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If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome III + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: March 15, 2006 [eBook #17991] +[Most recently updated: August 22, 2021] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +Produced by: Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME III *** + + + + +LE COMTE DE MONTE-CRISTO + +Alexandre Dumas + +Tome III (1845-1846) + + + + +Table des matières + +LVI. Andrea Cavalcanti. +LVII. L'enclos à la luzerne. +LVIII. M. Noirtier de Villefort. +LIX. Le testament. +LX. Le télégraphe. +LXI. Le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui mangent ses pêches. +LXII. Les fantômes. +LXIII. Le dîner. +LXIV. Le mendiant. +LXV. Scène conjugale. +LXVI. Projets de mariage. +LXVII. Le cabinet du procureur du roi. +LXVIII. Un bal d'été. +LXIX. Les informations. +LXX. Le bal. +LXXI. Le pain et le sel. +LXXII. Madame de Saint-Méran. +LXXIII. La promesse. +LXXIV. Le caveau de la famille Villefort. +LXXV. Le procès-verbal. +LXXVI. Le progrès de Cavalcanti fils. +LXXVII. Haydée. +LXXVIII. On nous écrit de Janina. +LXXIX. La limonade. +LXXX. L'accusation. +LXXXI. La chambre du boulanger retiré. +LXXXII. L'effraction. +LXXXIII. La main de Dieu. +LXXXIV. Beauchamp. + + + + +LVI + +Andrea Cavalcanti. + + +Le comte de Monte-Cristo entra dans le salon voisin que Baptistin avait +désigné sous le nom de salon bleu, et où venait de le précéder un jeune +homme de tournure dégagée, assez élégamment vêtu, et qu'un cabriolet de +place avait, une demi-heure auparavant, jeté à la porte de l'hôtel. +Baptistin n'avait pas eu de peine à le reconnaître; c'était bien ce +grand jeune homme aux cheveux blonds, à la barbe rousse, aux yeux noirs, +dont le teint vermeil et la peau éblouissante de blancheur lui avaient +été signalés par son maître. + +Quand le comte entra dans le salon, le jeune homme était négligemment +étendu sur un sofa, fouettant avec distraction sa botte d'un petit jonc +à pomme d'or. + +En apercevant Monte-Cristo, il se leva vivement. + +«Monsieur est le comte de Monte-Cristo? dit-il. + +--Oui, monsieur, répondit celui-ci, et j'ai l'honneur de parler, je +crois, à monsieur le vicomte Andrea Cavalcanti? + +--Le vicomte Andrea Cavalcanti, répéta le jeune homme en accompagnant +ces mots d'un salut plein de désinvolture. + +--Vous devez avoir une lettre qui vous accrédite près de moi? dit +Monte-Cristo. + +--Je ne vous en parlais pas à cause de la signature, qui m'a paru +étrange. + +--Simbad le marin, n'est-ce pas? + +--Justement. Or, comme je n'ai jamais connu d'autre Simbad le marin que +celui des _Mille et une Nuits_.... + +--Eh bien, c'est un de ses descendants, un de mes amis fort riche, un +Anglais plus qu'original, presque fou, dont le véritable nom est Lord +Wilmore. + +--Ah! voilà qui m'explique tout, dit Andrea. Alors cela va à merveille. +C'est ce même Anglais que j'ai connu... à... oui, très bien!... Monsieur +le comte, je suis votre serviteur. + +--Si ce que vous me faites l'honneur de me dire est vrai, répliqua en +souriant le comte, j'espère que vous serez assez bon pour me donner +quelques détails sur vous et votre famille. + +--Volontiers, monsieur le comte, répondit le jeune homme avec une +volubilité qui prouvait la solidité de sa mémoire. Je suis, comme vous +l'avez dit, le vicomte Andrea Cavalcanti, fils du major Bartolomeo +Cavalcanti descendant des Cavalcanti inscrits au livre d'or de Florence. +Notre famille, quoique très riche encore puisque mon père possède un +demi-million de rente, a éprouvé bien des malheurs, et moi-même, +monsieur, j'ai été à l'âge de cinq ou six ans enlevé par un gouverneur +infidèle; de sorte que depuis quinze ans je n'ai point revu l'auteur de +mes jours. Depuis que j'ai l'âge de raison, depuis que je suis libre et +maître de moi, je le cherche, mais inutilement. Enfin cette lettre de +votre ami Simbad m'annonce qu'il est à Paris, et m'autorise à m'adresser +à vous pour en obtenir des nouvelles. + +--En vérité, monsieur, tout ce que vous me racontez là est fort +intéressant, dit le comte, regardant avec une sombre satisfaction cette +mine dégagée, empreinte d'une beauté pareille à celle du mauvais ange, +et vous avez fort bien fait de vos conformer en toutes choses à +l'invitation de mon ami Simbad, car votre père est en effet ici et vous +cherche.» + +Le comte, depuis son entrée au salon, n'avait pas perdu de vue le jeune +homme, il avait admiré l'assurance de son regard et la sûreté de sa +voix; mais à ces mots si naturels: _Votre père est en effet ici et vous +cherche_, le jeune Andrea fit un bond et s'écria: + +«Mon père! mon père ici? + +--Sans doute, répondit Monte-Cristo, votre père, le major Bartolomeo +Cavalcanti.» + +L'impression de terreur répandue sur les traits du jeune homme s'effaça +presque aussitôt. + +«Ah! oui, c'est vrai, dit-il, le major Bartolomeo Cavalcanti. Et vous +dites, monsieur le comte, qu'il est ici, ce cher père. + +--Oui, monsieur. J'ajouterai même que je le quitte à l'instant, que +l'histoire qu'il m'a contée de ce fils chéri, perdu autrefois, m'a fort +touché; en vérité, ses douleurs, ses craintes, ses espérances à ce sujet +composeraient un poème attendrissant. Enfin il reçut un jour des +nouvelles qui lui annonçaient que les ravisseurs de son fils offraient +de le rendre, ou d'indiquer où il était, moyennant une somme assez +forte. Mais rien ne retint ce bon père; cette somme fut envoyée à la +frontière du Piémont, avec un passeport tout visé pour l'Italie. Vous +étiez dans le Midi de la France, je crois? + +--Oui, monsieur, répondit Andrea d'un air assez embarrassé; oui, j'étais +dans le Midi de la France. + +--Une voiture devait vous attendre à Nice? + +--C'est bien cela, monsieur; elle m'a conduit de Nice à Gênes, de Gênes +à Turin, de Turin à Chambéry, de Chambéry à Pont-de-Beauvoisin, et de +Pont-de-Beauvoisin à Paris. + +--À merveille! il espérait toujours vous rencontrer en chemin, car +c'était la route qu'il suivait lui-même; voilà pourquoi votre itinéraire +avait été tracé ainsi. + +--Mais, dit Andrea, s'il m'eût rencontré, ce cher père, je doute qu'il +m'eût reconnu; je suis quelque peu changé depuis que je l'ai perdu de +vue. + +--Oh! la voix du sang, dit Monte-Cristo. + +--Ah! oui, c'est vrai, reprit le jeune homme, je n'y songeais pas à la +voix du sang. + +--Maintenant, reprit Monte-Cristo, une seule chose inquiète le marquis +Cavalcanti, c'est ce que vous avez fait pendant que vous avez été +éloigné de lui; c'est de quelle façon vous avez été traité par vos +persécuteurs; c'est si l'on a conservé pour votre naissance tous les +égards qui lui étaient dus; c'est enfin s'il ne vous est pas resté de +cette souffrance morale à laquelle vous avez été exposé, souffrance pire +cent fois que la souffrance physique, quelque affaiblissement des +facultés dont la nature vous a si largement doué, et si vous croyez +vous-même pouvoir reprendre et soutenir dignement dans le monde le rang +qui vous appartient. + +--Monsieur, balbutia le jeune homme étourdi, j'espère qu'aucun faux +rapport.... + +--Moi! J'ai entendu parler de vous pour la première fois par mon ami +Wilmore, le philanthrope. J'ai su qu'il vous avait trouvé dans une +position fâcheuse, j'ignore laquelle, et ne lui ai fait aucune question: +je ne suis pas curieux. Vos malheurs l'ont intéressé, donc vous étiez +intéressant. Il m'a dit qu'il voulait vous rendre dans le monde la +position que vous aviez perdue, qu'il chercherait votre père, qu'il le +trouverait; l'a cherché, il l'a trouvé, à ce qu'il paraît, puisqu'il est +là; enfin il m'a prévenu hier de votre arrivée, en me donnant encore +quelques autres instructions relatives à votre fortune; voilà tout. Je +sais que c'est un original, mon ami Wilmore, mais en même temps, comme +c'est un homme sûr, riche comme une mine d'or, qui, par conséquent, peut +se passer ses originalités sans qu'elles le ruinent, j'ai promis de +suivre ses instructions. Maintenant, monsieur, ne vous blessez pas de ma +question: comme je serai obligé de vous patronner quelque peu, je +désirerais savoir si les malheurs qui vous sont arrivés, malheurs +indépendants de votre volonté et qui ne diminuent en aucune façon la +considération que je vous porte, ne vous ont pas rendu quelque peu +étranger à ce monde dans lequel votre fortune et votre nom vous +appelaient à faire si bonne figure. + +--Monsieur, répondit le jeune homme reprenant son aplomb au fur et à +mesure que le comte parlait, rassurez-vous sur ce point: les ravisseurs +qui m'ont éloigné de mon père, et qui, sans doute, avaient pour but de +me vendre plus tard à lui comme ils l'ont fait ont calculé que, pour +tirer un bon parti de moi, il fallait me laisser toute ma valeur +personnelle, et même l'augmenter encore, s'il était possible; j'ai donc +reçu une assez bonne éducation, et j'ai été traité par les larrons +d'enfants à peu près comme l'étaient dans l'Asie Mineure les esclaves +dont leurs maîtres faisaient des grammairiens, des médecins et des +philosophes, pour les vendre plus cher au marché de Rome.» + +Monte-Cristo sourit avec satisfaction; il n'avait pas tant espéré, à ce +qu'il paraît, de M. Andrea Cavalcanti. + +«D'ailleurs, reprit le jeune homme, s'il y avait en moi quelque défaut +d'éducation ou plutôt d'habitude du monde, on aurait, je suppose, +l'indulgence de les excuser, en considération des malheurs qui ont +accompagné ma naissance et poursuivi ma jeunesse. + +--Eh bien, dit négligemment Monte-Cristo, vous en ferez ce que vous +voudrez, vicomte, car vous êtes le maître, et cela vous regarde; mais, +ma parole, au contraire, je ne dirais pas un mot de toutes ces +aventures, c'est un roman que votre histoire, et le monde, qui adore les +romans serrés entre deux couvertures de papier jaune, se défie +étrangement de ceux qu'il voit reliés en vélin vivant, fussent-ils dorés +comme vous pouvez l'être. Voilà la difficulté que je me permettrai de +vous signaler, monsieur le vicomte; à peine aurez-vous raconté à +quelqu'un votre touchante histoire, qu'elle courra dans le monde +complètement dénaturée. Vous serez obligé de vous poser en Antony, et le +temps des Antony est un peu passé. Peut-être aurez-vous un succès de +curiosité, mais tout le monde n'aime pas à se faire centre +d'observations et cible à commentaires. Cela vous fatiguera peut-être. + +--Je crois que vous avez raison, monsieur le comte, dit le jeune homme +en pâlissant malgré lui, sous l'inflexible regard de Monte-Cristo; c'est +là un grave inconvénient. + +--Oh! il ne faut pas non plus se l'exagérer, dit Monte-Cristo; car, pour +éviter une faute, on tomberait dans une folie. Non, c'est un simple plan +de conduite à arrêter; et, pour un homme intelligent comme vous, ce plan +est d'autant plus facile à adopter qu'il est conforme à vos intérêts; il +faudra combattre, par des témoignages et par d'honorables amitiés, tout +ce que votre passé peut avoir d'obscur.» + +Andrea perdit visiblement contenance. + +«Je m'offrirais bien à vous comme répondant et caution, dit +Monte-Cristo; mais c'est chez moi une habitude morale de douter de mes +meilleurs amis, et un besoin de chercher à faire douter les autres; +aussi jouerais-je là un rôle hors de mon emploi, comme disent les +tragédiens, et je risquerais de me faire siffler, ce qui est inutile. + +--Cependant, monsieur le comte, dit Andrea avec audace, en considération +de Lord Wilmore qui m'a recommandé à vous.... + +--Oui, certainement, reprit Monte-Cristo; mais Lord Wilmore ne m'a pas +laissé ignorer, cher monsieur Andrea, que vous aviez eu une jeunesse +quelque peu orageuse. Oh! dit le comte en voyant le mouvement que +faisait Andrea, je ne vous demande pas de confession; d'ailleurs, c'est +pour que vous n'ayez besoin de personne que l'on a fait venir de Lucques +M. le marquis Cavalcanti, votre père. Vous allez le voir, il est un peu +raide, un peu guindé; mais c'est une question d'uniforme, et quand on +saura que depuis dix-huit ans il est au service de l'Autriche, tout +s'excusera; nous ne sommes pas, en général, exigeants pour les +Autrichiens. En somme, c'est un père fort suffisant, je vous assure. + +--Ah! vous me rassurez, monsieur; je l'avais quitté depuis si longtemps, +que je n'avais de lui aucun souvenir. + +--Et puis, vous savez, une grande fortune fait passer sur bien des +choses. + +--Mon père est donc réellement riche, monsieur? + +--Millionnaire... cinq cent mille livres de rente. + +--Alors, demanda le jeune homme avec anxiété, je vais me trouver dans +une position... agréable? + +--Des plus agréables, mon cher monsieur; il vous fait cinquante mille +livres de rente par an pendant tout le temps que vous resterez à Paris. + +--Mais j'y resterai toujours, en ce cas. + +--Heu! qui peut répondre des circonstances, mon cher monsieur? l'homme +propose et Dieu dispose....» + +Andrea poussa un soupir. + +«Mais enfin, dit-il, tout le temps que je resterai à Paris, et... +qu'aucune circonstance ne me forcera pas de m'éloigner, cet argent dont +vous me parliez tout à l'heure m'est-il assuré? + +--Oh! parfaitement. + +--Par mon père? demanda Andrea avec inquiétude. + +--Oui, mais garanti par Lord Wilmore, qui vous a, sur la demande de +votre père, ouvert un crédit de cinq mille francs par mois chez M. +Danglars, un des plus sûrs banquiers de Paris. + +--Et mon père compte rester longtemps à Paris? demanda Andrea avec +inquiétude. + +--Quelque jours seulement, répondit Monte-Cristo, son service ne lui +permet pas de s'absenter plus de deux ou trois semaines. + +--Oh! ce cher père! dit Andrea visiblement enchanté de ce prompt départ. + +--Aussi, dit Monte-Cristo, faisant semblant de se tromper à l'accent de +ces paroles; aussi je ne veux pas retarder d'un instant l'heure de votre +réunion. Êtes-vous préparé à embrasser ce digne M. Cavalcanti? + +--Vous n'en doutez pas, je l'espère? + +--Eh bien, entrez donc dans le salon, mon cher ami, et vous trouverez +votre père, qui vous attend.» + +Andrea fit un profond salut au comte et entra dans le salon. + +Le comte le suivit des yeux, et, l'ayant vu disparaître, poussa un +ressort correspondant à un tableau, lequel, en s'écartant du cadre, +laissait, par un interstice habilement ménagé, pénétrer la vue dans le +salon. + +Andrea referma la porte derrière lui et s'avança vers le major, qui se +leva dès qu'il entendit le bruit des pas qui s'approchaient. + +«Ah! monsieur et cher père, dit Andrea à haute voix et de manière que le +comte l'entendit à travers la porte fermée, est-ce bien vous? + +--Bonjour, mon cher fils, fit gravement le major. + +--Après tant d'années de séparation, dit Andrea en continuant de +regarder du côté de la porte, quel bonheur de nous revoir! + +--En effet, la séparation a été longue. + +--Ne nous embrassons-nous pas, monsieur? reprit Andrea. + +--Comme vous voudrez, mon fils», dit le major. + +Et les deux hommes s'embrassèrent comme on s'embrasse au +Théâtre-Français, c'est-à-dire en se passant la tête par-dessus +l'épaule. + +«Ainsi donc nous voici réunis! dit Andrea. + +--Nous voici réunis, reprit le major. + +--Pour ne plus nous séparer? + +--Si fait; je crois, mon cher fils, que vous regardez maintenant la +France comme une seconde patrie? + +--Le fait est, dit le jeune homme, que je serais désespéré de quitter +Paris. + +--Et moi, vous comprenez, je ne saurais vivre hors de Lucques. Je +retournerai donc en Italie aussitôt que je pourrai. + +--Mais avant de partir, très cher père, vous me remettrez sans doute des +papiers à l'aide desquels il me sera facile de constater le sang dont je +sors. + +--Sans aucun doute, car je viens exprès pour cela, et j'ai eu trop de +peine à vous rencontrer, afin de vous les remettre, pour que nous +recommencions encore à nous chercher; cela prendrait la dernière partie +de ma vie. + +--Et ces papiers? + +--Les voici.» + +Andrea saisit avidement l'acte de mariage de son père, son certificat de +baptême à lui, et, après avoir ouvert le tout avec une avidité naturelle +à un bon fils, il parcourut les deux pièces avec une rapidité et une +habitude qui dénotaient le coup d'oeil le plus exercé en même temps que +l'intérêt le plus vif. + +Lorsqu'il eut fini, une indéfinissable expression de joie brilla sur son +front; et regardant le major avec un étrange sourire: + +«Ah çà! dit-il en excellent toscan, il n'y a donc pas de galère en +Italie?...» + +Le major se redressa. + +«Et pourquoi cela? dit-il. + +--Qu'on y fabrique impunément de pareilles pièces? Pour la moitié de +cela, mon très cher père, en France on nous enverrait prendre l'air à +Toulon pour cinq ans. + +--Plaît-il? dit le Lucquois en essayant de conquérir un air majestueux. + +--Mon cher monsieur Cavalcanti, dit Andrea en pressant le bras du major, +combien vous donne-t-on pour être mon père?» + +Le major voulut parler. + +«Chut! dit Andrea en baissant la voix, je vais vous donner l'exemple de +la confiance; on me donne cinquante mille francs par an pour être votre +fils: par conséquent, vous comprenez bien que ce n'est pas moi qui +serai disposé à nier que vous soyez mon père.» + +Le major regarda avec inquiétude autour de lui. + +«Eh! soyez tranquille, nous sommes seuls, dit Andrea, d'ailleurs nous +parlons italien. + +--Eh bien, à moi, dit le Lucquois, on me donne cinquante mille francs +une fois payés. + +--Monsieur Cavalcanti, dit Andrea, avez-vous foi aux contes de fées? + +--Non, pas autrefois, mais maintenant il faut bien que j'y croie. + +--Vous avez donc eu des preuves?» + +Le major tira de son gousset une poignée d'or. + +«Palpables, comme vous voyez. + +--Vous pensez donc que je puis croire aux promesses qu'on m'a faites? + +--Je le crois. + +--Et que ce brave homme de comte les tiendra? + +--De point en point; mais, vous comprenez, pour arriver à ce but, il +faut jouer notre rôle. + +--Comment donc?... + +--Moi de tendre père.... + +--Moi, de fils respectueux. + +--Puisqu'ils désirent que vous descendiez de moi.... + +--Qui, _ils_? + +--Dame, je n'en sais rien, ceux qui vous ont écrit; n'avez vous pas reçu +une lettre? + +--Si fait. + +--De qui? + +--D'un certain abbé Busoni. + +--Que vous ne connaissez pas? + +--Que je n'ai jamais vu. + +--Que vous disait cette lettre? + +--Vous ne me trahirez pas? + +--Je m'en garderai bien, nos intérêts sont les mêmes. + +--Alors lisez.» + +Et le major passa une lettre au jeune homme. + +Andrea lut à voix basse: + +«Vous êtes pauvre, une vieillesse malheureuse vous attend. Voulez-vous +devenir sinon riche, du moins indépendant? + +«Partez pour Paris à l'instant même, et allez réclamer à M. le comte de +Monte-Cristo, avenue des Champs-Élysées, n°30, le fils que vous avez eu +de la marquise de Corsinari, et qui vous a été enlevé à l'âge de cinq +ans. + +«Ce fils se nomme Andrea Cavalcanti. + +«Pour que vous ne révoquiez pas en doute l'attention qu'a le soussigné +de vous être agréable, vous trouverez ci-joint: + +«1. Un bon de deux mille quatre cents livres toscanes, payable chez M. +Gozzi, à Florence; + +«2. Une lettre d'introduction près de M. le comte de Monte-Cristo sur +lequel je vous crédite d'une somme de quarante-huit mille francs. + +«Soyez chez le comte le 26 mai, à sept heures du soir. + + «_Signé_: ABBÉ BUSONI.» + +--C'est cela. + +--Comment, c'est cela? Que voulez-vous dire? demanda le major. + +--Je dis que j'ai reçu la pareille à peu près. + +--Vous? + +--Oui, moi. + +--De l'abbé Busoni? + +--Non. + +--De qui donc? + +--D'un Anglais, d'un certain Lord Wilmore, qui prend le nom de Simbad le +marin. + +--Et que vous ne connaissez pas plus que je ne connais l'abbé Busoni? + +--Si fait; moi, je suis plus avancé que vous. + +--Vous l'avez vu? + +--Oui, une fois. + +--Où cela? + +--Ah! justement voici ce que je ne puis pas vous dire; vous seriez aussi +savant que moi, et c'est inutile. + +--Et cette lettre vous disait?... + +--Lisez.» + +«Vous êtes pauvre, et vous n'avez qu'un avenir misérable: voulez-vous +avoir un nom, être libre, être riche?» + +--Parbleu! fit le jeune homme en se balançant sur ses talons, comme si +une pareille question se faisait! + +«Prenez la chaise de poste que vous trouverez tout attelée en sortant de +Nice par la porte de Gênes. Passez par Turin, Chambéry et +Pont-de-Beauvoisin. Présentez-vous chez M. le comte de Monte-Cristo, +avenue des Champs-Élysées, le 26 mai, à sept heures du soir, et +demandez-lui votre père. + +«Vous êtes le fils du marquis Bartolomeo Cavalcanti et de la marquise +Olivia Corsinari, ainsi que le constateront les papiers qui vous seront +remis par le marquis, et qui vous permettront de vous présenter sous ce +nom dans le monde parisien. + +«Quant à votre rang, un revenu de cinquante mille livres par an vous +mettra à même de le soutenir. + +«Ci-joint un bon de cinq mille livres payable sur M. Ferrea, banquier à +Nice, et une lettre d'introduction près du comte de Monte-Cristo, chargé +par moi de pourvoir à vos besoins. + + «SIMBAD LE MARIN.» + +«Hum! fit le major, c'est fort beau! + +--N'est-ce pas? + +--Vous avez vu le comte? + +--Je le quitte. + +--Et il a ratifié? + +--Tout. + +--Y comprenez-vous quelque chose? + +--Ma foi, non. + +--Il y a une dupe dans tout cela. + +--En tout cas, ce n'est ni vous ni moi? + +--Non, certainement. + +--Et bien, alors!... + +--Peu nous importe, n'est-ce pas? + +--Justement, c'est ce que je voulais dire, allons jusqu'au bout et +jouons serré. + +--Soit; vous verrez que je suis digne de faire votre partie. + +--Je n'en ai pas douté un seul instant, mon cher père. + +--Vous me faites honneur, mon cher fils.» + +Monte-Cristo choisit ce moment pour rentrer dans le salon. En entendant +le bruit de ses pas, les deux hommes se jetèrent dans les bras l'un de +l'autre; le comte les trouva embrassés. + +«Eh bien! monsieur le marquis, dit Monte-Cristo, il paraît que vous avez +retrouvé un fils selon votre coeur? + +--Ah! monsieur le comte, je suffoque de joie. + +--Et vous, jeune homme? + +--Ah! monsieur le comte, j'étouffe de bonheur. + +--Heureux père! heureux enfant! dit le comte. + +--Une seule chose m'attriste, dit le major; c'est la nécessité où je +suis de quitter Paris si vite. + +--Oh! cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo, vous ne partirez pas, +je l'espère, que je ne vous aie présenté à quelques amis. + +--Je suis aux ordres de monsieur le comte, dit le major. + +--Maintenant, voyons, jeune homme, confessez-vous. + +--À qui? + +--Mais à monsieur votre père; dites-lui quelques mots de l'état de vos +finances. + +--Ah! diable, fit Andrea, vous touchez la corde sensible. + +--Entendez-vous, major? dit Monte-Cristo. + +--Sans doute que je l'entends. + +--Oui, mais comprenez-vous? + +--À merveille. + +--Il dit qu'il a besoin d'argent, ce cher enfant. + +--Que voulez-vous que j'y fasse? + +--Que vous lui en donniez, parbleu! + +--Moi? + +--Oui, vous.» + +Monte-Cristo passa entre les deux hommes. + +«Tenez! dit-il à Andrea en lui glissant un paquet de billets de banque à +la main. + +--Qu'est-ce que cela? + +--La réponse de votre père. + +--De mon père? + +--Oui. Ne venez-vous pas de laisser entendre que vous aviez besoin +d'argent? + +--Oui. Eh bien? + +--Eh bien! il me charge de vous remettre cela. + +--A compte sur mes revenus? + +--Non, pour vos frais d'installation. + +--Oh! cher père! + +--Silence, dit Monte-Cristo, vous voyez bien qu'il ne veut pas que je +dise que cela vient de lui. + +--J'apprécie cette délicatesse, dit Andrea, en enfonçant ses billets de +banque dans le gousset de son pantalon. + +--C'est bien, dit Monte-Cristo, maintenant, allez! + +--Et quand aurons-nous l'honneur de revoir M. le comte? demanda +Cavalcanti. + +--Ah! oui, demanda Andrea, quand aurons-nous cet honneur? + +--Samedi, si vous voulez... oui... tenez... samedi. J'ai à dîner à ma +maison d'Auteuil, rue de la Fontaine, n°28, plusieurs personnes, et +entre autres M. Danglars, votre banquier, je vous présenterai à lui, il +faut bien qu'il vous connaisse tous les deux pour vous compter votre +argent. + +--Grande tenue? demanda à demi-voix le major. + +--Grande tenue: uniforme, croix, culotte courte. + +--Et moi? demanda Andrea. + +--Oh! vous, très simplement: pantalon noir, bottes vernies, gilet blanc, +habit noir ou bleu, cravate longue; prenez Blin ou Véronique pour vous +habiller. Si vous ne connaissez pas leurs adresses, Baptistin vous les +donnera. Moins vous affecterez de prétention dans votre mise, étant +riche comme vous l'êtes, meilleur effet cela fera. Si vous achetez des +chevaux, prenez-les chez Devedeux; si vous achetez un phaéton, allez +chez Baptiste. + +--À quelle heure pourrons-nous nous présenter? demanda le jeune homme. + +--Mais vers six heures et demie. + +--C'est bien, on y sera», dit le major en portant la main à son chapeau. + +Les deux Cavalcanti saluèrent le comte et sortirent. Le comte s'approcha +de la fenêtre, et les vit qui traversaient la cour bras dessus, bras +dessous. + +«En vérité, dit-il, voilà deux grands misérables! Quel malheur que ce ne +soit pas véritablement le père et le fils!» + +Puis après un instant de sombre réflexion: + +«Allons chez les Morrel, dit-il; je crois que le dégoût m'écoeure encore +plus que la haine.» + + + + +LVII + +L'enclos à la luzerne. + + +Il faut que nos lecteurs nous permettent de les ramener à cet enclos qui +confine à la maison de M. de Villefort, et, derrière la grille envahie +par des marronniers, nous retrouverons des personnages de notre +connaissance. + +Cette fois Maximilien est arrivé le premier. C'est lui qui a collé son +oeil contre la cloison, et qui guette dans le jardin profond une ombre +entre les arbres et le craquement d'un brodequin de soie sur le sable +des allées. + +Enfin, le craquement tant désiré se fit entendre, et au lieu d'une ombre +ce furent deux ombres qui s'approchèrent. Le retard de Valentine avait +été occasionné par une visite de Mme Danglars et d'Eugénie, visite qui +était prolongée au-delà de l'heure où Valentine était attendue. Alors, +pour ne pas manquer à son rendez-vous, la jeune fille avait proposé à +Mlle Danglars une promenade au jardin, voulant montrer à Maximilien +qu'il n'y avait point de sa faute dans le retard dont sans doute il +souffrait. + +Le jeune homme comprit tout avec cette rapidité d'intuition particulière +aux amants et son coeur fut soulagé. D'ailleurs, sans arriver à la +portée de la voix, Valentine dirigea sa promenade de manière que +Maximilien pût la voir passer et repasser, et chaque fois qu'elle +passait et repassait, un regard inaperçu de sa compagne, mais jeté de +l'autre côté de la grille et recueilli par le jeune homme, lui disait: + +«Prenez patience, ami, vous voyez qu'il n'y a point de ma faute.» + +Et Maximilien, en effet, prenait patience tout en admirant ce contraste +entre les deux jeunes filles: entre cette blonde aux yeux languissants +et à la taille inclinée comme un beau saule, et cette brune aux yeux +fiers et à la taille droite comme un peuplier; puis il va sans dire que +dans cette comparaison entre deux natures si opposées, tout l'avantage, +dans le coeur du jeune homme du moins, était pour Valentine. + +Au bout d'une demi-heure de promenade, les deux jeunes filles +s'éloignèrent. Maximilien comprit que le terme de la visite de Mme +Danglars était arrivé. + +En effet, un instant après, Valentine reparut seule. De crainte qu'un +regard indiscret ne suivît son retour, elle venait lentement; et, au +lieu de s'avancer directement vers la grille, elle alla s'asseoir sur un +banc, après avoir sans affectation interrogé chaque touffe de feuillage +et plongé son regard dans le fond de toutes les allées. + +Ces précautions prises, elle courut à la grille. + +«Bonjour, Valentine, dit une voix. + +--Bonjour, Maximilien; je vous ai fait attendre, mais vous avez vu la +cause? + +--Oui, j'ai reconnu Mlle Danglars; je ne vous croyais pas si liée avec +cette jeune personne. + +--Qui vous a donc dit que nous étions liées, Maximilien? + +--Personne; mais il m'a semblé que cela ressortait de la façon dont vous +vous donnez le bras, de la façon dont vous causiez: on eût dit deux +compagnes de pension se faisant des confidences. + +--Nous nous faisions nos confidences, en effet, dit Valentine, elle +m'avouait sa répugnance pour un mariage avec M. de Morcerf, et moi, je +lui avouais de mon côté que je regardais comme un malheur d'épouser M. +d'Épinay. + +--Chère Valentine! + +--Voilà pourquoi, mon ami, continua la jeune fille, vous avez vu cette +apparence d'abandon entre moi et Eugénie; c'est que, tout en parlant de +l'homme que je ne puis aimer, je pensais à l'homme que j'aime. + +--Que vous êtes bonne en toutes choses, Valentine, et que vous avez en +vous une chose que Mlle Danglars n'aura jamais: c'est ce charme indéfini +qui est à la femme ce que le parfum est à la fleur, ce que la saveur est +au fruit; car ce n'est pas le tout pour une fleur que d'être belle, ce +n'est pas le tout pour un fruit que d'être beau. + +--C'est votre amour qui vous fait voir les choses ainsi, Maximilien. + +--Non, Valentine, je vous jure. Tenez, je vous regardais toutes deux +tout à l'heure, et, sur mon honneur, tout en rendant justice à la beauté +de Mlle Danglars, je ne comprenais pas qu'un homme devînt amoureux +d'elle. + +--C'est que, comme vous le disiez, Maximilien, j'étais là, et que ma +présence vous rendait injuste. + +--Non... mais dites-moi... une question de simple curiosité, et qui +émane de certaines idées que je me suis faites sur Mlle Danglars. + +--Oh! bien injustes, sans que je sache lesquelles certainement. Quand +vous nous jugez, nous autres pauvres femmes, nous ne devons pas nous +attendre à l'indulgence. + +--Avec cela qu'entre vous vous êtes bien justes les unes envers les +autres! + +--Parce que, presque toujours, il y a de la passion dans nos jugements. +Mais revenez à votre question. + +--Est-ce parce que Mlle Danglars aime quelqu'un qu'elle redoute son +mariage avec M. de Morcerf? + +--Maximilien, je vous ai dit que je n'étais pas l'amie d'Eugénie. + +--Eh! mon Dieu! dit Morrel, sans être amies, les jeunes filles se font +des confidences; convenez que vous lui avez fait quelques questions +là-dessus. Ah! je vous vois sourire. + +--S'il en est ainsi, Maximilien, ce n'est pas la peine que nous ayons +entre nous cette cloison de planches. + +--Voyons, que vous a-t-elle dit? + +--Elle m'a dit qu'elle n'aimait personne, dit Valentine; qu'elle avait +le mariage en horreur; que sa plus grande joie eût été de mener une vie +libre et indépendante, et qu'elle désirait presque que son père perdît +sa fortune pour se faire artiste comme son amie, Mlle Louise d'Armilly. + +--Ah! vous voyez! + +--Eh bien, qu'est-ce que cela prouve? demanda Valentine. + +--Rien, répondit en souriant Maximilien. + +--Alors, dit Valentine, pourquoi souriez-vous à votre tour? + +--Ah! dit Maximilien, vous voyez bien que, vous aussi, vous regardez, +Valentine. + +--Voulez-vous que je m'éloigne? + +--Oh! non! non pas! Mais revenons à vous. + +--Ah! oui, c'est vrai, car à peine avons-nous dix minutes à passer +ensemble. + +--Mon Dieu! s'écria Maximilien consterné. + +--Oui, Maximilien, vous avez raison, dit avec mélancolie Valentine, et +vous avez là une pauvre amie. Quelle existence je vous fais passer, +pauvre Maximilien, vous si bien fait pour être heureux! Je me le +reproche amèrement, croyez-moi. + +--Eh bien, que vous importe, Valentine: si je me trouve heureux ainsi; +si cette attente éternelle me semble payée, à moi, par cinq minutes de +votre vue, par deux mots de votre bouche, et par cette conviction +profonde, éternelle, que Dieu n'a pas créé deux coeurs aussi en harmonie +que les nôtres, et ne les a pas presque miraculeusement réunis, surtout +pour les séparer. + +--Bon, merci, espérez pour nous deux, Maximilien: cela me rend à moitié +heureuse. + +--Que vous arrive-t-il donc encore, Valentine, que vous me quittez si +vite? + +--Je ne sais; Mme de Villefort m'a fait prier de passer chez elle pour +une communication de laquelle dépend, m'a-t-elle fait dire, une portion +de ma fortune. Eh! mon Dieu, qu'ils la prennent ma fortune, je suis trop +riche, et qu'après me l'avoir prise ils me laissent tranquille et libre; +vous m'aimerez tout autant pauvre, n'est-ce pas, Morrel? + +--Oh! je vous aimerai toujours, moi; que m'importe richesse ou pauvreté, +si ma Valentine était près de moi et que je fusse sûr que personne ne me +la pût ôter! Mais cette communication, Valentine, ne craignez-vous point +que ce ne soit quelque nouvelle relative à votre mariage? + +--Je ne le crois pas. + +--Cependant, écoutez-moi, Valentine, et ne vous effrayez pas, car tant +que je vivrai je ne serai pas à une autre. + +--Vous croyez me rassurer en me disant cela, Maximilien? + +--Pardon! vous avez raison, je suis un brutal. Eh bien, je voulais donc +vous dire que l'autre jour j'ai rencontré M. de Morcerf. + +--Eh bien? + +--M. Franz est son ami, comme vous savez. + +--Oui; eh bien? + +--Eh bien, il a reçu une lettre de Franz, qui lui annonce son prochain +retour.» + +Valentine pâlit et appuya sa main contre la grille. + +«Ah! mon Dieu! dit-elle, si c'était cela! Mais non, la communication ne +viendrait pas de Mme de Villefort. + +--Pourquoi cela? + +--Pourquoi... je n'en sais rien... mais il me semble que Mme de +Villefort, tout en ne s'y opposant point franchement, n'est pas +sympathique à ce mariage. + +--Eh bien, mais, Valentine, il me semble que je vais l'adorer, Mme de +Villefort. + +--Oh! ne vous pressez pas, Maximilien, dit Valentine avec un triste +sourire. + +--Enfin, si elle est antipathique à ce mariage, ne fût-ce que pour le +rompre, peut-être ouvrirait-elle l'oreille à quelque autre proposition. + +--Ne croyez point cela, Maximilien; ce ne sont point les maris que Mme +de Villefort repousse, c'est le mariage. + +--Comment? le mariage! Si elle déteste si fort le mariage, pourquoi +s'est-elle mariée elle-même? + +--Vous ne me comprenez pas, Maximilien; ainsi, lorsqu'il y a un an j'ai +parlé de me retirer dans un couvent, elle avait, malgré les observations +qu'elle avait cru devoir faire, adopté ma proposition avec joie; mon +père même y avait consenti, à son instigation, j'en suis sûre; il n'y +eut que mon pauvre grand-père qui m'a retenue. Vous ne pouvez vous +figurer, Maximilien, quelle expression il y a dans les yeux de ce pauvre +vieillard, qui n'aime que moi au monde, et qui, Dieu me pardonne si +c'est un blasphème, et qui n'est aimé au monde que de moi. Si vous +saviez, quand il a appris ma résolution, comme il m'a regardée, ce qu'il +y avait de reproche dans ce regard et de désespoir dans ces larmes qui +roulaient sans plaintes, sans soupirs, le long de ses joues immobiles! +Ah! Maximilien, j'ai éprouvé quelque chose comme un remords, je me suis +jetée à ses pieds en lui criant: «Pardon! pardon! mon père! On fera de +moi ce qu'on voudra, mais je ne vous quitterai jamais.» Alors il leva +les yeux au ciel!... Maximilien, je puis souffrir beaucoup, ce regard de +mon vieux grand-père m'a payée d'avance pour ce que je souffrirai. + +--Chère Valentine! vous êtes un ange, et je ne sais vraiment pas comment +j'ai mérité, en sabrant à droite et à gauche des Bédouins, à moins que +Dieu ait considéré que ce sont des infidèles, je ne sais pas comment +j'ai mérité que vous vous révéliez à moi. Mais enfin, voyons, Valentine, +quel est donc l'intérêt de Mme de Villefort à ce que vous ne vous +mariez pas? + +--N'avez-vous pas entendu tout à l'heure que je vous disais que j'étais +riche, Maximilien, trop riche? J'ai, du chef de ma mère, près de +cinquante mille livres de rente; mon grand-père et ma grand-mère, le +marquis et la marquise de Saint-Méran, doivent m'en laisser autant; M. +Noirtier a bien visiblement l'intention de me faire sa seule héritière. +Il en résulte donc que, comparativement à moi, mon frère Édouard, qui +n'attend, du côté de Mme de Villefort, aucune fortune, est pauvre. Or, +Mme de Villefort aime cet enfant avec adoration, et si je fusse entrée +en religion, toute ma fortune, concentrée sur mon père, qui héritait du +marquis, de la marquise et de moi, revenait à son fils. + +--Oh! que c'est étrange cette cupidité dans une jeune et belle femme! + +--Remarquez que ce n'est point pour elle, Maximilien, mais pour son +fils, et que ce que vous lui reprochez comme un défaut, au point de vue +de l'amour maternel, est presque une vertu. + +--Mais voyons, Valentine, dit Morrel, si vous abandonniez une portion de +cette fortune à ce fils. + +--Le moyen de faire une pareille proposition, dit Valentine, et surtout +à une femme qui a sans cesse à la bouche le mot de désintéressement? + +--Valentine, mon amour m'est toujours resté sacré, et comme toute chose +sacrée, je l'ai couvert du voile de mon respect et enfermé dans mon +coeur; personne au monde, pas même ma soeur, ne se doute donc de cet +amour que je n'ai confié à qui que ce soit au monde. Valentine, me +permettez-vous de parler de cet amour à un ami?» + +Valentine tressaillit. + +«À un ami? dit-elle. Oh! mon Dieu! Maximilien, je frissonne rien qu'à +vous entendre parler ainsi! À un ami? et qui donc est cet ami? + +--Écoutez, Valentine: avez-vous jamais senti pour quelqu'un une de ces +sympathies irrésistibles qui font que, tout en voyant cette personne +pour la première fois, vous croyez la connaître depuis longtemps, et +vous vous demandez où et quand vous l'avez vue, si bien que, ne pouvant +vous rappeler ni le lieu ni le temps, vous arrivez à croire que c'est +dans un monde antérieur au nôtre, et que cette sympathie n'est qu'un +souvenir qui se réveille? + +--Oui. + +--Eh bien, voilà ce que j'ai éprouvé la première fois que j'ai vu cet +homme extraordinaire. + +--Un homme extraordinaire? + +--Oui. + +--Que vous connaissez depuis longtemps alors? + +--Depuis huit ou dix jours à peine. + +--Et vous appelez votre ami un homme que vous connaissez depuis huit +jours? Oh! Maximilien, je vous croyais plus avare de ce beau nom d'ami. + +--Vous avez raison en logique, Valentine; mais dites ce que vous +voudrez, rien ne me fera revenir sur ce sentiment instinctif. Je crois +que cet homme sera mêlé à tout ce qui m'arrivera de bien dans l'avenir, +que parfois son regard profond semble connaître et sa main puissante +diriger. + +--C'est donc un devin? dit en souriant Valentine. + +--Ma foi, dit Maximilien, je suis tenté de croire souvent qu'il +devine... le bien surtout. + +--Oh! dit Valentine tristement, faites-moi connaître cet homme, +Maximilien, que je sache de lui si je serai assez aimée pour me +dédommager de tout ce que j'ai souffert. + +--Pauvre amie! mais vous le connaissez! + +--Moi? + +--Oui. C'est celui qui a sauvé la vie à votre belle-mère et à son fils. + + +--Le comte de Monte-Cristo? + +--Lui-même. + +--Oh! s'écria Valentine, il ne peut jamais être mon ami, il est trop +celui de ma belle-mère. + +--Le comte, l'ami de votre belle-mère, Valentine? mon instinct ne +faillirait pas à ce point; je suis sûr que vous vous trompez. + +--Oh! si vous saviez, Maximilien! mais ce n'est plus Édouard qui règne à +la maison, c'est le comte: recherché de madame de Villefort, qui voit en +lui le résumé des connaissances humaines; admiré, entendez-vous, admiré +de mon père, qui dit n'avoir jamais entendu formuler avec plus +d'éloquence des idées plus élevées; idolâtré d'Édouard, qui, malgré sa +peur des grands yeux noirs du comte, court à lui aussitôt qu'il le voit +arriver, et lui ouvre la main, où il trouve toujours quelque jouet +admirable: M. de Monte-Cristo n'est pas ici chez mon père; M. de +Monte-Cristo n'est pas ici chez Mme de Villefort: M. de Monte-Cristo est +chez lui. + +--Eh bien, chère Valentine, si les choses sont ainsi que vous dites, +vous devez déjà ressentir ou vous ressentirez bientôt les effets de sa +présence. Il rencontre Albert de Morcerf en Italie, c'est pour le tirer +des mains des brigands; il aperçoit Mme Danglars, c'est pour lui faire +un cadeau royal; votre belle-mère et votre frère passent devant sa +porte, c'est pour que son Nubien leur sauve la vie. Cet homme a +évidemment reçu le pouvoir d'influer sur les choses. Je n'ai jamais vu +des goûts plus simples alliés à une haute magnificence. Son sourire est +si doux, quand il me l'adresse que j'oublie combien les autres trouvent +son sourire amer. Oh! dites-moi, Valentine, vous a-t-il souri ainsi? +S'il l'a fait, vous serez heureuse. + +--Moi! dit la jeune fille, oh! mon Dieu! Maximilien, il ne me regarde +seulement pas, ou plutôt, si je passe par hasard, il détourne la vue de +moi. Oh! il n'est pas généreux, allez! ou il n'a pas ce regard profond +qui lit au fond des coeurs, et que vous lui supposez à tort; car s'il +eût été généreux, me voyant seule et triste au milieu de toute cette +maison, il m'eût protégée de cette influence qu'il exerce; et puisqu'il +joue, à ce que vous prétendez, le rôle de soleil, il eût réchauffé mon +coeur à l'un de ses rayons. Vous dites qu'il vous aime, Maximilien; eh! +mon Dieu, qu'en savez-vous? Les hommes font gracieux visage à un +officier de cinq pieds six pouces comme vous, qui a une longue moustache +et un grand sabre, mais ils croient pouvoir écraser sans crainte une +pauvre fille qui pleure. + +--Oh! Valentine! vous vous trompez, je vous jure. + +--S'il en était autrement, voyons, Maximilien, s'il me traitait +diplomatiquement, c'est-à-dire en homme qui, d'une façon ou de l'autre, +veut s'impatroniser dans la maison, il m'eût, ne fût-ce qu'une seule +fois honorée de ce sourire que vous me vantez si fort, mais non, il m'a +vue malheureuse, il comprend que je ne puis lui être bonne à rien, et il +ne fait pas même attention à moi. Qui sait même si, pour faire sa cour à +mon père, à Mme de Villefort ou à mon frère, il ne me persécutera point +aussi en tant qu'il sera en son pouvoir de le faire? Voyons, +franchement, je ne suis pas une femme que l'on doive mépriser ainsi sans +raison; vous me l'avez dit. Ah! pardonnez-moi, continua la jeune fille +en voyant l'impression que ces paroles produisaient sur Maximilien, je +suis mauvaise, et je vous dis là sur cet homme des choses que je ne +savais pas même avoir dans le coeur. Tenez, je ne nie pas que cette +influence dont vous me parlez existe, et qu'il ne l'exerce même sur moi; +mais s'il l'exerce, c'est d'une manière nuisible et corruptrice, comme +vous le voyez, de bonnes pensées. + +--C'est bien, Valentine, dit Morrel avec un soupir, n'en parlons plus; +je ne lui dirai rien. + +--Hélas! mon ami, dit Valentine, je vous afflige, je le vois. Oh! que ne +puis-je vous serrer la main pour vous demander pardon! Mais enfin je ne +demande pas mieux que d'être convaincue; dites, qu'a donc fait pour vous +ce comte de Monte-Cristo? + +--Vous m'embarrassez fort, je l'avoue, Valentine, en me demandant ce que +le comte a fait pour moi: rien d'ostensible, je le sais bien. Aussi, +comme je vous l'ai déjà dit, mon affection pour lui est-elle tout +instinctive et n'a-t-elle rien de raisonné. Est-ce que le soleil m'a +fait quelque chose? Non; il me réchauffe, et à sa lumière je vous vois, +voilà tout. Est-ce que tel ou tel parfum a fait quelque chose pour moi? +Non; son odeur récrée agréablement un de mes sens. Je n'ai pas autre +chose à dire quand on me demande pourquoi je vante ce parfum, mon amitié +pour lui est étrange comme la sienne pour moi. Une voix secrète +m'avertit qu'il y a plus que du hasard dans cette amitié imprévue et +réciproque. Je trouve de la corrélation jusque dans ses plus simples +actions, jusque dans ses plus secrètes pensées entre mes actions et mes +pensées. Vous allez encore rire de moi, Valentine, mais depuis que je +connais cet homme, l'idée absurde m'est venue que tout ce qui m'arrive +de bien émane de lui. Cependant, j'ai vécu trente ans sans avoir eu +besoin de ce protecteur, n'est-ce pas? n'importe, tenez, un exemple: il +m'a invité à dîner pour samedi, c'est naturel au point où nous en +sommes, n'est-ce pas? Eh bien, qu'ai-je su depuis? Votre père est invité +à ce dîner, votre mère y viendra. Je me rencontrerai avec eux, et qui +sait ce qui résultera dans l'avenir de cette entrevue? Voilà des +circonstances fort simples en apparence; cependant, moi, je vois +là-dedans quelque chose qui m'étonne; j'y puise une confiance étrange. +Je me dis que le comte, cet homme singulier qui devine tout, a voulu me +faire trouver avec M. et Mme de Villefort, et quelquefois je cherche, je +vous le jure, à lire dans ses yeux s'il a deviné mon amour. + +--Mon bon ami, dit Valentine, je vous prendrais pour un visionnaire, et +j'aurais véritablement peur pour votre bon sens, si je n'écoutais de +vous que de semblables raisonnements. Quoi! vous voyez autre chose que +du hasard dans cette rencontre? En vérité, réfléchissez donc. Mon père, +qui ne sort jamais, a été sur le point dix fois de refuser cette +invitation à Mme de Villefort, qui, au contraire, brûle du désir de voir +chez lui ce nabab extraordinaire, et c'est à grand-peine qu'elle a +obtenu qu'il l'accompagnerait. Non, non, croyez-moi, je n'ai, à part +vous, Maximilien, d'autre secours à demander dans ce monde qu'à mon +grand-père, un cadavre! d'autre appui à chercher que dans ma pauvre +mère, une ombre! + +--Je sens que vous avez raison, Valentine, et que la logique est pour +vous, dit Maximilien; mais votre douce voix, toujours si puissante sur +moi, aujourd'hui, ne me convainc pas. + +--Ni la vôtre non plus, dit Valentine, et j'avoue que si vous n'avez +pas d'autre exemple à me citer.... + +--J'en ai un, dit Maximilien en hésitant; mais en vérité, Valentine, je +suis forcé de l'avouer moi-même, il est encore plus absurde que le +premier. + +--Tant pis, dit en souriant Valentine. + +--Et cependant, continua Morrel, il n'en est pas moins concluant pour +moi, homme tout d'inspiration et de sentiment, et qui ai quelquefois, +depuis dix ans que je sers, dû la vie à un de ces éclairs intérieurs qui +vous dictent un mouvement en avant ou en arrière, pour que la balle qui +devait vous tuer passe à côté de vous. + +--Cher Maximilien, pourquoi ne pas faire honneur à mes prières de cette +déviation des balles? Quand vous êtes là-bas, ce n'est plus pour moi que +je prie Dieu et ma mère, c'est pour vous. + +--Oui, depuis que je vous connais, dit en souriant Morrel; mais avant +que je vous connusse, Valentine? + +--Voyons, puisque vous ne voulez rien me devoir, méchant, revenez donc à +cet exemple que vous-même avouez être absurde. + +--Eh bien, regardez par les planches, et voyez là-bas, à cet arbre, le +cheval nouveau avec lequel je suis venu. + +--Oh! l'admirable bête! s'écria Valentine, pourquoi ne l'avez-vous pas +amené près de la grille? je lui eusse parlé et il m'eût entendue. + +--C'est en effet, comme vous le voyez, une bête d'un assez grand prix, +dit Maximilien. Eh bien, vous savez que ma fortune est bornée, +Valentine, et que je suis ce qu'on appelle un homme raisonnable. Eh +bien, j'avais vu chez un marchand de chevaux ce magnifique _Médéah_, je +le nomme ainsi. Je demandai quel était son prix: on me répondit quatre +mille cinq cents francs; je dus m'abstenir, comme vous le comprenez +bien, de le trouver beau plus longtemps, et je partis, je l'avoue, le +coeur assez gros, car le cheval m'avait tendrement regardé, m'avait +caressé avec sa tête et avait caracolé sous moi de la façon la plus +coquette et la plus charmante. Le même soir j'avais quelques amis à la +maison: M. de Château-Renaud, M. Debray et cinq ou six autres mauvais +sujets que vous avez le bonheur de ne pas connaître, même de nom. On +proposa une bouillotte; je ne joue jamais, car je ne suis pas assez +riche pour pouvoir perdre, ni assez pauvre pour désirer gagner. Mais +j'étais chez moi, vous comprenez, je n'avais autre chose à faire que +d'envoyer chercher des cartes, et c'est ce que je fis. + +«Comme on se mettait à table, M. de Monte-Cristo arriva. Il prit sa +place, on joua, et, moi, je gagnai; j'ose à peine vous avouer cela, +Valentine, je gagnai cinq mille francs. Nous nous quittâmes à minuit. Je +n'y pus tenir, je pris un cabriolet et me fis conduire chez mon marchand +de chevaux. Tout palpitant, tout fiévreux, je sonnai; celui qui vint +m'ouvrir dut me prendre pour un fou. Je m'élançai de l'autre côté de la +porte à peine ouverte. J'entrai dans l'écurie, je regardai au râtelier. +Oh! bonheur! _Médéah_ grignotait son foin. Je saute sur une selle; je la +lui applique moi-même sur le dos, je lui passe la bride, _Médéah_ se +prête de la meilleure grâce du monde à cette opération! Puis, déposant +les quatre mille cinq cents francs entre les mains du marchand +stupéfait, je reviens ou plutôt je passe la nuit à me promener dans les +Champs-Élysées. Eh bien, j'ai vu de la lumière à la fenêtre du comte, il +m'a semblé apercevoir son ombre derrière les rideaux. Maintenant, +Valentine, je jurerais que le comte a su que je désirais ce cheval, et +qu'il a perdu exprès pour me le faire gagner. + +--Mon cher Maximilien, dit Valentine, vous êtes trop fantastique, en +vérité... vous ne m'aimerez pas longtemps.... Un homme qui fait ainsi de +la poésie ne saurait s'étioler à plaisir dans une passion monotone comme +la nôtre.... Mais, grand Dieu! tenez, on m'appelle... entendez-vous? + +--Oh! Valentine, dit Maximilien, par le petit jour de la cloison... +votre doigt le plus petit, que je le baise. + +--Maximilien, nous avions dit que nous serions l'un pour l'autre deux +voix, deux ombres! + +--Comme il vous plaira, Valentine. + +--Serez-vous heureux si je fais ce que vous voulez? + +--Oh! oui.» + +Valentine monta sur un banc et passa, non pas son petit doigt à travers +l'ouverture, mais sa main tout entière par-dessus la cloison. + +Maximilien poussa un cri, et s'élançant à son tour sur la borne, saisit +cette main adorée et y appliqua ses lèvres ardentes; mais aussitôt la +petite main glissa entre les siennes, et le jeune homme entendit fuir +Valentine, effrayée peut-être de la sensation qu'elle venait d'éprouver! + + + + +LVIII + +M. Noirtier de Villefort. + + +Voici ce qui s'était passé dans la maison du procureur du roi après le +départ de Mme Danglars et de sa fille, et pendant la conversation que +nous venons de rapporter. + +M. de Villefort était entré chez son père, suivi de Mme de Villefort; +quant à Valentine, nous savons où elle était. + +Tous deux, après avoir salué le vieillard, après avoir congédié Barrois, +vieux domestique depuis plus de vingt-cinq ans à son service, avaient +pris place à ses côtés. + +M. Noirtier, assis dans son grand fauteuil à roulettes, où on le plaçait +le matin et d'où on le tirait le soir, assis devant une glace qui +réfléchissait tout l'appartement et lui permettait de voir, sans même +tenter un mouvement devenu impossible, qui entrait dans sa chambre, qui +en sortait, et ce qu'on faisait tout autour de lui; M. Noirtier, +immobile comme un cadavre, regardait avec des yeux intelligents et vifs +ses enfants, dont la cérémonieuse révérence lui annonçait quelque +démarche officielle inattendue. + +La vue et l'ouïe étaient les deux seuls sens qui animassent encore, +comme deux étincelles, cette matière humaine déjà aux trois quarts +façonnée pour la tombe; encore, de ces deux sens, un seul pouvait-il +révéler au-dehors la vie intérieure qui animait la statue; et le regard +qui dénonçait cette vie intérieure était semblable à une de ces lumières +lointaines qui, durant la nuit, apprennent au voyageur perdu dans un +désert qu'il y a encore un être existant qui veille dans ce silence et +cette obscurité. + +Aussi, dans cet oeil noir du vieux Noirtier, surmonté d'un sourcil noir, +tandis que toute la chevelure, qu'il portait longue et pendante sur les +épaules, était blanche; dans cet oeil, comme cela arrive pour tout +organe de l'homme exercé aux dépens des autres organes, s'étaient +concentrées toute l'activité, toute l'adresse, toute la force, toute +l'intelligence, répandues autrefois dans ce corps et dans cet esprit. +Certes, le geste du bras, le son de la voix, l'attitude du corps +manquaient, mais cet oeil puissant suppléait à tout: il commandait avec +les yeux; il remerciait avec les yeux; c'était un cadavre avec des yeux +vivants, et rien n'était plus effrayant parfois que ce visage de marbre +au haut duquel s'allumait une colère ou luisait une joie. Trois +personnes seulement savaient comprendre ce langage du pauvre +paralytique: c'était Villefort, Valentine et le vieux domestique dont +nous avons déjà parlé. Mais comme Villefort ne voyait que rarement son +père, et, pour ainsi dire, quand il ne pouvait faire autrement; comme, +lorsqu'il le voyait, il ne cherchait pas à lui plaire en le comprenant, +tout le bonheur du vieillard reposait en sa petite-fille, et Valentine +était parvenue, à force de dévouement, d'amour et de patience, à +comprendre du regard toutes les pensées de Noirtier. À ce langage muet +ou inintelligible pour tout autre, elle répondait avec toute sa voix, +toute sa physionomie, toute son âme, de sorte qu'il s'établissait des +dialogues animés entre cette jeune fille et cette prétendue argile, à +peu près redevenue poussière, et qui cependant était encore un homme +d'un savoir immense, d'une pénétration inouïe et d'une volonté aussi +puissante que peut l'être l'âme enfermée dans une matière par laquelle +elle a perdu le pouvoir de se faire obéir. + +Valentine avait donc résolu cet étrange problème de comprendre la pensée +du vieillard pour lui faire comprendre sa pensée à elle; et, grâce à +cette étude, il était bien rare que, pour les choses ordinaires de la +vie, elle ne tombât point avec précision sur le désir de cette âme +vivante, ou sur le besoin de ce cadavre à moitié insensible. + +Quant au domestique, comme depuis vingt-cinq ans, ainsi que nous l'avons +dit, il servait son maître, il connaissait si bien toutes ses habitudes, +qu'il était rare que Noirtier eût besoin de lui demander quelque chose. + +Villefort n'avait en conséquence besoin du secours ni de l'un ni de +l'autre pour entamer avec son père l'étrange conversation qu'il venait +provoquer. Lui-même, nous l'avons dit, connaissait parfaitement le +vocabulaire du vieillard, et s'il ne s'en servait point plus souvent, +c'était par ennui et par indifférence. Il laissa donc Valentine +descendre au jardin, il éloigna donc Barrois, et après avoir pris sa +place à la droite de son père, tandis que Mme de Villefort s'asseyait à +sa gauche: + +«Monsieur, dit-il, ne vous étonnez pas que Valentine ne soit pas montée +avec nous et que j'aie éloigné Barrois, car la conférence que nous +allons avoir ensemble est de celles qui ne peuvent avoir lieu devant une +jeune fille ou un domestique; Mme de Villefort et moi avons une +communication à vous faire.» + +Le visage de Noirtier resta impassible pendant ce préambule, tandis +qu'au contraire l'oeil de Villefort semblait vouloir plonger jusqu'au +plus profond du coeur du vieillard. + +«Cette communication, continua le procureur du roi avec son ton glacé et +qui semblait ne jamais admettre la contestation, nous sommes sûrs, Mme +de Villefort et moi, qu'elle vous agréera.» + +L'oeil du vieillard continua de demeurer atone; il écoutait: voilà tout. + +«Monsieur, reprit Villefort, nous marions Valentine.» + +Une figure de cire ne fût pas restée plus froide à cette nouvelle que ne +resta la figure du vieillard. + +«Le mariage aura lieu avant trois mois», reprit Villefort. + +L'oeil du vieillard continua d'être inanimé. + +Mme de Villefort prit la parole à son tour, et se hâta d'ajouter: + +«Nous avons pensé que cette nouvelle aurait de l'intérêt pour vous, +monsieur; d'ailleurs Valentine a toujours semblé attirer votre +affection; il nous reste donc à vous dire seulement le nom du jeune +homme qui lui est destiné. C'est un des plus honorables partis auxquels +Valentine puisse prétendre; il y a de la fortune, un beau nom et des +garanties parfaites de bonheur dans la conduite et les goûts de celui +que nous lui destinons, et dont le nom ne doit pas vous être inconnu. Il +s'agit de M. Franz de Quesnel, baron d'Épinay.» + +Villefort, pendant le petit discours de sa femme, attachait sur le +vieillard un regard plus attentif que jamais. Lorsque Mme de Villefort +prononça le nom de Franz, l'oeil de Noirtier, que son fils connaissait +si bien, frissonna, et les paupières, se dilatant comme eussent pu faire +des lèvres pour laisser passer des paroles, laissèrent, elles, passer un +éclair. + +Le procureur du roi, qui savait les anciens rapports d'inimitié publique +qui avaient existé entre son père et le père de Franz, comprit ce feu et +cette agitation; mais cependant il les laissa passer comme inaperçus, et +reprenant la parole où sa femme l'avait laissée: + +«Monsieur, dit-il, il est important, vous le comprenez bien, près comme +elle est d'atteindre sa dix-neuvième année, que Valentine soit enfin +établie. Néanmoins, nous ne vous avons point oublié dans les +conférences, et nous nous sommes assurés d'avance que le mari de +Valentine accepterait, sinon de vivre près de nous, qui gênerions +peut-être un jeune ménage, du moins que vous, que Valentine chérit +particulièrement, et qui, de votre côté, paraissez lui rendre cette +affection, vivriez près d'eux, de sorte que vous ne perdrez aucune de +vos habitudes, et que vous aurez seulement deux enfants au lieu d'un +pour veiller sur vous.» + +L'éclair du regard de Noirtier devint sanglant. + +Assurément il se passait quelque chose d'affreux dans l'âme de ce +vieillard; assurément le cri de la douleur et de la colère montait à sa +gorge, et, ne pouvant éclater, l'étouffait, car son visage s'empourpra +et ses lèvres devinrent bleues. + +Villefort ouvrit tranquillement une fenêtre en disant: + +«Il fait bien chaud ici, et cette chaleur fait mal à M. Noirtier.» + +Puis il revint, mais sans se rasseoir. + +«Ce mariage, ajouta Mme de Villefort, plaît à M. d'Épinay et à sa +famille; d'ailleurs sa famille se compose seulement d'un oncle et d'une +tante. Sa mère étant morte au moment où elle le mettait au monde, et son +père ayant été assassiné en 1815, c'est-à-dire quand l'enfant avait deux +ans à peine, il ne relève donc que de sa propre volonté. + +--Assassinat mystérieux, dit Villefort, et dont les auteurs sont restés +inconnus, quoique le soupçon ait plané sans s'abattre au-dessus de la +tête de beaucoup de gens.» + +Noirtier fit un tel effort que ses lèvres se contractèrent comme pour +sourire. + +«Or, continua Villefort, les véritables coupables, ceux-là qui savent +qu'ils ont commis le crime, ceux-là sur lesquels peut descendre la +justice des hommes pendant leur vie et la justice de Dieu après leur +mort, seraient bien heureux d'être à notre place, et d'avoir une fille à +offrir à M. Franz d'Épinay pour éteindre jusqu'à l'apparence du +soupçon.» + +Noirtier s'était calmé avec une puissance que l'on n'aurait pas dû +attendre de cette organisation brisée. + +«Oui, je comprends», répondit-il du regard à Villefort; et ce regard +exprimait tout ensemble le dédain profond et la colère intelligente. + +Villefort, de son côté, répondit à ce regard, dans lequel il avait lu ce +qu'il contenait, par un léger mouvement d'épaules. + +Puis il fit signe à sa femme de se lever. + +«Maintenant, monsieur, dit Mme de Villefort, agréez tous mes respects. +Vous plaît-il qu'Édouard vienne vous présenter ses respects?» + +Il était convenu que le vieillard exprimait son approbation en fermant +les yeux, son refus en les clignant à plusieurs reprises, et avait +quelque désir à exprimer quand il les levait au ciel. + +S'il demandait Valentine, il fermait l'oeil droit seulement. + +S'il demandait Barrois, il fermait l'oeil gauche. + +À la proposition de Mme de Villefort, il cligna vivement les yeux. + +Mme de Villefort, accueillie par un refus évident, se pinça les lèvres. + +«Je vous enverrai donc Valentine, alors? dit-elle. + +--Oui», fit le vieillard en fermant les yeux avec vivacité. + +M. et Mme de Villefort saluèrent et sortirent en ordonnant qu'on appelât +Valentine, déjà prévenue au reste qu'elle aurait quelque chose à faire +dans la journée près de M. Noirtier. + +Derrière eux, Valentine, toute rose encore d'émotion, entra chez le +vieillard. Il ne lui fallut qu'un regard pour qu'elle comprît combien +souffrait son aïeul et combien de choses il avait à lui dire. + +«Oh! bon papa, s'écria-t-elle, qu'est-il donc arrivé? On t'a fâché, +n'est-ce pas, et tu es en colère? + +--Oui, fit-il, en fermant les yeux. + +--Contre qui donc? contre mon père? non; contre Mme de Villefort? non; +contre moi?» + +Le vieillard fit signe que oui. + +«Contre moi?» reprit Valentine étonnée. + +Le vieillard renouvela le signe. + +«Et que t'ai-je donc fait, cher bon papa?» s'écria Valentine. + +Pas de réponse, elle continua: + +«Je ne t'ai pas vu de la journée; on t'a donc rapporté quelque chose de +moi? + +--Oui, dit le regard du vieillard avec vivacité. + +--Voyons donc que je cherche. Mon Dieu, je te jure, bon père.... Ah!... +M. et Mme de Villefort sortent d'ici, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Et ce sont eux qui t'ont dit ces choses qui te fâchent? Qu'est-ce +donc? Veux-tu que j'aille le leur demander pour que je puisse m'excuser +près de toi? + +--Non, non, fit le regard. + +--Oh! mais tu m'effraies. Qu'ont-ils pu dire, mon Dieu!» + +Et elle chercha. + +«Oh! j'y suis, dit-elle en baissant la voix et en se rapprochant du +vieillard. Ils ont parlé de mon mariage peut-être? + +--Oui, répliqua le regard courroucé. + +--Je comprends; tu m'en veux de mon silence. Oh! vois-tu, c'est qu'ils +m'avaient bien recommandé de ne t'en rien dire; c'est qu'ils ne m'en +avaient rien dit à moi-même, et que j'avais surpris en quelque sorte ce +secret par indiscrétion; voilà pourquoi j'ai été si réservée avec toi. +Pardonne-moi, bon papa Noirtier.» + +Redevenu fixe et atone, le regard sembla répondre: «Ce n'est pas +seulement ton silence qui m'afflige.» + +«Qu'est-ce donc? demanda la jeune fille: tu crois peut-être que je +t'abandonnerais, bon père, et que mon mariage me rendrait oublieuse? + +--Non, dit le vieillard. + +--Ils t'ont dit alors que M. d'Épinay consentait à ce que nous +demeurassions ensemble? + +--Oui. + +--Alors pourquoi es-tu fâché?» + +Les yeux du vieillard prirent une expression de douceur infinie. + +«Oui, je comprends, dit Valentine; parce que tu m'aimes?» + +Le vieillard fit signe que oui. + +«Et tu as peur que je ne sois malheureuse? + +--Oui. + +--Tu n'aimes pas M. Franz?» + +Les yeux répétèrent trois ou quatre fois: + +«Non, non, non. + +--Alors tu as bien du chagrin, bon père? + +--Oui. + +--Eh bien, écoute, dit Valentine en se mettant à genoux devant Noirtier +et en lui passant ses bras autour du cou, moi aussi, j'ai bien du +chagrin, car, moi non plus, je n'aime pas M. Franz d'Épinay.» + +Un éclair de joie passa dans les yeux de l'aïeul. + +«Quand j'ai voulu me retirer au couvent, tu te rappelles bien que tu as +été si fort fâché contre moi?» + +Une larme humecta la paupière aride du vieillard. + +«Eh bien, continua Valentine, c'était pour échapper à ce mariage qui +fait mon désespoir.» + +La respiration de Noirtier devint haletante. + +«Alors, ce mariage te fait bien du chagrin, bon père? Ô mon Dieu, si tu +pouvais m'aider, si nous pouvions à nous deux rompre leur projet! Mais +tu es sans force contre eux, toi dont l'esprit cependant est si vif et +la volonté si ferme, mais quand il s'agit de lutter tu es aussi faible +et même plus faible que moi. Hélas! tu eusses été pour moi un +protecteur si puissant aux jours de ta force et de ta santé; mais +aujourd'hui tu ne peux plus que me comprendre et te réjouir ou +t'affliger avec moi. C'est un dernier bonheur que Dieu a oublié de +m'enlever avec les autres.» + +Il y eut à ces paroles, dans les yeux de Noirtier, une telle impression +de malice et de profondeur, que la jeune fille crut y lire ces mots: + +«Tu te trompes, je puis encore beaucoup pour toi. + +--Tu peux quelque chose pour moi, cher bon papa? traduisit Valentine. + +--Oui.» + +Noirtier leva les yeux au ciel. C'était le signe convenu entre lui et +Valentine lorsqu'il désirait quelque chose. + +«Que veux-tu, cher père? voyons.» + +Valentine chercha un instant dans son esprit, exprima tout haut ses +pensées à mesure qu'elles se présentaient à elle, et voyant qu'à tout ce +qu'elle pouvait dire le vieillard répondait constamment _non_: + +«Allons, fit-elle, les grands moyens, puisque je suis si sotte!» + +Alors elle récita l'une après l'autre toutes les lettres de l'alphabet, +depuis A jusqu'à N, tandis que son sourire interrogeait l'oeil du +paralytique; à N, Noirtier fit signe que oui. + +«Ah! dit Valentine, la chose que vous désirez commence par la lettre N! +c'est à l'N que nous avons affaire? Eh bien, voyons, que lui +voulons-nous à l'N? Na, ne, ni, no. + +--Oui, oui, oui, fit le vieillard. + +--Ah! c'est _no_? + +--Oui.» + +Valentine alla chercher un dictionnaire qu'elle posa sur un pupitre +devant Noirtier: elle l'ouvrit, et quand elle eut vu l'oeil du vieillard +fixé sur les feuilles, son doigt courut vivement du haut en bas des +colonnes. L'exercice, depuis six ans que Noirtier était tombé dans le +fâcheux état où il se trouvait, lui avait rendu les épreuves si faciles, +qu'elle devinait aussi vite la pensée du vieillard que si lui-même eût +pu chercher dans le dictionnaire. + +Au mot _notaire_, Noirtier fit signe de s'arrêter. + +«_Notaire_, dit-elle; tu veux un notaire, bon papa?» + +Le vieillard fit signe que c'était effectivement un notaire qu'il +désirait. + +«Il faut donc envoyer chercher un notaire? demanda Valentine. + +--Oui, fit le paralytique. + +--Mon père doit-il le savoir? + +--Oui. + +--Es-tu pressé d'avoir ton notaire? + +--Oui. + +--Alors on va te l'envoyer chercher tout de suite, cher père. Est-ce +tout ce que tu veux? + +--Oui.» + +Valentine courut à la sonnette et appela un domestique pour le prier de +faire venir M. ou Mme de Villefort chez le grand-père. + +«Es-tu content? dit Valentine; oui... je le crois bien: hein? ce n'était +pas facile à trouver, cela?» + +Et la jeune fille sourit à l'aïeul comme elle eût pu faire à un enfant. + +M. de Villefort entra ramené par Barrois. + +«Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-il au paralytique. + +--Monsieur, dit Valentine, mon grand-père désire un notaire.» + +À cette demande étrange et surtout inattendue, M. de Villefort échangea +un regard avec le paralytique. + +«Oui», fit ce dernier avec une fermeté qui indiquait qu'avec l'aide de +Valentine et de son vieux serviteur, qui savait maintenant ce qu'il +désirait, il était prêt à soutenir la lutte. + +«Vous demandez le notaire? répéta Villefort. + +--Oui. + +--Pour quoi faire?» + +Noirtier ne répondit pas. + +«Mais qu'avez-vous besoin d'un notaire?» demanda Villefort. + +Le regard du paralytique demeura immobile et par conséquent muet, ce qui +voulait dire: Je persiste dans ma volonté. + +«Pour nous faire quelque mauvais tour? dit Villefort; est-ce la peine? + +--Mais enfin, dit Barrois, prêt à insister avec la persévérance +habituelle aux vieux domestiques, si monsieur veut un notaire, c'est +apparemment qu'il en a besoin. Ainsi je vais chercher un notaire.» + +Barrois ne reconnaissait d'autre maître que Noirtier et n'admettait +jamais que ses volontés fussent contestées en rien. + +«Oui, je veux un notaire», fit le vieillard en fermant les yeux d'un air +de défi et comme s'il eût dit: Voyons si l'on osera me refuser ce que je +veux. + +«On aura un notaire, puisque vous en voulez absolument un, monsieur; +mais je m'excuserai près de lui et vous excuserai vous-même, car la +scène sera fort ridicule. + +--N'importe, dit Barrois, je vais toujours l'aller chercher.» + +Et le vieux serviteur sortit triomphant. + + + + +LIX + +Le testament. + + +Au moment où Barrois sortit, Noirtier regarda Valentine avec cet intérêt +malicieux qui annonçait tant de choses. La jeune fille comprit ce regard +et Villefort aussi, car son front se rembrunit et son sourcil se fronça. + +Il prit un siège, s'installa dans la chambre du paralytique et attendit. + +Noirtier le regardait faire avec une parfaite indifférence; mais, du +coin de l'oeil, il avait ordonné à Valentine de ne point s'inquiéter et +de rester aussi. + +Trois quarts d'heure après, le domestique rentra avec le notaire. + +«Monsieur, dit Villefort après les premières salutations, vous êtes +mandé par M. Noirtier de Villefort, que voici; une paralysie générale +lui a ôté l'usage des membres et de la voix, et nous seuls, à +grand-peine, parvenons à saisir quelques lambeaux de ses pensées.» + +Noirtier fit de l'oeil un appel à Valentine, appel si sérieux et si +impératif, qu'elle répondit sur-le-champ: + +«Moi, monsieur, je comprends tout ce que veut dire mon grand-père. + +--C'est vrai, ajouta Barrois, tout, absolument tout, comme je le disais +à monsieur en venant. + +--Permettez, monsieur, et vous aussi, mademoiselle, dit le notaire en +s'adressant à Villefort et à Valentine, c'est là un de ces cas où +l'officier public ne peut inconsidérément procéder sans assumer une +responsabilité dangereuse. La première nécessité pour qu'un acte soit +valable est que le notaire soit bien convaincu qu'il a fidèlement +interprété la volonté de celui qui la dicte. Or, je ne puis pas moi-même +être sûr de l'approbation ou de l'improbation d'un client qui ne parle +pas; et comme l'objet de ses désirs et de ses répugnances, vu son +mutisme, ne peut m'être prouvé clairement, mon ministère est plus +qu'inutile et serait illégalement exercé.» + +Le notaire fit un pas pour se retirer. Un imperceptible sourire de +triomphe se dessina sur les lèvres du procureur du roi. De son côté, +Noirtier regarda Valentine avec une telle expression de douleur, qu'elle +se plaça sur le chemin du notaire. + +«Monsieur, dit-elle, la langue que je parle avec mon grand-père est une +langue qui se peut apprendre facilement, et de même que je la comprends, +je puis en quelques minutes vous amener à la comprendre. Que vous +faut-il, voyons, monsieur, pour arriver à la parfaite édification de +votre conscience? + +--Ce qui est nécessaire pour que nos actes soient valables, +mademoiselle, répondit le notaire, c'est-à-dire la certitude de +l'approbation ou de l'improbation. On peut tester malade de corps, mais +il faut tester sain d'esprit. + +--Eh bien, monsieur, avec deux signes vous acquerrez cette certitude que +mon grand-père n'a jamais mieux joui qu'à cette heure de la plénitude de +son intelligence. M. Noirtier, privé de sa voix, privé du mouvement, +ferme les yeux quand il veut dire oui, et les cligne à plusieurs +reprises quand il veut dire non. Vous en savez assez maintenant pour +causer avec M. Noirtier, essayez.» + +Le regard que lança le vieillard à Valentine était si humide de +tendresse et de reconnaissance, qu'il fut compris du notaire lui-même. + +«Vous avez entendu et compris ce que vient de dire votre petite-fille, +monsieur?» demanda le notaire. + +Noirtier ferma doucement les yeux, et les rouvrit après un instant. + +«Et vous approuvez ce qu'elle a dit? c'est-à-dire que les signes +indiqués par elle sont bien ceux à l'aide desquels vous faites +comprendre votre pensée? + +--Oui, fit encore le vieillard. + +--C'est vous qui m'avez fait demander? + +--Oui. + +--Pour faire votre testament? + +--Oui. + +--Et vous ne voulez pas que je me retire sans avoir fait ce testament?» + +Le paralytique cligna vivement et à plusieurs reprises ses yeux. + +«Eh bien, monsieur, comprenez-vous, maintenant, demanda la jeune fille, +et votre conscience sera-t-elle en repos?» + +Mais avant que le notaire eût pu répondre, Villefort le tira à part: + +«Monsieur, dit-il, croyez-vous qu'un homme puisse supporter impunément +un choc physique aussi terrible que celui qu'a éprouvé M. Noirtier de +Villefort, sans que le moral ait reçu lui-même une grave atteinte? + +--Ce n'est point cela précisément qui m'inquiète, monsieur, répondit le +notaire, mais je me demande comment nous arriverons à deviner les +pensées, afin de provoquer les réponses. + +--Vous voyez donc que c'est impossible», dit Villefort. + +Valentine et le vieillard entendaient cette conversation. Noirtier +arrêta son regard si fixe et si ferme sur Valentine, que ce regard +appelait évidemment une riposte. + +«Monsieur, dit-elle, que cela ne vous inquiète point: si difficile +qu'il soit, ou plutôt qu'il vous paraisse de découvrir la pensée de mon +grand-père, je vous la révélerai, moi, de façon à lever tous les doutes +à cet égard. Voilà six ans que je suis près de M. Noirtier, et, qu'il le +dise lui-même, si, depuis six ans, un seul de ses désirs est resté +enseveli dans son coeur faute de pouvoir me le faire comprendre? + +--Non, fit le vieillard. + +--Essayons donc, dit le notaire; vous acceptez mademoiselle pour votre +interprète?» + +Le paralytique fit signe que oui. + +«Bien; voyons, monsieur, que désirez-vous de moi, et quel est l'acte que +vous désirez faire?» + +Valentine nomma toutes les lettres de l'alphabet jusqu'à la lettre T. À +cette lettre, l'éloquent coup d'oeil de Noirtier arrêta. + +«C'est la lettre T que monsieur demande, dit le notaire; la chose est +visible. + +--Attendez», dit Valentine; puis, se retournant vers son grand-père: +«Ta... te....» + +Le vieillard arrêta à la seconde de ces syllabes. + +Alors Valentine prit le dictionnaire, et aux yeux du notaire attentif +elle feuilleta les pages. + +«Testament, dit son doigt arrêté par le coup d'oeil de Noirtier. + +--Testament! s'écria le notaire, la chose est visible, monsieur veut +tester. + +--Oui, fit Noirtier à plusieurs reprises. + +--Voilà qui est merveilleux, monsieur, convenez-en, dit le notaire à +Villefort stupéfait. + +--En effet, répliqua-t-il, et plus merveilleux encore serait ce +testament; car, enfin, je ne pense pas que les articles se viennent +ranger sur le papier, mot par mot, sans l'intelligente inspiration de ma +fille. Or, Valentine sera peut-être un peu trop intéressée à ce +testament pour être un interprète convenable des obscures volontés de M. +Noirtier de Villefort. + +--Non, non! fit le paralytique. + +--Comment! dit M. de Villefort, Valentine n'est point intéressée à votre +testament? + +--Non, fit Noirtier. + +--Monsieur, dit le notaire, qui, enchanté de cette épreuve, se +promettait de raconter dans le monde les détails de cet épisode +pittoresque; monsieur, rien ne me paraît plus facile maintenant que ce +que tout à l'heure je regardais comme une chose impossible, et ce +testament sera tout simplement un testament mystique, c'est-à-dire prévu +et autorisé par la loi pourvu qu'il soit lu en face de sept témoins, +approuvé par le testateur devant eux, et fermé par le notaire, toujours +devant eux. Quant au temps, il durera à peine plus longtemps qu'un +testament ordinaire; il y a d'abord les formules consacrées et qui sont +toujours les mêmes, et quant aux détails, la plupart seront fournis par +l'état même des affaires du testateur et par vous qui, les ayant gérées, +les connaissez. Mais d'ailleurs, pour que cet acte demeure inattaquable, +nous allons lui donner l'authenticité la plus complète; l'un de mes +confrères me servira d'aide et, contre les habitudes, assistera à la +dictée. Êtes-vous satisfait, monsieur? continua le notaire en +s'adressant au vieillard. + +--Oui», répondit Noirtier, radieux d'être compris. + +«Que va-t-il faire?» se demanda Villefort à qui sa haute position +commandait tant de réserve, et qui d'ailleurs, ne pouvait deviner vers +quel but tendait son père. + +Il se retourna donc pour envoyer chercher le deuxième notaire désigné +par le premier; mais Barrois, qui avait tout entendu et qui avait deviné +le désir de son maître, était déjà parti. + +Alors le procureur du roi fit dire à sa femme de monter. + +Au bout d'un quart d'heure, tout le monde était réuni dans la chambre du +paralytique, et le second notaire était arrivé. + +En peu de mots les deux officiers ministériels furent d'accord. On lut à +Noirtier une formule de testament vague, banale; puis pour commencer, +pour ainsi dire l'investigation de son intelligence, le premier notaire +se retournant de son côté, lui dit: + +«Lorsqu'on fait son testament, monsieur, c'est en faveur de quelqu'un. + +--Oui, fit Noirtier. + +--Avez-vous quelque idée du chiffre auquel se monte votre fortune? + +--Oui. + +--Je vais vous nommer plusieurs chiffres qui monteront successivement; +vous m'arrêterez quand j'aurai atteint celui que vous croirez être le +vôtre. + +--Oui.» + +Il y avait dans cet interrogatoire une espèce de solennité; d'ailleurs +jamais la lutte de l'intelligence contre la matière n'avait peut-être +été plus visible; et si ce n'était un sublime, comme nous allions le +dire, c'était au moins un curieux spectacle. + +On faisait cercle autour de Villefort, le second notaire était assis à +une table, tout prêt à écrire; le premier notaire se tenait debout +devant lui et interrogeait. + +«Votre fortune dépasse trois cent mille francs n'est-ce pas? +demanda-t-il. + +Noirtier fit signe que oui. + +«Possédez-vous quatre cent mille francs?» demanda le notaire. + +Noirtier resta immobile. + +«Cinq cent mille? + +Même immobilité. + +«Six cent mille? sept cent mille? huit cent mille? neuf cent mille?» + +Noirtier fit signe que oui. + +«Vous possédez neuf cent mille francs? + +--Oui. + +--En immeubles?» demanda le notaire. + +Noirtier fit signe que non. + +«En inscriptions de rentes?» + +Noirtier fit signe que oui. + +«Ces inscriptions sont entre vos mains?» + +Un coup d'oeil adressé à Barrois fit sortir le vieux serviteur, qui +revint un instant après avec une petite cassette. + +«Permettez-vous qu'on ouvre cette cassette? demanda le notaire. + +Noirtier fit signe que oui. + +On ouvrit la cassette et l'on trouva pour neuf cent mille francs +d'inscriptions sur le Grand-Livre. + +Le premier notaire passa, les unes après les autres, chaque inscription +à son collègue; le compte y était, comme l'avait accusé Noirtier. + +«C'est bien cela, dit-il; il est évident que l'intelligence est dans +toute sa force et dans toute son étendue.» + +Puis, se retournant vers le paralytique: + +«Donc, lui dit-il, vous possédez neuf cent mille francs de capital, qui, +à la façon dont ils sont placés, doivent vous produire quarante mille +livres de rente à peu près? + +--Oui, fit Noirtier. + +--À qui désirez-vous laisser cette fortune? + +--Oh! dit Mme de Villefort, cela n'est point douteux; M. Noirtier aime +uniquement sa petite-fille, Mlle Valentine de Villefort: c'est elle qui +le soigne depuis six ans; elle a su captiver par ses soins assidus +l'affection de son grand-père, et je dirai presque sa reconnaissance; il +est donc juste qu'elle recueille le prix de son dévouement.» + +L'oeil de Noirtier lança un éclair comme s'il n'était pas dupe de ce +faux assentiment donné par Mme de Villefort aux intentions qu'elle lui +supposait. + +«Est-ce donc à Mlle Valentine de Villefort que vous laissez ces neuf +cent mille francs?» demanda le notaire, qui croyait n'avoir plus qu'à +enregistrer cette clause, mais qui tenait à s'assurer cependant de +l'assentiment de Noirtier, et voulait faire constater cet assentiment +par tous les témoins de cette étrange scène. + +Valentine avait fait un pas en arrière et pleurait, les yeux baissés; le +vieillard la regarda un instant avec l'expression d'une profonde +tendresse; puis se retournant vers le notaire, il cligna des yeux de la +façon la plus significative. + +«Non? dit le notaire; comment ce n'est pas Mlle Valentine de Villefort +que vous instituez pour votre légataire universelle?» + +Noirtier fit signe que non. + +«Vous ne vous trompez pas? s'écria le notaire étonné; vous dites bien +non? + +--Non! répéta Noirtier, non!» + +Valentine releva la tête; elle était stupéfaite, non pas de son +exhérédation, mais d'avoir provoqué le sentiment qui dicte d'ordinaire +de pareils actes. + +Mais Noirtier la regarda avec une si profonde expression de tendresse +qu'elle s'écria: + +«Oh! mon bon père, je le vois bien, ce n'est que votre fortune que vous +m'ôtez, mais vous me laissez toujours votre coeur? + +--Oh! oui, bien certainement, dirent les yeux du paralytique, se fermant +avec une expression à laquelle Valentine ne pouvait se tromper. + +--Merci! merci!» murmura la jeune fille. + +Cependant ce refus avait fait naître dans le coeur de Mme de Villefort +une espérance inattendue; elle se rapprocha du vieillard. + +«Alors c'est donc à votre petit-fils Édouard de Villefort que vous +laissez votre fortune, cher monsieur Noirtier?» demanda la mère. + +Le clignement des yeux fut terrible: il exprimait presque la haine. + +«Non, fit le notaire; alors c'est à monsieur votre fils ici présent? + +--Non», répliqua le vieillard. + +Les deux notaires se regardèrent stupéfaits; Villefort et sa femme se +sentaient rougir, l'un de honte, l'autre de colère. + +«Mais, que vous avons-nous donc fait, père, dit Valentine; vous ne nous +aimez donc plus?» + +Le regard du vieillard passa rapidement sur son fils, sur sa +belle-fille, et s'arrêta sur Valentine avec une expression de profonde +tendresse. + +«Eh bien, dit-elle, si tu m'aimes, voyons, bon père, tâche d'allier cet +amour avec ce que tu fais en ce moment. Tu me connais, tu sais que je +n'ai jamais songé à ta fortune: d'ailleurs, on dit que je suis riche du +côté de ma mère, trop riche; explique-toi donc.» + +Noirtier fixa son regard ardent sur la main de Valentine. + +«Ma main? dit-elle. + +--Oui, fit Noirtier. + +--Sa main! répétèrent tous les assistants. + +--Ah! messieurs, vous voyez bien que tout est inutile, et que mon pauvre +père est fou, dit Villefort. + +--Oh! s'écria tout à coup Valentine, je comprends! Mon mariage, n'est-ce +pas, bon père? + +--Oui, oui, oui, répéta trois fois le paralytique lançant un éclair à +chaque fois que se relevait sa paupière. + +--Tu nous en veux pour le mariage, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Mais c'est absurde, dit Villefort. + +--Pardon, monsieur, dit le notaire, tout cela au contraire est très +logique et me fait l'effet de s'enchaîner parfaitement. + +--Tu ne veux pas que j'épouse M. Franz d'Épinay? + +--Non, je ne veux pas, exprima l'oeil du vieillard. + +--Et vous déshéritez votre petite-fille, s'écria le notaire parce +qu'elle fait un mariage contre votre gré? + +--Oui, répondit Noirtier. + +--De sorte que sans ce mariage elle serait votre héritière? + +--Oui.» + +Il se fit alors un profond silence autour du vieillard. + +Les deux notaires se consultaient; Valentine, les mains jointes, +regardait son grand-père avec un sourire reconnaissant; Villefort +mordait ses lèvres minces; Mme de Villefort ne pouvait réprimer un +sentiment joyeux qui, malgré elle, s'épanouissait sur son visage. + +«Mais, dit enfin Villefort, rompant le premier ce silence, il me semble +que je suis seul juge des convenances qui plaident en faveur de cette +union. Seul maître de la main de ma fille, je veux qu'elle épouse M. +Franz d'Épinay, et elle l'épousera.» + +Valentine tomba pleurante sur un fauteuil. + +«Monsieur, dit le notaire, s'adressant au vieillard, que comptez-vous +faire de votre fortune au cas où Mlle Valentine épouserait M. Franz? + +Le vieillard resta immobile. + +«Vous comptez en disposer, cependant? + +--Oui, fit Noirtier. + +--En faveur de quelqu'un de votre famille? + +--Non. + +--En faveur des pauvres, alors? + +--Oui. + +--Mais, dit le notaire, vous savez que la loi s'oppose à ce que vous +dépouilliez entièrement votre fils? + +--Oui. + +--Vous ne disposerez donc que de la partie que la loi vous autorise à +distraire.» + +Noirtier demeura immobile. + +«Vous continuez à vouloir disposer de tout? + +--Oui. + +--Mais après votre mort on attaquera le testament! + +--Non. + +--Mon père me connaît, monsieur, dit M. de Villefort, il sait que sa +volonté sera sacrée pour moi; d'ailleurs il comprend que dans ma +position je ne puis plaider contre les pauvres.» + +L'oeil de Noirtier exprima le triomphe. + +«Que décidez-vous, monsieur? demanda le notaire à Villefort. + +--Rien, monsieur, c'est une résolution prise dans l'esprit de mon père, +et je sais que mon père ne change pas de résolution. Je me résigne donc. +Ces neuf cent mille francs sortiront de la famille pour aller enrichir +les hôpitaux; mais je ne céderai pas à un caprice de vieillard, et je +ferai selon ma conscience.» + +Et Villefort se retira avec sa femme, laissant son père libre de tester +comme il l'entendrait. + +Le même jour le testament fut fait; on alla chercher les témoins, il fut +approuvé par le vieillard, fermé en leur présence et déposé chez M. +Deschamps, le notaire de la famille. + + + + +LX + +Le télégraphe. + + +M. et Mme de Villefort apprirent, en rentrant chez eux, que M. le comte +de Monte-Cristo, qui était venu pour leur faire visite, avait été +introduit dans le salon, où il les attendait; Mme de Villefort, trop +émotionnée pour entrer ainsi tout à coup, passa par sa chambre à +coucher, tandis que le procureur du roi, plus sûr de lui-même, s'avança +directement vers le salon. + +Mais si maître qu'il fût de ses sensations, si bien qu'il sût composer +son visage, M. de Villefort ne put si bien écarter le nuage de son front +que le comte, dont le sourire brillait radieux, ne remarquât cet air +sombre et rêveur. + +«Oh! mon Dieu! dit Monte-Cristo après les premiers compliments, +qu'avez-vous donc, monsieur de Villefort? et suis-je arrivé au moment où +vous dressiez quelque accusation un peu trop capitale?» + +Villefort essaya de sourire. + +«Non, monsieur le comte, dit-il, il n'y a d'autre victime ici que moi. +C'est moi qui perds mon procès, et c'est le hasard, l'entêtement, la +folie qui a lancé le réquisitoire. + +--Que voulez-vous dire? demanda Monte-Cristo avec un intérêt +parfaitement joué. Vous est-il, en réalité, arrivé quelque malheur +grave? + +--Oh! monsieur le comte, dit Villefort avec un calme plein d'amertume, +cela ne vaut pas la peine d'en parler; presque rien, une simple perte +d'argent. + +--En effet, répondit Monte-Cristo, une perte d'argent est peu de chose +avec une fortune comme celle que vous possédez et avec un esprit +philosophique et élevé comme l'est le vôtre. + +--Aussi, répondit Villefort, n'est-ce point la question d'argent qui me +préoccupe, quoique, après tout, neuf cent mille francs vaillent bien un +regret, ou tout au moins un mouvement de dépit. Mais je me blesse +surtout de cette disposition du sort, du hasard, de la fatalité, je ne +sais comment nommer la puissance qui dirige le coup qui me frappe et qui +renverse mes espérances de fortune et détruit peut-être l'avenir de ma +fille par le caprice d'un vieillard tombé en enfance. + +--Eh! mon Dieu! qu'est-ce donc? s'écria le comte. Neuf cent mille +francs, avez-vous dit? Mais, en vérité, comme vous le dites, la somme +mérite d'être regrettée, même par un philosophe. Et qui vous donne ce +chagrin. + +--Mon père, dont je vous ai parlé. + +--M. Noirtier; vraiment! Mais vous m'aviez dit, ce me semble, qu'il +était en paralysie complète, et que toutes ses facultés étaient +anéanties? + +--Oui, ses facultés physiques, car il ne peut pas remuer, il ne peut +point parler, et avec tout cela, cependant, il pense, il veut, il agit +comme vous voyez. Je le quitte il y a cinq minutes et, dans ce moment, +il est occupé à dicter un testament à deux notaires. + +--Mais alors il a parlé? + +--Il a fait mieux, il s'est fait comprendre. + +--Comment cela? + +--À l'aide du regard; ses yeux ont continué de vivre, et vous voyez, ils +tuent. + +--Mon ami, dit Mme de Villefort qui venait d'entrer à son tour, +peut-être vous exagérez-vous la situation? + +--Madame...» dit le comte en s'inclinant. + +Mme de Villefort salua avec son plus gracieux sourire. + +«Mais que me dit donc là M. de Villefort? demanda Monte-Cristo; et +quelle disgrâce incompréhensible?... + +--Incompréhensible, c'est le mot! reprit le procureur du roi en haussant +les épaules, un caprice de vieillard! + +--Et il n'y a pas moyen de le faire revenir sur cette décision? + +--Si fait, dit Mme de Villefort; et il dépend même de mon mari que ce +testament, au lieu d'être fait au détriment de Valentine, soit fait au +contraire en sa faveur.» + +Le comte, voyant que les deux époux commençaient à parler par paraboles, +prit l'air distrait, et regarda avec l'attention la plus profonde et +l'approbation la plus marquée Édouard qui versait de l'encre dans +l'abreuvoir des oiseaux. + +«Ma chère, dit Villefort répondant à sa femme, vous savez que j'aime peu +me poser chez moi en patriarche, et que je n'ai jamais cru que le sort +de l'univers dépendît d'un signe de ma tête. Cependant il importe que +mes décisions soient respectées dans ma famille, et que la folie d'un +vieillard et le caprice d'un enfant ne renversent pas un projet arrêté +dans mon esprit depuis de longues années. Le baron d'Épinay était mon +ami, vous le savez, et une alliance avec son fils était des plus +convenables. + +--Vous croyez, dit Mme de Villefort, que Valentine est d'accord avec +lui?... En effet, elle a toujours été opposée à ce mariage, et je ne +serais pas étonnée que tout ce que nous venons de voir et d'entendre ne +soit l'exécution d'un plan concerté entre eux. + +--Madame, dit Villefort, on ne renonce pas ainsi croyez-moi, à une +fortune de neuf cent mille francs. + +--Elle renoncerait au monde, monsieur, puisqu'il y a un an elle voulait +entrer dans un couvent. + +--N'importe, reprit de Villefort, je dis que ce mariage doit se faire, +madame! + +--Malgré la volonté de votre père? dit Mme de Villefort, attaquant une +autre corde: c'est bien grave!» + +Monte-Cristo faisait semblant de ne point écouter, et ne perdait point +un mot de ce qui se disait. + +«Madame, reprit Villefort, je puis dire que j'ai toujours respecté mon +père, parce qu'au sentiment naturel de la descendance se joignait chez +moi la conscience de sa supériorité morale; parce qu'enfin un père est +sacré à deux titres, sacré comme notre créateur, sacré comme notre +maître; mais aujourd'hui je dois renoncer à reconnaître une intelligence +dans le vieillard qui, sur un simple souvenir de haine pour le père, +poursuit ainsi le fils; il serait donc ridicule à moi de conformer ma +conduite à ses caprices. Je continuerai d'avoir le plus grand respect +pour M. Noirtier; je subirai sans me plaindre la punition pécuniaire +qu'il m'inflige, mais je resterai immuable dans ma volonté, et le monde +appréciera de quel côté était la saine raison. En conséquence, je +marierai ma fille au baron Franz d'Épinay, parce que ce mariage est, à +mon sens, bon et honorable, et qu'en définitive je veux marier ma fille +à qui me plaît. + +--Eh quoi! dit le comte, dont le procureur du roi avait constamment +sollicité l'approbation du regard; eh quoi! M. Noirtier déshérite, +dites-vous, Mlle Valentine, parce qu'elle va épouser M. le baron Franz +d'Épinay? + +--Eh! mon Dieu! oui! oui, monsieur; voilà la raison, dit Villefort en +haussant les épaules. + +--La raison visible du moins, ajouta Mme de Villefort. + +--La raison réelle, madame. Croyez-moi, je connais mon père. + +--Conçoit-on cela? répondit la jeune femme; en quoi, je vous le demande, +M. d'Épinay déplaît-il plus qu'un autre à M. Noirtier? + +--En effet, dit le comte, j'ai connu M. Franz d'Épinay, le fils du +général de Quesnel, n'est-ce pas, qui a été fait baron d'Épinay par le +roi Charles X? + +--Justement, reprit Villefort. + +--Eh bien, mais c'est un jeune homme charmant, ce me semble! + +--Aussi n'est-ce qu'un prétexte, j'en suis certaine, dit Mme de +Villefort; les vieillards sont tyrans de leurs affections; M. Noirtier +ne veut pas que sa petite-fille se marie. + +--Mais, dit Monte-Cristo, ne connaissez-vous pas une cause à cette +haine? + +--Eh! mon Dieu! qui peut savoir? + +--Quelque antipathie politique peut-être? + +--En effet, mon père et le père de M. d'Épinay ont vécu dans des temps +orageux dont je n'ai vu que les derniers jours, dit Villefort. + +--Votre père n'était-il pas bonapartiste? demanda Monte-Cristo. Je crois +me rappeler que vous m'avez dit quelque chose comme cela. + +--Mon père a été jacobin avant toutes choses, reprit Villefort, emporté +par son émotion hors des bornes de la prudence, et la robe de sénateur +que Napoléon lui avait jetée sur les épaules ne faisait que déguiser le +vieil homme, mais sans l'avoir changé. Quand mon père conspirait, ce +n'était pas pour l'Empereur, c'était contre les Bourbons; car mon père +avait cela de terrible en lui, qu'il n'a jamais combattu pour les +utopies irréalisables, mais pour les choses possibles, et qu'il a +appliqué à la réussite de ces choses possibles ces terribles théories de +la Montagne, qui ne reculaient devant aucun moyen. + +--Eh bien, dit Monte-Cristo, voyez-vous, c'est cela, M. Noirtier et M. +d'Épinay se seront rencontrés sur le sol de la politique. M. le général +d'Épinay, quoique ayant servi sous Napoléon, n'avait-il pas au fond du +coeur gardé des sentiments royalistes, et n'est-ce pas le même qui fut +assassiné un soir sortant d'un club napoléonien, où on l'avait attiré +dans l'espérance de trouver en lui un frère?» + +Villefort regarda le comte presque avec terreur. + +«Est-ce que je me trompe? dit Monte-Cristo. + +--Non pas, monsieur, dit Mme de Villefort, et c'est bien cela, au +contraire; et c'est justement à cause de ce que vous venez de dire que, +pour voir s'éteindre de vieilles haines, M. de Villefort avait eu l'idée +de faire aimer deux enfants dont les pères s'étaient haïs. + +--Idée sublime! dit Monte-Cristo, idée pleine de charité et à laquelle +le monde devait applaudir. En effet, c'était beau de voir Mlle Noirtier +de Villefort s'appeler Mme Franz d'Épinay.» + +Villefort tressaillit et regarda Monte-Cristo comme s'il eût voulu lire +au fond de son coeur l'intention qui avait dicté les paroles qu'il +venait de prononcer. + +Mais le comte garda le bienveillant sourire stéréotypé sur ses lèvres; +et cette fois encore, malgré la profondeur de son regard, le procureur +du roi ne vit pas au-delà de l'épiderme. + +«Aussi, reprit Villefort, quoique ce soit un grand malheur pour +Valentine que de perdre la fortune de son grand-père, je ne crois pas +cependant que pour cela le mariage manque; je ne crois pas que M. +d'Épinay recule devant cet échec pécuniaire; il verra que je vaux +peut-être mieux que la somme, moi qui la sacrifie au désir de lui tenir +ma parole; il calculera que Valentine d'ailleurs, est riche du bien de +sa mère, administré par M. et Mme de Saint-Méran, ses aïeuls maternels, +qui la chérissent tous deux tendrement. + +--Et qui valent bien qu'on les aime et qu'on les soigne comme Valentine +a fait pour M. Noirtier, dit Mme de Villefort; d'ailleurs, ils vont +venir à Paris dans un mois au plus, et Valentine, après un tel affront, +sera dispensée de s'enterrer comme elle l'a fait jusqu'ici auprès de M. +Noirtier.» + +Le comte écoutait avec complaisance la voix discordante de ces +amours-propres blessés et de ces intérêts meurtris. + +«Mais il me semble, dit Monte-Cristo après un instant de silence, et je +vous demande pardon d'avance de ce que je vais dire, il me semble que si +M. Noirtier déshérite Mlle de Villefort, coupable de se vouloir marier +avec un jeune homme dont il a détesté le père, il n'a pas le même tort à +reprocher à ce cher Édouard. + +--N'est-ce pas, monsieur? s'écria Mme de Villefort avec une intonation +impossible à décrire: n'est-ce pas que c'est injuste, odieusement +injuste? Ce pauvre Édouard, il est aussi bien le petit-fils de M. +Noirtier que Valentine, et cependant si Valentine n'avait pas dû épouser +M. Franz, M. Noirtier lui laissait tout son bien; et de plus, enfin, +Édouard porte le nom de la famille, ce qui n'empêche pas que, même en +supposant que Valentine soit effectivement déshéritée par son +grand-père, elle sera encore trois fois plus riche que lui.» + +Ce coup porté, le comte écouta et ne parla plus. + +«Tenez, reprit Villefort, tenez, monsieur le comte, cessons, je vous +prie, de nous entretenir de ces misères de famille, oui c'est vrai, ma +fortune va grossir le revenu des pauvres, qui sont aujourd'hui les +véritables riches. Oui, mon père m'aura frustré d'un espoir légitime, et +cela sans raison; mais, moi, j'aurai agi comme un homme de sens, comme +un homme de coeur. M. d'Épinay, à qui j'avais promis le revenu de cette +somme, le recevra, dussé-je m'imposer les plus cruelles privations. + +--Cependant, reprit Mme de Villefort, revenant à la seule idée qui +murmurât sans cesse au fond de son coeur, peut-être vaudrait-il mieux +que l'on confiât cette mésaventure à M. d'Épinay, et qu'il rendît +lui-même sa parole. + +--Oh! ce serait un grand malheur! s'écria Villefort. + +--Un grand malheur? répéta Monte-Cristo. + +--Sans doute, reprit Villefort en se radoucissant; un mariage manqué, +même pour des raisons d'argent jette de la défaveur sur une jeune fille; +puis, d'anciens bruits, que je voulais éteindre, reprendraient de la +consistance. Mais non, il n'en sera rien. M. d'Épinay, s'il est honnête +homme, se verra encore plus engagé par l'exhérédation de Valentine +qu'auparavant; autrement il agirait donc dans un simple but d'avarice: +non, c'est impossible. + +--Je pense comme M. de Villefort, dit Monte-Cristo en fixant son regard +sur Mme de Villefort; et si j'étais assez de ses amis pour me permettre +de lui donner un conseil, je l'inviterais, puisque M. d'Épinay va +revenir, à ce que l'on m'a dit du moins, à nouer cette affaire si +fortement qu'elle ne se pût dénouer; j'engagerais enfin une partie dont +l'issue doit être si honorable pour M. de Villefort.» + +Ce dernier se leva, transporté d'une joie visible, tandis que sa femme +pâlissait légèrement. + +«Bien, dit-il, voilà tout ce que je demandais et je me prévaudrai de +l'opinion d'un conseiller tel que vous, dit-il en tendant la main à +Monte-Cristo. Ainsi donc que tout le monde ici considère ce qui arrive +aujourd'hui comme non avenu; il n'y a rien de changé à nos projets. + +--Monsieur, dit le comte, le monde tout injuste qu'il est, vous saura, +je vous en réponds, gré de votre résolution; vos amis en seront fiers et +M. d'Épinay, dût-il prendre Mlle de Villefort sans dot, ce qui ne +saurait être, sera charmé d'entrer dans une famille où l'on sait +s'élever à la hauteur de tels sacrifices pour tenir sa parole et remplir +son devoir.» + +En disant ces mots, le comte s'était levé et s'apprêtait à partir. + +«Vous nous quittez, monsieur le comte? dit Mme de Villefort. + +--J'y suis forcé, madame, je venais seulement vous rappeler votre +promesse pour samedi. + +--Craigniez-vous que nous ne l'oubliassions? + +--Vous êtes trop bonne, madame; mais M. de Villefort a de si graves et +parfois de si urgentes occupations.... + +--Mon mari a donné sa parole, monsieur, dit Mme de Villefort, vous venez +de voir qu'il la tient quand il a tout à perdre, à plus forte raison +quand il a tout à gagner. + +--Et, demanda Villefort, est-ce à votre maison des Champs-Élysées que la +réunion a lieu? + +--Non pas, dit Monte-Cristo, et c'est ce qui rend encore votre +dévouement plus méritoire: c'est à la campagne. + +--À la campagne? + +--Oui. + +--Et où cela? près de Paris, n'est-ce pas? + +--Aux portes, à une demi-heure de la barrière, à Auteuil. + +--À Auteuil! s'écria Villefort. Ah! c'est vrai, madame m'a dit que vous +demeuriez à Auteuil, puisque c'est chez vous qu'elle a été transportée. +Et à quel endroit d'Auteuil? + +--Rue de la Fontaine! + +--Rue de la Fontaine! reprit Villefort d'une voix étranglée; et à quel +numéro? + +--Au n°28. + +--Mais, s'écria Villefort, c'est donc à vous que l'on a vendu la maison +de M. de Saint-Méran? + +--M. de Saint-Méran? demanda Monte-Cristo. Cette maison appartenait-elle +donc à M. de Saint-Méran? + +--Oui, reprit Mme de Villefort, et croyez-vous une chose, monsieur le +comte? + +--Laquelle? + +--Vous trouvez cette maison jolie, n'est-ce pas? + +--Charmante. + +--Eh bien, mon mari n'a jamais voulu l'habiter. + +--Oh! reprit Monte-Cristo, en vérité, monsieur, c'est une prévention +dont je ne me rends pas compte. + +--Je n'aime pas Auteuil, monsieur, répondit le procureur du roi, en +faisant un effort sur lui-même. + +--Mais je ne serai pas assez malheureux, je l'espère, dit avec +inquiétude Monte-Cristo, pour que cette antipathie me prive du bonheur +de vous recevoir? + +--Non, monsieur le comte... j'espère bien... croyez que je ferai tout ce +que je pourrai, balbutia Villefort. + +--Oh! répondit Monte-Cristo, je n'admets pas d'excuse. Samedi, à six +heures, je vous attends, et si vous ne veniez pas, je croirais, que +sais-je, moi? qu'il y a sur cette maison inhabitée depuis plus de vingt +ans quelque lugubre tradition, quelque sanglante légende. + +--J'irai, monsieur le comte, j'irai, dit vivement Villefort. + +--Merci, dit Monte-Cristo. Maintenant il faut que vous me permettiez de +prendre congé de vous. + +--En effet, vous avez dit que vous étiez forcé de nous quitter, monsieur +le comte, dit Mme de Villefort, et vous alliez même, je crois, nous dire +pour quoi faire, quand vous vous êtes interrompu pour passer à une autre +idée. + +--En vérité, madame, dit Monte-Cristo, je ne sais si j'oserai vous dire +où je vais. + +--Bah! dites toujours. + +--Je vais, en véritable badaud que je suis, visiter une chose qui m'a +bien souvent fait rêver des heures entières. + +--Laquelle? + +--Un télégraphe. Ma foi tant pis, voilà le mot lâché. + +--Un télégraphe! répéta Mme de Villefort. + +--Eh mon Dieu, oui, un télégraphe. J'ai vu parfois au bout d'un chemin, +sur un tertre, par un beau soleil, se lever ces bras noirs et pliants +pareils aux pattes d'un immense coléoptère, et jamais ce ne fut sans +émotion, je vous jure, car je pensais que ces signes bizarres fendant +l'air avec précision, et portant à trois cents lieues la volonté +inconnue d'un homme assis devant une table, à un autre homme assis à +l'extrémité de la ligne devant une autre table, se dessinaient sur le +gris du nuage ou sur l'azur du ciel, par la seule force du vouloir de ce +chef tout-puissant: je croyais alors aux génies, aux sylphes, aux +gnomes, aux pouvoirs occultes enfin, et je riais. Or, jamais l'envie ne +m'était venue de voir de près ces gros insectes au ventre blanc, aux +pattes noires et maigres, car je craignais de trouver sous leurs ailes +de pierre le petit génie humain, bien gourmé, bien pédant, bien bourré +de science, de cabale ou de sorcellerie. Mais voilà qu'un beau matin +j'ai appris que le moteur de chaque télégraphe était un pauvre diable +d'employé à douze cents francs par an, occupé tout le jour à regarder, +non pas le ciel comme l'astronome, non pas l'eau comme le pêcheur, non +pas le paysage comme un cerveau vide, mais bien l'insecte au ventre +blanc, aux pattes noires, son correspondant, placé à quelque quatre ou +cinq lieues de lui. Alors je me suis senti pris d'un désir curieux de +voir de près cette chrysalide vivante et d'assister à la comédie que du +fond de sa coque elle donne à cette autre chrysalide, en tirant les uns +après les autres quelques bouts de ficelle. + +--Et vous allez là? + +--J'y vais. + +--À quel télégraphe? À celui du ministère de l'Intérieur ou de +l'Observatoire? + +--Oh! non pas, je trouverais là des gens qui voudraient me forcer de +comprendre des choses que je veux ignorer, et qui m'expliqueraient +malgré moi un mystère qu'ils ne connaissent pas. Peste! je veux garder +les illusions que j'ai encore sur les insectes; c'est bien assez d'avoir +déjà perdu celles que j'avais sur les hommes. Je n'irai donc ni au +télégraphe du ministère de l'Intérieur, ni au télégraphe de +l'Observatoire. Ce qu'il me faut, c'est le télégraphe en plein champ, +pour y trouver le pur bonhomme pétrifié dans sa tour. + +--Vous êtes un singulier grand seigneur, dit Villefort. + +--Quelle ligne me conseillez-vous d'étudier? + +--Mais la plus occupée à cette heure. + +--Bon! celle d'Espagne, alors? + +--Justement. Voulez-vous une lettre du ministre pour qu'on vous +explique.... + +--Mais non, dit Monte-Cristo, puisque je vous dis, au contraire, que je +n'y veux rien comprendre. Du moment où j'y comprendrai quelque chose, il +n'y aura plus de télégraphe, il n'y aura plus qu'un signe de M. Duchâtel +ou de M. de Montalivet, transmis au préfet de Bayonne et travesti en +deux mots grecs: + +[Grec] C'est la bête aux pattes noires et le mot effrayant que je veux +conserver dans toute leur pureté et dans toute ma vénération. + +--Allez donc, car dans deux heures il fera nuit, et vous ne verrez plus +rien. + +--Diable, vous m'effrayez. Quel est le plus proche? Sur la route de +Bayonne? + +--Oui, va pour la route de Bayonne. C'est celui de Châtillon. + +--Et après celui de Châtillon? + +--Celui de la tour de Montlhéry, je crois. + +--Merci, au revoir! Samedi je vous raconterai mes impressions.» + +À la porte, le comte se trouva avec les deux notaires qui venaient de +déshériter Valentine, et qui se retiraient enchantés d'avoir fait un +acte qui ne pouvait manquer de leur faire grand honneur. + + + + +LXI + +Le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui mangent ses pêches. + + +Non pas le même soir, comme il l'avait dit, mais le lendemain matin, le +comte de Monte-Cristo sortit par la barrière d'Enfer, prit la route +d'Orléans, dépassa le village de Linas sans s'arrêter au télégraphe qui, +justement au moment où le comte passait, faisait mouvoir ses longs bras +décharnés, et gagna la tour de Montlhéry, située, comme chacun sait, sur +l'endroit le plus élevé de la plaine de ce nom. + +Au pied de la colline, le comte mit pied à terre, et par un petit +sentier circulaire, large de dix-huit pouces, commença de gravir la +montagne; arrivé au sommet, il se trouva arrêté par une haie sur +laquelle des fruits verts avaient succédé aux fleurs roses et blanches. + +Monte-Cristo chercha la porte du petit enclos, et ne tarda point à la +trouver. C'était une petite herse en bois, roulant sur des gonds d'osier +et se fermant avec un clou et une ficelle. En un instant le comte fut au +courant du mécanisme et la porte s'ouvrit. + +Le comte se trouva alors dans un petit jardin de vingt pieds de long sur +douze de large, borné d'un côté par la partie de la haie dans laquelle +était encadrée l'ingénieuse machine que nous avons décrite sous le nom +de porte, et de l'autre par la vieille tour ceinte de lierre, toute +parsemée de ravenelles et de giroflées. + +On n'eût pas dit, à la voir ainsi ridée et fleurie comme une aïeule à +qui ses petits-enfants viennent de souhaiter la fête, qu'elle pourrait +raconter bien des drames terribles, si elle joignait une voix aux +oreilles menaçantes qu'un vieux proverbe donne aux murailles. + +On parcourait ce jardin en suivant une allée sablée de sable rouge, sur +lequel mordait, avec des tons qui eussent réjoui l'oeil de Delacroix, +notre Rubens moderne, une bordure de gros buis, vieille de plusieurs +années. Cette allée avait la forme d'un 8, et tournait en s'élançant, de +manière à faire dans un jardin de vingt pieds une promenade de soixante. +Jamais Flore, la riante et fraîche déesse des bons jardiniers latins, +n'avait été honorée d'un culte aussi minutieux et aussi pur que l'était +celui qu'on lui rendait dans ce petit enclos. + +En effet, de vingt rosiers qui composaient le parterre, pas une feuille +ne portait la trace de la mouche, pas un filet la petite grappe de +pucerons verts qui désolent et rongent les plantes grandissant sur un +terrain humide. Ce n'était cependant point l'humidité qui manquait à ce +jardin: la terre noire comme de la suie, l'opaque feuillage des arbres, +le disaient assez; d'ailleurs l'humidité factice eût promptement suppléé +à l'humidité naturelle, grâce au tonneau plein d'eau croupissante qui +creusait un des angles du jardin, et dans lequel stationnaient, sur une +nappe verte, une grenouille et un crapaud qui, par incompatibilité +d'humeur, sans doute, se tenaient toujours, en se tournant le dos, aux +deux points opposés du cercle. + +D'ailleurs, pas une herbe dans les allées, pas un rejeton parasite dans +les plates-bandes; une petite-maîtresse polit et émonde avec moins de +soin les géraniums, les cactus et les rhododendrons de sa jardinière de +porcelaine que ne le faisait le maître jusqu'alors invisible du petit +enclos. + +Monte-Cristo arrêta après avoir refermé la porte en agrafant la ficelle +à son clou, et embrassa d'un regard toute la propriété. + +«Il paraît, dit-il, que l'homme du télégraphe a des jardiniers à +l'année, ou se livre passionnément à l'agriculture.» + +Tout à coup il se heurta à quelque chose, tapi derrière une brouette +chargée de feuillage: ce quelque chose se redressa en laissant échapper +une exclamation qui peignait son étonnement, et Monte-Cristo se trouva +en face d'un bonhomme d'une cinquantaine d'années qui ramassait des +fraises qu'il plaçait sur des feuilles de vigne. + +Il y avait douze feuilles de vigne et presque autant de fraises. + +Le bonhomme, en se relevant, faillit laisser choir fraises, feuilles et +assiette. + +«Vous faites votre récolte, monsieur? dit Monte-Cristo en souriant. + +--Pardon, monsieur, répondit le bonhomme en portant la main à sa +casquette, je ne suis pas là-haut c'est vrai, mais je viens d'en +descendre à l'instant même. + +--Que je ne vous gêne en rien, mon ami, dit le comte; cueillez vos +fraises, si toutefois il vous en reste encore. + +--J'en ai encore dix, dit l'homme, car en voici onze, et j'en avais +vingt et une, cinq de plus que l'année dernière. Mais ce n'est pas +étonnant, le printemps a été chaud cette année, et ce qu'il faut aux +fraises, voyez-vous, monsieur, c'est la chaleur. Voilà pourquoi, au lieu +de seize que j'ai eues l'année passée, j'en ai cette année, voyez-vous, +onze déjà cueillies, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, +dix-huit. Oh! mon Dieu! il m'en manque deux, elles y étaient encore +hier, monsieur, elles y étaient, j'en suis sûr, je les ai comptées. Il +faut que ce soit le fils de la mère Simon qui me les ait soufflées, je +l'ai vu rôder par ici ce matin. Ah! le petit drôle, voler dans un +enclos! il ne sait pas où cela peut le mener. + +--En effet, dit Monte-Cristo, c'est grave, mais vous ferez la part de la +jeunesse du délinquant et de sa gourmandise. + +--Certainement, dit le jardinier; ce n'en est pas moins fort +désagréable. Mais, encore une fois, pardon, monsieur: c'est peut-être un +chef que je fais attendre ainsi?» + +Et il interrogeait d'un regard craintif le comte et son habit bleu. + +«Rassurez-vous, mon ami, dit le comte avec ce sourire qu'il faisait, à +sa volonté, si terrible et si bienveillant, et qui cette fois +n'exprimait que la bienveillance, je ne suis point un chef qui vient +pour vous inspecter, mais un simple voyageur conduit par la curiosité et +qui commence même à se reprocher sa visite en voyant qu'il vous fait +perdre votre temps. + +--Oh! mon temps n'est pas cher, répliqua le bonhomme avec un sourire +mélancolique. Cependant c'est le temps du gouvernement, et je ne devrais +pas le perdre, mais j'avais reçu le signal qui m'annonçait que je +pouvais me reposer une heure (il jeta les yeux sur le cadran solaire, +car il y avait de tout dans l'enclos de la tour de Montlhéry, même un +cadran solaire), et, vous le voyez. J'avais encore dix minutes devant +moi, puis mes fraises étaient mûres, et un jour de plus.... D'ailleurs, +croiriez-vous, monsieur, que les loirs me les mangent? + +--Ma foi, non, je ne l'aurais pas cru, répondit gravement Monte-Cristo; +c'est un mauvais voisinage monsieur, que celui des loirs, pour nous qui +ne les mangeons pas confits dans du miel comme faisaient les Romains. + +--Ah! les Romains les mangeaient? fit le jardinier; ils mangeaient les +loirs? + +--J'ai lu cela dans Pétrone, dit le comte. + +--Vraiment? Ça ne doit pas être bon, quoi qu'on dise: Gras comme un +loir. Et ce n'est pas étonnant monsieur, que les loirs soient gras, +attendu qu'ils dorment toute la sainte journée, et qu'ils ne se +réveillent que pour ronger toute la nuit. Tenez, l'an dernier, j'avais +quatre abricots; ils m'en ont entamé un. J'avais un brugnon, un seul, il +est vrai que c'est un fruit rare; eh bien, monsieur, ils me l'ont à +moitié dévoré du côté de la muraille; un brugnon superbe et qui était +excellent. Je n'en ai jamais mangé de meilleur. + +--Vous l'avez mangé? demanda Monte-Cristo. + +--C'est-à-dire la moitié qui restait, vous comprenez bien. C'était +exquis, monsieur. Ah! dame, ces messieurs-là ne choisissent pas les +pires morceaux. C'est comme le fils de la mère Simon, il n'a pas choisi +les plus mauvaises fraises, allez! Mais, cette année, continua +l'horticulteur, soyez tranquille, cela ne m'arrivera pas, dussé-je, +quand les fruits seront près de mûrir, passer la nuit pour les garder.» + +Monte-Cristo en avait assez vu. Chaque homme a sa passion qui le mord au +fond du coeur, comme chaque fruit son ver, celle de l'homme au +télégraphe, c'était l'horticulture. Il se mit à cueillir les feuilles de +vigne qui cachaient les grappes au soleil, et se conquit par là le coeur +du jardinier. + +«Monsieur était venu pour voir le télégraphe? dit-il. + +--Oui, monsieur, si toutefois cela n'est pas défendu par les règlements. + +--Oh! pas défendu le moins du monde, dit le jardinier, attendu qu'il n'y +a rien de dangereux, vu que personne ne sait ni ne peut savoir ce que +nous disons. + +--On m'a dit, en effet, reprit le comte, que vous répétiez des signaux +que vous ne compreniez pas vous-même. + +--Certainement, monsieur, et j'aime bien mieux cela, dit en riant +l'homme du télégraphe. + +--Pourquoi aimez-vous mieux cela? + +--Parce que, de cette façon, je n'ai pas de responsabilité. Je suis une +machine, moi, et pas autre chose, et pourvu que je fonctionne, on ne +m'en demande pas davantage.» + +«Diable! fit Monte-Cristo en lui-même, est-ce que par hasard je serais +tombé sur un homme qui n'aurait pas d'ambition! Morbleu! Ce serait jouer +de malheur.» + +«Monsieur, dit le jardinier en jetant un coup d'oeil sur son cadran +solaire, les dix minutes vont expirer, je retourne à mon poste. Vous +plaît-il de monter avec moi? + +--Je vous suis.» + +Monte-Cristo entra, en effet, dans la cour divisée en trois étages; +celui du bas contenait quelques instruments aratoires, tels que bêches, +râteaux, arrosoirs, dressés contre la muraille: c'était tout +l'ameublement. + +Le second était l'habitation ordinaire ou plutôt nocturne de l'employé; +il contenait quelques pauvres ustensiles de ménage, un lit, une table, +deux chaises, une fontaine de grès, plus quelques herbes sèches pendues +au plafond, et que le comte reconnut pour des pois de senteur et des +haricots d'Espagne dont le bonhomme conservait la graine dans sa coque; +il avait étiqueté tout cela avec le soin d'un maître botaniste du Jardin +des plantes. + +«Faut-il passer beaucoup de temps à étudier la télégraphie, monsieur? +demanda Monte-Cristo. + +--Ce n'est pas l'étude qui est longue, c'est le surnumérariat. + +--Et combien reçoit-on d'appointements? + +--Mille francs, monsieur. + +--Ce n'est guère. + +--Non; mais on est logé, comme vous voyez.» + +Monte-Cristo regarda la chambre. + +«Pourvu qu'il n'aille pas tenir à son logement», murmura-t-il. + +On passa au troisième étage: c'était la chambre du télégraphe. +Monte-Cristo regarda tour à tour les deux poignées de fer à l'aide +desquelles l'employé faisait jouer la machine. + +«C'est fort intéressant, dit-il, mais à la longue c'est une vie qui doit +vous paraître un peu insipide? + +--Oui, dans le commencement cela donne le torticolis à force de +regarder; mais au bout d'un an ou deux on s'y fait; puis nous avons nos +heures de récréation et nos jours de congé. + +--Vos jours de congé? + +--Oui. + +--Lesquels? + +--Ceux où il fait du brouillard. + +--Ah! c'est juste. + +--Ce sont mes jours de fête, à moi; je descends dans le jardin ces +jours-là, et je plante, je taille, je rogne, j'échenille: en somme, le +temps passe. + +--Depuis combien de temps êtes-vous ici? + +--Depuis dix ans et cinq ans de surnumérariat, quinze. + +--Vous avez?... + +--Cinquante-cinq ans. + +--Combien de temps de service vous faut-il pour avoir la pension? + +--Oh! monsieur, vingt-cinq ans. + +--Et de combien est cette pension? + +--De cent écus. + +--Pauvre humanité! murmura Monte-Cristo. + +--Vous dites, monsieur?... demanda l'employé. + +--Je dis que c'est fort intéressant. + +--Quoi? + +--Tout ce que vous me montrez.... Et vous ne comprenez rien absolument à +vos signes? + +--Rien absolument. + +--Vous n'avez jamais essayé de comprendre? + +--Jamais; pour quoi faire? + +--Cependant, il y a des signaux qui s'adressent à vous directement. + +--Sans doute. + +--Et ceux-là vous les comprenez? + +--Ce sont toujours les mêmes. + +--Et ils disent? + +--_Rien de nouveau... vous avez une heure... ou à demain..._ + +--Voilà qui est parfaitement innocent, dit le comte; mais regardez donc, +ne voilà-t-il pas votre correspondant qui se met en mouvement. + +--Ah! c'est vrai; merci, monsieur. + +--Et que vous dit-il? est-ce quelque chose que vous comprenez? + +--Oui; il me demande si je suis prêt. + +--Et vous lui répondez?... + +--Par un signe qui apprend en même temps à mon correspondant de droite +que je suis prêt, tandis qu'il invite mon correspondant de gauche à se +préparer à son tour. + +--C'est très ingénieux, dit le comte. + +--Vous allez voir, reprit avec orgueil le bonhomme, dans cinq minutes il +va parler. + +--J'ai cinq minutes alors, dit Monte-Cristo, c'est plus de temps qu'il +ne m'en faut. Mon cher monsieur, dit-il, permettez-moi de vous faire une +question. + +--Faites. + +--Vous aimez le jardinage? + +--Avec passion. + +--Et vous seriez heureux, au lieu d'avoir une terrasse de vingt pieds, +d'avoir un enclos de deux arpents? + +--Monsieur, j'en ferais un paradis terrestre. + +--Avec vos mille francs, vous vivez mal? + +--Assez mal; mais enfin je vis. + +--Oui; mais vous n'avez qu'un jardin misérable. + +--Ah! c'est vrai, le jardin n'est pas grand. + +--Et encore, tel qu'il est, il est peuplé de loirs qui dévorent tout. + +--Ça, c'est mon fléau. + +--Dites-moi, si vous aviez le malheur de tourner la tête quand le +correspondant de droite va marcher? + +--Je ne le verrais pas. + +--Alors qu'arriverait-il? + +--Que je ne pourrais pas répéter ses signaux. + +--Et après? + +--Il arriverait que, ne les ayant pas répétés par négligence, je serais +mis à l'amende. + +--De combien? + +--De cent francs. + +--Le dixième de votre revenu, c'est joli! + +--Ah! fit l'employé. + +--Cela vous est arrivé? dit Monte-Cristo. + +--Une fois, monsieur, une fois que je greffais un rosier noisette. + +--Bien. Maintenant, si vous vous avisiez de changer quelque chose au +signal, ou d'en transmettre un autre? + +--Alors, c'est différent, je serais renvoyé et je perdrais ma pension. + +--Trois cents francs? + +--Cent écus, oui, monsieur; aussi vous comprenez que jamais je ne ferai +rien de tout cela. + +--Pas même pour quinze ans de vos appointements? Voyons, ceci mérite +réflexion, hein? + +--Pour quinze mille francs? + +--Oui. + +--Monsieur, vous m'effrayez. + +--Bah! + +--Monsieur, vous voulez me tenter? + +--Justement! Quinze mille francs, comprenez? + +--Monsieur, laissez-moi regarder mon correspondant à droite! + +--Au contraire, ne le regardez pas et regardez ceci. + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Comment? vous ne connaissez pas ces petits papiers-là? + +--Des billets de banque! + +--Carrés; il y en a quinze. + +--Et à qui sont-ils? + +--À vous, si vous voulez. + +--À moi! s'écria l'employé suffoqué. + +--Oh! mon Dieu, oui! à vous, en toute propriété. + +--Monsieur, voilà mon correspondant de droite qui marche. + +--Laissez-le marcher. + +--Monsieur, vous m'avez distrait, et je vais être à l'amende. + +--Cela vous coûtera cent francs; vous voyez bien que vous avez tout +intérêt à prendre mes quinze billets de banque. + +--Monsieur, le correspondant de droite s'impatiente, il redouble ses +signaux. + +--Laissez-le faire et prenez.» + +Le comte mit le paquet dans la main de l'employé. + +«Maintenant, dit-il, ce n'est pas tout: avec vos quinze mille francs +vous ne vivrez pas. + +--J'aurai toujours ma place. + +--Non, vous la perdrez; car vous allez faire un autre signe que celui de +votre correspondant. + +--Oh! monsieur, que me proposez-vous là? + +--Un enfantillage. + +--Monsieur, à moins que d'y être forcé.... + +--Je compte bien vous y forcer effectivement.» + +Et Monte-Cristo tira de sa poche un autre paquet. + +«Voici dix autres mille francs, dit-il; avec les quinze qui sont dans +votre poche, cela fera vingt-cinq mille. Avec cinq mille francs, vous +achèterez une jolie petite maison et deux arpents de terre; avec les +vingt mille autres, vous vous ferez mille francs de rente. + +--Un jardin de deux arpents? + +--Et mille francs de rente. + +--Mon Dieu! mon Dieu! + +--Mais prenez donc!» + +Et Monte-Cristo mit de force les dix mille francs dans la main de +l'employé. + +«Que dois-je faire? + +--Rien de bien difficile. + +--Mais enfin? + +--Répéter les signes que voici.» + +Monte-Cristo tira de sa poche un papier sur lequel il y avait trois +signes tout tracés, des numéros indiquant l'ordre dans lequel ils +devaient être faits. + +«Ce ne sera pas long, comme vous voyez. + +--Oui, mais.... + +--C'est pour le coup que vous aurez des brugnons, et de reste.» + +Le coup porta; rouge de fièvre et suant à grosses gouttes, le bonhomme +exécuta les uns après les autres les trois signes donnés par le comte, +malgré les effrayantes dislocations du correspondant de droite, qui, ne +comprenant rien à ce changement, commençait à croire que l'homme aux +brugnons était devenu fou. + +Quant au correspondant de gauche, il répéta consciencieusement les mêmes +signaux qui furent recueillis définitivement au ministère de +l'Intérieur. + +«Maintenant, vous voilà riche, dit Monte-Cristo. + +--Oui, répondit l'employé, mais à quel prix! + +--Écoutez, mon ami, dit Monte-Cristo, je ne veux pas que vous ayez des +remords; croyez-moi donc, car, je vous jure, vous n'avez fait de tort à +personne, et vous avez servi les projets de Dieu.» + +L'employé regardait les billets de banque, les palpait, les comptait; il +était pâle, il était rouge; enfin, il se précipita vers sa chambre pour +boire un verre d'eau; mais il n'eut pas le temps d'arriver jusqu'à la +fontaine, et il s'évanouit au milieu de ses haricots secs. + +Cinq minutes après que la nouvelle télégraphique fut arrivée au +ministère, Debray fit mettre les chevaux à son coupé, et courut chez +Danglars. + +«Votre mari a des coupons de l'emprunt espagnol? dit-il à la baronne. + +--Je crois bien! il en a pour six millions. + +--Qu'il les vende à quelque prix que ce soit. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que don Carlos s'est sauvé de Bourges et est rentré en Espagne. + +--Comment savez-vous cela? + +--Parbleu, dit Debray en haussant les épaules, comme je sais les +nouvelles.» + +La baronne ne se le fit pas répéter deux fois: elle courut chez son +mari, lequel courut à son tour chez son agent de change et lui ordonna +de vendre à tout prix. + +Quand on vit que M. Danglars vendait, les fonds espagnols baissèrent +aussitôt. Danglars y perdit cinq cent mille francs, mais il se +débarrassa de tous ses coupons. + +Le soir on lut dans le _Messager_: + + _Dépêche télégraphique_. + +«Le roi don Carlos a échappé à la surveillance qu'on exerçait sur lui à +Bourges, et est rentré en Espagne par la frontière de Catalogne. +Barcelone s'est soulevée en sa faveur.» + +Pendant toute la soirée il ne fut bruit que de la prévoyance de +Danglars, qui avait vendu ses coupons, et du bonheur de l'agioteur, qui +ne perdait que cinq cent mille francs sur un pareil coup. + +Ceux qui avaient conservé leurs coupons ou acheté ceux de Danglars se +regardèrent comme ruinés et passèrent une fort mauvaise nuit. + +Le lendemain on lut dans le _Moniteur_: + +«C'est sans aucun fondement que le _Messager_ a annoncé hier la fuite de +don Carlos et la révolte de Barcelone. + +«Le roi don Carlos n'a pas quitté Bourges, et la Péninsule jouit de la +plus profonde tranquillité. + +«Un signe télégraphique, mal interprété à cause du brouillard, a donné +lieu à cette erreur.» + +Les fonds remontèrent d'un chiffre double de celui où ils étaient +descendus. + +Cela fit, en perte et en manque à gagner, un million de différence pour +Danglars. + +«Bon! dit Monte-Cristo à Morrel, qui se trouvait chez lui au moment où +on annonçait l'étrange revirement de Bourse dont Danglars avait été +victime; je viens de faire pour vingt-cinq mille francs une découverte +que j'eusse payée cent mille. + +--Que venez-vous donc de découvrir? demanda Maximilien. + +--Je viens de découvrir le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui +lui mangeaient ses pêches.» + + + + +LXII + +Les fantômes. + + +À la première vue, et examinée du dehors, la maison d'Auteuil n'avait +rien de splendide, rien de ce qu'on pouvait attendre d'une habitation +destinée au magnifique comte de Monte-Cristo: mais cette simplicité +tenait à la volonté du maître, qui avait positivement ordonné que rien +ne fût changé à l'extérieur; il n'était besoin pour s'en convaincre que +de considérer l'intérieur. En effet, à peine la porte était-elle ouverte +que le spectacle changeait. + +M. Bertuccio s'était surpassé lui-même pour le goût des ameublements et +la rapidité de l'exécution: comme autrefois le duc d'Antin avait fait +abattre en une nuit une allée d'arbres qui gênait le regard de Louis +XIV, de même en trois jours M. Bertuccio avait fait planter une cour +entièrement nue, et de beaux peupliers, des sycomores venus avec leurs +blocs énormes de racines, ombrageaient la façade principale de la +maison, devant laquelle, au lieu de pavés à moitié cachés par l'herbe, +s'étendait une pelouse de gazon, dont les plaques avaient été posées le +matin même et qui formait un vaste tapis où perlait encore l'eau dont on +l'avait arrosé. + +Au reste, les ordres venaient du comte; lui-même avait remis à Bertuccio +un plan où étaient indiqués le nombre et la place des arbres qui +devaient être plantés, la forme et l'espace de la pelouse qui devait +succéder aux pavés. + +Vue ainsi, la maison était devenue méconnaissable, et Bertuccio lui-même +protestait qu'il ne la reconnaissait plus, emboîtée qu'elle était dans +son cadre de verdure. + +L'intendant n'eût pas été fâché, tandis qu'il y était, de faire subir +quelques transformations au jardin; mais le comte avait positivement +défendu qu'on y touchât en rien. Bertuccio s'en dédommagea en encombrant +de fleurs les antichambres, les escaliers et les cheminées. + +Ce qui annonçait l'extrême habileté de l'intendant et la profonde +science du maître, l'un pour servir, l'autre pour se faire servir, c'est +que cette maison, déserte depuis vingt années, si sombre et si triste +encore la veille, tout imprégnée qu'elle était de cette fade odeur qu'on +pourrait appeler l'odeur du temps, avait pris en un jour, avec l'aspect +de la vie, les parfums que préférait le maître, et jusqu'au degré de son +jour favori; c'est que le comte, en arrivant, avait là, sous sa main, +ses livres et ses armes; sous ses yeux ses tableaux préférés; dans les +antichambres les chiens dont il aimait les caresses, les oiseaux dont il +aimait le chant; c'est que toute cette maison, réveillée de son long +sommeil, comme le palais de la Belle au bois dormant, vivait, chantait, +s'épanouissait, pareille à ces maisons que nous avons depuis longtemps +chéries, et dans lesquelles, lorsque par malheur nous les quittons, nous +laissons involontairement une partie de notre âme. + +Des domestiques allaient et venaient joyeux dans cette belle cour: les +uns possesseurs des cuisines, et glissant comme s'ils eussent toujours +habité cette maison dans des escaliers restaurés de la veille, les +autres peuplant les remises, où les équipages, numérotés et casés, +semblaient installés depuis cinquante ans; et les écuries, où les +chevaux au râtelier répondaient en hennissant aux palefreniers, qui leur +parlaient avec infiniment plus de respect que beaucoup de domestiques ne +parlent à leurs maîtres. + +La bibliothèque était disposée sur deux corps, aux deux côtés de la +muraille, et contenait deux mille volumes à peu près; tout un +compartiment était destiné aux romans modernes, et celui qui avait paru +la veille était déjà rangé à sa place, se pavanant dans sa reliure rouge +et or. + +De l'autre côté de la maison, faisant pendant à la bibliothèque, il y +avait la serre, garnie de plantes rares et s'épanouissant dans de larges +potiches japonaises, et au milieu de la serre, merveille à la fois des +yeux et de l'odorat, un billard que l'on eût dit abandonné depuis une +heure au plus par les joueurs, qui avaient laissé mourir les billes sur +le tapis. + +Une seule chambre avait été respectée par le magnifique Bertuccio. +Devant cette chambre, située à l'angle gauche du premier étage, à +laquelle on pouvait monter par le grand escalier, et dont on pouvait +sortir par l'escalier dérobé, les domestiques passaient avec curiosité +et Bertuccio avec terreur. + +À cinq heures précises, le comte arriva, suivi d'Ali, devant la maison +d'Auteuil. Bertuccio attendait cette arrivée avec une impatience mêlée +d'inquiétude; il espérait quelques compliments, tout en redoutant un +froncement de sourcils. + +Monte-Cristo descendit dans la cour, parcourut toute la maison et fit le +tour du jardin, silencieux et sans donner le moindre signe d'approbation +ni de mécontentement. + +Seulement, en entrant dans sa chambre à coucher, située du côté opposé à +la chambre fermée, il étendit la main vers le tiroir d'un petit meuble +en bois de rose, qu'il avait déjà distingué à son premier voyage. + +«Cela ne peut servir qu'à mettre des gants, dit-il. + +--En effet, Excellence, répondit Bertuccio ravi, ouvrez, et vous y +trouverez des gants.» + +Dans les autres meubles, le comte trouva encore ce qu'il comptait y +trouver, flacons, cigares, bijoux. + +«Bien!» dit-il encore. + +Et M. Bertuccio se retira l'âme ravie, tant était grande, puissante et +réelle l'influence de cet homme sur tout ce qui l'entourait. + +À six heures précises, on entendit piétiner un cheval devant la porte +d'entrée. C'était notre capitaine des spahis qui arrivait sur _Médéah_. + +Monte-Cristo l'attendait sur le perron, le sourire aux lèvres. + +«Me voilà le premier, j'en suis bien sûr! lui cria Morrel: je l'ai fait +exprès pour vous avoir un instant à moi seul avant tout le monde. Julie +et Emmanuel vous disent des millions de choses. Ah! mais, savez-vous que +c'est magnifique ici! Dites-moi, comte, est-ce que vos gens auront bien +soin de mon cheval? + +--Soyez tranquille, mon cher Maximilien, ils s'y connaissent. + +--C'est qu'il a besoin d'être bouchonné. Si vous saviez de quel train il +a été! Une véritable trombe! + +--Peste, je le crois bien, un cheval de cinq mille francs! dit +Monte-Cristo du ton qu'un père mettrait à parler à son fils. + +--Vous les regrettez? dit Morrel avec son franc sourire. + +--Moi! Dieu m'en préserve! répondit le comte. Non. Je regretterais +seulement que le cheval ne fût pas bon. + +--Il est si bon, mon cher comte, que M. de Château-Renaud, l'homme le +plus connaisseur de France, et M. Debray, qui monte les arabes du +ministère, courent après moi en ce moment, et sont un peu distancés, +comme vous voyez, et encore sont-ils talonnés par les chevaux de la +baronne Danglars, qui vont d'un trot à faire tout bonnement leurs six +lieues à l'heure. + +--Alors, ils vous suivent? demanda Monte-Cristo. + +--Tenez, les voilà.» + +En effet, au moment même, un coupé à l'attelage tout fumant et deux +chevaux de selle hors d'haleine arrivèrent devant la grille de la +maison, qui s'ouvrit devant eux. Aussitôt le coupé décrivit son cercle, +et vint s'arrêter au perron, suivi de deux cavaliers. + +En un instant Debray eut mis pied à terre, et se trouva à la portière. +Il offrit sa main à la baronne, qui lui fit en descendant un geste +imperceptible pour tout autre que pour Monte-Cristo. Mais le comte ne +perdait rien, et dans ce geste il vit reluire un petit billet blanc +aussi imperceptible que le geste, et qui passa, avec une aisance qui +indiquait l'habitude de cette manoeuvre, de la main de Mme Danglars dans +celle du secrétaire du ministre. + +Derrière sa femme descendit le banquier, pâle comme s'il fût sorti du +sépulcre au lieu de sortir de son coupé. + +Mme Danglars jeta autour d'elle un regard rapide et investigateur que +Monte-Cristo seul put comprendre et dans lequel elle embrassa la cour, +le péristyle, la façade de la maison; puis, réprimant une légère +émotion, qui se fût certes traduite sur son visage, s'il eût été permis +à son visage de pâlir, elle monta le perron tout en disant à Morrel: + +«Monsieur, si vous étiez de mes amis, je vous demanderais si votre +cheval est à vendre.» + +Morrel fit un sourire qui ressemblait fort à une grimace, et se retourna +vers Monte-Cristo, comme pour le prier de le tirer de l'embarras où il +se trouvait. + +Le comte le comprit. + +«Ah! madame, répondit-il, pourquoi n'est-ce point à moi que cette +demande s'adresse? + +--Avec vous, monsieur, dit la baronne, on n'a le droit de ne rien +désirer, car on est trop sûre d'obtenir. Aussi était-ce à M. Morrel. + +--Malheureusement, reprit le comte, je suis témoin que M. Morrel ne peut +céder son cheval, son honneur étant engagé à ce qu'il le garde. + +--Comment cela? + +--Il a parié dompter _Médéah_ dans l'espace de six mois. Vous comprenez +maintenant, baronne, que s'il s'en défaisait avant le terme fixé par le +pari, non seulement il le perdrait, mais encore on dirait qu'il a eu +peur; et un capitaine de spahis, même pour passer un caprice à une jolie +femme, ce qui est, à mon avis, une des choses les plus sacrées de ce +monde, ne peut laisser courir un pareil bruit. + +--Vous voyez, madame... dit Morrel tout en adressant à Monte-Cristo un +sourire reconnaissant. + +--Il me semble d'ailleurs, dit Danglars avec un ton bourru mal déguisé +par son sourire épais, que vous en avez assez comme cela de chevaux.» + +Ce n'était pas l'habitude de Mme Danglars de laisser passer de pareilles +attaques sans y riposter, et cependant, au grand étonnement des jeunes +gens, elle fit semblant de ne pas entendre et ne répondit rien. + +Monte-Cristo souriait à ce silence, qui dénonçait une humilité +inaccoutumée, tout en montrant à la baronne deux immenses pots de +porcelaine de Chine, sur lesquels serpentaient des végétations marines +d'une grosseur et d'un travail tels, que la nature seule peut avoir +cette richesse, cette sève et cet esprit. + +La baronne était émerveillée. + +«Eh! mais, on planterait là-dedans un marronnier des Tuileries! +dit-elle; comment donc a-t-on jamais pu faire cuire de pareilles +énormités? + +--Ah! madame, dit Monte-Cristo, il ne faut pas nous demander cela à nous +autre faiseurs de statuettes et de verre mousseline; c'est un travail +d'un autre âge, une espèce d'oeuvre des génies de la terre et de la mer. + +--Comment cela et de quelle époque cela peut-il être? + +--Je ne sais pas; seulement j'ai ouï dire qu'un empereur de la Chine +avait fait construire un four exprès; que dans ce four, les uns après +les autres, on avait fait cuire douze pots pareils à ceux-ci. Deux se +brisèrent sous l'ardeur du feu; on descendit les dix autres à trois +cents brasses au fond de la mer. La mer, qui savait ce que l'on +demandait d'elle, jeta sur eux ses lianes, tordit ses coraux, incrusta +ses coquilles; le tout fut cimenté par deux cents années sous ses +profondeurs inouïes, car une révolution emporta l'empereur qui avait +voulu faire cet essai et ne laissa que le procès-verbal qui constatait +la cuisson des vases et leur descente au fond de la mer. Au bout de deux +cents ans on retrouva le procès-verbal, et l'on songea à retirer les +vases. Des plongeurs allèrent, sous des machines faites exprès, à la +découverte dans la baie où on les avait jetés; mais sur les dix on n'en +retrouva plus que trois, les autres avaient été dispersés et brisés par +les flots. J'aime ces vases, au fond desquels, je me figure parfois que +des monstres informes, effrayants, mystérieux, et pareils à ceux que +voient les seuls plongeurs, ont fixé avec étonnement leur regard terne +et froid, et dans lesquels ont dormi des myriades de poissons qui s'y +réfugiaient pour fuir la poursuite de leurs ennemis.» + +Pendant ce temps, Danglars, peu amateur de curiosités, arrachait +machinalement, et l'une après l'autre, les fleurs d'un magnifique +oranger; quand il eut fini avec l'oranger, il s'adressa à un cactus, +mais alors le cactus, d'un caractère moins facile que l'oranger, le +piqua outrageusement. + +Alors il tressaillit et se frotta les yeux comme s'il sortait d'un +songe. + +«Monsieur, lui dit Monte-Cristo en souriant, vous qui êtes amateur de +tableaux et qui avez de si magnifiques choses, je ne vous recommande pas +les miens. Cependant voici deux Hobbema, un Paul Potter, un Mieris, deux +Gérard Dow, un Raphaël, un Van Dyck, un Zurbaran et deux ou trois +Murillo, qui sont dignes de vous être présentés. + +--Tiens! dit Debray, voici un Hobbema que je reconnais. + +--Ah! vraiment! + +--Oui, on est venu le proposer au Musée. + +--Qui n'en a pas, je crois? hasarda Monte-Cristo. + +--Non, et qui cependant a refusé de l'acheter. + +--Pourquoi cela? demanda Château-Renaud. + +--Vous êtes charmant, vous; parce que le gouvernement n'est point assez +riche. + +--Ah! pardon! dit Château-Renaud. J'entends dire cependant de ces +choses-là tous les jours depuis huit ans, et je ne puis pas encore m'y +habituer. + +--Cela viendra, dit Debray. + +--Je ne crois pas, répondit Château-Renaud. + +--M. le major Bartolomeo Cavalcanti! M. le vicomte Andrea Cavalcanti!» +annonça Baptistin. + +Un col de satin noir sortant des mains du fabricant, une barbe fraîche, +des moustaches grises, l'oeil assuré, un habit de major orné de trois +plaques et de cinq croix, en somme, une tenue irréprochable de vieux +soldat, tel apparut le major Bartolomeo Cavalcanti, ce tendre père que +nous connaissons. + +Près de lui, couvert d'habits tout flambant neufs, s'avançait, le +sourire sur les lèvres, le vicomte Andrea Cavalcanti, ce respectueux +fils que nous connaissons encore. + +Les trois jeunes gens causaient ensemble; leurs regards se portaient du +père au fils, et s'arrêtèrent tout naturellement plus longtemps sur ce +dernier, qu'ils détaillèrent. + +«Cavalcanti! dit Debray. + +--Un beau nom, fit Morrel, peste! + +--Oui, dit Château-Renaud, c'est vrai, ces Italiens se nomment bien, +mais ils s'habillent mal. + +--Vous êtes difficile, Château-Renaud, reprit Debray; ces habits sont +d'un excellent faiseur, et tout neufs. + +--Voilà justement ce que je leur reproche. Ce monsieur a l'air de +s'habiller aujourd'hui pour la première fois. + +--Qu'est-ce que ces messieurs? demanda Danglars au comte de +Monte-Cristo. + +--Vous avez entendu, des Cavalcanti. + +--Cela m'apprend leur nom, voilà tout. + +--Ah! c'est vrai, vous n'êtes pas au courant de nos noblesses d'Italie, +qui dit Cavalcanti, dit race de princes. + +--Belle fortune? demanda le banquier. + +--Fabuleuse. + +--Que font-ils? + +--Ils essaient de la manger sans pouvoir en venir à bout. Ils ont +d'ailleurs des crédits sur vous, à ce qu'ils m'ont dit en me venant voir +avant-hier. Je les ai même invités à votre intention. Je vous les +présenterai. + +--Mais il me semble qu'ils parlent très purement le français, dit +Danglars. + +--Le fils a été élevé dans un collège du Midi, à Marseille ou dans les +environs, je crois. Vous le trouverez dans l'enthousiasme. + +--De quoi? demanda la baronne. + +--Des Françaises, madame. Il veut absolument prendre femme à Paris. + +--Une belle idée qu'il a là!» dit Danglars en haussant les épaules. + +Mme Danglars regarda son mari avec une expression qui, dans tout autre +moment, eût présagé un orage, mais pour la seconde fois elle se tut. + +«Le baron paraît bien sombre aujourd'hui, dit Monte-Cristo à Mme +Danglars; est-ce qu'on voudrait le faire ministre, par hasard? + +--Non, pas encore, que je sache. Je crois plutôt qu'il aura joué à la +Bourse, qu'il aura perdu, et qu'il ne sait à qui s'en prendre. + +--M. et Mme de Villefort!» cria Baptistin. + +Les deux personnes annoncées entrèrent. M. de Villefort, malgré sa +puissance sur lui-même, était visiblement ému. En touchant sa main, +Monte-Cristo sentit qu'elle tremblait. + +«Décidément, il n'y a que les femmes pour savoir dissimuler», se dit +Monte-Cristo à lui-même et en regardant Mme Danglars, qui souriait au +procureur du roi et qui embrassait sa femme. + +Après les premiers compliments, le comte vit Bertuccio qui, occupé +jusque-là du côté de l'office, se glissait dans un petit salon attenant +à celui dans lequel on se trouvait. Il alla à lui. + +«Que voulez-vous, monsieur Bertuccio? lui dit-il. + +--Son Excellence ne m'a pas dit le nombre de ses convives. + +--Ah! c'est vrai. + +--Combien de couverts? + +--Comptez vous-même. + +--Tout le monde est-il arrivé, Excellence? + +--Oui.» + +Bertuccio glissa son regard à travers la porte entrebâillée. +Monte-Cristo le couvait des yeux. + +«Ah! mon Dieu! s'écria-t-il. + +--Quoi donc? demanda le comte. + +--Cette femme!... cette femme!... + +--Laquelle? + +--Celle qui a une robe blanche et tant de diamants!... la blonde!... + +--Mme Danglars? + +--Je ne sais pas comment on la nomme. Mais c'est elle, monsieur, c'est +elle! + +--Qui, elle? + +--La femme du jardin! celle qui était enceinte! celle qui se promenait +en attendant!... en attendant!...» + +Bertuccio demeura la bouche ouverte, pâle et les cheveux hérissés. + +«En attendant qui?» + +Bertuccio, sans répondre, montra Villefort du doigt, à peu près du même +geste dont Macbeth montra Banco. + +«Oh!... oh!... murmura-t-il enfin, voyez-vous? + +--Quoi? qui? + +--Lui!... M. le procureur du roi de Villefort? Sans doute, que je vois. + +--Mais je ne l'ai donc pas tué? + +--Ah çà! mais je crois que vous devenez fou, mon brave Bertuccio, dit le +comte. + +--Mais il n'est donc pas mort? + +--Eh non! il n'est pas mort, vous le voyez bien; au lieu de le frapper +entre la sixième et la septième côte gauche, comme c'est la coutume de +vos compatriotes, vous aurez frappé plus haut ou plus bas; et ces gens +de justice, ça vous a l'âme chevillée dans le corps; ou bien plutôt rien +de ce que vous m'avez raconté n'est vrai, c'est un rêve de votre +imagination, une hallucination de votre esprit; vous vous serez endormi +ayant mal digéré votre vengeance; elle vous aura pesé sur l'estomac; +vous aurez eu le cauchemar, voilà tout. Voyons, rappelez votre calme, et +comptez: M. et Mme de Villefort, deux; M. et Mme Danglars, quatre; M. de +Château-Renaud, M. Debray, M. Morrel, sept; M. le major Bartolomeo +Cavalcanti, huit. + +--Huit! répéta Bertuccio. + +--Attendez donc! attendez donc! vous êtes bien pressé de vous en aller, +que diable! vous oubliez un de mes convives. Appuyez un peu sur la +gauche... tenez... M. Andrea Cavalcanti, ce jeune homme en habit noir +qui regarde la Vierge de Murillo, qui se retourne.» + +Cette fois Bertuccio commença un cri que le regard de Monte-Cristo +éteignit sur ses lèvres. + +«Benedetto! murmura-t-il tout bas, fatalité! + +--Voilà six heures et demie qui sonnent, monsieur Bertuccio, dit +sévèrement le comte; c'est l'heure où j'ai donné l'ordre qu'on se mît à +table; vous savez que je n'aime point à attendre.» + +Et Monte-Cristo entra dans le salon où l'attendaient ses convives, +tandis que Bertuccio regagnait la salle à manger en s'appuyant contre +les murailles. + +Cinq minutes après, les deux portes du salon s'ouvrirent. Bertuccio +parut, et faisant, comme Vatel à Chantilly, un dernier et héroïque +effort: + +«Monsieur le comte est servi», dit-il. + +Monte-Cristo offrit le bras à Mme de Villefort. + +«Monsieur de Villefort, dit-il, faites-vous le cavalier de Mme la +baronne Danglars, je vous prie.» + +Villefort obéit, et l'on passa dans la salle à manger. + + + + +LXIII + +Le dîner. + + +Il était évident qu'en passant dans la salle à manger, un même sentiment +animait tous les convives. Ils se demandaient quelle bizarre influence +les avait menés tous dans cette maison, et cependant, tout étonnés et +même tout inquiets que quelques-uns étaient de s'y trouver, ils +n'eussent point voulu ne pas y être. + +Et cependant des relations d'une date récente, la position excentrique +et isolée, la fortune inconnue et presque fabuleuse du comte, faisaient +un devoir aux hommes d'être circonspects, et aux femmes une loi de ne +point entrer dans cette maison où il n'y avait point de femmes pour les +recevoir; et cependant hommes et femmes avaient passé les uns sur la +circonspection, les autres sur la convenance, et la curiosité, les +pressant de son irrésistible aiguillon, l'avait emporté sur le tout. + +Il n'y avait point jusqu'aux Cavalcanti père et fils qui, l'un malgré sa +raideur, l'autre malgré sa désinvolture, ne parussent préoccupés de se +trouver réunis, chez cet homme dont ils ne pouvaient comprendre le but, +à d'autres hommes qu'ils voyaient pour la première fois. + +Mme Danglars avait fait un mouvement en voyant, sur l'invitation de +Monte-Cristo, M. de Villefort s'approcher d'elle pour lui offrir le +bras, et M. de Villefort avait senti son regard se troubler sous ses +lunettes d'or en sentant le bras de la baronne se poser sur le sien. + +Aucun de ces deux mouvements n'avait échappé au comte, et déjà, dans +cette simple mise en contact des individus, il y avait pour +l'observateur de cette scène un fort grand intérêt. + +M. de Villefort avait à sa droite Mme Danglars et à sa gauche Morrel. Le +comte était assis entre Mme de Villefort et Danglars. + +Les autres intervalles étaient remplis par Debray, assis entre +Cavalcanti père et Cavalcanti fils, et par Château-Renaud, assis entre +Mme de Villefort et Morrel. + +Le repas fut magnifique; Monte-Cristo avait pris à tâche de renverser +complètement la symétrie parisienne et de donner plus encore à la +curiosité qu'à l'appétit de ses convives l'aliment qu'elle désirait. Ce +fut un festin oriental qui leur fut offert, mais oriental à la manière +dont pouvaient l'être les festins des fées arabes. + +Tous les fruits que les quatre parties du monde peuvent verser intacts +et savoureux dans la corne d'abondance de l'Europe étaient amoncelés en +pyramides dans les vases de Chine et dans les coupes du Japon. Les +oiseaux rares avec la partie brillante de leur plumage, les poissons +monstrueux étendus sur des larmes d'argent, tous les vins de l'Archipel, +de l'Asie Mineure et du Cap, enfermés dans des fioles aux formes +bizarres et dont la vue semblait encore ajouter à la saveur de ces +vins, défilèrent comme une de ces revues qu'Apicius passait, avec ses +convives, devant ces Parisiens qui comprenaient bien que l'on pût +dépenser mille louis à un dîner de dix personnes, mais à la condition +que, comme Cléopâtre, on mangerait des perles, ou que, comme Laurent de +Médicis, on boirait de l'or fondu. + +Monte-Cristo vit l'étonnement général, et se mit à rire et à se railler +tout haut. + +«Messieurs, dit-il, vous admettez bien ceci, n'est-ce pas, c'est +qu'arrivé à un certain degré de fortune il n'y a plus de nécessaire que +le superflu, comme ces dames admettront qu'arrivé à un certain degré +d'exaltation, il n'y a plus de positif que l'idéal? Or, en poursuivant +le raisonnement, qu'est-ce que le merveilleux? Ce que nous ne comprenons +pas. Qu'est-ce qu'un bien véritablement désirable? Un bien que nous ne +pouvons pas avoir. Or, voir des choses que je ne puis comprendre, me +procurer des choses impossibles à avoir, telle est l'étude de toute ma +vie. J'y arrive avec deux moyens: l'argent et la volonté. Je mets à +poursuivre une fantaisie, par exemple, la même persévérance que vous +mettez, vous, monsieur Danglars, à créer une ligne de chemin de fer; +vous, monsieur de Villefort, à faire condamner un homme à mort, vous +monsieur Debray, à pacifier un royaume, vous, monsieur de +Château-Renaud, à plaire à une femme; et vous, Morrel, à dompter un +cheval que personne ne peut monter. Ainsi, par exemple, voyez ces deux +poissons, nés, l'un à cinquante lieues de Saint-Pétersbourg, l'autre à +cinq lieues de Naples: n'est-ce pas amusant de les réunir sur la même +table? + +--Quels sont donc ces deux poissons? demanda Danglars. + +--Voici M. de Château-Renaud, qui a habité la Russie, qui vous dira le +nom de l'un, répondit Monte-Cristo, et voici M. le Major Cavalcanti, qui +est Italien, qui vous dira le nom de l'autre. + +--Celui-ci, dit Château-Renaud, est, je crois, un sterlet. + +--À merveille. + +--Et celui-là, dit Cavalcanti, est, si je ne me trompe, une lamproie. + +--C'est cela même. Maintenant, monsieur Danglars, demandez à ces deux +messieurs où se pêchent ces deux poissons. + +--Mais, dit Château-Renaud, les sterlets se pêchent dans la Volga +seulement. + +--Mais, dit Cavalcanti je ne connais que le lac de Fusaro qui fournisse +des lamproies de cette taille. + +--Eh bien, justement, l'un vient de la Volga et l'autre du lac de +Fusaro. + +--Impossible! s'écrièrent ensemble tous les convives. + +--Eh bien, voilà justement ce qui m'amuse, dit Monte-Cristo. Je suis +comme Néron: _cupitor impossibilium_; et voilà, vous aussi, ce qui vous +amuse en ce moment, voilà enfin ce qui fait que cette chair, qui +peut-être en réalité ne vaut pas celle de la perche et du saumon, va +vous sembler exquise tout à l'heure, c'est que, dans votre esprit, il +était impossible de se la procurer et que cependant la voilà. + +--Mais comment a-t-on fait pour transporter ces deux poissons à Paris? + +--Oh! mon Dieu! rien de plus simple: on a apporté ces deux poissons +chacun dans un grand tonneau matelassé, l'un de roseaux et d'herbes du +fleuve, l'autre de joncs et de plantes du lac; ils ont été mis dans un +fourgon fait exprès; ils ont vécu ainsi, le sterlet douze jours, et la +lamproie huit; et tous deux vivaient parfaitement lorsque mon cuisinier +s'en est emparé pour faire mourir l'un dans du lait, l'autre dans du +vin. Vous ne le croyez pas, monsieur Danglars? + +--Je doute au moins, répondit Danglars, en souriant de son sourire +épais. + +--Baptistin! dit Monte-Cristo, faites apporter l'autre sterlet et +l'autre lamproie; vous savez, ceux qui sont venus dans d'autres tonneaux +et qui vivent encore.» + +Danglars ouvrit des yeux effarés; l'assemblée battit des mains. + +Quatre domestiques apportèrent deux tonneaux garnis de plantes marines, +dans chacun desquels palpitait un poisson pareil à ceux qui étaient +servis sur la table. + +«Mais pourquoi deux de chaque espèce? demanda Danglars. + +--Parce que l'un pouvait mourir, répondit simplement Monte-Cristo. + +--Vous êtes vraiment un homme prodigieux, dit Danglars, et les +philosophes ont beau dire, c'est superbe d'être riche. + +--Et surtout d'avoir des idées, dit Mme Danglars. + +--Oh! ne me faites pas honneur de celle-ci, madame; elle était fort en +honneur chez les Romains, et Pline raconte qu'on envoyait d'Ostie à +Rome, avec des relais d'esclaves qui les portaient sur leur tête, des +poissons de l'espèce de celui qu'il appelle le _mulus_ et qui, d'après +le portrait qu'il en fait, est probablement la dorade. C'était aussi un +luxe de l'avoir vivant, et un spectacle fort amusant de le voir mourir, +car en mourant il changeait trois ou quatre fois de couleur, et comme un +arc-en-ciel qui s'évapore, passait par toutes les nuances du prisme, +après quoi on l'envoyait aux cuisines. Son agonie faisait partie de son +mérite. Si on ne le voyait pas vivant, on le méprisait mort. + +--Oui, dit Debray; mais il n'y a que sept ou huit lieues d'Ostie à Rome. + +--Ah! ça, c'est vrai, dit Monte-Cristo; mais où serait le mérite de +venir dix-huit cents ans après Lucullus, si l'on ne faisait pas mieux +que lui?» + +Les deux Cavalcanti ouvraient des yeux énormes, mais ils avaient le bon +esprit de ne pas dire un mot. + +«Tout cela est fort aimable, dit Château-Renaud; cependant ce que +j'admire le plus, je l'avoue, c'est l'admirable promptitude avec +laquelle vous êtes servi. N'est-il pas vrai, monsieur le comte, que vous +n'avez acheté cette maison qu'il y a cinq ou six jours? + +--Ma foi, tout au plus, dit Monte-Cristo. + +--Eh bien, je suis sûr qu'en huit jours elle a subi une transformation +complète; car, si je ne me trompe, elle avait une autre entrée que +celle-ci, et la cour était pavée et vide, tandis qu'aujourd'hui la cour +est un magnifique gazon bordé d'arbres qui paraissent avoir cent ans. + +--Que voulez-vous? j'aime la verdure et l'ombre, dit Monte-Cristo. + +--En effet, dit Mme de Villefort, autrefois on entrait par une porte +donnant sur la route, et le jour de ma miraculeuse délivrance, c'est par +la route, je me rappelle, que vous m'avez fait entrer dans la maison. + +--Oui, madame, dit Monte-Cristo; mais depuis j'ai préféré une entrée qui +me permît de voir le bois de Boulogne à travers ma grille. + +--En quatre jours, dit Morrel, c'est un prodige! + +--En effet, dit Château-Renaud, d'une vieille maison en faire une neuve, +c'est chose miraculeuse; car elle était fort vieille la maison, et même +fort triste. Je me rappelle avoir été chargé par ma mère de la visiter, +quand M. de Saint-Méran l'a mise en vente, il y a deux ou trois ans. + +--M. de Saint-Méran? dit Mme de Villefort, mais cette maison appartenait +donc à M. de Saint-Méran avant que vous l'achetiez? + +--Il paraît que oui, répondit Monte-Cristo. + +--Comment, il paraît! vous ne savez pas à qui vous avez acheté cette +maison? + +--Ma foi, non, c'est mon intendant qui s'occupe de tous ces détails. + +--Il est vrai qu'il y a au moins dix ans qu'elle n'avait été habitée, +dit Château-Renaud, et c'était une grande tristesse que de la voir avec +ses persiennes fermées, ses portes closes et ses herbes dans la cour. En +vérité, si elle n'eût point appartenu au beau-père d'un procureur du +roi, on eût pu la prendre pour une de ces maisons maudites où quelque +grand crime a été commis.» + +Villefort qui jusque-là n'avait point touché aux trois ou quatre verres +de vins extraordinaires placés devant lui en prit un au hasard et le +vida d'un seul trait. + +Monte-Cristo laissa s'écouler un instant; puis, au milieu du silence qui +avait suivi les paroles de Château-Renaud: + +«C'est bizarre, dit-il, monsieur le baron, mais la même pensée m'est +venue la première fois que j'y entrai; et cette maison me parut si +lugubre, que jamais je ne l'eusse achetée si mon intendant n'eût fait la +chose pour moi. Probablement que le drôle avait reçu quelque pourboire +du tabellion. + +--C'est probable, balbutia Villefort en essayant de sourire; mais croyez +que je ne suis pour rien dans cette corruption. M. de Saint-Méran a +voulu que cette maison, qui fait partie de la dot de sa petite-fille, +fût vendue, parce qu'en restant trois ou quatre ans inhabitée encore, +elle fût tombée en ruine.» + +Ce fut Morrel qui pâlit à son tour. + +«Il y avait surtout, continua Monte-Cristo, une chambre, ah! mon Dieu! +bien simple en apparence une chambre comme toutes les chambres, tendue +de damas rouge, qui m'a paru, je ne sais pourquoi, dramatique au +possible. + +--Pourquoi cela? demanda Debray, pourquoi dramatique? + +--Est-ce que l'on se rend compte des choses instinctives? dit +Monte-Cristo; est-ce qu'il n'y a pas des endroits où il semble qu'on +respire naturellement la tristesse? pourquoi? on n'en sait rien; par un +enchaînement de souvenirs, par un caprice de la pensée qui nous reporte +à d'autres temps, à d'autres lieux, qui n'ont peut-être aucun rapport +avec les temps et les lieux où nous nous trouvons; tant il y a que cette +chambre me rappelait admirablement la chambre de la marquise de Ganges +ou celle de Desdemona. Eh! ma foi, tenez, puisque nous avons fini de +dîner, il faut que je vous la montre, puis nous redescendrons prendre le +café au jardin; après le dîner, le spectacle.» + +Monte-Cristo fit un signe pour interroger ses convives, Mme de Villefort +se leva, Monte-Cristo en fit autant, tout le monde imita leur exemple. + +Villefort et Mme Danglars demeurèrent un instant comme cloués à leur +place; ils s'interrogeaient des yeux, froids, muets et glacés. + +«Avez-vous entendu? dit Mme Danglars. + +--Il faut y aller», répondit Villefort en se levant et en lui offrant le +bras. + +Tout le monde était déjà épars dans la maison, poussé par la curiosité, +car on pensait bien que la visite ne se bornerait pas à cette chambre, +et qu'en même temps on parcourrait le reste de cette masure dont +Monte-Cristo avait fait un palais. Chacun s'élança donc par les portes +ouvertes. Monte-Cristo attendit les deux retardataires; puis, quand ils +furent passés à leur tour, il ferma la marche avec un sourire qui, s'ils +eussent pu le comprendre, eût épouvanté les convives bien autrement que +cette chambre dans laquelle on allait entrer. + +On commença en effet par parcourir les appartements, les chambres +meublées à l'orientale avec des divans et des coussins pour tout lit, +des pipes et des armes pour tous meubles; les salons tapissés des plus +beaux tableaux des vieux maîtres; des boudoirs en étoffes de Chine, aux +couleurs capricieuses, aux dessins fantastiques, aux tissus merveilleux; +puis enfin on arriva dans la fameuse chambre. + +Elle n'avait rien de particulier, si ce n'est que, quoique le jour +tombât, elle n'était point éclairée et qu'elle était dans la vétusté, +quand toutes les autres chambres avaient revêtu une parure neuve. + +Ces deux causes suffisaient, en effet, pour lui donner une teinte +lugubre. + +«Hou! s'écria Mme de Villefort, c'est effrayant, en effet.» + +Mme Danglars essaya de balbutier quelques mots qu'on n'entendit pas. + +Plusieurs observations se croisèrent, dont le résultat fut qu'en effet +la chambre de damas rouge avait un aspect sinistre. + +«N'est-ce pas? dit Monte-Cristo. Voyez donc comme ce lit est bizarrement +placé, quelle sombre et sanglante tenture! et ces deux portraits au +pastel, que l'humidité a fait pâlir, ne semblent-ils pas dire, avec +leurs lèvres blêmes et leurs yeux effarés: J'ai vu!» + +Villefort devint livide, Mme Danglars tomba sur une chaise longue placée +près de la cheminée. + +«Oh! dit Mme de Villefort en souriant, avez-vous bien le courage de vous +asseoir sur cette chaise où peut-être le crime a été commis!» + +Mme Danglars se leva vivement. + +«Et puis, dit Monte-Cristo, ce n'est pas tout. + +--Qu'y a-t-il donc encore? demanda Debray, à qui l'émotion de Mme +Danglars n'échappait point. + +--Ah! oui, qu'y a-t-il encore? demanda Danglars, car jusqu'à présent +j'avoue que je n'y vois pas grand-chose, et vous, monsieur Cavalcanti? + +--Ah! dit celui-ci, nous avons à Pise la tour d'Ugolin, à Ferrare la +prison du Tasse, et à Rimini la chambre de Franscesca et de Paolo. + +--Oui; mais vous n'avez pas ce petit escalier, dit Monte-Cristo en +ouvrant une porte perdue dans la tenture; regardez-le-moi, et dites ce +que vous en pensez. + +--Quelle sinistre cambrure d'escalier! dit Château-Renaud en riant. + +--Le fait est, dit Debray, que je ne sais si c'est le vin de Chio qui +porte à la mélancolie, mais certainement je vois cette maison tout en +noir.» + +Quant à Morrel, depuis qu'il avait été question de la dot de Valentine, +il était demeuré triste et n'avait pas prononcé un mot. + +«Vous figurez-vous, dit Monte-Cristo, un Othello ou un abbé de Ganges +quelconque, descendant pas à pas, par une nuit sombre et orageuse, cet +escalier avec quelque lugubre fardeau qu'il a hâte de dérober à la vue +des hommes, sinon au regard de Dieu!» + +Mme Danglars s'évanouit à moitié au bras de Villefort, qui fut lui-même +obligé de s'adosser à la muraille. + +«Ah! mon Dieu! madame, s'écria Debray, qu'avez-vous donc? comme vous +pâlissez! + +--Ce qu'elle a? dit Mme de Villefort, c'est bien simple; elle a que M. +de Monte-Cristo nous raconte des histoires épouvantables, dans +l'intention sans doute de nous faire mourir de peur. + +--Mais oui, dit Villefort. En effet, comte, vous épouvantez ces dames. + +--Qu'avez-vous donc? répéta tout bas Debray à Mme Danglars. + +--Rien, rien, dit celle-ci en faisant un effort, j'ai besoin d'air, +voilà tout. + +--Voulez-vous descendre au jardin? demanda Debray, en offrant son bras à +Mme Danglars et en s'avançant vers l'escalier dérobé. + +--Non, dit-elle, non; j'aime encore mieux rester ici. + +--En vérité, madame, dit Monte-Cristo, est-ce que cette terreur est +sérieuse? + +--Non, monsieur, dit Mme Danglars; mais vous avez une façon de supposer +les choses qui donne à l'illusion l'aspect de la réalité. + +--Oh! mon Dieu! oui, dit Monte-Cristo en souriant, et tout cela est une +affaire d'imagination; car aussi bien, pourquoi ne pas plutôt se +représenter cette chambre comme une bonne et honnête chambre de mère de +famille? ce lit avec ses tentures couleur de pourpre, comme un lit +visité par la déesse Lucine, et cet escalier mystérieux comme le passage +par où, doucement et pour ne pas troubler le sommeil réparateur de +l'accouchée, passe le médecin ou la nourrice, ou le père lui-même +emportant l'enfant qui dort?...» + +Cette fois Mme Danglars, au lieu de se rassurer à cette douce peinture, +poussa un gémissement et s'évanouit tout à fait. + +«Mme Danglars se trouve mal, balbutia Villefort; peut-être faudrait-il +la transporter à sa voiture. + +--Oh! mon Dieu, dit Monte-Cristo, et moi qui ai oublié mon flacon! + +--J'ai le mien», dit Mme de Villefort. + +Et elle passa à Monte-Cristo un flacon plein d'une liqueur rouge +pareille à celle dont le comte avait essayé sur Édouard la bienfaisante +influence. + +«Ah!... dit Monte-Cristo en le prenant des mains de Mme de Villefort. + +--Oui, murmura celle-ci, sur vos indications, j'ai essayé. + +--Et vous avez réussi? + +--Je le crois.» + +On avait transporté Mme Danglars dans la chambre à côté. Monte-Cristo +laissa tomber sur ses lèvres une goutte de la liqueur rouge, elle revint +à elle. + +«Oh! dit-elle, quel rêve affreux!» + +Villefort lui serra fortement le poignet pour lui faire comprendre +qu'elle n'avait pas rêvé. On chercha M. Danglars, mais, peu disposé aux +impressions poétiques, il était descendu au jardin, et causait, avec M. +Cavalcanti père, d'un projet de chemin de fer de Livourne à Florence. +Monte-Cristo semblait désespéré; il prit le bras de Mme Danglars et la +conduisit au jardin où l'on retrouva M. Danglars prenant le café entre +MM. Cavalcanti père et fils. + +«En vérité, madame, lui dit-il, est-ce que je vous ai fort effrayée? + +--Non, monsieur, mais, vous savez, les choses nous impressionnent selon +la disposition d'esprit où nous nous trouvons.» + +Villefort s'efforça de rire. + +«Et alors vous comprenez, dit-il, il suffit d'une supposition, d'une +chimère.... + +--Eh bien, dit Monte-Cristo, vous m'en croirez si vous voulez, j'ai la +conviction qu'un crime a été commis dans cette maison. + +--Prenez garde, dit Mme de Villefort, nous avons ici le procureur du +roi. + +--Ma foi, répondit Monte-Cristo, puisque cela se rencontre ainsi, j'en +profiterai pour faire ma déclaration. + +--Votre déclaration? dit Villefort. + +--Oui, et en face de témoins. + +--Tout cela est fort intéressant, dit Debray; et s'il y a réellement +crime, nous allons faire admirablement la digestion. + +--Il y a crime, dit Monte-Cristo. Venez par ici, messieurs; venez, +monsieur de Villefort pour que la déclaration soit valable, elle doit +être faite aux autorités compétentes.» + +Monte-Cristo prit le bras de Villefort, et en même temps qu'il serrait +sous le sien celui de Mme Danglars, il traîna le procureur du roi jusque +sous le platane, où l'ombre était la plus épaisse. + +Tous les autres convives suivaient. + +«Tenez, dit Monte-Cristo, ici, à cette place même (et il frappait la +terre du pied), ici, pour rajeunir ces arbres déjà vieux, j'ai fait +creuser et mettre du terreau; eh bien, mes travailleurs, en creusant, +ont déterré un coffre ou plutôt des ferrures de coffre, au milieu +desquelles était le squelette d'un enfant nouveau-né. Ce n'est pas de la +fantasmagorie cela, j'espère?» + +Monte-Cristo sentit se raidir le bras de Mme Danglars et frissonner le +poignet de Villefort. + +«Un enfant nouveau-né? répéta Debray; diable! ceci devient sérieux, ce +me semble. + +--Eh bien, dit Château-Renaud, je ne me trompais donc pas quand je +prétendais tout à l'heure que les maisons avaient une âme et un visage +comme les hommes, et qu'elles portaient sur leur physionomie un reflet +de leurs entrailles. La maison était triste parce qu'elle avait des +remords; elle avait des remords parce qu'elle cachait un crime. + +--Oh! qui dit que c'est un crime? reprit Villefort, tentant un dernier +effort. + +--Comment! un enfant enterré vivant dans un jardin, ce n'est pas un +crime? s'écria Monte-Cristo. Comment appelez-vous donc cette action-là, +monsieur le procureur du roi? + +--Mais qui dit qu'il a été enterré vivant? + +--Pourquoi l'enterrer là, s'il était mort? Ce jardin n'a jamais été un +cimetière. + +--Que fait-on aux infanticides dans ce pays-ci? demanda naïvement le +major Cavalcanti. + +--Oh! mon Dieu! on leur coupe tout bonnement le cou, répondit Danglars. + +--Ah! on leur coupe le cou, fit Cavalcanti. + +--Je le crois.... N'est-ce pas, monsieur de Villefort? demanda +Monte-Cristo. + +--Oui, monsieur le comte», répondit celui-ci avec un accent qui n'avait +plus rien d'humain. + +Monte-Cristo vit que c'était tout ce que pouvaient supporter les deux +personnes pour lesquelles il avait préparé cette scène; et ne voulant +pas la pousser trop loin: + +«Mais le café, messieurs, dit-il, il me semble que nous l'oublions.» + +Et il ramena ses convives vers la table placée au milieu de la pelouse. + +«En vérité, monsieur le comte, dit Mme Danglars, j'ai honte d'avouer ma +faiblesse, mais toutes ces affreuses histoires m'ont bouleversée; +laissez-moi m'asseoir, je vous prie.» + +Et elle tomba sur une chaise. + +Monte-Cristo la salua et s'approcha de Mme de Villefort. + +«Je crois que Mme Danglars a encore besoin de votre flacon», dit-il. + +Mais avant que Mme de Villefort se fût approchée de son amie, le +procureur du roi avait déjà dit à l'oreille de Mme Danglars: + +«Il faut que je vous parle. + +--Quand cela? + +--Demain. + +--Où? + +--À mon bureau... au parquet si vous voulez, c'est encore là l'endroit +le plus sûr. + +--J'irai.» + +En ce moment Mme de Villefort s'approcha. + +«Merci, chère amie, dit Mme Danglars, en essayant de sourire, ce n'est +plus rien, et je me sens tout à fait mieux.» + + + + +LXIV + +Le mendiant. + + +La soirée s'avançait; Mme de Villefort avait manifesté le désir de +regagner Paris, ce que n'avait point osé faire Mme Danglars, malgré le +malaise évident qu'elle éprouvait. + +Sur la demande de sa femme, M. de Villefort donna donc le premier le +signal du départ. Il offrit une place dans son landau à Mme Danglars, +afin qu'elle eût les soins de sa femme. Quant à M. Danglars, absorbé +dans une conversation industrielle des plus intéressantes avec M. +Cavalcanti, il ne faisait aucune attention à tout ce qui se passait. + +Monte-Cristo, tout en demandant son flacon à Mme de Villefort, avait +remarqué que M. de Villefort s'était approché de Mme Danglars, et guidé +par sa situation, il avait deviné ce qu'il lui avait dit, quoiqu'il eût +parlé si bas qu'à peine si Mme Danglars elle-même l'avait entendu. + +Il laissa, sans s'opposer à aucun arrangement, partir Morrel, Debray et +Château-Renaud à cheval, et monter les deux dames dans le landau de M. +de Villefort; de son côté, Danglars, de plus en plus enchanté de +Cavalcanti père, l'invita à monter avec lui dans son coupé. + +Quant à Andrea Cavalcanti, il gagna son tilbury, qui l'attendait devant +la porte, et dont un groom, qui exagérait les agréments de la fashion +anglaise, lui tenait, en se hissant sur la pointe de ses bottes, +l'énorme cheval gris de fer. + +Andrea n'avait pas beaucoup parlé durant le dîner, par cela même que +c'était un garçon fort intelligent, et qu'il avait tout naturellement +éprouvé la crainte de dire quelque sottise au milieu de ces convives +riches et puissants, parmi lesquels son oeil dilaté n'apercevait +peut-être pas sans crainte un procureur du roi. + +Ensuite il avait été accaparé par M. Danglars, qui, après un rapide coup +d'oeil sur le vieux major au cou raide et sur son fils encore un peu +timide, en rapprochant tous ces symptômes de l'hospitalité de +Monte-Cristo, avait pensé qu'il avait affaire à quelque nabab venu à +Paris pour perfectionner son fils unique dans la vie mondaine. + +Il avait donc contemplé avec une complaisance indicible l'énorme diamant +qui brillait au petit doigt du major, car le major, en homme prudent et +expérimenté, de peur qu'il n'arrivât quelque accident à ses billets de +banque, les avait convertis à l'instant même en un objet de valeur. +Puis, après le dîner, toujours sous prétexte d'industrie et de voyages, +il avait questionné le père et le fils sur leur manière de vivre; et le +père et le fils, prévenus que c'était chez Danglars que devaient leur +être ouverts, à l'un, son crédit de quarante-huit mille francs, une fois +donnés, à l'autre, son crédit annuel de cinquante mille livres, avaient +été charmants et plein d'affabilité pour le banquier, aux domestiques +duquel, s'ils ne se fussent retenus, ils eussent serré la main, tant +leur reconnaissance éprouvait le besoin de l'expansion. + +Une chose surtout augmenta la considération, nous dirons presque la +vénération de Danglars pour Cavalcanti. Celui-ci, fidèle au principe +d'Horace: _nil admirari_, s'était contenté, comme on l'a vu, de faire +preuve de science, en disant de quel lac on tirait les meilleures +lamproies. Puis il avait mangé sa part de celle-là sans dire un seul +mot. Danglars en avait conclu que ces sortes de somptuosités étaient +familières à l'illustre descendant des Cavalcanti, lequel se nourrissait +probablement, à Lucques, de truites qu'il faisait venir de Suisse, et de +langoustes qu'on lui envoyait de Bretagne, par des procédés pareils à +ceux dont le comte s'était servi pour faire venir des lamproies du lac +Fusaro, et des sterlets du fleuve Volga. Aussi, avait-il accueilli avec +une bienveillance très prononcée ces paroles de Cavalcanti: + +«Demain, monsieur, j'aurai l'honneur de vous rendre visite pour +affaires. + +--Et moi, monsieur, avait répondu Danglars, je serai heureux de vous +recevoir.» + +Sur quoi il avait proposé à Cavalcanti, si cependant cela ne le privait +pas trop de se séparer de son fils, de le reconduire à l'hôtel des +Princes. + +Cavalcanti avait répondu que, depuis longtemps, son fils avait +l'habitude de mener la vie de jeune homme; qu'en conséquence, il avait +ses chevaux et ses équipages à lui, et que, n'étant pas venus ensemble, +il ne voyait pas de difficulté à ce qu'ils s'en allassent séparément. + +Le major était donc monté dans la voiture de Danglars, et le banquier +s'était assis à ses côtés, de plus en plus charmé des idées d'ordre et +d'économie de cet homme, qui, cependant, donnait à son fils cinquante +mille francs par an, ce qui supposait une fortune de cinq ou six cent +mille livres de rente. + +Quant à Andrea, il commença, pour se donner bon air, à gronder son +groom de ce qu'au lieu de le venir prendre au perron il l'attendait à +la porte de sortie, ce qui lui avait donné la peine de faire trente pas +pour aller chercher son tilbury. + +Le groom reçut la semonce avec humilité, prit, pour retenir le cheval +impatient et qui frappait du pied, le mors de la main gauche, tendit de +la droite les rênes à Andrea, qui les prit et posa légèrement sa botte +vernie sur le marchepied. + +En ce moment, une main s'appuya sur son épaule. Le jeune homme se +retourna, pensant que Danglars ou Monte-Cristo avait oublié quelque +chose à lui dire, et revenait à la charge au moment du départ. + +Mais, au lieu de l'un et de l'autre, il n'aperçut qu'une figure étrange, +hâlée par le soleil, encadrée dans une barbe de modèle, des yeux +brillants comme des escarboucles et un sourire railleur s'épanouissant +sur une bouche où brillaient, rangées à leur place et sans qu'il en +manquât une seule, trente-deux dents blanches, aiguës et affamées comme +celles d'un loup ou d'un chacal. + +Un mouchoir à carreaux rouges coiffait cette tête aux cheveux grisâtres +et terreux; un bourgeron des plus crasseux et des plus déchirés couvrait +ce grand corps maigre et osseux, dont il semblait que les os, comme ceux +d'un squelette, dussent cliqueter en marchant. Enfin, la main qui +s'appuya sur l'épaule d'Andrea, et qui fut la première chose que vit le +jeune homme, lui parut d'une dimension gigantesque. Le jeune homme, +reconnut-il cette figure à la lueur de la lanterne de son tilbury, ou +fut-il seulement frappé de l'horrible aspect de cet interlocuteur? Nous +ne saurions le dire; mais le fait est qu'il tressaillit et se recula +vivement. + +«Que me voulez-vous? dit-il. + +--Pardon! notre bourgeois, répondit l'homme en portant la main à son +mouchoir rouge, je vous dérange peut-être, mais c'est que j'ai à vous +parler. + +--On ne mendie pas le soir, dit le groom en faisant un mouvement pour +débarrasser son maître de cet importun. + +--Je ne mendie pas, mon joli garçon, dit l'homme inconnu au domestique +avec un sourire ironique, et un sourire si effrayant que celui-ci +s'écarta: je désire seulement dire deux mots à votre bourgeois, qui m'a +chargé d'une commission il y a quinze jours à peu près. + +--Voyons, dit à son tour Andrea avec assez de force pour que le +domestique ne s'aperçût point de son trouble, que voulez-vous? dites +vite, mon ami. + +--Je voudrais... je voudrais... dit tout bas l'homme au mouchoir rouge, +que vous voulussiez bien m'épargner la peine de retourner à Paris à +pied. Je suis très fatigué, et, comme je n'ai pas si bien dîné que toi, +à peine, si je puis me tenir.» + +Le jeune homme tressaillit à cette étrange familiarité. + +«Mais enfin, lui dit-il, voyons, que voulez-vous? + +--Eh bien, je veux que tu me laisses monter dans ta belle voiture, et +que tu me reconduises. + +Andrea pâlit, mais ne répondit point. + +«Oh! mon Dieu, oui, dit l'homme au mouchoir rouge en enfonçant ses mains +dans ses poches, et en regardant le jeune homme avec des yeux +provocateurs, c'est une idée que j'ai comme cela; entends-tu, mon petit +Benedetto?» + +À ce nom, le jeune homme réfléchit sans doute, car il s'approcha de son +groom, et lui dit: + +«Cet homme a effectivement été chargé par moi d'une commission dont il a +à me rendre compte. Allez à pied jusqu'à la barrière; là, vous prendrez +un cabriolet, afin de n'être point trop en retard.» + +Le valet, surpris, s'éloigna. + +«Laissez-moi au moins gagner l'ombre, dit Andrea. + +--Oh! quant à cela, je vais moi-même te conduire en belle place; +attends», dit l'homme au mouchoir rouge. + +Et il prit le cheval par le mors, et conduisit le tilbury dans un +endroit où il était effectivement impossible à qui que ce fût au monde +de voir l'honneur que lui accordait Andrea. + +«Oh! moi, lui dit-il, ce n'est pas pour la gloire de monter dans une +belle voiture non, c'est seulement parce que je suis fatigué, et puis, +un petit peu, parce que j'ai à causer d'affaires avec toi. + +--Voyons, montez», dit le jeune homme. + +Il était fâcheux qu'il ne fît pas jour, car ç'eût été un spectacle +curieux que celui de ce gueux, assis carrément sur les coussins brochés, +près du jeune et élégant conducteur du tilbury. + +Andrea poussa son cheval jusqu'à la dernière maison du village sans dire +un seul mot à son compagnon, qui, de son côté, souriait et gardait le +silence, comme s'il eût été ravi de se promener dans une si bonne +locomotive. + +Une fois hors d'Auteuil, Andrea regarda autour de lui pour s'assurer +sans doute que nul ne pouvait ni les voir ni les entendre; et alors, +arrêtant son cheval et se croisant les bras devant l'homme au mouchoir +rouge: + +«Ah çà! lui dit-il, pourquoi venez-vous me troubler dans ma +tranquillité? + +--Mais, toi-même, mon garçon, pourquoi te défies-tu de moi? + +--Et en quoi me suis-je défié de vous? + +--En quoi? tu le demandes? nous nous quittons au pont du Var, tu me dis +que tu vas voyager en Piémont et en Toscane, et pas du tout, tu viens à +Paris. + +--En quoi cela vous gêne-t-il? + +--En rien; au contraire, j'espère même que cela va m'aider. + +--Ah! ah! dit Andrea, c'est-à-dire que vous spéculez sur moi. + +--Allons! voilà les gros mots qui arrivent. + +--C'est que vous auriez tort, maître Caderousse, je vous en préviens. + +--Eh! mon Dieu! ne te fâche pas, le petit; tu dois pourtant savoir ce +que c'est que le malheur; eh bien, le malheur, ça rend jaloux. Je te +crois courant le Piémont et la Toscane, obligé de te faire _faccino_ ou +_cicerone_; je te plains du fond de mon coeur, comme je plaindrais mon +enfant. Tu sais que je t'ai toujours appelé mon enfant. + +--Après? après? + +--Patience donc, salpêtre! + +--J'en ai de la patience; voyons, achevez. Et je te vois tout à coup +passer à la barrière des Bons-Hommes avec un groom, avec un tilbury, +avec des habits tout flambant neufs. Ah çà! mais tu as donc découvert +une mine, ou acheté une charge d'agent de change? + +--De sorte que, comme vous l'avouez, vous êtes jaloux? + +--Non, je suis content, si content, que j'ai voulu te faire mes +compliments, le petit! mais, comme je n'étais pas vêtu régulièrement, +j'ai pris mes précautions pour ne pas te compromettre. + +--Belles précautions! dit Andrea, vous m'abordez devant mon domestique. + +--Eh! que veux-tu, mon enfant! je t'aborde quand je puis te saisir. Tu +as un cheval très vif, un tilbury très léger; tu es naturellement +glissant comme une anguille; si je t'avais manqué ce soir, je courais +risque de ne pas te rejoindre. + +--Vous voyez bien que je ne me cache pas. + +--Tu es bien heureux, et j'en voudrais bien dire autant; moi, je me +cache: sans compter que j'avais peur que tu ne me reconnusses pas; mais +tu m'as reconnu, ajouta Caderousse avec son mauvais sourire; allons, tu +es bien gentil. + +--Voyons, dit Andrea, que vous faut-il? + +--Tu ne me tutoies plus, c'est mal, Benedetto, un ancien camarade; +prends garde, tu vas me rendre exigeant.» + +Cette menace fit tomber la colère du jeune homme: le vent de la +contrainte venait de souffler dessus. Il remit son cheval au trot. + +«C'est mal à toi-même, Caderousse, dit-il, de t'y prendre ainsi envers +un ancien camarade, comme tu disais tout à l'heure; tu es Marseillais, +je suis.... + +--Tu le sais donc ce que tu es maintenant? + +--Non, mais j'ai été élevé en Corse; tu es vieux et entêté; je suis +jeune et têtu. Entre gens comme nous, la menace est mauvaise, et tout +doit se faire à l'amiable. Est-ce ma faute si la chance, qui continue +d'être mauvaise pour toi, est bonne pour moi au contraire? + +--Elle est donc bonne, la chance? ce n'est donc pas un groom d'emprunt, +ce n'est donc pas un tilbury d'emprunt, ce ne sont donc pas des habits +d'emprunt que nous avons là? Bon, tant mieux! dit Caderousse avec des +yeux brillants de convoitise. + +--Oh! tu le vois bien et tu le sais bien, puisque tu m'abordes, dit +Andrea s'animant de plus en plus. Si j'avais un mouchoir comme le tien +sur ma tête, un bourgeron crasseux sur les épaules et des souliers +percés aux pieds, tu ne me reconnaîtrais pas. + +--Tu vois bien que tu me méprises, le petit, et tu as tort; maintenant +que je t'ai retrouvé, rien ne m'empêche d'être vêtu d'elbeuf comme un +autre, attendu que je te connais bon coeur: si tu as deux habits, tu +m'en donneras bien un; je te donnais bien ma portion de soupe et de +haricots, moi, quand tu avais trop faim. + +--C'est vrai, dit Andrea. + +--Quel appétit tu avais! Est-ce que tu as toujours bon appétit? + +--Mais oui, dit Andrea en riant. + +--Comme tu as dû dîner chez ce prince d'où tu sors. + +--Ce n'est pas un prince, mais tout bonnement un comte. + +--Un comte? et un riche, hein? + +--Oui, mais ne t'y fie pas; c'est un monsieur qui n'a pas l'air commode. + +--Oh! mon Dieu! sois donc tranquille! On n'a pas de projets sur ton +comte, et on te le laissera pour toi tout seul. Mais, ajouta Caderousse +en reprenant ce mauvais sourire qui avait déjà effleuré ses lèvres, il +faut donner quelque chose pour cela, tu comprends. + +--Voyons, que te faut-il? + +--Je crois qu'avec cent francs par mois.... + +--Eh bien? + +--Je vivrais.... + +--Avec cent francs? + +--Mais mal, tu comprends bien; mais avec.... + +--Avec? + +--Cent cinquante francs, je serais fort heureux. + +--En voilà deux cents», dit Andrea. + +Et il mit dans la main de Caderousse dix louis d'or. + +«Bon, fit Caderousse. + +--Présente-toi chez le concierge tous les premiers du mois et tu en +trouveras autant. + +--Allons! voilà encore que tu m'humilies! + +--Comment cela? + +--Tu me mets en rapport avec de la valetaille, non, vois-tu, je ne veux +avoir affaire qu'à toi. + +--Eh bien, soit, demande-moi, et tous les premiers du mois, du moins +tant que je toucherai ma rente, toi, tu toucheras la tienne. + +--Allons, allons! je vois que je ne m'étais pas trompé, tu es un brave +garçon, et c'est une bénédiction quand le bonheur arrive à des gens +comme toi. Voyons, conte-moi ta bonne chance. + +--Qu'as-tu besoin de savoir cela? demanda Cavalcanti. + +--Bon! encore de la défiance! + +--Non. Eh bien, j'ai retrouvé mon père. + +--Un vrai père? + +--Dame! tant qu'il paiera.... + +--Tu croiras et tu honoreras; c'est juste. Comment l'appelles-tu ton +père? + +--Le major Cavalcanti. + +--Et il se contente de toi? + +--Jusqu'à présent il paraît que je lui suffis. + +--Et qui t'a fait retrouver ce père-là? + +--Le comte de Monte-Cristo. + +--Celui de chez qui tu sors? + +--Oui. + +--Dis donc, tâche de me placer chez lui comme grand-parent, puisqu'il +tient bureau. + +--Soit, je lui parlerai de toi; mais en attendant que vas-tu faire? + +--Moi? + +--Oui, toi. + +--Tu es bien bon de t'occuper de cela, dit Caderousse. + +--Il me semble, puisque tu prends intérêt à moi, reprit Andrea, que je +puis bien à mon tour prendre quelques informations. + +--C'est juste... je vais louer une chambre dans une maison honnête, me +couvrir d'un habit décent, me faire raser tous les jours, et aller lire +les journaux au café. Le soir, j'entrerai dans quelque spectacle avec un +chef de claque, j'aurai l'air d'un boulanger retiré, c'est mon rêve. + +--Allons, c'est bon! Si tu veux mettre ce projet à exécution et être +sage, tout ira à merveille. + +--Voyez-vous M. Bossuet!... et toi, que vas-tu devenir?... pair de +France? + +--Eh! eh! dit Andrea, qui sait? + +--M. le major Cavalcanti l'est peut-être... mais malheureusement +l'hérédité est abolie. + +--Pas de politique, Caderousse!... Et maintenant que tu as ce que tu +veux et que nous sommes arrivés, saute en bas de ma voiture et +disparais. + +--Non pas, cher ami! + +--Comment, non pas? + +--Mais songes-y donc, le petit, un mouchoir rouge sur la tête, presque +pas de souliers, pas de papier du tout et dix napoléons en or dans ma +poche, sans compter ce qu'il y avait déjà, ce qui fait juste deux cents +francs; mais on m'arrêterait immanquablement à la barrière! Alors je +serais forcé, pour me justifier, de dire que c'est toi qui m'as donné +ces dix napoléons: de là information, enquête; on apprend que j'ai +quitté Toulon sans donner congé, et l'on me reconduit de brigade en +brigade jusqu'au bord de la Méditerranée. Je redeviens purement et +simplement le n°106, et adieu mon rêve de ressembler à un boulanger +retiré! Non pas, mon fils; je préfère rester honorablement dans la +capitale.» + +Andrea fronça le sourcil; c'était, comme il s'en était vanté lui-même, +une assez mauvaise tête que le fils putatif de M. le major Cavalcanti. +Il s'arrêta un instant, jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et +comme son regard achevait de décrire le cercle investigateur, sa main +descendit innocemment dans son gousset, ou elle commença de caresser la +sous-garde d'un pistolet de poche. + +Mais pendant ce temps, Caderousse, qui ne perdait pas de vue son +compagnon, passait ses mains derrière son dos, et ouvrait tout doucement +un long couteau espagnol qu'il portait sur lui à tout événement. + +Les deux amis, comme on le voit, étaient dignes de se comprendre, et se +comprirent; la main d'Andrea sortit inoffensive de sa poche, et remonta +jusqu'à sa moustache rousse, qu'elle caressa quelque temps. + +«Bon Caderousse, dit-il, tu vas donc être heureux? + +--Je ferai tout mon possible, répondit l'aubergiste du pont du Gard en +renfonçant son couteau dans sa manche. + +--Allons, voyons, rentrons donc dans Paris. Mais comment vas-tu faire +pour passer la barrière sans éveiller les soupçons? Il me semble qu'avec +ton costume tu risques encore plus en voiture qu'à pied. + +--Attends, dit Caderousse, tu vas voir.» + +Il prit le chapeau d'Andrea, la houppelande à grand collet que le groom +exilé du tilbury avait laissée à sa place, et la mit sur son dos, après +quoi, il prit la pose renfrognée d'un domestique de bonne maison dont le +maître conduit lui-même. + +«Et moi, dit Andrea, je vais donc rester nu-tête? + +--Peuh! dit Caderousse, il fait tant de vent que la bise peut bien +t'avoir enlevé ton chapeau. + +--Allons donc, dit Andrea, et finissons-en. + +--Qui est-ce qui t'arrête? dit Caderousse, ce n'est pas moi, je +l'espère? + +--Chut!» fit Cavalcanti. + +On traversa la barrière sans accident. + +À la première rue transversale, Andrea arrêta son cheval, et Caderousse +sauta à terre. + +«Eh bien, dit Andrea, et le manteau de mon domestique, et mon chapeau? + +--Ah! répondit Caderousse, tu ne voudrais pas que je risquasse de +m'enrhumer? + +--Mais moi? + +--Toi, tu es jeune, tandis que, moi, je commence à me faire vieux; au +revoir, Benedetto!» + +Et il s'enfonça dans la ruelle, où il disparut. + +«Hélas! dit Andrea en poussant un soupir, on ne peut donc pas être +complètement heureux en ce monde!» + + + + +LXV + +Scène conjugale. + + +À la place Louis XV, les trois jeunes gens s'étaient séparés, +c'est-à-dire que Morrel avait pris les boulevards, que Château-Renaud +avait pris le pont de la Révolution, et que Debray avait suivi le quai. + +Morrel et Château-Renaud, selon toute probabilité, gagnèrent leurs +foyers domestiques, comme on dit encore à la tribune de la Chambre dans +les discours bien faits, et au théâtre de la rue Richelieu, dans les +pièces bien écrites; mais il n'en fut pas de même de Debray. Arrivé au +guichet du Louvre, il fit un à-gauche, traversa le Carrousel au grand +trot, enfila la rue Saint-Roch, déboucha par la rue de la Michodière et +arriva à la porte de M. Danglars, au moment où le landau de M. de +Villefort, après l'avoir déposé, lui et sa femme, au faubourg +Saint-Honoré, s'arrêtait pour mettre la baronne chez elle. + +Debray, un homme familier dans la maison, entra le premier dans la cour, +jeta la bride aux mains d'un valet de pied, puis revint à la portière +recevoir Mme Danglars, à laquelle il offrit le bras pour regagner ses +appartements. + +Une fois la porte fermée et la baronne et Debray dans la cour: + +«Qu'avez-vous donc, Hermine? dit Debray, et pourquoi donc vous êtes-vous +trouvée mal à cette histoire, ou plutôt à cette fable qu'a racontée le +comte? + +--Parce que j'étais horriblement disposée ce soir, mon ami, répondit la +baronne. + +--Mais non, Hermine, reprit Debray, vous ne me ferez pas croire cela. +Vous étiez au contraire dans d'excellentes dispositions quand vous êtes +arrivée chez le comte. M. Danglars était bien quelque peu maussade, +c'est vrai; mais je sais le cas que vous faites de sa mauvaise humeur. +Quelqu'un vous a fait quelque chose. Racontez-moi cela, vous savez bien +que je ne souffrirai jamais qu'une impertinence vous soit faite. + +--Vous vous trompez, Lucien, je vous assure, reprit Mme Danglars, et les +choses sont comme je vous les ai dites, plus la mauvaise humeur dont +vous vous êtes aperçu, et dont je ne jugeais pas qu'il valût la peine de +vous parler.» + +Il était évident que Mme Danglars était sous l'influence d'une de ces +irritations nerveuses dont les femmes souvent ne peuvent se rendre +compte elles-mêmes, ou que, comme l'avait deviné Debray, elle avait +éprouvé quelque commotion cachée qu'elle ne voulait avouer à personne. +En homme habitué à reconnaître les vapeurs comme un des éléments de la +vie féminine, il n'insista donc point davantage, attendant le moment +opportun, soit d'une interrogation nouvelle, soit d'un aveu _proprio +motu_. + +À la porte de sa chambre, la baronne rencontra Mlle Cornélie. Mlle +Cornélie était la camériste de confiance de la baronne. + +«Que fait ma fille? demanda Mme Danglars. + +--Elle a étudié toute la soirée, répondit Mlle Cornélie, et ensuite elle +s'est couchée. + +--Il me semble cependant que j'entends son piano? + +--C'est Mlle Louise d'Armilly qui fait de la musique pendant que +mademoiselle est au lit. + +--Bien, dit Mme Danglars; venez me déshabiller.» + +On entra dans la chambre à coucher. Debray s'étendit sur un grand +canapé, et Mme Danglars passa dans son cabinet de toilette avec Mlle +Cornélie. + +«Mon cher monsieur Lucien, dit Mme Danglars à travers la portière du +cabinet, vous vous plaignez toujours qu'Eugénie ne vous fait pas +l'honneur de vous adresser la parole? + +--Madame, dit Lucien jouant avec le petit chien de la baronne, qui, +reconnaissant sa qualité d'ami de la maison, avait l'habitude de lui +faire mille caresses, je ne suis pas le seul à vous faire de pareilles +récriminations, et je crois avoir entendu Morcerf se plaindre l'autre +jour à vous-même de ne pouvoir tirer une seule parole de sa fiancée. + +--C'est vrai, dit Mme Danglars; mais je crois qu'un de ces matins tout +cela changera, et que vous verrez entrer Eugénie dans votre cabinet. + +--Dans mon cabinet, à moi? + +--C'est-à-dire dans celui du ministre. + +--Et pourquoi cela? + +--Pour vous demander un engagement à l'Opéra! En vérité, je n'ai jamais +vu un tel engouement pour la musique: c'est ridicule pour une personne +du monde!» + +Debray sourit. + +«Eh bien, dit-il, qu'elle vienne avec le consentement du baron et le +vôtre, nous lui ferons cet engagement, et nous tâcherons qu'il soit +selon son mérite, quoique nous soyons bien pauvres pour payer un aussi +beau talent que le sien. + +--Allez, Cornélie, dit Mme Danglars, je n'ai plus besoin de vous.» + +Cornélie disparut, et, un instant après, Mme Danglars sortit de son +cabinet dans un charmant négligé, et vint s'asseoir près de Lucien. + +Puis, rêveuse, elle se mit à caresser le petit épagneul. + +Lucien la regarda un instant en silence. + +«Voyons, Hermine, dit-il au bout d'un instant, répondez franchement: +quelque chose vous blesse, n'est-ce pas? + +--Rien», reprit la baronne. + +Et cependant, comme elle étouffait, elle se leva, essaya de respirer et +alla se regarder dans une glace. + +«Je suis à faire peur ce soir», dit-elle. + +Debray se levait en souriant pour aller rassurer la baronne sur ce +dernier point, quand tout à coup la porte s'ouvrit. + +M. Danglars parut; Debray se rassit. + +Au bruit de la porte, Mme Danglars se retourna, et regarda son mari avec +un étonnement qu'elle ne se donna même pas la peine de dissimuler. + +«Bonsoir, madame, dit le banquier; bonsoir, monsieur Debray.» + +La baronne crut sans doute que cette visite imprévue signifiait quelque +chose, comme un désir de réparer les mots amers qui étaient échappés au +baron dans la journée. + +Elle s'arma d'un air digne, et se retournant vers Lucien, sans répondre +à son mari: + +«Lisez-moi donc quelque chose, monsieur Debray», lui dit-elle. + +Debray, que cette visite avait légèrement inquiété d'abord, se remit au +calme de la baronne, et allongea la main vers un livre marqué au milieu +par un couteau à lame de nacre incrustée d'or. + +«Pardon, dit le banquier, mais vous allez bien vous fatiguer, baronne, +en veillant si tard; il est onze heures, et M. Debray demeure bien +loin.» + +Debray demeura saisi de stupeur, non point que le ton de Danglars ne fût +parfaitement calme et poli; mais enfin, au travers de ce calme et de +cette politesse il perçait une certaine velléité inaccoutumée de faire +autre chose ce soir-là que la volonté de sa femme. + +La baronne aussi fut surprise et témoigna son étonnement par un regard +qui sans doute eût donné à réfléchir à son mari, si son mari n'avait pas +eu les yeux fixés sur un journal, où il cherchait la fermeture de la +rente. + +Il en résulta que ce regard si fier fut lancé en pure perte, et manqua +complètement son effet. + +«Monsieur Lucien, dit la baronne, je vous déclare que je n'ai pas la +moindre envie de dormir, que j'ai mille choses à vous conter ce soir, et +que vous allez passer la nuit à m'écouter, dussiez-vous dormir debout. + +--À vos ordres, madame, dit flegmatiquement Lucien. + +--Mon cher monsieur Debray, dit à son tour le banquier, ne vous tuez +pas, je vous prie, à écouter cette nuit les folies de Mme Danglars, car +vous les écouterez aussi bien demain; mais ce soir est à moi, je me le +réserve, et je le consacrerai, si vous voulez bien le permettre, à +causer de graves intérêts avec ma femme.» + +Cette fois, le coup était tellement direct et tombait si d'aplomb, qu'il +étourdit Lucien et la baronne; tous deux s'interrogèrent des yeux comme +pour puiser l'un dans l'autre un secours contre cette agression; mais +l'irrésistible pouvoir du maître de la maison triompha et force resta au +mari. + +«N'allez pas croire au moins que je vous chasse, mon cher Debray, +continua Danglars; non, pas le moins du monde: une circonstance +imprévue me force à désirer d'avoir ce soir même une conversation avec +la baronne; cela m'arrive assez rarement pour qu'on ne me garde pas +rancune.» + +Debray balbutia quelques mots, salua et sortit en se heurtant aux +angles, comme Nathan dans _Athalie_. + +«C'est incroyable, dit-il, quand la porte fut fermée derrière lui, +combien ces maris, que nous trouvons cependant si ridicules, prennent +facilement l'avantage sur nous!» + +Lucien parti, Danglars s'installa à sa place sur le canapé, ferma le +livre resté ouvert, et, prenant une pose horriblement prétentieuse, +continua de jouer avec le chien. Mais comme le chien, qui n'avait pas +pour lui la même sympathie que pour Debray, le voulait mordre, il le +prit par la peau du cou et l'envoya, de l'autre côté de la chambre, sur +une chaise longue. + +L'animal jeta un cri en traversant l'espace; mais, arrivé à sa +destination, il se tapit derrière un coussin, et, stupéfait de ce +traitement auquel il n'était point accoutumé, il se tint muet et sans +mouvement. + +«Savez-vous, monsieur, dit la baronne sans sourciller, que vous faites +des progrès? Ordinairement vous n'étiez que grossier; ce soir vous êtes +brutal. + +--C'est que je suis ce soir de plus mauvaise humeur qu'ordinairement», +répondit Danglars. + +Hermine regarda le banquier avec un suprême dédain. Ordinairement ces +manières de coup d'oeil exaspéraient l'orgueilleux Danglars; mais ce +soir-là il parut à peine y faire attention. + +«Et que me fait à moi votre mauvaise humeur? répondit la baronne, +irritée de l'impassibilité de son mari, est-ce que ces choses-là me +regardent? Enfermez vos mauvaises humeurs chez vous, ou consignez-les +dans vos bureaux; et puisque vous avez des commis que vous payez, passez +sur eux vos mauvaises humeurs! + +--Non pas, répondit Danglars; vous vous fourvoyez dans vos conseils, +madame, aussi je ne les suivrai pas. Mes bureaux sont mon Pactole, comme +dit, je crois, M. Desmoutiers, et je ne veux pas en tourmenter le cours +et en troubler le calme. Mes commis sont gens honnêtes, qui me gagnent +ma fortune et que je paie un taux infiniment au-dessous de celui qu'ils +méritent, si je les estime selon ce qu'ils rapportent; je ne me mettrai +donc pas en colère contre eux; ceux contre lesquels je me mettrai en +colère, ce sont les gens qui mangent mes dîners, qui éreintent mes +chevaux et qui ruinent ma caisse. + +--Et quels sont donc ces gens qui ruinent votre caisse? Expliquez-vous +plus clairement, monsieur, je vous prie. + +--Oh! soyez tranquille, si je parle par énigme, je ne compte pas vous en +faire chercher longtemps le mot, reprit Danglars. Les gens qui ruinent +ma caisse sont ceux qui en tirent cinq cent mille francs en une heure de +temps. + +--Je ne vous comprends pas, monsieur, dit la baronne en essayant de +dissimuler à la fois l'émotion de sa voix et la rougeur de son visage. + +--Vous comprenez, au contraire, fort bien, dit Danglars, mais si votre +mauvaise volonté continue, je vous dirai que je viens de perdre sept +cent mille francs sur l'emprunt espagnol. + +--Ah! par exemple, dit la baronne en ricanant; et c'est moi que vous +rendez responsable de cette perte? + +--Pourquoi pas? + +--C'est ma faute si vous avez perdu sept cent mille francs? + +--En tout cas, ce n'est pas la mienne. + +--Une fois pour toutes, monsieur, reprit aigrement la baronne, je vous +ai dit de ne jamais me parler caisse; c'est une langue que je n'ai +apprise ni chez mes parents ni dans la maison de mon premier mari. + +--Je le crois parbleu bien, dit Danglars, ils n'avaient le sou ni les +uns ni les autres. + +--Raison de plus pour que je n'aie pas appris chez eux l'argot de la +banque, qui me déchire ici les oreilles du matin au soir; ce bruit +d'écus qu'on compte et qu'on recompte m'est odieux, et je ne sais que le +son de votre voix qui me soit encore plus désagréable. + +--En vérité, dit Danglars, comme c'est étrange! et moi qui avais cru que +vous preniez le plus vif intérêt à mes opérations! + +--Moi! et qui a pu vous faire croire une pareille sottise? + +--Vous-même. + +--Ah! par exemple! + +--Sans doute. + +--Je voudrais bien que vous me fissiez connaître en quelle occasion. + +--Oh! mon Dieu! c'est chose facile. Au mois de février dernier, vous +m'avez parlé la première des fonds d'Haïti, vous aviez rêvé qu'un +bâtiment entrait dans le port du Havre, et que ce bâtiment apportait la +nouvelle qu'un paiement que l'on croyait remis aux calendes grecques +allait s'effectuer. Je connais la lucidité de votre sommeil; j'ai donc +fait acheter en dessous main tous les coupons que j'ai pu trouver de la +dette d'Haïti, et j'ai gagné quatre cent mille francs, dont cent mille +vous ont été religieusement remis. Vous en avez fait ce que vous avez +voulu, cela ne me regarde pas. + +«En mars, il s'agissait d'une concession de chemin de fer. Trois +sociétés se présentaient, offraient des garanties égales. Vous m'avez +dit que votre instinct, et, quoique vous vous prétendiez étrangère aux +spéculations, je crois au contraire votre instinct très développé sur +certaines matières, vous m'avez dit que votre instinct vous faisait +croire que le privilège serait donné à la société dite du Midi. + +«Je me suis fait inscrire à l'instant même pour les deux tiers des +actions de cette société. Le privilège lui a été, en effet, accordé; +comme vous l'aviez prévu, les actions ont triplé de valeur, et j'ai +encaissé un million, sur lequel deux cent cinquante mille francs vous +ont été remis à titre d'épingles. Comment avez-vous employé ces deux +cent cinquante mille francs? + +--Mais où donc voulez-vous en venir, monsieur? s'écria la baronne, toute +frissonnante de dépit et d'impatience. + +--Patience, madame, j'y arrive. + +--C'est heureux! + +--En avril, vous avez été dîner chez le ministre; on causa de l'Espagne, +et vous entendîtes une conversation secrète; il s'agissait de +l'expulsion de don Carlos; j'achetai des fonds espagnols. L'expulsion +eut lieu, et je gagnai six cent mille francs le jour où Charles V +repassa la Bidassoa. Sur ces six cent mille francs, vous avez touché +cinquante mille écus; ils étaient à vous, vous en avez disposé à votre +fantaisie, et je ne vous en demande pas compte; mais il n'en est pas +moins vrai que vous avez reçu cinq cent mille livres cette année. + +--Eh bien, après, monsieur? + +--Ah! oui, après! Eh bien, c'est justement après cela que la chose se +gâte. + +--Vous avez des façons de dire... en vérité.... + +--Elles rendent mon idée, c'est tout ce qu'il me faut.... Après, c'était +il y a trois jours, cet après-là. Il y a trois jours donc, vous avez +causé politique avec M. Debray, et vous croyez voir dans ses paroles que +don Carlos est rentré en Espagne; alors je vends ma rente, la nouvelle +se répand, il y a panique, je ne vends plus, je donne; le lendemain, il +se trouve que la nouvelle était fausse, et qu'à cette fausse nouvelle +j'ai perdu sept cent mille francs! + +--Eh bien? + +--Eh bien, puisque je vous donne un quart quand je gagne, c'est donc un +quart que vous me devez quand je perds; le quart de sept cent mille +francs, c'est cent soixante-quinze mille francs. + +--Mais ce que vous me dites là est extravagant, et je ne vois pas, en +vérité, comment vous mêlez le nom de M. Debray à toute cette histoire. + +--Parce que si vous n'avez point par hasard les cent soixante-quinze +mille francs que je réclame, vous les emprunterez à vos amis, et que M. +Debray est de vos amis. + +--Fi donc! s'écria la baronne. + +--Oh! pas de gestes, pas de cris, pas de drame moderne, madame, sinon +vous me forceriez à vous dire que je vois d'ici M. Debray ricanant près +des cinq cent mille livres que vous lui avez comptées cette année, et se +disant qu'il a enfin trouvé ce que les plus habiles joueurs n'ont pu +jamais découvrir, c'est-à-dire une roulette où l'on gagne sans mettre au +jeu, et où l'on ne perd pas quand on perd.» + +La baronne voulut éclater. + +«Misérable! dit-elle, oseriez-vous dire que vous ne saviez pas ce que +vous osez me reprocher aujourd'hui? + +--Je ne vous dis pas que je savais, je ne vous dis pas que je ne savais +point, je vous dis: observez ma conduite depuis quatre ans que vous +n'êtes plus ma femme et que je ne suis plus votre mari, vous verrez si +elle a toujours été conséquente avec elle-même. Quelque temps avant +notre rupture, vous avez désiré étudier la musique avec ce fameux +baryton qui a débuté avec tant de succès au Théâtre-Italien; moi, j'ai +voulu étudier la danse avec cette danseuse qui s'était fait une si +grande réputation à Londres. Cela m'a coûté, tant pour vous que pour +moi, cent mille francs à peu près. Je n'ai rien dit, parce qu'il faut de +l'harmonie dans les ménages. Cent mille francs pour que l'homme et la +femme sachent bien à fond la danse et la musique, ce n'est pas trop +cher. Bientôt, voilà que vous vous dégoûtez du chant, et que l'idée vous +vient d'étudier la diplomatie avec un secrétaire du ministre; je vous +laisse étudier. Vous comprenez: que m'importe à moi, puisque vous payez +les leçons que vous prenez sur votre cassette? Mais, aujourd'hui, je +m'aperçois que vous tirez sur la mienne, et que votre apprentissage me +peut coûter sept cent mille francs par mois. Halte-là! madame, car cela +ne peut durer ainsi. Ou le diplomate donnera des leçons... gratuites, et +je le tolérerai, ou il ne remettra plus le pied dans ma maison; +entendez-vous, madame? + +--Oh! c'est trop fort, monsieur! s'écria Hermine suffoquée, et vous +dépassez les limites de l'ignoble. + +--Mais, dit Danglars, je vois avec plaisir que vous n'êtes pas restée en +deçà, et que vous avez volontairement obéi à cet axiome du code: «La +femme doit suivre son mari.» + +--Des injures! + +--Vous avez raison: arrêtons nos faits, et raisonnons froidement. Je ne +me suis jamais, moi, mêlé de vos affaires que pour votre bien; faites de +même. Ma caisse ne vous regarde pas, dites-vous? Soit; opérez sur la +vôtre, mais n'emplissez ni ne videz la mienne. D'ailleurs, qui sait si +tout cela n'est pas un coup de Jarnac politique; si le ministre, furieux +de me voir dans l'opposition, et jaloux des sympathies populaires que je +soulève, ne s'entend pas avec M. Debray pour me ruiner? + +--Comme c'est probable! + +--Mais sans doute; qui a jamais vu cela... une fausse nouvelle +télégraphique, c'est-à-dire l'impossible, ou à peu près; des signes tout +à fait différents donnés par les deux télégraphes!... C'est fait exprès +pour moi, en vérité. + +--Monsieur, dit humblement la baronne, vous n'ignorez pas, ce me semble, +que cet employé a été chassé, qu'on a parlé même de lui faire son +procès, que l'ordre avait été donné de l'arrêter, et que cet ordre eût +été mis à exécution s'il ne se fût soustrait aux premières recherches +par une fuite qui prouve sa folie ou sa culpabilité.... C'est une +erreur. + +--Oui, qui fait rire les niais, qui fait passer une mauvaise nuit au +ministre, qui fait noircir du papier à MM. les secrétaires d'État, mais +qui à moi me coûte sept cent mille francs. + +--Mais, monsieur, dit tout à coup Hermine, puisque tout cela, selon +vous, vient de M. Debray, pourquoi, au lieu de dire tout cela +directement à M. Debray, venez-vous me le dire à moi? Pourquoi +accusez-vous l'homme et vous en prenez-vous à la femme? + +--Est-ce que je connais M. Debray, moi? dit Danglars; est-ce que je +veux le connaître? est-ce que je veux savoir qu'il donne des conseils? +est-ce que je veux les suivre? est-ce que je joue? Non, c'est vous qui +faites tout cela, et non pas moi! + +--Mais il me semble que puisque vous en profitez....» + +Danglars haussa les épaules. + +«Folles créatures, en vérité, que ces femmes qui se croient des génies +parce qu'elles ont conduit une ou dix intrigues de façon à n'être pas +affichées dans tout Paris! Mais songez donc: eussiez-vous caché vos +dérèglements à votre mari même, ce qui est l'A.B.C. de l'art, parce que +la plupart du temps les maris ne veulent pas voir, vous ne seriez qu'une +pâle copie de ce que font la moitié de vos amies les femmes du monde. +Mais il n'en est pas ainsi pour moi; j'ai vu et toujours vu; depuis +seize ans à peu près, vous m'avez caché une pensée peut-être, mais pas +une démarche, pas une action, pas une faute. Tandis que vous, de votre +côté, vous vous applaudissiez de votre adresse et croyiez fermement me +tromper: qu'en est-il résulté? c'est que, grâce à ma prétendue +ignorance, depuis M. de Villefort jusqu'à M. Debray, il n'est pas un de +vos amis qui n'ait tremblé devant moi. Il n'en est pas un qui ne m'ait +traité en maître de la maison, ma seule prétention près de vous; il n'en +est pas un, enfin, qui ait osé vous dire de moi ce que je vous en dis +moi-même aujourd'hui. Je vous permets de me rendre odieux, mais je vous +empêcherai de me rendre ridicule, et surtout je vous défends +positivement et, par-dessus tout, de me ruiner.» + +Jusqu'au moment où le nom de Villefort avait été prononcé, la baronne +avait fait assez bonne contenance; mais à ce nom elle avait pâli, et se +levant comme mue par un ressort, elle avait étendu les bras comme pour +conjurer une apparition, et fait trois pas vers son mari comme pour lui +arracher la fin du secret qu'il ne connaissait pas ou que peut-être, par +quelque calcul odieux comme étaient à peu près tous les calculs de +Danglars, il ne voulait pas laisser échapper entièrement. + +«M. de Villefort! que signifie! que voulez-vous dire? + +--Cela veut dire, madame, que M. de Nargonne, votre premier mari, +n'étant ni un philosophe ni un banquier, ou peut-être étant l'un et +l'autre, et voyant qu'il n'y avait aucun parti à tirer d'un procureur du +roi, est mort de chagrin ou de colère de vous avoir trouvée enceinte de +six mois après une absence de neuf. Je suis brutal, non seulement je le +sais, mais je m'en vante: c'est un de mes moyens de succès dans mes +opérations commerciales. Pourquoi, au lieu de tuer, s'est-il fait tuer +lui-même? parce qu'il n'avait pas de caisse à sauver. Mais, moi, je me +dois à ma caisse. M. Debray, mon associé, me fait perdre sept cent mille +francs, qu'il supporte sa part de la perte, et nous continuerons nos +affaires; sinon, qu'il me fasse banqueroute de ces cent soixante-quinze +mille livres, et qu'il fasse ce que font les banqueroutiers, qu'il +disparaisse. Eh, mon Dieu! c'est un charmant garçon, je le sais, quand +ses nouvelles sont exactes; mais quand elles ne le sont pas, il y en a +cinquante dans le monde qui valent mieux que lui.» + +Mme Danglars était atterrée; cependant elle fit un effort suprême pour +répondre à cette dernière attaque. Elle tomba sur un fauteuil, pensant à +Villefort, à la scène du dîner, à cette étrange série de malheurs qui +depuis quelques jours s'abattaient un à un sur sa maison et changeaient +en scandaleux débats le calme ouaté de son ménage. Danglars ne la +regarda même pas, quoiqu'elle fît tout ce qu'elle put pour s'évanouir. +Il tira la porte de la chambre à coucher sans ajouter un seul mot et +rentra chez lui; de sorte que Mme Danglars, en revenant de son +demi-évanouissement, put croire qu'elle avait fait un mauvais rêve. + + + + +LXVI + +Projets de mariage. + + +Le lendemain de cette scène, à l'heure que Debray avait coutume de +choisir pour venir faire, en allant à son bureau, une petite visite à +Mme Danglars, son coupé ne parut pas dans la cour. + +À cette heure-là, c'est-à-dire vers midi et demi, Mme Danglars demanda +sa voiture et sortit. + +Danglars, placé derrière un rideau, avait guetté cette sortie qu'il +attendait. Il donna l'ordre qu'on le prévînt aussitôt que madame +reparaîtrait; mais à deux heures, elle n'était pas rentrée. + +À deux heures il demanda ses chevaux, se rendit à la Chambre et se fit +inscrire pour parler contre le budget. + +De midi à deux heures, Danglars était resté à son cabinet, décachetant +ses dépêches, s'assombrissant de plus en plus, entassant chiffres sur +chiffres et recevant entre autres visites celle du major Cavalcanti qui, +toujours aussi bleu, aussi raide et aussi exact, se présenta à l'heure +annoncée la veille pour terminer son affaire avec le banquier. + +En sortant de la Chambre, Danglars, qui avait donné de violentes marques +d'agitation pendant la séance et qui surtout avait été plus acerbe que +jamais contre le ministère, remonta dans sa voiture et ordonna au cocher +de le conduire avenue des Champs-Élysées, n°30. + +Monte-Cristo était chez lui; seulement il était avec quelqu'un, et il +priait Danglars d'attendre un instant au salon. + +Pendant que le banquier attendait, la porte s'ouvrit, et il vit entrer +un homme habillé en abbé, qui, au lieu d'attendre comme lui, plus +familier que lui sans doute dans la maison, le salua, entra dans +l'intérieur des appartements et disparut. + +Un instant après, la porte par laquelle le prêtre était entré se +rouvrit, et Monte-Cristo parut. + +«Pardon, dit-il, cher baron, mais un de mes bons amis, l'abbé Busoni, +que vous avez pu voir passer, vient d'arriver à Paris; il y avait fort +longtemps que nous étions séparés, et je n'ai pas eu le courage de le +quitter tout aussitôt. J'espère qu'en faveur du motif vous m'excuserez +de vous avoir fait attendre. + +--Comment donc, dit Danglars, c'est tout simple; c'est moi qui ai mal +pris mon moment, et je vais me retirer. + +--Point du tout; asseyez-vous donc, au contraire. Mais, bon Dieu! +qu'avez-vous donc? vous avez l'air tout soucieux; en vérité vous +m'effrayez. Un capitaliste chagrin est comme les comètes, il présage +toujours quelque grand malheur au monde. + +--J'ai, mon cher monsieur, dit Danglars, que la mauvaise chance est sur +moi depuis plusieurs jours, et que je n'apprends que des sinistres. + +--Ah! mon Dieu! dit Monte-Cristo, est-ce que vous avez eu une rechute à +la Bourse? + +--Non, j'en suis guéri, pour quelques jours du moins; il s'agit tout +bonnement pour moi d'une banqueroute à Trieste. + +--Vraiment? Est-ce que votre banqueroutier serait par hasard Jacopo +Manfredi? + +--Justement! Figurez-vous un homme qui faisait, depuis je ne sais +combien de temps, pour huit ou neuf cent mille francs par an d'affaires +avec moi. Jamais un mécompte, jamais un retard; un gaillard qui payait +comme un prince... qui paie. Je me mets en avance d'un million avec lui, +et ne voilà-t-il pas mon diable de Jacopo Manfredi qui suspend ses +paiements! + +--En vérité? + +--C'est une fatalité inouïe. Je tire sur lui six cent mille livres, qui +me reviennent impayées, et de plus je suis encore porteur de quatre cent +mille francs de lettres de change signées par lui et payables fin +courant chez son correspondant de Paris. Nous sommes le 30, j'envoie +toucher; ah! bien oui, le correspondant a disparu. Avec mon affaire +d'Espagne, cela me fait une gentille fin de mois. + +--Mais est-ce vraiment une perte, votre affaire d'Espagne? + +--Certainement, sept cent mille francs hors de ma caisse, rien que +cela. + +--Comment diable avez-vous fait une pareille école, vous un vieux +loup-cervier? + +--Eh! c'est la faute de ma femme. Elle a rêvé que don Carlos était +rentré en Espagne; elle croit aux rêves. C'est du magnétisme, dit-elle, +et quand elle rêve une chose, cette chose, à ce qu'elle assure, doit +infailliblement arriver. Sur sa conviction, je lui permets de jouer: +elle a sa cassette et son agent de change: elle joue et elle perd. Il +est vrai que ce n'est pas mon argent, mais le sien qu'elle joue. +Cependant, n'importe, vous comprendrez que lorsque sept cent mille +francs sortent de la poche de la femme, le mari s'en aperçoit toujours +bien un peu. Comment! vous ne saviez pas cela? Mais la chose a fait un +bruit énorme. + +--Si fait, j'en avais entendu parler, mais j'ignorais les détails; puis +je suis on ne peut plus ignorant de toutes ces affaires de Bourse. + +--Vous ne jouez donc pas? + +--Moi! et comment voulez-vous que je joue? Moi qui ai déjà tant de peine +à régler mes revenus, je serais forcé, outre mon intendant, de prendre +encore un commis et un garçon de caisse. Mais, à propos d'Espagne, il me +semble que la baronne n'avait pas tout à fait rêvé l'histoire de la +rentrée de don Carlos. Les journaux n'ont-ils pas dit quelque chose de +cela? + +--Vous croyez donc aux journaux, vous? + +--Moi, pas le moins du monde; mais il me semble que cet honnête +_Messager_ faisait exception à la règle, et qu'il n'annonçait que les +nouvelles certaines, les nouvelles télégraphiques. + +--Eh bien, voilà ce qui est inexplicable, reprit Danglars, c'est que +cette rentrée de don Carlos était effectivement une nouvelle +télégraphique. + +--En sorte, dit Monte-Cristo, que c'est dix-sept cent mille francs à peu +près que vous perdez ce mois-ci? + +--Il n'y a pas d'à peu près, c'est juste mon chiffre. + +--Diable! pour une fortune de troisième ordre, dit Monte-Cristo avec +compassion, c'est un rude coup. + +--De troisième ordre! dit Danglars un peu humilié; que diable +entendez-vous par là? + +--Sans doute, continua Monte-Cristo, je fais trois catégories dans les +fortunes: fortune de premier ordre, fortune de deuxième ordre, fortune +de troisième ordre. J'appelle fortune de premier ordre celle qui se +compose de trésors que l'on a sous la main, les terres, les mines, les +revenus sur des États comme la France, l'Autriche et l'Angleterre, +pourvu que ces trésors, ces mines, ces revenus, forment un total d'une +centaine de millions; j'appelle fortune de second ordre les +exploitations manufacturières, les entreprises par association, les +vice-royautés et les principautés ne dépassant pas quinze cent mille +francs de revenu, le tout formant un capital d'une cinquantaine de +millions; j'appelle enfin fortune de troisième ordre les capitaux +fructifiant par intérêts composés, les gains dépendant de la volonté +d'autrui ou des chances du hasard, qu'une banqueroute entame, qu'une +nouvelle télégraphique ébranle; les spéculations éventuelles, les +opérations soumises enfin aux chances de cette fatalité qu'on pourrait +appeler force mineure, en la comparant à la force majeure, qui est la +force naturelle; le tout formant un capital fictif ou réel d'une +quinzaine de millions. N'est-ce point là votre position à peu près, +dites? + +--Mais dame, oui! répondit Danglars. + +--Il en résulte qu'avec six fins de mois comme celle-là, continua +imperturbablement Monte-Cristo, une maison de troisième ordre serait à +l'agonie. + +--Oh! dit Danglars avec un sourire fort pâle, comme vous y allez! + +--Mettons sept mois, répliqua Monte-Cristo du même ton. Dites-moi, +avez-vous pensé à cela quelquefois, que sept fois dix-sept cent mille +francs font douze millions ou à peu près?... Non? Eh bien, vous avez +raison, car avec des réflexions pareilles on n'engagerait jamais ses +capitaux, qui sont au financier ce que la peau est à l'homme civilisé. +Nous avons nos habits plus ou moins somptueux, c'est notre crédit; mais +quand l'homme meurt, il n'a que sa peau, de même qu'en sortant des +affaires, vous n'avez que votre bien réel, cinq ou six millions tout au +plus; car les fortunes de troisième ordre ne représentent guère que le +tiers ou le quart de leur apparence, comme la locomotive d'un chemin de +fer n'est toujours, au milieu de la fumée qui l'enveloppe et qui la +grossit, qu'une machine plus ou moins forte. Eh bien, sur ces cinq +millions qui forment votre actif réel, vous venez d'en perdre à peu près +deux, qui diminuent d'autant votre fortune fictive ou votre crédit; +c'est-à-dire, mon cher monsieur Danglars, que votre peau vient d'être +ouverte par une saignée qui, réitérée quatre fois, entraînerait la mort. +Eh! eh! faites attention, mon cher monsieur Danglars. Avez-vous besoin +d'argent? Voulez-vous que je vous en prête? + +--Que vous êtes un mauvais calculateur! s'écria Danglars en appelant à +son aide toute la philosophie et toute la dissimulation de l'apparence: +à l'heure qu'il est, l'argent est rentré dans mes coffres par d'autres +spéculations qui ont réussi. Le sang sorti par la saignée est rentré par +la nutrition. J'ai perdu une bataille en Espagne, j'ai été battu à +Trieste; mais mon armée navale de l'Inde aura pris quelques galions; mes +pionniers du Mexique auront découvert quelque mine. + +--Fort bien, fort bien! mais la cicatrice reste, et à la première perte +elle se rouvrira. + +--Non, car je marche sur des certitudes, poursuivit Danglars avec la +faconde banale du charlatan, dont l'état est de prôner son crédit; il +faudrait pour me renverser, que trois gouvernements croulassent. + +--Dame! cela s'est vu. + +--Que la terre manquât de récoltes. + +--Rappelez-vous les sept vaches grasses et les sept vaches maigres. + +--Ou que la mer se retirât, comme du temps de _Pharaon_; encore il y a +plusieurs mers, et les vaisseaux en seraient quittes pour se faire +caravanes. + +--Tant mieux, mille fois tant mieux, cher monsieur Danglars, dit +Monte-Cristo; et je vois que je m'étais trompé, et que vous rentrez dans +les fortunes du second ordre. + +--Je crois pouvoir aspirer à cet honneur, dit Danglars avec un de ces +sourires stéréotypés qui faisaient à Monte-Cristo l'effet d'une de ces +lunes pâteuses dont les mauvais peintres badigeonnent leurs ruines; +mais, puisque nous en sommes à parler d'affaires, ajouta-t-il, enchanté +de trouver ce motif de changer de conversation, dites-moi donc un peu ce +que je puis faire pour M. Cavalcanti. + +--Mais, lui donner de l'argent, s'il a un crédit sur vous et que ce +crédit vous paraisse bon. + +--Excellent! il s'est présenté ce matin avec un bon de quarante mille +francs, payable à vue sur vous, signé Busoni, et renvoyé par vous à moi +avec votre endos. Vous comprenez que je lui ai compté à l'instant même +ses quarante billets carrés.» + +Monte-Cristo fit un signe de tête qui indiquait toute son adhésion. + +«Mais ce n'est pas tout, continua Danglars; il a ouvert à son fils un +crédit chez moi. + +--Combien, sans indiscrétion, donne-t-il au jeune homme? + +--Cinq mille francs par mois. + +--Soixante mille francs par an. Je m'en doutais bien, dit Monte-Cristo +en haussant les épaules; ce sont des pleutres que les Cavalcanti. Que +veut-il qu'un jeune homme fasse avec cinq mille francs par mois? + +--Mais vous comprenez que si le jeune homme a besoin de quelques mille +de francs de plus.... + +--N'en faites rien, le père vous les laisserait pour votre compte; vous +ne connaissez pas tous les millionnaires ultramontains: ce sont de +véritables harpagons. Et par qui lui est ouvert ce crédit? + +--Oh! par la maison Fenzi, une des meilleures de Florence. + +--Je ne veux pas dire que vous perdrez, tant s'en faut; mais tenez-vous +cependant dans les termes de la lettre. + +--Vous n'auriez donc pas confiance dans ce Cavalcanti? + +--Moi! je lui donnerais dix millions sur sa signature. Cela rentre dans +les fortunes de second ordre, dont je vous parlais tout à l'heure, mon +cher monsieur Danglars. + +--Et avec cela comme il est simple! Je l'aurais pris pour un major, rien +de plus. + +--Et vous lui eussiez fait honneur; car, vous avez raison, il ne paie +pas de mine. Quand je l'ai vu pour la première fois, il m'a fait l'effet +d'un vieux lieutenant moisi sous la contre épaulette. Mais tous les +Italiens sont comme cela, ils ressemblent à de vieux juifs quand ils +n'éblouissent pas comme des mages d'Orient. + +--Le jeune homme est mieux, dit Danglars. + +--Oui, un peu timide, peut-être; mais, en somme, il m'a paru convenable. +J'en étais inquiet. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que vous l'avez vu chez moi à peu près à son entrée dans le +monde, à ce que l'on m'a dit du moins. Il a voyagé avec un précepteur +très sévère et n'était jamais venu à Paris. + +--Tous ces Italiens de qualité ont l'habitude de se marier entre eux, +n'est-ce pas? demanda négligemment Danglars; ils aiment à associer leurs +fortunes. + +--D'habitude ils font ainsi, c'est vrai; mais Cavalcanti est un original +qui ne fait rien comme les autres. On ne m'ôtera pas de l'idée qu'il +envoie son fils en France pour qu'il y trouve une femme. + +--Vous croyez? + +--J'en suis sûr. + +--Et vous avez entendu parler de sa fortune? + +--Il n'est question que de cela; seulement les uns lui accordent des +millions, les autres prétendent qu'il ne possède pas un paul. + +--Et votre opinion à vous? + +--Il ne faudra pas vous fonder dessus; elle est toute personnelle. + +--Mais, enfin.... + +--Mon opinion, à moi, est que tous ces vieux podestats, tous ces anciens +condottieri, car ces Cavalcanti ont commandé des armées, ont gouverné +des provinces; mon opinion, dis-je, est qu'ils ont enterré des millions +dans des coins que leurs aînés seuls connaissent et font connaître à +leurs aînés de génération en génération; et la preuve, c'est qu'ils sont +tous jaunes et secs comme leurs florins du temps de la République, dont +ils conservent un reflet à force de les regarder. + +--Parfait, dit Danglars; et c'est d'autant plus vrai qu'on ne leur +connaît pas un pouce de terre, à tous ces gens-là. + +--Fort peu, du moins; moi, je sais bien que je ne connais à Cavalcanti +que son palais de Lucques. + +--Ah! il a un palais! dit en riant Danglars; c'est déjà quelque chose. + +--Oui, et encore le loue-t-il au ministre des Finances, tandis qu'il +habite lui, dans une maisonnette. Oh! je vous l'ai déjà dit, je crois le +bonhomme serré. + +--Allons, allons, vous ne le flattez pas. + +--Écoutez, je le connais à peine: je crois l'avoir vu trois fois dans ma +vie. Ce que j'en sais, c'est par l'abbé Busoni et par lui-même; il me +parlait ce matin de ses projets sur son fils, et me laissait entrevoir +que, las de voir dormir des fonds considérables en Italie, qui est un +pays mort, il voudrait trouver un moyen, soit en France, soit en +Angleterre, de faire fructifier ses millions. Mais remarquez bien +toujours que, quoique j'aie la plus grande confiance dans l'abbé Busoni +personnellement, moi, je ne réponds de rien. + +--N'importe, merci du client que vous m'avez envoyé; c'est un fort beau +nom à inscrire sur mes registres, et mon caissier, à qui j'ai expliqué +ce que c'étaient que les Cavalcanti, en est tout fier. À propos, et ceci +est un simple détail de touriste, quand ces gens-là marient leurs fils, +leur donnent-ils des dots? + +--Eh, mon Dieu! c'est selon. J'ai connu un prince italien, riche comme +une mine d'or, un des premiers noms de Toscane, qui, lorsque ses fils se +mariaient à sa guise, leur donnait des millions, et, quand ils se +mariaient malgré lui, se contentait de leur faire une rente de trente +écus par mois. Admettons qu'Andrea se marie selon les vues de son père, +il lui donnera peut-être un, deux, trois millions. Si c'était avec la +fille d'un banquier, par exemple, peut-être prendrait-il un intérêt dans +la maison du beau-père de son fils; puis, supposez à côté de cela que sa +bru lui déplaise: bonsoir, le père Cavalcanti met la main sur la clef de +son coffre-fort, donne un double tour à la serrure, et voilà maître +Andrea obligé de vivre comme un fils de famille parisien, en bizeautant +des cartes ou en pipant des dés. + +--Ce garçon-là trouvera une princesse bavaroise ou péruvienne; il voudra +une couronne fermée, un Eldorado traversé par le Potose. + +--Non, tous ces grands seigneurs de l'autre côté des monts épousent +fréquemment de simples mortelles; ils sont comme Jupiter, ils aiment à +croiser les races. Ah çà! est-ce que vous voulez marier Andrea, mon cher +monsieur Danglars, que vous me faites toutes ces questions-là? + +--Ma foi, dit Danglars, cela ne me paraîtrait pas une mauvaise +spéculation; et je suis un spéculateur. + +--Ce n'est pas avec Mlle Danglars, je présume? vous ne voudriez pas +faire égorger ce pauvre Andrea par Albert? + +--Albert? dit Danglars en haussant les épaules; ah! bien oui, il se +soucie pas mal de cela. + +--Mais il est fiancé avec votre fille, je crois? + +--C'est-à-dire que M. de Morcerf et moi, nous avons quelquefois causé de +ce mariage; mais Mme de Morcerf et Albert.... + +--N'allez-vous pas me dire que celui-ci n'est pas un bon parti? + +--Eh! eh! Mlle Danglars vaut bien M. de Morcerf, ce me semble! + +--La dot de Mlle Danglars sera belle, en effet, et je n'en doute pas, +surtout si le télégraphe ne fait plus de nouvelles folies. + +--Oh! ce n'est pas seulement la dot. Mais, dites-moi donc, à propos? + +--Eh bien! + +--Pourquoi donc n'avez-vous pas invité Morcerf et sa famille à votre +dîner? + +--Je l'avais fait aussi, mais il a objecté un voyage à Dieppe avec Mme +de Morcerf, à qui on a recommandé l'air de la mer. + +--Oui, oui, dit Danglars en riant, il doit lui être bon. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que c'est l'air qu'elle a respiré dans sa jeunesse.» + +Monte-Cristo laissa passer l'épigramme sans paraître y faire attention. + +«Mais enfin, dit le comte, si Albert n'est point aussi riche que Mlle +Danglars, vous ne pouvez nier qu'il porte un beau nom. + +--Soit, mais j'aime autant le mien, dit Danglars. + +--Certainement, votre nom est populaire, et il a orné le titre dont on a +cru l'orner; mais vous êtes un homme trop intelligent pour n'avoir point +compris que, selon certains préjugés trop puissamment enracinés pour +qu'on les extirpe, noblesse de cinq siècles vaut mieux que noblesse de +vingt ans. + +--Et voilà justement pourquoi, dit Danglars avec un sourire qu'il +essayait de rendre sardonique, voilà pourquoi je préférerais M. Andrea +Cavalcanti à M. Albert de Morcerf. + +--Mais cependant, dit Monte-Cristo, je suppose que les Morcerf ne le +cèdent pas aux Cavalcanti? + +--Les Morcerf!... Tenez, mon cher comte, reprit Danglars, vous êtes un +galant homme, n'est-ce pas? + +--Je le crois. + +--Et, de plus, connaisseur en blason? + +--Un peu. + +--Eh bien, regardez la couleur du mien; elle est plus solide que celle +du blason de Morcerf. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que, moi, si je ne suis pas baron de naissance, je m'appelle +Danglars au moins. + +--Après? + +--Tandis que lui ne s'appelle pas Morcerf. + +--Comment, il ne s'appelle pas Morcerf? + +--Pas le moins du monde. + +--Allons donc! + +--Moi, quelqu'un m'a fait baron, de sorte que je le suis; lui s'est fait +comte tout seul, de sorte qu'il ne l'est pas. + +--Impossible. + +--Écoutez, mon cher comte, continua Danglars, M. de Morcerf est mon ami, +ou plutôt ma connaissance depuis trente ans; moi, vous savez que je fais +bon marché de mes armoiries, attendu que je n'ai jamais oublié d'où je +suis parti. + +--C'est la preuve d'une grande humilité ou d'un grand orgueil, dit +Monte-Cristo. + +--Eh bien, quand j'étais petit commis, moi, Morcerf était simple +pêcheur. + +--Et alors on l'appelait? + +--Fernand. + +--Tout court? + +--Fernand Mondego. + +--Vous en êtes sûr? + +--Pardieu! il m'a vendu assez de poisson pour que je le connaisse. + +--Alors, pourquoi lui donniez-vous votre fille? + +--Parce que Fernand et Danglars étant deux parvenus, tous deux anoblis, +tous deux enrichis, se valent au fond, sauf certaines choses, cependant, +qu'on a dites de lui et qu'on n'a jamais dites de moi. + +--Quoi donc? + +--Rien. + +--Ah! oui, je comprends; ce que vous me dites là me rafraîchit la +mémoire à propos du nom de Fernand Mondego; j'ai entendu prononcer ce +nom-là en Grèce. + +--À propos de l'affaire d'Ali-Pacha? + +--Justement. + +--Voilà le mystère, reprit Danglars, et j'avoue que j'eusse donné bien +des choses pour le découvrir. + +--Ce n'était pas difficile, si vous en aviez eu grande envie. + +--Comment cela? + +--Sans doute, vous avez bien quelque correspondant en Grèce? + +--Pardieu! + +--À Janina? + +--J'en ai partout.... + +--Eh bien, écrivez à votre correspondant de Janina, et demandez-lui quel +rôle a joué dans la catastrophe d'Ali-Tebelin un Français nommé Fernand. + +--Vous avez raison! s'écria Danglars en se levant vivement, j'écrirai +aujourd'hui même! + +--Faites. + +--Je vais le faire. + +--Et si vous avez quelque nouvelle bien scandaleuse.... + +--Je vous la communiquerai. + +--Vous me ferez plaisir.» + +Danglars s'élança hors de l'appartement, et ne fit qu'un bond jusqu'à sa +voiture. + + + + +LXVII + +Le cabinet du procureur du roi. + + +Laissons le banquier revenir au grand trot de ses chevaux, et suivons +Mme Danglars dans son excursion matinale. + +Nous avons dit qu'à midi et demi Mme Danglars avait demandé ses chevaux +et était sortie en voiture. + +Elle se dirigea du côté du faubourg Saint-Germain, prit la rue Mazarine, +et fit arrêter au passage du Pont-Neuf. + +Elle descendit et traversa le passage. Elle était vêtue fort simplement, +comme il convient à une femme de goût qui sort le matin. + +Rue Guénégaud, elle monta en fiacre en désignant, comme le but de sa +course, la rue du Harlay. + +À peine fut-elle dans la voiture, qu'elle tira de sa poche un voile noir +très épais, qu'elle attacha sur son chapeau de paille; puis elle remit +son chapeau sur sa tête, et vit avec plaisir, en regardant dans un petit +miroir de poche, qu'on ne pouvait voir d'elle que sa peau blanche et la +prunelle étincelante de son oeil. + +Le fiacre prit le Pont-Neuf, et entra, par la place Dauphine, dans la +cour du Harlay; il fut payé en ouvrant la portière, et Mme Danglars +s'élançant vers l'escalier, qu'elle franchit légèrement, arriva bientôt +à la salle des Pas-Perdus. + +Le matin, il y a beaucoup d'affaires et encore plus de gens affairés au +Palais; les gens affairés ne regardent pas beaucoup les femmes; Mme +Danglars traversa donc la salle des Pas-Perdus sans être plus remarquée +que dix autres femmes qui guettaient leur avocat. + +Il y avait encombrement dans l'antichambre de M. de Villefort; mais Mme +Danglars n'eut pas même besoin de prononcer son nom, dès qu'elle parut, +un huissier se leva, vint à elle, lui demanda si elle n'était point la +personne à laquelle M. le procureur du roi avait donné rendez-vous, et, +sur sa réponse affirmative, il la conduisit, par un corridor réservé, au +cabinet de M. de Villefort. + +Le magistrat écrivait, assis sur son fauteuil, le dos tourné à la porte: +il entendit la porte s'ouvrir, l'huissier prononcer ces paroles: +«Entrez, madame!» et la porte se refermer, sans faire un seul mouvement; +mais à peine eut-il senti se perdre les pas de l'huissier, qui +s'éloignait, qu'il se retourna vivement, alla pousser les verrous, +tirer les rideaux et visiter chaque coin du cabinet. + +Puis lorsqu'il eut acquis la certitude qu'il ne pouvait être ni vu ni +entendu, et que par conséquent il fut tranquillisé: + +«Merci, madame, dit-il, merci de votre exactitude.» + +Et il lui offrit un siège que Mme Danglars accepta, car le coeur lui +battait si fortement qu'elle se sentait près de suffoquer. + +«Voilà, dit le procureur du roi en s'asseyant à son tour et en faisant +décrire un demi-cercle à son fauteuil, afin de se trouver en face de Mme +Danglars, voilà bien longtemps, madame, qu'il ne m'est arrivé d'avoir ce +bonheur de causer seul avec vous; et, à mon grand regret, nous nous +retrouvons pour entamer une conversation bien pénible. + +--Cependant, monsieur, vous voyez que je suis venue à votre premier +appel, quoique certainement cette conversation soit encore plus pénible +pour moi que pour vous.» + +Villefort sourit amèrement. + +«Il est donc vrai, dit-il, répondant à sa propre pensée bien plutôt +qu'aux paroles de Mme Danglars, il est donc vrai que toutes nos actions +laissent leurs traces, les unes sombres, les autres lumineuses, dans +notre passé! Il est donc vrai que tous nos pas dans cette vie +ressemblent à la marche du reptile sur le sable et font un sillon! +Hélas! pour beaucoup, ce sillon est celui de leurs larmes! + +--Monsieur, dit Mme Danglars, vous comprenez mon émotion, n'est-ce pas? +ménagez-moi donc, je vous prie. Cette chambre où tant de coupables ont +passé tremblants et honteux, ce fauteuil où je m'assieds à mon tour +honteuse et tremblante!... Oh! tenez, j'ai besoin de toute ma raison +pour ne pas voir en moi une femme bien coupable et en vous un juge +menaçant.» + +Villefort secoua la tête et poussa un soupir. + +«Et moi, reprit-il, et moi, je me dis que ma place n'est pas dans le +fauteuil du juge, mais bien sur la sellette de l'accusé. + +--Vous? dit Mme Danglars étonnée. + +--Oui, moi. + +--Je crois que de votre part, monsieur, votre puritanisme s'exagère la +situation, dit Mme Danglars, dont l'oeil si beau s'illumina d'une +fugitive lueur. Ces sillons dont vous parliez à l'instant même, ont été +tracés par toutes les jeunesses ardentes. Au fond des passions au-delà +du plaisir, il y a toujours un peu de remords; c'est pour cela que +l'Évangile, cette ressource éternelle des malheureux, nous a donné pour +soutien, à nous autres pauvres femmes, l'admirable parabole de la fille +pécheresse et de la femme adultère. Aussi, je vous l'avoue, en me +reportant à ces délires de ma jeunesse je pense quelquefois que Dieu me +les pardonnera, car sinon l'excuse, du moins la compensation s'en est +bien trouvée dans mes souffrances; mais vous, qu'avez-vous à craindre de +tout cela, vous autres hommes que tout le monde excuse et que le +scandale anoblit? + +--Madame, répliqua Villefort, vous me connaissez; je ne suis pas un +hypocrite, ou du moins je ne fais pas de l'hypocrisie sans raison. Si +mon front est sévère c'est que bien des malheurs l'ont assombri, si mon +coeur s'est pétrifié, c'est afin de pouvoir supporter les chocs qu'il a +reçus. Je n'étais pas ainsi dans ma jeunesse, je n'étais pas ainsi ce +soir des fiançailles où nous étions tous assis autour d'une table de la +rue du Cours à Marseille. Mais, depuis, tout a bien changé en moi et +autour de moi; ma vie s'est usée à poursuivre des choses difficiles et à +briser dans les difficultés ceux qui, volontairement ou +involontairement, par leur libre arbitre ou par le hasard, se trouvaient +placés sur mon chemin pour me susciter ces choses. Il est rare que ce +qu'on désire ardemment ne soit pas défendu ardemment par ceux de qui on +veut l'obtenir ou auxquels on tente de l'arracher. Ainsi, la plupart des +mauvaises actions des hommes sont venues au-devant d'eux, déguisées sous +la forme spécieuse de la nécessité; puis, la mauvaise action commise +dans un moment d'exaltation, de crainte et de délire, on voit qu'on +aurait pu passer auprès d'elle en l'évitant. Le moyen qu'il eût été bon +d'employer, qu'on n'a pas vu, aveugle qu'on était, se présente à vos +yeux facile et simple; vous vous dites: Comment n'ai-je pas fait cela au +lieu de faire cela? Vous, mesdames, au contraire, bien rarement vous +êtes tourmentées par des remords, car bien rarement la décision vient de +vous, vos malheurs vous sont presque toujours imposés, vos fautes sont +presque toujours le crime des autres. + +--En tout cas, monsieur, convenez-en, répondit Mme Danglars, si j'ai +commis une faute, cette faute fût-elle personnelle, j'en ai reçu hier la +sévère punition. + +--Pauvre femme! dit Villefort en lui serrant la main, trop sévère pour +votre force car deux fois vous avez failli y succomber, et +cependant.... + +--Eh bien? + +--Eh bien, je dois vous dire... rassemblez tout votre courage, madame, +car vous n'êtes pas encore au bout. + +--Mon Dieu! s'écria Mme Danglars effrayée, qu'y a-t-il donc encore? + +--Vous ne voyez que le passé, madame, et certes il est sombre. Eh bien, +figurez-vous un avenir plus sombre encore, un avenir... affreux +certainement... sanglant peut-être!...» + +La baronne connaissait le calme de Villefort; elle fut si épouvantée de +son exaltation, qu'elle ouvrit la bouche pour crier, mais que le cri +mourut dans sa gorge. + +«Comment est-il ressuscité, ce passé terrible? s'écria Villefort; +comment, du fond de la tombe et du fond de nos coeurs où il dormait, +est-il sorti comme un fantôme pour faire pâlir nos joues et rougir nos +fronts? + +--Hélas! dit Hermine, sans doute le hasard! + +--Le hasard! reprit Villefort; non, non, madame, il n'y a point de +hasard! + +--Mais si; n'est-ce point un hasard, fatal il est vrai mais un hasard +qui a fait tout cela? n'est-ce point par hasard que le comte de +Monte-Cristo a acheté cette maison? n'est-ce point par hasard qu'il a +fait creuser la terre? n'est-ce point par hasard, enfin, que ce +malheureux enfant a été déterré sous les arbres? Pauvre innocente +créature sortie de moi, à qui je n'ai jamais pu donner un baiser, mais à +qui j'ai donné bien des larmes. Ah! tout mon coeur a volé au-devant du +comte lorsqu'il a parlé de cette chère dépouille trouvée sous des +fleurs. + +--Eh bien, non, madame; et voilà ce que j'avais de terrible à vous dire, +répondit Villefort d'une voix sourde: non, il n'y a pas eu de dépouille +trouvée sous les fleurs; non, il n'y a pas eu d'enfant déterré; non, il +ne faut pas pleurer; non, il ne faut pas gémir: il faut trembler! + +--Que voulez-vous dire? s'écria Mme Danglars toute frémissante. + +--Je veux dire que M. Monte-Cristo, en creusant au pied de ces arbres, +n'a pu trouver ni squelette d'enfant ni ferrure de coffre, parce que +sous ces arbres il n'y avait ni l'un ni l'autre. + +--Il n'y avait ni l'un ni l'autre! redit Mme Danglars, en fixant sur le +procureur du roi des yeux dont la prunelle, effroyablement dilatée, +indiquait la terreur; il n'y avait ni l'un ni l'autre! répéta-t-elle +encore comme une personne qui essaie de fixer par le son des paroles et +par le bruit de la voix ses idées prêtes à lui échapper. + +--Non! dit Villefort, en laissant tomber son front dans ses mains, cent +fois non!... + +--Mais ce n'est donc point là que vous aviez déposé le pauvre enfant, +monsieur? Pourquoi me tromper? dans quel but, voyons, dites? + +--C'est là; mais écoutez-moi, écoutez-moi madame, et vous allez me +plaindre, moi qui ai porté vingt ans, sans en rejeter la moindre part +sur vous, le fardeau de douleurs que je vais vous dire. + +--Mon Dieu! vous m'effrayez! mais n'importe, parlez, je vous écoute. + +--Vous savez comment s'accomplit cette nuit douloureuse où vous étiez +expirante sur votre lit, dans cette chambre de damas rouge, tandis que +moi, presque aussi haletant que vous, j'attendais votre délivrance. +L'enfant vint, me fut remis sans mouvement, sans souffle, sans voix: +nous le crûmes mort.» + +Mme Danglars fit un mouvement rapide, comme si elle eût voulu s'élancer +de sa chaise. + +Mais Villefort l'arrêta en joignant les mains comme pour implorer son +attention. + +«Nous le crûmes mort, répéta-t-il; je le mis dans un coffre qui devait +remplacer le cercueil, je descendis au jardin, je creusai une fosse et +l'enfouis à la hâte. J'achevais à peine de le couvrir de terre, que le +bras du Corse s'étendit vers moi. Je vis comme une ombre se dresser, +comme un éclair reluire. Je sentis une douleur, je voulus crier, un +frisson glacé me parcourut tout le corps et m'étreignit à la gorge.... +Je tombai mourant, et je me crus tué. Je n'oublierai jamais votre +sublime courage, quand, revenu à moi, je me traînai expirant jusqu'au +bas de l'escalier, où, expirante vous-même, vous vîntes au-devant de +moi. Il fallait garder le silence sur la terrible catastrophe; vous +eûtes le courage de regagner votre maison, soutenue par votre nourrice; +un duel fut le prétexte de ma blessure. Contre toute attente, le secret +nous fut gardé à tous deux, on me transporta à Versailles; pendant trois +mois, je luttai contre la mort; enfin comme je parus me rattacher à la +vie, on m'ordonna le soleil et l'air du Midi. Quatre hommes me portèrent +de Paris à Châlons, en faisant six lieues par jour. Mme de Villefort +suivait le brancard dans sa voiture. À Châlons, on me mit sur la Saône, +puis je passai sur le Rhône, et, par la seule vitesse du courant, je +descendis jusqu'à Arles, puis d'Arles, je repris ma litière et continuai +mon chemin pour Marseille. Ma convalescence dura six mois; je +n'entendais plus parler de vous, je n'osai m'informer de ce que vous +étiez devenue. Quand je revins à Paris, j'appris que, veuve de M. de +Nargonne, vous aviez épousé M. Danglars. + +«À quoi avais-je pensé depuis que la connaissance m'était revenue? +Toujours à la même chose, toujours à ce cadavre d'enfant qui, chaque +nuit, dans mes rêves s'envolait du sein de la terre, et planait +au-dessus de la fosse en me menaçant du regard et du geste. Aussi, à +peine de retour à Paris, je m'informai; la maison n'avait pas été +habitée depuis que nous en étions sortis, mais elle venait d'être louée +pour neuf ans. J'allai trouver le locataire, je feignis d'avoir un grand +désir de ne pas voir passer entre des mains étrangères cette maison qui +appartenait au père et à la mère de ma femme; j'offris un dédommagement +pour qu'on rompît le bail; on me demanda six mille francs: j'en eusse +donné dix mille, j'en eusse donné vingt mille. Je les avais sur moi, je +fis, séance tenante, signer la résiliation; puis, lorsque je tins cette +cession tant désirée, je partis au galop pour Auteuil. Personne, depuis +que j'en étais sorti, n'était entré dans la maison. + +«Il était cinq heures de l'après-midi, je montai dans la chambre rouge +et j'attendis la nuit. + +«Là, tout ce que je me disais depuis un an dans mon agonie continuelle +se représenta, bien plus menaçant que jamais, à ma pensée. + +«Ce Corse qui m'avait déclaré la vendetta, qui m'avait suivi de Nîmes à +Paris; ce Corse, qui était caché dans le jardin, qui m'avait frappé, +m'avait vu creuser la fosse, il m'avait vu enterrer l'enfant; il pouvait +en arriver à vous connaître; peut-être vous connaissait-il.... Ne vous +ferait-il pas payer un jour le secret de cette terrible affaire?... Ne +serait-ce pas pour lui une bien douce vengeance, quand il apprendrait +que je n'étais pas mort de son coup de poignard? Il était donc urgent +qu'avant toute chose, et à tout hasard, je fisse disparaître les traces +de ce passé, que j'en détruisisse tout vestige matériel; il n'y aurait +toujours que trop de réalité dans mon souvenir. + +«C'était pour cela que j'avais annulé le bail, c'était pour cela que +j'étais venu, c'était pour cela que j'attendais. + +«La nuit arriva, je la laissai bien s'épaissir; j'étais sans lumière +dans cette chambre, où des souffles de vent faisaient trembler les +portières derrière lesquelles je croyais toujours voir quelque espion +embusqué; de temps en temps je tressaillais, il me semblait derrière +moi, dans ce lit, entendre vos plaintes, et je n'osais me retourner. Mon +coeur battait dans le silence, et je le sentais battre si violemment que +je croyais que ma blessure allait se rouvrir; enfin, j'entendis +s'éteindre, l'un après l'autre, tous ces bruits divers de la campagne. +Je compris que je n'avais plus rien à craindre, que je ne pouvais être +ni vu ni entendu, et je me décidai à descendre. + +«Écoutez, Hermine, je me crois aussi brave qu'un autre homme, mais +lorsque je retirai de ma poitrine cette petite clef de l'escalier, que +nous chérissions tous deux, et que vous aviez voulu faire attacher à un +anneau d'or, lorsque j'ouvris la porte, lorsque, à travers les fenêtres, +je vis une lune pâle jeter, sur les degrés en spirale, une longue bande +de lumière blanche pareille à un spectre, je me retins au mur et je fus +près de crier; il me semblait que j'allais devenir fou. + +«Enfin, je parvins à me rendre maître de moi-même. Je descendis +l'escalier marche à marche; la seule chose que je n'avais pu vaincre, +c'était un étrange tremblement dans les genoux. Je me cramponnai à la +rampe; si je l'eusse lâchée un instant, je me fusse précipité. + +«J'arrivai à la porte d'en bas; en dehors de cette porte, une bêche +était posée contre le mur. Je m'étais muni d'une lanterne sourde; au +milieu de la pelouse, je m'arrêtai pour l'allumer, puis je continuai mon +chemin. + +«Novembre finissait, toute la verdure du jardin avait disparu, les +arbres n'étaient plus que des squelettes aux longs bras décharnés, et +les feuilles mortes criaient avec le sable sous mes pas. + +«L'effroi m'étreignait si fortement le coeur, qu'en approchant du massif +je tirai un pistolet de ma poche et l'armai. Je croyais toujours voir +apparaître à travers les branches la figure du Corse. + +«J'éclairai le massif avec ma lanterne sourde; il était vide. Je jetai +les yeux tout autour de moi; j'étais bien seul; aucun bruit ne troublait +le silence de la nuit, si ce n'est le chant d'une chouette qui jetait +son cri aigu et lugubre comme un appel aux fantômes de la nuit. + +«J'attachai ma lanterne à une branche fourchue que j'avais déjà +remarquée un an auparavant, à l'endroit même où je m'arrêtai pour +creuser la fosse. + +«L'herbe avait, pendant l'été, poussé bien épaisse à cet endroit, et, +l'automne venu, personne ne s'était trouvé là pour la faucher. +Cependant, une place moins garnie attira mon attention; il était évident +que c'était là que j'avais retourné la terre. Je me mis à l'oeuvre. + +«J'en étais donc arrivé à cette heure que j'attendais depuis plus d'un +an! + +«Aussi, comme j'espérais, comme je travaillais, comme je sondais chaque +touffe de gazon, croyant sentir de la résistance au bout de ma bêche; +rien! et cependant je fis un trou deux fois plus grand que n'était le +premier. Je crus m'être abusé, m'être trompé de place; je m'orientai, je +regardai les arbres, je cherchai à reconnaître les détails qui m'avaient +frappé. Une bise froide et aiguë sifflait à travers les branches +dépouillées, et cependant la sueur ruisselait sur mon front. Je me +rappelai que j'avais reçu le coup de poignard au moment où je piétinais +la terre pour recouvrir la fosse; en piétinant cette terre, je +m'appuyais à un faux ébénier; derrière moi était un rocher artificiel +destiné à servir de banc aux promeneurs; car en tombant, ma main, qui +venait de quitter l'ébénier, avait senti la fraîcheur de cette pierre. À +ma droite était le faux ébénier, derrière moi était le rocher, je tombai +en me plaçant de même, je me relevai et me mis à creuser et à élargir le +trou: rien! toujours rien! le coffret n'y était pas. + +--Le coffret n'y était pas? murmura Mme Danglars suffoquée par +l'épouvante. + +--Ne croyez pas que je me bornai à cette tentative, continua Villefort; +non. Je fouillai tout le massif; je pensai que l'assassin, ayant déterré +le coffre et croyant que c'était un trésor, avait voulu s'en emparer, +l'avait emporté; puis s'apercevant de son erreur, avait fait à son tour +un trou et l'y avait déposé; rien. Puis il me vint cette idée qu'il +n'avait point pris tant de précautions, et l'avait purement et +simplement jeté dans quelque coin. Dans cette dernière hypothèse, il me +fallait, pour faire mes recherches, attendre le jour. Je remontai dans +la chambre et j'attendis. + +--Oh! mon Dieu! + +--Le jour venu, je descendis de nouveau. Ma première visite fut pour le +massif; j'espérais y retrouver des traces qui m'auraient échappé pendant +l'obscurité. J'avais retourné la terre sur une superficie de plus de +vingt pieds carrés, et sur une profondeur de plus de deux pieds. Une +journée eût à peine suffi à un homme salarié pour faire ce que j'avais +fait, moi, en une heure. Rien, je ne vis absolument rien. + +«Alors, je me mis à la recherche du coffre, selon la supposition que +j'avais faite qu'il avait été jeté dans quelque coin. Ce devait être sur +le chemin qui conduisait à la petite porte de sortie; mais cette +nouvelle investigation fut aussi inutile que la première, et, le coeur +serré, je revins au massif, qui lui-même ne me laissait plus aucun +espoir. + +--Oh! s'écria Mme Danglars, il y avait de quoi devenir fou. + +--Je l'espérai un instant, dit Villefort, mais je n'eus pas ce bonheur; +cependant, rappelant ma force et par conséquent mes idées: Pourquoi cet +homme aurait-il emporté ce cadavre? me demandai-je. + +--Mais vous l'avez dit, reprit Mme Danglars, pour avoir une preuve. + +--Eh! non, madame, ce ne pouvait plus être cela; on ne garde pas un +cadavre pendant un an, on le montre à un magistrat, et l'on fait sa +déposition. Or, rien de tout cela n'était arrivé. + +--Eh bien, alors?... demanda Hermine toute palpitante. + +--Alors, il y a quelque chose de plus terrible, de plus fatal, de plus +effrayant pour nous: il y a que l'enfant était vivant peut-être, et que +l'assassin l'a sauvé.» + +Mme Danglars poussa un cri terrible, et saisissant les mains de +Villefort: + +«Mon enfant était vivant! dit-elle; vous avez enterré mon enfant vivant, +monsieur! Vous n'étiez pas sûr que mon enfant était mort, et vous l'avez +enterré! ah!...» + +Mme Danglars s'était redressée et elle se tenait devant le procureur du +roi, dont elle serrait les poignets entre ses mains délicates, debout et +presque menaçante. + +«Que sais-je? Je vous dis cela comme je vous dirais autre chose», +répondit Villefort avec une fixité de regard qui indiquait que cet +homme si puissant était près d'atteindre les limites du désespoir et de +la folie. + +«Ah! mon enfant, mon pauvre enfant!» s'écria la baronne, retombant sur +sa chaise et étouffant ses sanglots dans son mouchoir. + +Villefort revint à lui, et comprit que pour détourner l'orage maternel +qui s'amassait sur sa tête, il fallait faire passer chez Mme Danglars la +terreur qu'il éprouvait lui-même. + +«Vous comprenez alors que si cela est ainsi, dit-il en se levant à son +tour et en s'approchant de la baronne pour lui parler d'une voix plus +basse, nous sommes perdus: cet enfant vit, et quelqu'un sait qu'il vit, +quelqu'un a notre secret; et puisque Monte-Cristo parle devant nous d'un +enfant déterré où cet enfant n'était plus, ce secret c'est lui qui l'a. + +--Dieu, Dieu juste, Dieu vengeur!» murmura Mme Danglars. + +Villefort ne répondit que par une espèce de rugissement. + +«Mais cet enfant, cet enfant, monsieur? reprit la mère obstinée. + +--Oh! que je l'ai cherché! reprit Villefort en se tordant les bras: que +de fois je l'ai appelé dans mes longues nuits sans sommeil! que de fois +j'ai désiré une richesse royale pour acheter un million de secrets à un +million d'hommes, et pour trouver mon secret dans les leurs! Enfin, un +jour que pour la centième fois je reprenais la bêche, je me demandai +pour la centième fois ce que le Corse avait pu faire de l'enfant: un +enfant embarrasse un fugitif; peut-être en s'apercevant qu'il était +vivant encore, l'avait-il jeté dans la rivière. + +--Oh! impossible! s'écria Mme Danglars; on assassine un homme par +vengeance, on ne noie pas de sang-froid un enfant! + +--Peut-être, continua Villefort, l'avait-il mis aux Enfants-Trouvés. + +--Oh! oui, oui! s'écria la baronne, mon enfant est là! monsieur! + +--Je courus à l'hospice, et j'appris que cette nuit même, la nuit du 20 +septembre, un enfant avait été déposé dans le tour; il était enveloppé +d'une moitié de serviette en toile fine, déchirée avec intention. Cette +moitié de serviette portait une moitié de couronne de baron et la lettre +H. + +--C'est cela, c'est cela! s'écria Mme Danglars, tout mon linge était +marqué ainsi; M. de Nargonne était baron, et je m'appelle Hermine. +Merci, mon Dieu! mon enfant n'était pas mort! + +--Non, il n'était pas mort! + +--Et vous me le dites! vous me dites cela sans craindre de me faire +mourir de joie, monsieur! Où est-il? où est mon enfant?» + +Villefort haussa les épaules. + +«Le sais-je? dit-il; et croyez-vous que si je le savais je vous ferais +passer par toutes ces gradations, comme le ferait un dramaturge ou un +romancier? Non, hélas! non! je ne le sais pas. Une femme, il y avait six +mois environ, était venue réclamer l'enfant avec l'autre moitié de la +serviette. Cette femme avait fourni toutes les garanties que la loi +exige, et on le lui avait remis. + +--Mais il fallait vous informer de cette femme, il fallait la découvrir. + +--Et de quoi pensez-vous donc que je me sois occupé, madame? J'ai feint +une instruction criminelle, et tout ce que la police a de fins limiers, +d'adroits agents, je les mis à sa recherche. On a retrouvé ses traces +jusqu'à Châlons; à Châlons, on les a perdues. + +--Perdues? + +--Oui, perdues; perdues à jamais.» + +Mme Danglars avait écouté ce récit avec un soupir, une larme, un cri +pour chaque circonstance. + +«Et c'est tout, dit-elle; et vous vous êtes borné là? + +--Oh! non, dit Villefort, je n'ai jamais cessé de chercher, de +m'enquérir, de m'informer. Cependant, depuis deux ou trois ans, j'ai +donné quelque relâche. Mais, aujourd'hui, je vais recommencer avec plus +de persévérance et d'acharnement que jamais; et je réussirai, +voyez-vous; car ce n'est plus la conscience qui me pousse, c'est la +peur. + +--Mais, reprit Mme Danglars, le comte de Monte-Cristo ne sait rien; sans +quoi, ce me semble, il ne nous rechercherait point comme il le fait. + +--Oh! la méchanceté des hommes est bien profonde, dit Villefort, +puisqu'elle est plus profonde que la bonté de Dieu. Avez-vous remarqué +les yeux de cet homme, tandis qu'il nous parlait? + +--Non. + +--Mais l'avez-vous examiné profondément parfois? + +--Sans doute. Il est bizarre, mais voilà tout. Une chose qui m'a frappée +seulement, c'est que de tout ce repas exquis qu'il nous a donné, il n'a +rien touché, c'est que d'aucun plat il n'a voulu prendre sa part. + +--Oui, oui! dit Villefort, j'ai remarqué cela aussi. Si j'avais su ce +que je sais maintenant, moi non plus je n'eusse touché à rien; j'aurais +cru qu'il voulait nous empoisonner. + +--Et vous vous seriez trompé, vous le voyez bien. + +--Oui, sans doute; mais, croyez-moi, cet homme a d'autres projets. Voilà +pourquoi j'ai voulu vous voir, voilà pourquoi j'ai demandé à vous +parler, voilà pourquoi j'ai voulu vous prémunir contre tout le monde, +mais contre lui surtout. Dites-moi, continua Villefort en fixant plus +profondément encore qu'il ne l'avait fait jusque-là ses yeux sur la +baronne, vous n'avez parlé de notre liaison à personne? + +--Jamais, à personne. + +--Vous me comprenez, reprit affectueusement Villefort, quand je dis à +personne, pardonnez-moi cette insistance, à personne au monde, n'est-ce +pas? + +--Oh! oui, oui, je comprends très bien, dit la baronne en rougissant; +jamais! je vous le jure. + +--Vous n'avez point l'habitude d'écrire le soir ce qui s'est passé dans +la matinée? vous ne faites pas de journal? + +--Non! Hélas! ma vie passe emportée par la frivolité; moi-même, je +l'oublie. + +--Vous ne rêvez pas haut, que vous sachiez? + +--J'ai un sommeil d'enfant; ne vous le rappelez-vous pas?» + +Le pourpre monta au visage de la baronne, et la pâleur envahit celui de +Villefort. + +«C'est vrai, dit-il si bas qu'on l'entendit à peine. + +--Eh bien? demanda la baronne. + +--Eh bien, je comprends ce qu'il me reste à faire, reprit Villefort. +Avant huit jours d'ici, je saurai ce que c'est que M. de Monte-Cristo, +d'où il vient, où il va, et pourquoi il parle devant nous des enfants +qu'on déterre dans son jardin.» + +Villefort prononça ces mots avec un accent qui eût fait frissonner le +comte s'il eût pu les entendre. + +Puis il serra la main que la baronne répugnait à lui donner et la +reconduisit avec respect jusqu'à la porte. + +Mme Danglars reprit un autre fiacre, qui la ramena au passage, de +l'autre côté duquel elle retrouva sa voiture et son cocher, qui, en +l'attendant, dormait paisiblement sur son siège. + + + + +LXVIII + +Un bal d'été. + + +Le même jour, vers l'heure où Mme Danglars faisait la séance que nous +avons dite dans le cabinet de M. le procureur du roi, une calèche de +voyage, entrant dans la rue du Helder, franchissait la porte du n°27 et +s'arrêtait dans la cour. + +Au bout d'un instant la portière s'ouvrait, et Mme de Morcerf en +descendait appuyée au bras de son fils. + +À peine Albert eut-il reconduit sa mère chez elle que, commandant un +bain et ses chevaux, après s'être mis aux mains de son valet de chambre, +il se fit conduire aux Champs-Élysées, chez le comte de Monte-Cristo. + +Le comte le reçut avec son sourire habituel. C'était une étrange chose: +jamais on ne paraissait faire un pas en avant dans le coeur ou dans +l'esprit de cet homme. Ceux qui voulaient, si l'on peut dire cela, +forcer le passage de son intimité trouvaient un mur. + +Morcerf, qui accourait à lui les bras ouverts, laissa, en le voyant et +malgré son sourire amical, tomber ses bras, et osa tout au plus lui +tendre la main. + +De son côté, Monte-Cristo la lui toucha, comme il faisait toujours, mais +sans la lui serrer. + +«Eh bien, me voilà, dit-il, cher comte. + +--Soyez le bienvenu. + +--Je suis arrivé depuis une heure. + +--De Dieppe? + +--Du Tréport. + +--Ah! c'est vrai. + +--Et ma première visite est pour vous. + +--C'est charmant de votre part, dit Monte-Cristo comme il eût dit toute +autre chose. + +--Eh bien, voyons, quelles nouvelles? + +--Des nouvelles! vous demandez cela à moi, à un étranger!» + +--Je m'entends: quand je demande quelles nouvelles, je demande si vous +avez fait quelque chose pour moi? + +--M'aviez-vous donc chargé de quelque commission? dit Monte-Cristo en +jouant l'inquiétude. + +--Allons, allons, dit Albert, ne simulez pas l'indifférence. On dit +qu'il y a des avertissements sympathiques qui traversent la distance: +eh bien! au Tréport, j'ai reçu mon coup électrique; vous avez, sinon +travaillé pour moi, du moins pensé à moi. + +--Cela est possible, dit Monte-Cristo. J'ai en effet pensé à vous; mais +le courant magnétique dont j'étais le conducteur agissait, je l'avoue, +indépendamment de ma volonté. + +--Vraiment! Contez-moi cela, je vous prie. + +--C'est facile, M. Danglars a dîné chez moi. + +--Je le sais bien, puisque c'est pour fuir sa présence que nous sommes +partis, ma mère et moi. + +--Mais il a dîné avec M. Andrea Cavalcanti. + +--Votre prince italien? + +--N'exagérons pas. M. Andrea se donne seulement le titre de vicomte. + +--Se donne, dites-vous? + +--Je dis: se donne. + +--Il ne l'est donc pas? + +--Eh! le sais-je, moi? Il se le donne, je le lui donne, on le lui donne; +n'est-ce pas comme s'il l'avait? + +--Homme étrange que vous faites, allez! Eh bien? + +--Eh bien, quoi? + +--M. Danglars a donc dîné ici? + +--Oui. + +--Avec votre vicomte Andrea Cavalcanti? + +--Avec le vicomte Andrea Cavalcanti, le marquis son père, Mme Danglars, +M. et Mme de Villefort, des gens charmants, M. Debray, Maximilien +Morrel, et puis qui encore... attendez donc... ah! M. de Château-Renaud. + +--On a parlé de moi? + +--On n'en a pas dit un mot. + +--Tant pis. + +--Pourquoi cela? Il me semble que, si l'on vous a oublié, on n'a fait, +en agissant ainsi, que ce que vous désiriez! + +--Mon cher comte, si l'on n'a point parlé de moi, c'est qu'on y pensait +beaucoup, et alors je suis désespéré. + +--Que vous importe, puisque Mlle Danglars n'était point au nombre de +ceux qui y pensaient ici! Ah! il est vrai qu'elle pouvait y penser chez +elle. + +--Oh! quant à cela, non, j'en suis sûr: ou si elle y pensait, c'est +certainement de la même façon que je pense à elle. + +--Touchante sympathie! dit le comte. Alors vous vous détestez? + +--Écoutez, dit Morcerf, si Mlle Danglars était femme à prendre en pitié +le martyre que je ne souffre pas pour elle et m'en récompenser en dehors +des convenances matrimoniales arrêtées entre nos deux familles, cela +m'irait à merveille. Bref, je crois que Mlle Danglars serait une +maîtresse charmante, mais comme femme, diable.... + +--Ainsi, dit Monte-Cristo en riant, voilà votre façon de penser sur +votre future? + +--Oh! mon Dieu! oui, un peu brutale, c'est vrai mais exacte du moins. +Or, puisqu'on ne peut faire de ce rêve une réalité; comme pour arriver à +un certain but il faut que Mlle Danglars devienne ma femme c'est-à-dire +qu'elle vive avec moi, qu'elle pense près de moi, qu'elle chante près de +moi, qu'elle fasse des vers et de la musique à dix pas de moi, et cela +pendant tout le temps de ma vie, alors je m'épouvante. Une maîtresse, +mon cher comte, cela se quitte, mais une femme, peste! c'est autre +chose, cela se garde éternellement, de près ou de loin c'est-à-dire. Or, +c'est effrayant de garder toujours Mlle Danglars, fût-ce même de loin. + +--Vous êtes difficile, vicomte. + +--Oui, car souvent je pense à une chose impossible. + +--À laquelle? + +--À trouver pour moi une femme comme mon père en a trouvé une pour lui.» + + +Monte-Cristo pâlit et regarda Albert en jouant avec des pistolets +magnifiques dont il faisait rapidement crier les ressorts. + +«Ainsi, votre père a été bien heureux, dit-il. + +--Vous savez mon opinion sur ma mère, monsieur le comte: un ange du +ciel; voyez-la encore belle, spirituelle toujours, meilleure que jamais. +J'arrive du Tréport; pour tout autre fils, eh! mon Dieu! accompagner sa +mère serait une complaisance ou une corvée mais, moi, j'ai passé quatre +jours en tête-à-tête avec elle, plus satisfait, plus reposé, plus +poétique, vous le dirais-je, que si j'eusse emmené au Tréport la reine +Mab ou Titania. + +--C'est une perfection désespérante, et vous donnez à tous ceux qui vous +entendent de graves envies de rester célibataires. + +--Voilà justement, reprit Morcerf, pourquoi, sachant qu'il existe au +monde une femme accomplie, je ne me soucie pas d'épouser Mlle Danglars. +Avez-vous quelquefois remarqué comme notre égoïsme revêt de couleurs +brillantes tout ce qui nous appartient? Le diamant qui chatoyait à la +vitre de Marlé ou de Fossin devient bien plus beau depuis qu'il est +notre diamant; mais si l'évidence vous force à reconnaître qu'il en est +d'une eau plus pure, et que vous soyez condamné à porter éternellement +ce diamant inférieur à un autre, comprenez-vous la souffrance? + +--Mondain! murmura le comte. + +--Voilà pourquoi je sauterai de joie le jour où Mlle Eugénie s'apercevra +que je ne suis qu'un chétif atome et que j'ai à peine autant de cent +mille francs qu'elle a de millions.» + +Monte-Cristo sourit. + +«J'avais bien pensé à autre chose, continua Albert; Franz aime les +choses excentriques, j'ai voulu le rendre malgré lui amoureux de Mlle +Danglars; mais à quatre lettres que je lui ai écrites dans le plus +affriandant des styles, Franz m'a imperturbablement répondu: «Je suis +excentrique, c'est vrai, mais mon excentricité ne va pas jusqu'à +reprendre ma parole quand je l'ai donnée.» + +--Voilà ce que j'appelle le dévouement de l'amitié: donner à un autre la +femme dont on ne voudrait soi-même qu'à titre de maîtresse.» + +Albert sourit. + +«À propos, continua-t-il, il arrive, ce cher Franz; mais peu vous +importe, vous ne l'aimez pas, je crois? + +--Moi! dit Monte-Cristo; eh! mon cher vicomte, où donc avez-vous vu que +je n'aimais pas M. Franz? J'aime tout le monde. + +--Et je suis compris dans tout le monde... merci. + +--Oh! ne confondons pas, dit Monte-Cristo: j'aime tout le monde à la +manière dont Dieu nous ordonne d'aimer notre prochain, chrétiennement; +mais je ne hais bien que de certaines personnes. Revenons à M. Franz +d'Épinay. Vous dites donc qu'il arrive. + +--Oui, mandé par M. de Villefort, aussi enragé, à ce qu'il paraît, de +marier Mlle Valentine que M. Danglars est enragé de marier Mlle +Eugénie. Décidément, il paraît que c'est un état des plus fatigants que +celui de père de grandes filles; il me semble que cela leur donne la +fièvre, et que leur pouls bat quatre-vingt-dix fois à la minute, jusqu'à +ce qu'ils en soient débarrassés. + +--Mais M. d'Épinay ne vous ressemble pas, lui; il prend son mal en +patience. + +--Mieux que cela, il le prend au sérieux; il met des cravates blanches +et parle déjà de sa famille. Il a au reste pour les Villefort une grande +considération. + +--Méritée, n'est-ce pas? + +--Je le crois. M. de Villefort a toujours passé pour un homme sévère, +mais juste. + +--À la bonne heure, dit Monte-Cristo, en voilà un au moins que vous ne +traitez pas comme ce pauvre M. Danglars. + +--Cela tient peut-être à ce que je ne suis pas forcé d'épouser sa fille, +répondit Albert en riant. + +--En vérité, mon cher monsieur, dit Monte-Cristo, vous êtes d'une +fatuité révoltante. + +--Moi? + +--Oui, vous. Prenez donc un cigare. + +--Bien volontiers. Et pourquoi suis-je fat? + +--Mais parce que vous êtes là à vous défendre, à vous débattre +d'épouser Mlle Danglars. Eh! mon Dieu! laissez aller les choses, et ce +n'est peut-être pas vous qui retirerez votre parole le premier. + +--Bah! fit Albert avec de grands yeux. + +--Eh! sans doute, monsieur le vicomte, on ne vous mettra pas de force le +cou dans les portes, que diable! Voyons, sérieusement, reprit +Monte-Cristo en changeant d'intonation, avez-vous envie de rompre? + +--Je donnerais cent mille francs pour cela. + +--Eh bien, soyez heureux: M. Danglars est prêt à en donner le double +pour atteindre au même but. + +--Est-ce bien vrai, ce bonheur-là? dit Albert, qui cependant en disant +cela ne put empêcher qu'un imperceptible nuage passât sur son front. +Mais, mon cher comte, M. Danglars a donc des raisons? + +--Ah! te voilà bien, nature orgueilleuse et égoïste! À la bonne heure, +je retrouve l'homme qui veut trouer l'amour-propre d'autrui à coups de +hache, et qui crie quand on troue le sien avec une aiguille. + +--Non! mais c'est qu'il me semble que M. Danglars.... + +--Devait être enchanté de vous n'est-ce pas? Eh bien, M. Danglars est un +homme de mauvais goût, c'est convenu, et il est encore plus enchanté +d'un autre.... + +--De qui donc? + +--Je ne sais pas, moi; étudiez, regardez, saisissez les allusions à leur +passage, et faites-en votre profit. + +--Bon, je comprends; écoutez, ma mère... non! pas ma mère, je me trompe, +mon père a eu l'idée de donner un bal. + +--Un bal dans ce moment-ci de l'année? + +--Les bals d'été sont à la mode. + +--Ils n'y seraient pas, que la comtesse n'aurait qu'à vouloir, et elle +les y mettrait. + +--Pas mal; vous comprenez, ce sont des bals pur sang; ceux qui restent à +Paris dans le mois de juillet sont de vrais Parisiens. Voulez-vous vous +charger d'une invitation pour MM. Cavalcanti? + +--Dans combien de jours a lieu votre bal? + +--Samedi. + +--M. Cavalcanti père sera parti. + +--Mais M. Cavalcanti fils demeure. Voulez-vous vous charger d'amener M. +Cavalcanti fils? + +--Écoutez, vicomte, je ne le connais pas. + +--Vous ne le connaissez pas? + +--Non; je l'ai vu pour la première fois il y a trois ou quatre jours, +et je n'en réponds en rien. + +--Mais vous le recevez bien, vous! + +--Moi, c'est autre chose; il m'a été recommandé par un brave abbé qui +peut lui-même avoir été trompé. Invitez-le directement, à merveille, +mais ne me dites pas de vous le présenter; s'il allait plus tard épouser +Mlle Danglars, vous m'accuseriez de manège, et vous voudriez vous couper +la gorge avec moi; d'ailleurs, je ne sais pas si j'irai moi-même. + +--Où? + +--À votre bal. + +--Pourquoi n'y viendrez-vous point? + +--D'abord parce que vous ne m'avez pas encore invité. + +--Je viens exprès pour vous apporter votre invitation moi-même. + +--Oh! c'est trop charmant; mais je puis en être empêché. + +--Quand je vous aurai dit une chose, vous serez assez aimable pour nous +sacrifier tous les empêchements. + +--Dites. + +--Ma mère vous en prie. + +--Mme la comtesse de Morcerf? reprit Monte-Cristo en tressaillant. + +--Ah! comte, dit Albert, je vous préviens que Mme de Morcerf cause +librement avec moi; et si vous n'avez pas senti craquer en vous ces +fibres sympathiques dont je vous parlais tout à l'heure, c'est que ces +fibres-là vous manquent complètement, car pendant quatre jours nous +n'avons parlé que de vous. + +--De moi? En vérité vous me comblez! + +--Écoutez, c'est le privilège de votre emploi: quand on est un problème +vivant. + +--Ah! je suis donc aussi un problème pour votre mère? En vérité, je +l'aurais crue trop raisonnable pour se livrer à de pareils écarts +d'imagination! + +--Problème, mon cher comte, problème pour tous, pour ma mère comme pour +les autres; problème accepté, mais non deviné, vous demeurez toujours à +l'état d'énigme: rassurez-vous. Ma mère seulement demande toujours +comment il se fait que vous soyez si jeune. Je crois qu'au fond, tandis +que la comtesse G... vous prend pour Lord Ruthwen, ma mère vous prend +pour Cagliostro ou le comte de Saint-Germain. La première fois que vous +viendrez voir Mme de Morcerf, confirmez-la dans cette opinion. Cela ne +vous sera pas difficile, vous avez la pierre philosophale de l'un et +l'esprit de l'autre. + +--Je vous remercie de m'avoir prévenu, dit le comte en souriant, je +tâcherai de me mettre en mesure de faire face à toutes les suppositions. + +--Ainsi vous viendrez samedi? + +--Puisque Mme de Morcerf m'en prie. + +--Vous êtes charmant. + +--Et M. Danglars? + +--Oh! il a déjà reçu la triple invitation; mon père s'en est chargé. +Nous tâcherons aussi d'avoir le grand d'Aguesseau, M. de Villefort; mais +on en désespère. + +--Il ne faut jamais désespérer de rien, dit le proverbe. + +--Dansez-vous, cher comte? + +--Moi? + +--Oui, vous. Qu'y aurait-il d'étonnant à ce que vous dansassiez? + +--Ah! en effet, tant qu'on n'a pas franchi la quarantaine.... Non, je ne +danse pas; mais j'aime à voir danser. Et Mme de Morcerf, danse-t-elle? + +--Jamais, non plus; vous causerez, elle a tant envie de causer avec +vous! + +--Vraiment? + +--Parole d'honneur! et je vous déclare que vous êtes le premier homme +pour lequel ma mère ait manifesté cette curiosité.» + +Albert prit son chapeau et se leva; le comte le reconduisit jusqu'à la +porte. + +«Je me fais un reproche, dit-il en l'arrêtant au haut du perron. + +--Lequel? + +--J'ai été indiscret, je ne devais pas vous parler de M. Danglars. + +--Au contraire, parlez-m'en encore, parlez-m'en souvent, parlez-m'en +toujours; mais de la même façon. + +--Bien! vous me rassurez. À propos, quand arrive M. d'Épinay? + +--Mais dans cinq ou six jours au plus tard. + +--Et quand se marie-t-il? + +--Aussitôt l'arrivée de M. et de Mme de Saint-Méran. + +--Amenez-le-moi donc quand il sera à Paris. Quoique vous prétendiez que +je ne l'aime pas, je vous déclare que je serai heureux de le voir. + +--Bien, vos ordres seront exécutés, seigneur. + +--Au revoir! + +--À samedi, en tout cas, bien sûr, n'est-ce pas? + +--Comment donc! c'est parole donnée.» + +Le comte suivit des yeux Albert en le saluant de la main. Puis, quand +il fut remonté dans son phaéton, il se retourna, et trouvant Bertuccio +derrière lui: + +«Eh bien? demanda-t-il. + +--Elle est allée au Palais, répondit l'intendant. + +--Elle y est restée longtemps? + +--Une heure et demie. + +--Et elle est rentrée chez elle? + +--Directement. + +--Eh bien, mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte, si j'ai maintenant +un conseil à vous donner, c'est d'aller voir en Normandie si vous ne +trouverez pas cette petite terre dont je vous ai parlée.» + +Bertuccio salua, et, comme ses désirs étaient en parfaite harmonie avec +l'ordre qu'il avait reçu, il partit le soir même. + + + + +LXIX + +Les informations. + + +M. de Villefort tint parole à Mme Danglars, et surtout à lui-même, en +cherchant à savoir de quelle façon M. le comte de Monte-Cristo avait pu +apprendre l'histoire de la maison d'Auteuil. + +Il écrivit le même jour à un certain M. de Boville, qui, après avoir été +autrefois inspecteur des prisons, avait été attaché, dans un grade +supérieur, à la police de sûreté, pour avoir les renseignements qu'il +désirait, et celui-ci demanda deux jours pour savoir au juste près de +qui l'on pourrait se renseigner. + +Les deux jours expirés, M. de Villefort reçut la note suivante: + +«La personne que l'on appelle M. le comte de Monte-Cristo est connue +particulièrement de Lord Wilmore, riche étranger, que l'on voit +quelquefois à Paris et qui s'y trouve en ce moment; il est connu +également de l'abbé Busoni, prêtre sicilien d'une grande réputation en +Orient, où il a fait beaucoup de bonnes oeuvres.» + +M. de Villefort répondit par un ordre de prendre sur ces deux étrangers +les informations les plus promptes et les plus précises; le lendemain +soir, ses ordres étaient exécutés, et voici les renseignements qu'il +recevait: + +L'abbé, qui n'était que pour un mois à Paris, habitait, derrière +Saint-Sulpice, une petite maison composée d'un seul étage au-dessus d'un +rez-de-chaussée; quatre pièces, deux pièces en haut et deux pièces en +bas, formaient tout le logement, dont il était l'unique locataire. + +Les deux pièces d'en bas se composaient d'une salle à manger avec table, +deux chaises et buffet en noyer, et d'un salon boisé peint en blanc, +sans ornements, sans tapis et sans pendule. On voyait que, pour +lui-même, l'abbé se bornait aux objets de stricte nécessité. + +Il est vrai que l'abbé habitait de préférence le salon du premier. Ce +salon, tout meublé de livres de théologie et de parchemins, au milieu +desquels on le voyait s'ensevelir, disait son valet de chambre, pendant +des mois entiers, était en réalité moins un salon qu'une bibliothèque. + +Ce valet regardait les visiteurs au travers d'une sorte de guichet, et +lorsque leur figure lui était inconnue ou ne lui plaisait pas, il +répondait que M. l'abbé n'était point à Paris, ce dont beaucoup se +contentaient, sachant que l'abbé voyageait souvent et restait +quelquefois fort longtemps en voyage. + +Au reste, qu'il fût au logis ou qu'il n'y fût pas, qu'il se trouvât à +Paris ou au Caire, l'abbé donnait toujours, et le guichet servait de +tour aux aumônes que le valet distribuait incessamment au nom de son +maître. + +L'autre chambre, située près de la bibliothèque, était une chambre à +coucher. Un lit sans rideaux, quatre fauteuils et un canapé de velours +d'Utrecht jaune formaient, avec un prie-Dieu, tout son ameublement. + +Quant à Lord Wilmore, il demeurait rue Fontaine-Saint-Georges. C'était +un de ces Anglais touristes qui mangent toute leur fortune en voyages. +Il louait en garni l'appartement qu'il habitait dans lequel il venait +passer seulement deux ou trois heures par jour, et où il ne couchait que +rarement. Une de ses manies était de ne vouloir pas absolument parler la +langue française, qu'il écrivait cependant, assurait-on, avec une assez +grande pureté. + +Le lendemain du jour où ces précieux renseignements étaient parvenus à +M. le procureur du roi, un homme, qui descendait de voiture au coin de +la rue Férou, vint frapper à une porte peinte en vert olive et demanda +l'abbé Busoni. + +«M. l'abbé est sorti dès le matin, répondit le valet. + +--Je pourrais ne pas me contenter de cette réponse, dit le visiteur, car +je viens de la part d'une personne pour laquelle on est toujours chez +soi. Mais veuillez remettre à l'abbé Busoni.... + +--Je vous ai déjà dit qu'il n'y était pas, répéta le valet. + +--Alors quand il sera rentré, remettez-lui cette carte et ce papier +cacheté. Ce soir, à huit heures M. l'abbé sera-t-il chez lui? + +--Oh! sans faute, monsieur, à moins que M. l'abbé ne travaille, et alors +c'est comme s'il était sorti. + +--Je reviendrai donc ce soir à l'heure convenue», reprit le visiteur. + +Et il se retira. + +En effet, à l'heure indiquée, le même homme revint dans la même voiture, +qui cette fois, au lieu de s'arrêter au coin de la rue Férou, s'arrêta +devant la porte verte. Il frappa, on lui ouvrit, et il entra. + +Aux signes de respect dont le valet fut prodigue envers lui, il comprit +que sa lettre avait fait l'effet désiré. + +«M. l'abbé est chez lui? demanda-t-il. + +--Oui, il travaille dans sa bibliothèque; mais il attend monsieur», +répondit le serviteur. + +L'étranger monta un escalier assez rude, et, devant une table dont la +superficie était inondée de la lumière que concentrait un vaste +abat-jour, tandis que le reste de l'appartement était dans l'ombre, il +aperçut l'abbé, en habit ecclésiastique, la tête couverte de ces +coqueluchons sous lesquels s'ensevelissait le crâne des savants en _us_ +du Moyen Âge. + +«C'est à monsieur Busoni que j'ai l'honneur de parler? demanda le +visiteur. + +--Oui, monsieur, répondit l'abbé, et vous êtes la personne que M. de +Boville, ancien intendant des prisons, m'envoie de la part de M. le +préfet de Police? + +--Justement, monsieur. + +--Un des agents préposés à la sûreté de Paris? + +--Oui, monsieur», répondit l'étranger avec une espèce d'hésitation, et +surtout un peu de rougeur. + +L'abbé rajusta les grandes lunettes qui lui couvraient non seulement les +yeux, mais encore les tempes, et, se rasseyant, fit signe au visiteur de +s'asseoir à son tour. + +«Je vous écoute, monsieur, dit l'abbé avec un accent italien des plus +prononcés. + +--La mission dont je me suis chargé, monsieur, reprit le visiteur en +pesant chacune de ses paroles comme si elles avaient peine à sortir, est +une mission de confiance pour celui qui la remplit et pour celui près +duquel on la remplit. + +L'abbé s'inclina. + +«Oui, reprit l'étranger, votre probité, monsieur l'abbé, est si connue +de M. le préfet de Police, qu'il veut savoir de vous, comme magistrat, +une chose qui intéresse cette sûreté publique au nom de laquelle je vous +suis député. Nous espérons donc, monsieur l'abbé, qu'il n'y aura ni +liens d'amitié ni considération humaine qui puissent vous engager à +déguiser la vérité à la justice. + +--Pourvu, monsieur, que les choses qu'il vous importe de savoir ne +touchent en rien aux scrupules de ma conscience. Je suis prêtre, +monsieur, et les secrets de la confession, par exemple, doivent rester +entre moi et la justice de Dieu, et non entre moi et la justice humaine. + +--Oh! soyez tranquille, monsieur l'abbé, dit l'étranger, dans tous les +cas nous mettrons votre conscience à couvert.» + +À ces mots l'abbé, en pesant de son côté sur l'abat-jour, leva ce même +abat-jour du côté opposé, de sorte que, tout en éclairant en plein le +visage de l'étranger, le sien restait toujours dans l'ombre. + +«Pardon, monsieur l'abbé, dit l'envoyé de M. le préfet de Police, mais +cette lumière me fatigue horriblement la vue.» + +L'abbé baissa le carton vert. + +«Maintenant, monsieur, je vous écoute, parlez. + +--J'arrive au fait. Vous connaissez M. le comte de Monte-Cristo? + +--Vous voulez parler de M. Zaccone, je présume? + +--Zaccone!... Ne s'appelle-t-il donc pas Monte-Cristo! + +--Monte-Cristo est un nom de terre, ou plutôt un nom de rocher, et non +pas un nom de famille. + +--Eh bien, soit; ne discutons pas sur les mots, et puisque M. de +Monte-Cristo et M. Zaccone c'est le même homme.... + +--Absolument le même. + +--Parlons de M. Zaccone. + +--Soit. + +--Je vous demandais si vous le connaissiez? + +--Beaucoup. + +--Qu'est-il? + +--C'est le fils d'un riche armateur de Malte. + +--Oui, je le sais bien, c'est ce qu'on dit; mais, comme vous le +comprenez, la police ne peut pas se contenter d'un _on-dit_. + +--Cependant, reprit l'abbé avec un sourire tout affable, quand cet +_on-dit_ est la vérité, il faut bien que tout le monde s'en contente, et +que la police fasse comme tout le monde. + +--Mais vous êtes sûr de ce que vous dites? + +--Comment! si j'en suis sûr! + +--Remarquez, monsieur, que je ne suspecte en aucune façon votre bonne +foi. Je vous dis: Êtes-vous sûr? + +--Écoutez, j'ai connu M. Zaccone le père. + +--Ah! ah! + +--Oui, et tout enfant j'ai joué dix fois avec son fils dans leurs +chantiers de construction. + +--Mais cependant ce titre de comte? + +--Vous savez, cela s'achète. + +--En Italie? + +--Partout. + +--Mais ces richesses qui sont immenses à ce qu'on dit toujours.... + +--Oh! quant à cela, répondit l'abbé, immenses c'est le mot. + +--Combien croyez-vous qu'il possède, vous qui le connaissez? + +--Oh! il a bien cent cinquante à deux cent mille livres de rente. + +--Ah! voilà qui est raisonnable, dit le visiteur, mais on parle de +trois, de quatre millions! + +--Deux cent mille livres de rente, monsieur, font juste quatre millions +de capital. + +--Mais on parlait de trois à quatre millions de rente! + +--Oh! cela n'est pas croyable. + +--Et vous connaissez son île de Monte-Cristo? + +--Certainement; tout homme qui est venu de Palerme, de Naples ou de Rome +en France, par mer, la connaît, puisqu'il est passé à côté d'elle et l'a +vue en passant. + +--C'est un séjour enchanteur, à ce que l'on assure. + +--C'est un rocher. + +--Et pourquoi donc le comte a-t-il acheté un rocher? + +--Justement pour être comte. En Italie, pour être comte, on a encore +besoin d'un comté. + +--Vous avez sans doute entendu parler des aventures de jeunesse de M. +Zaccone. + +--Le père? + +--Non, le fils. + +--Ah! voici où commencent mes incertitudes, car voici où j'ai perdu mon +jeune camarade de vue. + +--Il a fait la guerre? + +--Je crois qu'il a servi. + +--Dans quelle arme? + +--Dans la marine. + +--Voyons, vous n'êtes pas son confesseur? + +--Non, monsieur; je le crois luthérien. + +--Comment, luthérien? + +--Je dis que je crois; je n'affirme pas. D'ailleurs, je croyais la +liberté des cultes établie en France. + +--Sans doute, aussi n'est-ce point de ses croyances que nous nous +occupons en ce moment, c'est de ses actions; au nom de M. le préfet de +Police, je vous somme de dire ce que vous savez. + +--Il passe pour un homme fort charitable. Notre saint-père le pape l'a +fait chevalier du Christ, faveur qu'il n'accorde guère qu'aux princes, +pour les services éminents qu'il a rendus aux chrétiens d'Orient; il a +cinq ou six grands cordons conquis par des services rendus ainsi aux +princes ou aux États. + +--Et il les porte? + +--Non, mais il en est fier, il dit qu'il aime mieux les récompenses +accordées aux bienfaiteurs de l'humanité que celles accordées aux +destructeurs des hommes. + +--C'est donc un quaker que cet homme-là? + +--Justement, c'est un quaker, moins le grand chapeau et l'habit marron, +bien entendu. + +--Lui connaît-on des amis? + +--Oui, car il a pour amis tous ceux qui le connaissent. + +--Mais enfin, il a bien quelque ennemi? + +--Un seul. + +--Comment le nommez-vous? + +--Lord Wilmore. + +--Où est-il? + +--À Paris dans ce moment même. + +--Et il peut me donner des renseignements? + +--Précieux. Il était dans l'Inde en même temps que Zaccone. + +--Savez-vous où il demeure? + +--Quelque part dans la Chaussée-d'Antin; mais j'ignore la rue et le +numéro. + +--Vous êtes mal avec cet Anglais? + +--J'aime Zaccone et lui le déteste; nous sommes en froid à cause de +cela. + +--Monsieur l'abbé, pensez-vous que le comte de Monte-Cristo soit jamais +venu en France avant le voyage qu'il vient de faire à Paris? + +--Ah! pour cela, je puis vous répondre pertinemment. Non, monsieur, il +n'y est jamais venu, puisqu'il s'est adressé à moi, il y a six mois, +pour avoir les renseignements qu'il désirait. De mon côté, comme +j'ignorais à quelle époque je serais moi-même de retour à Paris, je lui +ai adressé M. Cavalcanti. + +--Andrea? + +--Non; Bartolomeo, le père. + +--Très bien, monsieur; je n'ai plus à vous demander qu'une chose, et je +vous somme, au nom de l'honneur, de l'humanité et de la religion, de me +répondre sans détour. + +--Dites, monsieur. + +--Savez-vous dans quel but M. le comte de Monte-Cristo a acheté une +maison à Auteuil? + +--Certainement, car il me l'a dit. + +--Dans quel but, monsieur? + +--Dans celui d'en faire un hospice d'aliénés dans le style de celui +fondé par le baron de Pisani, à Palerme. Connaissez-vous cet hospice? + +--De réputation, oui, monsieur. + +--C'est une institution magnifique.» + +Et là-dessus, l'abbé salua l'étranger en homme qui désire faire +comprendre qu'il ne serait pas fâché de se remettre au travail +interrompu. Le visiteur, soit qu'il comprît le désir de l'abbé, soit +qu'il fût au bout de ses questions, se leva à son tour. + +L'abbé le reconduisit jusqu'à la porte. + +«Vous faites de riches aumônes, dit le visiteur, et quoiqu'on vous dise +riche, j'oserai vous offrir, quelque chose pour vos pauvres; de votre +côté, daignerez-vous accepter mon offrande? + +--Merci, monsieur, il n'y a qu'une seule chose dont je sois jaloux au +monde, c'est que le bien que je fais vienne de moi. + +--Mais cependant.... + +--C'est une résolution invariable. Mais cherchez, monsieur, et vous +trouverez: hélas! sur le chemin de chaque homme riche, il y a bien des +misères à coudoyer!» + +L'abbé salua une dernière fois en ouvrant la porte; l'étranger salua à +son tour et sortit. + +La voiture le conduisit droit chez M. de Villefort. + +Une heure après, la voiture sortit de nouveau, et cette fois se dirigea +vers la rue Fontaine-Saint-Georges. Au n°5, elle s'arrêta. C'était là +que demeurait Lord Wilmore. + +L'étranger avait écrit à Lord Wilmore pour lui demander un rendez-vous +que celui-ci avait fixé à dix heures. Aussi, comme l'envoyé de M. le +préfet de Police arriva à dix heures moins dix minutes, lui fut-il +répondu que Lord Wilmore, qui était l'exactitude et la ponctualité en +personne, n'était pas encore rentré, mais qu'il rentrerait pour sûr à +dix heures sonnantes. + +Le visiteur attendit dans le salon. Ce salon n'avait rien de remarquable +et était comme tous les salons d'hôtel garni. + +Une cheminée avec deux vases de Sèvres modernes, une pendule avec un +Amour tendant son arc, une glace en deux morceaux; de chaque côté de +cette glace une gravure représentant, l'une Homère portant son guide, +l'autre Bélisaire demandant l'aumône, un papier gris sur gris, un meuble +en drap rouge imprimé de noir: tel était le salon de Lord Wilmore. + +Il était éclairé par des globes de verre dépoli qui ne répandaient +qu'une faible lumière, laquelle semblait ménagée exprès pour les yeux +fatigués de l'envoyé de M. le préfet de Police. + +Au bout de dix minutes d'attente, la pendule sonna dix heures; au +cinquième coup, la porte s'ouvrit, et Lord Wilmore parut. + +Lord Wilmore était un homme plutôt grand que petit, avec des favoris +rares et roux, le teint blanc et les cheveux blonds grisonnants. Il +était vêtu avec toute l'excentricité anglaise, c'est-à-dire qu'il +portait un habit bleu à boutons d'or et haut collet piqué, comme on les +portait en 1811: un gilet de casimir blanc et un pantalon de nankin de +trois pouces trop court, mais que des sous-pieds de même étoffe +empêchaient de remonter jusqu'aux genoux. + +Son premier mot en entrant fut: + +«Vous savez, monsieur, que je ne parle pas français. + +--Je sais, du moins, que vous n'aimez pas à parler notre langue, +répondit l'envoyé de M. le préfet de Police. + +--Mais vous pouvez la parler, vous, reprit Lord Wilmore, car, si je ne +la parle pas, je la comprends. + +--Et moi, reprit le visiteur en changeant d'idiome, je parle assez +facilement l'anglais pour soutenir la conversation dans cette langue. Ne +vous gênez donc pas, monsieur. + +--Hao!» fit Lord Wilmore avec cette intonation qui n'appartient qu'aux +naturels les plus purs de la Grande-Bretagne. + +L'envoyé du préfet de Police présenta à Lord Wilmore sa lettre +d'introduction. Celui-ci la lut avec un flegme tout anglican; puis, +lorsqu'il eut terminé sa lecture: + +«Je comprends, dit-il en anglais; je comprends très bien.» + +Alors commencèrent les interrogations. + +Elles furent à peu près les mêmes que celles qui avaient été adressées à +l'abbé Busoni. Mais comme Lord Wilmore, en sa qualité d'ennemi du comte +de Monte-Cristo, n'y mettait pas la même retenue que l'abbé, elles +furent beaucoup plus étendues; il raconta la jeunesse de Monte-Cristo, +qui, selon lui, était, à l'âge de dix ans, entré au service d'un de ces +petits souverains de l'Inde qui font la guerre aux Anglais; c'est là +qu'il l'avait, lui Wilmore, rencontré pour la première fois, et qu'ils +avaient combattu l'un contre l'autre. Dans cette guerre, Zaccone avait +été fait prisonnier, avait été envoyé en Angleterre, mis sur les +pontons, d'où il s'était enfui à la nage. Alors avaient commencé ses +voyages, ses duels, ses passions; alors était arrivée l'insurrection de +Grèce, il avait servi dans les rangs des Grecs. Tandis qu'il était à +leur service, il avait découvert une mine d'argent dans les montagnes de +la Thessalie, mais il s'était bien gardé de parler de cette découverte à +personne. Après Navarin, et lorsque le gouvernement grec fut consolidé, +il demanda au roi Othon un privilège d'exploitation pour cette mine, ce +privilège lui fut accordé. De là cette fortune immense qui pouvait, +selon Lord Wilmore monter à un ou deux millions de revenu, fortune qui +néanmoins, pouvait tarir tout à coup, si la mine elle-même tarissait. + +«Mais, demanda le visiteur, savez-vous pourquoi il est venu en France? + +--Il veut spéculer sur les chemins de fer, dit Lord Wilmore; et puis, +comme il est chimiste habile et physicien non moins distingué, il a +découvert un nouveau télégraphe dont il poursuit l'application. + +--Combien dépense-t-il à peu près par an? demanda l'envoyé de M. le +préfet de Police. + +--Oh! cinq ou six cent mille francs, tout au plus, dit Lord Wilmore; il +est avare.» + +Il était évident que la haine faisait parler l'Anglais, et que, ne +sachant quelle chose reprocher au comte, il lui reprochait son avarice. + +«Savez-vous quelque chose de sa maison d'Auteuil? + +--Oui, certainement. + +--Eh bien, qu'en savez-vous? + +--Vous demandez dans quel but il l'a achetée? + +--Oui. + +--Eh bien, le comte est un spéculateur qui se ruinera certainement en +essais et en utopies: il prétend qu'il y a à Auteuil, dans les environs +de la maison qu'il vient d'acquérir, un courant d'eau minérale qui peut +rivaliser avec les eaux de Bagnères, de Luchon et de Cauterets. Il veut +faire de son acquisition un _badhaus_ comme disent les Allemands. Il a +déjà deux ou trois fois retourné tout son jardin pour retrouver le +fameux cours d'eau; et comme il n'a pas pu le découvrir, vous allez le +voir, d'ici à peu de temps, acheter les maisons qui environnent la +sienne. Or, comme je lui en veux, j'espère que dans son chemin de fer, +dans son télégraphe électrique ou dans son exploitation de bains, il va +se ruiner; je le suis pour jouir de sa déconfiture, qui ne peut manquer +d'arriver un jour ou l'autre. + +--Et pourquoi lui en voulez-vous? demanda le visiteur. + +--Je lui en veux, répondit Lord Wilmore, parce qu'en passant en +Angleterre il a séduit la femme d'un de mes amis. + +--Mais si vous lui en voulez, pourquoi ne cherchez-vous pas à vous +venger de lui? + +--Je me suis déjà battu trois fois avec le comte, dit l'Anglais: la +première fois au pistolet; la seconde à l'épée; la troisième à +l'espadon. + +--Et le résultat de ces duels a été? + +--La première fois, il m'a cassé le bras; la seconde fois, il m'a +traversé le poumon; et la troisième, il m'a fait cette blessure.» + +L'Anglais rabattit un col de chemise qui lui montait jusqu'aux oreilles, +et montra une cicatrice dont la rougeur indiquait la date peu ancienne. + +«De sorte que je lui en veux beaucoup, répéta l'Anglais, et qu'il ne +mourra, bien sûr, que de ma main. + +--Mais, dit l'envoyé de la préfecture, vous ne prenez pas le chemin de +le tuer, ce me semble. + +--Hao! fit l'Anglais, tous les jours je vais au tir, et tous les deux +jours Grisier vient chez moi.» + +C'était ce que voulait savoir le visiteur, ou plutôt c'était tout ce que +paraissait savoir l'Anglais. L'agent se leva donc, et après avoir salué +Lord Wilmore, qui lui répondit avec la raideur et la politesse +anglaises, il se retira. + +De son côté, Lord Wilmore, après avoir entendu se refermer sur lui la +porte de la rue, rentra dans sa chambre à coucher, où, en un tour de +main, il perdit ses cheveux blonds, ses favoris roux, sa fausse mâchoire +et sa cicatrice pour retrouver les cheveux noirs, le teint mat et les +dents de perles du comte de Monte-Cristo. + +Il est vrai que, de son côté, ce fut M. de Villefort, et non l'envoyé de +M. le préfet de Police, qui rentra chez M. de Villefort. + +Le procureur du roi était un peu tranquillisé par cette double visite, +qui, au reste, ne lui avait rien appris de rassurant, mais qui ne lui +avait rien appris non plus d'inquiétant. Il en résulta que, pour la +première fois depuis le dîner d'Auteuil, il dormit la nuit suivante avec +quelque tranquillité. + + + + +LXX + +Le bal. + + +On en était arrivé aux plus chaudes journées de juillet, lorsque vint se +présenter à son tour, dans l'ordre des temps, ce samedi où devait avoir +lieu le bal de M. de Morcerf. + +Il était dix heures du soir: les grands arbres du jardin de l'hôtel du +comte se détachaient en vigueur sur un ciel où glissaient, découvrant, +une tenture d'azur parsemée d'étoiles d'or, les dernières vapeurs d'un +orage qui avait grondé menaçant toute la journée. + +Dans les salles du rez-de-chaussée, on entendait bruire la musique et +tourbillonner la valse et le galop tandis que des bandes éclatantes de +lumière passaient tranchantes à travers les ouvertures des persiennes. + +Le jardin était livré en ce moment à une dizaine de serviteurs, à qui la +maîtresse de maison, rassurée par le temps qui se rassérénait de plus en +plus, venait de donner l'ordre de dresser le souper. + +Jusque-là on avait hésité si l'on souperait dans la salle à manger ou +sous une longue tente de coutil dressée sur la pelouse. Ce beau ciel +bleu, tout parsemé d'étoiles, venait de décider le procès en faveur de +la tente et de la pelouse. + +On illuminait les allées du jardin avec les lanternes de couleur, comme +c'est l'habitude en Italie, et l'on surchargeait de bougies et de +fleurs la table du souper, comme c'est l'usage dans tous les pays où +l'on comprend un peu ce luxe de la table, le plus rare de tous les +luxes, quand on veut le rencontrer complet. + +Au moment où la comtesse de Morcerf rentrait dans ses salons, après +avoir donné ses derniers ordres, les salons commençaient à se remplir +d'invités qu'attirait la charmante hospitalité de la comtesse, bien plus +que la position distinguée du comte; car on était sûr d'avance que cette +fête offrirait, grâce au bon goût de Mercédès, quelques détails dignes +d'être racontés ou copiés au besoin. + +Mme Danglars, à qui les événements que nous avons racontés avaient +inspiré une profonde inquiétude, hésitait à aller chez Mme de Morcerf, +lorsque dans la matinée sa voiture avait croisé celle de Villefort. +Villefort lui avait fait un signe, les deux voitures s'étaient +rapprochées, et à travers les portières: + +«Vous allez chez Mme de Morcerf, n'est-ce pas? avait demandé le +procureur du roi. + +--Non, avait répondu Mme Danglars, je suis trop souffrante. + +--Vous avez tort, reprit Villefort avec un regard significatif; il +serait important que l'on vous y vît. + +--Ah! croyez-vous? demanda la baronne. + +--Je le crois. + +--En ce cas, j'irai.» + +Et les deux voitures avaient repris leur course divergente. Mme +Danglars était donc venue, non seulement belle de sa propre beauté, mais +encore éblouissante de luxe; elle entrait par une porte au moment où +Mercédès entrait par l'autre. + +La comtesse détacha Albert au-devant de Mme Danglars; Albert s'avança, +fit à la baronne, sur sa toilette, les compliments mérités, et lui prit +le bras pour la conduire à la place qu'il lui plairait de choisir. + +Albert regarda autour de lui. + +«Vous cherchez ma fille? dit en souriant la baronne. + +--Je l'avoue, dit Albert; auriez-vous eu la cruauté de ne pas nous +l'amener?» + +--Rassurez-vous, elle a rencontré Mlle de Villefort et a pris son bras; +tenez, les voici qui nous suivent toutes les deux en robes blanches, +l'une avec un bouquet de camélias, l'autre avec un bouquet de myosotis; +mais dites-moi donc?... + +--Que cherchez-vous à votre tour? demanda Albert en souriant. + +--Est-ce que vous n'aurez pas ce soir le comte de Monte-Cristo? + +--Dix-sept! répondit Albert. + +--Que voulez-vous dire? + +--Je veux dire que cela va bien, reprit le vicomte en riant, et que vous +êtes la dix-septième personne qui me fait la même question; il va bien +le comte!... je lui en fais mon compliment.... + +--Et répondez-vous à tout le monde comme à moi? + +--Ah! c'est vrai, je ne vous ai pas répondu; rassurez-vous, madame, nous +aurons l'homme à la mode, nous sommes des privilégiés. + +--Étiez-vous hier à l'Opéra? + +--Non. + +--Il y était, lui. + +--Ah! vraiment! Et l'_excentric man_ a-t-il fait quelque nouvelle +originalité? + +--Peut-il se montrer sans cela? Elssler dansait dans le _Diable +boiteux_; la princesse grecque était dans le ravissement. Après la +cachucha, il a passé une bague magnifique dans la queue du bouquet, et +l'a jeté à la charmante danseuse, qui au troisième acte a reparu, pour +lui faire honneur, avec sa bague au doigt. Et sa princesse grecque, +l'aurez-vous? + +--Non, il faut que vous vous en priviez; sa position dans la maison du +comte n'est pas assez fixée. + +--Tenez, laissez-moi ici et allez saluer Mme de Villefort, dit la +baronne: je vois qu'elle meurt d'envie de vous parler.» + +Albert salua Mme Danglars et s'avança vers Mme de Villefort, qui ouvrit +la bouche à mesure qu'il approchait. + +«Je parie, dit Albert en l'interrompant, que je sais ce que vous allez +me dire? + +--Ah! par exemple! dit Mme de Villefort. + +--Si je devine juste, me l'avouerez-vous? + +--Oui. + +--D'honneur? + +--D'honneur. + +--Vous alliez me demander si le comte de Monte-Cristo était arrivé ou +allait venir? + +--Pas du tout. Ce n'est pas de lui que je m'occupe en ce moment. +J'allais vous demander si vous aviez reçu des nouvelles de M. Franz. + +--Oui, hier. + +--Que vous disait-il? + +--Qu'il partait en même temps que sa lettre. + +--Bien! Maintenant, le comte? + +--Le comte viendra, soyez tranquille. + +--Vous savez qu'il a un autre nom que Monte-Cristo? + +--Non, je ne savais pas. + +--Monte-Cristo est un nom d'île, et il a un nom de famille. + +--Je ne l'ai jamais entendu prononcer. + +--Eh bien, je suis plus avancée que vous; il s'appelle Zaccone. + +--C'est possible. + +--Il est Maltais. + +--C'est possible encore. + +--Fils d'un armateur. + +--Oh! mais, en vérité, vous devriez raconter ces choses-là tout haut, +vous auriez le plus grand succès. + +--Il a servi dans l'Inde, exploite une mine d'argent en Thessalie, et +vient à Paris pour faire un établissement d'eaux minérales à Auteuil. + +--Eh bien, à la bonne heure, dit Morcerf, voilà des nouvelles! Me +permettez-vous de les répéter? + +--Oui, mais petit à petit, une à une, sans dire qu'elles viennent de +moi. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que c'est presque un secret surpris. + +--À qui? + +--À la police. + +--Alors ces nouvelles se débitaient.... + +--Hier soir, chez le préfet. Paris s'est ému, vous le comprenez bien, à +la vue de ce luxe inusité, et la police a pris des informations. + +--Bien! il ne manquait plus que d'arrêter le comte comme vagabond, sous +prétexte qu'il est trop riche. + +--Ma foi, c'est ce qui aurait bien pu lui arriver si les renseignements +n'avaient pas été si favorables. + +--Pauvre comte, et se doute-t-il du péril qu'il a couru? + +--Je ne crois pas. + +--Alors, c'est charité que de l'en avertir. À son arrivée je n'y +manquerai pas.» + +En ce moment un beau jeune homme aux yeux vifs, aux cheveux noirs, à la +moustache luisante, vint saluer respectueusement Mme de Villefort. +Albert lui tendit la main. + +«Madame, dit Albert, j'ai l'honneur de vous présenter M. Maximilien +Morrel, capitaine aux spahis, l'un de nos bons et surtout de nos braves +officiers. + +--J'ai déjà eu le plaisir de rencontrer monsieur à Auteuil, chez M. le +comte de Monte-Cristo», répondit Mme de Villefort en se détournant avec +une froideur marquée. + +Cette réponse, et surtout le ton dont elle était faite, serrèrent le +coeur du pauvre Morrel; mais une compensation lui était ménagée: en se +retournant, il vit à l'encoignure de la porte une belle et blanche +figure dont les yeux dilatés et sans expression apparente s'attachaient +sur lui, tandis que le bouquet de myosotis montait lentement à ses +lèvres. + +Ce salut fut si bien compris que Morrel, avec la même expression de +regard, approcha à son tour son mouchoir de sa bouche; et les deux +statues vivantes dont le coeur battait si rapidement sous le marbre +apparent de leur visage, séparées l'une de l'autre par toute la largeur +de la salle, s'oublièrent un instant, ou plutôt un instant oublièrent +tout le monde dans cette muette contemplation. + +Elles eussent pu rester plus longtemps ainsi perdues l'une dans l'autre, +sans que personne remarquât leur oubli de toutes choses: le comte de +Monte-Cristo venait d'entrer. + +Nous l'avons déjà dit, le comte, soit prestige factice, soit prestige +naturel, attirait l'attention partout où il se présentait; ce n'était +pas son habit noir, irréprochable il est vrai dans sa coupe, mais simple +et sans décorations; ce n'était pas son gilet blanc sans aucune +broderie; ce n'était pas son pantalon emboîtant un pied de la forme la +plus délicate, qui attiraient l'attention: c'étaient son teint mat, ses +cheveux noirs ondés, c'était son visage calme et pur, c'était son oeil +profond et mélancolique, c'était enfin sa bouche dessinée avec une +finesse merveilleuse, et qui prenait si facilement l'expression d'un +haut dédain, qui faisaient que tous les yeux se fixaient sur lui. + +Il pouvait y avoir des hommes plus beaux, mais il n'y en avait certes +pas de plus _significatifs_, qu'on nous passe cette expression: tout +dans le comte voulait dire quelque chose et avait sa valeur; car +l'habitude de la pensée utile avait donné à ses traits, à l'expression +de son visage et au plus insignifiant de ses gestes une souplesse et une +fermeté incomparables. + +Et puis notre monde parisien est si étrange, qu'il n'eût peut-être point +fait attention à tout cela, s'il n'y eût eu sous tout cela une +mystérieuse histoire dorée par une immense fortune. + +Quoi qu'il en soit, il s'avança, sous le poids des regards et à travers +l'échange des petits saluts jusqu'à Mme de Morcerf, qui, debout devant +la cheminée garnie de fleurs, l'avait vu apparaître dans une glace +placée en face de la porte, et s'était préparée pour le recevoir. + +Elle se retourna donc vers lui avec un sourire composé au moment même où +il s'inclinait devant elle. + +Sans doute elle crut que le comte allait lui parler; sans doute, de son +côté, le comte crut qu'elle allait lui adresser la parole; mais des deux +côtés ils restèrent muets, tant une banalité leur semblait sans doute +indigne de tous deux; et, après un échange de saluts, Monte-Cristo se +dirigea vers Albert, qui venait à lui la main ouverte. + +«Vous avez vu ma mère? demanda Albert. + +--Je viens d'avoir l'honneur de la saluer, dit le comte, mais je n'ai +point aperçu votre père. + +--Tenez! il cause politique, là-bas, dans ce petit groupe de grandes +célébrités. + +--En vérité, dit Monte-Cristo, ces messieurs que je vois là-bas sont des +célébrités? je ne m'en serais pas douté! Et de quel genre? Il y a des +célébrités de toute espèce, comme vous savez. + +--Il y a d'abord un savant, ce grand monsieur sec; il a découvert dans +la campagne de Rome une espèce de lézard qui a une vertèbre de plus que +les autres, et il est revenu faire part à l'Institut de cette +découverte. La chose a été longtemps contestée: mais force est restée au +grand monsieur sec. La vertèbre avait fait beaucoup de bruit dans le +monde savant; le grand monsieur sec n'était que chevalier de la Légion +d'honneur, on l'a nommé officier. + +--À la bonne heure! dit Monte-Cristo, voilà une croix qui me paraît +sagement donnée; alors, s'il trouve une seconde vertèbre, on le fera +commandeur? + +--C'est probable, dit Morcerf. + +--Et cet autre qui a eu la singulière idée de s'affubler d'un habit bleu +brodé de vert, quel peut-il être? + +--Ce n'est pas lui qui a eu l'idée de s'affubler de cet habit: c'est la +République, laquelle, comme vous le savez, était un peu artiste, et qui, +voulant donner un uniforme aux académiciens, a prié David de leur +dessiner un habit. + +--Ah! vraiment, dit Monte-Cristo; ainsi ce monsieur est académicien? + +--Depuis huit jours il fait partie de la docte assemblée. + +--Et quel est son mérite, sa spécialité? + +--Sa spécialité? Je crois qu'il enfonce des épingles dans la tête des +lapins, qu'il fait manger de la garance aux poules et qu'il repousse +avec des baleines la moelle épinière des chiens. + +--Et il est de l'Académie des sciences pour cela? + +--Non pas, de l'Académie française. + +--Mais qu'a donc à faire l'Académie française là-dedans? + +--Je vais vous dire, il paraît.... + +--Que ses expériences ont fait faire un grand pas à la science, sans +doute? + +--Non, mais qu'il écrit en fort bon style. + +--Cela doit, dit Monte-Cristo, flatter énormément l'amour-propre des +lapins à qui il enfonce des épingles dans la tête, des poules dont il +teint les os en rouge, et des chiens dont il repousse la moelle +épinière.» + +Albert se mit à rire. + +«Et cet autre? demanda le comte. + +--Cet autre? + +--Oui, le troisième. + +--Ah! l'habit bleu barbeau? + +--Oui. + +--C'est un collègue du comte, qui vient de s'opposer le plus chaudement +à ce que la Chambre des pairs ait un uniforme; il a eu un grand succès +de tribune à ce propos-là; il était mal avec les gazettes libérales, +mais sa noble opposition aux désirs de la cour vient de le raccommoder +avec elles; on parle de le nommer ambassadeur. + +--Et quels sont ses titres à la pairie? + +--Il a fait deux ou trois opéras-comiques, pris quatre ou cinq actions +au _Siècle_, et voté cinq ou six ans pour le ministère. + +--Bravo! vicomte, dit Monte-Cristo en riant, vous êtes un charmant +cicérone; maintenant vous me rendrez un service, n'est-ce pas? + +--Lequel? + +--Vous ne me présenterez pas à ces messieurs, et s'ils demandent à +m'être présentés, vous me préviendrez.» + +En ce moment le comte sentit qu'on lui posait la main sur le bras; il se +retourna, c'était Danglars. + +«Ah! c'est vous, baron! dit-il. + +--Pourquoi m'appelez-vous baron? dit Danglars; vous savez bien que je ne +tiens pas à mon titre. Ce n'est pas comme vous, vicomte; vous y tenez, +n'est-ce pas, vous?». + +--Certainement, répondit Albert, attendu que si je n'étais pas vicomte, +je ne serais plus rien, tandis que vous, vous pouvez sacrifier votre +titre de baron, vous resterez encore millionnaire. + +--Ce qui me paraît le plus beau titre sous la royauté de Juillet, reprit +Danglars. + +--Malheureusement, dit Monte-Cristo, on n'est pas millionnaire à vie +comme on est baron, pair de France ou académicien; témoins les +millionnaires Frank et Poulmann, de Francfort, qui viennent de faire +banqueroute. + +--Vraiment? dit Danglars en pâlissant. + +--Ma foi, j'en ai reçu la nouvelle ce soir par un courrier; j'avais +quelque chose comme un million chez eux; mais, averti à temps, j'en ai +exigé le remboursement voici un mois à peu près. + +--Ah! mon Dieu! reprit Danglars; ils ont tiré sur moi pour deux cent +mille francs. + +--Eh bien, vous voilà prévenu; leur signature vaut cinq pour cent. + +--Oui, mais je suis prévenu trop tard, dit Danglars, j'ai fait honneur à +leur signature. + +--Bon! dit Monte-Cristo, voilà deux cent mille francs qui sont allés +rejoindre.... + +--Chut! dit Danglars; ne parlez donc pas de ces choses-là....» + +Puis, s'approchant de Monte-Cristo: «surtout devant M. Cavalcanti fils», +ajouta le banquier, qui, en prononçant ces mots, se tourna en souriant +du côté du jeune homme. + +Morcerf avait quitté le comte pour aller parler à sa mère. Danglars le +quitta pour saluer Cavalcanti fils. Monte-Cristo se trouva un instant +seul. + +Cependant la chaleur commençait à devenir excessive. + +Les valets circulaient dans les salons avec des plateaux chargés de +fruits et de glaces. + +Monte-Cristo essuya avec son mouchoir son visage mouillé de sueur; mais +il se recula quand le plateau passa devant lui, et ne prit rien pour se +rafraîchir. + +Mme de Morcerf ne perdait pas du regard Monte-Cristo. Elle vit passer le +plateau sans qu'il y touchât; elle saisit même le mouvement par lequel +il s'en éloigna. + +«Albert, dit-elle, avez-vous remarqué une chose? + +--Laquelle, ma mère? + +--C'est que le comte n'a jamais voulu accepter de dîner chez M. de +Morcerf. + +--Oui, mais il a accepté de déjeuner chez moi, puisque c'est par ce +déjeuner qu'il a fait son entrée dans le monde. + +--Chez vous n'est pas chez le comte, murmura Mercédès, et, depuis qu'il +est ici, je l'examine. + +--Eh bien? + +--Eh bien, il n'a encore rien pris. + +--Le comte est très sobre.» + +Mercédès sourit tristement. + +«Rapprochez-vous de lui, dit-elle, et, au premier plateau qui passera, +insistez. + +--Pourquoi cela, ma mère? + +--Faites-moi ce plaisir, Albert», dit Mercédès. + +Albert baisa la main de sa mère, et alla se placer près du comte. + +Un autre plateau passa chargé comme les précédents; elle vit Albert +insister près du comte, prendre même une glace et la lui présenter, mais +il refusa obstinément. + +Albert revint près de sa mère; la comtesse était très pâle. + +«Eh bien, dit-elle, vous voyez, il a refusé. + +--Oui; mais en quoi cela peut-il vous préoccuper? + +--Vous le savez, Albert, les femmes sont singulières. J'aurais vu avec +plaisir le comte prendre quelque chose chez moi, ne fût-ce qu'un grain +de grenade. Peut-être au reste ne s'accommode-t-il pas des coutumes +françaises, peut-être a-t-il des préférences pour quelque chose. + +--Mon Dieu, non! je l'ai vu en Italie prendre de tout; sans doute qu'il +est mal disposé ce soir. + +--Puis, dit la comtesse, ayant toujours habité des climats brillants, +peut-être est-il moins sensible qu'un autre à la chaleur? + +--Je ne crois pas, car il se plaignait d'étouffer, demandait pourquoi, +puisqu'on a déjà ouvert les fenêtres, on n'a pas aussi ouvert les +jalousies. + +--En effet, dit Mercédès, c'est un moyen de m'assurer si cette +abstinence est un parti pris.» + +Et elle sortit du salon. + +Un instant après, les persiennes s'ouvrirent, et l'on put, à travers +les jasmins et les clématites qui garnissaient les fenêtres, voir tout +le jardin illuminé avec les lanternes et le souper servi sous la tente. + +Danseurs et danseuses, joueurs et causeurs poussèrent un cri de joie: +tous ces poumons altérés aspiraient avec délices l'air qui entrait à +flots. + +Au même moment, Mercédès reparut, plus pâle qu'elle n'était sortie, mais +avec cette fermeté de visage qui était remarquable chez elle dans +certaines circonstances. Elle alla droit au groupe dont son mari formait +le centre: + +«N'enchaînez pas ces messieurs ici, monsieur le comte, dit-elle, ils +aimeront autant, s'ils ne jouent pas, respirer au jardin qu'étouffer +ici. + +--Ah! madame, dit un vieux général fort galant, qui avait chanté: +_Partons pour la Syrie_! en 1809, nous n'irons pas seuls au jardin. + +--Soit, dit Mercédès, je vais donc donner l'exemple.» + +Et se retournant vers Monte-Cristo: + +«Monsieur le comte, dit-elle, faites-moi l'honneur de m'offrir votre +bras.» + +Le comte chancela presque à ces simples paroles; puis il regarda un +moment Mercédès. Ce moment eut la rapidité de l'éclair, et cependant il +parut à la comtesse qu'il durait un siècle, tant Monte-Cristo avait mis +de pensées dans ce seul regard. Il offrit son bras à la comtesse; elle +s'y appuya, ou, pour mieux dire, elle l'effleura de sa petite main, et +tous deux descendirent un des escaliers du perron bordé de rhododendrons +et de camélias. Derrière eux, et par l'autre escalier, s'élancèrent dans +le jardin, avec de bruyantes exclamations de plaisir, une vingtaine de +promeneurs. + + + + +LXXI + +Le pain et le sel. + + +Madame de Morcerf entra sous la voûte de feuillage avec son compagnon: +cette voûte était une allée de tilleuls qui conduisait à une serre. + +«Il faisait trop chaud dans le salon, n'est-ce pas, monsieur le comte? +dit-elle. + +--Oui madame; et votre idée de faire ouvrir les portes et les persiennes +est une excellente idée.» + +En achevant ces mots, le comte s'aperçut que la main de Mercédès +tremblait. + +«Mais vous, avec cette robe légère et sans autres préservatifs autour du +cou que cette écharpe de gaze, vous aurez peut-être froid? dit-il. + +--Savez-vous où je vous mène? dit la comtesse, sans répondre à la +question de Monte-Cristo. + +--Non, madame, répondit celui-ci; amis, vous le voyez, je ne fais pas de +résistance. + +--À la serre, que vous voyez là, au bout de l'allée que nous suivons.» + +Le comte regarda Mercédès comme pour l'interroger; mais elle continua +son chemin sans rien dire, et de son côté Monte-Cristo resta muet. + +On arriva dans le bâtiment, tout garni de fruits magnifiques qui, dès le +commencement de juillet, atteignaient leur maturité sous cette +température toujours calculée pour remplacer la chaleur du soleil, si +souvent absente chez nous. + +La comtesse quitta le bras de Monte-Cristo, et alla cueillir à un cep +une grappe de raisin muscat. + +«Tenez, monsieur le comte, dit-elle avec un sourire si triste que l'on +eût pu voir poindre les larmes au bord de ses yeux, tenez, nos raisins +de France ne sont point comparables, je le sais, à vos raisins de Sicile +et de Chypre, mais vous serez indulgent pour notre pauvre soleil du +Nord.» + +Le comte s'inclina, et fit un pas en arrière. + +«Vous me refusez? dit Mercédès d'une voix tremblante. + +--Madame, répondit Monte-Cristo, je vous prie bien humblement de +m'excuser, mais je ne mange jamais de muscat.» + +Mercédès laissa tomber la grappe en soupirant. Une pêche magnifique +pendait à un espalier voisin chauffé, comme le cep de vigne, par cette +chaleur artificielle de la serre. Mercédès s'approcha du fruit velouté, +et le cueillit. + +«Prenez cette pêche, alors», dit-elle. + +Mais le comte fit le même geste de refus. + +«Oh! encore! dit-elle avec un accent si douloureux qu'on sentait que cet +accent étouffait un sanglot; en vérité, j'ai du malheur.» + +Un long silence suivit cette scène; la pêche, comme la grappe de raisin, +avait roulé sur le sable. + +«Monsieur le comte, reprit enfin Mercédès en regardant Monte-Cristo d'un +oeil suppliant, il y a une touchante coutume arabe qui fait amis +éternellement ceux qui ont partagé le pain et le sel sous le même toit. + +--Je la connais, madame, répondit le comte; mais nous sommes en France +et non en Arabie, et en France, il n'y a pas plus d'amitiés éternelles +que de partage du sel et du pain. + +--Mais enfin, dit la comtesse palpitante et les yeux attachés sur les +yeux de Monte-Cristo, dont elle ressaisit presque convulsivement le bras +avec ses deux mains, nous sommes amis, n'est-ce pas?» + +Le sang afflua au coeur du comte, qui devint pâle comme la mort, puis, +remontant du coeur à la gorge, il envahit ses joues et ses yeux nagèrent +dans le vague pendant quelques secondes, comme ceux d'un homme frappé +d'éblouissement. + +«Certainement que nous sommes amis, madame, répliqua-t-il; d'ailleurs, +pourquoi ne le serions-nous pas?» + +Ce ton était si loin de celui que désirait Mme de Morcerf, qu'elle se +retourna pour laisser échapper un soupir qui ressemblait à un +gémissement. + +«Merci», dit-elle. + +Et elle se remit à marcher. Ils firent ainsi le tour du jardin sans +prononcer une seule parole. + +«Monsieur, reprit tout à coup la comtesse après dix minutes de promenade +silencieuse, est-il vrai que vous ayez tant vu, tant voyagé, tant +souffert? + +--J'ai beaucoup souffert, oui, madame, répondit Monte-Cristo. + +--Mais vous êtes heureux, maintenant? + +--Sans doute, répondit le comte, car personne ne m'entend me plaindre. + +--Et votre bonheur présent vous fait l'âme plus douce? + +--Mon bonheur présent égale ma misère passée, dit le comte. + +--N'êtes-vous pas marié? demanda la comtesse. + +--Moi, marié, répondit Monte-Cristo en tressaillant, qui a pu vous dire +cela? + +--On ne me l'a pas dit, mais plusieurs fois on vous a vu conduire à +l'Opéra une jeune et belle personne. + +--C'est une esclave que j'ai achetée à Constantinople, madame, une fille +de prince dont j'ai fait ma fille, n'ayant pas d'autre affection au +monde. + +--Vous vivez seul ainsi? + +--Je vis seul. + +--Vous n'avez pas de soeur... de fils... de père?... + +--Je n'ai personne. + +--Comment pouvez-vous vivre ainsi, sans rien qui vous attache à la vie? + +--Ce n'est pas ma faute, madame. À Malte, j'ai aimé une jeune fille et +j'allais l'épouser, quand la guerre est venue et m'a enlevé loin d'elle +comme un tourbillon. J'avais cru qu'elle m'aimait assez pour m'attendre, +pour demeurer fidèle même à mon tombeau. Quand je suis revenu, elle +était mariée. C'est l'histoire de tout homme qui a passé par l'âge de +vingt ans. J'avais peut-être le coeur plus faible que les autres, et +j'ai souffert plus qu'ils n'eussent fait à ma place, voilà tout.» + +La comtesse s'arrêta un moment, comme si elle eût eu besoin de cette +halte pour respirer. + +«Oui, dit-elle, et cet amour vous est resté au coeur.... On n'aime bien +qu'une fois.... Et avez-vous jamais revu cette femme? + +--Jamais. + +--Jamais! + +--Je ne suis point retourné dans le pays où elle était. + +--À Malte? + +--Oui, à Malte. + +--Elle est à Malte, alors? + +--Je le pense. + +--Et lui avez-vous pardonné ce qu'elle vous a fait souffrir? + +--À elle, oui. + +--Mais à elle seulement; vous haïssez toujours ceux qui vous ont séparé +d'elle?» + +La comtesse se plaça en face de Monte-Cristo, elle tenait encore à la +main un fragment de la grappe parfumée. + +«Prenez, dit-elle. + +--Jamais je ne mange de muscat, madame» répondit Monte-Cristo, comme +s'il n'eût été question de rien entre eux à ce sujet. + +La comtesse lança la grappe dans le massif le plus proche avec un geste +de désespoir. + +«Inflexible!» murmura-t-elle. + +Monte-Cristo demeura aussi impassible que si le reproche ne lui était +pas adressé. Albert accourait en ce moment. + +«Oh! ma mère, dit-il, un grand malheur! + +--Quoi! qu'est-il arrivé? demanda la comtesse en se redressant comme si, +après le rêve, elle eût été amenée à la réalité: un malheur, avez-vous +dit? En effet, il doit arriver des malheurs. + +--M. de Villefort est ici. + +--Eh bien? + +--Il vient chercher sa femme et sa fille. + +--Et pourquoi cela? + +--Parce que Mme la marquise de Saint-Méran est arrivée à Paris, +apportant la nouvelle que M. de Saint-Méran est mort en quittant +Marseille, au premier relais. Mme de Villefort, qui était fort gaie, ne +voulait ni comprendre, ni croire ce malheur; mais Mlle Valentine, aux +premiers mots, et quelques précautions qu'ait prises son père, a tout +deviné: ce coup l'a terrassée comme la foudre, et elle est tombée +évanouie. + +--Et qu'est M. de Saint-Méran à Mlle de Villefort? demanda le comte. + +--Son grand-père maternel. Il venait pour hâter le mariage de Franz et +de sa petite-fille. + +--Ah! vraiment! + +--Voilà Franz retardé. Pourquoi M. de Saint-Méran n'est-il pas aussi +bien un aïeul de Mlle Danglars? + +--Albert! Albert! dit Mme de Morcerf du ton d'un doux reproche, que +dites-vous là? Ah! monsieur le comte, vous pour qui il a une si grande +considération, dites-lui qu'il a mal parlé!» + +Elle fit quelques pas en avant. + +Monte-Cristo la regarda si étrangement et avec une expression à la fois +si rêveuse et si empreinte d'une affectueuse admiration, qu'elle revint +sur ses pas. + +Alors elle lui prit la main en même temps qu'elle pressait celle de son +fils, et les joignant toutes deux: + +«Nous sommes amis, n'est-ce pas? dit-elle. + +--Oh! votre ami, madame, je n'ai point cette prétention, dit le comte; +mais, en tout cas, je suis votre bien respectueux serviteur.» + +La comtesse partit avec un inexprimable serrement de coeur; et avant +qu'elle eût fait dix pas, le comte lui vit mettre son mouchoir à ses +yeux. + +«Est-ce que vous n'êtes pas d'accord, ma mère et vous? demanda Albert +avec étonnement. + +--Au contraire, répondit le comte, puisqu'elle vient de me dire devant +vous que nous sommes amis.» + +Et ils regagnèrent le salon que venaient de quitter Valentine et M. et +Mme de Villefort. Il va sans dire que Morrel était sorti derrière eux. + + + + +LXXII + +Madame de Saint-Méran. + + +Une scène lugubre venait en effet de se passer dans la maison de M. de +Villefort. + +Après le départ des deux dames pour le bal, où toutes les instances de +Mme de Villefort n'avaient pu déterminer son mari à l'accompagner, le +procureur du roi s'était, selon sa coutume, enfermé dans son cabinet +avec une pile de dossiers qui eussent effrayé tout autre, mais qui, dans +les temps ordinaires de sa vie, suffisaient à peine à satisfaire son +robuste appétit de travailleur. + +Mais, cette fois, les dossiers étaient chose de forme. Villefort ne +s'enfermait point pour travailler, mais pour réfléchir; et, sa porte +fermée, l'ordre donné qu'on ne le dérangeât que pour chose d'importance, +il s'assit dans son fauteuil et se mit à repasser encore une fois dans +sa mémoire tout ce qui, depuis sept à huit jours, faisait déborder la +coupe de ses sombres chagrins et de ses amers souvenirs. + +Alors, au lieu d'attaquer les dossiers entassés devant lui, il ouvrit un +tiroir de son bureau, fit jouer un secret, et tira la liasse de ses +notes personnelles, manuscrits précieux, parmi lesquels il avait classé +et étiqueté avec des chiffres connus de lui seul les noms de tous ceux +qui, dans sa carrière politique, dans ses affaires d'argent, dans ses +poursuites de barreau ou dans ses mystérieuses amours, étaient devenus +ses ennemis. + +Le nombre en était si formidable aujourd'hui qu'il avait commencé à +trembler; et cependant, tous ces noms, si puissants et si formidables +qu'ils fussent, l'avaient fait bien des fois sourire, comme sourit le +voyageur qui, du faîte culminant de la montagne, regarde à ses pieds les +pics aigus, les chemins impraticables et les arêtes des précipices près +desquels il a, pour arriver, si longtemps et si péniblement rampé. + +Quand il eut bien repassé tous ces noms dans sa mémoire, quand il les +eut bien relus, bien étudiés, bien commentés sur ses listes, il secoua +la tête. + +«Non, murmura-t-il, aucun de ces ennemis n'aurait attendu patiemment et +laborieusement jusqu'au jour où nous sommes, pour venir m'écraser +maintenant avec ce secret. Quelquefois, comme dit Hamlet, le bruit des +choses les plus profondément enfoncées sort de terre, et, comme les +feux du phosphore, court follement dans l'air, mais ce sont des flammes +qui éclairent un moment pour égarer. L'histoire aura été racontée par le +Corse à quelque prêtre, qui l'aura racontée à son tour. M. de +Monte-Cristo l'aura sue, et pour s'éclaircir....» + +«Mais à quoi bon s'éclaircir? reprenait Villefort après un instant de +réflexion. Quel intérêt M. de Monte-Cristo, M. Zaccone, fils d'un +armateur de Malte, exploiteur d'une mine d'argent en Thessalie, venant +pour la première fois en France, a-t-il de s'éclaircir d'un fait sombre, +mystérieux et inutile comme celui-là? Au milieu des renseignements +incohérents qui m'ont été donnés par cet abbé Busoni et par ce Lord +Wilmore, par cet ami et par cet ennemi, une seule chose ressort claire, +précise, patente à mes yeux: c'est que dans aucun temps, dans aucun cas, +dans aucune circonstance, il ne peut y avoir eu le moindre contact entre +moi et lui.» + +Mais Villefort se disait ces paroles sans croire lui-même à ce qu'il +disait. Le plus terrible pour lui n'était pas encore la révélation, car +il pouvait nier, ou même répondre; il s'inquiétait peu de ce _Mane, +Thecel, Pharès_, qui apparaissait tout à coup en lettres de sang sur la +muraille, mais ce qui l'inquiétait, c'était de connaître le corps auquel +appartenait la main qui les avait tracées. + +Au moment où il essayait de se rassurer lui-même, et où, au lieu de cet +avenir politique que, dans ses rêves d'ambition, il avait entrevu +quelquefois, il se composait, dans la crainte d'éveiller cet ennemi +endormi depuis si longtemps, un avenir restreint aux joies du foyer, un +bruit de voiture retentit dans la cour; puis il entendit dans son +escalier la marche d'une personne âgée, puis des sanglots et des hélas! +comme les domestiques en trouvent lorsqu'ils veulent devenir +intéressants par la douleur de leurs maîtres. + +Il se hâta de tirer le verrou de son cabinet, et bientôt, sans être +annoncée, une vieille dame entra, son châle sur le bras et son chapeau à +la main. Ses cheveux blanchis découvraient un front mat comme l'ivoire +jauni, et ses yeux, à l'angle desquels l'âge avait creusé des rides +profondes, disparaissaient presque sous le gonflement des pleurs. + +«Oh! monsieur, dit-elle; ah! monsieur, quel malheur! moi aussi, j'en +mourrai! oh! oui, bien certainement j'en mourrai!» + +Et, tombant sur le fauteuil le plus proche de la porte, elle éclata en +sanglots. + +Les domestiques, debout sur le seuil, et n'osant aller plus loin, +regardaient le vieux serviteur de Noirtier, qui, ayant entendu ce bruit +de la chambre de son maître, était accouru aussi et se tenait derrière +les autres. Villefort se leva et courut à sa belle-mère, car c'était +elle-même. + +«Eh! mon Dieu! madame, demanda-t-il, que s'est-il passé? qui vous +bouleverse ainsi? et M. de Saint-Méran ne vous accompagne-t-il pas? + +--M. de Saint-Méran est mort», dit la vieille marquise, sans préambule, +sans expression, et avec une sorte de stupeur. + +Villefort recula d'un pas et frappa ses mains l'une contre l'autre. + +«Mort!... balbutia-t-il; mort ainsi... subitement? + +--Il y a huit jours, continua Mme de Saint-Méran, nous montâmes ensemble +en voiture après dîner. M. de Saint-Méran était souffrant depuis quelques +jours: cependant l'idée de revoir notre chère Valentine le rendait +courageux, et malgré ses douleurs il avait voulu partir, lorsque, à six +lieues de Marseille, il fut pris, après avoir mangé ses pastilles +habituelles, d'un sommeil si profond qu'il ne me semblait pas naturel; +cependant j'hésitais à le réveiller, quand il me sembla que son visage +rougissait et que les veines de ses tempes battaient plus violemment que +d'habitude. Mais cependant, comme la nuit était venue et que je ne +voyais plus rien, je le laissai dormir; bientôt il poussa un cri sourd +et déchirant comme celui d'un homme qui souffre en rêve, et renversa +d'un brusque mouvement sa tête en arrière. J'appelai le valet de +chambre, je fis arrêter le postillon, j'appelai M. de Saint-Méran, je +lui fis respirer mon flacon de sels, tout était fini, il était mort, et +ce fut côte à côte avec son cadavre que j'arrivai à Aix.» + +Villefort demeurait stupéfait et la bouche béante. + +«Et vous appelâtes un médecin, sans doute? + +--À l'instant même; mais, comme je vous l'ai dit, il était trop tard. + +--Sans doute; mais au moins pouvait-il reconnaître de quelle maladie le +pauvre marquis était mort. + +--Mon Dieu! oui, monsieur, il me l'a dit; il paraît que c'est d'une +apoplexie foudroyante. + +--Et que fîtes-vous alors? + +--M. de Saint-Méran avait toujours dit que, s'il mourait loin de Paris, +il désirait que son corps fût ramené dans le caveau de la famille. Je +l'ai fait mettre dans un cercueil de plomb, et je le précède de quelques +jours. + +--Oh! mon Dieu, pauvre mère! dit Villefort; de pareils soins après un +pareil coup, et à votre âge! + +--Dieu m'a donné la force jusqu'au bout; d'ailleurs, ce cher marquis, il +eût certes fait pour moi ce que j'ai fait pour lui. Il est vrai que +depuis que je l'ai quitté là-bas, je crois que je suis folle. Je ne peux +plus pleurer; il est vrai qu'on dit qu'à mon âge on n'a plus de larmes; +cependant il me semble que tant qu'on souffre on devrait pouvoir +pleurer. Où est Valentine, monsieur? c'est pour elle que nous revenions, +je veux voir Valentine.» + +Villefort pensa qu'il serait affreux de répondre que Valentine était au +bal; il dit seulement à la marquise que sa petite-fille était sortie +avec sa belle-mère et qu'on allait la prévenir. + +«À l'instant même, monsieur, à l'instant même, je vous en supplie», dit +la vieille dame. + +Villefort mit sous son bras le bras de Mme de Saint-Méran et la +conduisit à son appartement. + +«Prenez du repos, dit-il, ma mère.» + +La marquise leva la tête à ce mot, et voyant cet homme qui lui +rappelait cette fille tant regrettée qui revivait pour elle dans +Valentine, elle se sentit frappée par ce nom de mère, se mit à fondre en +larmes, et tomba à genoux dans un fauteuil où elle ensevelit sa tête +vénérable. + +Villefort la recommanda aux soins des femmes, tandis que le vieux +Barrois remontait tout effaré chez son maître; car rien n'effraie tant +les vieillards que lorsque la mort quitte un instant leur côté pour +aller frapper un autre vieillard. Puis, tandis que Mme de Saint-Méran, +toujours agenouillée, priait du fond du coeur, il envoya chercher une +voiture de place et vint lui-même prendre chez Mme de Morcerf sa femme +et sa fille pour les ramener à la maison. Il était si pâle lorsqu'il +parut à la porte du salon que Valentine courut à lui en s'écriant: + +«Oh! mon père! il est arrivé quelque malheur! + +--Votre bonne maman vient d'arriver, Valentine, dit M. de Villefort. + +--Et mon grand-père?» demanda la jeune fille toute tremblante. + +M. de Villefort ne répondit qu'en offrant son bras à sa fille. + +Il était temps: Valentine, saisie d'un vertige, chancela; Mme de +Villefort se hâta de la soutenir, et aida son mari à l'entraîner vers la +voiture en disant: + +«Voilà qui est étrange! qui aurait pu se douter de cela? Oh! oui, voilà +qui est étrange!» + +Et toute cette famille désolée s'enfuit ainsi, jetant sa tristesse, +comme un crêpe noir, sur le reste de la soirée. + +Au bas de l'escalier, Valentine trouva Barrois qui l'attendait: + +«M. Noirtier désire vous voir ce soir, dit-il tout bas. + +--Dites-lui que j'irai en sortant de chez ma bonne grand-mère», dit +Valentine. + +Dans la délicatesse de son âme, la jeune fille avait compris que celle +qui avait surtout besoin d'elle à cette heure, c'était Mme de +Saint-Méran. + +Valentine trouva son aïeule au lit; muettes caresses, gonflement si +douloureux du coeur, soupirs entrecoupés, larmes brûlantes, voilà quels +furent les seuls détails racontables de cette entrevue, à laquelle +assistait, au bras de son mari, Mme de Villefort, pleine de respect, +apparent du moins, pour la pauvre veuve. + +Au bout d'un instant, elle se pencha à l'oreille de son mari: + +«Avec votre permission, dit-elle, mieux vaut que je me retire, car ma +vue paraît affliger encore votre belle-mère.» + +Mme de Saint-Méran l'entendit. + +«Oui, oui, dit-elle à l'oreille de Valentine, qu'elle s'en aille; mais +reste, toi, reste.» + +Mme de Villefort sortit, et Valentine demeura seule près du lit de son +aïeule, car le procureur du roi, consterné de cette mort imprévue, +suivit sa femme. + +Cependant Barrois était remonté la première fois près du vieux Noirtier; +celui-ci avait entendu tout le bruit qui se faisait dans la maison, et +il avait envoyé, comme nous l'avons dit, le vieux serviteur s'informer. + +À son retour, cet oeil si vivant et surtout si intelligent interrogea le +messager: + +«Hélas! monsieur, dit Barrois, un grand malheur est arrivé: Mme de +Saint-Méran est ici, et son mari est mort.» + +M. de Saint-Méran et Noirtier n'avaient jamais été liés d'une bien +profonde amitié; cependant, on sait l'effet que fait toujours sur un +vieillard l'annonce de la mort d'un autre vieillard. + +Noirtier laissa tomber sa tête sur sa poitrine, comme un homme accablé +ou comme un homme qui pense, puis il ferma un seul oeil. + +«Mlle Valentine?» dit Barrois. + +Noirtier fit signe que oui. + +«Elle est au bal, monsieur le sait bien, puisqu'elle est venue lui dire +adieu en grande toilette.» + +Noirtier ferma de nouveau l'oeil gauche. + +«Oui, vous voulez la voir?» + +Le vieillard fit signe que c'était cela qu'il désirait. + +«Eh bien, on va l'aller chercher sans doute chez Mme de Morcerf; je +l'attendrai à son retour, et je lui dirai de monter chez vous. Est-ce +cela? + +--Oui», répondit le paralytique. + +Barrois guetta donc le retour de Valentine, et comme nous l'avons vu, à +son retour, il lui exposa le désir de son grand-père. + +En vertu de ce désir, Valentine monta chez Noirtier au sortir de chez +Mme de Saint-Méran, qui, tout agitée qu'elle était, avait fini par +succomber à la fatigue et dormait d'un sommeil fiévreux. + +On avait approché à la portée de sa main une petite table sur laquelle +étaient une carafe d'orangeade, sa boisson habituelle, et un verre. + +Puis, comme nous l'avons dit, la jeune fille avait quitté le lit de la +marquise pour monter chez Noirtier. + +Valentine vint embrasser le vieillard, qui la regarda si tendrement que +la jeune fille sentit de nouveau jaillir de ses yeux des larmes dont +elle croyait la source tarie. + +Le vieillard insistait avec son regard. + +«Oui, oui, dit Valentine, tu veux dire que j'ai toujours un bon +grand-père, n'est-ce pas?» + +Le vieillard fit signe qu'effectivement c'était cela que son regard +voulait dire. + +«Hélas! heureusement, reprit Valentine, sans cela, que deviendrais-je, +mon Dieu?» + +Il était une heure du matin. Barrois, qui avait envie de se coucher +lui-même, fit observer qu'après une soirée aussi douloureuse, tout le +monde avait besoin de repos. Le vieillard ne voulut pas dire que son +repos à lui, c'était de voir son enfant. Il congédia Valentine à qui +effectivement la douleur et la fatigue donnaient un air souffrant. + +Le lendemain, en entrant chez sa grand-mère, Valentine trouva celle-ci +au lit; la fièvre ne s'était point calmée; au contraire, un feu sombre +brillait dans les yeux de la vieille marquise, et elle paraissait en +proie à une violente irritation nerveuse. + +«Oh! mon Dieu! bonne maman, souffrez-vous davantage? s'écria Valentine +en apercevant tous ces symptômes d'agitation. + +--Non, ma fille, non, dit Mme de Saint-Méran; mais j'attendais avec +impatience que tu fusses arrivée pour envoyer chercher ton père. + +--Mon père? demanda Valentine inquiète. + +--Oui, je veux lui parler.» + +Valentine n'osa point s'opposer au désir de son aïeule, dont d'ailleurs +elle ignorait la cause, et un instant après Villefort entra. + +«Monsieur, dit Mme de Saint-Méran, sans employer aucune circonlocution, +et comme si elle eût paru craindre que le temps ne lui manquât, il est +question, m'avez-vous écrit, d'un mariage pour cette enfant? + +--Oui, madame, répondit Villefort; c'est même plus qu'un projet, c'est +une convention. + +--Votre gendre s'appelle M. Franz d'Épinay? + +--Oui, madame. + +--C'est le fils du général d'Épinay, qui était des nôtres, et qui fut +assassiné quelques jours avant que l'usurpateur revînt de l'île d'Elbe? + +--C'est cela même. + +--Cette alliance avec la petite-fille d'un jacobin ne lui répugne pas? + +--Nos dissensions civiles se sont heureusement éteintes, ma mère, dit +Villefort; M. d'Épinay était presque un enfant à la mort de son père; il +connaît fort peu M. Noirtier, et le verra, sinon avec plaisir, avec +indifférence du moins. + +--C'est un parti sortable? + +--Sous tous les rapports. + +--Le jeune homme...? + +--Jouit de la considération générale. + +--Il est convenable? + +--C'est un des hommes les plus distingués que je connaisse.» + +Pendant toute cette conversation, Valentine était restée muette. + +«Eh bien, monsieur, dit après quelques secondes de réflexion Mme de +Saint-Méran, il faut vous hâter, car j'ai peu de temps à vivre. + +--Vous, madame! vous, bonne maman! s'écrièrent M. de Villefort et +Valentine. + +--Je sais ce que je dis, reprit la marquise, il faut donc vous hâter, +afin que, n'ayant plus de mère, elle ait au moins sa grand-mère pour +bénir son mariage. Je suis la seule qui lui reste du côté de ma pauvre +Renée, que vous avez si vite oubliée, monsieur. + +--Ah! madame, dit Villefort, vous oubliez qu'il fallait donner une mère +à cette pauvre enfant qui n'en avait plus. + +--Une belle-mère n'est jamais une mère, monsieur! Mais ce n'est pas de +cela qu'il s'agit, il s'agit de Valentine; laissons les morts +tranquilles.» + +Tout cela était dit avec une telle volubilité et un tel accent, qu'il y +avait quelque chose dans cette conversation qui ressemblait à un +commencement de délire. + +«Il sera fait selon votre désir, madame, dit Villefort et cela d'autant +mieux que votre désir est d'accord avec le mien; et, aussitôt l'arrivée +de M. d'Épinay à Paris.... + +--Ma bonne mère, dit Valentine, les convenances, le deuil tout récent... +voudriez-vous donc faire un mariage sous d'aussi tristes auspices? + +--Ma fille, interrompit vivement l'aïeule, pas de ces raisons banales +qui empêchent les esprits faibles de bâtir solidement leur avenir. Moi +aussi, j'ai été mariée au lit de mort de ma mère, et n'ai certes point +été malheureuse pour cela. + +--Encore cette idée de mort! madame, reprit Villefort. + +--Encore! toujours!... Je vous dis que je vais mourir, entendez-vous! Eh +bien, avant de mourir, je veux avoir vu mon gendre; je veux lui ordonner +de rendre ma petite-fille heureuse; je veux lire dans ses yeux s'il +compte m'obéir; je veux le connaître enfin, moi! continua l'aïeule avec +une expression effrayante, pour le venir trouver du fond de mon tombeau +s'il n'était pas ce qu'il doit être, s'il n'était pas ce qu'il faut +qu'il soit. + +--Madame, dit Villefort, il faut éloigner de vous ces idées exaltées, +qui touchent presque à la folie. Les morts, une fois couchés dans leur +tombeau, y dorment sans se relever jamais. + +--Oh! oui, oui, bonne mère, calme-toi! dit Valentine. + +--Et moi, monsieur, je vous dis qu'il n'en est point ainsi que vous +croyez. Cette nuit j'ai dormi d'un sommeil terrible; car je me voyais en +quelque sorte dormir comme si mon âme eût déjà plané au-dessus de mon +corps: mes yeux, que je m'efforçais d'ouvrir, se refermaient malgré +moi; et cependant je sais bien que cela va vous paraître impossible, à +vous, monsieur, surtout; eh bien, mes yeux fermés, j'ai vu, à l'endroit +même où vous êtes, venant de cet angle où il y a une porte qui donne +dans le cabinet de toilette de Mme de Villefort, j'ai vu entrer sans +bruit une forme blanche. + +Valentine jeta un cri. + +«C'était la fièvre qui vous agitait, madame, dit Villefort. + +--Doutez si vous voulez, mais je suis sûre de ce que je dis: j'ai vu une +forme blanche; et comme si Dieu eût craint que je ne récusasse le +témoignage d'un seul de mes sens, j'ai entendu remuer mon verre, tenez, +tenez, celui-là même qui est ici, là, sur la table. + +--Oh! bonne mère, c'était un rêve. + +--C'était si peu un rêve, que j'ai étendu la main vers la sonnette, et +qu'à ce geste l'ombre a disparu. La femme de chambre est entrée alors +avec une lumière. Les fantômes ne se montrent qu'à ceux qui doivent les +voir: c'était l'âme de mon mari. Eh bien, si l'âme de mon mari revient +pour m'appeler, pourquoi mon âme, à moi, ne reviendrait-elle pas pour +défendre ma fille? Le lien est encore plus direct, ce me semble. + +--Oh! madame, dit Villefort, remué malgré lui jusqu'au fond des +entrailles, ne donnez pas l'essor à ces lugubres idées; vous vivrez avec +nous, vous vivrez longtemps heureuse, aimée, honorée, et nous vous +ferons oublier.... + +--Jamais! jamais! jamais! dit la marquise. Quand revient M. d'Épinay? + +--Nous l'attendons d'un moment à l'autre. + +--C'est bien; aussitôt qu'il sera arrivé, prévenez-moi. Hâtons-nous, +hâtons-nous. Puis, je voudrais aussi voir un notaire pour m'assurer que +tout notre bien revient à Valentine. + +--Oh! ma mère, murmura Valentine en appuyant ses lèvres sur le front +brillant de l'aïeule, vous voulez donc me faire mourir? Mon Dieu! vous +avez la fièvre. Ce n'est pas un notaire qu'il faut appeler, c'est un +médecin! + +--Un médecin? dit-elle en haussant les épaules, je ne souffre pas; j'ai +soif, voilà tout. + +--Que buvez-vous, bonne maman? + +--Comme toujours, tu le sais bien, mon orangeade. Mon verre est là sur +cette table, passe-le-moi, Valentine.» + +Valentine versa l'orangeade de la carafe dans le verre et le prit avec +un certain effroi pour le donner à sa grand-mère, car c'était ce même +verre qui, prétendait-elle, avait été touché par l'ombre. + +La marquise vida le verre d'un seul trait. + +Puis elle se retourna sur son oreiller en répétant: + +«Le notaire! le notaire!» + +M. de Villefort sortit. Valentine s'assit près du lit de sa grand-mère. +La pauvre enfant semblait avoir grand besoin elle-même de ce médecin +qu'elle avait recommandé à son aïeule. Une rougeur pareille à une +flamme brûlait la pommette de ses joues, sa respiration était courte et +haletante, et son pouls battait comme si elle avait eu la fièvre. + +C'est qu'elle songeait, la pauvre enfant, au désespoir de Maximilien +quand il apprendrait que Mme de Saint-Méran, au lieu de lui être une +alliée, agissait sans le connaître, comme si elle lui était ennemie. + +Plus d'une fois Valentine avait songé à tout dire à sa grand-mère, et +elle n'eût pas hésité un seul instant si Maximilien Morrel s'était +appelé Albert de Morcerf ou Raoul de Château-Renaud; mais Morrel était +d'extraction plébéienne, et Valentine savait le mépris que +l'orgueilleuse marquise de Saint-Méran avait pour tout ce qui n'était +point de race. Son secret avait donc toujours, au moment où il allait se +faire jour, été repoussé dans son coeur par cette triste certitude +qu'elle le livrerait inutilement, et qu'une fois ce secret connu de son +père et de sa belle-mère, tout serait perdu. + +Deux heures à peu près s'écoulèrent ainsi. Mme de Saint-Méran dormait +d'un sommeil ardent et agité. On annonça le notaire. + +Quoique cette annonce eût été faite très bas, Mme de Saint-Méran se +souleva sur son oreiller. + +«Le notaire? dit-elle; qu'il vienne, qu'il vienne!» + +Le notaire était à la porte, il entra. + +«Va-t'en, Valentine, dit Mme de Saint-Méran, et laisse-moi avec +monsieur. + +--Mais, ma mère.... + +--Va, va.» + +La jeune fille baisa son aïeule au front et sortit, le mouchoir sur les +yeux. À la porte elle trouva le valet de chambre, qui lui dit que le +médecin attendait au salon. Valentine descendit rapidement. Le médecin +était un ami de la famille, et en même temps un des hommes les plus +habiles de l'époque: il aimait beaucoup Valentine, qu'il avait vue venir +au monde. Il avait une fille de l'âge de Mlle de Villefort à peu près, +mais née d'une mère poitrinaire; sa vie était une crainte continuelle à +l'égard de son enfant. + +«Oh! dit Valentine, cher monsieur d'Avrigny, nous vous attendions avec +bien de l'impatience. Mais avant toute chose, comment se portent +Madeleine et Antoinette?» + +Madeleine était la fille de M. d'Avrigny, et Antoinette sa nièce. + +M. d'Avrigny sourit tristement. + +«Très bien Antoinette, dit-il; assez bien Madeleine. Mais vous m'avez +envoyé chercher, chère enfant? dit-il. Ce n'est ni votre père, ni Mme de +Villefort qui est malade? Quant à nous, quoiqu'il soit visible que nous +ne pouvons pas nous débarrasser de nos nerfs, je ne présume pas que vous +ayez besoin de moi autrement que pour que je vous recommande de ne pas +trop laisser notre imagination battre la campagne?» + +Valentine rougit; M. d'Avrigny poussait la science de la divination +presque jusqu'au miracle, car c'était un de ces médecins qui traitent +toujours le physique par le moral. + +«Non, dit-elle, c'est pour ma pauvre grand-mère. Vous savez le malheur +qui nous est arrivé, n'est-ce pas? + +--Je ne sais rien, dit d'Avrigny. + +--Hélas! dit Valentine en comprimant ses sanglots, mon grand-père est +mort. + +--M. de Saint-Méran? + +--Oui. + +--Subitement? + +--D'une attaque d'apoplexie foudroyante. + +--D'une apoplexie? répéta le médecin. + +--Oui. De sorte que ma pauvre grand-mère est frappée de l'idée que son +mari, qu'elle n'avait jamais quitté, l'appelle, et qu'elle va aller le +rejoindre. Oh! monsieur d'Avrigny, je vous recommande bien ma pauvre +grand-mère! + +--Où est-elle? + +--Dans sa chambre avec le notaire. + +--Et M. Noirtier? + +--Toujours le même, une lucidité d'esprit parfaite, mais la même +immobilité, le même mutisme. + +--Et le même amour pour vous, n'est-ce pas, ma chère enfant? + +--Oui, dit Valentine en soupirant, il m'aime bien, lui. + +--Qui ne vous aimerait pas?» + +Valentine sourit tristement. + +«Et qu'éprouve votre grand-mère? + +--Une excitation nerveuse singulière, un sommeil agité et étrange; elle +prétendait ce matin que, pendant son sommeil, son âme planait au-dessus +de son corps qu'elle regardait dormir: c'est du délire; elle prétend +avoir vu un fantôme entrer dans sa chambre et avoir entendu le bruit que +faisait le prétendu fantôme en touchant à son verre. + +--C'est singulier, dit le docteur, je ne savais pas Mme de Saint-Méran +sujette à ces hallucinations. + +--C'est la première fois que je l'ai vue ainsi, dit Valentine, et ce +matin elle m'a fait grand-peur, je l'ai crue folle; et mon père, certes, +monsieur d'Avrigny, vous connaissez mon père pour un esprit sérieux, eh +bien, mon père lui-même a paru fort impressionné. + +--Nous allons voir, dit M. d'Avrigny; ce que vous me dites là me semble +étrange.» + +Le notaire descendait; on vint prévenir Valentine que sa grand-mère +était seule. + +«Montez, dit-elle au docteur. + +--Et vous? + +--Oh! moi, je n'ose, elle m'avait défendu de vous envoyer chercher; +puis, comme vous le dites, moi-même, je suis agitée, fiévreuse, mal +disposée, je vais faire un tour au jardin pour me remettre.» + +Le docteur serra la main à Valentine, et tandis qu'il montait chez sa +grand-mère, la jeune fille descendit le perron. + +Nous n'avons pas besoin de dire quelle portion du jardin était la +promenade favorite de Valentine. Après avoir fait deux ou trois tours +dans le parterre qui entourait la maison, après avoir cueilli une rose +pour mettre à sa ceinture ou dans ses cheveux, elle s'enfonçait sous +l'allée sombre qui conduisait au banc, puis du banc elle allait à la +grille. + +Cette fois, Valentine fit, selon son habitude, deux ou trois tours au +milieu de ses fleurs, mais sans en cueillir: le deuil de son coeur, qui +n'avait pas encore eu le temps de s'étendre sur sa personne, repoussait +ce simple ornement, puis elle s'achemina vers son allée. À mesure +qu'elle avançait, il lui semblait entendre une voix qui prononçait son +nom. Elle s'arrêta étonnée. + +Alors cette voix arriva plus distincte à son oreille, et elle reconnut +la voix de Maximilien. + + + + +LXXIII + +La promesse. + + +C'était en effet Morrel, qui depuis la veille ne vivait plus. Avec cet +instinct particulier aux amants et aux mères, il avait deviné qu'il +allait, à la suite de ce retour de Mme de Saint-Méran et de la mort du +marquis, se passer quelque chose chez Villefort qui intéresserait son +amour pour Valentine. + +Comme on va le voir, ses pressentiments s'étaient réalisés, et ce +n'était plus une simple inquiétude qui le conduisait si effaré et si +tremblant à la grille des marronniers. + +Mais Valentine n'était pas prévenue de l'attente de Morrel, ce n'était +pas l'heure où il venait ordinairement, et ce fut un pur hasard ou, si +l'on aime mieux une heureuse sympathie qui la conduisit au jardin. Quand +elle parut, Morrel l'appela; elle courut à la grille. + +«Vous, à cette heure! dit-elle. + +--Oui, pauvre amie, répondit Morrel, je viens chercher et apporter de +mauvaises nouvelles. + +--C'est donc la maison du malheur, dit Valentine. Parlez, Maximilien. +Mais, en vérité, la somme de douleurs est déjà bien suffisante. + +--Chère Valentine, dit Morrel, essayant de se remettre de sa propre +émotion pour parler convenablement, écoutez-moi bien, je vous prie; car +tout ce que je vais vous dire est solennel. À quelle époque compte-t-on +vous marier? + +--Écoutez, dit à son tour Valentine, je ne veux rien vous cacher, +Maximilien. Ce matin on a parlé de mon mariage, et ma grand-mère, sur +laquelle j'avais compté comme sur un appui qui ne manquerait pas, non +seulement s'est déclarée pour ce mariage, mais encore le désire à tel +point que le retour seul de M. d'Épinay le retarde et que le lendemain +de son arrivée le contrat sera signé.» + +Un pénible soupir ouvrit la poitrine du jeune homme, et il regarda +longuement et tristement la jeune fille. + +«Hélas! reprit-il à voix basse, il est affreux d'entendre dire +tranquillement par la femme qu'on aime: «Le moment de votre supplice est +fixé: c'est dans quelques heures qu'il aura lieu; mais n'importe, il +faut que cela soit ainsi, et de ma part, je n'y apporterai aucune +opposition.» Eh bien, puisque, dites-vous, on n'attend plus que M. +d'Épinay pour signer le contrat, puisque vous serez à lui le lendemain +de son arrivée, c'est demain que vous serez engagée à M. d'Épinay, car +il est arrivé à Paris ce matin.» + +Valentine poussa un cri. + +«J'étais chez le comte de Monte-Cristo il y a une heure, dit Morrel; +nous causions, lui de la douleur de votre maison et moi de votre +douleur, quand tout à coup une voiture roule dans la cour. Écoutez. +Jusque-là je ne croyais pas aux pressentiments, Valentine; mais +maintenant il faut bien que j'y croie. Au bruit de cette voiture, un +frisson m'a pris; bientôt j'ai entendu des pas sur l'escalier. Les pas +retentissants du commandeur n'ont pas plus épouvanté don Juan que ces +pas ne m'ont épouvanté. Enfin la porte s'ouvre; Albert de Morcerf entre +le premier, et j'allais douter de moi-même, j'allais croire que je +m'étais trompé, quand derrière lui s'avance un autre jeune homme et que +le comte s'est écrié: «Ah! M. le baron Franz d'Épinay!» Tout ce que j'ai +de force et de courage dans le coeur, je l'ai appelé pour me contenir. +Peut-être ai-je pâli, peut-être ai-je tremblé: mais à coup sûr je suis +resté le sourire sur les lèvres. Mais cinq minutes après, je suis sorti +sans avoir entendu un mot de ce qui s'est dit pendant ces cinq minutes; +j'étais anéanti. + +--Pauvre Maximilien! murmura Valentine. + +--Me voilà, Valentine. Voyons, maintenant répondez-moi comme à un homme +à qui votre réponse va donner la mort ou la vie. Que comptez-vous +faire?» + +Valentine baissa la tête; elle était accablée. + +«Écoutez, dit Morrel, ce n'est pas la première fois que vous pensez à la +situation où nous sommes arrivés: elle est grave, elle est pesante, +suprême. Je ne pense pas que ce soit le moment de s'abandonner à une +douleur stérile: cela est bon pour ceux qui veulent souffrir à l'aise et +boire leurs larmes à loisir. Il y a des gens comme cela, et Dieu sans +doute leur tiendra compte au ciel de leur résignation sur la terre; mais +quiconque se sent la volonté de lutter ne perd pas un temps précieux et +rend immédiatement à la fortune le coup qu'il en a reçu. Est-ce votre +volonté de lutter contre la mauvaise fortune, Valentine? Dites, car +c'est cela que je viens vous demander.» + +Valentine tressaillit et regarda Morrel avec de grands yeux effarés. +Cette idée de résister à son père, à sa grand-mère, à toute sa famille +enfin, ne lui était pas même venue. + +«Que me dites-vous, Maximilien? demanda Valentine, et qu'appelez-vous +une lutte? Oh! dites un sacrilège. Quoi! moi, je lutterais contre +l'ordre de mon père, contre le voeu de mon aïeule mourante! C'est +impossible!» + +Morrel fit un mouvement. + +«Vous êtes un trop noble coeur pour ne pas me comprendre, et vous me +comprenez si bien, cher Maximilien, que je vous vois réduit au silence. +Lutter, moi! Dieu m'en préserve! Non, non; je garde toute ma force pour +lutter contre moi-même et pour boire mes larmes, comme vous dites. Quant +à affliger mon père, quant à troubler les derniers moments de mon +aïeule, jamais! + +--Vous avez bien raison, dit flegmatiquement Morrel. + +--Comme vous me dites cela, mon Dieu! s'écria Valentine blessée. + +--Je vous dis cela comme un homme qui vous admire, mademoiselle, reprit +Maximilien. + +--Mademoiselle! s'écria Valentine, mademoiselle! Oh! l'égoïste! il me +voit au désespoir et feint de ne pas me comprendre. + +--Vous vous trompez, et je vous comprends parfaitement au contraire. +Vous ne voulez pas contrarier M. de Villefort, vous ne voulez pas +désobéir à la marquise, et demain vous signerez le contrat qui doit vous +lier à votre mari. + +--Mais, mon Dieu! Puis-je donc faire autrement? + +--Il ne faut pas en appeler à moi, mademoiselle, car je suis un mauvais +juge dans cette cause, et mon égoïsme m'aveuglera, répondit Morrel, dont +la voix sourde et les poings fermés annonçaient l'exaspération +croissante. + +--Que m'eussiez-vous donc proposé, Morrel, si vous m'aviez trouvée +disposée à accepter votre proposition? Voyons, répondez. Il ne s'agit +pas de dire vous faites mal, il faut donner un conseil. + +--Est-ce sérieusement que vous me dites cela, Valentine, et dois-je le +donner, ce conseil? dites. + +--Certainement, cher Maximilien, car s'il est bon, je le suivrai; vous +savez bien que je suis dévouée à vos affections. + +--Valentine, dit Morrel en achevant d'écarter une planche déjà +disjointe, donnez-moi votre main en preuve que vous me pardonnez ma +colère; c'est que j'ai la tête bouleversée, voyez-vous, et que depuis +une heure les idées les plus insensées ont tour à tour traversé mon +esprit. Oh! dans le cas où vous refuseriez mon conseil!... + +--Eh bien, ce conseil? + +--Le voici, Valentine.» + +La jeune fille leva les yeux au ciel et poussa un soupir. + +«Je suis libre, reprit Maximilien, je suis assez riche pour nous deux; +je vous jure que vous serez ma femme avant que mes lèvres se soient +posées sur votre front. + +--Vous me faites trembler, dit la jeune fille. + +--Suivez-moi, continua Morrel; je vous conduis chez ma soeur, qui est +digne d'être votre soeur; nous nous embarquerons pour Alger, pour +l'Angleterre ou pour l'Amérique, si vous n'aimez pas mieux nous retirer +ensemble dans quelque province, où nous attendrons, pour revenir à +Paris, que nos amis aient vaincu la résistance de votre famille.» + +Valentine secoua la tête. + +«Je m'y attendais, Maximilien, dit-elle: c'est un conseil d'insensé, et +je serais encore plus insensée que vous si je ne vous arrêtais pas à +l'instant avec ce seul mot: impossible, Morrel, impossible. + +--Vous suivrez donc votre fortune, telle que le sort vous le fera, et +sans même essayer de la combattre? dit Morrel rembruni. + +--Oui, dussé-je en mourir! + +--Eh bien, Valentine, reprit Maximilien, je vous répéterai encore que +vous avez raison. En effet, c'est moi qui suis un fou, et vous me +prouvez que la passion aveugle les esprits les plus justes. Merci donc, +à vous qui raisonnez sans passion. Soit donc, c'est une chose entendue; +demain vous serez irrévocablement promise à M. Franz d'Épinay, non point +par cette formalité de théâtre inventée pour dénouer les pièces de +comédie, et qu'on appelle la signature du contrat, mais par votre +propre volonté. + +--Encore une fois, vous me désespérez, Maximilien! dit Valentine; encore +une fois, vous retournez le poignard dans la plaie! Que feriez-vous, si +votre soeur écoutait un conseil comme celui que vous me donnez? + +--Mademoiselle, reprit Morrel avec un sourire amer, je suis un égoïste, +vous l'avez dit, et dans ma qualité d'égoïste, je ne pense pas à ce que +feraient les autres dans ma position, mais à ce que je compte faire, +moi. Je pense que je vous connais depuis un an, que j'ai mis, du jour où +je vous ai connue, toutes mes chances de bonheur sur votre amour, qu'un +jour est venu où vous m'avez dit que vous m'aimiez; que de ce jour j'ai +mis toutes mes chances d'avenir sur votre possession: c'était ma vie. Je +ne pense plus rien maintenant; je me dis seulement que les chances ont +tourné, que j'avais cru gagner le ciel et que je l'ai perdu. Cela arrive +tous les jours qu'un joueur perd non seulement ce qu'il a, mais encore +ce qu'il n'a pas.» + +Morrel prononça ces mots avec un calme parfait; Valentine le regarda un +instant de ses grands yeux scrutateurs, essayant de ne pas laisser +pénétrer ceux de Morrel jusqu'au trouble qui tourbillonnait déjà au fond +de son coeur. + +«Mais enfin, qu'allez-vous faire? demanda Valentine. + +--Je vais avoir l'honneur de vous dire adieu, mademoiselle, en attestant +Dieu, qui entend mes paroles et qui lit au fond de mon coeur, que je +vous souhaite une vie assez calme, assez heureuse et assez remplie pour +qu'il n'y ait pas place pour mon souvenir. + +--Oh! murmura Valentine. + +--Adieu, Valentine, adieu! dit Morrel en s'inclinant. + +--Où allez-vous? cria en allongeant sa main à travers la grille et en +saisissant Maximilien par son habit la jeune fille qui comprenait, à son +agitation intérieure, que le calme de son amant ne pouvait être réel; où +allez-vous? + +--Je vais m'occuper de ne point apporter un trouble nouveau dans votre +famille, et donner un exemple que pourront suivre tous les hommes +honnêtes et dévoués qui se trouveront dans ma position. + +--Avant de me quitter, dites-moi ce que vous allez faire, Maximilien?» + +Le jeune homme sourit tristement. + +«Oh! parlez, parlez! dit Valentine, je vous en prie! + +--Votre résolution a-t-elle changé, Valentine? + +--Elle ne peut changer, malheureux! Vous le savez bien! s'écria la jeune +fille. + +--Alors, adieu, Valentine!» + +Valentine secoua la grille avec une force dont on l'aurait crue +incapable; et comme Morrel s'éloignait, elle passa ses deux mains à +travers la grille, et les joignant en se tordant les bras: + +«Qu'allez-vous faire? je veux le savoir! s'écria-t-elle; où allez-vous? + + +--Oh! soyez tranquille, dit Maximilien en s'arrêtant à trois pas de la +porte, mon intention n'est pas de rendre un autre homme responsable des +rigueurs que le sort garde pour moi. Un autre vous menacerait d'aller +trouver M. Franz, de le provoquer, de se battre avec lui, tout cela +serait insensé. Qu'a à faire M. Franz dans tout cela? Il m'a vu ce matin +pour la première fois, il a déjà oublié qu'il m'a vu; il ne savait même +pas que j'existais lorsque des conventions faites par vos deux familles +ont décidé que vous seriez l'un à l'autre. Je n'ai donc point affaire à +M. Franz, et, je vous le jure, je ne m'en prendrai point à lui. + +--Mais à qui vous en prendrez-vous? à moi? + +--À vous, Valentine! Oh! Dieu m'en garde! La femme est sacrée; la femme +qu'on aime est sainte. + +--À vous-même alors, malheureux, à vous-même? + +--C'est moi le coupable, n'est-ce pas? dit Morrel. + +--Maximilien, dit Valentine, Maximilien, venez ici, je le veux!» + +Maximilien se rapprocha avec son doux sourire, et, n'était sa pâleur, on +eût pu le croire dans son état ordinaire. + +«Écoutez-moi, ma chère, mon adorée Valentine, dit-il de sa voix +mélodieuse et grave, les gens comme nous, qui n'ont jamais formé une +pensée dont ils aient eu à rougir devant le monde, devant leurs parents +et devant Dieu, les gens comme nous peuvent lire dans le coeur l'un de +l'autre à livre ouvert. Je n'ai jamais fait de roman, je ne suis pas un +héros mélancolique, je ne me pose ni en Manfred ni en Antony: mais sans +paroles, sans protestations, sans serments, j'ai mis ma vie en vous; +vous me manquez et vous avez raison d'agir ainsi, je vous l'ai dit et je +vous le répète; mais enfin vous me manquez et ma vie est perdue. Du +moment où vous vous éloignez de moi, Valentine, je reste seul au monde. +Ma soeur est heureuse près de son mari; son mari n'est que mon +beau-frère, c'est-à-dire un homme que les conventions sociales attachent +seules à moi; personne n'a donc besoin sur la terre de mon existence +devenue inutile. Voilà ce que je ferai: j'attendrai jusqu'à la dernière +seconde que vous soyez mariée, car je ne veux pas perdre l'ombre d'une +de ces chances inattendues que nous garde quelquefois le hasard, car +enfin d'ici là M. Franz d'Épinay peut mourir, au moment où vous vous en +approcherez, la foudre peut tomber sur l'autel: tout semble croyable au +condamné à mort, et pour lui les miracles rentrent dans la classe du +possible dès qu'il s'agit du salut de sa vie. J'attendrai donc, dis-je, +jusqu'au dernier moment, et quand mon malheur sera certain, sans remède, +sans espérance, j'écrirai une lettre confidentielle à mon beau-frère, +une autre au préfet de Police pour lui donner avis de mon dessein, et au +coin de quelque bois, sur le revers de quelque fossé, au bord de quelque +rivière, je me ferai sauter la cervelle, aussi vrai que je suis le fils +du plus honnête homme qui ait jamais vécu en France.» + +Un tremblement convulsif agita les membres de Valentine; elle lâcha la +grille qu'elle tenait de ses deux mains, ses bras retombèrent à ses +côtés, et deux grosses larmes roulèrent sur ses joues. + +Le jeune homme demeura devant elle, sombre et résolu. + +«Oh! par pitié, par pitié, dit-elle, vous vivrez, n'est-ce pas? + +--Non, sur mon honneur, dit Maximilien; mais que vous importe à vous? +vous aurez fait votre devoir, et votre conscience vous restera.» + +Valentine tomba à genoux en étreignant son coeur qui se brisait. + +«Maximilien, dit-elle, Maximilien, mon ami, mon frère sur la terre, mon +véritable époux au ciel, je t'en prie, fais comme moi, vis avec la +souffrance: un jour peut-être nous serons réunis. + +--Adieu, Valentine! répéta Morrel. + +--Mon Dieu! dit Valentine en levant ses deux mains au ciel avec une +expression sublime, vous le voyez, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour +rester fille soumise: j'ai prié, supplié, imploré; il n'a écouté ni mes +prières, ni mes supplications, ni mes pleurs. Eh bien, continua-t-elle +en essuyant ses larmes et en reprenant sa fermeté, eh bien, je ne veux +pas mourir de remords, j'aime mieux mourir de honte. Vous vivrez, +Maximilien, et je ne serai à personne qu'à vous. À quelle heure? à quel +moment? est-ce tout de suite? parlez, ordonnez, je suis prête.» + +Morrel, qui avait de nouveau fait quelques pas pour s'éloigner, était +revenu de nouveau, et, pâle de joie, le coeur épanoui, tendant à travers +la grille ses deux mains à Valentine: + +«Valentine, dit-il, chère amie, ce n'est point ainsi qu'il faut me +parler, ou sinon il faut me laisser mourir. Pourquoi donc vous +devrais-je à la violence, si vous m'aimez comme je vous aime? Me +forcez-vous à vivre par humanité, voilà tout? en ce cas j'aime mieux +mourir. + +--Au fait, murmura Valentine, qui est-ce qui m'aime au monde? lui. Qui +m'a consolée de toutes mes douleurs? lui. Sur qui reposent mes +espérances, sur qui s'arrête ma vue égarée, sur qui repose mon coeur +saignant? sur lui, lui, toujours lui. Eh bien, tu as raison à ton tour; +Maximilien, je te suivrai, je quitterai la maison paternelle, tout. Ô +ingrate que je suis! s'écria Valentine en sanglotant, tout!... même mon +bon grand-père que j'oubliais! + +--Non, dit Maximilien, tu ne le quitteras pas. M. Noirtier a paru +éprouver, dis-tu, de la sympathie pour moi: eh bien, avant de fuir tu +lui diras tout; tu te feras une égide devant Dieu de son consentement; +puis, aussitôt mariés, il viendra avec nous: au lieu d'un enfant, il en +aura deux. Tu m'as dit comment il te parlait et comment tu lui +répondais; j'apprendrai bien vite cette langue touchante des signes, va, +Valentine. Oh! je te le jure, au lieu du désespoir qui nous attend, +c'est le bonheur que je te promets! + +--Oh! regarde, Maximilien, regarde quelle est ta puissance sur moi, tu +me fais presque croire à ce que tu me dis, et cependant ce que tu me dis +est insensé, car mon père me maudira, lui; car je le connais lui, le +coeur inflexible, jamais il ne pardonnera. Aussi écoutez-moi, +Maximilien, si par artifice, par prière, par accident, que sais-je, moi? +si enfin par un moyen quelconque je puis retarder le mariage, vous +attendrez, n'est-ce pas? + +--Oui, je le jure, comme vous me jurez, vous, que cet affreux mariage ne +se fera jamais, et que, vous traînât-on devant le magistrat, devant le +prêtre, vous direz non. + +--Je te le jure, Maximilien, par ce que j'ai de plus sacré au monde, +par ma mère! + +--Attendons alors, dit Morrel. + +--Oui, attendons, reprit Valentine, qui respirait à ce mot; il y a tant +de choses qui peuvent sauver des malheureux comme nous. + +--Je me fie à vous, Valentine, dit Morrel, tout ce que vous ferez sera +bien fait; seulement, si l'on passe outre à vos prières, si votre père, +si Mme de Saint-Méran exigent que M. Franz d'Épinay soit appelé demain à +signer le contrat.... + +--Alors, vous avez ma parole, Morrel. + +--Au lieu de signer.... + +--Je viens vous rejoindre et nous fuyons: mais d'ici là, ne tentons pas +Dieu, Morrel; ne nous voyons pas: c'est un miracle, c'est une providence +que nous n'ayons pas encore été surpris; si nous étions surpris, si l'on +savait comment nous nous voyons, nous n'aurions plus aucune ressource. + +--Vous avez raison, Valentine; mais comment savoir.... + +--Par le notaire, M. Deschamps. + +--Je le connais. + +--Et par moi-même. Je vous écrirai, croyez-le donc bien. Mon Dieu! ce +mariage, Maximilien, m'est aussi odieux qu'à vous! + +--Bien, bien! merci, ma Valentine adorée, reprit Morrel. Alors tout est +dit, une fois que je sais l'heure, j'accours ici, vous franchissez ce +mur dans mes bras: la chose vous sera facile, une voiture vous attendra +à la porte de l'enclos, vous y montez avec moi, je vous conduis chez ma +soeur, là, inconnus si cela vous convient, faisant éclat si vous le +désirez, nous aurons la conscience de notre force et de notre volonté, +et nous ne nous laisserons pas égorger comme l'agneau qui ne se défend +qu'avec ses soupirs. + +--Soit, dit Valentine; à votre tour je vous dirai: Maximilien, ce que +vous ferez sera bien fait. + +--Oh! + +--Eh bien, êtes-vous content de votre femme? dit tristement la jeune +fille. + +--Ma Valentine adorée, c'est bien peu dire que dire oui. + +--Dites toujours.» + +Valentine s'était approchée, ou plutôt avait approché ses lèvres de la +grille, et ses paroles glissaient, avec son souffle parfumé, jusqu'aux +lèvres de Morrel, qui collait sa bouche de l'autre côté de la froide et +inexorable clôture. + +«Au revoir, dit Valentine, s'arrachant à ce bonheur, au revoir! + +--J'aurai une lettre de vous? + +--Oui. + +--Merci, chère femme! au revoir.» + +Le bruit d'un baiser innocent et perdu retentit, et Valentine s'enfuit +sous les tilleuls. + +Morrel écouta les derniers bruits de sa robe frôlant les charmilles, de +ses pieds faisant crier le sable, leva les yeux au ciel avec un +ineffable sourire pour remercier le ciel de ce qu'il permettait qu'il +fût aimé ainsi, et disparut à son tour. + +Le jeune homme rentra chez lui et attendit pendant tout le reste de la +soirée et pendant toute la journée du lendemain sans rien recevoir. +Enfin, ce ne fut que le surlendemain, vers dix heures du matin, comme il +allait s'acheminer vers M. Deschamps, notaire, qu'il reçut par la poste +un petit billet qu'il reconnut pour être de Valentine, quoiqu'il n'eût +jamais vu son écriture. + +Il était conçu en ces termes: + +«Larmes, supplications, prières, n'ont rien fait. Hier, pendant deux +heures, j'ai été à l'église Saint-Philippe-du-Roule, et pendant deux +heures j'ai prié Dieu du fond de l'âme, Dieu est insensible comme les +hommes, et la signature du contrat est fixée à ce soir, neuf heures. + +«Je n'ai qu'une parole comme je n'ai qu'un coeur, Morrel, et cette +parole vous est engagée: ce coeur est à vous! + +«Ce soir donc, à neuf heures moins un quart, à la grille. + + «Votre femme, Valentine de Villefort. + +P.-S.--«Ma pauvre grand-mère va de plus mal en plus mal; hier, son +exaltation est devenue du délire: aujourd'hui son délire est presque de +la folie. + +«Vous m'aimerez bien, n'est-ce pas, Morrel, pour me faire oublier que je +l'aurai quittée en cet état? + +«Je crois que l'on cache à grand-papa Noirtier que la signature du +contrat doit avoir lieu ce soir.» + +Morrel ne se borna pas aux renseignements que lui donnait Valentine; il +alla chez le notaire, qui lui confirma la nouvelle que la signature du +contrat était pour neuf heures du soir. + +Puis il passa chez Monte-Cristo; ce fut encore là qu'il en sut le plus: +Franz était venu lui annoncer cette solennité; de son côté, Mme de +Villefort avait écrit au comte pour le prier de l'excuser si elle ne +l'invitait point; mais la mort de M. de Saint-Méran et l'état où se +trouvait sa veuve jetaient sur cette réunion un voile de tristesse dont +elle ne voulait pas assombrir le front du comte, auquel elle souhaitait +toute sorte de bonheur. + +La veille, Franz avait été présenté à Mme de Saint-Méran, qui avait +quitté le lit pour cette présentation, et qui s'y était remise aussitôt. + +Morrel, la chose est facile à comprendre, était dans un état d'agitation +qui ne pouvait échapper à un oeil aussi perçant que l'était l'oeil du +comte, aussi Monte-Cristo fut-il pour lui plus affectueux que jamais; +si affectueux, que deux ou trois fois Maximilien fut sur le point de lui +tout dire. Mais il se rappela la promesse formelle donnée à Valentine, +et son secret resta au fond de son coeur. + +Le jeune homme relut vingt fois dans la journée la lettre de Valentine. +C'était la première fois qu'elle lui écrivait, et à quelle occasion! À +chaque fois qu'il relisait cette lettre, Maximilien se renouvelait à +lui-même le serment de rendre Valentine heureuse. En effet, quelle +autorité n'a pas la jeune fille qui prend une résolution si courageuse! +quel dévouement ne mérite-t-elle pas de la part de celui à qui elle a +tout sacrifié! Comme elle doit être réellement pour son amant le premier +et le plus digne objet de son culte! C'est à la fois la reine et la +femme, et l'on n'a point assez d'une âme pour la remercier et l'aimer. + +Morrel songeait avec une agitation inexprimable à ce moment où Valentine +arriverait en disant: + +«Me voici, Maximilien; prenez-moi.» + +Il avait organisé toute cette fuite; deux échelles avaient été cachées +dans la luzerne du clos; un cabriolet, que devait conduire Maximilien +lui-même, attendait; pas de domestique, pas de lumière; au détour de la +première rue on allumerait des lanternes, car il ne fallait point, par +un surcroît de précautions, tomber entre les mains de la police. + +De temps en temps des frissonnements passaient par tout le corps de +Morrel; il songeait au moment où, du faîte de ce mur, il protégerait la +descente de Valentine, et où il sentirait tremblante et abandonnée dans +ses bras celle dont il n'avait jamais pressé que la main et baisé le +bout du doigt. + +Mais quand vint l'après-midi, quand Morrel sentit l'heure s'approcher, +il éprouva le besoin d'être seul; son sang bouillait, les simples +questions, la seule voix d'un ami l'eussent irrité; il se renferma chez +lui, essayant de lire; mais son regard glissa sur les pages sans y rien +comprendre, et il finit par jeter son livre, pour en revenir à dessiner, +pour la deuxième fois, son plan, ses échelles et son clos. + +Enfin l'heure s'approcha. + +Jamais l'homme bien amoureux n'a laissé les horloges faire paisiblement +leur chemin; Morrel tourmenta si bien les siennes, qu'elles finirent par +marquer huit heures et demie à six heures. Il se dit alors qu'il était +temps de partir, que neuf heures était bien effectivement l'heure de la +signature du contrat, mais que, selon toute probabilité, Valentine +n'attendrait pas cette signature inutile; en conséquence, Morrel, après +être parti de la rue Meslay à huit heures et demie à sa pendule, entrait +dans le clos comme huit heures sonnèrent à Saint-Philippe-du-Roule. + +Le cheval et le cabriolet furent cachés derrière une petite masure en +ruine dans laquelle Morrel avait l'habitude de se cacher. + +Peu à peu le jour tomba, et les feuillages du jardin se massèrent en +grosses touffes d'un noir opaque. + +Alors Morrel sortit de la cachette et vint regarder, le coeur palpitant, +au trou de la grille: il n'y avait encore personne. + +Huit heures et demie sonnèrent. + +Une demi-heure s'écoula à attendre; Morrel se promenait de long en +large, puis, à des intervalles toujours plus rapprochés, venait +appliquer son oeil aux planches. Le jardin s'assombrissait de plus en +plus; mais dans l'obscurité on cherchait vainement la robe blanche; dans +le silence on écoutait inutilement le bruit des pas. + +La maison qu'on apercevait à travers les feuillages restait sombre, et +ne présentait aucun des caractères d'une maison qui s'ouvre pour un +événement aussi important que l'est une signature du contrat de mariage. + +Morrel consulta sa montre, qui sonna neuf heures trois quarts; mais +presque aussitôt cette même voix de l'horloge, déjà entendue deux ou +trois fois rectifia l'erreur de la montre en sonnant neuf heures et +demie. + +C'était déjà une demi-heure d'attente de plus que Valentine n'avait +fixée elle-même: elle avait dit neuf heures, même plutôt avant qu'après. + +Ce fut le moment le plus terrible pour le coeur du jeune homme, sur +lequel chaque seconde tombait comme un marteau de plomb. + +Le plus faible bruit du feuillage, le moindre cri du vent appelaient son +oreille et faisaient monter la sueur à son front; alors, tout +frissonnant, il assujettissait son échelle et, pour ne pas perdre de +temps, posait le pied sur le premier échelon. + +Au milieu de ces alternatives de crainte et d'espoir, au milieu de ces +dilatations et de ces serrements de coeur, dix heures sonnèrent à +l'église. + +«Oh! murmura Maximilien avec terreur, il est impossible que la signature +d'un contrat dure aussi longtemps, à moins d'événements imprévus; j'ai +pesé toutes les chances, calculé le temps que durent toutes les +formalités, il s'est passé quelque chose.» + +Et alors, tantôt il se promenait avec agitation devant la grille, tantôt +il revenait appuyer son front brûlant sur le fer glacé. Valentine +s'était-elle évanouie après le contrat, ou Valentine avait-elle été +arrêtée dans sa fuite? C'étaient là les deux seules hypothèses où le +jeune homme pouvait s'arrêter, toutes deux désespérantes. + +L'idée à laquelle il s'arrêta fut qu'au milieu de sa fuite même la force +avait manqué à Valentine, et qu'elle était tombée évanouie au milieu de +quelque allée. + +«Oh! s'il en est ainsi, s'écria-t-il en s'élançant au haut de l'échelle, +je la perdrais, et par ma faute!» + +Le démon qui lui avait soufflé cette pensée ne le quitta plus, et +bourdonna à son oreille avec cette persistance qui fait que certains +doutes, au bout d'un instant, par la force du raisonnement, deviennent +des convictions. Ses yeux, qui cherchaient à percer l'obscurité +croissante, croyaient, sous la sombre allée, apercevoir un objet gisant; +Morrel se hasarda jusqu'à appeler, et il lui sembla que le vent +apportait jusqu'à lui une plainte inarticulée. + +Enfin la demie avait sonné à son tour, il était impossible de se borner +plus longtemps, tout était supposable; les tempes de Maximilien +battaient avec force, des nuages passaient devant ses yeux; il enjamba +le mur et sauta de l'autre côté. + +Il était chez Villefort, il venait d'y entrer par escalade; il songea +aux suites que pouvait avoir une pareille action, mais il n'était pas +venu jusque-là pour reculer. + +En un instant il fut à l'extrémité de ce massif. Du point où il était +parvenu on découvrait la maison. + +Alors Morrel s'assura d'une chose qu'il avait déjà soupçonnée en +essayant de glisser son regard à travers les arbres: c'est qu'au lieu +des lumières qu'il pensait voir briller à chaque fenêtre, ainsi qu'il +est naturel aux jours de cérémonie, il ne vit rien que la masse grise et +voilée encore par un grand rideau d'ombre que projetait un nuage immense +répandu sur la lune. + +Une lumière courait de temps en temps comme éperdue, et passait devant +trois fenêtres du premier étage. Ces trois fenêtres étaient celles de +l'appartement de Mme de Saint-Méran. + +Une autre lumière restait immobile derrière des rideaux rouges. Ces +rideaux étaient ceux de la chambre à coucher de Mme de Villefort. + +Morrel devina tout cela. Tant de fois, pour suivre Valentine en pensée à +toute heure du jour, tant de fois, disons-nous, il s'était fait faire le +plan de cette maison, que, sans l'avoir vue, il la connaissait. + +Le jeune homme fut encore plus épouvanté de cette obscurité et de ce +silence qu'il ne l'avait été de l'absence de Valentine. + +Éperdu, fou de douleur, décidé à tout braver pour revoir Valentine et +s'assurer du malheur qu'il pressentait, quel qu'il fût, Morrel gagna la +lisière du massif, et s'apprêtait à traverser le plus rapidement +possible le parterre, complètement découvert, quand un son de voix +encore assez éloigné, mais que le vent lui apportait, parvint jusqu'à +lui. + +À ce bruit, il fit un pas en arrière, déjà à moitié sorti du feuillage, +il s'y enfonça complètement et demeura immobile et muet, enfoui dans son +obscurité. + +Sa résolution était prise: si c'était Valentine seule, il l'avertirait +par un mot au passage; si Valentine était accompagnée, il la verrait au +moins et s'assurerait qu'il ne lui était arrivé aucun malheur; si +c'étaient des étrangers, il saisirait quelques mots de leur conversation +et arriverait à comprendre ce mystère, incompréhensible jusque-là. + +La lune alors sortit du nuage qui la cachait, et, sur la porte du +perron, Morrel vit apparaître Villefort, suivi d'un homme vêtu de noir. +Ils descendirent les marches et s'avancèrent vers le massif. Ils +n'avaient pas fait quatre pas que, dans cet homme vêtu de noir, Morrel +avait reconnu le docteur d'Avrigny. + +Le jeune homme, en les voyant venir à lui, recula machinalement devant +eux jusqu'à ce qu'il rencontrât le tronc d'un sycomore qui faisait le +centre du massif; là il fut forcé de s'arrêter. + +Bientôt le sable cessa de crier sous les pas des deux promeneurs. + +«Ah! cher docteur, dit le procureur du roi, voici le Ciel qui se déclare +décidément contre ma maison. Quelle horrible mort! quel coup de foudre! +N'essayez pas de me consoler; hélas! la plaie est trop vive et trop +profonde! Morte, morte!» + +Une sueur froide glaça le front du jeune homme et fit claquer ses dents. +Qui donc était mort dans cette maison que Villefort lui-même disait +maudite? + +«Mon cher monsieur de Villefort, répondit le médecin avec un accent qui +redoubla la terreur du jeune homme, je ne vous ai point amené ici pour +vous consoler, tout au contraire. + +--Que voulez-vous dire? demanda le procureur du roi, effrayé. + +--Je veux dire que, derrière le malheur qui vient de vous arriver, il en +est un autre plus grand encore peut-être. + +--Oh! mon Dieu! murmura Villefort en joignant les mains, qu'allez-vous +me dire encore? + +--Sommes-nous bien seuls, mon ami? + +--Oh! oui, bien seuls. Mais que signifient toutes ces précautions? + +--Elles signifient que j'ai une confidence terrible à vous faire, dit le +docteur: asseyons-nous.» + +Villefort tomba plutôt qu'il ne s'assit sur un banc. Le docteur resta +debout devant lui, une main posée sur son épaule. Morrel, glacé +d'effroi, tenait d'une main son front, de l'autre comprimait son coeur, +dont il craignait qu'on entendît les battements. + +«Morte, morte!» répétait-il dans sa pensée avec la voix de son coeur. + +Et lui-même se sentait mourir. + +«Parlez, docteur, j'écoute, dit Villefort; frappez, je suis préparé à +tout. + +--Mme de Saint-Méran était bien âgée sans doute, mais elle jouissait +d'une santé excellente.» + +Morrel respira pour la première fois depuis dix minutes. + +«Le chagrin l'a tuée, dit Villefort, oui, le chagrin, docteur! Cette +habitude de vivre depuis quarante ans près du marquis!... + +--Ce n'est pas le chagrin, mon cher Villefort, dit le docteur. Le +chagrin peut tuer, quoique les cas soient rares, mais il ne tue pas en +un jour, mais il ne tue pas en une heure, mais il ne tue pas en dix +minutes.» + +Villefort ne répondit rien; seulement il leva la tête qu'il avait tenue +baissée jusque-là, et regarda le docteur avec des yeux effarés. + +«Vous êtes resté là pendant l'agonie? demanda M. d'Avrigny. + +--Sans doute, répondit le procureur du roi; vous m'avez dit tout bas de +ne pas m'éloigner. + +--Avez-vous remarqué les symptômes du mal auquel Mme de Saint-Méran a +succombé? + +--Certainement; Mme de Saint-Méran a eu trois attaques successives à +quelques minutes les unes des autres, et à chaque fois plus rapprochées +et plus graves. Lorsque vous êtes arrivé, déjà depuis quelques minutes +Mme de Saint-Méran était haletante; elle eut alors une crise que je pris +pour une simple attaque de nerfs; mais je ne commençai à m'effrayer +réellement que lorsque je la vis se soulever sur son lit, les membres et +le cou tendus. Alors, à votre visage, je compris que la chose était plus +grave que je ne le croyais. La crise passée, je cherchai vos yeux, mais +je ne les rencontrai pas. Vous teniez le pouls, vous en comptiez les +battements, et la seconde crise parut, que vous ne vous étiez pas encore +retourné de mon côté. Cette seconde crise fut plus terrible que la +première: les mêmes mouvements nerveux se reproduisirent, et la bouche +se contracta et devint violette. + +«À la troisième elle expira. + +«Déjà, depuis la fin de la première, j'avais reconnu le tétanos; vous me +confirmâtes dans cette opinion. + +--Oui, devant tout le monde, reprit le docteur; mais maintenant nous +sommes seuls. + +--Qu'allez-vous me dire, mon Dieu? + +--Que les symptômes du tétanos et de l'empoisonnement par les matières +végétales sont absolument les mêmes.» + +M. de Villefort se dressa sur ses pieds; puis, après un instant +d'immobilité et de silence, il retomba sur son banc. + +«Oh! mon Dieu! docteur, dit-il, songez-vous bien à ce que vous me dites +là?» + +Morrel ne savait pas s'il faisait un rêve ou s'il veillait. + +«Écoutez, dit le docteur, je connais l'importance de ma déclaration et +le caractère de l'homme à qui je la fais. + +--Est-ce au magistrat ou à l'ami que vous parlez? demanda Villefort. + +--À l'ami, à l'ami seul en ce moment; les rapports entre les symptômes +du tétanos et les symptômes de l'empoisonnement par les substances +végétales sont tellement identiques, que s'il me fallait signer ce que +je dis là, je vous déclare que j'hésiterais. Aussi, je vous le répète, +ce n'est point au magistrat que je m'adresse, c'est à l'ami. Eh bien, à +l'ami je dis: Pendant les trois quarts d'heure qu'elle a duré, j'ai +étudié l'agonie, les convulsions, la mort de Mme de Saint-Méran; eh +bien, dans ma conviction, non seulement Mme de Saint-Méran est morte +empoisonnée, mais encore je dirais, oui, je dirais quel poison l'a tuée. + +--Monsieur! monsieur! + +--Tout y est, voyez-vous: somnolence interrompue par des crises +nerveuses, surexcitation du cerveau, torpeur des centres. Mme de +Saint-Méran a succombé à une dose violente de brucine ou de strychnine, +que par hasard sans doute, que par erreur peut-être, on lui a +administrée.» + +Villefort saisit la main du docteur. + +«Oh! c'est impossible! dit-il, je rêve, mon Dieu! je rêve! C'est +effroyable d'entendre dire des choses pareilles à un homme comme vous! +Au nom du Ciel, je vous en supplie, cher docteur, dites-moi que vous +pouvez vous tromper! + +--Sans doute, je le puis, mais.... + +--Mais?... + +--Mais, je ne le crois pas. + +--Docteur, prenez pitié de moi; depuis quelques jours il m'arrive tant +de choses inouïes, que je crois à la possibilité de devenir fou. + +--Un autre que moi a-t-il vu Mme de Saint-Méran? + +--Personne. + +--A-t-on envoyé chez le pharmacien quelque ordonnance qu'on ne m'ait pas +soumise? + +--Aucune. + +--Mme de Saint-Méran avait-elle des ennemis? + +--Je ne lui en connais pas. + +--Quelqu'un avait-il intérêt à sa mort? + +--Mais non, mon Dieu! mais non; ma fille est sa seule héritière, +Valentine seule.... Oh! si une pareille pensée me pouvait venir, je me +poignarderais pour punir mon coeur d'avoir pu un seul instant abriter +une pareille pensée. + +--Oh! s'écria à son tour M. d'Avrigny, cher ami, à Dieu ne plaise que +j'accuse quelqu'un, je ne parle que d'un accident, comprenez-vous bien, +d'une erreur. Mais accident ou erreur, le fait est là qui parle tout bas +à ma conscience, et qui veut que ma conscience vous parle tout haut. +Informez-vous. + +--À qui? comment? de quoi? + +--Voyons: Barrois, le vieux domestique, ne se serait-il pas trompé, et +n'aurait-il pas donné à Mme de Saint-Méran quelque potion préparée pour +son maître? + +--Pour mon père? + +--Oui. + +--Mais comment une potion préparée pour M. Noirtier peut-elle +empoisonner Mme de Saint-Méran? + +--Rien de plus simple: vous savez que dans certaines maladies les +poisons deviennent un remède; la paralysie est une de ces maladies-là. À +peu près depuis trois mois, après avoir tout employé pour rendre le +mouvement et la parole à M. Noirtier, je me suis décidé à tenter un +dernier moyen; depuis trois mois, dis-je, je le traite par la brucine; +ainsi, dans la dernière potion que j'ai commandée pour lui il en entrait +six centigrammes; six centigrammes sans action sur les organes paralysés +de M. Noirtier, et auxquels d'ailleurs il s'est accoutumé par des doses +successives, six centigrammes suffisent pour tuer toute autre personne +que lui. + +--Mon cher docteur, il n'y a aucune communication entre l'appartement de +M. Noirtier et celui de Mme de Saint-Méran, et jamais Barrois n'entrait +chez ma belle-mère. Enfin, vous le dirai-je, docteur, quoique je vous +sache homme le plus habile et surtout le plus consciencieux du monde, +quoique en toute circonstance votre parole soit pour moi un flambeau qui +me guide à l'égal de la lumière du soleil, eh bien! docteur, eh bien! +j'ai besoin, malgré cette conviction de m'appuyer sur cet axiome, +_errare humanum est_. + +--Écoutez, Villefort, dit le docteur, existe-t-il un de mes confrères en +qui vous ayez autant confiance qu'en moi? + +--Pourquoi cela, dites? où voulez-vous en venir? + +--Appelez-le, je lui dirai ce que j'ai vu, ce que j'ai remarqué, nous +ferons l'autopsie. + +--Et vous trouverez des traces de poison? + +--Non, pas du poison, je n'ai pas dit cela, mais nous constaterons +l'exaspération du système nerveux, nous reconnaîtrons l'asphyxie +patente, incontestable et nous vous dirons: Cher Villefort, si c'est par +négligence que la chose est arrivée, veillez sur vos serviteurs; si +c'est par haine, veillez sur vos ennemis. + +--Oh! mon Dieu! que me proposez-vous là, d'Avrigny? répondit Villefort +abattu; du moment où il y aura un autre que vous dans le secret, une +enquête deviendra nécessaire, et une enquête chez moi, impossible! +Pourtant, continua le procureur du roi en se reprenant et en regardant +le médecin avec inquiétude, pourtant si vous le voulez, si vous l'exigez +absolument, je le ferai. En effet, peut-être dois-je donner suite à +cette affaire; mon caractère me le commande. Mais docteur, vous me voyez +d'avance pénétré de tristesse: introduire dans ma maison tant de +scandale après tant de douleur! Oh! ma femme et ma fille en mourront; et +moi, moi, docteur, vous le savez, un homme n'en arrive pas où j'en suis, +un homme n'a pas été procureur du roi pendant vingt-cinq ans sans s'être +amassé bon nombre d'ennemis; les miens sont nombreux. Cette affaire +ébruitée sera pour eux un triomphe qui les fera tressaillir de joie, et +moi me couvrira de honte. Docteur, pardonnez-moi ces idées mondaines. Si +vous étiez un prêtre, je n'oserais vous dire cela; mais vous êtes un +homme, mais vous connaissez les autres hommes; docteur, docteur, vous ne +m'avez rien dit, n'est-ce pas? + +--Mon cher monsieur de Villefort, répondit le docteur ébranlé, mon +premier devoir est l'humanité. J'eusse sauvé Mme de Saint-Méran si la +science eût eu le pouvoir de le faire, mais elle est morte, je me dois +aux vivants. Ensevelissons au plus profond de nos coeurs ce terrible +secret. Je permettrai, si les yeux de quelques-uns s'ouvrent là-dessus, +qu'on impute à mon ignorance le silence que j'aurai gardé. Cependant, +monsieur, cherchez toujours, cherchez activement, car peut-être cela ne +s'arrêtera-t-il point là.... Et quand vous aurez trouvé le coupable, si +vous le trouvez, c'est moi qui vous dirai: Vous êtes magistrat, faites +ce que vous voudrez! + +--Oh! merci, merci, docteur! dit Villefort avec une joie indicible, je +n'ai jamais eu de meilleur ami que vous.» + +Et comme s'il eût craint que le docteur d'Avrigny ne revînt sur cette +concession, il se leva et entraîna le docteur du côté de la maison. + +Ils s'éloignèrent. + +Morrel, comme s'il eût besoin de respirer, sortit sa tête du taillis, et +la lune éclaira ce visage si pâle qu'on eût pu le prendre pour un +fantôme. + +«Dieu me protège d'une manifeste mais terrible façon, dit-il. Mais +Valentine, Valentine! pauvre amie! résistera-t-elle à tant de douleurs?» + +En disant ces mots il regardait alternativement la fenêtre aux rideaux +rouges et les trois fenêtres aux rideaux blancs. + +La lumière avait presque complètement disparu de la fenêtre aux rideaux +rouges. Sans doute Mme de Villefort venait d'éteindre sa lampe, et la +veilleuse seule envoyait son reflet aux vitres. + +À l'extrémité du bâtiment, au contraire, il vit s'ouvrir une des trois +fenêtres aux rideaux blancs. Une bougie placée sur la cheminée jeta +au-dehors quelques rayons de sa pâle lumière, et une ombre vint un +instant s'accouder au balcon. + +Morrel frissonna; il lui semblait avoir entendu un sanglot. + +Il n'était pas étonnant que cette âme ordinairement si courageuse et si +forte, maintenant troublée et exaltée par les deux plus fortes des +passions humaines, l'amour et la peur, se fût affaiblie au point de +subir des hallucinations superstitieuses. + +Quoiqu'il fût impossible, caché comme il l'était, que l'oeil de +Valentine le distinguât, il crut se voir appeler par l'ombre de la +fenêtre; son esprit troublé le lui disait, son coeur ardent le lui +répétait. Cette double erreur devenait une réalité irrésistible, et, par +un de ces incompréhensibles élans de jeunesse, il bondit hors de sa +cachette, et en deux enjambées, au risque d'être vu, au risque d'effrayer +Valentine, au risque de donner l'éveil par quelque cri involontaire +échappé à la jeune fille, il franchit ce parterre que la lune faisait +large et blanc comme un lac, et, gagnant la rangée de caisses d'orangers +qui s'étendait devant la maison, il atteignit les marches du perron, +qu'il monta rapidement, et poussa la porte, qui s'ouvrit sans résistance +devant lui. + +Valentine ne l'avait pas vu; ses yeux levés au ciel suivaient un nuage +d'argent glissant sur l'azur, et dont la forme était celle d'une ombre +qui monte au ciel; son esprit poétique et exalté lui disait que c'était +l'âme de sa grand-mère. + +Cependant, Morrel avait traversé l'antichambre et trouvé la rampe de +l'escalier; des tapis étendus sur les marches assourdissaient son pas; +d'ailleurs Morrel en était arrivé à ce point d'exaltation que la +présence de M. de Villefort lui-même ne l'eût pas effrayé. Si M. de +Villefort se fût présenté à sa vue, sa résolution était prise: il +s'approchait de lui et lui avouait tout, en le priant d'excuser et +d'approuver cet amour qui l'unissait à sa fille, et sa fille à lui; +Morrel était fou. + +Par bonheur il ne vit personne. + +Ce fut alors surtout que cette connaissance qu'il avait prise par +Valentine du plan intérieur de la maison lui servit; il arriva sans +accident au haut de l'escalier, et comme, arrivé là, il s'orientait, un +sanglot dont il reconnut l'expression lui indiqua le chemin qu'il avait +à suivre; il se retourna; une porte entrebâillée laissait arriver à lui +le reflet d'une lumière et le son de la voix gémissante. Il poussa cette +porte et entra. + +Au fond d'une alcôve, sous le drap blanc qui recouvrait sa tête et +dessinait sa forme, gisait la morte, plus effrayante encore aux yeux de +Morrel depuis la révélation du secret dont le hasard l'avait fait +possesseur. + +À côté du lit, à genoux, la tête ensevelie dans les coussins d'une large +bergère, Valentine, frissonnante et soulevée par les sanglots, étendait +au-dessus de sa tête, qu'on ne voyait pas, ses deux mains jointes et +raidies. + +Elle avait quitté la fenêtre restée ouverte, et priait tout haut avec +des accents qui eussent touché le coeur le plus insensible, la parole +s'échappait de ses lèvres, rapide, incohérente, inintelligible, tant la +douleur serrait sa gorge de ses brûlantes étreintes. + +La lune, glissant à travers l'ouverture des persiennes, faisait pâlir la +lueur de la bougie, et azurait de ses teintes funèbres ce tableau de +désolation. + +Morrel ne put résister à ce spectacle; il n'était pas d'une piété +exemplaire, il n'était pas facile à impressionner, mais Valentine +souffrant, pleurant, se tordant les bras à sa vue, c'était plus qu'il +n'en pouvait supporter en silence. Il poussa un soupir, murmura un nom, +et la tête noyée dans les pleurs et marbrée sur le velours du fauteuil, +une tête de Madeleine du Corrège, se releva et demeura tournée vers lui. + +Valentine le vit et ne témoigna point d'étonnement. Il n'y a plus +d'émotions intermédiaires dans un coeur gonflé par un désespoir suprême. + +Morrel tendit la main à son amie. Valentine, pour toute excuse de ce +qu'elle n'avait point été le trouver, lui montra le cadavre gisant sous +le drap funèbre et recommença à sangloter. + +Ni l'un ni l'autre n'osait parler dans cette chambre. Chacun hésitait à +rompre ce silence que semblait commander la Mort debout dans quelque +coin et le doigt sur les lèvres. + +Enfin Valentine osa la première. + +«Ami, dit-elle, comment êtes-vous ici? Hélas! je vous dirais: soyez le +bienvenu, si ce n'était pas la Mort qui vous eût ouvert la porte de +cette maison. + +--Valentine, dit Morrel d'une voix tremblante et les mains jointes, +j'étais là depuis huit heures et demie; je ne vous voyais point venir, +l'inquiétude m'a pris, j'ai sauté par-dessus le mur, j'ai pénétré dans +le jardin; alors des voix qui s'entretenaient du fatal accident.... + +--Quelles voix?» dit Valentine. + +Morrel frémit, car toute la conversation du docteur et de M. de +Villefort lui revint à l'esprit, et, à travers le drap, il croyait voir +ces bras tordus, ce cou raidi, ces lèvres violettes. + +«Les voix de vos domestiques, dit-il, m'ont tout appris. + +--Mais venir jusqu'ici, c'est nous perdre, mon ami, dit Valentine, sans +effroi et sans colère. + +--Pardonnez-moi, répondit Morrel du même ton, je vais me retirer. + +--Non, dit Valentine, on vous rencontrerait, restez. + +--Mais si l'on venait?» + +La jeune fille secoua la tête. + +«Personne ne viendra, dit-elle, soyez tranquille, voilà notre +sauvegarde.» + +Et elle montra la forme du cadavre moulée par le drap. + +«Mais qu'est-il arrivé à M. d'Épinay? dites-moi, je vous en supplie, +reprit Morrel. + +--M. Franz est arrivé pour signer le contrat au moment où ma bonne +grand-mère rendait le dernier soupir. + +--Hélas! dit Morrel avec un sentiment de joie égoïste, car il songeait +en lui-même que cette mort retardait indéfiniment le mariage de +Valentine. + +--Mais ce qui redouble ma douleur, continua la jeune fille, comme si ce +sentiment eût dû recevoir à l'instant même sa punition, c'est que cette +pauvre chère aïeule, en mourant, a ordonné qu'on terminât le mariage le +plus tôt possible; elle aussi, mon Dieu! en croyant me protéger, elle +aussi agissait contre moi. + +--Écoutez!» dit Morrel. + +Les deux jeunes gens firent silence. + +On entendit la porte qui s'ouvrit, et des pas firent craquer le parquet +du corridor et les marches de l'escalier. + +«C'est mon père qui sort de son cabinet, dit Valentine. + +--Et qui reconduit le docteur, ajouta Morrel. + +--Comment savez-vous que c'est le docteur? demanda Valentine étonnée. + +--Je le présume» dit Morrel. + +Valentine regarda le jeune homme. + +Cependant, on entendit la porte de la rue se fermer. M. de Villefort +alla donner en outre un tour de clef à celle du jardin puis il remonta +l'escalier. + +Arrivé dans l'antichambre, il s'arrêta un instant, comme s'il hésitait +s'il devait entrer chez lui ou dans la chambre de Mme de Saint-Méran. +Morrel se jeta derrière une portière. Valentine ne fit pas un mouvement; +on eût dit qu'une suprême douleur la plaçait au-dessus des craintes +ordinaires. + +M. de Villefort rentra chez lui. + +«Maintenant, dit Valentine, vous ne pouvez plus sortir ni par la porte +du jardin, ni par celle de la rue.» + +Morrel regarda la jeune fille avec étonnement. + +«Maintenant, dit-elle, il n'y a plus qu'une issue permise et sûre, c'est +celle de l'appartement de mon grand-père.» + +Elle se leva. + +«Venez, dit-elle. + +--Où cela? demanda Maximilien. + +--Chez mon grand-père. + +--Moi, chez M. Noirtier? + +--Oui. + +--Y songez-vous, Valentine? + +--J'y songe, et depuis longtemps. Je n'ai plus que cet ami au monde, et +nous avons tous deux besoin de lui.... Venez. + +--Prenez garde, Valentine, dit Morrel, hésitant à faire ce que lui +ordonnait la jeune fille; prenez garde, le bandeau est tombé de mes +yeux: en venant ici, j'ai accompli un acte de démence. Avez-vous bien +vous-même toute votre raison, chère amie? + +--Oui, dit Valentine, et je n'ai aucun scrupule au monde, si ce n'est +de laisser seuls les restes de ma pauvre grand-mère, que je me suis +chargée de garder. + +--Valentine, dit Morrel, la mort est sacrée par elle-même. + +--Oui, répondit la jeune fille; d'ailleurs ce sera court, venez.» + +Valentine traversa le corridor et descendit un petit escalier qui +conduisait chez Noirtier. Morrel la suivait sur la pointe du pied. +Arrivés sur le palier de l'appartement, ils trouvèrent le vieux +domestique. + +«Barrois, dit Valentine, fermez la porte et ne laissez entrer personne.» + +Elle passa la première. + +Noirtier, encore dans son fauteuil, attentif au moindre bruit, instruit +par son vieux serviteur de tout ce qui se passait, fixait des regards +avides sur l'entrée de la chambre; il vit Valentine, et son oeil brilla. + +Il y avait dans la démarche et dans l'attitude de la jeune fille quelque +chose de grave et de solennel qui frappa le vieillard. Aussi, de +brillant qu'il était, son oeil devint-il interrogateur. + +«Cher père, dit-elle d'une voix brève, écoute-moi bien: tu sais que +bonne maman Saint-Méran est morte il y a une heure, et que maintenant, +excepté toi je n'ai plus personne qui m'aime au monde?» + +Une expression de tendresse infinie passa dans les yeux du vieillard. + +«C'est donc à toi seul, n'est-ce pas, que je dois confier mes chagrins +ou mes espérances?» + +Le paralytique fit signe que oui. + +Valentine prit Maximilien par la main. + +«Alors, lui dit-elle, regarde bien monsieur.» + +Le vieillard fixa son oeil scrutateur et légèrement étonné sur Morrel. + +«C'est M. Maximilien Morrel, dit-elle, le fils de cet homme négociant de +Marseille dont tu as sans doute entendu parler? + +--Oui, fit le vieillard. + +--C'est un nom irréprochable, que Maximilien est en train de rendre +glorieux, car, à trente ans, il est capitaine de spahis, officier de la +Légion d'honneur.» + +Le vieillard fit signe qu'il se le rappelait. + +«Eh bien, bon papa, dit Valentine en se mettant à deux genoux devant le +vieillard et en montrant Maximilien d'une main, je l'aime et ne serai +qu'à lui! Si l'on me force d'en épouser un autre, je me laisserai mourir +ou je me tuerai.» + +Les yeux du paralytique exprimaient tout un monde de pensées +tumultueuses. + +«Tu aimes M. Maximilien Morrel, n'est-ce pas, bon papa? demanda la jeune +fille. + +--Oui, fit le vieillard immobile. + +--Et tu peux bien nous protéger, nous qui sommes aussi tes enfants, +contre la volonté de mon père?» + +Noirtier attacha son regard intelligent sur Morrel, comme pour lui dire: + +«C'est selon.» + +Maximilien comprit. + +«Mademoiselle, dit-il, vous avez un devoir sacré à remplir dans la +chambre de votre aïeule; voulez-vous me permettre d'avoir l'honneur de +causer un instant avec M. Noirtier? + +--Oui, oui, c'est cela», fit l'oeil du vieillard. + +Puis il regarda Valentine avec inquiétude. + +«Comment il fera pour te comprendre, veux-tu dire, bon père? + +--Oui. + +--Oh! sois tranquille; nous avons si souvent parlé de toi, qu'il sait +bien comment je te parle.» + +Puis, se tournant vers Maximilien avec un adorable sourire, quoique ce +sourire fût voilé par une profonde tristesse: + +«Il sait tout ce que je sais», dit-elle. + +Valentine se releva, approcha un siège pour Morrel, recommanda à Barrois +de ne laisser entrer personne; et après avoir embrassé tendrement son +grand-père et dit adieu tristement à Morrel, elle partit. Alors Morrel, +pour prouver à Noirtier qu'il avait la confiance de Valentine et +connaissait tous leurs secrets, prit le dictionnaire, la plume et le +papier, et plaça le tout sur une table où il y avait une lampe. + +«Mais d'abord, dit Morrel, permettez-moi, monsieur, de vous raconter qui +je suis, comment j'aime Mlle Valentine, et quels sont mes desseins à son +égard. + +--J'écoute», fit Noirtier. + +C'était un spectacle assez imposant que ce vieillard, inutile fardeau en +apparence, et qui était devenu le seul protecteur, le seul appui, le +seul juge de deux amants jeunes, beaux, forts, et entrant dans la vie. + +Sa figure, empreinte d'une noblesse et d'une austérité remarquables, +imposait à Morrel, qui commença son récit en tremblant. + +Il raconta alors comment il avait connu, comment il avait aimé Valentine +et comment Valentine, dans son isolement et son malheur, avait accueilli +l'offre de son dévouement. Il lui dit quelles étaient sa naissance, sa +position, sa fortune; et plus d'une fois, lorsqu'il interrogea le regard +du paralytique, ce regard lui répondit: + +«C'est bien, continuez. + +--Maintenant, dit Morrel quand il eut fini cette première partie de son +récit, maintenant que je vous ai dit, monsieur, mon amour et mes +espérances, dois-je vous dire nos projets? + +--Oui, fit le vieillard. + +--Eh bien, voilà ce que nous avions résolu.» + +Et alors il raconta tout à Noirtier: comment un cabriolet attendait dans +l'enclos, comment il comptait enlever Valentine, la conduire chez sa +soeur, l'épouser, et dans une respectueuse attente espérer le pardon de +M. de Villefort. + +«Non, dit Noirtier. + +--Non? reprit Morrel, ce n'est pas ainsi qu'il faut faire? + +--Non. + +--Ainsi ce projet n'a point votre assentiment? + +--Non. + +--Eh bien, il y a un autre moyen», dit Morrel. + +Le regard interrogateur du vieillard demanda: + +«Lequel?» + +«J'irai, continua Maximilien, j'irai trouver M. Franz d'Épinay, je suis +heureux de pouvoir vous dire cela en l'absence de Mlle de Villefort, et +je me conduirai avec lui de manière à le forcer d'être un galant homme. + +Le regard de Noirtier continua d'interroger. + +«Ce que je ferai? + +--Oui. + +--Le voici. Je l'irai trouver, comme je vous le disais, je lui +raconterai les liens qui m'unissent à Mlle Valentine; si c'est un homme +délicat, il prouvera sa délicatesse en renonçant de lui-même à la main +de sa fiancée, et mon amitié et mon dévouement lui sont de cette heure +acquis jusqu'à la mort; s'il refuse, soit que l'intérêt le pousse, soit +qu'un ridicule orgueil le fasse persister, après lui avoir prouvé qu'il +contraindrait ma femme, que Valentine m'aime et ne peut aimer un autre +que moi, je me battrai avec lui, en lui donnant tous les avantages, et +je le tuerai ou il me tuera; si je le tue, il n'épousera pas Valentine; +s'il me tue, je serai bien sûr que Valentine ne l'épousera pas.» + +Noirtier considérait avec un plaisir indicible cette noble et sincère +physionomie sur laquelle se peignaient tous les sentiments que sa langue +exprimait, en y ajoutant par l'expression d'un beau visage tout ce que +la couleur ajoute à un dessin solide et vrai. + +Cependant, lorsque Morrel eut fini de parler, Noirtier ferma les yeux à +plusieurs reprises, ce qui était, on le sait, sa manière de dire non. + +«Non? dit Morrel. Ainsi vous désapprouvez ce second projet, comme vous +avez déjà désapprouvé le premier? + +--Oui, je le désapprouve, fit le vieillard. + +--Mais que faire alors, monsieur? demanda Morrel. Les dernières paroles +de Mme de Saint-Méran ont été pour que le mariage de sa petite-fille ne +se fît point attendre: dois-je laisser les choses s'accomplir?» + +Noirtier resta immobile. + +«Oui, je comprends, dit Morrel, je dois attendre. + +--Oui. + +--Mais tout délai nous perdra, monsieur, reprit le jeune homme. Seule, +Valentine est sans force, et on la contraindra comme un enfant. Entré +ici miraculeusement pour savoir ce qui s'y passe, admis miraculeusement +devant vous, je ne puis raisonnablement espérer que ces bonnes chances +se renouvellent. Croyez-moi, il n'y a que l'un ou l'autre des deux +partis que je vous propose, pardonnez cette vanité à ma jeunesse, qui +soit le bon; dites-moi celui des deux que vous préférez: autorisez-vous +Mlle Valentine à se confier à mon honneur? + +--Non. + +--Préférez-vous que j'aille trouver M. d'Épinay? + +--Non. + +--Mais, mon Dieu! de qui nous viendra le secours que nous attendons du +Ciel?» + +Le vieillard sourit des yeux comme il avait l'habitude de sourire quand +on lui parlait du ciel. Il était toujours resté un peu d'athéisme dans +les idées du vieux jacobin. + +«Du hasard? reprit Morrel. + +--Non. + +--De vous? + +--Oui. + +--De vous? + +--Oui, répéta le vieillard. + +--Vous comprenez bien ce que je vous demande, monsieur? Excusez mon +insistance, car ma vie est dans votre réponse: notre salut nous viendra +de vous? + +--Oui. + +--Vous en êtes sûr? + +--Oui. + +--Vous en répondez? + +--Oui.» + +Et il y avait dans le regard qui donnait cette affirmation une telle +fermeté, qu'il n'y avait pas moyen de douter de la volonté, sinon de la +puissance. + +«Oh! merci, monsieur, merci cent fois! Mais comment, à moins qu'un +miracle du Seigneur ne vous rende la parole, le geste, le mouvement, +comment pourrez-vous, vous, enchaîné dans ce fauteuil, vous, muet et +immobile, comment pourrez-vous vous opposer à ce mariage?» + +Un sourire éclaira le visage du vieillard, sourire étrange que celui des +yeux sur un visage immobile. + +«Ainsi, je dois attendre? demanda le jeune homme. + +--Oui. Mais le contrat?» + +Le même sourire reparut. + +«Voulez-vous donc me dire qu'il ne sera pas signé? + +--Oui, dit Noirtier. + +--Ainsi le contrat ne sera même pas signé! s'écria Morrel. Oh! +pardonnez, monsieur! à l'annonce d'un grand bonheur, il est bien permis +de douter; le contrat ne sera pas signé? + +--Non», dit le paralytique. + +Malgré cette assurance, Morrel hésitait à croire. Cette promesse d'un +vieillard impotent était si étrange, qu'au lieu de venir d'une force de +volonté, elle pouvait émaner d'un affaiblissement des organes; n'est-il +pas naturel que l'insensé qui ignore sa folie prétende réaliser des +choses au-dessus de sa puissance? Le faible parle des fardeaux qu'il +soulève, le timide des géants qu'il affronte, le pauvre des trésors +qu'il manie, le plus humble paysan, au compte de son orgueil, s'appelle +Jupiter. + +Soit que Noirtier eût compris l'indécision du jeune homme, soit qu'il +n'ajoutât pas complètement foi à la docilité qu'il avait montrée, il le +regarda fixement. + +«Que voulez-vous, monsieur? demanda Morrel, que je vous renouvelle ma +promesse de ne rien faire?» + +Le regard de Noirtier demeura fixe et ferme, comme pour dire qu'une +promesse ne lui suffisait pas; puis il passa du visage à la main. + +«Voulez-vous que je jure, monsieur? demanda Maximilien. + +--Oui, fit le paralytique avec la même solennité, je le veux.» + +Morrel comprit que le vieillard attachait une grande importance à ce +serment. + +Il étendit la main. + +«Sur mon honneur, dit-il, je vous jure d'attendre ce que vous aurez +décidé pour agir contre M. d'Épinay. + +--Bien, fit des yeux le vieillard. + +--Maintenant, monsieur, demanda Morrel, ordonnez-vous que je me retire? + +--Oui. + +--Sans revoir Mlle Valentine? + +--Oui.» + +Morrel fit signe qu'il était prêt à obéir. + +«Maintenant, continua Morrel, permettez-vous monsieur, que votre fils +vous embrasse comme l'a fait tout à l'heure votre fille!» + +Il n'y avait pas à se tromper à l'expression des yeux de Noirtier. + +Le jeune homme posa sur le front du vieillard ses lèvres au même endroit +où la jeune fille avait posé les siennes. + +Puis il salua une seconde fois le vieillard et sortit. + +Sur le carré il trouva le vieux serviteur, prévenu par Valentine; +celui-ci attendait Morrel, et le guida par les détours d'un corridor +sombre qui conduisait à une petite porte donnant sur le jardin. + +Arrivé là, Morrel gagna la grille, par la charmille, il fut en un +instant au haut du mur, et par son échelle en une seconde, il fut dans +l'enclos à la luzerne, où son cabriolet l'attendait toujours. + +Il y remonta, et brisé par tant d'émotions, mais le coeur plus libre, il +rentra vers minuit rue Meslay, se jeta sur son lit et dormit comme s'il +eût été plongé dans une profonde ivresse. + + + + +LXXIV + +Le caveau de la famille Villefort. + + +À deux jours de là, une foule considérable se trouvait rassemblée, vers +dix heures du matin, à la porte de M. de Villefort, et l'on avait vu +s'avancer une longue file de voitures de deuil et de voitures +particulières tout le long du faubourg Saint-Honoré et de la rue de la +Pépinière. + +Parmi ces voitures, il y en avait une d'une forme singulière, et qui +paraissait avoir fait un long voyage. C'était une espèce de fourgon +peint en noir, et qui un des premiers s'était trouvé au funèbre +rendez-vous. + +Alors on s'était informé, et l'on avait appris que, par une coïncidence +étrange, cette voiture renfermait le corps de M. de Saint-Méran, et que +ceux qui étaient venus pour un seul convoi suivraient deux cadavres. + +Le nombre de ceux-là était grand; M. le marquis de Saint-Méran, l'un +des dignitaires les plus zélés et les plus fidèles du roi Louis XVIII et +du roi Charles X, avait conservé grand nombre d'amis qui, joints aux +personnes que les convenances sociales mettaient en relation avec +Villefort, formaient une troupe considérable. + +On fit prévenir aussitôt les autorités, et l'on obtint que les deux +convois se feraient en même temps. Une seconde voiture, parée avec la +même pompe mortuaire, fut amenée devant la porte de M. de Villefort, et +le cercueil transporté du fourgon de poste sur le carrosse funèbre. + +Les deux corps devaient être inhumés dans le cimetière du Père-Lachaise, +où depuis longtemps M. de Villefort avait fait élever le caveau destiné +à la sépulture de toute sa famille. + +Dans ce caveau avait déjà été déposé le corps de la pauvre Renée, que +son père et sa mère venaient rejoindre après dix années de séparation. + +Paris, toujours curieux, toujours ému des pompes funéraires, vit avec un +religieux silence passer le cortège splendide qui accompagnait à leur +dernière demeure deux des noms de cette vieille aristocratie, les plus +célèbres pour l'esprit traditionnel, pour la sûreté du commerce et le +dévouement obstiné aux principes. + +Dans la même voiture de deuil, Beauchamp, Albert et Château-Renaud +s'entretenaient de cette mort presque subite. + +«J'ai vu Mme de Saint-Méran l'an dernier encore à Marseille, disait +Château-Renaud, je revenais d'Algérie; c'était une femme destinée à +vivre cent ans, grâce à sa santé parfaite, à son esprit toujours +présent et à son activité toujours prodigieuse. Quel âge avait-elle? + +--Soixante-six ans, répondit Albert, du moins à ce que Franz m'a assuré. +Mais ce n'est point l'âge qui l'a tuée, c'est le chagrin qu'elle a +ressenti de la mort du marquis; il paraît que depuis cette mort, qui +l'avait violemment ébranlée, elle n'a pas repris complètement la raison. + +--Mais enfin de quoi est-elle morte? demanda Beauchamp. + +--D'une congestion cérébrale, à ce qu'il paraît, ou d'une apoplexie +foudroyante. N'est-ce pas la même chose? + +--Mais à peu près. + +--D'apoplexie? dit Beauchamp, c'est difficile à croire. Mme de +Saint-Méran, que j'ai vue aussi une fois ou deux dans ma vie, était +petite, grêle de formes et d'une constitution bien plus nerveuse que +sanguine; elles sont rares les apoplexies produites par le chagrin sur +un corps d'une constitution pareille à celui de Mme de Saint-Méran. + +--En tout cas, dit Albert, quelle que soit la maladie ou le médecin qui +l'a tuée, voilà M. de Villefort, ou plutôt Mlle Valentine, ou plutôt +encore notre ami Franz en possession d'un magnifique héritage: +quatre-vingt mille livres de rente, je crois. + +--Héritage qui sera presque doublé à la mort de ce vieux jacobin de +Noirtier. + +--En voilà un grand-père tenace, dit Beauchamp. _Tenacem propositi +virum._ Il a parié contre la mort, je crois, qu'il enterrerait tous ses +héritiers. Il y réussira ma foi. C'est bien le vieux conventionnel de +93, qui disait à Napoléon en 1814: + +«--Vous baissez, parce que votre empire est une jeune tige fatiguée par +sa croissance; prenez la République pour tuteur, retournons avec une +bonne constitution sur les champs de bataille et je vous promets cinq +cent mille soldats, un autre Marengo et un second Austerlitz. Les idées +ne meurent pas, sire, elles sommeillent quelquefois, mais elles se +réveillent plus fortes qu'avant de s'endormir. + +--Il paraît, dit Albert, que pour lui les hommes sont comme les idées; +seulement une chose m'inquiète, c'est de savoir comment Franz d'Épinay +s'accommodera d'un grand-beau-père qui ne peut se passer de sa femme; +mais où est-il, Franz? + +--Mais il est dans la première voiture avec M. de Villefort, qui le +considère déjà comme étant de la famille.» + +Dans chacune des voitures qui suivaient le deuil, la conversation était +à peu près pareille; on s'étonnait de ces deux morts si rapprochées et +si rapides, mais dans aucune on ne soupçonnait le terrible secret +qu'avait, dans sa promenade nocturne, révélé M. d'Avrigny à M. de +Villefort. + +Au bout d'une heure de marche à peu près, on arriva à la porte du +cimetière: il faisait un temps calme, mais sombre, et par conséquent +assez en harmonie avec la funèbre cérémonie qu'on y venait accomplir. +Parmi les groupes qui se dirigèrent vers le caveau de famille, +Château-Renaud reconnut Morrel, qui était venu tout seul et en +cabriolet; il marchait seul, très pâle et silencieux, sur le petit +chemin bordé d'ifs. + +«Vous ici! dit Château-Renaud en passant son bras sous celui du jeune +capitaine; vous connaissez donc M. de Villefort? Comment se fait-il +donc, en ce cas, que je ne vous aie jamais vu chez lui? + +--Ce n'est pas M. de Villefort que je connais, répondit Morrel, c'est +Mme de Saint-Méran que je connaissais.» + +En ce moment, Albert les rejoignit avec Franz. + +«L'endroit est mal choisi pour une présentation, dit Albert; mais +n'importe, nous ne sommes pas superstitieux. Monsieur Morrel, permettez +que je vous présente M. Franz d'Épinay, un excellent compagnon de voyage +avec lequel j'ai fait le tour de l'Italie. Mon cher Franz, M. Maximilien +Morrel, un excellent ami que je me suis acquis en ton absence, et dont +tu entendras revenir le nom dans ma conversation toutes les fois que +j'aurai à parler de coeur, d'esprit et d'amabilité.» + +Morrel eut un moment d'indécision. Il se demanda si ce n'était pas une +condamnable hypocrisie que ce salut presque amical adressé à l'homme +qu'il combattait sourdement; mais son serment et la gravité des +circonstances lui revinrent en mémoire: il s'efforça de ne rien laisser +paraître sur son visage, et salua Franz en se contenant. + +«Mlle de Villefort est bien triste, n'est-ce pas? dit Debray, à Franz. + +--Oh! monsieur, répondit Franz, d'une tristesse inexplicable; ce matin, +elle était si défaite que je l'ai à peine reconnue.» + +Ces mots si simples en apparence brisèrent le coeur de Morrel. Cet homme +avait donc vu Valentine, il lui avait donc parlé? + +Ce fut alors que le jeune et bouillant officier eut besoin de toute sa +force pour résister au désir de violer son serment. + +Il prit le bras de Château-Renaud et l'entraîna rapidement vers le +caveau, devant lequel les employés des pompes funèbres venaient de +déposer les deux cercueils. + +«Magnifique habitation, dit Beauchamp en jetant les yeux sur le +mausolée; palais d'été, palais d'hiver. Vous y demeurerez à votre tour, +mon cher d'Épinay, car vous voilà bientôt de la famille. Moi, en ma +qualité de philosophe, je veux une petite maison de campagne, un cottage +là-bas sous les arbres, et pas tant de pierres de taille sur mon pauvre +corps. En mourant, je dirai à ceux qui m'entoureront ce que Voltaire +écrivait à Piron: _Eo rus_, et tout sera fini.... Allons, morbleu! +Franz, du courage, votre femme hérite. + +--En vérité, Beauchamp, dit Franz, vous êtes insupportable. Les affaires +politiques vous ont donné l'habitude de rire de tout, et les hommes qui +mènent les affaires ont l'habitude de ne croire à rien. Mais enfin, +Beauchamp, quand vous avez l'honneur de vous trouver avec des hommes +ordinaires, et le bonheur de quitter un instant la politique, tâchez +donc de reprendre votre coeur que vous laissez au bureau des cannes de +la Chambre des députés ou de la Chambre des pairs. + +--Eh, mon Dieu! dit Beauchamp, qu'est-ce que la vie? une halte dans +l'antichambre de la mort. + +--Je prends Beauchamp en grippe», dit Albert. Et il se retira à quatre +pas en arrière avec Franz, laissant Beauchamp continuer ses +dissertations philosophiques avec Debray. + +Le caveau de la famille de Villefort formait un carré de pierres +blanches d'une hauteur de vingt pieds environ, une séparation intérieure +divisait en deux compartiments la famille Saint-Méran et la famille +Villefort, et chaque compartiment avait sa porte d'entrée. + +On ne voyait pas, comme dans les autres tombeaux, ces ignobles tiroirs +superposés dans lesquels une économe distribution enferme les morts avec +une inscription qui ressemble à une étiquette; tout ce que l'on +apercevait d'abord par la porte de bronze était une antichambre sévère +et sombre, séparée par un mur du véritable tombeau. + +C'était au milieu de ce mur que s'ouvraient les deux portes dont nous +parlions tout à l'heure, et qui communiquaient aux sépultures Villefort +et Saint-Méran. + +Là, pouvaient s'exhaler en liberté les douleurs sans que les promeneurs +folâtres, qui font d'une visite au Père-Lachaise partie de campagne ou +rendez-vous d'amour, vinssent troubler par leurs chants, par leurs cris +ou par leur course la muette contemplation ou la prière baignée de +larmes de l'habitant du caveau. + +Les deux cercueils entrèrent dans le caveau de droite, c'était celui de +la famille de Saint-Méran; ils furent placés sur les tréteaux préparés, +et qui attendaient d'avance leur dépôt mortuaire; Villefort, Franz et +quelques proches parents pénétrèrent seuls dans le sanctuaire. + +Comme les cérémonies religieuses avaient été accomplies à la porte, et +qu'il n'y avait pas de discours à prononcer, les assistants se +séparèrent aussitôt; Château-Renaud, Albert et Morrel se retirèrent de +leur côté et Debray et Beauchamp du leur. + +Franz resta, avec M. de Villefort, à la porte du cimetière; Morrel +s'arrêta sous le premier prétexte venu; il vit sortir Franz et M. de +Villefort dans une voiture de deuil, et il conclut un mauvais présage de +ce tête-à-tête. Il revint donc à Paris, et, quoique lui-même fût dans la +même voiture que Château-Renaud et Albert, il n'entendit pas un mot de +ce que dirent les deux jeunes gens. + +En effet, au moment où Franz allait quitter M. de Villefort: + +«Monsieur le baron, avait dit celui-ci, quand vous reverrai-je? + +--Quand vous voudrez, monsieur, avait répondu Franz. + +--Le plus tôt possible. + +--Je suis à vos ordres, monsieur; vous plaît-il que nous revenions +ensemble? + +--Si cela ne vous cause aucun dérangement. + +--Aucun.» + +Ce fut ainsi que le futur beau-père et le futur gendre montèrent dans la +même voiture, et que Morrel, en les voyant passer, conçut avec raison de +graves inquiétudes. + +Villefort et Franz revinrent au faubourg Saint-Honoré. + +Le procureur du roi, sans entrer chez personne, sans parler ni à sa +femme ni à sa fille, fit passer le jeune homme dans son cabinet, et lui +montrant une chaise: + +«Monsieur d'Épinay, lui dit-il, je crois vous rappeler, et le moment +n'est peut-être pas si mal choisi qu'on pourrait le croire au premier +abord, car l'obéissance aux morts est la première offrande qu'il faut +déposer sur le cercueil; je dois donc vous rappeler le voeu qu'exprimait +avant-hier Mme de Saint-Méran sur son lit d'agonie, c'est que le mariage +de Valentine ne souffre pas de retard. Vous savez que les affaires de la +défunte sont parfaitement en règle; que son testament assure à Valentine +toute la fortune des Saint-Méran; le notaire m'a montré hier les actes +qui permettent de rédiger d'une manière définitive le contrat de +mariage. Vous pouvez voir le notaire et vous faire de ma part +communiquer ces actes. Le notaire, c'est M. Deschamps, place Beauveau, +faubourg Saint-Honoré. + +--Monsieur, répondit d'Épinay, ce n'est pas le moment peut-être pour +Mlle Valentine, plongée comme elle est dans la douleur, de songer à un +époux; en vérité, je craindrais.... + +--Valentine, interrompit M. de Villefort, n'aura pas de plus vif désir +que celui de remplir les dernières intentions de sa grand-mère; ainsi +les obstacles ne viendront pas de ce côté, je vous en réponds. + +--En ce cas, monsieur, répondit Franz, comme ils ne viendront pas non +plus du mien, vous pouvez faire à votre convenance; ma parole est +engagée, et je l'acquitterai, non seulement avec plaisir, mais avec +bonheur. + +--Alors, dit Villefort, rien ne vous arrête plus; le contrat devait être +signé il y a trois jours, nous le trouverons tout préparé: on peut le +signer aujourd'hui même. + +--Mais le deuil? dit en hésitant Franz. + +--Soyez tranquille, monsieur, reprit Villefort; ce n'est point dans ma +maison que les convenances sont négligées. Mlle de Villefort pourra se +retirer pendant les trois mois voulus dans sa terre de Saint-Méran; je +dis sa terre, car cette propriété est à elle. Là, dans huit jours, si +vous le voulez bien, sans bruit, sans éclat, sans faste, le mariage +civil sera conclu. C'était un désir de Mme de Saint-Méran que sa +petite-fille se mariât dans cette terre. Le mariage conclu, monsieur, +vous pourrez revenir à Paris, tandis que votre femme passera le temps de +son deuil avec sa belle-mère. + +--Comme il vous plaira, monsieur, dit Franz. + +--Alors, reprit M. de Villefort, prenez la peine d'attendre une +demi-heure, Valentine va descendre au salon. J'enverrai chercher M. +Deschamps, nous lirons et signerons le contrat séance tenante, et, dès +ce soir, Mme de Villefort conduira Valentine à sa terre, où dans huit +jours nous irons les rejoindre. + +--Monsieur, dit Franz, j'ai une seule demande à vous faire. + +--Laquelle? + +--Je désire qu'Albert de Morcerf et Raoul de Château-Renaud soient +présents à cette signature; vous savez qu'ils sont mes témoins. + +--Une demi-heure suffit pour les prévenir; voulez-vous les aller +chercher vous-même? voulez-vous les envoyer chercher? + +--Je préfère y aller, monsieur. + +--Je vous attendrai donc dans une demi-heure, baron, et dans une +demi-heure Valentine sera prête.» + +Franz salua M. de Villefort et sortit. + +À peine la porte de la rue se fut-elle refermée derrière le jeune homme, +que Villefort envoya prévenir Valentine qu'elle eût à descendre au salon +dans une demi-heure, parce qu'on attendait le notaire et les témoins de +M. d'Épinay. + +Cette nouvelle inattendue produisit une grande sensation dans la maison. +Mme de Villefort n'y voulut pas croire, et Valentine en fut écrasée +comme d'un coup de foudre. + +Elle regarda tout autour d'elle comme pour chercher à qui elle pouvait +demander secours. + +Elle voulut descendre chez son grand-père, mais elle rencontra sur +l'escalier M. de Villefort, qui la prit par le bras et l'amena dans le +salon. + +Dans l'antichambre Valentine rencontra Barrois, et jeta au vieux +serviteur un regard désespéré. + +Un instant après Valentine, Mme de Villefort entra au salon avec le +petit Édouard. Il était visible que la jeune femme avait eu sa part des +chagrins de famille; elle était pâle et semblait horriblement fatiguée. + +Elle s'assit, prit Édouard sur ses genoux, et de temps en temps +pressait, avec des mouvements presque convulsifs, sur sa poitrine, cet +enfant sur lequel semblait se concentrer sa vie tout entière. + +Bientôt on entendit le bruit de deux voitures qui entraient dans la +cour. + +L'une était celle du notaire, l'autre celle de Franz et de ses amis. + +En un instant, tout le monde était réuni au salon. + +Valentine était si pâle, que l'on voyait les veines bleues de ses tempes +se dessiner autour de ses yeux et courir le long de ses joues. + +Franz ne pouvait se défendre d'une émotion assez vive. + +Château-Renaud et Albert se regardaient avec étonnement: la cérémonie +qui venait de finir ne leur semblait pas plus triste que celle qui +allait commencer. + +Mme de Villefort s'était placée dans l'ombre, derrière un rideau de +velours, et, comme elle était constamment penchée sur son fils, il était +difficile de lire sur son visage ce qui se passait dans son coeur. + +M. de Villefort était, comme toujours, impassible. Le notaire, après +avoir, avec la méthode ordinaire aux gens de loi, rangé les papiers sur +la table, avoir pris place dans son fauteuil et avoir relevé ses +lunettes, se tourna vers Franz: + +«C'est vous qui êtes monsieur Franz de Quesnel, baron d'Épinay? +demanda-t-il, quoiqu'il le sût parfaitement. + +--Oui, monsieur», répondit Franz. + +Le notaire s'inclina. + +«Je dois donc vous prévenir, monsieur, dit-il, et cela de la part de M. +de Villefort, que votre mariage projeté avec Mlle de Villefort a changé +les dispositions de M. Noirtier envers sa petite-fille, et qu'il aliène +entièrement la fortune qu'il devait lui transmettre. Hâtons-nous +d'ajouter, continua le notaire, que le testateur n'ayant le droit +d'aliéner qu'une partie de sa fortune, et ayant aliéné le tout, le +testament ne résistera point à l'attaque mais sera déclaré nul et non +avenu. + +--Oui, dit Villefort; seulement je préviens d'avance M. d'Épinay que, de +mon vivant, jamais le testament de mon père ne sera attaqué, ma position +me défendant jusqu'à l'ombre d'un scandale. + +--Monsieur, dit Franz, je suis fâché qu'on ait, devant Mlle Valentine, +soulevé une pareille question. Je ne me suis jamais informé du chiffre +de sa fortune, qui, si réduite qu'elle soit, sera plus considérable +encore que la mienne. Ce que ma famille a recherché dans l'alliance de +M. de Villefort, c'est la considération; ce que je recherche, c'est le +bonheur.» + +Valentine fit un signe imperceptible de remerciement, tandis que deux +larmes silencieuses roulaient le long de ses joues. + +«D'ailleurs, monsieur, dit Villefort s'adressant à son futur gendre, à +part cette perte d'une portion de vos espérances, ce testament inattendu +n'a rien qui doive personnellement vous blesser; il s'explique par la +faiblesse d'esprit de M. Noirtier. Ce qui déplaît à mon père, ce n'est +point que Mlle de Villefort vous épouse, c'est que Valentine se marie: +une union avec tout autre lui eût inspiré le même chagrin. La vieillesse +est égoïste, monsieur, et Mlle de Villefort faisait à M. Noirtier une +fidèle compagnie que ne pourra plus lui faire Mme la baronne d'Épinay. +L'état malheureux dans lequel se trouve mon père fait qu'on lui parle +rarement d'affaires sérieuses, que la faiblesse de son esprit ne lui +permettrait pas de suivre, et je suis parfaitement convaincu qu'à cette +heure, tout en conservant le souvenir que sa petite-fille se marie, M. +Noirtier a oublié jusqu'au nom de celui qui va devenir son petit-fils.» + +À peine M. de Villefort achevait-il ces paroles, auxquelles Franz +répondait par un salut, que la porte du salon s'ouvrit et que Barrois +parut. + +«Messieurs, dit-il d'une voix étrangement ferme pour un serviteur qui +parle à ses maîtres dans une circonstance si solennelle, messieurs, M. +Noirtier de Villefort désire parler sur-le-champ à M. Franz de Quesnel, +baron d'Épinay.» + +Lui aussi, comme le notaire, et afin qu'il ne pût y avoir erreur de +personne, donnait tous ses titres au fiancé. + +Villefort tressaillit, Mme de Villefort laissa glisser son fils de +dessus ses genoux, Valentine se leva pâle et muette comme une statue. + +Albert et Château-Renaud échangèrent un second regard plus étonné encore +que le premier. + +Le notaire regarda Villefort. + +--C'est impossible, dit le procureur du roi; d'ailleurs M. d'Épinay ne +peut quitter le salon en ce moment. + +--C'est justement en ce moment, reprit Barrois avec la même fermeté, que +M. Noirtier, mon maître, désire parler d'affaires importantes à M. Franz +d'Épinay. + +--Il parle donc, à présent, bon papa Noirtier?» demanda Édouard avec son +impertinence habituelle. + +Mais cette saillie ne fit même pas sourire Mme de Villefort, tant les +esprits étaient préoccupés, tant la situation paraissait solennelle. + +«Dites à M. Noirtier, reprit Villefort, que ce qu'il demande ne se peut +pas. + +--Alors M. Noirtier prévient ces messieurs, reprit Barrois, qu'il va se +faire apporter lui-même au salon.» + +L'étonnement fut à son comble. + +Une espèce de sourire se dessina sur le visage de Mme de Villefort. +Valentine, comme malgré elle, leva les yeux au plafond pour remercier le +Ciel. + +«Valentine, dit M. de Villefort, allez un peu savoir, je vous prie, ce +que c'est que cette nouvelle fantaisie de votre grand-père.» + +Valentine fit vivement quelques pas pour sortir, mais M. de Villefort se +ravisa. + +«Attendez, dit-il, je vous accompagne. + +--Pardon, monsieur, dit Franz à son tour; il me semble que, puisque +c'est moi que M. Noirtier fait demander, c'est surtout à moi de me +rendre à ses désirs; d'ailleurs je serai heureux de lui présenter mes +respects, n'ayant point encore eu l'occasion de solliciter cet honneur. + +--Oh! mon Dieu! dit Villefort avec une inquiétude visible, ne vous +dérangez donc pas. + +--Excusez-moi, monsieur, dit Franz du ton d'un homme qui a pris sa +résolution. Je désire ne point manquer cette occasion de prouver à M. +Noirtier combien il aurait tort de concevoir contre moi des répugnances +que je suis décidé à vaincre, quelles qu'elles soient, par mon profond +dévouement.» + +Et, sans se laisser retenir plus longtemps par Villefort, Franz se leva +à son tour et suivit Valentine, qui déjà descendait l'escalier avec la +joie d'un naufragé qui met la main sur une roche. + +M. de Villefort les suivit tous deux. + +Château-Renaud et Morcerf échangèrent un troisième regard plus étonné +encore que les deux premiers. + + + + +LXXV + +Le procès-verbal. + + +Noirtier attendait, vêtu de noir et installé dans son fauteuil. + +Lorsque les trois personnes qu'il comptait voir venir furent entrées, il +regarda la porte, que son valet de chambre ferma aussitôt. + +«Faites attention, dit Villefort bas à Valentine qui ne pouvait celer sa +joie, que si M. Noirtier veut vous communiquer des choses qui empêchent +votre mariage, je vous défends de le comprendre.» + +Valentine rougit, mais ne répondit pas. + +Villefort s'approcha de Noirtier: + +«Voici M. Franz d'Épinay, lui dit-il, vous l'avez mandé, monsieur, et +il se rend à vos désirs. Sans doute nous souhaitons cette entrevue +depuis longtemps, et je serai charmé qu'elle vous prouve combien votre +opposition au mariage de Valentine était peu fondée.» + +Noirtier ne répondit que par un regard qui fit courir le frisson dans +les veines de Villefort. + +Il fit de l'oeil signe à Valentine de s'approcher. + +En un moment, grâce aux moyens dont elle avait l'habitude de se servir +dans les conversations avec son grand-père, elle eut trouvé le mot +_clef_. + +Alors elle consulta le regard du paralytique, qui se fixa sur le tiroir +d'un petit meuble entre les deux fenêtres. + +Elle ouvrit le tiroir et trouva effectivement une clef. Quand elle eut +cette clef et que le vieillard lui eut fait signe que c'était bien +celle-là qu'il demandait, les yeux du paralytique se dirigèrent vers un +vieux secrétaire oublié depuis bien des années, et qui ne renfermait, +croyait-on, que des paperasses inutiles. + +«Faut-il que j'ouvre le secrétaire? demanda Valentine. + +--Oui, fit le vieillard. + +--Faut-il que j'ouvre les tiroirs? + +--Oui. + +--Ceux des côtés? + +--Non. + +--Celui du milieu? + +--Oui.» + +Valentine l'ouvrit et en tira une liasse. + +«Est-ce là ce que vous désirez, bon père? dit-elle. + +--Non.» + +Elle tira successivement tous les autres papiers, jusqu'à ce qu'il ne +restât plus rien absolument dans le tiroir. + +«Mais le tiroir est vide maintenant», dit-elle. + +Les yeux de Noirtier étaient fixés sur le dictionnaire. + +«Oui, bon père, je vous comprends», dit la jeune fille. + +Et elle répéta l'une après l'autre, chaque lettre de l'alphabet; à l'S +Noirtier l'arrêta. + +Elle ouvrit le dictionnaire, et chercha jusqu'au mot _secret_. + +«Ah! il y a un secret? dit Valentine. + +--Oui, fit Noirtier. + +--Et qui connaît ce secret?» + +Noirtier regarda la porte par laquelle était sorti le domestique. + +«Barrois? dit-elle. + +--Oui, fit Noirtier. + +--Faut-il que je l'appelle? + +--Oui.» + +Valentine alla à la porte et appela Barrois. + +Pendant ce temps, la sueur de l'impatience ruisselait sur le front de +Villefort, et Franz demeurait stupéfait d'étonnement. + +Le vieux serviteur parut. + +«Barrois, dit Valentine, mon grand-père m'a commandé de prendre la clef +dans cette console, d'ouvrir ce secrétaire et de tirer ce tiroir; +maintenant il y a un secret à ce tiroir, il paraît que vous le +connaissez, ouvrez-le.» + +Barrois regarda le vieillard. + +«Obéissez», dit l'oeil intelligent de Noirtier. + +Barrois obéit; un double fond s'ouvrit et présenta une liasse de papiers +nouée avec un ruban noir. + +«Est-ce cela que vous désirez, monsieur? demanda Barrois. + +--Oui, fit Noirtier. + +--À qui faut-il remettre ces papiers? à M. de Villefort? + +--Non. + +--À Mlle Valentine? + +--Non. + +--À M. Franz d'Épinay? + +--Oui.» + +Franz, étonné, fit un pas en avant. + +«À moi, monsieur? dit-il. + +--Oui.» + +Franz reçut les papiers des mains de Barrois, et jetant les yeux sur la +couverture, il lut: + +«Pour être déposé, après ma mort, chez mon ami le général Durand, qui +lui-même en mourant léguera ce paquet à son fils, avec injonction de le +conserver comme renfermant un papier de la plus grande importance.» + +«Eh bien, monsieur, demanda Franz, que voulez-vous que je fasse de ce +papier? + +--Que vous le conserviez cacheté comme il est, sans doute, dit le +procureur du roi. + +--Non, non, répondit vivement Noirtier. + +--Vous désirez peut-être que monsieur le lise? demanda Valentine. + +--Oui, répondit le vieillard. + +--Vous entendez, monsieur le baron, mon grand-père vous prie de lire ce +papier, dit Valentine. + +--Alors asseyons-nous, fit Villefort avec impatience, car cela durera +quelque temps. + +--Asseyez-vous», fit l'oeil du vieillard. + +Villefort s'assit, mais Valentine resta debout à côté de son père +appuyée à côté de son fauteuil, et Franz debout devant lui. Il tenait le +mystérieux papier à la main. + +«Lisez», dirent les yeux du vieillard. + +Franz défit l'enveloppe, et un grand silence se fit dans la chambre. Au +milieu de ce silence il lut: + +«_Extrait des procès-verbaux d'une séance du club bonapartiste de la rue +Saint-Jacques, tenue le 5 février 1815_.» + +Franz s'arrêta. + +«Le 5 février 1815! C'est le jour où mon père a été assassiné!» + +Valentine et Villefort restèrent muets; l'oeil seul du vieillard dit +clairement: «Continuez.» + +«Mais c'est en sortant de ce club, continua Franz, que mon père a +disparu!» + +Le regard de Noirtier continua de dire: «Lisez.» + +Il reprit: + +«Les soussignés Louis-Jacques Beaurepaire, lieutenant-colonel +d'artillerie, Étienne Duchampy, général de brigade, et Claude Lecharpal, +directeur des eaux et forêts, + +«Déclarent que, le 4 février 1815, une lettre arriva de l'île d'Elbe, +qui recommandait à la bienveillance et à la confiance des membres du +club bonapartiste le général Flavien de Quesnel, qui, ayant servi +l'Empereur depuis 1804 jusqu'en 1815, devait être tout dévoué à la +dynastie napoléonienne, malgré le titre de baron que Louis XVIII venait +d'attacher à sa terre d'Épinay. + +«En conséquence, un billet fut adressé au général de Quesnel, qui le +priait d'assister à la séance du lendemain. Le billet n'indiquait ni la +rue ni le numéro de la maison où devait se tenir la réunion; il ne +portait aucune signature, mais il annonçait au général que, s'il voulait +se tenir prêt, on le viendrait prendre à neuf heures du soir. + +«Les séances avaient lieu de neuf heures du soir à minuit. + +«À neuf heures, le président du club se présenta chez le général, le +général était prêt; le président lui dit qu'une des conditions de son +introduction était qu'il ignorerait éternellement le lieu de la réunion, +et qu'il se laisserait bander les yeux en jurant de ne point chercher à +soulever le bandeau. + +«Le général de Quesnel accepta la condition, et promit sur l'honneur de +ne pas chercher à voir où on le conduirait. + +«Le général avait fait préparer sa voiture; mais le président lui dit +qu'il était impossible que l'on s'en servît, attendu que ce n'était pas +la peine qu'on bandât les yeux du maître si le cocher demeurait les yeux +ouverts et reconnaissait les rues par lesquelles on passerait. + +«--Comment faire alors? demanda le général. + +«--J'ai ma voiture, dit le président. + +«--Êtes-vous donc si sûr de votre cocher, que vous lui confiez un secret +que vous jugez imprudent de dire au mien? + +«--Notre cocher est un membre du club, dit le président; nous serons +conduits par un conseiller d'État. + +«--Alors, dit en riant le général, nous courons un autre risque, celui +de verser.» + +«Nous consignons cette plaisanterie comme preuve que le général n'a pas +été le moins du monde forcé d'assister à la séance, et qu'il est venu de +son plein gré.» + +«Une fois monté dans la voiture, le président rappela au général la +promesse faite par lui de se laisser bander les yeux. Le général ne mit +aucune opposition à cette formalité: un foulard, préparé à cet effet +dans la voiture, fit l'affaire. + +«Pendant la route, le président crut s'apercevoir que le général +cherchait à regarder sous son bandeau: il lui rappela son serment. + +«--Ah! c'est vrai», dit le général. + +«La voiture s'arrêta devant une allée de la rue Saint-Jacques. Le +général descendit en s'appuyant au bras du président, dont il ignorait +la dignité, et qu'il prenait pour un simple membre du club, on traversa +l'allée, on monta un étage, et l'on entra dans la chambre des +délibérations. + +«La séance était commencée. Les membres du club prévenus de l'espèce de +présentation qui devait avoir lieu ce soir-là, se trouvaient au grand +complet. Arrivé au milieu de la salle, le général fut invité à ôter son +bandeau. Il se rendit aussitôt à l'invitation, et parut fort étonné de +trouver un si grand nombre de figures de connaissance dans une société +dont il n'avait pas même soupçonné l'existence jusqu'alors. + +«On l'interrogea sur ses sentiments, mais il se contenta de répondre que +les lettres de l'île d'Elbe avaient dû les faire connaître....» + +Franz s'interrompit. + +«Mon père était royaliste, dit-il; on n'avait pas besoin de l'interroger +sur ses sentiments, ils étaient connus. + +--Et de là, dit Villefort, venait ma liaison avec votre père, mon cher +monsieur Franz; on se lie facilement quand on partage les mêmes +opinions.» + +«Lisez», continua de dire l'oeil du vieillard. + +Franz continua: + +«Le président prit alors la parole pour engager le général à s'exprimer +plus explicitement; mais M. de Quesnel répondit qu'il désirait avant +tout savoir ce que l'on désirait de lui. + +«Il fut alors donné communication au général de cette même lettre de +l'île d'Elbe qui le recommandait au club comme un homme sur le concours +duquel on pouvait compter. Un paragraphe tout entier exposait le retour +probable de l'île d'Elbe, et promettait une nouvelle lettre et de plus +amples détails à l'arrivée du _Pharaon_, bâtiment appartenant à +l'armateur Morrel, de Marseille, et dont le capitaine était à l'entière +dévotion de l'empereur. + +«Pendant toute cette lecture, le général, sur lequel on avait cru +pouvoir compter comme sur un frère, donna au contraire des signes de +mécontentement et de répugnance visibles. + +«La lecture terminée, il demeura silencieux et le sourcil froncé. + +«--Eh bien, demanda le président, que dites-vous de cette lettre, +monsieur le général? + +«--Je dis qu'il y a bien peu de temps, répondit-il, qu'on a prêté +serment au roi Louis XVIII, pour le violer déjà au bénéfice de +l'ex-empereur.» + +«Cette fois la réponse était trop claire pour que l'on pût se tromper à +ses sentiments. + +«--Général, dit le président, il n'y a pas plus pour nous de roi Louis +XVIII qu'il n'y a d'ex-empereur. Il n'y a que Sa Majesté l'Empereur et +roi, éloigné depuis dix mois de la France, son État, par la violence et +la trahison. + +«--Pardon, messieurs, dit le général; il se peut qu'il n'y ait pas pour +vous de roi Louis XVIII, mais il y en a un pour moi: attendu qu'il m'a +fait baron et maréchal de camp, et que je n'oublierai jamais que c'est à +son heureux retour en France que je dois ces deux titres. + +«--Monsieur, dit le président du ton le plus sérieux et en se levant, +prenez garde à ce que vous dites; vos paroles nous démontrent clairement +que l'on s'est trompé sur votre compte à l'île d'Elbe et qu'on nous a +trompés. La communication qui vous a été faite tient à la confiance +qu'on avait en vous, et par conséquent à un sentiment qui vous honore. +Maintenant nous étions dans l'erreur: un titre et un grade vous ont +rallié au nouveau gouvernement que nous voulons renverser. Nous ne vous +contraindrons pas à nous prêter votre concours; nous n'enrôlerons +personne contre sa conscience et sa volonté; mais nous vous +contraindrons à agir comme un galant homme, même au cas où vous n'y +seriez point disposé. + +«--Vous appelez être un galant homme connaître votre conspiration et ne +pas la révéler! J'appelle cela être votre complice, moi. Vous voyez que +je suis encore plus franc que vous.... + +«Ah! mon père, dit Franz, s'interrompant, je comprends maintenant +pourquoi ils t'ont assassiné.» + +Valentine ne put s'empêcher de jeter un regard sur Franz; le jeune homme +était vraiment beau dans son enthousiasme filial. + +Villefort se promenait de long en large derrière lui. + +Noirtier suivait des yeux l'expression de chacun, et conservait son +attitude digne et sévère. + +Franz revint au manuscrit et continua: + +«--Monsieur, dit le président, on vous a prié de vous rendre au sein de +l'assemblée, on ne vous y a point traîné de force; on vous a proposé de +vous bander les yeux, vous avez accepté. Quand vous avez accédé à cette +double demande vous saviez parfaitement que nous ne nous occupions pas +d'assurer le trône de Louis XVIII, sans quoi nous n'eussions pas pris +tant de soin de nous cacher à la police. Maintenant, vous le comprenez, +il serait trop commode de mettre un masque à l'aide duquel on surprend +le secret des gens, et de n'avoir ensuite qu'à ôter ce masque pour +perdre ceux qui se sont fiés à vous. Non, non, vous allez d'abord dire +franchement si vous êtes pour le roi de hasard qui règne en ce moment, +ou pour S. M. l'Empereur. + +«--Je suis royaliste, répondit le général; j'ai fait serment à Louis +XVIII, je tiendrai mon serment. + +«Ces mots furent suivis d'un murmure général, et l'on put voir, par les +regards d'un grand nombre des membres du club, qu'ils agitaient la +question de faire repentir M. d'Épinay de ces imprudentes paroles. + +«Le président se leva de nouveau et imposa silence. + +«--Monsieur, lui dit-il, vous êtes un homme trop grave et trop sensé +pour ne pas comprendre les conséquences de la situation où nous nous +trouvons les uns en face des autres, et votre franchise même nous dicte +les conditions qu'il nous reste à vous faire: vous allez donc jurer sur +l'honneur de ne rien révéler de ce que vous avez entendu. + +«Le général porta la main à son épée et s'écria: + +«--Si vous parlez d'honneur, commencez par ne pas méconnaître ses lois, +et n'imposez rien par la violence. + +«--Et vous, monsieur, continua le président avec un calme plus terrible +peut-être que la colère du général, ne touchez pas à votre épée, c'est +un conseil que je vous donne. + +«Le général tourna autour de lui des regards qui décelaient un +commencement d'inquiétude. Cependant il ne fléchit pas encore; au +contraire, rappelant toute sa force: + +«--Je ne jurerai pas, dit-il. + +«--Alors, monsieur, vous mourrez, répondit tranquillement le président. + +«M. d'Épinay devint fort pâle: il regarda une seconde fois tout autour +de lui; plusieurs membres du club chuchotaient et cherchaient des armes +sous leurs manteaux. + +«--Général, dit le président, soyez tranquille; vous êtes parmi des gens +d'honneur qui essaieront de tous les moyens de vous convaincre avant de +se porter contre vous à la dernière extrémité, mais aussi, vous l'avez +dit, vous êtes parmi des conspirateurs, vous tenez notre secret, il faut +nous le rendre.» + +«Un silence plein de signification suivit ces paroles et comme le +général ne répondait rien: + +«--Fermez les portes, dit le président aux huissiers. + +«Le même silence de mort succéda à ses paroles. + +«Alors le général s'avança, et faisant un violent effort sur lui-même: + +«--J'ai un fils, dit-il, et je dois songer à lui en me trouvant parmi +des assassins. + +«--Général, dit avec noblesse le chef de l'assemblée, un seul homme a +toujours le droit d'en insulter cinquante: c'est le privilège de la +faiblesse. Seulement il a tort d'user de ce droit. Croyez-moi, général, +jurez et ne nous insultez pas. + +«Le général, encore une fois dompté par cette supériorité du chef de +l'assemblée, hésita un instant; mais enfin, s'avançant jusqu'au bureau +du président: + +«--Quelle est la formule? demanda-t-il. + +«--La voici: + +«--Je jure sur l'honneur de ne jamais révéler à qui que ce soit au monde +ce que j'ai vu et entendu le 5 février 1815, entre neuf et dix heures du +soir, et je déclare mériter la mort si je viole mon serment. + +«Le général parut éprouver un frémissement nerveux qui l'empêcha de +répondre pendant quelques secondes; enfin, surmontant une répugnance +manifeste, il prononça le serment exigé, mais d'une voix si basse qu'à +peine on l'entendit: aussi plusieurs membres exigèrent-ils qu'il le +répétât à voix plus haute et plus distincte, ce qui fut fait. + +«--Maintenant, je désire me retirer, dit le général; suis-je enfin +libre? + +«Le président se leva, désigna trois membres de l'assemblée pour +l'accompagner, et monta en voiture avec le général, après lui avoir +bandé les yeux. Au nombre de ces trois membres était le cocher qui +l'avait amené. + +«Les autres membres du club se séparèrent en silence. + +«--Où voulez-vous que nous vous reconduisions? demanda le président. + +«--Partout où je pourrai être délivré de votre présence, répondit M. +d'Épinay. + +«--Monsieur, reprit alors le président, prenez garde, vous n'êtes plus +dans l'assemblée, vous n'avez plus affaire qu'à des hommes isolés; ne +les insultez pas si vous ne voulez pas être rendu responsable de +l'insulte. + +«Mais au lieu de comprendre ce langage, M. d'Épinay répondit: + +«--Vous êtes toujours aussi brave dans votre voiture que dans votre +club, par la raison, monsieur, que quatre hommes sont toujours plus +forts qu'un seul.» + +«Le président fit arrêter la voiture. + +«On était juste à l'entrée du quai des Ormes, où se trouve l'escalier +qui descend à la rivière. + +«--Pourquoi faites-vous arrêter ici? demanda M. d'Épinay. + +«--Parce que, monsieur, dit le président, vous avez insulté un homme, et +que cet homme ne veut pas faire un pas de plus sans vous demander +loyalement séparation. + +«--Encore une manière d'assassiner, dit le général en haussant les +épaules. + +«--Pas de bruit, répondit le président, si vous ne voulez pas que je +vous regarde vous-même comme un de ces hommes que vous désigniez tout à +l'heure, c'est-à-dire comme un lâche qui prend sa faiblesse pour +bouclier. Vous êtes seul, un seul vous répondra; vous avez une épée au +côté, j'en ai une dans cette canne; vous n'avez pas de témoin, un de ces +messieurs sera le vôtre. Maintenant, si cela vous convient, vous pouvez +ôter votre bandeau. + +«Le général arracha à l'instant même le mouchoir qu'il avait sur les +yeux. + +«--Enfin, dit-il, je vais donc savoir à qui j'ai affaire.» + +«On ouvrit la voiture: les quatre hommes descendirent....» + +Franz s'interrompit encore une fois. Il essuya une sueur froide qui +coulait sur son front, il y avait quelque chose d'effrayant à voir le +fils, tremblant et pâle, lisant tout haut les détails, ignorés +jusqu'alors, de la mort de son père. + +Valentine joignait les mains comme si elle eût été en prières. + +Noirtier regardait Villefort avec une expression presque sublime de +mépris et d'orgueil. + +Franz continua: + +«On était, comme nous l'avons dit, au 5 février. Depuis trois jours il +gelait à cinq ou six degrés; l'escalier était tout raide de glaçons, le +général était gros et grand, le président lui offrit le côté de la rampe +pour descendre. + +«Les deux témoins suivaient par-derrière. + +«Il faisait une nuit sombre, le terrain de l'escalier à la rivière était +humide de neige et de givre, on voyait l'eau s'écouler, noire, profonde +et charriant quelques glaçons. + +«Un des témoins alla chercher une lanterne dans un bateau de charbon, et +à la lueur de cette lanterne on examina les armes. + +«L'épée du président, qui était simplement, comme il l'avait dit, une +épée qu'il portait dans une canne, était plus courte que celle de son +adversaire, et n'avait pas de garde. + +«Le général d'Épinay proposa de tirer au sort les deux épées: mais le +président répondit que c'était lui qui avait provoqué, et qu'en +provoquant il avait prétendu que chacun se servit de ses armes. + +«Les témoins essayèrent d'insister; le président leur imposa silence. + +«On posa la lanterne à terre: les deux adversaires se mirent de chaque +côté; le combat commença. + +«La lumière faisait des deux épées deux éclairs. Quant aux hommes, à +peine si on les apercevait, tant l'ombre était épaisse. + +«M. le général passait pour une des meilleures lames de l'armée. Mais il +fut pressé si vivement dès les premières bottes, qu'il rompit; en +rompant il tomba. + +«Les témoins le crurent tué; mais son adversaire, qui savait ne l'avoir +point touché, lui offrit la main pour l'aider à se relever. Cette +circonstance, au lieu de le calmer, irrita le général, qui fondit à son +tour sur son adversaire. + +«Mais son adversaire ne rompit pas d'une semelle, le recevant sur son +épée. Trois fois le général recula, se trouvant trop engagé, et revint à +la charge. + +«À la troisième fois, il tomba encore. + +«On crut qu'il glissait comme la première fois; cependant les témoins, +voyant qu'il ne se relevait pas, s'approchèrent de lui et tentèrent de +le remettre sur ses pieds; mais celui qui l'avait pris à bras-le-corps +sentit sous sa main une chaleur humide. C'était du sang. + +«Le général, qui était à peu près évanoui, reprit ses sens. + +«--Ah! dit-il, on m'a dépêché quelque spadassin, quelque maître d'armes +du régiment. + +«Le président, sans répondre, s'approcha de celui des deux témoins qui +tenait la lanterne et, relevant sa manche, il montra son bras percé de +deux coups d'épée; puis, ouvrant son habit et déboutonnant son gilet, il +fit voir son flanc entamé par une troisième blessure. + +«Cependant il n'avait pas même poussé un soupir. + +«Le général d'Épinay entra en agonie et expira cinq minutes après....» + +Franz lut ces derniers mots d'une voix si étranglée, qu'à peine on put +les entendre; et après les avoir lus il s'arrêta, passant sa main sur +ses yeux comme pour en chasser un nuage. + +Mais, après un instant de silence, il continua: + +«Le président remonta l'escalier, après avoir repoussé son épée dans sa +canne; une trace de sang marquait son chemin dans la neige. Il n'était +pas encore en haut de l'escalier, qu'il entendit un clapotement sourd +dans l'eau: c'était le corps du général que les témoins venaient de +précipiter dans la rivière après avoir constaté la mort. + +«Le général a donc succombé dans un duel loyal, et non dans un +guet-apens, comme on pourrait le dire. + +«En foi de quoi nous avons signé le présent pour établir la vérité des +faits, de peur qu'un moment n'arrive où quelqu'un des acteurs de cette +scène terrible ne se trouve accusé de meurtre avec préméditation ou de +forfaiture aux lois de l'honneur. + + «_Signé_: BEAUREGARD, DUCHAMPY ET LECHARPEL.» + +Quand Franz eut terminé cette lecture si terrible pour un fils, quand +Valentine, pâle d'émotion, eut essuyé une larme, quand Villefort, +tremblant et blotti dans un coin, eut essayé de conjurer l'orage par des +regards suppliants adressés au vieillard implacable: + +«Monsieur, dit d'Épinay à Noirtier, puisque vous connaissez cette +terrible histoire dans tous ses détails, puisque vous l'avez fait +attester par des signatures honorables, puisque enfin vous semblez vous +intéresser à moi, quoique votre intérêt ne se soit encore révélé que par +la douleur, ne me refusez pas une dernière satisfaction, dites-moi le +nom du président du club, que je connaisse enfin celui qui a tué mon +pauvre père.» + +Villefort chercha, comme égaré, le bouton de la porte. Valentine, qui +avait compris avant tout le monde la réponse du vieillard, et qui +souvent avait remarqué sur son avant-bras la trace de deux coups d'épée, +recula d'un pas en arrière. + +«Au nom du Ciel! mademoiselle, dit Franz, s'adressant à sa fiancée, +joignez-vous à moi, que je sache le nom de cet homme qui m'a fait +orphelin à deux ans.» + +Valentine resta immobile et muette. + +«Tenez, monsieur, dit Villefort, croyez-moi, ne prolongez pas cette +horrible scène; les noms d'ailleurs ont été cachés à dessein. Mon père +lui-même ne connaît pas ce président, et, s'il le connaît, il ne saurait +le dire: les noms propres ne se trouvent pas dans le dictionnaire. + +--Oh! malheur! s'écria Franz, le seul espoir qui m'a soutenu pendant +toute cette lecture et qui m'a donné la force d'aller jusqu'au bout, +c'était de connaître au moins le nom de celui qui a tué mon père! +Monsieur! monsieur! s'écria-t-il en se retournant vers Noirtier, au nom +du Ciel! faites ce que vous pourrez... arrivez, je vous en supplie, à +m'indiquer, à me faire comprendre.... + +--Oui, répondit Noirtier. + +--Ô mademoiselle, mademoiselle! s'écria Franz, votre grand-père a fait +signe qu'il pouvait m'indiquer... cet homme.... Aidez-moi... vous le +comprenez... prêtez-moi votre concours.» + +Noirtier regarda le dictionnaire. + +Franz le prit avec un tremblement nerveux, et prononça successivement +les lettres de l'alphabet jusqu'à l'M. + +À cette lettre, le vieillard fit signe que oui. + +«M!» répéta Franz. + +Le doigt du jeune homme glissa sur les mots; mais, à tous les mots, +Noirtier répondait par un signe négatif. Valentine cachait sa tête entre +ses mains. Enfin Franz arriva au mot MOI. + +«Oui, fit le vieillard. + +--Vous! s'écria Franz, dont les cheveux se dressèrent sur sa tête; vous, +monsieur Noirtier! c'est vous qui avez tué mon père? + +--Oui», répondit Noirtier, en fixant sur le jeune homme un majestueux +regard. + +Franz tomba sans force sur un fauteuil. + +Villefort ouvrit la porte et s'enfuit, car l'idée lui venait d'étouffer +ce peu d'existence qui restait encore dans le coeur terrible du +vieillard. + + + + +LXXVI + +Le progrès de Cavalcanti fils. + + + +Cependant M. Cavalcanti père était parti pour aller reprendre son +service, non pas dans l'armée de S. M. l'empereur d'Autriche, mais à la +roulette des bains de Lucques, dont il était l'un des plus assidus +courtisans. + +Il va sans dire qu'il avait emporté avec la plus scrupuleuse exactitude +jusqu'au dernier paul de la somme qui lui avait été allouée pour son +voyage, et pour la récompense de la façon majestueuse et solennelle avec +laquelle il avait joué son rôle de père. + +M. Andrea avait hérité à ce départ de tous les papiers qui constataient +qu'il avait bien l'honneur d'être le fils du marquis Bartolomeo et la +marquise Leonora Corsinari. + +Il était donc à peu près ancré dans cette société parisienne, si facile +à recevoir les étrangers, et à les traiter, non pas d'après ce qu'ils +sont, mais d'après ce qu'ils veulent être. + +D'ailleurs, que demande-t-on à un jeune homme à Paris? De parler à peu +près sa langue, d'être habillé convenablement, d'être beau joueur et de +payer en or. + +Il va sans dire qu'on est moins difficile encore pour un étranger que +pour un Parisien. + +Andrea avait donc pris en une quinzaine de jours une assez belle +position; on l'appelait monsieur le comte, on disait qu'il avait +cinquante mille livres de rente, et on parlait des trésors immenses de +monsieur son père, enfouis, disait-on, dans les carrières de Saravezza. + + +Un savant, devant qui on mentionnait cette dernière circonstance comme +un fait, déclara avoir vu les carrières dont il était question, ce qui +donna un grand poids à des assertions jusqu'alors flottantes à l'état de +doute, et qui dès lors prirent la consistance de la réalité. + +On en était là dans ce cercle de la société parisienne où nous avons +introduit nos lecteurs, lorsque Monte-Cristo vint un soir faire visite à +M. Danglars. M. Danglars était sorti, mais on proposa au comte de +l'introduire près de la baronne, qui était visible, ce qu'il accepta. + +Ce n'était jamais sans une espèce de tressaillement nerveux que, depuis +le dîner d'Auteuil et les événements qui en avaient été la suite, Mme +Danglars entendait prononcer le nom de Monte-Cristo. Si la présence du +comte ne suivait pas le bruit de son nom, la sensation douloureuse +devenait plus intense; si au contraire le comte paraissait, sa figure +ouverte, ses yeux brillants, son amabilité, sa galanterie même pour Mme +Danglars chassaient bientôt jusqu'à la dernière impression de crainte; +il paraissait à la baronne impossible qu'un homme si charmant à la +surface pût nourrir contre elle de mauvais desseins; d'ailleurs, les +coeurs les plus corrompus ne peuvent croire au mal qu'en le faisant +reposer sur un intérêt quelconque; le mal inutile et sans cause répugne +comme une anomalie. + +Lorsque Monte-Cristo entra dans le boudoir où nous avons déjà une fois +introduit nos lecteurs, et où la baronne suivait d'un oeil assez inquiet +des dessins que lui passait sa fille après les avoir regardés avec M. +Cavalcanti fils, sa présence produisit son effet ordinaire, et ce fut en +souriant qu'après avoir été quelque peu bouleversée par son nom la +baronne reçut le comte. + +Celui-ci, de son côté, embrassa toute la scène d'un coup d'oeil. + +Près de la baronne, à peu près couchée sur une causeuse, Eugénie se +tenait assise, et Cavalcanti debout. + +Cavalcanti, habillé de noir comme un héros de Goethe, en souliers vernis +et en bas de soie blancs à jour, passait une main assez blanche et assez +soignée dans ses cheveux blonds, au milieu desquels scintillait un +diamant que, malgré les conseils de Monte-Cristo le vaniteux jeune homme +n'avait pu résister au désir de se passer au petit doigt. + +Ce mouvement était accompagné de regards assassins lancés sur Mlle +Danglars, et de soupirs envoyés à la même adresse que les regards. + +Mlle Danglars était toujours la même, c'est-à-dire belle, froide et +railleuse. Pas un de ces regards, pas un de ces soupirs d'Andrea ne lui +échappaient, on eût dit qu'ils glissaient sur la cuirasse de Minerve, +cuirasse que quelques philosophes prétendent recouvrir parfois la +poitrine de Sapho. + +Eugénie salua froidement le comte, et profita des premières +préoccupations de la conversation pour se retirer dans son salon +d'études, d'où bientôt deux voix s'exhalant rieuses et bruyantes, mêlées +aux premiers accords d'un piano, firent savoir à Monte-Cristo que Mlle +Danglars venait de préférer, à la sienne et à celle de M. Cavalcanti, la +société de Mlle Louise d'Armilly, sa maîtresse de chant. + +Ce fut alors surtout que, tout en causant avec Mme Danglars et en +paraissant absorbé par le charme de la conversation, le comte remarqua +la sollicitude de M. Andrea Cavalcanti, sa manière d'aller écouter la +musique à la porte qu'il n'osait franchir, et de manifester son +admiration. + +Bientôt le banquier rentra. Son premier regard fut pour Monte-Cristo, +c'est vrai, mais le second pour Andrea. + +Quant à sa femme, il la salua à la façon dont certains maris saluent +leur femme, et dont les célibataires ne pourront se faire une idée que +lorsqu'on aura publié un code très étendu de la conjugalité. + +«Est-ce que ces demoiselles ne vous ont pas invité à faire de la musique +avec elles? demanda Danglars à Andrea. + +--Hélas! non, monsieur», répondit Andrea avec un soupir plus remarquable +encore que les autres. + +Danglars s'avança aussitôt vers la porte de communication et l'ouvrit. + +On vit alors les deux jeunes filles assises sur le même siège, devant le +même piano. Elles accompagnaient chacune d'une main, exercice auquel +elles s'étaient habituées par fantaisie, et où elles étaient devenues +d'une force remarquable. + +Mlle d'Armilly, qu'on apercevait alors, formant avec Eugénie, grâce au +cadre de la porte, un de ces tableaux vivants comme on en fait souvent +en Allemagne, était d'une beauté assez remarquable, ou plutôt d'une +gentillesse exquise. C'était une petite femme mince et blonde comme une +fée, avec de grands cheveux bouclés tombant sur son cou un peu trop +long, comme Pérugin en donne parfois à ses vierges, et des yeux voilés +par la fatigue. On disait qu'elle avait la poitrine faible, et que, +comme Antonia du _Violon de Crémone_, elle mourrait un jour en chantant. + +Monte-Cristo plongea dans ce gynécée un regard rapide et curieux; +c'était la première fois qu'il voyait Mlle d'Armilly, dont si souvent il +avait entendu parler dans la maison. + +«Eh bien, demanda le banquier à sa fille, nous sommes donc exclus, nous +autres?» + +Alors il mena le jeune homme dans le petit salon, et, soit hasard, soit +adresse, derrière Andrea la porte fut repoussée de manière que, de +l'endroit où ils étaient assis, Monte-Cristo et la baronne ne pussent +plus rien voir, mais, comme le banquier avait suivi Andrea, Mme Danglars +ne parut pas même remarquer cette circonstance. + +Bientôt après, le comte entendit la voix d'Andrea résonner aux accords +du piano, accompagnant une chanson corse. + +Pendant que le comte écoutait en souriant cette chanson qui lui faisait +oublier Andrea pour lui rappeler Benedetto, Mme Danglars vantait à +Monte-Cristo la force d'âme de son mari, qui, le matin encore, avait, +dans une faillite milanaise, perdu trois ou quatre cent mille francs. + +Et, en effet, l'éloge était mérité; car, si le comte ne l'eût su par la +baronne ou peut-être par un des moyens qu'il avait de tout savoir, la +figure du baron ne lui en eût pas dit un mot. + +«Bon! pensa Monte-Cristo, il en est déjà à cacher ce qu'il perd: il y a +un mois il s'en vantait. + +Puis tout haut: + +«Oh! madame, dit le comte, M. Danglars connaît si bien la Bourse, qu'il +rattrapera toujours là ce qu'il pourra perdre ailleurs. + +--Je vois que vous partagez l'erreur commune, dit Mme Danglars. + +--Et quelle est cette erreur? dit Monte-Cristo. + +--C'est que M. Danglars joue, tandis qu'au contraire il ne joue jamais. + +--Ah! oui, c'est vrai madame, je me rappelle que M. Debray m'a dit... À +propos, mais que devient donc M. Debray? Il y a trois ou quatre jours +que je ne l'ai aperçu. + +--Et moi aussi, dit Mme Danglars avec un aplomb miraculeux. Mais vous +avez commencé une phrase qui est restée inachevée. + +--Laquelle? + +--M. Debray vous a dit, prétendiez-vous.... + +--Ah! c'est vrai; M. Debray m'a dit que c'était vous qui sacrifiiez au +démon du jeu. + +--J'ai eu ce goût pendant quelque temps, je l'avoue, dit Mme Danglars, +mais je ne l'ai plus. + +--Et vous avez tort, madame. Eh! mon Dieu! les chances de la fortune +sont précaires, et si j'étais femme, et que le hasard eût fait de cette +femme celle d'un banquier, quelque confiance que j'aie dans le bonheur +de mon mari, car en spéculation, vous le savez, tout est bonheur et +malheur; eh bien, dis-je, quelque confiance que j'aie dans le bonheur de +mon mari, je commencerais toujours par m'assurer une fortune +indépendante, dussé-je acquérir cette fortune en mettant mes intérêts +dans des mains qui lui seraient inconnues.» + +Mme Danglars rougit malgré elle. + +«Tenez, dit Monte-Cristo, comme s'il n'avait rien vu, on parle d'un beau +coup qui a été fait hier sur les bons de Naples. + +--Je n'en ai pas, dit vivement la baronne, et je n'en ai même jamais eu; +mais, en vérité, c'est assez parler Bourse comme cela, monsieur le +comte, nous avons l'air de deux agents de change; parlons un peu de ces +pauvres Villefort, si tourmentés en ce moment par la fatalité. + +--Que leur arrive-t-il donc? demanda Monte-Cristo avec une parfaite +naïveté. + +--Mais, vous le savez; après avoir perdu M. de Saint-Méran trois ou +quatre jours après son départ, ils viennent de perdre la marquise trois +ou quatre jours après son arrivée. + +--Ah! c'est vrai, dit Monte-Cristo, j'ai appris cela; mais comme dit +Clodius à Hamlet, c'est une loi de la nature: leurs pères étaient morts +avant eux, et ils les avaient pleurés; ils mourront avant leurs fils, et +leurs fils les pleureront. + +--Mais ce n'est pas le tout. + +--Comment ce n'est pas le tout? + +--Non; vous saviez qu'ils allaient marier leur fille.... + +--M. Franz d'Épinay.... Est-ce que le mariage est manqué? + +--Hier matin, à ce qu'il paraît, Franz leur a rendu leur parole. + +--Ah! vraiment.... Et connaît-on les causes de cette rupture? + +--Non. + +--Que m'annoncez-vous là, bon Dieu! madame... et M. de Villefort, +comment accepte-t-il tous ces malheurs? + +--Comme toujours, en philosophe.» + +En ce moment, Danglars rentra seul. + +«Eh bien, dit la baronne, vous laissez M. Cavalcanti avec votre fille? + +--Et Mlle d'Armilly, dit le banquier, pour qui la prenez-vous donc? + +Puis se retournant vers Monte-Cristo: + +«Charmant jeune homme, n'est-ce pas, monsieur le comte, que le prince +Cavalcanti?... Seulement, est-il bien prince? + +--Je n'en réponds pas, dit Monte-Cristo. On m'a présenté son père comme +marquis, il serait comte; mais je crois que lui-même n'a pas grande +prétention à ce titre. + +--Pourquoi? dit le banquier. S'il est prince, il a tort de ne pas se +vanter. Chacun son droit. Je n'aime pas qu'on renie son origine, moi. + +--Oh! vous êtes un démocrate pur, dit Monte-Cristo en souriant. + +--Mais, voyez, dit la baronne, à quoi vous vous exposez: Si M. de +Morcerf venait par hasard, il trouverait M. Cavalcanti dans une chambre +où lui, fiancé d'Eugénie, n'a jamais eu la permission d'entrer. + +--Vous faites bien de dire par hasard, reprit le banquier, car, en +vérité, on dirait, tant on le voit rarement, que c'est effectivement le +hasard qui nous l'amène. + +--Enfin, s'il venait, et qu'il trouvât ce jeune homme près de votre +fille, il pourrait être mécontent. + +--Lui? oh! mon Dieu! vous vous trompez, M. Albert ne nous fait pas +l'honneur d'être jaloux de sa fiancée, il ne l'aime point assez pour +cela. D'ailleurs que m'importe qu'il soit mécontent ou non! + +--Cependant, au point où nous en sommes.... + +--Oui, au point où nous en sommes: voulez-vous le savoir, le point où +nous en sommes? c'est qu'au bal de sa mère, il a dansé une seule fois +avec ma fille, que M. Cavalcanti a dansé trois fois avec elle et qu'il +ne l'a même pas remarqué. + +--M. le vicomte Albert de Morcerf!» annonça le valet de chambre. + +La baronne se leva vivement. Elle allait passer au salon d'études pour +avertir sa fille, quand Danglars l'arrêta par le bras. + +«Laissez», dit-il. + +Elle le regarda étonnée. + +Monte-Cristo feignit de ne pas avoir vu ce jeu de scène. + +Albert entra, il était fort beau et fort gai. Il salua la baronne avec +aisance, Danglars avec familiarité, Monte-Cristo avec affection; puis se +retournant vers la baronne: + +«Voulez-vous me permettre, madame, lui dit-il, de vous demander comment +se porte Mlle Danglars? + +--Fort bien, monsieur, répondit vivement Danglars, elle fait en ce +moment de la musique dans son petit salon avec M. Cavalcanti.» + +Albert conserva son air calme et indifférent: peut-être éprouvait-il +quelque dépit intérieur; mais il sentait le regard de Monte-Cristo fixé +sur lui. + +«M. Cavalcanti a une très belle voix de ténor, dit-il, et Mlle Eugénie +un magnifique soprano, sans compter qu'elle joue du piano comme +Thalberg. Ce doit être un charmant concert. + +--Le fait est, dit Danglars, qu'ils s'accordent à merveille.» + +Albert parut n'avoir pas remarqué cette équivoque, si grossière, +cependant que Mme Danglars en rougit. + +«Moi aussi, continua le jeune homme, je suis musicien, à ce que disent +mes maîtres, du moins; eh bien, chose étrange, je n'ai jamais pu encore +accorder ma voix avec aucune voix, et avec les voix de soprano surtout +encore moins qu'avec les autres.» + +Danglars fit un petit sourire qui signifiait: Mais fâche-toi donc! + +«Aussi, dit-il espérant sans doute arriver au but qu'il désirait, le +prince et ma fille ont-ils fait hier l'admiration générale. N'étiez-vous +pas là hier, monsieur de Morcerf? + +--Quel prince? demanda Albert. + +--Le prince Cavalcanti, reprit Danglars, qui s'obstinait toujours à +donner ce titre au jeune homme. + +--Ah! pardon, dit Albert, j'ignorais qu'il fût prince. Ah! le prince +Cavalcanti a chanté hier avec Mlle Eugénie? En vérité, ce devait être +ravissant, et je regrette bien vivement de ne pas avoir entendu cela. +Mais je n'ai pu me rendre à votre invitation, j'étais forcé +d'accompagner Mme de Morcerf chez la baronne de Château-Renaud, la mère, +où chantaient les Allemands.» + +Puis, après un silence, et comme s'il n'eût été question de rien: + +«Me sera-t-il permis, répéta Morcerf, de présenter mes hommages à Mlle +Danglars? + +--Oh! attendez, attendez, je vous en supplie, dit le banquier en +arrêtant le jeune homme; entendez-vous la délicieuse cavatine, ta, ta, +ta, ti, ta, ti, ta, ta, c'est ravissant, cela va être fini... une seule +seconde: parfait! bravo! bravi! brava!» + +Et le banquier se mit à applaudir avec frénésie. + +«En effet, dit Albert, c'est exquis, et il est impossible de mieux +comprendre la musique de son pays que ne le fait le prince Cavalcanti. +Vous avez dit prince, n'est-ce pas? D'ailleurs, s'il n'est pas prince, +on le fera prince, c'est facile en Italie. Mais pour en revenir à nos +adorables chanteurs, vous devriez nous faire un plaisir, monsieur +Danglars: sans les prévenir qu'il y a là un étranger, vous devriez prier +Mlle Danglars et M. Cavalcanti de commencer un autre morceau. C'est une +chose si délicieuse que de jouir de la musique d'un peu loin, dans une +pénombre, sans être vu, sans voir et, par conséquent, sans gêner le +musicien, qui peut ainsi se livrer à tout l'instinct de son génie ou à +tout l'élan de son coeur.» + +Cette fois, Danglars fut démonté par le flegme du jeune homme. + +Il prit Monte-Cristo à part. + +«Eh bien, lui dit-il, que dites-vous de notre amoureux! + +--Dame! il me paraît froid, c'est incontestable mais que voulez-vous? +vous êtes engagé! + +--Sans doute, je suis engagé, mais de donner ma fille à un homme qui +l'aime et non à un homme qui ne l'aime pas. Voyez celui-ci, froid comme +un marbre, orgueilleux comme son père; s'il était riche encore, s'il +avait la fortune des Cavalcanti, on passerait par là-dessus. Ma foi, je +n'ai pas consulté ma fille; mais si elle avait bon goût.... + +--Oh! dit Monte-Cristo, je ne sais si c'est mon amitié pour lui qui +m'aveugle, mais je vous assure moi, que M. de Morcerf est un jeune homme +charmant, là, qui rendra votre fille heureuse et qui arrivera tôt ou +tard à quelque chose; car enfin la position de son père est excellente. + +--Hum! fit Danglars. + +--Pourquoi ce doute? + +--Il y a toujours le passé... ce passé obscur. + +--Mais le passé du père ne regarde pas le fils. + +--Si fait, si fait! + +--Voyons, ne vous montez pas la tête; il y a un mois, vous trouviez +excellent de faire ce mariage.... Vous comprenez, moi, je suis +désespéré: c'est chez moi que vous avez vu ce jeune Cavalcanti, que je +ne connais pas, je vous le répète. + +--Je le connais, moi, dit Danglars, cela suffit. + +--Vous le connaissez? avez-vous donc pris des renseignements sur lui? +demanda Monte-Cristo. + +--Est-il besoin de cela, et à la première vue ne sait-on pas à qui on a +affaire? Il est riche d'abord. + +--Je ne l'assure pas. + +--Vous répondez pour lui, cependant? + +--De cinquante mille livres, d'une misère. + +--Il a une éducation distinguée. + +--Hum! fit à son tour Monte-Cristo. + +--Il est musicien. + +--Tous les Italiens le sont. + +--Tenez comte, vous n'êtes pas juste pour ce jeune homme. + +--Eh bien, oui, je l'avoue, je vois avec peine que, connaissant vos +engagements avec les Morcerf, il vienne ainsi se jeter en travers et +abuser de sa fortune.» + +Danglars se mit à rire. + +«Oh! que vous êtes puritain! dit-il, mais cela se fait tous les jours +dans le monde. + +--Vous ne pouvez cependant rompre ainsi, mon cher monsieur Danglars: les +Morcerf comptent sur ce mariage. + +--Y comptent-ils? + +--Positivement. + +--Alors qu'ils s'expliquent. Vous devriez glisser deux mots de cela au +père, mon cher comte, vous qui êtes si bien dans la maison. + +--Moi! et où diable avez-vous vu cela? + +--Mais à leur bal, ce me semble. Comment! la comtesse, la fière +Mercédès, la dédaigneuse Catalane, qui daigne à peine ouvrir la bouche à +ses plus vieilles connaissances, vous a pris par le bras, est sortie +avec vous dans le jardin, a pris les petites allées, et n'a reparu +qu'une demi-heure après. + +--Ah! baron, baron, dit Albert, vous nous empêchez d'entendre: pour un +mélomane comme vous quelle barbarie! + +--C'est bien, c'est bien, monsieur le railleur», dit Danglars. + +Puis se retournant vers Monte-Cristo: + +«Vous chargez-vous de lui dire cela, au père? + +--Volontiers, si vous le désirez. + +--Mais que pour cette fois cela se fasse d'une manière explicite et +définitive, surtout qu'il me demande ma fille, qu'il fixe une époque, +qu'il déclare ses conditions d'argent, enfin que l'on s'entende ou qu'on +se brouille; mais, vous comprenez, plus de délais. + +--Eh bien, la démarche sera faite. + +--Je ne vous dirai pas que je l'attends avec plaisir mais enfin je +l'attends: un banquier, vous le savez, doit être esclave de sa parole.» + +Et Danglars poussa un de ces soupirs que poussait Cavalcanti fils une +demi-heure auparavant. + +«Bravi! bravo! brava!» cria Morcerf, parodiant le banquier et +applaudissant la fin du morceau. + +Danglars commençait à regarder Albert de travers, lorsqu'on vint lui +dire deux mots tout bas. + +«Je reviens, dit le banquier à Monte-Cristo, attendez-moi, j'aurai +peut-être quelque chose à vous dire tout à l'heure. + +Et il sortit. + +La baronne profita de l'absence de son mari pour repousser la porte du +salon d'études de sa fille, et l'on vit se dresser, comme un ressort, M. +Andrea, qui était assis devant le piano avec Mlle Eugénie. + +Albert salua en souriant Mlle Danglars, qui, sans paraître aucunement +troublée, lui rendit un salut aussi froid que d'habitude. + +Cavalcanti parut évidemment embarrassé, il salua Morcerf, qui lui rendit +son salut de l'air le plus impertinent du monde. + +Alors Albert commença de se confondre en éloges sur la voix de Mlle +Danglars, et sur le regret qu'il éprouvait, d'après ce qu'il venait +d'entendre, de n'avoir pas assisté à la soirée de la veille.... + +Cavalcanti, laissé à lui-même, prit à part Monte-Cristo. + +«Voyons, dit Mme Danglars, assez de musique et de compliments comme +cela, venez prendre le thé. + +--Viens, Louise», dit Mlle Danglars à son amie. + +On passa dans le salon voisin, où effectivement le thé était préparé. Au +moment où l'on commençait à laisser, à la manière anglaise, les cuillers +dans les tasses, la porte se rouvrit, et Danglars reparut visiblement +fort agité. + +Monte-Cristo surtout remarqua cette agitation et interrogea le banquier +du regard. + +«Eh bien, dit Danglars, je viens de recevoir mon courrier de Grèce. + +--Ah! ah! fit le comte, c'est pour cela qu'on vous avait appelé? + +--Comment se porte le roi Othon?» demanda Albert du ton le plus enjoué. + +Danglars le regarda de travers sans lui répondre, et Monte-Cristo se +détourna pour cacher l'expression de pitié qui venait de paraître sur +son visage et qui s'effaça presque aussitôt. + +«Nous nous en irons ensemble, n'est-ce pas? dit Albert au comte. + +--Oui, si vous voulez», répondit celui-ci. + +Albert ne pouvait rien comprendre à ce regard du banquier; aussi, se +retournant vers Monte-Cristo, qui avait parfaitement compris: + +«Avez-vous vu, dit-il, comme il m'a regardé? + +--Oui répondit le comte: mais trouvez-vous quelque chose de particulier +dans son regard? + +--Je le crois bien; mais que veut-il dire avec ses nouvelles de Grèce? + +--Comment voulez-vous que je sache cela? + +--Parce qu'à ce que je présume, vous avez des intelligences dans le +pays.» + +Monte-Cristo sourit comme on sourit toujours quand on veut se dispenser +de répondre. + +«Tenez, dit Albert, le voilà qui s'approche de vous, je vais faire +compliment à Mlle Danglars sur son camée; pendant ce temps, le père aura +le temps de vous parler. + +--Si vous lui faites compliment, faites-lui compliment sur sa voix, au +moins, dit Monte-Cristo. + +--Non pas, c'est ce que ferait tout le monde. + +--Mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, vous avez la fatuité de +l'impertinence.» + +Albert s'avança vers Eugénie le sourire sur les lèvres. Pendant ce +temps, Danglars se pencha à l'oreille du comte. + +«Vous m'avez donné un excellent conseil, dit-il, et il y a toute une +histoire horrible sur ces deux mots: Fernand et Janina. + +--Ah bah! fit Monte-Cristo. + +--Oui, je vous conterai cela; mais emmenez le jeune homme: je serais +trop embarrassé de rester maintenant avec lui. + +--C'est ce que je fais, il m'accompagne; maintenant, faut-il toujours +que je vous envoie le père? + +--Plus que jamais. + +--Bien.» + +Le comte fit un signe à Albert. Tous deux saluèrent les dames et +sortirent: Albert avec un air parfaitement indifférent pour les mépris +de Mlle Danglars; Monte-Cristo en réitérant à Mme Danglars ses conseils +sur la prudence que doit avoir une femme de banquier d'assurer son +avenir. + +M. Cavalcanti demeura maître du champ de bataille. + + + + +LXXVII + +Haydée. + + +À peine les chevaux du comte avaient-ils tourné l'angle du boulevard, +qu'Albert se retourna vers le comte en éclatant d'un rire trop bruyant +pour ne pas être un peu forcé. + +«Eh bien, lui dit-il, je vous demanderai, comme le roi Charles IX +demandait à Catherine de Médicis après la Saint-Barthélemy: Comment +trouvez-vous que j'ai joué mon petit rôle?» + +--À quel propos? demanda Monte-Cristo. + +--Mais à propos de l'installation de mon rival chez M. Danglars.... + +--Quel rival? + +--Parbleu! quel rival? votre protégé, M. Andrea Cavalcanti! + +--Oh! pas de mauvaises plaisanteries, vicomte; je ne protège nullement +M. Andrea, du moins près de M. Danglars. + +--Et c'est le reproche que je vous ferais si le jeune homme avait besoin +de protection. Mais, heureusement pour moi, il peut s'en passer. + +--Comment! vous croyez qu'il fait sa cour? + +--Je vous en réponds: il roule des yeux de soupirant et module des sons +d'amoureux; il aspire à la main de la fière Eugénie. Tiens, je viens de +faire un vers! Parole d'honneur, ce n'est pas de ma faute. N'importe, +je le répète: il aspire à la main de la fière Eugénie. + +--Qu'importe, si l'on ne pense qu'à vous? + +--Ne dites pas cela, mon cher comte; on me rudoie des deux côtés. + +--Comment, des deux côtés? + +--Sans doute: Mlle Eugénie m'a répondu à peine, et Mlle d'Armilly, sa +confidente, ne m'a pas répondu du tout. + +--Oui, mais le père vous adore, dit Monte-Cristo. + +--Lui? mais au contraire, il m'a enfoncé mille poignards dans le coeur; +poignards rentrant dans le manche, il est vrai, poignards de tragédie, +mais qu'il croyait bel et bien réels. + +--La jalousie indique l'affection. + +--Oui, mais je ne suis pas jaloux. + +--Il l'est, lui. + +--De qui? de Debray? + +--Non, de vous. + +--De moi? je gage qu'avant huit jours il m'a fermé la porte au nez. + +--Vous vous trompez, mon cher vicomte. + +--Une preuve? + +--La voulez-vous? + +--Oui. + +--Je suis chargé de prier M. le comte de Morcerf de faire une démarche +définitive près du baron. + +--Par qui? + +--Par le baron lui-même. + +--Oh! dit Albert avec toute la câlinerie dont il était capable, vous ne +ferez pas cela, n'est-ce pas, mon cher comte? + +--Vous vous trompez, Albert, je le ferai, puisque j'ai promis. + +--Allons, dit Albert avec un soupir, il paraît que vous tenez absolument +à me marier. + +--Je tiens à être bien avec tout le monde; mais, à propos de Debray, je +ne le vois plus chez la baronne. + +--Il y a de la brouille. + +--Avec madame? + +--Non, avec monsieur. + +--Il s'est donc aperçu de quelque chose? + +--Ah! la bonne plaisanterie! + +--Vous croyez qu'il s'en doutait? fit Monte-Cristo avec une naïveté +charmante. + +--Ah çà! mais, d'où venez-vous donc, mon cher comte? + +--Du Congo, si vous voulez. + +--Ce n'est pas d'assez loin encore. + +--Est-ce que je connais vos maris parisiens? + +--Eh! mon cher comte, les maris sont les mêmes partout; du moment où +vous avez étudié l'individu dans un pays quelconque, vous connaissez la +race. + +--Mais alors quelle cause a pu brouiller Danglars et Debray? Ils +paraissaient si bien s'entendre, dit Monte-Cristo avec un renouvellement +de naïveté. + +--Ah! voilà! nous rentrons dans les mystères d'Isis, et je ne suis pas +initié. Quand M. Cavalcanti fils sera de la famille, vous lui demanderez +cela. + +La voiture s'arrêta. + +«Nous voilà arrivés, dit Monte-Cristo; il n'est que dix heures et demie, +montez donc. + +--Bien volontiers. + +--Ma voiture vous conduira. + +--Non, merci, mon coupé a dû nous suivre. + +--En effet, le voilà», dit Monte-Cristo en sautant à terre. + +Tous deux entrèrent dans la maison; le salon était éclairé, ils y +entrèrent. + +«Vous allez nous faire du thé, Baptistin», dit Monte-Cristo. + +Baptistin sortit sans souffler le mot. Deux secondes après, il reparut +avec un plateau tout servi, et qui, comme les collations des pièces +féeriques, semblait sortir de terre. + +«En vérité, dit Morcerf, ce que j'admire en vous, mon cher comte, ce +n'est pas votre richesse, peut-être y a-t-il des gens plus riches que +vous; ce n'est pas votre esprit, Beaumarchais n'en avait pas plus, mais +il en avait autant; c'est votre manière d'être servi, sans qu'on vous +réponde un mot, à la minute, à la seconde, comme si l'on devinait, à la +manière dont vous sonnez, ce que vous désirez avoir, et comme si ce que +vous désirez avoir était toujours tout prêt. + +--Ce que vous dites est un peu vrai. On sait mes habitudes. Par exemple, +vous allez voir: ne désirez-vous pas faire quelque chose en buvant votre +thé? + +--Pardieu, je désire fumer.» + +Monte-Cristo s'approcha du timbre et frappa un coup. + +Au bout d'une seconde, une porte particulière s'ouvrit, et Ali parut +avec deux chibouques toutes bourrées d'excellent latakié. + +«C'est merveilleux, dit Morcerf. + +--Mais non, c'est tout simple, reprit Monte-Cristo; Ali sait qu'en +prenant le thé ou le café je fume ordinairement: il sait que j'ai +demandé le thé, il sait que je suis rentré avec vous, il entend que je +l'appelle, il se doute de la cause, et comme il est d'un pays où +l'hospitalité s'exerce avec la pipe surtout, au lieu d'une chibouque, il +en apporte deux. + +--Certainement, c'est une explication comme une autre; mais il n'en est +pas moins vrai qu'il n'y a que vous.... Oh! mais, qu'est-ce que +j'entends?» + +Et Morcerf s'inclina vers la porte par laquelle entraient effectivement +des sons correspondant à ceux d'une guitare. + +«Ma foi, mon cher vicomte, vous êtes voué à la musique, ce soir; vous +n'échappez au piano de Mlle Danglars que pour tomber dans la guzla +d'Haydée. + +--Haydée! quel adorable nom! Il y a donc des femmes qui s'appellent +véritablement Haydée autre part que dans les poèmes de Lord Byron? + +--Certainement, Haydée est un nom fort rare en France, mais assez commun +en Albanie et en Épire; c'est comme si vous disiez, par exemple, +chasteté, pudeur, innocence; c'est une espèce de nom de baptême, comme +disent vos Parisiens. + +--Oh! que c'est charmant! dit Albert, comme je voudrais voir nos +Françaises s'appeler Mlle Bonté, Mlle Silence, Mlle Charité chrétienne! +Dites donc, si Mlle Danglars, au lieu de s'appeler Claire-Marie-Eugénie, +comme on la nomme, s'appelait Mlle Chasteté-Pudeur-Innocence Danglars, +peste, quel effet cela ferait dans une publication de bans! + +--Fou! dit le comte, ne plaisantez pas si haut, Haydée pourrait vous +entendre. + +--Et elle se fâcherait? + +--Non pas, dit le comte avec son air hautain. + +--Elle est bonne personne? demanda Albert. + +--Ce n'est pas bonté, c'est devoir: une esclave ne se lâche pas contre +son maître. + +--Allons donc! ne plaisantez pas vous-même. Est-ce qu'il y a encore des +esclaves? + +--Sans doute, puisque Haydée est la mienne. + +--En effet, vous ne faites rien et vous n'avez rien comme un autre, +vous. Esclave de M. le comte de Monte-Cristo! c'est une position en +France. À la façon dont vous remuez l'or, c'est une place qui doit +valoir cent mille écus par an. + +--Cent mille écus! la pauvre enfant a possédé plus que cela; elle est +venue au monde couchée sur des trésors près desquels ceux des _Mille et +une Nuits_ sont bien peu de chose. + +--C'est donc vraiment une princesse? + +--Vous l'avez dit, et même une des plus grandes de son pays. + +--Je m'en étais douté. Mais comment une grande princesse est-elle +devenue esclave? + +--Comment Denys le Tyran est-il devenu maître d'école? le hasard de la +guerre, mon cher vicomte, le caprice de la fortune. + +--Et son nom est un secret? + +--Pour tout le monde, oui; mais pas pour vous, cher vicomte, qui êtes de +mes amis, et qui vous tairez, n'est-ce pas, si vous me promettez de vous +taire? + +--Oh! parole d'honneur! + +--Vous connaissez l'histoire du pacha de Janina? + +--D'Ali-Tebelin? sans doute, puisque c'est à son service que mon père a +fait fortune. + +--C'est vrai, je l'avais oublié. + +--Eh bien, qu'est Haydée à Ali-Tebelin? + +--Sa fille tout simplement. + +--Comment! la fille d'Ali-Pacha? + +--Et de la belle Vasiliki. + +--Et elle est votre esclave? + +--Oh! mon Dieu, oui. + +--Comment cela? + +--Dame! un jour que je passais sur le marché de Constantinople, je l'ai +achetée. + +--C'est splendide! Avec vous, mon cher comte, on ne vit pas, on rêve. +Maintenant, écoutez, c'est bien indiscret ce que je vais vous demander +là. + +--Dites toujours. + +--Mais puisque vous sortez avec elle, puisque vous la conduisez à +l'Opéra.... + +--Après? + +--Je puis bien me risquer à vous demander cela? + +--Vous pouvez vous risquer à tout me demander. + +--Eh bien, mon cher comte, présentez-moi à votre princesse. + +--Volontiers, mais à deux conditions. + +--Je les accepte d'avance. + +--La première, c'est que vous ne confierez jamais à personne cette +présentation. + +--Très bien (Morcerf étendit la main). Je le jure. + +--La seconde, c'est que vous ne lui direz pas que votre père a servi le +sien. + +--Je le jure encore. + +--À merveille, vicomte, vous vous rappellerez ces deux serments, +n'est-ce pas? + +--Oh! fit Albert. + +--Très bien. Je vous sais homme d'honneur.» + +Le comte frappa de nouveau sur le timbre; Ali reparut. + +«Préviens Haydée, lui dit-il, que je vais aller prendre le café chez +elle, et fais-lui comprendre que je demande la permission de lui +présenter un de mes amis.» + +Ali s'inclina et sortit. + +«Ainsi, c'est convenu, pas de questions directes, cher vicomte. Si vous +désirez savoir quelque chose, demandez-le à moi, et je le demanderai à +elle. + +--C'est convenu.» + +Ali reparut pour la troisième fois et tint la portière soulevée, pour +indiquer à son maître et à Albert qu'ils pouvaient passer. + +«Entrons», dit Monte-Cristo. + +Albert passa une main dans ses cheveux et frisa sa moustache, le comte +reprit son chapeau, mit ses gants et précéda Albert dans l'appartement +que gardait, comme une sentinelle avancée, Ali, et que défendaient, +comme un poste, les trois femmes de chambre françaises commandées par +Myrtho. + +Haydée attendait dans la première pièce, qui était le salon, avec de +grands yeux dilatés par la surprise; car c'était la première fois qu'un +autre homme que Monte-Cristo pénétrait jusqu'à elle; elle était assise +sur un sofa, dans un angle, les jambes croisées sous elle, et s'était +fait, pour ainsi dire, un nid, dans les étoffes de soie rayées et +brodées les plus riches de l'Orient. Près d'elle était l'instrument dont +les sons l'avaient dénoncée; elle était charmante ainsi. + +En apercevant Monte-Cristo, elle se souleva avec ce double sourire de +fille et d'amante qui n'appartenait qu'à elle; Monte-Cristo alla à elle +et lui tendit sa main sur laquelle, comme d'habitude, elle appuya ses +lèvres. + +Albert était resté près de la porte, sous l'empire de cette beauté +étrange qu'il voyait pour la première fois, et dont on ne pouvait se +faire aucune idée en France. + +«Qui m'amènes-tu? demanda en romaïque la jeune fille à Monte-Cristo; un +frère, un ami, une simple connaissance, ou un ennemi? + +--Un ami, dit Monte-Cristo dans la même langue. + +--Son nom? + +--Le comte Albert; c'est le même que j'ai tiré des mains des bandits, à +Rome. + +--Dans quelle langue veux-tu que je lui parle?» + +Monte-Cristo se retourna vers Albert: + +«Savez-vous le grec moderne? demanda-t-il au jeune homme. + +--Hélas! dit Albert, pas même le grec ancien, mon cher comte, jamais +Homère et Platon n'ont eu de plus pauvre, et j'oserai même dire de plus +dédaigneux écolier. + +--Alors, dit Haydée, prouvant par la demande qu'elle faisait elle-même +qu'elle venait d'entendre la question de Monte-Cristo et la réponse +d'Albert, je parlerai en français ou en italien, si toutefois mon +seigneur veut que je parle.» + +Monte-Cristo réfléchit un instant: + +«Tu parleras en italien», dit-il. + +Puis se tournant vers Albert: + +«C'est fâcheux que vous n'entendiez pas le grec moderne ou le grec +ancien, qu'Haydée parle tous deux admirablement; la pauvre enfant va +être forcée de vous parler italien, ce qui vous donnera peut-être une +fausse idée d'elle.» + +Il fit un signe à Haydée. + +«Sois le bienvenu, ami, qui viens avec mon seigneur et maître, dit la +jeune fille en excellent toscan, avec ce doux accent romain qui fait la +langue de Dante aussi sonore que la langue d'Homère; Ali! du café et des +pipes!» + +Et Haydée fit de la main signe à Albert de s'approcher, tandis qu'Ali se +retirait pour exécuter les ordres de sa jeune maîtresse. + +Monte-Cristo montra à Albert deux pliants, et chacun alla chercher le +sien pour l'approcher d'une espèce de guéridon, dont un narguilé faisait +le centre, et que chargeaient des fleurs naturelles, des dessins, des +albums de musique. + +Ali rentra, apportant le café et les chibouques; quant à M. Baptistin, +cette partie de l'appartement lui était interdite. + +Albert repoussa la pipe que lui présentait le Nubien. + +«Oh! prenez, prenez, dit Monte-Cristo; Haydée est presque aussi +civilisée qu'une Parisienne: le havane lui est désagréable, parce +qu'elle n'aime pas les mauvaises odeurs; mais le tabac d'Orient est un +parfum, vous le savez.» + +Ali sortit. + +Les tasses de café étaient préparées; seulement on avait, pour Albert, +ajouté un sucrier. Monte-Cristo et Haydée prenaient la liqueur arabe à +la manière des Arabes, c'est-à-dire sans sucre. + +Haydée allongea la main et prit du bout de ses petits doigts roses et +effilés la tasse de porcelaine du Japon, qu'elle porta à ses lèvres avec +le naïf plaisir d'un enfant qui boit ou mange une chose qu'il aime. + +En même temps deux femmes entrèrent, portant deux autres plateaux +chargés de glaces et de sorbets, qu'elles déposèrent sur deux petites +tables destinées à cet usage. + +«Mon cher hôte, et vous, signora, dit Albert en italien, excusez ma +stupéfaction. Je suis tout étourdi, et c'est assez naturel; voici que je +retrouve l'Orient, l'Orient véritable, non point malheureusement tel que +je l'ai vu, mais tel que je l'ai rêvé au sein de Paris; tout à l'heure +j'entendais rouler des omnibus et tinter les sonnettes des marchands de +limonades. Ô signora!... que ne sais-je parler le grec, votre +conversation jointe à cet entourage féerique, me composerait une soirée +dont je me souviendrais toujours. + +--Je parle assez bien l'italien pour parler avec vous, monsieur, dit +tranquillement Haydée; et je ferai de mon mieux, si vous aimez l'Orient, +pour que vous le retrouviez ici. + +--De quoi puis-je parler? demanda tout bas Albert à Monte-Cristo. + +--Mais de tout ce que vous voudrez: de son pays, de sa jeunesse, de ses +souvenirs; puis, si vous l'aimez mieux, de Rome, de Naples ou de +Florence. + +--Oh! dit Albert, ce ne serait pas la peine d'avoir une Grecque devant +soi pour lui parler de tout ce dont on parlerait à une Parisienne; +laissez-moi lui parler de l'Orient. + +--Faites, mon cher Albert, c'est la conversation qui lui est la plus +agréable.» + +Albert se retourna vers Haydée. + +«À quel âge la signora a-t-elle quitté la Grèce? demanda-t-il. + +--À cinq ans, répondit Haydée. + +--Et vous vous rappelez votre patrie? demanda Albert. + +--Quand je ferme les yeux, je revois tout ce que j'ai vu. Il y a deux +regards: le regard du corps et le regard de l'âme. Le regard du corps +peut oublier parfois, mais celui de l'âme se souvient toujours. + +--Et quel est le temps le plus loin dont vous puissiez vous souvenir? + +--Je marchais à peine, ma mère, que l'on appelle Vasiliki (Vasiliki veut +dire royale, ajouta la jeune fille en relevant la tête), ma mère me +prenait par la main, et, toutes deux couvertes d'un voile, après avoir +mis au fond de la bourse tout l'or que nous possédions, nous allions +demander l'aumône pour les prisonniers, en disant: + +«Celui qui donne aux pauvres prête à l'Éternel.»[*] + + * Proverbe XIX. + +«Puis, quand notre bourse était pleine, nous rentrions au palais, et, +sans rien dire à mon père, nous envoyions tout cet argent qu'on nous +avait donné, nous prenant pour de pauvres femmes, à l'égoumenos[*] du +couvent qui le répartissait entre les prisonniers. + + * En grec, prêtre, abbé (Note du correcteur.) + +--Et à cette époque, quel âge aviez-vous? + +--Trois ans, dit Haydée. + +--Alors, vous vous souvenez de tout ce qui s'est passé autour de vous +depuis l'âge de trois ans? + +--De tout. + +--Comte, dit tout bas Morcerf à Monte-Cristo, vous devriez permettre à +la signora de nous raconter quelque chose de son histoire. Vous m'avez +défendu de lui parler de mon père, mais peut-être m'en parlera-t-elle, +et vous n'avez pas idée combien je serais heureux d'entendre sortir son +nom d'une si jolie bouche.» + +Monte-Cristo se tourna vers Haydée, et par un signe de sourcil qui lui +indiquait d'accorder la plus grande attention à la recommandation qu'il +allait lui faire, il lui dit en grec: + + Grec: Mot à mot: «De ton père le sort, mais pas le nom du traître, + ni la trahison, raconte-nous.» + +Haydée poussa un long soupir, et un nuage sombre passa sur son +front si pur. + +«Que lui dites-vous? demanda tout bas Morcerf. + +--Je lui répète que vous êtes un ami, et qu'elle n'a point à se cacher +vis-à-vis de vous. + +--Ainsi, dit Albert, ce vieux pèlerinage pour les prisonniers est votre +premier souvenir; quel est l'autre? + +--L'autre? je me vois sous l'ombre des sycomores, près d'un lac dont +j'aperçois encore, à travers le feuillage, le miroir tremblant; contre +le plus vieux et le plus touffu, mon père était assis sur des coussins, +et moi, faible enfant, tandis que ma mère était couchée à ses pieds, je +jouais avec sa barbe blanche qui descendait sur sa poitrine, et avec le +cangiar à la poignée de diamant passé à sa ceinture; puis, de temps en +temps venait à lui un Albanais qui lui disait quelques mots auxquels je +ne faisais pas attention, et auxquels il répondait du même son de voix: +«Tuez!» ou: «Faites grâce!» + +--C'est étrange, dit Albert, d'entendre sortir de pareilles choses de la +bouche d'une jeune fille, autre part que sur un théâtre, et en se +disant: Ceci n'est point une fiction. Et, demanda Albert, comment, avec +cet horizon si poétique, comment, avec ce lointain merveilleux, +trouvez-vous la France? + +--Je crois que c'est un beau pays, dit Haydée, mais je vois la France +telle qu'elle est, car je la vois avec des yeux de femme, tandis qu'il +me semble, au contraire, que mon pays, que je n'ai vu qu'avec des yeux +d'enfant, est toujours enveloppé d'un brouillard lumineux ou sombre, +selon que mes yeux le font une douce patrie ou un lieu d'amères +souffrances. + +--Si jeune, signora, dit Albert cédant malgré lui à la puissance de la +banalité, comment avez-vous pu souffrir?» + +Haydée tourna les yeux vers Monte-Cristo, qui, avec un signe +imperceptible, murmura: + +--Εἰπέ[*] + + * Raconte. + +--Rien ne compose le fond de l'âme comme les premiers souvenirs, et, à +part les deux que je viens de vous dire, tous les souvenirs de ma +jeunesse sont tristes. + +--Parlez, parlez, signora, dit Albert, je vous jure que je vous écoute +avec un inexprimable bonheur.» + +Haydée sourit tristement. + +«Vous voulez donc que je passe à mes autres souvenirs? dit-elle. + +--Je vous en supplie, dit Albert. + +--Eh bien, j'avais quatre ans quand, un soir, je fus réveillée par ma +mère. Nous étions au palais de Janina; elle me prit sur les coussins où +je reposais, et, en ouvrant mes yeux, je vis les siens remplis de +grosses larmes. + +«Elle m'emporta sans rien dire. + +«En la voyant pleurer, j'allais pleurer aussi. + +«--Silence! enfant, dit-elle. + +«Souvent, malgré les consolations ou les menaces maternelles, +capricieuse comme tous les enfants, je continuais de pleurer; mais, +cette fois, il y avait dans la voix de ma pauvre mère une telle +intonation de terreur, que je me tus à l'instant même. + +«Elle m'emportait rapidement. + +«Je vis alors que nous descendions un large escalier; devant nous, +toutes les femmes de ma mère, portant des coffres, des sachets, des +objets de parure, des bijoux, des bourses d'or, descendaient le même +escalier ou plutôt se précipitaient. + +«Derrière les femmes venait une garde de vingt hommes, armés de longs +fusils et de pistolets, et revêtus de ce costume que vous connaissez en +France depuis que la Grèce est redevenue une nation. + +«Il y avait quelque chose de sinistre, croyez-moi, ajouta Haydée en +secouant la tête et en pâlissant à cette seule mémoire, dans cette +longue file d'esclaves et de femmes à demi alourdies par le sommeil, ou +du moins je me le figurais ainsi, moi, qui peut-être croyais les autres +endormis parce que j'étais mal réveillée. + +«Dans l'escalier couraient des ombres gigantesques que les torches de +sapin faisaient trembler aux voûtes. + +«--Qu'on se hâte! dit une voix au fond de la galerie. + +«Cette voix fit courber tout le monde, comme le vent en passant sur la +plaine fait courber un champ d'épis. + +«Moi, elle me fit tressaillir. + +«Cette voix, c'était celle de mon père. + +«Il marchait le dernier, revêtu de ses splendides habits, tenant à la +main sa carabine que votre empereur lui avait donnée; et, appuyé sur son +favori Sélim, il nous poussait devant lui comme un pasteur fait d'un +troupeau éperdu. + +«--Mon père, dit Haydée en relevant la tête, était un homme illustre +que l'Europe a connu sous le nom d'Ali-Tebelin, pacha de Janina, et +devant lequel la Turquie a tremblé.» + +Albert, sans savoir pourquoi, frissonna en entendant ces paroles +prononcées avec un indéfinissable accent de hauteur et de dignité; il +lui sembla que quelque chose de sombre et d'effrayant rayonnait dans les +yeux de la jeune fille, lorsque, pareille à une pythonisse qui évoque un +spectre, elle réveilla le souvenir de cette sanglante figure que sa mort +terrible fit apparaître gigantesque aux yeux de l'Europe contemporaine. + +«Bientôt, continua Haydée, la marche s'arrêta; nous étions au bas de +l'escalier et au bord d'un lac. Ma mère me pressait contre sa poitrine +bondissante, et je vis, à deux pas derrière, mon père qui jetait de tous +côtés des regards inquiets. + +«Devant nous s'étendaient quatre degrés de marbre, et au bas du dernier +degré ondulait une barque. + +«D'où nous étions on voyait se dresser au milieu d'un lac une masse +noire; c'était le kiosque où nous nous rendions. + +«Ce kiosque me paraissait à une distance considérable, peut-être à cause +de l'obscurité. + +«Nous descendîmes dans la barque. Je me souviens que les rames ne +faisaient aucun bruit en touchant l'eau; je me penchai pour les +regarder: elles étaient enveloppées avec les ceintures de nos Palicares. + +«Il n'y avait, outre les rameurs, dans la barque, que des femmes, mon +père, ma mère, Sélim et moi. + +«Les Palicares étaient restés au bord du lac, agenouillés sur le dernier +degré, et se faisant, dans le cas où ils eussent été poursuivis, un +rempart des trois autres. + +«Notre barque allait comme le vent. + +«--Pourquoi la barque va-t-elle si vite? demandai-je à ma mère. + +«--Chut! mon enfant, dit-elle, c'est que nous fuyons.» + +«Je ne compris pas. Pourquoi mon père fuyait-il, lui le tout-puissant, +lui devant qui d'ordinaire fuyaient les autres, lui qui avait pris pour +devise: + + _Ils me haïssent, donc ils me craignent?_ + +«En effet, c'était une fuite que mon père opérait sur le lac. Il m'a dit +depuis que la garnison du château de Janina, fatiguée d'un long +service....» + +Ici Haydée arrêta son regard expressif sur Monte-Cristo, dont l'oeil ne +quitta plus ses yeux. La jeune fille continua donc lentement, comme +quelqu'un qui invente ou qui supprime. + +«Vous disiez, signora, reprit Albert, qui accordait la plus grande +attention à ce récit, que la garnison de Janina, fatiguée d'un long +service. + +--Avait traité avec le séraskier Kourchid, envoyé par le sultan pour +s'emparer de mon père; c'était alors que mon père avait pris la +résolution de se retirer, après avoir envoyé au sultan un officier +franc, auquel il avait toute confiance, dans l'asile que lui-même +s'était préparé depuis longtemps, et qu'il appelait _kataphygion_, +c'est-à-dire son refuge. + +--Et cet officier, demanda Albert, vous rappelez-vous son nom, signora?» + +Monte-Cristo échangea avec la jeune fille un regard rapide comme un +éclair, et qui resta inaperçu de Morcerf. + +«Non, dit-elle, je ne me le rappelle pas; mais peut-être plus tard me le +rappellerai-je, et je le dirai.» + +Albert allait prononcer le nom de son père, lorsque Monte-Cristo leva +doucement le doigt en signe de silence; le jeune homme se rappela son +serment et se tut. + +«C'était vers ce kiosque que nous voguions. + +«Un rez-de-chaussée orné d'arabesques, baignant ses terrasses dans +l'eau, et un premier étage donnant sur le lac, voici tout ce que le +palais offrait de visible aux yeux. + +«Mais au-dessous du rez-de-chaussée, se prolongeant dans l'île, était un +souterrain, vaste caverne où l'on nous conduisit, ma mère, moi et nos +femmes, et où gisaient, formant un seul monceau, soixante mille bourses +et deux cents tonneaux; il y avait dans ces bourses vingt-cinq millions +en or, et dans les barils trente mille livres de poudre. + +«Près de ces barils se tenait Sélim, ce favori de mon père dont je vous +ai parlé; il veillait jour et nuit, une lance au bout de laquelle +brillait une mèche allumée à la main; il avait l'ordre de faire tout +sauter, kiosque, gardes, pacha, femmes et or, au premier signe de mon +père. + +«Je me rappelle que nos esclaves, connaissant ce redoutable voisinage, +passaient les jours et les nuits à prier, à pleurer, à gémir. + +«Quant à moi, je vois toujours le jeune soldat au teint pâle et à l'oeil +noir; et quand l'ange de la mort descendra vers moi, je suis sûre que je +reconnaîtrai Sélim. + +«Je ne pourrais dire combien de temps nous restâmes ainsi: à cette +époque j'ignorais encore ce que c'était que le temps; quelquefois, mais +rarement, mon père nous faisait appeler, ma mère et moi, sur la terrasse +du palais; c'étaient mes heures de plaisir à moi qui ne voyais dans le +souterrain que des ombres gémissantes et la lance enflammée de Sélim. +Mon père, assis devant une grande ouverture, attachait un regard sombre +sur les profondeurs de l'horizon, interrogeant chaque point noir qui +apparaissait sur le lac, tandis que ma mère, à demi couchée près de lui, +appuyait sa tête sur son épaule, et que, moi, je jouais à ses pieds, +admirant, avec ces étonnements de l'enfance qui grandissent encore les +objets, les escarpements du Pinde, qui se dressait à l'horizon, les +châteaux de Janina, sortant blancs et anguleux des eaux bleues du lac, +les touffes immenses de verdures noires, attachées comme des lichens aux +rocs de la montagne, qui de loin semblaient des mousses, et qui de près +sont des sapins gigantesques et des myrtes immenses. + +«Un matin, mon père nous envoya chercher, nous le trouvâmes assez +calme, mais plus pâle que d'habitude. + +«--Prends patience, Vasiliki, aujourd'hui tout sera fini; aujourd'hui +arrive le firman du maître, et mon sort sera décidé. Si la grâce est +entière, nous retournerons triomphants à Janina; si la nouvelle est +mauvaise, nous fuirons cette nuit. + +«--Mais s'ils ne nous laissent pas fuir? dit ma mère. + +«--Oh! sois tranquille, répondit Ali en souriant; Sélim et sa lance +allumée me répondent d'eux. Ils voudraient que je fusse mort, mais pas à +la condition de mourir avec moi. + +«Ma mère ne répondit que par des soupirs à ces consolations, qui ne +partaient pas du coeur de mon père. + +«Elle lui prépara l'eau glacée qu'il buvait à chaque instant, car, +depuis sa retraite dans le kiosque, il était brûlé par une fièvre +ardente; elle parfuma sa barbe blanche et alluma la chibouque dont +quelquefois, pendant des heures entières, il suivait distraitement des +yeux la fumée se volatilisant dans l'air. + +«Tout à coup il fit un mouvement si brusque que je fus saisie de peur. + +«Puis, sans détourner les yeux du point qui fixait son attention, il +demanda sa longue-vue. + +«Ma mère la lui passa, plus blanche que le stuc contre lequel elle +s'appuyait. + +«Je vis la main de mon père trembler. + +«--Une barque!... deux!... trois!... murmura mon père; quatre!... + +«Et il se leva, saisissant ses armes, et versant, je m'en souviens, de +la poudre dans le bassinet de ses pistolets. + +«--Vasiliki, dit-il à ma mère avec un tressaillement visible, voici +l'instant qui va décider de nous, dans une demi-heure nous saurons la +réponse du sublime empereur, retire-toi dans le souterrain avec Haydée. + +«--Je ne veux pas vous quitter, dit Vasiliki; si vous mourez, mon +maître, je veux mourir avec vous. + +«--Allez près de Sélim! cria mon père. + +«--Adieu, seigneur! murmura ma mère, obéissante et pliée en deux comme +par l'approche de la mort. + +«--Emmenez Vasiliki, dit mon père à ses Palicares. + +«Mais moi, qu'on oubliait, je courus à lui et j'étendis mes mains de son +côté; il me vit, et, se penchant vers moi, il pressa mon front de ses +lèvres. + +«Oh! ce baiser, ce fut le dernier, et il est là encore sur mon front. + +«En descendant, nous distinguions à travers les treilles de la terrasse +les barques qui grandissaient sur le lac, et qui, pareilles naguère à +des points noirs, semblaient déjà des oiseaux rasant la surface des +ondes. + +«Pendant ce temps, dans le kiosque, vingt Palicares, assis aux pieds de +mon père et cachés par la boiserie, épiaient d'un oeil sanglant +l'arrivée de ces bateaux, et tenaient prêts leurs longs fusils incrustés +de nacre et d'argent: des cartouches en grand nombre étaient semées sur +le parquet; mon père regardait sa montre et se promenait avec angoisse. + +«Voilà ce qui me frappa quand je quittai mon père après le dernier +baiser que j'eus reçu de lui. + +«Nous traversâmes, ma mère et moi, le souterrain. Sélim était toujours à +son poste; il nous sourit tristement. Nous allâmes chercher des coussins +de l'autre côté de la caverne, et nous vînmes nous asseoir près de +Sélim: dans les grands périls, les coeurs dévoués se cherchent, et, tout +enfant que j'étais, je sentais instinctivement qu'un grand malheur +planait sur nos têtes.» + +Albert avait souvent entendu raconter, non point par son père, qui n'en +parlait jamais, mais par des étrangers, les derniers moments du vizir de +Janina; il avait lu différents récits de sa mort; mais cette histoire, +devenue vivante dans la personne et par la voix de la jeune fille, cet +accent vivant et cette lamentable élégie, le pénétraient tout à la fois +d'un charme et d'une horreur inexprimables. + +Quant à Haydée, toute à ces terribles souvenirs, elle avait cessé un +instant de parler; son front, comme une fleur qui se penche un jour +d'orage, s'était incliné sur sa main, et ses yeux, perdus vaguement, +semblaient voir encore à l'horizon le Pinde verdoyant et les eaux bleues +du lac de Janina, miroir magique qui reflétait le sombre tableau +qu'elle esquissait. + +Monte-Cristo la regardait avec une indéfinissable expression d'intérêt +et de pitié. + +«Continue, ma fille», dit le comte en langue romaïque. + +Haydée releva le front, comme si les mots sonores que venait de +prononcer Monte-Cristo l'eussent tirée d'un rêve, et elle reprit: + +«Il était quatre heures du soir; mais bien que le jour fût pur et +brillant au-dehors, nous étions, nous, plongés dans l'ombre du +souterrain. + +«Une seule lueur brillait dans la caverne, pareille à une étoile +tremblant au fond d'un ciel noir: c'était la mèche de Sélim. Ma mère +était chrétienne, et elle priait. + +«Sélim répétait de temps en temps ces paroles consacrées: + +«--Dieu est grand! + +«Cependant ma mère avait encore quelque espérance. En descendant, elle +avait cru reconnaître le Franc qui avait été envoyé à Constantinople, et +dans lequel mon père avait toute confiance car il savait que les soldats +du sultan français sont d'ordinaire nobles et généreux. Elle s'avança de +quelques pas vers l'escalier et écouta. + +«--Ils approchent, dit-elle; pourvu qu'ils apportent la paix et la vie. + + +«--Que crains-tu, Vasiliki?» répondit Sélim avec sa voix si suave et si +fière à la fois; «s'ils n'apportent pas la paix, nous leur donnerons la +mort.» + +«Et il ravivait la flamme de sa lance avec un geste qui le faisait +ressembler au Dionysos de l'antique Crète. + +«Mais moi, qui étais si enfant et si naïve, j'avais peur de ce courage +que je trouvais féroce et insensé, et je m'effrayais de cette mort +épouvantable dans l'air et dans la flamme. + +«Ma mère éprouvait les mêmes impressions, car je la sentais frissonner. + +«--Mon Dieu! mon Dieu, maman! m'écriai-je, est-ce que nous allons +mourir? + +«Et à ma voix les pleurs et les prières des esclaves redoublèrent. + +«--Enfant, me dit Vasiliki, Dieu te préserve d'en venir à désirer cette +mort que tu crains aujourd'hui! + +«Puis tout bas: + +«--Sélim, dit-elle, quel est l'ordre du maître? + +«--S'il m'envoie son poignard, c'est que le sultan refuse de le recevoir +en grâce, et je mets le feu; s'il m'envoie son anneau, c'est que le +sultan lui pardonne, et je livre la poudrière. + +«--Ami, reprit ma mère, lorsque l'ordre du maître arrivera, si c'est le +poignard qu'il envoie, au lieu de nous tuer toutes deux de cette mort +qui nous épouvante, nous te tendrons la gorge et tu nous tueras avec ce +poignard. + +«--Oui, Vasiliki, répondit tranquillement Sélim. + +«Soudain nous entendîmes comme de grands cris; nous écoutâmes: c'étaient +des cris de joie; le nom du Franc qui avait été envoyé à Constantinople +retentissait répété par nos Palicares; il était évident qu'il rapportait +la réponse du sublime empereur, et que la réponse était favorable. + +--Et vous ne vous rappelez pas ce nom?» dit Morcerf, tout prêt à aider +la mémoire de la narratrice. + +Monte-Cristo lui fit un signe. + +«Je ne me le rappelle pas, répondit Haydée. + +«Le bruit redoublait; des pas plus rapprochés retentirent; on descendait +les marches du souterrain. + +«Sélim apprêta sa lance. + +«Bientôt une ombre apparut dans le crépuscule bleuâtre que formaient les +rayons du jour pénétrant jusqu'à l'entrée du souterrain. + +«--Qui es-tu? cria Sélim. Mais, qui que tu sois, ne fais pas un pas de +plus. + +«--Gloire au sultan! dit l'ombre. Toute grâce est accordée au vizir +Ali; et non seulement il a la vie sauve, mais on lui rend sa fortune et +ses biens. + +«Ma mère poussa un cri de joie et me serra contre son coeur. + +«--Arrête! lui dit Sélim, voyant qu'elle s'élançait déjà pour sortir; tu +sais qu'il me faut l'anneau. + +«--C'est juste, dit ma mère, et elle tomba à genoux en me soulevant vers +le ciel, comme si, en même temps qu'elle priait Dieu pour moi, elle +voulait encore me soulever vers lui.» + +Et, pour la seconde fois, Haydée s'arrêta vaincue par une émotion telle +que la sueur coulait sur son front pâli, et que sa voix étranglée +semblait ne pouvoir franchir son gosier aride. + +Monte-Cristo versa un peu d'eau glacée dans un verre, et le lui présenta +en disant avec une douceur où perçait une nuance de commandement: + +«Du courage, ma fille!» + +Haydée essuya ses yeux et son front, et continua: + +«Pendant ce temps, nos yeux, habitués à l'obscurité avaient reconnu +l'envoyé du pacha: c'était un ami. + +«Sélim l'avait reconnu; mais le brave jeune homme ne savait qu'une +chose: obéir! + +«--En quel nom viens-tu? dit-il. + +«--Je viens au nom de notre maître, Ali-Tebelin. + +«--Si tu viens au nom d'Ali, tu sais ce que tu dois me remettre? + +«--Oui, dit l'envoyé, et je t'apporte son anneau. + +«En même temps il éleva sa main au-dessus de sa tête; mais il était trop +loin et il ne faisait pas assez clair pour que Sélim pût, d'où nous +étions, distinguer et reconnaître l'objet qu'il lui présentait. + +«--Je ne vois pas ce que tu tiens, dit Sélim. + +«--Approche, dit le messager, ou je m'approcherai, moi. + +«--Ni l'un ni l'autre, répondit le jeune soldat; dépose à la place où tu +es, et sous ce rayon de lumière, l'objet que tu me montres, et +retire-toi jusqu'à ce que je l'aie vu. + +«--Soit, dit le messager. + +«Et il se retira après avoir déposé le signe de reconnaissance à +l'endroit indiqué. + +«Et notre coeur palpitait: car l'objet nous paraissait être +effectivement un anneau. Seulement, était-ce l'anneau de mon père? + +«Sélim, tenant toujours à la main sa mèche enflammée, vint à +l'ouverture, s'inclina radieux sous le rayon de lumière et ramassa le +signe. + +«--L'anneau du maître, dit-il en le baisant, c'est bien! + +«Et renversant la mèche contre terre, il marcha dessus et l'éteignit. + +«Le messager poussa un cri de joie et frappa dans ses mains. À ce +signal, quatre soldats du séraskier Kourchid accoururent, et Sélim tomba +percé de cinq coups de poignard. Chacun avait donné le sien. + +«Et cependant, ivres de leur crime, quoique encore pâles de peur, ils se +ruèrent dans le souterrain, cherchant partout s'il y avait du feu, et se +roulant sur les sacs d'or. + +«Pendant ce temps ma mère me saisit entre ses bras, et, agile, +bondissant par des sinuosités connues de nous seules, elle arriva +jusqu'à un escalier dérobé du kiosque dans lequel régnait un tumulte +effrayant. + +«Les salles basses étaient entièrement peuplées par les Tchodoars de +Kourchid, c'est-à-dire par nos ennemis. + +«Au moment où ma mère allait pousser la petite porte, nous entendîmes +retentir, terrible et menaçante, la voix du pacha. + +«Ma mère colla son oeil aux fentes des planches; une ouverture se trouva +par hasard devant le mien, et je regardai. + +«--Que voulez-vous? disait mon père à des gens qui tenaient un papier +avec des caractères d'or à la main. + +«--Ce que nous voulons, répondit l'un d'eux, c'est te communiquer la +volonté de Sa Hautesse. Vois-tu ce firman? + +«--Je le vois, dit mon père. + +«--Eh bien, lis; il demande ta tête. + +«Mon père poussa un éclat de rire plus effrayant que n'eût été une +menace; il n'avait pas encore cessé, que deux coups de pistolet étaient +partis de ses mains et avaient tué deux hommes. + +«Les Palicares, qui étaient couchés tout autour de mon père la face +contre le parquet, se levèrent alors et firent feu; la chambre se +remplit de bruit, de flamme et de fumée. + +«À l'instant même le feu commença de l'autre côté, et les balles vinrent +trouer les planches tout autour de nous. + +«Oh! qu'il était beau, qu'il était grand, le vizir Ali-Tebelin, mon +père, au milieu des balles, le cimeterre au poing, le visage noir de +poudre! Comme ses ennemis fuyaient! + +«--Sélim! Sélim! criait-il, gardien du feu, fais ton devoir! + +«--Sélim est mort! répondit une voix qui semblait sortir des profondeurs +du kiosque, et toi, mon seigneur Ali, tu es perdu! + +«En même temps une détonation sourde se fit entendre, et le plancher +vola en éclats tout autour de mon père. + +«Les Tchodoars tiraient à travers le parquet. Trois ou quatre Palicares +tombèrent frappés de bas en haut par des blessures qui leur labouraient +tout le corps. + +«Mon père rugit, enfonça ses doigts par les trous des balles et arracha +une planche tout entière. + +«Mais en même temps, par cette ouverture, vingt coups de feu éclatèrent, +et la flamme, sortant comme du cratère d'un volcan, gagna les tentures +qu'elle dévora. + +«Au milieu de tout cet affreux tumulte, au milieu de ces cris terribles, +deux coups plus distincts entre tous, deux cris plus déchirants +par-dessus tous les cris, me glacèrent de terreur. Ces deux explosions +avaient frappé mortellement mon père, et c'était lui qui avait poussé +ces deux cris. + +«Cependant il était resté debout, cramponné à une fenêtre. Ma mère +secouait la porte pour aller mourir avec lui; mais la porte était fermée +en dedans. + +«Tout autour de lui, les Palicares se tordaient dans les convulsions de +l'agonie; deux ou trois, qui étaient sans blessures ou blessés +légèrement, s'élancèrent par les fenêtres. En même temps, le plancher +tout entier craqua brisé en dessous. Mon père tomba sur un genou; en +même temps vingt bras s'allongèrent, armés de sabres, de pistolets, de +poignards, vingt coups frappèrent à la fois un seul homme, et mon père +disparut dans un tourbillon de feu, attisé par ces démons rugissants +comme si l'enfer se fût ouvert sous ses pieds. + +«Je me sentis rouler à terre: c'était ma mère qui s'abîmait évanouie.» + +Haydée laissa tomber ses deux bras en poussant un gémissement et en +regardant le comte comme pour lui demander s'il était satisfait de son +obéissance. + +Le comte se leva, vint à elle, lui prit la main et lui dit en remarque: + +«Repose-toi, chère enfant, et reprends courage en songeant qu'il y a un +Dieu qui punit les traîtres. + +--Voilà une épouvantable histoire, comte, dit Albert tout effrayé de la +pâleur d'Haydée, et je me reproche maintenant d'avoir été si cruellement +indiscret. + +--Ce n'est rien», répondit Monte-Cristo. + +Puis posant sa main sur la tête de la jeune fille: + +«Haydée, continua-t-il, est une femme courageuse, elle a quelquefois +trouvé du soulagement dans le récit de ses douleurs. + +--Parce que, mon seigneur, dit vivement la jeune fille, parce que mes +douleurs me rappellent tes bienfaits.» + +Albert la regarda avec curiosité, car elle n'avait point encore raconté +ce qu'il désirait le plus savoir, c'est-à-dire comment elle était +devenue l'esclave du comte. + +Haydée vit à la fois dans les regards du comte et dans ceux d'Albert le +même désir exprimé. + +Elle continua: + +«Quand ma mère reprit ses sens, dit-elle, nous étions devant le +séraskier. + +«--Tuez-moi, dit-elle, mais épargnez l'honneur de la veuve d'Ali. + +«--Ce n'est point à moi qu'il faut t'adresser, dit Kourchid. + +«--À qui donc? + +«--C'est à ton nouveau maître. + +«--Quel est-il? + +«--Le voici. + +«Et Kourchid nous montra un de ceux qui avaient le plus contribué à la +mort de mon père, continua la jeune fille avec une colère sombre. + +--Alors, demanda Albert, vous devîntes la propriété de cet homme? + +--Non, répondit Haydée; il n'osa nous garder, il nous vendit à des +marchands d'esclaves qui allaient à Constantinople. Nous traversâmes la +Grèce, et nous arrivâmes mourantes à la porte impériale, encombrée de +curieux qui s'écartaient pour nous laisser passer, quand tout à coup ma +mère suit des yeux la direction de leurs regards, jette un cri et tombe +en me montrant une tête au-dessus de cette porte. + +«Au-dessous de cette tête étaient écrits ces mots: + +«Celle-ci est la tête d'Ali-Tebelin, pacha de Janina.» + +«J'essayai, en pleurant, de relever ma mère: elle était morte! + +«Je fus menée au bazar; un riche Arménien m'acheta, me fit instruire, me +donna des maîtres et quand j'eus treize ans me vendit au sultan Mahmoud. + +--Auquel, dit Monte-Cristo, je la rachetai, comme je vous l'ai dit, +Albert, pour cette émeraude pareille à celle où je mets mes pastilles de +haschich. + +--Oh! tu es bon, tu es grand, mon seigneur, dit Haydée en baisant la +main de Monte-Cristo, et je suis bien heureuse de t'appartenir!» + +Albert était resté tout étourdi de ce qu'il venait d'entendre. + +«Achevez donc votre tasse de café, lui dit le comte; l'histoire est +finie.» + + + + +LXXVIII + +On nous écrit de Janina. + + +Franz était sorti de la chambre de Noirtier si chancelant et si égaré, +que Valentine elle-même avait eu pitié de lui. + +Villefort, qui n'avait articulé que quelques mots sans suite, et qui +s'était enfui dans son cabinet, reçut, deux heures après, la lettre +suivante: + +«Après ce qui a été révélé ce matin, M. Noirtier de Villefort ne peut +supposer qu'une alliance soit possible entre sa famille et celle de M. +Franz d'Épinay. M. Franz d'Épinay a horreur de songer que M. de +Villefort, qui paraissait connaître les événements racontés ce matin, ne +l'ait pas prévenu dans cette pensée.» + +Quiconque eût vu en ce moment le magistrat ployé sous le coup n'eût pas +cru qu'il le prévoyait; en effet, jamais il n'eût pensé que son père eût +poussé la franchise, ou plutôt la rudesse, jusqu'à raconter une pareille +histoire. Il est vrai que jamais M. Noirtier, assez dédaigneux qu'il +était de l'opinion de son fils, ne s'était préoccupé d'éclaircir le fait +aux yeux de Villefort, et que celui-ci avait toujours cru que le général +de Quesnel, ou le baron d'Épinay, selon qu'on voudra l'appeler, ou du +nom qu'il s'était fait, ou du nom qu'on lui avait fait, était mort +assassiné et non tué loyalement en duel. + +Cette lettre si dure d'un jeune homme si respectueux jusqu'alors était +mortelle pour l'orgueil d'un homme comme Villefort. + +À peine était-il dans son cabinet que sa femme entra. + +La sortie de Franz, appelé par M. Noirtier, avait tellement étonné tout +le monde que la position de Mme de Villefort, restée seule avec le +notaire et les témoins, devint de moment en moment plus embarrassante. +Alors Mme de Villefort avait pris son parti, et elle était sortie en +annonçant qu'elle allait aux nouvelles. + +M. de Villefort se contenta de lui dire qu'à la suite d'une explication +entre lui, M. Noirtier et M. d'Épinay, le mariage de Valentine avec +Franz était rompu. + +C'était difficile à rapporter à ceux qui attendaient; aussi Mme de +Villefort, en rentrant, se contenta-t-elle de dire que M. Noirtier, +ayant eu, au commencement de la conférence, une espèce d'attaque +d'apoplexie, le contrat était naturellement remis à quelques jours. + +Cette nouvelle, toute fausse qu'elle était, arrivait si singulièrement à +la suite de deux malheurs du même genre, que les auditeurs se +regardèrent étonnés et se retirèrent sans dire une parole. + +Pendant ce temps, Valentine, heureuse et épouvantée à la fois, après +avoir embrassé et remercié le faible vieillard, qui venait de briser +ainsi d'un seul coup une chaîne qu'elle regardait déjà comme +indissoluble, avait demandé à se retirer chez elle pour se remettre et +Noirtier lui avait, de l'oeil, accordé la permission qu'elle +sollicitait. + +Mais, au lieu de remonter chez elle, Valentine, une fois sortie, prit le +corridor, et, sortant par la petite porte, s'élança dans le jardin. Au +milieu de tous les événements qui venaient de s'entasser les uns sur les +autres, une terreur sourde avait constamment comprimé son coeur. Elle +s'attendait d'un moment à l'autre à voir apparaître Morrel pâle et +menaçant comme le laird de Ravenswood au contrat de Lucie de Lammermoor. + +En effet, il était temps qu'elle arrivât à la grille. Maximilien, qui +s'était douté de ce qui allait se passer en voyant Franz quitter le +cimetière avec M. de Villefort, l'avait suivi; puis, après l'avoir vu +entrer, l'avait vu sortir encore et rentrer de nouveau avec Albert et +Château-Renaud. Pour lui, il n'y avait donc plus de doute. Il s'était +alors jeté dans son enclos, prêt à tout événement, et bien certain qu'au +premier moment de liberté qu'elle pourrait saisir, Valentine accourrait +à lui. + +Il ne s'était point trompé; son oeil, collé aux planches, vit en effet +apparaître la jeune fille, qui, sans prendre aucune précaution d'usage, +accourait à la grille. Au premier coup d'oeil qu'il jeta sur elle, +Maximilien fut rassuré; au premier mot qu'elle prononça il bondit de +joie. + +«Sauvés! dit Valentine. + +--Sauvés! répéta Morrel, ne pouvant croire à un pareil bonheur: mais par +qui sauvés? + +--Par mon grand-père. Oh! aimez-le bien, Morrel.» + +Morrel jura d'aimer le vieillard de toute son âme, et ce serment ne lui +coûtait point à faire, car, dans ce moment, il ne se contentait pas de +l'aimer comme un ami ou comme un père, il l'adorait comme un dieu. + +«Mais comment cela s'est-il fait? demanda Morrel; quel moyen étrange +a-t-il employé?» + +Valentine ouvrait la bouche pour tout raconter; mais elle songea qu'il y +avait au fond de tout cela un secret terrible qui n'était point à son +grand-père seulement. + +«Plus tard, dit-elle, je vous raconterai tout cela. + +--Mais quand? + +--Quand je serai votre femme.» + +C'était mettre la conversation sur un chapitre qui rendait Morrel facile +à tout entendre: aussi il entendit même qu'il devait se contenter de ce +qu'il savait, et que c'était assez pour un jour. Cependant il ne +consentit à se retirer que sur la promesse qu'il verrait Valentine le +lendemain soir. + +Valentine promit ce que voulut Morrel. Tout était changé à ses yeux, et +certes il lui était moins difficile de croire maintenant qu'elle +épouserait Maximilien, que de croire une heure auparavant qu'elle +n'épouserait pas Franz. + +Pendant ce temps, Mme de Villefort était montée chez Noirtier. + +Noirtier la regarda de cet oeil sombre et sévère avec lequel il avait +coutume de la recevoir. + +«Monsieur, lui dit-elle, je n'ai pas besoin de vous apprendre que le +mariage de Valentine est rompu, puisque c'est ici que cette rupture a eu +lieu.» + +Noirtier resta impassible. + +«Mais, continua Mme de Villefort, ce que vous ne savez pas, monsieur, +c'est que j'ai toujours été opposée à ce mariage, qui se faisait malgré +moi.» + +Noirtier regarda sa belle-fille en homme qui attend une explication. + +«Or, maintenant que ce mariage, pour lequel je connaissais votre +répugnance, est rompu, je viens faire près de vous une démarche que ni +M. de Villefort ni Valentine ne peuvent faire.» + +Les yeux de Noirtier demandèrent quelle était cette démarche. + +«Je viens vous prier, monsieur, continua Mme de Villefort, comme la +seule qui en ait le droit, car je suis la seule à qui il n'en reviendra +rien; je viens vous prier de rendre, je ne dirai pas vos bonnes grâces, +elle les a toujours eues, mais votre fortune, à votre petite-fille.» + +Les yeux de Noirtier demeurèrent un instant incertains: il cherchait +évidemment les motifs de cette démarche et ne les pouvait trouver. + +«Puis-je espérer, monsieur, dit Mme de Villefort que vos intentions +étaient en harmonie avec la prière que je venais vous faire? + +--Oui, fit Noirtier. + +--En ce cas, monsieur, dit Mme de Villefort, je me retire à la fois +reconnaissante et heureuse.» + +Et saluant M. Noirtier, elle se retira. + +En effet, dès le lendemain, Noirtier fit venir le notaire: le premier +testament fut déchiré, et un nouveau fut fait, dans lequel il laissa +toute sa fortune à Valentine, à la condition qu'on ne la séparerait pas +de lui. + +Quelques personnes alors calculèrent de par le monde que Mlle de +Villefort, héritière du marquis et de la marquise de Saint-Méran, et +rentrée en la grâce de son grand-père, aurait un jour bien près de trois +cent mille livres de rente. + +Tandis que ce mariage se rompait chez les Villefort, M. le comte de +Morcerf avait reçu la visite de Monte-Cristo, et, pour montrer son +empressement à Danglars, il endossait son grand uniforme de lieutenant +général, qu'il avait fait orner de toutes ses croix, et demandait ses +meilleurs chevaux. Ainsi paré, il se rendit rue de la Chaussée-d'Antin, +et se fit annoncer à Danglars, qui faisait son relevé de fin de mois. + +Ce n'était pas le moment où, depuis quelque temps il fallait prendre le +banquier pour le trouver de bonne humeur. + +Aussi, à l'aspect de son ancien ami, Danglars prit son air majestueux et +s'établit carrément dans son fauteuil. + +Morcerf, si empesé d'habitude, avait emprunté au contraire un air riant +et affable; en conséquence, à peu près sûr qu'il était que son ouverture +allait recevoir un bon accueil, il ne fit point de diplomatie, et +arrivant au but d'un seul coup: + +«Baron, dit-il, me voici. Depuis longtemps nous tournons autour de nos +paroles d'autrefois....» + +Morcerf s'attendait, à ces mots, à voir s'épanouir la figure du +banquier, dont il attribuait le rembrunissement à son silence; mais, au +contraire, cette figure devint, ce qui était presque incroyable, plus +impassible et plus froide encore. + +Voilà pourquoi Morcerf s'était arrêté au milieu de sa phrase. + +«Quelles paroles, monsieur le comte? demanda le banquier, comme s'il +cherchait vainement dans son esprit l'explication de ce que le général +voulait dire. + +--Oh! dit le comte, vous êtes formaliste, mon cher monsieur, et vous me +rappelez que le cérémonial doit se faire selon tous les rites. Très +bien! ma foi. Pardonnez-moi, comme je n'ai qu'un fils, et que c'est la +première fois que je songe à le marier, j'en suis encore à mon +apprentissage: allons, je m'exécute.» + +Et Morcerf, avec un sourire forcé, se leva, fit une profonde révérence à +Danglars, et lui dit: + +«Monsieur le baron, j'ai l'honneur de vous demander la main de Mlle +Eugénie Danglars, votre fille, pour mon fils le vicomte Albert de +Morcerf.» + +Mais Danglars, au lieu d'accueillir ces paroles avec une faveur que +Morcerf pouvait espérer de lui, fronça le sourcil, et, sans inviter le +comte, qui était resté debout, à s'asseoir: + +«Monsieur le comte, dit-il, avant de vous répondre, j'aurai besoin de +réfléchir. + +--De réfléchir! reprit Morcerf de plus en plus étonné, n'avez-vous pas +eu le temps de réfléchir depuis tantôt huit ans que nous causâmes de ce +mariage pour la première fois? + +--Monsieur le comte, dit Danglars, tous les jours il arrive des choses +qui font que les réflexions que l'on croyait faites sont à refaire. + +--Comment cela? demanda Morcerf; je ne vous comprends plus, baron! + +--Je veux dire, monsieur, que depuis quinze jours de nouvelles +circonstances.... + +--Permettez, dit Morcerf; est-ce ou n'est-ce pas une comédie que nous +jouons? + +--Comment cela, une comédie? + +--Oui, expliquons-nous catégoriquement. + +--Je ne demande pas mieux. + +--Vous avez vu M. de Monte-Cristo! + +--Je le vois très souvent, dit Danglars en secouant son jabot, c'est un +de mes amis. + +--Eh bien, une des dernières fois que vous l'avez vu, vous lui avez dit +que je semblais oublieux, irrésolu, à l'endroit de ce mariage. + +--C'est vrai. + +--Eh bien, me voici. Je ne suis ni oublieux ni irrésolu, vous le voyez, +puisque je viens vous sommer de tenir votre promesse.» + +Danglars ne répondit pas. + +«Avez-vous si tôt changé d'avis, ajouta Morcerf, ou n'avez-vous provoqué +ma demande que pour vous donner le plaisir de m'humilier?» + +Danglars comprit que, s'il continuait la conversation sur le ton qu'il +l'avait entreprise, la chose pourrait mal tourner pour lui. + +«Monsieur le comte, dit-il, vous devez être à bon droit surpris de ma +réserve, je comprends cela: aussi, croyez bien que moi, tout le premier, +je m'en afflige; croyez bien qu'elle m'est commandée par des +circonstances impérieuses. + +--Ce sont là des propos en l'air, mon cher monsieur, dit le comte, et +dont pourrait peut-être se contenter le premier venu; mais le comte de +Morcerf n'est pas le premier venu; et quand un homme comme lui vient +trouver un autre homme, lui rappelle la parole donnée, et que cet homme +manque à sa parole, il a le droit d'exiger en place qu'on lui donne au +moins une bonne raison.» + +Danglars était lâche, mais il ne le voulait point paraître: il fut piqué +du ton que Morcerf venait de prendre. + +«Aussi n'est-ce pas la bonne raison qui me manque, répliqua-t-il. + +--Que prétendez-vous dire? + +--Que la bonne raison, je l'ai, mais qu'elle est difficile à donner. + +--Vous sentez cependant, dit Morcerf, que je ne puis me payer de vos +réticences; et une chose, en tout cas, me paraît claire, c'est que vous +refusez mon alliance. + +--Non, monsieur, dit Danglars, je suspends ma résolution, voilà tout. + +--Mais vous n'avez cependant pas la prétention, je le suppose, de croire +que je souscrive à vos caprices, au point d'attendre tranquillement et +humblement le retour de vos bonnes grâces? + +--Alors, monsieur le comte, si vous ne pouvez attendre, regardons nos +projets comme non avenus.» + +Le comte se mordit les lèvres jusqu'au sang pour ne pas faire l'éclat +que son caractère superbe et irritable le portait à faire; cependant, +comprenant qu'en pareille circonstance le ridicule serait de son côté, +il avait déjà commencé à gagner la porte du salon, lorsque, se ravisant, +il revint sur ses pas. + +Un nuage venait de passer sur son front, y laissant, au lieu de +l'orgueil offensé, la trace d'une vague inquiétude. + +«Voyons, dit-il, mon cher Danglars, nous nous connaissons depuis de +longues années, et, par conséquent, nous devons avoir quelques +ménagements l'un pour l'autre. Vous me devez une explication, et c'est +bien le moins que je sache à quel malheureux événement mon fils doit la +perte de vos bonnes intentions à son égard. + +--Ce n'est point personnel au vicomte, voilà tout ce que je puis vous +dire, monsieur, répondit Danglars, qui redevenait impertinent en voyant +que Morcerf s'adoucissait. + +--Et à qui donc est-ce personnel?» demanda d'une voix altérée Morcerf, +dont le front se couvrit de pâleur. + +Danglars, à qui aucun de ces symptômes n'échappait, fixa sur lui un +regard plus assuré qu'il n'avait coutume de le faire. + +«Remerciez-moi de ne pas m'expliquer davantage», dit-il. + +Un tremblement nerveux, qui venait sans doute d'une colère contenue, +agitait Morcerf. + +«J'ai le droit, répondit-il en faisant un violent effort sur lui-même, +j'ai le projet d'exiger que vous vous expliquiez; est-ce donc contre Mme +de Morcerf que vous avez quelque chose? Est-ce ma fortune qui n'est pas +suffisante? Sont-ce mes opinions qui, étant contraires aux vôtres.... + +--Rien de tout cela, monsieur, dit Danglars; je serais impardonnable, +car je me suis engagé connaissant tout cela. Non, ne cherchez plus, je +suis vraiment honteux de vous faire faire cet examen de conscience; +restons-en là, croyez-moi. Prenons le terme moyen du délai, qui n'est ni +une rupture, ni un engagement. Rien ne presse, mon Dieu! Ma fille a +dix-sept ans, et votre fils vingt et un. Pendant notre halte, le temps +marchera, lui; il amènera les événements; les choses qui paraissent +obscures la veille sont parfois trop claires le lendemain; parfois +ainsi, en un jour, tombent les plus cruelles calomnies. + +--Des calomnies, avez-vous dit, monsieur! s'écria Morcerf en devenant +livide. On me calomnie, moi! + +--Monsieur le comte, ne nous expliquons pas, vous dis-je. + +--Ainsi, monsieur, il me faudra subir tranquillement ce refus? + +--Pénible surtout pour moi, monsieur. Oui, plus pénible pour moi que +pour vous, car je comptais sur l'honneur de votre alliance, et un +mariage manqué fait toujours plus de tort à la fiancée qu'au fiancé. + +--C'est bien, monsieur, n'en parlons plus», dit Morcerf. + +Et froissant ses gants avec rage, il sortit de l'appartement. + +Danglars remarqua que, pas une seule fois, Morcerf n'avait osé demander +si c'était à cause de lui, Morcerf, que Danglars retirait sa parole. + +Le soir il eut une longue conférence avec plusieurs amis, et M. +Cavalcanti, qui s'était constamment tenu dans le salon des dames, sortit +le dernier de la maison du banquier. + +Le lendemain, en se réveillant, Danglars demanda les journaux, on les +lui apporta aussitôt: il en écarta trois ou quatre et prit +_l'Impartial_. + +C'était celui dont Beauchamp était le rédacteur-gérant. + +Il brisa rapidement l'enveloppe, l'ouvrit avec une précipitation +nerveuse, passa dédaigneusement sur le _Premier Paris_, et, arrivant aux +faits divers, s'arrêta avec son méchant sourire sur un entrefilet +commençant par ces mots: _On nous écrit de Janina_. + +«Bon, dit-il après avoir lu, voici un petit bout d'article sur le +colonel Fernand qui, selon toute probabilité, me dispensera de donner +des explications à M. le comte de Morcerf.» + +Au même moment, c'est-à-dire comme neuf heures du matin sonnaient, +Albert de Morcerf, vêtu de noir, boutonné méthodiquement, la démarche +agitée et la parole brève, se présentait à la maison des Champs-Élysées. + +«M. le comte vient de sortir il y a une demi-heure à peu près, dit le +concierge. + +--A-t-il emmené Baptistin? demanda Morcerf. + +--Non, monsieur le vicomte. + +--Appelez Baptistin, je veux lui parler.» + +Le concierge alla chercher le valet de chambre lui-même, et un instant +après revint avec lui. + +«Mon ami, dit Albert, je vous demande pardon de mon indiscrétion, mais +j'ai voulu vous demander à vous-même si votre maître était bien +réellement sorti? + +--Oui, monsieur, répondit Baptistin. + +--Même pour moi? + +--Je sais combien mon maître est heureux de recevoir monsieur, et je me +garderais bien de confondre monsieur dans une mesure générale. + +--Tu as raison, car j'ai à lui parler d'une affaire sérieuse. Crois-tu +qu'il tardera à rentrer? + +--Non, car il a commandé son déjeuner pour dix heures. + +--Bien, je vais faire un tour aux Champs-Élysées, à dix heures je serai +ici; si M. le comte rentre avant moi, dis-lui que je le prie d'attendre. + +--Je n'y manquerai pas, monsieur peut en être sûr.» + +Albert laissa à la porte du comte le cabriolet de place qu'il avait pris +et alla se promener à pied. + +En passant devant l'allée des Veuves, il crut reconnaître les chevaux du +comte qui stationnaient à la porte du tir de Gosset; il s'approcha et, +après avoir reconnu les chevaux, reconnut le cocher. + +«M. le comte est au tir? demanda Morcerf à celui-ci. + +--Oui, monsieur», répondit le cocher. + +En effet, plusieurs coups réguliers s'étaient fait entendre depuis que +Morcerf était aux environs du tir. + +Il entra. + +Dans le petit jardin se tenait le garçon. + +«Pardon, dit-il, mais monsieur le vicomte voudrait-il attendre un +instant? + +--Pourquoi cela, Philippe? demanda Albert, qui, étant un habitué, +s'étonnait de cet obstacle qu'il ne comprenait pas. + +--Parce que la personne qui s'exerce en ce moment prend le tir à elle +seule, et ne tire jamais devant quelqu'un. + +--Pas même devant vous, Philippe? + +--Vous voyez, monsieur, je suis à la porte de ma loge. + +--Et qui lui charge ses pistolets? + +--Son domestique. + +--Un Nubien? + +--Un nègre. + +--C'est cela. + +--Vous connaissez donc ce seigneur? + +--Je viens le chercher; c'est mon ami. + +--Oh! alors, c'est autre chose. Je vais entrer pour le prévenir.» + +Et Philippe, poussé par sa propre curiosité, entra dans la cabane de +planches. Une seconde après, Monte-Cristo parut sur le seuil. + +«Pardon de vous poursuivre jusqu'ici, mon cher comte, dit Albert; mais +je commence par vous dire que ce n'est point la faute de vos gens, et +que moi seul suis indiscret. Je me suis présenté chez vous; on m'a dit +que vous étiez en promenade, mais que vous rentreriez à dix heures pour +déjeuner. Je me suis promené à mon tour en attendant dix heures, et, en +me promenant, j'ai aperçu vos chevaux et votre voiture. + +--Ce que vous me dites là me donne l'espoir que vous venez me demander à +déjeuner. + +--Non pas, merci, il ne s'agit pas de déjeuner à cette heure; peut-être +déjeunerons-nous plus tard, mais en mauvaise compagnie, pardieu! + +--Que diable contez-vous là? + +--Mon cher, je me bats aujourd'hui. + +--Vous? et pour quoi faire? + +--Pour me battre, pardieu! + +--Oui, j'entends bien, mais à cause de quoi? On se bat pour toute espèce +de choses, vous comprenez bien. + +--À cause de l'honneur. + +--Ah! ceci, c'est sérieux. + +--Si sérieux, que je viens vous prier de me rendre un service. + +--Lequel? + +--Celui d'être mon témoin. + +--Alors cela devient grave; ne parlons de rien ici, et rentrons chez +moi. Ali, donne-moi de l'eau.» + +Le comte retroussa ses manches et passa dans le petit vestibule qui +précède les tirs, et où les tireurs ont l'habitude de se laver les +mains. + +«Entrez donc, monsieur le vicomte, dit tout bas Philippe, vous verrez +quelque chose de drôle.» + +Morcerf entra. Au lieu de mouches, des cartes à jouer étaient collées +sur la plaque. + +De loin, Morcerf crut que c'était le jeu complet; il y avait depuis l'as +jusqu'au dix. + +«Ah! ah! fit Albert, vous étiez en train de jouer au piquet? + +--Non, dit le comte, j'étais en train de faire un jeu de cartes. + +--Comment cela? + +--Oui, ce sont des as et des deux que vous voyez; seulement mes balles +en ont fait des trois, des cinq, des sept, des huit, des neuf et des +dix.» + +Albert s'approcha. + +En effet, les balles avaient, avec des lignes parfaitement exactes et +des distances parfaitement égales, remplacé les signes absents et troué +le carton aux endroits où il aurait dû être peint. En allant à la +plaque, Morcerf ramassa, en outre, deux ou trois hirondelles qui avaient +eu l'imprudence de passer à portée du pistolet du comte, et que le comte +avait abattues. + +«Diable! fit Morcerf. + +--Que voulez-vous, mon cher vicomte, dit Monte-Cristo en s'essuyant les +mains avec du linge apporté par Ali, il faut bien que j'occupe mes +instants d'oisiveté, mais venez, je vous attends.» + +Tous deux montèrent dans le coupé de Monte-Cristo qui, au bout de +quelques instants, les eut déposés à la porte du n°30. + +Monte-Cristo conduisit Morcerf dans son cabinet, et lui montra un siège. +Tous deux s'assirent. + +«Maintenant, causons tranquillement, dit le comte. + +--Vous voyez que je suis parfaitement tranquille. + +--Avec qui voulez-vous vous battre? + +--Avec Beauchamp. + +--Un de vos amis! + +--C'est toujours avec des amis qu'on se bat. + +--Au moins faut-il une raison. + +--J'en ai une. + +--Que vous a-t-il fait? + +--Il y a, dans un journal d'hier soir... mais tenez, lisez. + +Albert tendit à Monte-Cristo un journal où il lut ces mots: + +«On nous écrit de Janina: + +«Un fait jusqu'alors ignoré, ou tout au moins inédit, est parvenu à +notre connaissance; les châteaux qui défendaient la ville ont été livrés +aux Turcs par un officier français dans lequel le vizir Ali-Tebelin +avait mis toute sa confiance, et qui s'appelait Fernand.» + +«Eh bien, demanda Monte-Cristo, que voyez-vous là-dedans qui vous +choque? + +--Comment! ce que je vois? + +--Oui. Que vous importe à vous que les châteaux de Janina aient été +livrés par un officier nommé Fernand? + +--Il m'importe que mon père, le comte de Morcerf, s'appelle Fernand de +son nom de baptême. + +--Et votre père servait Ali-Pacha? + +--C'est-à-dire qu'il combattait pour l'indépendance des Grecs; voilà où +est la calomnie. + +--Ah çà! mon cher vicomte, parlons raison. + +--Je ne demande pas mieux. + +--Dites-moi un peu: qui diable sait en France que l'officier Fernand est +le même homme que le comte de Morcerf et qui s'occupe à cette heure de +Janina, qui a été prise en 1822 ou 1823, je crois? + +--Voilà justement où est la perfidie: on a laissé le temps passer +là-dessus, puis aujourd'hui on revient sur des événements oubliés pour +en faire sortir un scandale qui peut ternir une haute position. Eh bien, +moi, héritier du nom de mon père, je ne veux pas même que sur ce nom +flotte l'ombre d'un doute. Je vais envoyer à Beauchamp, dont le journal +a publié cette note, deux témoins, et il la rétractera. + +--Beauchamp ne rétractera rien. + +--Alors, nous nous battrons. + +--Non, vous ne vous battrez pas, car il vous répondra qu'il y avait +peut-être dans l'armée grecque cinquante officiers qui s'appelaient +Fernand. + +--Nous nous battrons malgré cette réponse. Oh! je veux que cela +disparaisse.... Mon père, un si noble soldat, une si illustre +carrière.... + +--Ou bien il mettra: Nous sommes fondés à croire que ce Fernand n'a +rien de commun avec M. le comte de Morcerf, dont le nom de baptême est +aussi Fernand. + +--Il me faut une rétractation pleine et entière; je ne me contenterai +point de celle-là! + +--Et vous allez lui envoyer vos témoins? + +--Oui. + +--Vous avez tort. + +--Cela veut dire que vous me refusez le service que je venais vous +demander. + +--Ah! vous savez ma théorie à l'égard du duel; je vous ai fait ma +profession de foi à Rome, vous vous la rappelez? + +--Cependant, mon cher comte, je vous ai trouvé ce matin, tout à l'heure, +exerçant une occupation peu en harmonie avec cette théorie. + +--Parce que, mon cher ami, vous comprenez, il ne faut jamais être +exclusif. Quand on vit avec des fous, il faut faire aussi son +apprentissage d'insensé, d'un moment à l'autre quelque cerveau brûlé, +qui n'aura pas plus de motif de me chercher querelle que vous n'en avez +d'aller chercher querelle à Beauchamp, me viendra trouver pour la +première niaiserie venue, ou m'enverra ses témoins, ou m'insultera dans +un endroit public: eh bien, ce cerveau brûlé, il faudra bien que je le +tue. + +--Vous admettez donc que, vous-même, vous vous battriez? + +--Pardieu! + +--Eh bien, alors, pourquoi voulez-vous que, moi, je ne me batte pas? + +--Je ne dis point que vous ne devez point vous battre; je dis seulement +qu'un duel est une chose grave et à laquelle il faut réfléchir. + +--A-t-il réfléchi, lui, pour insulter mon père? + +--S'il n'a pas réfléchi, et qu'il vous l'avoue; il ne faut pas lui en +vouloir. + +--Oh! mon cher comte, vous êtes beaucoup trop indulgent! + +--Et vous, beaucoup trop rigoureux. Voyons, je suppose... écoutez bien +ceci: je suppose.... N'allez pas vous fâcher de ce que je vous dis! + +--J'écoute. + +--Je suppose que le fait rapporté soit vrai.... + +--Un fils ne doit pas admettre une pareille supposition sur l'honneur de +son père. + +--Eh! mon Dieu! nous sommes dans une époque où l'on admet tant de +choses! + +--C'est justement le vice de l'époque. + +--Avez-vous la prétention de le réformer? + +--Oui, à l'endroit de ce qui me regarde. + +--Mon Dieu! quel rigoriste vous faites, mon cher ami! + +--Je suis ainsi. + +--Êtes-vous inaccessible aux bons conseils? + +--Non, quand ils viennent d'un ami. + +--Me croyez-vous le vôtre? + +--Oui. + +--Eh bien, avant d'envoyer vos témoins à Beauchamp, informez-vous. + +--Auprès de qui? + +--Eh pardieu! auprès d'Haydée, par exemple. + +--Mêler une femme dans tout cela, que peut-elle y faire? + +--Vous déclarer que votre père n'est pour rien dans la défaite ou la +mort du sien, par exemple, ou vous éclairer à ce sujet, si par hasard +votre père avait eu le malheur.... + +--Je vous ai déjà dit, mon cher comte, que je ne pouvais admettre une +pareille supposition. + +--Vous refusez donc ce moyen? + +--Je le refuse. + +--Absolument? + +--Absolument! + +--Alors, un dernier conseil. + +--Soit, mais le dernier. + +--Ne le voulez-vous point? + +--Au contraire, je vous le demande. + +--N'envoyez point de témoins à Beauchamp. + +--Comment? + +--Allez le trouver vous-même. + +--C'est contre toutes les habitudes. + +--Votre affaire est en dehors des affaires ordinaires. + +--Et pourquoi dois-je y aller moi-même, voyons? + +--Parce qu'ainsi l'affaire reste entre vous et Beauchamp. + +--Expliquez-vous. + +--Sans doute; si Beauchamp est disposé à se rétracter, il faut lui +laisser le mérite de la bonne volonté: la rétraction n'en sera pas moins +faite. S'il refuse, au contraire, il sera temps de mettre deux étrangers +dans votre secret. + +--Ce ne seront pas deux étrangers, ce seront deux amis. + +--Les amis d'aujourd'hui sont les ennemis de demain. + +--Oh! par exemple! + +--Témoin Beauchamp. + +--Ainsi.... + +--Ainsi, je vous recommande la prudence. + +--Ainsi, vous croyez que je dois aller trouver Beauchamp moi-même? + +--Oui. + +--Seul? + +--Seul. Quand on veut obtenir quelque chose de l'amour-propre d'un +homme, il faut sauver à l'amour-propre de cet homme jusqu'à l'apparence +de la souffrance. + +--Je crois que vous avez raison. + +--Ah! c'est bien heureux! + +--J'irai seul. + +--Allez; mais vous feriez encore mieux de n'y point aller du tout. + +--C'est impossible. + +--Faites donc ainsi; ce sera toujours mieux que ce que vous vouliez faire. + +--Mais en ce cas, voyons, si malgré toutes mes précautions, tous mes +procédés, si j'ai un duel, me servirez-vous de témoin? + +--Mon cher vicomte; dit Monte-Cristo avec une gravité suprême, vous avez +dû voir qu'en temps et lieu j'étais tout à votre dévotion; mais le +service que vous me demanderez là sort du cercle de ceux que je puis +vous rendre. + +--Pourquoi cela? + +--Peut-être le saurez-vous un jour. + +--Mais en attendant? + +--Je demande votre indulgence pour mon secret. + +--C'est bien. Je prendrai Franz et Château-Renaud. + +--Prenez Franz et Château-Renaud, ce sera à merveille. + +--Mais enfin, si je me bats, vous me donnerez bien une petite leçon +d'épée ou de pistolet? + +--Non, c'est encore une chose impossible. + +--Singulier homme que vous faites, allez! Alors vous ne voulez vous +mêler de rien? + +--De rien absolument. + +--Alors n'en parlons plus. Adieu, comte. + +--Adieu, vicomte.» + +Morcerf prit son chapeau et sortit. + +À la porte, il retrouva son cabriolet, et, contenant du mieux qu'il put +sa colère, il se fit conduire chez Beauchamp; Beauchamp était à son +journal. + +Albert se fit conduire au journal. + +Beauchamp était dans un cabinet sombre et poudreux, comme sont de +fondation les bureaux de journaux. + +On lui annonça Albert de Morcerf. Il fit répéter deux fois l'annonce; +puis, mal convaincu encore, il cria: + +«Entrez!» + +Albert parut. Beauchamp poussa une exclamation en voyant son ami +franchir les liasses de papier et fouler d'un pied mal exercé les +journaux de toutes grandeurs qui jonchaient non point le parquet, mais +le carreau rougi de son bureau. + +«Par ici, par ici, mon cher Albert, dit-il en tendant la main au jeune +homme; qui diable vous amène? êtes-vous perdu comme le petit Poucet, ou +venez-vous tout bonnement me demander à déjeuner? Tâchez de trouver une +chaise; tenez, là-bas, près de ce géranium qui, seul ici, me rappelle +qu'il y a au monde des feuilles qui ne sont pas des feuilles de papier. + +--Beauchamp; dit Albert, c'est de votre journal que je viens vous +parler. + +--Vous, Morcerf? que désirez-vous? + +--Je désire une rectification. + +--Vous, une rectification? À propos de quoi, Albert? mais asseyez-vous +donc! + +--Merci, répondit Albert pour la seconde fois, et avec un léger signe de +tête. + +--Expliquez-vous. + +--Une rectification sur un fait qui porte atteinte à l'honneur d'un +membre de ma famille. + +--Allons donc! dit Beauchamp, surpris. Quel fait? Cela ne se peut pas. + +--Le fait qu'on vous a écrit de Janina. + +--De Janina? + +--Oui, de Janina. En vérité vous avez l'air d'ignorer ce qui m'amène? + +--Sur mon honneur... Baptiste! un journal d'hier! cria Beauchamp. + +--C'est inutile, je vous apporte le mien.» + +Beauchamp lut en bredouillant: + +«On nous écrit de Janina, etc.» + +«Vous comprenez que le fait est grave, dit Morcerf, quand Beauchamp eut +fini. + +--Cet officier est donc votre parent? demanda le journaliste. + +--Oui, dit Albert en rougissant. + +--Eh bien, que voulez-vous que je fasse pour vous être agréable? dit +Beauchamp avec douceur. + +--Je voudrais, mon cher Beauchamp, que vous rétractassiez ce fait.» + +Beauchamp regarda Albert avec une attention qui annonçait assurément +beaucoup de bienveillance. + +«Voyons, dit-il, cela va nous entraîner dans une longue causerie; car +c'est toujours une chose grave qu'une rétractation. Asseyez-vous; je +vais relire ces trois ou quatre lignes.» + +Albert s'assit, et Beauchamp relut les lignes incriminées par son ami +avec plus d'attention que la première fois. + +«Eh bien, vous le voyez, dit Albert avec fermeté, avec rudesse même, on +a insulté dans votre journal quelqu'un de ma famille, et je veux une +rétractation. + +--Vous... voulez.... + +--Oui, je veux! + +--Permettez-moi de vous dire que vous n'êtes point parlementaire, mon +cher vicomte. + +--Je ne veux point l'être, répliqua le jeune homme en se levant; je +poursuis la rétractation d'un fait que vous avez énoncé hier, et je +l'obtiendrai. Vous êtes assez mon ami, continua Albert les lèvres +serrées, voyant que Beauchamp, de son côté, commençait à relever sa tête +dédaigneuse; vous êtes assez mon ami et, comme tel, vous me connaissez +assez, je l'espère pour comprendre ma ténacité en pareille circonstance. + +--Si je suis votre ami, Morcerf, vous finirez par me le faire oublier +avec des mots pareils à ceux de tout à l'heure.... Mais voyons, ne nous +fâchons pas, ou du moins, pas encore.... Vous êtes inquiet, irrité, +piqué.... Voyons, quel est ce parent qu'on appelle Fernand? + +--C'est mon père, tout simplement, dit Albert; M. Fernand Mondego, comte +de Morcerf, un vieux militaire qui a vu vingt champs de bataille, et +dont on voudrait couvrir les nobles cicatrices avec la fange impure +ramassée dans le ruisseau. + +--C'est votre père? dit Beauchamp: alors c'est autre chose; je conçois +votre indignation, mon cher Albert... Relisons donc....» + +Et il relut la note, en pesant cette fois sur chaque mot. + +«Mais où voyez-vous, demanda Beauchamp, que le Fernand du journal soit +votre père? + +--Nulle part, je le sais bien; mais d'autres le verront. C'est pour cela +que je veux que le fait soit démenti.» + +Aux mots _je veux_, Beauchamp leva les yeux sur Morcerf, et les baissant +presque aussitôt, il demeura un instant pensif. + +«Vous démentirez ce fait, n'est-ce pas, Beauchamp? répéta Morcerf avec +une colère croissante, quoique toujours concentrée. + +--Oui, dit Beauchamp. + +--À la bonne heure! dit Albert. + +--Mais quand je me serai assuré que le fait est faux. + +--Comment! + +--Oui, la chose vaut la peine d'être éclaircie, et je l'éclaircirai. + +--Mais que voyez-vous donc à éclaircir dans tout cela, monsieur? dit +Albert, hors de toute mesure. Si vous ne croyez pas que ce soit mon +père, dites-le tout de suite; si vous croyez que ce soit lui, rendez-moi +raison de cette opinion.» + +Beauchamp regarda Albert avec ce sourire qui lui était particulier, et +qui savait prendre la nuance de toutes les passions. + +«Monsieur, reprit-il, puisque monsieur il y a, si c'est pour me demander +raison que vous êtes venu, il fallait le faire d'abord et ne point venir +me parler d'amitié et d'autres choses oiseuses comme celles que j'ai la +patience d'entendre depuis une demi-heure. Est-ce bien sur ce terrain +que nous allons marcher désormais, voyons! + +--Oui, si vous ne rétractez pas l'infâme calomnie! + +--Un moment! pas de menaces, s'il vous plaît, monsieur Albert Mondego, +vicomte de Morcerf, je n'en souffre pas de mes ennemis, à plus forte +raison de mes amis. Donc, vous voulez que je démente le fait sur le +colonel Fernand, fait auquel je n'ai, sur mon honneur pris aucune part? + +--Oui, je le veux! dit Albert, dont la tête commençait à s'égarer. + +--Sans quoi, nous nous battrons? continua Beauchamp avec le même calme. + +--Oui! reprit Albert, en haussant la voix. + +--Eh bien, dit Beauchamp, voici ma réponse, mon cher monsieur: ce fait +n'a pas été inséré par moi, je ne le connaissais pas; mais vous avez, +par votre démarche, attiré mon attention sur ce fait, elle s'y +cramponne; il subsistera donc jusqu'à ce qu'il soit démenti ou confirmé +par qui de droit. + +--Monsieur, dit Albert en se levant, je vais donc avoir l'honneur de +vous envoyer mes témoins, vous discuterez avec eux le lieu et les armes. + +--Parfaitement, mon cher monsieur. + +--Et ce soir, s'il vous plaît ou demain au plus tard, nous nous +rencontrerons. + +--Non pas! non pas! Je serai sur le terrain quand il le faudra, et, à +mon avis (j'ai le droit de le donner, puisque c'est moi qui reçois la +provocation), et, à mon avis, dis-je, l'heure n'est pas encore venue. Je +sais que vous tirez très bien l'épée, je la tire passablement; je sais +que vous faites trois mouches sur six, c'est ma force à peu près; je +sais qu'un duel entre nous sera un duel sérieux, parce que vous êtes +brave et que... je le suis aussi. Je ne veux donc pas m'exposer à vous +tuer ou à être tué moi-même par vous, sans cause. C'est moi qui vais à +mon tour poser la question et ca-té-go-ri-que-ment. + +«Tenez-vous à cette rétractation au point de me tuer si je ne le fais +pas, bien que je vous aie dit, bien que je vous répète, bien que je vous +affirme sur l'honneur que je ne connaissais pas le fait; bien que je +vous déclare enfin qu'il est impossible à tout autre qu'à un don Japhet +comme vous de deviner M. le comte de Morcerf sous ce nom de Fernand? + +--J'y tiens absolument. + +--Eh bien, mon cher monsieur, je consens à me couper la gorge avec +vous, mais je veux trois semaines; dans trois semaines vous me +retrouverez pour vous dire: Oui, le fait est faux, je l'efface; ou bien: +Oui, le fait est vrai, et je sors les épées du fourreau, ou les +pistolets de la boîte, à votre choix. + +--Trois semaines! s'écria Albert; mais trois semaines, c'est trois +siècles pendant lesquels je suis déshonoré! + +--Si vous étiez resté mon ami, je vous eusse dit: Patience, ami; vous +vous êtes fait mon ennemi et je vous dis: Que m'importe, à moi, +monsieur! + +--Eh bien, dans trois semaines, soit, dit Morcerf. Mais songez-y, dans +trois semaines il n'y aura plus ni délai ni subterfuge qui puisse vous +dispenser.... + +--Monsieur Albert de Morcerf, dit Beauchamp en se levant à son tour, je +ne puis vous jeter par les fenêtres que dans trois semaines, +c'est-à-dire dans vingt-quatre jours, et vous, vous n'avez le droit de +me pourfendre qu'à cette époque. Nous sommes le 29 du mois d'août, donc +au 21 du mois de septembre. Jusque-là, croyez-moi, et c'est un conseil +de gentilhomme que je vous donne, épargnons-nous les aboiements de deux +dogues enchaînés à distance.» + +Et Beauchamp, saluant gravement le jeune homme, lui tourna le dos et +passa dans son imprimerie. + +Albert se vengea sur une pile de journaux qu'il dispersa en les cinglant +à grands coups de badine, après quoi il partit, non sans s'être retourné +deux ou trois fois vers la porte de l'imprimerie. + +Tandis qu'Albert fouettait le devant de son cabriolet après avoir +fouetté les innocents papiers noircis qui n'en pouvaient mais de sa +déconvenue, il aperçut en traversant le boulevard, Morrel qui, le nez au +vent, l'oeil éveillé et les bras dégagés, passait devant les bains +Chinois, venant du côté de la porte Saint-Martin, et allant du côté de +la Madeleine. + +«Ah! dit-il en soupirant, voilà un homme heureux!» + +Par hasard, Albert ne se trompait point. + + + + +LXXIX + +La limonade. + + +En effet, Morrel était bien heureux. + +M. Noirtier venait de l'envoyer chercher, et il avait si grande hâte de +savoir pour quelle cause, qu'il n'avait pas pris de cabriolet, se fiant +bien plus à ses deux jambes qu'aux jambes d'un cheval de place; il était +donc parti tout courant de la rue Meslay et se rendait au faubourg +Saint-Honoré. + +Morrel marchait au pas gymnastique, et le pauvre Barrois le suivait de +son mieux. Morrel avait trente et un ans, Barrois en avait soixante; +Morrel était ivre d'amour, Barrois était altéré par la grande chaleur. +Ces deux hommes, ainsi divisés d'intérêts et d'âge, ressemblaient aux +deux lignes que forme un triangle: écartées par la base, elles se +rejoignent au sommet. + +Le sommet, c'était Noirtier, lequel avait envoyé chercher Morrel en lui +recommandant de faire diligence, recommandation que Morrel suivait à la +lettre, au grand désespoir de Barrois. + +En arrivant, Morrel n'était pas même essoufflé: l'amour donne des ailes, +mais Barrois, qui depuis longtemps n'était plus amoureux, Barrois était +en nage. + +Le vieux serviteur fit entrer Morrel par la porte particulière, ferma la +porte du cabinet, et bientôt un froissement de robe sur le parquet +annonça la visite de Valentine. + +Valentine était belle à ravir sous ses vêtements de deuil. + +Le rêve devenait si doux que Morrel se fût presque passé de converser +avec Noirtier; mais le fauteuil du vieillard roula bientôt sur le +parquet, et il entra. + +Noirtier accueillit par un regard bienveillant les remerciements que +Morrel lui prodiguait pour cette merveilleuse intervention qui les avait +sauvés, Valentine et lui, du désespoir. Puis le regard de Morrel alla +provoquer, sur la nouvelle faveur qui lui était accordée, la jeune +fille, qui, timide et assise loin de Morrel, attendait d'être forcée à +parler. + +Noirtier la regarda à son tour. + +«Il faut donc que je dise ce dont vous m'avez chargée? demanda-t-elle. + +--Oui, fit Noirtier. + +--Monsieur Morrel, dit alors Valentine au jeune homme qui la dévorait +des yeux, mon bon papa Noirtier avait mille choses à vous dire, que +depuis trois jours il m'a dites. Aujourd'hui, il vous envoie chercher +pour que je vous les répète; je vous les répéterai donc, puisqu'il m'a +choisie pour son interprète, sans changer un mot à ses intentions. + +--Oh! j'écoute bien impatiemment, répondit le jeune homme; parlez, +mademoiselle, parlez.» + +Valentine baissa les yeux: ce fut un présage qui parut doux à Morrel. +Valentine n'était faible que dans le bonheur. + +«Mon père veut quitter cette maison, dit-elle. Barrois s'occupe de lui +chercher un appartement convenable. + +--Mais vous, mademoiselle, dit Morrel vous qui êtes si chère et si +nécessaire à M. Noirtier? + +--Moi, reprit la jeune fille, je ne quitterai point mon grand-père, +c'est chose convenue entre lui et moi. Mon appartement sera près du +sien. Ou j'aurai le consentement de M. de Villefort pour aller habiter +avec bon papa Noirtier, ou on me le refusera: dans le premier cas, je +pars dès à présent; dans le second, j'attends ma majorité, qui arrive +dans dix-huit mois. Alors je serai libre, j'aurai une fortune +indépendante, et.... + +--Et?... demanda Morrel. + +--Et, avec l'autorisation de bon papa, je tiendrai la promesse que je +vous ai faite.» + +Valentine prononça ces derniers mots si bas, que Morrel n'eût pu les +entendre sans l'intérêt qu'il avait à les dévorer. + +«N'est-ce point votre pensée que j'ai exprimée là, bon papa? ajouta +Valentine en s'adressant à Noirtier. + +--Oui, fit le vieillard. + +--Une fois chez mon grand-père, ajouta Valentine, M. Morrel pourra me +venir voir en présence de ce bon et digne protecteur. Si ce lien que nos +coeurs, peut-être ignorants ou capricieux, avaient commencé de former +paraît convenable et offre des garanties de bonheur futur à notre +expérience (hélas! dit-on, les coeurs enflammés par les obstacles se +refroidissent dans la sécurité!) alors M. Morrel pourra me demander à +moi-même, je l'attendrai. + +--Oh! s'écria Morrel, tenté de s'agenouiller devant le vieillard comme +devant Dieu, devant Valentine comme devant un ange; oh! qu'ai-je donc +fait de bien dans ma vie pour mériter tant de bonheur? + +--Jusque-là, continua la jeune fille de sa voix pure et sévère, nous +respectons les convenances, la volonté même de nos parents, pourvu que +cette volonté ne tende pas à nous séparer toujours; en un mot, et je +répète ce mot parce qu'il dit tout, nous attendrons. + +--Et les sacrifices que ce mot impose, monsieur, dit Morrel, je vous +jure de les accomplir, non pas avec résignation, mais avec bonheur. + +--Ainsi, continua Valentine avec un regard bien doux au coeur de +Maximilien, plus d'imprudences, mon ami, ne compromettez pas celle qui, +à partir d'aujourd'hui, se regarde comme destinée à porter purement et +dignement votre nom.» + +Morrel appuya sa main sur son coeur. + +Cependant Noirtier les regardait tous deux avec tendresse. Barrois, qui +était resté au fond comme un homme à qui l'on n'a rien à cacher, +souriait en essuyant les grosses gouttes d'eau qui tombaient de son +front chauve. + +«Oh! mon Dieu, comme il a chaud, ce bon Barrois, dit Valentine. + +--Ah! dit Barrois, c'est que j'ai bien couru, allez, mademoiselle; mais +M. Morrel, je dois lui rendre cette justice-là, courait encore plus vite +que moi.» + +Noirtier indiqua de l'oeil un plateau sur lequel étaient servis une +carafe de limonade et un verre. Ce qui manquait dans la carafe avait été +bu une demi-heure auparavant par Noirtier. + +«Tiens, bon Barrois, dit la jeune fille, prends, car je vois que tu +couves des yeux cette carafe entamée. + +--Le fait est, dit Barrois, que je meurs de soif, et que je boirai bien +volontiers un verre de limonade à votre santé. + +--Bois donc, dit Valentine, et reviens dans un instant.» + +Barrois emporta le plateau, et à peine était-il dans le corridor, qu'à +travers la porte qu'il avait oublié de fermer, on le voyait pencher la +tête en arrière pour vider le verre que Valentine avait rempli. + +Valentine et Morrel échangeaient leurs adieux en présence de Noirtier, +quand on entendit la sonnette retentir dans l'escalier de Villefort. + +C'était le signal d'une visite. + +Valentine regarda la pendule. + +«Il est midi, dit-elle, c'est aujourd'hui samedi, bon papa, c'est sans +doute le docteur.» + +Noirtier fit signe qu'en effet ce devait être lui. + +«Il va venir ici, il faut que M. Morrel s'en aille, n'est-ce pas, bon +papa? + +--Oui, répondit le vieillard. Barrois! appela Valentine; Barrois, +venez!» + +On entendit la voix du vieux serviteur qui répondait: + +«J'y vais, mademoiselle. + +--Barrois va vous reconduire jusqu'à la porte, dit Valentine à Morrel; +et maintenant, rappelez-vous une chose, monsieur l'officier, c'est que +mon bon papa vous recommande de ne risquer aucune démarche capable de +compromettre notre bonheur. + +--J'ai promis d'attendre, dit Morrel, et j'attendrai.» + +En ce moment, Barrois entra. + +«Qui a sonné? demanda Valentine. + +--Monsieur le docteur d'Avrigny, dit Barrois en chancelant sur ses +jambes. + +--Eh bien, qu'avez-vous donc, Barrois?» demanda Valentine. + +Le vieillard ne répondit pas; il regardait son maître avec des yeux +effarés, tandis que de sa main crispée il cherchait un appui pour +demeurer debout. + +«Mais il va tomber!» s'écria Morrel. + +En effet, le tremblement dont Barrois était saisi augmentait par degrés; +les traits du visage, altérés par les mouvements convulsifs des muscles +de la face, annonçaient une attaque nerveuse des plus intenses. + +Noirtier, voyant Barrois ainsi troublé, multipliait ses regards dans +lesquels se peignaient, intelligibles et palpitantes, toutes les +émotions qui agitent le coeur de l'homme. + +Barrois fit quelques pas vers son maître. + +«Ah! mon Dieu! mon Dieu! Seigneur, dit-il, mais qu'ai-je donc?... Je +souffre... je n'y vois plus. Mille pointes de feu me traversent le +crâne. Oh! ne me touchez pas, ne me touchez pas!» + +En effet, les yeux devenaient saillants et hagards, et la tête se +renversait en arrière, tandis que le reste du corps se raidissait. + +Valentine épouvantée poussa un cri; Morrel la prit dans ses bras comme +pour la défendre contre quelque danger inconnu. + +«Monsieur d'Avrigny! monsieur d'Avrigny! cria Valentine d'une voix +étouffée, à nous! au secours!» + +Barrois tourna sur lui-même, fit trois pas en arrière, trébucha et vint +tomber aux pieds de Noirtier, sur le genou duquel il appuya sa main en +criant: + +«Mon maître! mon bon maître!» + +En ce moment M. de Villefort, attiré par les cris, parut sur le seuil de +la chambre. + +Morrel lâcha Valentine à moitié évanouie, et se rejetant en arrière, +s'enfonça dans l'angle de la chambre et disparut presque derrière un +rideau. + +Pâle comme s'il eût vu un serpent se dresser devant lui, il attachait un +regard glacé sur le malheureux agonisant. + +Noirtier bouillait d'impatience et de terreur; son âme volait au secours +du pauvre vieillard, son ami plutôt que son domestique. On voyait le +combat terrible de la vie et de la mort se traduire sur son front par le +gonflement des veines et la contraction de quelques muscles restés +vivants autour de ses yeux. + +Barrois, la face agitée, les yeux injectés de sang, le cou renversé en +arrière, gisait battant le parquet de ses mains, tandis qu'au contraire +ses jambes raides semblaient devoir rompre plutôt que plier. + +Une légère écume montait à ses lèvres, et il haletait douloureusement. + +Villefort, stupéfait, demeura un instant les yeux fixés sur ce tableau, +qui, dès son entrée dans la chambre, attira ses regards. + +Il n'avait pas vu Morrel. + +Après un instant de contemplation muette pendant lequel on put voir son +visage pâlir et ses cheveux se dresser sur sa tête: + +«Docteur! docteur! s'écria-t-il en s'élançant vers la porte, venez! +venez! + +--Madame! madame! cria Valentine appelant sa belle-mère en se heurtant +aux parois de l'escalier, venez! venez vite et apportez votre flacon de +sels! + +--Qu'y a-t-il? demanda la voix métallique et contenue de Mme de +Villefort. + +--Oh! venez! venez! + +--Mais où donc est le docteur! criait Villefort; où est-il?» + +Mme de Villefort descendit lentement; on entendait craquer les planches +sous ses pieds. D'une main elle tenait le mouchoir avec lequel elle +s'essuyait le visage, de l'autre un flacon de sels anglais. + +Son premier regard, en arrivant à la porte, fut pour Noirtier, dont le +visage, sauf l'émotion bien naturelle dans une semblable circonstance, +annonçait une santé égale; son second coup d'oeil rencontra le moribond. + +Elle pâlit, et son oeil rebondit pour ainsi dire du serviteur sur le +maître. + +«Mais au nom du Ciel, madame, où est le docteur? il est entré chez vous. +C'est une apoplexie, vous le voyez bien, avec une saignée on le sauvera. + +--A-t-il mangé depuis peu? demanda Mme de Villefort éludant la question. + +--Madame, dit Valentine, il n'a pas déjeuné, mais il a fort couru ce +matin pour faire une commission dont l'avait chargé bon papa. Au retour +seulement il a pris un verre de limonade. + +--Ah! fit Mme de Villefort, pourquoi pas du vin? C'est très mauvais, la +limonade. + +--La limonade était là sous sa main, dans la carafe de bon papa; le +pauvre Barrois avait soif, il a bu ce qu'il a trouvé.» + +Mme de Villefort tressaillit. Noirtier l'enveloppa de son regard +profond. + +«Il a le cou si court! dit-elle. + +--Madame, dit Villefort, je vous demande où est M. d'Avrigny; au nom du +Ciel, répondez! + +--Il est dans la chambre d'Édouard qui est un peu souffrant», dit Mme de +Villefort, qui ne pouvait éluder plus longtemps. + +Villefort s'élança dans l'escalier pour l'aller chercher lui-même. + +«Tenez, dit la jeune femme en donnant son flacon à Valentine, on va le +saigner sans doute. Je remonte chez moi, car je ne puis supporter la vue +du sang.» + +Et elle suivit son mari. + +Morrel sortit de l'angle sombre où il s'était retiré, et où personne ne +l'avait vu, tant la préoccupation était grande. + +«Partez vite, Maximilien, lui dit Valentine, et attendez que je vous +appelle. Allez.» + +Morrel consulta Noirtier par un geste. Noirtier, qui avait conservé tout +son sang-froid, lui fit signe que oui. + +Il serra la main de Valentine contre son coeur et sortit par le corridor +dérobé. + +En même temps Villefort et le docteur rentraient par la porte opposée. + +Barrois commençait à revenir à lui: la crise était passée, sa parole +revenait gémissante, et il se soulevait sur un genou. + +D'Avrigny et Villefort portèrent Barrois sur une chaise longue. + +«Qu'ordonnez-vous, docteur? demanda Villefort. + +--Qu'on m'apporte de l'eau et de l'éther. Vous en avez dans la maison? + +--Oui. + +--Qu'on coure me chercher de l'huile de térébenthine et de l'émétique. + +--Allez! dit Villefort. + +--Et maintenant que tout le monde se retire. + +--Moi aussi? demanda timidement Valentine. + +--Oui, mademoiselle, vous surtout», dit rudement le docteur. + +Valentine regarda M. d'Avrigny avec étonnement, embrassa M. Noirtier au +front et sortit. + +Derrière elle le docteur ferma la porte d'un air sombre. + +«Tenez, tenez, docteur, le voilà qui revient; ce n'était qu'une attaque +sans importance. + +M. d'Avrigny sourit d'un air sombre. + +«Comment vous sentez-vous, Barrois? demanda le docteur. + +--Un peu mieux, monsieur. + +--Pouvez-vous boire ce verre d'eau éthérée? + +--Je vais essayer, mais ne me touchez pas. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'il me semble que si vous me touchiez, ne fût-ce que du bout +du doigt, l'accès me reprendrait. + +--Buvez.» + +Barrois prit le verre, l'approcha de ses lèvres violettes et le vida à +moitié à peu près. + +«Où souffrez-vous? demanda le docteur. + +--Partout; j'éprouve comme d'effroyables crampes. + +--Avez-vous des éblouissements? + +--Oui. + +--Des tintements d'oreille? + +--Affreux. + +--Quand cela vous a-t-il pris? + +--Tout à l'heure. + +--Rapidement? + +--Comme la foudre. + +--Rien hier? rien avant-hier? + +--Rien. + +--Pas de somnolence? pas de pesanteurs? + +--Non. + +--Qu'avez-vous mangé aujourd'hui? + +--Je n'ai rien mangé; j'ai bu seulement un verre de la limonade de +monsieur, voilà tout.» + +Et Barrois fit de la tête un signe pour désigner Noirtier qui immobile +dans son fauteuil, contemplait cette terrible scène sans en perdre un +mouvement, sans laisser échapper une parole. + +«Où est cette limonade? demanda vivement le docteur. + +--Dans la carafe, en bas. + +--Où cela, en bas! + +--Dans la cuisine. + +--Voulez-vous que j'aille la chercher, docteur? demanda Villefort. + +--Non, restez ici, et tâchez de faire boire au malade le reste de ce +verre d'eau. + +--Mais cette limonade.... + +--J'y vais moi-même.» + +D'Avrigny fit un bond, ouvrit la porte, s'élança dans l'escalier de +service et faillit renverser madame de Villefort, qui, elle aussi, +descendait à la cuisine. + +Elle poussa un cri. + +D'Avrigny n'y fit même pas attention; emporté par la puissance d'une +seule idée, il sauta les trois ou quatre dernières marches, se précipita +dans la cuisine, et aperçut le carafon aux trois quarts vide sur un +plateau. + +Il fondit dessus comme un aigle sur sa proie. + +Haletant, il remonta au rez-de-chaussée et rentra dans la chambre. Mme +de Villefort remontait lentement l'escalier qui conduisait chez elle. + +«Est-ce bien cette carafe qui était ici? demanda d'Avrigny. + +--Oui, monsieur le docteur. + +--Cette limonade est la même que vous avez bue? + +--Je le crois. + +--Quel goût lui avez-vous trouvé? + +--Un goût amer.» + +Le docteur versa quelques gouttes de limonade dans le creux de sa main, +les aspira avec ses lèvres, et, après s'en être rincé la bouche comme on +fait avec le vin que l'on veut goûter, il cracha la liqueur dans la +cheminée. + +«C'est bien la même, dit-il. Et vous en avez bu aussi, monsieur +Noirtier? + +--Oui, fit le vieillard. + +--Et vous lui avez trouvé ce même goût amer? + +--Oui. + +--Ah! monsieur le docteur! cria Barrois, voilà que cela me reprend! Mon +Dieu, Seigneur, ayez pitié de moi!» + +Le docteur courut au malade. + +«Cet émétique, Villefort, voyez s'il vient.» + +Villefort s'élança en criant: + +«L'émétique! l'émétique! l'a-t-on apporté?» + +Personne ne répondit. La terreur la plus profonde régnait dans la +maison. + +«Si j'avais un moyen de lui insuffler de l'air dans les poumons, dit +d'Avrigny en regardant autour de lui, peut-être y aurait-il possibilité +de prévenir l'asphyxie. Mais non, rien, rien! + +--Oh! monsieur, criait Barrois, me laisserez-vous mourir ainsi sans +secours? Oh! je me meurs, mon Dieu! je me meurs! + +--Une plume! une plume!» demanda le docteur. + +Il en aperçut une sur la table. + +Il essaya d'introduire la plume dans la bouche du malade, qui faisait, +au milieu de ses convulsions, d'inutiles efforts pour vomir; mais les +mâchoires étaient tellement serrées, que la plume ne put passer. + +Barrois était atteint d'une attaque nerveuse encore plus intense que la +première. Il avait glissé de la chaise longue à terre, et se raidissait +sur le parquet. + +Le docteur le laissa en proie à cet accès, auquel il ne pouvait apporter +aucun soulagement, et alla à Noirtier. + +«Comment vous trouvez-vous? lui dit-il précipitamment et à voix basse; +bien? + +--Oui. + +--Léger d'estomac ou lourd? léger? + +--Oui. + +--Comme lorsque vous avez pris la pilule que je fais donner chaque +dimanche? + +--Oui. + +--Est-ce Barrois qui a fait votre limonade? + +--Oui. + +--Est-ce vous qui l'avez engagé à en boire? + +--Non. + +--Est-ce M. de Villefort? + +--Non. + +--Madame? + +--Non. + +--C'est donc Valentine, alors? + +--Oui.» + +Un soupir de Barrois, un bâillement qui faisait craquer des os de sa +mâchoire, appelèrent l'attention de d'Avrigny: il quitta M. Noirtier et +courut près du malade. + +«Barrois, dit le docteur, pouvez-vous parler?» + +Barrois balbutia quelques paroles inintelligibles. + +«Essayez un effort, mon ami.» + +Barrois rouvrit des yeux sanglants. + +«Qui a fait la limonade? + +--Moi. + +--L'avez-vous apportée à votre maître aussitôt après l'avoir faite? + +--Non. + +--Vous l'avez laissée quelque part, alors? + +--À l'office, on m'appelait. + +--Qui l'a apportée ici? + +--Mlle Valentine.» + +D'Avrigny se frappa le front. + +«Ô mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il. + +--Docteur! docteur! cria Barrois, qui sentait un troisième accès +arriver. + +--Mais n'apportera-t-on pas cet émétique, s'écria le docteur. + +--Voilà un verre tout préparé, dit Villefort en rentrant. + +--Par qui? + +--Par le garçon pharmacien qui est venu avec moi. + +--Buvez. + +--Impossible, docteur, il est trop tard; j'ai la gorge qui se serre, +j'étouffe! Oh! mon coeur! Oh! ma tête.... Oh! quel enfer!... Est-ce que +je vais souffrir longtemps comme cela? + +--Non, non, mon ami, dit le docteur, bientôt vous ne souffrirez plus. + +--Ah je vous comprends! s'écria le malheureux; mon Dieu! prenez pitié de +moi!» + +Et, jetant un cri, il tomba renversé en arrière, comme s'il eût été +foudroyé. D'Avrigny posa une main sur son coeur, approcha une glace de +ses lèvres. + +«Eh bien? demanda Villefort. + +--Allez dire à la cuisine que l'on m'apporte bien vite du sirop de +violettes.» + +Villefort descendit à l'instant même. + +«Ne vous effrayez pas, monsieur Noirtier, dit d'Avrigny, j'emporte le +malade dans une autre chambre pour le saigner; en vérité, ces sortes +d'attaques sont un affreux spectacle à voir.» + +Et prenant Barrois par-dessous les bras, il le traîna dans une chambre +voisine; mais presque aussitôt il rentra chez Noirtier pour prendre le +reste de la limonade. + +Noirtier fermait l'oeil droit. + +«Valentine, n'est-ce pas? vous voulez Valentine? Je vais dire qu'on vous +l'envoie.» + +Villefort remontait; d'Avrigny le rencontra dans le corridor. + +«Eh bien? demanda-t-il. + +--Venez», dit d'Avrigny. + +Et il l'emmena dans la chambre. + +«Toujours évanoui? demanda le procureur du roi. + +--Il est mort.» + +Villefort recula de trois pas, joignit les mains au-dessus de sa tête, +et avec une commisération non équivoque: + +«Mort si promptement! dit-il en regardant le cadavre. + +--Oui, bien promptement, n'est-ce pas? dit d'Avrigny; mais cela ne doit +pas vous étonner: M. et Mme de Saint-Méran sont morts tout aussi +promptement. Oh! l'on meurt vite dans votre maison, monsieur de +Villefort. + +--Quoi! s'écria le magistrat avec un accent d'horreur et de +consternation, vous en revenez à cette terrible idée! + +--Toujours, monsieur, toujours! dit d'Avrigny avec solennité, car elle +ne m'a pas quitté un instant, et pour que vous soyez bien convaincu que +je ne me trompe pas cette fois, écoutez bien, monsieur de Villefort.» + +Villefort tremblait convulsivement. + +«Il y a un poison qui tue sans presque laisser de trace. Ce poison, je +le connais bien: je l'ai étudié dans tous les accidents qu'il amène, +dans tous les phénomènes qu'il produit. Ce poison, je l'ai reconnu tout +à l'heure chez le pauvre Barrois, comme je l'avais reconnu chez Mme de +Saint-Méran. Ce poison, il y a une manière de reconnaître sa présence: +il rétablit la couleur bleue du papier de tournesol rougi par un acide, +et il teint en vert le sirop de violettes. Nous n'avons pas de papier de +tournesol; mais, tenez, voilà qu'on apporte le sirop de violettes que +j'ai demandé.» + +En effet, on entendait des pas dans le corridor, le docteur entrebâilla +la porte, prit des mains de la femme de chambre un vase au fond duquel +il y avait deux ou trois cuillerées de sirop, et referma la porte. + +«Regardez, dit-il au procureur du roi, dont le coeur battait si fort +qu'on eût pu l'entendre, voici dans cette tasse du sirop de violettes, +et dans cette carafe le reste de la limonade dont M. Noirtier et Barrois +ont bu une partie. Si la limonade est pure et inoffensive, le sirop va +garder sa couleur; si la limonade est empoisonnée, le sirop va devenir +vert. Regardez!» + +Le docteur versa lentement quelques gouttes de limonade de la carafe +dans la tasse, et l'on vit à l'instant même un nuage se former au fond +de la tasse, ce nuage prit d'abord une nuance bleue; puis du saphir il +passa à l'opale et de l'opale à l'émeraude. + +Arrivé à cette dernière couleur, il s'y fixa, pour ainsi dire, +l'expérience ne laissait aucun doute. + +«Le malheureux Barrois a été empoisonné avec de la fausse angusture et +de la noix de Saint-Ignace, dit d'Avrigny; maintenant j'en répondrais +devant les hommes et devant Dieu.» + +Villefort ne dit rien, lui, mais il leva les bras au ciel, ouvrit des +yeux hagards, et tomba foudroyé sur un fauteuil. + + + + +LXXX + +L'accusation. + + +M. d'Avrigny eut bientôt rappelé à lui le magistrat, qui semblait un +second cadavre dans cette chambre funèbre. + +«Oh! la mort est dans ma maison! s'écria Villefort. + +--Dites le crime, répondit le docteur. + +--Monsieur d'Avrigny! s'écria Villefort, je ne puis vous exprimer tout +ce qui se passe en moi en ce moment; c'est de l'effroi, c'est de la +douleur, c'est de la folie. + +--Oui, dit M. d'Avrigny avec un calme imposant: mais je crois qu'il est +temps que nous agissions; je crois qu'il est temps que nous opposions +une digue à ce torrent de mortalité. Quant à moi, je ne me sens point +capable de porter plus longtemps de pareils secrets, sans espoir d'en +faire bientôt sortir la vengeance pour la société et les victimes.» + +Villefort jeta autour de lui un sombre regard. + +«Dans ma maison! murmura-t-il, dans ma maison! + +--Voyons, magistrat, dit d'Avrigny, soyez homme; interprète de la loi, +honorez-vous par une immolation complète. + +--Vous me faites frémir, docteur, une immolation! + +--J'ai dit le mot. + +--Vous soupçonnez donc quelqu'un? + +--Je ne soupçonne personne; la mort frappe à votre porte, elle entre, +elle va, non pas aveugle, mais intelligente qu'elle est, de chambre en +chambre. Eh bien, moi, je suis sa trace, je reconnais son passage, +j'adopte la sagesse des anciens: je tâtonne; car mon amitié pour votre +famille, car mon respect pour vous sont deux bandeaux appliqués sur mes +yeux; eh bien.... + +--Oh! parlez, parlez, docteur, j'aurai du courage. + +--Eh bien, monsieur, vous avez chez vous, dans le sein de votre maison, +dans votre famille peut-être, un de ces affreux phénomènes comme chaque +siècle en produit quelqu'un. Locuste et Agrippine, vivant en même temps, +sont une exception qui prouve la fureur de la Providence à perdre +l'empire romain, souillé par tant de crimes. Brunehaut et Frédégonde +sont les résultats du travail pénible d'une civilisation à sa genèse, +dans laquelle l'homme apprenait à dominer l'esprit, fût-ce par l'envoyé +des ténèbres. Eh bien, toutes ces femmes avaient été ou étaient encore +jeunes et belles. On avait vu fleurir sur leur front, ou sur leur front +fleurissait encore, cette même fleur d'innocence que l'on retrouve aussi +sur le front de la coupable qui est dans votre maison.» + +Villefort poussa un cri, joignit les mains, et regarda le docteur avec +un geste suppliant. + +Mais celui-ci poursuivit sans pitié: + +«Cherche à qui le crime profite, dit un axiome de jurisprudence.... + +--Docteur! s'écria Villefort, hélas! docteur, combien de fois la justice +des hommes n'a-t-elle pas été trompée par ces funestes paroles! Je ne +sais, mais il me semble que ce crime.... + +--Ah! vous avouez donc enfin que le crime existe? + +--Oui, je le reconnais. Que voulez-vous? il le faut bien. Mais +laissez-moi continuer. Il me semble, dis-je, que ce crime tombe sur moi +seul et non sur les victimes. Je soupçonne quelque désastre pour moi +sous tous ces désastres étranges. + +--Ô homme! murmura d'Avrigny; le plus égoïste de tous les animaux, la +plus personnelle de toutes les créatures, qui croit toujours que la +terre tourne, que le soleil brille, que la mort fauche pour lui tout +seul; fourmi maudissant Dieu du haut d'un brin d'herbe! Et ceux qui ont +perdu la vie, n'ont-ils rien perdu, eux? M. de Saint-Méran, Mme de +Saint-Méran, M. Noirtier.... + +--Comment? M. Noirtier! + +--Eh oui! Croyez-vous, par exemple, que ce soit à ce malheureux +domestique qu'on en voulait? Non, non: comme le Polonius de Shakespeare, +il est mort pour un autre. C'était Noirtier qui devait boire la +limonade, c'est Noirtier qui l'a bue selon l'ordre logique des choses: +l'autre ne l'a bue que par accident; et, quoique ce soit Barrois qui +soit mort, c'est Noirtier qui devait mourir. + +--Mais alors comment mon père n'a-t-il pas succombé? + +--Je vous l'ai déjà dit, un soir, dans le jardin, après la mort de Mme +de Saint-Méran; parce que son corps est fait à l'usage de ce poison +même; parce que la dose insignifiante pour lui était mortelle pour tout +autre; parce qu'enfin personne ne sait, et pas même l'assassin, que +depuis un an je traite avec la brucine la paralysie de M. Noirtier, +tandis que l'assassin n'ignore pas, et il s'en est assuré par +expérience, que la brucine est un poison violent. + +--Mon Dieu! mon Dieu! murmura Villefort en se tordant les bras. + +--Suivez la marche du criminel; il tue M. de Saint-Méran. + +--Oh! docteur! + +--Je le jurerais; ce que l'on m'a dit des symptômes s'accorde trop bien +avec ce que j'ai vu de mes yeux.» + +Villefort cessa de combattre, et poussa un gémissement. + +«Il tue M. de Saint-Méran, répéta le docteur, il tue Mme de Saint-Méran: +double héritage à recueillir.» + +Villefort essuya la sueur qui coulait sur son front. + +«Écoutez bien. + +--Hélas! balbutia Villefort, je ne perds pas un mot, pas un seul. + +--M. Noirtier, reprit de sa voix impitoyable M. d'Avrigny, M. Noirtier +avait testé naguère contre vous, contre votre famille, en faveur des +pauvres enfin; M. Noirtier est épargné, on n'attend rien de lui. Mais il +n'a pas plus tôt détruit son premier testament, il n'a pas plus tôt fait +le second, que, de peur qu'il n'en fasse sans doute un troisième, on le +frappe: le testament est d'avant-hier, je crois; vous le voyez, il n'y a +pas de temps de perdu. + +--Oh! grâce! monsieur d'Avrigny. + +--Pas de grâce, monsieur; le médecin a une mission sacrée sur la terre, +c'est pour la remplir qu'il a remonté jusqu'aux sources de la vie et +descendu dans les mystérieuses ténèbres de la mort. Quand le crime a été +commis, et que Dieu, épouvanté sans doute, détourne son regard du +criminel, c'est au médecin de dire: Le voilà! + +--Grâce pour ma fille, monsieur! murmura Villefort. + +--Vous voyez bien que c'est vous qui l'avez nommée, vous, son père! + +--Grâce pour Valentine! Écoutez, c'est impossible. J'aimerais autant +m'accuser moi-même! Valentine, un coeur de diamant, un lis d'innocence! + +--Pas de grâce, monsieur le procureur du roi, le crime est flagrant: +Mlle de Villefort a emballé elle-même les médicaments qu'on a envoyés à +M. de Saint-Méran, et M. de Saint-Méran est mort. + +«Mlle de Villefort a préparé les tisanes de Mme de Saint-Méran, et Mme +de Saint-Méran est morte. + +«Mlle de Villefort a pris des mains de Barrois, que l'on a envoyé +dehors, le carafon de limonade que le vieillard vide ordinairement dans +la matinée, et le vieillard n'a échappé que par miracle. + +«Mlle de Villefort est la coupable! c'est l'empoisonneuse! Monsieur le +procureur du roi, je vous dénonce Mlle de Villefort, faites votre +devoir. + +--Docteur, je ne résiste plus, je ne me défends plus, je vous crois, +mais, par pitié, épargnez ma vie, mon honneur! + +--Monsieur de Villefort, reprit le docteur avec une force croissante, il +est des circonstances où je franchis toutes les limites de la sotte +circonspection humaine. Si votre fille avait commis seulement un premier +crime, et que je la visse en méditer un second, je vous dirais: +Avertissez-la, punissez-la, qu'elle passe le reste de sa vie dans +quelque cloître, dans quelque couvent, à pleurer, à prier. Si elle avait +commis un second crime, je vous dirais: «Tenez, monsieur de Villefort, +voilà un poison qui n'a pas d'antidote connu, prompt comme la pensée, +rapide comme l'éclair, mortel comme la foudre, donnez-lui ce poison en +recommandant son âme à Dieu, et sauvez ainsi votre honneur et vos jours, +car c'est à vous qu'elle en veut.» Et je la vois s'approcher de votre +chevet avec ses sourires hypocrites et ses douces exhortations! Malheur +à vous, monsieur de Villefort, si vous ne vous hâtez pas de frapper le +premier! Voilà ce que je vous dirais si elle n'avait tué que deux +personnes; mais elle a vu trois agonies, elle a contemplé trois +moribonds, s'est agenouillée près de trois cadavres; au bourreau +l'empoisonneuse! au bourreau! Vous parlez de votre honneur, faites ce +que je vous dis, et c'est l'immortalité qui vous attend!» + +Villefort tomba à genoux. + +«Écoutez, dit-il, je n'ai pas cette force que vous avez, ou plutôt que +vous n'auriez pas si, au lieu de ma fille Valentine, il s'agissait de +votre fille Madeleine.» + +Le docteur pâlit. + +«Docteur, tout homme fils de la femme est né pour souffrir et mourir; +docteur, je souffrirai, et j'attendrai la mort. + +--Prenez garde, dit M. d'Avrigny, elle sera lente... cette mort; vous la +verrez s'approcher après avoir frappé votre père, votre femme, votre +fils peut-être.» + +Villefort, suffoquant, étreignit le bras du docteur. + +«Écoutez-moi! s'écria-t-il, plaignez-moi, secourez-moi.... Non, ma fille +n'est pas coupable.... Traînez-nous devant un tribunal, je dirai encore: +«Non, ma fille n'est pas coupable» il n'y a pas de crime dans ma +maison.... Je ne veux pas, entendez-vous, qu'il y ait un crime dans ma +maison; car lorsque le crime entre quelque part, c'est comme la mort, il +n'entre pas seul. Écoutez, que vous importe à vous que je meure +assassiné?... êtes-vous mon ami? êtes-vous un homme? avez-vous un +coeur?... Non, vous êtes médecin!... Eh bien, je vous dis: «Non, ma +fille ne sera pas traînée par moi aux mains du bourreau!...» Ah! voilà +une idée qui me dévore, qui me pousse comme un insensé à creuser ma +poitrine avec mes ongles!... Et si vous vous trompiez, docteur! si +c'était un autre que ma fille! Si, un jour, je venais, pâle comme un +spectre vous dire: Assassin! tu as tué ma fille.... Tenez, si cela +arrivait, je suis chrétien, monsieur d'Avrigny, et cependant je me +tuerais! + +--C'est bien, dit le docteur après un instant de silence, j'attendrai.» + +Villefort le regarda comme s'il doutait encore de ses paroles. + +«Seulement, continua M. d'Avrigny d'une voix lente et solennelle, si +quelque personne de votre maison tombe malade, si vous-même vous vous +sentez frappé, ne m'appelez pas, car je ne viendrai plus. Je veux bien +partager avec vous ce secret terrible, mais je ne veux pas que la honte +et le remords aillent chez moi en fructifiant et en grandissant dans ma +conscience, comme le crime et le malheur vont grandir et fructifier dans +votre maison. + +--Ainsi, vous m'abandonnez, docteur? + +--Oui, car je ne puis pas vous suivre plus loin, et je ne m'arrête qu'au +pied de l'échafaud. Quelque autre révélation viendra qui amènera la fin +de cette terrible tragédie. Adieu. + +--Docteur, je vous en supplie! + +--Toutes les horreurs qui souillent ma pensée font votre maison odieuse +et fatale. Adieu, monsieur. + +--Un mot, un mot seulement encore, docteur! Vous vous retirez me +laissant toute l'horreur de la situation, horreur que vous avez +augmentée par ce que vous m'avez révélé. Mais de la mort instantanée, +subite, de ce pauvre vieux serviteur, que va-t-on dire? + +--C'est juste, dit M. d'Avrigny, reconduisez-moi.» + +Le docteur sortit le premier, M. de Villefort le suivit; les +domestiques, inquiets, étaient dans les corridors et sur les escaliers +par où devait passer le médecin. + +«Monsieur, dit d'Avrigny à Villefort, en parlant à haute voix de façon +que tout le monde l'entendît, le pauvre Barrois était trop sédentaire +depuis quelques années: lui, qui aimait tant avec son maître à courir à +cheval ou en voiture les quatre coins de l'Europe, il s'est tué à ce +service monotone autour d'un fauteuil. Le sang est devenu lourd. Il +était replet, il avait le cou gros et court, il a été frappé d'une +apoplexie foudroyante, et l'on m'est venu avertir trop tard. + +«À propos, ajouta-t-il tout bas, ayez bien soin de jeter cette tasse de +violettes dans les cendres.» + +Et le docteur, sans toucher la main de Villefort, sans revenir un seul +instant sur ce qu'il avait dit, sortit escorté par les larmes et les +lamentations de tous les gens de la maison. + +Le soir même, tous les domestiques de Villefort, qui s'étaient réunis +dans la cuisine et qui avaient longuement causé entre eux, vinrent +demander à Mme de Villefort la permission de se retirer. Aucune +instance, aucune proposition d'augmentation de gages ne les put retenir; +à toutes paroles ils répondaient: + +«Nous voulons nous en aller parce que la mort est dans la maison.» + +Ils partirent donc, malgré les prières qu'on leur fit, témoignant que +leurs regrets étaient vifs de quitter de si bons maîtres, et surtout +Mlle Valentine, si bonne, si bienfaisante et si douce. + +Villefort, à ces mots, regarda Valentine. + +Elle pleurait. + +Chose étrange! à travers l'émotion que lui firent éprouver ces larmes, +il regarda aussi Mme de Villefort, et il lui sembla qu'un sourire +fugitif et sombre avait passé sur ses lèvres minces, comme ces météores +qu'on voit glisser, sinistres, entre deux nuages, au fond d'un ciel +orageux. + + + + +LXXXI + +La chambre du boulanger retiré. + + +Le soir même du jour où le comte de Morcerf était sorti de chez Danglars +avec une honte et une fureur que rend concevables la froideur du +banquier, M. Andrea Cavalcanti, les cheveux frisés et luisants, les +moustaches aiguisées, les gants blancs dessinant les ongles, était +entré, presque debout sur son phaéton, dans la cour du banquier de la +Chaussée-d'Antin. + +Au bout de dix minutes de conversation au salon, il avait trouvé le +moyen de conduire Danglars dans une embrasure de fenêtre, et là, après +un adroit préambule, il avait exposé les tourments de sa vie, depuis le +départ de son noble père. Depuis le départ, il avait, disait-il, dans la +famille du banquier, où l'on avait bien voulu le recevoir comme un fils, +il avait trouvé toutes les garanties de bonheur qu'un homme doit +toujours rechercher avant les caprices de la passion, et, quant à la +passion elle-même, il avait eu le bonheur de la rencontrer dans les +beaux yeux de Mlle Danglars. + +Danglars écoutait avec l'attention la plus profonde, il y avait déjà +deux ou trois jours qu'il attendait cette déclaration, et lorsqu'elle +arriva enfin, son oeil se dilata autant qu'il s'était couvert et +assombri en écoutant Morcerf. + +Cependant, il ne voulut point accueillir ainsi la proposition du jeune +homme sans lui faire quelques observations de conscience. + +«Monsieur Andrea, lui dit-il, n'êtes-vous pas un peu jeune pour songer +au mariage? + +--Mais non, monsieur, reprit Cavalcanti, je ne trouve pas, du moins: en +Italie, les grands seigneurs se marient jeunes, en général; c'est une +coutume logique. La vie est si chanceuse que l'on doit saisir le bonheur +aussitôt qu'il passe à notre portée. + +--Maintenant, monsieur, dit Danglars, en admettant que vos propositions, +qui m'honorent, soient agréées de ma femme et de ma fille, avec qui +débattrions-nous les intérêts? C'est, il me semble, une négociation +importante que les pères seuls savent traiter convenablement pour le +bonheur de leurs enfants. + +--Monsieur, mon père est un homme sage, plein de convenance et de +raison. Il a prévu la circonstance probable où j'éprouverais le désir de +m'établir en France: il m'a donc laissé en partant, avec tous les +papiers qui constatent mon identité, une lettre par laquelle il +m'assure, dans le cas où je ferais un choix qui lui soit agréable, cent +cinquante mille livres de rente, à partir du jour de mon mariage. C'est, +autant que je puis juger, le quart du revenu de mon père. + +--Moi, dit Danglars, j'ai toujours eu l'intention de donner à ma fille +cinq cent mille francs en la mariant; c'est d'ailleurs ma seule +héritière. + +--Eh bien, dit Andrea, vous voyez, la chose serait pour le mieux, en +supposant que ma demande ne soit pas repoussée par Mme la baronne +Danglars et par Mlle Eugénie. Nous voilà à la tête de cent +soixante-quinze mille livres de rente. Supposons une chose, que +j'obtienne du marquis qu'au lieu de me payer la rente il me donne le +capital (ce ne serait pas facile, je le sais bien, mais enfin cela se +peut), vous nous feriez valoir ces deux ou trois millions, et deux ou +trois millions entre des mains habiles peuvent toujours rapporter dix +pour cent. + +--Je ne prends jamais qu'à quatre, dit le banquier, et même à trois et +demi. Mais à mon gendre, je prendrais à cinq, et nous partagerions les +bénéfices. + +--Eh bien, à merveille, beau-père», dit Cavalcanti, se laissant +entraîner à la nature quelque peu vulgaire qui, de temps en temps, +malgré ses efforts, faisait éclater le vernis d'aristocratie dont il +essayait de les couvrir. + +Mais aussitôt se reprenant: + +«Oh! pardon, monsieur, dit-il, vous voyez, l'espérance seule me rend +presque fou, que serait-ce donc de la réalité? + +--Mais, dit Danglars, qui, de son côté, ne s'apercevait pas combien +cette conversation, désintéressée d'abord, tournait promptement à +l'agence d'affaires, il y a sans doute une portion de votre fortune que +votre père ne peut vous refuser? + +--Laquelle? demanda le jeune homme. + +--Celle qui vient de votre mère. + +--Eh! certainement, celle qui vient de ma mère, Leonora Corsinari. + +--Et à combien peut monter cette portion de fortune? + +--Ma foi, dit Andrea, je vous assure, monsieur, que je n'ai jamais +arrêté mon esprit sur ce sujet, mais je l'estime à deux millions pour le +moins.» + +Danglars ressentit cette espèce d'étouffement joyeux que ressentent, ou +l'avare qui retrouve un trésor perdu, ou l'homme prêt à se noyer qui +rencontre sous ses pieds la terre solide au lieu du vide dans lequel il +allait s'engloutir. + +«Eh bien, monsieur, dit Andrea en saluant le banquier avec un tendre +respect, puis-je espérer.... + +--Monsieur Andrea, dit Danglars, espérez, et croyez bien que si nul +obstacle de votre part n'arrête la marche de cette affaire, elle est +conclue. Mais, dit Danglars réfléchissant, comment se fait-il que M. le +comte de Monte-Cristo, votre patron en ce monde parisien, ne soit pas +venu avec vous nous faire cette demande?» + +Andrea rougit imperceptiblement. + +«Je viens de chez le comte, monsieur, dit-il, c'est incontestablement un +homme charmant, mais d'une originalité inconcevable; il m'a fort +approuvé, il m'a dit même qu'il ne croyait pas que mon père hésitât un +instant à me donner le capital au lieu de la rente; il m'a promis son +influence pour m'aider à obtenir cela de lui, mais il m'a déclaré que, +personnellement, il n'avait jamais pris et ne prendrait jamais sur lui +cette responsabilité de faire une demande en mariage. Mais je dois lui +rendre cette justice, il a daigné ajouter que, s'il avait jamais déploré +cette répugnance, c'était à mon sujet, puisqu'il pensait que l'union +projetée serait heureuse et assortie. Du reste, s'il ne veut rien faire +officiellement, il se réserve de vous répondre, m'a-t-il dit, quand +vous lui parlerez. + +--Ah! fort bien. + +--Maintenant, dit Andrea avec son plus charmant sourire, j'ai fini de +parler au beau-père et je m'adresse au banquier. + +--Que lui voulez-vous, voyons? dit en riant Danglars à son tour. + +--C'est après-demain que j'ai quelque chose comme quatre mille francs à +toucher chez vous; mais le comte a compris que le mois dans lequel +j'allais entrer amènerait peut-être un surcroît de dépenses auquel mon +petit revenu de garçon ne saurait suffire, et voici un bon de vingt +mille francs qu'il m'a, je ne dirai pas donné, mais offert. Il est signé +de sa main, comme vous voyez; cela vous convient-il? + +--Apportez-m'en comme celui-là pour un million, je vous les prends, dit +Danglars en mettant le bon dans sa poche. Dites-moi votre heure pour +demain, et mon garçon de caisse passera chez vous avec un reçu de +vingt-quatre mille francs. + +--Mais à dix heures du matin, si vous voulez bien; le plus tôt sera le +mieux: je voudrais aller demain à la campagne. + +--Soit, à dix heures, à l'hôtel des Princes, toujours? + +--Oui.» + +Le lendemain, avec une exactitude qui faisait honneur à la ponctualité +du banquier, les vingt-quatre mille francs étaient chez le jeune homme, +qui sortit effectivement, laissant deux cents francs pour Caderousse. +Cette sortie avait, de la part d'Andrea, pour but principal d'éviter son +dangereux ami; aussi rentra-t-il le soir le plus tard possible. + +Mais à peine eut-il mis le pied sur le pavé de la cour qu'il trouva +devant lui le concierge de l'hôtel, qui l'attendait, la casquette à la +main. + +«Monsieur, dit-il, cet homme est venu. + +--Quel homme? demanda négligemment Andrea comme s'il eût oublié celui +dont, au contraire, il se souvenait trop bien. + +--Celui à qui Votre Excellence fait cette petite rente. + +--Ah! oui, dit Andrea, cet ancien serviteur de mon père. Eh bien, vous +lui avez donné les deux cents francs que j'avais laissés pour lui. + +--Oui, Excellence, précisément.» + +Andrea se faisait appeler Excellence. + +«Mais, continua le concierge, il n'a pas voulu les prendre.» + +Andrea pâlit; seulement, comme il faisait nuit, personne ne le vit +pâlir. + +«Comment! il n'a pas voulu les prendre? dit-il d'une voix légèrement +émue. + +--Non! il voulait parler à Votre Excellence. J'ai répondu que vous étiez +sorti; il a insisté. Mais enfin il a paru se laisser convaincre, et m'a +donné cette lettre qu'il avait apportée toute cachetée. + +--Voyons», dit Andrea. + +Il lut à la lanterne de son phaéton: + +«Tu sais où je demeure; je t'attends demain à neuf heures du matin.» + +Andrea interrogea le cachet pour voir s'il avait été forcé et si des +regards indiscrets avaient pu pénétrer dans l'intérieur de la lettre; +mais elle était pliée de telle sorte, avec un tel luxe de losanges et +d'angles, que pour la lire il eût fallu rompre le cachet; or, le cachet +était parfaitement intact. + +«Très bien, dit-il. Pauvre homme! c'est une bien excellente créature.» + +Et il laissa le concierge édifié par ces paroles, et ne sachant pas +lequel il devait le plus admirer, du jeune maître ou du vieux serviteur. + +«Dételez vite, et montez chez moi», dit Andrea à son groom. + +En deux bonds, le jeune homme fut dans sa chambre et eut brûlé la lettre +de Caderousse, dont il fit disparaître jusqu'aux cendres. + +Il achevait cette opération lorsque le domestique entra. + +«Tu es de la même taille que moi, Pierre, lui dit-il. + +--J'ai cet honneur-là, Excellence, répondit le valet. + +--Tu dois avoir une livrée neuve qu'on t'a apportée hier? + +--Oui, monsieur. + +--J'ai affaire à une petite grisette à qui je ne veux dire ni mon titre +ni ma condition. Prête-moi ta livrée et apporte-moi tes papiers, afin +que je puisse, si besoin est, coucher dans une auberge.» + +Pierre obéit. + +Cinq minutes après, Andrea, complètement déguisé, sortait de l'hôtel +sans être reconnu, prenait un cabriolet et se faisait conduire à +l'auberge du Cheval-Rouge, à Picpus. + +Le lendemain, il sortit de l'auberge du Cheval-Rouge comme il était +sorti de l'hôtel des Princes, c'est-à-dire sans être remarqué, descendit +le faubourg Saint-Antoine, prit le boulevard jusqu'à la rue +Ménilmontant, et, s'arrêtant à la porte de la troisième maison a gauche, +chercha à qui il pouvait, en l'absence du concierge, demander des +renseignements. + +«Que cherchez-vous, mon joli garçon? demanda la fruitière d'en face. + +--M. Pailletin, s'il vous plaît, ma grosse maman? répondit Andrea. + +--Un boulanger retiré? demanda la fruitière. + +--Justement, c'est cela. + +--Au fond de la cour, à gauche, au troisième.» + +Andrea prit le chemin indiqué, et au troisième trouva une patte de +lièvre qu'il agita avec un sentiment de mauvaise humeur dont le +mouvement précipité de la sonnette se ressentit. + +Une seconde après, la figure de Caderousse apparut au grillage pratiqué +dans la porte. + +«Ah! tu es exact», dit-il. + +Et il tira les verrous. + +«Parbleu!» dit Andrea en entrant. + +Et il lança devant lui sa casquette de livrée qui, manquant la chaise, +tomba à terre et fit le tour de la chambre en roulant sur sa +circonférence. + +«Allons, allons, dit Caderousse, ne te fâche pas, le petit! Voyons, +tiens, j'ai pensé à toi, regarde un peu le bon déjeuner que nous aurons: +rien que des choses que tu aimes, tron de l'air!» + +Andrea sentit en effet, en respirant, une odeur de cuisine dont les +arômes grossiers ne manquaient pas d'un certain charme pour un estomac +affamé, c'était ce mélange de graisse fraîche et d'ail qui signale la +cuisine provençale d'un ordre inférieur; c'était en outre un goût de +poisson gratiné, puis, par-dessus tout, l'âpre parfum de la muscade et +du girofle. Tout cela s'exhalait de deux plats creux et couverts, posés +sur deux fourneaux, et d'une casserole qui bruissait dans le four d'un +poêle de fonte. + +Dans la chambre voisine, Andrea vit en outre une table assez propre +ornée de deux couverts, de deux bouteilles de vin cachetées, l'une de +vert, l'autre de jaune, d'une bonne mesure d'eau-de-vie dans un carafon, +et d'une macédoine de fruits dans une large feuille de chou posée avec +art sur une assiette de faïence. + +«Que t'en semble? le petit, dit Caderousse; hein, comme cela embaume! +Ah! dame! tu sais, j'étais bon cuisinier là-bas! te rappelles-tu comme +on se léchait les doigts de ma cuisine? Et toi tout le premier, tu en as +goûté de mes sauces, et tu ne les méprisais pas, que je crois.» + +Et Caderousse se mit à éplucher un supplément d'oignons. + +«C'est bon, c'est bon, dit Andrea avec humeur, pardieu!, si c'est pour +déjeuner avec toi que tu m'as dérangé, que le diable t'emporte! + +--Mon fils, dit sentencieusement Caderousse, en mangeant l'on cause; et +puis, ingrat que tu es, tu n'as donc pas de plaisir à voir un peu ton +ami? Moi, j'en pleure de joie.» + +Caderousse, en effet, pleurait réellement; seulement, il eût été +difficile de dire si c'était la joie ou les oignons qui opéraient sur la +glande lacrymale de l'ancien aubergiste du pont du Gard. + +«Tais-toi donc, hypocrite, dit Andrea; tu m'aimes, toi? + +--Oui, je t'aime, ou le diable m'emporte; c'est une faiblesse, dit +Caderousse, je le sais bien, mais c'est plus fort que moi. + +--Ce qui ne t'empêche pas de m'avoir fait venir pour quelque perfidie. + +--Allons donc! dit Caderousse en essuyant son large couteau à son +tablier, si je ne t'aimais pas, est-ce que je supporterais la vie +misérable que tu me fais? Regarde un peu, tu as sur le dos l'habit de +ton domestique, donc tu as un domestique; moi, je n'en ai pas, et je +suis forcé d'éplucher mes légumes moi-même: tu fais fi de ma cuisine, +parce que tu dînes à la table d'hôte de l'hôtel des Princes ou au Café +de Paris. Eh bien, moi aussi, je pourrais avoir un domestique; moi +aussi, je pourrais avoir un tilbury; moi aussi, je pourrais dîner où je +voudrais: eh bien, pourquoi est-ce que je m'en prive? pour ne pas faire +de peine à mon petit Benedetto. Voyons, avoue seulement que je le +pourrais, hein?» + +Et un regard parfaitement clair de Caderousse termina le sens de la +phrase. + +«Bon, dit Andrea, mettons que tu m'aimes: alors pourquoi exiges-tu que +je vienne déjeuner avec toi? + +--Mais pour te voir, le petit. + +--Pour me voir, à quoi bon? puisque nous avons fait d'avance toutes nos +conditions. + +--Eh! cher ami, dit Caderousse, est-ce qu'il y a des testaments sans +codicilles? Mais tu es venu pour déjeuner d'abord, n'est-ce pas? Eh +bien, voyons, assieds-toi, et commençons par ces sardines et ce beurre +frais, que j'ai mis sur des feuilles de vigne à ton intention, méchant. +Ah! oui, tu regardes ma chambre, mes quatre chaises de paille, mes +images à trois francs le cadre. Dame! que veux-tu, ça n'est pas l'hôtel +des Princes. + +--Allons, te voilà dégoûté à présent; tu n'es plus heureux, toi qui ne +demandais qu'à avoir l'air d'un boulanger retiré.» + +Caderousse poussa un soupir. + +«Eh bien, qu'as-tu à dire? tu as vu ton rêve réalisé. + +--J'ai à dire que c'est un rêve, un boulanger retiré, mon pauvre +Benedetto, c'est riche, cela a des rentes. + +--Pardieu! tu en as des rentes. + +--Moi? + +--Oui, toi, puisque je t'apporte tes deux cents francs.» + +Caderousse haussa les épaules. + +«C'est humiliant, dit-il, de recevoir ainsi de l'argent donné à +contrecoeur, de l'argent éphémère, qui peut me manquer du jour au +lendemain. Tu vois bien que je suis obligé de faire des économies pour +le cas où ta prospérité ne durerait pas. Eh! mon ami, la fortune est +inconstante, comme disait l'aumônier... du régiment. Je sais bien +qu'elle est immense, ta prospérité, scélérat; tu vas épouser la fille de +Danglars. + +--Comment! de Danglars? + +--Et certainement, de Danglars! Ne faut-il pas que je dise du baron +Danglars? C'est comme si je disais du comte Benedetto. C'était un ami, +Danglars, et s'il n'avait pas la mémoire si mauvaise, il devrait +m'inviter à ta noce... attendu qu'il est venu à la mienne... oui, oui, +oui, à la mienne! Dame! il n'était pas si fier dans ce temps-là; il +était petit commis chez ce bon M. Morrel. J'ai dîné plus d'une fois avec +lui et le comte de Morcerf.... Va, tu vois que j'ai de belles +connaissances et que si je voulais les cultiver un petit peu, nous nous +rencontrerions dans les mêmes salons. + +--Allons donc, ta jalousie te fait voir des arcs-en-ciel, Caderousse. + +--C'est bon, Benedetto mio, on sait ce que l'on dit. Peut-être qu'un +jour aussi l'on mettra son habit des dimanches, et qu'on ira dire à une +porte cochère: «Le cordon, s'il vous plaît!» En attendant, assieds-toi +et mangeons.» + +Caderousse donna l'exemple et se mit à déjeuner de bon appétit, et en +faisant l'éloge de tous les mets qu'il servait à son hôte. + +Celui-ci sembla prendre son parti, déboucha bravement les bouteilles et +attaqua la bouillabaisse et la morue gratinée à l'ail et à l'huile. + +«Ah! compère, dit Caderousse, il paraît que tu te raccommodes avec ton +ancien maître d'hôtel? + +--Ma foi, oui, répondit Andrea, chez lequel, jeune et vigoureux qu'il +était, l'appétit l'emportait pour le moment sur toute autre chose. + +--Et tu trouves cela bon, coquin? + +--Si bon, que je ne comprends pas comment un homme qui fricasse et qui +mange de si bonnes choses peut trouver que la vie est mauvaise. + +--Vois-tu, dit Caderousse, c'est que tout mon bonheur est gâté par une +seule pensée. + +--Laquelle? + +--C'est que je vis aux dépens d'un ami, moi qui ai toujours bravement +gagné ma vie moi-même. + +--Oh! oh! qu'à cela ne tienne, dit Andrea, j'ai assez pour deux, ne te +gêne pas. + +--Non, vraiment; tu me croiras si tu veux, à la fin de chaque mois, j'ai +des remords. + +--Bon Caderousse! + +--C'est au point qu'hier je n'ai pas voulu prendre les deux cents +francs. + +--Oui, tu voulais me parler; mais est-ce bien le remords, voyons? + +--Le vrai remords; et puis il m'était venu une idée.» + +Andrea frémit; il frémissait toujours aux idées de Caderousse. + +«C'est misérable, vois-tu, continua celui-ci, d'être toujours à attendre +la fin d'un mois. + +--Eh! dit philosophiquement Andrea, décidé à voir venir son compagnon, +la vie ne se passe-t-elle pas à attendre? Moi, par exemple, est-ce que +je fais autre chose? Eh bien, je prends patience, n'est-ce pas? + +--Oui, parce qu'au lieu d'attendre deux cents misérables francs, tu en +attends cinq ou six mille, peut-être dix, peut-être douze même; car tu +es un cachottier: là-bas, tu avais toujours des boursicots, des +tirelires que tu essayais de soustraire à ce pauvre ami Caderousse. +Heureusement qu'il avait le nez fin, l'ami Caderousse en question. + +--Allons, voilà que tu vas te remettre à divaguer, dit Andrea, à parler +et à reparler du passé toujours! Mais à quoi bon rabâcher comme cela, je +te le demande? + +--Ah! c'est que tu as vingt et un ans, toi, et que tu peux oublier le +passé; j'en ai cinquante, et je suis bien forcé de m'en souvenir. Mais +n'importe, revenons aux affaires. + +--Oui. + +--Je voulais dire que si j'étais à ta place.... + +--Eh bien? + +--Je réaliserais.... + +--Comment! tu réaliserais.... + +--Oui, je demanderais un semestre d'avance, sous prétexte que je veux +devenir éligible et que je vais acheter une ferme; puis avec mon +semestre je décamperais. + +--Tiens, tiens, tiens, fit Andrea, ce n'est pas si mal pensé, cela, +peut-être! + +--Mon cher ami, dit Caderousse, mange de ma cuisine et suis mes +conseils; tu ne t'en trouveras pas plus mal, physiquement et moralement. + +--Eh bien, mais, dit Andrea, pourquoi ne suis-tu pas toi-même le conseil +que tu donnes? pourquoi ne réalises-tu pas un semestre, une année même +et ne te retires-tu pas à Bruxelles? Au lieu d'avoir l'air d'un +boulanger retiré, tu aurais l'air d'un banqueroutier dans l'exercice de +ses fonctions: cela est bien porté. + +--Mais comment diable veux-tu que je me retire avec douze cents francs? + +--Ah! Caderousse, dit Andrea, comme tu te fais exigeant! Il y a deux +mois, tu mourais de faim. + +--L'appétit vient en mangeant, dit Caderousse en montrant ses dents +comme un singe qui rit ou comme un tigre qui gronde. Aussi, ajouta-t-il +en coupant avec ces mêmes dents, si blanches et si aiguës, malgré l'âge, +une énorme bouchée de pain, j'ai fait un plan.» + +Les plans de Caderousse épouvantaient Andrea encore plus que ses idées; +les idées n'étaient que le germe, le plan, c'était la réalisation. + +«Voyons ce plan, dit-il; ce doit être joli! + +--Pourquoi pas? Le plan grâce auquel nous avons quitté l'établissement +de M. Chose, de qui venait-il, hein? de moi, je présuppose; il n'en +était pas plus mauvais, ce me semble, puisque nous voilà ici! + +--Je ne dis pas, répondit Andrea, tu as quelquefois du bon; mais enfin, +voyons ton plan. + +--Voyons, poursuivit Caderousse, peux-tu, toi, sans débourser un sou, +me faire avoir une quinzaine de mille francs... non, ce n'est pas assez +de quinze mille francs, je ne veux pas devenir honnête homme à moins de +trente mille francs? + +--Non, répondit sèchement Andrea, non, je ne le puis pas. + +--Tu ne m'as pas compris, à ce qu'il paraît, répondit froidement +Caderousse d'un air calme; je t'ai dit sans débourser un sou. + +--Ne veux-tu pas que je vole pour gâter toute mon affaire, et la tienne +avec la mienne, et qu'on nous reconduise là-bas? + +--Oh! moi, dit Caderousse, ça m'est bien égal qu'on me reprenne; je suis +un drôle de corps, sais-tu: je m'ennuie parfois des camarades; ce n'est +pas comme toi, sans coeur, qui voudrais ne jamais les revoir!» + +Andrea fit plus que frémir cette fois, il pâlit. + +«Voyons Caderousse, pas de bêtises, dit-il. + +--Eh! non, sois donc tranquille, mon petit Benedetto; mais indique-moi +donc un petit moyen de gagner ces trente mille francs sans te mêler de +rien; tu me laisseras faire, voilà tout! + +--Eh bien, je verrai, je chercherai, dit Andrea. + +--Mais, en attendant, tu pousseras mon mois à cinq cents francs, j'ai +une manie, je voudrais prendre une bonne! + +--Eh bien, tu auras tes cinq cents francs, dit Andrea: mais c'est lourd +pour moi, mon pauvre Caderousse... tu abuses.... + +--Bah! dit Caderousse; puisque tu puises dans des coffres qui n'ont +point de fond.» + +On eût dit qu'Andrea attendait là son compagnon, tant son oeil brilla +d'un rapide éclair qui, il est vrai, s'éteignit aussitôt. + +«Ça, c'est la vérité, répondit Andrea, et mon protecteur est excellent +pour moi. + +--Ce cher protecteur! dit Caderousse; ainsi donc il te fait par mois?... + +--Cinq mille francs, dit Andrea. + +--Autant de mille que tu me fais de cents, reprit Caderousse; en vérité, +il n'y a que des bâtards pour avoir du bonheur. Cinq mille francs par +mois.... Que diable peut-on faire de tout cela? + +--Eh, mon Dieu! c'est bien vite dépensé; aussi, je suis comme toi, je +voudrais bien avoir un capital. + +--Un capital... oui... je comprends, tout le monde voudrait bien avoir +un capital. + +--Eh bien, moi, j'en aurai un. + +--Et qui est-ce qui te le fera? ton prince? + +--Oui, mon prince; malheureusement il faut que j'attende. + +--Que tu attendes quoi? demanda Caderousse. + +--Sa mort. + +--La mort de ton prince? + +--Oui. + +--Comment cela? + +--Parce qu'il m'a porté sur son testament. + +--Vrai? + +--Parole d'honneur! + +--Pour combien? + +--Pour cinq cent mille! + +--Rien que cela; merci du peu. + +--C'est comme je te le dis. + +--Allons donc, pas possible! + +--Caderousse, tu es mon ami? + +--Comment donc! à la vie, à la mort. + +--Eh bien, je vais te dire un secret. + +--Dis. + +--Mais écoute. + +--Oh! pardieu! muet comme une carpe. + +--Eh bien, je crois....» + +Andrea s'arrêta en regardant autour de lui. + +«Tu crois?... N'aie pas peur, pardieu! nous sommes seuls. + +--Je crois que j'ai retrouvé mon père. + +--Ton vrai père? + +--Oui. + +--Pas le père Cavalcanti. + +--Non, puisque celui-là est reparti; le vrai, comme tu dis. + +--Et ce père, c'est.... + +--Eh bien, Caderousse, c'est le comte de Monte-Cristo. + +--Bah! + +--Oui; tu comprends, alors tout s'explique. Il ne peut pas m'avouer tout +haut, à ce qu'il paraît, mais il me fait reconnaître par M. Cavalcanti, +à qui il donne cinquante mille francs pour ça. + +--Cinquante mille francs pour être ton père! Moi, j'aurais accepté pour +moitié prix, pour vingt mille, pour quinze mille! Comment, tu n'as pas +pensé à moi? + +--Est-ce que je savais cela, puisque tout s'est fait tandis que nous +étions là-bas? + +--Ah! c'est vrai. Et tu dis que, par son testament...? + +--Il me laisse cinq cent mille livres. + +--Tu en es sûr? + +--Il me l'a montré; mais ce n'est pas le tout. + +--Il y a un codicille, comme je disais tout à l'heure! + +--Probablement. + +--Et dans ce codicille?... + +--Il me reconnaît. + +--Oh! le bon homme de père, le brave homme de père, l'honnêtissime homme +de père! dit Caderousse en faisant tourner en l'air une assiette qu'il +retint entre ses deux mains. + +--Voilà! dis encore que j'ai des secrets pour toi! + +--Non, et ta confiance t'honore à mes yeux. Et ton prince de père, il +est donc riche, richissime? + +--Je crois bien. Il ne connaît pas sa fortune. + +--Est-ce possible? + +--Dame! je le vois bien, moi qui suis reçu chez lui à toute heure. +L'autre jour, c'était un garçon de banque qui lui apportait cinquante +mille francs dans un portefeuille gros comme ta serviette; hier, c'est +un banquier qui lui apportait cent mille francs en or.» + +Caderousse était abasourdi; il lui semblait que les paroles du jeune +homme avaient le son du métal, et qu'il entendait rouler des cascades de +louis. + +«Et tu vas dans cette maison-là? s'écria-t-il avec naïveté. + +--Quand je veux.» + +Caderousse demeura pensif un instant. Il était facile de voir qu'il +retournait dans son esprit quelque profonde pensée. + +Puis soudain: + +«Que j'aimerais à voir tout cela! s'écria-t-il, et comme tout cela doit +être beau! + +--Le fait est, dit Andrea, que c'est magnifique! + +--Et ne demeure-t-il pas avenue des Champs-Élysées? + +--Numéro trente. + +--Ah! dit Caderousse, numéro trente? + +--Oui, une belle maison isolée, entre cour et jardin, tu ne connais que +cela. + +--C'est possible; mais ce n'est pas l'extérieur qui m'occupe, c'est +l'intérieur: les beaux meubles, hein! qu'il doit y avoir là-dedans? + +--As-tu vu quelquefois les Tuileries? + +--Non. + +--Eh bien, c'est plus beau. + +--Dis donc, Andrea, il doit faire bon à se baisser quand ce bon +Monte-Cristo laisse tomber sa bourse? + +--Oh! mon Dieu! ce n'est pas la peine d'attendre ce moment-là, dit +Andrea, l'argent traîne dans cette maison-là comme les fruits dans un +verger. + +--Dis donc, tu devrais m'y conduire un jour avec toi. + +--Est-ce que c'est possible! et à quel titre? + +--Tu as raison; mais tu m'as fait venir l'eau à la bouche; faut +absolument que je voie cela; je trouverai un moyen. + +--Pas de bêtises, Caderousse! + +--Je me présenterai comme frotteur. + +--Il y a des tapis partout. + +--Ah! pécaïre! alors il faut que je me contente de voir cela en +imagination. + +--C'est ce qu'il y a de mieux, crois-moi. + +--Tâche au moins de me faire comprendre ce que cela peut être. + +--Comment veux-tu?... + +--Rien de plus facile. Est-ce grand? + +--Ni trop grand ni trop petit. + +--Mais comment est-ce distribué? + +--Dame! il me faudrait de l'encre et du papier pour faire un plan. + +--En voilà!» dit vivement Caderousse. + +Et il alla chercher sur un vieux secrétaire une feuille de papier blanc, +de l'encre et une plume. + +«Tiens, dit Caderousse, trace-moi tout cela sur du papier, mon fils.» + +Andrea prit la plume avec un imperceptible sourire et commença. + +«La maison, comme je te l'ai dit, est entre cour et jardin, vois-tu, +comme cela?» + +Et Andrea fit le tracé du jardin, de la cour et de la maison. + +«Des grands murs? + +--Non, huit ou dix pieds tout au plus. + +--Ce n'est pas prudent, dit Caderousse. + +--Dans la cour, des caisses d'orangers, des pelouses, des massifs de +fleurs. + +--Et pas de pièges à loups? + +--Non. + +--Les écuries? + +--Aux deux côtés de la grille, où tu vois, là.» + +Andrea continua son plan. + +«Voyons le rez-de-chaussée, dit Caderousse. + +--Au rez-de-chaussée, salle à manger, deux salons, salle de billard, +escalier dans le vestibule, et petit escalier dérobé. + +--Des fenêtres?... + +--Des fenêtres magnifiques, si belles, si larges que, ma foi, oui, je +crois qu'un homme de ta taille passerait par chaque carreau. + +--Pourquoi diable a-t-on des escaliers, quand on a des fenêtres +pareilles? + +--Que veux-tu! le luxe. + +--Mais des volets? + +--Oui, des volets, mais dont on ne se sert jamais. Un original, ce comte +de Monte-Cristo, qui aime à voir le ciel même pendant la nuit! + +--Et les domestiques, où couchent-ils? + +--Oh! ils ont leur maison à eux. Figure-toi un joli hangar à droite en +entrant, où l'on serre les échelles. Eh bien, il y a sur ce hangar une +collection de chambres pour les domestiques, avec des sonnettes +correspondant aux chambres. + +--Ah! diable! des sonnettes! + +--Tu dis?... + +--Moi, rien. Je dis que cela coûte très cher à poser les sonnettes; et à +quoi cela sert-il, je te le demande? + +--Autrefois il y avait un chien qui se promenait la nuit dans la cour, +mais on l'a fait conduire à la maison d'Auteuil, tu sais, à celle où tu +es venu? + +--Oui. + +--Moi, je lui disais encore hier: «C'est imprudent de votre part, +monsieur le comte, car, lorsque vous allez à Auteuil et que vous emmenez +vos domestiques, la maison reste seule.» + +--Eh bien, a-t-il démandé, après? + +--Eh bien, après, quelque beau jour on vous volera. + +--Qu'a-t-il répondu? + +--Ce qu'il a répondu? + +--Oui. + +--Il a répondu: «Eh bien qu'est-ce que cela me fait qu'on me vole?» + +--Andrea, il y a quelque secrétaire à mécanique. + +--Comment cela? + +--Oui, qui prend le voleur dans une grille et qui joue un air. On m'a +dit qu'il y en avait comme cela à la dernière exposition. + +--Il a tout bonnement un secrétaire en acajou auquel j'ai toujours vu la +clef. + +--Et on ne le vole pas? + +--Non, les gens qui le servent lui sont tout dévoués. + +--Il doit y en avoir dans ce secrétaire-là, hein! de la monnaie? + +--Il y a peut-être... on ne peut pas savoir ce qu'il y a. + +--Et où est-il? + +--Au premier. + +--Fais-moi donc un peu le plan du premier, le petit, comme tu m'as fait +celui du rez-de-chaussée. + +--C'est facile.» + +Et Andrea reprit la plume. + +«Au premier, vois-tu, il y a antichambre, salon; à droite du salon, +bibliothèque et cabinet de travail; à gauche du salon, une chambre à +coucher et un cabinet de toilette. C'est dans le cabinet de toilette +qu'est le fameux secrétaire. + +--Et une fenêtre au cabinet de toilette? + +--Deux, là et là.» + +Et Andrea dessina deux fenêtres à la pièce qui, sur le plan, faisait +l'angle et figurait comme un carré moins grand ajouté au carré long de +la chambre à coucher. + +Caderousse devint rêveur. + +«Et va-t-il souvent à Auteuil? demanda-t-il. + +--Deux ou trois fois par semaine; demain, par exemple, il doit y aller +passer la journée et la nuit. + +--Tu en es sûr? + +--Il m'a invité à y aller dîner. + +--À la bonne heure! voilà une existence, dit Caderousse: maison à la +ville, maison à la campagne! + +--Voilà ce que c'est que d'être riche. + +--Et iras-tu dîner? + +--Probablement. + +--Quand tu y dînes, y couches-tu? + +--Quand cela me fait plaisir. Je suis chez le comte comme chez moi.» + +Caderousse regarda le jeune homme comme pour arracher la vérité du fond +de son coeur. Mais Andrea tira une boîte à cigares de sa poche, y prit +un havane, l'alluma tranquillement et commença à le fumer sans +affectation. + +«Quand veux-tu les cinq cents francs? demanda-t-il à Caderousse. + +--Mais tout de suite, si tu les as.» + +Andrea tira vingt-cinq louis de sa poche. + +«Des jaunets, dit Caderousse; non, merci! + +--Eh bien, tu les méprises? + +--Je les estime, au contraire, mais je n'en veux pas. + +--Tu gagneras le change, imbécile: l'or vaut cinq sous. + +--C'est ça, et puis le changeur fera suivre l'ami Caderousse, et puis on +lui mettra la main dessus, et puis il faudra qu'il dise quels sont les +fermiers qui lui paient ses redevances en or. Pas de bêtises, le petit: +de l'argent tout simplement, des pièces rondes à l'effigie d'un monarque +quelconque. Tout le monde peut atteindre à une pièce de cinq francs. + +--Tu comprends bien que je n'ai pas cinq cents francs sur moi: il +m'aurait fallu prendre un commissionnaire. + +--Eh bien, laisse-les chez toi, à ton concierge, c'est un brave homme, +j'irai les prendre. + +--Aujourd'hui? + +--Non, demain; aujourd'hui je n'ai pas le temps. + +--Eh bien, soit; demain, en partant pour Auteuil, je les laisserai. + +--Je peux compter dessus? + +--Parfaitement. + +--C'est que je vais arrêter d'avance ma bonne, vois-tu. + +--Arrête. Mais ce sera fini, hein? tu ne me tourmenteras plus? + +--Jamais.» + +Caderousse était devenu si sombre, qu'Andrea craignit d'être forcé de +s'apercevoir de ce changement. Il redoubla donc de gaieté et +d'insouciance. + +«Comme tu es guilleret, dit Caderousse; on dirait que tu tiens déjà ton +héritage! + +--Non pas, malheureusement!... Mais le jour où je le tiendrai.... + +--Eh bien? + +--Eh bien, on se souviendra des amis; je ne te dis que ça. + +--Oui, comme tu as bonne mémoire, justement! + +--Que veux-tu? je croyais que tu voulais me rançonner. + +--Moi! oh! quelle idée! moi qui, au contraire, vais encore te donner un +conseil d'ami. + +--Lequel? + +--C'est de laisser ici le diamant que tu as à ton doigt. Ah çà! mais tu +veux donc nous faire prendre? tu veux donc nous perdre tous les deux, +que tu fais de pareilles bêtises? + +--Pourquoi cela? dit Andrea. + +--Comment! tu prends une livrée, tu te déguises en domestique, et tu +gardes à ton doigt un diamant de quatre à cinq mille francs! + +--Peste! tu estimes juste! Pourquoi ne te fais-tu pas +commissaire-priseur? + +--C'est que je m'y connais en diamants; j'en ai eu. + +--Je te conseille de t'en vanter», dit Andrea, qui, sans se courroucer, +comme le craignait Caderousse, de cette nouvelle extorsion, livra +complaisamment la bague. + +Caderousse la regarda de si près qu'il fut clair pour Andrea qu'il +examinait si les arêtes de la coupe étaient bien vives. + +«C'est un faux diamant, dit Caderousse. + +--Allons donc, fit Andrea, plaisantes-tu? + +--Oh! ne te fâche pas, on peut voir.» + +Et Caderousse alla à la fenêtre, fit glisser le diamant sur le carreau; +on entendit crier la vitre. + +«_Confiteor_! dit Caderousse en passant le diamant à son petit doigt, je +me trompais; mais ces voleurs de joailliers imitent si bien les pierres, +qu'on n'ose plus aller voler dans les boutiques de bijouterie. C'est +encore une branche d'industrie paralysée. + +--Eh bien, dit Andrea, est-ce fini? as-tu encore quelque chose à me +demander? Ne te gêne pas pendant que tu y es. + +--Non, tu es un bon compagnon au fond. Je ne te retiens plus, et je +tâcherai de me guérir de mon ambition. + +--Mais prends garde qu'en vendant ce diamant, il ne t'arrive ce que tu +craignais qu'il ne t'arrivât pour l'or. + +--Je ne le vendrai pas, sois tranquille. + +--Non, pas d'ici à après-demain, du moins, pensa le jeune homme. + +--Heureux coquin! dit Caderousse, tu t'en vas retrouver tes laquais, tes +chevaux, ta voiture et ta fiancée. + +--Mais oui, dit Andrea. + +--Dis donc, j'espère que tu me feras un joli cadeau de noces le jour où +tu épouseras la fille de mon ami Danglars. + +--Je t'ai déjà dit que c'était une imagination que tu t'étais mise en +tête. + +--Combien de dot? + +--Mais je te dis.... + +--Un million?» + +Andrea haussa les épaules. + +«Va pour un million, dit Caderousse, tu n'en auras jamais autant que je +t'en désire. + +--Merci, dit le jeune homme. + +--Oh! c'est de bon coeur, ajouta Caderousse en riant de son gros rire. +Attends, que je te reconduise. + +--Ce n'est pas la peine. + +--Si fait. + +--Pourquoi cela? + +--Oh! parce qu'il y a un petit secret à la porte; c'est une mesure de +précaution que j'ai cru devoir adopter; serrure Huret et Fichet, revue +et corrigée par Gaspard Caderousse. Je t'en confectionnerai une pareille +quand tu seras capitaliste. + +--Merci, dit Andrea; je te ferai prévenir huit jours d'avance.» + +Ils se séparèrent. Caderousse resta sur le palier jusqu'à ce qu'il eût +vu Andrea non seulement descendre les trois étages, mais encore +traverser la cour. Alors il rentra précipitamment, ferma la porte avec +soin, et se mit à étudier, en profond architecte, le plan que lui avait +laissé Andrea. + +«Ce cher Benedetto, dit-il, je crois qu'il ne serait pas fâché +d'hériter, et que celui qui avancera le jour où il doit palper ses cinq +cent mille francs ne sera pas son plus méchant ami.» + + + + +LXXXII + +L'effraction. + + +Le lendemain du jour où avait eu lieu la conversation que nous venons de +rapporter, le comte de Monte-Cristo était en effet parti pour Auteuil +avec Ali, plusieurs domestiques et des chevaux qu'il voulait essayer. Ce +qui avait surtout déterminé ce départ, auquel il ne songeait même pas la +veille, et auquel Andrea ne songeait pas plus que lui, c'était l'arrivée +de Bertuccio, qui, revenu de Normandie, rapportait des nouvelles de la +maison et de la corvette. La maison était prête, et la corvette, arrivée +depuis huit jours et à l'ancre dans une petite anse où elle se tenait +avec son équipage de six hommes, après avoir rempli toutes les +formalités exigées, était déjà en état de reprendre la mer. + +Le comte loua le zèle de Bertuccio et l'invita à se préparer à un prompt +départ, son séjour en France ne devant plus se prolonger au-delà d'un +mois. + +«Maintenant, lui dit-il, je puis avoir besoin d'aller en une nuit de +Paris au Tréport; je veux huit relais échelonnés sur la route qui me +permettent de faire cinquante lieues en dix heures. + +--Votre Excellence avait déjà manifesté ce désir, répondit Bertuccio, et +les chevaux sont prêts. Je les ai achetés et cantonnés moi-même aux +endroits les plus commodes, c'est-à-dire dans des villages où personne +ne s'arrête ordinairement. + +--C'est bien, dit Monte-Cristo, je reste ici un jour ou deux, +arrangez-vous en conséquence.» + +Comme Bertuccio allait sortir pour ordonner tout ce qui avait rapport à +ce séjour, Baptistin ouvrit la porte; il tenait une lettre sur un +plateau de vermeil. + +«Que venez-vous faire ici? demanda le comte en le voyant tout couvert de +poussière, je ne vous ai pas demandé, ce me semble?» + +Baptistin, sans répondre, s'approcha du comte et lui présenta la lettre. + +«Importante et pressée», dit-il. + +Le comte ouvrit la lettre et lut: + +«M. de Monte-Cristo est prévenu que cette nuit même un homme +s'introduira dans sa maison des Champs-Élysées, pour soustraire des +papiers qu'il croit enfermés dans le secrétaire du cabinet de toilette: +on sait M. le comte de Monte-Cristo assez brave pour ne pas recourir à +l'intervention de la police, intervention qui pourrait compromettre +fortement celui qui donne cet avis. M. le comte, soit par une ouverture +qui donnera de la chambre à coucher dans le cabinet, soit s'embusquant +dans le cabinet, pourra se faire justice lui-même. Beaucoup de gens et +de précautions apparentes éloigneraient certainement le malfaiteur, et +feraient perdre à M. de Monte-Cristo cette occasion de connaître un +ennemi que le hasard a fait découvrir à la personne qui donne cet avis +au comte, avis qu'elle n'aurait peut-être pas l'occasion de renouveler +si, cette première entreprise échouant, le malfaiteur en renouvelait une +autre.» + +Le premier mouvement du comte fut de croire à une ruse de voleurs, piège +grossier qui lui signalait un danger médiocre pour l'exposer à un danger +plus grave. Il allait donc faire porter la lettre à un commissaire de +police, malgré la recommandation, et peut-être même à cause de la +recommandation de l'ami anonyme, quand tout à coup l'idée lui vint que +ce pouvait être, en effet, quelque ennemi particulier à lui, que lui +seul pouvait reconnaître et dont, le cas échéant, lui seul pouvait tirer +parti, comme avait fait Fiesque du Maure qui avait voulu l'assassiner. +On connaît le comte; nous n'avons donc pas besoin de dire que c'était un +esprit plein d'audace et de vigueur qui se raidissait contre +l'impossible avec cette énergie qui fait seule les hommes supérieurs. +Par la vie qu'il avait menée, par la décision qu'il avait prise et qu'il +avait tenue de ne reculer devant rien, le comte en était venu à savourer +des jouissances inconnues dans les luttes qu'il entreprenait parfois +contre la nature, qui est Dieu, et contre le monde qui peut bien passer +pour le diable. + +«Ils ne veulent pas me voler mes papiers, dit Monte-Cristo, ils veulent +me tuer; ce ne sont pas des voleurs, ce sont des assassins. Je ne veux +pas que M. le préfet de Police se mêle de mes affaires particulières. Je +suis assez riche, ma foi, pour dégrever en ceci le budget de son +administration.» + +Le comte rappela Baptistin, qui était sorti de la chambre après avoir +apporté la lettre. + +«Vous allez retourner à Paris, dit-il, vous ramènerez ici tous les +domestiques qui restent. J'ai besoin de tout mon monde à Auteuil. + +--Mais ne restera-t-il donc personne à la maison, monsieur le comte? +demanda Baptistin. + +--Si fait, le concierge. + +--Monsieur le comte réfléchira qu'il y a loin de la loge à la maison. + +--Eh bien? + +--Eh bien, on pourrait dévaliser tout le logis, sans qu'il entendît le +moindre bruit. + +--Qui cela? + +--Mais des voleurs. + +--Vous êtes un niais, monsieur Baptistin; les voleurs dévalisassent-ils +tout le logement, ne m'occasionneront jamais le désagrément que +m'occasionnerait un service mal fait.» + +Baptistin s'inclina. + +«Vous m'entendez, dit le comte, ramenez vos camarades depuis le premier +jusqu'au dernier; mais que tout reste dans l'état habituel; vous +fermerez les volets du rez-de-chaussée, voilà tout. + +--Et ceux du premier? + +--Vous savez qu'on ne les ferme jamais. Allez.» + +Le comte fit dire qu'il dînerait seul chez lui et ne voulait être servi +que par Ali. + +Il dîna avec sa tranquillité et sa sobriété habituelles, et après le +dîner, faisant signe à Ali de le suivre, il sortit par la petite porte, +gagna le bois de Boulogne comme s'il se promenait, prit sans affectation +le chemin de Paris, et à la nuit tombante se trouva en face de la maison +des Champs-Élysées. + +Tout était sombre, seule une faible lumière brillait dans la loge du +concierge, distante d'une quarantaine de pas de la maison, comme l'avait +dit Baptistin. + +Monte-Cristo s'adossa à un arbre, et, de cet oeil qui se trompait si +rarement, sonda la double allée, examina les passants, et plongea son +regard dans les rues voisines, afin de voir si quelqu'un n'était point +embusqué. Au bout de dix minutes, il fut convaincu que personne ne le +guettait. Il courut aussitôt à la petite porte avec Ali, entra +précipitamment, et, par l'escalier de service, dont il avait la clef, +rentra dans sa chambre à coucher, sans ouvrir ou déranger un seul +rideau, sans que le concierge lui-même pût se douter que la maison, +qu'il croyait vide, avait retrouvé son principal habitant. + +Arrivé dans la chambre à coucher, le comte fit signe à Ali de s'arrêter, +puis il passa dans le cabinet, qu'il examina; tout était dans l'état +habituel: le précieux secrétaire à sa place, et la clef au secrétaire. +Il le ferma à double tour, prit la clef, revint à la porte de la chambre +à coucher, enleva la double gâche du verrou, et rentra. + +Pendant ce temps, Ali apportait sur une table les armes que le comte lui +avait demandées, c'est-à-dire une carabine courte et une paire de +pistolets doubles, dont les canons superposés permettaient de viser +aussi sûrement qu'avec des pistolets de tir. Armé ainsi, le comte tenait +la vie de cinq hommes entre ses mains. + +Il était neuf heures et demie à peu près; le comte et Ali mangèrent à la +hâte un morceau de pain et burent un verre de vin d'Espagne; puis +Monte-Cristo fit glisser un de ces panneaux mobiles qui lui permettaient +de voir d'une pièce dans l'autre. Il avait à sa portée ses pistolets et +sa carabine, et Ali, debout près de lui tenait à la main une de ces +petites haches arabes qui n'ont pas changé de forme depuis les +croisades. + +Par une des fenêtres de la chambre à coucher, parallèle à celle du +cabinet, le comte pouvait voir dans la rue. + +Deux heures se passèrent ainsi; il faisait l'obscurité la plus profonde, +et cependant Ali, grâce à sa nature sauvage, et cependant le comte, +grâce sans doute à une qualité acquise, distinguaient dans cette nuit +jusqu'aux plus faibles oscillations des arbres de la cour. + +Depuis longtemps la petite lumière de la loge du concierge s'était +éteinte. + +Il était à présumer que l'attaque, si réellement il y avait une attaque +projetée, aurait lieu par l'escalier du rez-de-chaussée et non par une +fenêtre. Dans les idées de Monte-Cristo, les malfaiteurs en voulaient à +sa vie et non à son argent. C'était donc à sa chambre à coucher qu'ils +s'attaqueraient, et ils parviendraient à sa chambre à coucher soit par +l'escalier dérobé, soi par la fenêtre du cabinet. + +Il plaça Ali devant la porte de l'escalier et continua de surveiller le +cabinet. + +Onze heures trois quarts sonnèrent à l'horloge des Invalides; le vent +d'ouest apportait sur ses humides bouffées la lugubre vibration des +trois coups. + +Comme le dernier coup s'éteignait, le comte crut entendre un léger bruit +du côté du cabinet; ce premier bruit, ou plutôt ce premier grincement, +fut suivi d'un second, puis d'un troisième; au quatrième, le comte +savait à quoi s'en tenir. Une main ferme et exercée était occupée à +couper les quatre côtés d'une vitre avec un diamant. + +Le comte sentit battre plus rapidement son coeur. Si endurcis au danger +que soient les hommes, si bien prévenus qu'ils soient du péril, ils +comprennent toujours, au frémissement de leur coeur et au frissonnement +de leur chair, la différence énorme qui existe entre le rêve et la +réalité, entre le projet et l'exécution. + +Cependant Monte-Cristo ne fit qu'un signe pour prévenir Ali; celui-ci, +comprenant que le danger était du côté du cabinet, fit un pas pour se +rapprocher de son maître. + +Monte-Cristo était avide de savoir à quels ennemis et à combien +d'ennemis il avait affaire. + +La fenêtre où l'on travaillait était en face de l'ouverture par laquelle +le comte plongeait son regard dans le cabinet. Ses yeux se fixèrent donc +vers cette fenêtre: il vit une ombre se dessiner plus épaisse sur +l'obscurité; puis un des carreaux devint tout à fait opaque, comme si +l'on y collait du dehors une feuille de papier, puis le carreau craqua +sans tomber. Par l'ouverture pratiquée, un bras passa qui chercha +l'espagnolette; une seconde après la fenêtre tourna sur ses gonds, et un +homme entra. + +L'homme était seul. + +«Voilà un hardi coquin», murmura le comte. + +En ce moment il sentit qu'Ali lui touchait doucement l'épaule; il se +retourna: Ali lui montrait la fenêtre de la chambre où ils étaient, et +qui donnait sur la rue. + +Monte-Cristo fit trois pas vers cette fenêtre, il connaissait l'exquise +délicatesse des sens du fidèle serviteur. En effet, il vit un autre +homme qui se détachait d'une porte, et, montant sur une borne, semblait +chercher à voir ce qui se passait chez le comte. + +«Bon! dit-il, ils sont deux: l'un agit, l'autre guette!» + +Il fit signe à Ali de ne pas perdre des yeux l'homme de la rue, et +revint à celui du cabinet. + +Le coupeur de vitres était entré et s'orientait, les bras tendus en +avant. + +Enfin il parut s'être rendu compte de toutes choses; il y avait deux +portes dans le cabinet, il alla pousser les verrous de toutes deux. + +Lorsqu'il s'approcha de celle de la chambre à coucher, Monte-Cristo crut +qu'il venait pour entrer, et prépara un de ses pistolets; mais il +entendit simplement le bruit des verrous glissant dans leurs anneaux de +cuivre. C'était une précaution, voilà tout; le nocturne visiteur, +ignorant le soin qu'avait pris le comte d'enlever les gâches, pouvait +désormais se croire chez lui et agir en toute tranquillité. + +Seul et libre de tous ses mouvements, l'homme alors tira de sa large +poche quelque chose, que le comte ne put distinguer, posa ce quelque +chose sur un guéridon, puis il alla droit au secrétaire, le palpa à +l'endroit de la serrure, et s'aperçut que, contre son attente, la clef +manquait. + +Mais le casseur de vitres était un homme de précaution et qui avait tout +prévu; le comte entendit bientôt ce froissement du fer contre le fer que +produit, quand on le remue, ce trousseau de clefs informes qu'apportent +les serruriers quand on les envoie chercher pour ouvrir une porte, et +auxquels les voleurs ont donné le nom de rossignols, sans doute à cause +du plaisir qu'ils éprouvent à entendre leur chant nocturne, lorsqu'ils +grincent contre le pêne de la serrure. + +«Ah! ah! murmura Monte-Cristo avec un sourire de désappointement, ce +n'est qu'un voleur.» + +Mais l'homme, dans l'obscurité, ne pouvait choisir l'instrument +convenable. Il eut alors recours à l'objet qu'il avait posé sur le +guéridon; il fit jouer un ressort, et aussitôt une lumière pâle, mais +assez vive cependant pour qu'on pût voir, envoya son reflet doré sur les +mains et sur le visage de cet homme. + +«Tiens! fit tout à coup Monte-Cristo en se reculant avec un mouvement de +surprise, c'est....» + +Ali leva sa hache. + +«Ne bouge pas, lui dit Monte-Cristo tout bas, et laisse là ta hache, +nous n'avons plus besoin d'armes ici.» + +Puis il ajouta quelques mots en baissant encore la voix, car +l'exclamation, si faible qu'elle fût, que la surprise avait arrachée au +comte, avait suffi pour faire tressaillir l'homme, qui était resté dans +la pose du rémouleur antique. C'était un ordre que venait de donner le +comte, car aussitôt Ali s'éloigna sur la pointe du pied, détacha de la +muraille de l'alcôve un vêtement noir et un chapeau triangulaire. +Pendant ce temps, Monte-Cristo ôtait rapidement sa redingote, son gilet +et sa chemise, et l'on pouvait, grâce au rayon de lumière filtrant par +la fente du panneau, reconnaître sur la poitrine du comte une de ces +souples et fines tuniques de mailles d'acier, dont la dernière, dans +cette France où l'on ne craint plus les poignards, fut peut-être portée +par le roi Louis XVI, qui craignait le couteau pour sa poitrine, et qui +fut frappé d'une hache à la tête. + +Cette tunique disparut bientôt sous une longue soutane comme les cheveux +du comte sous une perruque à tonsure; le chapeau triangulaire, placé sur +la perruque, acheva de changer le comte en abbé. + +Cependant l'homme n'entendant plus rien, s'était relevé, et pendant le +temps que Monte-Cristo opérait sa métamorphose, était allé droit au +secrétaire, dont la serrure commençait à craquer sous son _rossignol_. + +«Bon! murmura le comte, lequel se reposait sans doute sur quelque secret +de serrurerie qui devait être inconnu au crocheteur de portes, si habile +qu'il fût bon! tu en as pour quelques minutes.» Et il alla à la fenêtre. + +L'homme qu'il avait vu monter sur une borne en était descendu, et se +promenait toujours dans la rue; mais, chose singulière, au lieu de +s'inquiéter de ceux qui pouvaient venir, soit par l'avenue des +Champs-Élysées, soit par le faubourg Saint-Honoré, il ne paraissait +préoccupé que de ce qui se passait chez le comte, et tous ses mouvements +avaient pour but de voir ce qui se passait dans le cabinet. + +Monte-Cristo, tout à coup, se frappa le front et laissa errer sur ses +lèvres entrouvertes un rire silencieux. + +Puis se rapprochant d'Ali: + +«Demeure ici, lui dit-il tout bas, caché dans l'obscurité, et quel que +soit le bruit que tu entendes, quelque chose qui se passe, n'entre et ne +te montre que si je t'appelle par ton nom.» + +Ali fit signe de la tête qu'il avait compris et qu'il obéirait. + +Alors Monte-Cristo tira d'une armoire une bougie tout allumée, et au +moment où le voleur était le plus occupé à sa serrure, il ouvrit +doucement la porte ayant soin que la lumière qu'il tenait à la main +donnât tout entière sur son visage. + +La porte tourna si doucement que le voleur n'entendit pas le bruit. +Mais, à son grand étonnement, il vit tout à coup la chambre s'éclairer. + +Il se retourna. + +«Eh! bonsoir, cher monsieur Caderousse, dit Monte-Cristo; que diable +venez-vous donc faire ici à une pareille heure! + +--L'abbé Busoni!» s'écria Caderousse. + +Et ne sachant comment cette étrange apparition était venue jusqu'à lui, +puisqu'il avait fermé les portes, il laissa tomber son trousseau de +fausses clefs, et resta immobile et comme frappé de stupeur. + +Le comte alla se placer entre Caderousse et la fenêtre, coupant ainsi au +voleur terrifié son seul moyen de retraite. + +«L'abbé Busoni! répéta Caderousse en fixant sur le comte des yeux +hagards. + +--Eh bien, sans doute, l'abbé Busoni, reprit Monte-Cristo, lui-même en +personne, et je suis bien aise que vous me reconnaissiez, mon cher +monsieur Caderousse, cela prouve que nous avons bonne mémoire, car, si +je ne me trompe, voilà tantôt dix ans que nous ne nous sommes vus.» + +Ce calme, cette ironie, cette puissance, frappèrent l'esprit de +Caderousse d'une terreur vertigineuse. + +«L'abbé! l'abbé! murmura-t-il en crispant ses poings et en faisant +claquer ses dents. + +--Nous voulons donc voler le comte de Monte-Cristo? continua le prétendu +abbé. + +--Monsieur l'abbé, murmura Caderousse cherchant à gagner la fenêtre que +lui interceptait impitoyablement le comte, monsieur l'abbé, je ne +sais... je vous prie de croire... je vous jure.... + +--Un carreau coupé, continua le comte, une lanterne sourde, un trousseau +de rossignols, un secrétaire à demi forcé, c'est clair cependant.» + +Caderousse s'étranglait avec sa cravate, il cherchait un angle où se +cacher, un trou par où disparaître. + +«Allons, dit le comte, je vois que vous êtes toujours le même, monsieur +l'assassin. + +--Monsieur l'abbé, puisque vous savez tout, vous savez que ce n'est pas +moi, que c'est la Carconte; ç'a été reconnu au procès, puisqu'ils ne +m'ont condamné qu'aux galères. + +--Vous avez donc fini votre temps, que je vous retrouve en train de vous +y faire ramener? + +--Non, monsieur l'abbé, j'ai été délivré par quelqu'un. + +--Ce quelqu'un-là a rendu un charmant service à la société. + +--Ah! dit Caderousse, j'avais cependant bien promis.... + +--Ainsi, vous êtes en rupture de ban? interrompit Monte-Cristo. + +--Hélas! oui, fit Caderousse, très inquiet. + +--Mauvaise récidive.... Cela vous conduira, si je ne me trompe, à la +place de Grève. Tant pis, tant pis, diavolo! comme disent les mondains +de mon pays. + +--Monsieur l'abbé, je cède à un entraînement.... + +--Tous les criminels disent cela. + +--Le besoin.... + +--Laissez donc, dit dédaigneusement Busoni, le besoin peut conduire à +demander l'aumône, à voler un pain à la porte d'un boulanger, mais non +à venir forcer un secrétaire dans une maison que l'on croit inhabitée. +Et lorsque le bijoutier Joannès venait de vous compter quarante-cinq +mille francs en échange du diamant que je vous avais donné, et que vous +l'avez tué pour avoir le diamant et l'argent, était-ce aussi le besoin? + +--Pardon, monsieur l'abbé, dit Caderousse; vous m'avez déjà sauvé une +fois, sauvez-moi encore une seconde. + +--Cela ne m'encourage pas. + +--Êtes-vous seul, monsieur l'abbé? demanda Caderousse en joignant les +mains, ou bien avez-vous là des gendarmes tout prêts à me prendre? + +--Je suis tout seul, dit l'abbé, et j'aurai encore pitié de vous et je +vous laisserai aller au risque des nouveaux malheurs que peut amener ma +faiblesse, si vous me dites toute la vérité. + +--Ah! monsieur l'abbé! s'écria Caderousse en joignant les mains et en se +rapprochant d'un pas de Monte-Cristo, je puis bien vous dire que vous +êtes mon sauveur, vous! + +--Vous prétendez qu'on vous a délivré du bagne? + +--Oh! ça, foi de Caderousse, monsieur l'abbé! + +--Qui cela? + +--Un Anglais. + +--Comment s'appelait-il? + +--Lord Wilmore. + +--Je le connais; je saurai donc si vous mentez. + +--Monsieur l'abbé, je dis la vérité pure. + +--Cet Anglais vous protégeait donc? + +--Non pas moi, mais un jeune Corse qui était mon compagnon de chaîne. + +--Comment se nommait ce jeune Corse? + +--Benedetto. + +--C'est un nom de baptême. + +--Il n'en avait pas d'autre, c'était un enfant trouvé. + +--Alors ce jeune homme s'est évadé avec vous? + +--Oui. + +--Comment cela? + +--Nous travaillions à Saint-Mandrier, près de Toulon. Connaissez-vous +Saint-Mandrier? + +--Je le connais. + +--Eh bien, pendant qu'on dormait, de midi à une heure.... + +--Des forçats qui font la sieste! Plaignez donc ces gaillards-là, dit +l'abbé. + +--Dame! fit Caderousse, on ne peut pas toujours travailler, on n'est pas +des chiens. + +--Heureusement pour les chiens, dit Monte-Cristo. + +--Pendant que les autres faisaient donc la sieste, nous nous sommes +éloignés un petit peu, nous avons scié nos fers avec une lime que nous +avait fait parvenir l'Anglais, et nous nous sommes sauvés à la nage. + +--Et qu'est devenu ce Benedetto? + +--Je n'en sais rien. + +--Vous devez le savoir cependant. + +--Non, en vérité. Nous nous sommes séparés à Hyères.» + +Et, pour donner plus de poids à sa protestation, Caderousse fit encore +un pas vers l'abbé qui demeura immobile à sa place, toujours calme et +interrogateur. + +«Vous mentez! dit l'abbé Busoni, avec un accent d'irrésistible autorité. + +--Monsieur l'abbé!... + +--Vous mentez! cet homme est encore votre ami, et vous vous servez de +lui comme d'un complice peut-être? + +--Oh! monsieur l'abbé!... + +--Depuis que vous avez quitté Toulon, comment avez-vous vécu? Répondez. + +--Comme j'ai pu. + +--Vous mentez!» reprit une troisième fois l'abbé avec un accent plus +impératif encore. + +Caderousse terrifié, regarda le comte. + +«Vous avez vécu, reprit celui-ci, de l'argent qu'il vous a donné. + +--Eh bien, c'est vrai, dit Caderousse; Benedetto est devenu un fils de +grand seigneur. + +--Comment peut-il être fils de grand seigneur? + +--Fils naturel. + +--Et comment nommez-vous ce grand seigneur? + +--Le comte de Monte-Cristo, celui-là même chez qui nous sommes. + +--Benedetto le fils du comte? reprit Monte-Cristo étonné à son tour. + +--Dame! il faut bien croire, puisque le comte lui a trouvé un faux père, +puisque le comte lui fait quatre mille francs par mois, puisque le comte +lui laisse cinq cent mille francs par son testament. + +--Ah! ah! dit le faux abbé, qui commençait à comprendre; et quel nom +porte, en attendant, ce jeune homme? + +--Il s'appelle Andrea Cavalcanti. + +--Alors c'est ce jeune homme que mon ami le comte de Monte-Cristo reçoit +chez lui, et qui va épouser Mlle Danglars? + +--Justement. + +--Et vous souffrez cela, misérable! vous qui connaissez sa vie et sa +flétrissure? + +--Pourquoi voulez-vous que j'empêche un camarade de réussir? dit +Caderousse. + +--C'est juste, ce n'est pas à vous de prévenir M. Danglars, c'est à moi. + +--Ne faites pas cela, monsieur l'abbé!... + +--Et pourquoi? + +--Parce que c'est notre pain que vous nous feriez perdre. + +--Et vous croyez que, pour conserver le pain à des misérables comme +vous, je me ferai le fauteur de leur ruse, le complice de leurs crimes? + +--Monsieur l'abbé! dit Caderousse en se rapprochant encore. + +--Je dirai tout. + +--À qui? + +--À M. Danglars. + +--Tron de l'air! s'écria Caderousse en tirant un couteau tout ouvert de +son gilet, et en frappant le comte au milieu de la poitrine, tu ne diras +rien, l'abbé!» + +Au grand étonnement de Caderousse, le poignard, au lieu de pénétrer dans +la poitrine du comte, rebroussa émoussé. + +En même temps le comte saisit de la main gauche le poignet de +l'assassin, et le tordit avec une telle force que le couteau tomba de +ses doigts raidis et que Caderousse poussa un cri de douleur. + +Mais le comte, sans s'arrêter à ce cri, continua de tordre le poignet du +bandit jusqu'à ce que, le bras disloqué, il tombât d'abord à genoux, +puis ensuite la face contre terre. + +Le comte appuya son pied sur sa tête et dit: + +«Je ne sais qui me retient de te briser le crâne, scélérat! + +--Ah! grâce! grâce!» cria Caderousse. + +Le comte retira son pied. + +«Relève-toi!» dit-il. + +Caderousse se releva. + +«Tudieu! quel poignet vous avez, monsieur l'abbé! dit Caderousse, +caressant son bras tout meurtri par les tenailles de chair qui l'avaient +étreint; tudieu! quel poignet! + +--Silence. Dieu me donne la force de dompter une bête féroce comme toi; +c'est au nom de ce Dieu que j'agis; souviens-toi de cela, misérable, et +t'épargner en ce moment, c'est encore servir les desseins de Dieu. + +--Ouf! fit Caderousse, tout endolori. + +--Prends cette plume et ce papier, et écris ce que je vais te dicter. + +--Je ne sais pas écrire, monsieur l'abbé. + +--Tu mens, prends cette plume et écris!» + +Caderousse, subjugué par cette puissance supérieure, s'assit et écrivit: + +«Monsieur, l'homme que vous recevez chez vous et à qui vous destinez +votre fille est un ancien forçat échappé avec moi du bagne de Toulon; il +portait le n°59 et moi le n°58. + +«Il se nommait Benedetto; mais il ignore lui-même son véritable nom, +n'ayant jamais connu ses parents. + +«Signe! continua le comte. + +--Mais vous voulez donc me perdre? + +--Si je voulais te perdre, imbécile, je te traînerais jusqu'au premier +corps de garde; d'ailleurs, à l'heure où le billet sera rendu à son +adresse, il est probable que tu n'auras plus rien à craindre; signe +donc.» + +Caderousse signa. + +«L'adresse: _À monsieur le baron Danglars, banquier, rue de la +Chaussée-d'Antin_.» + +Caderousse écrivit l'adresse. + +L'abbé prit le billet. + +«Maintenant, dit-il, c'est bien, va-t'en. + +--Par où? + +--Par où tu es venu. + +--Vous voulez que je sorte par cette fenêtre? + +--Tu y es bien entré. + +--Vous méditez quelque chose contre moi, monsieur l'abbé? + +--Imbécile, que veux-tu que je médite? + +--Pourquoi ne pas m'ouvrir la porte? + +--À quoi bon réveiller le concierge? + +--Monsieur l'abbé, dites-moi que vous ne voulez pas ma mort. + +--Je veux ce que Dieu veut. + +--Mais jurez-moi que vous ne me frapperez pas tandis que je descendrai. + +--Sot et lâche que tu es! + +--Que voulez-vous faire de moi? + +--Je te le demande. J'ai essayé d'en faire un homme heureux, et je n'en +ai fait qu'un assassin! + +--Monsieur l'abbé, dit Caderousse, tentez une dernière épreuve. + +--Soit, dit le comte. Écoute, tu sais que je suis un homme de parole? + +--Oui, dit Caderousse. + +--Si tu rentres chez toi sain et sauf.... + +--À moins que ce ne soit de vous, qu'ai-je à craindre? + +--Si tu rentres chez toi sain et sauf, quitte Paris, quitte la France, +et partout où tu seras, tant que tu te conduiras honnêtement, je te +ferai passer une petite pension; car si tu rentres chez toi sain et +sauf, eh bien.... + +--Eh bien? demanda Caderousse en frémissant. + +--Eh bien, je croirai que Dieu t'a pardonné, et je te pardonnerai aussi. + +--Vrai comme je suis chrétien, balbutia Caderousse en reculant, vous me +faites mourir de peur! + +--Allons, va-t'en!» dit le comte en montrant du doigt la fenêtre à +Caderousse. + +Caderousse, encore mal rassuré par cette promesse, enjamba la fenêtre et +mit le pied sur l'échelle. + +Là, il s'arrêta tremblant. + +«Maintenant descends», dit l'abbé en se croisant les bras. + +Caderousse commença de comprendre qu'il n'y avait rien à craindre de ce +côté, et descendit. + +Alors le comte s'approcha avec la bougie, de sorte qu'on pût distinguer +des Champs-Élysées cet homme qui descendait d'une fenêtre, éclairé par +un autre homme. + +--Que faites-vous donc, monsieur l'abbé? dit Caderousse; s'il passait +une patrouille....» + +Et il souffla la bougie. Puis il continua de descendre; mais ce ne fut +que lorsqu'il sentit le sol du jardin sous son pied qu'il fut +suffisamment rassuré. + +Monte-Cristo rentra dans sa chambre à coucher, et jetant un coup d'oeil +rapide du jardin à la rue, il vit d'abord Caderousse qui, après être +descendu, faisait un détour dans le jardin et allait planter son échelle +à l'extrémité de la muraille, afin de sortir à une autre place que celle +par laquelle il était entré. + +Puis, passant du jardin à la rue, il vit l'homme qui semblait attendre +courir parallèlement dans la rue et se placer derrière l'angle même près +duquel Caderousse allait descendre. + +Caderousse monta lentement sur l'échelle, et, arrivé aux derniers +échelons, passa sa tête par-dessus le chaperon pour s'assurer que la +rue était bien solitaire. + +On ne voyait personne, on n'entendait aucun bruit. + +Une heure sonna aux Invalides. + +Alors Caderousse se mit à cheval sur le perron, et, tirant à lui son +échelle, la passa par-dessus le mur, puis il se mit en devoir de +descendre, ou plutôt de se laisser glisser le long des deux montants, +manoeuvre qu'il opéra avec une adresse qui prouva l'habitude qu'il avait +de cet exercice. + +Mais, une fois lancé sur la pente, il ne put s'arrêter. Vainement il vit +un homme s'élancer dans l'ombre au moment où il était à moitié chemin; +vainement il vit un bras se lever au moment où il touchait la terre; +avant qu'il eût pu se mettre en défense, ce bras le frappa si +furieusement dans le dos, qu'il lâcha l'échelle en criant: + +«Au secours!» + +Un second coup lui arriva presque aussitôt dans le flanc, et il tomba en +criant: + +«Au meurtre!» + +Enfin, comme il se roulait sur la terre, son adversaire le saisit aux +cheveux et lui porta un troisième coup dans la poitrine. + +Cette fois Caderousse voulut crier encore, mais il ne put pousser qu'un +gémissement, et laissa couler en gémissant les trois ruisseaux de sang +qui sortaient de ses trois blessures. + +L'assassin, voyant qu'il ne criait plus, lui souleva la tête par les +cheveux; Caderousse avait les yeux fermés et la bouche tordue. +L'assassin le crut mort, laissa retomber la tête et disparut. + +Alors Caderousse, le sentant s'éloigner, se redressa sur son coude, et, +d'une voix mourante, cria dans un suprême effort: + +«À l'assassin! je meurs! à moi, monsieur l'abbé, à moi!» + +Ce lugubre appel perça l'ombre de la nuit. La porte de l'escalier dérobé +s'ouvrit, puis la petite porte du jardin, et Ali et son maître +accoururent avec des lumières. + + + + +LXXXIII + +La main de Dieu. + + +Caderousse continuait de crier d'une voix lamentable: + +«Monsieur l'abbé, au secours! au secours! + +--Qu'y a-t-il? demanda Monte-Cristo. + +--À mon secours! répéta Caderousse; on m'a assassiné! + +--Nous voici! Du courage! + +--Ah! c'est fini. Vous arrivez trop tard; vous arrivez pour me voir +mourir. Quels coups! que de sang!» + +Et il s'évanouit. + +Ali et son maître prirent le blessé et le transportèrent dans une +chambre. Là, Monte-Cristo fit signe à Ali de le déshabiller, et il +reconnut les trois terribles blessures dont il était atteint. + +«Mon Dieu! dit-il, votre vengeance se fait parfois attendre; mais je +crois qu'alors elle ne descend du ciel que plus complète.» + +Ali regarda son maître comme pour lui demander ce qu'il y avait à faire. + +«Va chercher M. le procureur du roi Villefort, qui demeure faubourg +Saint-Honoré, et amène-le ici. En passant, tu réveilleras le concierge, +et tu lui diras d'aller chercher un médecin.» + +Ali obéit et laissa le faux abbé seul avec Caderousse, toujours évanoui. +Lorsque le malheureux rouvrit les yeux, le comte, assis à quelques pas +de lui, le regardait avec une sombre expression de pitié, et ses lèvres, +qui s'agitaient, semblaient murmurer une prière. + +«Un chirurgien, monsieur l'abbé, un chirurgien! dit Caderousse. + +--On en est allé chercher un, répondit l'abbé. + +--Je sais bien que c'est inutile, quant à la vie, mais il pourra me +donner des forces peut-être, et je veux avoir le temps de faire ma +déclaration. + +--Sur quoi? + +--Sur mon assassin. + +--Vous le connaissez donc? + +--Si je le connais! oui, je le connais, c'est Benedetto. + +--Ce jeune Corse? + +--Lui-même. + +--Votre compagnon? + +--Oui. Après m'avoir donné le plan de la maison du comte, espérant sans +doute que je le tuerais et qu'il deviendrait ainsi son héritier, ou +qu'il me tuerait et qu'il serait ainsi débarrassé de moi, il m'a attendu +dans la rue et m'a assassiné. + +--En même temps que j'ai envoyé chercher le médecin, j'ai envoyé +chercher le procureur du roi. + +--Il arrivera trop tard, il arrivera trop tard, dit Caderousse, je sens +tout mon sang qui s'en va. + +--Attendez», dit Monte-Cristo. + +Il sortit et rentra cinq minutes après avec un flacon. + +Les yeux du moribond, effrayants de fixité, n'avaient point en son +absence quitté cette porte par laquelle il devinait instinctivement +qu'un secours allait lui venir. + +«Dépêchez-vous! monsieur l'abbé, dépêchez-vous! dit-il, je sens que je +m'évanouis encore.» + +Monte-Cristo s'approcha et versa sur les lèvres violettes du blessé +trois ou quatre gouttes de la liqueur que contenait le flacon. + +Caderousse poussa un soupir. + +«Oh! dit-il, c'est la vie que vous me versez là; encore... encore.... + +--Deux gouttes de plus vous tueraient, répondit l'abbé. + +--Oh! qu'il vienne donc quelqu'un à qui je puisse dénoncer le misérable. + +--Voulez-vous que j'écrive votre déposition? vous la signerez. + +--Oui... oui...» dit Caderousse, dont les yeux brillaient à l'idée de +cette vengeance posthume. + +Monte-Cristo écrivit: + +«Je meurs assassiné par le Corse Benedetto, mon compagnon de chaîne à +Toulon sous le n°59.» + +«Dépêchez-vous! dépêchez-vous! dit Caderousse, je ne pourrais plus +signer.» + +Monte-Cristo présenta la plume à Caderousse, qui rassembla ses forces, +signa et retomba sur son lit en disant: + +«Vous raconterez le reste, monsieur l'abbé; vous direz qu'il se fait +appeler Andrea Cavalcanti, qu'il loge à l'hôtel des Princes, que.... Ah! +ah! mon Dieu! mon Dieu! voilà que je meurs!» + +Et Caderousse s'évanouit pour la seconde fois. + +L'abbé lui fit respirer l'odeur du flacon; le blessé rouvrit les yeux. + +Son désir de vengeance ne l'avait pas abandonné pendant son +évanouissement. + +«Ah! vous direz tout cela, n'est-ce pas, monsieur l'abbé? + +--Tout cela, oui, et bien d'autres choses encore. + +--Que direz-vous? + +--Je dirai qu'il vous avait sans doute donné le plan de cette maison +dans l'espérance que le comte vous tuerait. Je dirai qu'il avait prévenu +le comte par un billet; je dirai que, le comte étant absent, c'est moi +qui ai reçu ce billet et qui ai veillé pour vous attendre. + +--Et il sera guillotiné, n'est-ce pas? dit Caderousse, il sera +guillotiné, vous me le promettez? Je meurs avec cet espoir-là, cela va +m'aider à mourir. + +--Je dirai, continua le comte, qu'il est arrivé derrière vous, qu'il +vous a guetté tout le temps; que lorsqu'il vous a vu sortir, il a couru +à l'angle du mur et s'est caché. + +--Vous avez donc vu tout cela, vous? + +--Rappelez-vous mes paroles: «Si tu rentres chez toi sain et sauf, je +croirai que Dieu t'a pardonné, et je te pardonnerai aussi.» + +--Et vous ne m'avez pas averti? s'écria Caderousse en essayant de se +soulever sur son coude; vous saviez que j'allais être tué en sortant +d'ici, et vous ne m'avez pas averti! + +--Non, car dans la main de Benedetto je voyais la justice de Dieu, et +j'aurais cru commettre un sacrilège en m'opposant aux intentions de la +Providence. + +--La justice de Dieu! ne m'en parlez pas, monsieur l'abbé: s'il y avait +une justice de Dieu, vous savez mieux que personne qu'il y a des gens +qui seraient punis et qui ne le sont pas. + +--Patience, dit l'abbé d'un ton qui fit frémir le moribond, patience!» + +Caderousse le regarda avec étonnement. + +«Et puis, dit l'abbé, Dieu est plein de miséricorde pour tous, comme il +a été pour toi: il est père avant d'être juge. + +--Ah! vous croyez donc à Dieu, vous? dit Caderousse. + +--Si j'avais le malheur de n'y pas avoir cru jusqu'à présent, dit +Monte-Cristo, j'y croirais en te voyant. + +Caderousse leva les poings crispés au ciel. + +«Écoute, dit l'abbé en étendant la main sur le blessé comme pour lui +commander la foi, voilà ce qu'il a fait pour toi, ce Dieu que tu refuses +de reconnaître à ton dernier moment: il t'avait donné la santé, la +force, un travail assuré, des amis même, la vie enfin telle qu'elle doit +se présenter à l'homme pour être douce avec le calme de la conscience et +la satisfaction des désirs naturels; au lieu d'exploiter ces dons du +Seigneur, si rarement accordés par lui dans leur plénitude, voilà ce que +tu as fait, toi: tu t'es adonné à la fainéantise, à l'ivresse, et dans +l'ivresse tu as trahi un de tes meilleurs amis. + +--Au secours! s'écria Caderousse, je n'ai pas besoin d'un prêtre, mais +d'un médecin; peut-être que je ne suis pas blessé à mort, peut-être que +je ne vais pas encore mourir, peut-être qu'on peut me sauver! + +--Tu es si bien blessé à mort que, sans les trois gouttes de liqueur que +je t'ai données tout à l'heure, tu aurais déjà expiré. Écoute donc! + +--Ah! murmura Caderousse, quel étrange prêtre vous faites, qui +désespérez les mourants au lieu de les consoler. + +--Écoute, continua l'abbé: quand tu as eu trahi ton ami, Dieu a +commencé, non pas de te frapper, mais de t'avertir; tu es tombé dans la +misère et tu as eu faim; tu avais passé à envier la moitié d'une vie que +tu pouvais passer à acquérir, et déjà tu songeais au crime en te donnant +à toi-même l'excuse de la nécessité, quand Dieu fit pour toi un miracle, +quand Dieu, par mes mains, t'envoya au sein de ta misère une fortune, +brillante pour toi, malheureux, qui n'avais jamais rien possédé. Mais +cette fortune inattendue, inespérée, inouïe, ne te suffit plus du moment +où tu la possèdes, tu veux la doubler: par quel moyen? par un meurtre. +Tu la doubles, et alors Dieu te l'arrache en te conduisant devant la +justice humaine. + +--Ce n'est pas moi, dit Caderousse, qui ai voulu tuer le juif, c'est la +Carconte. + +--Oui, dit Monte-Cristo. Aussi Dieu toujours, je ne dirai pas juste +cette fois, car sa justice t'eût donné la mort, mais Dieu, toujours +miséricordieux, permit que tes juges fussent touchés à tes paroles et te +laissassent la vie. + +--Pardieu! pour m'envoyer au bagne à perpétuité: la belle grâce! + +--Cette grâce, misérable! tu la regardas cependant comme une grâce quand +elle te fut faite; ton lâche coeur, qui tremblait devant la mort, bondit +de joie à l'annonce d'une honte perpétuelle, car tu t'es dit, comme tous +les forçats: Il y a une porte au bagne, il n'y en a pas à la tombe. Et +tu avais raison, car cette porte du bagne s'est ouverte pour toi d'une +manière inespérée: un Anglais visite Toulon, il avait fait le voeu de +tirer deux hommes de l'infamie: son choix tombe sur toi et sur ton +compagnon; une seconde fortune descend pour toi du ciel, tu retrouves à +la fois l'argent et la tranquillité, tu peux recommencer à vivre de la +vie de tous les hommes, toi qui avais été condamné à vivre de celle des +forçats; alors, misérable, alors tu te mets à tenter Dieu une troisième +fois. Je n'ai pas assez, dis-tu, quand tu avais plus que tu n'avais +possédé jamais, et tu commets un troisième crime, sans raison, sans +excuse. Dieu s'est fatigué. Dieu t'a puni.» + +Caderousse s'affaiblissait à vue d'oeil. + +«À boire, dit-il; j'ai soif... je brûle!» + +Monte-Cristo lui donna un verre d'eau. + +«Scélérat de Benedetto, dit Caderousse en rendant le verre: il échappera +cependant, lui! + +--Personne n'échappera, c'est moi qui te le dis, Caderousse... Benedetto +sera puni! + +--Alors vous serez puni, vous aussi, dit Caderousse; car vous n'avez pas +fait votre devoir de prêtre... vous deviez empêcher Benedetto de me +tuer. + +--Moi! dit le comte avec un sourire qui glaça d'effroi le mourant, moi +empêcher Benedetto de te tuer, au moment où tu venais de briser ton +couteau contre la cotte de mailles qui me couvrait la poitrine!... Oui, +peut-être si je t'eusse trouvé humble et repentant, j'eusse empêché +Benedetto de te tuer, mais je t'ai trouvé orgueilleux et sanguinaire, et +j'ai laissé s'accomplir la volonté de Dieu! + +--Je ne crois pas à Dieu! hurla Caderousse, tu n'y crois pas non plus... +tu mens... tu mens!... + +--Tais-toi, dit l'abbé, car tu fais jaillir hors de ton corps les +dernières gouttes de ton sang.... Ah! tu ne crois pas en Dieu, et tu +meurs frappé par Dieu!... Ah! tu ne crois pas en Dieu, et Dieu qui +cependant ne demande qu'une prière, qu'un mot, qu'une larme pour +pardonner.... Dieu qui pouvait diriger le poignard de l'assassin de +manière que tu expirasses sur le coup.... Dieu t'a donné un quart +d'heure pour te repentir.... Rentre donc en toi-même, malheureux, et +repens-toi! + +--Non, dit Caderousse, non, je ne me repens pas; il n'y a pas de Dieu, +il n'y a pas de Providence, il n'y a que du hasard. + +--Il y a une Providence, il y a un Dieu, dit Monte-Cristo, et la preuve, +c'est que tu es là gisant, désespéré, reniant Dieu, et que, moi, je suis +debout devant toi riche, heureux, sain et sauf, et joignant les mains +devant Dieu auquel tu essaies de ne pas croire, et auquel cependant tu +crois au fond du coeur. + +--Mais qui donc êtes-vous, alors? demanda Caderousse en fixant ses yeux +mourants sur le comte. + +--Regarde-moi bien, dit Monte-Cristo en prenant la bougie et +l'approchant de son visage. + +--Eh bien, l'abbé... l'abbé Busoni....» + +Monte-Cristo enleva la perruque qui le défigurait, et laissa retomber +les beaux cheveux noirs qui encadraient si harmonieusement son pâle +visage. + +«Oh! dit Caderousse épouvanté, si ce n'étaient ces cheveux noirs, je +dirais que vous êtes l'Anglais, je dirais que vous êtes Lord Wilmore. + +--Je ne suis ni l'abbé Busoni ni Lord Wilmore, dit Monte-Cristo: regarde +mieux, regarde plus loin, regarde dans tes premiers souvenirs.» + +Il y avait dans cette parole du comte une vibration magnétique dont les +sens épuisés du misérable furent ravivés une dernière fois. + +«Oh! en effet, dit-il, il me semble que je vous ai vu, que je vous ai +connu autrefois. + +--Oui, Caderousse, oui, tu m'as vu, oui, tu m'as connu. + +--Mais qui donc êtes-vous, alors? et pourquoi, si vous m'avez vu, si +vous m'avez connu, pourquoi me laissez-vous mourir? + +--Parce que rien ne peut te sauver, Caderousse, parce que tes blessures +sont mortelles. Si tu avais pu être sauvé, j'aurais vu là une dernière +miséricorde du Seigneur, et j'eusse encore, je te le jure par la tombe +de mon père, essayé de te rendre à la vie et au repentir. + +--Par la tombe de ton père! dit Caderousse, ranimé par une suprême +étincelle et se soulevant pour voir de plus près l'homme qui venait de +lui faire ce serment sacré à tous les hommes: Eh! qui es-tu donc?» + +Le comte n'avait pas cessé de suivre le progrès de l'agonie. Il comprit +que cet élan de vie était le dernier; il s'approcha du moribond, et le +couvrant d'un regard calme et triste à la fois: + +«Je suis... lui dit-il à l'oreille, je suis....» + +Et ses lèvres, à peine ouvertes, donnèrent passage à un nom prononcé si +bas, que le comte semblait craindre de l'entendre lui-même. + +Caderousse, qui s'était soulevé sur ses genoux, étendit les bras, fit un +effort pour se reculer, puis joignant les mains et les levant avec un +suprême effort: + +«Ô mon Dieu, mon Dieu, dit-il, pardon de vous avoir renié; vous existez +bien, vous êtes bien le père des hommes au ciel et le juge des hommes +sur la terre. Mon Dieu, seigneur, je vous ai longtemps méconnu! mon +Dieu, Seigneur, pardonnez-moi! mon Dieu, Seigneur, recevez-moi!» + +Et Caderousse, fermant les yeux, tomba renversé en arrière avec un +dernier cri et avec un dernier soupir. + +Le sang s'arrêta aussitôt aux lèvres de ses larges blessures. + +Il était mort. + +«_Un_!» dit mystérieusement le comte, les yeux fixés sur le cadavre déjà +défiguré par cette horrible mort. + +Dix minutes après, le médecin et le procureur du roi arrivèrent, amenés, +l'un par le concierge, l'autre par Ali, et furent reçus par l'abbé +Busoni, qui priait près du mort. + + + + +LXXXIV + +Beauchamp. + + +Pendant quinze jours il ne fut bruit dans Paris que de cette tentative +de vol faite si audacieusement chez le comte. Le mourant avait signé une +déclaration qui indiquait Benedetto comme son assassin. La police fut +invitée à lancer tous ses agents sur les traces du meurtrier. + +Le couteau de Caderousse, la lanterne sourde, le trousseau de clefs et +les habits, moins le gilet, qui ne put se retrouver, furent déposés au +greffe; le corps fut emporté à la Morgue. + +À tout le monde le comte répondit que cette aventure s'était passée +tandis qu'il était à sa maison d'Auteuil, et qu'il n'en savait par +conséquent que ce que lui en avait dit l'abbé Busoni, qui, ce soir-là, +par le plus grand hasard, lui avait demandé à passer la nuit chez lui +pour faire des recherches dans quelques livres précieux que contenait sa +bibliothèque. + +Bertuccio seul pâlissait toutes les fois que ce nom de Benedetto était +prononcé en sa présence, mais il n'y avait aucun motif pour que +quelqu'un s'aperçût de la pâleur de Bertuccio. + +Villefort, appelé à constater le crime, avait réclamé l'affaire et +conduisait l'instruction avec cette ardeur passionnée qu'il mettait à +toutes les causes criminelles où il était appelé à porter la parole. + +Mais trois semaines s'étaient déjà passées sans que les recherches les +plus actives eussent amené aucun résultat, et l'on commençait à oublier +dans le monde la tentative de vol faite chez le comte et l'assassinat du +voleur par son complice, pour s'occuper du prochain mariage de Mlle +Danglars avec le comte Andrea Cavalcanti. + +Ce mariage était à peu près déclaré, le jeune homme était reçu chez le +banquier à titre de fiancé. + +On avait écrit à M. Cavalcanti père, qui avait fort approuvé le mariage, +et qui, en exprimant tous ses regrets de ce que son service l'empêchait +absolument de quitter Parme où il était, déclarait consentir à donner le +capital de cent cinquante mille livres de rente. + +Il était convenu que les trois millions seraient placés chez Danglars, +qui les ferait valoir; quelques personnes avaient bien essayé de donner +au jeune homme des doutes sur la solidité de la position de son futur +beau-père qui, depuis quelque temps, éprouvait à la Bourse des pertes +réitérées; mais le jeune homme, avec un désintéressement et une +confiance sublimes, repoussa tous ces vains propos, dont il eut la +délicatesse de ne pas dire une seule parole au baron. + +Aussi le baron adorait-il le comte Andrea Cavalcanti. + +Il n'en était pas de même de Mlle Eugénie Danglars. Dans sa haine +instinctive contre le mariage, elle avait accueilli Andrea comme un +moyen d'éloigner Morcerf; mais maintenant qu'Andrea se rapprochait trop, +elle commençait à éprouver pour Andrea une visible répulsion. + +Peut-être le baron s'en était-il aperçu; mais comme il ne pouvait +attribuer cette répulsion qu'à un caprice, il avait fait semblant de ne +pas s'en apercevoir. + +Cependant le délai demandé par Beauchamp était presque écoulé. Au reste, +Morcerf avait pu apprécier la valeur du conseil de Monte-Cristo, quand +celui-ci lui avait dit de laisser tomber les choses d'elles-mêmes; +personne n'avait relevé la note sur le général, et nul ne s'était avisé +de reconnaître dans l'officier qui avait livré le château de Janina le +noble comte siégeant à la Chambre des pairs. + +Albert ne s'en trouvait pas moins insulté, car l'intention de l'offense +était bien certainement dans les quelques lignes qui l'avaient blessé. +En outre, la façon dont Beauchamp avait terminé la conférence avait +laissé un amer souvenir dans son coeur. Il caressait donc dans son +esprit l'idée de ce duel, dont il espérait, si Beauchamp voulait bien +s'y prêter, dérober la cause réelle même à ses témoins. + +Quant à Beauchamp on ne l'avait pas revu depuis le jour de la visite +qu'Albert lui avait faite; et à tous ceux qui le demandaient, on +répondait qu'il était absent pour un voyage de quelques jours. + +Où était-il? personne n'en savait rien. + +Un matin, Albert fut réveillé par son valet de chambre, qui lui +annonçait Beauchamp. + +Albert se frotta les yeux, ordonna que l'on fît attendre Beauchamp dans +le petit salon fumoir du rez-de-chaussée, s'habilla vivement, et +descendit. + +Il trouva Beauchamp se promenant de long en large; en l'apercevant, +Beauchamp s'arrêta. + +«La démarche que vous tentez en vous présentant chez moi de vous-même, +et sans attendre la visite que je comptais vous faire aujourd'hui, me +semble d'un bon augure, monsieur, dit Albert. Voyons, dites vite, +faut-il que je vous tende la main en disant: «Beauchamp, avouez un tort +et conservez-moi un ami?» ou faut-il que tout simplement je vous +demande: «Quelles sont vos armes?» + +--Albert, dit Beauchamp avec une tristesse qui frappa le jeune homme de +stupeur, asseyons-nous d'abord, et causons. + +--Mais il me semble, au contraire, monsieur, qu'avant de nous asseoir, +vous avez à me répondre? + +--Albert, dit le journaliste, il y a des circonstances où la difficulté +est justement dans la réponse. + +--Je vais vous la rendre facile, monsieur, en vous répétant la demande: +Voulez-vous vous rétracter, oui ou non? + +--Morcerf, on ne se contente pas de répondre oui ou non aux questions +qui intéressent l'honneur, la position sociale, la vie d'un homme comme +M. le lieutenant général comte de Morcerf, pair de France. + +--Que fait-on alors? + +--On fait ce que j'ai fait, Albert; on dit: L'argent, le temps et la +fatigue ne sont rien lorsqu'il s'agit de la réputation et des intérêts +de toute une famille; on dit: Il faut plus que des probabilités, il faut +des certitudes pour accepter un duel à mort avec un ami; on dit: Si je +croise l'épée, ou si je lâche la détente d'un pistolet sur un homme dont +j'ai, pendant trois ans, serré la main, il faut que je sache au moins +pourquoi je fais une pareille chose, afin que j'arrive sur le terrain +avec le coeur en repos et cette conscience tranquille dont un homme a +besoin quand il faut que son bras sauve sa vie. + +--Eh bien, eh bien, demanda Morcerf avec impatience, que veut dire cela? + +--Cela veut dire que j'arrive de Janina. + +--De Janina? vous! + +--Oui, moi. + +--Impossible. + +--Mon cher Albert, voici mon passeport; voyez les visas: Genève, Milan, +Venise, Trieste, Delvino, Janina. En croirez-vous la police d'une +république, d'un royaume et d'un empire?» + +Albert jeta les yeux sur le passeport, et les releva, étonnés, sur +Beauchamp. + +«Vous avez été à Janina? dit-il. + +--Albert, si vous aviez été un étranger, un inconnu, un simple lord +comme cet Anglais qui est venu me demander raison il y a trois ou quatre +mois, et que j'ai tué pour m'en débarrasser, vous comprenez que je ne me +serais pas donné une pareille peine; mais j'ai cru que je vous devais +cette marque de considération. J'ai mis huit jours à aller, huit jours à +revenir, plus quatre jours de quarantaine, et quarante-huit heures de +séjour, cela fait bien mes trois semaines. Je suis arrivé cette nuit, et +me voilà. + +--Mon Dieu, mon Dieu! que de circonlocutions, Beauchamp, et que vous +tardez à me dire ce que j'attends de vous! + +--C'est qu'en vérité, Albert.... + +--On dirait que vous hésitez. + +--Oui, j'ai peur. + +--Vous avez peur d'avouer que votre correspondant vous avait trompé? Oh! +pas d'amour-propre, Beauchamp; avouez, Beauchamp, votre courage ne peut +être mis en doute. + +--Oh! ce n'est point cela, murmura le journaliste; au contraire....» + +Albert pâlit affreusement: il essaya de parler, mais la parole expira +sur ses lèvres. + +«Mon ami, dit Beauchamp du ton le plus affectueux, croyez que je serais +heureux de vous faire mes excuses, et que ces excuses, je vous les +ferais de tout mon coeur; mais hélas.... + +--Mais, quoi? + +--La note avait raison, mon ami. + +--Comment! cet officier français.... + +--Oui. + +--Ce Fernand? + +--Oui. + +--Ce traître qui a livré les châteaux de l'homme au service duquel il +était.... + +--Pardonnez-moi de vous dire ce que je vous dis, mon ami: cet homme, +c'est votre père!» + +Albert fit un mouvement furieux pour s'élancer sur Beauchamp; mais +celui-ci le retint bien plus encore avec un doux regard qu'avec sa main +étendue. + +«Tenez, mon ami, dit-il en tirant un papier de sa poche, voici la +preuve.» + +Albert ouvrit le papier; c'était une attestation de quatre habitants +notables de Janina, constatant que le colonel Fernand Mondego, colonel +instructeur au service du vizir Ali-Tebelin, avait livré le château de +Janina moyennant deux mille bourses. + +Les signatures étaient légalisées par le consul. + +Albert chancela et tomba écrasé sur un fauteuil. + +Il n'y avait point à en douter cette fois, le nom de famille y était en +toutes lettres. + +Aussi, après un moment de silence muet et douloureux, son coeur se +gonfla, les veines de son cou s'enflèrent, un torrent de larmes jaillit +de ses yeux. + +Beauchamp, qui avait regardé avec une profonde pitié ce jeune homme +cédant au paroxysme de la douleur, s'approcha de lui. + +«Albert, lui dit-il, vous me comprenez maintenant, n'est-ce pas? J'ai +voulu tout voir, tout juger par moi-même, espérant que l'explication +serait favorable à votre père, et que je pourrais lui rendre toute +justice. Mais au contraire les renseignements pris constatent que cet +officier instructeur, que ce Fernand Mondego, élevé par Ali-Pacha au +titre de général gouverneur, n'est autre que le comte Fernand de +Morcerf: alors je suis revenu me rappelant l'honneur que vous m'aviez +fait de m'admettre à votre amitié, et je suis accouru à vous.» + +Albert, toujours étendu sur son fauteuil, tenait ses deux mains sur ses +yeux, comme s'il eût voulu empêcher le jour d'arriver jusqu'à lui. + +«Je suis accouru à vous, continua Beauchamp, pour vous dire: Albert, les +fautes de nos pères, dans ces temps d'action et de réaction, ne peuvent +atteindre les enfants. Albert, bien peu ont traversé ces révolutions au +milieu desquelles nous sommes nés, sans que quelque tache de boue ou de +sang ait souillé leur uniforme de soldat ou leur robe de juge. Albert, +personne au monde, maintenant que j'ai toutes les preuves, maintenant +que je suis maître de votre secret, ne peut me forcer à un combat que +votre conscience, j'en suis certain, vous reprocherait comme un crime; +mais ce que vous ne pouvez plus exiger de moi, je viens vous l'offrir. +Ces preuves, ces révélations, ces attestations que je possède seul, +voulez-vous qu'elles disparaissent? ce secret affreux, voulez-vous qu'il +reste entre vous et moi? Confié à ma parole d'honneur, il ne sortira +jamais de ma bouche; dites, le voulez-vous, Albert? dites, le +voulez-vous, mon ami?» + +Albert s'élança au cou de Beauchamp. + +«Ah! noble coeur! s'écria-t-il. + +--Tenez», dit Beauchamp en présentant les papiers à Albert. + +Albert les saisit d'une main convulsive, les étreignit, les froissa, +songea à les déchirer; mais, tremblant que la moindre parcelle enlevée +par le vent ne le revînt un jour frapper au front, il alla à la bougie +toujours allumée pour les cigares et en consuma jusqu'au dernier +fragment. + +«Cher ami, excellent ami! murmurait Albert tout en brûlant les papiers. + +--Que tout cela s'oublie comme un mauvais rêve, dit Beauchamp, s'efface +comme ces dernières étincelles qui courent sur le papier noirci, que +tout cela s'évanouisse comme cette dernière fumée qui s'échappe de ces +cendres muettes. + +--Oui, oui, dit Albert, et qu'il n'en reste que l'éternelle amitié que +je voue à mon sauveur, amitié que mes enfants transmettront aux vôtres, +amitié qui me rappellera toujours que le sang de mes veines, la vie de +mon corps, l'honneur de mon nom, je vous les dois; car si une pareille +chose eût été connue, oh! Beauchamp, je vous le déclare, je me brûlais +la cervelle, ou non, pauvre mère! car je n'eusse pas voulu la tuer du +même coup, ou je m'expatriais. + +--Cher Albert!» dit Beauchamp. + +Mais le jeune homme sortit bientôt de cette joie inopinée et pour ainsi +dire factice, et retomba plus profondément dans sa tristesse. + +«Eh bien, demanda Beauchamp, voyons, qu'y a-t-il encore? mon ami. + +--Il y a, dit Albert, que j'ai quelque chose de brisé dans le coeur. +Écoutez, Beauchamp, on ne se sépare pas ainsi en une seconde de ce +respect, de cette confiance et de cet orgueil qu'inspire à un fils le +nom sans tache de son père. Oh! Beauchamp, Beauchamp! comment à présent +vais-je aborder le mien? Reculerai-je donc mon front dont il approchera +ses lèvres, ma main dont il approchera sa main?... Tenez, Beauchamp, je +suis le plus malheureux des hommes. Ah! ma mère, ma pauvre mère, dit +Albert en regardant à travers ses yeux noyés de larmes le portrait de sa +mère, si vous avez su cela, combien vous avez dû souffrir! + +--Voyons, dit Beauchamp, en lui prenant les deux mains; du courage, ami! + +--Mais d'où venait cette première note insérée dans votre journal? +s'écria Albert; il y a derrière tout cela une haine inconnue, un ennemi +invisible. + +--Eh bien, dit Beauchamp, raison de plus. Du courage, Albert! pas de +traces d'émotion sur votre visage; portez cette douleur en vous comme +le nuage porte en soi la ruine et la mort, secret fatal que l'on ne +comprend qu'au moment où la tempête éclate. Allez, ami, réservez vos +forces pour le moment où l'éclat se ferait. + +--Oh! mais vous croyez donc que nous ne sommes pas au bout? dit Albert +épouvanté. + +--Moi, je ne crois rien, mon ami; mais enfin tout est possible. À +propos.... + +--Quoi? demanda Albert, en voyant que Beauchamp hésitait. + +--Épousez-vous toujours Mlle Danglars? + +--À quel propos me demandez-vous cela dans un pareil moment, Beauchamp? + +--Parce que, dans mon esprit, la rupture ou l'accomplissement de ce +mariage se rattache à l'objet qui nous occupe en ce moment. + +--Comment! dit Albert dont le front s'enflamma, vous croyez que M. +Danglars.... + +--Je vous demande seulement où en est votre mariage. Que diable! ne +voyez pas dans mes paroles autre chose que je ne veux y mettre, et ne +leur donnez pas plus de portée qu'elles n'en ont! + +--Non, dit Albert, le mariage est rompu. + +--Bien», dit Beauchamp. + +Puis, voyant que le jeune homme allait retomber dans sa mélancolie: + +«Tenez, Albert, lui dit-il, si vous m'en croyez, nous allons sortir; un +tour au bois en phaéton ou à cheval vous distraira; puis, nous +reviendrons déjeuner quelque part, et vous irez à vos affaires et moi +aux miennes. + +--Volontiers, dit Albert, mais sortons à pied, il me semble qu'un peu de +fatigue me ferait du bien. + +--Soit», dit Beauchamp. + +Et les deux amis, sortant à pied, suivirent le boulevard. Arrivés à la +Madeleine: + +«Tenez, dit Beauchamp, puisque nous voilà sur la route, allons un peu +voir M. de Monte-Cristo, il vous distraira; c'est un homme admirable +pour remettre les esprits, en ce qu'il ne questionne jamais; or, à mon +avis, les gens qui ne questionnent pas sont les plus habiles +consolateurs. + +--Soit, dit Albert, allons chez lui, je l'aime.» + +FIN DU TOME TROISIÈME. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME III *** + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online +at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you +are not located in the United States, you will have to check the laws of the +country where you are located before using this eBook. +</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome III</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Alexandre Dumas</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 15, 2006 [eBook #17991]<br /> +[Most recently updated: August 22, 2021]</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> +<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com</div> +<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME III ***</div> + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h1>LE COMTE DE MONTE-CRISTO</h1> + +<h2 class="no-break">Alexandre Dumas</h2> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h2>Tome III (1845-1846)</h2> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3>Table des matières</h3> + +<p><a name="table" id="table"></a></p> + +<table summary="table"> + +<tr> +<td> <a href="#LVI">LVI—Andrea Cavalcanti.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LVII">LVII—L’enclos à la luzerne.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LVIII">LVIII—M. Noirtier de Villefort.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LIX">LIX—Le testament.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LX">LX—Le télégraphe.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXI">LXI—Le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui mangent ses pêches.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXII">LXII—Les fantômes.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXIII">LXIII—Le dîner.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXIV">LXIV—Le mendiant.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXV">LXV—Scène conjugale.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXVI">LXVI—Projets de mariage.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXVII">LXVII—Le cabinet du procureur du roi.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXVIII">LXVIII—Un bal d’été.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXIX">LXIX—Les informations.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXX">LXX—Le bal.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXXI">LXXI—Le pain et le sel.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXXII">LXXII—Madame de Saint-Méran.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXXIII">LXXIII—La promesse.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXXIV">LXXIV—Le caveau de la famille Villefort.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXXV">LXXV—Le procès-verbal.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXXVI">LXXVI—Le progrès de Cavalcanti fils.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXXVII">LXXVII—Haydée.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXXVIII">LXXVIII—On nous écrit de Janina.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXXIX">LXXIX—La limonade.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXXX">LXXX—L’accusation.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXXXI">LXXXI—La chambre du boulanger retiré.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXXXII">LXXXII—L’effraction.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXXXIII">LXXXIII—La main de Dieu.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#LXXXIV">LXXXIV—Beauchamp.</a></td> +</tr> + +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LVI" id="LVI"></a><a href="#table">LVI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Andrea Cavalcanti.</a></h3> + + +<p>Le comte de Monte-Cristo entra dans le salon voisin que Baptistin avait +désigné sous le nom de salon bleu, et où venait de le précéder un jeune +homme de tournure dégagée, assez élégamment vêtu, et qu’un cabriolet de +place avait, une demi-heure auparavant, jeté à la porte de l’hôtel. +Baptistin n’avait pas eu de peine à le reconnaître; c’était bien ce +grand jeune homme aux cheveux blonds, à la barbe rousse, aux yeux noirs, +dont le teint vermeil et la peau éblouissante de blancheur lui avaient +été signalés par son maître.</p> + +<p>Quand le comte entra dans le salon, le jeune homme était négligemment +étendu sur un sofa, fouettant avec distraction sa botte d’un petit jonc +à pomme d’or.</p> + +<p>En apercevant Monte-Cristo, il se leva vivement.</p> + +<p>«Monsieur est le comte de Monte-Cristo? dit-il.</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit celui-ci, et j’ai l’honneur de parler, je +crois, à monsieur le vicomte Andrea Cavalcanti?</p> + +<p>—Le vicomte Andrea Cavalcanti, répéta le jeune homme en accompagnant +ces mots d’un salut plein de désinvolture.</p> + +<p>—Vous devez avoir une lettre qui vous accrédite près de moi? dit +Monte-Cristo.</p> + +<p>—Je ne vous en parlais pas à cause de la signature, qui m’a paru +étrange.</p> + +<p>—Simbad le marin, n’est-ce pas?</p> + +<p>—Justement. Or, comme je n’ai jamais connu d’autre Simbad le marin que +celui des <i>Mille et une Nuits</i>....</p> + +<p>—Eh bien, c’est un de ses descendants, un de mes amis fort riche, un +Anglais plus qu’original, presque fou, dont le véritable nom est Lord +Wilmore.</p> + +<p>—Ah! voilà qui m’explique tout, dit Andrea. Alors cela va à merveille. +C’est ce même Anglais que j’ai connu... à... oui, très bien!... Monsieur +le comte, je suis votre serviteur.</p> + +<p>—Si ce que vous me faites l’honneur de me dire est vrai, répliqua en +souriant le comte, j’espère que vous serez assez bon pour me donner +quelques détails sur vous et votre famille.</p> + +<p>—Volontiers, monsieur le comte, répondit le jeune homme avec une +volubilité qui prouvait la solidité de sa mémoire. Je suis, comme vous +l’avez dit, le vicomte Andrea Cavalcanti, fils du major Bartolomeo +Cavalcanti descendant des Cavalcanti inscrits au livre d’or de Florence. +Notre famille, quoique très riche encore puisque mon père possède un +demi-million de rente, a éprouvé bien des malheurs, et moi-même, +monsieur, j’ai été à l’âge de cinq ou six ans enlevé par un gouverneur +infidèle; de sorte que depuis quinze ans je n’ai point revu l’auteur de +mes jours. Depuis que j’ai l’âge de raison, depuis que je suis libre et +maître de moi, je le cherche, mais inutilement. Enfin cette lettre de +votre ami Simbad m’annonce qu’il est à Paris, et m’autorise à m’adresser +à vous pour en obtenir des nouvelles.</p> + +<p>—En vérité, monsieur, tout ce que vous me racontez là est fort +intéressant, dit le comte, regardant avec une sombre satisfaction cette +mine dégagée, empreinte d’une beauté pareille à celle du mauvais ange, +et vous avez fort bien fait de vos conformer en toutes choses à +l’invitation de mon ami Simbad, car votre père est en effet ici et vous +cherche.»</p> + +<p>Le comte, depuis son entrée au salon, n’avait pas perdu de vue le jeune +homme, il avait admiré l’assurance de son regard et la sûreté de sa +voix; mais à ces mots si naturels: <i>Votre père est en effet ici et vous +cherche</i>, le jeune Andrea fit un bond et s’écria:</p> + +<p>«Mon père! mon père ici?</p> + +<p>—Sans doute, répondit Monte-Cristo, votre père, le major Bartolomeo +Cavalcanti.»</p> + +<p>L’impression de terreur répandue sur les traits du jeune homme s’effaça +presque aussitôt.</p> + +<p>«Ah! oui, c’est vrai, dit-il, le major Bartolomeo Cavalcanti. Et vous +dites, monsieur le comte, qu’il est ici, ce cher père.</p> + +<p>—Oui, monsieur. J’ajouterai même que je le quitte à l’instant, que +l’histoire qu’il m’a contée de ce fils chéri, perdu autrefois, m’a fort +touché; en vérité, ses douleurs, ses craintes, ses espérances à ce sujet +composeraient un poème attendrissant. Enfin il reçut un jour des +nouvelles qui lui annonçaient que les ravisseurs de son fils offraient +de le rendre, ou d’indiquer où il était, moyennant une somme assez +forte. Mais rien ne retint ce bon père; cette somme fut envoyée à la +frontière du Piémont, avec un passeport tout visé pour l’Italie. Vous +étiez dans le Midi de la France, je crois?</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit Andrea d’un air assez embarrassé; oui, j’étais +dans le Midi de la France.</p> + +<p>—Une voiture devait vous attendre à Nice?</p> + +<p>—C’est bien cela, monsieur; elle m’a conduit de Nice à Gênes, de Gênes +à Turin, de Turin à Chambéry, de Chambéry à Pont-de-Beauvoisin, et de +Pont-de-Beauvoisin à Paris.</p> + +<p>—À merveille! il espérait toujours vous rencontrer en chemin, car +c’était la route qu’il suivait lui-même; voilà pourquoi votre itinéraire +avait été tracé ainsi.</p> + +<p>—Mais, dit Andrea, s’il m’eût rencontré, ce cher père, je doute qu’il +m’eût reconnu; je suis quelque peu changé depuis que je l’ai perdu de +vue.</p> + +<p>—Oh! la voix du sang, dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Ah! oui, c’est vrai, reprit le jeune homme, je n’y songeais pas à la +voix du sang.</p> + +<p>—Maintenant, reprit Monte-Cristo, une seule chose inquiète le marquis +Cavalcanti, c’est ce que vous avez fait pendant que vous avez été +éloigné de lui; c’est de quelle façon vous avez été traité par vos +persécuteurs; c’est si l’on a conservé pour votre naissance tous les +égards qui lui étaient dus; c’est enfin s’il ne vous est pas resté de +cette souffrance morale à laquelle vous avez été exposé, souffrance pire +cent fois que la souffrance physique, quelque affaiblissement des +facultés dont la nature vous a si largement doué, et si vous croyez +vous-même pouvoir reprendre et soutenir dignement dans le monde le rang +qui vous appartient.</p> + +<p>—Monsieur, balbutia le jeune homme étourdi, j’espère qu’aucun faux +rapport....</p> + +<p>—Moi! J’ai entendu parler de vous pour la première fois par mon ami +Wilmore, le philanthrope. J’ai su qu’il vous avait trouvé dans une +position fâcheuse, j’ignore laquelle, et ne lui ai fait aucune question: +je ne suis pas curieux. Vos malheurs l’ont intéressé, donc vous étiez +intéressant. Il m’a dit qu’il voulait vous rendre dans le monde la +position que vous aviez perdue, qu’il chercherait votre père, qu’il le +trouverait; l’a cherché, il l’a trouvé, à ce qu’il paraît, puisqu’il est +là; enfin il m’a prévenu hier de votre arrivée, en me donnant encore +quelques autres instructions relatives à votre fortune; voilà tout. Je +sais que c’est un original, mon ami Wilmore, mais en même temps, comme +c’est un homme sûr, riche comme une mine d’or, qui, par conséquent, peut +se passer ses originalités sans qu’elles le ruinent, j’ai promis de +suivre ses instructions. Maintenant, monsieur, ne vous blessez pas de ma +question: comme je serai obligé de vous patronner quelque peu, je +désirerais savoir si les malheurs qui vous sont arrivés, malheurs +indépendants de votre volonté et qui ne diminuent en aucune façon la +considération que je vous porte, ne vous ont pas rendu quelque peu +étranger à ce monde dans lequel votre fortune et votre nom vous +appelaient à faire si bonne figure.</p> + +<p>—Monsieur, répondit le jeune homme reprenant son aplomb au fur et à +mesure que le comte parlait, rassurez-vous sur ce point: les ravisseurs +qui m’ont éloigné de mon père, et qui, sans doute, avaient pour but de +me vendre plus tard à lui comme ils l’ont fait ont calculé que, pour +tirer un bon parti de moi, il fallait me laisser toute ma valeur +personnelle, et même l’augmenter encore, s’il était possible; j’ai donc +reçu une assez bonne éducation, et j’ai été traité par les larrons +d’enfants à peu près comme l’étaient dans l’Asie Mineure les esclaves +dont leurs maîtres faisaient des grammairiens, des médecins et des +philosophes, pour les vendre plus cher au marché de Rome.»</p> + +<p>Monte-Cristo sourit avec satisfaction; il n’avait pas tant espéré, à ce +qu’il paraît, de M. Andrea Cavalcanti.</p> + +<p>«D’ailleurs, reprit le jeune homme, s’il y avait en moi quelque défaut +d’éducation ou plutôt d’habitude du monde, on aurait, je suppose, +l’indulgence de les excuser, en considération des malheurs qui ont +accompagné ma naissance et poursuivi ma jeunesse.</p> + +<p>—Eh bien, dit négligemment Monte-Cristo, vous en ferez ce que vous +voudrez, vicomte, car vous êtes le maître, et cela vous regarde; mais, +ma parole, au contraire, je ne dirais pas un mot de toutes ces +aventures, c’est un roman que votre histoire, et le monde, qui adore les +romans serrés entre deux couvertures de papier jaune, se défie +étrangement de ceux qu’il voit reliés en vélin vivant, fussent-ils dorés +comme vous pouvez l’être. Voilà la difficulté que je me permettrai de +vous signaler, monsieur le vicomte; à peine aurez-vous raconté à +quelqu’un votre touchante histoire, qu’elle courra dans le monde +complètement dénaturée. Vous serez obligé de vous poser en Antony, et le +temps des Antony est un peu passé. Peut-être aurez-vous un succès de +curiosité, mais tout le monde n’aime pas à se faire centre +d’observations et cible à commentaires. Cela vous fatiguera peut-être.</p> + +<p>—Je crois que vous avez raison, monsieur le comte, dit le jeune homme +en pâlissant malgré lui, sous l’inflexible regard de Monte-Cristo; c’est +là un grave inconvénient.</p> + +<p>—Oh! il ne faut pas non plus se l’exagérer, dit Monte-Cristo; car, pour +éviter une faute, on tomberait dans une folie. Non, c’est un simple plan +de conduite à arrêter; et, pour un homme intelligent comme vous, ce plan +est d’autant plus facile à adopter qu’il est conforme à vos intérêts; il +faudra combattre, par des témoignages et par d’honorables amitiés, tout +ce que votre passé peut avoir d’obscur.»</p> + +<p>Andrea perdit visiblement contenance.</p> + +<p>«Je m’offrirais bien à vous comme répondant et caution, dit +Monte-Cristo; mais c’est chez moi une habitude morale de douter de mes +meilleurs amis, et un besoin de chercher à faire douter les autres; +aussi jouerais-je là un rôle hors de mon emploi, comme disent les +tragédiens, et je risquerais de me faire siffler, ce qui est inutile.</p> + +<p>—Cependant, monsieur le comte, dit Andrea avec audace, en considération +de Lord Wilmore qui m’a recommandé à vous....</p> + +<p>—Oui, certainement, reprit Monte-Cristo; mais Lord Wilmore ne m’a pas +laissé ignorer, cher monsieur Andrea, que vous aviez eu une jeunesse +quelque peu orageuse. Oh! dit le comte en voyant le mouvement que +faisait Andrea, je ne vous demande pas de confession; d’ailleurs, c’est +pour que vous n’ayez besoin de personne que l’on a fait venir de Lucques +M. le marquis Cavalcanti, votre père. Vous allez le voir, il est un peu +raide, un peu guindé; mais c’est une question d’uniforme, et quand on +saura que depuis dix-huit ans il est au service de l’Autriche, tout +s’excusera; nous ne sommes pas, en général, exigeants pour les +Autrichiens. En somme, c’est un père fort suffisant, je vous assure.</p> + +<p>—Ah! vous me rassurez, monsieur; je l’avais quitté depuis si longtemps, +que je n’avais de lui aucun souvenir.</p> + +<p>—Et puis, vous savez, une grande fortune fait passer sur bien des +choses.</p> + +<p>—Mon père est donc réellement riche, monsieur?</p> + +<p>—Millionnaire... cinq cent mille livres de rente.</p> + +<p>—Alors, demanda le jeune homme avec anxiété, je vais me trouver dans +une position... agréable?</p> + +<p>—Des plus agréables, mon cher monsieur; il vous fait cinquante mille +livres de rente par an pendant tout le temps que vous resterez à Paris.</p> + +<p>—Mais j’y resterai toujours, en ce cas.</p> + +<p>—Heu! qui peut répondre des circonstances, mon cher monsieur? l’homme +propose et Dieu dispose....»</p> + +<p>Andrea poussa un soupir.</p> + +<p>«Mais enfin, dit-il, tout le temps que je resterai à Paris, et... +qu’aucune circonstance ne me forcera pas de m’éloigner, cet argent dont +vous me parliez tout à l’heure m’est-il assuré?</p> + +<p>—Oh! parfaitement.</p> + +<p>—Par mon père? demanda Andrea avec inquiétude.</p> + +<p>—Oui, mais garanti par Lord Wilmore, qui vous a, sur la demande de +votre père, ouvert un crédit de cinq mille francs par mois chez M. +Danglars, un des plus sûrs banquiers de Paris.</p> + +<p>—Et mon père compte rester longtemps à Paris? demanda Andrea avec +inquiétude.</p> + +<p>—Quelque jours seulement, répondit Monte-Cristo, son service ne lui +permet pas de s’absenter plus de deux ou trois semaines.</p> + +<p>—Oh! ce cher père! dit Andrea visiblement enchanté de ce prompt départ.</p> + +<p>—Aussi, dit Monte-Cristo, faisant semblant de se tromper à l’accent de +ces paroles; aussi je ne veux pas retarder d’un instant l’heure de votre +réunion. Êtes-vous préparé à embrasser ce digne M. Cavalcanti?</p> + +<p>—Vous n’en doutez pas, je l’espère?</p> + +<p>—Eh bien, entrez donc dans le salon, mon cher ami, et vous trouverez +votre père, qui vous attend.»</p> + +<p>Andrea fit un profond salut au comte et entra dans le salon.</p> + +<p>Le comte le suivit des yeux, et, l’ayant vu disparaître, poussa un +ressort correspondant à un tableau, lequel, en s’écartant du cadre, +laissait, par un interstice habilement ménagé, pénétrer la vue dans le +salon.</p> + +<p>Andrea referma la porte derrière lui et s’avança vers le major, qui se +leva dès qu’il entendit le bruit des pas qui s’approchaient.</p> + +<p>«Ah! monsieur et cher père, dit Andrea à haute voix et de manière que le +comte l’entendit à travers la porte fermée, est-ce bien vous?</p> + +<p>—Bonjour, mon cher fils, fit gravement le major.</p> + +<p>—Après tant d’années de séparation, dit Andrea en continuant de +regarder du côté de la porte, quel bonheur de nous revoir!</p> + +<p>—En effet, la séparation a été longue.</p> + +<p>—Ne nous embrassons-nous pas, monsieur? reprit Andrea.</p> + +<p>—Comme vous voudrez, mon fils», dit le major.</p> + +<p>Et les deux hommes s’embrassèrent comme on s’embrasse au +Théâtre-Français, c’est-à-dire en se passant la tête par-dessus +l’épaule. </p> + +<p>«Ainsi donc nous voici réunis! dit Andrea.</p> + +<p>—Nous voici réunis, reprit le major.</p> + +<p>—Pour ne plus nous séparer?</p> + +<p>—Si fait; je crois, mon cher fils, que vous regardez maintenant la +France comme une seconde patrie?</p> + +<p>—Le fait est, dit le jeune homme, que je serais désespéré de quitter +Paris.</p> + +<p>—Et moi, vous comprenez, je ne saurais vivre hors de Lucques. Je +retournerai donc en Italie aussitôt que je pourrai.</p> + +<p>—Mais avant de partir, très cher père, vous me remettrez sans doute des +papiers à l’aide desquels il me sera facile de constater le sang dont je +sors.</p> + +<p>—Sans aucun doute, car je viens exprès pour cela, et j’ai eu trop de +peine à vous rencontrer, afin de vous les remettre, pour que nous +recommencions encore à nous chercher; cela prendrait la dernière partie +de ma vie.</p> + +<p>—Et ces papiers?</p> + +<p>—Les voici.»</p> + +<p>Andrea saisit avidement l’acte de mariage de son père, son certificat de +baptême à lui, et, après avoir ouvert le tout avec une avidité naturelle +à un bon fils, il parcourut les deux pièces avec une rapidité et une +habitude qui dénotaient le coup d’œil le plus exercé en même temps que +l’intérêt le plus vif.</p> + +<p>Lorsqu’il eut fini, une indéfinissable expression de joie brilla sur son +front; et regardant le major avec un étrange sourire:</p> + +<p>«Ah çà! dit-il en excellent toscan, il n’y a donc pas de galère en +Italie?...»</p> + +<p>Le major se redressa.</p> + +<p>«Et pourquoi cela? dit-il.</p> + +<p>—Qu’on y fabrique impunément de pareilles pièces? Pour la moitié de +cela, mon très cher père, en France on nous enverrait prendre l’air à +Toulon pour cinq ans.</p> + +<p>—Plaît-il? dit le Lucquois en essayant de conquérir un air majestueux.</p> + +<p>—Mon cher monsieur Cavalcanti, dit Andrea en pressant le bras du major, +combien vous donne-t-on pour être mon père?»</p> + +<p>Le major voulut parler.</p> + +<p>«Chut! dit Andrea en baissant la voix, je vais vous donner l’exemple de +la confiance; on me donne cinquante mille francs par an pour être votre +fils: par conséquent, vous comprenez bien que ce n’est pas moi qui +serai disposé à nier que vous soyez mon père.»</p> + +<p>Le major regarda avec inquiétude autour de lui.</p> + +<p>«Eh! soyez tranquille, nous sommes seuls, dit Andrea, d’ailleurs nous +parlons italien.</p> + +<p>—Eh bien, à moi, dit le Lucquois, on me donne cinquante mille francs +une fois payés.</p> + +<p>—Monsieur Cavalcanti, dit Andrea, avez-vous foi aux contes de fées?</p> + +<p>—Non, pas autrefois, mais maintenant il faut bien que j’y croie.</p> + +<p>—Vous avez donc eu des preuves?»</p> + +<p>Le major tira de son gousset une poignée d’or.</p> + +<p>«Palpables, comme vous voyez.</p> + +<p>—Vous pensez donc que je puis croire aux promesses qu’on m’a faites?</p> + +<p>—Je le crois.</p> + +<p>—Et que ce brave homme de comte les tiendra?</p> + +<p>—De point en point; mais, vous comprenez, pour arriver à ce but, il +faut jouer notre rôle.</p> + +<p>—Comment donc?...</p> + +<p>—Moi de tendre père....</p> + +<p>—Moi, de fils respectueux.</p> + +<p>—Puisqu’ils désirent que vous descendiez de moi....</p> + +<p>—Qui, <i>ils</i>?</p> + +<p>—Dame, je n’en sais rien, ceux qui vous ont écrit; n’avez vous pas reçu +une lettre?</p> + +<p>—Si fait.</p> + +<p>—De qui?</p> + +<p>—D’un certain abbé Busoni.</p> + +<p>—Que vous ne connaissez pas?</p> + +<p>—Que je n’ai jamais vu.</p> + +<p>—Que vous disait cette lettre?</p> + +<p>—Vous ne me trahirez pas?</p> + +<p>—Je m’en garderai bien, nos intérêts sont les mêmes. </p> + +<p>—Alors lisez.»</p> + +<p>Et le major passa une lettre au jeune homme.</p> + +<p>Andrea lut à voix basse:</p> + +<p>«Vous êtes pauvre, une vieillesse malheureuse vous attend. Voulez-vous +devenir sinon riche, du moins indépendant?</p> + +<p>«Partez pour Paris à l’instant même, et allez réclamer à M. le comte de +Monte-Cristo, avenue des Champs-Élysées, n°30, le fils que vous avez eu +de la marquise de Corsinari, et qui vous a été enlevé à l’âge de cinq +ans.</p> + +<p>«Ce fils se nomme Andrea Cavalcanti.</p> + +<p>«Pour que vous ne révoquiez pas en doute l’attention qu’a le soussigné +de vous être agréable, vous trouverez ci-joint:</p> + +<p>«1. Un bon de deux mille quatre cents livres toscanes, payable chez M. +Gozzi, à Florence;</p> + +<p>«2. Une lettre d’introduction près de M. le comte de Monte-Cristo sur +lequel je vous crédite d’une somme de quarante-huit mille francs.</p> + +<p>«Soyez chez le comte le 26 mai, à sept heures du soir.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 12.5em;">«<i>Signé</i>: ABBÉ BUSONI.»</span><br /> +</p> + +<p>—C’est cela.</p> + +<p>—Comment, c’est cela? Que voulez-vous dire? demanda le major.</p> + +<p>—Je dis que j’ai reçu la pareille à peu près.</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—Oui, moi.</p> + +<p>—De l’abbé Busoni?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—De qui donc?</p> + +<p>—D’un Anglais, d’un certain Lord Wilmore, qui prend le nom de Simbad le +marin.</p> + +<p>—Et que vous ne connaissez pas plus que je ne connais l’abbé Busoni?</p> + +<p>—Si fait; moi, je suis plus avancé que vous.</p> + +<p>—Vous l’avez vu?</p> + +<p>—Oui, une fois.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—Ah! justement voici ce que je ne puis pas vous dire; vous seriez aussi +savant que moi, et c’est inutile.</p> + +<p>—Et cette lettre vous disait?...</p> + +<p>—Lisez.»</p> + +<p>«Vous êtes pauvre, et vous n’avez qu’un avenir misérable: voulez-vous +avoir un nom, être libre, être riche?»</p> + +<p>—Parbleu! fit le jeune homme en se balançant sur ses talons, comme si +une pareille question se faisait!</p> + +<p>«Prenez la chaise de poste que vous trouverez tout attelée en sortant de +Nice par la porte de Gênes. Passez par Turin, Chambéry et +Pont-de-Beauvoisin. Présentez-vous chez M. le comte de Monte-Cristo, +avenue des Champs-Élysées, le 26 mai, à sept heures du soir, et +demandez-lui votre père.</p> + +<p>«Vous êtes le fils du marquis Bartolomeo Cavalcanti et de la marquise +Olivia Corsinari, ainsi que le constateront les papiers qui vous seront +remis par le marquis, et qui vous permettront de vous présenter sous ce +nom dans le monde parisien.</p> + +<p>«Quant à votre rang, un revenu de cinquante mille livres par an vous +mettra à même de le soutenir.</p> + +<p>«Ci-joint un bon de cinq mille livres payable sur M. Ferrea, banquier à +Nice, et une lettre d’introduction près du comte de Monte-Cristo, chargé +par moi de pourvoir à vos besoins.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 15em;">«SIMBAD LE MARIN.»</span><br /> +</p> + +<p>«Hum! fit le major, c’est fort beau!</p> + +<p>—N’est-ce pas?</p> + +<p>—Vous avez vu le comte?</p> + +<p>—Je le quitte.</p> + +<p>—Et il a ratifié?</p> + +<p>—Tout.</p> + +<p>—Y comprenez-vous quelque chose?</p> + +<p>—Ma foi, non.</p> + +<p>—Il y a une dupe dans tout cela.</p> + +<p>—En tout cas, ce n’est ni vous ni moi?</p> + +<p>—Non, certainement.</p> + +<p>—Et bien, alors!...</p> + +<p>—Peu nous importe, n’est-ce pas? </p> + +<p>—Justement, c’est ce que je voulais dire, allons jusqu’au bout et +jouons serré.</p> + +<p>—Soit; vous verrez que je suis digne de faire votre partie.</p> + +<p>—Je n’en ai pas douté un seul instant, mon cher père.</p> + +<p>—Vous me faites honneur, mon cher fils.»</p> + +<p>Monte-Cristo choisit ce moment pour rentrer dans le salon. En entendant +le bruit de ses pas, les deux hommes se jetèrent dans les bras l’un de +l’autre; le comte les trouva embrassés.</p> + +<p>«Eh bien! monsieur le marquis, dit Monte-Cristo, il paraît que vous avez +retrouvé un fils selon votre cœur?</p> + +<p>—Ah! monsieur le comte, je suffoque de joie.</p> + +<p>—Et vous, jeune homme?</p> + +<p>—Ah! monsieur le comte, j’étouffe de bonheur.</p> + +<p>—Heureux père! heureux enfant! dit le comte.</p> + +<p>—Une seule chose m’attriste, dit le major; c’est la nécessité où je +suis de quitter Paris si vite.</p> + +<p>—Oh! cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo, vous ne partirez pas, +je l’espère, que je ne vous aie présenté à quelques amis.</p> + +<p>—Je suis aux ordres de monsieur le comte, dit le major.</p> + +<p>—Maintenant, voyons, jeune homme, confessez-vous.</p> + +<p>—À qui?</p> + +<p>—Mais à monsieur votre père; dites-lui quelques mots de l’état de vos +finances.</p> + +<p>—Ah! diable, fit Andrea, vous touchez la corde sensible.</p> + +<p>—Entendez-vous, major? dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Sans doute que je l’entends.</p> + +<p>—Oui, mais comprenez-vous?</p> + +<p>—À merveille.</p> + +<p>—Il dit qu’il a besoin d’argent, ce cher enfant.</p> + +<p>—Que voulez-vous que j’y fasse?</p> + +<p>—Que vous lui en donniez, parbleu!</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui, vous.»</p> + +<p>Monte-Cristo passa entre les deux hommes.</p> + +<p>«Tenez! dit-il à Andrea en lui glissant un paquet de billets de banque à +la main.</p> + +<p>—Qu’est-ce que cela?</p> + +<p>—La réponse de votre père.</p> + +<p>—De mon père?</p> + +<p>—Oui. Ne venez-vous pas de laisser entendre que vous aviez besoin +d’argent?</p> + +<p>—Oui. Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien! il me charge de vous remettre cela.</p> + +<p>—A compte sur mes revenus?</p> + +<p>—Non, pour vos frais d’installation.</p> + +<p>—Oh! cher père!</p> + +<p>—Silence, dit Monte-Cristo, vous voyez bien qu’il ne veut pas que je +dise que cela vient de lui.</p> + +<p>—J’apprécie cette délicatesse, dit Andrea, en enfonçant ses billets de +banque dans le gousset de son pantalon.</p> + +<p>—C’est bien, dit Monte-Cristo, maintenant, allez!</p> + +<p>—Et quand aurons-nous l’honneur de revoir M. le comte? demanda +Cavalcanti.</p> + +<p>—Ah! oui, demanda Andrea, quand aurons-nous cet honneur?</p> + +<p>—Samedi, si vous voulez... oui... tenez... samedi. J’ai à dîner à ma +maison d’Auteuil, rue de la Fontaine, n°28, plusieurs personnes, et +entre autres M. Danglars, votre banquier, je vous présenterai à lui, il +faut bien qu’il vous connaisse tous les deux pour vous compter votre +argent.</p> + +<p>—Grande tenue? demanda à demi-voix le major.</p> + +<p>—Grande tenue: uniforme, croix, culotte courte.</p> + +<p>—Et moi? demanda Andrea.</p> + +<p>—Oh! vous, très simplement: pantalon noir, bottes vernies, gilet blanc, +habit noir ou bleu, cravate longue; prenez Blin ou Véronique pour vous +habiller. Si vous ne connaissez pas leurs adresses, Baptistin vous les +donnera. Moins vous affecterez de prétention dans votre mise, étant +riche comme vous l’êtes, meilleur effet cela fera. Si vous achetez des +chevaux, prenez-les chez Devedeux; si vous achetez un phaéton, allez +chez Baptiste.</p> + +<p>—À quelle heure pourrons-nous nous présenter? demanda le jeune homme.</p> + +<p>—Mais vers six heures et demie.</p> + +<p>—C’est bien, on y sera», dit le major en portant la main à son chapeau.</p> + +<p>Les deux Cavalcanti saluèrent le comte et sortirent. Le comte s’approcha +de la fenêtre, et les vit qui traversaient la cour bras dessus, bras +dessous.</p> + +<p>«En vérité, dit-il, voilà deux grands misérables! Quel malheur que ce ne +soit pas véritablement le père et le fils!»</p> + +<p>Puis après un instant de sombre réflexion:</p> + +<p>«Allons chez les Morrel, dit-il; je crois que le dégoût m’écœure encore +plus que la haine.»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LVII" id="LVII"></a><a href="#table">LVII</a></h2> + +<h3><a href="#table">L’enclos à la luzerne.</a></h3> + +<p>Il faut que nos lecteurs nous permettent de les ramener à cet enclos qui +confine à la maison de M. de Villefort, et, derrière la grille envahie +par des marronniers, nous retrouverons des personnages de notre +connaissance.</p> + +<p>Cette fois Maximilien est arrivé le premier. C’est lui qui a collé son +œil contre la cloison, et qui guette dans le jardin profond une ombre +entre les arbres et le craquement d’un brodequin de soie sur le sable +des allées.</p> + +<p>Enfin, le craquement tant désiré se fit entendre, et au lieu d’une ombre +ce furent deux ombres qui s’approchèrent. Le retard de Valentine avait +été occasionné par une visite de Mme Danglars et d’Eugénie, visite qui +était prolongée au-delà de l’heure où Valentine était attendue. Alors, +pour ne pas manquer à son rendez-vous, la jeune fille avait proposé à +Mlle Danglars une promenade au jardin, voulant montrer à Maximilien +qu’il n’y avait point de sa faute dans le retard dont sans doute il +souffrait.</p> + +<p>Le jeune homme comprit tout avec cette rapidité d’intuition particulière +aux amants et son cœur fut soulagé. D’ailleurs, sans arriver à la +portée de la voix, Valentine dirigea sa promenade de manière que +Maximilien pût la voir passer et repasser, et chaque fois qu’elle +passait et repassait, un regard inaperçu de sa compagne, mais jeté de +l’autre côté de la grille et recueilli par le jeune homme, lui disait:</p> + +<p>«Prenez patience, ami, vous voyez qu’il n’y a point de ma faute.»</p> + +<p>Et Maximilien, en effet, prenait patience tout en admirant ce contraste +entre les deux jeunes filles: entre cette blonde aux yeux languissants +et à la taille inclinée comme un beau saule, et cette brune aux yeux +fiers et à la taille droite comme un peuplier; puis il va sans dire que +dans cette comparaison entre deux natures si opposées, tout l’avantage, +dans le cœur du jeune homme du moins, était pour Valentine. </p> + +<p>Au bout d’une demi-heure de promenade, les deux jeunes filles +s’éloignèrent. Maximilien comprit que le terme de la visite de Mme +Danglars était arrivé.</p> + +<p>En effet, un instant après, Valentine reparut seule. De crainte qu’un +regard indiscret ne suivît son retour, elle venait lentement; et, au +lieu de s’avancer directement vers la grille, elle alla s’asseoir sur un +banc, après avoir sans affectation interrogé chaque touffe de feuillage +et plongé son regard dans le fond de toutes les allées.</p> + +<p>Ces précautions prises, elle courut à la grille.</p> + +<p>«Bonjour, Valentine, dit une voix.</p> + +<p>—Bonjour, Maximilien; je vous ai fait attendre, mais vous avez vu la +cause?</p> + +<p>—Oui, j’ai reconnu Mlle Danglars; je ne vous croyais pas si liée avec +cette jeune personne.</p> + +<p>—Qui vous a donc dit que nous étions liées, Maximilien?</p> + +<p>—Personne; mais il m’a semblé que cela ressortait de la façon dont vous +vous donnez le bras, de la façon dont vous causiez: on eût dit deux +compagnes de pension se faisant des confidences.</p> + +<p>—Nous nous faisions nos confidences, en effet, dit Valentine, elle +m’avouait sa répugnance pour un mariage avec M. de Morcerf, et moi, je +lui avouais de mon côté que je regardais comme un malheur d’épouser M. +d’Épinay.</p> + +<p>—Chère Valentine!</p> + +<p>—Voilà pourquoi, mon ami, continua la jeune fille, vous avez vu cette +apparence d’abandon entre moi et Eugénie; c’est que, tout en parlant de +l’homme que je ne puis aimer, je pensais à l’homme que j’aime.</p> + +<p>—Que vous êtes bonne en toutes choses, Valentine, et que vous avez en +vous une chose que Mlle Danglars n’aura jamais: c’est ce charme indéfini +qui est à la femme ce que le parfum est à la fleur, ce que la saveur est +au fruit; car ce n’est pas le tout pour une fleur que d’être belle, ce +n’est pas le tout pour un fruit que d’être beau.</p> + +<p>—C’est votre amour qui vous fait voir les choses ainsi, Maximilien.</p> + +<p>—Non, Valentine, je vous jure. Tenez, je vous regardais toutes deux +tout à l’heure, et, sur mon honneur, tout en rendant justice à la beauté +de Mlle Danglars, je ne comprenais pas qu’un homme devînt amoureux +d’elle.</p> + +<p>—C’est que, comme vous le disiez, Maximilien, j’étais là, et que ma +présence vous rendait injuste.</p> + +<p>—Non... mais dites-moi... une question de simple curiosité, et qui +émane de certaines idées que je me suis faites sur Mlle Danglars.</p> + +<p>—Oh! bien injustes, sans que je sache lesquelles certainement. Quand +vous nous jugez, nous autres pauvres femmes, nous ne devons pas nous +attendre à l’indulgence.</p> + +<p>—Avec cela qu’entre vous vous êtes bien justes les unes envers les +autres!</p> + +<p>—Parce que, presque toujours, il y a de la passion dans nos jugements. +Mais revenez à votre question.</p> + +<p>—Est-ce parce que Mlle Danglars aime quelqu’un qu’elle redoute son +mariage avec M. de Morcerf?</p> + +<p>—Maximilien, je vous ai dit que je n’étais pas l’amie d’Eugénie.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! dit Morrel, sans être amies, les jeunes filles se font +des confidences; convenez que vous lui avez fait quelques questions +là-dessus. Ah! je vous vois sourire.</p> + +<p>—S’il en est ainsi, Maximilien, ce n’est pas la peine que nous ayons +entre nous cette cloison de planches.</p> + +<p>—Voyons, que vous a-t-elle dit?</p> + +<p>—Elle m’a dit qu’elle n’aimait personne, dit Valentine; qu’elle avait +le mariage en horreur; que sa plus grande joie eût été de mener une vie +libre et indépendante, et qu’elle désirait presque que son père perdît +sa fortune pour se faire artiste comme son amie, Mlle Louise d’Armilly.</p> + +<p>—Ah! vous voyez!</p> + +<p>—Eh bien, qu’est-ce que cela prouve? demanda Valentine.</p> + +<p>—Rien, répondit en souriant Maximilien.</p> + +<p>—Alors, dit Valentine, pourquoi souriez-vous à votre tour?</p> + +<p>—Ah! dit Maximilien, vous voyez bien que, vous aussi, vous regardez, +Valentine.</p> + +<p>—Voulez-vous que je m’éloigne?</p> + +<p>—Oh! non! non pas! Mais revenons à vous.</p> + +<p>—Ah! oui, c’est vrai, car à peine avons-nous dix minutes à passer +ensemble.</p> + +<p>—Mon Dieu! s’écria Maximilien consterné.</p> + +<p>—Oui, Maximilien, vous avez raison, dit avec mélancolie Valentine, et +vous avez là une pauvre amie. Quelle existence je vous fais passer, +pauvre Maximilien, vous si bien fait pour être heureux! Je me le +reproche amèrement, croyez-moi.</p> + +<p>—Eh bien, que vous importe, Valentine: si je me trouve heureux ainsi; +si cette attente éternelle me semble payée, à moi, par cinq minutes de +votre vue, par deux mots de votre bouche, et par cette conviction +profonde, éternelle, que Dieu n’a pas créé deux cœurs aussi en harmonie +que les nôtres, et ne les a pas presque miraculeusement réunis, surtout +pour les séparer.</p> + +<p>—Bon, merci, espérez pour nous deux, Maximilien: cela me rend à moitié +heureuse.</p> + +<p>—Que vous arrive-t-il donc encore, Valentine, que vous me quittez si +vite?</p> + +<p>—Je ne sais; Mme de Villefort m’a fait prier de passer chez elle pour +une communication de laquelle dépend, m’a-t-elle fait dire, une portion +de ma fortune. Eh! mon Dieu, qu’ils la prennent ma fortune, je suis trop +riche, et qu’après me l’avoir prise ils me laissent tranquille et libre; +vous m’aimerez tout autant pauvre, n’est-ce pas, Morrel?</p> + +<p>—Oh! je vous aimerai toujours, moi; que m’importe richesse ou pauvreté, +si ma Valentine était près de moi et que je fusse sûr que personne ne me +la pût ôter! Mais cette communication, Valentine, ne craignez-vous point +que ce ne soit quelque nouvelle relative à votre mariage?</p> + +<p>—Je ne le crois pas.</p> + +<p>—Cependant, écoutez-moi, Valentine, et ne vous effrayez pas, car tant +que je vivrai je ne serai pas à une autre.</p> + +<p>—Vous croyez me rassurer en me disant cela, Maximilien?</p> + +<p>—Pardon! vous avez raison, je suis un brutal. Eh bien, je voulais donc +vous dire que l’autre jour j’ai rencontré M. de Morcerf.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—M. Franz est son ami, comme vous savez.</p> + +<p>—Oui; eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, il a reçu une lettre de Franz, qui lui annonce son prochain +retour.»</p> + +<p>Valentine pâlit et appuya sa main contre la grille.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu! dit-elle, si c’était cela! Mais non, la communication ne +viendrait pas de Mme de Villefort.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Pourquoi... je n’en sais rien... mais il me semble que Mme de +Villefort, tout en ne s’y opposant point franchement, n’est pas +sympathique à ce mariage.</p> + +<p>—Eh bien, mais, Valentine, il me semble que je vais l’adorer, Mme de +Villefort.</p> + +<p>—Oh! ne vous pressez pas, Maximilien, dit Valentine avec un triste +sourire.</p> + +<p>—Enfin, si elle est antipathique à ce mariage, ne fût-ce que pour le +rompre, peut-être ouvrirait-elle l’oreille à quelque autre proposition.</p> + +<p>—Ne croyez point cela, Maximilien; ce ne sont point les maris que Mme +de Villefort repousse, c’est le mariage.</p> + +<p>—Comment? le mariage! Si elle déteste si fort le mariage, pourquoi +s’est-elle mariée elle-même?</p> + +<p>—Vous ne me comprenez pas, Maximilien; ainsi, lorsqu’il y a un an j’ai +parlé de me retirer dans un couvent, elle avait, malgré les observations +qu’elle avait cru devoir faire, adopté ma proposition avec joie; mon +père même y avait consenti, à son instigation, j’en suis sûre; il n’y +eut que mon pauvre grand-père qui m’a retenue. Vous ne pouvez vous +figurer, Maximilien, quelle expression il y a dans les yeux de ce pauvre +vieillard, qui n’aime que moi au monde, et qui, Dieu me pardonne si +c’est un blasphème, et qui n’est aimé au monde que de moi. Si vous +saviez, quand il a appris ma résolution, comme il m’a regardée, ce qu’il +y avait de reproche dans ce regard et de désespoir dans ces larmes qui +roulaient sans plaintes, sans soupirs, le long de ses joues immobiles! +Ah! Maximilien, j’ai éprouvé quelque chose comme un remords, je me suis +jetée à ses pieds en lui criant: «Pardon! pardon! mon père! On fera de +moi ce qu’on voudra, mais je ne vous quitterai jamais.» Alors il leva +les yeux au ciel!... Maximilien, je puis souffrir beaucoup, ce regard de +mon vieux grand-père m’a payée d’avance pour ce que je souffrirai.</p> + +<p>—Chère Valentine! vous êtes un ange, et je ne sais vraiment pas comment +j’ai mérité, en sabrant à droite et à gauche des Bédouins, à moins que +Dieu ait considéré que ce sont des infidèles, je ne sais pas comment +j’ai mérité que vous vous révéliez à moi. Mais enfin, voyons, Valentine, +quel est donc l’intérêt de Mme de Villefort à ce que vous ne vous +mariez pas?</p> + +<p>—N’avez-vous pas entendu tout à l’heure que je vous disais que j’étais +riche, Maximilien, trop riche? J’ai, du chef de ma mère, près de +cinquante mille livres de rente; mon grand-père et ma grand-mère, le +marquis et la marquise de Saint-Méran, doivent m’en laisser autant; M. +Noirtier a bien visiblement l’intention de me faire sa seule héritière. +Il en résulte donc que, comparativement à moi, mon frère Édouard, qui +n’attend, du côté de Mme de Villefort, aucune fortune, est pauvre. Or, +Mme de Villefort aime cet enfant avec adoration, et si je fusse entrée +en religion, toute ma fortune, concentrée sur mon père, qui héritait du +marquis, de la marquise et de moi, revenait à son fils.</p> + +<p>—Oh! que c’est étrange cette cupidité dans une jeune et belle femme!</p> + +<p>—Remarquez que ce n’est point pour elle, Maximilien, mais pour son +fils, et que ce que vous lui reprochez comme un défaut, au point de vue +de l’amour maternel, est presque une vertu.</p> + +<p>—Mais voyons, Valentine, dit Morrel, si vous abandonniez une portion de +cette fortune à ce fils.</p> + +<p>—Le moyen de faire une pareille proposition, dit Valentine, et surtout +à une femme qui a sans cesse à la bouche le mot de désintéressement?</p> + +<p>—Valentine, mon amour m’est toujours resté sacré, et comme toute chose +sacrée, je l’ai couvert du voile de mon respect et enfermé dans mon +cœur; personne au monde, pas même ma sœur, ne se doute donc de cet +amour que je n’ai confié à qui que ce soit au monde. Valentine, me +permettez-vous de parler de cet amour à un ami?»</p> + +<p>Valentine tressaillit.</p> + +<p>«À un ami? dit-elle. Oh! mon Dieu! Maximilien, je frissonne rien qu’à +vous entendre parler ainsi! À un ami? et qui donc est cet ami?</p> + +<p>—Écoutez, Valentine: avez-vous jamais senti pour quelqu’un une de ces +sympathies irrésistibles qui font que, tout en voyant cette personne +pour la première fois, vous croyez la connaître depuis longtemps, et +vous vous demandez où et quand vous l’avez vue, si bien que, ne pouvant +vous rappeler ni le lieu ni le temps, vous arrivez à croire que c’est +dans un monde antérieur au nôtre, et que cette sympathie n’est qu’un +souvenir qui se réveille?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, voilà ce que j’ai éprouvé la première fois que j’ai vu cet +homme extraordinaire.</p> + +<p>—Un homme extraordinaire?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Que vous connaissez depuis longtemps alors?</p> + +<p>—Depuis huit ou dix jours à peine.</p> + +<p>—Et vous appelez votre ami un homme que vous connaissez depuis huit +jours? Oh! Maximilien, je vous croyais plus avare de ce beau nom d’ami.</p> + +<p>—Vous avez raison en logique, Valentine; mais dites ce que vous +voudrez, rien ne me fera revenir sur ce sentiment instinctif. Je crois +que cet homme sera mêlé à tout ce qui m’arrivera de bien dans l’avenir, +que parfois son regard profond semble connaître et sa main puissante +diriger.</p> + +<p>—C’est donc un devin? dit en souriant Valentine.</p> + +<p>—Ma foi, dit Maximilien, je suis tenté de croire souvent qu’il +devine... le bien surtout.</p> + +<p>—Oh! dit Valentine tristement, faites-moi connaître cet homme, +Maximilien, que je sache de lui si je serai assez aimée pour me +dédommager de tout ce que j’ai souffert.</p> + +<p>—Pauvre amie! mais vous le connaissez!</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui. C’est celui qui a sauvé la vie à votre belle-mère et à son fils.</p> + + +<p>—Le comte de Monte-Cristo?</p> + +<p>—Lui-même.</p> + +<p>—Oh! s’écria Valentine, il ne peut jamais être mon ami, il est trop +celui de ma belle-mère.</p> + +<p>—Le comte, l’ami de votre belle-mère, Valentine? mon instinct ne +faillirait pas à ce point; je suis sûr que vous vous trompez.</p> + +<p>—Oh! si vous saviez, Maximilien! mais ce n’est plus Édouard qui règne à +la maison, c’est le comte: recherché de madame de Villefort, qui voit en +lui le résumé des connaissances humaines; admiré, entendez-vous, admiré +de mon père, qui dit n’avoir jamais entendu formuler avec plus +d’éloquence des idées plus élevées; idolâtré d’Édouard, qui, malgré sa +peur des grands yeux noirs du comte, court à lui aussitôt qu’il le voit +arriver, et lui ouvre la main, où il trouve toujours quelque jouet +admirable: M. de Monte-Cristo n’est pas ici chez mon père; M. de +Monte-Cristo n’est pas ici chez Mme de Villefort: M. de Monte-Cristo est +chez lui.</p> + +<p>—Eh bien, chère Valentine, si les choses sont ainsi que vous dites, +vous devez déjà ressentir ou vous ressentirez bientôt les effets de sa +présence. Il rencontre Albert de Morcerf en Italie, c’est pour le tirer +des mains des brigands; il aperçoit Mme Danglars, c’est pour lui faire +un cadeau royal; votre belle-mère et votre frère passent devant sa +porte, c’est pour que son Nubien leur sauve la vie. Cet homme a +évidemment reçu le pouvoir d’influer sur les choses. Je n’ai jamais vu +des goûts plus simples alliés à une haute magnificence. Son sourire est +si doux, quand il me l’adresse que j’oublie combien les autres trouvent +son sourire amer. Oh! dites-moi, Valentine, vous a-t-il souri ainsi? +S’il l’a fait, vous serez heureuse.</p> + +<p>—Moi! dit la jeune fille, oh! mon Dieu! Maximilien, il ne me regarde +seulement pas, ou plutôt, si je passe par hasard, il détourne la vue de +moi. Oh! il n’est pas généreux, allez! ou il n’a pas ce regard profond +qui lit au fond des cœurs, et que vous lui supposez à tort; car s’il +eût été généreux, me voyant seule et triste au milieu de toute cette +maison, il m’eût protégée de cette influence qu’il exerce; et puisqu’il +joue, à ce que vous prétendez, le rôle de soleil, il eût réchauffé mon +cœur à l’un de ses rayons. Vous dites qu’il vous aime, Maximilien; eh! +mon Dieu, qu’en savez-vous? Les hommes font gracieux visage à un +officier de cinq pieds six pouces comme vous, qui a une longue moustache +et un grand sabre, mais ils croient pouvoir écraser sans crainte une +pauvre fille qui pleure.</p> + +<p>—Oh! Valentine! vous vous trompez, je vous jure.</p> + +<p>—S’il en était autrement, voyons, Maximilien, s’il me traitait +diplomatiquement, c’est-à-dire en homme qui, d’une façon ou de l’autre, +veut s’impatroniser dans la maison, il m’eût, ne fût-ce qu’une seule +fois honorée de ce sourire que vous me vantez si fort, mais non, il m’a +vue malheureuse, il comprend que je ne puis lui être bonne à rien, et il +ne fait pas même attention à moi. Qui sait même si, pour faire sa cour à +mon père, à Mme de Villefort ou à mon frère, il ne me persécutera point +aussi en tant qu’il sera en son pouvoir de le faire? Voyons, +franchement, je ne suis pas une femme que l’on doive mépriser ainsi sans +raison; vous me l’avez dit. Ah! pardonnez-moi, continua la jeune fille +en voyant l’impression que ces paroles produisaient sur Maximilien, je +suis mauvaise, et je vous dis là sur cet homme des choses que je ne +savais pas même avoir dans le cœur. Tenez, je ne nie pas que cette +influence dont vous me parlez existe, et qu’il ne l’exerce même sur moi; +mais s’il l’exerce, c’est d’une manière nuisible et corruptrice, comme +vous le voyez, de bonnes pensées.</p> + +<p>—C’est bien, Valentine, dit Morrel avec un soupir, n’en parlons plus; +je ne lui dirai rien.</p> + +<p>—Hélas! mon ami, dit Valentine, je vous afflige, je le vois. Oh! que ne +puis-je vous serrer la main pour vous demander pardon! Mais enfin je ne +demande pas mieux que d’être convaincue; dites, qu’a donc fait pour vous +ce comte de Monte-Cristo?</p> + +<p>—Vous m’embarrassez fort, je l’avoue, Valentine, en me demandant ce que +le comte a fait pour moi: rien d’ostensible, je le sais bien. Aussi, +comme je vous l’ai déjà dit, mon affection pour lui est-elle tout +instinctive et n’a-t-elle rien de raisonné. Est-ce que le soleil m’a +fait quelque chose? Non; il me réchauffe, et à sa lumière je vous vois, +voilà tout. Est-ce que tel ou tel parfum a fait quelque chose pour moi? +Non; son odeur récrée agréablement un de mes sens. Je n’ai pas autre +chose à dire quand on me demande pourquoi je vante ce parfum, mon amitié +pour lui est étrange comme la sienne pour moi. Une voix secrète +m’avertit qu’il y a plus que du hasard dans cette amitié imprévue et +réciproque. Je trouve de la corrélation jusque dans ses plus simples +actions, jusque dans ses plus secrètes pensées entre mes actions et mes +pensées. Vous allez encore rire de moi, Valentine, mais depuis que je +connais cet homme, l’idée absurde m’est venue que tout ce qui m’arrive +de bien émane de lui. Cependant, j’ai vécu trente ans sans avoir eu +besoin de ce protecteur, n’est-ce pas? n’importe, tenez, un exemple: il +m’a invité à dîner pour samedi, c’est naturel au point où nous en +sommes, n’est-ce pas? Eh bien, qu’ai-je su depuis? Votre père est invité +à ce dîner, votre mère y viendra. Je me rencontrerai avec eux, et qui +sait ce qui résultera dans l’avenir de cette entrevue? Voilà des +circonstances fort simples en apparence; cependant, moi, je vois +là-dedans quelque chose qui m’étonne; j’y puise une confiance étrange. +Je me dis que le comte, cet homme singulier qui devine tout, a voulu me +faire trouver avec M. et Mme de Villefort, et quelquefois je cherche, je +vous le jure, à lire dans ses yeux s’il a deviné mon amour.</p> + +<p>—Mon bon ami, dit Valentine, je vous prendrais pour un visionnaire, et +j’aurais véritablement peur pour votre bon sens, si je n’écoutais de +vous que de semblables raisonnements. Quoi! vous voyez autre chose que +du hasard dans cette rencontre? En vérité, réfléchissez donc. Mon père, +qui ne sort jamais, a été sur le point dix fois de refuser cette +invitation à Mme de Villefort, qui, au contraire, brûle du désir de voir +chez lui ce nabab extraordinaire, et c’est à grand-peine qu’elle a +obtenu qu’il l’accompagnerait. Non, non, croyez-moi, je n’ai, à part +vous, Maximilien, d’autre secours à demander dans ce monde qu’à mon +grand-père, un cadavre! d’autre appui à chercher que dans ma pauvre +mère, une ombre!</p> + +<p>—Je sens que vous avez raison, Valentine, et que la logique est pour +vous, dit Maximilien; mais votre douce voix, toujours si puissante sur +moi, aujourd’hui, ne me convainc pas.</p> + +<p>—Ni la vôtre non plus, dit Valentine, et j’avoue que si vous n’avez +pas d’autre exemple à me citer....</p> + +<p>—J’en ai un, dit Maximilien en hésitant; mais en vérité, Valentine, je +suis forcé de l’avouer moi-même, il est encore plus absurde que le +premier.</p> + +<p>—Tant pis, dit en souriant Valentine.</p> + +<p>—Et cependant, continua Morrel, il n’en est pas moins concluant pour +moi, homme tout d’inspiration et de sentiment, et qui ai quelquefois, +depuis dix ans que je sers, dû la vie à un de ces éclairs intérieurs qui +vous dictent un mouvement en avant ou en arrière, pour que la balle qui +devait vous tuer passe à côté de vous.</p> + +<p>—Cher Maximilien, pourquoi ne pas faire honneur à mes prières de cette +déviation des balles? Quand vous êtes là-bas, ce n’est plus pour moi que +je prie Dieu et ma mère, c’est pour vous.</p> + +<p>—Oui, depuis que je vous connais, dit en souriant Morrel; mais avant +que je vous connusse, Valentine?</p> + +<p>—Voyons, puisque vous ne voulez rien me devoir, méchant, revenez donc à +cet exemple que vous-même avouez être absurde.</p> + +<p>—Eh bien, regardez par les planches, et voyez là-bas, à cet arbre, le +cheval nouveau avec lequel je suis venu.</p> + +<p>—Oh! l’admirable bête! s’écria Valentine, pourquoi ne l’avez-vous pas +amené près de la grille? je lui eusse parlé et il m’eût entendue.</p> + +<p>—C’est en effet, comme vous le voyez, une bête d’un assez grand prix, +dit Maximilien. Eh bien, vous savez que ma fortune est bornée, +Valentine, et que je suis ce qu’on appelle un homme raisonnable. Eh +bien, j’avais vu chez un marchand de chevaux ce magnifique <i>Médéah</i>, je +le nomme ainsi. Je demandai quel était son prix: on me répondit quatre +mille cinq cents francs; je dus m’abstenir, comme vous le comprenez +bien, de le trouver beau plus longtemps, et je partis, je l’avoue, le +cœur assez gros, car le cheval m’avait tendrement regardé, m’avait +caressé avec sa tête et avait caracolé sous moi de la façon la plus +coquette et la plus charmante. Le même soir j’avais quelques amis à la +maison: M. de Château-Renaud, M. Debray et cinq ou six autres mauvais +sujets que vous avez le bonheur de ne pas connaître, même de nom. On +proposa une bouillotte; je ne joue jamais, car je ne suis pas assez +riche pour pouvoir perdre, ni assez pauvre pour désirer gagner. Mais +j’étais chez moi, vous comprenez, je n’avais autre chose à faire que +d’envoyer chercher des cartes, et c’est ce que je fis.</p> + +<p>«Comme on se mettait à table, M. de Monte-Cristo arriva. Il prit sa +place, on joua, et, moi, je gagnai; j’ose à peine vous avouer cela, +Valentine, je gagnai cinq mille francs. Nous nous quittâmes à minuit. Je +n’y pus tenir, je pris un cabriolet et me fis conduire chez mon marchand +de chevaux. Tout palpitant, tout fiévreux, je sonnai; celui qui vint +m’ouvrir dut me prendre pour un fou. Je m’élançai de l’autre côté de la +porte à peine ouverte. J’entrai dans l’écurie, je regardai au râtelier. +Oh! bonheur! <i>Médéah</i> grignotait son foin. Je saute sur une selle; je la +lui applique moi-même sur le dos, je lui passe la bride, <i>Médéah</i> se +prête de la meilleure grâce du monde à cette opération! Puis, déposant +les quatre mille cinq cents francs entre les mains du marchand +stupéfait, je reviens ou plutôt je passe la nuit à me promener dans les +Champs-Élysées. Eh bien, j’ai vu de la lumière à la fenêtre du comte, il +m’a semblé apercevoir son ombre derrière les rideaux. Maintenant, +Valentine, je jurerais que le comte a su que je désirais ce cheval, et +qu’il a perdu exprès pour me le faire gagner.</p> + +<p>—Mon cher Maximilien, dit Valentine, vous êtes trop fantastique, en +vérité... vous ne m’aimerez pas longtemps.... Un homme qui fait ainsi de +la poésie ne saurait s’étioler à plaisir dans une passion monotone comme +la nôtre.... Mais, grand Dieu! tenez, on m’appelle... entendez-vous?</p> + +<p>—Oh! Valentine, dit Maximilien, par le petit jour de la cloison... +votre doigt le plus petit, que je le baise.</p> + +<p>—Maximilien, nous avions dit que nous serions l’un pour l’autre deux +voix, deux ombres!</p> + +<p>—Comme il vous plaira, Valentine.</p> + +<p>—Serez-vous heureux si je fais ce que vous voulez?</p> + +<p>—Oh! oui.»</p> + +<p>Valentine monta sur un banc et passa, non pas son petit doigt à travers +l’ouverture, mais sa main tout entière par-dessus la cloison.</p> + +<p>Maximilien poussa un cri, et s’élançant à son tour sur la borne, saisit +cette main adorée et y appliqua ses lèvres ardentes; mais aussitôt la +petite main glissa entre les siennes, et le jeune homme entendit fuir +Valentine, effrayée peut-être de la sensation qu’elle venait d’éprouver!</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LVIII" id="LVIII"></a><a href="#table">LVIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">M. Noirtier de Villefort.</a></h3> + +<p>Voici ce qui s’était passé dans la maison du procureur du roi après le +départ de Mme Danglars et de sa fille, et pendant la conversation que +nous venons de rapporter.</p> + +<p>M. de Villefort était entré chez son père, suivi de Mme de Villefort; +quant à Valentine, nous savons où elle était.</p> + +<p>Tous deux, après avoir salué le vieillard, après avoir congédié Barrois, +vieux domestique depuis plus de vingt-cinq ans à son service, avaient +pris place à ses côtés.</p> + +<p>M. Noirtier, assis dans son grand fauteuil à roulettes, où on le plaçait +le matin et d’où on le tirait le soir, assis devant une glace qui +réfléchissait tout l’appartement et lui permettait de voir, sans même +tenter un mouvement devenu impossible, qui entrait dans sa chambre, qui +en sortait, et ce qu’on faisait tout autour de lui; M. Noirtier, +immobile comme un cadavre, regardait avec des yeux intelligents et vifs +ses enfants, dont la cérémonieuse révérence lui annonçait quelque +démarche officielle inattendue.</p> + +<p>La vue et l’ouïe étaient les deux seuls sens qui animassent encore, +comme deux étincelles, cette matière humaine déjà aux trois quarts +façonnée pour la tombe; encore, de ces deux sens, un seul pouvait-il +révéler au-dehors la vie intérieure qui animait la statue; et le regard +qui dénonçait cette vie intérieure était semblable à une de ces lumières +lointaines qui, durant la nuit, apprennent au voyageur perdu dans un +désert qu’il y a encore un être existant qui veille dans ce silence et +cette obscurité.</p> + +<p>Aussi, dans cet œil noir du vieux Noirtier, surmonté d’un sourcil noir, +tandis que toute la chevelure, qu’il portait longue et pendante sur les +épaules, était blanche; dans cet œil, comme cela arrive pour tout +organe de l’homme exercé aux dépens des autres organes, s’étaient +concentrées toute l’activité, toute l’adresse, toute la force, toute +l’intelligence, répandues autrefois dans ce corps et dans cet esprit. +Certes, le geste du bras, le son de la voix, l’attitude du corps +manquaient, mais cet œil puissant suppléait à tout: il commandait avec +les yeux; il remerciait avec les yeux; c’était un cadavre avec des yeux +vivants, et rien n’était plus effrayant parfois que ce visage de marbre +au haut duquel s’allumait une colère ou luisait une joie. Trois +personnes seulement savaient comprendre ce langage du pauvre +paralytique: c’était Villefort, Valentine et le vieux domestique dont +nous avons déjà parlé. Mais comme Villefort ne voyait que rarement son +père, et, pour ainsi dire, quand il ne pouvait faire autrement; comme, +lorsqu’il le voyait, il ne cherchait pas à lui plaire en le comprenant, +tout le bonheur du vieillard reposait en sa petite-fille, et Valentine +était parvenue, à force de dévouement, d’amour et de patience, à +comprendre du regard toutes les pensées de Noirtier. À ce langage muet +ou inintelligible pour tout autre, elle répondait avec toute sa voix, +toute sa physionomie, toute son âme, de sorte qu’il s’établissait des +dialogues animés entre cette jeune fille et cette prétendue argile, à +peu près redevenue poussière, et qui cependant était encore un homme +d’un savoir immense, d’une pénétration inouïe et d’une volonté aussi +puissante que peut l’être l’âme enfermée dans une matière par laquelle +elle a perdu le pouvoir de se faire obéir.</p> + +<p>Valentine avait donc résolu cet étrange problème de comprendre la pensée +du vieillard pour lui faire comprendre sa pensée à elle; et, grâce à +cette étude, il était bien rare que, pour les choses ordinaires de la +vie, elle ne tombât point avec précision sur le désir de cette âme +vivante, ou sur le besoin de ce cadavre à moitié insensible.</p> + +<p>Quant au domestique, comme depuis vingt-cinq ans, ainsi que nous l’avons +dit, il servait son maître, il connaissait si bien toutes ses habitudes, +qu’il était rare que Noirtier eût besoin de lui demander quelque chose.</p> + +<p>Villefort n’avait en conséquence besoin du secours ni de l’un ni de +l’autre pour entamer avec son père l’étrange conversation qu’il venait +provoquer. Lui-même, nous l’avons dit, connaissait parfaitement le +vocabulaire du vieillard, et s’il ne s’en servait point plus souvent, +c’était par ennui et par indifférence. Il laissa donc Valentine +descendre au jardin, il éloigna donc Barrois, et après avoir pris sa +place à la droite de son père, tandis que Mme de Villefort s’asseyait à +sa gauche:</p> + +<p>«Monsieur, dit-il, ne vous étonnez pas que Valentine ne soit pas montée +avec nous et que j’aie éloigné Barrois, car la conférence que nous +allons avoir ensemble est de celles qui ne peuvent avoir lieu devant une +jeune fille ou un domestique; Mme de Villefort et moi avons une +communication à vous faire.»</p> + +<p>Le visage de Noirtier resta impassible pendant ce préambule, tandis +qu’au contraire l’œil de Villefort semblait vouloir plonger jusqu’au +plus profond du cœur du vieillard.</p> + +<p>«Cette communication, continua le procureur du roi avec son ton glacé et +qui semblait ne jamais admettre la contestation, nous sommes sûrs, Mme +de Villefort et moi, qu’elle vous agréera.»</p> + +<p>L’œil du vieillard continua de demeurer atone; il écoutait: voilà tout.</p> + +<p>«Monsieur, reprit Villefort, nous marions Valentine.»</p> + +<p>Une figure de cire ne fût pas restée plus froide à cette nouvelle que ne +resta la figure du vieillard.</p> + +<p>«Le mariage aura lieu avant trois mois», reprit Villefort.</p> + +<p>L’œil du vieillard continua d’être inanimé.</p> + +<p>Mme de Villefort prit la parole à son tour, et se hâta d’ajouter:</p> + +<p>«Nous avons pensé que cette nouvelle aurait de l’intérêt pour vous, +monsieur; d’ailleurs Valentine a toujours semblé attirer votre +affection; il nous reste donc à vous dire seulement le nom du jeune +homme qui lui est destiné. C’est un des plus honorables partis auxquels +Valentine puisse prétendre; il y a de la fortune, un beau nom et des +garanties parfaites de bonheur dans la conduite et les goûts de celui +que nous lui destinons, et dont le nom ne doit pas vous être inconnu. Il +s’agit de M. Franz de Quesnel, baron d’Épinay.»</p> + +<p>Villefort, pendant le petit discours de sa femme, attachait sur le +vieillard un regard plus attentif que jamais. Lorsque Mme de Villefort +prononça le nom de Franz, l’œil de Noirtier, que son fils connaissait +si bien, frissonna, et les paupières, se dilatant comme eussent pu faire +des lèvres pour laisser passer des paroles, laissèrent, elles, passer un +éclair.</p> + +<p>Le procureur du roi, qui savait les anciens rapports d’inimitié publique +qui avaient existé entre son père et le père de Franz, comprit ce feu et +cette agitation; mais cependant il les laissa passer comme inaperçus, et +reprenant la parole où sa femme l’avait laissée:</p> + +<p>«Monsieur, dit-il, il est important, vous le comprenez bien, près comme +elle est d’atteindre sa dix-neuvième année, que Valentine soit enfin +établie. Néanmoins, nous ne vous avons point oublié dans les +conférences, et nous nous sommes assurés d’avance que le mari de +Valentine accepterait, sinon de vivre près de nous, qui gênerions +peut-être un jeune ménage, du moins que vous, que Valentine chérit +particulièrement, et qui, de votre côté, paraissez lui rendre cette +affection, vivriez près d’eux, de sorte que vous ne perdrez aucune de +vos habitudes, et que vous aurez seulement deux enfants au lieu d’un +pour veiller sur vous.»</p> + +<p>L’éclair du regard de Noirtier devint sanglant.</p> + +<p>Assurément il se passait quelque chose d’affreux dans l’âme de ce +vieillard; assurément le cri de la douleur et de la colère montait à sa +gorge, et, ne pouvant éclater, l’étouffait, car son visage s’empourpra +et ses lèvres devinrent bleues.</p> + +<p>Villefort ouvrit tranquillement une fenêtre en disant:</p> + +<p>«Il fait bien chaud ici, et cette chaleur fait mal à M. Noirtier.»</p> + +<p>Puis il revint, mais sans se rasseoir.</p> + +<p>«Ce mariage, ajouta Mme de Villefort, plaît à M. d’Épinay et à sa +famille; d’ailleurs sa famille se compose seulement d’un oncle et d’une +tante. Sa mère étant morte au moment où elle le mettait au monde, et son +père ayant été assassiné en 1815, c’est-à-dire quand l’enfant avait deux +ans à peine, il ne relève donc que de sa propre volonté.</p> + +<p>—Assassinat mystérieux, dit Villefort, et dont les auteurs sont restés +inconnus, quoique le soupçon ait plané sans s’abattre au-dessus de la +tête de beaucoup de gens.»</p> + +<p>Noirtier fit un tel effort que ses lèvres se contractèrent comme pour +sourire.</p> + +<p>«Or, continua Villefort, les véritables coupables, ceux-là qui savent +qu’ils ont commis le crime, ceux-là sur lesquels peut descendre la +justice des hommes pendant leur vie et la justice de Dieu après leur +mort, seraient bien heureux d’être à notre place, et d’avoir une fille à +offrir à M. Franz d’Épinay pour éteindre jusqu’à l’apparence du +soupçon.»</p> + +<p>Noirtier s’était calmé avec une puissance que l’on n’aurait pas dû +attendre de cette organisation brisée.</p> + +<p>«Oui, je comprends», répondit-il du regard à Villefort; et ce regard +exprimait tout ensemble le dédain profond et la colère intelligente.</p> + +<p>Villefort, de son côté, répondit à ce regard, dans lequel il avait lu ce +qu’il contenait, par un léger mouvement d’épaules.</p> + +<p>Puis il fit signe à sa femme de se lever.</p> + +<p>«Maintenant, monsieur, dit Mme de Villefort, agréez tous mes respects. +Vous plaît-il qu’Édouard vienne vous présenter ses respects?»</p> + +<p>Il était convenu que le vieillard exprimait son approbation en fermant +les yeux, son refus en les clignant à plusieurs reprises, et avait +quelque désir à exprimer quand il les levait au ciel.</p> + +<p>S’il demandait Valentine, il fermait l’œil droit seulement. </p> + +<p>S’il demandait Barrois, il fermait l’œil gauche.</p> + +<p>À la proposition de Mme de Villefort, il cligna vivement les yeux.</p> + +<p>Mme de Villefort, accueillie par un refus évident, se pinça les lèvres.</p> + +<p>«Je vous enverrai donc Valentine, alors? dit-elle.</p> + +<p>—Oui», fit le vieillard en fermant les yeux avec vivacité.</p> + +<p>M. et Mme de Villefort saluèrent et sortirent en ordonnant qu’on appelât +Valentine, déjà prévenue au reste qu’elle aurait quelque chose à faire +dans la journée près de M. Noirtier.</p> + +<p>Derrière eux, Valentine, toute rose encore d’émotion, entra chez le +vieillard. Il ne lui fallut qu’un regard pour qu’elle comprît combien +souffrait son aïeul et combien de choses il avait à lui dire.</p> + +<p>«Oh! bon papa, s’écria-t-elle, qu’est-il donc arrivé? On t’a fâché, +n’est-ce pas, et tu es en colère?</p> + +<p>—Oui, fit-il, en fermant les yeux.</p> + +<p>—Contre qui donc? contre mon père? non; contre Mme de Villefort? non; +contre moi?»</p> + +<p>Le vieillard fit signe que oui.</p> + +<p>«Contre moi?» reprit Valentine étonnée.</p> + +<p>Le vieillard renouvela le signe.</p> + +<p>«Et que t’ai-je donc fait, cher bon papa?» s’écria Valentine.</p> + +<p>Pas de réponse, elle continua:</p> + +<p>«Je ne t’ai pas vu de la journée; on t’a donc rapporté quelque chose de +moi?</p> + +<p>—Oui, dit le regard du vieillard avec vivacité.</p> + +<p>—Voyons donc que je cherche. Mon Dieu, je te jure, bon père.... Ah!... +M. et Mme de Villefort sortent d’ici, n’est-ce pas?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et ce sont eux qui t’ont dit ces choses qui te fâchent? Qu’est-ce +donc? Veux-tu que j’aille le leur demander pour que je puisse m’excuser +près de toi?</p> + +<p>—Non, non, fit le regard.</p> + +<p>—Oh! mais tu m’effraies. Qu’ont-ils pu dire, mon Dieu!»</p> + +<p>Et elle chercha.</p> + +<p>«Oh! j’y suis, dit-elle en baissant la voix et en se rapprochant du +vieillard. Ils ont parlé de mon mariage peut-être?</p> + +<p>—Oui, répliqua le regard courroucé.</p> + +<p>—Je comprends; tu m’en veux de mon silence. Oh! vois-tu, c’est qu’ils +m’avaient bien recommandé de ne t’en rien dire; c’est qu’ils ne m’en +avaient rien dit à moi-même, et que j’avais surpris en quelque sorte ce +secret par indiscrétion; voilà pourquoi j’ai été si réservée avec toi. +Pardonne-moi, bon papa Noirtier.»</p> + +<p>Redevenu fixe et atone, le regard sembla répondre: «Ce n’est pas +seulement ton silence qui m’afflige.»</p> + +<p>«Qu’est-ce donc? demanda la jeune fille: tu crois peut-être que je +t’abandonnerais, bon père, et que mon mariage me rendrait oublieuse?</p> + +<p>—Non, dit le vieillard.</p> + +<p>—Ils t’ont dit alors que M. d’Épinay consentait à ce que nous +demeurassions ensemble?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Alors pourquoi es-tu fâché?»</p> + +<p>Les yeux du vieillard prirent une expression de douceur infinie.</p> + +<p>«Oui, je comprends, dit Valentine; parce que tu m’aimes?»</p> + +<p>Le vieillard fit signe que oui.</p> + +<p>«Et tu as peur que je ne sois malheureuse?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu n’aimes pas M. Franz?»</p> + +<p>Les yeux répétèrent trois ou quatre fois:</p> + +<p>«Non, non, non.</p> + +<p>—Alors tu as bien du chagrin, bon père?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, écoute, dit Valentine en se mettant à genoux devant Noirtier +et en lui passant ses bras autour du cou, moi aussi, j’ai bien du +chagrin, car, moi non plus, je n’aime pas M. Franz d’Épinay.»</p> + +<p>Un éclair de joie passa dans les yeux de l’aïeul.</p> + +<p>«Quand j’ai voulu me retirer au couvent, tu te rappelles bien que tu as +été si fort fâché contre moi?»</p> + +<p>Une larme humecta la paupière aride du vieillard.</p> + +<p>«Eh bien, continua Valentine, c’était pour échapper à ce mariage qui +fait mon désespoir.»</p> + +<p>La respiration de Noirtier devint haletante.</p> + +<p>«Alors, ce mariage te fait bien du chagrin, bon père? Ô mon Dieu, si tu +pouvais m’aider, si nous pouvions à nous deux rompre leur projet! Mais +tu es sans force contre eux, toi dont l’esprit cependant est si vif et +la volonté si ferme, mais quand il s’agit de lutter tu es aussi faible +et même plus faible que moi. Hélas! tu eusses été pour moi un +protecteur si puissant aux jours de ta force et de ta santé; mais +aujourd’hui tu ne peux plus que me comprendre et te réjouir ou +t’affliger avec moi. C’est un dernier bonheur que Dieu a oublié de +m’enlever avec les autres.»</p> + +<p>Il y eut à ces paroles, dans les yeux de Noirtier, une telle impression +de malice et de profondeur, que la jeune fille crut y lire ces mots:</p> + +<p>«Tu te trompes, je puis encore beaucoup pour toi.</p> + +<p>—Tu peux quelque chose pour moi, cher bon papa? traduisit Valentine.</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Noirtier leva les yeux au ciel. C’était le signe convenu entre lui et +Valentine lorsqu’il désirait quelque chose.</p> + +<p>«Que veux-tu, cher père? voyons.»</p> + +<p>Valentine chercha un instant dans son esprit, exprima tout haut ses +pensées à mesure qu’elles se présentaient à elle, et voyant qu’à tout ce +qu’elle pouvait dire le vieillard répondait constamment <i>non</i>:</p> + +<p>«Allons, fit-elle, les grands moyens, puisque je suis si sotte!»</p> + +<p>Alors elle récita l’une après l’autre toutes les lettres de l’alphabet, +depuis A jusqu’à N, tandis que son sourire interrogeait l’œil du +paralytique; à N, Noirtier fit signe que oui.</p> + +<p>«Ah! dit Valentine, la chose que vous désirez commence par la lettre N! +c’est à l’N que nous avons affaire? Eh bien, voyons, que lui +voulons-nous à l’N? Na, ne, ni, no.</p> + +<p>—Oui, oui, oui, fit le vieillard.</p> + +<p>—Ah! c’est <i>no</i>?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Valentine alla chercher un dictionnaire qu’elle posa sur un pupitre +devant Noirtier: elle l’ouvrit, et quand elle eut vu l’œil du vieillard +fixé sur les feuilles, son doigt courut vivement du haut en bas des +colonnes. L’exercice, depuis six ans que Noirtier était tombé dans le +fâcheux état où il se trouvait, lui avait rendu les épreuves si faciles, +qu’elle devinait aussi vite la pensée du vieillard que si lui-même eût +pu chercher dans le dictionnaire.</p> + +<p>Au mot <i>notaire</i>, Noirtier fit signe de s’arrêter.</p> + +<p>«<i>Notaire</i>, dit-elle; tu veux un notaire, bon papa?»</p> + +<p>Le vieillard fit signe que c’était effectivement un notaire qu’il +désirait.</p> + +<p>«Il faut donc envoyer chercher un notaire? demanda Valentine.</p> + +<p>—Oui, fit le paralytique.</p> + +<p>—Mon père doit-il le savoir?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Es-tu pressé d’avoir ton notaire?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Alors on va te l’envoyer chercher tout de suite, cher père. Est-ce +tout ce que tu veux?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Valentine courut à la sonnette et appela un domestique pour le prier de +faire venir M. ou Mme de Villefort chez le grand-père.</p> + +<p>«Es-tu content? dit Valentine; oui... je le crois bien: hein? ce n’était +pas facile à trouver, cela?»</p> + +<p>Et la jeune fille sourit à l’aïeul comme elle eût pu faire à un enfant.</p> + +<p>M. de Villefort entra ramené par Barrois.</p> + +<p>«Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-il au paralytique.</p> + +<p>—Monsieur, dit Valentine, mon grand-père désire un notaire.»</p> + +<p>À cette demande étrange et surtout inattendue, M. de Villefort échangea +un regard avec le paralytique.</p> + +<p>«Oui», fit ce dernier avec une fermeté qui indiquait qu’avec l’aide de +Valentine et de son vieux serviteur, qui savait maintenant ce qu’il +désirait, il était prêt à soutenir la lutte.</p> + +<p>«Vous demandez le notaire? répéta Villefort.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Pour quoi faire?»</p> + +<p>Noirtier ne répondit pas.</p> + +<p>«Mais qu’avez-vous besoin d’un notaire?» demanda Villefort.</p> + +<p>Le regard du paralytique demeura immobile et par conséquent muet, ce qui +voulait dire: Je persiste dans ma volonté.</p> + +<p>«Pour nous faire quelque mauvais tour? dit Villefort; est-ce la peine?</p> + +<p>—Mais enfin, dit Barrois, prêt à insister avec la persévérance +habituelle aux vieux domestiques, si monsieur veut un notaire, c’est +apparemment qu’il en a besoin. Ainsi je vais chercher un notaire.»</p> + +<p>Barrois ne reconnaissait d’autre maître que Noirtier et n’admettait +jamais que ses volontés fussent contestées en rien.</p> + +<p>«Oui, je veux un notaire», fit le vieillard en fermant les yeux d’un air +de défi et comme s’il eût dit: Voyons si l’on osera me refuser ce que je +veux.</p> + +<p>«On aura un notaire, puisque vous en voulez absolument un, monsieur; +mais je m’excuserai près de lui et vous excuserai vous-même, car la +scène sera fort ridicule.</p> + +<p>—N’importe, dit Barrois, je vais toujours l’aller chercher.»</p> + +<p>Et le vieux serviteur sortit triomphant.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LIX" id="LIX"></a><a href="#table">LIX</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le testament.</a></h3> + +<p>Au moment où Barrois sortit, Noirtier regarda Valentine avec cet intérêt +malicieux qui annonçait tant de choses. La jeune fille comprit ce regard +et Villefort aussi, car son front se rembrunit et son sourcil se fronça.</p> + +<p>Il prit un siège, s’installa dans la chambre du paralytique et attendit.</p> + +<p>Noirtier le regardait faire avec une parfaite indifférence; mais, du +coin de l’œil, il avait ordonné à Valentine de ne point s’inquiéter et +de rester aussi.</p> + +<p>Trois quarts d’heure après, le domestique rentra avec le notaire.</p> + +<p>«Monsieur, dit Villefort après les premières salutations, vous êtes +mandé par M. Noirtier de Villefort, que voici; une paralysie générale +lui a ôté l’usage des membres et de la voix, et nous seuls, à +grand-peine, parvenons à saisir quelques lambeaux de ses pensées.»</p> + +<p>Noirtier fit de l’œil un appel à Valentine, appel si sérieux et si +impératif, qu’elle répondit sur-le-champ:</p> + +<p>«Moi, monsieur, je comprends tout ce que veut dire mon grand-père.</p> + +<p>—C’est vrai, ajouta Barrois, tout, absolument tout, comme je le disais +à monsieur en venant.</p> + +<p>—Permettez, monsieur, et vous aussi, mademoiselle, dit le notaire en +s’adressant à Villefort et à Valentine, c’est là un de ces cas où +l’officier public ne peut inconsidérément procéder sans assumer une +responsabilité dangereuse. La première nécessité pour qu’un acte soit +valable est que le notaire soit bien convaincu qu’il a fidèlement +interprété la volonté de celui qui la dicte. Or, je ne puis pas moi-même +être sûr de l’approbation ou de l’improbation d’un client qui ne parle +pas; et comme l’objet de ses désirs et de ses répugnances, vu son +mutisme, ne peut m’être prouvé clairement, mon ministère est plus +qu’inutile et serait illégalement exercé.»</p> + +<p>Le notaire fit un pas pour se retirer. Un imperceptible sourire de +triomphe se dessina sur les lèvres du procureur du roi. De son côté, +Noirtier regarda Valentine avec une telle expression de douleur, qu’elle +se plaça sur le chemin du notaire.</p> + +<p>«Monsieur, dit-elle, la langue que je parle avec mon grand-père est une +langue qui se peut apprendre facilement, et de même que je la comprends, +je puis en quelques minutes vous amener à la comprendre. Que vous +faut-il, voyons, monsieur, pour arriver à la parfaite édification de +votre conscience?</p> + +<p>—Ce qui est nécessaire pour que nos actes soient valables, +mademoiselle, répondit le notaire, c’est-à-dire la certitude de +l’approbation ou de l’improbation. On peut tester malade de corps, mais +il faut tester sain d’esprit.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, avec deux signes vous acquerrez cette certitude que +mon grand-père n’a jamais mieux joui qu’à cette heure de la plénitude de +son intelligence. M. Noirtier, privé de sa voix, privé du mouvement, +ferme les yeux quand il veut dire oui, et les cligne à plusieurs +reprises quand il veut dire non. Vous en savez assez maintenant pour +causer avec M. Noirtier, essayez.»</p> + +<p>Le regard que lança le vieillard à Valentine était si humide de +tendresse et de reconnaissance, qu’il fut compris du notaire lui-même.</p> + +<p>«Vous avez entendu et compris ce que vient de dire votre petite-fille, +monsieur?» demanda le notaire.</p> + +<p>Noirtier ferma doucement les yeux, et les rouvrit après un instant.</p> + +<p>«Et vous approuvez ce qu’elle a dit? c’est-à-dire que les signes +indiqués par elle sont bien ceux à l’aide desquels vous faites +comprendre votre pensée?</p> + +<p>—Oui, fit encore le vieillard.</p> + +<p>—C’est vous qui m’avez fait demander?</p> + +<p>—Oui. </p> + +<p>—Pour faire votre testament?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et vous ne voulez pas que je me retire sans avoir fait ce testament?»</p> + +<p>Le paralytique cligna vivement et à plusieurs reprises ses yeux.</p> + +<p>«Eh bien, monsieur, comprenez-vous, maintenant, demanda la jeune fille, +et votre conscience sera-t-elle en repos?»</p> + +<p>Mais avant que le notaire eût pu répondre, Villefort le tira à part:</p> + +<p>«Monsieur, dit-il, croyez-vous qu’un homme puisse supporter impunément +un choc physique aussi terrible que celui qu’a éprouvé M. Noirtier de +Villefort, sans que le moral ait reçu lui-même une grave atteinte?</p> + +<p>—Ce n’est point cela précisément qui m’inquiète, monsieur, répondit le +notaire, mais je me demande comment nous arriverons à deviner les +pensées, afin de provoquer les réponses.</p> + +<p>—Vous voyez donc que c’est impossible», dit Villefort.</p> + +<p>Valentine et le vieillard entendaient cette conversation. Noirtier +arrêta son regard si fixe et si ferme sur Valentine, que ce regard +appelait évidemment une riposte.</p> + +<p>«Monsieur, dit-elle, que cela ne vous inquiète point: si difficile +qu’il soit, ou plutôt qu’il vous paraisse de découvrir la pensée de mon +grand-père, je vous la révélerai, moi, de façon à lever tous les doutes +à cet égard. Voilà six ans que je suis près de M. Noirtier, et, qu’il le +dise lui-même, si, depuis six ans, un seul de ses désirs est resté +enseveli dans son cœur faute de pouvoir me le faire comprendre?</p> + +<p>—Non, fit le vieillard.</p> + +<p>—Essayons donc, dit le notaire; vous acceptez mademoiselle pour votre +interprète?»</p> + +<p>Le paralytique fit signe que oui.</p> + +<p>«Bien; voyons, monsieur, que désirez-vous de moi, et quel est l’acte que +vous désirez faire?»</p> + +<p>Valentine nomma toutes les lettres de l’alphabet jusqu’à la lettre T. À +cette lettre, l’éloquent coup d’œil de Noirtier arrêta.</p> + +<p>«C’est la lettre T que monsieur demande, dit le notaire; la chose est +visible.</p> + +<p>—Attendez», dit Valentine; puis, se retournant vers son grand-père: +«Ta... te....»</p> + +<p>Le vieillard arrêta à la seconde de ces syllabes.</p> + +<p>Alors Valentine prit le dictionnaire, et aux yeux du notaire attentif +elle feuilleta les pages.</p> + +<p>«Testament, dit son doigt arrêté par le coup d’œil de Noirtier. </p> + +<p>—Testament! s’écria le notaire, la chose est visible, monsieur veut +tester.</p> + +<p>—Oui, fit Noirtier à plusieurs reprises.</p> + +<p>—Voilà qui est merveilleux, monsieur, convenez-en, dit le notaire à +Villefort stupéfait.</p> + +<p>—En effet, répliqua-t-il, et plus merveilleux encore serait ce +testament; car, enfin, je ne pense pas que les articles se viennent +ranger sur le papier, mot par mot, sans l’intelligente inspiration de ma +fille. Or, Valentine sera peut-être un peu trop intéressée à ce +testament pour être un interprète convenable des obscures volontés de M. +Noirtier de Villefort.</p> + +<p>—Non, non! fit le paralytique.</p> + +<p>—Comment! dit M. de Villefort, Valentine n’est point intéressée à votre +testament?</p> + +<p>—Non, fit Noirtier.</p> + +<p>—Monsieur, dit le notaire, qui, enchanté de cette épreuve, se +promettait de raconter dans le monde les détails de cet épisode +pittoresque; monsieur, rien ne me paraît plus facile maintenant que ce +que tout à l’heure je regardais comme une chose impossible, et ce +testament sera tout simplement un testament mystique, c’est-à-dire prévu +et autorisé par la loi pourvu qu’il soit lu en face de sept témoins, +approuvé par le testateur devant eux, et fermé par le notaire, toujours +devant eux. Quant au temps, il durera à peine plus longtemps qu’un +testament ordinaire; il y a d’abord les formules consacrées et qui sont +toujours les mêmes, et quant aux détails, la plupart seront fournis par +l’état même des affaires du testateur et par vous qui, les ayant gérées, +les connaissez. Mais d’ailleurs, pour que cet acte demeure inattaquable, +nous allons lui donner l’authenticité la plus complète; l’un de mes +confrères me servira d’aide et, contre les habitudes, assistera à la +dictée. Êtes-vous satisfait, monsieur? continua le notaire en +s’adressant au vieillard.</p> + +<p>—Oui», répondit Noirtier, radieux d’être compris.</p> + +<p>«Que va-t-il faire?» se demanda Villefort à qui sa haute position +commandait tant de réserve, et qui d’ailleurs, ne pouvait deviner vers +quel but tendait son père.</p> + +<p>Il se retourna donc pour envoyer chercher le deuxième notaire désigné +par le premier; mais Barrois, qui avait tout entendu et qui avait deviné +le désir de son maître, était déjà parti.</p> + +<p>Alors le procureur du roi fit dire à sa femme de monter.</p> + +<p>Au bout d’un quart d’heure, tout le monde était réuni dans la chambre du +paralytique, et le second notaire était arrivé.</p> + +<p>En peu de mots les deux officiers ministériels furent d’accord. On lut à +Noirtier une formule de testament vague, banale; puis pour commencer, +pour ainsi dire l’investigation de son intelligence, le premier notaire +se retournant de son côté, lui dit:</p> + +<p>«Lorsqu’on fait son testament, monsieur, c’est en faveur de quelqu’un.</p> + +<p>—Oui, fit Noirtier. </p> + +<p>—Avez-vous quelque idée du chiffre auquel se monte votre fortune?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je vais vous nommer plusieurs chiffres qui monteront successivement; +vous m’arrêterez quand j’aurai atteint celui que vous croirez être le +vôtre.</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Il y avait dans cet interrogatoire une espèce de solennité; d’ailleurs +jamais la lutte de l’intelligence contre la matière n’avait peut-être +été plus visible; et si ce n’était un sublime, comme nous allions le +dire, c’était au moins un curieux spectacle.</p> + +<p>On faisait cercle autour de Villefort, le second notaire était assis à +une table, tout prêt à écrire; le premier notaire se tenait debout +devant lui et interrogeait.</p> + +<p>«Votre fortune dépasse trois cent mille francs n’est-ce pas? +demanda-t-il.</p> + +<p>Noirtier fit signe que oui.</p> + +<p>«Possédez-vous quatre cent mille francs?» demanda le notaire.</p> + +<p>Noirtier resta immobile.</p> + +<p>«Cinq cent mille?</p> + +<p>Même immobilité. </p> + +<p>«Six cent mille? sept cent mille? huit cent mille? neuf cent mille?»</p> + +<p>Noirtier fit signe que oui.</p> + +<p>«Vous possédez neuf cent mille francs?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—En immeubles?» demanda le notaire.</p> + +<p>Noirtier fit signe que non.</p> + +<p>«En inscriptions de rentes?»</p> + +<p>Noirtier fit signe que oui.</p> + +<p>«Ces inscriptions sont entre vos mains?»</p> + +<p>Un coup d’œil adressé à Barrois fit sortir le vieux serviteur, qui +revint un instant après avec une petite cassette.</p> + +<p>«Permettez-vous qu’on ouvre cette cassette? demanda le notaire.</p> + +<p>Noirtier fit signe que oui.</p> + +<p>On ouvrit la cassette et l’on trouva pour neuf cent mille francs +d’inscriptions sur le Grand-Livre.</p> + +<p>Le premier notaire passa, les unes après les autres, chaque inscription +à son collègue; le compte y était, comme l’avait accusé Noirtier.</p> + +<p>«C’est bien cela, dit-il; il est évident que l’intelligence est dans +toute sa force et dans toute son étendue.»</p> + +<p>Puis, se retournant vers le paralytique:</p> + +<p>«Donc, lui dit-il, vous possédez neuf cent mille francs de capital, qui, +à la façon dont ils sont placés, doivent vous produire quarante mille +livres de rente à peu près?</p> + +<p>—Oui, fit Noirtier.</p> + +<p>—À qui désirez-vous laisser cette fortune?</p> + +<p>—Oh! dit Mme de Villefort, cela n’est point douteux; M. Noirtier aime +uniquement sa petite-fille, Mlle Valentine de Villefort: c’est elle qui +le soigne depuis six ans; elle a su captiver par ses soins assidus +l’affection de son grand-père, et je dirai presque sa reconnaissance; il +est donc juste qu’elle recueille le prix de son dévouement.»</p> + +<p>L’œil de Noirtier lança un éclair comme s’il n’était pas dupe de ce +faux assentiment donné par Mme de Villefort aux intentions qu’elle lui +supposait.</p> + +<p>«Est-ce donc à Mlle Valentine de Villefort que vous laissez ces neuf +cent mille francs?» demanda le notaire, qui croyait n’avoir plus qu’à +enregistrer cette clause, mais qui tenait à s’assurer cependant de +l’assentiment de Noirtier, et voulait faire constater cet assentiment +par tous les témoins de cette étrange scène. </p> + +<p>Valentine avait fait un pas en arrière et pleurait, les yeux baissés; le +vieillard la regarda un instant avec l’expression d’une profonde +tendresse; puis se retournant vers le notaire, il cligna des yeux de la +façon la plus significative.</p> + +<p>«Non? dit le notaire; comment ce n’est pas Mlle Valentine de Villefort +que vous instituez pour votre légataire universelle?»</p> + +<p>Noirtier fit signe que non.</p> + +<p>«Vous ne vous trompez pas? s’écria le notaire étonné; vous dites bien +non?</p> + +<p>—Non! répéta Noirtier, non!»</p> + +<p>Valentine releva la tête; elle était stupéfaite, non pas de son +exhérédation, mais d’avoir provoqué le sentiment qui dicte d’ordinaire +de pareils actes.</p> + +<p>Mais Noirtier la regarda avec une si profonde expression de tendresse +qu’elle s’écria:</p> + +<p>«Oh! mon bon père, je le vois bien, ce n’est que votre fortune que vous +m’ôtez, mais vous me laissez toujours votre cœur?</p> + +<p>—Oh! oui, bien certainement, dirent les yeux du paralytique, se fermant +avec une expression à laquelle Valentine ne pouvait se tromper.</p> + +<p>—Merci! merci!» murmura la jeune fille.</p> + +<p>Cependant ce refus avait fait naître dans le cœur de Mme de Villefort +une espérance inattendue; elle se rapprocha du vieillard.</p> + +<p>«Alors c’est donc à votre petit-fils Édouard de Villefort que vous +laissez votre fortune, cher monsieur Noirtier?» demanda la mère.</p> + +<p>Le clignement des yeux fut terrible: il exprimait presque la haine.</p> + +<p>«Non, fit le notaire; alors c’est à monsieur votre fils ici présent?</p> + +<p>—Non», répliqua le vieillard.</p> + +<p>Les deux notaires se regardèrent stupéfaits; Villefort et sa femme se +sentaient rougir, l’un de honte, l’autre de colère.</p> + +<p>«Mais, que vous avons-nous donc fait, père, dit Valentine; vous ne nous +aimez donc plus?»</p> + +<p>Le regard du vieillard passa rapidement sur son fils, sur sa +belle-fille, et s’arrêta sur Valentine avec une expression de profonde +tendresse.</p> + +<p>«Eh bien, dit-elle, si tu m’aimes, voyons, bon père, tâche d’allier cet +amour avec ce que tu fais en ce moment. Tu me connais, tu sais que je +n’ai jamais songé à ta fortune: d’ailleurs, on dit que je suis riche du +côté de ma mère, trop riche; explique-toi donc.»</p> + +<p>Noirtier fixa son regard ardent sur la main de Valentine. </p> + +<p>«Ma main? dit-elle.</p> + +<p>—Oui, fit Noirtier.</p> + +<p>—Sa main! répétèrent tous les assistants.</p> + +<p>—Ah! messieurs, vous voyez bien que tout est inutile, et que mon pauvre +père est fou, dit Villefort.</p> + +<p>—Oh! s’écria tout à coup Valentine, je comprends! Mon mariage, n’est-ce +pas, bon père?</p> + +<p>—Oui, oui, oui, répéta trois fois le paralytique lançant un éclair à +chaque fois que se relevait sa paupière.</p> + +<p>—Tu nous en veux pour le mariage, n’est-ce pas?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais c’est absurde, dit Villefort.</p> + +<p>—Pardon, monsieur, dit le notaire, tout cela au contraire est très +logique et me fait l’effet de s’enchaîner parfaitement.</p> + +<p>—Tu ne veux pas que j’épouse M. Franz d’Épinay?</p> + +<p>—Non, je ne veux pas, exprima l’œil du vieillard.</p> + +<p>—Et vous déshéritez votre petite-fille, s’écria le notaire parce +qu’elle fait un mariage contre votre gré?</p> + +<p>—Oui, répondit Noirtier.</p> + +<p>—De sorte que sans ce mariage elle serait votre héritière?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Il se fit alors un profond silence autour du vieillard.</p> + +<p>Les deux notaires se consultaient; Valentine, les mains jointes, +regardait son grand-père avec un sourire reconnaissant; Villefort +mordait ses lèvres minces; Mme de Villefort ne pouvait réprimer un +sentiment joyeux qui, malgré elle, s’épanouissait sur son visage.</p> + +<p>«Mais, dit enfin Villefort, rompant le premier ce silence, il me semble +que je suis seul juge des convenances qui plaident en faveur de cette +union. Seul maître de la main de ma fille, je veux qu’elle épouse M. +Franz d’Épinay, et elle l’épousera.»</p> + +<p>Valentine tomba pleurante sur un fauteuil.</p> + +<p>«Monsieur, dit le notaire, s’adressant au vieillard, que comptez-vous +faire de votre fortune au cas où Mlle Valentine épouserait M. Franz?</p> + +<p>Le vieillard resta immobile.</p> + +<p>«Vous comptez en disposer, cependant?</p> + +<p>—Oui, fit Noirtier.</p> + +<p>—En faveur de quelqu’un de votre famille?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—En faveur des pauvres, alors?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais, dit le notaire, vous savez que la loi s’oppose à ce que vous +dépouilliez entièrement votre fils?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous ne disposerez donc que de la partie que la loi vous autorise à +distraire.»</p> + +<p>Noirtier demeura immobile.</p> + +<p>«Vous continuez à vouloir disposer de tout?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais après votre mort on attaquera le testament!</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Mon père me connaît, monsieur, dit M. de Villefort, il sait que sa +volonté sera sacrée pour moi; d’ailleurs il comprend que dans ma +position je ne puis plaider contre les pauvres.»</p> + +<p>L’œil de Noirtier exprima le triomphe.</p> + +<p>«Que décidez-vous, monsieur? demanda le notaire à Villefort.</p> + +<p>—Rien, monsieur, c’est une résolution prise dans l’esprit de mon père, +et je sais que mon père ne change pas de résolution. Je me résigne donc. +Ces neuf cent mille francs sortiront de la famille pour aller enrichir +les hôpitaux; mais je ne céderai pas à un caprice de vieillard, et je +ferai selon ma conscience.»</p> + +<p>Et Villefort se retira avec sa femme, laissant son père libre de tester +comme il l’entendrait.</p> + +<p>Le même jour le testament fut fait; on alla chercher les témoins, il fut +approuvé par le vieillard, fermé en leur présence et déposé chez M. +Deschamps, le notaire de la famille.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LX" id="LX"></a><a href="#table">LX</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le télégraphe.</a></h3> + +<p>M. et Mme de Villefort apprirent, en rentrant chez eux, que M. le comte +de Monte-Cristo, qui était venu pour leur faire visite, avait été +introduit dans le salon, où il les attendait; Mme de Villefort, trop +émotionnée pour entrer ainsi tout à coup, passa par sa chambre à +coucher, tandis que le procureur du roi, plus sûr de lui-même, s’avança +directement vers le salon.</p> + +<p>Mais si maître qu’il fût de ses sensations, si bien qu’il sût composer +son visage, M. de Villefort ne put si bien écarter le nuage de son front +que le comte, dont le sourire brillait radieux, ne remarquât cet air +sombre et rêveur. </p> + +<p>«Oh! mon Dieu! dit Monte-Cristo après les premiers compliments, +qu’avez-vous donc, monsieur de Villefort? et suis-je arrivé au moment où +vous dressiez quelque accusation un peu trop capitale?»</p> + +<p>Villefort essaya de sourire.</p> + +<p>«Non, monsieur le comte, dit-il, il n’y a d’autre victime ici que moi. +C’est moi qui perds mon procès, et c’est le hasard, l’entêtement, la +folie qui a lancé le réquisitoire.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? demanda Monte-Cristo avec un intérêt +parfaitement joué. Vous est-il, en réalité, arrivé quelque malheur +grave?</p> + +<p>—Oh! monsieur le comte, dit Villefort avec un calme plein d’amertume, +cela ne vaut pas la peine d’en parler; presque rien, une simple perte +d’argent.</p> + +<p>—En effet, répondit Monte-Cristo, une perte d’argent est peu de chose +avec une fortune comme celle que vous possédez et avec un esprit +philosophique et élevé comme l’est le vôtre.</p> + +<p>—Aussi, répondit Villefort, n’est-ce point la question d’argent qui me +préoccupe, quoique, après tout, neuf cent mille francs vaillent bien un +regret, ou tout au moins un mouvement de dépit. Mais je me blesse +surtout de cette disposition du sort, du hasard, de la fatalité, je ne +sais comment nommer la puissance qui dirige le coup qui me frappe et qui +renverse mes espérances de fortune et détruit peut-être l’avenir de ma +fille par le caprice d’un vieillard tombé en enfance.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! qu’est-ce donc? s’écria le comte. Neuf cent mille +francs, avez-vous dit? Mais, en vérité, comme vous le dites, la somme +mérite d’être regrettée, même par un philosophe. Et qui vous donne ce +chagrin.</p> + +<p>—Mon père, dont je vous ai parlé.</p> + +<p>—M. Noirtier; vraiment! Mais vous m’aviez dit, ce me semble, qu’il +était en paralysie complète, et que toutes ses facultés étaient +anéanties?</p> + +<p>—Oui, ses facultés physiques, car il ne peut pas remuer, il ne peut +point parler, et avec tout cela, cependant, il pense, il veut, il agit +comme vous voyez. Je le quitte il y a cinq minutes et, dans ce moment, +il est occupé à dicter un testament à deux notaires.</p> + +<p>—Mais alors il a parlé?</p> + +<p>—Il a fait mieux, il s’est fait comprendre.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—À l’aide du regard; ses yeux ont continué de vivre, et vous voyez, ils +tuent.</p> + +<p>—Mon ami, dit Mme de Villefort qui venait d’entrer à son tour, +peut-être vous exagérez-vous la situation?</p> + +<p>—Madame...» dit le comte en s’inclinant.</p> + +<p>Mme de Villefort salua avec son plus gracieux sourire.</p> + +<p>«Mais que me dit donc là M. de Villefort? demanda Monte-Cristo; et +quelle disgrâce incompréhensible?...</p> + +<p>—Incompréhensible, c’est le mot! reprit le procureur du roi en haussant +les épaules, un caprice de vieillard!</p> + +<p>—Et il n’y a pas moyen de le faire revenir sur cette décision?</p> + +<p>—Si fait, dit Mme de Villefort; et il dépend même de mon mari que ce +testament, au lieu d’être fait au détriment de Valentine, soit fait au +contraire en sa faveur.»</p> + +<p>Le comte, voyant que les deux époux commençaient à parler par paraboles, +prit l’air distrait, et regarda avec l’attention la plus profonde et +l’approbation la plus marquée Édouard qui versait de l’encre dans +l’abreuvoir des oiseaux.</p> + +<p>«Ma chère, dit Villefort répondant à sa femme, vous savez que j’aime peu +me poser chez moi en patriarche, et que je n’ai jamais cru que le sort +de l’univers dépendît d’un signe de ma tête. Cependant il importe que +mes décisions soient respectées dans ma famille, et que la folie d’un +vieillard et le caprice d’un enfant ne renversent pas un projet arrêté +dans mon esprit depuis de longues années. Le baron d’Épinay était mon +ami, vous le savez, et une alliance avec son fils était des plus +convenables.</p> + +<p>—Vous croyez, dit Mme de Villefort, que Valentine est d’accord avec +lui?... En effet, elle a toujours été opposée à ce mariage, et je ne +serais pas étonnée que tout ce que nous venons de voir et d’entendre ne +soit l’exécution d’un plan concerté entre eux. </p> + +<p>—Madame, dit Villefort, on ne renonce pas ainsi croyez-moi, à une +fortune de neuf cent mille francs.</p> + +<p>—Elle renoncerait au monde, monsieur, puisqu’il y a un an elle voulait +entrer dans un couvent.</p> + +<p>—N’importe, reprit de Villefort, je dis que ce mariage doit se faire, +madame!</p> + +<p>—Malgré la volonté de votre père? dit Mme de Villefort, attaquant une +autre corde: c’est bien grave!»</p> + +<p>Monte-Cristo faisait semblant de ne point écouter, et ne perdait point +un mot de ce qui se disait.</p> + +<p>«Madame, reprit Villefort, je puis dire que j’ai toujours respecté mon +père, parce qu’au sentiment naturel de la descendance se joignait chez +moi la conscience de sa supériorité morale; parce qu’enfin un père est +sacré à deux titres, sacré comme notre créateur, sacré comme notre +maître; mais aujourd’hui je dois renoncer à reconnaître une intelligence +dans le vieillard qui, sur un simple souvenir de haine pour le père, +poursuit ainsi le fils; il serait donc ridicule à moi de conformer ma +conduite à ses caprices. Je continuerai d’avoir le plus grand respect +pour M. Noirtier; je subirai sans me plaindre la punition pécuniaire +qu’il m’inflige, mais je resterai immuable dans ma volonté, et le monde +appréciera de quel côté était la saine raison. En conséquence, je +marierai ma fille au baron Franz d’Épinay, parce que ce mariage est, à +mon sens, bon et honorable, et qu’en définitive je veux marier ma fille +à qui me plaît.</p> + +<p>—Eh quoi! dit le comte, dont le procureur du roi avait constamment +sollicité l’approbation du regard; eh quoi! M. Noirtier déshérite, +dites-vous, Mlle Valentine, parce qu’elle va épouser M. le baron Franz +d’Épinay?</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! oui! oui, monsieur; voilà la raison, dit Villefort en +haussant les épaules.</p> + +<p>—La raison visible du moins, ajouta Mme de Villefort.</p> + +<p>—La raison réelle, madame. Croyez-moi, je connais mon père.</p> + +<p>—Conçoit-on cela? répondit la jeune femme; en quoi, je vous le demande, +M. d’Épinay déplaît-il plus qu’un autre à M. Noirtier?</p> + +<p>—En effet, dit le comte, j’ai connu M. Franz d’Épinay, le fils du +général de Quesnel, n’est-ce pas, qui a été fait baron d’Épinay par le +roi Charles X?</p> + +<p>—Justement, reprit Villefort.</p> + +<p>—Eh bien, mais c’est un jeune homme charmant, ce me semble!</p> + +<p>—Aussi n’est-ce qu’un prétexte, j’en suis certaine, dit Mme de +Villefort; les vieillards sont tyrans de leurs affections; M. Noirtier +ne veut pas que sa petite-fille se marie.</p> + +<p>—Mais, dit Monte-Cristo, ne connaissez-vous pas une cause à cette +haine?</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! qui peut savoir?</p> + +<p>—Quelque antipathie politique peut-être?</p> + +<p>—En effet, mon père et le père de M. d’Épinay ont vécu dans des temps +orageux dont je n’ai vu que les derniers jours, dit Villefort.</p> + +<p>—Votre père n’était-il pas bonapartiste? demanda Monte-Cristo. Je crois +me rappeler que vous m’avez dit quelque chose comme cela.</p> + +<p>—Mon père a été jacobin avant toutes choses, reprit Villefort, emporté +par son émotion hors des bornes de la prudence, et la robe de sénateur +que Napoléon lui avait jetée sur les épaules ne faisait que déguiser le +vieil homme, mais sans l’avoir changé. Quand mon père conspirait, ce +n’était pas pour l’Empereur, c’était contre les Bourbons; car mon père +avait cela de terrible en lui, qu’il n’a jamais combattu pour les +utopies irréalisables, mais pour les choses possibles, et qu’il a +appliqué à la réussite de ces choses possibles ces terribles théories de +la Montagne, qui ne reculaient devant aucun moyen.</p> + +<p>—Eh bien, dit Monte-Cristo, voyez-vous, c’est cela, M. Noirtier et M. +d’Épinay se seront rencontrés sur le sol de la politique. M. le général +d’Épinay, quoique ayant servi sous Napoléon, n’avait-il pas au fond du +cœur gardé des sentiments royalistes, et n’est-ce pas le même qui fut +assassiné un soir sortant d’un club napoléonien, où on l’avait attiré +dans l’espérance de trouver en lui un frère?»</p> + +<p>Villefort regarda le comte presque avec terreur.</p> + +<p>«Est-ce que je me trompe? dit Monte-Cristo. </p> + +<p>—Non pas, monsieur, dit Mme de Villefort, et c’est bien cela, au +contraire; et c’est justement à cause de ce que vous venez de dire que, +pour voir s’éteindre de vieilles haines, M. de Villefort avait eu l’idée +de faire aimer deux enfants dont les pères s’étaient haïs.</p> + +<p>—Idée sublime! dit Monte-Cristo, idée pleine de charité et à laquelle +le monde devait applaudir. En effet, c’était beau de voir Mlle Noirtier +de Villefort s’appeler Mme Franz d’Épinay.»</p> + +<p>Villefort tressaillit et regarda Monte-Cristo comme s’il eût voulu lire +au fond de son cœur l’intention qui avait dicté les paroles qu’il +venait de prononcer.</p> + +<p>Mais le comte garda le bienveillant sourire stéréotypé sur ses lèvres; +et cette fois encore, malgré la profondeur de son regard, le procureur +du roi ne vit pas au-delà de l’épiderme.</p> + +<p>«Aussi, reprit Villefort, quoique ce soit un grand malheur pour +Valentine que de perdre la fortune de son grand-père, je ne crois pas +cependant que pour cela le mariage manque; je ne crois pas que M. +d’Épinay recule devant cet échec pécuniaire; il verra que je vaux +peut-être mieux que la somme, moi qui la sacrifie au désir de lui tenir +ma parole; il calculera que Valentine d’ailleurs, est riche du bien de +sa mère, administré par M. et Mme de Saint-Méran, ses aïeuls maternels, +qui la chérissent tous deux tendrement.</p> + +<p>—Et qui valent bien qu’on les aime et qu’on les soigne comme Valentine +a fait pour M. Noirtier, dit Mme de Villefort; d’ailleurs, ils vont +venir à Paris dans un mois au plus, et Valentine, après un tel affront, +sera dispensée de s’enterrer comme elle l’a fait jusqu’ici auprès de M. +Noirtier.»</p> + +<p>Le comte écoutait avec complaisance la voix discordante de ces +amours-propres blessés et de ces intérêts meurtris.</p> + +<p>«Mais il me semble, dit Monte-Cristo après un instant de silence, et je +vous demande pardon d’avance de ce que je vais dire, il me semble que si +M. Noirtier déshérite Mlle de Villefort, coupable de se vouloir marier +avec un jeune homme dont il a détesté le père, il n’a pas le même tort à +reprocher à ce cher Édouard.</p> + +<p>—N’est-ce pas, monsieur? s’écria Mme de Villefort avec une intonation +impossible à décrire: n’est-ce pas que c’est injuste, odieusement +injuste? Ce pauvre Édouard, il est aussi bien le petit-fils de M. +Noirtier que Valentine, et cependant si Valentine n’avait pas dû épouser +M. Franz, M. Noirtier lui laissait tout son bien; et de plus, enfin, +Édouard porte le nom de la famille, ce qui n’empêche pas que, même en +supposant que Valentine soit effectivement déshéritée par son +grand-père, elle sera encore trois fois plus riche que lui.»</p> + +<p>Ce coup porté, le comte écouta et ne parla plus.</p> + +<p>«Tenez, reprit Villefort, tenez, monsieur le comte, cessons, je vous +prie, de nous entretenir de ces misères de famille, oui c’est vrai, ma +fortune va grossir le revenu des pauvres, qui sont aujourd’hui les +véritables riches. Oui, mon père m’aura frustré d’un espoir légitime, et +cela sans raison; mais, moi, j’aurai agi comme un homme de sens, comme +un homme de cœur. M. d’Épinay, à qui j’avais promis le revenu de cette +somme, le recevra, dussé-je m’imposer les plus cruelles privations.</p> + +<p>—Cependant, reprit Mme de Villefort, revenant à la seule idée qui +murmurât sans cesse au fond de son cœur, peut-être vaudrait-il mieux +que l’on confiât cette mésaventure à M. d’Épinay, et qu’il rendît +lui-même sa parole.</p> + +<p>—Oh! ce serait un grand malheur! s’écria Villefort.</p> + +<p>—Un grand malheur? répéta Monte-Cristo.</p> + +<p>—Sans doute, reprit Villefort en se radoucissant; un mariage manqué, +même pour des raisons d’argent jette de la défaveur sur une jeune fille; +puis, d’anciens bruits, que je voulais éteindre, reprendraient de la +consistance. Mais non, il n’en sera rien. M. d’Épinay, s’il est honnête +homme, se verra encore plus engagé par l’exhérédation de Valentine +qu’auparavant; autrement il agirait donc dans un simple but d’avarice: +non, c’est impossible.</p> + +<p>—Je pense comme M. de Villefort, dit Monte-Cristo en fixant son regard +sur Mme de Villefort; et si j’étais assez de ses amis pour me permettre +de lui donner un conseil, je l’inviterais, puisque M. d’Épinay va +revenir, à ce que l’on m’a dit du moins, à nouer cette affaire si +fortement qu’elle ne se pût dénouer; j’engagerais enfin une partie dont +l’issue doit être si honorable pour M. de Villefort.»</p> + +<p>Ce dernier se leva, transporté d’une joie visible, tandis que sa femme +pâlissait légèrement.</p> + +<p>«Bien, dit-il, voilà tout ce que je demandais et je me prévaudrai de +l’opinion d’un conseiller tel que vous, dit-il en tendant la main à +Monte-Cristo. Ainsi donc que tout le monde ici considère ce qui arrive +aujourd’hui comme non avenu; il n’y a rien de changé à nos projets. </p> + +<p>—Monsieur, dit le comte, le monde tout injuste qu’il est, vous saura, +je vous en réponds, gré de votre résolution; vos amis en seront fiers et +M. d’Épinay, dût-il prendre Mlle de Villefort sans dot, ce qui ne +saurait être, sera charmé d’entrer dans une famille où l’on sait +s’élever à la hauteur de tels sacrifices pour tenir sa parole et remplir +son devoir.»</p> + +<p>En disant ces mots, le comte s’était levé et s’apprêtait à partir.</p> + +<p>«Vous nous quittez, monsieur le comte? dit Mme de Villefort.</p> + +<p>—J’y suis forcé, madame, je venais seulement vous rappeler votre +promesse pour samedi.</p> + +<p>—Craigniez-vous que nous ne l’oubliassions?</p> + +<p>—Vous êtes trop bonne, madame; mais M. de Villefort a de si graves et +parfois de si urgentes occupations....</p> + +<p>—Mon mari a donné sa parole, monsieur, dit Mme de Villefort, vous venez +de voir qu’il la tient quand il a tout à perdre, à plus forte raison +quand il a tout à gagner.</p> + +<p>—Et, demanda Villefort, est-ce à votre maison des Champs-Élysées que la +réunion a lieu?</p> + +<p>—Non pas, dit Monte-Cristo, et c’est ce qui rend encore votre +dévouement plus méritoire: c’est à la campagne.</p> + +<p>—À la campagne?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et où cela? près de Paris, n’est-ce pas?</p> + +<p>—Aux portes, à une demi-heure de la barrière, à Auteuil.</p> + +<p>—À Auteuil! s’écria Villefort. Ah! c’est vrai, madame m’a dit que vous +demeuriez à Auteuil, puisque c’est chez vous qu’elle a été transportée. +Et à quel endroit d’Auteuil?</p> + +<p>—Rue de la Fontaine!</p> + +<p>—Rue de la Fontaine! reprit Villefort d’une voix étranglée; et à quel +numéro?</p> + +<p>—Au n°28.</p> + +<p>—Mais, s’écria Villefort, c’est donc à vous que l’on a vendu la maison +de M. de Saint-Méran?</p> + +<p>—M. de Saint-Méran? demanda Monte-Cristo. Cette maison appartenait-elle +donc à M. de Saint-Méran?</p> + +<p>—Oui, reprit Mme de Villefort, et croyez-vous une chose, monsieur le +comte?</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Vous trouvez cette maison jolie, n’est-ce pas?</p> + +<p>—Charmante. </p> + +<p>—Eh bien, mon mari n’a jamais voulu l’habiter.</p> + +<p>—Oh! reprit Monte-Cristo, en vérité, monsieur, c’est une prévention +dont je ne me rends pas compte.</p> + +<p>—Je n’aime pas Auteuil, monsieur, répondit le procureur du roi, en +faisant un effort sur lui-même.</p> + +<p>—Mais je ne serai pas assez malheureux, je l’espère, dit avec +inquiétude Monte-Cristo, pour que cette antipathie me prive du bonheur +de vous recevoir?</p> + +<p>—Non, monsieur le comte... j’espère bien... croyez que je ferai tout ce +que je pourrai, balbutia Villefort.</p> + +<p>—Oh! répondit Monte-Cristo, je n’admets pas d’excuse. Samedi, à six +heures, je vous attends, et si vous ne veniez pas, je croirais, que +sais-je, moi? qu’il y a sur cette maison inhabitée depuis plus de vingt +ans quelque lugubre tradition, quelque sanglante légende.</p> + +<p>—J’irai, monsieur le comte, j’irai, dit vivement Villefort.</p> + +<p>—Merci, dit Monte-Cristo. Maintenant il faut que vous me permettiez de +prendre congé de vous.</p> + +<p>—En effet, vous avez dit que vous étiez forcé de nous quitter, monsieur +le comte, dit Mme de Villefort, et vous alliez même, je crois, nous dire +pour quoi faire, quand vous vous êtes interrompu pour passer à une autre +idée.</p> + +<p>—En vérité, madame, dit Monte-Cristo, je ne sais si j’oserai vous dire +où je vais.</p> + +<p>—Bah! dites toujours.</p> + +<p>—Je vais, en véritable badaud que je suis, visiter une chose qui m’a +bien souvent fait rêver des heures entières.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Un télégraphe. Ma foi tant pis, voilà le mot lâché.</p> + +<p>—Un télégraphe! répéta Mme de Villefort.</p> + +<p>—Eh mon Dieu, oui, un télégraphe. J’ai vu parfois au bout d’un chemin, +sur un tertre, par un beau soleil, se lever ces bras noirs et pliants +pareils aux pattes d’un immense coléoptère, et jamais ce ne fut sans +émotion, je vous jure, car je pensais que ces signes bizarres fendant +l’air avec précision, et portant à trois cents lieues la volonté +inconnue d’un homme assis devant une table, à un autre homme assis à +l’extrémité de la ligne devant une autre table, se dessinaient sur le +gris du nuage ou sur l’azur du ciel, par la seule force du vouloir de ce +chef tout-puissant: je croyais alors aux génies, aux sylphes, aux +gnomes, aux pouvoirs occultes enfin, et je riais. Or, jamais l’envie ne +m’était venue de voir de près ces gros insectes au ventre blanc, aux +pattes noires et maigres, car je craignais de trouver sous leurs ailes +de pierre le petit génie humain, bien gourmé, bien pédant, bien bourré +de science, de cabale ou de sorcellerie. Mais voilà qu’un beau matin +j’ai appris que le moteur de chaque télégraphe était un pauvre diable +d’employé à douze cents francs par an, occupé tout le jour à regarder, +non pas le ciel comme l’astronome, non pas l’eau comme le pêcheur, non +pas le paysage comme un cerveau vide, mais bien l’insecte au ventre +blanc, aux pattes noires, son correspondant, placé à quelque quatre ou +cinq lieues de lui. Alors je me suis senti pris d’un désir curieux de +voir de près cette chrysalide vivante et d’assister à la comédie que du +fond de sa coque elle donne à cette autre chrysalide, en tirant les uns +après les autres quelques bouts de ficelle.</p> + +<p>—Et vous allez là?</p> + +<p>—J’y vais.</p> + +<p>—À quel télégraphe? À celui du ministère de l’Intérieur ou de +l’Observatoire?</p> + +<p>—Oh! non pas, je trouverais là des gens qui voudraient me forcer de +comprendre des choses que je veux ignorer, et qui m’expliqueraient +malgré moi un mystère qu’ils ne connaissent pas. Peste! je veux garder +les illusions que j’ai encore sur les insectes; c’est bien assez d’avoir +déjà perdu celles que j’avais sur les hommes. Je n’irai donc ni au +télégraphe du ministère de l’Intérieur, ni au télégraphe de +l’Observatoire. Ce qu’il me faut, c’est le télégraphe en plein champ, +pour y trouver le pur bonhomme pétrifié dans sa tour.</p> + +<p>—Vous êtes un singulier grand seigneur, dit Villefort.</p> + +<p>—Quelle ligne me conseillez-vous d’étudier?</p> + +<p>—Mais la plus occupée à cette heure.</p> + +<p>—Bon! celle d’Espagne, alors? </p> + +<p>—Justement. Voulez-vous une lettre du ministre pour qu’on vous +explique....</p> + +<p>—Mais non, dit Monte-Cristo, puisque je vous dis, au contraire, que je +n’y veux rien comprendre. Du moment où j’y comprendrai quelque chose, il +n’y aura plus de télégraphe, il n’y aura plus qu’un signe de M. Duchâtel +ou de M. de Montalivet, transmis au préfet de Bayonne et travesti en +deux mots grecs: Τηλε, γραφετω. +C’est la bête aux pattes noires et le mot effrayant que je veux +conserver dans toute leur pureté et dans toute ma vénération.</p> + +<p>—Allez donc, car dans deux heures il fera nuit, et vous ne verrez plus +rien.</p> + +<p>—Diable, vous m’effrayez. Quel est le plus proche? Sur la route de +Bayonne?</p> + +<p>—Oui, va pour la route de Bayonne. C’est celui de Châtillon.</p> + +<p>—Et après celui de Châtillon?</p> + +<p>—Celui de la tour de Montlhéry, je crois.</p> + +<p>—Merci, au revoir! Samedi je vous raconterai mes impressions.»</p> + +<p>À la porte, le comte se trouva avec les deux notaires qui venaient de +déshériter Valentine, et qui se retiraient enchantés d’avoir fait un +acte qui ne pouvait manquer de leur faire grand honneur. </p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXI" id="LXI"></a><a href="#table">LXI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui mangent ses pêches.</a></h3> + +<p>Non pas le même soir, comme il l’avait dit, mais le lendemain matin, le +comte de Monte-Cristo sortit par la barrière d’Enfer, prit la route +d’Orléans, dépassa le village de Linas sans s’arrêter au télégraphe qui, +justement au moment où le comte passait, faisait mouvoir ses longs bras +décharnés, et gagna la tour de Montlhéry, située, comme chacun sait, sur +l’endroit le plus élevé de la plaine de ce nom.</p> + +<p>Au pied de la colline, le comte mit pied à terre, et par un petit +sentier circulaire, large de dix-huit pouces, commença de gravir la +montagne; arrivé au sommet, il se trouva arrêté par une haie sur +laquelle des fruits verts avaient succédé aux fleurs roses et blanches.</p> + +<p>Monte-Cristo chercha la porte du petit enclos, et ne tarda point à la +trouver. C’était une petite herse en bois, roulant sur des gonds d’osier +et se fermant avec un clou et une ficelle. En un instant le comte fut au +courant du mécanisme et la porte s’ouvrit.</p> + +<p>Le comte se trouva alors dans un petit jardin de vingt pieds de long sur +douze de large, borné d’un côté par la partie de la haie dans laquelle +était encadrée l’ingénieuse machine que nous avons décrite sous le nom +de porte, et de l’autre par la vieille tour ceinte de lierre, toute +parsemée de ravenelles et de giroflées.</p> + +<p>On n’eût pas dit, à la voir ainsi ridée et fleurie comme une aïeule à +qui ses petits-enfants viennent de souhaiter la fête, qu’elle pourrait +raconter bien des drames terribles, si elle joignait une voix aux +oreilles menaçantes qu’un vieux proverbe donne aux murailles.</p> + +<p>On parcourait ce jardin en suivant une allée sablée de sable rouge, sur +lequel mordait, avec des tons qui eussent réjoui l’œil de Delacroix, +notre Rubens moderne, une bordure de gros buis, vieille de plusieurs +années. Cette allée avait la forme d’un 8, et tournait en s’élançant, de +manière à faire dans un jardin de vingt pieds une promenade de soixante. +Jamais Flore, la riante et fraîche déesse des bons jardiniers latins, +n’avait été honorée d’un culte aussi minutieux et aussi pur que l’était +celui qu’on lui rendait dans ce petit enclos.</p> + +<p>En effet, de vingt rosiers qui composaient le parterre, pas une feuille +ne portait la trace de la mouche, pas un filet la petite grappe de +pucerons verts qui désolent et rongent les plantes grandissant sur un +terrain humide. Ce n’était cependant point l’humidité qui manquait à ce +jardin: la terre noire comme de la suie, l’opaque feuillage des arbres, +le disaient assez; d’ailleurs l’humidité factice eût promptement suppléé +à l’humidité naturelle, grâce au tonneau plein d’eau croupissante qui +creusait un des angles du jardin, et dans lequel stationnaient, sur une +nappe verte, une grenouille et un crapaud qui, par incompatibilité +d’humeur, sans doute, se tenaient toujours, en se tournant le dos, aux +deux points opposés du cercle.</p> + +<p>D’ailleurs, pas une herbe dans les allées, pas un rejeton parasite dans +les plates-bandes; une petite-maîtresse polit et émonde avec moins de +soin les géraniums, les cactus et les rhododendrons de sa jardinière de +porcelaine que ne le faisait le maître jusqu’alors invisible du petit +enclos.</p> + +<p>Monte-Cristo arrêta après avoir refermé la porte en agrafant la ficelle +à son clou, et embrassa d’un regard toute la propriété.</p> + +<p>«Il paraît, dit-il, que l’homme du télégraphe a des jardiniers à +l’année, ou se livre passionnément à l’agriculture.»</p> + +<p>Tout à coup il se heurta à quelque chose, tapi derrière une brouette +chargée de feuillage: ce quelque chose se redressa en laissant échapper +une exclamation qui peignait son étonnement, et Monte-Cristo se trouva +en face d’un bonhomme d’une cinquantaine d’années qui ramassait des +fraises qu’il plaçait sur des feuilles de vigne.</p> + +<p>Il y avait douze feuilles de vigne et presque autant de fraises.</p> + +<p>Le bonhomme, en se relevant, faillit laisser choir fraises, feuilles et +assiette.</p> + +<p>«Vous faites votre récolte, monsieur? dit Monte-Cristo en souriant.</p> + +<p>—Pardon, monsieur, répondit le bonhomme en portant la main à sa +casquette, je ne suis pas là-haut c’est vrai, mais je viens d’en +descendre à l’instant même.</p> + +<p>—Que je ne vous gêne en rien, mon ami, dit le comte; cueillez vos +fraises, si toutefois il vous en reste encore. </p> + +<p>—J’en ai encore dix, dit l’homme, car en voici onze, et j’en avais +vingt et une, cinq de plus que l’année dernière. Mais ce n’est pas +étonnant, le printemps a été chaud cette année, et ce qu’il faut aux +fraises, voyez-vous, monsieur, c’est la chaleur. Voilà pourquoi, au lieu +de seize que j’ai eues l’année passée, j’en ai cette année, voyez-vous, +onze déjà cueillies, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, +dix-huit. Oh! mon Dieu! il m’en manque deux, elles y étaient encore +hier, monsieur, elles y étaient, j’en suis sûr, je les ai comptées. Il +faut que ce soit le fils de la mère Simon qui me les ait soufflées, je +l’ai vu rôder par ici ce matin. Ah! le petit drôle, voler dans un +enclos! il ne sait pas où cela peut le mener.</p> + +<p>—En effet, dit Monte-Cristo, c’est grave, mais vous ferez la part de la +jeunesse du délinquant et de sa gourmandise.</p> + +<p>—Certainement, dit le jardinier; ce n’en est pas moins fort +désagréable. Mais, encore une fois, pardon, monsieur: c’est peut-être un +chef que je fais attendre ainsi?»</p> + +<p>Et il interrogeait d’un regard craintif le comte et son habit bleu.</p> + +<p>«Rassurez-vous, mon ami, dit le comte avec ce sourire qu’il faisait, à +sa volonté, si terrible et si bienveillant, et qui cette fois +n’exprimait que la bienveillance, je ne suis point un chef qui vient +pour vous inspecter, mais un simple voyageur conduit par la curiosité et +qui commence même à se reprocher sa visite en voyant qu’il vous fait +perdre votre temps.</p> + +<p>—Oh! mon temps n’est pas cher, répliqua le bonhomme avec un sourire +mélancolique. Cependant c’est le temps du gouvernement, et je ne devrais +pas le perdre, mais j’avais reçu le signal qui m’annonçait que je +pouvais me reposer une heure (il jeta les yeux sur le cadran solaire, +car il y avait de tout dans l’enclos de la tour de Montlhéry, même un +cadran solaire), et, vous le voyez. J’avais encore dix minutes devant +moi, puis mes fraises étaient mûres, et un jour de plus.... D’ailleurs, +croiriez-vous, monsieur, que les loirs me les mangent?</p> + +<p>—Ma foi, non, je ne l’aurais pas cru, répondit gravement Monte-Cristo; +c’est un mauvais voisinage monsieur, que celui des loirs, pour nous qui +ne les mangeons pas confits dans du miel comme faisaient les Romains.</p> + +<p>—Ah! les Romains les mangeaient? fit le jardinier; ils mangeaient les +loirs?</p> + +<p>—J’ai lu cela dans Pétrone, dit le comte.</p> + +<p>—Vraiment? Ça ne doit pas être bon, quoi qu’on dise: Gras comme un +loir. Et ce n’est pas étonnant monsieur, que les loirs soient gras, +attendu qu’ils dorment toute la sainte journée, et qu’ils ne se +réveillent que pour ronger toute la nuit. Tenez, l’an dernier, j’avais +quatre abricots; ils m’en ont entamé un. J’avais un brugnon, un seul, il +est vrai que c’est un fruit rare; eh bien, monsieur, ils me l’ont à +moitié dévoré du côté de la muraille; un brugnon superbe et qui était +excellent. Je n’en ai jamais mangé de meilleur.</p> + +<p>—Vous l’avez mangé? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—C’est-à-dire la moitié qui restait, vous comprenez bien. C’était +exquis, monsieur. Ah! dame, ces messieurs-là ne choisissent pas les +pires morceaux. C’est comme le fils de la mère Simon, il n’a pas choisi +les plus mauvaises fraises, allez! Mais, cette année, continua +l’horticulteur, soyez tranquille, cela ne m’arrivera pas, dussé-je, +quand les fruits seront près de mûrir, passer la nuit pour les garder.»</p> + +<p>Monte-Cristo en avait assez vu. Chaque homme a sa passion qui le mord au +fond du cœur, comme chaque fruit son ver, celle de l’homme au +télégraphe, c’était l’horticulture. Il se mit à cueillir les feuilles de +vigne qui cachaient les grappes au soleil, et se conquit par là le cœur +du jardinier.</p> + +<p>«Monsieur était venu pour voir le télégraphe? dit-il.</p> + +<p>—Oui, monsieur, si toutefois cela n’est pas défendu par les règlements.</p> + +<p>—Oh! pas défendu le moins du monde, dit le jardinier, attendu qu’il n’y +a rien de dangereux, vu que personne ne sait ni ne peut savoir ce que +nous disons.</p> + +<p>—On m’a dit, en effet, reprit le comte, que vous répétiez des signaux +que vous ne compreniez pas vous-même.</p> + +<p>—Certainement, monsieur, et j’aime bien mieux cela, dit en riant +l’homme du télégraphe.</p> + +<p>—Pourquoi aimez-vous mieux cela?</p> + +<p>—Parce que, de cette façon, je n’ai pas de responsabilité. Je suis une +machine, moi, et pas autre chose, et pourvu que je fonctionne, on ne +m’en demande pas davantage.» </p> + +<p>«Diable! fit Monte-Cristo en lui-même, est-ce que par hasard je serais +tombé sur un homme qui n’aurait pas d’ambition! Morbleu! Ce serait jouer +de malheur.»</p> + +<p>«Monsieur, dit le jardinier en jetant un coup d’œil sur son cadran +solaire, les dix minutes vont expirer, je retourne à mon poste. Vous +plaît-il de monter avec moi?</p> + +<p>—Je vous suis.»</p> + +<p>Monte-Cristo entra, en effet, dans la cour divisée en trois étages; +celui du bas contenait quelques instruments aratoires, tels que bêches, +râteaux, arrosoirs, dressés contre la muraille: c’était tout +l’ameublement.</p> + +<p>Le second était l’habitation ordinaire ou plutôt nocturne de l’employé; +il contenait quelques pauvres ustensiles de ménage, un lit, une table, +deux chaises, une fontaine de grès, plus quelques herbes sèches pendues +au plafond, et que le comte reconnut pour des pois de senteur et des +haricots d’Espagne dont le bonhomme conservait la graine dans sa coque; +il avait étiqueté tout cela avec le soin d’un maître botaniste du Jardin +des plantes.</p> + +<p>«Faut-il passer beaucoup de temps à étudier la télégraphie, monsieur? +demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—Ce n’est pas l’étude qui est longue, c’est le surnumérariat.</p> + +<p>—Et combien reçoit-on d’appointements?</p> + +<p>—Mille francs, monsieur. </p> + +<p>—Ce n’est guère.</p> + +<p>—Non; mais on est logé, comme vous voyez.»</p> + +<p>Monte-Cristo regarda la chambre.</p> + +<p>«Pourvu qu’il n’aille pas tenir à son logement», murmura-t-il.</p> + +<p>On passa au troisième étage: c’était la chambre du télégraphe. +Monte-Cristo regarda tour à tour les deux poignées de fer à l’aide +desquelles l’employé faisait jouer la machine.</p> + +<p>«C’est fort intéressant, dit-il, mais à la longue c’est une vie qui doit +vous paraître un peu insipide?</p> + +<p>—Oui, dans le commencement cela donne le torticolis à force de +regarder; mais au bout d’un an ou deux on s’y fait; puis nous avons nos +heures de récréation et nos jours de congé.</p> + +<p>—Vos jours de congé?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Lesquels?</p> + +<p>—Ceux où il fait du brouillard.</p> + +<p>—Ah! c’est juste.</p> + +<p>—Ce sont mes jours de fête, à moi; je descends dans le jardin ces +jours-là, et je plante, je taille, je rogne, j’échenille: en somme, le +temps passe.</p> + +<p>—Depuis combien de temps êtes-vous ici?</p> + +<p>—Depuis dix ans et cinq ans de surnumérariat, quinze.</p> + +<p>—Vous avez?...</p> + +<p>—Cinquante-cinq ans.</p> + +<p>—Combien de temps de service vous faut-il pour avoir la pension?</p> + +<p>—Oh! monsieur, vingt-cinq ans.</p> + +<p>—Et de combien est cette pension?</p> + +<p>—De cent écus.</p> + +<p>—Pauvre humanité! murmura Monte-Cristo.</p> + +<p>—Vous dites, monsieur?... demanda l’employé.</p> + +<p>—Je dis que c’est fort intéressant.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Tout ce que vous me montrez.... Et vous ne comprenez rien absolument à +vos signes?</p> + +<p>—Rien absolument.</p> + +<p>—Vous n’avez jamais essayé de comprendre?</p> + +<p>—Jamais; pour quoi faire?</p> + +<p>—Cependant, il y a des signaux qui s’adressent à vous directement.</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Et ceux-là vous les comprenez?</p> + +<p>—Ce sont toujours les mêmes.</p> + +<p>—Et ils disent?</p> + +<p>—<i>Rien de nouveau... vous avez une heure... ou à demain...</i></p> + +<p>—Voilà qui est parfaitement innocent, dit le comte; mais regardez donc, +ne voilà-t-il pas votre correspondant qui se met en mouvement.</p> + +<p>—Ah! c’est vrai; merci, monsieur.</p> + +<p>—Et que vous dit-il? est-ce quelque chose que vous comprenez?</p> + +<p>—Oui; il me demande si je suis prêt.</p> + +<p>—Et vous lui répondez?...</p> + +<p>—Par un signe qui apprend en même temps à mon correspondant de droite +que je suis prêt, tandis qu’il invite mon correspondant de gauche à se +préparer à son tour. </p> + +<p>—C’est très ingénieux, dit le comte.</p> + +<p>—Vous allez voir, reprit avec orgueil le bonhomme, dans cinq minutes il +va parler.</p> + +<p>—J’ai cinq minutes alors, dit Monte-Cristo, c’est plus de temps qu’il +ne m’en faut. Mon cher monsieur, dit-il, permettez-moi de vous faire une +question.</p> + +<p>—Faites.</p> + +<p>—Vous aimez le jardinage?</p> + +<p>—Avec passion.</p> + +<p>—Et vous seriez heureux, au lieu d’avoir une terrasse de vingt pieds, +d’avoir un enclos de deux arpents?</p> + +<p>—Monsieur, j’en ferais un paradis terrestre.</p> + +<p>—Avec vos mille francs, vous vivez mal?</p> + +<p>—Assez mal; mais enfin je vis.</p> + +<p>—Oui; mais vous n’avez qu’un jardin misérable.</p> + +<p>—Ah! c’est vrai, le jardin n’est pas grand.</p> + +<p>—Et encore, tel qu’il est, il est peuplé de loirs qui dévorent tout.</p> + +<p>—Ça, c’est mon fléau.</p> + +<p>—Dites-moi, si vous aviez le malheur de tourner la tête quand le +correspondant de droite va marcher?</p> + +<p>—Je ne le verrais pas.</p> + +<p>—Alors qu’arriverait-il?</p> + +<p>—Que je ne pourrais pas répéter ses signaux.</p> + +<p>—Et après?</p> + +<p>—Il arriverait que, ne les ayant pas répétés par négligence, je serais +mis à l’amende.</p> + +<p>—De combien?</p> + +<p>—De cent francs.</p> + +<p>—Le dixième de votre revenu, c’est joli!</p> + +<p>—Ah! fit l’employé.</p> + +<p>—Cela vous est arrivé? dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Une fois, monsieur, une fois que je greffais un rosier noisette.</p> + +<p>—Bien. Maintenant, si vous vous avisiez de changer quelque chose au +signal, ou d’en transmettre un autre?</p> + +<p>—Alors, c’est différent, je serais renvoyé et je perdrais ma pension.</p> + +<p>—Trois cents francs?</p> + +<p>—Cent écus, oui, monsieur; aussi vous comprenez que jamais je ne ferai +rien de tout cela.</p> + +<p>—Pas même pour quinze ans de vos appointements? Voyons, ceci mérite +réflexion, hein?</p> + +<p>—Pour quinze mille francs?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Monsieur, vous m’effrayez.</p> + +<p>—Bah!</p> + +<p>—Monsieur, vous voulez me tenter?</p> + +<p>—Justement! Quinze mille francs, comprenez?</p> + +<p>—Monsieur, laissez-moi regarder mon correspondant à droite!</p> + +<p>—Au contraire, ne le regardez pas et regardez ceci.</p> + +<p>—Qu’est-ce que c’est?</p> + +<p>—Comment? vous ne connaissez pas ces petits papiers-là?</p> + +<p>—Des billets de banque!</p> + +<p>—Carrés; il y en a quinze.</p> + +<p>—Et à qui sont-ils?</p> + +<p>—À vous, si vous voulez.</p> + +<p>—À moi! s’écria l’employé suffoqué.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, oui! à vous, en toute propriété.</p> + +<p>—Monsieur, voilà mon correspondant de droite qui marche.</p> + +<p>—Laissez-le marcher.</p> + +<p>—Monsieur, vous m’avez distrait, et je vais être à l’amende.</p> + +<p>—Cela vous coûtera cent francs; vous voyez bien que vous avez tout +intérêt à prendre mes quinze billets de banque.</p> + +<p>—Monsieur, le correspondant de droite s’impatiente, il redouble ses +signaux.</p> + +<p>—Laissez-le faire et prenez.»</p> + +<p>Le comte mit le paquet dans la main de l’employé.</p> + +<p>«Maintenant, dit-il, ce n’est pas tout: avec vos quinze mille francs +vous ne vivrez pas.</p> + +<p>—J’aurai toujours ma place. </p> + +<p>—Non, vous la perdrez; car vous allez faire un autre signe que celui de +votre correspondant.</p> + +<p>—Oh! monsieur, que me proposez-vous là?</p> + +<p>—Un enfantillage.</p> + +<p>—Monsieur, à moins que d’y être forcé....</p> + +<p>—Je compte bien vous y forcer effectivement.»</p> + +<p>Et Monte-Cristo tira de sa poche un autre paquet.</p> + +<p>«Voici dix autres mille francs, dit-il; avec les quinze qui sont dans +votre poche, cela fera vingt-cinq mille. Avec cinq mille francs, vous +achèterez une jolie petite maison et deux arpents de terre; avec les +vingt mille autres, vous vous ferez mille francs de rente.</p> + +<p>—Un jardin de deux arpents?</p> + +<p>—Et mille francs de rente.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu!</p> + +<p>—Mais prenez donc!»</p> + +<p>Et Monte-Cristo mit de force les dix mille francs dans la main de +l’employé.</p> + +<p>«Que dois-je faire? </p> + +<p>—Rien de bien difficile.</p> + +<p>—Mais enfin?</p> + +<p>—Répéter les signes que voici.»</p> + +<p>Monte-Cristo tira de sa poche un papier sur lequel il y avait trois +signes tout tracés, des numéros indiquant l’ordre dans lequel ils +devaient être faits.</p> + +<p>«Ce ne sera pas long, comme vous voyez.</p> + +<p>—Oui, mais....</p> + +<p>—C’est pour le coup que vous aurez des brugnons, et de reste.»</p> + +<p>Le coup porta; rouge de fièvre et suant à grosses gouttes, le bonhomme +exécuta les uns après les autres les trois signes donnés par le comte, +malgré les effrayantes dislocations du correspondant de droite, qui, ne +comprenant rien à ce changement, commençait à croire que l’homme aux +brugnons était devenu fou.</p> + +<p>Quant au correspondant de gauche, il répéta consciencieusement les mêmes +signaux qui furent recueillis définitivement au ministère de +l’Intérieur.</p> + +<p>«Maintenant, vous voilà riche, dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Oui, répondit l’employé, mais à quel prix!</p> + +<p>—Écoutez, mon ami, dit Monte-Cristo, je ne veux pas que vous ayez des +remords; croyez-moi donc, car, je vous jure, vous n’avez fait de tort à +personne, et vous avez servi les projets de Dieu.»</p> + +<p>L’employé regardait les billets de banque, les palpait, les comptait; il +était pâle, il était rouge; enfin, il se précipita vers sa chambre pour +boire un verre d’eau; mais il n’eut pas le temps d’arriver jusqu’à la +fontaine, et il s’évanouit au milieu de ses haricots secs.</p> + +<p>Cinq minutes après que la nouvelle télégraphique fut arrivée au +ministère, Debray fit mettre les chevaux à son coupé, et courut chez +Danglars.</p> + +<p>«Votre mari a des coupons de l’emprunt espagnol? dit-il à la baronne.</p> + +<p>—Je crois bien! il en a pour six millions.</p> + +<p>—Qu’il les vende à quelque prix que ce soit.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que don Carlos s’est sauvé de Bourges et est rentré en Espagne.</p> + +<p>—Comment savez-vous cela?</p> + +<p>—Parbleu, dit Debray en haussant les épaules, comme je sais les +nouvelles.»</p> + +<p>La baronne ne se le fit pas répéter deux fois: elle courut chez son +mari, lequel courut à son tour chez son agent de change et lui ordonna +de vendre à tout prix.</p> + +<p>Quand on vit que M. Danglars vendait, les fonds espagnols baissèrent +aussitôt. Danglars y perdit cinq cent mille francs, mais il se +débarrassa de tous ses coupons.</p> + +<p>Le soir on lut dans le <i>Messager</i>:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Dépêche télégraphique</i>.</span><br /> +</p> + +<p>«Le roi don Carlos a échappé à la surveillance qu’on exerçait sur lui à +Bourges, et est rentré en Espagne par la frontière de Catalogne. +Barcelone s’est soulevée en sa faveur.»</p> + +<p>Pendant toute la soirée il ne fut bruit que de la prévoyance de +Danglars, qui avait vendu ses coupons, et du bonheur de l’agioteur, qui +ne perdait que cinq cent mille francs sur un pareil coup.</p> + +<p>Ceux qui avaient conservé leurs coupons ou acheté ceux de Danglars se +regardèrent comme ruinés et passèrent une fort mauvaise nuit.</p> + +<p>Le lendemain on lut dans le <i>Moniteur</i>:</p> + +<p>«C’est sans aucun fondement que le <i>Messager</i> a annoncé hier la fuite de +don Carlos et la révolte de Barcelone.</p> + +<p>«Le roi don Carlos n’a pas quitté Bourges, et la Péninsule jouit de la +plus profonde tranquillité. </p> + +<p>«Un signe télégraphique, mal interprété à cause du brouillard, a donné +lieu à cette erreur.»</p> + +<p>Les fonds remontèrent d’un chiffre double de celui où ils étaient +descendus.</p> + +<p>Cela fit, en perte et en manque à gagner, un million de différence pour +Danglars.</p> + +<p>«Bon! dit Monte-Cristo à Morrel, qui se trouvait chez lui au moment où +on annonçait l’étrange revirement de Bourse dont Danglars avait été +victime; je viens de faire pour vingt-cinq mille francs une découverte +que j’eusse payée cent mille.</p> + +<p>—Que venez-vous donc de découvrir? demanda Maximilien.</p> + +<p>—Je viens de découvrir le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui +lui mangeaient ses pêches.»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXII" id="LXII"></a><a href="#table">LXII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Les fantômes.</a></h3> + +<p>À la première vue, et examinée du dehors, la maison d’Auteuil n’avait +rien de splendide, rien de ce qu’on pouvait attendre d’une habitation +destinée au magnifique comte de Monte-Cristo: mais cette simplicité +tenait à la volonté du maître, qui avait positivement ordonné que rien +ne fût changé à l’extérieur; il n’était besoin pour s’en convaincre que +de considérer l’intérieur. En effet, à peine la porte était-elle ouverte +que le spectacle changeait.</p> + +<p>M. Bertuccio s’était surpassé lui-même pour le goût des ameublements et +la rapidité de l’exécution: comme autrefois le duc d’Antin avait fait +abattre en une nuit une allée d’arbres qui gênait le regard de Louis +XIV, de même en trois jours M. Bertuccio avait fait planter une cour +entièrement nue, et de beaux peupliers, des sycomores venus avec leurs +blocs énormes de racines, ombrageaient la façade principale de la +maison, devant laquelle, au lieu de pavés à moitié cachés par l’herbe, +s’étendait une pelouse de gazon, dont les plaques avaient été posées le +matin même et qui formait un vaste tapis où perlait encore l’eau dont on +l’avait arrosé.</p> + +<p>Au reste, les ordres venaient du comte; lui-même avait remis à Bertuccio +un plan où étaient indiqués le nombre et la place des arbres qui +devaient être plantés, la forme et l’espace de la pelouse qui devait +succéder aux pavés.</p> + +<p>Vue ainsi, la maison était devenue méconnaissable, et Bertuccio lui-même +protestait qu’il ne la reconnaissait plus, emboîtée qu’elle était dans +son cadre de verdure.</p> + +<p>L’intendant n’eût pas été fâché, tandis qu’il y était, de faire subir +quelques transformations au jardin; mais le comte avait positivement +défendu qu’on y touchât en rien. Bertuccio s’en dédommagea en encombrant +de fleurs les antichambres, les escaliers et les cheminées.</p> + +<p>Ce qui annonçait l’extrême habileté de l’intendant et la profonde +science du maître, l’un pour servir, l’autre pour se faire servir, c’est +que cette maison, déserte depuis vingt années, si sombre et si triste +encore la veille, tout imprégnée qu’elle était de cette fade odeur qu’on +pourrait appeler l’odeur du temps, avait pris en un jour, avec l’aspect +de la vie, les parfums que préférait le maître, et jusqu’au degré de son +jour favori; c’est que le comte, en arrivant, avait là, sous sa main, +ses livres et ses armes; sous ses yeux ses tableaux préférés; dans les +antichambres les chiens dont il aimait les caresses, les oiseaux dont il +aimait le chant; c’est que toute cette maison, réveillée de son long +sommeil, comme le palais de la Belle au bois dormant, vivait, chantait, +s’épanouissait, pareille à ces maisons que nous avons depuis longtemps +chéries, et dans lesquelles, lorsque par malheur nous les quittons, nous +laissons involontairement une partie de notre âme.</p> + +<p>Des domestiques allaient et venaient joyeux dans cette belle cour: les +uns possesseurs des cuisines, et glissant comme s’ils eussent toujours +habité cette maison dans des escaliers restaurés de la veille, les +autres peuplant les remises, où les équipages, numérotés et casés, +semblaient installés depuis cinquante ans; et les écuries, où les +chevaux au râtelier répondaient en hennissant aux palefreniers, qui leur +parlaient avec infiniment plus de respect que beaucoup de domestiques ne +parlent à leurs maîtres.</p> + +<p>La bibliothèque était disposée sur deux corps, aux deux côtés de la +muraille, et contenait deux mille volumes à peu près; tout un +compartiment était destiné aux romans modernes, et celui qui avait paru +la veille était déjà rangé à sa place, se pavanant dans sa reliure rouge +et or. </p> + +<p>De l’autre côté de la maison, faisant pendant à la bibliothèque, il y +avait la serre, garnie de plantes rares et s’épanouissant dans de larges +potiches japonaises, et au milieu de la serre, merveille à la fois des +yeux et de l’odorat, un billard que l’on eût dit abandonné depuis une +heure au plus par les joueurs, qui avaient laissé mourir les billes sur +le tapis.</p> + +<p>Une seule chambre avait été respectée par le magnifique Bertuccio. +Devant cette chambre, située à l’angle gauche du premier étage, à +laquelle on pouvait monter par le grand escalier, et dont on pouvait +sortir par l’escalier dérobé, les domestiques passaient avec curiosité +et Bertuccio avec terreur.</p> + +<p>À cinq heures précises, le comte arriva, suivi d’Ali, devant la maison +d’Auteuil. Bertuccio attendait cette arrivée avec une impatience mêlée +d’inquiétude; il espérait quelques compliments, tout en redoutant un +froncement de sourcils.</p> + +<p>Monte-Cristo descendit dans la cour, parcourut toute la maison et fit le +tour du jardin, silencieux et sans donner le moindre signe d’approbation +ni de mécontentement.</p> + +<p>Seulement, en entrant dans sa chambre à coucher, située du côté opposé à +la chambre fermée, il étendit la main vers le tiroir d’un petit meuble +en bois de rose, qu’il avait déjà distingué à son premier voyage.</p> + +<p>«Cela ne peut servir qu’à mettre des gants, dit-il.</p> + +<p>—En effet, Excellence, répondit Bertuccio ravi, ouvrez, et vous y +trouverez des gants.» </p> + +<p>Dans les autres meubles, le comte trouva encore ce qu’il comptait y +trouver, flacons, cigares, bijoux.</p> + +<p>«Bien!» dit-il encore.</p> + +<p>Et M. Bertuccio se retira l’âme ravie, tant était grande, puissante et +réelle l’influence de cet homme sur tout ce qui l’entourait.</p> + +<p>À six heures précises, on entendit piétiner un cheval devant la porte +d’entrée. C’était notre capitaine des spahis qui arrivait sur <i>Médéah</i>.</p> + +<p>Monte-Cristo l’attendait sur le perron, le sourire aux lèvres.</p> + +<p>«Me voilà le premier, j’en suis bien sûr! lui cria Morrel: je l’ai fait +exprès pour vous avoir un instant à moi seul avant tout le monde. Julie +et Emmanuel vous disent des millions de choses. Ah! mais, savez-vous que +c’est magnifique ici! Dites-moi, comte, est-ce que vos gens auront bien +soin de mon cheval?</p> + +<p>—Soyez tranquille, mon cher Maximilien, ils s’y connaissent.</p> + +<p>—C’est qu’il a besoin d’être bouchonné. Si vous saviez de quel train il +a été! Une véritable trombe!</p> + +<p>—Peste, je le crois bien, un cheval de cinq mille francs! dit +Monte-Cristo du ton qu’un père mettrait à parler à son fils.</p> + +<p>—Vous les regrettez? dit Morrel avec son franc sourire.</p> + +<p>—Moi! Dieu m’en préserve! répondit le comte. Non. Je regretterais +seulement que le cheval ne fût pas bon.</p> + +<p>—Il est si bon, mon cher comte, que M. de Château-Renaud, l’homme le +plus connaisseur de France, et M. Debray, qui monte les arabes du +ministère, courent après moi en ce moment, et sont un peu distancés, +comme vous voyez, et encore sont-ils talonnés par les chevaux de la +baronne Danglars, qui vont d’un trot à faire tout bonnement leurs six +lieues à l’heure.</p> + +<p>—Alors, ils vous suivent? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—Tenez, les voilà.»</p> + +<p>En effet, au moment même, un coupé à l’attelage tout fumant et deux +chevaux de selle hors d’haleine arrivèrent devant la grille de la +maison, qui s’ouvrit devant eux. Aussitôt le coupé décrivit son cercle, +et vint s’arrêter au perron, suivi de deux cavaliers.</p> + +<p>En un instant Debray eut mis pied à terre, et se trouva à la portière. +Il offrit sa main à la baronne, qui lui fit en descendant un geste +imperceptible pour tout autre que pour Monte-Cristo. Mais le comte ne +perdait rien, et dans ce geste il vit reluire un petit billet blanc +aussi imperceptible que le geste, et qui passa, avec une aisance qui +indiquait l’habitude de cette manœuvre, de la main de Mme Danglars dans +celle du secrétaire du ministre.</p> + +<p>Derrière sa femme descendit le banquier, pâle comme s’il fût sorti du +sépulcre au lieu de sortir de son coupé.</p> + +<p>Mme Danglars jeta autour d’elle un regard rapide et investigateur que +Monte-Cristo seul put comprendre et dans lequel elle embrassa la cour, +le péristyle, la façade de la maison; puis, réprimant une légère +émotion, qui se fût certes traduite sur son visage, s’il eût été permis +à son visage de pâlir, elle monta le perron tout en disant à Morrel:</p> + +<p>«Monsieur, si vous étiez de mes amis, je vous demanderais si votre +cheval est à vendre.»</p> + +<p>Morrel fit un sourire qui ressemblait fort à une grimace, et se retourna +vers Monte-Cristo, comme pour le prier de le tirer de l’embarras où il +se trouvait.</p> + +<p>Le comte le comprit.</p> + +<p>«Ah! madame, répondit-il, pourquoi n’est-ce point à moi que cette +demande s’adresse?</p> + +<p>—Avec vous, monsieur, dit la baronne, on n’a le droit de ne rien +désirer, car on est trop sûre d’obtenir. Aussi était-ce à M. Morrel.</p> + +<p>—Malheureusement, reprit le comte, je suis témoin que M. Morrel ne peut +céder son cheval, son honneur étant engagé à ce qu’il le garde.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Il a parié dompter <i>Médéah</i> dans l’espace de six mois. Vous comprenez +maintenant, baronne, que s’il s’en défaisait avant le terme fixé par le +pari, non seulement il le perdrait, mais encore on dirait qu’il a eu +peur; et un capitaine de spahis, même pour passer un caprice à une jolie +femme, ce qui est, à mon avis, une des choses les plus sacrées de ce +monde, ne peut laisser courir un pareil bruit.</p> + +<p>—Vous voyez, madame... dit Morrel tout en adressant à Monte-Cristo un +sourire reconnaissant.</p> + +<p>—Il me semble d’ailleurs, dit Danglars avec un ton bourru mal déguisé +par son sourire épais, que vous en avez assez comme cela de chevaux.»</p> + +<p>Ce n’était pas l’habitude de Mme Danglars de laisser passer de pareilles +attaques sans y riposter, et cependant, au grand étonnement des jeunes +gens, elle fit semblant de ne pas entendre et ne répondit rien.</p> + +<p>Monte-Cristo souriait à ce silence, qui dénonçait une humilité +inaccoutumée, tout en montrant à la baronne deux immenses pots de +porcelaine de Chine, sur lesquels serpentaient des végétations marines +d’une grosseur et d’un travail tels, que la nature seule peut avoir +cette richesse, cette sève et cet esprit.</p> + +<p>La baronne était émerveillée.</p> + +<p>«Eh! mais, on planterait là-dedans un marronnier des Tuileries! +dit-elle; comment donc a-t-on jamais pu faire cuire de pareilles +énormités?</p> + +<p>—Ah! madame, dit Monte-Cristo, il ne faut pas nous demander cela à nous +autre faiseurs de statuettes et de verre mousseline; c’est un travail +d’un autre âge, une espèce d’œuvre des génies de la terre et de la mer.</p> + +<p>—Comment cela et de quelle époque cela peut-il être? </p> + +<p>—Je ne sais pas; seulement j’ai ouï dire qu’un empereur de la Chine +avait fait construire un four exprès; que dans ce four, les uns après +les autres, on avait fait cuire douze pots pareils à ceux-ci. Deux se +brisèrent sous l’ardeur du feu; on descendit les dix autres à trois +cents brasses au fond de la mer. La mer, qui savait ce que l’on +demandait d’elle, jeta sur eux ses lianes, tordit ses coraux, incrusta +ses coquilles; le tout fut cimenté par deux cents années sous ses +profondeurs inouïes, car une révolution emporta l’empereur qui avait +voulu faire cet essai et ne laissa que le procès-verbal qui constatait +la cuisson des vases et leur descente au fond de la mer. Au bout de deux +cents ans on retrouva le procès-verbal, et l’on songea à retirer les +vases. Des plongeurs allèrent, sous des machines faites exprès, à la +découverte dans la baie où on les avait jetés; mais sur les dix on n’en +retrouva plus que trois, les autres avaient été dispersés et brisés par +les flots. J’aime ces vases, au fond desquels, je me figure parfois que +des monstres informes, effrayants, mystérieux, et pareils à ceux que +voient les seuls plongeurs, ont fixé avec étonnement leur regard terne +et froid, et dans lesquels ont dormi des myriades de poissons qui s’y +réfugiaient pour fuir la poursuite de leurs ennemis.»</p> + +<p>Pendant ce temps, Danglars, peu amateur de curiosités, arrachait +machinalement, et l’une après l’autre, les fleurs d’un magnifique +oranger; quand il eut fini avec l’oranger, il s’adressa à un cactus, +mais alors le cactus, d’un caractère moins facile que l’oranger, le +piqua outrageusement.</p> + +<p>Alors il tressaillit et se frotta les yeux comme s’il sortait d’un +songe.</p> + +<p>«Monsieur, lui dit Monte-Cristo en souriant, vous qui êtes amateur de +tableaux et qui avez de si magnifiques choses, je ne vous recommande pas +les miens. Cependant voici deux Hobbema, un Paul Potter, un Mieris, deux +Gérard Dow, un Raphaël, un Van Dyck, un Zurbaran et deux ou trois +Murillo, qui sont dignes de vous être présentés.</p> + +<p>—Tiens! dit Debray, voici un Hobbema que je reconnais.</p> + +<p>—Ah! vraiment!</p> + +<p>—Oui, on est venu le proposer au Musée.</p> + +<p>—Qui n’en a pas, je crois? hasarda Monte-Cristo.</p> + +<p>—Non, et qui cependant a refusé de l’acheter.</p> + +<p>—Pourquoi cela? demanda Château-Renaud.</p> + +<p>—Vous êtes charmant, vous; parce que le gouvernement n’est point assez +riche.</p> + +<p>—Ah! pardon! dit Château-Renaud. J’entends dire cependant de ces +choses-là tous les jours depuis huit ans, et je ne puis pas encore m’y +habituer.</p> + +<p>—Cela viendra, dit Debray.</p> + +<p>—Je ne crois pas, répondit Château-Renaud.</p> + +<p>—M. le major Bartolomeo Cavalcanti! M. le vicomte Andrea Cavalcanti!» +annonça Baptistin. </p> + +<p>Un col de satin noir sortant des mains du fabricant, une barbe fraîche, +des moustaches grises, l’œil assuré, un habit de major orné de trois +plaques et de cinq croix, en somme, une tenue irréprochable de vieux +soldat, tel apparut le major Bartolomeo Cavalcanti, ce tendre père que +nous connaissons.</p> + +<p>Près de lui, couvert d’habits tout flambant neufs, s’avançait, le +sourire sur les lèvres, le vicomte Andrea Cavalcanti, ce respectueux +fils que nous connaissons encore.</p> + +<p>Les trois jeunes gens causaient ensemble; leurs regards se portaient du +père au fils, et s’arrêtèrent tout naturellement plus longtemps sur ce +dernier, qu’ils détaillèrent.</p> + +<p>«Cavalcanti! dit Debray.</p> + +<p>—Un beau nom, fit Morrel, peste!</p> + +<p>—Oui, dit Château-Renaud, c’est vrai, ces Italiens se nomment bien, +mais ils s’habillent mal.</p> + +<p>—Vous êtes difficile, Château-Renaud, reprit Debray; ces habits sont +d’un excellent faiseur, et tout neufs.</p> + +<p>—Voilà justement ce que je leur reproche. Ce monsieur a l’air de +s’habiller aujourd’hui pour la première fois.</p> + +<p>—Qu’est-ce que ces messieurs? demanda Danglars au comte de +Monte-Cristo.</p> + +<p>—Vous avez entendu, des Cavalcanti. </p> + +<p>—Cela m’apprend leur nom, voilà tout.</p> + +<p>—Ah! c’est vrai, vous n’êtes pas au courant de nos noblesses d’Italie, +qui dit Cavalcanti, dit race de princes.</p> + +<p>—Belle fortune? demanda le banquier.</p> + +<p>—Fabuleuse.</p> + +<p>—Que font-ils?</p> + +<p>—Ils essaient de la manger sans pouvoir en venir à bout. Ils ont +d’ailleurs des crédits sur vous, à ce qu’ils m’ont dit en me venant voir +avant-hier. Je les ai même invités à votre intention. Je vous les +présenterai.</p> + +<p>—Mais il me semble qu’ils parlent très purement le français, dit +Danglars.</p> + +<p>—Le fils a été élevé dans un collège du Midi, à Marseille ou dans les +environs, je crois. Vous le trouverez dans l’enthousiasme.</p> + +<p>—De quoi? demanda la baronne.</p> + +<p>—Des Françaises, madame. Il veut absolument prendre femme à Paris.</p> + +<p>—Une belle idée qu’il a là!» dit Danglars en haussant les épaules. </p> + +<p>Mme Danglars regarda son mari avec une expression qui, dans tout autre +moment, eût présagé un orage, mais pour la seconde fois elle se tut.</p> + +<p>«Le baron paraît bien sombre aujourd’hui, dit Monte-Cristo à Mme +Danglars; est-ce qu’on voudrait le faire ministre, par hasard?</p> + +<p>—Non, pas encore, que je sache. Je crois plutôt qu’il aura joué à la +Bourse, qu’il aura perdu, et qu’il ne sait à qui s’en prendre.</p> + +<p>—M. et Mme de Villefort!» cria Baptistin.</p> + +<p>Les deux personnes annoncées entrèrent. M. de Villefort, malgré sa +puissance sur lui-même, était visiblement ému. En touchant sa main, +Monte-Cristo sentit qu’elle tremblait.</p> + +<p>«Décidément, il n’y a que les femmes pour savoir dissimuler», se dit +Monte-Cristo à lui-même et en regardant Mme Danglars, qui souriait au +procureur du roi et qui embrassait sa femme.</p> + +<p>Après les premiers compliments, le comte vit Bertuccio qui, occupé +jusque-là du côté de l’office, se glissait dans un petit salon attenant +à celui dans lequel on se trouvait. Il alla à lui.</p> + +<p>«Que voulez-vous, monsieur Bertuccio? lui dit-il.</p> + +<p>—Son Excellence ne m’a pas dit le nombre de ses convives.</p> + +<p>—Ah! c’est vrai.</p> + +<p>—Combien de couverts?</p> + +<p>—Comptez vous-même.</p> + +<p>—Tout le monde est-il arrivé, Excellence?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Bertuccio glissa son regard à travers la porte entrebâillée. +Monte-Cristo le couvait des yeux.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu! s’écria-t-il.</p> + +<p>—Quoi donc? demanda le comte.</p> + +<p>—Cette femme!... cette femme!...</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Celle qui a une robe blanche et tant de diamants!... la blonde!...</p> + +<p>—Mme Danglars?</p> + +<p>—Je ne sais pas comment on la nomme. Mais c’est elle, monsieur, c’est +elle!</p> + +<p>—Qui, elle?</p> + +<p>—La femme du jardin! celle qui était enceinte! celle qui se promenait +en attendant!... en attendant!...»</p> + +<p>Bertuccio demeura la bouche ouverte, pâle et les cheveux hérissés.</p> + +<p>«En attendant qui?»</p> + +<p>Bertuccio, sans répondre, montra Villefort du doigt, à peu près du même +geste dont Macbeth montra Banco.</p> + +<p>«Oh!... oh!... murmura-t-il enfin, voyez-vous?</p> + +<p>—Quoi? qui?</p> + +<p>—Lui!... M. le procureur du roi de Villefort? Sans doute, que je vois.</p> + +<p>—Mais je ne l’ai donc pas tué?</p> + +<p>—Ah çà! mais je crois que vous devenez fou, mon brave Bertuccio, dit le +comte.</p> + +<p>—Mais il n’est donc pas mort?</p> + +<p>—Eh non! il n’est pas mort, vous le voyez bien; au lieu de le frapper +entre la sixième et la septième côte gauche, comme c’est la coutume de +vos compatriotes, vous aurez frappé plus haut ou plus bas; et ces gens +de justice, ça vous a l’âme chevillée dans le corps; ou bien plutôt rien +de ce que vous m’avez raconté n’est vrai, c’est un rêve de votre +imagination, une hallucination de votre esprit; vous vous serez endormi +ayant mal digéré votre vengeance; elle vous aura pesé sur l’estomac; +vous aurez eu le cauchemar, voilà tout. Voyons, rappelez votre calme, et +comptez: M. et Mme de Villefort, deux; M. et Mme Danglars, quatre; M. de +Château-Renaud, M. Debray, M. Morrel, sept; M. le major Bartolomeo +Cavalcanti, huit.</p> + +<p>—Huit! répéta Bertuccio.</p> + +<p>—Attendez donc! attendez donc! vous êtes bien pressé de vous en aller, +que diable! vous oubliez un de mes convives. Appuyez un peu sur la +gauche... tenez... M. Andrea Cavalcanti, ce jeune homme en habit noir +qui regarde la Vierge de Murillo, qui se retourne.»</p> + +<p>Cette fois Bertuccio commença un cri que le regard de Monte-Cristo +éteignit sur ses lèvres.</p> + +<p>«Benedetto! murmura-t-il tout bas, fatalité!</p> + +<p>—Voilà six heures et demie qui sonnent, monsieur Bertuccio, dit +sévèrement le comte; c’est l’heure où j’ai donné l’ordre qu’on se mît à +table; vous savez que je n’aime point à attendre.»</p> + +<p>Et Monte-Cristo entra dans le salon où l’attendaient ses convives, +tandis que Bertuccio regagnait la salle à manger en s’appuyant contre +les murailles.</p> + +<p>Cinq minutes après, les deux portes du salon s’ouvrirent. Bertuccio +parut, et faisant, comme Vatel à Chantilly, un dernier et héroïque +effort:</p> + +<p>«Monsieur le comte est servi», dit-il.</p> + +<p>Monte-Cristo offrit le bras à Mme de Villefort.</p> + +<p>«Monsieur de Villefort, dit-il, faites-vous le cavalier de Mme la +baronne Danglars, je vous prie.»</p> + +<p>Villefort obéit, et l’on passa dans la salle à manger.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXIII" id="LXIII"></a><a href="#table">LXIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le dîner.</a></h3> + +<p>Il était évident qu’en passant dans la salle à manger, un même sentiment +animait tous les convives. Ils se demandaient quelle bizarre influence +les avait menés tous dans cette maison, et cependant, tout étonnés et +même tout inquiets que quelques-uns étaient de s’y trouver, ils +n’eussent point voulu ne pas y être.</p> + +<p>Et cependant des relations d’une date récente, la position excentrique +et isolée, la fortune inconnue et presque fabuleuse du comte, faisaient +un devoir aux hommes d’être circonspects, et aux femmes une loi de ne +point entrer dans cette maison où il n’y avait point de femmes pour les +recevoir; et cependant hommes et femmes avaient passé les uns sur la +circonspection, les autres sur la convenance, et la curiosité, les +pressant de son irrésistible aiguillon, l’avait emporté sur le tout.</p> + +<p>Il n’y avait point jusqu’aux Cavalcanti père et fils qui, l’un malgré sa +raideur, l’autre malgré sa désinvolture, ne parussent préoccupés de se +trouver réunis, chez cet homme dont ils ne pouvaient comprendre le but, +à d’autres hommes qu’ils voyaient pour la première fois. </p> + +<p>Mme Danglars avait fait un mouvement en voyant, sur l’invitation de +Monte-Cristo, M. de Villefort s’approcher d’elle pour lui offrir le +bras, et M. de Villefort avait senti son regard se troubler sous ses +lunettes d’or en sentant le bras de la baronne se poser sur le sien.</p> + +<p>Aucun de ces deux mouvements n’avait échappé au comte, et déjà, dans +cette simple mise en contact des individus, il y avait pour +l’observateur de cette scène un fort grand intérêt.</p> + +<p>M. de Villefort avait à sa droite Mme Danglars et à sa gauche Morrel. Le +comte était assis entre Mme de Villefort et Danglars.</p> + +<p>Les autres intervalles étaient remplis par Debray, assis entre +Cavalcanti père et Cavalcanti fils, et par Château-Renaud, assis entre +Mme de Villefort et Morrel.</p> + +<p>Le repas fut magnifique; Monte-Cristo avait pris à tâche de renverser +complètement la symétrie parisienne et de donner plus encore à la +curiosité qu’à l’appétit de ses convives l’aliment qu’elle désirait. Ce +fut un festin oriental qui leur fut offert, mais oriental à la manière +dont pouvaient l’être les festins des fées arabes.</p> + +<p>Tous les fruits que les quatre parties du monde peuvent verser intacts +et savoureux dans la corne d’abondance de l’Europe étaient amoncelés en +pyramides dans les vases de Chine et dans les coupes du Japon. Les +oiseaux rares avec la partie brillante de leur plumage, les poissons +monstrueux étendus sur des larmes d’argent, tous les vins de l’Archipel, +de l’Asie Mineure et du Cap, enfermés dans des fioles aux formes +bizarres et dont la vue semblait encore ajouter à la saveur de ces +vins, défilèrent comme une de ces revues qu’Apicius passait, avec ses +convives, devant ces Parisiens qui comprenaient bien que l’on pût +dépenser mille louis à un dîner de dix personnes, mais à la condition +que, comme Cléopâtre, on mangerait des perles, ou que, comme Laurent de +Médicis, on boirait de l’or fondu.</p> + +<p>Monte-Cristo vit l’étonnement général, et se mit à rire et à se railler +tout haut.</p> + +<p>«Messieurs, dit-il, vous admettez bien ceci, n’est-ce pas, c’est +qu’arrivé à un certain degré de fortune il n’y a plus de nécessaire que +le superflu, comme ces dames admettront qu’arrivé à un certain degré +d’exaltation, il n’y a plus de positif que l’idéal? Or, en poursuivant +le raisonnement, qu’est-ce que le merveilleux? Ce que nous ne comprenons +pas. Qu’est-ce qu’un bien véritablement désirable? Un bien que nous ne +pouvons pas avoir. Or, voir des choses que je ne puis comprendre, me +procurer des choses impossibles à avoir, telle est l’étude de toute ma +vie. J’y arrive avec deux moyens: l’argent et la volonté. Je mets à +poursuivre une fantaisie, par exemple, la même persévérance que vous +mettez, vous, monsieur Danglars, à créer une ligne de chemin de fer; +vous, monsieur de Villefort, à faire condamner un homme à mort, vous +monsieur Debray, à pacifier un royaume, vous, monsieur de +Château-Renaud, à plaire à une femme; et vous, Morrel, à dompter un +cheval que personne ne peut monter. Ainsi, par exemple, voyez ces deux +poissons, nés, l’un à cinquante lieues de Saint-Pétersbourg, l’autre à +cinq lieues de Naples: n’est-ce pas amusant de les réunir sur la même +table?</p> + +<p>—Quels sont donc ces deux poissons? demanda Danglars.</p> + +<p>—Voici M. de Château-Renaud, qui a habité la Russie, qui vous dira le +nom de l’un, répondit Monte-Cristo, et voici M. le Major Cavalcanti, qui +est Italien, qui vous dira le nom de l’autre.</p> + +<p>—Celui-ci, dit Château-Renaud, est, je crois, un sterlet.</p> + +<p>—À merveille.</p> + +<p>—Et celui-là, dit Cavalcanti, est, si je ne me trompe, une lamproie.</p> + +<p>—C’est cela même. Maintenant, monsieur Danglars, demandez à ces deux +messieurs où se pêchent ces deux poissons.</p> + +<p>—Mais, dit Château-Renaud, les sterlets se pêchent dans la Volga +seulement.</p> + +<p>—Mais, dit Cavalcanti je ne connais que le lac de Fusaro qui fournisse +des lamproies de cette taille.</p> + +<p>—Eh bien, justement, l’un vient de la Volga et l’autre du lac de +Fusaro.</p> + +<p>—Impossible! s’écrièrent ensemble tous les convives.</p> + +<p>—Eh bien, voilà justement ce qui m’amuse, dit Monte-Cristo. Je suis +comme Néron: <i>cupitor impossibilium</i>; et voilà, vous aussi, ce qui vous +amuse en ce moment, voilà enfin ce qui fait que cette chair, qui +peut-être en réalité ne vaut pas celle de la perche et du saumon, va +vous sembler exquise tout à l’heure, c’est que, dans votre esprit, il +était impossible de se la procurer et que cependant la voilà. </p> + +<p>—Mais comment a-t-on fait pour transporter ces deux poissons à Paris?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! rien de plus simple: on a apporté ces deux poissons +chacun dans un grand tonneau matelassé, l’un de roseaux et d’herbes du +fleuve, l’autre de joncs et de plantes du lac; ils ont été mis dans un +fourgon fait exprès; ils ont vécu ainsi, le sterlet douze jours, et la +lamproie huit; et tous deux vivaient parfaitement lorsque mon cuisinier +s’en est emparé pour faire mourir l’un dans du lait, l’autre dans du +vin. Vous ne le croyez pas, monsieur Danglars?</p> + +<p>—Je doute au moins, répondit Danglars, en souriant de son sourire +épais.</p> + +<p>—Baptistin! dit Monte-Cristo, faites apporter l’autre sterlet et +l’autre lamproie; vous savez, ceux qui sont venus dans d’autres tonneaux +et qui vivent encore.»</p> + +<p>Danglars ouvrit des yeux effarés; l’assemblée battit des mains.</p> + +<p>Quatre domestiques apportèrent deux tonneaux garnis de plantes marines, +dans chacun desquels palpitait un poisson pareil à ceux qui étaient +servis sur la table.</p> + +<p>«Mais pourquoi deux de chaque espèce? demanda Danglars.</p> + +<p>—Parce que l’un pouvait mourir, répondit simplement Monte-Cristo.</p> + +<p>—Vous êtes vraiment un homme prodigieux, dit Danglars, et les +philosophes ont beau dire, c’est superbe d’être riche. </p> + +<p>—Et surtout d’avoir des idées, dit Mme Danglars.</p> + +<p>—Oh! ne me faites pas honneur de celle-ci, madame; elle était fort en +honneur chez les Romains, et Pline raconte qu’on envoyait d’Ostie à +Rome, avec des relais d’esclaves qui les portaient sur leur tête, des +poissons de l’espèce de celui qu’il appelle le <i>mulus</i> et qui, d’après +le portrait qu’il en fait, est probablement la dorade. C’était aussi un +luxe de l’avoir vivant, et un spectacle fort amusant de le voir mourir, +car en mourant il changeait trois ou quatre fois de couleur, et comme un +arc-en-ciel qui s’évapore, passait par toutes les nuances du prisme, +après quoi on l’envoyait aux cuisines. Son agonie faisait partie de son +mérite. Si on ne le voyait pas vivant, on le méprisait mort.</p> + +<p>—Oui, dit Debray; mais il n’y a que sept ou huit lieues d’Ostie à Rome.</p> + +<p>—Ah! ça, c’est vrai, dit Monte-Cristo; mais où serait le mérite de +venir dix-huit cents ans après Lucullus, si l’on ne faisait pas mieux +que lui?»</p> + +<p>Les deux Cavalcanti ouvraient des yeux énormes, mais ils avaient le bon +esprit de ne pas dire un mot.</p> + +<p>«Tout cela est fort aimable, dit Château-Renaud; cependant ce que +j’admire le plus, je l’avoue, c’est l’admirable promptitude avec +laquelle vous êtes servi. N’est-il pas vrai, monsieur le comte, que vous +n’avez acheté cette maison qu’il y a cinq ou six jours?</p> + +<p>—Ma foi, tout au plus, dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Eh bien, je suis sûr qu’en huit jours elle a subi une transformation +complète; car, si je ne me trompe, elle avait une autre entrée que +celle-ci, et la cour était pavée et vide, tandis qu’aujourd’hui la cour +est un magnifique gazon bordé d’arbres qui paraissent avoir cent ans.</p> + +<p>—Que voulez-vous? j’aime la verdure et l’ombre, dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—En effet, dit Mme de Villefort, autrefois on entrait par une porte +donnant sur la route, et le jour de ma miraculeuse délivrance, c’est par +la route, je me rappelle, que vous m’avez fait entrer dans la maison.</p> + +<p>—Oui, madame, dit Monte-Cristo; mais depuis j’ai préféré une entrée qui +me permît de voir le bois de Boulogne à travers ma grille.</p> + +<p>—En quatre jours, dit Morrel, c’est un prodige!</p> + +<p>—En effet, dit Château-Renaud, d’une vieille maison en faire une neuve, +c’est chose miraculeuse; car elle était fort vieille la maison, et même +fort triste. Je me rappelle avoir été chargé par ma mère de la visiter, +quand M. de Saint-Méran l’a mise en vente, il y a deux ou trois ans.</p> + +<p>—M. de Saint-Méran? dit Mme de Villefort, mais cette maison appartenait +donc à M. de Saint-Méran avant que vous l’achetiez?</p> + +<p>—Il paraît que oui, répondit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Comment, il paraît! vous ne savez pas à qui vous avez acheté cette +maison? </p> + +<p>—Ma foi, non, c’est mon intendant qui s’occupe de tous ces détails.</p> + +<p>—Il est vrai qu’il y a au moins dix ans qu’elle n’avait été habitée, +dit Château-Renaud, et c’était une grande tristesse que de la voir avec +ses persiennes fermées, ses portes closes et ses herbes dans la cour. En +vérité, si elle n’eût point appartenu au beau-père d’un procureur du +roi, on eût pu la prendre pour une de ces maisons maudites où quelque +grand crime a été commis.»</p> + +<p>Villefort qui jusque-là n’avait point touché aux trois ou quatre verres +de vins extraordinaires placés devant lui en prit un au hasard et le +vida d’un seul trait.</p> + +<p>Monte-Cristo laissa s’écouler un instant; puis, au milieu du silence qui +avait suivi les paroles de Château-Renaud:</p> + +<p>«C’est bizarre, dit-il, monsieur le baron, mais la même pensée m’est +venue la première fois que j’y entrai; et cette maison me parut si +lugubre, que jamais je ne l’eusse achetée si mon intendant n’eût fait la +chose pour moi. Probablement que le drôle avait reçu quelque pourboire +du tabellion.</p> + +<p>—C’est probable, balbutia Villefort en essayant de sourire; mais croyez +que je ne suis pour rien dans cette corruption. M. de Saint-Méran a +voulu que cette maison, qui fait partie de la dot de sa petite-fille, +fût vendue, parce qu’en restant trois ou quatre ans inhabitée encore, +elle fût tombée en ruine.»</p> + +<p>Ce fut Morrel qui pâlit à son tour. </p> + +<p>«Il y avait surtout, continua Monte-Cristo, une chambre, ah! mon Dieu! +bien simple en apparence une chambre comme toutes les chambres, tendue +de damas rouge, qui m’a paru, je ne sais pourquoi, dramatique au +possible.</p> + +<p>—Pourquoi cela? demanda Debray, pourquoi dramatique?</p> + +<p>—Est-ce que l’on se rend compte des choses instinctives? dit +Monte-Cristo; est-ce qu’il n’y a pas des endroits où il semble qu’on +respire naturellement la tristesse? pourquoi? on n’en sait rien; par un +enchaînement de souvenirs, par un caprice de la pensée qui nous reporte +à d’autres temps, à d’autres lieux, qui n’ont peut-être aucun rapport +avec les temps et les lieux où nous nous trouvons; tant il y a que cette +chambre me rappelait admirablement la chambre de la marquise de Ganges +ou celle de Desdemona. Eh! ma foi, tenez, puisque nous avons fini de +dîner, il faut que je vous la montre, puis nous redescendrons prendre le +café au jardin; après le dîner, le spectacle.»</p> + +<p>Monte-Cristo fit un signe pour interroger ses convives, Mme de Villefort +se leva, Monte-Cristo en fit autant, tout le monde imita leur exemple.</p> + +<p>Villefort et Mme Danglars demeurèrent un instant comme cloués à leur +place; ils s’interrogeaient des yeux, froids, muets et glacés.</p> + +<p>«Avez-vous entendu? dit Mme Danglars.</p> + +<p>—Il faut y aller», répondit Villefort en se levant et en lui offrant le +bras. </p> + +<p>Tout le monde était déjà épars dans la maison, poussé par la curiosité, +car on pensait bien que la visite ne se bornerait pas à cette chambre, +et qu’en même temps on parcourrait le reste de cette masure dont +Monte-Cristo avait fait un palais. Chacun s’élança donc par les portes +ouvertes. Monte-Cristo attendit les deux retardataires; puis, quand ils +furent passés à leur tour, il ferma la marche avec un sourire qui, s’ils +eussent pu le comprendre, eût épouvanté les convives bien autrement que +cette chambre dans laquelle on allait entrer.</p> + +<p>On commença en effet par parcourir les appartements, les chambres +meublées à l’orientale avec des divans et des coussins pour tout lit, +des pipes et des armes pour tous meubles; les salons tapissés des plus +beaux tableaux des vieux maîtres; des boudoirs en étoffes de Chine, aux +couleurs capricieuses, aux dessins fantastiques, aux tissus merveilleux; +puis enfin on arriva dans la fameuse chambre.</p> + +<p>Elle n’avait rien de particulier, si ce n’est que, quoique le jour +tombât, elle n’était point éclairée et qu’elle était dans la vétusté, +quand toutes les autres chambres avaient revêtu une parure neuve.</p> + +<p>Ces deux causes suffisaient, en effet, pour lui donner une teinte +lugubre.</p> + +<p>«Hou! s’écria Mme de Villefort, c’est effrayant, en effet.»</p> + +<p>Mme Danglars essaya de balbutier quelques mots qu’on n’entendit pas.</p> + +<p>Plusieurs observations se croisèrent, dont le résultat fut qu’en effet +la chambre de damas rouge avait un aspect sinistre.</p> + +<p>«N’est-ce pas? dit Monte-Cristo. Voyez donc comme ce lit est bizarrement +placé, quelle sombre et sanglante tenture! et ces deux portraits au +pastel, que l’humidité a fait pâlir, ne semblent-ils pas dire, avec +leurs lèvres blêmes et leurs yeux effarés: J’ai vu!»</p> + +<p>Villefort devint livide, Mme Danglars tomba sur une chaise longue placée +près de la cheminée.</p> + +<p>«Oh! dit Mme de Villefort en souriant, avez-vous bien le courage de vous +asseoir sur cette chaise où peut-être le crime a été commis!»</p> + +<p>Mme Danglars se leva vivement.</p> + +<p>«Et puis, dit Monte-Cristo, ce n’est pas tout.</p> + +<p>—Qu’y a-t-il donc encore? demanda Debray, à qui l’émotion de Mme +Danglars n’échappait point.</p> + +<p>—Ah! oui, qu’y a-t-il encore? demanda Danglars, car jusqu’à présent +j’avoue que je n’y vois pas grand-chose, et vous, monsieur Cavalcanti?</p> + +<p>—Ah! dit celui-ci, nous avons à Pise la tour d’Ugolin, à Ferrare la +prison du Tasse, et à Rimini la chambre de Franscesca et de Paolo.</p> + +<p>—Oui; mais vous n’avez pas ce petit escalier, dit Monte-Cristo en +ouvrant une porte perdue dans la tenture; regardez-le-moi, et dites ce +que vous en pensez.</p> + +<p>—Quelle sinistre cambrure d’escalier! dit Château-Renaud en riant.</p> + +<p>—Le fait est, dit Debray, que je ne sais si c’est le vin de Chio qui +porte à la mélancolie, mais certainement je vois cette maison tout en +noir.»</p> + +<p>Quant à Morrel, depuis qu’il avait été question de la dot de Valentine, +il était demeuré triste et n’avait pas prononcé un mot.</p> + +<p>«Vous figurez-vous, dit Monte-Cristo, un Othello ou un abbé de Ganges +quelconque, descendant pas à pas, par une nuit sombre et orageuse, cet +escalier avec quelque lugubre fardeau qu’il a hâte de dérober à la vue +des hommes, sinon au regard de Dieu!»</p> + +<p>Mme Danglars s’évanouit à moitié au bras de Villefort, qui fut lui-même +obligé de s’adosser à la muraille.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu! madame, s’écria Debray, qu’avez-vous donc? comme vous +pâlissez!</p> + +<p>—Ce qu’elle a? dit Mme de Villefort, c’est bien simple; elle a que M. +de Monte-Cristo nous raconte des histoires épouvantables, dans +l’intention sans doute de nous faire mourir de peur.</p> + +<p>—Mais oui, dit Villefort. En effet, comte, vous épouvantez ces dames.</p> + +<p>—Qu’avez-vous donc? répéta tout bas Debray à Mme Danglars.</p> + +<p>—Rien, rien, dit celle-ci en faisant un effort, j’ai besoin d’air, +voilà tout.</p> + +<p>—Voulez-vous descendre au jardin? demanda Debray, en offrant son bras à +Mme Danglars et en s’avançant vers l’escalier dérobé.</p> + +<p>—Non, dit-elle, non; j’aime encore mieux rester ici.</p> + +<p>—En vérité, madame, dit Monte-Cristo, est-ce que cette terreur est +sérieuse?</p> + +<p>—Non, monsieur, dit Mme Danglars; mais vous avez une façon de supposer +les choses qui donne à l’illusion l’aspect de la réalité.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! oui, dit Monte-Cristo en souriant, et tout cela est une +affaire d’imagination; car aussi bien, pourquoi ne pas plutôt se +représenter cette chambre comme une bonne et honnête chambre de mère de +famille? ce lit avec ses tentures couleur de pourpre, comme un lit +visité par la déesse Lucine, et cet escalier mystérieux comme le passage +par où, doucement et pour ne pas troubler le sommeil réparateur de +l’accouchée, passe le médecin ou la nourrice, ou le père lui-même +emportant l’enfant qui dort?...»</p> + +<p>Cette fois Mme Danglars, au lieu de se rassurer à cette douce peinture, +poussa un gémissement et s’évanouit tout à fait.</p> + +<p>«Mme Danglars se trouve mal, balbutia Villefort; peut-être faudrait-il +la transporter à sa voiture.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, dit Monte-Cristo, et moi qui ai oublié mon flacon! </p> + +<p>—J’ai le mien», dit Mme de Villefort.</p> + +<p>Et elle passa à Monte-Cristo un flacon plein d’une liqueur rouge +pareille à celle dont le comte avait essayé sur Édouard la bienfaisante +influence.</p> + +<p>«Ah!... dit Monte-Cristo en le prenant des mains de Mme de Villefort.</p> + +<p>—Oui, murmura celle-ci, sur vos indications, j’ai essayé.</p> + +<p>—Et vous avez réussi?</p> + +<p>—Je le crois.»</p> + +<p>On avait transporté Mme Danglars dans la chambre à côté. Monte-Cristo +laissa tomber sur ses lèvres une goutte de la liqueur rouge, elle revint +à elle.</p> + +<p>«Oh! dit-elle, quel rêve affreux!»</p> + +<p>Villefort lui serra fortement le poignet pour lui faire comprendre +qu’elle n’avait pas rêvé. On chercha M. Danglars, mais, peu disposé aux +impressions poétiques, il était descendu au jardin, et causait, avec M. +Cavalcanti père, d’un projet de chemin de fer de Livourne à Florence. +Monte-Cristo semblait désespéré; il prit le bras de Mme Danglars et la +conduisit au jardin où l’on retrouva M. Danglars prenant le café entre +MM. Cavalcanti père et fils.</p> + +<p>«En vérité, madame, lui dit-il, est-ce que je vous ai fort effrayée?</p> + +<p>—Non, monsieur, mais, vous savez, les choses nous impressionnent selon +la disposition d’esprit où nous nous trouvons.»</p> + +<p>Villefort s’efforça de rire.</p> + +<p>«Et alors vous comprenez, dit-il, il suffit d’une supposition, d’une +chimère....</p> + +<p>—Eh bien, dit Monte-Cristo, vous m’en croirez si vous voulez, j’ai la +conviction qu’un crime a été commis dans cette maison.</p> + +<p>—Prenez garde, dit Mme de Villefort, nous avons ici le procureur du +roi.</p> + +<p>—Ma foi, répondit Monte-Cristo, puisque cela se rencontre ainsi, j’en +profiterai pour faire ma déclaration.</p> + +<p>—Votre déclaration? dit Villefort.</p> + +<p>—Oui, et en face de témoins.</p> + +<p>—Tout cela est fort intéressant, dit Debray; et s’il y a réellement +crime, nous allons faire admirablement la digestion.</p> + +<p>—Il y a crime, dit Monte-Cristo. Venez par ici, messieurs; venez, +monsieur de Villefort pour que la déclaration soit valable, elle doit +être faite aux autorités compétentes.»</p> + +<p>Monte-Cristo prit le bras de Villefort, et en même temps qu’il serrait +sous le sien celui de Mme Danglars, il traîna le procureur du roi jusque +sous le platane, où l’ombre était la plus épaisse.</p> + +<p>Tous les autres convives suivaient.</p> + +<p>«Tenez, dit Monte-Cristo, ici, à cette place même (et il frappait la +terre du pied), ici, pour rajeunir ces arbres déjà vieux, j’ai fait +creuser et mettre du terreau; eh bien, mes travailleurs, en creusant, +ont déterré un coffre ou plutôt des ferrures de coffre, au milieu +desquelles était le squelette d’un enfant nouveau-né. Ce n’est pas de la +fantasmagorie cela, j’espère?»</p> + +<p>Monte-Cristo sentit se raidir le bras de Mme Danglars et frissonner le +poignet de Villefort.</p> + +<p>«Un enfant nouveau-né? répéta Debray; diable! ceci devient sérieux, ce +me semble.</p> + +<p>—Eh bien, dit Château-Renaud, je ne me trompais donc pas quand je +prétendais tout à l’heure que les maisons avaient une âme et un visage +comme les hommes, et qu’elles portaient sur leur physionomie un reflet +de leurs entrailles. La maison était triste parce qu’elle avait des +remords; elle avait des remords parce qu’elle cachait un crime.</p> + +<p>—Oh! qui dit que c’est un crime? reprit Villefort, tentant un dernier +effort.</p> + +<p>—Comment! un enfant enterré vivant dans un jardin, ce n’est pas un +crime? s’écria Monte-Cristo. Comment appelez-vous donc cette action-là, +monsieur le procureur du roi?</p> + +<p>—Mais qui dit qu’il a été enterré vivant?</p> + +<p>—Pourquoi l’enterrer là, s’il était mort? Ce jardin n’a jamais été un +cimetière.</p> + +<p>—Que fait-on aux infanticides dans ce pays-ci? demanda naïvement le +major Cavalcanti.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! on leur coupe tout bonnement le cou, répondit Danglars.</p> + +<p>—Ah! on leur coupe le cou, fit Cavalcanti.</p> + +<p>—Je le crois.... N’est-ce pas, monsieur de Villefort? demanda +Monte-Cristo.</p> + +<p>—Oui, monsieur le comte», répondit celui-ci avec un accent qui n’avait +plus rien d’humain.</p> + +<p>Monte-Cristo vit que c’était tout ce que pouvaient supporter les deux +personnes pour lesquelles il avait préparé cette scène; et ne voulant +pas la pousser trop loin:</p> + +<p>«Mais le café, messieurs, dit-il, il me semble que nous l’oublions.»</p> + +<p>Et il ramena ses convives vers la table placée au milieu de la pelouse.</p> + +<p>«En vérité, monsieur le comte, dit Mme Danglars, j’ai honte d’avouer ma +faiblesse, mais toutes ces affreuses histoires m’ont bouleversée; +laissez-moi m’asseoir, je vous prie.»</p> + +<p>Et elle tomba sur une chaise. </p> + +<p>Monte-Cristo la salua et s’approcha de Mme de Villefort.</p> + +<p>«Je crois que Mme Danglars a encore besoin de votre flacon», dit-il.</p> + +<p>Mais avant que Mme de Villefort se fût approchée de son amie, le +procureur du roi avait déjà dit à l’oreille de Mme Danglars:</p> + +<p>«Il faut que je vous parle.</p> + +<p>—Quand cela?</p> + +<p>—Demain.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p>—À mon bureau... au parquet si vous voulez, c’est encore là l’endroit +le plus sûr.</p> + +<p>—J’irai.»</p> + +<p>En ce moment Mme de Villefort s’approcha.</p> + +<p>«Merci, chère amie, dit Mme Danglars, en essayant de sourire, ce n’est +plus rien, et je me sens tout à fait mieux.»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXIV" id="LXIV"></a><a href="#table">LXIV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le mendiant. </a></h3> + +<p>La soirée s’avançait; Mme de Villefort avait manifesté le désir de +regagner Paris, ce que n’avait point osé faire Mme Danglars, malgré le +malaise évident qu’elle éprouvait.</p> + +<p>Sur la demande de sa femme, M. de Villefort donna donc le premier le +signal du départ. Il offrit une place dans son landau à Mme Danglars, +afin qu’elle eût les soins de sa femme. Quant à M. Danglars, absorbé +dans une conversation industrielle des plus intéressantes avec M. +Cavalcanti, il ne faisait aucune attention à tout ce qui se passait.</p> + +<p>Monte-Cristo, tout en demandant son flacon à Mme de Villefort, avait +remarqué que M. de Villefort s’était approché de Mme Danglars, et guidé +par sa situation, il avait deviné ce qu’il lui avait dit, quoiqu’il eût +parlé si bas qu’à peine si Mme Danglars elle-même l’avait entendu.</p> + +<p>Il laissa, sans s’opposer à aucun arrangement, partir Morrel, Debray et +Château-Renaud à cheval, et monter les deux dames dans le landau de M. +de Villefort; de son côté, Danglars, de plus en plus enchanté de +Cavalcanti père, l’invita à monter avec lui dans son coupé.</p> + +<p>Quant à Andrea Cavalcanti, il gagna son tilbury, qui l’attendait devant +la porte, et dont un groom, qui exagérait les agréments de la fashion +anglaise, lui tenait, en se hissant sur la pointe de ses bottes, +l’énorme cheval gris de fer.</p> + +<p>Andrea n’avait pas beaucoup parlé durant le dîner, par cela même que +c’était un garçon fort intelligent, et qu’il avait tout naturellement +éprouvé la crainte de dire quelque sottise au milieu de ces convives +riches et puissants, parmi lesquels son œil dilaté n’apercevait +peut-être pas sans crainte un procureur du roi.</p> + +<p>Ensuite il avait été accaparé par M. Danglars, qui, après un rapide coup +d’œil sur le vieux major au cou raide et sur son fils encore un peu +timide, en rapprochant tous ces symptômes de l’hospitalité de +Monte-Cristo, avait pensé qu’il avait affaire à quelque nabab venu à +Paris pour perfectionner son fils unique dans la vie mondaine.</p> + +<p>Il avait donc contemplé avec une complaisance indicible l’énorme diamant +qui brillait au petit doigt du major, car le major, en homme prudent et +expérimenté, de peur qu’il n’arrivât quelque accident à ses billets de +banque, les avait convertis à l’instant même en un objet de valeur. +Puis, après le dîner, toujours sous prétexte d’industrie et de voyages, +il avait questionné le père et le fils sur leur manière de vivre; et le +père et le fils, prévenus que c’était chez Danglars que devaient leur +être ouverts, à l’un, son crédit de quarante-huit mille francs, une fois +donnés, à l’autre, son crédit annuel de cinquante mille livres, avaient +été charmants et plein d’affabilité pour le banquier, aux domestiques +duquel, s’ils ne se fussent retenus, ils eussent serré la main, tant +leur reconnaissance éprouvait le besoin de l’expansion.</p> + +<p>Une chose surtout augmenta la considération, nous dirons presque la +vénération de Danglars pour Cavalcanti. Celui-ci, fidèle au principe +d’Horace: <i>nil admirari</i>, s’était contenté, comme on l’a vu, de faire +preuve de science, en disant de quel lac on tirait les meilleures +lamproies. Puis il avait mangé sa part de celle-là sans dire un seul +mot. Danglars en avait conclu que ces sortes de somptuosités étaient +familières à l’illustre descendant des Cavalcanti, lequel se nourrissait +probablement, à Lucques, de truites qu’il faisait venir de Suisse, et de +langoustes qu’on lui envoyait de Bretagne, par des procédés pareils à +ceux dont le comte s’était servi pour faire venir des lamproies du lac +Fusaro, et des sterlets du fleuve Volga. Aussi, avait-il accueilli avec +une bienveillance très prononcée ces paroles de Cavalcanti:</p> + +<p>«Demain, monsieur, j’aurai l’honneur de vous rendre visite pour +affaires.</p> + +<p>—Et moi, monsieur, avait répondu Danglars, je serai heureux de vous +recevoir.»</p> + +<p>Sur quoi il avait proposé à Cavalcanti, si cependant cela ne le privait +pas trop de se séparer de son fils, de le reconduire à l’hôtel des +Princes.</p> + +<p>Cavalcanti avait répondu que, depuis longtemps, son fils avait +l’habitude de mener la vie de jeune homme; qu’en conséquence, il avait +ses chevaux et ses équipages à lui, et que, n’étant pas venus ensemble, +il ne voyait pas de difficulté à ce qu’ils s’en allassent séparément.</p> + +<p>Le major était donc monté dans la voiture de Danglars, et le banquier +s’était assis à ses côtés, de plus en plus charmé des idées d’ordre et +d’économie de cet homme, qui, cependant, donnait à son fils cinquante +mille francs par an, ce qui supposait une fortune de cinq ou six cent +mille livres de rente.</p> + +<p>Quant à Andrea, il commença, pour se donner bon air, à gronder son +groom de ce qu’au lieu de le venir prendre au perron il l’attendait à +la porte de sortie, ce qui lui avait donné la peine de faire trente pas +pour aller chercher son tilbury.</p> + +<p>Le groom reçut la semonce avec humilité, prit, pour retenir le cheval +impatient et qui frappait du pied, le mors de la main gauche, tendit de +la droite les rênes à Andrea, qui les prit et posa légèrement sa botte +vernie sur le marchepied.</p> + +<p>En ce moment, une main s’appuya sur son épaule. Le jeune homme se +retourna, pensant que Danglars ou Monte-Cristo avait oublié quelque +chose à lui dire, et revenait à la charge au moment du départ.</p> + +<p>Mais, au lieu de l’un et de l’autre, il n’aperçut qu’une figure étrange, +hâlée par le soleil, encadrée dans une barbe de modèle, des yeux +brillants comme des escarboucles et un sourire railleur s’épanouissant +sur une bouche où brillaient, rangées à leur place et sans qu’il en +manquât une seule, trente-deux dents blanches, aiguës et affamées comme +celles d’un loup ou d’un chacal.</p> + +<p>Un mouchoir à carreaux rouges coiffait cette tête aux cheveux grisâtres +et terreux; un bourgeron des plus crasseux et des plus déchirés couvrait +ce grand corps maigre et osseux, dont il semblait que les os, comme ceux +d’un squelette, dussent cliqueter en marchant. Enfin, la main qui +s’appuya sur l’épaule d’Andrea, et qui fut la première chose que vit le +jeune homme, lui parut d’une dimension gigantesque. Le jeune homme, +reconnut-il cette figure à la lueur de la lanterne de son tilbury, ou +fut-il seulement frappé de l’horrible aspect de cet interlocuteur? Nous +ne saurions le dire; mais le fait est qu’il tressaillit et se recula +vivement.</p> + +<p>«Que me voulez-vous? dit-il.</p> + +<p>—Pardon! notre bourgeois, répondit l’homme en portant la main à son +mouchoir rouge, je vous dérange peut-être, mais c’est que j’ai à vous +parler.</p> + +<p>—On ne mendie pas le soir, dit le groom en faisant un mouvement pour +débarrasser son maître de cet importun.</p> + +<p>—Je ne mendie pas, mon joli garçon, dit l’homme inconnu au domestique +avec un sourire ironique, et un sourire si effrayant que celui-ci +s’écarta: je désire seulement dire deux mots à votre bourgeois, qui m’a +chargé d’une commission il y a quinze jours à peu près.</p> + +<p>—Voyons, dit à son tour Andrea avec assez de force pour que le +domestique ne s’aperçût point de son trouble, que voulez-vous? dites +vite, mon ami.</p> + +<p>—Je voudrais... je voudrais... dit tout bas l’homme au mouchoir rouge, +que vous voulussiez bien m’épargner la peine de retourner à Paris à +pied. Je suis très fatigué, et, comme je n’ai pas si bien dîné que toi, +à peine, si je puis me tenir.»</p> + +<p>Le jeune homme tressaillit à cette étrange familiarité.</p> + +<p>«Mais enfin, lui dit-il, voyons, que voulez-vous?</p> + +<p>—Eh bien, je veux que tu me laisses monter dans ta belle voiture, et +que tu me reconduises.</p> + +<p>Andrea pâlit, mais ne répondit point. </p> + +<p>«Oh! mon Dieu, oui, dit l’homme au mouchoir rouge en enfonçant ses mains +dans ses poches, et en regardant le jeune homme avec des yeux +provocateurs, c’est une idée que j’ai comme cela; entends-tu, mon petit +Benedetto?»</p> + +<p>À ce nom, le jeune homme réfléchit sans doute, car il s’approcha de son +groom, et lui dit:</p> + +<p>«Cet homme a effectivement été chargé par moi d’une commission dont il a +à me rendre compte. Allez à pied jusqu’à la barrière; là, vous prendrez +un cabriolet, afin de n’être point trop en retard.»</p> + +<p>Le valet, surpris, s’éloigna.</p> + +<p>«Laissez-moi au moins gagner l’ombre, dit Andrea.</p> + +<p>—Oh! quant à cela, je vais moi-même te conduire en belle place; +attends», dit l’homme au mouchoir rouge.</p> + +<p>Et il prit le cheval par le mors, et conduisit le tilbury dans un +endroit où il était effectivement impossible à qui que ce fût au monde +de voir l’honneur que lui accordait Andrea.</p> + +<p>«Oh! moi, lui dit-il, ce n’est pas pour la gloire de monter dans une +belle voiture non, c’est seulement parce que je suis fatigué, et puis, +un petit peu, parce que j’ai à causer d’affaires avec toi.</p> + +<p>—Voyons, montez», dit le jeune homme.</p> + +<p>Il était fâcheux qu’il ne fît pas jour, car ç’eût été un spectacle +curieux que celui de ce gueux, assis carrément sur les coussins brochés, +près du jeune et élégant conducteur du tilbury.</p> + +<p>Andrea poussa son cheval jusqu’à la dernière maison du village sans dire +un seul mot à son compagnon, qui, de son côté, souriait et gardait le +silence, comme s’il eût été ravi de se promener dans une si bonne +locomotive.</p> + +<p>Une fois hors d’Auteuil, Andrea regarda autour de lui pour s’assurer +sans doute que nul ne pouvait ni les voir ni les entendre; et alors, +arrêtant son cheval et se croisant les bras devant l’homme au mouchoir +rouge:</p> + +<p>«Ah çà! lui dit-il, pourquoi venez-vous me troubler dans ma +tranquillité?</p> + +<p>—Mais, toi-même, mon garçon, pourquoi te défies-tu de moi?</p> + +<p>—Et en quoi me suis-je défié de vous?</p> + +<p>—En quoi? tu le demandes? nous nous quittons au pont du Var, tu me dis +que tu vas voyager en Piémont et en Toscane, et pas du tout, tu viens à +Paris.</p> + +<p>—En quoi cela vous gêne-t-il?</p> + +<p>—En rien; au contraire, j’espère même que cela va m’aider.</p> + +<p>—Ah! ah! dit Andrea, c’est-à-dire que vous spéculez sur moi.</p> + +<p>—Allons! voilà les gros mots qui arrivent.</p> + +<p>—C’est que vous auriez tort, maître Caderousse, je vous en préviens.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! ne te fâche pas, le petit; tu dois pourtant savoir ce +que c’est que le malheur; eh bien, le malheur, ça rend jaloux. Je te +crois courant le Piémont et la Toscane, obligé de te faire <i>faccino</i> ou +<i>cicerone</i>; je te plains du fond de mon cœur, comme je plaindrais mon +enfant. Tu sais que je t’ai toujours appelé mon enfant.</p> + +<p>—Après? après?</p> + +<p>—Patience donc, salpêtre!</p> + +<p>—J’en ai de la patience; voyons, achevez. Et je te vois tout à coup +passer à la barrière des Bons-Hommes avec un groom, avec un tilbury, +avec des habits tout flambant neufs. Ah çà! mais tu as donc découvert +une mine, ou acheté une charge d’agent de change?</p> + +<p>—De sorte que, comme vous l’avouez, vous êtes jaloux?</p> + +<p>—Non, je suis content, si content, que j’ai voulu te faire mes +compliments, le petit! mais, comme je n’étais pas vêtu régulièrement, +j’ai pris mes précautions pour ne pas te compromettre.</p> + +<p>—Belles précautions! dit Andrea, vous m’abordez devant mon domestique.</p> + +<p>—Eh! que veux-tu, mon enfant! je t’aborde quand je puis te saisir. Tu +as un cheval très vif, un tilbury très léger; tu es naturellement +glissant comme une anguille; si je t’avais manqué ce soir, je courais +risque de ne pas te rejoindre.</p> + +<p>—Vous voyez bien que je ne me cache pas.</p> + +<p>—Tu es bien heureux, et j’en voudrais bien dire autant; moi, je me +cache: sans compter que j’avais peur que tu ne me reconnusses pas; mais +tu m’as reconnu, ajouta Caderousse avec son mauvais sourire; allons, tu +es bien gentil.</p> + +<p>—Voyons, dit Andrea, que vous faut-il?</p> + +<p>—Tu ne me tutoies plus, c’est mal, Benedetto, un ancien camarade; +prends garde, tu vas me rendre exigeant.»</p> + +<p>Cette menace fit tomber la colère du jeune homme: le vent de la +contrainte venait de souffler dessus. Il remit son cheval au trot.</p> + +<p>«C’est mal à toi-même, Caderousse, dit-il, de t’y prendre ainsi envers +un ancien camarade, comme tu disais tout à l’heure; tu es Marseillais, +je suis....</p> + +<p>—Tu le sais donc ce que tu es maintenant?</p> + +<p>—Non, mais j’ai été élevé en Corse; tu es vieux et entêté; je suis +jeune et têtu. Entre gens comme nous, la menace est mauvaise, et tout +doit se faire à l’amiable. Est-ce ma faute si la chance, qui continue +d’être mauvaise pour toi, est bonne pour moi au contraire?</p> + +<p>—Elle est donc bonne, la chance? ce n’est donc pas un groom d’emprunt, +ce n’est donc pas un tilbury d’emprunt, ce ne sont donc pas des habits +d’emprunt que nous avons là? Bon, tant mieux! dit Caderousse avec des +yeux brillants de convoitise.</p> + +<p>—Oh! tu le vois bien et tu le sais bien, puisque tu m’abordes, dit +Andrea s’animant de plus en plus. Si j’avais un mouchoir comme le tien +sur ma tête, un bourgeron crasseux sur les épaules et des souliers +percés aux pieds, tu ne me reconnaîtrais pas.</p> + +<p>—Tu vois bien que tu me méprises, le petit, et tu as tort; maintenant +que je t’ai retrouvé, rien ne m’empêche d’être vêtu d’elbeuf comme un +autre, attendu que je te connais bon cœur: si tu as deux habits, tu +m’en donneras bien un; je te donnais bien ma portion de soupe et de +haricots, moi, quand tu avais trop faim.</p> + +<p>—C’est vrai, dit Andrea.</p> + +<p>—Quel appétit tu avais! Est-ce que tu as toujours bon appétit?</p> + +<p>—Mais oui, dit Andrea en riant.</p> + +<p>—Comme tu as dû dîner chez ce prince d’où tu sors.</p> + +<p>—Ce n’est pas un prince, mais tout bonnement un comte.</p> + +<p>—Un comte? et un riche, hein?</p> + +<p>—Oui, mais ne t’y fie pas; c’est un monsieur qui n’a pas l’air commode.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! sois donc tranquille! On n’a pas de projets sur ton +comte, et on te le laissera pour toi tout seul. Mais, ajouta Caderousse +en reprenant ce mauvais sourire qui avait déjà effleuré ses lèvres, il +faut donner quelque chose pour cela, tu comprends.</p> + +<p>—Voyons, que te faut-il?</p> + +<p>—Je crois qu’avec cent francs par mois....</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Je vivrais....</p> + +<p>—Avec cent francs?</p> + +<p>—Mais mal, tu comprends bien; mais avec....</p> + +<p>—Avec?</p> + +<p>—Cent cinquante francs, je serais fort heureux.</p> + +<p>—En voilà deux cents», dit Andrea.</p> + +<p>Et il mit dans la main de Caderousse dix louis d’or.</p> + +<p>«Bon, fit Caderousse.</p> + +<p>—Présente-toi chez le concierge tous les premiers du mois et tu en +trouveras autant.</p> + +<p>—Allons! voilà encore que tu m’humilies!</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Tu me mets en rapport avec de la valetaille, non, vois-tu, je ne veux +avoir affaire qu’à toi.</p> + +<p>—Eh bien, soit, demande-moi, et tous les premiers du mois, du moins +tant que je toucherai ma rente, toi, tu toucheras la tienne.</p> + +<p>—Allons, allons! je vois que je ne m’étais pas trompé, tu es un brave +garçon, et c’est une bénédiction quand le bonheur arrive à des gens +comme toi. Voyons, conte-moi ta bonne chance.</p> + +<p>—Qu’as-tu besoin de savoir cela? demanda Cavalcanti.</p> + +<p>—Bon! encore de la défiance!</p> + +<p>—Non. Eh bien, j’ai retrouvé mon père.</p> + +<p>—Un vrai père?</p> + +<p>—Dame! tant qu’il paiera....</p> + +<p>—Tu croiras et tu honoreras; c’est juste. Comment l’appelles-tu ton +père?</p> + +<p>—Le major Cavalcanti.</p> + +<p>—Et il se contente de toi?</p> + +<p>—Jusqu’à présent il paraît que je lui suffis.</p> + +<p>—Et qui t’a fait retrouver ce père-là?</p> + +<p>—Le comte de Monte-Cristo.</p> + +<p>—Celui de chez qui tu sors?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Dis donc, tâche de me placer chez lui comme grand-parent, puisqu’il +tient bureau.</p> + +<p>—Soit, je lui parlerai de toi; mais en attendant que vas-tu faire?</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui, toi.</p> + +<p>—Tu es bien bon de t’occuper de cela, dit Caderousse.</p> + +<p>—Il me semble, puisque tu prends intérêt à moi, reprit Andrea, que je +puis bien à mon tour prendre quelques informations.</p> + +<p>—C’est juste... je vais louer une chambre dans une maison honnête, me +couvrir d’un habit décent, me faire raser tous les jours, et aller lire +les journaux au café. Le soir, j’entrerai dans quelque spectacle avec un +chef de claque, j’aurai l’air d’un boulanger retiré, c’est mon rêve.</p> + +<p>—Allons, c’est bon! Si tu veux mettre ce projet à exécution et être +sage, tout ira à merveille.</p> + +<p>—Voyez-vous M. Bossuet!... et toi, que vas-tu devenir?... pair de +France? </p> + +<p>—Eh! eh! dit Andrea, qui sait?</p> + +<p>—M. le major Cavalcanti l’est peut-être... mais malheureusement +l’hérédité est abolie.</p> + +<p>—Pas de politique, Caderousse!... Et maintenant que tu as ce que tu +veux et que nous sommes arrivés, saute en bas de ma voiture et +disparais.</p> + +<p>—Non pas, cher ami!</p> + +<p>—Comment, non pas?</p> + +<p>—Mais songes-y donc, le petit, un mouchoir rouge sur la tête, presque +pas de souliers, pas de papier du tout et dix napoléons en or dans ma +poche, sans compter ce qu’il y avait déjà, ce qui fait juste deux cents +francs; mais on m’arrêterait immanquablement à la barrière! Alors je +serais forcé, pour me justifier, de dire que c’est toi qui m’as donné +ces dix napoléons: de là information, enquête; on apprend que j’ai +quitté Toulon sans donner congé, et l’on me reconduit de brigade en +brigade jusqu’au bord de la Méditerranée. Je redeviens purement et +simplement le n°106, et adieu mon rêve de ressembler à un boulanger +retiré! Non pas, mon fils; je préfère rester honorablement dans la +capitale.»</p> + +<p>Andrea fronça le sourcil; c’était, comme il s’en était vanté lui-même, +une assez mauvaise tête que le fils putatif de M. le major Cavalcanti. +Il s’arrêta un instant, jeta un coup d’œil rapide autour de lui, et +comme son regard achevait de décrire le cercle investigateur, sa main +descendit innocemment dans son gousset, ou elle commença de caresser la +sous-garde d’un pistolet de poche.</p> + +<p>Mais pendant ce temps, Caderousse, qui ne perdait pas de vue son +compagnon, passait ses mains derrière son dos, et ouvrait tout doucement +un long couteau espagnol qu’il portait sur lui à tout événement.</p> + +<p>Les deux amis, comme on le voit, étaient dignes de se comprendre, et se +comprirent; la main d’Andrea sortit inoffensive de sa poche, et remonta +jusqu’à sa moustache rousse, qu’elle caressa quelque temps.</p> + +<p>«Bon Caderousse, dit-il, tu vas donc être heureux?</p> + +<p>—Je ferai tout mon possible, répondit l’aubergiste du pont du Gard en +renfonçant son couteau dans sa manche.</p> + +<p>—Allons, voyons, rentrons donc dans Paris. Mais comment vas-tu faire +pour passer la barrière sans éveiller les soupçons? Il me semble qu’avec +ton costume tu risques encore plus en voiture qu’à pied.</p> + +<p>—Attends, dit Caderousse, tu vas voir.»</p> + +<p>Il prit le chapeau d’Andrea, la houppelande à grand collet que le groom +exilé du tilbury avait laissée à sa place, et la mit sur son dos, après +quoi, il prit la pose renfrognée d’un domestique de bonne maison dont le +maître conduit lui-même.</p> + +<p>«Et moi, dit Andrea, je vais donc rester nu-tête?</p> + +<p>—Peuh! dit Caderousse, il fait tant de vent que la bise peut bien +t’avoir enlevé ton chapeau.</p> + +<p>—Allons donc, dit Andrea, et finissons-en.</p> + +<p>—Qui est-ce qui t’arrête? dit Caderousse, ce n’est pas moi, je +l’espère?</p> + +<p>—Chut!» fit Cavalcanti.</p> + +<p>On traversa la barrière sans accident.</p> + +<p>À la première rue transversale, Andrea arrêta son cheval, et Caderousse +sauta à terre.</p> + +<p>«Eh bien, dit Andrea, et le manteau de mon domestique, et mon chapeau?</p> + +<p>—Ah! répondit Caderousse, tu ne voudrais pas que je risquasse de +m’enrhumer?</p> + +<p>—Mais moi?</p> + +<p>—Toi, tu es jeune, tandis que, moi, je commence à me faire vieux; au +revoir, Benedetto!»</p> + +<p>Et il s’enfonça dans la ruelle, où il disparut.</p> + +<p>«Hélas! dit Andrea en poussant un soupir, on ne peut donc pas être +complètement heureux en ce monde!»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXV" id="LXV"></a><a href="#table">LXV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Scène conjugale.</a></h3> + +<p>À la place Louis XV, les trois jeunes gens s’étaient séparés, +c’est-à-dire que Morrel avait pris les boulevards, que Château-Renaud +avait pris le pont de la Révolution, et que Debray avait suivi le quai.</p> + +<p>Morrel et Château-Renaud, selon toute probabilité, gagnèrent leurs +foyers domestiques, comme on dit encore à la tribune de la Chambre dans +les discours bien faits, et au théâtre de la rue Richelieu, dans les +pièces bien écrites; mais il n’en fut pas de même de Debray. Arrivé au +guichet du Louvre, il fit un à-gauche, traversa le Carrousel au grand +trot, enfila la rue Saint-Roch, déboucha par la rue de la Michodière et +arriva à la porte de M. Danglars, au moment où le landau de M. de +Villefort, après l’avoir déposé, lui et sa femme, au faubourg +Saint-Honoré, s’arrêtait pour mettre la baronne chez elle.</p> + +<p>Debray, un homme familier dans la maison, entra le premier dans la cour, +jeta la bride aux mains d’un valet de pied, puis revint à la portière +recevoir Mme Danglars, à laquelle il offrit le bras pour regagner ses +appartements.</p> + +<p>Une fois la porte fermée et la baronne et Debray dans la cour:</p> + +<p>«Qu’avez-vous donc, Hermine? dit Debray, et pourquoi donc vous êtes-vous +trouvée mal à cette histoire, ou plutôt à cette fable qu’a racontée le +comte?</p> + +<p>—Parce que j’étais horriblement disposée ce soir, mon ami, répondit la +baronne.</p> + +<p>—Mais non, Hermine, reprit Debray, vous ne me ferez pas croire cela. +Vous étiez au contraire dans d’excellentes dispositions quand vous êtes +arrivée chez le comte. M. Danglars était bien quelque peu maussade, +c’est vrai; mais je sais le cas que vous faites de sa mauvaise humeur. +Quelqu’un vous a fait quelque chose. Racontez-moi cela, vous savez bien +que je ne souffrirai jamais qu’une impertinence vous soit faite.</p> + +<p>—Vous vous trompez, Lucien, je vous assure, reprit Mme Danglars, et les +choses sont comme je vous les ai dites, plus la mauvaise humeur dont +vous vous êtes aperçu, et dont je ne jugeais pas qu’il valût la peine de +vous parler.»</p> + +<p>Il était évident que Mme Danglars était sous l’influence d’une de ces +irritations nerveuses dont les femmes souvent ne peuvent se rendre +compte elles-mêmes, ou que, comme l’avait deviné Debray, elle avait +éprouvé quelque commotion cachée qu’elle ne voulait avouer à personne. +En homme habitué à reconnaître les vapeurs comme un des éléments de la +vie féminine, il n’insista donc point davantage, attendant le moment +opportun, soit d’une interrogation nouvelle, soit d’un aveu <i>proprio +motu</i>.</p> + +<p>À la porte de sa chambre, la baronne rencontra Mlle Cornélie. Mlle +Cornélie était la camériste de confiance de la baronne.</p> + +<p>«Que fait ma fille? demanda Mme Danglars.</p> + +<p>—Elle a étudié toute la soirée, répondit Mlle Cornélie, et ensuite elle +s’est couchée.</p> + +<p>—Il me semble cependant que j’entends son piano?</p> + +<p>—C’est Mlle Louise d’Armilly qui fait de la musique pendant que +mademoiselle est au lit.</p> + +<p>—Bien, dit Mme Danglars; venez me déshabiller.»</p> + +<p>On entra dans la chambre à coucher. Debray s’étendit sur un grand +canapé, et Mme Danglars passa dans son cabinet de toilette avec Mlle +Cornélie.</p> + +<p>«Mon cher monsieur Lucien, dit Mme Danglars à travers la portière du +cabinet, vous vous plaignez toujours qu’Eugénie ne vous fait pas +l’honneur de vous adresser la parole?</p> + +<p>—Madame, dit Lucien jouant avec le petit chien de la baronne, qui, +reconnaissant sa qualité d’ami de la maison, avait l’habitude de lui +faire mille caresses, je ne suis pas le seul à vous faire de pareilles +récriminations, et je crois avoir entendu Morcerf se plaindre l’autre +jour à vous-même de ne pouvoir tirer une seule parole de sa fiancée.</p> + +<p>—C’est vrai, dit Mme Danglars; mais je crois qu’un de ces matins tout +cela changera, et que vous verrez entrer Eugénie dans votre cabinet.</p> + +<p>—Dans mon cabinet, à moi?</p> + +<p>—C’est-à-dire dans celui du ministre.</p> + +<p>—Et pourquoi cela?</p> + +<p>—Pour vous demander un engagement à l’Opéra! En vérité, je n’ai jamais +vu un tel engouement pour la musique: c’est ridicule pour une personne +du monde!»</p> + +<p>Debray sourit.</p> + +<p>«Eh bien, dit-il, qu’elle vienne avec le consentement du baron et le +vôtre, nous lui ferons cet engagement, et nous tâcherons qu’il soit +selon son mérite, quoique nous soyons bien pauvres pour payer un aussi +beau talent que le sien.</p> + +<p>—Allez, Cornélie, dit Mme Danglars, je n’ai plus besoin de vous.»</p> + +<p>Cornélie disparut, et, un instant après, Mme Danglars sortit de son +cabinet dans un charmant négligé, et vint s’asseoir près de Lucien.</p> + +<p>Puis, rêveuse, elle se mit à caresser le petit épagneul.</p> + +<p>Lucien la regarda un instant en silence.</p> + +<p>«Voyons, Hermine, dit-il au bout d’un instant, répondez franchement: +quelque chose vous blesse, n’est-ce pas?</p> + +<p>—Rien», reprit la baronne.</p> + +<p>Et cependant, comme elle étouffait, elle se leva, essaya de respirer et +alla se regarder dans une glace.</p> + +<p>«Je suis à faire peur ce soir», dit-elle. </p> + +<p>Debray se levait en souriant pour aller rassurer la baronne sur ce +dernier point, quand tout à coup la porte s’ouvrit.</p> + +<p>M. Danglars parut; Debray se rassit.</p> + +<p>Au bruit de la porte, Mme Danglars se retourna, et regarda son mari avec +un étonnement qu’elle ne se donna même pas la peine de dissimuler.</p> + +<p>«Bonsoir, madame, dit le banquier; bonsoir, monsieur Debray.»</p> + +<p>La baronne crut sans doute que cette visite imprévue signifiait quelque +chose, comme un désir de réparer les mots amers qui étaient échappés au +baron dans la journée.</p> + +<p>Elle s’arma d’un air digne, et se retournant vers Lucien, sans répondre +à son mari:</p> + +<p>«Lisez-moi donc quelque chose, monsieur Debray», lui dit-elle.</p> + +<p>Debray, que cette visite avait légèrement inquiété d’abord, se remit au +calme de la baronne, et allongea la main vers un livre marqué au milieu +par un couteau à lame de nacre incrustée d’or.</p> + +<p>«Pardon, dit le banquier, mais vous allez bien vous fatiguer, baronne, +en veillant si tard; il est onze heures, et M. Debray demeure bien +loin.»</p> + +<p>Debray demeura saisi de stupeur, non point que le ton de Danglars ne fût +parfaitement calme et poli; mais enfin, au travers de ce calme et de +cette politesse il perçait une certaine velléité inaccoutumée de faire +autre chose ce soir-là que la volonté de sa femme.</p> + +<p>La baronne aussi fut surprise et témoigna son étonnement par un regard +qui sans doute eût donné à réfléchir à son mari, si son mari n’avait pas +eu les yeux fixés sur un journal, où il cherchait la fermeture de la +rente.</p> + +<p>Il en résulta que ce regard si fier fut lancé en pure perte, et manqua +complètement son effet.</p> + +<p>«Monsieur Lucien, dit la baronne, je vous déclare que je n’ai pas la +moindre envie de dormir, que j’ai mille choses à vous conter ce soir, et +que vous allez passer la nuit à m’écouter, dussiez-vous dormir debout.</p> + +<p>—À vos ordres, madame, dit flegmatiquement Lucien.</p> + +<p>—Mon cher monsieur Debray, dit à son tour le banquier, ne vous tuez +pas, je vous prie, à écouter cette nuit les folies de Mme Danglars, car +vous les écouterez aussi bien demain; mais ce soir est à moi, je me le +réserve, et je le consacrerai, si vous voulez bien le permettre, à +causer de graves intérêts avec ma femme.»</p> + +<p>Cette fois, le coup était tellement direct et tombait si d’aplomb, qu’il +étourdit Lucien et la baronne; tous deux s’interrogèrent des yeux comme +pour puiser l’un dans l’autre un secours contre cette agression; mais +l’irrésistible pouvoir du maître de la maison triompha et force resta au +mari.</p> + +<p>«N’allez pas croire au moins que je vous chasse, mon cher Debray, +continua Danglars; non, pas le moins du monde: une circonstance +imprévue me force à désirer d’avoir ce soir même une conversation avec +la baronne; cela m’arrive assez rarement pour qu’on ne me garde pas +rancune.»</p> + +<p>Debray balbutia quelques mots, salua et sortit en se heurtant aux +angles, comme Nathan dans <i>Athalie</i>.</p> + +<p>«C’est incroyable, dit-il, quand la porte fut fermée derrière lui, +combien ces maris, que nous trouvons cependant si ridicules, prennent +facilement l’avantage sur nous!»</p> + +<p>Lucien parti, Danglars s’installa à sa place sur le canapé, ferma le +livre resté ouvert, et, prenant une pose horriblement prétentieuse, +continua de jouer avec le chien. Mais comme le chien, qui n’avait pas +pour lui la même sympathie que pour Debray, le voulait mordre, il le +prit par la peau du cou et l’envoya, de l’autre côté de la chambre, sur +une chaise longue.</p> + +<p>L’animal jeta un cri en traversant l’espace; mais, arrivé à sa +destination, il se tapit derrière un coussin, et, stupéfait de ce +traitement auquel il n’était point accoutumé, il se tint muet et sans +mouvement.</p> + +<p>«Savez-vous, monsieur, dit la baronne sans sourciller, que vous faites +des progrès? Ordinairement vous n’étiez que grossier; ce soir vous êtes +brutal.</p> + +<p>—C’est que je suis ce soir de plus mauvaise humeur qu’ordinairement», +répondit Danglars.</p> + +<p>Hermine regarda le banquier avec un suprême dédain. Ordinairement ces +manières de coup d’œil exaspéraient l’orgueilleux Danglars; mais ce +soir-là il parut à peine y faire attention.</p> + +<p>«Et que me fait à moi votre mauvaise humeur? répondit la baronne, +irritée de l’impassibilité de son mari, est-ce que ces choses-là me +regardent? Enfermez vos mauvaises humeurs chez vous, ou consignez-les +dans vos bureaux; et puisque vous avez des commis que vous payez, passez +sur eux vos mauvaises humeurs!</p> + +<p>—Non pas, répondit Danglars; vous vous fourvoyez dans vos conseils, +madame, aussi je ne les suivrai pas. Mes bureaux sont mon Pactole, comme +dit, je crois, M. Desmoutiers, et je ne veux pas en tourmenter le cours +et en troubler le calme. Mes commis sont gens honnêtes, qui me gagnent +ma fortune et que je paie un taux infiniment au-dessous de celui qu’ils +méritent, si je les estime selon ce qu’ils rapportent; je ne me mettrai +donc pas en colère contre eux; ceux contre lesquels je me mettrai en +colère, ce sont les gens qui mangent mes dîners, qui éreintent mes +chevaux et qui ruinent ma caisse.</p> + +<p>—Et quels sont donc ces gens qui ruinent votre caisse? Expliquez-vous +plus clairement, monsieur, je vous prie.</p> + +<p>—Oh! soyez tranquille, si je parle par énigme, je ne compte pas vous en +faire chercher longtemps le mot, reprit Danglars. Les gens qui ruinent +ma caisse sont ceux qui en tirent cinq cent mille francs en une heure de +temps.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, monsieur, dit la baronne en essayant de +dissimuler à la fois l’émotion de sa voix et la rougeur de son visage. </p> + +<p>—Vous comprenez, au contraire, fort bien, dit Danglars, mais si votre +mauvaise volonté continue, je vous dirai que je viens de perdre sept +cent mille francs sur l’emprunt espagnol.</p> + +<p>—Ah! par exemple, dit la baronne en ricanant; et c’est moi que vous +rendez responsable de cette perte?</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>—C’est ma faute si vous avez perdu sept cent mille francs?</p> + +<p>—En tout cas, ce n’est pas la mienne.</p> + +<p>—Une fois pour toutes, monsieur, reprit aigrement la baronne, je vous +ai dit de ne jamais me parler caisse; c’est une langue que je n’ai +apprise ni chez mes parents ni dans la maison de mon premier mari.</p> + +<p>—Je le crois parbleu bien, dit Danglars, ils n’avaient le sou ni les +uns ni les autres.</p> + +<p>—Raison de plus pour que je n’aie pas appris chez eux l’argot de la +banque, qui me déchire ici les oreilles du matin au soir; ce bruit +d’écus qu’on compte et qu’on recompte m’est odieux, et je ne sais que le +son de votre voix qui me soit encore plus désagréable.</p> + +<p>—En vérité, dit Danglars, comme c’est étrange! et moi qui avais cru que +vous preniez le plus vif intérêt à mes opérations!</p> + +<p>—Moi! et qui a pu vous faire croire une pareille sottise?</p> + +<p>—Vous-même.</p> + +<p>—Ah! par exemple!</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Je voudrais bien que vous me fissiez connaître en quelle occasion.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! c’est chose facile. Au mois de février dernier, vous +m’avez parlé la première des fonds d’Haïti, vous aviez rêvé qu’un +bâtiment entrait dans le port du Havre, et que ce bâtiment apportait la +nouvelle qu’un paiement que l’on croyait remis aux calendes grecques +allait s’effectuer. Je connais la lucidité de votre sommeil; j’ai donc +fait acheter en dessous main tous les coupons que j’ai pu trouver de la +dette d’Haïti, et j’ai gagné quatre cent mille francs, dont cent mille +vous ont été religieusement remis. Vous en avez fait ce que vous avez +voulu, cela ne me regarde pas.</p> + +<p>«En mars, il s’agissait d’une concession de chemin de fer. Trois +sociétés se présentaient, offraient des garanties égales. Vous m’avez +dit que votre instinct, et, quoique vous vous prétendiez étrangère aux +spéculations, je crois au contraire votre instinct très développé sur +certaines matières, vous m’avez dit que votre instinct vous faisait +croire que le privilège serait donné à la société dite du Midi.</p> + +<p>«Je me suis fait inscrire à l’instant même pour les deux tiers des +actions de cette société. Le privilège lui a été, en effet, accordé; +comme vous l’aviez prévu, les actions ont triplé de valeur, et j’ai +encaissé un million, sur lequel deux cent cinquante mille francs vous +ont été remis à titre d’épingles. Comment avez-vous employé ces deux +cent cinquante mille francs?</p> + +<p>—Mais où donc voulez-vous en venir, monsieur? s’écria la baronne, toute +frissonnante de dépit et d’impatience.</p> + +<p>—Patience, madame, j’y arrive.</p> + +<p>—C’est heureux!</p> + +<p>—En avril, vous avez été dîner chez le ministre; on causa de l’Espagne, +et vous entendîtes une conversation secrète; il s’agissait de +l’expulsion de don Carlos; j’achetai des fonds espagnols. L’expulsion +eut lieu, et je gagnai six cent mille francs le jour où Charles V +repassa la Bidassoa. Sur ces six cent mille francs, vous avez touché +cinquante mille écus; ils étaient à vous, vous en avez disposé à votre +fantaisie, et je ne vous en demande pas compte; mais il n’en est pas +moins vrai que vous avez reçu cinq cent mille livres cette année.</p> + +<p>—Eh bien, après, monsieur?</p> + +<p>—Ah! oui, après! Eh bien, c’est justement après cela que la chose se +gâte.</p> + +<p>—Vous avez des façons de dire... en vérité....</p> + +<p>—Elles rendent mon idée, c’est tout ce qu’il me faut.... Après, c’était +il y a trois jours, cet après-là. Il y a trois jours donc, vous avez +causé politique avec M. Debray, et vous croyez voir dans ses paroles que +don Carlos est rentré en Espagne; alors je vends ma rente, la nouvelle +se répand, il y a panique, je ne vends plus, je donne; le lendemain, il +se trouve que la nouvelle était fausse, et qu’à cette fausse nouvelle +j’ai perdu sept cent mille francs!</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, puisque je vous donne un quart quand je gagne, c’est donc un +quart que vous me devez quand je perds; le quart de sept cent mille +francs, c’est cent soixante-quinze mille francs.</p> + +<p>—Mais ce que vous me dites là est extravagant, et je ne vois pas, en +vérité, comment vous mêlez le nom de M. Debray à toute cette histoire.</p> + +<p>—Parce que si vous n’avez point par hasard les cent soixante-quinze +mille francs que je réclame, vous les emprunterez à vos amis, et que M. +Debray est de vos amis.</p> + +<p>—Fi donc! s’écria la baronne.</p> + +<p>—Oh! pas de gestes, pas de cris, pas de drame moderne, madame, sinon +vous me forceriez à vous dire que je vois d’ici M. Debray ricanant près +des cinq cent mille livres que vous lui avez comptées cette année, et se +disant qu’il a enfin trouvé ce que les plus habiles joueurs n’ont pu +jamais découvrir, c’est-à-dire une roulette où l’on gagne sans mettre au +jeu, et où l’on ne perd pas quand on perd.»</p> + +<p>La baronne voulut éclater.</p> + +<p>«Misérable! dit-elle, oseriez-vous dire que vous ne saviez pas ce que +vous osez me reprocher aujourd’hui?</p> + +<p>—Je ne vous dis pas que je savais, je ne vous dis pas que je ne savais +point, je vous dis: observez ma conduite depuis quatre ans que vous +n’êtes plus ma femme et que je ne suis plus votre mari, vous verrez si +elle a toujours été conséquente avec elle-même. Quelque temps avant +notre rupture, vous avez désiré étudier la musique avec ce fameux +baryton qui a débuté avec tant de succès au Théâtre-Italien; moi, j’ai +voulu étudier la danse avec cette danseuse qui s’était fait une si +grande réputation à Londres. Cela m’a coûté, tant pour vous que pour +moi, cent mille francs à peu près. Je n’ai rien dit, parce qu’il faut de +l’harmonie dans les ménages. Cent mille francs pour que l’homme et la +femme sachent bien à fond la danse et la musique, ce n’est pas trop +cher. Bientôt, voilà que vous vous dégoûtez du chant, et que l’idée vous +vient d’étudier la diplomatie avec un secrétaire du ministre; je vous +laisse étudier. Vous comprenez: que m’importe à moi, puisque vous payez +les leçons que vous prenez sur votre cassette? Mais, aujourd’hui, je +m’aperçois que vous tirez sur la mienne, et que votre apprentissage me +peut coûter sept cent mille francs par mois. Halte-là! madame, car cela +ne peut durer ainsi. Ou le diplomate donnera des leçons... gratuites, et +je le tolérerai, ou il ne remettra plus le pied dans ma maison; +entendez-vous, madame?</p> + +<p>—Oh! c’est trop fort, monsieur! s’écria Hermine suffoquée, et vous +dépassez les limites de l’ignoble.</p> + +<p>—Mais, dit Danglars, je vois avec plaisir que vous n’êtes pas restée en +deçà, et que vous avez volontairement obéi à cet axiome du code: «La +femme doit suivre son mari.»</p> + +<p>—Des injures!</p> + +<p>—Vous avez raison: arrêtons nos faits, et raisonnons froidement. Je ne +me suis jamais, moi, mêlé de vos affaires que pour votre bien; faites de +même. Ma caisse ne vous regarde pas, dites-vous? Soit; opérez sur la +vôtre, mais n’emplissez ni ne videz la mienne. D’ailleurs, qui sait si +tout cela n’est pas un coup de Jarnac politique; si le ministre, furieux +de me voir dans l’opposition, et jaloux des sympathies populaires que je +soulève, ne s’entend pas avec M. Debray pour me ruiner?</p> + +<p>—Comme c’est probable!</p> + +<p>—Mais sans doute; qui a jamais vu cela... une fausse nouvelle +télégraphique, c’est-à-dire l’impossible, ou à peu près; des signes tout +à fait différents donnés par les deux télégraphes!... C’est fait exprès +pour moi, en vérité.</p> + +<p>—Monsieur, dit humblement la baronne, vous n’ignorez pas, ce me semble, +que cet employé a été chassé, qu’on a parlé même de lui faire son +procès, que l’ordre avait été donné de l’arrêter, et que cet ordre eût +été mis à exécution s’il ne se fût soustrait aux premières recherches +par une fuite qui prouve sa folie ou sa culpabilité.... C’est une +erreur.</p> + +<p>—Oui, qui fait rire les niais, qui fait passer une mauvaise nuit au +ministre, qui fait noircir du papier à MM. les secrétaires d’État, mais +qui à moi me coûte sept cent mille francs.</p> + +<p>—Mais, monsieur, dit tout à coup Hermine, puisque tout cela, selon +vous, vient de M. Debray, pourquoi, au lieu de dire tout cela +directement à M. Debray, venez-vous me le dire à moi? Pourquoi +accusez-vous l’homme et vous en prenez-vous à la femme?</p> + +<p>—Est-ce que je connais M. Debray, moi? dit Danglars; est-ce que je +veux le connaître? est-ce que je veux savoir qu’il donne des conseils? +est-ce que je veux les suivre? est-ce que je joue? Non, c’est vous qui +faites tout cela, et non pas moi!</p> + +<p>—Mais il me semble que puisque vous en profitez....»</p> + +<p>Danglars haussa les épaules.</p> + +<p>«Folles créatures, en vérité, que ces femmes qui se croient des génies +parce qu’elles ont conduit une ou dix intrigues de façon à n’être pas +affichées dans tout Paris! Mais songez donc: eussiez-vous caché vos +dérèglements à votre mari même, ce qui est l’A.B.C. de l’art, parce que +la plupart du temps les maris ne veulent pas voir, vous ne seriez qu’une +pâle copie de ce que font la moitié de vos amies les femmes du monde. +Mais il n’en est pas ainsi pour moi; j’ai vu et toujours vu; depuis +seize ans à peu près, vous m’avez caché une pensée peut-être, mais pas +une démarche, pas une action, pas une faute. Tandis que vous, de votre +côté, vous vous applaudissiez de votre adresse et croyiez fermement me +tromper: qu’en est-il résulté? c’est que, grâce à ma prétendue +ignorance, depuis M. de Villefort jusqu’à M. Debray, il n’est pas un de +vos amis qui n’ait tremblé devant moi. Il n’en est pas un qui ne m’ait +traité en maître de la maison, ma seule prétention près de vous; il n’en +est pas un, enfin, qui ait osé vous dire de moi ce que je vous en dis +moi-même aujourd’hui. Je vous permets de me rendre odieux, mais je vous +empêcherai de me rendre ridicule, et surtout je vous défends +positivement et, par-dessus tout, de me ruiner.»</p> + +<p>Jusqu’au moment où le nom de Villefort avait été prononcé, la baronne +avait fait assez bonne contenance; mais à ce nom elle avait pâli, et se +levant comme mue par un ressort, elle avait étendu les bras comme pour +conjurer une apparition, et fait trois pas vers son mari comme pour lui +arracher la fin du secret qu’il ne connaissait pas ou que peut-être, par +quelque calcul odieux comme étaient à peu près tous les calculs de +Danglars, il ne voulait pas laisser échapper entièrement.</p> + +<p>«M. de Villefort! que signifie! que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Cela veut dire, madame, que M. de Nargonne, votre premier mari, +n’étant ni un philosophe ni un banquier, ou peut-être étant l’un et +l’autre, et voyant qu’il n’y avait aucun parti à tirer d’un procureur du +roi, est mort de chagrin ou de colère de vous avoir trouvée enceinte de +six mois après une absence de neuf. Je suis brutal, non seulement je le +sais, mais je m’en vante: c’est un de mes moyens de succès dans mes +opérations commerciales. Pourquoi, au lieu de tuer, s’est-il fait tuer +lui-même? parce qu’il n’avait pas de caisse à sauver. Mais, moi, je me +dois à ma caisse. M. Debray, mon associé, me fait perdre sept cent mille +francs, qu’il supporte sa part de la perte, et nous continuerons nos +affaires; sinon, qu’il me fasse banqueroute de ces cent soixante-quinze +mille livres, et qu’il fasse ce que font les banqueroutiers, qu’il +disparaisse. Eh, mon Dieu! c’est un charmant garçon, je le sais, quand +ses nouvelles sont exactes; mais quand elles ne le sont pas, il y en a +cinquante dans le monde qui valent mieux que lui.»</p> + +<p>Mme Danglars était atterrée; cependant elle fit un effort suprême pour +répondre à cette dernière attaque. Elle tomba sur un fauteuil, pensant à +Villefort, à la scène du dîner, à cette étrange série de malheurs qui +depuis quelques jours s’abattaient un à un sur sa maison et changeaient +en scandaleux débats le calme ouaté de son ménage. Danglars ne la +regarda même pas, quoiqu’elle fît tout ce qu’elle put pour s’évanouir. +Il tira la porte de la chambre à coucher sans ajouter un seul mot et +rentra chez lui; de sorte que Mme Danglars, en revenant de son +demi-évanouissement, put croire qu’elle avait fait un mauvais rêve.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXVI" id="LXVI"></a><a href="#table">LXVI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Projets de mariage.</a></h3> + +<p>Le lendemain de cette scène, à l’heure que Debray avait coutume de +choisir pour venir faire, en allant à son bureau, une petite visite à +Mme Danglars, son coupé ne parut pas dans la cour.</p> + +<p>À cette heure-là, c’est-à-dire vers midi et demi, Mme Danglars demanda +sa voiture et sortit.</p> + +<p>Danglars, placé derrière un rideau, avait guetté cette sortie qu’il +attendait. Il donna l’ordre qu’on le prévînt aussitôt que madame +reparaîtrait; mais à deux heures, elle n’était pas rentrée.</p> + +<p>À deux heures il demanda ses chevaux, se rendit à la Chambre et se fit +inscrire pour parler contre le budget.</p> + +<p>De midi à deux heures, Danglars était resté à son cabinet, décachetant +ses dépêches, s’assombrissant de plus en plus, entassant chiffres sur +chiffres et recevant entre autres visites celle du major Cavalcanti qui, +toujours aussi bleu, aussi raide et aussi exact, se présenta à l’heure +annoncée la veille pour terminer son affaire avec le banquier. </p> + +<p>En sortant de la Chambre, Danglars, qui avait donné de violentes marques +d’agitation pendant la séance et qui surtout avait été plus acerbe que +jamais contre le ministère, remonta dans sa voiture et ordonna au cocher +de le conduire avenue des Champs-Élysées, n°30.</p> + +<p>Monte-Cristo était chez lui; seulement il était avec quelqu’un, et il +priait Danglars d’attendre un instant au salon.</p> + +<p>Pendant que le banquier attendait, la porte s’ouvrit, et il vit entrer +un homme habillé en abbé, qui, au lieu d’attendre comme lui, plus +familier que lui sans doute dans la maison, le salua, entra dans +l’intérieur des appartements et disparut.</p> + +<p>Un instant après, la porte par laquelle le prêtre était entré se +rouvrit, et Monte-Cristo parut.</p> + +<p>«Pardon, dit-il, cher baron, mais un de mes bons amis, l’abbé Busoni, +que vous avez pu voir passer, vient d’arriver à Paris; il y avait fort +longtemps que nous étions séparés, et je n’ai pas eu le courage de le +quitter tout aussitôt. J’espère qu’en faveur du motif vous m’excuserez +de vous avoir fait attendre.</p> + +<p>—Comment donc, dit Danglars, c’est tout simple; c’est moi qui ai mal +pris mon moment, et je vais me retirer.</p> + +<p>—Point du tout; asseyez-vous donc, au contraire. Mais, bon Dieu! +qu’avez-vous donc? vous avez l’air tout soucieux; en vérité vous +m’effrayez. Un capitaliste chagrin est comme les comètes, il présage +toujours quelque grand malheur au monde.</p> + +<p>—J’ai, mon cher monsieur, dit Danglars, que la mauvaise chance est sur +moi depuis plusieurs jours, et que je n’apprends que des sinistres.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! dit Monte-Cristo, est-ce que vous avez eu une rechute à +la Bourse?</p> + +<p>—Non, j’en suis guéri, pour quelques jours du moins; il s’agit tout +bonnement pour moi d’une banqueroute à Trieste.</p> + +<p>—Vraiment? Est-ce que votre banqueroutier serait par hasard Jacopo +Manfredi?</p> + +<p>—Justement! Figurez-vous un homme qui faisait, depuis je ne sais +combien de temps, pour huit ou neuf cent mille francs par an d’affaires +avec moi. Jamais un mécompte, jamais un retard; un gaillard qui payait +comme un prince... qui paie. Je me mets en avance d’un million avec lui, +et ne voilà-t-il pas mon diable de Jacopo Manfredi qui suspend ses +paiements!</p> + +<p>—En vérité?</p> + +<p>—C’est une fatalité inouïe. Je tire sur lui six cent mille livres, qui +me reviennent impayées, et de plus je suis encore porteur de quatre cent +mille francs de lettres de change signées par lui et payables fin +courant chez son correspondant de Paris. Nous sommes le 30, j’envoie +toucher; ah! bien oui, le correspondant a disparu. Avec mon affaire +d’Espagne, cela me fait une gentille fin de mois.</p> + +<p>—Mais est-ce vraiment une perte, votre affaire d’Espagne?</p> + +<p>—Certainement, sept cent mille francs hors de ma caisse, rien que +cela.</p> + +<p>—Comment diable avez-vous fait une pareille école, vous un vieux +loup-cervier?</p> + +<p>—Eh! c’est la faute de ma femme. Elle a rêvé que don Carlos était +rentré en Espagne; elle croit aux rêves. C’est du magnétisme, dit-elle, +et quand elle rêve une chose, cette chose, à ce qu’elle assure, doit +infailliblement arriver. Sur sa conviction, je lui permets de jouer: +elle a sa cassette et son agent de change: elle joue et elle perd. Il +est vrai que ce n’est pas mon argent, mais le sien qu’elle joue. +Cependant, n’importe, vous comprendrez que lorsque sept cent mille +francs sortent de la poche de la femme, le mari s’en aperçoit toujours +bien un peu. Comment! vous ne saviez pas cela? Mais la chose a fait un +bruit énorme.</p> + +<p>—Si fait, j’en avais entendu parler, mais j’ignorais les détails; puis +je suis on ne peut plus ignorant de toutes ces affaires de Bourse.</p> + +<p>—Vous ne jouez donc pas?</p> + +<p>—Moi! et comment voulez-vous que je joue? Moi qui ai déjà tant de peine +à régler mes revenus, je serais forcé, outre mon intendant, de prendre +encore un commis et un garçon de caisse. Mais, à propos d’Espagne, il me +semble que la baronne n’avait pas tout à fait rêvé l’histoire de la +rentrée de don Carlos. Les journaux n’ont-ils pas dit quelque chose de +cela?</p> + +<p>—Vous croyez donc aux journaux, vous?</p> + +<p>—Moi, pas le moins du monde; mais il me semble que cet honnête +<i>Messager</i> faisait exception à la règle, et qu’il n’annonçait que les +nouvelles certaines, les nouvelles télégraphiques.</p> + +<p>—Eh bien, voilà ce qui est inexplicable, reprit Danglars, c’est que +cette rentrée de don Carlos était effectivement une nouvelle +télégraphique.</p> + +<p>—En sorte, dit Monte-Cristo, que c’est dix-sept cent mille francs à peu +près que vous perdez ce mois-ci?</p> + +<p>—Il n’y a pas d’à peu près, c’est juste mon chiffre.</p> + +<p>—Diable! pour une fortune de troisième ordre, dit Monte-Cristo avec +compassion, c’est un rude coup.</p> + +<p>—De troisième ordre! dit Danglars un peu humilié; que diable +entendez-vous par là?</p> + +<p>—Sans doute, continua Monte-Cristo, je fais trois catégories dans les +fortunes: fortune de premier ordre, fortune de deuxième ordre, fortune +de troisième ordre. J’appelle fortune de premier ordre celle qui se +compose de trésors que l’on a sous la main, les terres, les mines, les +revenus sur des États comme la France, l’Autriche et l’Angleterre, +pourvu que ces trésors, ces mines, ces revenus, forment un total d’une +centaine de millions; j’appelle fortune de second ordre les +exploitations manufacturières, les entreprises par association, les +vice-royautés et les principautés ne dépassant pas quinze cent mille +francs de revenu, le tout formant un capital d’une cinquantaine de +millions; j’appelle enfin fortune de troisième ordre les capitaux +fructifiant par intérêts composés, les gains dépendant de la volonté +d’autrui ou des chances du hasard, qu’une banqueroute entame, qu’une +nouvelle télégraphique ébranle; les spéculations éventuelles, les +opérations soumises enfin aux chances de cette fatalité qu’on pourrait +appeler force mineure, en la comparant à la force majeure, qui est la +force naturelle; le tout formant un capital fictif ou réel d’une +quinzaine de millions. N’est-ce point là votre position à peu près, +dites?</p> + +<p>—Mais dame, oui! répondit Danglars.</p> + +<p>—Il en résulte qu’avec six fins de mois comme celle-là, continua +imperturbablement Monte-Cristo, une maison de troisième ordre serait à +l’agonie.</p> + +<p>—Oh! dit Danglars avec un sourire fort pâle, comme vous y allez!</p> + +<p>—Mettons sept mois, répliqua Monte-Cristo du même ton. Dites-moi, +avez-vous pensé à cela quelquefois, que sept fois dix-sept cent mille +francs font douze millions ou à peu près?... Non? Eh bien, vous avez +raison, car avec des réflexions pareilles on n’engagerait jamais ses +capitaux, qui sont au financier ce que la peau est à l’homme civilisé. +Nous avons nos habits plus ou moins somptueux, c’est notre crédit; mais +quand l’homme meurt, il n’a que sa peau, de même qu’en sortant des +affaires, vous n’avez que votre bien réel, cinq ou six millions tout au +plus; car les fortunes de troisième ordre ne représentent guère que le +tiers ou le quart de leur apparence, comme la locomotive d’un chemin de +fer n’est toujours, au milieu de la fumée qui l’enveloppe et qui la +grossit, qu’une machine plus ou moins forte. Eh bien, sur ces cinq +millions qui forment votre actif réel, vous venez d’en perdre à peu près +deux, qui diminuent d’autant votre fortune fictive ou votre crédit; +c’est-à-dire, mon cher monsieur Danglars, que votre peau vient d’être +ouverte par une saignée qui, réitérée quatre fois, entraînerait la mort. +Eh! eh! faites attention, mon cher monsieur Danglars. Avez-vous besoin +d’argent? Voulez-vous que je vous en prête?</p> + +<p>—Que vous êtes un mauvais calculateur! s’écria Danglars en appelant à +son aide toute la philosophie et toute la dissimulation de l’apparence: +à l’heure qu’il est, l’argent est rentré dans mes coffres par d’autres +spéculations qui ont réussi. Le sang sorti par la saignée est rentré par +la nutrition. J’ai perdu une bataille en Espagne, j’ai été battu à +Trieste; mais mon armée navale de l’Inde aura pris quelques galions; mes +pionniers du Mexique auront découvert quelque mine.</p> + +<p>—Fort bien, fort bien! mais la cicatrice reste, et à la première perte +elle se rouvrira.</p> + +<p>—Non, car je marche sur des certitudes, poursuivit Danglars avec la +faconde banale du charlatan, dont l’état est de prôner son crédit; il +faudrait pour me renverser, que trois gouvernements croulassent.</p> + +<p>—Dame! cela s’est vu.</p> + +<p>—Que la terre manquât de récoltes.</p> + +<p>—Rappelez-vous les sept vaches grasses et les sept vaches maigres.</p> + +<p>—Ou que la mer se retirât, comme du temps de <i>Pharaon</i>; encore il y a +plusieurs mers, et les vaisseaux en seraient quittes pour se faire +caravanes. </p> + +<p>—Tant mieux, mille fois tant mieux, cher monsieur Danglars, dit +Monte-Cristo; et je vois que je m’étais trompé, et que vous rentrez dans +les fortunes du second ordre.</p> + +<p>—Je crois pouvoir aspirer à cet honneur, dit Danglars avec un de ces +sourires stéréotypés qui faisaient à Monte-Cristo l’effet d’une de ces +lunes pâteuses dont les mauvais peintres badigeonnent leurs ruines; +mais, puisque nous en sommes à parler d’affaires, ajouta-t-il, enchanté +de trouver ce motif de changer de conversation, dites-moi donc un peu ce +que je puis faire pour M. Cavalcanti.</p> + +<p>—Mais, lui donner de l’argent, s’il a un crédit sur vous et que ce +crédit vous paraisse bon.</p> + +<p>—Excellent! il s’est présenté ce matin avec un bon de quarante mille +francs, payable à vue sur vous, signé Busoni, et renvoyé par vous à moi +avec votre endos. Vous comprenez que je lui ai compté à l’instant même +ses quarante billets carrés.»</p> + +<p>Monte-Cristo fit un signe de tête qui indiquait toute son adhésion.</p> + +<p>«Mais ce n’est pas tout, continua Danglars; il a ouvert à son fils un +crédit chez moi.</p> + +<p>—Combien, sans indiscrétion, donne-t-il au jeune homme?</p> + +<p>—Cinq mille francs par mois.</p> + +<p>—Soixante mille francs par an. Je m’en doutais bien, dit Monte-Cristo +en haussant les épaules; ce sont des pleutres que les Cavalcanti. Que +veut-il qu’un jeune homme fasse avec cinq mille francs par mois?</p> + +<p>—Mais vous comprenez que si le jeune homme a besoin de quelques mille +de francs de plus....</p> + +<p>—N’en faites rien, le père vous les laisserait pour votre compte; vous +ne connaissez pas tous les millionnaires ultramontains: ce sont de +véritables harpagons. Et par qui lui est ouvert ce crédit?</p> + +<p>—Oh! par la maison Fenzi, une des meilleures de Florence.</p> + +<p>—Je ne veux pas dire que vous perdrez, tant s’en faut; mais tenez-vous +cependant dans les termes de la lettre.</p> + +<p>—Vous n’auriez donc pas confiance dans ce Cavalcanti?</p> + +<p>—Moi! je lui donnerais dix millions sur sa signature. Cela rentre dans +les fortunes de second ordre, dont je vous parlais tout à l’heure, mon +cher monsieur Danglars.</p> + +<p>—Et avec cela comme il est simple! Je l’aurais pris pour un major, rien +de plus.</p> + +<p>—Et vous lui eussiez fait honneur; car, vous avez raison, il ne paie +pas de mine. Quand je l’ai vu pour la première fois, il m’a fait l’effet +d’un vieux lieutenant moisi sous la contre épaulette. Mais tous les +Italiens sont comme cela, ils ressemblent à de vieux juifs quand ils +n’éblouissent pas comme des mages d’Orient.</p> + +<p>—Le jeune homme est mieux, dit Danglars.</p> + +<p>—Oui, un peu timide, peut-être; mais, en somme, il m’a paru convenable. +J’en étais inquiet.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que vous l’avez vu chez moi à peu près à son entrée dans le +monde, à ce que l’on m’a dit du moins. Il a voyagé avec un précepteur +très sévère et n’était jamais venu à Paris.</p> + +<p>—Tous ces Italiens de qualité ont l’habitude de se marier entre eux, +n’est-ce pas? demanda négligemment Danglars; ils aiment à associer leurs +fortunes.</p> + +<p>—D’habitude ils font ainsi, c’est vrai; mais Cavalcanti est un original +qui ne fait rien comme les autres. On ne m’ôtera pas de l’idée qu’il +envoie son fils en France pour qu’il y trouve une femme.</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—J’en suis sûr.</p> + +<p>—Et vous avez entendu parler de sa fortune?</p> + +<p>—Il n’est question que de cela; seulement les uns lui accordent des +millions, les autres prétendent qu’il ne possède pas un paul.</p> + +<p>—Et votre opinion à vous?</p> + +<p>—Il ne faudra pas vous fonder dessus; elle est toute personnelle.</p> + +<p>—Mais, enfin....</p> + +<p>—Mon opinion, à moi, est que tous ces vieux podestats, tous ces anciens +condottieri, car ces Cavalcanti ont commandé des armées, ont gouverné +des provinces; mon opinion, dis-je, est qu’ils ont enterré des millions +dans des coins que leurs aînés seuls connaissent et font connaître à +leurs aînés de génération en génération; et la preuve, c’est qu’ils sont +tous jaunes et secs comme leurs florins du temps de la République, dont +ils conservent un reflet à force de les regarder.</p> + +<p>—Parfait, dit Danglars; et c’est d’autant plus vrai qu’on ne leur +connaît pas un pouce de terre, à tous ces gens-là.</p> + +<p>—Fort peu, du moins; moi, je sais bien que je ne connais à Cavalcanti +que son palais de Lucques.</p> + +<p>—Ah! il a un palais! dit en riant Danglars; c’est déjà quelque chose.</p> + +<p>—Oui, et encore le loue-t-il au ministre des Finances, tandis qu’il +habite lui, dans une maisonnette. Oh! je vous l’ai déjà dit, je crois le +bonhomme serré.</p> + +<p>—Allons, allons, vous ne le flattez pas.</p> + +<p>—Écoutez, je le connais à peine: je crois l’avoir vu trois fois dans ma +vie. Ce que j’en sais, c’est par l’abbé Busoni et par lui-même; il me +parlait ce matin de ses projets sur son fils, et me laissait entrevoir +que, las de voir dormir des fonds considérables en Italie, qui est un +pays mort, il voudrait trouver un moyen, soit en France, soit en +Angleterre, de faire fructifier ses millions. Mais remarquez bien +toujours que, quoique j’aie la plus grande confiance dans l’abbé Busoni +personnellement, moi, je ne réponds de rien.</p> + +<p>—N’importe, merci du client que vous m’avez envoyé; c’est un fort beau +nom à inscrire sur mes registres, et mon caissier, à qui j’ai expliqué +ce que c’étaient que les Cavalcanti, en est tout fier. À propos, et ceci +est un simple détail de touriste, quand ces gens-là marient leurs fils, +leur donnent-ils des dots?</p> + +<p>—Eh, mon Dieu! c’est selon. J’ai connu un prince italien, riche comme +une mine d’or, un des premiers noms de Toscane, qui, lorsque ses fils se +mariaient à sa guise, leur donnait des millions, et, quand ils se +mariaient malgré lui, se contentait de leur faire une rente de trente +écus par mois. Admettons qu’Andrea se marie selon les vues de son père, +il lui donnera peut-être un, deux, trois millions. Si c’était avec la +fille d’un banquier, par exemple, peut-être prendrait-il un intérêt dans +la maison du beau-père de son fils; puis, supposez à côté de cela que sa +bru lui déplaise: bonsoir, le père Cavalcanti met la main sur la clef de +son coffre-fort, donne un double tour à la serrure, et voilà maître +Andrea obligé de vivre comme un fils de famille parisien, en bizeautant +des cartes ou en pipant des dés.</p> + +<p>—Ce garçon-là trouvera une princesse bavaroise ou péruvienne; il voudra +une couronne fermée, un Eldorado traversé par le Potose.</p> + +<p>—Non, tous ces grands seigneurs de l’autre côté des monts épousent +fréquemment de simples mortelles; ils sont comme Jupiter, ils aiment à +croiser les races. Ah çà! est-ce que vous voulez marier Andrea, mon cher +monsieur Danglars, que vous me faites toutes ces questions-là? </p> + +<p>—Ma foi, dit Danglars, cela ne me paraîtrait pas une mauvaise +spéculation; et je suis un spéculateur.</p> + +<p>—Ce n’est pas avec Mlle Danglars, je présume? vous ne voudriez pas +faire égorger ce pauvre Andrea par Albert?</p> + +<p>—Albert? dit Danglars en haussant les épaules; ah! bien oui, il se +soucie pas mal de cela.</p> + +<p>—Mais il est fiancé avec votre fille, je crois?</p> + +<p>—C’est-à-dire que M. de Morcerf et moi, nous avons quelquefois causé de +ce mariage; mais Mme de Morcerf et Albert....</p> + +<p>—N’allez-vous pas me dire que celui-ci n’est pas un bon parti?</p> + +<p>—Eh! eh! Mlle Danglars vaut bien M. de Morcerf, ce me semble!</p> + +<p>—La dot de Mlle Danglars sera belle, en effet, et je n’en doute pas, +surtout si le télégraphe ne fait plus de nouvelles folies.</p> + +<p>—Oh! ce n’est pas seulement la dot. Mais, dites-moi donc, à propos?</p> + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—Pourquoi donc n’avez-vous pas invité Morcerf et sa famille à votre +dîner?</p> + +<p>—Je l’avais fait aussi, mais il a objecté un voyage à Dieppe avec Mme +de Morcerf, à qui on a recommandé l’air de la mer. </p> + +<p>—Oui, oui, dit Danglars en riant, il doit lui être bon.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que c’est l’air qu’elle a respiré dans sa jeunesse.»</p> + +<p>Monte-Cristo laissa passer l’épigramme sans paraître y faire attention.</p> + +<p>«Mais enfin, dit le comte, si Albert n’est point aussi riche que Mlle +Danglars, vous ne pouvez nier qu’il porte un beau nom.</p> + +<p>—Soit, mais j’aime autant le mien, dit Danglars.</p> + +<p>—Certainement, votre nom est populaire, et il a orné le titre dont on a +cru l’orner; mais vous êtes un homme trop intelligent pour n’avoir point +compris que, selon certains préjugés trop puissamment enracinés pour +qu’on les extirpe, noblesse de cinq siècles vaut mieux que noblesse de +vingt ans.</p> + +<p>—Et voilà justement pourquoi, dit Danglars avec un sourire qu’il +essayait de rendre sardonique, voilà pourquoi je préférerais M. Andrea +Cavalcanti à M. Albert de Morcerf.</p> + +<p>—Mais cependant, dit Monte-Cristo, je suppose que les Morcerf ne le +cèdent pas aux Cavalcanti?</p> + +<p>—Les Morcerf!... Tenez, mon cher comte, reprit Danglars, vous êtes un +galant homme, n’est-ce pas?</p> + +<p>—Je le crois.</p> + +<p>—Et, de plus, connaisseur en blason?</p> + +<p>—Un peu.</p> + +<p>—Eh bien, regardez la couleur du mien; elle est plus solide que celle +du blason de Morcerf.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que, moi, si je ne suis pas baron de naissance, je m’appelle +Danglars au moins.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Tandis que lui ne s’appelle pas Morcerf.</p> + +<p>—Comment, il ne s’appelle pas Morcerf?</p> + +<p>—Pas le moins du monde.</p> + +<p>—Allons donc!</p> + +<p>—Moi, quelqu’un m’a fait baron, de sorte que je le suis; lui s’est fait +comte tout seul, de sorte qu’il ne l’est pas.</p> + +<p>—Impossible.</p> + +<p>—Écoutez, mon cher comte, continua Danglars, M. de Morcerf est mon ami, +ou plutôt ma connaissance depuis trente ans; moi, vous savez que je fais +bon marché de mes armoiries, attendu que je n’ai jamais oublié d’où je +suis parti.</p> + +<p>—C’est la preuve d’une grande humilité ou d’un grand orgueil, dit +Monte-Cristo.</p> + +<p>—Eh bien, quand j’étais petit commis, moi, Morcerf était simple +pêcheur.</p> + +<p>—Et alors on l’appelait?</p> + +<p>—Fernand.</p> + +<p>—Tout court?</p> + +<p>—Fernand Mondego.</p> + +<p>—Vous en êtes sûr?</p> + +<p>—Pardieu! il m’a vendu assez de poisson pour que je le connaisse.</p> + +<p>—Alors, pourquoi lui donniez-vous votre fille?</p> + +<p>—Parce que Fernand et Danglars étant deux parvenus, tous deux anoblis, +tous deux enrichis, se valent au fond, sauf certaines choses, cependant, +qu’on a dites de lui et qu’on n’a jamais dites de moi.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Ah! oui, je comprends; ce que vous me dites là me rafraîchit la +mémoire à propos du nom de Fernand Mondego; j’ai entendu prononcer ce +nom-là en Grèce.</p> + +<p>—À propos de l’affaire d’Ali-Pacha?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Voilà le mystère, reprit Danglars, et j’avoue que j’eusse donné bien +des choses pour le découvrir.</p> + +<p>—Ce n’était pas difficile, si vous en aviez eu grande envie.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Sans doute, vous avez bien quelque correspondant en Grèce?</p> + +<p>—Pardieu!</p> + +<p>—À Janina?</p> + +<p>—J’en ai partout....</p> + +<p>—Eh bien, écrivez à votre correspondant de Janina, et demandez-lui quel +rôle a joué dans la catastrophe d’Ali-Tebelin un Français nommé Fernand.</p> + +<p>—Vous avez raison! s’écria Danglars en se levant vivement, j’écrirai +aujourd’hui même!</p> + +<p>—Faites.</p> + +<p>—Je vais le faire. </p> + +<p>—Et si vous avez quelque nouvelle bien scandaleuse....</p> + +<p>—Je vous la communiquerai.</p> + +<p>—Vous me ferez plaisir.»</p> + +<p>Danglars s’élança hors de l’appartement, et ne fit qu’un bond jusqu’à sa +voiture.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXVII" id="LXVII"></a><a href="#table">LXVII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le cabinet du procureur du roi.</a></h3> + +<p>Laissons le banquier revenir au grand trot de ses chevaux, et suivons +Mme Danglars dans son excursion matinale.</p> + +<p>Nous avons dit qu’à midi et demi Mme Danglars avait demandé ses chevaux +et était sortie en voiture.</p> + +<p>Elle se dirigea du côté du faubourg Saint-Germain, prit la rue Mazarine, +et fit arrêter au passage du Pont-Neuf.</p> + +<p>Elle descendit et traversa le passage. Elle était vêtue fort simplement, +comme il convient à une femme de goût qui sort le matin.</p> + +<p>Rue Guénégaud, elle monta en fiacre en désignant, comme le but de sa +course, la rue du Harlay.</p> + +<p>À peine fut-elle dans la voiture, qu’elle tira de sa poche un voile noir +très épais, qu’elle attacha sur son chapeau de paille; puis elle remit +son chapeau sur sa tête, et vit avec plaisir, en regardant dans un petit +miroir de poche, qu’on ne pouvait voir d’elle que sa peau blanche et la +prunelle étincelante de son œil.</p> + +<p>Le fiacre prit le Pont-Neuf, et entra, par la place Dauphine, dans la +cour du Harlay; il fut payé en ouvrant la portière, et Mme Danglars +s’élançant vers l’escalier, qu’elle franchit légèrement, arriva bientôt +à la salle des Pas-Perdus.</p> + +<p>Le matin, il y a beaucoup d’affaires et encore plus de gens affairés au +Palais; les gens affairés ne regardent pas beaucoup les femmes; Mme +Danglars traversa donc la salle des Pas-Perdus sans être plus remarquée +que dix autres femmes qui guettaient leur avocat.</p> + +<p>Il y avait encombrement dans l’antichambre de M. de Villefort; mais Mme +Danglars n’eut pas même besoin de prononcer son nom, dès qu’elle parut, +un huissier se leva, vint à elle, lui demanda si elle n’était point la +personne à laquelle M. le procureur du roi avait donné rendez-vous, et, +sur sa réponse affirmative, il la conduisit, par un corridor réservé, au +cabinet de M. de Villefort.</p> + +<p>Le magistrat écrivait, assis sur son fauteuil, le dos tourné à la porte: +il entendit la porte s’ouvrir, l’huissier prononcer ces paroles: +«Entrez, madame!» et la porte se refermer, sans faire un seul mouvement; +mais à peine eut-il senti se perdre les pas de l’huissier, qui +s’éloignait, qu’il se retourna vivement, alla pousser les verrous, +tirer les rideaux et visiter chaque coin du cabinet.</p> + +<p>Puis lorsqu’il eut acquis la certitude qu’il ne pouvait être ni vu ni +entendu, et que par conséquent il fut tranquillisé:</p> + +<p>«Merci, madame, dit-il, merci de votre exactitude.»</p> + +<p>Et il lui offrit un siège que Mme Danglars accepta, car le cœur lui +battait si fortement qu’elle se sentait près de suffoquer.</p> + +<p>«Voilà, dit le procureur du roi en s’asseyant à son tour et en faisant +décrire un demi-cercle à son fauteuil, afin de se trouver en face de Mme +Danglars, voilà bien longtemps, madame, qu’il ne m’est arrivé d’avoir ce +bonheur de causer seul avec vous; et, à mon grand regret, nous nous +retrouvons pour entamer une conversation bien pénible.</p> + +<p>—Cependant, monsieur, vous voyez que je suis venue à votre premier +appel, quoique certainement cette conversation soit encore plus pénible +pour moi que pour vous.»</p> + +<p>Villefort sourit amèrement.</p> + +<p>«Il est donc vrai, dit-il, répondant à sa propre pensée bien plutôt +qu’aux paroles de Mme Danglars, il est donc vrai que toutes nos actions +laissent leurs traces, les unes sombres, les autres lumineuses, dans +notre passé! Il est donc vrai que tous nos pas dans cette vie +ressemblent à la marche du reptile sur le sable et font un sillon! +Hélas! pour beaucoup, ce sillon est celui de leurs larmes!</p> + +<p>—Monsieur, dit Mme Danglars, vous comprenez mon émotion, n’est-ce pas? +ménagez-moi donc, je vous prie. Cette chambre où tant de coupables ont +passé tremblants et honteux, ce fauteuil où je m’assieds à mon tour +honteuse et tremblante!... Oh! tenez, j’ai besoin de toute ma raison +pour ne pas voir en moi une femme bien coupable et en vous un juge +menaçant.»</p> + +<p>Villefort secoua la tête et poussa un soupir.</p> + +<p>«Et moi, reprit-il, et moi, je me dis que ma place n’est pas dans le +fauteuil du juge, mais bien sur la sellette de l’accusé.</p> + +<p>—Vous? dit Mme Danglars étonnée.</p> + +<p>—Oui, moi.</p> + +<p>—Je crois que de votre part, monsieur, votre puritanisme s’exagère la +situation, dit Mme Danglars, dont l’œil si beau s’illumina d’une +fugitive lueur. Ces sillons dont vous parliez à l’instant même, ont été +tracés par toutes les jeunesses ardentes. Au fond des passions au-delà +du plaisir, il y a toujours un peu de remords; c’est pour cela que +l’Évangile, cette ressource éternelle des malheureux, nous a donné pour +soutien, à nous autres pauvres femmes, l’admirable parabole de la fille +pécheresse et de la femme adultère. Aussi, je vous l’avoue, en me +reportant à ces délires de ma jeunesse je pense quelquefois que Dieu me +les pardonnera, car sinon l’excuse, du moins la compensation s’en est +bien trouvée dans mes souffrances; mais vous, qu’avez-vous à craindre de +tout cela, vous autres hommes que tout le monde excuse et que le +scandale anoblit?</p> + +<p>—Madame, répliqua Villefort, vous me connaissez; je ne suis pas un +hypocrite, ou du moins je ne fais pas de l’hypocrisie sans raison. Si +mon front est sévère c’est que bien des malheurs l’ont assombri, si mon +cœur s’est pétrifié, c’est afin de pouvoir supporter les chocs qu’il a +reçus. Je n’étais pas ainsi dans ma jeunesse, je n’étais pas ainsi ce +soir des fiançailles où nous étions tous assis autour d’une table de la +rue du Cours à Marseille. Mais, depuis, tout a bien changé en moi et +autour de moi; ma vie s’est usée à poursuivre des choses difficiles et à +briser dans les difficultés ceux qui, volontairement ou +involontairement, par leur libre arbitre ou par le hasard, se trouvaient +placés sur mon chemin pour me susciter ces choses. Il est rare que ce +qu’on désire ardemment ne soit pas défendu ardemment par ceux de qui on +veut l’obtenir ou auxquels on tente de l’arracher. Ainsi, la plupart des +mauvaises actions des hommes sont venues au-devant d’eux, déguisées sous +la forme spécieuse de la nécessité; puis, la mauvaise action commise +dans un moment d’exaltation, de crainte et de délire, on voit qu’on +aurait pu passer auprès d’elle en l’évitant. Le moyen qu’il eût été bon +d’employer, qu’on n’a pas vu, aveugle qu’on était, se présente à vos +yeux facile et simple; vous vous dites: Comment n’ai-je pas fait cela au +lieu de faire cela? Vous, mesdames, au contraire, bien rarement vous +êtes tourmentées par des remords, car bien rarement la décision vient de +vous, vos malheurs vous sont presque toujours imposés, vos fautes sont +presque toujours le crime des autres.</p> + +<p>—En tout cas, monsieur, convenez-en, répondit Mme Danglars, si j’ai +commis une faute, cette faute fût-elle personnelle, j’en ai reçu hier la +sévère punition.</p> + +<p>—Pauvre femme! dit Villefort en lui serrant la main, trop sévère pour +votre force car deux fois vous avez failli y succomber, et +cependant....</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, je dois vous dire... rassemblez tout votre courage, madame, +car vous n’êtes pas encore au bout.</p> + +<p>—Mon Dieu! s’écria Mme Danglars effrayée, qu’y a-t-il donc encore?</p> + +<p>—Vous ne voyez que le passé, madame, et certes il est sombre. Eh bien, +figurez-vous un avenir plus sombre encore, un avenir... affreux +certainement... sanglant peut-être!...»</p> + +<p>La baronne connaissait le calme de Villefort; elle fut si épouvantée de +son exaltation, qu’elle ouvrit la bouche pour crier, mais que le cri +mourut dans sa gorge.</p> + +<p>«Comment est-il ressuscité, ce passé terrible? s’écria Villefort; +comment, du fond de la tombe et du fond de nos cœurs où il dormait, +est-il sorti comme un fantôme pour faire pâlir nos joues et rougir nos +fronts?</p> + +<p>—Hélas! dit Hermine, sans doute le hasard!</p> + +<p>—Le hasard! reprit Villefort; non, non, madame, il n’y a point de +hasard!</p> + +<p>—Mais si; n’est-ce point un hasard, fatal il est vrai mais un hasard +qui a fait tout cela? n’est-ce point par hasard que le comte de +Monte-Cristo a acheté cette maison? n’est-ce point par hasard qu’il a +fait creuser la terre? n’est-ce point par hasard, enfin, que ce +malheureux enfant a été déterré sous les arbres? Pauvre innocente +créature sortie de moi, à qui je n’ai jamais pu donner un baiser, mais à +qui j’ai donné bien des larmes. Ah! tout mon cœur a volé au-devant du +comte lorsqu’il a parlé de cette chère dépouille trouvée sous des +fleurs.</p> + +<p>—Eh bien, non, madame; et voilà ce que j’avais de terrible à vous dire, +répondit Villefort d’une voix sourde: non, il n’y a pas eu de dépouille +trouvée sous les fleurs; non, il n’y a pas eu d’enfant déterré; non, il +ne faut pas pleurer; non, il ne faut pas gémir: il faut trembler!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? s’écria Mme Danglars toute frémissante.</p> + +<p>—Je veux dire que M. Monte-Cristo, en creusant au pied de ces arbres, +n’a pu trouver ni squelette d’enfant ni ferrure de coffre, parce que +sous ces arbres il n’y avait ni l’un ni l’autre.</p> + +<p>—Il n’y avait ni l’un ni l’autre! redit Mme Danglars, en fixant sur le +procureur du roi des yeux dont la prunelle, effroyablement dilatée, +indiquait la terreur; il n’y avait ni l’un ni l’autre! répéta-t-elle +encore comme une personne qui essaie de fixer par le son des paroles et +par le bruit de la voix ses idées prêtes à lui échapper.</p> + +<p>—Non! dit Villefort, en laissant tomber son front dans ses mains, cent +fois non!...</p> + +<p>—Mais ce n’est donc point là que vous aviez déposé le pauvre enfant, +monsieur? Pourquoi me tromper? dans quel but, voyons, dites?</p> + +<p>—C’est là; mais écoutez-moi, écoutez-moi madame, et vous allez me +plaindre, moi qui ai porté vingt ans, sans en rejeter la moindre part +sur vous, le fardeau de douleurs que je vais vous dire.</p> + +<p>—Mon Dieu! vous m’effrayez! mais n’importe, parlez, je vous écoute.</p> + +<p>—Vous savez comment s’accomplit cette nuit douloureuse où vous étiez +expirante sur votre lit, dans cette chambre de damas rouge, tandis que +moi, presque aussi haletant que vous, j’attendais votre délivrance. +L’enfant vint, me fut remis sans mouvement, sans souffle, sans voix: +nous le crûmes mort.»</p> + +<p>Mme Danglars fit un mouvement rapide, comme si elle eût voulu s’élancer +de sa chaise.</p> + +<p>Mais Villefort l’arrêta en joignant les mains comme pour implorer son +attention.</p> + +<p>«Nous le crûmes mort, répéta-t-il; je le mis dans un coffre qui devait +remplacer le cercueil, je descendis au jardin, je creusai une fosse et +l’enfouis à la hâte. J’achevais à peine de le couvrir de terre, que le +bras du Corse s’étendit vers moi. Je vis comme une ombre se dresser, +comme un éclair reluire. Je sentis une douleur, je voulus crier, un +frisson glacé me parcourut tout le corps et m’étreignit à la gorge.... +Je tombai mourant, et je me crus tué. Je n’oublierai jamais votre +sublime courage, quand, revenu à moi, je me traînai expirant jusqu’au +bas de l’escalier, où, expirante vous-même, vous vîntes au-devant de +moi. Il fallait garder le silence sur la terrible catastrophe; vous +eûtes le courage de regagner votre maison, soutenue par votre nourrice; +un duel fut le prétexte de ma blessure. Contre toute attente, le secret +nous fut gardé à tous deux, on me transporta à Versailles; pendant trois +mois, je luttai contre la mort; enfin comme je parus me rattacher à la +vie, on m’ordonna le soleil et l’air du Midi. Quatre hommes me portèrent +de Paris à Châlons, en faisant six lieues par jour. Mme de Villefort +suivait le brancard dans sa voiture. À Châlons, on me mit sur la Saône, +puis je passai sur le Rhône, et, par la seule vitesse du courant, je +descendis jusqu’à Arles, puis d’Arles, je repris ma litière et continuai +mon chemin pour Marseille. Ma convalescence dura six mois; je +n’entendais plus parler de vous, je n’osai m’informer de ce que vous +étiez devenue. Quand je revins à Paris, j’appris que, veuve de M. de +Nargonne, vous aviez épousé M. Danglars.</p> + +<p>«À quoi avais-je pensé depuis que la connaissance m’était revenue? +Toujours à la même chose, toujours à ce cadavre d’enfant qui, chaque +nuit, dans mes rêves s’envolait du sein de la terre, et planait +au-dessus de la fosse en me menaçant du regard et du geste. Aussi, à +peine de retour à Paris, je m’informai; la maison n’avait pas été +habitée depuis que nous en étions sortis, mais elle venait d’être louée +pour neuf ans. J’allai trouver le locataire, je feignis d’avoir un grand +désir de ne pas voir passer entre des mains étrangères cette maison qui +appartenait au père et à la mère de ma femme; j’offris un dédommagement +pour qu’on rompît le bail; on me demanda six mille francs: j’en eusse +donné dix mille, j’en eusse donné vingt mille. Je les avais sur moi, je +fis, séance tenante, signer la résiliation; puis, lorsque je tins cette +cession tant désirée, je partis au galop pour Auteuil. Personne, depuis +que j’en étais sorti, n’était entré dans la maison.</p> + +<p>«Il était cinq heures de l’après-midi, je montai dans la chambre rouge +et j’attendis la nuit.</p> + +<p>«Là, tout ce que je me disais depuis un an dans mon agonie continuelle +se représenta, bien plus menaçant que jamais, à ma pensée.</p> + +<p>«Ce Corse qui m’avait déclaré la vendetta, qui m’avait suivi de Nîmes à +Paris; ce Corse, qui était caché dans le jardin, qui m’avait frappé, +m’avait vu creuser la fosse, il m’avait vu enterrer l’enfant; il pouvait +en arriver à vous connaître; peut-être vous connaissait-il.... Ne vous +ferait-il pas payer un jour le secret de cette terrible affaire?... Ne +serait-ce pas pour lui une bien douce vengeance, quand il apprendrait +que je n’étais pas mort de son coup de poignard? Il était donc urgent +qu’avant toute chose, et à tout hasard, je fisse disparaître les traces +de ce passé, que j’en détruisisse tout vestige matériel; il n’y aurait +toujours que trop de réalité dans mon souvenir.</p> + +<p>«C’était pour cela que j’avais annulé le bail, c’était pour cela que +j’étais venu, c’était pour cela que j’attendais.</p> + +<p>«La nuit arriva, je la laissai bien s’épaissir; j’étais sans lumière +dans cette chambre, où des souffles de vent faisaient trembler les +portières derrière lesquelles je croyais toujours voir quelque espion +embusqué; de temps en temps je tressaillais, il me semblait derrière +moi, dans ce lit, entendre vos plaintes, et je n’osais me retourner. Mon +cœur battait dans le silence, et je le sentais battre si violemment que +je croyais que ma blessure allait se rouvrir; enfin, j’entendis +s’éteindre, l’un après l’autre, tous ces bruits divers de la campagne. +Je compris que je n’avais plus rien à craindre, que je ne pouvais être +ni vu ni entendu, et je me décidai à descendre.</p> + +<p>«Écoutez, Hermine, je me crois aussi brave qu’un autre homme, mais +lorsque je retirai de ma poitrine cette petite clef de l’escalier, que +nous chérissions tous deux, et que vous aviez voulu faire attacher à un +anneau d’or, lorsque j’ouvris la porte, lorsque, à travers les fenêtres, +je vis une lune pâle jeter, sur les degrés en spirale, une longue bande +de lumière blanche pareille à un spectre, je me retins au mur et je fus +près de crier; il me semblait que j’allais devenir fou.</p> + +<p>«Enfin, je parvins à me rendre maître de moi-même. Je descendis +l’escalier marche à marche; la seule chose que je n’avais pu vaincre, +c’était un étrange tremblement dans les genoux. Je me cramponnai à la +rampe; si je l’eusse lâchée un instant, je me fusse précipité.</p> + +<p>«J’arrivai à la porte d’en bas; en dehors de cette porte, une bêche +était posée contre le mur. Je m’étais muni d’une lanterne sourde; au +milieu de la pelouse, je m’arrêtai pour l’allumer, puis je continuai mon +chemin.</p> + +<p>«Novembre finissait, toute la verdure du jardin avait disparu, les +arbres n’étaient plus que des squelettes aux longs bras décharnés, et +les feuilles mortes criaient avec le sable sous mes pas.</p> + +<p>«L’effroi m’étreignait si fortement le cœur, qu’en approchant du massif +je tirai un pistolet de ma poche et l’armai. Je croyais toujours voir +apparaître à travers les branches la figure du Corse.</p> + +<p>«J’éclairai le massif avec ma lanterne sourde; il était vide. Je jetai +les yeux tout autour de moi; j’étais bien seul; aucun bruit ne troublait +le silence de la nuit, si ce n’est le chant d’une chouette qui jetait +son cri aigu et lugubre comme un appel aux fantômes de la nuit.</p> + +<p>«J’attachai ma lanterne à une branche fourchue que j’avais déjà +remarquée un an auparavant, à l’endroit même où je m’arrêtai pour +creuser la fosse.</p> + +<p>«L’herbe avait, pendant l’été, poussé bien épaisse à cet endroit, et, +l’automne venu, personne ne s’était trouvé là pour la faucher. +Cependant, une place moins garnie attira mon attention; il était évident +que c’était là que j’avais retourné la terre. Je me mis à l’œuvre.</p> + +<p>«J’en étais donc arrivé à cette heure que j’attendais depuis plus d’un +an!</p> + +<p>«Aussi, comme j’espérais, comme je travaillais, comme je sondais chaque +touffe de gazon, croyant sentir de la résistance au bout de ma bêche; +rien! et cependant je fis un trou deux fois plus grand que n’était le +premier. Je crus m’être abusé, m’être trompé de place; je m’orientai, je +regardai les arbres, je cherchai à reconnaître les détails qui m’avaient +frappé. Une bise froide et aiguë sifflait à travers les branches +dépouillées, et cependant la sueur ruisselait sur mon front. Je me +rappelai que j’avais reçu le coup de poignard au moment où je piétinais +la terre pour recouvrir la fosse; en piétinant cette terre, je +m’appuyais à un faux ébénier; derrière moi était un rocher artificiel +destiné à servir de banc aux promeneurs; car en tombant, ma main, qui +venait de quitter l’ébénier, avait senti la fraîcheur de cette pierre. À +ma droite était le faux ébénier, derrière moi était le rocher, je tombai +en me plaçant de même, je me relevai et me mis à creuser et à élargir le +trou: rien! toujours rien! le coffret n’y était pas. </p> + +<p>—Le coffret n’y était pas? murmura Mme Danglars suffoquée par +l’épouvante.</p> + +<p>—Ne croyez pas que je me bornai à cette tentative, continua Villefort; +non. Je fouillai tout le massif; je pensai que l’assassin, ayant déterré +le coffre et croyant que c’était un trésor, avait voulu s’en emparer, +l’avait emporté; puis s’apercevant de son erreur, avait fait à son tour +un trou et l’y avait déposé; rien. Puis il me vint cette idée qu’il +n’avait point pris tant de précautions, et l’avait purement et +simplement jeté dans quelque coin. Dans cette dernière hypothèse, il me +fallait, pour faire mes recherches, attendre le jour. Je remontai dans +la chambre et j’attendis.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu!</p> + +<p>—Le jour venu, je descendis de nouveau. Ma première visite fut pour le +massif; j’espérais y retrouver des traces qui m’auraient échappé pendant +l’obscurité. J’avais retourné la terre sur une superficie de plus de +vingt pieds carrés, et sur une profondeur de plus de deux pieds. Une +journée eût à peine suffi à un homme salarié pour faire ce que j’avais +fait, moi, en une heure. Rien, je ne vis absolument rien.</p> + +<p>«Alors, je me mis à la recherche du coffre, selon la supposition que +j’avais faite qu’il avait été jeté dans quelque coin. Ce devait être sur +le chemin qui conduisait à la petite porte de sortie; mais cette +nouvelle investigation fut aussi inutile que la première, et, le cœur +serré, je revins au massif, qui lui-même ne me laissait plus aucun +espoir.</p> + +<p>—Oh! s’écria Mme Danglars, il y avait de quoi devenir fou.</p> + +<p>—Je l’espérai un instant, dit Villefort, mais je n’eus pas ce bonheur; +cependant, rappelant ma force et par conséquent mes idées: Pourquoi cet +homme aurait-il emporté ce cadavre? me demandai-je.</p> + +<p>—Mais vous l’avez dit, reprit Mme Danglars, pour avoir une preuve.</p> + +<p>—Eh! non, madame, ce ne pouvait plus être cela; on ne garde pas un +cadavre pendant un an, on le montre à un magistrat, et l’on fait sa +déposition. Or, rien de tout cela n’était arrivé.</p> + +<p>—Eh bien, alors?... demanda Hermine toute palpitante.</p> + +<p>—Alors, il y a quelque chose de plus terrible, de plus fatal, de plus +effrayant pour nous: il y a que l’enfant était vivant peut-être, et que +l’assassin l’a sauvé.»</p> + +<p>Mme Danglars poussa un cri terrible, et saisissant les mains de +Villefort:</p> + +<p>«Mon enfant était vivant! dit-elle; vous avez enterré mon enfant vivant, +monsieur! Vous n’étiez pas sûr que mon enfant était mort, et vous l’avez +enterré! ah!...»</p> + +<p>Mme Danglars s’était redressée et elle se tenait devant le procureur du +roi, dont elle serrait les poignets entre ses mains délicates, debout et +presque menaçante.</p> + +<p>«Que sais-je? Je vous dis cela comme je vous dirais autre chose», +répondit Villefort avec une fixité de regard qui indiquait que cet +homme si puissant était près d’atteindre les limites du désespoir et de +la folie.</p> + +<p>«Ah! mon enfant, mon pauvre enfant!» s’écria la baronne, retombant sur +sa chaise et étouffant ses sanglots dans son mouchoir.</p> + +<p>Villefort revint à lui, et comprit que pour détourner l’orage maternel +qui s’amassait sur sa tête, il fallait faire passer chez Mme Danglars la +terreur qu’il éprouvait lui-même.</p> + +<p>«Vous comprenez alors que si cela est ainsi, dit-il en se levant à son +tour et en s’approchant de la baronne pour lui parler d’une voix plus +basse, nous sommes perdus: cet enfant vit, et quelqu’un sait qu’il vit, +quelqu’un a notre secret; et puisque Monte-Cristo parle devant nous d’un +enfant déterré où cet enfant n’était plus, ce secret c’est lui qui l’a.</p> + +<p>—Dieu, Dieu juste, Dieu vengeur!» murmura Mme Danglars.</p> + +<p>Villefort ne répondit que par une espèce de rugissement.</p> + +<p>«Mais cet enfant, cet enfant, monsieur? reprit la mère obstinée.</p> + +<p>—Oh! que je l’ai cherché! reprit Villefort en se tordant les bras: que +de fois je l’ai appelé dans mes longues nuits sans sommeil! que de fois +j’ai désiré une richesse royale pour acheter un million de secrets à un +million d’hommes, et pour trouver mon secret dans les leurs! Enfin, un +jour que pour la centième fois je reprenais la bêche, je me demandai +pour la centième fois ce que le Corse avait pu faire de l’enfant: un +enfant embarrasse un fugitif; peut-être en s’apercevant qu’il était +vivant encore, l’avait-il jeté dans la rivière.</p> + +<p>—Oh! impossible! s’écria Mme Danglars; on assassine un homme par +vengeance, on ne noie pas de sang-froid un enfant!</p> + +<p>—Peut-être, continua Villefort, l’avait-il mis aux Enfants-Trouvés.</p> + +<p>—Oh! oui, oui! s’écria la baronne, mon enfant est là! monsieur!</p> + +<p>—Je courus à l’hospice, et j’appris que cette nuit même, la nuit du 20 +septembre, un enfant avait été déposé dans le tour; il était enveloppé +d’une moitié de serviette en toile fine, déchirée avec intention. Cette +moitié de serviette portait une moitié de couronne de baron et la lettre +H.</p> + +<p>—C’est cela, c’est cela! s’écria Mme Danglars, tout mon linge était +marqué ainsi; M. de Nargonne était baron, et je m’appelle Hermine. +Merci, mon Dieu! mon enfant n’était pas mort!</p> + +<p>—Non, il n’était pas mort!</p> + +<p>—Et vous me le dites! vous me dites cela sans craindre de me faire +mourir de joie, monsieur! Où est-il? où est mon enfant?»</p> + +<p>Villefort haussa les épaules.</p> + +<p>«Le sais-je? dit-il; et croyez-vous que si je le savais je vous ferais +passer par toutes ces gradations, comme le ferait un dramaturge ou un +romancier? Non, hélas! non! je ne le sais pas. Une femme, il y avait six +mois environ, était venue réclamer l’enfant avec l’autre moitié de la +serviette. Cette femme avait fourni toutes les garanties que la loi +exige, et on le lui avait remis.</p> + +<p>—Mais il fallait vous informer de cette femme, il fallait la découvrir.</p> + +<p>—Et de quoi pensez-vous donc que je me sois occupé, madame? J’ai feint +une instruction criminelle, et tout ce que la police a de fins limiers, +d’adroits agents, je les mis à sa recherche. On a retrouvé ses traces +jusqu’à Châlons; à Châlons, on les a perdues.</p> + +<p>—Perdues?</p> + +<p>—Oui, perdues; perdues à jamais.»</p> + +<p>Mme Danglars avait écouté ce récit avec un soupir, une larme, un cri +pour chaque circonstance.</p> + +<p>«Et c’est tout, dit-elle; et vous vous êtes borné là?</p> + +<p>—Oh! non, dit Villefort, je n’ai jamais cessé de chercher, de +m’enquérir, de m’informer. Cependant, depuis deux ou trois ans, j’ai +donné quelque relâche. Mais, aujourd’hui, je vais recommencer avec plus +de persévérance et d’acharnement que jamais; et je réussirai, +voyez-vous; car ce n’est plus la conscience qui me pousse, c’est la +peur.</p> + +<p>—Mais, reprit Mme Danglars, le comte de Monte-Cristo ne sait rien; sans +quoi, ce me semble, il ne nous rechercherait point comme il le fait.</p> + +<p>—Oh! la méchanceté des hommes est bien profonde, dit Villefort, +puisqu’elle est plus profonde que la bonté de Dieu. Avez-vous remarqué +les yeux de cet homme, tandis qu’il nous parlait?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Mais l’avez-vous examiné profondément parfois?</p> + +<p>—Sans doute. Il est bizarre, mais voilà tout. Une chose qui m’a frappée +seulement, c’est que de tout ce repas exquis qu’il nous a donné, il n’a +rien touché, c’est que d’aucun plat il n’a voulu prendre sa part.</p> + +<p>—Oui, oui! dit Villefort, j’ai remarqué cela aussi. Si j’avais su ce +que je sais maintenant, moi non plus je n’eusse touché à rien; j’aurais +cru qu’il voulait nous empoisonner.</p> + +<p>—Et vous vous seriez trompé, vous le voyez bien.</p> + +<p>—Oui, sans doute; mais, croyez-moi, cet homme a d’autres projets. Voilà +pourquoi j’ai voulu vous voir, voilà pourquoi j’ai demandé à vous +parler, voilà pourquoi j’ai voulu vous prémunir contre tout le monde, +mais contre lui surtout. Dites-moi, continua Villefort en fixant plus +profondément encore qu’il ne l’avait fait jusque-là ses yeux sur la +baronne, vous n’avez parlé de notre liaison à personne?</p> + +<p>—Jamais, à personne.</p> + +<p>—Vous me comprenez, reprit affectueusement Villefort, quand je dis à +personne, pardonnez-moi cette insistance, à personne au monde, n’est-ce +pas?</p> + +<p>—Oh! oui, oui, je comprends très bien, dit la baronne en rougissant; +jamais! je vous le jure.</p> + +<p>—Vous n’avez point l’habitude d’écrire le soir ce qui s’est passé dans +la matinée? vous ne faites pas de journal?</p> + +<p>—Non! Hélas! ma vie passe emportée par la frivolité; moi-même, je +l’oublie.</p> + +<p>—Vous ne rêvez pas haut, que vous sachiez?</p> + +<p>—J’ai un sommeil d’enfant; ne vous le rappelez-vous pas?»</p> + +<p>Le pourpre monta au visage de la baronne, et la pâleur envahit celui de +Villefort.</p> + +<p>«C’est vrai, dit-il si bas qu’on l’entendit à peine.</p> + +<p>—Eh bien? demanda la baronne.</p> + +<p>—Eh bien, je comprends ce qu’il me reste à faire, reprit Villefort. +Avant huit jours d’ici, je saurai ce que c’est que M. de Monte-Cristo, +d’où il vient, où il va, et pourquoi il parle devant nous des enfants +qu’on déterre dans son jardin.»</p> + +<p>Villefort prononça ces mots avec un accent qui eût fait frissonner le +comte s’il eût pu les entendre.</p> + +<p>Puis il serra la main que la baronne répugnait à lui donner et la +reconduisit avec respect jusqu’à la porte.</p> + +<p>Mme Danglars reprit un autre fiacre, qui la ramena au passage, de +l’autre côté duquel elle retrouva sa voiture et son cocher, qui, en +l’attendant, dormait paisiblement sur son siège.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXVIII" id="LXVIII"></a><a href="#table">LXVIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Un bal d’été.</a></h3> + +<p>Le même jour, vers l’heure où Mme Danglars faisait la séance que nous +avons dite dans le cabinet de M. le procureur du roi, une calèche de +voyage, entrant dans la rue du Helder, franchissait la porte du n°27 et +s’arrêtait dans la cour.</p> + +<p>Au bout d’un instant la portière s’ouvrait, et Mme de Morcerf en +descendait appuyée au bras de son fils.</p> + +<p>À peine Albert eut-il reconduit sa mère chez elle que, commandant un +bain et ses chevaux, après s’être mis aux mains de son valet de chambre, +il se fit conduire aux Champs-Élysées, chez le comte de Monte-Cristo.</p> + +<p>Le comte le reçut avec son sourire habituel. C’était une étrange chose: +jamais on ne paraissait faire un pas en avant dans le cœur ou dans +l’esprit de cet homme. Ceux qui voulaient, si l’on peut dire cela, +forcer le passage de son intimité trouvaient un mur.</p> + +<p>Morcerf, qui accourait à lui les bras ouverts, laissa, en le voyant et +malgré son sourire amical, tomber ses bras, et osa tout au plus lui +tendre la main. </p> + +<p>De son côté, Monte-Cristo la lui toucha, comme il faisait toujours, mais +sans la lui serrer.</p> + +<p>«Eh bien, me voilà, dit-il, cher comte.</p> + +<p>—Soyez le bienvenu.</p> + +<p>—Je suis arrivé depuis une heure.</p> + +<p>—De Dieppe?</p> + +<p>—Du Tréport.</p> + +<p>—Ah! c’est vrai.</p> + +<p>—Et ma première visite est pour vous.</p> + +<p>—C’est charmant de votre part, dit Monte-Cristo comme il eût dit toute +autre chose.</p> + +<p>—Eh bien, voyons, quelles nouvelles?</p> + +<p>—Des nouvelles! vous demandez cela à moi, à un étranger!»</p> + +<p>—Je m’entends: quand je demande quelles nouvelles, je demande si vous +avez fait quelque chose pour moi?</p> + +<p>—M’aviez-vous donc chargé de quelque commission? dit Monte-Cristo en +jouant l’inquiétude.</p> + +<p>—Allons, allons, dit Albert, ne simulez pas l’indifférence. On dit +qu’il y a des avertissements sympathiques qui traversent la distance: +eh bien! au Tréport, j’ai reçu mon coup électrique; vous avez, sinon +travaillé pour moi, du moins pensé à moi.</p> + +<p>—Cela est possible, dit Monte-Cristo. J’ai en effet pensé à vous; mais +le courant magnétique dont j’étais le conducteur agissait, je l’avoue, +indépendamment de ma volonté.</p> + +<p>—Vraiment! Contez-moi cela, je vous prie.</p> + +<p>—C’est facile, M. Danglars a dîné chez moi.</p> + +<p>—Je le sais bien, puisque c’est pour fuir sa présence que nous sommes +partis, ma mère et moi.</p> + +<p>—Mais il a dîné avec M. Andrea Cavalcanti.</p> + +<p>—Votre prince italien?</p> + +<p>—N’exagérons pas. M. Andrea se donne seulement le titre de vicomte.</p> + +<p>—Se donne, dites-vous?</p> + +<p>—Je dis: se donne.</p> + +<p>—Il ne l’est donc pas?</p> + +<p>—Eh! le sais-je, moi? Il se le donne, je le lui donne, on le lui donne; +n’est-ce pas comme s’il l’avait?</p> + +<p>—Homme étrange que vous faites, allez! Eh bien? </p> + +<p>—Eh bien, quoi?</p> + +<p>—M. Danglars a donc dîné ici?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Avec votre vicomte Andrea Cavalcanti?</p> + +<p>—Avec le vicomte Andrea Cavalcanti, le marquis son père, Mme Danglars, +M. et Mme de Villefort, des gens charmants, M. Debray, Maximilien +Morrel, et puis qui encore... attendez donc... ah! M. de Château-Renaud.</p> + +<p>—On a parlé de moi?</p> + +<p>—On n’en a pas dit un mot.</p> + +<p>—Tant pis.</p> + +<p>—Pourquoi cela? Il me semble que, si l’on vous a oublié, on n’a fait, +en agissant ainsi, que ce que vous désiriez!</p> + +<p>—Mon cher comte, si l’on n’a point parlé de moi, c’est qu’on y pensait +beaucoup, et alors je suis désespéré.</p> + +<p>—Que vous importe, puisque Mlle Danglars n’était point au nombre de +ceux qui y pensaient ici! Ah! il est vrai qu’elle pouvait y penser chez +elle.</p> + +<p>—Oh! quant à cela, non, j’en suis sûr: ou si elle y pensait, c’est +certainement de la même façon que je pense à elle. </p> + +<p>—Touchante sympathie! dit le comte. Alors vous vous détestez?</p> + +<p>—Écoutez, dit Morcerf, si Mlle Danglars était femme à prendre en pitié +le martyre que je ne souffre pas pour elle et m’en récompenser en dehors +des convenances matrimoniales arrêtées entre nos deux familles, cela +m’irait à merveille. Bref, je crois que Mlle Danglars serait une +maîtresse charmante, mais comme femme, diable....</p> + +<p>—Ainsi, dit Monte-Cristo en riant, voilà votre façon de penser sur +votre future?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! oui, un peu brutale, c’est vrai mais exacte du moins. +Or, puisqu’on ne peut faire de ce rêve une réalité; comme pour arriver à +un certain but il faut que Mlle Danglars devienne ma femme c’est-à-dire +qu’elle vive avec moi, qu’elle pense près de moi, qu’elle chante près de +moi, qu’elle fasse des vers et de la musique à dix pas de moi, et cela +pendant tout le temps de ma vie, alors je m’épouvante. Une maîtresse, +mon cher comte, cela se quitte, mais une femme, peste! c’est autre +chose, cela se garde éternellement, de près ou de loin c’est-à-dire. Or, +c’est effrayant de garder toujours Mlle Danglars, fût-ce même de loin.</p> + +<p>—Vous êtes difficile, vicomte.</p> + +<p>—Oui, car souvent je pense à une chose impossible.</p> + +<p>—À laquelle?</p> + +<p>—À trouver pour moi une femme comme mon père en a trouvé une pour lui.»</p> + + +<p>Monte-Cristo pâlit et regarda Albert en jouant avec des pistolets +magnifiques dont il faisait rapidement crier les ressorts.</p> + +<p>«Ainsi, votre père a été bien heureux, dit-il.</p> + +<p>—Vous savez mon opinion sur ma mère, monsieur le comte: un ange du +ciel; voyez-la encore belle, spirituelle toujours, meilleure que jamais. +J’arrive du Tréport; pour tout autre fils, eh! mon Dieu! accompagner sa +mère serait une complaisance ou une corvée mais, moi, j’ai passé quatre +jours en tête-à-tête avec elle, plus satisfait, plus reposé, plus +poétique, vous le dirais-je, que si j’eusse emmené au Tréport la reine +Mab ou Titania.</p> + +<p>—C’est une perfection désespérante, et vous donnez à tous ceux qui vous +entendent de graves envies de rester célibataires.</p> + +<p>—Voilà justement, reprit Morcerf, pourquoi, sachant qu’il existe au +monde une femme accomplie, je ne me soucie pas d’épouser Mlle Danglars. +Avez-vous quelquefois remarqué comme notre égoïsme revêt de couleurs +brillantes tout ce qui nous appartient? Le diamant qui chatoyait à la +vitre de Marlé ou de Fossin devient bien plus beau depuis qu’il est +notre diamant; mais si l’évidence vous force à reconnaître qu’il en est +d’une eau plus pure, et que vous soyez condamné à porter éternellement +ce diamant inférieur à un autre, comprenez-vous la souffrance?</p> + +<p>—Mondain! murmura le comte.</p> + +<p>—Voilà pourquoi je sauterai de joie le jour où Mlle Eugénie s’apercevra +que je ne suis qu’un chétif atome et que j’ai à peine autant de cent +mille francs qu’elle a de millions.» </p> + +<p>Monte-Cristo sourit.</p> + +<p>«J’avais bien pensé à autre chose, continua Albert; Franz aime les +choses excentriques, j’ai voulu le rendre malgré lui amoureux de Mlle +Danglars; mais à quatre lettres que je lui ai écrites dans le plus +affriandant des styles, Franz m’a imperturbablement répondu: «Je suis +excentrique, c’est vrai, mais mon excentricité ne va pas jusqu’à +reprendre ma parole quand je l’ai donnée.»</p> + +<p>—Voilà ce que j’appelle le dévouement de l’amitié: donner à un autre la +femme dont on ne voudrait soi-même qu’à titre de maîtresse.»</p> + +<p>Albert sourit.</p> + +<p>«À propos, continua-t-il, il arrive, ce cher Franz; mais peu vous +importe, vous ne l’aimez pas, je crois?</p> + +<p>—Moi! dit Monte-Cristo; eh! mon cher vicomte, où donc avez-vous vu que +je n’aimais pas M. Franz? J’aime tout le monde.</p> + +<p>—Et je suis compris dans tout le monde... merci.</p> + +<p>—Oh! ne confondons pas, dit Monte-Cristo: j’aime tout le monde à la +manière dont Dieu nous ordonne d’aimer notre prochain, chrétiennement; +mais je ne hais bien que de certaines personnes. Revenons à M. Franz +d’Épinay. Vous dites donc qu’il arrive.</p> + +<p>—Oui, mandé par M. de Villefort, aussi enragé, à ce qu’il paraît, de +marier Mlle Valentine que M. Danglars est enragé de marier Mlle +Eugénie. Décidément, il paraît que c’est un état des plus fatigants que +celui de père de grandes filles; il me semble que cela leur donne la +fièvre, et que leur pouls bat quatre-vingt-dix fois à la minute, jusqu’à +ce qu’ils en soient débarrassés.</p> + +<p>—Mais M. d’Épinay ne vous ressemble pas, lui; il prend son mal en +patience.</p> + +<p>—Mieux que cela, il le prend au sérieux; il met des cravates blanches +et parle déjà de sa famille. Il a au reste pour les Villefort une grande +considération.</p> + +<p>—Méritée, n’est-ce pas?</p> + +<p>—Je le crois. M. de Villefort a toujours passé pour un homme sévère, +mais juste.</p> + +<p>—À la bonne heure, dit Monte-Cristo, en voilà un au moins que vous ne +traitez pas comme ce pauvre M. Danglars.</p> + +<p>—Cela tient peut-être à ce que je ne suis pas forcé d’épouser sa fille, +répondit Albert en riant.</p> + +<p>—En vérité, mon cher monsieur, dit Monte-Cristo, vous êtes d’une +fatuité révoltante.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui, vous. Prenez donc un cigare.</p> + +<p>—Bien volontiers. Et pourquoi suis-je fat?</p> + +<p>—Mais parce que vous êtes là à vous défendre, à vous débattre +d’épouser Mlle Danglars. Eh! mon Dieu! laissez aller les choses, et ce +n’est peut-être pas vous qui retirerez votre parole le premier.</p> + +<p>—Bah! fit Albert avec de grands yeux.</p> + +<p>—Eh! sans doute, monsieur le vicomte, on ne vous mettra pas de force le +cou dans les portes, que diable! Voyons, sérieusement, reprit +Monte-Cristo en changeant d’intonation, avez-vous envie de rompre?</p> + +<p>—Je donnerais cent mille francs pour cela.</p> + +<p>—Eh bien, soyez heureux: M. Danglars est prêt à en donner le double +pour atteindre au même but.</p> + +<p>—Est-ce bien vrai, ce bonheur-là? dit Albert, qui cependant en disant +cela ne put empêcher qu’un imperceptible nuage passât sur son front. +Mais, mon cher comte, M. Danglars a donc des raisons?</p> + +<p>—Ah! te voilà bien, nature orgueilleuse et égoïste! À la bonne heure, +je retrouve l’homme qui veut trouer l’amour-propre d’autrui à coups de +hache, et qui crie quand on troue le sien avec une aiguille.</p> + +<p>—Non! mais c’est qu’il me semble que M. Danglars....</p> + +<p>—Devait être enchanté de vous n’est-ce pas? Eh bien, M. Danglars est un +homme de mauvais goût, c’est convenu, et il est encore plus enchanté +d’un autre....</p> + +<p>—De qui donc? </p> + +<p>—Je ne sais pas, moi; étudiez, regardez, saisissez les allusions à leur +passage, et faites-en votre profit.</p> + +<p>—Bon, je comprends; écoutez, ma mère... non! pas ma mère, je me trompe, +mon père a eu l’idée de donner un bal.</p> + +<p>—Un bal dans ce moment-ci de l’année?</p> + +<p>—Les bals d’été sont à la mode.</p> + +<p>—Ils n’y seraient pas, que la comtesse n’aurait qu’à vouloir, et elle +les y mettrait.</p> + +<p>—Pas mal; vous comprenez, ce sont des bals pur sang; ceux qui restent à +Paris dans le mois de juillet sont de vrais Parisiens. Voulez-vous vous +charger d’une invitation pour MM. Cavalcanti?</p> + +<p>—Dans combien de jours a lieu votre bal?</p> + +<p>—Samedi.</p> + +<p>—M. Cavalcanti père sera parti.</p> + +<p>—Mais M. Cavalcanti fils demeure. Voulez-vous vous charger d’amener M. +Cavalcanti fils?</p> + +<p>—Écoutez, vicomte, je ne le connais pas.</p> + +<p>—Vous ne le connaissez pas?</p> + +<p>—Non; je l’ai vu pour la première fois il y a trois ou quatre jours, +et je n’en réponds en rien.</p> + +<p>—Mais vous le recevez bien, vous!</p> + +<p>—Moi, c’est autre chose; il m’a été recommandé par un brave abbé qui +peut lui-même avoir été trompé. Invitez-le directement, à merveille, +mais ne me dites pas de vous le présenter; s’il allait plus tard épouser +Mlle Danglars, vous m’accuseriez de manège, et vous voudriez vous couper +la gorge avec moi; d’ailleurs, je ne sais pas si j’irai moi-même.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p>—À votre bal.</p> + +<p>—Pourquoi n’y viendrez-vous point?</p> + +<p>—D’abord parce que vous ne m’avez pas encore invité.</p> + +<p>—Je viens exprès pour vous apporter votre invitation moi-même.</p> + +<p>—Oh! c’est trop charmant; mais je puis en être empêché.</p> + +<p>—Quand je vous aurai dit une chose, vous serez assez aimable pour nous +sacrifier tous les empêchements.</p> + +<p>—Dites.</p> + +<p>—Ma mère vous en prie.</p> + +<p>—Mme la comtesse de Morcerf? reprit Monte-Cristo en tressaillant. </p> + +<p>—Ah! comte, dit Albert, je vous préviens que Mme de Morcerf cause +librement avec moi; et si vous n’avez pas senti craquer en vous ces +fibres sympathiques dont je vous parlais tout à l’heure, c’est que ces +fibres-là vous manquent complètement, car pendant quatre jours nous +n’avons parlé que de vous.</p> + +<p>—De moi? En vérité vous me comblez!</p> + +<p>—Écoutez, c’est le privilège de votre emploi: quand on est un problème +vivant.</p> + +<p>—Ah! je suis donc aussi un problème pour votre mère? En vérité, je +l’aurais crue trop raisonnable pour se livrer à de pareils écarts +d’imagination!</p> + +<p>—Problème, mon cher comte, problème pour tous, pour ma mère comme pour +les autres; problème accepté, mais non deviné, vous demeurez toujours à +l’état d’énigme: rassurez-vous. Ma mère seulement demande toujours +comment il se fait que vous soyez si jeune. Je crois qu’au fond, tandis +que la comtesse G... vous prend pour Lord Ruthwen, ma mère vous prend +pour Cagliostro ou le comte de Saint-Germain. La première fois que vous +viendrez voir Mme de Morcerf, confirmez-la dans cette opinion. Cela ne +vous sera pas difficile, vous avez la pierre philosophale de l’un et +l’esprit de l’autre.</p> + +<p>—Je vous remercie de m’avoir prévenu, dit le comte en souriant, je +tâcherai de me mettre en mesure de faire face à toutes les suppositions.</p> + +<p>—Ainsi vous viendrez samedi?</p> + +<p>—Puisque Mme de Morcerf m’en prie.</p> + +<p>—Vous êtes charmant.</p> + +<p>—Et M. Danglars?</p> + +<p>—Oh! il a déjà reçu la triple invitation; mon père s’en est chargé. +Nous tâcherons aussi d’avoir le grand d’Aguesseau, M. de Villefort; mais +on en désespère.</p> + +<p>—Il ne faut jamais désespérer de rien, dit le proverbe.</p> + +<p>—Dansez-vous, cher comte?</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui, vous. Qu’y aurait-il d’étonnant à ce que vous dansassiez?</p> + +<p>—Ah! en effet, tant qu’on n’a pas franchi la quarantaine.... Non, je ne +danse pas; mais j’aime à voir danser. Et Mme de Morcerf, danse-t-elle?</p> + +<p>—Jamais, non plus; vous causerez, elle a tant envie de causer avec +vous!</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Parole d’honneur! et je vous déclare que vous êtes le premier homme +pour lequel ma mère ait manifesté cette curiosité.»</p> + +<p>Albert prit son chapeau et se leva; le comte le reconduisit jusqu’à la +porte.</p> + +<p>«Je me fais un reproche, dit-il en l’arrêtant au haut du perron.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—J’ai été indiscret, je ne devais pas vous parler de M. Danglars.</p> + +<p>—Au contraire, parlez-m’en encore, parlez-m’en souvent, parlez-m’en +toujours; mais de la même façon.</p> + +<p>—Bien! vous me rassurez. À propos, quand arrive M. d’Épinay?</p> + +<p>—Mais dans cinq ou six jours au plus tard.</p> + +<p>—Et quand se marie-t-il?</p> + +<p>—Aussitôt l’arrivée de M. et de Mme de Saint-Méran.</p> + +<p>—Amenez-le-moi donc quand il sera à Paris. Quoique vous prétendiez que +je ne l’aime pas, je vous déclare que je serai heureux de le voir.</p> + +<p>—Bien, vos ordres seront exécutés, seigneur.</p> + +<p>—Au revoir!</p> + +<p>—À samedi, en tout cas, bien sûr, n’est-ce pas?</p> + +<p>—Comment donc! c’est parole donnée.»</p> + +<p>Le comte suivit des yeux Albert en le saluant de la main. Puis, quand +il fut remonté dans son phaéton, il se retourna, et trouvant Bertuccio +derrière lui:</p> + +<p>«Eh bien? demanda-t-il.</p> + +<p>—Elle est allée au Palais, répondit l’intendant.</p> + +<p>—Elle y est restée longtemps?</p> + +<p>—Une heure et demie.</p> + +<p>—Et elle est rentrée chez elle?</p> + +<p>—Directement.</p> + +<p>—Eh bien, mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte, si j’ai maintenant +un conseil à vous donner, c’est d’aller voir en Normandie si vous ne +trouverez pas cette petite terre dont je vous ai parlée.»</p> + +<p>Bertuccio salua, et, comme ses désirs étaient en parfaite harmonie avec +l’ordre qu’il avait reçu, il partit le soir même.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXIX" id="LXIX"></a><a href="#table">LXIX</a></h2> + +<h3><a href="#table">Les informations.</a></h3> + +<p>M. de Villefort tint parole à Mme Danglars, et surtout à lui-même, en +cherchant à savoir de quelle façon M. le comte de Monte-Cristo avait pu +apprendre l’histoire de la maison d’Auteuil.</p> + +<p>Il écrivit le même jour à un certain M. de Boville, qui, après avoir été +autrefois inspecteur des prisons, avait été attaché, dans un grade +supérieur, à la police de sûreté, pour avoir les renseignements qu’il +désirait, et celui-ci demanda deux jours pour savoir au juste près de +qui l’on pourrait se renseigner.</p> + +<p>Les deux jours expirés, M. de Villefort reçut la note suivante:</p> + +<p>«La personne que l’on appelle M. le comte de Monte-Cristo est connue +particulièrement de Lord Wilmore, riche étranger, que l’on voit +quelquefois à Paris et qui s’y trouve en ce moment; il est connu +également de l’abbé Busoni, prêtre sicilien d’une grande réputation en +Orient, où il a fait beaucoup de bonnes œuvres.»</p> + +<p>M. de Villefort répondit par un ordre de prendre sur ces deux étrangers +les informations les plus promptes et les plus précises; le lendemain +soir, ses ordres étaient exécutés, et voici les renseignements qu’il +recevait:</p> + +<p>L’abbé, qui n’était que pour un mois à Paris, habitait, derrière +Saint-Sulpice, une petite maison composée d’un seul étage au-dessus d’un +rez-de-chaussée; quatre pièces, deux pièces en haut et deux pièces en +bas, formaient tout le logement, dont il était l’unique locataire.</p> + +<p>Les deux pièces d’en bas se composaient d’une salle à manger avec table, +deux chaises et buffet en noyer, et d’un salon boisé peint en blanc, +sans ornements, sans tapis et sans pendule. On voyait que, pour +lui-même, l’abbé se bornait aux objets de stricte nécessité.</p> + +<p>Il est vrai que l’abbé habitait de préférence le salon du premier. Ce +salon, tout meublé de livres de théologie et de parchemins, au milieu +desquels on le voyait s’ensevelir, disait son valet de chambre, pendant +des mois entiers, était en réalité moins un salon qu’une bibliothèque.</p> + +<p>Ce valet regardait les visiteurs au travers d’une sorte de guichet, et +lorsque leur figure lui était inconnue ou ne lui plaisait pas, il +répondait que M. l’abbé n’était point à Paris, ce dont beaucoup se +contentaient, sachant que l’abbé voyageait souvent et restait +quelquefois fort longtemps en voyage.</p> + +<p>Au reste, qu’il fût au logis ou qu’il n’y fût pas, qu’il se trouvât à +Paris ou au Caire, l’abbé donnait toujours, et le guichet servait de +tour aux aumônes que le valet distribuait incessamment au nom de son +maître.</p> + +<p>L’autre chambre, située près de la bibliothèque, était une chambre à +coucher. Un lit sans rideaux, quatre fauteuils et un canapé de velours +d’Utrecht jaune formaient, avec un prie-Dieu, tout son ameublement.</p> + +<p>Quant à Lord Wilmore, il demeurait rue Fontaine-Saint-Georges. C’était +un de ces Anglais touristes qui mangent toute leur fortune en voyages. +Il louait en garni l’appartement qu’il habitait dans lequel il venait +passer seulement deux ou trois heures par jour, et où il ne couchait que +rarement. Une de ses manies était de ne vouloir pas absolument parler la +langue française, qu’il écrivait cependant, assurait-on, avec une assez +grande pureté. </p> + +<p>Le lendemain du jour où ces précieux renseignements étaient parvenus à +M. le procureur du roi, un homme, qui descendait de voiture au coin de +la rue Férou, vint frapper à une porte peinte en vert olive et demanda +l’abbé Busoni.</p> + +<p>«M. l’abbé est sorti dès le matin, répondit le valet.</p> + +<p>—Je pourrais ne pas me contenter de cette réponse, dit le visiteur, car +je viens de la part d’une personne pour laquelle on est toujours chez +soi. Mais veuillez remettre à l’abbé Busoni....</p> + +<p>—Je vous ai déjà dit qu’il n’y était pas, répéta le valet.</p> + +<p>—Alors quand il sera rentré, remettez-lui cette carte et ce papier +cacheté. Ce soir, à huit heures M. l’abbé sera-t-il chez lui?</p> + +<p>—Oh! sans faute, monsieur, à moins que M. l’abbé ne travaille, et alors +c’est comme s’il était sorti.</p> + +<p>—Je reviendrai donc ce soir à l’heure convenue», reprit le visiteur.</p> + +<p>Et il se retira.</p> + +<p>En effet, à l’heure indiquée, le même homme revint dans la même voiture, +qui cette fois, au lieu de s’arrêter au coin de la rue Férou, s’arrêta +devant la porte verte. Il frappa, on lui ouvrit, et il entra.</p> + +<p>Aux signes de respect dont le valet fut prodigue envers lui, il comprit +que sa lettre avait fait l’effet désiré.</p> + +<p>«M. l’abbé est chez lui? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, il travaille dans sa bibliothèque; mais il attend monsieur», +répondit le serviteur.</p> + +<p>L’étranger monta un escalier assez rude, et, devant une table dont la +superficie était inondée de la lumière que concentrait un vaste +abat-jour, tandis que le reste de l’appartement était dans l’ombre, il +aperçut l’abbé, en habit ecclésiastique, la tête couverte de ces +coqueluchons sous lesquels s’ensevelissait le crâne des savants en <i>us</i> +du Moyen Âge.</p> + +<p>«C’est à monsieur Busoni que j’ai l’honneur de parler? demanda le +visiteur.</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit l’abbé, et vous êtes la personne que M. de +Boville, ancien intendant des prisons, m’envoie de la part de M. le +préfet de Police?</p> + +<p>—Justement, monsieur.</p> + +<p>—Un des agents préposés à la sûreté de Paris?</p> + +<p>—Oui, monsieur», répondit l’étranger avec une espèce d’hésitation, et +surtout un peu de rougeur.</p> + +<p>L’abbé rajusta les grandes lunettes qui lui couvraient non seulement les +yeux, mais encore les tempes, et, se rasseyant, fit signe au visiteur de +s’asseoir à son tour.</p> + +<p>«Je vous écoute, monsieur, dit l’abbé avec un accent italien des plus +prononcés.</p> + +<p>—La mission dont je me suis chargé, monsieur, reprit le visiteur en +pesant chacune de ses paroles comme si elles avaient peine à sortir, est +une mission de confiance pour celui qui la remplit et pour celui près +duquel on la remplit.</p> + +<p>L’abbé s’inclina.</p> + +<p>«Oui, reprit l’étranger, votre probité, monsieur l’abbé, est si connue +de M. le préfet de Police, qu’il veut savoir de vous, comme magistrat, +une chose qui intéresse cette sûreté publique au nom de laquelle je vous +suis député. Nous espérons donc, monsieur l’abbé, qu’il n’y aura ni +liens d’amitié ni considération humaine qui puissent vous engager à +déguiser la vérité à la justice.</p> + +<p>—Pourvu, monsieur, que les choses qu’il vous importe de savoir ne +touchent en rien aux scrupules de ma conscience. Je suis prêtre, +monsieur, et les secrets de la confession, par exemple, doivent rester +entre moi et la justice de Dieu, et non entre moi et la justice humaine.</p> + +<p>—Oh! soyez tranquille, monsieur l’abbé, dit l’étranger, dans tous les +cas nous mettrons votre conscience à couvert.»</p> + +<p>À ces mots l’abbé, en pesant de son côté sur l’abat-jour, leva ce même +abat-jour du côté opposé, de sorte que, tout en éclairant en plein le +visage de l’étranger, le sien restait toujours dans l’ombre.</p> + +<p>«Pardon, monsieur l’abbé, dit l’envoyé de M. le préfet de Police, mais +cette lumière me fatigue horriblement la vue.»</p> + +<p>L’abbé baissa le carton vert.</p> + +<p>«Maintenant, monsieur, je vous écoute, parlez.</p> + +<p>—J’arrive au fait. Vous connaissez M. le comte de Monte-Cristo?</p> + +<p>—Vous voulez parler de M. Zaccone, je présume?</p> + +<p>—Zaccone!... Ne s’appelle-t-il donc pas Monte-Cristo!</p> + +<p>—Monte-Cristo est un nom de terre, ou plutôt un nom de rocher, et non +pas un nom de famille.</p> + +<p>—Eh bien, soit; ne discutons pas sur les mots, et puisque M. de +Monte-Cristo et M. Zaccone c’est le même homme....</p> + +<p>—Absolument le même.</p> + +<p>—Parlons de M. Zaccone.</p> + +<p>—Soit.</p> + +<p>—Je vous demandais si vous le connaissiez?</p> + +<p>—Beaucoup.</p> + +<p>—Qu’est-il?</p> + +<p>—C’est le fils d’un riche armateur de Malte. </p> + +<p>—Oui, je le sais bien, c’est ce qu’on dit; mais, comme vous le +comprenez, la police ne peut pas se contenter d’un <i>on-dit</i>.</p> + +<p>—Cependant, reprit l’abbé avec un sourire tout affable, quand cet +<i>on-dit</i> est la vérité, il faut bien que tout le monde s’en contente, et +que la police fasse comme tout le monde.</p> + +<p>—Mais vous êtes sûr de ce que vous dites?</p> + +<p>—Comment! si j’en suis sûr!</p> + +<p>—Remarquez, monsieur, que je ne suspecte en aucune façon votre bonne +foi. Je vous dis: Êtes-vous sûr?</p> + +<p>—Écoutez, j’ai connu M. Zaccone le père.</p> + +<p>—Ah! ah!</p> + +<p>—Oui, et tout enfant j’ai joué dix fois avec son fils dans leurs +chantiers de construction.</p> + +<p>—Mais cependant ce titre de comte?</p> + +<p>—Vous savez, cela s’achète.</p> + +<p>—En Italie?</p> + +<p>—Partout.</p> + +<p>—Mais ces richesses qui sont immenses à ce qu’on dit toujours....</p> + +<p>—Oh! quant à cela, répondit l’abbé, immenses c’est le mot.</p> + +<p>—Combien croyez-vous qu’il possède, vous qui le connaissez?</p> + +<p>—Oh! il a bien cent cinquante à deux cent mille livres de rente.</p> + +<p>—Ah! voilà qui est raisonnable, dit le visiteur, mais on parle de +trois, de quatre millions!</p> + +<p>—Deux cent mille livres de rente, monsieur, font juste quatre millions +de capital.</p> + +<p>—Mais on parlait de trois à quatre millions de rente!</p> + +<p>—Oh! cela n’est pas croyable.</p> + +<p>—Et vous connaissez son île de Monte-Cristo?</p> + +<p>—Certainement; tout homme qui est venu de Palerme, de Naples ou de Rome +en France, par mer, la connaît, puisqu’il est passé à côté d’elle et l’a +vue en passant.</p> + +<p>—C’est un séjour enchanteur, à ce que l’on assure.</p> + +<p>—C’est un rocher.</p> + +<p>—Et pourquoi donc le comte a-t-il acheté un rocher?</p> + +<p>—Justement pour être comte. En Italie, pour être comte, on a encore +besoin d’un comté.</p> + +<p>—Vous avez sans doute entendu parler des aventures de jeunesse de M. +Zaccone.</p> + +<p>—Le père?</p> + +<p>—Non, le fils.</p> + +<p>—Ah! voici où commencent mes incertitudes, car voici où j’ai perdu mon +jeune camarade de vue.</p> + +<p>—Il a fait la guerre?</p> + +<p>—Je crois qu’il a servi.</p> + +<p>—Dans quelle arme?</p> + +<p>—Dans la marine.</p> + +<p>—Voyons, vous n’êtes pas son confesseur?</p> + +<p>—Non, monsieur; je le crois luthérien.</p> + +<p>—Comment, luthérien?</p> + +<p>—Je dis que je crois; je n’affirme pas. D’ailleurs, je croyais la +liberté des cultes établie en France.</p> + +<p>—Sans doute, aussi n’est-ce point de ses croyances que nous nous +occupons en ce moment, c’est de ses actions; au nom de M. le préfet de +Police, je vous somme de dire ce que vous savez.</p> + +<p>—Il passe pour un homme fort charitable. Notre saint-père le pape l’a +fait chevalier du Christ, faveur qu’il n’accorde guère qu’aux princes, +pour les services éminents qu’il a rendus aux chrétiens d’Orient; il a +cinq ou six grands cordons conquis par des services rendus ainsi aux +princes ou aux États.</p> + +<p>—Et il les porte?</p> + +<p>—Non, mais il en est fier, il dit qu’il aime mieux les récompenses +accordées aux bienfaiteurs de l’humanité que celles accordées aux +destructeurs des hommes.</p> + +<p>—C’est donc un quaker que cet homme-là?</p> + +<p>—Justement, c’est un quaker, moins le grand chapeau et l’habit marron, +bien entendu.</p> + +<p>—Lui connaît-on des amis?</p> + +<p>—Oui, car il a pour amis tous ceux qui le connaissent.</p> + +<p>—Mais enfin, il a bien quelque ennemi?</p> + +<p>—Un seul.</p> + +<p>—Comment le nommez-vous?</p> + +<p>—Lord Wilmore.</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—À Paris dans ce moment même.</p> + +<p>—Et il peut me donner des renseignements?</p> + +<p>—Précieux. Il était dans l’Inde en même temps que Zaccone.</p> + +<p>—Savez-vous où il demeure?</p> + +<p>—Quelque part dans la Chaussée-d’Antin; mais j’ignore la rue et le +numéro.</p> + +<p>—Vous êtes mal avec cet Anglais?</p> + +<p>—J’aime Zaccone et lui le déteste; nous sommes en froid à cause de +cela.</p> + +<p>—Monsieur l’abbé, pensez-vous que le comte de Monte-Cristo soit jamais +venu en France avant le voyage qu’il vient de faire à Paris?</p> + +<p>—Ah! pour cela, je puis vous répondre pertinemment. Non, monsieur, il +n’y est jamais venu, puisqu’il s’est adressé à moi, il y a six mois, +pour avoir les renseignements qu’il désirait. De mon côté, comme +j’ignorais à quelle époque je serais moi-même de retour à Paris, je lui +ai adressé M. Cavalcanti.</p> + +<p>—Andrea?</p> + +<p>—Non; Bartolomeo, le père.</p> + +<p>—Très bien, monsieur; je n’ai plus à vous demander qu’une chose, et je +vous somme, au nom de l’honneur, de l’humanité et de la religion, de me +répondre sans détour.</p> + +<p>—Dites, monsieur.</p> + +<p>—Savez-vous dans quel but M. le comte de Monte-Cristo a acheté une +maison à Auteuil?</p> + +<p>—Certainement, car il me l’a dit.</p> + +<p>—Dans quel but, monsieur?</p> + +<p>—Dans celui d’en faire un hospice d’aliénés dans le style de celui +fondé par le baron de Pisani, à Palerme. Connaissez-vous cet hospice?</p> + +<p>—De réputation, oui, monsieur.</p> + +<p>—C’est une institution magnifique.»</p> + +<p>Et là-dessus, l’abbé salua l’étranger en homme qui désire faire +comprendre qu’il ne serait pas fâché de se remettre au travail +interrompu. Le visiteur, soit qu’il comprît le désir de l’abbé, soit +qu’il fût au bout de ses questions, se leva à son tour.</p> + +<p>L’abbé le reconduisit jusqu’à la porte.</p> + +<p>«Vous faites de riches aumônes, dit le visiteur, et quoiqu’on vous dise +riche, j’oserai vous offrir, quelque chose pour vos pauvres; de votre +côté, daignerez-vous accepter mon offrande?</p> + +<p>—Merci, monsieur, il n’y a qu’une seule chose dont je sois jaloux au +monde, c’est que le bien que je fais vienne de moi.</p> + +<p>—Mais cependant.... </p> + +<p>—C’est une résolution invariable. Mais cherchez, monsieur, et vous +trouverez: hélas! sur le chemin de chaque homme riche, il y a bien des +misères à coudoyer!»</p> + +<p>L’abbé salua une dernière fois en ouvrant la porte; l’étranger salua à +son tour et sortit.</p> + +<p>La voiture le conduisit droit chez M. de Villefort.</p> + +<p>Une heure après, la voiture sortit de nouveau, et cette fois se dirigea +vers la rue Fontaine-Saint-Georges. Au n°5, elle s’arrêta. C’était là +que demeurait Lord Wilmore.</p> + +<p>L’étranger avait écrit à Lord Wilmore pour lui demander un rendez-vous +que celui-ci avait fixé à dix heures. Aussi, comme l’envoyé de M. le +préfet de Police arriva à dix heures moins dix minutes, lui fut-il +répondu que Lord Wilmore, qui était l’exactitude et la ponctualité en +personne, n’était pas encore rentré, mais qu’il rentrerait pour sûr à +dix heures sonnantes.</p> + +<p>Le visiteur attendit dans le salon. Ce salon n’avait rien de remarquable +et était comme tous les salons d’hôtel garni.</p> + +<p>Une cheminée avec deux vases de Sèvres modernes, une pendule avec un +Amour tendant son arc, une glace en deux morceaux; de chaque côté de +cette glace une gravure représentant, l’une Homère portant son guide, +l’autre Bélisaire demandant l’aumône, un papier gris sur gris, un meuble +en drap rouge imprimé de noir: tel était le salon de Lord Wilmore.</p> + +<p>Il était éclairé par des globes de verre dépoli qui ne répandaient +qu’une faible lumière, laquelle semblait ménagée exprès pour les yeux +fatigués de l’envoyé de M. le préfet de Police.</p> + +<p>Au bout de dix minutes d’attente, la pendule sonna dix heures; au +cinquième coup, la porte s’ouvrit, et Lord Wilmore parut.</p> + +<p>Lord Wilmore était un homme plutôt grand que petit, avec des favoris +rares et roux, le teint blanc et les cheveux blonds grisonnants. Il +était vêtu avec toute l’excentricité anglaise, c’est-à-dire qu’il +portait un habit bleu à boutons d’or et haut collet piqué, comme on les +portait en 1811: un gilet de casimir blanc et un pantalon de nankin de +trois pouces trop court, mais que des sous-pieds de même étoffe +empêchaient de remonter jusqu’aux genoux.</p> + +<p>Son premier mot en entrant fut:</p> + +<p>«Vous savez, monsieur, que je ne parle pas français.</p> + +<p>—Je sais, du moins, que vous n’aimez pas à parler notre langue, +répondit l’envoyé de M. le préfet de Police.</p> + +<p>—Mais vous pouvez la parler, vous, reprit Lord Wilmore, car, si je ne +la parle pas, je la comprends.</p> + +<p>—Et moi, reprit le visiteur en changeant d’idiome, je parle assez +facilement l’anglais pour soutenir la conversation dans cette langue. Ne +vous gênez donc pas, monsieur.</p> + +<p>—Hao!» fit Lord Wilmore avec cette intonation qui n’appartient qu’aux +naturels les plus purs de la Grande-Bretagne.</p> + +<p>L’envoyé du préfet de Police présenta à Lord Wilmore sa lettre +d’introduction. Celui-ci la lut avec un flegme tout anglican; puis, +lorsqu’il eut terminé sa lecture:</p> + +<p>«Je comprends, dit-il en anglais; je comprends très bien.»</p> + +<p>Alors commencèrent les interrogations.</p> + +<p>Elles furent à peu près les mêmes que celles qui avaient été adressées à +l’abbé Busoni. Mais comme Lord Wilmore, en sa qualité d’ennemi du comte +de Monte-Cristo, n’y mettait pas la même retenue que l’abbé, elles +furent beaucoup plus étendues; il raconta la jeunesse de Monte-Cristo, +qui, selon lui, était, à l’âge de dix ans, entré au service d’un de ces +petits souverains de l’Inde qui font la guerre aux Anglais; c’est là +qu’il l’avait, lui Wilmore, rencontré pour la première fois, et qu’ils +avaient combattu l’un contre l’autre. Dans cette guerre, Zaccone avait +été fait prisonnier, avait été envoyé en Angleterre, mis sur les +pontons, d’où il s’était enfui à la nage. Alors avaient commencé ses +voyages, ses duels, ses passions; alors était arrivée l’insurrection de +Grèce, il avait servi dans les rangs des Grecs. Tandis qu’il était à +leur service, il avait découvert une mine d’argent dans les montagnes de +la Thessalie, mais il s’était bien gardé de parler de cette découverte à +personne. Après Navarin, et lorsque le gouvernement grec fut consolidé, +il demanda au roi Othon un privilège d’exploitation pour cette mine, ce +privilège lui fut accordé. De là cette fortune immense qui pouvait, +selon Lord Wilmore monter à un ou deux millions de revenu, fortune qui +néanmoins, pouvait tarir tout à coup, si la mine elle-même tarissait.</p> + +<p>«Mais, demanda le visiteur, savez-vous pourquoi il est venu en France?</p> + +<p>—Il veut spéculer sur les chemins de fer, dit Lord Wilmore; et puis, +comme il est chimiste habile et physicien non moins distingué, il a +découvert un nouveau télégraphe dont il poursuit l’application.</p> + +<p>—Combien dépense-t-il à peu près par an? demanda l’envoyé de M. le +préfet de Police.</p> + +<p>—Oh! cinq ou six cent mille francs, tout au plus, dit Lord Wilmore; il +est avare.»</p> + +<p>Il était évident que la haine faisait parler l’Anglais, et que, ne +sachant quelle chose reprocher au comte, il lui reprochait son avarice.</p> + +<p>«Savez-vous quelque chose de sa maison d’Auteuil?</p> + +<p>—Oui, certainement.</p> + +<p>—Eh bien, qu’en savez-vous?</p> + +<p>—Vous demandez dans quel but il l’a achetée?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, le comte est un spéculateur qui se ruinera certainement en +essais et en utopies: il prétend qu’il y a à Auteuil, dans les environs +de la maison qu’il vient d’acquérir, un courant d’eau minérale qui peut +rivaliser avec les eaux de Bagnères, de Luchon et de Cauterets. Il veut +faire de son acquisition un <i>badhaus</i> comme disent les Allemands. Il a +déjà deux ou trois fois retourné tout son jardin pour retrouver le +fameux cours d’eau; et comme il n’a pas pu le découvrir, vous allez le +voir, d’ici à peu de temps, acheter les maisons qui environnent la +sienne. Or, comme je lui en veux, j’espère que dans son chemin de fer, +dans son télégraphe électrique ou dans son exploitation de bains, il va +se ruiner; je le suis pour jouir de sa déconfiture, qui ne peut manquer +d’arriver un jour ou l’autre.</p> + +<p>—Et pourquoi lui en voulez-vous? demanda le visiteur.</p> + +<p>—Je lui en veux, répondit Lord Wilmore, parce qu’en passant en +Angleterre il a séduit la femme d’un de mes amis.</p> + +<p>—Mais si vous lui en voulez, pourquoi ne cherchez-vous pas à vous +venger de lui?</p> + +<p>—Je me suis déjà battu trois fois avec le comte, dit l’Anglais: la +première fois au pistolet; la seconde à l’épée; la troisième à +l’espadon.</p> + +<p>—Et le résultat de ces duels a été?</p> + +<p>—La première fois, il m’a cassé le bras; la seconde fois, il m’a +traversé le poumon; et la troisième, il m’a fait cette blessure.»</p> + +<p>L’Anglais rabattit un col de chemise qui lui montait jusqu’aux oreilles, +et montra une cicatrice dont la rougeur indiquait la date peu ancienne.</p> + +<p>«De sorte que je lui en veux beaucoup, répéta l’Anglais, et qu’il ne +mourra, bien sûr, que de ma main. </p> + +<p>—Mais, dit l’envoyé de la préfecture, vous ne prenez pas le chemin de +le tuer, ce me semble.</p> + +<p>—Hao! fit l’Anglais, tous les jours je vais au tir, et tous les deux +jours Grisier vient chez moi.»</p> + +<p>C’était ce que voulait savoir le visiteur, ou plutôt c’était tout ce que +paraissait savoir l’Anglais. L’agent se leva donc, et après avoir salué +Lord Wilmore, qui lui répondit avec la raideur et la politesse +anglaises, il se retira.</p> + +<p>De son côté, Lord Wilmore, après avoir entendu se refermer sur lui la +porte de la rue, rentra dans sa chambre à coucher, où, en un tour de +main, il perdit ses cheveux blonds, ses favoris roux, sa fausse mâchoire +et sa cicatrice pour retrouver les cheveux noirs, le teint mat et les +dents de perles du comte de Monte-Cristo.</p> + +<p>Il est vrai que, de son côté, ce fut M. de Villefort, et non l’envoyé de +M. le préfet de Police, qui rentra chez M. de Villefort.</p> + +<p>Le procureur du roi était un peu tranquillisé par cette double visite, +qui, au reste, ne lui avait rien appris de rassurant, mais qui ne lui +avait rien appris non plus d’inquiétant. Il en résulta que, pour la +première fois depuis le dîner d’Auteuil, il dormit la nuit suivante avec +quelque tranquillité.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXX" id="LXX"></a><a href="#table">LXX</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le bal.</a></h3> + +<p>On en était arrivé aux plus chaudes journées de juillet, lorsque vint se +présenter à son tour, dans l’ordre des temps, ce samedi où devait avoir +lieu le bal de M. de Morcerf.</p> + +<p>Il était dix heures du soir: les grands arbres du jardin de l’hôtel du +comte se détachaient en vigueur sur un ciel où glissaient, découvrant, +une tenture d’azur parsemée d’étoiles d’or, les dernières vapeurs d’un +orage qui avait grondé menaçant toute la journée.</p> + +<p>Dans les salles du rez-de-chaussée, on entendait bruire la musique et +tourbillonner la valse et le galop tandis que des bandes éclatantes de +lumière passaient tranchantes à travers les ouvertures des persiennes.</p> + +<p>Le jardin était livré en ce moment à une dizaine de serviteurs, à qui la +maîtresse de maison, rassurée par le temps qui se rassérénait de plus en +plus, venait de donner l’ordre de dresser le souper.</p> + +<p>Jusque-là on avait hésité si l’on souperait dans la salle à manger ou +sous une longue tente de coutil dressée sur la pelouse. Ce beau ciel +bleu, tout parsemé d’étoiles, venait de décider le procès en faveur de +la tente et de la pelouse.</p> + +<p>On illuminait les allées du jardin avec les lanternes de couleur, comme +c’est l’habitude en Italie, et l’on surchargeait de bougies et de +fleurs la table du souper, comme c’est l’usage dans tous les pays où +l’on comprend un peu ce luxe de la table, le plus rare de tous les +luxes, quand on veut le rencontrer complet.</p> + +<p>Au moment où la comtesse de Morcerf rentrait dans ses salons, après +avoir donné ses derniers ordres, les salons commençaient à se remplir +d’invités qu’attirait la charmante hospitalité de la comtesse, bien plus +que la position distinguée du comte; car on était sûr d’avance que cette +fête offrirait, grâce au bon goût de Mercédès, quelques détails dignes +d’être racontés ou copiés au besoin.</p> + +<p>Mme Danglars, à qui les événements que nous avons racontés avaient +inspiré une profonde inquiétude, hésitait à aller chez Mme de Morcerf, +lorsque dans la matinée sa voiture avait croisé celle de Villefort. +Villefort lui avait fait un signe, les deux voitures s’étaient +rapprochées, et à travers les portières:</p> + +<p>«Vous allez chez Mme de Morcerf, n’est-ce pas? avait demandé le +procureur du roi.</p> + +<p>—Non, avait répondu Mme Danglars, je suis trop souffrante.</p> + +<p>—Vous avez tort, reprit Villefort avec un regard significatif; il +serait important que l’on vous y vît.</p> + +<p>—Ah! croyez-vous? demanda la baronne.</p> + +<p>—Je le crois.</p> + +<p>—En ce cas, j’irai.»</p> + +<p>Et les deux voitures avaient repris leur course divergente. Mme +Danglars était donc venue, non seulement belle de sa propre beauté, mais +encore éblouissante de luxe; elle entrait par une porte au moment où +Mercédès entrait par l’autre.</p> + +<p>La comtesse détacha Albert au-devant de Mme Danglars; Albert s’avança, +fit à la baronne, sur sa toilette, les compliments mérités, et lui prit +le bras pour la conduire à la place qu’il lui plairait de choisir.</p> + +<p>Albert regarda autour de lui.</p> + +<p>«Vous cherchez ma fille? dit en souriant la baronne.</p> + +<p>—Je l’avoue, dit Albert; auriez-vous eu la cruauté de ne pas nous +l’amener?»</p> + +<p>—Rassurez-vous, elle a rencontré Mlle de Villefort et a pris son bras; +tenez, les voici qui nous suivent toutes les deux en robes blanches, +l’une avec un bouquet de camélias, l’autre avec un bouquet de myosotis; +mais dites-moi donc?...</p> + +<p>—Que cherchez-vous à votre tour? demanda Albert en souriant.</p> + +<p>—Est-ce que vous n’aurez pas ce soir le comte de Monte-Cristo?</p> + +<p>—Dix-sept! répondit Albert.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je veux dire que cela va bien, reprit le vicomte en riant, et que vous +êtes la dix-septième personne qui me fait la même question; il va bien +le comte!... je lui en fais mon compliment....</p> + +<p>—Et répondez-vous à tout le monde comme à moi?</p> + +<p>—Ah! c’est vrai, je ne vous ai pas répondu; rassurez-vous, madame, nous +aurons l’homme à la mode, nous sommes des privilégiés.</p> + +<p>—Étiez-vous hier à l’Opéra?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Il y était, lui.</p> + +<p>—Ah! vraiment! Et l’<i>excentric man</i> a-t-il fait quelque nouvelle +originalité?</p> + +<p>—Peut-il se montrer sans cela? Elssler dansait dans le <i>Diable +boiteux</i>; la princesse grecque était dans le ravissement. Après la +cachucha, il a passé une bague magnifique dans la queue du bouquet, et +l’a jeté à la charmante danseuse, qui au troisième acte a reparu, pour +lui faire honneur, avec sa bague au doigt. Et sa princesse grecque, +l’aurez-vous?</p> + +<p>—Non, il faut que vous vous en priviez; sa position dans la maison du +comte n’est pas assez fixée.</p> + +<p>—Tenez, laissez-moi ici et allez saluer Mme de Villefort, dit la +baronne: je vois qu’elle meurt d’envie de vous parler.»</p> + +<p>Albert salua Mme Danglars et s’avança vers Mme de Villefort, qui ouvrit +la bouche à mesure qu’il approchait.</p> + +<p>«Je parie, dit Albert en l’interrompant, que je sais ce que vous allez +me dire?</p> + +<p>—Ah! par exemple! dit Mme de Villefort.</p> + +<p>—Si je devine juste, me l’avouerez-vous?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—D’honneur?</p> + +<p>—D’honneur.</p> + +<p>—Vous alliez me demander si le comte de Monte-Cristo était arrivé ou +allait venir?</p> + +<p>—Pas du tout. Ce n’est pas de lui que je m’occupe en ce moment. +J’allais vous demander si vous aviez reçu des nouvelles de M. Franz.</p> + +<p>—Oui, hier.</p> + +<p>—Que vous disait-il?</p> + +<p>—Qu’il partait en même temps que sa lettre.</p> + +<p>—Bien! Maintenant, le comte?</p> + +<p>—Le comte viendra, soyez tranquille.</p> + +<p>—Vous savez qu’il a un autre nom que Monte-Cristo?</p> + +<p>—Non, je ne savais pas.</p> + +<p>—Monte-Cristo est un nom d’île, et il a un nom de famille.</p> + +<p>—Je ne l’ai jamais entendu prononcer.</p> + +<p>—Eh bien, je suis plus avancée que vous; il s’appelle Zaccone.</p> + +<p>—C’est possible.</p> + +<p>—Il est Maltais.</p> + +<p>—C’est possible encore.</p> + +<p>—Fils d’un armateur.</p> + +<p>—Oh! mais, en vérité, vous devriez raconter ces choses-là tout haut, +vous auriez le plus grand succès.</p> + +<p>—Il a servi dans l’Inde, exploite une mine d’argent en Thessalie, et +vient à Paris pour faire un établissement d’eaux minérales à Auteuil.</p> + +<p>—Eh bien, à la bonne heure, dit Morcerf, voilà des nouvelles! Me +permettez-vous de les répéter?</p> + +<p>—Oui, mais petit à petit, une à une, sans dire qu’elles viennent de +moi.</p> + +<p>—Pourquoi cela? </p> + +<p>—Parce que c’est presque un secret surpris.</p> + +<p>—À qui?</p> + +<p>—À la police.</p> + +<p>—Alors ces nouvelles se débitaient....</p> + +<p>—Hier soir, chez le préfet. Paris s’est ému, vous le comprenez bien, à +la vue de ce luxe inusité, et la police a pris des informations.</p> + +<p>—Bien! il ne manquait plus que d’arrêter le comte comme vagabond, sous +prétexte qu’il est trop riche.</p> + +<p>—Ma foi, c’est ce qui aurait bien pu lui arriver si les renseignements +n’avaient pas été si favorables.</p> + +<p>—Pauvre comte, et se doute-t-il du péril qu’il a couru?</p> + +<p>—Je ne crois pas.</p> + +<p>—Alors, c’est charité que de l’en avertir. À son arrivée je n’y +manquerai pas.»</p> + +<p>En ce moment un beau jeune homme aux yeux vifs, aux cheveux noirs, à la +moustache luisante, vint saluer respectueusement Mme de Villefort. +Albert lui tendit la main.</p> + +<p>«Madame, dit Albert, j’ai l’honneur de vous présenter M. Maximilien +Morrel, capitaine aux spahis, l’un de nos bons et surtout de nos braves +officiers.</p> + +<p>—J’ai déjà eu le plaisir de rencontrer monsieur à Auteuil, chez M. le +comte de Monte-Cristo», répondit Mme de Villefort en se détournant avec +une froideur marquée.</p> + +<p>Cette réponse, et surtout le ton dont elle était faite, serrèrent le +cœur du pauvre Morrel; mais une compensation lui était ménagée: en se +retournant, il vit à l’encoignure de la porte une belle et blanche +figure dont les yeux dilatés et sans expression apparente s’attachaient +sur lui, tandis que le bouquet de myosotis montait lentement à ses +lèvres.</p> + +<p>Ce salut fut si bien compris que Morrel, avec la même expression de +regard, approcha à son tour son mouchoir de sa bouche; et les deux +statues vivantes dont le cœur battait si rapidement sous le marbre +apparent de leur visage, séparées l’une de l’autre par toute la largeur +de la salle, s’oublièrent un instant, ou plutôt un instant oublièrent +tout le monde dans cette muette contemplation.</p> + +<p>Elles eussent pu rester plus longtemps ainsi perdues l’une dans l’autre, +sans que personne remarquât leur oubli de toutes choses: le comte de +Monte-Cristo venait d’entrer.</p> + +<p>Nous l’avons déjà dit, le comte, soit prestige factice, soit prestige +naturel, attirait l’attention partout où il se présentait; ce n’était +pas son habit noir, irréprochable il est vrai dans sa coupe, mais simple +et sans décorations; ce n’était pas son gilet blanc sans aucune +broderie; ce n’était pas son pantalon emboîtant un pied de la forme la +plus délicate, qui attiraient l’attention: c’étaient son teint mat, ses +cheveux noirs ondés, c’était son visage calme et pur, c’était son œil +profond et mélancolique, c’était enfin sa bouche dessinée avec une +finesse merveilleuse, et qui prenait si facilement l’expression d’un +haut dédain, qui faisaient que tous les yeux se fixaient sur lui.</p> + +<p>Il pouvait y avoir des hommes plus beaux, mais il n’y en avait certes +pas de plus <i>significatifs</i>, qu’on nous passe cette expression: tout +dans le comte voulait dire quelque chose et avait sa valeur; car +l’habitude de la pensée utile avait donné à ses traits, à l’expression +de son visage et au plus insignifiant de ses gestes une souplesse et une +fermeté incomparables.</p> + +<p>Et puis notre monde parisien est si étrange, qu’il n’eût peut-être point +fait attention à tout cela, s’il n’y eût eu sous tout cela une +mystérieuse histoire dorée par une immense fortune.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, il s’avança, sous le poids des regards et à travers +l’échange des petits saluts jusqu’à Mme de Morcerf, qui, debout devant +la cheminée garnie de fleurs, l’avait vu apparaître dans une glace +placée en face de la porte, et s’était préparée pour le recevoir.</p> + +<p>Elle se retourna donc vers lui avec un sourire composé au moment même où +il s’inclinait devant elle.</p> + +<p>Sans doute elle crut que le comte allait lui parler; sans doute, de son +côté, le comte crut qu’elle allait lui adresser la parole; mais des deux +côtés ils restèrent muets, tant une banalité leur semblait sans doute +indigne de tous deux; et, après un échange de saluts, Monte-Cristo se +dirigea vers Albert, qui venait à lui la main ouverte.</p> + +<p>«Vous avez vu ma mère? demanda Albert.</p> + +<p>—Je viens d’avoir l’honneur de la saluer, dit le comte, mais je n’ai +point aperçu votre père.</p> + +<p>—Tenez! il cause politique, là-bas, dans ce petit groupe de grandes +célébrités.</p> + +<p>—En vérité, dit Monte-Cristo, ces messieurs que je vois là-bas sont des +célébrités? je ne m’en serais pas douté! Et de quel genre? Il y a des +célébrités de toute espèce, comme vous savez.</p> + +<p>—Il y a d’abord un savant, ce grand monsieur sec; il a découvert dans +la campagne de Rome une espèce de lézard qui a une vertèbre de plus que +les autres, et il est revenu faire part à l’Institut de cette +découverte. La chose a été longtemps contestée: mais force est restée au +grand monsieur sec. La vertèbre avait fait beaucoup de bruit dans le +monde savant; le grand monsieur sec n’était que chevalier de la Légion +d’honneur, on l’a nommé officier.</p> + +<p>—À la bonne heure! dit Monte-Cristo, voilà une croix qui me paraît +sagement donnée; alors, s’il trouve une seconde vertèbre, on le fera +commandeur?</p> + +<p>—C’est probable, dit Morcerf.</p> + +<p>—Et cet autre qui a eu la singulière idée de s’affubler d’un habit bleu +brodé de vert, quel peut-il être?</p> + +<p>—Ce n’est pas lui qui a eu l’idée de s’affubler de cet habit: c’est la +République, laquelle, comme vous le savez, était un peu artiste, et qui, +voulant donner un uniforme aux académiciens, a prié David de leur +dessiner un habit.</p> + +<p>—Ah! vraiment, dit Monte-Cristo; ainsi ce monsieur est académicien?</p> + +<p>—Depuis huit jours il fait partie de la docte assemblée.</p> + +<p>—Et quel est son mérite, sa spécialité?</p> + +<p>—Sa spécialité? Je crois qu’il enfonce des épingles dans la tête des +lapins, qu’il fait manger de la garance aux poules et qu’il repousse +avec des baleines la moelle épinière des chiens.</p> + +<p>—Et il est de l’Académie des sciences pour cela?</p> + +<p>—Non pas, de l’Académie française.</p> + +<p>—Mais qu’a donc à faire l’Académie française là-dedans?</p> + +<p>—Je vais vous dire, il paraît....</p> + +<p>—Que ses expériences ont fait faire un grand pas à la science, sans +doute?</p> + +<p>—Non, mais qu’il écrit en fort bon style.</p> + +<p>—Cela doit, dit Monte-Cristo, flatter énormément l’amour-propre des +lapins à qui il enfonce des épingles dans la tête, des poules dont il +teint les os en rouge, et des chiens dont il repousse la moelle +épinière.» </p> + +<p>Albert se mit à rire.</p> + +<p>«Et cet autre? demanda le comte.</p> + +<p>—Cet autre?</p> + +<p>—Oui, le troisième.</p> + +<p>—Ah! l’habit bleu barbeau?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C’est un collègue du comte, qui vient de s’opposer le plus chaudement +à ce que la Chambre des pairs ait un uniforme; il a eu un grand succès +de tribune à ce propos-là; il était mal avec les gazettes libérales, +mais sa noble opposition aux désirs de la cour vient de le raccommoder +avec elles; on parle de le nommer ambassadeur.</p> + +<p>—Et quels sont ses titres à la pairie?</p> + +<p>—Il a fait deux ou trois opéras-comiques, pris quatre ou cinq actions +au <i>Siècle</i>, et voté cinq ou six ans pour le ministère.</p> + +<p>—Bravo! vicomte, dit Monte-Cristo en riant, vous êtes un charmant +cicérone; maintenant vous me rendrez un service, n’est-ce pas?</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Vous ne me présenterez pas à ces messieurs, et s’ils demandent à +m’être présentés, vous me préviendrez.»</p> + +<p>En ce moment le comte sentit qu’on lui posait la main sur le bras; il se +retourna, c’était Danglars.</p> + +<p>«Ah! c’est vous, baron! dit-il.</p> + +<p>—Pourquoi m’appelez-vous baron? dit Danglars; vous savez bien que je ne +tiens pas à mon titre. Ce n’est pas comme vous, vicomte; vous y tenez, +n’est-ce pas, vous?».</p> + +<p>—Certainement, répondit Albert, attendu que si je n’étais pas vicomte, +je ne serais plus rien, tandis que vous, vous pouvez sacrifier votre +titre de baron, vous resterez encore millionnaire.</p> + +<p>—Ce qui me paraît le plus beau titre sous la royauté de Juillet, reprit +Danglars.</p> + +<p>—Malheureusement, dit Monte-Cristo, on n’est pas millionnaire à vie +comme on est baron, pair de France ou académicien; témoins les +millionnaires Frank et Poulmann, de Francfort, qui viennent de faire +banqueroute.</p> + +<p>—Vraiment? dit Danglars en pâlissant.</p> + +<p>—Ma foi, j’en ai reçu la nouvelle ce soir par un courrier; j’avais +quelque chose comme un million chez eux; mais, averti à temps, j’en ai +exigé le remboursement voici un mois à peu près.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! reprit Danglars; ils ont tiré sur moi pour deux cent +mille francs. </p> + +<p>—Eh bien, vous voilà prévenu; leur signature vaut cinq pour cent.</p> + +<p>—Oui, mais je suis prévenu trop tard, dit Danglars, j’ai fait honneur à +leur signature.</p> + +<p>—Bon! dit Monte-Cristo, voilà deux cent mille francs qui sont allés +rejoindre....</p> + +<p>—Chut! dit Danglars; ne parlez donc pas de ces choses-là....»</p> + +<p>Puis, s’approchant de Monte-Cristo: «surtout devant M. Cavalcanti fils», +ajouta le banquier, qui, en prononçant ces mots, se tourna en souriant +du côté du jeune homme.</p> + +<p>Morcerf avait quitté le comte pour aller parler à sa mère. Danglars le +quitta pour saluer Cavalcanti fils. Monte-Cristo se trouva un instant +seul.</p> + +<p>Cependant la chaleur commençait à devenir excessive.</p> + +<p>Les valets circulaient dans les salons avec des plateaux chargés de +fruits et de glaces.</p> + +<p>Monte-Cristo essuya avec son mouchoir son visage mouillé de sueur; mais +il se recula quand le plateau passa devant lui, et ne prit rien pour se +rafraîchir.</p> + +<p>Mme de Morcerf ne perdait pas du regard Monte-Cristo. Elle vit passer le +plateau sans qu’il y touchât; elle saisit même le mouvement par lequel +il s’en éloigna. </p> + +<p>«Albert, dit-elle, avez-vous remarqué une chose?</p> + +<p>—Laquelle, ma mère?</p> + +<p>—C’est que le comte n’a jamais voulu accepter de dîner chez M. de +Morcerf.</p> + +<p>—Oui, mais il a accepté de déjeuner chez moi, puisque c’est par ce +déjeuner qu’il a fait son entrée dans le monde.</p> + +<p>—Chez vous n’est pas chez le comte, murmura Mercédès, et, depuis qu’il +est ici, je l’examine.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, il n’a encore rien pris.</p> + +<p>—Le comte est très sobre.»</p> + +<p>Mercédès sourit tristement.</p> + +<p>«Rapprochez-vous de lui, dit-elle, et, au premier plateau qui passera, +insistez.</p> + +<p>—Pourquoi cela, ma mère?</p> + +<p>—Faites-moi ce plaisir, Albert», dit Mercédès.</p> + +<p>Albert baisa la main de sa mère, et alla se placer près du comte.</p> + +<p>Un autre plateau passa chargé comme les précédents; elle vit Albert +insister près du comte, prendre même une glace et la lui présenter, mais +il refusa obstinément.</p> + +<p>Albert revint près de sa mère; la comtesse était très pâle.</p> + +<p>«Eh bien, dit-elle, vous voyez, il a refusé.</p> + +<p>—Oui; mais en quoi cela peut-il vous préoccuper?</p> + +<p>—Vous le savez, Albert, les femmes sont singulières. J’aurais vu avec +plaisir le comte prendre quelque chose chez moi, ne fût-ce qu’un grain +de grenade. Peut-être au reste ne s’accommode-t-il pas des coutumes +françaises, peut-être a-t-il des préférences pour quelque chose.</p> + +<p>—Mon Dieu, non! je l’ai vu en Italie prendre de tout; sans doute qu’il +est mal disposé ce soir.</p> + +<p>—Puis, dit la comtesse, ayant toujours habité des climats brillants, +peut-être est-il moins sensible qu’un autre à la chaleur?</p> + +<p>—Je ne crois pas, car il se plaignait d’étouffer, demandait pourquoi, +puisqu’on a déjà ouvert les fenêtres, on n’a pas aussi ouvert les +jalousies.</p> + +<p>—En effet, dit Mercédès, c’est un moyen de m’assurer si cette +abstinence est un parti pris.»</p> + +<p>Et elle sortit du salon.</p> + +<p>Un instant après, les persiennes s’ouvrirent, et l’on put, à travers +les jasmins et les clématites qui garnissaient les fenêtres, voir tout +le jardin illuminé avec les lanternes et le souper servi sous la tente.</p> + +<p>Danseurs et danseuses, joueurs et causeurs poussèrent un cri de joie: +tous ces poumons altérés aspiraient avec délices l’air qui entrait à +flots.</p> + +<p>Au même moment, Mercédès reparut, plus pâle qu’elle n’était sortie, mais +avec cette fermeté de visage qui était remarquable chez elle dans +certaines circonstances. Elle alla droit au groupe dont son mari formait +le centre:</p> + +<p>«N’enchaînez pas ces messieurs ici, monsieur le comte, dit-elle, ils +aimeront autant, s’ils ne jouent pas, respirer au jardin qu’étouffer +ici.</p> + +<p>—Ah! madame, dit un vieux général fort galant, qui avait chanté: +<i>Partons pour la Syrie</i>! en 1809, nous n’irons pas seuls au jardin.</p> + +<p>—Soit, dit Mercédès, je vais donc donner l’exemple.»</p> + +<p>Et se retournant vers Monte-Cristo:</p> + +<p>«Monsieur le comte, dit-elle, faites-moi l’honneur de m’offrir votre +bras.»</p> + +<p>Le comte chancela presque à ces simples paroles; puis il regarda un +moment Mercédès. Ce moment eut la rapidité de l’éclair, et cependant il +parut à la comtesse qu’il durait un siècle, tant Monte-Cristo avait mis +de pensées dans ce seul regard. Il offrit son bras à la comtesse; elle +s’y appuya, ou, pour mieux dire, elle l’effleura de sa petite main, et +tous deux descendirent un des escaliers du perron bordé de rhododendrons +et de camélias. Derrière eux, et par l’autre escalier, s’élancèrent dans +le jardin, avec de bruyantes exclamations de plaisir, une vingtaine de +promeneurs.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXXI" id="LXXI"></a><a href="#table">LXXI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le pain et le sel.</a></h3> + +<p>Madame de Morcerf entra sous la voûte de feuillage avec son compagnon: +cette voûte était une allée de tilleuls qui conduisait à une serre.</p> + +<p>«Il faisait trop chaud dans le salon, n’est-ce pas, monsieur le comte? +dit-elle.</p> + +<p>—Oui madame; et votre idée de faire ouvrir les portes et les persiennes +est une excellente idée.»</p> + +<p>En achevant ces mots, le comte s’aperçut que la main de Mercédès +tremblait.</p> + +<p>«Mais vous, avec cette robe légère et sans autres préservatifs autour du +cou que cette écharpe de gaze, vous aurez peut-être froid? dit-il. </p> + +<p>—Savez-vous où je vous mène? dit la comtesse, sans répondre à la +question de Monte-Cristo.</p> + +<p>—Non, madame, répondit celui-ci; amis, vous le voyez, je ne fais pas de +résistance.</p> + +<p>—À la serre, que vous voyez là, au bout de l’allée que nous suivons.»</p> + +<p>Le comte regarda Mercédès comme pour l’interroger; mais elle continua +son chemin sans rien dire, et de son côté Monte-Cristo resta muet.</p> + +<p>On arriva dans le bâtiment, tout garni de fruits magnifiques qui, dès le +commencement de juillet, atteignaient leur maturité sous cette +température toujours calculée pour remplacer la chaleur du soleil, si +souvent absente chez nous.</p> + +<p>La comtesse quitta le bras de Monte-Cristo, et alla cueillir à un cep +une grappe de raisin muscat.</p> + +<p>«Tenez, monsieur le comte, dit-elle avec un sourire si triste que l’on +eût pu voir poindre les larmes au bord de ses yeux, tenez, nos raisins +de France ne sont point comparables, je le sais, à vos raisins de Sicile +et de Chypre, mais vous serez indulgent pour notre pauvre soleil du +Nord.»</p> + +<p>Le comte s’inclina, et fit un pas en arrière.</p> + +<p>«Vous me refusez? dit Mercédès d’une voix tremblante.</p> + +<p>—Madame, répondit Monte-Cristo, je vous prie bien humblement de +m’excuser, mais je ne mange jamais de muscat.»</p> + +<p>Mercédès laissa tomber la grappe en soupirant. Une pêche magnifique +pendait à un espalier voisin chauffé, comme le cep de vigne, par cette +chaleur artificielle de la serre. Mercédès s’approcha du fruit velouté, +et le cueillit.</p> + +<p>«Prenez cette pêche, alors», dit-elle.</p> + +<p>Mais le comte fit le même geste de refus.</p> + +<p>«Oh! encore! dit-elle avec un accent si douloureux qu’on sentait que cet +accent étouffait un sanglot; en vérité, j’ai du malheur.»</p> + +<p>Un long silence suivit cette scène; la pêche, comme la grappe de raisin, +avait roulé sur le sable.</p> + +<p>«Monsieur le comte, reprit enfin Mercédès en regardant Monte-Cristo d’un +œil suppliant, il y a une touchante coutume arabe qui fait amis +éternellement ceux qui ont partagé le pain et le sel sous le même toit.</p> + +<p>—Je la connais, madame, répondit le comte; mais nous sommes en France +et non en Arabie, et en France, il n’y a pas plus d’amitiés éternelles +que de partage du sel et du pain.</p> + +<p>—Mais enfin, dit la comtesse palpitante et les yeux attachés sur les +yeux de Monte-Cristo, dont elle ressaisit presque convulsivement le bras +avec ses deux mains, nous sommes amis, n’est-ce pas?»</p> + +<p>Le sang afflua au cœur du comte, qui devint pâle comme la mort, puis, +remontant du cœur à la gorge, il envahit ses joues et ses yeux nagèrent +dans le vague pendant quelques secondes, comme ceux d’un homme frappé +d’éblouissement.</p> + +<p>«Certainement que nous sommes amis, madame, répliqua-t-il; d’ailleurs, +pourquoi ne le serions-nous pas?»</p> + +<p>Ce ton était si loin de celui que désirait Mme de Morcerf, qu’elle se +retourna pour laisser échapper un soupir qui ressemblait à un +gémissement.</p> + +<p>«Merci», dit-elle.</p> + +<p>Et elle se remit à marcher. Ils firent ainsi le tour du jardin sans +prononcer une seule parole.</p> + +<p>«Monsieur, reprit tout à coup la comtesse après dix minutes de promenade +silencieuse, est-il vrai que vous ayez tant vu, tant voyagé, tant +souffert?</p> + +<p>—J’ai beaucoup souffert, oui, madame, répondit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Mais vous êtes heureux, maintenant?</p> + +<p>—Sans doute, répondit le comte, car personne ne m’entend me plaindre.</p> + +<p>—Et votre bonheur présent vous fait l’âme plus douce?</p> + +<p>—Mon bonheur présent égale ma misère passée, dit le comte.</p> + +<p>—N’êtes-vous pas marié? demanda la comtesse.</p> + +<p>—Moi, marié, répondit Monte-Cristo en tressaillant, qui a pu vous dire +cela?</p> + +<p>—On ne me l’a pas dit, mais plusieurs fois on vous a vu conduire à +l’Opéra une jeune et belle personne.</p> + +<p>—C’est une esclave que j’ai achetée à Constantinople, madame, une fille +de prince dont j’ai fait ma fille, n’ayant pas d’autre affection au +monde.</p> + +<p>—Vous vivez seul ainsi?</p> + +<p>—Je vis seul.</p> + +<p>—Vous n’avez pas de sœur... de fils... de père?...</p> + +<p>—Je n’ai personne.</p> + +<p>—Comment pouvez-vous vivre ainsi, sans rien qui vous attache à la vie?</p> + +<p>—Ce n’est pas ma faute, madame. À Malte, j’ai aimé une jeune fille et +j’allais l’épouser, quand la guerre est venue et m’a enlevé loin d’elle +comme un tourbillon. J’avais cru qu’elle m’aimait assez pour m’attendre, +pour demeurer fidèle même à mon tombeau. Quand je suis revenu, elle +était mariée. C’est l’histoire de tout homme qui a passé par l’âge de +vingt ans. J’avais peut-être le cœur plus faible que les autres, et +j’ai souffert plus qu’ils n’eussent fait à ma place, voilà tout.»</p> + +<p>La comtesse s’arrêta un moment, comme si elle eût eu besoin de cette +halte pour respirer.</p> + +<p>«Oui, dit-elle, et cet amour vous est resté au cœur.... On n’aime bien +qu’une fois.... Et avez-vous jamais revu cette femme?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—Jamais!</p> + +<p>—Je ne suis point retourné dans le pays où elle était.</p> + +<p>—À Malte?</p> + +<p>—Oui, à Malte.</p> + +<p>—Elle est à Malte, alors?</p> + +<p>—Je le pense.</p> + +<p>—Et lui avez-vous pardonné ce qu’elle vous a fait souffrir?</p> + +<p>—À elle, oui.</p> + +<p>—Mais à elle seulement; vous haïssez toujours ceux qui vous ont séparé +d’elle?»</p> + +<p>La comtesse se plaça en face de Monte-Cristo, elle tenait encore à la +main un fragment de la grappe parfumée.</p> + +<p>«Prenez, dit-elle.</p> + +<p>—Jamais je ne mange de muscat, madame» répondit Monte-Cristo, comme +s’il n’eût été question de rien entre eux à ce sujet.</p> + +<p>La comtesse lança la grappe dans le massif le plus proche avec un geste +de désespoir.</p> + +<p>«Inflexible!» murmura-t-elle.</p> + +<p>Monte-Cristo demeura aussi impassible que si le reproche ne lui était +pas adressé. Albert accourait en ce moment.</p> + +<p>«Oh! ma mère, dit-il, un grand malheur!</p> + +<p>—Quoi! qu’est-il arrivé? demanda la comtesse en se redressant comme si, +après le rêve, elle eût été amenée à la réalité: un malheur, avez-vous +dit? En effet, il doit arriver des malheurs.</p> + +<p>—M. de Villefort est ici.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Il vient chercher sa femme et sa fille.</p> + +<p>—Et pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que Mme la marquise de Saint-Méran est arrivée à Paris, +apportant la nouvelle que M. de Saint-Méran est mort en quittant +Marseille, au premier relais. Mme de Villefort, qui était fort gaie, ne +voulait ni comprendre, ni croire ce malheur; mais Mlle Valentine, aux +premiers mots, et quelques précautions qu’ait prises son père, a tout +deviné: ce coup l’a terrassée comme la foudre, et elle est tombée +évanouie.</p> + +<p>—Et qu’est M. de Saint-Méran à Mlle de Villefort? demanda le comte.</p> + +<p>—Son grand-père maternel. Il venait pour hâter le mariage de Franz et +de sa petite-fille.</p> + +<p>—Ah! vraiment!</p> + +<p>—Voilà Franz retardé. Pourquoi M. de Saint-Méran n’est-il pas aussi +bien un aïeul de Mlle Danglars?</p> + +<p>—Albert! Albert! dit Mme de Morcerf du ton d’un doux reproche, que +dites-vous là? Ah! monsieur le comte, vous pour qui il a une si grande +considération, dites-lui qu’il a mal parlé!»</p> + +<p>Elle fit quelques pas en avant.</p> + +<p>Monte-Cristo la regarda si étrangement et avec une expression à la fois +si rêveuse et si empreinte d’une affectueuse admiration, qu’elle revint +sur ses pas.</p> + +<p>Alors elle lui prit la main en même temps qu’elle pressait celle de son +fils, et les joignant toutes deux:</p> + +<p>«Nous sommes amis, n’est-ce pas? dit-elle.</p> + +<p>—Oh! votre ami, madame, je n’ai point cette prétention, dit le comte; +mais, en tout cas, je suis votre bien respectueux serviteur.»</p> + +<p>La comtesse partit avec un inexprimable serrement de cœur; et avant +qu’elle eût fait dix pas, le comte lui vit mettre son mouchoir à ses +yeux.</p> + +<p>«Est-ce que vous n’êtes pas d’accord, ma mère et vous? demanda Albert +avec étonnement.</p> + +<p>—Au contraire, répondit le comte, puisqu’elle vient de me dire devant +vous que nous sommes amis.»</p> + +<p>Et ils regagnèrent le salon que venaient de quitter Valentine et M. et +Mme de Villefort. Il va sans dire que Morrel était sorti derrière eux.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXXII" id="LXXII"></a><a href="#table">LXXII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Madame de Saint-Méran.</a></h3> + +<p>Une scène lugubre venait en effet de se passer dans la maison de M. de +Villefort.</p> + +<p>Après le départ des deux dames pour le bal, où toutes les instances de +Mme de Villefort n’avaient pu déterminer son mari à l’accompagner, le +procureur du roi s’était, selon sa coutume, enfermé dans son cabinet +avec une pile de dossiers qui eussent effrayé tout autre, mais qui, dans +les temps ordinaires de sa vie, suffisaient à peine à satisfaire son +robuste appétit de travailleur.</p> + +<p>Mais, cette fois, les dossiers étaient chose de forme. Villefort ne +s’enfermait point pour travailler, mais pour réfléchir; et, sa porte +fermée, l’ordre donné qu’on ne le dérangeât que pour chose d’importance, +il s’assit dans son fauteuil et se mit à repasser encore une fois dans +sa mémoire tout ce qui, depuis sept à huit jours, faisait déborder la +coupe de ses sombres chagrins et de ses amers souvenirs.</p> + +<p>Alors, au lieu d’attaquer les dossiers entassés devant lui, il ouvrit un +tiroir de son bureau, fit jouer un secret, et tira la liasse de ses +notes personnelles, manuscrits précieux, parmi lesquels il avait classé +et étiqueté avec des chiffres connus de lui seul les noms de tous ceux +qui, dans sa carrière politique, dans ses affaires d’argent, dans ses +poursuites de barreau ou dans ses mystérieuses amours, étaient devenus +ses ennemis.</p> + +<p>Le nombre en était si formidable aujourd’hui qu’il avait commencé à +trembler; et cependant, tous ces noms, si puissants et si formidables +qu’ils fussent, l’avaient fait bien des fois sourire, comme sourit le +voyageur qui, du faîte culminant de la montagne, regarde à ses pieds les +pics aigus, les chemins impraticables et les arêtes des précipices près +desquels il a, pour arriver, si longtemps et si péniblement rampé.</p> + +<p>Quand il eut bien repassé tous ces noms dans sa mémoire, quand il les +eut bien relus, bien étudiés, bien commentés sur ses listes, il secoua +la tête.</p> + +<p>«Non, murmura-t-il, aucun de ces ennemis n’aurait attendu patiemment et +laborieusement jusqu’au jour où nous sommes, pour venir m’écraser +maintenant avec ce secret. Quelquefois, comme dit Hamlet, le bruit des +choses les plus profondément enfoncées sort de terre, et, comme les +feux du phosphore, court follement dans l’air, mais ce sont des flammes +qui éclairent un moment pour égarer. L’histoire aura été racontée par le +Corse à quelque prêtre, qui l’aura racontée à son tour. M. de +Monte-Cristo l’aura sue, et pour s’éclaircir....»</p> + +<p>«Mais à quoi bon s’éclaircir? reprenait Villefort après un instant de +réflexion. Quel intérêt M. de Monte-Cristo, M. Zaccone, fils d’un +armateur de Malte, exploiteur d’une mine d’argent en Thessalie, venant +pour la première fois en France, a-t-il de s’éclaircir d’un fait sombre, +mystérieux et inutile comme celui-là? Au milieu des renseignements +incohérents qui m’ont été donnés par cet abbé Busoni et par ce Lord +Wilmore, par cet ami et par cet ennemi, une seule chose ressort claire, +précise, patente à mes yeux: c’est que dans aucun temps, dans aucun cas, +dans aucune circonstance, il ne peut y avoir eu le moindre contact entre +moi et lui.»</p> + +<p>Mais Villefort se disait ces paroles sans croire lui-même à ce qu’il +disait. Le plus terrible pour lui n’était pas encore la révélation, car +il pouvait nier, ou même répondre; il s’inquiétait peu de ce <i>Mane, +Thecel, Pharès</i>, qui apparaissait tout à coup en lettres de sang sur la +muraille, mais ce qui l’inquiétait, c’était de connaître le corps auquel +appartenait la main qui les avait tracées.</p> + +<p>Au moment où il essayait de se rassurer lui-même, et où, au lieu de cet +avenir politique que, dans ses rêves d’ambition, il avait entrevu +quelquefois, il se composait, dans la crainte d’éveiller cet ennemi +endormi depuis si longtemps, un avenir restreint aux joies du foyer, un +bruit de voiture retentit dans la cour; puis il entendit dans son +escalier la marche d’une personne âgée, puis des sanglots et des hélas! +comme les domestiques en trouvent lorsqu’ils veulent devenir +intéressants par la douleur de leurs maîtres.</p> + +<p>Il se hâta de tirer le verrou de son cabinet, et bientôt, sans être +annoncée, une vieille dame entra, son châle sur le bras et son chapeau à +la main. Ses cheveux blanchis découvraient un front mat comme l’ivoire +jauni, et ses yeux, à l’angle desquels l’âge avait creusé des rides +profondes, disparaissaient presque sous le gonflement des pleurs.</p> + +<p>«Oh! monsieur, dit-elle; ah! monsieur, quel malheur! moi aussi, j’en +mourrai! oh! oui, bien certainement j’en mourrai!»</p> + +<p>Et, tombant sur le fauteuil le plus proche de la porte, elle éclata en +sanglots.</p> + +<p>Les domestiques, debout sur le seuil, et n’osant aller plus loin, +regardaient le vieux serviteur de Noirtier, qui, ayant entendu ce bruit +de la chambre de son maître, était accouru aussi et se tenait derrière +les autres. Villefort se leva et courut à sa belle-mère, car c’était +elle-même.</p> + +<p>«Eh! mon Dieu! madame, demanda-t-il, que s’est-il passé? qui vous +bouleverse ainsi? et M. de Saint-Méran ne vous accompagne-t-il pas?</p> + +<p>—M. de Saint-Méran est mort», dit la vieille marquise, sans préambule, +sans expression, et avec une sorte de stupeur.</p> + +<p>Villefort recula d’un pas et frappa ses mains l’une contre l’autre.</p> + +<p>«Mort!... balbutia-t-il; mort ainsi... subitement?</p> + +<p>—Il y a huit jours, continua Mme de Saint-Méran, nous montâmes ensemble +en voiture après dîner. M. de Saint-Méran était souffrant depuis quelques +jours: cependant l’idée de revoir notre chère Valentine le rendait +courageux, et malgré ses douleurs il avait voulu partir, lorsque, à six +lieues de Marseille, il fut pris, après avoir mangé ses pastilles +habituelles, d’un sommeil si profond qu’il ne me semblait pas naturel; +cependant j’hésitais à le réveiller, quand il me sembla que son visage +rougissait et que les veines de ses tempes battaient plus violemment que +d’habitude. Mais cependant, comme la nuit était venue et que je ne +voyais plus rien, je le laissai dormir; bientôt il poussa un cri sourd +et déchirant comme celui d’un homme qui souffre en rêve, et renversa +d’un brusque mouvement sa tête en arrière. J’appelai le valet de +chambre, je fis arrêter le postillon, j’appelai M. de Saint-Méran, je +lui fis respirer mon flacon de sels, tout était fini, il était mort, et +ce fut côte à côte avec son cadavre que j’arrivai à Aix.»</p> + +<p>Villefort demeurait stupéfait et la bouche béante.</p> + +<p>«Et vous appelâtes un médecin, sans doute?</p> + +<p>—À l’instant même; mais, comme je vous l’ai dit, il était trop tard.</p> + +<p>—Sans doute; mais au moins pouvait-il reconnaître de quelle maladie le +pauvre marquis était mort.</p> + +<p>—Mon Dieu! oui, monsieur, il me l’a dit; il paraît que c’est d’une +apoplexie foudroyante. </p> + +<p>—Et que fîtes-vous alors?</p> + +<p>—M. de Saint-Méran avait toujours dit que, s’il mourait loin de Paris, +il désirait que son corps fût ramené dans le caveau de la famille. Je +l’ai fait mettre dans un cercueil de plomb, et je le précède de quelques +jours.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, pauvre mère! dit Villefort; de pareils soins après un +pareil coup, et à votre âge!</p> + +<p>—Dieu m’a donné la force jusqu’au bout; d’ailleurs, ce cher marquis, il +eût certes fait pour moi ce que j’ai fait pour lui. Il est vrai que +depuis que je l’ai quitté là-bas, je crois que je suis folle. Je ne peux +plus pleurer; il est vrai qu’on dit qu’à mon âge on n’a plus de larmes; +cependant il me semble que tant qu’on souffre on devrait pouvoir +pleurer. Où est Valentine, monsieur? c’est pour elle que nous revenions, +je veux voir Valentine.»</p> + +<p>Villefort pensa qu’il serait affreux de répondre que Valentine était au +bal; il dit seulement à la marquise que sa petite-fille était sortie +avec sa belle-mère et qu’on allait la prévenir.</p> + +<p>«À l’instant même, monsieur, à l’instant même, je vous en supplie», dit +la vieille dame.</p> + +<p>Villefort mit sous son bras le bras de Mme de Saint-Méran et la +conduisit à son appartement.</p> + +<p>«Prenez du repos, dit-il, ma mère.»</p> + +<p>La marquise leva la tête à ce mot, et voyant cet homme qui lui +rappelait cette fille tant regrettée qui revivait pour elle dans +Valentine, elle se sentit frappée par ce nom de mère, se mit à fondre en +larmes, et tomba à genoux dans un fauteuil où elle ensevelit sa tête +vénérable.</p> + +<p>Villefort la recommanda aux soins des femmes, tandis que le vieux +Barrois remontait tout effaré chez son maître; car rien n’effraie tant +les vieillards que lorsque la mort quitte un instant leur côté pour +aller frapper un autre vieillard. Puis, tandis que Mme de Saint-Méran, +toujours agenouillée, priait du fond du cœur, il envoya chercher une +voiture de place et vint lui-même prendre chez Mme de Morcerf sa femme +et sa fille pour les ramener à la maison. Il était si pâle lorsqu’il +parut à la porte du salon que Valentine courut à lui en s’écriant:</p> + +<p>«Oh! mon père! il est arrivé quelque malheur!</p> + +<p>—Votre bonne maman vient d’arriver, Valentine, dit M. de Villefort.</p> + +<p>—Et mon grand-père?» demanda la jeune fille toute tremblante.</p> + +<p>M. de Villefort ne répondit qu’en offrant son bras à sa fille.</p> + +<p>Il était temps: Valentine, saisie d’un vertige, chancela; Mme de +Villefort se hâta de la soutenir, et aida son mari à l’entraîner vers la +voiture en disant:</p> + +<p>«Voilà qui est étrange! qui aurait pu se douter de cela? Oh! oui, voilà +qui est étrange!»</p> + +<p>Et toute cette famille désolée s’enfuit ainsi, jetant sa tristesse, +comme un crêpe noir, sur le reste de la soirée.</p> + +<p>Au bas de l’escalier, Valentine trouva Barrois qui l’attendait:</p> + +<p>«M. Noirtier désire vous voir ce soir, dit-il tout bas.</p> + +<p>—Dites-lui que j’irai en sortant de chez ma bonne grand-mère», dit +Valentine.</p> + +<p>Dans la délicatesse de son âme, la jeune fille avait compris que celle +qui avait surtout besoin d’elle à cette heure, c’était Mme de +Saint-Méran.</p> + +<p>Valentine trouva son aïeule au lit; muettes caresses, gonflement si +douloureux du cœur, soupirs entrecoupés, larmes brûlantes, voilà quels +furent les seuls détails racontables de cette entrevue, à laquelle +assistait, au bras de son mari, Mme de Villefort, pleine de respect, +apparent du moins, pour la pauvre veuve.</p> + +<p>Au bout d’un instant, elle se pencha à l’oreille de son mari:</p> + +<p>«Avec votre permission, dit-elle, mieux vaut que je me retire, car ma +vue paraît affliger encore votre belle-mère.»</p> + +<p>Mme de Saint-Méran l’entendit.</p> + +<p>«Oui, oui, dit-elle à l’oreille de Valentine, qu’elle s’en aille; mais +reste, toi, reste.»</p> + +<p>Mme de Villefort sortit, et Valentine demeura seule près du lit de son +aïeule, car le procureur du roi, consterné de cette mort imprévue, +suivit sa femme.</p> + +<p>Cependant Barrois était remonté la première fois près du vieux Noirtier; +celui-ci avait entendu tout le bruit qui se faisait dans la maison, et +il avait envoyé, comme nous l’avons dit, le vieux serviteur s’informer.</p> + +<p>À son retour, cet œil si vivant et surtout si intelligent interrogea le +messager:</p> + +<p>«Hélas! monsieur, dit Barrois, un grand malheur est arrivé: Mme de +Saint-Méran est ici, et son mari est mort.»</p> + +<p>M. de Saint-Méran et Noirtier n’avaient jamais été liés d’une bien +profonde amitié; cependant, on sait l’effet que fait toujours sur un +vieillard l’annonce de la mort d’un autre vieillard.</p> + +<p>Noirtier laissa tomber sa tête sur sa poitrine, comme un homme accablé +ou comme un homme qui pense, puis il ferma un seul œil.</p> + +<p>«Mlle Valentine?» dit Barrois.</p> + +<p>Noirtier fit signe que oui.</p> + +<p>«Elle est au bal, monsieur le sait bien, puisqu’elle est venue lui dire +adieu en grande toilette.»</p> + +<p>Noirtier ferma de nouveau l’œil gauche.</p> + +<p>«Oui, vous voulez la voir?» </p> + +<p>Le vieillard fit signe que c’était cela qu’il désirait.</p> + +<p>«Eh bien, on va l’aller chercher sans doute chez Mme de Morcerf; je +l’attendrai à son retour, et je lui dirai de monter chez vous. Est-ce +cela?</p> + +<p>—Oui», répondit le paralytique.</p> + +<p>Barrois guetta donc le retour de Valentine, et comme nous l’avons vu, à +son retour, il lui exposa le désir de son grand-père.</p> + +<p>En vertu de ce désir, Valentine monta chez Noirtier au sortir de chez +Mme de Saint-Méran, qui, tout agitée qu’elle était, avait fini par +succomber à la fatigue et dormait d’un sommeil fiévreux.</p> + +<p>On avait approché à la portée de sa main une petite table sur laquelle +étaient une carafe d’orangeade, sa boisson habituelle, et un verre.</p> + +<p>Puis, comme nous l’avons dit, la jeune fille avait quitté le lit de la +marquise pour monter chez Noirtier.</p> + +<p>Valentine vint embrasser le vieillard, qui la regarda si tendrement que +la jeune fille sentit de nouveau jaillir de ses yeux des larmes dont +elle croyait la source tarie.</p> + +<p>Le vieillard insistait avec son regard.</p> + +<p>«Oui, oui, dit Valentine, tu veux dire que j’ai toujours un bon +grand-père, n’est-ce pas?»</p> + +<p>Le vieillard fit signe qu’effectivement c’était cela que son regard +voulait dire.</p> + +<p>«Hélas! heureusement, reprit Valentine, sans cela, que deviendrais-je, +mon Dieu?»</p> + +<p>Il était une heure du matin. Barrois, qui avait envie de se coucher +lui-même, fit observer qu’après une soirée aussi douloureuse, tout le +monde avait besoin de repos. Le vieillard ne voulut pas dire que son +repos à lui, c’était de voir son enfant. Il congédia Valentine à qui +effectivement la douleur et la fatigue donnaient un air souffrant.</p> + +<p>Le lendemain, en entrant chez sa grand-mère, Valentine trouva celle-ci +au lit; la fièvre ne s’était point calmée; au contraire, un feu sombre +brillait dans les yeux de la vieille marquise, et elle paraissait en +proie à une violente irritation nerveuse.</p> + +<p>«Oh! mon Dieu! bonne maman, souffrez-vous davantage? s’écria Valentine +en apercevant tous ces symptômes d’agitation.</p> + +<p>—Non, ma fille, non, dit Mme de Saint-Méran; mais j’attendais avec +impatience que tu fusses arrivée pour envoyer chercher ton père.</p> + +<p>—Mon père? demanda Valentine inquiète.</p> + +<p>—Oui, je veux lui parler.»</p> + +<p>Valentine n’osa point s’opposer au désir de son aïeule, dont d’ailleurs +elle ignorait la cause, et un instant après Villefort entra. </p> + +<p>«Monsieur, dit Mme de Saint-Méran, sans employer aucune circonlocution, +et comme si elle eût paru craindre que le temps ne lui manquât, il est +question, m’avez-vous écrit, d’un mariage pour cette enfant?</p> + +<p>—Oui, madame, répondit Villefort; c’est même plus qu’un projet, c’est +une convention.</p> + +<p>—Votre gendre s’appelle M. Franz d’Épinay?</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>—C’est le fils du général d’Épinay, qui était des nôtres, et qui fut +assassiné quelques jours avant que l’usurpateur revînt de l’île d’Elbe?</p> + +<p>—C’est cela même.</p> + +<p>—Cette alliance avec la petite-fille d’un jacobin ne lui répugne pas?</p> + +<p>—Nos dissensions civiles se sont heureusement éteintes, ma mère, dit +Villefort; M. d’Épinay était presque un enfant à la mort de son père; il +connaît fort peu M. Noirtier, et le verra, sinon avec plaisir, avec +indifférence du moins.</p> + +<p>—C’est un parti sortable?</p> + +<p>—Sous tous les rapports.</p> + +<p>—Le jeune homme...? </p> + +<p>—Jouit de la considération générale.</p> + +<p>—Il est convenable?</p> + +<p>—C’est un des hommes les plus distingués que je connaisse.»</p> + +<p>Pendant toute cette conversation, Valentine était restée muette.</p> + +<p>«Eh bien, monsieur, dit après quelques secondes de réflexion Mme de +Saint-Méran, il faut vous hâter, car j’ai peu de temps à vivre.</p> + +<p>—Vous, madame! vous, bonne maman! s’écrièrent M. de Villefort et +Valentine.</p> + +<p>—Je sais ce que je dis, reprit la marquise, il faut donc vous hâter, +afin que, n’ayant plus de mère, elle ait au moins sa grand-mère pour +bénir son mariage. Je suis la seule qui lui reste du côté de ma pauvre +Renée, que vous avez si vite oubliée, monsieur.</p> + +<p>—Ah! madame, dit Villefort, vous oubliez qu’il fallait donner une mère +à cette pauvre enfant qui n’en avait plus.</p> + +<p>—Une belle-mère n’est jamais une mère, monsieur! Mais ce n’est pas de +cela qu’il s’agit, il s’agit de Valentine; laissons les morts +tranquilles.»</p> + +<p>Tout cela était dit avec une telle volubilité et un tel accent, qu’il y +avait quelque chose dans cette conversation qui ressemblait à un +commencement de délire.</p> + +<p>«Il sera fait selon votre désir, madame, dit Villefort et cela d’autant +mieux que votre désir est d’accord avec le mien; et, aussitôt l’arrivée +de M. d’Épinay à Paris....</p> + +<p>—Ma bonne mère, dit Valentine, les convenances, le deuil tout récent... +voudriez-vous donc faire un mariage sous d’aussi tristes auspices?</p> + +<p>—Ma fille, interrompit vivement l’aïeule, pas de ces raisons banales +qui empêchent les esprits faibles de bâtir solidement leur avenir. Moi +aussi, j’ai été mariée au lit de mort de ma mère, et n’ai certes point +été malheureuse pour cela.</p> + +<p>—Encore cette idée de mort! madame, reprit Villefort.</p> + +<p>—Encore! toujours!... Je vous dis que je vais mourir, entendez-vous! Eh +bien, avant de mourir, je veux avoir vu mon gendre; je veux lui ordonner +de rendre ma petite-fille heureuse; je veux lire dans ses yeux s’il +compte m’obéir; je veux le connaître enfin, moi! continua l’aïeule avec +une expression effrayante, pour le venir trouver du fond de mon tombeau +s’il n’était pas ce qu’il doit être, s’il n’était pas ce qu’il faut +qu’il soit.</p> + +<p>—Madame, dit Villefort, il faut éloigner de vous ces idées exaltées, +qui touchent presque à la folie. Les morts, une fois couchés dans leur +tombeau, y dorment sans se relever jamais.</p> + +<p>—Oh! oui, oui, bonne mère, calme-toi! dit Valentine.</p> + +<p>—Et moi, monsieur, je vous dis qu’il n’en est point ainsi que vous +croyez. Cette nuit j’ai dormi d’un sommeil terrible; car je me voyais en +quelque sorte dormir comme si mon âme eût déjà plané au-dessus de mon +corps: mes yeux, que je m’efforçais d’ouvrir, se refermaient malgré +moi; et cependant je sais bien que cela va vous paraître impossible, à +vous, monsieur, surtout; eh bien, mes yeux fermés, j’ai vu, à l’endroit +même où vous êtes, venant de cet angle où il y a une porte qui donne +dans le cabinet de toilette de Mme de Villefort, j’ai vu entrer sans +bruit une forme blanche.</p> + +<p>Valentine jeta un cri.</p> + +<p>«C’était la fièvre qui vous agitait, madame, dit Villefort.</p> + +<p>—Doutez si vous voulez, mais je suis sûre de ce que je dis: j’ai vu une +forme blanche; et comme si Dieu eût craint que je ne récusasse le +témoignage d’un seul de mes sens, j’ai entendu remuer mon verre, tenez, +tenez, celui-là même qui est ici, là, sur la table.</p> + +<p>—Oh! bonne mère, c’était un rêve.</p> + +<p>—C’était si peu un rêve, que j’ai étendu la main vers la sonnette, et +qu’à ce geste l’ombre a disparu. La femme de chambre est entrée alors +avec une lumière. Les fantômes ne se montrent qu’à ceux qui doivent les +voir: c’était l’âme de mon mari. Eh bien, si l’âme de mon mari revient +pour m’appeler, pourquoi mon âme, à moi, ne reviendrait-elle pas pour +défendre ma fille? Le lien est encore plus direct, ce me semble.</p> + +<p>—Oh! madame, dit Villefort, remué malgré lui jusqu’au fond des +entrailles, ne donnez pas l’essor à ces lugubres idées; vous vivrez avec +nous, vous vivrez longtemps heureuse, aimée, honorée, et nous vous +ferons oublier....</p> + +<p>—Jamais! jamais! jamais! dit la marquise. Quand revient M. d’Épinay?</p> + +<p>—Nous l’attendons d’un moment à l’autre.</p> + +<p>—C’est bien; aussitôt qu’il sera arrivé, prévenez-moi. Hâtons-nous, +hâtons-nous. Puis, je voudrais aussi voir un notaire pour m’assurer que +tout notre bien revient à Valentine.</p> + +<p>—Oh! ma mère, murmura Valentine en appuyant ses lèvres sur le front +brillant de l’aïeule, vous voulez donc me faire mourir? Mon Dieu! vous +avez la fièvre. Ce n’est pas un notaire qu’il faut appeler, c’est un +médecin!</p> + +<p>—Un médecin? dit-elle en haussant les épaules, je ne souffre pas; j’ai +soif, voilà tout.</p> + +<p>—Que buvez-vous, bonne maman?</p> + +<p>—Comme toujours, tu le sais bien, mon orangeade. Mon verre est là sur +cette table, passe-le-moi, Valentine.»</p> + +<p>Valentine versa l’orangeade de la carafe dans le verre et le prit avec +un certain effroi pour le donner à sa grand-mère, car c’était ce même +verre qui, prétendait-elle, avait été touché par l’ombre.</p> + +<p>La marquise vida le verre d’un seul trait.</p> + +<p>Puis elle se retourna sur son oreiller en répétant:</p> + +<p>«Le notaire! le notaire!»</p> + +<p>M. de Villefort sortit. Valentine s’assit près du lit de sa grand-mère. +La pauvre enfant semblait avoir grand besoin elle-même de ce médecin +qu’elle avait recommandé à son aïeule. Une rougeur pareille à une +flamme brûlait la pommette de ses joues, sa respiration était courte et +haletante, et son pouls battait comme si elle avait eu la fièvre.</p> + +<p>C’est qu’elle songeait, la pauvre enfant, au désespoir de Maximilien +quand il apprendrait que Mme de Saint-Méran, au lieu de lui être une +alliée, agissait sans le connaître, comme si elle lui était ennemie.</p> + +<p>Plus d’une fois Valentine avait songé à tout dire à sa grand-mère, et +elle n’eût pas hésité un seul instant si Maximilien Morrel s’était +appelé Albert de Morcerf ou Raoul de Château-Renaud; mais Morrel était +d’extraction plébéienne, et Valentine savait le mépris que +l’orgueilleuse marquise de Saint-Méran avait pour tout ce qui n’était +point de race. Son secret avait donc toujours, au moment où il allait se +faire jour, été repoussé dans son cœur par cette triste certitude +qu’elle le livrerait inutilement, et qu’une fois ce secret connu de son +père et de sa belle-mère, tout serait perdu.</p> + +<p>Deux heures à peu près s’écoulèrent ainsi. Mme de Saint-Méran dormait +d’un sommeil ardent et agité. On annonça le notaire.</p> + +<p>Quoique cette annonce eût été faite très bas, Mme de Saint-Méran se +souleva sur son oreiller.</p> + +<p>«Le notaire? dit-elle; qu’il vienne, qu’il vienne!»</p> + +<p>Le notaire était à la porte, il entra.</p> + +<p>«Va-t’en, Valentine, dit Mme de Saint-Méran, et laisse-moi avec +monsieur.</p> + +<p>—Mais, ma mère....</p> + +<p>—Va, va.»</p> + +<p>La jeune fille baisa son aïeule au front et sortit, le mouchoir sur les +yeux. À la porte elle trouva le valet de chambre, qui lui dit que le +médecin attendait au salon. Valentine descendit rapidement. Le médecin +était un ami de la famille, et en même temps un des hommes les plus +habiles de l’époque: il aimait beaucoup Valentine, qu’il avait vue venir +au monde. Il avait une fille de l’âge de Mlle de Villefort à peu près, +mais née d’une mère poitrinaire; sa vie était une crainte continuelle à +l’égard de son enfant.</p> + +<p>«Oh! dit Valentine, cher monsieur d’Avrigny, nous vous attendions avec +bien de l’impatience. Mais avant toute chose, comment se portent +Madeleine et Antoinette?»</p> + +<p>Madeleine était la fille de M. d’Avrigny, et Antoinette sa nièce.</p> + +<p>M. d’Avrigny sourit tristement.</p> + +<p>«Très bien Antoinette, dit-il; assez bien Madeleine. Mais vous m’avez +envoyé chercher, chère enfant? dit-il. Ce n’est ni votre père, ni Mme de +Villefort qui est malade? Quant à nous, quoiqu’il soit visible que nous +ne pouvons pas nous débarrasser de nos nerfs, je ne présume pas que vous +ayez besoin de moi autrement que pour que je vous recommande de ne pas +trop laisser notre imagination battre la campagne?»</p> + +<p>Valentine rougit; M. d’Avrigny poussait la science de la divination +presque jusqu’au miracle, car c’était un de ces médecins qui traitent +toujours le physique par le moral.</p> + +<p>«Non, dit-elle, c’est pour ma pauvre grand-mère. Vous savez le malheur +qui nous est arrivé, n’est-ce pas?</p> + +<p>—Je ne sais rien, dit d’Avrigny.</p> + +<p>—Hélas! dit Valentine en comprimant ses sanglots, mon grand-père est +mort.</p> + +<p>—M. de Saint-Méran?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Subitement?</p> + +<p>—D’une attaque d’apoplexie foudroyante.</p> + +<p>—D’une apoplexie? répéta le médecin.</p> + +<p>—Oui. De sorte que ma pauvre grand-mère est frappée de l’idée que son +mari, qu’elle n’avait jamais quitté, l’appelle, et qu’elle va aller le +rejoindre. Oh! monsieur d’Avrigny, je vous recommande bien ma pauvre +grand-mère!</p> + +<p>—Où est-elle?</p> + +<p>—Dans sa chambre avec le notaire.</p> + +<p>—Et M. Noirtier? </p> + +<p>—Toujours le même, une lucidité d’esprit parfaite, mais la même +immobilité, le même mutisme.</p> + +<p>—Et le même amour pour vous, n’est-ce pas, ma chère enfant?</p> + +<p>—Oui, dit Valentine en soupirant, il m’aime bien, lui.</p> + +<p>—Qui ne vous aimerait pas?»</p> + +<p>Valentine sourit tristement.</p> + +<p>«Et qu’éprouve votre grand-mère?</p> + +<p>—Une excitation nerveuse singulière, un sommeil agité et étrange; elle +prétendait ce matin que, pendant son sommeil, son âme planait au-dessus +de son corps qu’elle regardait dormir: c’est du délire; elle prétend +avoir vu un fantôme entrer dans sa chambre et avoir entendu le bruit que +faisait le prétendu fantôme en touchant à son verre.</p> + +<p>—C’est singulier, dit le docteur, je ne savais pas Mme de Saint-Méran +sujette à ces hallucinations.</p> + +<p>—C’est la première fois que je l’ai vue ainsi, dit Valentine, et ce +matin elle m’a fait grand-peur, je l’ai crue folle; et mon père, certes, +monsieur d’Avrigny, vous connaissez mon père pour un esprit sérieux, eh +bien, mon père lui-même a paru fort impressionné.</p> + +<p>—Nous allons voir, dit M. d’Avrigny; ce que vous me dites là me semble +étrange.»</p> + +<p>Le notaire descendait; on vint prévenir Valentine que sa grand-mère +était seule.</p> + +<p>«Montez, dit-elle au docteur.</p> + +<p>—Et vous?</p> + +<p>—Oh! moi, je n’ose, elle m’avait défendu de vous envoyer chercher; +puis, comme vous le dites, moi-même, je suis agitée, fiévreuse, mal +disposée, je vais faire un tour au jardin pour me remettre.»</p> + +<p>Le docteur serra la main à Valentine, et tandis qu’il montait chez sa +grand-mère, la jeune fille descendit le perron.</p> + +<p>Nous n’avons pas besoin de dire quelle portion du jardin était la +promenade favorite de Valentine. Après avoir fait deux ou trois tours +dans le parterre qui entourait la maison, après avoir cueilli une rose +pour mettre à sa ceinture ou dans ses cheveux, elle s’enfonçait sous +l’allée sombre qui conduisait au banc, puis du banc elle allait à la +grille.</p> + +<p>Cette fois, Valentine fit, selon son habitude, deux ou trois tours au +milieu de ses fleurs, mais sans en cueillir: le deuil de son cœur, qui +n’avait pas encore eu le temps de s’étendre sur sa personne, repoussait +ce simple ornement, puis elle s’achemina vers son allée. À mesure +qu’elle avançait, il lui semblait entendre une voix qui prononçait son +nom. Elle s’arrêta étonnée.</p> + +<p>Alors cette voix arriva plus distincte à son oreille, et elle reconnut +la voix de Maximilien.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXXIII" id="LXXIII"></a><a href="#table">LXXIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">La promesse.</a></h3> + +<p>C’était en effet Morrel, qui depuis la veille ne vivait plus. Avec cet +instinct particulier aux amants et aux mères, il avait deviné qu’il +allait, à la suite de ce retour de Mme de Saint-Méran et de la mort du +marquis, se passer quelque chose chez Villefort qui intéresserait son +amour pour Valentine.</p> + +<p>Comme on va le voir, ses pressentiments s’étaient réalisés, et ce +n’était plus une simple inquiétude qui le conduisait si effaré et si +tremblant à la grille des marronniers.</p> + +<p>Mais Valentine n’était pas prévenue de l’attente de Morrel, ce n’était +pas l’heure où il venait ordinairement, et ce fut un pur hasard ou, si +l’on aime mieux une heureuse sympathie qui la conduisit au jardin. Quand +elle parut, Morrel l’appela; elle courut à la grille.</p> + +<p>«Vous, à cette heure! dit-elle.</p> + +<p>—Oui, pauvre amie, répondit Morrel, je viens chercher et apporter de +mauvaises nouvelles.</p> + +<p>—C’est donc la maison du malheur, dit Valentine. Parlez, Maximilien. +Mais, en vérité, la somme de douleurs est déjà bien suffisante. </p> + +<p>—Chère Valentine, dit Morrel, essayant de se remettre de sa propre +émotion pour parler convenablement, écoutez-moi bien, je vous prie; car +tout ce que je vais vous dire est solennel. À quelle époque compte-t-on +vous marier?</p> + +<p>—Écoutez, dit à son tour Valentine, je ne veux rien vous cacher, +Maximilien. Ce matin on a parlé de mon mariage, et ma grand-mère, sur +laquelle j’avais compté comme sur un appui qui ne manquerait pas, non +seulement s’est déclarée pour ce mariage, mais encore le désire à tel +point que le retour seul de M. d’Épinay le retarde et que le lendemain +de son arrivée le contrat sera signé.»</p> + +<p>Un pénible soupir ouvrit la poitrine du jeune homme, et il regarda +longuement et tristement la jeune fille.</p> + +<p>«Hélas! reprit-il à voix basse, il est affreux d’entendre dire +tranquillement par la femme qu’on aime: «Le moment de votre supplice est +fixé: c’est dans quelques heures qu’il aura lieu; mais n’importe, il +faut que cela soit ainsi, et de ma part, je n’y apporterai aucune +opposition.» Eh bien, puisque, dites-vous, on n’attend plus que M. +d’Épinay pour signer le contrat, puisque vous serez à lui le lendemain +de son arrivée, c’est demain que vous serez engagée à M. d’Épinay, car +il est arrivé à Paris ce matin.»</p> + +<p>Valentine poussa un cri.</p> + +<p>«J’étais chez le comte de Monte-Cristo il y a une heure, dit Morrel; +nous causions, lui de la douleur de votre maison et moi de votre +douleur, quand tout à coup une voiture roule dans la cour. Écoutez. +Jusque-là je ne croyais pas aux pressentiments, Valentine; mais +maintenant il faut bien que j’y croie. Au bruit de cette voiture, un +frisson m’a pris; bientôt j’ai entendu des pas sur l’escalier. Les pas +retentissants du commandeur n’ont pas plus épouvanté don Juan que ces +pas ne m’ont épouvanté. Enfin la porte s’ouvre; Albert de Morcerf entre +le premier, et j’allais douter de moi-même, j’allais croire que je +m’étais trompé, quand derrière lui s’avance un autre jeune homme et que +le comte s’est écrié: «Ah! M. le baron Franz d’Épinay!» Tout ce que j’ai +de force et de courage dans le cœur, je l’ai appelé pour me contenir. +Peut-être ai-je pâli, peut-être ai-je tremblé: mais à coup sûr je suis +resté le sourire sur les lèvres. Mais cinq minutes après, je suis sorti +sans avoir entendu un mot de ce qui s’est dit pendant ces cinq minutes; +j’étais anéanti.</p> + +<p>—Pauvre Maximilien! murmura Valentine.</p> + +<p>—Me voilà, Valentine. Voyons, maintenant répondez-moi comme à un homme +à qui votre réponse va donner la mort ou la vie. Que comptez-vous +faire?»</p> + +<p>Valentine baissa la tête; elle était accablée.</p> + +<p>«Écoutez, dit Morrel, ce n’est pas la première fois que vous pensez à la +situation où nous sommes arrivés: elle est grave, elle est pesante, +suprême. Je ne pense pas que ce soit le moment de s’abandonner à une +douleur stérile: cela est bon pour ceux qui veulent souffrir à l’aise et +boire leurs larmes à loisir. Il y a des gens comme cela, et Dieu sans +doute leur tiendra compte au ciel de leur résignation sur la terre; mais +quiconque se sent la volonté de lutter ne perd pas un temps précieux et +rend immédiatement à la fortune le coup qu’il en a reçu. Est-ce votre +volonté de lutter contre la mauvaise fortune, Valentine? Dites, car +c’est cela que je viens vous demander.» </p> + +<p>Valentine tressaillit et regarda Morrel avec de grands yeux effarés. +Cette idée de résister à son père, à sa grand-mère, à toute sa famille +enfin, ne lui était pas même venue.</p> + +<p>«Que me dites-vous, Maximilien? demanda Valentine, et qu’appelez-vous +une lutte? Oh! dites un sacrilège. Quoi! moi, je lutterais contre +l’ordre de mon père, contre le vœu de mon aïeule mourante! C’est +impossible!»</p> + +<p>Morrel fit un mouvement.</p> + +<p>«Vous êtes un trop noble cœur pour ne pas me comprendre, et vous me +comprenez si bien, cher Maximilien, que je vous vois réduit au silence. +Lutter, moi! Dieu m’en préserve! Non, non; je garde toute ma force pour +lutter contre moi-même et pour boire mes larmes, comme vous dites. Quant +à affliger mon père, quant à troubler les derniers moments de mon +aïeule, jamais!</p> + +<p>—Vous avez bien raison, dit flegmatiquement Morrel.</p> + +<p>—Comme vous me dites cela, mon Dieu! s’écria Valentine blessée.</p> + +<p>—Je vous dis cela comme un homme qui vous admire, mademoiselle, reprit +Maximilien.</p> + +<p>—Mademoiselle! s’écria Valentine, mademoiselle! Oh! l’égoïste! il me +voit au désespoir et feint de ne pas me comprendre.</p> + +<p>—Vous vous trompez, et je vous comprends parfaitement au contraire. +Vous ne voulez pas contrarier M. de Villefort, vous ne voulez pas +désobéir à la marquise, et demain vous signerez le contrat qui doit vous +lier à votre mari. </p> + +<p>—Mais, mon Dieu! Puis-je donc faire autrement?</p> + +<p>—Il ne faut pas en appeler à moi, mademoiselle, car je suis un mauvais +juge dans cette cause, et mon égoïsme m’aveuglera, répondit Morrel, dont +la voix sourde et les poings fermés annonçaient l’exaspération +croissante.</p> + +<p>—Que m’eussiez-vous donc proposé, Morrel, si vous m’aviez trouvée +disposée à accepter votre proposition? Voyons, répondez. Il ne s’agit +pas de dire vous faites mal, il faut donner un conseil.</p> + +<p>—Est-ce sérieusement que vous me dites cela, Valentine, et dois-je le +donner, ce conseil? dites.</p> + +<p>—Certainement, cher Maximilien, car s’il est bon, je le suivrai; vous +savez bien que je suis dévouée à vos affections.</p> + +<p>—Valentine, dit Morrel en achevant d’écarter une planche déjà +disjointe, donnez-moi votre main en preuve que vous me pardonnez ma +colère; c’est que j’ai la tête bouleversée, voyez-vous, et que depuis +une heure les idées les plus insensées ont tour à tour traversé mon +esprit. Oh! dans le cas où vous refuseriez mon conseil!...</p> + +<p>—Eh bien, ce conseil?</p> + +<p>—Le voici, Valentine.»</p> + +<p>La jeune fille leva les yeux au ciel et poussa un soupir.</p> + +<p>«Je suis libre, reprit Maximilien, je suis assez riche pour nous deux; +je vous jure que vous serez ma femme avant que mes lèvres se soient +posées sur votre front.</p> + +<p>—Vous me faites trembler, dit la jeune fille.</p> + +<p>—Suivez-moi, continua Morrel; je vous conduis chez ma sœur, qui est +digne d’être votre sœur; nous nous embarquerons pour Alger, pour +l’Angleterre ou pour l’Amérique, si vous n’aimez pas mieux nous retirer +ensemble dans quelque province, où nous attendrons, pour revenir à +Paris, que nos amis aient vaincu la résistance de votre famille.»</p> + +<p>Valentine secoua la tête.</p> + +<p>«Je m’y attendais, Maximilien, dit-elle: c’est un conseil d’insensé, et +je serais encore plus insensée que vous si je ne vous arrêtais pas à +l’instant avec ce seul mot: impossible, Morrel, impossible.</p> + +<p>—Vous suivrez donc votre fortune, telle que le sort vous le fera, et +sans même essayer de la combattre? dit Morrel rembruni.</p> + +<p>—Oui, dussé-je en mourir!</p> + +<p>—Eh bien, Valentine, reprit Maximilien, je vous répéterai encore que +vous avez raison. En effet, c’est moi qui suis un fou, et vous me +prouvez que la passion aveugle les esprits les plus justes. Merci donc, +à vous qui raisonnez sans passion. Soit donc, c’est une chose entendue; +demain vous serez irrévocablement promise à M. Franz d’Épinay, non point +par cette formalité de théâtre inventée pour dénouer les pièces de +comédie, et qu’on appelle la signature du contrat, mais par votre +propre volonté.</p> + +<p>—Encore une fois, vous me désespérez, Maximilien! dit Valentine; encore +une fois, vous retournez le poignard dans la plaie! Que feriez-vous, si +votre sœur écoutait un conseil comme celui que vous me donnez?</p> + +<p>—Mademoiselle, reprit Morrel avec un sourire amer, je suis un égoïste, +vous l’avez dit, et dans ma qualité d’égoïste, je ne pense pas à ce que +feraient les autres dans ma position, mais à ce que je compte faire, +moi. Je pense que je vous connais depuis un an, que j’ai mis, du jour où +je vous ai connue, toutes mes chances de bonheur sur votre amour, qu’un +jour est venu où vous m’avez dit que vous m’aimiez; que de ce jour j’ai +mis toutes mes chances d’avenir sur votre possession: c’était ma vie. Je +ne pense plus rien maintenant; je me dis seulement que les chances ont +tourné, que j’avais cru gagner le ciel et que je l’ai perdu. Cela arrive +tous les jours qu’un joueur perd non seulement ce qu’il a, mais encore +ce qu’il n’a pas.»</p> + +<p>Morrel prononça ces mots avec un calme parfait; Valentine le regarda un +instant de ses grands yeux scrutateurs, essayant de ne pas laisser +pénétrer ceux de Morrel jusqu’au trouble qui tourbillonnait déjà au fond +de son cœur.</p> + +<p>«Mais enfin, qu’allez-vous faire? demanda Valentine.</p> + +<p>—Je vais avoir l’honneur de vous dire adieu, mademoiselle, en attestant +Dieu, qui entend mes paroles et qui lit au fond de mon cœur, que je +vous souhaite une vie assez calme, assez heureuse et assez remplie pour +qu’il n’y ait pas place pour mon souvenir.</p> + +<p>—Oh! murmura Valentine.</p> + +<p>—Adieu, Valentine, adieu! dit Morrel en s’inclinant.</p> + +<p>—Où allez-vous? cria en allongeant sa main à travers la grille et en +saisissant Maximilien par son habit la jeune fille qui comprenait, à son +agitation intérieure, que le calme de son amant ne pouvait être réel; où +allez-vous?</p> + +<p>—Je vais m’occuper de ne point apporter un trouble nouveau dans votre +famille, et donner un exemple que pourront suivre tous les hommes +honnêtes et dévoués qui se trouveront dans ma position.</p> + +<p>—Avant de me quitter, dites-moi ce que vous allez faire, Maximilien?»</p> + +<p>Le jeune homme sourit tristement.</p> + +<p>«Oh! parlez, parlez! dit Valentine, je vous en prie!</p> + +<p>—Votre résolution a-t-elle changé, Valentine?</p> + +<p>—Elle ne peut changer, malheureux! Vous le savez bien! s’écria la jeune +fille.</p> + +<p>—Alors, adieu, Valentine!»</p> + +<p>Valentine secoua la grille avec une force dont on l’aurait crue +incapable; et comme Morrel s’éloignait, elle passa ses deux mains à +travers la grille, et les joignant en se tordant les bras:</p> + +<p>«Qu’allez-vous faire? je veux le savoir! s’écria-t-elle; où allez-vous?</p> + + +<p>—Oh! soyez tranquille, dit Maximilien en s’arrêtant à trois pas de la +porte, mon intention n’est pas de rendre un autre homme responsable des +rigueurs que le sort garde pour moi. Un autre vous menacerait d’aller +trouver M. Franz, de le provoquer, de se battre avec lui, tout cela +serait insensé. Qu’a à faire M. Franz dans tout cela? Il m’a vu ce matin +pour la première fois, il a déjà oublié qu’il m’a vu; il ne savait même +pas que j’existais lorsque des conventions faites par vos deux familles +ont décidé que vous seriez l’un à l’autre. Je n’ai donc point affaire à +M. Franz, et, je vous le jure, je ne m’en prendrai point à lui.</p> + +<p>—Mais à qui vous en prendrez-vous? à moi?</p> + +<p>—À vous, Valentine! Oh! Dieu m’en garde! La femme est sacrée; la femme +qu’on aime est sainte.</p> + +<p>—À vous-même alors, malheureux, à vous-même?</p> + +<p>—C’est moi le coupable, n’est-ce pas? dit Morrel.</p> + +<p>—Maximilien, dit Valentine, Maximilien, venez ici, je le veux!»</p> + +<p>Maximilien se rapprocha avec son doux sourire, et, n’était sa pâleur, on +eût pu le croire dans son état ordinaire.</p> + +<p>«Écoutez-moi, ma chère, mon adorée Valentine, dit-il de sa voix +mélodieuse et grave, les gens comme nous, qui n’ont jamais formé une +pensée dont ils aient eu à rougir devant le monde, devant leurs parents +et devant Dieu, les gens comme nous peuvent lire dans le cœur l’un de +l’autre à livre ouvert. Je n’ai jamais fait de roman, je ne suis pas un +héros mélancolique, je ne me pose ni en Manfred ni en Antony: mais sans +paroles, sans protestations, sans serments, j’ai mis ma vie en vous; +vous me manquez et vous avez raison d’agir ainsi, je vous l’ai dit et je +vous le répète; mais enfin vous me manquez et ma vie est perdue. Du +moment où vous vous éloignez de moi, Valentine, je reste seul au monde. +Ma sœur est heureuse près de son mari; son mari n’est que mon +beau-frère, c’est-à-dire un homme que les conventions sociales attachent +seules à moi; personne n’a donc besoin sur la terre de mon existence +devenue inutile. Voilà ce que je ferai: j’attendrai jusqu’à la dernière +seconde que vous soyez mariée, car je ne veux pas perdre l’ombre d’une +de ces chances inattendues que nous garde quelquefois le hasard, car +enfin d’ici là M. Franz d’Épinay peut mourir, au moment où vous vous en +approcherez, la foudre peut tomber sur l’autel: tout semble croyable au +condamné à mort, et pour lui les miracles rentrent dans la classe du +possible dès qu’il s’agit du salut de sa vie. J’attendrai donc, dis-je, +jusqu’au dernier moment, et quand mon malheur sera certain, sans remède, +sans espérance, j’écrirai une lettre confidentielle à mon beau-frère, +une autre au préfet de Police pour lui donner avis de mon dessein, et au +coin de quelque bois, sur le revers de quelque fossé, au bord de quelque +rivière, je me ferai sauter la cervelle, aussi vrai que je suis le fils +du plus honnête homme qui ait jamais vécu en France.»</p> + +<p>Un tremblement convulsif agita les membres de Valentine; elle lâcha la +grille qu’elle tenait de ses deux mains, ses bras retombèrent à ses +côtés, et deux grosses larmes roulèrent sur ses joues.</p> + +<p>Le jeune homme demeura devant elle, sombre et résolu.</p> + +<p>«Oh! par pitié, par pitié, dit-elle, vous vivrez, n’est-ce pas?</p> + +<p>—Non, sur mon honneur, dit Maximilien; mais que vous importe à vous? +vous aurez fait votre devoir, et votre conscience vous restera.»</p> + +<p>Valentine tomba à genoux en étreignant son cœur qui se brisait.</p> + +<p>«Maximilien, dit-elle, Maximilien, mon ami, mon frère sur la terre, mon +véritable époux au ciel, je t’en prie, fais comme moi, vis avec la +souffrance: un jour peut-être nous serons réunis.</p> + +<p>—Adieu, Valentine! répéta Morrel.</p> + +<p>—Mon Dieu! dit Valentine en levant ses deux mains au ciel avec une +expression sublime, vous le voyez, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour +rester fille soumise: j’ai prié, supplié, imploré; il n’a écouté ni mes +prières, ni mes supplications, ni mes pleurs. Eh bien, continua-t-elle +en essuyant ses larmes et en reprenant sa fermeté, eh bien, je ne veux +pas mourir de remords, j’aime mieux mourir de honte. Vous vivrez, +Maximilien, et je ne serai à personne qu’à vous. À quelle heure? à quel +moment? est-ce tout de suite? parlez, ordonnez, je suis prête.»</p> + +<p>Morrel, qui avait de nouveau fait quelques pas pour s’éloigner, était +revenu de nouveau, et, pâle de joie, le cœur épanoui, tendant à travers +la grille ses deux mains à Valentine:</p> + +<p>«Valentine, dit-il, chère amie, ce n’est point ainsi qu’il faut me +parler, ou sinon il faut me laisser mourir. Pourquoi donc vous +devrais-je à la violence, si vous m’aimez comme je vous aime? Me +forcez-vous à vivre par humanité, voilà tout? en ce cas j’aime mieux +mourir.</p> + +<p>—Au fait, murmura Valentine, qui est-ce qui m’aime au monde? lui. Qui +m’a consolée de toutes mes douleurs? lui. Sur qui reposent mes +espérances, sur qui s’arrête ma vue égarée, sur qui repose mon cœur +saignant? sur lui, lui, toujours lui. Eh bien, tu as raison à ton tour; +Maximilien, je te suivrai, je quitterai la maison paternelle, tout. Ô +ingrate que je suis! s’écria Valentine en sanglotant, tout!... même mon +bon grand-père que j’oubliais!</p> + +<p>—Non, dit Maximilien, tu ne le quitteras pas. M. Noirtier a paru +éprouver, dis-tu, de la sympathie pour moi: eh bien, avant de fuir tu +lui diras tout; tu te feras une égide devant Dieu de son consentement; +puis, aussitôt mariés, il viendra avec nous: au lieu d’un enfant, il en +aura deux. Tu m’as dit comment il te parlait et comment tu lui +répondais; j’apprendrai bien vite cette langue touchante des signes, va, +Valentine. Oh! je te le jure, au lieu du désespoir qui nous attend, +c’est le bonheur que je te promets!</p> + +<p>—Oh! regarde, Maximilien, regarde quelle est ta puissance sur moi, tu +me fais presque croire à ce que tu me dis, et cependant ce que tu me dis +est insensé, car mon père me maudira, lui; car je le connais lui, le +cœur inflexible, jamais il ne pardonnera. Aussi écoutez-moi, +Maximilien, si par artifice, par prière, par accident, que sais-je, moi? +si enfin par un moyen quelconque je puis retarder le mariage, vous +attendrez, n’est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, je le jure, comme vous me jurez, vous, que cet affreux mariage ne +se fera jamais, et que, vous traînât-on devant le magistrat, devant le +prêtre, vous direz non.</p> + +<p>—Je te le jure, Maximilien, par ce que j’ai de plus sacré au monde, +par ma mère!</p> + +<p>—Attendons alors, dit Morrel.</p> + +<p>—Oui, attendons, reprit Valentine, qui respirait à ce mot; il y a tant +de choses qui peuvent sauver des malheureux comme nous.</p> + +<p>—Je me fie à vous, Valentine, dit Morrel, tout ce que vous ferez sera +bien fait; seulement, si l’on passe outre à vos prières, si votre père, +si Mme de Saint-Méran exigent que M. Franz d’Épinay soit appelé demain à +signer le contrat....</p> + +<p>—Alors, vous avez ma parole, Morrel.</p> + +<p>—Au lieu de signer....</p> + +<p>—Je viens vous rejoindre et nous fuyons: mais d’ici là, ne tentons pas +Dieu, Morrel; ne nous voyons pas: c’est un miracle, c’est une providence +que nous n’ayons pas encore été surpris; si nous étions surpris, si l’on +savait comment nous nous voyons, nous n’aurions plus aucune ressource.</p> + +<p>—Vous avez raison, Valentine; mais comment savoir....</p> + +<p>—Par le notaire, M. Deschamps.</p> + +<p>—Je le connais.</p> + +<p>—Et par moi-même. Je vous écrirai, croyez-le donc bien. Mon Dieu! ce +mariage, Maximilien, m’est aussi odieux qu’à vous!</p> + +<p>—Bien, bien! merci, ma Valentine adorée, reprit Morrel. Alors tout est +dit, une fois que je sais l’heure, j’accours ici, vous franchissez ce +mur dans mes bras: la chose vous sera facile, une voiture vous attendra +à la porte de l’enclos, vous y montez avec moi, je vous conduis chez ma +sœur, là, inconnus si cela vous convient, faisant éclat si vous le +désirez, nous aurons la conscience de notre force et de notre volonté, +et nous ne nous laisserons pas égorger comme l’agneau qui ne se défend +qu’avec ses soupirs.</p> + +<p>—Soit, dit Valentine; à votre tour je vous dirai: Maximilien, ce que +vous ferez sera bien fait.</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>—Eh bien, êtes-vous content de votre femme? dit tristement la jeune +fille.</p> + +<p>—Ma Valentine adorée, c’est bien peu dire que dire oui.</p> + +<p>—Dites toujours.»</p> + +<p>Valentine s’était approchée, ou plutôt avait approché ses lèvres de la +grille, et ses paroles glissaient, avec son souffle parfumé, jusqu’aux +lèvres de Morrel, qui collait sa bouche de l’autre côté de la froide et +inexorable clôture.</p> + +<p>«Au revoir, dit Valentine, s’arrachant à ce bonheur, au revoir!</p> + +<p>—J’aurai une lettre de vous?</p> + +<p>—Oui. </p> + +<p>—Merci, chère femme! au revoir.»</p> + +<p>Le bruit d’un baiser innocent et perdu retentit, et Valentine s’enfuit +sous les tilleuls.</p> + +<p>Morrel écouta les derniers bruits de sa robe frôlant les charmilles, de +ses pieds faisant crier le sable, leva les yeux au ciel avec un +ineffable sourire pour remercier le ciel de ce qu’il permettait qu’il +fût aimé ainsi, et disparut à son tour.</p> + +<p>Le jeune homme rentra chez lui et attendit pendant tout le reste de la +soirée et pendant toute la journée du lendemain sans rien recevoir. +Enfin, ce ne fut que le surlendemain, vers dix heures du matin, comme il +allait s’acheminer vers M. Deschamps, notaire, qu’il reçut par la poste +un petit billet qu’il reconnut pour être de Valentine, quoiqu’il n’eût +jamais vu son écriture.</p> + +<p>Il était conçu en ces termes:</p> + +<p>«Larmes, supplications, prières, n’ont rien fait. Hier, pendant deux +heures, j’ai été à l’église Saint-Philippe-du-Roule, et pendant deux +heures j’ai prié Dieu du fond de l’âme, Dieu est insensible comme les +hommes, et la signature du contrat est fixée à ce soir, neuf heures.</p> + +<p>«Je n’ai qu’une parole comme je n’ai qu’un cœur, Morrel, et cette +parole vous est engagée: ce cœur est à vous!</p> + +<p>«Ce soir donc, à neuf heures moins un quart, à la grille.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 12em;">«Votre femme, Valentine de Villefort.</span><br /> +</p> + +<p>P.-S.—«Ma pauvre grand-mère va de plus mal en plus mal; hier, son +exaltation est devenue du délire: aujourd’hui son délire est presque de +la folie.</p> + +<p>«Vous m’aimerez bien, n’est-ce pas, Morrel, pour me faire oublier que je +l’aurai quittée en cet état?</p> + +<p>«Je crois que l’on cache à grand-papa Noirtier que la signature du +contrat doit avoir lieu ce soir.»</p> + +<p>Morrel ne se borna pas aux renseignements que lui donnait Valentine; il +alla chez le notaire, qui lui confirma la nouvelle que la signature du +contrat était pour neuf heures du soir.</p> + +<p>Puis il passa chez Monte-Cristo; ce fut encore là qu’il en sut le plus: +Franz était venu lui annoncer cette solennité; de son côté, Mme de +Villefort avait écrit au comte pour le prier de l’excuser si elle ne +l’invitait point; mais la mort de M. de Saint-Méran et l’état où se +trouvait sa veuve jetaient sur cette réunion un voile de tristesse dont +elle ne voulait pas assombrir le front du comte, auquel elle souhaitait +toute sorte de bonheur.</p> + +<p>La veille, Franz avait été présenté à Mme de Saint-Méran, qui avait +quitté le lit pour cette présentation, et qui s’y était remise aussitôt.</p> + +<p>Morrel, la chose est facile à comprendre, était dans un état d’agitation +qui ne pouvait échapper à un œil aussi perçant que l’était l’œil du +comte, aussi Monte-Cristo fut-il pour lui plus affectueux que jamais; +si affectueux, que deux ou trois fois Maximilien fut sur le point de lui +tout dire. Mais il se rappela la promesse formelle donnée à Valentine, +et son secret resta au fond de son cœur.</p> + +<p>Le jeune homme relut vingt fois dans la journée la lettre de Valentine. +C’était la première fois qu’elle lui écrivait, et à quelle occasion! À +chaque fois qu’il relisait cette lettre, Maximilien se renouvelait à +lui-même le serment de rendre Valentine heureuse. En effet, quelle +autorité n’a pas la jeune fille qui prend une résolution si courageuse! +quel dévouement ne mérite-t-elle pas de la part de celui à qui elle a +tout sacrifié! Comme elle doit être réellement pour son amant le premier +et le plus digne objet de son culte! C’est à la fois la reine et la +femme, et l’on n’a point assez d’une âme pour la remercier et l’aimer.</p> + +<p>Morrel songeait avec une agitation inexprimable à ce moment où Valentine +arriverait en disant:</p> + +<p>«Me voici, Maximilien; prenez-moi.»</p> + +<p>Il avait organisé toute cette fuite; deux échelles avaient été cachées +dans la luzerne du clos; un cabriolet, que devait conduire Maximilien +lui-même, attendait; pas de domestique, pas de lumière; au détour de la +première rue on allumerait des lanternes, car il ne fallait point, par +un surcroît de précautions, tomber entre les mains de la police.</p> + +<p>De temps en temps des frissonnements passaient par tout le corps de +Morrel; il songeait au moment où, du faîte de ce mur, il protégerait la +descente de Valentine, et où il sentirait tremblante et abandonnée dans +ses bras celle dont il n’avait jamais pressé que la main et baisé le +bout du doigt.</p> + +<p>Mais quand vint l’après-midi, quand Morrel sentit l’heure s’approcher, +il éprouva le besoin d’être seul; son sang bouillait, les simples +questions, la seule voix d’un ami l’eussent irrité; il se renferma chez +lui, essayant de lire; mais son regard glissa sur les pages sans y rien +comprendre, et il finit par jeter son livre, pour en revenir à dessiner, +pour la deuxième fois, son plan, ses échelles et son clos.</p> + +<p>Enfin l’heure s’approcha.</p> + +<p>Jamais l’homme bien amoureux n’a laissé les horloges faire paisiblement +leur chemin; Morrel tourmenta si bien les siennes, qu’elles finirent par +marquer huit heures et demie à six heures. Il se dit alors qu’il était +temps de partir, que neuf heures était bien effectivement l’heure de la +signature du contrat, mais que, selon toute probabilité, Valentine +n’attendrait pas cette signature inutile; en conséquence, Morrel, après +être parti de la rue Meslay à huit heures et demie à sa pendule, entrait +dans le clos comme huit heures sonnèrent à Saint-Philippe-du-Roule.</p> + +<p>Le cheval et le cabriolet furent cachés derrière une petite masure en +ruine dans laquelle Morrel avait l’habitude de se cacher.</p> + +<p>Peu à peu le jour tomba, et les feuillages du jardin se massèrent en +grosses touffes d’un noir opaque.</p> + +<p>Alors Morrel sortit de la cachette et vint regarder, le cœur palpitant, +au trou de la grille: il n’y avait encore personne. </p> + +<p>Huit heures et demie sonnèrent.</p> + +<p>Une demi-heure s’écoula à attendre; Morrel se promenait de long en +large, puis, à des intervalles toujours plus rapprochés, venait +appliquer son œil aux planches. Le jardin s’assombrissait de plus en +plus; mais dans l’obscurité on cherchait vainement la robe blanche; dans +le silence on écoutait inutilement le bruit des pas.</p> + +<p>La maison qu’on apercevait à travers les feuillages restait sombre, et +ne présentait aucun des caractères d’une maison qui s’ouvre pour un +événement aussi important que l’est une signature du contrat de mariage.</p> + +<p>Morrel consulta sa montre, qui sonna neuf heures trois quarts; mais +presque aussitôt cette même voix de l’horloge, déjà entendue deux ou +trois fois rectifia l’erreur de la montre en sonnant neuf heures et +demie.</p> + +<p>C’était déjà une demi-heure d’attente de plus que Valentine n’avait +fixée elle-même: elle avait dit neuf heures, même plutôt avant qu’après.</p> + +<p>Ce fut le moment le plus terrible pour le cœur du jeune homme, sur +lequel chaque seconde tombait comme un marteau de plomb.</p> + +<p>Le plus faible bruit du feuillage, le moindre cri du vent appelaient son +oreille et faisaient monter la sueur à son front; alors, tout +frissonnant, il assujettissait son échelle et, pour ne pas perdre de +temps, posait le pied sur le premier échelon.</p> + +<p>Au milieu de ces alternatives de crainte et d’espoir, au milieu de ces +dilatations et de ces serrements de cœur, dix heures sonnèrent à +l’église.</p> + +<p>«Oh! murmura Maximilien avec terreur, il est impossible que la signature +d’un contrat dure aussi longtemps, à moins d’événements imprévus; j’ai +pesé toutes les chances, calculé le temps que durent toutes les +formalités, il s’est passé quelque chose.»</p> + +<p>Et alors, tantôt il se promenait avec agitation devant la grille, tantôt +il revenait appuyer son front brûlant sur le fer glacé. Valentine +s’était-elle évanouie après le contrat, ou Valentine avait-elle été +arrêtée dans sa fuite? C’étaient là les deux seules hypothèses où le +jeune homme pouvait s’arrêter, toutes deux désespérantes.</p> + +<p>L’idée à laquelle il s’arrêta fut qu’au milieu de sa fuite même la force +avait manqué à Valentine, et qu’elle était tombée évanouie au milieu de +quelque allée.</p> + +<p>«Oh! s’il en est ainsi, s’écria-t-il en s’élançant au haut de l’échelle, +je la perdrais, et par ma faute!»</p> + +<p>Le démon qui lui avait soufflé cette pensée ne le quitta plus, et +bourdonna à son oreille avec cette persistance qui fait que certains +doutes, au bout d’un instant, par la force du raisonnement, deviennent +des convictions. Ses yeux, qui cherchaient à percer l’obscurité +croissante, croyaient, sous la sombre allée, apercevoir un objet gisant; +Morrel se hasarda jusqu’à appeler, et il lui sembla que le vent +apportait jusqu’à lui une plainte inarticulée.</p> + +<p>Enfin la demie avait sonné à son tour, il était impossible de se borner +plus longtemps, tout était supposable; les tempes de Maximilien +battaient avec force, des nuages passaient devant ses yeux; il enjamba +le mur et sauta de l’autre côté.</p> + +<p>Il était chez Villefort, il venait d’y entrer par escalade; il songea +aux suites que pouvait avoir une pareille action, mais il n’était pas +venu jusque-là pour reculer.</p> + +<p>En un instant il fut à l’extrémité de ce massif. Du point où il était +parvenu on découvrait la maison.</p> + +<p>Alors Morrel s’assura d’une chose qu’il avait déjà soupçonnée en +essayant de glisser son regard à travers les arbres: c’est qu’au lieu +des lumières qu’il pensait voir briller à chaque fenêtre, ainsi qu’il +est naturel aux jours de cérémonie, il ne vit rien que la masse grise et +voilée encore par un grand rideau d’ombre que projetait un nuage immense +répandu sur la lune.</p> + +<p>Une lumière courait de temps en temps comme éperdue, et passait devant +trois fenêtres du premier étage. Ces trois fenêtres étaient celles de +l’appartement de Mme de Saint-Méran.</p> + +<p>Une autre lumière restait immobile derrière des rideaux rouges. Ces +rideaux étaient ceux de la chambre à coucher de Mme de Villefort.</p> + +<p>Morrel devina tout cela. Tant de fois, pour suivre Valentine en pensée à +toute heure du jour, tant de fois, disons-nous, il s’était fait faire le +plan de cette maison, que, sans l’avoir vue, il la connaissait.</p> + +<p>Le jeune homme fut encore plus épouvanté de cette obscurité et de ce +silence qu’il ne l’avait été de l’absence de Valentine.</p> + +<p>Éperdu, fou de douleur, décidé à tout braver pour revoir Valentine et +s’assurer du malheur qu’il pressentait, quel qu’il fût, Morrel gagna la +lisière du massif, et s’apprêtait à traverser le plus rapidement +possible le parterre, complètement découvert, quand un son de voix +encore assez éloigné, mais que le vent lui apportait, parvint jusqu’à +lui.</p> + +<p>À ce bruit, il fit un pas en arrière, déjà à moitié sorti du feuillage, +il s’y enfonça complètement et demeura immobile et muet, enfoui dans son +obscurité.</p> + +<p>Sa résolution était prise: si c’était Valentine seule, il l’avertirait +par un mot au passage; si Valentine était accompagnée, il la verrait au +moins et s’assurerait qu’il ne lui était arrivé aucun malheur; si +c’étaient des étrangers, il saisirait quelques mots de leur conversation +et arriverait à comprendre ce mystère, incompréhensible jusque-là.</p> + +<p>La lune alors sortit du nuage qui la cachait, et, sur la porte du +perron, Morrel vit apparaître Villefort, suivi d’un homme vêtu de noir. +Ils descendirent les marches et s’avancèrent vers le massif. Ils +n’avaient pas fait quatre pas que, dans cet homme vêtu de noir, Morrel +avait reconnu le docteur d’Avrigny.</p> + +<p>Le jeune homme, en les voyant venir à lui, recula machinalement devant +eux jusqu’à ce qu’il rencontrât le tronc d’un sycomore qui faisait le +centre du massif; là il fut forcé de s’arrêter.</p> + +<p>Bientôt le sable cessa de crier sous les pas des deux promeneurs. </p> + +<p>«Ah! cher docteur, dit le procureur du roi, voici le Ciel qui se déclare +décidément contre ma maison. Quelle horrible mort! quel coup de foudre! +N’essayez pas de me consoler; hélas! la plaie est trop vive et trop +profonde! Morte, morte!»</p> + +<p>Une sueur froide glaça le front du jeune homme et fit claquer ses dents. +Qui donc était mort dans cette maison que Villefort lui-même disait +maudite?</p> + +<p>«Mon cher monsieur de Villefort, répondit le médecin avec un accent qui +redoubla la terreur du jeune homme, je ne vous ai point amené ici pour +vous consoler, tout au contraire.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? demanda le procureur du roi, effrayé.</p> + +<p>—Je veux dire que, derrière le malheur qui vient de vous arriver, il en +est un autre plus grand encore peut-être.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! murmura Villefort en joignant les mains, qu’allez-vous +me dire encore?</p> + +<p>—Sommes-nous bien seuls, mon ami?</p> + +<p>—Oh! oui, bien seuls. Mais que signifient toutes ces précautions?</p> + +<p>—Elles signifient que j’ai une confidence terrible à vous faire, dit le +docteur: asseyons-nous.»</p> + +<p>Villefort tomba plutôt qu’il ne s’assit sur un banc. Le docteur resta +debout devant lui, une main posée sur son épaule. Morrel, glacé +d’effroi, tenait d’une main son front, de l’autre comprimait son cœur, +dont il craignait qu’on entendît les battements.</p> + +<p>«Morte, morte!» répétait-il dans sa pensée avec la voix de son cœur.</p> + +<p>Et lui-même se sentait mourir.</p> + +<p>«Parlez, docteur, j’écoute, dit Villefort; frappez, je suis préparé à +tout.</p> + +<p>—Mme de Saint-Méran était bien âgée sans doute, mais elle jouissait +d’une santé excellente.»</p> + +<p>Morrel respira pour la première fois depuis dix minutes.</p> + +<p>«Le chagrin l’a tuée, dit Villefort, oui, le chagrin, docteur! Cette +habitude de vivre depuis quarante ans près du marquis!...</p> + +<p>—Ce n’est pas le chagrin, mon cher Villefort, dit le docteur. Le +chagrin peut tuer, quoique les cas soient rares, mais il ne tue pas en +un jour, mais il ne tue pas en une heure, mais il ne tue pas en dix +minutes.»</p> + +<p>Villefort ne répondit rien; seulement il leva la tête qu’il avait tenue +baissée jusque-là, et regarda le docteur avec des yeux effarés.</p> + +<p>«Vous êtes resté là pendant l’agonie? demanda M. d’Avrigny.</p> + +<p>—Sans doute, répondit le procureur du roi; vous m’avez dit tout bas de +ne pas m’éloigner.</p> + +<p>—Avez-vous remarqué les symptômes du mal auquel Mme de Saint-Méran a +succombé?</p> + +<p>—Certainement; Mme de Saint-Méran a eu trois attaques successives à +quelques minutes les unes des autres, et à chaque fois plus rapprochées +et plus graves. Lorsque vous êtes arrivé, déjà depuis quelques minutes +Mme de Saint-Méran était haletante; elle eut alors une crise que je pris +pour une simple attaque de nerfs; mais je ne commençai à m’effrayer +réellement que lorsque je la vis se soulever sur son lit, les membres et +le cou tendus. Alors, à votre visage, je compris que la chose était plus +grave que je ne le croyais. La crise passée, je cherchai vos yeux, mais +je ne les rencontrai pas. Vous teniez le pouls, vous en comptiez les +battements, et la seconde crise parut, que vous ne vous étiez pas encore +retourné de mon côté. Cette seconde crise fut plus terrible que la +première: les mêmes mouvements nerveux se reproduisirent, et la bouche +se contracta et devint violette.</p> + +<p>«À la troisième elle expira.</p> + +<p>«Déjà, depuis la fin de la première, j’avais reconnu le tétanos; vous me +confirmâtes dans cette opinion.</p> + +<p>—Oui, devant tout le monde, reprit le docteur; mais maintenant nous +sommes seuls.</p> + +<p>—Qu’allez-vous me dire, mon Dieu?</p> + +<p>—Que les symptômes du tétanos et de l’empoisonnement par les matières +végétales sont absolument les mêmes.»</p> + +<p>M. de Villefort se dressa sur ses pieds; puis, après un instant +d’immobilité et de silence, il retomba sur son banc. </p> + +<p>«Oh! mon Dieu! docteur, dit-il, songez-vous bien à ce que vous me dites +là?»</p> + +<p>Morrel ne savait pas s’il faisait un rêve ou s’il veillait.</p> + +<p>«Écoutez, dit le docteur, je connais l’importance de ma déclaration et +le caractère de l’homme à qui je la fais.</p> + +<p>—Est-ce au magistrat ou à l’ami que vous parlez? demanda Villefort.</p> + +<p>—À l’ami, à l’ami seul en ce moment; les rapports entre les symptômes +du tétanos et les symptômes de l’empoisonnement par les substances +végétales sont tellement identiques, que s’il me fallait signer ce que +je dis là, je vous déclare que j’hésiterais. Aussi, je vous le répète, +ce n’est point au magistrat que je m’adresse, c’est à l’ami. Eh bien, à +l’ami je dis: Pendant les trois quarts d’heure qu’elle a duré, j’ai +étudié l’agonie, les convulsions, la mort de Mme de Saint-Méran; eh +bien, dans ma conviction, non seulement Mme de Saint-Méran est morte +empoisonnée, mais encore je dirais, oui, je dirais quel poison l’a tuée.</p> + +<p>—Monsieur! monsieur!</p> + +<p>—Tout y est, voyez-vous: somnolence interrompue par des crises +nerveuses, surexcitation du cerveau, torpeur des centres. Mme de +Saint-Méran a succombé à une dose violente de brucine ou de strychnine, +que par hasard sans doute, que par erreur peut-être, on lui a +administrée.» </p> + +<p>Villefort saisit la main du docteur.</p> + +<p>«Oh! c’est impossible! dit-il, je rêve, mon Dieu! je rêve! C’est +effroyable d’entendre dire des choses pareilles à un homme comme vous! +Au nom du Ciel, je vous en supplie, cher docteur, dites-moi que vous +pouvez vous tromper!</p> + +<p>—Sans doute, je le puis, mais....</p> + +<p>—Mais?...</p> + +<p>—Mais, je ne le crois pas.</p> + +<p>—Docteur, prenez pitié de moi; depuis quelques jours il m’arrive tant +de choses inouïes, que je crois à la possibilité de devenir fou.</p> + +<p>—Un autre que moi a-t-il vu Mme de Saint-Méran?</p> + +<p>—Personne.</p> + +<p>—A-t-on envoyé chez le pharmacien quelque ordonnance qu’on ne m’ait pas +soumise?</p> + +<p>—Aucune.</p> + +<p>—Mme de Saint-Méran avait-elle des ennemis?</p> + +<p>—Je ne lui en connais pas.</p> + +<p>—Quelqu’un avait-il intérêt à sa mort? </p> + +<p>—Mais non, mon Dieu! mais non; ma fille est sa seule héritière, +Valentine seule.... Oh! si une pareille pensée me pouvait venir, je me +poignarderais pour punir mon cœur d’avoir pu un seul instant abriter +une pareille pensée.</p> + +<p>—Oh! s’écria à son tour M. d’Avrigny, cher ami, à Dieu ne plaise que +j’accuse quelqu’un, je ne parle que d’un accident, comprenez-vous bien, +d’une erreur. Mais accident ou erreur, le fait est là qui parle tout bas +à ma conscience, et qui veut que ma conscience vous parle tout haut. +Informez-vous.</p> + +<p>—À qui? comment? de quoi?</p> + +<p>—Voyons: Barrois, le vieux domestique, ne se serait-il pas trompé, et +n’aurait-il pas donné à Mme de Saint-Méran quelque potion préparée pour +son maître?</p> + +<p>—Pour mon père?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais comment une potion préparée pour M. Noirtier peut-elle +empoisonner Mme de Saint-Méran?</p> + +<p>—Rien de plus simple: vous savez que dans certaines maladies les +poisons deviennent un remède; la paralysie est une de ces maladies-là. À +peu près depuis trois mois, après avoir tout employé pour rendre le +mouvement et la parole à M. Noirtier, je me suis décidé à tenter un +dernier moyen; depuis trois mois, dis-je, je le traite par la brucine; +ainsi, dans la dernière potion que j’ai commandée pour lui il en entrait +six centigrammes; six centigrammes sans action sur les organes paralysés +de M. Noirtier, et auxquels d’ailleurs il s’est accoutumé par des doses +successives, six centigrammes suffisent pour tuer toute autre personne +que lui.</p> + +<p>—Mon cher docteur, il n’y a aucune communication entre l’appartement de +M. Noirtier et celui de Mme de Saint-Méran, et jamais Barrois n’entrait +chez ma belle-mère. Enfin, vous le dirai-je, docteur, quoique je vous +sache homme le plus habile et surtout le plus consciencieux du monde, +quoique en toute circonstance votre parole soit pour moi un flambeau qui +me guide à l’égal de la lumière du soleil, eh bien! docteur, eh bien! +j’ai besoin, malgré cette conviction de m’appuyer sur cet axiome, +<i>errare humanum est</i>.</p> + +<p>—Écoutez, Villefort, dit le docteur, existe-t-il un de mes confrères en +qui vous ayez autant confiance qu’en moi?</p> + +<p>—Pourquoi cela, dites? où voulez-vous en venir?</p> + +<p>—Appelez-le, je lui dirai ce que j’ai vu, ce que j’ai remarqué, nous +ferons l’autopsie.</p> + +<p>—Et vous trouverez des traces de poison?</p> + +<p>—Non, pas du poison, je n’ai pas dit cela, mais nous constaterons +l’exaspération du système nerveux, nous reconnaîtrons l’asphyxie +patente, incontestable et nous vous dirons: Cher Villefort, si c’est par +négligence que la chose est arrivée, veillez sur vos serviteurs; si +c’est par haine, veillez sur vos ennemis.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! que me proposez-vous là, d’Avrigny? répondit Villefort +abattu; du moment où il y aura un autre que vous dans le secret, une +enquête deviendra nécessaire, et une enquête chez moi, impossible! +Pourtant, continua le procureur du roi en se reprenant et en regardant +le médecin avec inquiétude, pourtant si vous le voulez, si vous l’exigez +absolument, je le ferai. En effet, peut-être dois-je donner suite à +cette affaire; mon caractère me le commande. Mais docteur, vous me voyez +d’avance pénétré de tristesse: introduire dans ma maison tant de +scandale après tant de douleur! Oh! ma femme et ma fille en mourront; et +moi, moi, docteur, vous le savez, un homme n’en arrive pas où j’en suis, +un homme n’a pas été procureur du roi pendant vingt-cinq ans sans s’être +amassé bon nombre d’ennemis; les miens sont nombreux. Cette affaire +ébruitée sera pour eux un triomphe qui les fera tressaillir de joie, et +moi me couvrira de honte. Docteur, pardonnez-moi ces idées mondaines. Si +vous étiez un prêtre, je n’oserais vous dire cela; mais vous êtes un +homme, mais vous connaissez les autres hommes; docteur, docteur, vous ne +m’avez rien dit, n’est-ce pas?</p> + +<p>—Mon cher monsieur de Villefort, répondit le docteur ébranlé, mon +premier devoir est l’humanité. J’eusse sauvé Mme de Saint-Méran si la +science eût eu le pouvoir de le faire, mais elle est morte, je me dois +aux vivants. Ensevelissons au plus profond de nos cœurs ce terrible +secret. Je permettrai, si les yeux de quelques-uns s’ouvrent là-dessus, +qu’on impute à mon ignorance le silence que j’aurai gardé. Cependant, +monsieur, cherchez toujours, cherchez activement, car peut-être cela ne +s’arrêtera-t-il point là.... Et quand vous aurez trouvé le coupable, si +vous le trouvez, c’est moi qui vous dirai: Vous êtes magistrat, faites +ce que vous voudrez!</p> + +<p>—Oh! merci, merci, docteur! dit Villefort avec une joie indicible, je +n’ai jamais eu de meilleur ami que vous.»</p> + +<p>Et comme s’il eût craint que le docteur d’Avrigny ne revînt sur cette +concession, il se leva et entraîna le docteur du côté de la maison.</p> + +<p>Ils s’éloignèrent.</p> + +<p>Morrel, comme s’il eût besoin de respirer, sortit sa tête du taillis, et +la lune éclaira ce visage si pâle qu’on eût pu le prendre pour un +fantôme.</p> + +<p>«Dieu me protège d’une manifeste mais terrible façon, dit-il. Mais +Valentine, Valentine! pauvre amie! résistera-t-elle à tant de douleurs?»</p> + +<p>En disant ces mots il regardait alternativement la fenêtre aux rideaux +rouges et les trois fenêtres aux rideaux blancs.</p> + +<p>La lumière avait presque complètement disparu de la fenêtre aux rideaux +rouges. Sans doute Mme de Villefort venait d’éteindre sa lampe, et la +veilleuse seule envoyait son reflet aux vitres.</p> + +<p>À l’extrémité du bâtiment, au contraire, il vit s’ouvrir une des trois +fenêtres aux rideaux blancs. Une bougie placée sur la cheminée jeta +au-dehors quelques rayons de sa pâle lumière, et une ombre vint un +instant s’accouder au balcon.</p> + +<p>Morrel frissonna; il lui semblait avoir entendu un sanglot.</p> + +<p>Il n’était pas étonnant que cette âme ordinairement si courageuse et si +forte, maintenant troublée et exaltée par les deux plus fortes des +passions humaines, l’amour et la peur, se fût affaiblie au point de +subir des hallucinations superstitieuses. </p> + +<p>Quoiqu’il fût impossible, caché comme il l’était, que l’œil de +Valentine le distinguât, il crut se voir appeler par l’ombre de la +fenêtre; son esprit troublé le lui disait, son cœur ardent le lui +répétait. Cette double erreur devenait une réalité irrésistible, et, par +un de ces incompréhensibles élans de jeunesse, il bondit hors de sa +cachette, et en deux enjambées, au risque d’être vu, au risque d’effrayer +Valentine, au risque de donner l’éveil par quelque cri involontaire +échappé à la jeune fille, il franchit ce parterre que la lune faisait +large et blanc comme un lac, et, gagnant la rangée de caisses d’orangers +qui s’étendait devant la maison, il atteignit les marches du perron, +qu’il monta rapidement, et poussa la porte, qui s’ouvrit sans résistance +devant lui.</p> + +<p>Valentine ne l’avait pas vu; ses yeux levés au ciel suivaient un nuage +d’argent glissant sur l’azur, et dont la forme était celle d’une ombre +qui monte au ciel; son esprit poétique et exalté lui disait que c’était +l’âme de sa grand-mère.</p> + +<p>Cependant, Morrel avait traversé l’antichambre et trouvé la rampe de +l’escalier; des tapis étendus sur les marches assourdissaient son pas; +d’ailleurs Morrel en était arrivé à ce point d’exaltation que la +présence de M. de Villefort lui-même ne l’eût pas effrayé. Si M. de +Villefort se fût présenté à sa vue, sa résolution était prise: il +s’approchait de lui et lui avouait tout, en le priant d’excuser et +d’approuver cet amour qui l’unissait à sa fille, et sa fille à lui; +Morrel était fou.</p> + +<p>Par bonheur il ne vit personne.</p> + +<p>Ce fut alors surtout que cette connaissance qu’il avait prise par +Valentine du plan intérieur de la maison lui servit; il arriva sans +accident au haut de l’escalier, et comme, arrivé là, il s’orientait, un +sanglot dont il reconnut l’expression lui indiqua le chemin qu’il avait +à suivre; il se retourna; une porte entrebâillée laissait arriver à lui +le reflet d’une lumière et le son de la voix gémissante. Il poussa cette +porte et entra.</p> + +<p>Au fond d’une alcôve, sous le drap blanc qui recouvrait sa tête et +dessinait sa forme, gisait la morte, plus effrayante encore aux yeux de +Morrel depuis la révélation du secret dont le hasard l’avait fait +possesseur.</p> + +<p>À côté du lit, à genoux, la tête ensevelie dans les coussins d’une large +bergère, Valentine, frissonnante et soulevée par les sanglots, étendait +au-dessus de sa tête, qu’on ne voyait pas, ses deux mains jointes et +raidies.</p> + +<p>Elle avait quitté la fenêtre restée ouverte, et priait tout haut avec +des accents qui eussent touché le cœur le plus insensible, la parole +s’échappait de ses lèvres, rapide, incohérente, inintelligible, tant la +douleur serrait sa gorge de ses brûlantes étreintes.</p> + +<p>La lune, glissant à travers l’ouverture des persiennes, faisait pâlir la +lueur de la bougie, et azurait de ses teintes funèbres ce tableau de +désolation.</p> + +<p>Morrel ne put résister à ce spectacle; il n’était pas d’une piété +exemplaire, il n’était pas facile à impressionner, mais Valentine +souffrant, pleurant, se tordant les bras à sa vue, c’était plus qu’il +n’en pouvait supporter en silence. Il poussa un soupir, murmura un nom, +et la tête noyée dans les pleurs et marbrée sur le velours du fauteuil, +une tête de Madeleine du Corrège, se releva et demeura tournée vers lui.</p> + +<p>Valentine le vit et ne témoigna point d’étonnement. Il n’y a plus +d’émotions intermédiaires dans un cœur gonflé par un désespoir suprême.</p> + +<p>Morrel tendit la main à son amie. Valentine, pour toute excuse de ce +qu’elle n’avait point été le trouver, lui montra le cadavre gisant sous +le drap funèbre et recommença à sangloter.</p> + +<p>Ni l’un ni l’autre n’osait parler dans cette chambre. Chacun hésitait à +rompre ce silence que semblait commander la Mort debout dans quelque +coin et le doigt sur les lèvres.</p> + +<p>Enfin Valentine osa la première.</p> + +<p>«Ami, dit-elle, comment êtes-vous ici? Hélas! je vous dirais: soyez le +bienvenu, si ce n’était pas la Mort qui vous eût ouvert la porte de +cette maison.</p> + +<p>—Valentine, dit Morrel d’une voix tremblante et les mains jointes, +j’étais là depuis huit heures et demie; je ne vous voyais point venir, +l’inquiétude m’a pris, j’ai sauté par-dessus le mur, j’ai pénétré dans +le jardin; alors des voix qui s’entretenaient du fatal accident....</p> + +<p>—Quelles voix?» dit Valentine.</p> + +<p>Morrel frémit, car toute la conversation du docteur et de M. de +Villefort lui revint à l’esprit, et, à travers le drap, il croyait voir +ces bras tordus, ce cou raidi, ces lèvres violettes. </p> + +<p>«Les voix de vos domestiques, dit-il, m’ont tout appris.</p> + +<p>—Mais venir jusqu’ici, c’est nous perdre, mon ami, dit Valentine, sans +effroi et sans colère.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, répondit Morrel du même ton, je vais me retirer.</p> + +<p>—Non, dit Valentine, on vous rencontrerait, restez.</p> + +<p>—Mais si l’on venait?»</p> + +<p>La jeune fille secoua la tête.</p> + +<p>«Personne ne viendra, dit-elle, soyez tranquille, voilà notre +sauvegarde.»</p> + +<p>Et elle montra la forme du cadavre moulée par le drap.</p> + +<p>«Mais qu’est-il arrivé à M. d’Épinay? dites-moi, je vous en supplie, +reprit Morrel.</p> + +<p>—M. Franz est arrivé pour signer le contrat au moment où ma bonne +grand-mère rendait le dernier soupir.</p> + +<p>—Hélas! dit Morrel avec un sentiment de joie égoïste, car il songeait +en lui-même que cette mort retardait indéfiniment le mariage de +Valentine.</p> + +<p>—Mais ce qui redouble ma douleur, continua la jeune fille, comme si ce +sentiment eût dû recevoir à l’instant même sa punition, c’est que cette +pauvre chère aïeule, en mourant, a ordonné qu’on terminât le mariage le +plus tôt possible; elle aussi, mon Dieu! en croyant me protéger, elle +aussi agissait contre moi.</p> + +<p>—Écoutez!» dit Morrel.</p> + +<p>Les deux jeunes gens firent silence.</p> + +<p>On entendit la porte qui s’ouvrit, et des pas firent craquer le parquet +du corridor et les marches de l’escalier.</p> + +<p>«C’est mon père qui sort de son cabinet, dit Valentine.</p> + +<p>—Et qui reconduit le docteur, ajouta Morrel.</p> + +<p>—Comment savez-vous que c’est le docteur? demanda Valentine étonnée.</p> + +<p>—Je le présume» dit Morrel.</p> + +<p>Valentine regarda le jeune homme.</p> + +<p>Cependant, on entendit la porte de la rue se fermer. M. de Villefort +alla donner en outre un tour de clef à celle du jardin puis il remonta +l’escalier.</p> + +<p>Arrivé dans l’antichambre, il s’arrêta un instant, comme s’il hésitait +s’il devait entrer chez lui ou dans la chambre de Mme de Saint-Méran. +Morrel se jeta derrière une portière. Valentine ne fit pas un mouvement; +on eût dit qu’une suprême douleur la plaçait au-dessus des craintes +ordinaires.</p> + +<p>M. de Villefort rentra chez lui.</p> + +<p>«Maintenant, dit Valentine, vous ne pouvez plus sortir ni par la porte +du jardin, ni par celle de la rue.»</p> + +<p>Morrel regarda la jeune fille avec étonnement.</p> + +<p>«Maintenant, dit-elle, il n’y a plus qu’une issue permise et sûre, c’est +celle de l’appartement de mon grand-père.»</p> + +<p>Elle se leva.</p> + +<p>«Venez, dit-elle.</p> + +<p>—Où cela? demanda Maximilien.</p> + +<p>—Chez mon grand-père.</p> + +<p>—Moi, chez M. Noirtier?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Y songez-vous, Valentine?</p> + +<p>—J’y songe, et depuis longtemps. Je n’ai plus que cet ami au monde, et +nous avons tous deux besoin de lui.... Venez.</p> + +<p>—Prenez garde, Valentine, dit Morrel, hésitant à faire ce que lui +ordonnait la jeune fille; prenez garde, le bandeau est tombé de mes +yeux: en venant ici, j’ai accompli un acte de démence. Avez-vous bien +vous-même toute votre raison, chère amie?</p> + +<p>—Oui, dit Valentine, et je n’ai aucun scrupule au monde, si ce n’est +de laisser seuls les restes de ma pauvre grand-mère, que je me suis +chargée de garder.</p> + +<p>—Valentine, dit Morrel, la mort est sacrée par elle-même.</p> + +<p>—Oui, répondit la jeune fille; d’ailleurs ce sera court, venez.»</p> + +<p>Valentine traversa le corridor et descendit un petit escalier qui +conduisait chez Noirtier. Morrel la suivait sur la pointe du pied. +Arrivés sur le palier de l’appartement, ils trouvèrent le vieux +domestique.</p> + +<p>«Barrois, dit Valentine, fermez la porte et ne laissez entrer personne.»</p> + +<p>Elle passa la première.</p> + +<p>Noirtier, encore dans son fauteuil, attentif au moindre bruit, instruit +par son vieux serviteur de tout ce qui se passait, fixait des regards +avides sur l’entrée de la chambre; il vit Valentine, et son œil brilla.</p> + +<p>Il y avait dans la démarche et dans l’attitude de la jeune fille quelque +chose de grave et de solennel qui frappa le vieillard. Aussi, de +brillant qu’il était, son œil devint-il interrogateur.</p> + +<p>«Cher père, dit-elle d’une voix brève, écoute-moi bien: tu sais que +bonne maman Saint-Méran est morte il y a une heure, et que maintenant, +excepté toi je n’ai plus personne qui m’aime au monde?»</p> + +<p>Une expression de tendresse infinie passa dans les yeux du vieillard.</p> + +<p>«C’est donc à toi seul, n’est-ce pas, que je dois confier mes chagrins +ou mes espérances?»</p> + +<p>Le paralytique fit signe que oui.</p> + +<p>Valentine prit Maximilien par la main.</p> + +<p>«Alors, lui dit-elle, regarde bien monsieur.»</p> + +<p>Le vieillard fixa son œil scrutateur et légèrement étonné sur Morrel.</p> + +<p>«C’est M. Maximilien Morrel, dit-elle, le fils de cet homme négociant de +Marseille dont tu as sans doute entendu parler?</p> + +<p>—Oui, fit le vieillard.</p> + +<p>—C’est un nom irréprochable, que Maximilien est en train de rendre +glorieux, car, à trente ans, il est capitaine de spahis, officier de la +Légion d’honneur.»</p> + +<p>Le vieillard fit signe qu’il se le rappelait.</p> + +<p>«Eh bien, bon papa, dit Valentine en se mettant à deux genoux devant le +vieillard et en montrant Maximilien d’une main, je l’aime et ne serai +qu’à lui! Si l’on me force d’en épouser un autre, je me laisserai mourir +ou je me tuerai.»</p> + +<p>Les yeux du paralytique exprimaient tout un monde de pensées +tumultueuses.</p> + +<p>«Tu aimes M. Maximilien Morrel, n’est-ce pas, bon papa? demanda la jeune +fille.</p> + +<p>—Oui, fit le vieillard immobile.</p> + +<p>—Et tu peux bien nous protéger, nous qui sommes aussi tes enfants, +contre la volonté de mon père?»</p> + +<p>Noirtier attacha son regard intelligent sur Morrel, comme pour lui dire:</p> + +<p>«C’est selon.»</p> + +<p>Maximilien comprit.</p> + +<p>«Mademoiselle, dit-il, vous avez un devoir sacré à remplir dans la +chambre de votre aïeule; voulez-vous me permettre d’avoir l’honneur de +causer un instant avec M. Noirtier?</p> + +<p>—Oui, oui, c’est cela», fit l’œil du vieillard.</p> + +<p>Puis il regarda Valentine avec inquiétude.</p> + +<p>«Comment il fera pour te comprendre, veux-tu dire, bon père?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Oh! sois tranquille; nous avons si souvent parlé de toi, qu’il sait +bien comment je te parle.» </p> + +<p>Puis, se tournant vers Maximilien avec un adorable sourire, quoique ce +sourire fût voilé par une profonde tristesse:</p> + +<p>«Il sait tout ce que je sais», dit-elle.</p> + +<p>Valentine se releva, approcha un siège pour Morrel, recommanda à Barrois +de ne laisser entrer personne; et après avoir embrassé tendrement son +grand-père et dit adieu tristement à Morrel, elle partit. Alors Morrel, +pour prouver à Noirtier qu’il avait la confiance de Valentine et +connaissait tous leurs secrets, prit le dictionnaire, la plume et le +papier, et plaça le tout sur une table où il y avait une lampe.</p> + +<p>«Mais d’abord, dit Morrel, permettez-moi, monsieur, de vous raconter qui +je suis, comment j’aime Mlle Valentine, et quels sont mes desseins à son +égard.</p> + +<p>—J’écoute», fit Noirtier.</p> + +<p>C’était un spectacle assez imposant que ce vieillard, inutile fardeau en +apparence, et qui était devenu le seul protecteur, le seul appui, le +seul juge de deux amants jeunes, beaux, forts, et entrant dans la vie.</p> + +<p>Sa figure, empreinte d’une noblesse et d’une austérité remarquables, +imposait à Morrel, qui commença son récit en tremblant.</p> + +<p>Il raconta alors comment il avait connu, comment il avait aimé Valentine +et comment Valentine, dans son isolement et son malheur, avait accueilli +l’offre de son dévouement. Il lui dit quelles étaient sa naissance, sa +position, sa fortune; et plus d’une fois, lorsqu’il interrogea le regard +du paralytique, ce regard lui répondit:</p> + +<p>«C’est bien, continuez.</p> + +<p>—Maintenant, dit Morrel quand il eut fini cette première partie de son +récit, maintenant que je vous ai dit, monsieur, mon amour et mes +espérances, dois-je vous dire nos projets?</p> + +<p>—Oui, fit le vieillard.</p> + +<p>—Eh bien, voilà ce que nous avions résolu.»</p> + +<p>Et alors il raconta tout à Noirtier: comment un cabriolet attendait dans +l’enclos, comment il comptait enlever Valentine, la conduire chez sa +sœur, l’épouser, et dans une respectueuse attente espérer le pardon de +M. de Villefort.</p> + +<p>«Non, dit Noirtier.</p> + +<p>—Non? reprit Morrel, ce n’est pas ainsi qu’il faut faire?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Ainsi ce projet n’a point votre assentiment?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Eh bien, il y a un autre moyen», dit Morrel.</p> + +<p>Le regard interrogateur du vieillard demanda: </p> + +<p>«Lequel?»</p> + +<p>«J’irai, continua Maximilien, j’irai trouver M. Franz d’Épinay, je suis +heureux de pouvoir vous dire cela en l’absence de Mlle de Villefort, et +je me conduirai avec lui de manière à le forcer d’être un galant homme.</p> + +<p>Le regard de Noirtier continua d’interroger.</p> + +<p>«Ce que je ferai?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Le voici. Je l’irai trouver, comme je vous le disais, je lui +raconterai les liens qui m’unissent à Mlle Valentine; si c’est un homme +délicat, il prouvera sa délicatesse en renonçant de lui-même à la main +de sa fiancée, et mon amitié et mon dévouement lui sont de cette heure +acquis jusqu’à la mort; s’il refuse, soit que l’intérêt le pousse, soit +qu’un ridicule orgueil le fasse persister, après lui avoir prouvé qu’il +contraindrait ma femme, que Valentine m’aime et ne peut aimer un autre +que moi, je me battrai avec lui, en lui donnant tous les avantages, et +je le tuerai ou il me tuera; si je le tue, il n’épousera pas Valentine; +s’il me tue, je serai bien sûr que Valentine ne l’épousera pas.»</p> + +<p>Noirtier considérait avec un plaisir indicible cette noble et sincère +physionomie sur laquelle se peignaient tous les sentiments que sa langue +exprimait, en y ajoutant par l’expression d’un beau visage tout ce que +la couleur ajoute à un dessin solide et vrai.</p> + +<p>Cependant, lorsque Morrel eut fini de parler, Noirtier ferma les yeux à +plusieurs reprises, ce qui était, on le sait, sa manière de dire non.</p> + +<p>«Non? dit Morrel. Ainsi vous désapprouvez ce second projet, comme vous +avez déjà désapprouvé le premier?</p> + +<p>—Oui, je le désapprouve, fit le vieillard.</p> + +<p>—Mais que faire alors, monsieur? demanda Morrel. Les dernières paroles +de Mme de Saint-Méran ont été pour que le mariage de sa petite-fille ne +se fît point attendre: dois-je laisser les choses s’accomplir?»</p> + +<p>Noirtier resta immobile.</p> + +<p>«Oui, je comprends, dit Morrel, je dois attendre.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais tout délai nous perdra, monsieur, reprit le jeune homme. Seule, +Valentine est sans force, et on la contraindra comme un enfant. Entré +ici miraculeusement pour savoir ce qui s’y passe, admis miraculeusement +devant vous, je ne puis raisonnablement espérer que ces bonnes chances +se renouvellent. Croyez-moi, il n’y a que l’un ou l’autre des deux +partis que je vous propose, pardonnez cette vanité à ma jeunesse, qui +soit le bon; dites-moi celui des deux que vous préférez: autorisez-vous +Mlle Valentine à se confier à mon honneur?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Préférez-vous que j’aille trouver M. d’Épinay?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Mais, mon Dieu! de qui nous viendra le secours que nous attendons du +Ciel?»</p> + +<p>Le vieillard sourit des yeux comme il avait l’habitude de sourire quand +on lui parlait du ciel. Il était toujours resté un peu d’athéisme dans +les idées du vieux jacobin.</p> + +<p>«Du hasard? reprit Morrel.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—De vous?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—De vous?</p> + +<p>—Oui, répéta le vieillard.</p> + +<p>—Vous comprenez bien ce que je vous demande, monsieur? Excusez mon +insistance, car ma vie est dans votre réponse: notre salut nous viendra +de vous?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous en êtes sûr?</p> + +<p>—Oui. </p> + +<p>—Vous en répondez?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Et il y avait dans le regard qui donnait cette affirmation une telle +fermeté, qu’il n’y avait pas moyen de douter de la volonté, sinon de la +puissance.</p> + +<p>«Oh! merci, monsieur, merci cent fois! Mais comment, à moins qu’un +miracle du Seigneur ne vous rende la parole, le geste, le mouvement, +comment pourrez-vous, vous, enchaîné dans ce fauteuil, vous, muet et +immobile, comment pourrez-vous vous opposer à ce mariage?»</p> + +<p>Un sourire éclaira le visage du vieillard, sourire étrange que celui des +yeux sur un visage immobile.</p> + +<p>«Ainsi, je dois attendre? demanda le jeune homme.</p> + +<p>—Oui. Mais le contrat?»</p> + +<p>Le même sourire reparut.</p> + +<p>«Voulez-vous donc me dire qu’il ne sera pas signé?</p> + +<p>—Oui, dit Noirtier.</p> + +<p>—Ainsi le contrat ne sera même pas signé! s’écria Morrel. Oh! +pardonnez, monsieur! à l’annonce d’un grand bonheur, il est bien permis +de douter; le contrat ne sera pas signé?</p> + +<p>—Non», dit le paralytique.</p> + +<p>Malgré cette assurance, Morrel hésitait à croire. Cette promesse d’un +vieillard impotent était si étrange, qu’au lieu de venir d’une force de +volonté, elle pouvait émaner d’un affaiblissement des organes; n’est-il +pas naturel que l’insensé qui ignore sa folie prétende réaliser des +choses au-dessus de sa puissance? Le faible parle des fardeaux qu’il +soulève, le timide des géants qu’il affronte, le pauvre des trésors +qu’il manie, le plus humble paysan, au compte de son orgueil, s’appelle +Jupiter.</p> + +<p>Soit que Noirtier eût compris l’indécision du jeune homme, soit qu’il +n’ajoutât pas complètement foi à la docilité qu’il avait montrée, il le +regarda fixement.</p> + +<p>«Que voulez-vous, monsieur? demanda Morrel, que je vous renouvelle ma +promesse de ne rien faire?»</p> + +<p>Le regard de Noirtier demeura fixe et ferme, comme pour dire qu’une +promesse ne lui suffisait pas; puis il passa du visage à la main.</p> + +<p>«Voulez-vous que je jure, monsieur? demanda Maximilien.</p> + +<p>—Oui, fit le paralytique avec la même solennité, je le veux.»</p> + +<p>Morrel comprit que le vieillard attachait une grande importance à ce +serment.</p> + +<p>Il étendit la main.</p> + +<p>«Sur mon honneur, dit-il, je vous jure d’attendre ce que vous aurez +décidé pour agir contre M. d’Épinay.</p> + +<p>—Bien, fit des yeux le vieillard.</p> + +<p>—Maintenant, monsieur, demanda Morrel, ordonnez-vous que je me retire?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Sans revoir Mlle Valentine?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Morrel fit signe qu’il était prêt à obéir.</p> + +<p>«Maintenant, continua Morrel, permettez-vous monsieur, que votre fils +vous embrasse comme l’a fait tout à l’heure votre fille!»</p> + +<p>Il n’y avait pas à se tromper à l’expression des yeux de Noirtier.</p> + +<p>Le jeune homme posa sur le front du vieillard ses lèvres au même endroit +où la jeune fille avait posé les siennes.</p> + +<p>Puis il salua une seconde fois le vieillard et sortit.</p> + +<p>Sur le carré il trouva le vieux serviteur, prévenu par Valentine; +celui-ci attendait Morrel, et le guida par les détours d’un corridor +sombre qui conduisait à une petite porte donnant sur le jardin.</p> + +<p>Arrivé là, Morrel gagna la grille, par la charmille, il fut en un +instant au haut du mur, et par son échelle en une seconde, il fut dans +l’enclos à la luzerne, où son cabriolet l’attendait toujours.</p> + +<p>Il y remonta, et brisé par tant d’émotions, mais le cœur plus libre, il +rentra vers minuit rue Meslay, se jeta sur son lit et dormit comme s’il +eût été plongé dans une profonde ivresse.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXXIV" id="LXXIV"></a><a href="#table">LXXIV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le caveau de la famille Villefort.</a></h3> + +<p>À deux jours de là, une foule considérable se trouvait rassemblée, vers +dix heures du matin, à la porte de M. de Villefort, et l’on avait vu +s’avancer une longue file de voitures de deuil et de voitures +particulières tout le long du faubourg Saint-Honoré et de la rue de la +Pépinière.</p> + +<p>Parmi ces voitures, il y en avait une d’une forme singulière, et qui +paraissait avoir fait un long voyage. C’était une espèce de fourgon +peint en noir, et qui un des premiers s’était trouvé au funèbre +rendez-vous.</p> + +<p>Alors on s’était informé, et l’on avait appris que, par une coïncidence +étrange, cette voiture renfermait le corps de M. de Saint-Méran, et que +ceux qui étaient venus pour un seul convoi suivraient deux cadavres.</p> + +<p>Le nombre de ceux-là était grand; M. le marquis de Saint-Méran, l’un +des dignitaires les plus zélés et les plus fidèles du roi Louis XVIII et +du roi Charles X, avait conservé grand nombre d’amis qui, joints aux +personnes que les convenances sociales mettaient en relation avec +Villefort, formaient une troupe considérable.</p> + +<p>On fit prévenir aussitôt les autorités, et l’on obtint que les deux +convois se feraient en même temps. Une seconde voiture, parée avec la +même pompe mortuaire, fut amenée devant la porte de M. de Villefort, et +le cercueil transporté du fourgon de poste sur le carrosse funèbre.</p> + +<p>Les deux corps devaient être inhumés dans le cimetière du Père-Lachaise, +où depuis longtemps M. de Villefort avait fait élever le caveau destiné +à la sépulture de toute sa famille.</p> + +<p>Dans ce caveau avait déjà été déposé le corps de la pauvre Renée, que +son père et sa mère venaient rejoindre après dix années de séparation.</p> + +<p>Paris, toujours curieux, toujours ému des pompes funéraires, vit avec un +religieux silence passer le cortège splendide qui accompagnait à leur +dernière demeure deux des noms de cette vieille aristocratie, les plus +célèbres pour l’esprit traditionnel, pour la sûreté du commerce et le +dévouement obstiné aux principes.</p> + +<p>Dans la même voiture de deuil, Beauchamp, Albert et Château-Renaud +s’entretenaient de cette mort presque subite.</p> + +<p>«J’ai vu Mme de Saint-Méran l’an dernier encore à Marseille, disait +Château-Renaud, je revenais d’Algérie; c’était une femme destinée à +vivre cent ans, grâce à sa santé parfaite, à son esprit toujours +présent et à son activité toujours prodigieuse. Quel âge avait-elle?</p> + +<p>—Soixante-six ans, répondit Albert, du moins à ce que Franz m’a assuré. +Mais ce n’est point l’âge qui l’a tuée, c’est le chagrin qu’elle a +ressenti de la mort du marquis; il paraît que depuis cette mort, qui +l’avait violemment ébranlée, elle n’a pas repris complètement la raison.</p> + +<p>—Mais enfin de quoi est-elle morte? demanda Beauchamp.</p> + +<p>—D’une congestion cérébrale, à ce qu’il paraît, ou d’une apoplexie +foudroyante. N’est-ce pas la même chose?</p> + +<p>—Mais à peu près.</p> + +<p>—D’apoplexie? dit Beauchamp, c’est difficile à croire. Mme de +Saint-Méran, que j’ai vue aussi une fois ou deux dans ma vie, était +petite, grêle de formes et d’une constitution bien plus nerveuse que +sanguine; elles sont rares les apoplexies produites par le chagrin sur +un corps d’une constitution pareille à celui de Mme de Saint-Méran.</p> + +<p>—En tout cas, dit Albert, quelle que soit la maladie ou le médecin qui +l’a tuée, voilà M. de Villefort, ou plutôt Mlle Valentine, ou plutôt +encore notre ami Franz en possession d’un magnifique héritage: +quatre-vingt mille livres de rente, je crois.</p> + +<p>—Héritage qui sera presque doublé à la mort de ce vieux jacobin de +Noirtier.</p> + +<p>—En voilà un grand-père tenace, dit Beauchamp. <i>Tenacem propositi +virum.</i> Il a parié contre la mort, je crois, qu’il enterrerait tous ses +héritiers. Il y réussira ma foi. C’est bien le vieux conventionnel de +93, qui disait à Napoléon en 1814:</p> + +<p>«—Vous baissez, parce que votre empire est une jeune tige fatiguée par +sa croissance; prenez la République pour tuteur, retournons avec une +bonne constitution sur les champs de bataille et je vous promets cinq +cent mille soldats, un autre Marengo et un second Austerlitz. Les idées +ne meurent pas, sire, elles sommeillent quelquefois, mais elles se +réveillent plus fortes qu’avant de s’endormir.</p> + +<p>—Il paraît, dit Albert, que pour lui les hommes sont comme les idées; +seulement une chose m’inquiète, c’est de savoir comment Franz d’Épinay +s’accommodera d’un grand-beau-père qui ne peut se passer de sa femme; +mais où est-il, Franz?</p> + +<p>—Mais il est dans la première voiture avec M. de Villefort, qui le +considère déjà comme étant de la famille.»</p> + +<p>Dans chacune des voitures qui suivaient le deuil, la conversation était +à peu près pareille; on s’étonnait de ces deux morts si rapprochées et +si rapides, mais dans aucune on ne soupçonnait le terrible secret +qu’avait, dans sa promenade nocturne, révélé M. d’Avrigny à M. de +Villefort.</p> + +<p>Au bout d’une heure de marche à peu près, on arriva à la porte du +cimetière: il faisait un temps calme, mais sombre, et par conséquent +assez en harmonie avec la funèbre cérémonie qu’on y venait accomplir. +Parmi les groupes qui se dirigèrent vers le caveau de famille, +Château-Renaud reconnut Morrel, qui était venu tout seul et en +cabriolet; il marchait seul, très pâle et silencieux, sur le petit +chemin bordé d’ifs.</p> + +<p>«Vous ici! dit Château-Renaud en passant son bras sous celui du jeune +capitaine; vous connaissez donc M. de Villefort? Comment se fait-il +donc, en ce cas, que je ne vous aie jamais vu chez lui?</p> + +<p>—Ce n’est pas M. de Villefort que je connais, répondit Morrel, c’est +Mme de Saint-Méran que je connaissais.»</p> + +<p>En ce moment, Albert les rejoignit avec Franz.</p> + +<p>«L’endroit est mal choisi pour une présentation, dit Albert; mais +n’importe, nous ne sommes pas superstitieux. Monsieur Morrel, permettez +que je vous présente M. Franz d’Épinay, un excellent compagnon de voyage +avec lequel j’ai fait le tour de l’Italie. Mon cher Franz, M. Maximilien +Morrel, un excellent ami que je me suis acquis en ton absence, et dont +tu entendras revenir le nom dans ma conversation toutes les fois que +j’aurai à parler de cœur, d’esprit et d’amabilité.»</p> + +<p>Morrel eut un moment d’indécision. Il se demanda si ce n’était pas une +condamnable hypocrisie que ce salut presque amical adressé à l’homme +qu’il combattait sourdement; mais son serment et la gravité des +circonstances lui revinrent en mémoire: il s’efforça de ne rien laisser +paraître sur son visage, et salua Franz en se contenant.</p> + +<p>«Mlle de Villefort est bien triste, n’est-ce pas? dit Debray, à Franz.</p> + +<p>—Oh! monsieur, répondit Franz, d’une tristesse inexplicable; ce matin, +elle était si défaite que je l’ai à peine reconnue.»</p> + +<p>Ces mots si simples en apparence brisèrent le cœur de Morrel. Cet homme +avait donc vu Valentine, il lui avait donc parlé?</p> + +<p>Ce fut alors que le jeune et bouillant officier eut besoin de toute sa +force pour résister au désir de violer son serment.</p> + +<p>Il prit le bras de Château-Renaud et l’entraîna rapidement vers le +caveau, devant lequel les employés des pompes funèbres venaient de +déposer les deux cercueils.</p> + +<p>«Magnifique habitation, dit Beauchamp en jetant les yeux sur le +mausolée; palais d’été, palais d’hiver. Vous y demeurerez à votre tour, +mon cher d’Épinay, car vous voilà bientôt de la famille. Moi, en ma +qualité de philosophe, je veux une petite maison de campagne, un cottage +là-bas sous les arbres, et pas tant de pierres de taille sur mon pauvre +corps. En mourant, je dirai à ceux qui m’entoureront ce que Voltaire +écrivait à Piron: <i>Eo rus</i>, et tout sera fini.... Allons, morbleu! +Franz, du courage, votre femme hérite.</p> + +<p>—En vérité, Beauchamp, dit Franz, vous êtes insupportable. Les affaires +politiques vous ont donné l’habitude de rire de tout, et les hommes qui +mènent les affaires ont l’habitude de ne croire à rien. Mais enfin, +Beauchamp, quand vous avez l’honneur de vous trouver avec des hommes +ordinaires, et le bonheur de quitter un instant la politique, tâchez +donc de reprendre votre cœur que vous laissez au bureau des cannes de +la Chambre des députés ou de la Chambre des pairs.</p> + +<p>—Eh, mon Dieu! dit Beauchamp, qu’est-ce que la vie? une halte dans +l’antichambre de la mort.</p> + +<p>—Je prends Beauchamp en grippe», dit Albert. Et il se retira à quatre +pas en arrière avec Franz, laissant Beauchamp continuer ses +dissertations philosophiques avec Debray.</p> + +<p>Le caveau de la famille de Villefort formait un carré de pierres +blanches d’une hauteur de vingt pieds environ, une séparation intérieure +divisait en deux compartiments la famille Saint-Méran et la famille +Villefort, et chaque compartiment avait sa porte d’entrée.</p> + +<p>On ne voyait pas, comme dans les autres tombeaux, ces ignobles tiroirs +superposés dans lesquels une économe distribution enferme les morts avec +une inscription qui ressemble à une étiquette; tout ce que l’on +apercevait d’abord par la porte de bronze était une antichambre sévère +et sombre, séparée par un mur du véritable tombeau.</p> + +<p>C’était au milieu de ce mur que s’ouvraient les deux portes dont nous +parlions tout à l’heure, et qui communiquaient aux sépultures Villefort +et Saint-Méran.</p> + +<p>Là, pouvaient s’exhaler en liberté les douleurs sans que les promeneurs +folâtres, qui font d’une visite au Père-Lachaise partie de campagne ou +rendez-vous d’amour, vinssent troubler par leurs chants, par leurs cris +ou par leur course la muette contemplation ou la prière baignée de +larmes de l’habitant du caveau.</p> + +<p>Les deux cercueils entrèrent dans le caveau de droite, c’était celui de +la famille de Saint-Méran; ils furent placés sur les tréteaux préparés, +et qui attendaient d’avance leur dépôt mortuaire; Villefort, Franz et +quelques proches parents pénétrèrent seuls dans le sanctuaire.</p> + +<p>Comme les cérémonies religieuses avaient été accomplies à la porte, et +qu’il n’y avait pas de discours à prononcer, les assistants se +séparèrent aussitôt; Château-Renaud, Albert et Morrel se retirèrent de +leur côté et Debray et Beauchamp du leur.</p> + +<p>Franz resta, avec M. de Villefort, à la porte du cimetière; Morrel +s’arrêta sous le premier prétexte venu; il vit sortir Franz et M. de +Villefort dans une voiture de deuil, et il conclut un mauvais présage de +ce tête-à-tête. Il revint donc à Paris, et, quoique lui-même fût dans la +même voiture que Château-Renaud et Albert, il n’entendit pas un mot de +ce que dirent les deux jeunes gens.</p> + +<p>En effet, au moment où Franz allait quitter M. de Villefort:</p> + +<p>«Monsieur le baron, avait dit celui-ci, quand vous reverrai-je?</p> + +<p>—Quand vous voudrez, monsieur, avait répondu Franz.</p> + +<p>—Le plus tôt possible.</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, monsieur; vous plaît-il que nous revenions +ensemble?</p> + +<p>—Si cela ne vous cause aucun dérangement.</p> + +<p>—Aucun.» </p> + +<p>Ce fut ainsi que le futur beau-père et le futur gendre montèrent dans la +même voiture, et que Morrel, en les voyant passer, conçut avec raison de +graves inquiétudes.</p> + +<p>Villefort et Franz revinrent au faubourg Saint-Honoré.</p> + +<p>Le procureur du roi, sans entrer chez personne, sans parler ni à sa +femme ni à sa fille, fit passer le jeune homme dans son cabinet, et lui +montrant une chaise:</p> + +<p>«Monsieur d’Épinay, lui dit-il, je crois vous rappeler, et le moment +n’est peut-être pas si mal choisi qu’on pourrait le croire au premier +abord, car l’obéissance aux morts est la première offrande qu’il faut +déposer sur le cercueil; je dois donc vous rappeler le vœu qu’exprimait +avant-hier Mme de Saint-Méran sur son lit d’agonie, c’est que le mariage +de Valentine ne souffre pas de retard. Vous savez que les affaires de la +défunte sont parfaitement en règle; que son testament assure à Valentine +toute la fortune des Saint-Méran; le notaire m’a montré hier les actes +qui permettent de rédiger d’une manière définitive le contrat de +mariage. Vous pouvez voir le notaire et vous faire de ma part +communiquer ces actes. Le notaire, c’est M. Deschamps, place Beauveau, +faubourg Saint-Honoré.</p> + +<p>—Monsieur, répondit d’Épinay, ce n’est pas le moment peut-être pour +Mlle Valentine, plongée comme elle est dans la douleur, de songer à un +époux; en vérité, je craindrais....</p> + +<p>—Valentine, interrompit M. de Villefort, n’aura pas de plus vif désir +que celui de remplir les dernières intentions de sa grand-mère; ainsi +les obstacles ne viendront pas de ce côté, je vous en réponds. </p> + +<p>—En ce cas, monsieur, répondit Franz, comme ils ne viendront pas non +plus du mien, vous pouvez faire à votre convenance; ma parole est +engagée, et je l’acquitterai, non seulement avec plaisir, mais avec +bonheur.</p> + +<p>—Alors, dit Villefort, rien ne vous arrête plus; le contrat devait être +signé il y a trois jours, nous le trouverons tout préparé: on peut le +signer aujourd’hui même.</p> + +<p>—Mais le deuil? dit en hésitant Franz.</p> + +<p>—Soyez tranquille, monsieur, reprit Villefort; ce n’est point dans ma +maison que les convenances sont négligées. Mlle de Villefort pourra se +retirer pendant les trois mois voulus dans sa terre de Saint-Méran; je +dis sa terre, car cette propriété est à elle. Là, dans huit jours, si +vous le voulez bien, sans bruit, sans éclat, sans faste, le mariage +civil sera conclu. C’était un désir de Mme de Saint-Méran que sa +petite-fille se mariât dans cette terre. Le mariage conclu, monsieur, +vous pourrez revenir à Paris, tandis que votre femme passera le temps de +son deuil avec sa belle-mère.</p> + +<p>—Comme il vous plaira, monsieur, dit Franz.</p> + +<p>—Alors, reprit M. de Villefort, prenez la peine d’attendre une +demi-heure, Valentine va descendre au salon. J’enverrai chercher M. +Deschamps, nous lirons et signerons le contrat séance tenante, et, dès +ce soir, Mme de Villefort conduira Valentine à sa terre, où dans huit +jours nous irons les rejoindre.</p> + +<p>—Monsieur, dit Franz, j’ai une seule demande à vous faire. </p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Je désire qu’Albert de Morcerf et Raoul de Château-Renaud soient +présents à cette signature; vous savez qu’ils sont mes témoins.</p> + +<p>—Une demi-heure suffit pour les prévenir; voulez-vous les aller +chercher vous-même? voulez-vous les envoyer chercher?</p> + +<p>—Je préfère y aller, monsieur.</p> + +<p>—Je vous attendrai donc dans une demi-heure, baron, et dans une +demi-heure Valentine sera prête.»</p> + +<p>Franz salua M. de Villefort et sortit.</p> + +<p>À peine la porte de la rue se fut-elle refermée derrière le jeune homme, +que Villefort envoya prévenir Valentine qu’elle eût à descendre au salon +dans une demi-heure, parce qu’on attendait le notaire et les témoins de +M. d’Épinay.</p> + +<p>Cette nouvelle inattendue produisit une grande sensation dans la maison. +Mme de Villefort n’y voulut pas croire, et Valentine en fut écrasée +comme d’un coup de foudre.</p> + +<p>Elle regarda tout autour d’elle comme pour chercher à qui elle pouvait +demander secours.</p> + +<p>Elle voulut descendre chez son grand-père, mais elle rencontra sur +l’escalier M. de Villefort, qui la prit par le bras et l’amena dans le +salon. </p> + +<p>Dans l’antichambre Valentine rencontra Barrois, et jeta au vieux +serviteur un regard désespéré.</p> + +<p>Un instant après Valentine, Mme de Villefort entra au salon avec le +petit Édouard. Il était visible que la jeune femme avait eu sa part des +chagrins de famille; elle était pâle et semblait horriblement fatiguée.</p> + +<p>Elle s’assit, prit Édouard sur ses genoux, et de temps en temps +pressait, avec des mouvements presque convulsifs, sur sa poitrine, cet +enfant sur lequel semblait se concentrer sa vie tout entière.</p> + +<p>Bientôt on entendit le bruit de deux voitures qui entraient dans la +cour.</p> + +<p>L’une était celle du notaire, l’autre celle de Franz et de ses amis.</p> + +<p>En un instant, tout le monde était réuni au salon.</p> + +<p>Valentine était si pâle, que l’on voyait les veines bleues de ses tempes +se dessiner autour de ses yeux et courir le long de ses joues.</p> + +<p>Franz ne pouvait se défendre d’une émotion assez vive.</p> + +<p>Château-Renaud et Albert se regardaient avec étonnement: la cérémonie +qui venait de finir ne leur semblait pas plus triste que celle qui +allait commencer.</p> + +<p>Mme de Villefort s’était placée dans l’ombre, derrière un rideau de +velours, et, comme elle était constamment penchée sur son fils, il était +difficile de lire sur son visage ce qui se passait dans son cœur.</p> + +<p>M. de Villefort était, comme toujours, impassible. Le notaire, après +avoir, avec la méthode ordinaire aux gens de loi, rangé les papiers sur +la table, avoir pris place dans son fauteuil et avoir relevé ses +lunettes, se tourna vers Franz:</p> + +<p>«C’est vous qui êtes monsieur Franz de Quesnel, baron d’Épinay? +demanda-t-il, quoiqu’il le sût parfaitement.</p> + +<p>—Oui, monsieur», répondit Franz.</p> + +<p>Le notaire s’inclina.</p> + +<p>«Je dois donc vous prévenir, monsieur, dit-il, et cela de la part de M. +de Villefort, que votre mariage projeté avec Mlle de Villefort a changé +les dispositions de M. Noirtier envers sa petite-fille, et qu’il aliène +entièrement la fortune qu’il devait lui transmettre. Hâtons-nous +d’ajouter, continua le notaire, que le testateur n’ayant le droit +d’aliéner qu’une partie de sa fortune, et ayant aliéné le tout, le +testament ne résistera point à l’attaque mais sera déclaré nul et non +avenu.</p> + +<p>—Oui, dit Villefort; seulement je préviens d’avance M. d’Épinay que, de +mon vivant, jamais le testament de mon père ne sera attaqué, ma position +me défendant jusqu’à l’ombre d’un scandale.</p> + +<p>—Monsieur, dit Franz, je suis fâché qu’on ait, devant Mlle Valentine, +soulevé une pareille question. Je ne me suis jamais informé du chiffre +de sa fortune, qui, si réduite qu’elle soit, sera plus considérable +encore que la mienne. Ce que ma famille a recherché dans l’alliance de +M. de Villefort, c’est la considération; ce que je recherche, c’est le +bonheur.»</p> + +<p>Valentine fit un signe imperceptible de remerciement, tandis que deux +larmes silencieuses roulaient le long de ses joues.</p> + +<p>«D’ailleurs, monsieur, dit Villefort s’adressant à son futur gendre, à +part cette perte d’une portion de vos espérances, ce testament inattendu +n’a rien qui doive personnellement vous blesser; il s’explique par la +faiblesse d’esprit de M. Noirtier. Ce qui déplaît à mon père, ce n’est +point que Mlle de Villefort vous épouse, c’est que Valentine se marie: +une union avec tout autre lui eût inspiré le même chagrin. La vieillesse +est égoïste, monsieur, et Mlle de Villefort faisait à M. Noirtier une +fidèle compagnie que ne pourra plus lui faire Mme la baronne d’Épinay. +L’état malheureux dans lequel se trouve mon père fait qu’on lui parle +rarement d’affaires sérieuses, que la faiblesse de son esprit ne lui +permettrait pas de suivre, et je suis parfaitement convaincu qu’à cette +heure, tout en conservant le souvenir que sa petite-fille se marie, M. +Noirtier a oublié jusqu’au nom de celui qui va devenir son petit-fils.»</p> + +<p>À peine M. de Villefort achevait-il ces paroles, auxquelles Franz +répondait par un salut, que la porte du salon s’ouvrit et que Barrois +parut.</p> + +<p>«Messieurs, dit-il d’une voix étrangement ferme pour un serviteur qui +parle à ses maîtres dans une circonstance si solennelle, messieurs, M. +Noirtier de Villefort désire parler sur-le-champ à M. Franz de Quesnel, +baron d’Épinay.» </p> + +<p>Lui aussi, comme le notaire, et afin qu’il ne pût y avoir erreur de +personne, donnait tous ses titres au fiancé.</p> + +<p>Villefort tressaillit, Mme de Villefort laissa glisser son fils de +dessus ses genoux, Valentine se leva pâle et muette comme une statue.</p> + +<p>Albert et Château-Renaud échangèrent un second regard plus étonné encore +que le premier.</p> + +<p>Le notaire regarda Villefort.</p> + +<p>—C’est impossible, dit le procureur du roi; d’ailleurs M. d’Épinay ne +peut quitter le salon en ce moment.</p> + +<p>—C’est justement en ce moment, reprit Barrois avec la même fermeté, que +M. Noirtier, mon maître, désire parler d’affaires importantes à M. Franz +d’Épinay.</p> + +<p>—Il parle donc, à présent, bon papa Noirtier?» demanda Édouard avec son +impertinence habituelle.</p> + +<p>Mais cette saillie ne fit même pas sourire Mme de Villefort, tant les +esprits étaient préoccupés, tant la situation paraissait solennelle.</p> + +<p>«Dites à M. Noirtier, reprit Villefort, que ce qu’il demande ne se peut +pas.</p> + +<p>—Alors M. Noirtier prévient ces messieurs, reprit Barrois, qu’il va se +faire apporter lui-même au salon.» </p> + +<p>L’étonnement fut à son comble.</p> + +<p>Une espèce de sourire se dessina sur le visage de Mme de Villefort. +Valentine, comme malgré elle, leva les yeux au plafond pour remercier le +Ciel.</p> + +<p>«Valentine, dit M. de Villefort, allez un peu savoir, je vous prie, ce +que c’est que cette nouvelle fantaisie de votre grand-père.»</p> + +<p>Valentine fit vivement quelques pas pour sortir, mais M. de Villefort se +ravisa.</p> + +<p>«Attendez, dit-il, je vous accompagne.</p> + +<p>—Pardon, monsieur, dit Franz à son tour; il me semble que, puisque +c’est moi que M. Noirtier fait demander, c’est surtout à moi de me +rendre à ses désirs; d’ailleurs je serai heureux de lui présenter mes +respects, n’ayant point encore eu l’occasion de solliciter cet honneur.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! dit Villefort avec une inquiétude visible, ne vous +dérangez donc pas.</p> + +<p>—Excusez-moi, monsieur, dit Franz du ton d’un homme qui a pris sa +résolution. Je désire ne point manquer cette occasion de prouver à M. +Noirtier combien il aurait tort de concevoir contre moi des répugnances +que je suis décidé à vaincre, quelles qu’elles soient, par mon profond +dévouement.»</p> + +<p>Et, sans se laisser retenir plus longtemps par Villefort, Franz se leva +à son tour et suivit Valentine, qui déjà descendait l’escalier avec la +joie d’un naufragé qui met la main sur une roche.</p> + +<p>M. de Villefort les suivit tous deux.</p> + +<p>Château-Renaud et Morcerf échangèrent un troisième regard plus étonné +encore que les deux premiers.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXXV" id="LXXV"></a><a href="#table">LXXV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le procès-verbal.</a></h3> + +<p>Noirtier attendait, vêtu de noir et installé dans son fauteuil.</p> + +<p>Lorsque les trois personnes qu’il comptait voir venir furent entrées, il +regarda la porte, que son valet de chambre ferma aussitôt.</p> + +<p>«Faites attention, dit Villefort bas à Valentine qui ne pouvait celer sa +joie, que si M. Noirtier veut vous communiquer des choses qui empêchent +votre mariage, je vous défends de le comprendre.»</p> + +<p>Valentine rougit, mais ne répondit pas.</p> + +<p>Villefort s’approcha de Noirtier:</p> + +<p>«Voici M. Franz d’Épinay, lui dit-il, vous l’avez mandé, monsieur, et +il se rend à vos désirs. Sans doute nous souhaitons cette entrevue +depuis longtemps, et je serai charmé qu’elle vous prouve combien votre +opposition au mariage de Valentine était peu fondée.»</p> + +<p>Noirtier ne répondit que par un regard qui fit courir le frisson dans +les veines de Villefort.</p> + +<p>Il fit de l’œil signe à Valentine de s’approcher.</p> + +<p>En un moment, grâce aux moyens dont elle avait l’habitude de se servir +dans les conversations avec son grand-père, elle eut trouvé le mot +<i>clef</i>.</p> + +<p>Alors elle consulta le regard du paralytique, qui se fixa sur le tiroir +d’un petit meuble entre les deux fenêtres.</p> + +<p>Elle ouvrit le tiroir et trouva effectivement une clef. Quand elle eut +cette clef et que le vieillard lui eut fait signe que c’était bien +celle-là qu’il demandait, les yeux du paralytique se dirigèrent vers un +vieux secrétaire oublié depuis bien des années, et qui ne renfermait, +croyait-on, que des paperasses inutiles.</p> + +<p>«Faut-il que j’ouvre le secrétaire? demanda Valentine.</p> + +<p>—Oui, fit le vieillard.</p> + +<p>—Faut-il que j’ouvre les tiroirs?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ceux des côtés? </p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Celui du milieu?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Valentine l’ouvrit et en tira une liasse.</p> + +<p>«Est-ce là ce que vous désirez, bon père? dit-elle.</p> + +<p>—Non.»</p> + +<p>Elle tira successivement tous les autres papiers, jusqu’à ce qu’il ne +restât plus rien absolument dans le tiroir.</p> + +<p>«Mais le tiroir est vide maintenant», dit-elle.</p> + +<p>Les yeux de Noirtier étaient fixés sur le dictionnaire.</p> + +<p>«Oui, bon père, je vous comprends», dit la jeune fille.</p> + +<p>Et elle répéta l’une après l’autre, chaque lettre de l’alphabet; à l’S +Noirtier l’arrêta.</p> + +<p>Elle ouvrit le dictionnaire, et chercha jusqu’au mot <i>secret</i>.</p> + +<p>«Ah! il y a un secret? dit Valentine.</p> + +<p>—Oui, fit Noirtier.</p> + +<p>—Et qui connaît ce secret?» </p> + +<p>Noirtier regarda la porte par laquelle était sorti le domestique.</p> + +<p>«Barrois? dit-elle.</p> + +<p>—Oui, fit Noirtier.</p> + +<p>—Faut-il que je l’appelle?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Valentine alla à la porte et appela Barrois.</p> + +<p>Pendant ce temps, la sueur de l’impatience ruisselait sur le front de +Villefort, et Franz demeurait stupéfait d’étonnement.</p> + +<p>Le vieux serviteur parut.</p> + +<p>«Barrois, dit Valentine, mon grand-père m’a commandé de prendre la clef +dans cette console, d’ouvrir ce secrétaire et de tirer ce tiroir; +maintenant il y a un secret à ce tiroir, il paraît que vous le +connaissez, ouvrez-le.»</p> + +<p>Barrois regarda le vieillard.</p> + +<p>«Obéissez», dit l’œil intelligent de Noirtier.</p> + +<p>Barrois obéit; un double fond s’ouvrit et présenta une liasse de papiers +nouée avec un ruban noir.</p> + +<p>«Est-ce cela que vous désirez, monsieur? demanda Barrois.</p> + +<p>—Oui, fit Noirtier.</p> + +<p>—À qui faut-il remettre ces papiers? à M. de Villefort?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—À Mlle Valentine?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—À M. Franz d’Épinay?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Franz, étonné, fit un pas en avant.</p> + +<p>«À moi, monsieur? dit-il.</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Franz reçut les papiers des mains de Barrois, et jetant les yeux sur la +couverture, il lut:</p> + +<p>«Pour être déposé, après ma mort, chez mon ami le général Durand, qui +lui-même en mourant léguera ce paquet à son fils, avec injonction de le +conserver comme renfermant un papier de la plus grande importance.»</p> + +<p>«Eh bien, monsieur, demanda Franz, que voulez-vous que je fasse de ce +papier?</p> + +<p>—Que vous le conserviez cacheté comme il est, sans doute, dit le +procureur du roi.</p> + +<p>—Non, non, répondit vivement Noirtier.</p> + +<p>—Vous désirez peut-être que monsieur le lise? demanda Valentine.</p> + +<p>—Oui, répondit le vieillard.</p> + +<p>—Vous entendez, monsieur le baron, mon grand-père vous prie de lire ce +papier, dit Valentine.</p> + +<p>—Alors asseyons-nous, fit Villefort avec impatience, car cela durera +quelque temps.</p> + +<p>—Asseyez-vous», fit l’œil du vieillard.</p> + +<p>Villefort s’assit, mais Valentine resta debout à côté de son père +appuyée à côté de son fauteuil, et Franz debout devant lui. Il tenait le +mystérieux papier à la main.</p> + +<p>«Lisez», dirent les yeux du vieillard.</p> + +<p>Franz défit l’enveloppe, et un grand silence se fit dans la chambre. Au +milieu de ce silence il lut:</p> + +<p>«<i>Extrait des procès-verbaux d’une séance du club bonapartiste de la rue +Saint-Jacques, tenue le 5 février 1815</i>.»</p> + +<p>Franz s’arrêta.</p> + +<p>«Le 5 février 1815! C’est le jour où mon père a été assassiné!» </p> + +<p>Valentine et Villefort restèrent muets; l’œil seul du vieillard dit +clairement: «Continuez.»</p> + +<p>«Mais c’est en sortant de ce club, continua Franz, que mon père a +disparu!»</p> + +<p>Le regard de Noirtier continua de dire: «Lisez.»</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>«Les soussignés Louis-Jacques Beaurepaire, lieutenant-colonel +d’artillerie, Étienne Duchampy, général de brigade, et Claude Lecharpal, +directeur des eaux et forêts,</p> + +<p>«Déclarent que, le 4 février 1815, une lettre arriva de l’île d’Elbe, +qui recommandait à la bienveillance et à la confiance des membres du +club bonapartiste le général Flavien de Quesnel, qui, ayant servi +l’Empereur depuis 1804 jusqu’en 1815, devait être tout dévoué à la +dynastie napoléonienne, malgré le titre de baron que Louis XVIII venait +d’attacher à sa terre d’Épinay.</p> + +<p>«En conséquence, un billet fut adressé au général de Quesnel, qui le +priait d’assister à la séance du lendemain. Le billet n’indiquait ni la +rue ni le numéro de la maison où devait se tenir la réunion; il ne +portait aucune signature, mais il annonçait au général que, s’il voulait +se tenir prêt, on le viendrait prendre à neuf heures du soir.</p> + +<p>«Les séances avaient lieu de neuf heures du soir à minuit.</p> + +<p>«À neuf heures, le président du club se présenta chez le général, le +général était prêt; le président lui dit qu’une des conditions de son +introduction était qu’il ignorerait éternellement le lieu de la réunion, +et qu’il se laisserait bander les yeux en jurant de ne point chercher à +soulever le bandeau.</p> + +<p>«Le général de Quesnel accepta la condition, et promit sur l’honneur de +ne pas chercher à voir où on le conduirait.</p> + +<p>«Le général avait fait préparer sa voiture; mais le président lui dit +qu’il était impossible que l’on s’en servît, attendu que ce n’était pas +la peine qu’on bandât les yeux du maître si le cocher demeurait les yeux +ouverts et reconnaissait les rues par lesquelles on passerait.</p> + +<p>«—Comment faire alors? demanda le général.</p> + +<p>«—J’ai ma voiture, dit le président.</p> + +<p>«—Êtes-vous donc si sûr de votre cocher, que vous lui confiez un secret +que vous jugez imprudent de dire au mien?</p> + +<p>«—Notre cocher est un membre du club, dit le président; nous serons +conduits par un conseiller d’État.</p> + +<p>«—Alors, dit en riant le général, nous courons un autre risque, celui +de verser.»</p> + +<p>«Nous consignons cette plaisanterie comme preuve que le général n’a pas +été le moins du monde forcé d’assister à la séance, et qu’il est venu de +son plein gré.»</p> + +<p>«Une fois monté dans la voiture, le président rappela au général la +promesse faite par lui de se laisser bander les yeux. Le général ne mit +aucune opposition à cette formalité: un foulard, préparé à cet effet +dans la voiture, fit l’affaire.</p> + +<p>«Pendant la route, le président crut s’apercevoir que le général +cherchait à regarder sous son bandeau: il lui rappela son serment.</p> + +<p>«—Ah! c’est vrai», dit le général.</p> + +<p>«La voiture s’arrêta devant une allée de la rue Saint-Jacques. Le +général descendit en s’appuyant au bras du président, dont il ignorait +la dignité, et qu’il prenait pour un simple membre du club, on traversa +l’allée, on monta un étage, et l’on entra dans la chambre des +délibérations.</p> + +<p>«La séance était commencée. Les membres du club prévenus de l’espèce de +présentation qui devait avoir lieu ce soir-là, se trouvaient au grand +complet. Arrivé au milieu de la salle, le général fut invité à ôter son +bandeau. Il se rendit aussitôt à l’invitation, et parut fort étonné de +trouver un si grand nombre de figures de connaissance dans une société +dont il n’avait pas même soupçonné l’existence jusqu’alors.</p> + +<p>«On l’interrogea sur ses sentiments, mais il se contenta de répondre que +les lettres de l’île d’Elbe avaient dû les faire connaître....»</p> + +<p>Franz s’interrompit.</p> + +<p>«Mon père était royaliste, dit-il; on n’avait pas besoin de l’interroger +sur ses sentiments, ils étaient connus. </p> + +<p>—Et de là, dit Villefort, venait ma liaison avec votre père, mon cher +monsieur Franz; on se lie facilement quand on partage les mêmes +opinions.»</p> + +<p>«Lisez», continua de dire l’œil du vieillard.</p> + +<p>Franz continua:</p> + +<p>«Le président prit alors la parole pour engager le général à s’exprimer +plus explicitement; mais M. de Quesnel répondit qu’il désirait avant +tout savoir ce que l’on désirait de lui.</p> + +<p>«Il fut alors donné communication au général de cette même lettre de +l’île d’Elbe qui le recommandait au club comme un homme sur le concours +duquel on pouvait compter. Un paragraphe tout entier exposait le retour +probable de l’île d’Elbe, et promettait une nouvelle lettre et de plus +amples détails à l’arrivée du <i>Pharaon</i>, bâtiment appartenant à +l’armateur Morrel, de Marseille, et dont le capitaine était à l’entière +dévotion de l’empereur.</p> + +<p>«Pendant toute cette lecture, le général, sur lequel on avait cru +pouvoir compter comme sur un frère, donna au contraire des signes de +mécontentement et de répugnance visibles.</p> + +<p>«La lecture terminée, il demeura silencieux et le sourcil froncé.</p> + +<p>«—Eh bien, demanda le président, que dites-vous de cette lettre, +monsieur le général?</p> + +<p>«—Je dis qu’il y a bien peu de temps, répondit-il, qu’on a prêté +serment au roi Louis XVIII, pour le violer déjà au bénéfice de +l’ex-empereur.»</p> + +<p>«Cette fois la réponse était trop claire pour que l’on pût se tromper à +ses sentiments.</p> + +<p>«—Général, dit le président, il n’y a pas plus pour nous de roi Louis +XVIII qu’il n’y a d’ex-empereur. Il n’y a que Sa Majesté l’Empereur et +roi, éloigné depuis dix mois de la France, son État, par la violence et +la trahison.</p> + +<p>«—Pardon, messieurs, dit le général; il se peut qu’il n’y ait pas pour +vous de roi Louis XVIII, mais il y en a un pour moi: attendu qu’il m’a +fait baron et maréchal de camp, et que je n’oublierai jamais que c’est à +son heureux retour en France que je dois ces deux titres.</p> + +<p>«—Monsieur, dit le président du ton le plus sérieux et en se levant, +prenez garde à ce que vous dites; vos paroles nous démontrent clairement +que l’on s’est trompé sur votre compte à l’île d’Elbe et qu’on nous a +trompés. La communication qui vous a été faite tient à la confiance +qu’on avait en vous, et par conséquent à un sentiment qui vous honore. +Maintenant nous étions dans l’erreur: un titre et un grade vous ont +rallié au nouveau gouvernement que nous voulons renverser. Nous ne vous +contraindrons pas à nous prêter votre concours; nous n’enrôlerons +personne contre sa conscience et sa volonté; mais nous vous +contraindrons à agir comme un galant homme, même au cas où vous n’y +seriez point disposé.</p> + +<p>«—Vous appelez être un galant homme connaître votre conspiration et ne +pas la révéler! J’appelle cela être votre complice, moi. Vous voyez que +je suis encore plus franc que vous.... </p> + +<p>«Ah! mon père, dit Franz, s’interrompant, je comprends maintenant +pourquoi ils t’ont assassiné.»</p> + +<p>Valentine ne put s’empêcher de jeter un regard sur Franz; le jeune homme +était vraiment beau dans son enthousiasme filial.</p> + +<p>Villefort se promenait de long en large derrière lui.</p> + +<p>Noirtier suivait des yeux l’expression de chacun, et conservait son +attitude digne et sévère.</p> + +<p>Franz revint au manuscrit et continua:</p> + +<p>«—Monsieur, dit le président, on vous a prié de vous rendre au sein de +l’assemblée, on ne vous y a point traîné de force; on vous a proposé de +vous bander les yeux, vous avez accepté. Quand vous avez accédé à cette +double demande vous saviez parfaitement que nous ne nous occupions pas +d’assurer le trône de Louis XVIII, sans quoi nous n’eussions pas pris +tant de soin de nous cacher à la police. Maintenant, vous le comprenez, +il serait trop commode de mettre un masque à l’aide duquel on surprend +le secret des gens, et de n’avoir ensuite qu’à ôter ce masque pour +perdre ceux qui se sont fiés à vous. Non, non, vous allez d’abord dire +franchement si vous êtes pour le roi de hasard qui règne en ce moment, +ou pour S. M. l’Empereur.</p> + +<p>«—Je suis royaliste, répondit le général; j’ai fait serment à Louis +XVIII, je tiendrai mon serment.</p> + +<p>«Ces mots furent suivis d’un murmure général, et l’on put voir, par les +regards d’un grand nombre des membres du club, qu’ils agitaient la +question de faire repentir M. d’Épinay de ces imprudentes paroles.</p> + +<p>«Le président se leva de nouveau et imposa silence.</p> + +<p>«—Monsieur, lui dit-il, vous êtes un homme trop grave et trop sensé +pour ne pas comprendre les conséquences de la situation où nous nous +trouvons les uns en face des autres, et votre franchise même nous dicte +les conditions qu’il nous reste à vous faire: vous allez donc jurer sur +l’honneur de ne rien révéler de ce que vous avez entendu.</p> + +<p>«Le général porta la main à son épée et s’écria:</p> + +<p>«—Si vous parlez d’honneur, commencez par ne pas méconnaître ses lois, +et n’imposez rien par la violence.</p> + +<p>«—Et vous, monsieur, continua le président avec un calme plus terrible +peut-être que la colère du général, ne touchez pas à votre épée, c’est +un conseil que je vous donne.</p> + +<p>«Le général tourna autour de lui des regards qui décelaient un +commencement d’inquiétude. Cependant il ne fléchit pas encore; au +contraire, rappelant toute sa force:</p> + +<p>«—Je ne jurerai pas, dit-il.</p> + +<p>«—Alors, monsieur, vous mourrez, répondit tranquillement le président.</p> + +<p>«M. d’Épinay devint fort pâle: il regarda une seconde fois tout autour +de lui; plusieurs membres du club chuchotaient et cherchaient des armes +sous leurs manteaux.</p> + +<p>«—Général, dit le président, soyez tranquille; vous êtes parmi des gens +d’honneur qui essaieront de tous les moyens de vous convaincre avant de +se porter contre vous à la dernière extrémité, mais aussi, vous l’avez +dit, vous êtes parmi des conspirateurs, vous tenez notre secret, il faut +nous le rendre.»</p> + +<p>«Un silence plein de signification suivit ces paroles et comme le +général ne répondait rien:</p> + +<p>«—Fermez les portes, dit le président aux huissiers.</p> + +<p>«Le même silence de mort succéda à ses paroles.</p> + +<p>«Alors le général s’avança, et faisant un violent effort sur lui-même:</p> + +<p>«—J’ai un fils, dit-il, et je dois songer à lui en me trouvant parmi +des assassins.</p> + +<p>«—Général, dit avec noblesse le chef de l’assemblée, un seul homme a +toujours le droit d’en insulter cinquante: c’est le privilège de la +faiblesse. Seulement il a tort d’user de ce droit. Croyez-moi, général, +jurez et ne nous insultez pas.</p> + +<p>«Le général, encore une fois dompté par cette supériorité du chef de +l’assemblée, hésita un instant; mais enfin, s’avançant jusqu’au bureau +du président:</p> + +<p>«—Quelle est la formule? demanda-t-il.</p> + +<p>«—La voici:</p> + +<p>«—Je jure sur l’honneur de ne jamais révéler à qui que ce soit au monde +ce que j’ai vu et entendu le 5 février 1815, entre neuf et dix heures du +soir, et je déclare mériter la mort si je viole mon serment.</p> + +<p>«Le général parut éprouver un frémissement nerveux qui l’empêcha de +répondre pendant quelques secondes; enfin, surmontant une répugnance +manifeste, il prononça le serment exigé, mais d’une voix si basse qu’à +peine on l’entendit: aussi plusieurs membres exigèrent-ils qu’il le +répétât à voix plus haute et plus distincte, ce qui fut fait.</p> + +<p>«—Maintenant, je désire me retirer, dit le général; suis-je enfin +libre?</p> + +<p>«Le président se leva, désigna trois membres de l’assemblée pour +l’accompagner, et monta en voiture avec le général, après lui avoir +bandé les yeux. Au nombre de ces trois membres était le cocher qui +l’avait amené.</p> + +<p>«Les autres membres du club se séparèrent en silence.</p> + +<p>«—Où voulez-vous que nous vous reconduisions? demanda le président.</p> + +<p>«—Partout où je pourrai être délivré de votre présence, répondit M. +d’Épinay.</p> + +<p>«—Monsieur, reprit alors le président, prenez garde, vous n’êtes plus +dans l’assemblée, vous n’avez plus affaire qu’à des hommes isolés; ne +les insultez pas si vous ne voulez pas être rendu responsable de +l’insulte.</p> + +<p>«Mais au lieu de comprendre ce langage, M. d’Épinay répondit:</p> + +<p>«—Vous êtes toujours aussi brave dans votre voiture que dans votre +club, par la raison, monsieur, que quatre hommes sont toujours plus +forts qu’un seul.»</p> + +<p>«Le président fit arrêter la voiture.</p> + +<p>«On était juste à l’entrée du quai des Ormes, où se trouve l’escalier +qui descend à la rivière.</p> + +<p>«—Pourquoi faites-vous arrêter ici? demanda M. d’Épinay.</p> + +<p>«—Parce que, monsieur, dit le président, vous avez insulté un homme, et +que cet homme ne veut pas faire un pas de plus sans vous demander +loyalement séparation.</p> + +<p>«—Encore une manière d’assassiner, dit le général en haussant les +épaules.</p> + +<p>«—Pas de bruit, répondit le président, si vous ne voulez pas que je +vous regarde vous-même comme un de ces hommes que vous désigniez tout à +l’heure, c’est-à-dire comme un lâche qui prend sa faiblesse pour +bouclier. Vous êtes seul, un seul vous répondra; vous avez une épée au +côté, j’en ai une dans cette canne; vous n’avez pas de témoin, un de ces +messieurs sera le vôtre. Maintenant, si cela vous convient, vous pouvez +ôter votre bandeau.</p> + +<p>«Le général arracha à l’instant même le mouchoir qu’il avait sur les +yeux.</p> + +<p>«—Enfin, dit-il, je vais donc savoir à qui j’ai affaire.»</p> + +<p>«On ouvrit la voiture: les quatre hommes descendirent....»</p> + +<p>Franz s’interrompit encore une fois. Il essuya une sueur froide qui +coulait sur son front, il y avait quelque chose d’effrayant à voir le +fils, tremblant et pâle, lisant tout haut les détails, ignorés +jusqu’alors, de la mort de son père.</p> + +<p>Valentine joignait les mains comme si elle eût été en prières.</p> + +<p>Noirtier regardait Villefort avec une expression presque sublime de +mépris et d’orgueil.</p> + +<p>Franz continua:</p> + +<p>«On était, comme nous l’avons dit, au 5 février. Depuis trois jours il +gelait à cinq ou six degrés; l’escalier était tout raide de glaçons, le +général était gros et grand, le président lui offrit le côté de la rampe +pour descendre.</p> + +<p>«Les deux témoins suivaient par-derrière.</p> + +<p>«Il faisait une nuit sombre, le terrain de l’escalier à la rivière était +humide de neige et de givre, on voyait l’eau s’écouler, noire, profonde +et charriant quelques glaçons.</p> + +<p>«Un des témoins alla chercher une lanterne dans un bateau de charbon, et +à la lueur de cette lanterne on examina les armes. </p> + +<p>«L’épée du président, qui était simplement, comme il l’avait dit, une +épée qu’il portait dans une canne, était plus courte que celle de son +adversaire, et n’avait pas de garde.</p> + +<p>«Le général d’Épinay proposa de tirer au sort les deux épées: mais le +président répondit que c’était lui qui avait provoqué, et qu’en +provoquant il avait prétendu que chacun se servit de ses armes.</p> + +<p>«Les témoins essayèrent d’insister; le président leur imposa silence.</p> + +<p>«On posa la lanterne à terre: les deux adversaires se mirent de chaque +côté; le combat commença.</p> + +<p>«La lumière faisait des deux épées deux éclairs. Quant aux hommes, à +peine si on les apercevait, tant l’ombre était épaisse.</p> + +<p>«M. le général passait pour une des meilleures lames de l’armée. Mais il +fut pressé si vivement dès les premières bottes, qu’il rompit; en +rompant il tomba.</p> + +<p>«Les témoins le crurent tué; mais son adversaire, qui savait ne l’avoir +point touché, lui offrit la main pour l’aider à se relever. Cette +circonstance, au lieu de le calmer, irrita le général, qui fondit à son +tour sur son adversaire.</p> + +<p>«Mais son adversaire ne rompit pas d’une semelle, le recevant sur son +épée. Trois fois le général recula, se trouvant trop engagé, et revint à +la charge.</p> + +<p>«À la troisième fois, il tomba encore. </p> + +<p>«On crut qu’il glissait comme la première fois; cependant les témoins, +voyant qu’il ne se relevait pas, s’approchèrent de lui et tentèrent de +le remettre sur ses pieds; mais celui qui l’avait pris à bras-le-corps +sentit sous sa main une chaleur humide. C’était du sang.</p> + +<p>«Le général, qui était à peu près évanoui, reprit ses sens.</p> + +<p>«—Ah! dit-il, on m’a dépêché quelque spadassin, quelque maître d’armes +du régiment.</p> + +<p>«Le président, sans répondre, s’approcha de celui des deux témoins qui +tenait la lanterne et, relevant sa manche, il montra son bras percé de +deux coups d’épée; puis, ouvrant son habit et déboutonnant son gilet, il +fit voir son flanc entamé par une troisième blessure.</p> + +<p>«Cependant il n’avait pas même poussé un soupir.</p> + +<p>«Le général d’Épinay entra en agonie et expira cinq minutes après....»</p> + +<p>Franz lut ces derniers mots d’une voix si étranglée, qu’à peine on put +les entendre; et après les avoir lus il s’arrêta, passant sa main sur +ses yeux comme pour en chasser un nuage.</p> + +<p>Mais, après un instant de silence, il continua:</p> + +<p>«Le président remonta l’escalier, après avoir repoussé son épée dans sa +canne; une trace de sang marquait son chemin dans la neige. Il n’était +pas encore en haut de l’escalier, qu’il entendit un clapotement sourd +dans l’eau: c’était le corps du général que les témoins venaient de +précipiter dans la rivière après avoir constaté la mort.</p> + +<p>«Le général a donc succombé dans un duel loyal, et non dans un +guet-apens, comme on pourrait le dire.</p> + +<p>«En foi de quoi nous avons signé le présent pour établir la vérité des +faits, de peur qu’un moment n’arrive où quelqu’un des acteurs de cette +scène terrible ne se trouve accusé de meurtre avec préméditation ou de +forfaiture aux lois de l’honneur.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 9em;">«<i>Signé</i>: BEAUREGARD, DUCHAMPY ET LECHARPEL.»</span><br /> +</p> + +<p>Quand Franz eut terminé cette lecture si terrible pour un fils, quand +Valentine, pâle d’émotion, eut essuyé une larme, quand Villefort, +tremblant et blotti dans un coin, eut essayé de conjurer l’orage par des +regards suppliants adressés au vieillard implacable:</p> + +<p>«Monsieur, dit d’Épinay à Noirtier, puisque vous connaissez cette +terrible histoire dans tous ses détails, puisque vous l’avez fait +attester par des signatures honorables, puisque enfin vous semblez vous +intéresser à moi, quoique votre intérêt ne se soit encore révélé que par +la douleur, ne me refusez pas une dernière satisfaction, dites-moi le +nom du président du club, que je connaisse enfin celui qui a tué mon +pauvre père.»</p> + +<p>Villefort chercha, comme égaré, le bouton de la porte. Valentine, qui +avait compris avant tout le monde la réponse du vieillard, et qui +souvent avait remarqué sur son avant-bras la trace de deux coups d’épée, +recula d’un pas en arrière.</p> + +<p>«Au nom du Ciel! mademoiselle, dit Franz, s’adressant à sa fiancée, +joignez-vous à moi, que je sache le nom de cet homme qui m’a fait +orphelin à deux ans.»</p> + +<p>Valentine resta immobile et muette.</p> + +<p>«Tenez, monsieur, dit Villefort, croyez-moi, ne prolongez pas cette +horrible scène; les noms d’ailleurs ont été cachés à dessein. Mon père +lui-même ne connaît pas ce président, et, s’il le connaît, il ne saurait +le dire: les noms propres ne se trouvent pas dans le dictionnaire.</p> + +<p>—Oh! malheur! s’écria Franz, le seul espoir qui m’a soutenu pendant +toute cette lecture et qui m’a donné la force d’aller jusqu’au bout, +c’était de connaître au moins le nom de celui qui a tué mon père! +Monsieur! monsieur! s’écria-t-il en se retournant vers Noirtier, au nom +du Ciel! faites ce que vous pourrez... arrivez, je vous en supplie, à +m’indiquer, à me faire comprendre....</p> + +<p>—Oui, répondit Noirtier.</p> + +<p>—Ô mademoiselle, mademoiselle! s’écria Franz, votre grand-père a fait +signe qu’il pouvait m’indiquer... cet homme.... Aidez-moi... vous le +comprenez... prêtez-moi votre concours.»</p> + +<p>Noirtier regarda le dictionnaire.</p> + +<p>Franz le prit avec un tremblement nerveux, et prononça successivement +les lettres de l’alphabet jusqu’à l’M.</p> + +<p>À cette lettre, le vieillard fit signe que oui.</p> + +<p>«M!» répéta Franz.</p> + +<p>Le doigt du jeune homme glissa sur les mots; mais, à tous les mots, +Noirtier répondait par un signe négatif. Valentine cachait sa tête entre +ses mains. Enfin Franz arriva au mot MOI.</p> + +<p>«Oui, fit le vieillard.</p> + +<p>—Vous! s’écria Franz, dont les cheveux se dressèrent sur sa tête; vous, +monsieur Noirtier! c’est vous qui avez tué mon père?</p> + +<p>—Oui», répondit Noirtier, en fixant sur le jeune homme un majestueux +regard.</p> + +<p>Franz tomba sans force sur un fauteuil.</p> + +<p>Villefort ouvrit la porte et s’enfuit, car l’idée lui venait d’étouffer +ce peu d’existence qui restait encore dans le cœur terrible du +vieillard.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXXVI" id="LXXVI"></a><a href="#table">LXXVI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le progrès de Cavalcanti fils.</a></h3> + +<p>Cependant M. Cavalcanti père était parti pour aller reprendre son +service, non pas dans l’armée de S. M. l’empereur d’Autriche, mais à la +roulette des bains de Lucques, dont il était l’un des plus assidus +courtisans.</p> + +<p>Il va sans dire qu’il avait emporté avec la plus scrupuleuse exactitude +jusqu’au dernier paul de la somme qui lui avait été allouée pour son +voyage, et pour la récompense de la façon majestueuse et solennelle avec +laquelle il avait joué son rôle de père.</p> + +<p>M. Andrea avait hérité à ce départ de tous les papiers qui constataient +qu’il avait bien l’honneur d’être le fils du marquis Bartolomeo et la +marquise Leonora Corsinari.</p> + +<p>Il était donc à peu près ancré dans cette société parisienne, si facile +à recevoir les étrangers, et à les traiter, non pas d’après ce qu’ils +sont, mais d’après ce qu’ils veulent être.</p> + +<p>D’ailleurs, que demande-t-on à un jeune homme à Paris? De parler à peu +près sa langue, d’être habillé convenablement, d’être beau joueur et de +payer en or.</p> + +<p>Il va sans dire qu’on est moins difficile encore pour un étranger que +pour un Parisien.</p> + +<p>Andrea avait donc pris en une quinzaine de jours une assez belle +position; on l’appelait monsieur le comte, on disait qu’il avait +cinquante mille livres de rente, et on parlait des trésors immenses de +monsieur son père, enfouis, disait-on, dans les carrières de Saravezza.</p> + + +<p>Un savant, devant qui on mentionnait cette dernière circonstance comme +un fait, déclara avoir vu les carrières dont il était question, ce qui +donna un grand poids à des assertions jusqu’alors flottantes à l’état de +doute, et qui dès lors prirent la consistance de la réalité.</p> + +<p>On en était là dans ce cercle de la société parisienne où nous avons +introduit nos lecteurs, lorsque Monte-Cristo vint un soir faire visite à +M. Danglars. M. Danglars était sorti, mais on proposa au comte de +l’introduire près de la baronne, qui était visible, ce qu’il accepta.</p> + +<p>Ce n’était jamais sans une espèce de tressaillement nerveux que, depuis +le dîner d’Auteuil et les événements qui en avaient été la suite, Mme +Danglars entendait prononcer le nom de Monte-Cristo. Si la présence du +comte ne suivait pas le bruit de son nom, la sensation douloureuse +devenait plus intense; si au contraire le comte paraissait, sa figure +ouverte, ses yeux brillants, son amabilité, sa galanterie même pour Mme +Danglars chassaient bientôt jusqu’à la dernière impression de crainte; +il paraissait à la baronne impossible qu’un homme si charmant à la +surface pût nourrir contre elle de mauvais desseins; d’ailleurs, les +cœurs les plus corrompus ne peuvent croire au mal qu’en le faisant +reposer sur un intérêt quelconque; le mal inutile et sans cause répugne +comme une anomalie.</p> + +<p>Lorsque Monte-Cristo entra dans le boudoir où nous avons déjà une fois +introduit nos lecteurs, et où la baronne suivait d’un œil assez inquiet +des dessins que lui passait sa fille après les avoir regardés avec M. +Cavalcanti fils, sa présence produisit son effet ordinaire, et ce fut en +souriant qu’après avoir été quelque peu bouleversée par son nom la +baronne reçut le comte.</p> + +<p>Celui-ci, de son côté, embrassa toute la scène d’un coup d’œil.</p> + +<p>Près de la baronne, à peu près couchée sur une causeuse, Eugénie se +tenait assise, et Cavalcanti debout.</p> + +<p>Cavalcanti, habillé de noir comme un héros de Goethe, en souliers vernis +et en bas de soie blancs à jour, passait une main assez blanche et assez +soignée dans ses cheveux blonds, au milieu desquels scintillait un +diamant que, malgré les conseils de Monte-Cristo le vaniteux jeune homme +n’avait pu résister au désir de se passer au petit doigt.</p> + +<p>Ce mouvement était accompagné de regards assassins lancés sur Mlle +Danglars, et de soupirs envoyés à la même adresse que les regards.</p> + +<p>Mlle Danglars était toujours la même, c’est-à-dire belle, froide et +railleuse. Pas un de ces regards, pas un de ces soupirs d’Andrea ne lui +échappaient, on eût dit qu’ils glissaient sur la cuirasse de Minerve, +cuirasse que quelques philosophes prétendent recouvrir parfois la +poitrine de Sapho.</p> + +<p>Eugénie salua froidement le comte, et profita des premières +préoccupations de la conversation pour se retirer dans son salon +d’études, d’où bientôt deux voix s’exhalant rieuses et bruyantes, mêlées +aux premiers accords d’un piano, firent savoir à Monte-Cristo que Mlle +Danglars venait de préférer, à la sienne et à celle de M. Cavalcanti, la +société de Mlle Louise d’Armilly, sa maîtresse de chant.</p> + +<p>Ce fut alors surtout que, tout en causant avec Mme Danglars et en +paraissant absorbé par le charme de la conversation, le comte remarqua +la sollicitude de M. Andrea Cavalcanti, sa manière d’aller écouter la +musique à la porte qu’il n’osait franchir, et de manifester son +admiration.</p> + +<p>Bientôt le banquier rentra. Son premier regard fut pour Monte-Cristo, +c’est vrai, mais le second pour Andrea.</p> + +<p>Quant à sa femme, il la salua à la façon dont certains maris saluent +leur femme, et dont les célibataires ne pourront se faire une idée que +lorsqu’on aura publié un code très étendu de la conjugalité.</p> + +<p>«Est-ce que ces demoiselles ne vous ont pas invité à faire de la musique +avec elles? demanda Danglars à Andrea.</p> + +<p>—Hélas! non, monsieur», répondit Andrea avec un soupir plus remarquable +encore que les autres.</p> + +<p>Danglars s’avança aussitôt vers la porte de communication et l’ouvrit.</p> + +<p>On vit alors les deux jeunes filles assises sur le même siège, devant le +même piano. Elles accompagnaient chacune d’une main, exercice auquel +elles s’étaient habituées par fantaisie, et où elles étaient devenues +d’une force remarquable.</p> + +<p>Mlle d’Armilly, qu’on apercevait alors, formant avec Eugénie, grâce au +cadre de la porte, un de ces tableaux vivants comme on en fait souvent +en Allemagne, était d’une beauté assez remarquable, ou plutôt d’une +gentillesse exquise. C’était une petite femme mince et blonde comme une +fée, avec de grands cheveux bouclés tombant sur son cou un peu trop +long, comme Pérugin en donne parfois à ses vierges, et des yeux voilés +par la fatigue. On disait qu’elle avait la poitrine faible, et que, +comme Antonia du <i>Violon de Crémone</i>, elle mourrait un jour en chantant.</p> + +<p>Monte-Cristo plongea dans ce gynécée un regard rapide et curieux; +c’était la première fois qu’il voyait Mlle d’Armilly, dont si souvent il +avait entendu parler dans la maison.</p> + +<p>«Eh bien, demanda le banquier à sa fille, nous sommes donc exclus, nous +autres?»</p> + +<p>Alors il mena le jeune homme dans le petit salon, et, soit hasard, soit +adresse, derrière Andrea la porte fut repoussée de manière que, de +l’endroit où ils étaient assis, Monte-Cristo et la baronne ne pussent +plus rien voir, mais, comme le banquier avait suivi Andrea, Mme Danglars +ne parut pas même remarquer cette circonstance.</p> + +<p>Bientôt après, le comte entendit la voix d’Andrea résonner aux accords du piano, accompagnant une chanson corse.</p> + +<p>Pendant que le comte écoutait en souriant cette chanson qui lui faisait +oublier Andrea pour lui rappeler Benedetto, Mme Danglars vantait à +Monte-Cristo la force d’âme de son mari, qui, le matin encore, avait, +dans une faillite milanaise, perdu trois ou quatre cent mille francs.</p> + +<p>Et, en effet, l’éloge était mérité; car, si le comte ne l’eût su par la +baronne ou peut-être par un des moyens qu’il avait de tout savoir, la +figure du baron ne lui en eût pas dit un mot.</p> + +<p>«Bon! pensa Monte-Cristo, il en est déjà à cacher ce qu’il perd: il y a +un mois il s’en vantait.</p> + +<p>Puis tout haut:</p> + +<p>«Oh! madame, dit le comte, M. Danglars connaît si bien la Bourse, qu’il +rattrapera toujours là ce qu’il pourra perdre ailleurs.</p> + +<p>—Je vois que vous partagez l’erreur commune, dit Mme Danglars.</p> + +<p>—Et quelle est cette erreur? dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—C’est que M. Danglars joue, tandis qu’au contraire il ne joue jamais.</p> + +<p>—Ah! oui, c’est vrai madame, je me rappelle que M. Debray m’a dit... À +propos, mais que devient donc M. Debray? Il y a trois ou quatre jours +que je ne l’ai aperçu.</p> + +<p>—Et moi aussi, dit Mme Danglars avec un aplomb miraculeux. Mais vous +avez commencé une phrase qui est restée inachevée.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—M. Debray vous a dit, prétendiez-vous....</p> + +<p>—Ah! c’est vrai; M. Debray m’a dit que c’était vous qui sacrifiiez au +démon du jeu.</p> + +<p>—J’ai eu ce goût pendant quelque temps, je l’avoue, dit Mme Danglars, +mais je ne l’ai plus.</p> + +<p>—Et vous avez tort, madame. Eh! mon Dieu! les chances de la fortune +sont précaires, et si j’étais femme, et que le hasard eût fait de cette +femme celle d’un banquier, quelque confiance que j’aie dans le bonheur +de mon mari, car en spéculation, vous le savez, tout est bonheur et +malheur; eh bien, dis-je, quelque confiance que j’aie dans le bonheur de +mon mari, je commencerais toujours par m’assurer une fortune +indépendante, dussé-je acquérir cette fortune en mettant mes intérêts +dans des mains qui lui seraient inconnues.»</p> + +<p>Mme Danglars rougit malgré elle.</p> + +<p>«Tenez, dit Monte-Cristo, comme s’il n’avait rien vu, on parle d’un beau +coup qui a été fait hier sur les bons de Naples.</p> + +<p>—Je n’en ai pas, dit vivement la baronne, et je n’en ai même jamais eu; +mais, en vérité, c’est assez parler Bourse comme cela, monsieur le +comte, nous avons l’air de deux agents de change; parlons un peu de ces +pauvres Villefort, si tourmentés en ce moment par la fatalité.</p> + +<p>—Que leur arrive-t-il donc? demanda Monte-Cristo avec une parfaite +naïveté.</p> + +<p>—Mais, vous le savez; après avoir perdu M. de Saint-Méran trois ou +quatre jours après son départ, ils viennent de perdre la marquise trois +ou quatre jours après son arrivée.</p> + +<p>—Ah! c’est vrai, dit Monte-Cristo, j’ai appris cela; mais comme dit +Clodius à Hamlet, c’est une loi de la nature: leurs pères étaient morts +avant eux, et ils les avaient pleurés; ils mourront avant leurs fils, et +leurs fils les pleureront.</p> + +<p>—Mais ce n’est pas le tout.</p> + +<p>—Comment ce n’est pas le tout?</p> + +<p>—Non; vous saviez qu’ils allaient marier leur fille....</p> + +<p>—M. Franz d’Épinay.... Est-ce que le mariage est manqué?</p> + +<p>—Hier matin, à ce qu’il paraît, Franz leur a rendu leur parole.</p> + +<p>—Ah! vraiment.... Et connaît-on les causes de cette rupture?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Que m’annoncez-vous là, bon Dieu! madame... et M. de Villefort, +comment accepte-t-il tous ces malheurs?</p> + +<p>—Comme toujours, en philosophe.»</p> + +<p>En ce moment, Danglars rentra seul.</p> + +<p>«Eh bien, dit la baronne, vous laissez M. Cavalcanti avec votre fille?</p> + +<p>—Et Mlle d’Armilly, dit le banquier, pour qui la prenez-vous donc?</p> + +<p>Puis se retournant vers Monte-Cristo:</p> + +<p>«Charmant jeune homme, n’est-ce pas, monsieur le comte, que le prince +Cavalcanti?... Seulement, est-il bien prince? </p> + +<p>—Je n’en réponds pas, dit Monte-Cristo. On m’a présenté son père comme +marquis, il serait comte; mais je crois que lui-même n’a pas grande +prétention à ce titre.</p> + +<p>—Pourquoi? dit le banquier. S’il est prince, il a tort de ne pas se +vanter. Chacun son droit. Je n’aime pas qu’on renie son origine, moi.</p> + +<p>—Oh! vous êtes un démocrate pur, dit Monte-Cristo en souriant.</p> + +<p>—Mais, voyez, dit la baronne, à quoi vous vous exposez: Si M. de +Morcerf venait par hasard, il trouverait M. Cavalcanti dans une chambre +où lui, fiancé d’Eugénie, n’a jamais eu la permission d’entrer.</p> + +<p>—Vous faites bien de dire par hasard, reprit le banquier, car, en +vérité, on dirait, tant on le voit rarement, que c’est effectivement le +hasard qui nous l’amène.</p> + +<p>—Enfin, s’il venait, et qu’il trouvât ce jeune homme près de votre +fille, il pourrait être mécontent.</p> + +<p>—Lui? oh! mon Dieu! vous vous trompez, M. Albert ne nous fait pas +l’honneur d’être jaloux de sa fiancée, il ne l’aime point assez pour +cela. D’ailleurs que m’importe qu’il soit mécontent ou non!</p> + +<p>—Cependant, au point où nous en sommes....</p> + +<p>—Oui, au point où nous en sommes: voulez-vous le savoir, le point où +nous en sommes? c’est qu’au bal de sa mère, il a dansé une seule fois +avec ma fille, que M. Cavalcanti a dansé trois fois avec elle et qu’il +ne l’a même pas remarqué.</p> + +<p>—M. le vicomte Albert de Morcerf!» annonça le valet de chambre.</p> + +<p>La baronne se leva vivement. Elle allait passer au salon d’études pour +avertir sa fille, quand Danglars l’arrêta par le bras.</p> + +<p>«Laissez», dit-il.</p> + +<p>Elle le regarda étonnée.</p> + +<p>Monte-Cristo feignit de ne pas avoir vu ce jeu de scène.</p> + +<p>Albert entra, il était fort beau et fort gai. Il salua la baronne avec +aisance, Danglars avec familiarité, Monte-Cristo avec affection; puis se +retournant vers la baronne:</p> + +<p>«Voulez-vous me permettre, madame, lui dit-il, de vous demander comment +se porte Mlle Danglars?</p> + +<p>—Fort bien, monsieur, répondit vivement Danglars, elle fait en ce +moment de la musique dans son petit salon avec M. Cavalcanti.»</p> + +<p>Albert conserva son air calme et indifférent: peut-être éprouvait-il +quelque dépit intérieur; mais il sentait le regard de Monte-Cristo fixé +sur lui.</p> + +<p>«M. Cavalcanti a une très belle voix de ténor, dit-il, et Mlle Eugénie +un magnifique soprano, sans compter qu’elle joue du piano comme +Thalberg. Ce doit être un charmant concert.</p> + +<p>—Le fait est, dit Danglars, qu’ils s’accordent à merveille.»</p> + +<p>Albert parut n’avoir pas remarqué cette équivoque, si grossière, +cependant que Mme Danglars en rougit.</p> + +<p>«Moi aussi, continua le jeune homme, je suis musicien, à ce que disent +mes maîtres, du moins; eh bien, chose étrange, je n’ai jamais pu encore +accorder ma voix avec aucune voix, et avec les voix de soprano surtout +encore moins qu’avec les autres.»</p> + +<p>Danglars fit un petit sourire qui signifiait: Mais fâche-toi donc!</p> + +<p>«Aussi, dit-il espérant sans doute arriver au but qu’il désirait, le +prince et ma fille ont-ils fait hier l’admiration générale. N’étiez-vous +pas là hier, monsieur de Morcerf?</p> + +<p>—Quel prince? demanda Albert.</p> + +<p>—Le prince Cavalcanti, reprit Danglars, qui s’obstinait toujours à +donner ce titre au jeune homme.</p> + +<p>—Ah! pardon, dit Albert, j’ignorais qu’il fût prince. Ah! le prince +Cavalcanti a chanté hier avec Mlle Eugénie? En vérité, ce devait être +ravissant, et je regrette bien vivement de ne pas avoir entendu cela. +Mais je n’ai pu me rendre à votre invitation, j’étais forcé +d’accompagner Mme de Morcerf chez la baronne de Château-Renaud, la mère, +où chantaient les Allemands.»</p> + +<p>Puis, après un silence, et comme s’il n’eût été question de rien:</p> + +<p>«Me sera-t-il permis, répéta Morcerf, de présenter mes hommages à Mlle +Danglars?</p> + +<p>—Oh! attendez, attendez, je vous en supplie, dit le banquier en +arrêtant le jeune homme; entendez-vous la délicieuse cavatine, ta, ta, +ta, ti, ta, ti, ta, ta, c’est ravissant, cela va être fini... une seule +seconde: parfait! bravo! bravi! brava!»</p> + +<p>Et le banquier se mit à applaudir avec frénésie.</p> + +<p>«En effet, dit Albert, c’est exquis, et il est impossible de mieux +comprendre la musique de son pays que ne le fait le prince Cavalcanti. +Vous avez dit prince, n’est-ce pas? D’ailleurs, s’il n’est pas prince, +on le fera prince, c’est facile en Italie. Mais pour en revenir à nos +adorables chanteurs, vous devriez nous faire un plaisir, monsieur +Danglars: sans les prévenir qu’il y a là un étranger, vous devriez prier +Mlle Danglars et M. Cavalcanti de commencer un autre morceau. C’est une +chose si délicieuse que de jouir de la musique d’un peu loin, dans une +pénombre, sans être vu, sans voir et, par conséquent, sans gêner le +musicien, qui peut ainsi se livrer à tout l’instinct de son génie ou à +tout l’élan de son cœur.»</p> + +<p>Cette fois, Danglars fut démonté par le flegme du jeune homme.</p> + +<p>Il prit Monte-Cristo à part.</p> + +<p>«Eh bien, lui dit-il, que dites-vous de notre amoureux!</p> + +<p>—Dame! il me paraît froid, c’est incontestable mais que voulez-vous? +vous êtes engagé!</p> + +<p>—Sans doute, je suis engagé, mais de donner ma fille à un homme qui +l’aime et non à un homme qui ne l’aime pas. Voyez celui-ci, froid comme +un marbre, orgueilleux comme son père; s’il était riche encore, s’il +avait la fortune des Cavalcanti, on passerait par là-dessus. Ma foi, je +n’ai pas consulté ma fille; mais si elle avait bon goût....</p> + +<p>—Oh! dit Monte-Cristo, je ne sais si c’est mon amitié pour lui qui +m’aveugle, mais je vous assure moi, que M. de Morcerf est un jeune homme +charmant, là, qui rendra votre fille heureuse et qui arrivera tôt ou +tard à quelque chose; car enfin la position de son père est excellente.</p> + +<p>—Hum! fit Danglars.</p> + +<p>—Pourquoi ce doute?</p> + +<p>—Il y a toujours le passé... ce passé obscur.</p> + +<p>—Mais le passé du père ne regarde pas le fils.</p> + +<p>—Si fait, si fait!</p> + +<p>—Voyons, ne vous montez pas la tête; il y a un mois, vous trouviez +excellent de faire ce mariage.... Vous comprenez, moi, je suis +désespéré: c’est chez moi que vous avez vu ce jeune Cavalcanti, que je +ne connais pas, je vous le répète.</p> + +<p>—Je le connais, moi, dit Danglars, cela suffit.</p> + +<p>—Vous le connaissez? avez-vous donc pris des renseignements sur lui? +demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—Est-il besoin de cela, et à la première vue ne sait-on pas à qui on a +affaire? Il est riche d’abord.</p> + +<p>—Je ne l’assure pas.</p> + +<p>—Vous répondez pour lui, cependant?</p> + +<p>—De cinquante mille livres, d’une misère.</p> + +<p>—Il a une éducation distinguée.</p> + +<p>—Hum! fit à son tour Monte-Cristo.</p> + +<p>—Il est musicien.</p> + +<p>—Tous les Italiens le sont.</p> + +<p>—Tenez comte, vous n’êtes pas juste pour ce jeune homme.</p> + +<p>—Eh bien, oui, je l’avoue, je vois avec peine que, connaissant vos +engagements avec les Morcerf, il vienne ainsi se jeter en travers et +abuser de sa fortune.»</p> + +<p>Danglars se mit à rire.</p> + +<p>«Oh! que vous êtes puritain! dit-il, mais cela se fait tous les jours +dans le monde.</p> + +<p>—Vous ne pouvez cependant rompre ainsi, mon cher monsieur Danglars: les +Morcerf comptent sur ce mariage.</p> + +<p>—Y comptent-ils?</p> + +<p>—Positivement.</p> + +<p>—Alors qu’ils s’expliquent. Vous devriez glisser deux mots de cela au +père, mon cher comte, vous qui êtes si bien dans la maison.</p> + +<p>—Moi! et où diable avez-vous vu cela?</p> + +<p>—Mais à leur bal, ce me semble. Comment! la comtesse, la fière +Mercédès, la dédaigneuse Catalane, qui daigne à peine ouvrir la bouche à +ses plus vieilles connaissances, vous a pris par le bras, est sortie +avec vous dans le jardin, a pris les petites allées, et n’a reparu +qu’une demi-heure après.</p> + +<p>—Ah! baron, baron, dit Albert, vous nous empêchez d’entendre: pour un +mélomane comme vous quelle barbarie!</p> + +<p>—C’est bien, c’est bien, monsieur le railleur», dit Danglars.</p> + +<p>Puis se retournant vers Monte-Cristo:</p> + +<p>«Vous chargez-vous de lui dire cela, au père?</p> + +<p>—Volontiers, si vous le désirez.</p> + +<p>—Mais que pour cette fois cela se fasse d’une manière explicite et +définitive, surtout qu’il me demande ma fille, qu’il fixe une époque, +qu’il déclare ses conditions d’argent, enfin que l’on s’entende ou qu’on +se brouille; mais, vous comprenez, plus de délais.</p> + +<p>—Eh bien, la démarche sera faite.</p> + +<p>—Je ne vous dirai pas que je l’attends avec plaisir mais enfin je +l’attends: un banquier, vous le savez, doit être esclave de sa parole.»</p> + +<p>Et Danglars poussa un de ces soupirs que poussait Cavalcanti fils une +demi-heure auparavant.</p> + +<p>«Bravi! bravo! brava!» cria Morcerf, parodiant le banquier et +applaudissant la fin du morceau.</p> + +<p>Danglars commençait à regarder Albert de travers, lorsqu’on vint lui +dire deux mots tout bas.</p> + +<p>«Je reviens, dit le banquier à Monte-Cristo, attendez-moi, j’aurai +peut-être quelque chose à vous dire tout à l’heure.</p> + +<p>Et il sortit.</p> + +<p>La baronne profita de l’absence de son mari pour repousser la porte du +salon d’études de sa fille, et l’on vit se dresser, comme un ressort, M. +Andrea, qui était assis devant le piano avec Mlle Eugénie.</p> + +<p>Albert salua en souriant Mlle Danglars, qui, sans paraître aucunement +troublée, lui rendit un salut aussi froid que d’habitude.</p> + +<p>Cavalcanti parut évidemment embarrassé, il salua Morcerf, qui lui rendit +son salut de l’air le plus impertinent du monde.</p> + +<p>Alors Albert commença de se confondre en éloges sur la voix de Mlle +Danglars, et sur le regret qu’il éprouvait, d’après ce qu’il venait +d’entendre, de n’avoir pas assisté à la soirée de la veille....</p> + +<p>Cavalcanti, laissé à lui-même, prit à part Monte-Cristo.</p> + +<p>«Voyons, dit Mme Danglars, assez de musique et de compliments comme +cela, venez prendre le thé.</p> + +<p>—Viens, Louise», dit Mlle Danglars à son amie.</p> + +<p>On passa dans le salon voisin, où effectivement le thé était préparé. Au +moment où l’on commençait à laisser, à la manière anglaise, les cuillers +dans les tasses, la porte se rouvrit, et Danglars reparut visiblement +fort agité.</p> + +<p>Monte-Cristo surtout remarqua cette agitation et interrogea le banquier +du regard.</p> + +<p>«Eh bien, dit Danglars, je viens de recevoir mon courrier de Grèce.</p> + +<p>—Ah! ah! fit le comte, c’est pour cela qu’on vous avait appelé?</p> + +<p>—Comment se porte le roi Othon?» demanda Albert du ton le plus enjoué.</p> + +<p>Danglars le regarda de travers sans lui répondre, et Monte-Cristo se +détourna pour cacher l’expression de pitié qui venait de paraître sur +son visage et qui s’effaça presque aussitôt.</p> + +<p>«Nous nous en irons ensemble, n’est-ce pas? dit Albert au comte.</p> + +<p>—Oui, si vous voulez», répondit celui-ci.</p> + +<p>Albert ne pouvait rien comprendre à ce regard du banquier; aussi, se +retournant vers Monte-Cristo, qui avait parfaitement compris:</p> + +<p>«Avez-vous vu, dit-il, comme il m’a regardé?</p> + +<p>—Oui répondit le comte: mais trouvez-vous quelque chose de particulier +dans son regard?</p> + +<p>—Je le crois bien; mais que veut-il dire avec ses nouvelles de Grèce?</p> + +<p>—Comment voulez-vous que je sache cela?</p> + +<p>—Parce qu’à ce que je présume, vous avez des intelligences dans le +pays.»</p> + +<p>Monte-Cristo sourit comme on sourit toujours quand on veut se dispenser +de répondre.</p> + +<p>«Tenez, dit Albert, le voilà qui s’approche de vous, je vais faire +compliment à Mlle Danglars sur son camée; pendant ce temps, le père aura +le temps de vous parler.</p> + +<p>—Si vous lui faites compliment, faites-lui compliment sur sa voix, au +moins, dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Non pas, c’est ce que ferait tout le monde.</p> + +<p>—Mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, vous avez la fatuité de +l’impertinence.» </p> + +<p>Albert s’avança vers Eugénie le sourire sur les lèvres. Pendant ce +temps, Danglars se pencha à l’oreille du comte.</p> + +<p>«Vous m’avez donné un excellent conseil, dit-il, et il y a toute une +histoire horrible sur ces deux mots: Fernand et Janina.</p> + +<p>—Ah bah! fit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Oui, je vous conterai cela; mais emmenez le jeune homme: je serais +trop embarrassé de rester maintenant avec lui.</p> + +<p>—C’est ce que je fais, il m’accompagne; maintenant, faut-il toujours +que je vous envoie le père?</p> + +<p>—Plus que jamais.</p> + +<p>—Bien.»</p> + +<p>Le comte fit un signe à Albert. Tous deux saluèrent les dames et +sortirent: Albert avec un air parfaitement indifférent pour les mépris +de Mlle Danglars; Monte-Cristo en réitérant à Mme Danglars ses conseils +sur la prudence que doit avoir une femme de banquier d’assurer son +avenir.</p> + +<p>M. Cavalcanti demeura maître du champ de bataille.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXXVII" id="LXXVII"></a><a href="#table">LXXVII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Haydée.</a></h3> + +<p>À peine les chevaux du comte avaient-ils tourné l’angle du boulevard, +qu’Albert se retourna vers le comte en éclatant d’un rire trop bruyant +pour ne pas être un peu forcé.</p> + +<p>«Eh bien, lui dit-il, je vous demanderai, comme le roi Charles IX +demandait à Catherine de Médicis après la Saint-Barthélemy: Comment +trouvez-vous que j’ai joué mon petit rôle?»</p> + +<p>—À quel propos? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—Mais à propos de l’installation de mon rival chez M. Danglars....</p> + +<p>—Quel rival?</p> + +<p>—Parbleu! quel rival? votre protégé, M. Andrea Cavalcanti!</p> + +<p>—Oh! pas de mauvaises plaisanteries, vicomte; je ne protège nullement +M. Andrea, du moins près de M. Danglars.</p> + +<p>—Et c’est le reproche que je vous ferais si le jeune homme avait besoin +de protection. Mais, heureusement pour moi, il peut s’en passer.</p> + +<p>—Comment! vous croyez qu’il fait sa cour?</p> + +<p>—Je vous en réponds: il roule des yeux de soupirant et module des sons +d’amoureux; il aspire à la main de la fière Eugénie. Tiens, je viens de +faire un vers! Parole d’honneur, ce n’est pas de ma faute. N’importe, +je le répète: il aspire à la main de la fière Eugénie.</p> + +<p>—Qu’importe, si l’on ne pense qu’à vous?</p> + +<p>—Ne dites pas cela, mon cher comte; on me rudoie des deux côtés.</p> + +<p>—Comment, des deux côtés?</p> + +<p>—Sans doute: Mlle Eugénie m’a répondu à peine, et Mlle d’Armilly, sa +confidente, ne m’a pas répondu du tout.</p> + +<p>—Oui, mais le père vous adore, dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Lui? mais au contraire, il m’a enfoncé mille poignards dans le cœur; +poignards rentrant dans le manche, il est vrai, poignards de tragédie, +mais qu’il croyait bel et bien réels.</p> + +<p>—La jalousie indique l’affection.</p> + +<p>—Oui, mais je ne suis pas jaloux.</p> + +<p>—Il l’est, lui.</p> + +<p>—De qui? de Debray?</p> + +<p>—Non, de vous.</p> + +<p>—De moi? je gage qu’avant huit jours il m’a fermé la porte au nez.</p> + +<p>—Vous vous trompez, mon cher vicomte.</p> + +<p>—Une preuve?</p> + +<p>—La voulez-vous?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je suis chargé de prier M. le comte de Morcerf de faire une démarche +définitive près du baron.</p> + +<p>—Par qui?</p> + +<p>—Par le baron lui-même.</p> + +<p>—Oh! dit Albert avec toute la câlinerie dont il était capable, vous ne +ferez pas cela, n’est-ce pas, mon cher comte?</p> + +<p>—Vous vous trompez, Albert, je le ferai, puisque j’ai promis.</p> + +<p>—Allons, dit Albert avec un soupir, il paraît que vous tenez absolument +à me marier.</p> + +<p>—Je tiens à être bien avec tout le monde; mais, à propos de Debray, je +ne le vois plus chez la baronne.</p> + +<p>—Il y a de la brouille.</p> + +<p>—Avec madame?</p> + +<p>—Non, avec monsieur.</p> + +<p>—Il s’est donc aperçu de quelque chose?</p> + +<p>—Ah! la bonne plaisanterie!</p> + +<p>—Vous croyez qu’il s’en doutait? fit Monte-Cristo avec une naïveté +charmante.</p> + +<p>—Ah çà! mais, d’où venez-vous donc, mon cher comte?</p> + +<p>—Du Congo, si vous voulez.</p> + +<p>—Ce n’est pas d’assez loin encore.</p> + +<p>—Est-ce que je connais vos maris parisiens?</p> + +<p>—Eh! mon cher comte, les maris sont les mêmes partout; du moment où +vous avez étudié l’individu dans un pays quelconque, vous connaissez la +race.</p> + +<p>—Mais alors quelle cause a pu brouiller Danglars et Debray? Ils +paraissaient si bien s’entendre, dit Monte-Cristo avec un renouvellement +de naïveté.</p> + +<p>—Ah! voilà! nous rentrons dans les mystères d’Isis, et je ne suis pas +initié. Quand M. Cavalcanti fils sera de la famille, vous lui demanderez +cela.</p> + +<p>La voiture s’arrêta.</p> + +<p>«Nous voilà arrivés, dit Monte-Cristo; il n’est que dix heures et demie, +montez donc.</p> + +<p>—Bien volontiers.</p> + +<p>—Ma voiture vous conduira.</p> + +<p>—Non, merci, mon coupé a dû nous suivre.</p> + +<p>—En effet, le voilà», dit Monte-Cristo en sautant à terre.</p> + +<p>Tous deux entrèrent dans la maison; le salon était éclairé, ils y +entrèrent.</p> + +<p>«Vous allez nous faire du thé, Baptistin», dit Monte-Cristo.</p> + +<p>Baptistin sortit sans souffler le mot. Deux secondes après, il reparut +avec un plateau tout servi, et qui, comme les collations des pièces +féeriques, semblait sortir de terre.</p> + +<p>«En vérité, dit Morcerf, ce que j’admire en vous, mon cher comte, ce +n’est pas votre richesse, peut-être y a-t-il des gens plus riches que +vous; ce n’est pas votre esprit, Beaumarchais n’en avait pas plus, mais +il en avait autant; c’est votre manière d’être servi, sans qu’on vous +réponde un mot, à la minute, à la seconde, comme si l’on devinait, à la +manière dont vous sonnez, ce que vous désirez avoir, et comme si ce que +vous désirez avoir était toujours tout prêt.</p> + +<p>—Ce que vous dites est un peu vrai. On sait mes habitudes. Par exemple, +vous allez voir: ne désirez-vous pas faire quelque chose en buvant votre +thé?</p> + +<p>—Pardieu, je désire fumer.»</p> + +<p>Monte-Cristo s’approcha du timbre et frappa un coup.</p> + +<p>Au bout d’une seconde, une porte particulière s’ouvrit, et Ali parut +avec deux chibouques toutes bourrées d’excellent latakié.</p> + +<p>«C’est merveilleux, dit Morcerf.</p> + +<p>—Mais non, c’est tout simple, reprit Monte-Cristo; Ali sait qu’en +prenant le thé ou le café je fume ordinairement: il sait que j’ai +demandé le thé, il sait que je suis rentré avec vous, il entend que je +l’appelle, il se doute de la cause, et comme il est d’un pays où +l’hospitalité s’exerce avec la pipe surtout, au lieu d’une chibouque, il +en apporte deux.</p> + +<p>—Certainement, c’est une explication comme une autre; mais il n’en est +pas moins vrai qu’il n’y a que vous.... Oh! mais, qu’est-ce que +j’entends?»</p> + +<p>Et Morcerf s’inclina vers la porte par laquelle entraient effectivement +des sons correspondant à ceux d’une guitare.</p> + +<p>«Ma foi, mon cher vicomte, vous êtes voué à la musique, ce soir; vous +n’échappez au piano de Mlle Danglars que pour tomber dans la guzla +d’Haydée.</p> + +<p>—Haydée! quel adorable nom! Il y a donc des femmes qui s’appellent +véritablement Haydée autre part que dans les poèmes de Lord Byron?</p> + +<p>—Certainement, Haydée est un nom fort rare en France, mais assez commun +en Albanie et en Épire; c’est comme si vous disiez, par exemple, +chasteté, pudeur, innocence; c’est une espèce de nom de baptême, comme +disent vos Parisiens.</p> + +<p>—Oh! que c’est charmant! dit Albert, comme je voudrais voir nos +Françaises s’appeler Mlle Bonté, Mlle Silence, Mlle Charité chrétienne! +Dites donc, si Mlle Danglars, au lieu de s’appeler Claire-Marie-Eugénie, +comme on la nomme, s’appelait Mlle Chasteté-Pudeur-Innocence Danglars, +peste, quel effet cela ferait dans une publication de bans!</p> + +<p>—Fou! dit le comte, ne plaisantez pas si haut, Haydée pourrait vous +entendre.</p> + +<p>—Et elle se fâcherait?</p> + +<p>—Non pas, dit le comte avec son air hautain.</p> + +<p>—Elle est bonne personne? demanda Albert.</p> + +<p>—Ce n’est pas bonté, c’est devoir: une esclave ne se lâche pas contre +son maître.</p> + +<p>—Allons donc! ne plaisantez pas vous-même. Est-ce qu’il y a encore des +esclaves?</p> + +<p>—Sans doute, puisque Haydée est la mienne.</p> + +<p>—En effet, vous ne faites rien et vous n’avez rien comme un autre, +vous. Esclave de M. le comte de Monte-Cristo! c’est une position en +France. À la façon dont vous remuez l’or, c’est une place qui doit +valoir cent mille écus par an.</p> + +<p>—Cent mille écus! la pauvre enfant a possédé plus que cela; elle est +venue au monde couchée sur des trésors près desquels ceux des <i>Mille et +une Nuits</i> sont bien peu de chose.</p> + +<p>—C’est donc vraiment une princesse?</p> + +<p>—Vous l’avez dit, et même une des plus grandes de son pays.</p> + +<p>—Je m’en étais douté. Mais comment une grande princesse est-elle +devenue esclave?</p> + +<p>—Comment Denys le Tyran est-il devenu maître d’école? le hasard de la +guerre, mon cher vicomte, le caprice de la fortune.</p> + +<p>—Et son nom est un secret?</p> + +<p>—Pour tout le monde, oui; mais pas pour vous, cher vicomte, qui êtes de +mes amis, et qui vous tairez, n’est-ce pas, si vous me promettez de vous +taire?</p> + +<p>—Oh! parole d’honneur!</p> + +<p>—Vous connaissez l’histoire du pacha de Janina?</p> + +<p>—D’Ali-Tebelin? sans doute, puisque c’est à son service que mon père a +fait fortune.</p> + +<p>—C’est vrai, je l’avais oublié.</p> + +<p>—Eh bien, qu’est Haydée à Ali-Tebelin?</p> + +<p>—Sa fille tout simplement.</p> + +<p>—Comment! la fille d’Ali-Pacha? </p> + +<p>—Et de la belle Vasiliki.</p> + +<p>—Et elle est votre esclave?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, oui.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Dame! un jour que je passais sur le marché de Constantinople, je l’ai +achetée.</p> + +<p>—C’est splendide! Avec vous, mon cher comte, on ne vit pas, on rêve. +Maintenant, écoutez, c’est bien indiscret ce que je vais vous demander +là.</p> + +<p>—Dites toujours.</p> + +<p>—Mais puisque vous sortez avec elle, puisque vous la conduisez à +l’Opéra....</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Je puis bien me risquer à vous demander cela?</p> + +<p>—Vous pouvez vous risquer à tout me demander.</p> + +<p>—Eh bien, mon cher comte, présentez-moi à votre princesse.</p> + +<p>—Volontiers, mais à deux conditions.</p> + +<p>—Je les accepte d’avance. </p> + +<p>—La première, c’est que vous ne confierez jamais à personne cette +présentation.</p> + +<p>—Très bien (Morcerf étendit la main). Je le jure.</p> + +<p>—La seconde, c’est que vous ne lui direz pas que votre père a servi le +sien.</p> + +<p>—Je le jure encore.</p> + +<p>—À merveille, vicomte, vous vous rappellerez ces deux serments, +n’est-ce pas?</p> + +<p>—Oh! fit Albert.</p> + +<p>—Très bien. Je vous sais homme d’honneur.»</p> + +<p>Le comte frappa de nouveau sur le timbre; Ali reparut.</p> + +<p>«Préviens Haydée, lui dit-il, que je vais aller prendre le café chez +elle, et fais-lui comprendre que je demande la permission de lui +présenter un de mes amis.»</p> + +<p>Ali s’inclina et sortit.</p> + +<p>«Ainsi, c’est convenu, pas de questions directes, cher vicomte. Si vous +désirez savoir quelque chose, demandez-le à moi, et je le demanderai à +elle.</p> + +<p>—C’est convenu.» </p> + +<p>Ali reparut pour la troisième fois et tint la portière soulevée, pour +indiquer à son maître et à Albert qu’ils pouvaient passer.</p> + +<p>«Entrons», dit Monte-Cristo.</p> + +<p>Albert passa une main dans ses cheveux et frisa sa moustache, le comte +reprit son chapeau, mit ses gants et précéda Albert dans l’appartement +que gardait, comme une sentinelle avancée, Ali, et que défendaient, +comme un poste, les trois femmes de chambre françaises commandées par +Myrtho.</p> + +<p>Haydée attendait dans la première pièce, qui était le salon, avec de +grands yeux dilatés par la surprise; car c’était la première fois qu’un +autre homme que Monte-Cristo pénétrait jusqu’à elle; elle était assise +sur un sofa, dans un angle, les jambes croisées sous elle, et s’était +fait, pour ainsi dire, un nid, dans les étoffes de soie rayées et +brodées les plus riches de l’Orient. Près d’elle était l’instrument dont +les sons l’avaient dénoncée; elle était charmante ainsi.</p> + +<p>En apercevant Monte-Cristo, elle se souleva avec ce double sourire de +fille et d’amante qui n’appartenait qu’à elle; Monte-Cristo alla à elle +et lui tendit sa main sur laquelle, comme d’habitude, elle appuya ses +lèvres.</p> + +<p>Albert était resté près de la porte, sous l’empire de cette beauté +étrange qu’il voyait pour la première fois, et dont on ne pouvait se +faire aucune idée en France.</p> + +<p>«Qui m’amènes-tu? demanda en romaïque la jeune fille à Monte-Cristo; un +frère, un ami, une simple connaissance, ou un ennemi?</p> + +<p>—Un ami, dit Monte-Cristo dans la même langue.</p> + +<p>—Son nom?</p> + +<p>—Le comte Albert; c’est le même que j’ai tiré des mains des bandits, à +Rome.</p> + +<p>—Dans quelle langue veux-tu que je lui parle?»</p> + +<p>Monte-Cristo se retourna vers Albert:</p> + +<p>«Savez-vous le grec moderne? demanda-t-il au jeune homme.</p> + +<p>—Hélas! dit Albert, pas même le grec ancien, mon cher comte, jamais +Homère et Platon n’ont eu de plus pauvre, et j’oserai même dire de plus +dédaigneux écolier.</p> + +<p>—Alors, dit Haydée, prouvant par la demande qu’elle faisait elle-même +qu’elle venait d’entendre la question de Monte-Cristo et la réponse +d’Albert, je parlerai en français ou en italien, si toutefois mon +seigneur veut que je parle.»</p> + +<p>Monte-Cristo réfléchit un instant:</p> + +<p>«Tu parleras en italien», dit-il.</p> + +<p>Puis se tournant vers Albert:</p> + +<p>«C’est fâcheux que vous n’entendiez pas le grec moderne ou le grec +ancien, qu’Haydée parle tous deux admirablement; la pauvre enfant va +être forcée de vous parler italien, ce qui vous donnera peut-être une +fausse idée d’elle.»</p> + +<p>Il fit un signe à Haydée.</p> + +<p>«Sois le bienvenu, ami, qui viens avec mon seigneur et maître, dit la +jeune fille en excellent toscan, avec ce doux accent romain qui fait la +langue de Dante aussi sonore que la langue d’Homère; Ali! du café et des +pipes!»</p> + +<p>Et Haydée fit de la main signe à Albert de s’approcher, tandis qu’Ali se +retirait pour exécuter les ordres de sa jeune maîtresse.</p> + +<p>Monte-Cristo montra à Albert deux pliants, et chacun alla chercher le +sien pour l’approcher d’une espèce de guéridon, dont un narguilé faisait +le centre, et que chargeaient des fleurs naturelles, des dessins, des +albums de musique.</p> + +<p>Ali rentra, apportant le café et les chibouques; quant à M. Baptistin, +cette partie de l’appartement lui était interdite.</p> + +<p>Albert repoussa la pipe que lui présentait le Nubien.</p> + +<p>«Oh! prenez, prenez, dit Monte-Cristo; Haydée est presque aussi +civilisée qu’une Parisienne: le havane lui est désagréable, parce +qu’elle n’aime pas les mauvaises odeurs; mais le tabac d’Orient est un +parfum, vous le savez.»</p> + +<p>Ali sortit.</p> + +<p>Les tasses de café étaient préparées; seulement on avait, pour Albert, +ajouté un sucrier. Monte-Cristo et Haydée prenaient la liqueur arabe à +la manière des Arabes, c’est-à-dire sans sucre.</p> + +<p>Haydée allongea la main et prit du bout de ses petits doigts roses et +effilés la tasse de porcelaine du Japon, qu’elle porta à ses lèvres avec +le naïf plaisir d’un enfant qui boit ou mange une chose qu’il aime.</p> + +<p>En même temps deux femmes entrèrent, portant deux autres plateaux +chargés de glaces et de sorbets, qu’elles déposèrent sur deux petites +tables destinées à cet usage.</p> + +<p>«Mon cher hôte, et vous, signora, dit Albert en italien, excusez ma +stupéfaction. Je suis tout étourdi, et c’est assez naturel; voici que je +retrouve l’Orient, l’Orient véritable, non point malheureusement tel que +je l’ai vu, mais tel que je l’ai rêvé au sein de Paris; tout à l’heure +j’entendais rouler des omnibus et tinter les sonnettes des marchands de +limonades. Ô signora!... que ne sais-je parler le grec, votre +conversation jointe à cet entourage féerique, me composerait une soirée +dont je me souviendrais toujours.</p> + +<p>—Je parle assez bien l’italien pour parler avec vous, monsieur, dit +tranquillement Haydée; et je ferai de mon mieux, si vous aimez l’Orient, +pour que vous le retrouviez ici.</p> + +<p>—De quoi puis-je parler? demanda tout bas Albert à Monte-Cristo.</p> + +<p>—Mais de tout ce que vous voudrez: de son pays, de sa jeunesse, de ses +souvenirs; puis, si vous l’aimez mieux, de Rome, de Naples ou de +Florence.</p> + +<p>—Oh! dit Albert, ce ne serait pas la peine d’avoir une Grecque devant +soi pour lui parler de tout ce dont on parlerait à une Parisienne; +laissez-moi lui parler de l’Orient.</p> + +<p>—Faites, mon cher Albert, c’est la conversation qui lui est la plus +agréable.»</p> + +<p>Albert se retourna vers Haydée.</p> + +<p>«À quel âge la signora a-t-elle quitté la Grèce? demanda-t-il.</p> + +<p>—À cinq ans, répondit Haydée.</p> + +<p>—Et vous vous rappelez votre patrie? demanda Albert.</p> + +<p>—Quand je ferme les yeux, je revois tout ce que j’ai vu. Il y a deux +regards: le regard du corps et le regard de l’âme. Le regard du corps +peut oublier parfois, mais celui de l’âme se souvient toujours.</p> + +<p>—Et quel est le temps le plus loin dont vous puissiez vous souvenir?</p> + +<p>—Je marchais à peine, ma mère, que l’on appelle Vasiliki (Vasiliki veut +dire royale, ajouta la jeune fille en relevant la tête), ma mère me +prenait par la main, et, toutes deux couvertes d’un voile, après avoir +mis au fond de la bourse tout l’or que nous possédions, nous allions +demander l’aumône pour les prisonniers, en disant:</p> + +<p>«Celui qui donne aux pauvres prête à l’Éternel.»[*]</p> + +<p class="footnote">* Proverbe XIX.</p> + +<p>«Puis, quand notre bourse était pleine, nous rentrions au palais, et, +sans rien dire à mon père, nous envoyions tout cet argent qu’on nous +avait donné, nous prenant pour de pauvres femmes, à l’égoumenos[*] du +couvent qui le répartissait entre les prisonniers.</p> + +<p class="footnote">* En grec, prêtre, abbé (Note du correcteur.)</p> + +<p>—Et à cette époque, quel âge aviez-vous?</p> + +<p>—Trois ans, dit Haydée.</p> + +<p>—Alors, vous vous souvenez de tout ce qui s’est passé autour de vous +depuis l’âge de trois ans?</p> + +<p>—De tout.</p> + +<p>—Comte, dit tout bas Morcerf à Monte-Cristo, vous devriez permettre à +la signora de nous raconter quelque chose de son histoire. Vous m’avez +défendu de lui parler de mon père, mais peut-être m’en parlera-t-elle, +et vous n’avez pas idée combien je serais heureux d’entendre sortir son +nom d’une si jolie bouche.»</p> + +<p>Monte-Cristo se tourna vers Haydée, et par un signe de sourcil qui lui +indiquait d’accorder la plus grande attention à la recommandation qu’il +allait lui faire, il lui dit en grec: +Πατροξ μεν ατην, μη δε ονομ προδοτου χαι προδοσιαν, ειπε ημιν. +</p> + +<p class="footnote"> +Mot à mot: «De ton père le sort, mais pas le nom du traître, +ni la trahison, raconte-nous.» +</p> + +<p>Haydée poussa un long soupir, et un nuage sombre passa sur son<br /> +front si pur.</p> + +<p>«Que lui dites-vous? demanda tout bas Morcerf.</p> + +<p>—Je lui répète que vous êtes un ami, et qu’elle n’a point à se cacher +vis-à-vis de vous.</p> + +<p>—Ainsi, dit Albert, ce vieux pèlerinage pour les prisonniers est votre +premier souvenir; quel est l’autre?</p> + +<p>—L’autre? je me vois sous l’ombre des sycomores, près d’un lac dont +j’aperçois encore, à travers le feuillage, le miroir tremblant; contre +le plus vieux et le plus touffu, mon père était assis sur des coussins, +et moi, faible enfant, tandis que ma mère était couchée à ses pieds, je +jouais avec sa barbe blanche qui descendait sur sa poitrine, et avec le +cangiar à la poignée de diamant passé à sa ceinture; puis, de temps en +temps venait à lui un Albanais qui lui disait quelques mots auxquels je +ne faisais pas attention, et auxquels il répondait du même son de voix: +«Tuez!» ou: «Faites grâce!»</p> + +<p>—C’est étrange, dit Albert, d’entendre sortir de pareilles choses de la +bouche d’une jeune fille, autre part que sur un théâtre, et en se +disant: Ceci n’est point une fiction. Et, demanda Albert, comment, avec +cet horizon si poétique, comment, avec ce lointain merveilleux, +trouvez-vous la France?</p> + +<p>—Je crois que c’est un beau pays, dit Haydée, mais je vois la France +telle qu’elle est, car je la vois avec des yeux de femme, tandis qu’il +me semble, au contraire, que mon pays, que je n’ai vu qu’avec des yeux +d’enfant, est toujours enveloppé d’un brouillard lumineux ou sombre, +selon que mes yeux le font une douce patrie ou un lieu d’amères +souffrances.</p> + +<p>—Si jeune, signora, dit Albert cédant malgré lui à la puissance de la +banalité, comment avez-vous pu souffrir?»</p> + +<p>Haydée tourna les yeux vers Monte-Cristo, qui, avec un signe +imperceptible, murmura: +</p> + +<p> +—Εἰπέ[*] +</p> + +<p class="footnote"> +* Raconte. +</p> + +<p>—Rien ne compose le fond de l’âme comme les premiers souvenirs, et, à +part les deux que je viens de vous dire, tous les souvenirs de ma +jeunesse sont tristes.</p> + +<p>—Parlez, parlez, signora, dit Albert, je vous jure que je vous écoute +avec un inexprimable bonheur.»</p> + +<p>Haydée sourit tristement.</p> + +<p>«Vous voulez donc que je passe à mes autres souvenirs? dit-elle.</p> + +<p>—Je vous en supplie, dit Albert.</p> + +<p>—Eh bien, j’avais quatre ans quand, un soir, je fus réveillée par ma +mère. Nous étions au palais de Janina; elle me prit sur les coussins où +je reposais, et, en ouvrant mes yeux, je vis les siens remplis de +grosses larmes.</p> + +<p>«Elle m’emporta sans rien dire.</p> + +<p>«En la voyant pleurer, j’allais pleurer aussi.</p> + +<p>«—Silence! enfant, dit-elle.</p> + +<p>«Souvent, malgré les consolations ou les menaces maternelles, +capricieuse comme tous les enfants, je continuais de pleurer; mais, +cette fois, il y avait dans la voix de ma pauvre mère une telle +intonation de terreur, que je me tus à l’instant même.</p> + +<p>«Elle m’emportait rapidement.</p> + +<p>«Je vis alors que nous descendions un large escalier; devant nous, +toutes les femmes de ma mère, portant des coffres, des sachets, des +objets de parure, des bijoux, des bourses d’or, descendaient le même +escalier ou plutôt se précipitaient.</p> + +<p>«Derrière les femmes venait une garde de vingt hommes, armés de longs +fusils et de pistolets, et revêtus de ce costume que vous connaissez en +France depuis que la Grèce est redevenue une nation.</p> + +<p>«Il y avait quelque chose de sinistre, croyez-moi, ajouta Haydée en +secouant la tête et en pâlissant à cette seule mémoire, dans cette +longue file d’esclaves et de femmes à demi alourdies par le sommeil, ou +du moins je me le figurais ainsi, moi, qui peut-être croyais les autres +endormis parce que j’étais mal réveillée.</p> + +<p>«Dans l’escalier couraient des ombres gigantesques que les torches de +sapin faisaient trembler aux voûtes.</p> + +<p>«—Qu’on se hâte! dit une voix au fond de la galerie.</p> + +<p>«Cette voix fit courber tout le monde, comme le vent en passant sur la +plaine fait courber un champ d’épis.</p> + +<p>«Moi, elle me fit tressaillir.</p> + +<p>«Cette voix, c’était celle de mon père.</p> + +<p>«Il marchait le dernier, revêtu de ses splendides habits, tenant à la +main sa carabine que votre empereur lui avait donnée; et, appuyé sur son +favori Sélim, il nous poussait devant lui comme un pasteur fait d’un +troupeau éperdu.</p> + +<p>«—Mon père, dit Haydée en relevant la tête, était un homme illustre +que l’Europe a connu sous le nom d’Ali-Tebelin, pacha de Janina, et +devant lequel la Turquie a tremblé.»</p> + +<p>Albert, sans savoir pourquoi, frissonna en entendant ces paroles +prononcées avec un indéfinissable accent de hauteur et de dignité; il +lui sembla que quelque chose de sombre et d’effrayant rayonnait dans les +yeux de la jeune fille, lorsque, pareille à une pythonisse qui évoque un +spectre, elle réveilla le souvenir de cette sanglante figure que sa mort +terrible fit apparaître gigantesque aux yeux de l’Europe contemporaine.</p> + +<p>«Bientôt, continua Haydée, la marche s’arrêta; nous étions au bas de +l’escalier et au bord d’un lac. Ma mère me pressait contre sa poitrine +bondissante, et je vis, à deux pas derrière, mon père qui jetait de tous +côtés des regards inquiets.</p> + +<p>«Devant nous s’étendaient quatre degrés de marbre, et au bas du dernier +degré ondulait une barque.</p> + +<p>«D’où nous étions on voyait se dresser au milieu d’un lac une masse +noire; c’était le kiosque où nous nous rendions.</p> + +<p>«Ce kiosque me paraissait à une distance considérable, peut-être à cause +de l’obscurité.</p> + +<p>«Nous descendîmes dans la barque. Je me souviens que les rames ne +faisaient aucun bruit en touchant l’eau; je me penchai pour les +regarder: elles étaient enveloppées avec les ceintures de nos Palicares.</p> + +<p>«Il n’y avait, outre les rameurs, dans la barque, que des femmes, mon +père, ma mère, Sélim et moi.</p> + +<p>«Les Palicares étaient restés au bord du lac, agenouillés sur le dernier +degré, et se faisant, dans le cas où ils eussent été poursuivis, un +rempart des trois autres.</p> + +<p>«Notre barque allait comme le vent.</p> + +<p>«—Pourquoi la barque va-t-elle si vite? demandai-je à ma mère.</p> + +<p>«—Chut! mon enfant, dit-elle, c’est que nous fuyons.»</p> + +<p>«Je ne compris pas. Pourquoi mon père fuyait-il, lui le tout-puissant, +lui devant qui d’ordinaire fuyaient les autres, lui qui avait pris pour +devise:</p> + +<p class="poem"> +<i>Ils me haïssent, donc ils me craignent?</i> +</p> + +<p>«En effet, c’était une fuite que mon père opérait sur le lac. Il m’a dit +depuis que la garnison du château de Janina, fatiguée d’un long +service....»</p> + +<p>Ici Haydée arrêta son regard expressif sur Monte-Cristo, dont l’œil ne +quitta plus ses yeux. La jeune fille continua donc lentement, comme +quelqu’un qui invente ou qui supprime.</p> + +<p>«Vous disiez, signora, reprit Albert, qui accordait la plus grande +attention à ce récit, que la garnison de Janina, fatiguée d’un long +service.</p> + +<p>—Avait traité avec le séraskier Kourchid, envoyé par le sultan pour +s’emparer de mon père; c’était alors que mon père avait pris la +résolution de se retirer, après avoir envoyé au sultan un officier +franc, auquel il avait toute confiance, dans l’asile que lui-même +s’était préparé depuis longtemps, et qu’il appelait <i>kataphygion</i>, +c’est-à-dire son refuge.</p> + +<p>—Et cet officier, demanda Albert, vous rappelez-vous son nom, signora?»</p> + +<p>Monte-Cristo échangea avec la jeune fille un regard rapide comme un +éclair, et qui resta inaperçu de Morcerf.</p> + +<p>«Non, dit-elle, je ne me le rappelle pas; mais peut-être plus tard me le +rappellerai-je, et je le dirai.»</p> + +<p>Albert allait prononcer le nom de son père, lorsque Monte-Cristo leva +doucement le doigt en signe de silence; le jeune homme se rappela son +serment et se tut.</p> + +<p>«C’était vers ce kiosque que nous voguions.</p> + +<p>«Un rez-de-chaussée orné d’arabesques, baignant ses terrasses dans +l’eau, et un premier étage donnant sur le lac, voici tout ce que le +palais offrait de visible aux yeux.</p> + +<p>«Mais au-dessous du rez-de-chaussée, se prolongeant dans l’île, était un +souterrain, vaste caverne où l’on nous conduisit, ma mère, moi et nos +femmes, et où gisaient, formant un seul monceau, soixante mille bourses +et deux cents tonneaux; il y avait dans ces bourses vingt-cinq millions +en or, et dans les barils trente mille livres de poudre.</p> + +<p>«Près de ces barils se tenait Sélim, ce favori de mon père dont je vous +ai parlé; il veillait jour et nuit, une lance au bout de laquelle +brillait une mèche allumée à la main; il avait l’ordre de faire tout +sauter, kiosque, gardes, pacha, femmes et or, au premier signe de mon +père.</p> + +<p>«Je me rappelle que nos esclaves, connaissant ce redoutable voisinage, +passaient les jours et les nuits à prier, à pleurer, à gémir.</p> + +<p>«Quant à moi, je vois toujours le jeune soldat au teint pâle et à l’œil +noir; et quand l’ange de la mort descendra vers moi, je suis sûre que je +reconnaîtrai Sélim.</p> + +<p>«Je ne pourrais dire combien de temps nous restâmes ainsi: à cette +époque j’ignorais encore ce que c’était que le temps; quelquefois, mais +rarement, mon père nous faisait appeler, ma mère et moi, sur la terrasse +du palais; c’étaient mes heures de plaisir à moi qui ne voyais dans le +souterrain que des ombres gémissantes et la lance enflammée de Sélim. +Mon père, assis devant une grande ouverture, attachait un regard sombre +sur les profondeurs de l’horizon, interrogeant chaque point noir qui +apparaissait sur le lac, tandis que ma mère, à demi couchée près de lui, +appuyait sa tête sur son épaule, et que, moi, je jouais à ses pieds, +admirant, avec ces étonnements de l’enfance qui grandissent encore les +objets, les escarpements du Pinde, qui se dressait à l’horizon, les +châteaux de Janina, sortant blancs et anguleux des eaux bleues du lac, +les touffes immenses de verdures noires, attachées comme des lichens aux +rocs de la montagne, qui de loin semblaient des mousses, et qui de près +sont des sapins gigantesques et des myrtes immenses.</p> + +<p>«Un matin, mon père nous envoya chercher, nous le trouvâmes assez +calme, mais plus pâle que d’habitude.</p> + +<p>«—Prends patience, Vasiliki, aujourd’hui tout sera fini; aujourd’hui +arrive le firman du maître, et mon sort sera décidé. Si la grâce est +entière, nous retournerons triomphants à Janina; si la nouvelle est +mauvaise, nous fuirons cette nuit.</p> + +<p>«—Mais s’ils ne nous laissent pas fuir? dit ma mère.</p> + +<p>«—Oh! sois tranquille, répondit Ali en souriant; Sélim et sa lance +allumée me répondent d’eux. Ils voudraient que je fusse mort, mais pas à +la condition de mourir avec moi.</p> + +<p>«Ma mère ne répondit que par des soupirs à ces consolations, qui ne +partaient pas du cœur de mon père.</p> + +<p>«Elle lui prépara l’eau glacée qu’il buvait à chaque instant, car, +depuis sa retraite dans le kiosque, il était brûlé par une fièvre +ardente; elle parfuma sa barbe blanche et alluma la chibouque dont +quelquefois, pendant des heures entières, il suivait distraitement des +yeux la fumée se volatilisant dans l’air.</p> + +<p>«Tout à coup il fit un mouvement si brusque que je fus saisie de peur.</p> + +<p>«Puis, sans détourner les yeux du point qui fixait son attention, il +demanda sa longue-vue.</p> + +<p>«Ma mère la lui passa, plus blanche que le stuc contre lequel elle +s’appuyait.</p> + +<p>«Je vis la main de mon père trembler. </p> + +<p>«—Une barque!... deux!... trois!... murmura mon père; quatre!...</p> + +<p>«Et il se leva, saisissant ses armes, et versant, je m’en souviens, de +la poudre dans le bassinet de ses pistolets.</p> + +<p>«—Vasiliki, dit-il à ma mère avec un tressaillement visible, voici +l’instant qui va décider de nous, dans une demi-heure nous saurons la +réponse du sublime empereur, retire-toi dans le souterrain avec Haydée.</p> + +<p>«—Je ne veux pas vous quitter, dit Vasiliki; si vous mourez, mon +maître, je veux mourir avec vous.</p> + +<p>«—Allez près de Sélim! cria mon père.</p> + +<p>«—Adieu, seigneur! murmura ma mère, obéissante et pliée en deux comme +par l’approche de la mort.</p> + +<p>«—Emmenez Vasiliki, dit mon père à ses Palicares.</p> + +<p>«Mais moi, qu’on oubliait, je courus à lui et j’étendis mes mains de son +côté; il me vit, et, se penchant vers moi, il pressa mon front de ses +lèvres.</p> + +<p>«Oh! ce baiser, ce fut le dernier, et il est là encore sur mon front.</p> + +<p>«En descendant, nous distinguions à travers les treilles de la terrasse +les barques qui grandissaient sur le lac, et qui, pareilles naguère à +des points noirs, semblaient déjà des oiseaux rasant la surface des +ondes. </p> + +<p>«Pendant ce temps, dans le kiosque, vingt Palicares, assis aux pieds de +mon père et cachés par la boiserie, épiaient d’un œil sanglant +l’arrivée de ces bateaux, et tenaient prêts leurs longs fusils incrustés +de nacre et d’argent: des cartouches en grand nombre étaient semées sur +le parquet; mon père regardait sa montre et se promenait avec angoisse.</p> + +<p>«Voilà ce qui me frappa quand je quittai mon père après le dernier +baiser que j’eus reçu de lui.</p> + +<p>«Nous traversâmes, ma mère et moi, le souterrain. Sélim était toujours à +son poste; il nous sourit tristement. Nous allâmes chercher des coussins +de l’autre côté de la caverne, et nous vînmes nous asseoir près de +Sélim: dans les grands périls, les cœurs dévoués se cherchent, et, tout +enfant que j’étais, je sentais instinctivement qu’un grand malheur +planait sur nos têtes.»</p> + +<p>Albert avait souvent entendu raconter, non point par son père, qui n’en +parlait jamais, mais par des étrangers, les derniers moments du vizir de +Janina; il avait lu différents récits de sa mort; mais cette histoire, +devenue vivante dans la personne et par la voix de la jeune fille, cet +accent vivant et cette lamentable élégie, le pénétraient tout à la fois +d’un charme et d’une horreur inexprimables.</p> + +<p>Quant à Haydée, toute à ces terribles souvenirs, elle avait cessé un +instant de parler; son front, comme une fleur qui se penche un jour +d’orage, s’était incliné sur sa main, et ses yeux, perdus vaguement, +semblaient voir encore à l’horizon le Pinde verdoyant et les eaux bleues +du lac de Janina, miroir magique qui reflétait le sombre tableau +qu’elle esquissait.</p> + +<p>Monte-Cristo la regardait avec une indéfinissable expression d’intérêt +et de pitié.</p> + +<p>«Continue, ma fille», dit le comte en langue romaïque.</p> + +<p>Haydée releva le front, comme si les mots sonores que venait de +prononcer Monte-Cristo l’eussent tirée d’un rêve, et elle reprit:</p> + +<p>«Il était quatre heures du soir; mais bien que le jour fût pur et +brillant au-dehors, nous étions, nous, plongés dans l’ombre du +souterrain.</p> + +<p>«Une seule lueur brillait dans la caverne, pareille à une étoile +tremblant au fond d’un ciel noir: c’était la mèche de Sélim. Ma mère +était chrétienne, et elle priait.</p> + +<p>«Sélim répétait de temps en temps ces paroles consacrées:</p> + +<p>«—Dieu est grand!</p> + +<p>«Cependant ma mère avait encore quelque espérance. En descendant, elle +avait cru reconnaître le Franc qui avait été envoyé à Constantinople, et +dans lequel mon père avait toute confiance car il savait que les soldats +du sultan français sont d’ordinaire nobles et généreux. Elle s’avança de +quelques pas vers l’escalier et écouta.</p> + +<p>«—Ils approchent, dit-elle; pourvu qu’ils apportent la paix et la vie.</p> + + +<p>«—Que crains-tu, Vasiliki?» répondit Sélim avec sa voix si suave et si +fière à la fois; «s’ils n’apportent pas la paix, nous leur donnerons la +mort.»</p> + +<p>«Et il ravivait la flamme de sa lance avec un geste qui le faisait +ressembler au Dionysos de l’antique Crète.</p> + +<p>«Mais moi, qui étais si enfant et si naïve, j’avais peur de ce courage +que je trouvais féroce et insensé, et je m’effrayais de cette mort +épouvantable dans l’air et dans la flamme.</p> + +<p>«Ma mère éprouvait les mêmes impressions, car je la sentais frissonner.</p> + +<p>«—Mon Dieu! mon Dieu, maman! m’écriai-je, est-ce que nous allons +mourir?</p> + +<p>«Et à ma voix les pleurs et les prières des esclaves redoublèrent.</p> + +<p>«—Enfant, me dit Vasiliki, Dieu te préserve d’en venir à désirer cette +mort que tu crains aujourd’hui!</p> + +<p>«Puis tout bas:</p> + +<p>«—Sélim, dit-elle, quel est l’ordre du maître?</p> + +<p>«—S’il m’envoie son poignard, c’est que le sultan refuse de le recevoir +en grâce, et je mets le feu; s’il m’envoie son anneau, c’est que le +sultan lui pardonne, et je livre la poudrière.</p> + +<p>«—Ami, reprit ma mère, lorsque l’ordre du maître arrivera, si c’est le +poignard qu’il envoie, au lieu de nous tuer toutes deux de cette mort +qui nous épouvante, nous te tendrons la gorge et tu nous tueras avec ce +poignard.</p> + +<p>«—Oui, Vasiliki, répondit tranquillement Sélim.</p> + +<p>«Soudain nous entendîmes comme de grands cris; nous écoutâmes: c’étaient +des cris de joie; le nom du Franc qui avait été envoyé à Constantinople +retentissait répété par nos Palicares; il était évident qu’il rapportait +la réponse du sublime empereur, et que la réponse était favorable.</p> + +<p>—Et vous ne vous rappelez pas ce nom?» dit Morcerf, tout prêt à aider +la mémoire de la narratrice.</p> + +<p>Monte-Cristo lui fit un signe.</p> + +<p>«Je ne me le rappelle pas, répondit Haydée.</p> + +<p>«Le bruit redoublait; des pas plus rapprochés retentirent; on descendait +les marches du souterrain.</p> + +<p>«Sélim apprêta sa lance.</p> + +<p>«Bientôt une ombre apparut dans le crépuscule bleuâtre que formaient les +rayons du jour pénétrant jusqu’à l’entrée du souterrain.</p> + +<p>«—Qui es-tu? cria Sélim. Mais, qui que tu sois, ne fais pas un pas de +plus.</p> + +<p>«—Gloire au sultan! dit l’ombre. Toute grâce est accordée au vizir +Ali; et non seulement il a la vie sauve, mais on lui rend sa fortune et +ses biens.</p> + +<p>«Ma mère poussa un cri de joie et me serra contre son cœur.</p> + +<p>«—Arrête! lui dit Sélim, voyant qu’elle s’élançait déjà pour sortir; tu +sais qu’il me faut l’anneau.</p> + +<p>«—C’est juste, dit ma mère, et elle tomba à genoux en me soulevant vers +le ciel, comme si, en même temps qu’elle priait Dieu pour moi, elle +voulait encore me soulever vers lui.»</p> + +<p>Et, pour la seconde fois, Haydée s’arrêta vaincue par une émotion telle +que la sueur coulait sur son front pâli, et que sa voix étranglée +semblait ne pouvoir franchir son gosier aride.</p> + +<p>Monte-Cristo versa un peu d’eau glacée dans un verre, et le lui présenta +en disant avec une douceur où perçait une nuance de commandement:</p> + +<p>«Du courage, ma fille!»</p> + +<p>Haydée essuya ses yeux et son front, et continua:</p> + +<p>«Pendant ce temps, nos yeux, habitués à l’obscurité avaient reconnu +l’envoyé du pacha: c’était un ami.</p> + +<p>«Sélim l’avait reconnu; mais le brave jeune homme ne savait qu’une +chose: obéir!</p> + +<p>«—En quel nom viens-tu? dit-il.</p> + +<p>«—Je viens au nom de notre maître, Ali-Tebelin.</p> + +<p>«—Si tu viens au nom d’Ali, tu sais ce que tu dois me remettre?</p> + +<p>«—Oui, dit l’envoyé, et je t’apporte son anneau.</p> + +<p>«En même temps il éleva sa main au-dessus de sa tête; mais il était trop +loin et il ne faisait pas assez clair pour que Sélim pût, d’où nous +étions, distinguer et reconnaître l’objet qu’il lui présentait.</p> + +<p>«—Je ne vois pas ce que tu tiens, dit Sélim.</p> + +<p>«—Approche, dit le messager, ou je m’approcherai, moi.</p> + +<p>«—Ni l’un ni l’autre, répondit le jeune soldat; dépose à la place où tu +es, et sous ce rayon de lumière, l’objet que tu me montres, et +retire-toi jusqu’à ce que je l’aie vu.</p> + +<p>«—Soit, dit le messager.</p> + +<p>«Et il se retira après avoir déposé le signe de reconnaissance à +l’endroit indiqué.</p> + +<p>«Et notre cœur palpitait: car l’objet nous paraissait être +effectivement un anneau. Seulement, était-ce l’anneau de mon père?</p> + +<p>«Sélim, tenant toujours à la main sa mèche enflammée, vint à +l’ouverture, s’inclina radieux sous le rayon de lumière et ramassa le +signe.</p> + +<p>«—L’anneau du maître, dit-il en le baisant, c’est bien! </p> + +<p>«Et renversant la mèche contre terre, il marcha dessus et l’éteignit.</p> + +<p>«Le messager poussa un cri de joie et frappa dans ses mains. À ce +signal, quatre soldats du séraskier Kourchid accoururent, et Sélim tomba +percé de cinq coups de poignard. Chacun avait donné le sien.</p> + +<p>«Et cependant, ivres de leur crime, quoique encore pâles de peur, ils se +ruèrent dans le souterrain, cherchant partout s’il y avait du feu, et se +roulant sur les sacs d’or.</p> + +<p>«Pendant ce temps ma mère me saisit entre ses bras, et, agile, +bondissant par des sinuosités connues de nous seules, elle arriva +jusqu’à un escalier dérobé du kiosque dans lequel régnait un tumulte +effrayant.</p> + +<p>«Les salles basses étaient entièrement peuplées par les Tchodoars de +Kourchid, c’est-à-dire par nos ennemis.</p> + +<p>«Au moment où ma mère allait pousser la petite porte, nous entendîmes +retentir, terrible et menaçante, la voix du pacha.</p> + +<p>«Ma mère colla son œil aux fentes des planches; une ouverture se trouva +par hasard devant le mien, et je regardai.</p> + +<p>«—Que voulez-vous? disait mon père à des gens qui tenaient un papier +avec des caractères d’or à la main.</p> + +<p>«—Ce que nous voulons, répondit l’un d’eux, c’est te communiquer la +volonté de Sa Hautesse. Vois-tu ce firman? </p> + +<p>«—Je le vois, dit mon père.</p> + +<p>«—Eh bien, lis; il demande ta tête.</p> + +<p>«Mon père poussa un éclat de rire plus effrayant que n’eût été une +menace; il n’avait pas encore cessé, que deux coups de pistolet étaient +partis de ses mains et avaient tué deux hommes.</p> + +<p>«Les Palicares, qui étaient couchés tout autour de mon père la face +contre le parquet, se levèrent alors et firent feu; la chambre se +remplit de bruit, de flamme et de fumée.</p> + +<p>«À l’instant même le feu commença de l’autre côté, et les balles vinrent +trouer les planches tout autour de nous.</p> + +<p>«Oh! qu’il était beau, qu’il était grand, le vizir Ali-Tebelin, mon +père, au milieu des balles, le cimeterre au poing, le visage noir de +poudre! Comme ses ennemis fuyaient!</p> + +<p>«—Sélim! Sélim! criait-il, gardien du feu, fais ton devoir!</p> + +<p>«—Sélim est mort! répondit une voix qui semblait sortir des profondeurs +du kiosque, et toi, mon seigneur Ali, tu es perdu!</p> + +<p>«En même temps une détonation sourde se fit entendre, et le plancher +vola en éclats tout autour de mon père.</p> + +<p>«Les Tchodoars tiraient à travers le parquet. Trois ou quatre Palicares +tombèrent frappés de bas en haut par des blessures qui leur labouraient +tout le corps.</p> + +<p>«Mon père rugit, enfonça ses doigts par les trous des balles et arracha +une planche tout entière.</p> + +<p>«Mais en même temps, par cette ouverture, vingt coups de feu éclatèrent, +et la flamme, sortant comme du cratère d’un volcan, gagna les tentures +qu’elle dévora.</p> + +<p>«Au milieu de tout cet affreux tumulte, au milieu de ces cris terribles, +deux coups plus distincts entre tous, deux cris plus déchirants +par-dessus tous les cris, me glacèrent de terreur. Ces deux explosions +avaient frappé mortellement mon père, et c’était lui qui avait poussé +ces deux cris.</p> + +<p>«Cependant il était resté debout, cramponné à une fenêtre. Ma mère +secouait la porte pour aller mourir avec lui; mais la porte était fermée +en dedans.</p> + +<p>«Tout autour de lui, les Palicares se tordaient dans les convulsions de +l’agonie; deux ou trois, qui étaient sans blessures ou blessés +légèrement, s’élancèrent par les fenêtres. En même temps, le plancher +tout entier craqua brisé en dessous. Mon père tomba sur un genou; en +même temps vingt bras s’allongèrent, armés de sabres, de pistolets, de +poignards, vingt coups frappèrent à la fois un seul homme, et mon père +disparut dans un tourbillon de feu, attisé par ces démons rugissants +comme si l’enfer se fût ouvert sous ses pieds.</p> + +<p>«Je me sentis rouler à terre: c’était ma mère qui s’abîmait évanouie.»</p> + +<p>Haydée laissa tomber ses deux bras en poussant un gémissement et en +regardant le comte comme pour lui demander s’il était satisfait de son +obéissance.</p> + +<p>Le comte se leva, vint à elle, lui prit la main et lui dit en remarque:</p> + +<p>«Repose-toi, chère enfant, et reprends courage en songeant qu’il y a un +Dieu qui punit les traîtres.</p> + +<p>—Voilà une épouvantable histoire, comte, dit Albert tout effrayé de la +pâleur d’Haydée, et je me reproche maintenant d’avoir été si cruellement +indiscret.</p> + +<p>—Ce n’est rien», répondit Monte-Cristo.</p> + +<p>Puis posant sa main sur la tête de la jeune fille:</p> + +<p>«Haydée, continua-t-il, est une femme courageuse, elle a quelquefois +trouvé du soulagement dans le récit de ses douleurs.</p> + +<p>—Parce que, mon seigneur, dit vivement la jeune fille, parce que mes +douleurs me rappellent tes bienfaits.»</p> + +<p>Albert la regarda avec curiosité, car elle n’avait point encore raconté +ce qu’il désirait le plus savoir, c’est-à-dire comment elle était +devenue l’esclave du comte.</p> + +<p>Haydée vit à la fois dans les regards du comte et dans ceux d’Albert le +même désir exprimé.</p> + +<p>Elle continua:</p> + +<p>«Quand ma mère reprit ses sens, dit-elle, nous étions devant le +séraskier.</p> + +<p>«—Tuez-moi, dit-elle, mais épargnez l’honneur de la veuve d’Ali.</p> + +<p>«—Ce n’est point à moi qu’il faut t’adresser, dit Kourchid.</p> + +<p>«—À qui donc?</p> + +<p>«—C’est à ton nouveau maître.</p> + +<p>«—Quel est-il?</p> + +<p>«—Le voici.</p> + +<p>«Et Kourchid nous montra un de ceux qui avaient le plus contribué à la +mort de mon père, continua la jeune fille avec une colère sombre.</p> + +<p>—Alors, demanda Albert, vous devîntes la propriété de cet homme?</p> + +<p>—Non, répondit Haydée; il n’osa nous garder, il nous vendit à des +marchands d’esclaves qui allaient à Constantinople. Nous traversâmes la +Grèce, et nous arrivâmes mourantes à la porte impériale, encombrée de +curieux qui s’écartaient pour nous laisser passer, quand tout à coup ma +mère suit des yeux la direction de leurs regards, jette un cri et tombe +en me montrant une tête au-dessus de cette porte.</p> + +<p>«Au-dessous de cette tête étaient écrits ces mots:</p> + +<p>«Celle-ci est la tête d’Ali-Tebelin, pacha de Janina.»</p> + +<p>«J’essayai, en pleurant, de relever ma mère: elle était morte!</p> + +<p>«Je fus menée au bazar; un riche Arménien m’acheta, me fit instruire, me +donna des maîtres et quand j’eus treize ans me vendit au sultan Mahmoud.</p> + +<p>—Auquel, dit Monte-Cristo, je la rachetai, comme je vous l’ai dit, +Albert, pour cette émeraude pareille à celle où je mets mes pastilles de +haschich.</p> + +<p>—Oh! tu es bon, tu es grand, mon seigneur, dit Haydée en baisant la +main de Monte-Cristo, et je suis bien heureuse de t’appartenir!»</p> + +<p>Albert était resté tout étourdi de ce qu’il venait d’entendre.</p> + +<p>«Achevez donc votre tasse de café, lui dit le comte; l’histoire est +finie.»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXXVIII" id="LXXVIII"></a><a href="#table">LXXVIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">On nous écrit de Janina.</a></h3> + +<p>Franz était sorti de la chambre de Noirtier si chancelant et si égaré, +que Valentine elle-même avait eu pitié de lui.</p> + +<p>Villefort, qui n’avait articulé que quelques mots sans suite, et qui +s’était enfui dans son cabinet, reçut, deux heures après, la lettre +suivante:</p> + +<p>«Après ce qui a été révélé ce matin, M. Noirtier de Villefort ne peut +supposer qu’une alliance soit possible entre sa famille et celle de M. +Franz d’Épinay. M. Franz d’Épinay a horreur de songer que M. de +Villefort, qui paraissait connaître les événements racontés ce matin, ne +l’ait pas prévenu dans cette pensée.»</p> + +<p>Quiconque eût vu en ce moment le magistrat ployé sous le coup n’eût pas +cru qu’il le prévoyait; en effet, jamais il n’eût pensé que son père eût +poussé la franchise, ou plutôt la rudesse, jusqu’à raconter une pareille +histoire. Il est vrai que jamais M. Noirtier, assez dédaigneux qu’il +était de l’opinion de son fils, ne s’était préoccupé d’éclaircir le fait +aux yeux de Villefort, et que celui-ci avait toujours cru que le général +de Quesnel, ou le baron d’Épinay, selon qu’on voudra l’appeler, ou du +nom qu’il s’était fait, ou du nom qu’on lui avait fait, était mort +assassiné et non tué loyalement en duel.</p> + +<p>Cette lettre si dure d’un jeune homme si respectueux jusqu’alors était +mortelle pour l’orgueil d’un homme comme Villefort.</p> + +<p>À peine était-il dans son cabinet que sa femme entra.</p> + +<p>La sortie de Franz, appelé par M. Noirtier, avait tellement étonné tout +le monde que la position de Mme de Villefort, restée seule avec le +notaire et les témoins, devint de moment en moment plus embarrassante. +Alors Mme de Villefort avait pris son parti, et elle était sortie en +annonçant qu’elle allait aux nouvelles.</p> + +<p>M. de Villefort se contenta de lui dire qu’à la suite d’une explication +entre lui, M. Noirtier et M. d’Épinay, le mariage de Valentine avec +Franz était rompu.</p> + +<p>C’était difficile à rapporter à ceux qui attendaient; aussi Mme de +Villefort, en rentrant, se contenta-t-elle de dire que M. Noirtier, +ayant eu, au commencement de la conférence, une espèce d’attaque +d’apoplexie, le contrat était naturellement remis à quelques jours.</p> + +<p>Cette nouvelle, toute fausse qu’elle était, arrivait si singulièrement à +la suite de deux malheurs du même genre, que les auditeurs se +regardèrent étonnés et se retirèrent sans dire une parole.</p> + +<p>Pendant ce temps, Valentine, heureuse et épouvantée à la fois, après +avoir embrassé et remercié le faible vieillard, qui venait de briser +ainsi d’un seul coup une chaîne qu’elle regardait déjà comme +indissoluble, avait demandé à se retirer chez elle pour se remettre et +Noirtier lui avait, de l’œil, accordé la permission qu’elle +sollicitait.</p> + +<p>Mais, au lieu de remonter chez elle, Valentine, une fois sortie, prit le +corridor, et, sortant par la petite porte, s’élança dans le jardin. Au +milieu de tous les événements qui venaient de s’entasser les uns sur les +autres, une terreur sourde avait constamment comprimé son cœur. Elle +s’attendait d’un moment à l’autre à voir apparaître Morrel pâle et +menaçant comme le laird de Ravenswood au contrat de Lucie de Lammermoor.</p> + +<p>En effet, il était temps qu’elle arrivât à la grille. Maximilien, qui +s’était douté de ce qui allait se passer en voyant Franz quitter le +cimetière avec M. de Villefort, l’avait suivi; puis, après l’avoir vu +entrer, l’avait vu sortir encore et rentrer de nouveau avec Albert et +Château-Renaud. Pour lui, il n’y avait donc plus de doute. Il s’était +alors jeté dans son enclos, prêt à tout événement, et bien certain qu’au +premier moment de liberté qu’elle pourrait saisir, Valentine accourrait +à lui.</p> + +<p>Il ne s’était point trompé; son œil, collé aux planches, vit en effet +apparaître la jeune fille, qui, sans prendre aucune précaution d’usage, +accourait à la grille. Au premier coup d’œil qu’il jeta sur elle, +Maximilien fut rassuré; au premier mot qu’elle prononça il bondit de +joie.</p> + +<p>«Sauvés! dit Valentine.</p> + +<p>—Sauvés! répéta Morrel, ne pouvant croire à un pareil bonheur: mais par +qui sauvés?</p> + +<p>—Par mon grand-père. Oh! aimez-le bien, Morrel.»</p> + +<p>Morrel jura d’aimer le vieillard de toute son âme, et ce serment ne lui +coûtait point à faire, car, dans ce moment, il ne se contentait pas de +l’aimer comme un ami ou comme un père, il l’adorait comme un dieu.</p> + +<p>«Mais comment cela s’est-il fait? demanda Morrel; quel moyen étrange +a-t-il employé?»</p> + +<p>Valentine ouvrait la bouche pour tout raconter; mais elle songea qu’il y +avait au fond de tout cela un secret terrible qui n’était point à son +grand-père seulement.</p> + +<p>«Plus tard, dit-elle, je vous raconterai tout cela. </p> + +<p>—Mais quand?</p> + +<p>—Quand je serai votre femme.»</p> + +<p>C’était mettre la conversation sur un chapitre qui rendait Morrel facile +à tout entendre: aussi il entendit même qu’il devait se contenter de ce +qu’il savait, et que c’était assez pour un jour. Cependant il ne +consentit à se retirer que sur la promesse qu’il verrait Valentine le +lendemain soir.</p> + +<p>Valentine promit ce que voulut Morrel. Tout était changé à ses yeux, et +certes il lui était moins difficile de croire maintenant qu’elle +épouserait Maximilien, que de croire une heure auparavant qu’elle +n’épouserait pas Franz.</p> + +<p>Pendant ce temps, Mme de Villefort était montée chez Noirtier.</p> + +<p>Noirtier la regarda de cet œil sombre et sévère avec lequel il avait +coutume de la recevoir.</p> + +<p>«Monsieur, lui dit-elle, je n’ai pas besoin de vous apprendre que le +mariage de Valentine est rompu, puisque c’est ici que cette rupture a eu +lieu.»</p> + +<p>Noirtier resta impassible.</p> + +<p>«Mais, continua Mme de Villefort, ce que vous ne savez pas, monsieur, +c’est que j’ai toujours été opposée à ce mariage, qui se faisait malgré +moi.»</p> + +<p>Noirtier regarda sa belle-fille en homme qui attend une explication.</p> + +<p>«Or, maintenant que ce mariage, pour lequel je connaissais votre +répugnance, est rompu, je viens faire près de vous une démarche que ni +M. de Villefort ni Valentine ne peuvent faire.»</p> + +<p>Les yeux de Noirtier demandèrent quelle était cette démarche.</p> + +<p>«Je viens vous prier, monsieur, continua Mme de Villefort, comme la +seule qui en ait le droit, car je suis la seule à qui il n’en reviendra +rien; je viens vous prier de rendre, je ne dirai pas vos bonnes grâces, +elle les a toujours eues, mais votre fortune, à votre petite-fille.»</p> + +<p>Les yeux de Noirtier demeurèrent un instant incertains: il cherchait +évidemment les motifs de cette démarche et ne les pouvait trouver.</p> + +<p>«Puis-je espérer, monsieur, dit Mme de Villefort que vos intentions +étaient en harmonie avec la prière que je venais vous faire?</p> + +<p>—Oui, fit Noirtier.</p> + +<p>—En ce cas, monsieur, dit Mme de Villefort, je me retire à la fois +reconnaissante et heureuse.»</p> + +<p>Et saluant M. Noirtier, elle se retira.</p> + +<p>En effet, dès le lendemain, Noirtier fit venir le notaire: le premier +testament fut déchiré, et un nouveau fut fait, dans lequel il laissa +toute sa fortune à Valentine, à la condition qu’on ne la séparerait pas +de lui.</p> + +<p>Quelques personnes alors calculèrent de par le monde que Mlle de +Villefort, héritière du marquis et de la marquise de Saint-Méran, et +rentrée en la grâce de son grand-père, aurait un jour bien près de trois +cent mille livres de rente.</p> + +<p>Tandis que ce mariage se rompait chez les Villefort, M. le comte de +Morcerf avait reçu la visite de Monte-Cristo, et, pour montrer son +empressement à Danglars, il endossait son grand uniforme de lieutenant +général, qu’il avait fait orner de toutes ses croix, et demandait ses +meilleurs chevaux. Ainsi paré, il se rendit rue de la Chaussée-d’Antin, +et se fit annoncer à Danglars, qui faisait son relevé de fin de mois.</p> + +<p>Ce n’était pas le moment où, depuis quelque temps il fallait prendre le +banquier pour le trouver de bonne humeur.</p> + +<p>Aussi, à l’aspect de son ancien ami, Danglars prit son air majestueux et +s’établit carrément dans son fauteuil.</p> + +<p>Morcerf, si empesé d’habitude, avait emprunté au contraire un air riant +et affable; en conséquence, à peu près sûr qu’il était que son ouverture +allait recevoir un bon accueil, il ne fit point de diplomatie, et +arrivant au but d’un seul coup:</p> + +<p>«Baron, dit-il, me voici. Depuis longtemps nous tournons autour de nos +paroles d’autrefois....»</p> + +<p>Morcerf s’attendait, à ces mots, à voir s’épanouir la figure du +banquier, dont il attribuait le rembrunissement à son silence; mais, au +contraire, cette figure devint, ce qui était presque incroyable, plus +impassible et plus froide encore.</p> + +<p>Voilà pourquoi Morcerf s’était arrêté au milieu de sa phrase.</p> + +<p>«Quelles paroles, monsieur le comte? demanda le banquier, comme s’il +cherchait vainement dans son esprit l’explication de ce que le général +voulait dire.</p> + +<p>—Oh! dit le comte, vous êtes formaliste, mon cher monsieur, et vous me +rappelez que le cérémonial doit se faire selon tous les rites. Très +bien! ma foi. Pardonnez-moi, comme je n’ai qu’un fils, et que c’est la +première fois que je songe à le marier, j’en suis encore à mon +apprentissage: allons, je m’exécute.»</p> + +<p>Et Morcerf, avec un sourire forcé, se leva, fit une profonde révérence à +Danglars, et lui dit:</p> + +<p>«Monsieur le baron, j’ai l’honneur de vous demander la main de Mlle +Eugénie Danglars, votre fille, pour mon fils le vicomte Albert de +Morcerf.»</p> + +<p>Mais Danglars, au lieu d’accueillir ces paroles avec une faveur que +Morcerf pouvait espérer de lui, fronça le sourcil, et, sans inviter le +comte, qui était resté debout, à s’asseoir:</p> + +<p>«Monsieur le comte, dit-il, avant de vous répondre, j’aurai besoin de +réfléchir.</p> + +<p>—De réfléchir! reprit Morcerf de plus en plus étonné, n’avez-vous pas +eu le temps de réfléchir depuis tantôt huit ans que nous causâmes de ce +mariage pour la première fois?</p> + +<p>—Monsieur le comte, dit Danglars, tous les jours il arrive des choses +qui font que les réflexions que l’on croyait faites sont à refaire.</p> + +<p>—Comment cela? demanda Morcerf; je ne vous comprends plus, baron!</p> + +<p>—Je veux dire, monsieur, que depuis quinze jours de nouvelles +circonstances....</p> + +<p>—Permettez, dit Morcerf; est-ce ou n’est-ce pas une comédie que nous +jouons?</p> + +<p>—Comment cela, une comédie?</p> + +<p>—Oui, expliquons-nous catégoriquement.</p> + +<p>—Je ne demande pas mieux.</p> + +<p>—Vous avez vu M. de Monte-Cristo!</p> + +<p>—Je le vois très souvent, dit Danglars en secouant son jabot, c’est un +de mes amis.</p> + +<p>—Eh bien, une des dernières fois que vous l’avez vu, vous lui avez dit +que je semblais oublieux, irrésolu, à l’endroit de ce mariage.</p> + +<p>—C’est vrai.</p> + +<p>—Eh bien, me voici. Je ne suis ni oublieux ni irrésolu, vous le voyez, +puisque je viens vous sommer de tenir votre promesse.» </p> + +<p>Danglars ne répondit pas.</p> + +<p>«Avez-vous si tôt changé d’avis, ajouta Morcerf, ou n’avez-vous provoqué +ma demande que pour vous donner le plaisir de m’humilier?»</p> + +<p>Danglars comprit que, s’il continuait la conversation sur le ton qu’il +l’avait entreprise, la chose pourrait mal tourner pour lui.</p> + +<p>«Monsieur le comte, dit-il, vous devez être à bon droit surpris de ma +réserve, je comprends cela: aussi, croyez bien que moi, tout le premier, +je m’en afflige; croyez bien qu’elle m’est commandée par des +circonstances impérieuses.</p> + +<p>—Ce sont là des propos en l’air, mon cher monsieur, dit le comte, et +dont pourrait peut-être se contenter le premier venu; mais le comte de +Morcerf n’est pas le premier venu; et quand un homme comme lui vient +trouver un autre homme, lui rappelle la parole donnée, et que cet homme +manque à sa parole, il a le droit d’exiger en place qu’on lui donne au +moins une bonne raison.»</p> + +<p>Danglars était lâche, mais il ne le voulait point paraître: il fut piqué +du ton que Morcerf venait de prendre.</p> + +<p>«Aussi n’est-ce pas la bonne raison qui me manque, répliqua-t-il.</p> + +<p>—Que prétendez-vous dire?</p> + +<p>—Que la bonne raison, je l’ai, mais qu’elle est difficile à donner.</p> + +<p>—Vous sentez cependant, dit Morcerf, que je ne puis me payer de vos +réticences; et une chose, en tout cas, me paraît claire, c’est que vous +refusez mon alliance.</p> + +<p>—Non, monsieur, dit Danglars, je suspends ma résolution, voilà tout.</p> + +<p>—Mais vous n’avez cependant pas la prétention, je le suppose, de croire +que je souscrive à vos caprices, au point d’attendre tranquillement et +humblement le retour de vos bonnes grâces?</p> + +<p>—Alors, monsieur le comte, si vous ne pouvez attendre, regardons nos +projets comme non avenus.»</p> + +<p>Le comte se mordit les lèvres jusqu’au sang pour ne pas faire l’éclat +que son caractère superbe et irritable le portait à faire; cependant, +comprenant qu’en pareille circonstance le ridicule serait de son côté, +il avait déjà commencé à gagner la porte du salon, lorsque, se ravisant, +il revint sur ses pas.</p> + +<p>Un nuage venait de passer sur son front, y laissant, au lieu de +l’orgueil offensé, la trace d’une vague inquiétude.</p> + +<p>«Voyons, dit-il, mon cher Danglars, nous nous connaissons depuis de +longues années, et, par conséquent, nous devons avoir quelques +ménagements l’un pour l’autre. Vous me devez une explication, et c’est +bien le moins que je sache à quel malheureux événement mon fils doit la +perte de vos bonnes intentions à son égard.</p> + +<p>—Ce n’est point personnel au vicomte, voilà tout ce que je puis vous +dire, monsieur, répondit Danglars, qui redevenait impertinent en voyant +que Morcerf s’adoucissait. </p> + +<p>—Et à qui donc est-ce personnel?» demanda d’une voix altérée Morcerf, +dont le front se couvrit de pâleur.</p> + +<p>Danglars, à qui aucun de ces symptômes n’échappait, fixa sur lui un +regard plus assuré qu’il n’avait coutume de le faire.</p> + +<p>«Remerciez-moi de ne pas m’expliquer davantage», dit-il.</p> + +<p>Un tremblement nerveux, qui venait sans doute d’une colère contenue, +agitait Morcerf.</p> + +<p>«J’ai le droit, répondit-il en faisant un violent effort sur lui-même, +j’ai le projet d’exiger que vous vous expliquiez; est-ce donc contre Mme +de Morcerf que vous avez quelque chose? Est-ce ma fortune qui n’est pas +suffisante? Sont-ce mes opinions qui, étant contraires aux vôtres....</p> + +<p>—Rien de tout cela, monsieur, dit Danglars; je serais impardonnable, +car je me suis engagé connaissant tout cela. Non, ne cherchez plus, je +suis vraiment honteux de vous faire faire cet examen de conscience; +restons-en là, croyez-moi. Prenons le terme moyen du délai, qui n’est ni +une rupture, ni un engagement. Rien ne presse, mon Dieu! Ma fille a +dix-sept ans, et votre fils vingt et un. Pendant notre halte, le temps +marchera, lui; il amènera les événements; les choses qui paraissent +obscures la veille sont parfois trop claires le lendemain; parfois +ainsi, en un jour, tombent les plus cruelles calomnies.</p> + +<p>—Des calomnies, avez-vous dit, monsieur! s’écria Morcerf en devenant +livide. On me calomnie, moi!</p> + +<p>—Monsieur le comte, ne nous expliquons pas, vous dis-je. </p> + +<p>—Ainsi, monsieur, il me faudra subir tranquillement ce refus?</p> + +<p>—Pénible surtout pour moi, monsieur. Oui, plus pénible pour moi que +pour vous, car je comptais sur l’honneur de votre alliance, et un +mariage manqué fait toujours plus de tort à la fiancée qu’au fiancé.</p> + +<p>—C’est bien, monsieur, n’en parlons plus», dit Morcerf.</p> + +<p>Et froissant ses gants avec rage, il sortit de l’appartement.</p> + +<p>Danglars remarqua que, pas une seule fois, Morcerf n’avait osé demander +si c’était à cause de lui, Morcerf, que Danglars retirait sa parole.</p> + +<p>Le soir il eut une longue conférence avec plusieurs amis, et M. +Cavalcanti, qui s’était constamment tenu dans le salon des dames, sortit +le dernier de la maison du banquier.</p> + +<p>Le lendemain, en se réveillant, Danglars demanda les journaux, on les +lui apporta aussitôt: il en écarta trois ou quatre et prit +<i>l’Impartial</i>.</p> + +<p>C’était celui dont Beauchamp était le rédacteur-gérant.</p> + +<p>Il brisa rapidement l’enveloppe, l’ouvrit avec une précipitation +nerveuse, passa dédaigneusement sur le <i>Premier Paris</i>, et, arrivant aux +faits divers, s’arrêta avec son méchant sourire sur un entrefilet +commençant par ces mots: <i>On nous écrit de Janina</i>.</p> + +<p>«Bon, dit-il après avoir lu, voici un petit bout d’article sur le +colonel Fernand qui, selon toute probabilité, me dispensera de donner +des explications à M. le comte de Morcerf.»</p> + +<p>Au même moment, c’est-à-dire comme neuf heures du matin sonnaient, +Albert de Morcerf, vêtu de noir, boutonné méthodiquement, la démarche +agitée et la parole brève, se présentait à la maison des Champs-Élysées.</p> + +<p>«M. le comte vient de sortir il y a une demi-heure à peu près, dit le +concierge.</p> + +<p>—A-t-il emmené Baptistin? demanda Morcerf.</p> + +<p>—Non, monsieur le vicomte.</p> + +<p>—Appelez Baptistin, je veux lui parler.»</p> + +<p>Le concierge alla chercher le valet de chambre lui-même, et un instant +après revint avec lui.</p> + +<p>«Mon ami, dit Albert, je vous demande pardon de mon indiscrétion, mais +j’ai voulu vous demander à vous-même si votre maître était bien +réellement sorti?</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit Baptistin.</p> + +<p>—Même pour moi?</p> + +<p>—Je sais combien mon maître est heureux de recevoir monsieur, et je me +garderais bien de confondre monsieur dans une mesure générale. </p> + +<p>—Tu as raison, car j’ai à lui parler d’une affaire sérieuse. Crois-tu +qu’il tardera à rentrer?</p> + +<p>—Non, car il a commandé son déjeuner pour dix heures.</p> + +<p>—Bien, je vais faire un tour aux Champs-Élysées, à dix heures je serai +ici; si M. le comte rentre avant moi, dis-lui que je le prie d’attendre.</p> + +<p>—Je n’y manquerai pas, monsieur peut en être sûr.»</p> + +<p>Albert laissa à la porte du comte le cabriolet de place qu’il avait pris +et alla se promener à pied.</p> + +<p>En passant devant l’allée des Veuves, il crut reconnaître les chevaux du +comte qui stationnaient à la porte du tir de Gosset; il s’approcha et, +après avoir reconnu les chevaux, reconnut le cocher.</p> + +<p>«M. le comte est au tir? demanda Morcerf à celui-ci.</p> + +<p>—Oui, monsieur», répondit le cocher.</p> + +<p>En effet, plusieurs coups réguliers s’étaient fait entendre depuis que +Morcerf était aux environs du tir.</p> + +<p>Il entra.</p> + +<p>Dans le petit jardin se tenait le garçon.</p> + +<p>«Pardon, dit-il, mais monsieur le vicomte voudrait-il attendre un +instant?</p> + +<p>—Pourquoi cela, Philippe? demanda Albert, qui, étant un habitué, +s’étonnait de cet obstacle qu’il ne comprenait pas.</p> + +<p>—Parce que la personne qui s’exerce en ce moment prend le tir à elle +seule, et ne tire jamais devant quelqu’un.</p> + +<p>—Pas même devant vous, Philippe?</p> + +<p>—Vous voyez, monsieur, je suis à la porte de ma loge.</p> + +<p>—Et qui lui charge ses pistolets?</p> + +<p>—Son domestique.</p> + +<p>—Un Nubien?</p> + +<p>—Un nègre.</p> + +<p>—C’est cela.</p> + +<p>—Vous connaissez donc ce seigneur?</p> + +<p>—Je viens le chercher; c’est mon ami.</p> + +<p>—Oh! alors, c’est autre chose. Je vais entrer pour le prévenir.»</p> + +<p>Et Philippe, poussé par sa propre curiosité, entra dans la cabane de +planches. Une seconde après, Monte-Cristo parut sur le seuil.</p> + +<p>«Pardon de vous poursuivre jusqu’ici, mon cher comte, dit Albert; mais +je commence par vous dire que ce n’est point la faute de vos gens, et +que moi seul suis indiscret. Je me suis présenté chez vous; on m’a dit +que vous étiez en promenade, mais que vous rentreriez à dix heures pour +déjeuner. Je me suis promené à mon tour en attendant dix heures, et, en +me promenant, j’ai aperçu vos chevaux et votre voiture.</p> + +<p>—Ce que vous me dites là me donne l’espoir que vous venez me demander à +déjeuner.</p> + +<p>—Non pas, merci, il ne s’agit pas de déjeuner à cette heure; peut-être +déjeunerons-nous plus tard, mais en mauvaise compagnie, pardieu!</p> + +<p>—Que diable contez-vous là?</p> + +<p>—Mon cher, je me bats aujourd’hui.</p> + +<p>—Vous? et pour quoi faire?</p> + +<p>—Pour me battre, pardieu!</p> + +<p>—Oui, j’entends bien, mais à cause de quoi? On se bat pour toute espèce +de choses, vous comprenez bien.</p> + +<p>—À cause de l’honneur.</p> + +<p>—Ah! ceci, c’est sérieux.</p> + +<p>—Si sérieux, que je viens vous prier de me rendre un service.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Celui d’être mon témoin.</p> + +<p>—Alors cela devient grave; ne parlons de rien ici, et rentrons chez +moi. Ali, donne-moi de l’eau.»</p> + +<p>Le comte retroussa ses manches et passa dans le petit vestibule qui +précède les tirs, et où les tireurs ont l’habitude de se laver les +mains.</p> + +<p>«Entrez donc, monsieur le vicomte, dit tout bas Philippe, vous verrez +quelque chose de drôle.»</p> + +<p>Morcerf entra. Au lieu de mouches, des cartes à jouer étaient collées +sur la plaque.</p> + +<p>De loin, Morcerf crut que c’était le jeu complet; il y avait depuis l’as +jusqu’au dix.</p> + +<p>«Ah! ah! fit Albert, vous étiez en train de jouer au piquet?</p> + +<p>—Non, dit le comte, j’étais en train de faire un jeu de cartes.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Oui, ce sont des as et des deux que vous voyez; seulement mes balles +en ont fait des trois, des cinq, des sept, des huit, des neuf et des +dix.»</p> + +<p>Albert s’approcha.</p> + +<p>En effet, les balles avaient, avec des lignes parfaitement exactes et +des distances parfaitement égales, remplacé les signes absents et troué +le carton aux endroits où il aurait dû être peint. En allant à la +plaque, Morcerf ramassa, en outre, deux ou trois hirondelles qui avaient +eu l’imprudence de passer à portée du pistolet du comte, et que le comte +avait abattues.</p> + +<p>«Diable! fit Morcerf.</p> + +<p>—Que voulez-vous, mon cher vicomte, dit Monte-Cristo en s’essuyant les +mains avec du linge apporté par Ali, il faut bien que j’occupe mes +instants d’oisiveté, mais venez, je vous attends.»</p> + +<p>Tous deux montèrent dans le coupé de Monte-Cristo qui, au bout de +quelques instants, les eut déposés à la porte du n°30.</p> + +<p>Monte-Cristo conduisit Morcerf dans son cabinet, et lui montra un siège. +Tous deux s’assirent.</p> + +<p>«Maintenant, causons tranquillement, dit le comte.</p> + +<p>—Vous voyez que je suis parfaitement tranquille.</p> + +<p>—Avec qui voulez-vous vous battre?</p> + +<p>—Avec Beauchamp.</p> + +<p>—Un de vos amis!</p> + +<p>—C’est toujours avec des amis qu’on se bat.</p> + +<p>—Au moins faut-il une raison.</p> + +<p>—J’en ai une.</p> + +<p>—Que vous a-t-il fait?</p> + +<p>—Il y a, dans un journal d’hier soir... mais tenez, lisez.</p> + +<p>Albert tendit à Monte-Cristo un journal où il lut ces mots:</p> + +<p>«On nous écrit de Janina:</p> + +<p>«Un fait jusqu’alors ignoré, ou tout au moins inédit, est parvenu à +notre connaissance; les châteaux qui défendaient la ville ont été livrés +aux Turcs par un officier français dans lequel le vizir Ali-Tebelin +avait mis toute sa confiance, et qui s’appelait Fernand.»</p> + +<p>«Eh bien, demanda Monte-Cristo, que voyez-vous là-dedans qui vous +choque?</p> + +<p>—Comment! ce que je vois?</p> + +<p>—Oui. Que vous importe à vous que les châteaux de Janina aient été +livrés par un officier nommé Fernand?</p> + +<p>—Il m’importe que mon père, le comte de Morcerf, s’appelle Fernand de +son nom de baptême.</p> + +<p>—Et votre père servait Ali-Pacha?</p> + +<p>—C’est-à-dire qu’il combattait pour l’indépendance des Grecs; voilà où +est la calomnie.</p> + +<p>—Ah çà! mon cher vicomte, parlons raison.</p> + +<p>—Je ne demande pas mieux.</p> + +<p>—Dites-moi un peu: qui diable sait en France que l’officier Fernand est +le même homme que le comte de Morcerf et qui s’occupe à cette heure de +Janina, qui a été prise en 1822 ou 1823, je crois?</p> + +<p>—Voilà justement où est la perfidie: on a laissé le temps passer +là-dessus, puis aujourd’hui on revient sur des événements oubliés pour +en faire sortir un scandale qui peut ternir une haute position. Eh bien, +moi, héritier du nom de mon père, je ne veux pas même que sur ce nom +flotte l’ombre d’un doute. Je vais envoyer à Beauchamp, dont le journal +a publié cette note, deux témoins, et il la rétractera.</p> + +<p>—Beauchamp ne rétractera rien.</p> + +<p>—Alors, nous nous battrons.</p> + +<p>—Non, vous ne vous battrez pas, car il vous répondra qu’il y avait +peut-être dans l’armée grecque cinquante officiers qui s’appelaient +Fernand.</p> + +<p>—Nous nous battrons malgré cette réponse. Oh! je veux que cela +disparaisse.... Mon père, un si noble soldat, une si illustre +carrière....</p> + +<p>—Ou bien il mettra: Nous sommes fondés à croire que ce Fernand n’a +rien de commun avec M. le comte de Morcerf, dont le nom de baptême est +aussi Fernand.</p> + +<p>—Il me faut une rétractation pleine et entière; je ne me contenterai +point de celle-là!</p> + +<p>—Et vous allez lui envoyer vos témoins?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous avez tort.</p> + +<p>—Cela veut dire que vous me refusez le service que je venais vous +demander.</p> + +<p>—Ah! vous savez ma théorie à l’égard du duel; je vous ai fait ma +profession de foi à Rome, vous vous la rappelez?</p> + +<p>—Cependant, mon cher comte, je vous ai trouvé ce matin, tout à l’heure, +exerçant une occupation peu en harmonie avec cette théorie.</p> + +<p>—Parce que, mon cher ami, vous comprenez, il ne faut jamais être +exclusif. Quand on vit avec des fous, il faut faire aussi son +apprentissage d’insensé, d’un moment à l’autre quelque cerveau brûlé, +qui n’aura pas plus de motif de me chercher querelle que vous n’en avez +d’aller chercher querelle à Beauchamp, me viendra trouver pour la +première niaiserie venue, ou m’enverra ses témoins, ou m’insultera dans +un endroit public: eh bien, ce cerveau brûlé, il faudra bien que je le +tue.</p> + +<p>—Vous admettez donc que, vous-même, vous vous battriez?</p> + +<p>—Pardieu!</p> + +<p>—Eh bien, alors, pourquoi voulez-vous que, moi, je ne me batte pas?</p> + +<p>—Je ne dis point que vous ne devez point vous battre; je dis seulement +qu’un duel est une chose grave et à laquelle il faut réfléchir.</p> + +<p>—A-t-il réfléchi, lui, pour insulter mon père?</p> + +<p>—S’il n’a pas réfléchi, et qu’il vous l’avoue; il ne faut pas lui en +vouloir.</p> + +<p>—Oh! mon cher comte, vous êtes beaucoup trop indulgent!</p> + +<p>—Et vous, beaucoup trop rigoureux. Voyons, je suppose... écoutez bien +ceci: je suppose.... N’allez pas vous fâcher de ce que je vous dis!</p> + +<p>—J’écoute.</p> + +<p>—Je suppose que le fait rapporté soit vrai....</p> + +<p>—Un fils ne doit pas admettre une pareille supposition sur l’honneur de +son père.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! nous sommes dans une époque où l’on admet tant de +choses!</p> + +<p>—C’est justement le vice de l’époque.</p> + +<p>—Avez-vous la prétention de le réformer?</p> + +<p>—Oui, à l’endroit de ce qui me regarde.</p> + +<p>—Mon Dieu! quel rigoriste vous faites, mon cher ami!</p> + +<p>—Je suis ainsi.</p> + +<p>—Êtes-vous inaccessible aux bons conseils?</p> + +<p>—Non, quand ils viennent d’un ami.</p> + +<p>—Me croyez-vous le vôtre?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, avant d’envoyer vos témoins à Beauchamp, informez-vous.</p> + +<p>—Auprès de qui?</p> + +<p>—Eh pardieu! auprès d’Haydée, par exemple.</p> + +<p>—Mêler une femme dans tout cela, que peut-elle y faire?</p> + +<p>—Vous déclarer que votre père n’est pour rien dans la défaite ou la +mort du sien, par exemple, ou vous éclairer à ce sujet, si par hasard +votre père avait eu le malheur....</p> + +<p>—Je vous ai déjà dit, mon cher comte, que je ne pouvais admettre une +pareille supposition.</p> + +<p>—Vous refusez donc ce moyen? </p> + +<p>—Je le refuse.</p> + +<p>—Absolument?</p> + +<p>—Absolument!</p> + +<p>—Alors, un dernier conseil.</p> + +<p>—Soit, mais le dernier.</p> + +<p>—Ne le voulez-vous point?</p> + +<p>—Au contraire, je vous le demande.</p> + +<p>—N’envoyez point de témoins à Beauchamp.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Allez le trouver vous-même.</p> + +<p>—C’est contre toutes les habitudes.</p> + +<p>—Votre affaire est en dehors des affaires ordinaires.</p> + +<p>—Et pourquoi dois-je y aller moi-même, voyons?</p> + +<p>—Parce qu’ainsi l’affaire reste entre vous et Beauchamp.</p> + +<p>—Expliquez-vous.</p> + +<p>—Sans doute; si Beauchamp est disposé à se rétracter, il faut lui +laisser le mérite de la bonne volonté: la rétraction n’en sera pas moins +faite. S’il refuse, au contraire, il sera temps de mettre deux étrangers +dans votre secret.</p> + +<p>—Ce ne seront pas deux étrangers, ce seront deux amis.</p> + +<p>—Les amis d’aujourd’hui sont les ennemis de demain.</p> + +<p>—Oh! par exemple!</p> + +<p>—Témoin Beauchamp.</p> + +<p>—Ainsi....</p> + +<p>—Ainsi, je vous recommande la prudence.</p> + +<p>—Ainsi, vous croyez que je dois aller trouver Beauchamp moi-même?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Seul?</p> + +<p>—Seul. Quand on veut obtenir quelque chose de l’amour-propre d’un +homme, il faut sauver à l’amour-propre de cet homme jusqu’à l’apparence +de la souffrance.</p> + +<p>—Je crois que vous avez raison.</p> + +<p>—Ah! c’est bien heureux!</p> + +<p>—J’irai seul. </p> + +<p>—Allez; mais vous feriez encore mieux de n’y point aller du tout.</p> + +<p>—C’est impossible.</p> + +<p>—Faites donc ainsi; ce sera toujours mieux ce que vous que vouliez faire.</p> + +<p>—Mais en ce cas, voyons, si malgré toutes mes précautions, tous mes +procédés, si j’ai un duel, me servirez-vous de témoin?</p> + +<p>—Mon cher vicomte; dit Monte-Cristo avec une gravité suprême, vous avez +dû voir qu’en temps et lieu j’étais tout à votre dévotion; mais le +service que vous me demanderez là sort du cercle de ceux que je puis +vous rendre.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Peut-être le saurez-vous un jour.</p> + +<p>—Mais en attendant?</p> + +<p>—Je demande votre indulgence pour mon secret.</p> + +<p>—C’est bien. Je prendrai Franz et Château-Renaud.</p> + +<p>—Prenez Franz et Château-Renaud, ce sera à merveille.</p> + +<p>—Mais enfin, si je me bats, vous me donnerez bien une petite leçon +d’épée ou de pistolet?</p> + +<p>—Non, c’est encore une chose impossible.</p> + +<p>—Singulier homme que vous faites, allez! Alors vous ne voulez vous +mêler de rien?</p> + +<p>—De rien absolument.</p> + +<p>—Alors n’en parlons plus. Adieu, comte.</p> + +<p>—Adieu, vicomte.»</p> + +<p>Morcerf prit son chapeau et sortit.</p> + +<p>À la porte, il retrouva son cabriolet, et, contenant du mieux qu’il put +sa colère, il se fit conduire chez Beauchamp; Beauchamp était à son +journal.</p> + +<p>Albert se fit conduire au journal.</p> + +<p>Beauchamp était dans un cabinet sombre et poudreux, comme sont de +fondation les bureaux de journaux.</p> + +<p>On lui annonça Albert de Morcerf. Il fit répéter deux fois l’annonce; +puis, mal convaincu encore, il cria:</p> + +<p>«Entrez!»</p> + +<p>Albert parut. Beauchamp poussa une exclamation en voyant son ami +franchir les liasses de papier et fouler d’un pied mal exercé les +journaux de toutes grandeurs qui jonchaient non point le parquet, mais +le carreau rougi de son bureau.</p> + +<p>«Par ici, par ici, mon cher Albert, dit-il en tendant la main au jeune +homme; qui diable vous amène? êtes-vous perdu comme le petit Poucet, ou +venez-vous tout bonnement me demander à déjeuner? Tâchez de trouver une +chaise; tenez, là-bas, près de ce géranium qui, seul ici, me rappelle +qu’il y a au monde des feuilles qui ne sont pas des feuilles de papier.</p> + +<p>—Beauchamp; dit Albert, c’est de votre journal que je viens vous +parler.</p> + +<p>—Vous, Morcerf? que désirez-vous?</p> + +<p>—Je désire une rectification.</p> + +<p>—Vous, une rectification? À propos de quoi, Albert? mais asseyez-vous +donc!</p> + +<p>—Merci, répondit Albert pour la seconde fois, et avec un léger signe de +tête.</p> + +<p>—Expliquez-vous.</p> + +<p>—Une rectification sur un fait qui porte atteinte à l’honneur d’un +membre de ma famille.</p> + +<p>—Allons donc! dit Beauchamp, surpris. Quel fait? Cela ne se peut pas.</p> + +<p>—Le fait qu’on vous a écrit de Janina.</p> + +<p>—De Janina?</p> + +<p>—Oui, de Janina. En vérité vous avez l’air d’ignorer ce qui m’amène?</p> + +<p>—Sur mon honneur... Baptiste! un journal d’hier! cria Beauchamp.</p> + +<p>—C’est inutile, je vous apporte le mien.»</p> + +<p>Beauchamp lut en bredouillant:</p> + +<p>«On nous écrit de Janina, etc.»</p> + +<p>«Vous comprenez que le fait est grave, dit Morcerf, quand Beauchamp eut +fini.</p> + +<p>—Cet officier est donc votre parent? demanda le journaliste.</p> + +<p>—Oui, dit Albert en rougissant.</p> + +<p>—Eh bien, que voulez-vous que je fasse pour vous être agréable? dit +Beauchamp avec douceur.</p> + +<p>—Je voudrais, mon cher Beauchamp, que vous rétractassiez ce fait.»</p> + +<p>Beauchamp regarda Albert avec une attention qui annonçait assurément +beaucoup de bienveillance.</p> + +<p>«Voyons, dit-il, cela va nous entraîner dans une longue causerie; car +c’est toujours une chose grave qu’une rétractation. Asseyez-vous; je +vais relire ces trois ou quatre lignes.»</p> + +<p>Albert s’assit, et Beauchamp relut les lignes incriminées par son ami +avec plus d’attention que la première fois.</p> + +<p>«Eh bien, vous le voyez, dit Albert avec fermeté, avec rudesse même, on +a insulté dans votre journal quelqu’un de ma famille, et je veux une +rétractation.</p> + +<p>—Vous... voulez....</p> + +<p>—Oui, je veux!</p> + +<p>—Permettez-moi de vous dire que vous n’êtes point parlementaire, mon +cher vicomte.</p> + +<p>—Je ne veux point l’être, répliqua le jeune homme en se levant; je +poursuis la rétractation d’un fait que vous avez énoncé hier, et je +l’obtiendrai. Vous êtes assez mon ami, continua Albert les lèvres +serrées, voyant que Beauchamp, de son côté, commençait à relever sa tête +dédaigneuse; vous êtes assez mon ami et, comme tel, vous me connaissez +assez, je l’espère pour comprendre ma ténacité en pareille circonstance.</p> + +<p>—Si je suis votre ami, Morcerf, vous finirez par me le faire oublier +avec des mots pareils à ceux de tout à l’heure.... Mais voyons, ne nous +fâchons pas, ou du moins, pas encore.... Vous êtes inquiet, irrité, +piqué.... Voyons, quel est ce parent qu’on appelle Fernand?</p> + +<p>—C’est mon père, tout simplement, dit Albert; M. Fernand Mondego, comte +de Morcerf, un vieux militaire qui a vu vingt champs de bataille, et +dont on voudrait couvrir les nobles cicatrices avec la fange impure +ramassée dans le ruisseau.</p> + +<p>—C’est votre père? dit Beauchamp: alors c’est autre chose; je conçois +votre indignation, mon cher Albert... Relisons donc....»</p> + +<p>Et il relut la note, en pesant cette fois sur chaque mot.</p> + +<p>«Mais où voyez-vous, demanda Beauchamp, que le Fernand du journal soit +votre père?</p> + +<p>—Nulle part, je le sais bien; mais d’autres le verront. C’est pour cela +que je veux que le fait soit démenti.»</p> + +<p>Aux mots <i>je veux</i>, Beauchamp leva les yeux sur Morcerf, et les baissant +presque aussitôt, il demeura un instant pensif.</p> + +<p>«Vous démentirez ce fait, n’est-ce pas, Beauchamp? répéta Morcerf avec +une colère croissante, quoique toujours concentrée.</p> + +<p>—Oui, dit Beauchamp.</p> + +<p>—À la bonne heure! dit Albert.</p> + +<p>—Mais quand je me serai assuré que le fait est faux.</p> + +<p>—Comment!</p> + +<p>—Oui, la chose vaut la peine d’être éclaircie, et je l’éclaircirai.</p> + +<p>—Mais que voyez-vous donc à éclaircir dans tout cela, monsieur? dit +Albert, hors de toute mesure. Si vous ne croyez pas que ce soit mon +père, dites-le tout de suite; si vous croyez que ce soit lui, rendez-moi +raison de cette opinion.» </p> + +<p>Beauchamp regarda Albert avec ce sourire qui lui était particulier, et +qui savait prendre la nuance de toutes les passions.</p> + +<p>«Monsieur, reprit-il, puisque monsieur il y a, si c’est pour me demander +raison que vous êtes venu, il fallait le faire d’abord et ne point venir +me parler d’amitié et d’autres choses oiseuses comme celles que j’ai la +patience d’entendre depuis une demi-heure. Est-ce bien sur ce terrain +que nous allons marcher désormais, voyons!</p> + +<p>—Oui, si vous ne rétractez pas l’infâme calomnie!</p> + +<p>—Un moment! pas de menaces, s’il vous plaît, monsieur Albert Mondego, +vicomte de Morcerf, je n’en souffre pas de mes ennemis, à plus forte +raison de mes amis. Donc, vous voulez que je démente le fait sur le +colonel Fernand, fait auquel je n’ai, sur mon honneur pris aucune part?</p> + +<p>—Oui, je le veux! dit Albert, dont la tête commençait à s’égarer.</p> + +<p>—Sans quoi, nous nous battrons? continua Beauchamp avec le même calme.</p> + +<p>—Oui! reprit Albert, en haussant la voix.</p> + +<p>—Eh bien, dit Beauchamp, voici ma réponse, mon cher monsieur: ce fait +n’a pas été inséré par moi, je ne le connaissais pas; mais vous avez, +par votre démarche, attiré mon attention sur ce fait, elle s’y +cramponne; il subsistera donc jusqu’à ce qu’il soit démenti ou confirmé +par qui de droit. </p> + +<p>—Monsieur, dit Albert en se levant, je vais donc avoir l’honneur de +vous envoyer mes témoins, vous discuterez avec eux le lieu et les armes.</p> + +<p>—Parfaitement, mon cher monsieur.</p> + +<p>—Et ce soir, s’il vous plaît ou demain au plus tard, nous nous +rencontrerons.</p> + +<p>—Non pas! non pas! Je serai sur le terrain quand il le faudra, et, à +mon avis (j’ai le droit de le donner, puisque c’est moi qui reçois la +provocation), et, à mon avis, dis-je, l’heure n’est pas encore venue. Je +sais que vous tirez très bien l’épée, je la tire passablement; je sais +que vous faites trois mouches sur six, c’est ma force à peu près; je +sais qu’un duel entre nous sera un duel sérieux, parce que vous êtes +brave et que... je le suis aussi. Je ne veux donc pas m’exposer à vous +tuer ou à être tué moi-même par vous, sans cause. C’est moi qui vais à +mon tour poser la question et ca-té-go-ri-que-ment.</p> + +<p>«Tenez-vous à cette rétractation au point de me tuer si je ne le fais +pas, bien que je vous aie dit, bien que je vous répète, bien que je vous +affirme sur l’honneur que je ne connaissais pas le fait; bien que je +vous déclare enfin qu’il est impossible à tout autre qu’à un don Japhet +comme vous de deviner M. le comte de Morcerf sous ce nom de Fernand?</p> + +<p>—J’y tiens absolument.</p> + +<p>—Eh bien, mon cher monsieur, je consens à me couper la gorge avec +vous, mais je veux trois semaines; dans trois semaines vous me +retrouverez pour vous dire: Oui, le fait est faux, je l’efface; ou bien: +Oui, le fait est vrai, et je sors les épées du fourreau, ou les +pistolets de la boîte, à votre choix.</p> + +<p>—Trois semaines! s’écria Albert; mais trois semaines, c’est trois +siècles pendant lesquels je suis déshonoré!</p> + +<p>—Si vous étiez resté mon ami, je vous eusse dit: Patience, ami; vous +vous êtes fait mon ennemi et je vous dis: Que m’importe, à moi, +monsieur!</p> + +<p>—Eh bien, dans trois semaines, soit, dit Morcerf. Mais songez-y, dans +trois semaines il n’y aura plus ni délai ni subterfuge qui puisse vous +dispenser....</p> + +<p>—Monsieur Albert de Morcerf, dit Beauchamp en se levant à son tour, je +ne puis vous jeter par les fenêtres que dans trois semaines, +c’est-à-dire dans vingt-quatre jours, et vous, vous n’avez le droit de +me pourfendre qu’à cette époque. Nous sommes le 29 du mois d’août, donc +au 21 du mois de septembre. Jusque-là, croyez-moi, et c’est un conseil +de gentilhomme que je vous donne, épargnons-nous les aboiements de deux +dogues enchaînés à distance.»</p> + +<p>Et Beauchamp, saluant gravement le jeune homme, lui tourna le dos et +passa dans son imprimerie.</p> + +<p>Albert se vengea sur une pile de journaux qu’il dispersa en les cinglant +à grands coups de badine, après quoi il partit, non sans s’être retourné +deux ou trois fois vers la porte de l’imprimerie.</p> + +<p>Tandis qu’Albert fouettait le devant de son cabriolet après avoir +fouetté les innocents papiers noircis qui n’en pouvaient mais de sa +déconvenue, il aperçut en traversant le boulevard, Morrel qui, le nez au +vent, l’œil éveillé et les bras dégagés, passait devant les bains +Chinois, venant du côté de la porte Saint-Martin, et allant du côté de +la Madeleine.</p> + +<p>«Ah! dit-il en soupirant, voilà un homme heureux!»</p> + +<p>Par hasard, Albert ne se trompait point.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXXIX" id="LXXIX"></a><a href="#table">LXXIX</a></h2> + +<h3><a href="#table">La limonade.</a></h3> + +<p>En effet, Morrel était bien heureux.</p> + +<p>M. Noirtier venait de l’envoyer chercher, et il avait si grande hâte de +savoir pour quelle cause, qu’il n’avait pas pris de cabriolet, se fiant +bien plus à ses deux jambes qu’aux jambes d’un cheval de place; il était +donc parti tout courant de la rue Meslay et se rendait au faubourg +Saint-Honoré.</p> + +<p>Morrel marchait au pas gymnastique, et le pauvre Barrois le suivait de +son mieux. Morrel avait trente et un ans, Barrois en avait soixante; +Morrel était ivre d’amour, Barrois était altéré par la grande chaleur. +Ces deux hommes, ainsi divisés d’intérêts et d’âge, ressemblaient aux +deux lignes que forme un triangle: écartées par la base, elles se +rejoignent au sommet.</p> + +<p>Le sommet, c’était Noirtier, lequel avait envoyé chercher Morrel en lui +recommandant de faire diligence, recommandation que Morrel suivait à la +lettre, au grand désespoir de Barrois.</p> + +<p>En arrivant, Morrel n’était pas même essoufflé: l’amour donne des ailes, +mais Barrois, qui depuis longtemps n’était plus amoureux, Barrois était +en nage.</p> + +<p>Le vieux serviteur fit entrer Morrel par la porte particulière, ferma la +porte du cabinet, et bientôt un froissement de robe sur le parquet +annonça la visite de Valentine.</p> + +<p>Valentine était belle à ravir sous ses vêtements de deuil.</p> + +<p>Le rêve devenait si doux que Morrel se fût presque passé de converser +avec Noirtier; mais le fauteuil du vieillard roula bientôt sur le +parquet, et il entra.</p> + +<p>Noirtier accueillit par un regard bienveillant les remerciements que +Morrel lui prodiguait pour cette merveilleuse intervention qui les avait +sauvés, Valentine et lui, du désespoir. Puis le regard de Morrel alla +provoquer, sur la nouvelle faveur qui lui était accordée, la jeune +fille, qui, timide et assise loin de Morrel, attendait d’être forcée à +parler.</p> + +<p>Noirtier la regarda à son tour.</p> + +<p>«Il faut donc que je dise ce dont vous m’avez chargée? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Oui, fit Noirtier. </p> + +<p>—Monsieur Morrel, dit alors Valentine au jeune homme qui la dévorait +des yeux, mon bon papa Noirtier avait mille choses à vous dire, que +depuis trois jours il m’a dites. Aujourd’hui, il vous envoie chercher +pour que je vous les répète; je vous les répéterai donc, puisqu’il m’a +choisie pour son interprète, sans changer un mot à ses intentions.</p> + +<p>—Oh! j’écoute bien impatiemment, répondit le jeune homme; parlez, +mademoiselle, parlez.»</p> + +<p>Valentine baissa les yeux: ce fut un présage qui parut doux à Morrel. +Valentine n’était faible que dans le bonheur.</p> + +<p>«Mon père veut quitter cette maison, dit-elle. Barrois s’occupe de lui +chercher un appartement convenable.</p> + +<p>—Mais vous, mademoiselle, dit Morrel vous qui êtes si chère et si +nécessaire à M. Noirtier?</p> + +<p>—Moi, reprit la jeune fille, je ne quitterai point mon grand-père, +c’est chose convenue entre lui et moi. Mon appartement sera près du +sien. Ou j’aurai le consentement de M. de Villefort pour aller habiter +avec bon papa Noirtier, ou on me le refusera: dans le premier cas, je +pars dès à présent; dans le second, j’attends ma majorité, qui arrive +dans dix-huit mois. Alors je serai libre, j’aurai une fortune +indépendante, et....</p> + +<p>—Et?... demanda Morrel.</p> + +<p>—Et, avec l’autorisation de bon papa, je tiendrai la promesse que je +vous ai faite.» </p> + +<p>Valentine prononça ces derniers mots si bas, que Morrel n’eût pu les +entendre sans l’intérêt qu’il avait à les dévorer.</p> + +<p>«N’est-ce point votre pensée que j’ai exprimée là, bon papa? ajouta +Valentine en s’adressant à Noirtier.</p> + +<p>—Oui, fit le vieillard.</p> + +<p>—Une fois chez mon grand-père, ajouta Valentine, M. Morrel pourra me +venir voir en présence de ce bon et digne protecteur. Si ce lien que nos +cœurs, peut-être ignorants ou capricieux, avaient commencé de former +paraît convenable et offre des garanties de bonheur futur à notre +expérience (hélas! dit-on, les cœurs enflammés par les obstacles se +refroidissent dans la sécurité!) alors M. Morrel pourra me demander à +moi-même, je l’attendrai.</p> + +<p>—Oh! s’écria Morrel, tenté de s’agenouiller devant le vieillard comme +devant Dieu, devant Valentine comme devant un ange; oh! qu’ai-je donc +fait de bien dans ma vie pour mériter tant de bonheur?</p> + +<p>—Jusque-là, continua la jeune fille de sa voix pure et sévère, nous +respectons les convenances, la volonté même de nos parents, pourvu que +cette volonté ne tende pas à nous séparer toujours; en un mot, et je +répète ce mot parce qu’il dit tout, nous attendrons.</p> + +<p>—Et les sacrifices que ce mot impose, monsieur, dit Morrel, je vous +jure de les accomplir, non pas avec résignation, mais avec bonheur.</p> + +<p>—Ainsi, continua Valentine avec un regard bien doux au cœur de +Maximilien, plus d’imprudences, mon ami, ne compromettez pas celle qui, +à partir d’aujourd’hui, se regarde comme destinée à porter purement et +dignement votre nom.»</p> + +<p>Morrel appuya sa main sur son cœur.</p> + +<p>Cependant Noirtier les regardait tous deux avec tendresse. Barrois, qui +était resté au fond comme un homme à qui l’on n’a rien à cacher, +souriait en essuyant les grosses gouttes d’eau qui tombaient de son +front chauve.</p> + +<p>«Oh! mon Dieu, comme il a chaud, ce bon Barrois, dit Valentine.</p> + +<p>—Ah! dit Barrois, c’est que j’ai bien couru, allez, mademoiselle; mais +M. Morrel, je dois lui rendre cette justice-là, courait encore plus vite +que moi.»</p> + +<p>Noirtier indiqua de l’œil un plateau sur lequel étaient servis une +carafe de limonade et un verre. Ce qui manquait dans la carafe avait été +bu une demi-heure auparavant par Noirtier.</p> + +<p>«Tiens, bon Barrois, dit la jeune fille, prends, car je vois que tu +couves des yeux cette carafe entamée.</p> + +<p>—Le fait est, dit Barrois, que je meurs de soif, et que je boirai bien +volontiers un verre de limonade à votre santé.</p> + +<p>—Bois donc, dit Valentine, et reviens dans un instant.»</p> + +<p>Barrois emporta le plateau, et à peine était-il dans le corridor, qu’à +travers la porte qu’il avait oublié de fermer, on le voyait pencher la +tête en arrière pour vider le verre que Valentine avait rempli.</p> + +<p>Valentine et Morrel échangeaient leurs adieux en présence de Noirtier, +quand on entendit la sonnette retentir dans l’escalier de Villefort.</p> + +<p>C’était le signal d’une visite.</p> + +<p>Valentine regarda la pendule.</p> + +<p>«Il est midi, dit-elle, c’est aujourd’hui samedi, bon papa, c’est sans +doute le docteur.»</p> + +<p>Noirtier fit signe qu’en effet ce devait être lui.</p> + +<p>«Il va venir ici, il faut que M. Morrel s’en aille, n’est-ce pas, bon +papa?</p> + +<p>—Oui, répondit le vieillard. Barrois! appela Valentine; Barrois, +venez!»</p> + +<p>On entendit la voix du vieux serviteur qui répondait:</p> + +<p>«J’y vais, mademoiselle.</p> + +<p>—Barrois va vous reconduire jusqu’à la porte, dit Valentine à Morrel; +et maintenant, rappelez-vous une chose, monsieur l’officier, c’est que +mon bon papa vous recommande de ne risquer aucune démarche capable de +compromettre notre bonheur.</p> + +<p>—J’ai promis d’attendre, dit Morrel, et j’attendrai.»</p> + +<p>En ce moment, Barrois entra.</p> + +<p>«Qui a sonné? demanda Valentine.</p> + +<p>—Monsieur le docteur d’Avrigny, dit Barrois en chancelant sur ses +jambes.</p> + +<p>—Eh bien, qu’avez-vous donc, Barrois?» demanda Valentine.</p> + +<p>Le vieillard ne répondit pas; il regardait son maître avec des yeux +effarés, tandis que de sa main crispée il cherchait un appui pour +demeurer debout.</p> + +<p>«Mais il va tomber!» s’écria Morrel.</p> + +<p>En effet, le tremblement dont Barrois était saisi augmentait par degrés; +les traits du visage, altérés par les mouvements convulsifs des muscles +de la face, annonçaient une attaque nerveuse des plus intenses.</p> + +<p>Noirtier, voyant Barrois ainsi troublé, multipliait ses regards dans +lesquels se peignaient, intelligibles et palpitantes, toutes les +émotions qui agitent le cœur de l’homme.</p> + +<p>Barrois fit quelques pas vers son maître.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu! mon Dieu! Seigneur, dit-il, mais qu’ai-je donc?... Je +souffre... je n’y vois plus. Mille pointes de feu me traversent le +crâne. Oh! ne me touchez pas, ne me touchez pas!»</p> + +<p>En effet, les yeux devenaient saillants et hagards, et la tête se +renversait en arrière, tandis que le reste du corps se raidissait.</p> + +<p>Valentine épouvantée poussa un cri; Morrel la prit dans ses bras comme +pour la défendre contre quelque danger inconnu.</p> + +<p>«Monsieur d’Avrigny! monsieur d’Avrigny! cria Valentine d’une voix +étouffée, à nous! au secours!»</p> + +<p>Barrois tourna sur lui-même, fit trois pas en arrière, trébucha et vint +tomber aux pieds de Noirtier, sur le genou duquel il appuya sa main en +criant:</p> + +<p>«Mon maître! mon bon maître!»</p> + +<p>En ce moment M. de Villefort, attiré par les cris, parut sur le seuil de +la chambre.</p> + +<p>Morrel lâcha Valentine à moitié évanouie, et se rejetant en arrière, +s’enfonça dans l’angle de la chambre et disparut presque derrière un +rideau.</p> + +<p>Pâle comme s’il eût vu un serpent se dresser devant lui, il attachait un +regard glacé sur le malheureux agonisant.</p> + +<p>Noirtier bouillait d’impatience et de terreur; son âme volait au secours +du pauvre vieillard, son ami plutôt que son domestique. On voyait le +combat terrible de la vie et de la mort se traduire sur son front par le +gonflement des veines et la contraction de quelques muscles restés +vivants autour de ses yeux.</p> + +<p>Barrois, la face agitée, les yeux injectés de sang, le cou renversé en +arrière, gisait battant le parquet de ses mains, tandis qu’au contraire +ses jambes raides semblaient devoir rompre plutôt que plier.</p> + +<p>Une légère écume montait à ses lèvres, et il haletait douloureusement.</p> + +<p>Villefort, stupéfait, demeura un instant les yeux fixés sur ce tableau, +qui, dès son entrée dans la chambre, attira ses regards.</p> + +<p>Il n’avait pas vu Morrel.</p> + +<p>Après un instant de contemplation muette pendant lequel on put voir son +visage pâlir et ses cheveux se dresser sur sa tête:</p> + +<p>«Docteur! docteur! s’écria-t-il en s’élançant vers la porte, venez! +venez!</p> + +<p>—Madame! madame! cria Valentine appelant sa belle-mère en se heurtant +aux parois de l’escalier, venez! venez vite et apportez votre flacon de +sels!</p> + +<p>—Qu’y a-t-il? demanda la voix métallique et contenue de Mme de +Villefort.</p> + +<p>—Oh! venez! venez!</p> + +<p>—Mais où donc est le docteur! criait Villefort; où est-il?»</p> + +<p>Mme de Villefort descendit lentement; on entendait craquer les planches +sous ses pieds. D’une main elle tenait le mouchoir avec lequel elle +s’essuyait le visage, de l’autre un flacon de sels anglais. </p> + +<p>Son premier regard, en arrivant à la porte, fut pour Noirtier, dont le +visage, sauf l’émotion bien naturelle dans une semblable circonstance, +annonçait une santé égale; son second coup d’œil rencontra le moribond.</p> + +<p>Elle pâlit, et son œil rebondit pour ainsi dire du serviteur sur le +maître.</p> + +<p>«Mais au nom du Ciel, madame, où est le docteur? il est entré chez vous. +C’est une apoplexie, vous le voyez bien, avec une saignée on le sauvera.</p> + +<p>—A-t-il mangé depuis peu? demanda Mme de Villefort éludant la question.</p> + +<p>—Madame, dit Valentine, il n’a pas déjeuné, mais il a fort couru ce +matin pour faire une commission dont l’avait chargé bon papa. Au retour +seulement il a pris un verre de limonade.</p> + +<p>—Ah! fit Mme de Villefort, pourquoi pas du vin? C’est très mauvais, la +limonade.</p> + +<p>—La limonade était là sous sa main, dans la carafe de bon papa; le +pauvre Barrois avait soif, il a bu ce qu’il a trouvé.»</p> + +<p>Mme de Villefort tressaillit. Noirtier l’enveloppa de son regard +profond.</p> + +<p>«Il a le cou si court! dit-elle.</p> + +<p>—Madame, dit Villefort, je vous demande où est M. d’Avrigny; au nom du +Ciel, répondez!</p> + +<p>—Il est dans la chambre d’Édouard qui est un peu souffrant», dit Mme de +Villefort, qui ne pouvait éluder plus longtemps.</p> + +<p>Villefort s’élança dans l’escalier pour l’aller chercher lui-même.</p> + +<p>«Tenez, dit la jeune femme en donnant son flacon à Valentine, on va le +saigner sans doute. Je remonte chez moi, car je ne puis supporter la vue +du sang.»</p> + +<p>Et elle suivit son mari.</p> + +<p>Morrel sortit de l’angle sombre où il s’était retiré, et où personne ne +l’avait vu, tant la préoccupation était grande.</p> + +<p>«Partez vite, Maximilien, lui dit Valentine, et attendez que je vous +appelle. Allez.»</p> + +<p>Morrel consulta Noirtier par un geste. Noirtier, qui avait conservé tout +son sang-froid, lui fit signe que oui.</p> + +<p>Il serra la main de Valentine contre son cœur et sortit par le corridor +dérobé.</p> + +<p>En même temps Villefort et le docteur rentraient par la porte opposée.</p> + +<p>Barrois commençait à revenir à lui: la crise était passée, sa parole +revenait gémissante, et il se soulevait sur un genou.</p> + +<p>D’Avrigny et Villefort portèrent Barrois sur une chaise longue. </p> + +<p>«Qu’ordonnez-vous, docteur? demanda Villefort.</p> + +<p>—Qu’on m’apporte de l’eau et de l’éther. Vous en avez dans la maison?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Qu’on coure me chercher de l’huile de térébenthine et de l’émétique.</p> + +<p>—Allez! dit Villefort.</p> + +<p>—Et maintenant que tout le monde se retire.</p> + +<p>—Moi aussi? demanda timidement Valentine.</p> + +<p>—Oui, mademoiselle, vous surtout», dit rudement le docteur.</p> + +<p>Valentine regarda M. d’Avrigny avec étonnement, embrassa M. Noirtier au +front et sortit.</p> + +<p>Derrière elle le docteur ferma la porte d’un air sombre.</p> + +<p>«Tenez, tenez, docteur, le voilà qui revient; ce n’était qu’une attaque +sans importance.</p> + +<p>M. d’Avrigny sourit d’un air sombre.</p> + +<p>«Comment vous sentez-vous, Barrois? demanda le docteur.</p> + +<p>—Un peu mieux, monsieur.</p> + +<p>—Pouvez-vous boire ce verre d’eau éthérée?</p> + +<p>—Je vais essayer, mais ne me touchez pas.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu’il me semble que si vous me touchiez, ne fût-ce que du bout +du doigt, l’accès me reprendrait.</p> + +<p>—Buvez.»</p> + +<p>Barrois prit le verre, l’approcha de ses lèvres violettes et le vida à +moitié à peu près.</p> + +<p>«Où souffrez-vous? demanda le docteur.</p> + +<p>—Partout; j’éprouve comme d’effroyables crampes.</p> + +<p>—Avez-vous des éblouissements?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Des tintements d’oreille?</p> + +<p>—Affreux.</p> + +<p>—Quand cela vous a-t-il pris?</p> + +<p>—Tout à l’heure.</p> + +<p>—Rapidement?</p> + +<p>—Comme la foudre. </p> + +<p>—Rien hier? rien avant-hier?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Pas de somnolence? pas de pesanteurs?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Qu’avez-vous mangé aujourd’hui?</p> + +<p>—Je n’ai rien mangé; j’ai bu seulement un verre de la limonade de +monsieur, voilà tout.»</p> + +<p>Et Barrois fit de la tête un signe pour désigner Noirtier qui immobile +dans son fauteuil, contemplait cette terrible scène sans en perdre un +mouvement, sans laisser échapper une parole.</p> + +<p>«Où est cette limonade? demanda vivement le docteur.</p> + +<p>—Dans la carafe, en bas.</p> + +<p>—Où cela, en bas!</p> + +<p>—Dans la cuisine.</p> + +<p>—Voulez-vous que j’aille la chercher, docteur? demanda Villefort.</p> + +<p>—Non, restez ici, et tâchez de faire boire au malade le reste de ce +verre d’eau.</p> + +<p>—Mais cette limonade....</p> + +<p>—J’y vais moi-même.»</p> + +<p>D’Avrigny fit un bond, ouvrit la porte, s’élança dans l’escalier de +service et faillit renverser madame de Villefort, qui, elle aussi, +descendait à la cuisine.</p> + +<p>Elle poussa un cri.</p> + +<p>D’Avrigny n’y fit même pas attention; emporté par la puissance d’une +seule idée, il sauta les trois ou quatre dernières marches, se précipita +dans la cuisine, et aperçut le carafon aux trois quarts vide sur un +plateau.</p> + +<p>Il fondit dessus comme un aigle sur sa proie.</p> + +<p>Haletant, il remonta au rez-de-chaussée et rentra dans la chambre. Mme +de Villefort remontait lentement l’escalier qui conduisait chez elle.</p> + +<p>«Est-ce bien cette carafe qui était ici? demanda d’Avrigny.</p> + +<p>—Oui, monsieur le docteur.</p> + +<p>—Cette limonade est la même que vous avez bue?</p> + +<p>—Je le crois.</p> + +<p>—Quel goût lui avez-vous trouvé?</p> + +<p>—Un goût amer.»</p> + +<p>Le docteur versa quelques gouttes de limonade dans le creux de sa main, +les aspira avec ses lèvres, et, après s’en être rincé la bouche comme on +fait avec le vin que l’on veut goûter, il cracha la liqueur dans la +cheminée.</p> + +<p>«C’est bien la même, dit-il. Et vous en avez bu aussi, monsieur +Noirtier?</p> + +<p>—Oui, fit le vieillard.</p> + +<p>—Et vous lui avez trouvé ce même goût amer?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ah! monsieur le docteur! cria Barrois, voilà que cela me reprend! Mon +Dieu, Seigneur, ayez pitié de moi!»</p> + +<p>Le docteur courut au malade.</p> + +<p>«Cet émétique, Villefort, voyez s’il vient.»</p> + +<p>Villefort s’élança en criant:</p> + +<p>«L’émétique! l’émétique! l’a-t-on apporté?»</p> + +<p>Personne ne répondit. La terreur la plus profonde régnait dans la +maison.</p> + +<p>«Si j’avais un moyen de lui insuffler de l’air dans les poumons, dit +d’Avrigny en regardant autour de lui, peut-être y aurait-il possibilité +de prévenir l’asphyxie. Mais non, rien, rien!</p> + +<p>—Oh! monsieur, criait Barrois, me laisserez-vous mourir ainsi sans +secours? Oh! je me meurs, mon Dieu! je me meurs!</p> + +<p>—Une plume! une plume!» demanda le docteur.</p> + +<p>Il en aperçut une sur la table.</p> + +<p>Il essaya d’introduire la plume dans la bouche du malade, qui faisait, +au milieu de ses convulsions, d’inutiles efforts pour vomir; mais les +mâchoires étaient tellement serrées, que la plume ne put passer.</p> + +<p>Barrois était atteint d’une attaque nerveuse encore plus intense que la +première. Il avait glissé de la chaise longue à terre, et se raidissait +sur le parquet.</p> + +<p>Le docteur le laissa en proie à cet accès, auquel il ne pouvait apporter +aucun soulagement, et alla à Noirtier.</p> + +<p>«Comment vous trouvez-vous? lui dit-il précipitamment et à voix basse; +bien?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Léger d’estomac ou lourd? léger?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Comme lorsque vous avez pris la pilule que je fais donner chaque +dimanche?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Est-ce Barrois qui a fait votre limonade?</p> + +<p>—Oui. </p> + +<p>—Est-ce vous qui l’avez engagé à en boire?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Est-ce M. de Villefort?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Madame?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C’est donc Valentine, alors?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Un soupir de Barrois, un bâillement qui faisait craquer des os de sa +mâchoire, appelèrent l’attention de d’Avrigny: il quitta M. Noirtier et +courut près du malade.</p> + +<p>«Barrois, dit le docteur, pouvez-vous parler?»</p> + +<p>Barrois balbutia quelques paroles inintelligibles.</p> + +<p>«Essayez un effort, mon ami.»</p> + +<p>Barrois rouvrit des yeux sanglants.</p> + +<p>«Qui a fait la limonade?</p> + +<p>—Moi.</p> + +<p>—L’avez-vous apportée à votre maître aussitôt après l’avoir faite?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous l’avez laissée quelque part, alors?</p> + +<p>—À l’office, on m’appelait.</p> + +<p>—Qui l’a apportée ici?</p> + +<p>—Mlle Valentine.»</p> + +<p>D’Avrigny se frappa le front.</p> + +<p>«Ô mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il.</p> + +<p>—Docteur! docteur! cria Barrois, qui sentait un troisième accès +arriver.</p> + +<p>—Mais n’apportera-t-on pas cet émétique, s’écria le docteur.</p> + +<p>—Voilà un verre tout préparé, dit Villefort en rentrant.</p> + +<p>—Par qui?</p> + +<p>—Par le garçon pharmacien qui est venu avec moi.</p> + +<p>—Buvez.</p> + +<p>—Impossible, docteur, il est trop tard; j’ai la gorge qui se serre, +j’étouffe! Oh! mon cœur! Oh! ma tête.... Oh! quel enfer!... Est-ce que +je vais souffrir longtemps comme cela? </p> + +<p>—Non, non, mon ami, dit le docteur, bientôt vous ne souffrirez plus.</p> + +<p>—Ah je vous comprends! s’écria le malheureux; mon Dieu! prenez pitié de +moi!»</p> + +<p>Et, jetant un cri, il tomba renversé en arrière, comme s’il eût été +foudroyé. D’Avrigny posa une main sur son cœur, approcha une glace de +ses lèvres.</p> + +<p>«Eh bien? demanda Villefort.</p> + +<p>—Allez dire à la cuisine que l’on m’apporte bien vite du sirop de +violettes.»</p> + +<p>Villefort descendit à l’instant même.</p> + +<p>«Ne vous effrayez pas, monsieur Noirtier, dit d’Avrigny, j’emporte le +malade dans une autre chambre pour le saigner; en vérité, ces sortes +d’attaques sont un affreux spectacle à voir.»</p> + +<p>Et prenant Barrois par-dessous les bras, il le traîna dans une chambre +voisine; mais presque aussitôt il rentra chez Noirtier pour prendre le +reste de la limonade.</p> + +<p>Noirtier fermait l’œil droit.</p> + +<p>«Valentine, n’est-ce pas? vous voulez Valentine? Je vais dire qu’on vous +l’envoie.»</p> + +<p>Villefort remontait; d’Avrigny le rencontra dans le corridor.</p> + +<p>«Eh bien? demanda-t-il.</p> + +<p>—Venez», dit d’Avrigny.</p> + +<p>Et il l’emmena dans la chambre.</p> + +<p>«Toujours évanoui? demanda le procureur du roi.</p> + +<p>—Il est mort.»</p> + +<p>Villefort recula de trois pas, joignit les mains au-dessus de sa tête, +et avec une commisération non équivoque:</p> + +<p>«Mort si promptement! dit-il en regardant le cadavre.</p> + +<p>—Oui, bien promptement, n’est-ce pas? dit d’Avrigny; mais cela ne doit +pas vous étonner: M. et Mme de Saint-Méran sont morts tout aussi +promptement. Oh! l’on meurt vite dans votre maison, monsieur de +Villefort.</p> + +<p>—Quoi! s’écria le magistrat avec un accent d’horreur et de +consternation, vous en revenez à cette terrible idée!</p> + +<p>—Toujours, monsieur, toujours! dit d’Avrigny avec solennité, car elle +ne m’a pas quitté un instant, et pour que vous soyez bien convaincu que +je ne me trompe pas cette fois, écoutez bien, monsieur de Villefort.»</p> + +<p>Villefort tremblait convulsivement.</p> + +<p>«Il y a un poison qui tue sans presque laisser de trace. Ce poison, je +le connais bien: je l’ai étudié dans tous les accidents qu’il amène, +dans tous les phénomènes qu’il produit. Ce poison, je l’ai reconnu tout +à l’heure chez le pauvre Barrois, comme je l’avais reconnu chez Mme de +Saint-Méran. Ce poison, il y a une manière de reconnaître sa présence: +il rétablit la couleur bleue du papier de tournesol rougi par un acide, +et il teint en vert le sirop de violettes. Nous n’avons pas de papier de +tournesol; mais, tenez, voilà qu’on apporte le sirop de violettes que +j’ai demandé.»</p> + +<p>En effet, on entendait des pas dans le corridor, le docteur entrebâilla +la porte, prit des mains de la femme de chambre un vase au fond duquel +il y avait deux ou trois cuillerées de sirop, et referma la porte.</p> + +<p>«Regardez, dit-il au procureur du roi, dont le cœur battait si fort +qu’on eût pu l’entendre, voici dans cette tasse du sirop de violettes, +et dans cette carafe le reste de la limonade dont M. Noirtier et Barrois +ont bu une partie. Si la limonade est pure et inoffensive, le sirop va +garder sa couleur; si la limonade est empoisonnée, le sirop va devenir +vert. Regardez!»</p> + +<p>Le docteur versa lentement quelques gouttes de limonade de la carafe +dans la tasse, et l’on vit à l’instant même un nuage se former au fond +de la tasse, ce nuage prit d’abord une nuance bleue; puis du saphir il +passa à l’opale et de l’opale à l’émeraude.</p> + +<p>Arrivé à cette dernière couleur, il s’y fixa, pour ainsi dire, +l’expérience ne laissait aucun doute.</p> + +<p>«Le malheureux Barrois a été empoisonné avec de la fausse angusture et +de la noix de Saint-Ignace, dit d’Avrigny; maintenant j’en répondrais +devant les hommes et devant Dieu.»</p> + +<p>Villefort ne dit rien, lui, mais il leva les bras au ciel, ouvrit des +yeux hagards, et tomba foudroyé sur un fauteuil.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXXX" id="LXXX"></a><a href="#table">LXXX</a></h2> + +<h3><a href="#table">L’accusation.</a></h3> + +<p>M. d’Avrigny eut bientôt rappelé à lui le magistrat, qui semblait un +second cadavre dans cette chambre funèbre.</p> + +<p>«Oh! la mort est dans ma maison! s’écria Villefort.</p> + +<p>—Dites le crime, répondit le docteur.</p> + +<p>—Monsieur d’Avrigny! s’écria Villefort, je ne puis vous exprimer tout +ce qui se passe en moi en ce moment; c’est de l’effroi, c’est de la +douleur, c’est de la folie.</p> + +<p>—Oui, dit M. d’Avrigny avec un calme imposant: mais je crois qu’il est +temps que nous agissions; je crois qu’il est temps que nous opposions +une digue à ce torrent de mortalité. Quant à moi, je ne me sens point +capable de porter plus longtemps de pareils secrets, sans espoir d’en +faire bientôt sortir la vengeance pour la société et les victimes.»</p> + +<p>Villefort jeta autour de lui un sombre regard.</p> + +<p>«Dans ma maison! murmura-t-il, dans ma maison!</p> + +<p>—Voyons, magistrat, dit d’Avrigny, soyez homme; interprète de la loi, +honorez-vous par une immolation complète.</p> + +<p>—Vous me faites frémir, docteur, une immolation!</p> + +<p>—J’ai dit le mot.</p> + +<p>—Vous soupçonnez donc quelqu’un?</p> + +<p>—Je ne soupçonne personne; la mort frappe à votre porte, elle entre, +elle va, non pas aveugle, mais intelligente qu’elle est, de chambre en +chambre. Eh bien, moi, je suis sa trace, je reconnais son passage, +j’adopte la sagesse des anciens: je tâtonne; car mon amitié pour votre +famille, car mon respect pour vous sont deux bandeaux appliqués sur mes +yeux; eh bien....</p> + +<p>—Oh! parlez, parlez, docteur, j’aurai du courage.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, vous avez chez vous, dans le sein de votre maison, +dans votre famille peut-être, un de ces affreux phénomènes comme chaque +siècle en produit quelqu’un. Locuste et Agrippine, vivant en même temps, +sont une exception qui prouve la fureur de la Providence à perdre +l’empire romain, souillé par tant de crimes. Brunehaut et Frédégonde +sont les résultats du travail pénible d’une civilisation à sa genèse, +dans laquelle l’homme apprenait à dominer l’esprit, fût-ce par l’envoyé +des ténèbres. Eh bien, toutes ces femmes avaient été ou étaient encore +jeunes et belles. On avait vu fleurir sur leur front, ou sur leur front +fleurissait encore, cette même fleur d’innocence que l’on retrouve aussi +sur le front de la coupable qui est dans votre maison.»</p> + +<p>Villefort poussa un cri, joignit les mains, et regarda le docteur avec +un geste suppliant.</p> + +<p>Mais celui-ci poursuivit sans pitié:</p> + +<p>«Cherche à qui le crime profite, dit un axiome de jurisprudence....</p> + +<p>—Docteur! s’écria Villefort, hélas! docteur, combien de fois la justice +des hommes n’a-t-elle pas été trompée par ces funestes paroles! Je ne +sais, mais il me semble que ce crime....</p> + +<p>—Ah! vous avouez donc enfin que le crime existe?</p> + +<p>—Oui, je le reconnais. Que voulez-vous? il le faut bien. Mais +laissez-moi continuer. Il me semble, dis-je, que ce crime tombe sur moi +seul et non sur les victimes. Je soupçonne quelque désastre pour moi +sous tous ces désastres étranges.</p> + +<p>—Ô homme! murmura d’Avrigny; le plus égoïste de tous les animaux, la +plus personnelle de toutes les créatures, qui croit toujours que la +terre tourne, que le soleil brille, que la mort fauche pour lui tout +seul; fourmi maudissant Dieu du haut d’un brin d’herbe! Et ceux qui ont +perdu la vie, n’ont-ils rien perdu, eux? M. de Saint-Méran, Mme de +Saint-Méran, M. Noirtier....</p> + +<p>—Comment? M. Noirtier!</p> + +<p>—Eh oui! Croyez-vous, par exemple, que ce soit à ce malheureux +domestique qu’on en voulait? Non, non: comme le Polonius de Shakespeare, +il est mort pour un autre. C’était Noirtier qui devait boire la +limonade, c’est Noirtier qui l’a bue selon l’ordre logique des choses: +l’autre ne l’a bue que par accident; et, quoique ce soit Barrois qui +soit mort, c’est Noirtier qui devait mourir.</p> + +<p>—Mais alors comment mon père n’a-t-il pas succombé?</p> + +<p>—Je vous l’ai déjà dit, un soir, dans le jardin, après la mort de Mme +de Saint-Méran; parce que son corps est fait à l’usage de ce poison +même; parce que la dose insignifiante pour lui était mortelle pour tout +autre; parce qu’enfin personne ne sait, et pas même l’assassin, que +depuis un an je traite avec la brucine la paralysie de M. Noirtier, +tandis que l’assassin n’ignore pas, et il s’en est assuré par +expérience, que la brucine est un poison violent.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! murmura Villefort en se tordant les bras.</p> + +<p>—Suivez la marche du criminel; il tue M. de Saint-Méran.</p> + +<p>—Oh! docteur!</p> + +<p>—Je le jurerais; ce que l’on m’a dit des symptômes s’accorde trop bien +avec ce que j’ai vu de mes yeux.»</p> + +<p>Villefort cessa de combattre, et poussa un gémissement.</p> + +<p>«Il tue M. de Saint-Méran, répéta le docteur, il tue Mme de Saint-Méran: +double héritage à recueillir.»</p> + +<p>Villefort essuya la sueur qui coulait sur son front.</p> + +<p>«Écoutez bien.</p> + +<p>—Hélas! balbutia Villefort, je ne perds pas un mot, pas un seul.</p> + +<p>—M. Noirtier, reprit de sa voix impitoyable M. d’Avrigny, M. Noirtier +avait testé naguère contre vous, contre votre famille, en faveur des +pauvres enfin; M. Noirtier est épargné, on n’attend rien de lui. Mais il +n’a pas plus tôt détruit son premier testament, il n’a pas plus tôt fait +le second, que, de peur qu’il n’en fasse sans doute un troisième, on le +frappe: le testament est d’avant-hier, je crois; vous le voyez, il n’y a +pas de temps de perdu.</p> + +<p>—Oh! grâce! monsieur d’Avrigny.</p> + +<p>—Pas de grâce, monsieur; le médecin a une mission sacrée sur la terre, +c’est pour la remplir qu’il a remonté jusqu’aux sources de la vie et +descendu dans les mystérieuses ténèbres de la mort. Quand le crime a été +commis, et que Dieu, épouvanté sans doute, détourne son regard du +criminel, c’est au médecin de dire: Le voilà!</p> + +<p>—Grâce pour ma fille, monsieur! murmura Villefort.</p> + +<p>—Vous voyez bien que c’est vous qui l’avez nommée, vous, son père!</p> + +<p>—Grâce pour Valentine! Écoutez, c’est impossible. J’aimerais autant +m’accuser moi-même! Valentine, un cœur de diamant, un lis d’innocence!</p> + +<p>—Pas de grâce, monsieur le procureur du roi, le crime est flagrant: +Mlle de Villefort a emballé elle-même les médicaments qu’on a envoyés à +M. de Saint-Méran, et M. de Saint-Méran est mort.</p> + +<p>«Mlle de Villefort a préparé les tisanes de Mme de Saint-Méran, et Mme +de Saint-Méran est morte.</p> + +<p>«Mlle de Villefort a pris des mains de Barrois, que l’on a envoyé +dehors, le carafon de limonade que le vieillard vide ordinairement dans +la matinée, et le vieillard n’a échappé que par miracle. </p> + +<p>«Mlle de Villefort est la coupable! c’est l’empoisonneuse! Monsieur le +procureur du roi, je vous dénonce Mlle de Villefort, faites votre +devoir.</p> + +<p>—Docteur, je ne résiste plus, je ne me défends plus, je vous crois, +mais, par pitié, épargnez ma vie, mon honneur!</p> + +<p>—Monsieur de Villefort, reprit le docteur avec une force croissante, il +est des circonstances où je franchis toutes les limites de la sotte +circonspection humaine. Si votre fille avait commis seulement un premier +crime, et que je la visse en méditer un second, je vous dirais: +Avertissez-la, punissez-la, qu’elle passe le reste de sa vie dans +quelque cloître, dans quelque couvent, à pleurer, à prier. Si elle avait +commis un second crime, je vous dirais: «Tenez, monsieur de Villefort, +voilà un poison qui n’a pas d’antidote connu, prompt comme la pensée, +rapide comme l’éclair, mortel comme la foudre, donnez-lui ce poison en +recommandant son âme à Dieu, et sauvez ainsi votre honneur et vos jours, +car c’est à vous qu’elle en veut.» Et je la vois s’approcher de votre +chevet avec ses sourires hypocrites et ses douces exhortations! Malheur +à vous, monsieur de Villefort, si vous ne vous hâtez pas de frapper le +premier! Voilà ce que je vous dirais si elle n’avait tué que deux +personnes; mais elle a vu trois agonies, elle a contemplé trois +moribonds, s’est agenouillée près de trois cadavres; au bourreau +l’empoisonneuse! au bourreau! Vous parlez de votre honneur, faites ce +que je vous dis, et c’est l’immortalité qui vous attend!»</p> + +<p>Villefort tomba à genoux.</p> + +<p>«Écoutez, dit-il, je n’ai pas cette force que vous avez, ou plutôt que +vous n’auriez pas si, au lieu de ma fille Valentine, il s’agissait de +votre fille Madeleine.»</p> + +<p>Le docteur pâlit.</p> + +<p>«Docteur, tout homme fils de la femme est né pour souffrir et mourir; +docteur, je souffrirai, et j’attendrai la mort.</p> + +<p>—Prenez garde, dit M. d’Avrigny, elle sera lente... cette mort; vous la +verrez s’approcher après avoir frappé votre père, votre femme, votre +fils peut-être.»</p> + +<p>Villefort, suffoquant, étreignit le bras du docteur.</p> + +<p>«Écoutez-moi! s’écria-t-il, plaignez-moi, secourez-moi.... Non, ma fille +n’est pas coupable.... Traînez-nous devant un tribunal, je dirai encore: +«Non, ma fille n’est pas coupable» il n’y a pas de crime dans ma +maison.... Je ne veux pas, entendez-vous, qu’il y ait un crime dans ma +maison; car lorsque le crime entre quelque part, c’est comme la mort, il +n’entre pas seul. Écoutez, que vous importe à vous que je meure +assassiné?... êtes-vous mon ami? êtes-vous un homme? avez-vous un +cœur?... Non, vous êtes médecin!... Eh bien, je vous dis: «Non, ma +fille ne sera pas traînée par moi aux mains du bourreau!...» Ah! voilà +une idée qui me dévore, qui me pousse comme un insensé à creuser ma +poitrine avec mes ongles!... Et si vous vous trompiez, docteur! si +c’était un autre que ma fille! Si, un jour, je venais, pâle comme un +spectre vous dire: Assassin! tu as tué ma fille.... Tenez, si cela +arrivait, je suis chrétien, monsieur d’Avrigny, et cependant je me +tuerais!</p> + +<p>—C’est bien, dit le docteur après un instant de silence, j’attendrai.»</p> + +<p>Villefort le regarda comme s’il doutait encore de ses paroles.</p> + +<p>«Seulement, continua M. d’Avrigny d’une voix lente et solennelle, si +quelque personne de votre maison tombe malade, si vous-même vous vous +sentez frappé, ne m’appelez pas, car je ne viendrai plus. Je veux bien +partager avec vous ce secret terrible, mais je ne veux pas que la honte +et le remords aillent chez moi en fructifiant et en grandissant dans ma +conscience, comme le crime et le malheur vont grandir et fructifier dans +votre maison.</p> + +<p>—Ainsi, vous m’abandonnez, docteur?</p> + +<p>—Oui, car je ne puis pas vous suivre plus loin, et je ne m’arrête qu’au +pied de l’échafaud. Quelque autre révélation viendra qui amènera la fin +de cette terrible tragédie. Adieu.</p> + +<p>—Docteur, je vous en supplie!</p> + +<p>—Toutes les horreurs qui souillent ma pensée font votre maison odieuse +et fatale. Adieu, monsieur.</p> + +<p>—Un mot, un mot seulement encore, docteur! Vous vous retirez me +laissant toute l’horreur de la situation, horreur que vous avez +augmentée par ce que vous m’avez révélé. Mais de la mort instantanée, +subite, de ce pauvre vieux serviteur, que va-t-on dire?</p> + +<p>—C’est juste, dit M. d’Avrigny, reconduisez-moi.»</p> + +<p>Le docteur sortit le premier, M. de Villefort le suivit; les +domestiques, inquiets, étaient dans les corridors et sur les escaliers +par où devait passer le médecin.</p> + +<p>«Monsieur, dit d’Avrigny à Villefort, en parlant à haute voix de façon +que tout le monde l’entendît, le pauvre Barrois était trop sédentaire +depuis quelques années: lui, qui aimait tant avec son maître à courir à +cheval ou en voiture les quatre coins de l’Europe, il s’est tué à ce +service monotone autour d’un fauteuil. Le sang est devenu lourd. Il +était replet, il avait le cou gros et court, il a été frappé d’une +apoplexie foudroyante, et l’on m’est venu avertir trop tard.</p> + +<p>«À propos, ajouta-t-il tout bas, ayez bien soin de jeter cette tasse de +violettes dans les cendres.»</p> + +<p>Et le docteur, sans toucher la main de Villefort, sans revenir un seul +instant sur ce qu’il avait dit, sortit escorté par les larmes et les +lamentations de tous les gens de la maison.</p> + +<p>Le soir même, tous les domestiques de Villefort, qui s’étaient réunis +dans la cuisine et qui avaient longuement causé entre eux, vinrent +demander à Mme de Villefort la permission de se retirer. Aucune +instance, aucune proposition d’augmentation de gages ne les put retenir; +à toutes paroles ils répondaient:</p> + +<p>«Nous voulons nous en aller parce que la mort est dans la maison.»</p> + +<p>Ils partirent donc, malgré les prières qu’on leur fit, témoignant que +leurs regrets étaient vifs de quitter de si bons maîtres, et surtout +Mlle Valentine, si bonne, si bienfaisante et si douce.</p> + +<p>Villefort, à ces mots, regarda Valentine.</p> + +<p>Elle pleurait.</p> + +<p>Chose étrange! à travers l’émotion que lui firent éprouver ces larmes, +il regarda aussi Mme de Villefort, et il lui sembla qu’un sourire +fugitif et sombre avait passé sur ses lèvres minces, comme ces météores +qu’on voit glisser, sinistres, entre deux nuages, au fond d’un ciel +orageux.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXXXI" id="LXXXI"></a><a href="#table">LXXXI</a></h2> + +<h3><a href="#table">La chambre du boulanger retiré.</a></h3> + +<p>Le soir même du jour où le comte de Morcerf était sorti de chez Danglars +avec une honte et une fureur que rend concevables la froideur du +banquier, M. Andrea Cavalcanti, les cheveux frisés et luisants, les +moustaches aiguisées, les gants blancs dessinant les ongles, était +entré, presque debout sur son phaéton, dans la cour du banquier de la +Chaussée-d’Antin.</p> + +<p>Au bout de dix minutes de conversation au salon, il avait trouvé le +moyen de conduire Danglars dans une embrasure de fenêtre, et là, après +un adroit préambule, il avait exposé les tourments de sa vie, depuis le +départ de son noble père. Depuis le départ, il avait, disait-il, dans la +famille du banquier, où l’on avait bien voulu le recevoir comme un fils, +il avait trouvé toutes les garanties de bonheur qu’un homme doit +toujours rechercher avant les caprices de la passion, et, quant à la +passion elle-même, il avait eu le bonheur de la rencontrer dans les +beaux yeux de Mlle Danglars.</p> + +<p>Danglars écoutait avec l’attention la plus profonde, il y avait déjà +deux ou trois jours qu’il attendait cette déclaration, et lorsqu’elle +arriva enfin, son œil se dilata autant qu’il s’était couvert et +assombri en écoutant Morcerf.</p> + +<p>Cependant, il ne voulut point accueillir ainsi la proposition du jeune +homme sans lui faire quelques observations de conscience.</p> + +<p>«Monsieur Andrea, lui dit-il, n’êtes-vous pas un peu jeune pour songer +au mariage?</p> + +<p>—Mais non, monsieur, reprit Cavalcanti, je ne trouve pas, du moins: en +Italie, les grands seigneurs se marient jeunes, en général; c’est une +coutume logique. La vie est si chanceuse que l’on doit saisir le bonheur +aussitôt qu’il passe à notre portée.</p> + +<p>—Maintenant, monsieur, dit Danglars, en admettant que vos propositions, +qui m’honorent, soient agréées de ma femme et de ma fille, avec qui +débattrions-nous les intérêts? C’est, il me semble, une négociation +importante que les pères seuls savent traiter convenablement pour le +bonheur de leurs enfants.</p> + +<p>—Monsieur, mon père est un homme sage, plein de convenance et de +raison. Il a prévu la circonstance probable où j’éprouverais le désir de +m’établir en France: il m’a donc laissé en partant, avec tous les +papiers qui constatent mon identité, une lettre par laquelle il +m’assure, dans le cas où je ferais un choix qui lui soit agréable, cent +cinquante mille livres de rente, à partir du jour de mon mariage. C’est, +autant que je puis juger, le quart du revenu de mon père.</p> + +<p>—Moi, dit Danglars, j’ai toujours eu l’intention de donner à ma fille +cinq cent mille francs en la mariant; c’est d’ailleurs ma seule +héritière.</p> + +<p>—Eh bien, dit Andrea, vous voyez, la chose serait pour le mieux, en +supposant que ma demande ne soit pas repoussée par Mme la baronne +Danglars et par Mlle Eugénie. Nous voilà à la tête de cent +soixante-quinze mille livres de rente. Supposons une chose, que +j’obtienne du marquis qu’au lieu de me payer la rente il me donne le +capital (ce ne serait pas facile, je le sais bien, mais enfin cela se +peut), vous nous feriez valoir ces deux ou trois millions, et deux ou +trois millions entre des mains habiles peuvent toujours rapporter dix +pour cent.</p> + +<p>—Je ne prends jamais qu’à quatre, dit le banquier, et même à trois et +demi. Mais à mon gendre, je prendrais à cinq, et nous partagerions les +bénéfices.</p> + +<p>—Eh bien, à merveille, beau-père», dit Cavalcanti, se laissant +entraîner à la nature quelque peu vulgaire qui, de temps en temps, +malgré ses efforts, faisait éclater le vernis d’aristocratie dont il +essayait de les couvrir.</p> + +<p>Mais aussitôt se reprenant:</p> + +<p>«Oh! pardon, monsieur, dit-il, vous voyez, l’espérance seule me rend +presque fou, que serait-ce donc de la réalité?</p> + +<p>—Mais, dit Danglars, qui, de son côté, ne s’apercevait pas combien +cette conversation, désintéressée d’abord, tournait promptement à +l’agence d’affaires, il y a sans doute une portion de votre fortune que +votre père ne peut vous refuser?</p> + +<p>—Laquelle? demanda le jeune homme.</p> + +<p>—Celle qui vient de votre mère.</p> + +<p>—Eh! certainement, celle qui vient de ma mère, Leonora Corsinari.</p> + +<p>—Et à combien peut monter cette portion de fortune?</p> + +<p>—Ma foi, dit Andrea, je vous assure, monsieur, que je n’ai jamais +arrêté mon esprit sur ce sujet, mais je l’estime à deux millions pour le +moins.»</p> + +<p>Danglars ressentit cette espèce d’étouffement joyeux que ressentent, ou +l’avare qui retrouve un trésor perdu, ou l’homme prêt à se noyer qui +rencontre sous ses pieds la terre solide au lieu du vide dans lequel il +allait s’engloutir.</p> + +<p>«Eh bien, monsieur, dit Andrea en saluant le banquier avec un tendre +respect, puis-je espérer....</p> + +<p>—Monsieur Andrea, dit Danglars, espérez, et croyez bien que si nul +obstacle de votre part n’arrête la marche de cette affaire, elle est +conclue. Mais, dit Danglars réfléchissant, comment se fait-il que M. le +comte de Monte-Cristo, votre patron en ce monde parisien, ne soit pas +venu avec vous nous faire cette demande?»</p> + +<p>Andrea rougit imperceptiblement.</p> + +<p>«Je viens de chez le comte, monsieur, dit-il, c’est incontestablement un +homme charmant, mais d’une originalité inconcevable; il m’a fort +approuvé, il m’a dit même qu’il ne croyait pas que mon père hésitât un +instant à me donner le capital au lieu de la rente; il m’a promis son +influence pour m’aider à obtenir cela de lui, mais il m’a déclaré que, +personnellement, il n’avait jamais pris et ne prendrait jamais sur lui +cette responsabilité de faire une demande en mariage. Mais je dois lui +rendre cette justice, il a daigné ajouter que, s’il avait jamais déploré +cette répugnance, c’était à mon sujet, puisqu’il pensait que l’union +projetée serait heureuse et assortie. Du reste, s’il ne veut rien faire +officiellement, il se réserve de vous répondre, m’a-t-il dit, quand +vous lui parlerez.</p> + +<p>—Ah! fort bien.</p> + +<p>—Maintenant, dit Andrea avec son plus charmant sourire, j’ai fini de +parler au beau-père et je m’adresse au banquier.</p> + +<p>—Que lui voulez-vous, voyons? dit en riant Danglars à son tour.</p> + +<p>—C’est après-demain que j’ai quelque chose comme quatre mille francs à +toucher chez vous; mais le comte a compris que le mois dans lequel +j’allais entrer amènerait peut-être un surcroît de dépenses auquel mon +petit revenu de garçon ne saurait suffire, et voici un bon de vingt +mille francs qu’il m’a, je ne dirai pas donné, mais offert. Il est signé +de sa main, comme vous voyez; cela vous convient-il?</p> + +<p>—Apportez-m’en comme celui-là pour un million, je vous les prends, dit +Danglars en mettant le bon dans sa poche. Dites-moi votre heure pour +demain, et mon garçon de caisse passera chez vous avec un reçu de +vingt-quatre mille francs.</p> + +<p>—Mais à dix heures du matin, si vous voulez bien; le plus tôt sera le +mieux: je voudrais aller demain à la campagne.</p> + +<p>—Soit, à dix heures, à l’hôtel des Princes, toujours?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Le lendemain, avec une exactitude qui faisait honneur à la ponctualité +du banquier, les vingt-quatre mille francs étaient chez le jeune homme, +qui sortit effectivement, laissant deux cents francs pour Caderousse. +Cette sortie avait, de la part d’Andrea, pour but principal d’éviter son +dangereux ami; aussi rentra-t-il le soir le plus tard possible.</p> + +<p>Mais à peine eut-il mis le pied sur le pavé de la cour qu’il trouva +devant lui le concierge de l’hôtel, qui l’attendait, la casquette à la +main.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il, cet homme est venu.</p> + +<p>—Quel homme? demanda négligemment Andrea comme s’il eût oublié celui +dont, au contraire, il se souvenait trop bien.</p> + +<p>—Celui à qui Votre Excellence fait cette petite rente.</p> + +<p>—Ah! oui, dit Andrea, cet ancien serviteur de mon père. Eh bien, vous +lui avez donné les deux cents francs que j’avais laissés pour lui.</p> + +<p>—Oui, Excellence, précisément.»</p> + +<p>Andrea se faisait appeler Excellence.</p> + +<p>«Mais, continua le concierge, il n’a pas voulu les prendre.»</p> + +<p>Andrea pâlit; seulement, comme il faisait nuit, personne ne le vit +pâlir.</p> + +<p>«Comment! il n’a pas voulu les prendre? dit-il d’une voix légèrement +émue.</p> + +<p>—Non! il voulait parler à Votre Excellence. J’ai répondu que vous étiez +sorti; il a insisté. Mais enfin il a paru se laisser convaincre, et m’a +donné cette lettre qu’il avait apportée toute cachetée.</p> + +<p>—Voyons», dit Andrea.</p> + +<p>Il lut à la lanterne de son phaéton:</p> + +<p>«Tu sais où je demeure; je t’attends demain à neuf heures du matin.»</p> + +<p>Andrea interrogea le cachet pour voir s’il avait été forcé et si des +regards indiscrets avaient pu pénétrer dans l’intérieur de la lettre; +mais elle était pliée de telle sorte, avec un tel luxe de losanges et +d’angles, que pour la lire il eût fallu rompre le cachet; or, le cachet +était parfaitement intact.</p> + +<p>«Très bien, dit-il. Pauvre homme! c’est une bien excellente créature.»</p> + +<p>Et il laissa le concierge édifié par ces paroles, et ne sachant pas +lequel il devait le plus admirer, du jeune maître ou du vieux serviteur.</p> + +<p>«Dételez vite, et montez chez moi», dit Andrea à son groom.</p> + +<p>En deux bonds, le jeune homme fut dans sa chambre et eut brûlé la lettre +de Caderousse, dont il fit disparaître jusqu’aux cendres.</p> + +<p>Il achevait cette opération lorsque le domestique entra.</p> + +<p>«Tu es de la même taille que moi, Pierre, lui dit-il.</p> + +<p>—J’ai cet honneur-là, Excellence, répondit le valet.</p> + +<p>—Tu dois avoir une livrée neuve qu’on t’a apportée hier?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—J’ai affaire à une petite grisette à qui je ne veux dire ni mon titre +ni ma condition. Prête-moi ta livrée et apporte-moi tes papiers, afin +que je puisse, si besoin est, coucher dans une auberge.»</p> + +<p>Pierre obéit.</p> + +<p>Cinq minutes après, Andrea, complètement déguisé, sortait de l’hôtel +sans être reconnu, prenait un cabriolet et se faisait conduire à +l’auberge du Cheval-Rouge, à Picpus.</p> + +<p>Le lendemain, il sortit de l’auberge du Cheval-Rouge comme il était +sorti de l’hôtel des Princes, c’est-à-dire sans être remarqué, descendit +le faubourg Saint-Antoine, prit le boulevard jusqu’à la rue +Ménilmontant, et, s’arrêtant à la porte de la troisième maison a gauche, +chercha à qui il pouvait, en l’absence du concierge, demander des +renseignements.</p> + +<p>«Que cherchez-vous, mon joli garçon? demanda la fruitière d’en face.</p> + +<p>—M. Pailletin, s’il vous plaît, ma grosse maman? répondit Andrea.</p> + +<p>—Un boulanger retiré? demanda la fruitière.</p> + +<p>—Justement, c’est cela.</p> + +<p>—Au fond de la cour, à gauche, au troisième.»</p> + +<p>Andrea prit le chemin indiqué, et au troisième trouva une patte de +lièvre qu’il agita avec un sentiment de mauvaise humeur dont le +mouvement précipité de la sonnette se ressentit.</p> + +<p>Une seconde après, la figure de Caderousse apparut au grillage pratiqué +dans la porte.</p> + +<p>«Ah! tu es exact», dit-il.</p> + +<p>Et il tira les verrous.</p> + +<p>«Parbleu!» dit Andrea en entrant.</p> + +<p>Et il lança devant lui sa casquette de livrée qui, manquant la chaise, +tomba à terre et fit le tour de la chambre en roulant sur sa +circonférence.</p> + +<p>«Allons, allons, dit Caderousse, ne te fâche pas, le petit! Voyons, +tiens, j’ai pensé à toi, regarde un peu le bon déjeuner que nous aurons: +rien que des choses que tu aimes, tron de l’air!»</p> + +<p>Andrea sentit en effet, en respirant, une odeur de cuisine dont les +arômes grossiers ne manquaient pas d’un certain charme pour un estomac +affamé, c’était ce mélange de graisse fraîche et d’ail qui signale la +cuisine provençale d’un ordre inférieur; c’était en outre un goût de +poisson gratiné, puis, par-dessus tout, l’âpre parfum de la muscade et +du girofle. Tout cela s’exhalait de deux plats creux et couverts, posés +sur deux fourneaux, et d’une casserole qui bruissait dans le four d’un +poêle de fonte.</p> + +<p>Dans la chambre voisine, Andrea vit en outre une table assez propre +ornée de deux couverts, de deux bouteilles de vin cachetées, l’une de +vert, l’autre de jaune, d’une bonne mesure d’eau-de-vie dans un carafon, +et d’une macédoine de fruits dans une large feuille de chou posée avec +art sur une assiette de faïence.</p> + +<p>«Que t’en semble? le petit, dit Caderousse; hein, comme cela embaume! +Ah! dame! tu sais, j’étais bon cuisinier là-bas! te rappelles-tu comme +on se léchait les doigts de ma cuisine? Et toi tout le premier, tu en as +goûté de mes sauces, et tu ne les méprisais pas, que je crois.»</p> + +<p>Et Caderousse se mit à éplucher un supplément d’oignons.</p> + +<p>«C’est bon, c’est bon, dit Andrea avec humeur, pardieu!, si c’est pour +déjeuner avec toi que tu m’as dérangé, que le diable t’emporte!</p> + +<p>—Mon fils, dit sentencieusement Caderousse, en mangeant l’on cause; et +puis, ingrat que tu es, tu n’as donc pas de plaisir à voir un peu ton +ami? Moi, j’en pleure de joie.»</p> + +<p>Caderousse, en effet, pleurait réellement; seulement, il eût été +difficile de dire si c’était la joie ou les oignons qui opéraient sur la +glande lacrymale de l’ancien aubergiste du pont du Gard.</p> + +<p>«Tais-toi donc, hypocrite, dit Andrea; tu m’aimes, toi?</p> + +<p>—Oui, je t’aime, ou le diable m’emporte; c’est une faiblesse, dit +Caderousse, je le sais bien, mais c’est plus fort que moi.</p> + +<p>—Ce qui ne t’empêche pas de m’avoir fait venir pour quelque perfidie.</p> + +<p>—Allons donc! dit Caderousse en essuyant son large couteau à son +tablier, si je ne t’aimais pas, est-ce que je supporterais la vie +misérable que tu me fais? Regarde un peu, tu as sur le dos l’habit de +ton domestique, donc tu as un domestique; moi, je n’en ai pas, et je +suis forcé d’éplucher mes légumes moi-même: tu fais fi de ma cuisine, +parce que tu dînes à la table d’hôte de l’hôtel des Princes ou au Café +de Paris. Eh bien, moi aussi, je pourrais avoir un domestique; moi +aussi, je pourrais avoir un tilbury; moi aussi, je pourrais dîner où je +voudrais: eh bien, pourquoi est-ce que je m’en prive? pour ne pas faire +de peine à mon petit Benedetto. Voyons, avoue seulement que je le +pourrais, hein?»</p> + +<p>Et un regard parfaitement clair de Caderousse termina le sens de la +phrase.</p> + +<p>«Bon, dit Andrea, mettons que tu m’aimes: alors pourquoi exiges-tu que +je vienne déjeuner avec toi?</p> + +<p>—Mais pour te voir, le petit.</p> + +<p>—Pour me voir, à quoi bon? puisque nous avons fait d’avance toutes nos +conditions.</p> + +<p>—Eh! cher ami, dit Caderousse, est-ce qu’il y a des testaments sans +codicilles? Mais tu es venu pour déjeuner d’abord, n’est-ce pas? Eh +bien, voyons, assieds-toi, et commençons par ces sardines et ce beurre +frais, que j’ai mis sur des feuilles de vigne à ton intention, méchant. +Ah! oui, tu regardes ma chambre, mes quatre chaises de paille, mes +images à trois francs le cadre. Dame! que veux-tu, ça n’est pas l’hôtel +des Princes.</p> + +<p>—Allons, te voilà dégoûté à présent; tu n’es plus heureux, toi qui ne +demandais qu’à avoir l’air d’un boulanger retiré.»</p> + +<p>Caderousse poussa un soupir.</p> + +<p>«Eh bien, qu’as-tu à dire? tu as vu ton rêve réalisé.</p> + +<p>—J’ai à dire que c’est un rêve, un boulanger retiré, mon pauvre +Benedetto, c’est riche, cela a des rentes.</p> + +<p>—Pardieu! tu en as des rentes.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui, toi, puisque je t’apporte tes deux cents francs.»</p> + +<p>Caderousse haussa les épaules.</p> + +<p>«C’est humiliant, dit-il, de recevoir ainsi de l’argent donné à +contrecœur, de l’argent éphémère, qui peut me manquer du jour au +lendemain. Tu vois bien que je suis obligé de faire des économies pour +le cas où ta prospérité ne durerait pas. Eh! mon ami, la fortune est +inconstante, comme disait l’aumônier... du régiment. Je sais bien +qu’elle est immense, ta prospérité, scélérat; tu vas épouser la fille de +Danglars.</p> + +<p>—Comment! de Danglars?</p> + +<p>—Et certainement, de Danglars! Ne faut-il pas que je dise du baron +Danglars? C’est comme si je disais du comte Benedetto. C’était un ami, +Danglars, et s’il n’avait pas la mémoire si mauvaise, il devrait +m’inviter à ta noce... attendu qu’il est venu à la mienne... oui, oui, +oui, à la mienne! Dame! il n’était pas si fier dans ce temps-là; il +était petit commis chez ce bon M. Morrel. J’ai dîné plus d’une fois avec +lui et le comte de Morcerf.... Va, tu vois que j’ai de belles +connaissances et que si je voulais les cultiver un petit peu, nous nous +rencontrerions dans les mêmes salons.</p> + +<p>—Allons donc, ta jalousie te fait voir des arcs-en-ciel, Caderousse.</p> + +<p>—C’est bon, Benedetto mio, on sait ce que l’on dit. Peut-être qu’un +jour aussi l’on mettra son habit des dimanches, et qu’on ira dire à une +porte cochère: «Le cordon, s’il vous plaît!» En attendant, assieds-toi +et mangeons.»</p> + +<p>Caderousse donna l’exemple et se mit à déjeuner de bon appétit, et en +faisant l’éloge de tous les mets qu’il servait à son hôte.</p> + +<p>Celui-ci sembla prendre son parti, déboucha bravement les bouteilles et +attaqua la bouillabaisse et la morue gratinée à l’ail et à l’huile.</p> + +<p>«Ah! compère, dit Caderousse, il paraît que tu te raccommodes avec ton +ancien maître d’hôtel?</p> + +<p>—Ma foi, oui, répondit Andrea, chez lequel, jeune et vigoureux qu’il +était, l’appétit l’emportait pour le moment sur toute autre chose.</p> + +<p>—Et tu trouves cela bon, coquin?</p> + +<p>—Si bon, que je ne comprends pas comment un homme qui fricasse et qui +mange de si bonnes choses peut trouver que la vie est mauvaise.</p> + +<p>—Vois-tu, dit Caderousse, c’est que tout mon bonheur est gâté par une +seule pensée.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C’est que je vis aux dépens d’un ami, moi qui ai toujours bravement +gagné ma vie moi-même.</p> + +<p>—Oh! oh! qu’à cela ne tienne, dit Andrea, j’ai assez pour deux, ne te +gêne pas.</p> + +<p>—Non, vraiment; tu me croiras si tu veux, à la fin de chaque mois, j’ai +des remords.</p> + +<p>—Bon Caderousse!</p> + +<p>—C’est au point qu’hier je n’ai pas voulu prendre les deux cents +francs.</p> + +<p>—Oui, tu voulais me parler; mais est-ce bien le remords, voyons?</p> + +<p>—Le vrai remords; et puis il m’était venu une idée.»</p> + +<p>Andrea frémit; il frémissait toujours aux idées de Caderousse.</p> + +<p>«C’est misérable, vois-tu, continua celui-ci, d’être toujours à attendre +la fin d’un mois.</p> + +<p>—Eh! dit philosophiquement Andrea, décidé à voir venir son compagnon, +la vie ne se passe-t-elle pas à attendre? Moi, par exemple, est-ce que +je fais autre chose? Eh bien, je prends patience, n’est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, parce qu’au lieu d’attendre deux cents misérables francs, tu en +attends cinq ou six mille, peut-être dix, peut-être douze même; car tu +es un cachottier: là-bas, tu avais toujours des boursicots, des +tirelires que tu essayais de soustraire à ce pauvre ami Caderousse. +Heureusement qu’il avait le nez fin, l’ami Caderousse en question.</p> + +<p>—Allons, voilà que tu vas te remettre à divaguer, dit Andrea, à parler +et à reparler du passé toujours! Mais à quoi bon rabâcher comme cela, je +te le demande?</p> + +<p>—Ah! c’est que tu as vingt et un ans, toi, et que tu peux oublier le +passé; j’en ai cinquante, et je suis bien forcé de m’en souvenir. Mais +n’importe, revenons aux affaires.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je voulais dire que si j’étais à ta place....</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Je réaliserais....</p> + +<p>—Comment! tu réaliserais....</p> + +<p>—Oui, je demanderais un semestre d’avance, sous prétexte que je veux +devenir éligible et que je vais acheter une ferme; puis avec mon +semestre je décamperais.</p> + +<p>—Tiens, tiens, tiens, fit Andrea, ce n’est pas si mal pensé, cela, +peut-être!</p> + +<p>—Mon cher ami, dit Caderousse, mange de ma cuisine et suis mes +conseils; tu ne t’en trouveras pas plus mal, physiquement et moralement.</p> + +<p>—Eh bien, mais, dit Andrea, pourquoi ne suis-tu pas toi-même le conseil +que tu donnes? pourquoi ne réalises-tu pas un semestre, une année même +et ne te retires-tu pas à Bruxelles? Au lieu d’avoir l’air d’un +boulanger retiré, tu aurais l’air d’un banqueroutier dans l’exercice de +ses fonctions: cela est bien porté.</p> + +<p>—Mais comment diable veux-tu que je me retire avec douze cents francs?</p> + +<p>—Ah! Caderousse, dit Andrea, comme tu te fais exigeant! Il y a deux +mois, tu mourais de faim.</p> + +<p>—L’appétit vient en mangeant, dit Caderousse en montrant ses dents +comme un singe qui rit ou comme un tigre qui gronde. Aussi, ajouta-t-il +en coupant avec ces mêmes dents, si blanches et si aiguës, malgré l’âge, +une énorme bouchée de pain, j’ai fait un plan.»</p> + +<p>Les plans de Caderousse épouvantaient Andrea encore plus que ses idées; +les idées n’étaient que le germe, le plan, c’était la réalisation.</p> + +<p>«Voyons ce plan, dit-il; ce doit être joli!</p> + +<p>—Pourquoi pas? Le plan grâce auquel nous avons quitté l’établissement +de M. Chose, de qui venait-il, hein? de moi, je présuppose; il n’en +était pas plus mauvais, ce me semble, puisque nous voilà ici!</p> + +<p>—Je ne dis pas, répondit Andrea, tu as quelquefois du bon; mais enfin, +voyons ton plan.</p> + +<p>—Voyons, poursuivit Caderousse, peux-tu, toi, sans débourser un sou, +me faire avoir une quinzaine de mille francs... non, ce n’est pas assez +de quinze mille francs, je ne veux pas devenir honnête homme à moins de +trente mille francs?</p> + +<p>—Non, répondit sèchement Andrea, non, je ne le puis pas.</p> + +<p>—Tu ne m’as pas compris, à ce qu’il paraît, répondit froidement +Caderousse d’un air calme; je t’ai dit sans débourser un sou.</p> + +<p>—Ne veux-tu pas que je vole pour gâter toute mon affaire, et la tienne +avec la mienne, et qu’on nous reconduise là-bas?</p> + +<p>—Oh! moi, dit Caderousse, ça m’est bien égal qu’on me reprenne; je suis +un drôle de corps, sais-tu: je m’ennuie parfois des camarades; ce n’est +pas comme toi, sans cœur, qui voudrais ne jamais les revoir!»</p> + +<p>Andrea fit plus que frémir cette fois, il pâlit.</p> + +<p>«Voyons Caderousse, pas de bêtises, dit-il.</p> + +<p>—Eh! non, sois donc tranquille, mon petit Benedetto; mais indique-moi +donc un petit moyen de gagner ces trente mille francs sans te mêler de +rien; tu me laisseras faire, voilà tout!</p> + +<p>—Eh bien, je verrai, je chercherai, dit Andrea.</p> + +<p>—Mais, en attendant, tu pousseras mon mois à cinq cents francs, j’ai +une manie, je voudrais prendre une bonne!</p> + +<p>—Eh bien, tu auras tes cinq cents francs, dit Andrea: mais c’est lourd +pour moi, mon pauvre Caderousse... tu abuses....</p> + +<p>—Bah! dit Caderousse; puisque tu puises dans des coffres qui n’ont +point de fond.»</p> + +<p>On eût dit qu’Andrea attendait là son compagnon, tant son œil brilla +d’un rapide éclair qui, il est vrai, s’éteignit aussitôt.</p> + +<p>«Ça, c’est la vérité, répondit Andrea, et mon protecteur est excellent +pour moi.</p> + +<p>—Ce cher protecteur! dit Caderousse; ainsi donc il te fait par mois?...</p> + +<p>—Cinq mille francs, dit Andrea.</p> + +<p>—Autant de mille que tu me fais de cents, reprit Caderousse; en vérité, +il n’y a que des bâtards pour avoir du bonheur. Cinq mille francs par +mois.... Que diable peut-on faire de tout cela?</p> + +<p>—Eh, mon Dieu! c’est bien vite dépensé; aussi, je suis comme toi, je +voudrais bien avoir un capital.</p> + +<p>—Un capital... oui... je comprends, tout le monde voudrait bien avoir +un capital.</p> + +<p>—Eh bien, moi, j’en aurai un.</p> + +<p>—Et qui est-ce qui te le fera? ton prince?</p> + +<p>—Oui, mon prince; malheureusement il faut que j’attende.</p> + +<p>—Que tu attendes quoi? demanda Caderousse.</p> + +<p>—Sa mort. </p> + +<p>—La mort de ton prince?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Parce qu’il m’a porté sur son testament.</p> + +<p>—Vrai?</p> + +<p>—Parole d’honneur!</p> + +<p>—Pour combien?</p> + +<p>—Pour cinq cent mille!</p> + +<p>—Rien que cela; merci du peu.</p> + +<p>—C’est comme je te le dis.</p> + +<p>—Allons donc, pas possible!</p> + +<p>—Caderousse, tu es mon ami?</p> + +<p>—Comment donc! à la vie, à la mort.</p> + +<p>—Eh bien, je vais te dire un secret.</p> + +<p>—Dis.</p> + +<p>—Mais écoute.</p> + +<p>—Oh! pardieu! muet comme une carpe.</p> + +<p>—Eh bien, je crois....»</p> + +<p>Andrea s’arrêta en regardant autour de lui.</p> + +<p>«Tu crois?... N’aie pas peur, pardieu! nous sommes seuls.</p> + +<p>—Je crois que j’ai retrouvé mon père.</p> + +<p>—Ton vrai père?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Pas le père Cavalcanti.</p> + +<p>—Non, puisque celui-là est reparti; le vrai, comme tu dis.</p> + +<p>—Et ce père, c’est....</p> + +<p>—Eh bien, Caderousse, c’est le comte de Monte-Cristo.</p> + +<p>—Bah!</p> + +<p>—Oui; tu comprends, alors tout s’explique. Il ne peut pas m’avouer tout +haut, à ce qu’il paraît, mais il me fait reconnaître par M. Cavalcanti, +à qui il donne cinquante mille francs pour ça.</p> + +<p>—Cinquante mille francs pour être ton père! Moi, j’aurais accepté pour +moitié prix, pour vingt mille, pour quinze mille! Comment, tu n’as pas +pensé à moi?</p> + +<p>—Est-ce que je savais cela, puisque tout s’est fait tandis que nous +étions là-bas?</p> + +<p>—Ah! c’est vrai. Et tu dis que, par son testament...?</p> + +<p>—Il me laisse cinq cent mille livres.</p> + +<p>—Tu en es sûr?</p> + +<p>—Il me l’a montré; mais ce n’est pas le tout.</p> + +<p>—Il y a un codicille, comme je disais tout à l’heure!</p> + +<p>—Probablement.</p> + +<p>—Et dans ce codicille?...</p> + +<p>—Il me reconnaît.</p> + +<p>—Oh! le bon homme de père, le brave homme de père, l’honnêtissime homme +de père! dit Caderousse en faisant tourner en l’air une assiette qu’il +retint entre ses deux mains.</p> + +<p>—Voilà! dis encore que j’ai des secrets pour toi!</p> + +<p>—Non, et ta confiance t’honore à mes yeux. Et ton prince de père, il +est donc riche, richissime?</p> + +<p>—Je crois bien. Il ne connaît pas sa fortune.</p> + +<p>—Est-ce possible?</p> + +<p>—Dame! je le vois bien, moi qui suis reçu chez lui à toute heure. +L’autre jour, c’était un garçon de banque qui lui apportait cinquante +mille francs dans un portefeuille gros comme ta serviette; hier, c’est +un banquier qui lui apportait cent mille francs en or.»</p> + +<p>Caderousse était abasourdi; il lui semblait que les paroles du jeune +homme avaient le son du métal, et qu’il entendait rouler des cascades de +louis.</p> + +<p>«Et tu vas dans cette maison-là? s’écria-t-il avec naïveté.</p> + +<p>—Quand je veux.»</p> + +<p>Caderousse demeura pensif un instant. Il était facile de voir qu’il +retournait dans son esprit quelque profonde pensée.</p> + +<p>Puis soudain:</p> + +<p>«Que j’aimerais à voir tout cela! s’écria-t-il, et comme tout cela doit +être beau!</p> + +<p>—Le fait est, dit Andrea, que c’est magnifique!</p> + +<p>—Et ne demeure-t-il pas avenue des Champs-Élysées?</p> + +<p>—Numéro trente.</p> + +<p>—Ah! dit Caderousse, numéro trente?</p> + +<p>—Oui, une belle maison isolée, entre cour et jardin, tu ne connais que +cela.</p> + +<p>—C’est possible; mais ce n’est pas l’extérieur qui m’occupe, c’est +l’intérieur: les beaux meubles, hein! qu’il doit y avoir là-dedans?</p> + +<p>—As-tu vu quelquefois les Tuileries?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Eh bien, c’est plus beau.</p> + +<p>—Dis donc, Andrea, il doit faire bon à se baisser quand ce bon +Monte-Cristo laisse tomber sa bourse?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! ce n’est pas la peine d’attendre ce moment-là, dit +Andrea, l’argent traîne dans cette maison-là comme les fruits dans un +verger.</p> + +<p>—Dis donc, tu devrais m’y conduire un jour avec toi.</p> + +<p>—Est-ce que c’est possible! et à quel titre?</p> + +<p>—Tu as raison; mais tu m’as fait venir l’eau à la bouche; faut +absolument que je voie cela; je trouverai un moyen.</p> + +<p>—Pas de bêtises, Caderousse!</p> + +<p>—Je me présenterai comme frotteur.</p> + +<p>—Il y a des tapis partout.</p> + +<p>—Ah! pécaïre! alors il faut que je me contente de voir cela en +imagination.</p> + +<p>—C’est ce qu’il y a de mieux, crois-moi.</p> + +<p>—Tâche au moins de me faire comprendre ce que cela peut être.</p> + +<p>—Comment veux-tu?...</p> + +<p>—Rien de plus facile. Est-ce grand?</p> + +<p>—Ni trop grand ni trop petit.</p> + +<p>—Mais comment est-ce distribué?</p> + +<p>—Dame! il me faudrait de l’encre et du papier pour faire un plan.</p> + +<p>—En voilà!» dit vivement Caderousse.</p> + +<p>Et il alla chercher sur un vieux secrétaire une feuille de papier blanc, +de l’encre et une plume.</p> + +<p>«Tiens, dit Caderousse, trace-moi tout cela sur du papier, mon fils.»</p> + +<p>Andrea prit la plume avec un imperceptible sourire et commença.</p> + +<p>«La maison, comme je te l’ai dit, est entre cour et jardin, vois-tu, +comme cela?»</p> + +<p>Et Andrea fit le tracé du jardin, de la cour et de la maison.</p> + +<p>«Des grands murs?</p> + +<p>—Non, huit ou dix pieds tout au plus.</p> + +<p>—Ce n’est pas prudent, dit Caderousse.</p> + +<p>—Dans la cour, des caisses d’orangers, des pelouses, des massifs de +fleurs. </p> + +<p>—Et pas de pièges à loups?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Les écuries?</p> + +<p>—Aux deux côtés de la grille, où tu vois, là.»</p> + +<p>Andrea continua son plan.</p> + +<p>«Voyons le rez-de-chaussée, dit Caderousse.</p> + +<p>—Au rez-de-chaussée, salle à manger, deux salons, salle de billard, +escalier dans le vestibule, et petit escalier dérobé.</p> + +<p>—Des fenêtres?...</p> + +<p>—Des fenêtres magnifiques, si belles, si larges que, ma foi, oui, je +crois qu’un homme de ta taille passerait par chaque carreau.</p> + +<p>—Pourquoi diable a-t-on des escaliers, quand on a des fenêtres +pareilles?</p> + +<p>—Que veux-tu! le luxe.</p> + +<p>—Mais des volets?</p> + +<p>—Oui, des volets, mais dont on ne se sert jamais. Un original, ce comte +de Monte-Cristo, qui aime à voir le ciel même pendant la nuit!</p> + +<p>—Et les domestiques, où couchent-ils?</p> + +<p>—Oh! ils ont leur maison à eux. Figure-toi un joli hangar à droite en +entrant, où l’on serre les échelles. Eh bien, il y a sur ce hangar une +collection de chambres pour les domestiques, avec des sonnettes +correspondant aux chambres.</p> + +<p>—Ah! diable! des sonnettes!</p> + +<p>—Tu dis?...</p> + +<p>—Moi, rien. Je dis que cela coûte très cher à poser les sonnettes; et à +quoi cela sert-il, je te le demande?</p> + +<p>—Autrefois il y avait un chien qui se promenait la nuit dans la cour, +mais on l’a fait conduire à la maison d’Auteuil, tu sais, à celle où tu +es venu?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Moi, je lui disais encore hier: «C’est imprudent de votre part, +monsieur le comte, car, lorsque vous allez à Auteuil et que vous emmenez +vos domestiques, la maison reste seule.»</p> + +<p>—Eh bien, a-t-il démandé, après?</p> + +<p>—Eh bien, après, quelque beau jour on vous volera.</p> + +<p>—Qu’a-t-il répondu?</p> + +<p>—Ce qu’il a répondu?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Il a répondu: «Eh bien qu’est-ce que cela me fait qu’on me vole?»</p> + +<p>—Andrea, il y a quelque secrétaire à mécanique.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Oui, qui prend le voleur dans une grille et qui joue un air. On m’a +dit qu’il y en avait comme cela à la dernière exposition.</p> + +<p>—Il a tout bonnement un secrétaire en acajou auquel j’ai toujours vu la +clef.</p> + +<p>—Et on ne le vole pas?</p> + +<p>—Non, les gens qui le servent lui sont tout dévoués.</p> + +<p>—Il doit y en avoir dans ce secrétaire-là, hein! de la monnaie?</p> + +<p>—Il y a peut-être... on ne peut pas savoir ce qu’il y a.</p> + +<p>—Et où est-il?</p> + +<p>—Au premier.</p> + +<p>—Fais-moi donc un peu le plan du premier, le petit, comme tu m’as fait +celui du rez-de-chaussée.</p> + +<p>—C’est facile.»</p> + +<p>Et Andrea reprit la plume.</p> + +<p>«Au premier, vois-tu, il y a antichambre, salon; à droite du salon, +bibliothèque et cabinet de travail; à gauche du salon, une chambre à +coucher et un cabinet de toilette. C’est dans le cabinet de toilette +qu’est le fameux secrétaire.</p> + +<p>—Et une fenêtre au cabinet de toilette?</p> + +<p>—Deux, là et là.»</p> + +<p>Et Andrea dessina deux fenêtres à la pièce qui, sur le plan, faisait +l’angle et figurait comme un carré moins grand ajouté au carré long de +la chambre à coucher.</p> + +<p>Caderousse devint rêveur.</p> + +<p>«Et va-t-il souvent à Auteuil? demanda-t-il.</p> + +<p>—Deux ou trois fois par semaine; demain, par exemple, il doit y aller +passer la journée et la nuit.</p> + +<p>—Tu en es sûr?</p> + +<p>—Il m’a invité à y aller dîner.</p> + +<p>—À la bonne heure! voilà une existence, dit Caderousse: maison à la +ville, maison à la campagne!</p> + +<p>—Voilà ce que c’est que d’être riche.</p> + +<p>—Et iras-tu dîner?</p> + +<p>—Probablement.</p> + +<p>—Quand tu y dînes, y couches-tu? </p> + +<p>—Quand cela me fait plaisir. Je suis chez le comte comme chez moi.»</p> + +<p>Caderousse regarda le jeune homme comme pour arracher la vérité du fond +de son cœur. Mais Andrea tira une boîte à cigares de sa poche, y prit +un havane, l’alluma tranquillement et commença à le fumer sans +affectation.</p> + +<p>«Quand veux-tu les cinq cents francs? demanda-t-il à Caderousse.</p> + +<p>—Mais tout de suite, si tu les as.»</p> + +<p>Andrea tira vingt-cinq louis de sa poche.</p> + +<p>«Des jaunets, dit Caderousse; non, merci!</p> + +<p>—Eh bien, tu les méprises?</p> + +<p>—Je les estime, au contraire, mais je n’en veux pas.</p> + +<p>—Tu gagneras le change, imbécile: l’or vaut cinq sous.</p> + +<p>—C’est ça, et puis le changeur fera suivre l’ami Caderousse, et puis on +lui mettra la main dessus, et puis il faudra qu’il dise quels sont les +fermiers qui lui paient ses redevances en or. Pas de bêtises, le petit: +de l’argent tout simplement, des pièces rondes à l’effigie d’un monarque +quelconque. Tout le monde peut atteindre à une pièce de cinq francs.</p> + +<p>—Tu comprends bien que je n’ai pas cinq cents francs sur moi: il +m’aurait fallu prendre un commissionnaire.</p> + +<p>—Eh bien, laisse-les chez toi, à ton concierge, c’est un brave homme, +j’irai les prendre.</p> + +<p>—Aujourd’hui?</p> + +<p>—Non, demain; aujourd’hui je n’ai pas le temps.</p> + +<p>—Eh bien, soit; demain, en partant pour Auteuil, je les laisserai.</p> + +<p>—Je peux compter dessus?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—C’est que je vais arrêter d’avance ma bonne, vois-tu.</p> + +<p>—Arrête. Mais ce sera fini, hein? tu ne me tourmenteras plus?</p> + +<p>—Jamais.»</p> + +<p>Caderousse était devenu si sombre, qu’Andrea craignit d’être forcé de +s’apercevoir de ce changement. Il redoubla donc de gaieté et +d’insouciance.</p> + +<p>«Comme tu es guilleret, dit Caderousse; on dirait que tu tiens déjà ton +héritage!</p> + +<p>—Non pas, malheureusement!... Mais le jour où je le tiendrai....</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, on se souviendra des amis; je ne te dis que ça.</p> + +<p>—Oui, comme tu as bonne mémoire, justement! </p> + +<p>—Que veux-tu? je croyais que tu voulais me rançonner.</p> + +<p>—Moi! oh! quelle idée! moi qui, au contraire, vais encore te donner un +conseil d’ami.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—C’est de laisser ici le diamant que tu as à ton doigt. Ah çà! mais tu +veux donc nous faire prendre? tu veux donc nous perdre tous les deux, +que tu fais de pareilles bêtises?</p> + +<p>—Pourquoi cela? dit Andrea.</p> + +<p>—Comment! tu prends une livrée, tu te déguises en domestique, et tu +gardes à ton doigt un diamant de quatre à cinq mille francs!</p> + +<p>—Peste! tu estimes juste! Pourquoi ne te fais-tu pas +commissaire-priseur?</p> + +<p>—C’est que je m’y connais en diamants; j’en ai eu.</p> + +<p>—Je te conseille de t’en vanter», dit Andrea, qui, sans se courroucer, +comme le craignait Caderousse, de cette nouvelle extorsion, livra +complaisamment la bague.</p> + +<p>Caderousse la regarda de si près qu’il fut clair pour Andrea qu’il +examinait si les arêtes de la coupe étaient bien vives.</p> + +<p>«C’est un faux diamant, dit Caderousse.</p> + +<p>—Allons donc, fit Andrea, plaisantes-tu?</p> + +<p>—Oh! ne te fâche pas, on peut voir.»</p> + +<p>Et Caderousse alla à la fenêtre, fit glisser le diamant sur le carreau; +on entendit crier la vitre.</p> + +<p>«<i>Confiteor</i>! dit Caderousse en passant le diamant à son petit doigt, je +me trompais; mais ces voleurs de joailliers imitent si bien les pierres, +qu’on n’ose plus aller voler dans les boutiques de bijouterie. C’est +encore une branche d’industrie paralysée.</p> + +<p>—Eh bien, dit Andrea, est-ce fini? as-tu encore quelque chose à me +demander? Ne te gêne pas pendant que tu y es.</p> + +<p>—Non, tu es un bon compagnon au fond. Je ne te retiens plus, et je +tâcherai de me guérir de mon ambition.</p> + +<p>—Mais prends garde qu’en vendant ce diamant, il ne t’arrive ce que tu +craignais qu’il ne t’arrivât pour l’or.</p> + +<p>—Je ne le vendrai pas, sois tranquille.</p> + +<p>—Non, pas d’ici à après-demain, du moins, pensa le jeune homme.</p> + +<p>—Heureux coquin! dit Caderousse, tu t’en vas retrouver tes laquais, tes +chevaux, ta voiture et ta fiancée.</p> + +<p>—Mais oui, dit Andrea.</p> + +<p>—Dis donc, j’espère que tu me feras un joli cadeau de noces le jour où +tu épouseras la fille de mon ami Danglars.</p> + +<p>—Je t’ai déjà dit que c’était une imagination que tu t’étais mise en +tête. </p> + +<p>—Combien de dot?</p> + +<p>—Mais je te dis....</p> + +<p>—Un million?»</p> + +<p>Andrea haussa les épaules.</p> + +<p>«Va pour un million, dit Caderousse, tu n’en auras jamais autant que je +t’en désire.</p> + +<p>—Merci, dit le jeune homme.</p> + +<p>—Oh! c’est de bon cœur, ajouta Caderousse en riant de son gros rire. +Attends, que je te reconduise.</p> + +<p>—Ce n’est pas la peine.</p> + +<p>—Si fait.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Oh! parce qu’il y a un petit secret à la porte; c’est une mesure de +précaution que j’ai cru devoir adopter; serrure Huret et Fichet, revue +et corrigée par Gaspard Caderousse. Je t’en confectionnerai une pareille +quand tu seras capitaliste.</p> + +<p>—Merci, dit Andrea; je te ferai prévenir huit jours d’avance.»</p> + +<p>Ils se séparèrent. Caderousse resta sur le palier jusqu’à ce qu’il eût +vu Andrea non seulement descendre les trois étages, mais encore +traverser la cour. Alors il rentra précipitamment, ferma la porte avec +soin, et se mit à étudier, en profond architecte, le plan que lui avait +laissé Andrea.</p> + +<p>«Ce cher Benedetto, dit-il, je crois qu’il ne serait pas fâché +d’hériter, et que celui qui avancera le jour où il doit palper ses cinq +cent mille francs ne sera pas son plus méchant ami.»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXXXII" id="LXXXII"></a><a href="#table">LXXXII</a></h2> + +<h3><a href="#table">L’effraction.</a></h3> + +<p>Le lendemain du jour où avait eu lieu la conversation que nous venons de +rapporter, le comte de Monte-Cristo était en effet parti pour Auteuil +avec Ali, plusieurs domestiques et des chevaux qu’il voulait essayer. Ce +qui avait surtout déterminé ce départ, auquel il ne songeait même pas la +veille, et auquel Andrea ne songeait pas plus que lui, c’était l’arrivée +de Bertuccio, qui, revenu de Normandie, rapportait des nouvelles de la +maison et de la corvette. La maison était prête, et la corvette, arrivée +depuis huit jours et à l’ancre dans une petite anse où elle se tenait +avec son équipage de six hommes, après avoir rempli toutes les +formalités exigées, était déjà en état de reprendre la mer.</p> + +<p>Le comte loua le zèle de Bertuccio et l’invita à se préparer à un prompt +départ, son séjour en France ne devant plus se prolonger au-delà d’un +mois.</p> + +<p>«Maintenant, lui dit-il, je puis avoir besoin d’aller en une nuit de +Paris au Tréport; je veux huit relais échelonnés sur la route qui me +permettent de faire cinquante lieues en dix heures.</p> + +<p>—Votre Excellence avait déjà manifesté ce désir, répondit Bertuccio, et +les chevaux sont prêts. Je les ai achetés et cantonnés moi-même aux +endroits les plus commodes, c’est-à-dire dans des villages où personne +ne s’arrête ordinairement.</p> + +<p>—C’est bien, dit Monte-Cristo, je reste ici un jour ou deux, +arrangez-vous en conséquence.»</p> + +<p>Comme Bertuccio allait sortir pour ordonner tout ce qui avait rapport à +ce séjour, Baptistin ouvrit la porte; il tenait une lettre sur un +plateau de vermeil.</p> + +<p>«Que venez-vous faire ici? demanda le comte en le voyant tout couvert de +poussière, je ne vous ai pas demandé, ce me semble?»</p> + +<p>Baptistin, sans répondre, s’approcha du comte et lui présenta la lettre.</p> + +<p>«Importante et pressée», dit-il.</p> + +<p>Le comte ouvrit la lettre et lut:</p> + +<p>«M. de Monte-Cristo est prévenu que cette nuit même un homme +s’introduira dans sa maison des Champs-Élysées, pour soustraire des +papiers qu’il croit enfermés dans le secrétaire du cabinet de toilette: +on sait M. le comte de Monte-Cristo assez brave pour ne pas recourir à +l’intervention de la police, intervention qui pourrait compromettre +fortement celui qui donne cet avis. M. le comte, soit par une ouverture +qui donnera de la chambre à coucher dans le cabinet, soit s’embusquant +dans le cabinet, pourra se faire justice lui-même. Beaucoup de gens et +de précautions apparentes éloigneraient certainement le malfaiteur, et +feraient perdre à M. de Monte-Cristo cette occasion de connaître un +ennemi que le hasard a fait découvrir à la personne qui donne cet avis +au comte, avis qu’elle n’aurait peut-être pas l’occasion de renouveler +si, cette première entreprise échouant, le malfaiteur en renouvelait une +autre.»</p> + +<p>Le premier mouvement du comte fut de croire à une ruse de voleurs, piège +grossier qui lui signalait un danger médiocre pour l’exposer à un danger +plus grave. Il allait donc faire porter la lettre à un commissaire de +police, malgré la recommandation, et peut-être même à cause de la +recommandation de l’ami anonyme, quand tout à coup l’idée lui vint que +ce pouvait être, en effet, quelque ennemi particulier à lui, que lui +seul pouvait reconnaître et dont, le cas échéant, lui seul pouvait tirer +parti, comme avait fait Fiesque du Maure qui avait voulu l’assassiner. +On connaît le comte; nous n’avons donc pas besoin de dire que c’était un +esprit plein d’audace et de vigueur qui se raidissait contre +l’impossible avec cette énergie qui fait seule les hommes supérieurs. +Par la vie qu’il avait menée, par la décision qu’il avait prise et qu’il +avait tenue de ne reculer devant rien, le comte en était venu à savourer +des jouissances inconnues dans les luttes qu’il entreprenait parfois +contre la nature, qui est Dieu, et contre le monde qui peut bien passer +pour le diable.</p> + +<p>«Ils ne veulent pas me voler mes papiers, dit Monte-Cristo, ils veulent +me tuer; ce ne sont pas des voleurs, ce sont des assassins. Je ne veux +pas que M. le préfet de Police se mêle de mes affaires particulières. Je +suis assez riche, ma foi, pour dégrever en ceci le budget de son +administration.»</p> + +<p>Le comte rappela Baptistin, qui était sorti de la chambre après avoir +apporté la lettre.</p> + +<p>«Vous allez retourner à Paris, dit-il, vous ramènerez ici tous les +domestiques qui restent. J’ai besoin de tout mon monde à Auteuil.</p> + +<p>—Mais ne restera-t-il donc personne à la maison, monsieur le comte? +demanda Baptistin.</p> + +<p>—Si fait, le concierge.</p> + +<p>—Monsieur le comte réfléchira qu’il y a loin de la loge à la maison.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, on pourrait dévaliser tout le logis, sans qu’il entendît le +moindre bruit.</p> + +<p>—Qui cela?</p> + +<p>—Mais des voleurs.</p> + +<p>—Vous êtes un niais, monsieur Baptistin; les voleurs dévalisassent-ils +tout le logement, ne m’occasionneront jamais le désagrément que +m’occasionnerait un service mal fait.»</p> + +<p>Baptistin s’inclina.</p> + +<p>«Vous m’entendez, dit le comte, ramenez vos camarades depuis le premier +jusqu’au dernier; mais que tout reste dans l’état habituel; vous +fermerez les volets du rez-de-chaussée, voilà tout.</p> + +<p>—Et ceux du premier?</p> + +<p>—Vous savez qu’on ne les ferme jamais. Allez.»</p> + +<p>Le comte fit dire qu’il dînerait seul chez lui et ne voulait être servi +que par Ali.</p> + +<p>Il dîna avec sa tranquillité et sa sobriété habituelles, et après le +dîner, faisant signe à Ali de le suivre, il sortit par la petite porte, +gagna le bois de Boulogne comme s’il se promenait, prit sans affectation +le chemin de Paris, et à la nuit tombante se trouva en face de la maison +des Champs-Élysées.</p> + +<p>Tout était sombre, seule une faible lumière brillait dans la loge du +concierge, distante d’une quarantaine de pas de la maison, comme l’avait +dit Baptistin.</p> + +<p>Monte-Cristo s’adossa à un arbre, et, de cet œil qui se trompait si +rarement, sonda la double allée, examina les passants, et plongea son +regard dans les rues voisines, afin de voir si quelqu’un n’était point +embusqué. Au bout de dix minutes, il fut convaincu que personne ne le +guettait. Il courut aussitôt à la petite porte avec Ali, entra +précipitamment, et, par l’escalier de service, dont il avait la clef, +rentra dans sa chambre à coucher, sans ouvrir ou déranger un seul +rideau, sans que le concierge lui-même pût se douter que la maison, +qu’il croyait vide, avait retrouvé son principal habitant.</p> + +<p>Arrivé dans la chambre à coucher, le comte fit signe à Ali de s’arrêter, +puis il passa dans le cabinet, qu’il examina; tout était dans l’état +habituel: le précieux secrétaire à sa place, et la clef au secrétaire. +Il le ferma à double tour, prit la clef, revint à la porte de la chambre +à coucher, enleva la double gâche du verrou, et rentra.</p> + +<p>Pendant ce temps, Ali apportait sur une table les armes que le comte lui +avait demandées, c’est-à-dire une carabine courte et une paire de +pistolets doubles, dont les canons superposés permettaient de viser +aussi sûrement qu’avec des pistolets de tir. Armé ainsi, le comte tenait +la vie de cinq hommes entre ses mains.</p> + +<p>Il était neuf heures et demie à peu près; le comte et Ali mangèrent à la +hâte un morceau de pain et burent un verre de vin d’Espagne; puis +Monte-Cristo fit glisser un de ces panneaux mobiles qui lui permettaient +de voir d’une pièce dans l’autre. Il avait à sa portée ses pistolets et +sa carabine, et Ali, debout près de lui tenait à la main une de ces +petites haches arabes qui n’ont pas changé de forme depuis les +croisades.</p> + +<p>Par une des fenêtres de la chambre à coucher, parallèle à celle du +cabinet, le comte pouvait voir dans la rue.</p> + +<p>Deux heures se passèrent ainsi; il faisait l’obscurité la plus profonde, +et cependant Ali, grâce à sa nature sauvage, et cependant le comte, +grâce sans doute à une qualité acquise, distinguaient dans cette nuit +jusqu’aux plus faibles oscillations des arbres de la cour.</p> + +<p>Depuis longtemps la petite lumière de la loge du concierge s’était +éteinte.</p> + +<p>Il était à présumer que l’attaque, si réellement il y avait une attaque +projetée, aurait lieu par l’escalier du rez-de-chaussée et non par une +fenêtre. Dans les idées de Monte-Cristo, les malfaiteurs en voulaient à +sa vie et non à son argent. C’était donc à sa chambre à coucher qu’ils +s’attaqueraient, et ils parviendraient à sa chambre à coucher soit par +l’escalier dérobé, soi par la fenêtre du cabinet.</p> + +<p>Il plaça Ali devant la porte de l’escalier et continua de surveiller le +cabinet.</p> + +<p>Onze heures trois quarts sonnèrent à l’horloge des Invalides; le vent +d’ouest apportait sur ses humides bouffées la lugubre vibration des +trois coups.</p> + +<p>Comme le dernier coup s’éteignait, le comte crut entendre un léger bruit +du côté du cabinet; ce premier bruit, ou plutôt ce premier grincement, +fut suivi d’un second, puis d’un troisième; au quatrième, le comte +savait à quoi s’en tenir. Une main ferme et exercée était occupée à +couper les quatre côtés d’une vitre avec un diamant.</p> + +<p>Le comte sentit battre plus rapidement son cœur. Si endurcis au danger +que soient les hommes, si bien prévenus qu’ils soient du péril, ils +comprennent toujours, au frémissement de leur cœur et au frissonnement +de leur chair, la différence énorme qui existe entre le rêve et la +réalité, entre le projet et l’exécution.</p> + +<p>Cependant Monte-Cristo ne fit qu’un signe pour prévenir Ali; celui-ci, +comprenant que le danger était du côté du cabinet, fit un pas pour se +rapprocher de son maître.</p> + +<p>Monte-Cristo était avide de savoir à quels ennemis et à combien +d’ennemis il avait affaire.</p> + +<p>La fenêtre où l’on travaillait était en face de l’ouverture par laquelle +le comte plongeait son regard dans le cabinet. Ses yeux se fixèrent donc +vers cette fenêtre: il vit une ombre se dessiner plus épaisse sur +l’obscurité; puis un des carreaux devint tout à fait opaque, comme si +l’on y collait du dehors une feuille de papier, puis le carreau craqua +sans tomber. Par l’ouverture pratiquée, un bras passa qui chercha +l’espagnolette; une seconde après la fenêtre tourna sur ses gonds, et un +homme entra. </p> + +<p>L’homme était seul.</p> + +<p>«Voilà un hardi coquin», murmura le comte.</p> + +<p>En ce moment il sentit qu’Ali lui touchait doucement l’épaule; il se +retourna: Ali lui montrait la fenêtre de la chambre où ils étaient, et +qui donnait sur la rue.</p> + +<p>Monte-Cristo fit trois pas vers cette fenêtre, il connaissait l’exquise +délicatesse des sens du fidèle serviteur. En effet, il vit un autre +homme qui se détachait d’une porte, et, montant sur une borne, semblait +chercher à voir ce qui se passait chez le comte.</p> + +<p>«Bon! dit-il, ils sont deux: l’un agit, l’autre guette!»</p> + +<p>Il fit signe à Ali de ne pas perdre des yeux l’homme de la rue, et +revint à celui du cabinet.</p> + +<p>Le coupeur de vitres était entré et s’orientait, les bras tendus en +avant.</p> + +<p>Enfin il parut s’être rendu compte de toutes choses; il y avait deux +portes dans le cabinet, il alla pousser les verrous de toutes deux.</p> + +<p>Lorsqu’il s’approcha de celle de la chambre à coucher, Monte-Cristo crut +qu’il venait pour entrer, et prépara un de ses pistolets; mais il +entendit simplement le bruit des verrous glissant dans leurs anneaux de +cuivre. C’était une précaution, voilà tout; le nocturne visiteur, +ignorant le soin qu’avait pris le comte d’enlever les gâches, pouvait +désormais se croire chez lui et agir en toute tranquillité.</p> + +<p>Seul et libre de tous ses mouvements, l’homme alors tira de sa large +poche quelque chose, que le comte ne put distinguer, posa ce quelque +chose sur un guéridon, puis il alla droit au secrétaire, le palpa à +l’endroit de la serrure, et s’aperçut que, contre son attente, la clef +manquait.</p> + +<p>Mais le casseur de vitres était un homme de précaution et qui avait tout +prévu; le comte entendit bientôt ce froissement du fer contre le fer que +produit, quand on le remue, ce trousseau de clefs informes qu’apportent +les serruriers quand on les envoie chercher pour ouvrir une porte, et +auxquels les voleurs ont donné le nom de rossignols, sans doute à cause +du plaisir qu’ils éprouvent à entendre leur chant nocturne, lorsqu’ils +grincent contre le pêne de la serrure.</p> + +<p>«Ah! ah! murmura Monte-Cristo avec un sourire de désappointement, ce +n’est qu’un voleur.»</p> + +<p>Mais l’homme, dans l’obscurité, ne pouvait choisir l’instrument +convenable. Il eut alors recours à l’objet qu’il avait posé sur le +guéridon; il fit jouer un ressort, et aussitôt une lumière pâle, mais +assez vive cependant pour qu’on pût voir, envoya son reflet doré sur les +mains et sur le visage de cet homme.</p> + +<p>«Tiens! fit tout à coup Monte-Cristo en se reculant avec un mouvement de +surprise, c’est....»</p> + +<p>Ali leva sa hache.</p> + +<p>«Ne bouge pas, lui dit Monte-Cristo tout bas, et laisse là ta hache, +nous n’avons plus besoin d’armes ici.»</p> + +<p>Puis il ajouta quelques mots en baissant encore la voix, car +l’exclamation, si faible qu’elle fût, que la surprise avait arrachée au +comte, avait suffi pour faire tressaillir l’homme, qui était resté dans +la pose du rémouleur antique. C’était un ordre que venait de donner le +comte, car aussitôt Ali s’éloigna sur la pointe du pied, détacha de la +muraille de l’alcôve un vêtement noir et un chapeau triangulaire. +Pendant ce temps, Monte-Cristo ôtait rapidement sa redingote, son gilet +et sa chemise, et l’on pouvait, grâce au rayon de lumière filtrant par +la fente du panneau, reconnaître sur la poitrine du comte une de ces +souples et fines tuniques de mailles d’acier, dont la dernière, dans +cette France où l’on ne craint plus les poignards, fut peut-être portée +par le roi Louis XVI, qui craignait le couteau pour sa poitrine, et qui +fut frappé d’une hache à la tête.</p> + +<p>Cette tunique disparut bientôt sous une longue soutane comme les cheveux +du comte sous une perruque à tonsure; le chapeau triangulaire, placé sur +la perruque, acheva de changer le comte en abbé.</p> + +<p>Cependant l’homme n’entendant plus rien, s’était relevé, et pendant le +temps que Monte-Cristo opérait sa métamorphose, était allé droit au +secrétaire, dont la serrure commençait à craquer sous son <i>rossignol</i>.</p> + +<p>«Bon! murmura le comte, lequel se reposait sans doute sur quelque secret +de serrurerie qui devait être inconnu au crocheteur de portes, si habile +qu’il fût bon! tu en as pour quelques minutes.» Et il alla à la fenêtre.</p> + +<p>L’homme qu’il avait vu monter sur une borne en était descendu, et se +promenait toujours dans la rue; mais, chose singulière, au lieu de +s’inquiéter de ceux qui pouvaient venir, soit par l’avenue des +Champs-Élysées, soit par le faubourg Saint-Honoré, il ne paraissait +préoccupé que de ce qui se passait chez le comte, et tous ses mouvements +avaient pour but de voir ce qui se passait dans le cabinet.</p> + +<p>Monte-Cristo, tout à coup, se frappa le front et laissa errer sur ses +lèvres entrouvertes un rire silencieux.</p> + +<p>Puis se rapprochant d’Ali:</p> + +<p>«Demeure ici, lui dit-il tout bas, caché dans l’obscurité, et quel que +soit le bruit que tu entendes, quelque chose qui se passe, n’entre et ne +te montre que si je t’appelle par ton nom.»</p> + +<p>Ali fit signe de la tête qu’il avait compris et qu’il obéirait.</p> + +<p>Alors Monte-Cristo tira d’une armoire une bougie tout allumée, et au +moment où le voleur était le plus occupé à sa serrure, il ouvrit +doucement la porte ayant soin que la lumière qu’il tenait à la main +donnât tout entière sur son visage.</p> + +<p>La porte tourna si doucement que le voleur n’entendit pas le bruit. +Mais, à son grand étonnement, il vit tout à coup la chambre s’éclairer.</p> + +<p>Il se retourna.</p> + +<p>«Eh! bonsoir, cher monsieur Caderousse, dit Monte-Cristo; que diable +venez-vous donc faire ici à une pareille heure!</p> + +<p>—L’abbé Busoni!» s’écria Caderousse.</p> + +<p>Et ne sachant comment cette étrange apparition était venue jusqu’à lui, +puisqu’il avait fermé les portes, il laissa tomber son trousseau de +fausses clefs, et resta immobile et comme frappé de stupeur.</p> + +<p>Le comte alla se placer entre Caderousse et la fenêtre, coupant ainsi au +voleur terrifié son seul moyen de retraite.</p> + +<p>«L’abbé Busoni! répéta Caderousse en fixant sur le comte des yeux +hagards.</p> + +<p>—Eh bien, sans doute, l’abbé Busoni, reprit Monte-Cristo, lui-même en +personne, et je suis bien aise que vous me reconnaissiez, mon cher +monsieur Caderousse, cela prouve que nous avons bonne mémoire, car, si +je ne me trompe, voilà tantôt dix ans que nous ne nous sommes vus.»</p> + +<p>Ce calme, cette ironie, cette puissance, frappèrent l’esprit de +Caderousse d’une terreur vertigineuse.</p> + +<p>«L’abbé! l’abbé! murmura-t-il en crispant ses poings et en faisant +claquer ses dents.</p> + +<p>—Nous voulons donc voler le comte de Monte-Cristo? continua le prétendu +abbé.</p> + +<p>—Monsieur l’abbé, murmura Caderousse cherchant à gagner la fenêtre que +lui interceptait impitoyablement le comte, monsieur l’abbé, je ne +sais... je vous prie de croire... je vous jure....</p> + +<p>—Un carreau coupé, continua le comte, une lanterne sourde, un trousseau +de rossignols, un secrétaire à demi forcé, c’est clair cependant.»</p> + +<p>Caderousse s’étranglait avec sa cravate, il cherchait un angle où se +cacher, un trou par où disparaître.</p> + +<p>«Allons, dit le comte, je vois que vous êtes toujours le même, monsieur +l’assassin.</p> + +<p>—Monsieur l’abbé, puisque vous savez tout, vous savez que ce n’est pas +moi, que c’est la Carconte; ç’a été reconnu au procès, puisqu’ils ne +m’ont condamné qu’aux galères.</p> + +<p>—Vous avez donc fini votre temps, que je vous retrouve en train de vous +y faire ramener?</p> + +<p>—Non, monsieur l’abbé, j’ai été délivré par quelqu’un.</p> + +<p>—Ce quelqu’un-là a rendu un charmant service à la société.</p> + +<p>—Ah! dit Caderousse, j’avais cependant bien promis....</p> + +<p>—Ainsi, vous êtes en rupture de ban? interrompit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Hélas! oui, fit Caderousse, très inquiet.</p> + +<p>—Mauvaise récidive.... Cela vous conduira, si je ne me trompe, à la +place de Grève. Tant pis, tant pis, diavolo! comme disent les mondains +de mon pays.</p> + +<p>—Monsieur l’abbé, je cède à un entraînement....</p> + +<p>—Tous les criminels disent cela.</p> + +<p>—Le besoin....</p> + +<p>—Laissez donc, dit dédaigneusement Busoni, le besoin peut conduire à +demander l’aumône, à voler un pain à la porte d’un boulanger, mais non +à venir forcer un secrétaire dans une maison que l’on croit inhabitée. +Et lorsque le bijoutier Joannès venait de vous compter quarante-cinq +mille francs en échange du diamant que je vous avais donné, et que vous +l’avez tué pour avoir le diamant et l’argent, était-ce aussi le besoin?</p> + +<p>—Pardon, monsieur l’abbé, dit Caderousse; vous m’avez déjà sauvé une +fois, sauvez-moi encore une seconde.</p> + +<p>—Cela ne m’encourage pas.</p> + +<p>—Êtes-vous seul, monsieur l’abbé? demanda Caderousse en joignant les +mains, ou bien avez-vous là des gendarmes tout prêts à me prendre?</p> + +<p>—Je suis tout seul, dit l’abbé, et j’aurai encore pitié de vous et je +vous laisserai aller au risque des nouveaux malheurs que peut amener ma +faiblesse, si vous me dites toute la vérité.</p> + +<p>—Ah! monsieur l’abbé! s’écria Caderousse en joignant les mains et en se +rapprochant d’un pas de Monte-Cristo, je puis bien vous dire que vous +êtes mon sauveur, vous!</p> + +<p>—Vous prétendez qu’on vous a délivré du bagne?</p> + +<p>—Oh! ça, foi de Caderousse, monsieur l’abbé!</p> + +<p>—Qui cela?</p> + +<p>—Un Anglais.</p> + +<p>—Comment s’appelait-il?</p> + +<p>—Lord Wilmore.</p> + +<p>—Je le connais; je saurai donc si vous mentez.</p> + +<p>—Monsieur l’abbé, je dis la vérité pure.</p> + +<p>—Cet Anglais vous protégeait donc?</p> + +<p>—Non pas moi, mais un jeune Corse qui était mon compagnon de chaîne.</p> + +<p>—Comment se nommait ce jeune Corse?</p> + +<p>—Benedetto.</p> + +<p>—C’est un nom de baptême.</p> + +<p>—Il n’en avait pas d’autre, c’était un enfant trouvé.</p> + +<p>—Alors ce jeune homme s’est évadé avec vous?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Nous travaillions à Saint-Mandrier, près de Toulon. Connaissez-vous +Saint-Mandrier?</p> + +<p>—Je le connais.</p> + +<p>—Eh bien, pendant qu’on dormait, de midi à une heure....</p> + +<p>—Des forçats qui font la sieste! Plaignez donc ces gaillards-là, dit +l’abbé. </p> + +<p>—Dame! fit Caderousse, on ne peut pas toujours travailler, on n’est pas +des chiens.</p> + +<p>—Heureusement pour les chiens, dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Pendant que les autres faisaient donc la sieste, nous nous sommes +éloignés un petit peu, nous avons scié nos fers avec une lime que nous +avait fait parvenir l’Anglais, et nous nous sommes sauvés à la nage.</p> + +<p>—Et qu’est devenu ce Benedetto?</p> + +<p>—Je n’en sais rien.</p> + +<p>—Vous devez le savoir cependant.</p> + +<p>—Non, en vérité. Nous nous sommes séparés à Hyères.»</p> + +<p>Et, pour donner plus de poids à sa protestation, Caderousse fit encore +un pas vers l’abbé qui demeura immobile à sa place, toujours calme et +interrogateur.</p> + +<p>«Vous mentez! dit l’abbé Busoni, avec un accent d’irrésistible autorité.</p> + +<p>—Monsieur l’abbé!...</p> + +<p>—Vous mentez! cet homme est encore votre ami, et vous vous servez de +lui comme d’un complice peut-être?</p> + +<p>—Oh! monsieur l’abbé!...</p> + +<p>—Depuis que vous avez quitté Toulon, comment avez-vous vécu? Répondez.</p> + +<p>—Comme j’ai pu.</p> + +<p>—Vous mentez!» reprit une troisième fois l’abbé avec un accent plus +impératif encore.</p> + +<p>Caderousse terrifié, regarda le comte.</p> + +<p>«Vous avez vécu, reprit celui-ci, de l’argent qu’il vous a donné.</p> + +<p>—Eh bien, c’est vrai, dit Caderousse; Benedetto est devenu un fils de +grand seigneur.</p> + +<p>—Comment peut-il être fils de grand seigneur?</p> + +<p>—Fils naturel.</p> + +<p>—Et comment nommez-vous ce grand seigneur?</p> + +<p>—Le comte de Monte-Cristo, celui-là même chez qui nous sommes.</p> + +<p>—Benedetto le fils du comte? reprit Monte-Cristo étonné à son tour.</p> + +<p>—Dame! il faut bien croire, puisque le comte lui a trouvé un faux père, +puisque le comte lui fait quatre mille francs par mois, puisque le comte +lui laisse cinq cent mille francs par son testament.</p> + +<p>—Ah! ah! dit le faux abbé, qui commençait à comprendre; et quel nom +porte, en attendant, ce jeune homme?</p> + +<p>—Il s’appelle Andrea Cavalcanti.</p> + +<p>—Alors c’est ce jeune homme que mon ami le comte de Monte-Cristo reçoit +chez lui, et qui va épouser Mlle Danglars?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Et vous souffrez cela, misérable! vous qui connaissez sa vie et sa +flétrissure?</p> + +<p>—Pourquoi voulez-vous que j’empêche un camarade de réussir? dit +Caderousse.</p> + +<p>—C’est juste, ce n’est pas à vous de prévenir M. Danglars, c’est à moi.</p> + +<p>—Ne faites pas cela, monsieur l’abbé!...</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce que c’est notre pain que vous nous feriez perdre.</p> + +<p>—Et vous croyez que, pour conserver le pain à des misérables comme +vous, je me ferai le fauteur de leur ruse, le complice de leurs crimes?</p> + +<p>—Monsieur l’abbé! dit Caderousse en se rapprochant encore.</p> + +<p>—Je dirai tout.</p> + +<p>—À qui?</p> + +<p>—À M. Danglars.</p> + +<p>—Tron de l’air! s’écria Caderousse en tirant un couteau tout ouvert de +son gilet, et en frappant le comte au milieu de la poitrine, tu ne diras +rien, l’abbé!»</p> + +<p>Au grand étonnement de Caderousse, le poignard, au lieu de pénétrer dans +la poitrine du comte, rebroussa émoussé.</p> + +<p>En même temps le comte saisit de la main gauche le poignet de +l’assassin, et le tordit avec une telle force que le couteau tomba de +ses doigts raidis et que Caderousse poussa un cri de douleur.</p> + +<p>Mais le comte, sans s’arrêter à ce cri, continua de tordre le poignet du +bandit jusqu’à ce que, le bras disloqué, il tombât d’abord à genoux, +puis ensuite la face contre terre.</p> + +<p>Le comte appuya son pied sur sa tête et dit:</p> + +<p>«Je ne sais qui me retient de te briser le crâne, scélérat!</p> + +<p>—Ah! grâce! grâce!» cria Caderousse.</p> + +<p>Le comte retira son pied.</p> + +<p>«Relève-toi!» dit-il.</p> + +<p>Caderousse se releva.</p> + +<p>«Tudieu! quel poignet vous avez, monsieur l’abbé! dit Caderousse, +caressant son bras tout meurtri par les tenailles de chair qui l’avaient +étreint; tudieu! quel poignet!</p> + +<p>—Silence. Dieu me donne la force de dompter une bête féroce comme toi; +c’est au nom de ce Dieu que j’agis; souviens-toi de cela, misérable, et +t’épargner en ce moment, c’est encore servir les desseins de Dieu.</p> + +<p>—Ouf! fit Caderousse, tout endolori.</p> + +<p>—Prends cette plume et ce papier, et écris ce que je vais te dicter.</p> + +<p>—Je ne sais pas écrire, monsieur l’abbé.</p> + +<p>—Tu mens, prends cette plume et écris!»</p> + +<p>Caderousse, subjugué par cette puissance supérieure, s’assit et écrivit:</p> + +<p>«Monsieur, l’homme que vous recevez chez vous et à qui vous destinez +votre fille est un ancien forçat échappé avec moi du bagne de Toulon; il +portait le n°59 et moi le n°58.</p> + +<p>«Il se nommait Benedetto; mais il ignore lui-même son véritable nom, +n’ayant jamais connu ses parents.</p> + +<p>«Signe! continua le comte.</p> + +<p>—Mais vous voulez donc me perdre?</p> + +<p>—Si je voulais te perdre, imbécile, je te traînerais jusqu’au premier +corps de garde; d’ailleurs, à l’heure où le billet sera rendu à son +adresse, il est probable que tu n’auras plus rien à craindre; signe +donc.»</p> + +<p>Caderousse signa.</p> + +<p>«L’adresse: <i>À monsieur le baron Danglars, banquier, rue de la +Chaussée-d’Antin</i>.»</p> + +<p>Caderousse écrivit l’adresse.</p> + +<p>L’abbé prit le billet.</p> + +<p>«Maintenant, dit-il, c’est bien, va-t’en.</p> + +<p>—Par où?</p> + +<p>—Par où tu es venu.</p> + +<p>—Vous voulez que je sorte par cette fenêtre?</p> + +<p>—Tu y es bien entré.</p> + +<p>—Vous méditez quelque chose contre moi, monsieur l’abbé?</p> + +<p>—Imbécile, que veux-tu que je médite?</p> + +<p>—Pourquoi ne pas m’ouvrir la porte?</p> + +<p>—À quoi bon réveiller le concierge?</p> + +<p>—Monsieur l’abbé, dites-moi que vous ne voulez pas ma mort.</p> + +<p>—Je veux ce que Dieu veut.</p> + +<p>—Mais jurez-moi que vous ne me frapperez pas tandis que je descendrai.</p> + +<p>—Sot et lâche que tu es! </p> + +<p>—Que voulez-vous faire de moi?</p> + +<p>—Je te le demande. J’ai essayé d’en faire un homme heureux, et je n’en +ai fait qu’un assassin!</p> + +<p>—Monsieur l’abbé, dit Caderousse, tentez une dernière épreuve.</p> + +<p>—Soit, dit le comte. Écoute, tu sais que je suis un homme de parole?</p> + +<p>—Oui, dit Caderousse.</p> + +<p>—Si tu rentres chez toi sain et sauf....</p> + +<p>—À moins que ce ne soit de vous, qu’ai-je à craindre?</p> + +<p>—Si tu rentres chez toi sain et sauf, quitte Paris, quitte la France, +et partout où tu seras, tant que tu te conduiras honnêtement, je te +ferai passer une petite pension; car si tu rentres chez toi sain et +sauf, eh bien....</p> + +<p>—Eh bien? demanda Caderousse en frémissant.</p> + +<p>—Eh bien, je croirai que Dieu t’a pardonné, et je te pardonnerai aussi.</p> + +<p>—Vrai comme je suis chrétien, balbutia Caderousse en reculant, vous me +faites mourir de peur!</p> + +<p>—Allons, va-t’en!» dit le comte en montrant du doigt la fenêtre à +Caderousse.</p> + +<p>Caderousse, encore mal rassuré par cette promesse, enjamba la fenêtre et +mit le pied sur l’échelle.</p> + +<p>Là, il s’arrêta tremblant.</p> + +<p>«Maintenant descends», dit l’abbé en se croisant les bras.</p> + +<p>Caderousse commença de comprendre qu’il n’y avait rien à craindre de ce +côté, et descendit.</p> + +<p>Alors le comte s’approcha avec la bougie, de sorte qu’on pût distinguer +des Champs-Élysées cet homme qui descendait d’une fenêtre, éclairé par +un autre homme.</p> + +<p>—Que faites-vous donc, monsieur l’abbé? dit Caderousse; s’il passait +une patrouille....»</p> + +<p>Et il souffla la bougie. Puis il continua de descendre; mais ce ne fut +que lorsqu’il sentit le sol du jardin sous son pied qu’il fut +suffisamment rassuré.</p> + +<p>Monte-Cristo rentra dans sa chambre à coucher, et jetant un coup d’œil +rapide du jardin à la rue, il vit d’abord Caderousse qui, après être +descendu, faisait un détour dans le jardin et allait planter son échelle +à l’extrémité de la muraille, afin de sortir à une autre place que celle +par laquelle il était entré.</p> + +<p>Puis, passant du jardin à la rue, il vit l’homme qui semblait attendre +courir parallèlement dans la rue et se placer derrière l’angle même près +duquel Caderousse allait descendre.</p> + +<p>Caderousse monta lentement sur l’échelle, et, arrivé aux derniers +échelons, passa sa tête par-dessus le chaperon pour s’assurer que la +rue était bien solitaire.</p> + +<p>On ne voyait personne, on n’entendait aucun bruit.</p> + +<p>Une heure sonna aux Invalides.</p> + +<p>Alors Caderousse se mit à cheval sur le perron, et, tirant à lui son +échelle, la passa par-dessus le mur, puis il se mit en devoir de +descendre, ou plutôt de se laisser glisser le long des deux montants, +manœuvre qu’il opéra avec une adresse qui prouva l’habitude qu’il avait +de cet exercice.</p> + +<p>Mais, une fois lancé sur la pente, il ne put s’arrêter. Vainement il vit +un homme s’élancer dans l’ombre au moment où il était à moitié chemin; +vainement il vit un bras se lever au moment où il touchait la terre; +avant qu’il eût pu se mettre en défense, ce bras le frappa si +furieusement dans le dos, qu’il lâcha l’échelle en criant:</p> + +<p>«Au secours!»</p> + +<p>Un second coup lui arriva presque aussitôt dans le flanc, et il tomba en +criant:</p> + +<p>«Au meurtre!»</p> + +<p>Enfin, comme il se roulait sur la terre, son adversaire le saisit aux +cheveux et lui porta un troisième coup dans la poitrine.</p> + +<p>Cette fois Caderousse voulut crier encore, mais il ne put pousser qu’un +gémissement, et laissa couler en gémissant les trois ruisseaux de sang +qui sortaient de ses trois blessures.</p> + +<p>L’assassin, voyant qu’il ne criait plus, lui souleva la tête par les +cheveux; Caderousse avait les yeux fermés et la bouche tordue. +L’assassin le crut mort, laissa retomber la tête et disparut.</p> + +<p>Alors Caderousse, le sentant s’éloigner, se redressa sur son coude, et, +d’une voix mourante, cria dans un suprême effort:</p> + +<p>«À l’assassin! je meurs! à moi, monsieur l’abbé, à moi!»</p> + +<p>Ce lugubre appel perça l’ombre de la nuit. La porte de l’escalier dérobé +s’ouvrit, puis la petite porte du jardin, et Ali et son maître +accoururent avec des lumières.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXXXIII" id="LXXXIII"></a><a href="#table">LXXXIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">La main de Dieu.</a></h3> + +<p>Caderousse continuait de crier d’une voix lamentable:</p> + +<p>«Monsieur l’abbé, au secours! au secours!</p> + +<p>—Qu’y a-t-il? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—À mon secours! répéta Caderousse; on m’a assassiné!</p> + +<p>—Nous voici! Du courage!</p> + +<p>—Ah! c’est fini. Vous arrivez trop tard; vous arrivez pour me voir +mourir. Quels coups! que de sang!»</p> + +<p>Et il s’évanouit.</p> + +<p>Ali et son maître prirent le blessé et le transportèrent dans une +chambre. Là, Monte-Cristo fit signe à Ali de le déshabiller, et il +reconnut les trois terribles blessures dont il était atteint.</p> + +<p>«Mon Dieu! dit-il, votre vengeance se fait parfois attendre; mais je +crois qu’alors elle ne descend du ciel que plus complète.»</p> + +<p>Ali regarda son maître comme pour lui demander ce qu’il y avait à faire.</p> + +<p>«Va chercher M. le procureur du roi Villefort, qui demeure faubourg +Saint-Honoré, et amène-le ici. En passant, tu réveilleras le concierge, +et tu lui diras d’aller chercher un médecin.»</p> + +<p>Ali obéit et laissa le faux abbé seul avec Caderousse, toujours évanoui. +Lorsque le malheureux rouvrit les yeux, le comte, assis à quelques pas +de lui, le regardait avec une sombre expression de pitié, et ses lèvres, +qui s’agitaient, semblaient murmurer une prière.</p> + +<p>«Un chirurgien, monsieur l’abbé, un chirurgien! dit Caderousse.</p> + +<p>—On en est allé chercher un, répondit l’abbé.</p> + +<p>—Je sais bien que c’est inutile, quant à la vie, mais il pourra me +donner des forces peut-être, et je veux avoir le temps de faire ma +déclaration.</p> + +<p>—Sur quoi?</p> + +<p>—Sur mon assassin.</p> + +<p>—Vous le connaissez donc?</p> + +<p>—Si je le connais! oui, je le connais, c’est Benedetto.</p> + +<p>—Ce jeune Corse?</p> + +<p>—Lui-même.</p> + +<p>—Votre compagnon?</p> + +<p>—Oui. Après m’avoir donné le plan de la maison du comte, espérant sans +doute que je le tuerais et qu’il deviendrait ainsi son héritier, ou +qu’il me tuerait et qu’il serait ainsi débarrassé de moi, il m’a attendu +dans la rue et m’a assassiné.</p> + +<p>—En même temps que j’ai envoyé chercher le médecin, j’ai envoyé +chercher le procureur du roi.</p> + +<p>—Il arrivera trop tard, il arrivera trop tard, dit Caderousse, je sens +tout mon sang qui s’en va.</p> + +<p>—Attendez», dit Monte-Cristo.</p> + +<p>Il sortit et rentra cinq minutes après avec un flacon.</p> + +<p>Les yeux du moribond, effrayants de fixité, n’avaient point en son +absence quitté cette porte par laquelle il devinait instinctivement +qu’un secours allait lui venir.</p> + +<p>«Dépêchez-vous! monsieur l’abbé, dépêchez-vous! dit-il, je sens que je +m’évanouis encore.»</p> + +<p>Monte-Cristo s’approcha et versa sur les lèvres violettes du blessé +trois ou quatre gouttes de la liqueur que contenait le flacon.</p> + +<p>Caderousse poussa un soupir.</p> + +<p>«Oh! dit-il, c’est la vie que vous me versez là; encore... encore....</p> + +<p>—Deux gouttes de plus vous tueraient, répondit l’abbé.</p> + +<p>—Oh! qu’il vienne donc quelqu’un à qui je puisse dénoncer le misérable.</p> + +<p>—Voulez-vous que j’écrive votre déposition? vous la signerez.</p> + +<p>—Oui... oui...» dit Caderousse, dont les yeux brillaient à l’idée de +cette vengeance posthume.</p> + +<p>Monte-Cristo écrivit:</p> + +<p>«Je meurs assassiné par le Corse Benedetto, mon compagnon de chaîne à +Toulon sous le n°59.»</p> + +<p>«Dépêchez-vous! dépêchez-vous! dit Caderousse, je ne pourrais plus +signer.»</p> + +<p>Monte-Cristo présenta la plume à Caderousse, qui rassembla ses forces, +signa et retomba sur son lit en disant:</p> + +<p>«Vous raconterez le reste, monsieur l’abbé; vous direz qu’il se fait +appeler Andrea Cavalcanti, qu’il loge à l’hôtel des Princes, que.... Ah! +ah! mon Dieu! mon Dieu! voilà que je meurs!»</p> + +<p>Et Caderousse s’évanouit pour la seconde fois.</p> + +<p>L’abbé lui fit respirer l’odeur du flacon; le blessé rouvrit les yeux.</p> + +<p>Son désir de vengeance ne l’avait pas abandonné pendant son +évanouissement.</p> + +<p>«Ah! vous direz tout cela, n’est-ce pas, monsieur l’abbé?</p> + +<p>—Tout cela, oui, et bien d’autres choses encore.</p> + +<p>—Que direz-vous?</p> + +<p>—Je dirai qu’il vous avait sans doute donné le plan de cette maison +dans l’espérance que le comte vous tuerait. Je dirai qu’il avait prévenu +le comte par un billet; je dirai que, le comte étant absent, c’est moi +qui ai reçu ce billet et qui ai veillé pour vous attendre.</p> + +<p>—Et il sera guillotiné, n’est-ce pas? dit Caderousse, il sera +guillotiné, vous me le promettez? Je meurs avec cet espoir-là, cela va +m’aider à mourir.</p> + +<p>—Je dirai, continua le comte, qu’il est arrivé derrière vous, qu’il +vous a guetté tout le temps; que lorsqu’il vous a vu sortir, il a couru +à l’angle du mur et s’est caché.</p> + +<p>—Vous avez donc vu tout cela, vous?</p> + +<p>—Rappelez-vous mes paroles: «Si tu rentres chez toi sain et sauf, je +croirai que Dieu t’a pardonné, et je te pardonnerai aussi.» </p> + +<p>—Et vous ne m’avez pas averti? s’écria Caderousse en essayant de se +soulever sur son coude; vous saviez que j’allais être tué en sortant +d’ici, et vous ne m’avez pas averti!</p> + +<p>—Non, car dans la main de Benedetto je voyais la justice de Dieu, et +j’aurais cru commettre un sacrilège en m’opposant aux intentions de la +Providence.</p> + +<p>—La justice de Dieu! ne m’en parlez pas, monsieur l’abbé: s’il y avait +une justice de Dieu, vous savez mieux que personne qu’il y a des gens +qui seraient punis et qui ne le sont pas.</p> + +<p>—Patience, dit l’abbé d’un ton qui fit frémir le moribond, patience!»</p> + +<p>Caderousse le regarda avec étonnement.</p> + +<p>«Et puis, dit l’abbé, Dieu est plein de miséricorde pour tous, comme il +a été pour toi: il est père avant d’être juge.</p> + +<p>—Ah! vous croyez donc à Dieu, vous? dit Caderousse.</p> + +<p>—Si j’avais le malheur de n’y pas avoir cru jusqu’à présent, dit +Monte-Cristo, j’y croirais en te voyant.</p> + +<p>Caderousse leva les poings crispés au ciel.</p> + +<p>«Écoute, dit l’abbé en étendant la main sur le blessé comme pour lui +commander la foi, voilà ce qu’il a fait pour toi, ce Dieu que tu refuses +de reconnaître à ton dernier moment: il t’avait donné la santé, la +force, un travail assuré, des amis même, la vie enfin telle qu’elle doit +se présenter à l’homme pour être douce avec le calme de la conscience et +la satisfaction des désirs naturels; au lieu d’exploiter ces dons du +Seigneur, si rarement accordés par lui dans leur plénitude, voilà ce que +tu as fait, toi: tu t’es adonné à la fainéantise, à l’ivresse, et dans +l’ivresse tu as trahi un de tes meilleurs amis.</p> + +<p>—Au secours! s’écria Caderousse, je n’ai pas besoin d’un prêtre, mais +d’un médecin; peut-être que je ne suis pas blessé à mort, peut-être que +je ne vais pas encore mourir, peut-être qu’on peut me sauver!</p> + +<p>—Tu es si bien blessé à mort que, sans les trois gouttes de liqueur que +je t’ai données tout à l’heure, tu aurais déjà expiré. Écoute donc!</p> + +<p>—Ah! murmura Caderousse, quel étrange prêtre vous faites, qui +désespérez les mourants au lieu de les consoler.</p> + +<p>—Écoute, continua l’abbé: quand tu as eu trahi ton ami, Dieu a +commencé, non pas de te frapper, mais de t’avertir; tu es tombé dans la +misère et tu as eu faim; tu avais passé à envier la moitié d’une vie que +tu pouvais passer à acquérir, et déjà tu songeais au crime en te donnant +à toi-même l’excuse de la nécessité, quand Dieu fit pour toi un miracle, +quand Dieu, par mes mains, t’envoya au sein de ta misère une fortune, +brillante pour toi, malheureux, qui n’avais jamais rien possédé. Mais +cette fortune inattendue, inespérée, inouïe, ne te suffit plus du moment +où tu la possèdes, tu veux la doubler: par quel moyen? par un meurtre. +Tu la doubles, et alors Dieu te l’arrache en te conduisant devant la +justice humaine.</p> + +<p>—Ce n’est pas moi, dit Caderousse, qui ai voulu tuer le juif, c’est la +Carconte. </p> + +<p>—Oui, dit Monte-Cristo. Aussi Dieu toujours, je ne dirai pas juste +cette fois, car sa justice t’eût donné la mort, mais Dieu, toujours +miséricordieux, permit que tes juges fussent touchés à tes paroles et te +laissassent la vie.</p> + +<p>—Pardieu! pour m’envoyer au bagne à perpétuité: la belle grâce!</p> + +<p>—Cette grâce, misérable! tu la regardas cependant comme une grâce quand +elle te fut faite; ton lâche cœur, qui tremblait devant la mort, bondit +de joie à l’annonce d’une honte perpétuelle, car tu t’es dit, comme tous +les forçats: Il y a une porte au bagne, il n’y en a pas à la tombe. Et +tu avais raison, car cette porte du bagne s’est ouverte pour toi d’une +manière inespérée: un Anglais visite Toulon, il avait fait le vœu de +tirer deux hommes de l’infamie: son choix tombe sur toi et sur ton +compagnon; une seconde fortune descend pour toi du ciel, tu retrouves à +la fois l’argent et la tranquillité, tu peux recommencer à vivre de la +vie de tous les hommes, toi qui avais été condamné à vivre de celle des +forçats; alors, misérable, alors tu te mets à tenter Dieu une troisième +fois. Je n’ai pas assez, dis-tu, quand tu avais plus que tu n’avais +possédé jamais, et tu commets un troisième crime, sans raison, sans +excuse. Dieu s’est fatigué. Dieu t’a puni.»</p> + +<p>Caderousse s’affaiblissait à vue d’œil.</p> + +<p>«À boire, dit-il; j’ai soif... je brûle!»</p> + +<p>Monte-Cristo lui donna un verre d’eau.</p> + +<p>«Scélérat de Benedetto, dit Caderousse en rendant le verre: il échappera +cependant, lui!</p> + +<p>—Personne n’échappera, c’est moi qui te le dis, Caderousse... Benedetto +sera puni!</p> + +<p>—Alors vous serez puni, vous aussi, dit Caderousse; car vous n’avez pas +fait votre devoir de prêtre... vous deviez empêcher Benedetto de me +tuer.</p> + +<p>—Moi! dit le comte avec un sourire qui glaça d’effroi le mourant, moi +empêcher Benedetto de te tuer, au moment où tu venais de briser ton +couteau contre la cotte de mailles qui me couvrait la poitrine!... Oui, +peut-être si je t’eusse trouvé humble et repentant, j’eusse empêché +Benedetto de te tuer, mais je t’ai trouvé orgueilleux et sanguinaire, et +j’ai laissé s’accomplir la volonté de Dieu!</p> + +<p>—Je ne crois pas à Dieu! hurla Caderousse, tu n’y crois pas non plus... +tu mens... tu mens!...</p> + +<p>—Tais-toi, dit l’abbé, car tu fais jaillir hors de ton corps les +dernières gouttes de ton sang.... Ah! tu ne crois pas en Dieu, et tu +meurs frappé par Dieu!... Ah! tu ne crois pas en Dieu, et Dieu qui +cependant ne demande qu’une prière, qu’un mot, qu’une larme pour +pardonner.... Dieu qui pouvait diriger le poignard de l’assassin de +manière que tu expirasses sur le coup.... Dieu t’a donné un quart +d’heure pour te repentir.... Rentre donc en toi-même, malheureux, et +repens-toi!</p> + +<p>—Non, dit Caderousse, non, je ne me repens pas; il n’y a pas de Dieu, +il n’y a pas de Providence, il n’y a que du hasard.</p> + +<p>—Il y a une Providence, il y a un Dieu, dit Monte-Cristo, et la preuve, +c’est que tu es là gisant, désespéré, reniant Dieu, et que, moi, je suis +debout devant toi riche, heureux, sain et sauf, et joignant les mains +devant Dieu auquel tu essaies de ne pas croire, et auquel cependant tu +crois au fond du cœur.</p> + +<p>—Mais qui donc êtes-vous, alors? demanda Caderousse en fixant ses yeux +mourants sur le comte.</p> + +<p>—Regarde-moi bien, dit Monte-Cristo en prenant la bougie et +l’approchant de son visage.</p> + +<p>—Eh bien, l’abbé... l’abbé Busoni....»</p> + +<p>Monte-Cristo enleva la perruque qui le défigurait, et laissa retomber +les beaux cheveux noirs qui encadraient si harmonieusement son pâle +visage.</p> + +<p>«Oh! dit Caderousse épouvanté, si ce n’étaient ces cheveux noirs, je +dirais que vous êtes l’Anglais, je dirais que vous êtes Lord Wilmore.</p> + +<p>—Je ne suis ni l’abbé Busoni ni Lord Wilmore, dit Monte-Cristo: regarde +mieux, regarde plus loin, regarde dans tes premiers souvenirs.»</p> + +<p>Il y avait dans cette parole du comte une vibration magnétique dont les +sens épuisés du misérable furent ravivés une dernière fois.</p> + +<p>«Oh! en effet, dit-il, il me semble que je vous ai vu, que je vous ai +connu autrefois.</p> + +<p>—Oui, Caderousse, oui, tu m’as vu, oui, tu m’as connu.</p> + +<p>—Mais qui donc êtes-vous, alors? et pourquoi, si vous m’avez vu, si +vous m’avez connu, pourquoi me laissez-vous mourir?</p> + +<p>—Parce que rien ne peut te sauver, Caderousse, parce que tes blessures +sont mortelles. Si tu avais pu être sauvé, j’aurais vu là une dernière +miséricorde du Seigneur, et j’eusse encore, je te le jure par la tombe +de mon père, essayé de te rendre à la vie et au repentir.</p> + +<p>—Par la tombe de ton père! dit Caderousse, ranimé par une suprême +étincelle et se soulevant pour voir de plus près l’homme qui venait de +lui faire ce serment sacré à tous les hommes: Eh! qui es-tu donc?»</p> + +<p>Le comte n’avait pas cessé de suivre le progrès de l’agonie. Il comprit +que cet élan de vie était le dernier; il s’approcha du moribond, et le +couvrant d’un regard calme et triste à la fois:</p> + +<p>«Je suis... lui dit-il à l’oreille, je suis....»</p> + +<p>Et ses lèvres, à peine ouvertes, donnèrent passage à un nom prononcé si +bas, que le comte semblait craindre de l’entendre lui-même.</p> + +<p>Caderousse, qui s’était soulevé sur ses genoux, étendit les bras, fit un +effort pour se reculer, puis joignant les mains et les levant avec un +suprême effort:</p> + +<p>«Ô mon Dieu, mon Dieu, dit-il, pardon de vous avoir renié; vous existez +bien, vous êtes bien le père des hommes au ciel et le juge des hommes +sur la terre. Mon Dieu, seigneur, je vous ai longtemps méconnu! mon +Dieu, Seigneur, pardonnez-moi! mon Dieu, Seigneur, recevez-moi!»</p> + +<p>Et Caderousse, fermant les yeux, tomba renversé en arrière avec un +dernier cri et avec un dernier soupir.</p> + +<p>Le sang s’arrêta aussitôt aux lèvres de ses larges blessures.</p> + +<p>Il était mort.</p> + +<p>«<i>Un</i>!» dit mystérieusement le comte, les yeux fixés sur le cadavre déjà +défiguré par cette horrible mort.</p> + +<p>Dix minutes après, le médecin et le procureur du roi arrivèrent, amenés, +l’un par le concierge, l’autre par Ali, et furent reçus par l’abbé +Busoni, qui priait près du mort.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LXXXIV" id="LXXXIV"></a><a href="#table">LXXXIV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Beauchamp.</a></h3> + +<p>Pendant quinze jours il ne fut bruit dans Paris que de cette tentative +de vol faite si audacieusement chez le comte. Le mourant avait signé une +déclaration qui indiquait Benedetto comme son assassin. La police fut +invitée à lancer tous ses agents sur les traces du meurtrier.</p> + +<p>Le couteau de Caderousse, la lanterne sourde, le trousseau de clefs et +les habits, moins le gilet, qui ne put se retrouver, furent déposés au +greffe; le corps fut emporté à la Morgue.</p> + +<p>À tout le monde le comte répondit que cette aventure s’était passée +tandis qu’il était à sa maison d’Auteuil, et qu’il n’en savait par +conséquent que ce que lui en avait dit l’abbé Busoni, qui, ce soir-là, +par le plus grand hasard, lui avait demandé à passer la nuit chez lui +pour faire des recherches dans quelques livres précieux que contenait sa +bibliothèque.</p> + +<p>Bertuccio seul pâlissait toutes les fois que ce nom de Benedetto était +prononcé en sa présence, mais il n’y avait aucun motif pour que +quelqu’un s’aperçût de la pâleur de Bertuccio.</p> + +<p>Villefort, appelé à constater le crime, avait réclamé l’affaire et +conduisait l’instruction avec cette ardeur passionnée qu’il mettait à +toutes les causes criminelles où il était appelé à porter la parole.</p> + +<p>Mais trois semaines s’étaient déjà passées sans que les recherches les +plus actives eussent amené aucun résultat, et l’on commençait à oublier +dans le monde la tentative de vol faite chez le comte et l’assassinat du +voleur par son complice, pour s’occuper du prochain mariage de Mlle +Danglars avec le comte Andrea Cavalcanti.</p> + +<p>Ce mariage était à peu près déclaré, le jeune homme était reçu chez le +banquier à titre de fiancé.</p> + +<p>On avait écrit à M. Cavalcanti père, qui avait fort approuvé le mariage, +et qui, en exprimant tous ses regrets de ce que son service l’empêchait +absolument de quitter Parme où il était, déclarait consentir à donner le +capital de cent cinquante mille livres de rente.</p> + +<p>Il était convenu que les trois millions seraient placés chez Danglars, +qui les ferait valoir; quelques personnes avaient bien essayé de donner +au jeune homme des doutes sur la solidité de la position de son futur +beau-père qui, depuis quelque temps, éprouvait à la Bourse des pertes +réitérées; mais le jeune homme, avec un désintéressement et une +confiance sublimes, repoussa tous ces vains propos, dont il eut la +délicatesse de ne pas dire une seule parole au baron.</p> + +<p>Aussi le baron adorait-il le comte Andrea Cavalcanti.</p> + +<p>Il n’en était pas de même de Mlle Eugénie Danglars. Dans sa haine +instinctive contre le mariage, elle avait accueilli Andrea comme un +moyen d’éloigner Morcerf; mais maintenant qu’Andrea se rapprochait trop, +elle commençait à éprouver pour Andrea une visible répulsion.</p> + +<p>Peut-être le baron s’en était-il aperçu; mais comme il ne pouvait +attribuer cette répulsion qu’à un caprice, il avait fait semblant de ne +pas s’en apercevoir.</p> + +<p>Cependant le délai demandé par Beauchamp était presque écoulé. Au reste, +Morcerf avait pu apprécier la valeur du conseil de Monte-Cristo, quand +celui-ci lui avait dit de laisser tomber les choses d’elles-mêmes; +personne n’avait relevé la note sur le général, et nul ne s’était avisé +de reconnaître dans l’officier qui avait livré le château de Janina le +noble comte siégeant à la Chambre des pairs.</p> + +<p>Albert ne s’en trouvait pas moins insulté, car l’intention de l’offense +était bien certainement dans les quelques lignes qui l’avaient blessé. +En outre, la façon dont Beauchamp avait terminé la conférence avait +laissé un amer souvenir dans son cœur. Il caressait donc dans son +esprit l’idée de ce duel, dont il espérait, si Beauchamp voulait bien +s’y prêter, dérober la cause réelle même à ses témoins.</p> + +<p>Quant à Beauchamp on ne l’avait pas revu depuis le jour de la visite +qu’Albert lui avait faite; et à tous ceux qui le demandaient, on +répondait qu’il était absent pour un voyage de quelques jours.</p> + +<p>Où était-il? personne n’en savait rien.</p> + +<p>Un matin, Albert fut réveillé par son valet de chambre, qui lui +annonçait Beauchamp.</p> + +<p>Albert se frotta les yeux, ordonna que l’on fît attendre Beauchamp dans +le petit salon fumoir du rez-de-chaussée, s’habilla vivement, et +descendit.</p> + +<p>Il trouva Beauchamp se promenant de long en large; en l’apercevant, +Beauchamp s’arrêta.</p> + +<p>«La démarche que vous tentez en vous présentant chez moi de vous-même, +et sans attendre la visite que je comptais vous faire aujourd’hui, me +semble d’un bon augure, monsieur, dit Albert. Voyons, dites vite, +faut-il que je vous tende la main en disant: «Beauchamp, avouez un tort +et conservez-moi un ami?» ou faut-il que tout simplement je vous +demande: «Quelles sont vos armes?»</p> + +<p>—Albert, dit Beauchamp avec une tristesse qui frappa le jeune homme de +stupeur, asseyons-nous d’abord, et causons.</p> + +<p>—Mais il me semble, au contraire, monsieur, qu’avant de nous asseoir, +vous avez à me répondre?</p> + +<p>—Albert, dit le journaliste, il y a des circonstances où la difficulté +est justement dans la réponse.</p> + +<p>—Je vais vous la rendre facile, monsieur, en vous répétant la demande: +Voulez-vous vous rétracter, oui ou non?</p> + +<p>—Morcerf, on ne se contente pas de répondre oui ou non aux questions +qui intéressent l’honneur, la position sociale, la vie d’un homme comme +M. le lieutenant général comte de Morcerf, pair de France.</p> + +<p>—Que fait-on alors?</p> + +<p>—On fait ce que j’ai fait, Albert; on dit: L’argent, le temps et la +fatigue ne sont rien lorsqu’il s’agit de la réputation et des intérêts +de toute une famille; on dit: Il faut plus que des probabilités, il faut +des certitudes pour accepter un duel à mort avec un ami; on dit: Si je +croise l’épée, ou si je lâche la détente d’un pistolet sur un homme dont +j’ai, pendant trois ans, serré la main, il faut que je sache au moins +pourquoi je fais une pareille chose, afin que j’arrive sur le terrain +avec le cœur en repos et cette conscience tranquille dont un homme a +besoin quand il faut que son bras sauve sa vie.</p> + +<p>—Eh bien, eh bien, demanda Morcerf avec impatience, que veut dire cela?</p> + +<p>—Cela veut dire que j’arrive de Janina.</p> + +<p>—De Janina? vous!</p> + +<p>—Oui, moi.</p> + +<p>—Impossible.</p> + +<p>—Mon cher Albert, voici mon passeport; voyez les visas: Genève, Milan, +Venise, Trieste, Delvino, Janina. En croirez-vous la police d’une +république, d’un royaume et d’un empire?»</p> + +<p>Albert jeta les yeux sur le passeport, et les releva, étonnés, sur +Beauchamp.</p> + +<p>«Vous avez été à Janina? dit-il.</p> + +<p>—Albert, si vous aviez été un étranger, un inconnu, un simple lord +comme cet Anglais qui est venu me demander raison il y a trois ou quatre +mois, et que j’ai tué pour m’en débarrasser, vous comprenez que je ne me +serais pas donné une pareille peine; mais j’ai cru que je vous devais +cette marque de considération. J’ai mis huit jours à aller, huit jours à +revenir, plus quatre jours de quarantaine, et quarante-huit heures de +séjour, cela fait bien mes trois semaines. Je suis arrivé cette nuit, et +me voilà.</p> + +<p>—Mon Dieu, mon Dieu! que de circonlocutions, Beauchamp, et que vous +tardez à me dire ce que j’attends de vous!</p> + +<p>—C’est qu’en vérité, Albert....</p> + +<p>—On dirait que vous hésitez.</p> + +<p>—Oui, j’ai peur.</p> + +<p>—Vous avez peur d’avouer que votre correspondant vous avait trompé? Oh! +pas d’amour-propre, Beauchamp; avouez, Beauchamp, votre courage ne peut +être mis en doute.</p> + +<p>—Oh! ce n’est point cela, murmura le journaliste; au contraire....»</p> + +<p>Albert pâlit affreusement: il essaya de parler, mais la parole expira +sur ses lèvres.</p> + +<p>«Mon ami, dit Beauchamp du ton le plus affectueux, croyez que je serais +heureux de vous faire mes excuses, et que ces excuses, je vous les +ferais de tout mon cœur; mais hélas....</p> + +<p>—Mais, quoi?</p> + +<p>—La note avait raison, mon ami.</p> + +<p>—Comment! cet officier français....</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ce Fernand?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ce traître qui a livré les châteaux de l’homme au service duquel il +était....</p> + +<p>—Pardonnez-moi de vous dire ce que je vous dis, mon ami: cet homme, +c’est votre père!»</p> + +<p>Albert fit un mouvement furieux pour s’élancer sur Beauchamp; mais +celui-ci le retint bien plus encore avec un doux regard qu’avec sa main +étendue.</p> + +<p>«Tenez, mon ami, dit-il en tirant un papier de sa poche, voici la +preuve.»</p> + +<p>Albert ouvrit le papier; c’était une attestation de quatre habitants +notables de Janina, constatant que le colonel Fernand Mondego, colonel +instructeur au service du vizir Ali-Tebelin, avait livré le château de +Janina moyennant deux mille bourses.</p> + +<p>Les signatures étaient légalisées par le consul.</p> + +<p>Albert chancela et tomba écrasé sur un fauteuil.</p> + +<p>Il n’y avait point à en douter cette fois, le nom de famille y était en +toutes lettres.</p> + +<p>Aussi, après un moment de silence muet et douloureux, son cœur se +gonfla, les veines de son cou s’enflèrent, un torrent de larmes jaillit +de ses yeux.</p> + +<p>Beauchamp, qui avait regardé avec une profonde pitié ce jeune homme +cédant au paroxysme de la douleur, s’approcha de lui.</p> + +<p>«Albert, lui dit-il, vous me comprenez maintenant, n’est-ce pas? J’ai +voulu tout voir, tout juger par moi-même, espérant que l’explication +serait favorable à votre père, et que je pourrais lui rendre toute +justice. Mais au contraire les renseignements pris constatent que cet +officier instructeur, que ce Fernand Mondego, élevé par Ali-Pacha au +titre de général gouverneur, n’est autre que le comte Fernand de +Morcerf: alors je suis revenu me rappelant l’honneur que vous m’aviez +fait de m’admettre à votre amitié, et je suis accouru à vous.»</p> + +<p>Albert, toujours étendu sur son fauteuil, tenait ses deux mains sur ses +yeux, comme s’il eût voulu empêcher le jour d’arriver jusqu’à lui.</p> + +<p>«Je suis accouru à vous, continua Beauchamp, pour vous dire: Albert, les +fautes de nos pères, dans ces temps d’action et de réaction, ne peuvent +atteindre les enfants. Albert, bien peu ont traversé ces révolutions au +milieu desquelles nous sommes nés, sans que quelque tache de boue ou de +sang ait souillé leur uniforme de soldat ou leur robe de juge. Albert, +personne au monde, maintenant que j’ai toutes les preuves, maintenant +que je suis maître de votre secret, ne peut me forcer à un combat que +votre conscience, j’en suis certain, vous reprocherait comme un crime; +mais ce que vous ne pouvez plus exiger de moi, je viens vous l’offrir. +Ces preuves, ces révélations, ces attestations que je possède seul, +voulez-vous qu’elles disparaissent? ce secret affreux, voulez-vous qu’il +reste entre vous et moi? Confié à ma parole d’honneur, il ne sortira +jamais de ma bouche; dites, le voulez-vous, Albert? dites, le +voulez-vous, mon ami?»</p> + +<p>Albert s’élança au cou de Beauchamp.</p> + +<p>«Ah! noble cœur! s’écria-t-il.</p> + +<p>—Tenez», dit Beauchamp en présentant les papiers à Albert.</p> + +<p>Albert les saisit d’une main convulsive, les étreignit, les froissa, +songea à les déchirer; mais, tremblant que la moindre parcelle enlevée +par le vent ne le revînt un jour frapper au front, il alla à la bougie +toujours allumée pour les cigares et en consuma jusqu’au dernier +fragment.</p> + +<p>«Cher ami, excellent ami! murmurait Albert tout en brûlant les papiers.</p> + +<p>—Que tout cela s’oublie comme un mauvais rêve, dit Beauchamp, s’efface +comme ces dernières étincelles qui courent sur le papier noirci, que +tout cela s’évanouisse comme cette dernière fumée qui s’échappe de ces +cendres muettes.</p> + +<p>—Oui, oui, dit Albert, et qu’il n’en reste que l’éternelle amitié que +je voue à mon sauveur, amitié que mes enfants transmettront aux vôtres, +amitié qui me rappellera toujours que le sang de mes veines, la vie de +mon corps, l’honneur de mon nom, je vous les dois; car si une pareille +chose eût été connue, oh! Beauchamp, je vous le déclare, je me brûlais +la cervelle, ou non, pauvre mère! car je n’eusse pas voulu la tuer du +même coup, ou je m’expatriais.</p> + +<p>—Cher Albert!» dit Beauchamp.</p> + +<p>Mais le jeune homme sortit bientôt de cette joie inopinée et pour ainsi +dire factice, et retomba plus profondément dans sa tristesse.</p> + +<p>«Eh bien, demanda Beauchamp, voyons, qu’y a-t-il encore? mon ami.</p> + +<p>—Il y a, dit Albert, que j’ai quelque chose de brisé dans le cœur. +Écoutez, Beauchamp, on ne se sépare pas ainsi en une seconde de ce +respect, de cette confiance et de cet orgueil qu’inspire à un fils le +nom sans tache de son père. Oh! Beauchamp, Beauchamp! comment à présent +vais-je aborder le mien? Reculerai-je donc mon front dont il approchera +ses lèvres, ma main dont il approchera sa main?... Tenez, Beauchamp, je +suis le plus malheureux des hommes. Ah! ma mère, ma pauvre mère, dit +Albert en regardant à travers ses yeux noyés de larmes le portrait de sa +mère, si vous avez su cela, combien vous avez dû souffrir!</p> + +<p>—Voyons, dit Beauchamp, en lui prenant les deux mains; du courage, ami!</p> + +<p>—Mais d’où venait cette première note insérée dans votre journal? +s’écria Albert; il y a derrière tout cela une haine inconnue, un ennemi +invisible.</p> + +<p>—Eh bien, dit Beauchamp, raison de plus. Du courage, Albert! pas de +traces d’émotion sur votre visage; portez cette douleur en vous comme +le nuage porte en soi la ruine et la mort, secret fatal que l’on ne +comprend qu’au moment où la tempête éclate. Allez, ami, réservez vos +forces pour le moment où l’éclat se ferait.</p> + +<p>—Oh! mais vous croyez donc que nous ne sommes pas au bout? dit Albert +épouvanté.</p> + +<p>—Moi, je ne crois rien, mon ami; mais enfin tout est possible. À +propos....</p> + +<p>—Quoi? demanda Albert, en voyant que Beauchamp hésitait.</p> + +<p>—Épousez-vous toujours Mlle Danglars?</p> + +<p>—À quel propos me demandez-vous cela dans un pareil moment, Beauchamp?</p> + +<p>—Parce que, dans mon esprit, la rupture ou l’accomplissement de ce +mariage se rattache à l’objet qui nous occupe en ce moment.</p> + +<p>—Comment! dit Albert dont le front s’enflamma, vous croyez que M. +Danglars....</p> + +<p>—Je vous demande seulement où en est votre mariage. Que diable! ne +voyez pas dans mes paroles autre chose que je ne veux y mettre, et ne +leur donnez pas plus de portée qu’elles n’en ont!</p> + +<p>—Non, dit Albert, le mariage est rompu.</p> + +<p>—Bien», dit Beauchamp.</p> + +<p>Puis, voyant que le jeune homme allait retomber dans sa mélancolie:</p> + +<p>«Tenez, Albert, lui dit-il, si vous m’en croyez, nous allons sortir; un +tour au bois en phaéton ou à cheval vous distraira; puis, nous +reviendrons déjeuner quelque part, et vous irez à vos affaires et moi +aux miennes.</p> + +<p>—Volontiers, dit Albert, mais sortons à pied, il me semble qu’un peu de +fatigue me ferait du bien.</p> + +<p>—Soit», dit Beauchamp.</p> + +<p>Et les deux amis, sortant à pied, suivirent le boulevard. Arrivés à la +Madeleine:</p> + +<p>«Tenez, dit Beauchamp, puisque nous voilà sur la route, allons un peu +voir M. de Monte-Cristo, il vous distraira; c’est un homme admirable +pour remettre les esprits, en ce qu’il ne questionne jamais; or, à mon +avis, les gens qui ne questionnent pas sont les plus habiles +consolateurs.</p> + +<p>—Soit, dit Albert, allons chez lui, je l’aime.»</p> + +<h3>FIN DU TOME TROISIÈME.</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME III ***</div> +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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Thus, we do not +necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper +edition. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Most people start at our website which has the main PG search +facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +This website includes information about Project Gutenberg™, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. +</div> + +</div> + +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..037329a --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #17991 (https://www.gutenberg.org/ebooks/17991) diff --git a/old/17991-8.txt b/old/17991-8.txt new file mode 100644 index 0000000..d5d49e2 --- /dev/null +++ b/old/17991-8.txt @@ -0,0 +1,17945 @@ +Project Gutenberg's Le comte de Monte-Cristo, Tome III, by Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome III + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: March 15, 2006 [EBook #17991] +[Last updated: November 5, 2020] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME III *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Alexandre Dumas + +LE COMTE DE MONTE-CRISTO + +Tome III (1845-1846) + + + + +Table des matires + + +LVI. Andrea Cavalcanti. +LVII. L'enclos la luzerne. +LVIII. M. Noirtier de Villefort. +LIX. Le testament. +LX. Le tlgraphe. +LXI. Le moyen de dlivrer un jardinier des loirs qui mangent ses pches. +LXII. Les fantmes. +LXIII. Le dner. +LXIV. Le mendiant. +LXV. Scne conjugale. +LXVI. Projets de mariage. +LXVII. Le cabinet du procureur du roi. +LXVIII. Un bal d't. +LXIX. Les informations. +LXX. Le bal. +LXXI. Le pain et le sel. +LXXII. Madame de Saint-Mran. +LXXIII. La promesse. +LXXIV. Le caveau de la famille Villefort. +LXXV. Le procs-verbal. +LXXVI. Le progrs de Cavalcanti fils. +LXXVII. Hayde. +LXXVIII. On nous crit de Janina. +LXXIX. La limonade. +LXXX. L'accusation. +LXXXI. La chambre du boulanger retir. +LXXXII. L'effraction. +LXXXIII. La main de Dieu. +LXXXIV. Beauchamp. + + + + +LVI + +Andrea Cavalcanti. + + +Le comte de Monte-Cristo entra dans le salon voisin que Baptistin avait +dsign sous le nom de salon bleu, et o venait de le prcder un jeune +homme de tournure dgage, assez lgamment vtu, et qu'un cabriolet de +place avait, une demi-heure auparavant, jet la porte de l'htel. +Baptistin n'avait pas eu de peine le reconnatre; c'tait bien ce +grand jeune homme aux cheveux blonds, la barbe rousse, aux yeux noirs, +dont le teint vermeil et la peau blouissante de blancheur lui avaient +t signals par son matre. + +Quand le comte entra dans le salon, le jeune homme tait ngligemment +tendu sur un sofa, fouettant avec distraction sa botte d'un petit jonc + pomme d'or. + +En apercevant Monte-Cristo, il se leva vivement. + +Monsieur est le comte de Monte-Cristo? dit-il. + +--Oui, monsieur, rpondit celui-ci, et j'ai l'honneur de parler, je +crois, monsieur le vicomte Andrea Cavalcanti? + +--Le vicomte Andrea Cavalcanti, rpta le jeune homme en accompagnant +ces mots d'un salut plein de dsinvolture. + +--Vous devez avoir une lettre qui vous accrdite prs de moi? dit +Monte-Cristo. + +--Je ne vous en parlais pas cause de la signature, qui m'a paru +trange. + +--Simbad le marin, n'est-ce pas? + +--Justement. Or, comme je n'ai jamais connu d'autre Simbad le marin que +celui des _Mille et une Nuits_.... + +--Eh bien, c'est un de ses descendants, un de mes amis fort riche, un +Anglais plus qu'original, presque fou, dont le vritable nom est Lord +Wilmore. + +--Ah! voil qui m'explique tout, dit Andrea. Alors cela va merveille. +C'est ce mme Anglais que j'ai connu... ... oui, trs bien!... Monsieur +le comte, je suis votre serviteur. + +--Si ce que vous me faites l'honneur de me dire est vrai, rpliqua en +souriant le comte, j'espre que vous serez assez bon pour me donner +quelques dtails sur vous et votre famille. + +--Volontiers, monsieur le comte, rpondit le jeune homme avec une +volubilit qui prouvait la solidit de sa mmoire. Je suis, comme vous +l'avez dit, le vicomte Andrea Cavalcanti, fils du major Bartolomeo +Cavalcanti descendant des Cavalcanti inscrits au livre d'or de Florence. +Notre famille, quoique trs riche encore puisque mon pre possde un +demi-million de rente, a prouv bien des malheurs, et moi-mme, +monsieur, j'ai t l'ge de cinq ou six ans enlev par un gouverneur +infidle; de sorte que depuis quinze ans je n'ai point revu l'auteur de +mes jours. Depuis que j'ai l'ge de raison, depuis que je suis libre et +matre de moi, je le cherche, mais inutilement. Enfin cette lettre de +votre ami Simbad m'annonce qu'il est Paris, et m'autorise m'adresser + vous pour en obtenir des nouvelles. + +--En vrit, monsieur, tout ce que vous me racontez l est fort +intressant, dit le comte, regardant avec une sombre satisfaction cette +mine dgage, empreinte d'une beaut pareille celle du mauvais ange, +et vous avez fort bien fait de vos conformer en toutes choses +l'invitation de mon ami Simbad, car votre pre est en effet ici et vous +cherche. + +Le comte, depuis son entre au salon, n'avait pas perdu de vue le jeune +homme, il avait admir l'assurance de son regard et la sret de sa +voix; mais ces mots si naturels: _Votre pre est en effet ici et vous +cherche_, le jeune Andrea fit un bond et s'cria: + +Mon pre! mon pre ici? + +--Sans doute, rpondit Monte-Cristo, votre pre, le major Bartolomeo +Cavalcanti. + +L'impression de terreur rpandue sur les traits du jeune homme s'effaa +presque aussitt. + +Ah! oui, c'est vrai, dit-il, le major Bartolomeo Cavalcanti. Et vous +dites, monsieur le comte, qu'il est ici, ce cher pre. + +--Oui, monsieur. J'ajouterai mme que je le quitte l'instant, que +l'histoire qu'il m'a conte de ce fils chri, perdu autrefois, m'a fort +touch; en vrit, ses douleurs, ses craintes, ses esprances ce sujet +composeraient un pome attendrissant. Enfin il reut un jour des +nouvelles qui lui annonaient que les ravisseurs de son fils offraient +de le rendre, ou d'indiquer o il tait, moyennant une somme assez +forte. Mais rien ne retint ce bon pre; cette somme fut envoye la +frontire du Pimont, avec un passeport tout vis pour l'Italie. Vous +tiez dans le Midi de la France, je crois? + +--Oui, monsieur, rpondit Andrea d'un air assez embarrass; oui, j'tais +dans le Midi de la France. + +--Une voiture devait vous attendre Nice? + +--C'est bien cela, monsieur; elle m'a conduit de Nice Gnes, de Gnes + Turin, de Turin Chambry, de Chambry Pont-de-Beauvoisin, et de +Pont-de-Beauvoisin Paris. + +-- merveille! il esprait toujours vous rencontrer en chemin, car +c'tait la route qu'il suivait lui-mme; voil pourquoi votre itinraire +avait t trac ainsi. + +--Mais, dit Andrea, s'il m'et rencontr, ce cher pre, je doute qu'il +m'et reconnu; je suis quelque peu chang depuis que je l'ai perdu de +vue. + +--Oh! la voix du sang, dit Monte-Cristo. + +--Ah! oui, c'est vrai, reprit le jeune homme, je n'y songeais pas la +voix du sang. + +--Maintenant, reprit Monte-Cristo, une seule chose inquite le marquis +Cavalcanti, c'est ce que vous avez fait pendant que vous avez t +loign de lui; c'est de quelle faon vous avez t trait par vos +perscuteurs; c'est si l'on a conserv pour votre naissance tous les +gards qui lui taient dus; c'est enfin s'il ne vous est pas rest de +cette souffrance morale laquelle vous avez t expos, souffrance pire +cent fois que la souffrance physique, quelque affaiblissement des +facults dont la nature vous a si largement dou, et si vous croyez +vous-mme pouvoir reprendre et soutenir dignement dans le monde le rang +qui vous appartient. + +--Monsieur, balbutia le jeune homme tourdi, j'espre qu'aucun faux +rapport.... + +--Moi! J'ai entendu parler de vous pour la premire fois par mon ami +Wilmore, le philanthrope. J'ai su qu'il vous avait trouv dans une +position fcheuse, j'ignore laquelle, et ne lui ai fait aucune question: +je ne suis pas curieux. Vos malheurs l'ont intress, donc vous tiez +intressant. Il m'a dit qu'il voulait vous rendre dans le monde la +position que vous aviez perdue, qu'il chercherait votre pre, qu'il le +trouverait; l'a cherch, il l'a trouv, ce qu'il parat, puisqu'il est +l; enfin il m'a prvenu hier de votre arrive, en me donnant encore +quelques autres instructions relatives votre fortune; voil tout. Je +sais que c'est un original, mon ami Wilmore, mais en mme temps, comme +c'est un homme sr, riche comme une mine d'or, qui, par consquent, peut +se passer ses originalits sans qu'elles le ruinent, j'ai promis de +suivre ses instructions. Maintenant, monsieur, ne vous blessez pas de ma +question: comme je serai oblig de vous patronner quelque peu, je +dsirerais savoir si les malheurs qui vous sont arrivs, malheurs +indpendants de votre volont et qui ne diminuent en aucune faon la +considration que je vous porte, ne vous ont pas rendu quelque peu +tranger ce monde dans lequel votre fortune et votre nom vous +appelaient faire si bonne figure. + +--Monsieur, rpondit le jeune homme reprenant son aplomb au fur et +mesure que le comte parlait, rassurez-vous sur ce point: les ravisseurs +qui m'ont loign de mon pre, et qui, sans doute, avaient pour but de +me vendre plus tard lui comme ils l'ont fait ont calcul que, pour +tirer un bon parti de moi, il fallait me laisser toute ma valeur +personnelle, et mme l'augmenter encore, s'il tait possible; j'ai donc +reu une assez bonne ducation, et j'ai t trait par les larrons +d'enfants peu prs comme l'taient dans l'Asie Mineure les esclaves +dont leurs matres faisaient des grammairiens, des mdecins et des +philosophes, pour les vendre plus cher au march de Rome. + +Monte-Cristo sourit avec satisfaction; il n'avait pas tant espr, ce +qu'il parat, de M. Andrea Cavalcanti. + +D'ailleurs, reprit le jeune homme, s'il y avait en moi quelque dfaut +d'ducation ou plutt d'habitude du monde, on aurait, je suppose, +l'indulgence de les excuser, en considration des malheurs qui ont +accompagn ma naissance et poursuivi ma jeunesse. + +--Eh bien, dit ngligemment Monte-Cristo, vous en ferez ce que vous +voudrez, vicomte, car vous tes le matre, et cela vous regarde; mais, +ma parole, au contraire, je ne dirais pas un mot de toutes ces +aventures, c'est un roman que votre histoire, et le monde, qui adore les +romans serrs entre deux couvertures de papier jaune, se dfie +trangement de ceux qu'il voit relis en vlin vivant, fussent-ils dors +comme vous pouvez l'tre. Voil la difficult que je me permettrai de +vous signaler, monsieur le vicomte; peine aurez-vous racont +quelqu'un votre touchante histoire, qu'elle courra dans le monde +compltement dnature. Vous serez oblig de vous poser en Antony, et le +temps des Antony est un peu pass. Peut-tre aurez-vous un succs de +curiosit, mais tout le monde n'aime pas se faire centre +d'observations et cible commentaires. Cela vous fatiguera peut-tre. + +--Je crois que vous avez raison, monsieur le comte, dit le jeune homme +en plissant malgr lui, sous l'inflexible regard de Monte-Cristo; c'est +l un grave inconvnient. + +--Oh! il ne faut pas non plus se l'exagrer, dit Monte-Cristo; car, pour +viter une faute, on tomberait dans une folie. Non, c'est un simple plan +de conduite arrter; et, pour un homme intelligent comme vous, ce plan +est d'autant plus facile adopter qu'il est conforme vos intrts; il +faudra combattre, par des tmoignages et par d'honorables amitis, tout +ce que votre pass peut avoir d'obscur. + +Andrea perdit visiblement contenance. + +Je m'offrirais bien vous comme rpondant et caution, dit +Monte-Cristo; mais c'est chez moi une habitude morale de douter de mes +meilleurs amis, et un besoin de chercher faire douter les autres; +aussi jouerais-je l un rle hors de mon emploi, comme disent les +tragdiens, et je risquerais de me faire siffler, ce qui est inutile. + +--Cependant, monsieur le comte, dit Andrea avec audace, en considration +de Lord Wilmore qui m'a recommand vous.... + +--Oui, certainement, reprit Monte-Cristo; mais Lord Wilmore ne m'a pas +laiss ignorer, cher monsieur Andrea, que vous aviez eu une jeunesse +quelque peu orageuse. Oh! dit le comte en voyant le mouvement que +faisait Andrea, je ne vous demande pas de confession; d'ailleurs, c'est +pour que vous n'ayez besoin de personne que l'on a fait venir de Lucques +M. le marquis Cavalcanti, votre pre. Vous allez le voir, il est un peu +raide, un peu guind; mais c'est une question d'uniforme, et quand on +saura que depuis dix-huit ans il est au service de l'Autriche, tout +s'excusera; nous ne sommes pas, en gnral, exigeants pour les +Autrichiens. En somme, c'est un pre fort suffisant, je vous assure. + +--Ah! vous me rassurez, monsieur; je l'avais quitt depuis si longtemps, +que je n'avais de lui aucun souvenir. + +--Et puis, vous savez, une grande fortune fait passer sur bien des +choses. + +--Mon pre est donc rellement riche, monsieur? + +--Millionnaire... cinq cent mille livres de rente. + +--Alors, demanda le jeune homme avec anxit, je vais me trouver dans +une position... agrable? + +--Des plus agrables, mon cher monsieur; il vous fait cinquante mille +livres de rente par an pendant tout le temps que vous resterez Paris. + +--Mais j'y resterai toujours, en ce cas. + +--Heu! qui peut rpondre des circonstances, mon cher monsieur? l'homme +propose et Dieu dispose.... + +Andrea poussa un soupir. + +Mais enfin, dit-il, tout le temps que je resterai Paris, et... +qu'aucune circonstance ne me forcera pas de m'loigner, cet argent dont +vous me parliez tout l'heure m'est-il assur? + +--Oh! parfaitement. + +--Par mon pre? demanda Andrea avec inquitude. + +--Oui, mais garanti par Lord Wilmore, qui vous a, sur la demande de +votre pre, ouvert un crdit de cinq mille francs par mois chez M. +Danglars, un des plus srs banquiers de Paris. + +--Et mon pre compte rester longtemps Paris? demanda Andrea avec +inquitude. + +--Quelque jours seulement, rpondit Monte-Cristo, son service ne lui +permet pas de s'absenter plus de deux ou trois semaines. + +--Oh! ce cher pre! dit Andrea visiblement enchant de ce prompt dpart. + +--Aussi, dit Monte-Cristo, faisant semblant de se tromper l'accent de +ces paroles; aussi je ne veux pas retarder d'un instant l'heure de votre +runion. tes-vous prpar embrasser ce digne M. Cavalcanti? + +--Vous n'en doutez pas, je l'espre? + +--Eh bien, entrez donc dans le salon, mon cher ami, et vous trouverez +votre pre, qui vous attend. + +Andrea fit un profond salut au comte et entra dans le salon. + +Le comte le suivit des yeux, et, l'ayant vu disparatre, poussa un +ressort correspondant un tableau, lequel, en s'cartant du cadre, +laissait, par un interstice habilement mnag, pntrer la vue dans le +salon. + +Andrea referma la porte derrire lui et s'avana vers le major, qui se +leva ds qu'il entendit le bruit des pas qui s'approchaient. + +Ah! monsieur et cher pre, dit Andrea haute voix et de manire que le +comte l'entendit travers la porte ferme, est-ce bien vous? + +--Bonjour, mon cher fils, fit gravement le major. + +--Aprs tant d'annes de sparation, dit Andrea en continuant de +regarder du ct de la porte, quel bonheur de nous revoir! + +--En effet, la sparation a t longue. + +--Ne nous embrassons-nous pas, monsieur? reprit Andrea. + +--Comme vous voudrez, mon fils, dit le major. + +Et les deux hommes s'embrassrent comme on s'embrasse au +Thtre-Franais, c'est--dire en se passant la tte par-dessus +l'paule. + +Ainsi donc nous voici runis! dit Andrea. + +--Nous voici runis, reprit le major. + +--Pour ne plus nous sparer? + +--Si fait; je crois, mon cher fils, que vous regardez maintenant la +France comme une seconde patrie? + +--Le fait est, dit le jeune homme, que je serais dsespr de quitter +Paris. + +--Et moi, vous comprenez, je ne saurais vivre hors de Lucques. Je +retournerai donc en Italie aussitt que je pourrai. + +--Mais avant de partir, trs cher pre, vous me remettrez sans doute des +papiers l'aide desquels il me sera facile de constater le sang dont je +sors. + +--Sans aucun doute, car je viens exprs pour cela, et j'ai eu trop de +peine vous rencontrer, afin de vous les remettre, pour que nous +recommencions encore nous chercher; cela prendrait la dernire partie +de ma vie. + +--Et ces papiers? + +--Les voici. + +Andrea saisit avidement l'acte de mariage de son pre, son certificat de +baptme lui, et, aprs avoir ouvert le tout avec une avidit naturelle + un bon fils, il parcourut les deux pices avec une rapidit et une +habitude qui dnotaient le coup d'oeil le plus exerc en mme temps que +l'intrt le plus vif. + +Lorsqu'il eut fini, une indfinissable expression de joie brilla sur son +front; et regardant le major avec un trange sourire: + +Ah ! dit-il en excellent toscan, il n'y a donc pas de galre en +Italie?... + +Le major se redressa. + +Et pourquoi cela? dit-il. + +--Qu'on y fabrique impunment de pareilles pices? Pour la moiti de +cela, mon trs cher pre, en France on nous enverrait prendre l'air +Toulon pour cinq ans. + +--Plat-il? dit le Lucquois en essayant de conqurir un air majestueux. + +--Mon cher monsieur Cavalcanti, dit Andrea en pressant le bras du major, +combien vous donne-t-on pour tre mon pre? + +Le major voulut parler. + +Chut! dit Andrea en baissant la voix, je vais vous donner l'exemple de +la confiance; on me donne cinquante mille francs par an pour tre votre +fils: par consquent, vous comprenez bien que ce n'est pas moi qui +serai dispos nier que vous soyez mon pre. + +Le major regarda avec inquitude autour de lui. + +Eh! soyez tranquille, nous sommes seuls, dit Andrea, d'ailleurs nous +parlons italien. + +--Eh bien, moi, dit le Lucquois, on me donne cinquante mille francs +une fois pays. + +--Monsieur Cavalcanti, dit Andrea, avez-vous foi aux contes de fes? + +--Non, pas autrefois, mais maintenant il faut bien que j'y croie. + +--Vous avez donc eu des preuves? + +Le major tira de son gousset une poigne d'or. + +Palpables, comme vous voyez. + +--Vous pensez donc que je puis croire aux promesses qu'on m'a faites? + +--Je le crois. + +--Et que ce brave homme de comte les tiendra? + +--De point en point; mais, vous comprenez, pour arriver ce but, il +faut jouer notre rle. + +--Comment donc?... + +--Moi de tendre pre.... + +--Moi, de fils respectueux. + +--Puisqu'ils dsirent que vous descendiez de moi.... + +--Qui, _ils_? + +--Dame, je n'en sais rien, ceux qui vous ont crit; n'avez vous pas reu +une lettre? + +--Si fait. + +--De qui? + +--D'un certain abb Busoni. + +--Que vous ne connaissez pas? + +--Que je n'ai jamais vu. + +--Que vous disait cette lettre? + +--Vous ne me trahirez pas? + +--Je m'en garderai bien, nos intrts sont les mmes. + +--Alors lisez. + +Et le major passa une lettre au jeune homme. + +Andrea lut voix basse: + +Vous tes pauvre, une vieillesse malheureuse vous attend. Voulez-vous +devenir sinon riche, du moins indpendant? + +Partez pour Paris l'instant mme, et allez rclamer M. le comte de +Monte-Cristo, avenue des Champs-lyses, n30, le fils que vous avez eu +de la marquise de Corsinari, et qui vous a t enlev l'ge de cinq +ans. + +Ce fils se nomme Andrea Cavalcanti. + +Pour que vous ne rvoquiez pas en doute l'attention qu'a le soussign +de vous tre agrable, vous trouverez ci-joint: + +1. Un bon de deux mille quatre cents livres toscanes, payable chez M. +Gozzi, Florence; + +2. Une lettre d'introduction prs de M. le comte de Monte-Cristo sur +lequel je vous crdite d'une somme de quarante-huit mille francs. + +Soyez chez le comte le 26 mai, sept heures du soir. + + _Sign_: ABB BUSONI. + +--C'est cela. + +--Comment, c'est cela? Que voulez-vous dire? demanda le major. + +--Je dis que j'ai reu la pareille peu prs. + +--Vous? + +--Oui, moi. + +--De l'abb Busoni? + +--Non. + +--De qui donc? + +--D'un Anglais, d'un certain Lord Wilmore, qui prend le nom de Simbad le +marin. + +--Et que vous ne connaissez pas plus que je ne connais l'abb Busoni? + +--Si fait; moi, je suis plus avanc que vous. + +--Vous l'avez vu? + +--Oui, une fois. + +--O cela? + +--Ah! justement voici ce que je ne puis pas vous dire; vous seriez aussi +savant que moi, et c'est inutile. + +--Et cette lettre vous disait?... + +--Lisez. + +Vous tes pauvre, et vous n'avez qu'un avenir misrable: voulez-vous +avoir un nom, tre libre, tre riche? + +--Parbleu! fit le jeune homme en se balanant sur ses talons, comme si +une pareille question se faisait! + +Prenez la chaise de poste que vous trouverez tout attele en sortant de +Nice par la porte de Gnes. Passez par Turin, Chambry et +Pont-de-Beauvoisin. Prsentez-vous chez M. le comte de Monte-Cristo, +avenue des Champs-lyses, le 26 mai, sept heures du soir, et +demandez-lui votre pre. + +Vous tes le fils du marquis Bartolomeo Cavalcanti et de la marquise +Olivia Corsinari, ainsi que le constateront les papiers qui vous seront +remis par le marquis, et qui vous permettront de vous prsenter sous ce +nom dans le monde parisien. + +Quant votre rang, un revenu de cinquante mille livres par an vous +mettra mme de le soutenir. + +Ci-joint un bon de cinq mille livres payable sur M. Ferrea, banquier +Nice, et une lettre d'introduction prs du comte de Monte-Cristo, charg +par moi de pourvoir vos besoins. + + SIMBAD LE MARIN. + +Hum! fit le major, c'est fort beau! + +--N'est-ce pas? + +--Vous avez vu le comte? + +--Je le quitte. + +--Et il a ratifi? + +--Tout. + +--Y comprenez-vous quelque chose? + +--Ma foi, non. + +--Il y a une dupe dans tout cela. + +--En tout cas, ce n'est ni vous ni moi? + +--Non, certainement. + +--Et bien, alors!... + +--Peu nous importe, n'est-ce pas? + +--Justement, c'est ce que je voulais dire, allons jusqu'au bout et +jouons serr. + +--Soit; vous verrez que je suis digne de faire votre partie. + +--Je n'en ai pas dout un seul instant, mon cher pre. + +--Vous me faites honneur, mon cher fils. + +Monte-Cristo choisit ce moment pour rentrer dans le salon. En entendant +le bruit de ses pas, les deux hommes se jetrent dans les bras l'un de +l'autre; le comte les trouva embrasss. + +Eh bien! monsieur le marquis, dit Monte-Cristo, il parat que vous avez +retrouv un fils selon votre coeur? + +--Ah! monsieur le comte, je suffoque de joie. + +--Et vous, jeune homme? + +--Ah! monsieur le comte, j'touffe de bonheur. + +--Heureux pre! heureux enfant! dit le comte. + +--Une seule chose m'attriste, dit le major; c'est la ncessit o je +suis de quitter Paris si vite. + +--Oh! cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo, vous ne partirez pas, +je l'espre, que je ne vous aie prsent quelques amis. + +--Je suis aux ordres de monsieur le comte, dit le major. + +--Maintenant, voyons, jeune homme, confessez-vous. + +-- qui? + +--Mais monsieur votre pre; dites-lui quelques mots de l'tat de vos +finances. + +--Ah! diable, fit Andrea, vous touchez la corde sensible. + +--Entendez-vous, major? dit Monte-Cristo. + +--Sans doute que je l'entends. + +--Oui, mais comprenez-vous? + +-- merveille. + +--Il dit qu'il a besoin d'argent, ce cher enfant. + +--Que voulez-vous que j'y fasse? + +--Que vous lui en donniez, parbleu! + +--Moi? + +--Oui, vous. + +Monte-Cristo passa entre les deux hommes. + +Tenez! dit-il Andrea en lui glissant un paquet de billets de banque +la main. + +--Qu'est-ce que cela? + +--La rponse de votre pre. + +--De mon pre? + +--Oui. Ne venez-vous pas de laisser entendre que vous aviez besoin +d'argent? + +--Oui. Eh bien? + +--Eh bien! il me charge de vous remettre cela. + +--A compte sur mes revenus? + +--Non, pour vos frais d'installation. + +--Oh! cher pre! + +--Silence, dit Monte-Cristo, vous voyez bien qu'il ne veut pas que je +dise que cela vient de lui. + +--J'apprcie cette dlicatesse, dit Andrea, en enfonant ses billets de +banque dans le gousset de son pantalon. + +--C'est bien, dit Monte-Cristo, maintenant, allez! + +--Et quand aurons-nous l'honneur de revoir M. le comte? demanda +Cavalcanti. + +--Ah! oui, demanda Andrea, quand aurons-nous cet honneur? + +--Samedi, si vous voulez... oui... tenez... samedi. J'ai dner ma +maison d'Auteuil, rue de la Fontaine, n28, plusieurs personnes, et +entre autres M. Danglars, votre banquier, je vous prsenterai lui, il +faut bien qu'il vous connaisse tous les deux pour vous compter votre +argent. + +--Grande tenue? demanda demi-voix le major. + +--Grande tenue: uniforme, croix, culotte courte. + +--Et moi? demanda Andrea. + +--Oh! vous, trs simplement: pantalon noir, bottes vernies, gilet blanc, +habit noir ou bleu, cravate longue; prenez Blin ou Vronique pour vous +habiller. Si vous ne connaissez pas leurs adresses, Baptistin vous les +donnera. Moins vous affecterez de prtention dans votre mise, tant +riche comme vous l'tes, meilleur effet cela fera. Si vous achetez des +chevaux, prenez-les chez Devedeux; si vous achetez un phaton, allez +chez Baptiste. + +-- quelle heure pourrons-nous nous prsenter? demanda le jeune homme. + +--Mais vers six heures et demie. + +--C'est bien, on y sera, dit le major en portant la main son chapeau. + +Les deux Cavalcanti salurent le comte et sortirent. Le comte s'approcha +de la fentre, et les vit qui traversaient la cour bras dessus, bras +dessous. + +En vrit, dit-il, voil deux grands misrables! Quel malheur que ce ne +soit pas vritablement le pre et le fils! + +Puis aprs un instant de sombre rflexion: + +Allons chez les Morrel, dit-il; je crois que le dgot m'coeure encore +plus que la haine. + + + + +LVII + +L'enclos la luzerne. + + +Il faut que nos lecteurs nous permettent de les ramener cet enclos qui +confine la maison de M. de Villefort, et, derrire la grille envahie +par des marronniers, nous retrouverons des personnages de notre +connaissance. + +Cette fois Maximilien est arriv le premier. C'est lui qui a coll son +oeil contre la cloison, et qui guette dans le jardin profond une ombre +entre les arbres et le craquement d'un brodequin de soie sur le sable +des alles. + +Enfin, le craquement tant dsir se fit entendre, et au lieu d'une ombre +ce furent deux ombres qui s'approchrent. Le retard de Valentine avait +t occasionn par une visite de Mme Danglars et d'Eugnie, visite qui +tait prolonge au-del de l'heure o Valentine tait attendue. Alors, +pour ne pas manquer son rendez-vous, la jeune fille avait propos +Mlle Danglars une promenade au jardin, voulant montrer Maximilien +qu'il n'y avait point de sa faute dans le retard dont sans doute il +souffrait. + +Le jeune homme comprit tout avec cette rapidit d'intuition particulire +aux amants et son coeur fut soulag. D'ailleurs, sans arriver la +porte de la voix, Valentine dirigea sa promenade de manire que +Maximilien pt la voir passer et repasser, et chaque fois qu'elle +passait et repassait, un regard inaperu de sa compagne, mais jet de +l'autre ct de la grille et recueilli par le jeune homme, lui disait: + +Prenez patience, ami, vous voyez qu'il n'y a point de ma faute. + +Et Maximilien, en effet, prenait patience tout en admirant ce contraste +entre les deux jeunes filles: entre cette blonde aux yeux languissants +et la taille incline comme un beau saule, et cette brune aux yeux +fiers et la taille droite comme un peuplier; puis il va sans dire que +dans cette comparaison entre deux natures si opposes, tout l'avantage, +dans le coeur du jeune homme du moins, tait pour Valentine. + +Au bout d'une demi-heure de promenade, les deux jeunes filles +s'loignrent. Maximilien comprit que le terme de la visite de Mme +Danglars tait arriv. + +En effet, un instant aprs, Valentine reparut seule. De crainte qu'un +regard indiscret ne suivt son retour, elle venait lentement; et, au +lieu de s'avancer directement vers la grille, elle alla s'asseoir sur un +banc, aprs avoir sans affectation interrog chaque touffe de feuillage +et plong son regard dans le fond de toutes les alles. + +Ces prcautions prises, elle courut la grille. + +Bonjour, Valentine, dit une voix. + +--Bonjour, Maximilien; je vous ai fait attendre, mais vous avez vu la +cause? + +--Oui, j'ai reconnu Mlle Danglars; je ne vous croyais pas si lie avec +cette jeune personne. + +--Qui vous a donc dit que nous tions lies, Maximilien? + +--Personne; mais il m'a sembl que cela ressortait de la faon dont vous +vous donnez le bras, de la faon dont vous causiez: on et dit deux +compagnes de pension se faisant des confidences. + +--Nous nous faisions nos confidences, en effet, dit Valentine, elle +m'avouait sa rpugnance pour un mariage avec M. de Morcerf, et moi, je +lui avouais de mon ct que je regardais comme un malheur d'pouser M. +d'pinay. + +--Chre Valentine! + +--Voil pourquoi, mon ami, continua la jeune fille, vous avez vu cette +apparence d'abandon entre moi et Eugnie; c'est que, tout en parlant de +l'homme que je ne puis aimer, je pensais l'homme que j'aime. + +--Que vous tes bonne en toutes choses, Valentine, et que vous avez en +vous une chose que Mlle Danglars n'aura jamais: c'est ce charme indfini +qui est la femme ce que le parfum est la fleur, ce que la saveur est +au fruit; car ce n'est pas le tout pour une fleur que d'tre belle, ce +n'est pas le tout pour un fruit que d'tre beau. + +--C'est votre amour qui vous fait voir les choses ainsi, Maximilien. + +--Non, Valentine, je vous jure. Tenez, je vous regardais toutes deux +tout l'heure, et, sur mon honneur, tout en rendant justice la beaut +de Mlle Danglars, je ne comprenais pas qu'un homme devnt amoureux +d'elle. + +--C'est que, comme vous le disiez, Maximilien, j'tais l, et que ma +prsence vous rendait injuste. + +--Non... mais dites-moi... une question de simple curiosit, et qui +mane de certaines ides que je me suis faites sur Mlle Danglars. + +--Oh! bien injustes, sans que je sache lesquelles certainement. Quand +vous nous jugez, nous autres pauvres femmes, nous ne devons pas nous +attendre l'indulgence. + +--Avec cela qu'entre vous vous tes bien justes les unes envers les +autres! + +--Parce que, presque toujours, il y a de la passion dans nos jugements. +Mais revenez votre question. + +--Est-ce parce que Mlle Danglars aime quelqu'un qu'elle redoute son +mariage avec M. de Morcerf? + +--Maximilien, je vous ai dit que je n'tais pas l'amie d'Eugnie. + +--Eh! mon Dieu! dit Morrel, sans tre amies, les jeunes filles se font +des confidences; convenez que vous lui avez fait quelques questions +l-dessus. Ah! je vous vois sourire. + +--S'il en est ainsi, Maximilien, ce n'est pas la peine que nous ayons +entre nous cette cloison de planches. + +--Voyons, que vous a-t-elle dit? + +--Elle m'a dit qu'elle n'aimait personne, dit Valentine; qu'elle avait +le mariage en horreur; que sa plus grande joie et t de mener une vie +libre et indpendante, et qu'elle dsirait presque que son pre perdt +sa fortune pour se faire artiste comme son amie, Mlle Louise d'Armilly. + +--Ah! vous voyez! + +--Eh bien, qu'est-ce que cela prouve? demanda Valentine. + +--Rien, rpondit en souriant Maximilien. + +--Alors, dit Valentine, pourquoi souriez-vous votre tour? + +--Ah! dit Maximilien, vous voyez bien que, vous aussi, vous regardez, +Valentine. + +--Voulez-vous que je m'loigne? + +--Oh! non! non pas! Mais revenons vous. + +--Ah! oui, c'est vrai, car peine avons-nous dix minutes passer +ensemble. + +--Mon Dieu! s'cria Maximilien constern. + +--Oui, Maximilien, vous avez raison, dit avec mlancolie Valentine, et +vous avez l une pauvre amie. Quelle existence je vous fais passer, +pauvre Maximilien, vous si bien fait pour tre heureux! Je me le +reproche amrement, croyez-moi. + +--Eh bien, que vous importe, Valentine: si je me trouve heureux ainsi; +si cette attente ternelle me semble paye, moi, par cinq minutes de +votre vue, par deux mots de votre bouche, et par cette conviction +profonde, ternelle, que Dieu n'a pas cr deux coeurs aussi en harmonie +que les ntres, et ne les a pas presque miraculeusement runis, surtout +pour les sparer. + +--Bon, merci, esprez pour nous deux, Maximilien: cela me rend moiti +heureuse. + +--Que vous arrive-t-il donc encore, Valentine, que vous me quittez si +vite? + +--Je ne sais; Mme de Villefort m'a fait prier de passer chez elle pour +une communication de laquelle dpend, m'a-t-elle fait dire, une portion +de ma fortune. Eh! mon Dieu, qu'ils la prennent ma fortune, je suis trop +riche, et qu'aprs me l'avoir prise ils me laissent tranquille et libre; +vous m'aimerez tout autant pauvre, n'est-ce pas, Morrel? + +--Oh! je vous aimerai toujours, moi; que m'importe richesse ou pauvret, +si ma Valentine tait prs de moi et que je fusse sr que personne ne me +la pt ter! Mais cette communication, Valentine, ne craignez-vous point +que ce ne soit quelque nouvelle relative votre mariage? + +--Je ne le crois pas. + +--Cependant, coutez-moi, Valentine, et ne vous effrayez pas, car tant +que je vivrai je ne serai pas une autre. + +--Vous croyez me rassurer en me disant cela, Maximilien? + +--Pardon! vous avez raison, je suis un brutal. Eh bien, je voulais donc +vous dire que l'autre jour j'ai rencontr M. de Morcerf. + +--Eh bien? + +--M. Franz est son ami, comme vous savez. + +--Oui; eh bien? + +--Eh bien, il a reu une lettre de Franz, qui lui annonce son prochain +retour. + +Valentine plit et appuya sa main contre la grille. + +Ah! mon Dieu! dit-elle, si c'tait cela! Mais non, la communication ne +viendrait pas de Mme de Villefort. + +--Pourquoi cela? + +--Pourquoi... je n'en sais rien... mais il me semble que Mme de +Villefort, tout en ne s'y opposant point franchement, n'est pas +sympathique ce mariage. + +--Eh bien, mais, Valentine, il me semble que je vais l'adorer, Mme de +Villefort. + +--Oh! ne vous pressez pas, Maximilien, dit Valentine avec un triste +sourire. + +--Enfin, si elle est antipathique ce mariage, ne ft-ce que pour le +rompre, peut-tre ouvrirait-elle l'oreille quelque autre proposition. + +--Ne croyez point cela, Maximilien; ce ne sont point les maris que Mme +de Villefort repousse, c'est le mariage. + +--Comment? le mariage! Si elle dteste si fort le mariage, pourquoi +s'est-elle marie elle-mme? + +--Vous ne me comprenez pas, Maximilien; ainsi, lorsqu'il y a un an j'ai +parl de me retirer dans un couvent, elle avait, malgr les observations +qu'elle avait cru devoir faire, adopt ma proposition avec joie; mon +pre mme y avait consenti, son instigation, j'en suis sre; il n'y +eut que mon pauvre grand-pre qui m'a retenue. Vous ne pouvez vous +figurer, Maximilien, quelle expression il y a dans les yeux de ce pauvre +vieillard, qui n'aime que moi au monde, et qui, Dieu me pardonne si +c'est un blasphme, et qui n'est aim au monde que de moi. Si vous +saviez, quand il a appris ma rsolution, comme il m'a regarde, ce qu'il +y avait de reproche dans ce regard et de dsespoir dans ces larmes qui +roulaient sans plaintes, sans soupirs, le long de ses joues immobiles! +Ah! Maximilien, j'ai prouv quelque chose comme un remords, je me suis +jete ses pieds en lui criant: Pardon! pardon! mon pre! On fera de +moi ce qu'on voudra, mais je ne vous quitterai jamais. Alors il leva +les yeux au ciel!... Maximilien, je puis souffrir beaucoup, ce regard de +mon vieux grand-pre m'a paye d'avance pour ce que je souffrirai. + +--Chre Valentine! vous tes un ange, et je ne sais vraiment pas comment +j'ai mrit, en sabrant droite et gauche des Bdouins, moins que +Dieu ait considr que ce sont des infidles, je ne sais pas comment +j'ai mrit que vous vous rvliez moi. Mais enfin, voyons, Valentine, +quel est donc l'intrt de Mme de Villefort ce que vous ne vous +mariez pas? + +--N'avez-vous pas entendu tout l'heure que je vous disais que j'tais +riche, Maximilien, trop riche? J'ai, du chef de ma mre, prs de +cinquante mille livres de rente; mon grand-pre et ma grand-mre, le +marquis et la marquise de Saint-Mran, doivent m'en laisser autant; M. +Noirtier a bien visiblement l'intention de me faire sa seule hritire. +Il en rsulte donc que, comparativement moi, mon frre douard, qui +n'attend, du ct de Mme de Villefort, aucune fortune, est pauvre. Or, +Mme de Villefort aime cet enfant avec adoration, et si je fusse entre +en religion, toute ma fortune, concentre sur mon pre, qui hritait du +marquis, de la marquise et de moi, revenait son fils. + +--Oh! que c'est trange cette cupidit dans une jeune et belle femme! + +--Remarquez que ce n'est point pour elle, Maximilien, mais pour son +fils, et que ce que vous lui reprochez comme un dfaut, au point de vue +de l'amour maternel, est presque une vertu. + +--Mais voyons, Valentine, dit Morrel, si vous abandonniez une portion de +cette fortune ce fils. + +--Le moyen de faire une pareille proposition, dit Valentine, et surtout + une femme qui a sans cesse la bouche le mot de dsintressement? + +--Valentine, mon amour m'est toujours rest sacr, et comme toute chose +sacre, je l'ai couvert du voile de mon respect et enferm dans mon +coeur; personne au monde, pas mme ma soeur, ne se doute donc de cet +amour que je n'ai confi qui que ce soit au monde. Valentine, me +permettez-vous de parler de cet amour un ami? + +Valentine tressaillit. + + un ami? dit-elle. Oh! mon Dieu! Maximilien, je frissonne rien qu' +vous entendre parler ainsi! un ami? et qui donc est cet ami? + +--coutez, Valentine: avez-vous jamais senti pour quelqu'un une de ces +sympathies irrsistibles qui font que, tout en voyant cette personne +pour la premire fois, vous croyez la connatre depuis longtemps, et +vous vous demandez o et quand vous l'avez vue, si bien que, ne pouvant +vous rappeler ni le lieu ni le temps, vous arrivez croire que c'est +dans un monde antrieur au ntre, et que cette sympathie n'est qu'un +souvenir qui se rveille? + +--Oui. + +--Eh bien, voil ce que j'ai prouv la premire fois que j'ai vu cet +homme extraordinaire. + +--Un homme extraordinaire? + +--Oui. + +--Que vous connaissez depuis longtemps alors? + +--Depuis huit ou dix jours peine. + +--Et vous appelez votre ami un homme que vous connaissez depuis huit +jours? Oh! Maximilien, je vous croyais plus avare de ce beau nom d'ami. + +--Vous avez raison en logique, Valentine; mais dites ce que vous +voudrez, rien ne me fera revenir sur ce sentiment instinctif. Je crois +que cet homme sera ml tout ce qui m'arrivera de bien dans l'avenir, +que parfois son regard profond semble connatre et sa main puissante +diriger. + +--C'est donc un devin? dit en souriant Valentine. + +--Ma foi, dit Maximilien, je suis tent de croire souvent qu'il +devine... le bien surtout. + +--Oh! dit Valentine tristement, faites-moi connatre cet homme, +Maximilien, que je sache de lui si je serai assez aime pour me +ddommager de tout ce que j'ai souffert. + +--Pauvre amie! mais vous le connaissez! + +--Moi? + +--Oui. C'est celui qui a sauv la vie votre belle-mre et son fils. + + +--Le comte de Monte-Cristo? + +--Lui-mme. + +--Oh! s'cria Valentine, il ne peut jamais tre mon ami, il est trop +celui de ma belle-mre. + +--Le comte, l'ami de votre belle-mre, Valentine? mon instinct ne +faillirait pas ce point; je suis sr que vous vous trompez. + +--Oh! si vous saviez, Maximilien! mais ce n'est plus douard qui rgne +la maison, c'est le comte: recherch de madame de Villefort, qui voit en +lui le rsum des connaissances humaines; admir, entendez-vous, admir +de mon pre, qui dit n'avoir jamais entendu formuler avec plus +d'loquence des ides plus leves; idoltr d'douard, qui, malgr sa +peur des grands yeux noirs du comte, court lui aussitt qu'il le voit +arriver, et lui ouvre la main, o il trouve toujours quelque jouet +admirable: M. de Monte-Cristo n'est pas ici chez mon pre; M. de +Monte-Cristo n'est pas ici chez Mme de Villefort: M. de Monte-Cristo est +chez lui. + +--Eh bien, chre Valentine, si les choses sont ainsi que vous dites, +vous devez dj ressentir ou vous ressentirez bientt les effets de sa +prsence. Il rencontre Albert de Morcerf en Italie, c'est pour le tirer +des mains des brigands; il aperoit Mme Danglars, c'est pour lui faire +un cadeau royal; votre belle-mre et votre frre passent devant sa +porte, c'est pour que son Nubien leur sauve la vie. Cet homme a +videmment reu le pouvoir d'influer sur les choses. Je n'ai jamais vu +des gots plus simples allis une haute magnificence. Son sourire est +si doux, quand il me l'adresse que j'oublie combien les autres trouvent +son sourire amer. Oh! dites-moi, Valentine, vous a-t-il souri ainsi? +S'il l'a fait, vous serez heureuse. + +--Moi! dit la jeune fille, oh! mon Dieu! Maximilien, il ne me regarde +seulement pas, ou plutt, si je passe par hasard, il dtourne la vue de +moi. Oh! il n'est pas gnreux, allez! ou il n'a pas ce regard profond +qui lit au fond des coeurs, et que vous lui supposez tort; car s'il +et t gnreux, me voyant seule et triste au milieu de toute cette +maison, il m'et protge de cette influence qu'il exerce; et puisqu'il +joue, ce que vous prtendez, le rle de soleil, il et rchauff mon +coeur l'un de ses rayons. Vous dites qu'il vous aime, Maximilien; eh! +mon Dieu, qu'en savez-vous? Les hommes font gracieux visage un +officier de cinq pieds six pouces comme vous, qui a une longue moustache +et un grand sabre, mais ils croient pouvoir craser sans crainte une +pauvre fille qui pleure. + +--Oh! Valentine! vous vous trompez, je vous jure. + +--S'il en tait autrement, voyons, Maximilien, s'il me traitait +diplomatiquement, c'est--dire en homme qui, d'une faon ou de l'autre, +veut s'impatroniser dans la maison, il m'et, ne ft-ce qu'une seule +fois honore de ce sourire que vous me vantez si fort, mais non, il m'a +vue malheureuse, il comprend que je ne puis lui tre bonne rien, et il +ne fait pas mme attention moi. Qui sait mme si, pour faire sa cour +mon pre, Mme de Villefort ou mon frre, il ne me perscutera point +aussi en tant qu'il sera en son pouvoir de le faire? Voyons, +franchement, je ne suis pas une femme que l'on doive mpriser ainsi sans +raison; vous me l'avez dit. Ah! pardonnez-moi, continua la jeune fille +en voyant l'impression que ces paroles produisaient sur Maximilien, je +suis mauvaise, et je vous dis l sur cet homme des choses que je ne +savais pas mme avoir dans le coeur. Tenez, je ne nie pas que cette +influence dont vous me parlez existe, et qu'il ne l'exerce mme sur moi; +mais s'il l'exerce, c'est d'une manire nuisible et corruptrice, comme +vous le voyez, de bonnes penses. + +--C'est bien, Valentine, dit Morrel avec un soupir, n'en parlons plus; +je ne lui dirai rien. + +--Hlas! mon ami, dit Valentine, je vous afflige, je le vois. Oh! que ne +puis-je vous serrer la main pour vous demander pardon! Mais enfin je ne +demande pas mieux que d'tre convaincue; dites, qu'a donc fait pour vous +ce comte de Monte-Cristo? + +--Vous m'embarrassez fort, je l'avoue, Valentine, en me demandant ce que +le comte a fait pour moi: rien d'ostensible, je le sais bien. Aussi, +comme je vous l'ai dj dit, mon affection pour lui est-elle tout +instinctive et n'a-t-elle rien de raisonn. Est-ce que le soleil m'a +fait quelque chose? Non; il me rchauffe, et sa lumire je vous vois, +voil tout. Est-ce que tel ou tel parfum a fait quelque chose pour moi? +Non; son odeur rcre agrablement un de mes sens. Je n'ai pas autre +chose dire quand on me demande pourquoi je vante ce parfum, mon amiti +pour lui est trange comme la sienne pour moi. Une voix secrte +m'avertit qu'il y a plus que du hasard dans cette amiti imprvue et +rciproque. Je trouve de la corrlation jusque dans ses plus simples +actions, jusque dans ses plus secrtes penses entre mes actions et mes +penses. Vous allez encore rire de moi, Valentine, mais depuis que je +connais cet homme, l'ide absurde m'est venue que tout ce qui m'arrive +de bien mane de lui. Cependant, j'ai vcu trente ans sans avoir eu +besoin de ce protecteur, n'est-ce pas? n'importe, tenez, un exemple: il +m'a invit dner pour samedi, c'est naturel au point o nous en +sommes, n'est-ce pas? Eh bien, qu'ai-je su depuis? Votre pre est invit + ce dner, votre mre y viendra. Je me rencontrerai avec eux, et qui +sait ce qui rsultera dans l'avenir de cette entrevue? Voil des +circonstances fort simples en apparence; cependant, moi, je vois +l-dedans quelque chose qui m'tonne; j'y puise une confiance trange. +Je me dis que le comte, cet homme singulier qui devine tout, a voulu me +faire trouver avec M. et Mme de Villefort, et quelquefois je cherche, je +vous le jure, lire dans ses yeux s'il a devin mon amour. + +--Mon bon ami, dit Valentine, je vous prendrais pour un visionnaire, et +j'aurais vritablement peur pour votre bon sens, si je n'coutais de +vous que de semblables raisonnements. Quoi! vous voyez autre chose que +du hasard dans cette rencontre? En vrit, rflchissez donc. Mon pre, +qui ne sort jamais, a t sur le point dix fois de refuser cette +invitation Mme de Villefort, qui, au contraire, brle du dsir de voir +chez lui ce nabab extraordinaire, et c'est grand-peine qu'elle a +obtenu qu'il l'accompagnerait. Non, non, croyez-moi, je n'ai, part +vous, Maximilien, d'autre secours demander dans ce monde qu' mon +grand-pre, un cadavre! d'autre appui chercher que dans ma pauvre +mre, une ombre! + +--Je sens que vous avez raison, Valentine, et que la logique est pour +vous, dit Maximilien; mais votre douce voix, toujours si puissante sur +moi, aujourd'hui, ne me convainc pas. + +--Ni la vtre non plus, dit Valentine, et j'avoue que si vous n'avez +pas d'autre exemple me citer.... + +--J'en ai un, dit Maximilien en hsitant; mais en vrit, Valentine, je +suis forc de l'avouer moi-mme, il est encore plus absurde que le +premier. + +--Tant pis, dit en souriant Valentine. + +--Et cependant, continua Morrel, il n'en est pas moins concluant pour +moi, homme tout d'inspiration et de sentiment, et qui ai quelquefois, +depuis dix ans que je sers, d la vie un de ces clairs intrieurs qui +vous dictent un mouvement en avant ou en arrire, pour que la balle qui +devait vous tuer passe ct de vous. + +--Cher Maximilien, pourquoi ne pas faire honneur mes prires de cette +dviation des balles? Quand vous tes l-bas, ce n'est plus pour moi que +je prie Dieu et ma mre, c'est pour vous. + +--Oui, depuis que je vous connais, dit en souriant Morrel; mais avant +que je vous connusse, Valentine? + +--Voyons, puisque vous ne voulez rien me devoir, mchant, revenez donc +cet exemple que vous-mme avouez tre absurde. + +--Eh bien, regardez par les planches, et voyez l-bas, cet arbre, le +cheval nouveau avec lequel je suis venu. + +--Oh! l'admirable bte! s'cria Valentine, pourquoi ne l'avez-vous pas +amen prs de la grille? je lui eusse parl et il m'et entendue. + +--C'est en effet, comme vous le voyez, une bte d'un assez grand prix, +dit Maximilien. Eh bien, vous savez que ma fortune est borne, +Valentine, et que je suis ce qu'on appelle un homme raisonnable. Eh +bien, j'avais vu chez un marchand de chevaux ce magnifique _Mdah_, je +le nomme ainsi. Je demandai quel tait son prix: on me rpondit quatre +mille cinq cents francs; je dus m'abstenir, comme vous le comprenez +bien, de le trouver beau plus longtemps, et je partis, je l'avoue, le +coeur assez gros, car le cheval m'avait tendrement regard, m'avait +caress avec sa tte et avait caracol sous moi de la faon la plus +coquette et la plus charmante. Le mme soir j'avais quelques amis la +maison: M. de Chteau-Renaud, M. Debray et cinq ou six autres mauvais +sujets que vous avez le bonheur de ne pas connatre, mme de nom. On +proposa une bouillotte; je ne joue jamais, car je ne suis pas assez +riche pour pouvoir perdre, ni assez pauvre pour dsirer gagner. Mais +j'tais chez moi, vous comprenez, je n'avais autre chose faire que +d'envoyer chercher des cartes, et c'est ce que je fis. + +Comme on se mettait table, M. de Monte-Cristo arriva. Il prit sa +place, on joua, et, moi, je gagnai; j'ose peine vous avouer cela, +Valentine, je gagnai cinq mille francs. Nous nous quittmes minuit. Je +n'y pus tenir, je pris un cabriolet et me fis conduire chez mon marchand +de chevaux. Tout palpitant, tout fivreux, je sonnai; celui qui vint +m'ouvrir dut me prendre pour un fou. Je m'lanai de l'autre ct de la +porte peine ouverte. J'entrai dans l'curie, je regardai au rtelier. +Oh! bonheur! _Mdah_ grignotait son foin. Je saute sur une selle; je la +lui applique moi-mme sur le dos, je lui passe la bride, _Mdah_ se +prte de la meilleure grce du monde cette opration! Puis, dposant +les quatre mille cinq cents francs entre les mains du marchand +stupfait, je reviens ou plutt je passe la nuit me promener dans les +Champs-lyses. Eh bien, j'ai vu de la lumire la fentre du comte, il +m'a sembl apercevoir son ombre derrire les rideaux. Maintenant, +Valentine, je jurerais que le comte a su que je dsirais ce cheval, et +qu'il a perdu exprs pour me le faire gagner. + +--Mon cher Maximilien, dit Valentine, vous tes trop fantastique, en +vrit... vous ne m'aimerez pas longtemps.... Un homme qui fait ainsi de +la posie ne saurait s'tioler plaisir dans une passion monotone comme +la ntre.... Mais, grand Dieu! tenez, on m'appelle... entendez-vous? + +--Oh! Valentine, dit Maximilien, par le petit jour de la cloison... +votre doigt le plus petit, que je le baise. + +--Maximilien, nous avions dit que nous serions l'un pour l'autre deux +voix, deux ombres! + +--Comme il vous plaira, Valentine. + +--Serez-vous heureux si je fais ce que vous voulez? + +--Oh! oui. + +Valentine monta sur un banc et passa, non pas son petit doigt travers +l'ouverture, mais sa main tout entire par-dessus la cloison. + +Maximilien poussa un cri, et s'lanant son tour sur la borne, saisit +cette main adore et y appliqua ses lvres ardentes; mais aussitt la +petite main glissa entre les siennes, et le jeune homme entendit fuir +Valentine, effraye peut-tre de la sensation qu'elle venait d'prouver! + + + + +LVIII + +M. Noirtier de Villefort. + + +Voici ce qui s'tait pass dans la maison du procureur du roi aprs le +dpart de Mme Danglars et de sa fille, et pendant la conversation que +nous venons de rapporter. + +M. de Villefort tait entr chez son pre, suivi de Mme de Villefort; +quant Valentine, nous savons o elle tait. + +Tous deux, aprs avoir salu le vieillard, aprs avoir congdi Barrois, +vieux domestique depuis plus de vingt-cinq ans son service, avaient +pris place ses cts. + +M. Noirtier, assis dans son grand fauteuil roulettes, o on le plaait +le matin et d'o on le tirait le soir, assis devant une glace qui +rflchissait tout l'appartement et lui permettait de voir, sans mme +tenter un mouvement devenu impossible, qui entrait dans sa chambre, qui +en sortait, et ce qu'on faisait tout autour de lui; M. Noirtier, +immobile comme un cadavre, regardait avec des yeux intelligents et vifs +ses enfants, dont la crmonieuse rvrence lui annonait quelque +dmarche officielle inattendue. + +La vue et l'oue taient les deux seuls sens qui animassent encore, +comme deux tincelles, cette matire humaine dj aux trois quarts +faonne pour la tombe; encore, de ces deux sens, un seul pouvait-il +rvler au-dehors la vie intrieure qui animait la statue; et le regard +qui dnonait cette vie intrieure tait semblable une de ces lumires +lointaines qui, durant la nuit, apprennent au voyageur perdu dans un +dsert qu'il y a encore un tre existant qui veille dans ce silence et +cette obscurit. + +Aussi, dans cet oeil noir du vieux Noirtier, surmont d'un sourcil noir, +tandis que toute la chevelure, qu'il portait longue et pendante sur les +paules, tait blanche; dans cet oeil, comme cela arrive pour tout +organe de l'homme exerc aux dpens des autres organes, s'taient +concentres toute l'activit, toute l'adresse, toute la force, toute +l'intelligence, rpandues autrefois dans ce corps et dans cet esprit. +Certes, le geste du bras, le son de la voix, l'attitude du corps +manquaient, mais cet oeil puissant supplait tout: il commandait avec +les yeux; il remerciait avec les yeux; c'tait un cadavre avec des yeux +vivants, et rien n'tait plus effrayant parfois que ce visage de marbre +au haut duquel s'allumait une colre ou luisait une joie. Trois +personnes seulement savaient comprendre ce langage du pauvre +paralytique: c'tait Villefort, Valentine et le vieux domestique dont +nous avons dj parl. Mais comme Villefort ne voyait que rarement son +pre, et, pour ainsi dire, quand il ne pouvait faire autrement; comme, +lorsqu'il le voyait, il ne cherchait pas lui plaire en le comprenant, +tout le bonheur du vieillard reposait en sa petite-fille, et Valentine +tait parvenue, force de dvouement, d'amour et de patience, +comprendre du regard toutes les penses de Noirtier. ce langage muet +ou inintelligible pour tout autre, elle rpondait avec toute sa voix, +toute sa physionomie, toute son me, de sorte qu'il s'tablissait des +dialogues anims entre cette jeune fille et cette prtendue argile, +peu prs redevenue poussire, et qui cependant tait encore un homme +d'un savoir immense, d'une pntration inoue et d'une volont aussi +puissante que peut l'tre l'me enferme dans une matire par laquelle +elle a perdu le pouvoir de se faire obir. + +Valentine avait donc rsolu cet trange problme de comprendre la pense +du vieillard pour lui faire comprendre sa pense elle; et, grce +cette tude, il tait bien rare que, pour les choses ordinaires de la +vie, elle ne tombt point avec prcision sur le dsir de cette me +vivante, ou sur le besoin de ce cadavre moiti insensible. + +Quant au domestique, comme depuis vingt-cinq ans, ainsi que nous l'avons +dit, il servait son matre, il connaissait si bien toutes ses habitudes, +qu'il tait rare que Noirtier et besoin de lui demander quelque chose. + +Villefort n'avait en consquence besoin du secours ni de l'un ni de +l'autre pour entamer avec son pre l'trange conversation qu'il venait +provoquer. Lui-mme, nous l'avons dit, connaissait parfaitement le +vocabulaire du vieillard, et s'il ne s'en servait point plus souvent, +c'tait par ennui et par indiffrence. Il laissa donc Valentine +descendre au jardin, il loigna donc Barrois, et aprs avoir pris sa +place la droite de son pre, tandis que Mme de Villefort s'asseyait +sa gauche: + +Monsieur, dit-il, ne vous tonnez pas que Valentine ne soit pas monte +avec nous et que j'aie loign Barrois, car la confrence que nous +allons avoir ensemble est de celles qui ne peuvent avoir lieu devant une +jeune fille ou un domestique; Mme de Villefort et moi avons une +communication vous faire. + +Le visage de Noirtier resta impassible pendant ce prambule, tandis +qu'au contraire l'oeil de Villefort semblait vouloir plonger jusqu'au +plus profond du coeur du vieillard. + +Cette communication, continua le procureur du roi avec son ton glac et +qui semblait ne jamais admettre la contestation, nous sommes srs, Mme +de Villefort et moi, qu'elle vous agrera. + +L'oeil du vieillard continua de demeurer atone; il coutait: voil tout. + +Monsieur, reprit Villefort, nous marions Valentine. + +Une figure de cire ne ft pas reste plus froide cette nouvelle que ne +resta la figure du vieillard. + +Le mariage aura lieu avant trois mois, reprit Villefort. + +L'oeil du vieillard continua d'tre inanim. + +Mme de Villefort prit la parole son tour, et se hta d'ajouter: + +Nous avons pens que cette nouvelle aurait de l'intrt pour vous, +monsieur; d'ailleurs Valentine a toujours sembl attirer votre +affection; il nous reste donc vous dire seulement le nom du jeune +homme qui lui est destin. C'est un des plus honorables partis auxquels +Valentine puisse prtendre; il y a de la fortune, un beau nom et des +garanties parfaites de bonheur dans la conduite et les gots de celui +que nous lui destinons, et dont le nom ne doit pas vous tre inconnu. Il +s'agit de M. Franz de Quesnel, baron d'pinay. + +Villefort, pendant le petit discours de sa femme, attachait sur le +vieillard un regard plus attentif que jamais. Lorsque Mme de Villefort +pronona le nom de Franz, l'oeil de Noirtier, que son fils connaissait +si bien, frissonna, et les paupires, se dilatant comme eussent pu faire +des lvres pour laisser passer des paroles, laissrent, elles, passer un +clair. + +Le procureur du roi, qui savait les anciens rapports d'inimiti publique +qui avaient exist entre son pre et le pre de Franz, comprit ce feu et +cette agitation; mais cependant il les laissa passer comme inaperus, et +reprenant la parole o sa femme l'avait laisse: + +Monsieur, dit-il, il est important, vous le comprenez bien, prs comme +elle est d'atteindre sa dix-neuvime anne, que Valentine soit enfin +tablie. Nanmoins, nous ne vous avons point oubli dans les +confrences, et nous nous sommes assurs d'avance que le mari de +Valentine accepterait, sinon de vivre prs de nous, qui gnerions +peut-tre un jeune mnage, du moins que vous, que Valentine chrit +particulirement, et qui, de votre ct, paraissez lui rendre cette +affection, vivriez prs d'eux, de sorte que vous ne perdrez aucune de +vos habitudes, et que vous aurez seulement deux enfants au lieu d'un +pour veiller sur vous. + +L'clair du regard de Noirtier devint sanglant. + +Assurment il se passait quelque chose d'affreux dans l'me de ce +vieillard; assurment le cri de la douleur et de la colre montait sa +gorge, et, ne pouvant clater, l'touffait, car son visage s'empourpra +et ses lvres devinrent bleues. + +Villefort ouvrit tranquillement une fentre en disant: + +Il fait bien chaud ici, et cette chaleur fait mal M. Noirtier. + +Puis il revint, mais sans se rasseoir. + +Ce mariage, ajouta Mme de Villefort, plat M. d'pinay et sa +famille; d'ailleurs sa famille se compose seulement d'un oncle et d'une +tante. Sa mre tant morte au moment o elle le mettait au monde, et son +pre ayant t assassin en 1815, c'est--dire quand l'enfant avait deux +ans peine, il ne relve donc que de sa propre volont. + +--Assassinat mystrieux, dit Villefort, et dont les auteurs sont rests +inconnus, quoique le soupon ait plan sans s'abattre au-dessus de la +tte de beaucoup de gens. + +Noirtier fit un tel effort que ses lvres se contractrent comme pour +sourire. + +Or, continua Villefort, les vritables coupables, ceux-l qui savent +qu'ils ont commis le crime, ceux-l sur lesquels peut descendre la +justice des hommes pendant leur vie et la justice de Dieu aprs leur +mort, seraient bien heureux d'tre notre place, et d'avoir une fille +offrir M. Franz d'pinay pour teindre jusqu' l'apparence du +soupon. + +Noirtier s'tait calm avec une puissance que l'on n'aurait pas d +attendre de cette organisation brise. + +Oui, je comprends, rpondit-il du regard Villefort; et ce regard +exprimait tout ensemble le ddain profond et la colre intelligente. + +Villefort, de son ct, rpondit ce regard, dans lequel il avait lu ce +qu'il contenait, par un lger mouvement d'paules. + +Puis il fit signe sa femme de se lever. + +Maintenant, monsieur, dit Mme de Villefort, agrez tous mes respects. +Vous plat-il qu'douard vienne vous prsenter ses respects? + +Il tait convenu que le vieillard exprimait son approbation en fermant +les yeux, son refus en les clignant plusieurs reprises, et avait +quelque dsir exprimer quand il les levait au ciel. + +S'il demandait Valentine, il fermait l'oeil droit seulement. + +S'il demandait Barrois, il fermait l'oeil gauche. + + la proposition de Mme de Villefort, il cligna vivement les yeux. + +Mme de Villefort, accueillie par un refus vident, se pina les lvres. + +Je vous enverrai donc Valentine, alors? dit-elle. + +--Oui, fit le vieillard en fermant les yeux avec vivacit. + +M. et Mme de Villefort salurent et sortirent en ordonnant qu'on appelt +Valentine, dj prvenue au reste qu'elle aurait quelque chose faire +dans la journe prs de M. Noirtier. + +Derrire eux, Valentine, toute rose encore d'motion, entra chez le +vieillard. Il ne lui fallut qu'un regard pour qu'elle comprt combien +souffrait son aeul et combien de choses il avait lui dire. + +Oh! bon papa, s'cria-t-elle, qu'est-il donc arriv? On t'a fch, +n'est-ce pas, et tu es en colre? + +--Oui, fit-il, en fermant les yeux. + +--Contre qui donc? contre mon pre? non; contre Mme de Villefort? non; +contre moi? + +Le vieillard fit signe que oui. + +Contre moi? reprit Valentine tonne. + +Le vieillard renouvela le signe. + +Et que t'ai-je donc fait, cher bon papa? s'cria Valentine. + +Pas de rponse, elle continua: + +Je ne t'ai pas vu de la journe; on t'a donc rapport quelque chose de +moi? + +--Oui, dit le regard du vieillard avec vivacit. + +--Voyons donc que je cherche. Mon Dieu, je te jure, bon pre.... Ah!... +M. et Mme de Villefort sortent d'ici, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Et ce sont eux qui t'ont dit ces choses qui te fchent? Qu'est-ce +donc? Veux-tu que j'aille le leur demander pour que je puisse m'excuser +prs de toi? + +--Non, non, fit le regard. + +--Oh! mais tu m'effraies. Qu'ont-ils pu dire, mon Dieu! + +Et elle chercha. + +Oh! j'y suis, dit-elle en baissant la voix et en se rapprochant du +vieillard. Ils ont parl de mon mariage peut-tre? + +--Oui, rpliqua le regard courrouc. + +--Je comprends; tu m'en veux de mon silence. Oh! vois-tu, c'est qu'ils +m'avaient bien recommand de ne t'en rien dire; c'est qu'ils ne m'en +avaient rien dit moi-mme, et que j'avais surpris en quelque sorte ce +secret par indiscrtion; voil pourquoi j'ai t si rserve avec toi. +Pardonne-moi, bon papa Noirtier. + +Redevenu fixe et atone, le regard sembla rpondre: Ce n'est pas +seulement ton silence qui m'afflige. + +Qu'est-ce donc? demanda la jeune fille: tu crois peut-tre que je +t'abandonnerais, bon pre, et que mon mariage me rendrait oublieuse? + +--Non, dit le vieillard. + +--Ils t'ont dit alors que M. d'pinay consentait ce que nous +demeurassions ensemble? + +--Oui. + +--Alors pourquoi es-tu fch? + +Les yeux du vieillard prirent une expression de douceur infinie. + +Oui, je comprends, dit Valentine; parce que tu m'aimes? + +Le vieillard fit signe que oui. + +Et tu as peur que je ne sois malheureuse? + +--Oui. + +--Tu n'aimes pas M. Franz? + +Les yeux rptrent trois ou quatre fois: + +Non, non, non. + +--Alors tu as bien du chagrin, bon pre? + +--Oui. + +--Eh bien, coute, dit Valentine en se mettant genoux devant Noirtier +et en lui passant ses bras autour du cou, moi aussi, j'ai bien du +chagrin, car, moi non plus, je n'aime pas M. Franz d'pinay. + +Un clair de joie passa dans les yeux de l'aeul. + +Quand j'ai voulu me retirer au couvent, tu te rappelles bien que tu as +t si fort fch contre moi? + +Une larme humecta la paupire aride du vieillard. + +Eh bien, continua Valentine, c'tait pour chapper ce mariage qui +fait mon dsespoir. + +La respiration de Noirtier devint haletante. + +Alors, ce mariage te fait bien du chagrin, bon pre? mon Dieu, si tu +pouvais m'aider, si nous pouvions nous deux rompre leur projet! Mais +tu es sans force contre eux, toi dont l'esprit cependant est si vif et +la volont si ferme, mais quand il s'agit de lutter tu es aussi faible +et mme plus faible que moi. Hlas! tu eusses t pour moi un +protecteur si puissant aux jours de ta force et de ta sant; mais +aujourd'hui tu ne peux plus que me comprendre et te rjouir ou +t'affliger avec moi. C'est un dernier bonheur que Dieu a oubli de +m'enlever avec les autres. + +Il y eut ces paroles, dans les yeux de Noirtier, une telle impression +de malice et de profondeur, que la jeune fille crut y lire ces mots: + +Tu te trompes, je puis encore beaucoup pour toi. + +--Tu peux quelque chose pour moi, cher bon papa? traduisit Valentine. + +--Oui. + +Noirtier leva les yeux au ciel. C'tait le signe convenu entre lui et +Valentine lorsqu'il dsirait quelque chose. + +Que veux-tu, cher pre? voyons. + +Valentine chercha un instant dans son esprit, exprima tout haut ses +penses mesure qu'elles se prsentaient elle, et voyant qu' tout ce +qu'elle pouvait dire le vieillard rpondait constamment _non_: + +Allons, fit-elle, les grands moyens, puisque je suis si sotte! + +Alors elle rcita l'une aprs l'autre toutes les lettres de l'alphabet, +depuis A jusqu' N, tandis que son sourire interrogeait l'oeil du +paralytique; N, Noirtier fit signe que oui. + +Ah! dit Valentine, la chose que vous dsirez commence par la lettre N! +c'est l'N que nous avons affaire? Eh bien, voyons, que lui +voulons-nous l'N? Na, ne, ni, no. + +--Oui, oui, oui, fit le vieillard. + +--Ah! c'est _no_? + +--Oui. + +Valentine alla chercher un dictionnaire qu'elle posa sur un pupitre +devant Noirtier: elle l'ouvrit, et quand elle eut vu l'oeil du vieillard +fix sur les feuilles, son doigt courut vivement du haut en bas des +colonnes. L'exercice, depuis six ans que Noirtier tait tomb dans le +fcheux tat o il se trouvait, lui avait rendu les preuves si faciles, +qu'elle devinait aussi vite la pense du vieillard que si lui-mme et +pu chercher dans le dictionnaire. + +Au mot _notaire_, Noirtier fit signe de s'arrter. + +_Notaire_, dit-elle; tu veux un notaire, bon papa? + +Le vieillard fit signe que c'tait effectivement un notaire qu'il +dsirait. + +Il faut donc envoyer chercher un notaire? demanda Valentine. + +--Oui, fit le paralytique. + +--Mon pre doit-il le savoir? + +--Oui. + +--Es-tu press d'avoir ton notaire? + +--Oui. + +--Alors on va te l'envoyer chercher tout de suite, cher pre. Est-ce +tout ce que tu veux? + +--Oui. + +Valentine courut la sonnette et appela un domestique pour le prier de +faire venir M. ou Mme de Villefort chez le grand-pre. + +Es-tu content? dit Valentine; oui... je le crois bien: hein? ce n'tait +pas facile trouver, cela? + +Et la jeune fille sourit l'aeul comme elle et pu faire un enfant. + +M. de Villefort entra ramen par Barrois. + +Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-il au paralytique. + +--Monsieur, dit Valentine, mon grand-pre dsire un notaire. + + cette demande trange et surtout inattendue, M. de Villefort changea +un regard avec le paralytique. + +Oui, fit ce dernier avec une fermet qui indiquait qu'avec l'aide de +Valentine et de son vieux serviteur, qui savait maintenant ce qu'il +dsirait, il tait prt soutenir la lutte. + +Vous demandez le notaire? rpta Villefort. + +--Oui. + +--Pour quoi faire? + +Noirtier ne rpondit pas. + +Mais qu'avez-vous besoin d'un notaire? demanda Villefort. + +Le regard du paralytique demeura immobile et par consquent muet, ce qui +voulait dire: Je persiste dans ma volont. + +Pour nous faire quelque mauvais tour? dit Villefort; est-ce la peine? + +--Mais enfin, dit Barrois, prt insister avec la persvrance +habituelle aux vieux domestiques, si monsieur veut un notaire, c'est +apparemment qu'il en a besoin. Ainsi je vais chercher un notaire. + +Barrois ne reconnaissait d'autre matre que Noirtier et n'admettait +jamais que ses volonts fussent contestes en rien. + +Oui, je veux un notaire, fit le vieillard en fermant les yeux d'un air +de dfi et comme s'il et dit: Voyons si l'on osera me refuser ce que je +veux. + +On aura un notaire, puisque vous en voulez absolument un, monsieur; +mais je m'excuserai prs de lui et vous excuserai vous-mme, car la +scne sera fort ridicule. + +--N'importe, dit Barrois, je vais toujours l'aller chercher. + +Et le vieux serviteur sortit triomphant. + + + + +LIX + +Le testament. + + +Au moment o Barrois sortit, Noirtier regarda Valentine avec cet intrt +malicieux qui annonait tant de choses. La jeune fille comprit ce regard +et Villefort aussi, car son front se rembrunit et son sourcil se frona. + +Il prit un sige, s'installa dans la chambre du paralytique et attendit. + +Noirtier le regardait faire avec une parfaite indiffrence; mais, du +coin de l'oeil, il avait ordonn Valentine de ne point s'inquiter et +de rester aussi. + +Trois quarts d'heure aprs, le domestique rentra avec le notaire. + +Monsieur, dit Villefort aprs les premires salutations, vous tes +mand par M. Noirtier de Villefort, que voici; une paralysie gnrale +lui a t l'usage des membres et de la voix, et nous seuls, +grand-peine, parvenons saisir quelques lambeaux de ses penses. + +Noirtier fit de l'oeil un appel Valentine, appel si srieux et si +impratif, qu'elle rpondit sur-le-champ: + +Moi, monsieur, je comprends tout ce que veut dire mon grand-pre. + +--C'est vrai, ajouta Barrois, tout, absolument tout, comme je le disais + monsieur en venant. + +--Permettez, monsieur, et vous aussi, mademoiselle, dit le notaire en +s'adressant Villefort et Valentine, c'est l un de ces cas o +l'officier public ne peut inconsidrment procder sans assumer une +responsabilit dangereuse. La premire ncessit pour qu'un acte soit +valable est que le notaire soit bien convaincu qu'il a fidlement +interprt la volont de celui qui la dicte. Or, je ne puis pas moi-mme +tre sr de l'approbation ou de l'improbation d'un client qui ne parle +pas; et comme l'objet de ses dsirs et de ses rpugnances, vu son +mutisme, ne peut m'tre prouv clairement, mon ministre est plus +qu'inutile et serait illgalement exerc. + +Le notaire fit un pas pour se retirer. Un imperceptible sourire de +triomphe se dessina sur les lvres du procureur du roi. De son ct, +Noirtier regarda Valentine avec une telle expression de douleur, qu'elle +se plaa sur le chemin du notaire. + +Monsieur, dit-elle, la langue que je parle avec mon grand-pre est une +langue qui se peut apprendre facilement, et de mme que je la comprends, +je puis en quelques minutes vous amener la comprendre. Que vous +faut-il, voyons, monsieur, pour arriver la parfaite dification de +votre conscience? + +--Ce qui est ncessaire pour que nos actes soient valables, +mademoiselle, rpondit le notaire, c'est--dire la certitude de +l'approbation ou de l'improbation. On peut tester malade de corps, mais +il faut tester sain d'esprit. + +--Eh bien, monsieur, avec deux signes vous acquerrez cette certitude que +mon grand-pre n'a jamais mieux joui qu' cette heure de la plnitude de +son intelligence. M. Noirtier, priv de sa voix, priv du mouvement, +ferme les yeux quand il veut dire oui, et les cligne plusieurs +reprises quand il veut dire non. Vous en savez assez maintenant pour +causer avec M. Noirtier, essayez. + +Le regard que lana le vieillard Valentine tait si humide de +tendresse et de reconnaissance, qu'il fut compris du notaire lui-mme. + +Vous avez entendu et compris ce que vient de dire votre petite-fille, +monsieur? demanda le notaire. + +Noirtier ferma doucement les yeux, et les rouvrit aprs un instant. + +Et vous approuvez ce qu'elle a dit? c'est--dire que les signes +indiqus par elle sont bien ceux l'aide desquels vous faites +comprendre votre pense? + +--Oui, fit encore le vieillard. + +--C'est vous qui m'avez fait demander? + +--Oui. + +--Pour faire votre testament? + +--Oui. + +--Et vous ne voulez pas que je me retire sans avoir fait ce testament? + +Le paralytique cligna vivement et plusieurs reprises ses yeux. + +Eh bien, monsieur, comprenez-vous, maintenant, demanda la jeune fille, +et votre conscience sera-t-elle en repos? + +Mais avant que le notaire et pu rpondre, Villefort le tira part: + +Monsieur, dit-il, croyez-vous qu'un homme puisse supporter impunment +un choc physique aussi terrible que celui qu'a prouv M. Noirtier de +Villefort, sans que le moral ait reu lui-mme une grave atteinte? + +--Ce n'est point cela prcisment qui m'inquite, monsieur, rpondit le +notaire, mais je me demande comment nous arriverons deviner les +penses, afin de provoquer les rponses. + +--Vous voyez donc que c'est impossible, dit Villefort. + +Valentine et le vieillard entendaient cette conversation. Noirtier +arrta son regard si fixe et si ferme sur Valentine, que ce regard +appelait videmment une riposte. + +Monsieur, dit-elle, que cela ne vous inquite point: si difficile +qu'il soit, ou plutt qu'il vous paraisse de dcouvrir la pense de mon +grand-pre, je vous la rvlerai, moi, de faon lever tous les doutes + cet gard. Voil six ans que je suis prs de M. Noirtier, et, qu'il le +dise lui-mme, si, depuis six ans, un seul de ses dsirs est rest +enseveli dans son coeur faute de pouvoir me le faire comprendre? + +--Non, fit le vieillard. + +--Essayons donc, dit le notaire; vous acceptez mademoiselle pour votre +interprte? + +Le paralytique fit signe que oui. + +Bien; voyons, monsieur, que dsirez-vous de moi, et quel est l'acte que +vous dsirez faire? + +Valentine nomma toutes les lettres de l'alphabet jusqu' la lettre T. +cette lettre, l'loquent coup d'oeil de Noirtier arrta. + +C'est la lettre T que monsieur demande, dit le notaire; la chose est +visible. + +--Attendez, dit Valentine; puis, se retournant vers son grand-pre: +Ta... te.... + +Le vieillard arrta la seconde de ces syllabes. + +Alors Valentine prit le dictionnaire, et aux yeux du notaire attentif +elle feuilleta les pages. + +Testament, dit son doigt arrt par le coup d'oeil de Noirtier. + +--Testament! s'cria le notaire, la chose est visible, monsieur veut +tester. + +--Oui, fit Noirtier plusieurs reprises. + +--Voil qui est merveilleux, monsieur, convenez-en, dit le notaire +Villefort stupfait. + +--En effet, rpliqua-t-il, et plus merveilleux encore serait ce +testament; car, enfin, je ne pense pas que les articles se viennent +ranger sur le papier, mot par mot, sans l'intelligente inspiration de ma +fille. Or, Valentine sera peut-tre un peu trop intresse ce +testament pour tre un interprte convenable des obscures volonts de M. +Noirtier de Villefort. + +--Non, non! fit le paralytique. + +--Comment! dit M. de Villefort, Valentine n'est point intresse votre +testament? + +--Non, fit Noirtier. + +--Monsieur, dit le notaire, qui, enchant de cette preuve, se +promettait de raconter dans le monde les dtails de cet pisode +pittoresque; monsieur, rien ne me parat plus facile maintenant que ce +que tout l'heure je regardais comme une chose impossible, et ce +testament sera tout simplement un testament mystique, c'est--dire prvu +et autoris par la loi pourvu qu'il soit lu en face de sept tmoins, +approuv par le testateur devant eux, et ferm par le notaire, toujours +devant eux. Quant au temps, il durera peine plus longtemps qu'un +testament ordinaire; il y a d'abord les formules consacres et qui sont +toujours les mmes, et quant aux dtails, la plupart seront fournis par +l'tat mme des affaires du testateur et par vous qui, les ayant gres, +les connaissez. Mais d'ailleurs, pour que cet acte demeure inattaquable, +nous allons lui donner l'authenticit la plus complte; l'un de mes +confrres me servira d'aide et, contre les habitudes, assistera la +dicte. tes-vous satisfait, monsieur? continua le notaire en +s'adressant au vieillard. + +--Oui, rpondit Noirtier, radieux d'tre compris. + +Que va-t-il faire? se demanda Villefort qui sa haute position +commandait tant de rserve, et qui d'ailleurs, ne pouvait deviner vers +quel but tendait son pre. + +Il se retourna donc pour envoyer chercher le deuxime notaire dsign +par le premier; mais Barrois, qui avait tout entendu et qui avait devin +le dsir de son matre, tait dj parti. + +Alors le procureur du roi fit dire sa femme de monter. + +Au bout d'un quart d'heure, tout le monde tait runi dans la chambre du +paralytique, et le second notaire tait arriv. + +En peu de mots les deux officiers ministriels furent d'accord. On lut +Noirtier une formule de testament vague, banale; puis pour commencer, +pour ainsi dire l'investigation de son intelligence, le premier notaire +se retournant de son ct, lui dit: + +Lorsqu'on fait son testament, monsieur, c'est en faveur de quelqu'un. + +--Oui, fit Noirtier. + +--Avez-vous quelque ide du chiffre auquel se monte votre fortune? + +--Oui. + +--Je vais vous nommer plusieurs chiffres qui monteront successivement; +vous m'arrterez quand j'aurai atteint celui que vous croirez tre le +vtre. + +--Oui. + +Il y avait dans cet interrogatoire une espce de solennit; d'ailleurs +jamais la lutte de l'intelligence contre la matire n'avait peut-tre +t plus visible; et si ce n'tait un sublime, comme nous allions le +dire, c'tait au moins un curieux spectacle. + +On faisait cercle autour de Villefort, le second notaire tait assis +une table, tout prt crire; le premier notaire se tenait debout +devant lui et interrogeait. + +Votre fortune dpasse trois cent mille francs n'est-ce pas? +demanda-t-il. + +Noirtier fit signe que oui. + +Possdez-vous quatre cent mille francs? demanda le notaire. + +Noirtier resta immobile. + +Cinq cent mille? + +Mme immobilit. + +Six cent mille? sept cent mille? huit cent mille? neuf cent mille? + +Noirtier fit signe que oui. + +Vous possdez neuf cent mille francs? + +--Oui. + +--En immeubles? demanda le notaire. + +Noirtier fit signe que non. + +En inscriptions de rentes? + +Noirtier fit signe que oui. + +Ces inscriptions sont entre vos mains? + +Un coup d'oeil adress Barrois fit sortir le vieux serviteur, qui +revint un instant aprs avec une petite cassette. + +Permettez-vous qu'on ouvre cette cassette? demanda le notaire. + +Noirtier fit signe que oui. + +On ouvrit la cassette et l'on trouva pour neuf cent mille francs +d'inscriptions sur le Grand-Livre. + +Le premier notaire passa, les unes aprs les autres, chaque inscription + son collgue; le compte y tait, comme l'avait accus Noirtier. + +C'est bien cela, dit-il; il est vident que l'intelligence est dans +toute sa force et dans toute son tendue. + +Puis, se retournant vers le paralytique: + +Donc, lui dit-il, vous possdez neuf cent mille francs de capital, qui, + la faon dont ils sont placs, doivent vous produire quarante mille +livres de rente peu prs? + +--Oui, fit Noirtier. + +-- qui dsirez-vous laisser cette fortune? + +--Oh! dit Mme de Villefort, cela n'est point douteux; M. Noirtier aime +uniquement sa petite-fille, Mlle Valentine de Villefort: c'est elle qui +le soigne depuis six ans; elle a su captiver par ses soins assidus +l'affection de son grand-pre, et je dirai presque sa reconnaissance; il +est donc juste qu'elle recueille le prix de son dvouement. + +L'oeil de Noirtier lana un clair comme s'il n'tait pas dupe de ce +faux assentiment donn par Mme de Villefort aux intentions qu'elle lui +supposait. + +Est-ce donc Mlle Valentine de Villefort que vous laissez ces neuf +cent mille francs? demanda le notaire, qui croyait n'avoir plus qu' +enregistrer cette clause, mais qui tenait s'assurer cependant de +l'assentiment de Noirtier, et voulait faire constater cet assentiment +par tous les tmoins de cette trange scne. + +Valentine avait fait un pas en arrire et pleurait, les yeux baisss; le +vieillard la regarda un instant avec l'expression d'une profonde +tendresse; puis se retournant vers le notaire, il cligna des yeux de la +faon la plus significative. + +Non? dit le notaire; comment ce n'est pas Mlle Valentine de Villefort +que vous instituez pour votre lgataire universelle? + +Noirtier fit signe que non. + +Vous ne vous trompez pas? s'cria le notaire tonn; vous dites bien +non? + +--Non! rpta Noirtier, non! + +Valentine releva la tte; elle tait stupfaite, non pas de son +exhrdation, mais d'avoir provoqu le sentiment qui dicte d'ordinaire +de pareils actes. + +Mais Noirtier la regarda avec une si profonde expression de tendresse +qu'elle s'cria: + +Oh! mon bon pre, je le vois bien, ce n'est que votre fortune que vous +m'tez, mais vous me laissez toujours votre coeur? + +--Oh! oui, bien certainement, dirent les yeux du paralytique, se fermant +avec une expression laquelle Valentine ne pouvait se tromper. + +--Merci! merci! murmura la jeune fille. + +Cependant ce refus avait fait natre dans le coeur de Mme de Villefort +une esprance inattendue; elle se rapprocha du vieillard. + +Alors c'est donc votre petit-fils douard de Villefort que vous +laissez votre fortune, cher monsieur Noirtier? demanda la mre. + +Le clignement des yeux fut terrible: il exprimait presque la haine. + +Non, fit le notaire; alors c'est monsieur votre fils ici prsent? + +--Non, rpliqua le vieillard. + +Les deux notaires se regardrent stupfaits; Villefort et sa femme se +sentaient rougir, l'un de honte, l'autre de colre. + +Mais, que vous avons-nous donc fait, pre, dit Valentine; vous ne nous +aimez donc plus? + +Le regard du vieillard passa rapidement sur son fils, sur sa +belle-fille, et s'arrta sur Valentine avec une expression de profonde +tendresse. + +Eh bien, dit-elle, si tu m'aimes, voyons, bon pre, tche d'allier cet +amour avec ce que tu fais en ce moment. Tu me connais, tu sais que je +n'ai jamais song ta fortune: d'ailleurs, on dit que je suis riche du +ct de ma mre, trop riche; explique-toi donc. + +Noirtier fixa son regard ardent sur la main de Valentine. + +Ma main? dit-elle. + +--Oui, fit Noirtier. + +--Sa main! rptrent tous les assistants. + +--Ah! messieurs, vous voyez bien que tout est inutile, et que mon pauvre +pre est fou, dit Villefort. + +--Oh! s'cria tout coup Valentine, je comprends! Mon mariage, n'est-ce +pas, bon pre? + +--Oui, oui, oui, rpta trois fois le paralytique lanant un clair +chaque fois que se relevait sa paupire. + +--Tu nous en veux pour le mariage, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Mais c'est absurde, dit Villefort. + +--Pardon, monsieur, dit le notaire, tout cela au contraire est trs +logique et me fait l'effet de s'enchaner parfaitement. + +--Tu ne veux pas que j'pouse M. Franz d'pinay? + +--Non, je ne veux pas, exprima l'oeil du vieillard. + +--Et vous dshritez votre petite-fille, s'cria le notaire parce +qu'elle fait un mariage contre votre gr? + +--Oui, rpondit Noirtier. + +--De sorte que sans ce mariage elle serait votre hritire? + +--Oui. + +Il se fit alors un profond silence autour du vieillard. + +Les deux notaires se consultaient; Valentine, les mains jointes, +regardait son grand-pre avec un sourire reconnaissant; Villefort +mordait ses lvres minces; Mme de Villefort ne pouvait rprimer un +sentiment joyeux qui, malgr elle, s'panouissait sur son visage. + +Mais, dit enfin Villefort, rompant le premier ce silence, il me semble +que je suis seul juge des convenances qui plaident en faveur de cette +union. Seul matre de la main de ma fille, je veux qu'elle pouse M. +Franz d'pinay, et elle l'pousera. + +Valentine tomba pleurante sur un fauteuil. + +Monsieur, dit le notaire, s'adressant au vieillard, que comptez-vous +faire de votre fortune au cas o Mlle Valentine pouserait M. Franz? + +Le vieillard resta immobile. + +Vous comptez en disposer, cependant? + +--Oui, fit Noirtier. + +--En faveur de quelqu'un de votre famille? + +--Non. + +--En faveur des pauvres, alors? + +--Oui. + +--Mais, dit le notaire, vous savez que la loi s'oppose ce que vous +dpouilliez entirement votre fils? + +--Oui. + +--Vous ne disposerez donc que de la partie que la loi vous autorise +distraire. + +Noirtier demeura immobile. + +Vous continuez vouloir disposer de tout? + +--Oui. + +--Mais aprs votre mort on attaquera le testament! + +--Non. + +--Mon pre me connat, monsieur, dit M. de Villefort, il sait que sa +volont sera sacre pour moi; d'ailleurs il comprend que dans ma +position je ne puis plaider contre les pauvres. + +L'oeil de Noirtier exprima le triomphe. + +Que dcidez-vous, monsieur? demanda le notaire Villefort. + +--Rien, monsieur, c'est une rsolution prise dans l'esprit de mon pre, +et je sais que mon pre ne change pas de rsolution. Je me rsigne donc. +Ces neuf cent mille francs sortiront de la famille pour aller enrichir +les hpitaux; mais je ne cderai pas un caprice de vieillard, et je +ferai selon ma conscience. + +Et Villefort se retira avec sa femme, laissant son pre libre de tester +comme il l'entendrait. + +Le mme jour le testament fut fait; on alla chercher les tmoins, il fut +approuv par le vieillard, ferm en leur prsence et dpos chez M. +Deschamps, le notaire de la famille. + + + + +LX + +Le tlgraphe. + + +M. et Mme de Villefort apprirent, en rentrant chez eux, que M. le comte +de Monte-Cristo, qui tait venu pour leur faire visite, avait t +introduit dans le salon, o il les attendait; Mme de Villefort, trop +motionne pour entrer ainsi tout coup, passa par sa chambre +coucher, tandis que le procureur du roi, plus sr de lui-mme, s'avana +directement vers le salon. + +Mais si matre qu'il ft de ses sensations, si bien qu'il st composer +son visage, M. de Villefort ne put si bien carter le nuage de son front +que le comte, dont le sourire brillait radieux, ne remarqut cet air +sombre et rveur. + +Oh! mon Dieu! dit Monte-Cristo aprs les premiers compliments, +qu'avez-vous donc, monsieur de Villefort? et suis-je arriv au moment o +vous dressiez quelque accusation un peu trop capitale? + +Villefort essaya de sourire. + +Non, monsieur le comte, dit-il, il n'y a d'autre victime ici que moi. +C'est moi qui perds mon procs, et c'est le hasard, l'enttement, la +folie qui a lanc le rquisitoire. + +--Que voulez-vous dire? demanda Monte-Cristo avec un intrt +parfaitement jou. Vous est-il, en ralit, arriv quelque malheur +grave? + +--Oh! monsieur le comte, dit Villefort avec un calme plein d'amertume, +cela ne vaut pas la peine d'en parler; presque rien, une simple perte +d'argent. + +--En effet, rpondit Monte-Cristo, une perte d'argent est peu de chose +avec une fortune comme celle que vous possdez et avec un esprit +philosophique et lev comme l'est le vtre. + +--Aussi, rpondit Villefort, n'est-ce point la question d'argent qui me +proccupe, quoique, aprs tout, neuf cent mille francs vaillent bien un +regret, ou tout au moins un mouvement de dpit. Mais je me blesse +surtout de cette disposition du sort, du hasard, de la fatalit, je ne +sais comment nommer la puissance qui dirige le coup qui me frappe et qui +renverse mes esprances de fortune et dtruit peut-tre l'avenir de ma +fille par le caprice d'un vieillard tomb en enfance. + +--Eh! mon Dieu! qu'est-ce donc? s'cria le comte. Neuf cent mille +francs, avez-vous dit? Mais, en vrit, comme vous le dites, la somme +mrite d'tre regrette, mme par un philosophe. Et qui vous donne ce +chagrin. + +--Mon pre, dont je vous ai parl. + +--M. Noirtier; vraiment! Mais vous m'aviez dit, ce me semble, qu'il +tait en paralysie complte, et que toutes ses facults taient +ananties? + +--Oui, ses facults physiques, car il ne peut pas remuer, il ne peut +point parler, et avec tout cela, cependant, il pense, il veut, il agit +comme vous voyez. Je le quitte il y a cinq minutes et, dans ce moment, +il est occup dicter un testament deux notaires. + +--Mais alors il a parl? + +--Il a fait mieux, il s'est fait comprendre. + +--Comment cela? + +-- l'aide du regard; ses yeux ont continu de vivre, et vous voyez, ils +tuent. + +--Mon ami, dit Mme de Villefort qui venait d'entrer son tour, +peut-tre vous exagrez-vous la situation? + +--Madame... dit le comte en s'inclinant. + +Mme de Villefort salua avec son plus gracieux sourire. + +Mais que me dit donc l M. de Villefort? demanda Monte-Cristo; et +quelle disgrce incomprhensible?... + +--Incomprhensible, c'est le mot! reprit le procureur du roi en haussant +les paules, un caprice de vieillard! + +--Et il n'y a pas moyen de le faire revenir sur cette dcision? + +--Si fait, dit Mme de Villefort; et il dpend mme de mon mari que ce +testament, au lieu d'tre fait au dtriment de Valentine, soit fait au +contraire en sa faveur. + +Le comte, voyant que les deux poux commenaient parler par paraboles, +prit l'air distrait, et regarda avec l'attention la plus profonde et +l'approbation la plus marque douard qui versait de l'encre dans +l'abreuvoir des oiseaux. + +Ma chre, dit Villefort rpondant sa femme, vous savez que j'aime peu +me poser chez moi en patriarche, et que je n'ai jamais cru que le sort +de l'univers dpendt d'un signe de ma tte. Cependant il importe que +mes dcisions soient respectes dans ma famille, et que la folie d'un +vieillard et le caprice d'un enfant ne renversent pas un projet arrt +dans mon esprit depuis de longues annes. Le baron d'pinay tait mon +ami, vous le savez, et une alliance avec son fils tait des plus +convenables. + +--Vous croyez, dit Mme de Villefort, que Valentine est d'accord avec +lui?... En effet, elle a toujours t oppose ce mariage, et je ne +serais pas tonne que tout ce que nous venons de voir et d'entendre ne +soit l'excution d'un plan concert entre eux. + +--Madame, dit Villefort, on ne renonce pas ainsi croyez-moi, une +fortune de neuf cent mille francs. + +--Elle renoncerait au monde, monsieur, puisqu'il y a un an elle voulait +entrer dans un couvent. + +--N'importe, reprit de Villefort, je dis que ce mariage doit se faire, +madame! + +--Malgr la volont de votre pre? dit Mme de Villefort, attaquant une +autre corde: c'est bien grave! + +Monte-Cristo faisait semblant de ne point couter, et ne perdait point +un mot de ce qui se disait. + +Madame, reprit Villefort, je puis dire que j'ai toujours respect mon +pre, parce qu'au sentiment naturel de la descendance se joignait chez +moi la conscience de sa supriorit morale; parce qu'enfin un pre est +sacr deux titres, sacr comme notre crateur, sacr comme notre +matre; mais aujourd'hui je dois renoncer reconnatre une intelligence +dans le vieillard qui, sur un simple souvenir de haine pour le pre, +poursuit ainsi le fils; il serait donc ridicule moi de conformer ma +conduite ses caprices. Je continuerai d'avoir le plus grand respect +pour M. Noirtier; je subirai sans me plaindre la punition pcuniaire +qu'il m'inflige, mais je resterai immuable dans ma volont, et le monde +apprciera de quel ct tait la saine raison. En consquence, je +marierai ma fille au baron Franz d'pinay, parce que ce mariage est, +mon sens, bon et honorable, et qu'en dfinitive je veux marier ma fille + qui me plat. + +--Eh quoi! dit le comte, dont le procureur du roi avait constamment +sollicit l'approbation du regard; eh quoi! M. Noirtier dshrite, +dites-vous, Mlle Valentine, parce qu'elle va pouser M. le baron Franz +d'pinay? + +--Eh! mon Dieu! oui! oui, monsieur; voil la raison, dit Villefort en +haussant les paules. + +--La raison visible du moins, ajouta Mme de Villefort. + +--La raison relle, madame. Croyez-moi, je connais mon pre. + +--Conoit-on cela? rpondit la jeune femme; en quoi, je vous le demande, +M. d'pinay dplat-il plus qu'un autre M. Noirtier? + +--En effet, dit le comte, j'ai connu M. Franz d'pinay, le fils du +gnral de Quesnel, n'est-ce pas, qui a t fait baron d'pinay par le +roi Charles X? + +--Justement, reprit Villefort. + +--Eh bien, mais c'est un jeune homme charmant, ce me semble! + +--Aussi n'est-ce qu'un prtexte, j'en suis certaine, dit Mme de +Villefort; les vieillards sont tyrans de leurs affections; M. Noirtier +ne veut pas que sa petite-fille se marie. + +--Mais, dit Monte-Cristo, ne connaissez-vous pas une cause cette +haine? + +--Eh! mon Dieu! qui peut savoir? + +--Quelque antipathie politique peut-tre? + +--En effet, mon pre et le pre de M. d'pinay ont vcu dans des temps +orageux dont je n'ai vu que les derniers jours, dit Villefort. + +--Votre pre n'tait-il pas bonapartiste? demanda Monte-Cristo. Je crois +me rappeler que vous m'avez dit quelque chose comme cela. + +--Mon pre a t jacobin avant toutes choses, reprit Villefort, emport +par son motion hors des bornes de la prudence, et la robe de snateur +que Napolon lui avait jete sur les paules ne faisait que dguiser le +vieil homme, mais sans l'avoir chang. Quand mon pre conspirait, ce +n'tait pas pour l'Empereur, c'tait contre les Bourbons; car mon pre +avait cela de terrible en lui, qu'il n'a jamais combattu pour les +utopies irralisables, mais pour les choses possibles, et qu'il a +appliqu la russite de ces choses possibles ces terribles thories de +la Montagne, qui ne reculaient devant aucun moyen. + +--Eh bien, dit Monte-Cristo, voyez-vous, c'est cela, M. Noirtier et M. +d'pinay se seront rencontrs sur le sol de la politique. M. le gnral +d'pinay, quoique ayant servi sous Napolon, n'avait-il pas au fond du +coeur gard des sentiments royalistes, et n'est-ce pas le mme qui fut +assassin un soir sortant d'un club napolonien, o on l'avait attir +dans l'esprance de trouver en lui un frre? + +Villefort regarda le comte presque avec terreur. + +Est-ce que je me trompe? dit Monte-Cristo. + +--Non pas, monsieur, dit Mme de Villefort, et c'est bien cela, au +contraire; et c'est justement cause de ce que vous venez de dire que, +pour voir s'teindre de vieilles haines, M. de Villefort avait eu l'ide +de faire aimer deux enfants dont les pres s'taient has. + +--Ide sublime! dit Monte-Cristo, ide pleine de charit et laquelle +le monde devait applaudir. En effet, c'tait beau de voir Mlle Noirtier +de Villefort s'appeler Mme Franz d'pinay. + +Villefort tressaillit et regarda Monte-Cristo comme s'il et voulu lire +au fond de son coeur l'intention qui avait dict les paroles qu'il +venait de prononcer. + +Mais le comte garda le bienveillant sourire strotyp sur ses lvres; +et cette fois encore, malgr la profondeur de son regard, le procureur +du roi ne vit pas au-del de l'piderme. + +Aussi, reprit Villefort, quoique ce soit un grand malheur pour +Valentine que de perdre la fortune de son grand-pre, je ne crois pas +cependant que pour cela le mariage manque; je ne crois pas que M. +d'pinay recule devant cet chec pcuniaire; il verra que je vaux +peut-tre mieux que la somme, moi qui la sacrifie au dsir de lui tenir +ma parole; il calculera que Valentine d'ailleurs, est riche du bien de +sa mre, administr par M. et Mme de Saint-Mran, ses aeuls maternels, +qui la chrissent tous deux tendrement. + +--Et qui valent bien qu'on les aime et qu'on les soigne comme Valentine +a fait pour M. Noirtier, dit Mme de Villefort; d'ailleurs, ils vont +venir Paris dans un mois au plus, et Valentine, aprs un tel affront, +sera dispense de s'enterrer comme elle l'a fait jusqu'ici auprs de M. +Noirtier. + +Le comte coutait avec complaisance la voix discordante de ces +amours-propres blesss et de ces intrts meurtris. + +Mais il me semble, dit Monte-Cristo aprs un instant de silence, et je +vous demande pardon d'avance de ce que je vais dire, il me semble que si +M. Noirtier dshrite Mlle de Villefort, coupable de se vouloir marier +avec un jeune homme dont il a dtest le pre, il n'a pas le mme tort +reprocher ce cher douard. + +--N'est-ce pas, monsieur? s'cria Mme de Villefort avec une intonation +impossible dcrire: n'est-ce pas que c'est injuste, odieusement +injuste? Ce pauvre douard, il est aussi bien le petit-fils de M. +Noirtier que Valentine, et cependant si Valentine n'avait pas d pouser +M. Franz, M. Noirtier lui laissait tout son bien; et de plus, enfin, +douard porte le nom de la famille, ce qui n'empche pas que, mme en +supposant que Valentine soit effectivement dshrite par son +grand-pre, elle sera encore trois fois plus riche que lui. + +Ce coup port, le comte couta et ne parla plus. + +Tenez, reprit Villefort, tenez, monsieur le comte, cessons, je vous +prie, de nous entretenir de ces misres de famille, oui c'est vrai, ma +fortune va grossir le revenu des pauvres, qui sont aujourd'hui les +vritables riches. Oui, mon pre m'aura frustr d'un espoir lgitime, et +cela sans raison; mais, moi, j'aurai agi comme un homme de sens, comme +un homme de coeur. M. d'pinay, qui j'avais promis le revenu de cette +somme, le recevra, duss-je m'imposer les plus cruelles privations. + +--Cependant, reprit Mme de Villefort, revenant la seule ide qui +murmurt sans cesse au fond de son coeur, peut-tre vaudrait-il mieux +que l'on confit cette msaventure M. d'pinay, et qu'il rendt +lui-mme sa parole. + +--Oh! ce serait un grand malheur! s'cria Villefort. + +--Un grand malheur? rpta Monte-Cristo. + +--Sans doute, reprit Villefort en se radoucissant; un mariage manqu, +mme pour des raisons d'argent jette de la dfaveur sur une jeune fille; +puis, d'anciens bruits, que je voulais teindre, reprendraient de la +consistance. Mais non, il n'en sera rien. M. d'pinay, s'il est honnte +homme, se verra encore plus engag par l'exhrdation de Valentine +qu'auparavant; autrement il agirait donc dans un simple but d'avarice: +non, c'est impossible. + +--Je pense comme M. de Villefort, dit Monte-Cristo en fixant son regard +sur Mme de Villefort; et si j'tais assez de ses amis pour me permettre +de lui donner un conseil, je l'inviterais, puisque M. d'pinay va +revenir, ce que l'on m'a dit du moins, nouer cette affaire si +fortement qu'elle ne se pt dnouer; j'engagerais enfin une partie dont +l'issue doit tre si honorable pour M. de Villefort. + +Ce dernier se leva, transport d'une joie visible, tandis que sa femme +plissait lgrement. + +Bien, dit-il, voil tout ce que je demandais et je me prvaudrai de +l'opinion d'un conseiller tel que vous, dit-il en tendant la main +Monte-Cristo. Ainsi donc que tout le monde ici considre ce qui arrive +aujourd'hui comme non avenu; il n'y a rien de chang nos projets. + +--Monsieur, dit le comte, le monde tout injuste qu'il est, vous saura, +je vous en rponds, gr de votre rsolution; vos amis en seront fiers et +M. d'pinay, dt-il prendre Mlle de Villefort sans dot, ce qui ne +saurait tre, sera charm d'entrer dans une famille o l'on sait +s'lever la hauteur de tels sacrifices pour tenir sa parole et remplir +son devoir. + +En disant ces mots, le comte s'tait lev et s'apprtait partir. + +Vous nous quittez, monsieur le comte? dit Mme de Villefort. + +--J'y suis forc, madame, je venais seulement vous rappeler votre +promesse pour samedi. + +--Craigniez-vous que nous ne l'oubliassions? + +--Vous tes trop bonne, madame; mais M. de Villefort a de si graves et +parfois de si urgentes occupations.... + +--Mon mari a donn sa parole, monsieur, dit Mme de Villefort, vous venez +de voir qu'il la tient quand il a tout perdre, plus forte raison +quand il a tout gagner. + +--Et, demanda Villefort, est-ce votre maison des Champs-lyses que la +runion a lieu? + +--Non pas, dit Monte-Cristo, et c'est ce qui rend encore votre +dvouement plus mritoire: c'est la campagne. + +-- la campagne? + +--Oui. + +--Et o cela? prs de Paris, n'est-ce pas? + +--Aux portes, une demi-heure de la barrire, Auteuil. + +-- Auteuil! s'cria Villefort. Ah! c'est vrai, madame m'a dit que vous +demeuriez Auteuil, puisque c'est chez vous qu'elle a t transporte. +Et quel endroit d'Auteuil? + +--Rue de la Fontaine! + +--Rue de la Fontaine! reprit Villefort d'une voix trangle; et quel +numro? + +--Au n28. + +--Mais, s'cria Villefort, c'est donc vous que l'on a vendu la maison +de M. de Saint-Mran? + +--M. de Saint-Mran? demanda Monte-Cristo. Cette maison appartenait-elle +donc M. de Saint-Mran? + +--Oui, reprit Mme de Villefort, et croyez-vous une chose, monsieur le +comte? + +--Laquelle? + +--Vous trouvez cette maison jolie, n'est-ce pas? + +--Charmante. + +--Eh bien, mon mari n'a jamais voulu l'habiter. + +--Oh! reprit Monte-Cristo, en vrit, monsieur, c'est une prvention +dont je ne me rends pas compte. + +--Je n'aime pas Auteuil, monsieur, rpondit le procureur du roi, en +faisant un effort sur lui-mme. + +--Mais je ne serai pas assez malheureux, je l'espre, dit avec +inquitude Monte-Cristo, pour que cette antipathie me prive du bonheur +de vous recevoir? + +--Non, monsieur le comte... j'espre bien... croyez que je ferai tout ce +que je pourrai, balbutia Villefort. + +--Oh! rpondit Monte-Cristo, je n'admets pas d'excuse. Samedi, six +heures, je vous attends, et si vous ne veniez pas, je croirais, que +sais-je, moi? qu'il y a sur cette maison inhabite depuis plus de vingt +ans quelque lugubre tradition, quelque sanglante lgende. + +--J'irai, monsieur le comte, j'irai, dit vivement Villefort. + +--Merci, dit Monte-Cristo. Maintenant il faut que vous me permettiez de +prendre cong de vous. + +--En effet, vous avez dit que vous tiez forc de nous quitter, monsieur +le comte, dit Mme de Villefort, et vous alliez mme, je crois, nous dire +pour quoi faire, quand vous vous tes interrompu pour passer une autre +ide. + +--En vrit, madame, dit Monte-Cristo, je ne sais si j'oserai vous dire +o je vais. + +--Bah! dites toujours. + +--Je vais, en vritable badaud que je suis, visiter une chose qui m'a +bien souvent fait rver des heures entires. + +--Laquelle? + +--Un tlgraphe. Ma foi tant pis, voil le mot lch. + +--Un tlgraphe! rpta Mme de Villefort. + +--Eh mon Dieu, oui, un tlgraphe. J'ai vu parfois au bout d'un chemin, +sur un tertre, par un beau soleil, se lever ces bras noirs et pliants +pareils aux pattes d'un immense coloptre, et jamais ce ne fut sans +motion, je vous jure, car je pensais que ces signes bizarres fendant +l'air avec prcision, et portant trois cents lieues la volont +inconnue d'un homme assis devant une table, un autre homme assis +l'extrmit de la ligne devant une autre table, se dessinaient sur le +gris du nuage ou sur l'azur du ciel, par la seule force du vouloir de ce +chef tout-puissant: je croyais alors aux gnies, aux sylphes, aux +gnomes, aux pouvoirs occultes enfin, et je riais. Or, jamais l'envie ne +m'tait venue de voir de prs ces gros insectes au ventre blanc, aux +pattes noires et maigres, car je craignais de trouver sous leurs ailes +de pierre le petit gnie humain, bien gourm, bien pdant, bien bourr +de science, de cabale ou de sorcellerie. Mais voil qu'un beau matin +j'ai appris que le moteur de chaque tlgraphe tait un pauvre diable +d'employ douze cents francs par an, occup tout le jour regarder, +non pas le ciel comme l'astronome, non pas l'eau comme le pcheur, non +pas le paysage comme un cerveau vide, mais bien l'insecte au ventre +blanc, aux pattes noires, son correspondant, plac quelque quatre ou +cinq lieues de lui. Alors je me suis senti pris d'un dsir curieux de +voir de prs cette chrysalide vivante et d'assister la comdie que du +fond de sa coque elle donne cette autre chrysalide, en tirant les uns +aprs les autres quelques bouts de ficelle. + +--Et vous allez l? + +--J'y vais. + +-- quel tlgraphe? celui du ministre de l'Intrieur ou de +l'Observatoire? + +--Oh! non pas, je trouverais l des gens qui voudraient me forcer de +comprendre des choses que je veux ignorer, et qui m'expliqueraient +malgr moi un mystre qu'ils ne connaissent pas. Peste! je veux garder +les illusions que j'ai encore sur les insectes; c'est bien assez d'avoir +dj perdu celles que j'avais sur les hommes. Je n'irai donc ni au +tlgraphe du ministre de l'Intrieur, ni au tlgraphe de +l'Observatoire. Ce qu'il me faut, c'est le tlgraphe en plein champ, +pour y trouver le pur bonhomme ptrifi dans sa tour. + +--Vous tes un singulier grand seigneur, dit Villefort. + +--Quelle ligne me conseillez-vous d'tudier? + +--Mais la plus occupe cette heure. + +--Bon! celle d'Espagne, alors? + +--Justement. Voulez-vous une lettre du ministre pour qu'on vous +explique.... + +--Mais non, dit Monte-Cristo, puisque je vous dis, au contraire, que je +n'y veux rien comprendre. Du moment o j'y comprendrai quelque chose, il +n'y aura plus de tlgraphe, il n'y aura plus qu'un signe de M. Duchtel +ou de M. de Montalivet, transmis au prfet de Bayonne et travesti en +deux mots grecs: + +[Grec] C'est la bte aux pattes noires et le mot effrayant que je veux +conserver dans toute leur puret et dans toute ma vnration. + +--Allez donc, car dans deux heures il fera nuit, et vous ne verrez plus +rien. + +--Diable, vous m'effrayez. Quel est le plus proche? Sur la route de +Bayonne? + +--Oui, va pour la route de Bayonne. C'est celui de Chtillon. + +--Et aprs celui de Chtillon? + +--Celui de la tour de Montlhry, je crois. + +--Merci, au revoir! Samedi je vous raconterai mes impressions. + + la porte, le comte se trouva avec les deux notaires qui venaient de +dshriter Valentine, et qui se retiraient enchants d'avoir fait un +acte qui ne pouvait manquer de leur faire grand honneur. + + + + +LXI + +Le moyen de dlivrer un jardinier des loirs qui mangent ses pches. + + +Non pas le mme soir, comme il l'avait dit, mais le lendemain matin, le +comte de Monte-Cristo sortit par la barrire d'Enfer, prit la route +d'Orlans, dpassa le village de Linas sans s'arrter au tlgraphe qui, +justement au moment o le comte passait, faisait mouvoir ses longs bras +dcharns, et gagna la tour de Montlhry, situe, comme chacun sait, sur +l'endroit le plus lev de la plaine de ce nom. + +Au pied de la colline, le comte mit pied terre, et par un petit +sentier circulaire, large de dix-huit pouces, commena de gravir la +montagne; arriv au sommet, il se trouva arrt par une haie sur +laquelle des fruits verts avaient succd aux fleurs roses et blanches. + +Monte-Cristo chercha la porte du petit enclos, et ne tarda point la +trouver. C'tait une petite herse en bois, roulant sur des gonds d'osier +et se fermant avec un clou et une ficelle. En un instant le comte fut au +courant du mcanisme et la porte s'ouvrit. + +Le comte se trouva alors dans un petit jardin de vingt pieds de long sur +douze de large, born d'un ct par la partie de la haie dans laquelle +tait encadre l'ingnieuse machine que nous avons dcrite sous le nom +de porte, et de l'autre par la vieille tour ceinte de lierre, toute +parseme de ravenelles et de girofles. + +On n'et pas dit, la voir ainsi ride et fleurie comme une aeule +qui ses petits-enfants viennent de souhaiter la fte, qu'elle pourrait +raconter bien des drames terribles, si elle joignait une voix aux +oreilles menaantes qu'un vieux proverbe donne aux murailles. + +On parcourait ce jardin en suivant une alle sable de sable rouge, sur +lequel mordait, avec des tons qui eussent rjoui l'oeil de Delacroix, +notre Rubens moderne, une bordure de gros buis, vieille de plusieurs +annes. Cette alle avait la forme d'un 8, et tournait en s'lanant, de +manire faire dans un jardin de vingt pieds une promenade de soixante. +Jamais Flore, la riante et frache desse des bons jardiniers latins, +n'avait t honore d'un culte aussi minutieux et aussi pur que l'tait +celui qu'on lui rendait dans ce petit enclos. + +En effet, de vingt rosiers qui composaient le parterre, pas une feuille +ne portait la trace de la mouche, pas un filet la petite grappe de +pucerons verts qui dsolent et rongent les plantes grandissant sur un +terrain humide. Ce n'tait cependant point l'humidit qui manquait ce +jardin: la terre noire comme de la suie, l'opaque feuillage des arbres, +le disaient assez; d'ailleurs l'humidit factice et promptement suppl + l'humidit naturelle, grce au tonneau plein d'eau croupissante qui +creusait un des angles du jardin, et dans lequel stationnaient, sur une +nappe verte, une grenouille et un crapaud qui, par incompatibilit +d'humeur, sans doute, se tenaient toujours, en se tournant le dos, aux +deux points opposs du cercle. + +D'ailleurs, pas une herbe dans les alles, pas un rejeton parasite dans +les plates-bandes; une petite-matresse polit et monde avec moins de +soin les graniums, les cactus et les rhododendrons de sa jardinire de +porcelaine que ne le faisait le matre jusqu'alors invisible du petit +enclos. + +Monte-Cristo arrta aprs avoir referm la porte en agrafant la ficelle + son clou, et embrassa d'un regard toute la proprit. + +Il parat, dit-il, que l'homme du tlgraphe a des jardiniers +l'anne, ou se livre passionnment l'agriculture. + +Tout coup il se heurta quelque chose, tapi derrire une brouette +charge de feuillage: ce quelque chose se redressa en laissant chapper +une exclamation qui peignait son tonnement, et Monte-Cristo se trouva +en face d'un bonhomme d'une cinquantaine d'annes qui ramassait des +fraises qu'il plaait sur des feuilles de vigne. + +Il y avait douze feuilles de vigne et presque autant de fraises. + +Le bonhomme, en se relevant, faillit laisser choir fraises, feuilles et +assiette. + +Vous faites votre rcolte, monsieur? dit Monte-Cristo en souriant. + +--Pardon, monsieur, rpondit le bonhomme en portant la main sa +casquette, je ne suis pas l-haut c'est vrai, mais je viens d'en +descendre l'instant mme. + +--Que je ne vous gne en rien, mon ami, dit le comte; cueillez vos +fraises, si toutefois il vous en reste encore. + +--J'en ai encore dix, dit l'homme, car en voici onze, et j'en avais +vingt et une, cinq de plus que l'anne dernire. Mais ce n'est pas +tonnant, le printemps a t chaud cette anne, et ce qu'il faut aux +fraises, voyez-vous, monsieur, c'est la chaleur. Voil pourquoi, au lieu +de seize que j'ai eues l'anne passe, j'en ai cette anne, voyez-vous, +onze dj cueillies, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, +dix-huit. Oh! mon Dieu! il m'en manque deux, elles y taient encore +hier, monsieur, elles y taient, j'en suis sr, je les ai comptes. Il +faut que ce soit le fils de la mre Simon qui me les ait souffles, je +l'ai vu rder par ici ce matin. Ah! le petit drle, voler dans un +enclos! il ne sait pas o cela peut le mener. + +--En effet, dit Monte-Cristo, c'est grave, mais vous ferez la part de la +jeunesse du dlinquant et de sa gourmandise. + +--Certainement, dit le jardinier; ce n'en est pas moins fort +dsagrable. Mais, encore une fois, pardon, monsieur: c'est peut-tre un +chef que je fais attendre ainsi? + +Et il interrogeait d'un regard craintif le comte et son habit bleu. + +Rassurez-vous, mon ami, dit le comte avec ce sourire qu'il faisait, +sa volont, si terrible et si bienveillant, et qui cette fois +n'exprimait que la bienveillance, je ne suis point un chef qui vient +pour vous inspecter, mais un simple voyageur conduit par la curiosit et +qui commence mme se reprocher sa visite en voyant qu'il vous fait +perdre votre temps. + +--Oh! mon temps n'est pas cher, rpliqua le bonhomme avec un sourire +mlancolique. Cependant c'est le temps du gouvernement, et je ne devrais +pas le perdre, mais j'avais reu le signal qui m'annonait que je +pouvais me reposer une heure (il jeta les yeux sur le cadran solaire, +car il y avait de tout dans l'enclos de la tour de Montlhry, mme un +cadran solaire), et, vous le voyez. J'avais encore dix minutes devant +moi, puis mes fraises taient mres, et un jour de plus.... D'ailleurs, +croiriez-vous, monsieur, que les loirs me les mangent? + +--Ma foi, non, je ne l'aurais pas cru, rpondit gravement Monte-Cristo; +c'est un mauvais voisinage monsieur, que celui des loirs, pour nous qui +ne les mangeons pas confits dans du miel comme faisaient les Romains. + +--Ah! les Romains les mangeaient? fit le jardinier; ils mangeaient les +loirs? + +--J'ai lu cela dans Ptrone, dit le comte. + +--Vraiment? a ne doit pas tre bon, quoi qu'on dise: Gras comme un +loir. Et ce n'est pas tonnant monsieur, que les loirs soient gras, +attendu qu'ils dorment toute la sainte journe, et qu'ils ne se +rveillent que pour ronger toute la nuit. Tenez, l'an dernier, j'avais +quatre abricots; ils m'en ont entam un. J'avais un brugnon, un seul, il +est vrai que c'est un fruit rare; eh bien, monsieur, ils me l'ont +moiti dvor du ct de la muraille; un brugnon superbe et qui tait +excellent. Je n'en ai jamais mang de meilleur. + +--Vous l'avez mang? demanda Monte-Cristo. + +--C'est--dire la moiti qui restait, vous comprenez bien. C'tait +exquis, monsieur. Ah! dame, ces messieurs-l ne choisissent pas les +pires morceaux. C'est comme le fils de la mre Simon, il n'a pas choisi +les plus mauvaises fraises, allez! Mais, cette anne, continua +l'horticulteur, soyez tranquille, cela ne m'arrivera pas, duss-je, +quand les fruits seront prs de mrir, passer la nuit pour les garder. + +Monte-Cristo en avait assez vu. Chaque homme a sa passion qui le mord au +fond du coeur, comme chaque fruit son ver, celle de l'homme au +tlgraphe, c'tait l'horticulture. Il se mit cueillir les feuilles de +vigne qui cachaient les grappes au soleil, et se conquit par l le coeur +du jardinier. + +Monsieur tait venu pour voir le tlgraphe? dit-il. + +--Oui, monsieur, si toutefois cela n'est pas dfendu par les rglements. + +--Oh! pas dfendu le moins du monde, dit le jardinier, attendu qu'il n'y +a rien de dangereux, vu que personne ne sait ni ne peut savoir ce que +nous disons. + +--On m'a dit, en effet, reprit le comte, que vous rptiez des signaux +que vous ne compreniez pas vous-mme. + +--Certainement, monsieur, et j'aime bien mieux cela, dit en riant +l'homme du tlgraphe. + +--Pourquoi aimez-vous mieux cela? + +--Parce que, de cette faon, je n'ai pas de responsabilit. Je suis une +machine, moi, et pas autre chose, et pourvu que je fonctionne, on ne +m'en demande pas davantage. + +Diable! fit Monte-Cristo en lui-mme, est-ce que par hasard je serais +tomb sur un homme qui n'aurait pas d'ambition! Morbleu! Ce serait jouer +de malheur. + +Monsieur, dit le jardinier en jetant un coup d'oeil sur son cadran +solaire, les dix minutes vont expirer, je retourne mon poste. Vous +plat-il de monter avec moi? + +--Je vous suis. + +Monte-Cristo entra, en effet, dans la cour divise en trois tages; +celui du bas contenait quelques instruments aratoires, tels que bches, +rteaux, arrosoirs, dresss contre la muraille: c'tait tout +l'ameublement. + +Le second tait l'habitation ordinaire ou plutt nocturne de l'employ; +il contenait quelques pauvres ustensiles de mnage, un lit, une table, +deux chaises, une fontaine de grs, plus quelques herbes sches pendues +au plafond, et que le comte reconnut pour des pois de senteur et des +haricots d'Espagne dont le bonhomme conservait la graine dans sa coque; +il avait tiquet tout cela avec le soin d'un matre botaniste du Jardin +des plantes. + +Faut-il passer beaucoup de temps tudier la tlgraphie, monsieur? +demanda Monte-Cristo. + +--Ce n'est pas l'tude qui est longue, c'est le surnumrariat. + +--Et combien reoit-on d'appointements? + +--Mille francs, monsieur. + +--Ce n'est gure. + +--Non; mais on est log, comme vous voyez. + +Monte-Cristo regarda la chambre. + +Pourvu qu'il n'aille pas tenir son logement, murmura-t-il. + +On passa au troisime tage: c'tait la chambre du tlgraphe. +Monte-Cristo regarda tour tour les deux poignes de fer l'aide +desquelles l'employ faisait jouer la machine. + +C'est fort intressant, dit-il, mais la longue c'est une vie qui doit +vous paratre un peu insipide? + +--Oui, dans le commencement cela donne le torticolis force de +regarder; mais au bout d'un an ou deux on s'y fait; puis nous avons nos +heures de rcration et nos jours de cong. + +--Vos jours de cong? + +--Oui. + +--Lesquels? + +--Ceux o il fait du brouillard. + +--Ah! c'est juste. + +--Ce sont mes jours de fte, moi; je descends dans le jardin ces +jours-l, et je plante, je taille, je rogne, j'chenille: en somme, le +temps passe. + +--Depuis combien de temps tes-vous ici? + +--Depuis dix ans et cinq ans de surnumrariat, quinze. + +--Vous avez?... + +--Cinquante-cinq ans. + +--Combien de temps de service vous faut-il pour avoir la pension? + +--Oh! monsieur, vingt-cinq ans. + +--Et de combien est cette pension? + +--De cent cus. + +--Pauvre humanit! murmura Monte-Cristo. + +--Vous dites, monsieur?... demanda l'employ. + +--Je dis que c'est fort intressant. + +--Quoi? + +--Tout ce que vous me montrez.... Et vous ne comprenez rien absolument +vos signes? + +--Rien absolument. + +--Vous n'avez jamais essay de comprendre? + +--Jamais; pour quoi faire? + +--Cependant, il y a des signaux qui s'adressent vous directement. + +--Sans doute. + +--Et ceux-l vous les comprenez? + +--Ce sont toujours les mmes. + +--Et ils disent? + +--_Rien de nouveau... vous avez une heure... ou demain..._ + +--Voil qui est parfaitement innocent, dit le comte; mais regardez donc, +ne voil-t-il pas votre correspondant qui se met en mouvement. + +--Ah! c'est vrai; merci, monsieur. + +--Et que vous dit-il? est-ce quelque chose que vous comprenez? + +--Oui; il me demande si je suis prt. + +--Et vous lui rpondez?... + +--Par un signe qui apprend en mme temps mon correspondant de droite +que je suis prt, tandis qu'il invite mon correspondant de gauche se +prparer son tour. + +--C'est trs ingnieux, dit le comte. + +--Vous allez voir, reprit avec orgueil le bonhomme, dans cinq minutes il +va parler. + +--J'ai cinq minutes alors, dit Monte-Cristo, c'est plus de temps qu'il +ne m'en faut. Mon cher monsieur, dit-il, permettez-moi de vous faire une +question. + +--Faites. + +--Vous aimez le jardinage? + +--Avec passion. + +--Et vous seriez heureux, au lieu d'avoir une terrasse de vingt pieds, +d'avoir un enclos de deux arpents? + +--Monsieur, j'en ferais un paradis terrestre. + +--Avec vos mille francs, vous vivez mal? + +--Assez mal; mais enfin je vis. + +--Oui; mais vous n'avez qu'un jardin misrable. + +--Ah! c'est vrai, le jardin n'est pas grand. + +--Et encore, tel qu'il est, il est peupl de loirs qui dvorent tout. + +--a, c'est mon flau. + +--Dites-moi, si vous aviez le malheur de tourner la tte quand le +correspondant de droite va marcher? + +--Je ne le verrais pas. + +--Alors qu'arriverait-il? + +--Que je ne pourrais pas rpter ses signaux. + +--Et aprs? + +--Il arriverait que, ne les ayant pas rpts par ngligence, je serais +mis l'amende. + +--De combien? + +--De cent francs. + +--Le dixime de votre revenu, c'est joli! + +--Ah! fit l'employ. + +--Cela vous est arriv? dit Monte-Cristo. + +--Une fois, monsieur, une fois que je greffais un rosier noisette. + +--Bien. Maintenant, si vous vous avisiez de changer quelque chose au +signal, ou d'en transmettre un autre? + +--Alors, c'est diffrent, je serais renvoy et je perdrais ma pension. + +--Trois cents francs? + +--Cent cus, oui, monsieur; aussi vous comprenez que jamais je ne ferai +rien de tout cela. + +--Pas mme pour quinze ans de vos appointements? Voyons, ceci mrite +rflexion, hein? + +--Pour quinze mille francs? + +--Oui. + +--Monsieur, vous m'effrayez. + +--Bah! + +--Monsieur, vous voulez me tenter? + +--Justement! Quinze mille francs, comprenez? + +--Monsieur, laissez-moi regarder mon correspondant droite! + +--Au contraire, ne le regardez pas et regardez ceci. + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Comment? vous ne connaissez pas ces petits papiers-l? + +--Des billets de banque! + +--Carrs; il y en a quinze. + +--Et qui sont-ils? + +-- vous, si vous voulez. + +-- moi! s'cria l'employ suffoqu. + +--Oh! mon Dieu, oui! vous, en toute proprit. + +--Monsieur, voil mon correspondant de droite qui marche. + +--Laissez-le marcher. + +--Monsieur, vous m'avez distrait, et je vais tre l'amende. + +--Cela vous cotera cent francs; vous voyez bien que vous avez tout +intrt prendre mes quinze billets de banque. + +--Monsieur, le correspondant de droite s'impatiente, il redouble ses +signaux. + +--Laissez-le faire et prenez. + +Le comte mit le paquet dans la main de l'employ. + +Maintenant, dit-il, ce n'est pas tout: avec vos quinze mille francs +vous ne vivrez pas. + +--J'aurai toujours ma place. + +--Non, vous la perdrez; car vous allez faire un autre signe que celui de +votre correspondant. + +--Oh! monsieur, que me proposez-vous l? + +--Un enfantillage. + +--Monsieur, moins que d'y tre forc.... + +--Je compte bien vous y forcer effectivement. + +Et Monte-Cristo tira de sa poche un autre paquet. + +Voici dix autres mille francs, dit-il; avec les quinze qui sont dans +votre poche, cela fera vingt-cinq mille. Avec cinq mille francs, vous +achterez une jolie petite maison et deux arpents de terre; avec les +vingt mille autres, vous vous ferez mille francs de rente. + +--Un jardin de deux arpents? + +--Et mille francs de rente. + +--Mon Dieu! mon Dieu! + +--Mais prenez donc! + +Et Monte-Cristo mit de force les dix mille francs dans la main de +l'employ. + +Que dois-je faire? + +--Rien de bien difficile. + +--Mais enfin? + +--Rpter les signes que voici. + +Monte-Cristo tira de sa poche un papier sur lequel il y avait trois +signes tout tracs, des numros indiquant l'ordre dans lequel ils +devaient tre faits. + +Ce ne sera pas long, comme vous voyez. + +--Oui, mais.... + +--C'est pour le coup que vous aurez des brugnons, et de reste. + +Le coup porta; rouge de fivre et suant grosses gouttes, le bonhomme +excuta les uns aprs les autres les trois signes donns par le comte, +malgr les effrayantes dislocations du correspondant de droite, qui, ne +comprenant rien ce changement, commenait croire que l'homme aux +brugnons tait devenu fou. + +Quant au correspondant de gauche, il rpta consciencieusement les mmes +signaux qui furent recueillis dfinitivement au ministre de +l'Intrieur. + +Maintenant, vous voil riche, dit Monte-Cristo. + +--Oui, rpondit l'employ, mais quel prix! + +--coutez, mon ami, dit Monte-Cristo, je ne veux pas que vous ayez des +remords; croyez-moi donc, car, je vous jure, vous n'avez fait de tort +personne, et vous avez servi les projets de Dieu. + +L'employ regardait les billets de banque, les palpait, les comptait; il +tait ple, il tait rouge; enfin, il se prcipita vers sa chambre pour +boire un verre d'eau; mais il n'eut pas le temps d'arriver jusqu' la +fontaine, et il s'vanouit au milieu de ses haricots secs. + +Cinq minutes aprs que la nouvelle tlgraphique fut arrive au +ministre, Debray fit mettre les chevaux son coup, et courut chez +Danglars. + +Votre mari a des coupons de l'emprunt espagnol? dit-il la baronne. + +--Je crois bien! il en a pour six millions. + +--Qu'il les vende quelque prix que ce soit. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que don Carlos s'est sauv de Bourges et est rentr en Espagne. + +--Comment savez-vous cela? + +--Parbleu, dit Debray en haussant les paules, comme je sais les +nouvelles. + +La baronne ne se le fit pas rpter deux fois: elle courut chez son +mari, lequel courut son tour chez son agent de change et lui ordonna +de vendre tout prix. + +Quand on vit que M. Danglars vendait, les fonds espagnols baissrent +aussitt. Danglars y perdit cinq cent mille francs, mais il se +dbarrassa de tous ses coupons. + +Le soir on lut dans le _Messager_: + + _Dpche tlgraphique_. + +Le roi don Carlos a chapp la surveillance qu'on exerait sur lui +Bourges, et est rentr en Espagne par la frontire de Catalogne. +Barcelone s'est souleve en sa faveur. + +Pendant toute la soire il ne fut bruit que de la prvoyance de +Danglars, qui avait vendu ses coupons, et du bonheur de l'agioteur, qui +ne perdait que cinq cent mille francs sur un pareil coup. + +Ceux qui avaient conserv leurs coupons ou achet ceux de Danglars se +regardrent comme ruins et passrent une fort mauvaise nuit. + +Le lendemain on lut dans le _Moniteur_: + +C'est sans aucun fondement que le _Messager_ a annonc hier la fuite de +don Carlos et la rvolte de Barcelone. + +Le roi don Carlos n'a pas quitt Bourges, et la Pninsule jouit de la +plus profonde tranquillit. + +Un signe tlgraphique, mal interprt cause du brouillard, a donn +lieu cette erreur. + +Les fonds remontrent d'un chiffre double de celui o ils taient +descendus. + +Cela fit, en perte et en manque gagner, un million de diffrence pour +Danglars. + +Bon! dit Monte-Cristo Morrel, qui se trouvait chez lui au moment o +on annonait l'trange revirement de Bourse dont Danglars avait t +victime; je viens de faire pour vingt-cinq mille francs une dcouverte +que j'eusse paye cent mille. + +--Que venez-vous donc de dcouvrir? demanda Maximilien. + +--Je viens de dcouvrir le moyen de dlivrer un jardinier des loirs qui +lui mangeaient ses pches. + + + + +LXII + +Les fantmes. + + + la premire vue, et examine du dehors, la maison d'Auteuil n'avait +rien de splendide, rien de ce qu'on pouvait attendre d'une habitation +destine au magnifique comte de Monte-Cristo: mais cette simplicit +tenait la volont du matre, qui avait positivement ordonn que rien +ne ft chang l'extrieur; il n'tait besoin pour s'en convaincre que +de considrer l'intrieur. En effet, peine la porte tait-elle ouverte +que le spectacle changeait. + +M. Bertuccio s'tait surpass lui-mme pour le got des ameublements et +la rapidit de l'excution: comme autrefois le duc d'Antin avait fait +abattre en une nuit une alle d'arbres qui gnait le regard de Louis +XIV, de mme en trois jours M. Bertuccio avait fait planter une cour +entirement nue, et de beaux peupliers, des sycomores venus avec leurs +blocs normes de racines, ombrageaient la faade principale de la +maison, devant laquelle, au lieu de pavs moiti cachs par l'herbe, +s'tendait une pelouse de gazon, dont les plaques avaient t poses le +matin mme et qui formait un vaste tapis o perlait encore l'eau dont on +l'avait arros. + +Au reste, les ordres venaient du comte; lui-mme avait remis Bertuccio +un plan o taient indiqus le nombre et la place des arbres qui +devaient tre plants, la forme et l'espace de la pelouse qui devait +succder aux pavs. + +Vue ainsi, la maison tait devenue mconnaissable, et Bertuccio lui-mme +protestait qu'il ne la reconnaissait plus, embote qu'elle tait dans +son cadre de verdure. + +L'intendant n'et pas t fch, tandis qu'il y tait, de faire subir +quelques transformations au jardin; mais le comte avait positivement +dfendu qu'on y toucht en rien. Bertuccio s'en ddommagea en encombrant +de fleurs les antichambres, les escaliers et les chemines. + +Ce qui annonait l'extrme habilet de l'intendant et la profonde +science du matre, l'un pour servir, l'autre pour se faire servir, c'est +que cette maison, dserte depuis vingt annes, si sombre et si triste +encore la veille, tout imprgne qu'elle tait de cette fade odeur qu'on +pourrait appeler l'odeur du temps, avait pris en un jour, avec l'aspect +de la vie, les parfums que prfrait le matre, et jusqu'au degr de son +jour favori; c'est que le comte, en arrivant, avait l, sous sa main, +ses livres et ses armes; sous ses yeux ses tableaux prfrs; dans les +antichambres les chiens dont il aimait les caresses, les oiseaux dont il +aimait le chant; c'est que toute cette maison, rveille de son long +sommeil, comme le palais de la Belle au bois dormant, vivait, chantait, +s'panouissait, pareille ces maisons que nous avons depuis longtemps +chries, et dans lesquelles, lorsque par malheur nous les quittons, nous +laissons involontairement une partie de notre me. + +Des domestiques allaient et venaient joyeux dans cette belle cour: les +uns possesseurs des cuisines, et glissant comme s'ils eussent toujours +habit cette maison dans des escaliers restaurs de la veille, les +autres peuplant les remises, o les quipages, numrots et cass, +semblaient installs depuis cinquante ans; et les curies, o les +chevaux au rtelier rpondaient en hennissant aux palefreniers, qui leur +parlaient avec infiniment plus de respect que beaucoup de domestiques ne +parlent leurs matres. + +La bibliothque tait dispose sur deux corps, aux deux cts de la +muraille, et contenait deux mille volumes peu prs; tout un +compartiment tait destin aux romans modernes, et celui qui avait paru +la veille tait dj rang sa place, se pavanant dans sa reliure rouge +et or. + +De l'autre ct de la maison, faisant pendant la bibliothque, il y +avait la serre, garnie de plantes rares et s'panouissant dans de larges +potiches japonaises, et au milieu de la serre, merveille la fois des +yeux et de l'odorat, un billard que l'on et dit abandonn depuis une +heure au plus par les joueurs, qui avaient laiss mourir les billes sur +le tapis. + +Une seule chambre avait t respecte par le magnifique Bertuccio. +Devant cette chambre, situe l'angle gauche du premier tage, +laquelle on pouvait monter par le grand escalier, et dont on pouvait +sortir par l'escalier drob, les domestiques passaient avec curiosit +et Bertuccio avec terreur. + + cinq heures prcises, le comte arriva, suivi d'Ali, devant la maison +d'Auteuil. Bertuccio attendait cette arrive avec une impatience mle +d'inquitude; il esprait quelques compliments, tout en redoutant un +froncement de sourcils. + +Monte-Cristo descendit dans la cour, parcourut toute la maison et fit le +tour du jardin, silencieux et sans donner le moindre signe d'approbation +ni de mcontentement. + +Seulement, en entrant dans sa chambre coucher, situe du ct oppos +la chambre ferme, il tendit la main vers le tiroir d'un petit meuble +en bois de rose, qu'il avait dj distingu son premier voyage. + +Cela ne peut servir qu' mettre des gants, dit-il. + +--En effet, Excellence, rpondit Bertuccio ravi, ouvrez, et vous y +trouverez des gants. + +Dans les autres meubles, le comte trouva encore ce qu'il comptait y +trouver, flacons, cigares, bijoux. + +Bien! dit-il encore. + +Et M. Bertuccio se retira l'me ravie, tant tait grande, puissante et +relle l'influence de cet homme sur tout ce qui l'entourait. + + six heures prcises, on entendit pitiner un cheval devant la porte +d'entre. C'tait notre capitaine des spahis qui arrivait sur _Mdah_. + +Monte-Cristo l'attendait sur le perron, le sourire aux lvres. + +Me voil le premier, j'en suis bien sr! lui cria Morrel: je l'ai fait +exprs pour vous avoir un instant moi seul avant tout le monde. Julie +et Emmanuel vous disent des millions de choses. Ah! mais, savez-vous que +c'est magnifique ici! Dites-moi, comte, est-ce que vos gens auront bien +soin de mon cheval? + +--Soyez tranquille, mon cher Maximilien, ils s'y connaissent. + +--C'est qu'il a besoin d'tre bouchonn. Si vous saviez de quel train il +a t! Une vritable trombe! + +--Peste, je le crois bien, un cheval de cinq mille francs! dit +Monte-Cristo du ton qu'un pre mettrait parler son fils. + +--Vous les regrettez? dit Morrel avec son franc sourire. + +--Moi! Dieu m'en prserve! rpondit le comte. Non. Je regretterais +seulement que le cheval ne ft pas bon. + +--Il est si bon, mon cher comte, que M. de Chteau-Renaud, l'homme le +plus connaisseur de France, et M. Debray, qui monte les arabes du +ministre, courent aprs moi en ce moment, et sont un peu distancs, +comme vous voyez, et encore sont-ils talonns par les chevaux de la +baronne Danglars, qui vont d'un trot faire tout bonnement leurs six +lieues l'heure. + +--Alors, ils vous suivent? demanda Monte-Cristo. + +--Tenez, les voil. + +En effet, au moment mme, un coup l'attelage tout fumant et deux +chevaux de selle hors d'haleine arrivrent devant la grille de la +maison, qui s'ouvrit devant eux. Aussitt le coup dcrivit son cercle, +et vint s'arrter au perron, suivi de deux cavaliers. + +En un instant Debray eut mis pied terre, et se trouva la portire. +Il offrit sa main la baronne, qui lui fit en descendant un geste +imperceptible pour tout autre que pour Monte-Cristo. Mais le comte ne +perdait rien, et dans ce geste il vit reluire un petit billet blanc +aussi imperceptible que le geste, et qui passa, avec une aisance qui +indiquait l'habitude de cette manoeuvre, de la main de Mme Danglars dans +celle du secrtaire du ministre. + +Derrire sa femme descendit le banquier, ple comme s'il ft sorti du +spulcre au lieu de sortir de son coup. + +Mme Danglars jeta autour d'elle un regard rapide et investigateur que +Monte-Cristo seul put comprendre et dans lequel elle embrassa la cour, +le pristyle, la faade de la maison; puis, rprimant une lgre +motion, qui se ft certes traduite sur son visage, s'il et t permis + son visage de plir, elle monta le perron tout en disant Morrel: + +Monsieur, si vous tiez de mes amis, je vous demanderais si votre +cheval est vendre. + +Morrel fit un sourire qui ressemblait fort une grimace, et se retourna +vers Monte-Cristo, comme pour le prier de le tirer de l'embarras o il +se trouvait. + +Le comte le comprit. + +Ah! madame, rpondit-il, pourquoi n'est-ce point moi que cette +demande s'adresse? + +--Avec vous, monsieur, dit la baronne, on n'a le droit de ne rien +dsirer, car on est trop sre d'obtenir. Aussi tait-ce M. Morrel. + +--Malheureusement, reprit le comte, je suis tmoin que M. Morrel ne peut +cder son cheval, son honneur tant engag ce qu'il le garde. + +--Comment cela? + +--Il a pari dompter _Mdah_ dans l'espace de six mois. Vous comprenez +maintenant, baronne, que s'il s'en dfaisait avant le terme fix par le +pari, non seulement il le perdrait, mais encore on dirait qu'il a eu +peur; et un capitaine de spahis, mme pour passer un caprice une jolie +femme, ce qui est, mon avis, une des choses les plus sacres de ce +monde, ne peut laisser courir un pareil bruit. + +--Vous voyez, madame... dit Morrel tout en adressant Monte-Cristo un +sourire reconnaissant. + +--Il me semble d'ailleurs, dit Danglars avec un ton bourru mal dguis +par son sourire pais, que vous en avez assez comme cela de chevaux. + +Ce n'tait pas l'habitude de Mme Danglars de laisser passer de pareilles +attaques sans y riposter, et cependant, au grand tonnement des jeunes +gens, elle fit semblant de ne pas entendre et ne rpondit rien. + +Monte-Cristo souriait ce silence, qui dnonait une humilit +inaccoutume, tout en montrant la baronne deux immenses pots de +porcelaine de Chine, sur lesquels serpentaient des vgtations marines +d'une grosseur et d'un travail tels, que la nature seule peut avoir +cette richesse, cette sve et cet esprit. + +La baronne tait merveille. + +Eh! mais, on planterait l-dedans un marronnier des Tuileries! +dit-elle; comment donc a-t-on jamais pu faire cuire de pareilles +normits? + +--Ah! madame, dit Monte-Cristo, il ne faut pas nous demander cela nous +autre faiseurs de statuettes et de verre mousseline; c'est un travail +d'un autre ge, une espce d'oeuvre des gnies de la terre et de la mer. + +--Comment cela et de quelle poque cela peut-il tre? + +--Je ne sais pas; seulement j'ai ou dire qu'un empereur de la Chine +avait fait construire un four exprs; que dans ce four, les uns aprs +les autres, on avait fait cuire douze pots pareils ceux-ci. Deux se +brisrent sous l'ardeur du feu; on descendit les dix autres trois +cents brasses au fond de la mer. La mer, qui savait ce que l'on +demandait d'elle, jeta sur eux ses lianes, tordit ses coraux, incrusta +ses coquilles; le tout fut ciment par deux cents annes sous ses +profondeurs inoues, car une rvolution emporta l'empereur qui avait +voulu faire cet essai et ne laissa que le procs-verbal qui constatait +la cuisson des vases et leur descente au fond de la mer. Au bout de deux +cents ans on retrouva le procs-verbal, et l'on songea retirer les +vases. Des plongeurs allrent, sous des machines faites exprs, la +dcouverte dans la baie o on les avait jets; mais sur les dix on n'en +retrouva plus que trois, les autres avaient t disperss et briss par +les flots. J'aime ces vases, au fond desquels, je me figure parfois que +des monstres informes, effrayants, mystrieux, et pareils ceux que +voient les seuls plongeurs, ont fix avec tonnement leur regard terne +et froid, et dans lesquels ont dormi des myriades de poissons qui s'y +rfugiaient pour fuir la poursuite de leurs ennemis. + +Pendant ce temps, Danglars, peu amateur de curiosits, arrachait +machinalement, et l'une aprs l'autre, les fleurs d'un magnifique +oranger; quand il eut fini avec l'oranger, il s'adressa un cactus, +mais alors le cactus, d'un caractre moins facile que l'oranger, le +piqua outrageusement. + +Alors il tressaillit et se frotta les yeux comme s'il sortait d'un +songe. + +Monsieur, lui dit Monte-Cristo en souriant, vous qui tes amateur de +tableaux et qui avez de si magnifiques choses, je ne vous recommande pas +les miens. Cependant voici deux Hobbema, un Paul Potter, un Mieris, deux +Grard Dow, un Raphal, un Van Dyck, un Zurbaran et deux ou trois +Murillo, qui sont dignes de vous tre prsents. + +--Tiens! dit Debray, voici un Hobbema que je reconnais. + +--Ah! vraiment! + +--Oui, on est venu le proposer au Muse. + +--Qui n'en a pas, je crois? hasarda Monte-Cristo. + +--Non, et qui cependant a refus de l'acheter. + +--Pourquoi cela? demanda Chteau-Renaud. + +--Vous tes charmant, vous; parce que le gouvernement n'est point assez +riche. + +--Ah! pardon! dit Chteau-Renaud. J'entends dire cependant de ces +choses-l tous les jours depuis huit ans, et je ne puis pas encore m'y +habituer. + +--Cela viendra, dit Debray. + +--Je ne crois pas, rpondit Chteau-Renaud. + +--M. le major Bartolomeo Cavalcanti! M. le vicomte Andrea Cavalcanti! +annona Baptistin. + +Un col de satin noir sortant des mains du fabricant, une barbe frache, +des moustaches grises, l'oeil assur, un habit de major orn de trois +plaques et de cinq croix, en somme, une tenue irrprochable de vieux +soldat, tel apparut le major Bartolomeo Cavalcanti, ce tendre pre que +nous connaissons. + +Prs de lui, couvert d'habits tout flambant neufs, s'avanait, le +sourire sur les lvres, le vicomte Andrea Cavalcanti, ce respectueux +fils que nous connaissons encore. + +Les trois jeunes gens causaient ensemble; leurs regards se portaient du +pre au fils, et s'arrtrent tout naturellement plus longtemps sur ce +dernier, qu'ils dtaillrent. + +Cavalcanti! dit Debray. + +--Un beau nom, fit Morrel, peste! + +--Oui, dit Chteau-Renaud, c'est vrai, ces Italiens se nomment bien, +mais ils s'habillent mal. + +--Vous tes difficile, Chteau-Renaud, reprit Debray; ces habits sont +d'un excellent faiseur, et tout neufs. + +--Voil justement ce que je leur reproche. Ce monsieur a l'air de +s'habiller aujourd'hui pour la premire fois. + +--Qu'est-ce que ces messieurs? demanda Danglars au comte de +Monte-Cristo. + +--Vous avez entendu, des Cavalcanti. + +--Cela m'apprend leur nom, voil tout. + +--Ah! c'est vrai, vous n'tes pas au courant de nos noblesses d'Italie, +qui dit Cavalcanti, dit race de princes. + +--Belle fortune? demanda le banquier. + +--Fabuleuse. + +--Que font-ils? + +--Ils essaient de la manger sans pouvoir en venir bout. Ils ont +d'ailleurs des crdits sur vous, ce qu'ils m'ont dit en me venant voir +avant-hier. Je les ai mme invits votre intention. Je vous les +prsenterai. + +--Mais il me semble qu'ils parlent trs purement le franais, dit +Danglars. + +--Le fils a t lev dans un collge du Midi, Marseille ou dans les +environs, je crois. Vous le trouverez dans l'enthousiasme. + +--De quoi? demanda la baronne. + +--Des Franaises, madame. Il veut absolument prendre femme Paris. + +--Une belle ide qu'il a l! dit Danglars en haussant les paules. + +Mme Danglars regarda son mari avec une expression qui, dans tout autre +moment, et prsag un orage, mais pour la seconde fois elle se tut. + +Le baron parat bien sombre aujourd'hui, dit Monte-Cristo Mme +Danglars; est-ce qu'on voudrait le faire ministre, par hasard? + +--Non, pas encore, que je sache. Je crois plutt qu'il aura jou la +Bourse, qu'il aura perdu, et qu'il ne sait qui s'en prendre. + +--M. et Mme de Villefort! cria Baptistin. + +Les deux personnes annonces entrrent. M. de Villefort, malgr sa +puissance sur lui-mme, tait visiblement mu. En touchant sa main, +Monte-Cristo sentit qu'elle tremblait. + +Dcidment, il n'y a que les femmes pour savoir dissimuler, se dit +Monte-Cristo lui-mme et en regardant Mme Danglars, qui souriait au +procureur du roi et qui embrassait sa femme. + +Aprs les premiers compliments, le comte vit Bertuccio qui, occup +jusque-l du ct de l'office, se glissait dans un petit salon attenant + celui dans lequel on se trouvait. Il alla lui. + +Que voulez-vous, monsieur Bertuccio? lui dit-il. + +--Son Excellence ne m'a pas dit le nombre de ses convives. + +--Ah! c'est vrai. + +--Combien de couverts? + +--Comptez vous-mme. + +--Tout le monde est-il arriv, Excellence? + +--Oui. + +Bertuccio glissa son regard travers la porte entrebille. +Monte-Cristo le couvait des yeux. + +Ah! mon Dieu! s'cria-t-il. + +--Quoi donc? demanda le comte. + +--Cette femme!... cette femme!... + +--Laquelle? + +--Celle qui a une robe blanche et tant de diamants!... la blonde!... + +--Mme Danglars? + +--Je ne sais pas comment on la nomme. Mais c'est elle, monsieur, c'est +elle! + +--Qui, elle? + +--La femme du jardin! celle qui tait enceinte! celle qui se promenait +en attendant!... en attendant!... + +Bertuccio demeura la bouche ouverte, ple et les cheveux hrisss. + +En attendant qui? + +Bertuccio, sans rpondre, montra Villefort du doigt, peu prs du mme +geste dont Macbeth montra Banco. + +Oh!... oh!... murmura-t-il enfin, voyez-vous? + +--Quoi? qui? + +--Lui!... M. le procureur du roi de Villefort? Sans doute, que je vois. + +--Mais je ne l'ai donc pas tu? + +--Ah ! mais je crois que vous devenez fou, mon brave Bertuccio, dit le +comte. + +--Mais il n'est donc pas mort? + +--Eh non! il n'est pas mort, vous le voyez bien; au lieu de le frapper +entre la sixime et la septime cte gauche, comme c'est la coutume de +vos compatriotes, vous aurez frapp plus haut ou plus bas; et ces gens +de justice, a vous a l'me cheville dans le corps; ou bien plutt rien +de ce que vous m'avez racont n'est vrai, c'est un rve de votre +imagination, une hallucination de votre esprit; vous vous serez endormi +ayant mal digr votre vengeance; elle vous aura pes sur l'estomac; +vous aurez eu le cauchemar, voil tout. Voyons, rappelez votre calme, et +comptez: M. et Mme de Villefort, deux; M. et Mme Danglars, quatre; M. de +Chteau-Renaud, M. Debray, M. Morrel, sept; M. le major Bartolomeo +Cavalcanti, huit. + +--Huit! rpta Bertuccio. + +--Attendez donc! attendez donc! vous tes bien press de vous en aller, +que diable! vous oubliez un de mes convives. Appuyez un peu sur la +gauche... tenez... M. Andrea Cavalcanti, ce jeune homme en habit noir +qui regarde la Vierge de Murillo, qui se retourne. + +Cette fois Bertuccio commena un cri que le regard de Monte-Cristo +teignit sur ses lvres. + +Benedetto! murmura-t-il tout bas, fatalit! + +--Voil six heures et demie qui sonnent, monsieur Bertuccio, dit +svrement le comte; c'est l'heure o j'ai donn l'ordre qu'on se mt +table; vous savez que je n'aime point attendre. + +Et Monte-Cristo entra dans le salon o l'attendaient ses convives, +tandis que Bertuccio regagnait la salle manger en s'appuyant contre +les murailles. + +Cinq minutes aprs, les deux portes du salon s'ouvrirent. Bertuccio +parut, et faisant, comme Vatel Chantilly, un dernier et hroque +effort: + +Monsieur le comte est servi, dit-il. + +Monte-Cristo offrit le bras Mme de Villefort. + +Monsieur de Villefort, dit-il, faites-vous le cavalier de Mme la +baronne Danglars, je vous prie. + +Villefort obit, et l'on passa dans la salle manger. + + + + +LXIII + +Le dner. + + +Il tait vident qu'en passant dans la salle manger, un mme sentiment +animait tous les convives. Ils se demandaient quelle bizarre influence +les avait mens tous dans cette maison, et cependant, tout tonns et +mme tout inquiets que quelques-uns taient de s'y trouver, ils +n'eussent point voulu ne pas y tre. + +Et cependant des relations d'une date rcente, la position excentrique +et isole, la fortune inconnue et presque fabuleuse du comte, faisaient +un devoir aux hommes d'tre circonspects, et aux femmes une loi de ne +point entrer dans cette maison o il n'y avait point de femmes pour les +recevoir; et cependant hommes et femmes avaient pass les uns sur la +circonspection, les autres sur la convenance, et la curiosit, les +pressant de son irrsistible aiguillon, l'avait emport sur le tout. + +Il n'y avait point jusqu'aux Cavalcanti pre et fils qui, l'un malgr sa +raideur, l'autre malgr sa dsinvolture, ne parussent proccups de se +trouver runis, chez cet homme dont ils ne pouvaient comprendre le but, + d'autres hommes qu'ils voyaient pour la premire fois. + +Mme Danglars avait fait un mouvement en voyant, sur l'invitation de +Monte-Cristo, M. de Villefort s'approcher d'elle pour lui offrir le +bras, et M. de Villefort avait senti son regard se troubler sous ses +lunettes d'or en sentant le bras de la baronne se poser sur le sien. + +Aucun de ces deux mouvements n'avait chapp au comte, et dj, dans +cette simple mise en contact des individus, il y avait pour +l'observateur de cette scne un fort grand intrt. + +M. de Villefort avait sa droite Mme Danglars et sa gauche Morrel. Le +comte tait assis entre Mme de Villefort et Danglars. + +Les autres intervalles taient remplis par Debray, assis entre +Cavalcanti pre et Cavalcanti fils, et par Chteau-Renaud, assis entre +Mme de Villefort et Morrel. + +Le repas fut magnifique; Monte-Cristo avait pris tche de renverser +compltement la symtrie parisienne et de donner plus encore la +curiosit qu' l'apptit de ses convives l'aliment qu'elle dsirait. Ce +fut un festin oriental qui leur fut offert, mais oriental la manire +dont pouvaient l'tre les festins des fes arabes. + +Tous les fruits que les quatre parties du monde peuvent verser intacts +et savoureux dans la corne d'abondance de l'Europe taient amoncels en +pyramides dans les vases de Chine et dans les coupes du Japon. Les +oiseaux rares avec la partie brillante de leur plumage, les poissons +monstrueux tendus sur des larmes d'argent, tous les vins de l'Archipel, +de l'Asie Mineure et du Cap, enferms dans des fioles aux formes +bizarres et dont la vue semblait encore ajouter la saveur de ces +vins, dfilrent comme une de ces revues qu'Apicius passait, avec ses +convives, devant ces Parisiens qui comprenaient bien que l'on pt +dpenser mille louis un dner de dix personnes, mais la condition +que, comme Cloptre, on mangerait des perles, ou que, comme Laurent de +Mdicis, on boirait de l'or fondu. + +Monte-Cristo vit l'tonnement gnral, et se mit rire et se railler +tout haut. + +Messieurs, dit-il, vous admettez bien ceci, n'est-ce pas, c'est +qu'arriv un certain degr de fortune il n'y a plus de ncessaire que +le superflu, comme ces dames admettront qu'arriv un certain degr +d'exaltation, il n'y a plus de positif que l'idal? Or, en poursuivant +le raisonnement, qu'est-ce que le merveilleux? Ce que nous ne comprenons +pas. Qu'est-ce qu'un bien vritablement dsirable? Un bien que nous ne +pouvons pas avoir. Or, voir des choses que je ne puis comprendre, me +procurer des choses impossibles avoir, telle est l'tude de toute ma +vie. J'y arrive avec deux moyens: l'argent et la volont. Je mets +poursuivre une fantaisie, par exemple, la mme persvrance que vous +mettez, vous, monsieur Danglars, crer une ligne de chemin de fer; +vous, monsieur de Villefort, faire condamner un homme mort, vous +monsieur Debray, pacifier un royaume, vous, monsieur de +Chteau-Renaud, plaire une femme; et vous, Morrel, dompter un +cheval que personne ne peut monter. Ainsi, par exemple, voyez ces deux +poissons, ns, l'un cinquante lieues de Saint-Ptersbourg, l'autre +cinq lieues de Naples: n'est-ce pas amusant de les runir sur la mme +table? + +--Quels sont donc ces deux poissons? demanda Danglars. + +--Voici M. de Chteau-Renaud, qui a habit la Russie, qui vous dira le +nom de l'un, rpondit Monte-Cristo, et voici M. le Major Cavalcanti, qui +est Italien, qui vous dira le nom de l'autre. + +--Celui-ci, dit Chteau-Renaud, est, je crois, un sterlet. + +-- merveille. + +--Et celui-l, dit Cavalcanti, est, si je ne me trompe, une lamproie. + +--C'est cela mme. Maintenant, monsieur Danglars, demandez ces deux +messieurs o se pchent ces deux poissons. + +--Mais, dit Chteau-Renaud, les sterlets se pchent dans la Volga +seulement. + +--Mais, dit Cavalcanti je ne connais que le lac de Fusaro qui fournisse +des lamproies de cette taille. + +--Eh bien, justement, l'un vient de la Volga et l'autre du lac de +Fusaro. + +--Impossible! s'crirent ensemble tous les convives. + +--Eh bien, voil justement ce qui m'amuse, dit Monte-Cristo. Je suis +comme Nron: _cupitor impossibilium_; et voil, vous aussi, ce qui vous +amuse en ce moment, voil enfin ce qui fait que cette chair, qui +peut-tre en ralit ne vaut pas celle de la perche et du saumon, va +vous sembler exquise tout l'heure, c'est que, dans votre esprit, il +tait impossible de se la procurer et que cependant la voil. + +--Mais comment a-t-on fait pour transporter ces deux poissons Paris? + +--Oh! mon Dieu! rien de plus simple: on a apport ces deux poissons +chacun dans un grand tonneau matelass, l'un de roseaux et d'herbes du +fleuve, l'autre de joncs et de plantes du lac; ils ont t mis dans un +fourgon fait exprs; ils ont vcu ainsi, le sterlet douze jours, et la +lamproie huit; et tous deux vivaient parfaitement lorsque mon cuisinier +s'en est empar pour faire mourir l'un dans du lait, l'autre dans du +vin. Vous ne le croyez pas, monsieur Danglars? + +--Je doute au moins, rpondit Danglars, en souriant de son sourire +pais. + +--Baptistin! dit Monte-Cristo, faites apporter l'autre sterlet et +l'autre lamproie; vous savez, ceux qui sont venus dans d'autres tonneaux +et qui vivent encore. + +Danglars ouvrit des yeux effars; l'assemble battit des mains. + +Quatre domestiques apportrent deux tonneaux garnis de plantes marines, +dans chacun desquels palpitait un poisson pareil ceux qui taient +servis sur la table. + +Mais pourquoi deux de chaque espce? demanda Danglars. + +--Parce que l'un pouvait mourir, rpondit simplement Monte-Cristo. + +--Vous tes vraiment un homme prodigieux, dit Danglars, et les +philosophes ont beau dire, c'est superbe d'tre riche. + +--Et surtout d'avoir des ides, dit Mme Danglars. + +--Oh! ne me faites pas honneur de celle-ci, madame; elle tait fort en +honneur chez les Romains, et Pline raconte qu'on envoyait d'Ostie +Rome, avec des relais d'esclaves qui les portaient sur leur tte, des +poissons de l'espce de celui qu'il appelle le _mulus_ et qui, d'aprs +le portrait qu'il en fait, est probablement la dorade. C'tait aussi un +luxe de l'avoir vivant, et un spectacle fort amusant de le voir mourir, +car en mourant il changeait trois ou quatre fois de couleur, et comme un +arc-en-ciel qui s'vapore, passait par toutes les nuances du prisme, +aprs quoi on l'envoyait aux cuisines. Son agonie faisait partie de son +mrite. Si on ne le voyait pas vivant, on le mprisait mort. + +--Oui, dit Debray; mais il n'y a que sept ou huit lieues d'Ostie Rome. + +--Ah! a, c'est vrai, dit Monte-Cristo; mais o serait le mrite de +venir dix-huit cents ans aprs Lucullus, si l'on ne faisait pas mieux +que lui? + +Les deux Cavalcanti ouvraient des yeux normes, mais ils avaient le bon +esprit de ne pas dire un mot. + +Tout cela est fort aimable, dit Chteau-Renaud; cependant ce que +j'admire le plus, je l'avoue, c'est l'admirable promptitude avec +laquelle vous tes servi. N'est-il pas vrai, monsieur le comte, que vous +n'avez achet cette maison qu'il y a cinq ou six jours? + +--Ma foi, tout au plus, dit Monte-Cristo. + +--Eh bien, je suis sr qu'en huit jours elle a subi une transformation +complte; car, si je ne me trompe, elle avait une autre entre que +celle-ci, et la cour tait pave et vide, tandis qu'aujourd'hui la cour +est un magnifique gazon bord d'arbres qui paraissent avoir cent ans. + +--Que voulez-vous? j'aime la verdure et l'ombre, dit Monte-Cristo. + +--En effet, dit Mme de Villefort, autrefois on entrait par une porte +donnant sur la route, et le jour de ma miraculeuse dlivrance, c'est par +la route, je me rappelle, que vous m'avez fait entrer dans la maison. + +--Oui, madame, dit Monte-Cristo; mais depuis j'ai prfr une entre qui +me permt de voir le bois de Boulogne travers ma grille. + +--En quatre jours, dit Morrel, c'est un prodige! + +--En effet, dit Chteau-Renaud, d'une vieille maison en faire une neuve, +c'est chose miraculeuse; car elle tait fort vieille la maison, et mme +fort triste. Je me rappelle avoir t charg par ma mre de la visiter, +quand M. de Saint-Mran l'a mise en vente, il y a deux ou trois ans. + +--M. de Saint-Mran? dit Mme de Villefort, mais cette maison appartenait +donc M. de Saint-Mran avant que vous l'achetiez? + +--Il parat que oui, rpondit Monte-Cristo. + +--Comment, il parat! vous ne savez pas qui vous avez achet cette +maison? + +--Ma foi, non, c'est mon intendant qui s'occupe de tous ces dtails. + +--Il est vrai qu'il y a au moins dix ans qu'elle n'avait t habite, +dit Chteau-Renaud, et c'tait une grande tristesse que de la voir avec +ses persiennes fermes, ses portes closes et ses herbes dans la cour. En +vrit, si elle n'et point appartenu au beau-pre d'un procureur du +roi, on et pu la prendre pour une de ces maisons maudites o quelque +grand crime a t commis. + +Villefort qui jusque-l n'avait point touch aux trois ou quatre verres +de vins extraordinaires placs devant lui en prit un au hasard et le +vida d'un seul trait. + +Monte-Cristo laissa s'couler un instant; puis, au milieu du silence qui +avait suivi les paroles de Chteau-Renaud: + +C'est bizarre, dit-il, monsieur le baron, mais la mme pense m'est +venue la premire fois que j'y entrai; et cette maison me parut si +lugubre, que jamais je ne l'eusse achete si mon intendant n'et fait la +chose pour moi. Probablement que le drle avait reu quelque pourboire +du tabellion. + +--C'est probable, balbutia Villefort en essayant de sourire; mais croyez +que je ne suis pour rien dans cette corruption. M. de Saint-Mran a +voulu que cette maison, qui fait partie de la dot de sa petite-fille, +ft vendue, parce qu'en restant trois ou quatre ans inhabite encore, +elle ft tombe en ruine. + +Ce fut Morrel qui plit son tour. + +Il y avait surtout, continua Monte-Cristo, une chambre, ah! mon Dieu! +bien simple en apparence une chambre comme toutes les chambres, tendue +de damas rouge, qui m'a paru, je ne sais pourquoi, dramatique au +possible. + +--Pourquoi cela? demanda Debray, pourquoi dramatique? + +--Est-ce que l'on se rend compte des choses instinctives? dit +Monte-Cristo; est-ce qu'il n'y a pas des endroits o il semble qu'on +respire naturellement la tristesse? pourquoi? on n'en sait rien; par un +enchanement de souvenirs, par un caprice de la pense qui nous reporte + d'autres temps, d'autres lieux, qui n'ont peut-tre aucun rapport +avec les temps et les lieux o nous nous trouvons; tant il y a que cette +chambre me rappelait admirablement la chambre de la marquise de Ganges +ou celle de Desdemona. Eh! ma foi, tenez, puisque nous avons fini de +dner, il faut que je vous la montre, puis nous redescendrons prendre le +caf au jardin; aprs le dner, le spectacle. + +Monte-Cristo fit un signe pour interroger ses convives, Mme de Villefort +se leva, Monte-Cristo en fit autant, tout le monde imita leur exemple. + +Villefort et Mme Danglars demeurrent un instant comme clous leur +place; ils s'interrogeaient des yeux, froids, muets et glacs. + +Avez-vous entendu? dit Mme Danglars. + +--Il faut y aller, rpondit Villefort en se levant et en lui offrant le +bras. + +Tout le monde tait dj pars dans la maison, pouss par la curiosit, +car on pensait bien que la visite ne se bornerait pas cette chambre, +et qu'en mme temps on parcourrait le reste de cette masure dont +Monte-Cristo avait fait un palais. Chacun s'lana donc par les portes +ouvertes. Monte-Cristo attendit les deux retardataires; puis, quand ils +furent passs leur tour, il ferma la marche avec un sourire qui, s'ils +eussent pu le comprendre, et pouvant les convives bien autrement que +cette chambre dans laquelle on allait entrer. + +On commena en effet par parcourir les appartements, les chambres +meubles l'orientale avec des divans et des coussins pour tout lit, +des pipes et des armes pour tous meubles; les salons tapisss des plus +beaux tableaux des vieux matres; des boudoirs en toffes de Chine, aux +couleurs capricieuses, aux dessins fantastiques, aux tissus merveilleux; +puis enfin on arriva dans la fameuse chambre. + +Elle n'avait rien de particulier, si ce n'est que, quoique le jour +tombt, elle n'tait point claire et qu'elle tait dans la vtust, +quand toutes les autres chambres avaient revtu une parure neuve. + +Ces deux causes suffisaient, en effet, pour lui donner une teinte +lugubre. + +Hou! s'cria Mme de Villefort, c'est effrayant, en effet. + +Mme Danglars essaya de balbutier quelques mots qu'on n'entendit pas. + +Plusieurs observations se croisrent, dont le rsultat fut qu'en effet +la chambre de damas rouge avait un aspect sinistre. + +N'est-ce pas? dit Monte-Cristo. Voyez donc comme ce lit est bizarrement +plac, quelle sombre et sanglante tenture! et ces deux portraits au +pastel, que l'humidit a fait plir, ne semblent-ils pas dire, avec +leurs lvres blmes et leurs yeux effars: J'ai vu! + +Villefort devint livide, Mme Danglars tomba sur une chaise longue place +prs de la chemine. + +Oh! dit Mme de Villefort en souriant, avez-vous bien le courage de vous +asseoir sur cette chaise o peut-tre le crime a t commis! + +Mme Danglars se leva vivement. + +Et puis, dit Monte-Cristo, ce n'est pas tout. + +--Qu'y a-t-il donc encore? demanda Debray, qui l'motion de Mme +Danglars n'chappait point. + +--Ah! oui, qu'y a-t-il encore? demanda Danglars, car jusqu' prsent +j'avoue que je n'y vois pas grand-chose, et vous, monsieur Cavalcanti? + +--Ah! dit celui-ci, nous avons Pise la tour d'Ugolin, Ferrare la +prison du Tasse, et Rimini la chambre de Franscesca et de Paolo. + +--Oui; mais vous n'avez pas ce petit escalier, dit Monte-Cristo en +ouvrant une porte perdue dans la tenture; regardez-le-moi, et dites ce +que vous en pensez. + +--Quelle sinistre cambrure d'escalier! dit Chteau-Renaud en riant. + +--Le fait est, dit Debray, que je ne sais si c'est le vin de Chio qui +porte la mlancolie, mais certainement je vois cette maison tout en +noir. + +Quant Morrel, depuis qu'il avait t question de la dot de Valentine, +il tait demeur triste et n'avait pas prononc un mot. + +Vous figurez-vous, dit Monte-Cristo, un Othello ou un abb de Ganges +quelconque, descendant pas pas, par une nuit sombre et orageuse, cet +escalier avec quelque lugubre fardeau qu'il a hte de drober la vue +des hommes, sinon au regard de Dieu! + +Mme Danglars s'vanouit moiti au bras de Villefort, qui fut lui-mme +oblig de s'adosser la muraille. + +Ah! mon Dieu! madame, s'cria Debray, qu'avez-vous donc? comme vous +plissez! + +--Ce qu'elle a? dit Mme de Villefort, c'est bien simple; elle a que M. +de Monte-Cristo nous raconte des histoires pouvantables, dans +l'intention sans doute de nous faire mourir de peur. + +--Mais oui, dit Villefort. En effet, comte, vous pouvantez ces dames. + +--Qu'avez-vous donc? rpta tout bas Debray Mme Danglars. + +--Rien, rien, dit celle-ci en faisant un effort, j'ai besoin d'air, +voil tout. + +--Voulez-vous descendre au jardin? demanda Debray, en offrant son bras +Mme Danglars et en s'avanant vers l'escalier drob. + +--Non, dit-elle, non; j'aime encore mieux rester ici. + +--En vrit, madame, dit Monte-Cristo, est-ce que cette terreur est +srieuse? + +--Non, monsieur, dit Mme Danglars; mais vous avez une faon de supposer +les choses qui donne l'illusion l'aspect de la ralit. + +--Oh! mon Dieu! oui, dit Monte-Cristo en souriant, et tout cela est une +affaire d'imagination; car aussi bien, pourquoi ne pas plutt se +reprsenter cette chambre comme une bonne et honnte chambre de mre de +famille? ce lit avec ses tentures couleur de pourpre, comme un lit +visit par la desse Lucine, et cet escalier mystrieux comme le passage +par o, doucement et pour ne pas troubler le sommeil rparateur de +l'accouche, passe le mdecin ou la nourrice, ou le pre lui-mme +emportant l'enfant qui dort?... + +Cette fois Mme Danglars, au lieu de se rassurer cette douce peinture, +poussa un gmissement et s'vanouit tout fait. + +Mme Danglars se trouve mal, balbutia Villefort; peut-tre faudrait-il +la transporter sa voiture. + +--Oh! mon Dieu, dit Monte-Cristo, et moi qui ai oubli mon flacon! + +--J'ai le mien, dit Mme de Villefort. + +Et elle passa Monte-Cristo un flacon plein d'une liqueur rouge +pareille celle dont le comte avait essay sur douard la bienfaisante +influence. + +Ah!... dit Monte-Cristo en le prenant des mains de Mme de Villefort. + +--Oui, murmura celle-ci, sur vos indications, j'ai essay. + +--Et vous avez russi? + +--Je le crois. + +On avait transport Mme Danglars dans la chambre ct. Monte-Cristo +laissa tomber sur ses lvres une goutte de la liqueur rouge, elle revint + elle. + +Oh! dit-elle, quel rve affreux! + +Villefort lui serra fortement le poignet pour lui faire comprendre +qu'elle n'avait pas rv. On chercha M. Danglars, mais, peu dispos aux +impressions potiques, il tait descendu au jardin, et causait, avec M. +Cavalcanti pre, d'un projet de chemin de fer de Livourne Florence. +Monte-Cristo semblait dsespr; il prit le bras de Mme Danglars et la +conduisit au jardin o l'on retrouva M. Danglars prenant le caf entre +MM. Cavalcanti pre et fils. + +En vrit, madame, lui dit-il, est-ce que je vous ai fort effraye? + +--Non, monsieur, mais, vous savez, les choses nous impressionnent selon +la disposition d'esprit o nous nous trouvons. + +Villefort s'effora de rire. + +Et alors vous comprenez, dit-il, il suffit d'une supposition, d'une +chimre.... + +--Eh bien, dit Monte-Cristo, vous m'en croirez si vous voulez, j'ai la +conviction qu'un crime a t commis dans cette maison. + +--Prenez garde, dit Mme de Villefort, nous avons ici le procureur du +roi. + +--Ma foi, rpondit Monte-Cristo, puisque cela se rencontre ainsi, j'en +profiterai pour faire ma dclaration. + +--Votre dclaration? dit Villefort. + +--Oui, et en face de tmoins. + +--Tout cela est fort intressant, dit Debray; et s'il y a rellement +crime, nous allons faire admirablement la digestion. + +--Il y a crime, dit Monte-Cristo. Venez par ici, messieurs; venez, +monsieur de Villefort pour que la dclaration soit valable, elle doit +tre faite aux autorits comptentes. + +Monte-Cristo prit le bras de Villefort, et en mme temps qu'il serrait +sous le sien celui de Mme Danglars, il trana le procureur du roi jusque +sous le platane, o l'ombre tait la plus paisse. + +Tous les autres convives suivaient. + +Tenez, dit Monte-Cristo, ici, cette place mme (et il frappait la +terre du pied), ici, pour rajeunir ces arbres dj vieux, j'ai fait +creuser et mettre du terreau; eh bien, mes travailleurs, en creusant, +ont dterr un coffre ou plutt des ferrures de coffre, au milieu +desquelles tait le squelette d'un enfant nouveau-n. Ce n'est pas de la +fantasmagorie cela, j'espre? + +Monte-Cristo sentit se raidir le bras de Mme Danglars et frissonner le +poignet de Villefort. + +Un enfant nouveau-n? rpta Debray; diable! ceci devient srieux, ce +me semble. + +--Eh bien, dit Chteau-Renaud, je ne me trompais donc pas quand je +prtendais tout l'heure que les maisons avaient une me et un visage +comme les hommes, et qu'elles portaient sur leur physionomie un reflet +de leurs entrailles. La maison tait triste parce qu'elle avait des +remords; elle avait des remords parce qu'elle cachait un crime. + +--Oh! qui dit que c'est un crime? reprit Villefort, tentant un dernier +effort. + +--Comment! un enfant enterr vivant dans un jardin, ce n'est pas un +crime? s'cria Monte-Cristo. Comment appelez-vous donc cette action-l, +monsieur le procureur du roi? + +--Mais qui dit qu'il a t enterr vivant? + +--Pourquoi l'enterrer l, s'il tait mort? Ce jardin n'a jamais t un +cimetire. + +--Que fait-on aux infanticides dans ce pays-ci? demanda navement le +major Cavalcanti. + +--Oh! mon Dieu! on leur coupe tout bonnement le cou, rpondit Danglars. + +--Ah! on leur coupe le cou, fit Cavalcanti. + +--Je le crois.... N'est-ce pas, monsieur de Villefort? demanda +Monte-Cristo. + +--Oui, monsieur le comte, rpondit celui-ci avec un accent qui n'avait +plus rien d'humain. + +Monte-Cristo vit que c'tait tout ce que pouvaient supporter les deux +personnes pour lesquelles il avait prpar cette scne; et ne voulant +pas la pousser trop loin: + +Mais le caf, messieurs, dit-il, il me semble que nous l'oublions. + +Et il ramena ses convives vers la table place au milieu de la pelouse. + +En vrit, monsieur le comte, dit Mme Danglars, j'ai honte d'avouer ma +faiblesse, mais toutes ces affreuses histoires m'ont bouleverse; +laissez-moi m'asseoir, je vous prie. + +Et elle tomba sur une chaise. + +Monte-Cristo la salua et s'approcha de Mme de Villefort. + +Je crois que Mme Danglars a encore besoin de votre flacon, dit-il. + +Mais avant que Mme de Villefort se ft approche de son amie, le +procureur du roi avait dj dit l'oreille de Mme Danglars: + +Il faut que je vous parle. + +--Quand cela? + +--Demain. + +--O? + +-- mon bureau... au parquet si vous voulez, c'est encore l l'endroit +le plus sr. + +--J'irai. + +En ce moment Mme de Villefort s'approcha. + +Merci, chre amie, dit Mme Danglars, en essayant de sourire, ce n'est +plus rien, et je me sens tout fait mieux. + + + + +LXIV + +Le mendiant. + + +La soire s'avanait; Mme de Villefort avait manifest le dsir de +regagner Paris, ce que n'avait point os faire Mme Danglars, malgr le +malaise vident qu'elle prouvait. + +Sur la demande de sa femme, M. de Villefort donna donc le premier le +signal du dpart. Il offrit une place dans son landau Mme Danglars, +afin qu'elle et les soins de sa femme. Quant M. Danglars, absorb +dans une conversation industrielle des plus intressantes avec M. +Cavalcanti, il ne faisait aucune attention tout ce qui se passait. + +Monte-Cristo, tout en demandant son flacon Mme de Villefort, avait +remarqu que M. de Villefort s'tait approch de Mme Danglars, et guid +par sa situation, il avait devin ce qu'il lui avait dit, quoiqu'il et +parl si bas qu' peine si Mme Danglars elle-mme l'avait entendu. + +Il laissa, sans s'opposer aucun arrangement, partir Morrel, Debray et +Chteau-Renaud cheval, et monter les deux dames dans le landau de M. +de Villefort; de son ct, Danglars, de plus en plus enchant de +Cavalcanti pre, l'invita monter avec lui dans son coup. + +Quant Andrea Cavalcanti, il gagna son tilbury, qui l'attendait devant +la porte, et dont un groom, qui exagrait les agrments de la fashion +anglaise, lui tenait, en se hissant sur la pointe de ses bottes, +l'norme cheval gris de fer. + +Andrea n'avait pas beaucoup parl durant le dner, par cela mme que +c'tait un garon fort intelligent, et qu'il avait tout naturellement +prouv la crainte de dire quelque sottise au milieu de ces convives +riches et puissants, parmi lesquels son oeil dilat n'apercevait +peut-tre pas sans crainte un procureur du roi. + +Ensuite il avait t accapar par M. Danglars, qui, aprs un rapide coup +d'oeil sur le vieux major au cou raide et sur son fils encore un peu +timide, en rapprochant tous ces symptmes de l'hospitalit de +Monte-Cristo, avait pens qu'il avait affaire quelque nabab venu +Paris pour perfectionner son fils unique dans la vie mondaine. + +Il avait donc contempl avec une complaisance indicible l'norme diamant +qui brillait au petit doigt du major, car le major, en homme prudent et +expriment, de peur qu'il n'arrivt quelque accident ses billets de +banque, les avait convertis l'instant mme en un objet de valeur. +Puis, aprs le dner, toujours sous prtexte d'industrie et de voyages, +il avait questionn le pre et le fils sur leur manire de vivre; et le +pre et le fils, prvenus que c'tait chez Danglars que devaient leur +tre ouverts, l'un, son crdit de quarante-huit mille francs, une fois +donns, l'autre, son crdit annuel de cinquante mille livres, avaient +t charmants et plein d'affabilit pour le banquier, aux domestiques +duquel, s'ils ne se fussent retenus, ils eussent serr la main, tant +leur reconnaissance prouvait le besoin de l'expansion. + +Une chose surtout augmenta la considration, nous dirons presque la +vnration de Danglars pour Cavalcanti. Celui-ci, fidle au principe +d'Horace: _nil admirari_, s'tait content, comme on l'a vu, de faire +preuve de science, en disant de quel lac on tirait les meilleures +lamproies. Puis il avait mang sa part de celle-l sans dire un seul +mot. Danglars en avait conclu que ces sortes de somptuosits taient +familires l'illustre descendant des Cavalcanti, lequel se nourrissait +probablement, Lucques, de truites qu'il faisait venir de Suisse, et de +langoustes qu'on lui envoyait de Bretagne, par des procds pareils +ceux dont le comte s'tait servi pour faire venir des lamproies du lac +Fusaro, et des sterlets du fleuve Volga. Aussi, avait-il accueilli avec +une bienveillance trs prononce ces paroles de Cavalcanti: + +Demain, monsieur, j'aurai l'honneur de vous rendre visite pour +affaires. + +--Et moi, monsieur, avait rpondu Danglars, je serai heureux de vous +recevoir. + +Sur quoi il avait propos Cavalcanti, si cependant cela ne le privait +pas trop de se sparer de son fils, de le reconduire l'htel des +Princes. + +Cavalcanti avait rpondu que, depuis longtemps, son fils avait +l'habitude de mener la vie de jeune homme; qu'en consquence, il avait +ses chevaux et ses quipages lui, et que, n'tant pas venus ensemble, +il ne voyait pas de difficult ce qu'ils s'en allassent sparment. + +Le major tait donc mont dans la voiture de Danglars, et le banquier +s'tait assis ses cts, de plus en plus charm des ides d'ordre et +d'conomie de cet homme, qui, cependant, donnait son fils cinquante +mille francs par an, ce qui supposait une fortune de cinq ou six cent +mille livres de rente. + +Quant Andrea, il commena, pour se donner bon air, gronder son +groom de ce qu'au lieu de le venir prendre au perron il l'attendait +la porte de sortie, ce qui lui avait donn la peine de faire trente pas +pour aller chercher son tilbury. + +Le groom reut la semonce avec humilit, prit, pour retenir le cheval +impatient et qui frappait du pied, le mors de la main gauche, tendit de +la droite les rnes Andrea, qui les prit et posa lgrement sa botte +vernie sur le marchepied. + +En ce moment, une main s'appuya sur son paule. Le jeune homme se +retourna, pensant que Danglars ou Monte-Cristo avait oubli quelque +chose lui dire, et revenait la charge au moment du dpart. + +Mais, au lieu de l'un et de l'autre, il n'aperut qu'une figure trange, +hle par le soleil, encadre dans une barbe de modle, des yeux +brillants comme des escarboucles et un sourire railleur s'panouissant +sur une bouche o brillaient, ranges leur place et sans qu'il en +manqut une seule, trente-deux dents blanches, aigus et affames comme +celles d'un loup ou d'un chacal. + +Un mouchoir carreaux rouges coiffait cette tte aux cheveux gristres +et terreux; un bourgeron des plus crasseux et des plus dchirs couvrait +ce grand corps maigre et osseux, dont il semblait que les os, comme ceux +d'un squelette, dussent cliqueter en marchant. Enfin, la main qui +s'appuya sur l'paule d'Andrea, et qui fut la premire chose que vit le +jeune homme, lui parut d'une dimension gigantesque. Le jeune homme, +reconnut-il cette figure la lueur de la lanterne de son tilbury, ou +fut-il seulement frapp de l'horrible aspect de cet interlocuteur? Nous +ne saurions le dire; mais le fait est qu'il tressaillit et se recula +vivement. + +Que me voulez-vous? dit-il. + +--Pardon! notre bourgeois, rpondit l'homme en portant la main son +mouchoir rouge, je vous drange peut-tre, mais c'est que j'ai vous +parler. + +--On ne mendie pas le soir, dit le groom en faisant un mouvement pour +dbarrasser son matre de cet importun. + +--Je ne mendie pas, mon joli garon, dit l'homme inconnu au domestique +avec un sourire ironique, et un sourire si effrayant que celui-ci +s'carta: je dsire seulement dire deux mots votre bourgeois, qui m'a +charg d'une commission il y a quinze jours peu prs. + +--Voyons, dit son tour Andrea avec assez de force pour que le +domestique ne s'apert point de son trouble, que voulez-vous? dites +vite, mon ami. + +--Je voudrais... je voudrais... dit tout bas l'homme au mouchoir rouge, +que vous voulussiez bien m'pargner la peine de retourner Paris +pied. Je suis trs fatigu, et, comme je n'ai pas si bien dn que toi, + peine, si je puis me tenir. + +Le jeune homme tressaillit cette trange familiarit. + +Mais enfin, lui dit-il, voyons, que voulez-vous? + +--Eh bien, je veux que tu me laisses monter dans ta belle voiture, et +que tu me reconduises. + +Andrea plit, mais ne rpondit point. + +Oh! mon Dieu, oui, dit l'homme au mouchoir rouge en enfonant ses mains +dans ses poches, et en regardant le jeune homme avec des yeux +provocateurs, c'est une ide que j'ai comme cela; entends-tu, mon petit +Benedetto? + + ce nom, le jeune homme rflchit sans doute, car il s'approcha de son +groom, et lui dit: + +Cet homme a effectivement t charg par moi d'une commission dont il a + me rendre compte. Allez pied jusqu' la barrire; l, vous prendrez +un cabriolet, afin de n'tre point trop en retard. + +Le valet, surpris, s'loigna. + +Laissez-moi au moins gagner l'ombre, dit Andrea. + +--Oh! quant cela, je vais moi-mme te conduire en belle place; +attends, dit l'homme au mouchoir rouge. + +Et il prit le cheval par le mors, et conduisit le tilbury dans un +endroit o il tait effectivement impossible qui que ce ft au monde +de voir l'honneur que lui accordait Andrea. + +Oh! moi, lui dit-il, ce n'est pas pour la gloire de monter dans une +belle voiture non, c'est seulement parce que je suis fatigu, et puis, +un petit peu, parce que j'ai causer d'affaires avec toi. + +--Voyons, montez, dit le jeune homme. + +Il tait fcheux qu'il ne ft pas jour, car 'et t un spectacle +curieux que celui de ce gueux, assis carrment sur les coussins brochs, +prs du jeune et lgant conducteur du tilbury. + +Andrea poussa son cheval jusqu' la dernire maison du village sans dire +un seul mot son compagnon, qui, de son ct, souriait et gardait le +silence, comme s'il et t ravi de se promener dans une si bonne +locomotive. + +Une fois hors d'Auteuil, Andrea regarda autour de lui pour s'assurer +sans doute que nul ne pouvait ni les voir ni les entendre; et alors, +arrtant son cheval et se croisant les bras devant l'homme au mouchoir +rouge: + +Ah ! lui dit-il, pourquoi venez-vous me troubler dans ma +tranquillit? + +--Mais, toi-mme, mon garon, pourquoi te dfies-tu de moi? + +--Et en quoi me suis-je dfi de vous? + +--En quoi? tu le demandes? nous nous quittons au pont du Var, tu me dis +que tu vas voyager en Pimont et en Toscane, et pas du tout, tu viens +Paris. + +--En quoi cela vous gne-t-il? + +--En rien; au contraire, j'espre mme que cela va m'aider. + +--Ah! ah! dit Andrea, c'est--dire que vous spculez sur moi. + +--Allons! voil les gros mots qui arrivent. + +--C'est que vous auriez tort, matre Caderousse, je vous en prviens. + +--Eh! mon Dieu! ne te fche pas, le petit; tu dois pourtant savoir ce +que c'est que le malheur; eh bien, le malheur, a rend jaloux. Je te +crois courant le Pimont et la Toscane, oblig de te faire _faccino_ ou +_cicerone_; je te plains du fond de mon coeur, comme je plaindrais mon +enfant. Tu sais que je t'ai toujours appel mon enfant. + +--Aprs? aprs? + +--Patience donc, salptre! + +--J'en ai de la patience; voyons, achevez. Et je te vois tout coup +passer la barrire des Bons-Hommes avec un groom, avec un tilbury, +avec des habits tout flambant neufs. Ah ! mais tu as donc dcouvert +une mine, ou achet une charge d'agent de change? + +--De sorte que, comme vous l'avouez, vous tes jaloux? + +--Non, je suis content, si content, que j'ai voulu te faire mes +compliments, le petit! mais, comme je n'tais pas vtu rgulirement, +j'ai pris mes prcautions pour ne pas te compromettre. + +--Belles prcautions! dit Andrea, vous m'abordez devant mon domestique. + +--Eh! que veux-tu, mon enfant! je t'aborde quand je puis te saisir. Tu +as un cheval trs vif, un tilbury trs lger; tu es naturellement +glissant comme une anguille; si je t'avais manqu ce soir, je courais +risque de ne pas te rejoindre. + +--Vous voyez bien que je ne me cache pas. + +--Tu es bien heureux, et j'en voudrais bien dire autant; moi, je me +cache: sans compter que j'avais peur que tu ne me reconnusses pas; mais +tu m'as reconnu, ajouta Caderousse avec son mauvais sourire; allons, tu +es bien gentil. + +--Voyons, dit Andrea, que vous faut-il? + +--Tu ne me tutoies plus, c'est mal, Benedetto, un ancien camarade; +prends garde, tu vas me rendre exigeant. + +Cette menace fit tomber la colre du jeune homme: le vent de la +contrainte venait de souffler dessus. Il remit son cheval au trot. + +C'est mal toi-mme, Caderousse, dit-il, de t'y prendre ainsi envers +un ancien camarade, comme tu disais tout l'heure; tu es Marseillais, +je suis.... + +--Tu le sais donc ce que tu es maintenant? + +--Non, mais j'ai t lev en Corse; tu es vieux et entt; je suis +jeune et ttu. Entre gens comme nous, la menace est mauvaise, et tout +doit se faire l'amiable. Est-ce ma faute si la chance, qui continue +d'tre mauvaise pour toi, est bonne pour moi au contraire? + +--Elle est donc bonne, la chance? ce n'est donc pas un groom d'emprunt, +ce n'est donc pas un tilbury d'emprunt, ce ne sont donc pas des habits +d'emprunt que nous avons l? Bon, tant mieux! dit Caderousse avec des +yeux brillants de convoitise. + +--Oh! tu le vois bien et tu le sais bien, puisque tu m'abordes, dit +Andrea s'animant de plus en plus. Si j'avais un mouchoir comme le tien +sur ma tte, un bourgeron crasseux sur les paules et des souliers +percs aux pieds, tu ne me reconnatrais pas. + +--Tu vois bien que tu me mprises, le petit, et tu as tort; maintenant +que je t'ai retrouv, rien ne m'empche d'tre vtu d'elbeuf comme un +autre, attendu que je te connais bon coeur: si tu as deux habits, tu +m'en donneras bien un; je te donnais bien ma portion de soupe et de +haricots, moi, quand tu avais trop faim. + +--C'est vrai, dit Andrea. + +--Quel apptit tu avais! Est-ce que tu as toujours bon apptit? + +--Mais oui, dit Andrea en riant. + +--Comme tu as d dner chez ce prince d'o tu sors. + +--Ce n'est pas un prince, mais tout bonnement un comte. + +--Un comte? et un riche, hein? + +--Oui, mais ne t'y fie pas; c'est un monsieur qui n'a pas l'air commode. + +--Oh! mon Dieu! sois donc tranquille! On n'a pas de projets sur ton +comte, et on te le laissera pour toi tout seul. Mais, ajouta Caderousse +en reprenant ce mauvais sourire qui avait dj effleur ses lvres, il +faut donner quelque chose pour cela, tu comprends. + +--Voyons, que te faut-il? + +--Je crois qu'avec cent francs par mois.... + +--Eh bien? + +--Je vivrais.... + +--Avec cent francs? + +--Mais mal, tu comprends bien; mais avec.... + +--Avec? + +--Cent cinquante francs, je serais fort heureux. + +--En voil deux cents, dit Andrea. + +Et il mit dans la main de Caderousse dix louis d'or. + +Bon, fit Caderousse. + +--Prsente-toi chez le concierge tous les premiers du mois et tu en +trouveras autant. + +--Allons! voil encore que tu m'humilies! + +--Comment cela? + +--Tu me mets en rapport avec de la valetaille, non, vois-tu, je ne veux +avoir affaire qu' toi. + +--Eh bien, soit, demande-moi, et tous les premiers du mois, du moins +tant que je toucherai ma rente, toi, tu toucheras la tienne. + +--Allons, allons! je vois que je ne m'tais pas tromp, tu es un brave +garon, et c'est une bndiction quand le bonheur arrive des gens +comme toi. Voyons, conte-moi ta bonne chance. + +--Qu'as-tu besoin de savoir cela? demanda Cavalcanti. + +--Bon! encore de la dfiance! + +--Non. Eh bien, j'ai retrouv mon pre. + +--Un vrai pre? + +--Dame! tant qu'il paiera.... + +--Tu croiras et tu honoreras; c'est juste. Comment l'appelles-tu ton +pre? + +--Le major Cavalcanti. + +--Et il se contente de toi? + +--Jusqu' prsent il parat que je lui suffis. + +--Et qui t'a fait retrouver ce pre-l? + +--Le comte de Monte-Cristo. + +--Celui de chez qui tu sors? + +--Oui. + +--Dis donc, tche de me placer chez lui comme grand-parent, puisqu'il +tient bureau. + +--Soit, je lui parlerai de toi; mais en attendant que vas-tu faire? + +--Moi? + +--Oui, toi. + +--Tu es bien bon de t'occuper de cela, dit Caderousse. + +--Il me semble, puisque tu prends intrt moi, reprit Andrea, que je +puis bien mon tour prendre quelques informations. + +--C'est juste... je vais louer une chambre dans une maison honnte, me +couvrir d'un habit dcent, me faire raser tous les jours, et aller lire +les journaux au caf. Le soir, j'entrerai dans quelque spectacle avec un +chef de claque, j'aurai l'air d'un boulanger retir, c'est mon rve. + +--Allons, c'est bon! Si tu veux mettre ce projet excution et tre +sage, tout ira merveille. + +--Voyez-vous M. Bossuet!... et toi, que vas-tu devenir?... pair de +France? + +--Eh! eh! dit Andrea, qui sait? + +--M. le major Cavalcanti l'est peut-tre... mais malheureusement +l'hrdit est abolie. + +--Pas de politique, Caderousse!... Et maintenant que tu as ce que tu +veux et que nous sommes arrivs, saute en bas de ma voiture et +disparais. + +--Non pas, cher ami! + +--Comment, non pas? + +--Mais songes-y donc, le petit, un mouchoir rouge sur la tte, presque +pas de souliers, pas de papier du tout et dix napolons en or dans ma +poche, sans compter ce qu'il y avait dj, ce qui fait juste deux cents +francs; mais on m'arrterait immanquablement la barrire! Alors je +serais forc, pour me justifier, de dire que c'est toi qui m'as donn +ces dix napolons: de l information, enqute; on apprend que j'ai +quitt Toulon sans donner cong, et l'on me reconduit de brigade en +brigade jusqu'au bord de la Mditerrane. Je redeviens purement et +simplement le n106, et adieu mon rve de ressembler un boulanger +retir! Non pas, mon fils; je prfre rester honorablement dans la +capitale. + +Andrea frona le sourcil; c'tait, comme il s'en tait vant lui-mme, +une assez mauvaise tte que le fils putatif de M. le major Cavalcanti. +Il s'arrta un instant, jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et +comme son regard achevait de dcrire le cercle investigateur, sa main +descendit innocemment dans son gousset, ou elle commena de caresser la +sous-garde d'un pistolet de poche. + +Mais pendant ce temps, Caderousse, qui ne perdait pas de vue son +compagnon, passait ses mains derrire son dos, et ouvrait tout doucement +un long couteau espagnol qu'il portait sur lui tout vnement. + +Les deux amis, comme on le voit, taient dignes de se comprendre, et se +comprirent; la main d'Andrea sortit inoffensive de sa poche, et remonta +jusqu' sa moustache rousse, qu'elle caressa quelque temps. + +Bon Caderousse, dit-il, tu vas donc tre heureux? + +--Je ferai tout mon possible, rpondit l'aubergiste du pont du Gard en +renfonant son couteau dans sa manche. + +--Allons, voyons, rentrons donc dans Paris. Mais comment vas-tu faire +pour passer la barrire sans veiller les soupons? Il me semble qu'avec +ton costume tu risques encore plus en voiture qu' pied. + +--Attends, dit Caderousse, tu vas voir. + +Il prit le chapeau d'Andrea, la houppelande grand collet que le groom +exil du tilbury avait laisse sa place, et la mit sur son dos, aprs +quoi, il prit la pose renfrogne d'un domestique de bonne maison dont le +matre conduit lui-mme. + +Et moi, dit Andrea, je vais donc rester nu-tte? + +--Peuh! dit Caderousse, il fait tant de vent que la bise peut bien +t'avoir enlev ton chapeau. + +--Allons donc, dit Andrea, et finissons-en. + +--Qui est-ce qui t'arrte? dit Caderousse, ce n'est pas moi, je +l'espre? + +--Chut! fit Cavalcanti. + +On traversa la barrire sans accident. + + la premire rue transversale, Andrea arrta son cheval, et Caderousse +sauta terre. + +Eh bien, dit Andrea, et le manteau de mon domestique, et mon chapeau? + +--Ah! rpondit Caderousse, tu ne voudrais pas que je risquasse de +m'enrhumer? + +--Mais moi? + +--Toi, tu es jeune, tandis que, moi, je commence me faire vieux; au +revoir, Benedetto! + +Et il s'enfona dans la ruelle, o il disparut. + +Hlas! dit Andrea en poussant un soupir, on ne peut donc pas tre +compltement heureux en ce monde! + + + + +LXV + +Scne conjugale. + + + la place Louis XV, les trois jeunes gens s'taient spars, +c'est--dire que Morrel avait pris les boulevards, que Chteau-Renaud +avait pris le pont de la Rvolution, et que Debray avait suivi le quai. + +Morrel et Chteau-Renaud, selon toute probabilit, gagnrent leurs +foyers domestiques, comme on dit encore la tribune de la Chambre dans +les discours bien faits, et au thtre de la rue Richelieu, dans les +pices bien crites; mais il n'en fut pas de mme de Debray. Arriv au +guichet du Louvre, il fit un -gauche, traversa le Carrousel au grand +trot, enfila la rue Saint-Roch, dboucha par la rue de la Michodire et +arriva la porte de M. Danglars, au moment o le landau de M. de +Villefort, aprs l'avoir dpos, lui et sa femme, au faubourg +Saint-Honor, s'arrtait pour mettre la baronne chez elle. + +Debray, un homme familier dans la maison, entra le premier dans la cour, +jeta la bride aux mains d'un valet de pied, puis revint la portire +recevoir Mme Danglars, laquelle il offrit le bras pour regagner ses +appartements. + +Une fois la porte ferme et la baronne et Debray dans la cour: + +Qu'avez-vous donc, Hermine? dit Debray, et pourquoi donc vous tes-vous +trouve mal cette histoire, ou plutt cette fable qu'a raconte le +comte? + +--Parce que j'tais horriblement dispose ce soir, mon ami, rpondit la +baronne. + +--Mais non, Hermine, reprit Debray, vous ne me ferez pas croire cela. +Vous tiez au contraire dans d'excellentes dispositions quand vous tes +arrive chez le comte. M. Danglars tait bien quelque peu maussade, +c'est vrai; mais je sais le cas que vous faites de sa mauvaise humeur. +Quelqu'un vous a fait quelque chose. Racontez-moi cela, vous savez bien +que je ne souffrirai jamais qu'une impertinence vous soit faite. + +--Vous vous trompez, Lucien, je vous assure, reprit Mme Danglars, et les +choses sont comme je vous les ai dites, plus la mauvaise humeur dont +vous vous tes aperu, et dont je ne jugeais pas qu'il valt la peine de +vous parler. + +Il tait vident que Mme Danglars tait sous l'influence d'une de ces +irritations nerveuses dont les femmes souvent ne peuvent se rendre +compte elles-mmes, ou que, comme l'avait devin Debray, elle avait +prouv quelque commotion cache qu'elle ne voulait avouer personne. +En homme habitu reconnatre les vapeurs comme un des lments de la +vie fminine, il n'insista donc point davantage, attendant le moment +opportun, soit d'une interrogation nouvelle, soit d'un aveu _proprio +motu_. + + la porte de sa chambre, la baronne rencontra Mlle Cornlie. Mlle +Cornlie tait la camriste de confiance de la baronne. + +Que fait ma fille? demanda Mme Danglars. + +--Elle a tudi toute la soire, rpondit Mlle Cornlie, et ensuite elle +s'est couche. + +--Il me semble cependant que j'entends son piano? + +--C'est Mlle Louise d'Armilly qui fait de la musique pendant que +mademoiselle est au lit. + +--Bien, dit Mme Danglars; venez me dshabiller. + +On entra dans la chambre coucher. Debray s'tendit sur un grand +canap, et Mme Danglars passa dans son cabinet de toilette avec Mlle +Cornlie. + +Mon cher monsieur Lucien, dit Mme Danglars travers la portire du +cabinet, vous vous plaignez toujours qu'Eugnie ne vous fait pas +l'honneur de vous adresser la parole? + +--Madame, dit Lucien jouant avec le petit chien de la baronne, qui, +reconnaissant sa qualit d'ami de la maison, avait l'habitude de lui +faire mille caresses, je ne suis pas le seul vous faire de pareilles +rcriminations, et je crois avoir entendu Morcerf se plaindre l'autre +jour vous-mme de ne pouvoir tirer une seule parole de sa fiance. + +--C'est vrai, dit Mme Danglars; mais je crois qu'un de ces matins tout +cela changera, et que vous verrez entrer Eugnie dans votre cabinet. + +--Dans mon cabinet, moi? + +--C'est--dire dans celui du ministre. + +--Et pourquoi cela? + +--Pour vous demander un engagement l'Opra! En vrit, je n'ai jamais +vu un tel engouement pour la musique: c'est ridicule pour une personne +du monde! + +Debray sourit. + +Eh bien, dit-il, qu'elle vienne avec le consentement du baron et le +vtre, nous lui ferons cet engagement, et nous tcherons qu'il soit +selon son mrite, quoique nous soyons bien pauvres pour payer un aussi +beau talent que le sien. + +--Allez, Cornlie, dit Mme Danglars, je n'ai plus besoin de vous. + +Cornlie disparut, et, un instant aprs, Mme Danglars sortit de son +cabinet dans un charmant nglig, et vint s'asseoir prs de Lucien. + +Puis, rveuse, elle se mit caresser le petit pagneul. + +Lucien la regarda un instant en silence. + +Voyons, Hermine, dit-il au bout d'un instant, rpondez franchement: +quelque chose vous blesse, n'est-ce pas? + +--Rien, reprit la baronne. + +Et cependant, comme elle touffait, elle se leva, essaya de respirer et +alla se regarder dans une glace. + +Je suis faire peur ce soir, dit-elle. + +Debray se levait en souriant pour aller rassurer la baronne sur ce +dernier point, quand tout coup la porte s'ouvrit. + +M. Danglars parut; Debray se rassit. + +Au bruit de la porte, Mme Danglars se retourna, et regarda son mari avec +un tonnement qu'elle ne se donna mme pas la peine de dissimuler. + +Bonsoir, madame, dit le banquier; bonsoir, monsieur Debray. + +La baronne crut sans doute que cette visite imprvue signifiait quelque +chose, comme un dsir de rparer les mots amers qui taient chapps au +baron dans la journe. + +Elle s'arma d'un air digne, et se retournant vers Lucien, sans rpondre + son mari: + +Lisez-moi donc quelque chose, monsieur Debray, lui dit-elle. + +Debray, que cette visite avait lgrement inquit d'abord, se remit au +calme de la baronne, et allongea la main vers un livre marqu au milieu +par un couteau lame de nacre incruste d'or. + +Pardon, dit le banquier, mais vous allez bien vous fatiguer, baronne, +en veillant si tard; il est onze heures, et M. Debray demeure bien +loin. + +Debray demeura saisi de stupeur, non point que le ton de Danglars ne ft +parfaitement calme et poli; mais enfin, au travers de ce calme et de +cette politesse il perait une certaine vellit inaccoutume de faire +autre chose ce soir-l que la volont de sa femme. + +La baronne aussi fut surprise et tmoigna son tonnement par un regard +qui sans doute et donn rflchir son mari, si son mari n'avait pas +eu les yeux fixs sur un journal, o il cherchait la fermeture de la +rente. + +Il en rsulta que ce regard si fier fut lanc en pure perte, et manqua +compltement son effet. + +Monsieur Lucien, dit la baronne, je vous dclare que je n'ai pas la +moindre envie de dormir, que j'ai mille choses vous conter ce soir, et +que vous allez passer la nuit m'couter, dussiez-vous dormir debout. + +-- vos ordres, madame, dit flegmatiquement Lucien. + +--Mon cher monsieur Debray, dit son tour le banquier, ne vous tuez +pas, je vous prie, couter cette nuit les folies de Mme Danglars, car +vous les couterez aussi bien demain; mais ce soir est moi, je me le +rserve, et je le consacrerai, si vous voulez bien le permettre, +causer de graves intrts avec ma femme. + +Cette fois, le coup tait tellement direct et tombait si d'aplomb, qu'il +tourdit Lucien et la baronne; tous deux s'interrogrent des yeux comme +pour puiser l'un dans l'autre un secours contre cette agression; mais +l'irrsistible pouvoir du matre de la maison triompha et force resta au +mari. + +N'allez pas croire au moins que je vous chasse, mon cher Debray, +continua Danglars; non, pas le moins du monde: une circonstance +imprvue me force dsirer d'avoir ce soir mme une conversation avec +la baronne; cela m'arrive assez rarement pour qu'on ne me garde pas +rancune. + +Debray balbutia quelques mots, salua et sortit en se heurtant aux +angles, comme Nathan dans _Athalie_. + +C'est incroyable, dit-il, quand la porte fut ferme derrire lui, +combien ces maris, que nous trouvons cependant si ridicules, prennent +facilement l'avantage sur nous! + +Lucien parti, Danglars s'installa sa place sur le canap, ferma le +livre rest ouvert, et, prenant une pose horriblement prtentieuse, +continua de jouer avec le chien. Mais comme le chien, qui n'avait pas +pour lui la mme sympathie que pour Debray, le voulait mordre, il le +prit par la peau du cou et l'envoya, de l'autre ct de la chambre, sur +une chaise longue. + +L'animal jeta un cri en traversant l'espace; mais, arriv sa +destination, il se tapit derrire un coussin, et, stupfait de ce +traitement auquel il n'tait point accoutum, il se tint muet et sans +mouvement. + +Savez-vous, monsieur, dit la baronne sans sourciller, que vous faites +des progrs? Ordinairement vous n'tiez que grossier; ce soir vous tes +brutal. + +--C'est que je suis ce soir de plus mauvaise humeur qu'ordinairement, +rpondit Danglars. + +Hermine regarda le banquier avec un suprme ddain. Ordinairement ces +manires de coup d'oeil exaspraient l'orgueilleux Danglars; mais ce +soir-l il parut peine y faire attention. + +Et que me fait moi votre mauvaise humeur? rpondit la baronne, +irrite de l'impassibilit de son mari, est-ce que ces choses-l me +regardent? Enfermez vos mauvaises humeurs chez vous, ou consignez-les +dans vos bureaux; et puisque vous avez des commis que vous payez, passez +sur eux vos mauvaises humeurs! + +--Non pas, rpondit Danglars; vous vous fourvoyez dans vos conseils, +madame, aussi je ne les suivrai pas. Mes bureaux sont mon Pactole, comme +dit, je crois, M. Desmoutiers, et je ne veux pas en tourmenter le cours +et en troubler le calme. Mes commis sont gens honntes, qui me gagnent +ma fortune et que je paie un taux infiniment au-dessous de celui qu'ils +mritent, si je les estime selon ce qu'ils rapportent; je ne me mettrai +donc pas en colre contre eux; ceux contre lesquels je me mettrai en +colre, ce sont les gens qui mangent mes dners, qui reintent mes +chevaux et qui ruinent ma caisse. + +--Et quels sont donc ces gens qui ruinent votre caisse? Expliquez-vous +plus clairement, monsieur, je vous prie. + +--Oh! soyez tranquille, si je parle par nigme, je ne compte pas vous en +faire chercher longtemps le mot, reprit Danglars. Les gens qui ruinent +ma caisse sont ceux qui en tirent cinq cent mille francs en une heure de +temps. + +--Je ne vous comprends pas, monsieur, dit la baronne en essayant de +dissimuler la fois l'motion de sa voix et la rougeur de son visage. + +--Vous comprenez, au contraire, fort bien, dit Danglars, mais si votre +mauvaise volont continue, je vous dirai que je viens de perdre sept +cent mille francs sur l'emprunt espagnol. + +--Ah! par exemple, dit la baronne en ricanant; et c'est moi que vous +rendez responsable de cette perte? + +--Pourquoi pas? + +--C'est ma faute si vous avez perdu sept cent mille francs? + +--En tout cas, ce n'est pas la mienne. + +--Une fois pour toutes, monsieur, reprit aigrement la baronne, je vous +ai dit de ne jamais me parler caisse; c'est une langue que je n'ai +apprise ni chez mes parents ni dans la maison de mon premier mari. + +--Je le crois parbleu bien, dit Danglars, ils n'avaient le sou ni les +uns ni les autres. + +--Raison de plus pour que je n'aie pas appris chez eux l'argot de la +banque, qui me dchire ici les oreilles du matin au soir; ce bruit +d'cus qu'on compte et qu'on recompte m'est odieux, et je ne sais que le +son de votre voix qui me soit encore plus dsagrable. + +--En vrit, dit Danglars, comme c'est trange! et moi qui avais cru que +vous preniez le plus vif intrt mes oprations! + +--Moi! et qui a pu vous faire croire une pareille sottise? + +--Vous-mme. + +--Ah! par exemple! + +--Sans doute. + +--Je voudrais bien que vous me fissiez connatre en quelle occasion. + +--Oh! mon Dieu! c'est chose facile. Au mois de fvrier dernier, vous +m'avez parl la premire des fonds d'Hati, vous aviez rv qu'un +btiment entrait dans le port du Havre, et que ce btiment apportait la +nouvelle qu'un paiement que l'on croyait remis aux calendes grecques +allait s'effectuer. Je connais la lucidit de votre sommeil; j'ai donc +fait acheter en dessous main tous les coupons que j'ai pu trouver de la +dette d'Hati, et j'ai gagn quatre cent mille francs, dont cent mille +vous ont t religieusement remis. Vous en avez fait ce que vous avez +voulu, cela ne me regarde pas. + +En mars, il s'agissait d'une concession de chemin de fer. Trois +socits se prsentaient, offraient des garanties gales. Vous m'avez +dit que votre instinct, et, quoique vous vous prtendiez trangre aux +spculations, je crois au contraire votre instinct trs dvelopp sur +certaines matires, vous m'avez dit que votre instinct vous faisait +croire que le privilge serait donn la socit dite du Midi. + +Je me suis fait inscrire l'instant mme pour les deux tiers des +actions de cette socit. Le privilge lui a t, en effet, accord; +comme vous l'aviez prvu, les actions ont tripl de valeur, et j'ai +encaiss un million, sur lequel deux cent cinquante mille francs vous +ont t remis titre d'pingles. Comment avez-vous employ ces deux +cent cinquante mille francs? + +--Mais o donc voulez-vous en venir, monsieur? s'cria la baronne, toute +frissonnante de dpit et d'impatience. + +--Patience, madame, j'y arrive. + +--C'est heureux! + +--En avril, vous avez t dner chez le ministre; on causa de l'Espagne, +et vous entendtes une conversation secrte; il s'agissait de +l'expulsion de don Carlos; j'achetai des fonds espagnols. L'expulsion +eut lieu, et je gagnai six cent mille francs le jour o Charles V +repassa la Bidassoa. Sur ces six cent mille francs, vous avez touch +cinquante mille cus; ils taient vous, vous en avez dispos votre +fantaisie, et je ne vous en demande pas compte; mais il n'en est pas +moins vrai que vous avez reu cinq cent mille livres cette anne. + +--Eh bien, aprs, monsieur? + +--Ah! oui, aprs! Eh bien, c'est justement aprs cela que la chose se +gte. + +--Vous avez des faons de dire... en vrit.... + +--Elles rendent mon ide, c'est tout ce qu'il me faut.... Aprs, c'tait +il y a trois jours, cet aprs-l. Il y a trois jours donc, vous avez +caus politique avec M. Debray, et vous croyez voir dans ses paroles que +don Carlos est rentr en Espagne; alors je vends ma rente, la nouvelle +se rpand, il y a panique, je ne vends plus, je donne; le lendemain, il +se trouve que la nouvelle tait fausse, et qu' cette fausse nouvelle +j'ai perdu sept cent mille francs! + +--Eh bien? + +--Eh bien, puisque je vous donne un quart quand je gagne, c'est donc un +quart que vous me devez quand je perds; le quart de sept cent mille +francs, c'est cent soixante-quinze mille francs. + +--Mais ce que vous me dites l est extravagant, et je ne vois pas, en +vrit, comment vous mlez le nom de M. Debray toute cette histoire. + +--Parce que si vous n'avez point par hasard les cent soixante-quinze +mille francs que je rclame, vous les emprunterez vos amis, et que M. +Debray est de vos amis. + +--Fi donc! s'cria la baronne. + +--Oh! pas de gestes, pas de cris, pas de drame moderne, madame, sinon +vous me forceriez vous dire que je vois d'ici M. Debray ricanant prs +des cinq cent mille livres que vous lui avez comptes cette anne, et se +disant qu'il a enfin trouv ce que les plus habiles joueurs n'ont pu +jamais dcouvrir, c'est--dire une roulette o l'on gagne sans mettre au +jeu, et o l'on ne perd pas quand on perd. + +La baronne voulut clater. + +Misrable! dit-elle, oseriez-vous dire que vous ne saviez pas ce que +vous osez me reprocher aujourd'hui? + +--Je ne vous dis pas que je savais, je ne vous dis pas que je ne savais +point, je vous dis: observez ma conduite depuis quatre ans que vous +n'tes plus ma femme et que je ne suis plus votre mari, vous verrez si +elle a toujours t consquente avec elle-mme. Quelque temps avant +notre rupture, vous avez dsir tudier la musique avec ce fameux +baryton qui a dbut avec tant de succs au Thtre-Italien; moi, j'ai +voulu tudier la danse avec cette danseuse qui s'tait fait une si +grande rputation Londres. Cela m'a cot, tant pour vous que pour +moi, cent mille francs peu prs. Je n'ai rien dit, parce qu'il faut de +l'harmonie dans les mnages. Cent mille francs pour que l'homme et la +femme sachent bien fond la danse et la musique, ce n'est pas trop +cher. Bientt, voil que vous vous dgotez du chant, et que l'ide vous +vient d'tudier la diplomatie avec un secrtaire du ministre; je vous +laisse tudier. Vous comprenez: que m'importe moi, puisque vous payez +les leons que vous prenez sur votre cassette? Mais, aujourd'hui, je +m'aperois que vous tirez sur la mienne, et que votre apprentissage me +peut coter sept cent mille francs par mois. Halte-l! madame, car cela +ne peut durer ainsi. Ou le diplomate donnera des leons... gratuites, et +je le tolrerai, ou il ne remettra plus le pied dans ma maison; +entendez-vous, madame? + +--Oh! c'est trop fort, monsieur! s'cria Hermine suffoque, et vous +dpassez les limites de l'ignoble. + +--Mais, dit Danglars, je vois avec plaisir que vous n'tes pas reste en +de, et que vous avez volontairement obi cet axiome du code: La +femme doit suivre son mari. + +--Des injures! + +--Vous avez raison: arrtons nos faits, et raisonnons froidement. Je ne +me suis jamais, moi, ml de vos affaires que pour votre bien; faites de +mme. Ma caisse ne vous regarde pas, dites-vous? Soit; oprez sur la +vtre, mais n'emplissez ni ne videz la mienne. D'ailleurs, qui sait si +tout cela n'est pas un coup de Jarnac politique; si le ministre, furieux +de me voir dans l'opposition, et jaloux des sympathies populaires que je +soulve, ne s'entend pas avec M. Debray pour me ruiner? + +--Comme c'est probable! + +--Mais sans doute; qui a jamais vu cela... une fausse nouvelle +tlgraphique, c'est--dire l'impossible, ou peu prs; des signes tout + fait diffrents donns par les deux tlgraphes!... C'est fait exprs +pour moi, en vrit. + +--Monsieur, dit humblement la baronne, vous n'ignorez pas, ce me semble, +que cet employ a t chass, qu'on a parl mme de lui faire son +procs, que l'ordre avait t donn de l'arrter, et que cet ordre et +t mis excution s'il ne se ft soustrait aux premires recherches +par une fuite qui prouve sa folie ou sa culpabilit.... C'est une +erreur. + +--Oui, qui fait rire les niais, qui fait passer une mauvaise nuit au +ministre, qui fait noircir du papier MM. les secrtaires d'tat, mais +qui moi me cote sept cent mille francs. + +--Mais, monsieur, dit tout coup Hermine, puisque tout cela, selon +vous, vient de M. Debray, pourquoi, au lieu de dire tout cela +directement M. Debray, venez-vous me le dire moi? Pourquoi +accusez-vous l'homme et vous en prenez-vous la femme? + +--Est-ce que je connais M. Debray, moi? dit Danglars; est-ce que je +veux le connatre? est-ce que je veux savoir qu'il donne des conseils? +est-ce que je veux les suivre? est-ce que je joue? Non, c'est vous qui +faites tout cela, et non pas moi! + +--Mais il me semble que puisque vous en profitez.... + +Danglars haussa les paules. + +Folles cratures, en vrit, que ces femmes qui se croient des gnies +parce qu'elles ont conduit une ou dix intrigues de faon n'tre pas +affiches dans tout Paris! Mais songez donc: eussiez-vous cach vos +drglements votre mari mme, ce qui est l'A.B.C. de l'art, parce que +la plupart du temps les maris ne veulent pas voir, vous ne seriez qu'une +ple copie de ce que font la moiti de vos amies les femmes du monde. +Mais il n'en est pas ainsi pour moi; j'ai vu et toujours vu; depuis +seize ans peu prs, vous m'avez cach une pense peut-tre, mais pas +une dmarche, pas une action, pas une faute. Tandis que vous, de votre +ct, vous vous applaudissiez de votre adresse et croyiez fermement me +tromper: qu'en est-il rsult? c'est que, grce ma prtendue +ignorance, depuis M. de Villefort jusqu' M. Debray, il n'est pas un de +vos amis qui n'ait trembl devant moi. Il n'en est pas un qui ne m'ait +trait en matre de la maison, ma seule prtention prs de vous; il n'en +est pas un, enfin, qui ait os vous dire de moi ce que je vous en dis +moi-mme aujourd'hui. Je vous permets de me rendre odieux, mais je vous +empcherai de me rendre ridicule, et surtout je vous dfends +positivement et, par-dessus tout, de me ruiner. + +Jusqu'au moment o le nom de Villefort avait t prononc, la baronne +avait fait assez bonne contenance; mais ce nom elle avait pli, et se +levant comme mue par un ressort, elle avait tendu les bras comme pour +conjurer une apparition, et fait trois pas vers son mari comme pour lui +arracher la fin du secret qu'il ne connaissait pas ou que peut-tre, par +quelque calcul odieux comme taient peu prs tous les calculs de +Danglars, il ne voulait pas laisser chapper entirement. + +M. de Villefort! que signifie! que voulez-vous dire? + +--Cela veut dire, madame, que M. de Nargonne, votre premier mari, +n'tant ni un philosophe ni un banquier, ou peut-tre tant l'un et +l'autre, et voyant qu'il n'y avait aucun parti tirer d'un procureur du +roi, est mort de chagrin ou de colre de vous avoir trouve enceinte de +six mois aprs une absence de neuf. Je suis brutal, non seulement je le +sais, mais je m'en vante: c'est un de mes moyens de succs dans mes +oprations commerciales. Pourquoi, au lieu de tuer, s'est-il fait tuer +lui-mme? parce qu'il n'avait pas de caisse sauver. Mais, moi, je me +dois ma caisse. M. Debray, mon associ, me fait perdre sept cent mille +francs, qu'il supporte sa part de la perte, et nous continuerons nos +affaires; sinon, qu'il me fasse banqueroute de ces cent soixante-quinze +mille livres, et qu'il fasse ce que font les banqueroutiers, qu'il +disparaisse. Eh, mon Dieu! c'est un charmant garon, je le sais, quand +ses nouvelles sont exactes; mais quand elles ne le sont pas, il y en a +cinquante dans le monde qui valent mieux que lui. + +Mme Danglars tait atterre; cependant elle fit un effort suprme pour +rpondre cette dernire attaque. Elle tomba sur un fauteuil, pensant +Villefort, la scne du dner, cette trange srie de malheurs qui +depuis quelques jours s'abattaient un un sur sa maison et changeaient +en scandaleux dbats le calme ouat de son mnage. Danglars ne la +regarda mme pas, quoiqu'elle ft tout ce qu'elle put pour s'vanouir. +Il tira la porte de la chambre coucher sans ajouter un seul mot et +rentra chez lui; de sorte que Mme Danglars, en revenant de son +demi-vanouissement, put croire qu'elle avait fait un mauvais rve. + + + + +LXVI + +Projets de mariage. + + +Le lendemain de cette scne, l'heure que Debray avait coutume de +choisir pour venir faire, en allant son bureau, une petite visite +Mme Danglars, son coup ne parut pas dans la cour. + + cette heure-l, c'est--dire vers midi et demi, Mme Danglars demanda +sa voiture et sortit. + +Danglars, plac derrire un rideau, avait guett cette sortie qu'il +attendait. Il donna l'ordre qu'on le prvnt aussitt que madame +reparatrait; mais deux heures, elle n'tait pas rentre. + + deux heures il demanda ses chevaux, se rendit la Chambre et se fit +inscrire pour parler contre le budget. + +De midi deux heures, Danglars tait rest son cabinet, dcachetant +ses dpches, s'assombrissant de plus en plus, entassant chiffres sur +chiffres et recevant entre autres visites celle du major Cavalcanti qui, +toujours aussi bleu, aussi raide et aussi exact, se prsenta l'heure +annonce la veille pour terminer son affaire avec le banquier. + +En sortant de la Chambre, Danglars, qui avait donn de violentes marques +d'agitation pendant la sance et qui surtout avait t plus acerbe que +jamais contre le ministre, remonta dans sa voiture et ordonna au cocher +de le conduire avenue des Champs-lyses, n30. + +Monte-Cristo tait chez lui; seulement il tait avec quelqu'un, et il +priait Danglars d'attendre un instant au salon. + +Pendant que le banquier attendait, la porte s'ouvrit, et il vit entrer +un homme habill en abb, qui, au lieu d'attendre comme lui, plus +familier que lui sans doute dans la maison, le salua, entra dans +l'intrieur des appartements et disparut. + +Un instant aprs, la porte par laquelle le prtre tait entr se +rouvrit, et Monte-Cristo parut. + +Pardon, dit-il, cher baron, mais un de mes bons amis, l'abb Busoni, +que vous avez pu voir passer, vient d'arriver Paris; il y avait fort +longtemps que nous tions spars, et je n'ai pas eu le courage de le +quitter tout aussitt. J'espre qu'en faveur du motif vous m'excuserez +de vous avoir fait attendre. + +--Comment donc, dit Danglars, c'est tout simple; c'est moi qui ai mal +pris mon moment, et je vais me retirer. + +--Point du tout; asseyez-vous donc, au contraire. Mais, bon Dieu! +qu'avez-vous donc? vous avez l'air tout soucieux; en vrit vous +m'effrayez. Un capitaliste chagrin est comme les comtes, il prsage +toujours quelque grand malheur au monde. + +--J'ai, mon cher monsieur, dit Danglars, que la mauvaise chance est sur +moi depuis plusieurs jours, et que je n'apprends que des sinistres. + +--Ah! mon Dieu! dit Monte-Cristo, est-ce que vous avez eu une rechute +la Bourse? + +--Non, j'en suis guri, pour quelques jours du moins; il s'agit tout +bonnement pour moi d'une banqueroute Trieste. + +--Vraiment? Est-ce que votre banqueroutier serait par hasard Jacopo +Manfredi? + +--Justement! Figurez-vous un homme qui faisait, depuis je ne sais +combien de temps, pour huit ou neuf cent mille francs par an d'affaires +avec moi. Jamais un mcompte, jamais un retard; un gaillard qui payait +comme un prince... qui paie. Je me mets en avance d'un million avec lui, +et ne voil-t-il pas mon diable de Jacopo Manfredi qui suspend ses +paiements! + +--En vrit? + +--C'est une fatalit inoue. Je tire sur lui six cent mille livres, qui +me reviennent impayes, et de plus je suis encore porteur de quatre cent +mille francs de lettres de change signes par lui et payables fin +courant chez son correspondant de Paris. Nous sommes le 30, j'envoie +toucher; ah! bien oui, le correspondant a disparu. Avec mon affaire +d'Espagne, cela me fait une gentille fin de mois. + +--Mais est-ce vraiment une perte, votre affaire d'Espagne? + +--Certainement, sept cent mille francs hors de ma caisse, rien que +cela. + +--Comment diable avez-vous fait une pareille cole, vous un vieux +loup-cervier? + +--Eh! c'est la faute de ma femme. Elle a rv que don Carlos tait +rentr en Espagne; elle croit aux rves. C'est du magntisme, dit-elle, +et quand elle rve une chose, cette chose, ce qu'elle assure, doit +infailliblement arriver. Sur sa conviction, je lui permets de jouer: +elle a sa cassette et son agent de change: elle joue et elle perd. Il +est vrai que ce n'est pas mon argent, mais le sien qu'elle joue. +Cependant, n'importe, vous comprendrez que lorsque sept cent mille +francs sortent de la poche de la femme, le mari s'en aperoit toujours +bien un peu. Comment! vous ne saviez pas cela? Mais la chose a fait un +bruit norme. + +--Si fait, j'en avais entendu parler, mais j'ignorais les dtails; puis +je suis on ne peut plus ignorant de toutes ces affaires de Bourse. + +--Vous ne jouez donc pas? + +--Moi! et comment voulez-vous que je joue? Moi qui ai dj tant de peine + rgler mes revenus, je serais forc, outre mon intendant, de prendre +encore un commis et un garon de caisse. Mais, propos d'Espagne, il me +semble que la baronne n'avait pas tout fait rv l'histoire de la +rentre de don Carlos. Les journaux n'ont-ils pas dit quelque chose de +cela? + +--Vous croyez donc aux journaux, vous? + +--Moi, pas le moins du monde; mais il me semble que cet honnte +_Messager_ faisait exception la rgle, et qu'il n'annonait que les +nouvelles certaines, les nouvelles tlgraphiques. + +--Eh bien, voil ce qui est inexplicable, reprit Danglars, c'est que +cette rentre de don Carlos tait effectivement une nouvelle +tlgraphique. + +--En sorte, dit Monte-Cristo, que c'est dix-sept cent mille francs peu +prs que vous perdez ce mois-ci? + +--Il n'y a pas d' peu prs, c'est juste mon chiffre. + +--Diable! pour une fortune de troisime ordre, dit Monte-Cristo avec +compassion, c'est un rude coup. + +--De troisime ordre! dit Danglars un peu humili; que diable +entendez-vous par l? + +--Sans doute, continua Monte-Cristo, je fais trois catgories dans les +fortunes: fortune de premier ordre, fortune de deuxime ordre, fortune +de troisime ordre. J'appelle fortune de premier ordre celle qui se +compose de trsors que l'on a sous la main, les terres, les mines, les +revenus sur des tats comme la France, l'Autriche et l'Angleterre, +pourvu que ces trsors, ces mines, ces revenus, forment un total d'une +centaine de millions; j'appelle fortune de second ordre les +exploitations manufacturires, les entreprises par association, les +vice-royauts et les principauts ne dpassant pas quinze cent mille +francs de revenu, le tout formant un capital d'une cinquantaine de +millions; j'appelle enfin fortune de troisime ordre les capitaux +fructifiant par intrts composs, les gains dpendant de la volont +d'autrui ou des chances du hasard, qu'une banqueroute entame, qu'une +nouvelle tlgraphique branle; les spculations ventuelles, les +oprations soumises enfin aux chances de cette fatalit qu'on pourrait +appeler force mineure, en la comparant la force majeure, qui est la +force naturelle; le tout formant un capital fictif ou rel d'une +quinzaine de millions. N'est-ce point l votre position peu prs, +dites? + +--Mais dame, oui! rpondit Danglars. + +--Il en rsulte qu'avec six fins de mois comme celle-l, continua +imperturbablement Monte-Cristo, une maison de troisime ordre serait +l'agonie. + +--Oh! dit Danglars avec un sourire fort ple, comme vous y allez! + +--Mettons sept mois, rpliqua Monte-Cristo du mme ton. Dites-moi, +avez-vous pens cela quelquefois, que sept fois dix-sept cent mille +francs font douze millions ou peu prs?... Non? Eh bien, vous avez +raison, car avec des rflexions pareilles on n'engagerait jamais ses +capitaux, qui sont au financier ce que la peau est l'homme civilis. +Nous avons nos habits plus ou moins somptueux, c'est notre crdit; mais +quand l'homme meurt, il n'a que sa peau, de mme qu'en sortant des +affaires, vous n'avez que votre bien rel, cinq ou six millions tout au +plus; car les fortunes de troisime ordre ne reprsentent gure que le +tiers ou le quart de leur apparence, comme la locomotive d'un chemin de +fer n'est toujours, au milieu de la fume qui l'enveloppe et qui la +grossit, qu'une machine plus ou moins forte. Eh bien, sur ces cinq +millions qui forment votre actif rel, vous venez d'en perdre peu prs +deux, qui diminuent d'autant votre fortune fictive ou votre crdit; +c'est--dire, mon cher monsieur Danglars, que votre peau vient d'tre +ouverte par une saigne qui, ritre quatre fois, entranerait la mort. +Eh! eh! faites attention, mon cher monsieur Danglars. Avez-vous besoin +d'argent? Voulez-vous que je vous en prte? + +--Que vous tes un mauvais calculateur! s'cria Danglars en appelant +son aide toute la philosophie et toute la dissimulation de l'apparence: + l'heure qu'il est, l'argent est rentr dans mes coffres par d'autres +spculations qui ont russi. Le sang sorti par la saigne est rentr par +la nutrition. J'ai perdu une bataille en Espagne, j'ai t battu +Trieste; mais mon arme navale de l'Inde aura pris quelques galions; mes +pionniers du Mexique auront dcouvert quelque mine. + +--Fort bien, fort bien! mais la cicatrice reste, et la premire perte +elle se rouvrira. + +--Non, car je marche sur des certitudes, poursuivit Danglars avec la +faconde banale du charlatan, dont l'tat est de prner son crdit; il +faudrait pour me renverser, que trois gouvernements croulassent. + +--Dame! cela s'est vu. + +--Que la terre manqut de rcoltes. + +--Rappelez-vous les sept vaches grasses et les sept vaches maigres. + +--Ou que la mer se retirt, comme du temps de _Pharaon_; encore il y a +plusieurs mers, et les vaisseaux en seraient quittes pour se faire +caravanes. + +--Tant mieux, mille fois tant mieux, cher monsieur Danglars, dit +Monte-Cristo; et je vois que je m'tais tromp, et que vous rentrez dans +les fortunes du second ordre. + +--Je crois pouvoir aspirer cet honneur, dit Danglars avec un de ces +sourires strotyps qui faisaient Monte-Cristo l'effet d'une de ces +lunes pteuses dont les mauvais peintres badigeonnent leurs ruines; +mais, puisque nous en sommes parler d'affaires, ajouta-t-il, enchant +de trouver ce motif de changer de conversation, dites-moi donc un peu ce +que je puis faire pour M. Cavalcanti. + +--Mais, lui donner de l'argent, s'il a un crdit sur vous et que ce +crdit vous paraisse bon. + +--Excellent! il s'est prsent ce matin avec un bon de quarante mille +francs, payable vue sur vous, sign Busoni, et renvoy par vous moi +avec votre endos. Vous comprenez que je lui ai compt l'instant mme +ses quarante billets carrs. + +Monte-Cristo fit un signe de tte qui indiquait toute son adhsion. + +Mais ce n'est pas tout, continua Danglars; il a ouvert son fils un +crdit chez moi. + +--Combien, sans indiscrtion, donne-t-il au jeune homme? + +--Cinq mille francs par mois. + +--Soixante mille francs par an. Je m'en doutais bien, dit Monte-Cristo +en haussant les paules; ce sont des pleutres que les Cavalcanti. Que +veut-il qu'un jeune homme fasse avec cinq mille francs par mois? + +--Mais vous comprenez que si le jeune homme a besoin de quelques mille +de francs de plus.... + +--N'en faites rien, le pre vous les laisserait pour votre compte; vous +ne connaissez pas tous les millionnaires ultramontains: ce sont de +vritables harpagons. Et par qui lui est ouvert ce crdit? + +--Oh! par la maison Fenzi, une des meilleures de Florence. + +--Je ne veux pas dire que vous perdrez, tant s'en faut; mais tenez-vous +cependant dans les termes de la lettre. + +--Vous n'auriez donc pas confiance dans ce Cavalcanti? + +--Moi! je lui donnerais dix millions sur sa signature. Cela rentre dans +les fortunes de second ordre, dont je vous parlais tout l'heure, mon +cher monsieur Danglars. + +--Et avec cela comme il est simple! Je l'aurais pris pour un major, rien +de plus. + +--Et vous lui eussiez fait honneur; car, vous avez raison, il ne paie +pas de mine. Quand je l'ai vu pour la premire fois, il m'a fait l'effet +d'un vieux lieutenant moisi sous la contre paulette. Mais tous les +Italiens sont comme cela, ils ressemblent de vieux juifs quand ils +n'blouissent pas comme des mages d'Orient. + +--Le jeune homme est mieux, dit Danglars. + +--Oui, un peu timide, peut-tre; mais, en somme, il m'a paru convenable. +J'en tais inquiet. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que vous l'avez vu chez moi peu prs son entre dans le +monde, ce que l'on m'a dit du moins. Il a voyag avec un prcepteur +trs svre et n'tait jamais venu Paris. + +--Tous ces Italiens de qualit ont l'habitude de se marier entre eux, +n'est-ce pas? demanda ngligemment Danglars; ils aiment associer leurs +fortunes. + +--D'habitude ils font ainsi, c'est vrai; mais Cavalcanti est un original +qui ne fait rien comme les autres. On ne m'tera pas de l'ide qu'il +envoie son fils en France pour qu'il y trouve une femme. + +--Vous croyez? + +--J'en suis sr. + +--Et vous avez entendu parler de sa fortune? + +--Il n'est question que de cela; seulement les uns lui accordent des +millions, les autres prtendent qu'il ne possde pas un paul. + +--Et votre opinion vous? + +--Il ne faudra pas vous fonder dessus; elle est toute personnelle. + +--Mais, enfin.... + +--Mon opinion, moi, est que tous ces vieux podestats, tous ces anciens +condottieri, car ces Cavalcanti ont command des armes, ont gouvern +des provinces; mon opinion, dis-je, est qu'ils ont enterr des millions +dans des coins que leurs ans seuls connaissent et font connatre +leurs ans de gnration en gnration; et la preuve, c'est qu'ils sont +tous jaunes et secs comme leurs florins du temps de la Rpublique, dont +ils conservent un reflet force de les regarder. + +--Parfait, dit Danglars; et c'est d'autant plus vrai qu'on ne leur +connat pas un pouce de terre, tous ces gens-l. + +--Fort peu, du moins; moi, je sais bien que je ne connais Cavalcanti +que son palais de Lucques. + +--Ah! il a un palais! dit en riant Danglars; c'est dj quelque chose. + +--Oui, et encore le loue-t-il au ministre des Finances, tandis qu'il +habite lui, dans une maisonnette. Oh! je vous l'ai dj dit, je crois le +bonhomme serr. + +--Allons, allons, vous ne le flattez pas. + +--coutez, je le connais peine: je crois l'avoir vu trois fois dans ma +vie. Ce que j'en sais, c'est par l'abb Busoni et par lui-mme; il me +parlait ce matin de ses projets sur son fils, et me laissait entrevoir +que, las de voir dormir des fonds considrables en Italie, qui est un +pays mort, il voudrait trouver un moyen, soit en France, soit en +Angleterre, de faire fructifier ses millions. Mais remarquez bien +toujours que, quoique j'aie la plus grande confiance dans l'abb Busoni +personnellement, moi, je ne rponds de rien. + +--N'importe, merci du client que vous m'avez envoy; c'est un fort beau +nom inscrire sur mes registres, et mon caissier, qui j'ai expliqu +ce que c'taient que les Cavalcanti, en est tout fier. propos, et ceci +est un simple dtail de touriste, quand ces gens-l marient leurs fils, +leur donnent-ils des dots? + +--Eh, mon Dieu! c'est selon. J'ai connu un prince italien, riche comme +une mine d'or, un des premiers noms de Toscane, qui, lorsque ses fils se +mariaient sa guise, leur donnait des millions, et, quand ils se +mariaient malgr lui, se contentait de leur faire une rente de trente +cus par mois. Admettons qu'Andrea se marie selon les vues de son pre, +il lui donnera peut-tre un, deux, trois millions. Si c'tait avec la +fille d'un banquier, par exemple, peut-tre prendrait-il un intrt dans +la maison du beau-pre de son fils; puis, supposez ct de cela que sa +bru lui dplaise: bonsoir, le pre Cavalcanti met la main sur la clef de +son coffre-fort, donne un double tour la serrure, et voil matre +Andrea oblig de vivre comme un fils de famille parisien, en bizeautant +des cartes ou en pipant des ds. + +--Ce garon-l trouvera une princesse bavaroise ou pruvienne; il voudra +une couronne ferme, un Eldorado travers par le Potose. + +--Non, tous ces grands seigneurs de l'autre ct des monts pousent +frquemment de simples mortelles; ils sont comme Jupiter, ils aiment +croiser les races. Ah ! est-ce que vous voulez marier Andrea, mon cher +monsieur Danglars, que vous me faites toutes ces questions-l? + +--Ma foi, dit Danglars, cela ne me paratrait pas une mauvaise +spculation; et je suis un spculateur. + +--Ce n'est pas avec Mlle Danglars, je prsume? vous ne voudriez pas +faire gorger ce pauvre Andrea par Albert? + +--Albert? dit Danglars en haussant les paules; ah! bien oui, il se +soucie pas mal de cela. + +--Mais il est fianc avec votre fille, je crois? + +--C'est--dire que M. de Morcerf et moi, nous avons quelquefois caus de +ce mariage; mais Mme de Morcerf et Albert.... + +--N'allez-vous pas me dire que celui-ci n'est pas un bon parti? + +--Eh! eh! Mlle Danglars vaut bien M. de Morcerf, ce me semble! + +--La dot de Mlle Danglars sera belle, en effet, et je n'en doute pas, +surtout si le tlgraphe ne fait plus de nouvelles folies. + +--Oh! ce n'est pas seulement la dot. Mais, dites-moi donc, propos? + +--Eh bien! + +--Pourquoi donc n'avez-vous pas invit Morcerf et sa famille votre +dner? + +--Je l'avais fait aussi, mais il a object un voyage Dieppe avec Mme +de Morcerf, qui on a recommand l'air de la mer. + +--Oui, oui, dit Danglars en riant, il doit lui tre bon. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que c'est l'air qu'elle a respir dans sa jeunesse. + +Monte-Cristo laissa passer l'pigramme sans paratre y faire attention. + +Mais enfin, dit le comte, si Albert n'est point aussi riche que Mlle +Danglars, vous ne pouvez nier qu'il porte un beau nom. + +--Soit, mais j'aime autant le mien, dit Danglars. + +--Certainement, votre nom est populaire, et il a orn le titre dont on a +cru l'orner; mais vous tes un homme trop intelligent pour n'avoir point +compris que, selon certains prjugs trop puissamment enracins pour +qu'on les extirpe, noblesse de cinq sicles vaut mieux que noblesse de +vingt ans. + +--Et voil justement pourquoi, dit Danglars avec un sourire qu'il +essayait de rendre sardonique, voil pourquoi je prfrerais M. Andrea +Cavalcanti M. Albert de Morcerf. + +--Mais cependant, dit Monte-Cristo, je suppose que les Morcerf ne le +cdent pas aux Cavalcanti? + +--Les Morcerf!... Tenez, mon cher comte, reprit Danglars, vous tes un +galant homme, n'est-ce pas? + +--Je le crois. + +--Et, de plus, connaisseur en blason? + +--Un peu. + +--Eh bien, regardez la couleur du mien; elle est plus solide que celle +du blason de Morcerf. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que, moi, si je ne suis pas baron de naissance, je m'appelle +Danglars au moins. + +--Aprs? + +--Tandis que lui ne s'appelle pas Morcerf. + +--Comment, il ne s'appelle pas Morcerf? + +--Pas le moins du monde. + +--Allons donc! + +--Moi, quelqu'un m'a fait baron, de sorte que je le suis; lui s'est fait +comte tout seul, de sorte qu'il ne l'est pas. + +--Impossible. + +--coutez, mon cher comte, continua Danglars, M. de Morcerf est mon ami, +ou plutt ma connaissance depuis trente ans; moi, vous savez que je fais +bon march de mes armoiries, attendu que je n'ai jamais oubli d'o je +suis parti. + +--C'est la preuve d'une grande humilit ou d'un grand orgueil, dit +Monte-Cristo. + +--Eh bien, quand j'tais petit commis, moi, Morcerf tait simple +pcheur. + +--Et alors on l'appelait? + +--Fernand. + +--Tout court? + +--Fernand Mondego. + +--Vous en tes sr? + +--Pardieu! il m'a vendu assez de poisson pour que je le connaisse. + +--Alors, pourquoi lui donniez-vous votre fille? + +--Parce que Fernand et Danglars tant deux parvenus, tous deux anoblis, +tous deux enrichis, se valent au fond, sauf certaines choses, cependant, +qu'on a dites de lui et qu'on n'a jamais dites de moi. + +--Quoi donc? + +--Rien. + +--Ah! oui, je comprends; ce que vous me dites l me rafrachit la +mmoire propos du nom de Fernand Mondego; j'ai entendu prononcer ce +nom-l en Grce. + +-- propos de l'affaire d'Ali-Pacha? + +--Justement. + +--Voil le mystre, reprit Danglars, et j'avoue que j'eusse donn bien +des choses pour le dcouvrir. + +--Ce n'tait pas difficile, si vous en aviez eu grande envie. + +--Comment cela? + +--Sans doute, vous avez bien quelque correspondant en Grce? + +--Pardieu! + +-- Janina? + +--J'en ai partout.... + +--Eh bien, crivez votre correspondant de Janina, et demandez-lui quel +rle a jou dans la catastrophe d'Ali-Tebelin un Franais nomm Fernand. + +--Vous avez raison! s'cria Danglars en se levant vivement, j'crirai +aujourd'hui mme! + +--Faites. + +--Je vais le faire. + +--Et si vous avez quelque nouvelle bien scandaleuse.... + +--Je vous la communiquerai. + +--Vous me ferez plaisir. + +Danglars s'lana hors de l'appartement, et ne fit qu'un bond jusqu' sa +voiture. + + + + +LXVII + +Le cabinet du procureur du roi. + + +Laissons le banquier revenir au grand trot de ses chevaux, et suivons +Mme Danglars dans son excursion matinale. + +Nous avons dit qu' midi et demi Mme Danglars avait demand ses chevaux +et tait sortie en voiture. + +Elle se dirigea du ct du faubourg Saint-Germain, prit la rue Mazarine, +et fit arrter au passage du Pont-Neuf. + +Elle descendit et traversa le passage. Elle tait vtue fort simplement, +comme il convient une femme de got qui sort le matin. + +Rue Gungaud, elle monta en fiacre en dsignant, comme le but de sa +course, la rue du Harlay. + + peine fut-elle dans la voiture, qu'elle tira de sa poche un voile noir +trs pais, qu'elle attacha sur son chapeau de paille; puis elle remit +son chapeau sur sa tte, et vit avec plaisir, en regardant dans un petit +miroir de poche, qu'on ne pouvait voir d'elle que sa peau blanche et la +prunelle tincelante de son oeil. + +Le fiacre prit le Pont-Neuf, et entra, par la place Dauphine, dans la +cour du Harlay; il fut pay en ouvrant la portire, et Mme Danglars +s'lanant vers l'escalier, qu'elle franchit lgrement, arriva bientt + la salle des Pas-Perdus. + +Le matin, il y a beaucoup d'affaires et encore plus de gens affairs au +Palais; les gens affairs ne regardent pas beaucoup les femmes; Mme +Danglars traversa donc la salle des Pas-Perdus sans tre plus remarque +que dix autres femmes qui guettaient leur avocat. + +Il y avait encombrement dans l'antichambre de M. de Villefort; mais Mme +Danglars n'eut pas mme besoin de prononcer son nom, ds qu'elle parut, +un huissier se leva, vint elle, lui demanda si elle n'tait point la +personne laquelle M. le procureur du roi avait donn rendez-vous, et, +sur sa rponse affirmative, il la conduisit, par un corridor rserv, au +cabinet de M. de Villefort. + +Le magistrat crivait, assis sur son fauteuil, le dos tourn la porte: +il entendit la porte s'ouvrir, l'huissier prononcer ces paroles: +Entrez, madame! et la porte se refermer, sans faire un seul mouvement; +mais peine eut-il senti se perdre les pas de l'huissier, qui +s'loignait, qu'il se retourna vivement, alla pousser les verrous, +tirer les rideaux et visiter chaque coin du cabinet. + +Puis lorsqu'il eut acquis la certitude qu'il ne pouvait tre ni vu ni +entendu, et que par consquent il fut tranquillis: + +Merci, madame, dit-il, merci de votre exactitude. + +Et il lui offrit un sige que Mme Danglars accepta, car le coeur lui +battait si fortement qu'elle se sentait prs de suffoquer. + +Voil, dit le procureur du roi en s'asseyant son tour et en faisant +dcrire un demi-cercle son fauteuil, afin de se trouver en face de Mme +Danglars, voil bien longtemps, madame, qu'il ne m'est arriv d'avoir ce +bonheur de causer seul avec vous; et, mon grand regret, nous nous +retrouvons pour entamer une conversation bien pnible. + +--Cependant, monsieur, vous voyez que je suis venue votre premier +appel, quoique certainement cette conversation soit encore plus pnible +pour moi que pour vous. + +Villefort sourit amrement. + +Il est donc vrai, dit-il, rpondant sa propre pense bien plutt +qu'aux paroles de Mme Danglars, il est donc vrai que toutes nos actions +laissent leurs traces, les unes sombres, les autres lumineuses, dans +notre pass! Il est donc vrai que tous nos pas dans cette vie +ressemblent la marche du reptile sur le sable et font un sillon! +Hlas! pour beaucoup, ce sillon est celui de leurs larmes! + +--Monsieur, dit Mme Danglars, vous comprenez mon motion, n'est-ce pas? +mnagez-moi donc, je vous prie. Cette chambre o tant de coupables ont +pass tremblants et honteux, ce fauteuil o je m'assieds mon tour +honteuse et tremblante!... Oh! tenez, j'ai besoin de toute ma raison +pour ne pas voir en moi une femme bien coupable et en vous un juge +menaant. + +Villefort secoua la tte et poussa un soupir. + +Et moi, reprit-il, et moi, je me dis que ma place n'est pas dans le +fauteuil du juge, mais bien sur la sellette de l'accus. + +--Vous? dit Mme Danglars tonne. + +--Oui, moi. + +--Je crois que de votre part, monsieur, votre puritanisme s'exagre la +situation, dit Mme Danglars, dont l'oeil si beau s'illumina d'une +fugitive lueur. Ces sillons dont vous parliez l'instant mme, ont t +tracs par toutes les jeunesses ardentes. Au fond des passions au-del +du plaisir, il y a toujours un peu de remords; c'est pour cela que +l'vangile, cette ressource ternelle des malheureux, nous a donn pour +soutien, nous autres pauvres femmes, l'admirable parabole de la fille +pcheresse et de la femme adultre. Aussi, je vous l'avoue, en me +reportant ces dlires de ma jeunesse je pense quelquefois que Dieu me +les pardonnera, car sinon l'excuse, du moins la compensation s'en est +bien trouve dans mes souffrances; mais vous, qu'avez-vous craindre de +tout cela, vous autres hommes que tout le monde excuse et que le +scandale anoblit? + +--Madame, rpliqua Villefort, vous me connaissez; je ne suis pas un +hypocrite, ou du moins je ne fais pas de l'hypocrisie sans raison. Si +mon front est svre c'est que bien des malheurs l'ont assombri, si mon +coeur s'est ptrifi, c'est afin de pouvoir supporter les chocs qu'il a +reus. Je n'tais pas ainsi dans ma jeunesse, je n'tais pas ainsi ce +soir des fianailles o nous tions tous assis autour d'une table de la +rue du Cours Marseille. Mais, depuis, tout a bien chang en moi et +autour de moi; ma vie s'est use poursuivre des choses difficiles et +briser dans les difficults ceux qui, volontairement ou +involontairement, par leur libre arbitre ou par le hasard, se trouvaient +placs sur mon chemin pour me susciter ces choses. Il est rare que ce +qu'on dsire ardemment ne soit pas dfendu ardemment par ceux de qui on +veut l'obtenir ou auxquels on tente de l'arracher. Ainsi, la plupart des +mauvaises actions des hommes sont venues au-devant d'eux, dguises sous +la forme spcieuse de la ncessit; puis, la mauvaise action commise +dans un moment d'exaltation, de crainte et de dlire, on voit qu'on +aurait pu passer auprs d'elle en l'vitant. Le moyen qu'il et t bon +d'employer, qu'on n'a pas vu, aveugle qu'on tait, se prsente vos +yeux facile et simple; vous vous dites: Comment n'ai-je pas fait cela au +lieu de faire cela? Vous, mesdames, au contraire, bien rarement vous +tes tourmentes par des remords, car bien rarement la dcision vient de +vous, vos malheurs vous sont presque toujours imposs, vos fautes sont +presque toujours le crime des autres. + +--En tout cas, monsieur, convenez-en, rpondit Mme Danglars, si j'ai +commis une faute, cette faute ft-elle personnelle, j'en ai reu hier la +svre punition. + +--Pauvre femme! dit Villefort en lui serrant la main, trop svre pour +votre force car deux fois vous avez failli y succomber, et +cependant.... + +--Eh bien? + +--Eh bien, je dois vous dire... rassemblez tout votre courage, madame, +car vous n'tes pas encore au bout. + +--Mon Dieu! s'cria Mme Danglars effraye, qu'y a-t-il donc encore? + +--Vous ne voyez que le pass, madame, et certes il est sombre. Eh bien, +figurez-vous un avenir plus sombre encore, un avenir... affreux +certainement... sanglant peut-tre!... + +La baronne connaissait le calme de Villefort; elle fut si pouvante de +son exaltation, qu'elle ouvrit la bouche pour crier, mais que le cri +mourut dans sa gorge. + +Comment est-il ressuscit, ce pass terrible? s'cria Villefort; +comment, du fond de la tombe et du fond de nos coeurs o il dormait, +est-il sorti comme un fantme pour faire plir nos joues et rougir nos +fronts? + +--Hlas! dit Hermine, sans doute le hasard! + +--Le hasard! reprit Villefort; non, non, madame, il n'y a point de +hasard! + +--Mais si; n'est-ce point un hasard, fatal il est vrai mais un hasard +qui a fait tout cela? n'est-ce point par hasard que le comte de +Monte-Cristo a achet cette maison? n'est-ce point par hasard qu'il a +fait creuser la terre? n'est-ce point par hasard, enfin, que ce +malheureux enfant a t dterr sous les arbres? Pauvre innocente +crature sortie de moi, qui je n'ai jamais pu donner un baiser, mais +qui j'ai donn bien des larmes. Ah! tout mon coeur a vol au-devant du +comte lorsqu'il a parl de cette chre dpouille trouve sous des +fleurs. + +--Eh bien, non, madame; et voil ce que j'avais de terrible vous dire, +rpondit Villefort d'une voix sourde: non, il n'y a pas eu de dpouille +trouve sous les fleurs; non, il n'y a pas eu d'enfant dterr; non, il +ne faut pas pleurer; non, il ne faut pas gmir: il faut trembler! + +--Que voulez-vous dire? s'cria Mme Danglars toute frmissante. + +--Je veux dire que M. Monte-Cristo, en creusant au pied de ces arbres, +n'a pu trouver ni squelette d'enfant ni ferrure de coffre, parce que +sous ces arbres il n'y avait ni l'un ni l'autre. + +--Il n'y avait ni l'un ni l'autre! redit Mme Danglars, en fixant sur le +procureur du roi des yeux dont la prunelle, effroyablement dilate, +indiquait la terreur; il n'y avait ni l'un ni l'autre! rpta-t-elle +encore comme une personne qui essaie de fixer par le son des paroles et +par le bruit de la voix ses ides prtes lui chapper. + +--Non! dit Villefort, en laissant tomber son front dans ses mains, cent +fois non!... + +--Mais ce n'est donc point l que vous aviez dpos le pauvre enfant, +monsieur? Pourquoi me tromper? dans quel but, voyons, dites? + +--C'est l; mais coutez-moi, coutez-moi madame, et vous allez me +plaindre, moi qui ai port vingt ans, sans en rejeter la moindre part +sur vous, le fardeau de douleurs que je vais vous dire. + +--Mon Dieu! vous m'effrayez! mais n'importe, parlez, je vous coute. + +--Vous savez comment s'accomplit cette nuit douloureuse o vous tiez +expirante sur votre lit, dans cette chambre de damas rouge, tandis que +moi, presque aussi haletant que vous, j'attendais votre dlivrance. +L'enfant vint, me fut remis sans mouvement, sans souffle, sans voix: +nous le crmes mort. + +Mme Danglars fit un mouvement rapide, comme si elle et voulu s'lancer +de sa chaise. + +Mais Villefort l'arrta en joignant les mains comme pour implorer son +attention. + +Nous le crmes mort, rpta-t-il; je le mis dans un coffre qui devait +remplacer le cercueil, je descendis au jardin, je creusai une fosse et +l'enfouis la hte. J'achevais peine de le couvrir de terre, que le +bras du Corse s'tendit vers moi. Je vis comme une ombre se dresser, +comme un clair reluire. Je sentis une douleur, je voulus crier, un +frisson glac me parcourut tout le corps et m'treignit la gorge.... +Je tombai mourant, et je me crus tu. Je n'oublierai jamais votre +sublime courage, quand, revenu moi, je me tranai expirant jusqu'au +bas de l'escalier, o, expirante vous-mme, vous vntes au-devant de +moi. Il fallait garder le silence sur la terrible catastrophe; vous +etes le courage de regagner votre maison, soutenue par votre nourrice; +un duel fut le prtexte de ma blessure. Contre toute attente, le secret +nous fut gard tous deux, on me transporta Versailles; pendant trois +mois, je luttai contre la mort; enfin comme je parus me rattacher la +vie, on m'ordonna le soleil et l'air du Midi. Quatre hommes me portrent +de Paris Chlons, en faisant six lieues par jour. Mme de Villefort +suivait le brancard dans sa voiture. Chlons, on me mit sur la Sane, +puis je passai sur le Rhne, et, par la seule vitesse du courant, je +descendis jusqu' Arles, puis d'Arles, je repris ma litire et continuai +mon chemin pour Marseille. Ma convalescence dura six mois; je +n'entendais plus parler de vous, je n'osai m'informer de ce que vous +tiez devenue. Quand je revins Paris, j'appris que, veuve de M. de +Nargonne, vous aviez pous M. Danglars. + + quoi avais-je pens depuis que la connaissance m'tait revenue? +Toujours la mme chose, toujours ce cadavre d'enfant qui, chaque +nuit, dans mes rves s'envolait du sein de la terre, et planait +au-dessus de la fosse en me menaant du regard et du geste. Aussi, +peine de retour Paris, je m'informai; la maison n'avait pas t +habite depuis que nous en tions sortis, mais elle venait d'tre loue +pour neuf ans. J'allai trouver le locataire, je feignis d'avoir un grand +dsir de ne pas voir passer entre des mains trangres cette maison qui +appartenait au pre et la mre de ma femme; j'offris un ddommagement +pour qu'on rompt le bail; on me demanda six mille francs: j'en eusse +donn dix mille, j'en eusse donn vingt mille. Je les avais sur moi, je +fis, sance tenante, signer la rsiliation; puis, lorsque je tins cette +cession tant dsire, je partis au galop pour Auteuil. Personne, depuis +que j'en tais sorti, n'tait entr dans la maison. + +Il tait cinq heures de l'aprs-midi, je montai dans la chambre rouge +et j'attendis la nuit. + +L, tout ce que je me disais depuis un an dans mon agonie continuelle +se reprsenta, bien plus menaant que jamais, ma pense. + +Ce Corse qui m'avait dclar la vendetta, qui m'avait suivi de Nmes +Paris; ce Corse, qui tait cach dans le jardin, qui m'avait frapp, +m'avait vu creuser la fosse, il m'avait vu enterrer l'enfant; il pouvait +en arriver vous connatre; peut-tre vous connaissait-il.... Ne vous +ferait-il pas payer un jour le secret de cette terrible affaire?... Ne +serait-ce pas pour lui une bien douce vengeance, quand il apprendrait +que je n'tais pas mort de son coup de poignard? Il tait donc urgent +qu'avant toute chose, et tout hasard, je fisse disparatre les traces +de ce pass, que j'en dtruisisse tout vestige matriel; il n'y aurait +toujours que trop de ralit dans mon souvenir. + +C'tait pour cela que j'avais annul le bail, c'tait pour cela que +j'tais venu, c'tait pour cela que j'attendais. + +La nuit arriva, je la laissai bien s'paissir; j'tais sans lumire +dans cette chambre, o des souffles de vent faisaient trembler les +portires derrire lesquelles je croyais toujours voir quelque espion +embusqu; de temps en temps je tressaillais, il me semblait derrire +moi, dans ce lit, entendre vos plaintes, et je n'osais me retourner. Mon +coeur battait dans le silence, et je le sentais battre si violemment que +je croyais que ma blessure allait se rouvrir; enfin, j'entendis +s'teindre, l'un aprs l'autre, tous ces bruits divers de la campagne. +Je compris que je n'avais plus rien craindre, que je ne pouvais tre +ni vu ni entendu, et je me dcidai descendre. + +coutez, Hermine, je me crois aussi brave qu'un autre homme, mais +lorsque je retirai de ma poitrine cette petite clef de l'escalier, que +nous chrissions tous deux, et que vous aviez voulu faire attacher un +anneau d'or, lorsque j'ouvris la porte, lorsque, travers les fentres, +je vis une lune ple jeter, sur les degrs en spirale, une longue bande +de lumire blanche pareille un spectre, je me retins au mur et je fus +prs de crier; il me semblait que j'allais devenir fou. + +Enfin, je parvins me rendre matre de moi-mme. Je descendis +l'escalier marche marche; la seule chose que je n'avais pu vaincre, +c'tait un trange tremblement dans les genoux. Je me cramponnai la +rampe; si je l'eusse lche un instant, je me fusse prcipit. + +J'arrivai la porte d'en bas; en dehors de cette porte, une bche +tait pose contre le mur. Je m'tais muni d'une lanterne sourde; au +milieu de la pelouse, je m'arrtai pour l'allumer, puis je continuai mon +chemin. + +Novembre finissait, toute la verdure du jardin avait disparu, les +arbres n'taient plus que des squelettes aux longs bras dcharns, et +les feuilles mortes criaient avec le sable sous mes pas. + +L'effroi m'treignait si fortement le coeur, qu'en approchant du massif +je tirai un pistolet de ma poche et l'armai. Je croyais toujours voir +apparatre travers les branches la figure du Corse. + +J'clairai le massif avec ma lanterne sourde; il tait vide. Je jetai +les yeux tout autour de moi; j'tais bien seul; aucun bruit ne troublait +le silence de la nuit, si ce n'est le chant d'une chouette qui jetait +son cri aigu et lugubre comme un appel aux fantmes de la nuit. + +J'attachai ma lanterne une branche fourchue que j'avais dj +remarque un an auparavant, l'endroit mme o je m'arrtai pour +creuser la fosse. + +L'herbe avait, pendant l't, pouss bien paisse cet endroit, et, +l'automne venu, personne ne s'tait trouv l pour la faucher. +Cependant, une place moins garnie attira mon attention; il tait vident +que c'tait l que j'avais retourn la terre. Je me mis l'oeuvre. + +J'en tais donc arriv cette heure que j'attendais depuis plus d'un +an! + +Aussi, comme j'esprais, comme je travaillais, comme je sondais chaque +touffe de gazon, croyant sentir de la rsistance au bout de ma bche; +rien! et cependant je fis un trou deux fois plus grand que n'tait le +premier. Je crus m'tre abus, m'tre tromp de place; je m'orientai, je +regardai les arbres, je cherchai reconnatre les dtails qui m'avaient +frapp. Une bise froide et aigu sifflait travers les branches +dpouilles, et cependant la sueur ruisselait sur mon front. Je me +rappelai que j'avais reu le coup de poignard au moment o je pitinais +la terre pour recouvrir la fosse; en pitinant cette terre, je +m'appuyais un faux bnier; derrire moi tait un rocher artificiel +destin servir de banc aux promeneurs; car en tombant, ma main, qui +venait de quitter l'bnier, avait senti la fracheur de cette pierre. +ma droite tait le faux bnier, derrire moi tait le rocher, je tombai +en me plaant de mme, je me relevai et me mis creuser et largir le +trou: rien! toujours rien! le coffret n'y tait pas. + +--Le coffret n'y tait pas? murmura Mme Danglars suffoque par +l'pouvante. + +--Ne croyez pas que je me bornai cette tentative, continua Villefort; +non. Je fouillai tout le massif; je pensai que l'assassin, ayant dterr +le coffre et croyant que c'tait un trsor, avait voulu s'en emparer, +l'avait emport; puis s'apercevant de son erreur, avait fait son tour +un trou et l'y avait dpos; rien. Puis il me vint cette ide qu'il +n'avait point pris tant de prcautions, et l'avait purement et +simplement jet dans quelque coin. Dans cette dernire hypothse, il me +fallait, pour faire mes recherches, attendre le jour. Je remontai dans +la chambre et j'attendis. + +--Oh! mon Dieu! + +--Le jour venu, je descendis de nouveau. Ma premire visite fut pour le +massif; j'esprais y retrouver des traces qui m'auraient chapp pendant +l'obscurit. J'avais retourn la terre sur une superficie de plus de +vingt pieds carrs, et sur une profondeur de plus de deux pieds. Une +journe et peine suffi un homme salari pour faire ce que j'avais +fait, moi, en une heure. Rien, je ne vis absolument rien. + +Alors, je me mis la recherche du coffre, selon la supposition que +j'avais faite qu'il avait t jet dans quelque coin. Ce devait tre sur +le chemin qui conduisait la petite porte de sortie; mais cette +nouvelle investigation fut aussi inutile que la premire, et, le coeur +serr, je revins au massif, qui lui-mme ne me laissait plus aucun +espoir. + +--Oh! s'cria Mme Danglars, il y avait de quoi devenir fou. + +--Je l'esprai un instant, dit Villefort, mais je n'eus pas ce bonheur; +cependant, rappelant ma force et par consquent mes ides: Pourquoi cet +homme aurait-il emport ce cadavre? me demandai-je. + +--Mais vous l'avez dit, reprit Mme Danglars, pour avoir une preuve. + +--Eh! non, madame, ce ne pouvait plus tre cela; on ne garde pas un +cadavre pendant un an, on le montre un magistrat, et l'on fait sa +dposition. Or, rien de tout cela n'tait arriv. + +--Eh bien, alors?... demanda Hermine toute palpitante. + +--Alors, il y a quelque chose de plus terrible, de plus fatal, de plus +effrayant pour nous: il y a que l'enfant tait vivant peut-tre, et que +l'assassin l'a sauv. + +Mme Danglars poussa un cri terrible, et saisissant les mains de +Villefort: + +Mon enfant tait vivant! dit-elle; vous avez enterr mon enfant vivant, +monsieur! Vous n'tiez pas sr que mon enfant tait mort, et vous l'avez +enterr! ah!... + +Mme Danglars s'tait redresse et elle se tenait devant le procureur du +roi, dont elle serrait les poignets entre ses mains dlicates, debout et +presque menaante. + +Que sais-je? Je vous dis cela comme je vous dirais autre chose, +rpondit Villefort avec une fixit de regard qui indiquait que cet +homme si puissant tait prs d'atteindre les limites du dsespoir et de +la folie. + +Ah! mon enfant, mon pauvre enfant! s'cria la baronne, retombant sur +sa chaise et touffant ses sanglots dans son mouchoir. + +Villefort revint lui, et comprit que pour dtourner l'orage maternel +qui s'amassait sur sa tte, il fallait faire passer chez Mme Danglars la +terreur qu'il prouvait lui-mme. + +Vous comprenez alors que si cela est ainsi, dit-il en se levant son +tour et en s'approchant de la baronne pour lui parler d'une voix plus +basse, nous sommes perdus: cet enfant vit, et quelqu'un sait qu'il vit, +quelqu'un a notre secret; et puisque Monte-Cristo parle devant nous d'un +enfant dterr o cet enfant n'tait plus, ce secret c'est lui qui l'a. + +--Dieu, Dieu juste, Dieu vengeur! murmura Mme Danglars. + +Villefort ne rpondit que par une espce de rugissement. + +Mais cet enfant, cet enfant, monsieur? reprit la mre obstine. + +--Oh! que je l'ai cherch! reprit Villefort en se tordant les bras: que +de fois je l'ai appel dans mes longues nuits sans sommeil! que de fois +j'ai dsir une richesse royale pour acheter un million de secrets un +million d'hommes, et pour trouver mon secret dans les leurs! Enfin, un +jour que pour la centime fois je reprenais la bche, je me demandai +pour la centime fois ce que le Corse avait pu faire de l'enfant: un +enfant embarrasse un fugitif; peut-tre en s'apercevant qu'il tait +vivant encore, l'avait-il jet dans la rivire. + +--Oh! impossible! s'cria Mme Danglars; on assassine un homme par +vengeance, on ne noie pas de sang-froid un enfant! + +--Peut-tre, continua Villefort, l'avait-il mis aux Enfants-Trouvs. + +--Oh! oui, oui! s'cria la baronne, mon enfant est l! monsieur! + +--Je courus l'hospice, et j'appris que cette nuit mme, la nuit du 20 +septembre, un enfant avait t dpos dans le tour; il tait envelopp +d'une moiti de serviette en toile fine, dchire avec intention. Cette +moiti de serviette portait une moiti de couronne de baron et la lettre +H. + +--C'est cela, c'est cela! s'cria Mme Danglars, tout mon linge tait +marqu ainsi; M. de Nargonne tait baron, et je m'appelle Hermine. +Merci, mon Dieu! mon enfant n'tait pas mort! + +--Non, il n'tait pas mort! + +--Et vous me le dites! vous me dites cela sans craindre de me faire +mourir de joie, monsieur! O est-il? o est mon enfant? + +Villefort haussa les paules. + +Le sais-je? dit-il; et croyez-vous que si je le savais je vous ferais +passer par toutes ces gradations, comme le ferait un dramaturge ou un +romancier? Non, hlas! non! je ne le sais pas. Une femme, il y avait six +mois environ, tait venue rclamer l'enfant avec l'autre moiti de la +serviette. Cette femme avait fourni toutes les garanties que la loi +exige, et on le lui avait remis. + +--Mais il fallait vous informer de cette femme, il fallait la dcouvrir. + +--Et de quoi pensez-vous donc que je me sois occup, madame? J'ai feint +une instruction criminelle, et tout ce que la police a de fins limiers, +d'adroits agents, je les mis sa recherche. On a retrouv ses traces +jusqu' Chlons; Chlons, on les a perdues. + +--Perdues? + +--Oui, perdues; perdues jamais. + +Mme Danglars avait cout ce rcit avec un soupir, une larme, un cri +pour chaque circonstance. + +Et c'est tout, dit-elle; et vous vous tes born l? + +--Oh! non, dit Villefort, je n'ai jamais cess de chercher, de +m'enqurir, de m'informer. Cependant, depuis deux ou trois ans, j'ai +donn quelque relche. Mais, aujourd'hui, je vais recommencer avec plus +de persvrance et d'acharnement que jamais; et je russirai, +voyez-vous; car ce n'est plus la conscience qui me pousse, c'est la +peur. + +--Mais, reprit Mme Danglars, le comte de Monte-Cristo ne sait rien; sans +quoi, ce me semble, il ne nous rechercherait point comme il le fait. + +--Oh! la mchancet des hommes est bien profonde, dit Villefort, +puisqu'elle est plus profonde que la bont de Dieu. Avez-vous remarqu +les yeux de cet homme, tandis qu'il nous parlait? + +--Non. + +--Mais l'avez-vous examin profondment parfois? + +--Sans doute. Il est bizarre, mais voil tout. Une chose qui m'a frappe +seulement, c'est que de tout ce repas exquis qu'il nous a donn, il n'a +rien touch, c'est que d'aucun plat il n'a voulu prendre sa part. + +--Oui, oui! dit Villefort, j'ai remarqu cela aussi. Si j'avais su ce +que je sais maintenant, moi non plus je n'eusse touch rien; j'aurais +cru qu'il voulait nous empoisonner. + +--Et vous vous seriez tromp, vous le voyez bien. + +--Oui, sans doute; mais, croyez-moi, cet homme a d'autres projets. Voil +pourquoi j'ai voulu vous voir, voil pourquoi j'ai demand vous +parler, voil pourquoi j'ai voulu vous prmunir contre tout le monde, +mais contre lui surtout. Dites-moi, continua Villefort en fixant plus +profondment encore qu'il ne l'avait fait jusque-l ses yeux sur la +baronne, vous n'avez parl de notre liaison personne? + +--Jamais, personne. + +--Vous me comprenez, reprit affectueusement Villefort, quand je dis +personne, pardonnez-moi cette insistance, personne au monde, n'est-ce +pas? + +--Oh! oui, oui, je comprends trs bien, dit la baronne en rougissant; +jamais! je vous le jure. + +--Vous n'avez point l'habitude d'crire le soir ce qui s'est pass dans +la matine? vous ne faites pas de journal? + +--Non! Hlas! ma vie passe emporte par la frivolit; moi-mme, je +l'oublie. + +--Vous ne rvez pas haut, que vous sachiez? + +--J'ai un sommeil d'enfant; ne vous le rappelez-vous pas? + +Le pourpre monta au visage de la baronne, et la pleur envahit celui de +Villefort. + +C'est vrai, dit-il si bas qu'on l'entendit peine. + +--Eh bien? demanda la baronne. + +--Eh bien, je comprends ce qu'il me reste faire, reprit Villefort. +Avant huit jours d'ici, je saurai ce que c'est que M. de Monte-Cristo, +d'o il vient, o il va, et pourquoi il parle devant nous des enfants +qu'on dterre dans son jardin. + +Villefort pronona ces mots avec un accent qui et fait frissonner le +comte s'il et pu les entendre. + +Puis il serra la main que la baronne rpugnait lui donner et la +reconduisit avec respect jusqu' la porte. + +Mme Danglars reprit un autre fiacre, qui la ramena au passage, de +l'autre ct duquel elle retrouva sa voiture et son cocher, qui, en +l'attendant, dormait paisiblement sur son sige. + + + + +LXVIII + +Un bal d't. + + +Le mme jour, vers l'heure o Mme Danglars faisait la sance que nous +avons dite dans le cabinet de M. le procureur du roi, une calche de +voyage, entrant dans la rue du Helder, franchissait la porte du n27 et +s'arrtait dans la cour. + +Au bout d'un instant la portire s'ouvrait, et Mme de Morcerf en +descendait appuye au bras de son fils. + + peine Albert eut-il reconduit sa mre chez elle que, commandant un +bain et ses chevaux, aprs s'tre mis aux mains de son valet de chambre, +il se fit conduire aux Champs-lyses, chez le comte de Monte-Cristo. + +Le comte le reut avec son sourire habituel. C'tait une trange chose: +jamais on ne paraissait faire un pas en avant dans le coeur ou dans +l'esprit de cet homme. Ceux qui voulaient, si l'on peut dire cela, +forcer le passage de son intimit trouvaient un mur. + +Morcerf, qui accourait lui les bras ouverts, laissa, en le voyant et +malgr son sourire amical, tomber ses bras, et osa tout au plus lui +tendre la main. + +De son ct, Monte-Cristo la lui toucha, comme il faisait toujours, mais +sans la lui serrer. + +Eh bien, me voil, dit-il, cher comte. + +--Soyez le bienvenu. + +--Je suis arriv depuis une heure. + +--De Dieppe? + +--Du Trport. + +--Ah! c'est vrai. + +--Et ma premire visite est pour vous. + +--C'est charmant de votre part, dit Monte-Cristo comme il et dit toute +autre chose. + +--Eh bien, voyons, quelles nouvelles? + +--Des nouvelles! vous demandez cela moi, un tranger! + +--Je m'entends: quand je demande quelles nouvelles, je demande si vous +avez fait quelque chose pour moi? + +--M'aviez-vous donc charg de quelque commission? dit Monte-Cristo en +jouant l'inquitude. + +--Allons, allons, dit Albert, ne simulez pas l'indiffrence. On dit +qu'il y a des avertissements sympathiques qui traversent la distance: +eh bien! au Trport, j'ai reu mon coup lectrique; vous avez, sinon +travaill pour moi, du moins pens moi. + +--Cela est possible, dit Monte-Cristo. J'ai en effet pens vous; mais +le courant magntique dont j'tais le conducteur agissait, je l'avoue, +indpendamment de ma volont. + +--Vraiment! Contez-moi cela, je vous prie. + +--C'est facile, M. Danglars a dn chez moi. + +--Je le sais bien, puisque c'est pour fuir sa prsence que nous sommes +partis, ma mre et moi. + +--Mais il a dn avec M. Andrea Cavalcanti. + +--Votre prince italien? + +--N'exagrons pas. M. Andrea se donne seulement le titre de vicomte. + +--Se donne, dites-vous? + +--Je dis: se donne. + +--Il ne l'est donc pas? + +--Eh! le sais-je, moi? Il se le donne, je le lui donne, on le lui donne; +n'est-ce pas comme s'il l'avait? + +--Homme trange que vous faites, allez! Eh bien? + +--Eh bien, quoi? + +--M. Danglars a donc dn ici? + +--Oui. + +--Avec votre vicomte Andrea Cavalcanti? + +--Avec le vicomte Andrea Cavalcanti, le marquis son pre, Mme Danglars, +M. et Mme de Villefort, des gens charmants, M. Debray, Maximilien +Morrel, et puis qui encore... attendez donc... ah! M. de Chteau-Renaud. + +--On a parl de moi? + +--On n'en a pas dit un mot. + +--Tant pis. + +--Pourquoi cela? Il me semble que, si l'on vous a oubli, on n'a fait, +en agissant ainsi, que ce que vous dsiriez! + +--Mon cher comte, si l'on n'a point parl de moi, c'est qu'on y pensait +beaucoup, et alors je suis dsespr. + +--Que vous importe, puisque Mlle Danglars n'tait point au nombre de +ceux qui y pensaient ici! Ah! il est vrai qu'elle pouvait y penser chez +elle. + +--Oh! quant cela, non, j'en suis sr: ou si elle y pensait, c'est +certainement de la mme faon que je pense elle. + +--Touchante sympathie! dit le comte. Alors vous vous dtestez? + +--coutez, dit Morcerf, si Mlle Danglars tait femme prendre en piti +le martyre que je ne souffre pas pour elle et m'en rcompenser en dehors +des convenances matrimoniales arrtes entre nos deux familles, cela +m'irait merveille. Bref, je crois que Mlle Danglars serait une +matresse charmante, mais comme femme, diable.... + +--Ainsi, dit Monte-Cristo en riant, voil votre faon de penser sur +votre future? + +--Oh! mon Dieu! oui, un peu brutale, c'est vrai mais exacte du moins. +Or, puisqu'on ne peut faire de ce rve une ralit; comme pour arriver +un certain but il faut que Mlle Danglars devienne ma femme c'est--dire +qu'elle vive avec moi, qu'elle pense prs de moi, qu'elle chante prs de +moi, qu'elle fasse des vers et de la musique dix pas de moi, et cela +pendant tout le temps de ma vie, alors je m'pouvante. Une matresse, +mon cher comte, cela se quitte, mais une femme, peste! c'est autre +chose, cela se garde ternellement, de prs ou de loin c'est--dire. Or, +c'est effrayant de garder toujours Mlle Danglars, ft-ce mme de loin. + +--Vous tes difficile, vicomte. + +--Oui, car souvent je pense une chose impossible. + +-- laquelle? + +-- trouver pour moi une femme comme mon pre en a trouv une pour lui. + + +Monte-Cristo plit et regarda Albert en jouant avec des pistolets +magnifiques dont il faisait rapidement crier les ressorts. + +Ainsi, votre pre a t bien heureux, dit-il. + +--Vous savez mon opinion sur ma mre, monsieur le comte: un ange du +ciel; voyez-la encore belle, spirituelle toujours, meilleure que jamais. +J'arrive du Trport; pour tout autre fils, eh! mon Dieu! accompagner sa +mre serait une complaisance ou une corve mais, moi, j'ai pass quatre +jours en tte--tte avec elle, plus satisfait, plus repos, plus +potique, vous le dirais-je, que si j'eusse emmen au Trport la reine +Mab ou Titania. + +--C'est une perfection dsesprante, et vous donnez tous ceux qui vous +entendent de graves envies de rester clibataires. + +--Voil justement, reprit Morcerf, pourquoi, sachant qu'il existe au +monde une femme accomplie, je ne me soucie pas d'pouser Mlle Danglars. +Avez-vous quelquefois remarqu comme notre gosme revt de couleurs +brillantes tout ce qui nous appartient? Le diamant qui chatoyait la +vitre de Marl ou de Fossin devient bien plus beau depuis qu'il est +notre diamant; mais si l'vidence vous force reconnatre qu'il en est +d'une eau plus pure, et que vous soyez condamn porter ternellement +ce diamant infrieur un autre, comprenez-vous la souffrance? + +--Mondain! murmura le comte. + +--Voil pourquoi je sauterai de joie le jour o Mlle Eugnie s'apercevra +que je ne suis qu'un chtif atome et que j'ai peine autant de cent +mille francs qu'elle a de millions. + +Monte-Cristo sourit. + +J'avais bien pens autre chose, continua Albert; Franz aime les +choses excentriques, j'ai voulu le rendre malgr lui amoureux de Mlle +Danglars; mais quatre lettres que je lui ai crites dans le plus +affriandant des styles, Franz m'a imperturbablement rpondu: Je suis +excentrique, c'est vrai, mais mon excentricit ne va pas jusqu' +reprendre ma parole quand je l'ai donne. + +--Voil ce que j'appelle le dvouement de l'amiti: donner un autre la +femme dont on ne voudrait soi-mme qu' titre de matresse. + +Albert sourit. + + propos, continua-t-il, il arrive, ce cher Franz; mais peu vous +importe, vous ne l'aimez pas, je crois? + +--Moi! dit Monte-Cristo; eh! mon cher vicomte, o donc avez-vous vu que +je n'aimais pas M. Franz? J'aime tout le monde. + +--Et je suis compris dans tout le monde... merci. + +--Oh! ne confondons pas, dit Monte-Cristo: j'aime tout le monde la +manire dont Dieu nous ordonne d'aimer notre prochain, chrtiennement; +mais je ne hais bien que de certaines personnes. Revenons M. Franz +d'pinay. Vous dites donc qu'il arrive. + +--Oui, mand par M. de Villefort, aussi enrag, ce qu'il parat, de +marier Mlle Valentine que M. Danglars est enrag de marier Mlle +Eugnie. Dcidment, il parat que c'est un tat des plus fatigants que +celui de pre de grandes filles; il me semble que cela leur donne la +fivre, et que leur pouls bat quatre-vingt-dix fois la minute, jusqu' +ce qu'ils en soient dbarrasss. + +--Mais M. d'pinay ne vous ressemble pas, lui; il prend son mal en +patience. + +--Mieux que cela, il le prend au srieux; il met des cravates blanches +et parle dj de sa famille. Il a au reste pour les Villefort une grande +considration. + +--Mrite, n'est-ce pas? + +--Je le crois. M. de Villefort a toujours pass pour un homme svre, +mais juste. + +-- la bonne heure, dit Monte-Cristo, en voil un au moins que vous ne +traitez pas comme ce pauvre M. Danglars. + +--Cela tient peut-tre ce que je ne suis pas forc d'pouser sa fille, +rpondit Albert en riant. + +--En vrit, mon cher monsieur, dit Monte-Cristo, vous tes d'une +fatuit rvoltante. + +--Moi? + +--Oui, vous. Prenez donc un cigare. + +--Bien volontiers. Et pourquoi suis-je fat? + +--Mais parce que vous tes l vous dfendre, vous dbattre +d'pouser Mlle Danglars. Eh! mon Dieu! laissez aller les choses, et ce +n'est peut-tre pas vous qui retirerez votre parole le premier. + +--Bah! fit Albert avec de grands yeux. + +--Eh! sans doute, monsieur le vicomte, on ne vous mettra pas de force le +cou dans les portes, que diable! Voyons, srieusement, reprit +Monte-Cristo en changeant d'intonation, avez-vous envie de rompre? + +--Je donnerais cent mille francs pour cela. + +--Eh bien, soyez heureux: M. Danglars est prt en donner le double +pour atteindre au mme but. + +--Est-ce bien vrai, ce bonheur-l? dit Albert, qui cependant en disant +cela ne put empcher qu'un imperceptible nuage passt sur son front. +Mais, mon cher comte, M. Danglars a donc des raisons? + +--Ah! te voil bien, nature orgueilleuse et goste! la bonne heure, +je retrouve l'homme qui veut trouer l'amour-propre d'autrui coups de +hache, et qui crie quand on troue le sien avec une aiguille. + +--Non! mais c'est qu'il me semble que M. Danglars.... + +--Devait tre enchant de vous n'est-ce pas? Eh bien, M. Danglars est un +homme de mauvais got, c'est convenu, et il est encore plus enchant +d'un autre.... + +--De qui donc? + +--Je ne sais pas, moi; tudiez, regardez, saisissez les allusions leur +passage, et faites-en votre profit. + +--Bon, je comprends; coutez, ma mre... non! pas ma mre, je me trompe, +mon pre a eu l'ide de donner un bal. + +--Un bal dans ce moment-ci de l'anne? + +--Les bals d't sont la mode. + +--Ils n'y seraient pas, que la comtesse n'aurait qu' vouloir, et elle +les y mettrait. + +--Pas mal; vous comprenez, ce sont des bals pur sang; ceux qui restent +Paris dans le mois de juillet sont de vrais Parisiens. Voulez-vous vous +charger d'une invitation pour MM. Cavalcanti? + +--Dans combien de jours a lieu votre bal? + +--Samedi. + +--M. Cavalcanti pre sera parti. + +--Mais M. Cavalcanti fils demeure. Voulez-vous vous charger d'amener M. +Cavalcanti fils? + +--coutez, vicomte, je ne le connais pas. + +--Vous ne le connaissez pas? + +--Non; je l'ai vu pour la premire fois il y a trois ou quatre jours, +et je n'en rponds en rien. + +--Mais vous le recevez bien, vous! + +--Moi, c'est autre chose; il m'a t recommand par un brave abb qui +peut lui-mme avoir t tromp. Invitez-le directement, merveille, +mais ne me dites pas de vous le prsenter; s'il allait plus tard pouser +Mlle Danglars, vous m'accuseriez de mange, et vous voudriez vous couper +la gorge avec moi; d'ailleurs, je ne sais pas si j'irai moi-mme. + +--O? + +-- votre bal. + +--Pourquoi n'y viendrez-vous point? + +--D'abord parce que vous ne m'avez pas encore invit. + +--Je viens exprs pour vous apporter votre invitation moi-mme. + +--Oh! c'est trop charmant; mais je puis en tre empch. + +--Quand je vous aurai dit une chose, vous serez assez aimable pour nous +sacrifier tous les empchements. + +--Dites. + +--Ma mre vous en prie. + +--Mme la comtesse de Morcerf? reprit Monte-Cristo en tressaillant. + +--Ah! comte, dit Albert, je vous prviens que Mme de Morcerf cause +librement avec moi; et si vous n'avez pas senti craquer en vous ces +fibres sympathiques dont je vous parlais tout l'heure, c'est que ces +fibres-l vous manquent compltement, car pendant quatre jours nous +n'avons parl que de vous. + +--De moi? En vrit vous me comblez! + +--coutez, c'est le privilge de votre emploi: quand on est un problme +vivant. + +--Ah! je suis donc aussi un problme pour votre mre? En vrit, je +l'aurais crue trop raisonnable pour se livrer de pareils carts +d'imagination! + +--Problme, mon cher comte, problme pour tous, pour ma mre comme pour +les autres; problme accept, mais non devin, vous demeurez toujours +l'tat d'nigme: rassurez-vous. Ma mre seulement demande toujours +comment il se fait que vous soyez si jeune. Je crois qu'au fond, tandis +que la comtesse G... vous prend pour Lord Ruthwen, ma mre vous prend +pour Cagliostro ou le comte de Saint-Germain. La premire fois que vous +viendrez voir Mme de Morcerf, confirmez-la dans cette opinion. Cela ne +vous sera pas difficile, vous avez la pierre philosophale de l'un et +l'esprit de l'autre. + +--Je vous remercie de m'avoir prvenu, dit le comte en souriant, je +tcherai de me mettre en mesure de faire face toutes les suppositions. + +--Ainsi vous viendrez samedi? + +--Puisque Mme de Morcerf m'en prie. + +--Vous tes charmant. + +--Et M. Danglars? + +--Oh! il a dj reu la triple invitation; mon pre s'en est charg. +Nous tcherons aussi d'avoir le grand d'Aguesseau, M. de Villefort; mais +on en dsespre. + +--Il ne faut jamais dsesprer de rien, dit le proverbe. + +--Dansez-vous, cher comte? + +--Moi? + +--Oui, vous. Qu'y aurait-il d'tonnant ce que vous dansassiez? + +--Ah! en effet, tant qu'on n'a pas franchi la quarantaine.... Non, je ne +danse pas; mais j'aime voir danser. Et Mme de Morcerf, danse-t-elle? + +--Jamais, non plus; vous causerez, elle a tant envie de causer avec +vous! + +--Vraiment? + +--Parole d'honneur! et je vous dclare que vous tes le premier homme +pour lequel ma mre ait manifest cette curiosit. + +Albert prit son chapeau et se leva; le comte le reconduisit jusqu' la +porte. + +Je me fais un reproche, dit-il en l'arrtant au haut du perron. + +--Lequel? + +--J'ai t indiscret, je ne devais pas vous parler de M. Danglars. + +--Au contraire, parlez-m'en encore, parlez-m'en souvent, parlez-m'en +toujours; mais de la mme faon. + +--Bien! vous me rassurez. propos, quand arrive M. d'pinay? + +--Mais dans cinq ou six jours au plus tard. + +--Et quand se marie-t-il? + +--Aussitt l'arrive de M. et de Mme de Saint-Mran. + +--Amenez-le-moi donc quand il sera Paris. Quoique vous prtendiez que +je ne l'aime pas, je vous dclare que je serai heureux de le voir. + +--Bien, vos ordres seront excuts, seigneur. + +--Au revoir! + +-- samedi, en tout cas, bien sr, n'est-ce pas? + +--Comment donc! c'est parole donne. + +Le comte suivit des yeux Albert en le saluant de la main. Puis, quand +il fut remont dans son phaton, il se retourna, et trouvant Bertuccio +derrire lui: + +Eh bien? demanda-t-il. + +--Elle est alle au Palais, rpondit l'intendant. + +--Elle y est reste longtemps? + +--Une heure et demie. + +--Et elle est rentre chez elle? + +--Directement. + +--Eh bien, mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte, si j'ai maintenant +un conseil vous donner, c'est d'aller voir en Normandie si vous ne +trouverez pas cette petite terre dont je vous ai parle. + +Bertuccio salua, et, comme ses dsirs taient en parfaite harmonie avec +l'ordre qu'il avait reu, il partit le soir mme. + + + + +LXIX + +Les informations. + + +M. de Villefort tint parole Mme Danglars, et surtout lui-mme, en +cherchant savoir de quelle faon M. le comte de Monte-Cristo avait pu +apprendre l'histoire de la maison d'Auteuil. + +Il crivit le mme jour un certain M. de Boville, qui, aprs avoir t +autrefois inspecteur des prisons, avait t attach, dans un grade +suprieur, la police de sret, pour avoir les renseignements qu'il +dsirait, et celui-ci demanda deux jours pour savoir au juste prs de +qui l'on pourrait se renseigner. + +Les deux jours expirs, M. de Villefort reut la note suivante: + +La personne que l'on appelle M. le comte de Monte-Cristo est connue +particulirement de Lord Wilmore, riche tranger, que l'on voit +quelquefois Paris et qui s'y trouve en ce moment; il est connu +galement de l'abb Busoni, prtre sicilien d'une grande rputation en +Orient, o il a fait beaucoup de bonnes oeuvres. + +M. de Villefort rpondit par un ordre de prendre sur ces deux trangers +les informations les plus promptes et les plus prcises; le lendemain +soir, ses ordres taient excuts, et voici les renseignements qu'il +recevait: + +L'abb, qui n'tait que pour un mois Paris, habitait, derrire +Saint-Sulpice, une petite maison compose d'un seul tage au-dessus d'un +rez-de-chausse; quatre pices, deux pices en haut et deux pices en +bas, formaient tout le logement, dont il tait l'unique locataire. + +Les deux pices d'en bas se composaient d'une salle manger avec table, +deux chaises et buffet en noyer, et d'un salon bois peint en blanc, +sans ornements, sans tapis et sans pendule. On voyait que, pour +lui-mme, l'abb se bornait aux objets de stricte ncessit. + +Il est vrai que l'abb habitait de prfrence le salon du premier. Ce +salon, tout meubl de livres de thologie et de parchemins, au milieu +desquels on le voyait s'ensevelir, disait son valet de chambre, pendant +des mois entiers, tait en ralit moins un salon qu'une bibliothque. + +Ce valet regardait les visiteurs au travers d'une sorte de guichet, et +lorsque leur figure lui tait inconnue ou ne lui plaisait pas, il +rpondait que M. l'abb n'tait point Paris, ce dont beaucoup se +contentaient, sachant que l'abb voyageait souvent et restait +quelquefois fort longtemps en voyage. + +Au reste, qu'il ft au logis ou qu'il n'y ft pas, qu'il se trouvt +Paris ou au Caire, l'abb donnait toujours, et le guichet servait de +tour aux aumnes que le valet distribuait incessamment au nom de son +matre. + +L'autre chambre, situe prs de la bibliothque, tait une chambre +coucher. Un lit sans rideaux, quatre fauteuils et un canap de velours +d'Utrecht jaune formaient, avec un prie-Dieu, tout son ameublement. + +Quant Lord Wilmore, il demeurait rue Fontaine-Saint-Georges. C'tait +un de ces Anglais touristes qui mangent toute leur fortune en voyages. +Il louait en garni l'appartement qu'il habitait dans lequel il venait +passer seulement deux ou trois heures par jour, et o il ne couchait que +rarement. Une de ses manies tait de ne vouloir pas absolument parler la +langue franaise, qu'il crivait cependant, assurait-on, avec une assez +grande puret. + +Le lendemain du jour o ces prcieux renseignements taient parvenus +M. le procureur du roi, un homme, qui descendait de voiture au coin de +la rue Frou, vint frapper une porte peinte en vert olive et demanda +l'abb Busoni. + +M. l'abb est sorti ds le matin, rpondit le valet. + +--Je pourrais ne pas me contenter de cette rponse, dit le visiteur, car +je viens de la part d'une personne pour laquelle on est toujours chez +soi. Mais veuillez remettre l'abb Busoni.... + +--Je vous ai dj dit qu'il n'y tait pas, rpta le valet. + +--Alors quand il sera rentr, remettez-lui cette carte et ce papier +cachet. Ce soir, huit heures M. l'abb sera-t-il chez lui? + +--Oh! sans faute, monsieur, moins que M. l'abb ne travaille, et alors +c'est comme s'il tait sorti. + +--Je reviendrai donc ce soir l'heure convenue, reprit le visiteur. + +Et il se retira. + +En effet, l'heure indique, le mme homme revint dans la mme voiture, +qui cette fois, au lieu de s'arrter au coin de la rue Frou, s'arrta +devant la porte verte. Il frappa, on lui ouvrit, et il entra. + +Aux signes de respect dont le valet fut prodigue envers lui, il comprit +que sa lettre avait fait l'effet dsir. + +M. l'abb est chez lui? demanda-t-il. + +--Oui, il travaille dans sa bibliothque; mais il attend monsieur, +rpondit le serviteur. + +L'tranger monta un escalier assez rude, et, devant une table dont la +superficie tait inonde de la lumire que concentrait un vaste +abat-jour, tandis que le reste de l'appartement tait dans l'ombre, il +aperut l'abb, en habit ecclsiastique, la tte couverte de ces +coqueluchons sous lesquels s'ensevelissait le crne des savants en _us_ +du Moyen ge. + +C'est monsieur Busoni que j'ai l'honneur de parler? demanda le +visiteur. + +--Oui, monsieur, rpondit l'abb, et vous tes la personne que M. de +Boville, ancien intendant des prisons, m'envoie de la part de M. le +prfet de Police? + +--Justement, monsieur. + +--Un des agents prposs la sret de Paris? + +--Oui, monsieur, rpondit l'tranger avec une espce d'hsitation, et +surtout un peu de rougeur. + +L'abb rajusta les grandes lunettes qui lui couvraient non seulement les +yeux, mais encore les tempes, et, se rasseyant, fit signe au visiteur de +s'asseoir son tour. + +Je vous coute, monsieur, dit l'abb avec un accent italien des plus +prononcs. + +--La mission dont je me suis charg, monsieur, reprit le visiteur en +pesant chacune de ses paroles comme si elles avaient peine sortir, est +une mission de confiance pour celui qui la remplit et pour celui prs +duquel on la remplit. + +L'abb s'inclina. + +Oui, reprit l'tranger, votre probit, monsieur l'abb, est si connue +de M. le prfet de Police, qu'il veut savoir de vous, comme magistrat, +une chose qui intresse cette sret publique au nom de laquelle je vous +suis dput. Nous esprons donc, monsieur l'abb, qu'il n'y aura ni +liens d'amiti ni considration humaine qui puissent vous engager +dguiser la vrit la justice. + +--Pourvu, monsieur, que les choses qu'il vous importe de savoir ne +touchent en rien aux scrupules de ma conscience. Je suis prtre, +monsieur, et les secrets de la confession, par exemple, doivent rester +entre moi et la justice de Dieu, et non entre moi et la justice humaine. + +--Oh! soyez tranquille, monsieur l'abb, dit l'tranger, dans tous les +cas nous mettrons votre conscience couvert. + + ces mots l'abb, en pesant de son ct sur l'abat-jour, leva ce mme +abat-jour du ct oppos, de sorte que, tout en clairant en plein le +visage de l'tranger, le sien restait toujours dans l'ombre. + +Pardon, monsieur l'abb, dit l'envoy de M. le prfet de Police, mais +cette lumire me fatigue horriblement la vue. + +L'abb baissa le carton vert. + +Maintenant, monsieur, je vous coute, parlez. + +--J'arrive au fait. Vous connaissez M. le comte de Monte-Cristo? + +--Vous voulez parler de M. Zaccone, je prsume? + +--Zaccone!... Ne s'appelle-t-il donc pas Monte-Cristo! + +--Monte-Cristo est un nom de terre, ou plutt un nom de rocher, et non +pas un nom de famille. + +--Eh bien, soit; ne discutons pas sur les mots, et puisque M. de +Monte-Cristo et M. Zaccone c'est le mme homme.... + +--Absolument le mme. + +--Parlons de M. Zaccone. + +--Soit. + +--Je vous demandais si vous le connaissiez? + +--Beaucoup. + +--Qu'est-il? + +--C'est le fils d'un riche armateur de Malte. + +--Oui, je le sais bien, c'est ce qu'on dit; mais, comme vous le +comprenez, la police ne peut pas se contenter d'un _on-dit_. + +--Cependant, reprit l'abb avec un sourire tout affable, quand cet +_on-dit_ est la vrit, il faut bien que tout le monde s'en contente, et +que la police fasse comme tout le monde. + +--Mais vous tes sr de ce que vous dites? + +--Comment! si j'en suis sr! + +--Remarquez, monsieur, que je ne suspecte en aucune faon votre bonne +foi. Je vous dis: tes-vous sr? + +--coutez, j'ai connu M. Zaccone le pre. + +--Ah! ah! + +--Oui, et tout enfant j'ai jou dix fois avec son fils dans leurs +chantiers de construction. + +--Mais cependant ce titre de comte? + +--Vous savez, cela s'achte. + +--En Italie? + +--Partout. + +--Mais ces richesses qui sont immenses ce qu'on dit toujours.... + +--Oh! quant cela, rpondit l'abb, immenses c'est le mot. + +--Combien croyez-vous qu'il possde, vous qui le connaissez? + +--Oh! il a bien cent cinquante deux cent mille livres de rente. + +--Ah! voil qui est raisonnable, dit le visiteur, mais on parle de +trois, de quatre millions! + +--Deux cent mille livres de rente, monsieur, font juste quatre millions +de capital. + +--Mais on parlait de trois quatre millions de rente! + +--Oh! cela n'est pas croyable. + +--Et vous connaissez son le de Monte-Cristo? + +--Certainement; tout homme qui est venu de Palerme, de Naples ou de Rome +en France, par mer, la connat, puisqu'il est pass ct d'elle et l'a +vue en passant. + +--C'est un sjour enchanteur, ce que l'on assure. + +--C'est un rocher. + +--Et pourquoi donc le comte a-t-il achet un rocher? + +--Justement pour tre comte. En Italie, pour tre comte, on a encore +besoin d'un comt. + +--Vous avez sans doute entendu parler des aventures de jeunesse de M. +Zaccone. + +--Le pre? + +--Non, le fils. + +--Ah! voici o commencent mes incertitudes, car voici o j'ai perdu mon +jeune camarade de vue. + +--Il a fait la guerre? + +--Je crois qu'il a servi. + +--Dans quelle arme? + +--Dans la marine. + +--Voyons, vous n'tes pas son confesseur? + +--Non, monsieur; je le crois luthrien. + +--Comment, luthrien? + +--Je dis que je crois; je n'affirme pas. D'ailleurs, je croyais la +libert des cultes tablie en France. + +--Sans doute, aussi n'est-ce point de ses croyances que nous nous +occupons en ce moment, c'est de ses actions; au nom de M. le prfet de +Police, je vous somme de dire ce que vous savez. + +--Il passe pour un homme fort charitable. Notre saint-pre le pape l'a +fait chevalier du Christ, faveur qu'il n'accorde gure qu'aux princes, +pour les services minents qu'il a rendus aux chrtiens d'Orient; il a +cinq ou six grands cordons conquis par des services rendus ainsi aux +princes ou aux tats. + +--Et il les porte? + +--Non, mais il en est fier, il dit qu'il aime mieux les rcompenses +accordes aux bienfaiteurs de l'humanit que celles accordes aux +destructeurs des hommes. + +--C'est donc un quaker que cet homme-l? + +--Justement, c'est un quaker, moins le grand chapeau et l'habit marron, +bien entendu. + +--Lui connat-on des amis? + +--Oui, car il a pour amis tous ceux qui le connaissent. + +--Mais enfin, il a bien quelque ennemi? + +--Un seul. + +--Comment le nommez-vous? + +--Lord Wilmore. + +--O est-il? + +-- Paris dans ce moment mme. + +--Et il peut me donner des renseignements? + +--Prcieux. Il tait dans l'Inde en mme temps que Zaccone. + +--Savez-vous o il demeure? + +--Quelque part dans la Chausse-d'Antin; mais j'ignore la rue et le +numro. + +--Vous tes mal avec cet Anglais? + +--J'aime Zaccone et lui le dteste; nous sommes en froid cause de +cela. + +--Monsieur l'abb, pensez-vous que le comte de Monte-Cristo soit jamais +venu en France avant le voyage qu'il vient de faire Paris? + +--Ah! pour cela, je puis vous rpondre pertinemment. Non, monsieur, il +n'y est jamais venu, puisqu'il s'est adress moi, il y a six mois, +pour avoir les renseignements qu'il dsirait. De mon ct, comme +j'ignorais quelle poque je serais moi-mme de retour Paris, je lui +ai adress M. Cavalcanti. + +--Andrea? + +--Non; Bartolomeo, le pre. + +--Trs bien, monsieur; je n'ai plus vous demander qu'une chose, et je +vous somme, au nom de l'honneur, de l'humanit et de la religion, de me +rpondre sans dtour. + +--Dites, monsieur. + +--Savez-vous dans quel but M. le comte de Monte-Cristo a achet une +maison Auteuil? + +--Certainement, car il me l'a dit. + +--Dans quel but, monsieur? + +--Dans celui d'en faire un hospice d'alins dans le style de celui +fond par le baron de Pisani, Palerme. Connaissez-vous cet hospice? + +--De rputation, oui, monsieur. + +--C'est une institution magnifique. + +Et l-dessus, l'abb salua l'tranger en homme qui dsire faire +comprendre qu'il ne serait pas fch de se remettre au travail +interrompu. Le visiteur, soit qu'il comprt le dsir de l'abb, soit +qu'il ft au bout de ses questions, se leva son tour. + +L'abb le reconduisit jusqu' la porte. + +Vous faites de riches aumnes, dit le visiteur, et quoiqu'on vous dise +riche, j'oserai vous offrir, quelque chose pour vos pauvres; de votre +ct, daignerez-vous accepter mon offrande? + +--Merci, monsieur, il n'y a qu'une seule chose dont je sois jaloux au +monde, c'est que le bien que je fais vienne de moi. + +--Mais cependant.... + +--C'est une rsolution invariable. Mais cherchez, monsieur, et vous +trouverez: hlas! sur le chemin de chaque homme riche, il y a bien des +misres coudoyer! + +L'abb salua une dernire fois en ouvrant la porte; l'tranger salua +son tour et sortit. + +La voiture le conduisit droit chez M. de Villefort. + +Une heure aprs, la voiture sortit de nouveau, et cette fois se dirigea +vers la rue Fontaine-Saint-Georges. Au n5, elle s'arrta. C'tait l +que demeurait Lord Wilmore. + +L'tranger avait crit Lord Wilmore pour lui demander un rendez-vous +que celui-ci avait fix dix heures. Aussi, comme l'envoy de M. le +prfet de Police arriva dix heures moins dix minutes, lui fut-il +rpondu que Lord Wilmore, qui tait l'exactitude et la ponctualit en +personne, n'tait pas encore rentr, mais qu'il rentrerait pour sr +dix heures sonnantes. + +Le visiteur attendit dans le salon. Ce salon n'avait rien de remarquable +et tait comme tous les salons d'htel garni. + +Une chemine avec deux vases de Svres modernes, une pendule avec un +Amour tendant son arc, une glace en deux morceaux; de chaque ct de +cette glace une gravure reprsentant, l'une Homre portant son guide, +l'autre Blisaire demandant l'aumne, un papier gris sur gris, un meuble +en drap rouge imprim de noir: tel tait le salon de Lord Wilmore. + +Il tait clair par des globes de verre dpoli qui ne rpandaient +qu'une faible lumire, laquelle semblait mnage exprs pour les yeux +fatigus de l'envoy de M. le prfet de Police. + +Au bout de dix minutes d'attente, la pendule sonna dix heures; au +cinquime coup, la porte s'ouvrit, et Lord Wilmore parut. + +Lord Wilmore tait un homme plutt grand que petit, avec des favoris +rares et roux, le teint blanc et les cheveux blonds grisonnants. Il +tait vtu avec toute l'excentricit anglaise, c'est--dire qu'il +portait un habit bleu boutons d'or et haut collet piqu, comme on les +portait en 1811: un gilet de casimir blanc et un pantalon de nankin de +trois pouces trop court, mais que des sous-pieds de mme toffe +empchaient de remonter jusqu'aux genoux. + +Son premier mot en entrant fut: + +Vous savez, monsieur, que je ne parle pas franais. + +--Je sais, du moins, que vous n'aimez pas parler notre langue, +rpondit l'envoy de M. le prfet de Police. + +--Mais vous pouvez la parler, vous, reprit Lord Wilmore, car, si je ne +la parle pas, je la comprends. + +--Et moi, reprit le visiteur en changeant d'idiome, je parle assez +facilement l'anglais pour soutenir la conversation dans cette langue. Ne +vous gnez donc pas, monsieur. + +--Hao! fit Lord Wilmore avec cette intonation qui n'appartient qu'aux +naturels les plus purs de la Grande-Bretagne. + +L'envoy du prfet de Police prsenta Lord Wilmore sa lettre +d'introduction. Celui-ci la lut avec un flegme tout anglican; puis, +lorsqu'il eut termin sa lecture: + +Je comprends, dit-il en anglais; je comprends trs bien. + +Alors commencrent les interrogations. + +Elles furent peu prs les mmes que celles qui avaient t adresses +l'abb Busoni. Mais comme Lord Wilmore, en sa qualit d'ennemi du comte +de Monte-Cristo, n'y mettait pas la mme retenue que l'abb, elles +furent beaucoup plus tendues; il raconta la jeunesse de Monte-Cristo, +qui, selon lui, tait, l'ge de dix ans, entr au service d'un de ces +petits souverains de l'Inde qui font la guerre aux Anglais; c'est l +qu'il l'avait, lui Wilmore, rencontr pour la premire fois, et qu'ils +avaient combattu l'un contre l'autre. Dans cette guerre, Zaccone avait +t fait prisonnier, avait t envoy en Angleterre, mis sur les +pontons, d'o il s'tait enfui la nage. Alors avaient commenc ses +voyages, ses duels, ses passions; alors tait arrive l'insurrection de +Grce, il avait servi dans les rangs des Grecs. Tandis qu'il tait +leur service, il avait dcouvert une mine d'argent dans les montagnes de +la Thessalie, mais il s'tait bien gard de parler de cette dcouverte +personne. Aprs Navarin, et lorsque le gouvernement grec fut consolid, +il demanda au roi Othon un privilge d'exploitation pour cette mine, ce +privilge lui fut accord. De l cette fortune immense qui pouvait, +selon Lord Wilmore monter un ou deux millions de revenu, fortune qui +nanmoins, pouvait tarir tout coup, si la mine elle-mme tarissait. + +Mais, demanda le visiteur, savez-vous pourquoi il est venu en France? + +--Il veut spculer sur les chemins de fer, dit Lord Wilmore; et puis, +comme il est chimiste habile et physicien non moins distingu, il a +dcouvert un nouveau tlgraphe dont il poursuit l'application. + +--Combien dpense-t-il peu prs par an? demanda l'envoy de M. le +prfet de Police. + +--Oh! cinq ou six cent mille francs, tout au plus, dit Lord Wilmore; il +est avare. + +Il tait vident que la haine faisait parler l'Anglais, et que, ne +sachant quelle chose reprocher au comte, il lui reprochait son avarice. + +Savez-vous quelque chose de sa maison d'Auteuil? + +--Oui, certainement. + +--Eh bien, qu'en savez-vous? + +--Vous demandez dans quel but il l'a achete? + +--Oui. + +--Eh bien, le comte est un spculateur qui se ruinera certainement en +essais et en utopies: il prtend qu'il y a Auteuil, dans les environs +de la maison qu'il vient d'acqurir, un courant d'eau minrale qui peut +rivaliser avec les eaux de Bagnres, de Luchon et de Cauterets. Il veut +faire de son acquisition un _badhaus_ comme disent les Allemands. Il a +dj deux ou trois fois retourn tout son jardin pour retrouver le +fameux cours d'eau; et comme il n'a pas pu le dcouvrir, vous allez le +voir, d'ici peu de temps, acheter les maisons qui environnent la +sienne. Or, comme je lui en veux, j'espre que dans son chemin de fer, +dans son tlgraphe lectrique ou dans son exploitation de bains, il va +se ruiner; je le suis pour jouir de sa dconfiture, qui ne peut manquer +d'arriver un jour ou l'autre. + +--Et pourquoi lui en voulez-vous? demanda le visiteur. + +--Je lui en veux, rpondit Lord Wilmore, parce qu'en passant en +Angleterre il a sduit la femme d'un de mes amis. + +--Mais si vous lui en voulez, pourquoi ne cherchez-vous pas vous +venger de lui? + +--Je me suis dj battu trois fois avec le comte, dit l'Anglais: la +premire fois au pistolet; la seconde l'pe; la troisime +l'espadon. + +--Et le rsultat de ces duels a t? + +--La premire fois, il m'a cass le bras; la seconde fois, il m'a +travers le poumon; et la troisime, il m'a fait cette blessure. + +L'Anglais rabattit un col de chemise qui lui montait jusqu'aux oreilles, +et montra une cicatrice dont la rougeur indiquait la date peu ancienne. + +De sorte que je lui en veux beaucoup, rpta l'Anglais, et qu'il ne +mourra, bien sr, que de ma main. + +--Mais, dit l'envoy de la prfecture, vous ne prenez pas le chemin de +le tuer, ce me semble. + +--Hao! fit l'Anglais, tous les jours je vais au tir, et tous les deux +jours Grisier vient chez moi. + +C'tait ce que voulait savoir le visiteur, ou plutt c'tait tout ce que +paraissait savoir l'Anglais. L'agent se leva donc, et aprs avoir salu +Lord Wilmore, qui lui rpondit avec la raideur et la politesse +anglaises, il se retira. + +De son ct, Lord Wilmore, aprs avoir entendu se refermer sur lui la +porte de la rue, rentra dans sa chambre coucher, o, en un tour de +main, il perdit ses cheveux blonds, ses favoris roux, sa fausse mchoire +et sa cicatrice pour retrouver les cheveux noirs, le teint mat et les +dents de perles du comte de Monte-Cristo. + +Il est vrai que, de son ct, ce fut M. de Villefort, et non l'envoy de +M. le prfet de Police, qui rentra chez M. de Villefort. + +Le procureur du roi tait un peu tranquillis par cette double visite, +qui, au reste, ne lui avait rien appris de rassurant, mais qui ne lui +avait rien appris non plus d'inquitant. Il en rsulta que, pour la +premire fois depuis le dner d'Auteuil, il dormit la nuit suivante avec +quelque tranquillit. + + + + +LXX + +Le bal. + + +On en tait arriv aux plus chaudes journes de juillet, lorsque vint se +prsenter son tour, dans l'ordre des temps, ce samedi o devait avoir +lieu le bal de M. de Morcerf. + +Il tait dix heures du soir: les grands arbres du jardin de l'htel du +comte se dtachaient en vigueur sur un ciel o glissaient, dcouvrant, +une tenture d'azur parseme d'toiles d'or, les dernires vapeurs d'un +orage qui avait grond menaant toute la journe. + +Dans les salles du rez-de-chausse, on entendait bruire la musique et +tourbillonner la valse et le galop tandis que des bandes clatantes de +lumire passaient tranchantes travers les ouvertures des persiennes. + +Le jardin tait livr en ce moment une dizaine de serviteurs, qui la +matresse de maison, rassure par le temps qui se rassrnait de plus en +plus, venait de donner l'ordre de dresser le souper. + +Jusque-l on avait hsit si l'on souperait dans la salle manger ou +sous une longue tente de coutil dresse sur la pelouse. Ce beau ciel +bleu, tout parsem d'toiles, venait de dcider le procs en faveur de +la tente et de la pelouse. + +On illuminait les alles du jardin avec les lanternes de couleur, comme +c'est l'habitude en Italie, et l'on surchargeait de bougies et de +fleurs la table du souper, comme c'est l'usage dans tous les pays o +l'on comprend un peu ce luxe de la table, le plus rare de tous les +luxes, quand on veut le rencontrer complet. + +Au moment o la comtesse de Morcerf rentrait dans ses salons, aprs +avoir donn ses derniers ordres, les salons commenaient se remplir +d'invits qu'attirait la charmante hospitalit de la comtesse, bien plus +que la position distingue du comte; car on tait sr d'avance que cette +fte offrirait, grce au bon got de Mercds, quelques dtails dignes +d'tre raconts ou copis au besoin. + +Mme Danglars, qui les vnements que nous avons raconts avaient +inspir une profonde inquitude, hsitait aller chez Mme de Morcerf, +lorsque dans la matine sa voiture avait crois celle de Villefort. +Villefort lui avait fait un signe, les deux voitures s'taient +rapproches, et travers les portires: + +Vous allez chez Mme de Morcerf, n'est-ce pas? avait demand le +procureur du roi. + +--Non, avait rpondu Mme Danglars, je suis trop souffrante. + +--Vous avez tort, reprit Villefort avec un regard significatif; il +serait important que l'on vous y vt. + +--Ah! croyez-vous? demanda la baronne. + +--Je le crois. + +--En ce cas, j'irai. + +Et les deux voitures avaient repris leur course divergente. Mme +Danglars tait donc venue, non seulement belle de sa propre beaut, mais +encore blouissante de luxe; elle entrait par une porte au moment o +Mercds entrait par l'autre. + +La comtesse dtacha Albert au-devant de Mme Danglars; Albert s'avana, +fit la baronne, sur sa toilette, les compliments mrits, et lui prit +le bras pour la conduire la place qu'il lui plairait de choisir. + +Albert regarda autour de lui. + +Vous cherchez ma fille? dit en souriant la baronne. + +--Je l'avoue, dit Albert; auriez-vous eu la cruaut de ne pas nous +l'amener? + +--Rassurez-vous, elle a rencontr Mlle de Villefort et a pris son bras; +tenez, les voici qui nous suivent toutes les deux en robes blanches, +l'une avec un bouquet de camlias, l'autre avec un bouquet de myosotis; +mais dites-moi donc?... + +--Que cherchez-vous votre tour? demanda Albert en souriant. + +--Est-ce que vous n'aurez pas ce soir le comte de Monte-Cristo? + +--Dix-sept! rpondit Albert. + +--Que voulez-vous dire? + +--Je veux dire que cela va bien, reprit le vicomte en riant, et que vous +tes la dix-septime personne qui me fait la mme question; il va bien +le comte!... je lui en fais mon compliment.... + +--Et rpondez-vous tout le monde comme moi? + +--Ah! c'est vrai, je ne vous ai pas rpondu; rassurez-vous, madame, nous +aurons l'homme la mode, nous sommes des privilgis. + +--tiez-vous hier l'Opra? + +--Non. + +--Il y tait, lui. + +--Ah! vraiment! Et l'_excentric man_ a-t-il fait quelque nouvelle +originalit? + +--Peut-il se montrer sans cela? Elssler dansait dans le _Diable +boiteux_; la princesse grecque tait dans le ravissement. Aprs la +cachucha, il a pass une bague magnifique dans la queue du bouquet, et +l'a jet la charmante danseuse, qui au troisime acte a reparu, pour +lui faire honneur, avec sa bague au doigt. Et sa princesse grecque, +l'aurez-vous? + +--Non, il faut que vous vous en priviez; sa position dans la maison du +comte n'est pas assez fixe. + +--Tenez, laissez-moi ici et allez saluer Mme de Villefort, dit la +baronne: je vois qu'elle meurt d'envie de vous parler. + +Albert salua Mme Danglars et s'avana vers Mme de Villefort, qui ouvrit +la bouche mesure qu'il approchait. + +Je parie, dit Albert en l'interrompant, que je sais ce que vous allez +me dire? + +--Ah! par exemple! dit Mme de Villefort. + +--Si je devine juste, me l'avouerez-vous? + +--Oui. + +--D'honneur? + +--D'honneur. + +--Vous alliez me demander si le comte de Monte-Cristo tait arriv ou +allait venir? + +--Pas du tout. Ce n'est pas de lui que je m'occupe en ce moment. +J'allais vous demander si vous aviez reu des nouvelles de M. Franz. + +--Oui, hier. + +--Que vous disait-il? + +--Qu'il partait en mme temps que sa lettre. + +--Bien! Maintenant, le comte? + +--Le comte viendra, soyez tranquille. + +--Vous savez qu'il a un autre nom que Monte-Cristo? + +--Non, je ne savais pas. + +--Monte-Cristo est un nom d'le, et il a un nom de famille. + +--Je ne l'ai jamais entendu prononcer. + +--Eh bien, je suis plus avance que vous; il s'appelle Zaccone. + +--C'est possible. + +--Il est Maltais. + +--C'est possible encore. + +--Fils d'un armateur. + +--Oh! mais, en vrit, vous devriez raconter ces choses-l tout haut, +vous auriez le plus grand succs. + +--Il a servi dans l'Inde, exploite une mine d'argent en Thessalie, et +vient Paris pour faire un tablissement d'eaux minrales Auteuil. + +--Eh bien, la bonne heure, dit Morcerf, voil des nouvelles! Me +permettez-vous de les rpter? + +--Oui, mais petit petit, une une, sans dire qu'elles viennent de +moi. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que c'est presque un secret surpris. + +-- qui? + +-- la police. + +--Alors ces nouvelles se dbitaient.... + +--Hier soir, chez le prfet. Paris s'est mu, vous le comprenez bien, +la vue de ce luxe inusit, et la police a pris des informations. + +--Bien! il ne manquait plus que d'arrter le comte comme vagabond, sous +prtexte qu'il est trop riche. + +--Ma foi, c'est ce qui aurait bien pu lui arriver si les renseignements +n'avaient pas t si favorables. + +--Pauvre comte, et se doute-t-il du pril qu'il a couru? + +--Je ne crois pas. + +--Alors, c'est charit que de l'en avertir. son arrive je n'y +manquerai pas. + +En ce moment un beau jeune homme aux yeux vifs, aux cheveux noirs, la +moustache luisante, vint saluer respectueusement Mme de Villefort. +Albert lui tendit la main. + +Madame, dit Albert, j'ai l'honneur de vous prsenter M. Maximilien +Morrel, capitaine aux spahis, l'un de nos bons et surtout de nos braves +officiers. + +--J'ai dj eu le plaisir de rencontrer monsieur Auteuil, chez M. le +comte de Monte-Cristo, rpondit Mme de Villefort en se dtournant avec +une froideur marque. + +Cette rponse, et surtout le ton dont elle tait faite, serrrent le +coeur du pauvre Morrel; mais une compensation lui tait mnage: en se +retournant, il vit l'encoignure de la porte une belle et blanche +figure dont les yeux dilats et sans expression apparente s'attachaient +sur lui, tandis que le bouquet de myosotis montait lentement ses +lvres. + +Ce salut fut si bien compris que Morrel, avec la mme expression de +regard, approcha son tour son mouchoir de sa bouche; et les deux +statues vivantes dont le coeur battait si rapidement sous le marbre +apparent de leur visage, spares l'une de l'autre par toute la largeur +de la salle, s'oublirent un instant, ou plutt un instant oublirent +tout le monde dans cette muette contemplation. + +Elles eussent pu rester plus longtemps ainsi perdues l'une dans l'autre, +sans que personne remarqut leur oubli de toutes choses: le comte de +Monte-Cristo venait d'entrer. + +Nous l'avons dj dit, le comte, soit prestige factice, soit prestige +naturel, attirait l'attention partout o il se prsentait; ce n'tait +pas son habit noir, irrprochable il est vrai dans sa coupe, mais simple +et sans dcorations; ce n'tait pas son gilet blanc sans aucune +broderie; ce n'tait pas son pantalon embotant un pied de la forme la +plus dlicate, qui attiraient l'attention: c'taient son teint mat, ses +cheveux noirs onds, c'tait son visage calme et pur, c'tait son oeil +profond et mlancolique, c'tait enfin sa bouche dessine avec une +finesse merveilleuse, et qui prenait si facilement l'expression d'un +haut ddain, qui faisaient que tous les yeux se fixaient sur lui. + +Il pouvait y avoir des hommes plus beaux, mais il n'y en avait certes +pas de plus _significatifs_, qu'on nous passe cette expression: tout +dans le comte voulait dire quelque chose et avait sa valeur; car +l'habitude de la pense utile avait donn ses traits, l'expression +de son visage et au plus insignifiant de ses gestes une souplesse et une +fermet incomparables. + +Et puis notre monde parisien est si trange, qu'il n'et peut-tre point +fait attention tout cela, s'il n'y et eu sous tout cela une +mystrieuse histoire dore par une immense fortune. + +Quoi qu'il en soit, il s'avana, sous le poids des regards et travers +l'change des petits saluts jusqu' Mme de Morcerf, qui, debout devant +la chemine garnie de fleurs, l'avait vu apparatre dans une glace +place en face de la porte, et s'tait prpare pour le recevoir. + +Elle se retourna donc vers lui avec un sourire compos au moment mme o +il s'inclinait devant elle. + +Sans doute elle crut que le comte allait lui parler; sans doute, de son +ct, le comte crut qu'elle allait lui adresser la parole; mais des deux +cts ils restrent muets, tant une banalit leur semblait sans doute +indigne de tous deux; et, aprs un change de saluts, Monte-Cristo se +dirigea vers Albert, qui venait lui la main ouverte. + +Vous avez vu ma mre? demanda Albert. + +--Je viens d'avoir l'honneur de la saluer, dit le comte, mais je n'ai +point aperu votre pre. + +--Tenez! il cause politique, l-bas, dans ce petit groupe de grandes +clbrits. + +--En vrit, dit Monte-Cristo, ces messieurs que je vois l-bas sont des +clbrits? je ne m'en serais pas dout! Et de quel genre? Il y a des +clbrits de toute espce, comme vous savez. + +--Il y a d'abord un savant, ce grand monsieur sec; il a dcouvert dans +la campagne de Rome une espce de lzard qui a une vertbre de plus que +les autres, et il est revenu faire part l'Institut de cette +dcouverte. La chose a t longtemps conteste: mais force est reste au +grand monsieur sec. La vertbre avait fait beaucoup de bruit dans le +monde savant; le grand monsieur sec n'tait que chevalier de la Lgion +d'honneur, on l'a nomm officier. + +-- la bonne heure! dit Monte-Cristo, voil une croix qui me parat +sagement donne; alors, s'il trouve une seconde vertbre, on le fera +commandeur? + +--C'est probable, dit Morcerf. + +--Et cet autre qui a eu la singulire ide de s'affubler d'un habit bleu +brod de vert, quel peut-il tre? + +--Ce n'est pas lui qui a eu l'ide de s'affubler de cet habit: c'est la +Rpublique, laquelle, comme vous le savez, tait un peu artiste, et qui, +voulant donner un uniforme aux acadmiciens, a pri David de leur +dessiner un habit. + +--Ah! vraiment, dit Monte-Cristo; ainsi ce monsieur est acadmicien? + +--Depuis huit jours il fait partie de la docte assemble. + +--Et quel est son mrite, sa spcialit? + +--Sa spcialit? Je crois qu'il enfonce des pingles dans la tte des +lapins, qu'il fait manger de la garance aux poules et qu'il repousse +avec des baleines la moelle pinire des chiens. + +--Et il est de l'Acadmie des sciences pour cela? + +--Non pas, de l'Acadmie franaise. + +--Mais qu'a donc faire l'Acadmie franaise l-dedans? + +--Je vais vous dire, il parat.... + +--Que ses expriences ont fait faire un grand pas la science, sans +doute? + +--Non, mais qu'il crit en fort bon style. + +--Cela doit, dit Monte-Cristo, flatter normment l'amour-propre des +lapins qui il enfonce des pingles dans la tte, des poules dont il +teint les os en rouge, et des chiens dont il repousse la moelle +pinire. + +Albert se mit rire. + +Et cet autre? demanda le comte. + +--Cet autre? + +--Oui, le troisime. + +--Ah! l'habit bleu barbeau? + +--Oui. + +--C'est un collgue du comte, qui vient de s'opposer le plus chaudement + ce que la Chambre des pairs ait un uniforme; il a eu un grand succs +de tribune ce propos-l; il tait mal avec les gazettes librales, +mais sa noble opposition aux dsirs de la cour vient de le raccommoder +avec elles; on parle de le nommer ambassadeur. + +--Et quels sont ses titres la pairie? + +--Il a fait deux ou trois opras-comiques, pris quatre ou cinq actions +au _Sicle_, et vot cinq ou six ans pour le ministre. + +--Bravo! vicomte, dit Monte-Cristo en riant, vous tes un charmant +cicrone; maintenant vous me rendrez un service, n'est-ce pas? + +--Lequel? + +--Vous ne me prsenterez pas ces messieurs, et s'ils demandent +m'tre prsents, vous me prviendrez. + +En ce moment le comte sentit qu'on lui posait la main sur le bras; il se +retourna, c'tait Danglars. + +Ah! c'est vous, baron! dit-il. + +--Pourquoi m'appelez-vous baron? dit Danglars; vous savez bien que je ne +tiens pas mon titre. Ce n'est pas comme vous, vicomte; vous y tenez, +n'est-ce pas, vous?. + +--Certainement, rpondit Albert, attendu que si je n'tais pas vicomte, +je ne serais plus rien, tandis que vous, vous pouvez sacrifier votre +titre de baron, vous resterez encore millionnaire. + +--Ce qui me parat le plus beau titre sous la royaut de Juillet, reprit +Danglars. + +--Malheureusement, dit Monte-Cristo, on n'est pas millionnaire vie +comme on est baron, pair de France ou acadmicien; tmoins les +millionnaires Frank et Poulmann, de Francfort, qui viennent de faire +banqueroute. + +--Vraiment? dit Danglars en plissant. + +--Ma foi, j'en ai reu la nouvelle ce soir par un courrier; j'avais +quelque chose comme un million chez eux; mais, averti temps, j'en ai +exig le remboursement voici un mois peu prs. + +--Ah! mon Dieu! reprit Danglars; ils ont tir sur moi pour deux cent +mille francs. + +--Eh bien, vous voil prvenu; leur signature vaut cinq pour cent. + +--Oui, mais je suis prvenu trop tard, dit Danglars, j'ai fait honneur +leur signature. + +--Bon! dit Monte-Cristo, voil deux cent mille francs qui sont alls +rejoindre.... + +--Chut! dit Danglars; ne parlez donc pas de ces choses-l.... + +Puis, s'approchant de Monte-Cristo: surtout devant M. Cavalcanti fils, +ajouta le banquier, qui, en prononant ces mots, se tourna en souriant +du ct du jeune homme. + +Morcerf avait quitt le comte pour aller parler sa mre. Danglars le +quitta pour saluer Cavalcanti fils. Monte-Cristo se trouva un instant +seul. + +Cependant la chaleur commenait devenir excessive. + +Les valets circulaient dans les salons avec des plateaux chargs de +fruits et de glaces. + +Monte-Cristo essuya avec son mouchoir son visage mouill de sueur; mais +il se recula quand le plateau passa devant lui, et ne prit rien pour se +rafrachir. + +Mme de Morcerf ne perdait pas du regard Monte-Cristo. Elle vit passer le +plateau sans qu'il y toucht; elle saisit mme le mouvement par lequel +il s'en loigna. + +Albert, dit-elle, avez-vous remarqu une chose? + +--Laquelle, ma mre? + +--C'est que le comte n'a jamais voulu accepter de dner chez M. de +Morcerf. + +--Oui, mais il a accept de djeuner chez moi, puisque c'est par ce +djeuner qu'il a fait son entre dans le monde. + +--Chez vous n'est pas chez le comte, murmura Mercds, et, depuis qu'il +est ici, je l'examine. + +--Eh bien? + +--Eh bien, il n'a encore rien pris. + +--Le comte est trs sobre. + +Mercds sourit tristement. + +Rapprochez-vous de lui, dit-elle, et, au premier plateau qui passera, +insistez. + +--Pourquoi cela, ma mre? + +--Faites-moi ce plaisir, Albert, dit Mercds. + +Albert baisa la main de sa mre, et alla se placer prs du comte. + +Un autre plateau passa charg comme les prcdents; elle vit Albert +insister prs du comte, prendre mme une glace et la lui prsenter, mais +il refusa obstinment. + +Albert revint prs de sa mre; la comtesse tait trs ple. + +Eh bien, dit-elle, vous voyez, il a refus. + +--Oui; mais en quoi cela peut-il vous proccuper? + +--Vous le savez, Albert, les femmes sont singulires. J'aurais vu avec +plaisir le comte prendre quelque chose chez moi, ne ft-ce qu'un grain +de grenade. Peut-tre au reste ne s'accommode-t-il pas des coutumes +franaises, peut-tre a-t-il des prfrences pour quelque chose. + +--Mon Dieu, non! je l'ai vu en Italie prendre de tout; sans doute qu'il +est mal dispos ce soir. + +--Puis, dit la comtesse, ayant toujours habit des climats brillants, +peut-tre est-il moins sensible qu'un autre la chaleur? + +--Je ne crois pas, car il se plaignait d'touffer, demandait pourquoi, +puisqu'on a dj ouvert les fentres, on n'a pas aussi ouvert les +jalousies. + +--En effet, dit Mercds, c'est un moyen de m'assurer si cette +abstinence est un parti pris. + +Et elle sortit du salon. + +Un instant aprs, les persiennes s'ouvrirent, et l'on put, travers +les jasmins et les clmatites qui garnissaient les fentres, voir tout +le jardin illumin avec les lanternes et le souper servi sous la tente. + +Danseurs et danseuses, joueurs et causeurs poussrent un cri de joie: +tous ces poumons altrs aspiraient avec dlices l'air qui entrait +flots. + +Au mme moment, Mercds reparut, plus ple qu'elle n'tait sortie, mais +avec cette fermet de visage qui tait remarquable chez elle dans +certaines circonstances. Elle alla droit au groupe dont son mari formait +le centre: + +N'enchanez pas ces messieurs ici, monsieur le comte, dit-elle, ils +aimeront autant, s'ils ne jouent pas, respirer au jardin qu'touffer +ici. + +--Ah! madame, dit un vieux gnral fort galant, qui avait chant: +_Partons pour la Syrie_! en 1809, nous n'irons pas seuls au jardin. + +--Soit, dit Mercds, je vais donc donner l'exemple. + +Et se retournant vers Monte-Cristo: + +Monsieur le comte, dit-elle, faites-moi l'honneur de m'offrir votre +bras. + +Le comte chancela presque ces simples paroles; puis il regarda un +moment Mercds. Ce moment eut la rapidit de l'clair, et cependant il +parut la comtesse qu'il durait un sicle, tant Monte-Cristo avait mis +de penses dans ce seul regard. Il offrit son bras la comtesse; elle +s'y appuya, ou, pour mieux dire, elle l'effleura de sa petite main, et +tous deux descendirent un des escaliers du perron bord de rhododendrons +et de camlias. Derrire eux, et par l'autre escalier, s'lancrent dans +le jardin, avec de bruyantes exclamations de plaisir, une vingtaine de +promeneurs. + + + + +LXXI + +Le pain et le sel. + + +Madame de Morcerf entra sous la vote de feuillage avec son compagnon: +cette vote tait une alle de tilleuls qui conduisait une serre. + +Il faisait trop chaud dans le salon, n'est-ce pas, monsieur le comte? +dit-elle. + +--Oui madame; et votre ide de faire ouvrir les portes et les persiennes +est une excellente ide. + +En achevant ces mots, le comte s'aperut que la main de Mercds +tremblait. + +Mais vous, avec cette robe lgre et sans autres prservatifs autour du +cou que cette charpe de gaze, vous aurez peut-tre froid? dit-il. + +--Savez-vous o je vous mne? dit la comtesse, sans rpondre la +question de Monte-Cristo. + +--Non, madame, rpondit celui-ci; amis, vous le voyez, je ne fais pas de +rsistance. + +-- la serre, que vous voyez l, au bout de l'alle que nous suivons. + +Le comte regarda Mercds comme pour l'interroger; mais elle continua +son chemin sans rien dire, et de son ct Monte-Cristo resta muet. + +On arriva dans le btiment, tout garni de fruits magnifiques qui, ds le +commencement de juillet, atteignaient leur maturit sous cette +temprature toujours calcule pour remplacer la chaleur du soleil, si +souvent absente chez nous. + +La comtesse quitta le bras de Monte-Cristo, et alla cueillir un cep +une grappe de raisin muscat. + +Tenez, monsieur le comte, dit-elle avec un sourire si triste que l'on +et pu voir poindre les larmes au bord de ses yeux, tenez, nos raisins +de France ne sont point comparables, je le sais, vos raisins de Sicile +et de Chypre, mais vous serez indulgent pour notre pauvre soleil du +Nord. + +Le comte s'inclina, et fit un pas en arrire. + +Vous me refusez? dit Mercds d'une voix tremblante. + +--Madame, rpondit Monte-Cristo, je vous prie bien humblement de +m'excuser, mais je ne mange jamais de muscat. + +Mercds laissa tomber la grappe en soupirant. Une pche magnifique +pendait un espalier voisin chauff, comme le cep de vigne, par cette +chaleur artificielle de la serre. Mercds s'approcha du fruit velout, +et le cueillit. + +Prenez cette pche, alors, dit-elle. + +Mais le comte fit le mme geste de refus. + +Oh! encore! dit-elle avec un accent si douloureux qu'on sentait que cet +accent touffait un sanglot; en vrit, j'ai du malheur. + +Un long silence suivit cette scne; la pche, comme la grappe de raisin, +avait roul sur le sable. + +Monsieur le comte, reprit enfin Mercds en regardant Monte-Cristo d'un +oeil suppliant, il y a une touchante coutume arabe qui fait amis +ternellement ceux qui ont partag le pain et le sel sous le mme toit. + +--Je la connais, madame, rpondit le comte; mais nous sommes en France +et non en Arabie, et en France, il n'y a pas plus d'amitis ternelles +que de partage du sel et du pain. + +--Mais enfin, dit la comtesse palpitante et les yeux attachs sur les +yeux de Monte-Cristo, dont elle ressaisit presque convulsivement le bras +avec ses deux mains, nous sommes amis, n'est-ce pas? + +Le sang afflua au coeur du comte, qui devint ple comme la mort, puis, +remontant du coeur la gorge, il envahit ses joues et ses yeux nagrent +dans le vague pendant quelques secondes, comme ceux d'un homme frapp +d'blouissement. + +Certainement que nous sommes amis, madame, rpliqua-t-il; d'ailleurs, +pourquoi ne le serions-nous pas? + +Ce ton tait si loin de celui que dsirait Mme de Morcerf, qu'elle se +retourna pour laisser chapper un soupir qui ressemblait un +gmissement. + +Merci, dit-elle. + +Et elle se remit marcher. Ils firent ainsi le tour du jardin sans +prononcer une seule parole. + +Monsieur, reprit tout coup la comtesse aprs dix minutes de promenade +silencieuse, est-il vrai que vous ayez tant vu, tant voyag, tant +souffert? + +--J'ai beaucoup souffert, oui, madame, rpondit Monte-Cristo. + +--Mais vous tes heureux, maintenant? + +--Sans doute, rpondit le comte, car personne ne m'entend me plaindre. + +--Et votre bonheur prsent vous fait l'me plus douce? + +--Mon bonheur prsent gale ma misre passe, dit le comte. + +--N'tes-vous pas mari? demanda la comtesse. + +--Moi, mari, rpondit Monte-Cristo en tressaillant, qui a pu vous dire +cela? + +--On ne me l'a pas dit, mais plusieurs fois on vous a vu conduire +l'Opra une jeune et belle personne. + +--C'est une esclave que j'ai achete Constantinople, madame, une fille +de prince dont j'ai fait ma fille, n'ayant pas d'autre affection au +monde. + +--Vous vivez seul ainsi? + +--Je vis seul. + +--Vous n'avez pas de soeur... de fils... de pre?... + +--Je n'ai personne. + +--Comment pouvez-vous vivre ainsi, sans rien qui vous attache la vie? + +--Ce n'est pas ma faute, madame. Malte, j'ai aim une jeune fille et +j'allais l'pouser, quand la guerre est venue et m'a enlev loin d'elle +comme un tourbillon. J'avais cru qu'elle m'aimait assez pour m'attendre, +pour demeurer fidle mme mon tombeau. Quand je suis revenu, elle +tait marie. C'est l'histoire de tout homme qui a pass par l'ge de +vingt ans. J'avais peut-tre le coeur plus faible que les autres, et +j'ai souffert plus qu'ils n'eussent fait ma place, voil tout. + +La comtesse s'arrta un moment, comme si elle et eu besoin de cette +halte pour respirer. + +Oui, dit-elle, et cet amour vous est rest au coeur.... On n'aime bien +qu'une fois.... Et avez-vous jamais revu cette femme? + +--Jamais. + +--Jamais! + +--Je ne suis point retourn dans le pays o elle tait. + +-- Malte? + +--Oui, Malte. + +--Elle est Malte, alors? + +--Je le pense. + +--Et lui avez-vous pardonn ce qu'elle vous a fait souffrir? + +-- elle, oui. + +--Mais elle seulement; vous hassez toujours ceux qui vous ont spar +d'elle? + +La comtesse se plaa en face de Monte-Cristo, elle tenait encore la +main un fragment de la grappe parfume. + +Prenez, dit-elle. + +--Jamais je ne mange de muscat, madame rpondit Monte-Cristo, comme +s'il n'et t question de rien entre eux ce sujet. + +La comtesse lana la grappe dans le massif le plus proche avec un geste +de dsespoir. + +Inflexible! murmura-t-elle. + +Monte-Cristo demeura aussi impassible que si le reproche ne lui tait +pas adress. Albert accourait en ce moment. + +Oh! ma mre, dit-il, un grand malheur! + +--Quoi! qu'est-il arriv? demanda la comtesse en se redressant comme si, +aprs le rve, elle et t amene la ralit: un malheur, avez-vous +dit? En effet, il doit arriver des malheurs. + +--M. de Villefort est ici. + +--Eh bien? + +--Il vient chercher sa femme et sa fille. + +--Et pourquoi cela? + +--Parce que Mme la marquise de Saint-Mran est arrive Paris, +apportant la nouvelle que M. de Saint-Mran est mort en quittant +Marseille, au premier relais. Mme de Villefort, qui tait fort gaie, ne +voulait ni comprendre, ni croire ce malheur; mais Mlle Valentine, aux +premiers mots, et quelques prcautions qu'ait prises son pre, a tout +devin: ce coup l'a terrasse comme la foudre, et elle est tombe +vanouie. + +--Et qu'est M. de Saint-Mran Mlle de Villefort? demanda le comte. + +--Son grand-pre maternel. Il venait pour hter le mariage de Franz et +de sa petite-fille. + +--Ah! vraiment! + +--Voil Franz retard. Pourquoi M. de Saint-Mran n'est-il pas aussi +bien un aeul de Mlle Danglars? + +--Albert! Albert! dit Mme de Morcerf du ton d'un doux reproche, que +dites-vous l? Ah! monsieur le comte, vous pour qui il a une si grande +considration, dites-lui qu'il a mal parl! + +Elle fit quelques pas en avant. + +Monte-Cristo la regarda si trangement et avec une expression la fois +si rveuse et si empreinte d'une affectueuse admiration, qu'elle revint +sur ses pas. + +Alors elle lui prit la main en mme temps qu'elle pressait celle de son +fils, et les joignant toutes deux: + +Nous sommes amis, n'est-ce pas? dit-elle. + +--Oh! votre ami, madame, je n'ai point cette prtention, dit le comte; +mais, en tout cas, je suis votre bien respectueux serviteur. + +La comtesse partit avec un inexprimable serrement de coeur; et avant +qu'elle et fait dix pas, le comte lui vit mettre son mouchoir ses +yeux. + +Est-ce que vous n'tes pas d'accord, ma mre et vous? demanda Albert +avec tonnement. + +--Au contraire, rpondit le comte, puisqu'elle vient de me dire devant +vous que nous sommes amis. + +Et ils regagnrent le salon que venaient de quitter Valentine et M. et +Mme de Villefort. Il va sans dire que Morrel tait sorti derrire eux. + + + + +LXXII + +Madame de Saint-Mran. + + +Une scne lugubre venait en effet de se passer dans la maison de M. de +Villefort. + +Aprs le dpart des deux dames pour le bal, o toutes les instances de +Mme de Villefort n'avaient pu dterminer son mari l'accompagner, le +procureur du roi s'tait, selon sa coutume, enferm dans son cabinet +avec une pile de dossiers qui eussent effray tout autre, mais qui, dans +les temps ordinaires de sa vie, suffisaient peine satisfaire son +robuste apptit de travailleur. + +Mais, cette fois, les dossiers taient chose de forme. Villefort ne +s'enfermait point pour travailler, mais pour rflchir; et, sa porte +ferme, l'ordre donn qu'on ne le dranget que pour chose d'importance, +il s'assit dans son fauteuil et se mit repasser encore une fois dans +sa mmoire tout ce qui, depuis sept huit jours, faisait dborder la +coupe de ses sombres chagrins et de ses amers souvenirs. + +Alors, au lieu d'attaquer les dossiers entasss devant lui, il ouvrit un +tiroir de son bureau, fit jouer un secret, et tira la liasse de ses +notes personnelles, manuscrits prcieux, parmi lesquels il avait class +et tiquet avec des chiffres connus de lui seul les noms de tous ceux +qui, dans sa carrire politique, dans ses affaires d'argent, dans ses +poursuites de barreau ou dans ses mystrieuses amours, taient devenus +ses ennemis. + +Le nombre en tait si formidable aujourd'hui qu'il avait commenc +trembler; et cependant, tous ces noms, si puissants et si formidables +qu'ils fussent, l'avaient fait bien des fois sourire, comme sourit le +voyageur qui, du fate culminant de la montagne, regarde ses pieds les +pics aigus, les chemins impraticables et les artes des prcipices prs +desquels il a, pour arriver, si longtemps et si pniblement ramp. + +Quand il eut bien repass tous ces noms dans sa mmoire, quand il les +eut bien relus, bien tudis, bien comments sur ses listes, il secoua +la tte. + +Non, murmura-t-il, aucun de ces ennemis n'aurait attendu patiemment et +laborieusement jusqu'au jour o nous sommes, pour venir m'craser +maintenant avec ce secret. Quelquefois, comme dit Hamlet, le bruit des +choses les plus profondment enfonces sort de terre, et, comme les +feux du phosphore, court follement dans l'air, mais ce sont des flammes +qui clairent un moment pour garer. L'histoire aura t raconte par le +Corse quelque prtre, qui l'aura raconte son tour. M. de +Monte-Cristo l'aura sue, et pour s'claircir.... + +Mais quoi bon s'claircir? reprenait Villefort aprs un instant de +rflexion. Quel intrt M. de Monte-Cristo, M. Zaccone, fils d'un +armateur de Malte, exploiteur d'une mine d'argent en Thessalie, venant +pour la premire fois en France, a-t-il de s'claircir d'un fait sombre, +mystrieux et inutile comme celui-l? Au milieu des renseignements +incohrents qui m'ont t donns par cet abb Busoni et par ce Lord +Wilmore, par cet ami et par cet ennemi, une seule chose ressort claire, +prcise, patente mes yeux: c'est que dans aucun temps, dans aucun cas, +dans aucune circonstance, il ne peut y avoir eu le moindre contact entre +moi et lui. + +Mais Villefort se disait ces paroles sans croire lui-mme ce qu'il +disait. Le plus terrible pour lui n'tait pas encore la rvlation, car +il pouvait nier, ou mme rpondre; il s'inquitait peu de ce _Mane, +Thecel, Phars_, qui apparaissait tout coup en lettres de sang sur la +muraille, mais ce qui l'inquitait, c'tait de connatre le corps auquel +appartenait la main qui les avait traces. + +Au moment o il essayait de se rassurer lui-mme, et o, au lieu de cet +avenir politique que, dans ses rves d'ambition, il avait entrevu +quelquefois, il se composait, dans la crainte d'veiller cet ennemi +endormi depuis si longtemps, un avenir restreint aux joies du foyer, un +bruit de voiture retentit dans la cour; puis il entendit dans son +escalier la marche d'une personne ge, puis des sanglots et des hlas! +comme les domestiques en trouvent lorsqu'ils veulent devenir +intressants par la douleur de leurs matres. + +Il se hta de tirer le verrou de son cabinet, et bientt, sans tre +annonce, une vieille dame entra, son chle sur le bras et son chapeau +la main. Ses cheveux blanchis dcouvraient un front mat comme l'ivoire +jauni, et ses yeux, l'angle desquels l'ge avait creus des rides +profondes, disparaissaient presque sous le gonflement des pleurs. + +Oh! monsieur, dit-elle; ah! monsieur, quel malheur! moi aussi, j'en +mourrai! oh! oui, bien certainement j'en mourrai! + +Et, tombant sur le fauteuil le plus proche de la porte, elle clata en +sanglots. + +Les domestiques, debout sur le seuil, et n'osant aller plus loin, +regardaient le vieux serviteur de Noirtier, qui, ayant entendu ce bruit +de la chambre de son matre, tait accouru aussi et se tenait derrire +les autres. Villefort se leva et courut sa belle-mre, car c'tait +elle-mme. + +Eh! mon Dieu! madame, demanda-t-il, que s'est-il pass? qui vous +bouleverse ainsi? et M. de Saint-Mran ne vous accompagne-t-il pas? + +--M. de Saint-Mran est mort, dit la vieille marquise, sans prambule, +sans expression, et avec une sorte de stupeur. + +Villefort recula d'un pas et frappa ses mains l'une contre l'autre. + +Mort!... balbutia-t-il; mort ainsi... subitement? + +--Il y a huit jours, continua Mme de Saint-Mran, nous montmes ensemble +en voiture aprs dner. M. de Saint-Mran tait souffrant depuis quelques +jours: cependant l'ide de revoir notre chre Valentine le rendait +courageux, et malgr ses douleurs il avait voulu partir, lorsque, six +lieues de Marseille, il fut pris, aprs avoir mang ses pastilles +habituelles, d'un sommeil si profond qu'il ne me semblait pas naturel; +cependant j'hsitais le rveiller, quand il me sembla que son visage +rougissait et que les veines de ses tempes battaient plus violemment que +d'habitude. Mais cependant, comme la nuit tait venue et que je ne +voyais plus rien, je le laissai dormir; bientt il poussa un cri sourd +et dchirant comme celui d'un homme qui souffre en rve, et renversa +d'un brusque mouvement sa tte en arrire. J'appelai le valet de +chambre, je fis arrter le postillon, j'appelai M. de Saint-Mran, je +lui fis respirer mon flacon de sels, tout tait fini, il tait mort, et +ce fut cte cte avec son cadavre que j'arrivai Aix. + +Villefort demeurait stupfait et la bouche bante. + +Et vous appeltes un mdecin, sans doute? + +-- l'instant mme; mais, comme je vous l'ai dit, il tait trop tard. + +--Sans doute; mais au moins pouvait-il reconnatre de quelle maladie le +pauvre marquis tait mort. + +--Mon Dieu! oui, monsieur, il me l'a dit; il parat que c'est d'une +apoplexie foudroyante. + +--Et que ftes-vous alors? + +--M. de Saint-Mran avait toujours dit que, s'il mourait loin de Paris, +il dsirait que son corps ft ramen dans le caveau de la famille. Je +l'ai fait mettre dans un cercueil de plomb, et je le prcde de quelques +jours. + +--Oh! mon Dieu, pauvre mre! dit Villefort; de pareils soins aprs un +pareil coup, et votre ge! + +--Dieu m'a donn la force jusqu'au bout; d'ailleurs, ce cher marquis, il +et certes fait pour moi ce que j'ai fait pour lui. Il est vrai que +depuis que je l'ai quitt l-bas, je crois que je suis folle. Je ne peux +plus pleurer; il est vrai qu'on dit qu' mon ge on n'a plus de larmes; +cependant il me semble que tant qu'on souffre on devrait pouvoir +pleurer. O est Valentine, monsieur? c'est pour elle que nous revenions, +je veux voir Valentine. + +Villefort pensa qu'il serait affreux de rpondre que Valentine tait au +bal; il dit seulement la marquise que sa petite-fille tait sortie +avec sa belle-mre et qu'on allait la prvenir. + + l'instant mme, monsieur, l'instant mme, je vous en supplie, dit +la vieille dame. + +Villefort mit sous son bras le bras de Mme de Saint-Mran et la +conduisit son appartement. + +Prenez du repos, dit-il, ma mre. + +La marquise leva la tte ce mot, et voyant cet homme qui lui +rappelait cette fille tant regrette qui revivait pour elle dans +Valentine, elle se sentit frappe par ce nom de mre, se mit fondre en +larmes, et tomba genoux dans un fauteuil o elle ensevelit sa tte +vnrable. + +Villefort la recommanda aux soins des femmes, tandis que le vieux +Barrois remontait tout effar chez son matre; car rien n'effraie tant +les vieillards que lorsque la mort quitte un instant leur ct pour +aller frapper un autre vieillard. Puis, tandis que Mme de Saint-Mran, +toujours agenouille, priait du fond du coeur, il envoya chercher une +voiture de place et vint lui-mme prendre chez Mme de Morcerf sa femme +et sa fille pour les ramener la maison. Il tait si ple lorsqu'il +parut la porte du salon que Valentine courut lui en s'criant: + +Oh! mon pre! il est arriv quelque malheur! + +--Votre bonne maman vient d'arriver, Valentine, dit M. de Villefort. + +--Et mon grand-pre? demanda la jeune fille toute tremblante. + +M. de Villefort ne rpondit qu'en offrant son bras sa fille. + +Il tait temps: Valentine, saisie d'un vertige, chancela; Mme de +Villefort se hta de la soutenir, et aida son mari l'entraner vers la +voiture en disant: + +Voil qui est trange! qui aurait pu se douter de cela? Oh! oui, voil +qui est trange! + +Et toute cette famille dsole s'enfuit ainsi, jetant sa tristesse, +comme un crpe noir, sur le reste de la soire. + +Au bas de l'escalier, Valentine trouva Barrois qui l'attendait: + +M. Noirtier dsire vous voir ce soir, dit-il tout bas. + +--Dites-lui que j'irai en sortant de chez ma bonne grand-mre, dit +Valentine. + +Dans la dlicatesse de son me, la jeune fille avait compris que celle +qui avait surtout besoin d'elle cette heure, c'tait Mme de +Saint-Mran. + +Valentine trouva son aeule au lit; muettes caresses, gonflement si +douloureux du coeur, soupirs entrecoups, larmes brlantes, voil quels +furent les seuls dtails racontables de cette entrevue, laquelle +assistait, au bras de son mari, Mme de Villefort, pleine de respect, +apparent du moins, pour la pauvre veuve. + +Au bout d'un instant, elle se pencha l'oreille de son mari: + +Avec votre permission, dit-elle, mieux vaut que je me retire, car ma +vue parat affliger encore votre belle-mre. + +Mme de Saint-Mran l'entendit. + +Oui, oui, dit-elle l'oreille de Valentine, qu'elle s'en aille; mais +reste, toi, reste. + +Mme de Villefort sortit, et Valentine demeura seule prs du lit de son +aeule, car le procureur du roi, constern de cette mort imprvue, +suivit sa femme. + +Cependant Barrois tait remont la premire fois prs du vieux Noirtier; +celui-ci avait entendu tout le bruit qui se faisait dans la maison, et +il avait envoy, comme nous l'avons dit, le vieux serviteur s'informer. + + son retour, cet oeil si vivant et surtout si intelligent interrogea le +messager: + +Hlas! monsieur, dit Barrois, un grand malheur est arriv: Mme de +Saint-Mran est ici, et son mari est mort. + +M. de Saint-Mran et Noirtier n'avaient jamais t lis d'une bien +profonde amiti; cependant, on sait l'effet que fait toujours sur un +vieillard l'annonce de la mort d'un autre vieillard. + +Noirtier laissa tomber sa tte sur sa poitrine, comme un homme accabl +ou comme un homme qui pense, puis il ferma un seul oeil. + +Mlle Valentine? dit Barrois. + +Noirtier fit signe que oui. + +Elle est au bal, monsieur le sait bien, puisqu'elle est venue lui dire +adieu en grande toilette. + +Noirtier ferma de nouveau l'oeil gauche. + +Oui, vous voulez la voir? + +Le vieillard fit signe que c'tait cela qu'il dsirait. + +Eh bien, on va l'aller chercher sans doute chez Mme de Morcerf; je +l'attendrai son retour, et je lui dirai de monter chez vous. Est-ce +cela? + +--Oui, rpondit le paralytique. + +Barrois guetta donc le retour de Valentine, et comme nous l'avons vu, +son retour, il lui exposa le dsir de son grand-pre. + +En vertu de ce dsir, Valentine monta chez Noirtier au sortir de chez +Mme de Saint-Mran, qui, tout agite qu'elle tait, avait fini par +succomber la fatigue et dormait d'un sommeil fivreux. + +On avait approch la porte de sa main une petite table sur laquelle +taient une carafe d'orangeade, sa boisson habituelle, et un verre. + +Puis, comme nous l'avons dit, la jeune fille avait quitt le lit de la +marquise pour monter chez Noirtier. + +Valentine vint embrasser le vieillard, qui la regarda si tendrement que +la jeune fille sentit de nouveau jaillir de ses yeux des larmes dont +elle croyait la source tarie. + +Le vieillard insistait avec son regard. + +Oui, oui, dit Valentine, tu veux dire que j'ai toujours un bon +grand-pre, n'est-ce pas? + +Le vieillard fit signe qu'effectivement c'tait cela que son regard +voulait dire. + +Hlas! heureusement, reprit Valentine, sans cela, que deviendrais-je, +mon Dieu? + +Il tait une heure du matin. Barrois, qui avait envie de se coucher +lui-mme, fit observer qu'aprs une soire aussi douloureuse, tout le +monde avait besoin de repos. Le vieillard ne voulut pas dire que son +repos lui, c'tait de voir son enfant. Il congdia Valentine qui +effectivement la douleur et la fatigue donnaient un air souffrant. + +Le lendemain, en entrant chez sa grand-mre, Valentine trouva celle-ci +au lit; la fivre ne s'tait point calme; au contraire, un feu sombre +brillait dans les yeux de la vieille marquise, et elle paraissait en +proie une violente irritation nerveuse. + +Oh! mon Dieu! bonne maman, souffrez-vous davantage? s'cria Valentine +en apercevant tous ces symptmes d'agitation. + +--Non, ma fille, non, dit Mme de Saint-Mran; mais j'attendais avec +impatience que tu fusses arrive pour envoyer chercher ton pre. + +--Mon pre? demanda Valentine inquite. + +--Oui, je veux lui parler. + +Valentine n'osa point s'opposer au dsir de son aeule, dont d'ailleurs +elle ignorait la cause, et un instant aprs Villefort entra. + +Monsieur, dit Mme de Saint-Mran, sans employer aucune circonlocution, +et comme si elle et paru craindre que le temps ne lui manqut, il est +question, m'avez-vous crit, d'un mariage pour cette enfant? + +--Oui, madame, rpondit Villefort; c'est mme plus qu'un projet, c'est +une convention. + +--Votre gendre s'appelle M. Franz d'pinay? + +--Oui, madame. + +--C'est le fils du gnral d'pinay, qui tait des ntres, et qui fut +assassin quelques jours avant que l'usurpateur revnt de l'le d'Elbe? + +--C'est cela mme. + +--Cette alliance avec la petite-fille d'un jacobin ne lui rpugne pas? + +--Nos dissensions civiles se sont heureusement teintes, ma mre, dit +Villefort; M. d'pinay tait presque un enfant la mort de son pre; il +connat fort peu M. Noirtier, et le verra, sinon avec plaisir, avec +indiffrence du moins. + +--C'est un parti sortable? + +--Sous tous les rapports. + +--Le jeune homme...? + +--Jouit de la considration gnrale. + +--Il est convenable? + +--C'est un des hommes les plus distingus que je connaisse. + +Pendant toute cette conversation, Valentine tait reste muette. + +Eh bien, monsieur, dit aprs quelques secondes de rflexion Mme de +Saint-Mran, il faut vous hter, car j'ai peu de temps vivre. + +--Vous, madame! vous, bonne maman! s'crirent M. de Villefort et +Valentine. + +--Je sais ce que je dis, reprit la marquise, il faut donc vous hter, +afin que, n'ayant plus de mre, elle ait au moins sa grand-mre pour +bnir son mariage. Je suis la seule qui lui reste du ct de ma pauvre +Rene, que vous avez si vite oublie, monsieur. + +--Ah! madame, dit Villefort, vous oubliez qu'il fallait donner une mre + cette pauvre enfant qui n'en avait plus. + +--Une belle-mre n'est jamais une mre, monsieur! Mais ce n'est pas de +cela qu'il s'agit, il s'agit de Valentine; laissons les morts +tranquilles. + +Tout cela tait dit avec une telle volubilit et un tel accent, qu'il y +avait quelque chose dans cette conversation qui ressemblait un +commencement de dlire. + +Il sera fait selon votre dsir, madame, dit Villefort et cela d'autant +mieux que votre dsir est d'accord avec le mien; et, aussitt l'arrive +de M. d'pinay Paris.... + +--Ma bonne mre, dit Valentine, les convenances, le deuil tout rcent... +voudriez-vous donc faire un mariage sous d'aussi tristes auspices? + +--Ma fille, interrompit vivement l'aeule, pas de ces raisons banales +qui empchent les esprits faibles de btir solidement leur avenir. Moi +aussi, j'ai t marie au lit de mort de ma mre, et n'ai certes point +t malheureuse pour cela. + +--Encore cette ide de mort! madame, reprit Villefort. + +--Encore! toujours!... Je vous dis que je vais mourir, entendez-vous! Eh +bien, avant de mourir, je veux avoir vu mon gendre; je veux lui ordonner +de rendre ma petite-fille heureuse; je veux lire dans ses yeux s'il +compte m'obir; je veux le connatre enfin, moi! continua l'aeule avec +une expression effrayante, pour le venir trouver du fond de mon tombeau +s'il n'tait pas ce qu'il doit tre, s'il n'tait pas ce qu'il faut +qu'il soit. + +--Madame, dit Villefort, il faut loigner de vous ces ides exaltes, +qui touchent presque la folie. Les morts, une fois couchs dans leur +tombeau, y dorment sans se relever jamais. + +--Oh! oui, oui, bonne mre, calme-toi! dit Valentine. + +--Et moi, monsieur, je vous dis qu'il n'en est point ainsi que vous +croyez. Cette nuit j'ai dormi d'un sommeil terrible; car je me voyais en +quelque sorte dormir comme si mon me et dj plan au-dessus de mon +corps: mes yeux, que je m'efforais d'ouvrir, se refermaient malgr +moi; et cependant je sais bien que cela va vous paratre impossible, +vous, monsieur, surtout; eh bien, mes yeux ferms, j'ai vu, l'endroit +mme o vous tes, venant de cet angle o il y a une porte qui donne +dans le cabinet de toilette de Mme de Villefort, j'ai vu entrer sans +bruit une forme blanche. + +Valentine jeta un cri. + +C'tait la fivre qui vous agitait, madame, dit Villefort. + +--Doutez si vous voulez, mais je suis sre de ce que je dis: j'ai vu une +forme blanche; et comme si Dieu et craint que je ne rcusasse le +tmoignage d'un seul de mes sens, j'ai entendu remuer mon verre, tenez, +tenez, celui-l mme qui est ici, l, sur la table. + +--Oh! bonne mre, c'tait un rve. + +--C'tait si peu un rve, que j'ai tendu la main vers la sonnette, et +qu' ce geste l'ombre a disparu. La femme de chambre est entre alors +avec une lumire. Les fantmes ne se montrent qu' ceux qui doivent les +voir: c'tait l'me de mon mari. Eh bien, si l'me de mon mari revient +pour m'appeler, pourquoi mon me, moi, ne reviendrait-elle pas pour +dfendre ma fille? Le lien est encore plus direct, ce me semble. + +--Oh! madame, dit Villefort, remu malgr lui jusqu'au fond des +entrailles, ne donnez pas l'essor ces lugubres ides; vous vivrez avec +nous, vous vivrez longtemps heureuse, aime, honore, et nous vous +ferons oublier.... + +--Jamais! jamais! jamais! dit la marquise. Quand revient M. d'pinay? + +--Nous l'attendons d'un moment l'autre. + +--C'est bien; aussitt qu'il sera arriv, prvenez-moi. Htons-nous, +htons-nous. Puis, je voudrais aussi voir un notaire pour m'assurer que +tout notre bien revient Valentine. + +--Oh! ma mre, murmura Valentine en appuyant ses lvres sur le front +brillant de l'aeule, vous voulez donc me faire mourir? Mon Dieu! vous +avez la fivre. Ce n'est pas un notaire qu'il faut appeler, c'est un +mdecin! + +--Un mdecin? dit-elle en haussant les paules, je ne souffre pas; j'ai +soif, voil tout. + +--Que buvez-vous, bonne maman? + +--Comme toujours, tu le sais bien, mon orangeade. Mon verre est l sur +cette table, passe-le-moi, Valentine. + +Valentine versa l'orangeade de la carafe dans le verre et le prit avec +un certain effroi pour le donner sa grand-mre, car c'tait ce mme +verre qui, prtendait-elle, avait t touch par l'ombre. + +La marquise vida le verre d'un seul trait. + +Puis elle se retourna sur son oreiller en rptant: + +Le notaire! le notaire! + +M. de Villefort sortit. Valentine s'assit prs du lit de sa grand-mre. +La pauvre enfant semblait avoir grand besoin elle-mme de ce mdecin +qu'elle avait recommand son aeule. Une rougeur pareille une +flamme brlait la pommette de ses joues, sa respiration tait courte et +haletante, et son pouls battait comme si elle avait eu la fivre. + +C'est qu'elle songeait, la pauvre enfant, au dsespoir de Maximilien +quand il apprendrait que Mme de Saint-Mran, au lieu de lui tre une +allie, agissait sans le connatre, comme si elle lui tait ennemie. + +Plus d'une fois Valentine avait song tout dire sa grand-mre, et +elle n'et pas hsit un seul instant si Maximilien Morrel s'tait +appel Albert de Morcerf ou Raoul de Chteau-Renaud; mais Morrel tait +d'extraction plbienne, et Valentine savait le mpris que +l'orgueilleuse marquise de Saint-Mran avait pour tout ce qui n'tait +point de race. Son secret avait donc toujours, au moment o il allait se +faire jour, t repouss dans son coeur par cette triste certitude +qu'elle le livrerait inutilement, et qu'une fois ce secret connu de son +pre et de sa belle-mre, tout serait perdu. + +Deux heures peu prs s'coulrent ainsi. Mme de Saint-Mran dormait +d'un sommeil ardent et agit. On annona le notaire. + +Quoique cette annonce et t faite trs bas, Mme de Saint-Mran se +souleva sur son oreiller. + +Le notaire? dit-elle; qu'il vienne, qu'il vienne! + +Le notaire tait la porte, il entra. + +Va-t'en, Valentine, dit Mme de Saint-Mran, et laisse-moi avec +monsieur. + +--Mais, ma mre.... + +--Va, va. + +La jeune fille baisa son aeule au front et sortit, le mouchoir sur les +yeux. la porte elle trouva le valet de chambre, qui lui dit que le +mdecin attendait au salon. Valentine descendit rapidement. Le mdecin +tait un ami de la famille, et en mme temps un des hommes les plus +habiles de l'poque: il aimait beaucoup Valentine, qu'il avait vue venir +au monde. Il avait une fille de l'ge de Mlle de Villefort peu prs, +mais ne d'une mre poitrinaire; sa vie tait une crainte continuelle +l'gard de son enfant. + +Oh! dit Valentine, cher monsieur d'Avrigny, nous vous attendions avec +bien de l'impatience. Mais avant toute chose, comment se portent +Madeleine et Antoinette? + +Madeleine tait la fille de M. d'Avrigny, et Antoinette sa nice. + +M. d'Avrigny sourit tristement. + +Trs bien Antoinette, dit-il; assez bien Madeleine. Mais vous m'avez +envoy chercher, chre enfant? dit-il. Ce n'est ni votre pre, ni Mme de +Villefort qui est malade? Quant nous, quoiqu'il soit visible que nous +ne pouvons pas nous dbarrasser de nos nerfs, je ne prsume pas que vous +ayez besoin de moi autrement que pour que je vous recommande de ne pas +trop laisser notre imagination battre la campagne? + +Valentine rougit; M. d'Avrigny poussait la science de la divination +presque jusqu'au miracle, car c'tait un de ces mdecins qui traitent +toujours le physique par le moral. + +Non, dit-elle, c'est pour ma pauvre grand-mre. Vous savez le malheur +qui nous est arriv, n'est-ce pas? + +--Je ne sais rien, dit d'Avrigny. + +--Hlas! dit Valentine en comprimant ses sanglots, mon grand-pre est +mort. + +--M. de Saint-Mran? + +--Oui. + +--Subitement? + +--D'une attaque d'apoplexie foudroyante. + +--D'une apoplexie? rpta le mdecin. + +--Oui. De sorte que ma pauvre grand-mre est frappe de l'ide que son +mari, qu'elle n'avait jamais quitt, l'appelle, et qu'elle va aller le +rejoindre. Oh! monsieur d'Avrigny, je vous recommande bien ma pauvre +grand-mre! + +--O est-elle? + +--Dans sa chambre avec le notaire. + +--Et M. Noirtier? + +--Toujours le mme, une lucidit d'esprit parfaite, mais la mme +immobilit, le mme mutisme. + +--Et le mme amour pour vous, n'est-ce pas, ma chre enfant? + +--Oui, dit Valentine en soupirant, il m'aime bien, lui. + +--Qui ne vous aimerait pas? + +Valentine sourit tristement. + +Et qu'prouve votre grand-mre? + +--Une excitation nerveuse singulire, un sommeil agit et trange; elle +prtendait ce matin que, pendant son sommeil, son me planait au-dessus +de son corps qu'elle regardait dormir: c'est du dlire; elle prtend +avoir vu un fantme entrer dans sa chambre et avoir entendu le bruit que +faisait le prtendu fantme en touchant son verre. + +--C'est singulier, dit le docteur, je ne savais pas Mme de Saint-Mran +sujette ces hallucinations. + +--C'est la premire fois que je l'ai vue ainsi, dit Valentine, et ce +matin elle m'a fait grand-peur, je l'ai crue folle; et mon pre, certes, +monsieur d'Avrigny, vous connaissez mon pre pour un esprit srieux, eh +bien, mon pre lui-mme a paru fort impressionn. + +--Nous allons voir, dit M. d'Avrigny; ce que vous me dites l me semble +trange. + +Le notaire descendait; on vint prvenir Valentine que sa grand-mre +tait seule. + +Montez, dit-elle au docteur. + +--Et vous? + +--Oh! moi, je n'ose, elle m'avait dfendu de vous envoyer chercher; +puis, comme vous le dites, moi-mme, je suis agite, fivreuse, mal +dispose, je vais faire un tour au jardin pour me remettre. + +Le docteur serra la main Valentine, et tandis qu'il montait chez sa +grand-mre, la jeune fille descendit le perron. + +Nous n'avons pas besoin de dire quelle portion du jardin tait la +promenade favorite de Valentine. Aprs avoir fait deux ou trois tours +dans le parterre qui entourait la maison, aprs avoir cueilli une rose +pour mettre sa ceinture ou dans ses cheveux, elle s'enfonait sous +l'alle sombre qui conduisait au banc, puis du banc elle allait la +grille. + +Cette fois, Valentine fit, selon son habitude, deux ou trois tours au +milieu de ses fleurs, mais sans en cueillir: le deuil de son coeur, qui +n'avait pas encore eu le temps de s'tendre sur sa personne, repoussait +ce simple ornement, puis elle s'achemina vers son alle. mesure +qu'elle avanait, il lui semblait entendre une voix qui prononait son +nom. Elle s'arrta tonne. + +Alors cette voix arriva plus distincte son oreille, et elle reconnut +la voix de Maximilien. + + + + +LXXIII + +La promesse. + + +C'tait en effet Morrel, qui depuis la veille ne vivait plus. Avec cet +instinct particulier aux amants et aux mres, il avait devin qu'il +allait, la suite de ce retour de Mme de Saint-Mran et de la mort du +marquis, se passer quelque chose chez Villefort qui intresserait son +amour pour Valentine. + +Comme on va le voir, ses pressentiments s'taient raliss, et ce +n'tait plus une simple inquitude qui le conduisait si effar et si +tremblant la grille des marronniers. + +Mais Valentine n'tait pas prvenue de l'attente de Morrel, ce n'tait +pas l'heure o il venait ordinairement, et ce fut un pur hasard ou, si +l'on aime mieux une heureuse sympathie qui la conduisit au jardin. Quand +elle parut, Morrel l'appela; elle courut la grille. + +Vous, cette heure! dit-elle. + +--Oui, pauvre amie, rpondit Morrel, je viens chercher et apporter de +mauvaises nouvelles. + +--C'est donc la maison du malheur, dit Valentine. Parlez, Maximilien. +Mais, en vrit, la somme de douleurs est dj bien suffisante. + +--Chre Valentine, dit Morrel, essayant de se remettre de sa propre +motion pour parler convenablement, coutez-moi bien, je vous prie; car +tout ce que je vais vous dire est solennel. quelle poque compte-t-on +vous marier? + +--coutez, dit son tour Valentine, je ne veux rien vous cacher, +Maximilien. Ce matin on a parl de mon mariage, et ma grand-mre, sur +laquelle j'avais compt comme sur un appui qui ne manquerait pas, non +seulement s'est dclare pour ce mariage, mais encore le dsire tel +point que le retour seul de M. d'pinay le retarde et que le lendemain +de son arrive le contrat sera sign. + +Un pnible soupir ouvrit la poitrine du jeune homme, et il regarda +longuement et tristement la jeune fille. + +Hlas! reprit-il voix basse, il est affreux d'entendre dire +tranquillement par la femme qu'on aime: Le moment de votre supplice est +fix: c'est dans quelques heures qu'il aura lieu; mais n'importe, il +faut que cela soit ainsi, et de ma part, je n'y apporterai aucune +opposition. Eh bien, puisque, dites-vous, on n'attend plus que M. +d'pinay pour signer le contrat, puisque vous serez lui le lendemain +de son arrive, c'est demain que vous serez engage M. d'pinay, car +il est arriv Paris ce matin. + +Valentine poussa un cri. + +J'tais chez le comte de Monte-Cristo il y a une heure, dit Morrel; +nous causions, lui de la douleur de votre maison et moi de votre +douleur, quand tout coup une voiture roule dans la cour. coutez. +Jusque-l je ne croyais pas aux pressentiments, Valentine; mais +maintenant il faut bien que j'y croie. Au bruit de cette voiture, un +frisson m'a pris; bientt j'ai entendu des pas sur l'escalier. Les pas +retentissants du commandeur n'ont pas plus pouvant don Juan que ces +pas ne m'ont pouvant. Enfin la porte s'ouvre; Albert de Morcerf entre +le premier, et j'allais douter de moi-mme, j'allais croire que je +m'tais tromp, quand derrire lui s'avance un autre jeune homme et que +le comte s'est cri: Ah! M. le baron Franz d'pinay! Tout ce que j'ai +de force et de courage dans le coeur, je l'ai appel pour me contenir. +Peut-tre ai-je pli, peut-tre ai-je trembl: mais coup sr je suis +rest le sourire sur les lvres. Mais cinq minutes aprs, je suis sorti +sans avoir entendu un mot de ce qui s'est dit pendant ces cinq minutes; +j'tais ananti. + +--Pauvre Maximilien! murmura Valentine. + +--Me voil, Valentine. Voyons, maintenant rpondez-moi comme un homme + qui votre rponse va donner la mort ou la vie. Que comptez-vous +faire? + +Valentine baissa la tte; elle tait accable. + +coutez, dit Morrel, ce n'est pas la premire fois que vous pensez la +situation o nous sommes arrivs: elle est grave, elle est pesante, +suprme. Je ne pense pas que ce soit le moment de s'abandonner une +douleur strile: cela est bon pour ceux qui veulent souffrir l'aise et +boire leurs larmes loisir. Il y a des gens comme cela, et Dieu sans +doute leur tiendra compte au ciel de leur rsignation sur la terre; mais +quiconque se sent la volont de lutter ne perd pas un temps prcieux et +rend immdiatement la fortune le coup qu'il en a reu. Est-ce votre +volont de lutter contre la mauvaise fortune, Valentine? Dites, car +c'est cela que je viens vous demander. + +Valentine tressaillit et regarda Morrel avec de grands yeux effars. +Cette ide de rsister son pre, sa grand-mre, toute sa famille +enfin, ne lui tait pas mme venue. + +Que me dites-vous, Maximilien? demanda Valentine, et qu'appelez-vous +une lutte? Oh! dites un sacrilge. Quoi! moi, je lutterais contre +l'ordre de mon pre, contre le voeu de mon aeule mourante! C'est +impossible! + +Morrel fit un mouvement. + +Vous tes un trop noble coeur pour ne pas me comprendre, et vous me +comprenez si bien, cher Maximilien, que je vous vois rduit au silence. +Lutter, moi! Dieu m'en prserve! Non, non; je garde toute ma force pour +lutter contre moi-mme et pour boire mes larmes, comme vous dites. Quant + affliger mon pre, quant troubler les derniers moments de mon +aeule, jamais! + +--Vous avez bien raison, dit flegmatiquement Morrel. + +--Comme vous me dites cela, mon Dieu! s'cria Valentine blesse. + +--Je vous dis cela comme un homme qui vous admire, mademoiselle, reprit +Maximilien. + +--Mademoiselle! s'cria Valentine, mademoiselle! Oh! l'goste! il me +voit au dsespoir et feint de ne pas me comprendre. + +--Vous vous trompez, et je vous comprends parfaitement au contraire. +Vous ne voulez pas contrarier M. de Villefort, vous ne voulez pas +dsobir la marquise, et demain vous signerez le contrat qui doit vous +lier votre mari. + +--Mais, mon Dieu! Puis-je donc faire autrement? + +--Il ne faut pas en appeler moi, mademoiselle, car je suis un mauvais +juge dans cette cause, et mon gosme m'aveuglera, rpondit Morrel, dont +la voix sourde et les poings ferms annonaient l'exaspration +croissante. + +--Que m'eussiez-vous donc propos, Morrel, si vous m'aviez trouve +dispose accepter votre proposition? Voyons, rpondez. Il ne s'agit +pas de dire vous faites mal, il faut donner un conseil. + +--Est-ce srieusement que vous me dites cela, Valentine, et dois-je le +donner, ce conseil? dites. + +--Certainement, cher Maximilien, car s'il est bon, je le suivrai; vous +savez bien que je suis dvoue vos affections. + +--Valentine, dit Morrel en achevant d'carter une planche dj +disjointe, donnez-moi votre main en preuve que vous me pardonnez ma +colre; c'est que j'ai la tte bouleverse, voyez-vous, et que depuis +une heure les ides les plus insenses ont tour tour travers mon +esprit. Oh! dans le cas o vous refuseriez mon conseil!... + +--Eh bien, ce conseil? + +--Le voici, Valentine. + +La jeune fille leva les yeux au ciel et poussa un soupir. + +Je suis libre, reprit Maximilien, je suis assez riche pour nous deux; +je vous jure que vous serez ma femme avant que mes lvres se soient +poses sur votre front. + +--Vous me faites trembler, dit la jeune fille. + +--Suivez-moi, continua Morrel; je vous conduis chez ma soeur, qui est +digne d'tre votre soeur; nous nous embarquerons pour Alger, pour +l'Angleterre ou pour l'Amrique, si vous n'aimez pas mieux nous retirer +ensemble dans quelque province, o nous attendrons, pour revenir +Paris, que nos amis aient vaincu la rsistance de votre famille. + +Valentine secoua la tte. + +Je m'y attendais, Maximilien, dit-elle: c'est un conseil d'insens, et +je serais encore plus insense que vous si je ne vous arrtais pas +l'instant avec ce seul mot: impossible, Morrel, impossible. + +--Vous suivrez donc votre fortune, telle que le sort vous le fera, et +sans mme essayer de la combattre? dit Morrel rembruni. + +--Oui, duss-je en mourir! + +--Eh bien, Valentine, reprit Maximilien, je vous rpterai encore que +vous avez raison. En effet, c'est moi qui suis un fou, et vous me +prouvez que la passion aveugle les esprits les plus justes. Merci donc, + vous qui raisonnez sans passion. Soit donc, c'est une chose entendue; +demain vous serez irrvocablement promise M. Franz d'pinay, non point +par cette formalit de thtre invente pour dnouer les pices de +comdie, et qu'on appelle la signature du contrat, mais par votre +propre volont. + +--Encore une fois, vous me dsesprez, Maximilien! dit Valentine; encore +une fois, vous retournez le poignard dans la plaie! Que feriez-vous, si +votre soeur coutait un conseil comme celui que vous me donnez? + +--Mademoiselle, reprit Morrel avec un sourire amer, je suis un goste, +vous l'avez dit, et dans ma qualit d'goste, je ne pense pas ce que +feraient les autres dans ma position, mais ce que je compte faire, +moi. Je pense que je vous connais depuis un an, que j'ai mis, du jour o +je vous ai connue, toutes mes chances de bonheur sur votre amour, qu'un +jour est venu o vous m'avez dit que vous m'aimiez; que de ce jour j'ai +mis toutes mes chances d'avenir sur votre possession: c'tait ma vie. Je +ne pense plus rien maintenant; je me dis seulement que les chances ont +tourn, que j'avais cru gagner le ciel et que je l'ai perdu. Cela arrive +tous les jours qu'un joueur perd non seulement ce qu'il a, mais encore +ce qu'il n'a pas. + +Morrel pronona ces mots avec un calme parfait; Valentine le regarda un +instant de ses grands yeux scrutateurs, essayant de ne pas laisser +pntrer ceux de Morrel jusqu'au trouble qui tourbillonnait dj au fond +de son coeur. + +Mais enfin, qu'allez-vous faire? demanda Valentine. + +--Je vais avoir l'honneur de vous dire adieu, mademoiselle, en attestant +Dieu, qui entend mes paroles et qui lit au fond de mon coeur, que je +vous souhaite une vie assez calme, assez heureuse et assez remplie pour +qu'il n'y ait pas place pour mon souvenir. + +--Oh! murmura Valentine. + +--Adieu, Valentine, adieu! dit Morrel en s'inclinant. + +--O allez-vous? cria en allongeant sa main travers la grille et en +saisissant Maximilien par son habit la jeune fille qui comprenait, son +agitation intrieure, que le calme de son amant ne pouvait tre rel; o +allez-vous? + +--Je vais m'occuper de ne point apporter un trouble nouveau dans votre +famille, et donner un exemple que pourront suivre tous les hommes +honntes et dvous qui se trouveront dans ma position. + +--Avant de me quitter, dites-moi ce que vous allez faire, Maximilien? + +Le jeune homme sourit tristement. + +Oh! parlez, parlez! dit Valentine, je vous en prie! + +--Votre rsolution a-t-elle chang, Valentine? + +--Elle ne peut changer, malheureux! Vous le savez bien! s'cria la jeune +fille. + +--Alors, adieu, Valentine! + +Valentine secoua la grille avec une force dont on l'aurait crue +incapable; et comme Morrel s'loignait, elle passa ses deux mains +travers la grille, et les joignant en se tordant les bras: + +Qu'allez-vous faire? je veux le savoir! s'cria-t-elle; o allez-vous? + + +--Oh! soyez tranquille, dit Maximilien en s'arrtant trois pas de la +porte, mon intention n'est pas de rendre un autre homme responsable des +rigueurs que le sort garde pour moi. Un autre vous menacerait d'aller +trouver M. Franz, de le provoquer, de se battre avec lui, tout cela +serait insens. Qu'a faire M. Franz dans tout cela? Il m'a vu ce matin +pour la premire fois, il a dj oubli qu'il m'a vu; il ne savait mme +pas que j'existais lorsque des conventions faites par vos deux familles +ont dcid que vous seriez l'un l'autre. Je n'ai donc point affaire +M. Franz, et, je vous le jure, je ne m'en prendrai point lui. + +--Mais qui vous en prendrez-vous? moi? + +-- vous, Valentine! Oh! Dieu m'en garde! La femme est sacre; la femme +qu'on aime est sainte. + +-- vous-mme alors, malheureux, vous-mme? + +--C'est moi le coupable, n'est-ce pas? dit Morrel. + +--Maximilien, dit Valentine, Maximilien, venez ici, je le veux! + +Maximilien se rapprocha avec son doux sourire, et, n'tait sa pleur, on +et pu le croire dans son tat ordinaire. + +coutez-moi, ma chre, mon adore Valentine, dit-il de sa voix +mlodieuse et grave, les gens comme nous, qui n'ont jamais form une +pense dont ils aient eu rougir devant le monde, devant leurs parents +et devant Dieu, les gens comme nous peuvent lire dans le coeur l'un de +l'autre livre ouvert. Je n'ai jamais fait de roman, je ne suis pas un +hros mlancolique, je ne me pose ni en Manfred ni en Antony: mais sans +paroles, sans protestations, sans serments, j'ai mis ma vie en vous; +vous me manquez et vous avez raison d'agir ainsi, je vous l'ai dit et je +vous le rpte; mais enfin vous me manquez et ma vie est perdue. Du +moment o vous vous loignez de moi, Valentine, je reste seul au monde. +Ma soeur est heureuse prs de son mari; son mari n'est que mon +beau-frre, c'est--dire un homme que les conventions sociales attachent +seules moi; personne n'a donc besoin sur la terre de mon existence +devenue inutile. Voil ce que je ferai: j'attendrai jusqu' la dernire +seconde que vous soyez marie, car je ne veux pas perdre l'ombre d'une +de ces chances inattendues que nous garde quelquefois le hasard, car +enfin d'ici l M. Franz d'pinay peut mourir, au moment o vous vous en +approcherez, la foudre peut tomber sur l'autel: tout semble croyable au +condamn mort, et pour lui les miracles rentrent dans la classe du +possible ds qu'il s'agit du salut de sa vie. J'attendrai donc, dis-je, +jusqu'au dernier moment, et quand mon malheur sera certain, sans remde, +sans esprance, j'crirai une lettre confidentielle mon beau-frre, +une autre au prfet de Police pour lui donner avis de mon dessein, et au +coin de quelque bois, sur le revers de quelque foss, au bord de quelque +rivire, je me ferai sauter la cervelle, aussi vrai que je suis le fils +du plus honnte homme qui ait jamais vcu en France. + +Un tremblement convulsif agita les membres de Valentine; elle lcha la +grille qu'elle tenait de ses deux mains, ses bras retombrent ses +cts, et deux grosses larmes roulrent sur ses joues. + +Le jeune homme demeura devant elle, sombre et rsolu. + +Oh! par piti, par piti, dit-elle, vous vivrez, n'est-ce pas? + +--Non, sur mon honneur, dit Maximilien; mais que vous importe vous? +vous aurez fait votre devoir, et votre conscience vous restera. + +Valentine tomba genoux en treignant son coeur qui se brisait. + +Maximilien, dit-elle, Maximilien, mon ami, mon frre sur la terre, mon +vritable poux au ciel, je t'en prie, fais comme moi, vis avec la +souffrance: un jour peut-tre nous serons runis. + +--Adieu, Valentine! rpta Morrel. + +--Mon Dieu! dit Valentine en levant ses deux mains au ciel avec une +expression sublime, vous le voyez, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour +rester fille soumise: j'ai pri, suppli, implor; il n'a cout ni mes +prires, ni mes supplications, ni mes pleurs. Eh bien, continua-t-elle +en essuyant ses larmes et en reprenant sa fermet, eh bien, je ne veux +pas mourir de remords, j'aime mieux mourir de honte. Vous vivrez, +Maximilien, et je ne serai personne qu' vous. quelle heure? quel +moment? est-ce tout de suite? parlez, ordonnez, je suis prte. + +Morrel, qui avait de nouveau fait quelques pas pour s'loigner, tait +revenu de nouveau, et, ple de joie, le coeur panoui, tendant travers +la grille ses deux mains Valentine: + +Valentine, dit-il, chre amie, ce n'est point ainsi qu'il faut me +parler, ou sinon il faut me laisser mourir. Pourquoi donc vous +devrais-je la violence, si vous m'aimez comme je vous aime? Me +forcez-vous vivre par humanit, voil tout? en ce cas j'aime mieux +mourir. + +--Au fait, murmura Valentine, qui est-ce qui m'aime au monde? lui. Qui +m'a console de toutes mes douleurs? lui. Sur qui reposent mes +esprances, sur qui s'arrte ma vue gare, sur qui repose mon coeur +saignant? sur lui, lui, toujours lui. Eh bien, tu as raison ton tour; +Maximilien, je te suivrai, je quitterai la maison paternelle, tout. +ingrate que je suis! s'cria Valentine en sanglotant, tout!... mme mon +bon grand-pre que j'oubliais! + +--Non, dit Maximilien, tu ne le quitteras pas. M. Noirtier a paru +prouver, dis-tu, de la sympathie pour moi: eh bien, avant de fuir tu +lui diras tout; tu te feras une gide devant Dieu de son consentement; +puis, aussitt maris, il viendra avec nous: au lieu d'un enfant, il en +aura deux. Tu m'as dit comment il te parlait et comment tu lui +rpondais; j'apprendrai bien vite cette langue touchante des signes, va, +Valentine. Oh! je te le jure, au lieu du dsespoir qui nous attend, +c'est le bonheur que je te promets! + +--Oh! regarde, Maximilien, regarde quelle est ta puissance sur moi, tu +me fais presque croire ce que tu me dis, et cependant ce que tu me dis +est insens, car mon pre me maudira, lui; car je le connais lui, le +coeur inflexible, jamais il ne pardonnera. Aussi coutez-moi, +Maximilien, si par artifice, par prire, par accident, que sais-je, moi? +si enfin par un moyen quelconque je puis retarder le mariage, vous +attendrez, n'est-ce pas? + +--Oui, je le jure, comme vous me jurez, vous, que cet affreux mariage ne +se fera jamais, et que, vous trant-on devant le magistrat, devant le +prtre, vous direz non. + +--Je te le jure, Maximilien, par ce que j'ai de plus sacr au monde, +par ma mre! + +--Attendons alors, dit Morrel. + +--Oui, attendons, reprit Valentine, qui respirait ce mot; il y a tant +de choses qui peuvent sauver des malheureux comme nous. + +--Je me fie vous, Valentine, dit Morrel, tout ce que vous ferez sera +bien fait; seulement, si l'on passe outre vos prires, si votre pre, +si Mme de Saint-Mran exigent que M. Franz d'pinay soit appel demain +signer le contrat.... + +--Alors, vous avez ma parole, Morrel. + +--Au lieu de signer.... + +--Je viens vous rejoindre et nous fuyons: mais d'ici l, ne tentons pas +Dieu, Morrel; ne nous voyons pas: c'est un miracle, c'est une providence +que nous n'ayons pas encore t surpris; si nous tions surpris, si l'on +savait comment nous nous voyons, nous n'aurions plus aucune ressource. + +--Vous avez raison, Valentine; mais comment savoir.... + +--Par le notaire, M. Deschamps. + +--Je le connais. + +--Et par moi-mme. Je vous crirai, croyez-le donc bien. Mon Dieu! ce +mariage, Maximilien, m'est aussi odieux qu' vous! + +--Bien, bien! merci, ma Valentine adore, reprit Morrel. Alors tout est +dit, une fois que je sais l'heure, j'accours ici, vous franchissez ce +mur dans mes bras: la chose vous sera facile, une voiture vous attendra + la porte de l'enclos, vous y montez avec moi, je vous conduis chez ma +soeur, l, inconnus si cela vous convient, faisant clat si vous le +dsirez, nous aurons la conscience de notre force et de notre volont, +et nous ne nous laisserons pas gorger comme l'agneau qui ne se dfend +qu'avec ses soupirs. + +--Soit, dit Valentine; votre tour je vous dirai: Maximilien, ce que +vous ferez sera bien fait. + +--Oh! + +--Eh bien, tes-vous content de votre femme? dit tristement la jeune +fille. + +--Ma Valentine adore, c'est bien peu dire que dire oui. + +--Dites toujours. + +Valentine s'tait approche, ou plutt avait approch ses lvres de la +grille, et ses paroles glissaient, avec son souffle parfum, jusqu'aux +lvres de Morrel, qui collait sa bouche de l'autre ct de la froide et +inexorable clture. + +Au revoir, dit Valentine, s'arrachant ce bonheur, au revoir! + +--J'aurai une lettre de vous? + +--Oui. + +--Merci, chre femme! au revoir. + +Le bruit d'un baiser innocent et perdu retentit, et Valentine s'enfuit +sous les tilleuls. + +Morrel couta les derniers bruits de sa robe frlant les charmilles, de +ses pieds faisant crier le sable, leva les yeux au ciel avec un +ineffable sourire pour remercier le ciel de ce qu'il permettait qu'il +ft aim ainsi, et disparut son tour. + +Le jeune homme rentra chez lui et attendit pendant tout le reste de la +soire et pendant toute la journe du lendemain sans rien recevoir. +Enfin, ce ne fut que le surlendemain, vers dix heures du matin, comme il +allait s'acheminer vers M. Deschamps, notaire, qu'il reut par la poste +un petit billet qu'il reconnut pour tre de Valentine, quoiqu'il n'et +jamais vu son criture. + +Il tait conu en ces termes: + +Larmes, supplications, prires, n'ont rien fait. Hier, pendant deux +heures, j'ai t l'glise Saint-Philippe-du-Roule, et pendant deux +heures j'ai pri Dieu du fond de l'me, Dieu est insensible comme les +hommes, et la signature du contrat est fixe ce soir, neuf heures. + +Je n'ai qu'une parole comme je n'ai qu'un coeur, Morrel, et cette +parole vous est engage: ce coeur est vous! + +Ce soir donc, neuf heures moins un quart, la grille. + + Votre femme, Valentine de Villefort. + +P.-S.--Ma pauvre grand-mre va de plus mal en plus mal; hier, son +exaltation est devenue du dlire: aujourd'hui son dlire est presque de +la folie. + +Vous m'aimerez bien, n'est-ce pas, Morrel, pour me faire oublier que je +l'aurai quitte en cet tat? + +Je crois que l'on cache grand-papa Noirtier que la signature du +contrat doit avoir lieu ce soir. + +Morrel ne se borna pas aux renseignements que lui donnait Valentine; il +alla chez le notaire, qui lui confirma la nouvelle que la signature du +contrat tait pour neuf heures du soir. + +Puis il passa chez Monte-Cristo; ce fut encore l qu'il en sut le plus: +Franz tait venu lui annoncer cette solennit; de son ct, Mme de +Villefort avait crit au comte pour le prier de l'excuser si elle ne +l'invitait point; mais la mort de M. de Saint-Mran et l'tat o se +trouvait sa veuve jetaient sur cette runion un voile de tristesse dont +elle ne voulait pas assombrir le front du comte, auquel elle souhaitait +toute sorte de bonheur. + +La veille, Franz avait t prsent Mme de Saint-Mran, qui avait +quitt le lit pour cette prsentation, et qui s'y tait remise aussitt. + +Morrel, la chose est facile comprendre, tait dans un tat d'agitation +qui ne pouvait chapper un oeil aussi perant que l'tait l'oeil du +comte, aussi Monte-Cristo fut-il pour lui plus affectueux que jamais; +si affectueux, que deux ou trois fois Maximilien fut sur le point de lui +tout dire. Mais il se rappela la promesse formelle donne Valentine, +et son secret resta au fond de son coeur. + +Le jeune homme relut vingt fois dans la journe la lettre de Valentine. +C'tait la premire fois qu'elle lui crivait, et quelle occasion! +chaque fois qu'il relisait cette lettre, Maximilien se renouvelait +lui-mme le serment de rendre Valentine heureuse. En effet, quelle +autorit n'a pas la jeune fille qui prend une rsolution si courageuse! +quel dvouement ne mrite-t-elle pas de la part de celui qui elle a +tout sacrifi! Comme elle doit tre rellement pour son amant le premier +et le plus digne objet de son culte! C'est la fois la reine et la +femme, et l'on n'a point assez d'une me pour la remercier et l'aimer. + +Morrel songeait avec une agitation inexprimable ce moment o Valentine +arriverait en disant: + +Me voici, Maximilien; prenez-moi. + +Il avait organis toute cette fuite; deux chelles avaient t caches +dans la luzerne du clos; un cabriolet, que devait conduire Maximilien +lui-mme, attendait; pas de domestique, pas de lumire; au dtour de la +premire rue on allumerait des lanternes, car il ne fallait point, par +un surcrot de prcautions, tomber entre les mains de la police. + +De temps en temps des frissonnements passaient par tout le corps de +Morrel; il songeait au moment o, du fate de ce mur, il protgerait la +descente de Valentine, et o il sentirait tremblante et abandonne dans +ses bras celle dont il n'avait jamais press que la main et bais le +bout du doigt. + +Mais quand vint l'aprs-midi, quand Morrel sentit l'heure s'approcher, +il prouva le besoin d'tre seul; son sang bouillait, les simples +questions, la seule voix d'un ami l'eussent irrit; il se renferma chez +lui, essayant de lire; mais son regard glissa sur les pages sans y rien +comprendre, et il finit par jeter son livre, pour en revenir dessiner, +pour la deuxime fois, son plan, ses chelles et son clos. + +Enfin l'heure s'approcha. + +Jamais l'homme bien amoureux n'a laiss les horloges faire paisiblement +leur chemin; Morrel tourmenta si bien les siennes, qu'elles finirent par +marquer huit heures et demie six heures. Il se dit alors qu'il tait +temps de partir, que neuf heures tait bien effectivement l'heure de la +signature du contrat, mais que, selon toute probabilit, Valentine +n'attendrait pas cette signature inutile; en consquence, Morrel, aprs +tre parti de la rue Meslay huit heures et demie sa pendule, entrait +dans le clos comme huit heures sonnrent Saint-Philippe-du-Roule. + +Le cheval et le cabriolet furent cachs derrire une petite masure en +ruine dans laquelle Morrel avait l'habitude de se cacher. + +Peu peu le jour tomba, et les feuillages du jardin se massrent en +grosses touffes d'un noir opaque. + +Alors Morrel sortit de la cachette et vint regarder, le coeur palpitant, +au trou de la grille: il n'y avait encore personne. + +Huit heures et demie sonnrent. + +Une demi-heure s'coula attendre; Morrel se promenait de long en +large, puis, des intervalles toujours plus rapprochs, venait +appliquer son oeil aux planches. Le jardin s'assombrissait de plus en +plus; mais dans l'obscurit on cherchait vainement la robe blanche; dans +le silence on coutait inutilement le bruit des pas. + +La maison qu'on apercevait travers les feuillages restait sombre, et +ne prsentait aucun des caractres d'une maison qui s'ouvre pour un +vnement aussi important que l'est une signature du contrat de mariage. + +Morrel consulta sa montre, qui sonna neuf heures trois quarts; mais +presque aussitt cette mme voix de l'horloge, dj entendue deux ou +trois fois rectifia l'erreur de la montre en sonnant neuf heures et +demie. + +C'tait dj une demi-heure d'attente de plus que Valentine n'avait +fixe elle-mme: elle avait dit neuf heures, mme plutt avant qu'aprs. + +Ce fut le moment le plus terrible pour le coeur du jeune homme, sur +lequel chaque seconde tombait comme un marteau de plomb. + +Le plus faible bruit du feuillage, le moindre cri du vent appelaient son +oreille et faisaient monter la sueur son front; alors, tout +frissonnant, il assujettissait son chelle et, pour ne pas perdre de +temps, posait le pied sur le premier chelon. + +Au milieu de ces alternatives de crainte et d'espoir, au milieu de ces +dilatations et de ces serrements de coeur, dix heures sonnrent +l'glise. + +Oh! murmura Maximilien avec terreur, il est impossible que la signature +d'un contrat dure aussi longtemps, moins d'vnements imprvus; j'ai +pes toutes les chances, calcul le temps que durent toutes les +formalits, il s'est pass quelque chose. + +Et alors, tantt il se promenait avec agitation devant la grille, tantt +il revenait appuyer son front brlant sur le fer glac. Valentine +s'tait-elle vanouie aprs le contrat, ou Valentine avait-elle t +arrte dans sa fuite? C'taient l les deux seules hypothses o le +jeune homme pouvait s'arrter, toutes deux dsesprantes. + +L'ide laquelle il s'arrta fut qu'au milieu de sa fuite mme la force +avait manqu Valentine, et qu'elle tait tombe vanouie au milieu de +quelque alle. + +Oh! s'il en est ainsi, s'cria-t-il en s'lanant au haut de l'chelle, +je la perdrais, et par ma faute! + +Le dmon qui lui avait souffl cette pense ne le quitta plus, et +bourdonna son oreille avec cette persistance qui fait que certains +doutes, au bout d'un instant, par la force du raisonnement, deviennent +des convictions. Ses yeux, qui cherchaient percer l'obscurit +croissante, croyaient, sous la sombre alle, apercevoir un objet gisant; +Morrel se hasarda jusqu' appeler, et il lui sembla que le vent +apportait jusqu' lui une plainte inarticule. + +Enfin la demie avait sonn son tour, il tait impossible de se borner +plus longtemps, tout tait supposable; les tempes de Maximilien +battaient avec force, des nuages passaient devant ses yeux; il enjamba +le mur et sauta de l'autre ct. + +Il tait chez Villefort, il venait d'y entrer par escalade; il songea +aux suites que pouvait avoir une pareille action, mais il n'tait pas +venu jusque-l pour reculer. + +En un instant il fut l'extrmit de ce massif. Du point o il tait +parvenu on dcouvrait la maison. + +Alors Morrel s'assura d'une chose qu'il avait dj souponne en +essayant de glisser son regard travers les arbres: c'est qu'au lieu +des lumires qu'il pensait voir briller chaque fentre, ainsi qu'il +est naturel aux jours de crmonie, il ne vit rien que la masse grise et +voile encore par un grand rideau d'ombre que projetait un nuage immense +rpandu sur la lune. + +Une lumire courait de temps en temps comme perdue, et passait devant +trois fentres du premier tage. Ces trois fentres taient celles de +l'appartement de Mme de Saint-Mran. + +Une autre lumire restait immobile derrire des rideaux rouges. Ces +rideaux taient ceux de la chambre coucher de Mme de Villefort. + +Morrel devina tout cela. Tant de fois, pour suivre Valentine en pense +toute heure du jour, tant de fois, disons-nous, il s'tait fait faire le +plan de cette maison, que, sans l'avoir vue, il la connaissait. + +Le jeune homme fut encore plus pouvant de cette obscurit et de ce +silence qu'il ne l'avait t de l'absence de Valentine. + +perdu, fou de douleur, dcid tout braver pour revoir Valentine et +s'assurer du malheur qu'il pressentait, quel qu'il ft, Morrel gagna la +lisire du massif, et s'apprtait traverser le plus rapidement +possible le parterre, compltement dcouvert, quand un son de voix +encore assez loign, mais que le vent lui apportait, parvint jusqu' +lui. + + ce bruit, il fit un pas en arrire, dj moiti sorti du feuillage, +il s'y enfona compltement et demeura immobile et muet, enfoui dans son +obscurit. + +Sa rsolution tait prise: si c'tait Valentine seule, il l'avertirait +par un mot au passage; si Valentine tait accompagne, il la verrait au +moins et s'assurerait qu'il ne lui tait arriv aucun malheur; si +c'taient des trangers, il saisirait quelques mots de leur conversation +et arriverait comprendre ce mystre, incomprhensible jusque-l. + +La lune alors sortit du nuage qui la cachait, et, sur la porte du +perron, Morrel vit apparatre Villefort, suivi d'un homme vtu de noir. +Ils descendirent les marches et s'avancrent vers le massif. Ils +n'avaient pas fait quatre pas que, dans cet homme vtu de noir, Morrel +avait reconnu le docteur d'Avrigny. + +Le jeune homme, en les voyant venir lui, recula machinalement devant +eux jusqu' ce qu'il rencontrt le tronc d'un sycomore qui faisait le +centre du massif; l il fut forc de s'arrter. + +Bientt le sable cessa de crier sous les pas des deux promeneurs. + +Ah! cher docteur, dit le procureur du roi, voici le Ciel qui se dclare +dcidment contre ma maison. Quelle horrible mort! quel coup de foudre! +N'essayez pas de me consoler; hlas! la plaie est trop vive et trop +profonde! Morte, morte! + +Une sueur froide glaa le front du jeune homme et fit claquer ses dents. +Qui donc tait mort dans cette maison que Villefort lui-mme disait +maudite? + +Mon cher monsieur de Villefort, rpondit le mdecin avec un accent qui +redoubla la terreur du jeune homme, je ne vous ai point amen ici pour +vous consoler, tout au contraire. + +--Que voulez-vous dire? demanda le procureur du roi, effray. + +--Je veux dire que, derrire le malheur qui vient de vous arriver, il en +est un autre plus grand encore peut-tre. + +--Oh! mon Dieu! murmura Villefort en joignant les mains, qu'allez-vous +me dire encore? + +--Sommes-nous bien seuls, mon ami? + +--Oh! oui, bien seuls. Mais que signifient toutes ces prcautions? + +--Elles signifient que j'ai une confidence terrible vous faire, dit le +docteur: asseyons-nous. + +Villefort tomba plutt qu'il ne s'assit sur un banc. Le docteur resta +debout devant lui, une main pose sur son paule. Morrel, glac +d'effroi, tenait d'une main son front, de l'autre comprimait son coeur, +dont il craignait qu'on entendt les battements. + +Morte, morte! rptait-il dans sa pense avec la voix de son coeur. + +Et lui-mme se sentait mourir. + +Parlez, docteur, j'coute, dit Villefort; frappez, je suis prpar +tout. + +--Mme de Saint-Mran tait bien ge sans doute, mais elle jouissait +d'une sant excellente. + +Morrel respira pour la premire fois depuis dix minutes. + +Le chagrin l'a tue, dit Villefort, oui, le chagrin, docteur! Cette +habitude de vivre depuis quarante ans prs du marquis!... + +--Ce n'est pas le chagrin, mon cher Villefort, dit le docteur. Le +chagrin peut tuer, quoique les cas soient rares, mais il ne tue pas en +un jour, mais il ne tue pas en une heure, mais il ne tue pas en dix +minutes. + +Villefort ne rpondit rien; seulement il leva la tte qu'il avait tenue +baisse jusque-l, et regarda le docteur avec des yeux effars. + +Vous tes rest l pendant l'agonie? demanda M. d'Avrigny. + +--Sans doute, rpondit le procureur du roi; vous m'avez dit tout bas de +ne pas m'loigner. + +--Avez-vous remarqu les symptmes du mal auquel Mme de Saint-Mran a +succomb? + +--Certainement; Mme de Saint-Mran a eu trois attaques successives +quelques minutes les unes des autres, et chaque fois plus rapproches +et plus graves. Lorsque vous tes arriv, dj depuis quelques minutes +Mme de Saint-Mran tait haletante; elle eut alors une crise que je pris +pour une simple attaque de nerfs; mais je ne commenai m'effrayer +rellement que lorsque je la vis se soulever sur son lit, les membres et +le cou tendus. Alors, votre visage, je compris que la chose tait plus +grave que je ne le croyais. La crise passe, je cherchai vos yeux, mais +je ne les rencontrai pas. Vous teniez le pouls, vous en comptiez les +battements, et la seconde crise parut, que vous ne vous tiez pas encore +retourn de mon ct. Cette seconde crise fut plus terrible que la +premire: les mmes mouvements nerveux se reproduisirent, et la bouche +se contracta et devint violette. + + la troisime elle expira. + +Dj, depuis la fin de la premire, j'avais reconnu le ttanos; vous me +confirmtes dans cette opinion. + +--Oui, devant tout le monde, reprit le docteur; mais maintenant nous +sommes seuls. + +--Qu'allez-vous me dire, mon Dieu? + +--Que les symptmes du ttanos et de l'empoisonnement par les matires +vgtales sont absolument les mmes. + +M. de Villefort se dressa sur ses pieds; puis, aprs un instant +d'immobilit et de silence, il retomba sur son banc. + +Oh! mon Dieu! docteur, dit-il, songez-vous bien ce que vous me dites +l? + +Morrel ne savait pas s'il faisait un rve ou s'il veillait. + +coutez, dit le docteur, je connais l'importance de ma dclaration et +le caractre de l'homme qui je la fais. + +--Est-ce au magistrat ou l'ami que vous parlez? demanda Villefort. + +-- l'ami, l'ami seul en ce moment; les rapports entre les symptmes +du ttanos et les symptmes de l'empoisonnement par les substances +vgtales sont tellement identiques, que s'il me fallait signer ce que +je dis l, je vous dclare que j'hsiterais. Aussi, je vous le rpte, +ce n'est point au magistrat que je m'adresse, c'est l'ami. Eh bien, +l'ami je dis: Pendant les trois quarts d'heure qu'elle a dur, j'ai +tudi l'agonie, les convulsions, la mort de Mme de Saint-Mran; eh +bien, dans ma conviction, non seulement Mme de Saint-Mran est morte +empoisonne, mais encore je dirais, oui, je dirais quel poison l'a tue. + +--Monsieur! monsieur! + +--Tout y est, voyez-vous: somnolence interrompue par des crises +nerveuses, surexcitation du cerveau, torpeur des centres. Mme de +Saint-Mran a succomb une dose violente de brucine ou de strychnine, +que par hasard sans doute, que par erreur peut-tre, on lui a +administre. + +Villefort saisit la main du docteur. + +Oh! c'est impossible! dit-il, je rve, mon Dieu! je rve! C'est +effroyable d'entendre dire des choses pareilles un homme comme vous! +Au nom du Ciel, je vous en supplie, cher docteur, dites-moi que vous +pouvez vous tromper! + +--Sans doute, je le puis, mais.... + +--Mais?... + +--Mais, je ne le crois pas. + +--Docteur, prenez piti de moi; depuis quelques jours il m'arrive tant +de choses inoues, que je crois la possibilit de devenir fou. + +--Un autre que moi a-t-il vu Mme de Saint-Mran? + +--Personne. + +--A-t-on envoy chez le pharmacien quelque ordonnance qu'on ne m'ait pas +soumise? + +--Aucune. + +--Mme de Saint-Mran avait-elle des ennemis? + +--Je ne lui en connais pas. + +--Quelqu'un avait-il intrt sa mort? + +--Mais non, mon Dieu! mais non; ma fille est sa seule hritire, +Valentine seule.... Oh! si une pareille pense me pouvait venir, je me +poignarderais pour punir mon coeur d'avoir pu un seul instant abriter +une pareille pense. + +--Oh! s'cria son tour M. d'Avrigny, cher ami, Dieu ne plaise que +j'accuse quelqu'un, je ne parle que d'un accident, comprenez-vous bien, +d'une erreur. Mais accident ou erreur, le fait est l qui parle tout bas + ma conscience, et qui veut que ma conscience vous parle tout haut. +Informez-vous. + +-- qui? comment? de quoi? + +--Voyons: Barrois, le vieux domestique, ne se serait-il pas tromp, et +n'aurait-il pas donn Mme de Saint-Mran quelque potion prpare pour +son matre? + +--Pour mon pre? + +--Oui. + +--Mais comment une potion prpare pour M. Noirtier peut-elle +empoisonner Mme de Saint-Mran? + +--Rien de plus simple: vous savez que dans certaines maladies les +poisons deviennent un remde; la paralysie est une de ces maladies-l. +peu prs depuis trois mois, aprs avoir tout employ pour rendre le +mouvement et la parole M. Noirtier, je me suis dcid tenter un +dernier moyen; depuis trois mois, dis-je, je le traite par la brucine; +ainsi, dans la dernire potion que j'ai commande pour lui il en entrait +six centigrammes; six centigrammes sans action sur les organes paralyss +de M. Noirtier, et auxquels d'ailleurs il s'est accoutum par des doses +successives, six centigrammes suffisent pour tuer toute autre personne +que lui. + +--Mon cher docteur, il n'y a aucune communication entre l'appartement de +M. Noirtier et celui de Mme de Saint-Mran, et jamais Barrois n'entrait +chez ma belle-mre. Enfin, vous le dirai-je, docteur, quoique je vous +sache homme le plus habile et surtout le plus consciencieux du monde, +quoique en toute circonstance votre parole soit pour moi un flambeau qui +me guide l'gal de la lumire du soleil, eh bien! docteur, eh bien! +j'ai besoin, malgr cette conviction de m'appuyer sur cet axiome, +_errare humanum est_. + +--coutez, Villefort, dit le docteur, existe-t-il un de mes confrres en +qui vous ayez autant confiance qu'en moi? + +--Pourquoi cela, dites? o voulez-vous en venir? + +--Appelez-le, je lui dirai ce que j'ai vu, ce que j'ai remarqu, nous +ferons l'autopsie. + +--Et vous trouverez des traces de poison? + +--Non, pas du poison, je n'ai pas dit cela, mais nous constaterons +l'exaspration du systme nerveux, nous reconnatrons l'asphyxie +patente, incontestable et nous vous dirons: Cher Villefort, si c'est par +ngligence que la chose est arrive, veillez sur vos serviteurs; si +c'est par haine, veillez sur vos ennemis. + +--Oh! mon Dieu! que me proposez-vous l, d'Avrigny? rpondit Villefort +abattu; du moment o il y aura un autre que vous dans le secret, une +enqute deviendra ncessaire, et une enqute chez moi, impossible! +Pourtant, continua le procureur du roi en se reprenant et en regardant +le mdecin avec inquitude, pourtant si vous le voulez, si vous l'exigez +absolument, je le ferai. En effet, peut-tre dois-je donner suite +cette affaire; mon caractre me le commande. Mais docteur, vous me voyez +d'avance pntr de tristesse: introduire dans ma maison tant de +scandale aprs tant de douleur! Oh! ma femme et ma fille en mourront; et +moi, moi, docteur, vous le savez, un homme n'en arrive pas o j'en suis, +un homme n'a pas t procureur du roi pendant vingt-cinq ans sans s'tre +amass bon nombre d'ennemis; les miens sont nombreux. Cette affaire +bruite sera pour eux un triomphe qui les fera tressaillir de joie, et +moi me couvrira de honte. Docteur, pardonnez-moi ces ides mondaines. Si +vous tiez un prtre, je n'oserais vous dire cela; mais vous tes un +homme, mais vous connaissez les autres hommes; docteur, docteur, vous ne +m'avez rien dit, n'est-ce pas? + +--Mon cher monsieur de Villefort, rpondit le docteur branl, mon +premier devoir est l'humanit. J'eusse sauv Mme de Saint-Mran si la +science et eu le pouvoir de le faire, mais elle est morte, je me dois +aux vivants. Ensevelissons au plus profond de nos coeurs ce terrible +secret. Je permettrai, si les yeux de quelques-uns s'ouvrent l-dessus, +qu'on impute mon ignorance le silence que j'aurai gard. Cependant, +monsieur, cherchez toujours, cherchez activement, car peut-tre cela ne +s'arrtera-t-il point l.... Et quand vous aurez trouv le coupable, si +vous le trouvez, c'est moi qui vous dirai: Vous tes magistrat, faites +ce que vous voudrez! + +--Oh! merci, merci, docteur! dit Villefort avec une joie indicible, je +n'ai jamais eu de meilleur ami que vous. + +Et comme s'il et craint que le docteur d'Avrigny ne revnt sur cette +concession, il se leva et entrana le docteur du ct de la maison. + +Ils s'loignrent. + +Morrel, comme s'il et besoin de respirer, sortit sa tte du taillis, et +la lune claira ce visage si ple qu'on et pu le prendre pour un +fantme. + +Dieu me protge d'une manifeste mais terrible faon, dit-il. Mais +Valentine, Valentine! pauvre amie! rsistera-t-elle tant de douleurs? + +En disant ces mots il regardait alternativement la fentre aux rideaux +rouges et les trois fentres aux rideaux blancs. + +La lumire avait presque compltement disparu de la fentre aux rideaux +rouges. Sans doute Mme de Villefort venait d'teindre sa lampe, et la +veilleuse seule envoyait son reflet aux vitres. + + l'extrmit du btiment, au contraire, il vit s'ouvrir une des trois +fentres aux rideaux blancs. Une bougie place sur la chemine jeta +au-dehors quelques rayons de sa ple lumire, et une ombre vint un +instant s'accouder au balcon. + +Morrel frissonna; il lui semblait avoir entendu un sanglot. + +Il n'tait pas tonnant que cette me ordinairement si courageuse et si +forte, maintenant trouble et exalte par les deux plus fortes des +passions humaines, l'amour et la peur, se ft affaiblie au point de +subir des hallucinations superstitieuses. + +Quoiqu'il ft impossible, cach comme il l'tait, que l'oeil de +Valentine le distingut, il crut se voir appeler par l'ombre de la +fentre; son esprit troubl le lui disait, son coeur ardent le lui +rptait. Cette double erreur devenait une ralit irrsistible, et, par +un de ces incomprhensibles lans de jeunesse, il bondit hors de sa +cachette, et en deux enjambes, au risque d'tre vu, au risque d'effrayer +Valentine, au risque de donner l'veil par quelque cri involontaire +chapp la jeune fille, il franchit ce parterre que la lune faisait +large et blanc comme un lac, et, gagnant la range de caisses d'orangers +qui s'tendait devant la maison, il atteignit les marches du perron, +qu'il monta rapidement, et poussa la porte, qui s'ouvrit sans rsistance +devant lui. + +Valentine ne l'avait pas vu; ses yeux levs au ciel suivaient un nuage +d'argent glissant sur l'azur, et dont la forme tait celle d'une ombre +qui monte au ciel; son esprit potique et exalt lui disait que c'tait +l'me de sa grand-mre. + +Cependant, Morrel avait travers l'antichambre et trouv la rampe de +l'escalier; des tapis tendus sur les marches assourdissaient son pas; +d'ailleurs Morrel en tait arriv ce point d'exaltation que la +prsence de M. de Villefort lui-mme ne l'et pas effray. Si M. de +Villefort se ft prsent sa vue, sa rsolution tait prise: il +s'approchait de lui et lui avouait tout, en le priant d'excuser et +d'approuver cet amour qui l'unissait sa fille, et sa fille lui; +Morrel tait fou. + +Par bonheur il ne vit personne. + +Ce fut alors surtout que cette connaissance qu'il avait prise par +Valentine du plan intrieur de la maison lui servit; il arriva sans +accident au haut de l'escalier, et comme, arriv l, il s'orientait, un +sanglot dont il reconnut l'expression lui indiqua le chemin qu'il avait + suivre; il se retourna; une porte entrebille laissait arriver lui +le reflet d'une lumire et le son de la voix gmissante. Il poussa cette +porte et entra. + +Au fond d'une alcve, sous le drap blanc qui recouvrait sa tte et +dessinait sa forme, gisait la morte, plus effrayante encore aux yeux de +Morrel depuis la rvlation du secret dont le hasard l'avait fait +possesseur. + + ct du lit, genoux, la tte ensevelie dans les coussins d'une large +bergre, Valentine, frissonnante et souleve par les sanglots, tendait +au-dessus de sa tte, qu'on ne voyait pas, ses deux mains jointes et +raidies. + +Elle avait quitt la fentre reste ouverte, et priait tout haut avec +des accents qui eussent touch le coeur le plus insensible, la parole +s'chappait de ses lvres, rapide, incohrente, inintelligible, tant la +douleur serrait sa gorge de ses brlantes treintes. + +La lune, glissant travers l'ouverture des persiennes, faisait plir la +lueur de la bougie, et azurait de ses teintes funbres ce tableau de +dsolation. + +Morrel ne put rsister ce spectacle; il n'tait pas d'une pit +exemplaire, il n'tait pas facile impressionner, mais Valentine +souffrant, pleurant, se tordant les bras sa vue, c'tait plus qu'il +n'en pouvait supporter en silence. Il poussa un soupir, murmura un nom, +et la tte noye dans les pleurs et marbre sur le velours du fauteuil, +une tte de Madeleine du Corrge, se releva et demeura tourne vers lui. + +Valentine le vit et ne tmoigna point d'tonnement. Il n'y a plus +d'motions intermdiaires dans un coeur gonfl par un dsespoir suprme. + +Morrel tendit la main son amie. Valentine, pour toute excuse de ce +qu'elle n'avait point t le trouver, lui montra le cadavre gisant sous +le drap funbre et recommena sangloter. + +Ni l'un ni l'autre n'osait parler dans cette chambre. Chacun hsitait +rompre ce silence que semblait commander la Mort debout dans quelque +coin et le doigt sur les lvres. + +Enfin Valentine osa la premire. + +Ami, dit-elle, comment tes-vous ici? Hlas! je vous dirais: soyez le +bienvenu, si ce n'tait pas la Mort qui vous et ouvert la porte de +cette maison. + +--Valentine, dit Morrel d'une voix tremblante et les mains jointes, +j'tais l depuis huit heures et demie; je ne vous voyais point venir, +l'inquitude m'a pris, j'ai saut par-dessus le mur, j'ai pntr dans +le jardin; alors des voix qui s'entretenaient du fatal accident.... + +--Quelles voix? dit Valentine. + +Morrel frmit, car toute la conversation du docteur et de M. de +Villefort lui revint l'esprit, et, travers le drap, il croyait voir +ces bras tordus, ce cou raidi, ces lvres violettes. + +Les voix de vos domestiques, dit-il, m'ont tout appris. + +--Mais venir jusqu'ici, c'est nous perdre, mon ami, dit Valentine, sans +effroi et sans colre. + +--Pardonnez-moi, rpondit Morrel du mme ton, je vais me retirer. + +--Non, dit Valentine, on vous rencontrerait, restez. + +--Mais si l'on venait? + +La jeune fille secoua la tte. + +Personne ne viendra, dit-elle, soyez tranquille, voil notre +sauvegarde. + +Et elle montra la forme du cadavre moule par le drap. + +Mais qu'est-il arriv M. d'pinay? dites-moi, je vous en supplie, +reprit Morrel. + +--M. Franz est arriv pour signer le contrat au moment o ma bonne +grand-mre rendait le dernier soupir. + +--Hlas! dit Morrel avec un sentiment de joie goste, car il songeait +en lui-mme que cette mort retardait indfiniment le mariage de +Valentine. + +--Mais ce qui redouble ma douleur, continua la jeune fille, comme si ce +sentiment et d recevoir l'instant mme sa punition, c'est que cette +pauvre chre aeule, en mourant, a ordonn qu'on termint le mariage le +plus tt possible; elle aussi, mon Dieu! en croyant me protger, elle +aussi agissait contre moi. + +--coutez! dit Morrel. + +Les deux jeunes gens firent silence. + +On entendit la porte qui s'ouvrit, et des pas firent craquer le parquet +du corridor et les marches de l'escalier. + +C'est mon pre qui sort de son cabinet, dit Valentine. + +--Et qui reconduit le docteur, ajouta Morrel. + +--Comment savez-vous que c'est le docteur? demanda Valentine tonne. + +--Je le prsume dit Morrel. + +Valentine regarda le jeune homme. + +Cependant, on entendit la porte de la rue se fermer. M. de Villefort +alla donner en outre un tour de clef celle du jardin puis il remonta +l'escalier. + +Arriv dans l'antichambre, il s'arrta un instant, comme s'il hsitait +s'il devait entrer chez lui ou dans la chambre de Mme de Saint-Mran. +Morrel se jeta derrire une portire. Valentine ne fit pas un mouvement; +on et dit qu'une suprme douleur la plaait au-dessus des craintes +ordinaires. + +M. de Villefort rentra chez lui. + +Maintenant, dit Valentine, vous ne pouvez plus sortir ni par la porte +du jardin, ni par celle de la rue. + +Morrel regarda la jeune fille avec tonnement. + +Maintenant, dit-elle, il n'y a plus qu'une issue permise et sre, c'est +celle de l'appartement de mon grand-pre. + +Elle se leva. + +Venez, dit-elle. + +--O cela? demanda Maximilien. + +--Chez mon grand-pre. + +--Moi, chez M. Noirtier? + +--Oui. + +--Y songez-vous, Valentine? + +--J'y songe, et depuis longtemps. Je n'ai plus que cet ami au monde, et +nous avons tous deux besoin de lui.... Venez. + +--Prenez garde, Valentine, dit Morrel, hsitant faire ce que lui +ordonnait la jeune fille; prenez garde, le bandeau est tomb de mes +yeux: en venant ici, j'ai accompli un acte de dmence. Avez-vous bien +vous-mme toute votre raison, chre amie? + +--Oui, dit Valentine, et je n'ai aucun scrupule au monde, si ce n'est +de laisser seuls les restes de ma pauvre grand-mre, que je me suis +charge de garder. + +--Valentine, dit Morrel, la mort est sacre par elle-mme. + +--Oui, rpondit la jeune fille; d'ailleurs ce sera court, venez. + +Valentine traversa le corridor et descendit un petit escalier qui +conduisait chez Noirtier. Morrel la suivait sur la pointe du pied. +Arrivs sur le palier de l'appartement, ils trouvrent le vieux +domestique. + +Barrois, dit Valentine, fermez la porte et ne laissez entrer personne. + +Elle passa la premire. + +Noirtier, encore dans son fauteuil, attentif au moindre bruit, instruit +par son vieux serviteur de tout ce qui se passait, fixait des regards +avides sur l'entre de la chambre; il vit Valentine, et son oeil brilla. + +Il y avait dans la dmarche et dans l'attitude de la jeune fille quelque +chose de grave et de solennel qui frappa le vieillard. Aussi, de +brillant qu'il tait, son oeil devint-il interrogateur. + +Cher pre, dit-elle d'une voix brve, coute-moi bien: tu sais que +bonne maman Saint-Mran est morte il y a une heure, et que maintenant, +except toi je n'ai plus personne qui m'aime au monde? + +Une expression de tendresse infinie passa dans les yeux du vieillard. + +C'est donc toi seul, n'est-ce pas, que je dois confier mes chagrins +ou mes esprances? + +Le paralytique fit signe que oui. + +Valentine prit Maximilien par la main. + +Alors, lui dit-elle, regarde bien monsieur. + +Le vieillard fixa son oeil scrutateur et lgrement tonn sur Morrel. + +C'est M. Maximilien Morrel, dit-elle, le fils de cet homme ngociant de +Marseille dont tu as sans doute entendu parler? + +--Oui, fit le vieillard. + +--C'est un nom irrprochable, que Maximilien est en train de rendre +glorieux, car, trente ans, il est capitaine de spahis, officier de la +Lgion d'honneur. + +Le vieillard fit signe qu'il se le rappelait. + +Eh bien, bon papa, dit Valentine en se mettant deux genoux devant le +vieillard et en montrant Maximilien d'une main, je l'aime et ne serai +qu' lui! Si l'on me force d'en pouser un autre, je me laisserai mourir +ou je me tuerai. + +Les yeux du paralytique exprimaient tout un monde de penses +tumultueuses. + +Tu aimes M. Maximilien Morrel, n'est-ce pas, bon papa? demanda la jeune +fille. + +--Oui, fit le vieillard immobile. + +--Et tu peux bien nous protger, nous qui sommes aussi tes enfants, +contre la volont de mon pre? + +Noirtier attacha son regard intelligent sur Morrel, comme pour lui dire: + +C'est selon. + +Maximilien comprit. + +Mademoiselle, dit-il, vous avez un devoir sacr remplir dans la +chambre de votre aeule; voulez-vous me permettre d'avoir l'honneur de +causer un instant avec M. Noirtier? + +--Oui, oui, c'est cela, fit l'oeil du vieillard. + +Puis il regarda Valentine avec inquitude. + +Comment il fera pour te comprendre, veux-tu dire, bon pre? + +--Oui. + +--Oh! sois tranquille; nous avons si souvent parl de toi, qu'il sait +bien comment je te parle. + +Puis, se tournant vers Maximilien avec un adorable sourire, quoique ce +sourire ft voil par une profonde tristesse: + +Il sait tout ce que je sais, dit-elle. + +Valentine se releva, approcha un sige pour Morrel, recommanda Barrois +de ne laisser entrer personne; et aprs avoir embrass tendrement son +grand-pre et dit adieu tristement Morrel, elle partit. Alors Morrel, +pour prouver Noirtier qu'il avait la confiance de Valentine et +connaissait tous leurs secrets, prit le dictionnaire, la plume et le +papier, et plaa le tout sur une table o il y avait une lampe. + +Mais d'abord, dit Morrel, permettez-moi, monsieur, de vous raconter qui +je suis, comment j'aime Mlle Valentine, et quels sont mes desseins son +gard. + +--J'coute, fit Noirtier. + +C'tait un spectacle assez imposant que ce vieillard, inutile fardeau en +apparence, et qui tait devenu le seul protecteur, le seul appui, le +seul juge de deux amants jeunes, beaux, forts, et entrant dans la vie. + +Sa figure, empreinte d'une noblesse et d'une austrit remarquables, +imposait Morrel, qui commena son rcit en tremblant. + +Il raconta alors comment il avait connu, comment il avait aim Valentine +et comment Valentine, dans son isolement et son malheur, avait accueilli +l'offre de son dvouement. Il lui dit quelles taient sa naissance, sa +position, sa fortune; et plus d'une fois, lorsqu'il interrogea le regard +du paralytique, ce regard lui rpondit: + +C'est bien, continuez. + +--Maintenant, dit Morrel quand il eut fini cette premire partie de son +rcit, maintenant que je vous ai dit, monsieur, mon amour et mes +esprances, dois-je vous dire nos projets? + +--Oui, fit le vieillard. + +--Eh bien, voil ce que nous avions rsolu. + +Et alors il raconta tout Noirtier: comment un cabriolet attendait dans +l'enclos, comment il comptait enlever Valentine, la conduire chez sa +soeur, l'pouser, et dans une respectueuse attente esprer le pardon de +M. de Villefort. + +Non, dit Noirtier. + +--Non? reprit Morrel, ce n'est pas ainsi qu'il faut faire? + +--Non. + +--Ainsi ce projet n'a point votre assentiment? + +--Non. + +--Eh bien, il y a un autre moyen, dit Morrel. + +Le regard interrogateur du vieillard demanda: + +Lequel? + +J'irai, continua Maximilien, j'irai trouver M. Franz d'pinay, je suis +heureux de pouvoir vous dire cela en l'absence de Mlle de Villefort, et +je me conduirai avec lui de manire le forcer d'tre un galant homme. + +Le regard de Noirtier continua d'interroger. + +Ce que je ferai? + +--Oui. + +--Le voici. Je l'irai trouver, comme je vous le disais, je lui +raconterai les liens qui m'unissent Mlle Valentine; si c'est un homme +dlicat, il prouvera sa dlicatesse en renonant de lui-mme la main +de sa fiance, et mon amiti et mon dvouement lui sont de cette heure +acquis jusqu' la mort; s'il refuse, soit que l'intrt le pousse, soit +qu'un ridicule orgueil le fasse persister, aprs lui avoir prouv qu'il +contraindrait ma femme, que Valentine m'aime et ne peut aimer un autre +que moi, je me battrai avec lui, en lui donnant tous les avantages, et +je le tuerai ou il me tuera; si je le tue, il n'pousera pas Valentine; +s'il me tue, je serai bien sr que Valentine ne l'pousera pas. + +Noirtier considrait avec un plaisir indicible cette noble et sincre +physionomie sur laquelle se peignaient tous les sentiments que sa langue +exprimait, en y ajoutant par l'expression d'un beau visage tout ce que +la couleur ajoute un dessin solide et vrai. + +Cependant, lorsque Morrel eut fini de parler, Noirtier ferma les yeux +plusieurs reprises, ce qui tait, on le sait, sa manire de dire non. + +Non? dit Morrel. Ainsi vous dsapprouvez ce second projet, comme vous +avez dj dsapprouv le premier? + +--Oui, je le dsapprouve, fit le vieillard. + +--Mais que faire alors, monsieur? demanda Morrel. Les dernires paroles +de Mme de Saint-Mran ont t pour que le mariage de sa petite-fille ne +se ft point attendre: dois-je laisser les choses s'accomplir? + +Noirtier resta immobile. + +Oui, je comprends, dit Morrel, je dois attendre. + +--Oui. + +--Mais tout dlai nous perdra, monsieur, reprit le jeune homme. Seule, +Valentine est sans force, et on la contraindra comme un enfant. Entr +ici miraculeusement pour savoir ce qui s'y passe, admis miraculeusement +devant vous, je ne puis raisonnablement esprer que ces bonnes chances +se renouvellent. Croyez-moi, il n'y a que l'un ou l'autre des deux +partis que je vous propose, pardonnez cette vanit ma jeunesse, qui +soit le bon; dites-moi celui des deux que vous prfrez: autorisez-vous +Mlle Valentine se confier mon honneur? + +--Non. + +--Prfrez-vous que j'aille trouver M. d'pinay? + +--Non. + +--Mais, mon Dieu! de qui nous viendra le secours que nous attendons du +Ciel? + +Le vieillard sourit des yeux comme il avait l'habitude de sourire quand +on lui parlait du ciel. Il tait toujours rest un peu d'athisme dans +les ides du vieux jacobin. + +Du hasard? reprit Morrel. + +--Non. + +--De vous? + +--Oui. + +--De vous? + +--Oui, rpta le vieillard. + +--Vous comprenez bien ce que je vous demande, monsieur? Excusez mon +insistance, car ma vie est dans votre rponse: notre salut nous viendra +de vous? + +--Oui. + +--Vous en tes sr? + +--Oui. + +--Vous en rpondez? + +--Oui. + +Et il y avait dans le regard qui donnait cette affirmation une telle +fermet, qu'il n'y avait pas moyen de douter de la volont, sinon de la +puissance. + +Oh! merci, monsieur, merci cent fois! Mais comment, moins qu'un +miracle du Seigneur ne vous rende la parole, le geste, le mouvement, +comment pourrez-vous, vous, enchan dans ce fauteuil, vous, muet et +immobile, comment pourrez-vous vous opposer ce mariage? + +Un sourire claira le visage du vieillard, sourire trange que celui des +yeux sur un visage immobile. + +Ainsi, je dois attendre? demanda le jeune homme. + +--Oui. Mais le contrat? + +Le mme sourire reparut. + +Voulez-vous donc me dire qu'il ne sera pas sign? + +--Oui, dit Noirtier. + +--Ainsi le contrat ne sera mme pas sign! s'cria Morrel. Oh! +pardonnez, monsieur! l'annonce d'un grand bonheur, il est bien permis +de douter; le contrat ne sera pas sign? + +--Non, dit le paralytique. + +Malgr cette assurance, Morrel hsitait croire. Cette promesse d'un +vieillard impotent tait si trange, qu'au lieu de venir d'une force de +volont, elle pouvait maner d'un affaiblissement des organes; n'est-il +pas naturel que l'insens qui ignore sa folie prtende raliser des +choses au-dessus de sa puissance? Le faible parle des fardeaux qu'il +soulve, le timide des gants qu'il affronte, le pauvre des trsors +qu'il manie, le plus humble paysan, au compte de son orgueil, s'appelle +Jupiter. + +Soit que Noirtier et compris l'indcision du jeune homme, soit qu'il +n'ajoutt pas compltement foi la docilit qu'il avait montre, il le +regarda fixement. + +Que voulez-vous, monsieur? demanda Morrel, que je vous renouvelle ma +promesse de ne rien faire? + +Le regard de Noirtier demeura fixe et ferme, comme pour dire qu'une +promesse ne lui suffisait pas; puis il passa du visage la main. + +Voulez-vous que je jure, monsieur? demanda Maximilien. + +--Oui, fit le paralytique avec la mme solennit, je le veux. + +Morrel comprit que le vieillard attachait une grande importance ce +serment. + +Il tendit la main. + +Sur mon honneur, dit-il, je vous jure d'attendre ce que vous aurez +dcid pour agir contre M. d'pinay. + +--Bien, fit des yeux le vieillard. + +--Maintenant, monsieur, demanda Morrel, ordonnez-vous que je me retire? + +--Oui. + +--Sans revoir Mlle Valentine? + +--Oui. + +Morrel fit signe qu'il tait prt obir. + +Maintenant, continua Morrel, permettez-vous monsieur, que votre fils +vous embrasse comme l'a fait tout l'heure votre fille! + +Il n'y avait pas se tromper l'expression des yeux de Noirtier. + +Le jeune homme posa sur le front du vieillard ses lvres au mme endroit +o la jeune fille avait pos les siennes. + +Puis il salua une seconde fois le vieillard et sortit. + +Sur le carr il trouva le vieux serviteur, prvenu par Valentine; +celui-ci attendait Morrel, et le guida par les dtours d'un corridor +sombre qui conduisait une petite porte donnant sur le jardin. + +Arriv l, Morrel gagna la grille, par la charmille, il fut en un +instant au haut du mur, et par son chelle en une seconde, il fut dans +l'enclos la luzerne, o son cabriolet l'attendait toujours. + +Il y remonta, et bris par tant d'motions, mais le coeur plus libre, il +rentra vers minuit rue Meslay, se jeta sur son lit et dormit comme s'il +et t plong dans une profonde ivresse. + + + + +LXXIV + +Le caveau de la famille Villefort. + + + deux jours de l, une foule considrable se trouvait rassemble, vers +dix heures du matin, la porte de M. de Villefort, et l'on avait vu +s'avancer une longue file de voitures de deuil et de voitures +particulires tout le long du faubourg Saint-Honor et de la rue de la +Ppinire. + +Parmi ces voitures, il y en avait une d'une forme singulire, et qui +paraissait avoir fait un long voyage. C'tait une espce de fourgon +peint en noir, et qui un des premiers s'tait trouv au funbre +rendez-vous. + +Alors on s'tait inform, et l'on avait appris que, par une concidence +trange, cette voiture renfermait le corps de M. de Saint-Mran, et que +ceux qui taient venus pour un seul convoi suivraient deux cadavres. + +Le nombre de ceux-l tait grand; M. le marquis de Saint-Mran, l'un +des dignitaires les plus zls et les plus fidles du roi Louis XVIII et +du roi Charles X, avait conserv grand nombre d'amis qui, joints aux +personnes que les convenances sociales mettaient en relation avec +Villefort, formaient une troupe considrable. + +On fit prvenir aussitt les autorits, et l'on obtint que les deux +convois se feraient en mme temps. Une seconde voiture, pare avec la +mme pompe mortuaire, fut amene devant la porte de M. de Villefort, et +le cercueil transport du fourgon de poste sur le carrosse funbre. + +Les deux corps devaient tre inhums dans le cimetire du Pre-Lachaise, +o depuis longtemps M. de Villefort avait fait lever le caveau destin + la spulture de toute sa famille. + +Dans ce caveau avait dj t dpos le corps de la pauvre Rene, que +son pre et sa mre venaient rejoindre aprs dix annes de sparation. + +Paris, toujours curieux, toujours mu des pompes funraires, vit avec un +religieux silence passer le cortge splendide qui accompagnait leur +dernire demeure deux des noms de cette vieille aristocratie, les plus +clbres pour l'esprit traditionnel, pour la sret du commerce et le +dvouement obstin aux principes. + +Dans la mme voiture de deuil, Beauchamp, Albert et Chteau-Renaud +s'entretenaient de cette mort presque subite. + +J'ai vu Mme de Saint-Mran l'an dernier encore Marseille, disait +Chteau-Renaud, je revenais d'Algrie; c'tait une femme destine +vivre cent ans, grce sa sant parfaite, son esprit toujours +prsent et son activit toujours prodigieuse. Quel ge avait-elle? + +--Soixante-six ans, rpondit Albert, du moins ce que Franz m'a assur. +Mais ce n'est point l'ge qui l'a tue, c'est le chagrin qu'elle a +ressenti de la mort du marquis; il parat que depuis cette mort, qui +l'avait violemment branle, elle n'a pas repris compltement la raison. + +--Mais enfin de quoi est-elle morte? demanda Beauchamp. + +--D'une congestion crbrale, ce qu'il parat, ou d'une apoplexie +foudroyante. N'est-ce pas la mme chose? + +--Mais peu prs. + +--D'apoplexie? dit Beauchamp, c'est difficile croire. Mme de +Saint-Mran, que j'ai vue aussi une fois ou deux dans ma vie, tait +petite, grle de formes et d'une constitution bien plus nerveuse que +sanguine; elles sont rares les apoplexies produites par le chagrin sur +un corps d'une constitution pareille celui de Mme de Saint-Mran. + +--En tout cas, dit Albert, quelle que soit la maladie ou le mdecin qui +l'a tue, voil M. de Villefort, ou plutt Mlle Valentine, ou plutt +encore notre ami Franz en possession d'un magnifique hritage: +quatre-vingt mille livres de rente, je crois. + +--Hritage qui sera presque doubl la mort de ce vieux jacobin de +Noirtier. + +--En voil un grand-pre tenace, dit Beauchamp. _Tenacem propositi +virum._ Il a pari contre la mort, je crois, qu'il enterrerait tous ses +hritiers. Il y russira ma foi. C'est bien le vieux conventionnel de +93, qui disait Napolon en 1814: + +--Vous baissez, parce que votre empire est une jeune tige fatigue par +sa croissance; prenez la Rpublique pour tuteur, retournons avec une +bonne constitution sur les champs de bataille et je vous promets cinq +cent mille soldats, un autre Marengo et un second Austerlitz. Les ides +ne meurent pas, sire, elles sommeillent quelquefois, mais elles se +rveillent plus fortes qu'avant de s'endormir. + +--Il parat, dit Albert, que pour lui les hommes sont comme les ides; +seulement une chose m'inquite, c'est de savoir comment Franz d'pinay +s'accommodera d'un grand-beau-pre qui ne peut se passer de sa femme; +mais o est-il, Franz? + +--Mais il est dans la premire voiture avec M. de Villefort, qui le +considre dj comme tant de la famille. + +Dans chacune des voitures qui suivaient le deuil, la conversation tait + peu prs pareille; on s'tonnait de ces deux morts si rapproches et +si rapides, mais dans aucune on ne souponnait le terrible secret +qu'avait, dans sa promenade nocturne, rvl M. d'Avrigny M. de +Villefort. + +Au bout d'une heure de marche peu prs, on arriva la porte du +cimetire: il faisait un temps calme, mais sombre, et par consquent +assez en harmonie avec la funbre crmonie qu'on y venait accomplir. +Parmi les groupes qui se dirigrent vers le caveau de famille, +Chteau-Renaud reconnut Morrel, qui tait venu tout seul et en +cabriolet; il marchait seul, trs ple et silencieux, sur le petit +chemin bord d'ifs. + +Vous ici! dit Chteau-Renaud en passant son bras sous celui du jeune +capitaine; vous connaissez donc M. de Villefort? Comment se fait-il +donc, en ce cas, que je ne vous aie jamais vu chez lui? + +--Ce n'est pas M. de Villefort que je connais, rpondit Morrel, c'est +Mme de Saint-Mran que je connaissais. + +En ce moment, Albert les rejoignit avec Franz. + +L'endroit est mal choisi pour une prsentation, dit Albert; mais +n'importe, nous ne sommes pas superstitieux. Monsieur Morrel, permettez +que je vous prsente M. Franz d'pinay, un excellent compagnon de voyage +avec lequel j'ai fait le tour de l'Italie. Mon cher Franz, M. Maximilien +Morrel, un excellent ami que je me suis acquis en ton absence, et dont +tu entendras revenir le nom dans ma conversation toutes les fois que +j'aurai parler de coeur, d'esprit et d'amabilit. + +Morrel eut un moment d'indcision. Il se demanda si ce n'tait pas une +condamnable hypocrisie que ce salut presque amical adress l'homme +qu'il combattait sourdement; mais son serment et la gravit des +circonstances lui revinrent en mmoire: il s'effora de ne rien laisser +paratre sur son visage, et salua Franz en se contenant. + +Mlle de Villefort est bien triste, n'est-ce pas? dit Debray, Franz. + +--Oh! monsieur, rpondit Franz, d'une tristesse inexplicable; ce matin, +elle tait si dfaite que je l'ai peine reconnue. + +Ces mots si simples en apparence brisrent le coeur de Morrel. Cet homme +avait donc vu Valentine, il lui avait donc parl? + +Ce fut alors que le jeune et bouillant officier eut besoin de toute sa +force pour rsister au dsir de violer son serment. + +Il prit le bras de Chteau-Renaud et l'entrana rapidement vers le +caveau, devant lequel les employs des pompes funbres venaient de +dposer les deux cercueils. + +Magnifique habitation, dit Beauchamp en jetant les yeux sur le +mausole; palais d't, palais d'hiver. Vous y demeurerez votre tour, +mon cher d'pinay, car vous voil bientt de la famille. Moi, en ma +qualit de philosophe, je veux une petite maison de campagne, un cottage +l-bas sous les arbres, et pas tant de pierres de taille sur mon pauvre +corps. En mourant, je dirai ceux qui m'entoureront ce que Voltaire +crivait Piron: _Eo rus_, et tout sera fini.... Allons, morbleu! +Franz, du courage, votre femme hrite. + +--En vrit, Beauchamp, dit Franz, vous tes insupportable. Les affaires +politiques vous ont donn l'habitude de rire de tout, et les hommes qui +mnent les affaires ont l'habitude de ne croire rien. Mais enfin, +Beauchamp, quand vous avez l'honneur de vous trouver avec des hommes +ordinaires, et le bonheur de quitter un instant la politique, tchez +donc de reprendre votre coeur que vous laissez au bureau des cannes de +la Chambre des dputs ou de la Chambre des pairs. + +--Eh, mon Dieu! dit Beauchamp, qu'est-ce que la vie? une halte dans +l'antichambre de la mort. + +--Je prends Beauchamp en grippe, dit Albert. Et il se retira quatre +pas en arrire avec Franz, laissant Beauchamp continuer ses +dissertations philosophiques avec Debray. + +Le caveau de la famille de Villefort formait un carr de pierres +blanches d'une hauteur de vingt pieds environ, une sparation intrieure +divisait en deux compartiments la famille Saint-Mran et la famille +Villefort, et chaque compartiment avait sa porte d'entre. + +On ne voyait pas, comme dans les autres tombeaux, ces ignobles tiroirs +superposs dans lesquels une conome distribution enferme les morts avec +une inscription qui ressemble une tiquette; tout ce que l'on +apercevait d'abord par la porte de bronze tait une antichambre svre +et sombre, spare par un mur du vritable tombeau. + +C'tait au milieu de ce mur que s'ouvraient les deux portes dont nous +parlions tout l'heure, et qui communiquaient aux spultures Villefort +et Saint-Mran. + +L, pouvaient s'exhaler en libert les douleurs sans que les promeneurs +foltres, qui font d'une visite au Pre-Lachaise partie de campagne ou +rendez-vous d'amour, vinssent troubler par leurs chants, par leurs cris +ou par leur course la muette contemplation ou la prire baigne de +larmes de l'habitant du caveau. + +Les deux cercueils entrrent dans le caveau de droite, c'tait celui de +la famille de Saint-Mran; ils furent placs sur les trteaux prpars, +et qui attendaient d'avance leur dpt mortuaire; Villefort, Franz et +quelques proches parents pntrrent seuls dans le sanctuaire. + +Comme les crmonies religieuses avaient t accomplies la porte, et +qu'il n'y avait pas de discours prononcer, les assistants se +sparrent aussitt; Chteau-Renaud, Albert et Morrel se retirrent de +leur ct et Debray et Beauchamp du leur. + +Franz resta, avec M. de Villefort, la porte du cimetire; Morrel +s'arrta sous le premier prtexte venu; il vit sortir Franz et M. de +Villefort dans une voiture de deuil, et il conclut un mauvais prsage de +ce tte--tte. Il revint donc Paris, et, quoique lui-mme ft dans la +mme voiture que Chteau-Renaud et Albert, il n'entendit pas un mot de +ce que dirent les deux jeunes gens. + +En effet, au moment o Franz allait quitter M. de Villefort: + +Monsieur le baron, avait dit celui-ci, quand vous reverrai-je? + +--Quand vous voudrez, monsieur, avait rpondu Franz. + +--Le plus tt possible. + +--Je suis vos ordres, monsieur; vous plat-il que nous revenions +ensemble? + +--Si cela ne vous cause aucun drangement. + +--Aucun. + +Ce fut ainsi que le futur beau-pre et le futur gendre montrent dans la +mme voiture, et que Morrel, en les voyant passer, conut avec raison de +graves inquitudes. + +Villefort et Franz revinrent au faubourg Saint-Honor. + +Le procureur du roi, sans entrer chez personne, sans parler ni sa +femme ni sa fille, fit passer le jeune homme dans son cabinet, et lui +montrant une chaise: + +Monsieur d'pinay, lui dit-il, je crois vous rappeler, et le moment +n'est peut-tre pas si mal choisi qu'on pourrait le croire au premier +abord, car l'obissance aux morts est la premire offrande qu'il faut +dposer sur le cercueil; je dois donc vous rappeler le voeu qu'exprimait +avant-hier Mme de Saint-Mran sur son lit d'agonie, c'est que le mariage +de Valentine ne souffre pas de retard. Vous savez que les affaires de la +dfunte sont parfaitement en rgle; que son testament assure Valentine +toute la fortune des Saint-Mran; le notaire m'a montr hier les actes +qui permettent de rdiger d'une manire dfinitive le contrat de +mariage. Vous pouvez voir le notaire et vous faire de ma part +communiquer ces actes. Le notaire, c'est M. Deschamps, place Beauveau, +faubourg Saint-Honor. + +--Monsieur, rpondit d'pinay, ce n'est pas le moment peut-tre pour +Mlle Valentine, plonge comme elle est dans la douleur, de songer un +poux; en vrit, je craindrais.... + +--Valentine, interrompit M. de Villefort, n'aura pas de plus vif dsir +que celui de remplir les dernires intentions de sa grand-mre; ainsi +les obstacles ne viendront pas de ce ct, je vous en rponds. + +--En ce cas, monsieur, rpondit Franz, comme ils ne viendront pas non +plus du mien, vous pouvez faire votre convenance; ma parole est +engage, et je l'acquitterai, non seulement avec plaisir, mais avec +bonheur. + +--Alors, dit Villefort, rien ne vous arrte plus; le contrat devait tre +sign il y a trois jours, nous le trouverons tout prpar: on peut le +signer aujourd'hui mme. + +--Mais le deuil? dit en hsitant Franz. + +--Soyez tranquille, monsieur, reprit Villefort; ce n'est point dans ma +maison que les convenances sont ngliges. Mlle de Villefort pourra se +retirer pendant les trois mois voulus dans sa terre de Saint-Mran; je +dis sa terre, car cette proprit est elle. L, dans huit jours, si +vous le voulez bien, sans bruit, sans clat, sans faste, le mariage +civil sera conclu. C'tait un dsir de Mme de Saint-Mran que sa +petite-fille se marit dans cette terre. Le mariage conclu, monsieur, +vous pourrez revenir Paris, tandis que votre femme passera le temps de +son deuil avec sa belle-mre. + +--Comme il vous plaira, monsieur, dit Franz. + +--Alors, reprit M. de Villefort, prenez la peine d'attendre une +demi-heure, Valentine va descendre au salon. J'enverrai chercher M. +Deschamps, nous lirons et signerons le contrat sance tenante, et, ds +ce soir, Mme de Villefort conduira Valentine sa terre, o dans huit +jours nous irons les rejoindre. + +--Monsieur, dit Franz, j'ai une seule demande vous faire. + +--Laquelle? + +--Je dsire qu'Albert de Morcerf et Raoul de Chteau-Renaud soient +prsents cette signature; vous savez qu'ils sont mes tmoins. + +--Une demi-heure suffit pour les prvenir; voulez-vous les aller +chercher vous-mme? voulez-vous les envoyer chercher? + +--Je prfre y aller, monsieur. + +--Je vous attendrai donc dans une demi-heure, baron, et dans une +demi-heure Valentine sera prte. + +Franz salua M. de Villefort et sortit. + + peine la porte de la rue se fut-elle referme derrire le jeune homme, +que Villefort envoya prvenir Valentine qu'elle et descendre au salon +dans une demi-heure, parce qu'on attendait le notaire et les tmoins de +M. d'pinay. + +Cette nouvelle inattendue produisit une grande sensation dans la maison. +Mme de Villefort n'y voulut pas croire, et Valentine en fut crase +comme d'un coup de foudre. + +Elle regarda tout autour d'elle comme pour chercher qui elle pouvait +demander secours. + +Elle voulut descendre chez son grand-pre, mais elle rencontra sur +l'escalier M. de Villefort, qui la prit par le bras et l'amena dans le +salon. + +Dans l'antichambre Valentine rencontra Barrois, et jeta au vieux +serviteur un regard dsespr. + +Un instant aprs Valentine, Mme de Villefort entra au salon avec le +petit douard. Il tait visible que la jeune femme avait eu sa part des +chagrins de famille; elle tait ple et semblait horriblement fatigue. + +Elle s'assit, prit douard sur ses genoux, et de temps en temps +pressait, avec des mouvements presque convulsifs, sur sa poitrine, cet +enfant sur lequel semblait se concentrer sa vie tout entire. + +Bientt on entendit le bruit de deux voitures qui entraient dans la +cour. + +L'une tait celle du notaire, l'autre celle de Franz et de ses amis. + +En un instant, tout le monde tait runi au salon. + +Valentine tait si ple, que l'on voyait les veines bleues de ses tempes +se dessiner autour de ses yeux et courir le long de ses joues. + +Franz ne pouvait se dfendre d'une motion assez vive. + +Chteau-Renaud et Albert se regardaient avec tonnement: la crmonie +qui venait de finir ne leur semblait pas plus triste que celle qui +allait commencer. + +Mme de Villefort s'tait place dans l'ombre, derrire un rideau de +velours, et, comme elle tait constamment penche sur son fils, il tait +difficile de lire sur son visage ce qui se passait dans son coeur. + +M. de Villefort tait, comme toujours, impassible. Le notaire, aprs +avoir, avec la mthode ordinaire aux gens de loi, rang les papiers sur +la table, avoir pris place dans son fauteuil et avoir relev ses +lunettes, se tourna vers Franz: + +C'est vous qui tes monsieur Franz de Quesnel, baron d'pinay? +demanda-t-il, quoiqu'il le st parfaitement. + +--Oui, monsieur, rpondit Franz. + +Le notaire s'inclina. + +Je dois donc vous prvenir, monsieur, dit-il, et cela de la part de M. +de Villefort, que votre mariage projet avec Mlle de Villefort a chang +les dispositions de M. Noirtier envers sa petite-fille, et qu'il aline +entirement la fortune qu'il devait lui transmettre. Htons-nous +d'ajouter, continua le notaire, que le testateur n'ayant le droit +d'aliner qu'une partie de sa fortune, et ayant alin le tout, le +testament ne rsistera point l'attaque mais sera dclar nul et non +avenu. + +--Oui, dit Villefort; seulement je prviens d'avance M. d'pinay que, de +mon vivant, jamais le testament de mon pre ne sera attaqu, ma position +me dfendant jusqu' l'ombre d'un scandale. + +--Monsieur, dit Franz, je suis fch qu'on ait, devant Mlle Valentine, +soulev une pareille question. Je ne me suis jamais inform du chiffre +de sa fortune, qui, si rduite qu'elle soit, sera plus considrable +encore que la mienne. Ce que ma famille a recherch dans l'alliance de +M. de Villefort, c'est la considration; ce que je recherche, c'est le +bonheur. + +Valentine fit un signe imperceptible de remerciement, tandis que deux +larmes silencieuses roulaient le long de ses joues. + +D'ailleurs, monsieur, dit Villefort s'adressant son futur gendre, +part cette perte d'une portion de vos esprances, ce testament inattendu +n'a rien qui doive personnellement vous blesser; il s'explique par la +faiblesse d'esprit de M. Noirtier. Ce qui dplat mon pre, ce n'est +point que Mlle de Villefort vous pouse, c'est que Valentine se marie: +une union avec tout autre lui et inspir le mme chagrin. La vieillesse +est goste, monsieur, et Mlle de Villefort faisait M. Noirtier une +fidle compagnie que ne pourra plus lui faire Mme la baronne d'pinay. +L'tat malheureux dans lequel se trouve mon pre fait qu'on lui parle +rarement d'affaires srieuses, que la faiblesse de son esprit ne lui +permettrait pas de suivre, et je suis parfaitement convaincu qu' cette +heure, tout en conservant le souvenir que sa petite-fille se marie, M. +Noirtier a oubli jusqu'au nom de celui qui va devenir son petit-fils. + + peine M. de Villefort achevait-il ces paroles, auxquelles Franz +rpondait par un salut, que la porte du salon s'ouvrit et que Barrois +parut. + +Messieurs, dit-il d'une voix trangement ferme pour un serviteur qui +parle ses matres dans une circonstance si solennelle, messieurs, M. +Noirtier de Villefort dsire parler sur-le-champ M. Franz de Quesnel, +baron d'pinay. + +Lui aussi, comme le notaire, et afin qu'il ne pt y avoir erreur de +personne, donnait tous ses titres au fianc. + +Villefort tressaillit, Mme de Villefort laissa glisser son fils de +dessus ses genoux, Valentine se leva ple et muette comme une statue. + +Albert et Chteau-Renaud changrent un second regard plus tonn encore +que le premier. + +Le notaire regarda Villefort. + +--C'est impossible, dit le procureur du roi; d'ailleurs M. d'pinay ne +peut quitter le salon en ce moment. + +--C'est justement en ce moment, reprit Barrois avec la mme fermet, que +M. Noirtier, mon matre, dsire parler d'affaires importantes M. Franz +d'pinay. + +--Il parle donc, prsent, bon papa Noirtier? demanda douard avec son +impertinence habituelle. + +Mais cette saillie ne fit mme pas sourire Mme de Villefort, tant les +esprits taient proccups, tant la situation paraissait solennelle. + +Dites M. Noirtier, reprit Villefort, que ce qu'il demande ne se peut +pas. + +--Alors M. Noirtier prvient ces messieurs, reprit Barrois, qu'il va se +faire apporter lui-mme au salon. + +L'tonnement fut son comble. + +Une espce de sourire se dessina sur le visage de Mme de Villefort. +Valentine, comme malgr elle, leva les yeux au plafond pour remercier le +Ciel. + +Valentine, dit M. de Villefort, allez un peu savoir, je vous prie, ce +que c'est que cette nouvelle fantaisie de votre grand-pre. + +Valentine fit vivement quelques pas pour sortir, mais M. de Villefort se +ravisa. + +Attendez, dit-il, je vous accompagne. + +--Pardon, monsieur, dit Franz son tour; il me semble que, puisque +c'est moi que M. Noirtier fait demander, c'est surtout moi de me +rendre ses dsirs; d'ailleurs je serai heureux de lui prsenter mes +respects, n'ayant point encore eu l'occasion de solliciter cet honneur. + +--Oh! mon Dieu! dit Villefort avec une inquitude visible, ne vous +drangez donc pas. + +--Excusez-moi, monsieur, dit Franz du ton d'un homme qui a pris sa +rsolution. Je dsire ne point manquer cette occasion de prouver M. +Noirtier combien il aurait tort de concevoir contre moi des rpugnances +que je suis dcid vaincre, quelles qu'elles soient, par mon profond +dvouement. + +Et, sans se laisser retenir plus longtemps par Villefort, Franz se leva + son tour et suivit Valentine, qui dj descendait l'escalier avec la +joie d'un naufrag qui met la main sur une roche. + +M. de Villefort les suivit tous deux. + +Chteau-Renaud et Morcerf changrent un troisime regard plus tonn +encore que les deux premiers. + + + + +LXXV + +Le procs-verbal. + + +Noirtier attendait, vtu de noir et install dans son fauteuil. + +Lorsque les trois personnes qu'il comptait voir venir furent entres, il +regarda la porte, que son valet de chambre ferma aussitt. + +Faites attention, dit Villefort bas Valentine qui ne pouvait celer sa +joie, que si M. Noirtier veut vous communiquer des choses qui empchent +votre mariage, je vous dfends de le comprendre. + +Valentine rougit, mais ne rpondit pas. + +Villefort s'approcha de Noirtier: + +Voici M. Franz d'pinay, lui dit-il, vous l'avez mand, monsieur, et +il se rend vos dsirs. Sans doute nous souhaitons cette entrevue +depuis longtemps, et je serai charm qu'elle vous prouve combien votre +opposition au mariage de Valentine tait peu fonde. + +Noirtier ne rpondit que par un regard qui fit courir le frisson dans +les veines de Villefort. + +Il fit de l'oeil signe Valentine de s'approcher. + +En un moment, grce aux moyens dont elle avait l'habitude de se servir +dans les conversations avec son grand-pre, elle eut trouv le mot +_clef_. + +Alors elle consulta le regard du paralytique, qui se fixa sur le tiroir +d'un petit meuble entre les deux fentres. + +Elle ouvrit le tiroir et trouva effectivement une clef. Quand elle eut +cette clef et que le vieillard lui eut fait signe que c'tait bien +celle-l qu'il demandait, les yeux du paralytique se dirigrent vers un +vieux secrtaire oubli depuis bien des annes, et qui ne renfermait, +croyait-on, que des paperasses inutiles. + +Faut-il que j'ouvre le secrtaire? demanda Valentine. + +--Oui, fit le vieillard. + +--Faut-il que j'ouvre les tiroirs? + +--Oui. + +--Ceux des cts? + +--Non. + +--Celui du milieu? + +--Oui. + +Valentine l'ouvrit et en tira une liasse. + +Est-ce l ce que vous dsirez, bon pre? dit-elle. + +--Non. + +Elle tira successivement tous les autres papiers, jusqu' ce qu'il ne +restt plus rien absolument dans le tiroir. + +Mais le tiroir est vide maintenant, dit-elle. + +Les yeux de Noirtier taient fixs sur le dictionnaire. + +Oui, bon pre, je vous comprends, dit la jeune fille. + +Et elle rpta l'une aprs l'autre, chaque lettre de l'alphabet; l'S +Noirtier l'arrta. + +Elle ouvrit le dictionnaire, et chercha jusqu'au mot _secret_. + +Ah! il y a un secret? dit Valentine. + +--Oui, fit Noirtier. + +--Et qui connat ce secret? + +Noirtier regarda la porte par laquelle tait sorti le domestique. + +Barrois? dit-elle. + +--Oui, fit Noirtier. + +--Faut-il que je l'appelle? + +--Oui. + +Valentine alla la porte et appela Barrois. + +Pendant ce temps, la sueur de l'impatience ruisselait sur le front de +Villefort, et Franz demeurait stupfait d'tonnement. + +Le vieux serviteur parut. + +Barrois, dit Valentine, mon grand-pre m'a command de prendre la clef +dans cette console, d'ouvrir ce secrtaire et de tirer ce tiroir; +maintenant il y a un secret ce tiroir, il parat que vous le +connaissez, ouvrez-le. + +Barrois regarda le vieillard. + +Obissez, dit l'oeil intelligent de Noirtier. + +Barrois obit; un double fond s'ouvrit et prsenta une liasse de papiers +noue avec un ruban noir. + +Est-ce cela que vous dsirez, monsieur? demanda Barrois. + +--Oui, fit Noirtier. + +-- qui faut-il remettre ces papiers? M. de Villefort? + +--Non. + +-- Mlle Valentine? + +--Non. + +-- M. Franz d'pinay? + +--Oui. + +Franz, tonn, fit un pas en avant. + + moi, monsieur? dit-il. + +--Oui. + +Franz reut les papiers des mains de Barrois, et jetant les yeux sur la +couverture, il lut: + +Pour tre dpos, aprs ma mort, chez mon ami le gnral Durand, qui +lui-mme en mourant lguera ce paquet son fils, avec injonction de le +conserver comme renfermant un papier de la plus grande importance. + +Eh bien, monsieur, demanda Franz, que voulez-vous que je fasse de ce +papier? + +--Que vous le conserviez cachet comme il est, sans doute, dit le +procureur du roi. + +--Non, non, rpondit vivement Noirtier. + +--Vous dsirez peut-tre que monsieur le lise? demanda Valentine. + +--Oui, rpondit le vieillard. + +--Vous entendez, monsieur le baron, mon grand-pre vous prie de lire ce +papier, dit Valentine. + +--Alors asseyons-nous, fit Villefort avec impatience, car cela durera +quelque temps. + +--Asseyez-vous, fit l'oeil du vieillard. + +Villefort s'assit, mais Valentine resta debout ct de son pre +appuye ct de son fauteuil, et Franz debout devant lui. Il tenait le +mystrieux papier la main. + +Lisez, dirent les yeux du vieillard. + +Franz dfit l'enveloppe, et un grand silence se fit dans la chambre. Au +milieu de ce silence il lut: + +_Extrait des procs-verbaux d'une sance du club bonapartiste de la rue +Saint-Jacques, tenue le 5 fvrier 1815_. + +Franz s'arrta. + +Le 5 fvrier 1815! C'est le jour o mon pre a t assassin! + +Valentine et Villefort restrent muets; l'oeil seul du vieillard dit +clairement: Continuez. + +Mais c'est en sortant de ce club, continua Franz, que mon pre a +disparu! + +Le regard de Noirtier continua de dire: Lisez. + +Il reprit: + +Les soussigns Louis-Jacques Beaurepaire, lieutenant-colonel +d'artillerie, tienne Duchampy, gnral de brigade, et Claude Lecharpal, +directeur des eaux et forts, + +Dclarent que, le 4 fvrier 1815, une lettre arriva de l'le d'Elbe, +qui recommandait la bienveillance et la confiance des membres du +club bonapartiste le gnral Flavien de Quesnel, qui, ayant servi +l'Empereur depuis 1804 jusqu'en 1815, devait tre tout dvou la +dynastie napolonienne, malgr le titre de baron que Louis XVIII venait +d'attacher sa terre d'pinay. + +En consquence, un billet fut adress au gnral de Quesnel, qui le +priait d'assister la sance du lendemain. Le billet n'indiquait ni la +rue ni le numro de la maison o devait se tenir la runion; il ne +portait aucune signature, mais il annonait au gnral que, s'il voulait +se tenir prt, on le viendrait prendre neuf heures du soir. + +Les sances avaient lieu de neuf heures du soir minuit. + + neuf heures, le prsident du club se prsenta chez le gnral, le +gnral tait prt; le prsident lui dit qu'une des conditions de son +introduction tait qu'il ignorerait ternellement le lieu de la runion, +et qu'il se laisserait bander les yeux en jurant de ne point chercher +soulever le bandeau. + +Le gnral de Quesnel accepta la condition, et promit sur l'honneur de +ne pas chercher voir o on le conduirait. + +Le gnral avait fait prparer sa voiture; mais le prsident lui dit +qu'il tait impossible que l'on s'en servt, attendu que ce n'tait pas +la peine qu'on bandt les yeux du matre si le cocher demeurait les yeux +ouverts et reconnaissait les rues par lesquelles on passerait. + +--Comment faire alors? demanda le gnral. + +--J'ai ma voiture, dit le prsident. + +--tes-vous donc si sr de votre cocher, que vous lui confiez un secret +que vous jugez imprudent de dire au mien? + +--Notre cocher est un membre du club, dit le prsident; nous serons +conduits par un conseiller d'tat. + +--Alors, dit en riant le gnral, nous courons un autre risque, celui +de verser. + +Nous consignons cette plaisanterie comme preuve que le gnral n'a pas +t le moins du monde forc d'assister la sance, et qu'il est venu de +son plein gr. + +Une fois mont dans la voiture, le prsident rappela au gnral la +promesse faite par lui de se laisser bander les yeux. Le gnral ne mit +aucune opposition cette formalit: un foulard, prpar cet effet +dans la voiture, fit l'affaire. + +Pendant la route, le prsident crut s'apercevoir que le gnral +cherchait regarder sous son bandeau: il lui rappela son serment. + +--Ah! c'est vrai, dit le gnral. + +La voiture s'arrta devant une alle de la rue Saint-Jacques. Le +gnral descendit en s'appuyant au bras du prsident, dont il ignorait +la dignit, et qu'il prenait pour un simple membre du club, on traversa +l'alle, on monta un tage, et l'on entra dans la chambre des +dlibrations. + +La sance tait commence. Les membres du club prvenus de l'espce de +prsentation qui devait avoir lieu ce soir-l, se trouvaient au grand +complet. Arriv au milieu de la salle, le gnral fut invit ter son +bandeau. Il se rendit aussitt l'invitation, et parut fort tonn de +trouver un si grand nombre de figures de connaissance dans une socit +dont il n'avait pas mme souponn l'existence jusqu'alors. + +On l'interrogea sur ses sentiments, mais il se contenta de rpondre que +les lettres de l'le d'Elbe avaient d les faire connatre.... + +Franz s'interrompit. + +Mon pre tait royaliste, dit-il; on n'avait pas besoin de l'interroger +sur ses sentiments, ils taient connus. + +--Et de l, dit Villefort, venait ma liaison avec votre pre, mon cher +monsieur Franz; on se lie facilement quand on partage les mmes +opinions. + +Lisez, continua de dire l'oeil du vieillard. + +Franz continua: + +Le prsident prit alors la parole pour engager le gnral s'exprimer +plus explicitement; mais M. de Quesnel rpondit qu'il dsirait avant +tout savoir ce que l'on dsirait de lui. + +Il fut alors donn communication au gnral de cette mme lettre de +l'le d'Elbe qui le recommandait au club comme un homme sur le concours +duquel on pouvait compter. Un paragraphe tout entier exposait le retour +probable de l'le d'Elbe, et promettait une nouvelle lettre et de plus +amples dtails l'arrive du _Pharaon_, btiment appartenant +l'armateur Morrel, de Marseille, et dont le capitaine tait l'entire +dvotion de l'empereur. + +Pendant toute cette lecture, le gnral, sur lequel on avait cru +pouvoir compter comme sur un frre, donna au contraire des signes de +mcontentement et de rpugnance visibles. + +La lecture termine, il demeura silencieux et le sourcil fronc. + +--Eh bien, demanda le prsident, que dites-vous de cette lettre, +monsieur le gnral? + +--Je dis qu'il y a bien peu de temps, rpondit-il, qu'on a prt +serment au roi Louis XVIII, pour le violer dj au bnfice de +l'ex-empereur. + +Cette fois la rponse tait trop claire pour que l'on pt se tromper +ses sentiments. + +--Gnral, dit le prsident, il n'y a pas plus pour nous de roi Louis +XVIII qu'il n'y a d'ex-empereur. Il n'y a que Sa Majest l'Empereur et +roi, loign depuis dix mois de la France, son tat, par la violence et +la trahison. + +--Pardon, messieurs, dit le gnral; il se peut qu'il n'y ait pas pour +vous de roi Louis XVIII, mais il y en a un pour moi: attendu qu'il m'a +fait baron et marchal de camp, et que je n'oublierai jamais que c'est +son heureux retour en France que je dois ces deux titres. + +--Monsieur, dit le prsident du ton le plus srieux et en se levant, +prenez garde ce que vous dites; vos paroles nous dmontrent clairement +que l'on s'est tromp sur votre compte l'le d'Elbe et qu'on nous a +tromps. La communication qui vous a t faite tient la confiance +qu'on avait en vous, et par consquent un sentiment qui vous honore. +Maintenant nous tions dans l'erreur: un titre et un grade vous ont +ralli au nouveau gouvernement que nous voulons renverser. Nous ne vous +contraindrons pas nous prter votre concours; nous n'enrlerons +personne contre sa conscience et sa volont; mais nous vous +contraindrons agir comme un galant homme, mme au cas o vous n'y +seriez point dispos. + +--Vous appelez tre un galant homme connatre votre conspiration et ne +pas la rvler! J'appelle cela tre votre complice, moi. Vous voyez que +je suis encore plus franc que vous.... + +Ah! mon pre, dit Franz, s'interrompant, je comprends maintenant +pourquoi ils t'ont assassin. + +Valentine ne put s'empcher de jeter un regard sur Franz; le jeune homme +tait vraiment beau dans son enthousiasme filial. + +Villefort se promenait de long en large derrire lui. + +Noirtier suivait des yeux l'expression de chacun, et conservait son +attitude digne et svre. + +Franz revint au manuscrit et continua: + +--Monsieur, dit le prsident, on vous a pri de vous rendre au sein de +l'assemble, on ne vous y a point tran de force; on vous a propos de +vous bander les yeux, vous avez accept. Quand vous avez accd cette +double demande vous saviez parfaitement que nous ne nous occupions pas +d'assurer le trne de Louis XVIII, sans quoi nous n'eussions pas pris +tant de soin de nous cacher la police. Maintenant, vous le comprenez, +il serait trop commode de mettre un masque l'aide duquel on surprend +le secret des gens, et de n'avoir ensuite qu' ter ce masque pour +perdre ceux qui se sont fis vous. Non, non, vous allez d'abord dire +franchement si vous tes pour le roi de hasard qui rgne en ce moment, +ou pour S. M. l'Empereur. + +--Je suis royaliste, rpondit le gnral; j'ai fait serment Louis +XVIII, je tiendrai mon serment. + +Ces mots furent suivis d'un murmure gnral, et l'on put voir, par les +regards d'un grand nombre des membres du club, qu'ils agitaient la +question de faire repentir M. d'pinay de ces imprudentes paroles. + +Le prsident se leva de nouveau et imposa silence. + +--Monsieur, lui dit-il, vous tes un homme trop grave et trop sens +pour ne pas comprendre les consquences de la situation o nous nous +trouvons les uns en face des autres, et votre franchise mme nous dicte +les conditions qu'il nous reste vous faire: vous allez donc jurer sur +l'honneur de ne rien rvler de ce que vous avez entendu. + +Le gnral porta la main son pe et s'cria: + +--Si vous parlez d'honneur, commencez par ne pas mconnatre ses lois, +et n'imposez rien par la violence. + +--Et vous, monsieur, continua le prsident avec un calme plus terrible +peut-tre que la colre du gnral, ne touchez pas votre pe, c'est +un conseil que je vous donne. + +Le gnral tourna autour de lui des regards qui dcelaient un +commencement d'inquitude. Cependant il ne flchit pas encore; au +contraire, rappelant toute sa force: + +--Je ne jurerai pas, dit-il. + +--Alors, monsieur, vous mourrez, rpondit tranquillement le prsident. + +M. d'pinay devint fort ple: il regarda une seconde fois tout autour +de lui; plusieurs membres du club chuchotaient et cherchaient des armes +sous leurs manteaux. + +--Gnral, dit le prsident, soyez tranquille; vous tes parmi des gens +d'honneur qui essaieront de tous les moyens de vous convaincre avant de +se porter contre vous la dernire extrmit, mais aussi, vous l'avez +dit, vous tes parmi des conspirateurs, vous tenez notre secret, il faut +nous le rendre. + +Un silence plein de signification suivit ces paroles et comme le +gnral ne rpondait rien: + +--Fermez les portes, dit le prsident aux huissiers. + +Le mme silence de mort succda ses paroles. + +Alors le gnral s'avana, et faisant un violent effort sur lui-mme: + +--J'ai un fils, dit-il, et je dois songer lui en me trouvant parmi +des assassins. + +--Gnral, dit avec noblesse le chef de l'assemble, un seul homme a +toujours le droit d'en insulter cinquante: c'est le privilge de la +faiblesse. Seulement il a tort d'user de ce droit. Croyez-moi, gnral, +jurez et ne nous insultez pas. + +Le gnral, encore une fois dompt par cette supriorit du chef de +l'assemble, hsita un instant; mais enfin, s'avanant jusqu'au bureau +du prsident: + +--Quelle est la formule? demanda-t-il. + +--La voici: + +--Je jure sur l'honneur de ne jamais rvler qui que ce soit au monde +ce que j'ai vu et entendu le 5 fvrier 1815, entre neuf et dix heures du +soir, et je dclare mriter la mort si je viole mon serment. + +Le gnral parut prouver un frmissement nerveux qui l'empcha de +rpondre pendant quelques secondes; enfin, surmontant une rpugnance +manifeste, il pronona le serment exig, mais d'une voix si basse qu' +peine on l'entendit: aussi plusieurs membres exigrent-ils qu'il le +rptt voix plus haute et plus distincte, ce qui fut fait. + +--Maintenant, je dsire me retirer, dit le gnral; suis-je enfin +libre? + +Le prsident se leva, dsigna trois membres de l'assemble pour +l'accompagner, et monta en voiture avec le gnral, aprs lui avoir +band les yeux. Au nombre de ces trois membres tait le cocher qui +l'avait amen. + +Les autres membres du club se sparrent en silence. + +--O voulez-vous que nous vous reconduisions? demanda le prsident. + +--Partout o je pourrai tre dlivr de votre prsence, rpondit M. +d'pinay. + +--Monsieur, reprit alors le prsident, prenez garde, vous n'tes plus +dans l'assemble, vous n'avez plus affaire qu' des hommes isols; ne +les insultez pas si vous ne voulez pas tre rendu responsable de +l'insulte. + +Mais au lieu de comprendre ce langage, M. d'pinay rpondit: + +--Vous tes toujours aussi brave dans votre voiture que dans votre +club, par la raison, monsieur, que quatre hommes sont toujours plus +forts qu'un seul. + +Le prsident fit arrter la voiture. + +On tait juste l'entre du quai des Ormes, o se trouve l'escalier +qui descend la rivire. + +--Pourquoi faites-vous arrter ici? demanda M. d'pinay. + +--Parce que, monsieur, dit le prsident, vous avez insult un homme, et +que cet homme ne veut pas faire un pas de plus sans vous demander +loyalement sparation. + +--Encore une manire d'assassiner, dit le gnral en haussant les +paules. + +--Pas de bruit, rpondit le prsident, si vous ne voulez pas que je +vous regarde vous-mme comme un de ces hommes que vous dsigniez tout +l'heure, c'est--dire comme un lche qui prend sa faiblesse pour +bouclier. Vous tes seul, un seul vous rpondra; vous avez une pe au +ct, j'en ai une dans cette canne; vous n'avez pas de tmoin, un de ces +messieurs sera le vtre. Maintenant, si cela vous convient, vous pouvez +ter votre bandeau. + +Le gnral arracha l'instant mme le mouchoir qu'il avait sur les +yeux. + +--Enfin, dit-il, je vais donc savoir qui j'ai affaire. + +On ouvrit la voiture: les quatre hommes descendirent.... + +Franz s'interrompit encore une fois. Il essuya une sueur froide qui +coulait sur son front, il y avait quelque chose d'effrayant voir le +fils, tremblant et ple, lisant tout haut les dtails, ignors +jusqu'alors, de la mort de son pre. + +Valentine joignait les mains comme si elle et t en prires. + +Noirtier regardait Villefort avec une expression presque sublime de +mpris et d'orgueil. + +Franz continua: + +On tait, comme nous l'avons dit, au 5 fvrier. Depuis trois jours il +gelait cinq ou six degrs; l'escalier tait tout raide de glaons, le +gnral tait gros et grand, le prsident lui offrit le ct de la rampe +pour descendre. + +Les deux tmoins suivaient par-derrire. + +Il faisait une nuit sombre, le terrain de l'escalier la rivire tait +humide de neige et de givre, on voyait l'eau s'couler, noire, profonde +et charriant quelques glaons. + +Un des tmoins alla chercher une lanterne dans un bateau de charbon, et + la lueur de cette lanterne on examina les armes. + +L'pe du prsident, qui tait simplement, comme il l'avait dit, une +pe qu'il portait dans une canne, tait plus courte que celle de son +adversaire, et n'avait pas de garde. + +Le gnral d'pinay proposa de tirer au sort les deux pes: mais le +prsident rpondit que c'tait lui qui avait provoqu, et qu'en +provoquant il avait prtendu que chacun se servit de ses armes. + +Les tmoins essayrent d'insister; le prsident leur imposa silence. + +On posa la lanterne terre: les deux adversaires se mirent de chaque +ct; le combat commena. + +La lumire faisait des deux pes deux clairs. Quant aux hommes, +peine si on les apercevait, tant l'ombre tait paisse. + +M. le gnral passait pour une des meilleures lames de l'arme. Mais il +fut press si vivement ds les premires bottes, qu'il rompit; en +rompant il tomba. + +Les tmoins le crurent tu; mais son adversaire, qui savait ne l'avoir +point touch, lui offrit la main pour l'aider se relever. Cette +circonstance, au lieu de le calmer, irrita le gnral, qui fondit son +tour sur son adversaire. + +Mais son adversaire ne rompit pas d'une semelle, le recevant sur son +pe. Trois fois le gnral recula, se trouvant trop engag, et revint +la charge. + + la troisime fois, il tomba encore. + +On crut qu'il glissait comme la premire fois; cependant les tmoins, +voyant qu'il ne se relevait pas, s'approchrent de lui et tentrent de +le remettre sur ses pieds; mais celui qui l'avait pris bras-le-corps +sentit sous sa main une chaleur humide. C'tait du sang. + +Le gnral, qui tait peu prs vanoui, reprit ses sens. + +--Ah! dit-il, on m'a dpch quelque spadassin, quelque matre d'armes +du rgiment. + +Le prsident, sans rpondre, s'approcha de celui des deux tmoins qui +tenait la lanterne et, relevant sa manche, il montra son bras perc de +deux coups d'pe; puis, ouvrant son habit et dboutonnant son gilet, il +fit voir son flanc entam par une troisime blessure. + +Cependant il n'avait pas mme pouss un soupir. + +Le gnral d'pinay entra en agonie et expira cinq minutes aprs.... + +Franz lut ces derniers mots d'une voix si trangle, qu' peine on put +les entendre; et aprs les avoir lus il s'arrta, passant sa main sur +ses yeux comme pour en chasser un nuage. + +Mais, aprs un instant de silence, il continua: + +Le prsident remonta l'escalier, aprs avoir repouss son pe dans sa +canne; une trace de sang marquait son chemin dans la neige. Il n'tait +pas encore en haut de l'escalier, qu'il entendit un clapotement sourd +dans l'eau: c'tait le corps du gnral que les tmoins venaient de +prcipiter dans la rivire aprs avoir constat la mort. + +Le gnral a donc succomb dans un duel loyal, et non dans un +guet-apens, comme on pourrait le dire. + +En foi de quoi nous avons sign le prsent pour tablir la vrit des +faits, de peur qu'un moment n'arrive o quelqu'un des acteurs de cette +scne terrible ne se trouve accus de meurtre avec prmditation ou de +forfaiture aux lois de l'honneur. + + _Sign_: BEAUREGARD, DUCHAMPY ET LECHARPEL. + +Quand Franz eut termin cette lecture si terrible pour un fils, quand +Valentine, ple d'motion, eut essuy une larme, quand Villefort, +tremblant et blotti dans un coin, eut essay de conjurer l'orage par des +regards suppliants adresss au vieillard implacable: + +Monsieur, dit d'pinay Noirtier, puisque vous connaissez cette +terrible histoire dans tous ses dtails, puisque vous l'avez fait +attester par des signatures honorables, puisque enfin vous semblez vous +intresser moi, quoique votre intrt ne se soit encore rvl que par +la douleur, ne me refusez pas une dernire satisfaction, dites-moi le +nom du prsident du club, que je connaisse enfin celui qui a tu mon +pauvre pre. + +Villefort chercha, comme gar, le bouton de la porte. Valentine, qui +avait compris avant tout le monde la rponse du vieillard, et qui +souvent avait remarqu sur son avant-bras la trace de deux coups d'pe, +recula d'un pas en arrire. + +Au nom du Ciel! mademoiselle, dit Franz, s'adressant sa fiance, +joignez-vous moi, que je sache le nom de cet homme qui m'a fait +orphelin deux ans. + +Valentine resta immobile et muette. + +Tenez, monsieur, dit Villefort, croyez-moi, ne prolongez pas cette +horrible scne; les noms d'ailleurs ont t cachs dessein. Mon pre +lui-mme ne connat pas ce prsident, et, s'il le connat, il ne saurait +le dire: les noms propres ne se trouvent pas dans le dictionnaire. + +--Oh! malheur! s'cria Franz, le seul espoir qui m'a soutenu pendant +toute cette lecture et qui m'a donn la force d'aller jusqu'au bout, +c'tait de connatre au moins le nom de celui qui a tu mon pre! +Monsieur! monsieur! s'cria-t-il en se retournant vers Noirtier, au nom +du Ciel! faites ce que vous pourrez... arrivez, je vous en supplie, +m'indiquer, me faire comprendre.... + +--Oui, rpondit Noirtier. + +-- mademoiselle, mademoiselle! s'cria Franz, votre grand-pre a fait +signe qu'il pouvait m'indiquer... cet homme.... Aidez-moi... vous le +comprenez... prtez-moi votre concours. + +Noirtier regarda le dictionnaire. + +Franz le prit avec un tremblement nerveux, et pronona successivement +les lettres de l'alphabet jusqu' l'M. + + cette lettre, le vieillard fit signe que oui. + +M! rpta Franz. + +Le doigt du jeune homme glissa sur les mots; mais, tous les mots, +Noirtier rpondait par un signe ngatif. Valentine cachait sa tte entre +ses mains. Enfin Franz arriva au mot MOI. + +Oui, fit le vieillard. + +--Vous! s'cria Franz, dont les cheveux se dressrent sur sa tte; vous, +monsieur Noirtier! c'est vous qui avez tu mon pre? + +--Oui, rpondit Noirtier, en fixant sur le jeune homme un majestueux +regard. + +Franz tomba sans force sur un fauteuil. + +Villefort ouvrit la porte et s'enfuit, car l'ide lui venait d'touffer +ce peu d'existence qui restait encore dans le coeur terrible du +vieillard. + + + + +LXXVI + +Le progrs de Cavalcanti fils. + + + +Cependant M. Cavalcanti pre tait parti pour aller reprendre son +service, non pas dans l'arme de S. M. l'empereur d'Autriche, mais la +roulette des bains de Lucques, dont il tait l'un des plus assidus +courtisans. + +Il va sans dire qu'il avait emport avec la plus scrupuleuse exactitude +jusqu'au dernier paul de la somme qui lui avait t alloue pour son +voyage, et pour la rcompense de la faon majestueuse et solennelle avec +laquelle il avait jou son rle de pre. + +M. Andrea avait hrit ce dpart de tous les papiers qui constataient +qu'il avait bien l'honneur d'tre le fils du marquis Bartolomeo et la +marquise Leonora Corsinari. + +Il tait donc peu prs ancr dans cette socit parisienne, si facile + recevoir les trangers, et les traiter, non pas d'aprs ce qu'ils +sont, mais d'aprs ce qu'ils veulent tre. + +D'ailleurs, que demande-t-on un jeune homme Paris? De parler peu +prs sa langue, d'tre habill convenablement, d'tre beau joueur et de +payer en or. + +Il va sans dire qu'on est moins difficile encore pour un tranger que +pour un Parisien. + +Andrea avait donc pris en une quinzaine de jours une assez belle +position; on l'appelait monsieur le comte, on disait qu'il avait +cinquante mille livres de rente, et on parlait des trsors immenses de +monsieur son pre, enfouis, disait-on, dans les carrires de Saravezza. + + +Un savant, devant qui on mentionnait cette dernire circonstance comme +un fait, dclara avoir vu les carrires dont il tait question, ce qui +donna un grand poids des assertions jusqu'alors flottantes l'tat de +doute, et qui ds lors prirent la consistance de la ralit. + +On en tait l dans ce cercle de la socit parisienne o nous avons +introduit nos lecteurs, lorsque Monte-Cristo vint un soir faire visite +M. Danglars. M. Danglars tait sorti, mais on proposa au comte de +l'introduire prs de la baronne, qui tait visible, ce qu'il accepta. + +Ce n'tait jamais sans une espce de tressaillement nerveux que, depuis +le dner d'Auteuil et les vnements qui en avaient t la suite, Mme +Danglars entendait prononcer le nom de Monte-Cristo. Si la prsence du +comte ne suivait pas le bruit de son nom, la sensation douloureuse +devenait plus intense; si au contraire le comte paraissait, sa figure +ouverte, ses yeux brillants, son amabilit, sa galanterie mme pour Mme +Danglars chassaient bientt jusqu' la dernire impression de crainte; +il paraissait la baronne impossible qu'un homme si charmant la +surface pt nourrir contre elle de mauvais desseins; d'ailleurs, les +coeurs les plus corrompus ne peuvent croire au mal qu'en le faisant +reposer sur un intrt quelconque; le mal inutile et sans cause rpugne +comme une anomalie. + +Lorsque Monte-Cristo entra dans le boudoir o nous avons dj une fois +introduit nos lecteurs, et o la baronne suivait d'un oeil assez inquiet +des dessins que lui passait sa fille aprs les avoir regards avec M. +Cavalcanti fils, sa prsence produisit son effet ordinaire, et ce fut en +souriant qu'aprs avoir t quelque peu bouleverse par son nom la +baronne reut le comte. + +Celui-ci, de son ct, embrassa toute la scne d'un coup d'oeil. + +Prs de la baronne, peu prs couche sur une causeuse, Eugnie se +tenait assise, et Cavalcanti debout. + +Cavalcanti, habill de noir comme un hros de Goethe, en souliers vernis +et en bas de soie blancs jour, passait une main assez blanche et assez +soigne dans ses cheveux blonds, au milieu desquels scintillait un +diamant que, malgr les conseils de Monte-Cristo le vaniteux jeune homme +n'avait pu rsister au dsir de se passer au petit doigt. + +Ce mouvement tait accompagn de regards assassins lancs sur Mlle +Danglars, et de soupirs envoys la mme adresse que les regards. + +Mlle Danglars tait toujours la mme, c'est--dire belle, froide et +railleuse. Pas un de ces regards, pas un de ces soupirs d'Andrea ne lui +chappaient, on et dit qu'ils glissaient sur la cuirasse de Minerve, +cuirasse que quelques philosophes prtendent recouvrir parfois la +poitrine de Sapho. + +Eugnie salua froidement le comte, et profita des premires +proccupations de la conversation pour se retirer dans son salon +d'tudes, d'o bientt deux voix s'exhalant rieuses et bruyantes, mles +aux premiers accords d'un piano, firent savoir Monte-Cristo que Mlle +Danglars venait de prfrer, la sienne et celle de M. Cavalcanti, la +socit de Mlle Louise d'Armilly, sa matresse de chant. + +Ce fut alors surtout que, tout en causant avec Mme Danglars et en +paraissant absorb par le charme de la conversation, le comte remarqua +la sollicitude de M. Andrea Cavalcanti, sa manire d'aller couter la +musique la porte qu'il n'osait franchir, et de manifester son +admiration. + +Bientt le banquier rentra. Son premier regard fut pour Monte-Cristo, +c'est vrai, mais le second pour Andrea. + +Quant sa femme, il la salua la faon dont certains maris saluent +leur femme, et dont les clibataires ne pourront se faire une ide que +lorsqu'on aura publi un code trs tendu de la conjugalit. + +Est-ce que ces demoiselles ne vous ont pas invit faire de la musique +avec elles? demanda Danglars Andrea. + +--Hlas! non, monsieur, rpondit Andrea avec un soupir plus remarquable +encore que les autres. + +Danglars s'avana aussitt vers la porte de communication et l'ouvrit. + +On vit alors les deux jeunes filles assises sur le mme sige, devant le +mme piano. Elles accompagnaient chacune d'une main, exercice auquel +elles s'taient habitues par fantaisie, et o elles taient devenues +d'une force remarquable. + +Mlle d'Armilly, qu'on apercevait alors, formant avec Eugnie, grce au +cadre de la porte, un de ces tableaux vivants comme on en fait souvent +en Allemagne, tait d'une beaut assez remarquable, ou plutt d'une +gentillesse exquise. C'tait une petite femme mince et blonde comme une +fe, avec de grands cheveux boucls tombant sur son cou un peu trop +long, comme Prugin en donne parfois ses vierges, et des yeux voils +par la fatigue. On disait qu'elle avait la poitrine faible, et que, +comme Antonia du _Violon de Crmone_, elle mourrait un jour en chantant. + +Monte-Cristo plongea dans ce gynce un regard rapide et curieux; +c'tait la premire fois qu'il voyait Mlle d'Armilly, dont si souvent il +avait entendu parler dans la maison. + +Eh bien, demanda le banquier sa fille, nous sommes donc exclus, nous +autres? + +Alors il mena le jeune homme dans le petit salon, et, soit hasard, soit +adresse, derrire Andrea la porte fut repousse de manire que, de +l'endroit o ils taient assis, Monte-Cristo et la baronne ne pussent +plus rien voir, mais, comme le banquier avait suivi Andrea, Mme Danglars +ne parut pas mme remarquer cette circonstance. + +Bientt aprs, le comte entendit la voix d'Andrea rsonner aux accords +du piano, accompagnant une chanson corse. + +Pendant que le comte coutait en souriant cette chanson qui lui faisait +oublier Andrea pour lui rappeler Benedetto, Mme Danglars vantait +Monte-Cristo la force d'me de son mari, qui, le matin encore, avait, +dans une faillite milanaise, perdu trois ou quatre cent mille francs. + +Et, en effet, l'loge tait mrit; car, si le comte ne l'et su par la +baronne ou peut-tre par un des moyens qu'il avait de tout savoir, la +figure du baron ne lui en et pas dit un mot. + +Bon! pensa Monte-Cristo, il en est dj cacher ce qu'il perd: il y a +un mois il s'en vantait. + +Puis tout haut: + +Oh! madame, dit le comte, M. Danglars connat si bien la Bourse, qu'il +rattrapera toujours l ce qu'il pourra perdre ailleurs. + +--Je vois que vous partagez l'erreur commune, dit Mme Danglars. + +--Et quelle est cette erreur? dit Monte-Cristo. + +--C'est que M. Danglars joue, tandis qu'au contraire il ne joue jamais. + +--Ah! oui, c'est vrai madame, je me rappelle que M. Debray m'a dit... +propos, mais que devient donc M. Debray? Il y a trois ou quatre jours +que je ne l'ai aperu. + +--Et moi aussi, dit Mme Danglars avec un aplomb miraculeux. Mais vous +avez commenc une phrase qui est reste inacheve. + +--Laquelle? + +--M. Debray vous a dit, prtendiez-vous.... + +--Ah! c'est vrai; M. Debray m'a dit que c'tait vous qui sacrifiiez au +dmon du jeu. + +--J'ai eu ce got pendant quelque temps, je l'avoue, dit Mme Danglars, +mais je ne l'ai plus. + +--Et vous avez tort, madame. Eh! mon Dieu! les chances de la fortune +sont prcaires, et si j'tais femme, et que le hasard et fait de cette +femme celle d'un banquier, quelque confiance que j'aie dans le bonheur +de mon mari, car en spculation, vous le savez, tout est bonheur et +malheur; eh bien, dis-je, quelque confiance que j'aie dans le bonheur de +mon mari, je commencerais toujours par m'assurer une fortune +indpendante, duss-je acqurir cette fortune en mettant mes intrts +dans des mains qui lui seraient inconnues. + +Mme Danglars rougit malgr elle. + +Tenez, dit Monte-Cristo, comme s'il n'avait rien vu, on parle d'un beau +coup qui a t fait hier sur les bons de Naples. + +--Je n'en ai pas, dit vivement la baronne, et je n'en ai mme jamais eu; +mais, en vrit, c'est assez parler Bourse comme cela, monsieur le +comte, nous avons l'air de deux agents de change; parlons un peu de ces +pauvres Villefort, si tourments en ce moment par la fatalit. + +--Que leur arrive-t-il donc? demanda Monte-Cristo avec une parfaite +navet. + +--Mais, vous le savez; aprs avoir perdu M. de Saint-Mran trois ou +quatre jours aprs son dpart, ils viennent de perdre la marquise trois +ou quatre jours aprs son arrive. + +--Ah! c'est vrai, dit Monte-Cristo, j'ai appris cela; mais comme dit +Clodius Hamlet, c'est une loi de la nature: leurs pres taient morts +avant eux, et ils les avaient pleurs; ils mourront avant leurs fils, et +leurs fils les pleureront. + +--Mais ce n'est pas le tout. + +--Comment ce n'est pas le tout? + +--Non; vous saviez qu'ils allaient marier leur fille.... + +--M. Franz d'pinay.... Est-ce que le mariage est manqu? + +--Hier matin, ce qu'il parat, Franz leur a rendu leur parole. + +--Ah! vraiment.... Et connat-on les causes de cette rupture? + +--Non. + +--Que m'annoncez-vous l, bon Dieu! madame... et M. de Villefort, +comment accepte-t-il tous ces malheurs? + +--Comme toujours, en philosophe. + +En ce moment, Danglars rentra seul. + +Eh bien, dit la baronne, vous laissez M. Cavalcanti avec votre fille? + +--Et Mlle d'Armilly, dit le banquier, pour qui la prenez-vous donc? + +Puis se retournant vers Monte-Cristo: + +Charmant jeune homme, n'est-ce pas, monsieur le comte, que le prince +Cavalcanti?... Seulement, est-il bien prince? + +--Je n'en rponds pas, dit Monte-Cristo. On m'a prsent son pre comme +marquis, il serait comte; mais je crois que lui-mme n'a pas grande +prtention ce titre. + +--Pourquoi? dit le banquier. S'il est prince, il a tort de ne pas se +vanter. Chacun son droit. Je n'aime pas qu'on renie son origine, moi. + +--Oh! vous tes un dmocrate pur, dit Monte-Cristo en souriant. + +--Mais, voyez, dit la baronne, quoi vous vous exposez: Si M. de +Morcerf venait par hasard, il trouverait M. Cavalcanti dans une chambre +o lui, fianc d'Eugnie, n'a jamais eu la permission d'entrer. + +--Vous faites bien de dire par hasard, reprit le banquier, car, en +vrit, on dirait, tant on le voit rarement, que c'est effectivement le +hasard qui nous l'amne. + +--Enfin, s'il venait, et qu'il trouvt ce jeune homme prs de votre +fille, il pourrait tre mcontent. + +--Lui? oh! mon Dieu! vous vous trompez, M. Albert ne nous fait pas +l'honneur d'tre jaloux de sa fiance, il ne l'aime point assez pour +cela. D'ailleurs que m'importe qu'il soit mcontent ou non! + +--Cependant, au point o nous en sommes.... + +--Oui, au point o nous en sommes: voulez-vous le savoir, le point o +nous en sommes? c'est qu'au bal de sa mre, il a dans une seule fois +avec ma fille, que M. Cavalcanti a dans trois fois avec elle et qu'il +ne l'a mme pas remarqu. + +--M. le vicomte Albert de Morcerf! annona le valet de chambre. + +La baronne se leva vivement. Elle allait passer au salon d'tudes pour +avertir sa fille, quand Danglars l'arrta par le bras. + +Laissez, dit-il. + +Elle le regarda tonne. + +Monte-Cristo feignit de ne pas avoir vu ce jeu de scne. + +Albert entra, il tait fort beau et fort gai. Il salua la baronne avec +aisance, Danglars avec familiarit, Monte-Cristo avec affection; puis se +retournant vers la baronne: + +Voulez-vous me permettre, madame, lui dit-il, de vous demander comment +se porte Mlle Danglars? + +--Fort bien, monsieur, rpondit vivement Danglars, elle fait en ce +moment de la musique dans son petit salon avec M. Cavalcanti. + +Albert conserva son air calme et indiffrent: peut-tre prouvait-il +quelque dpit intrieur; mais il sentait le regard de Monte-Cristo fix +sur lui. + +M. Cavalcanti a une trs belle voix de tnor, dit-il, et Mlle Eugnie +un magnifique soprano, sans compter qu'elle joue du piano comme +Thalberg. Ce doit tre un charmant concert. + +--Le fait est, dit Danglars, qu'ils s'accordent merveille. + +Albert parut n'avoir pas remarqu cette quivoque, si grossire, +cependant que Mme Danglars en rougit. + +Moi aussi, continua le jeune homme, je suis musicien, ce que disent +mes matres, du moins; eh bien, chose trange, je n'ai jamais pu encore +accorder ma voix avec aucune voix, et avec les voix de soprano surtout +encore moins qu'avec les autres. + +Danglars fit un petit sourire qui signifiait: Mais fche-toi donc! + +Aussi, dit-il esprant sans doute arriver au but qu'il dsirait, le +prince et ma fille ont-ils fait hier l'admiration gnrale. N'tiez-vous +pas l hier, monsieur de Morcerf? + +--Quel prince? demanda Albert. + +--Le prince Cavalcanti, reprit Danglars, qui s'obstinait toujours +donner ce titre au jeune homme. + +--Ah! pardon, dit Albert, j'ignorais qu'il ft prince. Ah! le prince +Cavalcanti a chant hier avec Mlle Eugnie? En vrit, ce devait tre +ravissant, et je regrette bien vivement de ne pas avoir entendu cela. +Mais je n'ai pu me rendre votre invitation, j'tais forc +d'accompagner Mme de Morcerf chez la baronne de Chteau-Renaud, la mre, +o chantaient les Allemands. + +Puis, aprs un silence, et comme s'il n'et t question de rien: + +Me sera-t-il permis, rpta Morcerf, de prsenter mes hommages Mlle +Danglars? + +--Oh! attendez, attendez, je vous en supplie, dit le banquier en +arrtant le jeune homme; entendez-vous la dlicieuse cavatine, ta, ta, +ta, ti, ta, ti, ta, ta, c'est ravissant, cela va tre fini... une seule +seconde: parfait! bravo! bravi! brava! + +Et le banquier se mit applaudir avec frnsie. + +En effet, dit Albert, c'est exquis, et il est impossible de mieux +comprendre la musique de son pays que ne le fait le prince Cavalcanti. +Vous avez dit prince, n'est-ce pas? D'ailleurs, s'il n'est pas prince, +on le fera prince, c'est facile en Italie. Mais pour en revenir nos +adorables chanteurs, vous devriez nous faire un plaisir, monsieur +Danglars: sans les prvenir qu'il y a l un tranger, vous devriez prier +Mlle Danglars et M. Cavalcanti de commencer un autre morceau. C'est une +chose si dlicieuse que de jouir de la musique d'un peu loin, dans une +pnombre, sans tre vu, sans voir et, par consquent, sans gner le +musicien, qui peut ainsi se livrer tout l'instinct de son gnie ou +tout l'lan de son coeur. + +Cette fois, Danglars fut dmont par le flegme du jeune homme. + +Il prit Monte-Cristo part. + +Eh bien, lui dit-il, que dites-vous de notre amoureux! + +--Dame! il me parat froid, c'est incontestable mais que voulez-vous? +vous tes engag! + +--Sans doute, je suis engag, mais de donner ma fille un homme qui +l'aime et non un homme qui ne l'aime pas. Voyez celui-ci, froid comme +un marbre, orgueilleux comme son pre; s'il tait riche encore, s'il +avait la fortune des Cavalcanti, on passerait par l-dessus. Ma foi, je +n'ai pas consult ma fille; mais si elle avait bon got.... + +--Oh! dit Monte-Cristo, je ne sais si c'est mon amiti pour lui qui +m'aveugle, mais je vous assure moi, que M. de Morcerf est un jeune homme +charmant, l, qui rendra votre fille heureuse et qui arrivera tt ou +tard quelque chose; car enfin la position de son pre est excellente. + +--Hum! fit Danglars. + +--Pourquoi ce doute? + +--Il y a toujours le pass... ce pass obscur. + +--Mais le pass du pre ne regarde pas le fils. + +--Si fait, si fait! + +--Voyons, ne vous montez pas la tte; il y a un mois, vous trouviez +excellent de faire ce mariage.... Vous comprenez, moi, je suis +dsespr: c'est chez moi que vous avez vu ce jeune Cavalcanti, que je +ne connais pas, je vous le rpte. + +--Je le connais, moi, dit Danglars, cela suffit. + +--Vous le connaissez? avez-vous donc pris des renseignements sur lui? +demanda Monte-Cristo. + +--Est-il besoin de cela, et la premire vue ne sait-on pas qui on a +affaire? Il est riche d'abord. + +--Je ne l'assure pas. + +--Vous rpondez pour lui, cependant? + +--De cinquante mille livres, d'une misre. + +--Il a une ducation distingue. + +--Hum! fit son tour Monte-Cristo. + +--Il est musicien. + +--Tous les Italiens le sont. + +--Tenez comte, vous n'tes pas juste pour ce jeune homme. + +--Eh bien, oui, je l'avoue, je vois avec peine que, connaissant vos +engagements avec les Morcerf, il vienne ainsi se jeter en travers et +abuser de sa fortune. + +Danglars se mit rire. + +Oh! que vous tes puritain! dit-il, mais cela se fait tous les jours +dans le monde. + +--Vous ne pouvez cependant rompre ainsi, mon cher monsieur Danglars: les +Morcerf comptent sur ce mariage. + +--Y comptent-ils? + +--Positivement. + +--Alors qu'ils s'expliquent. Vous devriez glisser deux mots de cela au +pre, mon cher comte, vous qui tes si bien dans la maison. + +--Moi! et o diable avez-vous vu cela? + +--Mais leur bal, ce me semble. Comment! la comtesse, la fire +Mercds, la ddaigneuse Catalane, qui daigne peine ouvrir la bouche +ses plus vieilles connaissances, vous a pris par le bras, est sortie +avec vous dans le jardin, a pris les petites alles, et n'a reparu +qu'une demi-heure aprs. + +--Ah! baron, baron, dit Albert, vous nous empchez d'entendre: pour un +mlomane comme vous quelle barbarie! + +--C'est bien, c'est bien, monsieur le railleur, dit Danglars. + +Puis se retournant vers Monte-Cristo: + +Vous chargez-vous de lui dire cela, au pre? + +--Volontiers, si vous le dsirez. + +--Mais que pour cette fois cela se fasse d'une manire explicite et +dfinitive, surtout qu'il me demande ma fille, qu'il fixe une poque, +qu'il dclare ses conditions d'argent, enfin que l'on s'entende ou qu'on +se brouille; mais, vous comprenez, plus de dlais. + +--Eh bien, la dmarche sera faite. + +--Je ne vous dirai pas que je l'attends avec plaisir mais enfin je +l'attends: un banquier, vous le savez, doit tre esclave de sa parole. + +Et Danglars poussa un de ces soupirs que poussait Cavalcanti fils une +demi-heure auparavant. + +Bravi! bravo! brava! cria Morcerf, parodiant le banquier et +applaudissant la fin du morceau. + +Danglars commenait regarder Albert de travers, lorsqu'on vint lui +dire deux mots tout bas. + +Je reviens, dit le banquier Monte-Cristo, attendez-moi, j'aurai +peut-tre quelque chose vous dire tout l'heure. + +Et il sortit. + +La baronne profita de l'absence de son mari pour repousser la porte du +salon d'tudes de sa fille, et l'on vit se dresser, comme un ressort, M. +Andrea, qui tait assis devant le piano avec Mlle Eugnie. + +Albert salua en souriant Mlle Danglars, qui, sans paratre aucunement +trouble, lui rendit un salut aussi froid que d'habitude. + +Cavalcanti parut videmment embarrass, il salua Morcerf, qui lui rendit +son salut de l'air le plus impertinent du monde. + +Alors Albert commena de se confondre en loges sur la voix de Mlle +Danglars, et sur le regret qu'il prouvait, d'aprs ce qu'il venait +d'entendre, de n'avoir pas assist la soire de la veille.... + +Cavalcanti, laiss lui-mme, prit part Monte-Cristo. + +Voyons, dit Mme Danglars, assez de musique et de compliments comme +cela, venez prendre le th. + +--Viens, Louise, dit Mlle Danglars son amie. + +On passa dans le salon voisin, o effectivement le th tait prpar. Au +moment o l'on commenait laisser, la manire anglaise, les cuillers +dans les tasses, la porte se rouvrit, et Danglars reparut visiblement +fort agit. + +Monte-Cristo surtout remarqua cette agitation et interrogea le banquier +du regard. + +Eh bien, dit Danglars, je viens de recevoir mon courrier de Grce. + +--Ah! ah! fit le comte, c'est pour cela qu'on vous avait appel? + +--Comment se porte le roi Othon? demanda Albert du ton le plus enjou. + +Danglars le regarda de travers sans lui rpondre, et Monte-Cristo se +dtourna pour cacher l'expression de piti qui venait de paratre sur +son visage et qui s'effaa presque aussitt. + +Nous nous en irons ensemble, n'est-ce pas? dit Albert au comte. + +--Oui, si vous voulez, rpondit celui-ci. + +Albert ne pouvait rien comprendre ce regard du banquier; aussi, se +retournant vers Monte-Cristo, qui avait parfaitement compris: + +Avez-vous vu, dit-il, comme il m'a regard? + +--Oui rpondit le comte: mais trouvez-vous quelque chose de particulier +dans son regard? + +--Je le crois bien; mais que veut-il dire avec ses nouvelles de Grce? + +--Comment voulez-vous que je sache cela? + +--Parce qu' ce que je prsume, vous avez des intelligences dans le +pays. + +Monte-Cristo sourit comme on sourit toujours quand on veut se dispenser +de rpondre. + +Tenez, dit Albert, le voil qui s'approche de vous, je vais faire +compliment Mlle Danglars sur son came; pendant ce temps, le pre aura +le temps de vous parler. + +--Si vous lui faites compliment, faites-lui compliment sur sa voix, au +moins, dit Monte-Cristo. + +--Non pas, c'est ce que ferait tout le monde. + +--Mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, vous avez la fatuit de +l'impertinence. + +Albert s'avana vers Eugnie le sourire sur les lvres. Pendant ce +temps, Danglars se pencha l'oreille du comte. + +Vous m'avez donn un excellent conseil, dit-il, et il y a toute une +histoire horrible sur ces deux mots: Fernand et Janina. + +--Ah bah! fit Monte-Cristo. + +--Oui, je vous conterai cela; mais emmenez le jeune homme: je serais +trop embarrass de rester maintenant avec lui. + +--C'est ce que je fais, il m'accompagne; maintenant, faut-il toujours +que je vous envoie le pre? + +--Plus que jamais. + +--Bien. + +Le comte fit un signe Albert. Tous deux salurent les dames et +sortirent: Albert avec un air parfaitement indiffrent pour les mpris +de Mlle Danglars; Monte-Cristo en ritrant Mme Danglars ses conseils +sur la prudence que doit avoir une femme de banquier d'assurer son +avenir. + +M. Cavalcanti demeura matre du champ de bataille. + + + + +LXXVII + +Hayde. + + + peine les chevaux du comte avaient-ils tourn l'angle du boulevard, +qu'Albert se retourna vers le comte en clatant d'un rire trop bruyant +pour ne pas tre un peu forc. + +Eh bien, lui dit-il, je vous demanderai, comme le roi Charles IX +demandait Catherine de Mdicis aprs la Saint-Barthlemy: Comment +trouvez-vous que j'ai jou mon petit rle? + +-- quel propos? demanda Monte-Cristo. + +--Mais propos de l'installation de mon rival chez M. Danglars.... + +--Quel rival? + +--Parbleu! quel rival? votre protg, M. Andrea Cavalcanti! + +--Oh! pas de mauvaises plaisanteries, vicomte; je ne protge nullement +M. Andrea, du moins prs de M. Danglars. + +--Et c'est le reproche que je vous ferais si le jeune homme avait besoin +de protection. Mais, heureusement pour moi, il peut s'en passer. + +--Comment! vous croyez qu'il fait sa cour? + +--Je vous en rponds: il roule des yeux de soupirant et module des sons +d'amoureux; il aspire la main de la fire Eugnie. Tiens, je viens de +faire un vers! Parole d'honneur, ce n'est pas de ma faute. N'importe, +je le rpte: il aspire la main de la fire Eugnie. + +--Qu'importe, si l'on ne pense qu' vous? + +--Ne dites pas cela, mon cher comte; on me rudoie des deux cts. + +--Comment, des deux cts? + +--Sans doute: Mlle Eugnie m'a rpondu peine, et Mlle d'Armilly, sa +confidente, ne m'a pas rpondu du tout. + +--Oui, mais le pre vous adore, dit Monte-Cristo. + +--Lui? mais au contraire, il m'a enfonc mille poignards dans le coeur; +poignards rentrant dans le manche, il est vrai, poignards de tragdie, +mais qu'il croyait bel et bien rels. + +--La jalousie indique l'affection. + +--Oui, mais je ne suis pas jaloux. + +--Il l'est, lui. + +--De qui? de Debray? + +--Non, de vous. + +--De moi? je gage qu'avant huit jours il m'a ferm la porte au nez. + +--Vous vous trompez, mon cher vicomte. + +--Une preuve? + +--La voulez-vous? + +--Oui. + +--Je suis charg de prier M. le comte de Morcerf de faire une dmarche +dfinitive prs du baron. + +--Par qui? + +--Par le baron lui-mme. + +--Oh! dit Albert avec toute la clinerie dont il tait capable, vous ne +ferez pas cela, n'est-ce pas, mon cher comte? + +--Vous vous trompez, Albert, je le ferai, puisque j'ai promis. + +--Allons, dit Albert avec un soupir, il parat que vous tenez absolument + me marier. + +--Je tiens tre bien avec tout le monde; mais, propos de Debray, je +ne le vois plus chez la baronne. + +--Il y a de la brouille. + +--Avec madame? + +--Non, avec monsieur. + +--Il s'est donc aperu de quelque chose? + +--Ah! la bonne plaisanterie! + +--Vous croyez qu'il s'en doutait? fit Monte-Cristo avec une navet +charmante. + +--Ah ! mais, d'o venez-vous donc, mon cher comte? + +--Du Congo, si vous voulez. + +--Ce n'est pas d'assez loin encore. + +--Est-ce que je connais vos maris parisiens? + +--Eh! mon cher comte, les maris sont les mmes partout; du moment o +vous avez tudi l'individu dans un pays quelconque, vous connaissez la +race. + +--Mais alors quelle cause a pu brouiller Danglars et Debray? Ils +paraissaient si bien s'entendre, dit Monte-Cristo avec un renouvellement +de navet. + +--Ah! voil! nous rentrons dans les mystres d'Isis, et je ne suis pas +initi. Quand M. Cavalcanti fils sera de la famille, vous lui demanderez +cela. + +La voiture s'arrta. + +Nous voil arrivs, dit Monte-Cristo; il n'est que dix heures et demie, +montez donc. + +--Bien volontiers. + +--Ma voiture vous conduira. + +--Non, merci, mon coup a d nous suivre. + +--En effet, le voil, dit Monte-Cristo en sautant terre. + +Tous deux entrrent dans la maison; le salon tait clair, ils y +entrrent. + +Vous allez nous faire du th, Baptistin, dit Monte-Cristo. + +Baptistin sortit sans souffler le mot. Deux secondes aprs, il reparut +avec un plateau tout servi, et qui, comme les collations des pices +feriques, semblait sortir de terre. + +En vrit, dit Morcerf, ce que j'admire en vous, mon cher comte, ce +n'est pas votre richesse, peut-tre y a-t-il des gens plus riches que +vous; ce n'est pas votre esprit, Beaumarchais n'en avait pas plus, mais +il en avait autant; c'est votre manire d'tre servi, sans qu'on vous +rponde un mot, la minute, la seconde, comme si l'on devinait, la +manire dont vous sonnez, ce que vous dsirez avoir, et comme si ce que +vous dsirez avoir tait toujours tout prt. + +--Ce que vous dites est un peu vrai. On sait mes habitudes. Par exemple, +vous allez voir: ne dsirez-vous pas faire quelque chose en buvant votre +th? + +--Pardieu, je dsire fumer. + +Monte-Cristo s'approcha du timbre et frappa un coup. + +Au bout d'une seconde, une porte particulire s'ouvrit, et Ali parut +avec deux chibouques toutes bourres d'excellent lataki. + +C'est merveilleux, dit Morcerf. + +--Mais non, c'est tout simple, reprit Monte-Cristo; Ali sait qu'en +prenant le th ou le caf je fume ordinairement: il sait que j'ai +demand le th, il sait que je suis rentr avec vous, il entend que je +l'appelle, il se doute de la cause, et comme il est d'un pays o +l'hospitalit s'exerce avec la pipe surtout, au lieu d'une chibouque, il +en apporte deux. + +--Certainement, c'est une explication comme une autre; mais il n'en est +pas moins vrai qu'il n'y a que vous.... Oh! mais, qu'est-ce que +j'entends? + +Et Morcerf s'inclina vers la porte par laquelle entraient effectivement +des sons correspondant ceux d'une guitare. + +Ma foi, mon cher vicomte, vous tes vou la musique, ce soir; vous +n'chappez au piano de Mlle Danglars que pour tomber dans la guzla +d'Hayde. + +--Hayde! quel adorable nom! Il y a donc des femmes qui s'appellent +vritablement Hayde autre part que dans les pomes de Lord Byron? + +--Certainement, Hayde est un nom fort rare en France, mais assez commun +en Albanie et en pire; c'est comme si vous disiez, par exemple, +chastet, pudeur, innocence; c'est une espce de nom de baptme, comme +disent vos Parisiens. + +--Oh! que c'est charmant! dit Albert, comme je voudrais voir nos +Franaises s'appeler Mlle Bont, Mlle Silence, Mlle Charit chrtienne! +Dites donc, si Mlle Danglars, au lieu de s'appeler Claire-Marie-Eugnie, +comme on la nomme, s'appelait Mlle Chastet-Pudeur-Innocence Danglars, +peste, quel effet cela ferait dans une publication de bans! + +--Fou! dit le comte, ne plaisantez pas si haut, Hayde pourrait vous +entendre. + +--Et elle se fcherait? + +--Non pas, dit le comte avec son air hautain. + +--Elle est bonne personne? demanda Albert. + +--Ce n'est pas bont, c'est devoir: une esclave ne se lche pas contre +son matre. + +--Allons donc! ne plaisantez pas vous-mme. Est-ce qu'il y a encore des +esclaves? + +--Sans doute, puisque Hayde est la mienne. + +--En effet, vous ne faites rien et vous n'avez rien comme un autre, +vous. Esclave de M. le comte de Monte-Cristo! c'est une position en +France. la faon dont vous remuez l'or, c'est une place qui doit +valoir cent mille cus par an. + +--Cent mille cus! la pauvre enfant a possd plus que cela; elle est +venue au monde couche sur des trsors prs desquels ceux des _Mille et +une Nuits_ sont bien peu de chose. + +--C'est donc vraiment une princesse? + +--Vous l'avez dit, et mme une des plus grandes de son pays. + +--Je m'en tais dout. Mais comment une grande princesse est-elle +devenue esclave? + +--Comment Denys le Tyran est-il devenu matre d'cole? le hasard de la +guerre, mon cher vicomte, le caprice de la fortune. + +--Et son nom est un secret? + +--Pour tout le monde, oui; mais pas pour vous, cher vicomte, qui tes de +mes amis, et qui vous tairez, n'est-ce pas, si vous me promettez de vous +taire? + +--Oh! parole d'honneur! + +--Vous connaissez l'histoire du pacha de Janina? + +--D'Ali-Tebelin? sans doute, puisque c'est son service que mon pre a +fait fortune. + +--C'est vrai, je l'avais oubli. + +--Eh bien, qu'est Hayde Ali-Tebelin? + +--Sa fille tout simplement. + +--Comment! la fille d'Ali-Pacha? + +--Et de la belle Vasiliki. + +--Et elle est votre esclave? + +--Oh! mon Dieu, oui. + +--Comment cela? + +--Dame! un jour que je passais sur le march de Constantinople, je l'ai +achete. + +--C'est splendide! Avec vous, mon cher comte, on ne vit pas, on rve. +Maintenant, coutez, c'est bien indiscret ce que je vais vous demander +l. + +--Dites toujours. + +--Mais puisque vous sortez avec elle, puisque vous la conduisez +l'Opra.... + +--Aprs? + +--Je puis bien me risquer vous demander cela? + +--Vous pouvez vous risquer tout me demander. + +--Eh bien, mon cher comte, prsentez-moi votre princesse. + +--Volontiers, mais deux conditions. + +--Je les accepte d'avance. + +--La premire, c'est que vous ne confierez jamais personne cette +prsentation. + +--Trs bien (Morcerf tendit la main). Je le jure. + +--La seconde, c'est que vous ne lui direz pas que votre pre a servi le +sien. + +--Je le jure encore. + +-- merveille, vicomte, vous vous rappellerez ces deux serments, +n'est-ce pas? + +--Oh! fit Albert. + +--Trs bien. Je vous sais homme d'honneur. + +Le comte frappa de nouveau sur le timbre; Ali reparut. + +Prviens Hayde, lui dit-il, que je vais aller prendre le caf chez +elle, et fais-lui comprendre que je demande la permission de lui +prsenter un de mes amis. + +Ali s'inclina et sortit. + +Ainsi, c'est convenu, pas de questions directes, cher vicomte. Si vous +dsirez savoir quelque chose, demandez-le moi, et je le demanderai +elle. + +--C'est convenu. + +Ali reparut pour la troisime fois et tint la portire souleve, pour +indiquer son matre et Albert qu'ils pouvaient passer. + +Entrons, dit Monte-Cristo. + +Albert passa une main dans ses cheveux et frisa sa moustache, le comte +reprit son chapeau, mit ses gants et prcda Albert dans l'appartement +que gardait, comme une sentinelle avance, Ali, et que dfendaient, +comme un poste, les trois femmes de chambre franaises commandes par +Myrtho. + +Hayde attendait dans la premire pice, qui tait le salon, avec de +grands yeux dilats par la surprise; car c'tait la premire fois qu'un +autre homme que Monte-Cristo pntrait jusqu' elle; elle tait assise +sur un sofa, dans un angle, les jambes croises sous elle, et s'tait +fait, pour ainsi dire, un nid, dans les toffes de soie rayes et +brodes les plus riches de l'Orient. Prs d'elle tait l'instrument dont +les sons l'avaient dnonce; elle tait charmante ainsi. + +En apercevant Monte-Cristo, elle se souleva avec ce double sourire de +fille et d'amante qui n'appartenait qu' elle; Monte-Cristo alla elle +et lui tendit sa main sur laquelle, comme d'habitude, elle appuya ses +lvres. + +Albert tait rest prs de la porte, sous l'empire de cette beaut +trange qu'il voyait pour la premire fois, et dont on ne pouvait se +faire aucune ide en France. + +Qui m'amnes-tu? demanda en romaque la jeune fille Monte-Cristo; un +frre, un ami, une simple connaissance, ou un ennemi? + +--Un ami, dit Monte-Cristo dans la mme langue. + +--Son nom? + +--Le comte Albert; c'est le mme que j'ai tir des mains des bandits, +Rome. + +--Dans quelle langue veux-tu que je lui parle? + +Monte-Cristo se retourna vers Albert: + +Savez-vous le grec moderne? demanda-t-il au jeune homme. + +--Hlas! dit Albert, pas mme le grec ancien, mon cher comte, jamais +Homre et Platon n'ont eu de plus pauvre, et j'oserai mme dire de plus +ddaigneux colier. + +--Alors, dit Hayde, prouvant par la demande qu'elle faisait elle-mme +qu'elle venait d'entendre la question de Monte-Cristo et la rponse +d'Albert, je parlerai en franais ou en italien, si toutefois mon +seigneur veut que je parle. + +Monte-Cristo rflchit un instant: + +Tu parleras en italien, dit-il. + +Puis se tournant vers Albert: + +C'est fcheux que vous n'entendiez pas le grec moderne ou le grec +ancien, qu'Hayde parle tous deux admirablement; la pauvre enfant va +tre force de vous parler italien, ce qui vous donnera peut-tre une +fausse ide d'elle. + +Il fit un signe Hayde. + +Sois le bienvenu, ami, qui viens avec mon seigneur et matre, dit la +jeune fille en excellent toscan, avec ce doux accent romain qui fait la +langue de Dante aussi sonore que la langue d'Homre; Ali! du caf et des +pipes! + +Et Hayde fit de la main signe Albert de s'approcher, tandis qu'Ali se +retirait pour excuter les ordres de sa jeune matresse. + +Monte-Cristo montra Albert deux pliants, et chacun alla chercher le +sien pour l'approcher d'une espce de guridon, dont un narguil faisait +le centre, et que chargeaient des fleurs naturelles, des dessins, des +albums de musique. + +Ali rentra, apportant le caf et les chibouques; quant M. Baptistin, +cette partie de l'appartement lui tait interdite. + +Albert repoussa la pipe que lui prsentait le Nubien. + +Oh! prenez, prenez, dit Monte-Cristo; Hayde est presque aussi +civilise qu'une Parisienne: le havane lui est dsagrable, parce +qu'elle n'aime pas les mauvaises odeurs; mais le tabac d'Orient est un +parfum, vous le savez. + +Ali sortit. + +Les tasses de caf taient prpares; seulement on avait, pour Albert, +ajout un sucrier. Monte-Cristo et Hayde prenaient la liqueur arabe +la manire des Arabes, c'est--dire sans sucre. + +Hayde allongea la main et prit du bout de ses petits doigts roses et +effils la tasse de porcelaine du Japon, qu'elle porta ses lvres avec +le naf plaisir d'un enfant qui boit ou mange une chose qu'il aime. + +En mme temps deux femmes entrrent, portant deux autres plateaux +chargs de glaces et de sorbets, qu'elles dposrent sur deux petites +tables destines cet usage. + +Mon cher hte, et vous, signora, dit Albert en italien, excusez ma +stupfaction. Je suis tout tourdi, et c'est assez naturel; voici que je +retrouve l'Orient, l'Orient vritable, non point malheureusement tel que +je l'ai vu, mais tel que je l'ai rv au sein de Paris; tout l'heure +j'entendais rouler des omnibus et tinter les sonnettes des marchands de +limonades. signora!... que ne sais-je parler le grec, votre +conversation jointe cet entourage ferique, me composerait une soire +dont je me souviendrais toujours. + +--Je parle assez bien l'italien pour parler avec vous, monsieur, dit +tranquillement Hayde; et je ferai de mon mieux, si vous aimez l'Orient, +pour que vous le retrouviez ici. + +--De quoi puis-je parler? demanda tout bas Albert Monte-Cristo. + +--Mais de tout ce que vous voudrez: de son pays, de sa jeunesse, de ses +souvenirs; puis, si vous l'aimez mieux, de Rome, de Naples ou de +Florence. + +--Oh! dit Albert, ce ne serait pas la peine d'avoir une Grecque devant +soi pour lui parler de tout ce dont on parlerait une Parisienne; +laissez-moi lui parler de l'Orient. + +--Faites, mon cher Albert, c'est la conversation qui lui est la plus +agrable. + +Albert se retourna vers Hayde. + + quel ge la signora a-t-elle quitt la Grce? demanda-t-il. + +-- cinq ans, rpondit Hayde. + +--Et vous vous rappelez votre patrie? demanda Albert. + +--Quand je ferme les yeux, je revois tout ce que j'ai vu. Il y a deux +regards: le regard du corps et le regard de l'me. Le regard du corps +peut oublier parfois, mais celui de l'me se souvient toujours. + +--Et quel est le temps le plus loin dont vous puissiez vous souvenir? + +--Je marchais peine, ma mre, que l'on appelle Vasiliki (Vasiliki veut +dire royale, ajouta la jeune fille en relevant la tte), ma mre me +prenait par la main, et, toutes deux couvertes d'un voile, aprs avoir +mis au fond de la bourse tout l'or que nous possdions, nous allions +demander l'aumne pour les prisonniers, en disant: + +Celui qui donne aux pauvres prte l'ternel. + + [Proverbe XIX] + +Puis, quand notre bourse tait pleine, nous rentrions au palais, et, +sans rien dire mon pre, nous envoyions tout cet argent qu'on nous +avait donn, nous prenant pour de pauvres femmes, l'goumenos* du +couvent qui le rpartissait entre les prisonniers. + + [En grec, prtre, abb (Note du correcteur.)] + +--Et cette poque, quel ge aviez-vous? + +--Trois ans, dit Hayde. + +--Alors, vous vous souvenez de tout ce qui s'est pass autour de vous +depuis l'ge de trois ans? + +--De tout. + +--Comte, dit tout bas Morcerf Monte-Cristo, vous devriez permettre +la signora de nous raconter quelque chose de son histoire. Vous m'avez +dfendu de lui parler de mon pre, mais peut-tre m'en parlera-t-elle, +et vous n'avez pas ide combien je serais heureux d'entendre sortir son +nom d'une si jolie bouche. + +Monte-Cristo se tourna vers Hayde, et par un signe de sourcil qui lui +indiquait d'accorder la plus grande attention la recommandation qu'il +allait lui faire, il lui dit en grec: + + [Grec: Mot mot: De ton pre le sort, mais pas le nom du tratre, + ni la trahison, raconte-nous.] + +Hayde poussa un long soupir, et un nuage sombre passa sur son +front si pur. + +Que lui dites-vous? demanda tout bas Morcerf. + +--Je lui rpte que vous tes un ami, et qu'elle n'a point se cacher +vis--vis de vous. + +--Ainsi, dit Albert, ce vieux plerinage pour les prisonniers est votre +premier souvenir; quel est l'autre? + +--L'autre? je me vois sous l'ombre des sycomores, prs d'un lac dont +j'aperois encore, travers le feuillage, le miroir tremblant; contre +le plus vieux et le plus touffu, mon pre tait assis sur des coussins, +et moi, faible enfant, tandis que ma mre tait couche ses pieds, je +jouais avec sa barbe blanche qui descendait sur sa poitrine, et avec le +cangiar la poigne de diamant pass sa ceinture; puis, de temps en +temps venait lui un Albanais qui lui disait quelques mots auxquels je +ne faisais pas attention, et auxquels il rpondait du mme son de voix: +Tuez! ou: Faites grce! + +--C'est trange, dit Albert, d'entendre sortir de pareilles choses de la +bouche d'une jeune fille, autre part que sur un thtre, et en se +disant: Ceci n'est point une fiction. Et, demanda Albert, comment, avec +cet horizon si potique, comment, avec ce lointain merveilleux, +trouvez-vous la France? + +--Je crois que c'est un beau pays, dit Hayde, mais je vois la France +telle qu'elle est, car je la vois avec des yeux de femme, tandis qu'il +me semble, au contraire, que mon pays, que je n'ai vu qu'avec des yeux +d'enfant, est toujours envelopp d'un brouillard lumineux ou sombre, +selon que mes yeux le font une douce patrie ou un lieu d'amres +souffrances. + +--Si jeune, signora, dit Albert cdant malgr lui la puissance de la +banalit, comment avez-vous pu souffrir? + +Hayde tourna les yeux vers Monte-Cristo, qui, avec un signe +imperceptible, murmura: + + [Grec: Raconte]. + +--Rien ne compose le fond de l'me comme les premiers souvenirs, et, +part les deux que je viens de vous dire, tous les souvenirs de ma +jeunesse sont tristes. + +--Parlez, parlez, signora, dit Albert, je vous jure que je vous coute +avec un inexprimable bonheur. + +Hayde sourit tristement. + +Vous voulez donc que je passe mes autres souvenirs? dit-elle. + +--Je vous en supplie, dit Albert. + +--Eh bien, j'avais quatre ans quand, un soir, je fus rveille par ma +mre. Nous tions au palais de Janina; elle me prit sur les coussins o +je reposais, et, en ouvrant mes yeux, je vis les siens remplis de +grosses larmes. + +Elle m'emporta sans rien dire. + +En la voyant pleurer, j'allais pleurer aussi. + +--Silence! enfant, dit-elle. + +Souvent, malgr les consolations ou les menaces maternelles, +capricieuse comme tous les enfants, je continuais de pleurer; mais, +cette fois, il y avait dans la voix de ma pauvre mre une telle +intonation de terreur, que je me tus l'instant mme. + +Elle m'emportait rapidement. + +Je vis alors que nous descendions un large escalier; devant nous, +toutes les femmes de ma mre, portant des coffres, des sachets, des +objets de parure, des bijoux, des bourses d'or, descendaient le mme +escalier ou plutt se prcipitaient. + +Derrire les femmes venait une garde de vingt hommes, arms de longs +fusils et de pistolets, et revtus de ce costume que vous connaissez en +France depuis que la Grce est redevenue une nation. + +Il y avait quelque chose de sinistre, croyez-moi, ajouta Hayde en +secouant la tte et en plissant cette seule mmoire, dans cette +longue file d'esclaves et de femmes demi alourdies par le sommeil, ou +du moins je me le figurais ainsi, moi, qui peut-tre croyais les autres +endormis parce que j'tais mal rveille. + +Dans l'escalier couraient des ombres gigantesques que les torches de +sapin faisaient trembler aux votes. + +--Qu'on se hte! dit une voix au fond de la galerie. + +Cette voix fit courber tout le monde, comme le vent en passant sur la +plaine fait courber un champ d'pis. + +Moi, elle me fit tressaillir. + +Cette voix, c'tait celle de mon pre. + +Il marchait le dernier, revtu de ses splendides habits, tenant la +main sa carabine que votre empereur lui avait donne; et, appuy sur son +favori Slim, il nous poussait devant lui comme un pasteur fait d'un +troupeau perdu. + +--Mon pre, dit Hayde en relevant la tte, tait un homme illustre +que l'Europe a connu sous le nom d'Ali-Tebelin, pacha de Janina, et +devant lequel la Turquie a trembl. + +Albert, sans savoir pourquoi, frissonna en entendant ces paroles +prononces avec un indfinissable accent de hauteur et de dignit; il +lui sembla que quelque chose de sombre et d'effrayant rayonnait dans les +yeux de la jeune fille, lorsque, pareille une pythonisse qui voque un +spectre, elle rveilla le souvenir de cette sanglante figure que sa mort +terrible fit apparatre gigantesque aux yeux de l'Europe contemporaine. + +Bientt, continua Hayde, la marche s'arrta; nous tions au bas de +l'escalier et au bord d'un lac. Ma mre me pressait contre sa poitrine +bondissante, et je vis, deux pas derrire, mon pre qui jetait de tous +cts des regards inquiets. + +Devant nous s'tendaient quatre degrs de marbre, et au bas du dernier +degr ondulait une barque. + +D'o nous tions on voyait se dresser au milieu d'un lac une masse +noire; c'tait le kiosque o nous nous rendions. + +Ce kiosque me paraissait une distance considrable, peut-tre cause +de l'obscurit. + +Nous descendmes dans la barque. Je me souviens que les rames ne +faisaient aucun bruit en touchant l'eau; je me penchai pour les +regarder: elles taient enveloppes avec les ceintures de nos Palicares. + +Il n'y avait, outre les rameurs, dans la barque, que des femmes, mon +pre, ma mre, Slim et moi. + +Les Palicares taient rests au bord du lac, agenouills sur le dernier +degr, et se faisant, dans le cas o ils eussent t poursuivis, un +rempart des trois autres. + +Notre barque allait comme le vent. + +--Pourquoi la barque va-t-elle si vite? demandai-je ma mre. + +--Chut! mon enfant, dit-elle, c'est que nous fuyons. + +Je ne compris pas. Pourquoi mon pre fuyait-il, lui le tout-puissant, +lui devant qui d'ordinaire fuyaient les autres, lui qui avait pris pour +devise: + +_Ils me hassent, donc ils me craignent?_ + +En effet, c'tait une fuite que mon pre oprait sur le lac. Il m'a dit +depuis que la garnison du chteau de Janina, fatigue d'un long +service.... + +Ici Hayde arrta son regard expressif sur Monte-Cristo, dont l'oeil ne +quitta plus ses yeux. La jeune fille continua donc lentement, comme +quelqu'un qui invente ou qui supprime. + +Vous disiez, signora, reprit Albert, qui accordait la plus grande +attention ce rcit, que la garnison de Janina, fatigue d'un long +service. + +--Avait trait avec le sraskier Kourchid, envoy par le sultan pour +s'emparer de mon pre; c'tait alors que mon pre avait pris la +rsolution de se retirer, aprs avoir envoy au sultan un officier +franc, auquel il avait toute confiance, dans l'asile que lui-mme +s'tait prpar depuis longtemps, et qu'il appelait _kataphygion_, +c'est--dire son refuge. + +--Et cet officier, demanda Albert, vous rappelez-vous son nom, signora? + +Monte-Cristo changea avec la jeune fille un regard rapide comme un +clair, et qui resta inaperu de Morcerf. + +Non, dit-elle, je ne me le rappelle pas; mais peut-tre plus tard me le +rappellerai-je, et je le dirai. + +Albert allait prononcer le nom de son pre, lorsque Monte-Cristo leva +doucement le doigt en signe de silence; le jeune homme se rappela son +serment et se tut. + +C'tait vers ce kiosque que nous voguions. + +Un rez-de-chausse orn d'arabesques, baignant ses terrasses dans +l'eau, et un premier tage donnant sur le lac, voici tout ce que le +palais offrait de visible aux yeux. + +Mais au-dessous du rez-de-chausse, se prolongeant dans l'le, tait un +souterrain, vaste caverne o l'on nous conduisit, ma mre, moi et nos +femmes, et o gisaient, formant un seul monceau, soixante mille bourses +et deux cents tonneaux; il y avait dans ces bourses vingt-cinq millions +en or, et dans les barils trente mille livres de poudre. + +Prs de ces barils se tenait Slim, ce favori de mon pre dont je vous +ai parl; il veillait jour et nuit, une lance au bout de laquelle +brillait une mche allume la main; il avait l'ordre de faire tout +sauter, kiosque, gardes, pacha, femmes et or, au premier signe de mon +pre. + +Je me rappelle que nos esclaves, connaissant ce redoutable voisinage, +passaient les jours et les nuits prier, pleurer, gmir. + +Quant moi, je vois toujours le jeune soldat au teint ple et l'oeil +noir; et quand l'ange de la mort descendra vers moi, je suis sre que je +reconnatrai Slim. + +Je ne pourrais dire combien de temps nous restmes ainsi: cette +poque j'ignorais encore ce que c'tait que le temps; quelquefois, mais +rarement, mon pre nous faisait appeler, ma mre et moi, sur la terrasse +du palais; c'taient mes heures de plaisir moi qui ne voyais dans le +souterrain que des ombres gmissantes et la lance enflamme de Slim. +Mon pre, assis devant une grande ouverture, attachait un regard sombre +sur les profondeurs de l'horizon, interrogeant chaque point noir qui +apparaissait sur le lac, tandis que ma mre, demi couche prs de lui, +appuyait sa tte sur son paule, et que, moi, je jouais ses pieds, +admirant, avec ces tonnements de l'enfance qui grandissent encore les +objets, les escarpements du Pinde, qui se dressait l'horizon, les +chteaux de Janina, sortant blancs et anguleux des eaux bleues du lac, +les touffes immenses de verdures noires, attaches comme des lichens aux +rocs de la montagne, qui de loin semblaient des mousses, et qui de prs +sont des sapins gigantesques et des myrtes immenses. + +Un matin, mon pre nous envoya chercher, nous le trouvmes assez +calme, mais plus ple que d'habitude. + +--Prends patience, Vasiliki, aujourd'hui tout sera fini; aujourd'hui +arrive le firman du matre, et mon sort sera dcid. Si la grce est +entire, nous retournerons triomphants Janina; si la nouvelle est +mauvaise, nous fuirons cette nuit. + +--Mais s'ils ne nous laissent pas fuir? dit ma mre. + +--Oh! sois tranquille, rpondit Ali en souriant; Slim et sa lance +allume me rpondent d'eux. Ils voudraient que je fusse mort, mais pas +la condition de mourir avec moi. + +Ma mre ne rpondit que par des soupirs ces consolations, qui ne +partaient pas du coeur de mon pre. + +Elle lui prpara l'eau glace qu'il buvait chaque instant, car, +depuis sa retraite dans le kiosque, il tait brl par une fivre +ardente; elle parfuma sa barbe blanche et alluma la chibouque dont +quelquefois, pendant des heures entires, il suivait distraitement des +yeux la fume se volatilisant dans l'air. + +Tout coup il fit un mouvement si brusque que je fus saisie de peur. + +Puis, sans dtourner les yeux du point qui fixait son attention, il +demanda sa longue-vue. + +Ma mre la lui passa, plus blanche que le stuc contre lequel elle +s'appuyait. + +Je vis la main de mon pre trembler. + +--Une barque!... deux!... trois!... murmura mon pre; quatre!... + +Et il se leva, saisissant ses armes, et versant, je m'en souviens, de +la poudre dans le bassinet de ses pistolets. + +--Vasiliki, dit-il ma mre avec un tressaillement visible, voici +l'instant qui va dcider de nous, dans une demi-heure nous saurons la +rponse du sublime empereur, retire-toi dans le souterrain avec Hayde. + +--Je ne veux pas vous quitter, dit Vasiliki; si vous mourez, mon +matre, je veux mourir avec vous. + +--Allez prs de Slim! cria mon pre. + +--Adieu, seigneur! murmura ma mre, obissante et plie en deux comme +par l'approche de la mort. + +--Emmenez Vasiliki, dit mon pre ses Palicares. + +Mais moi, qu'on oubliait, je courus lui et j'tendis mes mains de son +ct; il me vit, et, se penchant vers moi, il pressa mon front de ses +lvres. + +Oh! ce baiser, ce fut le dernier, et il est l encore sur mon front. + +En descendant, nous distinguions travers les treilles de la terrasse +les barques qui grandissaient sur le lac, et qui, pareilles nagure +des points noirs, semblaient dj des oiseaux rasant la surface des +ondes. + +Pendant ce temps, dans le kiosque, vingt Palicares, assis aux pieds de +mon pre et cachs par la boiserie, piaient d'un oeil sanglant +l'arrive de ces bateaux, et tenaient prts leurs longs fusils incrusts +de nacre et d'argent: des cartouches en grand nombre taient semes sur +le parquet; mon pre regardait sa montre et se promenait avec angoisse. + +Voil ce qui me frappa quand je quittai mon pre aprs le dernier +baiser que j'eus reu de lui. + +Nous traversmes, ma mre et moi, le souterrain. Slim tait toujours +son poste; il nous sourit tristement. Nous allmes chercher des coussins +de l'autre ct de la caverne, et nous vnmes nous asseoir prs de +Slim: dans les grands prils, les coeurs dvous se cherchent, et, tout +enfant que j'tais, je sentais instinctivement qu'un grand malheur +planait sur nos ttes. + +Albert avait souvent entendu raconter, non point par son pre, qui n'en +parlait jamais, mais par des trangers, les derniers moments du vizir de +Janina; il avait lu diffrents rcits de sa mort; mais cette histoire, +devenue vivante dans la personne et par la voix de la jeune fille, cet +accent vivant et cette lamentable lgie, le pntraient tout la fois +d'un charme et d'une horreur inexprimables. + +Quant Hayde, toute ces terribles souvenirs, elle avait cess un +instant de parler; son front, comme une fleur qui se penche un jour +d'orage, s'tait inclin sur sa main, et ses yeux, perdus vaguement, +semblaient voir encore l'horizon le Pinde verdoyant et les eaux bleues +du lac de Janina, miroir magique qui refltait le sombre tableau +qu'elle esquissait. + +Monte-Cristo la regardait avec une indfinissable expression d'intrt +et de piti. + +Continue, ma fille, dit le comte en langue romaque. + +Hayde releva le front, comme si les mots sonores que venait de +prononcer Monte-Cristo l'eussent tire d'un rve, et elle reprit: + +Il tait quatre heures du soir; mais bien que le jour ft pur et +brillant au-dehors, nous tions, nous, plongs dans l'ombre du +souterrain. + +Une seule lueur brillait dans la caverne, pareille une toile +tremblant au fond d'un ciel noir: c'tait la mche de Slim. Ma mre +tait chrtienne, et elle priait. + +Slim rptait de temps en temps ces paroles consacres: + +--Dieu est grand! + +Cependant ma mre avait encore quelque esprance. En descendant, elle +avait cru reconnatre le Franc qui avait t envoy Constantinople, et +dans lequel mon pre avait toute confiance car il savait que les soldats +du sultan franais sont d'ordinaire nobles et gnreux. Elle s'avana de +quelques pas vers l'escalier et couta. + +--Ils approchent, dit-elle; pourvu qu'ils apportent la paix et la vie. + + +--Que crains-tu, Vasiliki? rpondit Slim avec sa voix si suave et si +fire la fois; s'ils n'apportent pas la paix, nous leur donnerons la +mort. + +Et il ravivait la flamme de sa lance avec un geste qui le faisait +ressembler au Dionysos de l'antique Crte. + +Mais moi, qui tais si enfant et si nave, j'avais peur de ce courage +que je trouvais froce et insens, et je m'effrayais de cette mort +pouvantable dans l'air et dans la flamme. + +Ma mre prouvait les mmes impressions, car je la sentais frissonner. + +--Mon Dieu! mon Dieu, maman! m'criai-je, est-ce que nous allons +mourir? + +Et ma voix les pleurs et les prires des esclaves redoublrent. + +--Enfant, me dit Vasiliki, Dieu te prserve d'en venir dsirer cette +mort que tu crains aujourd'hui! + +Puis tout bas: + +--Slim, dit-elle, quel est l'ordre du matre? + +--S'il m'envoie son poignard, c'est que le sultan refuse de le recevoir +en grce, et je mets le feu; s'il m'envoie son anneau, c'est que le +sultan lui pardonne, et je livre la poudrire. + +--Ami, reprit ma mre, lorsque l'ordre du matre arrivera, si c'est le +poignard qu'il envoie, au lieu de nous tuer toutes deux de cette mort +qui nous pouvante, nous te tendrons la gorge et tu nous tueras avec ce +poignard. + +--Oui, Vasiliki, rpondit tranquillement Slim. + +Soudain nous entendmes comme de grands cris; nous coutmes: c'taient +des cris de joie; le nom du Franc qui avait t envoy Constantinople +retentissait rpt par nos Palicares; il tait vident qu'il rapportait +la rponse du sublime empereur, et que la rponse tait favorable. + +--Et vous ne vous rappelez pas ce nom? dit Morcerf, tout prt aider +la mmoire de la narratrice. + +Monte-Cristo lui fit un signe. + +Je ne me le rappelle pas, rpondit Hayde. + +Le bruit redoublait; des pas plus rapprochs retentirent; on descendait +les marches du souterrain. + +Slim apprta sa lance. + +Bientt une ombre apparut dans le crpuscule bleutre que formaient les +rayons du jour pntrant jusqu' l'entre du souterrain. + +--Qui es-tu? cria Slim. Mais, qui que tu sois, ne fais pas un pas de +plus. + +--Gloire au sultan! dit l'ombre. Toute grce est accorde au vizir +Ali; et non seulement il a la vie sauve, mais on lui rend sa fortune et +ses biens. + +Ma mre poussa un cri de joie et me serra contre son coeur. + +--Arrte! lui dit Slim, voyant qu'elle s'lanait dj pour sortir; tu +sais qu'il me faut l'anneau. + +--C'est juste, dit ma mre, et elle tomba genoux en me soulevant vers +le ciel, comme si, en mme temps qu'elle priait Dieu pour moi, elle +voulait encore me soulever vers lui. + +Et, pour la seconde fois, Hayde s'arrta vaincue par une motion telle +que la sueur coulait sur son front pli, et que sa voix trangle +semblait ne pouvoir franchir son gosier aride. + +Monte-Cristo versa un peu d'eau glace dans un verre, et le lui prsenta +en disant avec une douceur o perait une nuance de commandement: + +Du courage, ma fille! + +Hayde essuya ses yeux et son front, et continua: + +Pendant ce temps, nos yeux, habitus l'obscurit avaient reconnu +l'envoy du pacha: c'tait un ami. + +Slim l'avait reconnu; mais le brave jeune homme ne savait qu'une +chose: obir! + +--En quel nom viens-tu? dit-il. + +--Je viens au nom de notre matre, Ali-Tebelin. + +--Si tu viens au nom d'Ali, tu sais ce que tu dois me remettre? + +--Oui, dit l'envoy, et je t'apporte son anneau. + +En mme temps il leva sa main au-dessus de sa tte; mais il tait trop +loin et il ne faisait pas assez clair pour que Slim pt, d'o nous +tions, distinguer et reconnatre l'objet qu'il lui prsentait. + +--Je ne vois pas ce que tu tiens, dit Slim. + +--Approche, dit le messager, ou je m'approcherai, moi. + +--Ni l'un ni l'autre, rpondit le jeune soldat; dpose la place o tu +es, et sous ce rayon de lumire, l'objet que tu me montres, et +retire-toi jusqu' ce que je l'aie vu. + +--Soit, dit le messager. + +Et il se retira aprs avoir dpos le signe de reconnaissance +l'endroit indiqu. + +Et notre coeur palpitait: car l'objet nous paraissait tre +effectivement un anneau. Seulement, tait-ce l'anneau de mon pre? + +Slim, tenant toujours la main sa mche enflamme, vint +l'ouverture, s'inclina radieux sous le rayon de lumire et ramassa le +signe. + +--L'anneau du matre, dit-il en le baisant, c'est bien! + +Et renversant la mche contre terre, il marcha dessus et l'teignit. + +Le messager poussa un cri de joie et frappa dans ses mains. ce +signal, quatre soldats du sraskier Kourchid accoururent, et Slim tomba +perc de cinq coups de poignard. Chacun avait donn le sien. + +Et cependant, ivres de leur crime, quoique encore ples de peur, ils se +rurent dans le souterrain, cherchant partout s'il y avait du feu, et se +roulant sur les sacs d'or. + +Pendant ce temps ma mre me saisit entre ses bras, et, agile, +bondissant par des sinuosits connues de nous seules, elle arriva +jusqu' un escalier drob du kiosque dans lequel rgnait un tumulte +effrayant. + +Les salles basses taient entirement peuples par les Tchodoars de +Kourchid, c'est--dire par nos ennemis. + +Au moment o ma mre allait pousser la petite porte, nous entendmes +retentir, terrible et menaante, la voix du pacha. + +Ma mre colla son oeil aux fentes des planches; une ouverture se trouva +par hasard devant le mien, et je regardai. + +--Que voulez-vous? disait mon pre des gens qui tenaient un papier +avec des caractres d'or la main. + +--Ce que nous voulons, rpondit l'un d'eux, c'est te communiquer la +volont de Sa Hautesse. Vois-tu ce firman? + +--Je le vois, dit mon pre. + +--Eh bien, lis; il demande ta tte. + +Mon pre poussa un clat de rire plus effrayant que n'et t une +menace; il n'avait pas encore cess, que deux coups de pistolet taient +partis de ses mains et avaient tu deux hommes. + +Les Palicares, qui taient couchs tout autour de mon pre la face +contre le parquet, se levrent alors et firent feu; la chambre se +remplit de bruit, de flamme et de fume. + + l'instant mme le feu commena de l'autre ct, et les balles vinrent +trouer les planches tout autour de nous. + +Oh! qu'il tait beau, qu'il tait grand, le vizir Ali-Tebelin, mon +pre, au milieu des balles, le cimeterre au poing, le visage noir de +poudre! Comme ses ennemis fuyaient! + +--Slim! Slim! criait-il, gardien du feu, fais ton devoir! + +--Slim est mort! rpondit une voix qui semblait sortir des profondeurs +du kiosque, et toi, mon seigneur Ali, tu es perdu! + +En mme temps une dtonation sourde se fit entendre, et le plancher +vola en clats tout autour de mon pre. + +Les Tchodoars tiraient travers le parquet. Trois ou quatre Palicares +tombrent frapps de bas en haut par des blessures qui leur labouraient +tout le corps. + +Mon pre rugit, enfona ses doigts par les trous des balles et arracha +une planche tout entire. + +Mais en mme temps, par cette ouverture, vingt coups de feu clatrent, +et la flamme, sortant comme du cratre d'un volcan, gagna les tentures +qu'elle dvora. + +Au milieu de tout cet affreux tumulte, au milieu de ces cris terribles, +deux coups plus distincts entre tous, deux cris plus dchirants +par-dessus tous les cris, me glacrent de terreur. Ces deux explosions +avaient frapp mortellement mon pre, et c'tait lui qui avait pouss +ces deux cris. + +Cependant il tait rest debout, cramponn une fentre. Ma mre +secouait la porte pour aller mourir avec lui; mais la porte tait ferme +en dedans. + +Tout autour de lui, les Palicares se tordaient dans les convulsions de +l'agonie; deux ou trois, qui taient sans blessures ou blesss +lgrement, s'lancrent par les fentres. En mme temps, le plancher +tout entier craqua bris en dessous. Mon pre tomba sur un genou; en +mme temps vingt bras s'allongrent, arms de sabres, de pistolets, de +poignards, vingt coups frapprent la fois un seul homme, et mon pre +disparut dans un tourbillon de feu, attis par ces dmons rugissants +comme si l'enfer se ft ouvert sous ses pieds. + +Je me sentis rouler terre: c'tait ma mre qui s'abmait vanouie. + +Hayde laissa tomber ses deux bras en poussant un gmissement et en +regardant le comte comme pour lui demander s'il tait satisfait de son +obissance. + +Le comte se leva, vint elle, lui prit la main et lui dit en remarque: + +Repose-toi, chre enfant, et reprends courage en songeant qu'il y a un +Dieu qui punit les tratres. + +--Voil une pouvantable histoire, comte, dit Albert tout effray de la +pleur d'Hayde, et je me reproche maintenant d'avoir t si cruellement +indiscret. + +--Ce n'est rien, rpondit Monte-Cristo. + +Puis posant sa main sur la tte de la jeune fille: + +Hayde, continua-t-il, est une femme courageuse, elle a quelquefois +trouv du soulagement dans le rcit de ses douleurs. + +--Parce que, mon seigneur, dit vivement la jeune fille, parce que mes +douleurs me rappellent tes bienfaits. + +Albert la regarda avec curiosit, car elle n'avait point encore racont +ce qu'il dsirait le plus savoir, c'est--dire comment elle tait +devenue l'esclave du comte. + +Hayde vit la fois dans les regards du comte et dans ceux d'Albert le +mme dsir exprim. + +Elle continua: + +Quand ma mre reprit ses sens, dit-elle, nous tions devant le +sraskier. + +--Tuez-moi, dit-elle, mais pargnez l'honneur de la veuve d'Ali. + +--Ce n'est point moi qu'il faut t'adresser, dit Kourchid. + +-- qui donc? + +--C'est ton nouveau matre. + +--Quel est-il? + +--Le voici. + +Et Kourchid nous montra un de ceux qui avaient le plus contribu la +mort de mon pre, continua la jeune fille avec une colre sombre. + +--Alors, demanda Albert, vous devntes la proprit de cet homme? + +--Non, rpondit Hayde; il n'osa nous garder, il nous vendit des +marchands d'esclaves qui allaient Constantinople. Nous traversmes la +Grce, et nous arrivmes mourantes la porte impriale, encombre de +curieux qui s'cartaient pour nous laisser passer, quand tout coup ma +mre suit des yeux la direction de leurs regards, jette un cri et tombe +en me montrant une tte au-dessus de cette porte. + +Au-dessous de cette tte taient crits ces mots: + +Celle-ci est la tte d'Ali-Tebelin, pacha de Janina. + +J'essayai, en pleurant, de relever ma mre: elle tait morte! + +Je fus mene au bazar; un riche Armnien m'acheta, me fit instruire, me +donna des matres et quand j'eus treize ans me vendit au sultan Mahmoud. + +--Auquel, dit Monte-Cristo, je la rachetai, comme je vous l'ai dit, +Albert, pour cette meraude pareille celle o je mets mes pastilles de +haschich. + +--Oh! tu es bon, tu es grand, mon seigneur, dit Hayde en baisant la +main de Monte-Cristo, et je suis bien heureuse de t'appartenir! + +Albert tait rest tout tourdi de ce qu'il venait d'entendre. + +Achevez donc votre tasse de caf, lui dit le comte; l'histoire est +finie. + + + + +LXXVIII + +On nous crit de Janina. + + +Franz tait sorti de la chambre de Noirtier si chancelant et si gar, +que Valentine elle-mme avait eu piti de lui. + +Villefort, qui n'avait articul que quelques mots sans suite, et qui +s'tait enfui dans son cabinet, reut, deux heures aprs, la lettre +suivante: + +Aprs ce qui a t rvl ce matin, M. Noirtier de Villefort ne peut +supposer qu'une alliance soit possible entre sa famille et celle de M. +Franz d'pinay. M. Franz d'pinay a horreur de songer que M. de +Villefort, qui paraissait connatre les vnements raconts ce matin, ne +l'ait pas prvenu dans cette pense. + +Quiconque et vu en ce moment le magistrat ploy sous le coup n'et pas +cru qu'il le prvoyait; en effet, jamais il n'et pens que son pre et +pouss la franchise, ou plutt la rudesse, jusqu' raconter une pareille +histoire. Il est vrai que jamais M. Noirtier, assez ddaigneux qu'il +tait de l'opinion de son fils, ne s'tait proccup d'claircir le fait +aux yeux de Villefort, et que celui-ci avait toujours cru que le gnral +de Quesnel, ou le baron d'pinay, selon qu'on voudra l'appeler, ou du +nom qu'il s'tait fait, ou du nom qu'on lui avait fait, tait mort +assassin et non tu loyalement en duel. + +Cette lettre si dure d'un jeune homme si respectueux jusqu'alors tait +mortelle pour l'orgueil d'un homme comme Villefort. + + peine tait-il dans son cabinet que sa femme entra. + +La sortie de Franz, appel par M. Noirtier, avait tellement tonn tout +le monde que la position de Mme de Villefort, reste seule avec le +notaire et les tmoins, devint de moment en moment plus embarrassante. +Alors Mme de Villefort avait pris son parti, et elle tait sortie en +annonant qu'elle allait aux nouvelles. + +M. de Villefort se contenta de lui dire qu' la suite d'une explication +entre lui, M. Noirtier et M. d'pinay, le mariage de Valentine avec +Franz tait rompu. + +C'tait difficile rapporter ceux qui attendaient; aussi Mme de +Villefort, en rentrant, se contenta-t-elle de dire que M. Noirtier, +ayant eu, au commencement de la confrence, une espce d'attaque +d'apoplexie, le contrat tait naturellement remis quelques jours. + +Cette nouvelle, toute fausse qu'elle tait, arrivait si singulirement +la suite de deux malheurs du mme genre, que les auditeurs se +regardrent tonns et se retirrent sans dire une parole. + +Pendant ce temps, Valentine, heureuse et pouvante la fois, aprs +avoir embrass et remerci le faible vieillard, qui venait de briser +ainsi d'un seul coup une chane qu'elle regardait dj comme +indissoluble, avait demand se retirer chez elle pour se remettre et +Noirtier lui avait, de l'oeil, accord la permission qu'elle +sollicitait. + +Mais, au lieu de remonter chez elle, Valentine, une fois sortie, prit le +corridor, et, sortant par la petite porte, s'lana dans le jardin. Au +milieu de tous les vnements qui venaient de s'entasser les uns sur les +autres, une terreur sourde avait constamment comprim son coeur. Elle +s'attendait d'un moment l'autre voir apparatre Morrel ple et +menaant comme le laird de Ravenswood au contrat de Lucie de Lammermoor. + +En effet, il tait temps qu'elle arrivt la grille. Maximilien, qui +s'tait dout de ce qui allait se passer en voyant Franz quitter le +cimetire avec M. de Villefort, l'avait suivi; puis, aprs l'avoir vu +entrer, l'avait vu sortir encore et rentrer de nouveau avec Albert et +Chteau-Renaud. Pour lui, il n'y avait donc plus de doute. Il s'tait +alors jet dans son enclos, prt tout vnement, et bien certain qu'au +premier moment de libert qu'elle pourrait saisir, Valentine accourrait + lui. + +Il ne s'tait point tromp; son oeil, coll aux planches, vit en effet +apparatre la jeune fille, qui, sans prendre aucune prcaution d'usage, +accourait la grille. Au premier coup d'oeil qu'il jeta sur elle, +Maximilien fut rassur; au premier mot qu'elle pronona il bondit de +joie. + +Sauvs! dit Valentine. + +--Sauvs! rpta Morrel, ne pouvant croire un pareil bonheur: mais par +qui sauvs? + +--Par mon grand-pre. Oh! aimez-le bien, Morrel. + +Morrel jura d'aimer le vieillard de toute son me, et ce serment ne lui +cotait point faire, car, dans ce moment, il ne se contentait pas de +l'aimer comme un ami ou comme un pre, il l'adorait comme un dieu. + +Mais comment cela s'est-il fait? demanda Morrel; quel moyen trange +a-t-il employ? + +Valentine ouvrait la bouche pour tout raconter; mais elle songea qu'il y +avait au fond de tout cela un secret terrible qui n'tait point son +grand-pre seulement. + +Plus tard, dit-elle, je vous raconterai tout cela. + +--Mais quand? + +--Quand je serai votre femme. + +C'tait mettre la conversation sur un chapitre qui rendait Morrel facile + tout entendre: aussi il entendit mme qu'il devait se contenter de ce +qu'il savait, et que c'tait assez pour un jour. Cependant il ne +consentit se retirer que sur la promesse qu'il verrait Valentine le +lendemain soir. + +Valentine promit ce que voulut Morrel. Tout tait chang ses yeux, et +certes il lui tait moins difficile de croire maintenant qu'elle +pouserait Maximilien, que de croire une heure auparavant qu'elle +n'pouserait pas Franz. + +Pendant ce temps, Mme de Villefort tait monte chez Noirtier. + +Noirtier la regarda de cet oeil sombre et svre avec lequel il avait +coutume de la recevoir. + +Monsieur, lui dit-elle, je n'ai pas besoin de vous apprendre que le +mariage de Valentine est rompu, puisque c'est ici que cette rupture a eu +lieu. + +Noirtier resta impassible. + +Mais, continua Mme de Villefort, ce que vous ne savez pas, monsieur, +c'est que j'ai toujours t oppose ce mariage, qui se faisait malgr +moi. + +Noirtier regarda sa belle-fille en homme qui attend une explication. + +Or, maintenant que ce mariage, pour lequel je connaissais votre +rpugnance, est rompu, je viens faire prs de vous une dmarche que ni +M. de Villefort ni Valentine ne peuvent faire. + +Les yeux de Noirtier demandrent quelle tait cette dmarche. + +Je viens vous prier, monsieur, continua Mme de Villefort, comme la +seule qui en ait le droit, car je suis la seule qui il n'en reviendra +rien; je viens vous prier de rendre, je ne dirai pas vos bonnes grces, +elle les a toujours eues, mais votre fortune, votre petite-fille. + +Les yeux de Noirtier demeurrent un instant incertains: il cherchait +videmment les motifs de cette dmarche et ne les pouvait trouver. + +Puis-je esprer, monsieur, dit Mme de Villefort que vos intentions +taient en harmonie avec la prire que je venais vous faire? + +--Oui, fit Noirtier. + +--En ce cas, monsieur, dit Mme de Villefort, je me retire la fois +reconnaissante et heureuse. + +Et saluant M. Noirtier, elle se retira. + +En effet, ds le lendemain, Noirtier fit venir le notaire: le premier +testament fut dchir, et un nouveau fut fait, dans lequel il laissa +toute sa fortune Valentine, la condition qu'on ne la sparerait pas +de lui. + +Quelques personnes alors calculrent de par le monde que Mlle de +Villefort, hritire du marquis et de la marquise de Saint-Mran, et +rentre en la grce de son grand-pre, aurait un jour bien prs de trois +cent mille livres de rente. + +Tandis que ce mariage se rompait chez les Villefort, M. le comte de +Morcerf avait reu la visite de Monte-Cristo, et, pour montrer son +empressement Danglars, il endossait son grand uniforme de lieutenant +gnral, qu'il avait fait orner de toutes ses croix, et demandait ses +meilleurs chevaux. Ainsi par, il se rendit rue de la Chausse-d'Antin, +et se fit annoncer Danglars, qui faisait son relev de fin de mois. + +Ce n'tait pas le moment o, depuis quelque temps il fallait prendre le +banquier pour le trouver de bonne humeur. + +Aussi, l'aspect de son ancien ami, Danglars prit son air majestueux et +s'tablit carrment dans son fauteuil. + +Morcerf, si empes d'habitude, avait emprunt au contraire un air riant +et affable; en consquence, peu prs sr qu'il tait que son ouverture +allait recevoir un bon accueil, il ne fit point de diplomatie, et +arrivant au but d'un seul coup: + +Baron, dit-il, me voici. Depuis longtemps nous tournons autour de nos +paroles d'autrefois.... + +Morcerf s'attendait, ces mots, voir s'panouir la figure du +banquier, dont il attribuait le rembrunissement son silence; mais, au +contraire, cette figure devint, ce qui tait presque incroyable, plus +impassible et plus froide encore. + +Voil pourquoi Morcerf s'tait arrt au milieu de sa phrase. + +Quelles paroles, monsieur le comte? demanda le banquier, comme s'il +cherchait vainement dans son esprit l'explication de ce que le gnral +voulait dire. + +--Oh! dit le comte, vous tes formaliste, mon cher monsieur, et vous me +rappelez que le crmonial doit se faire selon tous les rites. Trs +bien! ma foi. Pardonnez-moi, comme je n'ai qu'un fils, et que c'est la +premire fois que je songe le marier, j'en suis encore mon +apprentissage: allons, je m'excute. + +Et Morcerf, avec un sourire forc, se leva, fit une profonde rvrence +Danglars, et lui dit: + +Monsieur le baron, j'ai l'honneur de vous demander la main de Mlle +Eugnie Danglars, votre fille, pour mon fils le vicomte Albert de +Morcerf. + +Mais Danglars, au lieu d'accueillir ces paroles avec une faveur que +Morcerf pouvait esprer de lui, frona le sourcil, et, sans inviter le +comte, qui tait rest debout, s'asseoir: + +Monsieur le comte, dit-il, avant de vous rpondre, j'aurai besoin de +rflchir. + +--De rflchir! reprit Morcerf de plus en plus tonn, n'avez-vous pas +eu le temps de rflchir depuis tantt huit ans que nous causmes de ce +mariage pour la premire fois? + +--Monsieur le comte, dit Danglars, tous les jours il arrive des choses +qui font que les rflexions que l'on croyait faites sont refaire. + +--Comment cela? demanda Morcerf; je ne vous comprends plus, baron! + +--Je veux dire, monsieur, que depuis quinze jours de nouvelles +circonstances.... + +--Permettez, dit Morcerf; est-ce ou n'est-ce pas une comdie que nous +jouons? + +--Comment cela, une comdie? + +--Oui, expliquons-nous catgoriquement. + +--Je ne demande pas mieux. + +--Vous avez vu M. de Monte-Cristo! + +--Je le vois trs souvent, dit Danglars en secouant son jabot, c'est un +de mes amis. + +--Eh bien, une des dernires fois que vous l'avez vu, vous lui avez dit +que je semblais oublieux, irrsolu, l'endroit de ce mariage. + +--C'est vrai. + +--Eh bien, me voici. Je ne suis ni oublieux ni irrsolu, vous le voyez, +puisque je viens vous sommer de tenir votre promesse. + +Danglars ne rpondit pas. + +Avez-vous si tt chang d'avis, ajouta Morcerf, ou n'avez-vous provoqu +ma demande que pour vous donner le plaisir de m'humilier? + +Danglars comprit que, s'il continuait la conversation sur le ton qu'il +l'avait entreprise, la chose pourrait mal tourner pour lui. + +Monsieur le comte, dit-il, vous devez tre bon droit surpris de ma +rserve, je comprends cela: aussi, croyez bien que moi, tout le premier, +je m'en afflige; croyez bien qu'elle m'est commande par des +circonstances imprieuses. + +--Ce sont l des propos en l'air, mon cher monsieur, dit le comte, et +dont pourrait peut-tre se contenter le premier venu; mais le comte de +Morcerf n'est pas le premier venu; et quand un homme comme lui vient +trouver un autre homme, lui rappelle la parole donne, et que cet homme +manque sa parole, il a le droit d'exiger en place qu'on lui donne au +moins une bonne raison. + +Danglars tait lche, mais il ne le voulait point paratre: il fut piqu +du ton que Morcerf venait de prendre. + +Aussi n'est-ce pas la bonne raison qui me manque, rpliqua-t-il. + +--Que prtendez-vous dire? + +--Que la bonne raison, je l'ai, mais qu'elle est difficile donner. + +--Vous sentez cependant, dit Morcerf, que je ne puis me payer de vos +rticences; et une chose, en tout cas, me parat claire, c'est que vous +refusez mon alliance. + +--Non, monsieur, dit Danglars, je suspends ma rsolution, voil tout. + +--Mais vous n'avez cependant pas la prtention, je le suppose, de croire +que je souscrive vos caprices, au point d'attendre tranquillement et +humblement le retour de vos bonnes grces? + +--Alors, monsieur le comte, si vous ne pouvez attendre, regardons nos +projets comme non avenus. + +Le comte se mordit les lvres jusqu'au sang pour ne pas faire l'clat +que son caractre superbe et irritable le portait faire; cependant, +comprenant qu'en pareille circonstance le ridicule serait de son ct, +il avait dj commenc gagner la porte du salon, lorsque, se ravisant, +il revint sur ses pas. + +Un nuage venait de passer sur son front, y laissant, au lieu de +l'orgueil offens, la trace d'une vague inquitude. + +Voyons, dit-il, mon cher Danglars, nous nous connaissons depuis de +longues annes, et, par consquent, nous devons avoir quelques +mnagements l'un pour l'autre. Vous me devez une explication, et c'est +bien le moins que je sache quel malheureux vnement mon fils doit la +perte de vos bonnes intentions son gard. + +--Ce n'est point personnel au vicomte, voil tout ce que je puis vous +dire, monsieur, rpondit Danglars, qui redevenait impertinent en voyant +que Morcerf s'adoucissait. + +--Et qui donc est-ce personnel? demanda d'une voix altre Morcerf, +dont le front se couvrit de pleur. + +Danglars, qui aucun de ces symptmes n'chappait, fixa sur lui un +regard plus assur qu'il n'avait coutume de le faire. + +Remerciez-moi de ne pas m'expliquer davantage, dit-il. + +Un tremblement nerveux, qui venait sans doute d'une colre contenue, +agitait Morcerf. + +J'ai le droit, rpondit-il en faisant un violent effort sur lui-mme, +j'ai le projet d'exiger que vous vous expliquiez; est-ce donc contre Mme +de Morcerf que vous avez quelque chose? Est-ce ma fortune qui n'est pas +suffisante? Sont-ce mes opinions qui, tant contraires aux vtres.... + +--Rien de tout cela, monsieur, dit Danglars; je serais impardonnable, +car je me suis engag connaissant tout cela. Non, ne cherchez plus, je +suis vraiment honteux de vous faire faire cet examen de conscience; +restons-en l, croyez-moi. Prenons le terme moyen du dlai, qui n'est ni +une rupture, ni un engagement. Rien ne presse, mon Dieu! Ma fille a +dix-sept ans, et votre fils vingt et un. Pendant notre halte, le temps +marchera, lui; il amnera les vnements; les choses qui paraissent +obscures la veille sont parfois trop claires le lendemain; parfois +ainsi, en un jour, tombent les plus cruelles calomnies. + +--Des calomnies, avez-vous dit, monsieur! s'cria Morcerf en devenant +livide. On me calomnie, moi! + +--Monsieur le comte, ne nous expliquons pas, vous dis-je. + +--Ainsi, monsieur, il me faudra subir tranquillement ce refus? + +--Pnible surtout pour moi, monsieur. Oui, plus pnible pour moi que +pour vous, car je comptais sur l'honneur de votre alliance, et un +mariage manqu fait toujours plus de tort la fiance qu'au fianc. + +--C'est bien, monsieur, n'en parlons plus, dit Morcerf. + +Et froissant ses gants avec rage, il sortit de l'appartement. + +Danglars remarqua que, pas une seule fois, Morcerf n'avait os demander +si c'tait cause de lui, Morcerf, que Danglars retirait sa parole. + +Le soir il eut une longue confrence avec plusieurs amis, et M. +Cavalcanti, qui s'tait constamment tenu dans le salon des dames, sortit +le dernier de la maison du banquier. + +Le lendemain, en se rveillant, Danglars demanda les journaux, on les +lui apporta aussitt: il en carta trois ou quatre et prit +_l'Impartial_. + +C'tait celui dont Beauchamp tait le rdacteur-grant. + +Il brisa rapidement l'enveloppe, l'ouvrit avec une prcipitation +nerveuse, passa ddaigneusement sur le _Premier Paris_, et, arrivant aux +faits divers, s'arrta avec son mchant sourire sur un entrefilet +commenant par ces mots: _On nous crit de Janina_. + +Bon, dit-il aprs avoir lu, voici un petit bout d'article sur le +colonel Fernand qui, selon toute probabilit, me dispensera de donner +des explications M. le comte de Morcerf. + +Au mme moment, c'est--dire comme neuf heures du matin sonnaient, +Albert de Morcerf, vtu de noir, boutonn mthodiquement, la dmarche +agite et la parole brve, se prsentait la maison des Champs-lyses. + +M. le comte vient de sortir il y a une demi-heure peu prs, dit le +concierge. + +--A-t-il emmen Baptistin? demanda Morcerf. + +--Non, monsieur le vicomte. + +--Appelez Baptistin, je veux lui parler. + +Le concierge alla chercher le valet de chambre lui-mme, et un instant +aprs revint avec lui. + +Mon ami, dit Albert, je vous demande pardon de mon indiscrtion, mais +j'ai voulu vous demander vous-mme si votre matre tait bien +rellement sorti? + +--Oui, monsieur, rpondit Baptistin. + +--Mme pour moi? + +--Je sais combien mon matre est heureux de recevoir monsieur, et je me +garderais bien de confondre monsieur dans une mesure gnrale. + +--Tu as raison, car j'ai lui parler d'une affaire srieuse. Crois-tu +qu'il tardera rentrer? + +--Non, car il a command son djeuner pour dix heures. + +--Bien, je vais faire un tour aux Champs-lyses, dix heures je serai +ici; si M. le comte rentre avant moi, dis-lui que je le prie d'attendre. + +--Je n'y manquerai pas, monsieur peut en tre sr. + +Albert laissa la porte du comte le cabriolet de place qu'il avait pris +et alla se promener pied. + +En passant devant l'alle des Veuves, il crut reconnatre les chevaux du +comte qui stationnaient la porte du tir de Gosset; il s'approcha et, +aprs avoir reconnu les chevaux, reconnut le cocher. + +M. le comte est au tir? demanda Morcerf celui-ci. + +--Oui, monsieur, rpondit le cocher. + +En effet, plusieurs coups rguliers s'taient fait entendre depuis que +Morcerf tait aux environs du tir. + +Il entra. + +Dans le petit jardin se tenait le garon. + +Pardon, dit-il, mais monsieur le vicomte voudrait-il attendre un +instant? + +--Pourquoi cela, Philippe? demanda Albert, qui, tant un habitu, +s'tonnait de cet obstacle qu'il ne comprenait pas. + +--Parce que la personne qui s'exerce en ce moment prend le tir elle +seule, et ne tire jamais devant quelqu'un. + +--Pas mme devant vous, Philippe? + +--Vous voyez, monsieur, je suis la porte de ma loge. + +--Et qui lui charge ses pistolets? + +--Son domestique. + +--Un Nubien? + +--Un ngre. + +--C'est cela. + +--Vous connaissez donc ce seigneur? + +--Je viens le chercher; c'est mon ami. + +--Oh! alors, c'est autre chose. Je vais entrer pour le prvenir. + +Et Philippe, pouss par sa propre curiosit, entra dans la cabane de +planches. Une seconde aprs, Monte-Cristo parut sur le seuil. + +Pardon de vous poursuivre jusqu'ici, mon cher comte, dit Albert; mais +je commence par vous dire que ce n'est point la faute de vos gens, et +que moi seul suis indiscret. Je me suis prsent chez vous; on m'a dit +que vous tiez en promenade, mais que vous rentreriez dix heures pour +djeuner. Je me suis promen mon tour en attendant dix heures, et, en +me promenant, j'ai aperu vos chevaux et votre voiture. + +--Ce que vous me dites l me donne l'espoir que vous venez me demander +djeuner. + +--Non pas, merci, il ne s'agit pas de djeuner cette heure; peut-tre +djeunerons-nous plus tard, mais en mauvaise compagnie, pardieu! + +--Que diable contez-vous l? + +--Mon cher, je me bats aujourd'hui. + +--Vous? et pour quoi faire? + +--Pour me battre, pardieu! + +--Oui, j'entends bien, mais cause de quoi? On se bat pour toute espce +de choses, vous comprenez bien. + +-- cause de l'honneur. + +--Ah! ceci, c'est srieux. + +--Si srieux, que je viens vous prier de me rendre un service. + +--Lequel? + +--Celui d'tre mon tmoin. + +--Alors cela devient grave; ne parlons de rien ici, et rentrons chez +moi. Ali, donne-moi de l'eau. + +Le comte retroussa ses manches et passa dans le petit vestibule qui +prcde les tirs, et o les tireurs ont l'habitude de se laver les +mains. + +Entrez donc, monsieur le vicomte, dit tout bas Philippe, vous verrez +quelque chose de drle. + +Morcerf entra. Au lieu de mouches, des cartes jouer taient colles +sur la plaque. + +De loin, Morcerf crut que c'tait le jeu complet; il y avait depuis l'as +jusqu'au dix. + +Ah! ah! fit Albert, vous tiez en train de jouer au piquet? + +--Non, dit le comte, j'tais en train de faire un jeu de cartes. + +--Comment cela? + +--Oui, ce sont des as et des deux que vous voyez; seulement mes balles +en ont fait des trois, des cinq, des sept, des huit, des neuf et des +dix. + +Albert s'approcha. + +En effet, les balles avaient, avec des lignes parfaitement exactes et +des distances parfaitement gales, remplac les signes absents et trou +le carton aux endroits o il aurait d tre peint. En allant la +plaque, Morcerf ramassa, en outre, deux ou trois hirondelles qui avaient +eu l'imprudence de passer porte du pistolet du comte, et que le comte +avait abattues. + +Diable! fit Morcerf. + +--Que voulez-vous, mon cher vicomte, dit Monte-Cristo en s'essuyant les +mains avec du linge apport par Ali, il faut bien que j'occupe mes +instants d'oisivet, mais venez, je vous attends. + +Tous deux montrent dans le coup de Monte-Cristo qui, au bout de +quelques instants, les eut dposs la porte du n30. + +Monte-Cristo conduisit Morcerf dans son cabinet, et lui montra un sige. +Tous deux s'assirent. + +Maintenant, causons tranquillement, dit le comte. + +--Vous voyez que je suis parfaitement tranquille. + +--Avec qui voulez-vous vous battre? + +--Avec Beauchamp. + +--Un de vos amis! + +--C'est toujours avec des amis qu'on se bat. + +--Au moins faut-il une raison. + +--J'en ai une. + +--Que vous a-t-il fait? + +--Il y a, dans un journal d'hier soir... mais tenez, lisez. + +Albert tendit Monte-Cristo un journal o il lut ces mots: + +On nous crit de Janina: + +Un fait jusqu'alors ignor, ou tout au moins indit, est parvenu +notre connaissance; les chteaux qui dfendaient la ville ont t livrs +aux Turcs par un officier franais dans lequel le vizir Ali-Tebelin +avait mis toute sa confiance, et qui s'appelait Fernand. + +Eh bien, demanda Monte-Cristo, que voyez-vous l-dedans qui vous +choque? + +--Comment! ce que je vois? + +--Oui. Que vous importe vous que les chteaux de Janina aient t +livrs par un officier nomm Fernand? + +--Il m'importe que mon pre, le comte de Morcerf, s'appelle Fernand de +son nom de baptme. + +--Et votre pre servait Ali-Pacha? + +--C'est--dire qu'il combattait pour l'indpendance des Grecs; voil o +est la calomnie. + +--Ah ! mon cher vicomte, parlons raison. + +--Je ne demande pas mieux. + +--Dites-moi un peu: qui diable sait en France que l'officier Fernand est +le mme homme que le comte de Morcerf et qui s'occupe cette heure de +Janina, qui a t pris en 1822 ou 1823, je crois? + +--Voil justement o est la perfidie: on a laiss le temps passer +l-dessus, puis aujourd'hui on revient sur des vnements oublis pour +en faire sortir un scandale qui peut ternir une haute position. Eh bien, +moi, hritier du nom de mon pre, je ne veux pas mme que sur ce nom +flotte l'ombre d'un doute. Je vais envoyer Beauchamp, dont le journal +a publi cette note, deux tmoins, et il la rtractera. + +--Beauchamp ne rtractera rien. + +--Alors, nous nous battrons. + +--Non, vous ne vous battrez pas, car il vous rpondra qu'il y avait +peut-tre dans l'arme grecque cinquante officiers qui s'appelaient +Fernand. + +--Nous nous battrons malgr cette rponse. Oh! je veux que cela +disparaisse.... Mon pre, un si noble soldat, une si illustre +carrire.... + +--Ou bien il mettra: Nous sommes fonds croire que ce Fernand n'a +rien de commun avec M. le comte de Morcerf, dont le nom de baptme est +aussi Fernand. + +--Il me faut une rtractation pleine et entire; je ne me contenterai +point de celle-l! + +--Et vous allez lui envoyer vos tmoins? + +--Oui. + +--Vous avez tort. + +--Cela veut dire que vous me refusez le service que je venais vous +demander. + +--Ah! vous savez ma thorie l'gard du duel; je vous ai fait ma +profession de foi Rome, vous vous la rappelez? + +--Cependant, mon cher comte, je vous ai trouv ce matin, tout l'heure, +exerant une occupation peu en harmonie avec cette thorie. + +--Parce que, mon cher ami, vous comprenez, il ne faut jamais tre +exclusif. Quand on vit avec des fous, il faut faire aussi son +apprentissage d'insens, d'un moment l'autre quelque cerveau brl, +qui n'aura pas plus de motif de me chercher querelle que vous n'en avez +d'aller chercher querelle Beauchamp, me viendra trouver pour la +premire niaiserie venue, ou m'enverra ses tmoins, ou m'insultera dans +un endroit public: eh bien, ce cerveau brl, il faudra bien que je le +tue. + +--Vous admettez donc que, vous-mme, vous vous battriez? + +--Pardieu! + +--Eh bien, alors, pourquoi voulez-vous que, moi, je ne me batte pas? + +--Je ne dis point que vous ne devez point vous battre; je dis seulement +qu'un duel est une chose grave et laquelle il faut rflchir. + +--A-t-il rflchi, lui, pour insulter mon pre? + +--S'il n'a pas rflchi, et qu'il vous l'avoue; il ne faut pas lui en +vouloir. + +--Oh! mon cher comte, vous tes beaucoup trop indulgent! + +--Et vous, beaucoup trop rigoureux. Voyons, je suppose... coutez bien +ceci: je suppose.... N'allez pas vous fcher de ce que je vous dis! + +--J'coute. + +--Je suppose que le fait rapport soit vrai.... + +--Un fils ne doit pas admettre une pareille supposition sur l'honneur de +son pre. + +--Eh! mon Dieu! nous sommes dans une poque o l'on admet tant de +choses! + +--C'est justement le vice de l'poque. + +--Avez-vous la prtention de le rformer? + +--Oui, l'endroit de ce qui me regarde. + +--Mon Dieu! quel rigoriste vous faites, mon cher ami! + +--Je suis ainsi. + +--tes-vous inaccessible aux bons conseils? + +--Non, quand ils viennent d'un ami. + +--Me croyez-vous le vtre? + +--Oui. + +--Eh bien, avant d'envoyer vos tmoins Beauchamp, informez-vous. + +--Auprs de qui? + +--Eh pardieu! auprs d'Hayde, par exemple. + +--Mler une femme dans tout cela, que peut-elle y faire? + +--Vous dclarer que votre pre n'est pour rien dans la dfaite ou la +mort du sien, par exemple, ou vous clairer ce sujet, si par hasard +votre pre avait eu le malheur.... + +--Je vous ai dj dit, mon cher comte, que je ne pouvais admettre une +pareille supposition. + +--Vous refusez donc ce moyen? + +--Je le refuse. + +--Absolument? + +--Absolument! + +--Alors, un dernier conseil. + +--Soit, mais le dernier. + +--Ne le voulez-vous point? + +--Au contraire, je vous le demande. + +--N'envoyez point de tmoins Beauchamp. + +--Comment? + +--Allez le trouver vous-mme. + +--C'est contre toutes les habitudes. + +--Votre affaire est en dehors des affaires ordinaires. + +--Et pourquoi dois-je y aller moi-mme, voyons? + +--Parce qu'ainsi l'affaire reste entre vous et Beauchamp. + +--Expliquez-vous. + +--Sans doute; si Beauchamp est dispos se rtracter, il faut lui +laisser le mrite de la bonne volont: la rtraction n'en sera pas moins +faite. S'il refuse, au contraire, il sera temps de mettre deux trangers +dans votre secret. + +--Ce ne seront pas deux trangers, ce seront deux amis. + +--Les amis d'aujourd'hui sont les ennemis de demain. + +--Oh! par exemple! + +--Tmoin Beauchamp. + +--Ainsi.... + +--Ainsi, je vous recommande la prudence. + +--Ainsi, vous croyez que je dois aller trouver Beauchamp moi-mme? + +--Oui. + +--Seul? + +--Seul. Quand on veut obtenir quelque chose de l'amour-propre d'un +homme, il faut sauver l'amour-propre de cet homme jusqu' l'apparence +de la souffrance. + +--Je crois que vous avez raison. + +--Ah! c'est bien heureux! + +--J'irai seul. + +--Allez; mais vous feriez encore mieux de n'y point aller du tout. + +--C'est impossible. + +--Faites donc ainsi; ce sera toujours mieux que ce que vous vouliez faire. + +--Mais en ce cas, voyons, si malgr toutes mes prcautions, tous mes +procds, si j'ai un duel, me servirez-vous de tmoin? + +--Mon cher vicomte; dit Monte-Cristo avec une gravit suprme, vous avez +d voir qu'en temps et lieu j'tais tout votre dvotion; mais le +service que vous me demanderez l sort du cercle de ceux que je puis +vous rendre. + +--Pourquoi cela? + +--Peut-tre le saurez-vous un jour. + +--Mais en attendant? + +--Je demande votre indulgence pour mon secret. + +--C'est bien. Je prendrai Franz et Chteau-Renaud. + +--Prenez Franz et Chteau-Renaud, ce sera merveille. + +--Mais enfin, si je me bats, vous me donnerez bien une petite leon +d'pe ou de pistolet? + +--Non, c'est encore une chose impossible. + +--Singulier homme que vous faites, allez! Alors vous ne voulez vous +mler de rien? + +--De rien absolument. + +--Alors n'en parlons plus. Adieu, comte. + +--Adieu, vicomte. + +Morcerf prit son chapeau et sortit. + + la porte, il retrouva son cabriolet, et, contenant du mieux qu'il put +sa colre, il se fit conduire chez Beauchamp; Beauchamp tait son +journal. + +Albert se fit conduire au journal. + +Beauchamp tait dans un cabinet sombre et poudreux, comme sont de +fondation les bureaux de journaux. + +On lui annona Albert de Morcerf. Il fit rpter deux fois l'annonce; +puis, mal convaincu encore, il cria: + +Entrez! + +Albert parut. Beauchamp poussa une exclamation en voyant son ami +franchir les liasses de papier et fouler d'un pied mal exerc les +journaux de toutes grandeurs qui jonchaient non point le parquet, mais +le carreau rougi de son bureau. + +Par ici, par ici, mon cher Albert, dit-il en tendant la main au jeune +homme; qui diable vous amne? tes-vous perdu comme le petit Poucet, ou +venez-vous tout bonnement me demander djeuner? Tchez de trouver une +chaise; tenez, l-bas, prs de ce granium qui, seul ici, me rappelle +qu'il y a au monde des feuilles qui ne sont pas des feuilles de papier. + +--Beauchamp; dit Albert, c'est de votre journal que je viens vous +parler. + +--Vous, Morcerf? que dsirez-vous? + +--Je dsire une rectification. + +--Vous, une rectification? propos de quoi, Albert? mais asseyez-vous +donc! + +--Merci, rpondit Albert pour la seconde fois, et avec un lger signe de +tte. + +--Expliquez-vous. + +--Une rectification sur un fait qui porte atteinte l'honneur d'un +membre de ma famille. + +--Allons donc! dit Beauchamp, surpris. Quel fait? Cela ne se peut pas. + +--Le fait qu'on vous a crit de Janina. + +--De Janina? + +--Oui, de Janina. En vrit vous avez l'air d'ignorer ce qui m'amne? + +--Sur mon honneur... Baptiste! un journal d'hier! cria Beauchamp. + +--C'est inutile, je vous apporte le mien. + +Beauchamp lut en bredouillant: + +On nous crit de Janina, etc. + +Vous comprenez que le fait est grave, dit Morcerf, quand Beauchamp eut +fini. + +--Cet officier est donc votre parent? demanda le journaliste. + +--Oui, dit Albert en rougissant. + +--Eh bien, que voulez-vous que je fasse pour vous tre agrable? dit +Beauchamp avec douceur. + +--Je voudrais, mon cher Beauchamp, que vous rtractassiez ce fait. + +Beauchamp regarda Albert avec une attention qui annonait assurment +beaucoup de bienveillance. + +Voyons, dit-il, cela va nous entraner dans une longue causerie; car +c'est toujours une chose grave qu'une rtractation. Asseyez-vous; je +vais relire ces trois ou quatre lignes. + +Albert s'assit, et Beauchamp relut les lignes incrimines par son ami +avec plus d'attention que la premire fois. + +Eh bien, vous le voyez, dit Albert avec fermet, avec rudesse mme, on +a insult dans votre journal quelqu'un de ma famille, et je veux une +rtractation. + +--Vous... voulez.... + +--Oui, je veux! + +--Permettez-moi de vous dire que vous n'tes point parlementaire, mon +cher vicomte. + +--Je ne veux point l'tre, rpliqua le jeune homme en se levant; je +poursuis la rtractation d'un fait que vous avez nonc hier, et je +l'obtiendrai. Vous tes assez mon ami, continua Albert les lvres +serres, voyant que Beauchamp, de son ct, commenait relever sa tte +ddaigneuse; vous tes assez mon ami et, comme tel, vous me connaissez +assez, je l'espre pour comprendre ma tnacit en pareille circonstance. + +--Si je suis votre ami, Morcerf, vous finirez par me le faire oublier +avec des mots pareils ceux de tout l'heure.... Mais voyons, ne nous +fchons pas, ou du moins, pas encore.... Vous tes inquiet, irrit, +piqu.... Voyons, quel est ce parent qu'on appelle Fernand? + +--C'est mon pre, tout simplement, dit Albert; M. Fernand Mondego, comte +de Morcerf, un vieux militaire qui a vu vingt champs de bataille, et +dont on voudrait couvrir les nobles cicatrices avec la fange impure +ramasse dans le ruisseau. + +--C'est votre pre? dit Beauchamp: alors c'est autre chose; je conois +votre indignation, mon cher Albert... Relisons donc.... + +Et il relut la note, en pesant cette fois sur chaque mot. + +Mais o voyez-vous, demanda Beauchamp, que le Fernand du journal soit +votre pre? + +--Nulle part, je le sais bien; mais d'autres le verront. C'est pour cela +que je veux que le fait soit dmenti. + +Aux mots _je veux_, Beauchamp leva les yeux sur Morcerf, et les baissant +presque aussitt, il demeura un instant pensif. + +Vous dmentirez ce fait, n'est-ce pas, Beauchamp? rpta Morcerf avec +une colre croissante, quoique toujours concentre. + +--Oui, dit Beauchamp. + +-- la bonne heure! dit Albert. + +--Mais quand je me serai assur que le fait est faux. + +--Comment! + +--Oui, la chose vaut la peine d'tre claircie, et je l'claircirai. + +--Mais que voyez-vous donc claircir dans tout cela, monsieur? dit +Albert, hors de toute mesure. Si vous ne croyez pas que ce soit mon +pre, dites-le tout de suite; si vous croyez que ce soit lui, rendez-moi +raison de cette opinion. + +Beauchamp regarda Albert avec ce sourire qui lui tait particulier, et +qui savait prendre la nuance de toutes les passions. + +Monsieur, reprit-il, puisque monsieur il y a, si c'est pour me demander +raison que vous tes venu, il fallait le faire d'abord et ne point venir +me parler d'amiti et d'autres choses oiseuses comme celles que j'ai la +patience d'entendre depuis une demi-heure. Est-ce bien sur ce terrain +que nous allons marcher dsormais, voyons! + +--Oui, si vous ne rtractez pas l'infme calomnie! + +--Un moment! pas de menaces, s'il vous plat, monsieur Albert Mondego, +vicomte de Morcerf, je n'en souffre pas de mes ennemis, plus forte +raison de mes amis. Donc, vous voulez que je dmente le fait sur le +colonel Fernand, fait auquel je n'ai, sur mon honneur pris aucune part? + +--Oui, je le veux! dit Albert, dont la tte commenait s'garer. + +--Sans quoi, nous nous battrons? continua Beauchamp avec le mme calme. + +--Oui! reprit Albert, en haussant la voix. + +--Eh bien, dit Beauchamp, voici ma rponse, mon cher monsieur: ce fait +n'a pas t insr par moi, je ne le connaissais pas; mais vous avez, +par votre dmarche, attir mon attention sur ce fait, elle s'y +cramponne; il subsistera donc jusqu' ce qu'il soit dmenti ou confirm +par qui de droit. + +--Monsieur, dit Albert en se levant, je vais donc avoir l'honneur de +vous envoyer mes tmoins, vous discuterez avec eux le lieu et les armes. + +--Parfaitement, mon cher monsieur. + +--Et ce soir, s'il vous plat ou demain au plus tard, nous nous +rencontrerons. + +--Non pas! non pas! Je serai sur le terrain quand il le faudra, et, +mon avis (j'ai le droit de le donner, puisque c'est moi qui reois la +provocation), et, mon avis, dis-je, l'heure n'est pas encore venue. Je +sais que vous tirez trs bien l'pe, je la tire passablement; je sais +que vous faites trois mouches sur six, c'est ma force peu prs; je +sais qu'un duel entre nous sera un duel srieux, parce que vous tes +brave et que... je le suis aussi. Je ne veux donc pas m'exposer vous +tuer ou tre tu moi-mme par vous, sans cause. C'est moi qui vais +mon tour poser la question et ca-t-go-ri-que-ment. + +Tenez-vous cette rtractation au point de me tuer si je ne le fais +pas, bien que je vous aie dit, bien que je vous rpte, bien que je vous +affirme sur l'honneur que je ne connaissais pas le fait; bien que je +vous dclare enfin qu'il est impossible tout autre qu' un don Japhet +comme vous de deviner M. le comte de Morcerf sous ce nom de Fernand? + +--J'y tiens absolument. + +--Eh bien, mon cher monsieur, je consens me couper la gorge avec +vous, mais je veux trois semaines; dans trois semaines vous me +retrouverez pour vous dire: Oui, le fait est faux, je l'efface; ou bien: +Oui, le fait est vrai, et je sors les pes du fourreau, ou les +pistolets de la bote, votre choix. + +--Trois semaines! s'cria Albert; mais trois semaines, c'est trois +sicles pendant lesquels je suis dshonor! + +--Si vous tiez rest mon ami, je vous eusse dit: Patience, ami; vous +vous tes fait mon ennemi et je vous dis: Que m'importe, moi, +monsieur! + +--Eh bien, dans trois semaines, soit, dit Morcerf. Mais songez-y, dans +trois semaines il n'y aura plus ni dlai ni subterfuge qui puisse vous +dispenser.... + +--Monsieur Albert de Morcerf, dit Beauchamp en se levant son tour, je +ne puis vous jeter par les fentres que dans trois semaines, +c'est--dire dans vingt-quatre jours, et vous, vous n'avez le droit de +me pourfendre qu' cette poque. Nous sommes le 29 du mois d'aot, donc +au 21 du mois de septembre. Jusque-l, croyez-moi, et c'est un conseil +de gentilhomme que je vous donne, pargnons-nous les aboiements de deux +dogues enchans distance. + +Et Beauchamp, saluant gravement le jeune homme, lui tourna le dos et +passa dans son imprimerie. + +Albert se vengea sur une pile de journaux qu'il dispersa en les cinglant + grands coups de badine, aprs quoi il partit, non sans s'tre retourn +deux ou trois fois vers la porte de l'imprimerie. + +Tandis qu'Albert fouettait le devant de son cabriolet aprs avoir +fouett les innocents papiers noircis qui n'en pouvaient mais de sa +dconvenue, il aperut en traversant le boulevard, Morrel qui, le nez au +vent, l'oeil veill et les bras dgags, passait devant les bains +Chinois, venant du ct de la porte Saint-Martin, et allant du ct de +la Madeleine. + +Ah! dit-il en soupirant, voil un homme heureux! + +Par hasard, Albert ne se trompait point. + + + + +LXXIX + +La limonade. + + +En effet, Morrel tait bien heureux. + +M. Noirtier venait de l'envoyer chercher, et il avait si grande hte de +savoir pour quelle cause, qu'il n'avait pas pris de cabriolet, se fiant +bien plus ses deux jambes qu'aux jambes d'un cheval de place; il tait +donc parti tout courant de la rue Meslay et se rendait au faubourg +Saint-Honor. + +Morrel marchait au pas gymnastique, et le pauvre Barrois le suivait de +son mieux. Morrel avait trente et un ans, Barrois en avait soixante; +Morrel tait ivre d'amour, Barrois tait altr par la grande chaleur. +Ces deux hommes, ainsi diviss d'intrts et d'ge, ressemblaient aux +deux lignes que forme un triangle: cartes par la base, elles se +rejoignent au sommet. + +Le sommet, c'tait Noirtier, lequel avait envoy chercher Morrel en lui +recommandant de faire diligence, recommandation que Morrel suivait la +lettre, au grand dsespoir de Barrois. + +En arrivant, Morrel n'tait pas mme essouffl: l'amour donne des ailes, +mais Barrois, qui depuis longtemps n'tait plus amoureux, Barrois tait +en nage. + +Le vieux serviteur fit entrer Morrel par la porte particulire, ferma la +porte du cabinet, et bientt un froissement de robe sur le parquet +annona la visite de Valentine. + +Valentine tait belle ravir sous ses vtements de deuil. + +Le rve devenait si doux que Morrel se ft presque pass de converser +avec Noirtier; mais le fauteuil du vieillard roula bientt sur le +parquet, et il entra. + +Noirtier accueillit par un regard bienveillant les remerciements que +Morrel lui prodiguait pour cette merveilleuse intervention qui les avait +sauvs, Valentine et lui, du dsespoir. Puis le regard de Morrel alla +provoquer, sur la nouvelle faveur qui lui tait accorde, la jeune +fille, qui, timide et assise loin de Morrel, attendait d'tre force +parler. + +Noirtier la regarda son tour. + +Il faut donc que je dise ce dont vous m'avez charge? demanda-t-elle. + +--Oui, fit Noirtier. + +--Monsieur Morrel, dit alors Valentine au jeune homme qui la dvorait +des yeux, mon bon papa Noirtier avait mille choses vous dire, que +depuis trois jours il m'a dites. Aujourd'hui, il vous envoie chercher +pour que je vous les rpte; je vous les rpterai donc, puisqu'il m'a +choisie pour son interprte, sans changer un mot ses intentions. + +--Oh! j'coute bien impatiemment, rpondit le jeune homme; parlez, +mademoiselle, parlez. + +Valentine baissa les yeux: ce fut un prsage qui parut doux Morrel. +Valentine n'tait faible que dans le bonheur. + +Mon pre veut quitter cette maison, dit-elle. Barrois s'occupe de lui +chercher un appartement convenable. + +--Mais vous, mademoiselle, dit Morrel vous qui tes si chre et si +ncessaire M. Noirtier? + +--Moi, reprit la jeune fille, je ne quitterai point mon grand-pre, +c'est chose convenue entre lui et moi. Mon appartement sera prs du +sien. Ou j'aurai le consentement de M. de Villefort pour aller habiter +avec bon papa Noirtier, ou on me le refusera: dans le premier cas, je +pars ds prsent; dans le second, j'attends ma majorit, qui arrive +dans dix-huit mois. Alors je serai libre, j'aurai une fortune +indpendante, et.... + +--Et?... demanda Morrel. + +--Et, avec l'autorisation de bon papa, je tiendrai la promesse que je +vous ai faite. + +Valentine pronona ces derniers mots si bas, que Morrel n'et pu les +entendre sans l'intrt qu'il avait les dvorer. + +N'est-ce point votre pense que j'ai exprime l, bon papa? ajouta +Valentine en s'adressant Noirtier. + +--Oui, fit le vieillard. + +--Une fois chez mon grand-pre, ajouta Valentine, M. Morrel pourra me +venir voir en prsence de ce bon et digne protecteur. Si ce lien que nos +coeurs, peut-tre ignorants ou capricieux, avaient commenc de former +parat convenable et offre des garanties de bonheur futur notre +exprience (hlas! dit-on, les coeurs enflamms par les obstacles se +refroidissent dans la scurit!) alors M. Morrel pourra me demander +moi-mme, je l'attendrai. + +--Oh! s'cria Morrel, tent de s'agenouiller devant le vieillard comme +devant Dieu, devant Valentine comme devant un ange; oh! qu'ai-je donc +fait de bien dans ma vie pour mriter tant de bonheur? + +--Jusque-l, continua la jeune fille de sa voix pure et svre, nous +respectons les convenances, la volont mme de nos parents, pourvu que +cette volont ne tende pas nous sparer toujours; en un mot, et je +rpte ce mot parce qu'il dit tout, nous attendrons. + +--Et les sacrifices que ce mot impose, monsieur, dit Morrel, je vous +jure de les accomplir, non pas avec rsignation, mais avec bonheur. + +--Ainsi, continua Valentine avec un regard bien doux au coeur de +Maximilien, plus d'imprudences, mon ami, ne compromettez pas celle qui, + partir d'aujourd'hui, se regarde comme destine porter purement et +dignement votre nom. + +Morrel appuya sa main sur son coeur. + +Cependant Noirtier les regardait tous deux avec tendresse. Barrois, qui +tait rest au fond comme un homme qui l'on n'a rien cacher, +souriait en essuyant les grosses gouttes d'eau qui tombaient de son +front chauve. + +Oh! mon Dieu, comme il a chaud, ce bon Barrois, dit Valentine. + +--Ah! dit Barrois, c'est que j'ai bien couru, allez, mademoiselle; mais +M. Morrel, je dois lui rendre cette justice-l, courait encore plus vite +que moi. + +Noirtier indiqua de l'oeil un plateau sur lequel taient servis une +carafe de limonade et un verre. Ce qui manquait dans la carafe avait t +bu une demi-heure auparavant par Noirtier. + +Tiens, bon Barrois, dit la jeune fille, prends, car je vois que tu +couves des yeux cette carafe entame. + +--Le fait est, dit Barrois, que je meurs de soif, et que je boirai bien +volontiers un verre de limonade votre sant. + +--Bois donc, dit Valentine, et reviens dans un instant. + +Barrois emporta le plateau, et peine tait-il dans le corridor, qu' +travers la porte qu'il avait oubli de fermer, on le voyait pencher la +tte en arrire pour vider le verre que Valentine avait rempli. + +Valentine et Morrel changeaient leurs adieux en prsence de Noirtier, +quand on entendit la sonnette retentir dans l'escalier de Villefort. + +C'tait le signal d'une visite. + +Valentine regarda la pendule. + +Il est midi, dit-elle, c'est aujourd'hui samedi, bon papa, c'est sans +doute le docteur. + +Noirtier fit signe qu'en effet ce devait tre lui. + +Il va venir ici, il faut que M. Morrel s'en aille, n'est-ce pas, bon +papa? + +--Oui, rpondit le vieillard. Barrois! appela Valentine; Barrois, +venez! + +On entendit la voix du vieux serviteur qui rpondait: + +J'y vais, mademoiselle. + +--Barrois va vous reconduire jusqu' la porte, dit Valentine Morrel; +et maintenant, rappelez-vous une chose, monsieur l'officier, c'est que +mon bon papa vous recommande de ne risquer aucune dmarche capable de +compromettre notre bonheur. + +--J'ai promis d'attendre, dit Morrel, et j'attendrai. + +En ce moment, Barrois entra. + +Qui a sonn? demanda Valentine. + +--Monsieur le docteur d'Avrigny, dit Barrois en chancelant sur ses +jambes. + +--Eh bien, qu'avez-vous donc, Barrois? demanda Valentine. + +Le vieillard ne rpondit pas; il regardait son matre avec des yeux +effars, tandis que de sa main crispe il cherchait un appui pour +demeurer debout. + +Mais il va tomber! s'cria Morrel. + +En effet, le tremblement dont Barrois tait saisi augmentait par degrs; +les traits du visage, altrs par les mouvements convulsifs des muscles +de la face, annonaient une attaque nerveuse des plus intenses. + +Noirtier, voyant Barrois ainsi troubl, multipliait ses regards dans +lesquels se peignaient, intelligibles et palpitantes, toutes les +motions qui agitent le coeur de l'homme. + +Barrois fit quelques pas vers son matre. + +Ah! mon Dieu! mon Dieu! Seigneur, dit-il, mais qu'ai-je donc?... Je +souffre... je n'y vois plus. Mille pointes de feu me traversent le +crne. Oh! ne me touchez pas, ne me touchez pas! + +En effet, les yeux devenaient saillants et hagards, et la tte se +renversait en arrire, tandis que le reste du corps se raidissait. + +Valentine pouvante poussa un cri; Morrel la prit dans ses bras comme +pour la dfendre contre quelque danger inconnu. + +Monsieur d'Avrigny! monsieur d'Avrigny! cria Valentine d'une voix +touffe, nous! au secours! + +Barrois tourna sur lui-mme, fit trois pas en arrire, trbucha et vint +tomber aux pieds de Noirtier, sur le genou duquel il appuya sa main en +criant: + +Mon matre! mon bon matre! + +En ce moment M. de Villefort, attir par les cris, parut sur le seuil de +la chambre. + +Morrel lcha Valentine moiti vanouie, et se rejetant en arrire, +s'enfona dans l'angle de la chambre et disparut presque derrire un +rideau. + +Ple comme s'il et vu un serpent se dresser devant lui, il attachait un +regard glac sur le malheureux agonisant. + +Noirtier bouillait d'impatience et de terreur; son me volait au secours +du pauvre vieillard, son ami plutt que son domestique. On voyait le +combat terrible de la vie et de la mort se traduire sur son front par le +gonflement des veines et la contraction de quelques muscles rests +vivants autour de ses yeux. + +Barrois, la face agite, les yeux injects de sang, le cou renvers en +arrire, gisait battant le parquet de ses mains, tandis qu'au contraire +ses jambes raides semblaient devoir rompre plutt que plier. + +Une lgre cume montait ses lvres, et il haletait douloureusement. + +Villefort, stupfait, demeura un instant les yeux fixs sur ce tableau, +qui, ds son entre dans la chambre, attira ses regards. + +Il n'avait pas vu Morrel. + +Aprs un instant de contemplation muette pendant lequel on put voir son +visage plir et ses cheveux se dresser sur sa tte: + +Docteur! docteur! s'cria-t-il en s'lanant vers la porte, venez! +venez! + +--Madame! madame! cria Valentine appelant sa belle-mre en se heurtant +aux parois de l'escalier, venez! venez vite et apportez votre flacon de +sels! + +--Qu'y a-t-il? demanda la voix mtallique et contenue de Mme de +Villefort. + +--Oh! venez! venez! + +--Mais o donc est le docteur! criait Villefort; o est-il? + +Mme de Villefort descendit lentement; on entendait craquer les planches +sous ses pieds. D'une main elle tenait le mouchoir avec lequel elle +s'essuyait le visage, de l'autre un flacon de sels anglais. + +Son premier regard, en arrivant la porte, fut pour Noirtier, dont le +visage, sauf l'motion bien naturelle dans une semblable circonstance, +annonait une sant gale; son second coup d'oeil rencontra le moribond. + +Elle plit, et son oeil rebondit pour ainsi dire du serviteur sur le +matre. + +Mais au nom du Ciel, madame, o est le docteur? il est entr chez vous. +C'est une apoplexie, vous le voyez bien, avec une saigne on le sauvera. + +--A-t-il mang depuis peu? demanda Mme de Villefort ludant la question. + +--Madame, dit Valentine, il n'a pas djeun, mais il a fort couru ce +matin pour faire une commission dont l'avait charg bon papa. Au retour +seulement il a pris un verre de limonade. + +--Ah! fit Mme de Villefort, pourquoi pas du vin? C'est trs mauvais, la +limonade. + +--La limonade tait l sous sa main, dans la carafe de bon papa; le +pauvre Barrois avait soif, il a bu ce qu'il a trouv. + +Mme de Villefort tressaillit. Noirtier l'enveloppa de son regard +profond. + +Il a le cou si court! dit-elle. + +--Madame, dit Villefort, je vous demande o est M. d'Avrigny; au nom du +Ciel, rpondez! + +--Il est dans la chambre d'douard qui est un peu souffrant, dit Mme de +Villefort, qui ne pouvait luder plus longtemps. + +Villefort s'lana dans l'escalier pour l'aller chercher lui-mme. + +Tenez, dit la jeune femme en donnant son flacon Valentine, on va le +saigner sans doute. Je remonte chez moi, car je ne puis supporter la vue +du sang. + +Et elle suivit son mari. + +Morrel sortit de l'angle sombre o il s'tait retir, et o personne ne +l'avait vu, tant la proccupation tait grande. + +Partez vite, Maximilien, lui dit Valentine, et attendez que je vous +appelle. Allez. + +Morrel consulta Noirtier par un geste. Noirtier, qui avait conserv tout +son sang-froid, lui fit signe que oui. + +Il serra la main de Valentine contre son coeur et sortit par le corridor +drob. + +En mme temps Villefort et le docteur rentraient par la porte oppose. + +Barrois commenait revenir lui: la crise tait passe, sa parole +revenait gmissante, et il se soulevait sur un genou. + +D'Avrigny et Villefort portrent Barrois sur une chaise longue. + +Qu'ordonnez-vous, docteur? demanda Villefort. + +--Qu'on m'apporte de l'eau et de l'ther. Vous en avez dans la maison? + +--Oui. + +--Qu'on coure me chercher de l'huile de trbenthine et de l'mtique. + +--Allez! dit Villefort. + +--Et maintenant que tout le monde se retire. + +--Moi aussi? demanda timidement Valentine. + +--Oui, mademoiselle, vous surtout, dit rudement le docteur. + +Valentine regarda M. d'Avrigny avec tonnement, embrassa M. Noirtier au +front et sortit. + +Derrire elle le docteur ferma la porte d'un air sombre. + +Tenez, tenez, docteur, le voil qui revient; ce n'tait qu'une attaque +sans importance. + +M. d'Avrigny sourit d'un air sombre. + +Comment vous sentez-vous, Barrois? demanda le docteur. + +--Un peu mieux, monsieur. + +--Pouvez-vous boire ce verre d'eau thre? + +--Je vais essayer, mais ne me touchez pas. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'il me semble que si vous me touchiez, ne ft-ce que du bout +du doigt, l'accs me reprendrait. + +--Buvez. + +Barrois prit le verre, l'approcha de ses lvres violettes et le vida +moiti peu prs. + +O souffrez-vous? demanda le docteur. + +--Partout; j'prouve comme d'effroyables crampes. + +--Avez-vous des blouissements? + +--Oui. + +--Des tintements d'oreille? + +--Affreux. + +--Quand cela vous a-t-il pris? + +--Tout l'heure. + +--Rapidement? + +--Comme la foudre. + +--Rien hier? rien avant-hier? + +--Rien. + +--Pas de somnolence? pas de pesanteurs? + +--Non. + +--Qu'avez-vous mang aujourd'hui? + +--Je n'ai rien mang; j'ai bu seulement un verre de la limonade de +monsieur, voil tout. + +Et Barrois fit de la tte un signe pour dsigner Noirtier qui immobile +dans son fauteuil, contemplait cette terrible scne sans en perdre un +mouvement, sans laisser chapper une parole. + +O est cette limonade? demanda vivement le docteur. + +--Dans la carafe, en bas. + +--O cela, en bas! + +--Dans la cuisine. + +--Voulez-vous que j'aille la chercher, docteur? demanda Villefort. + +--Non, restez ici, et tchez de faire boire au malade le reste de ce +verre d'eau. + +--Mais cette limonade.... + +--J'y vais moi-mme. + +D'Avrigny fit un bond, ouvrit la porte, s'lana dans l'escalier de +service et faillit renverser madame de Villefort, qui, elle aussi, +descendait la cuisine. + +Elle poussa un cri. + +D'Avrigny n'y fit mme pas attention; emport par la puissance d'une +seule ide, il sauta les trois ou quatre dernires marches, se prcipita +dans la cuisine, et aperut le carafon aux trois quarts vide sur un +plateau. + +Il fondit dessus comme un aigle sur sa proie. + +Haletant, il remonta au rez-de-chausse et rentra dans la chambre. Mme +de Villefort remontait lentement l'escalier qui conduisait chez elle. + +Est-ce bien cette carafe qui tait ici? demanda d'Avrigny. + +--Oui, monsieur le docteur. + +--Cette limonade est la mme que vous avez bue? + +--Je le crois. + +--Quel got lui avez-vous trouv? + +--Un got amer. + +Le docteur versa quelques gouttes de limonade dans le creux de sa main, +les aspira avec ses lvres, et, aprs s'en tre rinc la bouche comme on +fait avec le vin que l'on veut goter, il cracha la liqueur dans la +chemine. + +C'est bien la mme, dit-il. Et vous en avez bu aussi, monsieur +Noirtier? + +--Oui, fit le vieillard. + +--Et vous lui avez trouv ce mme got amer? + +--Oui. + +--Ah! monsieur le docteur! cria Barrois, voil que cela me reprend! Mon +Dieu, Seigneur, ayez piti de moi! + +Le docteur courut au malade. + +Cet mtique, Villefort, voyez s'il vient. + +Villefort s'lana en criant: + +L'mtique! l'mtique! l'a-t-on apport? + +Personne ne rpondit. La terreur la plus profonde rgnait dans la +maison. + +Si j'avais un moyen de lui insuffler de l'air dans les poumons, dit +d'Avrigny en regardant autour de lui, peut-tre y aurait-il possibilit +de prvenir l'asphyxie. Mais non, rien, rien! + +--Oh! monsieur, criait Barrois, me laisserez-vous mourir ainsi sans +secours? Oh! je me meurs, mon Dieu! je me meurs! + +--Une plume! une plume! demanda le docteur. + +Il en aperut une sur la table. + +Il essaya d'introduire la plume dans la bouche du malade, qui faisait, +au milieu de ses convulsions, d'inutiles efforts pour vomir; mais les +mchoires taient tellement serres, que la plume ne put passer. + +Barrois tait atteint d'une attaque nerveuse encore plus intense que la +premire. Il avait gliss de la chaise longue terre, et se raidissait +sur le parquet. + +Le docteur le laissa en proie cet accs, auquel il ne pouvait apporter +aucun soulagement, et alla Noirtier. + +Comment vous trouvez-vous? lui dit-il prcipitamment et voix basse; +bien? + +--Oui. + +--Lger d'estomac ou lourd? lger? + +--Oui. + +--Comme lorsque vous avez pris la pilule que je fais donner chaque +dimanche? + +--Oui. + +--Est-ce Barrois qui a fait votre limonade? + +--Oui. + +--Est-ce vous qui l'avez engag en boire? + +--Non. + +--Est-ce M. de Villefort? + +--Non. + +--Madame? + +--Non. + +--C'est donc Valentine, alors? + +--Oui. + +Un soupir de Barrois, un billement qui faisait craquer des os de sa +mchoire, appelrent l'attention de d'Avrigny: il quitta M. Noirtier et +courut prs du malade. + +Barrois, dit le docteur, pouvez-vous parler? + +Barrois balbutia quelques paroles inintelligibles. + +Essayez un effort, mon ami. + +Barrois rouvrit des yeux sanglants. + +Qui a fait la limonade? + +--Moi. + +--L'avez-vous apporte votre matre aussitt aprs l'avoir faite? + +--Non. + +--Vous l'avez laisse quelque part, alors? + +-- l'office, on m'appelait. + +--Qui l'a apporte ici? + +--Mlle Valentine. + +D'Avrigny se frappa le front. + + mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il. + +--Docteur! docteur! cria Barrois, qui sentait un troisime accs +arriver. + +--Mais n'apportera-t-on pas cet mtique, s'cria le docteur. + +--Voil un verre tout prpar, dit Villefort en rentrant. + +--Par qui? + +--Par le garon pharmacien qui est venu avec moi. + +--Buvez. + +--Impossible, docteur, il est trop tard; j'ai la gorge qui se serre, +j'touffe! Oh! mon coeur! Oh! ma tte.... Oh! quel enfer!... Est-ce que +je vais souffrir longtemps comme cela? + +--Non, non, mon ami, dit le docteur, bientt vous ne souffrirez plus. + +--Ah je vous comprends! s'cria le malheureux; mon Dieu! prenez piti de +moi! + +Et, jetant un cri, il tomba renvers en arrire, comme s'il et t +foudroy. D'Avrigny posa une main sur son coeur, approcha une glace de +ses lvres. + +Eh bien? demanda Villefort. + +--Allez dire la cuisine que l'on m'apporte bien vite du sirop de +violettes. + +Villefort descendit l'instant mme. + +Ne vous effrayez pas, monsieur Noirtier, dit d'Avrigny, j'emporte le +malade dans une autre chambre pour le saigner; en vrit, ces sortes +d'attaques sont un affreux spectacle voir. + +Et prenant Barrois par-dessous les bras, il le trana dans une chambre +voisine; mais presque aussitt il rentra chez Noirtier pour prendre le +reste de la limonade. + +Noirtier fermait l'oeil droit. + +Valentine, n'est-ce pas? vous voulez Valentine? Je vais dire qu'on vous +l'envoie. + +Villefort remontait; d'Avrigny le rencontra dans le corridor. + +Eh bien? demanda-t-il. + +--Venez, dit d'Avrigny. + +Et il l'emmena dans la chambre. + +Toujours vanoui? demanda le procureur du roi. + +--Il est mort. + +Villefort recula de trois pas, joignit les mains au-dessus de sa tte, +et avec une commisration non quivoque: + +Mort si promptement! dit-il en regardant le cadavre. + +--Oui, bien promptement, n'est-ce pas? dit d'Avrigny; mais cela ne doit +pas vous tonner: M. et Mme de Saint-Mran sont morts tout aussi +promptement. Oh! l'on meurt vite dans votre maison, monsieur de +Villefort. + +--Quoi! s'cria le magistrat avec un accent d'horreur et de +consternation, vous en revenez cette terrible ide! + +--Toujours, monsieur, toujours! dit d'Avrigny avec solennit, car elle +ne m'a pas quitt un instant, et pour que vous soyez bien convaincu que +je ne me trompe pas cette fois, coutez bien, monsieur de Villefort. + +Villefort tremblait convulsivement. + +Il y a un poison qui tue sans presque laisser de trace. Ce poison, je +le connais bien: je l'ai tudi dans tous les accidents qu'il amne, +dans tous les phnomnes qu'il produit. Ce poison, je l'ai reconnu tout + l'heure chez le pauvre Barrois, comme je l'avais reconnu chez Mme de +Saint-Mran. Ce poison, il y a une manire de reconnatre sa prsence: +il rtablit la couleur bleue du papier de tournesol rougi par un acide, +et il teint en vert le sirop de violettes. Nous n'avons pas de papier de +tournesol; mais, tenez, voil qu'on apporte le sirop de violettes que +j'ai demand. + +En effet, on entendait des pas dans le corridor, le docteur entrebilla +la porte, prit des mains de la femme de chambre un vase au fond duquel +il y avait deux ou trois cuilleres de sirop, et referma la porte. + +Regardez, dit-il au procureur du roi, dont le coeur battait si fort +qu'on et pu l'entendre, voici dans cette tasse du sirop de violettes, +et dans cette carafe le reste de la limonade dont M. Noirtier et Barrois +ont bu une partie. Si la limonade est pure et inoffensive, le sirop va +garder sa couleur; si la limonade est empoisonne, le sirop va devenir +vert. Regardez! + +Le docteur versa lentement quelques gouttes de limonade de la carafe +dans la tasse, et l'on vit l'instant mme un nuage se former au fond +de la tasse, ce nuage prit d'abord une nuance bleue; puis du saphir il +passa l'opale et de l'opale l'meraude. + +Arriv cette dernire couleur, il s'y fixa, pour ainsi dire, +l'exprience ne laissait aucun doute. + +Le malheureux Barrois a t empoisonn avec de la fausse angusture et +de la noix de Saint-Ignace, dit d'Avrigny; maintenant j'en rpondrais +devant les hommes et devant Dieu. + +Villefort ne dit rien, lui, mais il leva les bras au ciel, ouvrit des +yeux hagards, et tomba foudroy sur un fauteuil. + + + + +LXXX + +L'accusation. + + +M. d'Avrigny eut bientt rappel lui le magistrat, qui semblait un +second cadavre dans cette chambre funbre. + +Oh! la mort est dans ma maison! s'cria Villefort. + +--Dites le crime, rpondit le docteur. + +--Monsieur d'Avrigny! s'cria Villefort, je ne puis vous exprimer tout +ce qui se passe en moi en ce moment; c'est de l'effroi, c'est de la +douleur, c'est de la folie. + +--Oui, dit M. d'Avrigny avec un calme imposant: mais je crois qu'il est +temps que nous agissions; je crois qu'il est temps que nous opposions +une digue ce torrent de mortalit. Quant moi, je ne me sens point +capable de porter plus longtemps de pareils secrets, sans espoir d'en +faire bientt sortir la vengeance pour la socit et les victimes. + +Villefort jeta autour de lui un sombre regard. + +Dans ma maison! murmura-t-il, dans ma maison! + +--Voyons, magistrat, dit d'Avrigny, soyez homme; interprte de la loi, +honorez-vous par une immolation complte. + +--Vous me faites frmir, docteur, une immolation! + +--J'ai dit le mot. + +--Vous souponnez donc quelqu'un? + +--Je ne souponne personne; la mort frappe votre porte, elle entre, +elle va, non pas aveugle, mais intelligente qu'elle est, de chambre en +chambre. Eh bien, moi, je suis sa trace, je reconnais son passage, +j'adopte la sagesse des anciens: je ttonne; car mon amiti pour votre +famille, car mon respect pour vous sont deux bandeaux appliqus sur mes +yeux; eh bien.... + +--Oh! parlez, parlez, docteur, j'aurai du courage. + +--Eh bien, monsieur, vous avez chez vous, dans le sein de votre maison, +dans votre famille peut-tre, un de ces affreux phnomnes comme chaque +sicle en produit quelqu'un. Locuste et Agrippine, vivant en mme temps, +sont une exception qui prouve la fureur de la Providence perdre +l'empire romain, souill par tant de crimes. Brunehaut et Frdgonde +sont les rsultats du travail pnible d'une civilisation sa gense, +dans laquelle l'homme apprenait dominer l'esprit, ft-ce par l'envoy +des tnbres. Eh bien, toutes ces femmes avaient t ou taient encore +jeunes et belles. On avait vu fleurir sur leur front, ou sur leur front +fleurissait encore, cette mme fleur d'innocence que l'on retrouve aussi +sur le front de la coupable qui est dans votre maison. + +Villefort poussa un cri, joignit les mains, et regarda le docteur avec +un geste suppliant. + +Mais celui-ci poursuivit sans piti: + +Cherche qui le crime profite, dit un axiome de jurisprudence.... + +--Docteur! s'cria Villefort, hlas! docteur, combien de fois la justice +des hommes n'a-t-elle pas t trompe par ces funestes paroles! Je ne +sais, mais il me semble que ce crime.... + +--Ah! vous avouez donc enfin que le crime existe? + +--Oui, je le reconnais. Que voulez-vous? il le faut bien. Mais +laissez-moi continuer. Il me semble, dis-je, que ce crime tombe sur moi +seul et non sur les victimes. Je souponne quelque dsastre pour moi +sous tous ces dsastres tranges. + +-- homme! murmura d'Avrigny; le plus goste de tous les animaux, la +plus personnelle de toutes les cratures, qui croit toujours que la +terre tourne, que le soleil brille, que la mort fauche pour lui tout +seul; fourmi maudissant Dieu du haut d'un bon d'herbe! Et ceux qui ont +perdu la vie, n'ont-ils rien perdu, eux? M. de Saint-Mran, Mme de +Saint-Mran, M. Noirtier.... + +--Comment? M. Noirtier! + +--Eh oui! Croyez-vous, par exemple, que ce sort ce malheureux +domestique qu'on en voulait? Non, non: comme le Polonius de Shakespeare, +il est mort pour un autre. C'tait Noirtier qui devait boire la +limonade, c'est Noirtier qui l'a bue selon l'ordre logique des choses: +l'autre ne l'a bue que par accident; et, quoique ce soit Barrois qui +soit mort, c'est Noirtier qui devait mourir. + +--Mais alors comment mon pre n'a-t-il pas succomb? + +--Je vous l'ai dj dit, un soir, dans le jardin, aprs la mort de Mme +de Saint-Mran; parce que son corps est fait l'usage de ce poison +mme; parce que la dose insignifiante pour lui tait mortelle pour tout +autre; parce qu'enfin personne ne sait, et pas mme l'assassin, que +depuis un an je traite avec la brucine la paralysie de M. Noirtier, +tandis que l'assassin n'ignore pas, et il s'en est assur par +exprience, que la brucine est un poison violent. + +--Mon Dieu! mon Dieu! murmura Villefort en se tordant les bras. + +--Suivez la marche du criminel; il tue M. de Saint-Mran. + +--Oh! docteur! + +--Je le jurerais; ce que l'on m'a dit des symptmes s'accorde trop bien +avec ce que j'ai vu de mes yeux. + +Villefort cessa de combattre, et poussa un gmissement. + +Il tue M. de Saint-Mran, rpta le docteur, il tue Mme de Saint-Mran: +double hritage recueillir. + +Villefort essuya la sueur qui coulait sur son front. + +coutez bien. + +--Hlas! balbutia Villefort, je ne perds pas un mot, pas un seul. + +--M. Noirtier, reprit de sa voix impitoyable M. d'Avrigny, M. Noirtier +avait test nagure contre vous, contre votre famille, en faveur des +pauvres enfin; M. Noirtier est pargn, on n'attend rien de lui. Mais il +n'a pas plus tt dtruit son premier testament, il n'a pas plus tt fait +le second, que, de peur qu'il n'en fasse sans doute un troisime, on le +frappe: le testament est d'avant-hier, je crois; vous le voyez, il n'y a +pas de temps de perdu. + +--Oh! grce! monsieur d'Avrigny. + +--Pas de grce, monsieur; le mdecin a une mission sacre sur la terre, +c'est pour la remplir qu'il a remont jusqu'aux sources de la vie et +descendu dans les mystrieuses tnbres de la mort. Quand le crime a t +commis, et que Dieu, pouvant sans doute, dtourne son regard du +criminel, c'est au mdecin de dire: Le voil! + +--Grce pour ma fille, monsieur! murmura Villefort. + +--Vous voyez bien que c'est vous qui l'avez nomme, vous, son pre! + +--Grce pour Valentine! coutez, c'est impossible. J'aimerais autant +m'accuser moi-mme! Valentine, un coeur de diamant, un lis d'innocence! + +--Pas de grce, monsieur le procureur du roi, le crime est flagrant: +Mlle de Villefort a emball elle-mme les mdicaments qu'on a envoys +M. de Saint-Mran, et M. de Saint-Mran est mort. + +Mlle de Villefort a prpar les tisanes de Mme de Saint-Mran, et Mme +de Saint-Mran est morte. + +Mlle de Villefort a pris des mains de Barrois, que l'on a envoy +dehors, le carafon de limonade que le vieillard vide ordinairement dans +la matine, et le vieillard n'a chapp que par miracle. + +Mlle de Villefort est la coupable! c'est l'empoisonneuse! Monsieur le +procureur du roi, je vous dnonce Mlle de Villefort, faites votre +devoir. + +--Docteur, je ne rsiste plus, je ne me dfends plus, je vous crois, +mais, par piti, pargnez ma vie, mon honneur! + +--Monsieur de Villefort, reprit le docteur avec une force croissante, il +est des circonstances o je franchis toutes les limites de la sotte +circonspection humaine. Si votre fille avait commis seulement un premier +crime, et que je la visse en mditer un second, je vous dirais: +Avertissez-la, punissez-la, qu'elle passe le reste de sa vie dans +quelque clotre, dans quelque couvent, pleurer, prier. Si elle avait +commis un second crime, je vous dirais: Tenez, monsieur de Villefort, +voil un poison qui n'a pas d'antidote connu, prompt comme la pense, +rapide comme l'clair, mortel comme la foudre, donnez-lui ce poison en +recommandant son me Dieu, et sauvez ainsi votre honneur et vos jours, +car c'est vous qu'elle en veut. Et je la vois s'approcher de votre +chevet avec ses sourires hypocrites et ses douces exhortations! Malheur + vous, monsieur de Villefort, si vous ne vous htez pas de frapper le +premier! Voil ce que je vous dirais si elle n'avait tu que deux +personnes; mais elle a vu trois agonies, elle a contempl trois +moribonds, s'est agenouille prs de trois cadavres; au bourreau +l'empoisonneuse! au bourreau! Vous parlez de votre honneur, faites ce +que je vous dis, et c'est l'immortalit qui vous attend! + +Villefort tomba genoux. + +coutez, dit-il, je n'ai pas cette force que vous avez, ou plutt que +vous n'auriez pas si, au lieu de ma fille Valentine, il s'agissait de +votre fille Madeleine. + +Le docteur plit. + +Docteur, tout homme fils de la femme est n pour souffrir et mourir; +docteur, je souffrirai, et j'attendrai la mort. + +--Prenez garde, dit M. d'Avrigny, elle sera lente... cette mort; vous la +verrez s'approcher aprs avoir frapp votre pre, votre femme, votre +fils peut-tre. + +Villefort, suffoquant, treignit le bras du docteur. + +coutez-moi! s'cria-t-il, plaignez-moi, secourez-moi.... Non, ma fille +n'est pas coupable.... Tranez-nous devant un tribunal, je dirai encore: +Non, ma fille n'est pas coupable il n'y a pas de crime dans ma +maison.... Je ne veux pas, entendez-vous, qu'il y ait un crime dans ma +maison; car lorsque le crime entre quelque part, c'est comme la mort, il +n'entre pas seul. coutez, que vous importe vous que je meure +assassin?... tes-vous mon ami? tes-vous un homme? avez-vous un +coeur?... Non, vous tes mdecin!... Eh bien, je vous dis: Non, ma +fille ne sera pas trane par moi aux mains du bourreau!... Ah! voil +une ide qui me dvore, qui me pousse comme un insens creuser ma +poitrine avec mes ongles!... Et si vous vous trompiez, docteur! si +c'tait un autre que ma fille! Si, un jour, je venais, ple comme un +spectre vous dire: Assassin! tu as tu ma fille.... Tenez, si cela +arrivait, je suis chrtien, monsieur d'Avrigny, et cependant je me +tuerais! + +--C'est bien, dit le docteur aprs un instant de silence, j'attendrai. + +Villefort le regarda comme s'il doutait encore de ses paroles. + +Seulement, continua M. d'Avrigny d'une voix lente et solennelle, si +quelque personne de votre maison tombe malade, si vous-mme vous vous +sentez frapp, ne m'appelez pas, car je ne viendrai plus. Je veux bien +partager avec vous ce secret terrible, mais je ne veux pas que la honte +et le remords aillent chez moi en fructifiant et en grandissant dans ma +conscience, comme le crime et le malheur vont grandir et fructifier dans +votre maison. + +--Ainsi, vous m'abandonnez, docteur? + +--Oui, car je ne puis pas vous suivre plus loin, et je ne m'arrte qu'au +pied de l'chafaud. Quelque autre rvlation viendra qui amnera la fin +de cette terrible tragdie. Adieu. + +--Docteur, je vous en supplie! + +--Toutes les horreurs qui souillent ma pense font votre maison odieuse +et fatale. Adieu, monsieur. + +--Un mot, un mot seulement encore, docteur! Vous vous retirez me +laissant toute l'horreur de la situation, horreur que vous avez +augmente par ce que vous m'avez rvl. Mais de la mort instantane, +subite, de ce pauvre vieux serviteur, que va-t-on dire? + +--C'est juste, dit M. d'Avrigny, reconduisez-moi. + +Le docteur sortit le premier, M. de Villefort le suivit; les +domestiques, inquiets, taient dans les corridors et sur les escaliers +par o devait passer le mdecin. + +Monsieur, dit d'Avrigny Villefort, en parlant haute voix de faon +que tout le monde l'entendt, le pauvre Barrois tait trop sdentaire +depuis quelques annes: lui, qui aimait tant avec son matre courir +cheval ou en voiture les quatre coins de l'Europe, il s'est tu ce +service monotone autour d'un fauteuil. Le sang est devenu lourd. Il +tait replet, il avait le cou gros et court, il a t frapp d'une +apoplexie foudroyante, et l'on m'est venu avertir trop tard. + + propos, ajouta-t-il tout bas, ayez bien soin de jeter cette tasse de +violettes dans les cendres. + +Et le docteur, sans toucher la main de Villefort, sans revenir un seul +instant sur ce qu'il avait dit, sortit escort par les larmes et les +lamentations de tous les gens de la maison. + +Le soir mme, tous les domestiques de Villefort, qui s'taient runis +dans la cuisine et qui avaient longuement caus entre eux, vinrent +demander Mme de Villefort la permission de se retirer. Aucune +instance, aucune proposition d'augmentation de gages ne les put retenir; + toutes paroles ils rpondaient: + +Nous voulons nous en aller parce que la mort est dans la maison. + +Ils partirent donc, malgr les prires qu'on leur fit, tmoignant que +leurs regrets taient vifs de quitter de si bons matres, et surtout +Mlle Valentine, si bonne, si bienfaisante et si douce. + +Villefort, ces mots, regarda Valentine. + +Elle pleurait. + +Chose trange! travers l'motion que lui firent prouver ces larmes, +il regarda aussi Mme de Villefort, et il lui sembla qu'un sourire +fugitif et sombre avait pass sur ses lvres minces, comme ces mtores +qu'on voit glisser, sinistres, entre deux nuages, au fond d'un ciel +orageux. + + + + +LXXXI + +La chambre du boulanger retir. + + +Le soir mme du jour o le comte de Morcerf tait sorti de chez Danglars +avec une honte et une fureur que rend concevables la froideur du +banquier, M. Andrea Cavalcanti, les cheveux friss et luisants, les +moustaches aiguises, les gants blancs dessinant les ongles, tait +entr, presque debout sur son phaton, dans la cour du banquier de la +Chausse-d'Antin. + +Au bout de dix minutes de conversation au salon, il avait trouv le +moyen de conduire Danglars dans une embrasure de fentre, et l, aprs +un adroit prambule, il avait expos les tourments de sa vie, depuis le +dpart de son noble pre. Depuis le dpart, il avait, disait-il, dans la +famille du banquier, o l'on avait bien voulu le recevoir comme un fils, +il avait trouv toutes les garanties de bonheur qu'un homme doit +toujours rechercher avant les caprices de la passion, et, quant la +passion elle-mme, il avait eu le bonheur de la rencontrer dans les +beaux yeux de Mlle Danglars. + +Danglars coutait avec l'attention la plus profonde, il y avait dj +deux ou trois jours qu'il attendait cette dclaration, et lorsqu'elle +arriva enfin, son oeil se dilata autant qu'il s'tait couvert et +assombri en coutant Morcerf. + +Cependant, il ne voulut point accueillir ainsi la proposition du jeune +homme sans lui faire quelques observations de conscience. + +Monsieur Andrea, lui dit-il, n'tes-vous pas un peu jeune pour songer +au mariage? + +--Mais non, monsieur, reprit Cavalcanti, je ne trouve pas, du moins: en +Italie, les grands seigneurs se marient jeunes, en gnral; c'est une +coutume logique. La vie est si chanceuse que l'on doit saisir le bonheur +aussitt qu'il passe notre porte. + +--Maintenant, monsieur, dit Danglars, en admettant que vos propositions, +qui m'honorent, soient agres de ma femme et de ma fille, avec qui +dbattrions-nous les intrts? C'est, il me semble, une ngociation +importante que les pres seuls savent traiter convenablement pour le +bonheur de leurs enfants. + +--Monsieur, mon pre est un homme sage, plein de convenance et de +raison. Il a prvu la circonstance probable o j'prouverais le dsir de +m'tablir en France: il m'a donc laiss en partant, avec tous les +papiers qui constatent mon identit, une lettre par laquelle il +m'assure, dans le cas o je ferais un choix qui lui soit agrable, cent +cinquante mille livres de rente, partir du jour de mon mariage. C'est, +autant que je puis juger, le quart du revenu de mon pre. + +--Moi, dit Danglars, j'ai toujours eu l'intention de donner ma fille +cinq cent mille francs en la mariant; c'est d'ailleurs ma seule +hritire. + +--Eh bien, dit Andrea, vous voyez, la chose serait pour le mieux, en +supposant que ma demande ne soit pas repousse par Mme la baronne +Danglars et par Mlle Eugnie. Nous voil la tte de cent +soixante-quinze mille livres de rente. Supposons une chose, que +j'obtienne du marquis qu'au lieu de me payer la rente il me donne le +capital (ce ne serait pas facile, je le sais bien, mais enfin cela se +peut), vous nous feriez valoir ces deux ou trois millions, et deux ou +trois millions entre des mains habiles peuvent toujours rapporter dix +pour cent. + +--Je ne prends jamais qu' quatre, dit le banquier, et mme trois et +demi. Mais mon gendre, je prendrais cinq, et nous partagerions les +bnfices. + +--Eh bien, merveille, beau-pre, dit Cavalcanti, se laissant +entraner la nature quelque peu vulgaire qui, de temps en temps, +malgr ses efforts, faisait clater le vernis d'aristocratie dont il +essayait de les couvrir. + +Mais aussitt se reprenant: + +Oh! pardon, monsieur, dit-il, vous voyez, l'esprance seule me rend +presque fou, que serait-ce donc de la ralit? + +--Mais, dit Danglars, qui, de son ct, ne s'apercevait pas combien +cette conversation, dsintresse d'abord, tournait promptement +l'agence d'affaires, il y a sans doute une portion de votre fortune que +votre pre ne peut vous refuser? + +--Laquelle? demanda le jeune homme. + +--Celle qui vient de votre mre. + +--Eh! certainement, celle qui vient de ma mre, Leonora Corsinari. + +--Et combien peut monter cette portion de fortune? + +--Ma foi, dit Andrea, je vous assure, monsieur, que je n'ai jamais +arrt mon esprit sur ce sujet, mais je l'estime deux millions pour le +moins. + +Danglars ressentit cette espce d'touffement joyeux que ressentent, ou +l'avare qui retrouve un trsor perdu, ou l'homme prt se noyer qui +rencontre sous ses pieds la terre solide au lieu du vide dans lequel il +allait s'engloutir. + +Eh bien, monsieur, dit Andrea en saluant le banquier avec un tendre +respect, puis-je esprer.... + +--Monsieur Andrea, dit Danglars, esprez, et croyez bien que si nul +obstacle de votre part n'arrte la marche de cette affaire, elle est +conclue. Mais, dit Danglars rflchissant, comment se fait-il que M. le +comte de Monte-Cristo, votre patron en ce monde parisien, ne soit pas +venu avec vous nous faire cette demande? + +Andrea rougit imperceptiblement. + +Je viens de chez le comte, monsieur, dit-il, c'est incontestablement un +homme charmant, mais d'une originalit inconcevable; il m'a fort +approuv, il m'a dit mme qu'il ne croyait pas que mon pre hsitt un +instant me donner le capital au lieu de la rente; il m'a promis son +influence pour m'aider obtenir cela de lui, mais il m'a dclar que, +personnellement, il n'avait jamais pris et ne prendrait jamais sur lui +cette responsabilit de faire une demande en mariage. Mais je dois lui +rendre cette justice, il a daign ajouter que, s'il avait jamais dplor +cette rpugnance, c'tait mon sujet, puisqu'il pensait que l'union +projete serait heureuse et assortie. Du reste, s'il ne veut rien faire +officiellement, il se rserve de vous rpondre, m'a-t-il dit, quand +vous lui parlerez. + +--Ah! fort bien. + +--Maintenant, dit Andrea avec son plus charmant sourire, j'ai fini de +parler au beau-pre et je m'adresse au banquier. + +--Que lui voulez-vous, voyons? dit en riant Danglars son tour. + +--C'est aprs-demain que j'ai quelque chose comme quatre mille francs +toucher chez vous; mais le comte a compris que le mois dans lequel +j'allais entrer amnerait peut-tre un surcrot de dpenses auquel mon +petit revenu de garon ne saurait suffire, et voici un bon de vingt +mille francs qu'il m'a, je ne dirai pas donn, mais offert. Il est sign +de sa main, comme vous voyez; cela vous convient-il? + +--Apportez-m'en comme celui-l pour un million, je vous les prends, dit +Danglars en mettant le bon dans sa poche. Dites-moi votre heure pour +demain, et mon garon de caisse passera chez vous avec un reu de +vingt-quatre mille francs. + +--Mais dix heures du matin, si vous voulez bien; le plus tt sera le +mieux: je voudrais aller demain la campagne. + +--Soit, dix heures, l'htel des Princes, toujours? + +--Oui. + +Le lendemain, avec une exactitude qui faisait honneur la ponctualit +du banquier, les vingt-quatre mille francs taient chez le jeune homme, +qui sortit effectivement, laissant deux cents francs pour Caderousse. +Cette sortie avait, de la part d'Andrea, pour but principal d'viter son +dangereux ami; aussi rentra-t-il le soir le plus tard possible. + +Mais peine eut-il mis le pied sur le pav de la cour qu'il trouva +devant lui le concierge de l'htel, qui l'attendait, la casquette la +main. + +Monsieur, dit-il, cet homme est venu. + +--Quel homme? demanda ngligemment Andrea comme s'il et oubli celui +dont, au contraire, il se souvenait trop bien. + +--Celui qui Votre Excellence fait cette petite rente. + +--Ah! oui, dit Andrea, cet ancien serviteur de mon pre. Eh bien, vous +lui avez donn les deux cents francs que j'avais laisss pour lui. + +--Oui, Excellence, prcisment. + +Andrea se faisait appeler Excellence. + +Mais, continua le concierge, il n'a pas voulu les prendre. + +Andrea plit; seulement, comme il faisait nuit, personne ne le vit +plir. + +Comment! il n'a pas voulu les prendre? dit-il d'une voix lgrement +mue. + +--Non! il voulait parler Votre Excellence. J'ai rpondu que vous tiez +sorti; il a insist. Mais enfin il a paru se laisser convaincre, et m'a +donn cette lettre qu'il avait apporte toute cachete. + +--Voyons, dit Andrea. + +Il lut la lanterne de son phaton: + +Tu sais o je demeure; je t'attends demain neuf heures du matin. + +Andrea interrogea le cachet pour voir s'il avait t forc et si des +regards indiscrets avaient pu pntrer dans l'intrieur de la lettre; +mais elle tait plie de telle sorte, avec un tel luxe de losanges et +d'angles, que pour la lire il et fallu rompre le cachet; or, le cachet +tait parfaitement intact. + +Trs bien, dit-il. Pauvre homme! c'est une bien excellente crature. + +Et il laissa le concierge difi par ces paroles, et ne sachant pas +lequel il devait le plus admirer, du jeune matre ou du vieux serviteur. + +Dtelez vite, et montez chez moi, dit Andrea son groom. + +En deux bonds, le jeune homme fut dans sa chambre et eut brl la lettre +de Caderousse, dont il fit disparatre jusqu'aux cendres. + +Il achevait cette opration lorsque le domestique entra. + +Tu es de la mme taille que moi, Pierre, lui dit-il. + +--J'ai cet honneur-l, Excellence, rpondit le valet. + +--Tu dois avoir une livre neuve qu'on t'a apporte hier? + +--Oui, monsieur. + +--J'ai affaire une petite grisette qui je ne veux dire ni mon titre +ni ma condition. Prte-moi ta livre et apporte-moi tes papiers, afin +que je puisse, si besoin est, coucher dans une auberge. + +Pierre obit. + +Cinq minutes aprs, Andrea, compltement dguis, sortait de l'htel +sans tre reconnu, prenait un cabriolet et se faisait conduire +l'auberge du Cheval-Rouge, Picpus. + +Le lendemain, il sortit de l'auberge du Cheval-Rouge comme il tait +sorti de l'htel des Princes, c'est--dire sans tre remarqu, descendit +le faubourg Saint-Antoine, prit le boulevard jusqu' la rue +Mnilmontant, et, s'arrtant la porte de la troisime maison a gauche, +chercha qui il pouvait, en l'absence du concierge, demander des +renseignements. + +Que cherchez-vous, mon joli garon? demanda la fruitire d'en face. + +--M. Pailletin, s'il vous plat, ma grosse maman? rpondit Andrea. + +--Un boulanger retir? demanda la fruitire. + +--Justement, c'est cela. + +--Au fond de la cour, gauche, au troisime. + +Andrea prit le chemin indiqu, et au troisime trouva une patte de +livre qu'il agita avec un sentiment de mauvaise humeur dont le +mouvement prcipit de la sonnette se ressentit. + +Une seconde aprs, la figure de Caderousse apparut au grillage pratiqu +dans la porte. + +Ah! tu es exact, dit-il. + +Et il tira les verrous. + +Parbleu! dit Andrea en entrant. + +Et il lana devant lui sa casquette de livre qui, manquant la chaise, +tomba terre et fit le tour de la chambre en roulant sur sa +circonfrence. + +Allons, allons, dit Caderousse, ne te fche pas, le petit! Voyons, +tiens, j'ai pens toi, regarde un peu le bon djeuner que nous aurons: +rien que des choses que tu aimes, tron de l'air! + +Andrea sentit en effet, en respirant, une odeur de cuisine dont les +armes grossiers ne manquaient pas d'un certain charme pour un estomac +affam, c'tait ce mlange de graisse frache et d'ail qui signale la +cuisine provenale d'un ordre infrieur; c'tait en outre un got de +poisson gratin, puis, par-dessus tout, l'pre parfum de la muscade et +du girofle. Tout cela s'exhalait de deux plats creux et couverts, poss +sur deux fourneaux, et d'une casserole qui bruissait dans le four d'un +pole de fonte. + +Dans la chambre voisine, Andrea vit en outre une table assez propre +orne de deux couverts, de deux bouteilles de vin cachetes, l'une de +vert, l'autre de jaune, d'une bonne mesure d'eau-de-vie dans un carafon, +et d'une macdoine de fruits dans une large feuille de chou pose avec +art sur une assiette de faence. + +Que t'en semble? le petit, dit Caderousse; hein, comme cela embaume! +Ah! dame! tu sais, j'tais bon cuisinier l-bas! te rappelles-tu comme +on se lchait les doigts de ma cuisine? Et toi tout le premier, tu en as +got de mes sauces, et tu ne les mprisais pas, que je crois. + +Et Caderousse se mit plucher un supplment d'oignons. + +C'est bon, c'est bon, dit Andrea avec humeur, pardieu!, si c'est pour +djeuner avec toi que tu m'as drang, que le diable t'emporte! + +--Mon fils, dit sentencieusement Caderousse, en mangeant l'on cause; et +puis, ingrat que tu es, tu n'as donc pas de plaisir voir un peu ton +ami? Moi, j'en pleure de joie. + +Caderousse, en effet, pleurait rellement; seulement, il et t +difficile de dire si c'tait la joie ou les oignons qui opraient sur la +glande lacrymale de l'ancien aubergiste du pont du Gard. + +Tais-toi donc, hypocrite, dit Andrea; tu m'aimes, toi? + +--Oui, je t'aime, ou le diable m'emporte; c'est une faiblesse, dit +Caderousse, je le sais bien, mais c'est plus fort que moi. + +--Ce qui ne t'empche pas de m'avoir fait venir pour quelque perfidie. + +--Allons donc! dit Caderousse en essuyant son large couteau son +tablier, si je ne t'aimais pas, est-ce que je supporterais la vie +misrable que tu me fais? Regarde un peu, tu as sur le dos l'habit de +ton domestique, donc tu as un domestique; moi, je n'en ai pas, et je +suis forc d'plucher mes lgumes moi-mme: tu fais fi de ma cuisine, +parce que tu dnes la table d'hte de l'htel des Princes ou au Caf +de Paris. Eh bien, moi aussi, je pourrais avoir un domestique; moi +aussi, je pourrais avoir un tilbury; moi aussi, je pourrais dner o je +voudrais: eh bien, pourquoi est-ce que je m'en prive? pour ne pas faire +de peine mon petit Benedetto. Voyons, avoue seulement que je le +pourrais, hein? + +Et un regard parfaitement clair de Caderousse termina le sens de la +phrase. + +Bon, dit Andrea, mettons que tu m'aimes: alors pourquoi exiges-tu que +je vienne djeuner avec toi? + +--Mais pour te voir, le petit. + +--Pour me voir, quoi bon? puisque nous avons fait d'avance toutes nos +conditions. + +--Eh! cher ami, dit Caderousse, est-ce qu'il y a des testaments sans +codicilles? Mais tu es venu pour djeuner d'abord, n'est-ce pas? Eh +bien, voyons, assieds-toi, et commenons par ces sardines et ce beurre +frais, que j'ai mis sur des feuilles de vigne ton intention, mchant. +Ah! oui, tu regardes ma chambre, mes quatre chaises de paille, mes +images trois francs le cadre. Dame! que veux-tu, a n'est pas l'htel +des Princes. + +--Allons, te voil dgot prsent; tu n'es plus heureux, toi qui ne +demandais qu' avoir l'air d'un boulanger retir. + +Caderousse poussa un soupir. + +Eh bien, qu'as-tu dire? tu as vu ton rve ralis. + +--J'ai dire que c'est un rve, un boulanger retir, mon pauvre +Benedetto, c'est riche, cela a des rentes. + +--Pardieu! tu en as des rentes. + +--Moi? + +--Oui, toi, puisque je t'apporte tes deux cents francs. + +Caderousse haussa les paules. + +C'est humiliant, dit-il, de recevoir ainsi de l'argent donn +contrecoeur, de l'argent phmre, qui peut me manquer du jour au +lendemain. Tu vois bien que je suis oblig de faire des conomies pour +le cas o ta prosprit ne durerait pas. Eh! mon ami, la fortune est +inconstante, comme disait l'aumnier... du rgiment. Je sais bien +qu'elle est immense, ta prosprit, sclrat; tu vas pouser la fille de +Danglars. + +--Comment! de Danglars? + +--Et certainement, de Danglars! Ne faut-il pas que je dise du baron +Danglars? C'est comme si je disais du comte Benedetto. C'tait un ami, +Danglars, et s'il n'avait pas la mmoire si mauvaise, il devrait +m'inviter ta noce... attendu qu'il est venu la mienne... oui, oui, +oui, la mienne! Dame! il n'tait pas si fier dans ce temps-l; il +tait petit commis chez ce bon M. Morrel. J'ai dn plus d'une fois avec +lui et le comte de Morcerf.... Va, tu vois que j'ai de belles +connaissances et que si je voulais les cultiver un petit peu, nous nous +rencontrerions dans les mmes salons. + +--Allons donc, ta jalousie te fait voir des arcs-en-ciel, Caderousse. + +--C'est bon, Benedetto mio, on sait ce que l'on dit. Peut-tre qu'un +jour aussi l'on mettra son habit des dimanches, et qu'on ira dire une +porte cochre: Le cordon, s'il vous plat! En attendant, assieds-toi +et mangeons. + +Caderousse donna l'exemple et se mit djeuner de bon apptit, et en +faisant l'loge de tous les mets qu'il servait son hte. + +Celui-ci sembla prendre son parti, dboucha bravement les bouteilles et +attaqua la bouillabaisse et la morue gratine l'ail et l'huile. + +Ah! compre, dit Caderousse, il parat que tu te raccommodes avec ton +ancien matre d'htel? + +--Ma foi, oui, rpondit Andrea, chez lequel, jeune et vigoureux qu'il +tait, l'apptit l'emportait pour le moment sur toute autre chose. + +--Et tu trouves cela bon, coquin? + +--Si bon, que je ne comprends pas comment un homme qui fricasse et qui +mange de si bonnes choses peut trouver que la vie est mauvaise. + +--Vois-tu, dit Caderousse, c'est que tout mon bonheur est gt par une +seule pense. + +--Laquelle? + +--C'est que je vis aux dpens d'un ami, moi qui ai toujours bravement +gagn ma vie moi-mme. + +--Oh! oh! qu' cela ne tienne, dit Andrea, j'ai assez pour deux, ne te +gne pas. + +--Non, vraiment; tu me croiras si tu veux, la fin de chaque mois, j'ai +des remords. + +--Bon Caderousse! + +--C'est au point qu'hier je n'ai pas voulu prendre les deux cents +francs. + +--Oui, tu voulais me parler; mais est-ce bien le remords, voyons? + +--Le vrai remords; et puis il m'tait venu une ide. + +Andrea frmit; il frmissait toujours aux ides de Caderousse. + +C'est misrable, vois-tu, continua celui-ci, d'tre toujours attendre +la fin d'un mois. + +--Eh! dit philosophiquement Andrea, dcid voir venir son compagnon, +la vie ne se passe-t-elle pas attendre? Moi, par exemple, est-ce que +je fais autre chose? Eh bien, je prends patience, n'est-ce pas? + +--Oui, parce qu'au lieu d'attendre deux cents misrables francs, tu en +attends cinq ou six mille, peut-tre dix, peut-tre douze mme; car tu +es un cachottier: l-bas, tu avais toujours des boursicots, des +tirelires que tu essayais de soustraire ce pauvre ami Caderousse. +Heureusement qu'il avait le nez fin, l'ami Caderousse en question. + +--Allons, voil que tu vas te remettre divaguer, dit Andrea, parler +et reparler du pass toujours! Mais quoi bon rabcher comme cela, je +te le demande? + +--Ah! c'est que tu as vingt et un ans, toi, et que tu peux oublier le +pass; j'en ai cinquante, et je suis bien forc de m'en souvenir. Mais +n'importe, revenons aux affaires. + +--Oui. + +--Je voulais dire que si j'tais ta place.... + +--Eh bien? + +--Je raliserais.... + +--Comment! tu raliserais.... + +--Oui, je demanderais un semestre d'avance, sous prtexte que je veux +devenir ligible et que je vais acheter une ferme; puis avec mon +semestre je dcamperais. + +--Tiens, tiens, tiens, fit Andrea, ce n'est pas si mal pens, cela, +peut-tre! + +--Mon cher ami, dit Caderousse, mange de ma cuisine et suis mes +conseils; tu ne t'en trouveras pas plus mal, physiquement et moralement. + +--Eh bien, mais, dit Andrea, pourquoi ne suis-tu pas toi-mme le conseil +que tu donnes? pourquoi ne ralises-tu pas un semestre, une anne mme +et ne te retires-tu pas Bruxelles? Au lieu d'avoir l'air d'un +boulanger retir, tu aurais l'air d'un banqueroutier dans l'exercice de +ses fonctions: cela est bien port. + +--Mais comment diable veux-tu que je me retire avec douze cents francs? + +--Ah! Caderousse, dit Andrea, comme tu te fais exigeant! Il y a deux +mois, tu mourais de faim. + +--L'apptit vient en mangeant, dit Caderousse en montrant ses dents +comme un singe qui rit ou comme un tigre qui gronde. Aussi, ajouta-t-il +en coupant avec ces mmes dents, si blanches et si aigus, malgr l'ge, +une norme bouche de pain, j'ai fait un plan. + +Les plans de Caderousse pouvantaient Andrea encore plus que ses ides; +les ides n'taient que le germe, le plan, c'tait la ralisation. + +Voyons ce plan, dit-il; ce doit tre joli! + +--Pourquoi pas? Le plan grce auquel nous avons quitt l'tablissement +de M. Chose, de qui venait-il, hein? de moi, je prsuppose; il n'en +tait pas plus mauvais, ce me semble, puisque nous voil ici! + +--Je ne dis pas, rpondit Andrea, tu as quelquefois du bon; mais enfin, +voyons ton plan. + +--Voyons, poursuivit Caderousse, peux-tu, toi, sans dbourser un sou, +me faire avoir une quinzaine de mille francs... non, ce n'est pas assez +de quinze mille francs, je ne veux pas devenir honnte homme moins de +trente mille francs? + +--Non, rpondit schement Andrea, non, je ne le puis pas. + +--Tu ne m'as pas compris, ce qu'il parat, rpondit froidement +Caderousse d'un air calme; je t'ai dit sans dbourser un sou. + +--Ne veux-tu pas que je vole pour gter toute mon affaire, et la tienne +avec la mienne, et qu'on nous reconduise l-bas? + +--Oh! moi, dit Caderousse, a m'est bien gal qu'on me reprenne; je suis +un drle de corps, sais-tu: je m'ennuie parfois des camarades; ce n'est +pas comme toi, sans coeur, qui voudrais ne jamais les revoir! + +Andrea fit plus que frmir cette fois, il plit. + +Voyons Caderousse, pas de btises, dit-il. + +--Eh! non, sois donc tranquille, mon petit Benedetto; mais indique-moi +donc un petit moyen de gagner ces trente mille francs sans te mler de +rien; tu me laisseras faire, voil tout! + +--Eh bien, je verrai, je chercherai, dit Andrea. + +--Mais, en attendant, tu pousseras mon mois cinq cents francs, j'ai +une manie, je voudrais prendre une bonne! + +--Eh bien, tu auras tes cinq cents francs, dit Andrea: mais c'est lourd +pour moi, mon pauvre Caderousse... tu abuses.... + +--Bah! dit Caderousse; puisque tu puises dans des coffres qui n'ont +point de fond. + +On et dit qu'Andrea attendait l son compagnon, tant son oeil brilla +d'un rapide clair qui, il est vrai, s'teignit aussitt. + +a, c'est la vrit, rpondit Andrea, et mon protecteur est excellent +pour moi. + +--Ce cher protecteur! dit Caderousse; ainsi donc il te fait par mois?... + +--Cinq mille francs, dit Andrea. + +--Autant de mille que tu me fais de cents, reprit Caderousse; en vrit, +il n'y a que des btards pour avoir du bonheur. Cinq mille francs par +mois.... Que diable peut-on faire de tout cela? + +--Eh, mon Dieu! c'est bien vite dpens; aussi, je suis comme toi, je +voudrais bien avoir un capital. + +--Un capital... oui... je comprends, tout le monde voudrait bien avoir +un capital. + +--Eh bien, moi, j'en aurai un. + +--Et qui est-ce qui te le fera? ton prince? + +--Oui, mon prince; malheureusement il faut que j'attende. + +--Que tu attendes quoi? demanda Caderousse. + +--Sa mort. + +--La mort de ton prince? + +--Oui. + +--Comment cela? + +--Parce qu'il m'a port sur son testament. + +--Vrai? + +--Parole d'honneur! + +--Pour combien? + +--Pour cinq cent mille! + +--Rien que cela; merci du peu. + +--C'est comme je te le dis. + +--Allons donc, pas possible! + +--Caderousse, tu es mon ami? + +--Comment donc! la vie, la mort. + +--Eh bien, je vais te dire un secret. + +--Dis. + +--Mais coute. + +--Oh! pardieu! muet comme une carpe. + +--Eh bien, je crois.... + +Andrea s'arrta en regardant autour de lui. + +Tu crois?... N'aie pas peur, pardieu! nous sommes seuls. + +--Je crois que j'ai retrouv mon pre. + +--Ton vrai pre? + +--Oui. + +--Pas le pre Cavalcanti. + +--Non, puisque celui-l est reparti; le vrai, comme tu dis. + +--Et ce pre, c'est.... + +--Eh bien, Caderousse, c'est le comte de Monte-Cristo. + +--Bah! + +--Oui; tu comprends, alors tout s'explique. Il ne peut pas m'avouer tout +haut, ce qu'il parat, mais il me fait reconnatre par M. Cavalcanti, + qui il donne cinquante mille francs pour a. + +--Cinquante mille francs pour tre ton pre! Moi, j'aurais accept pour +moiti prix, pour vingt mille, pour quinze mille! Comment, tu n'as pas +pens moi? + +--Est-ce que je savais cela, puisque tout s'est fait tandis que nous +tions l-bas? + +--Ah! c'est vrai. Et tu dis que, par son testament...? + +--Il me laisse cinq cent mille livres. + +--Tu en es sr? + +--Il me l'a montr; mais ce n'est pas le tout. + +--Il y a un codicille, comme je disais tout l'heure! + +--Probablement. + +--Et dans ce codicille?... + +--Il me reconnat. + +--Oh! le bon homme de pre, le brave homme de pre, l'honntissime homme +de pre! dit Caderousse en faisant tourner en l'air une assiette qu'il +retint entre ses deux mains. + +--Voil! dis encore que j'ai des secrets pour toi! + +--Non, et ta confiance t'honore mes yeux. Et ton prince de pre, il +est donc riche, richissime? + +--Je crois bien. Il ne connat pas sa fortune. + +--Est-ce possible? + +--Dame! je le vois bien, moi qui suis reu chez lui toute heure. +L'autre jour, c'tait un garon de banque qui lui apportait cinquante +mille francs dans un portefeuille gros comme ta serviette; hier, c'est +un banquier qui lui apportait cent mille francs en or. + +Caderousse tait abasourdi; il lui semblait que les paroles du jeune +homme avaient le son du mtal, et qu'il entendait rouler des cascades de +louis. + +Et tu vas dans cette maison-l? s'cria-t-il avec navet. + +--Quand je veux. + +Caderousse demeura pensif un instant. Il tait facile de voir qu'il +retournait dans son esprit quelque profonde pense. + +Puis soudain: + +Que j'aimerais voir tout cela! s'cria-t-il, et comme tout cela doit +tre beau! + +--Le fait est, dit Andrea, que c'est magnifique! + +--Et ne demeure-t-il pas avenue des Champs-lyses? + +--Numro trente. + +--Ah! dit Caderousse, numro trente? + +--Oui, une belle maison isole, entre cour et jardin, tu ne connais que +cela. + +--C'est possible; mais ce n'est pas l'extrieur qui m'occupe, c'est +l'intrieur: les beaux meubles, hein! qu'il doit y avoir l-dedans? + +--As-tu vu quelquefois les Tuileries? + +--Non. + +--Eh bien, c'est plus beau. + +--Dis donc, Andrea, il doit faire bon se baisser quand ce bon +Monte-Cristo laisse tomber sa bourse? + +--Oh! mon Dieu! ce n'est pas la peine d'attendre ce moment-l, dit +Andrea, l'argent trane dans cette maison-l comme les fruits dans un +verger. + +--Dis donc, tu devrais m'y conduire un jour avec toi. + +--Est-ce que c'est possible! et quel titre? + +--Tu as raison; mais tu m'as fait venir l'eau la bouche; faut +absolument que je voie cela; je trouverai un moyen. + +--Pas de btises, Caderousse! + +--Je me prsenterai comme frotteur. + +--Il y a des tapis partout. + +--Ah! pcare! alors il faut que je me contente de voir cela en +imagination. + +--C'est ce qu'il y a de mieux, crois-moi. + +--Tche au moins de me faire comprendre ce que cela peut tre. + +--Comment veux-tu?... + +--Rien de plus facile. Est-ce grand? + +--Ni trop grand ni trop petit. + +--Mais comment est-ce distribu? + +--Dame! il me faudrait de l'encre et du papier pour faire un plan. + +--En voil! dit vivement Caderousse. + +Et il alla chercher sur un vieux secrtaire une feuille de papier blanc, +de l'encre et une plume. + +Tiens, dit Caderousse, trace-moi tout cela sur du papier, mon fils. + +Andrea prit la plume avec un imperceptible sourire et commena. + +La maison, comme je te l'ai dit, est entre cour et jardin, vois-tu, +comme cela? + +Et Andrea fit le trac du jardin, de la cour et de la maison. + +Des grands murs? + +--Non, huit ou dix pieds tout au plus. + +--Ce n'est pas prudent, dit Caderousse. + +--Dans la cour, des caisses d'orangers, des pelouses, des massifs de +fleurs. + +--Et pas de piges loups? + +--Non. + +--Les curies? + +--Aux deux cts de la grille, o tu vois, l. + +Andrea continua son plan. + +Voyons le rez-de-chausse, dit Caderousse. + +--Au rez-de-chausse, salle manger, deux salons, salle de billard, +escalier dans le vestibule, et petit escalier drob. + +--Des fentres?... + +--Des fentres magnifiques, si belles, si larges que, ma foi, oui, je +crois qu'un homme de ta taille passerait par chaque carreau. + +--Pourquoi diable a-t-on des escaliers, quand on a des fentres +pareilles? + +--Que veux-tu! le luxe. + +--Mais des volets? + +--Oui, des volets, mais dont on ne se sert jamais. Un original, ce comte +de Monte-Cristo, qui aime voir le ciel mme pendant la nuit! + +--Et les domestiques, o couchent-ils? + +--Oh! ils ont leur maison eux. Figure-toi un joli hangar droite en +entrant, o l'on serre les chelles. Eh bien, il y a sur ce hangar une +collection de chambres pour les domestiques, avec des sonnettes +correspondant aux chambres. + +--Ah! diable! des sonnettes! + +--Tu dis?... + +--Moi, rien. Je dis que cela cote trs cher poser les sonnettes; et +quoi cela sert-il, je te le demande? + +--Autrefois il y avait un chien qui se promenait la nuit dans la cour, +mais on l'a fait conduire la maison d'Auteuil, tu sais, celle o tu +es venu? + +--Oui. + +--Moi, je lui disais encore hier: C'est imprudent de votre part, +monsieur le comte, car, lorsque vous allez Auteuil et que vous emmenez +vos domestiques, la maison reste seule. + +--Eh bien, a-t-il dmand, aprs? + +--Eh bien, aprs, quelque beau jour on vous volera. + +--Qu'a-t-il rpondu? + +--Ce qu'il a rpondu? + +--Oui. + +--Il a rpondu: Eh bien qu'est-ce que cela me fait qu'on me vole? + +--Andrea, il y a quelque secrtaire mcanique. + +--Comment cela? + +--Oui, qui prend le voleur dans une grille et qui joue un air. On m'a +dit qu'il y en avait comme cela la dernire exposition. + +--Il a tout bonnement un secrtaire en acajou auquel j'ai toujours vu la +clef. + +--Et on ne le vole pas? + +--Non, les gens qui le servent lui sont tout dvous. + +--Il doit y en avoir dans ce secrtaire-l, hein! de la monnaie? + +--Il y a peut-tre... on ne peut pas savoir ce qu'il y a. + +--Et o est-il? + +--Au premier. + +--Fais-moi donc un peu le plan du premier, le petit, comme tu m'as fait +celui du rez-de-chausse. + +--C'est facile. + +Et Andrea reprit la plume. + +Au premier, vois-tu, il y a antichambre, salon; droite du salon, +bibliothque et cabinet de travail; gauche du salon, une chambre +coucher et un cabinet de toilette. C'est dans le cabinet de toilette +qu'est le fameux secrtaire. + +--Et une fentre au cabinet de toilette? + +--Deux, l et l. + +Et Andrea dessina deux fentres la pice qui, sur le plan, faisait +l'angle et figurait comme un carr moins grand ajout au carr long de +la chambre coucher. + +Caderousse devint rveur. + +Et va-t-il souvent Auteuil? demanda-t-il. + +--Deux ou trois fois par semaine; demain, par exemple, il doit y aller +passer la journe et la nuit. + +--Tu en es sr? + +--Il m'a invit y aller dner. + +-- la bonne heure! voil une existence, dit Caderousse: maison la +ville, maison la campagne! + +--Voil ce que c'est que d'tre riche. + +--Et iras-tu dner? + +--Probablement. + +--Quand tu y dnes, y couches-tu? + +--Quand cela me fait plaisir. Je suis chez le comte comme chez moi. + +Caderousse regarda le jeune homme comme pour arracher la vrit du fond +de son coeur. Mais Andrea tira une bote cigares de sa poche, y prit +un havane, l'alluma tranquillement et commena le fumer sans +affectation. + +Quand veux-tu les cinq cents francs? demanda-t-il Caderousse. + +--Mais tout de suite, si tu les as. + +Andrea tira vingt-cinq louis de sa poche. + +Des jaunets, dit Caderousse; non, merci! + +--Eh bien, tu les mprises? + +--Je les estime, au contraire, mais je n'en veux pas. + +--Tu gagneras le change, imbcile: l'or vaut cinq sous. + +--C'est a, et puis le changeur fera suivre l'ami Caderousse, et puis on +lui mettra la main dessus, et puis il faudra qu'il dise quels sont les +fermiers qui lui paient ses redevances en or. Pas de btises, le petit: +de l'argent tout simplement, des pices rondes l'effigie d'un monarque +quelconque. Tout le monde peut atteindre une pice de cinq francs. + +--Tu comprends bien que je n'ai pas cinq cents francs sur moi: il +m'aurait fallu prendre un commissionnaire. + +--Eh bien, laisse-les chez toi, ton concierge, c'est un brave homme, +j'irai les prendre. + +--Aujourd'hui? + +--Non, demain; aujourd'hui je n'ai pas le temps. + +--Eh bien, soit; demain, en partant pour Auteuil, je les laisserai. + +--Je peux compter dessus? + +--Parfaitement. + +--C'est que je vais arrter d'avance ma bonne, vois-tu. + +--Arrte. Mais ce sera fini, hein? tu ne me tourmenteras plus? + +--Jamais. + +Caderousse tait devenu si sombre, qu'Andrea craignit d'tre forc de +s'apercevoir de ce changement. Il redoubla donc de gaiet et +d'insouciance. + +Comme tu es guilleret, dit Caderousse; on dirait que tu tiens dj ton +hritage! + +--Non pas, malheureusement!... Mais le jour o je le tiendrai.... + +--Eh bien? + +--Eh bien, on se souviendra des amis; je ne te dis que a. + +--Oui, comme tu as bonne mmoire, justement! + +--Que veux-tu? je croyais que tu voulais me ranonner. + +--Moi! oh! quelle ide! moi qui, au contraire, vais encore te donner un +conseil d'ami. + +--Lequel? + +--C'est de laisser ici le diamant que tu as ton doigt. Ah ! mais tu +veux donc nous faire prendre? tu veux donc nous perdre tous les deux, +que tu fais de pareilles btises? + +--Pourquoi cela? dit Andrea. + +--Comment! tu prends une livre, tu te dguises en domestique, et tu +gardes ton doigt un diamant de quatre cinq mille francs! + +--Peste! tu estimes juste! Pourquoi ne te fais-tu pas +commissaire-priseur? + +--C'est que je m'y connais en diamants; j'en ai eu. + +--Je te conseille de t'en vanter, dit Andrea, qui, sans se courroucer, +comme le craignait Caderousse, de cette nouvelle extorsion, livra +complaisamment la bague. + +Caderousse la regarda de si prs qu'il fut clair pour Andrea qu'il +examinait si les artes de la coupe taient bien vives. + +C'est un faux diamant, dit Caderousse. + +--Allons donc, fit Andrea, plaisantes-tu? + +--Oh! ne te fche pas, on peut voir. + +Et Caderousse alla la fentre, fit glisser le diamant sur le carreau; +on entendit crier la vitre. + +_Confiteor_! dit Caderousse en passant le diamant son petit doigt, je +me trompais; mais ces voleurs de joailliers imitent si bien les pierres, +qu'on n'ose plus aller voler dans les boutiques de bijouterie. C'est +encore une branche d'industrie paralyse. + +--Eh bien, dit Andrea, est-ce fini? as-tu encore quelque chose me +demander? Ne te gne pas pendant que tu y es. + +--Non, tu es un bon compagnon au fond. Je ne te retiens plus, et je +tcherai de me gurir de mon ambition. + +--Mais prends garde qu'en vendant ce diamant, il ne t'arrive ce que tu +craignais qu'il ne t'arrivt pour l'or. + +--Je ne le vendrai pas, sois tranquille. + +--Non, pas d'ici aprs-demain, du moins, pensa le jeune homme. + +--Heureux coquin! dit Caderousse, tu t'en vas retrouver tes laquais, tes +chevaux, ta voiture et ta fiance. + +--Mais oui, dit Andrea. + +--Dis donc, j'espre que tu me feras un joli cadeau de noces le jour o +tu pouseras la fille de mon ami Danglars. + +--Je t'ai dj dit que c'tait une imagination que tu t'tais mise en +tte. + +--Combien de dot? + +--Mais je te dis.... + +--Un million? + +Andrea haussa les paules. + +Va pour un million, dit Caderousse, tu n'en auras jamais autant que je +t'en dsire. + +--Merci, dit le jeune homme. + +--Oh! c'est de bon coeur, ajouta Caderousse en riant de son gros rire. +Attends, que je te reconduise. + +--Ce n'est pas la peine. + +--Si fait. + +--Pourquoi cela? + +--Oh! parce qu'il y a un petit secret la porte; c'est une mesure de +prcaution que j'ai cru devoir adopter; serrure Huret et Fichet, revue +et corrige par Gaspard Caderousse. Je t'en confectionnerai une pareille +quand tu seras capitaliste. + +--Merci, dit Andrea; je te ferai prvenir huit jours d'avance. + +Ils se sparrent. Caderousse resta sur le palier jusqu' ce qu'il et +vu Andrea non seulement descendre les trois tages, mais encore +traverser la cour. Alors il rentra prcipitamment, ferma la porte avec +soin, et se mit tudier, en profond architecte, le plan que lui avait +laiss Andrea. + +Ce cher Benedetto, dit-il, je crois qu'il ne serait pas fch +d'hriter, et que celui qui avancera le jour o il doit palper ses cinq +cent mille francs ne sera pas son plus mchant ami. + + + + +LXXXII + +L'effraction. + + +Le lendemain du jour o avait eu lieu la conversation que nous venons de +rapporter, le comte de Monte-Cristo tait en effet parti pour Auteuil +avec Ali, plusieurs domestiques et des chevaux qu'il voulait essayer. Ce +qui avait surtout dtermin ce dpart, auquel il ne songeait mme pas la +veille, et auquel Andrea ne songeait pas plus que lui, c'tait l'arrive +de Bertuccio, qui, revenu de Normandie, rapportait des nouvelles de la +maison et de la corvette. La maison tait prte, et la corvette, arrive +depuis huit jours et l'ancre dans une petite anse o elle se tenait +avec son quipage de six hommes, aprs avoir rempli toutes les +formalits exiges, tait dj en tat de reprendre la mer. + +Le comte loua le zle de Bertuccio et l'invita se prparer un prompt +dpart, son sjour en France ne devant plus se prolonger au-del d'un +mois. + +Maintenant, lui dit-il, je puis avoir besoin d'aller en une nuit de +Paris au Trport; je veux huit relais chelonns sur la route qui me +permettent de faire cinquante lieues en dix heures. + +--Votre Excellence avait dj manifest ce dsir, rpondit Bertuccio, et +les chevaux sont prts. Je les ai achets et cantonns moi-mme aux +endroits les plus commodes, c'est--dire dans des villages o personne +ne s'arrte ordinairement. + +--C'est bien, dit Monte-Cristo, je reste ici un jour ou deux, +arrangez-vous en consquence. + +Comme Bertuccio allait sortir pour ordonner tout ce qui avait rapport +ce sjour, Baptistin ouvrit la porte; il tenait une lettre sur un +plateau de vermeil. + +Que venez-vous faire ici? demanda le comte en le voyant tout couvert de +poussire, je ne vous ai pas demand, ce me semble? + +Baptistin, sans rpondre, s'approcha du comte et lui prsenta la lettre. + +Importante et presse, dit-il. + +Le comte ouvrit la lettre et lut: + +M. de Monte-Cristo est prvenu que cette nuit mme un homme +s'introduira dans sa maison des Champs-lyses, pour soustraire des +papiers qu'il croit enferms dans le secrtaire du cabinet de toilette: +on sait M. le comte de Monte-Cristo assez brave pour ne pas recourir +l'intervention de la police, intervention qui pourrait compromettre +fortement celui qui donne cet avis. M. le comte, soit par une ouverture +qui donnera de la chambre coucher dans le cabinet, soit s'embusquant +dans le cabinet, pourra se faire justice lui-mme. Beaucoup de gens et +de prcautions apparentes loigneraient certainement le malfaiteur, et +feraient perdre M. de Monte-Cristo cette occasion de connatre un +ennemi que le hasard a fait dcouvrir la personne qui donne cet avis +au comte, avis qu'elle n'aurait peut-tre pas l'occasion de renouveler +si, cette premire entreprise chouant, le malfaiteur en renouvelait une +autre. + +Le premier mouvement du comte fut de croire une ruse de voleurs, pige +grossier qui lui signalait un danger mdiocre pour l'exposer un danger +plus grave. Il allait donc faire porter la lettre un commissaire de +police, malgr la recommandation, et peut-tre mme cause de la +recommandation de l'ami anonyme, quand tout coup l'ide lui vint que +ce pouvait tre, en effet, quelque ennemi particulier lui, que lui +seul pouvait reconnatre et dont, le cas chant, lui seul pouvait tirer +parti, comme avait fait Fiesque du Maure qui avait voulu l'assassiner. +On connat le comte; nous n'avons donc pas besoin de dire que c'tait un +esprit plein d'audace et de vigueur qui se raidissait contre +l'impossible avec cette nergie qui fait seule les hommes suprieurs. +Par la vie qu'il avait mene, par la dcision qu'il avait prise et qu'il +avait tenue de ne reculer devant rien, le comte en tait venu savourer +des jouissances inconnues dans les luttes qu'il entreprenait parfois +contre la nature, qui est Dieu, et contre le monde qui peut bien passer +pour le diable. + +Ils ne veulent pas me voler mes papiers, dit Monte-Cristo, ils veulent +me tuer; ce ne sont pas des voleurs, ce sont des assassins. Je ne veux +pas que M. le prfet de Police se mle de mes affaires particulires. Je +suis assez riche, ma foi, pour dgrever en ceci le budget de son +administration. + +Le comte rappela Baptistin, qui tait sorti de la chambre aprs avoir +apport la lettre. + +Vous allez retourner Paris, dit-il, vous ramnerez ici tous les +domestiques qui restent. J'ai besoin de tout mon monde Auteuil. + +--Mais ne restera-t-il donc personne la maison, monsieur le comte? +demanda Baptistin. + +--Si fait, le concierge. + +--Monsieur le comte rflchira qu'il y a loin de la loge la maison. + +--Eh bien? + +--Eh bien, on pourrait dvaliser tout le logis, sans qu'il entendt le +moindre bruit. + +--Qui cela? + +--Mais des voleurs. + +--Vous tes un niais, monsieur Baptistin; les voleurs dvalisassent-ils +tout le logement, ne m'occasionneront jamais le dsagrment que +m'occasionnerait un service mal fait. + +Baptistin s'inclina. + +Vous m'entendez, dit le comte, ramenez vos camarades depuis le premier +jusqu'au dernier; mais que tout reste dans l'tat habituel; vous +fermerez les volets du rez-de-chausse, voil tout. + +--Et ceux du premier? + +--Vous savez qu'on ne les ferme jamais. Allez. + +Le comte fit dire qu'il dnerait seul chez lui et ne voulait tre servi +que par Ali. + +Il dna avec sa tranquillit et sa sobrit habituelles, et aprs le +dner, faisant signe Ali de le suivre, il sortit par la petite porte, +gagna le bois de Boulogne comme s'il se promenait, prit sans affectation +le chemin de Paris, et la nuit tombante se trouva en face de la maison +des Champs-lyses. + +Tout tait sombre, seule une faible lumire brillait dans la loge du +concierge, distante d'une quarantaine de pas de la maison, comme l'avait +dit Baptistin. + +Monte-Cristo s'adossa un arbre, et, de cet oeil qui se trompait si +rarement, sonda la double alle, examina les passants, et plongea son +regard dans les rues voisines, afin de voir si quelqu'un n'tait point +embusqu. Au bout de dix minutes, il fut convaincu que personne ne le +guettait. Il courut aussitt la petite porte avec Ali, entra +prcipitamment, et, par l'escalier de service, dont il avait la clef, +rentra dans sa chambre coucher, sans ouvrir ou dranger un seul +rideau, sans que le concierge lui-mme pt se douter que la maison, +qu'il croyait vide, avait retrouv son principal habitant. + +Arriv dans la chambre coucher, le comte fit signe Ali de s'arrter, +puis il passa dans le cabinet, qu'il examina; tout tait dans l'tat +habituel: le prcieux secrtaire sa place, et la clef au secrtaire. +Il le ferma double tour, prit la clef, revint la porte de la chambre + coucher, enleva la double gche du verrou, et rentra. + +Pendant ce temps, Ali apportait sur une table les armes que le comte lui +avait demandes, c'est--dire une carabine courte et une paire de +pistolets doubles, dont les canons superposs permettaient de viser +aussi srement qu'avec des pistolets de tir. Arm ainsi, le comte tenait +la vie de cinq hommes entre ses mains. + +Il tait neuf heures et demie peu prs; le comte et Ali mangrent la +hte un morceau de pain et burent un verre de vin d'Espagne; puis +Monte-Cristo fit glisser un de ces panneaux mobiles qui lui permettaient +de voir d'une pice dans l'autre. Il avait sa porte ses pistolets et +sa carabine, et Ali, debout prs de lui tenait la main une de ces +petites haches arabes qui n'ont pas chang de forme depuis les +croisades. + +Par une des fentres de la chambre coucher, parallle celle du +cabinet, le comte pouvait voir dans la rue. + +Deux heures se passrent ainsi; il faisait l'obscurit la plus profonde, +et cependant Ali, grce sa nature sauvage, et cependant le comte, +grce sans doute une qualit acquise, distinguaient dans cette nuit +jusqu'aux plus faibles oscillations des arbres de la cour. + +Depuis longtemps la petite lumire de la loge du concierge s'tait +teinte. + +Il tait prsumer que l'attaque, si rellement il y avait une attaque +projete, aurait lieu par l'escalier du rez-de-chausse et non par une +fentre. Dans les ides de Monte-Cristo, les malfaiteurs en voulaient +sa vie et non son argent. C'tait donc sa chambre coucher qu'ils +s'attaqueraient, et ils parviendraient sa chambre coucher soit par +l'escalier drob, soi par la fentre du cabinet. + +Il plaa Ali devant la porte de l'escalier et continua de surveiller le +cabinet. + +Onze heures trois quarts sonnrent l'horloge des Invalides; le vent +d'ouest apportait sur ses humides bouffes la lugubre vibration des +trois coups. + +Comme le dernier coup s'teignait, le comte crut entendre un lger bruit +du ct du cabinet; ce premier bruit, ou plutt ce premier grincement, +fut suivi d'un second, puis d'un troisime; au quatrime, le comte +savait quoi s'en tenir. Une main ferme et exerce tait occupe +couper les quatre cts d'une vitre avec un diamant. + +Le comte sentit battre plus rapidement son coeur. Si endurcis au danger +que soient les hommes, si bien prvenus qu'ils soient du pril, ils +comprennent toujours, au frmissement de leur coeur et au frissonnement +de leur chair, la diffrence norme qui existe entre le rve et la +ralit, entre le projet et l'excution. + +Cependant Monte-Cristo ne fit qu'un signe pour prvenir Ali; celui-ci, +comprenant que le danger tait du ct du cabinet, fit un pas pour se +rapprocher de son matre. + +Monte-Cristo tait avide de savoir quels ennemis et combien +d'ennemis il avait affaire. + +La fentre o l'on travaillait tait en face de l'ouverture par laquelle +le comte plongeait son regard dans le cabinet. Ses yeux se fixrent donc +vers cette fentre: il vit une ombre se dessiner plus paisse sur +l'obscurit; puis un des carreaux devint tout fait opaque, comme si +l'on y collait du dehors une feuille de papier, puis le carreau craqua +sans tomber. Par l'ouverture pratique, un bras passa qui chercha +l'espagnolette; une seconde aprs la fentre tourna sur ses gonds, et un +homme entra. + +L'homme tait seul. + +Voil un hardi coquin, murmura le comte. + +En ce moment il sentit qu'Ali lui touchait doucement l'paule; il se +retourna: Ali lui montrait la fentre de la chambre o ils taient, et +qui donnait sur la rue. + +Monte-Cristo fit trois pas vers cette fentre, il connaissait l'exquise +dlicatesse des sens du fidle serviteur. En effet, il vit un autre +homme qui se dtachait d'une porte, et, montant sur une borne, semblait +chercher voir ce qui se passait chez le comte. + +Bon! dit-il, ils sont deux: l'un agit, l'autre guette! + +Il fit signe Ali de ne pas perdre des yeux l'homme de la rue, et +revint celui du cabinet. + +Le coupeur de vitres tait entr et s'orientait, les bras tendus en +avant. + +Enfin il parut s'tre rendu compte de toutes choses; il y avait deux +portes dans le cabinet, il alla pousser les verrous de toutes deux. + +Lorsqu'il s'approcha de celle de la chambre coucher, Monte-Cristo crut +qu'il venait pour entrer, et prpara un de ses pistolets; mais il +entendit simplement le bruit des verrous glissant dans leurs anneaux de +cuivre. C'tait une prcaution, voil tout; le nocturne visiteur, +ignorant le soin qu'avait pris le comte d'enlever les gches, pouvait +dsormais se croire chez lui et agir en toute tranquillit. + +Seul et libre de tous ses mouvements, l'homme alors tira de sa large +poche quelque chose, que le comte ne put distinguer, posa ce quelque +chose sur un guridon, puis il alla droit au secrtaire, le palpa +l'endroit de la serrure, et s'aperut que, contre son attente, la clef +manquait. + +Mais le casseur de vitres tait un homme de prcaution et qui avait tout +prvu; le comte entendit bientt ce froissement du fer contre le fer que +produit, quand on le remue, ce trousseau de clefs informes qu'apportent +les serruriers quand on les envoie chercher pour ouvrir une porte, et +auxquels les voleurs ont donn le nom de rossignols, sans doute cause +du plaisir qu'ils prouvent entendre leur chant nocturne, lorsqu'ils +grincent contre le pne de la serrure. + +Ah! ah! murmura Monte-Cristo avec un sourire de dsappointement, ce +n'est qu'un voleur. + +Mais l'homme, dans l'obscurit, ne pouvait choisir l'instrument +convenable. Il eut alors recours l'objet qu'il avait pos sur le +guridon; il fit jouer un ressort, et aussitt une lumire ple, mais +assez vive cependant pour qu'on pt voir, envoya son reflet dor sur les +mains et sur le visage de cet homme. + +Tiens! fit tout coup Monte-Cristo en se reculant avec un mouvement de +surprise, c'est.... + +Ali leva sa hache. + +Ne bouge pas, lui dit Monte-Cristo tout bas, et laisse l ta hache, +nous n'avons plus besoin d'armes ici. + +Puis il ajouta quelques mots en baissant encore la voix, car +l'exclamation, si faible qu'elle ft, que la surprise avait arrache au +comte, avait suffi pour faire tressaillir l'homme, qui tait rest dans +la pose du rmouleur antique. C'tait un ordre que venait de donner le +comte, car aussitt Ali s'loigna sur la pointe du pied, dtacha de la +muraille de l'alcve un vtement noir et un chapeau triangulaire. +Pendant ce temps, Monte-Cristo tait rapidement sa redingote, son gilet +et sa chemise, et l'on pouvait, grce au rayon de lumire filtrant par +la fente du panneau, reconnatre sur la poitrine du comte une de ces +souples et fines tuniques de mailles d'acier, dont la dernire, dans +cette France o l'on ne craint plus les poignards, fut peut-tre porte +par le roi Louis XVI, qui craignait le couteau pour sa poitrine, et qui +fut frapp d'une hache la tte. + +Cette tunique disparut bientt sous une longue soutane comme les cheveux +du comte sous une perruque tonsure; le chapeau triangulaire, plac sur +la perruque, acheva de changer le comte en abb. + +Cependant l'homme n'entendant plus rien, s'tait relev, et pendant le +temps que Monte-Cristo oprait sa mtamorphose, tait all droit au +secrtaire, dont la serrure commenait craquer sous son _rossignol_. + +Bon! murmura le comte, lequel se reposait sans doute sur quelque secret +de serrurerie qui devait tre inconnu au crocheteur de portes, si habile +qu'il ft bon! tu en as pour quelques minutes. Et il alla la fentre. + +L'homme qu'il avait vu monter sur une borne en tait descendu, et se +promenait toujours dans la rue; mais, chose singulire, au lieu de +s'inquiter de ceux qui pouvaient venir, soit par l'avenue des +Champs-lyses, soit par le faubourg Saint-Honor, il ne paraissait +proccup que de ce qui se passait chez le comte, et tous ses mouvements +avaient pour but de voir ce qui se passait dans le cabinet. + +Monte-Cristo, tout coup, se frappa le front et laissa errer sur ses +lvres entrouvertes un rire silencieux. + +Puis se rapprochant d'Ali: + +Demeure ici, lui dit-il tout bas, cach dans l'obscurit, et quel que +soit le bruit que tu entendes, quelque chose qui se passe, n'entre et ne +te montre que si je t'appelle par ton nom. + +Ali fit signe de la tte qu'il avait compris et qu'il obirait. + +Alors Monte-Cristo tira d'une armoire une bougie tout allume, et au +moment o le voleur tait le plus occup sa serrure, il ouvrit +doucement la porte ayant soin que la lumire qu'il tenait la main +donnt tout entire sur son visage. + +La porte tourna si doucement que le voleur n'entendit pas le bruit. +Mais, son grand tonnement, il vit tout coup la chambre s'clairer. + +Il se retourna. + +Eh! bonsoir, cher monsieur Caderousse, dit Monte-Cristo; que diable +venez-vous donc faire ici une pareille heure! + +--L'abb Busoni! s'cria Caderousse. + +Et ne sachant comment cette trange apparition tait venue jusqu' lui, +puisqu'il avait ferm les portes, il laissa tomber son trousseau de +fausses clefs, et resta immobile et comme frapp de stupeur. + +Le comte alla se placer entre Caderousse et la fentre, coupant ainsi au +voleur terrifi son seul moyen de retraite. + +L'abb Busoni! rpta Caderousse en fixant sur le comte des yeux +hagards. + +--Eh bien, sans doute, l'abb Busoni, reprit Monte-Cristo, lui-mme en +personne, et je suis bien aise que vous me reconnaissiez, mon cher +monsieur Caderousse, cela prouve que nous avons bonne mmoire, car, si +je ne me trompe, voil tantt dix ans que nous ne nous sommes vus. + +Ce calme, cette ironie, cette puissance, frapprent l'esprit de +Caderousse d'une terreur vertigineuse. + +L'abb! l'abb! murmura-t-il en crispant ses poings et en faisant +claquer ses dents. + +--Nous voulons donc voler le comte de Monte-Cristo? continua le prtendu +abb. + +--Monsieur l'abb, murmura Caderousse cherchant gagner la fentre que +lui interceptait impitoyablement le comte, monsieur l'abb, je ne +sais... je vous prie de croire... je vous jure.... + +--Un carreau coup, continua le comte, une lanterne sourde, un trousseau +de rossignols, un secrtaire demi forc, c'est clair cependant. + +Caderousse s'tranglait avec sa cravate, il cherchait un angle o se +cacher, un trou par o disparatre. + +Allons, dit le comte, je vois que vous tes toujours le mme, monsieur +l'assassin. + +--Monsieur l'abb, puisque vous savez tout, vous savez que ce n'est pas +moi, que c'est la Carconte; 'a t reconnu au procs, puisqu'ils ne +m'ont condamn qu'aux galres. + +--Vous avez donc fini votre temps, que je vous retrouve en train de vous +y faire ramener? + +--Non, monsieur l'abb, j'ai t dlivr par quelqu'un. + +--Ce quelqu'un-l a rendu un charmant service la socit. + +--Ah! dit Caderousse, j'avais cependant bien promis.... + +--Ainsi, vous tes en rupture de ban? interrompit Monte-Cristo. + +--Hlas! oui, fit Caderousse, trs inquiet. + +--Mauvaise rcidive.... Cela vous conduira, si je ne me trompe, la +place de Grve. Tant pis, tant pis, diavolo! comme disent les mondains +de mon pays. + +--Monsieur l'abb, je cde un entranement.... + +--Tous les criminels disent cela. + +--Le besoin.... + +--Laissez donc, dit ddaigneusement Busoni, le besoin peut conduire +demander l'aumne, voler un pain la porte d'un boulanger, mais non + venir forcer un secrtaire dans une maison que l'on croit inhabite. +Et lorsque le bijoutier Joanns venait de vous compter quarante-cinq +mille francs en change du diamant que je vous avais donn, et que vous +l'avez tu pour avoir le diamant et l'argent, tait-ce aussi le besoin? + +--Pardon, monsieur l'abb, dit Caderousse; vous m'avez dj sauv une +fois, sauvez-moi encore une seconde. + +--Cela ne m'encourage pas. + +--tes-vous seul, monsieur l'abb? demanda Caderousse en joignant les +mains, ou bien avez-vous l des gendarmes tout prts me prendre? + +--Je suis tout seul, dit l'abb, et j'aurai encore piti de vous et je +vous laisserai aller au risque des nouveaux malheurs que peut amener ma +faiblesse, si vous me dites toute la vrit. + +--Ah! monsieur l'abb! s'cria Caderousse en joignant les mains et en se +rapprochant d'un pas de Monte-Cristo, je puis bien vous dire que vous +tes mon sauveur, vous! + +--Vous prtendez qu'on vous a dlivr du bagne? + +--Oh! a, foi de Caderousse, monsieur l'abb! + +--Qui cela? + +--Un Anglais. + +--Comment s'appelait-il? + +--Lord Wilmore. + +--Je le connais; je saurai donc si vous mentez. + +--Monsieur l'abb, je dis la vrit pure. + +--Cet Anglais vous protgeait donc? + +--Non pas moi, mais un jeune Corse qui tait mon compagnon de chane. + +--Comment se nommait ce jeune Corse? + +--Benedetto. + +--C'est un nom de baptme. + +--Il n'en avait pas d'autre, c'tait un enfant trouv. + +--Alors ce jeune homme s'est vad avec vous? + +--Oui. + +--Comment cela? + +--Nous travaillions Saint-Mandrier, prs de Toulon. Connaissez-vous +Saint-Mandrier? + +--Je le connais. + +--Eh bien, pendant qu'on dormait, de midi une heure.... + +--Des forats qui font la sieste! Plaignez donc ces gaillards-l, dit +l'abb. + +--Dame! fit Caderousse, on ne peut pas toujours travailler, on n'est pas +des chiens. + +--Heureusement pour les chiens, dit Monte-Cristo. + +--Pendant que les autres faisaient donc la sieste, nous nous sommes +loigns un petit peu, nous avons sci nos fers avec une lime que nous +avait fait parvenir l'Anglais, et nous nous sommes sauvs la nage. + +--Et qu'est devenu ce Benedetto? + +--Je n'en sais rien. + +--Vous devez le savoir cependant. + +--Non, en vrit. Nous nous sommes spars Hyres. + +Et, pour donner plus de poids sa protestation, Caderousse fit encore +un pas vers l'abb qui demeura immobile sa place, toujours calme et +interrogateur. + +Vous mentez! dit l'abb Busoni, avec un accent d'irrsistible autorit. + +--Monsieur l'abb!... + +--Vous mentez! cet homme est encore votre ami, et vous vous servez de +lui comme d'un complice peut-tre? + +--Oh! monsieur l'abb!... + +--Depuis que vous avez quitt Toulon, comment avez-vous vcu? Rpondez. + +--Comme j'ai pu. + +--Vous mentez! reprit une troisime fois l'abb avec un accent plus +impratif encore. + +Caderousse terrifi, regarda le comte. + +Vous avez vcu, reprit celui-ci, de l'argent qu'il vous a donn. + +--Eh bien, c'est vrai, dit Caderousse; Benedetto est devenu un fils de +grand seigneur. + +--Comment peut-il tre fils de grand seigneur? + +--Fils naturel. + +--Et comment nommez-vous ce grand seigneur? + +--Le comte de Monte-Cristo, celui-l mme chez qui nous sommes. + +--Benedetto le fils du comte? reprit Monte-Cristo tonn son tour. + +--Dame! il faut bien croire, puisque le comte lui a trouv un faux pre, +puisque le comte lui fait quatre mille francs par mois, puisque le comte +lui laisse cinq cent mille francs par son testament. + +--Ah! ah! dit le faux abb, qui commenait comprendre; et quel nom +porte, en attendant, ce jeune homme? + +--Il s'appelle Andrea Cavalcanti. + +--Alors c'est ce jeune homme que mon ami le comte de Monte-Cristo reoit +chez lui, et qui va pouser Mlle Danglars? + +--Justement. + +--Et vous souffrez cela, misrable! vous qui connaissez sa vie et sa +fltrissure? + +--Pourquoi voulez-vous que j'empche un camarade de russir? dit +Caderousse. + +--C'est juste, ce n'est pas vous de prvenir M. Danglars, c'est moi. + +--Ne faites pas cela, monsieur l'abb!... + +--Et pourquoi? + +--Parce que c'est notre pain que vous nous feriez perdre. + +--Et vous croyez que, pour conserver le pain des misrables comme +vous, je me ferai le fauteur de leur ruse, le complice de leurs crimes? + +--Monsieur l'abb! dit Caderousse en se rapprochant encore. + +--Je dirai tout. + +-- qui? + +-- M. Danglars. + +--Tron de l'air! s'cria Caderousse en tirant un couteau tout ouvert de +son gilet, et en frappant le comte au milieu de la poitrine, tu ne diras +rien, l'abb! + +Au grand tonnement de Caderousse, le poignard, au lieu de pntrer dans +la poitrine du comte, rebroussa mouss. + +En mme temps le comte saisit de la main gauche le poignet de +l'assassin, et le tordit avec une telle force que le couteau tomba de +ses doigts raidis et que Caderousse poussa un cri de douleur. + +Mais le comte, sans s'arrter ce cri, continua de tordre le poignet du +bandit jusqu' ce que, le bras disloqu, il tombt d'abord genoux, +puis ensuite la face contre terre. + +Le comte appuya son pied sur sa tte et dit: + +Je ne sais qui me retient de te briser le crne, sclrat! + +--Ah! grce! grce! cria Caderousse. + +Le comte retira son pied. + +Relve-toi! dit-il. + +Caderousse se releva. + +Tudieu! quel poignet vous avez, monsieur l'abb! dit Caderousse, +caressant son bras tout meurtri par les tenailles de chair qui l'avaient +treint; tudieu! quel poignet! + +--Silence. Dieu me donne la force de dompter une bte froce comme toi; +c'est au nom de ce Dieu que j'agis; souviens-toi de cela, misrable, et +t'pargner en ce moment, c'est encore servir les desseins de Dieu. + +--Ouf! fit Caderousse, tout endolori. + +--Prends cette plume et ce papier, et cris ce que je vais te dicter. + +--Je ne sais pas crire, monsieur l'abb. + +--Tu mens, prends cette plume et cris! + +Caderousse, subjugu par cette puissance suprieure, s'assit et crivit: + +Monsieur, l'homme que vous recevez chez vous et qui vous destinez +votre fille est un ancien forat chapp avec moi du bagne de Toulon; il +portait le n59 et moi le n58. + +Il se nommait Benedetto; mais il ignore lui-mme son vritable nom, +n'ayant jamais connu ses parents. + +Signe! continua le comte. + +--Mais vous voulez donc me perdre? + +--Si je voulais te perdre, imbcile, je te tranerais jusqu'au premier +corps de garde; d'ailleurs, l'heure o le billet sera rendu son +adresse, il est probable que tu n'auras plus rien craindre; signe +donc. + +Caderousse signa. + +L'adresse: _ monsieur le baron Danglars, banquier, rue de la +Chausse-d'Antin_. + +Caderousse crivit l'adresse. + +L'abb prit le billet. + +Maintenant, dit-il, c'est bien, va-t'en. + +--Par o? + +--Par o tu es venu. + +--Vous voulez que je sorte par cette fentre? + +--Tu y es bien entr. + +--Vous mditez quelque chose contre moi, monsieur l'abb? + +--Imbcile, que veux-tu que je mdite? + +--Pourquoi ne pas m'ouvrir la porte? + +-- quoi bon rveiller le concierge? + +--Monsieur l'abb, dites-moi que vous ne voulez pas ma mort. + +--Je veux ce que Dieu veut. + +--Mais jurez-moi que vous ne me frapperez pas tandis que je descendrai. + +--Sot et lche que tu es! + +--Que voulez-vous faire de moi? + +--Je te le demande. J'ai essay d'en faire un homme heureux, et je n'en +ai fait qu'un assassin! + +--Monsieur l'abb, dit Caderousse, tentez une dernire preuve. + +--Soit, dit le comte. coute, tu sais que je suis un homme de parole? + +--Oui, dit Caderousse. + +--Si tu rentres chez toi sain et sauf.... + +-- moins que ce ne soit de vous, qu'ai-je craindre? + +--Si tu rentres chez toi sain et sauf, quitte Paris, quitte la France, +et partout o tu seras, tant que tu te conduiras honntement, je te +ferai passer une petite pension; car si tu rentres chez toi sain et +sauf, eh bien.... + +--Eh bien? demanda Caderousse en frmissant. + +--Eh bien, je croirai que Dieu t'a pardonn, et je te pardonnerai aussi. + +--Vrai comme je suis chrtien, balbutia Caderousse en reculant, vous me +faites mourir de peur! + +--Allons, va-t'en! dit le comte en montrant du doigt la fentre +Caderousse. + +Caderousse, encore mal rassur par cette promesse, enjamba la fentre et +mit le pied sur l'chelle. + +L, il s'arrta tremblant. + +Maintenant descends, dit l'abb en se croisant les bras. + +Caderousse commena de comprendre qu'il n'y avait rien craindre de ce +ct, et descendit. + +Alors le comte s'approcha avec la bougie, de sorte qu'on pt distinguer +des Champs-lyses cet homme qui descendait d'une fentre, clair par +un autre homme. + +--Que faites-vous donc, monsieur l'abb? dit Caderousse; s'il passait +une patrouille.... + +Et il souffla la bougie. Puis il continua de descendre; mais ce ne fut +que lorsqu'il sentit le sol du jardin sous son pied qu'il fut +suffisamment rassur. + +Monte-Cristo rentra dans sa chambre coucher, et jetant un coup d'oeil +rapide du jardin la rue, il vit d'abord Caderousse qui, aprs tre +descendu, faisait un dtour dans le jardin et allait planter son chelle + l'extrmit de la muraille, afin de sortir une autre place que celle +par laquelle il tait entr. + +Puis, passant du jardin la rue, il vit l'homme qui semblait attendre +courir paralllement dans la rue et se placer derrire l'angle mme prs +duquel Caderousse allait descendre. + +Caderousse monta lentement sur l'chelle, et, arriv aux derniers +chelons, passa sa tte par-dessus le chaperon pour s'assurer que la +rue tait bien solitaire. + +On ne voyait personne, on n'entendait aucun bruit. + +Une heure sonna aux Invalides. + +Alors Caderousse se mit cheval sur le perron, et, tirant lui son +chelle, la passa par-dessus le mur, puis il se mit en devoir de +descendre, ou plutt de se laisser glisser le long des deux montants, +manoeuvre qu'il opra avec une adresse qui prouva l'habitude qu'il avait +de cet exercice. + +Mais, une fois lanc sur la pente, il ne put s'arrter. Vainement il vit +un homme s'lancer dans l'ombre au moment o il tait moiti chemin; +vainement il vit un bras se lever au moment o il touchait la terre; +avant qu'il et pu se mettre en dfense, ce bras le frappa si +furieusement dans le dos, qu'il lcha l'chelle en criant: + +Au secours! + +Un second coup lui arriva presque aussitt dans le flanc, et il tomba en +criant: + +Au meurtre! + +Enfin, comme il se roulait sur la terre, son adversaire le saisit aux +cheveux et lui porta un troisime coup dans la poitrine. + +Cette fois Caderousse voulut crier encore, mais il ne put pousser qu'un +gmissement, et laissa couler en gmissant les trois ruisseaux de sang +qui sortaient de ses trois blessures. + +L'assassin, voyant qu'il ne criait plus, lui souleva la tte par les +cheveux; Caderousse avait les yeux ferms et la bouche tordue. +L'assassin le crut mort, laissa retomber la tte et disparut. + +Alors Caderousse, le sentant s'loigner, se redressa sur son coude, et, +d'une voix mourante, cria dans un suprme effort: + + l'assassin! je meurs! moi, monsieur l'abb, moi! + +Ce lugubre appel pera l'ombre de la nuit. La porte de l'escalier drob +s'ouvrit, puis la petite porte du jardin, et Ali et son matre +accoururent avec des lumires. + + + + +LXXXIII + +La main de Dieu. + + +Caderousse continuait de crier d'une voix lamentable: + +Monsieur l'abb, au secours! au secours! + +--Qu'y a-t-il? demanda Monte-Cristo. + +-- mon secours! rpta Caderousse; on m'a assassin! + +--Nous voici! Du courage! + +--Ah! c'est fini. Vous arrivez trop tard; vous arrivez pour me voir +mourir. Quels coups! que de sang! + +Et il s'vanouit. + +Ali et son matre prirent le bless et le transportrent dans une +chambre. L, Monte-Cristo fit signe Ali de le dshabiller, et il +reconnut les trois terribles blessures dont il tait atteint. + +Mon Dieu! dit-il, votre vengeance se fait parfois attendre; mais je +crois qu'alors elle ne descend du ciel que plus complte. + +Ali regarda son matre comme pour lui demander ce qu'il y avait faire. + +Va chercher M. le procureur du roi Villefort, qui demeure faubourg +Saint-Honor, et amne-le ici. En passant, tu rveilleras le concierge, +et tu lui diras d'aller chercher un mdecin. + +Ali obit et laissa le faux abb seul avec Caderousse, toujours vanoui. +Lorsque le malheureux rouvrit les yeux, le comte, assis quelques pas +de lui, le regardait avec une sombre expression de piti, et ses lvres, +qui s'agitaient, semblaient murmurer une prire. + +Un chirurgien, monsieur l'abb, un chirurgien! dit Caderousse. + +--On en est all chercher un, rpondit l'abb. + +--Je sais bien que c'est inutile, quant la vie, mais il pourra me +donner des forces peut-tre, et je veux avoir le temps de faire ma +dclaration. + +--Sur quoi? + +--Sur mon assassin. + +--Vous le connaissez donc? + +--Si je le connais! oui, je le connais, c'est Benedetto. + +--Ce jeune Corse? + +--Lui-mme. + +--Votre compagnon? + +--Oui. Aprs m'avoir donn le plan de la maison du comte, esprant sans +doute que je le tuerais et qu'il deviendrait ainsi son hritier, ou +qu'il me tuerait et qu'il serait ainsi dbarrass de moi, il m'a attendu +dans la rue et m'a assassin. + +--En mme temps que j'ai envoy chercher le mdecin, j'ai envoy +chercher le procureur du roi. + +--Il arrivera trop tard, il arrivera trop tard, dit Caderousse, je sens +tout mon sang qui s'en va. + +--Attendez, dit Monte-Cristo. + +Il sortit et rentra cinq minutes aprs avec un flacon. + +Les yeux du moribond, effrayants de fixit, n'avaient point en son +absence quitt cette porte par laquelle il devinait instinctivement +qu'un secours allait lui venir. + +Dpchez-vous! monsieur l'abb, dpchez-vous! dit-il, je sens que je +m'vanouis encore. + +Monte-Cristo s'approcha et versa sur les lvres violettes du bless +trois ou quatre gouttes de la liqueur que contenait le flacon. + +Caderousse poussa un soupir. + +Oh! dit-il, c'est la vie que vous me versez l; encore... encore.... + +--Deux gouttes de plus vous tueraient, rpondit l'abb. + +--Oh! qu'il vienne donc quelqu'un qui je puisse dnoncer le misrable. + +--Voulez-vous que j'crive votre dposition? vous la signerez. + +--Oui... oui... dit Caderousse, dont les yeux brillaient l'ide de +cette vengeance posthume. + +Monte-Cristo crivit: + +Je meurs assassin par le Corse Benedetto, mon compagnon de chane +Toulon sous le n59. + +Dpchez-vous! dpchez-vous! dit Caderousse, je ne pourrais plus +signer. + +Monte-Cristo prsenta la plume Caderousse, qui rassembla ses forces, +signa et retomba sur son lit en disant: + +Vous raconterez le reste, monsieur l'abb; vous direz qu'il se fait +appeler Andrea Cavalcanti, qu'il loge l'htel des Princes, que.... Ah! +ah! mon Dieu! mon Dieu! voil que je meurs! + +Et Caderousse s'vanouit pour la seconde fois. + +L'abb lui fit respirer l'odeur du flacon; le bless rouvrit les yeux. + +Son dsir de vengeance ne l'avait pas abandonn pendant son +vanouissement. + +Ah! vous direz tout cela, n'est-ce pas, monsieur l'abb? + +--Tout cela, oui, et bien d'autres choses encore. + +--Que direz-vous? + +--Je dirai qu'il vous avait sans doute donn le plan de cette maison +dans l'esprance que le comte vous tuerait. Je dirai qu'il avait prvenu +le comte par un billet; je dirai que, le comte tant absent, c'est moi +qui ai reu ce billet et qui ai veill pour vous attendre. + +--Et il sera guillotin, n'est-ce pas? dit Caderousse, il sera +guillotin, vous me le promettez? Je meurs avec cet espoir-l, cela va +m'aider mourir. + +--Je dirai, continua le comte, qu'il est arriv derrire vous, qu'il +vous a guett tout le temps; que lorsqu'il vous a vu sortir, il a couru + l'angle du mur et s'est cach. + +--Vous avez donc vu tout cela, vous? + +--Rappelez-vous mes paroles: Si tu rentres chez toi sain et sauf, je +croirai que Dieu t'a pardonn, et je te pardonnerai aussi. + +--Et vous ne m'avez pas averti? s'cria Caderousse en essayant de se +soulever sur son coude; vous saviez que j'allais tre tu en sortant +d'ici, et vous ne m'avez pas averti! + +--Non, car dans la main de Benedetto je voyais la justice de Dieu, et +j'aurais cru commettre un sacrilge en m'opposant aux intentions de la +Providence. + +--La justice de Dieu! ne m'en parlez pas, monsieur l'abb: s'il y avait +une justice de Dieu, vous savez mieux que personne qu'il y a des gens +qui seraient punis et qui ne le sont pas. + +--Patience, dit l'abb d'un ton qui fit frmir le moribond, patience! + +Caderousse le regarda avec tonnement. + +Et puis, dit l'abb, Dieu est plein de misricorde pour tous, comme il +a t pour toi: il est pre avant d'tre juge. + +--Ah! vous croyez donc Dieu, vous? dit Caderousse. + +--Si j'avais le malheur de n'y pas avoir cru jusqu' prsent, dit +Monte-Cristo, j'y croirais en te voyant. + +Caderousse leva les poings crisps au ciel. + +coute, dit l'abb en tendant la main sur le bless comme pour lui +commander la foi, voil ce qu'il a fait pour toi, ce Dieu que tu refuses +de reconnatre ton dernier moment: il t'avait donn la sant, la +force, un travail assur, des amis mme, la vie enfin telle qu'elle doit +se prsenter l'homme pour tre douce avec le calme de la conscience et +la satisfaction des dsirs naturels; au lieu d'exploiter ces dons du +Seigneur, si rarement accords par lui dans leur plnitude, voil ce que +tu as fait, toi: tu t'es adonn la fainantise, l'ivresse, et dans +l'ivresse tu as trahi un de tes meilleurs amis. + +--Au secours! s'cria Caderousse, je n'ai pas besoin d'un prtre, mais +d'un mdecin; peut-tre que je ne suis pas bless mort, peut-tre que +je ne vais pas encore mourir, peut-tre qu'on peut me sauver! + +--Tu es si bien bless mort que, sans les trois gouttes de liqueur que +je t'ai donnes tout l'heure, tu aurais dj expir. coute donc! + +--Ah! murmura Caderousse, quel trange prtre vous faites, qui +dsesprez les mourants au lieu de les consoler. + +--coute, continua l'abb: quand tu as eu trahi ton ami, Dieu a +commenc, non pas de te frapper, mais de t'avertir; tu es tomb dans la +misre et tu as eu faim; tu avais pass envier la moiti d'une vie que +tu pouvais passer acqurir, et dj tu songeais au crime en te donnant + toi-mme l'excuse de la ncessit, quand Dieu fit pour toi un miracle, +quand Dieu, par mes mains, t'envoya au sein de ta misre une fortune, +brillante pour toi, malheureux, qui n'avais jamais rien possd. Mais +cette fortune inattendue, inespre, inoue, ne te suffit plus du moment +o tu la possdes, tu veux la doubler: par quel moyen? par un meurtre. +Tu la doubles, et alors Dieu te l'arrache en te conduisant devant la +justice humaine. + +--Ce n'est pas moi, dit Caderousse, qui ai voulu tuer le juif, c'est la +Carconte. + +--Oui, dit Monte-Cristo. Aussi Dieu toujours, je ne dirai pas juste +cette fois, car sa justice t'et donn la mort, mais Dieu, toujours +misricordieux, permit que tes juges fussent touchs tes paroles et te +laissassent la vie. + +--Pardieu! pour m'envoyer au bagne perptuit: la belle grce! + +--Cette grce, misrable! tu la regardas cependant comme une grce quand +elle te fut faite; ton lche coeur, qui tremblait devant la mort, bondit +de joie l'annonce d'une honte perptuelle, car tu t'es dit, comme tous +les forats: Il y a une porte au bagne, il n'y en a pas la tombe. Et +tu avais raison, car cette porte du bagne s'est ouverte pour toi d'une +manire inespre: un Anglais visite Toulon, il avait fait le voeu de +tirer deux hommes de l'infamie: son choix tombe sur toi et sur ton +compagnon; une seconde fortune descend pour toi du ciel, tu retrouves +la fois l'argent et la tranquillit, tu peux recommencer vivre de la +vie de tous les hommes, toi qui avais t condamn vivre de celle des +forats; alors, misrable, alors tu te mets tenter Dieu une troisime +fois. Je n'ai pas assez, dis-tu, quand tu avais plus que tu n'avais +possd jamais, et tu commets un troisime crime, sans raison, sans +excuse. Dieu s'est fatigu. Dieu t'a puni. + +Caderousse s'affaiblissait vue d'oeil. + + boire, dit-il; j'ai soif... je brle! + +Monte-Cristo lui donna un verre d'eau. + +Sclrat de Benedetto, dit Caderousse en rendant le verre: il chappera +cependant, lui! + +--Personne n'chappera, c'est moi qui te le dis, Caderousse... Benedetto +sera puni! + +--Alors vous serez puni, vous aussi, dit Caderousse; car vous n'avez pas +fait votre devoir de prtre... vous deviez empcher Benedetto de me +tuer. + +--Moi! dit le comte avec un sourire qui glaa d'effroi le mourant, moi +empcher Benedetto de te tuer, au moment o tu venais de briser ton +couteau contre la cotte de mailles qui me couvrait la poitrine!... Oui, +peut-tre si je t'eusse trouv humble et repentant, j'eusse empch +Benedetto de te tuer, mais je t'ai trouv orgueilleux et sanguinaire, et +j'ai laiss s'accomplir la volont de Dieu! + +--Je ne crois pas Dieu! hurla Caderousse, tu n'y crois pas non plus... +tu mens... tu mens!... + +--Tais-toi, dit l'abb, car tu fais jaillir hors de ton corps les +dernires gouttes de ton sang.... Ah! tu ne crois pas en Dieu, et tu +meurs frapp par Dieu!... Ah! tu ne crois pas en Dieu, et Dieu qui +cependant ne demande qu'une prire, qu'un mot, qu'une larme pour +pardonner.... Dieu qui pouvait diriger le poignard de l'assassin de +manire que tu expirasses sur le coup.... Dieu t'a donn un quart +d'heure pour te repentir.... Rentre donc en toi-mme, malheureux, et +repens-toi! + +--Non, dit Caderousse, non, je ne me repens pas; il n'y a pas de Dieu, +il n'y a pas de Providence, il n'y a que du hasard. + +--Il y a une Providence, il y a un Dieu, dit Monte-Cristo, et la preuve, +c'est que tu es l gisant, dsespr, reniant Dieu, et que, moi, je suis +debout devant toi riche, heureux, sain et sauf, et joignant les mains +devant Dieu auquel tu essaies de ne pas croire, et auquel cependant tu +crois au fond du coeur. + +--Mais qui donc tes-vous, alors? demanda Caderousse en fixant ses yeux +mourants sur le comte. + +--Regarde-moi bien, dit Monte-Cristo en prenant la bougie et +l'approchant de son visage. + +--Eh bien, l'abb... l'abb Busoni.... + +Monte-Cristo enleva la perruque qui le dfigurait, et laissa retomber +les beaux cheveux noirs qui encadraient si harmonieusement son ple +visage. + +Oh! dit Caderousse pouvant, si ce n'taient ces cheveux noirs, je +dirais que vous tes l'Anglais, je dirais que vous tes Lord Wilmore. + +--Je ne suis ni l'abb Busoni ni Lord Wilmore, dit Monte-Cristo: regarde +mieux, regarde plus loin, regarde dans tes premiers souvenirs. + +Il y avait dans cette parole du comte une vibration magntique dont les +sens puiss du misrable furent ravivs une dernire fois. + +Oh! en effet, dit-il, il me semble que je vous ai vu, que je vous ai +connu autrefois. + +--Oui, Caderousse, oui, tu m'as vu, oui, tu m'as connu. + +--Mais qui donc tes-vous, alors? et pourquoi, si vous m'avez vu, si +vous m'avez connu, pourquoi me laissez-vous mourir? + +--Parce que rien ne peut te sauver, Caderousse, parce que tes blessures +sont mortelles. Si tu avais pu tre sauv, j'aurais vu l une dernire +misricorde du Seigneur, et j'eusse encore, je te le jure par la tombe +de mon pre, essay de te rendre la vie et au repentir. + +--Par la tombe de ton pre! dit Caderousse, ranim par une suprme +tincelle et se soulevant pour voir de plus prs l'homme qui venait de +lui faire ce serment sacr tous les hommes: Eh! qui es-tu donc? + +Le comte n'avait pas cess de suivre le progrs de l'agonie. Il comprit +que cet lan de vie tait le dernier; il s'approcha du moribond, et le +couvrant d'un regard calme et triste la fois: + +Je suis... lui dit-il l'oreille, je suis.... + +Et ses lvres, peine ouvertes, donnrent passage un nom prononc si +bas, que le comte semblait craindre de l'entendre lui-mme. + +Caderousse, qui s'tait soulev sur ses genoux, tendit les bras, fit un +effort pour se reculer, puis joignant les mains et les levant avec un +suprme effort: + + mon Dieu, mon Dieu, dit-il, pardon de vous avoir reni; vous existez +bien, vous tes bien le pre des hommes au ciel et le juge des hommes +sur la terre. Mon Dieu, seigneur, je vous ai longtemps mconnu! mon +Dieu, Seigneur, pardonnez-moi! mon Dieu, Seigneur, recevez-moi! + +Et Caderousse, fermant les yeux, tomba renvers en arrire avec un +dernier cri et avec un dernier soupir. + +Le sang s'arrta aussitt aux lvres de ses larges blessures. + +Il tait mort. + +_Un_! dit mystrieusement le comte, les yeux fixs sur le cadavre dj +dfigur par cette horrible mort. + +Dix minutes aprs, le mdecin et le procureur du roi arrivrent, amens, +l'un par le concierge, l'autre par Ali, et furent reus par l'abb +Busoni, qui priait prs du mort. + + + + +LXXXIV + +Beauchamp. + + +Pendant quinze jours il ne fut bruit dans Paris que de cette tentative +de vol faite si audacieusement chez le comte. Le mourant avait sign une +dclaration qui indiquait Benedetto comme son assassin. La police fut +invite lancer tous ses agents sur les traces du meurtrier. + +Le couteau de Caderousse, la lanterne sourde, le trousseau de clefs et +les habits, moins le gilet, qui ne put se retrouver, furent dposs au +greffe; le corps fut emport la Morgue. + + tout le monde le comte rpondit que cette aventure s'tait passe +tandis qu'il tait sa maison d'Auteuil, et qu'il n'en savait par +consquent que ce que lui en avait dit l'abb Busoni, qui, ce soir-l, +par le plus grand hasard, lui avait demand passer la nuit chez lui +pour faire des recherches dans quelques livres prcieux que contenait sa +bibliothque. + +Bertuccio seul plissait toutes les fois que ce nom de Benedetto tait +prononc en sa prsence, mais il n'y avait aucun motif pour que +quelqu'un s'apert de la pleur de Bertuccio. + +Villefort, appel constater le crime, avait rclam l'affaire et +conduisait l'instruction avec cette ardeur passionne qu'il mettait +toutes les causes criminelles o il tait appel porter la parole. + +Mais trois semaines s'taient dj passes sans que les recherches les +plus actives eussent amen aucun rsultat, et l'on commenait oublier +dans le monde la tentative de vol faite chez le comte et l'assassinat du +voleur par son complice, pour s'occuper du prochain mariage de Mlle +Danglars avec le comte Andrea Cavalcanti. + +Ce mariage tait peu prs dclar, le jeune homme tait reu chez le +banquier titre de fianc. + +On avait crit M. Cavalcanti pre, qui avait fort approuv le mariage, +et qui, en exprimant tous ses regrets de ce que son service l'empchait +absolument de quitter Parme o il tait, dclarait consentir donner le +capital de cent cinquante mille livres de rente. + +Il tait convenu que les trois millions seraient placs chez Danglars, +qui les ferait valoir; quelques personnes avaient bien essay de donner +au jeune homme des doutes sur la solidit de la position de son futur +beau-pre qui, depuis quelque temps, prouvait la Bourse des pertes +ritres; mais le jeune homme, avec un dsintressement et une +confiance sublimes, repoussa tous ces vains propos, dont il eut la +dlicatesse de ne pas dire une seule parole au baron. + +Aussi le baron adorait-il le comte Andrea Cavalcanti. + +Il n'en tait pas de mme de Mlle Eugnie Danglars. Dans sa haine +instinctive contre le mariage, elle avait accueilli Andrea comme un +moyen d'loigner Morcerf; mais maintenant qu'Andrea se rapprochait trop, +elle commenait prouver pour Andrea une visible rpulsion. + +Peut-tre le baron s'en tait-il aperu; mais comme il ne pouvait +attribuer cette rpulsion qu' un caprice, il avait fait semblant de ne +pas s'en apercevoir. + +Cependant le dlai demand par Beauchamp tait presque coul. Au reste, +Morcerf avait pu apprcier la valeur du conseil de Monte-Cristo, quand +celui-ci lui avait dit de laisser tomber les choses d'elles-mmes; +personne n'avait relev la note sur le gnral, et nul ne s'tait avis +de reconnatre dans l'officier qui avait livr le chteau de Janina le +noble comte sigeant la Chambre des pairs. + +Albert ne s'en trouvait pas moins insult, car l'intention de l'offense +tait bien certainement dans les quelques lignes qui l'avaient bless. +En outre, la faon dont Beauchamp avait termin la confrence avait +laiss un amer souvenir dans son coeur. Il caressait donc dans son +esprit l'ide de ce duel, dont il esprait, si Beauchamp voulait bien +s'y prter, drober la cause relle mme ses tmoins. + +Quant Beauchamp on ne l'avait pas revu depuis le jour de la visite +qu'Albert lui avait faite; et tous ceux qui le demandaient, on +rpondait qu'il tait absent pour un voyage de quelques jours. + +O tait-il? personne n'en savait rien. + +Un matin, Albert fut rveill par son valet de chambre, qui lui +annonait Beauchamp. + +Albert se frotta les yeux, ordonna que l'on ft attendre Beauchamp dans +le petit salon fumoir du rez-de-chausse, s'habilla vivement, et +descendit. + +Il trouva Beauchamp se promenant de long en large; en l'apercevant, +Beauchamp s'arrta. + +La dmarche que vous tentez en vous prsentant chez moi de vous-mme, +et sans attendre la visite que je comptais vous faire aujourd'hui, me +semble d'un bon augure, monsieur, dit Albert. Voyons, dites vite, +faut-il que je vous tende la main en disant: Beauchamp, avouez un tort +et conservez-moi un ami? ou faut-il que tout simplement je vous +demande: Quelles sont vos armes? + +--Albert, dit Beauchamp avec une tristesse qui frappa le jeune homme de +stupeur, asseyons-nous d'abord, et causons. + +--Mais il me semble, au contraire, monsieur, qu'avant de nous asseoir, +vous avez me rpondre? + +--Albert, dit le journaliste, il y a des circonstances o la difficult +est justement dans la rponse. + +--Je vais vous la rendre facile, monsieur, en vous rptant la demande: +Voulez-vous vous rtracter, oui ou non? + +--Morcerf, on ne se contente pas de rpondre oui ou non aux questions +qui intressent l'honneur, la position sociale, la vie d'un homme comme +M. le lieutenant gnral comte de Morcerf, pair de France. + +--Que fait-on alors? + +--On fait ce que j'ai fait, Albert; on dit: L'argent, le temps et la +fatigue ne sont rien lorsqu'il s'agit de la rputation et des intrts +de toute une famille; on dit: Il faut plus que des probabilits, il faut +des certitudes pour accepter un duel mort avec un ami; on dit: Si je +croise l'pe, ou si je lche la dtente d'un pistolet sur un homme dont +j'ai, pendant trois ans, serr la main, il faut que je sache au moins +pourquoi je fais une pareille chose, afin que j'arrive sur le terrain +avec le coeur en repos et cette conscience tranquille dont un homme a +besoin quand il faut que son bras sauve sa vie. + +--Eh bien, eh bien, demanda Morcerf avec impatience, que veut dire cela? + +--Cela veut dire que j'arrive de Janina. + +--De Janina? vous! + +--Oui, moi. + +--Impossible. + +--Mon cher Albert, voici mon passeport; voyez les visas: Genve, Milan, +Venise, Trieste, Delvino, Janina. En croirez-vous la police d'une +rpublique, d'un royaume et d'un empire? + +Albert jeta les yeux sur le passeport, et les releva, tonns, sur +Beauchamp. + +Vous avez t Janina? dit-il. + +--Albert, si vous aviez t un tranger, un inconnu, un simple lord +comme cet Anglais qui est venu me demander raison il y a trois ou quatre +mois, et que j'ai tu pour m'en dbarrasser, vous comprenez que je ne me +serais pas donn une pareille peine; mais j'ai cru que je vous devais +cette marque de considration. J'ai mis huit jours aller, huit jours +revenir, plus quatre jours de quarantaine, et quarante-huit heures de +sjour, cela fait bien mes trois semaines. Je suis arriv cette nuit, et +me voil. + +--Mon Dieu, mon Dieu! que de circonlocutions, Beauchamp, et que vous +tardez me dire ce que j'attends de vous! + +--C'est qu'en vrit, Albert.... + +--On dirait que vous hsitez. + +--Oui, j'ai peur. + +--Vous avez peur d'avouer que votre correspondant vous avait tromp? Oh! +pas d'amour-propre, Beauchamp; avouez, Beauchamp, votre courage ne peut +tre mis en doute. + +--Oh! ce n'est point cela, murmura le journaliste; au contraire.... + +Albert plit affreusement: il essaya de parler, mais la parole expira +sur ses lvres. + +Mon ami, dit Beauchamp du ton le plus affectueux, croyez que je serais +heureux de vous faire mes excuses, et que ces excuses, je vous les +ferais de tout mon coeur; mais hlas.... + +--Mais, quoi? + +--La note avait raison, mon ami. + +--Comment! cet officier franais.... + +--Oui. + +--Ce Fernand? + +--Oui. + +--Ce tratre qui a livr les chteaux de l'homme au service duquel il +tait.... + +--Pardonnez-moi de vous dire ce que je vous dis, mon ami: cet homme, +c'est votre pre! + +Albert fit un mouvement furieux pour s'lancer sur Beauchamp; mais +celui-ci le retint bien plus encore avec un doux regard qu'avec sa main +tendue. + +Tenez, mon ami, dit-il en tirant un papier de sa poche, voici la +preuve. + +Albert ouvrit le papier; c'tait une attestation de quatre habitants +notables de Janina, constatant que le colonel Fernand Mondego, colonel +instructeur au service du vizir Ali-Tebelin, avait livr le chteau de +Janina moyennant deux mille bourses. + +Les signatures taient lgalises par le consul. + +Albert chancela et tomba cras sur un fauteuil. + +Il n'y avait point en douter cette fois, le nom de famille y tait en +toutes lettres. + +Aussi, aprs un moment de silence muet et douloureux, son coeur se +gonfla, les veines de son cou s'enflrent, un torrent de larmes jaillit +de ses yeux. + +Beauchamp, qui avait regard avec une profonde piti ce jeune homme +cdant au paroxysme de la douleur, s'approcha de lui. + +Albert, lui dit-il, vous me comprenez maintenant, n'est-ce pas? J'ai +voulu tout voir, tout juger par moi-mme, esprant que l'explication +serait favorable votre pre, et que je pourrais lui rendre toute +justice. Mais au contraire les renseignements pris constatent que cet +officier instructeur, que ce Fernand Mondego, lev par Ali-Pacha au +titre de gnral gouverneur, n'est autre que le comte Fernand de +Morcerf: alors je suis revenu me rappelant l'honneur que vous m'aviez +fait de m'admettre votre amiti, et je suis accouru vous. + +Albert, toujours tendu sur son fauteuil, tenait ses deux mains sur ses +yeux, comme s'il et voulu empcher le jour d'arriver jusqu' lui. + +Je suis accouru vous, continua Beauchamp, pour vous dire: Albert, les +fautes de nos pres, dans ces temps d'action et de raction, ne peuvent +atteindre les enfants. Albert, bien peu ont travers ces rvolutions au +milieu desquelles nous sommes ns, sans que quelque tache de boue ou de +sang ait souill leur uniforme de soldat ou leur robe de juge. Albert, +personne au monde, maintenant que j'ai toutes les preuves, maintenant +que je suis matre de votre secret, ne peut me forcer un combat que +votre conscience, j'en suis certain, vous reprocherait comme un crime; +mais ce que vous ne pouvez plus exiger de moi, je viens vous l'offrir. +Ces preuves, ces rvlations, ces attestations que je possde seul, +voulez-vous qu'elles disparaissent? ce secret affreux, voulez-vous qu'il +reste entre vous et moi? Confi ma parole d'honneur, il ne sortira +jamais de ma bouche; dites, le voulez-vous, Albert? dites, le +voulez-vous, mon ami? + +Albert s'lana au cou de Beauchamp. + +Ah! noble coeur! s'cria-t-il. + +--Tenez, dit Beauchamp en prsentant les papiers Albert. + +Albert les saisit d'une main convulsive, les treignit, les froissa, +songea les dchirer; mais, tremblant que la moindre parcelle enleve +par le vent ne le revnt un jour frapper au front, il alla la bougie +toujours allume pour les cigares et en consuma jusqu'au dernier +fragment. + +Cher ami, excellent ami! murmurait Albert tout en brlant les papiers. + +--Que tout cela s'oublie comme un mauvais rve, dit Beauchamp, s'efface +comme ces dernires tincelles qui courent sur le papier noirci, que +tout cela s'vanouisse comme cette dernire fume qui s'chappe de ces +cendres muettes. + +--Oui, oui, dit Albert, et qu'il n'en reste que l'ternelle amiti que +je voue mon sauveur, amiti que mes enfants transmettront aux vtres, +amiti qui me rappellera toujours que le sang de mes veines, la vie de +mon corps, l'honneur de mon nom, je vous les dois; car si une pareille +chose et t connue, oh! Beauchamp, je vous le dclare, je me brlais +la cervelle, ou non, pauvre mre! car je n'eusse pas voulu la tuer du +mme coup, ou je m'expatriais. + +--Cher Albert! dit Beauchamp. + +Mais le jeune homme sortit bientt de cette joie inopine et pour ainsi +dire factice, et retomba plus profondment dans sa tristesse. + +Eh bien, demanda Beauchamp, voyons, qu'y a-t-il encore? mon ami. + +--Il y a, dit Albert, que j'ai quelque chose de bris dans le coeur. +coutez, Beauchamp, on ne se spare pas ainsi en une seconde de ce +respect, de cette confiance et de cet orgueil qu'inspire un fils le +nom sans tache de son pre. Oh! Beauchamp, Beauchamp! comment prsent +vais-je aborder le mien? Reculerai-je donc mon front dont il approchera +ses lvres, ma main dont il approchera sa main?... Tenez, Beauchamp, je +suis le plus malheureux des hommes. Ah! ma mre, ma pauvre mre, dit +Albert en regardant travers ses yeux noys de larmes le portrait de sa +mre, si vous avez su cela, combien vous avez d souffrir! + +--Voyons, dit Beauchamp, en lui prenant les deux mains; du courage, ami! + +--Mais d'o venait cette premire note insre dans votre journal? +s'cria Albert; il y a derrire tout cela une haine inconnue, un ennemi +invisible. + +--Eh bien, dit Beauchamp, raison de plus. Du courage, Albert! pas de +traces d'motion sur votre visage; portez cette douleur en vous comme +le nuage porte en soi la ruine et la mort, secret fatal que l'on ne +comprend qu'au moment o la tempte clate. Allez, ami, rservez vos +forces pour le moment o l'clat se ferait. + +--Oh! mais vous croyez donc que nous ne sommes pas au bout? dit Albert +pouvant. + +--Moi, je ne crois rien, mon ami; mais enfin tout est possible. +propos.... + +--Quoi? demanda Albert, en voyant que Beauchamp hsitait. + +--pousez-vous toujours Mlle Danglars? + +-- quel propos me demandez-vous cela dans un pareil moment, Beauchamp? + +--Parce que, dans mon esprit, la rupture ou l'accomplissement de ce +mariage se rattache l'objet qui nous occupe en ce moment. + +--Comment! dit Albert dont le front s'enflamma, vous croyez que M. +Danglars.... + +--Je vous demande seulement o en est votre mariage. Que diable! ne +voyez pas dans mes paroles autre chose que je ne veux y mettre, et ne +leur donnez pas plus de porte qu'elles n'en ont! + +--Non, dit Albert, le mariage est rompu. + +--Bien, dit Beauchamp. + +Puis, voyant que le jeune homme allait retomber dans sa mlancolie: + +Tenez, Albert, lui dit-il, si vous m'en croyez, nous allons sortir; un +tour au bois en phaton ou cheval vous distraira; puis, nous +reviendrons djeuner quelque part, et vous irez vos affaires et moi +aux miennes. + +--Volontiers, dit Albert, mais sortons pied, il me semble qu'un peu de +fatigue me ferait du bien. + +--Soit, dit Beauchamp. + +Et les deux amis, sortant pied, suivirent le boulevard. Arrivs la +Madeleine: + +Tenez, dit Beauchamp, puisque nous voil sur la route, allons un peu +voir M. de Monte-Cristo, il vous distraira; c'est un homme admirable +pour remettre les esprits, en ce qu'il ne questionne jamais; or, mon +avis, les gens qui ne questionnent pas sont les plus habiles +consolateurs. + +--Soit, dit Albert, allons chez lui, je l'aime. + +FIN DU TOME TROISIME. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le comte de Monte-Cristo, Tome III, by +Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME III *** + +***** This file should be named 17991-8.txt or 17991-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/9/9/17991/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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