dis pas cela, tu briseras +toutes mes résolutions.</p> + +<p>—Mais non pas les miennes, ma mère, répondit Albert. Je suis +jeune, je suis fort, je crois que je suis brave, et depuis hier +j'ai appris ce que peut la volonté. Hélas! ma mère, il y a des +gens qui ont tant souffert, et qui non seulement ne sont pas morts +mais qui encore ont édifié une nouvelle fortune sur la ruine de +toutes les promesses de bonheur que le ciel leur avait faites, sur +les débris de toutes les espérances que Dieu leur avait données! +J'ai appris cela, ma mère, j'ai vu ces hommes; je sais que du fond +de l'abîme où les avait plongés leur ennemi, ils se sont relevés +avec tant de vigueur et de gloire, qu'ils ont dominé leur ancien +vainqueur et l'ont précipité à son tour. Non, ma mère, non; j'ai +rompu, à partir d'aujourd'hui, avec le passé et je n'en accepte +plus rien, pas même mon nom, parce que, vous le comprenez, vous, +n'est-ce pas, ma mère? votre fils ne peut porter le nom d'un homme +qui doit rougir devant un autre homme!</p> + +<p>—Albert, mon enfant, dit Mercédès, si j'avais eu un cÅ“ur plus +fort, c'est là le conseil que je t'eusse donné; ta conscience a +parlé quand ma voix éteinte se taisait; écoute ta conscience, mon +fils. Tu avais des amis, Albert, romps momentanément avec eux, mais +ne désespère pas, au nom de ta mère! La vie est belle encore à ton +âge, mon cher Albert, car à peine as-tu vingt-deux ans; et comme à +un cÅ“ur aussi pur que le tien il faut un nom sans tache, prends +celui de mon père: il s'appelait Herrera. Je te connais, mon +Albert; quelque carrière que tu suives, tu rendras en peu de temps +ce nom illustre. Alors, mon ami, reparais dans le monde plus +brillant encore de tes malheurs passés; et si cela ne doit pas +être ainsi, malgré toutes mes prévisions, laisse-moi du moins cet +espoir, à moi qui n'aurai plus que cette seule pensée, à moi qui +n'ai plus d'avenir, et pour qui la tombe commence au seuil de +cette maison.</p> + +<p>—Je ferai selon vos désirs, ma mère, dit le jeune homme; oui, je +partage votre espoir: la colère du ciel ne nous poursuivra pas, +vous si pure, moi si innocent. Mais puisque nous sommes résolus, +agissons promptement. M. de Morcerf a quitté l'hôtel voilà une +demi-heure à peu près; l'occasion, comme vous le voyez, est +favorable pour éviter le bruit et l'explication.</p> + +<p>—Je vous attends, mon fils», dit Mercédès.</p> + +<p>Albert courut aussitôt jusqu'au boulevard, d'où il ramena un +fiacre qui devait les conduire hors de l'hôtel, il se rappelait +certaine petite maison garnie dans la rue des Saints-Pères, où sa +mère trouverait un logement modeste, mais décent; il revint donc +chercher la comtesse.</p> + +<p>Au moment où le fiacre s'arrêta devant la porte, et comme Albert +en descendait, un homme s'approcha de lui et lui remit une lettre.</p> + +<p>Albert reconnut l'intendant.</p> + +<p>«Du comte», dit Bertuccio.</p> + +<p>Albert prit la lettre, l'ouvrit, la lut.</p> + +<p>Après l'avoir lue, il chercha des yeux Bertuccio, mais, pendant +que le jeune homme lisait, Bertuccio avait disparu.</p> + +<p>Alors Albert, les larmes aux yeux, la poitrine toute gonflée +d'émotion, rentra chez Mercédès, et, sans prononcer une parole, +lui présenta la lettre.</p> + +<p>Mercédès lut:</p> + +<p>«Albert,</p> + +<p>«En vous montrant que j'ai pénétré le projet auquel vous êtes sur +le point de vous abandonner, je crois vous montrer aussi que je +comprends la délicatesse. Vous voilà libre, vous quittez l'hôtel du comte, et vous allez +retirer chez vous votre mère, libre comme vous; mais, +réfléchissez-y, Albert, vous lui devez plus que vous ne pouvez lui +payer, pauvre noble cÅ“ur que vous êtes. Gardez pour vous la +lutte, réclamez pour vous la souffrance, mais épargnez-lui cette +première misère qui accompagnera inévitablement vos premiers +efforts; car elle ne mérite pas même le reflet du malheur qui la +frappe aujourd'hui, et la Providence ne veut pas que l'innocent +paie pour le coupable.</p> + +<p>«Je sais que vous allez quitter tous deux la maison de la rue du +Helder sans rien emporter. Comment je l'ai appris, ne cherchez +point à le découvrir. Je le sais: voilà tout.</p> + +<p>«Ã‰coutez, Albert.</p> + +<p>«Il y a vingt-quatre ans, je revenais bien joyeux et bien fier +dans ma patrie. J'avais une fiancée, Albert, une sainte jeune +fille que j'adorais, et je rapportais à ma fiancée cent cinquante +louis amassés péniblement par un travail sans relâche. Cet argent +était pour elle, je le lui destinais, et sachant combien la mer +est perfide, j'avais enterré notre trésor dans le petit jardin de +la maison que mon père habitait à Marseille, sur les Allées de +Meilhan.</p> + +<p>«Votre mère, Albert, connaît bien cette pauvre chère maison.</p> + +<p>«Dernièrement, en venant à Paris, j'ai passé par Marseille. Je +suis allé voir cette maison aux douloureux souvenirs; et le soir, +une bêche à la main, j'ai sondé le coin où j'avais enfoui mon +trésor. La cassette de fer était encore à la même place, personne +n'y avait touché; elle est dans l'angle qu'un beau figuier, planté +par mon père le jour de ma naissance, couvre de son ombre.</p> + +<p>«Eh bien, Albert, cet argent qui autrefois devait aider à la vie +et à la tranquillité de cette femme que j'adorais, voilà +qu'aujourd'hui, par un hasard étrange et douloureux, il a retrouvé +le même emploi. Oh! comprenez bien ma pensée, à moi qui pourrais +offrir des millions à cette pauvre femme, et qui lui rends +seulement le morceau de pain noir oublié sous mon pauvre toit +depuis le jour où j'ai été séparé de celle que j'aimais.</p> + +<p>«Vous êtes un homme généreux, Albert, mais peut-être êtes-vous +néanmoins aveuglé par la fierté ou par le ressentiment; si vous me +refusez, si vous demandez à un autre ce que j'ai le droit de vous +offrir, je dirai qu'il est peu généreux à vous de refuser la vie +de votre mère offerte par un homme dont votre père a fait mourir +le père dans les horreurs de la faim et du désespoir.»</p> + +<p>Cette lecture finie, Albert demeura pâle et immobile en attendant +ce que déciderait sa mère.</p> + +<p>Mercédès leva au ciel un regard d'une ineffable expression.</p> + +<p>«J'accepte, dit-elle; il a le droit de payer la dot que +j'apporterai dans un couvent!»</p> + +<p>Et, mettant la lettre sur son cÅ“ur, elle prit le bras de son +fils, et d'un pas plus ferme qu'elle ne s'y attendait peut-être +elle-même, elle prit le chemin de l'escalier.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XCII" id="XCII"></a><a href="#table">XCII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le suicide.</a></h3> + +<p>Cependant Monte-Cristo, lui aussi, était rentré en ville avec +Emmanuel et Maximilien.</p> + +<p>Le retour fut gai. Emmanuel ne dissimulait pas sa joie d'avoir vu +succéder la paix à la guerre, et avouait hautement ses goûts +philanthropiques. Morrel, dans un coin de la voiture, laissait la +gaieté de son beau-frère s'évaporer en paroles, et gardait pour +lui une joie tout aussi sincère, mais qui brillait seulement dans +ses regards.</p> + +<p>À la barrière du Trône, on rencontra Bertuccio: il attendait là , +immobile comme une sentinelle à son poste.</p> + +<p>Monte-Cristo passa la tête par la portière, échangea avec lui +quelques paroles à voix basse, et l'intendant disparut.</p> + +<p>«Monsieur le comte, dit Emmanuel en arrivant à la hauteur de la +place Royale, faites-moi jeter, je vous prie, à ma porte, afin que +ma femme ne puisse avoir un seul moment d'inquiétude ni pour vous +ni pour moi.</p> + +<p>—S'il n'était ridicule d'aller faire montre de son triomphe, dit +Morrel, j'inviterais M. le comte à entrer chez nous, mais M. le +comte aussi a sans doute des cÅ“urs tremblants à rassurer. Nous +voici arrivés, Emmanuel, saluons notre ami, et laissons-le +continuer son chemin.</p> + +<p>—Un moment, dit Monte-Cristo, ne me privez pas ainsi d'un seul +coup de mes deux compagnons; rentrez auprès de votre charmante +femme, à laquelle je vous charge de présenter tous mes +compliments, et accompagnez-moi jusqu'aux Champs-Élysées, Morrel.</p> + +<p>—À merveille, dit Maximilien, d'autant plus que j'ai affaire +dans votre quartier, comte.</p> + +<p>—T'attendra-t-on pour déjeuner? demanda Emmanuel.</p> + +<p>—Non», dit le jeune homme.</p> + +<p>La portière se referma, la voiture continua sa route.</p> + +<p>«Voyez comme je vous ai porté bonheur, dit Morrel lorsqu'il fut +seul avec le comte. N'y avez-vous pas pensé?</p> + +<p>—Si fait, dit Monte-Cristo, voilà pourquoi je voudrais toujours +vous tenir près de moi.</p> + +<p>—C'est miraculeux! continua Morrel, répondant à sa propre +pensée.</p> + +<p>—Quoi donc? dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Ce qui vient de se passer.</p> + +<p>—Oui, répondit le comte avec un sourire; vous avez dit le mot, +Morrel, c'est miraculeux!</p> + +<p>—Car enfin, reprit Morrel, Albert est brave.</p> + +<p>—Très brave, dit Monte-Cristo, je l'ai vu dormir le poignard +suspendu sur sa tête.</p> + +<p>—Et, moi, je sais qu'il s'est battu deux fois, et très bien +battu, dit Morrel; conciliez donc cela avec la conduite de ce +matin.</p> + +<p>—Votre influence, toujours, reprit en souriant Monte-Cristo.</p> + +<p>—C'est heureux pour Albert qu'il ne soit point soldat, dit +Morrel.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Des excuses sur le terrain! fit le jeune capitaine en secouant +la tête.</p> + +<p>—Allons, dit le comte avec douceur, n'allez-vous point tomber +dans les préjugés des hommes ordinaires, Morrel? Ne conviendrez-vous +pas que puisque Albert est brave, il ne peut être lâche; +qu'il faut qu'il ait eu quelque raison d'agir comme il l'a fait ce +matin, et que partant sa conduite est plutôt héroïque qu'autre +chose?</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, répondit Morrel, mais je dirai comme +l'Espagnol: il a été moins brave aujourd'hui qu'hier.</p> + +<p>—Vous déjeunez avec moi, n'est-ce pas, Morrel? dit le comte pour +couper court à la conversation.</p> + +<p>—Non pas, je vous quitte à dix heures.</p> + +<p>—Votre rendez-vous était donc pour déjeuner?»</p> + +<p>Morrel sourit et secoua la tête.</p> + +<p>«Mais, enfin, faut-il toujours que vous déjeuniez quelque part?</p> + +<p>—Cependant, si je n'ai pas faim? dit le jeune homme.</p> + +<p>—Oh! fit le comte, je ne connais que deux sentiments qui coupent +ainsi l'appétit: la douleur (et comme heureusement je vous vois +très gai, ce n'est point cela) et l'amour. Or, d'après ce que vous +m'avez dit à propos de votre cÅ“ur, il m'est permis de croire...</p> + +<p>—Ma foi, comte, répliqua gaiement Morrel, je ne dis pas non.</p> + +<p>—Et vous ne me contez pas cela, Maximilien? reprit le comte d'un +ton si vif, que l'on voyait tout l'intérêt qu'il eût pris à +connaître ce secret.</p> + +<p>—Je vous ai montré ce matin que j'avais un cÅ“ur, n'est-ce pas, +comte?»</p> + +<p>Pour toute réponse Monte-Cristo tendit la main au jeune homme.</p> + +<p>«Eh bien, continua celui-ci, depuis que ce cÅ“ur n'est plus avec +vous au bois de Vincennes, il est autre part où je vais le +retrouver.</p> + +<p>—Allez, dit lentement le comte, allez, cher ami, mais par grâce, +si vous éprouviez quelque obstacle, rappelez-vous que j'ai quelque +pouvoir en ce monde, que je suis heureux d'employer ce pouvoir au +profit des gens que j'aime, et que je vous aime, vous, Morrel.</p> + +<p>—Bien, dit le jeune homme, je m'en souviendrai comme les enfants +égoïstes se souviennent de leurs parents quand ils ont besoin +d'eux. Quand j'aurai besoin de vous, et peut-être ce moment +viendra-t-il, je m'adresserai à vous, comte.</p> + +<p>—Bien, je retiens votre parole. Adieu donc.</p> + +<p>—Au revoir.»</p> + +<p>On était arrivé à la porte de la maison des Champs-Élysées, +Monte-Cristo ouvrit la portière. Morrel sauta sur le pavé.</p> + +<p>Bertuccio attendait sur le perron.</p> + +<p>Morrel disparut par l'avenue de Marigny et Monte-Cristo marcha +vivement au-devant de Bertuccio.</p> + +<p>«Eh bien? demanda-t-il.</p> + +<p>—Eh bien, répondit l'intendant, elle va quitter sa maison.</p> + +<p>—Et son fils?</p> + +<p>—Florentin, son valet de chambre, pense qu'il en va faire +autant.</p> + +<p>—Venez.»</p> + +<p>Monte-Cristo emmena Bertuccio dans son cabinet, écrivit la lettre +que nous avons vue, et la remit à l'intendant.</p> + +<p>«Allez, dit-il, et faites diligence; à propos, faites prévenir +Haydée que je suis rentré.</p> + +<p>—Me voilà », dit la jeune fille, qui, au bruit de la voiture, +était déjà descendue, et dont le visage rayonnait de joie en +revoyant le comte sain et sauf.</p> + +<p>Bertuccio sortit.</p> + +<p>Tous les transports d'une fille revoyant un père chéri, tous les +délires d'une maîtresse revoyant un amant adoré, Haydée les +éprouva pendant les premiers instants de ce retour attendu par +elle avec tant d'impatience.</p> + +<p>Certes, pour être moins expansive, la joie de Monte-Cristo n'était +pas moins grande; la joie pour les cÅ“urs qui ont longtemps +souffert est pareille à la rosée pour les terres desséchées par le +soleil; cÅ“ur et terre absorbent cette pluie bienfaisante qui +tombe sur eux, et rien n'en apparaît au-dehors. Depuis quelques +jours, Monte-Cristo comprenait une chose que depuis longtemps il +n'osait plus croire, c'est qu'il y avait deux Mercédès au monde, +c'est qu'il pouvait encore être heureux.</p> + +<p>Son Å“il ardent de bonheur se plongeait avidement dans les regards +humides d'Haydée, quand tout à coup la porte s'ouvrit. Le comte +fronça le sourcil.</p> + +<p>«M. de Morcerf!» dit Baptistin, comme si ce mot seul renfermait +son excuse.</p> + +<p>En effet, le visage du comte s'éclaira.</p> + +<p>«Lequel, demanda-t-il, le vicomte ou le comte?</p> + +<p>—Le comte.</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria Haydée, n'est-ce donc point fini encore?</p> + +<p>—Je ne sais si c'est fini, mon enfant bien-aimée, dit Monte-Cristo +en prenant les mains de la jeune fille, mais ce que je +sais, c'est que tu n'as rien à craindre.</p> + +<p>—Oh! c'est cependant le misérable...</p> + +<p>—Cet homme ne peut rien sur moi, Haydée, dit Monte-Cristo; c'est +quand j'avais affaire à son fils qu'il fallait craindre.</p> + +<p>—Aussi, ce que j'ai souffert, dit la jeune fille, tu ne le +sauras jamais, mon seigneur.»</p> + +<p>Monte-Cristo sourit.</p> + +<p>«Par la tombe de mon père! dit Monte-Cristo en étendant la main +sur la tête de la jeune fille, je te jure que s'il arrive malheur, +ce ne sera point à moi.</p> + +<p>—Je te crois, mon seigneur, comme si Dieu me parlait», dit la +jeune fille en présentant son front au comte.</p> + +<p>Monte-Cristo déposa sur ce front si pur et si beau un baiser qui +fit battre à la fois deux cÅ“urs, l'un avec violence, l'autre +sourdement.</p> + +<p>«Oh! mon Dieu! murmura le comte, permettriez-vous donc que je +puisse aimer encore!... Faites entrer M. le comte de Morcerf au +salon», dit-il à Baptistin, tout en conduisant la belle Grecque +vers un escalier dérobé.</p> + +<p>Un mot d'explication sur cette visite, attendue peut-être de +Monte-Cristo, mais inattendue sans doute pour nos lecteurs.</p> + +<p>Tandis que Mercédès, comme nous l'avons dit, faisait chez elle +l'espèce d'inventaire qu'Albert avait fait chez lui; tandis +qu'elle classait ses bijoux, fermait ses tiroirs, réunissait ses +clefs, afin de laisser toutes choses dans un ordre parfait, elle +ne s'était pas aperçue qu'une tête pâle et sinistre était venue +apparaître au vitrage d'une porte qui laissait entrer le jour dans +le corridor; de là , non seulement on pouvait voir, mais on pouvait +entendre. Celui qui regardait ainsi, selon toute probabilité, sans +être vu ni entendu, vit donc et entendit donc tout ce qui se +passait chez Mme de Morcerf.</p> + +<p>De cette porte vitrée, l'homme au visage pâle se transporta dans +la chambre à coucher du comte de Morcerf, et, arrivé là , souleva +d'une main contractée le rideau d'une fenêtre donnant sur la cour. +Il resta là dix minutes ainsi immobile, muet, écoutant les +battements de son propre cÅ“ur. Pour lui c'était bien long, dix +minutes.</p> + +<p>Ce fut alors qu'Albert, revenant de son rendez-vous, aperçut son +père, qui guettait son retour derrière un rideau et détourna la +tête.</p> + +<p>L'Å“il du comte se dilata: il savait que l'insulte d'Albert à +Monte-Cristo avait été terrible, qu'une pareille insulte, dans +tous les pays du monde, entraînait un duel à mort. Or, Albert +rentrait sain et sauf, donc le comte était vengé.</p> + +<p>Un éclair de joie indicible illumina ce visage lugubre, comme fait +un dernier rayon de soleil avant de se perdre dans les nuages qui +semblent moins sa couche que son tombeau.</p> + +<p>Mais, nous l'avons dit, il attendit en vain que le jeune homme +montât à son appartement pour lui rendre compte de son triomphe. +Que son fils, avant de combattre, n'ait pas voulu voir le père +dont il allait venger l'honneur, cela se comprend; mais, l'honneur +du père vengé, pourquoi ce fils ne venait-il point se jeter dans +ses bras?</p> + +<p>Ce fut alors que le comte, ne pouvant voir Albert, envoya chercher +son domestique. On sait qu'Albert l'avait autorisé à ne rien +cacher au comte.</p> + +<p>Dix minutes après on vit apparaître sur le perron le général de +Morcerf, vêtu d'une redingote noire, ayant un col militaire, un +pantalon noir, des gants noirs. Il avait donné, à ce qu'il paraît, +des ordres antérieurs; car, à peine eut-il touché le dernier degré +du perron, que sa voiture tout attelée sortit de la remise et vint +s'arrêter devant lui.</p> + +<p>Son valet de chambre vint alors jeter dans la voiture un caban +militaire, raidi par les deux épées qu'il enveloppait; puis +fermant la portière, il s'assit près du cocher.</p> + +<p>Le cocher se pencha devant la calèche pour demander l'ordre:</p> + +<p>«Aux Champs-Élysées, dit le général, chez le comte de Monte-Cristo. Vite!»</p> + +<p>Les chevaux bondirent sous le coup de fouet qui les enveloppa; +cinq minutes après, ils s'arrêtèrent devant la maison du comte.</p> + +<p>M. de Morcerf ouvrit lui-même la portière, et, la voiture roulant +encore, il sauta comme un jeune homme dans la contre-allée, sonna +et disparut dans la porte béante avec son domestique.</p> + +<p>Une seconde après, Baptistin annonçait à M. de Monte-Cristo le +comte de Morcerf, et Monte-Cristo, reconduisant Haydée, donna +l'ordre qu'on fît entrer le comte de Morcerf dans le salon.</p> + +<p>Le général arpentait pour la troisième fois le salon dans toute sa +longueur, lorsqu'en se retournant il aperçut Monte-Cristo debout +sur le seuil.</p> + +<p>«Eh! c'est monsieur de Morcerf, dit tranquillement Monte-Cristo; +je croyais avoir mal entendu.</p> + +<p>—Oui c'est moi-même, dit le comte avec une effroyable +contraction des lèvres qui l'empêchait d'articuler nettement.</p> + +<p>—Il ne me reste donc qu'à savoir maintenant, dit Monte-Cristo, +la cause qui me procure le plaisir de voir monsieur le comte de +Morcerf de si bonne heure.</p> + +<p>—Vous avez eu ce matin une rencontre avec mon fils, monsieur? +dit le général.</p> + +<p>—Vous savez cela? répondit le comte.</p> + +<p>—Et je sais aussi que mon fils avait de bonnes raisons pour +désirer se battre contre vous et faire tout ce qu'il pourrait pour +vous tuer.</p> + +<p>—En effet, monsieur, il en avait de fort bonnes! mais vous voyez +que, malgré ces raisons-là , il ne m'a pas tué, et même qu'il ne +s'est pas battu.</p> + +<p>—Et cependant il vous regardait comme la cause du déshonneur de +son père, comme la cause de la ruine effroyable qui, en ce moment-ci, +accable ma maison.</p> + +<p>—C'est vrai, monsieur, dit Monte-Cristo avec son calme terrible; +cause secondaire, par exemple, et non principale.</p> + +<p>—Sans doute vous lui avez fait quelque excuse ou donné quelque +explication?</p> + +<p>—Je ne lui ai donné aucune explication, et c'est lui qui m'a +fait des excuses.</p> + +<p>—Mais à quoi attribuez-vous cette conduite?</p> + +<p>—À la conviction, probablement, qu'il y avait dans tout ceci un +homme plus coupable que moi.</p> + +<p>—Et quel était cet homme?</p> + +<p>—Son père.</p> + +<p>—Soit, dit le comte en pâlissant; mais vous savez que le +coupable n'aime pas à s'entendre convaincre de culpabilité.</p> + +<p>—Je sais... Aussi je m'attendais à ce qui arrive en ce moment.</p> + +<p>—Vous vous attendiez à ce que mon fils fût un lâche! s'écria le +comte.</p> + +<p>—M. Albert de Morcerf n'est point un lâche, dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Un homme qui tient à la main une épée, un homme qui, à la +portée de cette épée, tient un ennemi mortel, cet homme, s'il ne +se bat pas, est un lâche! Que n'est-il ici pour que je le lui +dise!</p> + +<p>—Monsieur, répondit froidement Monte-Cristo, je ne présume pas +que vous soyez venu me trouver pour me conter vos petites affaires +de famille. Allez dire cela à M. Albert, peut-être saura-t-il que +vous répondre.</p> + +<p>—Oh! non, non, répliqua le général avec un sourire aussitôt +disparu qu'éclos, non, vous avez raison, je ne suis pas venu pour +cela! Je suis venu pour vous dire que, moi aussi, je vous regarde +comme mon ennemi! Je suis venu pour vous dire que je vous hais +d'instinct! qu'il me semble que je vous ai toujours connu, +toujours haï! Et qu'enfin, puisque les jeunes gens de ce siècle ne +se battent plus, c'est à nous de nous battre... Est-ce votre avis, +monsieur?</p> + +<p>—Parfaitement. Aussi, quand je vous ai dit que j'avais prévu ce +qui m'arrivait, c'est de l'honneur de votre visite que je voulais +parler.</p> + +<p>—Tant mieux... vos préparatifs sont faits, alors?</p> + +<p>—Ils le sont toujours, monsieur.</p> + +<p>—Vous savez que nous nous battrons jusqu'à la mort de l'un de +nous deux? dit le général, les dents serrées par la rage.</p> + +<p>—Jusqu'à la mort de l'un de nous deux, répéta le comte de Monte-Cristo +en faisant un léger mouvement de tête de haut en bas.</p> + +<p>—Partons alors, nous n'avons pas besoin de témoins.</p> + +<p>—En effet, dit Monte-Cristo, c'est inutile, nous nous +connaissons si bien!</p> + +<p>—Au contraire, dit le comte, c'est que nous ne nous connaissons +pas.</p> + +<p>—Bah! dit Monte-Cristo avec le même flegme désespérant, voyons +un peu. N'êtes-vous pas le soldat Fernand qui a déserté la veille +de la bataille de Waterloo? N'êtes-vous pas le lieutenant Fernand +qui a servi de guide et d'espion à l'armée française en Espagne? +N'êtes-vous pas le colonel Fernand qui a trahi, vendu, assassiné +son bienfaiteur Ali? Et tous ces Fernand-là réunis n'ont-ils pas +fait le lieutenant général comte de Morcerf, pair de France?</p> + +<p>—Oh! s'écria le général, frappé par ces paroles comme par un fer +rouge; oh! misérable, qui me reproches ma honte au moment peut-être +où tu vas me tuer, non, je n'ai point dit que je t'étais +inconnu; je sais bien, démon, que tu as pénétré dans la nuit du +passé, et que tu y as lu, à la lueur de quel flambeau, je +l'ignorais, chaque page de ma vie! mais peut-être y a-t-il encore +plus d'honneur en moi, dans mon opprobre, qu'en toi sous tes +dehors pompeux. Non, non, je te suis connu, je le sais, mais c'est +toi que je ne connais pas, aventurier cousu d'or et de pierreries! +Tu t'es fait appeler à Paris le comte de Monte-Cristo; en Italie, +Simbad le Marin; à Malte, que sais-je? moi, je l'ai oublié. Mais +c'est ton nom réel que je te demande, c'est ton vrai nom que je +veux savoir, au milieu de tes cent noms, afin que je le prononce +sur le terrain du combat au moment où je t'enfoncerai mon épée +dans le cÅ“ur.»</p> + +<p>Le comte de Monte-Cristo pâlit d'une façon terrible; son Å“il +fauve s'embrasa d'un feu dévorant; il fit un bond vers le cabinet +attenant à sa chambre, et en moins d'une seconde, arrachant sa +cravate, sa redingote et son gilet, il endossa une petite veste de +marin et se coiffa d'un chapeau de matelot, sous lequel se +déroulèrent ses longs cheveux noirs.</p> + +<p>Il revint ainsi, effrayant, implacable, marchant les bras croisés +au-devant du général, qui n'avait rien compris à sa disparition, +qui l'attendait, et qui, sentant ses dents claquer et ses jambes +se dérober sous lui, recula d'un pas et ne s'arrêta qu'en trouvant +sur une table un point d'appui pour sa main crispée.</p> + +<p>«Fernand! lui cria-t-il, de mes cent noms, je n'aurais besoin de +t'en dire qu'un seul pour te foudroyer; mais ce nom, tu le +devines, n'est-ce pas? ou plutôt tu te le rappelles? car, malgré +tous mes chagrins, toutes mes tortures, je te montre aujourd'hui +un visage que le bonheur de la vengeance rajeunit, un visage que +tu dois avoir vu bien souvent dans tes rêves depuis ton mariage... +avec Mercédès, ma fiancée!»</p> + +<p>Le général, la tête renversée en arrière, les mains étendues, le +regard fixe, dévora en silence ce terrible spectacle; puis, allant +chercher la muraille comme point d'appui, il s'y glissa lentement +jusqu'à la porte par laquelle il sortit à reculons, en laissant +échapper ce seul cri lugubre, lamentable, déchirant:</p> + +<p>«Edmond Dantès!»</p> + +<p>Puis, avec des soupirs qui n'avaient rien d'humain, il se traîna +jusqu'au péristyle de la maison, traversa la cour en homme ivre, +et tomba dans les bras de son valet de chambre en murmurant +seulement d'une voix inintelligible:</p> + +<p>«Ã€ l'hôtel! à l'hôtel!»</p> + +<p>En chemin, l'air frais et la honte que lui causait l'attention de +ses gens le remirent en état d'assembler ses idées; mais le trajet +fut court, et, à mesure qu'il se rapprochait de chez lui, le comte +sentait se renouveler toutes ses douleurs.</p> + +<p>À quelques pas de la maison, le comte fit arrêter et descendit. La +porte de l'hôtel était toute grande ouverte; un fiacre, tout +surpris d'être appelé dans cette magnifique demeure, stationnait +au milieu de la cour; le comte regarda ce fiacre avec effroi, mais +sans oser interroger personne, et s'élança dans son appartement.</p> + +<p>Deux personnes descendaient l'escalier, il n'eut que le temps de +se jeter dans un cabinet pour les éviter.</p> + +<p>C'était Mercédès, appuyée au bras de son fils, qui tous deux +quittaient l'hôtel.</p> + +<p>Ils passèrent à deux lignes du malheureux, qui, caché derrière la +portière de damas, fut effleuré en quelque sorte par la robe de +soie de Mercédès, et qui sentit à son visage la tiède haleine de +ces paroles prononcées par son fils:</p> + +<p>«Du courage, ma mère! Venez, venez, nous ne sommes plus ici chez +nous.»</p> + +<p>Les paroles s'éteignirent, les pas s'éloignèrent.</p> + +<p>Le général se redressa, suspendu par ses mains crispées au rideau +de damas; il comprimait le plus horrible sanglot qui fût jamais +sorti de la poitrine d'un père, abandonné à la fois par sa femme +et par son fils...</p> + +<p>Bientôt il entendit claquer la portière en fer du fiacre, puis la +voix du cocher, puis le roulement de la lourde machine ébranla les +vitres; alors il s'élança dans sa chambre à coucher pour voir +encore une fois tout ce qu'il avait aimé dans le monde; mais le +fiacre partit sans que la tête de Mercédès ou celle d'Albert eût +paru à la portière, pour donner à la maison solitaire, pour donner +au père et à l'époux abandonné le dernier regard, l'adieu et le +regret, c'est-à -dire le pardon.</p> + +<p>Aussi, au moment même où les roues du fiacre ébranlaient le pavé +de la voûte, un coup de feu retentit, et une fumée sombre sortit +par une des vitres de cette fenêtre de la chambre à coucher, +brisée par la force de l'explosion.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XCIII" id="XCIII"></a><a href="#table">XCIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Valentine.</a></h3> + +<p>On devine où Morrel avait affaire et chez qui était son rendez-vous.</p> + +<p>Aussi Morrel, en quittant Monte-Cristo, s'achemina-t-il lentement +vers la maison de Villefort.</p> + +<p>Nous disons lentement: c'est que Morrel avait plus d'une demi-heure +à lui pour faire cinq cents pas; mais, malgré ce temps plus +que suffisant, il s'était empressé de quitter Monte-Cristo, ayant +hâte d'être seul avec ses pensées.</p> + +<p>Il savait bien son heure, l'heure à laquelle Valentine, assistant +au déjeuner de Noirtier, était sûre de ne pas être troublée dans +ce pieux devoir. Noirtier et Valentine lui avaient accordé deux +visites par semaine, et il venait profiter de son droit.</p> + +<p>Il arriva, Valentine l'attendait. Inquiète, presque égarée, elle +lui saisit la main, et l'amena devant son grand-père.</p> + +<p>Cette inquiétude, poussée, comme nous le disons, presque jusqu'à +l'égarement, venait du bruit que l'aventure de Morcerf avait fait +dans le monde, on savait (le monde sait toujours) l'aventure de +l'Opéra. Chez Villefort, personne ne doutait qu'un duel ne fût la +conséquence forcée de cette aventure; Valentine, avec son instinct +de femme, avait deviné que Morrel serait le témoin de Monte-Cristo, +et avec le courage bien connu du jeune homme, avec cette +amitié profonde qu'elle lui connaissait pour le comte, elle +craignait qu'il n'eût point la force de se borner au rôle passif +qui lui était assigné.</p> + +<p>On comprend donc avec quelle avidité les détails furent demandés, +donnés et reçus, et Morrel put lire une indicible joie dans les +yeux de sa bien-aimée quand elle sut que cette terrible affaire +avait eu une issue non moins heureuse qu'inattendue.</p> + +<p>«Maintenant, dit Valentine en faisant signe à Morrel de s'asseoir +à côté du vieillard et en s'asseyant elle-même sur le tabouret où +reposaient ses pieds, maintenant, parlons un peu de nos affaires. +Vous savez, Maximilien, que bon papa avait eu un instant l'idée de +quitter la maison et de prendre un appartement hors de l'hôtel de +M. de Villefort?</p> + +<p>—Oui, certes, dit Maximilien, je me rappelle ce projet, et j'y +avais même fort applaudi.</p> + +<p>—Eh bien, dit Valentine, applaudissez encore, Maximilien, car bon +papa y revient.</p> + +<p>—Bravo! dit Maximilien.</p> + +<p>—Et savez-vous, dit Valentine, quelle raison donne bon papa pour +quitter la maison?»</p> + +<p>Noirtier regardait sa fille pour lui imposer silence de l'Å“il; +mais Valentine ne regardait point Noirtier; ses yeux, son regard, +son sourire, tout était pour Morrel.</p> + +<p>«Oh! quelle que soit la raison que donne M. Noirtier, s'écria +Morrel, je déclare qu'elle est bonne.</p> + +<p>—Excellente, dit Valentine: il prétend que l'air du faubourg +Saint-Honoré ne vaut rien pour moi.</p> + +<p>—En effet, dit Morrel; écoutez, Valentine, M. Noirtier pourrait +bien avoir raison; depuis quinze jours, je trouve que votre santé +s'altère.</p> + +<p>—Oui, un peu, c'est vrai, répondit Valentine; aussi bon papa +s'est constitué mon médecin, et comme bon papa sait tout, j'ai la +plus grande confiance en lui.</p> + +<p>—Mais enfin il est donc vrai que vous souffrez, Valentine? +demanda vivement Morrel.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! cela ne s'appelle pas souffrir: je ressens un +malaise général, voilà tout; j'ai perdu l'appétit, et il me semble +que mon estomac soutient une lutte pour s'habituer à quelque +chose.»</p> + +<p>Noirtier ne perdait pas une des paroles de Valentine.</p> + +<p>«Et quel est le traitement que vous suivez pour cette maladie +inconnue?</p> + +<p>—Oh! bien simple, dit Valentine; j'avale tous les matins une +cuillerée de la potion qu'on apporte pour mon grand-père; quand je +dis une cuillerée, j'ai commencé par une, et maintenant j'en suis +à quatre. Mon grand-père prétend que c'est une panacée.»</p> + +<p>Valentine souriait; mais il y avait quelque chose de triste et de +souffrant dans son sourire.</p> + +<p>Maximilien, ivre d'amour, la regardait en silence; elle était bien +belle, mais sa pâleur avait pris un ton plus mat, ses yeux +brillaient d'un feu plus ardent que d'habitude, et ses mains, +ordinairement d'un blanc de nacre, semblaient des mains de cire +qu'une nuance jaunâtre envahit avec le temps.</p> + +<p>De Valentine, le jeune homme porta les yeux sur Noirtier; celui-ci +considérait avec cette étrange et profonde intelligence la jeune +fille absorbée dans son amour; mais lui aussi, comme Morrel, +suivait ces traces d'une sourde souffrance, si peu visible +d'ailleurs qu'elle avait échappé à l'Å“il de tous, excepté celui +du père et de l'amant.</p> + +<p>«Mais, dit Morrel, cette potion dont vous êtes arrivée jusqu'à +quatre cuillerées, je la voyais médicamentée pour M. Noirtier?</p> + +<p>—Je sais que c'est fort amer, dit Valentine, si amer que tout ce +que je bois après cela me semble avoir le même goût.»</p> + +<p>Noirtier regarda sa fille d'un ton interrogateur.</p> + +<p>«Oui, bon papa, dit Valentine, c'est comme cela. Tout à l'heure, +avant de descendre chez vous, j'ai bu un verre d'eau sucrée; eh +bien, j'en ai laissé la moitié tant cette eau m'a paru amère.»</p> + +<p>Noirtier pâlit, et fit signe qu'il voulait parler.</p> + +<p>Valentine se leva pour aller chercher le dictionnaire.</p> + +<p>Noirtier la suivait des yeux avec une angoisse visible.</p> + +<p>En effet, le sang montait à la tête de la jeune fille, ses joues +se colorèrent.</p> + +<p>«Tiens! s'écria-t-elle sans rien perdre de sa gaieté, c'est +singulier: un éblouissement! Est-ce donc le soleil qui m'a frappé +dans les yeux?...»</p> + +<p>Et elle s'appuya à l'espagnolette de la fenêtre.</p> + +<p>«Il n'y a pas de soleil», dit Morrel encore plus inquiet de +l'expression du visage de Noirtier que de l'indisposition de +Valentine.</p> + +<p>Et il courut à Valentine.</p> + +<p>La jeune fille sourit.</p> + +<p>«Rassure-toi, bon père, dit-elle à Noirtier: rassurez-vous, +Maximilien, ce n'est rien, et la chose est déjà passée: mais, +écoutez donc! n'est-ce pas le bruit d'une voiture que j'entends +dans la cour?»</p> + +<p>Elle ouvrit la porte de Noirtier, courut à une fenêtre du +corridor, et revint précipitamment.</p> + +<p>«Oui, dit-elle, c'est Mme Danglars et sa fille qui viennent nous +faire une visite. Adieu, je me sauve, car on me viendrait chercher +ici; ou plutôt, au revoir, restez près de bon papa, monsieur +Maximilien, je vous promets de ne pas les retenir.»</p> + +<p>Morrel la suivit des yeux, la vit refermer la porte, et l'entendit +monter le petit escalier qui conduisait à la fois chez +Mme de Villefort et chez elle.</p> + +<p>Dès qu'elle eut disparu, Noirtier fit signe à Morrel de prendre le +dictionnaire. Morrel obéit; il s'était, guidé par Valentine, +promptement habitué à comprendre le vieillard.</p> + +<p>Cependant, quelque habitude qu'il eût, et comme il fallait passer +en revue une partie des vingt-quatre lettres de l'alphabet, et +trouver chaque mot dans le dictionnaire, ce ne fut qu'au bout de +dix minutes que la pensée du vieillard fut traduite par ces +paroles:</p> + +<p>«Cherchez le verre d'eau et la carafe qui sont dans la chambre de +Valentine.»</p> + +<p>Morrel sonna aussitôt le domestique qui avait remplacé Barrois, et +au nom de Noirtier lui donna cet ordre.</p> + +<p>Le domestique revint un instant après.</p> + +<p>La carafe et le verre étaient entièrement vides.</p> + +<p>Noirtier fit signe qu'il voulait parler.</p> + +<p>«Pourquoi le verre et la carafe sont-ils vides? demanda-t-il. +Valentine a dit qu'elle n'avait bu que la moitié du verre.»</p> + +<p>La traduction de cette nouvelle demande prit encore cinq minutes.</p> + +<p>«Je ne sais, dit le domestique; mais la femme de chambre est dans +l'appartement de Mlle Valentine: c'est peut-être elle qui les a +vidés.</p> + +<p>—Demandez-le-lui», dit Morrel, traduisant cette fois la pensée +de Noirtier par le regard.</p> + +<p>Le domestique sortit, et presque aussitôt rentra.</p> + +<p>«Mlle Valentine a passé par sa chambre pour se rendre dans celle +de Mme de Villefort, dit-il; et, en passant, comme elle avait +soif, elle a bu ce qui restait dans le verre; quant à la carafe, +M. Édouard l'a vidée pour faire un étang à ses canards.»</p> + +<p>Noirtier leva les yeux au ciel comme fait un joueur qui joue sur +un coup tout ce qu'il possède.</p> + +<p>Dès lors, les yeux du vieillard se fixèrent sur la porte et ne +quittèrent plus cette direction.</p> + +<p>C'était, en effet, Mme Danglars et sa fille que Valentine avait +vues; on les avait conduites à la chambre de Mme de Villefort, qui +avait dit qu'elle recevrait chez elle; voilà pourquoi Valentine +avait passé par son appartement: sa chambre étant de plain-pied +avec celle de sa belle-mère, et les deux chambres n'étant séparées +que par celle d'Édouard.</p> + +<p>Les deux femmes entrèrent au salon avec cette espèce de raideur +officielle qui fait présager une communication.</p> + +<p>Entre gens du même monde, une nuance est bientôt saisie. +Mme de Villefort répondit à cette solennité par de la solennité.</p> + +<p>En ce moment, Valentine entra, et les révérences recommencèrent.</p> + +<p>«Chère amie, dit la baronne, tandis que les deux jeunes filles se +prenaient les mains, je venais avec Eugénie vous annoncer la +première le très prochain mariage de ma fille avec le prince +Cavalcanti.»</p> + +<p>Danglars avait maintenu le titre de prince. Le banquier populaire +avait trouvé que cela faisait mieux que comte.</p> + +<p>«Alors, permettez que je vous fasse mes sincères compliments, +répondit Mme de Villefort. M. le prince Cavalcanti paraît un jeune +homme plein de rares qualités.</p> + +<p>—Écoutez, dit la baronne en souriant; si nous parlons comme deux +amies, je dois vous dire que le prince ne nous paraît pas encore +être ce qu'il sera. Il a en lui un peu de cette étrangeté qui nous +fait, à nous autres Français, reconnaître du premier coup d'Å“il +un gentilhomme italien ou allemand. Cependant il annonce un fort +bon cÅ“ur, beaucoup de finesse d'esprit, et quant aux convenances, +M. Danglars prétend que la fortune est majestueuse; c'est son mot.</p> + +<p>—Et puis, dit Eugénie en feuilletant l'album de +Mme de Villefort, ajoutez, madame, que vous avez une inclination +toute particulière pour ce jeune homme.</p> + +<p>—Et, dit Mme de Villefort, je n'ai pas besoin de vous demander +si vous partagez cette inclination?</p> + +<p>—Moi! répondit Eugénie avec son aplomb ordinaire, oh! pas le +moins du monde, madame; ma vocation, à moi, n'était pas de +m'enchaîner aux soins d'un ménage ou aux caprices d'un homme, quel +qu'il fût. Ma vocation était d'être artiste et libre par +conséquent de mon cÅ“ur, de ma personne et de ma pensée.»</p> + +<p>Eugénie prononça ces paroles avec un accent si vibrant et si +ferme, que le rouge en monta au visage de Valentine. La craintive +jeune fille ne pouvait comprendre cette nature vigoureuse qui +semblait n'avoir aucune des timidités de la femme.</p> + +<p>«Au reste, continua-t-elle, puisque je suis destinée à être +mariée, bon gré, mal gré, je dois remercier la Providence qui m'a +du moins procuré les dédains de M. Albert de Morcerf; sans cette +Providence, je serais aujourd'hui la femme d'un homme perdu +d'honneur.</p> + +<p>—C'est pourtant vrai, dit la baronne avec cette étrange naïveté +que l'on trouve quelquefois chez les grandes dames, et que les +fréquentations roturières ne peuvent leur faire perdre tout à +fait, c'est pourtant vrai, sans cette hésitation des Morcerf, ma +fille épousait ce M. Albert: le général y tenait beaucoup, il +était même venu pour forcer la main à M. Danglars; nous l'avons +échappé belle.</p> + +<p>—Mais, dit timidement Valentine, est-ce que toute cette honte du +père rejaillit sur le fils? M. Albert me semble bien innocent de +toutes ces trahisons du général.</p> + +<p>—Pardon, chère amie, dit l'implacable jeune fille; M. Albert en +réclame et en mérite sa part: il paraît qu'après avoir provoqué +hier M. de Monte-Cristo à l'Opéra, il lui a fait aujourd'hui des +excuses sur le terrain.</p> + +<p>—Impossible! dit Mme de Villefort.</p> + +<p>—Ah! chère amie, dit Mme Danglars avec cette même naïveté que +nous avons déjà signalée, la chose est certaine; je le sais de +M. Debray, qui était présent à l'explication.»</p> + +<p>Valentine aussi savait la vérité, mais elle ne répondait pas. +Repoussée par un mot dans ses souvenirs, elle se retrouvait en +pensée dans la chambre de Noirtier, où l'attendait Morrel.</p> + +<p>Plongée dans cette espèce de contemplation intérieure, Valentine +avait depuis un instant cessé de prendre part à la conversation; +il lui eût même été impossible de répéter ce qui avait été dit +depuis quelques minutes, quand tout à coup la main de +Mme Danglars, en s'appuyant sur son bras, la tira de sa rêverie.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il, madame? dit Valentine en tressaillant au contact des +doigts de Mme Danglars, comme elle eût tressailli à un contact +électrique.</p> + +<p>—Il y a, ma chère Valentine, dit la baronne, que vous souffrez +sans doute?</p> + +<p>—Moi? fit la jeune fille en passant sa main sur son front +brûlant.</p> + +<p>—Oui; regardez-vous dans cette glace; vous avez rougi et pâli +successivement trois ou quatre fois dans l'espace d'une minute.</p> + +<p>—En effet, s'écria Eugénie, tu es bien pâle!</p> + +<p>—Oh! ne t'inquiète pas, Eugénie; je suis comme cela depuis +quelques jours.»</p> + +<p>Et si peu rusée qu'elle fût, la jeune fille comprit que c'était +une occasion de sortir. D'ailleurs, Mme de Villefort vint à son +aide.</p> + +<p>«Retirez-vous, Valentine, dit-elle; vous souffrez réellement et +ces dames voudront bien vous pardonner; buvez un verre d'eau pure +et cela vous remettra.»</p> + +<p>Valentine embrassa Eugénie, salua Mme Danglars déjà levée pour se +retirer, et sortit.</p> + +<p>«Cette pauvre enfant, dit Mme de Villefort quand Valentine eut +disparu, elle m'inquiète sérieusement, et je ne serais pas étonnée +quand il lui arriverait quelque accident grave.»</p> + +<p>Cependant Valentine, dans une espèce d'exaltation dont elle ne se +rendait pas compte, avait traversé la chambre d'Édouard sans +répondre à je ne sais quelle méchanceté de l'enfant, et par chez +elle avait atteint le petit escalier. Elle en avait franchi tous +les degrés moins les trois derniers; elle entendait déjà la voix +de Morrel, lorsque tout à coup un nuage passa devant ses yeux, son +pied raidi manqua la marche, ses mains n'eurent plus de force pour +la retenir à la rampe, et froissant la cloison, elle roula du haut +des trois derniers degrés plutôt qu'elle ne les descendit.</p> + +<p>Morrel ne fit qu'un bond; il ouvrit la porte, et trouva Valentine +étendue sur le palier.</p> + +<p>Rapide comme l'éclair, il l'enleva entre ses bras et l'assit dans +un fauteuil. Valentine rouvrit les yeux.</p> + +<p>«Oh! maladroite que je suis, dit-elle avec une fiévreuse +volubilité; je ne sais donc plus me tenir? j'oublie qu'il y a +trois marches avant le palier!</p> + +<p>—Vous vous êtes blessée peut-être, Valentine? s'écria Morrel. +Oh! mon Dieu! mon Dieu!»</p> + +<p>Valentine regarda autour d'elle: elle vit le plus profond effroi +peint dans les yeux de Noirtier.</p> + +<p>«Rassure-toi, bon père, dit-elle en essayant de sourire; ce n'est +rien, ce n'est rien... la tête m'a tourné, voilà tout.</p> + +<p>—Encore un étourdissement! dit Morrel joignant les mains. Oh! +faites-y attention, Valentine, je vous supplie.</p> + +<p>—Mais non, dit Valentine, mais non, je vous dis que tout est +passé et que ce n'était rien. Maintenant, laissez-moi vous +apprendre une nouvelle: dans huit jours, Eugénie se marie, et dans +trois jours il y a une espèce de grand festin, un repas de +fiançailles. Nous sommes tous invités, mon père, Mme de Villefort +et moi... à ce que j'ai cru comprendre, du moins.</p> + +<p>—Quand sera-ce donc notre tour de nous occuper de ces détails? +Oh! Valentine, vous qui pouvez tant de choses sur notre bon papa, +tâchez qu'il vous réponde: <i>bientôt</i>!</p> + +<p>—Ainsi, demanda Valentine, vous comptez sur moi pour stimuler la +lenteur et réveiller la mémoire de bon papa?</p> + +<p>—Oui, s'écria Morrel. Mon Dieu! mon Dieu! faites vite. Tant que +vous ne serez pas à moi, Valentine, il me semblera toujours que +vous allez m'échapper.</p> + +<p>—Oh! répondit Valentine avec un mouvement convulsif, oh! en +vérité, Maximilien, vous êtes trop craintif, pour un officier, +pour un soldat qui, dit-on, n'a jamais connu la peur. Ha! ha! ha!»</p> + +<p>Et elle éclata d'un rire strident et douloureux; ses bras se +raidirent et se tournèrent, sa tête se renversa sur son fauteuil +et elle demeura sans mouvement.</p> + +<p>Le cri de terreur que Dieu enchaînait aux lèvres de Noirtier +jaillit de son regard.</p> + +<p>Morrel comprit; il s'agissait d'appeler du secours.</p> + +<p>Le jeune homme se pendit à la sonnette; la femme de chambre qui +était dans l'appartement de Valentine et le domestique qui avait +remplacé Barrois accoururent simultanément.</p> + +<p>Valentine était si pâle, si froide, si inanimée, que, sans écouter +ce qu'on leur disait, la peur qui veillait sans cesse dans cette +maison maudite les prit, et qu'ils s'élancèrent par les corridors +en criant au secours.</p> + +<p>Mme Danglars et Eugénie sortaient en ce moment même; elles purent +encore apprendre la cause de toute cette rumeur.</p> + +<p>«Je vous l'avais bien dit! s'écria Mme de Villefort. Pauvre +petite.»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XCIV" id="XCIV"></a><a href="#table">XCIV</a></h2> + +<h3><a href="#table">L'aveu.</a></h3> + +<p>Au même instant, on entendit la voix de M. de Villefort, qui de +son cabinet criait:</p> + +<p>«Qu'y a-t-il?»</p> + +<p>Morrel consulta du regard Noirtier, qui venait de reprendre tout +son sang-froid, et qui d'un coup d'Å“il lui indiqua le cabinet où +déjà une fois, dans une circonstance à peu près pareille, il +s'était réfugié.</p> + +<p>Il n'eut que le temps de prendre son chapeau et de s'y jeter tout +haletant. On entendait les pas du procureur du roi dans le +corridor.</p> + +<p>Villefort se précipita dans la chambre, courut à Valentine et la +prit entre ses bras.</p> + +<p>«Un médecin! un médecin!... M. d'Avrigny! cria Villefort, ou +plutôt j'y vais moi-même.»</p> + +<p>Et il s'élança hors de l'appartement.</p> + +<p>Par l'autre porte s'élançait Morrel.</p> + +<p>Il venait d'être frappé au cÅ“ur par un épouvantable souvenir: +cette conversation entre Villefort et le docteur, qu'il avait +entendue la nuit où mourut Mme de Saint-Méran, lui revenait à la +mémoire; ces symptômes, portés à un degré moins effrayant, étaient +les mêmes qui avaient précédé la mort de Barrois.</p> + +<p>En même temps il lui avait semblé entendre bruire à son oreille +cette voix de Monte-Cristo, qui lui avait dit, il y avait deux +heures à peine:</p> + +<p>«De quelque chose que vous ayez besoin, Morrel, venez à moi, je +peux beaucoup.»</p> + +<p>Plus rapide que la pensée, il s'élança donc du faubourg Saint-Honoré +dans la rue Matignon, et de la rue Matignon dans l'avenue +des Champs-Élysées.</p> + +<p>Pendant ce temps, M. de Villefort arrivait, dans un cabriolet de +place, à la porte de M. d'Avrigny; il sonna avec tant de violence, +que le concierge vint ouvrir d'un air effrayé. Villefort s'élança +dans l'escalier sans avoir la force de rien dire. Le concierge le +connaissait et le laissa en criant seulement:</p> + +<p>«Dans son cabinet, M. le procureur du roi, dans son cabinet!»</p> + +<p>Villefort en poussait déjà ou plutôt en enfonçait la porte.</p> + +<p>«Ah! dit le docteur, c'est vous!</p> + +<p>—Oui, dit Villefort en refermant la porte derrière lui; oui, +docteur, c'est moi qui viens vous demander à mon tour si nous +sommes bien seuls. Docteur, ma maison est une maison maudite!</p> + +<p>—Quoi! dit celui-ci froidement en apparence, mais avec une +profonde émotion intérieure, avez-vous encore quelque malade?</p> + +<p>—Oui, docteur! s'écria Villefort en saisissant d'une main +convulsive une poignée de cheveux, oui!»</p> + +<p>Le regard de d'Avrigny signifia: «Je vous l'avais prédit.»</p> + +<p>Puis ses lèvres accentuèrent lentement ces mots:</p> + +<p>«Qui va donc mourir chez vous et quelle nouvelle victime va nous +accuser de faiblesse devant Dieu?»</p> + +<p>Un sanglot douloureux jaillit du cÅ“ur de Villefort; il s'approcha +du médecin, et lui saisissant le bras:</p> + +<p>«Valentine! dit-il, c'est le tour de Valentine!</p> + +<p>—Votre fille! s'écria d'Avrigny, saisi de douleur et de +surprise.</p> + +<p>—Vous voyez que vous vous trompiez, murmura le magistrat; venez +la voir, et sur son lit de douleur, demandez-lui pardon de l'avoir +soupçonnée.</p> + +<p>—Chaque fois que vous m'avez prévenu, dit M. d'Avrigny, il était +trop tard: n'importe, j'y vais; mais hâtons-nous, monsieur, avec +les ennemis qui frappent chez vous, il n'y a pas de temps à +perdre.</p> + +<p>—Oh! cette fois, docteur, vous ne me reprocherez plus ma +faiblesse. Cette fois, je connaîtrai l'assassin et je frapperai.</p> + +<p>—Essayons de sauver la victime avant de penser à la venger, dit +d'Avrigny. Venez.»</p> + +<p>Et le cabriolet qui avait amené Villefort le ramena au grand trot, +accompagné de d'Avrigny, au moment même où, de son côté, Morrel +frappait à la porte de Monte-Cristo.</p> + +<p>Le comte était dans son cabinet, et, fort soucieux, lisait un mot +que Bertuccio venait de lui envoyer à la hâte.</p> + +<p>En entendant annoncer Morrel, qui le quittait il y avait deux +heures à peine, le comte releva la tête.</p> + +<p>Pour lui, comme pour le comte, il s'était sans doute passé bien +des choses pendant ces deux heures, car le jeune homme, qui +l'avait quitté le sourire sur les lèvres revenait le visage +bouleversé.</p> + +<p>Il se leva et s'élança au-devant de Morrel.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il donc, Maximilien? Lui demanda-t-il; vous êtes pâle, +et votre front ruisselle de sueur.»</p> + +<p>Morrel tomba sur un fauteuil plutôt qu'il ne s'assit.</p> + +<p>«Oui, dit-il, je suis venu vite, j'avais besoin de vous parler.</p> + +<p>—Tout le monde se porte bien dans votre famille? demanda le +comte avec un ton de bienveillance affectueuse à la sincérité de +laquelle personne ne se fût trompé.</p> + +<p>—Merci, comte, merci, dit le jeune homme visiblement embarrassé +pour commencer l'entretien; oui, dans ma famille tout le monde se +porte bien.</p> + +<p>—Tant mieux; cependant vous avez quelque chose à me dire? reprit +le comte, de plus en plus inquiet.</p> + +<p>—Oui, dit Morrel, c'est vrai je viens de sortir d'une maison où +la mort venait d'entrer, pour accourir à vous.</p> + +<p>—Sortez-vous donc de chez M. de Morcerf? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—Non, dit Morrel; quelqu'un est-il mort chez M. de Morcerf?</p> + +<p>—Le général vient de se brûler la cervelle, répondit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Oh! l'affreux malheur! s'écria Maximilien.</p> + +<p>—Pas pour la comtesse, pas pour Albert, dit Monte-Cristo; mieux +vaut un père et un époux mort qu'un père et un époux déshonoré; le +sang lavera la honte.</p> + +<p>—Pauvre comtesse! dit Maximilien, c'est elle que je plains +surtout, une si noble femme!</p> + +<p>—Plaignez aussi Albert, Maximilien; car, croyez-le, c'est le +digne fils de la comtesse. Mais revenons à vous: vous accouriez +vers moi, m'avez-vous dit; aurais-je le bonheur que vous eussiez +besoin de moi?</p> + +<p>—Oui, j'ai besoin de vous, c'est-à -dire que j'ai cru comme un +insensé que vous pouviez me porter secours dans une circonstance +où Dieu seul peut me secourir.</p> + +<p>—Dites toujours, répondit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Oh! dit Morrel, je ne sais en vérité s'il m'est permis de +révéler un pareil secret à des oreilles humaines; mais la fatalité +m'y pousse, la nécessité m'y contraint, comte.»</p> + +<p>Morrel s'arrêta hésitant.</p> + +<p>«Croyez-vous que je vous aime? dit Monte-Cristo, prenant +affectueusement la main du jeune homme entre les siennes.</p> + +<p>—Oh! tenez, vous m'encouragez, et puis quelque chose me dit là +(Morrel posa la main sur son cÅ“ur) que je ne dois pas avoir de +secret pour vous.</p> + +<p>—Vous avez raison, Morrel, c'est Dieu qui parle à votre cÅ“ur, +et c'est votre cÅ“ur qui vous parle. Redites-moi ce que vous dit +votre cÅ“ur.</p> + +<p>—Comte, voulez-vous me permettre d'envoyer Baptistin demander de +votre part des nouvelles de quelqu'un que vous connaissez?</p> + +<p>—Je me suis mis à votre disposition, à plus forte raison j'y +mets mes domestiques.</p> + +<p>—Oh! c'est que je ne vivrai pas, tant que je n'aurai pas la +certitude qu'elle va mieux.</p> + +<p>—Voulez-vous que je sonne Baptistin?</p> + +<p>—Non, je vais lui parler moi-même.»</p> + +<p>Morrel sortit, appela Baptistin et lui dit quelques mots tout bas. +Le valet de chambre partit tout courant.</p> + +<p>«Eh bien, est-ce fait? demanda Monte-Cristo en voyant reparaître +Morrel.</p> + +<p>—Oui, et je vais être un peu plus tranquille.</p> + +<p>—Vous savez que j'attends, dit Monte-Cristo souriant.</p> + +<p>—Oui, et, moi, je parle. Écoutez, un soir je me trouvais dans un +jardin; j'étais caché par un massif d'arbres, nul ne se doutait +que je pouvais être là . Deux personnes passèrent près de moi; +permettez que je taise provisoirement leurs noms, elles causaient +à voix basse, et cependant j'avais un tel intérêt à entendre leurs +paroles que je ne perdais pas un mot de ce qu'elles disaient.</p> + +<p>—Cela s'annonce lugubrement, si j'en crois votre pâleur et votre +frisson, Morrel.</p> + +<p>—Oh oui! bien lugubrement, mon ami! Il venait de mourir +quelqu'un chez le maître du jardin où je me trouvais; l'une des +deux personnes dont j'entendais la conversation était le maître de +ce jardin, et l'autre était le médecin. Or, le premier confiait au +second ses craintes et ses douleurs; car c'était la seconde fois +depuis un mois que la mort s'abattait, rapide et imprévue, sur +cette maison, qu'on croirait désignée par quelque ange +exterminateur à la colère de Dieu.</p> + +<p>—Ah! ah!» dit Monte-Cristo en regardant fixement le jeune homme, +et en tournant son fauteuil par un mouvement imperceptible de +manière à se placer dans l'ombre, tandis que le jour frappait le +visage de Maximilien.</p> + +<p>«Oui, continua celui-ci, la mort était entrée deux fois dans cette +maison en un mois.</p> + +<p>—Et que répondait le docteur? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—Il répondait... il répondait que cette mort n'était point +naturelle, et qu'il fallait l'attribuer...</p> + +<p>—À quoi?</p> + +<p>—Au poison!</p> + +<p>—Vraiment! dit Monte-Cristo avec cette toux légère qui, dans les +moments de suprême émotion, lui servait à déguiser soit sa +rougeur, soit sa pâleur, soit l'attention même avec laquelle il +écoutait; vraiment, Maximilien, vous avez entendu de ces choses-là ?</p> + +<p>—Oui, cher comte, je les ai entendues, et le docteur a ajouté +que, si pareil événement se renouvelait, il se croirait obligé +d'en appeler à la justice.»</p> + +<p>Monte-Cristo écoutait ou paraissait écouter avec le plus grand +calme.</p> + +<p>«Eh bien, dit Maximilien, la mort a frappé une troisième fois, et +ni le maître de la maison ni le docteur n'ont rien dit; la mort va +frapper une quatrième fois, peut-être. Comte, à quoi croyez-vous +que la connaissance de ce secret m'engage?</p> + +<p>—Mon cher ami, dit Monte-Cristo, vous me paraissez conter là une +aventure que chacun de nous sait par cÅ“ur. La maison où vous avez +entendu cela, je la connais, ou tout au moins j'en connais une +pareille; une maison où il y a un jardin, un père de famille, un +docteur, une maison où il y a eu trois morts étranges et +inattendues. Eh bien! regardez-moi, moi qui n'ai point intercepté +de confidence et qui cependant sait tout cela aussi bien que vous, +est-ce que j'ai des scrupules de conscience? Non, cela ne me +regarde pas, moi. Vous dites qu'un ange exterminateur semble +désigner cette maison à la colère du Seigneur; eh bien, qui vous +dit que votre supposition n'est pas une réalité? Ne voyez pas les +choses que ne veulent pas voir ceux qui ont intérêt à les voir. Si +c'est la justice et non la colère de Dieu qui se promène dans +cette maison, Maximilien, détournez la tête et laissez passer la +justice de Dieu.»</p> + +<p>Morrel frissonna. Il y avait quelque chose à la fois de lugubre, +de solennel et de terrible dans l'accent du comte.</p> + +<p>«D'ailleurs, continua-t-il avec un changement de voix si marqué +qu'on eût dit que ces dernières paroles ne sortaient pas de la +bouche du même homme; d'ailleurs, qui vous dit que cela +recommencera?</p> + +<p>—Cela recommence, comte! s'écria Morrel, et voilà pourquoi +j'accours chez vous.</p> + +<p>—Eh bien, que voulez-vous que j'y fasse, Morrel? Voudriez-vous, +par hasard, que je prévinsse M. le procureur du roi?»</p> + +<p>Monte-Cristo articula ces dernières paroles avec tant de clarté et +avec une accentuation si vibrante, que Morrel, se levant tout à +coup, s'écria:</p> + +<p>«Comte! Comte! Vous savez de qui je veux parler, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Eh! Parfaitement, mon bon ami, et je vais vous le prouver en +mettant les points sur les <i>i</i>, ou plutôt les noms sur les hommes. +Vous vous êtes promené un soir dans le jardin de M. de Villefort; +d'après ce que vous m'avez dit, je présume que c'est le soir de la +mort de Mme de Saint-Méran. Vous avez entendu M. de Villefort +causer avec M. d'Avrigny de la mort de M. de Saint-Méran et de +celle non moins étonnante de la marquise. M. d'Avrigny disait +qu'il croyait à un empoisonnement et même à deux empoisonnements; +et vous voilà , vous honnête homme par excellence, vous voilà +depuis ce moment occupé à palper votre cÅ“ur, à jeter la sonde +dans votre conscience pour savoir s'il faut révéler ce secret ou +le taire. Nous ne sommes plus au Moyen Âge, cher ami, et il n'y a +plus de Sainte-Vehme, il n'y a plus de francs juges; que diable +allez-vous demander à ces gens-là ? Conscience, que me veux-tu? +comme dit Sterne. Eh! Mon cher, laissez-les dormir s'ils dorment, +laissez-les pâlir dans leurs insomnies, et, pour l'amour de Dieu, +dormez, vous qui n'avez pas de remords qui vous empêchent de +dormir.»</p> + +<p>Une effroyable douleur se peignit sur les traits de Morrel; il +saisit la main de Monte-Cristo.</p> + +<p>«Mais cela recommence! vous dis-je.</p> + +<p>—Eh bien, dit le comte, étonné de cette insistance à laquelle il +ne comprenait rien, et regardant Maximilien attentivement, laissez +recommencer: c'est une famille d'Atrides; Dieu les a condamnés, et +ils subiront la sentence; ils vont tous disparaître comme ces +moines que les enfants fabriquent avec des cartes pliées, et qui +tombent les uns après les autres sous le souffle de leur créateur, +y en eût-il deux cents. C'était M. de Saint-Méran il y a trois +mois, c'était Mme de Saint-Méran il y a deux mois; c'était Barrois +l'autre jour; aujourd'hui c'est le vieux Noirtier ou la jeune +Valentine.</p> + +<p>—Vous le saviez? s'écria Morrel dans un tel paroxysme de +terreur, que Monte-Cristo tressaillit, lui que la chute du ciel +eût trouvé impassible; vous le saviez et vous ne disiez rien!</p> + +<p>—Eh! que m'importe? reprit Monte-Cristo en haussant les épaules, +est-ce que je connais ces gens-là , moi, et faut-il que je perde +l'un pour sauver l'autre? Ma foi, non, car, entre le coupable et +la victime, je n'ai pas de préférence.</p> + +<p>—Mais moi, moi! s'écria Morrel en hurlant de douleur, moi, je +l'aime!</p> + +<p>—Vous aimez qui? s'écria Monte-Cristo en bondissant sur ses +pieds et en saisissant les deux mains que Morrel élevait, en les +tordant, vers le ciel.</p> + +<p>—J'aime éperdument, j'aime en insensé, j'aime en homme qui donnerait +tout son sang pour lui épargner une larme; j'aime Valentine de +Villefort, qu'on assassine en ce moment, entendez-vous bien! je l'aime, +et je demande à Dieu et à vous comment je puis la sauver!»</p> + +<p>Monte-Cristo poussa un cri sauvage dont peuvent seuls se faire une +idée ceux qui ont entendu le rugissement du lion blessé.</p> + +<p>«Malheureux! s'écria-t-il en se tordant les mains à son tour, +malheureux! tu aimes Valentine! tu aimes cette fille d'une race +maudite!»</p> + +<p>Jamais Morrel n'avait vu semblable expression; jamais Å“il si +terrible n'avait flamboyé devant son visage, jamais le génie de la +terreur, qu'il avait vu tant de fois apparaître, soit sur les +champs de bataille, soit dans les nuits homicides de l'Algérie, +n'avait secoué autour de lui de feux plus sinistres.</p> + +<p>Il recula épouvanté.</p> + +<p>Quant à Monte-Cristo, après cet éclat et ce bruit, il ferma un +moment les yeux, comme ébloui par des éclairs intérieurs: pendant +ce moment, il se recueillit avec tant de puissance, que l'on +voyait peu à peu s'apaiser le mouvement onduleux de sa poitrine +gonflée de tempêtes, comme on voit après la nuée se fondre sous le +soleil les vagues turbulentes et écumeuses.</p> + +<p>Ce silence, ce recueillement, cette lutte, durèrent vingt secondes +à peu près.</p> + +<p>Puis le comte releva son front pâli.</p> + +<p>«Voyez, dit-il d'une voix altérée, voyez, cher ami, comme Dieu +sait punir de leur indifférence les hommes les plus fanfarons et +les plus froids devant les terribles spectacles qu'il leur donne. +Moi qui regardais, assistant impassible et curieux, moi qui +regardais le développement de cette lugubre tragédie, moi qui, +pareil au mauvais ange, riais du mal que font les hommes, à l'abri +derrière le secret (et le secret est facile à garder pour les +riches et les puissants), voilà qu'à mon tour je me sens mordu par +ce serpent dont je regardais la marche tortueuse, et mordu au +cÅ“ur!»</p> + +<p>Morrel poussa un sourd gémissement.</p> + +<p>«Allons, allons, continua le comte, assez de plaintes comme cela, +soyez homme, soyez fort, soyez plein d'espoir, car je suis là , car +je veille sur vous.»</p> + +<p>Morrel secoua tristement la tête.</p> + +<p>«Je vous dis d'espérer! me comprenez-vous? s'écria Monte-Cristo. +Sachez bien que jamais je ne mens, que jamais je ne me trompe. Il +est midi, Maximilien, rendez grâce au ciel de ce que vous êtes +venu à midi au lieu de venir ce soir, au lieu de venir demain +matin. Écoutez donc ce que je vais vous dire, Morrel: il est midi; +si Valentine n'est pas morte à cette heure, elle ne mourra pas.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria Morrel, moi qui l'ai laissée +mourante!»</p> + +<p>Monte-Cristo appuya une main sur son front.</p> + +<p>Que se passa-t-il dans cette tête si lourde d'effrayants secrets?</p> + +<p>Que dit à cet esprit, implacable et humain à la fois, l'ange +lumineux ou l'ange des ténèbres?</p> + +<p>Dieu seul le sait!</p> + +<p>Monte-Cristo releva le front encore une fois, et cette fois il +était calme comme l'enfant qui se réveille.</p> + +<p>«Maximilien, dit-il, retournez tranquillement chez vous; je vous +commande de ne pas faire un pas, de ne pas tenter une démarche, de +ne pas laisser flotter sur votre visage l'ombre d'une +préoccupation; je vous donnerai des nouvelles; allez.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! dit Morrel, vous m'épouvantez, comte, avec +ce sang-froid. Pouvez-vous donc quelque chose contre la mort? +Êtes-vous plus qu'un homme? Êtes-vous un ange? Êtes-vous un Dieu?»</p> + +<p>Et le jeune homme, qu'aucun danger n'avait fait reculer d'un pas, +reculait devant Monte-Cristo, saisi d'une indicible terreur.</p> + +<p>Mais Monte-Cristo le regarda avec un sourire à la fois si +mélancolique et si doux, que Maximilien sentit les larmes poindre +dans ses yeux.</p> + +<p>«Je peux beaucoup, mon ami, répondit le comte. Allez, j'ai besoin +d'être seul.»</p> + +<p>Morrel, subjugué par ce prodigieux ascendant qu'exerçait Monte-Cristo +sur tout ce qui l'entourait, n'essaya pas même de s'y +soustraire. Il serra la main du comte et sortit.</p> + +<p>Seulement, à la porte, il s'arrêta pour attendre Baptistin, qu'il +venait de voir apparaître au coin de la rue Matignon, et qui +revenait tout courant.</p> + +<p>Cependant, Villefort et d'Avrigny avaient fait diligence. À leur +retour, Valentine était encore évanouie, et le médecin avait +examiné la malade avec le soin que commandait la circonstance et +avec une profondeur que doublait la connaissance du secret.</p> + +<p>Villefort suspendu à son regard et à ses lèvres, attendait le +résultat de l'examen. Noirtier, plus pâle que la jeune fille, plus +avide d'une solution que Villefort lui-même, attendait aussi, et +tout en lui se faisait intelligence et sensibilité.</p> + +<p>Enfin, d'Avrigny laissa échapper lentement:</p> + +<p>«Elle vit encore.</p> + +<p>—Encore! s'écria Villefort, oh! docteur, quel terrible mot vous +avez prononcé là !</p> + +<p>—Oui, dit le médecin, je répète ma phrase: elle vit encore, et +j'en suis bien surpris.</p> + +<p>—Mais elle est sauvée? demanda le père.</p> + +<p>—Oui, puisqu'elle vit.»</p> + +<p>En ce moment le regard de d'Avrigny rencontra l'Å“il de Noirtier, +il étincelait d'une joie si extraordinaire d'une pensée tellement +riche et féconde, que le médecin en fut frappé.</p> + +<p>Il laissa retomber sur le fauteuil la jeune fille, dont les lèvres +se dessinaient à peine, tant pâles et blanches elles étaient, à +l'unisson du reste du visage, et demeura immobile et regardant +Noirtier, par qui tout mouvement du docteur était attendu et +commenté.</p> + +<p>«Monsieur, dit alors d'Avrigny à Villefort, appelez la femme de +chambre de Mlle Valentine, s'il vous plaît.»</p> + +<p>Villefort quitta la tête de sa fille qu'il soutenait et courut +lui-même appeler la femme de chambre.</p> + +<p>Aussitôt que Villefort eut refermé la porte, d'Avrigny s'approcha +de Noirtier.</p> + +<p>«Vous avez quelque chose à me dire?» demanda-t-il.</p> + +<p>Le vieillard cligna expressivement des yeux; c'était, on se le +rappelle, le seul signe affirmatif qui fût à sa disposition.</p> + +<p>«Ã€ moi seul?</p> + +<p>—Oui, fit Noirtier.</p> + +<p>—Bien, je demeurerai avec vous.»</p> + +<p>En ce moment Villefort rentra, suivi de la femme de chambre; +derrière la femme de chambre marchait Mme de Villefort.</p> + +<p>«Mais qu'a donc fait cette chère enfant? s'écria-t-elle, elle sort +de chez moi et elle s'est bien plainte d'être indisposée, mais je +n'avais pas cru que c'était sérieux.»</p> + +<p>Et la jeune femme, les larmes aux yeux, et avec toutes les marques +d'affection d'une véritable mère s'approcha de Valentine, dont +elle prit la main.</p> + +<p>D'Avrigny continua de regarder Noirtier, il vit les yeux du +vieillard se dilater et s'arrondir, ses joues blêmir et trembler; +la sueur perla sur son front.</p> + +<p>«Ah!» fit-il involontairement, en suivant la direction du regard +de Noirtier, c'est-à -dire en fixant ses yeux sur Mme de Villefort, +qui répétait:</p> + +<p>«Cette pauvre enfant sera mieux dans son lit. Venez, Fanny, nous +la coucherons.»</p> + +<p>M. d'Avrigny, qui voyait dans cette proposition un moyen de rester +seul avec Noirtier, fit signe de la tête que c'était effectivement +ce qu'il y avait de mieux à faire, mais il défendit qu'elle prit +rien au monde que ce qu'il ordonnerait.</p> + +<p>On emporta Valentine, qui était revenue à la connaissance, mais +qui était incapable d'agir et presque de parler, tant ses membres +étaient brisés par la secousse qu'elle venait d'éprouver. +Cependant elle eut la force de saluer d'un coup d'Å“il son grand-père, +dont il semblait qu'on arrachât l'âme en l'emportant.</p> + +<p>D'Avrigny suivit la malade, termina ses prescriptions, ordonna à +Villefort de prendre un cabriolet, d'aller en personne chez le +pharmacien faire préparer devant lui les potions ordonnées, de les +rapporter lui-même et de l'attendre dans la chambre de sa fille.</p> + +<p>Puis, après avoir renouvelé l'injonction de ne rien laisser +prendre à Valentine, il redescendit chez Noirtier, ferma +soigneusement les portes, et après s'être assuré que personne +n'écoutait:</p> + +<p>«Voyons, dit-il, vous savez quelque chose sur cette maladie de +votre petite-fille?</p> + +<p>—Oui, fit le vieillard.</p> + +<p>—Écoutez, nous n'avons pas de temps à perdre, je vais vous +interroger et vous me répondrez.»</p> + +<p>Noirtier fit signe qu'il était prêt à répondre.</p> + +<p>«Avez-vous prévu l'accident qui est arrivé aujourd'hui à +Valentine?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>D'Avrigny réfléchit un instant puis se rapprochant de Noirtier:</p> + +<p>«Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, ajouta-t-il, mais nul +indice ne doit être négligé dans la situation terrible où nous +sommes. Vous avez vu mourir le pauvre Barrois?»</p> + +<p>Noirtier leva les yeux au ciel.</p> + +<p>«Savez-vous de quoi il est mort? demanda d'Avrigny en posant sa +main sur l'épaule de Noirtier.</p> + +<p>—Oui, répondit le vieillard.</p> + +<p>—Pensez-vous que sa mort ait été naturelle?»</p> + +<p>Quelque chose comme un sourire s'esquissa sur les lèvres inertes +de Noirtier.</p> + +<p>«Alors l'idée que Barrois avait été empoisonné vous est venue?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Croyez-vous que ce poison dont il a été victime lui ait été +destiné?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Maintenant pensez-vous que ce soit la même main qui a frappé +Barrois, en voulant frapper un autre, qui frappe aujourd'hui +Valentine?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Elle va donc succomber aussi?» demanda d'Avrigny en fixant son +regard profond sur Noirtier.</p> + +<p>Et il attendit l'effet de cette phrase sur le vieillard.</p> + +<p>«Non, répondit-il avec un air de triomphe qui eût pu dérouter +toutes les conjectures du plus habile devin.</p> + +<p>—Alors vous espérez? dit d'Avrigny avec surprise.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Qu'espérez-vous?</p> + +<p>Le vieillard fit comprendre des yeux qu'il ne pouvait répondre.</p> + +<p>«Ah! oui, c'est vrai», murmura d'Avrigny.</p> + +<p>Puis revenant à Noirtier:</p> + +<p>«Vous espérez, dit-il, que l'assassin se lassera?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Alors, vous espérez que le poison sera sans effet sur +Valentine?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Car je ne vous apprends rien, n'est-ce pas, ajouta d'Avrigny, +en vous disant qu'on vient d'essayer de l'empoisonner?»</p> + +<p>Le vieillard fit signe des yeux qu'il ne conservait aucun doute à +ce sujet.</p> + +<p>«Alors, comment espérez-vous que Valentine échappera?»</p> + +<p>Noirtier tint avec obstination ses yeux fixés du même côté, +d'Avrigny suivit la direction de ses yeux et vit qu'ils étaient +attachés sur une bouteille contenant la potion qu'on lui apportait +tous les matins.</p> + +<p>«Ah! ah! dit d'Avrigny, frappé d'une idée subite, auriez-vous eu +l'idée...»</p> + +<p>Noirtier ne le laissa point achever.</p> + +<p>«Oui, fit-il.</p> + +<p>—De la prémunir contre le poison...</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—En l'habituant peu à peu...</p> + +<p>—Oui, oui, oui, fit Noirtier, enchanté d'être compris.</p> + +<p>—En effet, vous m'avez entendu dire qu'il entrait de la brucine +dans les potions que je vous donne?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et en l'accoutumant à ce poison, vous avez voulu neutraliser +les effets d'un poison?»</p> + +<p>Même joie triomphante de Noirtier.</p> + +<p>«Et vous y êtes parvenu en effet! s'écria d'Avrigny. Sans cette +précaution, Valentine était tuée aujourd'hui, tuée sans secours +possible, tuée sans miséricorde, la secousse a été violente, mais +elle n'a été qu'ébranlée, et cette fois du moins Valentine ne +mourra pas.»</p> + +<p>Une joie surhumaine épanouissait les yeux du vieillard, levés au +ciel avec une expression de reconnaissance infinie.</p> + +<p>En ce moment Villefort rentra.</p> + +<p>«Tenez, docteur, dit-il, voici ce que vous avez demandé.</p> + +<p>—Cette potion a été préparée devant vous?</p> + +<p>—Oui, répondit le procureur du roi.</p> + +<p>—Elle n'est pas sortie de vos mains?</p> + +<p>—Non.»</p> + +<p>D'Avrigny prit la bouteille, versa quelques gouttes du breuvage +qu'elle contenait dans le creux de sa main et les avala.</p> + +<p>«Bien, dit-il, montons chez Valentine, j'y donnerai mes +instructions à tout le monde, et vous veillerez vous-même, +monsieur de Villefort, à ce que personne ne s'en écarte.»</p> + +<p>Au moment où d'Avrigny rentrait dans la chambre de Valentine, +accompagnée de Villefort, un prêtre italien, à la démarche sévère, +aux paroles calmes et décidées, louait pour son usage la maison +attenante à l'hôtel habité par M. de Villefort.</p> + +<p>On ne put savoir en vertu de quelle transaction les trois +locataires de cette maison déménagèrent deux heures après: mais le +bruit qui courut généralement dans le quartier fut que la maison +n'était pas solidement assise sur ses fondations et menaçait ruine +ce qui n'empêchait point le nouveau locataire de s'y établir avec +son modeste mobilier le jour même, vers les cinq heures.</p> + +<p>Ce bail fut fait pour trois, six ou neuf ans par le nouveau +locataire, qui, selon l'habitude établie par les propriétaires, +paya six mois d'avance; ce nouveau locataire, qui, ainsi que nous +l'avons dit, était italien, s'appelait-il signor Giacomo Busoni.</p> + +<p>Des ouvriers furent immédiatement appelés, et la nuit même les +rares passants attardés au haut du faubourg voyaient avec surprise +les charpentiers et les maçons occupés à reprendre en sous-Å“uvre +la maison chancelante.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XCV" id="XCV"></a><a href="#table">XCV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le père et la fille.</a></h3> + +<p>Nous avons vu, dans le chapitre précédent, Mme Danglars venir +annoncer officiellement à Mme de Villefort le prochain mariage de +Mlle Eugénie Danglars avec M. Andrea Cavalcanti.</p> + +<p>Cette annonce officielle, qui indiquait ou semblait indiquer une +résolution prise par tous les intéressés à cette grande affaire, +avait cependant été précédée d'une scène dont nous devons compte à +nos lecteurs.</p> + +<p>Nous les prions donc de faire un pas en arrière et de se +transporter, le matin même de cette journée aux grandes +catastrophes, dans ce beau salon si bien doré que nous leur avons +fait connaître, et qui faisait l'orgueil de son propriétaire, +M. le baron Danglars.</p> + +<p>Dans ce salon, en effet, vers les dix heures du matin, se +promenait depuis quelques minutes, tout pensif et visiblement +inquiet, le baron lui-même, regardant à chaque porte et s'arrêtant +à chaque bruit.</p> + +<p>Lorsque sa somme de patience fut épuisée, il appela le valet de +chambre.</p> + +<p>«Ã‰tienne, lui dit-il, voyez donc pourquoi Mlle Eugénie m'a prié de +l'attendre au salon, et informez-vous pourquoi elle m'y fait +attendre si longtemps.»</p> + +<p>Cette bouffée de mauvaise humeur exhalée, le baron reprit un peu +de calme.</p> + +<p>En effet, Mlle Danglars, après son réveil, avait fait demander une +audience à son père, et avait désigné le salon doré comme le lieu +de cette audience. La singularité de cette démarche, son caractère +officiel surtout, n'avaient pas médiocrement surpris le banquier, +qui avait immédiatement obtempéré au désir de sa fille en se +rendant le premier au salon.</p> + +<p>Étienne revint bientôt de son ambassade.</p> + +<p>«La femme de chambre de mademoiselle, dit-il, m'a annoncé que +mademoiselle achevait sa toilette et ne tarderait pas à venir.»</p> + +<p>Danglars fit un signe de tête indiquant qu'il était satisfait. +Danglars, vis-à -vis du monde et même vis-à -vis de ses gens, +affectait le bonhomme et le père faible: c'était une face du rôle +qu'il s'était imposé dans la comédie populaire qu'il jouait; +c'était une physionomie qu'il avait adoptée et qui lui semblait +convenir comme il convenait aux profils droits des masques des +pères du théâtre antique d'avoir la lèvre retroussée et riante, +tandis que le côté gauche avait la lèvre abaissée et +pleurnicheuse.</p> + +<p>Hâtons-nous de dire que, dans l'intimité, la lèvre retroussée et +riante descendait au niveau de la lèvre abaissée et pleurnicheuse; +de sorte que, pour la plupart du temps, le bonhomme disparaissait +pour faire place au mari brutal et au père absolu.</p> + +<p>«Pourquoi diable cette folle qui veut me parler à ce qu'elle +prétend, murmurait Danglars, ne vient-elle pas simplement dans mon +cabinet; et pourquoi veut-elle me parler?»</p> + +<p>Il roulait pour la vingtième fois cette pensée inquiétante dans +son cerveau, lorsque la porte s'ouvrit et qu'Eugénie parut, vêtue +d'une robe de satin noir brochée de fleurs mates de la même +couleur, coiffée en cheveux, et gantée comme s'il se fût agi +d'aller s'asseoir dans son fauteuil du Théâtre-Italien.</p> + +<p>«Eh bien, Eugénie, qu'y a-t-il donc? s'écria le père, et pourquoi +le salon solennel, tandis qu'on est si bien dans mon cabinet +particulier?</p> + +<p>—Vous avez parfaitement raison, monsieur, répondit Eugénie en +faisant signe à son père qu'il pouvait s'asseoir, et vous venez de +poser là deux questions qui résument d'avance toute la +conversation que nous allons avoir. Je vais donc répondre à toutes +deux, et contre les lois de l'habitude, à la seconde d'abord comme +étant la moins complexe. J'ai choisi le salon, monsieur, pour lieu +de rendez-vous, afin d'éviter les impressions désagréables et les +influences du cabinet d'un banquier. Ces livres de caisse, si bien +dorés qu'ils soient, ces tiroirs fermés comme des portes de +forteresses, ces masses de billets de banque qui viennent on ne +sait d'où, et ces quantités de lettres qui viennent d'Angleterre, +de Hollande, d'Espagne, des Indes, de la Chine et du Pérou, +agissent en général étrangement sur l'esprit d'un père et lui font +oublier qu'il est dans le monde un intérêt plus grand et plus +sacré que celui de la position sociale et de l'opinion de ses +commettants. J'ai donc choisi ce salon où vous voyez, souriants et +heureux, dans leurs cadres magnifiques, votre portrait, le mien, +celui de ma mère et toutes sortes de paysages pastoraux et de +bergeries attendrissantes. Je me fie beaucoup à la puissance des +impressions extérieures. Peut-être, vis-à -vis de vous surtout, +est-ce une erreur; mais, que voulez-vous? je ne serais pas artiste +s'il ne me restait pas quelques illusions.</p> + +<p>—Très bien, répondit M. Danglars, qui avait écouté la tirade +avec un imperturbable sang-froid, mais sans en comprendre une +parole, absorbé qu'il était, comme tout homme plein d'arrière-pensées, +à chercher le fil de sa propre idée dans les idées de +l'interlocuteur.</p> + +<p>—Voilà donc le second point éclairci ou à peu près, dit Eugénie +sans le moindre trouble et avec cet aplomb tout masculin qui +caractérisait son geste et sa parole, et vous me paraissez +satisfait de l'explication. Maintenant revenons au premier. Vous +me demandiez pourquoi j'avais sollicité cette audience; je vais +vous le dire en deux mots; monsieur, le voici: Je ne veux pas +épouser M. le comte Andrea Cavalcanti.»</p> + +<p>Danglars fit un bond sur son fauteuil, et, de la secousse, leva à +la fois les yeux et les bras au ciel.</p> + +<p>«Mon Dieu, oui, monsieur, continua Eugénie toujours aussi calme. +Vous êtes étonné, je le vois bien, car depuis que toute cette +petite affaire est en train, je n'ai point manifesté la plus +petite opposition, certaine que je suis toujours, le moment venu, +d'opposer franchement aux gens qui ne m'ont point consultée et aux +choses qui me déplaisent une volonté franche et absolue. Cependant +cette fois cette tranquillité, cette passivité, comme disent les +philosophes, venait d'une autre source; elle venait de ce que, +fille soumise et dévouée... (un léger sourire se dessina sur les +lèvres empourprées de la jeune fille), je m'essayais à +l'obéissance.</p> + +<p>—Eh bien? demanda Danglars.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, reprit Eugénie, j'ai essayé jusqu'au bout de +mes forces, et maintenant que le moment est arrivé, malgré tous +les efforts que j'ai tentés sur moi-même, je me sens incapable +d'obéir.</p> + +<p>—Mais enfin, dit Danglars, qui, esprit secondaire, semblait +d'abord tout abasourdi du poids de cette impitoyable logique, dont +le flegme accusait tant de préméditation et de force de volonté, +la raison de ce refus, Eugénie, la raison?</p> + +<p>—La raison, répliqua la jeune fille, oh! mon Dieu, ce n'est +point que l'homme soit plus laid, soit plus sot ou soit plus +désagréable qu'un autre, non; M. Andrea Cavalcanti peut même +passer, près de ceux qui regardent les hommes au visage et à la +taille, pour être d'un assez beau modèle; ce n'est pas non plus +parce que mon cÅ“ur est moins touché de celui-là que de tout +autre: ceci serait une raison de pensionnaire que je regarde comme +tout à fait au-dessous de moi, je n'aime absolument personne, +monsieur, vous le savez bien, n'est-ce pas? Je ne vois donc pas +pourquoi, sans nécessité absolue, j'irais embarrasser ma vie d'un +éternel compagnon. Est-ce que le sage n'a point dit quelque part: +«Rien de trop»; et ailleurs: «Portez tout avec vous-même»? On m'a +même appris ces deux aphorismes en latin et en grec: l'un est, je +crois, de Phèdre, et l'autre de Bias. Eh bien, mon cher père, dans +le naufrage de la vie, car la vie est un naufrage éternel de nos +espérances, je jette à la mer mon bagage inutile, voilà tout, et +je reste avec ma volonté, disposée à vivre parfaitement seule et +par conséquent parfaitement libre.</p> + +<p>—Malheureuse! malheureuse! murmura Danglars pâlissant, car il +connaissait par une longue expérience la solidité de l'obstacle +qu'il rencontrait si soudainement.</p> + +<p>—Malheureuse, reprit Eugénie, malheureuse, dites-vous, monsieur? +Mais non pas, en vérité, et l'exclamation me paraît tout à fait +théâtrale et affectée. Heureuse, au contraire, car je vous le +demande, que me manque-t-il? Le monde me trouve belle, c'est +quelque chose pour être accueilli favorablement. J'aime les bons +accueils, moi: ils épanouissent les visages, et ceux qui +m'entourent me paraissent encore moins laids. Je suis douée de +quelque esprit et d'une certaine sensibilité relative qui me +permet de tirer de l'existence générale, pour la faire entrer dans +la mienne, ce que j'y trouve de bon, comme fait le singe lorsqu'il +casse la noix verte pour en tirer ce qu'elle contient. Je suis +riche, car vous avez une des belles fortunes de France, car je +suis votre fille unique, et vous n'êtes point tenace au degré où +le sont les pères de la Porte-Saint-Martin et de la Gaîté, qui +déshéritent leurs filles parce qu'elles ne veulent pas leur donner +de petits-enfants. D'ailleurs, la loi prévoyante vous a ôté le +droit de me déshériter, du moins tout à fait, comme elle vous a +ôté le pouvoir de me contraindre à épouser monsieur tel ou tel. +Ainsi, belle, spirituelle, ornée de quelque talent comme on dit +dans les opéras comiques, et riche! mais c'est le bonheur cela, +monsieur! Pourquoi donc m'appelez-vous malheureuse?</p> + +<p>Danglars, voyant sa fille souriante et fière jusqu'à l'insolence, +ne put réprimer un mouvement de brutalité qui se trahit par un +éclat de voix, mais ce fut le seul. Sous le regard interrogateur +de sa fille, en face de ce beau sourcil noir, froncé par +l'interrogation, il se retourna avec prudence et se calma +aussitôt, dompté par la main de fer de la circonspection.</p> + +<p>«En effet, ma fille, répondit-il avec un sourire, vous êtes tout +ce que vous vous vantez d'être, hormis une seule chose, ma fille; +je ne veux pas trop brusquement vous dire laquelle: j'aime mieux +vous la laisser deviner.»</p> + +<p>Eugénie regarda Danglars, fort surprise qu'on lui contestât l'un +des fleurons de la couronne d'orgueil qu'elle venait de poser si +superbement sur sa tête.</p> + +<p>«Ma fille, continua le banquier, vous m'avez parfaitement expliqué +quels étaient les sentiments qui présidaient aux résolutions d'une +fille comme vous quand elle a décidé qu'elle ne se mariera point. +Maintenant c'est à moi de vous dire quels sont les motifs d'un +père comme moi quand il a décidé que sa fille se mariera.»</p> + +<p>Eugénie s'inclina, non pas en fille soumise qui écoute, mais en +adversaire prêt à discuter, qui attend.</p> + +<p>«Ma fille, continua Danglars, quand un père demande à sa fille de +prendre un époux, il a toujours une raison quelconque pour désirer +son mariage. Les uns sont atteints de la manie que vous disiez +tout à l'heure, c'est-à -dire de se voir revivre dans leurs petits-fils. +Je n'ai pas cette faiblesse, je commence par vous le dire, +les joies de la famille me sont à peu près indifférentes, à moi. +Je puis avouer cela à une fille que je sais assez philosophe pour +comprendre cette indifférence et pour ne pas m'en faire un crime.</p> + +<p>—À la bonne heure, dit Eugénie; parlons franc, monsieur, j'aime +cela.</p> + +<p>—Oh! dit Danglars, vous voyez que sans partager, en thèse +générale, votre sympathie pour la franchise, je m'y soumets, quand +je crois que la circonstance m'y invite. Je continuerai donc. Je +vous ai proposé un mari, non pas pour vous, car en vérité je ne +pensais pas le moins du monde à vous en ce moment. Vous aimez la +franchise, en voilà , j'espère; mais parce que j'avais besoin que +vous prissiez cet époux le plus tôt possible, pour certaines +combinaisons commerciales que je suis en train d'établir en ce +moment.</p> + +<p>Eugénie fit un mouvement.</p> + +<p>«C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, ma fille, et il ne +faut pas m'en vouloir, car c'est vous qui m'y forcez; c'est malgré +moi, vous le comprenez bien, que j'entre dans ces explications +arithmétiques, avec une artiste comme vous, qui craint d'entrer +dans le cabinet d'un banquier pour y percevoir des impressions ou +des sensations désagréables et antipoétiques.</p> + +<p>«Mais dans ce cabinet de banquier, dans lequel cependant vous avez +bien voulu entrer avant-hier pour me demander les mille francs que +je vous accorde chaque mois pour vos fantaisies, sachez, ma chère +demoiselle, qu'on apprend beaucoup de choses à l'usage même des +jeunes personnes qui ne veulent pas se marier. On y apprend, par +exemple, et par égard pour votre susceptibilité nerveuse je vous +l'apprendrai dans ce salon, on y apprend que le crédit d'un +banquier est sa vie physique et morale, que le crédit soutient +l'homme comme le souffle anime le corps, et M. de Monte-Cristo m'a +fait un jour là -dessus un discours que je n'ai jamais oublié. On y +apprend qu'à mesure que le crédit se retire le corps devient +cadavre et que cela doit arriver dans fort peu de temps au +banquier qui s'honore d'être le père d'une fille si bonne +logicienne.»</p> + +<p>Mais Eugénie, au lieu de se courber, se redressa sous le coup.</p> + +<p>«Ruiné! dit-elle.</p> + +<p>—Vous avez trouvé l'expression juste, ma fille, la bonne +expression, dit Danglars en fouillant sa poitrine avec ses ongles, +tout en conservant sur sa rude figure le sourire de l'homme sans +cÅ“ur, mais non sans esprit, ruiné! c'est cela.</p> + +<p>—Ah! fit Eugénie.</p> + +<p>—Oui, ruiné! Eh bien, le voilà donc connu, ce secret plein +d'horreur, comme dit le poète tragique.</p> + +<p>«Maintenant, ma fille, apprenez de ma bouche comment ce malheur +peut, par vous, devenir moindre; je ne dirai pas pour moi, mais +pour vous.</p> + +<p>—Oh! s'écria Eugénie, vous êtes mauvais physionomiste, monsieur, +si vous vous figurez que c'est pour moi que je déplore la +catastrophe que vous m'exposez.</p> + +<p>«Moi ruinée! et que m'importe? Ne me reste-t-il pas mon talent? Ne +puis-je pas, comme la Pasta, comme la Malibran, comme la Grisi, me +faire ce que vous ne m'eussiez jamais donné, quelle que fût votre +fortune, cent ou cent cinquante mille livres de rente que je ne +devrai qu'à moi seule, et qui, au lieu de m'arriver comme +m'arrivaient ces pauvres douze mille francs que vous me donniez +avec des regards rechignés et des paroles de reproche sur ma +prodigalité, me viendront accompagnés d'acclamations, de bravos et +de fleurs? Et quand je n'aurais pas ce talent dont votre sourire +me prouve que vous doutez, ne me resterait-il pas encore ce +furieux amour de l'indépendance, qui me tiendra toujours lieu de +tous les trésors, et qui domine en moi jusqu'à l'instinct de la +conservation?</p> + +<p>«Non, ce n'est pas pour moi que je m'attriste, je saurai toujours +bien me tirer d'affaire, moi; mes livres, mes crayons, mon piano, +toutes choses qui ne coûtent pas cher et que je pourrai toujours +me procurer, me resteront toujours. Vous pensez peut-être que je +m'afflige pour Mme Danglars, détrompez-vous encore: ou je me +trompe grossièrement, ou ma mère a pris toutes ses précautions +contre la catastrophe qui vous menace et qui passera sans +l'atteindre; elle s'est mise à l'abri, je l'espère, et ce n'est +pas en veillant sur moi qu'elle a pu se distraire de ses +préoccupations de fortune, car, Dieu merci, elle m'a laissé toute +mon indépendance sous le prétexte que j'aimais ma liberté.</p> + +<p>«Oh! non, monsieur, depuis mon enfance, j'ai vu se passer trop de +choses autour de moi; je les ai toutes trop bien comprises, pour +que le malheur fasse sur moi plus d'impression qu'il ne mérite de +le faire; depuis que je me connais, je n'ai été aimée de personne; +tant pis! cela m'a conduite tout naturellement à n'aimer personne; +tant mieux! Maintenant vous avez ma profession de foi.</p> + +<p>—Alors, dit Danglars, pâle d'un courroux qui ne prenait point sa +source dans l'amour paternel offensé; alors, mademoiselle, vous +persistez à vouloir consommer ma ruine?</p> + +<p>—Votre ruine! Moi, dit Eugénie, consommer votre ruine! que +voulez-vous dire? je ne comprends pas.</p> + +<p>—Tant mieux, cela me laisse un rayon d'espoir; écoutez.</p> + +<p>—J'écoute, dit Eugénie en regardant si fixement son père, qu'il +fallut à celui-ci un effort pour qu'il ne baissât point les yeux +sous le regard puissant de la jeune fille.</p> + +<p>—M. Cavalcanti, continua Danglars, vous épouse et, en vous +épousant, vous apporte trois millions de dot qu'il place chez moi.</p> + +<p>—Ah! fort bien, fit avec un souverain mépris Eugénie, tout en +lissant ses gants l'un sur l'autre.</p> + +<p>—Vous pensez que je vous ferai tort de ces trois millions? dit +Danglars; pas du tout, ces trois millions sont destinés à en +produire au moins dix. J'ai obtenu avec un banquier, mon confrère, +la concession d'un chemin de fer, seule industrie qui de nos jours +présente ces chances fabuleuses de succès immédiat qu'autrefois +Law appliqua pour les bons Parisiens, ces éternels badauds de la +spéculation, à un Mississippi fantastique. Par mon calcul on doit +posséder un millionième de rail comme on possédait autrefois un +arpent de terre en friche sur les bords de l'Ohio. C'est un +placement hypothécaire, ce qui est un progrès, comme vous voyez, +puisqu'on aura au moins dix, quinze, vingt, cent livres de fer en +échange de son argent. Eh bien, je dois d'ici à huit jours déposer +pour mon compte quatre millions! Ces quatre millions, je vous le +dis, en produiront dix ou douze.</p> + +<p>—Mais pendant cette visite que je vous ai faite avant-hier, +monsieur, et dont vous voulez bien vous souvenir, reprit Eugénie, +je vous ai vu encaisser, c'est le terme, n'est-ce pas? cinq +millions et demi; vous m'avez même montré la chose en deux bons +sur le trésor, et vous vous étonniez qu'un papier ayant une si +grande valeur n'éblouît pas mes yeux comme ferait un éclair.</p> + +<p>—Oui, mais ces cinq millions et demi ne sont point à moi et sont +seulement une preuve de la confiance que l'on a en moi; mon titre +de banquier populaire m'a valu la confiance des hôpitaux, et les +cinq millions et demi sont aux hôpitaux; dans tout autre temps je +n'hésiterais pas à m'en servir, mais aujourd'hui l'on sait les +grandes pertes que j'ai faites, et, comme je vous l'ai dit, le +crédit commence à se retirer de moi. D'un moment à l'autre, +l'administration peut réclamer le dépôt, et si je l'ai employé à +autre chose, je suis forcé de faire une banqueroute honteuse. Je +ne méprise pas les banqueroutes, croyez-le bien, mais les +banqueroutes qui enrichissent et non celles qui ruinent. Ou que +vous épousiez M. Cavalcanti, que je touche les trois millions de +la dot, ou même que l'on croie que je vais les toucher, mon crédit +se raffermit, et ma fortune, qui depuis un mois ou deux s'est +engouffrée dans des abîmes creusés sous mes pas par une fatalité +inconcevable, se rétablit. Me comprenez-vous?</p> + +<p>—Parfaitement; vous me mettez en gage pour trois millions, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Plus la somme est forte, plus elle est flatteuse; elle vous +donne une idée de votre valeur.</p> + +<p>—Merci. Un dernier mot, monsieur: me promettez-vous de vous +servir tant que vous le voudrez du chiffre de cette dot que doit +apporter M. Cavalcanti, mais de ne pas toucher à la somme? Ceci +n'est point une affaire d'égoïsme, c'est une affaire de +délicatesse. Je veux bien servir à réédifier votre fortune, mais +je ne veux pas être votre complice dans la ruine des autres.</p> + +<p>—Mais puisque je vous dis, s'écria Danglars, qu'avec ces trois +millions...</p> + +<p>—Croyez-vous vous tirer d'affaire, monsieur, sans avoir besoin +de toucher à ces trois millions?</p> + +<p>—Je l'espère, mais à condition toujours que le mariage, en se +faisant, consolidera mon crédit.</p> + +<p>—Pourrez-vous payer à M. Cavalcanti les cinq cent mille francs +que vous me donnez pour mon contrat?</p> + +<p>—En revenant de la mairie, il les touchera.</p> + +<p>—Bien!</p> + +<p>—Comment, bien? Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je veux dire qu'en me demandant ma signature n'est-ce pas, vous +me laissez absolument libre de ma personne?</p> + +<p>—Absolument.</p> + +<p>—Alors, <i>bien</i>; comme je vous disais, monsieur, je suis prête à +épouser M. Cavalcanti.</p> + +<p>—Mais quels sont vos projets?</p> + +<p>—Ah! c'est mon secret. Où serait ma supériorité sur vous si, +ayant le vôtre, je vous livrais le mien!»</p> + +<p>Danglars se mordit les lèvres.</p> + +<p>«Ainsi, dit-il, vous êtes prête à faire les quelques visites +officielles qui sont absolument indispensables.</p> + +<p>—Oui, répondit Eugénie.</p> + +<p>—Et à signer le contrat dans trois jours?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Alors, à mon tour, c'est moi qui vous dis: Bien!»</p> + +<p>Et Danglars prit la main de sa fille et la serra entre les +siennes. Mais, chose extraordinaire, pendant ce serrement de main, +le père n'osa pas dire: «Merci, mon enfant»; la fille n'eut pas un +sourire pour son père.</p> + +<p>«La conférence est finie?» demanda Eugénie en se levant.</p> + +<p>Danglars fit signe de la tête qu'il n'avait plus rien à dire.</p> + +<p>Cinq minutes après, le piano retentissait sous les doigts de +Mlle d'Armilly, et Mlle Danglars chantait la malédiction de +Brabantio sur <i>Desdemona</i>.</p> + +<p>À la fin du morceau, Étienne entra et annonça à Eugénie que les +chevaux étaient à la voiture et que la baronne l'attendait pour +faire ses visites.</p> + +<p>Nous avons vu les deux femmes passer chez Villefort, d'où elles +sortirent pour continuer leurs courses.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XCVI" id="XCVI"></a><a href="#table">XCVI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le contrat.</a></h3> + +<p>Trois jours après la scène que nous venons de raconter, c'est-à -dire +vers les cinq heures de l'après-midi du jour fixé pour la signature du +contrat de Mlle Eugénie Danglars et d'Andrea Cavalcanti, que le banquier +s'était obstiné à maintenir prince, comme une brise fraîche faisait +frissonner toutes les feuilles du petit jardin situé en avant de la +maison du comte de Monte-Cristo, au moment où celui-ci se préparait à +sortir, et tandis que ses chevaux l'attendaient en frappant du pied, +maintenus par la main du cocher assis déjà depuis un quart d'heure sur +le siège, l'élégant phaéton avec lequel nous avons déjà plusieurs fois +fait connaissance, et notamment pendant la soirée d'Auteuil, vint +tourner rapidement l'angle de la porte d'entrée, et lança plutôt qu'il +ne déposa sur les degrés du perron M. Andrea Cavalcanti, aussi doré, +aussi rayonnant que si lui, de son côté, eût été sur le point d'épouser +une princesse.</p> + +<p>Il s'informa de la santé du comte avec cette familiarité qui lui +était habituelle, et, escaladant légèrement le premier étage, le +rencontra lui-même au haut de l'escalier.</p> + +<p>À la vue du jeune homme, le comte s'arrêta. Quant à Andrea +Cavalcanti, il était lancé, et quand il était lancé, rien ne +l'arrêtait.</p> + +<p>«Eh! bonjour, cher monsieur de Monte-Cristo, dit-il au comte.</p> + +<p>—Ah! monsieur Andrea! fit celui-ci avec sa voix demi-railleuse, +comment vous portez-vous?</p> + +<p>—À merveille, comme vous voyez. Je viens causer avec vous de +mille choses; mais d'abord sortiez-vous ou rentriez-vous?</p> + +<p>—Je sortais, monsieur.</p> + +<p>—Alors, pour ne point vous retarder, je monterai, si vous le +voulez bien, dans votre calèche, et Tom nous suivra, conduisant +mon phaéton à la remorque.</p> + +<p>—Non, dit avec un imperceptible sourire de mépris le comte, qui +ne se souciait pas d'être vu en compagnie du jeune homme; non, je +préfère vous donner audience ici, cher monsieur Andrea; on cause +mieux dans une chambre, et l'on n'a pas de cocher qui surprenne +vos paroles au vol.»</p> + +<p>Le comte rentra donc dans un petit salon faisant partie du premier +étage, s'assit, et fit, en croisant ses jambes l'une sur l'autre, +signe au jeune homme de s'asseoir à son tour.</p> + +<p>Andrea prit son air le plus riant.</p> + +<p>«Vous savez, cher comte, dit-il, que la cérémonie a lieu ce soir; +à neuf heures on signe le contrat chez le beau-père.</p> + +<p>—Ah! vraiment? dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Comment! est-ce une nouvelle que je vous apprends? et n'étiez-vous +pas prévenu de cette solennité par M. Danglars?</p> + +<p>—Si fait, dit le comte, j'ai reçu une lettre de lui hier; mais +je ne crois pas que l'heure y fût indiquée.</p> + +<p>—C'est possible; le beau-père aura compté sur la notoriété +publique.</p> + +<p>—Eh bien, dit Monte-Cristo, vous voilà heureux monsieur +Cavalcanti; c'est une alliance des plus sortables que vous +contractez là ; et puis, Mlle Danglars est jolie.</p> + +<p>—Mais oui, répondit Cavalcanti avec un accent plein de modestie.</p> + +<p>—Elle est surtout fort riche, à ce que je crois du moins, dit +Monte-Cristo.</p> + +<p>—Fort riche, vous croyez? répéta le jeune homme.</p> + +<p>—Sans doute; on dit que M. Danglars cache pour le moins la +moitié de sa fortune.</p> + +<p>—Et il avoue quinze ou vingt millions, dit Andrea avec un regard +étincelant de joie.</p> + +<p>—Sans compter, ajouta Monte-Cristo, qu'il est à la veille +d'entrer dans un genre de spéculation déjà un peu usé aux États-Unis +et en Angleterre, mais tout à fait neuf en France.</p> + +<p>—Oui, oui, je sais ce dont vous voulez parler: le chemin de fer +dont il vient d'obtenir l'adjudication, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Justement! il gagnera au moins, c'est l'avis général, au moins +dix millions dans cette affaire.</p> + +<p>—Dix millions! vous croyez? c'est magnifique, dit Cavalcanti, +qui se grisait à ce bruit métallique de paroles dorées.</p> + +<p>—Sans compter, reprit Monte-Cristo, que toute cette fortune vous +reviendra, et que c'est justice, puisque Mlle Danglars est fille +unique. D'ailleurs, votre fortune à vous, votre père me l'a dit du +moins, est presque égale à celle de votre fiancée. Mais laissons +là un peu les affaires d'argent. Savez-vous, monsieur Andrea, que +vous avez un peu lestement et habilement mené toute cette affaire!</p> + +<p>—Mais pas mal, pas mal, dit le jeune homme; j'étais né pour être +diplomate.</p> + +<p>—Eh bien, on vous fera entrer dans la diplomatie; la diplomatie, +vous le savez, ne s'apprend pas; c'est une chose d'instinct... Le +cÅ“ur est donc pris?</p> + +<p>—En vérité, j'en ai peur, répondit Andrea du ton dont il avait +vu au Théâtre-Français Dorante ou Valère répondre à Alceste.</p> + +<p>—Vous aime-t-on un peu?</p> + +<p>—Il le faut bien, dit Andrea avec un sourire vainqueur, +puisqu'on m'épouse. Mais cependant, n'oublions pas un grand point.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—C'est que j'ai été singulièrement aidé dans tout ceci.</p> + +<p>—Bah!</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Par les circonstances?</p> + +<p>—Non, par vous.</p> + +<p>—Par moi? Laissez donc, prince, dit Monte-Cristo en appuyant +avec affectation sur le titre. Qu'ai-je pu faire pour vous? Est-ce +que votre nom, votre position sociale et votre mérite ne +suffisaient point?</p> + +<p>—Non, dit Andrea, non; et vous avez beau dire, monsieur le +comte, je maintiens, moi, que la position d'un homme tel que vous +a plus fait que mon nom, ma position sociale et mon mérite.</p> + +<p>—Vous vous abusez complètement, monsieur, dit Monte-Cristo, qui +sentit l'adresse perfide du jeune homme, et qui comprit la portée +de ses paroles; ma protection ne vous a été acquise qu'après +connaissance prise de l'influence et de la fortune de monsieur +votre père; car enfin qui m'a procuré, à moi qui ne vous avais +jamais vu, ni vous, ni l'illustre auteur de vos jours, le bonheur +de votre connaissance? Ce sont deux de mes bons amis, Lord Wilmore +et l'abbé Busoni. Qui m'a encouragé, non pas à vous servir de +garantie, mais à vous patronner? C'est le nom de votre père, si +connu et si honoré en Italie; personnellement, moi, je ne vous +connais pas.»</p> + +<p>Ce calme, cette parfaite aisance firent comprendre à Andrea qu'il +était pour le moment étreint par une main plus musculeuse que la +sienne, et que l'étreinte n'en pouvait être facilement brisée.</p> + +<p>«Ah çà ! mais, dit-il, mon père a donc vraiment une bien grande +fortune, monsieur le comte?</p> + +<p>—Il paraît que oui, monsieur, répondit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Savez-vous si la dot qu'il m'a promise est arrivée?</p> + +<p>—J'en ai reçu la lettre d'avis.</p> + +<p>—Mais les trois millions?</p> + +<p>—Les trois millions sont en route, selon toute probabilité.</p> + +<p>—Je les toucherai donc réellement?</p> + +<p>—Mais dame! reprit le comte, il me semble que jusqu'à présent, +monsieur, l'argent ne vous a pas fait faute!»</p> + +<p>Andrea fut tellement surpris, qu'il ne put s'empêcher de rêver un +moment.</p> + +<p>«Alors, dit-il en sortant de sa rêverie, il me reste, monsieur, à +vous adresser une demande, et celle-là vous la comprendrez, même +quand elle devrait vous être désagréable.</p> + +<p>—Parlez, dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Je me suis mis en relation, grâce à ma fortune, avec beaucoup +de gens distingués, et j'ai même, pour le moment du moins, une +foule d'amis. Mais en me mariant comme je le fais, en face de +toute la société parisienne, je dois être soutenu par un nom +illustre, et à défaut de la main paternelle, c'est une main +puissante qui doit me conduire à l'autel; or, mon père ne vient +point à Paris, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Il est vieux, couvert de blessures, et il souffre, dit-il, à en +mourir, chaque fois qu'il voyage.</p> + +<p>—Je comprends. Eh bien, je viens vous faire une demande.</p> + +<p>—À moi?</p> + +<p>—Oui, à vous.</p> + +<p>—Et laquelle? mon Dieu!</p> + +<p>—Eh bien, c'est de le remplacer.</p> + +<p>—Ah! mon cher monsieur! quoi! après les nombreuses relations que +j'ai eu le bonheur d'avoir avec vous, vous me connaissez si mal +que de me faire une pareille demande?</p> + +<p>«Demandez-moi un demi-million à emprunter, et, quoiqu'un pareil +prêt soit assez rare, parole d'honneur! vous me serez moins +gênant. Sachez donc, je croyais vous l'avoir déjà dit, que dans sa +participation, morale surtout, aux choses de ce monde, jamais le +comte de Monte-Cristo n'a cessé d'apporter les scrupules, je dirai +plus, les superstitions d'un homme de l'Orient.</p> + +<p>«Moi qui ai un sérail au Caire, un à Smyrne et un à +Constantinople, présider à un mariage! jamais.</p> + +<p>—Ainsi, vous me refusez?</p> + +<p>—Net; et fussiez-vous mon fils, fussiez-vous mon frère, je vous +refuserais de même.</p> + +<p>—Ah! par exemple! s'écria Andrea désappointé, mais comment faire +alors?</p> + +<p>—Vous avez cent amis, vous l'avez dit vous-même.</p> + +<p>—D'accord, mais c'est vous qui m'avez présenté chez M. Danglars.</p> + +<p>—Point! Rétablissons les faits dans toute la vérité: c'est moi +qui vous ai fait dîner avec lui à Auteuil, et c'est vous qui vous +êtes présenté vous-même; diable! c'est tout différent.</p> + +<p>—Oui, mais mon mariage: vous avez aidé...</p> + +<p>—Moi! en aucune chose, je vous prie de le croire; mais rappelez-vous +donc ce que je vous ai répondu quand vous êtes venu me prier +de faire la demande: Oh! je ne fais jamais de mariage, moi, mon +cher prince, c'est un principe arrêté chez moi.»</p> + +<p>Andrea se mordit les lèvres.</p> + +<p>«Mais enfin, dit-il, vous serez là au moins?</p> + +<p>—Tout Paris y sera?</p> + +<p>—Oh! certainement.</p> + +<p>—Eh bien, j'y serai comme tout Paris, dit le comte.</p> + +<p>—Vous signerez au contrat?</p> + +<p>—Oh! je n'y vois aucun inconvénient, et mes scrupules ne vont +point jusque-là .</p> + +<p>—Enfin, puisque vous ne voulez pas m'accorder davantage, je dois +me contenter de ce que vous me donnez. Mais un dernier mot, comte.</p> + +<p>—Comment donc?</p> + +<p>—Un conseil.</p> + +<p>—Prenez garde; un conseil, c'est pis qu'un service.</p> + +<p>—Oh! celui-ci, vous pouvez me le donner sans vous compromettre.</p> + +<p>—Dites.</p> + +<p>—La dot de ma femme est de cinq cent mille livres.</p> + +<p>—C'est le chiffre que M. Danglars m'a annoncé à moi-même.</p> + +<p>—Faut-il que je la reçoive ou que je la laisse aux mains du +notaire?</p> + +<p>—Voici, en général, comment les choses se passent quand on veut +qu'elles se passent galamment: vos deux notaires prennent rendez-vous +au contrat pour le lendemain ou le surlendemain; le lendemain +ou le surlendemain, ils échangent les deux dots, dont ils se +donnent mutuellement reçu, puis, le mariage célébré, ils mettent +les millions à votre disposition, comme chef de la communauté.</p> + +<p>—C'est que, dit Andrea avec une certaine inquiétude mal +dissimulée, je croyais avoir entendu dire à mon beau-père qu'il +avait l'intention de placer nos fonds dans cette fameuse affaire +de chemin de fer dont vous me parliez tout à l'heure.</p> + +<p>—Eh bien, mais, reprit Monte-Cristo, c'est, à ce que tout le +monde assure, un moyen que vos capitaux soient triplés dans +l'année. M. le baron Danglars est bon père et sait compter.</p> + +<p>—Allons donc, dit Andrea, tout va bien, sans votre refus, +toutefois, qui me perce le cÅ“ur.</p> + +<p>—Ne l'attribuez qu'à des scrupules fort naturels en pareille +circonstance.</p> + +<p>—Allons, dit Andrea, qu'il soit donc fait comme vous le voulez; à +ce soir, neuf heures.</p> + +<p>—À ce soir.»</p> + +<p>Et malgré une légère résistance de Monte-Cristo, dont les lèvres +pâlirent, mais qui cependant conserva son sourire de cérémonie, +Andrea saisit la main du comte, la serra, sauta dans son phaéton +et disparut.</p> + +<p>Les quatre ou cinq heures qui lui restaient jusqu'à neuf heures, +Andrea les employa en courses, en visites destinées à intéresser +ces amis dont il avait parlé, à paraître chez le banquier avec +tout le luxe de leurs équipages, les éblouissant par ces promesses +d'actions qui, depuis, ont fait tourner toutes les têtes, et dont +Danglars, en ce moment-là , avait l'initiative.</p> + +<p>En effet, à huit heures et demie du soir, le grand salon de +Danglars, la galerie attenante à ce salon et les trois autres +salons de l'étage étaient pleins d'une foule parfumée qu'attirait +fort peu la sympathie, mais beaucoup cet irrésistible besoin +d'être là où l'on sait qu'il y a du nouveau.</p> + +<p>Un académicien dirait que les soirées du monde sont des +collections de fleurs qui attirent papillons inconstants, abeilles +affamées et frelons bourdonnants.</p> + +<p>Il va sans dire que les salons étaient resplendissants de bougies, +la lumière roulait à flots des moulures d'or sur les tentures de +soie, et tout le mauvais goût de cet ameublement, qui n'avait pour +lui que la richesse, resplendissait de tout son éclat.</p> + +<p>Mlle Eugénie était vêtue avec la simplicité la plus élégante: une +robe de soie blanche brochée de blanc, une rose blanche à moitié +perdue dans ses cheveux d'un noir de jais, composaient toute sa +parure que ne venait pas enrichir le plus petit bijou.</p> + +<p>Seulement on pouvait lire que dans ses yeux cette assurance parfaite +destinée à démentir ce que cette candide toilette avait de +vulgairement virginal à ses propres yeux.</p> + +<p>Mme Danglars, à trente pas d'elle, causait avec Debray, Beauchamp +et Château-Renaud. Debray avait fait sa rentrée dans cette maison +pour cette grande solennité, mais comme tout le monde et sans +aucun privilège particulier.</p> + +<p>M. Danglars, entouré de députés, d'hommes de finance, expliquait +une théorie de contributions nouvelles qu'il comptait mettre en +exercice quand la force des choses aurait contraint le +gouvernement à l'appeler au ministère.</p> + +<p>Andrea, tenant sous son bras un des plus fringants dandys de +l'Opéra, lui expliquait assez impertinemment, attendu qu'il avait +besoin d'être hardi pour paraître à l'aise, ses projets de vie à +venir, et les progrès de luxe qu'il comptait faire faire avec ses +cent soixante-quinze mille livres de rente à la fashion +parisienne.</p> + +<p>La foule générale roulait dans ces salons comme un flux et un +reflux de turquoises, de rubis, d'émeraudes, d'opales et de +diamants.</p> + +<p>Comme partout, on remarquait que c'étaient les plus vieilles +femmes qui étaient les plus parées, et les plus laides qui se +montraient avec le plus d'obstination.</p> + +<p>S'il y avait quelque beau lis blanc, quelque rose suave et +parfumée, il fallait la chercher et la découvrir cachée dans +quelque coin par une mère à turban, ou par une tante à oiseau de +paradis.</p> + +<p>À chaque instant, au milieu de cette cohue, de ce bourdonnement, +de ces rires, la voix des huissiers lançait un nom connu dans les +finances, respecté dans l'armée ou illustre dans les lettres; +alors un faible mouvement des groupes accueillait ce nom.</p> + +<p>Mais pour un qui avait le privilège de faire frémir cet océan de +vagues humaines, combien passaient accueillis par l'indifférence +ou le ricanement du dédain!</p> + +<p>Au moment où l'aiguille de la pendule massive, de la pendule +représentant Endymion endormi, marquait neuf heures sur un cadran +d'or, et où le timbre, fidèle reproducteur de la pensée machinale, +retentissait neuf fois, le nom du comte de Monte-Cristo retentit à +son tour, et, comme poussée par la flamme électrique, toute +l'assemblée se tourna vers la porte.</p> + +<p>Le comte était vêtu de noir et avec sa simplicité habituelle; son +gilet blanc dessinait sa vaste et noble poitrine; son col noir +paraissait d'une fraîcheur singulière, tant il ressortait sur la +mâle pâleur de son teint; pour tout bijou, il portait une chaîne +de gilet si fine qu'à peine le mince filet d'or tranchait sur le +piqué blanc.</p> + +<p>Il se fit à l'instant même un cercle autour de la porte.</p> + +<p>Le comte, d'un seul coup d'Å“il, aperçut Mme Danglars à un bout du +salon, M. Danglars à l'autre, et Mlle Eugénie devant lui.</p> + +<p>Il s'approcha d'abord de la baronne, qui causait avec +Mme de Villefort, qui était venue seule, Valentine étant toujours +souffrante; et sans dévier, tant le chemin se frayait devant lui, +il passa de la baronne à Eugénie, qu'il complimenta en termes si +rapides et si réservés, que la fière artiste en fut frappée.</p> + +<p>Près d'elle était Mlle Louise d'Armilly, qui remercia le comte des +lettres de recommandation qu'il lui avait si gracieusement données +pour l'Italie, et dont elle comptait, lui dit-elle, faire +incessamment usage.</p> + +<p>En quittant ces dames, il se retourna et se trouva près de +Danglars, qui s'était approché pour lui donner la main.</p> + +<p>Ces trois devoirs sociaux accomplis, Monte-Cristo s'arrêta, +promenant autour de lui ce regard assuré empreint de cette +expression particulière aux gens d'un certain monde et surtout +d'une certaine portée, regard qui semble dire:</p> + +<p>«J'ai fait ce que j'ai dû; maintenant que les autres fassent ce +qu'ils me doivent.»</p> + +<p>Andrea, qui était dans un salon contigu, sentit cette espèce de +frémissement que Monte-Cristo avait imprimé à la foule, et il +accourut saluer le comte.</p> + +<p>Il le trouva complètement entouré; on se disputait ses paroles, +comme il arrive toujours pour les gens qui parlent peu et qui ne +disent jamais un mot sans valeur.</p> + +<p>Les notaires firent leur entrée en ce moment, et vinrent installer +leurs pancartes griffonnées sur le velours brodé d'or qui couvrait +la table préparée pour la signature, table en bois doré.</p> + +<p>Un des notaires s'assit, l'autre resta debout.</p> + +<p>On allait procéder à la lecture du contrat que la moitié de Paris, +présente à cette solennité, devait signer.</p> + +<p>Chacun prit place, ou plutôt les femmes firent cercle, tandis que +les hommes, plus indifférents à l'endroit du <i>style énergique</i>, +comme dit Boileau, firent leurs commentaires sur l'agitation +fébrile d'Andrea, sur l'attention de M. Danglars, sur +l'impassibilité d'Eugénie et sur la façon leste et enjouée dont la +baronne traitait cette importante affaire.</p> + +<p>Le contrat fut lu au milieu d'un profond silence. Mais, aussitôt +la lecture achevée, la rumeur recommença dans les salons, double +de ce qu'elle était auparavant: ces sommes brillantes, ces +millions roulant dans l'avenir des deux jeunes gens et qui +venaient compléter l'exposition qu'on avait faite, dans une +chambre exclusivement consacrée à cet objet, du trousseau de la +mariée et des diamants de la jeune femme, avaient retenti avec +tout leur prestige dans la jalouse assemblée.</p> + +<p>Les charmes de Mlle Danglars en étaient doubles aux yeux des +jeunes gens, et pour le moment ils effaçaient l'éclat du soleil.</p> + +<p>Quant aux femmes, il va sans dire que, tout en jalousant ces +millions, elles ne croyaient pas en avoir besoin pour être belles.</p> + +<p>Andrea, serré par ses amis, complimenté, adulé, commençant à +croire à la réalité du rêve qu'il faisait, Andrea était sur le +point de perdre la tête.</p> + +<p>Le notaire prit solennellement la plume, l'éleva au-dessus de sa +tête et dit:</p> + +<p>«Messieurs, on va signer le contrat.»</p> + +<p>Le baron devait signer le premier, puis le fondé de pouvoir de +M. Cavalcanti père, puis la baronne, puis les futurs conjoints, +comme on dit dans cet abominable style qui a cours sur papier +timbré.</p> + +<p>Le baron prit la plume et signa, puis le chargé de pouvoir.</p> + +<p>La baronne s'approcha, au bras de Mme de Villefort.</p> + +<p>«Mon ami, dit-elle en prenant la plume, n'est-ce pas une chose +désespérante? Un incident inattendu, arrivé dans cette affaire +d'assassinat et de vol dont M. le comte de Monte-Cristo a failli +être victime, nous prive d'avoir M. de Villefort.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! fit Danglars, du même ton dont il aurait dit: Ma +foi, la chose m'est bien indifférente!</p> + +<p>—Mon Dieu! dit Monte-Cristo en s'approchant, j'ai bien peur +d'être la cause involontaire de cette absence.</p> + +<p>—Comment! vous, comte? dit Mme Danglars en signant. S'il en est +ainsi, prenez garde, je ne vous le pardonnerai jamais.»</p> + +<p>Andrea dressait les oreilles.</p> + +<p>«Il n'y aurait cependant point de ma faute, dit le comte; aussi je +tiens à le constater.»</p> + +<p>On écoutait avidement: Monte-Cristo, qui desserrait si rarement +les lèvres, allait parler.</p> + +<p>«Vous vous rappelez, dit le comte au milieu du plus profond +silence, que c'est chez moi qu'est mort ce malheureux qui était +venu pour me voler, et qui, en sortant de chez moi a été tué, à ce +que l'on croit, par son complice?</p> + +<p>—Oui, dit Danglars.</p> + +<p>—Eh bien, pour lui porter secours, on l'avait déshabillé et l'on +avait jeté ses habits dans un coin où la justice les a ramassés; +mais la justice, en prenant l'habit et le pantalon pour les +déposer au greffe, avait oublié le gilet.»</p> + +<p>Andrea pâlit visiblement et tira tout doucement du côté de la +porte; il voyait paraître un nuage à l'horizon, et ce nuage lui +semblait renfermer la tempête dans ses flancs.</p> + +<p>«Eh bien, ce malheureux gilet, on l'a trouvé aujourd'hui tout +couvert de sang et troué à l'endroit du cÅ“ur.»</p> + +<p>Les dames poussèrent un cri, et deux ou trois se préparèrent à +s'évanouir.</p> + +<p>«On me l'a apporté. Personne ne pouvait deviner d'où venait cette +guenille; moi seul songeai que c'était probablement le gilet de la +victime. Tout à coup mon valet de chambre, en fouillant avec +dégoût et précaution cette funèbre relique, a senti un papier dans +la poche et l'en a tiré: c'était une lettre adressée à qui? à +vous, baron.</p> + +<p>—À moi? s'écria Danglars.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! oui, à vous; je suis parvenu à lire votre nom +sous le sang dont le billet était maculé, répondit Monte-Cristo au +milieu des éclats de surprise générale.</p> + +<p>—Mais, demanda Mme Danglars regardant son mari avec inquiétude, +comment cela empêche-t-il M. de Villefort?</p> + +<p>—C'est tout simple, madame, répondit Monte-Cristo; ce gilet et +cette lettre étaient ce qu'on appelle des pièces de conviction; +lettre et gilet, j'ai tout envoyé à M. le procureur du roi. Vous +comprenez, mon cher baron, la voie légale est la plus sûre en +matière criminelle: c'était peut-être quelque machination contre +vous.»</p> + +<p>Andrea regarda fixement Monte-Cristo et disparut dans le deuxième +salon.</p> + +<p>«C'est possible, dit Danglars; cet homme assassiné n'était-il +point un ancien forçat?</p> + +<p>—Oui, répondit le comte, un ancien forçat nommé Caderousse.»</p> + +<p>Danglars pâlit légèrement; Andrea quitta le second salon et gagna +l'antichambre.</p> + +<p>«Mais signez donc, signez donc! dit Monte-Cristo; je m'aperçois +que mon récit a mis tout le monde en émoi et j'en demande bien +humblement pardon à vous, madame la baronne et à Mlle Danglars.»</p> + +<p>La baronne, qui venait de signer, remit la plume au notaire.</p> + +<p>«Monsieur le prince Cavalcanti, dit le tabellion, monsieur le +prince Cavalcanti, où êtes-vous?</p> + +<p>—Andrea! Andrea! répétèrent plusieurs voix de jeunes gens qui en +étaient déjà arrivés avec le noble Italien à ce degré d'intimité +de l'appeler par son nom de baptême.</p> + +<p>—Appelez donc le prince, prévenez-le donc que c'est à lui de +signer!» cria Danglars à un huissier.</p> + +<p>Mais au même instant la foule des assistants reflua, terrifiée, +dans le salon principal, comme si quelque monstre effroyable fût +entré dans les appartements, <i>quaerens quem devoret</i>.</p> + +<p>Il y avait en effet de quoi reculer, s'effrayer, crier.</p> + +<p>Un officier de gendarmerie plaçait deux gendarmes à la porte de +chaque salon, et s'avançait vers Danglars, précédé d'un +commissaire de police ceint de son écharpe.</p> + +<p>Mme Danglars poussa un cri et s'évanouit.</p> + +<p>Danglars, qui se croyait menacé (certaines consciences ne sont +jamais calmes), Danglars offrit aux yeux de ses conviés un visage +décomposé par la terreur.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il donc, monsieur? demanda Monte-Cristo s'avançant au-devant +du commissaire.</p> + +<p>—Lequel de vous, messieurs, demanda le magistrat sans répondre +au comte, s'appelle Andrea Cavalcanti?»</p> + +<p>Un cri de stupeur partit de tous les coins du salon. On chercha; +on interrogea.</p> + +<p>«Mais quel est donc cet Andrea Cavalcanti? demanda Danglars +presque égaré.</p> + +<p>—Un ancien forçat échappé du bagne de Toulon.</p> + +<p>—Et quel crime a-t-il commis?</p> + +<p>—Il est prévenu, dit le commissaire de sa voix impassible, +d'avoir assassiné le nommé Caderousse, son ancien compagnon de +chaîne, au moment où il sortait de chez le comte de Monte-Cristo.»</p> + +<p>Monte-Cristo jeta un regard rapide autour de lui.</p> + +<p>Andrea avait disparu.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XCVII" id="XCVII"></a><a href="#table">XCVII</a></h2> + +<h3><a href="#table">La route de Belgique.</a></h3> + +<p>Quelques instants après la scène de confusion produite dans les +salons de M. Danglars par l'apparition inattendue du brigadier de +gendarmerie, et par la révélation qui en avait été la suite, le +vaste hôtel s'était vidé avec une rapidité pareille à celle qu'eût +amenée l'annonce d'un cas de peste ou de choléra-morbus arrivé +parmi les conviés: en quelques minutes par toutes les portes, par +tous les escaliers, par toutes les sorties, chacun s'était +empressé de se retirer, ou plutôt de fuir; car c'était là une de +ces circonstances dans lesquelles il ne faut pas même essayer de +donner ces banales consolations qui rendent dans les grandes +catastrophes les meilleurs amis si importuns.</p> + +<p>Il n'était resté dans l'hôtel du banquier que Danglars, enfermé +dans son cabinet, et faisant sa déposition entre les mains de +l'officier de gendarmerie; Mme Danglars, terrifiée, dans le +boudoir que nous connaissons, et Eugénie qui, l'Å“il hautain et la +lèvre dédaigneuse, s'était retirée dans sa chambre avec son +inséparable compagne, Mlle Louise d'Armilly.</p> + +<p>Quant aux nombreux domestiques, plus nombreux encore ce soir-là +que de coutume, car on leur avait adjoint, à propos de la fête, +les glaciers, les cuisiniers et les maîtres d'hôtel du Café de +Paris, tournant contre leurs maîtres la colère de ce qu'ils +appelaient leur affront, ils stationnaient par groupes à l'office, +aux cuisines, dans leurs chambres, s'inquiétant fort peu du +service, qui d'ailleurs se trouvait tout naturellement interrompu.</p> + +<p>Au milieu de ces différents personnages, frémissant d'intérêts +divers, deux seulement méritent que nous nous occupions d'eux: +c'est Mlle Eugénie Danglars et Mlle Louise d'Armilly.</p> + +<p>La jeune fiancée, nous l'avons dit, s'était retirée l'air hautain, +la lèvre dédaigneuse, et avec la démarche d'une reine outragée, +suivie de sa compagne, plus pâle et plus émue qu'elle.</p> + +<p>En arrivant dans sa chambre, Eugénie ferma sa porte en dedans, +pendant que Louise tombait sur une chaise.</p> + +<p>«Oh! mon Dieu, mon Dieu! l'horrible chose, dit la jeune +musicienne; et qui pouvait se douter de cela? M. Andrea +Cavalcanti... un assassin... un échappé du bagne... un forçat!»</p> + +<p>Un sourire ironique crispa les lèvres d'Eugénie.</p> + +<p>«En vérité, j'étais prédestinée, dit-elle. Je n'échappe au Morcerf +que pour tomber dans le Cavalcanti!</p> + +<p>—Oh! ne confonds pas l'un avec l'autre, Eugénie.</p> + +<p>—Tais-toi, tous les hommes sont des infâmes, et je suis heureuse +de pouvoir faire plus que de les détester; maintenant, je les +méprise.</p> + +<p>—Qu'allons-nous faire? demanda Louise.</p> + +<p>—Ce que nous allons faire?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais ce que nous devions faire dans trois jours... partir.</p> + +<p>—Ainsi, quoique tu ne te maries plus, tu veux toujours?</p> + +<p>—Écoute, Louise, j'ai en horreur cette vie du monde ordonnée, +compassée, réglée comme notre papier de musique. Ce que j'ai +toujours désiré, ambitionné, voulu, c'est la vie d'artiste, la vie +libre, indépendante, où l'on ne relève que de soi, où l'on ne doit +de compte qu'à soi. Rester, pour quoi faire? pour qu'on essaie, +d'ici à un mois, de me marier encore; à qui? à M. Debray, peut-être, +comme il en avait été un instant question. Non, Louise; non, +l'aventure de ce soir me sera une excuse: je n'en cherchais pas, +je n'en demandais pas; Dieu m'envoie celle-ci, elle est la +bienvenue.</p> + +<p>—Comme tu es forte et courageuse! dit la blonde et frêle jeune +fille à sa brune compagne.</p> + +<p>—Ne me connaissais-tu point encore? Allons, voyons, Louise, +causons de toutes nos affaires. La voiture de poste...</p> + +<p>—Est achetée heureusement depuis trois jours.</p> + +<p>—L'as-tu fait conduire où nous devions la prendre?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Notre passeport?</p> + +<p>—Le voilà !»</p> + +<p>Et Eugénie, avec son aplomb habituel, déplia un papier et lut:</p> + +<p>«M. Léon d'Armilly, âgé de vingt ans, profession d'artiste, +cheveux noirs, yeux noirs, voyageant avec sa sÅ“ur.»</p> + +<p>«Ã€ merveille! Par qui t'es-tu procuré ce passeport?</p> + +<p>—En allant demander à M. de Monte-Cristo des lettres pour les +directeurs des théâtres de Rome et de Naples, je lui ai exprimé +mes craintes de voyager en femme; il les a parfaitement comprises, +s'est mis à ma disposition pour me procurer un passeport d'homme; +et, deux jours après, j'ai reçu celui-ci, auquel j'ai ajouté de ma +main: <i>Voyageant avec sa sÅ“ur.</i></p> + +<p>—Eh bien, dit gaiement Eugénie, il ne s'agit plus que de faire +nos malles: nous partirons le soir de la signature du contrat, au +lieu de partir le soir des noces: voilà tout.</p> + +<p>—Réfléchis bien, Eugénie.</p> + +<p>—Oh! toutes mes réflexions sont faites; je suis lasse de +n'entendre parler que de reports, de fins de mois, de hausse, de +baisse, de fonds espagnols, de papier haïtien. Au lieu de cela, +Louise, comprends-tu l'air, la liberté, le chant des oiseaux, les +plaines de la Lombardie, les canaux de Venise, les palais de Rome, +la plage de Naples. Combien possédons-nous, Louise?»</p> + +<p>La jeune fille qu'on interrogeait tira d'un secrétaire incrusté un +petit portefeuille à serrure qu'elle ouvrit, et dans lequel elle +compta vingt-trois billets de banque.</p> + +<p>«Vingt-trois mille francs, dit-elle.</p> + +<p>—Et pour autant au moins de perles, de diamants et bijoux, dit +Eugénie. Nous sommes riches. Avec quarante-cinq mille francs, nous +avons de quoi vivre en princesses pendant deux ans ou +convenablement pendant quatre.</p> + +<p>«Mais avant six mois, toi avec ta musique, moi avec ma voix, nous +aurons doublé notre capital. Allons, charge-toi de l'argent, moi, +je me charge du coffret aux pierreries; de sorte que si l'une de +nous avait le malheur de perdre son trésor, l'autre aurait +toujours le sien. Maintenant, la valise: hâtons-nous, la valise!</p> + +<p>—Attends, dit Louise, allant écouter à la porte de Mme Danglars.</p> + +<p>—Que crains-tu?</p> + +<p>—Qu'on ne nous surprenne.</p> + +<p>—La porte est fermée.</p> + +<p>—Qu'on ne nous dise d'ouvrir.</p> + +<p>—Qu'on le dise si l'on veut, nous n'ouvrons pas.</p> + +<p>—Tu es une véritable amazone, Eugénie.»</p> + +<p>Et les deux jeunes filles se mirent, avec une prodigieuse +activité, à entasser dans une malle tous les objets de voyage dont +elles croyaient avoir besoin.</p> + +<p>«Là , maintenant, dit Eugénie, tandis que je vais changer de +costume, ferme la valise, toi.»</p> + +<p>Louise appuya de toute la force de ses petites mains blanches sur +le couvercle de la malle.</p> + +<p>«Mais je ne puis pas, dit-elle, je ne suis pas assez forte; ferme-la, toi.</p> + +<p>—Ah! c'est juste, dit en riant Eugénie, j'oubliais que je suis +Hercule, moi, et que tu n'es, toi, que la pâle Omphale.»</p> + +<p>Et la jeune fille, appuyant le genou sur la malle, raidit ses bras +blancs et musculeux jusqu'à ce que les deux compartiments de la +valise fussent joints, et que Mlle d'Armilly eût passé le crochet +du cadenas entre les deux pitons.</p> + +<p>Cette opération terminée, Eugénie ouvrit une commode dont elle +avait la clef sur elle, et en tira une mante de voyage en soie +violette ouatée.</p> + +<p>«Tiens, dit-elle, tu vois que j'ai pensé à tout; avec cette mante +tu n'auras point froid.</p> + +<p>—Mais toi?</p> + +<p>—Oh! moi, je n'ai jamais froid, tu le sais bien; d'ailleurs avec +ces habits d'homme...</p> + +<p>—Tu vas t'habiller ici?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Mais auras-tu le temps?</p> + +<p>—N'aie donc pas la moindre inquiétude, poltronne; tous nos gens +sont occupés de la grande affaire. D'ailleurs, qu'y a-t-il +d'étonnant, quand on songe au désespoir dans lequel je dois être, +que je me sois enfermée, dis?</p> + +<p>—Non, c'est vrai, tu me rassures.</p> + +<p>—Viens, aide-moi.»</p> + +<p>Et du même tiroir dont elle avait fait sortir la mante qu'elle +venait de donner à Mlle d'Armilly, et dont celle-ci avait déjà +couvert ses épaules, elle tira un costume d'homme complet, depuis +les bottines jusqu'à la redingote, avec une provision de linge où +il n'y avait rien de superflu, mais où se trouvait le nécessaire.</p> + +<p>Alors, avec une promptitude qui indiquait que ce n'était pas sans +doute la première fois qu'en se jouant elle avait revêtu les +habits d'un autre sexe, Eugénie chaussa ses bottines, passa un +pantalon, chiffonna sa cravate, boutonna jusqu'à son cou un gilet +montant, et endossa une redingote qui dessinait sa taille fine et +cambrée.</p> + +<p>«Oh! c'est très bien! en vérité, c'est très bien, dit Louise en la +regardant avec admiration; mais ces beaux cheveux noirs, ces +nattes magnifiques qui faisaient soupirer d'envie toutes les +femmes, tiendront-ils sous un chapeau d'homme comme celui que +j'aperçois là ?</p> + +<p>—Tu vas voir», dit Eugénie.</p> + +<p>Et saisissant avec sa main gauche la tresse épaisse sur laquelle +ses longs doigts ne se refermaient qu'à peine, elle saisit de sa +main droite une paire de longs ciseaux, et bientôt l'acier cria au +milieu de la riche et splendide chevelure, qui tomba tout entière +aux pieds de la jeune fille, renversée en arrière pour l'isoler de +sa redingote.</p> + +<p>Puis, la natte supérieure abattue, Eugénie passa à celles de ses +tempes, qu'elle abattit successivement, sans laisser échapper le +moindre regret: au contraire, ses yeux brillèrent, plus pétillants +et plus joyeux encore que de coutume, sous ses sourcils noirs +comme l'ébène.</p> + +<p>«Oh! les magnifiques cheveux! dit Louise avec regret.</p> + +<p>—Eh! ne suis-je pas cent fois mieux ainsi? s'écria Eugénie en +lissant les boucles éparses de sa coiffure devenue toute +masculine, et ne me trouves-tu donc pas plus belle ainsi?</p> + +<p>—Oh! tu es belle, belle toujours! s'écria Louise. Maintenant, où +allons-nous?</p> + +<p>—Mais, à Bruxelles, si tu veux; c'est la frontière la plus +proche. Nous gagnerons Bruxelles, Liège, Aix-la-Chapelle; nous +remonterons le Rhin jusqu'à Strasbourg, nous traverserons la +Suisse et nous descendrons en Italie par le Saint-Gothard. Cela te +va-t-il?</p> + +<p>—Mais, oui.</p> + +<p>—Que regardes-tu?</p> + +<p>—Je te regarde. En vérité, tu es adorable ainsi; on dirait que +tu m'enlèves.</p> + +<p>—Eh pardieu! on aurait raison.</p> + +<p>—Oh! je crois que tu as juré, Eugénie?»</p> + +<p>Et les deux jeunes filles, que chacun eût pu croire plongées dans +les larmes, l'une pour son propre compte, l'autre par dévouement à +son amie, éclatèrent de rire, tout en faisant disparaître les +traces les plus visibles du désordre qui naturellement avait +accompagné les apprêts de leur évasion.</p> + +<p>Puis, ayant soufflé leurs lumières, l'Å“il interrogateur, +l'oreille au guet, le cou tendu, les deux fugitives ouvrirent la +porte d'un cabinet de toilette qui donnait sur un escalier de +service descendant jusqu'à la cour, Eugénie marchant la première, +et soutenant d'un bras la valise que, par l'anse opposée, +Mlle d'Armilly soulevait à peine de ses deux mains.</p> + +<p>La cour était vide. Minuit sonnait.</p> + +<p>Le concierge veillait encore.</p> + +<p>Eugénie s'approcha tout doucement et vit le digne suisse qui +dormait au fond de sa loge, étendu dans son fauteuil.</p> + +<p>Elle retourna vers Louise, reprit la malle qu'elle avait un +instant posée à terre, et toutes deux, suivant l'ombre projetée +par la muraille, gagnèrent la voûte.</p> + +<p>Eugénie fit cacher Louise dans l'angle de la porte, de manière que +le concierge, s'il lui plaisait par hasard de se réveiller, ne vît +qu'une personne.</p> + +<p>Puis, s'offrant elle-même au plein rayonnement de la lampe qui +éclairait la cour:</p> + +<p>«La porte!» cria-t-elle de sa plus belle voix de contralto, en +frappant à la vitre.</p> + +<p>Le concierge se leva comme l'avait prévu Eugénie, et fit même +quelques pas pour reconnaître la personne qui sortait; mais voyant +un jeune homme qui fouettait impatiemment son pantalon de sa +badine, il ouvrit sur-le-champ.</p> + +<p>Aussitôt Louise se glissa comme une couleuvre par la porte +entrebâillée, et bondit légèrement dehors. Eugénie, calme en +apparence, quoique, selon toute probabilité, son cÅ“ur comptât +plus de pulsations que dans l'état habituel, sortit à son tour.</p> + +<p>Un commissionnaire passait, on le chargea de la malle, puis les +deux jeunes filles lui ayant indiqué comme le but de leur course +la rue de la Victoire et le numéro 36 de cette rue, elles +marchèrent derrière cet homme, dont la présence rassurait Louise; +quant à Eugénie, elle était forte comme une Judith ou une Dalila.</p> + +<p>On arriva au numéro indiqué. Eugénie ordonna au commissionnaire de +déposer la malle, lui donna quelques pièces de monnaie, et, après +avoir frappé au volet, le renvoya.</p> + +<p>Ce volet auquel avait frappé Eugénie était celui d'une petite +lingère prévenue à l'avance: elle n'était point encore couchée, +elle ouvrit.</p> + +<p>«Mademoiselle, dit Eugénie, faites tirer par le concierge la +calèche de la remise, et envoyez-le chercher des chevaux à l'hôtel +des Postes. Voici cinq francs pour la peine que nous lui donnons.</p> + +<p>—En vérité, dit Louise, je t'admire, et je dirai presque que je +te respecte.»</p> + +<p>La lingère regardait avec étonnement; mais comme il était convenu +qu'il y aurait vingt louis pour elle, elle ne fit pas la moindre +observation.</p> + +<p>Un quart d'heure après, le concierge revenait ramenant le +postillon et les chevaux, qui, en un tour de main, furent attelés +à la voiture, sur laquelle le concierge assura la malle à l'aide +d'une corde et d'un tourniquet.</p> + +<p>«Voici le passeport, dit le postillon; quelle route prenons-nous, +notre jeune bourgeois?</p> + +<p>—La route de Fontainebleau, répondit Eugénie avec une voix +presque masculine.</p> + +<p>—Eh bien, que dis-tu donc? demanda Louise.</p> + +<p>—Je donne le change, dit Eugénie; cette femme à qui nous donnons +vingt louis peut nous trahir pour quarante: sur le boulevard nous +prendrons une autre direction.»</p> + +<p>Et la jeune fille s'élança dans le briska établi en excellente +dormeuse, sans presque toucher le marchepied.</p> + +<p>«Tu as toujours raison, Eugénie», dit la maîtresse de chant en +prenant place près de son amie.</p> + +<p>Un quart d'heure après, le postillon, remis dans le droit chemin, +franchissait, en faisant claquer son fouet, la grille de la +barrière Saint-Martin.</p> + +<p>«Ah! dit Louise en respirant, nous voilà donc sorties de Paris!</p> + +<p>—Oui, ma chère, et le rapt est bel et bien consommé, répondit +Eugénie.</p> + +<p>—Oui, mais sans violence, dit Louise.</p> + +<p>—Je ferai valoir cela comme circonstance atténuante», répondit +Eugénie.</p> + +<p>Ces paroles se perdirent dans le bruit que faisait la voiture en +roulant sur le pavé de la Villette.</p> + +<p>M. Danglars n'avait plus sa fille.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XCVIII" id="XCVIII"></a><a href="#table">XCVIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">L'auberge de la Cloche et de la Bouteille.</a></h3> + +<p>Et maintenant, laissons Mlle Danglars et son amie rouler sur la +route de Bruxelles, et revenons au pauvre Andrea Cavalcanti, si +malencontreusement arrêté dans l'essor de sa fortune.</p> + +<p>C'était, malgré son âge encore peu avancé, un garçon fort adroit +et fort intelligent que M. Andrea Cavalcanti.</p> + +<p>Aussi, aux premières rumeurs qui pénétrèrent dans le salon, +l'avons-nous vu par degrés se rapprocher de la porte, traverser +une ou deux chambres, et enfin disparaître.</p> + +<p>Une circonstance que nous avons oublié de mentionner, et qui +cependant ne doit pas être omise, c'est que dans l'une de ces deux +chambres que traversa Cavalcanti était exposé le trousseau de la +mariée, écrins de diamants, châles de cachemire, dentelles de +Valenciennes, voiles d'Angleterre, tout ce qui compose enfin ce +monde d'objets tentateurs dont le nom seul fait bondir de joie le +cÅ“ur des jeunes filles et que l'on appelle la corbeille.</p> + +<p>Or, en passant par cette chambre, ce qui prouve que non seulement +Andrea était un garçon fort intelligent et fort adroit, mais +encore prévoyant, c'est qu'il se saisit de la plus riche de toutes +les parures exposées.</p> + +<p>Muni de ce viatique, Andrea s'était senti de moitié plus léger +pour sauter par la fenêtre et glisser entre les mains des +gendarmes.</p> + +<p>Grand et découplé comme le lutteur antique, musculeux comme un +Spartiate, Andrea avait fourni une course d'un quart d'heure, sans +savoir où il allait, et dans le but seul de s'éloigner du lieu où +il avait failli être pris.</p> + +<p>Parti de la rue du Mont-Blanc, il s'était retrouvé, avec cet +instinct des barrières que les voleurs possèdent, comme le lièvre +celui du gîte, au bout de la rue Lafayette.</p> + +<p>Là , suffoqué, haletant, il s'arrêta.</p> + +<p>Il était parfaitement seul, et avait à gauche le clos Saint-Lazare, +vaste désert, et, à sa droite, Paris dans toute sa +profondeur.</p> + +<p>«Suis-je perdu? se demanda-t-il. Non, si je puis fournir une somme +d'activité supérieure à celle de mes ennemis. Mon salut est donc +devenu tout simplement une question de myriamètres.»</p> + +<p>En ce moment il aperçut, montant du haut du faubourg Poissonnière, +un cabriolet de régie dont le cocher, morne et fumant sa pipe, +semblait vouloir regagner les extrémités du faubourg Saint-Denis +où, sans doute, il faisait son séjour ordinaire.</p> + +<p>«Hé! l'ami! dit Benedetto.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il, notre bourgeois? demanda le cocher.</p> + +<p>—Votre cheval est-il fatigué?</p> + +<p>—Fatigué! ah! bien oui! il n'a rien fait de toute la sainte +journée. Quatre méchantes courses et vingt sous de pourboire, sept +francs en tout, je dois en rendre dix au patron!</p> + +<p>—Voulez-vous à ces sept francs en ajouter vingt que voici, hein?</p> + +<p>—Avec plaisir, bourgeois; ce n'est pas à mépriser, vingt francs. +Que faut-il faire pour cela? voyons.</p> + +<p>—Une chose bien facile, si votre cheval n'est pas fatigué +toutefois.</p> + +<p>—Je vous dis qu'il ira comme un zéphir; le tout est de dire de +quel côté il faut qu'il aille.</p> + +<p>—Du côté de Louvres.</p> + +<p>—Ah! ah! connu: pays du ratafia?</p> + +<p>—Justement. Il s'agit tout simplement de rattraper un de mes +amis avec lequel je dois chasser demain à la Chapelle-en-Serval. +Il devait m'attendre ici avec son cabriolet jusqu'à onze heures et +demie: il est minuit; il se sera fatigué de m'attendre et sera +parti tout seul.</p> + +<p>—C'est probable.</p> + +<p>—Eh bien, voulez-vous essayer de le rattraper?</p> + +<p>—Je ne demande pas mieux.</p> + +<p>—Mais si nous ne le rattrapons pas d'ici au Bourget vous aurez +vingt francs; si nous ne le rattrapons pas d'ici à Louvres, +trente.</p> + +<p>—Et si nous le rattrapons?</p> + +<p>—Quarante! dit Andrea qui avait eu un moment d'hésitation, mais +qui avait réfléchi qu'il ne risquait rien de promettre.</p> + +<p>—Ça va! dit le cocher. Montez, et en route. Prrroum!...»</p> + +<p>Andrea monta dans le cabriolet qui, d'une course rapide, traversa +le faubourg Saint-Denis, longea le faubourg Saint-Martin, traversa +la barrière, et enfila l'interminable Villette.</p> + +<p>On n'avait garde de rejoindre cet ami chimérique; cependant de +temps en temps, aux passants attardés ou aux cabarets qui +veillaient encore, Cavalcanti s'informait d'un cabriolet vert +attelé d'un cheval bai-brun; et, comme sur la route des Pays-Bas +il circule bon nombre de cabriolets, que les neuf dixièmes des +cabriolets sont verts, les renseignements pleuvaient à chaque pas.</p> + +<p>On venait toujours de le voir passer; il n'avait pas plus de cinq +cents, de deux cents, de cent pas d'avance; enfin, on le +dépassait, ce n'était pas lui.</p> + +<p>Une fois le cabriolet fut dépassé à son tour; c'était par une +calèche rapidement emportée au galop de deux chevaux de poste.</p> + +<p>«Ah! se dit Cavalcanti, si j'avais cette calèche, ces deux bons +chevaux, et surtout le passeport qu'il a fallu pour les prendre!»</p> + +<p>Et il soupira profondément.</p> + +<p>Cette calèche était celle qui emportait Mlle Danglars et +Mlle d'Armilly.</p> + +<p>«En route! en route! dit Andrea, nous ne pouvons pas tarder à le +rejoindre.»</p> + +<p>Et le pauvre cheval reprit le trot enragé qu'il avait suivi depuis +la barrière, et arriva tout fumant à Louvres.</p> + +<p>«Décidément, dit Andrea, je vois bien que je ne rejoindrai pas mon +ami et que je tuerai votre cheval. Ainsi donc, mieux vaut que je +m'arrête. Voilà vos trente francs, je m'en vais coucher au Cheval-Rouge, +et la première voiture dans laquelle je trouverai une +place, je la prendrai. Bonsoir, mon ami.»</p> + +<p>Et Andrea, après avoir mis six pièces de cinq francs dans la main +du cocher, sauta lestement sur le pavé de la route.</p> + +<p>Le cocher empocha joyeusement la somme et reprit au pas le chemin +de Paris; Andrea feignit de gagner l'hôtel du Cheval-Rouge; mais +après s'être arrêté un instant contre la porte, entendant le bruit +du cabriolet qui allait se perdant à l'horizon, il reprit sa +course, et d'un pas gymnastique fort relevé, il fournit une course +de deux lieues.</p> + +<p>Là , il se reposa, il devait être tout près de la Chapelle-en-Serval, +où il avait dit qu'il allait.</p> + +<p>Ce n'était pas la fatigue qui arrêtait Andrea Cavalcanti: c'était +le besoin de prendre une résolution, c'était la nécessité +d'adopter un plan.</p> + +<p>Monter en diligence, c'était impossible; prendre la poste, c'était +également impossible. Pour voyager de l'une ou de l'autre façon un +passeport est de toute nécessité.</p> + +<p>Demeurer dans le département de l'Oise, c'est-à -dire dans un des +départements les plus découverts et les plus surveillés de France, +c'était chose impossible encore, impossible surtout pour un homme +expert comme Andrea en matière criminelle.</p> + +<p>Andrea s'assit sur les revers du fossé, laissa tomber sa tête +entre ses deux mains et réfléchit.</p> + +<p>Dix minutes après, il releva la tête; sa résolution était arrêtée.</p> + +<p>Il couvrit de poussière tout un côté du paletot qu'il avait eu le +temps de décrocher dans l'antichambre et de boutonner par-dessus +sa toilette de bal, et, gagnant la Chapelle-en-Serval, il alla +frapper hardiment à la porte de la seule auberge du pays.</p> + +<p>L'hôte vint ouvrir.</p> + +<p>«Mon ami, dit Andrea, j'allais de Mortefontaine à Senlis quand mon +cheval, qui est un animal difficile, a fait un écart et m'a envoyé +à dix pas. Il faut que j'arrive cette nuit à Compiègne sous peine +de causer les plus graves inquiétudes à ma famille; avez-vous un +cheval à louer?»</p> + +<p>Bon ou mauvais, un aubergiste a toujours un cheval.</p> + +<p>L'aubergiste de la Chapelle-en-Serval appela le garçon d'écurie, +lui ordonna de seller <i>le Blanc</i>, et réveilla son fils, enfant de +sept ans, lequel devait monter en croupe du monsieur et ramener le +quadrupède.</p> + +<p>Andrea donna vingt francs à l'aubergiste, et, en les tirant de sa +poche, laissa tomber une carte de visite.</p> + +<p>Cette carte de visite était celle d'un de ses amis du Café de +Paris; de sorte que l'aubergiste, lorsque Andrea fut parti et +qu'il eut ramassé la carte tombée de sa poche, fut convaincu qu'il +avait loué son cheval à M. le comte de Mauléon, rue Saint-Dominique, 25: +c'était le nom et l'adresse qui se trouvaient sur +la carte.</p> + +<p><i>Le Blanc</i> n'allait pas vite, mais il allait d'un pas égal et +assidu: en trois heures et demie Andrea fit les neuf lieues qui le +séparaient de Compiègne; quatre heures sonnaient à l'horloge de +l'hôtel de ville lorsqu'il arriva sur la place où s'arrêtent les +diligences.</p> + +<p>Il y a à Compiègne un excellent hôtel, dont se souviennent ceux-là +mêmes qui n'y ont logé qu'une fois.</p> + +<p>Andréa, qui y avait fait une halte dans une de ses courses aux +environs de Paris, se souvint de l'hôtel de la Cloche et de la +Bouteille: il s'orienta, vit à la lueur d'un réverbère l'enseigne +indicatrice, et, ayant congédié l'enfant, auquel il donna tout ce +qu'il avait sur lui de petite monnaie, il alla frapper à la porte, +réfléchissant avec beaucoup de justesse qu'il avait trois ou +quatre heures devant lui, et que le mieux était de se prémunir, +par un bon somme et un bon souper, contre les fatigues à venir.</p> + +<p>Ce fut un garçon qui vint ouvrir.</p> + +<p>«Mon ami, dit Andrea, je viens de Saint-Jean-au-Bois, où j'ai +dîné; je comptais prendre la voiture qui passe à minuit; mais je +me suis perdu comme un sot, et voilà quatre heures que je me +promène dans la forêt. Donnez-moi donc une de ces jolies petites +chambres qui donnent sur la cour, et faites-moi monter un poulet +froid et une bouteille de vin de Bordeaux.»</p> + +<p>Le garçon n'eut aucun soupçon: Andrea parlait avec la plus +parfaite tranquillité, il avait le cigare à la bouche et les mains +dans les poches de son paletot; ses habits étaient élégants, sa +barbe fraîche, ses bottes irréprochables; il avait l'air d'un +voisin attardé, voilà tout.</p> + +<p>Pendant que le garçon préparait sa chambre, l'hôtesse se leva: +Andrea l'accueillit avec son plus charmant sourire, et lui demanda +s'il ne pourrait pas avoir le numéro 3, qu'il avait déjà eu à son +dernier passage à Compiègne; malheureusement le numéro 3 était +pris par un jeune homme qui voyageait avec sa sÅ“ur.</p> + +<p>Andrea parut désespéré; il ne se consola que lorsque l'hôtesse lui +eut assuré que le numéro 7, qu'on lui préparait, avait absolument +la même disposition que le numéro 3; et, tout en se chauffant les +pieds et en causant des dernières courses de Chantilly, il +attendit qu'on vînt lui annoncer que sa chambre était prête.</p> + +<p>Ce n'était pas sans raison qu'Andrea avait parlé de ces jolis +appartements donnant sur la cour; la cour de l'hôtel de la Cloche, +avec son triple rang de galeries qui lui donnait l'air d'une salle +de spectacle, avec ses jasmins et ses clématites qui montent le +long de ses colonnades, légères comme une décoration naturelle, +est une des plus charmantes entrées d'auberge qui existent au +monde.</p> + +<p>Le poulet était frais, le vin était vieux, le feu clair et +pétillant: Andrea se surprit soupant d'aussi bon appétit que s'il +ne lui était rien arrivé.</p> + +<p>Puis il se coucha, et s'endormit presque aussitôt de ce sommeil +implacable que l'homme trouve toujours à vingt ans, même lorsqu'il +a des remords.</p> + +<p>Or, nous sommes forcés d'avouer qu'Andrea aurait pu avoir des +remords, mais qu'il n'en avait pas.</p> + +<p>Voici quel était le plan d'Andrea, plan qui lui avait donné la +meilleure partie de sa sécurité.</p> + +<p>Avec le jour il se levait, sortait de l'hôtel après avoir +rigoureusement payé ses comptes; gagnait la forêt, achetait, sous +prétexte de faire des études de peinture, l'hospitalité d'un +paysan; se procurait un costume de bûcheron et une cognée, +dépouillait l'enveloppe du lion pour prendre celle de l'ouvrier; +puis, les mains terreuses, les cheveux brunis par un peigne de +plomb, le teint hâlé par une préparation dont ses anciens +camarades lui avaient donné la recette, il gagnait, de forêt en +forêt, la frontière la plus prochaine, marchant la nuit, dormant +le jour dans les forêts ou dans les carrières, et ne s'approchant +des endroits habités que pour acheter de temps en temps un pain.</p> + +<p>Une fois la frontière dépassée, Andrea faisait argent de ses +diamants, réunissait le prix qu'il en tirait à une dizaine de +billets de banque qu'il portait toujours sur lui en cas +d'accident, et il se retrouvait encore à la tête d'une +cinquantaine de mille livres, ce qui ne semblait pas à sa +philosophie un pis-aller par trop rigoureux.</p> + +<p>D'ailleurs, il comptait beaucoup sur l'intérêt que les Danglars +avaient à éteindre le bruit de leur mésaventure.</p> + +<p>Voilà pourquoi, outre la fatigue, Andrea dormit si vite et si +bien.</p> + +<p>D'ailleurs, pour être réveillé plus matin, Andrea n'avait point +fermé ses volets et s'était seulement contenté de pousser les +verrous de sa porte et de tenir tout ouvert, sur sa table de nuit, +certain couteau fort pointu dont il connaissait la trempe +excellente et qui ne le quittait jamais.</p> + +<p>À sept heures du matin environ, Andrea fut éveillé par un rayon de +soleil qui venait, tiède et brillant, se jouer sur son visage.</p> + +<p>Dans tout cerveau bien organisé, l'idée dominante et il y en a +toujours une, l'idée dominante, disons-nous, est celle qui, après +s'être endormie la dernière illumine la première encore le réveil +de la pensée.</p> + +<p>Andrea n'avait pas entièrement ouvert les yeux que la pensée +dominante le tenait déjà et lui soufflait à l'oreille qu'il avait +dormi trop longtemps.</p> + +<p>Il sauta en bas de son lit et courut à sa fenêtre.</p> + +<p>Un gendarme traversait la cour.</p> + +<p>Le gendarme est un des objets les plus frappants qui existent au +monde, même pour l'Å“il d'un homme sans inquiétude: mais pour une +conscience timorée et qui a quelque motif de l'être, le jaune, le +bleu et le blanc dont se compose son uniforme prennent des teintes +effrayantes.</p> + +<p>«Pourquoi un gendarme?» se demanda Andrea.</p> + +<p>Tout à coup il se répondit à lui-même, avec cette logique que le +lecteur a déjà dû remarquer en lui:</p> + +<p>«Un gendarme n'a rien qui doive étonner dans une hôtellerie; mais +habillons-nous.»</p> + +<p>Et le jeune homme s'habilla avec une rapidité que n'avait pu lui +faire perdre son valet de chambre pendant les quelques mois de la +vie fashionable qu'il avait menée à Paris.</p> + +<p>«Bon, dit Andrea tout en s'habillant, j'attendrai qu'il soit +parti, et quand il sera parti je m'esquiverai.»</p> + +<p>Et tout en disant ces mots, Andrea, rebotté et recravaté, gagna +doucement sa fenêtre et souleva une seconde fois le rideau de +mousseline.</p> + +<p>Non seulement le premier gendarme n'était point parti, mais encore +le jeune homme aperçut un second uniforme bleu, jaune et blanc, au +bas de l'escalier, le seul par lequel il pût descendre, tandis +qu'un troisième, à cheval et le mousqueton au poing, se tenait en +sentinelle à la grande porte de la rue, la seule par laquelle il +pût sortir.</p> + +<p>Ce troisième gendarme était significatif au dernier point, car au-devant +de lui s'étendait un demi-cercle de curieux qui bloquaient +hermétiquement la porte de l'hôtel.</p> + +<p>«On me cherche! fut la première pensée d'Andrea. Diable!»</p> + +<p>La pâleur envahit le front du jeune homme; il regarda autour de +lui avec anxiété.</p> + +<p>Sa chambre, comme toutes celles de cet étage, n'avait d'issue que +sur la galerie extérieure, ouverte à tous les regards.</p> + +<p>«Je suis perdu!» fut sa seconde pensée.</p> + +<p>En effet, pour un homme dans la situation d'Andrea, l'arrestation +signifiait: les assises, le jugement, la mort, la mort sans +miséricorde et sans délai.</p> + +<p>Un instant il comprima convulsivement sa tête entre ses deux +mains.</p> + +<p>Pendant cet instant il faillit devenir fou de peur.</p> + +<p>Mais bientôt, de ce monde de pensées s'entrechoquant dans sa tête, +une pensée d'espérance jaillit; un pâle sourire se dessina sur ses +lèvres blêmies et sur ses joues contractées.</p> + +<p>Il regarda autour de lui; les objets qu'il cherchait se trouvaient +réunis sur le marbre d'un secrétaire: c'étaient une plume, de +l'encre et du papier.</p> + +<p>Il trempa la plume dans l'encre et écrivit d'une main à laquelle +il commanda d'être ferme les lignes suivantes, sur la première +feuille du cahier:</p> + +<p>«Je n'ai point d'argent pour payer, mais je ne suis pas un +malhonnête homme; je laisse en nantissement cette épingle qui vaut +dix fois la dépense que j'ai faite. On me pardonnera de m'être +échappé au point du jour, j'étais honteux!»</p> + +<p>Il tira son épingle de sa cravate et la posa sur le papier.</p> + +<p>Cela fait, au lieu de laisser ses verrous poussés, il les tira, +entrebâilla même sa porte, comme s'il fût sorti de sa chambre en +oubliant de la refermer, et se glissant dans la cheminée en homme +accoutumé à ces sortes de gymnastiques, il attira à lui la +devanture de papier représentant Achille chez Déidamie, effaça +avec ses pieds même la trace de ses pas dans les cendres, et +commença d'escalader le tuyau cambré qui lui offrait la seule voie +de salut dans laquelle il espérât encore.</p> + +<p>En ce moment même, le premier gendarme qui avait frappé la vue +d'Andrea montait l'escalier, précédé du commissaire de police, et +soutenu par le second gendarme qui gardait le bas de l'escalier, +lequel pouvait attendre lui-même du renfort de celui qui +stationnait à la porte.</p> + +<p>Voici à quelle circonstance Andrea devait cette visite, qu'avec +tant de peine il se disposait à recevoir.</p> + +<p>Au point du jour, les télégraphes avaient joué dans toutes les +directions, et chaque localité, prévenue presque immédiatement, +avait réveillé les autorités et lancé la force publique à la +recherche du meurtrier de Caderousse.</p> + +<p>Compiègne, résidence royale; Compiègne, ville de chasse; +Compiègne, ville de garnison, est abondamment pourvue d'autorités, +de gendarmes et de commissaires de police; les visites avaient +donc commencé aussitôt l'arrivée de l'ordre télégraphique, et +l'hôtel de la Cloche et de la Bouteille étant le premier hôtel de +la ville, on avait tout naturellement commencé par lui.</p> + +<p>D'ailleurs, d'après le rapport des sentinelles qui avaient pendant +cette nuit été de garde à l'hôtel de ville (l'hôtel de ville est +attenant à l'auberge de la Cloche), d'après le rapport des +sentinelles, disons-nous, il avait été constaté que plusieurs +voyageurs étaient descendus pendant la nuit à l'hôtel.</p> + +<p>La sentinelle qu'on avait relevée à six heures du matin se +rappelait même, au moment où elle venait d'être placée, c'est-à -dire +à quatre heures et quelques minutes, avoir vu un jeune homme +monté sur un cheval blanc ayant un petit paysan en croupe, lequel +jeune homme était descendu sur la place, avait congédié paysan et +cheval, et était allé frapper à l'hôtel de la Cloche, qui s'était +ouvert devant lui et s'était refermé sur lui.</p> + +<p>C'était sur ce jeune homme si singulièrement attardé que s'étaient +arrêtés les soupçons.</p> + +<p>Or, ce jeune homme n'était autre qu'Andrea.</p> + +<p>C'était forts de ces données, que le commissaire de police et le +gendarme, qui était un brigadier, s'acheminaient vers la porte +d'Andrea; cette porte était entrebâillée.</p> + +<p>«Oh! oh! dit le brigadier, vieux renard nourri dans les ruses de +l'état, mauvais indice qu'une porte ouverte! je l'aimerais mieux +verrouillée à triple verrou!»</p> + +<p>En effet, la petite lettre et l'épingle laissées par Andrea sur la +table confirmèrent ou plutôt appuyèrent la triste vérité. Andrea +s'était enfui.</p> + +<p>Nous disons appuyèrent, parce que le brigadier n'était pas homme à +se rendre sur une seule preuve.</p> + +<p>Il regarda autour de lui, plongea son Å“il sous le lit, dédoubla +les rideaux, ouvrit les armoires, et enfin s'arrêta à la cheminée.</p> + +<p>Grâce aux précautions d'Andrea, aucune trace de son passage +n'était demeurée dans les cendres.</p> + +<p>Cependant c'était une issue, et dans les circonstances où l'on se +trouvait, toute issue devait être l'objet d'une sérieuse +investigation.</p> + +<p>Le brigadier se fit donc apporter un fagot et de la paille, bourra +la cheminée comme il eût fait d'un mortier, et y mit le feu.</p> + +<p>Le feu fit craquer les parois de brique; une colonne opaque de +fumée s'élança par les conduits et monta vers le ciel comme le +sombre jet d'un volcan, mais il ne vit point tomber le prisonnier, +comme il s'y attendait.</p> + +<p>C'est qu'Andrea, dès sa jeunesse en lutte avec la société, valait +bien un gendarme, ce gendarme fût-il élevé au grade respectable de +brigadier; prévoyant donc l'incendie, il avait gagné le toit et se +tenait blotti contre le tuyau.</p> + +<p>Un instant il eut quelque espoir d'être sauvé, car il entendit le +brigadier appelant les deux gendarmes et leur criant tout haut:</p> + +<p>«Il n'y est plus.»</p> + +<p>Mais en allongeant doucement le cou, il vit que les deux +gendarmes, au lieu de se retirer, comme la chose naturelle, sur +une première annonce, il vit, disons-nous, qu'au contraire les +deux gendarmes redoublaient d'attention.</p> + +<p>À son tour il regarda autour de lui: l'hôtel de ville, colossale +bâtisse du seizième siècle, s'élevait comme un rempart sombre, à +sa droite, et par les ouvertures du monument, on pouvait plonger +dans tous les coins et recoins du toit, comme du haut d'une +montagne on plonge dans la vallée.</p> + +<p>Andrea comprit qu'il allait incessamment voir paraître la tête du +brigadier de gendarmerie à quelqu'une de ces ouvertures.</p> + +<p>Découvert, il était perdu; une chasse sur les toits ne lui +présentait aucune chance de succès.</p> + +<p>Il résolut donc de redescendre, non point par le même chemin qu'il +était venu, mais par un chemin analogue.</p> + +<p>Il chercha des yeux celle des cheminées de laquelle il ne voyait +sortir aucune fumée, l'atteignit en rampant sur le toit, et +disparut par son orifice sans avoir été vu de personne.</p> + +<p>Au même instant, une petite fenêtre de l'hôtel de ville s'ouvrait +et donnait passage à la tête du brigadier de gendarmerie.</p> + +<p>Un instant cette tête demeura immobile comme un de ces reliefs de +pierre qui décorent le bâtiment; puis avec un long soupir de +désappointement la tête disparut.</p> + +<p>Le brigadier, calme et digne comme la loi dont il était le +représentant, passa sans répondre à ces mille questions de la +foule amassée sur la place, et rentra dans l'hôtel.</p> + +<p>«Eh bien? demandèrent à leur tour les deux gendarmes.</p> + +<p>—Eh bien, mes fils, répondit le brigadier, il faut que le +brigand se soit véritablement distancé de nous ce matin à la bonne +heure; mais nous allons envoyer sur la route de Villers-Cotterêts +et de Noyon et fouiller la forêt, où nous le rattraperons +indubitablement.»</p> + +<p>L'honorable fonctionnaire venait à peine, avec l'intonation qui +est particulière aux brigadiers de gendarmerie, de donner le jour +à cet adverbe sonore, lorsqu'un long cri d'effroi, accompagné de +tintement redoublé d'une sonnette, retentit dans la cour de +l'hôtel.</p> + +<p>«Oh! oh! qu'est-ce que cela? s'écria le brigadier.</p> + +<p>—Voilà un voyageur qui semble bien pressé, dit l'hôte. À quel +numéro sonne-t-on?</p> + +<p>—Au numéro 3.</p> + +<p>—Courez-y, garçon!»</p> + +<p>En ce moment, les cris et le bruit de la sonnette redoublèrent.</p> + +<p>Le garçon prit sa course.</p> + +<p>«Non pas, dit le brigadier en arrêtant le domestique; celui qui +sonne m'a l'air de demander autre chose que le garçon, et nous +allons lui servir un gendarme. Qui loge au numéro 3?</p> + +<p>—Le petit jeune homme arrivé avec sa sÅ“ur cette nuit en chaise +de poste, et qui a demandé une chambre à deux lits.»</p> + +<p>La sonnette retentit une troisième fois avec une intonation pleine +d'angoisse.</p> + +<p>«Ã€ moi! monsieur le commissaire! cria le brigadier, suivez-moi et +emboîtez le pas.</p> + +<p>—Un instant, dit l'hôte, à la chambre numéro 3, il y a deux +escaliers: un extérieur, un intérieur.</p> + +<p>—Bon! dit le brigadier, je prendrai l'intérieur, c'est mon +département. Les carabines sont-elles chargées?</p> + +<p>—Oui, brigadier.</p> + +<p>—Eh bien, veillez à l'extérieur, vous autres, et s'il veut fuir, +feu dessus; c'est un grand criminel, à ce que dit le télégraphe.»</p> + +<p>Le brigadier, suivi du commissaire, disparut aussitôt dans +l'escalier intérieur, accompagné de la rumeur que ses révélations +sur Andrea venaient de faire naître dans la foule.</p> + +<p>Voilà ce qui était arrivé:</p> + +<p>Andrea était fort adroitement descendu jusqu'aux deux tiers de la +cheminée, mais, arrivé là , le pied lui avait manqué, et, malgré +l'appui de ses mains, il était descendu avec plus de vitesse et +surtout plus de bruit qu'il n'aurait voulu. Ce n'eût été rien si +la chambre eût été solitaire; mais par malheur elle était habitée.</p> + +<p>Deux femmes dormaient dans un lit, ce bruit les avait réveillées.</p> + +<p>Leurs regards s'étaient fixés vers le point d'où venait le bruit, +et par l'ouverture de la cheminée elles avaient vu paraître un +homme.</p> + +<p>C'était l'une de ces deux femmes, la femme blonde qui avait poussé +ce terrible cri dont toute la maison avait retenti, tandis que +l'autre qui était brune, s'élançant au cordon de la sonnette, +avait donné l'alarme, en l'agitant de toutes ses forces.</p> + +<p>Andrea jouait, comme on le voit, de malheur.</p> + +<p>«Par pitié! cria-t-il, pâle, égaré, sans voir les personnes +auxquelles il s'adressait, par pitié! n'appelez pas, sauvez-moi! +je ne veux pas vous faire de mal.</p> + +<p>—Andrea l'assassin! cria l'une des deux jeunes femmes.</p> + +<p>—Eugénie! mademoiselle Danglars! murmura Cavalcanti, passant de +l'effroi à la stupeur.</p> + +<p>—Au secours! au secours! cria Mlle d'Armilly reprenant la +sonnette aux mains inertes d'Eugénie, et sonnant avec plus de +force encore que sa compagne.</p> + +<p>—Sauvez-moi, on me poursuit! dit Andrea en joignant les mains; +par pitié, par grâce, ne me livrez pas!</p> + +<p>—Il est trop tard, on monte, répondit Eugénie.</p> + +<p>—Eh bien, cachez-moi quelque part, vous direz que vous avez eu +peur sans motif d'avoir peur; vous détournerez les soupçons, et +vous m'aurez sauvé la vie.»</p> + +<p>Les deux femmes, serrées l'une contre l'autre s'enveloppant dans +leurs couvertures, restèrent muettes à cette voix suppliante; +toutes les appréhensions, toutes les répugnances se heurtaient +dans leur esprit.</p> + +<p>«Eh bien, soit! dit Eugénie, reprenez le chemin par lequel vous +êtes venu, malheureux; partez, et nous ne dirons rien.</p> + +<p>—Le voici! le voici! cria une voix sur le palier, le voici, je +le vois!»</p> + +<p>En effet, le brigadier avait collé son Å“il à la serrure, et avait +aperçu Andrea debout et suppliant.</p> + +<p>Un violent coup de crosse fit sauter la serrure, deux autres +firent sauter les verrous; la porte brisée tomba en dedans.</p> + +<p>Andrea courut à l'autre porte, donnant sur la galerie de la cour, +et l'ouvrit, prêt à se précipiter.</p> + +<p>Les deux gendarmes étaient là avec leurs carabines et le +couchèrent en joue.</p> + +<p>Andrea s'était arrêté court; debout, pâle, le corps un peu +renversé en arrière, il tenait son couteau inutile dans sa main +crispée.</p> + +<p>«Fuyez donc! cria Mlle d'Armilly, dans le cÅ“ur de laquelle +rentrait la pitié à mesure que l'effroi en sortait, fuyez donc!</p> + +<p>—Ou tuez-vous!» dit Eugénie du ton et avec la pose d'une de ces +vestales qui, dans le cirque, ordonnaient avec le pouce, au +gladiateur victorieux, d'achever son adversaire terrassé.</p> + +<p>Andrea frémit et regarda la jeune fille avec un sourire de mépris +qui prouva que sa corruption ne comprenait point cette sublime +férocité de l'honneur.</p> + +<p>«Me tuer! dit-il en jetant son couteau, pour quoi faire?</p> + +<p>—Mais, vous l'avez dit! s'écria Mlle Danglars, on vous +condamnera à mort, on vous exécutera comme le dernier des +criminels!</p> + +<p>—Bah! répliqua Cavalcanti en se croisant les bras, on a des +amis.»</p> + +<p>Le brigadier s'avança vers lui le sabre au poing.</p> + +<p>«Allons, allons, dit Cavalcanti, rengainez, mon brave homme, ce +n'est point la peine de faire tant d'esbroufe, puisque je me +rends.»</p> + +<p>Et il tendit ses mains aux menottes.</p> + +<p>Les deux jeunes filles regardaient avec terreur cette hideuse +métamorphose qui s'opérait sous leurs yeux, l'homme du monde +dépouillant son enveloppe et redevenant l'homme du bagne.</p> + +<p>Andrea se retourna vers elles, et avec le sourire de l'impudence:</p> + +<p>«Avez-vous quelque commission pour monsieur votre père, +mademoiselle Eugénie? dit-il, car, selon toute probabilité, je +retourne à Paris.»</p> + +<p>Eugénie cacha sa tête dans ses deux mains.</p> + +<p>«Oh! oh! dit Andrea, il n'y a pas de quoi être honteuse, et je ne +vous en veux pas d'avoir pris la poste pour courir après moi... +N'étais-je pas presque votre mari?»</p> + +<p>Et sur cette raillerie Andrea sortit, laissant les deux fugitives +en proie aux souffrances de la honte et aux commentaires de +l'assemblée.</p> + +<p>Une heure après, vêtues toutes deux de leurs habits de femmes, +elles montaient dans leur calèche de voyage.</p> + +<p>On avait fermé la porte de l'hôtel pour les soustraire aux +premiers regards; mais il n'en fallut pas moins, quand cette porte +fut ouverte, passer au milieu d'une double haie de curieux, aux +yeux flamboyants, aux lèvres murmurantes.</p> + +<p>Eugénie baissa les stores; mais si elle ne voyait plus, elle +entendait encore, et le bruit des ricanements arrivait jusqu'à +elle.</p> + +<p>«Oh! pourquoi le monde n'est-il pas un désert?» s'écria-t-elle en +se jetant dans les bras de Mlle d'Armilly, les yeux étincelants de +cette rage qui faisait désirer à Néron que le monde romain n'eût +qu'une seule tête, afin de la trancher d'un seul coup.</p> + +<p>Le lendemain, elles descendaient à l'hôtel de Flandre, à +Bruxelles.</p> + +<p>Depuis la veille, Andrea était écroué à la Conciergerie.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XCIX" id="XCIX"></a><a href="#table">XCIX</a></h2> + +<h3><a href="#table">La loi.</a></h3> + +<p>On a vu avec quelle tranquillité Mlle Danglars et Mlle d'Armilly +avaient pu accomplir leur transformation et opérer leur fuite: +c'est que chacun était trop occupé de ses propres affaires pour +s'occuper des leurs.</p> + +<p>Nous laisserons le banquier, la sueur au front, aligner en face du +fantôme de la banqueroute les énormes colonnes de son passif, et +nous suivrons la baronne, qui, après être restée un instant +écrasée sous la violence du coup qui venait de la frapper, était +allée trouver son conseiller ordinaire, Lucien Debray.</p> + +<p>C'est qu'en effet la baronne comptait sur ce mariage pour +abandonner enfin une tutelle qui, avec une fille du caractère +d'Eugénie, ne laissait pas que d'être fort gênante; c'est que dans +ces espèces de contrats tacites qui maintiennent le lien +hiérarchique de la famille, la mère n'est réellement maîtresse de +sa fille qu'à condition d'être continuellement pour elle un +exemple de sagesse et un type de perfection.</p> + +<p>Or, Mme Danglars redoutait la perspicacité d'Eugénie et les +conseils de Mlle d'Armilly, elle avait surpris certains regards +dédaigneux lancés par sa fille à Debray, regards qui semblaient +signifier que sa fille connaissait tout le mystère de ses +relations amoureuses et pécuniaires avec le secrétaire intime, +tandis qu'une interprétation plus sagace et plus approfondie eût, +au contraire, démontré à la baronne qu'Eugénie détestait Debray, +non point parce qu'il était dans la maison paternelle une pierre +d'achoppement et de scandale, mais parce qu'elle le rangeait tout +bonnement dans la catégorie de ces bipèdes que Diagène essayait de +ne plus appeler des hommes, et que Platon désignait par la +périphrase d'animaux à deux pieds et sans plumes.</p> + +<p>Mme Danglars, à son point de vue, et malheureusement dans ce monde +chacun a son point de vue à soi qui l'empêche de voir le point de +vue des autres, Mme Danglars, à son point de vue, disons-nous, +regrettait donc infiniment que le mariage d'Eugénie fût manqué, +non point parce que ce mariage était convenable, bien assorti et +devait faire le bonheur de sa fille, mais parce que ce mariage lui +rendait sa liberté.</p> + +<p>Elle courut donc, comme nous l'avons dit, chez Debray, qui après +avoir, comme tout Paris, assisté à la soirée du contrat et au +scandale qui en avait été la suite, s'était empressé de se retirer +à son club, où, avec quelques amis, il causait de l'événement qui +faisait à cette heure la conversation des trois quarts de cette +ville éminemment cancanière qu'on appelle la capitale du monde.</p> + +<p>Au moment où Mme Danglars, vêtu d'une robe noire et cachée sous un +voile, montait l'escalier qui conduisait à l'appartement de +Debray, malgré la certitude que lui avait donnée le concierge que +le jeune homme n'était point chez lui, Debray s'occupait à +repousser les insinuations d'un ami qui essayait de lui prouver +qu'après l'éclat terrible qui venait d'avoir lieu, il était de son +devoir d'ami de la maison d'épouser Mlle Eugénie Danglars et ses +deux millions.</p> + +<p>Debray se défendait en homme qui ne demande pas mieux que d'être +vaincu; car souvent cette idée s'était présentée d'elle-même à son +esprit, puis, comme il connaissait Eugénie, son caractère +indépendant et altier, il reprenait de temps en temps une attitude +complètement défensive, disant que cette union était impossible, +en se laissant toutefois sourdement chatouiller par l'idée +mauvaise qui, au dire de tous les moralistes, préoccupe +incessamment l'homme le plus probe, et le plus pur, veillant au +fond de son âme comme Satan veille derrière la croix. Le thé, le +jeu, la conversation, intéressante, comme on le voit, puisqu'on y +discutait de si graves intérêts, durèrent jusqu'à une heure du +matin.</p> + +<p>Pendant ce temps, Mme Danglars, introduite par le valet de chambre +de Lucien, attendait, voilée et palpitante, dans le petit salon +vert entre deux corbeilles de fleurs qu'elle-même avait envoyées +le matin, et que Debray, il faut le dire, avait lui-même rangées, +étagées, émondées avec un soin qui fit pardonner son absence à la +pauvre femme.</p> + +<p>À onze heures quarante minutes, Mme Danglars, lassée d'attendre +inutilement, remonta en fiacre et se fit reconduire chez elle.</p> + +<p>Les femmes d'un certain monde ont cela de commun avec les +grisettes en bonne fortune, qu'elles ne rentrent pas d'ordinaire +passé minuit. La baronne rentra dans l'hôtel avec autant de +précaution qu'Eugénie venait d'en prendre pour sortir; elle monta +légèrement, et le cÅ“ur serré, l'escalier de son appartement, +contigu, comme on sait, à celui d'Eugénie.</p> + +<p>Elle redoutait si fort de provoquer quelque commentaire; elle +croyait si fermement, pauvre femme respectable en ce point du +moins, à l'innocence de sa fille et à sa fidélité pour le foyer +paternel!</p> + +<p>Rentrée chez elle, elle écouta à la porte d'Eugénie, puis, +n'entendant aucun bruit, elle essaya d'entrer; mais les verrous +étaient mis.</p> + +<p>Mme Danglars crut qu'Eugénie, fatiguée des terribles émotions de +la soirée, s'était mise au lit et qu'elle dormait.</p> + +<p>Elle appela la femme de chambre et l'interrogea.</p> + +<p>«Mlle Eugénie, répondit la femme de chambre, est rentrée dans son +appartement avec Mlle d'Armilly, puis elles ont pris le thé +ensemble; après quoi elles m'ont congédiée, en me disant qu'elles +n'avaient plus besoin de moi.»</p> + +<p>Depuis ce moment, la femme de chambre était à l'office, et, comme +tout le monde, elle croyait les deux jeunes personnes dans +l'appartement.</p> + +<p>Mme Danglars se coucha donc sans l'ombre d'un soupçon; mais, +tranquille sur les individus, son esprit se reporta sur +l'événement.</p> + +<p>À mesure que ses idées s'éclaircissaient en sa tête, les +proportions de la scène du contrat grandissaient; ce n'était plus +un scandale, c'était un vacarme; ce n'était plus une honte, +c'était une ignominie.</p> + +<p>Malgré elle alors, la baronne se rappela qu'elle avait été sans +pitié pour la pauvre Mercédès, frappée naguère, dans son époux et +dans son fils, d'un malheur aussi grand.</p> + +<p>«Eugénie, se dit-elle, est perdue, et nous aussi. L'affaire, telle +qu'elle va être présentée, nous couvre d'opprobre; car dans une +société comme la nôtre, certains ridicules sont des plaies vives, +saignantes, incurables.</p> + +<p>«Quel bonheur, murmura-t-elle, que Dieu ait fait à Eugénie ce +caractère étrange qui m'a si souvent fait trembler!»</p> + +<p>Et son regard reconnaissant se leva vers le ciel, dont la +mystérieuse Providence dispose tout à l'avance selon les +événements qui doivent arriver, et d'un défaut, d'un vice même, +fait quelquefois un bonheur.</p> + +<p>Puis, sa pensée franchit l'espace, comme fait, en étendant ses +ailes, l'oiseau d'un abîme, et s'arrêta sur Cavalcanti.</p> + +<p>«Cet Andrea était un misérable, un voleur, un assassin; et +cependant cet Andrea possédait des façons qui indiquaient une +demi-éducation, sinon une éducation complète; cet Andrea s'était +présenté dans le monde avec l'apparence d'une grande fortune, avec +l'appui de noms honorables.»</p> + +<p>Comment voir clair dans ce dédale? À qui s'adresser pour sortir de +cette position cruelle?</p> + +<p>Debray, à qui elle avait couru avec le premier élan de la femme +qui cherche un secours dans l'homme qu'elle aime et qui parfois la +perd, Debray ne pouvait que lui donner un conseil; c'était à +quelque autre plus puissant que lui qu'elle devait s'adresser.</p> + +<p>La baronne pensa alors à M. de Villefort.</p> + +<p>C'était M. de Villefort qui avait voulu faire arrêter Cavalcanti, +c'était M. de Villefort qui sans pitié avait porté le trouble au +milieu de sa famille comme si c'eût été une famille étrangère.</p> + +<p>Mais non; en y réfléchissant, ce n'était pas un homme sans pitié +que le procureur du roi; c'était un magistrat esclave de ses +devoirs, un ami loyal et ferme qui, brutalement, mais d'une main +sûre, avait porté le coup de scalpel dans la corruption: ce +n'était pas un bourreau, c'était un chirurgien, un chirurgien qui +avait voulu isoler aux yeux du monde l'honneur des Danglars de +l'ignominie de ce jeune homme perdu qu'ils avaient présenté au +monde comme leur gendre.</p> + +<p>Du moment où M. de Villefort, ami de la famille Danglars, agissait +ainsi, il n'y avait plus à supposer que le procureur du roi eût +rien su d'avance et se fût prêté à aucune des menées d'Andrea.</p> + +<p>La conduite de Villefort, en y réfléchissant, apparaissait donc +encore à la baronne sous un jour qui s'expliquait à leur avantage +commun.</p> + +<p>Mais là devait s'arrêter l'inflexibilité du procureur du roi; elle +irait le trouver le lendemain et obtiendrait de lui, sinon qu'il +manquât à ses devoirs de magistrat, tout au moins qu'il leur +laissât toute la latitude de l'indulgence.</p> + +<p>La baronne invoquerait le passé; elle rajeunirait ses souvenirs, +elle supplierait au nom d'un temps coupable, mais heureux; +M. de Villefort assoupirait l'affaire, ou du moins il laisserait +(et, pour arriver à cela, il n'avait qu'à tourner les yeux d'un +autre côté), ou du moins il laisserait fuir Cavalcanti, et ne +poursuivrait le crime que sur cette ombre de criminel qu'on +appelle la contumace.</p> + +<p>Alors seulement elle s'endormit plus tranquille.</p> + +<p>Le lendemain, à neuf heures, elle se leva, et sans sonner sa femme +de chambre, sans donner signe d'existence à qui que ce fût au +monde, elle s'habilla, et, vêtue avec la même simplicité que la +veille, elle descendit l'escalier, sortit de l'hôtel, marcha +jusqu'à la rue de Provence, monta dans un fiacre et se fit +conduire à la maison de M. de Villefort.</p> + +<p>Depuis un mois cette maison maudite présentait l'aspect lugubre +d'un lazaret où la peste se serait déclarée; une partie des +appartements étaient clos à l'intérieur et à l'extérieur; les +volets, fermés, ne s'ouvraient qu'un instant pour donner de l'air; +on voyait alors apparaître à cette fenêtre la tête effarée d'un +laquais; puis la fenêtre se refermait comme la dalle d'un tombeau +retombe sur un sépulcre, et les voisins se disaient tout bas:</p> + +<p>«Est-ce que nous allons encore voir aujourd'hui sortir une bière +de la maison de M. le procureur du roi?»</p> + +<p>Mme Danglars fut saisie d'un frisson à l'aspect de cette maison +désolée; elle descendit de son fiacre, et, les genoux +fléchissants, s'approcha de la porte fermée et sonna.</p> + +<p>Ce ne fut qu'à la troisième fois qu'eut retenti le timbre, dont le +tintement lugubre semblait participer lui-même à la tristesse +générale, qu'un concierge apparut entrebâillant la porte dans une +largeur juste assez grande pour laisser passer ses paroles.</p> + +<p>Il vit une femme, une femme du monde, une femme élégamment vêtue, +et cependant la porte continua demeurer à peu près close.</p> + +<p>«Mais ouvrez donc! dit la baronne.</p> + +<p>—D'abord, madame, qui êtes-vous? demanda le concierge.</p> + +<p>—Qui je suis? mais vous me connaissez bien.</p> + +<p>—Nous ne connaissons plus personne, madame.</p> + +<p>—Mais vous êtes fou, mon ami! s'écria la baronne.</p> + +<p>—De quelle part venez-vous?</p> + +<p>—Oh! c'est trop fort.</p> + +<p>—Madame, c'est l'ordre, excusez-moi; votre nom?</p> + +<p>—Mme la baronne Danglars. Vous m'avez vue vingt fois.</p> + +<p>—C'est possible, madame; maintenant que voulez-vous?</p> + +<p>—Oh! que vous êtes étrange! et je me plaindrai à M. de Villefort +de l'impertinence de ses gens.</p> + +<p>—Madame, ce n'est pas de l'impertinence, c'est de la précaution: +personne n'entre ici sans un mot de M. d'Avrigny, ou sans avoir à +parler à M. le procureur du roi.</p> + +<p>—Eh bien, c'est justement à M. le procureur du roi que j'ai +affaire.</p> + +<p>—Affaire pressante?</p> + +<p>—Vous devez bien le voir, puisque je ne suis pas encore remontée +dans ma voiture. Mais finissons: voici ma carte, portez-la à votre +maître.</p> + +<p>—Madame attendra mon retour?</p> + +<p>—Oui, allez.»</p> + +<p>Le concierge referma la porte, laissant Mme Danglars dans la rue.</p> + +<p>La baronne, il est vrai, n'attendit pas longtemps; un instant +après, la porte se rouvrit dans une largeur suffisante pour donner +passage à la baronne: elle passa, et la porte se referma derrière +elle.</p> + +<p>Arrivé dans la cour, le concierge, sans perdre la porte de vue un +instant, tira un sifflet de sa poche et siffla.</p> + +<p>Le valet de chambre de M. de Villefort parut sur le perron.</p> + +<p>«Madame excusera ce brave homme, dit-il en venant au-devant de la +baronne: mais ses ordres sont précis, et M. de Villefort m'a +chargé de dire à madame qu'il ne pouvait faire autrement qu'il +avait fait.»</p> + +<p>Dans la cour était un fournisseur introduit avec les mêmes +précautions, et dont on examinait les marchandises.</p> + +<p>La baronne monta le perron; elle se sentait profondément +impressionnée par cette tristesse qui élargissait pour ainsi dire +le cercle de la sienne, et, toujours guidée par le valet de +chambre, elle fut introduite, sans que son guide l'eût perdue de +vue, dans le cabinet du magistrat.</p> + +<p>Si préoccupée que fût Mme Danglars du motif qui l'amenait, la +réception qui lui était faite par toute cette valetaille lui avait +paru si indigne, qu'elle commença par se plaindre.</p> + +<p>Mais Villefort souleva sa tête appesantie par la douleur et la +regarda avec un si triste sourire, que les plaintes expirèrent sur +ses lèvres.</p> + +<p>«Excusez mes serviteurs d'une terreur dont je ne puis leur faire +un crime: soupçonnés, ils sont devenus soupçonneux.»</p> + +<p>Mme Danglars avait souvent entendu dans le monde parler de cette +terreur qu'accusait le magistrat; mais elle n'aurait jamais pu +croire, si elle n'avait eu l'expérience de ses propres yeux, que +ce sentiment pût être porté à ce point.</p> + +<p>«Vous aussi, dit-elle, vous êtes donc malheureux?</p> + +<p>—Oui, madame, répondit le magistrat.</p> + +<p>—Vous me plaignez alors?</p> + +<p>—Sincèrement, madame.</p> + +<p>—Et vous comprenez ce qui m'amène?</p> + +<p>—Vous venez me parler de ce qui vous arrive, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, monsieur, un affreux malheur.</p> + +<p>—C'est-à -dire une mésaventure.</p> + +<p>—Une mésaventure! s'écria la baronne.</p> + +<p>—Hélas! madame, répondit le procureur du roi avec son calme +imperturbable, j'en suis arrivé à n'appeler malheur que les choses +irréparables.</p> + +<p>—Eh! monsieur, croyez-vous qu'on oubliera?...</p> + +<p>—Tout s'oublie, madame, dit Villefort; le mariage de votre fille +se fera demain, s'il ne se fait pas aujourd'hui, dans huit jours, +s'il ne se fait pas demain. Et quant à regretter le futur de +Mlle Eugénie, je ne crois pas que telle soit votre idée.»</p> + +<p>Mme Danglars regarda Villefort, stupéfaite de lui voir cette +tranquillité presque railleuse.</p> + +<p>«Suis-je venue chez un ami? demanda-t-elle d'un ton plein de +douloureuse dignité.</p> + +<p>—Vous savez que oui, madame», répondit Villefort, dont les joues +se couvrirent, à cette assurance qu'il donnait, d'une légère +rougeur.</p> + +<p>En effet, cette assurance faisait allusion à d'autres événements +qu'à ceux qui les occupaient à cette heure, la baronne et lui.</p> + +<p>«Eh bien, alors, dit la baronne, soyez plus affectueux, mon cher +Villefort; parlez-moi en ami et non en magistrat, et quand je me +trouve profondément malheureuse, ne me dites point que je doive +être gaie.»</p> + +<p>Villefort s'inclina.</p> + +<p>«Quand j'entends parler de malheurs, madame, dit-il, j'ai pris +depuis trois mois la fâcheuse habitude de penser aux miens, et +alors cette égoïste opération du parallèle se fait malgré moi dans +mon esprit. Voilà pourquoi, à côté de mes malheurs, les vôtres me +semblaient une mésaventure; voilà pourquoi, à côté de ma position +funeste, la vôtre me semblait une position à envier; mais cela +vous contrarie, laissons cela. Vous disiez, madame?...</p> + +<p>—Je viens savoir de vous, mon ami, reprit la baronne, où en est +l'affaire de cet imposteur?</p> + +<p>—Imposteur! répéta Villefort; décidément, madame, c'est un parti +pris chez vous d'atténuer certaines choses et d'en exagérer +d'autres; imposteur, M. Andrea Cavalcanti, ou plutôt M. Benedetto! +Vous vous trompez, madame, M. Benedetto est bel et bien un +assassin.</p> + +<p>—Monsieur, je ne nie pas la justesse de votre rectification; +mais plus vous vous armerez sévèrement contre ce malheureux, plus +vous frapperez notre famille. Voyons, oubliez-le pour un moment, +au lieu de le poursuivre, laissez-le fuir.</p> + +<p>—Vous venez trop tard, madame, les ordres sont déjà donnés.</p> + +<p>—Eh bien, si on l'arrête... Croyez-vous qu'on l'arrêtera?</p> + +<p>—Je l'espère.</p> + +<p>—Si on l'arrête (écoutez, j'entends toujours dire que les +prisons regorgent), eh bien, laissez-le en prison.»</p> + +<p>Le procureur du roi fit un mouvement négatif.</p> + +<p>«Au moins jusqu'à ce que ma fille soit mariée, ajouta la baronne.</p> + +<p>—Impossible, madame; la justice a des formalités.</p> + +<p>—Même pour moi? dit la baronne, moitié souriante, moitié +sérieuse.</p> + +<p>—Pour tous, répondit Villefort; et pour moi-même comme pour les +autres.</p> + +<p>—Ah!» fit la baronne, sans ajouter en paroles ce que sa pensée +venait de trahir par cette exclamation.</p> + +<p>Villefort la regarda avec ce regard dont il sondait les pensées.</p> + +<p>«Oui, je sais ce que vous voulez dire, reprit-il, vous faites +allusion à ces bruits terribles répandus dans le monde, que toutes +ces morts qui, depuis trois mois m'habillent de deuil; que cette +mort à laquelle vient comme par miracle, d'échapper Valentine, ne +sont point naturelles.</p> + +<p>—Je ne songeais point à cela, dit vivement Mme Danglars.</p> + +<p>—Si, vous y songiez, madame, et c'était justice, car vous ne +pouviez faire autrement que d'y songer, et vous vous disiez tout +bas: Toi qui poursuis le crime réponds: Pourquoi donc y a-t-il +autour de toi des crimes qui restent impunis?»</p> + +<p>La baronne pâlit.</p> + +<p>«Vous vous disiez cela, n'est-ce pas, madame?</p> + +<p>—Eh bien, je l'avoue.</p> + +<p>—Je vais vous répondre.»</p> + +<p>Villefort rapprocha son fauteuil de la chaise de Mme Danglars; +puis, appuyant ses deux mains sur son bureau, et prenant une +intonation plus sourde que de coutume:</p> + +<p>«Il y a des crimes qui restent impunis, dit-il, parce qu'on ne +connaît pas les criminels, et qu'on craint de frapper une tête +innocente pour une tête coupable; mais quand ces criminels seront +connus (Villefort étendit la main vers un crucifix placé en face +de son bureau), quand ces criminels seront connus, répéta-t-il, +par le Dieu vivant, madame, quels qu'ils soient, ils mourront! +Maintenant, après le serment que je viens de faire et que je +tiendrai, madame, osez me demander grâce pour ce misérable!</p> + +<p>—Eh! monsieur, reprit Mme Danglars, êtes-vous sûr qu'il soit +aussi coupable qu'on le dit?</p> + +<p>—Écoutez, voici son dossier: Benedetto, condamné d'abord à cinq +ans de galères pour faux, à seize ans; le jeune homme promettait, +comme vous voyez; puis évadé, puis assassin.</p> + +<p>—Et qui est ce malheureux?</p> + +<p>—Eh! sait-on cela! Un vagabond, un Corse.</p> + +<p>—Il n'a donc été réclamé par personne?</p> + +<p>—Par personne; on ne connaît pas ses parents.</p> + +<p>—Mais cet homme qui était venu de Lucques?</p> + +<p>—Un autre escroc comme lui; son complice peut-être.»</p> + +<p>La baronne joignit les mains.</p> + +<p>«Villefort! dit-elle avec sa plus douce et sa plus caressante +intonation.</p> + +<p>—Pour Dieu! madame, répondit le procureur du roi avec une +fermeté qui n'était pas exempte de sécheresse, pour Dieu! ne me +demandez donc jamais grâce pour un coupable.</p> + +<p>«Que suis-je, moi? la loi. Est-ce que la loi a des yeux pour voir +votre tristesse? Est-ce que la loi a des oreilles pour entendre +votre douce voix? Est-ce que la loi a une mémoire pour se faire +l'application de vos délicates pensées? Non, madame, la loi +ordonne, et quand la loi a ordonné, elle frappe.</p> + +<p>«Vous me direz que je suis un être vivant et non pas un code; un +homme, et non pas un volume. Regardez-moi, madame, regardez autour +de moi: les hommes m'ont-ils traité en frère? m'ont-ils aimé, moi? +m'ont-ils ménagé, moi? m'ont-ils épargné, moi? quelqu'un a-t-il +demandé grâce pour M. de Villefort, et a-t-on accordé à ce +quelqu'un la grâce de M. de Villefort? Non, non, non! frappé, +toujours frappé!</p> + +<p>«Vous persistez, femme, c'est-à -dire sirène que vous êtes, à me +parler avec cet Å“il charmant et expressif qui me rappelle que je +dois rougir. Eh bien, soit, oui, rougir de ce que vous savez, et +peut-être, peut-être d'autre chose encore.</p> + +<p>«Mais enfin, depuis que j'ai failli moi-même, et plus profondément +que les autres peut-être, eh bien, depuis ce temps, j'ai secoué +les vêtements d'autrui pour trouver l'ulcère, et je l'ai toujours +trouvé, et je dirai plus, je l'ai trouvé avec bonheur, avec joie, +ce cachet de la faiblesse ou de la perversité humaine.</p> + +<p>«Car chaque homme que je reconnaissais coupable, et chaque +coupable que je frappais, me semblait une preuve vivante, une +preuve nouvelle que je n'étais pas une hideuse exception! Hélas! +hélas! hélas! tout le monde est méchant, madame, prouvons-le et +frappons le méchant!»</p> + +<p>Villefort prononça ces dernières paroles avec une rage fiévreuse +qui donnait à son langage une féroce éloquence.</p> + +<p>«Mais, reprit Mme Danglars essayant de tenter un dernier effort, +vous dites que ce jeune homme est vagabond, orphelin, abandonné de +tous?</p> + +<p>—Tant pis, tant pis, ou plutôt tant mieux; la Providence l'a +fait ainsi pour que personne n'eût à pleurer sur lui.</p> + +<p>—C'est s'acharner sur le faible, monsieur.</p> + +<p>—Le faible qui assassine!</p> + +<p>—Son déshonneur rejaillirait sur ma maison.</p> + +<p>—N'ai-je pas, moi, la mort dans la mienne?</p> + +<p>—Oh! monsieur! s'écria la baronne, vous êtes sans pitié pour les +autres. Eh bien, c'est moi qui vous le dis, on sera sans pitié +pour vous!</p> + +<p>—Soit! dit Villefort, en levant avec un geste de menace son bras +au ciel.</p> + +<p>—Remettez au moins la cause de ce malheureux, s'il est arrêté, +aux assises prochaines; cela nous donnera six mois pour qu'on +oublie.</p> + +<p>—Non pas, dit Villefort; j'ai cinq jours encore; l'instruction +est faite; cinq jours, c'est plus de temps qu'il ne m'en faut; +d'ailleurs, ne comprenez-vous point, madame, que, moi aussi, il +faut que j'oublie? Eh bien, quand je travaille, et je travaille +nuit et jour, quand je travaille, il y a des moments où je ne me +souviens plus, et quand je ne me souviens plus, je suis heureux à +la manière des morts: mais cela vaut encore mieux que de souffrir.</p> + +<p>—Monsieur, il s'est enfui; laissez-le fuir, l'inertie est une +clémence facile.</p> + +<p>—Mais je vous ai dit qu'il était trop tard! Au point du jour le +télégraphe a joué, et à cette heure...</p> + +<p>—Monsieur, dit le valet de chambre en entrant, un dragon apporte +cette dépêche du ministre de l'Intérieur.»</p> + +<p>Villefort saisit la lettre et la décacheta vivement. Mme Danglars +frémit de terreur. Villefort tressaillit de joie.</p> + +<p>«Arrêté! s'écria Villefort; on l'a arrêté à Compiègne; c'est +fini.»</p> + +<p>Mme Danglars se leva froide et pâle.</p> + +<p>«Adieu, monsieur, dit-elle.</p> + +<p>—Adieu, madame», répondit le procureur du roi, presque joyeux en +la reconduisant jusqu'à la porte.</p> + +<p>Puis revenant à son bureau:</p> + +<p>«Allons, dit-il en frappant sur la lettre avec le dos de la main +droite, j'avais un faux, j'avais trois vols, j'avais trois +incendies, il ne me manquait qu'un assassinat, le voici; la +session sera belle.»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="C" id="C"></a><a href="#table">C</a></h2> + +<h3><a href="#table">L'apparition.</a></h3> + +<p>Comme l'avait dit le procureur du roi à Mme Danglars, Valentine +n'était point encore remise.</p> + +<p>Brisée par la fatigue, elle gardait en effet le lit, et ce fut +dans sa chambre, et de la bouche de Mme de Villefort, qu'elle +apprit les événements que nous venons de raconter, c'est-à -dire la +fuite d'Eugénie et l'arrestation d'Andrea Cavalcanti, ou plutôt de +Benedetto, ainsi que l'accusation d'assassinat portée contre lui.</p> + +<p>Mais Valentine était si faible que ce récit ne lui fit peut-être +point tout l'effet qu'il eût produit sur elle dans son état de +santé habituel.</p> + +<p>En effet, ce ne fut que quelques idées vagues, quelques forces +indécises de plus mêlées aux idées étranges et aux fantômes +fugitifs qui naissaient dans son cerveau malade ou qui passaient +devant ses yeux, et bientôt même tout s'effaça pour laisser +reprendre toutes leurs forces aux sensations personnelles.</p> + +<p>Pendant la journée, Valentine était encore maintenue dans la +réalité par la présence de Noirtier qui se faisait porter chez sa +petite-fille et demeurait là , couvant Valentine de son regard +paternel; puis, lorsqu'il était revenu du Palais, c'était +Villefort à son tour qui passait une heure ou deux entre son père +et son enfant.</p> + +<p>À six heures Villefort se retirait dans son cabinet, à huit heures +arrivait M. d'Avrigny, qui lui-même apportait la potion nocturne +préparée pour la jeune fille; puis on emmenait Noirtier.</p> + +<p>Une garde du choix du docteur remplaçait tout le monde, et ne se +retirait elle-même que lorsque, vers dix ou onze heures, Valentine +était endormie.</p> + +<p>En descendant, elle remettait les clefs de la chambre de Valentine +à M. de Villefort lui-même, de sorte qu'on ne pouvait plus entrer +chez la malade qu'en traversant l'appartement de Mme de Villefort +et la chambre du petit Édouard.</p> + +<p>Chaque matin Morrel venait chez Noirtier prendre des nouvelles de +Valentine: mais Morrel, chose extraordinaire, semblait de jour en +jour moins inquiet.</p> + +<p>D'abord, de jour en jour Valentine, quoique en proie à une +violente exaltation nerveuse, allait mieux; puis, Monte-Cristo ne +lui avait-il pas dit, lorsqu'il était accouru tout éperdu chez +lui, que si dans deux heures Valentine n'était pas morte, +Valentine serait sauvée?</p> + +<p>Or, Valentine vivait encore, et quatre jours s'étaient écoulés.</p> + +<p>Cette exaltation nerveuse dont nous avons parlé poursuivait +Valentine jusque dans son sommeil, ou plutôt dans l'état de +somnolence qui succédait à sa veille: c'était alors que, dans le +silence de la nuit et de la demi-obscurité que laissait régner la +veilleuse posée sur la cheminée et brûlant dans son enveloppe +d'albâtre, elle voyait passer ces ombres qui viennent peupler la +chambre des malades et que secoue la fièvre de ses ailes +frissonnantes.</p> + +<p>Alors il lui semblait voir apparaître tantôt sa belle-mère qui la +menaçait, tantôt Morrel qui lui tendait les bras, tantôt des êtres +presque étrangers à sa vie habituelle, comme le comte de Monte-Cristo; +il n'y avait pas jusqu'aux meubles qui, dans ces moments +de délire, ne parussent mobiles et errants; et cela durait ainsi +jusqu'à deux ou trois heures du matin, moment où un sommeil de +plomb venait s'emparer de la jeune fille et la conduisait jusqu'au +jour.</p> + +<p>Le soir qui suivit cette matinée où Valentine avait appris la +fuite d'Eugénie et l'arrestation de Benedetto, et où, après s'être +mêlés un instant aux sensations de sa propre existence, ces +événements commençaient à sortir peu à peu de sa pensée, après la +retraite successive de Villefort, de d'Avrigny et de Noirtier, +tandis que onze heures sonnaient à Saint-Philippe-du-Roule, et que +la garde, ayant placé sous la main de la malade le breuvage +préparé par le docteur, et fermé la porte de sa chambre, écoutait +en frémissant, à l'office où elle s'était retirée, les +commentaires des domestiques, et meublait sa mémoire des lugubres +histoires qui, depuis trois mois, défrayaient les soirées de +l'antichambre du procureur du roi, une scène inattendue se passait +dans cette chambre si soigneusement fermée.</p> + +<p>Il y avait déjà dix minutes à peu près que la garde s'était +retirée.</p> + +<p>Valentine, en proie depuis une heure à cette fièvre qui revenait +chaque nuit, laissait sa tête, insoumise à sa volonté, continuer +ce travail actif, monotone et implacable du cerveau, qui s'épuise +à reproduire incessamment les mêmes pensées ou à enfanter les +mêmes images.</p> + +<p>De la mèche de la veilleuse s'élançaient mille et mille +rayonnements tous empreints de significations étranges, quand tout +à coup, à son reflet tremblant, Valentine crut voir sa +bibliothèque, placée à côté de la cheminée, dans un renfoncement +du mur, s'ouvrir lentement sans que les gonds sur lesquels elle +semblait rouler produisissent le moindre bruit.</p> + +<p>Dans un autre moment, Valentine eût saisi sa sonnette et eût tiré +le cordonnet de soie en appelant au secours: mais rien ne +l'étonnait plus dans la situation où elle se trouvait. Elle avait +conscience que toutes ces visions qui l'entouraient étaient les +filles de son délire, et cette conviction lui était venue de ce +que, le matin, aucune trace n'était restée jamais de tous ces +fantômes de la nuit, qui disparaissaient avec le jour.</p> + +<p>Derrière la porte parut une figure humaine.</p> + +<p>Valentine était, grâce à sa fièvre, trop familiarisée avec ces +sortes d'apparitions pour s'épouvanter; elle ouvrit seulement de +grands yeux, espérant reconnaître Morrel.</p> + +<p>La figure continua de s'avancer vers son lit, puis elle s'arrêta, +et parut écouter avec une attention profonde.</p> + +<p>En ce moment, un reflet de la veilleuse se joua sur le visage du +nocturne visiteur.</p> + +<p>«Ce n'est pas lui!» murmura-t-elle.</p> + +<p>Et elle attendit, convaincue qu'elle rêvait, que cet homme, comme +cela arrive dans les songes, disparût ou se changeât en quelque +autre personne.</p> + +<p>Seulement elle toucha son pouls, et, le sentant battre violemment, +elle se souvint que le meilleur moyen de faire disparaître ces +visions importunes était de boire: la fraîcheur de la boisson, +composée d'ailleurs dans le but de calmer les agitations dont +Valentine s'était plainte au docteur, apportait, en faisant tomber +la fièvre, un renouvellement des sensations du cerveau; quand elle +avait bu, pour un moment elle souffrait moins.</p> + +<p>Valentine étendit donc la main afin de prendre son verre sur la +coupe de cristal où il reposait; mais tandis qu'elle allongeait +hors du lit son bras frissonnant, l'apparition fit encore, et plus +vivement que jamais, deux pas vers le lit, et arriva si près de la +jeune fille qu'elle entendit son souffle et qu'elle crut sentir la +pression de sa main.</p> + +<p>Cette fois l'illusion ou plutôt la réalité dépassait tout ce que +Valentine avait éprouvé jusque-là ; elle commença à se croire bien +éveillée et bien vivante; elle eut conscience qu'elle jouissait de +toute sa raison, et elle frémit.</p> + +<p>La pression que Valentine avait ressentie avait pour but de lui +arrêter le bras.</p> + +<p>Valentine le retira lentement à elle.</p> + +<p>Alors cette figure, dont le regard ne pouvait se détacher, et qui +d'ailleurs paraissait plutôt protectrice que menaçante, cette +figure prit le verre, s'approcha de la veilleuse et regarda le +breuvage, comme si elle eût voulu en juger la transparence et la +limpidité.</p> + +<p>Mais cette première épreuve ne suffit pas.</p> + +<p>Cet homme, ou plutôt ce fantôme, car il marchait si doucement que +le tapis étouffait le bruit de ses pas, cet homme puisa dans le +verre une cuillerée du breuvage et l'avala. Valentine regardait ce +qui se passait devant ses yeux avec un profond sentiment de +stupeur.</p> + +<p>Elle croyait bien que tout cela était près de disparaître pour +faire place à un autre tableau; mais l'homme, au lieu de +s'évanouir comme une ombre, se rapprocha d'elle, et tendant le +verre à Valentine, d'une voix pleine d'émotion:</p> + +<p>«Maintenant, dit-il, buvez!...»</p> + +<p>Valentine tressaillit.</p> + +<p>C'était la première fois qu'une de ses visions lui parlait avec ce +timbre vivant.</p> + +<p>Elle ouvrit la bouche pour pousser un cri.</p> + +<p>L'homme posa un doigt sur ses lèvres.</p> + +<p>«M. le comte de Monte-Cristo!» murmura-t-elle.</p> + +<p>À l'effroi qui se peignit dans les yeux de la jeune fille, au +tremblement de ses mains, au geste rapide qu'elle fit pour se +blottir sous ses draps, on pouvait reconnaître la dernière lutte +du doute contre la conviction; cependant, la présence de Monte-Cristo +chez elle à une pareille heure, son entrée mystérieuse, +fantastique, inexplicable, par un mur, semblaient des +impossibilités à la raison ébranlée de Valentine.</p> + +<p>«N'appelez pas, ne vous effrayez pas, dit le comte, n'ayez pas +même au fond du cÅ“ur l'éclair d'un soupçon ou l'ombre d'une +inquiétude; l'homme que vous voyez devant vous (car cette fois +vous avez raison, Valentine, et ce n'est point une illusion), +l'homme que vous voyez devant vous est le plus tendre père et le +plus respectueux ami que vous puissiez rêver.»</p> + +<p>Valentine ne trouva rien à répondre: elle avait une si grande peur +de cette voix qui lui révélait la présence réelle de celui qui +parlait, qu'elle redoutait d'y associer la sienne; mais son regard +effrayé voulait dire: Si vos intentions sont pures, pourquoi êtes-vous ici?</p> + +<p>Avec sa merveilleuse sagacité, le comte comprit tout ce qui se +passait dans le cÅ“ur de la jeune fille.</p> + +<p>«Ã‰coutez-moi, dit-il, ou plutôt regardez-moi: voyez mes yeux +rougis et mon visage plus pâle encore que d'habitude; c'est que +depuis quatre nuits je n'ai pas fermé l'Å“il un seul instant; +depuis quatre nuits je veille sur vous, je vous protège, je vous +conserve à notre ami Maximilien.»</p> + +<p>Un flot de sang joyeux monta rapidement aux joues de la malade; +car le nom que venait de prononcer le comte lui enlevait le reste +de défiance qu'il lui avait inspirée.</p> + +<p>«Maximilien!... répéta Valentine, tant ce nom lui paraissait doux +à prononcer; Maximilien! il vous a donc tout avoué?</p> + +<p>—Tout. Il m'a dit que votre vie était la sienne, et je lui ai +promis que vous vivriez.</p> + +<p>—Vous lui avez promis que je vivrais?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—En effet, monsieur, vous venez de parler de vigilance et de +protection. Êtes-vous donc médecin?</p> + +<p>—Oui, le meilleur que le Ciel puisse vous envoyer en ce moment, +croyez-moi.</p> + +<p>—Vous dites que vous avez veillé? demanda Valentine inquiète; où +cela? je ne vous ai pas vu.»</p> + +<p>Le comte étendit la main dans la direction de la bibliothèque.</p> + +<p>«J'étais caché derrière cette porte, dit-il, cette porte donne +dans la maison voisine que j'ai louée.»</p> + +<p>Valentine, par un mouvement de fierté pudique, détourna les yeux, +et avec une souveraine terreur:</p> + +<p>«Monsieur, dit-elle, ce que vous avez fait est d'une démence sans +exemple, et cette protection que vous m'avez accordée ressemble +fort à une insulte.</p> + +<p>—Valentine, dit-il, pendant cette longue veille, voici les +seules choses que j'aie vues: quels gens venaient chez vous, quels +aliments on vous préparait, quelles boissons on vous a servies; +puis, quand ces boissons me paraissaient dangereuses, j'entrais +comme je viens d'entrer, je vidais votre verre et je substituais +au poison un breuvage bienfaisant, qui, au lieu de la mort qui +vous était préparée, faisait circuler la vie dans vos veines.</p> + +<p>—Le poison! la mort! s'écria Valentine, se croyant de nouveau +sous l'empire de quelque fiévreuse hallucination; que dites-vous +donc là , monsieur?</p> + +<p>—Chut! mon enfant, dit Monte-Cristo, en portant de nouveau son +doigt à ses lèvres, j'ai dit le poison; oui, j'ai dit la mort, et +je répète la mort, mais buvez d'abord ceci. (Le comte tira de sa +poche un flacon contenant une liqueur rouge dont il versa quelques +gouttes dans le verre.) Et quand vous aurez bu, ne prenez plus +rien de la nuit.»</p> + +<p>Valentine avança la main; mais à peine eût-elle touché le verre, +qu'elle la retira avec effroi.</p> + +<p>Monte-Cristo prit le verre, en but la moitié, et le présenta à +Valentine, qui avala en souriant le reste de la liqueur qu'il +contenait.</p> + +<p>«Oh! oui, dit-elle, je reconnais le goût de mes breuvages +nocturnes, de cette eau qui rendait un peu de fraîcheur à ma +poitrine, un peu de calme à mon cerveau. Merci, monsieur, merci.</p> + +<p>—Voilà comment vous avez vécu quatre nuits, Valentine, dit le +comte. Mais moi, comment vivais-je? Oh! les cruelles heures que +vous m'avez fait passer! Oh! les effroyables tortures que vous +m'avez fait subir, quand je voyais verser dans votre verre le +poison mortel, quand je tremblais que vous n'eussiez le temps de +le boire avant que j'eusse celui de le répandre dans la cheminée!</p> + +<p>—Vous dites, monsieur, reprit Valentine au comble de la terreur, +que vous avez subi mille tortures en voyant verser dans mon verre +le poison mortel? Mais si vous avez vu verser le poison dans mon +verre, vous avez dû voir la personne qui le versait?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Valentine se souleva sur son séant, et ramenant sur sa poitrine +plus pâle que la neige la batiste brodée, encore moite de la sueur +froide du délire, à laquelle commençait à se mêler la sueur plus +glacée encore de la terreur:</p> + +<p>«Vous l'avez vue? répéta la jeune fille.</p> + +<p>—Oui, dit une seconde fois le comte.</p> + +<p>—Ce que vous me dites est horrible, monsieur, ce que vous voulez +me faire croire a quelque chose d'infernal. Quoi! dans la maison +de mon père, quoi! dans ma chambre, quoi! sur mon lit de +souffrance on continue de m'assassiner? Oh! retirez-vous, +monsieur, vous tentez ma conscience, vous blasphémez la bonté +divine, c'est impossible, cela ne se peut pas.</p> + +<p>—Êtes-vous donc la première que cette main frappe, Valentine? +n'avez-vous pas vu tomber autour de vous M. de Saint-Méran, +Mme de Saint-Méran, Barrois? n'auriez-vous pas vu tomber +M. Noirtier, si le traitement qu'il suit depuis près de trois ans +ne l'avait protégé en combattant le poison par l'habitude du +poison?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! dit Valentine, c'est pour cela que, depuis près +d'un mois, bon papa exige que je partage toutes ses boissons?</p> + +<p>—Et ces boissons, s'écria Monte-Cristo, ont un goût amer comme +celui d'une écorce d'orange à moitié séchée, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, mon Dieu, oui!</p> + +<p>—Oh! cela m'explique tout, dit Monte-Cristo, lui aussi sait +qu'on empoisonne ici, et peut-être qui empoisonne.</p> + +<p>«Il vous a prémunie, vous, son enfant bien-aimée, contre la +substance mortelle, et la substance mortelle est venue s'émousser +contre ce commencement d'habitude! voilà comment vous vivez +encore, ce que je ne m'expliquais pas, après avoir été empoisonnée +il y a quatre jours avec un poison qui d'ordinaire ne pardonne +pas.</p> + +<p>—Mais quel est donc l'assassin, le meurtrier?</p> + +<p>—À votre tour je vous demanderai: N'avez-vous donc jamais vu +entrer quelqu'un la nuit dans votre chambre?</p> + +<p>—Si fait. Souvent j'ai cru voir passer comme des ombres, ces +ombres s'approcher, s'éloigner, disparaître; mais je les prenais +pour des visions de ma fièvre, et tout à l'heure, quand vous êtes +entré vous-même, eh bien, j'ai cru longtemps ou que j'avais le +délire, ou que je rêvais.</p> + +<p>—Ainsi, vous ne connaissez pas la personne qui en veut à votre +vie?</p> + +<p>—Non, dit Valentine, pourquoi quelqu'un désirerait-il ma mort?</p> + +<p>—Vous allez la connaître alors, dit Monte-Cristo en prêtant +l'oreille.</p> + +<p>—Comment cela? demanda Valentine, en regardant avec terreur +autour d'elle.</p> + +<p>—Parce que ce soir vous n'avez plus ni fièvre ni délire, parce +que ce soir vous êtes bien éveillée, parce que voilà minuit qui +sonne et que c'est l'heure des assassins.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu!» dit Valentine en essuyant avec sa main la +sueur qui perlait à son front.</p> + +<p>En effet, minuit sonnait lentement et tristement, on eût dit que +chaque coup de marteau de bronze frappait le cÅ“ur de la jeune +fille.</p> + +<p>«Valentine, continua le comte, appelez toutes vos forces à votre +secours, comprimez votre cÅ“ur dans votre poitrine, arrêtez votre +voix dans votre gorge, feignez le sommeil, et vous verrez, vous +verrez!</p> + +<p>Valentine saisit la main du comte.</p> + +<p>«Il me semble que j'entends du bruit, dit-elle, retirez-vous!</p> + +<p>—Adieu, ou plutôt au revoir», répondit le comte.</p> + +<p>Puis, avec un sourire si triste et si paternel que le cÅ“ur de la +jeune fille en fut pénétré de reconnaissance, il regagna sur la +pointe du pied la porte de la bibliothèque.</p> + +<p>Mais, se retournant avant de la refermer sur lui:</p> + +<p>«Pas un geste, dit-il, pas un mot, qu'on vous croie endormie, sans +quoi peut-être vous tuerait-on avant que j'eusse le temps +d'accourir.»</p> + +<p>Et, sur cette effroyable injonction, le comte disparut derrière la +porte, qui se referma silencieusement sur lui.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="CI" id="CI"></a><a href="#table">CI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Locuste.</a></h3> + +<p>Valentine resta seule; deux autres pendules, en retard sur celle +de Saint-Philippe-du-Roule, sonnèrent encore minuit à des +distances différentes.</p> + +<p>Puis, à part le bruissement de quelques voitures lointaines, tout +retomba dans le silence.</p> + +<p>Alors toute l'attention de Valentine se concentra sur la pendule +de sa chambre, dont le balancier marquait les secondes.</p> + +<p>Elle se mit à compter ces secondes et remarqua qu'elles étaient du +double plus lentes que les battements de son cÅ“ur. Et cependant +elle doutait encore; l'inoffensive Valentine ne pouvait se figurer +que quelqu'un désirât sa mort; pourquoi? dans quel but? quel mal +avait-elle fait qui pût lui susciter un ennemi?</p> + +<p>Il n'y avait pas de crainte qu'elle s'endormît.</p> + +<p>Une seule idée, une idée terrible tenait son esprit tendu: c'est +qu'il existait une personne au monde qui avait tenté de +l'assassiner et qui allait le tenter encore.</p> + +<p>Si cette fois cette personne, lassée de voir l'inefficacité du +poison, allait, comme l'avait dit Monte-Cristo, avoir recours au +fer! si le comte n'allait pas avoir le temps d'accourir! si elle +touchait à son dernier moment! si elle ne devait plus revoir +Morrel!</p> + +<p>À cette pensée qui la couvrait à la fois d'une pâleur livide et +d'une sueur glacée, Valentine était prête à saisir le cordon de la +sonnette et à appeler au secours.</p> + +<p>Mais il lui semblait, à travers la porte de la bibliothèque, voir +étinceler l'Å“il du comte, cet Å“il qui pesait sur son souvenir, +et qui, lorsqu'elle y songeait, l'écrasait d'une telle honte, +qu'elle se demandait si jamais la reconnaissance parviendrait à +effacer ce pénible effet de l'indiscrète amitié du comte.</p> + +<p>Vingt minutes, vingt éternités s'écoulèrent ainsi, puis dix autres +minutes encore; enfin la pendule, criant une seconde à l'avance, +finit par frapper un coup sur le timbre sonore.</p> + +<p>En ce moment même, un grattement imperceptible de l'ongle sur le +bois de la bibliothèque apprit à Valentine que le comte veillait +et lui recommandait de veiller.</p> + +<p>En effet, du côté opposé, c'est-à -dire vers la chambre d'Édouard, +il sembla à Valentine qu'elle entendait crier le parquet; elle +prêta l'oreille, retenant sa respiration presque étouffée; le +bouton de la serrure grinça et la porte tourna sur ses gonds.</p> + +<p>Valentine s'était soulevée sur son coude, elle n'eut que le temps +de se laisser retomber sur son lit et de cacher ses yeux sous son +bras.</p> + +<p>Puis, tremblante, agitée, le cÅ“ur serré d'un indicible effroi, +elle attendit.</p> + +<p>Quelqu'un s'approcha du lit et effleura les rideaux.</p> + +<p>Valentine rassembla toutes ses forces et laissa entendre ce +murmure régulier de la respiration qui annonce un sommeil +tranquille.</p> + +<p>«Valentine!» dit tout bas une voix.</p> + +<p>La jeune fille frissonna jusqu'au fond du cÅ“ur, mais ne répondit +point.</p> + +<p>«Valentine!» répéta la même voix.</p> + +<p>Même silence: Valentine avait promis de ne point se réveiller.</p> + +<p>Puis tout demeura immobile.</p> + +<p>Seulement Valentine entendit le bruit presque insensible d'une +liqueur tombant dans le verre qu'elle venait de vider.</p> + +<p>Alors elle osa, sous le rempart de son bras étendu, entrouvrir sa +paupière.</p> + +<p>Elle vit alors une femme en peignoir blanc, qui vidait dans son +verre une liqueur préparée d'avance dans une fiole.</p> + +<p>Pendant ce court instant, Valentine retint peut-être sa +respiration ou fit sans doute quelque mouvement, car la femme, +inquiète, s'arrêta et se pencha sur son lit pour mieux voir si +elle dormait réellement: c'était Mme de Villefort.</p> + +<p>Valentine, en reconnaissant sa belle-mère, fut saisie d'un frisson +aigu qui imprima un mouvement à son lit.</p> + +<p>Madame de Villefort s'effaça aussitôt le long du mur, et là , +abritée derrière le rideau du lit, muette, attentive, elle épia +jusqu'au moindre mouvement de Valentine.</p> + +<p>Celle-ci se rappela les terribles paroles de Monte-Cristo; il lui +avait semblé, dans la main qui ne tenait pas la fiole, voir +briller une espèce de couteau long et affilé. Alors Valentine, +appelant toute la puissance de sa volonté à son secours, s'efforça +de fermer les yeux; mais, cette fonction du plus craintif de nos +sens, cette fonction, si simple d'ordinaire, devenait en ce moment +presque impossible à accomplir, tant l'avide curiosité faisait +d'efforts pour repousser cette paupière et attirer la vérité.</p> + +<p>Cependant, assurée, par le silence dans lequel avait recommencé à +se faire entendre le bruit égal de la respiration de Valentine, +que celle-ci dormait, Mme de Villefort étendit de nouveau le bras, +et en demeurant à demi dissimulée par les rideaux rassemblés au +chevet du lit, elle acheva de vider dans le verre de Valentine le +contenu de sa fiole.</p> + +<p>Puis elle se retira, sans que le moindre bruit avertît Valentine +qu'elle était partie.</p> + +<p>Elle avait vu disparaître le bras, voilà tout; ce bras frais et +arrondi d'une femme de vingt-cinq ans, jeune et belle, et qui +versait la mort.</p> + +<p>Il est impossible d'exprimer ce que Valentine avait éprouvé +pendant cette minute et demie que Mme de Villefort était restée +dans sa chambre.</p> + +<p>Le grattement de l'ongle sur la bibliothèque tira la jeune fille +de cet état de torpeur dans lequel elle était ensevelie, et qui +ressemblait à de l'engourdissement.</p> + +<p>Elle souleva la tête avec effort.</p> + +<p>La porte, toujours silencieuse, roula une seconde fois sur ses +gonds, et le comte de Monte-Cristo reparut.</p> + +<p>«Eh bien, demanda le comte, doutez-vous encore?</p> + +<p>—Ô mon Dieu! murmura la jeune fille.</p> + +<p>—Vous avez vu?</p> + +<p>—Hélas!</p> + +<p>—Vous avez reconnu?»</p> + +<p>Valentine poussa un gémissement.</p> + +<p>«Oui, dit-elle, mais je n'y puis croire.</p> + +<p>—Vous aimez mieux mourir alors, et faire mourir Maximilien!...</p> + +<p>—Mon Dieu, mon Dieu! répéta la jeune fille presque égarée; mais +ne puis-je donc pas quitter la maison, me sauver?...</p> + +<p>—Valentine, la main qui vous poursuit vous atteindra partout: à +force d'or, on séduira vos domestiques, et la mort s'offrira à +vous, déguisée sous tous les aspects, dans l'eau que vous boirez à +la source, dans le fruit que vous cueillerez à l'arbre.</p> + +<p>—Mais n'avez-vous donc pas dit que la précaution de bon papa +m'avait prémunie contre le poison?</p> + +<p>—Contre un poison, et encore non pas employé à forte dose; on +changera de poison ou l'on augmentera la dose.»</p> + +<p>Il prit le verre et y trempa ses lèvres.</p> + +<p>«Et tenez, dit-il, c'est déjà fait. Ce n'est plus avec de la +brucine qu'on vous empoisonne, c'est avec un simple narcotique. Je +reconnais le goût de l'alcool dans lequel on l'a fait dissoudre. +Si vous aviez bu ce que Mme de Villefort vient de verser dans ce +verre, Valentine, vous étiez perdue.</p> + +<p>—Mais, mon Dieu! s'écria la jeune fille, pourquoi donc me +poursuit-elle ainsi?</p> + +<p>—Comment! vous êtes si douce, si bonne, si peu croyante au mal +que vous n'avez pas compris, Valentine?</p> + +<p>—Non, dit la jeune fille; je ne lui ai jamais fait de mal.</p> + +<p>—Mais vous êtes riche, Valentine; mais vous avez deux cent mille +livres de rente, et ces deux cent mille francs de rente, vous les +enlevez à son fils.</p> + +<p>—Comment cela? Ma fortune n'est point la sienne et me vient de +mes parents.</p> + +<p>—Sans doute, et voilà pourquoi M. et Mme de Saint-Méran sont +morts: c'était pour que vous héritassiez de vos parents; voilà +pourquoi du jour où il vous a fait son héritière, M. Noirtier +avait été condamné; voilà pourquoi, à votre tour, vous devez +mourir, Valentine, c'est afin que votre père hérite de vous, et +que votre frère, devenu fils unique, hérite de votre père.</p> + +<p>—Édouard! pauvre enfant, et c'est pour lui qu'on commet tous ces +crimes?</p> + +<p>—Ah! vous comprenez, enfin.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! pourvu que tout cela ne retombe pas sur lui!</p> + +<p>—Vous êtes un ange, Valentine.</p> + +<p>—Mais mon grand-père, on a donc renoncé à le tuer, lui?</p> + +<p>—On a réfléchi que vous morte, à moins d'exhérédation, la +fortune revenait naturellement à votre frère, et l'on a pensé que +le crime, au bout du compte, étant inutile, il était doublement +dangereux de le commettre.</p> + +<p>—Et c'est dans l'esprit d'une femme qu'une pareille combinaison +a pris naissance! Ô mon Dieu! mon Dieu!</p> + +<p>—Rappelez-vous Pérouse, la treille de l'auberge de la Poste, +l'homme au manteau brun, que votre belle-mère interrogeait sur +l'aqua-tofana; eh bien, dès cette époque, tout cet infernal projet +mûrissait dans son cerveau.</p> + +<p>—Oh! monsieur, s'écria la douce jeune fille en fondant en +larmes, je vois bien, s'il en est ainsi, que je suis condamnée à +mourir.</p> + +<p>—Non, Valentine, non, car j'ai prévu tous les complots; non, car +notre ennemie est vaincue, puisqu'elle est devinée; non, vous +vivrez, Valentine, vous vivrez pour aimer et être aimée, vous +vivrez pour être heureuse et rendre un noble cÅ“ur heureux; mais +pour vivre, Valentine, il faut avoir bien confiance en moi.</p> + +<p>—Ordonnez, monsieur, que faut-il faire?</p> + +<p>—Il faut prendre aveuglément ce que je vous donnerai.</p> + +<p>—Oh! Dieu m'est témoin, s'écria Valentine, que si j'étais seule, +j'aimerais mieux me laisser mourir!</p> + +<p>—Vous ne vous confierez à personne, pas même à votre père.</p> + +<p>—Mon père n'est pas de cet affreux complot, n'est-ce pas, +monsieur? dit Valentine en joignant les mains.</p> + +<p>—Non, et cependant votre père, l'homme habitué aux accusations +juridiques, votre père doit se douter que toutes ces morts qui +s'abattent sur sa maison ne sont point naturelles. Votre père, +c'est lui qui aurait dû veiller sur vous, c'est lui qui devrait +être à cette heure à la place que j'occupe; c'est lui qui devrait +déjà avoir vidé ce verre; c'est lui qui devrait déjà s'être dressé +contre l'assassin. Spectre contre spectre, murmura-t-il, en +achevant tout haut sa phrase.</p> + +<p>—Monsieur, dit Valentine, je ferai tout pour vivre, car il +existe deux êtres au monde qui m'aiment à en mourir si je mourais: +mon grand-père et Maximilien.</p> + +<p>—Je veillerai sur eux comme j'ai veillé sur vous.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, disposez de moi, dit Valentine. Puis à voix +basse: mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, que va-t-il m'arriver?</p> + +<p>—Quelque chose qui vous arrive, Valentine, ne vous épouvantez +point; si vous souffrez, si vous perdez la vue, l'ouïe, le tact, +ne craignez rien; si vous vous réveillez sans savoir où vous êtes, +n'ayez pas peur, dussiez-vous, en vous éveillant, vous trouver +dans quelque caveau sépulcral ou clouée dans quelque bière; +rappelez soudain votre esprit, et dites-vous: En ce moment, un +ami, un père, un homme qui veut mon bonheur et celui de +Maximilien, cet homme veille sur moi.</p> + +<p>—Hélas! hélas! quelle terrible extrémité!</p> + +<p>—Valentine, aimez-vous mieux dénoncer votre belle-mère?</p> + +<p>—J'aimerais mieux mourir cent fois! oh! oui, mourir!</p> + +<p>—Non, vous ne mourrez pas, et quelque chose qui vous arrive, +vous me le promettez, vous ne vous plaindrez pas, vous espérerez?</p> + +<p>—Je penserai à Maximilien.</p> + +<p>—Vous êtes ma fille bien-aimée, Valentine; seul, je puis vous +sauver, et je vous sauverai.»</p> + +<p>Valentine, au comble de la terreur, joignit les mains (car elle +sentait que le moment était venu de demander à Dieu du courage) et +se dressa pour prier, murmurant des mots sans suite, et oubliant +que ses blanches épaules n'avaient d'autre voile que sa longue +chevelure et que l'on voyait battre son cÅ“ur sous la fine +dentelle de peignoir de nuit.</p> + +<p>Le comte appuya doucement la main sur le bras de la jeune fille, +ramena jusque sur son cou la courtepointe de velours, et, avec un +sourire paternel:</p> + +<p>«Ma fille, dit-il, croyez en mon dévouement, comme vous croyez en +la bonté de Dieu et dans l'amour de Maximilien.»</p> + +<p>Valentine attacha sur lui un regard plein de reconnaissance, et +demeura docile comme un enfant sous ses voiles.</p> + +<p>Alors le comte tira de la poche de son gilet le drageoir en +émeraude, souleva son couvercle d'or, et versa dans la main droite +de Valentine une petite pastille ronde de la grosseur d'un pois.</p> + +<p>Valentine la prit avec l'autre main, et regarda le comte +attentivement: il y avait sur les traits de cet intrépide +protecteur un reflet de la majesté et de la puissance divines. Il +était évident que Valentine l'interrogeait du regard.</p> + +<p>«Oui», répondit celui-ci.</p> + +<p>Valentine porta la pastille à sa bouche et l'avala.</p> + +<p>«Et maintenant, au revoir, mon enfant, dit-il, je vais essayer de +dormir car vous êtes sauvée.</p> + +<p>—Allez, dit Valentine, quelque chose qui m'arrive, je vous +promets de n'avoir pas peur.»</p> + +<p>Monte-Cristo tint longtemps ses yeux fixés sur la jeune fille, qui +s'endormit peu à peu, vaincue par la puissance du narcotique que +le comte venait de lui donner.</p> + +<p>Alors il prit le verre, le vida aux trois quarts dans la cheminée, +pour que l'on pût croire que Valentine avait bu ce qu'il en +manquait, le reposa sur la table de nuit; puis, regagnant la porte +de la bibliothèque, il disparut après avoir jeté un dernier regard +vers Valentine, qui s'endormait avec la confiance et la candeur +d'un ange couché aux pieds du Seigneur.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="CII" id="CII"></a><a href="#table">CII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Valentine.</a></h3> + +<p>La veilleuse continuait de brûler sur la cheminée de Valentine, +épuisant les dernières gouttes d'huile qui surnageaient encore sur +l'eau; déjà un cercle plus rougeâtre colorait l'albâtre du globe, +déjà la flamme plus vive laissait échapper ces derniers +pétillements qui semblent chez les êtres inanimés ces dernières +convulsions de l'agonie qu'on a si souvent comparées à celles des +pauvres créatures humaines; un jour bas et sinistre venait teindre +d'un reflet d'opale les rideaux blancs et les draps de la jeune +fille.</p> + +<p>Tous les bruits de la rue étaient éteints pour cette fois, et le +silence intérieur était effrayant.</p> + +<p>La porte de la chambre d'Édouard s'ouvrit alors, et une tête que +nous avons déjà vue parut dans la glace opposée à la porte: +c'était Mme de Villefort qui rentrait pour voir l'effet du +breuvage.</p> + +<p>Elle s'arrêta sur le seuil, écouta le pétillement de la lampe, +seul bruit perceptible dans cette chambre qu'on eût crue déserte, +puis elle s'avança doucement vers la table de nuit pour voir si le +verre de Valentine était vide.</p> + +<p>Il était encore plein au quart, comme nous l'avons dit.</p> + +<p>Mme de Villefort le prit et alla le vider dans les cendres, +qu'elle remua pour faciliter l'absorption de la liqueur, puis elle +rinça soigneusement le cristal, l'essuya avec son propre mouchoir, +et le replaça sur la table de nuit.</p> + +<p>Quelqu'un dont le regard eût pu plonger dans l'intérieur de la +chambre eût pu voir alors l'hésitation de Mme de Villefort à fixer +ses yeux sur Valentine et à s'approcher du lit.</p> + +<p>Cette lueur lugubre, ce silence, cette terrible poésie de la nuit +venaient sans doute se combiner avec l'épouvantable poésie de sa +conscience: l'empoisonneuse avait peur de son Å“uvre.</p> + +<p>Enfin elle s'enhardit, écarta le rideau, s'appuya au chevet du +lit, et regarda Valentine.</p> + +<p>La jeune fille ne respirait plus, ses dents à demi desserrées ne +laissaient échapper aucun atome de ce souffle qui décèle la vie; +ses lèvres blanchissantes avaient cessé de frémir; ses yeux, noyés +dans une vapeur violette qui semblait avoir filtré sous la peau, +formaient une saillie plus blanche à l'endroit où le globe enflait +la paupière, et ses longs cils noirs rayaient une peau déjà mate +comme la cire.</p> + +<p>Mme de Villefort contempla ce visage d'une expression si éloquente +dans son immobilité; elle s'enhardit alors, et, soulevant la +couverture, elle appuya sa main sur le cÅ“ur de la jeune fille.</p> + +<p>Il était muet et glacé.</p> + +<p>Ce qui battait sous sa main, c'était l'artère de ses doigts: elle +retira sa main avec un frisson.</p> + +<p>Le bras de Valentine pendait hors du lit; ce bras, dans toute la +partie qui se rattachait à l'épaule et s'étendait jusqu'à la +saignée, semblait moulé sur celui d'une des Grâces de Germain +Pilon; mais l'avant-bras était légèrement déformé par une +crispation, et le poignet, d'une forme si pure, s'appuyait, un peu +raidi et les doigts écartés sur l'acajou.</p> + +<p>La naissance des ongles était bleuâtre.</p> + +<p>Pour Mme de Villefort, il n'y avait plus de doute: tout était +fini, l'Å“uvre terrible, la dernière qu'elle eût à accomplir, +était enfin consommée.</p> + +<p>L'empoisonneuse n'avait plus rien à faire dans cette chambre; elle +recula avec tant de précaution, qu'il était visible qu'elle +redoutait le craquement de ses pieds sur le tapis, mais, tout en +reculant, elle tenait encore le rideau soulevé absorbant ce +spectacle de la mort qui porte en soi son irrésistible attraction, +tant que la mort n'est pas la décomposition, mais seulement +l'immobilité, tant qu'elle demeure le mystère, et n'est pas encore +le dégoût.</p> + +<p>Les minutes s'écoulaient; Mme de Villefort ne pouvait lâcher ce +rideau qu'elle tenait suspendu comme un linceul au-dessus de la +tête de Valentine. Elle paya son tribut à la rêverie: la rêverie +du crime, ce doit être le remords.</p> + +<p>En ce moment, les pétillements de la veilleuse redoublèrent.</p> + +<p>Mme de Villefort, à ce bruit, tressaillit et laissa retomber le +rideau.</p> + +<p>Au même instant la veilleuse s'éteignit, et la chambre fut plongée +dans une effrayante obscurité.</p> + +<p>Au milieu de cette obscurité, la pendule s'éveilla et sonna quatre +heures et demie.</p> + +<p>L'empoisonneuse, épouvantée de ces commotions successives, regagna +en tâtonnant la porte, et rentra chez elle la sueur de l'angoisse +au front.</p> + +<p>L'obscurité continua encore deux heures.</p> + +<p>Puis peu à peu un jour blafard envahit l'appartement filtrant aux +lames des persiennes; puis peu à peu encore, il se fit grand, et +vint rendre une couleur et une forme aux objets et aux corps.</p> + +<p>C'est à ce moment que la toux de la garde-malade retentit dans +l'escalier, et que cette femme entra chez Valentine, une tasse à +la main.</p> + +<p>Pour un père, pour un amant, le premier regard eût été décisif, +Valentine était morte, pour cette mercenaire, Valentine n'était +qu'endormie.</p> + +<p>«Bon, dit-elle en s'approchant de la table de nuit, elle a bu une +partie de sa potion, le verre est aux deux tiers vide.»</p> + +<p>Puis elle alla à la cheminée, ralluma le feu, s'installa dans son +fauteuil, et, quoiqu'elle sortît de son lit, elle profita du +sommeil de Valentine pour dormir encore quelques instants.</p> + +<p>La pendule l'éveilla en sonnant huit heures.</p> + +<p>Alors étonnée de ce sommeil obstiné dans lequel demeurait la jeune +fille, effrayée de ce bras pendant hors du lit, et que la dormeuse +n'avait point ramené à elle, elle s'avança vers le lit, et ce fut +alors seulement qu'elle remarqua ces lèvres froides et cette +poitrine glacée.</p> + +<p>Elle voulut ramener le bras près du corps, mais le bras n'obéit +qu'avec cette raideur effrayante à laquelle ne pouvait pas se +tromper une garde-malade.</p> + +<p>Elle poussa un horrible cri.</p> + +<p>Puis, courant à la porte:</p> + +<p>«Au secours! cria-t-elle, au secours!</p> + +<p>—Comment, au secours!» répondit du bas de l'escalier la voix de +M. d'Avrigny.</p> + +<p>C'était l'heure où le docteur avait l'habitude de venir.</p> + +<p>«Comment, au secours! s'écria la voix de Villefort sortant alors +précipitamment de son cabinet; docteur, n'avez-vous pas entendu +crier au secours?</p> + +<p>—Oui, oui; montons, répondit d'Avrigny, montons vite chez +Valentine.»</p> + +<p>Mais avant que le médecin et le père fussent entrés, les +domestiques qui se trouvaient au même étage, dans les chambres ou +dans les corridors, étaient entrés, et, voyant Valentine pâle et +immobile sur son lit, levaient les mains au ciel et chancelaient +comme frappés de vertige.</p> + +<p>«Appelez Mme de Villefort! réveillez Mme de Villefort!» cria le +procureur du roi, de la porte de la chambre dans laquelle il +semblait n'oser entrer.</p> + +<p>Mais les domestiques, au lieu de répondre, regardaient +M. d'Avrigny, qui était entré, lui, qui avait couru à Valentine et +qui la soulevait dans ses bras.</p> + +<p>«Encore celle-ci..., murmura-t-il en la laissant tomber. Ô mon +Dieu, mon Dieu, quand vous lasserez-vous?»</p> + +<p>Villefort s'élança dans l'appartement.</p> + +<p>«Que dites-vous, mon Dieu! s'écria-t-il en levant les deux mains +au ciel. Docteur!... docteur!...</p> + +<p>—Je dis que Valentine est morte!» répondit d'Avrigny d'une voix +solennelle et terrible dans sa solennité.</p> + +<p>M. de Villefort s'abattit comme si ses jambes étaient brisées, et +retomba la tête sur le lit de Valentine.</p> + +<p>Aux paroles du docteur, aux cris du père, les domestiques, +terrifiés, s'enfuirent avec de sourdes imprécations; on entendit +par les escaliers et par les corridors leurs pas précipités, puis +un grand mouvement dans les cours, puis ce fut tout; le bruit +s'éteignit: depuis le premier jusqu'au dernier, ils avaient +déserté la maison maudite.</p> + +<p>En ce moment Mme de Villefort, le bras à moitié passé dans son +peignoir du matin, souleva la tapisserie; un instant elle demeura +sur le seuil, ayant l'air d'interroger les assistants et appelant +à son aide quelques larmes rebelles.</p> + +<p>Tout à coup elle fit un pas, ou plutôt un bond en avant, les bras +étendus vers la table.</p> + +<p>Elle venait de voir d'Avrigny se pencher curieusement sur cette +table, et y prendre le verre qu'elle était certaine d'avoir vidé +pendant la nuit.</p> + +<p>Le verre se trouvait au tiers plein, juste comme il était quand +elle en avait jeté le contenu dans les cendres.</p> + +<p>Le spectre de Valentine dressé devant l'empoisonneuse eût produit +moins d'effet sur elle.</p> + +<p>En effet, c'est bien la couleur du breuvage qu'elle a versé dans +le verre de Valentine, et que Valentine a bu; c'est bien ce poison +qui ne peut tromper l'Å“il de M. d'Avrigny, et que M. d'Avrigny +regarde attentivement: c'est bien un miracle que Dieu a fait sans +doute pour qu'il restât, malgré les précautions de l'assassin, une +trace, une preuve, une dénonciation du crime.</p> + +<p>Cependant, tandis que Mme de Villefort était restée immobile comme +la statue de la Terreur, tandis que de Villefort, la tête cachée +dans les draps du lit mortuaire, ne voyait rien de ce qui se +passait autour de lui, d'Avrigny s'approchait de la fenêtre pour +mieux examiner de l'Å“il le contenu du verre, et en déguster une +goutte prise au bout du doigt.</p> + +<p>«Ah! murmura-t-il, ce n'est plus de la brucine maintenant; voyons +ce que c'est!»</p> + +<p>Alors il courut à une des armoires de la chambre de Valentine, +armoire transformée en pharmacie, et, tirant de sa petite case +d'argent un flacon d'acide nitrique, il en laissa tomber quelques +gouttes dans l'opale de la liqueur qui se changea aussitôt en un +demi-verre de sang vermeil.</p> + +<p>«Ah!» fit d'Avrigny, avec l'horreur du juge à qui se révèle la +vérité, mêlée à la joie du savant à qui se dévoile un problème.</p> + +<p>Mme de Villefort tourna un instant sur elle-même; ses yeux +lancèrent des flammes, puis s'éteignirent; elle chercha, +chancelante, la porte de la main, et disparut.</p> + +<p>Un instant après, on entendit le bruit éloigné d'un corps qui +tombait sur le parquet.</p> + +<p>Mais personne n'y fit attention. La garde était occupée à regarder +l'analyse chimique, Villefort était toujours anéanti.</p> + +<p>M. d'Avrigny seul avait suivi des yeux Mme de Villefort et avait +remarqué sa sortie précipitée.</p> + +<p>Il souleva la tapisserie de la chambre de Valentine et son regard, +à travers celle d'Édouard, put plonger dans l'appartement de +Mme de Villefort, qu'il vit étendue sans mouvement sur le parquet.</p> + +<p>«Allez secourir Mme de Villefort, dit-il à la garde; +Mme de Villefort se trouve mal.</p> + +<p>—Mais Mlle Valentine? balbutia celle-ci.</p> + +<p>—Mlle Valentine n'a plus besoin de secours, dit d'Avrigny, +puisque Mlle Valentine est morte.</p> + +<p>—Morte! morte! soupira Villefort dans le paroxysme d'une douleur +d'autant plus déchirante qu'elle était nouvelle, inconnue, inouïe +pour ce cÅ“ur de bronze.</p> + +<p>—Morte! dites-vous? s'écria une troisième voix; qui a dit que +Valentine était morte?»</p> + +<p>Les deux hommes se retournèrent, et sur la porte aperçurent Morrel +debout, pâle, bouleversé, terrible.</p> + +<p>Voici ce qui était arrivé:</p> + +<p>À son heure habituelle, et par la petite porte qui conduisait chez +Noirtier, Morrel s'était présenté.</p> + +<p>Contre la coutume, il trouva la porte ouverte, il n'eut donc pas +besoin de sonner, il entra.</p> + +<p>Dans le vestibule, il attendit un instant, appelant un domestique +quelconque qui l'introduisît près du vieux Noirtier.</p> + +<p>Mais personne n'avait répondu; les domestiques, on le sait, +avaient déserté la maison.</p> + +<p>Morrel n'avait ce jour-là aucun motif particulier d'inquiétude: il +avait la promesse de Monte-Cristo que Valentine vivrait, et +jusque-là la promesse avait été fidèlement tenue. Chaque soir, le +comte lui avait donné de bonnes nouvelles, que confirmait le +lendemain Noirtier lui-même.</p> + +<p>Cependant cette solitude lui parut singulière; il appela une +seconde fois, une troisième fois, même silence.</p> + +<p>Alors il se décida à monter.</p> + +<p>La porte de Noirtier était ouverte comme les autres portes.</p> + +<p>La première chose qu'il vit fut le vieillard dans son fauteuil, à +sa place habituelle; ses yeux dilatés semblaient exprimer un +effroi intérieur que confirmait encore la pâleur étrange répandue +sur ses traits.</p> + +<p>«Comment allez-vous, monsieur? demanda le jeune homme, non sans un +certain serrement de cÅ“ur.</p> + +<p>—Bien! fit le vieillard avec son clignement d'yeux, bien!»</p> + +<p>Mais sa physionomie sembla croître en inquiétude.</p> + +<p>«Vous êtes préoccupé, continua Morrel, vous avez besoin de quelque +chose. Voulez-vous que j'appelle quelqu'un de vos gens?</p> + +<p>—Oui», fit Noirtier.</p> + +<p>Morrel se suspendit au cordon de la sonnette; mais il eut beau le +tirer à le rompre, personne ne vint.</p> + +<p>Il se retourna vers Noirtier; la pâleur et l'angoisse allaient +croissant sur le visage du vieillard.</p> + +<p>«Mon Dieu! mon Dieu! dit Morrel, mais pourquoi ne vient-on pas? +Est-ce qu'il y a quelqu'un de malade dans la maison?»</p> + +<p>Les yeux de Noirtier parurent prêts à jaillir de leurs orbites.</p> + +<p>«Mais qu'avez-vous donc, continua Morrel, vous m'effrayez. +Valentine! Valentine!...</p> + +<p>—Oui! oui!» fit Noirtier.</p> + +<p>Maximilien ouvrit la bouche pour parler, mais sa langue ne put +articuler aucun son: il chancela et se retint à la boiserie.</p> + +<p>Puis il étendit la main vers la porte.</p> + +<p>«Oui, oui, oui!» continua le vieillard.</p> + +<p>Maximilien s'élança par le petit escalier, qu'il franchit en deux +bonds, tant que Noirtier semblait lui crier des yeux:</p> + +<p>«Plus vite! plus vite!»</p> + +<p>Une minute suffit au jeune homme pour traverser plusieurs +chambres, solitaires comme le reste de la maison, et pour arriver +jusqu'à celle de Valentine.</p> + +<p>Il n'eut pas besoin de pousser la porte, elle était toute grande +ouverte.</p> + +<p>Un sanglot fut le premier bruit qu'il perçut. Il vit, comme à +travers un nuage, une figure noire agenouillée et perdue dans un +amas confus de draperies blanches. La crainte, l'effroyable +crainte le clouait sur le seuil.</p> + +<p>Ce fut alors qu'il entendit une voix qui disait: «Valentine est +morte», et une seconde voix qui comme un écho, répondait:</p> + +<p>«Morte! morte!»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="CIII" id="CIII"></a><a href="#table">CIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Maximilien.</a></h3> + +<p>Villefort se releva presque honteux d'avoir été surpris dans +l'accès de cette douleur.</p> + +<p>Le terrible état qu'il exerçait depuis vingt-cinq ans était arrivé +à en faire plus ou moins qu'un homme.</p> + +<p>Son regard, un instant égaré, se fixa sur Morrel.</p> + +<p>«Qui êtes-vous, monsieur, dit-il, vous qui oubliez qu'on n'entre +pas ainsi dans une maison qu'habite la mort?</p> + +<p>«Sortez, monsieur! sortez!»</p> + +<p>Mais Morrel demeurait immobile, il ne pouvait détacher ses yeux du +spectacle effrayant de ce lit en désordre et de la pâle figure qui +était couchée dessus.</p> + +<p>«Sortez, entendez-vous!» cria Villefort, tandis que d'Avrigny +s'avançait de son côté pour faire sortir Morrel.</p> + +<p>Celui-ci regarda d'un air égaré ce cadavre, ces deux hommes, toute +la chambre, sembla hésiter un instant, ouvrit la bouche; puis +enfin, ne trouvant pas un mot à répondre, malgré l'innombrable +essaim d'idées fatales qui envahissaient son cerveau, il rebroussa +chemin en enfonçant ses mains dans ses cheveux; de telle sorte que +Villefort et d'Avrigny, un instant distraits de leurs +préoccupations, échangèrent, après l'avoir suivi des yeux, un +regard qui voulait dire:</p> + +<p>«Il est fou!»</p> + +<p>Mais avant que cinq minutes se fussent écoulées, on entendit gémir +l'escalier sous un poids considérable, et l'on vit Morrel qui, +avec une force surhumaine, soulevant le fauteuil de Noirtier entre +ses bras, apportait le vieillard au premier étage de la maison.</p> + +<p>Arrivé au haut de l'escalier, Morrel posa le fauteuil à terre et +le roula rapidement jusque dans la chambre de Valentine.</p> + +<p>Toute cette manÅ“uvre s'exécuta avec une force décuplée par +l'exaltation frénétique du jeune homme.</p> + +<p>Mais une chose était effrayante surtout, c'était la figure de +Noirtier s'avançant vers le lit de Valentine, poussé par Morrel, la +figure de Noirtier en qui l'intelligence déployait toutes ses +ressources, dont les yeux réunissaient toute leur puissance pour +suppléer aux autres facultés.</p> + +<p>Aussi ce visage pâle, au regard enflammé, fut-il pour Villefort +une effrayante apparition.</p> + +<p>Chaque fois qu'il s'était trouvé en contact avec son père, il +s'était toujours passé quelque chose de terrible.</p> + +<p>«Voyez ce qu'ils en ont fait! cria Morrel, une main encore appuyée +au dossier du fauteuil qu'il venait de pousser jusqu'au lit, et +l'autre étendue vers Valentine; voyez, mon père, voyez!»</p> + +<p>Villefort recula d'un pas et regarda avec étonnement ce jeune +homme qui lui était presque inconnu, et qui appelait Noirtier son +père.</p> + +<p>En ce moment toute l'âme du vieillard sembla passer dans ses yeux, +qui s'injectèrent de sang; puis les veines de son cou se +gonflèrent, une teinte bleuâtre comme celle qui envahit la peau de +l'épileptique, couvrit son cou, ses joues et ses tempes; il ne +manquait à cette explosion intérieure de tout l'être qu'un cri.</p> + +<p>Ce cri sortit pour ainsi dire de tous les pores, effrayant dans son +mutisme, déchirant dans son silence.</p> + +<p>D'Avrigny se précipita vers le vieillard et lui fit respirer un +violent révulsif.</p> + +<p>«Monsieur! s'écria alors Morrel, en saisissant la main inerte du +paralytique, on me demande ce que je suis, et quel droit j'ai +d'être ici. Ô vous qui le savez, dites-le, vous! dites-le!»</p> + +<p>Et la voix du jeune homme s'éteignit dans les sanglots.</p> + +<p>Quant au vieillard, sa respiration haletante secouait sa poitrine. +On eût dit qu'il était en proie à ces agitations qui précèdent +l'agonie.</p> + +<p>Enfin, les larmes vinrent jaillir des yeux de Noirtier, plus +heureux que le jeune homme qui sanglotait sans pleurer. Sa tête ne +pouvant se pencher, ses yeux se fermèrent.</p> + +<p>«Dites, continua Morrel d'une voix étranglée, dites que j'étais +son fiancé!</p> + +<p>«Dites qu'elle était ma noble amie, mon seul amour sur la terre!</p> + +<p>«Dites, dites, dites, que ce cadavre m'appartient!»</p> + +<p>Et le jeune homme, donnant le terrible spectacle d'une grande +force qui se brise, tomba lourdement à genoux devant ce lit que +ses doigts crispés étreignirent avec violence.</p> + +<p>Cette douleur était si poignante que d'Avrigny se détourna pour +cacher son émotion, et que Villefort, sans demander d'autre +explication, attiré par ce magnétisme qui nous pousse vers ceux +qui ont aimé ceux que nous pleurons, tendit sa main au jeune +homme.</p> + +<p>Mais Morrel ne voyait rien; il avait saisi la main glacée de +Valentine, et, ne pouvant parvenir à pleurer, il mordait les draps +en rugissant.</p> + +<p>Pendant quelque temps, on n'entendit dans cette chambre que le +conflit des sanglots, des imprécations et de la prière. Et +cependant un bruit dominait tous ceux-là , c'était l'aspiration +rauque et déchirante qui semblait, à chaque reprise d'air, rompre +un des ressorts de la vie dans la poitrine de Noirtier.</p> + +<p>Enfin, Villefort, le plus maître de tous, après avoir pour ainsi +dire cédé pendant quelque temps sa place à Maximilien, Villefort +prit la parole.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il à Maximilien, vous aimiez Valentine, dites-vous: +vous étiez son fiancé; j'ignorais cet amour, j'ignorais cet +engagement; et cependant, moi, son père, je vous le pardonne, car, +je le vois, votre douleur est grande, réelle et vraie.</p> + +<p>«D'ailleurs, chez moi aussi la douleur est trop grande pour qu'il +reste en mon cÅ“ur place pour la colère.»</p> + +<p>«Mais, vous le voyez, l'ange que vous espériez a quitté la terre: +elle n'a plus que faire des adorations des hommes, elle qui, à +cette heure, adore le Seigneur; faites donc vos adieux, monsieur, +à la triste dépouille qu'elle a oubliée parmi nous; prenez une +dernière fois sa main que vous attendiez, et séparez-vous d'elle à +jamais: Valentine n'a plus besoin maintenant que du prêtre qui +doit la bénir.</p> + +<p>—Vous vous trompez, monsieur, s'écria Morrel en se relevant sur +un genou, le cÅ“ur traversé par une douleur plus aiguë qu'aucune +de celles qu'il eût encore ressenties; vous vous trompez: +Valentine, morte comme elle est morte, a non seulement besoin d'un +prêtre, mais encore d'un vengeur.</p> + +<p>«Monsieur de Villefort, envoyez chercher le prêtre; moi, je serai +le vengeur.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, monsieur? murmura Villefort tremblant à +cette nouvelle inspiration du délire de Morrel.</p> + +<p>—Je veux dire, continua Morrel, qu'il y a deux hommes en vous, +monsieur. Le père a assez pleuré; que le procureur du roi commence +son office.»</p> + +<p>Les yeux de Noirtier étincelèrent, d'Avrigny se rapprocha.</p> + +<p>«Monsieur, continua le jeune homme, en recueillant des yeux tous +les sentiments qui se révélaient sur les visages des assistants, +je sais ce que je dis, et vous savez tous aussi bien que moi ce +que je vais dire.</p> + +<p>«Valentine est morte assassinée!»</p> + +<p>Villefort baissa la tête; d'Avrigny avança d'un pas encore; +Noirtier fit oui des yeux.</p> + +<p>«Or, monsieur, continua Morrel, au temps où nous vivons, une créature, +ne fût-elle pas jeune, ne fût-elle pas belle, ne fût-elle pas adorable +comme était Valentine, une créature ne disparaît pas violemment du monde +sans que l'on demande compte de sa disparition.</p> + +<p>«Allons, monsieur le procureur du roi, ajouta Morrel avec une +véhémence croissante, pas de pitié! je vous dénonce le crime, +cherchez l'assassin!»</p> + +<p>Et son Å“il implacable interrogeait Villefort, qui de son côté +sollicitait du regard tantôt Noirtier, tantôt d'Avrigny.</p> + +<p>Mais au lieu de trouver secours dans son père et dans le docteur, +Villefort ne rencontra en eux qu'un regard aussi inflexible que +celui de Morrel.</p> + +<p>«Oui! fit le vieillard.</p> + +<p>—Certes! dit d'Avrigny.</p> + +<p>—Monsieur, répliqua Villefort, essayant de lutter contre cette +triple volonté et contre sa propre émotion, monsieur, vous vous +trompez, il ne se commet pas de crimes chez moi; la fatalité me +frappe, Dieu m'éprouve; c'est horrible à penser; mais on +n'assassine personne!»</p> + +<p>Les yeux de Noirtier flamboyèrent, d'Avrigny ouvrit la bouche pour +parler.</p> + +<p>Morrel étendit le bras en commandant le silence.</p> + +<p>«Et moi, je vous dis que l'on tue ici! s'écria Morrel dont la voix +baissa sans rien perdre de sa vibration terrible.</p> + +<p>«Je vous dis que voilà la quatrième victime frappée depuis quatre +mois.</p> + +<p>«Je vous dis qu'on avait déjà une fois, il y a quatre jours de +cela, essayé d'empoisonner Valentine, et que l'on avait échoué +grâce aux précautions qu'avait prises M. Noirtier!</p> + +<p>«Je vous dis que l'on a doublé la dose ou changé la nature du +poison, et que cette fois on a réussi!</p> + +<p>«Je vous dis que vous savez tout cela aussi bien que moi, enfin, +puisque monsieur que voilà vous en a prévenu, et comme médecin et +comme ami.</p> + +<p>—Oh, vous êtes en délire! monsieur, dit Villefort, essayant +vainement de se débattre dans le cercle où il se sentait pris.</p> + +<p>—Je suis en délire! s'écria Morrel; eh bien, j'en appelle à +M. d'Avrigny lui-même.</p> + +<p>«Demandez-lui, monsieur, s'il se souvient encore des paroles qu'il +a prononcées dans votre jardin, dans le jardin de cet hôtel, le +soir même de la mort de Mme de Saint-Méran, alors que tous deux, +vous et lui, vous croyant seuls, vous vous entreteniez de cette +mort tragique, dans laquelle cette fatalité dont vous parlez et +Dieu, que vous accusez injustement, ne peuvent être comptés que +pour une chose; c'est-à -dire pour avoir créé l'assassin de +Valentine!»</p> + +<p>Villefort et d'Avrigny se regardèrent.</p> + +<p>«Oui, oui, rappelez-vous, dit Morrel, car ces paroles, que vous +croyiez livrées au silence et à la solitude sont tombées dans mon +oreille. Certes, de ce soir-là , en voyant la coupable complaisance +de M. de Villefort pour les siens, j'eusse dû tout découvrir à +l'autorité; je ne serais pas complice comme je le suis en ce +moment de ta mort, Valentine! ma Valentine bien-aimée! mais le +complice deviendra le vengeur; ce quatrième meurtre est flagrant +et visible aux yeux de tous, et si ton père t'abandonne, +Valentine, c'est moi, c'est moi, je te le jure, qui poursuivrai +l'assassin.»</p> + +<p>Et cette fois, comme si la nature avait enfin pitié de cette +vigoureuse organisation prête à se briser par sa propre force, les +dernières paroles de Morrel s'éteignirent dans sa gorge; sa +poitrine éclata en sanglots, les larmes, si longtemps rebelles, +jaillirent de ses yeux, il s'affaissa sur lui-même, et retomba à +genoux pleurant près du lit de Valentine.</p> + +<p>Alors ce fut le tour de d'Avrigny.</p> + +<p>«Et moi aussi, dit-il d'une voix forte, moi aussi, je me joins à +M. Morrel pour demander justice du crime; car mon cÅ“ur se soulève +à l'idée que ma lâche complaisance a encouragé l'assassin!</p> + +<p>—Ô mon Dieu! mon Dieu!» murmura Villefort anéanti.</p> + +<p>Morrel releva la tête, en lisant dans les yeux du vieillard qui +lançaient une flamme surnaturelle:</p> + +<p>«Tenez, dit-il, tenez, M. Noirtier veut parler.</p> + +<p>—Oui, fit Noirtier avec une expression d'autant plus terrible +que toutes les facultés de ce pauvre vieillard impuissant étaient +concentrées dans son regard.</p> + +<p>—Vous connaissez l'assassin? dit Morrel.</p> + +<p>—Oui, répliqua Noirtier.</p> + +<p>—Et vous allez nous guider? s'écria le jeune homme. Écoutons! +M. d'Avrigny, écoutons!»</p> + +<p>Noirtier adressa au malheureux Morrel un sourire mélancolique, un +de ces doux sourires des yeux qui tant de fois avaient rendu +Valentine heureuse, et fixa son attention.</p> + +<p>Puis, ayant rivé pour ainsi dire les yeux de son interlocuteur aux +siens, il les détourna vers la porte.</p> + +<p>«Voulez-vous que je sorte, monsieur? s'écria douloureusement +Morrel.</p> + +<p>—Oui, fit Noirtier.</p> + +<p>—Hélas! hélas! monsieur; mais ayez donc pitié de moi!»</p> + +<p>Les yeux du vieillard demeurèrent impitoyablement fixés vers la +porte.</p> + +<p>«Pourrais-je revenir, au moins? demanda Morrel.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Dois-je sortir seul?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Qui dois-je emmener avec moi? M. le procureur au roi?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Le docteur?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous voulez rester seul avec M. de Villefort?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais pourrait-il vous comprendre, lui?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Oh! dit Villefort presque joyeux de ce que l'enquête allait se +faire en tête-à -tête, oh! soyez tranquille, je comprends très bien +mon père.»</p> + +<p>Et tout en disant cela avec cette expression de joie que nous +avons signalée, les dents du procureur du roi s'entrechoquaient +avec violence.</p> + +<p>D'Avrigny prit le bras de Morrel et entraîna le jeune homme dans +la chambre voisine.</p> + +<p>Il se fit alors dans toute cette maison un silence plus profond +que celui de la mort.</p> + +<p>Enfin, au bout d'un quart d'heure, un pas chancelant se fit +entendre, et Villefort parut sur le seuil du salon où se tenaient +d'Avrigny et Morrel, l'un absorbé et l'autre suffoquant.</p> + +<p>«Venez», dit-il.</p> + +<p>Et il les ramena près du fauteuil de Noirtier.</p> + +<p>Morrel, alors, regarda attentivement Villefort.</p> + +<p>La figure du procureur du roi était livide; de larges taches de +couleur de rouille sillonnaient son front; entre ses doigts, une +plume tordue de mille façons criait en se déchiquetant en +lambeaux.</p> + +<p>«Messieurs, dit-il d'une voix étranglée à d'Avrigny et à Morrel, +messieurs, votre parole d'honneur que l'horrible secret demeurera +enseveli entre nous!»</p> + +<p>Les deux hommes firent un mouvement.</p> + +<p>«Je vous en conjure!... continua Villefort.</p> + +<p>—Mais, dit Morrel, le coupable!... le meurtrier!... +l'assassin!...</p> + +<p>—Soyez tranquille, monsieur, justice sera faite, dit Villefort. +Mon père m'a révélé le nom du coupable; mon père a soif de +vengeance comme vous, et cependant mon père vous conjure, comme +moi de garder le secret du crime.</p> + +<p>«N'est-ce pas, mon père?</p> + +<p>—Oui», fit résolument Noirtier.</p> + +<p>Morrel laissa échapper un mouvement d'horreur et d'incrédulité.</p> + +<p>«Oh! s'écria Villefort, en arrêtant Maximilien par le bras, oh! +monsieur, si mon père, l'homme inflexible que vous connaissez, +vous fait cette demande, c'est qu'il sait que Valentine sera +terriblement vengée.</p> + +<p>«N'est-ce pas, mon père?»</p> + +<p>Le vieillard fit signe que oui.</p> + +<p>Villefort continua.</p> + +<p>«Il me connaît, lui, et c'est à lui que j'ai engagé ma parole. +Rassurez-vous donc, messieurs; trois jours, je vous demande trois +jours, c'est moins que ne vous demanderait la justice, et dans +trois jours la vengeance que j'aurai tirée du meurtre de mon +enfant fera frissonner jusqu'au fond de leur cÅ“ur les plus +indifférents des hommes.</p> + +<p>«N'est-ce pas, mon père?»</p> + +<p>Et en disant ces paroles, il grinçait des dents et secouait la +main engourdie du vieillard.</p> + +<p>«Tout ce qui est promis sera-t-il tenu, monsieur Noirtier? demanda +Morrel, tandis que d'Avrigny interrogeait du regard.</p> + +<p>—Oui, fit Noirtier, avec un regard de sinistre joie.</p> + +<p>—Jurez donc, messieurs, dit Villefort en joignant les mains de +d'Avrigny et de Morrel, jurez que vous aurez pitié de l'honneur de +ma maison, et que vous me laisserez le soin de le venger?»</p> + +<p>D'Avrigny se détourna et murmura un oui bien faible, mais Morrel +arracha sa main du magistrat, se précipita vers le lit, imprima +ses lèvres sur les lèvres glacées de Valentine, et s'enfuit avec +le long gémissement d'une âme qui s'engloutit dans le désespoir.</p> + +<p>Nous avons dit que tous les domestiques avaient disparu.</p> + +<p>M. de Villefort fut donc forcé de prier d'Avrigny de se charger +des démarches, si nombreuses et si délicates, qu'entraîne la mort +dans nos grandes villes, et surtout la mort accompagnée de +circonstances aussi suspectes.</p> + +<p>Quant à Noirtier, c'était quelque chose de terrible à voir que +cette douleur sans mouvement, que ce désespoir sans gestes, que +ces larmes sans voix.</p> + +<p>Villefort rentra dans son cabinet; d'Avrigny alla chercher le +médecin de la mairie qui remplit les fonctions d'inspecteur après +décès, et que l'on nomme assez énergiquement le médecin des morts.</p> + +<p>Noirtier ne voulut point quitter sa petite-fille.</p> + +<p>Au bout d'une demi-heure, M. d'Avrigny revint avec son confrère; +on avait fermé les portes de la rue, et comme le concierge avait +disparu avec les autres serviteurs, ce fut Villefort lui-même qui +alla ouvrir.</p> + +<p>Mais il s'arrêta sur le palier; il n'avait plus le courage +d'entrer dans la chambre mortuaire.</p> + +<p>Les deux docteurs pénétrèrent donc seuls jusqu'à la chambre de +Valentine.</p> + +<p>Noirtier était près du lit, pâle comme la morte, immobile et muet +comme elle.</p> + +<p>Le médecin des morts s'approcha avec l'indifférence de l'homme qui +passe la moitié de sa vie avec les cadavres, souleva le drap qui +recouvrait la jeune fille, et entrouvrit seulement les lèvres.</p> + +<p>«Oh! dit d'Avrigny en soupirant, pauvre jeune fille, elle est bien +morte, allez.</p> + +<p>—Oui», répondit laconiquement le médecin en laissant retomber le +drap qui recouvrait le visage de Valentine.</p> + +<p>Noirtier fit entendre un sourd râlement.</p> + +<p>D'Avrigny se retourna, les yeux du vieillard étincelaient. Le bon +docteur comprit que Noirtier réclamait la vue de son enfant, il le +rapprocha du lit, et tandis que le médecin des morts trempait dans +de l'eau chlorurée les doigts qui avaient touché les lèvres de la +trépassée, il découvrit ce calme et pâle visage qui semblait celui +d'un ange endormi.</p> + +<p>Une larme qui reparut au coin de l'Å“il de Noirtier fut le +remerciement que reçut le bon docteur.</p> + +<p>Le médecin des morts dressa son procès-verbal sur le coin d'une +table, dans la chambre même de Valentine, et, cette formalité +suprême accomplie, sortit reconduit par le docteur.</p> + +<p>Villefort les entendit descendre et reparut à la porte de son +cabinet.</p> + +<p>En quelques mots il remercia le médecin, et, se retournant vers +d'Avrigny:</p> + +<p>«Et maintenant! dit-il, le prêtre?</p> + +<p>—Avez-vous un ecclésiastique que vous désirez plus +particulièrement charger de prier près de Valentine? demanda +d'Avrigny.</p> + +<p>—Non, dit Villefort, allez chez le plus proche.</p> + +<p>—Le plus proche, fit le médecin est un bon abbé italien qui est +venu demeurer dans la maison voisine de la vôtre. Voulez-vous que +je le prévienne en passant?</p> + +<p>—D'Avrigny, dit Villefort, veuillez, je vous prie, accompagner +monsieur.</p> + +<p>«Voici la clef pour que vous puissiez entrer et sortir à volonté.</p> + +<p>«Vous ramènerez le prêtre, et vous vous chargerez de l'installer +dans la chambre de ma pauvre enfant.</p> + +<p>—Désirez-vous lui parler, mon ami?</p> + +<p>—Je désire être seul. Vous m'excuserez, n'est-ce pas? Un prêtre +doit comprendre toutes les douleurs, même la douleur paternelle.»</p> + +<p>Et M. de Villefort, donnant un passe-partout à d'Avrigny, salua +une dernière fois le docteur étranger et rentra dans son cabinet, +où il se mit à travailler.</p> + +<p>Pour certaines organisations, le travail est le remède à toutes +les douleurs.</p> + +<p>Au moment où ils descendaient dans la rue, ils aperçurent un homme +vêtu d'une soutane, qui se tenait sur le seuil de la porte +voisine.</p> + +<p>«Voici celui dont je vous parlais», dit le médecin des morts à +d'Avrigny.</p> + +<p>D'Avrigny aborda l'ecclésiastique.</p> + +<p>«Monsieur, lui dit-il, seriez-vous disposé à rendre un grand +service à un malheureux père qui vient de perdre sa fille, à M. le +procureur du roi Villefort?</p> + +<p>—Ah! monsieur, répondit le prêtre avec un accent italien des +plus prononcés, oui, je sais, la mort est dans sa maison.</p> + +<p>—Alors, je n'ai point à vous apprendre quel genre de service il +ose attendre de vous.</p> + +<p>—J'allais aller m'offrir, monsieur, dit le prêtre; c'est notre +mission d'aller au-devant de nos devoirs.</p> + +<p>—C'est une jeune fille.</p> + +<p>—Oui, je sais cela, je l'ai appris des domestiques que j'ai vus +fuyant la maison. J'ai su qu'elle s'appelait Valentine; et j'ai +déjà prié pour elle.</p> + +<p>—Merci, merci, monsieur, dit d'Avrigny, et puisque vous avez +déjà commencé d'exercer votre saint ministère, daignez le +continuer. Venez vous asseoir près de la morte, et toute une +famille plongée dans le deuil vous sera bien reconnaissante.</p> + +<p>—J'y vais, monsieur, répondit l'abbé, et j'ose dire que jamais +prières ne seront plus ardentes que les miennes.»</p> + +<p>D'Avrigny prit l'abbé par la main, et sans rencontrer Villefort, +enfermé dans son cabinet, il le conduisit jusqu'à la chambre de +Valentine, dont les ensevelisseurs devaient s'emparer seulement la +nuit suivante.</p> + +<p>En entrant dans la chambre, le regard de Noirtier avait rencontré +celui de l'abbé, et sans doute il crut y lire quelque chose de +particulier, car il ne le quitta plus.</p> + +<p>D'Avrigny recommanda au prêtre non seulement la morte, mais le +vivant, et le prêtre promit à d'Avrigny de donner ses prières à +Valentine et ses soins à Noirtier.</p> + +<p>L'abbé s'y engagea solennellement, et, sans doute pour n'être pas +dérangé dans ses prières, et pour que Noirtier ne fût pas dérangé +dans sa douleur, il alla, dès que M. d'Avrigny eut quitté la +chambre, fermer non seulement les verrous de la porte par laquelle +le docteur venait de sortir, mais encore les verrous de celle qui +conduisait chez Mme de Villefort.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="CIV" id="CIV"></a><a href="#table">CIV</a></h2> + +<h3><a href="#table">La signature Danglars.</a></h3> + +<p>Le jour du lendemain se leva triste et nuageux.</p> + +<p>Les ensevelisseurs avaient pendant la nuit accompli leur funèbre +office, et cousu le corps déposé sur le lit dans le suaire qui +drape lugubrement les trépassés en leur prêtant, quelque chose +qu'on dise de l'égalité devant la mort, un dernier témoignage du +luxe qu'ils aimaient pendant leur vie.</p> + +<p>Ce suaire n'était autre chose qu'une pièce de magnifique batiste +que la jeune fille avait achetée quinze jours auparavant.</p> + +<p>Dans la soirée, des hommes appelés à cet effet avaient transporté +Noirtier de la chambre de Valentine dans la sienne, et, contre +toute attente, le vieillard n'avait fait aucune difficulté de +s'éloigner du corps de son enfant.</p> + +<p>L'abbé Busoni avait veillé jusqu'au jour, et, au jour, il s'était +retiré chez lui, sans appeler personne.</p> + +<p>Vers huit heures du matin, d'Avrigny était revenu; il avait +rencontré Villefort qui passait chez Noirtier, et il l'avait +accompagné pour savoir comment le vieillard avait passé la nuit.</p> + +<p>Ils le trouvèrent dans le grand fauteuil qui lui servait de lit, +reposant d'un sommeil doux et presque souriant.</p> + +<p>Tous deux s'arrêtèrent étonnés sur le seuil.</p> + +<p>«Voyez, dit d'Avrigny à Villefort, qui regardait son père endormi; +voyez, la nature sait calmer les plus vives douleurs; certes, on +ne dira pas que M. Noirtier n'aimait pas sa petite-fille; il dort +cependant.</p> + +<p>—Oui, et vous avez raison, répondit Villefort avec surprise; il +dort, et c'est bien étrange, car la moindre contrariété le tient +éveillé des nuits entières.</p> + +<p>—La douleur l'a terrassé», répliqua d'Avrigny.</p> + +<p>Et tous deux regagnèrent pensifs le cabinet du procureur du roi.</p> + +<p>«Tenez, moi, je n'ai pas dormi, dit Villefort en montrant à +d'Avrigny son lit intact; la douleur ne me terrasse pas, moi, il y +a deux nuits que je ne me suis couché; mais, en échange, voyez mon +bureau; ai-je écrit, mon Dieu! pendant ces deux jours et ces deux +nuits!... ai-je fouillé ce dossier, ai-je annoté cet acte +d'accusation de l'assassin Benedetto!... Ô travail, travail! ma +passion, ma joie, ma rage, c'est à toi de terrasser toutes mes +douleurs!»</p> + +<p>Et il serra convulsivement la main de d'Avrigny.</p> + +<p>«Avez-vous besoin de moi? demanda le docteur.</p> + +<p>—Non, dit Villefort; seulement revenez à onze heures, je vous +prie; c'est à midi qu'a lieu... le départ... Mon Dieu! ma pauvre +enfant! ma pauvre enfant!»</p> + +<p>Et le procureur du roi, redevenant homme, leva les yeux au ciel et +poussa un soupir.</p> + +<p>«Vous tiendrez-vous donc au salon de réception?</p> + +<p>—Non, j'ai un cousin qui se charge de ce triste honneur. Moi, je +travaillerai, docteur; quand je travaille, tout disparaît.»</p> + +<p>En effet, le docteur n'était point à la porte que déjà le +procureur du roi s'était remis au travail.</p> + +<p>Sur le perron, d'Avrigny rencontra ce parent dont lui avait parlé +Villefort, personnage insignifiant dans cette histoire comme dans +la famille, un de ces êtres voués en naissant à jouer le rôle +d'utilité dans le monde.</p> + +<p>Il était ponctuel, vêtu de noir, avait un crêpe au bras, et +s'était rendu chez son cousin avec une figure qu'il s'était faite, +qu'il comptait garder tant que besoin serait, et quitter ensuite.</p> + +<p>À onze heures, les voitures funèbres roulèrent sur le pavé de la +cour, et la rue du Faubourg-Saint-Honoré s'emplit des murmures de +la foule, également avide des joies ou du deuil des riches, et qui +court à un enterrement pompeux avec la même hâte qu'à un mariage +de duchesse.</p> + +<p>Peu à peu le salon mortuaire s'emplit et l'on vit arriver d'abord +une partie de nos anciennes connaissances, c'est-à -dire Debray, +Château-Renaud, Beauchamp, puis toutes les illustrations du +parquet, de la littérature et de l'armée; car M. de Villefort +occupait moins encore par sa position sociale que par son mérite +personnel, un des premiers rangs dans le monde parisien.</p> + +<p>Le cousin se tenait à la porte et faisait entrer tout le monde, et +c'était pour les indifférents un grand soulagement, il faut le +dire, que de voir là une figure indifférente qui n'exigeait point +des conviés une physionomie menteuse ou de fausses larmes, comme +eussent fait un père, un frère ou un fiancé.</p> + +<p>Ceux qui se connaissaient s'appelaient du regard et se +réunissaient en groupes.</p> + +<p>Un de ces groupes était composé de Debray, de Château-Renaud et de +Beauchamp.</p> + +<p>«Pauvre jeune fille! dit Debray, payant, comme chacun au reste le +faisait malgré soi, un tribut à ce douloureux événement; pauvre jeune +fille! si riche, si belle! Eussiez-vous pensé cela, Château-Renaud, +quand nous vînmes, il y a combien?... trois semaines ou un mois tout au +plus, pour signer ce contrat qui ne fut pas signé?</p> + +<p>—Ma foi, non, dit Château-Renaud.</p> + +<p>—La connaissiez-vous?</p> + +<p>—J'avais causé une fois ou deux avec elle au bal de +Mme de Morcerf, elle m'avait paru charmante quoique d'un esprit un +peu mélancolique. Où est la belle-mère? savez-vous?</p> + +<p>—Elle est allée passer la journée avec la femme de ce digne +monsieur qui nous reçoit.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ça?</p> + +<p>—Qui ça?</p> + +<p>—Le monsieur qui nous reçoit. Un député?</p> + +<p>—Non, dit Beauchamp; je suis condamné à voir nos honorables tous +les jours, et sa tête m'est inconnue.</p> + +<p>—Avez-vous parlé de cette mort dans votre journal?</p> + +<p>—L'article n'est pas de moi, mais on en a parlé; je doute même +qu'il soit agréable à M. de Villefort. Il est dit, je crois, que +si quatre morts successives avaient eu lieu autre part que dans la +maison de M. le procureur du roi, M. le procureur du roi s'en fût +certes plus ému.</p> + +<p>—Au reste, dit Château-Renaud, le docteur d'Avrigny, qui est le +médecin de ma mère, le prétend fort désespéré.</p> + +<p>—Mais qui cherchez-vous donc, Debray?</p> + +<p>—Je cherche M. de Monte-Cristo, répondit le jeune homme.</p> + +<p>—Je l'ai rencontré sur le boulevard en venant ici. Je le crois +sur son départ, il allait chez son banquier, dit Beauchamp.</p> + +<p>—Chez son banquier? Son banquier, n'est-ce pas Danglars? demanda +Château-Renaud à Debray.</p> + +<p>—Je crois que oui, répondit le secrétaire intime avec un léger +trouble; mais M. de Monte-Cristo n'est pas le seul qui manque ici. +Je ne vois pas Morrel.</p> + +<p>—Morrel! est-ce qu'il les connaissait? demanda Château-Renaud.</p> + +<p>—Je crois qu'il avait été présenté à Mme de Villefort seulement.</p> + +<p>—N'importe, il aurait dû venir, dit Debray; de quoi causera-t-il, +ce soir? cet enterrement, c'est la nouvelle de la journée; +mais, chut, taisons-nous, voici M. le ministre de la Justice et +des Cultes, il va se croire obligé de faire son petit <i>speech</i> au +cousin larmoyant.»</p> + +<p>Et les trois jeunes gens se rapprochèrent de la porte pour +entendre le petit <i>speech</i> de M. le ministre de la Justice et des +Cultes.</p> + +<p>Beauchamp avait dit vrai; en se rendant à l'invitation mortuaire, +il avait rencontré Monte-Cristo, qui, de son côté, se dirigeait +vers l'hôtel de Danglars, rue de la Chaussée-d'Antin.</p> + +<p>Le banquier avait, de sa fenêtre, aperçu la voiture du comte +entrant dans la cour, et il était venu au-devant de lui avec un +visage attristé, mais affable.</p> + +<p>«Eh bien, comte, dit-il en tendant la main à Monte-Cristo, vous venez me +faire vos compliments de condoléance. En vérité, le malheur est dans ma +maison; c'est au point que, lorsque je vous ai aperçu, je +m'interrogeais moi-même pour savoir si je n'avais pas souhaité malheur à +ces pauvres Morcerf, ce qui eût justifié le proverbe: Qui mal veut, mal +lui arrive. Eh bien, sur ma parole, non, je ne souhaitais pas de mal à +Morcerf; il était peut-être un peu orgueilleux pour un homme parti de +rien, comme moi, se devant tout à lui-même, comme moi, mais chacun a ses +défauts. Ah, tenez-vous bien, comte, les gens de notre génération... +Mais, pardon, vous n'êtes pas de notre génération, vous, vous êtes un +jeune homme... Les gens de notre génération ne sont point heureux cette +année: témoin notre puritain de procureur du roi, témoin Villefort, qui +vient encore de perdre sa fille. Ainsi, récapitulez: Villefort, comme +nous disions, perdant toute sa famille d'une façon étrange; Morcerf +déshonoré et tué; moi, couvert de ridicule par la scélératesse de ce +Benedetto, et puis...</p> + +<p>—Puis, quoi? demanda le comte.</p> + +<p>—Hélas! vous l'ignorez donc?</p> + +<p>—Quelque nouveau malheur?</p> + +<p>—Ma fille...</p> + +<p>—Mlle Danglars?</p> + +<p>—Eugénie nous quitte.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! que me dites-vous là !</p> + +<p>—La vérité, mon cher comte. Mon Dieu! que vous êtes heureux de +n'avoir ni femme ni enfant, vous!</p> + +<p>—Vous trouvez?</p> + +<p>—Ah! mon Dieu!</p> + +<p>—Et vous dites que Mlle Eugénie...</p> + +<p>—Elle n'a pu supporter l'affront que nous a fait ce misérable, +et m'a demandé la permission de voyager.</p> + +<p>—Et elle est partie?</p> + +<p>—L'autre nuit.</p> + +<p>—Avec Mme Danglars?</p> + +<p>—Non, avec une parente... Mais nous ne la perdons pas moins, +cette chère Eugénie; car je doute qu'avec le caractère que je lui +connais, elle consente jamais à revenir en France!</p> + +<p>—Que voulez-vous, mon cher baron, dit Monte-Cristo, chagrins de +famille, chagrins qui seraient écrasants pour un pauvre diable +dont l'enfant serait toute la fortune, mais supportables pour un +millionnaire. Les philosophes ont beau dire, les hommes pratiques +leur donneront toujours un démenti là -dessus: l'argent console de +bien des choses; et vous, vous devez être plus vite consolé que +qui que ce soit, si vous admettez la vertu de ce baume souverain: +vous, le roi de la finance, le point d'intersection de tous les +pouvoirs.»</p> + +<p>Danglars lança un coup d'Å“il oblique au comte, pour voir s'il +raillait ou s'il parlait sérieusement.</p> + +<p>«Oui, dit-il, le fait est que si la fortune console, je dois être +consolé: je suis riche.</p> + +<p>—Si riche, mon cher baron, que votre fortune ressemble aux +Pyramides; voulût-on les démolir, on n'oserait; osât-on, on ne +pourrait.»</p> + +<p>Danglars sourit de cette confiante bonhomie du comte.</p> + +<p>«Cela me rappelle, dit-il, que lorsque vous êtes entré, j'étais en +train de faire cinq petits bons; j'en avais déjà signé deux; +voulez-vous me permettre de faire les trois autres?</p> + +<p>—Faites, mon cher baron, faites.»</p> + +<p>Il y eut un instant de silence, pendant lequel on entendit crier +la plume du banquier, tandis que Monte-Cristo regardait les +moulures dorées au plafond.</p> + +<p>«Des bons d'Espagne, dit Monte-Cristo, des bons d'Haïti, des bons +de Naples?</p> + +<p>—Non, dit Danglars en riant de son rire suffisant, des bons au +porteur, des bons sur la Banque de France. Tenez, ajouta-t-il, +monsieur le comte, vous qui êtes l'empereur de la finance, comme +j'en suis le roi, avez-vous vu beaucoup de chiffons de papier de +cette grandeur-là valoir chacun un million?»</p> + +<p>Monte-Cristo prit dans sa main, comme pour les peser, les cinq +chiffons de papier que lui présentait orgueilleusement Danglars, +et lut:</p> + +<p>«Plaise à M. le Régent de la Banque de faire payer à mon ordre, et +sur les fonds déposés par moi, la somme d'un million, valeur en +compte.</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 16.5em;">«BARON DANGLARS.»</span><br /> +</p> + + +<p>—Un, deux, trois, quatre, cinq, fit Monte-Cristo; cinq millions! +peste! comme vous y allez, seigneur Crésus!</p> + +<p>—Voilà comme je fais les affaires, moi, dit Danglars.</p> + +<p>—C'est merveilleux, si surtout, comme je n'en doute pas, cette +somme est payée comptant.</p> + +<p>—Elle le sera, dit Danglars.</p> + +<p>—C'est beau d'avoir un pareil crédit; en vérité il n'y a qu'en +France qu'on voie ces choses-là : cinq chiffons de papier valant +cinq millions; et il faut le voir pour le croire.</p> + +<p>—Vous en doutez?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous dites cela avec un accent... Tenez, donnez-vous-en le +plaisir: conduisez mon commis à la banque, et vous l'en verrez +sortir avec des bons sur le trésor pour la même somme.</p> + +<p>—Non, dit Monte-Cristo pliant les cinq billets, ma foi non, la +chose est trop curieuse, et j'en ferai l'expérience moi-même. Mon +crédit chez vous était de six millions, j'ai pris neuf cent mille +francs, c'est cinq millions cent mille francs que vous restez me +devoir. Je prends vos cinq chiffons de papier que je tiens pour +bons à la seule vue de votre signature, et voici un reçu général +de six millions qui régularise notre compte. Je l'avais préparé +d'avance, car il faut vous dire que j'ai fort besoin d'argent +aujourd'hui.»</p> + +<p>Et d'une main Monte-Cristo mit les cinq billets dans sa poche, +tandis que de l'autre il tendait son reçu au banquier.</p> + +<p>La foudre tombant aux pieds de Danglars ne l'eût pas écrasé d'une +terreur plus grande.</p> + +<p>«Quoi! balbutia-t-il, quoi! monsieur le comte, vous prenez cet +argent? Mais, pardon, pardon, c'est de l'argent que je dois aux +hospices, un dépôt, et j'avais promis de payer ce matin.</p> + +<p>—Ah! dit Monte-Cristo, c'est différent. Je ne tiens pas +précisément à ces cinq billets, payez-moi en autres valeurs; +c'était par curiosité que j'avais pris celles-ci, afin de pouvoir +dire de par le monde que, sans avis aucun, sans me demander cinq +minutes de délai, la maison Danglars m'avait payé cinq millions +comptant! c'eût été remarquable! Mais voici vos valeurs; je vous +le répète, donnez-m'en d'autres.»</p> + +<p>Et il tendait les cinq effets à Danglars qui, livide, allongea +d'abord la main, ainsi que le vautour allonge la griffe par les +barreaux de sa cage pour retenir la chair qu'on lui enlève.</p> + +<p>Tout à coup il se ravisa, fit un effort violent et se contint.</p> + +<p>Puis on le vit sourire, arrondir peu à peu les traits de son +visage bouleversé.</p> + +<p>«Au fait, dit-il, votre reçu, c'est de l'argent.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, oui! et si vous étiez à Rome, sur mon reçu, la +maison Thomson et French ne ferait pas plus de difficulté de vous +payer que vous n'en avez fait vous-même.</p> + +<p>—Pardon, monsieur le comte, pardon.</p> + +<p>—Je puis donc garder cet argent?</p> + +<p>—Oui, dit Danglars en essuyant la sueur qui perlait à la racine +de ses cheveux, gardez, gardez.»</p> + +<p>Monte-Cristo remit les cinq billets dans sa poche avec cet +intraduisible mouvement de physionomie qui veut dire:</p> + +<p>«Dame! réfléchissez; si vous vous repentez, il est encore temps.</p> + +<p>—Non, dit Danglars, non; décidément, gardez mes signatures. +Mais, vous le savez, rien n'est formaliste comme un homme +d'argent; je destinais cet argent aux hospices et j'eusse cru les +voler en ne leur donnant pas précisément celui-là , comme si un écu +n'en valait pas un autre. Excusez!»</p> + +<p>Et il se mit à rire bruyamment, mais des nerfs.</p> + +<p>«J'excuse, répondit gracieusement Monte-Cristo, et j'empoche.»</p> + +<p>Et il plaça les bons dans son portefeuille.</p> + +<p>«Mais, dit Danglars, nous avons une somme de cent mille francs?</p> + +<p>—Oh! bagatelle, dit Monte-Cristo. L'agio doit monter à peu près +à cette somme; gardez-la, et nous serons quittes.</p> + +<p>—Comte, dit Danglars, parlez-vous sérieusement?</p> + +<p>—Je ne ris jamais avec les banquiers», répliqua Monte-Cristo +avec un sérieux qui frisait l'impertinence.</p> + +<p>Et il s'achemina vers la porte, juste au moment où le valet de +chambre annonçait:</p> + +<p>«M. de Boville, receveur général des hospices.</p> + +<p>—Ma foi, dit Monte-Cristo, il paraît que je suis arrivé à temps +pour jouir de vos signatures, on se les dispute.»</p> + +<p>Danglars pâlit une seconde fois, et se hâta de prendre congé du +comte.</p> + +<p>Le comte de Monte-Cristo échangea un cérémonieux salut avec +M. de Boville, qui se tenait debout dans le salon d'attente, et +qui, M. de Monte-Cristo passé, fut immédiatement introduit dans le +cabinet de M. Danglars.</p> + +<p>On eût pu voir le visage si sérieux du comte s'illuminer d'un +éphémère sourire à l'aspect du portefeuille que tenait à la main +M. le receveur des hospices.</p> + +<p>À la porte, il retrouva sa voiture, et se fit conduire sur-le-champ +à la Banque.</p> + +<p>Pendant ce temps, Danglars, comprimant toute émotion, venait à la +rencontre du receveur général.</p> + +<p>Il va sans dire que le sourire et la gracieuseté étaient +stéréotypés sur ses lèvres.</p> + +<p>«Bonjour, dit-il, mon cher créancier, car je gagerais que c'est le +créancier qui m'arrive.</p> + +<p>—Vous avez deviné juste, monsieur le baron, dit M. de Boville, +les hospices se présentent à vous dans ma personne; les veuves et +les orphelins viennent par mes mains vous demander une aumône de +cinq millions.</p> + +<p>—Et l'on dit que les orphelins sont à plaindre! dit Danglars en +prolongeant la plaisanterie; pauvres enfants!</p> + +<p>—Me voici donc venu en leur nom, dit M. de Boville. Vous avez dû +recevoir ma lettre hier?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Me voici avec mon reçu.</p> + +<p>—Mon cher monsieur de Boville, dit Danglars, vos veuves et vos +orphelins auront, si vous le voulez bien, la bonté d'attendre +vingt-quatre heures, attendu que M. de Monte-Cristo, que vous +venez de voir sortir d'ici... Vous l'avez vu, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui; eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, M. de Monte-Cristo emportait leur cinq millions!</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Le comte avait un crédit illimité sur moi, crédit ouvert par la +maison Thomson et French, de Rome. Il est venu me demander une +somme de cinq millions d'un seul coup; je lui ai donné un bon sur +la Banque: c'est là que sont déposés mes fonds; et vous comprenez, +je craindrais, en retirant des mains de M. le régent dix millions +le même jour, que cela ne lui parût bien étrange.</p> + +<p>«En deux jours, ajouta Danglars en souriant, je ne dis pas.</p> + +<p>—Allons donc! s'écria M. de Boville avec le ton de la plus +complète incrédulité; cinq millions à ce monsieur qui sortait tout +à l'heure, et qui m'a salué en sortant comme si je le connaissais?</p> + +<p>—Peut-être vous connaît-il sans que vous le connaissiez, vous. +M. de Monte-Cristo connaît tout le monde.</p> + +<p>—Cinq millions!</p> + +<p>—Voilà son reçu. Faites comme saint Thomas: voyez et touchez.»</p> + +<p>M. de Boville prit le papier que lui présentait Danglars, et lut:</p> + +<p>«Reçu de M. le baron Danglars la somme de cinq millions cent mille +francs, dont il se remboursera à volonté sur la maison Thomson et +French, de Rome.»</p> + +<p>«C'est ma foi vrai! dit celui-ci.</p> + +<p>—Connaissez-vous la maison Thomson et French?</p> + +<p>—Oui, dit M. de Boville, j'ai fait autrefois une affaire de deux +cent mille francs avec elle; mais je n'en ai pas entendu parler +depuis.</p> + +<p>—C'est une des meilleures maisons d'Europe, dit Danglars en +rejetant négligemment sur son bureau le reçu qu'il venait de +prendre des mains de M. de Boville.</p> + +<p>—Et il avait comme cela cinq millions, rien que sur vous? Ah çà ! +mais c'est donc un nabab que ce comte de Monte-Cristo?</p> + +<p>—Ma foi! je ne sais pas ce que c'est, mais il avait trois +crédits illimités: un sur moi, un sur Rothschild, un sur Laffitte, +et, ajouta négligemment Danglars, comme vous voyez, il m'a donné +la préférence en me laissant cent mille francs pour l'agio.»</p> + +<p>M. de Boville donna tous les signes de la plus grande admiration.</p> + +<p>«Il faudra que je l'aille visiter, dit-il, et que j'obtienne +quelque fondation pieuse pour nous.</p> + +<p>—Oh! c'est comme si vous la teniez; ses aumônes seules montent à +plus de vingt mille francs par mois.</p> + +<p>—C'est magnifique; d'ailleurs, je lui citerai l'exemple de +Mme de Morcerf et de son fils.</p> + +<p>—Quel exemple?</p> + +<p>—Ils ont donné toute leur fortune aux hospices.</p> + +<p>—Quelle fortune?</p> + +<p>—Leur fortune, celle du général de Morcerf, du défunt.</p> + +<p>—Et à quel propos?</p> + +<p>—À propos qu'ils ne voulaient pas d'un bien si misérablement +acquis.</p> + +<p>—De quoi vont-ils vivre?</p> + +<p>—La mère se retire en province et le fils s'engage.</p> + +<p>—Tiens, tiens, dit Danglars, en voilà des scrupules!</p> + +<p>—J'ai fait enregistrer l'acte de donation hier.</p> + +<p>—Et combien possédaient-ils?</p> + +<p>—Oh! pas grand-chose: douze à treize cent mille francs. Mais +revenons à nos millions.</p> + +<p>—Volontiers, dit Danglars le plus naturellement du monde; vous +êtes donc bien pressé de cet argent?</p> + +<p>—Mais oui; la vérification de nos caisses se fait demain.</p> + +<p>—Demain! que ne disiez-vous cela tout de suite? Mais c'est un +siècle, demain! À quelle heure cette vérification?</p> + +<p>—À deux heures.</p> + +<p>—Envoyez à midi, dit Danglars avec son sourire.</p> + +<p>M. de Boville ne répondait pas grand-chose; il faisait oui de la +tête et remuait son portefeuille.</p> + +<p>—Eh! mais j'y songe, dit Danglars, faites mieux.</p> + +<p>—Que voulez-vous que je fasse?</p> + +<p>—Le reçu de M. de Monte-Cristo vaut de l'argent; passez ce reçu +chez Rothschild ou chez Laffitte; ils vous le prendront à +l'instant même.</p> + +<p>—Quoique remboursable sur Rome?</p> + +<p>—Certainement; il vous en coûtera seulement un escompte de cinq +à six mille francs.</p> + +<p>Le receveur fit un bond en arrière.</p> + +<p>«Ma foi! non, j'aime mieux attendre à demain. Comme vous y allez!</p> + +<p>—J'ai cru un instant, pardonnez-moi, dit Danglars avec une +suprême impudence, j'ai cru que vous aviez un petit déficit à +combler.</p> + +<p>—Ah! fit le receveur.</p> + +<p>—Écoutez, cela s'est vu, et dans ce cas on fait un sacrifice.</p> + +<p>—Dieu merci! non, dit M. de Boville.</p> + +<p>—Alors, à demain; mais sans faute?</p> + +<p>—Ah çà ! mais, vous riez! Envoyez à midi, et la Banque sera +prévenue.</p> + +<p>—Je viendrai moi-même.</p> + +<p>—Mieux encore, puisque cela me procurera le plaisir de vous +voir.»</p> + +<p>Ils se serrèrent la main.</p> + +<p>«Ã€ propos, dit M. de Boville, n'allez-vous donc point à +l'enterrement de cette pauvre Mlle de Villefort, que j'ai +rencontré sur le boulevard?</p> + +<p>—Non, dit le banquier, je suis encore un peu ridicule depuis +l'affaire de Benedetto, et je fais un plongeon.</p> + +<p>—Bah! vous avez tort; est-ce qu'il y a de votre faute dans tout +cela?</p> + +<p>—Écoutez, mon cher receveur, quand on porte un nom sans tache +comme le mien, on est susceptible.</p> + +<p>—Tout le monde vous plaint, soyez-en persuadé, et, surtout, tout +le monde plaint mademoiselle votre fille.</p> + +<p>—Pauvre Eugénie! fit Danglars avec un profond soupir. Vous savez +qu'elle entre en religion, monsieur?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Hélas! ce n'est que malheureusement trop vrai. Le lendemain de +l'événement, elle s'est décidée à partir avec une religieuse de +ses amies; elle va chercher un couvent bien sévère en Italie ou en +Espagne.</p> + +<p>—Oh! c'est terrible!»</p> + +<p>Et M. de Boville se retira sur cette exclamation en faisant au +père mille compliments de condoléance. Mais il ne fut pas plus tôt +dehors, que Danglars, avec une énergie de geste que comprendront +ceux-là seulement qui ont vu représenter <i>Robert Macaire</i>, par +Frédérick, s'écria:</p> + +<p>«Imbécile!»</p> + +<p>Et serrant la quittance de Monte-Cristo dans un petit +portefeuille:</p> + +<p>«Viens à midi, ajouta-t-il, à midi, je serai loin.»</p> + +<p>Puis il s'enferma à double tour, vida tous les tiroirs de sa +caisse, réunit une cinquantaine de mille francs en billets de +banque, brûla différents papiers, en mit d'autres en évidence, et +commença d'écrire une lettre qu'il cacheta, et sur laquelle il mit +pour suscription:</p> + +<p>«Ã€ madame la baronne Danglars.»</p> + +<p>«Ce soir, murmura-t-il, je la placerai moi-même sur sa toilette.»</p> + +<p>Puis, tirant un passeport de son tiroir.</p> + +<p>«Bon, dit-il, il est encore valable pour deux mois.»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="CV" id="CV"></a><a href="#table">CV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le cimetière du Père-Lachaise.</a></h3> + +<p>M. de Boville avait, en effet, rencontré le convoi funèbre qui +conduisait Valentine à sa dernière demeure.</p> + +<p>Le temps était sombre et nuageux; un vent tiède encore, mais déjà +mortel pour les feuilles jaunies, les arrachait aux branches peu à +peu dépouillées et les faisait tourbillonner sur la foule immense +qui encombrait les boulevards.</p> + +<p>M. de Villefort, parisien pur, regardait le cimetière du Père-Lachaise +comme le seul digne de recevoir la dépouille mortelle d'une famille +parisienne; les autres lui paraissaient des cimetières de campagne, des +hôtels garnis de la mort. Au Père-Lachaise seulement un trépassé de +bonne compagnie pouvait être logé chez lui.</p> + +<p>Il avait acheté là , comme nous l'avons vu, la concession à +perpétuité sur laquelle s'élevait le monument peuplé si +promptement par tous les membres de sa première famille.</p> + +<p>On lisait sur le fronton du mausolée: FAMILLE SAINT-MÉRAN ET +VILLEFORT; car tel avait été le dernier vÅ“u de la pauvre Renée, +mère de Valentine.</p> + +<p>C'était donc vers le Père-Lachaise que s'acheminait le pompeux +cortège parti du faubourg Saint-Honoré. On traversa tout Paris, on +prit le faubourg du Temple, puis les boulevards extérieurs +jusqu'au cimetière. Plus de cinquante voitures de maîtres +suivaient vingt voitures de deuil, et, derrière ces cinquante +voitures, plus de cinq cents personnes encore marchaient à pied.</p> + +<p>C'étaient presque tous des jeunes gens que la mort de Valentine +avait frappés d'un coup de foudre, et qui, malgré la vapeur +glaciale du siècle et le prosaïsme de l'époque, subissaient +l'influence poétique de cette belle, de cette chaste, de cette +adorable jeune fille enlevée en sa fleur.</p> + +<p>À la sortie de Paris, on vit arriver un rapide attelage de quatre +chevaux qui s'arrêtèrent soudain en raidissant leurs jarrets +nerveux comme des ressorts d'acier: c'était M. de Monte-Cristo.</p> + +<p>Le comte descendit de sa calèche, et vint se mêler à la foule qui +suivait à pied le char funéraire.</p> + +<p>Château-Renaud l'aperçut; il descendit aussitôt de son coupé et +vint se joindre à lui. Beauchamp quitta de même le cabriolet de +remise dans lequel il se trouvait.</p> + +<p>Le comte regardait attentivement par tous les interstices que +laissait la foule; il cherchait visiblement quelqu'un. Enfin, il +n'y tint pas.</p> + +<p>«Où est Morrel? demanda-t-il. Quelqu'un de vous, messieurs, +sait-il où il est?</p> + +<p>—Nous nous sommes déjà fait cette question à la maison +mortuaire, dit Château-Renaud; car personne de nous ne l'a +aperçu.»</p> + +<p>Le comte se tut, mais continua à regarder autour de lui.</p> + +<p>Enfin on arriva au cimetière. L'Å“il perçant de Monte-Cristo sonda +tout d'un coup les bosquets d'ifs et de pins, et bientôt il perdit +toute inquiétude: une ombre avait glissé sous les noires +charmilles, et Monte-Cristo venait sans doute de reconnaître ce +qu'il cherchait.</p> + +<p>On sait ce que c'est qu'un enterrement dans cette magnifique +nécropole: des groupes noirs disséminés dans les blanches allées, +le silence du ciel et de la terre, troublé par l'éclat de quelques +branches rompues, de quelque haie enfoncée autour d'une tombe; puis +le chant mélancolique des prêtres auquel se mêle çà et là un +sanglot échappé d'une touffe de fleurs, sous laquelle on voit +quelque femme, abîmée et les mains jointes.</p> + +<p>L'ombre qu'avait remarquée Monte-Cristo traversa rapidement le +quinconce jeté derrière la tombe d'Héloïse et d'Abélard, vint se +placer, avec les valets de la mort, à la tête des chevaux qui +traînaient le corps, et du même pas parvint à l'endroit choisi +pour la sépulture.</p> + +<p>Chacun regardait quelque chose.</p> + +<p>Monte-Cristo ne regardait que cette ombre à peine remarquée de +ceux qui l'avoisinaient.</p> + +<p>Deux fois le comte sortit des rangs pour voir si les mains de cet +homme ne cherchaient pas quelque arme cachée sous ses habits.</p> + +<p>Cette ombre, quand le cortège s'arrêta, fut reconnue pour être +Morrel, qui, avec sa redingote noire boutonnée jusqu'en haut, son +front livide, ses joues creusées, son chapeau froissé par ses +mains convulsives, s'était adossé à un arbre situé sur un tertre +dominant le mausolée, de manière à ne perdre aucun des détails de +la funèbre cérémonie qui allait s'accomplir.</p> + +<p>Tout se passa selon l'usage. Quelques hommes, et comme toujours, +c'étaient les moins impressionnés, quelques hommes prononcèrent +des discours. Les uns plaignaient cette mort prématurée; les +autres s'étendaient sur la douleur de son père; il y en eut +d'assez ingénieux pour trouver que cette jeune fille avait plus +d'une fois sollicité M. de Villefort pour les coupables sur la +tête desquels il tenait suspendu le glaive de la justice; enfin, +on épuisa les métaphores fleuries et les périodes douloureuses, en +commentant de toute façon les stances de Malherbe à Dupérier.</p> + +<p>Monte-Cristo n'écoutait rien, ne voyait rien, ou plutôt il ne +voyait que Morrel, dont le calme et l'immobilité formaient un +spectacle effrayant pour celui qui seul pouvait lire ce qui se +passait au fond du cÅ“ur du jeune officier.</p> + +<p>«Tiens, dit tout à coup Beauchamp à Debray, voilà Morrel! Où +diable s'est-il fourré là ?»</p> + +<p>Et ils le firent remarquer à Château-Renaud.</p> + +<p>«Comme il est pâle, dit celui-ci en tressaillant.</p> + +<p>—Il a froid, répliqua Debray.</p> + +<p>—Non pas, dit lentement Château-Renaud; je crois, moi, qu'il est +ému. C'est un homme très impressionnable que Maximilien.</p> + +<p>—Bah! dit Debray, à peine s'il connaissait Mlle de Villefort. +Vous l'avez dit vous-même.</p> + +<p>—C'est vrai. Cependant je me rappelle qu'à ce bal chez +Mme de Morcerf il a dansé trois fois avec elle; vous savez, comte, +à ce bal où vous produisîtes tant d'effet.</p> + +<p>—Non, je ne sais pas», répondit Monte-Cristo, sans savoir à quoi +ni à qui il répondait, occupé qu'il était de surveiller Morrel +dont les joues s'animaient, comme il arrive à ceux qui compriment +ou retiennent leur respiration.</p> + +<p>«Les discours sont finis: adieu, messieurs», dit brusquement le +comte.</p> + +<p>Et il donna le signal du départ en disparaissant, sans que l'on +sût par où il était passé.</p> + +<p>La fête mortuaire était terminée, les assistants reprirent le +chemin de Paris.</p> + +<p>Château-Renaud seul chercha un instant Morrel des yeux; mais, +tandis qu'il avait suivi du regard le comte qui s'éloignait, +Morrel avait quitté sa place, et Château-Renaud, après l'avoir +cherché vainement, avait suivi Debray et Beauchamp.</p> + +<p>Monte-Cristo s'était jeté dans un taillis, et, caché derrière une +large tombe, il guettait jusqu'au moindre mouvement de Morrel, qui +peu à peu s'était approché du mausolée abandonné des curieux, puis +des ouvriers.</p> + +<p>Morrel regarda autour de lui lentement et vaguement; mais au +moment où son regard embrassait la portion du cercle opposée à la +sienne, Monte-Cristo se rapprocha encore d'une dizaine de pas sans +avoir été vu.</p> + +<p>Le jeune homme s'agenouilla.</p> + +<p>Le comte, le cou tendu, l'Å“il fixe et dilaté, les jarrets pliés +comme pour s'élancer au premier signal, continuait à se rapprocher +de Morrel.</p> + +<p>Morrel courba son front jusque sur la pierre, embrassa la grille +de ses deux mains, et murmura:</p> + +<p>«Ã” Valentine!»</p> + +<p>Le cÅ“ur du comte fut brisé par l'explosion de ces deux mots; il +fit un pas encore, et frappant sur l'épaule de Morrel:</p> + +<p>«C'est vous, cher ami! dit-il, je vous cherchais.»</p> + +<p>Monte-Cristo s'attendait à un éclat, à des reproches, à des +récriminations: il se trompait.</p> + +<p>Morrel se tourna de son côté, et avec l'apparence du calme:</p> + +<p>«Vous voyez, dit-il, je priais!»</p> + +<p>Et son regard scrutateur parcourut le jeune homme des pieds à la +tête.</p> + +<p>Après cet examen il parut plus tranquille.</p> + +<p>«Voulez-vous que je vous ramène à Paris? dit-il.</p> + +<p>—Non, merci.</p> + +<p>—Enfin désirez-vous quelque chose?</p> + +<p>—Laissez-moi prier.</p> + +<p>Le comte s'éloigna sans faire une seule objection, mais ce fut +pour prendre un nouveau poste, d'où il ne perdait pas un seul +geste de Morrel, qui enfin se releva, essuya ses genoux blanchis +par la pierre, et reprit le chemin de Paris sans tourner une seule +fois la tête.</p> + +<p>Il descendit lentement la rue de la Roquette.</p> + +<p>Le comte, renvoyant sa voiture qui stationnait au Père-Lachaise, +le suivit à cent pas. Maximilien traversa le canal, et rentra rue +Meslay par les boulevards.</p> + +<p>Cinq minutes après que la porte se fut refermée pour Morrel, elle +se rouvrit pour Monte-Cristo.</p> + +<p>Julie était à l'entrée du jardin, où elle regardait, avec la plus +profonde attention, maître Peneton, qui, prenant sa profession de +jardinier au sérieux, faisait des boutures de rosier du Bengale.</p> + +<p>«Ah! monsieur le comte de Monte-Cristo! s'écria-t-elle avec cette +joie que manifestait d'ordinaire chaque membre de la famille, +quand Monte-Cristo faisait sa visite dans la rue Meslay.</p> + +<p>—Maximilien vient de rentrer, n'est-ce pas madame? demanda le +comte.</p> + +<p>—Je crois l'avoir vu passer, oui, reprit la jeune femme; mais, +je vous en prie, appelez Emmanuel.</p> + +<p>—Pardon, madame; mais il faut que je monte à l'instant même chez +Maximilien, répliqua Monte-Cristo, j'ai à lui dire quelque chose +de la plus haute importance.</p> + +<p>—Allez donc, fit-elle, en l'accompagnant de son charmant sourire +jusqu'à ce qu'il eût disparu dans l'escalier.</p> + +<p>Monte-Cristo eut bientôt franchi les deux étages qui séparaient le +rez-de-chaussée de l'appartement de Maximilien; parvenu sur le +palier, il écouta: nul bruit ne se faisait entendre.</p> + +<p>Comme dans la plupart des anciennes maisons habitées par un seul +maître, le palier n'était fermé que par une porte vitrée.</p> + +<p>Seulement, à cette porte vitrée il n'y avait point de clef. +Maximilien s'était enfermé en dedans; mais il était impossible de +voir au-delà de la porte, un rideau de soie rouge doublant les +vitres.</p> + +<p>L'anxiété du comte se traduisit par une vive rougeur, symptôme +d'émotion peu ordinaire chez cet homme impassible.</p> + +<p>«Que faire?» murmura-t-il.</p> + +<p>Et il réfléchit un instant.</p> + +<p>«Sonner? reprit-il, oh! non! souvent le bruit d'une sonnette, +c'est-à -dire d'une visite, accélère la résolution de ceux qui se +trouvent dans la situation où Maximilien doit être en ce moment, +et alors au bruit de la sonnette répond un autre bruit.»</p> + +<p>Monte-Cristo frissonna des pieds à la tête, et, comme chez lui la +décision avait la rapidité de l'éclair, il frappa un coup de coude +dans un des carreaux de la porte vitrée qui vola en éclats; puis +il souleva le rideau et vit Morrel qui, devant son bureau, une +plume à la main, venait de bondir sur sa chaise, au fracas de la +vitre brisée.</p> + +<p>«Ce n'est rien, dit le comte, mille pardons, mon cher ami! j'ai +glissé, et en glissant j'ai donné du coude dans votre carreau; +puisqu'il est cassé, je vais en profiter pour entrer chez vous; ne +vous dérangez pas, ne vous dérangez pas.»</p> + +<p>Et, passant le bras par la vitre brisée, le comte ouvrit la porte.</p> + +<p>Morrel se leva, évidemment contrarié, et vint au-devant de Monte-Cristo, +moins pour le recevoir que pour lui barrer le passage.</p> + +<p>«Ma foi, c'est la faute de vos domestiques, dit Monte-Cristo en se +frottant le coude, vos parquets sont reluisants comme des miroirs.</p> + +<p>—Vous êtes-vous blessé, monsieur? demanda froidement Morrel.</p> + +<p>—Je ne sais. Mais que faisiez-vous donc là ? Vous écriviez?</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Vous avez les doigts tachés d'encre.</p> + +<p>—C'est vrai, répondit Morrel, j'écrivais; cela m'arrive +quelquefois, tout militaire que je suis.»</p> + +<p>Monte-Cristo fit quelques pas dans l'appartement. Force fut à +Maximilien de le laisser passer; mais il le suivit.</p> + +<p>«Vous écriviez? reprit Monte-Cristo avec un regard fatigant de +fixité.</p> + +<p>—J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que oui», fit Morrel.</p> + +<p>Le comte jeta un regard autour de lui.</p> + +<p>«Vos pistolets à côté de l'écritoire! dit-il en montrant du doigt +à Morrel les armes posées sur son bureau.</p> + +<p>—Je pars pour un voyage, répondit Maximilien.</p> + +<p>—Mon ami! dit Monte-Cristo avec une voix d'une douceur infinie.</p> + +<p>—Monsieur!</p> + +<p>—Mon ami, mon cher Maximilien, pas de résolutions extrêmes, je +vous en supplie!</p> + +<p>—Moi, des résolutions extrêmes, dit Morrel en haussant les +épaules; et en quoi, je vous prie, un voyage est-il une résolution +extrême?</p> + +<p>—Maximilien, dit Monte-Cristo, posons chacun de notre côté le +masque que nous portons.</p> + +<p>«Maximilien, vous ne m'abusez pas avec ce calme de commande plus +que je ne vous abuse, moi, avec ma frivole sollicitude.</p> + +<p>«Vous comprenez bien, n'est-ce pas? que pour avoir fait ce que +j'ai fait, pour avoir enfoncé des vitres, violé le secret de la +chambre d'un ami, vous comprenez, dis-je, que, pour avoir fait +tout cela, il fallait que j'eusse une inquiétude réelle, ou plutôt +une conviction terrible.</p> + +<p>«Morrel, vous voulez vous tuer!</p> + +<p>—Bon! dit Morrel tressaillant, où prenez-vous de ces idées-là , +monsieur le comte?</p> + +<p>—Je vous dis que vous voulez vous tuer! continua le comte du +même son de voix, et en voici la preuve.»</p> + +<p>Et, s'approchant du bureau, il souleva la feuille blanche que le +jeune homme avait jetée sur une lettre commencée, et prit la +lettre.</p> + +<p>Morrel s'élança pour la lui arracher des mains. Mais Monte-Cristo +prévoyait ce mouvement et le prévint en saisissant Maximilien par +le poignet et en l'arrêtant comme la chaîne d'acier arrête le +ressort au milieu de son évolution.</p> + +<p>«Vous voyez bien que vous vouliez vous tuer! Morrel, dit le comte, +c'est écrit!</p> + +<p>—Eh bien, s'écria Morrel, passant sans transition de l'apparence +du calme à l'expression de la violence; eh bien, quand cela +serait, quand j'aurais décidé de tourner sur moi le canon de ce +pistolet, qui m'en empêcherait?</p> + +<p>«Qui aurait le courage de m'en empêcher?</p> + +<p>«Quand je dirai:</p> + +<p>«Toutes mes espérances sont ruinées, mon cÅ“ur est brisé, ma vie +est éteinte, il n'y a plus que deuil et dégoût autour de moi; la +terre est devenue de la cendre; toute voix humaine me déchire;</p> + +<p>«Quand je dirai:</p> + +<p>«C'est pitié que de me laisser mourir, car si vous ne me laissez +mourir je perdrai la raison, je deviendrai fou;</p> + +<p>«Voyons, dites, monsieur, quand je dirai cela, quand on verra que +je le dis avec les angoisses et les larmes de mon cÅ“ur, me +répondra-t-on:</p> + +<p>—Vous avez tort?»</p> + +<p>«M'empêchera-t-on de n'être pas le plus malheureux?</p> + +<p>«Dites, monsieur, dites, est-ce vous qui aurez ce courage?</p> + +<p>—Oui, Morrel, dit Monte-Cristo, d'une voix dont le calme +contrastait étrangement avec l'exaltation du jeune homme; oui, ce +sera moi.</p> + +<p>—Vous! s'écria Morrel avec une expression croissante de colère +et de reproche; vous qui m'avez leurré d'un espoir absurde; vous +qui m'avez retenu, bercé, endormi par de vaines promesses, lorsque +j'eusse pu, par quelque coup d'éclat, par quelque résolution +extrême, la sauver, ou du moins la voir mourir dans mes bras; vous +qui affectez toutes les ressources de l'intelligence, toutes les +puissances de la matière; vous qui jouez ou plutôt qui faites +semblant de jouer le rôle de la Providence, et qui n'avez pas même +eu le pouvoir de donner du contrepoison à une jeune fille +empoisonnée! Ah! en vérité, monsieur, vous me feriez pitié si vous +ne me faisiez horreur!</p> + +<p>—Morrel...</p> + +<p>—Oui, vous m'avez dit de poser le masque; eh bien, soyez +satisfait, je le pose.</p> + +<p>«Oui, quand vous m'avez suivi au cimetière, je vous ai encore +répondu, car mon cÅ“ur est bon; quand vous êtes entré, je vous ai +laissé venir jusqu'ici... Mais puisque vous abusez, puisque vous +venez me braver jusque dans cette chambre où je m'étais retiré +comme dans ma tombe; puisque vous m'apportez une nouvelle torture, +à moi qui croyais les avoir épuisées toutes, comte de Monte-Cristo, +mon prétendu bienfaiteur, comte de Monte-Cristo, le +sauveur universel, soyez satisfait, vous allez voir mourir votre +ami!...»</p> + +<p>Et Morrel, le rire de la folie sur les lèvres, s'élança une +seconde fois vers les pistolets.</p> + +<p>Monte-Cristo, pâle comme un spectre, mais l'Å“il éblouissant +d'éclairs, étendit la main sur les armes, et dit à l'insensé:</p> + +<p>«Et, je vous répète que vous ne vous tuerez pas!</p> + +<p>—Empêchez-m'en donc! répliqua Morrel avec un dernier élan qui, +comme le premier, vint se briser contre le bras d'acier du comte.</p> + +<p>—Je vous en empêcherai!</p> + +<p>—Mais qui êtes-vous donc, à la fin, pour vous arroger ce droit +tyrannique sur des créatures libres et pensantes! s'écria +Maximilien.</p> + +<p>—Qui je suis? répéta Monte-Cristo.</p> + +<p>«Ã‰coutez:</p> + +<p>«Je suis, poursuivit Monte-Cristo, le seul homme au monde qui ait +le droit de vous dire: Morrel je ne veux pas que le fils de ton +père meure aujourd'hui!»</p> + +<p>Et Monte-Cristo, majestueux, transfiguré, sublime, s'avança les +deux bras croisés vers le jeune homme palpitant, qui, vaincu +malgré lui par la presque divinité de cet homme, recula d'un pas.</p> + +<p>«Pourquoi parlez-vous de mon père? balbutia-t-il; pourquoi mêler +le souvenir de mon père à ce qui m'arrive aujourd'hui?</p> + +<p>—Parce que je suis celui qui a déjà sauvé la vie à ton père, un +jour qu'il voulait se tuer comme tu veux te tuer aujourd'hui; +parce que je suis l'homme qui a envoyé la bourse à ta jeune sÅ“ur +et <i>Le Pharaon</i> au vieux Morrel; parce que je suis Edmond Dantès, +qui te fit jouer, enfant, sur ses genoux!»</p> + +<p>Morrel fit encore un pas en arrière, chancelant, suffoqué, +haletant, écrasé; puis ses forces l'abandonnèrent, et avec un +grand cri il tomba prosterné aux pieds de Monte-Cristo.</p> + +<p>Puis tout à coup, dans cette admirable nature, il se fit un +mouvement de régénération soudaine et complète: il se releva, +bondit hors de la chambre, et se précipita dans l'escalier en +criant de toute la puissance de sa voix:</p> + +<p>«Julie! Julie! Emmanuel! Emmanuel!»</p> + +<p>Monte-Cristo voulut s'élancer à son tour, mais Maximilien se fût +fait tuer plutôt que de quitter les gonds de la porte qu'il +repoussait sur le comte.</p> + +<p>Aux cris de Maximilien, Julie, Emmanuel, Peneton et quelques +domestiques accoururent épouvantés.</p> + +<p>Morrel les prit par les mains, et rouvrant la porte:</p> + +<p>«Ã€ genoux! s'écria-t-il d'une voix étranglée par les sanglots; à +genoux! c'est le bienfaiteur, c'est le sauveur de notre père! +c'est...»</p> + +<p>Il allait dire:</p> + +<p>«C'est Edmond Dantès!»</p> + +<p>Le comte l'arrêta en lui saisissant le bras.</p> + +<p>Julie s'élança sur la main du comte; Emmanuel l'embrassa comme un +dieu tutélaire; Morrel tomba pour la seconde fois à genoux, et +frappa le parquet de son front.</p> + +<p>Alors l'homme de bronze sentit son cÅ“ur se dilater dans sa +poitrine, un jet de flamme dévorante jaillit de sa gorge à ses +yeux, il inclina la tête et pleura!</p> + +<p>Ce fut dans cette chambre, pendant quelques instants, un concert +de larmes et de gémissements sublimes qui dut paraître harmonieux +aux anges mêmes les plus chéris du Seigneur!</p> + +<p>Julie fut à peine revenue de l'émotion si profonde qu'elle venait +d'éprouver, qu'elle s'élança hors de la chambre, descendit un +étage, courut au salon avec une joie enfantine, et souleva le +globe de cristal qui protégeait la bourse donnée par l'inconnu des +Allées de Meilhan.</p> + +<p>Pendant ce temps, Emmanuel d'une voix entrecoupée disait au comte:</p> + +<p>«Oh! monsieur le comte, comment, nous voyant parler si souvent de +notre bienfaiteur inconnu, comment, nous voyant entourer un +souvenir de tant de reconnaissance et d'adoration, comment avez-vous +attendu jusqu'aujourd'hui pour vous faire connaître? Oh! +c'est de la cruauté envers nous, et, j'oserai presque le dire, +monsieur le comte, envers vous-même.</p> + +<p>—Écoutez, mon ami, dit le comte, et je puis vous appeler ainsi, +car, sans vous en douter, vous êtes mon ami depuis onze ans; la +découverte de ce secret a été amenée par un grand événement que +vous devez ignorer.</p> + +<p>«Dieu m'est témoin que je désirais l'enfouir pendant toute ma vie +au fond de mon âme; votre frère Maximilien me l'a arraché par des +violences dont il se repent, j'en suis sûr.»</p> + +<p>Puis, voyant que Maximilien s'était rejeté de côté sur un +fauteuil, tout en demeurant néanmoins à genoux:</p> + +<p>«Veillez sur lui, ajouta tout bas Monte-Cristo en pressant d'une +façon significative la main d'Emmanuel.</p> + +<p>—Pourquoi cela? demanda le jeune homme étonné.</p> + +<p>—Je ne puis vous le dire; mais veillez sur lui.»</p> + +<p>Emmanuel embrassa la chambre d'un regard circulaire et aperçut les +pistolets de Morrel.</p> + +<p>Ses yeux se fixèrent effrayés sur les armes, qu'il désigna à +Monte-Cristo en levant lentement le doigt à leur hauteur.</p> + +<p>Monte-Cristo inclina la tête.</p> + +<p>Emmanuel fit un mouvement vers les pistolets.</p> + +<p>«Laissez», dit le comte.</p> + +<p>Puis allant à Morrel il lui prit la main; les mouvements +tumultueux qui avaient un instant secoué le cÅ“ur du jeune homme +avaient fait place à une stupeur profonde.</p> + +<p>Julie remonta, elle tenait à la main la bourse de soie, et deux +larmes brillantes et joyeuses roulaient sur ses joues comme deux +gouttes de matinale rosée.</p> + +<p>«Voici la réplique, dit-elle; ne croyez pas qu'elle me soit moins +chère depuis que le sauveur nous a été révélé.</p> + +<p>—Mon enfant, répondit Monte-Cristo en rougissant, permettez-moi +de reprendre cette bourse; depuis que vous connaissez les traits +de mon visage, je ne veux être rappelé à votre souvenir que par +l'affection que je vous prie de m'accorder.</p> + +<p>—Oh! dit Julie en pressant la bourse sur son cÅ“ur, non, non, je +vous en supplie, car un jour vous pourriez nous quitter; car un +jour malheureusement vous nous quitterez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Vous avez deviné juste, madame, répondit Monte-Cristo en +souriant; dans huit jours, j'aurai quitté ce pays, où tant de gens +qui avaient mérité la vengeance du Ciel vivaient heureux, tandis +que mon père expirait de faim et de douleur.»</p> + +<p>En annonçant son prochain départ, Monte-Cristo tenait ses yeux +fixés sur Morrel, et il remarqua que ces mots <i>j'aurai quitté ce +pays</i> avaient passé sans tirer Morrel de sa léthargie; il comprit +que c'était une dernière lutte qu'il lui fallait soutenir avec la +douleur de son ami, et prenant les mains de Julie et d'Emmanuel +qu'il réunit en les pressant dans les siennes, il leur dit, avec +la douce autorité d'un père:</p> + +<p>«Mes bons amis, laissez-moi seul, je vous prie, avec Maximilien.»</p> + +<p>C'était un moyen pour Julie d'emporter cette relique précieuse +dont oubliait de reparler Monte-Cristo. Elle entraîna vivement son +mari.</p> + +<p>«Laissons-les», dit-elle.</p> + +<p>Le comte resta avec Morrel, qui demeurait immobile comme une +statue.</p> + +<p>«Voyons, dit le comte en lui touchant l'épaule avec son doigt de +flamme; redeviens-tu enfin un homme, Maximilien?</p> + +<p>—Oui, car je recommence à souffrir.»</p> + +<p>Le front du comte se plissa, livré qu'il paraissait être à une +sombre hésitation.</p> + +<p>«Maximilien! Maximilien! dit-il, ces idées où tu plonges sont +indignes d'un chrétien.</p> + +<p>—Oh! tranquillisez-vous, ami, dit Morrel en relevant la tête et +en montrant au comte un sourire empreint d'une ineffable +tristesse, ce n'est plus moi qui chercherai la mort.</p> + +<p>—Ainsi, dit Monte-Cristo, plus d'armes, plus de désespoir.</p> + +<p>—Non, car j'ai mieux, pour me guérir de ma douleur, que le canon +d'un pistolet ou la pointe d'un couteau.</p> + +<p>—Pauvre fou...! qu'avez-vous donc?</p> + +<p>—J'ai ma douleur elle-même qui me tuera.</p> + +<p>—Ami, dit Monte-Cristo avec une mélancolie égale à la sienne, +écoutez-moi:</p> + +<p>«Un jour, dans un moment de désespoir égal au tien, puisqu'il +amenait une résolution semblable, j'ai comme toi voulu me tuer; un +jour ton père, également désespéré, a voulu se tuer aussi.</p> + +<p>«Si l'on avait dit à ton père, au moment où il dirigeait le canon +du pistolet vers son front, si l'on m'avait dit à moi, au moment +où j'écartais de mon lit le pain du prisonnier auquel je n'avais +pas touché depuis trois jours, si l'on nous avait dit enfin à tous +deux, en ce moment suprême:</p> + +<p>«Vivez! un jour viendra où vous serez heureux et où vous bénirez +la vie, de quelque part que vînt la voix, nous l'eussions +accueillie avec le sourire du doute ou avec l'angoisse de +l'incrédulité, et cependant combien de fois, en t'embrassant, ton +père a-t-il béni la vie, combien de fois moi-même...</p> + +<p>—Ah! s'écria Morrel, interrompant le comte, vous n'aviez perdu +que votre liberté, vous; mon père n'avait perdu que sa fortune, +lui; et moi, j'ai perdu Valentine.</p> + +<p>—Regarde-moi, Morrel, dit Monte-Cristo avec cette solennité qui, +dans certaines occasions, le faisait si grand et si persuasif; +regarde-moi, je n'ai ni larmes dans les yeux, ni fièvre dans les +veines, ni battements funèbres dans le cÅ“ur, cependant je te vois +souffrir, toi, Maximilien, toi que j'aime comme j'aimerais mon +fils: eh bien, cela ne te dit-il pas, Morrel, que la douleur est +comme la vie, et qu'il y a toujours quelque chose d'inconnu au-delà ? +Or, si je te prie, si je t'ordonne de vivre, Morrel, c'est +dans la conviction qu'un jour tu me remercieras de t'avoir +conservé la vie.</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria le jeune homme, mon Dieu! que me dites-vous +là , comte? Prenez-y garde! peut-être n'avez-vous jamais aimé, +vous?</p> + +<p>—Enfant! répondit le comte.</p> + +<p>—D'amour, reprit Morrel, je m'entends.</p> + +<p>«Moi, voyez-vous, je suis un soldat depuis que je suis un homme; +je suis arrivé jusqu'à vingt-neuf ans sans aimer, car aucun des +sentiments que j'ai éprouvés jusque-là ne mérite le nom d'amour: +eh bien, à vingt-neuf ans j'ai vu Valentine: donc depuis près de +deux ans je l'aime, depuis près de deux ans j'ai pu lire les +vertus de la fille et de la femme écrites par la main même du +Seigneur dans ce cÅ“ur ouvert pour moi comme un livre.</p> + +<p>«Comte, il y avait pour moi, avec Valentine, un bonheur infini, +immense, inconnu, un bonheur trop grand, trop complet, trop divin, +pour ce monde; puisque ce monde ne me l'a pas donné, comte, c'est +vous dire que sans Valentine il n'y a pour moi sur la terre que +désespoir et désolation.</p> + +<p>—Je vous ai dit d'espérer, Morrel, répéta le comte.</p> + +<p>—Prenez garde alors, répéterai-je aussi, dit Morrel, car vous +cherchez à me persuader, et si vous me persuadez, vous me ferez +perdre la raison, car vous me ferez croire que je puis revoir +Valentine.»</p> + +<p>Le comte sourit.</p> + +<p>«Mon ami, mon père! s'écria Morrel exalté, prenez garde, vous +redirai-je pour la troisième fois, car l'ascendant que vous prenez +sur moi m'épouvante; prenez garde au sens de vos paroles, car +voilà mes yeux qui se raniment, voilà mon cÅ“ur qui se rallume et +qui renaît; prenez garde, car vous me feriez croire à des choses +surnaturelles.</p> + +<p>«J'obéirais si vous me commandiez de lever la pierre du sépulcre +qui recouvre la fille de Jaïre, je marcherais sur les flots, comme +l'apôtre, si vous me faisiez de la main signe de marcher sur les +flots; prenez garde, j'obéirais.</p> + +<p>—Espère, mon ami, répéta le comte.</p> + +<p>—Ah! dit Morrel en retombant de toute la hauteur de son +exaltation dans l'abîme de sa tristesse, ah! vous vous jouez de +moi: vous faites comme ces bonnes mères, ou plutôt comme ces mères +égoïstes qui calment avec des paroles mielleuses la douleur de +l'enfant, parce que ses cris les fatiguent.</p> + +<p>«Non, mon ami, j'avais tort de vous dire de prendre garde; non, ne +craignez rien, j'enterrerai ma douleur avec tant de soin dans le +plus profond de ma poitrine, je la rendrai si obscure, si secrète, +que vous n'aurez plus même le souci d'y compatir.</p> + +<p>«Adieu! mon ami; adieu!</p> + +<p>—Au contraire, dit le comte; à partir de cette heure, +Maximilien, tu vivras près de moi et avec moi, tu ne me quitteras +plus, et dans huit jours nous aurons laissé derrière nous la +France.</p> + +<p>—Et vous me dites toujours d'espérer?</p> + +<p>—Je te dis d'espérer, parce que je sais un moyen de te guérir.</p> + +<p>—Comte, vous m'attristez davantage encore s'il est possible. +Vous ne voyez, comme résultat du coup qui me frappe, qu'une +douleur banale, et vous croyez me consoler par un moyen banal, le +voyage.»</p> + +<p>Et Morrel secoua la tête avec une dédaigneuse incrédulité.</p> + +<p>«Que veux-tu que je te dise? reprit Monte-Cristo.</p> + +<p>«J'ai foi dans mes promesses, laisse-moi faire l'expérience.</p> + +<p>—Comte, vous prolongez mon agonie, voilà tout.</p> + +<p>—Ainsi, dit le comte, faible cÅ“ur que tu es, tu n'as pas la +force de donner à ton ami quelques jours pour l'épreuve qu'il +tente!</p> + +<p>«Voyons, sais-tu de quoi le comte de Monte-Cristo est capable?</p> + +<p>«Sais-tu qu'il commande à bien des puissances terrestres?</p> + +<p>«Sais-tu qu'il a assez de foi en Dieu pour obtenir des miracles de +celui qui a dit qu'avec la foi l'homme pouvait soulever une +montagne?</p> + +<p>«Eh bien, ce miracle que j'espère, attends-le, ou bien...</p> + +<p>—Ou bien... répéta Morrel.</p> + +<p>—Ou bien, prends-y garde, Morrel, je t'appellerai ingrat.</p> + +<p>—Ayez pitié de moi, comte.</p> + +<p>—J'ai tellement pitié de toi, Maximilien, écoute-moi, tellement +pitié, que si je ne te guéris pas dans un mois, jour pour jour, +heure pour heure, retiens bien mes paroles, Morrel, je te placerai +moi-même en face de ces pistolets tout chargés et d'une coupe du +plus sûr poison d'Italie, d'un poison plus sûr et plus prompt, +crois-moi, que celui qui a tué Valentine.</p> + +<p>—Vous me le promettez?</p> + +<p>—Oui, car je suis homme, car, moi aussi, comme je te l'ai dit, +j'ai voulu mourir, et souvent même, depuis que le malheur s'est +éloigné de moi, j'ai rêvé les délices de l'éternel sommeil.</p> + +<p>—Oh! bien sûr, vous me promettez cela, comte? s'écria Maximilien +enivré.</p> + +<p>—Je ne te le promets pas, je te le jure, dit Monte-Cristo en +étendant la main.</p> + +<p>—Dans un mois, sur votre honneur, si je ne suis pas consolé, +vous me laissez libre de ma vie, et, quelque chose que j'en fasse, +vous ne m'appellerez pas ingrat?</p> + +<p>—Dans un mois jour pour jour, Maximilien; dans un mois, heure +pour heure, et la date est sacrée, Maximilien; je ne sais pas si +tu y as songé, nous sommes aujourd'hui le 5 septembre.</p> + +<p>«Il y a aujourd'hui dix ans que j'ai sauvé ton père, qui voulait +mourir.»</p> + +<p>Morrel saisit les mains du comte et les baisa; le comte le laissa +faire, comme s'il comprenait que cette adoration lui était due.</p> + +<p>«Dans un mois, continua Monte-Cristo, tu auras, sur la table +devant laquelle nous serons assis l'un et l'autre, de bonnes armes +et une douce mort; mais, en revanche, tu me promets d'attendre +jusque-là et de vivre?</p> + +<p>—Oh! à mon tour, s'écria Morrel, je vous le jure!»</p> + +<p>Monte-Cristo attira le jeune homme sur son cÅ“ur, et l'y retint +longtemps.</p> + +<p>«Et maintenant, lui dit-il, à partir d'aujourd'hui, tu vas venir +demeurer chez moi; tu prendras l'appartement d'Haydée, et ma fille +au moins sera remplacée par mon fils.</p> + +<p>—Haydée! dit Morrel; qu'est devenue Haydée?</p> + +<p>—Elle est partie cette nuit.</p> + +<p>—Pour vous quitter?</p> + +<p>—Pour m'attendre...</p> + +<p>«Tiens-toi donc prêt à venir me rejoindre rue des Champs-Élysées, +et fais-moi sortir d'ici sans qu'on me voie.»</p> + +<p>Maximilien baissa la tête, et obéit comme un enfant ou comme un +apôtre.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="CVI" id="CVI"></a><a href="#table">CVI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le partage.</a></h3> + +<p>Dans cet hôtel de la rue Saint-Germain-des-Prés qu'avait choisi +pour sa mère et pour lui Albert de Morcerf, le premier étage, +composé d'un petit appartement complet, était loué à un personnage +fort mystérieux.</p> + +<p>Ce personnage était un homme dont jamais le concierge lui-même +n'avait pu voir la figure, soit qu'il entrât ou qu'il sortît; car +l'hiver il s'enfonçait le menton dans une de ces cravates rouges +comme en ont les cochers de bonne maison qui attendent leurs +maîtres à la sortie des spectacles, et l'été il se mouchait +toujours précisément au moment où il eût pu être aperçu en passant +devant la loge. Il faut dire que, contrairement à tous les usages +reçus, cet habitant de l'hôtel n'était épié par personne, et que +le bruit qui courait que son incognito cachait un individu très +haut placé, et <i>ayant le bras long</i>, avait fait respecter ses +mystérieuses apparitions.</p> + +<p>Ses visites étaient ordinairement fixes, quoique parfois elles +fussent avancées ou retardées; mais presque toujours, hiver ou +été, c'était vers quatre heures qu'il prenait possession de son +appartement, dans lequel il ne passait jamais la nuit.</p> + +<p>À trois heures et demie, l'hiver, le feu était allumé par la +servante discrète qui avait l'intendance du petit appartement; à +trois heures et demie, l'été, des glaces étaient montées par la +même servante.</p> + +<p>À quatre heures, comme nous l'avons dit, le personnage mystérieux +arrivait.</p> + +<p>Vingt minutes après lui, une voiture s'arrêtait devant l'hôtel; +une femme vêtue de noir ou de bleu foncé, mais toujours enveloppée +d'un grand voile, en descendait, passait comme une ombre devant la +loge, montait l'escalier sans que l'on entendît craquer une seule +marche sous son pied léger.</p> + +<p>Jamais il ne lui était arrivé qu'on lui demandât où elle allait.</p> + +<p>Son visage, comme celui de l'inconnu, était donc parfaitement +étranger aux deux gardiens de la porte, ces concierges modèles, +les seuls peut-être, dans l'immense confrérie des portiers de la +capitale capables d'une pareille discrétion.</p> + +<p>Il va sans dire qu'elle ne montait pas plus haut que le premier. +Elle grattait à une porte d'une façon particulière; la porte +s'ouvrait, puis se refermait hermétiquement, et tout était dit.</p> + +<p>Pour quitter l'hôtel, même manÅ“uvre que pour y entrer.</p> + +<p>L'inconnue sortait la première, toujours voilée, et remontait dans +sa voiture, qui tantôt disparaissait par un bout de la rue, tantôt +par l'autre; puis, vingt minutes après, l'inconnu sortait à son +tour, enfoncé dans sa cravate ou caché par son mouchoir, et +disparaissait également.</p> + +<p>Le lendemain du jour où le comte de Monte-Cristo avait été rendre +visite à Danglars, jour de l'enterrement de Valentine, l'habitant +mystérieux entra vers dix heures du matin, au lieu d'entrer comme +d'habitude, vers quatre heures de l'après-midi.</p> + +<p>Presque aussitôt, et sans garder l'intervalle ordinaire, une +voiture de place arriva, et la dame voilée monta rapidement +l'escalier.</p> + +<p>La porte s'ouvrit et se referma.</p> + +<p>Mais, avant même que la porte fût refermée, la dame s'était +écriée:</p> + +<p>«Ã” Lucien! ô mon ami!»</p> + +<p>De sorte que le concierge, qui, sans le vouloir, avait entendu +cette exclamation, sut alors pour la première fois que son +locataire s'appelait Lucien; mais comme c'était un portier modèle, +il se promit de ne pas même le dire à sa femme.</p> + +<p>«Eh bien, qu'y a-t-il, chère amie? demanda celui dont le trouble +ou l'empressement de la dame voilée avait révélé le nom; parlez, +dites.</p> + +<p>—Mon ami, puis-je compter sur vous?</p> + +<p>—Certainement, et vous le savez bien.</p> + +<p>«Mais qu'y a-t-il?</p> + +<p>«Votre billet de ce matin m'a jeté dans une perplexité terrible.</p> + +<p>«Cette précipitation, ce désordre dans votre écriture; voyons, +rassurez-moi ou effrayez-moi tout à fait!</p> + +<p>—Lucien, un grand événement! dit la dame en attachant sur Lucien +un regard interrogateur: M. Danglars est parti cette nuit.</p> + +<p>—Parti! M. Danglars parti!</p> + +<p>«Et où est-il allé?</p> + +<p>—Je l'ignore.</p> + +<p>—Comment! vous l'ignorez? Il est donc parti pour ne plus +revenir?</p> + +<p>—Sans doute!</p> + +<p>«Ã€ dix heures du soir, ses chevaux l'ont conduit à la barrière de +Charenton; là , il a trouvé une berline de poste tout attelée; il +est monté dedans avec son valet de chambre, en disant à son cocher +qu'il allait à Fontainebleau.</p> + +<p>—Eh bien, que disiez-vous donc?</p> + +<p>—Attendez, mon ami. Il m'avait laissé une lettre.</p> + +<p>—Une lettre?</p> + +<p>—Oui; lisez.»</p> + +<p>Et la baronne tira de sa poche une lettre décachetée qu'elle +présenta à Debray.</p> + +<p>Debray, avant de la lire, hésita un instant, comme s'il eût +cherché à deviner ce qu'elle contenait, ou plutôt comme si, +quelque chose qu'elle contînt, il était décidé à prendre d'avance +un parti.</p> + +<p>Au bout de quelques secondes ses idées étaient sans doute +arrêtées, car il lut.</p> + +<p>Voici ce que contenait ce billet qui avait jeté un si grand +trouble dans le cÅ“ur de Mme Danglars:</p> + +<p>«Madame et très fidèle épouse.»</p> + +<p>Sans y songer, Debray s'arrêta et regarda la baronne, qui rougit +jusqu'aux yeux.</p> + +<p>«Lisez», dit-elle.</p> + +<p>Debray continua:</p> + +<p>«Quand vous recevrez cette lettre vous n'aurez plus de mari! Oh! +ne prenez pas trop chaudement l'alarme, vous n'aurez plus de mari +comme vous n'aurez plus de fille, c'est-à -dire que je serai sur +une des trente ou quarante routes qui conduisent hors de France.</p> + +<p>«Je vous dois des explications, et comme vous êtes femme à les +comprendre parfaitement, je vous les donnerai.</p> + +<p>«Ã‰coutez donc:</p> + +<p>«Un remboursement de cinq millions m'est survenu ce matin, je l'ai +opéré; un autre de même somme l'a suivi presque immédiatement; je +l'ajourne à demain: aujourd'hui je pars pour éviter ce demain qui +me serait trop désagréable à supporter.</p> + +<p>«Vous comprenez cela, n'est-ce pas, madame et très précieuse +épouse?</p> + +<p>«Je dis:</p> + +<p>«Vous comprenez, parce que vous savez aussi bien que moi mes +affaires; vous les savez même mieux que moi, attendu que s'il +s'agissait de dire où a passé une bonne moitié de ma fortune, +naguère encore assez belle, j'en serais incapable; tandis que +vous, au contraire, j'en suis certain, vous vous en acquitteriez +parfaitement.</p> + +<p>«Car les femmes ont des instincts d'une sûreté infaillible, elles +expliquent par une algèbre qu'elles ont inventée le merveilleux +lui-même. Moi qui ne connaissais que mes chiffres, je n'ai plus +rien su du jour où mes chiffres m'ont trompé.</p> + +<p>«Avez-vous quelquefois admiré la rapidité de ma chute, madame?</p> + +<p>«Avez-vous été un peu éblouie de cette incandescente fusion de mes +lingots?</p> + +<p>«Moi, je l'avoue, je n'y ai vu que du feu; espérons que vous avez +retrouvé un peu d'or dans les cendres.</p> + +<p>«C'est avec ce consolant espoir que je m'éloigne, madame et très +prudente épouse, sans que ma conscience me reproche le moins du +monde de vous abandonner; il vous reste des amis, les cendres en +question, et, pour comble de bonheur, la liberté que je m'empresse +de vous rendre.</p> + +<p>«Cependant, madame, le moment est arrivé de placer dans ce +paragraphe un mot d'explication intime. Tant que j'ai espéré que +vous travailliez au bien-être de notre maison, à la fortune de +notre fille, j'ai philosophiquement fermé les yeux; mais comme +vous avez fait de la maison une vaste ruine, je ne veux pas servir +de fondation à la fortune d'autrui.</p> + +<p>«Je vous ai prise riche, mais peu honorée.</p> + +<p>«Pardonnez-moi de vous parler avec cette franchise; mais comme je +ne parle que pour nous deux probablement, je ne vois pas pourquoi +je farderais mes paroles.</p> + +<p>«J'ai augmenté notre fortune, qui pendant plus de quinze ans a été +croissant, jusqu'au moment où des catastrophes inconnues et +inintelligibles encore pour moi sont venues la prendre corps à +corps et la renverser, sans que, je puis le dire, il y ait +aucunement de ma faute.</p> + +<p>«Vous, madame, vous avez travaillé seulement à accroître la vôtre, +chose à laquelle vous avez réussi, j'en suis moralement convaincu.</p> + +<p>«Je vous laisse donc comme je vous ai prise, riche, mais peu +honorable.</p> + +<p>«Adieu.</p> + +<p>«Moi aussi, je vais, à partir d'aujourd'hui, travailler pour mon +compte.</p> + +<p>«Croyez à toute ma reconnaissance pour l'exemple que vous m'avez +donné et que je vais suivre.</p> + +<p>«<i>Votre mari bien dévoué</i>,</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 17em;">«BARON DANGLARS.»</span><br /> +</p> + + +<p>La baronne avait suivi des yeux Debray pendant cette longue et pénible +lecture; elle avait vu, malgré sa puissance bien connue sur lui-même, le +jeune homme changer de couleur une ou deux fois.</p> + +<p>Lorsqu'il eut fini, il ferma lentement le papier dans ses plis, et +reprit son attitude pensive.</p> + +<p>«Eh bien? demanda Mme Danglars avec une anxiété facile à comprendre.</p> + +<p>—Eh bien, madame? répéta machinalement Debray.</p> + +<p>—Quelle idée vous inspire cette lettre?</p> + +<p>—C'est bien simple, madame; elle m'inspire l'idée que M. Danglars est +parti avec des soupçons.</p> + +<p>—Sans doute; mais est-ce tout ce que vous avez à me dire?</p> + +<p>—Je ne comprends pas, dit Debray avec un froid glacial.</p> + +<p>—Il est parti! parti tout à fait! parti pour ne plus revenir.</p> + +<p>—Oh! fit Debray, ne croyez pas cela, baronne.</p> + +<p>—Non, vous dis-je, il ne reviendra pas; je le connais, c'est un homme +inébranlable dans toutes les résolutions qui émanent de son intérêt.</p> + +<p>«S'il m'eût jugée utile à quelque chose, il m'eût emmenée. Il me laisse +à Paris, c'est que notre séparation peut servir ses projets: elle est +donc irrévocable et je suis libre à jamais», ajouta Mme Danglars avec la +même expression de prière.</p> + +<p>Mais Debray, au lieu de répondre, la laissa dans cette anxieuse +interrogation du regard et de la pensée.</p> + +<p>«Quoi! dit-elle enfin, vous ne me répondez pas, monsieur?</p> + +<p>—Mais je n'ai qu'une question à vous faire: que comptez-vous devenir?</p> + +<p>—J'allais vous le demander, répondit la baronne le cÅ“ur palpitant.</p> + +<p>—Ah! fit Debray, c'est donc un conseil que vous me demandez?</p> + +<p>—Oui, c'est un conseil que je vous demande, dit la baronne le cÅ“ur +serré.</p> + +<p>—Alors, si c'est un conseil que vous me demandez, répondit froidement +le jeune homme, je vous conseille de voyager.</p> + +<p>—De voyager! murmura madame Danglars.</p> + +<p>—Certainement. Comme l'a dit M. Danglars, vous êtes riche et +parfaitement libre. Une absence de Paris sera nécessaire absolument, à +ce que je crois du moins, après le double éclat du mariage rompu de Mlle +Eugénie et de la disparition de M. Danglars.</p> + +<p>«Il importe seulement que tout le monde vous sache abandonnée et vous +croie pauvre; car on ne pardonnerait pas à la femme du banqueroutier son +opulence et son grand état de maison.</p> + +<p>«Pour le premier cas, il suffit que vous restiez seulement quinze jours +à Paris, répétant à tout le monde que vous êtes abandonnée et racontant +à vos meilleures amies, qui iront le répéter dans le monde, comment cet +abandon a eu lieu. Puis vous quitterez votre hôtel, vous y laisserez vos +bijoux, vous abandonnez votre douaire, et chacun vantera votre +désintéressement et chantera vos louanges.</p> + +<p>«Alors on vous saura abandonnée, et l'on vous croira pauvre; car moi +seul connais votre situation financière et suis prêt à vous rendre mes +comptes en loyal associé.»</p> + +<p>La baronne, pâle, atterrée, avait écouté ce discours avec autant +d'épouvante et de désespoir que Debray avait mis de calme et +d'indifférence à le prononcer.</p> + +<p>«Abandonnée! répéta-t-elle, oh! bien abandonnée... Oui, vous avez +raison, monsieur, et personne ne doutera de mon abandon.»</p> + +<p>Ce furent les seules paroles que cette femme, si fière et si violemment +éprise, put répondre à Debray.</p> + +<p>«Mais riche, très riche même», poursuivit Debray en tirant de son +portefeuille et en étalant sur la table quelques papiers qu'il +renfermait.</p> + +<p>Mme Danglars le laissa faire, tout occupée d'étouffer les battements de +son cÅ“ur et de retenir les larmes qu'elle sentait poindre au bord de +ses paupières. Mais enfin le sentiment de la dignité l'emporta chez la +baronne; et si elle ne réussit point à comprimer son cÅ“ur, elle parvint +du moins à ne pas verser une larme.</p> + +<p>«Madame, dit Debray, il y a six mois à peu près que nous sommes +associés.</p> + +<p>«Vous avez fourni une mise de fonds de cent mille francs.</p> + +<p>«C'est au mois d'avril de cette année qu'a eu lieu notre association.</p> + +<p>«En mai, nos opérations ont commencé.</p> + +<p>«En mai, nous avons gagné quatre cent cinquante mille francs.</p> + +<p>«En juin, le bénéfice a monté à neuf cent mille.</p> + +<p>«En juillet, nous y avons ajouté dix-sept cent mille francs; c'est, vous +le savez, le mois des bons d'Espagne.</p> + +<p>«En août, nous perdîmes, au commencement du mois, trois cent mille +francs; mais le 15 du mois nous nous étions rattrapés, et à la fin nous +avions pris notre revanche; car nos comptes, mis au net depuis le jour +de notre association jusqu'à hier où je les ai arrêtés, nous donnent un +actif de deux millions quatre cent mille francs, c'est-à -dire de douze +cent mille francs pour chacun de nous.</p> + +<p>«Maintenant, continua Debray, compulsant son carnet avec la méthode et +la tranquillité d'un agent de change, nous trouvons quatre-vingt mille +francs pour les intérêts composés de cette somme restée entre mes mains.</p> + +<p>—Mais, interrompit la baronne, que veulent dire ces intérêts, puisque +jamais vous n'avez fait valoir cet argent?</p> + +<p>—Je vous demande pardon, madame, dit froidement Debray; j'avais vos +pouvoirs pour le faire valoir, et j'ai usé de vos pouvoirs.</p> + +<p>«C'est donc quarante mille francs d'intérêts pour votre moitié, plus les +cent mille francs de mise de fonds première, c'est-à -dire treize cent +quarante mille francs pour votre part.</p> + +<p>«Or, madame, continua Debray, j'ai eu la précaution de mobiliser votre +argent avant-hier, il n'y a pas longtemps, comme vous voyez, et l'on eût +dit que je me doutais d'être incessamment appelé à vous rendre mes +comptes. Votre argent est là , moitié en billets de banque, moitié en +bons au porteur.</p> + +<p>«Je dis là , et c'est vrai: car comme je ne jugeais pas ma maison assez +sûre, comme je ne trouvais pas les notaires assez discrets, et que les +propriétés parlent encore plus haut que les notaires; comme enfin vous +n'avez le droit de rien acheter ni de rien posséder en dehors de la +communauté conjugale, j'ai gardé toute cette somme, aujourd'hui votre +seule fortune, dans un coffre scellé au fond de cette armoire, et pour +plus grande sécurité, j'ai fait le maçon moi-même.</p> + +<p>«Maintenant, continua Debray en ouvrant l'armoire d'abord, et la caisse +ensuite, maintenant, madame voilà huit cents billets de mille francs +chacun, qui ressemblent, comme vous voyez, à un gros album relié en fer; +j'y joins un coupon de rente de vingt-cinq mille francs; puis pour +l'appoint, qui fait quelque chose, je crois, comme cent dix mille +francs, voici un bon à vue sur mon banquier, et comme mon banquier n'est +pas M. Danglars, le bon sera payé, vous pouvez être tranquille.»</p> + +<p>Mme Danglars prit machinalement le bon à vue, le coupon de rente et la +liasse de billets de banque.</p> + +<p>Cette énorme fortune paraissait bien peu de chose étalée là sur une +table.</p> + +<p>Mme Danglars, les yeux secs, mais la poitrine gonflée de sanglots, la +ramassa et enferma l'étui d'acier dans son sac, mit le coupon de rente +et le bon à vue dans son portefeuille, et debout, pâle, muette, elle +attendit une douce parole qui la consolât d'être si riche.</p> + +<p>Mais elle attendit vainement.</p> + +<p>«Maintenant, madame, dit Debray, vous avez une existence magnifique, +quelque chose comme soixante mille livres de rente, ce qui est énorme +pour une femme qui ne pourra pas tenir maison, d'ici à un an au moins.</p> + +<p>«C'est un privilège pour toutes les fantaisies qui vous passeront par +l'esprit: sans compter que si vous trouvez votre part insuffisante, eu +égard au passé qui vous échappe, vous pouvez puiser dans la mienne, +madame; et je suis disposé à vous offrir, oh! à titre de prêt, bien +entendu, tout ce que je possède, c'est-à -dire un million soixante mille +francs.</p> + +<p>—Merci, monsieur, répondit la baronne, merci; vous comprenez que vous +me remettez là beaucoup plus qu'il ne faut à une pauvre femme qui ne +compte pas, d'ici à longtemps du moins, reparaître dans le monde.»</p> + +<p>Debray fut étonné un moment, mais il se remit et fit un geste qui +pouvait se traduire par la formule la plus polie d'exprimer cette idée:</p> + +<p>«Comme il vous plaira!»</p> + +<p>Mme Danglars avait peut-être jusque-là espéré encore quelque chose; mais +quand elle vit le geste insouciant qui venait d'échapper à Debray, et le +regard oblique dont ce geste était accompagné, ainsi que la révérence +profonde et le silence significatif qui les suivirent, elle releva la +tête, ouvrit la porte, et sans fureur, sans secousse, mais aussi sans +hésitation, elle s'élança dans l'escalier, dédaignant même d'adresser un +dernier salut à celui qui la laissait partir de cette façon.</p> + +<p>«Bah! dit Debray lorsqu'elle fut partie: beaux projets que tout cela, +elle restera dans son hôtel, lira des romans, et jouera au lansquenet, +ne pouvant plus jouer à la bourse.»</p> + +<p>Et il reprit son carnet, biffant avec le plus grand soin les sommes +qu'il venait de payer.</p> + +<p>«Il me reste un million soixante mille francs, dit-il.</p> + +<p>«Quel malheur que Mlle de Villefort soit morte! cette femme-là me +convenait sous tous les rapports, et je l'eusse épousée.»</p> + +<p>Et flegmatiquement, selon son habitude, il attendit que Mme Danglars fût +partie depuis vingt minutes pour se décider à partir à son tour.</p> + +<p>Pendant ces vingt minutes, Debray fit des chiffres, sa montre posée à +côté de lui.</p> + +<p>Ce personnage diabolique que toute imagination aventureuse eût créé avec +plus ou moins de bonheur si Le Sage n'en avait acquis la propriété dans +son chef-d'Å“uvre, Asmodée, qui enlevait la croûte des maisons pour en +voir l'intérieur, eût joui d'un singulier spectacle s'il eût enlevé, au +moment où Debray faisait ses chiffres, la croûte du petit hôtel de la +rue Saint-Germain-des-Prés.</p> + +<p>Au-dessus de cette chambre où Debray venait de partager avec Mme +Danglars deux millions et demi, il y avait une autre chambre peuplée +aussi d'habitants de notre connaissance, lesquels ont joué un rôle assez +important dans les événements que nous venons de raconter pour que nous +les retrouvions avec quelque intérêt.</p> + +<p>Il y avait dans cette chambre Mercédès et Albert.</p> + +<p>Mercédès était bien changée depuis quelques jours, non pas que, même au +temps de sa plus grande fortune, elle eût jamais étalé le faste +orgueilleux qui tranche visiblement avec toutes les conditions, et fait +qu'on ne reconnaît plus la femme aussitôt qu'elle vous apparaît sous des +habits plus simples; non pas davantage qu'elle fût tombée à cet état de +dépression où l'on est contraint de revêtir la livrée de la misère; non, +Mercédès était changée parce que son Å“il ne brillait plus, parce que sa +bouche ne souriait plus, parce qu'enfin un perpétuel embarras arrêtait +sur ses lèvres le mot rapide que lançait autrefois un esprit toujours +préparé.</p> + +<p>Ce n'était pas la pauvreté qui avait flétri l'esprit de Mercédès, ce +n'était pas le manque de courage qui lui rendait pesante sa pauvreté.</p> + +<p>Mercédès, descendue du milieu dans lequel elle vivait, perdue dans la +nouvelle sphère qu'elle s'était choisie, comme ces personnes qui sortent +d'un salon splendidement éclairé pour passer subitement dans les +ténèbres; Mercédès semblait une reine descendue de son palais dans une +chaumière, et qui, réduite au strict nécessaire, ne se reconnaît ni à la +vaisselle d'argile qu'elle est obligée d'apporter elle-même sur sa +table, ni au grabat qui a succédé à son lit.</p> + +<p>En effet, la belle Catalane ou la noble comtesse n'avait plus ni son +regard fier, ni son charmant sourire, parce qu'en arrêtant ses yeux sur +ce qui l'entourait elle ne voyait que d'affligeants objets: c'était une +chambre tapissée d'un de ces papiers gris sur gris que les propriétaires +économes choisissent de préférence comme étant les moins salissants; +c'était un carreau sans tapis; c'étaient des meubles qui appelaient +l'attention et forçaient la vue de s'arrêter sur la pauvreté d'un faux +luxe, toutes choses enfin qui rompaient par leurs tons criards +l'harmonie si nécessaire à des yeux habitués à un ensemble élégant.</p> + +<p>Mme de Morcerf vivait là depuis qu'elle avait quitté son hôtel; la tête +lui tournait devant ce silence éternel comme elle tourne au voyageur +arrivé sur le bord d'un abîme: s'apercevant qu'à toute minute Albert la +regardait à la dérobée pour juger de l'état de son cÅ“ur, elle s'était +astreinte à un monotone sourire des lèvres qui, en l'absence de ce feu +si doux du sourire des yeux, fait l'effet d'une simple réverbération de +lumière, c'est-à -dire d'une clarté sans chaleur.</p> + +<p>De son côté Albert était préoccupé, mal à l'aise, gêné par un reste de +luxe qui l'empêchait d'être de sa condition actuelle; il voulait sortir +sans gants, et trouvait ses mains trop blanches; il voulait courir la +ville à pied, et trouvait ses bottes trop bien vernies.</p> + +<p>Cependant ces deux créatures si nobles et si intelligentes, réunies +indissolublement par le lien de l'amour maternel et filial, avaient +réussi à se comprendre sans parler de rien et à économiser toutes les +privations que l'on se doit entre amis pour établir cette vérité +matérielle d'où dépend la vie.</p> + +<p>Albert avait enfin pu dire à sa mère sans la faire pâlir:</p> + +<p>«Ma mère, nous n'avons plus d'argent.»</p> + +<p>Jamais Mercédès n'avait connu véritablement la misère; elle avait +souvent, dans sa jeunesse, parlé elle-même de pauvreté, mais ce n'est +point la même chose: besoin et nécessité sont deux synonymes entre +lesquels il y a tout un monde d'intervalle.</p> + +<p>Aux Catalans, Mercédès avait besoin de mille choses, mais elle ne +manquait jamais de certaines autres. Tant que les filets étaient bons, +on prenait du poisson; tant qu'on vendait du poisson, on avait du fil +pour entretenir les filets.</p> + +<p>Et puis, isolée d'amitié, n'ayant qu'un amour qui n'était pour rien dans +les détails matériels de la situation, on pensait à soi, chacun à soi, +rien qu'à soi.</p> + +<p>Mercédès, du peu qu'elle avait, faisait sa part aussi généreusement que +possible: aujourd'hui elle avait deux parts à faire, et cela avec rien.</p> + +<p>L'hiver approchait: Mercédès, dans cette chambre nue et déjà froide, +n'avait pas de feu, elle dont un calorifère aux mille branches chauffait +autrefois la maison depuis les antichambres jusqu'au boudoir; elle +n'avait pas une pauvre petite fleur, elle dont l'appartement était une +serre chaude peuplée à prix d'or!</p> + +<p>Mais elle avait son fils...</p> + +<p>L'exaltation d'un devoir peut-être exagéré les avait soutenus jusque-là +dans les sphères supérieures.</p> + +<p>L'exaltation est presque l'enthousiasme, et l'enthousiasme rend +insensible aux choses de la terre.</p> + +<p>Mais l'enthousiasme s'était calmé, et il avait fallu redescendre peu à +peu du pays des rêves au monde des réalités.</p> + +<p>Il fallait causer du positif, après avoir épuisé tout l'idéal.</p> + +<p>«Ma mère, disait Albert au moment même où Mme Danglars descendait +l'escalier, comptons un peu toutes nos richesses, s'il vous plaît; j'ai +besoin d'un total pour échafauder mes plans.</p> + +<p>—Total: rien, dit Mercédès avec un douloureux sourire.</p> + +<p>—Si fait, ma mère, total: trois mille francs, d'abord, et j'ai la +prétention, avec ces trois mille francs, de mener à nous deux une +adorable vie.</p> + +<p>—Enfant! soupira Mercédès.</p> + +<p>—Hélas! ma bonne mère, dit le jeune homme, je vous ai malheureusement +dépensé assez d'argent pour en connaître le prix.</p> + +<p>«C'est énorme, voyez-vous, trois mille francs, et j'ai bâti sur cette +somme un avenir miraculeux d'éternelle sécurité.</p> + +<p>—Vous dites cela, mon ami, continua la pauvre mère; mais d'abord +acceptons-nous ces trois mille francs? dit Mercédès en rougissant.</p> + +<p>—Mais c'est convenu, ce me semble, dit Albert d'un ton ferme; nous les +acceptons d'autant plus que nous ne les avons pas, car ils sont, comme +vous le savez, enterrés dans le jardin de cette petite maison des Allées +de Meilhan à Marseille.</p> + +<p>«Avec deux cents francs; dit Albert, nous irons tous deux à Marseille.</p> + +<p>—Avec deux cents francs! dit Mercédès, y songez-vous, Albert?</p> + +<p>—Oh! quant à ce point, je me suis renseigné aux diligences et aux +bateaux à vapeur, et mes calculs sont faits.</p> + +<p>«Vous retenez vos places pour Chalon, dans le coupé: vous voyez, ma +mère, que je vous traite en reine, trente-cinq francs.»</p> + +<p>Albert prit une plume, et écrivit:</p> + +<div class="noindent"> +<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="table"> +<tr><td align='left'>Coupé, trente-cinq francs, ci: </td><td align='right'>35 F</td></tr> +<tr><td align='left'>De Chalon à Lyon, vous allez par le bateau à vapeur, six francs, ci:</td><td align='right'>6 F</td></tr> +<tr><td align='left'>De Lyon à Avignon, le bateau à vapeur encore, seize francs, ci:</td><td align='right'>16 F</td></tr> +<tr><td align='left'>D'Avignon à Marseille, sept francs, ci:</td><td align='right'>7 F</td></tr> +<tr><td align='left'>Dépenses de route, cinquante francs, ci:</td><td align='right'> 50 F</td></tr> +<tr><td align='left'>TOTAL:</td><td align='right'>114 F</td></tr> +</table></div> + + +<p>«Mettons cent vingt, ajouta Albert en souriant, vous voyez que je suis +généreux, n'est-ce pas, ma mère?</p> + +<p>—Mais toi, mon pauvre enfant?</p> + +<p>—Moi! n'avez-vous pas vu que je me réserve quatre-vingts francs?</p> + +<p>«Un jeune homme, ma mère, n'a pas besoin de toutes ses aises; d'ailleurs +je sais ce que c'est que de voyager.</p> + +<p>—Avec ta chaise de poste et ton valet de chambre.</p> + +<p>—De toute façon, ma mère.</p> + +<p>—Eh bien, soit, dit Mercédès; mais ces deux cents francs?</p> + +<p>—Ces deux cents francs, les voici, et puis deux cents autres encore.</p> + +<p>«Tenez, j'ai vendu ma montre cent francs, et les breloques trois cents.</p> + +<p>«Comme c'est heureux! Des breloques qui valaient trois fois la montre. +Toujours cette fameuse histoire du superflu!</p> + +<p>«Nous voilà donc riches, puisque, au lieu de cent quatorze francs qu'il +vous fallait pour faire votre route, vous en avez deux cent cinquante.</p> + +<p>—Mais nous devons quelque chose dans cet hôtel?</p> + +<p>—Trente francs, mais je les paie sur mes cent cinquante francs.</p> + +<p>«Cela est convenu; et puisqu'il ne me faut à la rigueur que +quatre-vingts francs pour faire ma route, vous voyez que je nage dans le +luxe.</p> + +<p>«Mais ce n'est pas tout.</p> + +<p>«Que dites-vous de ceci, ma mère?»</p> + +<p>Et Albert tira d'un petit carnet à fermoir d'or, reste de ses anciennes +fantaisies ou peut-être même tendre souvenir de quelqu'une de ces femmes +mystérieuses et voilées qui frappaient à la petite porte, Albert tira +d'un petit carnet un billet de mille francs.</p> + +<p>«Qu'est-ce que ceci? demanda Mercédès.</p> + +<p>—Mille francs, ma mère. Oh! il est parfaitement carré.</p> + +<p>—Mais d'où te viennent ces mille francs?</p> + +<p>—Écoutez ceci, ma mère, et ne vous émotionnez pas trop.»</p> + +<p>Et Albert, se levant, alla embrasser sa mère sur les deux joues, puis il +s'arrêta à la regarder.</p> + +<p>«Vous n'avez pas idée, ma mère, comme je vous trouve belle! dit le jeune +homme avec un profond sentiment d'amour filial, vous êtes en vérité la +plus belle comme vous êtes la plus noble des femmes que j'aie jamais +vues!</p> + +<p>—Cher enfant, dit Mercédès essayant en vain de retenir une larme qui +pointait au coin de sa paupière.</p> + +<p>—En vérité, il ne vous manquait plus que d'être malheureuse pour +changer mon amour en adoration.</p> + +<p>—Je ne suis pas malheureuse tant que j'ai mon fils, dit Mercédès; je ne +serai point malheureuse tant que je l'aurai.</p> + +<p>—Ah! justement, dit Albert; mais voilà où commence l'épreuve, ma mère: +vous savez ce qui est convenu!</p> + +<p>—Sommes-nous donc convenus de quelque chose? demanda Mercédès.</p> + +<p>—Oui, il est convenu que vous habiterez Marseille, et que, moi je +partirai pour l'Afrique, où, en place du nom que j'ai quitté, je me +ferai le nom que j'ai pris.»</p> + +<p>Mercédès poussa un soupir.</p> + +<p>«Eh bien, ma mère, depuis hier je suis engagé dans les spahis, ajouta le +jeune homme en baissant les yeux avec une certaine honte, car il ne +savait pas lui-même tout ce que son abaissement avait de sublime; ou +plutôt j'ai cru que mon corps était bien à moi et que je pouvais le +vendre; depuis hier je remplace quelqu'un.</p> + +<p>«Je me suis vendu, comme on dit, et, ajouta-t-il en essayant de sourire, +plus cher que je ne croyais valoir, c'est-à -dire deux mille francs.</p> + +<p>—Ainsi ces mille francs?... dit en tressaillant Mercédès.</p> + +<p>—C'est la moitié de la somme, ma mère; l'autre viendra dans un an.»</p> + +<p>Mercédès leva les yeux au ciel avec une expression que rien ne saurait +rendre, et les deux larmes arrêtées au coin de sa paupière, débordant +sous l'émotion intérieure, coulèrent silencieusement le long de ses +joues.</p> + +<p>«Le prix de son sang! murmura-t-elle.</p> + +<p>—Oui, si je suis tué, dit en riant Morcerf, mais je t'assure, bonne +mère, que je suis au contraire dans l'intention de défendre cruellement +ma peau; je ne me suis jamais senti si bonne envie de vivre que +maintenant.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! fit Mercédès.</p> + +<p>—D'ailleurs, pourquoi donc voulez-vous que je sois tué, ma mère?</p> + +<p>«Est-ce que Lamoricière, cet autre Ney du Midi, a été tué?</p> + +<p>«Est-ce que Changarnier a été tué?</p> + +<p>«Est-ce que Bedeau a été tué?</p> + +<p>«Est-ce que Morrel, que nous connaissons, a été tué?</p> + +<p>«Songez donc à votre joie, ma mère, lorsque vous me verrez revenir avec +mon uniforme brodé!</p> + +<p>«Je vous déclare que je compte être superbe là -dessous, et que j'ai +choisi ce régiment-là par coquetterie.»</p> + +<p>Mercédès soupira, tout en essayant de sourire; elle comprenait, cette +sainte mère, qu'il était mal à elle de laisser porter à son enfant tout +le poids du sacrifice.</p> + +<p>«Eh bien, donc! reprit Albert, vous comprenez, ma mère, voilà déjà plus +de quatre mille francs assurés pour vous: avec ces quatre mille francs +vous vivrez deux bonnes années.</p> + +<p>—Crois-tu?» dit Mercédès.</p> + +<p>Ces mots étaient échappés à la comtesse, et avec une douleur si vraie +que leur véritable sens n'échappa point à Albert; il sentit son cÅ“ur se +serrer, et, prenant la main de sa mère, qu'il pressa tendrement dans les +siennes:</p> + +<p>«Oui, vous vivrez! dit-il.</p> + +<p>—Je vivrai! s'écria Mercédès, mais tu ne partiras point, n'est-ce pas, +mon fils?</p> + +<p>—Ma mère, je partirai, dit Albert d'une voix calme et ferme, vous +m'aimez trop pour me laisser près de vous oisif et inutile; d'ailleurs +j'ai signé.</p> + +<p>—Tu feras selon ta volonté, mon fils; moi, je ferai selon celle de +Dieu.</p> + +<p>—Non pas selon ma volonté, ma mère, mais selon la raison, selon la +nécessité. Nous sommes deux créatures désespérées, n'est-ce pas? +Qu'est-ce que la vie pour vous aujourd'hui? rien. Qu'est-ce que la vie +pour moi? oh! bien peu de chose sans vous, ma mère, croyez-le; car sans +vous cette vie, je vous le jure, eût cessé du jour où j'ai douté de mon +père et renié son nom! Enfin, je vis, si vous me promettez d'espérer +encore; si vous me laissez le soin de votre bonheur à venir, vous +doublez ma force. Alors je vais trouver là -bas le gouverneur de +l'Algérie, c'est un cÅ“ur loyal et surtout essentiellement soldat; je +lui conte ma lugubre histoire: je le prie de tourner de temps en temps +les yeux du côté où je serai, et s'il me tient parole, s'il me regarde +faire, avant six mois je suis officier ou mort. Si je suis officier, +votre sort est assuré, ma mère, car j'aurai de l'argent pour vous et +pour moi, de plus un nouveau nom dont nous serons fiers tous deux, +puisque ce sera votre vrai nom. Si je suis tué... eh bien, si je suis +tué, alors, chère mère, vous mourrez, s'il vous plaît, et alors nos +malheurs auront leur terme dans leur excès même.</p> + +<p>—C'est bien, répondit Mercédès avec son noble et éloquent regard; tu as +raison, mon fils: prouvons à certaines gens qui nous regardent et qui +attendent nos actes pour nous juger, prouvons-leur que nous sommes au +moins dignes d'être plaints.</p> + +<p>—Mais pas de funèbres idées, chère mère! s'écria le jeune homme; je +vous jure que nous sommes, ou du moins que nous pouvons être très +heureux. Vous êtes à la fois une femme pleine d'esprit et de +résignation; moi, je suis devenu simple de goût et sans passion, je +l'espère. Une fois au service, me voilà riche; une fois dans la maison +de M. Dantès, vous voilà tranquille. Essayons! je vous en prie, ma mère, +essayons.</p> + +<p>—Oui, essayons, mon fils, car tu dois vivre, car tu dois être heureux, +répondit Mercédès.</p> + +<p>—Ainsi, ma mère, voilà notre partage fait, ajouta le jeune homme en +affectant une grande aisance. Nous pouvons aujourd'hui même partir. +Allons, je retiens, comme il est dit, votre place.</p> + +<p>—Mais la tienne, mon fils?</p> + +<p>—Moi, je dois rester deux ou trois jours encore, ma mère; c'est un +commencement de séparation, et nous avons besoin de nous y habituer. +J'ai besoin de quelques recommandations, de quelques renseignements sur +l'Afrique, je vous rejoindrai à Marseille.</p> + +<p>—Eh bien, soit, partons! dit Mercédès en s'enveloppant dans le seul +châle qu'elle eût emporté, et qui se trouvait par hasard être un +cachemire noir d'un grand prix; partons!»</p> + +<p>Albert recueillit à la hâte ses papiers, sonna pour payer les trente +francs qu'il devait au maître de l'hôtel, et, offrant son bras à sa +mère, il descendit l'escalier.</p> + +<p>Quelqu'un descendait devant eux; ce quelqu'un, entendant le frôlement +d'une robe de soie sur la rampe, se retourna.</p> + +<p>«Debray! murmura Albert.</p> + +<p>—Vous, Morcerf!» répondit le secrétaire du ministre en s'arrêtant sur +la marche où il se trouvait.</p> + +<p>La curiosité l'emporta chez Debray sur le désir de garder l'incognito; +d'ailleurs il était reconnu.</p> + +<p>Il semblait piquant, en effet, de retrouver dans cet hôtel ignoré le +jeune homme dont la malheureuse aventure venait de faire un si grand +éclat dans Paris.</p> + +<p>«Morcerf!» répéta Debray.</p> + +<p>Puis, apercevant dans la demi-obscurité la tournure jeune encore et le +voile noir de Mme de Morcerf:</p> + +<p>«Oh! pardon, ajouta-t-il avec un sourire, je vous laisse, Albert.»</p> + +<p>Albert comprit la pensée de Debray.</p> + +<p>«Ma mère, dit-il en se retournant vers Mercédès, c'est M. Debray, +secrétaire du ministre de l'Intérieur, un ancien ami à moi.</p> + +<p>—Comment! ancien, balbutia Debray; que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je dis cela, monsieur Debray, reprit Albert, parce qu'aujourd'hui je +n'ai plus d'amis, et que je ne dois plus en avoir. Je vous remercie +beaucoup d'avoir bien voulu me reconnaître, monsieur.»</p> + +<p>Debray remonta deux marches et vint donner une énergique poignée de main +à son interlocuteur.</p> + +<p>«Croyez, mon cher Albert, dit-il avec l'émotion qu'il était susceptible +d'avoir, croyez que j'ai pris une part profonde au malheur qui vous +frappe, et que, pour toutes choses, je me mets à votre disposition.</p> + +<p>—Merci, monsieur, dit en souriant Albert, mais au milieu de ce malheur, +nous sommes demeurés assez riches pour n'avoir besoin de recourir à +personne; nous quittons Paris, et, notre voyage payé, il nous reste cinq +mille francs.»</p> + +<p>Le rouge monta au front de Debray, qui tenait un million dans son +portefeuille; et si peu poétique que fût cet esprit exact, il ne put +s'empêcher de réfléchir que la même maison contenait naguère encore deux +femmes, dont l'une, justement déshonorée, s'en allait pauvre avec quinze +cent mille francs sous le pli de son manteau, et dont l'autre, +injustement frappée, mais sublime en son malheur, se trouvait riche avec +quelques deniers.</p> + +<p>Ce parallèle dérouta ses combinaisons de politesse, la philosophie de +l'exemple l'écrasa; il balbutia quelques mots de civilité générale et +descendit rapidement.</p> + +<p>Ce jour-là , les commis du ministère, ses subordonnés, eurent fort à +souffrir de son humeur chagrine.</p> + +<p>Mais le soir il se rendit acquéreur d'une fort belle maison, sise +boulevard de la Madeleine, et rapportant cinquante mille livres de +rente.</p> + +<p>Le lendemain, à l'heure où Debray signait l'acte, c'est-à -dire sur les +cinq heures du soir, Mme de Morcerf, après avoir tendrement embrassé son +fils et après avoir été tendrement embrassée par lui, montait dans le +coupé de la diligence, qui se refermait sur elle.</p> + +<p>Un homme était caché dans la cour des messageries Laffitte derrière une +de ces fenêtres cintrées d'entresol qui surmontent chaque bureau; il vit +Mercédès monter en voiture; il vit partir la diligence; il vit +s'éloigner Albert.</p> + +<p>Alors il passa la main sur son front chargé de doute en disant:</p> + +<p>«Hélas! par quel moyen rendrai-je à ces deux innocents le bonheur que je +leur ai ôté? Dieu m'aidera.»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="CVII" id="CVII"></a><a href="#table">CVII</a></h2> + +<h3><a href="#table">La Fosse-aux-Lions.</a></h3> + +<p>L'un des quartiers de la Force, celui qui renferme les détenus les plus +compromis et les plus dangereux, s'appelle la cour Saint-Bernard.</p> + +<p>Les prisonniers, dans leur langage énergique, l'ont surnommé la +Fosse-aux-Lions, probablement parce que les captifs ont des dents qui +mordent souvent les barreaux et parfois les gardiens.</p> + +<p>C'est dans la prison une prison; les murs ont une épaisseur double des +autres. Chaque jour un guichetier sonde avec soin les grilles massives, +et l'on reconnaît à la stature herculéenne, aux regards froids et +incisifs de ces gardiens, qu'ils ont été choisis pour régner sur leur +peuple par la terreur et l'activité de l'intelligence.</p> + +<p>Le préau de ce quartier est encadré dans des murs énormes sur lesquels +glisse obliquement le soleil lorsqu'il se décide à pénétrer dans ce +gouffre de laideurs morales et physiques. C'est là , sur le pavé, que +depuis l'heure du lever errent soucieux, hagards, pâlissants, comme des +ombres, les hommes que la justice tient courbés sous le couperet qu'elle +aiguise.</p> + +<p>On les voit se coller, s'accroupir, le long du mur qui absorbe et +retient le plus de chaleur. Ils demeurent là , causant deux à deux, plus +souvent isolés, l'Å“il sans cesse attiré vers la porte qui s'ouvre pour +appeler quelqu'un des habitants de ce lugubre séjour, ou pour vomir dans +le gouffre une nouvelle scorie rejetée du creuset de la société.</p> + +<p>La cour Saint-Bernard a son parloir particulier; c'est un carré long, +divisé en deux parties par deux grilles parallèlement plantées à trois +pieds l'une de l'autre, de façon que le visiteur ne puisse serrer la +main du prisonnier ou lui passer quelque chose. Ce parloir est sombre, +humide, et de tout point horrible, surtout lorsqu'on songe aux +épouvantables confidences qui ont glissé sur ces grilles et rouillé le +fer des barreaux.</p> + +<p>Cependant ce lieu, tout affreux qu'il est, est le paradis où viennent se +retremper dans une société espérée, savourée, ces hommes dont les jours +sont comptés: il est si rare qu'on sorte de la Fosse-aux-Lions pour +aller autre part qu'à la barrière Saint-Jacques, au bagne ou au cabanon +cellulaire!</p> + +<p>Dans cette cour que nous venons de décrire, et qui suait d'une froide +humidité, se promenait, les mains dans les poches de son habit, un jeune +homme considéré avec beaucoup de curiosité par les habitants de la +Fosse.</p> + +<p>Il eût passé pour un homme élégant, grâce à la coupe de ses habits, si +ces habits n'eussent été en lambeaux; cependant ils n'avaient pas été +usés: le drap, fin et soyeux aux endroits intacts, reprenaient +facilement son lustre sous la main caressante du prisonnier qui essayait +d'en faire un habit neuf.</p> + +<p>Il appliquait le même soin à fermer une chemise de batiste +considérablement changée de couleur depuis son entrée en prison, et sur +ses bottes vernies passait le coin d'un mouchoir brodé d'initiales +surmontées d'une couronne héraldique.</p> + +<p>Quelques pensionnaires de la Fosse-aux-Lions considéraient avec un +intérêt marqué les recherches de toilette du prisonnier.</p> + +<p>«Tiens, voilà le prince qui se fait beau, dit un des voleurs.</p> + +<p>—Il est très beau naturellement, dit un autre, et s'il avait seulement +un peigne et de la pommade, il éclipserait tous les messieurs à gants +blancs.</p> + +<p>—Son habit a dû être bien neuf et ses bottes reluisent joliment. C'est +flatteur pour nous qu'il y ait des confrères si comme il faut; et ces +brigands de gendarmes sont bien vils. Les envieux! avoir déchiré une +toilette comme cela!</p> + +<p>—Il paraît que c'est un fameux, dit un autre; il a tout fait... et dans +le grand genre... Il vient de là -bas si jeune! oh! c'est superbe!»</p> + +<p>Et l'objet de cette admiration hideuse semblait savourer les éloges ou +la vapeur des éloges, car il n'entendait pas les paroles.</p> + +<p>Sa toilette terminée, il s'approcha du guichet de la cantine auquel +s'adossait un gardien:</p> + +<p>«Voyons, monsieur, lui dit-il, prêtez-moi vingt francs, vous les aurez +bientôt; avec moi, pas de risques à courir. Songez donc que je tiens à +des parents qui ont plus de millions que vous n'avez de deniers... +Voyons, vingt francs, et je vous en prie, afin que je prenne une pistole +et que j'achète une robe de chambre. Je souffre horriblement d'être +toujours en habit et en bottes. Quel habit! monsieur, pour un prince +Cavalcanti!»</p> + +<p>Le gardien lui tourna le dos et haussa les épaules. Il ne rit pas même +de ces paroles qui eussent déridé tous les fronts car cet homme en avait +entendu bien d'autres, ou plutôt il avait toujours entendu la même +chose.</p> + +<p>«Allez, dit Andrea, vous êtes un homme sans entrailles, et je vous ferai +perdre votre place.»</p> + +<p>Ce mot fit retourner le gardien, qui, cette fois, laissa échapper un +bruyant éclat de rire.</p> + +<p>Alors les prisonniers s'approchèrent et firent cercle.</p> + +<p>«Je vous dis, continua Andrea, qu'avec cette misérable somme je pourrai +me procurer un habit et une chambre, afin de recevoir d'une façon +décente la visite illustre que j'attends d'un jour à l'autre.</p> + +<p>—Il a raison! il a raison! dirent les prisonniers... Pardieu! on voit +bien que c'est un homme comme il faut.</p> + +<p>—Eh bien, prêtez-lui les vingt francs, dit le gardien en s'appuyant sur +son autre colossale épaule; est-ce que vous ne devez pas cela à un +camarade?</p> + +<p>—Je ne suis pas le camarade de ces gens, dit fièrement le jeune homme; +ne m'insultez pas, vous n'avez pas ce droit-là .»</p> + +<p>Les voleurs se regardèrent avec de sourds murmures, et une tempête +soulevée par la provocation du gardien, plus encore que par les paroles +d'Andrea, commença de gronder sur le prisonnier aristocrate.</p> + +<p>Le gardien, sûr de faire le <i>quos ego</i> quand les flots seraient trop +tumultueux, les laissait monter peu à peu pour jouer un tour au +solliciteur importun, et se donner une récréation pendant la longue +garde de sa journée.</p> + +<p>Déjà les voleurs se rapprochaient d'Andrea; les uns se disaient:</p> + +<p>«La savate! la savate!»</p> + +<p>Cruelle opération qui consiste à rouer de coups, non pas de savate, mais +de soulier ferré, un confrère tombé dans la disgrâce de ces messieurs.</p> + +<p>D'autres proposaient l'anguille; autre genre de récréation consistant à +emplir de sable, de cailloux, de gros sous, quand ils en ont, un +mouchoir tordu, que les bourreaux déchargent comme un fléau sur les +épaules et la tête du patient.</p> + +<p>«Fouettons le beau monsieur, dirent quelques-uns, monsieur l'honnête +homme!»</p> + +<p>Mais Andrea, se retournant vers eux, cligna de l'Å“il, enfla sa joue +avec sa langue, et fit entendre ce claquement des lèvres qui équivaut à +mille signes d'intelligence parmi les bandits réduits à se taire.</p> + +<p>C'était un signe maçonnique que lui avait indiqué Caderousse.</p> + +<p>Ils reconnurent un des leurs.</p> + +<p>Aussitôt les mouchoirs retombèrent; la savate ferrée rentra au pied du +principal bourreau. On entendit quelques voix proclamer que monsieur +avait raison, que monsieur pouvait être honnête à sa guise, et que les +prisonniers voulaient donner l'exemple de la liberté de conscience.</p> + +<p>L'émeute recula. Le gardien en fut tellement stupéfait qu'il prit +aussitôt Andrea par les mains et se mit à le fouiller, attribuant à +quelques manifestations plus significatives que la fascination, ce +changement subit des habitants de la Fosse-aux-Lions.</p> + +<p>Andrea se laissa faire, non sans protester.</p> + +<p>Tout à coup une voix retentit au guichet.</p> + +<p>«Benedetto!» criait un inspecteur.</p> + +<p>Le gardien lâcha sa proie.</p> + +<p>«On m'appelle? dit Andrea.</p> + +<p>—Au parloir! dit la voix.</p> + +<p>—Voyez-vous, on me rend visite. Ah! mon cher monsieur, vous allez voir +si l'on peut traiter un Cavalcanti comme un homme ordinaire!»</p> + +<p>Et Andrea, glissant dans la cour comme une ombre noire, se précipita par +le guichet entrebâillé, laissant dans l'admiration ses confrères et le +gardien lui-même.</p> + +<p>On l'appelait en effet au parloir, et il ne faudrait pas s'en +émerveiller moins qu'Andrea lui-même; car le rusé jeune homme, depuis +son entrée à la Force, au lieu d'user, comme les gens du commun de ce +bénéfice d'écrire pour se faire réclamer, avait gardé le plus stoïque +silence.</p> + +<p>«Je suis, disait-il, évidemment protégé par quelqu'un de puissant; tout +me le prouve; cette fortune soudaine, cette facilité avec laquelle j'ai +aplani tous les obstacles, une famille improvisée, un nom illustre +devenu ma propriété, l'or pleuvant chez moi, les alliances les plus +magnifiques promises à mon ambition. Un malheureux oubli de ma fortune, +une absence de mon protecteur m'a perdu, oui, mais pas absolument, pas à +jamais! La main s'est retirée pour un moment, elle doit se tendre vers +moi et me ressaisir de nouveau au moment où je me croirai prêt à tomber +dans l'abîme.</p> + +<p>«Pourquoi risquerai-je une démarche imprudente? Je m'aliénerais +peut-être le protecteur! Il y a deux moyens pour lui de me tirer +d'affaire: l'évasion mystérieuse, achetée à prix d'or, et la main forcée +aux juges pour obtenir une absolution. Attendons pour parler, pour agir +qu'il me soit prouvé qu'on m'a totalement abandonné, et alors...»</p> + +<p>Andrea avait bâti un plan qu'on peut croire habile; le misérable était +intrépide à l'attaque et rude à la défense.</p> + +<p>La misère de la prison commune, les privations de tout genre, il les +avait supportées. Cependant peu à peu le naturel, ou plutôt l'habitude, +avait repris le dessus. Andrea souffrait d'être nu, d'être sale, d'être +affamé; le temps lui durait.</p> + +<p>C'est à ce moment d'ennui que la voix de l'inspecteur l'appela au +parloir.</p> + +<p>Andrea sentit son cÅ“ur bondir de joie. Il était trop tôt pour que ce +fût la visite du juge d'instruction, et trop tard pour que ce fût un +appel du directeur de la prison ou du médecin; c'était donc la visite +inattendue.</p> + +<p>Derrière la grille du parloir où Andrea fut introduit, il aperçut, avec +ses yeux dilatés par une curiosité avide, la figure sombre et +intelligente de M. Bertuccio, qui regardait aussi, lui, avec un +étonnement douloureux, les grilles, les portes verrouillées et l'ombre +qui s'agitait derrière les barreaux entrecroisés.</p> + +<p>«Ah! fit Andrea, touché au cÅ“ur.</p> + +<p>—Bonjour, Benedetto, dit Bertuccio de sa voix creuse et sonore.</p> + +<p>—Vous! vous! dit le jeune homme en regardant avec effroi autour de lui.</p> + +<p>—Tu ne me reconnais pas, dit Bertuccio, malheureux enfant!</p> + +<p>—Silence, mais silence donc! fit Andrea qui connaissait la finesse +d'ouïe de ces murailles; mon Dieu, mon Dieu, ne parlez pas si haut!</p> + +<p>—Tu voudrais causer avec moi, n'est-ce pas, dit Bertuccio, seul à seul?</p> + +<p>—Oh! oui, dit Andrea.</p> + +<p>—C'est bien.»</p> + +<p>Et Bertuccio, fouillant dans sa poche, fit signe à un gardien qu'on +apercevait derrière la vitre du guichet.</p> + +<p>«Lisez, dit-il.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? dit Andrea.</p> + +<p>—L'ordre de te conduire dans une chambre, de t'installer et de me +laisser communiquer avec toi.</p> + +<p>—Oh!» fit Andrea, bondissant de joie.</p> + +<p>Et tout de suite, se repliant en lui-même, il se dit:</p> + +<p>«Encore le protecteur inconnu! on ne m'oublie pas! On cherche le secret, +puisqu'on veut causer dans une chambre isolée. Je les tiens... Bertuccio +a été envoyé par le protecteur!»</p> + +<p>Le gardien conféra un moment avec un supérieur, puis ouvrit les deux +portes grillées et conduisit à une chambre du premier étage ayant vue +sur la cour Andrea, qui ne se sentait plus de joie.</p> + +<p>La chambre était blanchie à la chaux, comme c'est l'usage dans les +prisons. Elle avait un aspect de gaieté qui parut rayonnant au +prisonnier: un poêle, un lit, une chaise, une table en formaient le +somptueux ameublement.</p> + +<p>Bertuccio s'assit sur la chaise. Andrea se jeta sur le lit. Le gardien +se retira.</p> + +<p>«Voyons, dit l'intendant, qu'as-tu à me dire?</p> + +<p>—Et vous? dit Andrea.</p> + +<p>—Mais parle d'abord...</p> + +<p>—Oh! non; c'est vous qui avez beaucoup m'apprendre, puisque vous êtes +venu me trouver.</p> + +<p>—Eh bien, soit. Tu as continué le cours de tes scélératesses: tu as +volé, tu as assassiné.</p> + +<p>—Bon! si c'est pour me dire ces choses-là que vous me faites passer +dans une chambre particulière, autant valait ne pas vous déranger. Je +sais toutes ces choses. Il en est d'autres que je ne sais pas, au +contraire. Parlons de celles-là , s'il vous plaît. +Qui vous a envoyé?</p> + +<p>—Oh! oh! vous allez vite, monsieur Benedetto.</p> + +<p>—N'est-ce pas? et au but. Surtout ménageons les mots inutiles. Qui vous +envoie?</p> + +<p>—Personne.</p> + +<p>—Comment savez-vous que je suis en prison?</p> + +<p>—Il y a longtemps que je t'ai reconnu dans le fashionable insolent qui +poussait si gracieusement un cheval aux Champs-Élysées.</p> + +<p>—Les Champs-Élysées!... Ah! ah! nous brûlons, comme on dit au jeu de la +pincette... Les Champs-Élysées... Ça, parlons un peu de mon père, +voulez-vous?</p> + +<p>—Que suis-je donc?</p> + +<p>—Vous, mon brave monsieur, vous êtes mon père adoptif... Mais ce n'est +pas vous, j'imagine, qui avez disposé en ma faveur d'une centaine de +mille francs que j'ai dévorés en quatre ou cinq mois; ce n'est pas vous +qui m'avez forgé un père italien et gentilhomme; ce n'est pas vous qui +m'avez fait entrer dans le monde et invité à un certain dîner que je +crois manger encore, à Auteuil, avec la meilleure compagnie de tout +Paris, avec certain procureur du roi dont j'ai eu bien tort de ne pas +cultiver la connaissance, qui me serait si utile en ce moment; ce n'est +pas vous, enfin, qui me cautionniez pour un ou deux millions quand m'est +arrivé l'accident fatal de la découverte du pot aux roses... Allons, +parlez, estimable Corse, parlez...</p> + +<p>—Que veux-tu que je te dise?</p> + +<p>—Je t'aiderai.</p> + +<p>«Tu parlais des Champs-Élysées tout à l'heure, mon digne père +nourricier.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, aux Champs-Élysées demeure un monsieur bien riche, bien +riche.</p> + +<p>—Chez qui tu as volé et assassiné, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je crois que oui.</p> + +<p>—M. le comte de Monte-Cristo?</p> + +<p>—C'est vous qui l'avez nommé, comme dit M. Racine. Eh bien, dois-je me +jeter entre ses bras, l'étrangler sur mon cÅ“ur en criant: «Mon père! +mon père!» comme dit M. Pixérécourt?</p> + +<p>—Ne plaisantons pas, répondit gravement Bertuccio, et qu'un pareil nom +ne soit pas prononcé ici comme vous osez le prononcer.</p> + +<p>—Bah! fit Andrea un peu étourdi de la solennité du maintien de +Bertuccio, pourquoi pas?</p> + +<p>—Parce que celui qui porte ce nom est trop favorisé du ciel pour être +le père d'un misérable tel que vous.</p> + +<p>—Oh! de grands mots...</p> + +<p>—Et de grands effets si vous n'y prenez garde!</p> + +<p>—Des menaces!... Je ne les crains pas... Je dirai...</p> + +<p>—Croyez-vous avoir affaire à des pygmées de votre espèce? dit Bertuccio +d'un ton si calme et avec un regard si assuré qu'Andrea en fut remué +jusqu'au fond des entrailles; croyez-vous avoir affaire à vos scélérats +routiniers du bagne, ou à vos naïves dupes du monde?... Benedetto, vous +êtes dans une main terrible, cette main veut bien s'ouvrir pour vous: +profitez-en. Ne jouez pas avec la foudre qu'elle dépose pour un instant, +mais qu'elle peut reprendre si vous essayez de la déranger dans son +libre mouvement.</p> + +<p>—Mon père... je veux savoir qui est mon père! dit l'entêté; j'y périrai +s'il le faut, mais je le saurai. Que me fait le scandale, à moi? du +bien... de la réputation... des réclames... comme dit Beauchamp le +journaliste. Mais vous autres, gens du grand monde, vous avez toujours +quelque chose à perdre au scandale, malgré vos millions et vos +armoiries... Çà , qui est mon père?</p> + +<p>—Je suis venu pour te le dire.</p> + +<p>—Ah!» s'écria Benedetto les yeux étincelants de joie.</p> + +<p>À ce moment la porte s'ouvrit, et le guichetier, s'adressant à +Bertuccio:</p> + +<p>«Pardon, monsieur, dit-il, mais le juge d'instruction attend le +prisonnier.</p> + +<p>—C'est la clôture de mon interrogatoire, dit Andrea au digne +intendant... Au diable l'importun!</p> + +<p>—Je reviendrai demain, dit Bertuccio.</p> + +<p>—Bon! fit Andrea. Messieurs les gendarmes, je suis tout à vous... Ah! +cher monsieur, laissez donc une dizaine d'écus au greffe pour qu'on me +donne ici ce dont j'ai besoin.</p> + +<p>—Ce sera fait», répliqua Bertuccio.</p> + +<p>Andrea lui tendit la main, Bertuccio garda la sienne dans sa poche, et y +fit seulement sonner quelques pièces d'argent.</p> + +<p>«C'est ce que je voulais dire,» fit Andrea grimaçant un sourire, mais +tout à fait subjugué par l'étrange tranquillité de Bertuccio.</p> + +<p>«Me serais-je trompé? se dit-il en montant dans la voiture oblongue et +grillée qu'on appelle le <i>panier à salade</i>. Nous verrons! Ainsi, à +demain! ajouta-t-il en se tournant vers Bertuccio.</p> + +<p>—À demain!» répondit l'intendant.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="CVIII" id="CVIII"></a><a href="#table">CVIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le juge.</a></h3> + +<p>On se rappelle que l'abbé Busoni était resté seul avec Noirtier dans la +chambre mortuaire, et que c'était le vieillard et le prêtre qui +s'étaient constitués les gardiens du corps de la jeune fille.</p> + +<p>Peut-être les exhortations chrétiennes de l'abbé, peut-être sa douce +charité, peut-être sa parole persuasive avaient-elles rendu le courage +au vieillard: car, depuis le moment où il avait pu conférer avec le +prêtre, au lieu du désespoir qui s'était d'abord emparé de lui, tout, +dans Noirtier, annonçait une grande résignation, un calme bien +surprenant pour tous ceux qui se rappelaient l'affection profonde portée +par lui à Valentine.</p> + +<p>M. de Villefort n'avait point revu le vieillard depuis le matin de cette +mort. Toute la maison avait été renouvelée: un autre valet de chambre +avait été engagé pour lui, un autre serviteur pour Noirtier; deux femmes +étaient entrées au service de Mme de Villefort: tous, jusqu'au concierge +et au cocher, offraient de nouveaux visages qui s'étaient dressés pour +ainsi dire entre les différents maîtres de cette maison maudite et +avaient intercepté les relations déjà assez froides qui existaient entre +eux. D'ailleurs les assises s'ouvraient dans trois jours, et Villefort, +enfermé dans son cabinet, poursuivait avec une fiévreuse activité la +procédure entamée contre l'assassin de Caderousse. Cette affaire, comme +toutes celles auxquelles le comte de Monte-Cristo se trouvait mêlé, +avait fait grand bruit dans le monde parisien. Les preuves n'étaient pas +convaincantes, puisqu'elles reposaient sur quelques mots écrits par un +forçat mourant, ancien compagnon de bagne de celui qu'il accusait, et +qui pouvait accuser son compagnon par haine ou par vengeance: la +conscience seule du magistrat s'était formée; le procureur du roi avait +fini par se donner à lui-même cette terrible conviction que Benedetto +était coupable, et il devait tirer de cette victoire difficile une de +ces jouissances d'amour-propre qui seules réveillaient un peu les fibres +de son cÅ“ur glacé.</p> + +<p>Le procès s'instruisait donc, grâce au travail incessant de Villefort, +qui voulait en faire le début des prochaines assises; aussi avait-il été +forcé de se celer plus que jamais pour éviter de répondre à la quantité +prodigieuse de demandes qu'on lui adressait à l'effet d'obtenir des +billets d'audience.</p> + +<p>Et puis si peu de temps s'était écoulé depuis que la pauvre Valentine +avait été déposée dans la tombe, la douleur de la maison était encore si +récente, que personne ne s'étonnait de voir le père aussi sévèrement +absorbé dans son devoir, c'est-à -dire dans l'unique distraction qu'il +pouvait trouver à son chagrin.</p> + +<p>Une seule fois, c'était le lendemain du jour où Benedetto avait reçu +cette seconde visite de Bertuccio, dans laquelle celui-ci lui avait dû +nommer son père, le lendemain de ce jour, qui était le dimanche, une +seule fois, disons-nous, Villefort avait aperçu son père: c'était dans +un moment où le magistrat, harassé de fatigue, était descendu dans le +jardin de son hôtel, et sombre, courbé sous une implacable pensée, +pareil à Tarquin abattant avec sa badine les têtes des pavots les plus +élevés, M. de Villefort abattait avec sa canne les longues et mourantes +tiges des roses trémières qui se dressaient le long des allées comme les +spectres de ces fleurs si brillantes dans la saison qui venait de +s'écouler.</p> + +<p>Déjà plus d'une fois il avait touché le fond du jardin, c'est-à -dire +cette fameuse grille donnant sur le clos abandonné, revenant toujours +par la même allée, reprenant sa promenade du même pas et avec le même +geste, quand ses yeux se portèrent machinalement vers la maison, dans +laquelle il entendait jouer bruyamment son fils, revenu de la pension +pour passer le dimanche et le lundi près de sa mère.</p> + +<p>Dans ce moment il vit à l'une des fenêtres ouvertes M. Noirtier, qui +s'était fait rouler dans son fauteuil jusqu'à cette fenêtre, pour jouir +des derniers rayons d'un soleil encore chaud qui venaient saluer les +fleurs mourantes des volubilis et les feuilles rougies des vignes +vierges qui tapissaient le balcon.</p> + +<p>L'Å“il du vieillard était rivé pour ainsi dire sur un point que +Villefort n'apercevait qu'imparfaitement. Ce regard de Noirtier était si +haineux, si sauvage, si ardent d'impatience, que le procureur du roi, +habile à saisir toutes les impressions de ce visage qu'il connaissait si +bien, s'écarta de la ligne qu'il parcourait pour voir sur quelle +personne tombait ce pesant regard.</p> + +<p>Alors il vit, sous un massif de tilleuls aux branches déjà presque +dégarnies, Mme de Villefort qui, assise, un livre à la main, +interrompait de temps à autre sa lecture pour sourire à son fils ou lui +renvoyer sa balle élastique qu'il lançait obstinément du salon dans le +jardin.</p> + +<p>Villefort pâlit, car il comprenait ce que voulait le vieillard.</p> + +<p>Noirtier regardait toujours le même objet; mais soudain son regard se +porta de la femme au mari, et ce fut Villefort lui-même qui eut à subir +l'attaque de ces yeux foudroyants qui, en changeant d'objet, avaient +aussi changé de langage, sans toutefois rien perdre de leur menaçante +expression.</p> + +<p>Mme de Villefort, étrangère à toutes ces passions dont les feux croisés +passaient au-dessus de sa tête, retenait en ce moment la balle de son +fils, lui faisant signe de la venir chercher avec un baiser; mais +Édouard se fit prier longtemps; la caresse maternelle ne lui paraissait +probablement pas une récompense suffisante au dérangement qu'il allait +prendre. Enfin il se décida, sauta de la fenêtre au milieu d'un massif +d'héliotropes et de reines-marguerites, et accourut à Mme de Villefort +le front couvert de sueur. Mme de Villefort essuya son front, posa ses +lèvres sur ce moite ivoire, et renvoya l'enfant avec sa balle dans une +main et une poignée de bonbons dans l'autre.</p> + +<p>Villefort, attiré par une invisible attraction, comme l'oiseau est +attiré par le serpent, Villefort s'approcha de la maison; à mesure qu'il +s'approchait, le regard de Noirtier s'abaissait en le suivant, et le feu +de ses prunelles semblait prendre un tel degré d'incandescence, que +Villefort se sentait dévoré par lui jusqu'au fond du cÅ“ur. En effet, on +lisait dans ce regard un sanglant reproche en même temps qu'une terrible +menace. Alors les paupières et les yeux de Noirtier se levèrent au ciel +comme s'il rappelait à son fils un serment oublié.</p> + +<p>«C'est bon! monsieur, répliqua Villefort au bas de la cour, c'est bon! +prenez patience un jour encore; ce que j'ai dit est dit.»</p> + +<p>Noirtier parut calmé par ces paroles, et ses yeux se tournèrent avec +indifférence d'un autre côté.</p> + +<p>Villefort déboutonna violemment sa redingote qui l'étouffait, passa une +main livide sur son front et rentra dans son cabinet.</p> + +<p>La nuit se passa froide et tranquille; tout le monde se coucha et dormit +comme à l'ordinaire dans cette maison. Seul, comme à l'ordinaire aussi, +Villefort ne se coucha point en même temps que les autres, et travailla +jusqu'à cinq heures du matin à revoir les derniers interrogatoires faits +la veille par les magistrats instructeurs, à compulser les dépositions +des témoins et à jeter de la netteté dans son acte d'accusation, l'un +des plus énergiques et des plus habilement conçus qu'il eût encore +dressés.</p> + +<p>C'était le lendemain lundi que devait avoir lieu la première séance des +assises. Ce jour-là , Villefort le vit poindre blafard et sinistre, et sa +lueur bleuâtre vint faire reluire sur le papier les lignes tracées à +l'encre rouge. Le magistrat s'était endormi un instant tandis que sa +lampe rendait les derniers soupirs: il se réveilla à ses pétillements, +les doigts humides et empourprés comme s'il les eût trempés dans le +sang.</p> + +<p>Il ouvrit sa fenêtre: une grande bande orangée traversait au loin le +ciel et coupait en deux les minces peupliers qui se profilaient en noir +sur l'horizon. Dans le champ de luzerne, au-delà de la grille des +marronniers, une alouette montait au ciel, en faisant entendre son chant +clair et matinal.</p> + +<p>L'air humide de l'aube inonda la tête de Villefort et rafraîchit sa +mémoire.</p> + +<p>«Ce sera pour aujourd'hui, dit-il avec effort; aujourd'hui l'homme qui +va tenir le glaive de la justice doit frapper partout où sont les +coupables.»</p> + +<p>Ses regards allèrent alors malgré lui chercher la fenêtre de Noirtier +qui s'avançait en retour, la fenêtre où il avait vu le vieillard la +veille.</p> + +<p>Le rideau en était tiré.</p> + +<p>Et cependant l'image de son père lui était tellement présente qu'il +s'adressa à cette fenêtre fermée comme si elle était ouverte, et que par +cette ouverture il vit encore le vieillard menaçant.</p> + +<p>«Oui, murmura-t-il, oui, sois tranquille!»</p> + +<p>Sa tête retomba sur sa poitrine, et, la tête ainsi inclinée, il fit +quelques tours dans son cabinet, puis enfin il se jeta tout habillé sur +un canapé, moins pour dormir que pour assouplir ses membres raidis par +la fatigue et le froid du travail qui pénètre jusque dans la moelle des +os.</p> + +<p>Peu à peu tout le monde se réveilla. Villefort, de son cabinet, entendit +les bruits successifs qui constituent pour ainsi dire la vie de la +maison: les portes mises en mouvement, le tintement de la sonnette de +Mme de Villefort qui appelait sa femme de chambre, les premiers cris de +l'enfant, qui se levait joyeux comme on se lève d'habitude à cet âge.</p> + +<p>Villefort sonna à son tour. Son nouveau valet de chambre entra chez lui +et lui apporta les journaux.</p> + +<p>En même temps que les journaux, il apporta une tasse de chocolat.</p> + +<p>«Que m'apportez-vous là ? demanda Villefort.</p> + +<p>—Une tasse de chocolat.</p> + +<p>—Je ne l'ai point demandée. Qui prend donc ce soin de moi?</p> + +<p>—Madame; elle m'a dit que monsieur parlerait sans doute beaucoup +aujourd'hui dans cette affaire d'assassinat et qu'il avait besoin de +prendre des forces.»</p> + +<p>Et le valet déposa sur la table dressée près du canapé, table, comme +toutes les autres, chargée de papiers, la tasse de vermeil.</p> + +<p>Le valet sortit.</p> + +<p>Villefort regarda un instant la tasse d'un air sombre, puis, tout à +coup, il la prit avec un mouvement nerveux, et avala d'un seul trait le +breuvage qu'elle contenait. On eût dit qu'il espérait que ce breuvage +était mortel et qu'il appelait la mort pour le délivrer d'un devoir qui +lui commandait une chose bien plus difficile que de mourir. Puis il se +leva et se promena dans son cabinet avec une espèce de sourire qui eût +été terrible à voir si quelqu'un l'eût regardé.</p> + +<p>Le chocolat était inoffensif, et M. de Villefort n'éprouva rien.</p> + +<p>L'heure du déjeuner arrivée, M. de Villefort ne parut point à table. Le +valet de chambre rentra dans le cabinet.</p> + +<p>«Madame fait prévenir monsieur, dit-il, que onze heures viennent de +sonner et que l'audience est pour midi.</p> + +<p>—Eh bien, fit Villefort, après?</p> + +<p>—Madame a fait sa toilette: elle est toute prête, et demande si elle +accompagnera monsieur?</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—Au Palais.</p> + +<p>—Pour quoi faire?</p> + +<p>—Madame dit qu'elle désire beaucoup assister à cette séance.</p> + +<p>—Ah! dit Villefort avec un accent presque effrayant, elle désire cela!»</p> + +<p>Le domestique recula d'un pas et dit:</p> + +<p>«Si monsieur désire sortir seul, je vais le dire à madame.»</p> + +<p>Villefort resta un instant muet; il creusait avec ses ongles sa joue +pâle sur laquelle tranchait sa barbe d'un noir d'ébène.</p> + +<p>«Dites à madame, répondit-il enfin, que je désire lui parler, et que je +la prie de m'attendre chez elle.</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Puis revenez me raser et m'habiller.</p> + +<p>—À l'instant.»</p> + +<p>Le valet de chambre disparut en effet pour reparaître, rasa Villefort et +l'habilla solennellement de noir.</p> + +<p>Puis lorsqu'il eut fini:</p> + +<p>«Madame a dit qu'elle attendait monsieur aussitôt sa toilette achevée, +dit-il.</p> + +<p>—J'y vais.»</p> + +<p>Et Villefort, les dossiers sous le bras, son chapeau à la main, se +dirigea vers l'appartement de sa femme.</p> + +<p>À la porte, il s'arrêta un instant et essuya avec son mouchoir la sueur +qui coulait sur son front livide.</p> + +<p>Puis il poussa la porte.</p> + +<p>Mme de Villefort était assise sur une ottomane, feuilletant avec +impatience des journaux et des brochures que le jeune Édouard s'amusait +à mettre en pièces avant même que sa mère eût eu le temps d'en achever +la lecture. Elle était complètement habillée pour sortir; son chapeau +l'attendait posé sur un fauteuil; elle avait mis ses gants.</p> + +<p>«Ah! vous voici, monsieur, dit-elle de sa voix naturelle et calme; mon +Dieu! êtes-vous assez pâle, monsieur! Vous avez donc encore travaillé +toute la nuit? Pourquoi donc n'êtes-vous pas venu déjeuner avec nous? Eh +bien, m'emmenez-vous, ou irai-je seule avec Édouard?»</p> + +<p>Mme de Villefort avait, comme on le voit, multiplié les demandes pour +obtenir une réponse; mais à toutes ces demandes M. de Villefort était +resté froid et muet comme une statue.</p> + +<p>«Ã‰douard, dit Villefort en fixant sur l'enfant un regard impérieux, +allez jouer au salon, mon ami, il faut que je parle à votre mère.»</p> + +<p>Mme de Villefort, voyant cette froide contenance, ce ton résolu, ces +apprêts préliminaires étranges, tressaillit.</p> + +<p>Édouard avait levé la tête, avait regardé sa mère, puis, voyant qu'elle +ne confirmait point l'ordre de M. de Villefort, il s'était remis à +couper la tête à ses soldats de plomb.</p> + +<p>«Ã‰douard! cria M. de Villefort si rudement que l'enfant bondit sur le +tapis, m'entendez-vous? allez!»</p> + +<p>L'enfant, à qui ce traitement était peu habituel, se releva debout et +pâlit; il eût été difficile de dire si c'était de colère ou de peur.</p> + +<p>Son père alla à lui, le prit par le bras, et le baisa au front.</p> + +<p>«Va, dit-il, mon enfant, va!»</p> + +<p>Édouard sortit.</p> + +<p>M. de Villefort alla à la porte et la ferma derrière lui au verrou.</p> + +<p>«Ã” mon Dieu! fit la jeune femme en regardant son mari jusqu'au fond de +l'âme et en ébauchant un sourire que glaça l'impassibilité de Villefort, +qu'y a-t-il donc?</p> + +<p>—Madame, où mettez-vous le poison dont vous vous servez d'habitude?» +articula nettement et sans préambule le magistrat, placé entre sa femme +et la porte.</p> + +<p>Mme de Villefort éprouva ce que doit éprouver l'alouette lorsqu'elle +voit le milan resserrer au-dessus de sa tête ses cercles meurtriers.</p> + +<p>Un son rauque, brisé, qui n'était ni un cri ni un soupir, s'échappa de +la poitrine de Mme de Villefort qui pâlit jusqu'à la lividité.</p> + +<p>«Monsieur, dit-elle, je... je ne comprends pas.»</p> + +<p>Et comme elle s'était soulevée dans un paroxysme de terreur, dans un +second paroxysme plus fort sans doute que le premier, elle se laissa +retomber sur les coussins du sofa.</p> + +<p>«Je vous demandais, continua Villefort d'une voix parfaitement calme, en +quel endroit vous cachiez le poison à l'aide duquel vous avez tué mon +beau-père M. de Saint-Méran, ma belle-mère, Barrois et ma fille +Valentine.</p> + +<p>—Ah! monsieur, s'écria Mme de Villefort en joignant les mains, que +dites-vous?</p> + +<p>—Ce n'est point à vous de m'interroger, mais de répondre.</p> + +<p>—Est-ce au mari ou au juge? balbutia Mme de Villefort.</p> + +<p>—Au juge, madame! au juge!»</p> + +<p>C'était un spectacle effrayant que la pâleur de cette femme, l'angoisse +de son regard, le tremblement de tout son corps.</p> + +<p>«Ah! monsieur! murmura-t-elle, ah! monsieur!... et ce fut tout.</p> + +<p>—Vous ne répondez pas, madame!» s'écria le terrible interrogateur.</p> + +<p>Puis il ajouta, avec un sourire plus effrayant encore que sa colère:</p> + +<p>«Il est vrai que vous ne niez pas!»</p> + +<p>Elle fit un mouvement.</p> + +<p>«Et vous ne pourriez nier, ajouta Villefort, en étendant la main vers +elle comme pour la saisir au nom de la justice; vous avez accompli ces +différents crimes avec une impudente adresse, mais qui cependant ne +pouvait tromper que les gens disposés par leur affection à s'aveugler +sur votre compte. Dès la mort de Mme de Saint-Méran, j'ai su qu'il +existait un empoisonneur dans ma maison: M. d'Avrigny m'en avait +prévenu; après la mort de Barrois, Dieu me pardonne! mes soupçons se +sont portés sur quelqu'un, sur un ange! mes soupçons qui, même là où il +n'y a pas de crime, veillent sans cesse allumés au fond de mon cÅ“ur; +mais après la mort de Valentine il n'y a plus eu de doute pour moi, +madame, et non seulement pour moi, mais encore pour d'autres; ainsi +votre crime, connu de deux personnes maintenant, soupçonné par +plusieurs, va devenir public; et, comme je vous le disais tout à +l'heure, madame, ce n'est plus un mari qui vous parle, c'est un juge!»</p> + +<p>La jeune femme cacha son visage dans ses deux mains.</p> + +<p>«Ã” monsieur! balbutia-t-elle, je vous en supplie, ne croyez pas les +apparences!</p> + +<p>—Seriez-vous lâche? s'écria Villefort d'une voix méprisante. En effet, +j'ai toujours remarqué que les empoisonneurs étaient lâches. Seriez-vous +lâche, vous qui avez eu l'affreux courage de voir expirer devant vous +deux vieillards et une jeune fille assassinés pareille?</p> + +<p>—Monsieur! monsieur!</p> + +<p>—Seriez-vous lâche, continua Villefort avec une exaltation croissante, +vous qui avez compté une à une les minutes de quatre agonies, vous qui +avez combiné vos plans infernaux et remué vos breuvages infâmes avec une +habileté et une précision si miraculeuses? Vous qui avez si bien combiné +tout, auriez-vous donc oublié de calculer une seule chose, c'est-à -dire +où pouvait vous mener la révélation de vos crimes? Oh! c'est impossible, +cela, et vous avez gardé quelque poison plus doux, plus subtil et plus +meurtrier que les autres pour échapper au châtiment qui vous était dû... +Vous avez fait cela, je l'espère du moins?»</p> + +<p>Mme de Villefort tordit ses mains et tomba à genoux.</p> + +<p>«Je sais bien... je sais bien, dit-il, vous avouez; mais l'aveu fait à +des juges, l'aveu fait au dernier moment, l'aveu fait quand on ne peut +plus nier, cet aveu ne diminue en rien le châtiment qu'ils infligent au +coupable.</p> + +<p>—Le châtiment! s'écria Mme de Villefort, le châtiment! monsieur, voilà +deux fois que vous prononcez ce mot?</p> + +<p>—Sans doute. Est-ce parce que vous étiez quatre fois coupable que vous +avez cru y échapper? Est-ce parce que vous êtes la femme de celui qui +requiert ce châtiment, que vous avez cru que ce châtiment s'écarterait? +Non, madame, non! Quelle qu'elle soit, l'échafaud attend +l'empoisonneuse, si surtout, comme je vous le disais tout à l'heure, +l'empoisonneuse n'a pas eu le soin de conserver pour elle quelques +gouttes de son plus sûr poison.»</p> + +<p>Mme de Villefort poussa un cri sauvage, et la terreur hideuse et +indomptable envahit ses traits décomposés.</p> + +<p>«Oh! ne craignez pas l'échafaud, madame, dit le magistrat, je ne veux +pas vous déshonorer, car ce serait me déshonorer moi-même; non, au +contraire, si vous m'avez bien entendu, vous devez comprendre que vous +ne pouvez mourir sur l'échafaud.</p> + +<p>—Non, je n'ai pas compris; que voulez-vous dire? balbutia la +malheureuse femme complètement atterrée.</p> + +<p>—Je veux dire que la femme du premier magistrat de la capitale ne +chargera pas de son infamie un nom demeuré sans tache, et ne déshonorera +pas du même coup son mari et son enfant.</p> + +<p>—Non! oh! non.</p> + +<p>—Eh bien, madame! ce sera une bonne action de votre part, et de cette +bonne action je vous remercie.</p> + +<p>—Vous me remerciez! et de quoi?</p> + +<p>—De ce que vous venez de dire.</p> + +<p>—Qu'ai-je dit! j'ai la tête perdue; je ne comprends plus rien, mon +Dieu! mon Dieu!»</p> + +<p>Et elle se leva les cheveux épars, les lèvres écumantes.</p> + +<p>«Vous avez répondu, madame, à cette question que je vous fis en entrant +ici: Où est le poison dont vous vous servez d'habitude, madame?»</p> + +<p>Mme de Villefort leva les bras au ciel et serra convulsivement ses mains +l'une contre l'autre.</p> + +<p>«Non, non, vociféra-t-elle, non, vous ne voulez point cela!</p> + +<p>—Ce que je ne veux pas, madame, c'est que vous périssiez sur un +échafaud, entendez-vous? répondit Villefort.</p> + +<p>—Oh! monsieur, grâce!</p> + +<p>—Ce que je veux, c'est que justice soit faite. Je suis sur terre pour +punir, madame, ajouta-t-il avec un regard flamboyant; à toute autre +femme, fût-ce à une reine, j'enverrais le bourreau; mais à vous je serai +miséricordieux. À vous je dis: n'est-ce pas, madame, que vous avez +conservé quelques gouttes de votre poison le plus doux, le plus prompt +et le plus sûr?</p> + +<p>—Oh! pardonnez-moi, monsieur, laissez-moi vivre!</p> + +<p>—Elle est lâche! dit Villefort.</p> + +<p>—Songez que je suis votre femme!</p> + +<p>—Vous êtes une empoisonneuse!</p> + +<p>—Au nom du Ciel!...</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Au nom de l'amour que vous avez eu pour moi!...</p> + +<p>—Non! non!</p> + +<p>—Au nom de notre enfant! Ah! pour notre enfant, laissez-moi vivre!</p> + +<p>—Non, non, non! vous dis-je; un jour, si je vous laissais vivre, vous +le tuerez peut-être aussi comme les autres.</p> + +<p>—Moi! tuer mon fils! s'écria cette mère sauvage en s'élançant vers +Villefort; moi! tuer mon Édouard!... ah! ah!»</p> + +<p>Et un rire affreux, un rire de démon, un rire de folle acheva la phrase +et se perdit dans un râle sanglant.</p> + +<p>Mme de Villefort était tombée aux pieds de son mari.</p> + +<p>Villefort s'approcha d'elle.</p> + +<p>«Songez-y, madame, dit-il, si à mon retour justice n'est pas faite, je +vous dénonce de ma propre bouche et je vous arrête de mes propres +mains.»</p> + +<p>Elle écoutait, pantelante, abattue, écrasée; son Å“il seul vivait en +elle et couvait un feu terrible.</p> + +<p>«Vous m'entendez, dit Villefort; je vais là -bas requérir la peine de +mort contre un assassin... Si je vous retrouve vivante, vous coucherez +ce soir à la Conciergerie.»</p> + +<p>Mme de Villefort poussa un soupir, ses nerfs se détendirent, elle +s'affaissa brisée sur le tapis.</p> + +<p>Le procureur du roi parut éprouver un mouvement de pitié, il la regarda +moins sévèrement, et s'inclinant légèrement devant elle:</p> + +<p>«Adieu, madame, dit-il lentement; adieu!»</p> + +<p>Cet adieu tomba comme le couteau mortel sur Mme de Villefort. Elle +s'évanouit.</p> + +<p>Le procureur du roi sortit, et, en sortant, ferma la porte à double +tour.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="CIX" id="CIX"></a><a href="#table">CIX</a></h2> + +<h3><a href="#table">Les assises.</a></h3> + +<p>L'affaire Benedetto, comme on disait alors au Palais et dans le monde, +avait produit une énorme sensation. Habitué du Café de Paris, du +boulevard de Gand et du Bois de Boulogne, le faux Cavalcanti, pendant +qu'il était resté à Paris et pendant les deux ou trois mois qu'avait +duré sa splendeur, avait fait une foule de connaissances. Les journaux +avaient raconté les diverses stations du prévenu dans sa vie élégante et +dans sa vie de bagne; il en résultait la plus vive curiosité chez +ceux-là surtout qui avaient personnellement connu le prince Andrea +Cavalcanti; aussi ceux-là surtout étaient-ils décidés à tout risquer +pour aller voir sur le banc des accusés M. Benedetto, l'assassin de son +camarade de chaîne.</p> + +<p>Pour beaucoup de gens, Benedetto était, sinon une victime, du moins une +erreur de la justice: on avait vu M. Cavalcanti père à Paris, et l'on +s'attendait à le voir de nouveau apparaître pour réclamer son illustre +rejeton. Bon nombre de personnes qui n'avaient jamais entendu parler de +la fameuse polonaise avec laquelle il avait débarqué chez le comte de +Monte-Cristo s'étaient senties frappées de l'air digne, de la +gentilhommerie et de la science du monde qu'avait montrés le vieux +patricien, lequel, il faut le dire, semblait un seigneur parfait toutes +les fois qu'il ne parlait point et ne faisait point d'arithmétique.</p> + +<p>Quant à l'accusé lui-même, beaucoup de gens se rappelaient l'avoir vu si +aimable, si beau, si prodigue, qu'ils aimaient mieux croire à quelque +machination de la part d'un ennemi comme on en trouve en ce monde, où +les grandes fortunes élèvent les moyens de faire le mal et le bien à la +hauteur du merveilleux, et la puissance à la hauteur de l'inouï.</p> + +<p>Chacun accourut donc à la séance de la cour d'assises, les uns pour +savourer le spectacle, les autres pour le commenter. Dès sept heures du +matin on faisait queue à la grille, et une heure avant l'ouverture de la +séance la salle était déjà pleine de privilégiés.</p> + +<p>Avant l'entrée de la cour, et même souvent après, une salle d'audience, +les jours de grands procès, ressemble fort à un salon où beaucoup de +gens se reconnaissent, s'abordent quand ils sont assez près les uns des +autres pour ne pas perdre leurs places, se font des signes quand ils +sont séparés par un trop grand nombre de populaire, d'avocats et de +gendarmes.</p> + +<p>Il faisait une de ces magnifiques journées d'automne qui nous +dédommagent parfois d'un été absent ou écourté; les nuages que M. de +Villefort avait vus le matin rayer le soleil levant s'étaient dissipés +comme par magie, et laissaient luire dans toute sa pureté un des +derniers, un des plus doux jours de septembre.</p> + +<p>Beauchamp, un des rois de la presse, et par conséquent ayant son trône +partout, lorgnait à droite et à gauche. Il aperçut Château-Renaud et +Debray qui venaient de gagner les bonnes grâces d'un sergent de ville, +et qui l'avaient décidé à se mettre derrière eux au lieu de les masquer, +comme c'était son droit. Le digne agent avait flairé le secrétaire du +ministre et le millionnaire; il se montra plein d'égards pour ses nobles +voisins et leur permit même d'aller rendre visite à Beauchamp, en leur +promettant de leur garder leurs places.</p> + +<p>«Eh bien, dit Beauchamp, nous venons donc voir notre ami?</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, oui, répondit Debray: ce digne prince! Que le diable +soit des princes italiens, va!</p> + +<p>—Un homme qui avait eu Dante pour généalogiste, et qui remontait à <i>La +Divine Comédie</i>!</p> + +<p>—Noblesse de corde, dit flegmatiquement Château-Renaud.</p> + +<p>—Il sera condamné, n'est-ce pas? demanda Debray à Beauchamp.</p> + +<p>—Eh! mon cher, répondit le journaliste, c'est à vous, ce me semble, +qu'il faut demander cela: vous connaissez mieux que nous autres l'air du +bureau; avez-vous vu le président à la dernière soirée de votre +ministre?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Que vous a-t-il dit?</p> + +<p>—Une chose qui va vous étonner.</p> + +<p>—Ah! parlez donc vite, alors, cher ami, il y a si longtemps qu'on ne me +dit plus rien de ce genre-là .</p> + +<p>—Eh bien, il m'a dit que Benedetto, qu'on regarde comme un phénix de +subtilité, comme un géant d'astuce, n'est qu'un filou très subalterne, +très niais, et tout à fait indigne des expériences qu'on fera après sa +mort sur ses organes phrénologiques.</p> + +<p>—Bah! fit Beauchamp; il jouait cependant très passablement le prince.</p> + +<p>—Pour vous, Beauchamp, qui les détestez, ces malheureux princes et qui +êtes enchanté de leur trouver de mauvaises façons, mais pas pour moi, +qui flaire d'instinct le gentilhomme et qui lève une famille +aristocratique, quelle qu'elle soit, en vrai limier du blason.</p> + +<p>—Ainsi, vous n'avez jamais cru à sa principauté?</p> + +<p>—À sa principauté? si... à son principat? non.</p> + +<p>—Pas mal, dit Debray; je vous assure cependant que pour tout autre que +vous il pouvait passer... Je l'ai vu chez les ministres.</p> + +<p>—Ah! oui, dit Château-Renaud; avec cela que vos ministres se +connaissent en princes!</p> + +<p>—Il y a du bon dans ce que vous venez de dire, Château-Renaud, répondit +Beauchamp en éclatant de rire; la phrase est courte, mais agréable. Je +vous demande la permission d'en user dans mon compte rendu.</p> + +<p>—Prenez, mon cher monsieur Beauchamp, dit Château-Renaud; prenez; je +vous donne ma phrase pour ce qu'elle vaut.</p> + +<p>—Mais, dit Debray à Beauchamp, si j'ai parlé au président, vous avez dû +parler au procureur du roi, vous?</p> + +<p>—Impossible; depuis huit jours M. de Villefort se cèle; c'est tout +naturel: cette suite étrange de chagrins domestiques couronnée par la +mort étrange de sa fille...</p> + +<p>—La mort étrange! Que dites-vous donc là , Beauchamp?</p> + +<p>—Oh! oui, faites donc l'ignorant, sous prétexte que tout cela se passe +chez la noblesse de robe, dit Beauchamp en appliquant son lorgnon à son +Å“il et en le forçant de tenir tout seul.</p> + +<p>—Mon cher monsieur, dit Château-Renaud, permettez-moi de vous dire que, +pour le lorgnon, vous n'êtes pas de la force de Debray. Debray, donnez +donc une leçon à M. Beauchamp.</p> + +<p>—Tiens, dit Beauchamp, je ne me trompe pas.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—C'est elle.</p> + +<p>—Qui, elle?</p> + +<p>—On la disait partie.</p> + +<p>—Mlle Eugénie? demanda Château-Renaud; serait-elle déjà revenue?</p> + +<p>—Non, mais sa mère.</p> + +<p>—Mme Danglars?</p> + +<p>—Allons donc! fit Château-Renaud, impossible; dix jours après la fuite +de sa fille, trois jours après la banqueroute de son mari!»</p> + +<p>Debray rougit légèrement et suivit la direction du regard de Beauchamp.</p> + +<p>«Allons donc! dit-il, c'est une femme voilée, une dame inconnue, quelque +princesse étrangère, la mère du prince Cavalcanti peut-être; mais vous +disiez, ou plutôt vous alliez dire des choses fort intéressantes, +Beauchamp, ce me semble.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui. Vous parliez de la mort étrange de Valentine.</p> + +<p>—Ah! oui, c'est vrai; mais pourquoi donc Mme de Villefort, n'est-elle +pas ici?</p> + +<p>—Pauvre chère femme! dit Debray, elle est sans doute occupée à +distiller de l'eau de mélisse pour les hôpitaux, et à composer des +cosmétiques pour elle et pour ses amies. Vous savez qu'elle dépense à +cet amusement deux ou trois mille écus par an, à ce que l'on assure. Au +fait, vous avez raison, pourquoi n'est-elle pas ici, Mme de Villefort? +Je l'aurais vue avec un grand plaisir; j'aime beaucoup cette femme.</p> + +<p>—Et moi, dit Château-Renaud, je la déteste.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Je n'en sais rien. Pourquoi aime-t-on? pourquoi déteste-t-on? Je la +déteste par antipathie.</p> + +<p>—Ou par instinct, toujours.</p> + +<p>—Peut-être... Mais revenons à ce que vous disiez, Beauchamp.</p> + +<p>—Eh bien, reprit Beauchamp, n'êtes-vous pas curieux de savoir, +messieurs, pourquoi l'on meurt si dru dans la maison Villefort?</p> + +<p>—Dru est joli, dit Château-Renaud.</p> + +<p>—Mon cher, le mot se trouve dans Saint-Simon.</p> + +<p>—Mais la chose se trouve chez M. de Villefort; allons-y donc.</p> + +<p>—Ma foi! dit Debray, j'avoue que je ne perds pas de vue cette maison +tendue de deuil depuis trois mois et avant-hier encore, à propos de +Valentine, madame m'en parlait.</p> + +<p>—Qu'est-ce que madame?... demanda Château-Renaud.</p> + +<p>—La femme du ministre, pardieu!</p> + +<p>—Ah! pardon, fit Château-Renaud, je ne vais pas chez les ministres, +moi, je laisse cela aux princes.</p> + +<p>—Vous n'étiez que beau, vous devenez flamboyant, baron; prenez pitié de +vous, ou vous allez nous brûler comme un autre Jupiter.</p> + +<p>—Je ne dirai plus rien, dit Château-Renaud; mais que diable, ayez pitié +de moi, ne me donnez pas la réplique.</p> + +<p>—Voyons, tâchons d'arriver au bout de notre dialogue, Beauchamp; je +vous disais donc que madame me demandait avant-hier des renseignements +là -dessus; instruisez-moi, je l'instruirai.</p> + +<p>—Eh bien, messieurs, si l'on meurt si dru, je maintiens le mot, dans la +maison Villefort, c'est qu'il y a un assassin dans la maison!»</p> + +<p>Les deux jeunes gens tressaillirent, car déjà plus d'une fois la même +idée leur était venue.</p> + +<p>«Et quel est cet assassin? demandèrent-ils.</p> + +<p>—Le jeune Édouard.»</p> + +<p>Un éclat de rire des deux auditeurs ne déconcerta aucunement l'orateur, +qui continua:</p> + +<p>«Oui, messieurs, le jeune Édouard, enfant phénoménal, qui tue déjà comme +père et mère.</p> + +<p>—C'est une plaisanterie?</p> + +<p>—Pas du tout; j'ai pris hier un domestique qui sort de chez M. de +Villefort: écoutez bien ceci.</p> + +<p>—Nous écoutons.</p> + +<p>—Et que je vais renvoyer demain, parce qu'il mange énormément pour se +remettre du jeûne de terreur qu'il s'imposait là -bas. Eh bien, il parait +que ce cher enfant a mis la main sur quelque flacon de drogue dont il +use de temps en temps contre ceux qui lui déplaisent. D'abord ce fut bon +papa et bonne maman de Saint-Méran qui lui déplurent, et il leur a versé +trois gouttes de son élixir: trois gouttes suffisent; puis ce fut le +brave Barrois, vieux serviteur de bon papa Noirtier, lequel rudoyait de +temps en temps l'aimable espiègle que vous connaissez. L'aimable +espiègle lui a versé trois gouttes de son élixir. Ainsi fut fait de la +pauvre Valentine, qui ne le rudoyait pas, elle, mais dont il était +jaloux: il lui a versé trois gouttes de son élixir, et pour elle comme +pour les autres tout a été fini.</p> + +<p>—Mais quel diable de conte nous faites-vous là ? dit Château-Renaud.</p> + +<p>—Oui, dit Beauchamp, un conte de l'autre monde, n'est-ce pas?</p> + +<p>—C'est absurde, dit Debray.</p> + +<p>—Ah! reprit Beauchamp, voilà déjà que vous cherchez des moyens +dilatoires! Que diable! demandez à mon domestique, ou plutôt à celui qui +demain ne sera plus mon domestique: c'était le bruit de la maison.</p> + +<p>—Mais cet élixir, où est-il? quel est-il?</p> + +<p>—Dame! l'enfant le cache.</p> + +<p>—Où l'a-t-il pris?</p> + +<p>—Dans le laboratoire de madame sa mère.</p> + +<p>—Sa mère a donc des poisons dans son laboratoire?</p> + +<p>—Est-ce que je sais, moi! vous venez me faire là des questions de +procureur du roi. Je répète ce qu'on m'a dit, voilà tout; je vous cite +mon auteur: je ne puis faire davantage. Le pauvre diable ne mangeait +plus d'épouvante.</p> + +<p>—C'est incroyable!</p> + +<p>—Mais non, mon cher, ce n'est pas incroyable du tout, vous avez vu l'an +passé cet enfant de la rue de Richelieu, qui s'amusait à tuer ses frères +et ses sÅ“urs en leur enfonçant une épingle dans l'oreille, tandis +qu'ils dormaient. La génération qui nous suit est très précoce, mon +cher.</p> + +<p>—Mon cher, dit Château-Renaud, je parie que vous ne croyez pas un seul +mot de ce que vous nous contez là ?... Mais je ne vois pas le comte de +Monte-Cristo; comment donc n'est-il pas ici?</p> + +<p>—Il est blasé, lui, fit Debray, et puis il ne voudra point paraître +devant tout le monde, lui qui a été la dupe de tous les Cavalcanti, +lesquels sont venus à lui, à ce qu'il paraît, avec de fausses lettres de +créance; de sorte qu'il en est pour une centaine de mille francs +hypothéqués sur la principauté.</p> + +<p>—À propos, monsieur de Château-Renaud, demanda Beauchamp, comment se +porte Morrel?</p> + +<p>—Ma foi, dit le gentilhomme, voici trois fois que je vais chez lui, et +pas plus de Morrel que sur la main. Cependant sa sÅ“ur ne m'a point paru +inquiète, et elle m'a dit avec un fort bon visage qu'elle ne l'avait pas +vu non plus depuis deux ou trois jours, mais qu'elle était certaine +qu'il se portait bien.</p> + +<p>—Ah! j'y pense! le comte de Monte-Cristo ne peut venir dans la salle, +dit Beauchamp.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce qu'il est acteur dans le drame.</p> + +<p>—Est-ce qu'il a aussi assassiné quelqu'un? demanda Debray.</p> + +<p>—Mais non, c'est lui, au contraire, qu'on a voulu assassiner. Vous +savez bien que c'est en sortant de chez lui que ce bon M. de Caderousse +a été assassiné par son petit Benedetto. Vous savez bien que c'est chez +lui qu'on a retrouvé ce fameux gilet dans lequel était la lettre qui est +venue déranger la signature du contrat. Voyez-vous le fameux gilet? Il +est là tout sanglant, sur le bureau, comme pièce de conviction.</p> + +<p>—Ah! fort bien.</p> + +<p>—Chut! messieurs, voici la cour; à nos places!»</p> + +<p>En effet un grand bruit se fit entendre dans le prétoire; le sergent de +ville appela ses deux protégés par un hem! énergique, et l'huissier, +paraissant au seuil de la salle des délibérations, cria de cette voix +glapissante que les huissiers avaient déjà du temps de Beaumarchais:</p> + +<p>«La cour, messieurs!»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="CX" id="CX"></a><a href="#table">CX</a></h2> + +<h3><a href="#table">L'acte d'accusation.</a></h3> + +<p>Les juges prirent séance au milieu du plus profond silence; les jurés +s'assirent à leur place; M. de Villefort, objet de l'attention, et nous +dirons presque de l'admiration générale, se plaça couvert dans son +fauteuil, promenant un regard tranquille autour de lui.</p> + +<p>Chacun regardait avec étonnement cette figure grave et sévère, sur +l'impassibilité de laquelle les douleurs paternelles semblaient n'avoir +aucune prise, et l'on regardait avec une espèce de terreur cet homme +étranger aux émotions de l'humanité.</p> + +<p>«Gendarmes! dit le président, amenez l'accusé.»</p> + +<p>À ces mots, l'attention du public devint plus active, et tous les yeux +se fixèrent sur la porte par laquelle Benedetto devait entrer.</p> + +<p>Bientôt cette porte s'ouvrit et l'accusé parut.</p> + +<p>L'impression fut la même sur tout le monde, et nul ne se trompa à +l'expression de sa physionomie.</p> + +<p>Ses traits ne portaient pas l'empreinte de cette émotion profonde qui +refoule le sang au cÅ“ur et décolore le front et les joues. Ses mains, +gracieusement posées l'une sur son chapeau, l'autre dans l'ouverture de +son gilet de piqué blanc, n'étaient agitées d'aucun frisson: son Å“il +était calme et même brillant. À peine dans la salle, le regard du jeune +homme se mit à parcourir tous les rangs des juges et des assistants, et +s'arrêta plus longuement sur le président et surtout sur le procureur du +roi.</p> + +<p>Auprès d'Andrea se plaça son avocat, avocat nommé d'office (car Andrea +n'avait point voulu s'occuper de ces détails auxquels il n'avait paru +attacher aucune importance), jeune homme aux cheveux d'un blond fade, au +visage rougi par une émotion cent fois plus sensible que celle du +prévenu.</p> + +<p>Le président demanda la lecture de l'acte d'accusation, rédigé, comme on +sait, par la plume si habile et si implacable de Villefort.</p> + +<p>Pendant cette lecture, qui fut longue, et qui pour tout autre eût été +accablante, l'attention publique ne cessa de se porter sur Andrea, qui +en soutint le poids avec la gaieté d'âme d'un Spartiate.</p> + +<p>Jamais Villefort peut-être n'avait été si concis ni si éloquent; le +crime était présenté sous les couleurs les plus vives, les antécédents +du prévenu, sa transfiguration, la filiation de ses actes depuis un âge +assez tendre, étaient déduits avec le talent que la pratique de la vie +et la connaissance du cÅ“ur humain pouvaient fournir à un esprit aussi +élevé que celui du procureur du roi.</p> + +<p>Avec ce seul préambule, Benedetto était à jamais perdu dans l'opinion +publique, en attendant qu'il fût puni plus matériellement par la loi.</p> + +<p>Andrea ne prêta pas la moindre attention aux charges successives qui +s'élevaient et retombaient sur lui: M. de Villefort, qui l'examinait +souvent et qui sans doute continuait sur lui les études psychologiques +qu'il avait eu si souvent l'occasion de faire sur les accusés, M. de +Villefort ne put une seule fois lui faire baisser les yeux, quelles que +fussent la fixité et la profondeur de son regard.</p> + +<p>Enfin la lecture fut terminée.</p> + +<p>«Accusé, dit le président, vos nom et prénoms?»</p> + +<p>Andrea se leva.</p> + +<p>«Pardonnez-moi monsieur le président, dit-il d'une voix dont le timbre +vibrait parfaitement pur, mais je vois que vous allez prendre un ordre +de questions dans lequel je ne puis vous suivre. J'ai la prétention que +c'est à moi de justifier plus tard d'être une exception aux accusés +ordinaires. Veuillez donc, je vous prie, me permettre de répondre en +suivant un ordre différent; je n'en répondrai pas moins à toutes.»</p> + +<p>Le président, surpris, regarda les jurés, qui regardèrent le procureur +du roi.</p> + +<p>Une grande surprise se manifesta dans toute l'assemblée. Mais Andrea ne +parut aucunement s'en émouvoir.</p> + +<p>«Votre âge? dit le président; répondrez-vous à cette question?</p> + +<p>—À cette question comme aux autres, je répondrai, monsieur le +président, mais à son tour.</p> + +<p>—Votre âge? répéta le magistrat.</p> + +<p>—J'ai vingt et un ans, ou plutôt je les aurai seulement dans quelques +jours, étant né dans la nuit du 27 au 28 septembre 1817.»</p> + +<p>M. de Villefort, qui était à prendre note, leva la tête à cette date.</p> + +<p>«Où êtes-vous né? continua le président.</p> + +<p>—À Auteuil, près Paris», répondit Benedetto.</p> + +<p>M. de Villefort leva une seconde fois la tête, regarda Benedetto comme +il eût regardé la tête de Méduse et devint livide.</p> + +<p>Quant à Benedetto, il passa gracieusement sur ses lèvres le coin brodé +d'un mouchoir de fine batiste.</p> + +<p>«Votre profession? demanda le président.</p> + +<p>—D'abord j'étais faussaire, dit Andrea le plus tranquillement du monde; +ensuite je suis passé voleur, et tout récemment je me suis fait +assassin.»</p> + +<p>Un murmure ou plutôt une tempête d'indignation et de surprise éclata +dans toutes les parties de la salle: les juges eux-mêmes se regardèrent +stupéfaits, les jurés manifestèrent le plus grand dégoût pour le cynisme +qu'on attendait si peu d'un homme élégant.</p> + +<p>M. de Villefort appuya une main sur son front qui, d'abord pâle, était +devenu rouge et bouillant, tout à coup il se leva regardant autour de +lui comme un homme égaré: l'air lui manquait.</p> + +<p>«Cherchez-vous quelque chose, monsieur le procureur du roi?» demanda +Benedetto avec son plus obligeant sourire.</p> + +<p>M. de Villefort ne répondit rien, et se rassit ou plutôt retomba sur son +fauteuil.</p> + +<p>«Est-ce maintenant, prévenu, que vous consentez à dire votre nom? +demanda le président. L'affectation brutale que vous avez mise à +énumérer vos différents crimes, que vous qualifiez de profession, +l'espèce de point d'honneur que vous y attachez, ce dont, au nom de la +morale et du respect dû à l'humanité, la cour doit vous blâmer +sévèrement, voilà peut-être la raison qui vous a fait tarder de vous +nommer: vous voulez faire ressortir ce nom par les titres qui le +précèdent.</p> + +<p>—C'est incroyable, monsieur le président, dit Benedetto du ton de voix +le plus gracieux et avec les manières les plus polies, comme vous avez +lu au fond de ma pensée; c'est en effet dans ce but que je vous ai prié +d'intervertir l'ordre des questions.»</p> + +<p>La stupeur était à son comble, il n'y avait plus dans les paroles de +l'accusé ni forfanterie ni cynisme; l'auditoire ému pressentait quelque +foudre éclatante au fond de ce nuage sombre.</p> + +<p>«Eh bien, dit le président, votre nom?</p> + +<p>—Je ne puis vous dire mon nom, car je ne le sais pas; mais je sais +celui de mon père, et je peux vous le dire.»</p> + +<p>Un éblouissement douloureux aveugla Villefort; on vit tomber de ses +joues des gouttes de sueur âcres et pressées sur les papiers qu'il +remuait d'une main convulsive et éperdue.</p> + +<p>«Dites alors le nom de votre père», reprit le président.</p> + +<p>Pas un souffle, pas une haleine ne troublaient le silence de cette +immense assemblée: tout le monde attendait.</p> + +<p>«Mon père est procureur du roi, répondit tranquillement Andrea.</p> + +<p>—Procureur du roi! fit avec stupéfaction le président, sans remarquer +le bouleversement qui se faisait sur la figure de Villefort; procureur +du roi!</p> + +<p>—Oui, et puisque vous voulez savoir son nom je vais vous le dire: il se +nomme de Villefort!»</p> + +<p>L'explosion, si longtemps contenue par le respect qu'en séance on porte +à la justice, se fit jour, comme un tonnerre, du fond de toutes les +poitrines; la cour elle-même ne songea point à réprimer ce mouvement de +la multitude. Les interjections, les injures adressées à Benedetto, qui +demeurait impassible, les gestes énergiques, le mouvement des gendarmes, +le ricanement de cette partie fangeuse qui, dans toute assemblée, monte +à la surface aux moments de trouble et de scandale, tout cela dura cinq +minutes avant que les magistrats et les huissiers eussent réussi à +rétablir le silence.</p> + +<p>Au milieu de tout ce bruit, on entendait la voix du président, qui +s'écriait:</p> + +<p>«Vous jouez-vous de la justice, accusé, et oseriez-vous donner à vos +concitoyens le spectacle d'une corruption qui, dans une époque qui +cependant ne laisse rien à désirer sous ce rapport, n'aurait pas encore +eu son égale?»</p> + +<p>Dix personnes s'empressaient auprès de M. le procureur du roi, à demi +écrasé sur son siège, et lui offraient des consolations, des +encouragements, des protestations de zèle et de sympathie.</p> + +<p>Le calme s'était rétabli dans la salle, à l'exception cependant d'un +point où un groupe assez nombreux s'agitait et chuchotait.</p> + +<p>Une femme, disait-on, venait de s'évanouir; on lui avait fait respirer +des sels, elle s'était remise.</p> + +<p>Andrea, pendant tout ce tumulte, avait tourné sa figure souriante vers +l'assemblée; puis, s'appuyant enfin d'une main sur la rampe de chêne de +son banc, et cela dans l'attitude la plus gracieuse:</p> + +<p>«Messieurs, dit-il, à Dieu ne plaise que je cherche à insulter la cour +et à faire, en présence de cette honorable assemblée, un scandale +inutile. On me demande quel âge j'ai, je le dis; on me demande où je +suis né, je réponds; on me demande mon nom, je ne puis le dire, puisque +mes parents m'ont abandonné. Mais je puis bien, sans dire mon nom, +puisque je n'en ai pas, dire celui de mon père, or, je le répète, mon +père se nomme M. de Villefort, et je suis tout prêt à le prouver.»</p> + +<p>Il y avait dans l'accent du jeune homme une certitude, une conviction, +une énergie qui réduisirent le tumulte au silence. Les regards se +portèrent un moment sur le procureur du roi, qui gardait sur son siège +l'immobilité d'un homme que la foudre vient de changer en cadavre.</p> + +<p>«Messieurs, continua Andrea en commandant le silence du geste et de la +voix, je vous dois la preuve et l'explication de mes paroles.</p> + +<p>—Mais, s'écria le président irrité, vous avez déclaré dans +l'instruction vous nommer Benedetto, vous avez dit être orphelin, et +vous vous êtes donné la Corse pour patrie.</p> + +<p>—J'ai dit à l'instruction ce qu'il m'a convenu de dire à l'instruction, +car je ne voulais pas que l'on affaiblît ou que l'on arrêtât, ce qui +n'eût point manqué d'arriver, le retentissement solennel que je voulais +donner à mes paroles.</p> + +<p>«Maintenant je vous répète que je suis né à Auteuil, dans la nuit du 27 +au 28 septembre 1817, et que je suis le fils de M. le procureur du roi +de Villefort. Maintenant, voulez-vous des détails? je vais vous en +donner.</p> + +<p>«Je naquis au premier de la maison numéro 28, rue de la Fontaine, dans +une chambre tendue de damas rouge. Mon père me prit dans ses bras en +disant à ma mère que j'étais mort, m'enveloppa dans une serviette +marquée d'un H et d'un N, et m'emporta dans le jardin où il m'enterra +vivant.»</p> + +<p>Un frisson parcourut tous les assistants quand ils virent que +grandissait l'assurance du prévenu avec l'épouvante de M. de Villefort.</p> + +<p>«Mais comment savez-vous tous ces détails? demanda le président.</p> + +<p>—Je vais vous le dire, monsieur le président. Dans le jardin où mon +père venait de m'ensevelir, s'était, cette nuit-là même, introduit un +homme qui lui en voulait mortellement, et qui le guettait depuis +longtemps pour accomplir sur lui une vengeance corse. L'homme était +caché dans un massif; il vit mon père enfermer un dépôt dans la terre, +et le frappa d'un coup de couteau au milieu même de cette opération; +puis, croyant que ce dépôt était quelque trésor, il ouvrit la fosse et +me trouva vivant encore. Cet homme me porta à l'hospice des +Enfants-Trouvés, où je fus inscrit sous le numéro 57. Trois mois après, +sa sÅ“ur fit le voyage de Rogliano à Paris pour me venir chercher, me +réclama comme son fils et m'emmena.</p> + +<p>«Voilà comment, quoique né à Auteuil, je fus élevé en Corse.»</p> + +<p>Il y eut un instant de silence, mais d'un silence si profond, que, sans +l'anxiété que semblaient respirer mille poitrines, on eût cru la salle +vide.</p> + +<p>«Continuez, dit la voix du président.</p> + +<p>—Certes, continua Benedetto, je pouvais être heureux chez ces braves +gens qui m'adoraient; mais mon naturel pervers l'emporta sur toutes les +vertus qu'essayait de verser dans mon cÅ“ur ma mère adoptive. Je grandis +dans le mal et je suis arrivé au crime. Enfin, un jour que je maudissais +Dieu de m'avoir fait si méchant et de me donner une si hideuse destinée, +mon père adoptif est venu me dire:</p> + +<p>«—Ne blasphème pas, malheureux! car Dieu t'a donné le jour sans colère! +le crime vient de ton père et non de toi; de ton père qui t'a voué à +l'enfer si tu mourais, à la misère si un miracle te rendait au jour!</p> + +<p>«Dès lors j'ai cessé de blasphémer Dieu, mais j'ai maudit mon père; et +voilà pourquoi j'ai fait entendre ici les paroles que vous m'avez +reprochées, monsieur le président; voilà pourquoi j'ai causé le scandale +dont frémit encore cette assemblée. Si c'est un crime de plus, +punissez-moi; mais si je vous ai convaincu que dès le jour de ma +naissance ma destinée était fatale, douloureuse, amère, lamentable, +plaignez-moi!</p> + +<p>—Mais votre mère? demanda le président.</p> + +<p>—Ma mère me croyait mort; ma mère n'est point coupable. Je n'ai pas +voulu savoir le nom de ma mère; je ne la connais pas.»</p> + +<p>En ce moment un cri aigu, qui se termina par un sanglot, retentit au +milieu du groupe qui entourait, comme nous l'avons dit, une femme.</p> + +<p>Cette femme tomba dans une violente attaque de nerfs et fut enlevée du +prétoire, tandis qu'on l'emportait, le voile épais qui cachait son +visage s'écarta et l'on reconnut Mme Danglars.</p> + +<p>Malgré l'accablement de ses sens énervés, malgré le bourdonnement qui +frémissait à son oreille, malgré l'espèce de folie qui bouleversait son +cerveau, Villefort la reconnut et se leva.</p> + +<p>«Les preuves! les preuves! dit le président; prévenu, souvenez-vous que +ce tissu d'horreurs a besoin d'être soutenu par les preuves les plus +éclatantes.</p> + +<p>—Les preuves? dit Benedetto en riant, les preuves, vous les voulez?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, regardez M. de Villefort, et demandez-moi encore les +preuves.»</p> + +<p>Chacun se retourna vers le procureur du roi, qui, sous le poids de ces +mille regards rivés sur lui, s'avança dans l'enceinte du tribunal, +chancelant, les cheveux en désordre et le visage couperosé par la +pression de ses ongles.</p> + +<p>L'assemblée tout entière poussa un long murmure d'étonnement.</p> + +<p>«On me demande les preuves, mon père, dit Benedetto, voulez-vous que je +les donne?</p> + +<p>—Non, non, balbutia M. de Villefort d'une voix étranglée; non, c'est +inutile.</p> + +<p>—Comment, inutile? s'écria le président: mais que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je veux dire, s'écria le procureur du roi, que je me débattrais en +vain sous l'étreinte mortelle qui m'écrase, messieurs, je suis, je le +reconnais, dans la main du Dieu vengeur. Pas de preuves; il n'en est pas +besoin; tout ce que vient de dire ce jeune homme est vrai!»</p> + +<p>Un silence sombre et pesant comme celui qui précède les catastrophes de +la nature enveloppa dans son manteau de plomb tous les assistants, dont +les cheveux se dressaient sur la tête.</p> + +<p>«Et quoi! monsieur de Villefort, s'écria le président, vous ne cédez pas +à une hallucination? Quoi! vous jouissez de la plénitude de vos +facultés? On concevrait qu'une accusation si étrange, si imprévue, si +terrible, ait troublé vos esprits? voyons, remettez-vous.»</p> + +<p>Le procureur du roi secoua la tête. Ses dents s'entrechoquaient avec +violence comme celles d'un homme dévoré par la fièvre, et cependant il +était d'une pâleur mortelle.</p> + +<p>«Je jouis de toutes mes facultés, monsieur, dit-il; le corps seulement +souffre et cela se conçoit. Je me reconnais coupable de tout ce que ce +jeune homme vient d'articuler contre moi, et je me tiens chez moi à la +disposition de M. le procureur du roi mon successeur.»</p> + +<p>Et en prononçant ces mots d'une voix sourde et presque étouffée, M. de +Villefort se dirigea en vacillant vers la porte, que lui ouvrit d'un +mouvement machinal l'huissier de service.</p> + +<p>L'assemblée tout entière demeura muette et consternée par cette +révélation et par cet aveu, qui faisaient un dénouement si terrible aux +différentes péripéties qui, depuis quinze jours, avaient agité la haute +société parisienne.</p> + +<p>«Eh bien, dit Beauchamp, qu'on vienne dire maintenant que le drame n'est +pas dans la nature!</p> + +<p>—Ma foi, dit Château-Renaud, j'aimerais encore mieux finir comme M. de +Morcerf: un coup de pistolet paraît doux près d'une pareille +catastrophe.</p> + +<p>—Et puis il tue, dit Beauchamp.</p> + +<p>—Et moi qui avais eu un instant l'idée d'épouser sa fille, dit Debray. +A-t-elle bien fait de mourir, mon Dieu, la pauvre enfant!</p> + +<p>—La séance est levée, messieurs, dit le président, et la cause remise à +la prochaine session. L'affaire doit être instruite de nouveau et +confiée à un autre magistrat.»</p> + +<p>Quant à Andrea, toujours aussi tranquille et beaucoup plus intéressant, +il quitta la salle escorté par les gendarmes, qui involontairement lui +témoignaient des égards.</p> + +<p>«Eh bien, que pensez-vous de cela, mon brave homme? demanda Debray au +sergent de ville, en lui glissant un louis dans la main.</p> + +<p>—Il y aura des circonstances atténuantes», répondit celui-ci.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="CXI" id="CXI"></a><a href="#table">CXI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Expiation.</a></h3> + +<p>M. de Villefort avait vu s'ouvrir devant lui les rangs de la foule, si +compacte qu'elle fût. Les grandes douleurs sont tellement vénérables, +qu'il n'est pas d'exemple, même dans les temps les plus malheureux, que +le premier mouvement de la foule réunie n'ait pas été un mouvement de +sympathie pour une grande catastrophe. Beaucoup de gens haïs ont été +assassinés dans une émeute; rarement un malheureux, fût-il criminel, a +été insulté par les hommes qui assistaient à sa condamnation à mort.</p> + +<p>Villefort traversa donc la haie des spectateurs, des gardes, des gens du +Palais, et s'éloigna, reconnu coupable de son propre aveu, mais protégé +par sa douleur.</p> + +<p>Il est des situations que les hommes saisissent avec leur instinct, mais +qu'ils ne peuvent commenter avec leur esprit; le plus grand poète, dans +ce cas, est celui qui pousse le cri le plus véhément et le plus naturel. +La foule prend ce cri pour un récit tout entier, et elle a raison de +s'en contenter, et plus raison encore de le trouver sublime quand il est +vrai.</p> + +<p>Du reste il serait difficile de dire l'état de stupeur dans lequel était +Villefort en sortant du Palais, de peindre cette fièvre qui faisait +battre chaque artère, raidissait chaque fibre, gonflait à la briser +chaque veine, et disséquait chaque point du corps mortel en des millions +de souffrances.</p> + +<p>Villefort se traîna le long des corridors, guidé seulement par +l'habitude; il jeta de ses épaules la toge magistrale, non qu'il pensât +à la quitter pour la convenance, mais parce qu'elle était à ses épaules +un fardeau accablant, une tunique de Nessus féconde en tortures.</p> + +<p>Il arriva chancelant jusqu'à la cour Dauphine, aperçut sa voiture, +réveilla le cocher en ouvrant la portière lui-même, et se laissa tomber +sur les coussins en montrant du doigt la direction du faubourg +Saint-Honoré. Le cocher partit.</p> + +<p>Tout le poids de sa fortune écroulée venait de retomber sur sa tête; ce +poids l'écrasait, il n'en savait pas les conséquences; il ne les avait +pas mesurées; il les sentait, il ne raisonnait pas son code comme le +froid meurtrier qui commente un article connu.</p> + +<p>Il avait Dieu au fond du cÅ“ur.</p> + +<p>«Dieu! murmurait-il sans savoir même ce qu'il disait, Dieu! Dieu!»</p> + +<p>Il ne voyait que Dieu derrière l'éboulement qui venait de se faire.</p> + +<p>La voiture roulait avec vitesse; Villefort, en s'agitant sur ses +coussins, sentit quelque chose qui le gênait.</p> + +<p>Il porta la main à cet objet: c'était un éventail oublié par Mme de +Villefort entre le coussin et le dossier de la voiture; cet éventail +éveilla un souvenir, et ce souvenir fut un éclair au milieu de la nuit.</p> + +<p>Villefort songea à sa femme...</p> + +<p>«Oh!» s'écria-t-il, comme si un fer rouge lui traversait le cÅ“ur.</p> + +<p>En effet, depuis une heure, il n'avait plus sous les yeux qu'une face de +sa misère, et voilà que tout à coup il s'en offrait une autre à son +esprit, et une autre non moins terrible.</p> + +<p>Cette femme, il venait de faire avec elle le juge inexorable, il venait +de la condamner à mort; et elle, elle, frappée de terreur, écrasée par +le remords, abîmée sous la honte qu'il venait de lui faire avec +l'éloquence de son irréprochable vertu, elle, pauvre femme faible et +sans défense contre un pouvoir absolu et suprême, elle se préparait +peut-être en ce moment même à mourir!</p> + +<p>Une heure s'était déjà écoulée depuis sa condamnation; sans doute en ce +moment elle repassait tous ses crimes dans sa mémoire, elle demandait +grâce à Dieu, elle écrivait une lettre pour implorer à genoux le pardon +de son vertueux époux, pardon qu'elle achetait de sa mort.</p> + +<p>Villefort poussa un second rugissement de douleur et de rage.</p> + +<p>«Ah! s'écria-t-il en se roulant sur le satin de son carrosse, cette +femme n'est devenue criminelle que parce qu'elle m'a touché. Je sue le +crime, moi! et elle a gagné le crime comme on gagne le typhus, comme on +gagne le choléra, comme on gagne la peste!... et je la punis!... J'ai +osé lui dire: Repentez-vous et mourez... moi! oh! non! non! elle +vivra... elle me suivra... Nous allons fuir, quitter la France, aller +devant nous tant que la terre pourra nous porter. Je lui parlais +d'échafaud!... Grand Dieu! comment ai-je osé prononcer ce mot! Mais, moi +aussi, l'échafaud m'attend!... Nous fuirons... Oui, je me confesserai à +elle! oui, tous les jours je lui dirai, en m'humiliant, que, moi aussi, +j'ai commis un crime... Oh! alliance du tigre et du serpent! oh! digne +femme d'un mari tel que moi!... Il faut qu'elle vive, il faut que mon +infamie fasse pâlir la sienne!»</p> + +<p>Et Villefort enfonça plutôt qu'il ne baissa la glace du devant de son +coupé.</p> + +<p>«Vite, plus vite!» s'écria-t-il d'une voix qui fit bondir le cocher sur +son siège.</p> + +<p>Les chevaux, emportés par la peur, volèrent jusqu'à la maison.</p> + +<p>«Oui, oui, se répétait Villefort à mesure qu'il se rapprochait de chez +lui, oui, il faut que cette femme vive, il faut qu'elle se repente et +qu'elle élève mon fils, mon pauvre enfant, le seul, avec +l'indestructible vieillard, qui ait survécu à la destruction de la +famille! Elle l'aimait; c'est pour lui qu'elle a tout fait. Il ne faut +jamais désespérer du cÅ“ur d'une mère qui aime son enfant; elle se +repentira; nul ne saura qu'elle fut coupable; ces crimes commis chez moi, +et dont le monde s'inquiète déjà , ils seront oubliés avec le temps, ou, +si quelques ennemis s'en souviennent, eh bien, je les prendrai sur ma +liste de crimes. Un, deux, trois de plus, qu'importe! ma femme se +sauvera emportant de l'or, et surtout emportant son fils, loin du +gouffre où il me semble que le monde va tomber avec moi. Elle vivra, +elle sera heureuse encore, puisque tout son amour est dans son fils, et +que son fils ne la quittera point. J'aurai fait une bonne action; cela +allège le cÅ“ur.»</p> + +<p>Et le procureur du roi respira plus librement qu'il n'avait fait depuis +longtemps.</p> + +<p>La voiture s'arrêta dans la cour de l'hôtel.</p> + +<p>Villefort s'élança du marchepied sur le perron; il vit les domestiques +surpris de le voir revenir si vite. Il ne lut pas autre chose sur leur +physionomie; nul ne lui adressa la parole; on s'arrêta devant lui, comme +d'habitude, pour le laisser passer; voilà tout.</p> + +<p>Il passa devant la chambre de Noirtier, et, par la porte il ne +s'inquiéta point de la personne qui était avec son père; c'était +ailleurs que son inquiétude le tirait.</p> + +<p>«Allons, dit-il en montant le petit escalier qui conduisait au palier +où étaient l'appartement de sa femme et la chambre vide de Valentine; +allons, rien n'est changé ici.»</p> + +<p>Avant tout il ferma la porte du palier.</p> + +<p>«Il faut que personne ne nous dérange, dit-il; il faut que je puisse lui +parler librement, m'accuser devant elle, lui tout dire...»</p> + +<p>Il s'approcha de la porte, mit la main sur le bouton de cristal, la +porte céda.</p> + +<p>«Pas fermée! oh! bien, très bien», murmura-t-il.</p> + +<p>Et il entra dans le petit salon où dans la soirée on dressait un lit +pour Édouard; car, quoique en pension, Édouard rentrait tous les soirs: +sa mère n'avait jamais voulu se séparer de lui.</p> + +<p>Il embrassa d'un coup d'Å“il tout le petit salon.</p> + +<p>«Personne, dit-il; elle est dans sa chambre à coucher sans doute.»</p> + +<p>Il s'élança vers la porte. Là , le verrou était mis. Il s'arrêta +frissonnant.</p> + +<p>«Héloïse!» cria-t-il.</p> + +<p>Il lui sembla entendre remuer un meuble.</p> + +<p>«Héloïse! répéta-t-il.</p> + +<p>—Qui est là ?» demanda la voix de celle qu'il appelait.</p> + +<p>Il lui sembla que cette voix était plus faible que de coutume.</p> + +<p>«Ouvrez! ouvrez! s'écria Villefort, c'est moi!»</p> + +<p>Mais malgré cet ordre, malgré le ton d'angoisse avec lequel il était +donné, on n'ouvrit pas.</p> + +<p>Villefort enfonça la porte d'un coup de pied.</p> + +<p>À l'entrée de la chambre qui donnait dans son boudoir, Mme de Villefort +était debout, pâle, les traits contractés, et le regardant avec des yeux +d'une fixité effrayante.</p> + +<p>«Héloïse! Héloïse! dit-il, qu'avez-vous? Parlez!»</p> + +<p>La jeune femme étendit vers lui sa main raide et livide.</p> + +<p>«C'est fait, monsieur, dit-elle avec un râlement qui sembla déchirer son +gosier; que voulez-vous donc encore de plus?»</p> + +<p>Et elle tomba de sa hauteur sur le tapis.</p> + +<p>Villefort courut à elle, lui saisit la main. Cette main serrait +convulsivement un flacon de cristal à bouchon d'or.</p> + +<p>Mme de Villefort était morte.</p> + +<p>Villefort, ivre d'horreur, recula jusqu'au seuil de la chambre et +regarda le cadavre.</p> + +<p>«Mon fils! s'écria-t-il tout à coup; où est mon fils? Édouard! Édouard!»</p> + +<p>Et il se précipita hors de l'appartement en criant:</p> + +<p>«Ã‰douard! Édouard!»</p> + +<p>Ce nom était prononcé avec un tel accent d'angoisse, que les domestiques +accoururent.</p> + +<p>«Mon fils! où est mon fils? demanda Villefort. Qu'on l'éloigne de la +maison, qu'il ne voie pas...</p> + +<p>—M. Édouard n'est point en bas, monsieur, répondit le valet de chambre.</p> + +<p>—Il joue sans doute au jardin; voyez! voyez!</p> + +<p>—Non, monsieur. Madame a appelé son fils il y a une demi-heure à peu +près; M. Édouard est entré chez madame et n'est point descendu depuis.»</p> + +<p>Une sueur glacée inonda le front de Villefort, ses pieds trébuchèrent +sur la dalle, ses idées commencèrent à tourner dans sa tête comme les +rouages désordonnés d'une montre qui se brise.</p> + +<p>«Chez madame! murmura-t-il, chez madame!»</p> + +<p>Et il revint lentement sur ses pas, s'essuyant le front d'une main, +s'appuyant de l'autre aux parois de la muraille.</p> + +<p>En rentrant dans la chambre il fallait revoir le corps de la malheureuse +femme.</p> + +<p>Pour appeler Édouard, il fallait réveiller l'écho de cet appartement +changé en cercueil; parler, c'était violer le silence de la tombe.</p> + +<p>Villefort sentit sa langue paralysée dans sa gorge.</p> + +<p>«Ã‰douard, Édouard», balbutia-t-il.</p> + +<p>L'enfant ne répondait pas; où donc était l'enfant qui, au dire des +domestiques, était entré chez sa mère et n'en était pas sorti?</p> + +<p>Villefort fit un pas en avant.</p> + +<p>Le cadavre de Mme de Villefort était couché en travers de la porte du +boudoir dans lequel se trouvait nécessairement Édouard; ce cadavre +semblait veiller sur le seuil avec des yeux fixes et ouverts, avec une +épouvantable et mystérieuse ironie sur les lèvres.</p> + +<p>Derrière le cadavre, la portière relevée laissait voir une partie du +boudoir, un piano et le bout d'un divan de satin bleu.</p> + +<p>Villefort fit trois ou quatre pas en avant, et sur le canapé il aperçut +son enfant couché.</p> + +<p>L'enfant dormait sans doute.</p> + +<p>Le malheureux eut un élan de joie indicible; un rayon de pure lumière +descendit dans cet enfer où il se débattait.</p> + +<p>Il ne s'agissait donc que de passer par-dessus le cadavre, d'entrer dans +le boudoir, de prendre l'enfant dans ses bras et de fuir avec lui, loin, +bien loin.</p> + +<p>Villefort n'était plus cet homme dont son exquise corruption faisait le +type de l'homme civilisé; c'était un tigre blessé à mort qui laisse ses +dents brisées dans sa dernière blessure.</p> + +<p>Il n'avait plus peur des préjugés, mais des fantômes. Il prit son élan +et bondit par-dessus le cadavre, comme s'il se fût agi de franchir un +brasier dévorant.</p> + +<p>Il enleva l'enfant dans ses bras, le serrant, le secouant, l'appelant; +l'enfant ne répondait point. Il colla ses lèvres avides à ses joues, ses +joues étaient livides et glacées; il palpa ses membres raidis; il appuya +sa main sur son cÅ“ur, son cÅ“ur ne battait plus.</p> + +<p>L'enfant était mort.</p> + +<p>Un papier plié en quatre tomba de la poitrine d'Édouard.</p> + +<p>Villefort, foudroyé, se laissa aller sur ses genoux; l'enfant s'échappa +de ses bras inertes et roula du côté de sa mère.</p> + +<p>Villefort ramassa le papier, reconnut l'écriture de sa femme et le +parcourut avidement.</p> + +<p>Voici ce qu'il contenait:</p> + +<p>«Vous savez si j'étais bonne mère, puisque c'est pour mon fils que je me +suis faite criminelle!</p> + +<p>«Une bonne mère ne part pas sans son fils!»</p> + +<p>Villefort ne pouvait en croire ses yeux; Villefort ne pouvait en croire +sa raison. Il se traîna vers le corps d'Édouard, qu'il examina encore +une fois avec cette attention minutieuse que met la lionne à regarder +son lionceau mort.</p> + +<p>Puis un cri déchirant s'échappa de sa poitrine.</p> + +<p>«Dieu! murmura-t-il, toujours Dieu!»</p> + +<p>Ces deux victimes l'épouvantaient, il sentait monter en lui l'horreur de +cette solitude peuplée de deux cadavres.</p> + +<p>Tout à l'heure il était soutenu par la rage, cette immense faculté des +hommes forts, par le désespoir, cette vertu suprême de l'agonie, qui +poussait les Titans à escalader le ciel, Ajax à montrer le poing aux +dieux.</p> + +<p>Villefort courba sa tête sous le poids des douleurs, il se releva sur +ses genoux, secoua ses cheveux humides de sueur, hérissés d'effroi et +celui-là , qui n'avait jamais eu pitié de personne s'en alla trouver le +vieillard, son père, pour avoir, dans sa faiblesse, quelqu'un à qui +raconter son malheur, quelqu'un près de qui pleurer.</p> + +<p>Il descendit l'escalier que nous connaissons et entra chez Noirtier.</p> + +<p>Quand Villefort entra, Noirtier paraissait attentif à écouter aussi +affectueusement que le permettait son immobilité, l'abbé Busoni, +toujours aussi calme et aussi froid que de coutume.</p> + +<p>Villefort, en apercevant l'abbé, porta la main à son front. Le passé lui +revint comme une de ces vagues dont la colère soulève plus d'écume que +les autres vagues.</p> + +<p>Il se souvint de la visite qu'il avait faite à l'abbé le surlendemain du +dîner d'Auteuil et de la visite que lui avait faite l'abbé à lui-même le +jour de la mort de Valentine.</p> + +<p>«Vous ici, monsieur! dit-il; mais vous n'apparaissez donc jamais que +pour escorter la Mort?»</p> + +<p>Busoni se redressa; en voyant l'altération du visage du magistrat, +l'éclat farouche de ses yeux, il comprit ou crut comprendre que la scène +des assises était accomplie; il ignorait le reste.</p> + +<p>«J'y suis venu pour prier sur le corps de votre fille! répondit Busoni.</p> + +<p>—Et aujourd'hui, qu'y venez-vous faire?</p> + +<p>—Je viens vous dire que vous m'avez assez payé votre dette, et qu'à +partir de ce moment je vais prier Dieu qu'il se contente comme moi.</p> + +<p>—Mon Dieu! fit Villefort en reculant, l'épouvante sur le front, cette +voix, ce n'est pas celle de l'abbé Busoni!</p> + +<p>—Non.»</p> + +<p>L'abbé arracha sa fausse tonsure, secoua la tête, et ses longs cheveux +noirs, cessant d'être comprimés, retombèrent sur ses épaules et +encadrèrent son mâle visage.</p> + +<p>«C'est le visage de M. de Monte-Cristo! s'écria Villefort les yeux +hagards.</p> + +<p>—Ce n'est pas encore cela, monsieur le procureur du roi, cherchez mieux +et plus loin.</p> + +<p>—Cette voix! cette voix! où l'ai-je entendue pour la première fois?</p> + +<p>—Vous l'avez entendue pour la première fois à Marseille, il y a +vingt-trois ans, le jour de votre mariage avec Mlle de Saint-Méran. +Cherchez dans vos dossiers.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas Busoni? vous n'êtes pas Monte-Cristo? Mon Dieu vous +êtes cet ennemi caché, implacable, mortel! J'ai fait quelque chose +contre vous à Marseille, oh! malheur à moi!</p> + +<p>—Oui, tu as raison, c'est bien cela, dit le comte en croisant les bras +sur sa large poitrine; cherche, cherche!</p> + +<p>—Mais que t'ai-je donc fait? s'écria Villefort, dont l'esprit flottait +déjà sur la limite où se confondent la raison et la démence, dans ce +brouillard qui n'est plus le rêve et qui n'est pas encore le réveil; que +t'ai-je fait? dis! parle!</p> + +<p>—Vous m'avez condamné à une mort lente et hideuse, vous avez tué mon +père, vous m'avez ôté l'amour avec la liberté, et la fortune avec +l'amour!</p> + +<p>—Qui êtes-vous? qui êtes-vous donc? mon Dieu!</p> + +<p>—Je suis le spectre d'un malheureux que vous avez enseveli dans les +cachots du château d'If. À ce spectre sorti enfin de sa tombe Dieu a mis +le masque du comte de Monte-Cristo, et il l'a couvert de diamants et +d'or pour que vous ne le reconnaissiez qu'aujourd'hui.</p> + +<p>—Ah! je te reconnais, je te reconnais! dit le procureur du roi; tu +es...</p> + +<p>—Je suis Edmond Dantès!</p> + +<p>—Tu es Edmond Dantès! s'écria le procureur du roi en saisissant le +comte par le poignet; alors, viens!»</p> + +<p>Et il l'entraîna par l'escalier, dans lequel Monte-Cristo, étonné, le +suivit, ignorant lui-même où le procureur du roi le conduisait, et +pressentant quelque nouvelle catastrophe.</p> + +<p>«Tiens! Edmond Dantès, dit-il en montrant au comte le cadavre de sa +femme et le corps de son fils, tiens! regarde, es-tu bien vengé?...»</p> + +<p>Monte-Cristo pâlit à cet effroyable spectacle; il comprit qu'il venait +d'outrepasser les droits de la vengeance; il comprit qu'il ne pouvait +plus dire:</p> + +<p>«Dieu est pour moi et avec moi.»</p> + +<p>Il se jeta avec un sentiment d'angoisse inexprimable sur le corps de +l'enfant, rouvrit ses yeux, tâta le pouls, et s'élança avec lui dans la +chambre de Valentine, qu'il referma à double tour...</p> + +<p>«Mon enfant! s'écria Villefort; il emporte le cadavre de mon enfant! Oh! +malédiction! malheur! mort sur toi!»</p> + +<p>Et il voulut s'élancer après Monte-Cristo; mais, comme dans un rêve, il +sentit ses pieds prendre racine, ses yeux se dilatèrent à briser leurs +orbites, ses doigts recourbés sur la chair de sa poitrine s'y +enfoncèrent graduellement jusqu'à ce que le sang rougît ses ongles; les +veines de ses tempes se gonflèrent d'esprits bouillants qui allèrent +soulever la voûte trop étroite de son crâne et noyèrent son cerveau dans +un déluge de feu.</p> + +<p>Cette fixité dura plusieurs minutes, jusqu'à ce que l'effroyable +bouleversement de la raison fût accompli.</p> + +<p>Alors il jeta un grand cri suivi d'un long éclat de rire et se précipita +par les escaliers.</p> + +<p>Un quart d'heure après, la chambre de Valentine se rouvrit, et le comte +de Monte-Cristo reparut.</p> + +<p>Pâle, l'Å“il morne, la poitrine oppressée, tous les traits de cette +figure ordinairement si calme et si noble étaient bouleversés par la +douleur.</p> + +<p>Il tenait dans ses bras l'enfant, auquel aucun secours n'avait pu rendre +la vie.</p> + +<p>Il mit un genou en terre et le déposa religieusement près de sa mère, la +tête posée sur sa poitrine.</p> + +<p>Puis, se relevant, il sortit, et rencontrant un domestique sur +l'escalier:</p> + +<p>«Où est M. de Villefort?» demanda-t-il.</p> + +<p>Le domestique, sans lui répondre, étendit la main du côté du jardin.</p> + +<p>Monte-Cristo descendit le perron, s'avança vers l'endroit désigné, et +vit, au milieu de ses serviteurs faisant cercle autour de lui, Villefort +une bêche à la main, et fouillant la terre avec une espèce de rage.</p> + +<p>«Ce n'est pas encore ici, disait-il, ce n'est pas encore ici.</p> + +<p>Et il fouillait plus loin.</p> + +<p>Monte-Cristo s'approcha de lui, et tout bas:</p> + +<p>«Monsieur, lui dit-il d'un ton presque humble, vous avez perdu un fils, +mais...»</p> + +<p>Villefort l'interrompit; il n'avait ni écouté ni entendu.</p> + +<p>«Oh! je le retrouverai, dit-il; vous avez beau prétendre qu'il n'y est +pas, je le retrouverai, dussé-je le chercher jusqu'au jour du Jugement +dernier.</p> + +<p>Monte-Cristo recula avec terreur.</p> + +<p>«Oh! dit-il, il est fou!»</p> + +<p>Et, comme s'il eût craint que les murs de la maison maudite ne +s'écroulassent sur lui, il s'élança dans la rue, doutant pour la +première fois qu'il eût le droit de faire ce qu'il avait fait.</p> + +<p>«Oh! assez, assez comme cela, dit-il, sauvons le dernier.»</p> + +<p>En rentrant chez lui, Monte-Cristo rencontra Morrel, qui errait dans +l'hôtel des Champs-Élysées, silencieux comme une ombre qui attend le +moment fixé par Dieu pour rentrer dans son tombeau.</p> + +<p>«Apprêtez-vous, Maximilien, lui dit-il avec un sourire, nous quittons +Paris demain.</p> + +<p>—N'avez-vous plus rien à y faire? demanda Morrel.</p> + +<p>—Non, répondit Monte-Cristo, et Dieu veuille que je n'y aie pas trop +fait!»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="CXII" id="CXII"></a><a href="#table">CXII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le départ.</a></h3> + +<p>Les événements qui venaient de se passer préoccupaient tout Paris. +Emmanuel et sa femme se les racontaient, avec une surprise bien +naturelle, dans leur petit salon de la rue Meslay; ils rapprochaient ces +trois catastrophes aussi soudaines qu'inattendues de Morcerf, de +Danglars et de Villefort.</p> + +<p>Maximilien, qui était venu leur faire une visite, les écoutait ou plutôt +assistait à leur conversation, plongé dans son insensibilité habituelle.</p> + +<p>«En vérité, disait Julie, ne dirait-on pas, Emmanuel que tous ces gens +riches, si heureux hier, avaient oublié, dans le calcul sur lequel ils +avaient établi leur fortune, leur bonheur et leur considération, la part +du mauvais génie, et que celui-ci, comme les méchantes fées des contes +de Perrault qu'on a négligé d'inviter à quelque noce ou à quelque +baptême, est apparu tout à coup pour se venger de ce fatal oubli?</p> + +<p>—Que de désastres! disait Emmanuel pensant à Morcerf et à Danglars.</p> + +<p>—Que de souffrances! disait Julie, en se rappelant Valentine, que par +instinct de femme elle ne voulait pas nommer devant son frère.</p> + +<p>—Si c'est Dieu qui les a frappés, disait Emmanuel, c'est que Dieu, qui +est la suprême bonté, n'a rien trouvé dans le passé de ces gens-là qui +méritât l'atténuation de la peine; c'est que ces gens-là étaient +maudits.</p> + +<p>—N'es-tu pas bien téméraire dans ton jugement, Emmanuel? dit Julie. +Quand mon père, le pistolet à la main, était prêt à se brûler la +cervelle, si quelqu'un eût dit comme tu le dis à cette heure: «Cet homme +a mérité sa peine», ce quelqu'un-là ne se serait-il point trompé?</p> + +<p>—Oui, mais Dieu n'a pas permis que notre père succombât, comme il n'a +pas permis qu'Abraham sacrifiât son fils. Au patriarche, comme à nous, +il a envoyé un ange qui a coupé à moitié chemin les ailes de la Mort.»</p> + +<p>Il achevait à peine de prononcer ces paroles que le bruit de la cloche +retentit.</p> + +<p>C'était le signal donné par le concierge qu'une visite arrivait.</p> + +<p>Presque au même instant la porte du salon s'ouvrit, et le comte de +Monte-Cristo parut sur le seuil.</p> + +<p>Ce fut un double cri de joie de la part des deux jeunes gens.</p> + +<p>Maximilien releva la tête et la laissa retomber.</p> + +<p>«Maximilien, dit le comte sans paraître remarquer les différentes +impressions que sa présence produisait sur ses hôtes, je viens vous +chercher.</p> + +<p>—Me chercher? dit Morrel comme sortant d'un rêve.</p> + +<p>—Oui, dit Monte-Cristo; n'est-il pas convenu que je vous emmène, et ne +vous ai-je pas prévenu de vous tenir prêt?</p> + +<p>—Me voici, dit Maximilien, j'étais venu leur dire adieu.</p> + +<p>—Et où allez-vous, monsieur le comte? demanda Julie.</p> + +<p>—À Marseille d'abord, madame.</p> + +<p>—À Marseille? répétèrent ensemble les deux jeunes gens.</p> + +<p>—Oui, et je vous prends votre frère.</p> + +<p>—Hélas! monsieur le comte, dit Julie, rendez-nous-le guéri!»</p> + +<p>Morrel se détourna pour cacher sa rougeur.</p> + +<p>«Vous vous êtes donc aperçue qu'il était souffrant? dit le comte.</p> + +<p>—Oui, répondit la jeune femme, et j'ai peur qu'il ne s'ennuie avec +nous.</p> + +<p>—Je le distrairai, reprit le comte.</p> + +<p>—Je suis prêt, monsieur, dit Maximilien. Adieu, mes bons amis! Adieu, +Emmanuel! Adieu, Julie!</p> + +<p>—Comment! adieu? s'écria Julie; vous partez ainsi tout de suite, sans +préparations, sans passeports?</p> + +<p>—Ce sont les délais qui doublent le chagrin des séparations, dit +Monte-Cristo, et Maximilien, j'en suis sûr, a dû se précautionner de +toutes choses: je le lui avais recommandé.</p> + +<p>—J'ai mon passeport, et mes malles sont faites, dit Morrel avec sa +tranquillité monotone.</p> + +<p>—Fort bien, dit Monte-Cristo en souriant, on reconnaît là l'exactitude +d'un bon soldat.</p> + +<p>—Et vous nous quittez comme cela, dit Julie, à l'instant? Vous ne nous +donnez pas un jour, pas une heure?</p> + +<p>—Ma voiture est à la porte, madame; il faut que je sois à Rome dans +cinq jours.</p> + +<p>—Mais Maximilien ne va pas à Rome? dit Emmanuel.</p> + +<p>—Je vais où il plaira au comte de me mener, dit Morrel avec un triste +sourire; je lui appartiens pour un mois encore.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! comme il dit cela, monsieur le comte!</p> + +<p>—Maximilien m'accompagne, dit le comte avec sa persuasive affabilité, +tranquillisez-vous donc sur votre frère.</p> + +<p>—Adieu, ma sÅ“ur! répéta Morrel; adieu, Emmanuel!</p> + +<p>—Il me navre le cÅ“ur avec sa nonchalance, dit Julie. Oh! Maximilien, +Maximilien, tu nous caches quelque chose.</p> + +<p>—Bah! dit Monte-Cristo, vous le verrez revenir gai, riant et joyeux.»</p> + +<p>Maximilien lança à Monte-Cristo un regard presque dédaigneux, presque +irrité.</p> + +<p>«Partons! dit le comte.</p> + +<p>—Avant que vous partiez, monsieur le comte, dit Julie, me +permettez-vous de vous dire tout ce que l'autre jour...</p> + +<p>—Madame, répliqua le comte en lui prenant les deux mains, tout ce que +vous me diriez ne vaudra jamais ce que je lis dans vos yeux, ce que +votre cÅ“ur a pensé, ce que le mien a ressenti. Comme les bienfaiteurs +de roman, j'eusse dû partir sans vous revoir; mais cette vertu était +au-dessus de mes forces, parce que je suis un homme faible et vaniteux, +parce que le regard humide, joyeux et tendre de mes semblables me fait +du bien. Maintenant je pars, et je pousse l'égoïsme jusqu'à vous dire: +Ne m'oubliez pas, mes amis, car probablement vous ne me reverrez jamais.</p> + +<p>—Ne plus vous revoir! s'écria Emmanuel, tandis que deux grosses larmes +roulaient sur les joues de Julie: ne plus vous revoir! mais ce n'est +donc pas un homme, c'est donc un dieu qui nous quitte, et ce dieu va +donc remonter au ciel après être apparu sur la terre pour y faire le +bien!</p> + +<p>—Ne dites pas cela, reprit vivement Monte-Cristo, ne dites jamais cela, +mes amis; les dieux ne font jamais le mal, les dieux s'arrêtent où ils +veulent s'arrêter; le hasard n'est pas plus fort qu'eux, et ce sont eux +au contraire, qui maîtrisent le hasard. Non, je suis un homme, Emmanuel, +et votre admiration est aussi injuste que vos paroles sont sacrilèges.»</p> + +<p>Et serrant sur ses lèvres la main de Julie, qui se précipita dans ses +bras, il tendit l'autre main à Emmanuel; puis, s'arrachant de cette +maison, doux nid dont le bonheur était l'hôte, il attira derrière lui +d'un signe Maximilien, passif, insensible et consterné comme il l'était +depuis la mort de Valentine.</p> + +<p>«Rendez la joie à mon frère!» dit Julie à l'oreille de Monte-Cristo.</p> + +<p>Monte-Cristo lui serra la main comme il la lui avait serrée onze ans +auparavant sur l'escalier qui conduisait au cabinet de Morrel.</p> + +<p>«Vous fiez-vous toujours à Simbad le marin? lui demanda-t-il en +souriant.</p> + +<p>—Oh! oui!</p> + +<p>—Eh bien, donc, endormez-vous dans la paix et dans la confiance du +Seigneur.»</p> + +<p>Comme nous l'avons dit, la chaise de poste attendait; quatre chevaux +vigoureux hérissaient leurs crins et frappaient le pavé avec impatience.</p> + +<p>Au bas du perron, Ali attendait le visage luisant de sueur; il +paraissait arriver d'une longue course.</p> + +<p>«Eh bien, lui demanda le comte en arabe, as-tu été chez le vieillard?»</p> + +<p>Ali fit signe que oui.</p> + +<p>«Et tu lui as déployé la lettre sous les yeux, ainsi que je te l'avais +ordonné?</p> + +<p>—Oui, fit encore respectueusement l'esclave.</p> + +<p>—Et qu'a-t-il dit, ou plutôt qu'a-t-il fait?»</p> + +<p>Ali se plaça sous la lumière, de façon que son maître pût le voir, et, +imitant avec son intelligence si dévouée la physionomie du vieillard, il +ferma les yeux comme faisait Noirtier lorsqu'il voulait dire: Oui.</p> + +<p>«Bien, il accepte, dit Monte-Cristo; partons!»</p> + +<p>Il avait à peine laissé échapper ce mot, que déjà la voiture roulait et +que les chevaux faisaient jaillir du pavé une poussière d'étincelles. +Maximilien s'accommoda dans son coin sans dire un seul mot.</p> + +<p>Une demi-heure s'écoula; la calèche s'arrêta tout à coup; le comte +venait de tirer le cordonnet de soie qui correspondait au doigt d'Ali.</p> + +<p>Le Nubien descendit et ouvrit la portière. La nuit étincelait d'étoiles. +On était au haut de la montée de Villejuif, sur le plateau d'où Paris, +comme une sombre mer, agite ses millions de lumières qui paraissent des +flots phosphorescents; flots en effet, flots plus bruyants, plus +passionnés, plus mobiles, plus furieux, plus avides que ceux de l'Océan +irrité, flots qui ne connaissent pas le calme comme ceux de la vaste +mer, flots qui se heurtent toujours, écument toujours, engloutissent +toujours!...</p> + +<p>Le comte demeura seul, et sur un signe de sa main la voiture fit +quelques pas en avant.</p> + +<p>Alors il considéra longtemps, les bras croisés, cette fournaise où +viennent se fondre, se tordre et se modeler toutes ces idées qui +s'élancent du gouffre bouillonnant pour aller agiter le monde. Puis, +lorsqu'il eut bien arrêté son regard puissant sur cette Babylone qui +fait rêver les poètes religieux comme les railleurs matérialistes:</p> + +<p>«Grande ville! murmura-t-il en inclinant la tête et en joignant les +mains comme s'il eût prié, voilà moins de six mois que j'ai franchi tes +portes. Je crois que l'esprit de Dieu m'y avait conduit, il m'en ramène +triomphant; le secret de ma présence dans tes murs, je l'ai confié à ce +Dieu qui seul a pu lire que dans mon cÅ“ur; seul il connaît que je me retire +sans haine et sans orgueil, mais non sans regrets; seul il sait que je +n'ai fait usage ni pour moi, ni pour de vaines causes, de la puissance +qu'il m'avait confiée. Ô grande ville! c'est dans ton sein palpitant que +j'ai trouvé ce que je cherchais; mineur patient, j'ai remué tes +entrailles pour en faire sortir le mal; maintenant, mon Å“uvre est +accomplie, ma mission est terminée; maintenant tu ne peux plus m'offrir +ni joies, ni douleurs. Adieu, Paris! adieu!»</p> + +<p>Son regard se promena encore sur la vaste plaine comme celui d'un génie +nocturne; puis, passant la main sur son front, il remonta dans sa +voiture, qui se referma sur lui, et qui disparut bientôt de l'autre côté +de la montée dans un tourbillon de poussière et de bruit.</p> + +<p>Ils firent deux lieues sans prononcer une seule parole. Morrel rêvait, +Monte-Cristo le regardait rêver.</p> + +<p>«Morrel, lui dit le comte, vous repentiriez-vous de m'avoir suivi?</p> + +<p>—Non, monsieur le comte; mais quitter Paris...</p> + +<p>—Si j'avais cru que le bonheur vous attendît à Paris, Morrel, je vous y +eusse laissé.</p> + +<p>—C'est à Paris que Valentine repose, et quitter Paris, c'est la perdre +une seconde fois.</p> + +<p>—Maximilien, dit le comte, les amis que nous avons perdus ne reposent +pas dans la terre, ils sont ensevelis dans notre cÅ“ur, et c'est Dieu +qui l'a voulu ainsi pour que nous en fussions toujours accompagnés. Moi, +j'ai deux amis qui m'accompagnent toujours ainsi: l'un est celui qui m'a +donné la vie, l'autre est celui qui m'a donné l'intelligence. Leur +esprit à tous deux vit en moi. Je les consulte dans le doute, et si j'ai +fait quelque bien, c'est à leurs conseils que je le dois. Consultez la +voix de votre cÅ“ur, Morrel, et demandez-lui si vous devez continuer de +me faire ce méchant visage.</p> + +<p>—Mon ami, dit Maximilien, la voix de mon cÅ“ur est bien triste et ne me +promet que des malheurs.</p> + +<p>—C'est le propre des esprits affaiblis de voir toutes choses à travers +un crêpe; c'est l'âme qui se fait à elle-même ses horizons; votre âme +est sombre, c'est elle qui vous fait un ciel orageux.</p> + +<p>—Cela est peut-être vrai», dit Maximilien.</p> + +<p>Et il retomba dans sa rêverie.</p> + +<p>Le voyage se fit avec cette merveilleuse rapidité qui était une des +puissances du comte; les villes passaient comme des ombres sur leur +route; les arbres, secoués par les premiers vents de l'automne, +semblaient venir au-devant d'eux comme des géants échevelés, et +s'enfuyaient rapidement dès qu'ils les avaient rejoints. Le lendemain, +dans la matinée, ils arrivèrent à Châlons, où les attendait le bateau à +vapeur du comte; sans perdre un instant, la voiture fut transportée à +bord; les deux voyageurs étaient déjà embarqués.</p> + +<p>Le bateau était taillé pour la course, on eût dit une pirogue indienne; +ses deux roues semblaient deux ailes avec lesquelles il rasait l'eau +comme un oiseau voyageur; Morrel lui-même éprouvait cette espèce +d'enivrement de la vitesse; et parfois le vent qui faisait flotter ses +cheveux semblait prêt pour un moment à écarter les nuages de son front.</p> + +<p>Quant au comte, à mesure qu'il s'éloignait de Paris, une sérénité +presque surhumaine semblait l'envelopper comme une auréole. On eût dit +d'un exilé qui regagne sa patrie.</p> + +<p>Bientôt Marseille, blanche, tiède, vivante; Marseille, la sÅ“ur cadette +de Tyr et de Carthage, et qui leur a succédé à l'empire de la +Méditerranée; Marseille, toujours plus jeune à mesure qu'elle vieillit, +apparut à leurs yeux. C'était pour tous deux des aspects féconds en +souvenirs que cette tour ronde, ce fort Saint-Nicolas, cet hôtel de +ville de Puget, ce port aux quais de briques où tous deux avaient joué +enfants.</p> + +<p>Aussi, d'un commun accord, s'arrêtèrent-ils tous deux sur la Canebière.</p> + +<p>Un navire partait pour Alger; les colis, les passagers entassés sur le +pont, la foule des parents, des amis qui disaient adieu, qui criaient et +pleuraient, spectacle toujours émouvant, même pour ceux qui assistent +tous les jours à ce spectacle, ce mouvement ne put distraire Maximilien +d'une idée qui l'avait saisi du moment où il avait posé le pied sur les +larges dalles du quai.</p> + +<p>«Tenez, dit-il, prenant le bras de Monte-Cristo, voici l'endroit où +s'arrêta mon père quand Le <i>Pharaon</i> entra dans le port; ici le brave +homme que vous sauviez de la mort et du déshonneur se jeta dans mes +bras; je sens encore l'impression de ses larmes sur mon visage, et il ne +pleurait pas seul, bien des gens aussi pleuraient en nous voyant.</p> + +<p>Monte-Cristo sourit.</p> + +<p>«J'étais là », dit-il en montrant à Morrel l'angle d'une rue.</p> + +<p>Comme il disait cela, et dans la direction qu'indiquait le comte, on +entendit un gémissement douloureux, et l'on vit une femme qui faisait +signe à un passager du navire en partance. Cette femme était voilée, +Monte-Cristo la suivit des yeux avec une émotion que Morrel eût +facilement remarquée, si, tout au contraire du comte, ses yeux à lui +n'eussent été fixés sur le bâtiment.</p> + +<p>«Oh! mon Dieu! s'écria Morrel, je ne me trompe pas! ce jeune homme qui +salue avec son chapeau, ce jeune homme en uniforme, c'est Albert de +Morcerf!</p> + +<p>—Oui, dit Monte-Cristo, je l'avais reconnu.</p> + +<p>—Comment cela? vous regardiez du côté opposé.»</p> + +<p>Le comte sourit, comme il faisait quand il ne voulait pas répondre.</p> + +<p>Et ses yeux se reportèrent sur la femme voilée, qui disparut au coin de +la rue.</p> + +<p>Alors il se retourna.</p> + +<p>«Cher ami, dit-il à Maximilien, n'avez-vous point quelque chose à faire +dans ce pays?</p> + +<p>—J'ai à pleurer sur la tombe de mon père, répondit sourdement Morrel.</p> + +<p>—C'est bien, allez et attendez-moi là -bas; je vous y rejoindrai.</p> + +<p>—Vous me quittez?</p> + +<p>—Oui... moi aussi, j'ai une pieuse visite à faire.»</p> + +<p>Morrel laissa tomber sa main dans la main que lui tendait le comte; +puis, avec un mouvement de tête dont il serait impossible d'exprimer la +mélancolie, il quitta le comte et se dirigea vers l'est de la ville.</p> + +<p>Monte-Cristo laissa s'éloigner Maximilien, demeurant au même endroit +jusqu'à ce qu'il eût disparu, puis alors il s'achemina vers les Allées +de Meilhan, afin de retrouver la petite maison que les commencements de +cette histoire ont dû rendre familière à nos lecteurs.</p> + +<p>Cette maison s'élevait encore à l'ombre de la grande allée de tilleuls +qui sert de promenade aux Marseillais oisifs, tapissée de vastes rideaux +de vigne qui croisaient, sur la pierre jaunie par l'ardent soleil du +Midi, leurs bras noircis et déchiquetés par l'âge. Deux marches de +pierre, usées par le frottement des pieds, conduisaient à la porte +d'entrée, porte faite de trois planches qui jamais, malgré leurs +réparations annuelles, n'avaient connu le mastic et la peinture, +attendant patiemment que l'humidité revînt pour les approcher.</p> + +<p>Cette maison, toute charmante malgré sa vétusté, toute joyeuse malgré +son apparente misère, était bien la même qu'habitait autrefois le père +Dantès. Seulement le vieillard habitait la mansarde, et le comte avait +mis la maison tout entière à la disposition de Mercédès.</p> + +<p>Ce fut là qu'entra cette femme au long voile que Monte-Cristo avait vue +s'éloigner du navire en partance, elle en fermait la porte au moment +même où il apparaissait à l'angle d'une rue, de sorte qu'il la vit +disparaître presque aussitôt qu'il la retrouva.</p> + +<p>Pour lui, les marches usées étaient d'anciennes connaissances; il savait +mieux que personne ouvrir cette vieille porte, dont un clou à large tête +soulevait le loquet intérieur.</p> + +<p>Aussi entra-t-il sans frapper, sans prévenir, comme un ami, comme un +hôte.</p> + +<p>Au bout d'une allée pavée de briques s'ouvrait, riche de chaleur, de +soleil et de lumière, un petit jardin, le même où, à la place indiquée, +Mercédès avait trouvé la somme dont la délicatesse du comte avait fait +remonter le dépôt à vingt-quatre ans; du seuil de la porte de la rue on +apercevait les premiers arbres de ce jardin.</p> + +<p>Arrivé sur le seuil, Monte-Cristo entendit un soupir qui ressemblait à +un sanglot: ce soupir guida son regard, et sous un berceau de jasmin de +Virginie au feuillage épais et aux longues fleurs de pourpre, il aperçut +Mercédès assise, inclinée et pleurant.</p> + +<p>Elle avait relevé son voile, et seule à la face du ciel, le visage caché +par ses deux mains, elle donnait librement l'essor à ses soupirs et à +ses sanglots, si longtemps contenus par la présence de son fils.</p> + +<p>Monte-Cristo fit quelques pas en avant; le sable cria sous ses pieds.</p> + +<p>Mercédès releva la tête et poussa un cri d'effroi en voyant un homme +devant elle.</p> + +<p>«Madame, dit le comte, il n'est plus en mon pouvoir de vous apporter le +bonheur, mais je vous offre la consolation: daignerez-vous l'accepter +comme vous venant d'un ami?</p> + +<p>—Je suis, en effet, bien malheureuse, répondit Mercédès; seule au +monde... Je n'avais que mon fils, et il m'a quittée.</p> + +<p>—Il a bien fait, madame, répliqua le comte, c'est un noble cÅ“ur. Il a +compris que tout homme doit un tribut à la patrie: les uns leurs +talents, les autres leur industrie; ceux-ci leurs veilles, ceux-là leur +sang. En restant avec vous, il eût usé près de vous sa vie devenue +inutile, il n'aurait pu s'accoutumer à vos douleurs. Il serait devenu +haineux par impuissance: il deviendra grand et fort en luttant contre +son adversité qu'il changera en fortune. Laissez-le reconstituer votre +avenir à tous deux, madame; j'ose vous promettre qu'il est en de sûres +mains.</p> + +<p>—Oh! dit la pauvre femme en secouant tristement la tête, cette fortune +dont vous parlez, et que du fond de mon âme je prie Dieu de lui +accorder, je n'en jouirai pas, moi. Tant de choses se sont brisées en +moi et autour de moi, que je me sens près de ma tombe. Vous avez bien +fait, monsieur le comte, de me rapprocher de l'endroit où j'ai été si +heureuse: c'est là où l'on a été heureux que l'on doit mourir.</p> + +<p>—Hélas! dit Monte-Cristo, toutes vos paroles, madame, tombent amères et +brûlantes sur mon cÅ“ur, d'autant plus amères et plus brûlantes que vous +avez raison de me haïr; c'est moi qui ai causé tous vos maux: que ne me +plaignez-vous au lieu de m'accuser? vous me rendriez bien plus +malheureux encore...</p> + +<p>—Vous haïr, vous accuser, vous, Edmond... Haïr, accuser l'homme qui a +sauvé la vie de mon fils, car c'était votre intention fatale et +sanglante, n'est-ce pas, de tuer à M. de Morcerf ce fils dont il était +fier? Oh! regardez-moi, et vous verrez s'il y a en moi l'apparence d'un +reproche.»</p> + +<p>Le comte souleva son regard et l'arrêta sur Mercédès qui, à moitié +debout, étendait ses deux mains vers lui.</p> + +<p>«Oh! regardez-moi, continua-t-elle avec un sentiment de profonde +mélancolie; on peut supporter l'éclat de mes yeux aujourd'hui, ce n'est +plus le temps où je venais sourire à Edmond Dantès, qui m'attendait +là -haut, à la fenêtre de cette mansarde qu'habitait son vieux père... +Depuis ce temps, bien des jours douloureux se sont écoulés, qui ont +creusé comme un abîme entre moi et ce temps. Vous accuser, Edmond, vous +haïr, mon ami! non, c'est moi que j'accuse et que je hais! Oh! misérable +que je suis! s'écria-t-elle en joignant les mains et en levant les yeux +au ciel. Ai-je été punie!... J'avais la religion, l'innocence, l'amour, +ces trois bonheurs qui font les anges, et, misérable que je suis, j'ai +douté de Dieu!»</p> + +<p>Monte-Cristo fit un pas vers elle et silencieusement lui tendit la main.</p> + +<p>«Non, dit-elle en retirant doucement la sienne, non, mon ami, ne me +touchez pas. Vous m'avez épargnée, et cependant de tous ceux que vous +avez frappés, j'étais la plus coupable. Tous les autres ont agi par +haine, par cupidité, par égoïsme; moi, j'ai agi par lâcheté. Eux +désiraient, moi, j'ai eu peur. Non, ne me pressez pas ma main. Edmond, +vous méditez quelque parole affectueuse, je le sens, ne la dites pas: +gardez-la pour une autre, je n'en suis plus digne, moi. Voyez... (elle +découvrit tout à fait son visage), voyez, le malheur a fait mes cheveux +gris; mes yeux ont tant versé de larmes qu'ils sont cerclés de veines +violettes; mon front se ride. Vous, au contraire, Edmond, vous êtes +toujours jeune, toujours beau, toujours fier. C'est que vous avez eu la +foi, vous; c'est que vous avez eu la force; c'est que vous vous êtes +reposé en Dieu, et que Dieu vous a soutenu. Moi, j'ai été lâche, moi, +j'ai renié; Dieu m'a abandonnée, et me voilà .»</p> + +<p>Mercédès fondit en larmes, le cÅ“ur de la femme se brisait au choc des +souvenirs.</p> + +<p>Monte-Cristo prit sa main et la baisa respectueusement, mais elle sentit +elle-même que ce baiser était sans ardeur, comme celui que le comte eût +déposé sur la main de marbre de la statue d'une sainte.</p> + +<p>«Il y a, continua-t-elle, des existences prédestinées dont une première +faute brise tout l'avenir. Je vous croyais mort, j'eusse dû mourir; car +à quoi a-t-il servi que j'aie porté éternellement votre deuil dans mon +cÅ“ur? à faire d'une femme de trente-neuf ans une femme de cinquante, +voilà tout. À quoi a-t-il servi que, seule entre tous, vous ayant +reconnu, j'aie seulement sauvé mon fils? Ne devais-je pas aussi sauver +l'homme, si coupable qu'il fût, que j'avais accepté pour époux? +cependant je l'ai laissé mourir; que dis-je mon Dieu! j'ai contribué à +sa mort par ma lâche insensibilité, par mon mépris, ne me rappelant pas, +ne voulant pas me rappeler que c'était pour moi qu'il s'était fait +parjure et traître! À quoi sert enfin que j'aie accompagné mon fils +jusqu'ici, puisque ici je l'abandonne, puisque je le laisse partir seul, +puisque je le livre à cette terre dévorante d'Afrique? Oh! j'ai été +lâche, vous dis-je; j'ai renié mon amour, et, comme les renégats, je +porte malheur à tout ce qui m'environne!</p> + +<p>—Non, Mercédès, dit Monte-Cristo, non; reprenez meilleure opinion de +vous-même. Non; vous êtes une noble et sainte femme, et vous m'aviez +désarmé par votre douleur; mais, derrière moi, invisible, inconnu, +irrité, il y avait Dieu, dont je n'étais que le mandataire et qui n'a +pas voulu retenir la foudre que j'avais lancée. Oh! j'adjure ce Dieu, +aux pieds duquel depuis dix ans je me prosterne chaque jour, j'atteste +ce Dieu que je vous avais fait le sacrifice de ma vie, et avec ma vie +celui des projets qui y étaient enchaînés. Mais, je le dis avec orgueil, +Mercédès, Dieu avait besoin de moi, et j'ai vécu. Examinez le passé, +examinez le présent, tâchez de deviner l'avenir, et voyez si je ne suis +pas l'instrument du Seigneur; les plus affreux malheurs, les plus +cruelles souffrances, l'abandon de tous ceux qui m'aimaient, la +persécution de ceux qui ne me connaissaient pas, voilà la première +partie de ma vie; puis, tout à coup, après la captivité, la solitude, là +misère, l'air, la liberté, une fortune si éclatante, si prestigieuse, si +démesurée, que, à moins d'être aveugle, j'ai dû penser que Dieu me +l'envoyait dans de grands desseins. Dès lors, cette fortune m'a semblé +être un sacerdoce; dès lors, plus une pensée en moi pour cette vie dont +vous, pauvre femme, vous avez parfois savouré la douceur; pas une heure +de calme, pas une: je me sentais poussé comme le nuage de feu passant +dans le ciel pour aller brûler les villes maudites. Comme ces aventureux +capitaines qui s'embarquent pour un dangereux voyage, qui méditent une +périlleuse expédition, je préparais les vivres, je chargeais les armes, +j'amassais les moyens d'attaque et de défense, habituant mon corps aux +exercices les plus violents, mon âme aux chocs les plus rudes, +instruisant mon bras à tuer, mes yeux à voir souffrir, ma bouche à +sourire aux aspects les plus terribles; de bon, de confiant, d'oublieux +que j'étais, je me suis fait vindicatif, dissimulé, méchant, ou plutôt +impassible comme la sourde et aveugle fatalité. Alors, je me suis lancé +dans la voie qui m'était ouverte, j'ai franchi l'espace, j'ai touché au +but: malheur à ceux que j'ai rencontrés sur mon chemin!</p> + +<p>—Assez! dit Mercédès, assez, Edmond! croyez que celle qui a pu seule +vous reconnaître a pu seule aussi vous comprendre. Or, Edmond, celle qui +a su vous reconnaître, celle qui a pu vous comprendre, celle-là , +l'eussiez-vous rencontrée sur votre route et l'eussiez-vous brisée comme +verre, celle-là a dû vous admirer, Edmond! Comme il y a un abîme entre +moi et le passé, il y a un abîme entre vous et les autres hommes, et ma +plus douloureuse torture, je vous le dis, c'est de comparer; car il n'y +a rien au monde qui vous vaille, rien qui vous ressemble. Maintenant, +dites-moi adieu, Edmond, et séparons-nous.</p> + +<p>—Avant que je vous quitte, que désirez-vous, Mercédès? demanda +Monte-Cristo.</p> + +<p>—Je ne désire qu'une chose, Edmond: que mon fils soit heureux.</p> + +<p>—Priez le Seigneur, qui seul tient l'existence des hommes entre ses +mains, d'écarter la mort de lui, moi, je me charge du reste.</p> + +<p>—Merci, Edmond.</p> + +<p>—Mais vous, Mercédès?</p> + +<p>—Moi je n'ai besoin de rien, je vis entre deux tombes: l'une est celle +d'Edmond Dantès, mort il y a si longtemps; je l'aimais! Ce mot ne sied +plus à ma lèvre flétrie, mais mon cÅ“ur se souvient encore, et pour rien +au monde je ne voudrais perdre cette mémoire du cÅ“ur. L'autre est celle +d'un homme qu'Edmond Dantès a tué; j'approuve le meurtre, mais je dois +prier pour le mort.</p> + +<p>—Votre fils sera heureux, madame, répéta le comte.</p> + +<p>—Alors je serai aussi heureuse que je puis l'être.</p> + +<p>—Mais... enfin... que ferez-vous?»</p> + +<p>Mercédès sourit tristement.</p> + +<p>«Vous dire que je vivrai dans ce pays comme la Mercédès d'autrefois, +c'est-à -dire en travaillant, vous ne le croiriez pas; je ne sais plus +que prier, mais je n'ai point besoin de travailler; le petit trésor +enfoui par vous s'est retrouvé à la place que vous avez indiquée; on +cherchera qui je suis, on demandera ce que je fais, on ignorera comment +je vis, qu'importe! c'est une affaire entre Dieu, vous et moi.</p> + +<p>—Mercédès, dit le comte, je ne vous en fais pas un reproche, mais vous +avez exagéré le sacrifice en abandonnant toute cette fortune amassée par +M. de Morcerf, et dont la moitié revenait de droit à votre économie et à +votre vigilance.</p> + +<p>—Je vois ce que vous m'allez proposer; mais je ne puis accepter, +Edmond, mon fils me le défendrait.</p> + +<p>—Aussi me garderai-je de rien faire pour vous qui n'ait l'approbation +de M. Albert de Morcerf. Je saurai ses intentions et m'y soumettrai. +Mais, s'il accepte ce que je veux faire, l'imiterez-vous sans +répugnance?</p> + +<p>—Vous savez, Edmond, que je ne suis plus une créature pensante; de +détermination, je n'en ai pas sinon celle de n'en prendre jamais. Dieu +m'a tellement secouée dans ses orages que j'en ai perdu la volonté. Je +suis entre ses mains comme un passereau aux serres de l'aigle. Il ne +veut pas que je meure puisque je vis. S'il m'envoie des secours, c'est +qu'il le voudra et je les prendrai.</p> + +<p>—Prenez garde, madame, dit Monte-Cristo, ce n'est pas ainsi qu'on adore +Dieu! Dieu veut qu'on le comprenne et qu'on discute sa puissance: c'est +pour cela qu'il nous a donné le libre arbitre.</p> + +<p>—Malheureux! s'écria Mercédès, ne me parlez pas ainsi; si je croyais +que Dieu m'eût donné le libre arbitre, que me resterait-il donc pour me +sauver du désespoir!»</p> + +<p>Monte-Cristo pâlit légèrement et baissa la tête, écrasé par cette +véhémence de la douleur.</p> + +<p>«Ne voulez-vous pas me dire au revoir? fit-il en lui tendant la main.</p> + +<p>—Au contraire, je vous dis au revoir, répliqua Mercédès en lui montrant +le ciel avec solennité; c'est vous prouver que j'espère encore.»</p> + +<p>Et après avoir touché la main du comte de sa main frissonnante, Mercédès +s'élança dans l'escalier et disparut aux yeux du comte.</p> + +<p>Monte-Cristo alors sortit lentement de la maison et reprit le chemin du +port.</p> + +<p>Mais Mercédès ne le vit point s'éloigner, quoiqu'elle fût à la fenêtre +de la petite chambre du père de Dantès. Ses yeux cherchaient au loin +le bâtiment qui emportait son fils vers la vaste mer.</p> + +<p>Il est vrai que sa voix, comme malgré elle, murmurait tout bas:</p> + +<p>«Edmond, Edmond, Edmond!»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="CXIII" id="CXIII"></a><a href="#table">CXIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le passé.</a></h3> + +<p>Le comte sortit l'âme navrée de cette maison où il laissait Mercédès +pour ne plus la revoir jamais, selon toute probabilité.</p> + +<p>Depuis la mort du petit Édouard, un grand changement s'était fait dans +Monte-Cristo. Arrivé au sommet de sa vengeance par la pente lente et +tortueuse qu'il avait suivie, il avait vu de l'autre côté de la montagne +l'abîme du doute.</p> + +<p>Il y avait plus: cette conversation qu'il venait d'avoir avec Mercédès +avait éveillé tant de souvenirs dans son cÅ“ur, que ces souvenirs +eux-mêmes avaient besoin d'être combattus.</p> + +<p>Un homme de la trempe du comte ne pouvait flotter longtemps dans cette +mélancolie qui peut faire vivre les esprits vulgaires en leur donnant +une originalité apparente, mais qui tue les âmes supérieures. Le comte +se dit que pour en être presque arrivé à se blâmer lui-même, il fallait +qu'une erreur se fût glissée dans ses calculs.</p> + +<p>«Je regarde mal le passé, dit-il, et ne puis m'être trompé ainsi.</p> + +<p>«Quoi! continua-t-il, le but que je m'étais proposé serait un but +insensé! Quoi! j'aurais fait fausse route depuis dix ans! Quoi! une +heure aurait suffi pour prouver à l'architecte que l'Å“uvre de toutes +ses espérances était une Å“uvre, sinon impossible, du moins sacrilège!</p> + +<p>«Je ne veux pas m'habituer à cette idée, elle me rendrait fou. Ce qui +manque à mes raisonnements d'aujourd'hui, c'est l'appréciation exacte du +passé parce que je revois ce passé de l'autre bout de l'horizon. En +effet, à mesure qu'on s'avance, le passé, pareil au paysage à travers +lequel on marche, s'efface à mesure qu'on s'éloigne. Il m'arrive ce qui +arrive aux gens qui se sont blessés en rêve, ils regardent et sentent +leur blessure, et ne se souviennent pas de l'avoir reçue.</p> + +<p>«Allons donc, homme régénéré; allons, riche extravagant; allons, dormeur +éveillé; allons, visionnaire tout-puissant; allons, millionnaire +invincible, reprends pour un instant cette funeste perspective de la vie +misérable et affamée; repasse par les chemins où la fatalité t'a poussé, +où le malheur t'a conduit, où le désespoir t'a reçu; trop de diamants, +d'or et de bonheur rayonnent aujourd'hui sur les verres de ce miroir où +Monte-Cristo regarde Dantès, cache ces diamants, souille cet or, efface +ces rayons; riche, retrouve le pauvre; libre, retrouve le prisonnier, +ressuscité, retrouve le cadavre.»</p> + +<p>Et tout en disant cela à lui-même, Monte-Cristo suivait la rue de la +Caisserie. C'était la même par laquelle, vingt-quatre ans auparavant, il +avait été conduit par une garde silencieuse et nocturne; ces maisons, à +l'aspect riant et animé, elles étaient cette nuit-là sombres, muettes et +fermées.</p> + +<p>«Ce sont cependant les mêmes, murmura Monte-Cristo, seulement alors il +faisait nuit, aujourd'hui il fait grand jour; c'est le soleil qui +éclaire tout cela et qui rend tout cela joyeux.»</p> + +<p>Il descendit sur le quai par la rue Saint-Laurent, et s'avança vers la +Consigne: c'était le point du port où il avait été embarqué. Un bateau +de promenade passait avec son dais de coutil; Monte-Cristo appela le +patron, qui nagea aussitôt vers lui avec l'empressement que mettent à +cet exercice les bateliers qui flairent une bonne aubaine.</p> + +<p>Le temps était magnifique, le voyage fut une fête. À l'horizon le soleil +descendait, rouge et flamboyant, dans les flots qui s'embrasaient à son +approche; la mer, unie comme un miroir, se ridait parfois sous les bonds +des poissons qui, poursuivis par quelque ennemi caché, s'élançaient hors +de l'eau pour demander leur salut à un autre élément; enfin, à l'horizon +l'on voyait passer, blanches et gracieuses comme des mouettes +voyageuses, les barques de pécheurs qui se rendent aux Martigues, ou les +bâtiments marchands chargés pour la Corse ou pour l'Espagne.</p> + +<p>Malgré ce beau ciel, malgré ces barques aux gracieux contours, malgré +cette lumière dorée qui inondait le paysage, le comte, enveloppé dans +son manteau, se rappelait, un à un, tous les détails du terrible voyage: +cette lumière unique et isolée, brûlant aux Catalans, cette vue du +château d'If qui lui apprit où on le menait, cette lutte avec les +gendarmes lorsqu'il voulut se précipiter dans la mer, son désespoir +quand il se sentit vaincu, et cette sensation froide du bout du canon de +la carabine appuyée sur sa tempe comme un anneau de glace.</p> + +<p>Et peu à peu, comme ces sources desséchées par l'été, qui lorsque +s'amassent les nuages d'automne s'humectent peu à peu et commencent à +sourdre goutte à goutte, le comte de Monte-Cristo sentit également +sourdre dans sa poitrine ce vieux fiel extravasé qui avait autrefois +inondé le cÅ“ur d'Edmond Dantès.</p> + +<p>Pour lui dès lors plus de beau ciel, plus de barques gracieuses, plus +d'ardente lumière; le ciel se voila de crêpes funèbres, et l'apparition +du noir géant qu'on appelle le château d'If le fit tressaillir, comme si +lui fût apparu tout à coup le fantôme d'un ennemi mortel.</p> + +<p>On arriva.</p> + +<p>Instinctivement le comte se recula jusqu'à extrémité de la barque. Le +patron avait beau lui dire de sa voix la plus caressante:</p> + +<p>«Nous abordons, monsieur.»</p> + +<p>Monte-Cristo se rappela qu'à ce même endroit, sur ce même rocher, il +avait été violemment traîné par ses gardes, et qu'on l'avait forcé de +monter cette rampe en lui piquant les reins avec la pointe d'une +baïonnette.</p> + +<p>La route avait autrefois semblé bien longue à Dantès. Monte-Cristo +l'avait trouvée bien courte; chaque coup de rame avait fait jaillir avec +la poussière humide de la mer un million de pensées et de souvenirs.</p> + +<p>Depuis la révolution de Juillet, il n'y avait plus de prisonniers au +château d'If; un poste destiné à empêcher de faire la contrebande +habitait seul ses corps de garde; un concierge attendait les curieux à +la porte pour leur montrer ce monument de terreur, devenu un monument de +curiosité.</p> + +<p>Et cependant, quoiqu'il fût instruit de tous ces détails, lorsqu'il +entra sous la voûte, lorsqu'il descendit l'escalier noir, lorsqu'il fut +conduit aux cachots qu'il avait demandé à voir, une froide pâleur +envahit son front, dont la sueur glacée fut refoulée jusqu'à son cÅ“ur.</p> + +<p>Le comte s'informa s'il restait encore quelque ancien guichetier du +temps de la Restauration; tous avaient été mis à la retraite ou étaient +passés à d'autres emplois. Le concierge qui le conduisait était là +depuis 1830 seulement.</p> + +<p>On le conduisit dans son propre cachot.</p> + +<p>Il revit le jour blafard filtrant par l'étroit soupirail; il revit la +place où était le lit, enlevé depuis, et, derrière le lit, quoique +bouchée, mais visible encore par ses pierres plus neuves, l'ouverture +percée par l'abbé Faria.</p> + +<p>Monte-Cristo sentit ses jambes faiblir; il prit un escabeau de bois et +s'assit dessus.</p> + +<p>«Conte-t-on quelques histoires sur ce château autres que celle de +l'emprisonnement de Mirabeau? demanda le comte; y a-t-il quelque +tradition sur ces lugubres demeures où l'on hésite à croire que des +hommes aient jamais enfermé un homme vivant?</p> + +<p>—Oui, monsieur, dit le concierge, et sur ce cachot même, le guichetier +Antoine m'en a transmis une.»</p> + +<p>Monte-Cristo tressaillit. Ce guichetier Antoine était son guichetier. Il +avait à peu près oublié son nom et son visage; mais, à son nom prononcé, +il le revit tel qu'il était, avec sa figure cerclée de barbe, sa veste +brune et son trousseau de clefs, dont il lui semblait encore entendre le +tintement.</p> + +<p>Le comte se retourna et crut le voir dans l'ombre du corridor, rendue +plus épaisse par la lumière de la torche qui brûlait aux mains du +concierge.</p> + +<p>«Monsieur veut-il que je la lui raconte? demanda le concierge.</p> + +<p>—Oui, fit Monte-Cristo, dites.»</p> + +<p>Et il mit sa main sur sa poitrine pour comprimer un violent battement de +cÅ“ur, effrayé d'entendre raconter sa propre histoire.</p> + +<p>«Dites, répéta-t-il.</p> + +<p>—Ce cachot, reprit le concierge, était habité par un prisonnier, il y a +longtemps de cela, un homme fort dangereux, à ce qu'il paraît, et +d'autant plus dangereux qu'il était plein d'industrie. Un autre homme +habitait ce château en même temps que lui; celui-là n'était pas méchant; +c'était un pauvre prêtre qui était fou.</p> + +<p>—Ah! oui, fou, répéta Monte-Cristo; et quelle était sa folie?</p> + +<p>—Il offrait des millions si on voulait lui rendre la liberté.»</p> + +<p>Monte-Cristo leva les yeux au ciel, mais il ne vit pas le ciel: il y +avait un voile de pierre entre lui et le firmament. Il songea qu'il y +avait eu un voile non moins épais entre les yeux de ceux à qui l'abbé +Faria offrait des trésors et ces trésors qu'il leur offrait.</p> + +<p>«Les prisonniers pouvaient-ils se voir? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—Oh! non, monsieur, c'était expressément défendu; mais ils éludèrent la +défense en perçant une galerie qui allait d'un cachot à l'autre.</p> + +<p>—Et lequel des deux perça cette galerie?</p> + +<p>—Oh! ce fut le jeune homme, bien certainement, dit le concierge; le +jeune homme était industrieux et fort, tandis que le pauvre abbé était +vieux et faible; d'ailleurs il avait l'esprit trop vacillant pour suivre +une idée.</p> + +<p>—Aveugles!... murmura Monte-Cristo.</p> + +<p>—Tant il y a, continua le concierge, que le jeune perça donc une +galerie; avec quoi? l'on n'en sait rien mais il la perça, et la preuve, +c'est qu'on en voit encore la trace; tenez, la voyez-vous?»</p> + +<p>Et il approcha sa torche de la muraille.</p> + +<p>«Ah! oui, vraiment, fit le comte d'une voix assourdie par l'émotion.</p> + +<p>—Il en résulta que les deux prisonniers communiquèrent ensemble. +Combien de temps dura cette communication? on n'en sait rien. Or, un +jour le vieux prisonnier tomba malade et mourut. Devinez ce que fit le +jeune? fit le concierge en s'interrompant.</p> + +<p>—Dites.</p> + +<p>—Il emporta le défunt, qu'il coucha dans son propre lit, le nez tourné +à la muraille, puis il revint dans le cachot vide, boucha le trou, et se +glissa dans le sac du mort. Avez-vous jamais vu une idée pareille?»</p> + +<p>Monte-Cristo ferma les yeux et se sentit repasser par toutes les +impressions qu'il avait éprouvées lorsque cette toile grossière, encore +empreinte de ce froid que le cadavre lui avait communiqué, lui avait +frotté le visage.</p> + +<p>Le guichetier continua:</p> + +<p>«Voyez-vous, voilà quel était son projet: il croyait qu'on enterrait les +morts au château d'If, et comme il se doutait bien qu'on ne faisait pas +de frais de cercueil pour les prisonniers, il comptait lever la terre +avec ses épaules, mais il y avait malheureusement au château une coutume +qui dérangeait son projet: on n'enterrait pas les morts; on se +contentait de leur attacher un boulet aux pieds et de les lancer à la +mer: c'est ce qui fut fait. Notre homme fut jeté à l'eau du haut de la +galerie; le lendemain on retrouva le vrai mort dans son lit, et l'on +devina tout, car les ensevelisseurs dirent alors ce qu'ils n'avaient pas +osé dire jusque-là , c'est qu'au moment où le corps avait été lancé dans +le vide ils avaient entendu un cri terrible, étouffé à l'instant même +par l'eau dans laquelle il avait disparu.</p> + +<p>Le comte respira péniblement, la sueur coulait sur son front, l'angoisse +serrait son cÅ“ur.</p> + +<p>«Non! murmura-t-il, non! ce doute que j'ai éprouvé, c'était un +commencement d'oubli; mais ici le cÅ“ur se creuse de nouveau et +redevient affamé de vengeance.»</p> + +<p>«Et le prisonnier, demanda-t-il, on n'en a jamais entendu parler?</p> + +<p>—Jamais, au grand jamais; vous comprenez, de deux choses l'une, ou il +est tombé à plat, et, comme il tombait d'une cinquantaine de pieds, il +se sera tué sur le coup.</p> + +<p>—Vous avez dit qu'on lui avait attaché un boulet aux pieds: il sera +tombé debout.</p> + +<p>—Ou il est tombé debout, reprit le concierge, et alors le poids du +boulet l'aura entraîné au fond, où il est resté, pauvre cher homme!</p> + +<p>—Vous le plaignez?</p> + +<p>—Ma foi, oui, quoiqu'il fût dans son élément.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Qu'il y avait un bruit qui courait que ce malheureux était, dans son +temps, un officier de marine détenu pour bonapartisme.»</p> + +<p>«Vérité, murmura le comte, Dieu t'a faite pour surnager au-dessus des +flots et des flammes. Ainsi le pauvre marin vit dans le souvenir de +quelques conteurs; on récite sa terrible histoire au coin du foyer et +l'on frissonne au moment où il fendit l'espace pour s'engloutir dans la +profonde mer.»</p> + +<p>«On n'a jamais su son nom? demanda tout haut le comte.</p> + +<p>—Ah! bien oui, dit le gardien, comment? il n'était connu que sous le +nom du numéro 34.</p> + +<p>—Villefort, Villefort! murmura Monte-Cristo, voilà ce que bien des fois +tu as dû te dire quand mon spectre importunait tes insomnies.</p> + +<p>—Monsieur veut-il continuer la visite? demanda le concierge.</p> + +<p>—Oui, surtout si vous voulez me montrer la chambre du pauvre abbé.</p> + +<p>—Ah! du numéro 27»</p> + +<p>—Oui, du numéro 27», répéta Monte-Cristo.</p> + +<p>Et il lui sembla encore entendre la voix de l'abbé Faria lorsqu'il lui +avait demandé son nom, et que celui-ci avait crié ce numéro à travers la +muraille.</p> + +<p>«Venez.</p> + +<p>—Attendez, dit Monte-Cristo, que je jette un dernier regard sur toutes +les faces de ce cachot.</p> + +<p>—Cela tombe bien, dit le guide, j'ai oublié la clef de l'autre.</p> + +<p>—Allez la chercher.</p> + +<p>—Je vous laisse la torche.</p> + +<p>—Non, emportez-la.</p> + +<p>—Mais vous allez rester sans lumière.</p> + +<p>—J'y vois la nuit.</p> + +<p>—Tiens, c'est comme lui.</p> + +<p>—Qui, lui?</p> + +<p>—Le numéro 34. On dit qu'il s'était tellement habitué à l'obscurité, +qu'il eût vu une épingle dans le coin le plus obscur de son cachot.</p> + +<p>—Il lui a fallu dix ans pour en arriver là », murmura le comte.</p> + +<p>Le guide s'éloigna emportant la torche.</p> + +<p>Le comte avait dit vrai: à peine fut-il depuis quelques secondes dans +l'obscurité, qu'il distingua tout comme en plein jour.</p> + +<p>Alors il regarda tout autour de lui, alors il reconnut bien réellement +son cachot.</p> + +<p>«Oui, dit-il, voilà la pierre sur laquelle je m'asseyais! voilà la trace +de mes épaules qui ont creusé leur empreinte dans la muraille! voilà la +trace du sang qui a coulé de mon front, un jour que j'ai voulu me briser +le front contre la muraille... Oh! ces chiffres... je me les rappelle... +je les fis un jour que je calculais l'âge de mon père pour savoir si je +le retrouverais vivant, et l'âge de Mercédès pour savoir si je la +retrouverais libre... J'eus un instant d'espoir après avoir achevé ce +calcul... Je comptais sans la faim et sans l'infidélité!»</p> + +<p>Et un rire amer s'échappa de la bouche du comte. Il venait de voir, +comme dans un rêve, son père conduit à la tombe... Mercédès marchant à +l'autel!</p> + +<p>Sur l'autre paroi de la muraille, une inscription frappa sa vue. Elle se +détachait, blanche encore, sur le mur verdâtre:</p> + +<p>«MON DIEU! lut Monte-Cristo, CONSERVEZ-MOI LA MÉMOIRE!»</p> + +<p>«Oh! oui, s'écria-t-il, voilà la seule prière de mes derniers temps. Je +ne demandais plus la liberté, je demandais la mémoire, je craignais de +devenir fou et d'oublier. Mon Dieu! vous m'avez conservé la mémoire, et +je me suis souvenu. Merci, merci, mon Dieu!»</p> + +<p>En ce moment, la lumière de la torche miroita sur les murailles; c'était +le guide qui descendait.</p> + +<p>Monte-Cristo alla au-devant de lui.</p> + +<p>«Suivez-moi», dit-il.</p> + +<p>Et, sans avoir besoin de remonter vers le jour, il lui fit suivre un +corridor souterrain qui le conduisit à une autre entrée.</p> + +<p>Là encore Monte-Cristo fut assailli par un monde de pensées.</p> + +<p>La première chose qui frappa ses yeux fut le méridien tracé sur la +muraille, à l'aide duquel l'abbé Faria comptait les heures; puis les +restes du lit sur lequel le pauvre prisonnier était mort.</p> + +<p>À cette vue, au lieu des angoisses que le comte avait éprouvées dans son +cachot, un sentiment doux et tendre, un sentiment de reconnaissance +gonfla son cÅ“ur, deux larmes roulèrent de ses yeux.</p> + +<p>«C'est ici, dit le guide, qu'était l'abbé fou; c'est par là que le jeune +homme le venait trouver. (Et il montra à Monte-Cristo l'ouverture de la +galerie qui, de ce côté était restée béante.) À la couleur de la pierre, +continua-t-il, un savant a reconnu qu'il devait y avoir dix ans à peu +près que les deux prisonniers communiquaient ensemble. Pauvres gens, ils +ont dû bien s'ennuyer pendant ces dix ans.»</p> + +<p>Dantès prit quelques louis dans sa poche, et tendit la main vers cet +homme qui, pour la seconde fois, le plaignait sans le connaître.</p> + +<p>Le concierge les accepta, croyant recevoir quelques menues pièces de +monnaie, mais à la lueur de la torche, il reconnut la valeur de la somme +que lui donnait le visiteur.</p> + +<p>«Monsieur, lui dit-il, vous vous êtes trompé.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—C'est de l'or que vous m'avez donné.</p> + +<p>—Je le sais bien.</p> + +<p>—Comment! vous le savez?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Votre intention est de me donner cet or?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et je puis le garder en toute conscience?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Le concierge regarda Monte-Cristo avec étonnement.</p> + +<p>«Et <i>honnêteté</i>, dit le comte comme Hamlet.</p> + +<p>—Monsieur, reprit le concierge qui n'osait croire à son bonheur, +monsieur, je ne comprends pas votre générosité.</p> + +<p>—Elle est facile à comprendre, cependant, mon ami, dit le comte: j'ai +été marin, et votre histoire a dû me toucher plus qu'un autre.</p> + +<p>—Alors, monsieur, dit le guide, puisque vous êtes si généreux, vous +méritez que je vous offre quelque chose.</p> + +<p>—Qu'as-tu à m'offrir, mon ami? des coquilles, des ouvrages de paille? +merci.</p> + +<p>—Non pas, monsieur, non pas; quelque chose qui se rapporte à l'histoire +de tout à l'heure.</p> + +<p>—En vérité! s'écria vivement le comte, qu'est-ce donc?</p> + +<p>—Écoutez, dit le concierge, voilà ce qui est arrivé: je me suis dit: On +trouve toujours quelque chose dans une chambre où un prisonnier est +resté quinze ans, et je me suis mis à sonder les murailles.</p> + +<p>—Ah! s'écria Monte-Cristo en se rappelant la double cachette de l'abbé, +en effet.</p> + +<p>—À force de recherches, continua le concierge, j'ai découvert que cela +sonnait le creux au chevet du lit et sous l'âtre de la cheminée.</p> + +<p>—Oui, dit Monte-Cristo, oui.</p> + +<p>—J'ai levé les pierres, et j'ai trouvé...</p> + +<p>—Une échelle de corde, des outils? s'écria le comte.</p> + +<p>—Comment savez-vous cela? demanda le concierge avec étonnement.</p> + +<p>—Je ne le sais pas, je le devine, dit le comte; c'est ordinairement ces +sortes de choses que l'on trouve dans les cachettes des prisonniers.</p> + +<p>—Oui, monsieur, dit le guide, une échelle de corde, des outils.</p> + +<p>—Et tu les as encore? s'écria Monte-Cristo.</p> + +<p>—Non, monsieur; j'ai vendu ces différents objets, qui étaient fort +curieux, à des visiteurs; mais il me reste autre chose.</p> + +<p>—Quoi donc? demanda le comte avec impatience.</p> + +<p>—Il me reste une espèce de livre écrit sur des bandes de toile.</p> + +<p>—Oh! s'écria Monte-Cristo, il te reste ce livre?</p> + +<p>—Je ne sais pas si c'est un livre, dit le concierge; mais il me reste +ce que je vous dis.</p> + +<p>—Va me le chercher, mon ami, va, dit le comte; et, si c'est ce que je +présume, sois tranquille.</p> + +<p>—J'y cours, monsieur.</p> + +<p>Et le guide sortit.</p> + +<p>Alors il alla s'agenouiller pieusement devant les débris de ce lit dont +la mort avait fait pour lui un autel.</p> + +<p>«Ã” mon second père, dit-il, toi qui m'as donné la liberté, la science, +la richesse; toi qui, pareil aux créatures d'une essence supérieure à la +nôtre, avais la science du bien et du mal, si au fond de la tombe il +reste quelque chose de nous qui tressaille à la voix de ceux qui sont +demeurés sur la terre, si dans la transfiguration que subit le cadavre +quelque chose d'animé flotte aux lieux où nous avons beaucoup aimé ou +beaucoup souffert, noble cÅ“ur, esprit suprême, âme profonde, par un +mot, par un signe, par une révélation quelconque, je t'en conjure, au +nom de cet amour paternel que tu m'accordais et de ce respect filial que +je t'avais voué, enlève-moi ce reste de doute qui, s'il ne se change en +conviction, deviendra un remords.</p> + +<p>Le comte baissa la tête et joignit les mains.</p> + +<p>«Tenez, monsieur!» dit une voix derrière lui.</p> + +<p>Monte-Cristo tressaillit et se retourna.</p> + +<p>Le concierge lui tendait ces bandes de toile sur lesquelles l'abbé Faria +avait épanché tous les trésors de sa science. Ce manuscrit c'était le +grand ouvrage de l'abbé Faria sur la royauté en Italie.</p> + +<p>Le comte s'en empara avec empressement, et ses yeux tout d'abord tombant +sur l'épigraphe, il lut: «Tu arracheras les dents du dragon, et tu +fouleras aux pieds les lions, a dit le Seigneur.»</p> + +<p>«Ah! s'écria-t-il, voilà la réponse! merci, mon père, merci!»</p> + +<p>En tirant de sa poche un petit portefeuille, qui contenait dix billets +de banque de mille francs chacun:</p> + +<p>«Tiens, dit-il, prends ce portefeuille.</p> + +<p>—Vous me le donnez?</p> + +<p>—Oui, mais à la condition que tu ne regarderas dedans que lorsque je +serai parti.»</p> + +<p>Et, plaçant sur sa poitrine la relique qu'il venait de retrouver et qui +pour lui avait le prix du plus riche trésor, il s'élança hors du +souterrain, et remontant dans la barque:</p> + +<p>«Ã€ Marseille!» dit-il.</p> + +<p>Puis en s'éloignant, les yeux fixés sur la sombre prison:</p> + +<p>«Malheur, dit-il, à ceux qui m'ont fait enfermer dans cette sombre +prison, et à ceux qui ont oublié que j'y étais enfermé!»</p> + +<p>En repassant devant les Catalans, le comte se détourna, et s'enveloppant +la tête dans son manteau, il murmura le nom d'une femme.</p> + +<p>La victoire était complète; le comte avait deux fois terrassé le doute.</p> + +<p>Ce nom, qu'il prononçait avec une expression de tendresse qui était +presque de l'amour, c'était le nom d'Haydée.</p> + +<p>En mettant pied à terre, Monte-Cristo s'achemina vers le cimetière, où +il savait retrouver Morrel.</p> + +<p>Lui aussi, dix ans auparavant, avait pieusement cherché une tombe dans +ce cimetière, et l'avait cherchée inutilement. Lui, qui revenait en +France avec des millions, n'avait pas pu retrouver la tombe de son père +mort de faim.</p> + +<p>Morrel y avait bien fait mettre une croix, mais cette croix était +tombée, et le fossoyeur en avait fait du feu, comme font les fossoyeurs +de tous ces vieux bois gisant dans les cimetières.</p> + +<p>Le digne négociant avait été plus heureux: mort dans les bras de ses +enfants, il avait été, conduit par eux, se coucher près de sa femme, qui +l'avait précédé de deux ans dans l'éternité.</p> + +<p>Deux larges dalles de marbre, sur lesquelles étaient écrits leurs noms, +étaient étendues l'une à côté de l'autre dans un petit enclos fermé +d'une balustrade de fer et ombragé par quatre cyprès.</p> + +<p>Maximilien était appuyé à l'un de ces arbres, et fixait sur les deux +tombes des yeux sans regard.</p> + +<p>Sa douleur était profonde, presque égarée.</p> + +<p>«Maximilien, lui dit le comte, ce n'est point là qu'il faut regarder, +c'est là !»</p> + +<p>Et il lui montra le ciel.</p> + +<p>«Les morts sont partout, dit Morrel; n'est-ce pas ce que vous m'avez dit +vous-même quand vous m'avez fait quitter Paris?</p> + +<p>—Maximilien, dit le comte, vous m'avez demandé pendant le voyage à vous +arrêter quelques jours à Marseille: est-ce toujours votre désir?</p> + +<p>—Je n'ai plus de désir, comte, mais il me semble que j'attendrai moins +péniblement ici qu'ailleurs.</p> + +<p>—Tant mieux, Maximilien, car je vous quitte et j'emporte votre parole, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Ah! je l'oublierai, comte, dit Morrel, je l'oublierai!</p> + +<p>—Non! vous ne l'oublierez pas, parce que vous êtes homme d'honneur +avant tout, Morrel, parce que vous avez juré, parce que vous allez jurer +encore.</p> + +<p>—Ô Comte, ayez pitié de moi! Comte, je suis si malheureux!</p> + +<p>—J'ai connu un homme plus malheureux que vous, Morrel.</p> + +<p>—Impossible.</p> + +<p>—Hélas! dit Monte-Cristo, c'est un des orgueils de notre pauvre +humanité, que chaque homme se croie plus malheureux qu'un autre +malheureux qui pleure et qui gémit à côté de lui.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il de plus malheureux que l'homme qui a perdu le seul bien +qu'il aimât et désirât au monde?</p> + +<p>—Écoutez, Morrel, dit Monte-Cristo, et fixez un instant votre esprit +sur ce que je vais vous dire. J'ai connu un homme qui, ainsi que vous, +avait fait reposer toutes ses espérances de bonheur sur une femme. Cet +homme était jeune, il avait un vieux père qu'il aimait, une fiancée +qu'il adorait; il allait l'épouser quand tout à coup un de ces caprices +du sort qui feraient douter de la bonté de Dieu, si Dieu ne se révélait +plus tard en montrant que tout est pour lui un moyen de conduire à son +unité infinie, quand tout à coup un caprice du sort lui enleva sa +liberté, sa maîtresse, l'avenir qu'il rêvait et qu'il croyait le sien +(car aveugle qu'il était, il ne pouvait lire que dans le présent) pour le +plonger au fond d'un cachot.</p> + +<p>—Ah! fit Morrel, on sort d'un cachot au bout de huit jours, au bout +d'un mois, au bout d'un an.</p> + +<p>—Il y resta quatorze ans, Morrel», dit le comte en posant sa main sur +l'épaule du jeune homme.</p> + +<p>Maximilien tressaillit.</p> + +<p>«Quatorze ans! murmura-t-il.</p> + +<p>—Quatorze ans, répéta le comte; lui aussi, pendant ces quatorze années, +il eut bien des moments de désespoir; lui aussi, comme vous, Morrel, se +croyant le plus malheureux des hommes, il voulut se tuer.</p> + +<p>—Eh bien? demanda Morrel.</p> + +<p>—Eh bien, au moment suprême, Dieu se révéla à lui par un moyen humain; +car Dieu ne fait plus de miracles: peut-être au premier abord (il faut +du temps aux yeux voilés de larmes pour se dessiller tout à fait), ne +comprit-il pas cette miséricorde infinie du Seigneur, mais enfin il prit +patience et attendit. Un jour il sortit miraculeusement de la tombe, +transfiguré, riche, puissant, presque dieu; son premier cri fut pour son +père: son père était mort!</p> + +<p>—Et à moi aussi mon père est mort, dit Morrel.</p> + +<p>—Oui, mais votre père est mort dans vos bras, aimé, heureux, honoré, +riche, plein de jours; son père à lui était mort pauvre, désespéré, +doutant de Dieu; et lorsque, dix ans après sa mort, son fils chercha sa +tombe, sa tombe même avait disparu, et nul n'a pu lui dire: «C'est là +que repose dans le Seigneur le cÅ“ur qui t'a tant aimé.»</p> + +<p>—Oh! dit Morrel.</p> + +<p>—Celui-là était donc plus malheureux fils que vous, Morrel, car +celui-là ne savait pas même où retrouver la tombe de son père.</p> + +<p>—Mais, dit Morrel, il lui restait la femme qu'il avait aimée, au moins.</p> + +<p>—Vous vous trompez Morrel; cette femme...</p> + +<p>—Elle était morte? s'écria Maximilien.</p> + +<p>—Pis que cela: elle avait été infidèle; elle avait épousé un des +persécuteurs de son fiancé. Vous voyez donc, Morrel, que cet homme était +plus malheureux amant que vous!</p> + +<p>—Et à cet homme, demanda Morrel, Dieu a envoyé la consolation?</p> + +<p>—Il lui a envoyé le calme du moins.</p> + +<p>—Et cet homme pourra encore être heureux un jour?</p> + +<p>—Il l'espère, Maximilien.»</p> + +<p>Le jeune homme laissa tomber sa tête sur sa poitrine.</p> + +<p>«Vous avez ma promesse, dit-il après un instant de silence, et tendant +la main à Monte-Cristo: seulement rappelez-vous...</p> + +<p>—Le 5 octobre, Morrel, je vous attends à l'île de Monte-Cristo. Le 4, +un yacht vous attendra dans le port de Bastia; ce yacht s'appellera +<i>l'Eurus</i>; vous vous nommerez au patron qui vous conduira près de moi. +C'est dit, n'est-ce pas, Maximilien?</p> + +<p>—C'est dit, comte, et je ferai ce qui est dit; mais rappelez-vous que +le 5 octobre...</p> + +<p>—Enfant, qui ne sait pas encore ce que c'est que la promesse d'un +homme... Je vous ai dit vingt fois que ce jour-là , si vous vouliez +encore mourir, je vous aiderais, Morrel. Adieu.</p> + +<p>—Vous me quittez?»</p> + +<p>—Oui, j'ai affaire en Italie; je vous laisse seul, seul aux prises avec +le malheur, seul avec cet aigle aux puissantes ailes que le Seigneur +envoie à ses élus pour les transporter, à ses pieds. L'histoire de +Ganymède n'est pas une fable, Maximilien, c'est une allégorie.</p> + +<p>—Quand partez-vous?</p> + +<p>—À l'instant même; le bateau à vapeur m'attend, dans une heure je serai +déjà loin de vous; m'accompagnerez-vous jusqu'au port, Morrel?</p> + +<p>—Je suis tout à vous, comte.</p> + +<p>—Embrassez-moi.»</p> + +<p>Morrel escorta le comte jusqu'au port; déjà la fumée sortait, comme un +panache immense, du tube noir qui la lançait aux cieux. Bientôt le +navire partit, et une heure après, comme l'avait dit Monte-Cristo, cette +même aigrette de fumée blanchâtre rayait, à peine visible, l'horizon +oriental, assombri par les premiers brouillards de la nuit.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="CXIV" id="CXIV"></a><a href="#table">CXIV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Peppino.</a></h3> + +<p>Au moment même où le bateau à vapeur du comte disparaissait derrière le +cap Morgiou, un homme, courant la poste sur la route de Florence à Rome, +venait de dépasser la petite ville d'Aquapendente. Il marchait assez +pour faire beaucoup de chemin, sans toutefois devenir suspect.</p> + +<p>Vêtu d'une redingote ou plutôt d'un surtout que le voyage avait +infiniment fatigué, mais qui laissait voir brillant et frais encore un +ruban de la Légion d'honneur répété à son habit, cet homme, non +seulement à ce double signe, mais encore à l'accent avec lequel il +parlait au postillon, devait être reconnu pour Français. Une preuve +encore qu'il était né dans le pays de la langue universelle, c'est qu'il +ne savait d'autres mots italiens que ces mots de musique qui peuvent, +comme le <i>goddam</i> de Figaro, remplacer toutes les finesses d'une langue +particulière.</p> + +<p>«<i>Allegro</i>!» disait-il aux postillons à chaque montée.</p> + +<p>«<i>Moderato</i>!» faisait-il à chaque descente.</p> + +<p>Et Dieu sait s'il y a des montées et des descentes en allant de Florence +à Rome par la route d'Aquapendente!</p> + +<p>Ces deux mots, au reste, faisaient beaucoup rire les braves gens +auxquels ils étaient adressés.</p> + +<p>En présence de la ville éternelle, c'est-à -dire en arrivant à la Storta, +point d'où l'on aperçoit Rome, le voyageur n'éprouva point ce sentiment +de curiosité enthousiaste qui pousse chaque étranger à s'élever du fond +de sa chaise pour tâcher d'apercevoir le fameux dôme de Saint-Pierre, +qu'on aperçoit déjà bien avant de distinguer autre chose. Non, il tira +seulement un portefeuille de sa poche, et de son portefeuille un papier +plié en quatre, qu'il déplia et replia avec une attention qui +ressemblait à du respect, et il se contenta de dire:</p> + +<p>«Bon, je l'ai toujours.»</p> + +<p>La voiture franchit la porte del Popolo, prit à gauche et s'arrêta à +l'hôtel d'Espagne.</p> + +<p>Maître Pastrini, notre ancienne connaissance, reçut le voyageur sur le +seuil de la porte et le chapeau à la main.</p> + +<p>Le voyageur descendit, commanda un bon dîner, et s'informa de l'adresse +de la maison Thomson et French, qui lui fut indiquée à l'instant même, +cette maison étant une des plus connues de Rome.</p> + +<p>Elle était située via dei Banchi, près de Saint-Pierre.</p> + +<p>À Rome, comme +partout, l'arrivée d'une chaise de poste est un événement. Dix jeunes +descendants de Marius et des Gracques, pieds nus, les coudes percés, +mais le poing sur la hanche et le bras pittoresquement recourbé +au-dessus de la tête, regardaient le voyageur, la chaise de poste et les +chevaux; à ces gamins de la ville par excellence s'étaient joints une +cinquantaine de badauds des États de Sa Sainteté, de ceux-là qui font +des ronds en crachant dans le Tibre du haut du pont Saint-Ange, quand le +Tibre a de l'eau.</p> + +<p>Or, comme les gamins et les badauds de Rome, plus heureux que ceux de +Paris, comprennent toutes les langues, et surtout la langue française, +ils entendirent le voyageur demander un appartement, demander à dîner, +et demander enfin l'adresse de la maison Thomson et French.</p> + +<p>Il en résulta que, lorsque le nouvel arrivant sortit de l'hôtel avec le +cicérone de rigueur, un homme se détacha du groupe des curieux, et sans +être remarqué du voyageur, sans paraître être remarqué de son guide, +marcha à peu de distance de l'étranger, le suivant avec autant d'adresse +qu'aurait pu le faire un agent de la police parisienne.</p> + +<p>Le Français était si pressé de faire sa visite à la maison Thomson et +French qu'il n'avait pas pris le temps d'attendre que les chevaux +fussent attelés; la voiture devait le rejoindre en route ou l'attendre à +la porte du banquier.</p> + +<p>On arriva sans que la voiture eût rejoint.</p> + +<p>Le Français entra, laissant dans l'antichambre son guide, qui aussitôt +entra en conversation avec deux ou trois de ces industriels sans +industrie, ou plutôt aux mille industries, qui se tiennent à Rome à la +porte des banquiers, des églises, des ruines, des musées ou des +théâtres.</p> + +<p>En même temps que le Français, l'homme qui s'était détaché du groupe des +curieux entra aussi; le Français sonna au guichet des bureaux et pénétra +dans la première pièce; son ombre en fit autant.</p> + +<p>«MM. Thomson et French?» demanda l'étranger.</p> + +<p>Une espèce de laquais se leva sur le signe d'un commis de confiance, +gardien solennel du premier bureau.</p> + +<p>«Qui annoncerai-je? demanda le laquais, se préparant à marcher devant +l'étranger.</p> + +<p>—M. le baron Danglars, répondit le voyageur.</p> + +<p>—Venez», dit le laquais.</p> + +<p>Une porte s'ouvrit, le laquais et le baron disparurent par cette porte. +L'homme qui était entré derrière Danglars s'assit sur un banc d'attente.</p> + +<p>Le commis continua d'écrire pendant cinq minutes à peu après; pendant +ces cinq minutes, l'homme assis garda le plus profond silence et la plus +stricte immobilité.</p> + +<p>Puis la plume du commis cessa de crier sur le papier; il leva la tête, +regarda attentivement autour de lui, et après s'être assuré du +tête-à -tête:</p> + +<p>«Ah! ah! dit-il, te voilà Peppino?</p> + +<p>—Oui, répondit laconiquement celui-ci.</p> + +<p>—Tu as flairé quelque chose de bon chez ce gros homme?</p> + +<p>—Il n'y a pas grand mérite pour celui-ci, nous sommes prévenus.</p> + +<p>—Tu sais donc ce qu'il vient faire ici, curieux.</p> + +<p>—Pardieu, il vient toucher; seulement, reste à savoir quelle somme.</p> + +<p>—On va te dire cela tout à l'heure, l'ami.</p> + +<p>—Fort bien; mais ne va pas, comme l'autre jour, me donner un faux +renseignement.</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire, et de qui veux-tu parler? Serait-ce de cet Anglais +qui a emporté d'ici trois mille écus l'autre jour?</p> + +<p>—Non, celui-là avait en effet les trois mille écus, et nous les avons +trouvés. Je veux parler de ce prince russe.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, tu nous avais accusé trente mille livres, et nous n'en avons +trouvé que vingt-deux.</p> + +<p>—Vous aurez mal cherché.</p> + +<p>—C'est Luigi Vampa qui a fait la perquisition en personne.</p> + +<p>—En ce cas, il avait ou payé ses dettes...</p> + +<p>—Un Russe?</p> + +<p>—Ou dépensé son argent.</p> + +<p>—C'est possible, après tout.</p> + +<p>—C'est sûr; mais laisse-moi aller à mon observatoire, le Français +ferait son affaire sans que je pusse savoir le chiffre positif.»</p> + +<p>Peppino fit un signe affirmatif, et, tirant un chapelet de sa poche, se +mit à marmotter quelque prière, tandis que le commis disparaissait par +la même porte qui avait donné passage au laquais et au baron.</p> + +<p>Au bout de dix minutes environ, le commis reparut radieux.</p> + +<p>«Eh bien? demanda Peppino à son ami.</p> + +<p>—Alerte, alerte! dit le commis, la somme est ronde.</p> + +<p>—Cinq à six millions, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui; tu sais le chiffre?</p> + +<p>—Sur un reçu de Son Excellence le comte de Monte-Cristo.</p> + +<p>—Tu connais le comte?</p> + +<p>—Et dont on l'a crédité sur Rome, Venise et Vienne.</p> + +<p>—C'est cela! s'écria le commis; comment es-tu si bien informé?</p> + +<p>—Je t'ai dit que nous avions été prévenus à l'avance.</p> + +<p>—Alors, pourquoi t'adresses-tu à moi?</p> + +<p>—Pour être sûr que c'est bien l'homme à qui nous avons affaire.</p> + +<p>—C'est bien lui... Cinq millions. Une jolie somme hein, Peppino?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Nous n'en aurons jamais autant.</p> + +<p>—Au moins, répondit philosophiquement Peppino, en aurons-nous quelques +bribes.</p> + +<p>—Chut! Voici notre homme.»</p> + +<p>Le commis reprit sa plume, et Peppino son chapelet; l'un écrivait, +l'autre priait quand la porte se rouvrit. Danglars apparut radieux, +accompagné par le banquier, qui le reconduisit jusqu'à la porte.</p> + +<p>Derrière Danglars descendit Peppino.</p> + +<p>Selon les conventions, la voiture qui devait rejoindre Danglars +attendait devant la maison Thomson et French. Le cicérone en tenait la +portière ouverte: le cicérone est un être très complaisant et qu'on peut +employer à toute chose.</p> + +<p>Danglars sauta dans la voiture, léger comme un jeune homme de vingt ans. +Le cicérone referma la portière et monta près du cocher. Peppino monta +sur le siège de derrière.</p> + +<p>«Son Excellence veut-elle voir Saint-Pierre? demanda le cicérone.</p> + +<p>—Pour quoi faire? répondit le baron.</p> + +<p>—Dame! pour voir.</p> + +<p>—Je ne suis pas venu à Rome pour voir», dit tout haut Danglars; puis il +ajouta tout bas avec son sourire cupide: «Je suis venu pour toucher.»</p> + +<p>Et il toucha en effet son portefeuille, dans lequel il venait d'enfermer +une lettre.</p> + +<p>«Alors Son Excellence va...</p> + +<p>—À l'hôtel.</p> + +<p>—Casa Pastrini», dit le cicérone au cocher.</p> + +<p>Et la voiture partit rapide comme une voiture de maître.</p> + +<p>Dix minutes après, le baron était rentré dans son appartement, et +Peppino s'installait sur le banc accolé à la devanture de l'hôtel, après +avoir dit quelques mots à l'oreille d'un de ces descendants de Marius et +des Gracques que nous avons signalés au commencement de ce chapitre, +lequel descendant prit le chemin du Capitole de toute la vitesse de ses +jambes.</p> + +<p>Danglars était las, satisfait, et avait sommeil. Il se coucha, mit son +portefeuille sous son traversin et s'endormit.</p> + +<p>Peppino avait du temps de reste; il joua à la <i>morra</i> avec des facchino, +perdit trois écus, et pour se consoler but un flacon de vin d'Orvietto.</p> + +<p>Le lendemain, Danglars s'éveilla tard, quoiqu'il se fût couché de bonne +heure; il y avait cinq ou six nuits qu'il dormait fort mal, quand +toutefois il dormait.</p> + +<p>Il déjeuna copieusement, et peu soucieux, comme il l'avait dit, de voir +les beautés de la Ville éternelle, il demanda ses chevaux de poste pour +midi.</p> + +<p>Mais Danglars avait compté sans les formalités de la police et sans la +paresse du maître de poste.</p> + +<p>Les chevaux arrivèrent à deux heures seulement, et le cicérone ne +rapporta le passeport visé qu'à trois.</p> + +<p>Tous ces préparatifs avaient amené devant la porte de maître Pastrini +bon nombre de badauds.</p> + +<p>Les descendants des Gracques et de Marius ne manquaient pas non plus.</p> + +<p>Le baron traversa triomphalement ces groupes, qui l'appelaient +Excellence pour avoir un bajocco.</p> + +<p>Comme Danglars, homme très populaire, comme on sait, s'était contenté de +se faire appeler baron jusque-là et n'avait pas encore été traité +d'Excellence, ce titre le flatta, et il distribua une douzaine de pauls +à toute cette canaille, toute prête, pour douze autres pauls, à le +traiter d'Altesse.</p> + +<p>«Quelle route? demanda le postillon en italien.</p> + +<p>—Route d'Ancône», répondit le baron.</p> + +<p>Maître Pastrini traduisit la demande et la réponse, et la voiture partit +au galop.</p> + +<p>Danglars voulait effectivement passer à Venise et y prendre une partie +de sa fortune, puis de Venise aller à Vienne, où il réaliserait le +reste.</p> + +<p>Son intention était de se fixer dans cette dernière ville, qu'on lui +avait assuré être une ville de plaisirs.</p> + +<p>À peine eut-il fait trois lieues dans la campagne de Rome, que la nuit +commença de tomber; Danglars n'avait pas cru partir si tard, sinon il +serait resté; il demanda au postillon combien il y avait avant d'arriver +à la prochaine ville.</p> + +<p>«<i>Non capisco</i>», répondit le postillon.</p> + +<p>Danglars fit un mouvement de la tête qui voulait dire:</p> + +<p>«Très bien!»</p> + +<p>La voiture continua sa route.</p> + +<p>«Ã€ la première poste, se dit Danglars, j'arrêterai.»</p> + +<p>Danglars éprouvait encore un reste du bien-être qu'il avait ressenti la +veille, et qui lui avait procuré une si bonne nuit. Il était mollement +étendu dans une bonne calèche anglaise à doubles ressorts; il se sentait +entraîné par le galop de deux bons chevaux; le relais était de sept +lieues, il le savait. Que faire quand on est banquier et qu'on a +heureusement fait banqueroute?</p> + +<p>Danglars songea dix minutes à sa femme restée à Paris, dix autres +minutes à sa fille courant le monde avec Mlle d'Armilly, il donna dix +autres minutes à ses créanciers et à la manière dont il emploierait leur +argent; puis, n'ayant plus rien à quoi penser, il ferma les yeux et +s'endormit.</p> + +<p>Parfois cependant, secoué par un cahot plus fort que les autres, +Danglars rouvrait un moment les yeux; alors il se sentait toujours +emporté avec la même vitesse à travers cette même campagne de Rome toute +parsemée d'aqueducs brisés, qui semblent des géants de granit pétrifiés +au milieu de leur course. Mais la nuit était froide, sombre, pluvieuse, +et il faisait bien meilleur pour un homme à moitié assoupi de demeurer +au fond de sa chaise les yeux fermés, que de mettre la tête à la +portière pour demander où il était à un postillon qui ne savait répondre +autre chose que: <i>Non capisco.</i></p> + +<p>Danglars continua donc de dormir, en se disant qu'il serait toujours +temps de se réveiller au relais.</p> + +<p>La voiture s'arrêta; Danglars pensa qu'il touchait enfin au but tant +désiré.</p> + +<p>Il rouvrit les yeux, regarda à travers la vitre, s'attendant à se +trouver au milieu de quelque ville, ou tout au moins de quelque village; +mais il ne vit rien qu'une espèce de masure isolée, et trois ou quatre +hommes qui allaient et venaient comme des ombres.</p> + +<p>Danglars attendit un instant que le postillon qui avait achevé son +relais vînt lui réclamer l'argent de la poste; il comptait profiter de +l'occasion pour demander quelques renseignements à son nouveau +conducteur, mais les chevaux furent dételés et remplacés sans que +personne vînt demander d'argent au voyageur. Danglars, étonné, ouvrit la +portière; mais une main vigoureuse la repoussa aussitôt, et la chaise +roula.</p> + +<p>Le baron, stupéfait, se réveilla entièrement.</p> + +<p>«Eh! dit-il au postillon, eh! <i>mio caro</i>!»</p> + +<p>C'était encore de l'italien de romance que Danglars avait retenu lorsque +sa fille chantait des duos avec le prince Cavalcanti.</p> + +<p>Mais <i>mio caro</i> ne répondit point.</p> + +<p>Danglars se contenta alors d'ouvrir la vitre.</p> + +<p>«Hé, l'ami! où allons-nous donc? dit-il en passant sa tête par +l'ouverture.</p> + +<p>—<i>Dentro la testa</i>! cria une voix grave et impérieuse, accompagnée d'un +geste de menace.</p> + +<p>Danglars comprit que <i>dentro la testa</i> voulait dire: Rentrez la tête. Il +faisait, comme on voit, de rapides progrès dans l'italien.</p> + +<p>Il obéit, non sans inquiétude; et comme cette inquiétude augmentait de +minute en minute, au bout de quelques instants son esprit, au lieu du +vide que nous avons signalé au moment où il se mettait en route, et qui +avait amené le sommeil, son esprit, disons-nous, se trouva rempli de +quantité de pensées plus propres les unes que les autres à tenir éveillé +l'intérêt d'un voyageur, et surtout d'un voyageur dans la situation de +Danglars.</p> + +<p>Ses yeux prirent dans les ténèbres ce degré de finesse que communiquent +dans le premier moment les émotions fortes, et qui s'émousse plus tard +pour avoir été trop exercé. Avant d'avoir peur, on voit juste; pendant +qu'on a peur, on voit double, et après qu'on a eu peur, on voit trouble.</p> + +<p>Danglars vit un homme enveloppé d'un manteau, qui galopait à la portière +de droite.</p> + +<p>«Quelque gendarme, dit-il. Aurais-je été signalé par les télégraphes +français aux autorités pontificales?»</p> + +<p>Il résolut de sortir de cette anxiété.</p> + +<p>«Où me menez-vous? demanda-t-il.</p> + +<p>—<i>Dentro la testa</i>!» répéta la même voix, avec le même accent de +menace.</p> + +<p>Danglars se retourna vers la portière de gauche.</p> + +<p>Un autre homme à cheval galopait à la portière de gauche.</p> + +<p>«Décidément, se dit Danglars la sueur au front, décidément je suis +pris.»</p> + +<p>Et il se rejeta au fond de sa calèche, cette fois non pas pour dormir, +mais pour songer.</p> + +<p>Un instant après, la lune se leva.</p> + +<p>Du fond de la calèche, il plongea son regard dans la campagne; il revit +alors ces grands aqueducs, fantômes de pierre, qu'il avait remarqués en +passant; seulement, au lieu de les avoir à droite, il les avait +maintenant à gauche.</p> + +<p>Il comprit qu'on avait fait faire demi-tour à la voiture, et qu'on le +ramenait à Rome.</p> + +<p>«Oh! malheureux, murmura-t-il, on aura obtenu l'extradition!»</p> + +<p>La voiture continuait de courir avec une effrayante vélocité. Une heure +passa terrible, car à chaque nouvel indice jeté sur son passage le +fugitif reconnaissait, à n'en point douter, qu'on le ramenait sur ses +pas. Enfin, il revit une masse sombre contre laquelle il lui sembla que +la voiture allait se heurter. Mais la voiture se détourna, longeant +cette masse sombre, qui n'était autre que la ceinture de remparts qui +enveloppe Rome.</p> + +<p>«Oh! oh! murmura Danglars, nous ne rentrons pas dans la ville, donc ce +n'est pas la justice qui m'arrête. Bon Dieu! autre idée, serait-ce...»</p> + +<p>Ses cheveux se hérissèrent.</p> + +<p>Il se rappela ces intéressantes histoires de bandits romains, si peu +crues à Paris, et qu'Albert de Morcerf avait racontées à Mme Danglars et +à Eugénie lorsqu'il était question, pour le jeune vicomte, de devenir le +fils de l'une et le mari de l'autre.</p> + +<p>«Des voleurs, peut-être!» murmura-t-il.</p> + +<p>Tout à coup la voiture roula sur quelque chose de plus dur que le sol +d'un chemin sablé. Danglars hasarda un regard aux deux côtés de la +route; il aperçut des monuments de forme étrange, et sa pensée +préoccupée du récit de Morcerf, qui maintenant se présentait à lui dans +tous ses détails, sa pensée lui dit qu'il devait être sur la voie +Appienne.</p> + +<p>À gauche de la voiture, dans une espèce de vallée, on voyait une +excavation circulaire.</p> + +<p>C'était le cirque de Caracalla.</p> + +<p>Sur un mot de l'homme qui galopait à la portière de droite, la voiture +s'arrêta.</p> + +<p>En même temps, la portière de gauche s'ouvrit.</p> + +<p>«<i>Scendi</i>!» commanda une voix.</p> + +<p>Danglars descendit à l'instant même; il ne parlait pas encore l'italien, +mais il l'entendait déjà .</p> + +<p>Plus mort que vif, le baron regarda autour de lui.</p> + +<p>Quatre hommes l'entouraient, sans compter le postillon.</p> + +<p>«<i>Di quà </i>», dit un des quatre hommes en descendant un petit sentier qui +conduisait de la voie Appienne au milieu de ces inégales hachures de la +campagne de Rome.</p> + +<p>Danglars suivit son guide sans discussion, et n'eut pas besoin de se +retourner pour savoir qu'il était suivi des trois autres hommes.</p> + +<p>Cependant il lui sembla que ces hommes s'arrêtaient comme des +sentinelles à des distances à peu près égales.</p> + +<p>Après dix minutes de marche à peu près, pendant lesquelles Danglars +n'échangea point une seule parole avec son guide, il se trouva entre un +tertre et un buisson de hautes herbes; trois hommes debout et muets +formaient un triangle dont il était le centre.</p> + +<p>Il voulut parler; sa langue s'embarrassa.</p> + +<p>«<i>Avanti</i>», dit la même voix à l'accent bref et impératif.</p> + +<p>Cette fois Danglars comprit doublement: il comprit par la parole et par +le geste, car l'homme qui marchait derrière lui le poussa si rudement en +avant qu'il alla heurter son guide.</p> + +<p>Ce guide était notre ami Peppino, qui s'enfonça dans les hautes herbes +par une sinuosité que les fouines et les lézards pouvaient seuls +reconnaître pour un chemin frayé.</p> + +<p>Peppino s'arrêta devant une roche surmontée d'un épais buisson; cette +roche entrouverte comme une paupière, livra passage au jeune homme, qui +y disparut comme disparaissent dans leurs trappes les diables de nos +féeries.</p> + +<p>La voix et le geste de celui qui suivait Danglars engagèrent le banquier +à en faire autant. Il n'y avait plus à en douter, le banqueroutier +français avait affaire à des bandits romains.</p> + +<p>Danglars s'exécuta comme un homme placé entre deux dangers terribles, et +que la peur rend brave. Malgré son ventre assez mal disposé pour +pénétrer dans les crevasses de la campagne de Rome, il s'infiltra +derrière Peppino, et, se laissant glisser en fermant les yeux, il tomba +sur ses pieds.</p> + +<p>En touchant la terre, il rouvrit les yeux.</p> + +<p>Le chemin était large, mais noir. Peppino, peu soucieux de se cacher, +maintenant qu'il était chez lui, battit le briquet, et alluma une +torche.</p> + +<p>Deux autres hommes descendirent derrière Danglars, formant +l'arrière-garde, et, poussant Danglars lorsque par hasard il s'arrêtait, +le firent arriver par une pente douce au centre d'un carrefour de +sinistre apparence.</p> + +<p>En effet, les parois des murailles, creusées en cercueils superposés les +uns aux autres, semblaient, au milieu des pierres blanches, ouvrir ces +yeux noirs et profonds qu'on remarque dans les têtes de mort.</p> + +<p>Une sentinelle fit battre contre sa main gauche les capucines de sa +carabine.</p> + +<p>«Qui vive? fit la sentinelle.</p> + +<p>—Ami, ami! dit Peppino. Où est le capitaine?</p> + +<p>—Là , dit la sentinelle, en montrant par-dessus son épaule une espèce de +grande salle creusée dans le roc et dont la lumière se reflétait dans le +corridor par de grandes ouvertures cintrées.</p> + +<p>—Bonne proie, capitaine, bonne proie», dit Peppino en italien.</p> + +<p>Et prenant Danglars par le collet de sa redingote, il le conduisit vers +une ouverture ressemblant à une porte, et par laquelle on pénétrait dans +la salle dont le capitaine paraissait avoir fait son logement.</p> + +<p>«Est-ce l'homme? demanda celui-ci, qui lisait fort attentivement la <i>Vie +d'Alexandre</i> dans Plutarque.</p> + +<p>—Lui-même, capitaine, lui-même.</p> + +<p>—Très bien, montrez-le-moi.»</p> + +<p>Sur cet ordre assez impertinent, Peppino approcha si brusquement sa +torche du visage de Danglars, que celui-ci se recula vivement pour ne +point avoir les sourcils brûlés. Ce visage bouleversé offrait tous les +symptômes d'une pâle et hideuse terreur.</p> + +<p>«Cet homme est fatigué, dit le capitaine, qu'on le conduise à son lit.</p> + +<p>—Oh! murmura Danglars, ce lit, c'est probablement un des cercueils qui +creusent la muraille; ce sommeil, c'est la mort qu'un des poignards que +je vois étinceler dans l'ombre va me procurer.»</p> + +<p>En effet, dans les profondeurs sombres de l'immense salle, on voyait se +soulever, sur leurs couches d'herbes sèches ou de peaux de loup, les +compagnons de cet homme qu'Albert de Morcerf avait trouvé lisant les +<i>Commentaires de César</i>, et que Danglars retrouvait lisant la <i>Vie +d'Alexandre</i>.</p> + +<p>Le banquier poussa un sourd gémissement et suivit son guide: il n'essaya +ni de prier ni de crier. Il n'avait plus ni force, ni volonté, ni +puissance, ni sentiment; il allait parce qu'on l'entraînait.</p> + +<p>Il heurta une marche, et, comprenant qu'il avait un escalier devant lui, +il se baissa instinctivement pour ne pas se briser le front, et se +trouva dans une cellule taillée en plein roc.</p> + +<p>Cette cellule était propre, bien que nue, sèche, quoique située sous la +terre à une profondeur incommensurable.</p> + +<p>Un lit fait d'herbes sèches, recouvert de peaux de chèvre, était, non +pas dressé, mais étendu dans un coin de cette cellule. Danglars, en +l'apercevant, crut voir le symbole radieux de son salut.</p> + +<p>«Oh! Dieu soit loué! murmura-t-il, c'est un vrai lit!»</p> + +<p>C'était la seconde fois, depuis une heure, qu'il invoquait le nom de +Dieu; cela ne lui était pas arrivé depuis dix ans.</p> + +<p>«<i>Ecco</i>», dit le guide.</p> + +<p>Et poussant Danglars dans la cellule, il referma la porte sur lui.</p> + +<p>Un verrou grinça; Danglars était prisonnier.</p> + +<p>D'ailleurs, n'y eût-il pas eu de verrou, il eût fallu être saint Pierre +et avoir pour guide un ange du ciel, pour passer au milieu de la +garnison qui tenait les catacombes de Saint-Sébastien, et qui campait +autour de son chef, dans lequel nos lecteurs ont certainement reconnu le +fameux Luigi Vampa.</p> + +<p>Danglars aussi avait reconnu ce bandit, à l'existence duquel il n'avait +pas voulu croire quand Morcerf essayait de le naturaliser en France. Non +seulement il l'avait reconnu, mais aussi la cellule dans laquelle +Morcerf avait été enfermé, et qui, selon toute probabilité, était le +logement des étrangers.</p> + +<p>Ces souvenirs, sur lesquels au reste Danglars s'étendait avec une +certaine joie, lui rendaient la tranquillité. Du moment où ils ne +l'avaient pas tué tout de suite, les bandits n'avaient pas l'intention +de le tuer du tout.</p> + +<p>On l'avait arrêté pour le voler, et comme il n'avait sur lui que +quelques louis, on le rançonnerait.</p> + +<p>Il se rappela que Morcerf avait été taxé à quelque chose comme quatre +mille écus; comme il s'accordait une apparence beaucoup plus importante +que Morcerf, il fixa lui-même dans son esprit sa rançon à huit mille +écus.</p> + +<p>Huit mille écus faisaient quarante-huit mille livres.</p> + +<p>Il lui restait encore quelque chose comme cinq millions cinquante mille +francs.</p> + +<p>Avec cela on se tire d'affaire partout.</p> + +<p>Donc, à peu près certain de se tirer d'affaire, attendu qu'il n'y a pas +d'exemple qu'on ait jamais taxé un homme à cinq millions cinquante mille +livres, Danglars s'étendit sur son lit, où, après s'être retourné deux +ou trois fois, il s'endormit avec la tranquillité du héros dont Luigi +Vampa étudiait l'histoire.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="CXV" id="CXV"></a><a href="#table">CXV</a></h2> + +<h3><a href="#table">La carte de Luigi Vampa.</a></h3> + +<p>À tout sommeil qui n'est pas celui que redoutait Danglars, il y a un +réveil.</p> + +<p>Danglars se réveilla.</p> + +<p>Pour un Parisien habitué aux rideaux de soie, aux parois veloutées des +murailles, au parfum qui monte du bois blanchissant dans la cheminée et +qui descend des voûtes de satin, le réveil dans une grotte de pierre +crayeuse doit être comme un rêve de mauvais aloi.</p> + +<p>En touchant ses courtines de peau de bouc, Danglars devait croire qu'il +rêvait Samoïèdes ou Lapons.</p> + +<p>Mais en pareille circonstance une seconde suffit pour changer le doute +le plus robuste en certitude.</p> + +<p>«Oui, oui, murmura-t-il, je suis aux mains des bandits dont nous a parlé +Albert de Morcerf.»</p> + +<p>Son premier mouvement fut de respirer, afin de s'assurer qu'il n'était +pas blessé: c'était un moyen qu'il avait trouvé dans <i>Don Quichotte</i>, le +seul livre, non pas qu'il eût lu, mais dont il eût retenu quelque chose.</p> + +<p>«Non, dit-il, ils ne m'ont tué ni blessé, mais ils m'ont volé +peut-être?»</p> + +<p>Et il porta vivement ses mains à ses poches. Elles étaient intactes: les +cent louis qu'il s'était réservés pour faire son voyage de Rome à Venise +étaient bien dans la poche de son pantalon, et le portefeuille dans +lequel se trouvait la lettre de crédit de cinq millions cinquante mille +francs était bien dans la poche de sa redingote.</p> + +<p>«Singuliers bandits, se dit-il, qui m'ont laissé ma bourse et mon +portefeuille! Comme je le disais hier en me couchant, ils vont me mettre +à rançon. Tiens! j'ai aussi ma montre! Voyons un peu quelle heure il +est.»</p> + +<p>La montre de Danglars, chef-d'Å“uvre de Bréguet, qu'il avait remontée +avec soin la veille avant de se mettre en route, sonna cinq heures et +demie du matin. Sans elle, Danglars fût resté complètement incertain sur +l'heure, le jour ne pénétrant pas dans sa cellule.</p> + +<p>Fallait-il provoquer une explication des bandits? fallait-il attendre +patiemment qu'ils la demandassent? La dernière alternative était la plus +prudente: Danglars attendit.</p> + +<p>Il attendit jusqu'à midi.</p> + +<p>Pendant tout ce temps, une sentinelle avait veillé à sa porte. À huit +heures du matin, la sentinelle avait été relevée.</p> + +<p>Il avait alors pris à Danglars l'envie de voir par qui il était gardé.</p> + +<p>Il avait remarqué que des rayons de lumière, non pas de jour, mais de +lampe, filtraient à travers les ais de la porte mal jointe, il +s'approcha d'une de ces ouvertures au moment juste où le bandit buvait +quelques gorgées d'eau-de-vie, lesquelles, grâce à l'outre de peau qui +les contenait, répandaient une odeur qui répugna fort à Danglars.</p> + +<p>«Pouah!» fit-il en reculant jusqu'au fond de sa cellule.</p> + +<p>À midi, l'homme à l'eau-de-vie fut remplacé par un autre factionnaire. +Danglars eut la curiosité de voir son nouveau gardien; il s'approcha de +nouveau de la jointure.</p> + +<p>Celui-là était un athlétique bandit, un Goliath aux gros yeux, aux +lèvres épaisses, au nez écrasé; sa chevelure rousse pendait sur ses +épaules en mèches tordues comme des couleuvres.</p> + +<p>«Oh! oh! dit Danglars, celui ici ressemble plus à un ogre qu'à une +créature humaine; en tout cas, je suis vieux et assez coriace; gros +blanc pas bon à manger.»</p> + +<p>Comme on voit, Danglars avait encore l'esprit assez présent pour +plaisanter.</p> + +<p>Au même instant, comme pour lui donner la preuve qu'il n'était pas un +ogre, son gardien s'assit en face de la porte de sa cellule, tira de son +bissac du pain noir, des oignons et du fromage, qu'il se mit incontinent +à dévorer.</p> + +<p>«Le diable m'emporte, dit Danglars en jetant à travers les fentes de sa +porte un coup d'Å“il sur le dîner du bandit: le diable m'emporte si je +comprends comment on peut manger de pareilles ordures.»</p> + +<p>Et il alla s'asseoir sur ses peaux de bouc, qui lui rappelaient l'odeur +de l'eau-de-vie de la première sentinelle.</p> + +<p>Mais Danglars avait beau faire, et les secrets de la nature sont +incompréhensibles, il y a bien de l'éloquence dans certaines invitations +matérielles qu'adressent les plus grossières substances aux estomacs à +jeun.</p> + +<p>Danglars sentit soudain que le sien n'avait pas de fonds en ce moment: +il vit l'homme moins laid, le pain moins noir, le fromage plus frais.</p> + +<p>Enfin, ces oignons crus, affreuse alimentation du sauvage, lui +rappelèrent certaines sauces Robert et certains mirotons que son +cuisinier exécutait d'une façon supérieure, lorsque Danglars lui disait: +«Monsieur Deniseau, faites-moi, pour aujourd'hui, un bon petit plat +canaille.»</p> + +<p>Il se leva et alla frapper à la porte.</p> + +<p>Le bandit leva la tête.</p> + +<p>Danglars vit qu'il était entendu, et redoubla.</p> + +<p>«<i>Che cosa</i>? demanda le bandit.</p> + +<p>—Dites donc! dites donc! l'ami, fit Danglars en tambourinant avec ses +doigts contre sa porte, il me semble qu'il serait temps que l'on songeât +à me nourrir aussi, moi!»</p> + +<p>Mais soit qu'il ne comprît pas, soit qu'il n'eût pas d'ordres à +l'endroit de la nourriture de Danglars, le géant se remit à son dîner.</p> + +<p>Danglars sentit sa fierté humiliée, et, ne voulant pas davantage se +commettre avec cette brute, il se recoucha sur ses peaux de bouc et ne +souffla plus le mot.</p> + +<p>Quatre heures s'écoulèrent; le géant fut remplacé par un autre bandit. +Danglars, qui éprouvait d'affreux tiraillements d'estomac, se leva +doucement, appliqua derechef son oreille aux fentes de la porte, et +reconnut la figure intelligente de son guide.</p> + +<p>C'était en effet Peppino qui se préparait à monter la garde la plus +douce possible en s'asseyant en face de la porte, et en posant entre ses +deux jambes une casserole de terre, laquelle contenait, chauds et +parfumés, des pois chiches fricassés au lard.</p> + +<p>Près de ces pois chiches, Peppino posa encore un joli petit panier de +raisin de Velletri et un fiasco de vin d'Orvietto.</p> + +<p>Décidément Peppino était un gourmet.</p> + +<p>En voyant ces préparatifs gastronomiques, l'eau vint à la bouche de +Danglars.</p> + +<p>«Ah! ah! dit le prisonnier, voyons un peu si celui-ci sera plus +traitable que l'autre.»</p> + +<p>Et il frappa gentiment à sa porte.</p> + +<p>«On y va, dit le bandit, qui, en fréquentant la maison de maître +Pastrini, avait fini par apprendre le français jusque dans ses +idiotismes.»</p> + +<p>En effet il vint ouvrir.</p> + +<p>Danglars le reconnut pour celui qui lui avait crié d'une si furieuse +manière: «Rentrez la tête.» Mais ce n'était pas l'heure des +récriminations. Il prit au contraire sa figure la plus agréable, et avec +un sourire gracieux:</p> + +<p>«Pardon, monsieur, dit-il, mais est-ce que l'on ne me donnera pas à +dîner, à moi aussi?</p> + +<p>—Comment donc! s'écria Peppino, Votre Excellence aurait-elle faim, par +hasard?</p> + +<p>—Par hasard est charmant, murmura Danglars; il y a juste vingt-quatre +heures que je n'ai mangé.</p> + +<p>«Mais oui, monsieur, ajouta-t-il en haussant la voix, j'ai faim, et même +assez faim.</p> + +<p>—Et Votre Excellence veut manger?</p> + +<p>—À l'instant même, si c'est possible.</p> + +<p>—Rien de plus aisé, dit Peppino; ici l'on se procure tout ce que l'on +désire, en payant, bien entendu comme cela se fait chez tous les +honnêtes chrétiens.</p> + +<p>—Cela va sans dire! s'écria Danglars, quoique en vérité les gens qui +vous arrêtent et qui vous emprisonnent devraient au moins nourrir leurs +prisonniers.</p> + +<p>—Ah! Excellence, reprit Peppino, ce n'est pas l'usage.</p> + +<p>—C'est une assez mauvaise raison, reprit Danglars, qui comptait +amadouer son gardien par son amabilité, et cependant je m'en contente. +Voyons, qu'on me serve à manger.</p> + +<p>—À l'instant même, Excellence; que désirez-vous?»</p> + +<p>Et Peppino posa son écuelle à terre, de telle façon que la fumée en +monta directement aux narines de Danglars.</p> + +<p>«Commandez, dit-il.</p> + +<p>—Vous avez donc des cuisines ici? demanda le banquier.</p> + +<p>—Comment! si nous avons des cuisines? des cuisines parfaites!</p> + +<p>—Et des cuisiniers?</p> + +<p>—Excellents!</p> + +<p>—Eh bien, un poulet, un poisson, du gibier, n'importe quoi, pourvu que +je mange.</p> + +<p>—Comme il plaira à Votre Excellence; nous disons un poulet, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Oui, un poulet.»</p> + +<p>Peppino, se redressant, cria de tous ses poumons:</p> + +<p>«Un poulet pour Son Excellence!»</p> + +<p>La voix de Peppino vibrait encore sous les voûtes que déjà paraissait un +jeune homme, beau, svelte, et à moitié nu comme les porteurs de poissons +antiques; il apportait le poulet sur un plat d'argent, et le poulet +tenait seul sur sa tête.</p> + +<p>«On se croirait au <i>Café de Paris</i>, murmura Danglars.</p> + +<p>—Voilà , Excellence», dit Peppino en prenant le poulet des mains du +jeune bandit et en le posant sur une table vermoulue qui faisait, avec +un escabeau et le lit de peaux de bouc, la totalité de l'ameublement de +la cellule.</p> + +<p>Danglars demanda un couteau et une fourchette.</p> + +<p>«Voilà ! Excellence», dit Peppino en offrant un petit couteau à la pointe +émoussée et une fourchette de bois.</p> + +<p>Danglars prit le couteau d'une main, la fourchette de l'autre, et se mit +en devoir de découper la volaille.</p> + +<p>«Pardon, Excellence, dit Peppino en posant une main sur l'épaule du +banquier; ici on paie avant de manger; on pourrait n'être pas content en +sortant...</p> + +<p>—Ah! ah! fit Danglars, ce n'est plus comme à Paris, sans compter qu'ils +vont m'écorcher probablement; mais faisons les choses grandement. +Voyons, j'ai toujours entendu parler du bon marché de la vie en Italie; +un poulet doit valoir douze sous à Rome.</p> + +<p>«Voilà », dit-il, et il jeta un louis à Peppino.</p> + +<p>Peppino ramassa le louis, Danglars approcha le couteau du poulet.</p> + +<p>«Un moment, Excellence, dit Peppino en se relevant; un moment, Votre +Excellence me redoit encore quelque chose.</p> + +<p>—Quand je disais qu'ils m'écorcheraient!» murmura Danglars.</p> + +<p>Puis, résolu de prendre son parti de cette extorsion:</p> + +<p>«Voyons, combien vous redoit-on pour cette volaille étique? +demanda-t-il.</p> + +<p>—Votre Excellence a donné un louis d'acompte.</p> + +<p>—Un louis d'acompte sur un poulet?</p> + +<p>—Sans doute, d'acompte.</p> + +<p>—Bien... Allez! allez!</p> + +<p>—Ce n'est plus que quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf louis +que Votre Excellence me redoit.»</p> + +<p>Danglars ouvrit des yeux énormes à l'énoncé de cette gigantesque +plaisanterie.</p> + +<p>«Ah! très drôle, murmura-t-il, en vérité.»</p> + +<p>Et il voulut se remettre à découper le poulet; mais Peppino lui arrêta +la main droite avec la main gauche et tendit son autre main.</p> + +<p>«Allons, dit-il.</p> + +<p>—Quoi! vous ne riez point? dit Danglars.</p> + +<p>—Nous ne rions jamais, Excellence, reprit Peppino, sérieux comme un +quaker.</p> + +<p>—Comment, cent mille francs ce poulet!</p> + +<p>—Excellence, c'est incroyable comme on a de la peine à élever la +volaille dans ces maudites grottes.</p> + +<p>—Allons! allons! dit Danglars, je trouve cela très bouffon, très +divertissant, en vérité; mais comme j'ai faim, laissez-moi manger. +Tenez, voilà un autre louis pour vous, mon ami.</p> + +<p>—Alors cela ne fera plus que quatre mille neuf cent +quatre-vingt-dix-huit louis, dit Peppino conservant le même sang-froid; +avec de la patience, nous y viendrons.</p> + +<p>—Oh! quant à cela, dit Danglars révolté de cette persévérance à le +railler, quant à cela, jamais. Allez au diable! Vous ne savez pas à qui +vous avez affaire.»</p> + +<p>Peppino fit un signe, le jeune garçon allongea les deux mains et enleva +prestement le poulet. Danglars se jeta sur son lit de peaux de bouc, +Peppino referma la porte et se remit à manger ses pois au lard.</p> + +<p>Danglars ne pouvait voir ce que faisait Peppino, mais le claquement des +dents du bandit ne devait laisser au prisonnier aucun doute sur +l'exercice auquel il se livrait.</p> + +<p>Il était clair qu'il mangeait, même qu'il mangeait bruyamment, et comme +un homme mal élevé.</p> + +<p>«Butor!» dit Danglars.</p> + +<p>Peppino fit semblant de ne pas entendre, et, sans même tourner la tête, +continua de manger avec une sage lenteur.</p> + +<p>L'estomac de Danglars lui semblait à lui-même percé comme le tonneau des +Danaïdes; il ne pouvait croire qu'il parviendrait à le remplir jamais.</p> + +<p>Cependant, il prit patience une demi-heure encore mais il est juste de +dire que cette demi-heure lui parut un siècle.</p> + +<p>Il se leva et alla de nouveau à la porte.</p> + +<p>«Voyons, monsieur, dit-il, ne me faites pas languir plus longtemps, et +dites-moi tout de suite ce que l'on veut de moi?</p> + +<p>—Mais, Excellence, dites plutôt ce que vous voulez de nous... Donnez +vos ordres et nous les exécuterons.</p> + +<p>—Alors ouvrez-moi d'abord.»</p> + +<p>Peppino ouvrit.</p> + +<p>«Je veux, dit Danglars, pardieu! je veux manger!</p> + +<p>—Vous avez faim?</p> + +<p>—Et vous le savez, du reste.</p> + +<p>—Que désire manger Votre Excellence?</p> + +<p>—Un morceau de pain sec, puisque les poulets sont hors de prix dans ces +maudites caves.</p> + +<p>—Du pain! soit, dit Peppino.</p> + +<p>«Holà ! du pain!» cria-t-il.</p> + +<p>Le jeune garçon apporta un petit pain.</p> + +<p>«Voilà ! dit Peppino.</p> + +<p>—Combien? demanda Danglars.</p> + +<p>—Quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit louis, il y a deux louis +payés d'avance.</p> + +<p>—Comment, un pain, cent mille francs?</p> + +<p>—Cent mille francs, dit Peppino.</p> + +<p>—Mais vous ne demandiez que cent mille francs pour un poulet!</p> + +<p>—Nous ne servons pas à la carte, mais à prix fixe. Qu'on mange peu, +qu'on mange beaucoup, qu'on demande dix plats ou un seul, c'est toujours +le même chiffre.</p> + +<p>—Encore cette plaisanterie! Mon cher ami, je vous déclare que c'est +absurde, que c'est stupide! Dites-moi tout de suite que vous voulez que +je meure de faim, ce sera plus tôt fait.</p> + +<p>—Mais non, Excellence, c'est vous qui voulez vous suicider. Payez et +mangez.</p> + +<p>—Avec quoi payer, triple animal? dit Danglars exaspéré. Est-ce que tu +crois qu'on a cent mille francs dans sa poche?</p> + +<p>—Vous avez cinq millions cinquante mille francs dans la vôtre, +Excellence, dit Peppino; cela fait cinquante poulets à cent mille francs +et un demi-poulet à cinquante mille.»</p> + +<p>Danglars frissonna; le bandeau lui tomba des yeux: c'était bien toujours +une plaisanterie, mais il la comprenait enfin.</p> + +<p>Il est même juste de dire qu'il ne la trouvait plus aussi plate que +l'instant d'avant.</p> + +<p>«Voyons, dit-il, voyons: en donnant ces cent mille francs, me +tiendrez-vous quitte au moins, et pourrai-je manger à mon aise?</p> + +<p>—Sans doute, dit Peppino.</p> + +<p>—Mais comment les donner? fit Danglars en respirant plus librement.</p> + +<p>—Rien de plus facile; vous avez un crédit ouvert chez MM. Thomson et +French, via dei Banchi, à Rome, donnez-moi un bon de quatre mille neuf +cent quatre-vingt-dix-huit louis sur ces messieurs, notre banquier nous +le prendra.»</p> + +<p>Danglars voulut au moins se donner le mérite de la bonne volonté; il +prit la plume et le papier que lui présentait Peppino, écrivit la +cédule, et signa.</p> + +<p>«Tenez, dit-il, voilà votre bon au porteur.</p> + +<p>—Et vous, voici votre poulet.»</p> + +<p>Danglars découpa la volaille en soupirant: elle lui paraissait bien +maigre pour une si grosse somme.</p> + +<p>Quant à Peppino, il lut attentivement le papier, le mit dans sa poche, +et continua de manger ses pois chiches.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="CXVI" id="CXVI"></a><a href="#table">CXVI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le pardon.</a></h3> + +<p>Le lendemain Danglars eut encore faim, l'air de cette caverne était on +ne peut plus apéritif; le prisonnier crut que, pour ce jour-là , il +n'aurait aucune dépense à faire: en homme économe il avait caché la +moitié de son poulet et un morceau de son pain dans le coin de sa +cellule.</p> + +<p>Mais il n'eut pas plus tôt mangé qu'il eut soif: il n'avait pas compté +là -dessus.</p> + +<p>Il lutta contre la soif jusqu'au moment où il sentit sa langue desséchée +s'attacher à son palais.</p> + +<p>Alors, ne pouvant plus résister au feu qui le dévorait, il appela.</p> + +<p>La sentinelle ouvrit la porte; c'était un nouveau visage.</p> + +<p>Il pensa que mieux valait pour lui avoir affaire à une ancienne +connaissance. Il appela Peppino.</p> + +<p>«Me voici, Excellence, dit le bandit en se présentant avec un +empressement qui parut de bon augure à Danglars, que désirez-vous?</p> + +<p>—À boire, dit le prisonnier.</p> + +<p>—Excellence, dit Peppino, vous savez que le vin est hors de prix dans +les environs de Rome...</p> + +<p>—Donnez-moi de l'eau alors, dit Danglars cherchant à parer la botte.</p> + +<p>—Oh! Excellence, l'eau est plus rare que le vin; il fait une si grande +sécheresse!</p> + +<p>—Allons, dit Danglars, nous allons recommencer, à ce qu'il paraît!»</p> + +<p>Et, tout en souriant pour avoir l'air de plaisanter, le malheureux +sentait la sueur mouiller ses tempes.</p> + +<p>«Voyons, mon ami, dit Danglars, voyant que Peppino demeurait impassible, +je vous demande un verre de vin; me le refuserez-vous?</p> + +<p>—Je vous ai déjà dit, Excellence, répondit gravement Peppino, que nous +ne vendions pas au détail.</p> + +<p>—Eh bien, voyons alors, donnez-moi une bouteille.</p> + +<p>—Duquel?</p> + +<p>—Du moins cher.</p> + +<p>—Ils sont tous deux du même prix.</p> + +<p>—Et quel prix?</p> + +<p>—Vingt-cinq mille francs la bouteille.</p> + +<p>—Dites, s'écria Danglars avec une amertume qu'Harpargon seul eût pu +noter dans le diapason de la voix humaine, dites que vous voulez me +dépouiller, ce sera plus tôt fait que de me dévorer ainsi lambeau par +lambeau.</p> + +<p>—Il est possible, dit Peppino, que ce soit là le projet du maître.</p> + +<p>—Le maître, qui est-il donc?</p> + +<p>—Celui auquel on vous a conduit avant-hier.</p> + +<p>—Et où est-il?</p> + +<p>—Ici.</p> + +<p>—Faites que je le voie.</p> + +<p>—C'est facile.»</p> + +<p>L'instant d'après, Luigi Vampa était devant Danglars.</p> + +<p>«Vous m'appelez? demanda-t-il au prisonnier.</p> + +<p>—C'est vous, monsieur, qui êtes le chef des personnes qui m'ont amené +ici?</p> + +<p>—Oui Excellence.</p> + +<p>—Que désirez-vous de moi pour rançon? Parlez.</p> + +<p>—Mais tout simplement les cinq millions que vous portez sur vous.»</p> + +<p>Danglars sentit un effroyable spasme lui broyer le cÅ“ur.</p> + +<p>«Je n'ai que cela au monde, monsieur, et c'est le reste d'une immense +fortune: si vous me l'ôtez, ôtez-moi la vie.</p> + +<p>—Il nous est défendu de verser votre sang, Excellence.</p> + +<p>—Et par qui cela vous est-il défendu?</p> + +<p>—Par celui auquel nous obéissons.</p> + +<p>—Vous obéissez donc à quelqu'un?</p> + +<p>—Oui, à un chef.</p> + +<p>—Je croyais que vous-même étiez le chef?</p> + +<p>—Je suis le chef de ces hommes; mais un autre homme est mon chef à moi.</p> + +<p>—Et ce chef obéit-il à quelqu'un?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—À qui?</p> + +<p>—À Dieu.»</p> + +<p>Danglars resta un instant pensif.</p> + +<p>«Je ne vous comprends pas, dit-il.</p> + +<p>—C'est possible.</p> + +<p>—Et c'est ce chef qui vous a dit de me traiter ainsi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Quel est son but?</p> + +<p>—Je n'en sais rien.</p> + +<p>—Mais ma bourse s'épuisera.</p> + +<p>—C'est probable.</p> + +<p>—Voyons, dit Danglars, voulez-vous un million?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Deux millions?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Trois millions?... quatre?... Voyons, quatre? je vous les donne à la +condition que vous me laisserez aller.</p> + +<p>—Pourquoi nous offrez-vous quatre millions de ce qui en vaut cinq? dit +Vampa; c'est de l'usure cela, seigneur banquier, ou je ne m'y connais +pas.</p> + +<p>—Prenez tout! prenez tout, vous dis-je! s'écria Danglars, et tuez-moi!</p> + +<p>—Allons, allons, calmez-vous, Excellence, vous allez vous fouetter le +sang, ce qui vous donnera un appétit à manger un million par jour; soyez +donc plus économe, morbleu!</p> + +<p>—Mais quand je n'aurai plus d'argent pour vous payer! s'écria Danglars +exaspéré.</p> + +<p>—Alors vous aurez faim.</p> + +<p>—J'aurai faim? dit Danglars blêmissant.</p> + +<p>—C'est probable, répondit flegmatiquement Vampa.</p> + +<p>—Mais vous dites que vous ne voulez pas me tuer?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Et vous voulez me laisser mourir de faim?</p> + +<p>—Ce n'est pas la même chose.</p> + +<p>—Eh bien, misérables! s'écria Danglars, je déjouerai vos infâmes +calculs; mourir pour mourir, j'aime autant en finir tout de suite; +faites-moi souffrir, torturez-moi, tuez-moi, mais vous n'aurez plus ma +signature!</p> + +<p>—Comme il vous plaira, Excellence», dit Vampa.</p> + +<p>Et il sortit de la cellule.</p> + +<p>Danglars se jeta en rugissant sur ses peaux de bouc.</p> + +<p>Quels étaient ces hommes? quel était ce chef invisible? quels projets +poursuivaient-ils donc sur lui? et quand tout le monde pouvait se +racheter, pourquoi lui seul ne le pouvait-il pas?</p> + +<p>Oh! certes, la mort, une mort prompte et violente, était un bon moyen de +tromper ses ennemis acharnés, qui semblaient poursuivre sur lui une +incompréhensible vengeance.</p> + +<p>Oui, mais mourir!</p> + +<p>Pour la première fois peut-être de sa carrière si longue, Danglars +songeait à la mort avec le désir et la crainte tout à la fois de mourir; +mais le moment était venu pour lui d'arrêter sa vue sur le spectre +implacable qui vit au-dedans de toute créature, qui, à chaque pulsation +du cÅ“ur, dit à lui-même: Tu mourras!</p> + +<p>Danglars ressemblait à ces bêtes fauves que la chasse anime, puis +qu'elle désespère, et qui, à force de désespoir, réussissent parfois à +se sauver.</p> + +<p>Danglars songea à une évasion.</p> + +<p>Mais les murs étaient le roc lui-même; mais à la seule issue qui +conduisait hors de la cellule un homme lisait, et derrière cet homme on +voyait passer et repasser des ombres armées de fusils.</p> + +<p>Sa résolution de ne pas signer dura deux jours, après quoi il demanda +des aliments et offrit un million.</p> + +<p>On lui servit un magnifique souper, et on prit son million.</p> + +<p>Dès lors, la vie du malheureux prisonnier fut une divagation +perpétuelle. Il avait tant souffert qu'il ne voulait plus s'exposer à +souffrir, et subissait toutes les exigences; au bout de douze jours, un +après-midi qu'il avait dîné comme en ses beaux jours de fortune, il fit +ses comptes et s'aperçut qu'il avait tant donné de traites au porteur, +qu'il ne lui restait plus que cinquante mille francs.</p> + +<p>Alors il se fit en lui une réaction étrange: lui qui venait d'abandonner +cinq millions, il essaya de sauver les cinquante mille francs qui lui +restaient, plutôt que de donner ces cinquante mille francs, il se +résolut de reprendre une vie de privations, il eut des lueurs d'espoir +qui touchaient à la folie; lui qui depuis si longtemps avait oublié +Dieu, il y songea pour se dire que Dieu parfois avait fait des miracles: +que la caverne pouvait s'abîmer; que les carabiniers pontificaux +pouvaient découvrir cette retraite maudite et venir à son secours; +qu'alors il lui resterait cinquante mille francs; que cinquante mille +francs étaient une somme suffisante pour empêcher un homme de mourir de +faim; il pria Dieu de lui conserver ces cinquante mille francs, et en +priant il pleura.</p> + +<p>Trois jours se passèrent ainsi, pendant lesquels le nom de Dieu fut +constamment, sinon dans son cÅ“ur du moins sur ses lèvres; par +intervalles il avait des instants de délire pendant lesquels il croyait, +à travers les fenêtres, voir dans une pauvre chambre un vieillard +agonisant sur un grabat.</p> + +<p>Ce vieillard, lui aussi, mourait de faim.</p> + +<p>Le quatrième jour, ce n'était plus un homme, c'était un cadavre vivant; +il avait ramassé à terre jusqu'aux dernières miettes de ses anciens +repas et commencé à dévorer la natte dont le sol était couvert.</p> + +<p>Alors il supplia Peppino, comme on supplie son ange gardien, de lui +donner quelque nourriture, il lui offrit mille francs d'une bouchée de +pain.</p> + +<p>Peppino ne répondit pas.</p> + +<p>Le cinquième jour, il se traîna à l'entrée de la cellule.</p> + +<p>«Mais vous n'êtes donc pas un chrétien? dit-il en se redressant sur les +genoux; vous voulez assassiner un homme qui est votre frère devant Dieu?</p> + +<p>«Oh! mes amis d'autrefois, mes amis d'autrefois!» murmura-t-il.</p> + +<p>Et il tomba la face contre terre.</p> + +<p>Puis, se relevant avec une espèce de désespoir:</p> + +<p>«Le chef! cria-t-il, le chef!</p> + +<p>—Me voilà ! dit Vampa, paraissant tout à coup, que désirez-vous encore?</p> + +<p>—Prenez mon dernier or, balbutia Danglars en tendant son portefeuille, +et laissez-moi vivre ici, dans cette caverne; je ne demande plus la +liberté, je ne demande qu'à vivre.</p> + +<p>—Vous souffrez donc bien? demanda Vampa.</p> + +<p>—Oh! oui, je souffre, et cruellement!</p> + +<p>—Il y a cependant des hommes qui ont encore plus souffert que vous.</p> + +<p>—Je ne crois pas.</p> + +<p>—Si fait! ceux qui sont morts de faim.»</p> + +<p>Danglars songea à ce vieillard que, pendant ses heures d'hallucination, +il voyait, à travers les fenêtres de sa pauvre chambre, gémir sur son +lit.</p> + +<p>Il frappa du front la terre en poussant un gémissement.</p> + +<p>«Oui, c'est vrai, il y en a qui ont plus souffert encore que moi, mais +au moins, ceux-là , c'étaient des martyrs.</p> + +<p>—Vous repentez-vous, au moins?» dit une voix sombre et solennelle, qui +fit dresser les cheveux sur la tête de Danglars.</p> + +<p>Son regard affaibli essaya de distinguer les objets, et il vit derrière +le bandit un homme enveloppé d'un manteau et perdu dans l'ombre d'un +pilastre de pierre.</p> + +<p>«De quoi faut-il que je me repente? balbutia Danglars.</p> + +<p>—Du mal que vous avez fait, dit la même voix.</p> + +<p>—Oh! oui, je me repens! je me repens!» s'écria Danglars.</p> + +<p>Et il frappa sa poitrine de son poing amaigri.</p> + +<p>«Alors je vous pardonne, dit l'homme en jetant son manteau et en faisant +un pas pour se placer dans la lumière.</p> + +<p>—Le comte de Monte-Cristo! dit Danglars, plus pâle de terreur qu'il ne +l'était, un instant auparavant, de faim et de misère.</p> + +<p>—Vous vous trompez; je ne suis pas le comte de Monte-Cristo.</p> + +<p>—Et qui êtes-vous donc?</p> + +<p>—Je suis celui que vous avez vendu, livré, déshonoré: je suis celui +dont vous avez prostitué la fiancée; je suis celui sur lequel vous avez +marché pour vous hausser jusqu'à la fortune; je suis celui dont vous +avez fait mourir le père de faim, qui vous avait condamné à mourir de +faim, et qui cependant vous pardonne, parce qu'il a besoin lui-même +d'être pardonné: je suis Edmond Dantès!»</p> + +<p>Danglars ne poussa qu'un cri, et tomba prosterné.</p> + +<p>«Relevez-vous, dit le comte, vous avez la vie sauve; pareille fortune +n'est pas arrivée à vos deux autres complices: l'un est fou, l'autre est +mort! Gardez les cinquante mille francs qui vous restent, je vous en +fais don; quant à vos cinq millions volés aux hospices, ils leur sont +déjà restitués par une main inconnue.</p> + +<p>«Et maintenant, mangez et buvez; ce soir je vous fais mon hôte.</p> + +<p>«Vampa, quand cet homme sera rassasié, il sera libre.»</p> + +<p>Danglars demeura prosterné tandis que le comte s'éloignait; lorsqu'il +releva la tête, il ne vit plus qu'une espèce d'ombre qui disparaissait +dans le corridor, et devant laquelle s'inclinaient les bandits.</p> + +<p>Comme l'avait ordonné le comte, Danglars fut servi par Vampa, qui lui +fit apporter le meilleur vin et les plus beaux fruits de l'Italie, et +qui, l'ayant fait monter dans sa chaise de poste, l'abandonna sur la +route, adossé à un arbre.</p> + +<p>Il y resta jusqu'au jour, ignorant où il était.</p> + +<p>Au jour il s'aperçut qu'il était près d'un ruisseau: il avait soif, il +se traîna jusqu'à lui.</p> + +<p>En se baissant pour y boire, il s'aperçut que ses cheveux étaient +devenus blancs.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="CXVII" id="CXVII"></a><a href="#table">CXVII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le 5 octobre.</a></h3> + +<p>Il était six heures du soir à peu près, un jour couleur d'opale, dans +lequel un beau soleil d'automne infiltrait ses rayons d'or, tombait du +ciel sur la mer bleuâtre.</p> + +<p>La chaleur du jour s'était éteinte graduellement, et l'on commençait à +sentir cette légère brise qui semble la respiration de la nature se +réveillant après la sieste brûlante du midi, souffle délicieux qui +rafraîchit les côtes de la Méditerranée et qui porte de rivage en rivage +le parfum des arbres, mêlé à l'âcre senteur de la mer.</p> + +<p>Sur cet immense lac qui s'étend de Gibraltar aux Dardanelles et de Tunis +à Venise, un léger yacht, pur et élégant de forme, glissait dans les +premières vapeurs du soir. Son mouvement était celui du cygne qui ouvre +ses ailes au vent et qui semble glisser sur l'eau. Il s'avançait, rapide +et gracieux à la fois, et laissant derrière lui un sillon +phosphorescent.</p> + +<p>Peu à peu le soleil, dont nous avons salué les derniers rayons, avait +disparu à l'horizon occidental; mais, comme pour donner raison aux rêves +brillants de la mythologie, ses feux indiscrets, reparaissant au sommet +de chaque vague, semblaient révéler que le dieu de flamme venait de se +cacher au sein d'Amphitrite, qui essayait en vain de cacher son amant +dans les plis de son manteau azuré.</p> + +<p>Le yacht avançait rapidement, quoique en apparence il y eût à peine +assez de vent pour faire flotter la chevelure bouclée d'une jeune fille.</p> + +<p>Debout sur la proue, un homme de haute taille, au teint de bronze, à +l'Å“il dilaté, voyait venir à lui la terre sous la forme d'une masse +sombre disposée en cône, et sortant du milieu des flots comme un immense +chapeau de Catalan.</p> + +<p>«Est-ce là Monte-Cristo? demanda d'une voix grave et empreinte d'une +profonde tristesse le voyageur aux ordres duquel le petit yacht semblait +être momentanément soumis.</p> + +<p>—Oui, Excellence, répondit le patron, nous arrivons.</p> + +<p>—Nous arrivons!» murmura le voyageur avec un indéfinissable accent de +mélancolie.</p> + +<p>Puis il ajouta à voix basse:</p> + +<p>«Oui, ce sera là le port.»</p> + +<p>Et il se replongea dans sa pensée, qui se traduisait par un sourire plus +triste que ne l'eussent été des larmes.</p> + +<p>Quelques minutes après, on aperçut à terre la lueur d'une flamme qui +s'éteignit aussitôt, et le bruit d'une arme à feu arriva jusqu'au yacht.</p> + +<p>«Excellence, dit le patron, voici le signal de terre, voulez-vous y +répondre vous-même?</p> + +<p>—Quel signal?» demanda celui-ci.</p> + +<p>Le patron étendit la main vers l'île aux flancs de laquelle montait, +isolé et blanchâtre, un large flocon de fumée qui se déchirait en +s'élargissant.</p> + +<p>«Ah! oui, dit-il, comme sortant d'un rêve, donnez.»</p> + +<p>Le patron lui tendit une carabine toute chargée, le voyageur la prit, la +leva lentement et fit feu en l'air.</p> + +<p>Dix minutes après on carguait les voiles, et l'on jetait l'ancre à cinq +cents pas d'un petit port.</p> + +<p>Le canot était déjà à la mer avec quatre rameurs et le pilote; le +voyageur descendit, et au lieu de s'asseoir à la poupe, garnie pour lui +d'un tapis bleu, se tint debout et les bras croisés.</p> + +<p>Les rameurs attendaient, leurs avirons à demi levés, comme des oiseaux +qui font sécher leurs ailes.</p> + +<p>«Allez!» dit le voyageur.</p> + +<p>Les huit rames retombèrent à la mer d'un seul coup et sans faire jaillir +une goutte d'eau; puis la barque, cédant à l'impulsion, glissa +rapidement.</p> + +<p>En un instant on fut dans une petite anse formée par une échancrure +naturelle, la barque toucha sur un fond de sable fin.</p> + +<p>«Excellence, dit le pilote, montez sur les épaules de deux de nos +hommes, ils vous porteront à terre.»</p> + +<p>Le jeune homme répondit à cette invitation par un geste de complète +indifférence, dégagea ses jambes de la barque et se laissa glisser dans +l'eau qui lui monta jusqu'à la ceinture.</p> + +<p>«Ah! Excellence, murmura le pilote, c'est mal ce que vous faites là , et +vous nous ferez gronder par le maître.»</p> + +<p>Le jeune homme continua d'avancer vers le rivage, suivant deux matelots +qui choisissaient le meilleur fond.</p> + +<p>Au bout d'une trentaine de pas on avait abordé; le jeune homme secouait +ses pieds sur un terrain sec, et cherchait des yeux autour de lui le +chemin probable qu'on allait lui indiquer, car il faisait tout à fait +nuit.</p> + +<p>Au moment où il tournait la tête, une main se posait sur son épaule, et +une voix le fit tressaillir.</p> + +<p>«Bonjour, Maximilien, disait cette voix, vous êtes exact, merci!</p> + +<p>—C'est vous, comte, s'écria le jeune homme avec un mouvement qui +ressemblait à de la joie, et en serrant de ses deux mains la main de +Monte-Cristo.</p> + +<p>—Oui, vous le voyez, aussi exact que vous; mais vous êtes ruisselant, +mon cher ami: il faut vous changer, comme dirait Calypso à Télémaque. +Venez donc, il y a par ici une habitation toute préparée pour vous, dans +laquelle vous oublierez fatigues et froid.»</p> + +<p>Monte-Cristo s'aperçut que Morrel se retournait; il attendit.</p> + +<p>Le jeune homme, en effet, voyait avec surprise que pas un mot n'avait +été prononcé par ceux qui l'avaient amené, qu'il ne les avait pas payés +et que cependant ils étaient partis. On entendait même déjà le battement +des avirons de la barque qui retournait vers le petit yacht.</p> + +<p>«Ah! oui, dit le comte, vous cherchez vos matelots?</p> + +<p>—Sans doute, je ne leur ai rien donné, et cependant ils sont partis.</p> + +<p>—Ne vous occupez point de cela, Maximilien, dit en riant Monte-Cristo, +j'ai un marché avec la marine pour que l'accès de mon île soit franc de +tout droit de charroi et de voyage. Je suis abonné, comme on dit dans +les pays civilisés.»</p> + +<p>Morrel regarda le comte avec étonnement.</p> + +<p>«Comte, lui dit-il, vous n'êtes plus le même qu'à Paris.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Oui, ici, vous riez.»</p> + +<p>Le front de Monte-Cristo s'assombrit tout à coup.</p> + +<p>«Vous avez raison de me rappeler à moi-même, Maximilien, dit-il, vous +revoir était un bonheur pour moi, et j'oubliais que tout bonheur est +passager.</p> + +<p>—Oh! non, non, comte! s'écria Morrel en saisissant de nouveau les deux +mains de son ami; riez au contraire, soyez heureux, vous, et prouvez-moi +par votre indifférence que la vie n'est mauvaise qu'à ceux qui +souffrent. Oh! vous êtes charitable; vous êtes bon, vous êtes grand, mon +ami, et c'est pour me donner du courage que vous affectez cette gaieté.</p> + +<p>—Vous vous trompez, Morrel, dit Monte-Cristo, c'est qu'en effet j'étais +heureux.</p> + +<p>—Alors vous m'oubliez moi-même; tant mieux!</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Oui, car vous le savez, ami, comme disait le gladiateur entrant dans +le cirque au sublime empereur, je vous dis à vous: «Celui qui va mourir +te salue.»</p> + +<p>—Vous n'êtes pas consolé? demanda Monte-Cristo avec un regard étrange.</p> + +<p>—Oh! fit Morrel avec un regard plein d'amertume, avez-vous cru +réellement que je pouvais l'être?</p> + +<p>—Écoutez, dit le comte, vous entendez bien mes paroles, n'est-ce pas, +Maximilien? Vous ne me prenez pas pour un homme vulgaire, pour une +crécelle qui émet des sons vagues et vides de sens. Quand je vous +demande si vous êtes consolé, je vous parle en homme pour qui le cÅ“ur +humain n'a plus de secret. Eh bien, Morrel, descendons ensemble au fond +de votre cÅ“ur et sondons-le. Est-ce encore cette impatience fougueuse +de douleur qui fait bondir le corps comme bondit le lion piqué par le +moustique? Est-ce toujours cette soif dévorante qui ne s'éteint que dans +la tombe? Est-ce cette idéalité du regret qui lance le vivant hors de la +vie à la poursuite du mort? ou bien est-ce seulement la prostration du +courage épuisé, l'ennui qui étouffe le rayon d'espoir qui voudrait +luire? est-ce la perte de la mémoire, amenant l'impuissance des larmes? +Oh! mon cher ami, si c'est cela, si vous ne pouvez plus pleurer, si vous +croyez mort votre cÅ“ur engourdi, si vous n'avez plus de force qu'en +Dieu, de regards que pour le ciel, ami, laissons de côté les mots trop +étroits pour le sens que leur donne notre âme. Maximilien, vous êtes +consolé, ne vous plaignez plus.</p> + +<p>—Comte, dit Morrel de sa voix douce et ferme en même temps; comte, +écoutez-moi, comme on écoute un homme qui parle le doigt étendu vers la +terre, les yeux levés au ciel: je suis venu près de vous pour mourir +dans les bras d'un ami. Certes, il est des gens que j'aime: j'aime ma +sÅ“ur Julie, j'aime son mari Emmanuel; mais j'ai besoin qu'on m'ouvre +des bras forts et qu'on me sourie à mes derniers instants; ma sÅ“ur +fondrait en larmes et s'évanouirait; je la verrais souffrir, et j'ai +assez souffert; Emmanuel m'arracherait l'arme des mains et remplirait la +maison de ses cris. Vous, comte, dont j'ai la parole, vous qui êtes plus +qu'un homme, vous que j'appellerais un dieu si vous n'étiez mortel, +vous, vous me conduirez doucement et avec tendresse, n'est-ce pas, +jusqu'aux portes de la mort?</p> + +<p>—Ami, dit le comte, il me reste encore un doute: auriez-vous si peu de +force, que vous mettiez de l'orgueil à étaler votre douleur?</p> + +<p>—Non, voyez, je suis simple, dit Morrel en tendant la main au comte, et +mon pouls ne bat ni plus fort ni plus lentement que d'habitude. Non, je +me sens au bout de la route; non, je n'irai pas plus loin. Vous m'avez +parlé d'attendre et d'espérer; savez-vous ce que vous avez fait, +malheureux sage que vous êtes? J'ai attendu un mois, c'est-à -dire que +j'ai souffert un mois! J'ai espéré (l'homme est une pauvre et misérable +créature), j'ai espéré, quoi? je n'en sais rien, quelque chose +d'inconnu, d'absurde, d'insensé! un miracle... lequel? Dieu seul peut le +dire, lui qui a mêlé à notre raison cette folie que l'on nomme +espérance. Oui, j'ai attendu; oui, j'ai espéré, comte, et depuis un +quart d'heure que nous parlons vous m'avez cent fois, sans le savoir, +brisé, torturé le cÅ“ur, car chacune de vos paroles m'a prouvé qu'il n'y +a plus d'espoir pour moi. Ô comte! que je reposerai doucement et +voluptueusement dans la mort!»</p> + +<p>Morrel prononça ces derniers mots avec une explosion d'énergie qui fit +tressaillir le comte.</p> + +<p>«Mon ami, continua Morrel, voyant que le comte se taisait, vous m'avez +désigné le 5 octobre comme le terme du sursis que vous me demandiez... +mon ami, c'est aujourd'hui le 5 octobre...»</p> + +<p>Morrel tira sa montre.</p> + +<p>«Il est neuf heures, j'ai encore trois heures à vivre.</p> + +<p>—Soit, répondit Monte-Cristo, venez.»</p> + +<p>Morrel suivit machinalement le comte, et ils étaient déjà dans la grotte +que Maximilien ne s'en était pas encore aperçu.</p> + +<p>Il trouva des tapis sous ses pieds, une porte s'ouvrit, des parfums +l'enveloppèrent, une vive lumière frappa ses yeux.</p> + +<p>Morrel s'arrêta, hésitant à avancer; il se défiait des énervantes +délices qui l'entouraient.</p> + +<p>Monte-Cristo l'attira doucement.</p> + +<p>«Ne convient-il pas, dit-il, que nous employions les trois heures qui +nous restent comme ces anciens Romains qui, condamnés par Néron, leur +empereur et leur héritier, se mettaient à table couronnés de fleurs, et +aspiraient la mort avec le parfum des héliotropes et des roses?»</p> + +<p>Morrel sourit.</p> + +<p>«Comme vous voudrez, dit-il; la mort est toujours la mort, c'est-à -dire +l'oubli, c'est-à -dire le repos, c'est-à -dire l'absence de la vie et par +conséquent de la douleur.»</p> + +<p>Il s'assit, Monte-Cristo prit place en face de lui.</p> + +<p>On était dans cette merveilleuse salle à manger que nous avons déjà +décrite, et où des statues de marbre portaient sur leur tête des +corbeilles toujours pleines de fleurs et de fruits.</p> + +<p>Morrel avait tout regardé vaguement, et il était probable qu'il n'avait +rien vu.</p> + +<p>«Causons en hommes, dit-il en regardant fixement le comte.</p> + +<p>—Parlez, répondit celui-ci.</p> + +<p>—Comte, reprit Morrel, vous êtes le résumé de toutes les connaissances +humaines, et vous me faites l'effet d'être descendu d'un monde plus +avancé et plus savant que le nôtre.</p> + +<p>—Il y a quelque chose de vrai là -dedans, Morrel, dit le comte avec ce +sourire mélancolique qui le rendait si beau; je suis descendu d'une +planète qu'on appelle la douleur.</p> + +<p>—Je crois tout ce que vous me dites sans chercher à en approfondir le +sens, comte; et la preuve, c'est que vous m'avez dit de vivre, que j'ai +vécu; c'est que vous m'avez dit d'espérer, et que j'ai presque espéré. +J'oserai donc vous dire, comte, comme si vous étiez déjà mort une fois: +comte, cela fait-il bien mal?»</p> + +<p>Monte-Cristo regardait Morrel avec une indéfinissable expression de +tendresse.</p> + +<p>«Oui, dit-il; oui, sans doute, cela fait bien mal, si vous brisez +brutalement cette enveloppe mortelle qui demande obstinément à vivre. Si +vous faites crier votre chair sous les dents imperceptibles d'un +poignard; si vous trouez d'une balle inintelligente et toujours prête à +s'égarer dans sa route votre cerveau que le moindre choc endolorit, +certes, vous souffrirez, et vous quitterez odieusement la vie, la +trouvant, au milieu de votre agonie désespérée, meilleure qu'un repos +acheté si cher.</p> + +<p>—Oui, je comprends, dit Morrel, la mort comme la vie a ses secrets de +douleur et de volupté: le tout est de les connaître.</p> + +<p>—Justement, Maximilien, et vous venez de dire le grand mot. La mort +est, selon le soin que nous prenons de nous mettre bien ou mal avec +elle, ou une amie qui nous berce aussi doucement qu'une nourrice, ou une +ennemie qui nous arrache violemment l'âme du corps. Un jour, quand notre +monde aura vécu encore un millier d'années, quand on se sera rendu +maître de toutes les forces destructives de la nature pour les faire +servir au bien-être général de l'humanité; quand l'homme saura, comme +vous le disiez tout à l'heure, les secrets de la mort, la mort deviendra +aussi douce et aussi voluptueuse que le sommeil goûté aux bras de notre +bien-aimée.</p> + +<p>—Et si vous vouliez mourir, comte, vous sauriez mourir ainsi, vous?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Morrel lui tendit la main.</p> + +<p>«Je comprends maintenant, dit-il, pourquoi vous m'avez donné rendez-vous +ici, dans cette île désolée au milieu d'un Océan, dans ce palais +souterrain sépulcre à faire envie à un Pharaon: c'est que vous m'aimez, +n'est-ce pas, comte? c'est que vous m'aimez assez pour me donner une de +ces morts dont vous me parliez tout à l'heure, une mort sans agonie, une +mort qui me permette de m'éteindre en prononçant le nom de Valentine et +en vous serrant la main?</p> + +<p>—Oui, vous avez deviné juste, Morrel, dit le comte avec simplicité, et +c'est ainsi que je l'entends.</p> + +<p>—Merci; l'idée que demain je ne souffrirai plus est suave à mon pauvre +cÅ“ur.</p> + +<p>—Ne regrettez-vous rien? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—Non, répondit Morrel.</p> + +<p>—Pas même moi?» demanda le comte avec une émotion profonde.</p> + +<p>Morrel s'arrêta, son Å“il si pur se ternit tout à coup puis brilla d'un +éclat inaccoutumé; une grosse larme en jaillit et roula creusant un +sillon d'argent sur sa joue.</p> + +<p>«Quoi! dit le comte, il vous reste un regret de la terre et vous mourez!</p> + +<p>—Oh! je vous en supplie, s'écria Morrel d'une voix affaiblie, plus un +mot, comte, ne prolongez pas mon supplice!»</p> + +<p>Le comte crut que Morrel faiblissait.</p> + +<p>Cette croyance d'un instant ressuscita en lui l'horrible doute déjà +terrassé une fois au château d'If.</p> + +<p>«Je m'occupe, pensa-t-il, de rendre cet homme au bonheur; je regarde +cette restitution comme un poids jeté dans la balance en regard du +plateau où j'ai laissé tomber le mal. Maintenant, si je me trompais, si +cet homme n'était pas assez malheureux pour mériter le bonheur! hélas! +qu'arriverait-il de moi qui ne puis oublier le mal qu'en me retraçant le +bien?</p> + +<p>«Ã‰coutez! Morrel, dit-il, votre douleur est immense, je le vois; mais +cependant vous croyez en Dieu, et vous ne voulez pas risquer le salut de +votre âme.»</p> + +<p>Morrel sourit tristement.</p> + +<p>«Comte, dit-il, vous savez que je ne fais pas de la poésie à froid; +mais, je vous le jure, mon âme n'est plus à moi.</p> + +<p>—Écoutez, Morrel, dit Monte-Cristo, je n'ai aucun parent au monde, vous +le savez. Je me suis habitué à vous regarder comme mon fils; eh bien, +pour sauver mon fils, je sacrifierais ma vie, à plus forte raison ma +fortune.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je veux dire, Morrel, que vous voulez quitter la vie, parce que vous +ne connaissez pas toutes les jouissances que la vie permet à une grande +fortune. Morrel, je possède près de cent millions, je vous les donne; +avec une pareille fortune vous pourrez atteindre à tous les résultats +que vous vous proposerez. Êtes-vous ambitieux? toutes les carrières vous +seront ouvertes. Remuez le monde, changez-en la face, livrez-vous à des +pratiques insensées, soyez criminel s'il le faut, mais vivez.</p> + +<p>—Comte, j'ai votre parole, répondit froidement Morrel; et, ajouta-t-il +en tirant sa montre, il est onze heures et demie.</p> + +<p>—Morrel! y songez-vous, sous mes yeux, dans ma maison?</p> + +<p>—Alors laissez-moi partir, dit Maximilien devenu sombre, ou je croirai +que vous ne m'aimez pas pour moi, mais pour vous.»</p> + +<p>Et il se leva.</p> + +<p>«C'est bien, dit Monte-Cristo dont le visage s'éclaircit à ces paroles; +vous le voulez, Morrel, et vous êtes inflexible; oui! vous êtes +profondément malheureux, et vous l'avez dit, un miracle seul pourrait +vous guérir; asseyez-vous, Morrel, et attendez.»</p> + +<p>Morrel obéit. Monte-Cristo se leva à son tour et alla chercher dans une +armoire soigneusement fermée, et dont il portait la clef suspendue à une +chaîne d'or, un petit coffret d'argent merveilleusement sculpté et +ciselé, dont les angles représentaient quatre figures cambrées, +pareilles à ces cariatides aux élans désolés, figures de femmes, +symboles d'anges qui aspirent au ciel.</p> + +<p>Il posa le coffret sur la table.</p> + +<p>Puis l'ouvrant, il en tira une petite boîte d'or dont le couvercle se +levait par la pression d'un ressort secret. Cette boîte contenait une +substance onctueuse à demi solide dont la couleur était indéfinissable, +grâce au reflet de l'or poli, des saphirs, des rubis et des émeraudes +qui garnissaient la boîte. C'était comme un chatoiement d'azur, de +pourpre et d'or.</p> + +<p>Le comte puisa une petite quantité de cette substance avec une cuiller +de vermeil, et l'offrit à Morrel en attachant sur lui un long regard.</p> + +<p>On put voir alors que cette substance était verdâtre.</p> + +<p>«Voilà ce que vous m'avez demandé, dit-il. Voilà ce que je vous ai +promis.</p> + +<p>—Vivant encore, dit le jeune homme, prenant la cuiller des mains de +Monte-Cristo, je vous remercie du fond de mon cÅ“ur.»</p> + +<p>Le comte prit une seconde cuiller, et puisa une seconde fois dans la +boîte d'or.</p> + +<p>«Qu'allez-vous faire, ami? demanda Morrel, en lui arrêtant la main.</p> + +<p>—Ma foi, Morrel, lui dit-il en souriant, je crois, Dieu me pardonne, +que je suis aussi las de la vie que vous, et puisque l'occasion s'en +présente...</p> + +<p>—Arrêtez! s'écria le jeune homme, oh! vous, qui aimez, vous qu'on aime, +vous qui avez la foi de l'espérance, oh! ne faites pas ce que je vais +faire; de votre part ce serait un crime. Adieu, mon noble et généreux +ami, je vais dire à Valentine tout ce que vous avez fait pour moi.»</p> + +<p>Et lentement, sans aucune hésitation qu'une pression de la main gauche +qu'il tendait au comte, Morrel avala ou plutôt savoura la mystérieuse +substance offerte par Monte-Cristo.</p> + +<p>Alors tous deux se turent. Ali, silencieux et attentif, apporta le tabac +et les narguilés, servit le café et disparut.</p> + +<p>Peu à peu les lampes pâlirent dans les mains des statues de marbre qui +les soutenaient, et le parfum des cassolettes sembla moins pénétrant à +Morrel.</p> + +<p>Assis vis-à -vis de lui, Monte-Cristo le regardait du fond de l'ombre, et +Morrel ne voyait briller que les yeux du comte.</p> + +<p>Une immense douleur s'empara du jeune homme; il sentait le narguilé +s'échapper de ses mains; les objets perdaient insensiblement leur forme +et leur couleur; ses yeux troublés voyaient s'ouvrir comme des portes et +des rideaux dans la muraille.</p> + +<p>«Ami, dit-il, je sens que je meurs, merci.»</p> + +<p>Il fit un effort pour lui tendre une dernière fois la main, mais sa main +sans force retomba près de lui.</p> + +<p>Alors il lui sembla que Monte-Cristo souriait, non plus de son rire +étrange et effrayant qui plusieurs fois lui avait laissé entrevoir les +mystères de cette âme profonde, mais avec la bienveillante compassion +que les pères ont pour leurs petits enfants qui déraisonnent.</p> + +<p>En même temps le comte grandissait à ses yeux; sa taille, presque +doublée, se dessinait sur les tentures rouges, il avait rejeté en +arrière ses cheveux noirs, et il apparaissait debout et fier comme un de +ces anges dont on menace les méchants au jour du jugement dernier.</p> + +<p>Morrel, abattu, dompté, se renversa sur son fauteuil: une torpeur +veloutée s'insinua dans chacune de ses veines. Un changement d'idées +meubla pour ainsi dire son front, comme une nouvelle disposition de +dessins meuble le kaléidoscope.</p> + +<p>Couché, énervé, haletant, Morrel ne sentait plus rien de vivant en lui +que ce rêve: il lui semblait entrer à pleines voiles dans le vague +délire qui précède cet autre inconnu qu'on appelle la mort.</p> + +<p>Il essaya encore une fois de tendre la main au comte, mais cette fois sa +main ne bougea même plus; il voulut articuler un suprême adieu, sa +langue roula lourdement dans son gosier comme une pierre qui boucherait +un sépulcre.</p> + +<p>Ses yeux chargés de langueurs se fermèrent malgré lui: cependant, +derrière ses paupières, s'agitait une image qu'il reconnut malgré cette +obscurité dont il se croyait enveloppé.</p> + +<p>C'était le comte qui venait d'ouvrir la porte.</p> + +<p>Aussitôt, une immense clarté rayonnant dans une chambre voisine, ou +plutôt dans un palais merveilleux, inonda la salle où Morrel se laissait +aller à sa douce agonie.</p> + +<p>Alors il vit venir au seuil de cette salle, et sur la limite des deux +chambres, une femme d'une merveilleuse beauté.</p> + +<p>Pâle et doucement souriante, elle semblait l'ange de miséricorde +conjurant l'ange des vengeances.</p> + +<p>«Est-ce déjà le ciel qui s'ouvre pour moi? pensa le mourant; cet ange +ressemble à celui que j'ai perdu.»</p> + +<p>Monte-Cristo montra du doigt, à la jeune femme, le sofa où reposait +Morrel.</p> + +<p>Elle s'avança vers lui les mains jointes et le sourire sur les lèvres.</p> + +<p>«Valentine! Valentine!» cria Morrel du fond de l'âme.</p> + +<p>Mais sa bouche ne proféra point un son; et comme si toutes ses forces +étaient unies dans cette émotion intérieure, il poussa un soupir et +ferma les yeux.</p> + +<p>Valentine se précipita vers lui.</p> + +<p>Les lèvres de Morrel firent encore un mouvement.</p> + +<p>«Il vous appelle, dit le comte; il vous appelle du fond de son sommeil, +celui à qui vous aviez confié votre destinée, et la mort a voulu vous +séparer: mais j'étais là par bonheur, et j'ai vaincu la mort! Valentine, +désormais vous ne devez plus vous séparer sur la terre; car, pour vous +retrouver, il se précipitait dans la tombe. Sans moi vous mourriez tous +deux, je vous rends l'un à l'autre: puisse Dieu me tenir compte de ces +deux existences que je sauve!»</p> + +<p>Valentine saisit la main de Monte-Cristo, et dans un élan de joie +irrésistible elle la porta à ses lèvres.</p> + +<p>«Oh! remerciez-moi bien, dit le comte, oh! redites-moi, sans vous lasser +de me le redire, redites-moi que je vous ai rendue heureuse! vous ne +savez pas combien j'ai besoin de cette certitude.</p> + +<p>—Oh! oui, oui, je vous remercie de toute mon âme, dit Valentine, et si +vous doutez que mes remerciements soient sincères, eh bien, demandez à +Haydée, interrogez ma sÅ“ur chérie Haydée, qui depuis notre départ de +France m'a fait attendre patiemment, en me parlant de vous, l'heureux +jour qui luit aujourd'hui pour moi.</p> + +<p>—Vous aimez donc Haydée? demanda Monte-Cristo avec une émotion qu'il +s'efforçait en vain de dissimuler.</p> + +<p>—Oh! de toute mon âme.</p> + +<p>—Eh bien, écoutez, Valentine, dit le comte, j'ai une grâce à vous +demander.</p> + +<p>—À moi, grand Dieu! Suis-je assez heureuse pour cela?...</p> + +<p>—Oui, vous avez appelé Haydée votre sÅ“ur: qu'elle soit votre sÅ“ur en +effet Valentine; rendez-lui, à elle, tout ce que vous croyez me devoir à +moi; protégez-la, Morrel et vous, car (la voix du comte fut prête à +s'éteindre dans sa gorge), car désormais elle sera seule au monde...</p> + +<p>—Seule au monde! répéta une voix derrière le comte, et pourquoi?»</p> + +<p>Monte-Cristo se retourna.</p> + +<p>Haydée était là debout, pâle et glacée, regardant le comte avec un geste +de mortelle stupeur.</p> + +<p>«Parce que demain, ma fille, tu seras libre, répondit le comte; parce +que tu reprendras dans le monde la place qui t'est due, parce que je ne +veux pas que ma destinée obscurcisse la tienne. Fille de prince! je te +rends les richesses et le nom de ton père.»</p> + +<p>Haydée pâlit, ouvrit ses mains diaphanes comme fait la vierge qui se +recommande à Dieu, et d'une voix rauque de larmes:</p> + +<p>«Ainsi, mon seigneur, tu me quittes? dit-elle.</p> + +<p>—Haydée! Haydée! tu es jeune, tu es belle; oublie jusqu'à mon nom et +sois heureuse.</p> + +<p>—C'est bien, dit Haydée, tes ordres seront exécutés, mon seigneur; +j'oublierai jusqu'à ton nom et je serai heureuse.»</p> + +<p>Et elle fit un pas en arrière pour se retirer.</p> + +<p>«Oh! mon Dieu! s'écria Valentine, tout en soutenant la tête engourdie de +Morrel sur son épaule, ne voyez-vous donc pas comme elle est pâle, ne +comprenez-vous pas ce qu'elle souffre?»</p> + +<p>Haydée lui dit avec une expression déchirante:</p> + +<p>«Pourquoi veux-tu donc qu'il me comprenne, ma sÅ“ur? il est mon maître +et je suis son esclave, il a le droit de ne rien voir.»</p> + +<p>Le comte frissonna aux accents de cette voix qui alla éveiller jusqu'aux +fibres les plus secrètes de son cÅ“ur; ses yeux rencontrèrent ceux de la +jeune fille et ne purent en supporter l'éclat.</p> + +<p>«Mon Dieu! mon Dieu! dit Monte-Cristo, ce que vous m'aviez laissé +soupçonner serait donc vrai! Haydée, vous seriez donc heureuse de ne +point me quitter?</p> + +<p>—Je suis jeune, répondit-elle doucement, j'aime la vie que tu m'as +toujours faite si douce, et je regretterais de mourir.</p> + +<p>—Cela veut-il donc dire que si je te quittais, Haydée...</p> + +<p>—Je mourrais, mon seigneur, oui!</p> + +<p>—Mais tu m'aimes donc?</p> + +<p>—Oh! Valentine, il demande si je l'aime! Valentine, dis-lui donc si tu +aimes Maximilien!»</p> + +<p>Le comte sentit sa poitrine s'élargir et son cÅ“ur se dilater; il ouvrit +ses bras, Haydée s'y élança en jetant un cri.</p> + +<p>«Oh! oui, je t'aime! dit-elle, je t'aime comme on aime son père, son +frère, son mari! Je t'aime comme on aime sa vie, comme on aime son Dieu, +car tu es pour moi le plus beau, le meilleur et le plus grand des êtres +créés!</p> + +<p>—Qu'il soit donc fait ainsi que tu le veux, mon ange chéri! dit le +comte; Dieu, qui m'a suscité contre mes ennemis et qui m'a fait +vainqueur, Dieu je le vois bien, ne veut pas mettre ce repentir au bout +de ma victoire; je voulais me punir, Dieu veut me pardonner. Aime-moi +donc, Haydée! Qui sait? ton amour me fera peut-être oublier ce qu'il +faut que j'oublie.</p> + +<p>—Mais que dis-tu donc là , mon seigneur? demanda la jeune fille.</p> + +<p>—Je dis qu'un mot de toi, Haydée, m'a plus éclairé que vingt ans de ma +lente sagesse; je n'ai plus que toi au monde, Haydée; par toi je me +rattache à la vie, par toi je puis souffrir, par toi je puis être +heureux.</p> + +<p>—L'entends-tu, Valentine? s'écria Haydée; il dit que par moi il peut +souffrir! par moi, qui donnerais ma vie pour lui!»</p> + +<p>Le comte se recueillit un instant.</p> + +<p>«Ai-je entrevu la vérité? dit-il, ô mon Dieu! n'importe! récompense ou +châtiment, j'accepte cette destinée. Viens, Haydée, viens...»</p> + +<p>Et jetant son bras autour de la taille de la jeune fille, il serra la +main de Valentine et disparut.</p> + +<p>Une heure à peu près s'écoula, pendant laquelle haletante, sans voix, +les yeux fixes, Valentine demeura près de Morrel. Enfin elle sentit son +cÅ“ur battre, un souffle imperceptible ouvrit ses lèvres, et ce léger +frissonnement qui annonce le retour de la vie courut par tout le corps +du jeune homme.</p> + +<p>Enfin ses yeux se rouvrirent, mais fixes et comme insensés d'abord; puis +la vue lui revint, précise, réelle; avec la vue le sentiment, avec le +sentiment la douleur.</p> + +<p>«Oh! s'écria-t-il avec l'accent du désespoir, je vis encore! le comte +m'a trompé!»</p> + +<p>Et sa main s'étendit vers la table, et saisit un couteau.</p> + +<p>«Ami, dit Valentine avec son adorable sourire, réveille-toi donc et +regarde de mon côté.»</p> + +<p>Morrel poussa un grand cri, et délirant, plein de doute, ébloui comme +par une vision céleste, il tomba sur ses deux genoux...</p> + +<p>Le lendemain, aux premiers rayons du jour, Morrel et Valentine se +promenaient au bras l'un de l'autre sur le rivage, Valentine racontant à +Morrel comment Monte-Cristo était apparu dans sa chambre, comment il lui +avait tout dévoilé, comment il lui avait fait toucher le crime du doigt, +et enfin comment il l'avait miraculeusement sauvée de la mort, tout en +laissant croire qu'elle était morte.</p> + +<p>Ils avaient trouvé ouverte la porte de la grotte, et ils étaient sortis; +le ciel laissait luire dans son azur matinal les dernières étoiles de la +nuit.</p> + +<p>Alors Morrel aperçut dans la pénombre d'un groupe de rochers un homme +qui attendait un signe pour avancer; il montra cet homme à Valentine.</p> + +<p>«Ah! c'est Jacopo, dit-elle, le capitaine du yacht.»</p> + +<p>Et d'un geste elle l'appela vers elle et vers Maximilien.</p> + +<p>«Vous avez quelque chose à nous dire? demanda Morrel.</p> + +<p>—J'avais à vous remettre cette lettre de la part du comte.</p> + +<p>—Du comte! murmurèrent ensemble les deux jeunes gens.</p> + +<p>—Oui, lisez.»</p> + +<p>Morrel ouvrit la lettre et lut:</p> + +<p>«Mon cher Maximilien,</p> + +<p>«Il y a une felouque pour vous à l'ancre. Jacopo vous conduira à +Livourne, où M. Noirtier attend sa petite-fille, qu'il veut bénir avant +qu'elle vous suive à l'autel. Tout ce qui est dans cette grotte, mon +ami, ma maison des Champs-Élysées et mon petit château du Tréport sont +le présent de noces que fait Edmond Dantès au fils de son patron Morrel. +Mlle de Villefort voudra bien en prendre la moitié car je la supplie de +donner aux pauvres de Paris toute la fortune qui lui revient du côté de +son père devenu fou, et du côté de son frère, décédé en septembre +dernier avec sa belle-mère.</p> + +<p>«Dites à l'ange qui va veiller sur votre vie, Morrel, de prier +quelquefois pour un homme qui, pareil à Satan, s'est cru un instant +l'égal de Dieu, et qui a reconnu, avec toute l'humilité d'un chrétien, +qu'aux mains de Dieu seul sont la suprême puissance et la sagesse +infinie. Ces prières adouciront peut-être le remords qu'il emporte au +fond de son cÅ“ur.</p> + +<p>«Quant à vous, Morrel, voici tout le secret de ma conduite envers vous: +il n'y a ni bonheur ni malheur en ce monde, il y a la comparaison d'un +état à un autre, voilà tout. Celui-là seul qui a éprouvé l'extrême +infortune est apte à ressentir l'extrême félicité. Il faut avoir voulu +mourir, Maximilien, pour savoir combien il est bon de vivre.</p> + +<p>«Vivez donc et soyez heureux, enfants chéris de mon cÅ“ur, et n'oubliez +jamais que, jusqu'au jour où Dieu daignera dévoiler l'avenir à l'homme, +toute la sagesse humaine sera dans ces deux mots:</p> + +<p>«Attendre et espérer!</p> + +<p>«Votre ami.</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 17em;">«EDMOND DANTES</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 15em;">«<i>Comte de MONTE-CRISTO</i>.»</span><br /> +</p> + + +<p>Pendant la lecture de cette lettre, qui lui apprenait la folie de son +père et la mort de son frère, mort et folie qu'elle ignorait, Valentine +pâlit, un douloureux soupir s'échappa de sa poitrine, et des larmes, qui +n'en étaient pas moins poignantes pour être silencieuses, roulèrent sur +ses joues; son bonheur lui coûtait bien cher.</p> + +<p>Morrel regarda autour de lui avec inquiétude.</p> + +<p>«Mais, dit-il, en vérité le comte exagère sa générosité; Valentine se +contentera de ma modeste fortune. Où est le comte, mon ami? +conduisez-moi vers lui.»</p> + +<p>Jacopo étendit la main vers l'horizon.</p> + +<p>«Quoi! que voulez-vous dire? demanda Valentine. Où est le comte? où est +Haydée?</p> + +<p>—Regardez», dit Jacopo.</p> + +<p>Les yeux des deux jeunes gens se fixèrent sur la ligne indiquée par le +marin, et, sur la ligne d'un bleu foncé qui séparait à l'horizon le ciel +de la Méditerranée, ils aperçurent une voile blanche, grande comme +l'aile d'un goéland.</p> + +<p>«Parti! s'écria Morrel; parti! Adieu, mon ami, mon père!</p> + +<p>—Partie! murmura Valentine. Adieu, mon amie! adieu, ma sÅ“ur!</p> + +<p>—Qui sait si nous les reverrons jamais? fit Morrel en essuyant une +larme.</p> + +<p>—Mon ami, dit Valentine, le comte ne vient-il pas de nous dire que +l'humaine sagesse était tout entière dans ces deux mots:</p> + +<p>«<i>Attendre et espérer</i>!»</p> + +<h3>FIN</h3> +<hr style="width: 65%;" /> + +<p>Bibliographie—Å’uvres complètes</p> + +<p>Tiré de <i>Bibliographie des Auteurs Modernes (1801—1934)</i> par Hector +Talvart et Joseph Place, Paris, Editions de la Chronique des Lettres +Françaises, Aux Horizons de France, 39 rue du Général Foy, 1935 Tome 5.</p> + +<p>1. Élégie sur la mort du général Foy. Paris, Sétier, 1825, in-8 de 14 +pp.</p> + +<p>2. La Chasse et l'Amour. Vaudeville en un acte, par MM. Rousseau, +Adolphe (M. Ribbing de Leuven) et Davy (Davy de la Pailleterie: A. +Dumas). Représenté pour la première fois, à Paris, au théâtre de +l'Ambigu-Comique (22 sept.1825). Paris, Chez Duvernois, Sétier, 1825, +in-8 de 40 pp.</p> + +<p>3. Canaris. Dithyrambe. Au profit des Grecs. Paris, Sanson, 1826, in-12 +de 10 pp.</p> + +<p>4. Nouvelles contemporaines. Paris, Sanson, 1826, in-12 de 4 ff., 216 +pp.</p> + +<p>5. La Noce et l'Enterrement. Vaudeville en trois tableaux, par MM. Davy, +Lassagne et Gustave. Représenté pour la première fois, à Paris, au +théâtre de la Porte-Saint-Martin (21 nov.1826). Paris, Chez Bezou, 1826, +in-8 de 46 pp.</p> + +<p>6. Henri III et sa cour. Drame historique en cinq actes et en prose. +Représenté au Théâtre-Français (11 fév.1829). Paris, Vezard et Cie, +1829, in-8 de 171 pp.</p> + +<p>7. Christine ou Stockholm, Fontainebleau et Rome. Trilogie dramatique +sur la vie de Christine, cinq actes en vers, avec prologue et épilogue. +Représenté à Paris sur le Théâtre Royal de l'Odéon (30 mars 1830). +Paris, Barba, 1830, in-8 de 3 ff. et 191 pp.</p> + +<p>8. Rapport au Général La Fayette sur l'enlèvement des poudres de +Soissons. Paris, Impr. de Sétier, s.d. (1830), in-8 de 7 pp.</p> + +<p>9. Napoléon Bonaparte, ou trente ans de l'histoire de France. Drame en +six actes. Représenté pour la première fois, sur le Théâtre Royal de +l'Odéon (10 janv.1831). Paris, chez Tournachon-Molin, 1831, in-8 de +XVI-219 pp.</p> + +<p>10. Antony. Drame en cinq actes en prose. Représenté pour la première +fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (3 mai 1831). Paris, +Auguste Auffray, 1831, in-8 de 4 ff. n. ch., 106 pp. et 1 f.n. ch. +(post-scriptum).</p> + +<p>11. Charles VII chez ses grands vassaux. Tragédie en cinq actes. +Représentée pour la première fois sur le Théâtre Royal de l'Odéon (20 +oct. 1831). Paris, Publications de Charles Lemesle, 1831, in-8 de 120 +pp.</p> + +<p>12. Richard Darlington. Drame en cinq actes et en prose, précédé de La +Maison du Docteur, prologue par MM. Dinaux. Représenté pour la première +fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (10 déc. 1831). Paris, +J.-N. Barba, 1832, in-8 de 132 pp.</p> + +<p>13. Teresa. Drame en cinq actes et en prose. Représenté pour la première +fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (6 fév. 1832). Paris, +Barba; Vve Charles Béchet; Lecointe et Pougin, 1832, in-8 de 164 pp.</p> + +<p>14. Le Mari de la veuve. Comédie en un acte et en prose, par M.***. +Représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français (4 avr. 1832). +Paris, Auguste Auffray, 1832, in-8 de 63 pp.</p> + +<p>15. La Tour de Nesle. Drame en cinq actes et en neuf tableaux, par MM. +Gaillardet et ***. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le +théâtre de la Porte-Saint-Martin (29 mai 1832). Paris, J.-N. Barba, +1832, in-8 de 4 ff., 98 pp.</p> + +<p>16. Gaule et France. Paris, U. Canel; A. Guyot, 1833, in-8 de 375 pp.</p> + +<p>17. Impressions de voyage. Paris, A. Guyot, Charpentier et Dumont, +1834-1837, 5 vol. in-8.</p> + +<p>18. Angèle. Drame en cinq actes. Paris, Charpentier, 1834, in-8 de 254 +pp.</p> + +<p>19. Catherine Howard. Drame en cinq actes et en huit tableaux. Paris, +Charpentier, 1834, in-8 de IV-208 pp.</p> + +<p>20. Souvenirs d'Antony. Paris, Librairie de Dumont, 1835, in-8 de 360 +pp.</p> + +<p>21. Chroniques de France. Isabel de Bavière (Règne de Charles VI). +Paris, Librairie de Dumont, 1835, 2 vol. in-8 de 406 pp. et 419 pp.</p> + +<p>22. Don Juan de Marana ou la chute d'un ange. Mystère en cinq actes. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la +Porte-Saint-Martin (30 avr.1836). Paris, Marchant, Éditeur du Magasin +Théâtral, 1836 in-8 de 303 p.</p> + +<p>23. Kean. Comédie en cinq actes. Représentée pour la première fois aux +Variétés (31 août 1836). Paris, J.-B. Barba, 1836, in-8 de 3 ff. et 263 +pp.</p> + +<p>24. Piquillo. Opéra-comique en trois actes. Représenté pour la première +fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (31 oct. 1837). Paris, +Marchant, 1837, in-8 de 82 pp.</p> + +<p>25. Caligula. Tragédie en cinq actes et en vers, avec un prologue. +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (26 +déc. 1837). Paris, Marchant, Editeur du Magasin Théâtral, 1838 in-8 de +170 p.</p> + +<p>26. La Salle d'armes. I. Pauline II. Pascal Bruno (précédé de Murat). +Paris, Dumont, Au Salon littéraire, 1838, 2 vol. in-8 de 376 e t 352 pp.</p> + +<p>27. Le Capitaine Paul (La main droite du Sire de Giac). Paris, Dumont, +1838, 2 vol. in-8 de 316 et 323 pp.</p> + +<p>28. Paul Jones. Drame en cinq actes. Représenté pour la première fois, à +Paris (8 oct. 1838). Paris, Marchant, 1838, gr. in-8 de 32 pp.</p> + +<p>29. Nouvelles impressions de voyage. Quinze jours au Sinaï, par MM. A. +Dumas et A. Dauzats. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 358 et 406 pp</p> + +<p>30. Acté. Paris, Librairie de Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 3 ff., 242 et +302 pp.</p> + +<p>31. La Comtesse de Salisbury. Chroniques de France. Paris, Dumont, (et +Alexandre Cadot), 1839-1848, 5 vol. in-8.</p> + +<p>32. Jacques Ortis. Paris, Dumont, 1839, in-8 de XVI pp. (préface de +Pier-Angelo-Fiorentino) et 312 pp.</p> + +<p>33. Mademoiselle de Belle-Isle. Drame en cinq actes, en prose. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (2 +avr. 1839). Paris, Dumont, 1839, in-8 de 202 pp.</p> + +<p>34. Le Capitaine Pamphile. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 307 et +296 pp.</p> + +<p>35. L'Alchimiste. Drame en cinq actes en vers. Représenté pour la +première fois, sur le Théâtre de la Renaissance (10 avr. 1839). Paris, +Dumont, 1839, in-8 de 176 pp.</p> + +<p>36. Crimes célèbres. Paris, Administration de librairie, 1839-1841, 8 +vol. in-8.</p> + +<p>37. Napoléon, avec douze portraits en pied, gravés sur acier par les +meilleurs artistes, d'après les peintures et les dessins de Horace +Vernet, Tony Johannot, Isabey, Jules Boily, etc. Paris, Au Plutarque +français; Delloye, 1840, gr; in-8 de 410 pp.</p> + +<p>38. Othon l'archer. Paris, Dumont, 1840, in-8 de 324 pp.</p> + +<p>39. Les Stuarts. Paris, Dumont, 1840, 2 vol. in-8 de 308 et 304 pp.</p> + +<p>40. Maître Adam le Calabrais. Paris, Dumont, 1840, in-8 de 347 pp.</p> + +<p>41. Aventures de John Davys. Paris, Librairie de Dumont, 1840, 4 vol. +in-8.</p> + +<p>42. Le Maître d'armes. Paris, Dumont, 1840-1841, 3 vol. in-8 de 320, 322 +et 336 pp.</p> + +<p>43. Un Mariage sous Louis XV. Comédie en cinq actes. Représentée pour la +première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1<sup>er</sup> juin 1841). Paris, +Marchant; C. Tresse, 1841, in-8 de 140 pp.</p> + +<p>44. Praxède, suivi de Don Martin de Freytas et de Pierre-le-Cruel. +Paris, Dumont, 1841, in-8 de 307 pp.</p> + +<p>45. Nouvelles impressions de voyage. Midi de la France. Paris, Dumont, +1841, 3 vol. in-8 de 340, 326 et 357 pp.</p> + +<p>46. Excursions sur les bords du Rhin. Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8 +de 328, 326 et 334 pp.</p> + +<p>47. Une année à Florence. Paris, Dumont, 1841, 2 vol. in-8 de 340 et 343 +pp.</p> + +<p>48. Jehanne la Pucelle. 1429-1431. Paris, Magen et Comon, 1842, in-8 de +VII-327 pp.</p> + +<p>49. Le Speronare Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.</p> + +<p>50. Le Capitaine Arena. Paris, Dolin, 1842, 2 vol. in-8 de 309 et 314 +pp.</p> + +<p>51. Lorenzino. Magasin théâtral. Théâtre français. Drame en cinq actes +et en prose. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp.</p> + +<p>52. Halifax. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, jouées sur +tous les théâtres de Paris. Théâtre des Variétés. Comédie en trois actes +et un prologue. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 +pp.</p> + +<p>53. Le Chevalier d'Harmental. Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.</p> + +<p>54. Le Corricolo. Paris, Dolin, 1843, 4 vol. in-8.</p> + +<p>55. Les Demoiselles de Saint-Cyr. Comédie en cinq actes, suivie d'une +lettre à l'auteur à M. Jules Janin. Représentée pour la première fois, à +Paris, sur le Théâtre-Français (25 juill.1843). Paris, chez Marchant, et +tous les Marchands de Nouveautés, 1843, gr. in-8 de 1 f. (lettre de +Dumas à son éditeur), 38 pp. et VIII pp. (lettre à J. Janin).</p> + +<p>56. La Villa Palmieri. Paris, Dolin, 1843, 2 vol. in-8.</p> + +<p>57. Louise Bernard. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, jouées +sur tous les théâtres de Paris. Théâtre de la Porte-Saint-Martin. Drame +en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1843), gr. in-8 de 34 +pp.</p> + +<p>58. Un Alchimiste au dix-neuvième siècle. Paris, Imprimerie de Paul +Dupont, 1843, in-8 de 23 pp.</p> + +<p>59. Filles, Lorettes et Courtisanes. Paris, Dolin, 1843, in-8. de 338 +pp.</p> + +<p>60. Ascanio. Paris, Petion, 1844, 5 vol. in-8.</p> + +<p>61. Le Laird de Dumbicky. Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, +jouées sur tous les théâtres de Paris. Théâtre Royal de l'Odéon. Drame +en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1844), gr. in-8 de 42 +pp.</p> + +<p>62. Sylvandire. Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 318, 310 et 324 pp.</p> + +<p>63. Fernande. Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 320, 336 et 320 pp.</p> + +<p>64. A. Les Trois Mousquetaires Paris, Baudry, 1844, 8 vol. in-8.</p> + +<p>B. Les Mousquetaires Drame en cinq actes et douze tableaux, précédé de +L'Auberge de Béthune, prologue par MM. A. Dumas et Auguste Maquet. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de +l'Ambigu-Comique (27 oct. 1845). Paris, Marchant, 1845, gr. in-8 de 59 +pp.</p> + +<p>C. La Jeunesse des Mousquetaires. Pièce en 14 tableaux, par MM. A. Dumas +et Auguste Maquet. Paris, Dufour et Mulat, 1849, in-8 de 76 pp.</p> + +<p>D. Le Prisonnier de la Bastille, fin des Mousquetaires. Drame en cinq +actes et neuf tableaux. Représenté pour la première fois, à Paris, sur +le Théâtre Impérial du Cirque (22 mars 1861). Paris, Michel Lévy frères, +s. d. (1861), gr. in-8 de 24 pp.</p> + +<p>65. Le Château d'Eppstein. Paris, L. de Potter, 1844, 3 vol. in-8 de +323, 353 et 322 pp.</p> + +<p>66. Amaury. Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 4 vol. in-8.</p> + +<p>67. Cécile. Paris, Dumont, 1844, 2 vol. in-8 de 330 et 324 pp.</p> + +<p>68. A. Gabriel Lambert. Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 2 vol. in-8.</p> + +<p>B. Gabriel Lambert. Drame en cinq actes et un prologue, par A. Dumas et +Amédée de Jallais. Paris, Michel Lévy frères, 1866, in-18 de 132 pp.</p> + +<p>69. Louis XIV et son siècle. Paris, Chez J.-B. Fellens et L.-P. Dufour, +1844-1845, 2 vol. gr. in-8 de II-492 et 512 pp.</p> + +<p>70. A. Le Comte de Monte-Cristo. Paris, Pétion, 1845-1846, 18 vol. in-8.</p> + +<p>B. Monte-Cristo. Drame en cinq actes et onze tableaux, par MM. A. Dumas +et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1848, gr. in-8 de 48 pp.</p> + +<p>C. Le Comte de Morcerf. Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. +Dumas et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 50 pp.</p> + +<p>D. Villefort. Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A. +Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 59 pp.</p> + +<p>71. A. La Reine Margot. Paris, Garnier frères, 1845, 6 vol. in-8.</p> + +<p>B. La Reine Margot. Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2<sup>ème</sup> +série. Drame en cinq actes et en 13 tableaux, par MM. A. Dumas et A. +Maquet. Paris, Michel Lévy frères, 1847, in-12 de 152 pp.</p> + +<p>72. Vingt Ans après, suite des Trois Mousquetaires. Paris, Baudry, 1845, +10 vol.</p> + +<p>73. A. Une Fille du Régent. Paris, A. Cadot, 1845, 4 vol. in-8.</p> + +<p>B. Une Fille du Régent. Comédie en cinq actes dont un prologue. +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1<sup>er</sup> +avr. 1846). Paris, Marchant, 1846, gr. in-8 de 35 pp.</p> + +<p>74. Les Médicis. Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 343 et 345 pp.</p> + +<p>75. Michel-Ange et Raphaël Sanzio. Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de +345 et 306 pp.</p> + +<p>76. Les Frères Corses. Paris, Hippolyte Souverain, 1845, 2 vol. in-8 de +302 et 312 pp.</p> + +<p>77. A. Le Chevalier de Maison-Rouge. Paris, A. Cadot, 1845-1846, 6 vol. +in-8.</p> + +<p>B. Le Chevalier de Maison-Rouge. Bibliothèque dramatique. Théâtre +moderne. 2<sup>ème</sup> série. Épisode du temps des Girondins, drame en 5 actes et +12 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel Lévy frères, +1847, in-18 de 139 pp.</p> + +<p>78. Histoire d'un casse-noisette. Paris, J. Hetzel, 1845, 2 vol. pet. +in-8.</p> + +<p>79. La Bouillie de la Comtesse Berthe. Paris, J. Hetzel, 1845, pet. in-8 +de 126 pp.</p> + +<p>80. Nanon de Lartigues. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 et +331 pp.</p> + +<p>81. Madame de Condé. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 315 et +307 pp.</p> + +<p>82. La Vicomtesse de Cambes. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de +334 et 324 pp.</p> + +<p>83. L'Abbaye de Peyssac. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 +et 363 pp.</p> + +<p>N. B. Ces 8 volumes (n 80 à 83) constituent une série intitulée: La +Guerre des femmes, qui a inspiré la pièce:</p> + +<p>La Guerre des femmes. Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. A. +Dumas et A. Maquet. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le +Théâtre Historique (1<sup>er</sup> oct. 1849). Paris, A. Cadot, 1849, gr. in-8 de +57 pp.</p> + +<p>84. A. La Dame de Monsoreau. Paris, Pétion, 1846, 8 vol. in-8.</p> + +<p>B. La Dame de Monsoreau. Drame en cinq actes et dix tableaux, précédé de +L'Etang de Beaugé, prologue par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel +Lévy, 1860, in-12 de 196 pp.</p> + +<p>85. Le Bâtard de Mauléon. Paris, A. Cadot, 1846-1847, 9 vol. in-8.</p> + +<p>86. Les Deux Diane. Paris, A. Cadot, 1846-1847, 10 vol. in-8.</p> + +<p>87. Mémoires d'un médecin. Paris, Fellens et Dufour (et A. Cadot), +1846-1848, 19 vol. in-8.</p> + +<p>88. Les Quarante-Cinq. Paris, A. Cadot, 1847-1848, 10 vol. in-8.</p> + +<p>89. Intrigue et Amour. Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2<sup>ème</sup> +série. Drame en cinq actes et neuf tableaux. Paris, Michel Lévy frères, +1847, in-12 de 99 pp.</p> + +<p>90. Impressions de voyage. De Paris à Cadix. Paris, Ancienne maison +Delloye, Garnier frères, 1847-1848, 5 vol. in-8.</p> + +<p>91. Hamlet, prince de Danemark. Bibliothèque dramatique. Théâtre +moderne. 2<sup>ème</sup> série. Drame en vers, en 5 actes et 8 parties, par MM. A. +Dumas et Paul Meurice. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 106 pp.</p> + +<p>92. Catilina. Drame en 5 actes et 7 tableaux, par MM. A. Dumas et A. +Maquet. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 151 pp.</p> + +<p>93. Le Vicomte de Bragelonne ou Dix ans plus tard, suite des Trois +Mousquetaires et de Vingt Ans après. Paris, Michel Lévy frères, +1848-1850, 26 vol. in-8.</p> + +<p>94. Le Véloce, ou Tanger, Alger et Tunis. Paris, A. Cadot, 1848-1851, 4 +vol. in-8.</p> + +<p>95. Le Comte Hermann. 2<sup>ème</sup> Série du Magasin théâtral... Drame en cinq +actes, avec préface et épilogue. Paris, Marchant, s. d. (1849), gr. in-8 +de 40 pp.</p> + +<p>96. Les Mille et un fantômes. Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 318 +et 309 pp.</p> + +<p>97. La Régence. Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 349 et 301 pp.</p> + +<p>98. Louis Quinze. Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.</p> + +<p>99. Les Mariages du père Olifus. Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.</p> + +<p>100. Le Collier de la Reine. Paris, A. Cadot, 1849-1850, 11 vol. in-8.</p> + +<p>101. Mémoires de J.-F. Talma. Écrits par lui-même et recueillis et mis +en ordre sur les papiers de sa famille, par A. Dumas. Paris, 1849 (et +1850), Hippolyte Souverain, 4 vol. in-8.</p> + +<p>102. La Femme au collier de velours. Paris, A. Cadot, 1850, 2 vol. in-8 +de 326 et 333 pp.</p> + +<p>103. Montevideo ou une nouvelle Troie. Paris, Imprimerie centrale de +Napoléon Chaix et Cie, 1850, in-18 de 167 pp.</p> + +<p>104. La Chasse au chastre. Magasin théâtral. Pièces nouvelles... +Fantaisie en trois actes et huit tableaux. Paris, Administration de +librairie théâtrale. Ancienne maison Marchant, 1850, gr. in-8 de 24 pp.</p> + +<p>105. La Tulipe noire. Paris, Baudry, s. d. (1850), 3 vol. in-8 de 313, +304 et 316 pp.</p> + +<p>106. Louis XVI (Histoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette.) Paris, A. +Cadot, 1850-1851, 5 vol. in-8.</p> + +<p>107. Le Trou de l'enfer. (Chronique de Charlemagne). Paris, A. Cadot, +1851, 4 vol. in-8.</p> + +<p>108. Dieu dispose. Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8.</p> + +<p>109. La Barrière de Clichy. Drame militaire en 5 actes et 14 tableaux. +Représenté pour la première fois à Paris sur le Théâtre National (ancien +Cirque, 21 avr. 1851). Paris, Librairie Théâtrale, 1851, in-8 de 48 pp.</p> + +<p>110. Impressions de voyage. Suisse. Paris, Michel Lévy frères, 1851, 3 +vol. in-18.</p> + +<p>111. Ange Pitou. Paris, A. Cadot, 1851, 8 vol. in-8.</p> + +<p>112. Le Drame de Quatre-vingt-treize. Scènes de la vie révolutionnaire. +Paris, Hippolyte Souverain, 1851, 7 vol. in-8.</p> + +<p>113. Histoire de deux siècles ou la Cour, l'Église et le peuple depuis +1650 jusqu'à nos jours. Paris, Dufour et Mulat, 1852, 2 vol. gr. in-8.</p> + +<p>114. Conscience. Paris, A. Cadot, 1852, 5 vol. in-8.</p> + +<p>115. Un Gil Blas en Californie. Paris, A. Cadot, 1852, 2 vol. in-8 de +317 et 296 pp.</p> + +<p>116. Olympe de Clèves. Paris, A. Cadot, 1852, 9 vol. in-8.</p> + +<p>117. Le Dernier roi (Histoire de la vie politique et privée de +Louis-Philippe.) Paris, Hippolyte Souverain, 1852, 8 vol. in-8. 118. Mes +Mémoires. Paris, A. Cadot, 1852-1854, 22 vol. in-8.</p> + +<p>119. La Comtesse de Charny. Paris, A. Cadot, 1852-1855, 19 vol. in-8.</p> + +<p>120. Isaac Laquedem. Paris, A la Librairie Théâtrale, 1853, 5 vol. in-8.</p> + +<p>121. Le Pasteur d'Ashbourn. Paris, A. Cadot, 1853, 8 vol. in-8.</p> + +<p>122. Les Drames de la mer. Paris, A. Cadot, 1853, 2 vol. in-8 de 296 et +324 pp.</p> + +<p>123. Ingénue. Paris, A. Cadot, 1853-1855, 7 vol. in-8.</p> + +<p>124. La Jeunesse de Pierrot. Par Aramis. Publications du Mousquetaire +Paris, A la Librairie Nouvelle, 1854, in-16, 150 pp.</p> + +<p>125. Le Marbrier. Drame en trois actes. Représenté pour la première +fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville (22 mai 1854). Paris, Michel +Lévy frères, 1854, in-18 de 48 pp.</p> + +<p>126. La Conscience. Drame en cinq actes et en six tableaux. Paris, +Librairie d'Alphonse Tarride, 1854, in-18 de 108 pp.</p> + +<p>127. A. El Salteador. Roman de cape et d'épée. Paris, A. Cadot, 1854, 3 +vol. in-8. Il a été tiré de ce roman une pièce dont voici le titre:</p> + +<p>B. Le Gentilhomme de la montagne. Drame en cinq actes et huit tableaux, +par A. Dumas (et Ed. Lockroy). Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 144 +pp.</p> + +<p>128. Une Vie d'artiste. Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8 de 315 et 323 +pp.</p> + +<p>129. Saphir, pierre précieuse montée par Alexandre Dumas. Bibliothèque +du Mousquetaire. Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-12 de 242 pp.</p> + +<p>130. Catherine Blum. Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8.</p> + +<p>131. Vie et aventures de la princesse de Monaco. Recueillies par A. +Dumas. Paris, A. Cadot, 1854, 6 vol. in-8.</p> + +<p>132. La Jeunesse de Louis XIV. Comédie en cinq actes et en prose. Paris, +Librairie Théâtrale, 1856, in-16 de 306 pp.</p> + +<p>133. Souvenirs de 1830 à 1842. Paris, A. Cadot, 1854-1855, 8 vo l. in-8.</p> + +<p>134. Le Page du Duc de Savoie. Paris, A. Cadot, 1855, 8 vol. in-8.</p> + +<p>135. Les Mohicans de Paris. Paris, A. Cadot, 1854-1855, 19 vol. in-8.</p> + +<p>136. A. Les Mohicans de Paris (Suite) Salvator le commissionnaire. +Paris, A. Cadot, 1856 (-1859), 14 vol. in-8. Il a été tiré des Mohicans +de Paris, la pièce suivante:</p> + +<p>B. Les Mohicans de Paris. Drame en cinq actes, en neuf tableaux, avec +prologue. Paris, Michel Lévy, 1864, in-12 de 162 pp.</p> + +<p>137. Taïti. Marquises. Californie. Journal de Madame Giovanni. Rédigé et +publié par A. Dumas. Paris, A. Cadot, 1856, 4 vol. in-8.</p> + +<p>138. La dernière année de Marie Dorval. Paris, Librairie Nouvelle, 1855, +in-32 de 96 pp.</p> + +<p>139. Le Capitaine Richard. (Une Chasse aux éléphants.) Paris, A. Cadot, +1858, 3 vol. in-8.</p> + +<p>140. Les Grands hommes en robe de chambre. César. Paris, A. Cadot, +1856, 7 vol. in-8.</p> + +<p>141. Les Grands hommes en robe de chambre. Henri IV. Paris, A. Cadot, +1855, 2 vol. in-8 de 322 et 330 pp.</p> + +<p>142. Les Grands hommes en robe de chambre. Richelieu. Paris, A. Cadot, +1856, 5 vol. in-8.</p> + +<p>143. L'Orestie. Tragédie en trois actes et en vers, imitée de l'antique. +Paris, Librairie Théâtrale, 1856, in-12 de 108 pp.</p> + +<p>144. Le Lièvre de mon grand-père. Paris, A. Cadot, 1857, in-8 de 309 pp.</p> + +<p>145. La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie. Drame historique en 5 actes et +9 tableaux, par MM. A. Dumas et X. de Montépin. Représenté pour la +première fois sur le Théâtre Impérial du Cirque (15 nov. 1856). A la +Librairie Théâtrale, 1856, gr. in-8 de 16 pp.</p> + +<p>146. Pèlerinage de Hadji-Abd-el-Hamid-Bey (Du Couret). Médine et la +Mecque. Paris, A. Cadot, 1856-1857, 6 vol. in-8.</p> + +<p>147. Madame du Deffand. Paris, A. Cadot, 1856-1857, 8 vol. in-8.</p> + +<p>148. La Dame de volupté. Mémoires de Mlle de Luynes, publiés par A. +Dumas. Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 284 et 332 pp.</p> + +<p>149. L'Invitation à la valse. Comédie en un acte et en prose. +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase +(18 juin 1857). Paris, Beck, 1837 (pour 1857), in-12 de 48 pp.</p> + +<p>150. L'Homme aux contes. Le Soldat de plomb et la danseuse de papier. +Petit-Jean et Gros-Jean. Le roi des taupes et sa fille. La Jeunesse de +Pierrot. Édition interdite en France. Bruxelles, Office de publicité, +Coll. Hetzel, 1857, in-32 de 208 pp.</p> + +<p>151. Les Compagnons de Jéhu. Paris, A. Cadot, 1857, 7 vol. in-8.</p> + +<p>152. Charles le Téméraire. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-12 +de 324 et 310 pp.</p> + +<p>153. Le Meneur de loups. Paris, A. Cadot, 1857, 3 vol. in-8.</p> + +<p>154. Causeries. Première et deuxième séries. Paris, Michel Lévy frères, +1860, 2 vol. in-8.</p> + +<p>155. La Retraite illuminée, par A. Dumas, avec divers appendices par M. +Joseph Bard et Sommeville. Auxerre, Ch. Gallot, Libraire-éditeur, 1858, +in-12 de 88 pp.</p> + +<p>156. L'Honneur est satisfait. Comédie en un acte et en prose. Paris, +Librairie Théâtrale, 1858, in-12 de 48 pp.</p> + +<p>157. La Route de Varennes. Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 279 pp.</p> + +<p>158. L'Horoscope. Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8.</p> + +<p>159. Histoire de mes bêtes. Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de +333 pp.</p> + +<p>160. Le Chasseur de sauvagine. Paris, A. Cadot, 1858, 2 vol. in-8 de +chacun 317 pp.</p> + +<p>161. Ainsi soit-il. Paris, A. Cadot, s. d. (1862), 5 vol. in-8. Il a été +tiré de ce roman la pièce suivante:</p> + +<p>Madame de Chamblay. Drame en cinq actes, en prose. Paris, Michel Lévy, +1869, in-18 de 96 pp.</p> + +<p>162. Black. Paris, A. Cadot, 1858, 4 vol. in-8.</p> + +<p>163. Les Louves de Machecoul, par A. Dumas et G. de Cherville. Paris, A. +Cadot, 1859, 10 vol. in-8.</p> + +<p>164. De Paris à Astrakan, nouvelles impressions de voyage. Première et +deuxième série. Paris, Librairie nouvelle A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2 +vol. in-18 de 318 et 313 pp.</p> + +<p>165. Lettres de Saint-Pétersbourg (sur le Servage en Russie). Édition +interdite pour la France. Bruxelles, Rozez, coll. Hetzel 1859, in-32 de +232 pp.</p> + +<p>166. La Frégate l'Espérance. Édition interdite pour la France. +Bruxelles, Office de publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859, +in-32 de 232 pp.</p> + +<p>167. Contes pour les grands et les petits enfants. Bruxelles, Office de +publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859, 2 vol. in-32 de 190 et +204 pp.</p> + +<p>168. Jane. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 324 pp.</p> + +<p>169. Herminie et Marianna. Édition interdite pour la France. Bruxelles, +Méline, Cans et Cie, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 174 pp.</p> + +<p>170. Ammalat-Beg. Paris, A. Cadot, s. d. (1859), 2 vol. in-8 de 326 et +352 pp.</p> + +<p>171. La Maison de glace. Paris, Michel Lévy, 1860, 2 vol. in-18 de 326 +et 280 pp.</p> + +<p>172. Le Caucase. Voyage d'Alexandre Dumas. Paris, Librairie Théâtrale, +s. d. (1859), in-4 de 240 pp.</p> + +<p>173. Traduction de Victor Perceval. Mémoires d'un policeman. Paris, A. +Cadot, 1859, 2 vol. in-8 de chacun 325 pp.</p> + +<p>174. L'Art et les artistes contemporains au Salon de 1859. Paris, A. +Bourdilliat et Cie, 1859, 2 vol. in-18 de 188 pp.</p> + +<p>175. Monsieur Coumbes. (Histoire d'un cabanon et d'un chalet.) Paris, A. +Bourdilliat et Cie, 1860, in-18 de 316 pp. Connu aussi sous le titre +suivant: Le Fils du Forçat</p> + +<p>176. Docteur Maynard. Les Baleiniers, voyage aux terres antipodiques. +Paris, A. Cadot, 1859, 3 vol. in-8.</p> + +<p>177. Une Aventure d'amour (Herminie). Paris, Michel Lévy frères, 1867, +in-18 de 274 pp.</p> + +<p>178. Le Père la Ruine. Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 320 pp</p> + +<p>179. La Vie au désert. Cinq ans de chasse dans l'intérieur de l'Afrique +méridionale par Gordon Cumming. Paris, Impr. de Edouard Blot, s. d. +(1860), gr. in-8 de 132 pp.</p> + +<p>180. Moullah-Nour. Édition interdite pour la France. Bruxelles, Méline, +Cans et Cie, coll. Hetzel, s. d. (1860), 2 vol. in-32 de 181 et 152 pp.</p> + +<p>181. Un Cadet de famille traduit par Victor Perceval, publié par A. +Dumas. Première, deuxième et troisième série. Paris, Michel Lévy frères, +1860, 3 vol. in-18.</p> + +<p>182. Le Roman d'Elvire. Opéra-comique en trois actes, par A. Dumas et A. +de Leuven. Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 97 pp.</p> + +<p>183. L'Envers d'une conspiration. Comédie en cinq actes, en prose. +Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 132 pp.</p> + +<p>184. Mémoires de Garibaldi, traduits sur le manuscrit original, par A. +Dumas. Première et deuxième série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 +vol. in-18 de 312 et 268 pp.</p> + +<p>185. Le père Gigogne contes pour les enfants. Première et deuxième +série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-18.</p> + +<p>186. Les Drames galants. La Marquise d'Escoman. Paris, A. Bourdilliat et +Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 281 et 291 pp.</p> + +<p>187. Jacquot sans oreilles. Paris, Michel Lévy frères, 1873, in-18 de +XXVIII-231 pp.</p> + +<p>188. Une nuit à Florence sous Alexandre de Médicis. Paris, Michel Lévy +frères, 1861, in-18 de 250 pp.</p> + +<p>189. Les Garibaldiens. Révolution de Sicile et de Naples. Paris, Michel +Lévy frères, 1861, in-18 de 376 pp.</p> + +<p>190. Les Morts vont vite. Paris, Michel Lévy frères, 1861, 2 vol. in-18 +de 322 et 294 pp.</p> + +<p>191. La Boule de neige. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 292 +pp.</p> + +<p>192. La Princesse Flora. Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 253 +pp.</p> + +<p>193. Italiens et Flamands. Première et deuxième série. Paris, Michel +Lévy, 1862, 2 vol. in-18 de 305 et 300 pp.</p> + +<p>194. Sultanetta. Paris, Michel Lévy, 1862, in-18 de 320 pp.</p> + +<p>195. Les Deux Reines, suite et fin des Mémoires de Mlle de Luynes. +Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 333 et 329 pp.</p> + +<p>196. La San-Felice. Paris, Michel Lévy frères, 1864-1865, 9 vol. in-18.</p> + +<p>197. Un Pays inconnu, (Géral-Milco; Brésil.). Paris, Michel Lévy frères, +1865, in-18 de 320 pp.</p> + +<p>198. Les Gardes forestiers. Drame en cinq actes. Représenté pour la +première fois, à Paris, sur le Grand-Théâtre parisien (28 mai 1865). +Paris, Michel Lévy frères, s. d. (1865), gr. in-8 de 36 pp.</p> + +<p>199. Souvenirs d'une favorite. Paris, Michel Lévy frères, 1865, 4 vol. +in-18.</p> + +<p>200. Les Hommes de fer. Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de 305 +pp.</p> + +<p>201. A. Les Blancs et les Bleus. Paris, Michel Lévy frères, 1867-1868, 3 +vol. in-18.</p> + +<p>B. Les Blancs et les Bleus. Drame en cinq actes, en onze tableaux. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Châtelet +(10 mars 1869). (Michel Lévy frères), s. d. (1874), gr in-8 de 28 pp.</p> + +<p>202. La Terreur prussienne. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. +in-18 de 296 et 294 pp.</p> + +<p>203. Souvenirs dramatiques. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. +in-18 de 326 et 276 pp.</p> + +<p>204. Parisiens et provinciaux. Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. +in-18 de 326 et 276 pp.</p> + +<p>205. L'ÃŽle de feu. Paris, Michel Lévy frères, 1871, 2 vol. in-18 de 285 +et 254 pp.</p> + +<p>206. Création et Rédemption. Le Docteur mystérieux. Paris, Michel Lévy +frères, 1872, 2 vol. in-18 de 320 et 312 pp.</p> + +<p>207. Création et Rédemption. La Fille du Marquis. Paris, Michel Lévy +frères, 1872, 2 vol. in-18 de 274 et 281 pp.</p> + +<p>208. Le Prince des voleurs. Paris, Michel Lévy frères, 1872, 2 vol. +in-18 de 293 et 275 pp.</p> + +<p>209. Robin Hood le proscrit. Paris, Michel Lévy frères, 1873, 2 vol. +in-18 de 262 et 273 pp.</p> + +<p>210. A. Grand dictionnaire de cuisine, par A. Dumas (et D.-J. +Vuillemot). Paris, A. Lemerre, 1873, gr. in-8 de 1155 pp.</p> + +<p>B. Petit dictionnaire de cuisine. Paris, A. Lemerre, 1882, in-18 de 819 +pp.</p> + +<p>211. Propos d'art et de cuisine. Paris, Calmann-Lévy, 1877, in-18 de 304 +pp.</p> + +<p>212. Herminie. L'Amazone. Paris, Calmann-Lévy, 1888, in-16 de 111 pp.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME IV ***</div> +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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Contributions to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by +U.S. federal laws and your state’s laws. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, +Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up +to date contact information can be found at the Foundation’s website +and official page at www.gutenberg.org/contact +</div> + +<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> +Section 4. 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