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+The Project Gutenberg eBook of Le comte de Monte-Cristo, Tome III, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome III
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: March 15, 2006 [eBook #17991]
+[Most recently updated: August 22, 2021]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Produced by: Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME III ***
+
+
+
+
+LE COMTE DE MONTE-CRISTO
+
+Alexandre Dumas
+
+Tome III (1845-1846)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+LVI. Andrea Cavalcanti.
+LVII. L'enclos à la luzerne.
+LVIII. M. Noirtier de Villefort.
+LIX. Le testament.
+LX. Le télégraphe.
+LXI. Le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui mangent ses pêches.
+LXII. Les fantômes.
+LXIII. Le dîner.
+LXIV. Le mendiant.
+LXV. Scène conjugale.
+LXVI. Projets de mariage.
+LXVII. Le cabinet du procureur du roi.
+LXVIII. Un bal d'été.
+LXIX. Les informations.
+LXX. Le bal.
+LXXI. Le pain et le sel.
+LXXII. Madame de Saint-Méran.
+LXXIII. La promesse.
+LXXIV. Le caveau de la famille Villefort.
+LXXV. Le procès-verbal.
+LXXVI. Le progrès de Cavalcanti fils.
+LXXVII. Haydée.
+LXXVIII. On nous écrit de Janina.
+LXXIX. La limonade.
+LXXX. L'accusation.
+LXXXI. La chambre du boulanger retiré.
+LXXXII. L'effraction.
+LXXXIII. La main de Dieu.
+LXXXIV. Beauchamp.
+
+
+
+
+LVI
+
+Andrea Cavalcanti.
+
+
+Le comte de Monte-Cristo entra dans le salon voisin que Baptistin avait
+désigné sous le nom de salon bleu, et où venait de le précéder un jeune
+homme de tournure dégagée, assez élégamment vêtu, et qu'un cabriolet de
+place avait, une demi-heure auparavant, jeté à la porte de l'hôtel.
+Baptistin n'avait pas eu de peine à le reconnaître; c'était bien ce
+grand jeune homme aux cheveux blonds, à la barbe rousse, aux yeux noirs,
+dont le teint vermeil et la peau éblouissante de blancheur lui avaient
+été signalés par son maître.
+
+Quand le comte entra dans le salon, le jeune homme était négligemment
+étendu sur un sofa, fouettant avec distraction sa botte d'un petit jonc
+à pomme d'or.
+
+En apercevant Monte-Cristo, il se leva vivement.
+
+«Monsieur est le comte de Monte-Cristo? dit-il.
+
+--Oui, monsieur, répondit celui-ci, et j'ai l'honneur de parler, je
+crois, à monsieur le vicomte Andrea Cavalcanti?
+
+--Le vicomte Andrea Cavalcanti, répéta le jeune homme en accompagnant
+ces mots d'un salut plein de désinvolture.
+
+--Vous devez avoir une lettre qui vous accrédite près de moi? dit
+Monte-Cristo.
+
+--Je ne vous en parlais pas à cause de la signature, qui m'a paru
+étrange.
+
+--Simbad le marin, n'est-ce pas?
+
+--Justement. Or, comme je n'ai jamais connu d'autre Simbad le marin que
+celui des _Mille et une Nuits_....
+
+--Eh bien, c'est un de ses descendants, un de mes amis fort riche, un
+Anglais plus qu'original, presque fou, dont le véritable nom est Lord
+Wilmore.
+
+--Ah! voilà qui m'explique tout, dit Andrea. Alors cela va à merveille.
+C'est ce même Anglais que j'ai connu... à... oui, très bien!... Monsieur
+le comte, je suis votre serviteur.
+
+--Si ce que vous me faites l'honneur de me dire est vrai, répliqua en
+souriant le comte, j'espère que vous serez assez bon pour me donner
+quelques détails sur vous et votre famille.
+
+--Volontiers, monsieur le comte, répondit le jeune homme avec une
+volubilité qui prouvait la solidité de sa mémoire. Je suis, comme vous
+l'avez dit, le vicomte Andrea Cavalcanti, fils du major Bartolomeo
+Cavalcanti descendant des Cavalcanti inscrits au livre d'or de Florence.
+Notre famille, quoique très riche encore puisque mon père possède un
+demi-million de rente, a éprouvé bien des malheurs, et moi-même,
+monsieur, j'ai été à l'âge de cinq ou six ans enlevé par un gouverneur
+infidèle; de sorte que depuis quinze ans je n'ai point revu l'auteur de
+mes jours. Depuis que j'ai l'âge de raison, depuis que je suis libre et
+maître de moi, je le cherche, mais inutilement. Enfin cette lettre de
+votre ami Simbad m'annonce qu'il est à Paris, et m'autorise à m'adresser
+à vous pour en obtenir des nouvelles.
+
+--En vérité, monsieur, tout ce que vous me racontez là est fort
+intéressant, dit le comte, regardant avec une sombre satisfaction cette
+mine dégagée, empreinte d'une beauté pareille à celle du mauvais ange,
+et vous avez fort bien fait de vos conformer en toutes choses à
+l'invitation de mon ami Simbad, car votre père est en effet ici et vous
+cherche.»
+
+Le comte, depuis son entrée au salon, n'avait pas perdu de vue le jeune
+homme, il avait admiré l'assurance de son regard et la sûreté de sa
+voix; mais à ces mots si naturels: _Votre père est en effet ici et vous
+cherche_, le jeune Andrea fit un bond et s'écria:
+
+«Mon père! mon père ici?
+
+--Sans doute, répondit Monte-Cristo, votre père, le major Bartolomeo
+Cavalcanti.»
+
+L'impression de terreur répandue sur les traits du jeune homme s'effaça
+presque aussitôt.
+
+«Ah! oui, c'est vrai, dit-il, le major Bartolomeo Cavalcanti. Et vous
+dites, monsieur le comte, qu'il est ici, ce cher père.
+
+--Oui, monsieur. J'ajouterai même que je le quitte à l'instant, que
+l'histoire qu'il m'a contée de ce fils chéri, perdu autrefois, m'a fort
+touché; en vérité, ses douleurs, ses craintes, ses espérances à ce sujet
+composeraient un poème attendrissant. Enfin il reçut un jour des
+nouvelles qui lui annonçaient que les ravisseurs de son fils offraient
+de le rendre, ou d'indiquer où il était, moyennant une somme assez
+forte. Mais rien ne retint ce bon père; cette somme fut envoyée à la
+frontière du Piémont, avec un passeport tout visé pour l'Italie. Vous
+étiez dans le Midi de la France, je crois?
+
+--Oui, monsieur, répondit Andrea d'un air assez embarrassé; oui, j'étais
+dans le Midi de la France.
+
+--Une voiture devait vous attendre à Nice?
+
+--C'est bien cela, monsieur; elle m'a conduit de Nice à Gênes, de Gênes
+à Turin, de Turin à Chambéry, de Chambéry à Pont-de-Beauvoisin, et de
+Pont-de-Beauvoisin à Paris.
+
+--À merveille! il espérait toujours vous rencontrer en chemin, car
+c'était la route qu'il suivait lui-même; voilà pourquoi votre itinéraire
+avait été tracé ainsi.
+
+--Mais, dit Andrea, s'il m'eût rencontré, ce cher père, je doute qu'il
+m'eût reconnu; je suis quelque peu changé depuis que je l'ai perdu de
+vue.
+
+--Oh! la voix du sang, dit Monte-Cristo.
+
+--Ah! oui, c'est vrai, reprit le jeune homme, je n'y songeais pas à la
+voix du sang.
+
+--Maintenant, reprit Monte-Cristo, une seule chose inquiète le marquis
+Cavalcanti, c'est ce que vous avez fait pendant que vous avez été
+éloigné de lui; c'est de quelle façon vous avez été traité par vos
+persécuteurs; c'est si l'on a conservé pour votre naissance tous les
+égards qui lui étaient dus; c'est enfin s'il ne vous est pas resté de
+cette souffrance morale à laquelle vous avez été exposé, souffrance pire
+cent fois que la souffrance physique, quelque affaiblissement des
+facultés dont la nature vous a si largement doué, et si vous croyez
+vous-même pouvoir reprendre et soutenir dignement dans le monde le rang
+qui vous appartient.
+
+--Monsieur, balbutia le jeune homme étourdi, j'espère qu'aucun faux
+rapport....
+
+--Moi! J'ai entendu parler de vous pour la première fois par mon ami
+Wilmore, le philanthrope. J'ai su qu'il vous avait trouvé dans une
+position fâcheuse, j'ignore laquelle, et ne lui ai fait aucune question:
+je ne suis pas curieux. Vos malheurs l'ont intéressé, donc vous étiez
+intéressant. Il m'a dit qu'il voulait vous rendre dans le monde la
+position que vous aviez perdue, qu'il chercherait votre père, qu'il le
+trouverait; l'a cherché, il l'a trouvé, à ce qu'il paraît, puisqu'il est
+là; enfin il m'a prévenu hier de votre arrivée, en me donnant encore
+quelques autres instructions relatives à votre fortune; voilà tout. Je
+sais que c'est un original, mon ami Wilmore, mais en même temps, comme
+c'est un homme sûr, riche comme une mine d'or, qui, par conséquent, peut
+se passer ses originalités sans qu'elles le ruinent, j'ai promis de
+suivre ses instructions. Maintenant, monsieur, ne vous blessez pas de ma
+question: comme je serai obligé de vous patronner quelque peu, je
+désirerais savoir si les malheurs qui vous sont arrivés, malheurs
+indépendants de votre volonté et qui ne diminuent en aucune façon la
+considération que je vous porte, ne vous ont pas rendu quelque peu
+étranger à ce monde dans lequel votre fortune et votre nom vous
+appelaient à faire si bonne figure.
+
+--Monsieur, répondit le jeune homme reprenant son aplomb au fur et à
+mesure que le comte parlait, rassurez-vous sur ce point: les ravisseurs
+qui m'ont éloigné de mon père, et qui, sans doute, avaient pour but de
+me vendre plus tard à lui comme ils l'ont fait ont calculé que, pour
+tirer un bon parti de moi, il fallait me laisser toute ma valeur
+personnelle, et même l'augmenter encore, s'il était possible; j'ai donc
+reçu une assez bonne éducation, et j'ai été traité par les larrons
+d'enfants à peu près comme l'étaient dans l'Asie Mineure les esclaves
+dont leurs maîtres faisaient des grammairiens, des médecins et des
+philosophes, pour les vendre plus cher au marché de Rome.»
+
+Monte-Cristo sourit avec satisfaction; il n'avait pas tant espéré, à ce
+qu'il paraît, de M. Andrea Cavalcanti.
+
+«D'ailleurs, reprit le jeune homme, s'il y avait en moi quelque défaut
+d'éducation ou plutôt d'habitude du monde, on aurait, je suppose,
+l'indulgence de les excuser, en considération des malheurs qui ont
+accompagné ma naissance et poursuivi ma jeunesse.
+
+--Eh bien, dit négligemment Monte-Cristo, vous en ferez ce que vous
+voudrez, vicomte, car vous êtes le maître, et cela vous regarde; mais,
+ma parole, au contraire, je ne dirais pas un mot de toutes ces
+aventures, c'est un roman que votre histoire, et le monde, qui adore les
+romans serrés entre deux couvertures de papier jaune, se défie
+étrangement de ceux qu'il voit reliés en vélin vivant, fussent-ils dorés
+comme vous pouvez l'être. Voilà la difficulté que je me permettrai de
+vous signaler, monsieur le vicomte; à peine aurez-vous raconté à
+quelqu'un votre touchante histoire, qu'elle courra dans le monde
+complètement dénaturée. Vous serez obligé de vous poser en Antony, et le
+temps des Antony est un peu passé. Peut-être aurez-vous un succès de
+curiosité, mais tout le monde n'aime pas à se faire centre
+d'observations et cible à commentaires. Cela vous fatiguera peut-être.
+
+--Je crois que vous avez raison, monsieur le comte, dit le jeune homme
+en pâlissant malgré lui, sous l'inflexible regard de Monte-Cristo; c'est
+là un grave inconvénient.
+
+--Oh! il ne faut pas non plus se l'exagérer, dit Monte-Cristo; car, pour
+éviter une faute, on tomberait dans une folie. Non, c'est un simple plan
+de conduite à arrêter; et, pour un homme intelligent comme vous, ce plan
+est d'autant plus facile à adopter qu'il est conforme à vos intérêts; il
+faudra combattre, par des témoignages et par d'honorables amitiés, tout
+ce que votre passé peut avoir d'obscur.»
+
+Andrea perdit visiblement contenance.
+
+«Je m'offrirais bien à vous comme répondant et caution, dit
+Monte-Cristo; mais c'est chez moi une habitude morale de douter de mes
+meilleurs amis, et un besoin de chercher à faire douter les autres;
+aussi jouerais-je là un rôle hors de mon emploi, comme disent les
+tragédiens, et je risquerais de me faire siffler, ce qui est inutile.
+
+--Cependant, monsieur le comte, dit Andrea avec audace, en considération
+de Lord Wilmore qui m'a recommandé à vous....
+
+--Oui, certainement, reprit Monte-Cristo; mais Lord Wilmore ne m'a pas
+laissé ignorer, cher monsieur Andrea, que vous aviez eu une jeunesse
+quelque peu orageuse. Oh! dit le comte en voyant le mouvement que
+faisait Andrea, je ne vous demande pas de confession; d'ailleurs, c'est
+pour que vous n'ayez besoin de personne que l'on a fait venir de Lucques
+M. le marquis Cavalcanti, votre père. Vous allez le voir, il est un peu
+raide, un peu guindé; mais c'est une question d'uniforme, et quand on
+saura que depuis dix-huit ans il est au service de l'Autriche, tout
+s'excusera; nous ne sommes pas, en général, exigeants pour les
+Autrichiens. En somme, c'est un père fort suffisant, je vous assure.
+
+--Ah! vous me rassurez, monsieur; je l'avais quitté depuis si longtemps,
+que je n'avais de lui aucun souvenir.
+
+--Et puis, vous savez, une grande fortune fait passer sur bien des
+choses.
+
+--Mon père est donc réellement riche, monsieur?
+
+--Millionnaire... cinq cent mille livres de rente.
+
+--Alors, demanda le jeune homme avec anxiété, je vais me trouver dans
+une position... agréable?
+
+--Des plus agréables, mon cher monsieur; il vous fait cinquante mille
+livres de rente par an pendant tout le temps que vous resterez à Paris.
+
+--Mais j'y resterai toujours, en ce cas.
+
+--Heu! qui peut répondre des circonstances, mon cher monsieur? l'homme
+propose et Dieu dispose....»
+
+Andrea poussa un soupir.
+
+«Mais enfin, dit-il, tout le temps que je resterai à Paris, et...
+qu'aucune circonstance ne me forcera pas de m'éloigner, cet argent dont
+vous me parliez tout à l'heure m'est-il assuré?
+
+--Oh! parfaitement.
+
+--Par mon père? demanda Andrea avec inquiétude.
+
+--Oui, mais garanti par Lord Wilmore, qui vous a, sur la demande de
+votre père, ouvert un crédit de cinq mille francs par mois chez M.
+Danglars, un des plus sûrs banquiers de Paris.
+
+--Et mon père compte rester longtemps à Paris? demanda Andrea avec
+inquiétude.
+
+--Quelque jours seulement, répondit Monte-Cristo, son service ne lui
+permet pas de s'absenter plus de deux ou trois semaines.
+
+--Oh! ce cher père! dit Andrea visiblement enchanté de ce prompt départ.
+
+--Aussi, dit Monte-Cristo, faisant semblant de se tromper à l'accent de
+ces paroles; aussi je ne veux pas retarder d'un instant l'heure de votre
+réunion. Êtes-vous préparé à embrasser ce digne M. Cavalcanti?
+
+--Vous n'en doutez pas, je l'espère?
+
+--Eh bien, entrez donc dans le salon, mon cher ami, et vous trouverez
+votre père, qui vous attend.»
+
+Andrea fit un profond salut au comte et entra dans le salon.
+
+Le comte le suivit des yeux, et, l'ayant vu disparaître, poussa un
+ressort correspondant à un tableau, lequel, en s'écartant du cadre,
+laissait, par un interstice habilement ménagé, pénétrer la vue dans le
+salon.
+
+Andrea referma la porte derrière lui et s'avança vers le major, qui se
+leva dès qu'il entendit le bruit des pas qui s'approchaient.
+
+«Ah! monsieur et cher père, dit Andrea à haute voix et de manière que le
+comte l'entendit à travers la porte fermée, est-ce bien vous?
+
+--Bonjour, mon cher fils, fit gravement le major.
+
+--Après tant d'années de séparation, dit Andrea en continuant de
+regarder du côté de la porte, quel bonheur de nous revoir!
+
+--En effet, la séparation a été longue.
+
+--Ne nous embrassons-nous pas, monsieur? reprit Andrea.
+
+--Comme vous voudrez, mon fils», dit le major.
+
+Et les deux hommes s'embrassèrent comme on s'embrasse au
+Théâtre-Français, c'est-à-dire en se passant la tête par-dessus
+l'épaule.
+
+«Ainsi donc nous voici réunis! dit Andrea.
+
+--Nous voici réunis, reprit le major.
+
+--Pour ne plus nous séparer?
+
+--Si fait; je crois, mon cher fils, que vous regardez maintenant la
+France comme une seconde patrie?
+
+--Le fait est, dit le jeune homme, que je serais désespéré de quitter
+Paris.
+
+--Et moi, vous comprenez, je ne saurais vivre hors de Lucques. Je
+retournerai donc en Italie aussitôt que je pourrai.
+
+--Mais avant de partir, très cher père, vous me remettrez sans doute des
+papiers à l'aide desquels il me sera facile de constater le sang dont je
+sors.
+
+--Sans aucun doute, car je viens exprès pour cela, et j'ai eu trop de
+peine à vous rencontrer, afin de vous les remettre, pour que nous
+recommencions encore à nous chercher; cela prendrait la dernière partie
+de ma vie.
+
+--Et ces papiers?
+
+--Les voici.»
+
+Andrea saisit avidement l'acte de mariage de son père, son certificat de
+baptême à lui, et, après avoir ouvert le tout avec une avidité naturelle
+à un bon fils, il parcourut les deux pièces avec une rapidité et une
+habitude qui dénotaient le coup d'oeil le plus exercé en même temps que
+l'intérêt le plus vif.
+
+Lorsqu'il eut fini, une indéfinissable expression de joie brilla sur son
+front; et regardant le major avec un étrange sourire:
+
+«Ah çà! dit-il en excellent toscan, il n'y a donc pas de galère en
+Italie?...»
+
+Le major se redressa.
+
+«Et pourquoi cela? dit-il.
+
+--Qu'on y fabrique impunément de pareilles pièces? Pour la moitié de
+cela, mon très cher père, en France on nous enverrait prendre l'air à
+Toulon pour cinq ans.
+
+--Plaît-il? dit le Lucquois en essayant de conquérir un air majestueux.
+
+--Mon cher monsieur Cavalcanti, dit Andrea en pressant le bras du major,
+combien vous donne-t-on pour être mon père?»
+
+Le major voulut parler.
+
+«Chut! dit Andrea en baissant la voix, je vais vous donner l'exemple de
+la confiance; on me donne cinquante mille francs par an pour être votre
+fils: par conséquent, vous comprenez bien que ce n'est pas moi qui
+serai disposé à nier que vous soyez mon père.»
+
+Le major regarda avec inquiétude autour de lui.
+
+«Eh! soyez tranquille, nous sommes seuls, dit Andrea, d'ailleurs nous
+parlons italien.
+
+--Eh bien, à moi, dit le Lucquois, on me donne cinquante mille francs
+une fois payés.
+
+--Monsieur Cavalcanti, dit Andrea, avez-vous foi aux contes de fées?
+
+--Non, pas autrefois, mais maintenant il faut bien que j'y croie.
+
+--Vous avez donc eu des preuves?»
+
+Le major tira de son gousset une poignée d'or.
+
+«Palpables, comme vous voyez.
+
+--Vous pensez donc que je puis croire aux promesses qu'on m'a faites?
+
+--Je le crois.
+
+--Et que ce brave homme de comte les tiendra?
+
+--De point en point; mais, vous comprenez, pour arriver à ce but, il
+faut jouer notre rôle.
+
+--Comment donc?...
+
+--Moi de tendre père....
+
+--Moi, de fils respectueux.
+
+--Puisqu'ils désirent que vous descendiez de moi....
+
+--Qui, _ils_?
+
+--Dame, je n'en sais rien, ceux qui vous ont écrit; n'avez vous pas reçu
+une lettre?
+
+--Si fait.
+
+--De qui?
+
+--D'un certain abbé Busoni.
+
+--Que vous ne connaissez pas?
+
+--Que je n'ai jamais vu.
+
+--Que vous disait cette lettre?
+
+--Vous ne me trahirez pas?
+
+--Je m'en garderai bien, nos intérêts sont les mêmes.
+
+--Alors lisez.»
+
+Et le major passa une lettre au jeune homme.
+
+Andrea lut à voix basse:
+
+«Vous êtes pauvre, une vieillesse malheureuse vous attend. Voulez-vous
+devenir sinon riche, du moins indépendant?
+
+«Partez pour Paris à l'instant même, et allez réclamer à M. le comte de
+Monte-Cristo, avenue des Champs-Élysées, n°30, le fils que vous avez eu
+de la marquise de Corsinari, et qui vous a été enlevé à l'âge de cinq
+ans.
+
+«Ce fils se nomme Andrea Cavalcanti.
+
+«Pour que vous ne révoquiez pas en doute l'attention qu'a le soussigné
+de vous être agréable, vous trouverez ci-joint:
+
+«1. Un bon de deux mille quatre cents livres toscanes, payable chez M.
+Gozzi, à Florence;
+
+«2. Une lettre d'introduction près de M. le comte de Monte-Cristo sur
+lequel je vous crédite d'une somme de quarante-huit mille francs.
+
+«Soyez chez le comte le 26 mai, à sept heures du soir.
+
+ «_Signé_: ABBÉ BUSONI.»
+
+--C'est cela.
+
+--Comment, c'est cela? Que voulez-vous dire? demanda le major.
+
+--Je dis que j'ai reçu la pareille à peu près.
+
+--Vous?
+
+--Oui, moi.
+
+--De l'abbé Busoni?
+
+--Non.
+
+--De qui donc?
+
+--D'un Anglais, d'un certain Lord Wilmore, qui prend le nom de Simbad le
+marin.
+
+--Et que vous ne connaissez pas plus que je ne connais l'abbé Busoni?
+
+--Si fait; moi, je suis plus avancé que vous.
+
+--Vous l'avez vu?
+
+--Oui, une fois.
+
+--Où cela?
+
+--Ah! justement voici ce que je ne puis pas vous dire; vous seriez aussi
+savant que moi, et c'est inutile.
+
+--Et cette lettre vous disait?...
+
+--Lisez.»
+
+«Vous êtes pauvre, et vous n'avez qu'un avenir misérable: voulez-vous
+avoir un nom, être libre, être riche?»
+
+--Parbleu! fit le jeune homme en se balançant sur ses talons, comme si
+une pareille question se faisait!
+
+«Prenez la chaise de poste que vous trouverez tout attelée en sortant de
+Nice par la porte de Gênes. Passez par Turin, Chambéry et
+Pont-de-Beauvoisin. Présentez-vous chez M. le comte de Monte-Cristo,
+avenue des Champs-Élysées, le 26 mai, à sept heures du soir, et
+demandez-lui votre père.
+
+«Vous êtes le fils du marquis Bartolomeo Cavalcanti et de la marquise
+Olivia Corsinari, ainsi que le constateront les papiers qui vous seront
+remis par le marquis, et qui vous permettront de vous présenter sous ce
+nom dans le monde parisien.
+
+«Quant à votre rang, un revenu de cinquante mille livres par an vous
+mettra à même de le soutenir.
+
+«Ci-joint un bon de cinq mille livres payable sur M. Ferrea, banquier à
+Nice, et une lettre d'introduction près du comte de Monte-Cristo, chargé
+par moi de pourvoir à vos besoins.
+
+ «SIMBAD LE MARIN.»
+
+«Hum! fit le major, c'est fort beau!
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Vous avez vu le comte?
+
+--Je le quitte.
+
+--Et il a ratifié?
+
+--Tout.
+
+--Y comprenez-vous quelque chose?
+
+--Ma foi, non.
+
+--Il y a une dupe dans tout cela.
+
+--En tout cas, ce n'est ni vous ni moi?
+
+--Non, certainement.
+
+--Et bien, alors!...
+
+--Peu nous importe, n'est-ce pas?
+
+--Justement, c'est ce que je voulais dire, allons jusqu'au bout et
+jouons serré.
+
+--Soit; vous verrez que je suis digne de faire votre partie.
+
+--Je n'en ai pas douté un seul instant, mon cher père.
+
+--Vous me faites honneur, mon cher fils.»
+
+Monte-Cristo choisit ce moment pour rentrer dans le salon. En entendant
+le bruit de ses pas, les deux hommes se jetèrent dans les bras l'un de
+l'autre; le comte les trouva embrassés.
+
+«Eh bien! monsieur le marquis, dit Monte-Cristo, il paraît que vous avez
+retrouvé un fils selon votre coeur?
+
+--Ah! monsieur le comte, je suffoque de joie.
+
+--Et vous, jeune homme?
+
+--Ah! monsieur le comte, j'étouffe de bonheur.
+
+--Heureux père! heureux enfant! dit le comte.
+
+--Une seule chose m'attriste, dit le major; c'est la nécessité où je
+suis de quitter Paris si vite.
+
+--Oh! cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo, vous ne partirez pas,
+je l'espère, que je ne vous aie présenté à quelques amis.
+
+--Je suis aux ordres de monsieur le comte, dit le major.
+
+--Maintenant, voyons, jeune homme, confessez-vous.
+
+--À qui?
+
+--Mais à monsieur votre père; dites-lui quelques mots de l'état de vos
+finances.
+
+--Ah! diable, fit Andrea, vous touchez la corde sensible.
+
+--Entendez-vous, major? dit Monte-Cristo.
+
+--Sans doute que je l'entends.
+
+--Oui, mais comprenez-vous?
+
+--À merveille.
+
+--Il dit qu'il a besoin d'argent, ce cher enfant.
+
+--Que voulez-vous que j'y fasse?
+
+--Que vous lui en donniez, parbleu!
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous.»
+
+Monte-Cristo passa entre les deux hommes.
+
+«Tenez! dit-il à Andrea en lui glissant un paquet de billets de banque à
+la main.
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+--La réponse de votre père.
+
+--De mon père?
+
+--Oui. Ne venez-vous pas de laisser entendre que vous aviez besoin
+d'argent?
+
+--Oui. Eh bien?
+
+--Eh bien! il me charge de vous remettre cela.
+
+--A compte sur mes revenus?
+
+--Non, pour vos frais d'installation.
+
+--Oh! cher père!
+
+--Silence, dit Monte-Cristo, vous voyez bien qu'il ne veut pas que je
+dise que cela vient de lui.
+
+--J'apprécie cette délicatesse, dit Andrea, en enfonçant ses billets de
+banque dans le gousset de son pantalon.
+
+--C'est bien, dit Monte-Cristo, maintenant, allez!
+
+--Et quand aurons-nous l'honneur de revoir M. le comte? demanda
+Cavalcanti.
+
+--Ah! oui, demanda Andrea, quand aurons-nous cet honneur?
+
+--Samedi, si vous voulez... oui... tenez... samedi. J'ai à dîner à ma
+maison d'Auteuil, rue de la Fontaine, n°28, plusieurs personnes, et
+entre autres M. Danglars, votre banquier, je vous présenterai à lui, il
+faut bien qu'il vous connaisse tous les deux pour vous compter votre
+argent.
+
+--Grande tenue? demanda à demi-voix le major.
+
+--Grande tenue: uniforme, croix, culotte courte.
+
+--Et moi? demanda Andrea.
+
+--Oh! vous, très simplement: pantalon noir, bottes vernies, gilet blanc,
+habit noir ou bleu, cravate longue; prenez Blin ou Véronique pour vous
+habiller. Si vous ne connaissez pas leurs adresses, Baptistin vous les
+donnera. Moins vous affecterez de prétention dans votre mise, étant
+riche comme vous l'êtes, meilleur effet cela fera. Si vous achetez des
+chevaux, prenez-les chez Devedeux; si vous achetez un phaéton, allez
+chez Baptiste.
+
+--À quelle heure pourrons-nous nous présenter? demanda le jeune homme.
+
+--Mais vers six heures et demie.
+
+--C'est bien, on y sera», dit le major en portant la main à son chapeau.
+
+Les deux Cavalcanti saluèrent le comte et sortirent. Le comte s'approcha
+de la fenêtre, et les vit qui traversaient la cour bras dessus, bras
+dessous.
+
+«En vérité, dit-il, voilà deux grands misérables! Quel malheur que ce ne
+soit pas véritablement le père et le fils!»
+
+Puis après un instant de sombre réflexion:
+
+«Allons chez les Morrel, dit-il; je crois que le dégoût m'écoeure encore
+plus que la haine.»
+
+
+
+
+LVII
+
+L'enclos à la luzerne.
+
+
+Il faut que nos lecteurs nous permettent de les ramener à cet enclos qui
+confine à la maison de M. de Villefort, et, derrière la grille envahie
+par des marronniers, nous retrouverons des personnages de notre
+connaissance.
+
+Cette fois Maximilien est arrivé le premier. C'est lui qui a collé son
+oeil contre la cloison, et qui guette dans le jardin profond une ombre
+entre les arbres et le craquement d'un brodequin de soie sur le sable
+des allées.
+
+Enfin, le craquement tant désiré se fit entendre, et au lieu d'une ombre
+ce furent deux ombres qui s'approchèrent. Le retard de Valentine avait
+été occasionné par une visite de Mme Danglars et d'Eugénie, visite qui
+était prolongée au-delà de l'heure où Valentine était attendue. Alors,
+pour ne pas manquer à son rendez-vous, la jeune fille avait proposé à
+Mlle Danglars une promenade au jardin, voulant montrer à Maximilien
+qu'il n'y avait point de sa faute dans le retard dont sans doute il
+souffrait.
+
+Le jeune homme comprit tout avec cette rapidité d'intuition particulière
+aux amants et son coeur fut soulagé. D'ailleurs, sans arriver à la
+portée de la voix, Valentine dirigea sa promenade de manière que
+Maximilien pût la voir passer et repasser, et chaque fois qu'elle
+passait et repassait, un regard inaperçu de sa compagne, mais jeté de
+l'autre côté de la grille et recueilli par le jeune homme, lui disait:
+
+«Prenez patience, ami, vous voyez qu'il n'y a point de ma faute.»
+
+Et Maximilien, en effet, prenait patience tout en admirant ce contraste
+entre les deux jeunes filles: entre cette blonde aux yeux languissants
+et à la taille inclinée comme un beau saule, et cette brune aux yeux
+fiers et à la taille droite comme un peuplier; puis il va sans dire que
+dans cette comparaison entre deux natures si opposées, tout l'avantage,
+dans le coeur du jeune homme du moins, était pour Valentine.
+
+Au bout d'une demi-heure de promenade, les deux jeunes filles
+s'éloignèrent. Maximilien comprit que le terme de la visite de Mme
+Danglars était arrivé.
+
+En effet, un instant après, Valentine reparut seule. De crainte qu'un
+regard indiscret ne suivît son retour, elle venait lentement; et, au
+lieu de s'avancer directement vers la grille, elle alla s'asseoir sur un
+banc, après avoir sans affectation interrogé chaque touffe de feuillage
+et plongé son regard dans le fond de toutes les allées.
+
+Ces précautions prises, elle courut à la grille.
+
+«Bonjour, Valentine, dit une voix.
+
+--Bonjour, Maximilien; je vous ai fait attendre, mais vous avez vu la
+cause?
+
+--Oui, j'ai reconnu Mlle Danglars; je ne vous croyais pas si liée avec
+cette jeune personne.
+
+--Qui vous a donc dit que nous étions liées, Maximilien?
+
+--Personne; mais il m'a semblé que cela ressortait de la façon dont vous
+vous donnez le bras, de la façon dont vous causiez: on eût dit deux
+compagnes de pension se faisant des confidences.
+
+--Nous nous faisions nos confidences, en effet, dit Valentine, elle
+m'avouait sa répugnance pour un mariage avec M. de Morcerf, et moi, je
+lui avouais de mon côté que je regardais comme un malheur d'épouser M.
+d'Épinay.
+
+--Chère Valentine!
+
+--Voilà pourquoi, mon ami, continua la jeune fille, vous avez vu cette
+apparence d'abandon entre moi et Eugénie; c'est que, tout en parlant de
+l'homme que je ne puis aimer, je pensais à l'homme que j'aime.
+
+--Que vous êtes bonne en toutes choses, Valentine, et que vous avez en
+vous une chose que Mlle Danglars n'aura jamais: c'est ce charme indéfini
+qui est à la femme ce que le parfum est à la fleur, ce que la saveur est
+au fruit; car ce n'est pas le tout pour une fleur que d'être belle, ce
+n'est pas le tout pour un fruit que d'être beau.
+
+--C'est votre amour qui vous fait voir les choses ainsi, Maximilien.
+
+--Non, Valentine, je vous jure. Tenez, je vous regardais toutes deux
+tout à l'heure, et, sur mon honneur, tout en rendant justice à la beauté
+de Mlle Danglars, je ne comprenais pas qu'un homme devînt amoureux
+d'elle.
+
+--C'est que, comme vous le disiez, Maximilien, j'étais là, et que ma
+présence vous rendait injuste.
+
+--Non... mais dites-moi... une question de simple curiosité, et qui
+émane de certaines idées que je me suis faites sur Mlle Danglars.
+
+--Oh! bien injustes, sans que je sache lesquelles certainement. Quand
+vous nous jugez, nous autres pauvres femmes, nous ne devons pas nous
+attendre à l'indulgence.
+
+--Avec cela qu'entre vous vous êtes bien justes les unes envers les
+autres!
+
+--Parce que, presque toujours, il y a de la passion dans nos jugements.
+Mais revenez à votre question.
+
+--Est-ce parce que Mlle Danglars aime quelqu'un qu'elle redoute son
+mariage avec M. de Morcerf?
+
+--Maximilien, je vous ai dit que je n'étais pas l'amie d'Eugénie.
+
+--Eh! mon Dieu! dit Morrel, sans être amies, les jeunes filles se font
+des confidences; convenez que vous lui avez fait quelques questions
+là-dessus. Ah! je vous vois sourire.
+
+--S'il en est ainsi, Maximilien, ce n'est pas la peine que nous ayons
+entre nous cette cloison de planches.
+
+--Voyons, que vous a-t-elle dit?
+
+--Elle m'a dit qu'elle n'aimait personne, dit Valentine; qu'elle avait
+le mariage en horreur; que sa plus grande joie eût été de mener une vie
+libre et indépendante, et qu'elle désirait presque que son père perdît
+sa fortune pour se faire artiste comme son amie, Mlle Louise d'Armilly.
+
+--Ah! vous voyez!
+
+--Eh bien, qu'est-ce que cela prouve? demanda Valentine.
+
+--Rien, répondit en souriant Maximilien.
+
+--Alors, dit Valentine, pourquoi souriez-vous à votre tour?
+
+--Ah! dit Maximilien, vous voyez bien que, vous aussi, vous regardez,
+Valentine.
+
+--Voulez-vous que je m'éloigne?
+
+--Oh! non! non pas! Mais revenons à vous.
+
+--Ah! oui, c'est vrai, car à peine avons-nous dix minutes à passer
+ensemble.
+
+--Mon Dieu! s'écria Maximilien consterné.
+
+--Oui, Maximilien, vous avez raison, dit avec mélancolie Valentine, et
+vous avez là une pauvre amie. Quelle existence je vous fais passer,
+pauvre Maximilien, vous si bien fait pour être heureux! Je me le
+reproche amèrement, croyez-moi.
+
+--Eh bien, que vous importe, Valentine: si je me trouve heureux ainsi;
+si cette attente éternelle me semble payée, à moi, par cinq minutes de
+votre vue, par deux mots de votre bouche, et par cette conviction
+profonde, éternelle, que Dieu n'a pas créé deux coeurs aussi en harmonie
+que les nôtres, et ne les a pas presque miraculeusement réunis, surtout
+pour les séparer.
+
+--Bon, merci, espérez pour nous deux, Maximilien: cela me rend à moitié
+heureuse.
+
+--Que vous arrive-t-il donc encore, Valentine, que vous me quittez si
+vite?
+
+--Je ne sais; Mme de Villefort m'a fait prier de passer chez elle pour
+une communication de laquelle dépend, m'a-t-elle fait dire, une portion
+de ma fortune. Eh! mon Dieu, qu'ils la prennent ma fortune, je suis trop
+riche, et qu'après me l'avoir prise ils me laissent tranquille et libre;
+vous m'aimerez tout autant pauvre, n'est-ce pas, Morrel?
+
+--Oh! je vous aimerai toujours, moi; que m'importe richesse ou pauvreté,
+si ma Valentine était près de moi et que je fusse sûr que personne ne me
+la pût ôter! Mais cette communication, Valentine, ne craignez-vous point
+que ce ne soit quelque nouvelle relative à votre mariage?
+
+--Je ne le crois pas.
+
+--Cependant, écoutez-moi, Valentine, et ne vous effrayez pas, car tant
+que je vivrai je ne serai pas à une autre.
+
+--Vous croyez me rassurer en me disant cela, Maximilien?
+
+--Pardon! vous avez raison, je suis un brutal. Eh bien, je voulais donc
+vous dire que l'autre jour j'ai rencontré M. de Morcerf.
+
+--Eh bien?
+
+--M. Franz est son ami, comme vous savez.
+
+--Oui; eh bien?
+
+--Eh bien, il a reçu une lettre de Franz, qui lui annonce son prochain
+retour.»
+
+Valentine pâlit et appuya sa main contre la grille.
+
+«Ah! mon Dieu! dit-elle, si c'était cela! Mais non, la communication ne
+viendrait pas de Mme de Villefort.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Pourquoi... je n'en sais rien... mais il me semble que Mme de
+Villefort, tout en ne s'y opposant point franchement, n'est pas
+sympathique à ce mariage.
+
+--Eh bien, mais, Valentine, il me semble que je vais l'adorer, Mme de
+Villefort.
+
+--Oh! ne vous pressez pas, Maximilien, dit Valentine avec un triste
+sourire.
+
+--Enfin, si elle est antipathique à ce mariage, ne fût-ce que pour le
+rompre, peut-être ouvrirait-elle l'oreille à quelque autre proposition.
+
+--Ne croyez point cela, Maximilien; ce ne sont point les maris que Mme
+de Villefort repousse, c'est le mariage.
+
+--Comment? le mariage! Si elle déteste si fort le mariage, pourquoi
+s'est-elle mariée elle-même?
+
+--Vous ne me comprenez pas, Maximilien; ainsi, lorsqu'il y a un an j'ai
+parlé de me retirer dans un couvent, elle avait, malgré les observations
+qu'elle avait cru devoir faire, adopté ma proposition avec joie; mon
+père même y avait consenti, à son instigation, j'en suis sûre; il n'y
+eut que mon pauvre grand-père qui m'a retenue. Vous ne pouvez vous
+figurer, Maximilien, quelle expression il y a dans les yeux de ce pauvre
+vieillard, qui n'aime que moi au monde, et qui, Dieu me pardonne si
+c'est un blasphème, et qui n'est aimé au monde que de moi. Si vous
+saviez, quand il a appris ma résolution, comme il m'a regardée, ce qu'il
+y avait de reproche dans ce regard et de désespoir dans ces larmes qui
+roulaient sans plaintes, sans soupirs, le long de ses joues immobiles!
+Ah! Maximilien, j'ai éprouvé quelque chose comme un remords, je me suis
+jetée à ses pieds en lui criant: «Pardon! pardon! mon père! On fera de
+moi ce qu'on voudra, mais je ne vous quitterai jamais.» Alors il leva
+les yeux au ciel!... Maximilien, je puis souffrir beaucoup, ce regard de
+mon vieux grand-père m'a payée d'avance pour ce que je souffrirai.
+
+--Chère Valentine! vous êtes un ange, et je ne sais vraiment pas comment
+j'ai mérité, en sabrant à droite et à gauche des Bédouins, à moins que
+Dieu ait considéré que ce sont des infidèles, je ne sais pas comment
+j'ai mérité que vous vous révéliez à moi. Mais enfin, voyons, Valentine,
+quel est donc l'intérêt de Mme de Villefort à ce que vous ne vous
+mariez pas?
+
+--N'avez-vous pas entendu tout à l'heure que je vous disais que j'étais
+riche, Maximilien, trop riche? J'ai, du chef de ma mère, près de
+cinquante mille livres de rente; mon grand-père et ma grand-mère, le
+marquis et la marquise de Saint-Méran, doivent m'en laisser autant; M.
+Noirtier a bien visiblement l'intention de me faire sa seule héritière.
+Il en résulte donc que, comparativement à moi, mon frère Édouard, qui
+n'attend, du côté de Mme de Villefort, aucune fortune, est pauvre. Or,
+Mme de Villefort aime cet enfant avec adoration, et si je fusse entrée
+en religion, toute ma fortune, concentrée sur mon père, qui héritait du
+marquis, de la marquise et de moi, revenait à son fils.
+
+--Oh! que c'est étrange cette cupidité dans une jeune et belle femme!
+
+--Remarquez que ce n'est point pour elle, Maximilien, mais pour son
+fils, et que ce que vous lui reprochez comme un défaut, au point de vue
+de l'amour maternel, est presque une vertu.
+
+--Mais voyons, Valentine, dit Morrel, si vous abandonniez une portion de
+cette fortune à ce fils.
+
+--Le moyen de faire une pareille proposition, dit Valentine, et surtout
+à une femme qui a sans cesse à la bouche le mot de désintéressement?
+
+--Valentine, mon amour m'est toujours resté sacré, et comme toute chose
+sacrée, je l'ai couvert du voile de mon respect et enfermé dans mon
+coeur; personne au monde, pas même ma soeur, ne se doute donc de cet
+amour que je n'ai confié à qui que ce soit au monde. Valentine, me
+permettez-vous de parler de cet amour à un ami?»
+
+Valentine tressaillit.
+
+«À un ami? dit-elle. Oh! mon Dieu! Maximilien, je frissonne rien qu'à
+vous entendre parler ainsi! À un ami? et qui donc est cet ami?
+
+--Écoutez, Valentine: avez-vous jamais senti pour quelqu'un une de ces
+sympathies irrésistibles qui font que, tout en voyant cette personne
+pour la première fois, vous croyez la connaître depuis longtemps, et
+vous vous demandez où et quand vous l'avez vue, si bien que, ne pouvant
+vous rappeler ni le lieu ni le temps, vous arrivez à croire que c'est
+dans un monde antérieur au nôtre, et que cette sympathie n'est qu'un
+souvenir qui se réveille?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, voilà ce que j'ai éprouvé la première fois que j'ai vu cet
+homme extraordinaire.
+
+--Un homme extraordinaire?
+
+--Oui.
+
+--Que vous connaissez depuis longtemps alors?
+
+--Depuis huit ou dix jours à peine.
+
+--Et vous appelez votre ami un homme que vous connaissez depuis huit
+jours? Oh! Maximilien, je vous croyais plus avare de ce beau nom d'ami.
+
+--Vous avez raison en logique, Valentine; mais dites ce que vous
+voudrez, rien ne me fera revenir sur ce sentiment instinctif. Je crois
+que cet homme sera mêlé à tout ce qui m'arrivera de bien dans l'avenir,
+que parfois son regard profond semble connaître et sa main puissante
+diriger.
+
+--C'est donc un devin? dit en souriant Valentine.
+
+--Ma foi, dit Maximilien, je suis tenté de croire souvent qu'il
+devine... le bien surtout.
+
+--Oh! dit Valentine tristement, faites-moi connaître cet homme,
+Maximilien, que je sache de lui si je serai assez aimée pour me
+dédommager de tout ce que j'ai souffert.
+
+--Pauvre amie! mais vous le connaissez!
+
+--Moi?
+
+--Oui. C'est celui qui a sauvé la vie à votre belle-mère et à son fils.
+
+
+--Le comte de Monte-Cristo?
+
+--Lui-même.
+
+--Oh! s'écria Valentine, il ne peut jamais être mon ami, il est trop
+celui de ma belle-mère.
+
+--Le comte, l'ami de votre belle-mère, Valentine? mon instinct ne
+faillirait pas à ce point; je suis sûr que vous vous trompez.
+
+--Oh! si vous saviez, Maximilien! mais ce n'est plus Édouard qui règne à
+la maison, c'est le comte: recherché de madame de Villefort, qui voit en
+lui le résumé des connaissances humaines; admiré, entendez-vous, admiré
+de mon père, qui dit n'avoir jamais entendu formuler avec plus
+d'éloquence des idées plus élevées; idolâtré d'Édouard, qui, malgré sa
+peur des grands yeux noirs du comte, court à lui aussitôt qu'il le voit
+arriver, et lui ouvre la main, où il trouve toujours quelque jouet
+admirable: M. de Monte-Cristo n'est pas ici chez mon père; M. de
+Monte-Cristo n'est pas ici chez Mme de Villefort: M. de Monte-Cristo est
+chez lui.
+
+--Eh bien, chère Valentine, si les choses sont ainsi que vous dites,
+vous devez déjà ressentir ou vous ressentirez bientôt les effets de sa
+présence. Il rencontre Albert de Morcerf en Italie, c'est pour le tirer
+des mains des brigands; il aperçoit Mme Danglars, c'est pour lui faire
+un cadeau royal; votre belle-mère et votre frère passent devant sa
+porte, c'est pour que son Nubien leur sauve la vie. Cet homme a
+évidemment reçu le pouvoir d'influer sur les choses. Je n'ai jamais vu
+des goûts plus simples alliés à une haute magnificence. Son sourire est
+si doux, quand il me l'adresse que j'oublie combien les autres trouvent
+son sourire amer. Oh! dites-moi, Valentine, vous a-t-il souri ainsi?
+S'il l'a fait, vous serez heureuse.
+
+--Moi! dit la jeune fille, oh! mon Dieu! Maximilien, il ne me regarde
+seulement pas, ou plutôt, si je passe par hasard, il détourne la vue de
+moi. Oh! il n'est pas généreux, allez! ou il n'a pas ce regard profond
+qui lit au fond des coeurs, et que vous lui supposez à tort; car s'il
+eût été généreux, me voyant seule et triste au milieu de toute cette
+maison, il m'eût protégée de cette influence qu'il exerce; et puisqu'il
+joue, à ce que vous prétendez, le rôle de soleil, il eût réchauffé mon
+coeur à l'un de ses rayons. Vous dites qu'il vous aime, Maximilien; eh!
+mon Dieu, qu'en savez-vous? Les hommes font gracieux visage à un
+officier de cinq pieds six pouces comme vous, qui a une longue moustache
+et un grand sabre, mais ils croient pouvoir écraser sans crainte une
+pauvre fille qui pleure.
+
+--Oh! Valentine! vous vous trompez, je vous jure.
+
+--S'il en était autrement, voyons, Maximilien, s'il me traitait
+diplomatiquement, c'est-à-dire en homme qui, d'une façon ou de l'autre,
+veut s'impatroniser dans la maison, il m'eût, ne fût-ce qu'une seule
+fois honorée de ce sourire que vous me vantez si fort, mais non, il m'a
+vue malheureuse, il comprend que je ne puis lui être bonne à rien, et il
+ne fait pas même attention à moi. Qui sait même si, pour faire sa cour à
+mon père, à Mme de Villefort ou à mon frère, il ne me persécutera point
+aussi en tant qu'il sera en son pouvoir de le faire? Voyons,
+franchement, je ne suis pas une femme que l'on doive mépriser ainsi sans
+raison; vous me l'avez dit. Ah! pardonnez-moi, continua la jeune fille
+en voyant l'impression que ces paroles produisaient sur Maximilien, je
+suis mauvaise, et je vous dis là sur cet homme des choses que je ne
+savais pas même avoir dans le coeur. Tenez, je ne nie pas que cette
+influence dont vous me parlez existe, et qu'il ne l'exerce même sur moi;
+mais s'il l'exerce, c'est d'une manière nuisible et corruptrice, comme
+vous le voyez, de bonnes pensées.
+
+--C'est bien, Valentine, dit Morrel avec un soupir, n'en parlons plus;
+je ne lui dirai rien.
+
+--Hélas! mon ami, dit Valentine, je vous afflige, je le vois. Oh! que ne
+puis-je vous serrer la main pour vous demander pardon! Mais enfin je ne
+demande pas mieux que d'être convaincue; dites, qu'a donc fait pour vous
+ce comte de Monte-Cristo?
+
+--Vous m'embarrassez fort, je l'avoue, Valentine, en me demandant ce que
+le comte a fait pour moi: rien d'ostensible, je le sais bien. Aussi,
+comme je vous l'ai déjà dit, mon affection pour lui est-elle tout
+instinctive et n'a-t-elle rien de raisonné. Est-ce que le soleil m'a
+fait quelque chose? Non; il me réchauffe, et à sa lumière je vous vois,
+voilà tout. Est-ce que tel ou tel parfum a fait quelque chose pour moi?
+Non; son odeur récrée agréablement un de mes sens. Je n'ai pas autre
+chose à dire quand on me demande pourquoi je vante ce parfum, mon amitié
+pour lui est étrange comme la sienne pour moi. Une voix secrète
+m'avertit qu'il y a plus que du hasard dans cette amitié imprévue et
+réciproque. Je trouve de la corrélation jusque dans ses plus simples
+actions, jusque dans ses plus secrètes pensées entre mes actions et mes
+pensées. Vous allez encore rire de moi, Valentine, mais depuis que je
+connais cet homme, l'idée absurde m'est venue que tout ce qui m'arrive
+de bien émane de lui. Cependant, j'ai vécu trente ans sans avoir eu
+besoin de ce protecteur, n'est-ce pas? n'importe, tenez, un exemple: il
+m'a invité à dîner pour samedi, c'est naturel au point où nous en
+sommes, n'est-ce pas? Eh bien, qu'ai-je su depuis? Votre père est invité
+à ce dîner, votre mère y viendra. Je me rencontrerai avec eux, et qui
+sait ce qui résultera dans l'avenir de cette entrevue? Voilà des
+circonstances fort simples en apparence; cependant, moi, je vois
+là-dedans quelque chose qui m'étonne; j'y puise une confiance étrange.
+Je me dis que le comte, cet homme singulier qui devine tout, a voulu me
+faire trouver avec M. et Mme de Villefort, et quelquefois je cherche, je
+vous le jure, à lire dans ses yeux s'il a deviné mon amour.
+
+--Mon bon ami, dit Valentine, je vous prendrais pour un visionnaire, et
+j'aurais véritablement peur pour votre bon sens, si je n'écoutais de
+vous que de semblables raisonnements. Quoi! vous voyez autre chose que
+du hasard dans cette rencontre? En vérité, réfléchissez donc. Mon père,
+qui ne sort jamais, a été sur le point dix fois de refuser cette
+invitation à Mme de Villefort, qui, au contraire, brûle du désir de voir
+chez lui ce nabab extraordinaire, et c'est à grand-peine qu'elle a
+obtenu qu'il l'accompagnerait. Non, non, croyez-moi, je n'ai, à part
+vous, Maximilien, d'autre secours à demander dans ce monde qu'à mon
+grand-père, un cadavre! d'autre appui à chercher que dans ma pauvre
+mère, une ombre!
+
+--Je sens que vous avez raison, Valentine, et que la logique est pour
+vous, dit Maximilien; mais votre douce voix, toujours si puissante sur
+moi, aujourd'hui, ne me convainc pas.
+
+--Ni la vôtre non plus, dit Valentine, et j'avoue que si vous n'avez
+pas d'autre exemple à me citer....
+
+--J'en ai un, dit Maximilien en hésitant; mais en vérité, Valentine, je
+suis forcé de l'avouer moi-même, il est encore plus absurde que le
+premier.
+
+--Tant pis, dit en souriant Valentine.
+
+--Et cependant, continua Morrel, il n'en est pas moins concluant pour
+moi, homme tout d'inspiration et de sentiment, et qui ai quelquefois,
+depuis dix ans que je sers, dû la vie à un de ces éclairs intérieurs qui
+vous dictent un mouvement en avant ou en arrière, pour que la balle qui
+devait vous tuer passe à côté de vous.
+
+--Cher Maximilien, pourquoi ne pas faire honneur à mes prières de cette
+déviation des balles? Quand vous êtes là-bas, ce n'est plus pour moi que
+je prie Dieu et ma mère, c'est pour vous.
+
+--Oui, depuis que je vous connais, dit en souriant Morrel; mais avant
+que je vous connusse, Valentine?
+
+--Voyons, puisque vous ne voulez rien me devoir, méchant, revenez donc à
+cet exemple que vous-même avouez être absurde.
+
+--Eh bien, regardez par les planches, et voyez là-bas, à cet arbre, le
+cheval nouveau avec lequel je suis venu.
+
+--Oh! l'admirable bête! s'écria Valentine, pourquoi ne l'avez-vous pas
+amené près de la grille? je lui eusse parlé et il m'eût entendue.
+
+--C'est en effet, comme vous le voyez, une bête d'un assez grand prix,
+dit Maximilien. Eh bien, vous savez que ma fortune est bornée,
+Valentine, et que je suis ce qu'on appelle un homme raisonnable. Eh
+bien, j'avais vu chez un marchand de chevaux ce magnifique _Médéah_, je
+le nomme ainsi. Je demandai quel était son prix: on me répondit quatre
+mille cinq cents francs; je dus m'abstenir, comme vous le comprenez
+bien, de le trouver beau plus longtemps, et je partis, je l'avoue, le
+coeur assez gros, car le cheval m'avait tendrement regardé, m'avait
+caressé avec sa tête et avait caracolé sous moi de la façon la plus
+coquette et la plus charmante. Le même soir j'avais quelques amis à la
+maison: M. de Château-Renaud, M. Debray et cinq ou six autres mauvais
+sujets que vous avez le bonheur de ne pas connaître, même de nom. On
+proposa une bouillotte; je ne joue jamais, car je ne suis pas assez
+riche pour pouvoir perdre, ni assez pauvre pour désirer gagner. Mais
+j'étais chez moi, vous comprenez, je n'avais autre chose à faire que
+d'envoyer chercher des cartes, et c'est ce que je fis.
+
+«Comme on se mettait à table, M. de Monte-Cristo arriva. Il prit sa
+place, on joua, et, moi, je gagnai; j'ose à peine vous avouer cela,
+Valentine, je gagnai cinq mille francs. Nous nous quittâmes à minuit. Je
+n'y pus tenir, je pris un cabriolet et me fis conduire chez mon marchand
+de chevaux. Tout palpitant, tout fiévreux, je sonnai; celui qui vint
+m'ouvrir dut me prendre pour un fou. Je m'élançai de l'autre côté de la
+porte à peine ouverte. J'entrai dans l'écurie, je regardai au râtelier.
+Oh! bonheur! _Médéah_ grignotait son foin. Je saute sur une selle; je la
+lui applique moi-même sur le dos, je lui passe la bride, _Médéah_ se
+prête de la meilleure grâce du monde à cette opération! Puis, déposant
+les quatre mille cinq cents francs entre les mains du marchand
+stupéfait, je reviens ou plutôt je passe la nuit à me promener dans les
+Champs-Élysées. Eh bien, j'ai vu de la lumière à la fenêtre du comte, il
+m'a semblé apercevoir son ombre derrière les rideaux. Maintenant,
+Valentine, je jurerais que le comte a su que je désirais ce cheval, et
+qu'il a perdu exprès pour me le faire gagner.
+
+--Mon cher Maximilien, dit Valentine, vous êtes trop fantastique, en
+vérité... vous ne m'aimerez pas longtemps.... Un homme qui fait ainsi de
+la poésie ne saurait s'étioler à plaisir dans une passion monotone comme
+la nôtre.... Mais, grand Dieu! tenez, on m'appelle... entendez-vous?
+
+--Oh! Valentine, dit Maximilien, par le petit jour de la cloison...
+votre doigt le plus petit, que je le baise.
+
+--Maximilien, nous avions dit que nous serions l'un pour l'autre deux
+voix, deux ombres!
+
+--Comme il vous plaira, Valentine.
+
+--Serez-vous heureux si je fais ce que vous voulez?
+
+--Oh! oui.»
+
+Valentine monta sur un banc et passa, non pas son petit doigt à travers
+l'ouverture, mais sa main tout entière par-dessus la cloison.
+
+Maximilien poussa un cri, et s'élançant à son tour sur la borne, saisit
+cette main adorée et y appliqua ses lèvres ardentes; mais aussitôt la
+petite main glissa entre les siennes, et le jeune homme entendit fuir
+Valentine, effrayée peut-être de la sensation qu'elle venait d'éprouver!
+
+
+
+
+LVIII
+
+M. Noirtier de Villefort.
+
+
+Voici ce qui s'était passé dans la maison du procureur du roi après le
+départ de Mme Danglars et de sa fille, et pendant la conversation que
+nous venons de rapporter.
+
+M. de Villefort était entré chez son père, suivi de Mme de Villefort;
+quant à Valentine, nous savons où elle était.
+
+Tous deux, après avoir salué le vieillard, après avoir congédié Barrois,
+vieux domestique depuis plus de vingt-cinq ans à son service, avaient
+pris place à ses côtés.
+
+M. Noirtier, assis dans son grand fauteuil à roulettes, où on le plaçait
+le matin et d'où on le tirait le soir, assis devant une glace qui
+réfléchissait tout l'appartement et lui permettait de voir, sans même
+tenter un mouvement devenu impossible, qui entrait dans sa chambre, qui
+en sortait, et ce qu'on faisait tout autour de lui; M. Noirtier,
+immobile comme un cadavre, regardait avec des yeux intelligents et vifs
+ses enfants, dont la cérémonieuse révérence lui annonçait quelque
+démarche officielle inattendue.
+
+La vue et l'ouïe étaient les deux seuls sens qui animassent encore,
+comme deux étincelles, cette matière humaine déjà aux trois quarts
+façonnée pour la tombe; encore, de ces deux sens, un seul pouvait-il
+révéler au-dehors la vie intérieure qui animait la statue; et le regard
+qui dénonçait cette vie intérieure était semblable à une de ces lumières
+lointaines qui, durant la nuit, apprennent au voyageur perdu dans un
+désert qu'il y a encore un être existant qui veille dans ce silence et
+cette obscurité.
+
+Aussi, dans cet oeil noir du vieux Noirtier, surmonté d'un sourcil noir,
+tandis que toute la chevelure, qu'il portait longue et pendante sur les
+épaules, était blanche; dans cet oeil, comme cela arrive pour tout
+organe de l'homme exercé aux dépens des autres organes, s'étaient
+concentrées toute l'activité, toute l'adresse, toute la force, toute
+l'intelligence, répandues autrefois dans ce corps et dans cet esprit.
+Certes, le geste du bras, le son de la voix, l'attitude du corps
+manquaient, mais cet oeil puissant suppléait à tout: il commandait avec
+les yeux; il remerciait avec les yeux; c'était un cadavre avec des yeux
+vivants, et rien n'était plus effrayant parfois que ce visage de marbre
+au haut duquel s'allumait une colère ou luisait une joie. Trois
+personnes seulement savaient comprendre ce langage du pauvre
+paralytique: c'était Villefort, Valentine et le vieux domestique dont
+nous avons déjà parlé. Mais comme Villefort ne voyait que rarement son
+père, et, pour ainsi dire, quand il ne pouvait faire autrement; comme,
+lorsqu'il le voyait, il ne cherchait pas à lui plaire en le comprenant,
+tout le bonheur du vieillard reposait en sa petite-fille, et Valentine
+était parvenue, à force de dévouement, d'amour et de patience, à
+comprendre du regard toutes les pensées de Noirtier. À ce langage muet
+ou inintelligible pour tout autre, elle répondait avec toute sa voix,
+toute sa physionomie, toute son âme, de sorte qu'il s'établissait des
+dialogues animés entre cette jeune fille et cette prétendue argile, à
+peu près redevenue poussière, et qui cependant était encore un homme
+d'un savoir immense, d'une pénétration inouïe et d'une volonté aussi
+puissante que peut l'être l'âme enfermée dans une matière par laquelle
+elle a perdu le pouvoir de se faire obéir.
+
+Valentine avait donc résolu cet étrange problème de comprendre la pensée
+du vieillard pour lui faire comprendre sa pensée à elle; et, grâce à
+cette étude, il était bien rare que, pour les choses ordinaires de la
+vie, elle ne tombât point avec précision sur le désir de cette âme
+vivante, ou sur le besoin de ce cadavre à moitié insensible.
+
+Quant au domestique, comme depuis vingt-cinq ans, ainsi que nous l'avons
+dit, il servait son maître, il connaissait si bien toutes ses habitudes,
+qu'il était rare que Noirtier eût besoin de lui demander quelque chose.
+
+Villefort n'avait en conséquence besoin du secours ni de l'un ni de
+l'autre pour entamer avec son père l'étrange conversation qu'il venait
+provoquer. Lui-même, nous l'avons dit, connaissait parfaitement le
+vocabulaire du vieillard, et s'il ne s'en servait point plus souvent,
+c'était par ennui et par indifférence. Il laissa donc Valentine
+descendre au jardin, il éloigna donc Barrois, et après avoir pris sa
+place à la droite de son père, tandis que Mme de Villefort s'asseyait à
+sa gauche:
+
+«Monsieur, dit-il, ne vous étonnez pas que Valentine ne soit pas montée
+avec nous et que j'aie éloigné Barrois, car la conférence que nous
+allons avoir ensemble est de celles qui ne peuvent avoir lieu devant une
+jeune fille ou un domestique; Mme de Villefort et moi avons une
+communication à vous faire.»
+
+Le visage de Noirtier resta impassible pendant ce préambule, tandis
+qu'au contraire l'oeil de Villefort semblait vouloir plonger jusqu'au
+plus profond du coeur du vieillard.
+
+«Cette communication, continua le procureur du roi avec son ton glacé et
+qui semblait ne jamais admettre la contestation, nous sommes sûrs, Mme
+de Villefort et moi, qu'elle vous agréera.»
+
+L'oeil du vieillard continua de demeurer atone; il écoutait: voilà tout.
+
+«Monsieur, reprit Villefort, nous marions Valentine.»
+
+Une figure de cire ne fût pas restée plus froide à cette nouvelle que ne
+resta la figure du vieillard.
+
+«Le mariage aura lieu avant trois mois», reprit Villefort.
+
+L'oeil du vieillard continua d'être inanimé.
+
+Mme de Villefort prit la parole à son tour, et se hâta d'ajouter:
+
+«Nous avons pensé que cette nouvelle aurait de l'intérêt pour vous,
+monsieur; d'ailleurs Valentine a toujours semblé attirer votre
+affection; il nous reste donc à vous dire seulement le nom du jeune
+homme qui lui est destiné. C'est un des plus honorables partis auxquels
+Valentine puisse prétendre; il y a de la fortune, un beau nom et des
+garanties parfaites de bonheur dans la conduite et les goûts de celui
+que nous lui destinons, et dont le nom ne doit pas vous être inconnu. Il
+s'agit de M. Franz de Quesnel, baron d'Épinay.»
+
+Villefort, pendant le petit discours de sa femme, attachait sur le
+vieillard un regard plus attentif que jamais. Lorsque Mme de Villefort
+prononça le nom de Franz, l'oeil de Noirtier, que son fils connaissait
+si bien, frissonna, et les paupières, se dilatant comme eussent pu faire
+des lèvres pour laisser passer des paroles, laissèrent, elles, passer un
+éclair.
+
+Le procureur du roi, qui savait les anciens rapports d'inimitié publique
+qui avaient existé entre son père et le père de Franz, comprit ce feu et
+cette agitation; mais cependant il les laissa passer comme inaperçus, et
+reprenant la parole où sa femme l'avait laissée:
+
+«Monsieur, dit-il, il est important, vous le comprenez bien, près comme
+elle est d'atteindre sa dix-neuvième année, que Valentine soit enfin
+établie. Néanmoins, nous ne vous avons point oublié dans les
+conférences, et nous nous sommes assurés d'avance que le mari de
+Valentine accepterait, sinon de vivre près de nous, qui gênerions
+peut-être un jeune ménage, du moins que vous, que Valentine chérit
+particulièrement, et qui, de votre côté, paraissez lui rendre cette
+affection, vivriez près d'eux, de sorte que vous ne perdrez aucune de
+vos habitudes, et que vous aurez seulement deux enfants au lieu d'un
+pour veiller sur vous.»
+
+L'éclair du regard de Noirtier devint sanglant.
+
+Assurément il se passait quelque chose d'affreux dans l'âme de ce
+vieillard; assurément le cri de la douleur et de la colère montait à sa
+gorge, et, ne pouvant éclater, l'étouffait, car son visage s'empourpra
+et ses lèvres devinrent bleues.
+
+Villefort ouvrit tranquillement une fenêtre en disant:
+
+«Il fait bien chaud ici, et cette chaleur fait mal à M. Noirtier.»
+
+Puis il revint, mais sans se rasseoir.
+
+«Ce mariage, ajouta Mme de Villefort, plaît à M. d'Épinay et à sa
+famille; d'ailleurs sa famille se compose seulement d'un oncle et d'une
+tante. Sa mère étant morte au moment où elle le mettait au monde, et son
+père ayant été assassiné en 1815, c'est-à-dire quand l'enfant avait deux
+ans à peine, il ne relève donc que de sa propre volonté.
+
+--Assassinat mystérieux, dit Villefort, et dont les auteurs sont restés
+inconnus, quoique le soupçon ait plané sans s'abattre au-dessus de la
+tête de beaucoup de gens.»
+
+Noirtier fit un tel effort que ses lèvres se contractèrent comme pour
+sourire.
+
+«Or, continua Villefort, les véritables coupables, ceux-là qui savent
+qu'ils ont commis le crime, ceux-là sur lesquels peut descendre la
+justice des hommes pendant leur vie et la justice de Dieu après leur
+mort, seraient bien heureux d'être à notre place, et d'avoir une fille à
+offrir à M. Franz d'Épinay pour éteindre jusqu'à l'apparence du
+soupçon.»
+
+Noirtier s'était calmé avec une puissance que l'on n'aurait pas dû
+attendre de cette organisation brisée.
+
+«Oui, je comprends», répondit-il du regard à Villefort; et ce regard
+exprimait tout ensemble le dédain profond et la colère intelligente.
+
+Villefort, de son côté, répondit à ce regard, dans lequel il avait lu ce
+qu'il contenait, par un léger mouvement d'épaules.
+
+Puis il fit signe à sa femme de se lever.
+
+«Maintenant, monsieur, dit Mme de Villefort, agréez tous mes respects.
+Vous plaît-il qu'Édouard vienne vous présenter ses respects?»
+
+Il était convenu que le vieillard exprimait son approbation en fermant
+les yeux, son refus en les clignant à plusieurs reprises, et avait
+quelque désir à exprimer quand il les levait au ciel.
+
+S'il demandait Valentine, il fermait l'oeil droit seulement.
+
+S'il demandait Barrois, il fermait l'oeil gauche.
+
+À la proposition de Mme de Villefort, il cligna vivement les yeux.
+
+Mme de Villefort, accueillie par un refus évident, se pinça les lèvres.
+
+«Je vous enverrai donc Valentine, alors? dit-elle.
+
+--Oui», fit le vieillard en fermant les yeux avec vivacité.
+
+M. et Mme de Villefort saluèrent et sortirent en ordonnant qu'on appelât
+Valentine, déjà prévenue au reste qu'elle aurait quelque chose à faire
+dans la journée près de M. Noirtier.
+
+Derrière eux, Valentine, toute rose encore d'émotion, entra chez le
+vieillard. Il ne lui fallut qu'un regard pour qu'elle comprît combien
+souffrait son aïeul et combien de choses il avait à lui dire.
+
+«Oh! bon papa, s'écria-t-elle, qu'est-il donc arrivé? On t'a fâché,
+n'est-ce pas, et tu es en colère?
+
+--Oui, fit-il, en fermant les yeux.
+
+--Contre qui donc? contre mon père? non; contre Mme de Villefort? non;
+contre moi?»
+
+Le vieillard fit signe que oui.
+
+«Contre moi?» reprit Valentine étonnée.
+
+Le vieillard renouvela le signe.
+
+«Et que t'ai-je donc fait, cher bon papa?» s'écria Valentine.
+
+Pas de réponse, elle continua:
+
+«Je ne t'ai pas vu de la journée; on t'a donc rapporté quelque chose de
+moi?
+
+--Oui, dit le regard du vieillard avec vivacité.
+
+--Voyons donc que je cherche. Mon Dieu, je te jure, bon père.... Ah!...
+M. et Mme de Villefort sortent d'ici, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Et ce sont eux qui t'ont dit ces choses qui te fâchent? Qu'est-ce
+donc? Veux-tu que j'aille le leur demander pour que je puisse m'excuser
+près de toi?
+
+--Non, non, fit le regard.
+
+--Oh! mais tu m'effraies. Qu'ont-ils pu dire, mon Dieu!»
+
+Et elle chercha.
+
+«Oh! j'y suis, dit-elle en baissant la voix et en se rapprochant du
+vieillard. Ils ont parlé de mon mariage peut-être?
+
+--Oui, répliqua le regard courroucé.
+
+--Je comprends; tu m'en veux de mon silence. Oh! vois-tu, c'est qu'ils
+m'avaient bien recommandé de ne t'en rien dire; c'est qu'ils ne m'en
+avaient rien dit à moi-même, et que j'avais surpris en quelque sorte ce
+secret par indiscrétion; voilà pourquoi j'ai été si réservée avec toi.
+Pardonne-moi, bon papa Noirtier.»
+
+Redevenu fixe et atone, le regard sembla répondre: «Ce n'est pas
+seulement ton silence qui m'afflige.»
+
+«Qu'est-ce donc? demanda la jeune fille: tu crois peut-être que je
+t'abandonnerais, bon père, et que mon mariage me rendrait oublieuse?
+
+--Non, dit le vieillard.
+
+--Ils t'ont dit alors que M. d'Épinay consentait à ce que nous
+demeurassions ensemble?
+
+--Oui.
+
+--Alors pourquoi es-tu fâché?»
+
+Les yeux du vieillard prirent une expression de douceur infinie.
+
+«Oui, je comprends, dit Valentine; parce que tu m'aimes?»
+
+Le vieillard fit signe que oui.
+
+«Et tu as peur que je ne sois malheureuse?
+
+--Oui.
+
+--Tu n'aimes pas M. Franz?»
+
+Les yeux répétèrent trois ou quatre fois:
+
+«Non, non, non.
+
+--Alors tu as bien du chagrin, bon père?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, écoute, dit Valentine en se mettant à genoux devant Noirtier
+et en lui passant ses bras autour du cou, moi aussi, j'ai bien du
+chagrin, car, moi non plus, je n'aime pas M. Franz d'Épinay.»
+
+Un éclair de joie passa dans les yeux de l'aïeul.
+
+«Quand j'ai voulu me retirer au couvent, tu te rappelles bien que tu as
+été si fort fâché contre moi?»
+
+Une larme humecta la paupière aride du vieillard.
+
+«Eh bien, continua Valentine, c'était pour échapper à ce mariage qui
+fait mon désespoir.»
+
+La respiration de Noirtier devint haletante.
+
+«Alors, ce mariage te fait bien du chagrin, bon père? Ô mon Dieu, si tu
+pouvais m'aider, si nous pouvions à nous deux rompre leur projet! Mais
+tu es sans force contre eux, toi dont l'esprit cependant est si vif et
+la volonté si ferme, mais quand il s'agit de lutter tu es aussi faible
+et même plus faible que moi. Hélas! tu eusses été pour moi un
+protecteur si puissant aux jours de ta force et de ta santé; mais
+aujourd'hui tu ne peux plus que me comprendre et te réjouir ou
+t'affliger avec moi. C'est un dernier bonheur que Dieu a oublié de
+m'enlever avec les autres.»
+
+Il y eut à ces paroles, dans les yeux de Noirtier, une telle impression
+de malice et de profondeur, que la jeune fille crut y lire ces mots:
+
+«Tu te trompes, je puis encore beaucoup pour toi.
+
+--Tu peux quelque chose pour moi, cher bon papa? traduisit Valentine.
+
+--Oui.»
+
+Noirtier leva les yeux au ciel. C'était le signe convenu entre lui et
+Valentine lorsqu'il désirait quelque chose.
+
+«Que veux-tu, cher père? voyons.»
+
+Valentine chercha un instant dans son esprit, exprima tout haut ses
+pensées à mesure qu'elles se présentaient à elle, et voyant qu'à tout ce
+qu'elle pouvait dire le vieillard répondait constamment _non_:
+
+«Allons, fit-elle, les grands moyens, puisque je suis si sotte!»
+
+Alors elle récita l'une après l'autre toutes les lettres de l'alphabet,
+depuis A jusqu'à N, tandis que son sourire interrogeait l'oeil du
+paralytique; à N, Noirtier fit signe que oui.
+
+«Ah! dit Valentine, la chose que vous désirez commence par la lettre N!
+c'est à l'N que nous avons affaire? Eh bien, voyons, que lui
+voulons-nous à l'N? Na, ne, ni, no.
+
+--Oui, oui, oui, fit le vieillard.
+
+--Ah! c'est _no_?
+
+--Oui.»
+
+Valentine alla chercher un dictionnaire qu'elle posa sur un pupitre
+devant Noirtier: elle l'ouvrit, et quand elle eut vu l'oeil du vieillard
+fixé sur les feuilles, son doigt courut vivement du haut en bas des
+colonnes. L'exercice, depuis six ans que Noirtier était tombé dans le
+fâcheux état où il se trouvait, lui avait rendu les épreuves si faciles,
+qu'elle devinait aussi vite la pensée du vieillard que si lui-même eût
+pu chercher dans le dictionnaire.
+
+Au mot _notaire_, Noirtier fit signe de s'arrêter.
+
+«_Notaire_, dit-elle; tu veux un notaire, bon papa?»
+
+Le vieillard fit signe que c'était effectivement un notaire qu'il
+désirait.
+
+«Il faut donc envoyer chercher un notaire? demanda Valentine.
+
+--Oui, fit le paralytique.
+
+--Mon père doit-il le savoir?
+
+--Oui.
+
+--Es-tu pressé d'avoir ton notaire?
+
+--Oui.
+
+--Alors on va te l'envoyer chercher tout de suite, cher père. Est-ce
+tout ce que tu veux?
+
+--Oui.»
+
+Valentine courut à la sonnette et appela un domestique pour le prier de
+faire venir M. ou Mme de Villefort chez le grand-père.
+
+«Es-tu content? dit Valentine; oui... je le crois bien: hein? ce n'était
+pas facile à trouver, cela?»
+
+Et la jeune fille sourit à l'aïeul comme elle eût pu faire à un enfant.
+
+M. de Villefort entra ramené par Barrois.
+
+«Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-il au paralytique.
+
+--Monsieur, dit Valentine, mon grand-père désire un notaire.»
+
+À cette demande étrange et surtout inattendue, M. de Villefort échangea
+un regard avec le paralytique.
+
+«Oui», fit ce dernier avec une fermeté qui indiquait qu'avec l'aide de
+Valentine et de son vieux serviteur, qui savait maintenant ce qu'il
+désirait, il était prêt à soutenir la lutte.
+
+«Vous demandez le notaire? répéta Villefort.
+
+--Oui.
+
+--Pour quoi faire?»
+
+Noirtier ne répondit pas.
+
+«Mais qu'avez-vous besoin d'un notaire?» demanda Villefort.
+
+Le regard du paralytique demeura immobile et par conséquent muet, ce qui
+voulait dire: Je persiste dans ma volonté.
+
+«Pour nous faire quelque mauvais tour? dit Villefort; est-ce la peine?
+
+--Mais enfin, dit Barrois, prêt à insister avec la persévérance
+habituelle aux vieux domestiques, si monsieur veut un notaire, c'est
+apparemment qu'il en a besoin. Ainsi je vais chercher un notaire.»
+
+Barrois ne reconnaissait d'autre maître que Noirtier et n'admettait
+jamais que ses volontés fussent contestées en rien.
+
+«Oui, je veux un notaire», fit le vieillard en fermant les yeux d'un air
+de défi et comme s'il eût dit: Voyons si l'on osera me refuser ce que je
+veux.
+
+«On aura un notaire, puisque vous en voulez absolument un, monsieur;
+mais je m'excuserai près de lui et vous excuserai vous-même, car la
+scène sera fort ridicule.
+
+--N'importe, dit Barrois, je vais toujours l'aller chercher.»
+
+Et le vieux serviteur sortit triomphant.
+
+
+
+
+LIX
+
+Le testament.
+
+
+Au moment où Barrois sortit, Noirtier regarda Valentine avec cet intérêt
+malicieux qui annonçait tant de choses. La jeune fille comprit ce regard
+et Villefort aussi, car son front se rembrunit et son sourcil se fronça.
+
+Il prit un siège, s'installa dans la chambre du paralytique et attendit.
+
+Noirtier le regardait faire avec une parfaite indifférence; mais, du
+coin de l'oeil, il avait ordonné à Valentine de ne point s'inquiéter et
+de rester aussi.
+
+Trois quarts d'heure après, le domestique rentra avec le notaire.
+
+«Monsieur, dit Villefort après les premières salutations, vous êtes
+mandé par M. Noirtier de Villefort, que voici; une paralysie générale
+lui a ôté l'usage des membres et de la voix, et nous seuls, à
+grand-peine, parvenons à saisir quelques lambeaux de ses pensées.»
+
+Noirtier fit de l'oeil un appel à Valentine, appel si sérieux et si
+impératif, qu'elle répondit sur-le-champ:
+
+«Moi, monsieur, je comprends tout ce que veut dire mon grand-père.
+
+--C'est vrai, ajouta Barrois, tout, absolument tout, comme je le disais
+à monsieur en venant.
+
+--Permettez, monsieur, et vous aussi, mademoiselle, dit le notaire en
+s'adressant à Villefort et à Valentine, c'est là un de ces cas où
+l'officier public ne peut inconsidérément procéder sans assumer une
+responsabilité dangereuse. La première nécessité pour qu'un acte soit
+valable est que le notaire soit bien convaincu qu'il a fidèlement
+interprété la volonté de celui qui la dicte. Or, je ne puis pas moi-même
+être sûr de l'approbation ou de l'improbation d'un client qui ne parle
+pas; et comme l'objet de ses désirs et de ses répugnances, vu son
+mutisme, ne peut m'être prouvé clairement, mon ministère est plus
+qu'inutile et serait illégalement exercé.»
+
+Le notaire fit un pas pour se retirer. Un imperceptible sourire de
+triomphe se dessina sur les lèvres du procureur du roi. De son côté,
+Noirtier regarda Valentine avec une telle expression de douleur, qu'elle
+se plaça sur le chemin du notaire.
+
+«Monsieur, dit-elle, la langue que je parle avec mon grand-père est une
+langue qui se peut apprendre facilement, et de même que je la comprends,
+je puis en quelques minutes vous amener à la comprendre. Que vous
+faut-il, voyons, monsieur, pour arriver à la parfaite édification de
+votre conscience?
+
+--Ce qui est nécessaire pour que nos actes soient valables,
+mademoiselle, répondit le notaire, c'est-à-dire la certitude de
+l'approbation ou de l'improbation. On peut tester malade de corps, mais
+il faut tester sain d'esprit.
+
+--Eh bien, monsieur, avec deux signes vous acquerrez cette certitude que
+mon grand-père n'a jamais mieux joui qu'à cette heure de la plénitude de
+son intelligence. M. Noirtier, privé de sa voix, privé du mouvement,
+ferme les yeux quand il veut dire oui, et les cligne à plusieurs
+reprises quand il veut dire non. Vous en savez assez maintenant pour
+causer avec M. Noirtier, essayez.»
+
+Le regard que lança le vieillard à Valentine était si humide de
+tendresse et de reconnaissance, qu'il fut compris du notaire lui-même.
+
+«Vous avez entendu et compris ce que vient de dire votre petite-fille,
+monsieur?» demanda le notaire.
+
+Noirtier ferma doucement les yeux, et les rouvrit après un instant.
+
+«Et vous approuvez ce qu'elle a dit? c'est-à-dire que les signes
+indiqués par elle sont bien ceux à l'aide desquels vous faites
+comprendre votre pensée?
+
+--Oui, fit encore le vieillard.
+
+--C'est vous qui m'avez fait demander?
+
+--Oui.
+
+--Pour faire votre testament?
+
+--Oui.
+
+--Et vous ne voulez pas que je me retire sans avoir fait ce testament?»
+
+Le paralytique cligna vivement et à plusieurs reprises ses yeux.
+
+«Eh bien, monsieur, comprenez-vous, maintenant, demanda la jeune fille,
+et votre conscience sera-t-elle en repos?»
+
+Mais avant que le notaire eût pu répondre, Villefort le tira à part:
+
+«Monsieur, dit-il, croyez-vous qu'un homme puisse supporter impunément
+un choc physique aussi terrible que celui qu'a éprouvé M. Noirtier de
+Villefort, sans que le moral ait reçu lui-même une grave atteinte?
+
+--Ce n'est point cela précisément qui m'inquiète, monsieur, répondit le
+notaire, mais je me demande comment nous arriverons à deviner les
+pensées, afin de provoquer les réponses.
+
+--Vous voyez donc que c'est impossible», dit Villefort.
+
+Valentine et le vieillard entendaient cette conversation. Noirtier
+arrêta son regard si fixe et si ferme sur Valentine, que ce regard
+appelait évidemment une riposte.
+
+«Monsieur, dit-elle, que cela ne vous inquiète point: si difficile
+qu'il soit, ou plutôt qu'il vous paraisse de découvrir la pensée de mon
+grand-père, je vous la révélerai, moi, de façon à lever tous les doutes
+à cet égard. Voilà six ans que je suis près de M. Noirtier, et, qu'il le
+dise lui-même, si, depuis six ans, un seul de ses désirs est resté
+enseveli dans son coeur faute de pouvoir me le faire comprendre?
+
+--Non, fit le vieillard.
+
+--Essayons donc, dit le notaire; vous acceptez mademoiselle pour votre
+interprète?»
+
+Le paralytique fit signe que oui.
+
+«Bien; voyons, monsieur, que désirez-vous de moi, et quel est l'acte que
+vous désirez faire?»
+
+Valentine nomma toutes les lettres de l'alphabet jusqu'à la lettre T. À
+cette lettre, l'éloquent coup d'oeil de Noirtier arrêta.
+
+«C'est la lettre T que monsieur demande, dit le notaire; la chose est
+visible.
+
+--Attendez», dit Valentine; puis, se retournant vers son grand-père:
+«Ta... te....»
+
+Le vieillard arrêta à la seconde de ces syllabes.
+
+Alors Valentine prit le dictionnaire, et aux yeux du notaire attentif
+elle feuilleta les pages.
+
+«Testament, dit son doigt arrêté par le coup d'oeil de Noirtier.
+
+--Testament! s'écria le notaire, la chose est visible, monsieur veut
+tester.
+
+--Oui, fit Noirtier à plusieurs reprises.
+
+--Voilà qui est merveilleux, monsieur, convenez-en, dit le notaire à
+Villefort stupéfait.
+
+--En effet, répliqua-t-il, et plus merveilleux encore serait ce
+testament; car, enfin, je ne pense pas que les articles se viennent
+ranger sur le papier, mot par mot, sans l'intelligente inspiration de ma
+fille. Or, Valentine sera peut-être un peu trop intéressée à ce
+testament pour être un interprète convenable des obscures volontés de M.
+Noirtier de Villefort.
+
+--Non, non! fit le paralytique.
+
+--Comment! dit M. de Villefort, Valentine n'est point intéressée à votre
+testament?
+
+--Non, fit Noirtier.
+
+--Monsieur, dit le notaire, qui, enchanté de cette épreuve, se
+promettait de raconter dans le monde les détails de cet épisode
+pittoresque; monsieur, rien ne me paraît plus facile maintenant que ce
+que tout à l'heure je regardais comme une chose impossible, et ce
+testament sera tout simplement un testament mystique, c'est-à-dire prévu
+et autorisé par la loi pourvu qu'il soit lu en face de sept témoins,
+approuvé par le testateur devant eux, et fermé par le notaire, toujours
+devant eux. Quant au temps, il durera à peine plus longtemps qu'un
+testament ordinaire; il y a d'abord les formules consacrées et qui sont
+toujours les mêmes, et quant aux détails, la plupart seront fournis par
+l'état même des affaires du testateur et par vous qui, les ayant gérées,
+les connaissez. Mais d'ailleurs, pour que cet acte demeure inattaquable,
+nous allons lui donner l'authenticité la plus complète; l'un de mes
+confrères me servira d'aide et, contre les habitudes, assistera à la
+dictée. Êtes-vous satisfait, monsieur? continua le notaire en
+s'adressant au vieillard.
+
+--Oui», répondit Noirtier, radieux d'être compris.
+
+«Que va-t-il faire?» se demanda Villefort à qui sa haute position
+commandait tant de réserve, et qui d'ailleurs, ne pouvait deviner vers
+quel but tendait son père.
+
+Il se retourna donc pour envoyer chercher le deuxième notaire désigné
+par le premier; mais Barrois, qui avait tout entendu et qui avait deviné
+le désir de son maître, était déjà parti.
+
+Alors le procureur du roi fit dire à sa femme de monter.
+
+Au bout d'un quart d'heure, tout le monde était réuni dans la chambre du
+paralytique, et le second notaire était arrivé.
+
+En peu de mots les deux officiers ministériels furent d'accord. On lut à
+Noirtier une formule de testament vague, banale; puis pour commencer,
+pour ainsi dire l'investigation de son intelligence, le premier notaire
+se retournant de son côté, lui dit:
+
+«Lorsqu'on fait son testament, monsieur, c'est en faveur de quelqu'un.
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+--Avez-vous quelque idée du chiffre auquel se monte votre fortune?
+
+--Oui.
+
+--Je vais vous nommer plusieurs chiffres qui monteront successivement;
+vous m'arrêterez quand j'aurai atteint celui que vous croirez être le
+vôtre.
+
+--Oui.»
+
+Il y avait dans cet interrogatoire une espèce de solennité; d'ailleurs
+jamais la lutte de l'intelligence contre la matière n'avait peut-être
+été plus visible; et si ce n'était un sublime, comme nous allions le
+dire, c'était au moins un curieux spectacle.
+
+On faisait cercle autour de Villefort, le second notaire était assis à
+une table, tout prêt à écrire; le premier notaire se tenait debout
+devant lui et interrogeait.
+
+«Votre fortune dépasse trois cent mille francs n'est-ce pas?
+demanda-t-il.
+
+Noirtier fit signe que oui.
+
+«Possédez-vous quatre cent mille francs?» demanda le notaire.
+
+Noirtier resta immobile.
+
+«Cinq cent mille?
+
+Même immobilité.
+
+«Six cent mille? sept cent mille? huit cent mille? neuf cent mille?»
+
+Noirtier fit signe que oui.
+
+«Vous possédez neuf cent mille francs?
+
+--Oui.
+
+--En immeubles?» demanda le notaire.
+
+Noirtier fit signe que non.
+
+«En inscriptions de rentes?»
+
+Noirtier fit signe que oui.
+
+«Ces inscriptions sont entre vos mains?»
+
+Un coup d'oeil adressé à Barrois fit sortir le vieux serviteur, qui
+revint un instant après avec une petite cassette.
+
+«Permettez-vous qu'on ouvre cette cassette? demanda le notaire.
+
+Noirtier fit signe que oui.
+
+On ouvrit la cassette et l'on trouva pour neuf cent mille francs
+d'inscriptions sur le Grand-Livre.
+
+Le premier notaire passa, les unes après les autres, chaque inscription
+à son collègue; le compte y était, comme l'avait accusé Noirtier.
+
+«C'est bien cela, dit-il; il est évident que l'intelligence est dans
+toute sa force et dans toute son étendue.»
+
+Puis, se retournant vers le paralytique:
+
+«Donc, lui dit-il, vous possédez neuf cent mille francs de capital, qui,
+à la façon dont ils sont placés, doivent vous produire quarante mille
+livres de rente à peu près?
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+--À qui désirez-vous laisser cette fortune?
+
+--Oh! dit Mme de Villefort, cela n'est point douteux; M. Noirtier aime
+uniquement sa petite-fille, Mlle Valentine de Villefort: c'est elle qui
+le soigne depuis six ans; elle a su captiver par ses soins assidus
+l'affection de son grand-père, et je dirai presque sa reconnaissance; il
+est donc juste qu'elle recueille le prix de son dévouement.»
+
+L'oeil de Noirtier lança un éclair comme s'il n'était pas dupe de ce
+faux assentiment donné par Mme de Villefort aux intentions qu'elle lui
+supposait.
+
+«Est-ce donc à Mlle Valentine de Villefort que vous laissez ces neuf
+cent mille francs?» demanda le notaire, qui croyait n'avoir plus qu'à
+enregistrer cette clause, mais qui tenait à s'assurer cependant de
+l'assentiment de Noirtier, et voulait faire constater cet assentiment
+par tous les témoins de cette étrange scène.
+
+Valentine avait fait un pas en arrière et pleurait, les yeux baissés; le
+vieillard la regarda un instant avec l'expression d'une profonde
+tendresse; puis se retournant vers le notaire, il cligna des yeux de la
+façon la plus significative.
+
+«Non? dit le notaire; comment ce n'est pas Mlle Valentine de Villefort
+que vous instituez pour votre légataire universelle?»
+
+Noirtier fit signe que non.
+
+«Vous ne vous trompez pas? s'écria le notaire étonné; vous dites bien
+non?
+
+--Non! répéta Noirtier, non!»
+
+Valentine releva la tête; elle était stupéfaite, non pas de son
+exhérédation, mais d'avoir provoqué le sentiment qui dicte d'ordinaire
+de pareils actes.
+
+Mais Noirtier la regarda avec une si profonde expression de tendresse
+qu'elle s'écria:
+
+«Oh! mon bon père, je le vois bien, ce n'est que votre fortune que vous
+m'ôtez, mais vous me laissez toujours votre coeur?
+
+--Oh! oui, bien certainement, dirent les yeux du paralytique, se fermant
+avec une expression à laquelle Valentine ne pouvait se tromper.
+
+--Merci! merci!» murmura la jeune fille.
+
+Cependant ce refus avait fait naître dans le coeur de Mme de Villefort
+une espérance inattendue; elle se rapprocha du vieillard.
+
+«Alors c'est donc à votre petit-fils Édouard de Villefort que vous
+laissez votre fortune, cher monsieur Noirtier?» demanda la mère.
+
+Le clignement des yeux fut terrible: il exprimait presque la haine.
+
+«Non, fit le notaire; alors c'est à monsieur votre fils ici présent?
+
+--Non», répliqua le vieillard.
+
+Les deux notaires se regardèrent stupéfaits; Villefort et sa femme se
+sentaient rougir, l'un de honte, l'autre de colère.
+
+«Mais, que vous avons-nous donc fait, père, dit Valentine; vous ne nous
+aimez donc plus?»
+
+Le regard du vieillard passa rapidement sur son fils, sur sa
+belle-fille, et s'arrêta sur Valentine avec une expression de profonde
+tendresse.
+
+«Eh bien, dit-elle, si tu m'aimes, voyons, bon père, tâche d'allier cet
+amour avec ce que tu fais en ce moment. Tu me connais, tu sais que je
+n'ai jamais songé à ta fortune: d'ailleurs, on dit que je suis riche du
+côté de ma mère, trop riche; explique-toi donc.»
+
+Noirtier fixa son regard ardent sur la main de Valentine.
+
+«Ma main? dit-elle.
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+--Sa main! répétèrent tous les assistants.
+
+--Ah! messieurs, vous voyez bien que tout est inutile, et que mon pauvre
+père est fou, dit Villefort.
+
+--Oh! s'écria tout à coup Valentine, je comprends! Mon mariage, n'est-ce
+pas, bon père?
+
+--Oui, oui, oui, répéta trois fois le paralytique lançant un éclair à
+chaque fois que se relevait sa paupière.
+
+--Tu nous en veux pour le mariage, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Mais c'est absurde, dit Villefort.
+
+--Pardon, monsieur, dit le notaire, tout cela au contraire est très
+logique et me fait l'effet de s'enchaîner parfaitement.
+
+--Tu ne veux pas que j'épouse M. Franz d'Épinay?
+
+--Non, je ne veux pas, exprima l'oeil du vieillard.
+
+--Et vous déshéritez votre petite-fille, s'écria le notaire parce
+qu'elle fait un mariage contre votre gré?
+
+--Oui, répondit Noirtier.
+
+--De sorte que sans ce mariage elle serait votre héritière?
+
+--Oui.»
+
+Il se fit alors un profond silence autour du vieillard.
+
+Les deux notaires se consultaient; Valentine, les mains jointes,
+regardait son grand-père avec un sourire reconnaissant; Villefort
+mordait ses lèvres minces; Mme de Villefort ne pouvait réprimer un
+sentiment joyeux qui, malgré elle, s'épanouissait sur son visage.
+
+«Mais, dit enfin Villefort, rompant le premier ce silence, il me semble
+que je suis seul juge des convenances qui plaident en faveur de cette
+union. Seul maître de la main de ma fille, je veux qu'elle épouse M.
+Franz d'Épinay, et elle l'épousera.»
+
+Valentine tomba pleurante sur un fauteuil.
+
+«Monsieur, dit le notaire, s'adressant au vieillard, que comptez-vous
+faire de votre fortune au cas où Mlle Valentine épouserait M. Franz?
+
+Le vieillard resta immobile.
+
+«Vous comptez en disposer, cependant?
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+--En faveur de quelqu'un de votre famille?
+
+--Non.
+
+--En faveur des pauvres, alors?
+
+--Oui.
+
+--Mais, dit le notaire, vous savez que la loi s'oppose à ce que vous
+dépouilliez entièrement votre fils?
+
+--Oui.
+
+--Vous ne disposerez donc que de la partie que la loi vous autorise à
+distraire.»
+
+Noirtier demeura immobile.
+
+«Vous continuez à vouloir disposer de tout?
+
+--Oui.
+
+--Mais après votre mort on attaquera le testament!
+
+--Non.
+
+--Mon père me connaît, monsieur, dit M. de Villefort, il sait que sa
+volonté sera sacrée pour moi; d'ailleurs il comprend que dans ma
+position je ne puis plaider contre les pauvres.»
+
+L'oeil de Noirtier exprima le triomphe.
+
+«Que décidez-vous, monsieur? demanda le notaire à Villefort.
+
+--Rien, monsieur, c'est une résolution prise dans l'esprit de mon père,
+et je sais que mon père ne change pas de résolution. Je me résigne donc.
+Ces neuf cent mille francs sortiront de la famille pour aller enrichir
+les hôpitaux; mais je ne céderai pas à un caprice de vieillard, et je
+ferai selon ma conscience.»
+
+Et Villefort se retira avec sa femme, laissant son père libre de tester
+comme il l'entendrait.
+
+Le même jour le testament fut fait; on alla chercher les témoins, il fut
+approuvé par le vieillard, fermé en leur présence et déposé chez M.
+Deschamps, le notaire de la famille.
+
+
+
+
+LX
+
+Le télégraphe.
+
+
+M. et Mme de Villefort apprirent, en rentrant chez eux, que M. le comte
+de Monte-Cristo, qui était venu pour leur faire visite, avait été
+introduit dans le salon, où il les attendait; Mme de Villefort, trop
+émotionnée pour entrer ainsi tout à coup, passa par sa chambre à
+coucher, tandis que le procureur du roi, plus sûr de lui-même, s'avança
+directement vers le salon.
+
+Mais si maître qu'il fût de ses sensations, si bien qu'il sût composer
+son visage, M. de Villefort ne put si bien écarter le nuage de son front
+que le comte, dont le sourire brillait radieux, ne remarquât cet air
+sombre et rêveur.
+
+«Oh! mon Dieu! dit Monte-Cristo après les premiers compliments,
+qu'avez-vous donc, monsieur de Villefort? et suis-je arrivé au moment où
+vous dressiez quelque accusation un peu trop capitale?»
+
+Villefort essaya de sourire.
+
+«Non, monsieur le comte, dit-il, il n'y a d'autre victime ici que moi.
+C'est moi qui perds mon procès, et c'est le hasard, l'entêtement, la
+folie qui a lancé le réquisitoire.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda Monte-Cristo avec un intérêt
+parfaitement joué. Vous est-il, en réalité, arrivé quelque malheur
+grave?
+
+--Oh! monsieur le comte, dit Villefort avec un calme plein d'amertume,
+cela ne vaut pas la peine d'en parler; presque rien, une simple perte
+d'argent.
+
+--En effet, répondit Monte-Cristo, une perte d'argent est peu de chose
+avec une fortune comme celle que vous possédez et avec un esprit
+philosophique et élevé comme l'est le vôtre.
+
+--Aussi, répondit Villefort, n'est-ce point la question d'argent qui me
+préoccupe, quoique, après tout, neuf cent mille francs vaillent bien un
+regret, ou tout au moins un mouvement de dépit. Mais je me blesse
+surtout de cette disposition du sort, du hasard, de la fatalité, je ne
+sais comment nommer la puissance qui dirige le coup qui me frappe et qui
+renverse mes espérances de fortune et détruit peut-être l'avenir de ma
+fille par le caprice d'un vieillard tombé en enfance.
+
+--Eh! mon Dieu! qu'est-ce donc? s'écria le comte. Neuf cent mille
+francs, avez-vous dit? Mais, en vérité, comme vous le dites, la somme
+mérite d'être regrettée, même par un philosophe. Et qui vous donne ce
+chagrin.
+
+--Mon père, dont je vous ai parlé.
+
+--M. Noirtier; vraiment! Mais vous m'aviez dit, ce me semble, qu'il
+était en paralysie complète, et que toutes ses facultés étaient
+anéanties?
+
+--Oui, ses facultés physiques, car il ne peut pas remuer, il ne peut
+point parler, et avec tout cela, cependant, il pense, il veut, il agit
+comme vous voyez. Je le quitte il y a cinq minutes et, dans ce moment,
+il est occupé à dicter un testament à deux notaires.
+
+--Mais alors il a parlé?
+
+--Il a fait mieux, il s'est fait comprendre.
+
+--Comment cela?
+
+--À l'aide du regard; ses yeux ont continué de vivre, et vous voyez, ils
+tuent.
+
+--Mon ami, dit Mme de Villefort qui venait d'entrer à son tour,
+peut-être vous exagérez-vous la situation?
+
+--Madame...» dit le comte en s'inclinant.
+
+Mme de Villefort salua avec son plus gracieux sourire.
+
+«Mais que me dit donc là M. de Villefort? demanda Monte-Cristo; et
+quelle disgrâce incompréhensible?...
+
+--Incompréhensible, c'est le mot! reprit le procureur du roi en haussant
+les épaules, un caprice de vieillard!
+
+--Et il n'y a pas moyen de le faire revenir sur cette décision?
+
+--Si fait, dit Mme de Villefort; et il dépend même de mon mari que ce
+testament, au lieu d'être fait au détriment de Valentine, soit fait au
+contraire en sa faveur.»
+
+Le comte, voyant que les deux époux commençaient à parler par paraboles,
+prit l'air distrait, et regarda avec l'attention la plus profonde et
+l'approbation la plus marquée Édouard qui versait de l'encre dans
+l'abreuvoir des oiseaux.
+
+«Ma chère, dit Villefort répondant à sa femme, vous savez que j'aime peu
+me poser chez moi en patriarche, et que je n'ai jamais cru que le sort
+de l'univers dépendît d'un signe de ma tête. Cependant il importe que
+mes décisions soient respectées dans ma famille, et que la folie d'un
+vieillard et le caprice d'un enfant ne renversent pas un projet arrêté
+dans mon esprit depuis de longues années. Le baron d'Épinay était mon
+ami, vous le savez, et une alliance avec son fils était des plus
+convenables.
+
+--Vous croyez, dit Mme de Villefort, que Valentine est d'accord avec
+lui?... En effet, elle a toujours été opposée à ce mariage, et je ne
+serais pas étonnée que tout ce que nous venons de voir et d'entendre ne
+soit l'exécution d'un plan concerté entre eux.
+
+--Madame, dit Villefort, on ne renonce pas ainsi croyez-moi, à une
+fortune de neuf cent mille francs.
+
+--Elle renoncerait au monde, monsieur, puisqu'il y a un an elle voulait
+entrer dans un couvent.
+
+--N'importe, reprit de Villefort, je dis que ce mariage doit se faire,
+madame!
+
+--Malgré la volonté de votre père? dit Mme de Villefort, attaquant une
+autre corde: c'est bien grave!»
+
+Monte-Cristo faisait semblant de ne point écouter, et ne perdait point
+un mot de ce qui se disait.
+
+«Madame, reprit Villefort, je puis dire que j'ai toujours respecté mon
+père, parce qu'au sentiment naturel de la descendance se joignait chez
+moi la conscience de sa supériorité morale; parce qu'enfin un père est
+sacré à deux titres, sacré comme notre créateur, sacré comme notre
+maître; mais aujourd'hui je dois renoncer à reconnaître une intelligence
+dans le vieillard qui, sur un simple souvenir de haine pour le père,
+poursuit ainsi le fils; il serait donc ridicule à moi de conformer ma
+conduite à ses caprices. Je continuerai d'avoir le plus grand respect
+pour M. Noirtier; je subirai sans me plaindre la punition pécuniaire
+qu'il m'inflige, mais je resterai immuable dans ma volonté, et le monde
+appréciera de quel côté était la saine raison. En conséquence, je
+marierai ma fille au baron Franz d'Épinay, parce que ce mariage est, à
+mon sens, bon et honorable, et qu'en définitive je veux marier ma fille
+à qui me plaît.
+
+--Eh quoi! dit le comte, dont le procureur du roi avait constamment
+sollicité l'approbation du regard; eh quoi! M. Noirtier déshérite,
+dites-vous, Mlle Valentine, parce qu'elle va épouser M. le baron Franz
+d'Épinay?
+
+--Eh! mon Dieu! oui! oui, monsieur; voilà la raison, dit Villefort en
+haussant les épaules.
+
+--La raison visible du moins, ajouta Mme de Villefort.
+
+--La raison réelle, madame. Croyez-moi, je connais mon père.
+
+--Conçoit-on cela? répondit la jeune femme; en quoi, je vous le demande,
+M. d'Épinay déplaît-il plus qu'un autre à M. Noirtier?
+
+--En effet, dit le comte, j'ai connu M. Franz d'Épinay, le fils du
+général de Quesnel, n'est-ce pas, qui a été fait baron d'Épinay par le
+roi Charles X?
+
+--Justement, reprit Villefort.
+
+--Eh bien, mais c'est un jeune homme charmant, ce me semble!
+
+--Aussi n'est-ce qu'un prétexte, j'en suis certaine, dit Mme de
+Villefort; les vieillards sont tyrans de leurs affections; M. Noirtier
+ne veut pas que sa petite-fille se marie.
+
+--Mais, dit Monte-Cristo, ne connaissez-vous pas une cause à cette
+haine?
+
+--Eh! mon Dieu! qui peut savoir?
+
+--Quelque antipathie politique peut-être?
+
+--En effet, mon père et le père de M. d'Épinay ont vécu dans des temps
+orageux dont je n'ai vu que les derniers jours, dit Villefort.
+
+--Votre père n'était-il pas bonapartiste? demanda Monte-Cristo. Je crois
+me rappeler que vous m'avez dit quelque chose comme cela.
+
+--Mon père a été jacobin avant toutes choses, reprit Villefort, emporté
+par son émotion hors des bornes de la prudence, et la robe de sénateur
+que Napoléon lui avait jetée sur les épaules ne faisait que déguiser le
+vieil homme, mais sans l'avoir changé. Quand mon père conspirait, ce
+n'était pas pour l'Empereur, c'était contre les Bourbons; car mon père
+avait cela de terrible en lui, qu'il n'a jamais combattu pour les
+utopies irréalisables, mais pour les choses possibles, et qu'il a
+appliqué à la réussite de ces choses possibles ces terribles théories de
+la Montagne, qui ne reculaient devant aucun moyen.
+
+--Eh bien, dit Monte-Cristo, voyez-vous, c'est cela, M. Noirtier et M.
+d'Épinay se seront rencontrés sur le sol de la politique. M. le général
+d'Épinay, quoique ayant servi sous Napoléon, n'avait-il pas au fond du
+coeur gardé des sentiments royalistes, et n'est-ce pas le même qui fut
+assassiné un soir sortant d'un club napoléonien, où on l'avait attiré
+dans l'espérance de trouver en lui un frère?»
+
+Villefort regarda le comte presque avec terreur.
+
+«Est-ce que je me trompe? dit Monte-Cristo.
+
+--Non pas, monsieur, dit Mme de Villefort, et c'est bien cela, au
+contraire; et c'est justement à cause de ce que vous venez de dire que,
+pour voir s'éteindre de vieilles haines, M. de Villefort avait eu l'idée
+de faire aimer deux enfants dont les pères s'étaient haïs.
+
+--Idée sublime! dit Monte-Cristo, idée pleine de charité et à laquelle
+le monde devait applaudir. En effet, c'était beau de voir Mlle Noirtier
+de Villefort s'appeler Mme Franz d'Épinay.»
+
+Villefort tressaillit et regarda Monte-Cristo comme s'il eût voulu lire
+au fond de son coeur l'intention qui avait dicté les paroles qu'il
+venait de prononcer.
+
+Mais le comte garda le bienveillant sourire stéréotypé sur ses lèvres;
+et cette fois encore, malgré la profondeur de son regard, le procureur
+du roi ne vit pas au-delà de l'épiderme.
+
+«Aussi, reprit Villefort, quoique ce soit un grand malheur pour
+Valentine que de perdre la fortune de son grand-père, je ne crois pas
+cependant que pour cela le mariage manque; je ne crois pas que M.
+d'Épinay recule devant cet échec pécuniaire; il verra que je vaux
+peut-être mieux que la somme, moi qui la sacrifie au désir de lui tenir
+ma parole; il calculera que Valentine d'ailleurs, est riche du bien de
+sa mère, administré par M. et Mme de Saint-Méran, ses aïeuls maternels,
+qui la chérissent tous deux tendrement.
+
+--Et qui valent bien qu'on les aime et qu'on les soigne comme Valentine
+a fait pour M. Noirtier, dit Mme de Villefort; d'ailleurs, ils vont
+venir à Paris dans un mois au plus, et Valentine, après un tel affront,
+sera dispensée de s'enterrer comme elle l'a fait jusqu'ici auprès de M.
+Noirtier.»
+
+Le comte écoutait avec complaisance la voix discordante de ces
+amours-propres blessés et de ces intérêts meurtris.
+
+«Mais il me semble, dit Monte-Cristo après un instant de silence, et je
+vous demande pardon d'avance de ce que je vais dire, il me semble que si
+M. Noirtier déshérite Mlle de Villefort, coupable de se vouloir marier
+avec un jeune homme dont il a détesté le père, il n'a pas le même tort à
+reprocher à ce cher Édouard.
+
+--N'est-ce pas, monsieur? s'écria Mme de Villefort avec une intonation
+impossible à décrire: n'est-ce pas que c'est injuste, odieusement
+injuste? Ce pauvre Édouard, il est aussi bien le petit-fils de M.
+Noirtier que Valentine, et cependant si Valentine n'avait pas dû épouser
+M. Franz, M. Noirtier lui laissait tout son bien; et de plus, enfin,
+Édouard porte le nom de la famille, ce qui n'empêche pas que, même en
+supposant que Valentine soit effectivement déshéritée par son
+grand-père, elle sera encore trois fois plus riche que lui.»
+
+Ce coup porté, le comte écouta et ne parla plus.
+
+«Tenez, reprit Villefort, tenez, monsieur le comte, cessons, je vous
+prie, de nous entretenir de ces misères de famille, oui c'est vrai, ma
+fortune va grossir le revenu des pauvres, qui sont aujourd'hui les
+véritables riches. Oui, mon père m'aura frustré d'un espoir légitime, et
+cela sans raison; mais, moi, j'aurai agi comme un homme de sens, comme
+un homme de coeur. M. d'Épinay, à qui j'avais promis le revenu de cette
+somme, le recevra, dussé-je m'imposer les plus cruelles privations.
+
+--Cependant, reprit Mme de Villefort, revenant à la seule idée qui
+murmurât sans cesse au fond de son coeur, peut-être vaudrait-il mieux
+que l'on confiât cette mésaventure à M. d'Épinay, et qu'il rendît
+lui-même sa parole.
+
+--Oh! ce serait un grand malheur! s'écria Villefort.
+
+--Un grand malheur? répéta Monte-Cristo.
+
+--Sans doute, reprit Villefort en se radoucissant; un mariage manqué,
+même pour des raisons d'argent jette de la défaveur sur une jeune fille;
+puis, d'anciens bruits, que je voulais éteindre, reprendraient de la
+consistance. Mais non, il n'en sera rien. M. d'Épinay, s'il est honnête
+homme, se verra encore plus engagé par l'exhérédation de Valentine
+qu'auparavant; autrement il agirait donc dans un simple but d'avarice:
+non, c'est impossible.
+
+--Je pense comme M. de Villefort, dit Monte-Cristo en fixant son regard
+sur Mme de Villefort; et si j'étais assez de ses amis pour me permettre
+de lui donner un conseil, je l'inviterais, puisque M. d'Épinay va
+revenir, à ce que l'on m'a dit du moins, à nouer cette affaire si
+fortement qu'elle ne se pût dénouer; j'engagerais enfin une partie dont
+l'issue doit être si honorable pour M. de Villefort.»
+
+Ce dernier se leva, transporté d'une joie visible, tandis que sa femme
+pâlissait légèrement.
+
+«Bien, dit-il, voilà tout ce que je demandais et je me prévaudrai de
+l'opinion d'un conseiller tel que vous, dit-il en tendant la main à
+Monte-Cristo. Ainsi donc que tout le monde ici considère ce qui arrive
+aujourd'hui comme non avenu; il n'y a rien de changé à nos projets.
+
+--Monsieur, dit le comte, le monde tout injuste qu'il est, vous saura,
+je vous en réponds, gré de votre résolution; vos amis en seront fiers et
+M. d'Épinay, dût-il prendre Mlle de Villefort sans dot, ce qui ne
+saurait être, sera charmé d'entrer dans une famille où l'on sait
+s'élever à la hauteur de tels sacrifices pour tenir sa parole et remplir
+son devoir.»
+
+En disant ces mots, le comte s'était levé et s'apprêtait à partir.
+
+«Vous nous quittez, monsieur le comte? dit Mme de Villefort.
+
+--J'y suis forcé, madame, je venais seulement vous rappeler votre
+promesse pour samedi.
+
+--Craigniez-vous que nous ne l'oubliassions?
+
+--Vous êtes trop bonne, madame; mais M. de Villefort a de si graves et
+parfois de si urgentes occupations....
+
+--Mon mari a donné sa parole, monsieur, dit Mme de Villefort, vous venez
+de voir qu'il la tient quand il a tout à perdre, à plus forte raison
+quand il a tout à gagner.
+
+--Et, demanda Villefort, est-ce à votre maison des Champs-Élysées que la
+réunion a lieu?
+
+--Non pas, dit Monte-Cristo, et c'est ce qui rend encore votre
+dévouement plus méritoire: c'est à la campagne.
+
+--À la campagne?
+
+--Oui.
+
+--Et où cela? près de Paris, n'est-ce pas?
+
+--Aux portes, à une demi-heure de la barrière, à Auteuil.
+
+--À Auteuil! s'écria Villefort. Ah! c'est vrai, madame m'a dit que vous
+demeuriez à Auteuil, puisque c'est chez vous qu'elle a été transportée.
+Et à quel endroit d'Auteuil?
+
+--Rue de la Fontaine!
+
+--Rue de la Fontaine! reprit Villefort d'une voix étranglée; et à quel
+numéro?
+
+--Au n°28.
+
+--Mais, s'écria Villefort, c'est donc à vous que l'on a vendu la maison
+de M. de Saint-Méran?
+
+--M. de Saint-Méran? demanda Monte-Cristo. Cette maison appartenait-elle
+donc à M. de Saint-Méran?
+
+--Oui, reprit Mme de Villefort, et croyez-vous une chose, monsieur le
+comte?
+
+--Laquelle?
+
+--Vous trouvez cette maison jolie, n'est-ce pas?
+
+--Charmante.
+
+--Eh bien, mon mari n'a jamais voulu l'habiter.
+
+--Oh! reprit Monte-Cristo, en vérité, monsieur, c'est une prévention
+dont je ne me rends pas compte.
+
+--Je n'aime pas Auteuil, monsieur, répondit le procureur du roi, en
+faisant un effort sur lui-même.
+
+--Mais je ne serai pas assez malheureux, je l'espère, dit avec
+inquiétude Monte-Cristo, pour que cette antipathie me prive du bonheur
+de vous recevoir?
+
+--Non, monsieur le comte... j'espère bien... croyez que je ferai tout ce
+que je pourrai, balbutia Villefort.
+
+--Oh! répondit Monte-Cristo, je n'admets pas d'excuse. Samedi, à six
+heures, je vous attends, et si vous ne veniez pas, je croirais, que
+sais-je, moi? qu'il y a sur cette maison inhabitée depuis plus de vingt
+ans quelque lugubre tradition, quelque sanglante légende.
+
+--J'irai, monsieur le comte, j'irai, dit vivement Villefort.
+
+--Merci, dit Monte-Cristo. Maintenant il faut que vous me permettiez de
+prendre congé de vous.
+
+--En effet, vous avez dit que vous étiez forcé de nous quitter, monsieur
+le comte, dit Mme de Villefort, et vous alliez même, je crois, nous dire
+pour quoi faire, quand vous vous êtes interrompu pour passer à une autre
+idée.
+
+--En vérité, madame, dit Monte-Cristo, je ne sais si j'oserai vous dire
+où je vais.
+
+--Bah! dites toujours.
+
+--Je vais, en véritable badaud que je suis, visiter une chose qui m'a
+bien souvent fait rêver des heures entières.
+
+--Laquelle?
+
+--Un télégraphe. Ma foi tant pis, voilà le mot lâché.
+
+--Un télégraphe! répéta Mme de Villefort.
+
+--Eh mon Dieu, oui, un télégraphe. J'ai vu parfois au bout d'un chemin,
+sur un tertre, par un beau soleil, se lever ces bras noirs et pliants
+pareils aux pattes d'un immense coléoptère, et jamais ce ne fut sans
+émotion, je vous jure, car je pensais que ces signes bizarres fendant
+l'air avec précision, et portant à trois cents lieues la volonté
+inconnue d'un homme assis devant une table, à un autre homme assis à
+l'extrémité de la ligne devant une autre table, se dessinaient sur le
+gris du nuage ou sur l'azur du ciel, par la seule force du vouloir de ce
+chef tout-puissant: je croyais alors aux génies, aux sylphes, aux
+gnomes, aux pouvoirs occultes enfin, et je riais. Or, jamais l'envie ne
+m'était venue de voir de près ces gros insectes au ventre blanc, aux
+pattes noires et maigres, car je craignais de trouver sous leurs ailes
+de pierre le petit génie humain, bien gourmé, bien pédant, bien bourré
+de science, de cabale ou de sorcellerie. Mais voilà qu'un beau matin
+j'ai appris que le moteur de chaque télégraphe était un pauvre diable
+d'employé à douze cents francs par an, occupé tout le jour à regarder,
+non pas le ciel comme l'astronome, non pas l'eau comme le pêcheur, non
+pas le paysage comme un cerveau vide, mais bien l'insecte au ventre
+blanc, aux pattes noires, son correspondant, placé à quelque quatre ou
+cinq lieues de lui. Alors je me suis senti pris d'un désir curieux de
+voir de près cette chrysalide vivante et d'assister à la comédie que du
+fond de sa coque elle donne à cette autre chrysalide, en tirant les uns
+après les autres quelques bouts de ficelle.
+
+--Et vous allez là?
+
+--J'y vais.
+
+--À quel télégraphe? À celui du ministère de l'Intérieur ou de
+l'Observatoire?
+
+--Oh! non pas, je trouverais là des gens qui voudraient me forcer de
+comprendre des choses que je veux ignorer, et qui m'expliqueraient
+malgré moi un mystère qu'ils ne connaissent pas. Peste! je veux garder
+les illusions que j'ai encore sur les insectes; c'est bien assez d'avoir
+déjà perdu celles que j'avais sur les hommes. Je n'irai donc ni au
+télégraphe du ministère de l'Intérieur, ni au télégraphe de
+l'Observatoire. Ce qu'il me faut, c'est le télégraphe en plein champ,
+pour y trouver le pur bonhomme pétrifié dans sa tour.
+
+--Vous êtes un singulier grand seigneur, dit Villefort.
+
+--Quelle ligne me conseillez-vous d'étudier?
+
+--Mais la plus occupée à cette heure.
+
+--Bon! celle d'Espagne, alors?
+
+--Justement. Voulez-vous une lettre du ministre pour qu'on vous
+explique....
+
+--Mais non, dit Monte-Cristo, puisque je vous dis, au contraire, que je
+n'y veux rien comprendre. Du moment où j'y comprendrai quelque chose, il
+n'y aura plus de télégraphe, il n'y aura plus qu'un signe de M. Duchâtel
+ou de M. de Montalivet, transmis au préfet de Bayonne et travesti en
+deux mots grecs:
+
+[Grec] C'est la bête aux pattes noires et le mot effrayant que je veux
+conserver dans toute leur pureté et dans toute ma vénération.
+
+--Allez donc, car dans deux heures il fera nuit, et vous ne verrez plus
+rien.
+
+--Diable, vous m'effrayez. Quel est le plus proche? Sur la route de
+Bayonne?
+
+--Oui, va pour la route de Bayonne. C'est celui de Châtillon.
+
+--Et après celui de Châtillon?
+
+--Celui de la tour de Montlhéry, je crois.
+
+--Merci, au revoir! Samedi je vous raconterai mes impressions.»
+
+À la porte, le comte se trouva avec les deux notaires qui venaient de
+déshériter Valentine, et qui se retiraient enchantés d'avoir fait un
+acte qui ne pouvait manquer de leur faire grand honneur.
+
+
+
+
+LXI
+
+Le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui mangent ses pêches.
+
+
+Non pas le même soir, comme il l'avait dit, mais le lendemain matin, le
+comte de Monte-Cristo sortit par la barrière d'Enfer, prit la route
+d'Orléans, dépassa le village de Linas sans s'arrêter au télégraphe qui,
+justement au moment où le comte passait, faisait mouvoir ses longs bras
+décharnés, et gagna la tour de Montlhéry, située, comme chacun sait, sur
+l'endroit le plus élevé de la plaine de ce nom.
+
+Au pied de la colline, le comte mit pied à terre, et par un petit
+sentier circulaire, large de dix-huit pouces, commença de gravir la
+montagne; arrivé au sommet, il se trouva arrêté par une haie sur
+laquelle des fruits verts avaient succédé aux fleurs roses et blanches.
+
+Monte-Cristo chercha la porte du petit enclos, et ne tarda point à la
+trouver. C'était une petite herse en bois, roulant sur des gonds d'osier
+et se fermant avec un clou et une ficelle. En un instant le comte fut au
+courant du mécanisme et la porte s'ouvrit.
+
+Le comte se trouva alors dans un petit jardin de vingt pieds de long sur
+douze de large, borné d'un côté par la partie de la haie dans laquelle
+était encadrée l'ingénieuse machine que nous avons décrite sous le nom
+de porte, et de l'autre par la vieille tour ceinte de lierre, toute
+parsemée de ravenelles et de giroflées.
+
+On n'eût pas dit, à la voir ainsi ridée et fleurie comme une aïeule à
+qui ses petits-enfants viennent de souhaiter la fête, qu'elle pourrait
+raconter bien des drames terribles, si elle joignait une voix aux
+oreilles menaçantes qu'un vieux proverbe donne aux murailles.
+
+On parcourait ce jardin en suivant une allée sablée de sable rouge, sur
+lequel mordait, avec des tons qui eussent réjoui l'oeil de Delacroix,
+notre Rubens moderne, une bordure de gros buis, vieille de plusieurs
+années. Cette allée avait la forme d'un 8, et tournait en s'élançant, de
+manière à faire dans un jardin de vingt pieds une promenade de soixante.
+Jamais Flore, la riante et fraîche déesse des bons jardiniers latins,
+n'avait été honorée d'un culte aussi minutieux et aussi pur que l'était
+celui qu'on lui rendait dans ce petit enclos.
+
+En effet, de vingt rosiers qui composaient le parterre, pas une feuille
+ne portait la trace de la mouche, pas un filet la petite grappe de
+pucerons verts qui désolent et rongent les plantes grandissant sur un
+terrain humide. Ce n'était cependant point l'humidité qui manquait à ce
+jardin: la terre noire comme de la suie, l'opaque feuillage des arbres,
+le disaient assez; d'ailleurs l'humidité factice eût promptement suppléé
+à l'humidité naturelle, grâce au tonneau plein d'eau croupissante qui
+creusait un des angles du jardin, et dans lequel stationnaient, sur une
+nappe verte, une grenouille et un crapaud qui, par incompatibilité
+d'humeur, sans doute, se tenaient toujours, en se tournant le dos, aux
+deux points opposés du cercle.
+
+D'ailleurs, pas une herbe dans les allées, pas un rejeton parasite dans
+les plates-bandes; une petite-maîtresse polit et émonde avec moins de
+soin les géraniums, les cactus et les rhododendrons de sa jardinière de
+porcelaine que ne le faisait le maître jusqu'alors invisible du petit
+enclos.
+
+Monte-Cristo arrêta après avoir refermé la porte en agrafant la ficelle
+à son clou, et embrassa d'un regard toute la propriété.
+
+«Il paraît, dit-il, que l'homme du télégraphe a des jardiniers à
+l'année, ou se livre passionnément à l'agriculture.»
+
+Tout à coup il se heurta à quelque chose, tapi derrière une brouette
+chargée de feuillage: ce quelque chose se redressa en laissant échapper
+une exclamation qui peignait son étonnement, et Monte-Cristo se trouva
+en face d'un bonhomme d'une cinquantaine d'années qui ramassait des
+fraises qu'il plaçait sur des feuilles de vigne.
+
+Il y avait douze feuilles de vigne et presque autant de fraises.
+
+Le bonhomme, en se relevant, faillit laisser choir fraises, feuilles et
+assiette.
+
+«Vous faites votre récolte, monsieur? dit Monte-Cristo en souriant.
+
+--Pardon, monsieur, répondit le bonhomme en portant la main à sa
+casquette, je ne suis pas là-haut c'est vrai, mais je viens d'en
+descendre à l'instant même.
+
+--Que je ne vous gêne en rien, mon ami, dit le comte; cueillez vos
+fraises, si toutefois il vous en reste encore.
+
+--J'en ai encore dix, dit l'homme, car en voici onze, et j'en avais
+vingt et une, cinq de plus que l'année dernière. Mais ce n'est pas
+étonnant, le printemps a été chaud cette année, et ce qu'il faut aux
+fraises, voyez-vous, monsieur, c'est la chaleur. Voilà pourquoi, au lieu
+de seize que j'ai eues l'année passée, j'en ai cette année, voyez-vous,
+onze déjà cueillies, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept,
+dix-huit. Oh! mon Dieu! il m'en manque deux, elles y étaient encore
+hier, monsieur, elles y étaient, j'en suis sûr, je les ai comptées. Il
+faut que ce soit le fils de la mère Simon qui me les ait soufflées, je
+l'ai vu rôder par ici ce matin. Ah! le petit drôle, voler dans un
+enclos! il ne sait pas où cela peut le mener.
+
+--En effet, dit Monte-Cristo, c'est grave, mais vous ferez la part de la
+jeunesse du délinquant et de sa gourmandise.
+
+--Certainement, dit le jardinier; ce n'en est pas moins fort
+désagréable. Mais, encore une fois, pardon, monsieur: c'est peut-être un
+chef que je fais attendre ainsi?»
+
+Et il interrogeait d'un regard craintif le comte et son habit bleu.
+
+«Rassurez-vous, mon ami, dit le comte avec ce sourire qu'il faisait, à
+sa volonté, si terrible et si bienveillant, et qui cette fois
+n'exprimait que la bienveillance, je ne suis point un chef qui vient
+pour vous inspecter, mais un simple voyageur conduit par la curiosité et
+qui commence même à se reprocher sa visite en voyant qu'il vous fait
+perdre votre temps.
+
+--Oh! mon temps n'est pas cher, répliqua le bonhomme avec un sourire
+mélancolique. Cependant c'est le temps du gouvernement, et je ne devrais
+pas le perdre, mais j'avais reçu le signal qui m'annonçait que je
+pouvais me reposer une heure (il jeta les yeux sur le cadran solaire,
+car il y avait de tout dans l'enclos de la tour de Montlhéry, même un
+cadran solaire), et, vous le voyez. J'avais encore dix minutes devant
+moi, puis mes fraises étaient mûres, et un jour de plus.... D'ailleurs,
+croiriez-vous, monsieur, que les loirs me les mangent?
+
+--Ma foi, non, je ne l'aurais pas cru, répondit gravement Monte-Cristo;
+c'est un mauvais voisinage monsieur, que celui des loirs, pour nous qui
+ne les mangeons pas confits dans du miel comme faisaient les Romains.
+
+--Ah! les Romains les mangeaient? fit le jardinier; ils mangeaient les
+loirs?
+
+--J'ai lu cela dans Pétrone, dit le comte.
+
+--Vraiment? Ça ne doit pas être bon, quoi qu'on dise: Gras comme un
+loir. Et ce n'est pas étonnant monsieur, que les loirs soient gras,
+attendu qu'ils dorment toute la sainte journée, et qu'ils ne se
+réveillent que pour ronger toute la nuit. Tenez, l'an dernier, j'avais
+quatre abricots; ils m'en ont entamé un. J'avais un brugnon, un seul, il
+est vrai que c'est un fruit rare; eh bien, monsieur, ils me l'ont à
+moitié dévoré du côté de la muraille; un brugnon superbe et qui était
+excellent. Je n'en ai jamais mangé de meilleur.
+
+--Vous l'avez mangé? demanda Monte-Cristo.
+
+--C'est-à-dire la moitié qui restait, vous comprenez bien. C'était
+exquis, monsieur. Ah! dame, ces messieurs-là ne choisissent pas les
+pires morceaux. C'est comme le fils de la mère Simon, il n'a pas choisi
+les plus mauvaises fraises, allez! Mais, cette année, continua
+l'horticulteur, soyez tranquille, cela ne m'arrivera pas, dussé-je,
+quand les fruits seront près de mûrir, passer la nuit pour les garder.»
+
+Monte-Cristo en avait assez vu. Chaque homme a sa passion qui le mord au
+fond du coeur, comme chaque fruit son ver, celle de l'homme au
+télégraphe, c'était l'horticulture. Il se mit à cueillir les feuilles de
+vigne qui cachaient les grappes au soleil, et se conquit par là le coeur
+du jardinier.
+
+«Monsieur était venu pour voir le télégraphe? dit-il.
+
+--Oui, monsieur, si toutefois cela n'est pas défendu par les règlements.
+
+--Oh! pas défendu le moins du monde, dit le jardinier, attendu qu'il n'y
+a rien de dangereux, vu que personne ne sait ni ne peut savoir ce que
+nous disons.
+
+--On m'a dit, en effet, reprit le comte, que vous répétiez des signaux
+que vous ne compreniez pas vous-même.
+
+--Certainement, monsieur, et j'aime bien mieux cela, dit en riant
+l'homme du télégraphe.
+
+--Pourquoi aimez-vous mieux cela?
+
+--Parce que, de cette façon, je n'ai pas de responsabilité. Je suis une
+machine, moi, et pas autre chose, et pourvu que je fonctionne, on ne
+m'en demande pas davantage.»
+
+«Diable! fit Monte-Cristo en lui-même, est-ce que par hasard je serais
+tombé sur un homme qui n'aurait pas d'ambition! Morbleu! Ce serait jouer
+de malheur.»
+
+«Monsieur, dit le jardinier en jetant un coup d'oeil sur son cadran
+solaire, les dix minutes vont expirer, je retourne à mon poste. Vous
+plaît-il de monter avec moi?
+
+--Je vous suis.»
+
+Monte-Cristo entra, en effet, dans la cour divisée en trois étages;
+celui du bas contenait quelques instruments aratoires, tels que bêches,
+râteaux, arrosoirs, dressés contre la muraille: c'était tout
+l'ameublement.
+
+Le second était l'habitation ordinaire ou plutôt nocturne de l'employé;
+il contenait quelques pauvres ustensiles de ménage, un lit, une table,
+deux chaises, une fontaine de grès, plus quelques herbes sèches pendues
+au plafond, et que le comte reconnut pour des pois de senteur et des
+haricots d'Espagne dont le bonhomme conservait la graine dans sa coque;
+il avait étiqueté tout cela avec le soin d'un maître botaniste du Jardin
+des plantes.
+
+«Faut-il passer beaucoup de temps à étudier la télégraphie, monsieur?
+demanda Monte-Cristo.
+
+--Ce n'est pas l'étude qui est longue, c'est le surnumérariat.
+
+--Et combien reçoit-on d'appointements?
+
+--Mille francs, monsieur.
+
+--Ce n'est guère.
+
+--Non; mais on est logé, comme vous voyez.»
+
+Monte-Cristo regarda la chambre.
+
+«Pourvu qu'il n'aille pas tenir à son logement», murmura-t-il.
+
+On passa au troisième étage: c'était la chambre du télégraphe.
+Monte-Cristo regarda tour à tour les deux poignées de fer à l'aide
+desquelles l'employé faisait jouer la machine.
+
+«C'est fort intéressant, dit-il, mais à la longue c'est une vie qui doit
+vous paraître un peu insipide?
+
+--Oui, dans le commencement cela donne le torticolis à force de
+regarder; mais au bout d'un an ou deux on s'y fait; puis nous avons nos
+heures de récréation et nos jours de congé.
+
+--Vos jours de congé?
+
+--Oui.
+
+--Lesquels?
+
+--Ceux où il fait du brouillard.
+
+--Ah! c'est juste.
+
+--Ce sont mes jours de fête, à moi; je descends dans le jardin ces
+jours-là, et je plante, je taille, je rogne, j'échenille: en somme, le
+temps passe.
+
+--Depuis combien de temps êtes-vous ici?
+
+--Depuis dix ans et cinq ans de surnumérariat, quinze.
+
+--Vous avez?...
+
+--Cinquante-cinq ans.
+
+--Combien de temps de service vous faut-il pour avoir la pension?
+
+--Oh! monsieur, vingt-cinq ans.
+
+--Et de combien est cette pension?
+
+--De cent écus.
+
+--Pauvre humanité! murmura Monte-Cristo.
+
+--Vous dites, monsieur?... demanda l'employé.
+
+--Je dis que c'est fort intéressant.
+
+--Quoi?
+
+--Tout ce que vous me montrez.... Et vous ne comprenez rien absolument à
+vos signes?
+
+--Rien absolument.
+
+--Vous n'avez jamais essayé de comprendre?
+
+--Jamais; pour quoi faire?
+
+--Cependant, il y a des signaux qui s'adressent à vous directement.
+
+--Sans doute.
+
+--Et ceux-là vous les comprenez?
+
+--Ce sont toujours les mêmes.
+
+--Et ils disent?
+
+--_Rien de nouveau... vous avez une heure... ou à demain..._
+
+--Voilà qui est parfaitement innocent, dit le comte; mais regardez donc,
+ne voilà-t-il pas votre correspondant qui se met en mouvement.
+
+--Ah! c'est vrai; merci, monsieur.
+
+--Et que vous dit-il? est-ce quelque chose que vous comprenez?
+
+--Oui; il me demande si je suis prêt.
+
+--Et vous lui répondez?...
+
+--Par un signe qui apprend en même temps à mon correspondant de droite
+que je suis prêt, tandis qu'il invite mon correspondant de gauche à se
+préparer à son tour.
+
+--C'est très ingénieux, dit le comte.
+
+--Vous allez voir, reprit avec orgueil le bonhomme, dans cinq minutes il
+va parler.
+
+--J'ai cinq minutes alors, dit Monte-Cristo, c'est plus de temps qu'il
+ne m'en faut. Mon cher monsieur, dit-il, permettez-moi de vous faire une
+question.
+
+--Faites.
+
+--Vous aimez le jardinage?
+
+--Avec passion.
+
+--Et vous seriez heureux, au lieu d'avoir une terrasse de vingt pieds,
+d'avoir un enclos de deux arpents?
+
+--Monsieur, j'en ferais un paradis terrestre.
+
+--Avec vos mille francs, vous vivez mal?
+
+--Assez mal; mais enfin je vis.
+
+--Oui; mais vous n'avez qu'un jardin misérable.
+
+--Ah! c'est vrai, le jardin n'est pas grand.
+
+--Et encore, tel qu'il est, il est peuplé de loirs qui dévorent tout.
+
+--Ça, c'est mon fléau.
+
+--Dites-moi, si vous aviez le malheur de tourner la tête quand le
+correspondant de droite va marcher?
+
+--Je ne le verrais pas.
+
+--Alors qu'arriverait-il?
+
+--Que je ne pourrais pas répéter ses signaux.
+
+--Et après?
+
+--Il arriverait que, ne les ayant pas répétés par négligence, je serais
+mis à l'amende.
+
+--De combien?
+
+--De cent francs.
+
+--Le dixième de votre revenu, c'est joli!
+
+--Ah! fit l'employé.
+
+--Cela vous est arrivé? dit Monte-Cristo.
+
+--Une fois, monsieur, une fois que je greffais un rosier noisette.
+
+--Bien. Maintenant, si vous vous avisiez de changer quelque chose au
+signal, ou d'en transmettre un autre?
+
+--Alors, c'est différent, je serais renvoyé et je perdrais ma pension.
+
+--Trois cents francs?
+
+--Cent écus, oui, monsieur; aussi vous comprenez que jamais je ne ferai
+rien de tout cela.
+
+--Pas même pour quinze ans de vos appointements? Voyons, ceci mérite
+réflexion, hein?
+
+--Pour quinze mille francs?
+
+--Oui.
+
+--Monsieur, vous m'effrayez.
+
+--Bah!
+
+--Monsieur, vous voulez me tenter?
+
+--Justement! Quinze mille francs, comprenez?
+
+--Monsieur, laissez-moi regarder mon correspondant à droite!
+
+--Au contraire, ne le regardez pas et regardez ceci.
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Comment? vous ne connaissez pas ces petits papiers-là?
+
+--Des billets de banque!
+
+--Carrés; il y en a quinze.
+
+--Et à qui sont-ils?
+
+--À vous, si vous voulez.
+
+--À moi! s'écria l'employé suffoqué.
+
+--Oh! mon Dieu, oui! à vous, en toute propriété.
+
+--Monsieur, voilà mon correspondant de droite qui marche.
+
+--Laissez-le marcher.
+
+--Monsieur, vous m'avez distrait, et je vais être à l'amende.
+
+--Cela vous coûtera cent francs; vous voyez bien que vous avez tout
+intérêt à prendre mes quinze billets de banque.
+
+--Monsieur, le correspondant de droite s'impatiente, il redouble ses
+signaux.
+
+--Laissez-le faire et prenez.»
+
+Le comte mit le paquet dans la main de l'employé.
+
+«Maintenant, dit-il, ce n'est pas tout: avec vos quinze mille francs
+vous ne vivrez pas.
+
+--J'aurai toujours ma place.
+
+--Non, vous la perdrez; car vous allez faire un autre signe que celui de
+votre correspondant.
+
+--Oh! monsieur, que me proposez-vous là?
+
+--Un enfantillage.
+
+--Monsieur, à moins que d'y être forcé....
+
+--Je compte bien vous y forcer effectivement.»
+
+Et Monte-Cristo tira de sa poche un autre paquet.
+
+«Voici dix autres mille francs, dit-il; avec les quinze qui sont dans
+votre poche, cela fera vingt-cinq mille. Avec cinq mille francs, vous
+achèterez une jolie petite maison et deux arpents de terre; avec les
+vingt mille autres, vous vous ferez mille francs de rente.
+
+--Un jardin de deux arpents?
+
+--Et mille francs de rente.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu!
+
+--Mais prenez donc!»
+
+Et Monte-Cristo mit de force les dix mille francs dans la main de
+l'employé.
+
+«Que dois-je faire?
+
+--Rien de bien difficile.
+
+--Mais enfin?
+
+--Répéter les signes que voici.»
+
+Monte-Cristo tira de sa poche un papier sur lequel il y avait trois
+signes tout tracés, des numéros indiquant l'ordre dans lequel ils
+devaient être faits.
+
+«Ce ne sera pas long, comme vous voyez.
+
+--Oui, mais....
+
+--C'est pour le coup que vous aurez des brugnons, et de reste.»
+
+Le coup porta; rouge de fièvre et suant à grosses gouttes, le bonhomme
+exécuta les uns après les autres les trois signes donnés par le comte,
+malgré les effrayantes dislocations du correspondant de droite, qui, ne
+comprenant rien à ce changement, commençait à croire que l'homme aux
+brugnons était devenu fou.
+
+Quant au correspondant de gauche, il répéta consciencieusement les mêmes
+signaux qui furent recueillis définitivement au ministère de
+l'Intérieur.
+
+«Maintenant, vous voilà riche, dit Monte-Cristo.
+
+--Oui, répondit l'employé, mais à quel prix!
+
+--Écoutez, mon ami, dit Monte-Cristo, je ne veux pas que vous ayez des
+remords; croyez-moi donc, car, je vous jure, vous n'avez fait de tort à
+personne, et vous avez servi les projets de Dieu.»
+
+L'employé regardait les billets de banque, les palpait, les comptait; il
+était pâle, il était rouge; enfin, il se précipita vers sa chambre pour
+boire un verre d'eau; mais il n'eut pas le temps d'arriver jusqu'à la
+fontaine, et il s'évanouit au milieu de ses haricots secs.
+
+Cinq minutes après que la nouvelle télégraphique fut arrivée au
+ministère, Debray fit mettre les chevaux à son coupé, et courut chez
+Danglars.
+
+«Votre mari a des coupons de l'emprunt espagnol? dit-il à la baronne.
+
+--Je crois bien! il en a pour six millions.
+
+--Qu'il les vende à quelque prix que ce soit.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que don Carlos s'est sauvé de Bourges et est rentré en Espagne.
+
+--Comment savez-vous cela?
+
+--Parbleu, dit Debray en haussant les épaules, comme je sais les
+nouvelles.»
+
+La baronne ne se le fit pas répéter deux fois: elle courut chez son
+mari, lequel courut à son tour chez son agent de change et lui ordonna
+de vendre à tout prix.
+
+Quand on vit que M. Danglars vendait, les fonds espagnols baissèrent
+aussitôt. Danglars y perdit cinq cent mille francs, mais il se
+débarrassa de tous ses coupons.
+
+Le soir on lut dans le _Messager_:
+
+ _Dépêche télégraphique_.
+
+«Le roi don Carlos a échappé à la surveillance qu'on exerçait sur lui à
+Bourges, et est rentré en Espagne par la frontière de Catalogne.
+Barcelone s'est soulevée en sa faveur.»
+
+Pendant toute la soirée il ne fut bruit que de la prévoyance de
+Danglars, qui avait vendu ses coupons, et du bonheur de l'agioteur, qui
+ne perdait que cinq cent mille francs sur un pareil coup.
+
+Ceux qui avaient conservé leurs coupons ou acheté ceux de Danglars se
+regardèrent comme ruinés et passèrent une fort mauvaise nuit.
+
+Le lendemain on lut dans le _Moniteur_:
+
+«C'est sans aucun fondement que le _Messager_ a annoncé hier la fuite de
+don Carlos et la révolte de Barcelone.
+
+«Le roi don Carlos n'a pas quitté Bourges, et la Péninsule jouit de la
+plus profonde tranquillité.
+
+«Un signe télégraphique, mal interprété à cause du brouillard, a donné
+lieu à cette erreur.»
+
+Les fonds remontèrent d'un chiffre double de celui où ils étaient
+descendus.
+
+Cela fit, en perte et en manque à gagner, un million de différence pour
+Danglars.
+
+«Bon! dit Monte-Cristo à Morrel, qui se trouvait chez lui au moment où
+on annonçait l'étrange revirement de Bourse dont Danglars avait été
+victime; je viens de faire pour vingt-cinq mille francs une découverte
+que j'eusse payée cent mille.
+
+--Que venez-vous donc de découvrir? demanda Maximilien.
+
+--Je viens de découvrir le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui
+lui mangeaient ses pêches.»
+
+
+
+
+LXII
+
+Les fantômes.
+
+
+À la première vue, et examinée du dehors, la maison d'Auteuil n'avait
+rien de splendide, rien de ce qu'on pouvait attendre d'une habitation
+destinée au magnifique comte de Monte-Cristo: mais cette simplicité
+tenait à la volonté du maître, qui avait positivement ordonné que rien
+ne fût changé à l'extérieur; il n'était besoin pour s'en convaincre que
+de considérer l'intérieur. En effet, à peine la porte était-elle ouverte
+que le spectacle changeait.
+
+M. Bertuccio s'était surpassé lui-même pour le goût des ameublements et
+la rapidité de l'exécution: comme autrefois le duc d'Antin avait fait
+abattre en une nuit une allée d'arbres qui gênait le regard de Louis
+XIV, de même en trois jours M. Bertuccio avait fait planter une cour
+entièrement nue, et de beaux peupliers, des sycomores venus avec leurs
+blocs énormes de racines, ombrageaient la façade principale de la
+maison, devant laquelle, au lieu de pavés à moitié cachés par l'herbe,
+s'étendait une pelouse de gazon, dont les plaques avaient été posées le
+matin même et qui formait un vaste tapis où perlait encore l'eau dont on
+l'avait arrosé.
+
+Au reste, les ordres venaient du comte; lui-même avait remis à Bertuccio
+un plan où étaient indiqués le nombre et la place des arbres qui
+devaient être plantés, la forme et l'espace de la pelouse qui devait
+succéder aux pavés.
+
+Vue ainsi, la maison était devenue méconnaissable, et Bertuccio lui-même
+protestait qu'il ne la reconnaissait plus, emboîtée qu'elle était dans
+son cadre de verdure.
+
+L'intendant n'eût pas été fâché, tandis qu'il y était, de faire subir
+quelques transformations au jardin; mais le comte avait positivement
+défendu qu'on y touchât en rien. Bertuccio s'en dédommagea en encombrant
+de fleurs les antichambres, les escaliers et les cheminées.
+
+Ce qui annonçait l'extrême habileté de l'intendant et la profonde
+science du maître, l'un pour servir, l'autre pour se faire servir, c'est
+que cette maison, déserte depuis vingt années, si sombre et si triste
+encore la veille, tout imprégnée qu'elle était de cette fade odeur qu'on
+pourrait appeler l'odeur du temps, avait pris en un jour, avec l'aspect
+de la vie, les parfums que préférait le maître, et jusqu'au degré de son
+jour favori; c'est que le comte, en arrivant, avait là, sous sa main,
+ses livres et ses armes; sous ses yeux ses tableaux préférés; dans les
+antichambres les chiens dont il aimait les caresses, les oiseaux dont il
+aimait le chant; c'est que toute cette maison, réveillée de son long
+sommeil, comme le palais de la Belle au bois dormant, vivait, chantait,
+s'épanouissait, pareille à ces maisons que nous avons depuis longtemps
+chéries, et dans lesquelles, lorsque par malheur nous les quittons, nous
+laissons involontairement une partie de notre âme.
+
+Des domestiques allaient et venaient joyeux dans cette belle cour: les
+uns possesseurs des cuisines, et glissant comme s'ils eussent toujours
+habité cette maison dans des escaliers restaurés de la veille, les
+autres peuplant les remises, où les équipages, numérotés et casés,
+semblaient installés depuis cinquante ans; et les écuries, où les
+chevaux au râtelier répondaient en hennissant aux palefreniers, qui leur
+parlaient avec infiniment plus de respect que beaucoup de domestiques ne
+parlent à leurs maîtres.
+
+La bibliothèque était disposée sur deux corps, aux deux côtés de la
+muraille, et contenait deux mille volumes à peu près; tout un
+compartiment était destiné aux romans modernes, et celui qui avait paru
+la veille était déjà rangé à sa place, se pavanant dans sa reliure rouge
+et or.
+
+De l'autre côté de la maison, faisant pendant à la bibliothèque, il y
+avait la serre, garnie de plantes rares et s'épanouissant dans de larges
+potiches japonaises, et au milieu de la serre, merveille à la fois des
+yeux et de l'odorat, un billard que l'on eût dit abandonné depuis une
+heure au plus par les joueurs, qui avaient laissé mourir les billes sur
+le tapis.
+
+Une seule chambre avait été respectée par le magnifique Bertuccio.
+Devant cette chambre, située à l'angle gauche du premier étage, à
+laquelle on pouvait monter par le grand escalier, et dont on pouvait
+sortir par l'escalier dérobé, les domestiques passaient avec curiosité
+et Bertuccio avec terreur.
+
+À cinq heures précises, le comte arriva, suivi d'Ali, devant la maison
+d'Auteuil. Bertuccio attendait cette arrivée avec une impatience mêlée
+d'inquiétude; il espérait quelques compliments, tout en redoutant un
+froncement de sourcils.
+
+Monte-Cristo descendit dans la cour, parcourut toute la maison et fit le
+tour du jardin, silencieux et sans donner le moindre signe d'approbation
+ni de mécontentement.
+
+Seulement, en entrant dans sa chambre à coucher, située du côté opposé à
+la chambre fermée, il étendit la main vers le tiroir d'un petit meuble
+en bois de rose, qu'il avait déjà distingué à son premier voyage.
+
+«Cela ne peut servir qu'à mettre des gants, dit-il.
+
+--En effet, Excellence, répondit Bertuccio ravi, ouvrez, et vous y
+trouverez des gants.»
+
+Dans les autres meubles, le comte trouva encore ce qu'il comptait y
+trouver, flacons, cigares, bijoux.
+
+«Bien!» dit-il encore.
+
+Et M. Bertuccio se retira l'âme ravie, tant était grande, puissante et
+réelle l'influence de cet homme sur tout ce qui l'entourait.
+
+À six heures précises, on entendit piétiner un cheval devant la porte
+d'entrée. C'était notre capitaine des spahis qui arrivait sur _Médéah_.
+
+Monte-Cristo l'attendait sur le perron, le sourire aux lèvres.
+
+«Me voilà le premier, j'en suis bien sûr! lui cria Morrel: je l'ai fait
+exprès pour vous avoir un instant à moi seul avant tout le monde. Julie
+et Emmanuel vous disent des millions de choses. Ah! mais, savez-vous que
+c'est magnifique ici! Dites-moi, comte, est-ce que vos gens auront bien
+soin de mon cheval?
+
+--Soyez tranquille, mon cher Maximilien, ils s'y connaissent.
+
+--C'est qu'il a besoin d'être bouchonné. Si vous saviez de quel train il
+a été! Une véritable trombe!
+
+--Peste, je le crois bien, un cheval de cinq mille francs! dit
+Monte-Cristo du ton qu'un père mettrait à parler à son fils.
+
+--Vous les regrettez? dit Morrel avec son franc sourire.
+
+--Moi! Dieu m'en préserve! répondit le comte. Non. Je regretterais
+seulement que le cheval ne fût pas bon.
+
+--Il est si bon, mon cher comte, que M. de Château-Renaud, l'homme le
+plus connaisseur de France, et M. Debray, qui monte les arabes du
+ministère, courent après moi en ce moment, et sont un peu distancés,
+comme vous voyez, et encore sont-ils talonnés par les chevaux de la
+baronne Danglars, qui vont d'un trot à faire tout bonnement leurs six
+lieues à l'heure.
+
+--Alors, ils vous suivent? demanda Monte-Cristo.
+
+--Tenez, les voilà.»
+
+En effet, au moment même, un coupé à l'attelage tout fumant et deux
+chevaux de selle hors d'haleine arrivèrent devant la grille de la
+maison, qui s'ouvrit devant eux. Aussitôt le coupé décrivit son cercle,
+et vint s'arrêter au perron, suivi de deux cavaliers.
+
+En un instant Debray eut mis pied à terre, et se trouva à la portière.
+Il offrit sa main à la baronne, qui lui fit en descendant un geste
+imperceptible pour tout autre que pour Monte-Cristo. Mais le comte ne
+perdait rien, et dans ce geste il vit reluire un petit billet blanc
+aussi imperceptible que le geste, et qui passa, avec une aisance qui
+indiquait l'habitude de cette manoeuvre, de la main de Mme Danglars dans
+celle du secrétaire du ministre.
+
+Derrière sa femme descendit le banquier, pâle comme s'il fût sorti du
+sépulcre au lieu de sortir de son coupé.
+
+Mme Danglars jeta autour d'elle un regard rapide et investigateur que
+Monte-Cristo seul put comprendre et dans lequel elle embrassa la cour,
+le péristyle, la façade de la maison; puis, réprimant une légère
+émotion, qui se fût certes traduite sur son visage, s'il eût été permis
+à son visage de pâlir, elle monta le perron tout en disant à Morrel:
+
+«Monsieur, si vous étiez de mes amis, je vous demanderais si votre
+cheval est à vendre.»
+
+Morrel fit un sourire qui ressemblait fort à une grimace, et se retourna
+vers Monte-Cristo, comme pour le prier de le tirer de l'embarras où il
+se trouvait.
+
+Le comte le comprit.
+
+«Ah! madame, répondit-il, pourquoi n'est-ce point à moi que cette
+demande s'adresse?
+
+--Avec vous, monsieur, dit la baronne, on n'a le droit de ne rien
+désirer, car on est trop sûre d'obtenir. Aussi était-ce à M. Morrel.
+
+--Malheureusement, reprit le comte, je suis témoin que M. Morrel ne peut
+céder son cheval, son honneur étant engagé à ce qu'il le garde.
+
+--Comment cela?
+
+--Il a parié dompter _Médéah_ dans l'espace de six mois. Vous comprenez
+maintenant, baronne, que s'il s'en défaisait avant le terme fixé par le
+pari, non seulement il le perdrait, mais encore on dirait qu'il a eu
+peur; et un capitaine de spahis, même pour passer un caprice à une jolie
+femme, ce qui est, à mon avis, une des choses les plus sacrées de ce
+monde, ne peut laisser courir un pareil bruit.
+
+--Vous voyez, madame... dit Morrel tout en adressant à Monte-Cristo un
+sourire reconnaissant.
+
+--Il me semble d'ailleurs, dit Danglars avec un ton bourru mal déguisé
+par son sourire épais, que vous en avez assez comme cela de chevaux.»
+
+Ce n'était pas l'habitude de Mme Danglars de laisser passer de pareilles
+attaques sans y riposter, et cependant, au grand étonnement des jeunes
+gens, elle fit semblant de ne pas entendre et ne répondit rien.
+
+Monte-Cristo souriait à ce silence, qui dénonçait une humilité
+inaccoutumée, tout en montrant à la baronne deux immenses pots de
+porcelaine de Chine, sur lesquels serpentaient des végétations marines
+d'une grosseur et d'un travail tels, que la nature seule peut avoir
+cette richesse, cette sève et cet esprit.
+
+La baronne était émerveillée.
+
+«Eh! mais, on planterait là-dedans un marronnier des Tuileries!
+dit-elle; comment donc a-t-on jamais pu faire cuire de pareilles
+énormités?
+
+--Ah! madame, dit Monte-Cristo, il ne faut pas nous demander cela à nous
+autre faiseurs de statuettes et de verre mousseline; c'est un travail
+d'un autre âge, une espèce d'oeuvre des génies de la terre et de la mer.
+
+--Comment cela et de quelle époque cela peut-il être?
+
+--Je ne sais pas; seulement j'ai ouï dire qu'un empereur de la Chine
+avait fait construire un four exprès; que dans ce four, les uns après
+les autres, on avait fait cuire douze pots pareils à ceux-ci. Deux se
+brisèrent sous l'ardeur du feu; on descendit les dix autres à trois
+cents brasses au fond de la mer. La mer, qui savait ce que l'on
+demandait d'elle, jeta sur eux ses lianes, tordit ses coraux, incrusta
+ses coquilles; le tout fut cimenté par deux cents années sous ses
+profondeurs inouïes, car une révolution emporta l'empereur qui avait
+voulu faire cet essai et ne laissa que le procès-verbal qui constatait
+la cuisson des vases et leur descente au fond de la mer. Au bout de deux
+cents ans on retrouva le procès-verbal, et l'on songea à retirer les
+vases. Des plongeurs allèrent, sous des machines faites exprès, à la
+découverte dans la baie où on les avait jetés; mais sur les dix on n'en
+retrouva plus que trois, les autres avaient été dispersés et brisés par
+les flots. J'aime ces vases, au fond desquels, je me figure parfois que
+des monstres informes, effrayants, mystérieux, et pareils à ceux que
+voient les seuls plongeurs, ont fixé avec étonnement leur regard terne
+et froid, et dans lesquels ont dormi des myriades de poissons qui s'y
+réfugiaient pour fuir la poursuite de leurs ennemis.»
+
+Pendant ce temps, Danglars, peu amateur de curiosités, arrachait
+machinalement, et l'une après l'autre, les fleurs d'un magnifique
+oranger; quand il eut fini avec l'oranger, il s'adressa à un cactus,
+mais alors le cactus, d'un caractère moins facile que l'oranger, le
+piqua outrageusement.
+
+Alors il tressaillit et se frotta les yeux comme s'il sortait d'un
+songe.
+
+«Monsieur, lui dit Monte-Cristo en souriant, vous qui êtes amateur de
+tableaux et qui avez de si magnifiques choses, je ne vous recommande pas
+les miens. Cependant voici deux Hobbema, un Paul Potter, un Mieris, deux
+Gérard Dow, un Raphaël, un Van Dyck, un Zurbaran et deux ou trois
+Murillo, qui sont dignes de vous être présentés.
+
+--Tiens! dit Debray, voici un Hobbema que je reconnais.
+
+--Ah! vraiment!
+
+--Oui, on est venu le proposer au Musée.
+
+--Qui n'en a pas, je crois? hasarda Monte-Cristo.
+
+--Non, et qui cependant a refusé de l'acheter.
+
+--Pourquoi cela? demanda Château-Renaud.
+
+--Vous êtes charmant, vous; parce que le gouvernement n'est point assez
+riche.
+
+--Ah! pardon! dit Château-Renaud. J'entends dire cependant de ces
+choses-là tous les jours depuis huit ans, et je ne puis pas encore m'y
+habituer.
+
+--Cela viendra, dit Debray.
+
+--Je ne crois pas, répondit Château-Renaud.
+
+--M. le major Bartolomeo Cavalcanti! M. le vicomte Andrea Cavalcanti!»
+annonça Baptistin.
+
+Un col de satin noir sortant des mains du fabricant, une barbe fraîche,
+des moustaches grises, l'oeil assuré, un habit de major orné de trois
+plaques et de cinq croix, en somme, une tenue irréprochable de vieux
+soldat, tel apparut le major Bartolomeo Cavalcanti, ce tendre père que
+nous connaissons.
+
+Près de lui, couvert d'habits tout flambant neufs, s'avançait, le
+sourire sur les lèvres, le vicomte Andrea Cavalcanti, ce respectueux
+fils que nous connaissons encore.
+
+Les trois jeunes gens causaient ensemble; leurs regards se portaient du
+père au fils, et s'arrêtèrent tout naturellement plus longtemps sur ce
+dernier, qu'ils détaillèrent.
+
+«Cavalcanti! dit Debray.
+
+--Un beau nom, fit Morrel, peste!
+
+--Oui, dit Château-Renaud, c'est vrai, ces Italiens se nomment bien,
+mais ils s'habillent mal.
+
+--Vous êtes difficile, Château-Renaud, reprit Debray; ces habits sont
+d'un excellent faiseur, et tout neufs.
+
+--Voilà justement ce que je leur reproche. Ce monsieur a l'air de
+s'habiller aujourd'hui pour la première fois.
+
+--Qu'est-ce que ces messieurs? demanda Danglars au comte de
+Monte-Cristo.
+
+--Vous avez entendu, des Cavalcanti.
+
+--Cela m'apprend leur nom, voilà tout.
+
+--Ah! c'est vrai, vous n'êtes pas au courant de nos noblesses d'Italie,
+qui dit Cavalcanti, dit race de princes.
+
+--Belle fortune? demanda le banquier.
+
+--Fabuleuse.
+
+--Que font-ils?
+
+--Ils essaient de la manger sans pouvoir en venir à bout. Ils ont
+d'ailleurs des crédits sur vous, à ce qu'ils m'ont dit en me venant voir
+avant-hier. Je les ai même invités à votre intention. Je vous les
+présenterai.
+
+--Mais il me semble qu'ils parlent très purement le français, dit
+Danglars.
+
+--Le fils a été élevé dans un collège du Midi, à Marseille ou dans les
+environs, je crois. Vous le trouverez dans l'enthousiasme.
+
+--De quoi? demanda la baronne.
+
+--Des Françaises, madame. Il veut absolument prendre femme à Paris.
+
+--Une belle idée qu'il a là!» dit Danglars en haussant les épaules.
+
+Mme Danglars regarda son mari avec une expression qui, dans tout autre
+moment, eût présagé un orage, mais pour la seconde fois elle se tut.
+
+«Le baron paraît bien sombre aujourd'hui, dit Monte-Cristo à Mme
+Danglars; est-ce qu'on voudrait le faire ministre, par hasard?
+
+--Non, pas encore, que je sache. Je crois plutôt qu'il aura joué à la
+Bourse, qu'il aura perdu, et qu'il ne sait à qui s'en prendre.
+
+--M. et Mme de Villefort!» cria Baptistin.
+
+Les deux personnes annoncées entrèrent. M. de Villefort, malgré sa
+puissance sur lui-même, était visiblement ému. En touchant sa main,
+Monte-Cristo sentit qu'elle tremblait.
+
+«Décidément, il n'y a que les femmes pour savoir dissimuler», se dit
+Monte-Cristo à lui-même et en regardant Mme Danglars, qui souriait au
+procureur du roi et qui embrassait sa femme.
+
+Après les premiers compliments, le comte vit Bertuccio qui, occupé
+jusque-là du côté de l'office, se glissait dans un petit salon attenant
+à celui dans lequel on se trouvait. Il alla à lui.
+
+«Que voulez-vous, monsieur Bertuccio? lui dit-il.
+
+--Son Excellence ne m'a pas dit le nombre de ses convives.
+
+--Ah! c'est vrai.
+
+--Combien de couverts?
+
+--Comptez vous-même.
+
+--Tout le monde est-il arrivé, Excellence?
+
+--Oui.»
+
+Bertuccio glissa son regard à travers la porte entrebâillée.
+Monte-Cristo le couvait des yeux.
+
+«Ah! mon Dieu! s'écria-t-il.
+
+--Quoi donc? demanda le comte.
+
+--Cette femme!... cette femme!...
+
+--Laquelle?
+
+--Celle qui a une robe blanche et tant de diamants!... la blonde!...
+
+--Mme Danglars?
+
+--Je ne sais pas comment on la nomme. Mais c'est elle, monsieur, c'est
+elle!
+
+--Qui, elle?
+
+--La femme du jardin! celle qui était enceinte! celle qui se promenait
+en attendant!... en attendant!...»
+
+Bertuccio demeura la bouche ouverte, pâle et les cheveux hérissés.
+
+«En attendant qui?»
+
+Bertuccio, sans répondre, montra Villefort du doigt, à peu près du même
+geste dont Macbeth montra Banco.
+
+«Oh!... oh!... murmura-t-il enfin, voyez-vous?
+
+--Quoi? qui?
+
+--Lui!... M. le procureur du roi de Villefort? Sans doute, que je vois.
+
+--Mais je ne l'ai donc pas tué?
+
+--Ah çà! mais je crois que vous devenez fou, mon brave Bertuccio, dit le
+comte.
+
+--Mais il n'est donc pas mort?
+
+--Eh non! il n'est pas mort, vous le voyez bien; au lieu de le frapper
+entre la sixième et la septième côte gauche, comme c'est la coutume de
+vos compatriotes, vous aurez frappé plus haut ou plus bas; et ces gens
+de justice, ça vous a l'âme chevillée dans le corps; ou bien plutôt rien
+de ce que vous m'avez raconté n'est vrai, c'est un rêve de votre
+imagination, une hallucination de votre esprit; vous vous serez endormi
+ayant mal digéré votre vengeance; elle vous aura pesé sur l'estomac;
+vous aurez eu le cauchemar, voilà tout. Voyons, rappelez votre calme, et
+comptez: M. et Mme de Villefort, deux; M. et Mme Danglars, quatre; M. de
+Château-Renaud, M. Debray, M. Morrel, sept; M. le major Bartolomeo
+Cavalcanti, huit.
+
+--Huit! répéta Bertuccio.
+
+--Attendez donc! attendez donc! vous êtes bien pressé de vous en aller,
+que diable! vous oubliez un de mes convives. Appuyez un peu sur la
+gauche... tenez... M. Andrea Cavalcanti, ce jeune homme en habit noir
+qui regarde la Vierge de Murillo, qui se retourne.»
+
+Cette fois Bertuccio commença un cri que le regard de Monte-Cristo
+éteignit sur ses lèvres.
+
+«Benedetto! murmura-t-il tout bas, fatalité!
+
+--Voilà six heures et demie qui sonnent, monsieur Bertuccio, dit
+sévèrement le comte; c'est l'heure où j'ai donné l'ordre qu'on se mît à
+table; vous savez que je n'aime point à attendre.»
+
+Et Monte-Cristo entra dans le salon où l'attendaient ses convives,
+tandis que Bertuccio regagnait la salle à manger en s'appuyant contre
+les murailles.
+
+Cinq minutes après, les deux portes du salon s'ouvrirent. Bertuccio
+parut, et faisant, comme Vatel à Chantilly, un dernier et héroïque
+effort:
+
+«Monsieur le comte est servi», dit-il.
+
+Monte-Cristo offrit le bras à Mme de Villefort.
+
+«Monsieur de Villefort, dit-il, faites-vous le cavalier de Mme la
+baronne Danglars, je vous prie.»
+
+Villefort obéit, et l'on passa dans la salle à manger.
+
+
+
+
+LXIII
+
+Le dîner.
+
+
+Il était évident qu'en passant dans la salle à manger, un même sentiment
+animait tous les convives. Ils se demandaient quelle bizarre influence
+les avait menés tous dans cette maison, et cependant, tout étonnés et
+même tout inquiets que quelques-uns étaient de s'y trouver, ils
+n'eussent point voulu ne pas y être.
+
+Et cependant des relations d'une date récente, la position excentrique
+et isolée, la fortune inconnue et presque fabuleuse du comte, faisaient
+un devoir aux hommes d'être circonspects, et aux femmes une loi de ne
+point entrer dans cette maison où il n'y avait point de femmes pour les
+recevoir; et cependant hommes et femmes avaient passé les uns sur la
+circonspection, les autres sur la convenance, et la curiosité, les
+pressant de son irrésistible aiguillon, l'avait emporté sur le tout.
+
+Il n'y avait point jusqu'aux Cavalcanti père et fils qui, l'un malgré sa
+raideur, l'autre malgré sa désinvolture, ne parussent préoccupés de se
+trouver réunis, chez cet homme dont ils ne pouvaient comprendre le but,
+à d'autres hommes qu'ils voyaient pour la première fois.
+
+Mme Danglars avait fait un mouvement en voyant, sur l'invitation de
+Monte-Cristo, M. de Villefort s'approcher d'elle pour lui offrir le
+bras, et M. de Villefort avait senti son regard se troubler sous ses
+lunettes d'or en sentant le bras de la baronne se poser sur le sien.
+
+Aucun de ces deux mouvements n'avait échappé au comte, et déjà, dans
+cette simple mise en contact des individus, il y avait pour
+l'observateur de cette scène un fort grand intérêt.
+
+M. de Villefort avait à sa droite Mme Danglars et à sa gauche Morrel. Le
+comte était assis entre Mme de Villefort et Danglars.
+
+Les autres intervalles étaient remplis par Debray, assis entre
+Cavalcanti père et Cavalcanti fils, et par Château-Renaud, assis entre
+Mme de Villefort et Morrel.
+
+Le repas fut magnifique; Monte-Cristo avait pris à tâche de renverser
+complètement la symétrie parisienne et de donner plus encore à la
+curiosité qu'à l'appétit de ses convives l'aliment qu'elle désirait. Ce
+fut un festin oriental qui leur fut offert, mais oriental à la manière
+dont pouvaient l'être les festins des fées arabes.
+
+Tous les fruits que les quatre parties du monde peuvent verser intacts
+et savoureux dans la corne d'abondance de l'Europe étaient amoncelés en
+pyramides dans les vases de Chine et dans les coupes du Japon. Les
+oiseaux rares avec la partie brillante de leur plumage, les poissons
+monstrueux étendus sur des larmes d'argent, tous les vins de l'Archipel,
+de l'Asie Mineure et du Cap, enfermés dans des fioles aux formes
+bizarres et dont la vue semblait encore ajouter à la saveur de ces
+vins, défilèrent comme une de ces revues qu'Apicius passait, avec ses
+convives, devant ces Parisiens qui comprenaient bien que l'on pût
+dépenser mille louis à un dîner de dix personnes, mais à la condition
+que, comme Cléopâtre, on mangerait des perles, ou que, comme Laurent de
+Médicis, on boirait de l'or fondu.
+
+Monte-Cristo vit l'étonnement général, et se mit à rire et à se railler
+tout haut.
+
+«Messieurs, dit-il, vous admettez bien ceci, n'est-ce pas, c'est
+qu'arrivé à un certain degré de fortune il n'y a plus de nécessaire que
+le superflu, comme ces dames admettront qu'arrivé à un certain degré
+d'exaltation, il n'y a plus de positif que l'idéal? Or, en poursuivant
+le raisonnement, qu'est-ce que le merveilleux? Ce que nous ne comprenons
+pas. Qu'est-ce qu'un bien véritablement désirable? Un bien que nous ne
+pouvons pas avoir. Or, voir des choses que je ne puis comprendre, me
+procurer des choses impossibles à avoir, telle est l'étude de toute ma
+vie. J'y arrive avec deux moyens: l'argent et la volonté. Je mets à
+poursuivre une fantaisie, par exemple, la même persévérance que vous
+mettez, vous, monsieur Danglars, à créer une ligne de chemin de fer;
+vous, monsieur de Villefort, à faire condamner un homme à mort, vous
+monsieur Debray, à pacifier un royaume, vous, monsieur de
+Château-Renaud, à plaire à une femme; et vous, Morrel, à dompter un
+cheval que personne ne peut monter. Ainsi, par exemple, voyez ces deux
+poissons, nés, l'un à cinquante lieues de Saint-Pétersbourg, l'autre à
+cinq lieues de Naples: n'est-ce pas amusant de les réunir sur la même
+table?
+
+--Quels sont donc ces deux poissons? demanda Danglars.
+
+--Voici M. de Château-Renaud, qui a habité la Russie, qui vous dira le
+nom de l'un, répondit Monte-Cristo, et voici M. le Major Cavalcanti, qui
+est Italien, qui vous dira le nom de l'autre.
+
+--Celui-ci, dit Château-Renaud, est, je crois, un sterlet.
+
+--À merveille.
+
+--Et celui-là, dit Cavalcanti, est, si je ne me trompe, une lamproie.
+
+--C'est cela même. Maintenant, monsieur Danglars, demandez à ces deux
+messieurs où se pêchent ces deux poissons.
+
+--Mais, dit Château-Renaud, les sterlets se pêchent dans la Volga
+seulement.
+
+--Mais, dit Cavalcanti je ne connais que le lac de Fusaro qui fournisse
+des lamproies de cette taille.
+
+--Eh bien, justement, l'un vient de la Volga et l'autre du lac de
+Fusaro.
+
+--Impossible! s'écrièrent ensemble tous les convives.
+
+--Eh bien, voilà justement ce qui m'amuse, dit Monte-Cristo. Je suis
+comme Néron: _cupitor impossibilium_; et voilà, vous aussi, ce qui vous
+amuse en ce moment, voilà enfin ce qui fait que cette chair, qui
+peut-être en réalité ne vaut pas celle de la perche et du saumon, va
+vous sembler exquise tout à l'heure, c'est que, dans votre esprit, il
+était impossible de se la procurer et que cependant la voilà.
+
+--Mais comment a-t-on fait pour transporter ces deux poissons à Paris?
+
+--Oh! mon Dieu! rien de plus simple: on a apporté ces deux poissons
+chacun dans un grand tonneau matelassé, l'un de roseaux et d'herbes du
+fleuve, l'autre de joncs et de plantes du lac; ils ont été mis dans un
+fourgon fait exprès; ils ont vécu ainsi, le sterlet douze jours, et la
+lamproie huit; et tous deux vivaient parfaitement lorsque mon cuisinier
+s'en est emparé pour faire mourir l'un dans du lait, l'autre dans du
+vin. Vous ne le croyez pas, monsieur Danglars?
+
+--Je doute au moins, répondit Danglars, en souriant de son sourire
+épais.
+
+--Baptistin! dit Monte-Cristo, faites apporter l'autre sterlet et
+l'autre lamproie; vous savez, ceux qui sont venus dans d'autres tonneaux
+et qui vivent encore.»
+
+Danglars ouvrit des yeux effarés; l'assemblée battit des mains.
+
+Quatre domestiques apportèrent deux tonneaux garnis de plantes marines,
+dans chacun desquels palpitait un poisson pareil à ceux qui étaient
+servis sur la table.
+
+«Mais pourquoi deux de chaque espèce? demanda Danglars.
+
+--Parce que l'un pouvait mourir, répondit simplement Monte-Cristo.
+
+--Vous êtes vraiment un homme prodigieux, dit Danglars, et les
+philosophes ont beau dire, c'est superbe d'être riche.
+
+--Et surtout d'avoir des idées, dit Mme Danglars.
+
+--Oh! ne me faites pas honneur de celle-ci, madame; elle était fort en
+honneur chez les Romains, et Pline raconte qu'on envoyait d'Ostie à
+Rome, avec des relais d'esclaves qui les portaient sur leur tête, des
+poissons de l'espèce de celui qu'il appelle le _mulus_ et qui, d'après
+le portrait qu'il en fait, est probablement la dorade. C'était aussi un
+luxe de l'avoir vivant, et un spectacle fort amusant de le voir mourir,
+car en mourant il changeait trois ou quatre fois de couleur, et comme un
+arc-en-ciel qui s'évapore, passait par toutes les nuances du prisme,
+après quoi on l'envoyait aux cuisines. Son agonie faisait partie de son
+mérite. Si on ne le voyait pas vivant, on le méprisait mort.
+
+--Oui, dit Debray; mais il n'y a que sept ou huit lieues d'Ostie à Rome.
+
+--Ah! ça, c'est vrai, dit Monte-Cristo; mais où serait le mérite de
+venir dix-huit cents ans après Lucullus, si l'on ne faisait pas mieux
+que lui?»
+
+Les deux Cavalcanti ouvraient des yeux énormes, mais ils avaient le bon
+esprit de ne pas dire un mot.
+
+«Tout cela est fort aimable, dit Château-Renaud; cependant ce que
+j'admire le plus, je l'avoue, c'est l'admirable promptitude avec
+laquelle vous êtes servi. N'est-il pas vrai, monsieur le comte, que vous
+n'avez acheté cette maison qu'il y a cinq ou six jours?
+
+--Ma foi, tout au plus, dit Monte-Cristo.
+
+--Eh bien, je suis sûr qu'en huit jours elle a subi une transformation
+complète; car, si je ne me trompe, elle avait une autre entrée que
+celle-ci, et la cour était pavée et vide, tandis qu'aujourd'hui la cour
+est un magnifique gazon bordé d'arbres qui paraissent avoir cent ans.
+
+--Que voulez-vous? j'aime la verdure et l'ombre, dit Monte-Cristo.
+
+--En effet, dit Mme de Villefort, autrefois on entrait par une porte
+donnant sur la route, et le jour de ma miraculeuse délivrance, c'est par
+la route, je me rappelle, que vous m'avez fait entrer dans la maison.
+
+--Oui, madame, dit Monte-Cristo; mais depuis j'ai préféré une entrée qui
+me permît de voir le bois de Boulogne à travers ma grille.
+
+--En quatre jours, dit Morrel, c'est un prodige!
+
+--En effet, dit Château-Renaud, d'une vieille maison en faire une neuve,
+c'est chose miraculeuse; car elle était fort vieille la maison, et même
+fort triste. Je me rappelle avoir été chargé par ma mère de la visiter,
+quand M. de Saint-Méran l'a mise en vente, il y a deux ou trois ans.
+
+--M. de Saint-Méran? dit Mme de Villefort, mais cette maison appartenait
+donc à M. de Saint-Méran avant que vous l'achetiez?
+
+--Il paraît que oui, répondit Monte-Cristo.
+
+--Comment, il paraît! vous ne savez pas à qui vous avez acheté cette
+maison?
+
+--Ma foi, non, c'est mon intendant qui s'occupe de tous ces détails.
+
+--Il est vrai qu'il y a au moins dix ans qu'elle n'avait été habitée,
+dit Château-Renaud, et c'était une grande tristesse que de la voir avec
+ses persiennes fermées, ses portes closes et ses herbes dans la cour. En
+vérité, si elle n'eût point appartenu au beau-père d'un procureur du
+roi, on eût pu la prendre pour une de ces maisons maudites où quelque
+grand crime a été commis.»
+
+Villefort qui jusque-là n'avait point touché aux trois ou quatre verres
+de vins extraordinaires placés devant lui en prit un au hasard et le
+vida d'un seul trait.
+
+Monte-Cristo laissa s'écouler un instant; puis, au milieu du silence qui
+avait suivi les paroles de Château-Renaud:
+
+«C'est bizarre, dit-il, monsieur le baron, mais la même pensée m'est
+venue la première fois que j'y entrai; et cette maison me parut si
+lugubre, que jamais je ne l'eusse achetée si mon intendant n'eût fait la
+chose pour moi. Probablement que le drôle avait reçu quelque pourboire
+du tabellion.
+
+--C'est probable, balbutia Villefort en essayant de sourire; mais croyez
+que je ne suis pour rien dans cette corruption. M. de Saint-Méran a
+voulu que cette maison, qui fait partie de la dot de sa petite-fille,
+fût vendue, parce qu'en restant trois ou quatre ans inhabitée encore,
+elle fût tombée en ruine.»
+
+Ce fut Morrel qui pâlit à son tour.
+
+«Il y avait surtout, continua Monte-Cristo, une chambre, ah! mon Dieu!
+bien simple en apparence une chambre comme toutes les chambres, tendue
+de damas rouge, qui m'a paru, je ne sais pourquoi, dramatique au
+possible.
+
+--Pourquoi cela? demanda Debray, pourquoi dramatique?
+
+--Est-ce que l'on se rend compte des choses instinctives? dit
+Monte-Cristo; est-ce qu'il n'y a pas des endroits où il semble qu'on
+respire naturellement la tristesse? pourquoi? on n'en sait rien; par un
+enchaînement de souvenirs, par un caprice de la pensée qui nous reporte
+à d'autres temps, à d'autres lieux, qui n'ont peut-être aucun rapport
+avec les temps et les lieux où nous nous trouvons; tant il y a que cette
+chambre me rappelait admirablement la chambre de la marquise de Ganges
+ou celle de Desdemona. Eh! ma foi, tenez, puisque nous avons fini de
+dîner, il faut que je vous la montre, puis nous redescendrons prendre le
+café au jardin; après le dîner, le spectacle.»
+
+Monte-Cristo fit un signe pour interroger ses convives, Mme de Villefort
+se leva, Monte-Cristo en fit autant, tout le monde imita leur exemple.
+
+Villefort et Mme Danglars demeurèrent un instant comme cloués à leur
+place; ils s'interrogeaient des yeux, froids, muets et glacés.
+
+«Avez-vous entendu? dit Mme Danglars.
+
+--Il faut y aller», répondit Villefort en se levant et en lui offrant le
+bras.
+
+Tout le monde était déjà épars dans la maison, poussé par la curiosité,
+car on pensait bien que la visite ne se bornerait pas à cette chambre,
+et qu'en même temps on parcourrait le reste de cette masure dont
+Monte-Cristo avait fait un palais. Chacun s'élança donc par les portes
+ouvertes. Monte-Cristo attendit les deux retardataires; puis, quand ils
+furent passés à leur tour, il ferma la marche avec un sourire qui, s'ils
+eussent pu le comprendre, eût épouvanté les convives bien autrement que
+cette chambre dans laquelle on allait entrer.
+
+On commença en effet par parcourir les appartements, les chambres
+meublées à l'orientale avec des divans et des coussins pour tout lit,
+des pipes et des armes pour tous meubles; les salons tapissés des plus
+beaux tableaux des vieux maîtres; des boudoirs en étoffes de Chine, aux
+couleurs capricieuses, aux dessins fantastiques, aux tissus merveilleux;
+puis enfin on arriva dans la fameuse chambre.
+
+Elle n'avait rien de particulier, si ce n'est que, quoique le jour
+tombât, elle n'était point éclairée et qu'elle était dans la vétusté,
+quand toutes les autres chambres avaient revêtu une parure neuve.
+
+Ces deux causes suffisaient, en effet, pour lui donner une teinte
+lugubre.
+
+«Hou! s'écria Mme de Villefort, c'est effrayant, en effet.»
+
+Mme Danglars essaya de balbutier quelques mots qu'on n'entendit pas.
+
+Plusieurs observations se croisèrent, dont le résultat fut qu'en effet
+la chambre de damas rouge avait un aspect sinistre.
+
+«N'est-ce pas? dit Monte-Cristo. Voyez donc comme ce lit est bizarrement
+placé, quelle sombre et sanglante tenture! et ces deux portraits au
+pastel, que l'humidité a fait pâlir, ne semblent-ils pas dire, avec
+leurs lèvres blêmes et leurs yeux effarés: J'ai vu!»
+
+Villefort devint livide, Mme Danglars tomba sur une chaise longue placée
+près de la cheminée.
+
+«Oh! dit Mme de Villefort en souriant, avez-vous bien le courage de vous
+asseoir sur cette chaise où peut-être le crime a été commis!»
+
+Mme Danglars se leva vivement.
+
+«Et puis, dit Monte-Cristo, ce n'est pas tout.
+
+--Qu'y a-t-il donc encore? demanda Debray, à qui l'émotion de Mme
+Danglars n'échappait point.
+
+--Ah! oui, qu'y a-t-il encore? demanda Danglars, car jusqu'à présent
+j'avoue que je n'y vois pas grand-chose, et vous, monsieur Cavalcanti?
+
+--Ah! dit celui-ci, nous avons à Pise la tour d'Ugolin, à Ferrare la
+prison du Tasse, et à Rimini la chambre de Franscesca et de Paolo.
+
+--Oui; mais vous n'avez pas ce petit escalier, dit Monte-Cristo en
+ouvrant une porte perdue dans la tenture; regardez-le-moi, et dites ce
+que vous en pensez.
+
+--Quelle sinistre cambrure d'escalier! dit Château-Renaud en riant.
+
+--Le fait est, dit Debray, que je ne sais si c'est le vin de Chio qui
+porte à la mélancolie, mais certainement je vois cette maison tout en
+noir.»
+
+Quant à Morrel, depuis qu'il avait été question de la dot de Valentine,
+il était demeuré triste et n'avait pas prononcé un mot.
+
+«Vous figurez-vous, dit Monte-Cristo, un Othello ou un abbé de Ganges
+quelconque, descendant pas à pas, par une nuit sombre et orageuse, cet
+escalier avec quelque lugubre fardeau qu'il a hâte de dérober à la vue
+des hommes, sinon au regard de Dieu!»
+
+Mme Danglars s'évanouit à moitié au bras de Villefort, qui fut lui-même
+obligé de s'adosser à la muraille.
+
+«Ah! mon Dieu! madame, s'écria Debray, qu'avez-vous donc? comme vous
+pâlissez!
+
+--Ce qu'elle a? dit Mme de Villefort, c'est bien simple; elle a que M.
+de Monte-Cristo nous raconte des histoires épouvantables, dans
+l'intention sans doute de nous faire mourir de peur.
+
+--Mais oui, dit Villefort. En effet, comte, vous épouvantez ces dames.
+
+--Qu'avez-vous donc? répéta tout bas Debray à Mme Danglars.
+
+--Rien, rien, dit celle-ci en faisant un effort, j'ai besoin d'air,
+voilà tout.
+
+--Voulez-vous descendre au jardin? demanda Debray, en offrant son bras à
+Mme Danglars et en s'avançant vers l'escalier dérobé.
+
+--Non, dit-elle, non; j'aime encore mieux rester ici.
+
+--En vérité, madame, dit Monte-Cristo, est-ce que cette terreur est
+sérieuse?
+
+--Non, monsieur, dit Mme Danglars; mais vous avez une façon de supposer
+les choses qui donne à l'illusion l'aspect de la réalité.
+
+--Oh! mon Dieu! oui, dit Monte-Cristo en souriant, et tout cela est une
+affaire d'imagination; car aussi bien, pourquoi ne pas plutôt se
+représenter cette chambre comme une bonne et honnête chambre de mère de
+famille? ce lit avec ses tentures couleur de pourpre, comme un lit
+visité par la déesse Lucine, et cet escalier mystérieux comme le passage
+par où, doucement et pour ne pas troubler le sommeil réparateur de
+l'accouchée, passe le médecin ou la nourrice, ou le père lui-même
+emportant l'enfant qui dort?...»
+
+Cette fois Mme Danglars, au lieu de se rassurer à cette douce peinture,
+poussa un gémissement et s'évanouit tout à fait.
+
+«Mme Danglars se trouve mal, balbutia Villefort; peut-être faudrait-il
+la transporter à sa voiture.
+
+--Oh! mon Dieu, dit Monte-Cristo, et moi qui ai oublié mon flacon!
+
+--J'ai le mien», dit Mme de Villefort.
+
+Et elle passa à Monte-Cristo un flacon plein d'une liqueur rouge
+pareille à celle dont le comte avait essayé sur Édouard la bienfaisante
+influence.
+
+«Ah!... dit Monte-Cristo en le prenant des mains de Mme de Villefort.
+
+--Oui, murmura celle-ci, sur vos indications, j'ai essayé.
+
+--Et vous avez réussi?
+
+--Je le crois.»
+
+On avait transporté Mme Danglars dans la chambre à côté. Monte-Cristo
+laissa tomber sur ses lèvres une goutte de la liqueur rouge, elle revint
+à elle.
+
+«Oh! dit-elle, quel rêve affreux!»
+
+Villefort lui serra fortement le poignet pour lui faire comprendre
+qu'elle n'avait pas rêvé. On chercha M. Danglars, mais, peu disposé aux
+impressions poétiques, il était descendu au jardin, et causait, avec M.
+Cavalcanti père, d'un projet de chemin de fer de Livourne à Florence.
+Monte-Cristo semblait désespéré; il prit le bras de Mme Danglars et la
+conduisit au jardin où l'on retrouva M. Danglars prenant le café entre
+MM. Cavalcanti père et fils.
+
+«En vérité, madame, lui dit-il, est-ce que je vous ai fort effrayée?
+
+--Non, monsieur, mais, vous savez, les choses nous impressionnent selon
+la disposition d'esprit où nous nous trouvons.»
+
+Villefort s'efforça de rire.
+
+«Et alors vous comprenez, dit-il, il suffit d'une supposition, d'une
+chimère....
+
+--Eh bien, dit Monte-Cristo, vous m'en croirez si vous voulez, j'ai la
+conviction qu'un crime a été commis dans cette maison.
+
+--Prenez garde, dit Mme de Villefort, nous avons ici le procureur du
+roi.
+
+--Ma foi, répondit Monte-Cristo, puisque cela se rencontre ainsi, j'en
+profiterai pour faire ma déclaration.
+
+--Votre déclaration? dit Villefort.
+
+--Oui, et en face de témoins.
+
+--Tout cela est fort intéressant, dit Debray; et s'il y a réellement
+crime, nous allons faire admirablement la digestion.
+
+--Il y a crime, dit Monte-Cristo. Venez par ici, messieurs; venez,
+monsieur de Villefort pour que la déclaration soit valable, elle doit
+être faite aux autorités compétentes.»
+
+Monte-Cristo prit le bras de Villefort, et en même temps qu'il serrait
+sous le sien celui de Mme Danglars, il traîna le procureur du roi jusque
+sous le platane, où l'ombre était la plus épaisse.
+
+Tous les autres convives suivaient.
+
+«Tenez, dit Monte-Cristo, ici, à cette place même (et il frappait la
+terre du pied), ici, pour rajeunir ces arbres déjà vieux, j'ai fait
+creuser et mettre du terreau; eh bien, mes travailleurs, en creusant,
+ont déterré un coffre ou plutôt des ferrures de coffre, au milieu
+desquelles était le squelette d'un enfant nouveau-né. Ce n'est pas de la
+fantasmagorie cela, j'espère?»
+
+Monte-Cristo sentit se raidir le bras de Mme Danglars et frissonner le
+poignet de Villefort.
+
+«Un enfant nouveau-né? répéta Debray; diable! ceci devient sérieux, ce
+me semble.
+
+--Eh bien, dit Château-Renaud, je ne me trompais donc pas quand je
+prétendais tout à l'heure que les maisons avaient une âme et un visage
+comme les hommes, et qu'elles portaient sur leur physionomie un reflet
+de leurs entrailles. La maison était triste parce qu'elle avait des
+remords; elle avait des remords parce qu'elle cachait un crime.
+
+--Oh! qui dit que c'est un crime? reprit Villefort, tentant un dernier
+effort.
+
+--Comment! un enfant enterré vivant dans un jardin, ce n'est pas un
+crime? s'écria Monte-Cristo. Comment appelez-vous donc cette action-là,
+monsieur le procureur du roi?
+
+--Mais qui dit qu'il a été enterré vivant?
+
+--Pourquoi l'enterrer là, s'il était mort? Ce jardin n'a jamais été un
+cimetière.
+
+--Que fait-on aux infanticides dans ce pays-ci? demanda naïvement le
+major Cavalcanti.
+
+--Oh! mon Dieu! on leur coupe tout bonnement le cou, répondit Danglars.
+
+--Ah! on leur coupe le cou, fit Cavalcanti.
+
+--Je le crois.... N'est-ce pas, monsieur de Villefort? demanda
+Monte-Cristo.
+
+--Oui, monsieur le comte», répondit celui-ci avec un accent qui n'avait
+plus rien d'humain.
+
+Monte-Cristo vit que c'était tout ce que pouvaient supporter les deux
+personnes pour lesquelles il avait préparé cette scène; et ne voulant
+pas la pousser trop loin:
+
+«Mais le café, messieurs, dit-il, il me semble que nous l'oublions.»
+
+Et il ramena ses convives vers la table placée au milieu de la pelouse.
+
+«En vérité, monsieur le comte, dit Mme Danglars, j'ai honte d'avouer ma
+faiblesse, mais toutes ces affreuses histoires m'ont bouleversée;
+laissez-moi m'asseoir, je vous prie.»
+
+Et elle tomba sur une chaise.
+
+Monte-Cristo la salua et s'approcha de Mme de Villefort.
+
+«Je crois que Mme Danglars a encore besoin de votre flacon», dit-il.
+
+Mais avant que Mme de Villefort se fût approchée de son amie, le
+procureur du roi avait déjà dit à l'oreille de Mme Danglars:
+
+«Il faut que je vous parle.
+
+--Quand cela?
+
+--Demain.
+
+--Où?
+
+--À mon bureau... au parquet si vous voulez, c'est encore là l'endroit
+le plus sûr.
+
+--J'irai.»
+
+En ce moment Mme de Villefort s'approcha.
+
+«Merci, chère amie, dit Mme Danglars, en essayant de sourire, ce n'est
+plus rien, et je me sens tout à fait mieux.»
+
+
+
+
+LXIV
+
+Le mendiant.
+
+
+La soirée s'avançait; Mme de Villefort avait manifesté le désir de
+regagner Paris, ce que n'avait point osé faire Mme Danglars, malgré le
+malaise évident qu'elle éprouvait.
+
+Sur la demande de sa femme, M. de Villefort donna donc le premier le
+signal du départ. Il offrit une place dans son landau à Mme Danglars,
+afin qu'elle eût les soins de sa femme. Quant à M. Danglars, absorbé
+dans une conversation industrielle des plus intéressantes avec M.
+Cavalcanti, il ne faisait aucune attention à tout ce qui se passait.
+
+Monte-Cristo, tout en demandant son flacon à Mme de Villefort, avait
+remarqué que M. de Villefort s'était approché de Mme Danglars, et guidé
+par sa situation, il avait deviné ce qu'il lui avait dit, quoiqu'il eût
+parlé si bas qu'à peine si Mme Danglars elle-même l'avait entendu.
+
+Il laissa, sans s'opposer à aucun arrangement, partir Morrel, Debray et
+Château-Renaud à cheval, et monter les deux dames dans le landau de M.
+de Villefort; de son côté, Danglars, de plus en plus enchanté de
+Cavalcanti père, l'invita à monter avec lui dans son coupé.
+
+Quant à Andrea Cavalcanti, il gagna son tilbury, qui l'attendait devant
+la porte, et dont un groom, qui exagérait les agréments de la fashion
+anglaise, lui tenait, en se hissant sur la pointe de ses bottes,
+l'énorme cheval gris de fer.
+
+Andrea n'avait pas beaucoup parlé durant le dîner, par cela même que
+c'était un garçon fort intelligent, et qu'il avait tout naturellement
+éprouvé la crainte de dire quelque sottise au milieu de ces convives
+riches et puissants, parmi lesquels son oeil dilaté n'apercevait
+peut-être pas sans crainte un procureur du roi.
+
+Ensuite il avait été accaparé par M. Danglars, qui, après un rapide coup
+d'oeil sur le vieux major au cou raide et sur son fils encore un peu
+timide, en rapprochant tous ces symptômes de l'hospitalité de
+Monte-Cristo, avait pensé qu'il avait affaire à quelque nabab venu à
+Paris pour perfectionner son fils unique dans la vie mondaine.
+
+Il avait donc contemplé avec une complaisance indicible l'énorme diamant
+qui brillait au petit doigt du major, car le major, en homme prudent et
+expérimenté, de peur qu'il n'arrivât quelque accident à ses billets de
+banque, les avait convertis à l'instant même en un objet de valeur.
+Puis, après le dîner, toujours sous prétexte d'industrie et de voyages,
+il avait questionné le père et le fils sur leur manière de vivre; et le
+père et le fils, prévenus que c'était chez Danglars que devaient leur
+être ouverts, à l'un, son crédit de quarante-huit mille francs, une fois
+donnés, à l'autre, son crédit annuel de cinquante mille livres, avaient
+été charmants et plein d'affabilité pour le banquier, aux domestiques
+duquel, s'ils ne se fussent retenus, ils eussent serré la main, tant
+leur reconnaissance éprouvait le besoin de l'expansion.
+
+Une chose surtout augmenta la considération, nous dirons presque la
+vénération de Danglars pour Cavalcanti. Celui-ci, fidèle au principe
+d'Horace: _nil admirari_, s'était contenté, comme on l'a vu, de faire
+preuve de science, en disant de quel lac on tirait les meilleures
+lamproies. Puis il avait mangé sa part de celle-là sans dire un seul
+mot. Danglars en avait conclu que ces sortes de somptuosités étaient
+familières à l'illustre descendant des Cavalcanti, lequel se nourrissait
+probablement, à Lucques, de truites qu'il faisait venir de Suisse, et de
+langoustes qu'on lui envoyait de Bretagne, par des procédés pareils à
+ceux dont le comte s'était servi pour faire venir des lamproies du lac
+Fusaro, et des sterlets du fleuve Volga. Aussi, avait-il accueilli avec
+une bienveillance très prononcée ces paroles de Cavalcanti:
+
+«Demain, monsieur, j'aurai l'honneur de vous rendre visite pour
+affaires.
+
+--Et moi, monsieur, avait répondu Danglars, je serai heureux de vous
+recevoir.»
+
+Sur quoi il avait proposé à Cavalcanti, si cependant cela ne le privait
+pas trop de se séparer de son fils, de le reconduire à l'hôtel des
+Princes.
+
+Cavalcanti avait répondu que, depuis longtemps, son fils avait
+l'habitude de mener la vie de jeune homme; qu'en conséquence, il avait
+ses chevaux et ses équipages à lui, et que, n'étant pas venus ensemble,
+il ne voyait pas de difficulté à ce qu'ils s'en allassent séparément.
+
+Le major était donc monté dans la voiture de Danglars, et le banquier
+s'était assis à ses côtés, de plus en plus charmé des idées d'ordre et
+d'économie de cet homme, qui, cependant, donnait à son fils cinquante
+mille francs par an, ce qui supposait une fortune de cinq ou six cent
+mille livres de rente.
+
+Quant à Andrea, il commença, pour se donner bon air, à gronder son
+groom de ce qu'au lieu de le venir prendre au perron il l'attendait à
+la porte de sortie, ce qui lui avait donné la peine de faire trente pas
+pour aller chercher son tilbury.
+
+Le groom reçut la semonce avec humilité, prit, pour retenir le cheval
+impatient et qui frappait du pied, le mors de la main gauche, tendit de
+la droite les rênes à Andrea, qui les prit et posa légèrement sa botte
+vernie sur le marchepied.
+
+En ce moment, une main s'appuya sur son épaule. Le jeune homme se
+retourna, pensant que Danglars ou Monte-Cristo avait oublié quelque
+chose à lui dire, et revenait à la charge au moment du départ.
+
+Mais, au lieu de l'un et de l'autre, il n'aperçut qu'une figure étrange,
+hâlée par le soleil, encadrée dans une barbe de modèle, des yeux
+brillants comme des escarboucles et un sourire railleur s'épanouissant
+sur une bouche où brillaient, rangées à leur place et sans qu'il en
+manquât une seule, trente-deux dents blanches, aiguës et affamées comme
+celles d'un loup ou d'un chacal.
+
+Un mouchoir à carreaux rouges coiffait cette tête aux cheveux grisâtres
+et terreux; un bourgeron des plus crasseux et des plus déchirés couvrait
+ce grand corps maigre et osseux, dont il semblait que les os, comme ceux
+d'un squelette, dussent cliqueter en marchant. Enfin, la main qui
+s'appuya sur l'épaule d'Andrea, et qui fut la première chose que vit le
+jeune homme, lui parut d'une dimension gigantesque. Le jeune homme,
+reconnut-il cette figure à la lueur de la lanterne de son tilbury, ou
+fut-il seulement frappé de l'horrible aspect de cet interlocuteur? Nous
+ne saurions le dire; mais le fait est qu'il tressaillit et se recula
+vivement.
+
+«Que me voulez-vous? dit-il.
+
+--Pardon! notre bourgeois, répondit l'homme en portant la main à son
+mouchoir rouge, je vous dérange peut-être, mais c'est que j'ai à vous
+parler.
+
+--On ne mendie pas le soir, dit le groom en faisant un mouvement pour
+débarrasser son maître de cet importun.
+
+--Je ne mendie pas, mon joli garçon, dit l'homme inconnu au domestique
+avec un sourire ironique, et un sourire si effrayant que celui-ci
+s'écarta: je désire seulement dire deux mots à votre bourgeois, qui m'a
+chargé d'une commission il y a quinze jours à peu près.
+
+--Voyons, dit à son tour Andrea avec assez de force pour que le
+domestique ne s'aperçût point de son trouble, que voulez-vous? dites
+vite, mon ami.
+
+--Je voudrais... je voudrais... dit tout bas l'homme au mouchoir rouge,
+que vous voulussiez bien m'épargner la peine de retourner à Paris à
+pied. Je suis très fatigué, et, comme je n'ai pas si bien dîné que toi,
+à peine, si je puis me tenir.»
+
+Le jeune homme tressaillit à cette étrange familiarité.
+
+«Mais enfin, lui dit-il, voyons, que voulez-vous?
+
+--Eh bien, je veux que tu me laisses monter dans ta belle voiture, et
+que tu me reconduises.
+
+Andrea pâlit, mais ne répondit point.
+
+«Oh! mon Dieu, oui, dit l'homme au mouchoir rouge en enfonçant ses mains
+dans ses poches, et en regardant le jeune homme avec des yeux
+provocateurs, c'est une idée que j'ai comme cela; entends-tu, mon petit
+Benedetto?»
+
+À ce nom, le jeune homme réfléchit sans doute, car il s'approcha de son
+groom, et lui dit:
+
+«Cet homme a effectivement été chargé par moi d'une commission dont il a
+à me rendre compte. Allez à pied jusqu'à la barrière; là, vous prendrez
+un cabriolet, afin de n'être point trop en retard.»
+
+Le valet, surpris, s'éloigna.
+
+«Laissez-moi au moins gagner l'ombre, dit Andrea.
+
+--Oh! quant à cela, je vais moi-même te conduire en belle place;
+attends», dit l'homme au mouchoir rouge.
+
+Et il prit le cheval par le mors, et conduisit le tilbury dans un
+endroit où il était effectivement impossible à qui que ce fût au monde
+de voir l'honneur que lui accordait Andrea.
+
+«Oh! moi, lui dit-il, ce n'est pas pour la gloire de monter dans une
+belle voiture non, c'est seulement parce que je suis fatigué, et puis,
+un petit peu, parce que j'ai à causer d'affaires avec toi.
+
+--Voyons, montez», dit le jeune homme.
+
+Il était fâcheux qu'il ne fît pas jour, car ç'eût été un spectacle
+curieux que celui de ce gueux, assis carrément sur les coussins brochés,
+près du jeune et élégant conducteur du tilbury.
+
+Andrea poussa son cheval jusqu'à la dernière maison du village sans dire
+un seul mot à son compagnon, qui, de son côté, souriait et gardait le
+silence, comme s'il eût été ravi de se promener dans une si bonne
+locomotive.
+
+Une fois hors d'Auteuil, Andrea regarda autour de lui pour s'assurer
+sans doute que nul ne pouvait ni les voir ni les entendre; et alors,
+arrêtant son cheval et se croisant les bras devant l'homme au mouchoir
+rouge:
+
+«Ah çà! lui dit-il, pourquoi venez-vous me troubler dans ma
+tranquillité?
+
+--Mais, toi-même, mon garçon, pourquoi te défies-tu de moi?
+
+--Et en quoi me suis-je défié de vous?
+
+--En quoi? tu le demandes? nous nous quittons au pont du Var, tu me dis
+que tu vas voyager en Piémont et en Toscane, et pas du tout, tu viens à
+Paris.
+
+--En quoi cela vous gêne-t-il?
+
+--En rien; au contraire, j'espère même que cela va m'aider.
+
+--Ah! ah! dit Andrea, c'est-à-dire que vous spéculez sur moi.
+
+--Allons! voilà les gros mots qui arrivent.
+
+--C'est que vous auriez tort, maître Caderousse, je vous en préviens.
+
+--Eh! mon Dieu! ne te fâche pas, le petit; tu dois pourtant savoir ce
+que c'est que le malheur; eh bien, le malheur, ça rend jaloux. Je te
+crois courant le Piémont et la Toscane, obligé de te faire _faccino_ ou
+_cicerone_; je te plains du fond de mon coeur, comme je plaindrais mon
+enfant. Tu sais que je t'ai toujours appelé mon enfant.
+
+--Après? après?
+
+--Patience donc, salpêtre!
+
+--J'en ai de la patience; voyons, achevez. Et je te vois tout à coup
+passer à la barrière des Bons-Hommes avec un groom, avec un tilbury,
+avec des habits tout flambant neufs. Ah çà! mais tu as donc découvert
+une mine, ou acheté une charge d'agent de change?
+
+--De sorte que, comme vous l'avouez, vous êtes jaloux?
+
+--Non, je suis content, si content, que j'ai voulu te faire mes
+compliments, le petit! mais, comme je n'étais pas vêtu régulièrement,
+j'ai pris mes précautions pour ne pas te compromettre.
+
+--Belles précautions! dit Andrea, vous m'abordez devant mon domestique.
+
+--Eh! que veux-tu, mon enfant! je t'aborde quand je puis te saisir. Tu
+as un cheval très vif, un tilbury très léger; tu es naturellement
+glissant comme une anguille; si je t'avais manqué ce soir, je courais
+risque de ne pas te rejoindre.
+
+--Vous voyez bien que je ne me cache pas.
+
+--Tu es bien heureux, et j'en voudrais bien dire autant; moi, je me
+cache: sans compter que j'avais peur que tu ne me reconnusses pas; mais
+tu m'as reconnu, ajouta Caderousse avec son mauvais sourire; allons, tu
+es bien gentil.
+
+--Voyons, dit Andrea, que vous faut-il?
+
+--Tu ne me tutoies plus, c'est mal, Benedetto, un ancien camarade;
+prends garde, tu vas me rendre exigeant.»
+
+Cette menace fit tomber la colère du jeune homme: le vent de la
+contrainte venait de souffler dessus. Il remit son cheval au trot.
+
+«C'est mal à toi-même, Caderousse, dit-il, de t'y prendre ainsi envers
+un ancien camarade, comme tu disais tout à l'heure; tu es Marseillais,
+je suis....
+
+--Tu le sais donc ce que tu es maintenant?
+
+--Non, mais j'ai été élevé en Corse; tu es vieux et entêté; je suis
+jeune et têtu. Entre gens comme nous, la menace est mauvaise, et tout
+doit se faire à l'amiable. Est-ce ma faute si la chance, qui continue
+d'être mauvaise pour toi, est bonne pour moi au contraire?
+
+--Elle est donc bonne, la chance? ce n'est donc pas un groom d'emprunt,
+ce n'est donc pas un tilbury d'emprunt, ce ne sont donc pas des habits
+d'emprunt que nous avons là? Bon, tant mieux! dit Caderousse avec des
+yeux brillants de convoitise.
+
+--Oh! tu le vois bien et tu le sais bien, puisque tu m'abordes, dit
+Andrea s'animant de plus en plus. Si j'avais un mouchoir comme le tien
+sur ma tête, un bourgeron crasseux sur les épaules et des souliers
+percés aux pieds, tu ne me reconnaîtrais pas.
+
+--Tu vois bien que tu me méprises, le petit, et tu as tort; maintenant
+que je t'ai retrouvé, rien ne m'empêche d'être vêtu d'elbeuf comme un
+autre, attendu que je te connais bon coeur: si tu as deux habits, tu
+m'en donneras bien un; je te donnais bien ma portion de soupe et de
+haricots, moi, quand tu avais trop faim.
+
+--C'est vrai, dit Andrea.
+
+--Quel appétit tu avais! Est-ce que tu as toujours bon appétit?
+
+--Mais oui, dit Andrea en riant.
+
+--Comme tu as dû dîner chez ce prince d'où tu sors.
+
+--Ce n'est pas un prince, mais tout bonnement un comte.
+
+--Un comte? et un riche, hein?
+
+--Oui, mais ne t'y fie pas; c'est un monsieur qui n'a pas l'air commode.
+
+--Oh! mon Dieu! sois donc tranquille! On n'a pas de projets sur ton
+comte, et on te le laissera pour toi tout seul. Mais, ajouta Caderousse
+en reprenant ce mauvais sourire qui avait déjà effleuré ses lèvres, il
+faut donner quelque chose pour cela, tu comprends.
+
+--Voyons, que te faut-il?
+
+--Je crois qu'avec cent francs par mois....
+
+--Eh bien?
+
+--Je vivrais....
+
+--Avec cent francs?
+
+--Mais mal, tu comprends bien; mais avec....
+
+--Avec?
+
+--Cent cinquante francs, je serais fort heureux.
+
+--En voilà deux cents», dit Andrea.
+
+Et il mit dans la main de Caderousse dix louis d'or.
+
+«Bon, fit Caderousse.
+
+--Présente-toi chez le concierge tous les premiers du mois et tu en
+trouveras autant.
+
+--Allons! voilà encore que tu m'humilies!
+
+--Comment cela?
+
+--Tu me mets en rapport avec de la valetaille, non, vois-tu, je ne veux
+avoir affaire qu'à toi.
+
+--Eh bien, soit, demande-moi, et tous les premiers du mois, du moins
+tant que je toucherai ma rente, toi, tu toucheras la tienne.
+
+--Allons, allons! je vois que je ne m'étais pas trompé, tu es un brave
+garçon, et c'est une bénédiction quand le bonheur arrive à des gens
+comme toi. Voyons, conte-moi ta bonne chance.
+
+--Qu'as-tu besoin de savoir cela? demanda Cavalcanti.
+
+--Bon! encore de la défiance!
+
+--Non. Eh bien, j'ai retrouvé mon père.
+
+--Un vrai père?
+
+--Dame! tant qu'il paiera....
+
+--Tu croiras et tu honoreras; c'est juste. Comment l'appelles-tu ton
+père?
+
+--Le major Cavalcanti.
+
+--Et il se contente de toi?
+
+--Jusqu'à présent il paraît que je lui suffis.
+
+--Et qui t'a fait retrouver ce père-là?
+
+--Le comte de Monte-Cristo.
+
+--Celui de chez qui tu sors?
+
+--Oui.
+
+--Dis donc, tâche de me placer chez lui comme grand-parent, puisqu'il
+tient bureau.
+
+--Soit, je lui parlerai de toi; mais en attendant que vas-tu faire?
+
+--Moi?
+
+--Oui, toi.
+
+--Tu es bien bon de t'occuper de cela, dit Caderousse.
+
+--Il me semble, puisque tu prends intérêt à moi, reprit Andrea, que je
+puis bien à mon tour prendre quelques informations.
+
+--C'est juste... je vais louer une chambre dans une maison honnête, me
+couvrir d'un habit décent, me faire raser tous les jours, et aller lire
+les journaux au café. Le soir, j'entrerai dans quelque spectacle avec un
+chef de claque, j'aurai l'air d'un boulanger retiré, c'est mon rêve.
+
+--Allons, c'est bon! Si tu veux mettre ce projet à exécution et être
+sage, tout ira à merveille.
+
+--Voyez-vous M. Bossuet!... et toi, que vas-tu devenir?... pair de
+France?
+
+--Eh! eh! dit Andrea, qui sait?
+
+--M. le major Cavalcanti l'est peut-être... mais malheureusement
+l'hérédité est abolie.
+
+--Pas de politique, Caderousse!... Et maintenant que tu as ce que tu
+veux et que nous sommes arrivés, saute en bas de ma voiture et
+disparais.
+
+--Non pas, cher ami!
+
+--Comment, non pas?
+
+--Mais songes-y donc, le petit, un mouchoir rouge sur la tête, presque
+pas de souliers, pas de papier du tout et dix napoléons en or dans ma
+poche, sans compter ce qu'il y avait déjà, ce qui fait juste deux cents
+francs; mais on m'arrêterait immanquablement à la barrière! Alors je
+serais forcé, pour me justifier, de dire que c'est toi qui m'as donné
+ces dix napoléons: de là information, enquête; on apprend que j'ai
+quitté Toulon sans donner congé, et l'on me reconduit de brigade en
+brigade jusqu'au bord de la Méditerranée. Je redeviens purement et
+simplement le n°106, et adieu mon rêve de ressembler à un boulanger
+retiré! Non pas, mon fils; je préfère rester honorablement dans la
+capitale.»
+
+Andrea fronça le sourcil; c'était, comme il s'en était vanté lui-même,
+une assez mauvaise tête que le fils putatif de M. le major Cavalcanti.
+Il s'arrêta un instant, jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et
+comme son regard achevait de décrire le cercle investigateur, sa main
+descendit innocemment dans son gousset, ou elle commença de caresser la
+sous-garde d'un pistolet de poche.
+
+Mais pendant ce temps, Caderousse, qui ne perdait pas de vue son
+compagnon, passait ses mains derrière son dos, et ouvrait tout doucement
+un long couteau espagnol qu'il portait sur lui à tout événement.
+
+Les deux amis, comme on le voit, étaient dignes de se comprendre, et se
+comprirent; la main d'Andrea sortit inoffensive de sa poche, et remonta
+jusqu'à sa moustache rousse, qu'elle caressa quelque temps.
+
+«Bon Caderousse, dit-il, tu vas donc être heureux?
+
+--Je ferai tout mon possible, répondit l'aubergiste du pont du Gard en
+renfonçant son couteau dans sa manche.
+
+--Allons, voyons, rentrons donc dans Paris. Mais comment vas-tu faire
+pour passer la barrière sans éveiller les soupçons? Il me semble qu'avec
+ton costume tu risques encore plus en voiture qu'à pied.
+
+--Attends, dit Caderousse, tu vas voir.»
+
+Il prit le chapeau d'Andrea, la houppelande à grand collet que le groom
+exilé du tilbury avait laissée à sa place, et la mit sur son dos, après
+quoi, il prit la pose renfrognée d'un domestique de bonne maison dont le
+maître conduit lui-même.
+
+«Et moi, dit Andrea, je vais donc rester nu-tête?
+
+--Peuh! dit Caderousse, il fait tant de vent que la bise peut bien
+t'avoir enlevé ton chapeau.
+
+--Allons donc, dit Andrea, et finissons-en.
+
+--Qui est-ce qui t'arrête? dit Caderousse, ce n'est pas moi, je
+l'espère?
+
+--Chut!» fit Cavalcanti.
+
+On traversa la barrière sans accident.
+
+À la première rue transversale, Andrea arrêta son cheval, et Caderousse
+sauta à terre.
+
+«Eh bien, dit Andrea, et le manteau de mon domestique, et mon chapeau?
+
+--Ah! répondit Caderousse, tu ne voudrais pas que je risquasse de
+m'enrhumer?
+
+--Mais moi?
+
+--Toi, tu es jeune, tandis que, moi, je commence à me faire vieux; au
+revoir, Benedetto!»
+
+Et il s'enfonça dans la ruelle, où il disparut.
+
+«Hélas! dit Andrea en poussant un soupir, on ne peut donc pas être
+complètement heureux en ce monde!»
+
+
+
+
+LXV
+
+Scène conjugale.
+
+
+À la place Louis XV, les trois jeunes gens s'étaient séparés,
+c'est-à-dire que Morrel avait pris les boulevards, que Château-Renaud
+avait pris le pont de la Révolution, et que Debray avait suivi le quai.
+
+Morrel et Château-Renaud, selon toute probabilité, gagnèrent leurs
+foyers domestiques, comme on dit encore à la tribune de la Chambre dans
+les discours bien faits, et au théâtre de la rue Richelieu, dans les
+pièces bien écrites; mais il n'en fut pas de même de Debray. Arrivé au
+guichet du Louvre, il fit un à-gauche, traversa le Carrousel au grand
+trot, enfila la rue Saint-Roch, déboucha par la rue de la Michodière et
+arriva à la porte de M. Danglars, au moment où le landau de M. de
+Villefort, après l'avoir déposé, lui et sa femme, au faubourg
+Saint-Honoré, s'arrêtait pour mettre la baronne chez elle.
+
+Debray, un homme familier dans la maison, entra le premier dans la cour,
+jeta la bride aux mains d'un valet de pied, puis revint à la portière
+recevoir Mme Danglars, à laquelle il offrit le bras pour regagner ses
+appartements.
+
+Une fois la porte fermée et la baronne et Debray dans la cour:
+
+«Qu'avez-vous donc, Hermine? dit Debray, et pourquoi donc vous êtes-vous
+trouvée mal à cette histoire, ou plutôt à cette fable qu'a racontée le
+comte?
+
+--Parce que j'étais horriblement disposée ce soir, mon ami, répondit la
+baronne.
+
+--Mais non, Hermine, reprit Debray, vous ne me ferez pas croire cela.
+Vous étiez au contraire dans d'excellentes dispositions quand vous êtes
+arrivée chez le comte. M. Danglars était bien quelque peu maussade,
+c'est vrai; mais je sais le cas que vous faites de sa mauvaise humeur.
+Quelqu'un vous a fait quelque chose. Racontez-moi cela, vous savez bien
+que je ne souffrirai jamais qu'une impertinence vous soit faite.
+
+--Vous vous trompez, Lucien, je vous assure, reprit Mme Danglars, et les
+choses sont comme je vous les ai dites, plus la mauvaise humeur dont
+vous vous êtes aperçu, et dont je ne jugeais pas qu'il valût la peine de
+vous parler.»
+
+Il était évident que Mme Danglars était sous l'influence d'une de ces
+irritations nerveuses dont les femmes souvent ne peuvent se rendre
+compte elles-mêmes, ou que, comme l'avait deviné Debray, elle avait
+éprouvé quelque commotion cachée qu'elle ne voulait avouer à personne.
+En homme habitué à reconnaître les vapeurs comme un des éléments de la
+vie féminine, il n'insista donc point davantage, attendant le moment
+opportun, soit d'une interrogation nouvelle, soit d'un aveu _proprio
+motu_.
+
+À la porte de sa chambre, la baronne rencontra Mlle Cornélie. Mlle
+Cornélie était la camériste de confiance de la baronne.
+
+«Que fait ma fille? demanda Mme Danglars.
+
+--Elle a étudié toute la soirée, répondit Mlle Cornélie, et ensuite elle
+s'est couchée.
+
+--Il me semble cependant que j'entends son piano?
+
+--C'est Mlle Louise d'Armilly qui fait de la musique pendant que
+mademoiselle est au lit.
+
+--Bien, dit Mme Danglars; venez me déshabiller.»
+
+On entra dans la chambre à coucher. Debray s'étendit sur un grand
+canapé, et Mme Danglars passa dans son cabinet de toilette avec Mlle
+Cornélie.
+
+«Mon cher monsieur Lucien, dit Mme Danglars à travers la portière du
+cabinet, vous vous plaignez toujours qu'Eugénie ne vous fait pas
+l'honneur de vous adresser la parole?
+
+--Madame, dit Lucien jouant avec le petit chien de la baronne, qui,
+reconnaissant sa qualité d'ami de la maison, avait l'habitude de lui
+faire mille caresses, je ne suis pas le seul à vous faire de pareilles
+récriminations, et je crois avoir entendu Morcerf se plaindre l'autre
+jour à vous-même de ne pouvoir tirer une seule parole de sa fiancée.
+
+--C'est vrai, dit Mme Danglars; mais je crois qu'un de ces matins tout
+cela changera, et que vous verrez entrer Eugénie dans votre cabinet.
+
+--Dans mon cabinet, à moi?
+
+--C'est-à-dire dans celui du ministre.
+
+--Et pourquoi cela?
+
+--Pour vous demander un engagement à l'Opéra! En vérité, je n'ai jamais
+vu un tel engouement pour la musique: c'est ridicule pour une personne
+du monde!»
+
+Debray sourit.
+
+«Eh bien, dit-il, qu'elle vienne avec le consentement du baron et le
+vôtre, nous lui ferons cet engagement, et nous tâcherons qu'il soit
+selon son mérite, quoique nous soyons bien pauvres pour payer un aussi
+beau talent que le sien.
+
+--Allez, Cornélie, dit Mme Danglars, je n'ai plus besoin de vous.»
+
+Cornélie disparut, et, un instant après, Mme Danglars sortit de son
+cabinet dans un charmant négligé, et vint s'asseoir près de Lucien.
+
+Puis, rêveuse, elle se mit à caresser le petit épagneul.
+
+Lucien la regarda un instant en silence.
+
+«Voyons, Hermine, dit-il au bout d'un instant, répondez franchement:
+quelque chose vous blesse, n'est-ce pas?
+
+--Rien», reprit la baronne.
+
+Et cependant, comme elle étouffait, elle se leva, essaya de respirer et
+alla se regarder dans une glace.
+
+«Je suis à faire peur ce soir», dit-elle.
+
+Debray se levait en souriant pour aller rassurer la baronne sur ce
+dernier point, quand tout à coup la porte s'ouvrit.
+
+M. Danglars parut; Debray se rassit.
+
+Au bruit de la porte, Mme Danglars se retourna, et regarda son mari avec
+un étonnement qu'elle ne se donna même pas la peine de dissimuler.
+
+«Bonsoir, madame, dit le banquier; bonsoir, monsieur Debray.»
+
+La baronne crut sans doute que cette visite imprévue signifiait quelque
+chose, comme un désir de réparer les mots amers qui étaient échappés au
+baron dans la journée.
+
+Elle s'arma d'un air digne, et se retournant vers Lucien, sans répondre
+à son mari:
+
+«Lisez-moi donc quelque chose, monsieur Debray», lui dit-elle.
+
+Debray, que cette visite avait légèrement inquiété d'abord, se remit au
+calme de la baronne, et allongea la main vers un livre marqué au milieu
+par un couteau à lame de nacre incrustée d'or.
+
+«Pardon, dit le banquier, mais vous allez bien vous fatiguer, baronne,
+en veillant si tard; il est onze heures, et M. Debray demeure bien
+loin.»
+
+Debray demeura saisi de stupeur, non point que le ton de Danglars ne fût
+parfaitement calme et poli; mais enfin, au travers de ce calme et de
+cette politesse il perçait une certaine velléité inaccoutumée de faire
+autre chose ce soir-là que la volonté de sa femme.
+
+La baronne aussi fut surprise et témoigna son étonnement par un regard
+qui sans doute eût donné à réfléchir à son mari, si son mari n'avait pas
+eu les yeux fixés sur un journal, où il cherchait la fermeture de la
+rente.
+
+Il en résulta que ce regard si fier fut lancé en pure perte, et manqua
+complètement son effet.
+
+«Monsieur Lucien, dit la baronne, je vous déclare que je n'ai pas la
+moindre envie de dormir, que j'ai mille choses à vous conter ce soir, et
+que vous allez passer la nuit à m'écouter, dussiez-vous dormir debout.
+
+--À vos ordres, madame, dit flegmatiquement Lucien.
+
+--Mon cher monsieur Debray, dit à son tour le banquier, ne vous tuez
+pas, je vous prie, à écouter cette nuit les folies de Mme Danglars, car
+vous les écouterez aussi bien demain; mais ce soir est à moi, je me le
+réserve, et je le consacrerai, si vous voulez bien le permettre, à
+causer de graves intérêts avec ma femme.»
+
+Cette fois, le coup était tellement direct et tombait si d'aplomb, qu'il
+étourdit Lucien et la baronne; tous deux s'interrogèrent des yeux comme
+pour puiser l'un dans l'autre un secours contre cette agression; mais
+l'irrésistible pouvoir du maître de la maison triompha et force resta au
+mari.
+
+«N'allez pas croire au moins que je vous chasse, mon cher Debray,
+continua Danglars; non, pas le moins du monde: une circonstance
+imprévue me force à désirer d'avoir ce soir même une conversation avec
+la baronne; cela m'arrive assez rarement pour qu'on ne me garde pas
+rancune.»
+
+Debray balbutia quelques mots, salua et sortit en se heurtant aux
+angles, comme Nathan dans _Athalie_.
+
+«C'est incroyable, dit-il, quand la porte fut fermée derrière lui,
+combien ces maris, que nous trouvons cependant si ridicules, prennent
+facilement l'avantage sur nous!»
+
+Lucien parti, Danglars s'installa à sa place sur le canapé, ferma le
+livre resté ouvert, et, prenant une pose horriblement prétentieuse,
+continua de jouer avec le chien. Mais comme le chien, qui n'avait pas
+pour lui la même sympathie que pour Debray, le voulait mordre, il le
+prit par la peau du cou et l'envoya, de l'autre côté de la chambre, sur
+une chaise longue.
+
+L'animal jeta un cri en traversant l'espace; mais, arrivé à sa
+destination, il se tapit derrière un coussin, et, stupéfait de ce
+traitement auquel il n'était point accoutumé, il se tint muet et sans
+mouvement.
+
+«Savez-vous, monsieur, dit la baronne sans sourciller, que vous faites
+des progrès? Ordinairement vous n'étiez que grossier; ce soir vous êtes
+brutal.
+
+--C'est que je suis ce soir de plus mauvaise humeur qu'ordinairement»,
+répondit Danglars.
+
+Hermine regarda le banquier avec un suprême dédain. Ordinairement ces
+manières de coup d'oeil exaspéraient l'orgueilleux Danglars; mais ce
+soir-là il parut à peine y faire attention.
+
+«Et que me fait à moi votre mauvaise humeur? répondit la baronne,
+irritée de l'impassibilité de son mari, est-ce que ces choses-là me
+regardent? Enfermez vos mauvaises humeurs chez vous, ou consignez-les
+dans vos bureaux; et puisque vous avez des commis que vous payez, passez
+sur eux vos mauvaises humeurs!
+
+--Non pas, répondit Danglars; vous vous fourvoyez dans vos conseils,
+madame, aussi je ne les suivrai pas. Mes bureaux sont mon Pactole, comme
+dit, je crois, M. Desmoutiers, et je ne veux pas en tourmenter le cours
+et en troubler le calme. Mes commis sont gens honnêtes, qui me gagnent
+ma fortune et que je paie un taux infiniment au-dessous de celui qu'ils
+méritent, si je les estime selon ce qu'ils rapportent; je ne me mettrai
+donc pas en colère contre eux; ceux contre lesquels je me mettrai en
+colère, ce sont les gens qui mangent mes dîners, qui éreintent mes
+chevaux et qui ruinent ma caisse.
+
+--Et quels sont donc ces gens qui ruinent votre caisse? Expliquez-vous
+plus clairement, monsieur, je vous prie.
+
+--Oh! soyez tranquille, si je parle par énigme, je ne compte pas vous en
+faire chercher longtemps le mot, reprit Danglars. Les gens qui ruinent
+ma caisse sont ceux qui en tirent cinq cent mille francs en une heure de
+temps.
+
+--Je ne vous comprends pas, monsieur, dit la baronne en essayant de
+dissimuler à la fois l'émotion de sa voix et la rougeur de son visage.
+
+--Vous comprenez, au contraire, fort bien, dit Danglars, mais si votre
+mauvaise volonté continue, je vous dirai que je viens de perdre sept
+cent mille francs sur l'emprunt espagnol.
+
+--Ah! par exemple, dit la baronne en ricanant; et c'est moi que vous
+rendez responsable de cette perte?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--C'est ma faute si vous avez perdu sept cent mille francs?
+
+--En tout cas, ce n'est pas la mienne.
+
+--Une fois pour toutes, monsieur, reprit aigrement la baronne, je vous
+ai dit de ne jamais me parler caisse; c'est une langue que je n'ai
+apprise ni chez mes parents ni dans la maison de mon premier mari.
+
+--Je le crois parbleu bien, dit Danglars, ils n'avaient le sou ni les
+uns ni les autres.
+
+--Raison de plus pour que je n'aie pas appris chez eux l'argot de la
+banque, qui me déchire ici les oreilles du matin au soir; ce bruit
+d'écus qu'on compte et qu'on recompte m'est odieux, et je ne sais que le
+son de votre voix qui me soit encore plus désagréable.
+
+--En vérité, dit Danglars, comme c'est étrange! et moi qui avais cru que
+vous preniez le plus vif intérêt à mes opérations!
+
+--Moi! et qui a pu vous faire croire une pareille sottise?
+
+--Vous-même.
+
+--Ah! par exemple!
+
+--Sans doute.
+
+--Je voudrais bien que vous me fissiez connaître en quelle occasion.
+
+--Oh! mon Dieu! c'est chose facile. Au mois de février dernier, vous
+m'avez parlé la première des fonds d'Haïti, vous aviez rêvé qu'un
+bâtiment entrait dans le port du Havre, et que ce bâtiment apportait la
+nouvelle qu'un paiement que l'on croyait remis aux calendes grecques
+allait s'effectuer. Je connais la lucidité de votre sommeil; j'ai donc
+fait acheter en dessous main tous les coupons que j'ai pu trouver de la
+dette d'Haïti, et j'ai gagné quatre cent mille francs, dont cent mille
+vous ont été religieusement remis. Vous en avez fait ce que vous avez
+voulu, cela ne me regarde pas.
+
+«En mars, il s'agissait d'une concession de chemin de fer. Trois
+sociétés se présentaient, offraient des garanties égales. Vous m'avez
+dit que votre instinct, et, quoique vous vous prétendiez étrangère aux
+spéculations, je crois au contraire votre instinct très développé sur
+certaines matières, vous m'avez dit que votre instinct vous faisait
+croire que le privilège serait donné à la société dite du Midi.
+
+«Je me suis fait inscrire à l'instant même pour les deux tiers des
+actions de cette société. Le privilège lui a été, en effet, accordé;
+comme vous l'aviez prévu, les actions ont triplé de valeur, et j'ai
+encaissé un million, sur lequel deux cent cinquante mille francs vous
+ont été remis à titre d'épingles. Comment avez-vous employé ces deux
+cent cinquante mille francs?
+
+--Mais où donc voulez-vous en venir, monsieur? s'écria la baronne, toute
+frissonnante de dépit et d'impatience.
+
+--Patience, madame, j'y arrive.
+
+--C'est heureux!
+
+--En avril, vous avez été dîner chez le ministre; on causa de l'Espagne,
+et vous entendîtes une conversation secrète; il s'agissait de
+l'expulsion de don Carlos; j'achetai des fonds espagnols. L'expulsion
+eut lieu, et je gagnai six cent mille francs le jour où Charles V
+repassa la Bidassoa. Sur ces six cent mille francs, vous avez touché
+cinquante mille écus; ils étaient à vous, vous en avez disposé à votre
+fantaisie, et je ne vous en demande pas compte; mais il n'en est pas
+moins vrai que vous avez reçu cinq cent mille livres cette année.
+
+--Eh bien, après, monsieur?
+
+--Ah! oui, après! Eh bien, c'est justement après cela que la chose se
+gâte.
+
+--Vous avez des façons de dire... en vérité....
+
+--Elles rendent mon idée, c'est tout ce qu'il me faut.... Après, c'était
+il y a trois jours, cet après-là. Il y a trois jours donc, vous avez
+causé politique avec M. Debray, et vous croyez voir dans ses paroles que
+don Carlos est rentré en Espagne; alors je vends ma rente, la nouvelle
+se répand, il y a panique, je ne vends plus, je donne; le lendemain, il
+se trouve que la nouvelle était fausse, et qu'à cette fausse nouvelle
+j'ai perdu sept cent mille francs!
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, puisque je vous donne un quart quand je gagne, c'est donc un
+quart que vous me devez quand je perds; le quart de sept cent mille
+francs, c'est cent soixante-quinze mille francs.
+
+--Mais ce que vous me dites là est extravagant, et je ne vois pas, en
+vérité, comment vous mêlez le nom de M. Debray à toute cette histoire.
+
+--Parce que si vous n'avez point par hasard les cent soixante-quinze
+mille francs que je réclame, vous les emprunterez à vos amis, et que M.
+Debray est de vos amis.
+
+--Fi donc! s'écria la baronne.
+
+--Oh! pas de gestes, pas de cris, pas de drame moderne, madame, sinon
+vous me forceriez à vous dire que je vois d'ici M. Debray ricanant près
+des cinq cent mille livres que vous lui avez comptées cette année, et se
+disant qu'il a enfin trouvé ce que les plus habiles joueurs n'ont pu
+jamais découvrir, c'est-à-dire une roulette où l'on gagne sans mettre au
+jeu, et où l'on ne perd pas quand on perd.»
+
+La baronne voulut éclater.
+
+«Misérable! dit-elle, oseriez-vous dire que vous ne saviez pas ce que
+vous osez me reprocher aujourd'hui?
+
+--Je ne vous dis pas que je savais, je ne vous dis pas que je ne savais
+point, je vous dis: observez ma conduite depuis quatre ans que vous
+n'êtes plus ma femme et que je ne suis plus votre mari, vous verrez si
+elle a toujours été conséquente avec elle-même. Quelque temps avant
+notre rupture, vous avez désiré étudier la musique avec ce fameux
+baryton qui a débuté avec tant de succès au Théâtre-Italien; moi, j'ai
+voulu étudier la danse avec cette danseuse qui s'était fait une si
+grande réputation à Londres. Cela m'a coûté, tant pour vous que pour
+moi, cent mille francs à peu près. Je n'ai rien dit, parce qu'il faut de
+l'harmonie dans les ménages. Cent mille francs pour que l'homme et la
+femme sachent bien à fond la danse et la musique, ce n'est pas trop
+cher. Bientôt, voilà que vous vous dégoûtez du chant, et que l'idée vous
+vient d'étudier la diplomatie avec un secrétaire du ministre; je vous
+laisse étudier. Vous comprenez: que m'importe à moi, puisque vous payez
+les leçons que vous prenez sur votre cassette? Mais, aujourd'hui, je
+m'aperçois que vous tirez sur la mienne, et que votre apprentissage me
+peut coûter sept cent mille francs par mois. Halte-là! madame, car cela
+ne peut durer ainsi. Ou le diplomate donnera des leçons... gratuites, et
+je le tolérerai, ou il ne remettra plus le pied dans ma maison;
+entendez-vous, madame?
+
+--Oh! c'est trop fort, monsieur! s'écria Hermine suffoquée, et vous
+dépassez les limites de l'ignoble.
+
+--Mais, dit Danglars, je vois avec plaisir que vous n'êtes pas restée en
+deçà, et que vous avez volontairement obéi à cet axiome du code: «La
+femme doit suivre son mari.»
+
+--Des injures!
+
+--Vous avez raison: arrêtons nos faits, et raisonnons froidement. Je ne
+me suis jamais, moi, mêlé de vos affaires que pour votre bien; faites de
+même. Ma caisse ne vous regarde pas, dites-vous? Soit; opérez sur la
+vôtre, mais n'emplissez ni ne videz la mienne. D'ailleurs, qui sait si
+tout cela n'est pas un coup de Jarnac politique; si le ministre, furieux
+de me voir dans l'opposition, et jaloux des sympathies populaires que je
+soulève, ne s'entend pas avec M. Debray pour me ruiner?
+
+--Comme c'est probable!
+
+--Mais sans doute; qui a jamais vu cela... une fausse nouvelle
+télégraphique, c'est-à-dire l'impossible, ou à peu près; des signes tout
+à fait différents donnés par les deux télégraphes!... C'est fait exprès
+pour moi, en vérité.
+
+--Monsieur, dit humblement la baronne, vous n'ignorez pas, ce me semble,
+que cet employé a été chassé, qu'on a parlé même de lui faire son
+procès, que l'ordre avait été donné de l'arrêter, et que cet ordre eût
+été mis à exécution s'il ne se fût soustrait aux premières recherches
+par une fuite qui prouve sa folie ou sa culpabilité.... C'est une
+erreur.
+
+--Oui, qui fait rire les niais, qui fait passer une mauvaise nuit au
+ministre, qui fait noircir du papier à MM. les secrétaires d'État, mais
+qui à moi me coûte sept cent mille francs.
+
+--Mais, monsieur, dit tout à coup Hermine, puisque tout cela, selon
+vous, vient de M. Debray, pourquoi, au lieu de dire tout cela
+directement à M. Debray, venez-vous me le dire à moi? Pourquoi
+accusez-vous l'homme et vous en prenez-vous à la femme?
+
+--Est-ce que je connais M. Debray, moi? dit Danglars; est-ce que je
+veux le connaître? est-ce que je veux savoir qu'il donne des conseils?
+est-ce que je veux les suivre? est-ce que je joue? Non, c'est vous qui
+faites tout cela, et non pas moi!
+
+--Mais il me semble que puisque vous en profitez....»
+
+Danglars haussa les épaules.
+
+«Folles créatures, en vérité, que ces femmes qui se croient des génies
+parce qu'elles ont conduit une ou dix intrigues de façon à n'être pas
+affichées dans tout Paris! Mais songez donc: eussiez-vous caché vos
+dérèglements à votre mari même, ce qui est l'A.B.C. de l'art, parce que
+la plupart du temps les maris ne veulent pas voir, vous ne seriez qu'une
+pâle copie de ce que font la moitié de vos amies les femmes du monde.
+Mais il n'en est pas ainsi pour moi; j'ai vu et toujours vu; depuis
+seize ans à peu près, vous m'avez caché une pensée peut-être, mais pas
+une démarche, pas une action, pas une faute. Tandis que vous, de votre
+côté, vous vous applaudissiez de votre adresse et croyiez fermement me
+tromper: qu'en est-il résulté? c'est que, grâce à ma prétendue
+ignorance, depuis M. de Villefort jusqu'à M. Debray, il n'est pas un de
+vos amis qui n'ait tremblé devant moi. Il n'en est pas un qui ne m'ait
+traité en maître de la maison, ma seule prétention près de vous; il n'en
+est pas un, enfin, qui ait osé vous dire de moi ce que je vous en dis
+moi-même aujourd'hui. Je vous permets de me rendre odieux, mais je vous
+empêcherai de me rendre ridicule, et surtout je vous défends
+positivement et, par-dessus tout, de me ruiner.»
+
+Jusqu'au moment où le nom de Villefort avait été prononcé, la baronne
+avait fait assez bonne contenance; mais à ce nom elle avait pâli, et se
+levant comme mue par un ressort, elle avait étendu les bras comme pour
+conjurer une apparition, et fait trois pas vers son mari comme pour lui
+arracher la fin du secret qu'il ne connaissait pas ou que peut-être, par
+quelque calcul odieux comme étaient à peu près tous les calculs de
+Danglars, il ne voulait pas laisser échapper entièrement.
+
+«M. de Villefort! que signifie! que voulez-vous dire?
+
+--Cela veut dire, madame, que M. de Nargonne, votre premier mari,
+n'étant ni un philosophe ni un banquier, ou peut-être étant l'un et
+l'autre, et voyant qu'il n'y avait aucun parti à tirer d'un procureur du
+roi, est mort de chagrin ou de colère de vous avoir trouvée enceinte de
+six mois après une absence de neuf. Je suis brutal, non seulement je le
+sais, mais je m'en vante: c'est un de mes moyens de succès dans mes
+opérations commerciales. Pourquoi, au lieu de tuer, s'est-il fait tuer
+lui-même? parce qu'il n'avait pas de caisse à sauver. Mais, moi, je me
+dois à ma caisse. M. Debray, mon associé, me fait perdre sept cent mille
+francs, qu'il supporte sa part de la perte, et nous continuerons nos
+affaires; sinon, qu'il me fasse banqueroute de ces cent soixante-quinze
+mille livres, et qu'il fasse ce que font les banqueroutiers, qu'il
+disparaisse. Eh, mon Dieu! c'est un charmant garçon, je le sais, quand
+ses nouvelles sont exactes; mais quand elles ne le sont pas, il y en a
+cinquante dans le monde qui valent mieux que lui.»
+
+Mme Danglars était atterrée; cependant elle fit un effort suprême pour
+répondre à cette dernière attaque. Elle tomba sur un fauteuil, pensant à
+Villefort, à la scène du dîner, à cette étrange série de malheurs qui
+depuis quelques jours s'abattaient un à un sur sa maison et changeaient
+en scandaleux débats le calme ouaté de son ménage. Danglars ne la
+regarda même pas, quoiqu'elle fît tout ce qu'elle put pour s'évanouir.
+Il tira la porte de la chambre à coucher sans ajouter un seul mot et
+rentra chez lui; de sorte que Mme Danglars, en revenant de son
+demi-évanouissement, put croire qu'elle avait fait un mauvais rêve.
+
+
+
+
+LXVI
+
+Projets de mariage.
+
+
+Le lendemain de cette scène, à l'heure que Debray avait coutume de
+choisir pour venir faire, en allant à son bureau, une petite visite à
+Mme Danglars, son coupé ne parut pas dans la cour.
+
+À cette heure-là, c'est-à-dire vers midi et demi, Mme Danglars demanda
+sa voiture et sortit.
+
+Danglars, placé derrière un rideau, avait guetté cette sortie qu'il
+attendait. Il donna l'ordre qu'on le prévînt aussitôt que madame
+reparaîtrait; mais à deux heures, elle n'était pas rentrée.
+
+À deux heures il demanda ses chevaux, se rendit à la Chambre et se fit
+inscrire pour parler contre le budget.
+
+De midi à deux heures, Danglars était resté à son cabinet, décachetant
+ses dépêches, s'assombrissant de plus en plus, entassant chiffres sur
+chiffres et recevant entre autres visites celle du major Cavalcanti qui,
+toujours aussi bleu, aussi raide et aussi exact, se présenta à l'heure
+annoncée la veille pour terminer son affaire avec le banquier.
+
+En sortant de la Chambre, Danglars, qui avait donné de violentes marques
+d'agitation pendant la séance et qui surtout avait été plus acerbe que
+jamais contre le ministère, remonta dans sa voiture et ordonna au cocher
+de le conduire avenue des Champs-Élysées, n°30.
+
+Monte-Cristo était chez lui; seulement il était avec quelqu'un, et il
+priait Danglars d'attendre un instant au salon.
+
+Pendant que le banquier attendait, la porte s'ouvrit, et il vit entrer
+un homme habillé en abbé, qui, au lieu d'attendre comme lui, plus
+familier que lui sans doute dans la maison, le salua, entra dans
+l'intérieur des appartements et disparut.
+
+Un instant après, la porte par laquelle le prêtre était entré se
+rouvrit, et Monte-Cristo parut.
+
+«Pardon, dit-il, cher baron, mais un de mes bons amis, l'abbé Busoni,
+que vous avez pu voir passer, vient d'arriver à Paris; il y avait fort
+longtemps que nous étions séparés, et je n'ai pas eu le courage de le
+quitter tout aussitôt. J'espère qu'en faveur du motif vous m'excuserez
+de vous avoir fait attendre.
+
+--Comment donc, dit Danglars, c'est tout simple; c'est moi qui ai mal
+pris mon moment, et je vais me retirer.
+
+--Point du tout; asseyez-vous donc, au contraire. Mais, bon Dieu!
+qu'avez-vous donc? vous avez l'air tout soucieux; en vérité vous
+m'effrayez. Un capitaliste chagrin est comme les comètes, il présage
+toujours quelque grand malheur au monde.
+
+--J'ai, mon cher monsieur, dit Danglars, que la mauvaise chance est sur
+moi depuis plusieurs jours, et que je n'apprends que des sinistres.
+
+--Ah! mon Dieu! dit Monte-Cristo, est-ce que vous avez eu une rechute à
+la Bourse?
+
+--Non, j'en suis guéri, pour quelques jours du moins; il s'agit tout
+bonnement pour moi d'une banqueroute à Trieste.
+
+--Vraiment? Est-ce que votre banqueroutier serait par hasard Jacopo
+Manfredi?
+
+--Justement! Figurez-vous un homme qui faisait, depuis je ne sais
+combien de temps, pour huit ou neuf cent mille francs par an d'affaires
+avec moi. Jamais un mécompte, jamais un retard; un gaillard qui payait
+comme un prince... qui paie. Je me mets en avance d'un million avec lui,
+et ne voilà-t-il pas mon diable de Jacopo Manfredi qui suspend ses
+paiements!
+
+--En vérité?
+
+--C'est une fatalité inouïe. Je tire sur lui six cent mille livres, qui
+me reviennent impayées, et de plus je suis encore porteur de quatre cent
+mille francs de lettres de change signées par lui et payables fin
+courant chez son correspondant de Paris. Nous sommes le 30, j'envoie
+toucher; ah! bien oui, le correspondant a disparu. Avec mon affaire
+d'Espagne, cela me fait une gentille fin de mois.
+
+--Mais est-ce vraiment une perte, votre affaire d'Espagne?
+
+--Certainement, sept cent mille francs hors de ma caisse, rien que
+cela.
+
+--Comment diable avez-vous fait une pareille école, vous un vieux
+loup-cervier?
+
+--Eh! c'est la faute de ma femme. Elle a rêvé que don Carlos était
+rentré en Espagne; elle croit aux rêves. C'est du magnétisme, dit-elle,
+et quand elle rêve une chose, cette chose, à ce qu'elle assure, doit
+infailliblement arriver. Sur sa conviction, je lui permets de jouer:
+elle a sa cassette et son agent de change: elle joue et elle perd. Il
+est vrai que ce n'est pas mon argent, mais le sien qu'elle joue.
+Cependant, n'importe, vous comprendrez que lorsque sept cent mille
+francs sortent de la poche de la femme, le mari s'en aperçoit toujours
+bien un peu. Comment! vous ne saviez pas cela? Mais la chose a fait un
+bruit énorme.
+
+--Si fait, j'en avais entendu parler, mais j'ignorais les détails; puis
+je suis on ne peut plus ignorant de toutes ces affaires de Bourse.
+
+--Vous ne jouez donc pas?
+
+--Moi! et comment voulez-vous que je joue? Moi qui ai déjà tant de peine
+à régler mes revenus, je serais forcé, outre mon intendant, de prendre
+encore un commis et un garçon de caisse. Mais, à propos d'Espagne, il me
+semble que la baronne n'avait pas tout à fait rêvé l'histoire de la
+rentrée de don Carlos. Les journaux n'ont-ils pas dit quelque chose de
+cela?
+
+--Vous croyez donc aux journaux, vous?
+
+--Moi, pas le moins du monde; mais il me semble que cet honnête
+_Messager_ faisait exception à la règle, et qu'il n'annonçait que les
+nouvelles certaines, les nouvelles télégraphiques.
+
+--Eh bien, voilà ce qui est inexplicable, reprit Danglars, c'est que
+cette rentrée de don Carlos était effectivement une nouvelle
+télégraphique.
+
+--En sorte, dit Monte-Cristo, que c'est dix-sept cent mille francs à peu
+près que vous perdez ce mois-ci?
+
+--Il n'y a pas d'à peu près, c'est juste mon chiffre.
+
+--Diable! pour une fortune de troisième ordre, dit Monte-Cristo avec
+compassion, c'est un rude coup.
+
+--De troisième ordre! dit Danglars un peu humilié; que diable
+entendez-vous par là?
+
+--Sans doute, continua Monte-Cristo, je fais trois catégories dans les
+fortunes: fortune de premier ordre, fortune de deuxième ordre, fortune
+de troisième ordre. J'appelle fortune de premier ordre celle qui se
+compose de trésors que l'on a sous la main, les terres, les mines, les
+revenus sur des États comme la France, l'Autriche et l'Angleterre,
+pourvu que ces trésors, ces mines, ces revenus, forment un total d'une
+centaine de millions; j'appelle fortune de second ordre les
+exploitations manufacturières, les entreprises par association, les
+vice-royautés et les principautés ne dépassant pas quinze cent mille
+francs de revenu, le tout formant un capital d'une cinquantaine de
+millions; j'appelle enfin fortune de troisième ordre les capitaux
+fructifiant par intérêts composés, les gains dépendant de la volonté
+d'autrui ou des chances du hasard, qu'une banqueroute entame, qu'une
+nouvelle télégraphique ébranle; les spéculations éventuelles, les
+opérations soumises enfin aux chances de cette fatalité qu'on pourrait
+appeler force mineure, en la comparant à la force majeure, qui est la
+force naturelle; le tout formant un capital fictif ou réel d'une
+quinzaine de millions. N'est-ce point là votre position à peu près,
+dites?
+
+--Mais dame, oui! répondit Danglars.
+
+--Il en résulte qu'avec six fins de mois comme celle-là, continua
+imperturbablement Monte-Cristo, une maison de troisième ordre serait à
+l'agonie.
+
+--Oh! dit Danglars avec un sourire fort pâle, comme vous y allez!
+
+--Mettons sept mois, répliqua Monte-Cristo du même ton. Dites-moi,
+avez-vous pensé à cela quelquefois, que sept fois dix-sept cent mille
+francs font douze millions ou à peu près?... Non? Eh bien, vous avez
+raison, car avec des réflexions pareilles on n'engagerait jamais ses
+capitaux, qui sont au financier ce que la peau est à l'homme civilisé.
+Nous avons nos habits plus ou moins somptueux, c'est notre crédit; mais
+quand l'homme meurt, il n'a que sa peau, de même qu'en sortant des
+affaires, vous n'avez que votre bien réel, cinq ou six millions tout au
+plus; car les fortunes de troisième ordre ne représentent guère que le
+tiers ou le quart de leur apparence, comme la locomotive d'un chemin de
+fer n'est toujours, au milieu de la fumée qui l'enveloppe et qui la
+grossit, qu'une machine plus ou moins forte. Eh bien, sur ces cinq
+millions qui forment votre actif réel, vous venez d'en perdre à peu près
+deux, qui diminuent d'autant votre fortune fictive ou votre crédit;
+c'est-à-dire, mon cher monsieur Danglars, que votre peau vient d'être
+ouverte par une saignée qui, réitérée quatre fois, entraînerait la mort.
+Eh! eh! faites attention, mon cher monsieur Danglars. Avez-vous besoin
+d'argent? Voulez-vous que je vous en prête?
+
+--Que vous êtes un mauvais calculateur! s'écria Danglars en appelant à
+son aide toute la philosophie et toute la dissimulation de l'apparence:
+à l'heure qu'il est, l'argent est rentré dans mes coffres par d'autres
+spéculations qui ont réussi. Le sang sorti par la saignée est rentré par
+la nutrition. J'ai perdu une bataille en Espagne, j'ai été battu à
+Trieste; mais mon armée navale de l'Inde aura pris quelques galions; mes
+pionniers du Mexique auront découvert quelque mine.
+
+--Fort bien, fort bien! mais la cicatrice reste, et à la première perte
+elle se rouvrira.
+
+--Non, car je marche sur des certitudes, poursuivit Danglars avec la
+faconde banale du charlatan, dont l'état est de prôner son crédit; il
+faudrait pour me renverser, que trois gouvernements croulassent.
+
+--Dame! cela s'est vu.
+
+--Que la terre manquât de récoltes.
+
+--Rappelez-vous les sept vaches grasses et les sept vaches maigres.
+
+--Ou que la mer se retirât, comme du temps de _Pharaon_; encore il y a
+plusieurs mers, et les vaisseaux en seraient quittes pour se faire
+caravanes.
+
+--Tant mieux, mille fois tant mieux, cher monsieur Danglars, dit
+Monte-Cristo; et je vois que je m'étais trompé, et que vous rentrez dans
+les fortunes du second ordre.
+
+--Je crois pouvoir aspirer à cet honneur, dit Danglars avec un de ces
+sourires stéréotypés qui faisaient à Monte-Cristo l'effet d'une de ces
+lunes pâteuses dont les mauvais peintres badigeonnent leurs ruines;
+mais, puisque nous en sommes à parler d'affaires, ajouta-t-il, enchanté
+de trouver ce motif de changer de conversation, dites-moi donc un peu ce
+que je puis faire pour M. Cavalcanti.
+
+--Mais, lui donner de l'argent, s'il a un crédit sur vous et que ce
+crédit vous paraisse bon.
+
+--Excellent! il s'est présenté ce matin avec un bon de quarante mille
+francs, payable à vue sur vous, signé Busoni, et renvoyé par vous à moi
+avec votre endos. Vous comprenez que je lui ai compté à l'instant même
+ses quarante billets carrés.»
+
+Monte-Cristo fit un signe de tête qui indiquait toute son adhésion.
+
+«Mais ce n'est pas tout, continua Danglars; il a ouvert à son fils un
+crédit chez moi.
+
+--Combien, sans indiscrétion, donne-t-il au jeune homme?
+
+--Cinq mille francs par mois.
+
+--Soixante mille francs par an. Je m'en doutais bien, dit Monte-Cristo
+en haussant les épaules; ce sont des pleutres que les Cavalcanti. Que
+veut-il qu'un jeune homme fasse avec cinq mille francs par mois?
+
+--Mais vous comprenez que si le jeune homme a besoin de quelques mille
+de francs de plus....
+
+--N'en faites rien, le père vous les laisserait pour votre compte; vous
+ne connaissez pas tous les millionnaires ultramontains: ce sont de
+véritables harpagons. Et par qui lui est ouvert ce crédit?
+
+--Oh! par la maison Fenzi, une des meilleures de Florence.
+
+--Je ne veux pas dire que vous perdrez, tant s'en faut; mais tenez-vous
+cependant dans les termes de la lettre.
+
+--Vous n'auriez donc pas confiance dans ce Cavalcanti?
+
+--Moi! je lui donnerais dix millions sur sa signature. Cela rentre dans
+les fortunes de second ordre, dont je vous parlais tout à l'heure, mon
+cher monsieur Danglars.
+
+--Et avec cela comme il est simple! Je l'aurais pris pour un major, rien
+de plus.
+
+--Et vous lui eussiez fait honneur; car, vous avez raison, il ne paie
+pas de mine. Quand je l'ai vu pour la première fois, il m'a fait l'effet
+d'un vieux lieutenant moisi sous la contre épaulette. Mais tous les
+Italiens sont comme cela, ils ressemblent à de vieux juifs quand ils
+n'éblouissent pas comme des mages d'Orient.
+
+--Le jeune homme est mieux, dit Danglars.
+
+--Oui, un peu timide, peut-être; mais, en somme, il m'a paru convenable.
+J'en étais inquiet.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que vous l'avez vu chez moi à peu près à son entrée dans le
+monde, à ce que l'on m'a dit du moins. Il a voyagé avec un précepteur
+très sévère et n'était jamais venu à Paris.
+
+--Tous ces Italiens de qualité ont l'habitude de se marier entre eux,
+n'est-ce pas? demanda négligemment Danglars; ils aiment à associer leurs
+fortunes.
+
+--D'habitude ils font ainsi, c'est vrai; mais Cavalcanti est un original
+qui ne fait rien comme les autres. On ne m'ôtera pas de l'idée qu'il
+envoie son fils en France pour qu'il y trouve une femme.
+
+--Vous croyez?
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Et vous avez entendu parler de sa fortune?
+
+--Il n'est question que de cela; seulement les uns lui accordent des
+millions, les autres prétendent qu'il ne possède pas un paul.
+
+--Et votre opinion à vous?
+
+--Il ne faudra pas vous fonder dessus; elle est toute personnelle.
+
+--Mais, enfin....
+
+--Mon opinion, à moi, est que tous ces vieux podestats, tous ces anciens
+condottieri, car ces Cavalcanti ont commandé des armées, ont gouverné
+des provinces; mon opinion, dis-je, est qu'ils ont enterré des millions
+dans des coins que leurs aînés seuls connaissent et font connaître à
+leurs aînés de génération en génération; et la preuve, c'est qu'ils sont
+tous jaunes et secs comme leurs florins du temps de la République, dont
+ils conservent un reflet à force de les regarder.
+
+--Parfait, dit Danglars; et c'est d'autant plus vrai qu'on ne leur
+connaît pas un pouce de terre, à tous ces gens-là.
+
+--Fort peu, du moins; moi, je sais bien que je ne connais à Cavalcanti
+que son palais de Lucques.
+
+--Ah! il a un palais! dit en riant Danglars; c'est déjà quelque chose.
+
+--Oui, et encore le loue-t-il au ministre des Finances, tandis qu'il
+habite lui, dans une maisonnette. Oh! je vous l'ai déjà dit, je crois le
+bonhomme serré.
+
+--Allons, allons, vous ne le flattez pas.
+
+--Écoutez, je le connais à peine: je crois l'avoir vu trois fois dans ma
+vie. Ce que j'en sais, c'est par l'abbé Busoni et par lui-même; il me
+parlait ce matin de ses projets sur son fils, et me laissait entrevoir
+que, las de voir dormir des fonds considérables en Italie, qui est un
+pays mort, il voudrait trouver un moyen, soit en France, soit en
+Angleterre, de faire fructifier ses millions. Mais remarquez bien
+toujours que, quoique j'aie la plus grande confiance dans l'abbé Busoni
+personnellement, moi, je ne réponds de rien.
+
+--N'importe, merci du client que vous m'avez envoyé; c'est un fort beau
+nom à inscrire sur mes registres, et mon caissier, à qui j'ai expliqué
+ce que c'étaient que les Cavalcanti, en est tout fier. À propos, et ceci
+est un simple détail de touriste, quand ces gens-là marient leurs fils,
+leur donnent-ils des dots?
+
+--Eh, mon Dieu! c'est selon. J'ai connu un prince italien, riche comme
+une mine d'or, un des premiers noms de Toscane, qui, lorsque ses fils se
+mariaient à sa guise, leur donnait des millions, et, quand ils se
+mariaient malgré lui, se contentait de leur faire une rente de trente
+écus par mois. Admettons qu'Andrea se marie selon les vues de son père,
+il lui donnera peut-être un, deux, trois millions. Si c'était avec la
+fille d'un banquier, par exemple, peut-être prendrait-il un intérêt dans
+la maison du beau-père de son fils; puis, supposez à côté de cela que sa
+bru lui déplaise: bonsoir, le père Cavalcanti met la main sur la clef de
+son coffre-fort, donne un double tour à la serrure, et voilà maître
+Andrea obligé de vivre comme un fils de famille parisien, en bizeautant
+des cartes ou en pipant des dés.
+
+--Ce garçon-là trouvera une princesse bavaroise ou péruvienne; il voudra
+une couronne fermée, un Eldorado traversé par le Potose.
+
+--Non, tous ces grands seigneurs de l'autre côté des monts épousent
+fréquemment de simples mortelles; ils sont comme Jupiter, ils aiment à
+croiser les races. Ah çà! est-ce que vous voulez marier Andrea, mon cher
+monsieur Danglars, que vous me faites toutes ces questions-là?
+
+--Ma foi, dit Danglars, cela ne me paraîtrait pas une mauvaise
+spéculation; et je suis un spéculateur.
+
+--Ce n'est pas avec Mlle Danglars, je présume? vous ne voudriez pas
+faire égorger ce pauvre Andrea par Albert?
+
+--Albert? dit Danglars en haussant les épaules; ah! bien oui, il se
+soucie pas mal de cela.
+
+--Mais il est fiancé avec votre fille, je crois?
+
+--C'est-à-dire que M. de Morcerf et moi, nous avons quelquefois causé de
+ce mariage; mais Mme de Morcerf et Albert....
+
+--N'allez-vous pas me dire que celui-ci n'est pas un bon parti?
+
+--Eh! eh! Mlle Danglars vaut bien M. de Morcerf, ce me semble!
+
+--La dot de Mlle Danglars sera belle, en effet, et je n'en doute pas,
+surtout si le télégraphe ne fait plus de nouvelles folies.
+
+--Oh! ce n'est pas seulement la dot. Mais, dites-moi donc, à propos?
+
+--Eh bien!
+
+--Pourquoi donc n'avez-vous pas invité Morcerf et sa famille à votre
+dîner?
+
+--Je l'avais fait aussi, mais il a objecté un voyage à Dieppe avec Mme
+de Morcerf, à qui on a recommandé l'air de la mer.
+
+--Oui, oui, dit Danglars en riant, il doit lui être bon.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que c'est l'air qu'elle a respiré dans sa jeunesse.»
+
+Monte-Cristo laissa passer l'épigramme sans paraître y faire attention.
+
+«Mais enfin, dit le comte, si Albert n'est point aussi riche que Mlle
+Danglars, vous ne pouvez nier qu'il porte un beau nom.
+
+--Soit, mais j'aime autant le mien, dit Danglars.
+
+--Certainement, votre nom est populaire, et il a orné le titre dont on a
+cru l'orner; mais vous êtes un homme trop intelligent pour n'avoir point
+compris que, selon certains préjugés trop puissamment enracinés pour
+qu'on les extirpe, noblesse de cinq siècles vaut mieux que noblesse de
+vingt ans.
+
+--Et voilà justement pourquoi, dit Danglars avec un sourire qu'il
+essayait de rendre sardonique, voilà pourquoi je préférerais M. Andrea
+Cavalcanti à M. Albert de Morcerf.
+
+--Mais cependant, dit Monte-Cristo, je suppose que les Morcerf ne le
+cèdent pas aux Cavalcanti?
+
+--Les Morcerf!... Tenez, mon cher comte, reprit Danglars, vous êtes un
+galant homme, n'est-ce pas?
+
+--Je le crois.
+
+--Et, de plus, connaisseur en blason?
+
+--Un peu.
+
+--Eh bien, regardez la couleur du mien; elle est plus solide que celle
+du blason de Morcerf.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que, moi, si je ne suis pas baron de naissance, je m'appelle
+Danglars au moins.
+
+--Après?
+
+--Tandis que lui ne s'appelle pas Morcerf.
+
+--Comment, il ne s'appelle pas Morcerf?
+
+--Pas le moins du monde.
+
+--Allons donc!
+
+--Moi, quelqu'un m'a fait baron, de sorte que je le suis; lui s'est fait
+comte tout seul, de sorte qu'il ne l'est pas.
+
+--Impossible.
+
+--Écoutez, mon cher comte, continua Danglars, M. de Morcerf est mon ami,
+ou plutôt ma connaissance depuis trente ans; moi, vous savez que je fais
+bon marché de mes armoiries, attendu que je n'ai jamais oublié d'où je
+suis parti.
+
+--C'est la preuve d'une grande humilité ou d'un grand orgueil, dit
+Monte-Cristo.
+
+--Eh bien, quand j'étais petit commis, moi, Morcerf était simple
+pêcheur.
+
+--Et alors on l'appelait?
+
+--Fernand.
+
+--Tout court?
+
+--Fernand Mondego.
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--Pardieu! il m'a vendu assez de poisson pour que je le connaisse.
+
+--Alors, pourquoi lui donniez-vous votre fille?
+
+--Parce que Fernand et Danglars étant deux parvenus, tous deux anoblis,
+tous deux enrichis, se valent au fond, sauf certaines choses, cependant,
+qu'on a dites de lui et qu'on n'a jamais dites de moi.
+
+--Quoi donc?
+
+--Rien.
+
+--Ah! oui, je comprends; ce que vous me dites là me rafraîchit la
+mémoire à propos du nom de Fernand Mondego; j'ai entendu prononcer ce
+nom-là en Grèce.
+
+--À propos de l'affaire d'Ali-Pacha?
+
+--Justement.
+
+--Voilà le mystère, reprit Danglars, et j'avoue que j'eusse donné bien
+des choses pour le découvrir.
+
+--Ce n'était pas difficile, si vous en aviez eu grande envie.
+
+--Comment cela?
+
+--Sans doute, vous avez bien quelque correspondant en Grèce?
+
+--Pardieu!
+
+--À Janina?
+
+--J'en ai partout....
+
+--Eh bien, écrivez à votre correspondant de Janina, et demandez-lui quel
+rôle a joué dans la catastrophe d'Ali-Tebelin un Français nommé Fernand.
+
+--Vous avez raison! s'écria Danglars en se levant vivement, j'écrirai
+aujourd'hui même!
+
+--Faites.
+
+--Je vais le faire.
+
+--Et si vous avez quelque nouvelle bien scandaleuse....
+
+--Je vous la communiquerai.
+
+--Vous me ferez plaisir.»
+
+Danglars s'élança hors de l'appartement, et ne fit qu'un bond jusqu'à sa
+voiture.
+
+
+
+
+LXVII
+
+Le cabinet du procureur du roi.
+
+
+Laissons le banquier revenir au grand trot de ses chevaux, et suivons
+Mme Danglars dans son excursion matinale.
+
+Nous avons dit qu'à midi et demi Mme Danglars avait demandé ses chevaux
+et était sortie en voiture.
+
+Elle se dirigea du côté du faubourg Saint-Germain, prit la rue Mazarine,
+et fit arrêter au passage du Pont-Neuf.
+
+Elle descendit et traversa le passage. Elle était vêtue fort simplement,
+comme il convient à une femme de goût qui sort le matin.
+
+Rue Guénégaud, elle monta en fiacre en désignant, comme le but de sa
+course, la rue du Harlay.
+
+À peine fut-elle dans la voiture, qu'elle tira de sa poche un voile noir
+très épais, qu'elle attacha sur son chapeau de paille; puis elle remit
+son chapeau sur sa tête, et vit avec plaisir, en regardant dans un petit
+miroir de poche, qu'on ne pouvait voir d'elle que sa peau blanche et la
+prunelle étincelante de son oeil.
+
+Le fiacre prit le Pont-Neuf, et entra, par la place Dauphine, dans la
+cour du Harlay; il fut payé en ouvrant la portière, et Mme Danglars
+s'élançant vers l'escalier, qu'elle franchit légèrement, arriva bientôt
+à la salle des Pas-Perdus.
+
+Le matin, il y a beaucoup d'affaires et encore plus de gens affairés au
+Palais; les gens affairés ne regardent pas beaucoup les femmes; Mme
+Danglars traversa donc la salle des Pas-Perdus sans être plus remarquée
+que dix autres femmes qui guettaient leur avocat.
+
+Il y avait encombrement dans l'antichambre de M. de Villefort; mais Mme
+Danglars n'eut pas même besoin de prononcer son nom, dès qu'elle parut,
+un huissier se leva, vint à elle, lui demanda si elle n'était point la
+personne à laquelle M. le procureur du roi avait donné rendez-vous, et,
+sur sa réponse affirmative, il la conduisit, par un corridor réservé, au
+cabinet de M. de Villefort.
+
+Le magistrat écrivait, assis sur son fauteuil, le dos tourné à la porte:
+il entendit la porte s'ouvrir, l'huissier prononcer ces paroles:
+«Entrez, madame!» et la porte se refermer, sans faire un seul mouvement;
+mais à peine eut-il senti se perdre les pas de l'huissier, qui
+s'éloignait, qu'il se retourna vivement, alla pousser les verrous,
+tirer les rideaux et visiter chaque coin du cabinet.
+
+Puis lorsqu'il eut acquis la certitude qu'il ne pouvait être ni vu ni
+entendu, et que par conséquent il fut tranquillisé:
+
+«Merci, madame, dit-il, merci de votre exactitude.»
+
+Et il lui offrit un siège que Mme Danglars accepta, car le coeur lui
+battait si fortement qu'elle se sentait près de suffoquer.
+
+«Voilà, dit le procureur du roi en s'asseyant à son tour et en faisant
+décrire un demi-cercle à son fauteuil, afin de se trouver en face de Mme
+Danglars, voilà bien longtemps, madame, qu'il ne m'est arrivé d'avoir ce
+bonheur de causer seul avec vous; et, à mon grand regret, nous nous
+retrouvons pour entamer une conversation bien pénible.
+
+--Cependant, monsieur, vous voyez que je suis venue à votre premier
+appel, quoique certainement cette conversation soit encore plus pénible
+pour moi que pour vous.»
+
+Villefort sourit amèrement.
+
+«Il est donc vrai, dit-il, répondant à sa propre pensée bien plutôt
+qu'aux paroles de Mme Danglars, il est donc vrai que toutes nos actions
+laissent leurs traces, les unes sombres, les autres lumineuses, dans
+notre passé! Il est donc vrai que tous nos pas dans cette vie
+ressemblent à la marche du reptile sur le sable et font un sillon!
+Hélas! pour beaucoup, ce sillon est celui de leurs larmes!
+
+--Monsieur, dit Mme Danglars, vous comprenez mon émotion, n'est-ce pas?
+ménagez-moi donc, je vous prie. Cette chambre où tant de coupables ont
+passé tremblants et honteux, ce fauteuil où je m'assieds à mon tour
+honteuse et tremblante!... Oh! tenez, j'ai besoin de toute ma raison
+pour ne pas voir en moi une femme bien coupable et en vous un juge
+menaçant.»
+
+Villefort secoua la tête et poussa un soupir.
+
+«Et moi, reprit-il, et moi, je me dis que ma place n'est pas dans le
+fauteuil du juge, mais bien sur la sellette de l'accusé.
+
+--Vous? dit Mme Danglars étonnée.
+
+--Oui, moi.
+
+--Je crois que de votre part, monsieur, votre puritanisme s'exagère la
+situation, dit Mme Danglars, dont l'oeil si beau s'illumina d'une
+fugitive lueur. Ces sillons dont vous parliez à l'instant même, ont été
+tracés par toutes les jeunesses ardentes. Au fond des passions au-delà
+du plaisir, il y a toujours un peu de remords; c'est pour cela que
+l'Évangile, cette ressource éternelle des malheureux, nous a donné pour
+soutien, à nous autres pauvres femmes, l'admirable parabole de la fille
+pécheresse et de la femme adultère. Aussi, je vous l'avoue, en me
+reportant à ces délires de ma jeunesse je pense quelquefois que Dieu me
+les pardonnera, car sinon l'excuse, du moins la compensation s'en est
+bien trouvée dans mes souffrances; mais vous, qu'avez-vous à craindre de
+tout cela, vous autres hommes que tout le monde excuse et que le
+scandale anoblit?
+
+--Madame, répliqua Villefort, vous me connaissez; je ne suis pas un
+hypocrite, ou du moins je ne fais pas de l'hypocrisie sans raison. Si
+mon front est sévère c'est que bien des malheurs l'ont assombri, si mon
+coeur s'est pétrifié, c'est afin de pouvoir supporter les chocs qu'il a
+reçus. Je n'étais pas ainsi dans ma jeunesse, je n'étais pas ainsi ce
+soir des fiançailles où nous étions tous assis autour d'une table de la
+rue du Cours à Marseille. Mais, depuis, tout a bien changé en moi et
+autour de moi; ma vie s'est usée à poursuivre des choses difficiles et à
+briser dans les difficultés ceux qui, volontairement ou
+involontairement, par leur libre arbitre ou par le hasard, se trouvaient
+placés sur mon chemin pour me susciter ces choses. Il est rare que ce
+qu'on désire ardemment ne soit pas défendu ardemment par ceux de qui on
+veut l'obtenir ou auxquels on tente de l'arracher. Ainsi, la plupart des
+mauvaises actions des hommes sont venues au-devant d'eux, déguisées sous
+la forme spécieuse de la nécessité; puis, la mauvaise action commise
+dans un moment d'exaltation, de crainte et de délire, on voit qu'on
+aurait pu passer auprès d'elle en l'évitant. Le moyen qu'il eût été bon
+d'employer, qu'on n'a pas vu, aveugle qu'on était, se présente à vos
+yeux facile et simple; vous vous dites: Comment n'ai-je pas fait cela au
+lieu de faire cela? Vous, mesdames, au contraire, bien rarement vous
+êtes tourmentées par des remords, car bien rarement la décision vient de
+vous, vos malheurs vous sont presque toujours imposés, vos fautes sont
+presque toujours le crime des autres.
+
+--En tout cas, monsieur, convenez-en, répondit Mme Danglars, si j'ai
+commis une faute, cette faute fût-elle personnelle, j'en ai reçu hier la
+sévère punition.
+
+--Pauvre femme! dit Villefort en lui serrant la main, trop sévère pour
+votre force car deux fois vous avez failli y succomber, et
+cependant....
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, je dois vous dire... rassemblez tout votre courage, madame,
+car vous n'êtes pas encore au bout.
+
+--Mon Dieu! s'écria Mme Danglars effrayée, qu'y a-t-il donc encore?
+
+--Vous ne voyez que le passé, madame, et certes il est sombre. Eh bien,
+figurez-vous un avenir plus sombre encore, un avenir... affreux
+certainement... sanglant peut-être!...»
+
+La baronne connaissait le calme de Villefort; elle fut si épouvantée de
+son exaltation, qu'elle ouvrit la bouche pour crier, mais que le cri
+mourut dans sa gorge.
+
+«Comment est-il ressuscité, ce passé terrible? s'écria Villefort;
+comment, du fond de la tombe et du fond de nos coeurs où il dormait,
+est-il sorti comme un fantôme pour faire pâlir nos joues et rougir nos
+fronts?
+
+--Hélas! dit Hermine, sans doute le hasard!
+
+--Le hasard! reprit Villefort; non, non, madame, il n'y a point de
+hasard!
+
+--Mais si; n'est-ce point un hasard, fatal il est vrai mais un hasard
+qui a fait tout cela? n'est-ce point par hasard que le comte de
+Monte-Cristo a acheté cette maison? n'est-ce point par hasard qu'il a
+fait creuser la terre? n'est-ce point par hasard, enfin, que ce
+malheureux enfant a été déterré sous les arbres? Pauvre innocente
+créature sortie de moi, à qui je n'ai jamais pu donner un baiser, mais à
+qui j'ai donné bien des larmes. Ah! tout mon coeur a volé au-devant du
+comte lorsqu'il a parlé de cette chère dépouille trouvée sous des
+fleurs.
+
+--Eh bien, non, madame; et voilà ce que j'avais de terrible à vous dire,
+répondit Villefort d'une voix sourde: non, il n'y a pas eu de dépouille
+trouvée sous les fleurs; non, il n'y a pas eu d'enfant déterré; non, il
+ne faut pas pleurer; non, il ne faut pas gémir: il faut trembler!
+
+--Que voulez-vous dire? s'écria Mme Danglars toute frémissante.
+
+--Je veux dire que M. Monte-Cristo, en creusant au pied de ces arbres,
+n'a pu trouver ni squelette d'enfant ni ferrure de coffre, parce que
+sous ces arbres il n'y avait ni l'un ni l'autre.
+
+--Il n'y avait ni l'un ni l'autre! redit Mme Danglars, en fixant sur le
+procureur du roi des yeux dont la prunelle, effroyablement dilatée,
+indiquait la terreur; il n'y avait ni l'un ni l'autre! répéta-t-elle
+encore comme une personne qui essaie de fixer par le son des paroles et
+par le bruit de la voix ses idées prêtes à lui échapper.
+
+--Non! dit Villefort, en laissant tomber son front dans ses mains, cent
+fois non!...
+
+--Mais ce n'est donc point là que vous aviez déposé le pauvre enfant,
+monsieur? Pourquoi me tromper? dans quel but, voyons, dites?
+
+--C'est là; mais écoutez-moi, écoutez-moi madame, et vous allez me
+plaindre, moi qui ai porté vingt ans, sans en rejeter la moindre part
+sur vous, le fardeau de douleurs que je vais vous dire.
+
+--Mon Dieu! vous m'effrayez! mais n'importe, parlez, je vous écoute.
+
+--Vous savez comment s'accomplit cette nuit douloureuse où vous étiez
+expirante sur votre lit, dans cette chambre de damas rouge, tandis que
+moi, presque aussi haletant que vous, j'attendais votre délivrance.
+L'enfant vint, me fut remis sans mouvement, sans souffle, sans voix:
+nous le crûmes mort.»
+
+Mme Danglars fit un mouvement rapide, comme si elle eût voulu s'élancer
+de sa chaise.
+
+Mais Villefort l'arrêta en joignant les mains comme pour implorer son
+attention.
+
+«Nous le crûmes mort, répéta-t-il; je le mis dans un coffre qui devait
+remplacer le cercueil, je descendis au jardin, je creusai une fosse et
+l'enfouis à la hâte. J'achevais à peine de le couvrir de terre, que le
+bras du Corse s'étendit vers moi. Je vis comme une ombre se dresser,
+comme un éclair reluire. Je sentis une douleur, je voulus crier, un
+frisson glacé me parcourut tout le corps et m'étreignit à la gorge....
+Je tombai mourant, et je me crus tué. Je n'oublierai jamais votre
+sublime courage, quand, revenu à moi, je me traînai expirant jusqu'au
+bas de l'escalier, où, expirante vous-même, vous vîntes au-devant de
+moi. Il fallait garder le silence sur la terrible catastrophe; vous
+eûtes le courage de regagner votre maison, soutenue par votre nourrice;
+un duel fut le prétexte de ma blessure. Contre toute attente, le secret
+nous fut gardé à tous deux, on me transporta à Versailles; pendant trois
+mois, je luttai contre la mort; enfin comme je parus me rattacher à la
+vie, on m'ordonna le soleil et l'air du Midi. Quatre hommes me portèrent
+de Paris à Châlons, en faisant six lieues par jour. Mme de Villefort
+suivait le brancard dans sa voiture. À Châlons, on me mit sur la Saône,
+puis je passai sur le Rhône, et, par la seule vitesse du courant, je
+descendis jusqu'à Arles, puis d'Arles, je repris ma litière et continuai
+mon chemin pour Marseille. Ma convalescence dura six mois; je
+n'entendais plus parler de vous, je n'osai m'informer de ce que vous
+étiez devenue. Quand je revins à Paris, j'appris que, veuve de M. de
+Nargonne, vous aviez épousé M. Danglars.
+
+«À quoi avais-je pensé depuis que la connaissance m'était revenue?
+Toujours à la même chose, toujours à ce cadavre d'enfant qui, chaque
+nuit, dans mes rêves s'envolait du sein de la terre, et planait
+au-dessus de la fosse en me menaçant du regard et du geste. Aussi, à
+peine de retour à Paris, je m'informai; la maison n'avait pas été
+habitée depuis que nous en étions sortis, mais elle venait d'être louée
+pour neuf ans. J'allai trouver le locataire, je feignis d'avoir un grand
+désir de ne pas voir passer entre des mains étrangères cette maison qui
+appartenait au père et à la mère de ma femme; j'offris un dédommagement
+pour qu'on rompît le bail; on me demanda six mille francs: j'en eusse
+donné dix mille, j'en eusse donné vingt mille. Je les avais sur moi, je
+fis, séance tenante, signer la résiliation; puis, lorsque je tins cette
+cession tant désirée, je partis au galop pour Auteuil. Personne, depuis
+que j'en étais sorti, n'était entré dans la maison.
+
+«Il était cinq heures de l'après-midi, je montai dans la chambre rouge
+et j'attendis la nuit.
+
+«Là, tout ce que je me disais depuis un an dans mon agonie continuelle
+se représenta, bien plus menaçant que jamais, à ma pensée.
+
+«Ce Corse qui m'avait déclaré la vendetta, qui m'avait suivi de Nîmes à
+Paris; ce Corse, qui était caché dans le jardin, qui m'avait frappé,
+m'avait vu creuser la fosse, il m'avait vu enterrer l'enfant; il pouvait
+en arriver à vous connaître; peut-être vous connaissait-il.... Ne vous
+ferait-il pas payer un jour le secret de cette terrible affaire?... Ne
+serait-ce pas pour lui une bien douce vengeance, quand il apprendrait
+que je n'étais pas mort de son coup de poignard? Il était donc urgent
+qu'avant toute chose, et à tout hasard, je fisse disparaître les traces
+de ce passé, que j'en détruisisse tout vestige matériel; il n'y aurait
+toujours que trop de réalité dans mon souvenir.
+
+«C'était pour cela que j'avais annulé le bail, c'était pour cela que
+j'étais venu, c'était pour cela que j'attendais.
+
+«La nuit arriva, je la laissai bien s'épaissir; j'étais sans lumière
+dans cette chambre, où des souffles de vent faisaient trembler les
+portières derrière lesquelles je croyais toujours voir quelque espion
+embusqué; de temps en temps je tressaillais, il me semblait derrière
+moi, dans ce lit, entendre vos plaintes, et je n'osais me retourner. Mon
+coeur battait dans le silence, et je le sentais battre si violemment que
+je croyais que ma blessure allait se rouvrir; enfin, j'entendis
+s'éteindre, l'un après l'autre, tous ces bruits divers de la campagne.
+Je compris que je n'avais plus rien à craindre, que je ne pouvais être
+ni vu ni entendu, et je me décidai à descendre.
+
+«Écoutez, Hermine, je me crois aussi brave qu'un autre homme, mais
+lorsque je retirai de ma poitrine cette petite clef de l'escalier, que
+nous chérissions tous deux, et que vous aviez voulu faire attacher à un
+anneau d'or, lorsque j'ouvris la porte, lorsque, à travers les fenêtres,
+je vis une lune pâle jeter, sur les degrés en spirale, une longue bande
+de lumière blanche pareille à un spectre, je me retins au mur et je fus
+près de crier; il me semblait que j'allais devenir fou.
+
+«Enfin, je parvins à me rendre maître de moi-même. Je descendis
+l'escalier marche à marche; la seule chose que je n'avais pu vaincre,
+c'était un étrange tremblement dans les genoux. Je me cramponnai à la
+rampe; si je l'eusse lâchée un instant, je me fusse précipité.
+
+«J'arrivai à la porte d'en bas; en dehors de cette porte, une bêche
+était posée contre le mur. Je m'étais muni d'une lanterne sourde; au
+milieu de la pelouse, je m'arrêtai pour l'allumer, puis je continuai mon
+chemin.
+
+«Novembre finissait, toute la verdure du jardin avait disparu, les
+arbres n'étaient plus que des squelettes aux longs bras décharnés, et
+les feuilles mortes criaient avec le sable sous mes pas.
+
+«L'effroi m'étreignait si fortement le coeur, qu'en approchant du massif
+je tirai un pistolet de ma poche et l'armai. Je croyais toujours voir
+apparaître à travers les branches la figure du Corse.
+
+«J'éclairai le massif avec ma lanterne sourde; il était vide. Je jetai
+les yeux tout autour de moi; j'étais bien seul; aucun bruit ne troublait
+le silence de la nuit, si ce n'est le chant d'une chouette qui jetait
+son cri aigu et lugubre comme un appel aux fantômes de la nuit.
+
+«J'attachai ma lanterne à une branche fourchue que j'avais déjà
+remarquée un an auparavant, à l'endroit même où je m'arrêtai pour
+creuser la fosse.
+
+«L'herbe avait, pendant l'été, poussé bien épaisse à cet endroit, et,
+l'automne venu, personne ne s'était trouvé là pour la faucher.
+Cependant, une place moins garnie attira mon attention; il était évident
+que c'était là que j'avais retourné la terre. Je me mis à l'oeuvre.
+
+«J'en étais donc arrivé à cette heure que j'attendais depuis plus d'un
+an!
+
+«Aussi, comme j'espérais, comme je travaillais, comme je sondais chaque
+touffe de gazon, croyant sentir de la résistance au bout de ma bêche;
+rien! et cependant je fis un trou deux fois plus grand que n'était le
+premier. Je crus m'être abusé, m'être trompé de place; je m'orientai, je
+regardai les arbres, je cherchai à reconnaître les détails qui m'avaient
+frappé. Une bise froide et aiguë sifflait à travers les branches
+dépouillées, et cependant la sueur ruisselait sur mon front. Je me
+rappelai que j'avais reçu le coup de poignard au moment où je piétinais
+la terre pour recouvrir la fosse; en piétinant cette terre, je
+m'appuyais à un faux ébénier; derrière moi était un rocher artificiel
+destiné à servir de banc aux promeneurs; car en tombant, ma main, qui
+venait de quitter l'ébénier, avait senti la fraîcheur de cette pierre. À
+ma droite était le faux ébénier, derrière moi était le rocher, je tombai
+en me plaçant de même, je me relevai et me mis à creuser et à élargir le
+trou: rien! toujours rien! le coffret n'y était pas.
+
+--Le coffret n'y était pas? murmura Mme Danglars suffoquée par
+l'épouvante.
+
+--Ne croyez pas que je me bornai à cette tentative, continua Villefort;
+non. Je fouillai tout le massif; je pensai que l'assassin, ayant déterré
+le coffre et croyant que c'était un trésor, avait voulu s'en emparer,
+l'avait emporté; puis s'apercevant de son erreur, avait fait à son tour
+un trou et l'y avait déposé; rien. Puis il me vint cette idée qu'il
+n'avait point pris tant de précautions, et l'avait purement et
+simplement jeté dans quelque coin. Dans cette dernière hypothèse, il me
+fallait, pour faire mes recherches, attendre le jour. Je remontai dans
+la chambre et j'attendis.
+
+--Oh! mon Dieu!
+
+--Le jour venu, je descendis de nouveau. Ma première visite fut pour le
+massif; j'espérais y retrouver des traces qui m'auraient échappé pendant
+l'obscurité. J'avais retourné la terre sur une superficie de plus de
+vingt pieds carrés, et sur une profondeur de plus de deux pieds. Une
+journée eût à peine suffi à un homme salarié pour faire ce que j'avais
+fait, moi, en une heure. Rien, je ne vis absolument rien.
+
+«Alors, je me mis à la recherche du coffre, selon la supposition que
+j'avais faite qu'il avait été jeté dans quelque coin. Ce devait être sur
+le chemin qui conduisait à la petite porte de sortie; mais cette
+nouvelle investigation fut aussi inutile que la première, et, le coeur
+serré, je revins au massif, qui lui-même ne me laissait plus aucun
+espoir.
+
+--Oh! s'écria Mme Danglars, il y avait de quoi devenir fou.
+
+--Je l'espérai un instant, dit Villefort, mais je n'eus pas ce bonheur;
+cependant, rappelant ma force et par conséquent mes idées: Pourquoi cet
+homme aurait-il emporté ce cadavre? me demandai-je.
+
+--Mais vous l'avez dit, reprit Mme Danglars, pour avoir une preuve.
+
+--Eh! non, madame, ce ne pouvait plus être cela; on ne garde pas un
+cadavre pendant un an, on le montre à un magistrat, et l'on fait sa
+déposition. Or, rien de tout cela n'était arrivé.
+
+--Eh bien, alors?... demanda Hermine toute palpitante.
+
+--Alors, il y a quelque chose de plus terrible, de plus fatal, de plus
+effrayant pour nous: il y a que l'enfant était vivant peut-être, et que
+l'assassin l'a sauvé.»
+
+Mme Danglars poussa un cri terrible, et saisissant les mains de
+Villefort:
+
+«Mon enfant était vivant! dit-elle; vous avez enterré mon enfant vivant,
+monsieur! Vous n'étiez pas sûr que mon enfant était mort, et vous l'avez
+enterré! ah!...»
+
+Mme Danglars s'était redressée et elle se tenait devant le procureur du
+roi, dont elle serrait les poignets entre ses mains délicates, debout et
+presque menaçante.
+
+«Que sais-je? Je vous dis cela comme je vous dirais autre chose»,
+répondit Villefort avec une fixité de regard qui indiquait que cet
+homme si puissant était près d'atteindre les limites du désespoir et de
+la folie.
+
+«Ah! mon enfant, mon pauvre enfant!» s'écria la baronne, retombant sur
+sa chaise et étouffant ses sanglots dans son mouchoir.
+
+Villefort revint à lui, et comprit que pour détourner l'orage maternel
+qui s'amassait sur sa tête, il fallait faire passer chez Mme Danglars la
+terreur qu'il éprouvait lui-même.
+
+«Vous comprenez alors que si cela est ainsi, dit-il en se levant à son
+tour et en s'approchant de la baronne pour lui parler d'une voix plus
+basse, nous sommes perdus: cet enfant vit, et quelqu'un sait qu'il vit,
+quelqu'un a notre secret; et puisque Monte-Cristo parle devant nous d'un
+enfant déterré où cet enfant n'était plus, ce secret c'est lui qui l'a.
+
+--Dieu, Dieu juste, Dieu vengeur!» murmura Mme Danglars.
+
+Villefort ne répondit que par une espèce de rugissement.
+
+«Mais cet enfant, cet enfant, monsieur? reprit la mère obstinée.
+
+--Oh! que je l'ai cherché! reprit Villefort en se tordant les bras: que
+de fois je l'ai appelé dans mes longues nuits sans sommeil! que de fois
+j'ai désiré une richesse royale pour acheter un million de secrets à un
+million d'hommes, et pour trouver mon secret dans les leurs! Enfin, un
+jour que pour la centième fois je reprenais la bêche, je me demandai
+pour la centième fois ce que le Corse avait pu faire de l'enfant: un
+enfant embarrasse un fugitif; peut-être en s'apercevant qu'il était
+vivant encore, l'avait-il jeté dans la rivière.
+
+--Oh! impossible! s'écria Mme Danglars; on assassine un homme par
+vengeance, on ne noie pas de sang-froid un enfant!
+
+--Peut-être, continua Villefort, l'avait-il mis aux Enfants-Trouvés.
+
+--Oh! oui, oui! s'écria la baronne, mon enfant est là! monsieur!
+
+--Je courus à l'hospice, et j'appris que cette nuit même, la nuit du 20
+septembre, un enfant avait été déposé dans le tour; il était enveloppé
+d'une moitié de serviette en toile fine, déchirée avec intention. Cette
+moitié de serviette portait une moitié de couronne de baron et la lettre
+H.
+
+--C'est cela, c'est cela! s'écria Mme Danglars, tout mon linge était
+marqué ainsi; M. de Nargonne était baron, et je m'appelle Hermine.
+Merci, mon Dieu! mon enfant n'était pas mort!
+
+--Non, il n'était pas mort!
+
+--Et vous me le dites! vous me dites cela sans craindre de me faire
+mourir de joie, monsieur! Où est-il? où est mon enfant?»
+
+Villefort haussa les épaules.
+
+«Le sais-je? dit-il; et croyez-vous que si je le savais je vous ferais
+passer par toutes ces gradations, comme le ferait un dramaturge ou un
+romancier? Non, hélas! non! je ne le sais pas. Une femme, il y avait six
+mois environ, était venue réclamer l'enfant avec l'autre moitié de la
+serviette. Cette femme avait fourni toutes les garanties que la loi
+exige, et on le lui avait remis.
+
+--Mais il fallait vous informer de cette femme, il fallait la découvrir.
+
+--Et de quoi pensez-vous donc que je me sois occupé, madame? J'ai feint
+une instruction criminelle, et tout ce que la police a de fins limiers,
+d'adroits agents, je les mis à sa recherche. On a retrouvé ses traces
+jusqu'à Châlons; à Châlons, on les a perdues.
+
+--Perdues?
+
+--Oui, perdues; perdues à jamais.»
+
+Mme Danglars avait écouté ce récit avec un soupir, une larme, un cri
+pour chaque circonstance.
+
+«Et c'est tout, dit-elle; et vous vous êtes borné là?
+
+--Oh! non, dit Villefort, je n'ai jamais cessé de chercher, de
+m'enquérir, de m'informer. Cependant, depuis deux ou trois ans, j'ai
+donné quelque relâche. Mais, aujourd'hui, je vais recommencer avec plus
+de persévérance et d'acharnement que jamais; et je réussirai,
+voyez-vous; car ce n'est plus la conscience qui me pousse, c'est la
+peur.
+
+--Mais, reprit Mme Danglars, le comte de Monte-Cristo ne sait rien; sans
+quoi, ce me semble, il ne nous rechercherait point comme il le fait.
+
+--Oh! la méchanceté des hommes est bien profonde, dit Villefort,
+puisqu'elle est plus profonde que la bonté de Dieu. Avez-vous remarqué
+les yeux de cet homme, tandis qu'il nous parlait?
+
+--Non.
+
+--Mais l'avez-vous examiné profondément parfois?
+
+--Sans doute. Il est bizarre, mais voilà tout. Une chose qui m'a frappée
+seulement, c'est que de tout ce repas exquis qu'il nous a donné, il n'a
+rien touché, c'est que d'aucun plat il n'a voulu prendre sa part.
+
+--Oui, oui! dit Villefort, j'ai remarqué cela aussi. Si j'avais su ce
+que je sais maintenant, moi non plus je n'eusse touché à rien; j'aurais
+cru qu'il voulait nous empoisonner.
+
+--Et vous vous seriez trompé, vous le voyez bien.
+
+--Oui, sans doute; mais, croyez-moi, cet homme a d'autres projets. Voilà
+pourquoi j'ai voulu vous voir, voilà pourquoi j'ai demandé à vous
+parler, voilà pourquoi j'ai voulu vous prémunir contre tout le monde,
+mais contre lui surtout. Dites-moi, continua Villefort en fixant plus
+profondément encore qu'il ne l'avait fait jusque-là ses yeux sur la
+baronne, vous n'avez parlé de notre liaison à personne?
+
+--Jamais, à personne.
+
+--Vous me comprenez, reprit affectueusement Villefort, quand je dis à
+personne, pardonnez-moi cette insistance, à personne au monde, n'est-ce
+pas?
+
+--Oh! oui, oui, je comprends très bien, dit la baronne en rougissant;
+jamais! je vous le jure.
+
+--Vous n'avez point l'habitude d'écrire le soir ce qui s'est passé dans
+la matinée? vous ne faites pas de journal?
+
+--Non! Hélas! ma vie passe emportée par la frivolité; moi-même, je
+l'oublie.
+
+--Vous ne rêvez pas haut, que vous sachiez?
+
+--J'ai un sommeil d'enfant; ne vous le rappelez-vous pas?»
+
+Le pourpre monta au visage de la baronne, et la pâleur envahit celui de
+Villefort.
+
+«C'est vrai, dit-il si bas qu'on l'entendit à peine.
+
+--Eh bien? demanda la baronne.
+
+--Eh bien, je comprends ce qu'il me reste à faire, reprit Villefort.
+Avant huit jours d'ici, je saurai ce que c'est que M. de Monte-Cristo,
+d'où il vient, où il va, et pourquoi il parle devant nous des enfants
+qu'on déterre dans son jardin.»
+
+Villefort prononça ces mots avec un accent qui eût fait frissonner le
+comte s'il eût pu les entendre.
+
+Puis il serra la main que la baronne répugnait à lui donner et la
+reconduisit avec respect jusqu'à la porte.
+
+Mme Danglars reprit un autre fiacre, qui la ramena au passage, de
+l'autre côté duquel elle retrouva sa voiture et son cocher, qui, en
+l'attendant, dormait paisiblement sur son siège.
+
+
+
+
+LXVIII
+
+Un bal d'été.
+
+
+Le même jour, vers l'heure où Mme Danglars faisait la séance que nous
+avons dite dans le cabinet de M. le procureur du roi, une calèche de
+voyage, entrant dans la rue du Helder, franchissait la porte du n°27 et
+s'arrêtait dans la cour.
+
+Au bout d'un instant la portière s'ouvrait, et Mme de Morcerf en
+descendait appuyée au bras de son fils.
+
+À peine Albert eut-il reconduit sa mère chez elle que, commandant un
+bain et ses chevaux, après s'être mis aux mains de son valet de chambre,
+il se fit conduire aux Champs-Élysées, chez le comte de Monte-Cristo.
+
+Le comte le reçut avec son sourire habituel. C'était une étrange chose:
+jamais on ne paraissait faire un pas en avant dans le coeur ou dans
+l'esprit de cet homme. Ceux qui voulaient, si l'on peut dire cela,
+forcer le passage de son intimité trouvaient un mur.
+
+Morcerf, qui accourait à lui les bras ouverts, laissa, en le voyant et
+malgré son sourire amical, tomber ses bras, et osa tout au plus lui
+tendre la main.
+
+De son côté, Monte-Cristo la lui toucha, comme il faisait toujours, mais
+sans la lui serrer.
+
+«Eh bien, me voilà, dit-il, cher comte.
+
+--Soyez le bienvenu.
+
+--Je suis arrivé depuis une heure.
+
+--De Dieppe?
+
+--Du Tréport.
+
+--Ah! c'est vrai.
+
+--Et ma première visite est pour vous.
+
+--C'est charmant de votre part, dit Monte-Cristo comme il eût dit toute
+autre chose.
+
+--Eh bien, voyons, quelles nouvelles?
+
+--Des nouvelles! vous demandez cela à moi, à un étranger!»
+
+--Je m'entends: quand je demande quelles nouvelles, je demande si vous
+avez fait quelque chose pour moi?
+
+--M'aviez-vous donc chargé de quelque commission? dit Monte-Cristo en
+jouant l'inquiétude.
+
+--Allons, allons, dit Albert, ne simulez pas l'indifférence. On dit
+qu'il y a des avertissements sympathiques qui traversent la distance:
+eh bien! au Tréport, j'ai reçu mon coup électrique; vous avez, sinon
+travaillé pour moi, du moins pensé à moi.
+
+--Cela est possible, dit Monte-Cristo. J'ai en effet pensé à vous; mais
+le courant magnétique dont j'étais le conducteur agissait, je l'avoue,
+indépendamment de ma volonté.
+
+--Vraiment! Contez-moi cela, je vous prie.
+
+--C'est facile, M. Danglars a dîné chez moi.
+
+--Je le sais bien, puisque c'est pour fuir sa présence que nous sommes
+partis, ma mère et moi.
+
+--Mais il a dîné avec M. Andrea Cavalcanti.
+
+--Votre prince italien?
+
+--N'exagérons pas. M. Andrea se donne seulement le titre de vicomte.
+
+--Se donne, dites-vous?
+
+--Je dis: se donne.
+
+--Il ne l'est donc pas?
+
+--Eh! le sais-je, moi? Il se le donne, je le lui donne, on le lui donne;
+n'est-ce pas comme s'il l'avait?
+
+--Homme étrange que vous faites, allez! Eh bien?
+
+--Eh bien, quoi?
+
+--M. Danglars a donc dîné ici?
+
+--Oui.
+
+--Avec votre vicomte Andrea Cavalcanti?
+
+--Avec le vicomte Andrea Cavalcanti, le marquis son père, Mme Danglars,
+M. et Mme de Villefort, des gens charmants, M. Debray, Maximilien
+Morrel, et puis qui encore... attendez donc... ah! M. de Château-Renaud.
+
+--On a parlé de moi?
+
+--On n'en a pas dit un mot.
+
+--Tant pis.
+
+--Pourquoi cela? Il me semble que, si l'on vous a oublié, on n'a fait,
+en agissant ainsi, que ce que vous désiriez!
+
+--Mon cher comte, si l'on n'a point parlé de moi, c'est qu'on y pensait
+beaucoup, et alors je suis désespéré.
+
+--Que vous importe, puisque Mlle Danglars n'était point au nombre de
+ceux qui y pensaient ici! Ah! il est vrai qu'elle pouvait y penser chez
+elle.
+
+--Oh! quant à cela, non, j'en suis sûr: ou si elle y pensait, c'est
+certainement de la même façon que je pense à elle.
+
+--Touchante sympathie! dit le comte. Alors vous vous détestez?
+
+--Écoutez, dit Morcerf, si Mlle Danglars était femme à prendre en pitié
+le martyre que je ne souffre pas pour elle et m'en récompenser en dehors
+des convenances matrimoniales arrêtées entre nos deux familles, cela
+m'irait à merveille. Bref, je crois que Mlle Danglars serait une
+maîtresse charmante, mais comme femme, diable....
+
+--Ainsi, dit Monte-Cristo en riant, voilà votre façon de penser sur
+votre future?
+
+--Oh! mon Dieu! oui, un peu brutale, c'est vrai mais exacte du moins.
+Or, puisqu'on ne peut faire de ce rêve une réalité; comme pour arriver à
+un certain but il faut que Mlle Danglars devienne ma femme c'est-à-dire
+qu'elle vive avec moi, qu'elle pense près de moi, qu'elle chante près de
+moi, qu'elle fasse des vers et de la musique à dix pas de moi, et cela
+pendant tout le temps de ma vie, alors je m'épouvante. Une maîtresse,
+mon cher comte, cela se quitte, mais une femme, peste! c'est autre
+chose, cela se garde éternellement, de près ou de loin c'est-à-dire. Or,
+c'est effrayant de garder toujours Mlle Danglars, fût-ce même de loin.
+
+--Vous êtes difficile, vicomte.
+
+--Oui, car souvent je pense à une chose impossible.
+
+--À laquelle?
+
+--À trouver pour moi une femme comme mon père en a trouvé une pour lui.»
+
+
+Monte-Cristo pâlit et regarda Albert en jouant avec des pistolets
+magnifiques dont il faisait rapidement crier les ressorts.
+
+«Ainsi, votre père a été bien heureux, dit-il.
+
+--Vous savez mon opinion sur ma mère, monsieur le comte: un ange du
+ciel; voyez-la encore belle, spirituelle toujours, meilleure que jamais.
+J'arrive du Tréport; pour tout autre fils, eh! mon Dieu! accompagner sa
+mère serait une complaisance ou une corvée mais, moi, j'ai passé quatre
+jours en tête-à-tête avec elle, plus satisfait, plus reposé, plus
+poétique, vous le dirais-je, que si j'eusse emmené au Tréport la reine
+Mab ou Titania.
+
+--C'est une perfection désespérante, et vous donnez à tous ceux qui vous
+entendent de graves envies de rester célibataires.
+
+--Voilà justement, reprit Morcerf, pourquoi, sachant qu'il existe au
+monde une femme accomplie, je ne me soucie pas d'épouser Mlle Danglars.
+Avez-vous quelquefois remarqué comme notre égoïsme revêt de couleurs
+brillantes tout ce qui nous appartient? Le diamant qui chatoyait à la
+vitre de Marlé ou de Fossin devient bien plus beau depuis qu'il est
+notre diamant; mais si l'évidence vous force à reconnaître qu'il en est
+d'une eau plus pure, et que vous soyez condamné à porter éternellement
+ce diamant inférieur à un autre, comprenez-vous la souffrance?
+
+--Mondain! murmura le comte.
+
+--Voilà pourquoi je sauterai de joie le jour où Mlle Eugénie s'apercevra
+que je ne suis qu'un chétif atome et que j'ai à peine autant de cent
+mille francs qu'elle a de millions.»
+
+Monte-Cristo sourit.
+
+«J'avais bien pensé à autre chose, continua Albert; Franz aime les
+choses excentriques, j'ai voulu le rendre malgré lui amoureux de Mlle
+Danglars; mais à quatre lettres que je lui ai écrites dans le plus
+affriandant des styles, Franz m'a imperturbablement répondu: «Je suis
+excentrique, c'est vrai, mais mon excentricité ne va pas jusqu'à
+reprendre ma parole quand je l'ai donnée.»
+
+--Voilà ce que j'appelle le dévouement de l'amitié: donner à un autre la
+femme dont on ne voudrait soi-même qu'à titre de maîtresse.»
+
+Albert sourit.
+
+«À propos, continua-t-il, il arrive, ce cher Franz; mais peu vous
+importe, vous ne l'aimez pas, je crois?
+
+--Moi! dit Monte-Cristo; eh! mon cher vicomte, où donc avez-vous vu que
+je n'aimais pas M. Franz? J'aime tout le monde.
+
+--Et je suis compris dans tout le monde... merci.
+
+--Oh! ne confondons pas, dit Monte-Cristo: j'aime tout le monde à la
+manière dont Dieu nous ordonne d'aimer notre prochain, chrétiennement;
+mais je ne hais bien que de certaines personnes. Revenons à M. Franz
+d'Épinay. Vous dites donc qu'il arrive.
+
+--Oui, mandé par M. de Villefort, aussi enragé, à ce qu'il paraît, de
+marier Mlle Valentine que M. Danglars est enragé de marier Mlle
+Eugénie. Décidément, il paraît que c'est un état des plus fatigants que
+celui de père de grandes filles; il me semble que cela leur donne la
+fièvre, et que leur pouls bat quatre-vingt-dix fois à la minute, jusqu'à
+ce qu'ils en soient débarrassés.
+
+--Mais M. d'Épinay ne vous ressemble pas, lui; il prend son mal en
+patience.
+
+--Mieux que cela, il le prend au sérieux; il met des cravates blanches
+et parle déjà de sa famille. Il a au reste pour les Villefort une grande
+considération.
+
+--Méritée, n'est-ce pas?
+
+--Je le crois. M. de Villefort a toujours passé pour un homme sévère,
+mais juste.
+
+--À la bonne heure, dit Monte-Cristo, en voilà un au moins que vous ne
+traitez pas comme ce pauvre M. Danglars.
+
+--Cela tient peut-être à ce que je ne suis pas forcé d'épouser sa fille,
+répondit Albert en riant.
+
+--En vérité, mon cher monsieur, dit Monte-Cristo, vous êtes d'une
+fatuité révoltante.
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous. Prenez donc un cigare.
+
+--Bien volontiers. Et pourquoi suis-je fat?
+
+--Mais parce que vous êtes là à vous défendre, à vous débattre
+d'épouser Mlle Danglars. Eh! mon Dieu! laissez aller les choses, et ce
+n'est peut-être pas vous qui retirerez votre parole le premier.
+
+--Bah! fit Albert avec de grands yeux.
+
+--Eh! sans doute, monsieur le vicomte, on ne vous mettra pas de force le
+cou dans les portes, que diable! Voyons, sérieusement, reprit
+Monte-Cristo en changeant d'intonation, avez-vous envie de rompre?
+
+--Je donnerais cent mille francs pour cela.
+
+--Eh bien, soyez heureux: M. Danglars est prêt à en donner le double
+pour atteindre au même but.
+
+--Est-ce bien vrai, ce bonheur-là? dit Albert, qui cependant en disant
+cela ne put empêcher qu'un imperceptible nuage passât sur son front.
+Mais, mon cher comte, M. Danglars a donc des raisons?
+
+--Ah! te voilà bien, nature orgueilleuse et égoïste! À la bonne heure,
+je retrouve l'homme qui veut trouer l'amour-propre d'autrui à coups de
+hache, et qui crie quand on troue le sien avec une aiguille.
+
+--Non! mais c'est qu'il me semble que M. Danglars....
+
+--Devait être enchanté de vous n'est-ce pas? Eh bien, M. Danglars est un
+homme de mauvais goût, c'est convenu, et il est encore plus enchanté
+d'un autre....
+
+--De qui donc?
+
+--Je ne sais pas, moi; étudiez, regardez, saisissez les allusions à leur
+passage, et faites-en votre profit.
+
+--Bon, je comprends; écoutez, ma mère... non! pas ma mère, je me trompe,
+mon père a eu l'idée de donner un bal.
+
+--Un bal dans ce moment-ci de l'année?
+
+--Les bals d'été sont à la mode.
+
+--Ils n'y seraient pas, que la comtesse n'aurait qu'à vouloir, et elle
+les y mettrait.
+
+--Pas mal; vous comprenez, ce sont des bals pur sang; ceux qui restent à
+Paris dans le mois de juillet sont de vrais Parisiens. Voulez-vous vous
+charger d'une invitation pour MM. Cavalcanti?
+
+--Dans combien de jours a lieu votre bal?
+
+--Samedi.
+
+--M. Cavalcanti père sera parti.
+
+--Mais M. Cavalcanti fils demeure. Voulez-vous vous charger d'amener M.
+Cavalcanti fils?
+
+--Écoutez, vicomte, je ne le connais pas.
+
+--Vous ne le connaissez pas?
+
+--Non; je l'ai vu pour la première fois il y a trois ou quatre jours,
+et je n'en réponds en rien.
+
+--Mais vous le recevez bien, vous!
+
+--Moi, c'est autre chose; il m'a été recommandé par un brave abbé qui
+peut lui-même avoir été trompé. Invitez-le directement, à merveille,
+mais ne me dites pas de vous le présenter; s'il allait plus tard épouser
+Mlle Danglars, vous m'accuseriez de manège, et vous voudriez vous couper
+la gorge avec moi; d'ailleurs, je ne sais pas si j'irai moi-même.
+
+--Où?
+
+--À votre bal.
+
+--Pourquoi n'y viendrez-vous point?
+
+--D'abord parce que vous ne m'avez pas encore invité.
+
+--Je viens exprès pour vous apporter votre invitation moi-même.
+
+--Oh! c'est trop charmant; mais je puis en être empêché.
+
+--Quand je vous aurai dit une chose, vous serez assez aimable pour nous
+sacrifier tous les empêchements.
+
+--Dites.
+
+--Ma mère vous en prie.
+
+--Mme la comtesse de Morcerf? reprit Monte-Cristo en tressaillant.
+
+--Ah! comte, dit Albert, je vous préviens que Mme de Morcerf cause
+librement avec moi; et si vous n'avez pas senti craquer en vous ces
+fibres sympathiques dont je vous parlais tout à l'heure, c'est que ces
+fibres-là vous manquent complètement, car pendant quatre jours nous
+n'avons parlé que de vous.
+
+--De moi? En vérité vous me comblez!
+
+--Écoutez, c'est le privilège de votre emploi: quand on est un problème
+vivant.
+
+--Ah! je suis donc aussi un problème pour votre mère? En vérité, je
+l'aurais crue trop raisonnable pour se livrer à de pareils écarts
+d'imagination!
+
+--Problème, mon cher comte, problème pour tous, pour ma mère comme pour
+les autres; problème accepté, mais non deviné, vous demeurez toujours à
+l'état d'énigme: rassurez-vous. Ma mère seulement demande toujours
+comment il se fait que vous soyez si jeune. Je crois qu'au fond, tandis
+que la comtesse G... vous prend pour Lord Ruthwen, ma mère vous prend
+pour Cagliostro ou le comte de Saint-Germain. La première fois que vous
+viendrez voir Mme de Morcerf, confirmez-la dans cette opinion. Cela ne
+vous sera pas difficile, vous avez la pierre philosophale de l'un et
+l'esprit de l'autre.
+
+--Je vous remercie de m'avoir prévenu, dit le comte en souriant, je
+tâcherai de me mettre en mesure de faire face à toutes les suppositions.
+
+--Ainsi vous viendrez samedi?
+
+--Puisque Mme de Morcerf m'en prie.
+
+--Vous êtes charmant.
+
+--Et M. Danglars?
+
+--Oh! il a déjà reçu la triple invitation; mon père s'en est chargé.
+Nous tâcherons aussi d'avoir le grand d'Aguesseau, M. de Villefort; mais
+on en désespère.
+
+--Il ne faut jamais désespérer de rien, dit le proverbe.
+
+--Dansez-vous, cher comte?
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous. Qu'y aurait-il d'étonnant à ce que vous dansassiez?
+
+--Ah! en effet, tant qu'on n'a pas franchi la quarantaine.... Non, je ne
+danse pas; mais j'aime à voir danser. Et Mme de Morcerf, danse-t-elle?
+
+--Jamais, non plus; vous causerez, elle a tant envie de causer avec
+vous!
+
+--Vraiment?
+
+--Parole d'honneur! et je vous déclare que vous êtes le premier homme
+pour lequel ma mère ait manifesté cette curiosité.»
+
+Albert prit son chapeau et se leva; le comte le reconduisit jusqu'à la
+porte.
+
+«Je me fais un reproche, dit-il en l'arrêtant au haut du perron.
+
+--Lequel?
+
+--J'ai été indiscret, je ne devais pas vous parler de M. Danglars.
+
+--Au contraire, parlez-m'en encore, parlez-m'en souvent, parlez-m'en
+toujours; mais de la même façon.
+
+--Bien! vous me rassurez. À propos, quand arrive M. d'Épinay?
+
+--Mais dans cinq ou six jours au plus tard.
+
+--Et quand se marie-t-il?
+
+--Aussitôt l'arrivée de M. et de Mme de Saint-Méran.
+
+--Amenez-le-moi donc quand il sera à Paris. Quoique vous prétendiez que
+je ne l'aime pas, je vous déclare que je serai heureux de le voir.
+
+--Bien, vos ordres seront exécutés, seigneur.
+
+--Au revoir!
+
+--À samedi, en tout cas, bien sûr, n'est-ce pas?
+
+--Comment donc! c'est parole donnée.»
+
+Le comte suivit des yeux Albert en le saluant de la main. Puis, quand
+il fut remonté dans son phaéton, il se retourna, et trouvant Bertuccio
+derrière lui:
+
+«Eh bien? demanda-t-il.
+
+--Elle est allée au Palais, répondit l'intendant.
+
+--Elle y est restée longtemps?
+
+--Une heure et demie.
+
+--Et elle est rentrée chez elle?
+
+--Directement.
+
+--Eh bien, mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte, si j'ai maintenant
+un conseil à vous donner, c'est d'aller voir en Normandie si vous ne
+trouverez pas cette petite terre dont je vous ai parlée.»
+
+Bertuccio salua, et, comme ses désirs étaient en parfaite harmonie avec
+l'ordre qu'il avait reçu, il partit le soir même.
+
+
+
+
+LXIX
+
+Les informations.
+
+
+M. de Villefort tint parole à Mme Danglars, et surtout à lui-même, en
+cherchant à savoir de quelle façon M. le comte de Monte-Cristo avait pu
+apprendre l'histoire de la maison d'Auteuil.
+
+Il écrivit le même jour à un certain M. de Boville, qui, après avoir été
+autrefois inspecteur des prisons, avait été attaché, dans un grade
+supérieur, à la police de sûreté, pour avoir les renseignements qu'il
+désirait, et celui-ci demanda deux jours pour savoir au juste près de
+qui l'on pourrait se renseigner.
+
+Les deux jours expirés, M. de Villefort reçut la note suivante:
+
+«La personne que l'on appelle M. le comte de Monte-Cristo est connue
+particulièrement de Lord Wilmore, riche étranger, que l'on voit
+quelquefois à Paris et qui s'y trouve en ce moment; il est connu
+également de l'abbé Busoni, prêtre sicilien d'une grande réputation en
+Orient, où il a fait beaucoup de bonnes oeuvres.»
+
+M. de Villefort répondit par un ordre de prendre sur ces deux étrangers
+les informations les plus promptes et les plus précises; le lendemain
+soir, ses ordres étaient exécutés, et voici les renseignements qu'il
+recevait:
+
+L'abbé, qui n'était que pour un mois à Paris, habitait, derrière
+Saint-Sulpice, une petite maison composée d'un seul étage au-dessus d'un
+rez-de-chaussée; quatre pièces, deux pièces en haut et deux pièces en
+bas, formaient tout le logement, dont il était l'unique locataire.
+
+Les deux pièces d'en bas se composaient d'une salle à manger avec table,
+deux chaises et buffet en noyer, et d'un salon boisé peint en blanc,
+sans ornements, sans tapis et sans pendule. On voyait que, pour
+lui-même, l'abbé se bornait aux objets de stricte nécessité.
+
+Il est vrai que l'abbé habitait de préférence le salon du premier. Ce
+salon, tout meublé de livres de théologie et de parchemins, au milieu
+desquels on le voyait s'ensevelir, disait son valet de chambre, pendant
+des mois entiers, était en réalité moins un salon qu'une bibliothèque.
+
+Ce valet regardait les visiteurs au travers d'une sorte de guichet, et
+lorsque leur figure lui était inconnue ou ne lui plaisait pas, il
+répondait que M. l'abbé n'était point à Paris, ce dont beaucoup se
+contentaient, sachant que l'abbé voyageait souvent et restait
+quelquefois fort longtemps en voyage.
+
+Au reste, qu'il fût au logis ou qu'il n'y fût pas, qu'il se trouvât à
+Paris ou au Caire, l'abbé donnait toujours, et le guichet servait de
+tour aux aumônes que le valet distribuait incessamment au nom de son
+maître.
+
+L'autre chambre, située près de la bibliothèque, était une chambre à
+coucher. Un lit sans rideaux, quatre fauteuils et un canapé de velours
+d'Utrecht jaune formaient, avec un prie-Dieu, tout son ameublement.
+
+Quant à Lord Wilmore, il demeurait rue Fontaine-Saint-Georges. C'était
+un de ces Anglais touristes qui mangent toute leur fortune en voyages.
+Il louait en garni l'appartement qu'il habitait dans lequel il venait
+passer seulement deux ou trois heures par jour, et où il ne couchait que
+rarement. Une de ses manies était de ne vouloir pas absolument parler la
+langue française, qu'il écrivait cependant, assurait-on, avec une assez
+grande pureté.
+
+Le lendemain du jour où ces précieux renseignements étaient parvenus à
+M. le procureur du roi, un homme, qui descendait de voiture au coin de
+la rue Férou, vint frapper à une porte peinte en vert olive et demanda
+l'abbé Busoni.
+
+«M. l'abbé est sorti dès le matin, répondit le valet.
+
+--Je pourrais ne pas me contenter de cette réponse, dit le visiteur, car
+je viens de la part d'une personne pour laquelle on est toujours chez
+soi. Mais veuillez remettre à l'abbé Busoni....
+
+--Je vous ai déjà dit qu'il n'y était pas, répéta le valet.
+
+--Alors quand il sera rentré, remettez-lui cette carte et ce papier
+cacheté. Ce soir, à huit heures M. l'abbé sera-t-il chez lui?
+
+--Oh! sans faute, monsieur, à moins que M. l'abbé ne travaille, et alors
+c'est comme s'il était sorti.
+
+--Je reviendrai donc ce soir à l'heure convenue», reprit le visiteur.
+
+Et il se retira.
+
+En effet, à l'heure indiquée, le même homme revint dans la même voiture,
+qui cette fois, au lieu de s'arrêter au coin de la rue Férou, s'arrêta
+devant la porte verte. Il frappa, on lui ouvrit, et il entra.
+
+Aux signes de respect dont le valet fut prodigue envers lui, il comprit
+que sa lettre avait fait l'effet désiré.
+
+«M. l'abbé est chez lui? demanda-t-il.
+
+--Oui, il travaille dans sa bibliothèque; mais il attend monsieur»,
+répondit le serviteur.
+
+L'étranger monta un escalier assez rude, et, devant une table dont la
+superficie était inondée de la lumière que concentrait un vaste
+abat-jour, tandis que le reste de l'appartement était dans l'ombre, il
+aperçut l'abbé, en habit ecclésiastique, la tête couverte de ces
+coqueluchons sous lesquels s'ensevelissait le crâne des savants en _us_
+du Moyen Âge.
+
+«C'est à monsieur Busoni que j'ai l'honneur de parler? demanda le
+visiteur.
+
+--Oui, monsieur, répondit l'abbé, et vous êtes la personne que M. de
+Boville, ancien intendant des prisons, m'envoie de la part de M. le
+préfet de Police?
+
+--Justement, monsieur.
+
+--Un des agents préposés à la sûreté de Paris?
+
+--Oui, monsieur», répondit l'étranger avec une espèce d'hésitation, et
+surtout un peu de rougeur.
+
+L'abbé rajusta les grandes lunettes qui lui couvraient non seulement les
+yeux, mais encore les tempes, et, se rasseyant, fit signe au visiteur de
+s'asseoir à son tour.
+
+«Je vous écoute, monsieur, dit l'abbé avec un accent italien des plus
+prononcés.
+
+--La mission dont je me suis chargé, monsieur, reprit le visiteur en
+pesant chacune de ses paroles comme si elles avaient peine à sortir, est
+une mission de confiance pour celui qui la remplit et pour celui près
+duquel on la remplit.
+
+L'abbé s'inclina.
+
+«Oui, reprit l'étranger, votre probité, monsieur l'abbé, est si connue
+de M. le préfet de Police, qu'il veut savoir de vous, comme magistrat,
+une chose qui intéresse cette sûreté publique au nom de laquelle je vous
+suis député. Nous espérons donc, monsieur l'abbé, qu'il n'y aura ni
+liens d'amitié ni considération humaine qui puissent vous engager à
+déguiser la vérité à la justice.
+
+--Pourvu, monsieur, que les choses qu'il vous importe de savoir ne
+touchent en rien aux scrupules de ma conscience. Je suis prêtre,
+monsieur, et les secrets de la confession, par exemple, doivent rester
+entre moi et la justice de Dieu, et non entre moi et la justice humaine.
+
+--Oh! soyez tranquille, monsieur l'abbé, dit l'étranger, dans tous les
+cas nous mettrons votre conscience à couvert.»
+
+À ces mots l'abbé, en pesant de son côté sur l'abat-jour, leva ce même
+abat-jour du côté opposé, de sorte que, tout en éclairant en plein le
+visage de l'étranger, le sien restait toujours dans l'ombre.
+
+«Pardon, monsieur l'abbé, dit l'envoyé de M. le préfet de Police, mais
+cette lumière me fatigue horriblement la vue.»
+
+L'abbé baissa le carton vert.
+
+«Maintenant, monsieur, je vous écoute, parlez.
+
+--J'arrive au fait. Vous connaissez M. le comte de Monte-Cristo?
+
+--Vous voulez parler de M. Zaccone, je présume?
+
+--Zaccone!... Ne s'appelle-t-il donc pas Monte-Cristo!
+
+--Monte-Cristo est un nom de terre, ou plutôt un nom de rocher, et non
+pas un nom de famille.
+
+--Eh bien, soit; ne discutons pas sur les mots, et puisque M. de
+Monte-Cristo et M. Zaccone c'est le même homme....
+
+--Absolument le même.
+
+--Parlons de M. Zaccone.
+
+--Soit.
+
+--Je vous demandais si vous le connaissiez?
+
+--Beaucoup.
+
+--Qu'est-il?
+
+--C'est le fils d'un riche armateur de Malte.
+
+--Oui, je le sais bien, c'est ce qu'on dit; mais, comme vous le
+comprenez, la police ne peut pas se contenter d'un _on-dit_.
+
+--Cependant, reprit l'abbé avec un sourire tout affable, quand cet
+_on-dit_ est la vérité, il faut bien que tout le monde s'en contente, et
+que la police fasse comme tout le monde.
+
+--Mais vous êtes sûr de ce que vous dites?
+
+--Comment! si j'en suis sûr!
+
+--Remarquez, monsieur, que je ne suspecte en aucune façon votre bonne
+foi. Je vous dis: Êtes-vous sûr?
+
+--Écoutez, j'ai connu M. Zaccone le père.
+
+--Ah! ah!
+
+--Oui, et tout enfant j'ai joué dix fois avec son fils dans leurs
+chantiers de construction.
+
+--Mais cependant ce titre de comte?
+
+--Vous savez, cela s'achète.
+
+--En Italie?
+
+--Partout.
+
+--Mais ces richesses qui sont immenses à ce qu'on dit toujours....
+
+--Oh! quant à cela, répondit l'abbé, immenses c'est le mot.
+
+--Combien croyez-vous qu'il possède, vous qui le connaissez?
+
+--Oh! il a bien cent cinquante à deux cent mille livres de rente.
+
+--Ah! voilà qui est raisonnable, dit le visiteur, mais on parle de
+trois, de quatre millions!
+
+--Deux cent mille livres de rente, monsieur, font juste quatre millions
+de capital.
+
+--Mais on parlait de trois à quatre millions de rente!
+
+--Oh! cela n'est pas croyable.
+
+--Et vous connaissez son île de Monte-Cristo?
+
+--Certainement; tout homme qui est venu de Palerme, de Naples ou de Rome
+en France, par mer, la connaît, puisqu'il est passé à côté d'elle et l'a
+vue en passant.
+
+--C'est un séjour enchanteur, à ce que l'on assure.
+
+--C'est un rocher.
+
+--Et pourquoi donc le comte a-t-il acheté un rocher?
+
+--Justement pour être comte. En Italie, pour être comte, on a encore
+besoin d'un comté.
+
+--Vous avez sans doute entendu parler des aventures de jeunesse de M.
+Zaccone.
+
+--Le père?
+
+--Non, le fils.
+
+--Ah! voici où commencent mes incertitudes, car voici où j'ai perdu mon
+jeune camarade de vue.
+
+--Il a fait la guerre?
+
+--Je crois qu'il a servi.
+
+--Dans quelle arme?
+
+--Dans la marine.
+
+--Voyons, vous n'êtes pas son confesseur?
+
+--Non, monsieur; je le crois luthérien.
+
+--Comment, luthérien?
+
+--Je dis que je crois; je n'affirme pas. D'ailleurs, je croyais la
+liberté des cultes établie en France.
+
+--Sans doute, aussi n'est-ce point de ses croyances que nous nous
+occupons en ce moment, c'est de ses actions; au nom de M. le préfet de
+Police, je vous somme de dire ce que vous savez.
+
+--Il passe pour un homme fort charitable. Notre saint-père le pape l'a
+fait chevalier du Christ, faveur qu'il n'accorde guère qu'aux princes,
+pour les services éminents qu'il a rendus aux chrétiens d'Orient; il a
+cinq ou six grands cordons conquis par des services rendus ainsi aux
+princes ou aux États.
+
+--Et il les porte?
+
+--Non, mais il en est fier, il dit qu'il aime mieux les récompenses
+accordées aux bienfaiteurs de l'humanité que celles accordées aux
+destructeurs des hommes.
+
+--C'est donc un quaker que cet homme-là?
+
+--Justement, c'est un quaker, moins le grand chapeau et l'habit marron,
+bien entendu.
+
+--Lui connaît-on des amis?
+
+--Oui, car il a pour amis tous ceux qui le connaissent.
+
+--Mais enfin, il a bien quelque ennemi?
+
+--Un seul.
+
+--Comment le nommez-vous?
+
+--Lord Wilmore.
+
+--Où est-il?
+
+--À Paris dans ce moment même.
+
+--Et il peut me donner des renseignements?
+
+--Précieux. Il était dans l'Inde en même temps que Zaccone.
+
+--Savez-vous où il demeure?
+
+--Quelque part dans la Chaussée-d'Antin; mais j'ignore la rue et le
+numéro.
+
+--Vous êtes mal avec cet Anglais?
+
+--J'aime Zaccone et lui le déteste; nous sommes en froid à cause de
+cela.
+
+--Monsieur l'abbé, pensez-vous que le comte de Monte-Cristo soit jamais
+venu en France avant le voyage qu'il vient de faire à Paris?
+
+--Ah! pour cela, je puis vous répondre pertinemment. Non, monsieur, il
+n'y est jamais venu, puisqu'il s'est adressé à moi, il y a six mois,
+pour avoir les renseignements qu'il désirait. De mon côté, comme
+j'ignorais à quelle époque je serais moi-même de retour à Paris, je lui
+ai adressé M. Cavalcanti.
+
+--Andrea?
+
+--Non; Bartolomeo, le père.
+
+--Très bien, monsieur; je n'ai plus à vous demander qu'une chose, et je
+vous somme, au nom de l'honneur, de l'humanité et de la religion, de me
+répondre sans détour.
+
+--Dites, monsieur.
+
+--Savez-vous dans quel but M. le comte de Monte-Cristo a acheté une
+maison à Auteuil?
+
+--Certainement, car il me l'a dit.
+
+--Dans quel but, monsieur?
+
+--Dans celui d'en faire un hospice d'aliénés dans le style de celui
+fondé par le baron de Pisani, à Palerme. Connaissez-vous cet hospice?
+
+--De réputation, oui, monsieur.
+
+--C'est une institution magnifique.»
+
+Et là-dessus, l'abbé salua l'étranger en homme qui désire faire
+comprendre qu'il ne serait pas fâché de se remettre au travail
+interrompu. Le visiteur, soit qu'il comprît le désir de l'abbé, soit
+qu'il fût au bout de ses questions, se leva à son tour.
+
+L'abbé le reconduisit jusqu'à la porte.
+
+«Vous faites de riches aumônes, dit le visiteur, et quoiqu'on vous dise
+riche, j'oserai vous offrir, quelque chose pour vos pauvres; de votre
+côté, daignerez-vous accepter mon offrande?
+
+--Merci, monsieur, il n'y a qu'une seule chose dont je sois jaloux au
+monde, c'est que le bien que je fais vienne de moi.
+
+--Mais cependant....
+
+--C'est une résolution invariable. Mais cherchez, monsieur, et vous
+trouverez: hélas! sur le chemin de chaque homme riche, il y a bien des
+misères à coudoyer!»
+
+L'abbé salua une dernière fois en ouvrant la porte; l'étranger salua à
+son tour et sortit.
+
+La voiture le conduisit droit chez M. de Villefort.
+
+Une heure après, la voiture sortit de nouveau, et cette fois se dirigea
+vers la rue Fontaine-Saint-Georges. Au n°5, elle s'arrêta. C'était là
+que demeurait Lord Wilmore.
+
+L'étranger avait écrit à Lord Wilmore pour lui demander un rendez-vous
+que celui-ci avait fixé à dix heures. Aussi, comme l'envoyé de M. le
+préfet de Police arriva à dix heures moins dix minutes, lui fut-il
+répondu que Lord Wilmore, qui était l'exactitude et la ponctualité en
+personne, n'était pas encore rentré, mais qu'il rentrerait pour sûr à
+dix heures sonnantes.
+
+Le visiteur attendit dans le salon. Ce salon n'avait rien de remarquable
+et était comme tous les salons d'hôtel garni.
+
+Une cheminée avec deux vases de Sèvres modernes, une pendule avec un
+Amour tendant son arc, une glace en deux morceaux; de chaque côté de
+cette glace une gravure représentant, l'une Homère portant son guide,
+l'autre Bélisaire demandant l'aumône, un papier gris sur gris, un meuble
+en drap rouge imprimé de noir: tel était le salon de Lord Wilmore.
+
+Il était éclairé par des globes de verre dépoli qui ne répandaient
+qu'une faible lumière, laquelle semblait ménagée exprès pour les yeux
+fatigués de l'envoyé de M. le préfet de Police.
+
+Au bout de dix minutes d'attente, la pendule sonna dix heures; au
+cinquième coup, la porte s'ouvrit, et Lord Wilmore parut.
+
+Lord Wilmore était un homme plutôt grand que petit, avec des favoris
+rares et roux, le teint blanc et les cheveux blonds grisonnants. Il
+était vêtu avec toute l'excentricité anglaise, c'est-à-dire qu'il
+portait un habit bleu à boutons d'or et haut collet piqué, comme on les
+portait en 1811: un gilet de casimir blanc et un pantalon de nankin de
+trois pouces trop court, mais que des sous-pieds de même étoffe
+empêchaient de remonter jusqu'aux genoux.
+
+Son premier mot en entrant fut:
+
+«Vous savez, monsieur, que je ne parle pas français.
+
+--Je sais, du moins, que vous n'aimez pas à parler notre langue,
+répondit l'envoyé de M. le préfet de Police.
+
+--Mais vous pouvez la parler, vous, reprit Lord Wilmore, car, si je ne
+la parle pas, je la comprends.
+
+--Et moi, reprit le visiteur en changeant d'idiome, je parle assez
+facilement l'anglais pour soutenir la conversation dans cette langue. Ne
+vous gênez donc pas, monsieur.
+
+--Hao!» fit Lord Wilmore avec cette intonation qui n'appartient qu'aux
+naturels les plus purs de la Grande-Bretagne.
+
+L'envoyé du préfet de Police présenta à Lord Wilmore sa lettre
+d'introduction. Celui-ci la lut avec un flegme tout anglican; puis,
+lorsqu'il eut terminé sa lecture:
+
+«Je comprends, dit-il en anglais; je comprends très bien.»
+
+Alors commencèrent les interrogations.
+
+Elles furent à peu près les mêmes que celles qui avaient été adressées à
+l'abbé Busoni. Mais comme Lord Wilmore, en sa qualité d'ennemi du comte
+de Monte-Cristo, n'y mettait pas la même retenue que l'abbé, elles
+furent beaucoup plus étendues; il raconta la jeunesse de Monte-Cristo,
+qui, selon lui, était, à l'âge de dix ans, entré au service d'un de ces
+petits souverains de l'Inde qui font la guerre aux Anglais; c'est là
+qu'il l'avait, lui Wilmore, rencontré pour la première fois, et qu'ils
+avaient combattu l'un contre l'autre. Dans cette guerre, Zaccone avait
+été fait prisonnier, avait été envoyé en Angleterre, mis sur les
+pontons, d'où il s'était enfui à la nage. Alors avaient commencé ses
+voyages, ses duels, ses passions; alors était arrivée l'insurrection de
+Grèce, il avait servi dans les rangs des Grecs. Tandis qu'il était à
+leur service, il avait découvert une mine d'argent dans les montagnes de
+la Thessalie, mais il s'était bien gardé de parler de cette découverte à
+personne. Après Navarin, et lorsque le gouvernement grec fut consolidé,
+il demanda au roi Othon un privilège d'exploitation pour cette mine, ce
+privilège lui fut accordé. De là cette fortune immense qui pouvait,
+selon Lord Wilmore monter à un ou deux millions de revenu, fortune qui
+néanmoins, pouvait tarir tout à coup, si la mine elle-même tarissait.
+
+«Mais, demanda le visiteur, savez-vous pourquoi il est venu en France?
+
+--Il veut spéculer sur les chemins de fer, dit Lord Wilmore; et puis,
+comme il est chimiste habile et physicien non moins distingué, il a
+découvert un nouveau télégraphe dont il poursuit l'application.
+
+--Combien dépense-t-il à peu près par an? demanda l'envoyé de M. le
+préfet de Police.
+
+--Oh! cinq ou six cent mille francs, tout au plus, dit Lord Wilmore; il
+est avare.»
+
+Il était évident que la haine faisait parler l'Anglais, et que, ne
+sachant quelle chose reprocher au comte, il lui reprochait son avarice.
+
+«Savez-vous quelque chose de sa maison d'Auteuil?
+
+--Oui, certainement.
+
+--Eh bien, qu'en savez-vous?
+
+--Vous demandez dans quel but il l'a achetée?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, le comte est un spéculateur qui se ruinera certainement en
+essais et en utopies: il prétend qu'il y a à Auteuil, dans les environs
+de la maison qu'il vient d'acquérir, un courant d'eau minérale qui peut
+rivaliser avec les eaux de Bagnères, de Luchon et de Cauterets. Il veut
+faire de son acquisition un _badhaus_ comme disent les Allemands. Il a
+déjà deux ou trois fois retourné tout son jardin pour retrouver le
+fameux cours d'eau; et comme il n'a pas pu le découvrir, vous allez le
+voir, d'ici à peu de temps, acheter les maisons qui environnent la
+sienne. Or, comme je lui en veux, j'espère que dans son chemin de fer,
+dans son télégraphe électrique ou dans son exploitation de bains, il va
+se ruiner; je le suis pour jouir de sa déconfiture, qui ne peut manquer
+d'arriver un jour ou l'autre.
+
+--Et pourquoi lui en voulez-vous? demanda le visiteur.
+
+--Je lui en veux, répondit Lord Wilmore, parce qu'en passant en
+Angleterre il a séduit la femme d'un de mes amis.
+
+--Mais si vous lui en voulez, pourquoi ne cherchez-vous pas à vous
+venger de lui?
+
+--Je me suis déjà battu trois fois avec le comte, dit l'Anglais: la
+première fois au pistolet; la seconde à l'épée; la troisième à
+l'espadon.
+
+--Et le résultat de ces duels a été?
+
+--La première fois, il m'a cassé le bras; la seconde fois, il m'a
+traversé le poumon; et la troisième, il m'a fait cette blessure.»
+
+L'Anglais rabattit un col de chemise qui lui montait jusqu'aux oreilles,
+et montra une cicatrice dont la rougeur indiquait la date peu ancienne.
+
+«De sorte que je lui en veux beaucoup, répéta l'Anglais, et qu'il ne
+mourra, bien sûr, que de ma main.
+
+--Mais, dit l'envoyé de la préfecture, vous ne prenez pas le chemin de
+le tuer, ce me semble.
+
+--Hao! fit l'Anglais, tous les jours je vais au tir, et tous les deux
+jours Grisier vient chez moi.»
+
+C'était ce que voulait savoir le visiteur, ou plutôt c'était tout ce que
+paraissait savoir l'Anglais. L'agent se leva donc, et après avoir salué
+Lord Wilmore, qui lui répondit avec la raideur et la politesse
+anglaises, il se retira.
+
+De son côté, Lord Wilmore, après avoir entendu se refermer sur lui la
+porte de la rue, rentra dans sa chambre à coucher, où, en un tour de
+main, il perdit ses cheveux blonds, ses favoris roux, sa fausse mâchoire
+et sa cicatrice pour retrouver les cheveux noirs, le teint mat et les
+dents de perles du comte de Monte-Cristo.
+
+Il est vrai que, de son côté, ce fut M. de Villefort, et non l'envoyé de
+M. le préfet de Police, qui rentra chez M. de Villefort.
+
+Le procureur du roi était un peu tranquillisé par cette double visite,
+qui, au reste, ne lui avait rien appris de rassurant, mais qui ne lui
+avait rien appris non plus d'inquiétant. Il en résulta que, pour la
+première fois depuis le dîner d'Auteuil, il dormit la nuit suivante avec
+quelque tranquillité.
+
+
+
+
+LXX
+
+Le bal.
+
+
+On en était arrivé aux plus chaudes journées de juillet, lorsque vint se
+présenter à son tour, dans l'ordre des temps, ce samedi où devait avoir
+lieu le bal de M. de Morcerf.
+
+Il était dix heures du soir: les grands arbres du jardin de l'hôtel du
+comte se détachaient en vigueur sur un ciel où glissaient, découvrant,
+une tenture d'azur parsemée d'étoiles d'or, les dernières vapeurs d'un
+orage qui avait grondé menaçant toute la journée.
+
+Dans les salles du rez-de-chaussée, on entendait bruire la musique et
+tourbillonner la valse et le galop tandis que des bandes éclatantes de
+lumière passaient tranchantes à travers les ouvertures des persiennes.
+
+Le jardin était livré en ce moment à une dizaine de serviteurs, à qui la
+maîtresse de maison, rassurée par le temps qui se rassérénait de plus en
+plus, venait de donner l'ordre de dresser le souper.
+
+Jusque-là on avait hésité si l'on souperait dans la salle à manger ou
+sous une longue tente de coutil dressée sur la pelouse. Ce beau ciel
+bleu, tout parsemé d'étoiles, venait de décider le procès en faveur de
+la tente et de la pelouse.
+
+On illuminait les allées du jardin avec les lanternes de couleur, comme
+c'est l'habitude en Italie, et l'on surchargeait de bougies et de
+fleurs la table du souper, comme c'est l'usage dans tous les pays où
+l'on comprend un peu ce luxe de la table, le plus rare de tous les
+luxes, quand on veut le rencontrer complet.
+
+Au moment où la comtesse de Morcerf rentrait dans ses salons, après
+avoir donné ses derniers ordres, les salons commençaient à se remplir
+d'invités qu'attirait la charmante hospitalité de la comtesse, bien plus
+que la position distinguée du comte; car on était sûr d'avance que cette
+fête offrirait, grâce au bon goût de Mercédès, quelques détails dignes
+d'être racontés ou copiés au besoin.
+
+Mme Danglars, à qui les événements que nous avons racontés avaient
+inspiré une profonde inquiétude, hésitait à aller chez Mme de Morcerf,
+lorsque dans la matinée sa voiture avait croisé celle de Villefort.
+Villefort lui avait fait un signe, les deux voitures s'étaient
+rapprochées, et à travers les portières:
+
+«Vous allez chez Mme de Morcerf, n'est-ce pas? avait demandé le
+procureur du roi.
+
+--Non, avait répondu Mme Danglars, je suis trop souffrante.
+
+--Vous avez tort, reprit Villefort avec un regard significatif; il
+serait important que l'on vous y vît.
+
+--Ah! croyez-vous? demanda la baronne.
+
+--Je le crois.
+
+--En ce cas, j'irai.»
+
+Et les deux voitures avaient repris leur course divergente. Mme
+Danglars était donc venue, non seulement belle de sa propre beauté, mais
+encore éblouissante de luxe; elle entrait par une porte au moment où
+Mercédès entrait par l'autre.
+
+La comtesse détacha Albert au-devant de Mme Danglars; Albert s'avança,
+fit à la baronne, sur sa toilette, les compliments mérités, et lui prit
+le bras pour la conduire à la place qu'il lui plairait de choisir.
+
+Albert regarda autour de lui.
+
+«Vous cherchez ma fille? dit en souriant la baronne.
+
+--Je l'avoue, dit Albert; auriez-vous eu la cruauté de ne pas nous
+l'amener?»
+
+--Rassurez-vous, elle a rencontré Mlle de Villefort et a pris son bras;
+tenez, les voici qui nous suivent toutes les deux en robes blanches,
+l'une avec un bouquet de camélias, l'autre avec un bouquet de myosotis;
+mais dites-moi donc?...
+
+--Que cherchez-vous à votre tour? demanda Albert en souriant.
+
+--Est-ce que vous n'aurez pas ce soir le comte de Monte-Cristo?
+
+--Dix-sept! répondit Albert.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire que cela va bien, reprit le vicomte en riant, et que vous
+êtes la dix-septième personne qui me fait la même question; il va bien
+le comte!... je lui en fais mon compliment....
+
+--Et répondez-vous à tout le monde comme à moi?
+
+--Ah! c'est vrai, je ne vous ai pas répondu; rassurez-vous, madame, nous
+aurons l'homme à la mode, nous sommes des privilégiés.
+
+--Étiez-vous hier à l'Opéra?
+
+--Non.
+
+--Il y était, lui.
+
+--Ah! vraiment! Et l'_excentric man_ a-t-il fait quelque nouvelle
+originalité?
+
+--Peut-il se montrer sans cela? Elssler dansait dans le _Diable
+boiteux_; la princesse grecque était dans le ravissement. Après la
+cachucha, il a passé une bague magnifique dans la queue du bouquet, et
+l'a jeté à la charmante danseuse, qui au troisième acte a reparu, pour
+lui faire honneur, avec sa bague au doigt. Et sa princesse grecque,
+l'aurez-vous?
+
+--Non, il faut que vous vous en priviez; sa position dans la maison du
+comte n'est pas assez fixée.
+
+--Tenez, laissez-moi ici et allez saluer Mme de Villefort, dit la
+baronne: je vois qu'elle meurt d'envie de vous parler.»
+
+Albert salua Mme Danglars et s'avança vers Mme de Villefort, qui ouvrit
+la bouche à mesure qu'il approchait.
+
+«Je parie, dit Albert en l'interrompant, que je sais ce que vous allez
+me dire?
+
+--Ah! par exemple! dit Mme de Villefort.
+
+--Si je devine juste, me l'avouerez-vous?
+
+--Oui.
+
+--D'honneur?
+
+--D'honneur.
+
+--Vous alliez me demander si le comte de Monte-Cristo était arrivé ou
+allait venir?
+
+--Pas du tout. Ce n'est pas de lui que je m'occupe en ce moment.
+J'allais vous demander si vous aviez reçu des nouvelles de M. Franz.
+
+--Oui, hier.
+
+--Que vous disait-il?
+
+--Qu'il partait en même temps que sa lettre.
+
+--Bien! Maintenant, le comte?
+
+--Le comte viendra, soyez tranquille.
+
+--Vous savez qu'il a un autre nom que Monte-Cristo?
+
+--Non, je ne savais pas.
+
+--Monte-Cristo est un nom d'île, et il a un nom de famille.
+
+--Je ne l'ai jamais entendu prononcer.
+
+--Eh bien, je suis plus avancée que vous; il s'appelle Zaccone.
+
+--C'est possible.
+
+--Il est Maltais.
+
+--C'est possible encore.
+
+--Fils d'un armateur.
+
+--Oh! mais, en vérité, vous devriez raconter ces choses-là tout haut,
+vous auriez le plus grand succès.
+
+--Il a servi dans l'Inde, exploite une mine d'argent en Thessalie, et
+vient à Paris pour faire un établissement d'eaux minérales à Auteuil.
+
+--Eh bien, à la bonne heure, dit Morcerf, voilà des nouvelles! Me
+permettez-vous de les répéter?
+
+--Oui, mais petit à petit, une à une, sans dire qu'elles viennent de
+moi.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que c'est presque un secret surpris.
+
+--À qui?
+
+--À la police.
+
+--Alors ces nouvelles se débitaient....
+
+--Hier soir, chez le préfet. Paris s'est ému, vous le comprenez bien, à
+la vue de ce luxe inusité, et la police a pris des informations.
+
+--Bien! il ne manquait plus que d'arrêter le comte comme vagabond, sous
+prétexte qu'il est trop riche.
+
+--Ma foi, c'est ce qui aurait bien pu lui arriver si les renseignements
+n'avaient pas été si favorables.
+
+--Pauvre comte, et se doute-t-il du péril qu'il a couru?
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Alors, c'est charité que de l'en avertir. À son arrivée je n'y
+manquerai pas.»
+
+En ce moment un beau jeune homme aux yeux vifs, aux cheveux noirs, à la
+moustache luisante, vint saluer respectueusement Mme de Villefort.
+Albert lui tendit la main.
+
+«Madame, dit Albert, j'ai l'honneur de vous présenter M. Maximilien
+Morrel, capitaine aux spahis, l'un de nos bons et surtout de nos braves
+officiers.
+
+--J'ai déjà eu le plaisir de rencontrer monsieur à Auteuil, chez M. le
+comte de Monte-Cristo», répondit Mme de Villefort en se détournant avec
+une froideur marquée.
+
+Cette réponse, et surtout le ton dont elle était faite, serrèrent le
+coeur du pauvre Morrel; mais une compensation lui était ménagée: en se
+retournant, il vit à l'encoignure de la porte une belle et blanche
+figure dont les yeux dilatés et sans expression apparente s'attachaient
+sur lui, tandis que le bouquet de myosotis montait lentement à ses
+lèvres.
+
+Ce salut fut si bien compris que Morrel, avec la même expression de
+regard, approcha à son tour son mouchoir de sa bouche; et les deux
+statues vivantes dont le coeur battait si rapidement sous le marbre
+apparent de leur visage, séparées l'une de l'autre par toute la largeur
+de la salle, s'oublièrent un instant, ou plutôt un instant oublièrent
+tout le monde dans cette muette contemplation.
+
+Elles eussent pu rester plus longtemps ainsi perdues l'une dans l'autre,
+sans que personne remarquât leur oubli de toutes choses: le comte de
+Monte-Cristo venait d'entrer.
+
+Nous l'avons déjà dit, le comte, soit prestige factice, soit prestige
+naturel, attirait l'attention partout où il se présentait; ce n'était
+pas son habit noir, irréprochable il est vrai dans sa coupe, mais simple
+et sans décorations; ce n'était pas son gilet blanc sans aucune
+broderie; ce n'était pas son pantalon emboîtant un pied de la forme la
+plus délicate, qui attiraient l'attention: c'étaient son teint mat, ses
+cheveux noirs ondés, c'était son visage calme et pur, c'était son oeil
+profond et mélancolique, c'était enfin sa bouche dessinée avec une
+finesse merveilleuse, et qui prenait si facilement l'expression d'un
+haut dédain, qui faisaient que tous les yeux se fixaient sur lui.
+
+Il pouvait y avoir des hommes plus beaux, mais il n'y en avait certes
+pas de plus _significatifs_, qu'on nous passe cette expression: tout
+dans le comte voulait dire quelque chose et avait sa valeur; car
+l'habitude de la pensée utile avait donné à ses traits, à l'expression
+de son visage et au plus insignifiant de ses gestes une souplesse et une
+fermeté incomparables.
+
+Et puis notre monde parisien est si étrange, qu'il n'eût peut-être point
+fait attention à tout cela, s'il n'y eût eu sous tout cela une
+mystérieuse histoire dorée par une immense fortune.
+
+Quoi qu'il en soit, il s'avança, sous le poids des regards et à travers
+l'échange des petits saluts jusqu'à Mme de Morcerf, qui, debout devant
+la cheminée garnie de fleurs, l'avait vu apparaître dans une glace
+placée en face de la porte, et s'était préparée pour le recevoir.
+
+Elle se retourna donc vers lui avec un sourire composé au moment même où
+il s'inclinait devant elle.
+
+Sans doute elle crut que le comte allait lui parler; sans doute, de son
+côté, le comte crut qu'elle allait lui adresser la parole; mais des deux
+côtés ils restèrent muets, tant une banalité leur semblait sans doute
+indigne de tous deux; et, après un échange de saluts, Monte-Cristo se
+dirigea vers Albert, qui venait à lui la main ouverte.
+
+«Vous avez vu ma mère? demanda Albert.
+
+--Je viens d'avoir l'honneur de la saluer, dit le comte, mais je n'ai
+point aperçu votre père.
+
+--Tenez! il cause politique, là-bas, dans ce petit groupe de grandes
+célébrités.
+
+--En vérité, dit Monte-Cristo, ces messieurs que je vois là-bas sont des
+célébrités? je ne m'en serais pas douté! Et de quel genre? Il y a des
+célébrités de toute espèce, comme vous savez.
+
+--Il y a d'abord un savant, ce grand monsieur sec; il a découvert dans
+la campagne de Rome une espèce de lézard qui a une vertèbre de plus que
+les autres, et il est revenu faire part à l'Institut de cette
+découverte. La chose a été longtemps contestée: mais force est restée au
+grand monsieur sec. La vertèbre avait fait beaucoup de bruit dans le
+monde savant; le grand monsieur sec n'était que chevalier de la Légion
+d'honneur, on l'a nommé officier.
+
+--À la bonne heure! dit Monte-Cristo, voilà une croix qui me paraît
+sagement donnée; alors, s'il trouve une seconde vertèbre, on le fera
+commandeur?
+
+--C'est probable, dit Morcerf.
+
+--Et cet autre qui a eu la singulière idée de s'affubler d'un habit bleu
+brodé de vert, quel peut-il être?
+
+--Ce n'est pas lui qui a eu l'idée de s'affubler de cet habit: c'est la
+République, laquelle, comme vous le savez, était un peu artiste, et qui,
+voulant donner un uniforme aux académiciens, a prié David de leur
+dessiner un habit.
+
+--Ah! vraiment, dit Monte-Cristo; ainsi ce monsieur est académicien?
+
+--Depuis huit jours il fait partie de la docte assemblée.
+
+--Et quel est son mérite, sa spécialité?
+
+--Sa spécialité? Je crois qu'il enfonce des épingles dans la tête des
+lapins, qu'il fait manger de la garance aux poules et qu'il repousse
+avec des baleines la moelle épinière des chiens.
+
+--Et il est de l'Académie des sciences pour cela?
+
+--Non pas, de l'Académie française.
+
+--Mais qu'a donc à faire l'Académie française là-dedans?
+
+--Je vais vous dire, il paraît....
+
+--Que ses expériences ont fait faire un grand pas à la science, sans
+doute?
+
+--Non, mais qu'il écrit en fort bon style.
+
+--Cela doit, dit Monte-Cristo, flatter énormément l'amour-propre des
+lapins à qui il enfonce des épingles dans la tête, des poules dont il
+teint les os en rouge, et des chiens dont il repousse la moelle
+épinière.»
+
+Albert se mit à rire.
+
+«Et cet autre? demanda le comte.
+
+--Cet autre?
+
+--Oui, le troisième.
+
+--Ah! l'habit bleu barbeau?
+
+--Oui.
+
+--C'est un collègue du comte, qui vient de s'opposer le plus chaudement
+à ce que la Chambre des pairs ait un uniforme; il a eu un grand succès
+de tribune à ce propos-là; il était mal avec les gazettes libérales,
+mais sa noble opposition aux désirs de la cour vient de le raccommoder
+avec elles; on parle de le nommer ambassadeur.
+
+--Et quels sont ses titres à la pairie?
+
+--Il a fait deux ou trois opéras-comiques, pris quatre ou cinq actions
+au _Siècle_, et voté cinq ou six ans pour le ministère.
+
+--Bravo! vicomte, dit Monte-Cristo en riant, vous êtes un charmant
+cicérone; maintenant vous me rendrez un service, n'est-ce pas?
+
+--Lequel?
+
+--Vous ne me présenterez pas à ces messieurs, et s'ils demandent à
+m'être présentés, vous me préviendrez.»
+
+En ce moment le comte sentit qu'on lui posait la main sur le bras; il se
+retourna, c'était Danglars.
+
+«Ah! c'est vous, baron! dit-il.
+
+--Pourquoi m'appelez-vous baron? dit Danglars; vous savez bien que je ne
+tiens pas à mon titre. Ce n'est pas comme vous, vicomte; vous y tenez,
+n'est-ce pas, vous?».
+
+--Certainement, répondit Albert, attendu que si je n'étais pas vicomte,
+je ne serais plus rien, tandis que vous, vous pouvez sacrifier votre
+titre de baron, vous resterez encore millionnaire.
+
+--Ce qui me paraît le plus beau titre sous la royauté de Juillet, reprit
+Danglars.
+
+--Malheureusement, dit Monte-Cristo, on n'est pas millionnaire à vie
+comme on est baron, pair de France ou académicien; témoins les
+millionnaires Frank et Poulmann, de Francfort, qui viennent de faire
+banqueroute.
+
+--Vraiment? dit Danglars en pâlissant.
+
+--Ma foi, j'en ai reçu la nouvelle ce soir par un courrier; j'avais
+quelque chose comme un million chez eux; mais, averti à temps, j'en ai
+exigé le remboursement voici un mois à peu près.
+
+--Ah! mon Dieu! reprit Danglars; ils ont tiré sur moi pour deux cent
+mille francs.
+
+--Eh bien, vous voilà prévenu; leur signature vaut cinq pour cent.
+
+--Oui, mais je suis prévenu trop tard, dit Danglars, j'ai fait honneur à
+leur signature.
+
+--Bon! dit Monte-Cristo, voilà deux cent mille francs qui sont allés
+rejoindre....
+
+--Chut! dit Danglars; ne parlez donc pas de ces choses-là....»
+
+Puis, s'approchant de Monte-Cristo: «surtout devant M. Cavalcanti fils»,
+ajouta le banquier, qui, en prononçant ces mots, se tourna en souriant
+du côté du jeune homme.
+
+Morcerf avait quitté le comte pour aller parler à sa mère. Danglars le
+quitta pour saluer Cavalcanti fils. Monte-Cristo se trouva un instant
+seul.
+
+Cependant la chaleur commençait à devenir excessive.
+
+Les valets circulaient dans les salons avec des plateaux chargés de
+fruits et de glaces.
+
+Monte-Cristo essuya avec son mouchoir son visage mouillé de sueur; mais
+il se recula quand le plateau passa devant lui, et ne prit rien pour se
+rafraîchir.
+
+Mme de Morcerf ne perdait pas du regard Monte-Cristo. Elle vit passer le
+plateau sans qu'il y touchât; elle saisit même le mouvement par lequel
+il s'en éloigna.
+
+«Albert, dit-elle, avez-vous remarqué une chose?
+
+--Laquelle, ma mère?
+
+--C'est que le comte n'a jamais voulu accepter de dîner chez M. de
+Morcerf.
+
+--Oui, mais il a accepté de déjeuner chez moi, puisque c'est par ce
+déjeuner qu'il a fait son entrée dans le monde.
+
+--Chez vous n'est pas chez le comte, murmura Mercédès, et, depuis qu'il
+est ici, je l'examine.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, il n'a encore rien pris.
+
+--Le comte est très sobre.»
+
+Mercédès sourit tristement.
+
+«Rapprochez-vous de lui, dit-elle, et, au premier plateau qui passera,
+insistez.
+
+--Pourquoi cela, ma mère?
+
+--Faites-moi ce plaisir, Albert», dit Mercédès.
+
+Albert baisa la main de sa mère, et alla se placer près du comte.
+
+Un autre plateau passa chargé comme les précédents; elle vit Albert
+insister près du comte, prendre même une glace et la lui présenter, mais
+il refusa obstinément.
+
+Albert revint près de sa mère; la comtesse était très pâle.
+
+«Eh bien, dit-elle, vous voyez, il a refusé.
+
+--Oui; mais en quoi cela peut-il vous préoccuper?
+
+--Vous le savez, Albert, les femmes sont singulières. J'aurais vu avec
+plaisir le comte prendre quelque chose chez moi, ne fût-ce qu'un grain
+de grenade. Peut-être au reste ne s'accommode-t-il pas des coutumes
+françaises, peut-être a-t-il des préférences pour quelque chose.
+
+--Mon Dieu, non! je l'ai vu en Italie prendre de tout; sans doute qu'il
+est mal disposé ce soir.
+
+--Puis, dit la comtesse, ayant toujours habité des climats brillants,
+peut-être est-il moins sensible qu'un autre à la chaleur?
+
+--Je ne crois pas, car il se plaignait d'étouffer, demandait pourquoi,
+puisqu'on a déjà ouvert les fenêtres, on n'a pas aussi ouvert les
+jalousies.
+
+--En effet, dit Mercédès, c'est un moyen de m'assurer si cette
+abstinence est un parti pris.»
+
+Et elle sortit du salon.
+
+Un instant après, les persiennes s'ouvrirent, et l'on put, à travers
+les jasmins et les clématites qui garnissaient les fenêtres, voir tout
+le jardin illuminé avec les lanternes et le souper servi sous la tente.
+
+Danseurs et danseuses, joueurs et causeurs poussèrent un cri de joie:
+tous ces poumons altérés aspiraient avec délices l'air qui entrait à
+flots.
+
+Au même moment, Mercédès reparut, plus pâle qu'elle n'était sortie, mais
+avec cette fermeté de visage qui était remarquable chez elle dans
+certaines circonstances. Elle alla droit au groupe dont son mari formait
+le centre:
+
+«N'enchaînez pas ces messieurs ici, monsieur le comte, dit-elle, ils
+aimeront autant, s'ils ne jouent pas, respirer au jardin qu'étouffer
+ici.
+
+--Ah! madame, dit un vieux général fort galant, qui avait chanté:
+_Partons pour la Syrie_! en 1809, nous n'irons pas seuls au jardin.
+
+--Soit, dit Mercédès, je vais donc donner l'exemple.»
+
+Et se retournant vers Monte-Cristo:
+
+«Monsieur le comte, dit-elle, faites-moi l'honneur de m'offrir votre
+bras.»
+
+Le comte chancela presque à ces simples paroles; puis il regarda un
+moment Mercédès. Ce moment eut la rapidité de l'éclair, et cependant il
+parut à la comtesse qu'il durait un siècle, tant Monte-Cristo avait mis
+de pensées dans ce seul regard. Il offrit son bras à la comtesse; elle
+s'y appuya, ou, pour mieux dire, elle l'effleura de sa petite main, et
+tous deux descendirent un des escaliers du perron bordé de rhododendrons
+et de camélias. Derrière eux, et par l'autre escalier, s'élancèrent dans
+le jardin, avec de bruyantes exclamations de plaisir, une vingtaine de
+promeneurs.
+
+
+
+
+LXXI
+
+Le pain et le sel.
+
+
+Madame de Morcerf entra sous la voûte de feuillage avec son compagnon:
+cette voûte était une allée de tilleuls qui conduisait à une serre.
+
+«Il faisait trop chaud dans le salon, n'est-ce pas, monsieur le comte?
+dit-elle.
+
+--Oui madame; et votre idée de faire ouvrir les portes et les persiennes
+est une excellente idée.»
+
+En achevant ces mots, le comte s'aperçut que la main de Mercédès
+tremblait.
+
+«Mais vous, avec cette robe légère et sans autres préservatifs autour du
+cou que cette écharpe de gaze, vous aurez peut-être froid? dit-il.
+
+--Savez-vous où je vous mène? dit la comtesse, sans répondre à la
+question de Monte-Cristo.
+
+--Non, madame, répondit celui-ci; amis, vous le voyez, je ne fais pas de
+résistance.
+
+--À la serre, que vous voyez là, au bout de l'allée que nous suivons.»
+
+Le comte regarda Mercédès comme pour l'interroger; mais elle continua
+son chemin sans rien dire, et de son côté Monte-Cristo resta muet.
+
+On arriva dans le bâtiment, tout garni de fruits magnifiques qui, dès le
+commencement de juillet, atteignaient leur maturité sous cette
+température toujours calculée pour remplacer la chaleur du soleil, si
+souvent absente chez nous.
+
+La comtesse quitta le bras de Monte-Cristo, et alla cueillir à un cep
+une grappe de raisin muscat.
+
+«Tenez, monsieur le comte, dit-elle avec un sourire si triste que l'on
+eût pu voir poindre les larmes au bord de ses yeux, tenez, nos raisins
+de France ne sont point comparables, je le sais, à vos raisins de Sicile
+et de Chypre, mais vous serez indulgent pour notre pauvre soleil du
+Nord.»
+
+Le comte s'inclina, et fit un pas en arrière.
+
+«Vous me refusez? dit Mercédès d'une voix tremblante.
+
+--Madame, répondit Monte-Cristo, je vous prie bien humblement de
+m'excuser, mais je ne mange jamais de muscat.»
+
+Mercédès laissa tomber la grappe en soupirant. Une pêche magnifique
+pendait à un espalier voisin chauffé, comme le cep de vigne, par cette
+chaleur artificielle de la serre. Mercédès s'approcha du fruit velouté,
+et le cueillit.
+
+«Prenez cette pêche, alors», dit-elle.
+
+Mais le comte fit le même geste de refus.
+
+«Oh! encore! dit-elle avec un accent si douloureux qu'on sentait que cet
+accent étouffait un sanglot; en vérité, j'ai du malheur.»
+
+Un long silence suivit cette scène; la pêche, comme la grappe de raisin,
+avait roulé sur le sable.
+
+«Monsieur le comte, reprit enfin Mercédès en regardant Monte-Cristo d'un
+oeil suppliant, il y a une touchante coutume arabe qui fait amis
+éternellement ceux qui ont partagé le pain et le sel sous le même toit.
+
+--Je la connais, madame, répondit le comte; mais nous sommes en France
+et non en Arabie, et en France, il n'y a pas plus d'amitiés éternelles
+que de partage du sel et du pain.
+
+--Mais enfin, dit la comtesse palpitante et les yeux attachés sur les
+yeux de Monte-Cristo, dont elle ressaisit presque convulsivement le bras
+avec ses deux mains, nous sommes amis, n'est-ce pas?»
+
+Le sang afflua au coeur du comte, qui devint pâle comme la mort, puis,
+remontant du coeur à la gorge, il envahit ses joues et ses yeux nagèrent
+dans le vague pendant quelques secondes, comme ceux d'un homme frappé
+d'éblouissement.
+
+«Certainement que nous sommes amis, madame, répliqua-t-il; d'ailleurs,
+pourquoi ne le serions-nous pas?»
+
+Ce ton était si loin de celui que désirait Mme de Morcerf, qu'elle se
+retourna pour laisser échapper un soupir qui ressemblait à un
+gémissement.
+
+«Merci», dit-elle.
+
+Et elle se remit à marcher. Ils firent ainsi le tour du jardin sans
+prononcer une seule parole.
+
+«Monsieur, reprit tout à coup la comtesse après dix minutes de promenade
+silencieuse, est-il vrai que vous ayez tant vu, tant voyagé, tant
+souffert?
+
+--J'ai beaucoup souffert, oui, madame, répondit Monte-Cristo.
+
+--Mais vous êtes heureux, maintenant?
+
+--Sans doute, répondit le comte, car personne ne m'entend me plaindre.
+
+--Et votre bonheur présent vous fait l'âme plus douce?
+
+--Mon bonheur présent égale ma misère passée, dit le comte.
+
+--N'êtes-vous pas marié? demanda la comtesse.
+
+--Moi, marié, répondit Monte-Cristo en tressaillant, qui a pu vous dire
+cela?
+
+--On ne me l'a pas dit, mais plusieurs fois on vous a vu conduire à
+l'Opéra une jeune et belle personne.
+
+--C'est une esclave que j'ai achetée à Constantinople, madame, une fille
+de prince dont j'ai fait ma fille, n'ayant pas d'autre affection au
+monde.
+
+--Vous vivez seul ainsi?
+
+--Je vis seul.
+
+--Vous n'avez pas de soeur... de fils... de père?...
+
+--Je n'ai personne.
+
+--Comment pouvez-vous vivre ainsi, sans rien qui vous attache à la vie?
+
+--Ce n'est pas ma faute, madame. À Malte, j'ai aimé une jeune fille et
+j'allais l'épouser, quand la guerre est venue et m'a enlevé loin d'elle
+comme un tourbillon. J'avais cru qu'elle m'aimait assez pour m'attendre,
+pour demeurer fidèle même à mon tombeau. Quand je suis revenu, elle
+était mariée. C'est l'histoire de tout homme qui a passé par l'âge de
+vingt ans. J'avais peut-être le coeur plus faible que les autres, et
+j'ai souffert plus qu'ils n'eussent fait à ma place, voilà tout.»
+
+La comtesse s'arrêta un moment, comme si elle eût eu besoin de cette
+halte pour respirer.
+
+«Oui, dit-elle, et cet amour vous est resté au coeur.... On n'aime bien
+qu'une fois.... Et avez-vous jamais revu cette femme?
+
+--Jamais.
+
+--Jamais!
+
+--Je ne suis point retourné dans le pays où elle était.
+
+--À Malte?
+
+--Oui, à Malte.
+
+--Elle est à Malte, alors?
+
+--Je le pense.
+
+--Et lui avez-vous pardonné ce qu'elle vous a fait souffrir?
+
+--À elle, oui.
+
+--Mais à elle seulement; vous haïssez toujours ceux qui vous ont séparé
+d'elle?»
+
+La comtesse se plaça en face de Monte-Cristo, elle tenait encore à la
+main un fragment de la grappe parfumée.
+
+«Prenez, dit-elle.
+
+--Jamais je ne mange de muscat, madame» répondit Monte-Cristo, comme
+s'il n'eût été question de rien entre eux à ce sujet.
+
+La comtesse lança la grappe dans le massif le plus proche avec un geste
+de désespoir.
+
+«Inflexible!» murmura-t-elle.
+
+Monte-Cristo demeura aussi impassible que si le reproche ne lui était
+pas adressé. Albert accourait en ce moment.
+
+«Oh! ma mère, dit-il, un grand malheur!
+
+--Quoi! qu'est-il arrivé? demanda la comtesse en se redressant comme si,
+après le rêve, elle eût été amenée à la réalité: un malheur, avez-vous
+dit? En effet, il doit arriver des malheurs.
+
+--M. de Villefort est ici.
+
+--Eh bien?
+
+--Il vient chercher sa femme et sa fille.
+
+--Et pourquoi cela?
+
+--Parce que Mme la marquise de Saint-Méran est arrivée à Paris,
+apportant la nouvelle que M. de Saint-Méran est mort en quittant
+Marseille, au premier relais. Mme de Villefort, qui était fort gaie, ne
+voulait ni comprendre, ni croire ce malheur; mais Mlle Valentine, aux
+premiers mots, et quelques précautions qu'ait prises son père, a tout
+deviné: ce coup l'a terrassée comme la foudre, et elle est tombée
+évanouie.
+
+--Et qu'est M. de Saint-Méran à Mlle de Villefort? demanda le comte.
+
+--Son grand-père maternel. Il venait pour hâter le mariage de Franz et
+de sa petite-fille.
+
+--Ah! vraiment!
+
+--Voilà Franz retardé. Pourquoi M. de Saint-Méran n'est-il pas aussi
+bien un aïeul de Mlle Danglars?
+
+--Albert! Albert! dit Mme de Morcerf du ton d'un doux reproche, que
+dites-vous là? Ah! monsieur le comte, vous pour qui il a une si grande
+considération, dites-lui qu'il a mal parlé!»
+
+Elle fit quelques pas en avant.
+
+Monte-Cristo la regarda si étrangement et avec une expression à la fois
+si rêveuse et si empreinte d'une affectueuse admiration, qu'elle revint
+sur ses pas.
+
+Alors elle lui prit la main en même temps qu'elle pressait celle de son
+fils, et les joignant toutes deux:
+
+«Nous sommes amis, n'est-ce pas? dit-elle.
+
+--Oh! votre ami, madame, je n'ai point cette prétention, dit le comte;
+mais, en tout cas, je suis votre bien respectueux serviteur.»
+
+La comtesse partit avec un inexprimable serrement de coeur; et avant
+qu'elle eût fait dix pas, le comte lui vit mettre son mouchoir à ses
+yeux.
+
+«Est-ce que vous n'êtes pas d'accord, ma mère et vous? demanda Albert
+avec étonnement.
+
+--Au contraire, répondit le comte, puisqu'elle vient de me dire devant
+vous que nous sommes amis.»
+
+Et ils regagnèrent le salon que venaient de quitter Valentine et M. et
+Mme de Villefort. Il va sans dire que Morrel était sorti derrière eux.
+
+
+
+
+LXXII
+
+Madame de Saint-Méran.
+
+
+Une scène lugubre venait en effet de se passer dans la maison de M. de
+Villefort.
+
+Après le départ des deux dames pour le bal, où toutes les instances de
+Mme de Villefort n'avaient pu déterminer son mari à l'accompagner, le
+procureur du roi s'était, selon sa coutume, enfermé dans son cabinet
+avec une pile de dossiers qui eussent effrayé tout autre, mais qui, dans
+les temps ordinaires de sa vie, suffisaient à peine à satisfaire son
+robuste appétit de travailleur.
+
+Mais, cette fois, les dossiers étaient chose de forme. Villefort ne
+s'enfermait point pour travailler, mais pour réfléchir; et, sa porte
+fermée, l'ordre donné qu'on ne le dérangeât que pour chose d'importance,
+il s'assit dans son fauteuil et se mit à repasser encore une fois dans
+sa mémoire tout ce qui, depuis sept à huit jours, faisait déborder la
+coupe de ses sombres chagrins et de ses amers souvenirs.
+
+Alors, au lieu d'attaquer les dossiers entassés devant lui, il ouvrit un
+tiroir de son bureau, fit jouer un secret, et tira la liasse de ses
+notes personnelles, manuscrits précieux, parmi lesquels il avait classé
+et étiqueté avec des chiffres connus de lui seul les noms de tous ceux
+qui, dans sa carrière politique, dans ses affaires d'argent, dans ses
+poursuites de barreau ou dans ses mystérieuses amours, étaient devenus
+ses ennemis.
+
+Le nombre en était si formidable aujourd'hui qu'il avait commencé à
+trembler; et cependant, tous ces noms, si puissants et si formidables
+qu'ils fussent, l'avaient fait bien des fois sourire, comme sourit le
+voyageur qui, du faîte culminant de la montagne, regarde à ses pieds les
+pics aigus, les chemins impraticables et les arêtes des précipices près
+desquels il a, pour arriver, si longtemps et si péniblement rampé.
+
+Quand il eut bien repassé tous ces noms dans sa mémoire, quand il les
+eut bien relus, bien étudiés, bien commentés sur ses listes, il secoua
+la tête.
+
+«Non, murmura-t-il, aucun de ces ennemis n'aurait attendu patiemment et
+laborieusement jusqu'au jour où nous sommes, pour venir m'écraser
+maintenant avec ce secret. Quelquefois, comme dit Hamlet, le bruit des
+choses les plus profondément enfoncées sort de terre, et, comme les
+feux du phosphore, court follement dans l'air, mais ce sont des flammes
+qui éclairent un moment pour égarer. L'histoire aura été racontée par le
+Corse à quelque prêtre, qui l'aura racontée à son tour. M. de
+Monte-Cristo l'aura sue, et pour s'éclaircir....»
+
+«Mais à quoi bon s'éclaircir? reprenait Villefort après un instant de
+réflexion. Quel intérêt M. de Monte-Cristo, M. Zaccone, fils d'un
+armateur de Malte, exploiteur d'une mine d'argent en Thessalie, venant
+pour la première fois en France, a-t-il de s'éclaircir d'un fait sombre,
+mystérieux et inutile comme celui-là? Au milieu des renseignements
+incohérents qui m'ont été donnés par cet abbé Busoni et par ce Lord
+Wilmore, par cet ami et par cet ennemi, une seule chose ressort claire,
+précise, patente à mes yeux: c'est que dans aucun temps, dans aucun cas,
+dans aucune circonstance, il ne peut y avoir eu le moindre contact entre
+moi et lui.»
+
+Mais Villefort se disait ces paroles sans croire lui-même à ce qu'il
+disait. Le plus terrible pour lui n'était pas encore la révélation, car
+il pouvait nier, ou même répondre; il s'inquiétait peu de ce _Mane,
+Thecel, Pharès_, qui apparaissait tout à coup en lettres de sang sur la
+muraille, mais ce qui l'inquiétait, c'était de connaître le corps auquel
+appartenait la main qui les avait tracées.
+
+Au moment où il essayait de se rassurer lui-même, et où, au lieu de cet
+avenir politique que, dans ses rêves d'ambition, il avait entrevu
+quelquefois, il se composait, dans la crainte d'éveiller cet ennemi
+endormi depuis si longtemps, un avenir restreint aux joies du foyer, un
+bruit de voiture retentit dans la cour; puis il entendit dans son
+escalier la marche d'une personne âgée, puis des sanglots et des hélas!
+comme les domestiques en trouvent lorsqu'ils veulent devenir
+intéressants par la douleur de leurs maîtres.
+
+Il se hâta de tirer le verrou de son cabinet, et bientôt, sans être
+annoncée, une vieille dame entra, son châle sur le bras et son chapeau à
+la main. Ses cheveux blanchis découvraient un front mat comme l'ivoire
+jauni, et ses yeux, à l'angle desquels l'âge avait creusé des rides
+profondes, disparaissaient presque sous le gonflement des pleurs.
+
+«Oh! monsieur, dit-elle; ah! monsieur, quel malheur! moi aussi, j'en
+mourrai! oh! oui, bien certainement j'en mourrai!»
+
+Et, tombant sur le fauteuil le plus proche de la porte, elle éclata en
+sanglots.
+
+Les domestiques, debout sur le seuil, et n'osant aller plus loin,
+regardaient le vieux serviteur de Noirtier, qui, ayant entendu ce bruit
+de la chambre de son maître, était accouru aussi et se tenait derrière
+les autres. Villefort se leva et courut à sa belle-mère, car c'était
+elle-même.
+
+«Eh! mon Dieu! madame, demanda-t-il, que s'est-il passé? qui vous
+bouleverse ainsi? et M. de Saint-Méran ne vous accompagne-t-il pas?
+
+--M. de Saint-Méran est mort», dit la vieille marquise, sans préambule,
+sans expression, et avec une sorte de stupeur.
+
+Villefort recula d'un pas et frappa ses mains l'une contre l'autre.
+
+«Mort!... balbutia-t-il; mort ainsi... subitement?
+
+--Il y a huit jours, continua Mme de Saint-Méran, nous montâmes ensemble
+en voiture après dîner. M. de Saint-Méran était souffrant depuis quelques
+jours: cependant l'idée de revoir notre chère Valentine le rendait
+courageux, et malgré ses douleurs il avait voulu partir, lorsque, à six
+lieues de Marseille, il fut pris, après avoir mangé ses pastilles
+habituelles, d'un sommeil si profond qu'il ne me semblait pas naturel;
+cependant j'hésitais à le réveiller, quand il me sembla que son visage
+rougissait et que les veines de ses tempes battaient plus violemment que
+d'habitude. Mais cependant, comme la nuit était venue et que je ne
+voyais plus rien, je le laissai dormir; bientôt il poussa un cri sourd
+et déchirant comme celui d'un homme qui souffre en rêve, et renversa
+d'un brusque mouvement sa tête en arrière. J'appelai le valet de
+chambre, je fis arrêter le postillon, j'appelai M. de Saint-Méran, je
+lui fis respirer mon flacon de sels, tout était fini, il était mort, et
+ce fut côte à côte avec son cadavre que j'arrivai à Aix.»
+
+Villefort demeurait stupéfait et la bouche béante.
+
+«Et vous appelâtes un médecin, sans doute?
+
+--À l'instant même; mais, comme je vous l'ai dit, il était trop tard.
+
+--Sans doute; mais au moins pouvait-il reconnaître de quelle maladie le
+pauvre marquis était mort.
+
+--Mon Dieu! oui, monsieur, il me l'a dit; il paraît que c'est d'une
+apoplexie foudroyante.
+
+--Et que fîtes-vous alors?
+
+--M. de Saint-Méran avait toujours dit que, s'il mourait loin de Paris,
+il désirait que son corps fût ramené dans le caveau de la famille. Je
+l'ai fait mettre dans un cercueil de plomb, et je le précède de quelques
+jours.
+
+--Oh! mon Dieu, pauvre mère! dit Villefort; de pareils soins après un
+pareil coup, et à votre âge!
+
+--Dieu m'a donné la force jusqu'au bout; d'ailleurs, ce cher marquis, il
+eût certes fait pour moi ce que j'ai fait pour lui. Il est vrai que
+depuis que je l'ai quitté là-bas, je crois que je suis folle. Je ne peux
+plus pleurer; il est vrai qu'on dit qu'à mon âge on n'a plus de larmes;
+cependant il me semble que tant qu'on souffre on devrait pouvoir
+pleurer. Où est Valentine, monsieur? c'est pour elle que nous revenions,
+je veux voir Valentine.»
+
+Villefort pensa qu'il serait affreux de répondre que Valentine était au
+bal; il dit seulement à la marquise que sa petite-fille était sortie
+avec sa belle-mère et qu'on allait la prévenir.
+
+«À l'instant même, monsieur, à l'instant même, je vous en supplie», dit
+la vieille dame.
+
+Villefort mit sous son bras le bras de Mme de Saint-Méran et la
+conduisit à son appartement.
+
+«Prenez du repos, dit-il, ma mère.»
+
+La marquise leva la tête à ce mot, et voyant cet homme qui lui
+rappelait cette fille tant regrettée qui revivait pour elle dans
+Valentine, elle se sentit frappée par ce nom de mère, se mit à fondre en
+larmes, et tomba à genoux dans un fauteuil où elle ensevelit sa tête
+vénérable.
+
+Villefort la recommanda aux soins des femmes, tandis que le vieux
+Barrois remontait tout effaré chez son maître; car rien n'effraie tant
+les vieillards que lorsque la mort quitte un instant leur côté pour
+aller frapper un autre vieillard. Puis, tandis que Mme de Saint-Méran,
+toujours agenouillée, priait du fond du coeur, il envoya chercher une
+voiture de place et vint lui-même prendre chez Mme de Morcerf sa femme
+et sa fille pour les ramener à la maison. Il était si pâle lorsqu'il
+parut à la porte du salon que Valentine courut à lui en s'écriant:
+
+«Oh! mon père! il est arrivé quelque malheur!
+
+--Votre bonne maman vient d'arriver, Valentine, dit M. de Villefort.
+
+--Et mon grand-père?» demanda la jeune fille toute tremblante.
+
+M. de Villefort ne répondit qu'en offrant son bras à sa fille.
+
+Il était temps: Valentine, saisie d'un vertige, chancela; Mme de
+Villefort se hâta de la soutenir, et aida son mari à l'entraîner vers la
+voiture en disant:
+
+«Voilà qui est étrange! qui aurait pu se douter de cela? Oh! oui, voilà
+qui est étrange!»
+
+Et toute cette famille désolée s'enfuit ainsi, jetant sa tristesse,
+comme un crêpe noir, sur le reste de la soirée.
+
+Au bas de l'escalier, Valentine trouva Barrois qui l'attendait:
+
+«M. Noirtier désire vous voir ce soir, dit-il tout bas.
+
+--Dites-lui que j'irai en sortant de chez ma bonne grand-mère», dit
+Valentine.
+
+Dans la délicatesse de son âme, la jeune fille avait compris que celle
+qui avait surtout besoin d'elle à cette heure, c'était Mme de
+Saint-Méran.
+
+Valentine trouva son aïeule au lit; muettes caresses, gonflement si
+douloureux du coeur, soupirs entrecoupés, larmes brûlantes, voilà quels
+furent les seuls détails racontables de cette entrevue, à laquelle
+assistait, au bras de son mari, Mme de Villefort, pleine de respect,
+apparent du moins, pour la pauvre veuve.
+
+Au bout d'un instant, elle se pencha à l'oreille de son mari:
+
+«Avec votre permission, dit-elle, mieux vaut que je me retire, car ma
+vue paraît affliger encore votre belle-mère.»
+
+Mme de Saint-Méran l'entendit.
+
+«Oui, oui, dit-elle à l'oreille de Valentine, qu'elle s'en aille; mais
+reste, toi, reste.»
+
+Mme de Villefort sortit, et Valentine demeura seule près du lit de son
+aïeule, car le procureur du roi, consterné de cette mort imprévue,
+suivit sa femme.
+
+Cependant Barrois était remonté la première fois près du vieux Noirtier;
+celui-ci avait entendu tout le bruit qui se faisait dans la maison, et
+il avait envoyé, comme nous l'avons dit, le vieux serviteur s'informer.
+
+À son retour, cet oeil si vivant et surtout si intelligent interrogea le
+messager:
+
+«Hélas! monsieur, dit Barrois, un grand malheur est arrivé: Mme de
+Saint-Méran est ici, et son mari est mort.»
+
+M. de Saint-Méran et Noirtier n'avaient jamais été liés d'une bien
+profonde amitié; cependant, on sait l'effet que fait toujours sur un
+vieillard l'annonce de la mort d'un autre vieillard.
+
+Noirtier laissa tomber sa tête sur sa poitrine, comme un homme accablé
+ou comme un homme qui pense, puis il ferma un seul oeil.
+
+«Mlle Valentine?» dit Barrois.
+
+Noirtier fit signe que oui.
+
+«Elle est au bal, monsieur le sait bien, puisqu'elle est venue lui dire
+adieu en grande toilette.»
+
+Noirtier ferma de nouveau l'oeil gauche.
+
+«Oui, vous voulez la voir?»
+
+Le vieillard fit signe que c'était cela qu'il désirait.
+
+«Eh bien, on va l'aller chercher sans doute chez Mme de Morcerf; je
+l'attendrai à son retour, et je lui dirai de monter chez vous. Est-ce
+cela?
+
+--Oui», répondit le paralytique.
+
+Barrois guetta donc le retour de Valentine, et comme nous l'avons vu, à
+son retour, il lui exposa le désir de son grand-père.
+
+En vertu de ce désir, Valentine monta chez Noirtier au sortir de chez
+Mme de Saint-Méran, qui, tout agitée qu'elle était, avait fini par
+succomber à la fatigue et dormait d'un sommeil fiévreux.
+
+On avait approché à la portée de sa main une petite table sur laquelle
+étaient une carafe d'orangeade, sa boisson habituelle, et un verre.
+
+Puis, comme nous l'avons dit, la jeune fille avait quitté le lit de la
+marquise pour monter chez Noirtier.
+
+Valentine vint embrasser le vieillard, qui la regarda si tendrement que
+la jeune fille sentit de nouveau jaillir de ses yeux des larmes dont
+elle croyait la source tarie.
+
+Le vieillard insistait avec son regard.
+
+«Oui, oui, dit Valentine, tu veux dire que j'ai toujours un bon
+grand-père, n'est-ce pas?»
+
+Le vieillard fit signe qu'effectivement c'était cela que son regard
+voulait dire.
+
+«Hélas! heureusement, reprit Valentine, sans cela, que deviendrais-je,
+mon Dieu?»
+
+Il était une heure du matin. Barrois, qui avait envie de se coucher
+lui-même, fit observer qu'après une soirée aussi douloureuse, tout le
+monde avait besoin de repos. Le vieillard ne voulut pas dire que son
+repos à lui, c'était de voir son enfant. Il congédia Valentine à qui
+effectivement la douleur et la fatigue donnaient un air souffrant.
+
+Le lendemain, en entrant chez sa grand-mère, Valentine trouva celle-ci
+au lit; la fièvre ne s'était point calmée; au contraire, un feu sombre
+brillait dans les yeux de la vieille marquise, et elle paraissait en
+proie à une violente irritation nerveuse.
+
+«Oh! mon Dieu! bonne maman, souffrez-vous davantage? s'écria Valentine
+en apercevant tous ces symptômes d'agitation.
+
+--Non, ma fille, non, dit Mme de Saint-Méran; mais j'attendais avec
+impatience que tu fusses arrivée pour envoyer chercher ton père.
+
+--Mon père? demanda Valentine inquiète.
+
+--Oui, je veux lui parler.»
+
+Valentine n'osa point s'opposer au désir de son aïeule, dont d'ailleurs
+elle ignorait la cause, et un instant après Villefort entra.
+
+«Monsieur, dit Mme de Saint-Méran, sans employer aucune circonlocution,
+et comme si elle eût paru craindre que le temps ne lui manquât, il est
+question, m'avez-vous écrit, d'un mariage pour cette enfant?
+
+--Oui, madame, répondit Villefort; c'est même plus qu'un projet, c'est
+une convention.
+
+--Votre gendre s'appelle M. Franz d'Épinay?
+
+--Oui, madame.
+
+--C'est le fils du général d'Épinay, qui était des nôtres, et qui fut
+assassiné quelques jours avant que l'usurpateur revînt de l'île d'Elbe?
+
+--C'est cela même.
+
+--Cette alliance avec la petite-fille d'un jacobin ne lui répugne pas?
+
+--Nos dissensions civiles se sont heureusement éteintes, ma mère, dit
+Villefort; M. d'Épinay était presque un enfant à la mort de son père; il
+connaît fort peu M. Noirtier, et le verra, sinon avec plaisir, avec
+indifférence du moins.
+
+--C'est un parti sortable?
+
+--Sous tous les rapports.
+
+--Le jeune homme...?
+
+--Jouit de la considération générale.
+
+--Il est convenable?
+
+--C'est un des hommes les plus distingués que je connaisse.»
+
+Pendant toute cette conversation, Valentine était restée muette.
+
+«Eh bien, monsieur, dit après quelques secondes de réflexion Mme de
+Saint-Méran, il faut vous hâter, car j'ai peu de temps à vivre.
+
+--Vous, madame! vous, bonne maman! s'écrièrent M. de Villefort et
+Valentine.
+
+--Je sais ce que je dis, reprit la marquise, il faut donc vous hâter,
+afin que, n'ayant plus de mère, elle ait au moins sa grand-mère pour
+bénir son mariage. Je suis la seule qui lui reste du côté de ma pauvre
+Renée, que vous avez si vite oubliée, monsieur.
+
+--Ah! madame, dit Villefort, vous oubliez qu'il fallait donner une mère
+à cette pauvre enfant qui n'en avait plus.
+
+--Une belle-mère n'est jamais une mère, monsieur! Mais ce n'est pas de
+cela qu'il s'agit, il s'agit de Valentine; laissons les morts
+tranquilles.»
+
+Tout cela était dit avec une telle volubilité et un tel accent, qu'il y
+avait quelque chose dans cette conversation qui ressemblait à un
+commencement de délire.
+
+«Il sera fait selon votre désir, madame, dit Villefort et cela d'autant
+mieux que votre désir est d'accord avec le mien; et, aussitôt l'arrivée
+de M. d'Épinay à Paris....
+
+--Ma bonne mère, dit Valentine, les convenances, le deuil tout récent...
+voudriez-vous donc faire un mariage sous d'aussi tristes auspices?
+
+--Ma fille, interrompit vivement l'aïeule, pas de ces raisons banales
+qui empêchent les esprits faibles de bâtir solidement leur avenir. Moi
+aussi, j'ai été mariée au lit de mort de ma mère, et n'ai certes point
+été malheureuse pour cela.
+
+--Encore cette idée de mort! madame, reprit Villefort.
+
+--Encore! toujours!... Je vous dis que je vais mourir, entendez-vous! Eh
+bien, avant de mourir, je veux avoir vu mon gendre; je veux lui ordonner
+de rendre ma petite-fille heureuse; je veux lire dans ses yeux s'il
+compte m'obéir; je veux le connaître enfin, moi! continua l'aïeule avec
+une expression effrayante, pour le venir trouver du fond de mon tombeau
+s'il n'était pas ce qu'il doit être, s'il n'était pas ce qu'il faut
+qu'il soit.
+
+--Madame, dit Villefort, il faut éloigner de vous ces idées exaltées,
+qui touchent presque à la folie. Les morts, une fois couchés dans leur
+tombeau, y dorment sans se relever jamais.
+
+--Oh! oui, oui, bonne mère, calme-toi! dit Valentine.
+
+--Et moi, monsieur, je vous dis qu'il n'en est point ainsi que vous
+croyez. Cette nuit j'ai dormi d'un sommeil terrible; car je me voyais en
+quelque sorte dormir comme si mon âme eût déjà plané au-dessus de mon
+corps: mes yeux, que je m'efforçais d'ouvrir, se refermaient malgré
+moi; et cependant je sais bien que cela va vous paraître impossible, à
+vous, monsieur, surtout; eh bien, mes yeux fermés, j'ai vu, à l'endroit
+même où vous êtes, venant de cet angle où il y a une porte qui donne
+dans le cabinet de toilette de Mme de Villefort, j'ai vu entrer sans
+bruit une forme blanche.
+
+Valentine jeta un cri.
+
+«C'était la fièvre qui vous agitait, madame, dit Villefort.
+
+--Doutez si vous voulez, mais je suis sûre de ce que je dis: j'ai vu une
+forme blanche; et comme si Dieu eût craint que je ne récusasse le
+témoignage d'un seul de mes sens, j'ai entendu remuer mon verre, tenez,
+tenez, celui-là même qui est ici, là, sur la table.
+
+--Oh! bonne mère, c'était un rêve.
+
+--C'était si peu un rêve, que j'ai étendu la main vers la sonnette, et
+qu'à ce geste l'ombre a disparu. La femme de chambre est entrée alors
+avec une lumière. Les fantômes ne se montrent qu'à ceux qui doivent les
+voir: c'était l'âme de mon mari. Eh bien, si l'âme de mon mari revient
+pour m'appeler, pourquoi mon âme, à moi, ne reviendrait-elle pas pour
+défendre ma fille? Le lien est encore plus direct, ce me semble.
+
+--Oh! madame, dit Villefort, remué malgré lui jusqu'au fond des
+entrailles, ne donnez pas l'essor à ces lugubres idées; vous vivrez avec
+nous, vous vivrez longtemps heureuse, aimée, honorée, et nous vous
+ferons oublier....
+
+--Jamais! jamais! jamais! dit la marquise. Quand revient M. d'Épinay?
+
+--Nous l'attendons d'un moment à l'autre.
+
+--C'est bien; aussitôt qu'il sera arrivé, prévenez-moi. Hâtons-nous,
+hâtons-nous. Puis, je voudrais aussi voir un notaire pour m'assurer que
+tout notre bien revient à Valentine.
+
+--Oh! ma mère, murmura Valentine en appuyant ses lèvres sur le front
+brillant de l'aïeule, vous voulez donc me faire mourir? Mon Dieu! vous
+avez la fièvre. Ce n'est pas un notaire qu'il faut appeler, c'est un
+médecin!
+
+--Un médecin? dit-elle en haussant les épaules, je ne souffre pas; j'ai
+soif, voilà tout.
+
+--Que buvez-vous, bonne maman?
+
+--Comme toujours, tu le sais bien, mon orangeade. Mon verre est là sur
+cette table, passe-le-moi, Valentine.»
+
+Valentine versa l'orangeade de la carafe dans le verre et le prit avec
+un certain effroi pour le donner à sa grand-mère, car c'était ce même
+verre qui, prétendait-elle, avait été touché par l'ombre.
+
+La marquise vida le verre d'un seul trait.
+
+Puis elle se retourna sur son oreiller en répétant:
+
+«Le notaire! le notaire!»
+
+M. de Villefort sortit. Valentine s'assit près du lit de sa grand-mère.
+La pauvre enfant semblait avoir grand besoin elle-même de ce médecin
+qu'elle avait recommandé à son aïeule. Une rougeur pareille à une
+flamme brûlait la pommette de ses joues, sa respiration était courte et
+haletante, et son pouls battait comme si elle avait eu la fièvre.
+
+C'est qu'elle songeait, la pauvre enfant, au désespoir de Maximilien
+quand il apprendrait que Mme de Saint-Méran, au lieu de lui être une
+alliée, agissait sans le connaître, comme si elle lui était ennemie.
+
+Plus d'une fois Valentine avait songé à tout dire à sa grand-mère, et
+elle n'eût pas hésité un seul instant si Maximilien Morrel s'était
+appelé Albert de Morcerf ou Raoul de Château-Renaud; mais Morrel était
+d'extraction plébéienne, et Valentine savait le mépris que
+l'orgueilleuse marquise de Saint-Méran avait pour tout ce qui n'était
+point de race. Son secret avait donc toujours, au moment où il allait se
+faire jour, été repoussé dans son coeur par cette triste certitude
+qu'elle le livrerait inutilement, et qu'une fois ce secret connu de son
+père et de sa belle-mère, tout serait perdu.
+
+Deux heures à peu près s'écoulèrent ainsi. Mme de Saint-Méran dormait
+d'un sommeil ardent et agité. On annonça le notaire.
+
+Quoique cette annonce eût été faite très bas, Mme de Saint-Méran se
+souleva sur son oreiller.
+
+«Le notaire? dit-elle; qu'il vienne, qu'il vienne!»
+
+Le notaire était à la porte, il entra.
+
+«Va-t'en, Valentine, dit Mme de Saint-Méran, et laisse-moi avec
+monsieur.
+
+--Mais, ma mère....
+
+--Va, va.»
+
+La jeune fille baisa son aïeule au front et sortit, le mouchoir sur les
+yeux. À la porte elle trouva le valet de chambre, qui lui dit que le
+médecin attendait au salon. Valentine descendit rapidement. Le médecin
+était un ami de la famille, et en même temps un des hommes les plus
+habiles de l'époque: il aimait beaucoup Valentine, qu'il avait vue venir
+au monde. Il avait une fille de l'âge de Mlle de Villefort à peu près,
+mais née d'une mère poitrinaire; sa vie était une crainte continuelle à
+l'égard de son enfant.
+
+«Oh! dit Valentine, cher monsieur d'Avrigny, nous vous attendions avec
+bien de l'impatience. Mais avant toute chose, comment se portent
+Madeleine et Antoinette?»
+
+Madeleine était la fille de M. d'Avrigny, et Antoinette sa nièce.
+
+M. d'Avrigny sourit tristement.
+
+«Très bien Antoinette, dit-il; assez bien Madeleine. Mais vous m'avez
+envoyé chercher, chère enfant? dit-il. Ce n'est ni votre père, ni Mme de
+Villefort qui est malade? Quant à nous, quoiqu'il soit visible que nous
+ne pouvons pas nous débarrasser de nos nerfs, je ne présume pas que vous
+ayez besoin de moi autrement que pour que je vous recommande de ne pas
+trop laisser notre imagination battre la campagne?»
+
+Valentine rougit; M. d'Avrigny poussait la science de la divination
+presque jusqu'au miracle, car c'était un de ces médecins qui traitent
+toujours le physique par le moral.
+
+«Non, dit-elle, c'est pour ma pauvre grand-mère. Vous savez le malheur
+qui nous est arrivé, n'est-ce pas?
+
+--Je ne sais rien, dit d'Avrigny.
+
+--Hélas! dit Valentine en comprimant ses sanglots, mon grand-père est
+mort.
+
+--M. de Saint-Méran?
+
+--Oui.
+
+--Subitement?
+
+--D'une attaque d'apoplexie foudroyante.
+
+--D'une apoplexie? répéta le médecin.
+
+--Oui. De sorte que ma pauvre grand-mère est frappée de l'idée que son
+mari, qu'elle n'avait jamais quitté, l'appelle, et qu'elle va aller le
+rejoindre. Oh! monsieur d'Avrigny, je vous recommande bien ma pauvre
+grand-mère!
+
+--Où est-elle?
+
+--Dans sa chambre avec le notaire.
+
+--Et M. Noirtier?
+
+--Toujours le même, une lucidité d'esprit parfaite, mais la même
+immobilité, le même mutisme.
+
+--Et le même amour pour vous, n'est-ce pas, ma chère enfant?
+
+--Oui, dit Valentine en soupirant, il m'aime bien, lui.
+
+--Qui ne vous aimerait pas?»
+
+Valentine sourit tristement.
+
+«Et qu'éprouve votre grand-mère?
+
+--Une excitation nerveuse singulière, un sommeil agité et étrange; elle
+prétendait ce matin que, pendant son sommeil, son âme planait au-dessus
+de son corps qu'elle regardait dormir: c'est du délire; elle prétend
+avoir vu un fantôme entrer dans sa chambre et avoir entendu le bruit que
+faisait le prétendu fantôme en touchant à son verre.
+
+--C'est singulier, dit le docteur, je ne savais pas Mme de Saint-Méran
+sujette à ces hallucinations.
+
+--C'est la première fois que je l'ai vue ainsi, dit Valentine, et ce
+matin elle m'a fait grand-peur, je l'ai crue folle; et mon père, certes,
+monsieur d'Avrigny, vous connaissez mon père pour un esprit sérieux, eh
+bien, mon père lui-même a paru fort impressionné.
+
+--Nous allons voir, dit M. d'Avrigny; ce que vous me dites là me semble
+étrange.»
+
+Le notaire descendait; on vint prévenir Valentine que sa grand-mère
+était seule.
+
+«Montez, dit-elle au docteur.
+
+--Et vous?
+
+--Oh! moi, je n'ose, elle m'avait défendu de vous envoyer chercher;
+puis, comme vous le dites, moi-même, je suis agitée, fiévreuse, mal
+disposée, je vais faire un tour au jardin pour me remettre.»
+
+Le docteur serra la main à Valentine, et tandis qu'il montait chez sa
+grand-mère, la jeune fille descendit le perron.
+
+Nous n'avons pas besoin de dire quelle portion du jardin était la
+promenade favorite de Valentine. Après avoir fait deux ou trois tours
+dans le parterre qui entourait la maison, après avoir cueilli une rose
+pour mettre à sa ceinture ou dans ses cheveux, elle s'enfonçait sous
+l'allée sombre qui conduisait au banc, puis du banc elle allait à la
+grille.
+
+Cette fois, Valentine fit, selon son habitude, deux ou trois tours au
+milieu de ses fleurs, mais sans en cueillir: le deuil de son coeur, qui
+n'avait pas encore eu le temps de s'étendre sur sa personne, repoussait
+ce simple ornement, puis elle s'achemina vers son allée. À mesure
+qu'elle avançait, il lui semblait entendre une voix qui prononçait son
+nom. Elle s'arrêta étonnée.
+
+Alors cette voix arriva plus distincte à son oreille, et elle reconnut
+la voix de Maximilien.
+
+
+
+
+LXXIII
+
+La promesse.
+
+
+C'était en effet Morrel, qui depuis la veille ne vivait plus. Avec cet
+instinct particulier aux amants et aux mères, il avait deviné qu'il
+allait, à la suite de ce retour de Mme de Saint-Méran et de la mort du
+marquis, se passer quelque chose chez Villefort qui intéresserait son
+amour pour Valentine.
+
+Comme on va le voir, ses pressentiments s'étaient réalisés, et ce
+n'était plus une simple inquiétude qui le conduisait si effaré et si
+tremblant à la grille des marronniers.
+
+Mais Valentine n'était pas prévenue de l'attente de Morrel, ce n'était
+pas l'heure où il venait ordinairement, et ce fut un pur hasard ou, si
+l'on aime mieux une heureuse sympathie qui la conduisit au jardin. Quand
+elle parut, Morrel l'appela; elle courut à la grille.
+
+«Vous, à cette heure! dit-elle.
+
+--Oui, pauvre amie, répondit Morrel, je viens chercher et apporter de
+mauvaises nouvelles.
+
+--C'est donc la maison du malheur, dit Valentine. Parlez, Maximilien.
+Mais, en vérité, la somme de douleurs est déjà bien suffisante.
+
+--Chère Valentine, dit Morrel, essayant de se remettre de sa propre
+émotion pour parler convenablement, écoutez-moi bien, je vous prie; car
+tout ce que je vais vous dire est solennel. À quelle époque compte-t-on
+vous marier?
+
+--Écoutez, dit à son tour Valentine, je ne veux rien vous cacher,
+Maximilien. Ce matin on a parlé de mon mariage, et ma grand-mère, sur
+laquelle j'avais compté comme sur un appui qui ne manquerait pas, non
+seulement s'est déclarée pour ce mariage, mais encore le désire à tel
+point que le retour seul de M. d'Épinay le retarde et que le lendemain
+de son arrivée le contrat sera signé.»
+
+Un pénible soupir ouvrit la poitrine du jeune homme, et il regarda
+longuement et tristement la jeune fille.
+
+«Hélas! reprit-il à voix basse, il est affreux d'entendre dire
+tranquillement par la femme qu'on aime: «Le moment de votre supplice est
+fixé: c'est dans quelques heures qu'il aura lieu; mais n'importe, il
+faut que cela soit ainsi, et de ma part, je n'y apporterai aucune
+opposition.» Eh bien, puisque, dites-vous, on n'attend plus que M.
+d'Épinay pour signer le contrat, puisque vous serez à lui le lendemain
+de son arrivée, c'est demain que vous serez engagée à M. d'Épinay, car
+il est arrivé à Paris ce matin.»
+
+Valentine poussa un cri.
+
+«J'étais chez le comte de Monte-Cristo il y a une heure, dit Morrel;
+nous causions, lui de la douleur de votre maison et moi de votre
+douleur, quand tout à coup une voiture roule dans la cour. Écoutez.
+Jusque-là je ne croyais pas aux pressentiments, Valentine; mais
+maintenant il faut bien que j'y croie. Au bruit de cette voiture, un
+frisson m'a pris; bientôt j'ai entendu des pas sur l'escalier. Les pas
+retentissants du commandeur n'ont pas plus épouvanté don Juan que ces
+pas ne m'ont épouvanté. Enfin la porte s'ouvre; Albert de Morcerf entre
+le premier, et j'allais douter de moi-même, j'allais croire que je
+m'étais trompé, quand derrière lui s'avance un autre jeune homme et que
+le comte s'est écrié: «Ah! M. le baron Franz d'Épinay!» Tout ce que j'ai
+de force et de courage dans le coeur, je l'ai appelé pour me contenir.
+Peut-être ai-je pâli, peut-être ai-je tremblé: mais à coup sûr je suis
+resté le sourire sur les lèvres. Mais cinq minutes après, je suis sorti
+sans avoir entendu un mot de ce qui s'est dit pendant ces cinq minutes;
+j'étais anéanti.
+
+--Pauvre Maximilien! murmura Valentine.
+
+--Me voilà, Valentine. Voyons, maintenant répondez-moi comme à un homme
+à qui votre réponse va donner la mort ou la vie. Que comptez-vous
+faire?»
+
+Valentine baissa la tête; elle était accablée.
+
+«Écoutez, dit Morrel, ce n'est pas la première fois que vous pensez à la
+situation où nous sommes arrivés: elle est grave, elle est pesante,
+suprême. Je ne pense pas que ce soit le moment de s'abandonner à une
+douleur stérile: cela est bon pour ceux qui veulent souffrir à l'aise et
+boire leurs larmes à loisir. Il y a des gens comme cela, et Dieu sans
+doute leur tiendra compte au ciel de leur résignation sur la terre; mais
+quiconque se sent la volonté de lutter ne perd pas un temps précieux et
+rend immédiatement à la fortune le coup qu'il en a reçu. Est-ce votre
+volonté de lutter contre la mauvaise fortune, Valentine? Dites, car
+c'est cela que je viens vous demander.»
+
+Valentine tressaillit et regarda Morrel avec de grands yeux effarés.
+Cette idée de résister à son père, à sa grand-mère, à toute sa famille
+enfin, ne lui était pas même venue.
+
+«Que me dites-vous, Maximilien? demanda Valentine, et qu'appelez-vous
+une lutte? Oh! dites un sacrilège. Quoi! moi, je lutterais contre
+l'ordre de mon père, contre le voeu de mon aïeule mourante! C'est
+impossible!»
+
+Morrel fit un mouvement.
+
+«Vous êtes un trop noble coeur pour ne pas me comprendre, et vous me
+comprenez si bien, cher Maximilien, que je vous vois réduit au silence.
+Lutter, moi! Dieu m'en préserve! Non, non; je garde toute ma force pour
+lutter contre moi-même et pour boire mes larmes, comme vous dites. Quant
+à affliger mon père, quant à troubler les derniers moments de mon
+aïeule, jamais!
+
+--Vous avez bien raison, dit flegmatiquement Morrel.
+
+--Comme vous me dites cela, mon Dieu! s'écria Valentine blessée.
+
+--Je vous dis cela comme un homme qui vous admire, mademoiselle, reprit
+Maximilien.
+
+--Mademoiselle! s'écria Valentine, mademoiselle! Oh! l'égoïste! il me
+voit au désespoir et feint de ne pas me comprendre.
+
+--Vous vous trompez, et je vous comprends parfaitement au contraire.
+Vous ne voulez pas contrarier M. de Villefort, vous ne voulez pas
+désobéir à la marquise, et demain vous signerez le contrat qui doit vous
+lier à votre mari.
+
+--Mais, mon Dieu! Puis-je donc faire autrement?
+
+--Il ne faut pas en appeler à moi, mademoiselle, car je suis un mauvais
+juge dans cette cause, et mon égoïsme m'aveuglera, répondit Morrel, dont
+la voix sourde et les poings fermés annonçaient l'exaspération
+croissante.
+
+--Que m'eussiez-vous donc proposé, Morrel, si vous m'aviez trouvée
+disposée à accepter votre proposition? Voyons, répondez. Il ne s'agit
+pas de dire vous faites mal, il faut donner un conseil.
+
+--Est-ce sérieusement que vous me dites cela, Valentine, et dois-je le
+donner, ce conseil? dites.
+
+--Certainement, cher Maximilien, car s'il est bon, je le suivrai; vous
+savez bien que je suis dévouée à vos affections.
+
+--Valentine, dit Morrel en achevant d'écarter une planche déjà
+disjointe, donnez-moi votre main en preuve que vous me pardonnez ma
+colère; c'est que j'ai la tête bouleversée, voyez-vous, et que depuis
+une heure les idées les plus insensées ont tour à tour traversé mon
+esprit. Oh! dans le cas où vous refuseriez mon conseil!...
+
+--Eh bien, ce conseil?
+
+--Le voici, Valentine.»
+
+La jeune fille leva les yeux au ciel et poussa un soupir.
+
+«Je suis libre, reprit Maximilien, je suis assez riche pour nous deux;
+je vous jure que vous serez ma femme avant que mes lèvres se soient
+posées sur votre front.
+
+--Vous me faites trembler, dit la jeune fille.
+
+--Suivez-moi, continua Morrel; je vous conduis chez ma soeur, qui est
+digne d'être votre soeur; nous nous embarquerons pour Alger, pour
+l'Angleterre ou pour l'Amérique, si vous n'aimez pas mieux nous retirer
+ensemble dans quelque province, où nous attendrons, pour revenir à
+Paris, que nos amis aient vaincu la résistance de votre famille.»
+
+Valentine secoua la tête.
+
+«Je m'y attendais, Maximilien, dit-elle: c'est un conseil d'insensé, et
+je serais encore plus insensée que vous si je ne vous arrêtais pas à
+l'instant avec ce seul mot: impossible, Morrel, impossible.
+
+--Vous suivrez donc votre fortune, telle que le sort vous le fera, et
+sans même essayer de la combattre? dit Morrel rembruni.
+
+--Oui, dussé-je en mourir!
+
+--Eh bien, Valentine, reprit Maximilien, je vous répéterai encore que
+vous avez raison. En effet, c'est moi qui suis un fou, et vous me
+prouvez que la passion aveugle les esprits les plus justes. Merci donc,
+à vous qui raisonnez sans passion. Soit donc, c'est une chose entendue;
+demain vous serez irrévocablement promise à M. Franz d'Épinay, non point
+par cette formalité de théâtre inventée pour dénouer les pièces de
+comédie, et qu'on appelle la signature du contrat, mais par votre
+propre volonté.
+
+--Encore une fois, vous me désespérez, Maximilien! dit Valentine; encore
+une fois, vous retournez le poignard dans la plaie! Que feriez-vous, si
+votre soeur écoutait un conseil comme celui que vous me donnez?
+
+--Mademoiselle, reprit Morrel avec un sourire amer, je suis un égoïste,
+vous l'avez dit, et dans ma qualité d'égoïste, je ne pense pas à ce que
+feraient les autres dans ma position, mais à ce que je compte faire,
+moi. Je pense que je vous connais depuis un an, que j'ai mis, du jour où
+je vous ai connue, toutes mes chances de bonheur sur votre amour, qu'un
+jour est venu où vous m'avez dit que vous m'aimiez; que de ce jour j'ai
+mis toutes mes chances d'avenir sur votre possession: c'était ma vie. Je
+ne pense plus rien maintenant; je me dis seulement que les chances ont
+tourné, que j'avais cru gagner le ciel et que je l'ai perdu. Cela arrive
+tous les jours qu'un joueur perd non seulement ce qu'il a, mais encore
+ce qu'il n'a pas.»
+
+Morrel prononça ces mots avec un calme parfait; Valentine le regarda un
+instant de ses grands yeux scrutateurs, essayant de ne pas laisser
+pénétrer ceux de Morrel jusqu'au trouble qui tourbillonnait déjà au fond
+de son coeur.
+
+«Mais enfin, qu'allez-vous faire? demanda Valentine.
+
+--Je vais avoir l'honneur de vous dire adieu, mademoiselle, en attestant
+Dieu, qui entend mes paroles et qui lit au fond de mon coeur, que je
+vous souhaite une vie assez calme, assez heureuse et assez remplie pour
+qu'il n'y ait pas place pour mon souvenir.
+
+--Oh! murmura Valentine.
+
+--Adieu, Valentine, adieu! dit Morrel en s'inclinant.
+
+--Où allez-vous? cria en allongeant sa main à travers la grille et en
+saisissant Maximilien par son habit la jeune fille qui comprenait, à son
+agitation intérieure, que le calme de son amant ne pouvait être réel; où
+allez-vous?
+
+--Je vais m'occuper de ne point apporter un trouble nouveau dans votre
+famille, et donner un exemple que pourront suivre tous les hommes
+honnêtes et dévoués qui se trouveront dans ma position.
+
+--Avant de me quitter, dites-moi ce que vous allez faire, Maximilien?»
+
+Le jeune homme sourit tristement.
+
+«Oh! parlez, parlez! dit Valentine, je vous en prie!
+
+--Votre résolution a-t-elle changé, Valentine?
+
+--Elle ne peut changer, malheureux! Vous le savez bien! s'écria la jeune
+fille.
+
+--Alors, adieu, Valentine!»
+
+Valentine secoua la grille avec une force dont on l'aurait crue
+incapable; et comme Morrel s'éloignait, elle passa ses deux mains à
+travers la grille, et les joignant en se tordant les bras:
+
+«Qu'allez-vous faire? je veux le savoir! s'écria-t-elle; où allez-vous?
+
+
+--Oh! soyez tranquille, dit Maximilien en s'arrêtant à trois pas de la
+porte, mon intention n'est pas de rendre un autre homme responsable des
+rigueurs que le sort garde pour moi. Un autre vous menacerait d'aller
+trouver M. Franz, de le provoquer, de se battre avec lui, tout cela
+serait insensé. Qu'a à faire M. Franz dans tout cela? Il m'a vu ce matin
+pour la première fois, il a déjà oublié qu'il m'a vu; il ne savait même
+pas que j'existais lorsque des conventions faites par vos deux familles
+ont décidé que vous seriez l'un à l'autre. Je n'ai donc point affaire à
+M. Franz, et, je vous le jure, je ne m'en prendrai point à lui.
+
+--Mais à qui vous en prendrez-vous? à moi?
+
+--À vous, Valentine! Oh! Dieu m'en garde! La femme est sacrée; la femme
+qu'on aime est sainte.
+
+--À vous-même alors, malheureux, à vous-même?
+
+--C'est moi le coupable, n'est-ce pas? dit Morrel.
+
+--Maximilien, dit Valentine, Maximilien, venez ici, je le veux!»
+
+Maximilien se rapprocha avec son doux sourire, et, n'était sa pâleur, on
+eût pu le croire dans son état ordinaire.
+
+«Écoutez-moi, ma chère, mon adorée Valentine, dit-il de sa voix
+mélodieuse et grave, les gens comme nous, qui n'ont jamais formé une
+pensée dont ils aient eu à rougir devant le monde, devant leurs parents
+et devant Dieu, les gens comme nous peuvent lire dans le coeur l'un de
+l'autre à livre ouvert. Je n'ai jamais fait de roman, je ne suis pas un
+héros mélancolique, je ne me pose ni en Manfred ni en Antony: mais sans
+paroles, sans protestations, sans serments, j'ai mis ma vie en vous;
+vous me manquez et vous avez raison d'agir ainsi, je vous l'ai dit et je
+vous le répète; mais enfin vous me manquez et ma vie est perdue. Du
+moment où vous vous éloignez de moi, Valentine, je reste seul au monde.
+Ma soeur est heureuse près de son mari; son mari n'est que mon
+beau-frère, c'est-à-dire un homme que les conventions sociales attachent
+seules à moi; personne n'a donc besoin sur la terre de mon existence
+devenue inutile. Voilà ce que je ferai: j'attendrai jusqu'à la dernière
+seconde que vous soyez mariée, car je ne veux pas perdre l'ombre d'une
+de ces chances inattendues que nous garde quelquefois le hasard, car
+enfin d'ici là M. Franz d'Épinay peut mourir, au moment où vous vous en
+approcherez, la foudre peut tomber sur l'autel: tout semble croyable au
+condamné à mort, et pour lui les miracles rentrent dans la classe du
+possible dès qu'il s'agit du salut de sa vie. J'attendrai donc, dis-je,
+jusqu'au dernier moment, et quand mon malheur sera certain, sans remède,
+sans espérance, j'écrirai une lettre confidentielle à mon beau-frère,
+une autre au préfet de Police pour lui donner avis de mon dessein, et au
+coin de quelque bois, sur le revers de quelque fossé, au bord de quelque
+rivière, je me ferai sauter la cervelle, aussi vrai que je suis le fils
+du plus honnête homme qui ait jamais vécu en France.»
+
+Un tremblement convulsif agita les membres de Valentine; elle lâcha la
+grille qu'elle tenait de ses deux mains, ses bras retombèrent à ses
+côtés, et deux grosses larmes roulèrent sur ses joues.
+
+Le jeune homme demeura devant elle, sombre et résolu.
+
+«Oh! par pitié, par pitié, dit-elle, vous vivrez, n'est-ce pas?
+
+--Non, sur mon honneur, dit Maximilien; mais que vous importe à vous?
+vous aurez fait votre devoir, et votre conscience vous restera.»
+
+Valentine tomba à genoux en étreignant son coeur qui se brisait.
+
+«Maximilien, dit-elle, Maximilien, mon ami, mon frère sur la terre, mon
+véritable époux au ciel, je t'en prie, fais comme moi, vis avec la
+souffrance: un jour peut-être nous serons réunis.
+
+--Adieu, Valentine! répéta Morrel.
+
+--Mon Dieu! dit Valentine en levant ses deux mains au ciel avec une
+expression sublime, vous le voyez, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour
+rester fille soumise: j'ai prié, supplié, imploré; il n'a écouté ni mes
+prières, ni mes supplications, ni mes pleurs. Eh bien, continua-t-elle
+en essuyant ses larmes et en reprenant sa fermeté, eh bien, je ne veux
+pas mourir de remords, j'aime mieux mourir de honte. Vous vivrez,
+Maximilien, et je ne serai à personne qu'à vous. À quelle heure? à quel
+moment? est-ce tout de suite? parlez, ordonnez, je suis prête.»
+
+Morrel, qui avait de nouveau fait quelques pas pour s'éloigner, était
+revenu de nouveau, et, pâle de joie, le coeur épanoui, tendant à travers
+la grille ses deux mains à Valentine:
+
+«Valentine, dit-il, chère amie, ce n'est point ainsi qu'il faut me
+parler, ou sinon il faut me laisser mourir. Pourquoi donc vous
+devrais-je à la violence, si vous m'aimez comme je vous aime? Me
+forcez-vous à vivre par humanité, voilà tout? en ce cas j'aime mieux
+mourir.
+
+--Au fait, murmura Valentine, qui est-ce qui m'aime au monde? lui. Qui
+m'a consolée de toutes mes douleurs? lui. Sur qui reposent mes
+espérances, sur qui s'arrête ma vue égarée, sur qui repose mon coeur
+saignant? sur lui, lui, toujours lui. Eh bien, tu as raison à ton tour;
+Maximilien, je te suivrai, je quitterai la maison paternelle, tout. Ô
+ingrate que je suis! s'écria Valentine en sanglotant, tout!... même mon
+bon grand-père que j'oubliais!
+
+--Non, dit Maximilien, tu ne le quitteras pas. M. Noirtier a paru
+éprouver, dis-tu, de la sympathie pour moi: eh bien, avant de fuir tu
+lui diras tout; tu te feras une égide devant Dieu de son consentement;
+puis, aussitôt mariés, il viendra avec nous: au lieu d'un enfant, il en
+aura deux. Tu m'as dit comment il te parlait et comment tu lui
+répondais; j'apprendrai bien vite cette langue touchante des signes, va,
+Valentine. Oh! je te le jure, au lieu du désespoir qui nous attend,
+c'est le bonheur que je te promets!
+
+--Oh! regarde, Maximilien, regarde quelle est ta puissance sur moi, tu
+me fais presque croire à ce que tu me dis, et cependant ce que tu me dis
+est insensé, car mon père me maudira, lui; car je le connais lui, le
+coeur inflexible, jamais il ne pardonnera. Aussi écoutez-moi,
+Maximilien, si par artifice, par prière, par accident, que sais-je, moi?
+si enfin par un moyen quelconque je puis retarder le mariage, vous
+attendrez, n'est-ce pas?
+
+--Oui, je le jure, comme vous me jurez, vous, que cet affreux mariage ne
+se fera jamais, et que, vous traînât-on devant le magistrat, devant le
+prêtre, vous direz non.
+
+--Je te le jure, Maximilien, par ce que j'ai de plus sacré au monde,
+par ma mère!
+
+--Attendons alors, dit Morrel.
+
+--Oui, attendons, reprit Valentine, qui respirait à ce mot; il y a tant
+de choses qui peuvent sauver des malheureux comme nous.
+
+--Je me fie à vous, Valentine, dit Morrel, tout ce que vous ferez sera
+bien fait; seulement, si l'on passe outre à vos prières, si votre père,
+si Mme de Saint-Méran exigent que M. Franz d'Épinay soit appelé demain à
+signer le contrat....
+
+--Alors, vous avez ma parole, Morrel.
+
+--Au lieu de signer....
+
+--Je viens vous rejoindre et nous fuyons: mais d'ici là, ne tentons pas
+Dieu, Morrel; ne nous voyons pas: c'est un miracle, c'est une providence
+que nous n'ayons pas encore été surpris; si nous étions surpris, si l'on
+savait comment nous nous voyons, nous n'aurions plus aucune ressource.
+
+--Vous avez raison, Valentine; mais comment savoir....
+
+--Par le notaire, M. Deschamps.
+
+--Je le connais.
+
+--Et par moi-même. Je vous écrirai, croyez-le donc bien. Mon Dieu! ce
+mariage, Maximilien, m'est aussi odieux qu'à vous!
+
+--Bien, bien! merci, ma Valentine adorée, reprit Morrel. Alors tout est
+dit, une fois que je sais l'heure, j'accours ici, vous franchissez ce
+mur dans mes bras: la chose vous sera facile, une voiture vous attendra
+à la porte de l'enclos, vous y montez avec moi, je vous conduis chez ma
+soeur, là, inconnus si cela vous convient, faisant éclat si vous le
+désirez, nous aurons la conscience de notre force et de notre volonté,
+et nous ne nous laisserons pas égorger comme l'agneau qui ne se défend
+qu'avec ses soupirs.
+
+--Soit, dit Valentine; à votre tour je vous dirai: Maximilien, ce que
+vous ferez sera bien fait.
+
+--Oh!
+
+--Eh bien, êtes-vous content de votre femme? dit tristement la jeune
+fille.
+
+--Ma Valentine adorée, c'est bien peu dire que dire oui.
+
+--Dites toujours.»
+
+Valentine s'était approchée, ou plutôt avait approché ses lèvres de la
+grille, et ses paroles glissaient, avec son souffle parfumé, jusqu'aux
+lèvres de Morrel, qui collait sa bouche de l'autre côté de la froide et
+inexorable clôture.
+
+«Au revoir, dit Valentine, s'arrachant à ce bonheur, au revoir!
+
+--J'aurai une lettre de vous?
+
+--Oui.
+
+--Merci, chère femme! au revoir.»
+
+Le bruit d'un baiser innocent et perdu retentit, et Valentine s'enfuit
+sous les tilleuls.
+
+Morrel écouta les derniers bruits de sa robe frôlant les charmilles, de
+ses pieds faisant crier le sable, leva les yeux au ciel avec un
+ineffable sourire pour remercier le ciel de ce qu'il permettait qu'il
+fût aimé ainsi, et disparut à son tour.
+
+Le jeune homme rentra chez lui et attendit pendant tout le reste de la
+soirée et pendant toute la journée du lendemain sans rien recevoir.
+Enfin, ce ne fut que le surlendemain, vers dix heures du matin, comme il
+allait s'acheminer vers M. Deschamps, notaire, qu'il reçut par la poste
+un petit billet qu'il reconnut pour être de Valentine, quoiqu'il n'eût
+jamais vu son écriture.
+
+Il était conçu en ces termes:
+
+«Larmes, supplications, prières, n'ont rien fait. Hier, pendant deux
+heures, j'ai été à l'église Saint-Philippe-du-Roule, et pendant deux
+heures j'ai prié Dieu du fond de l'âme, Dieu est insensible comme les
+hommes, et la signature du contrat est fixée à ce soir, neuf heures.
+
+«Je n'ai qu'une parole comme je n'ai qu'un coeur, Morrel, et cette
+parole vous est engagée: ce coeur est à vous!
+
+«Ce soir donc, à neuf heures moins un quart, à la grille.
+
+ «Votre femme, Valentine de Villefort.
+
+P.-S.--«Ma pauvre grand-mère va de plus mal en plus mal; hier, son
+exaltation est devenue du délire: aujourd'hui son délire est presque de
+la folie.
+
+«Vous m'aimerez bien, n'est-ce pas, Morrel, pour me faire oublier que je
+l'aurai quittée en cet état?
+
+«Je crois que l'on cache à grand-papa Noirtier que la signature du
+contrat doit avoir lieu ce soir.»
+
+Morrel ne se borna pas aux renseignements que lui donnait Valentine; il
+alla chez le notaire, qui lui confirma la nouvelle que la signature du
+contrat était pour neuf heures du soir.
+
+Puis il passa chez Monte-Cristo; ce fut encore là qu'il en sut le plus:
+Franz était venu lui annoncer cette solennité; de son côté, Mme de
+Villefort avait écrit au comte pour le prier de l'excuser si elle ne
+l'invitait point; mais la mort de M. de Saint-Méran et l'état où se
+trouvait sa veuve jetaient sur cette réunion un voile de tristesse dont
+elle ne voulait pas assombrir le front du comte, auquel elle souhaitait
+toute sorte de bonheur.
+
+La veille, Franz avait été présenté à Mme de Saint-Méran, qui avait
+quitté le lit pour cette présentation, et qui s'y était remise aussitôt.
+
+Morrel, la chose est facile à comprendre, était dans un état d'agitation
+qui ne pouvait échapper à un oeil aussi perçant que l'était l'oeil du
+comte, aussi Monte-Cristo fut-il pour lui plus affectueux que jamais;
+si affectueux, que deux ou trois fois Maximilien fut sur le point de lui
+tout dire. Mais il se rappela la promesse formelle donnée à Valentine,
+et son secret resta au fond de son coeur.
+
+Le jeune homme relut vingt fois dans la journée la lettre de Valentine.
+C'était la première fois qu'elle lui écrivait, et à quelle occasion! À
+chaque fois qu'il relisait cette lettre, Maximilien se renouvelait à
+lui-même le serment de rendre Valentine heureuse. En effet, quelle
+autorité n'a pas la jeune fille qui prend une résolution si courageuse!
+quel dévouement ne mérite-t-elle pas de la part de celui à qui elle a
+tout sacrifié! Comme elle doit être réellement pour son amant le premier
+et le plus digne objet de son culte! C'est à la fois la reine et la
+femme, et l'on n'a point assez d'une âme pour la remercier et l'aimer.
+
+Morrel songeait avec une agitation inexprimable à ce moment où Valentine
+arriverait en disant:
+
+«Me voici, Maximilien; prenez-moi.»
+
+Il avait organisé toute cette fuite; deux échelles avaient été cachées
+dans la luzerne du clos; un cabriolet, que devait conduire Maximilien
+lui-même, attendait; pas de domestique, pas de lumière; au détour de la
+première rue on allumerait des lanternes, car il ne fallait point, par
+un surcroît de précautions, tomber entre les mains de la police.
+
+De temps en temps des frissonnements passaient par tout le corps de
+Morrel; il songeait au moment où, du faîte de ce mur, il protégerait la
+descente de Valentine, et où il sentirait tremblante et abandonnée dans
+ses bras celle dont il n'avait jamais pressé que la main et baisé le
+bout du doigt.
+
+Mais quand vint l'après-midi, quand Morrel sentit l'heure s'approcher,
+il éprouva le besoin d'être seul; son sang bouillait, les simples
+questions, la seule voix d'un ami l'eussent irrité; il se renferma chez
+lui, essayant de lire; mais son regard glissa sur les pages sans y rien
+comprendre, et il finit par jeter son livre, pour en revenir à dessiner,
+pour la deuxième fois, son plan, ses échelles et son clos.
+
+Enfin l'heure s'approcha.
+
+Jamais l'homme bien amoureux n'a laissé les horloges faire paisiblement
+leur chemin; Morrel tourmenta si bien les siennes, qu'elles finirent par
+marquer huit heures et demie à six heures. Il se dit alors qu'il était
+temps de partir, que neuf heures était bien effectivement l'heure de la
+signature du contrat, mais que, selon toute probabilité, Valentine
+n'attendrait pas cette signature inutile; en conséquence, Morrel, après
+être parti de la rue Meslay à huit heures et demie à sa pendule, entrait
+dans le clos comme huit heures sonnèrent à Saint-Philippe-du-Roule.
+
+Le cheval et le cabriolet furent cachés derrière une petite masure en
+ruine dans laquelle Morrel avait l'habitude de se cacher.
+
+Peu à peu le jour tomba, et les feuillages du jardin se massèrent en
+grosses touffes d'un noir opaque.
+
+Alors Morrel sortit de la cachette et vint regarder, le coeur palpitant,
+au trou de la grille: il n'y avait encore personne.
+
+Huit heures et demie sonnèrent.
+
+Une demi-heure s'écoula à attendre; Morrel se promenait de long en
+large, puis, à des intervalles toujours plus rapprochés, venait
+appliquer son oeil aux planches. Le jardin s'assombrissait de plus en
+plus; mais dans l'obscurité on cherchait vainement la robe blanche; dans
+le silence on écoutait inutilement le bruit des pas.
+
+La maison qu'on apercevait à travers les feuillages restait sombre, et
+ne présentait aucun des caractères d'une maison qui s'ouvre pour un
+événement aussi important que l'est une signature du contrat de mariage.
+
+Morrel consulta sa montre, qui sonna neuf heures trois quarts; mais
+presque aussitôt cette même voix de l'horloge, déjà entendue deux ou
+trois fois rectifia l'erreur de la montre en sonnant neuf heures et
+demie.
+
+C'était déjà une demi-heure d'attente de plus que Valentine n'avait
+fixée elle-même: elle avait dit neuf heures, même plutôt avant qu'après.
+
+Ce fut le moment le plus terrible pour le coeur du jeune homme, sur
+lequel chaque seconde tombait comme un marteau de plomb.
+
+Le plus faible bruit du feuillage, le moindre cri du vent appelaient son
+oreille et faisaient monter la sueur à son front; alors, tout
+frissonnant, il assujettissait son échelle et, pour ne pas perdre de
+temps, posait le pied sur le premier échelon.
+
+Au milieu de ces alternatives de crainte et d'espoir, au milieu de ces
+dilatations et de ces serrements de coeur, dix heures sonnèrent à
+l'église.
+
+«Oh! murmura Maximilien avec terreur, il est impossible que la signature
+d'un contrat dure aussi longtemps, à moins d'événements imprévus; j'ai
+pesé toutes les chances, calculé le temps que durent toutes les
+formalités, il s'est passé quelque chose.»
+
+Et alors, tantôt il se promenait avec agitation devant la grille, tantôt
+il revenait appuyer son front brûlant sur le fer glacé. Valentine
+s'était-elle évanouie après le contrat, ou Valentine avait-elle été
+arrêtée dans sa fuite? C'étaient là les deux seules hypothèses où le
+jeune homme pouvait s'arrêter, toutes deux désespérantes.
+
+L'idée à laquelle il s'arrêta fut qu'au milieu de sa fuite même la force
+avait manqué à Valentine, et qu'elle était tombée évanouie au milieu de
+quelque allée.
+
+«Oh! s'il en est ainsi, s'écria-t-il en s'élançant au haut de l'échelle,
+je la perdrais, et par ma faute!»
+
+Le démon qui lui avait soufflé cette pensée ne le quitta plus, et
+bourdonna à son oreille avec cette persistance qui fait que certains
+doutes, au bout d'un instant, par la force du raisonnement, deviennent
+des convictions. Ses yeux, qui cherchaient à percer l'obscurité
+croissante, croyaient, sous la sombre allée, apercevoir un objet gisant;
+Morrel se hasarda jusqu'à appeler, et il lui sembla que le vent
+apportait jusqu'à lui une plainte inarticulée.
+
+Enfin la demie avait sonné à son tour, il était impossible de se borner
+plus longtemps, tout était supposable; les tempes de Maximilien
+battaient avec force, des nuages passaient devant ses yeux; il enjamba
+le mur et sauta de l'autre côté.
+
+Il était chez Villefort, il venait d'y entrer par escalade; il songea
+aux suites que pouvait avoir une pareille action, mais il n'était pas
+venu jusque-là pour reculer.
+
+En un instant il fut à l'extrémité de ce massif. Du point où il était
+parvenu on découvrait la maison.
+
+Alors Morrel s'assura d'une chose qu'il avait déjà soupçonnée en
+essayant de glisser son regard à travers les arbres: c'est qu'au lieu
+des lumières qu'il pensait voir briller à chaque fenêtre, ainsi qu'il
+est naturel aux jours de cérémonie, il ne vit rien que la masse grise et
+voilée encore par un grand rideau d'ombre que projetait un nuage immense
+répandu sur la lune.
+
+Une lumière courait de temps en temps comme éperdue, et passait devant
+trois fenêtres du premier étage. Ces trois fenêtres étaient celles de
+l'appartement de Mme de Saint-Méran.
+
+Une autre lumière restait immobile derrière des rideaux rouges. Ces
+rideaux étaient ceux de la chambre à coucher de Mme de Villefort.
+
+Morrel devina tout cela. Tant de fois, pour suivre Valentine en pensée à
+toute heure du jour, tant de fois, disons-nous, il s'était fait faire le
+plan de cette maison, que, sans l'avoir vue, il la connaissait.
+
+Le jeune homme fut encore plus épouvanté de cette obscurité et de ce
+silence qu'il ne l'avait été de l'absence de Valentine.
+
+Éperdu, fou de douleur, décidé à tout braver pour revoir Valentine et
+s'assurer du malheur qu'il pressentait, quel qu'il fût, Morrel gagna la
+lisière du massif, et s'apprêtait à traverser le plus rapidement
+possible le parterre, complètement découvert, quand un son de voix
+encore assez éloigné, mais que le vent lui apportait, parvint jusqu'à
+lui.
+
+À ce bruit, il fit un pas en arrière, déjà à moitié sorti du feuillage,
+il s'y enfonça complètement et demeura immobile et muet, enfoui dans son
+obscurité.
+
+Sa résolution était prise: si c'était Valentine seule, il l'avertirait
+par un mot au passage; si Valentine était accompagnée, il la verrait au
+moins et s'assurerait qu'il ne lui était arrivé aucun malheur; si
+c'étaient des étrangers, il saisirait quelques mots de leur conversation
+et arriverait à comprendre ce mystère, incompréhensible jusque-là.
+
+La lune alors sortit du nuage qui la cachait, et, sur la porte du
+perron, Morrel vit apparaître Villefort, suivi d'un homme vêtu de noir.
+Ils descendirent les marches et s'avancèrent vers le massif. Ils
+n'avaient pas fait quatre pas que, dans cet homme vêtu de noir, Morrel
+avait reconnu le docteur d'Avrigny.
+
+Le jeune homme, en les voyant venir à lui, recula machinalement devant
+eux jusqu'à ce qu'il rencontrât le tronc d'un sycomore qui faisait le
+centre du massif; là il fut forcé de s'arrêter.
+
+Bientôt le sable cessa de crier sous les pas des deux promeneurs.
+
+«Ah! cher docteur, dit le procureur du roi, voici le Ciel qui se déclare
+décidément contre ma maison. Quelle horrible mort! quel coup de foudre!
+N'essayez pas de me consoler; hélas! la plaie est trop vive et trop
+profonde! Morte, morte!»
+
+Une sueur froide glaça le front du jeune homme et fit claquer ses dents.
+Qui donc était mort dans cette maison que Villefort lui-même disait
+maudite?
+
+«Mon cher monsieur de Villefort, répondit le médecin avec un accent qui
+redoubla la terreur du jeune homme, je ne vous ai point amené ici pour
+vous consoler, tout au contraire.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda le procureur du roi, effrayé.
+
+--Je veux dire que, derrière le malheur qui vient de vous arriver, il en
+est un autre plus grand encore peut-être.
+
+--Oh! mon Dieu! murmura Villefort en joignant les mains, qu'allez-vous
+me dire encore?
+
+--Sommes-nous bien seuls, mon ami?
+
+--Oh! oui, bien seuls. Mais que signifient toutes ces précautions?
+
+--Elles signifient que j'ai une confidence terrible à vous faire, dit le
+docteur: asseyons-nous.»
+
+Villefort tomba plutôt qu'il ne s'assit sur un banc. Le docteur resta
+debout devant lui, une main posée sur son épaule. Morrel, glacé
+d'effroi, tenait d'une main son front, de l'autre comprimait son coeur,
+dont il craignait qu'on entendît les battements.
+
+«Morte, morte!» répétait-il dans sa pensée avec la voix de son coeur.
+
+Et lui-même se sentait mourir.
+
+«Parlez, docteur, j'écoute, dit Villefort; frappez, je suis préparé à
+tout.
+
+--Mme de Saint-Méran était bien âgée sans doute, mais elle jouissait
+d'une santé excellente.»
+
+Morrel respira pour la première fois depuis dix minutes.
+
+«Le chagrin l'a tuée, dit Villefort, oui, le chagrin, docteur! Cette
+habitude de vivre depuis quarante ans près du marquis!...
+
+--Ce n'est pas le chagrin, mon cher Villefort, dit le docteur. Le
+chagrin peut tuer, quoique les cas soient rares, mais il ne tue pas en
+un jour, mais il ne tue pas en une heure, mais il ne tue pas en dix
+minutes.»
+
+Villefort ne répondit rien; seulement il leva la tête qu'il avait tenue
+baissée jusque-là, et regarda le docteur avec des yeux effarés.
+
+«Vous êtes resté là pendant l'agonie? demanda M. d'Avrigny.
+
+--Sans doute, répondit le procureur du roi; vous m'avez dit tout bas de
+ne pas m'éloigner.
+
+--Avez-vous remarqué les symptômes du mal auquel Mme de Saint-Méran a
+succombé?
+
+--Certainement; Mme de Saint-Méran a eu trois attaques successives à
+quelques minutes les unes des autres, et à chaque fois plus rapprochées
+et plus graves. Lorsque vous êtes arrivé, déjà depuis quelques minutes
+Mme de Saint-Méran était haletante; elle eut alors une crise que je pris
+pour une simple attaque de nerfs; mais je ne commençai à m'effrayer
+réellement que lorsque je la vis se soulever sur son lit, les membres et
+le cou tendus. Alors, à votre visage, je compris que la chose était plus
+grave que je ne le croyais. La crise passée, je cherchai vos yeux, mais
+je ne les rencontrai pas. Vous teniez le pouls, vous en comptiez les
+battements, et la seconde crise parut, que vous ne vous étiez pas encore
+retourné de mon côté. Cette seconde crise fut plus terrible que la
+première: les mêmes mouvements nerveux se reproduisirent, et la bouche
+se contracta et devint violette.
+
+«À la troisième elle expira.
+
+«Déjà, depuis la fin de la première, j'avais reconnu le tétanos; vous me
+confirmâtes dans cette opinion.
+
+--Oui, devant tout le monde, reprit le docteur; mais maintenant nous
+sommes seuls.
+
+--Qu'allez-vous me dire, mon Dieu?
+
+--Que les symptômes du tétanos et de l'empoisonnement par les matières
+végétales sont absolument les mêmes.»
+
+M. de Villefort se dressa sur ses pieds; puis, après un instant
+d'immobilité et de silence, il retomba sur son banc.
+
+«Oh! mon Dieu! docteur, dit-il, songez-vous bien à ce que vous me dites
+là?»
+
+Morrel ne savait pas s'il faisait un rêve ou s'il veillait.
+
+«Écoutez, dit le docteur, je connais l'importance de ma déclaration et
+le caractère de l'homme à qui je la fais.
+
+--Est-ce au magistrat ou à l'ami que vous parlez? demanda Villefort.
+
+--À l'ami, à l'ami seul en ce moment; les rapports entre les symptômes
+du tétanos et les symptômes de l'empoisonnement par les substances
+végétales sont tellement identiques, que s'il me fallait signer ce que
+je dis là, je vous déclare que j'hésiterais. Aussi, je vous le répète,
+ce n'est point au magistrat que je m'adresse, c'est à l'ami. Eh bien, à
+l'ami je dis: Pendant les trois quarts d'heure qu'elle a duré, j'ai
+étudié l'agonie, les convulsions, la mort de Mme de Saint-Méran; eh
+bien, dans ma conviction, non seulement Mme de Saint-Méran est morte
+empoisonnée, mais encore je dirais, oui, je dirais quel poison l'a tuée.
+
+--Monsieur! monsieur!
+
+--Tout y est, voyez-vous: somnolence interrompue par des crises
+nerveuses, surexcitation du cerveau, torpeur des centres. Mme de
+Saint-Méran a succombé à une dose violente de brucine ou de strychnine,
+que par hasard sans doute, que par erreur peut-être, on lui a
+administrée.»
+
+Villefort saisit la main du docteur.
+
+«Oh! c'est impossible! dit-il, je rêve, mon Dieu! je rêve! C'est
+effroyable d'entendre dire des choses pareilles à un homme comme vous!
+Au nom du Ciel, je vous en supplie, cher docteur, dites-moi que vous
+pouvez vous tromper!
+
+--Sans doute, je le puis, mais....
+
+--Mais?...
+
+--Mais, je ne le crois pas.
+
+--Docteur, prenez pitié de moi; depuis quelques jours il m'arrive tant
+de choses inouïes, que je crois à la possibilité de devenir fou.
+
+--Un autre que moi a-t-il vu Mme de Saint-Méran?
+
+--Personne.
+
+--A-t-on envoyé chez le pharmacien quelque ordonnance qu'on ne m'ait pas
+soumise?
+
+--Aucune.
+
+--Mme de Saint-Méran avait-elle des ennemis?
+
+--Je ne lui en connais pas.
+
+--Quelqu'un avait-il intérêt à sa mort?
+
+--Mais non, mon Dieu! mais non; ma fille est sa seule héritière,
+Valentine seule.... Oh! si une pareille pensée me pouvait venir, je me
+poignarderais pour punir mon coeur d'avoir pu un seul instant abriter
+une pareille pensée.
+
+--Oh! s'écria à son tour M. d'Avrigny, cher ami, à Dieu ne plaise que
+j'accuse quelqu'un, je ne parle que d'un accident, comprenez-vous bien,
+d'une erreur. Mais accident ou erreur, le fait est là qui parle tout bas
+à ma conscience, et qui veut que ma conscience vous parle tout haut.
+Informez-vous.
+
+--À qui? comment? de quoi?
+
+--Voyons: Barrois, le vieux domestique, ne se serait-il pas trompé, et
+n'aurait-il pas donné à Mme de Saint-Méran quelque potion préparée pour
+son maître?
+
+--Pour mon père?
+
+--Oui.
+
+--Mais comment une potion préparée pour M. Noirtier peut-elle
+empoisonner Mme de Saint-Méran?
+
+--Rien de plus simple: vous savez que dans certaines maladies les
+poisons deviennent un remède; la paralysie est une de ces maladies-là. À
+peu près depuis trois mois, après avoir tout employé pour rendre le
+mouvement et la parole à M. Noirtier, je me suis décidé à tenter un
+dernier moyen; depuis trois mois, dis-je, je le traite par la brucine;
+ainsi, dans la dernière potion que j'ai commandée pour lui il en entrait
+six centigrammes; six centigrammes sans action sur les organes paralysés
+de M. Noirtier, et auxquels d'ailleurs il s'est accoutumé par des doses
+successives, six centigrammes suffisent pour tuer toute autre personne
+que lui.
+
+--Mon cher docteur, il n'y a aucune communication entre l'appartement de
+M. Noirtier et celui de Mme de Saint-Méran, et jamais Barrois n'entrait
+chez ma belle-mère. Enfin, vous le dirai-je, docteur, quoique je vous
+sache homme le plus habile et surtout le plus consciencieux du monde,
+quoique en toute circonstance votre parole soit pour moi un flambeau qui
+me guide à l'égal de la lumière du soleil, eh bien! docteur, eh bien!
+j'ai besoin, malgré cette conviction de m'appuyer sur cet axiome,
+_errare humanum est_.
+
+--Écoutez, Villefort, dit le docteur, existe-t-il un de mes confrères en
+qui vous ayez autant confiance qu'en moi?
+
+--Pourquoi cela, dites? où voulez-vous en venir?
+
+--Appelez-le, je lui dirai ce que j'ai vu, ce que j'ai remarqué, nous
+ferons l'autopsie.
+
+--Et vous trouverez des traces de poison?
+
+--Non, pas du poison, je n'ai pas dit cela, mais nous constaterons
+l'exaspération du système nerveux, nous reconnaîtrons l'asphyxie
+patente, incontestable et nous vous dirons: Cher Villefort, si c'est par
+négligence que la chose est arrivée, veillez sur vos serviteurs; si
+c'est par haine, veillez sur vos ennemis.
+
+--Oh! mon Dieu! que me proposez-vous là, d'Avrigny? répondit Villefort
+abattu; du moment où il y aura un autre que vous dans le secret, une
+enquête deviendra nécessaire, et une enquête chez moi, impossible!
+Pourtant, continua le procureur du roi en se reprenant et en regardant
+le médecin avec inquiétude, pourtant si vous le voulez, si vous l'exigez
+absolument, je le ferai. En effet, peut-être dois-je donner suite à
+cette affaire; mon caractère me le commande. Mais docteur, vous me voyez
+d'avance pénétré de tristesse: introduire dans ma maison tant de
+scandale après tant de douleur! Oh! ma femme et ma fille en mourront; et
+moi, moi, docteur, vous le savez, un homme n'en arrive pas où j'en suis,
+un homme n'a pas été procureur du roi pendant vingt-cinq ans sans s'être
+amassé bon nombre d'ennemis; les miens sont nombreux. Cette affaire
+ébruitée sera pour eux un triomphe qui les fera tressaillir de joie, et
+moi me couvrira de honte. Docteur, pardonnez-moi ces idées mondaines. Si
+vous étiez un prêtre, je n'oserais vous dire cela; mais vous êtes un
+homme, mais vous connaissez les autres hommes; docteur, docteur, vous ne
+m'avez rien dit, n'est-ce pas?
+
+--Mon cher monsieur de Villefort, répondit le docteur ébranlé, mon
+premier devoir est l'humanité. J'eusse sauvé Mme de Saint-Méran si la
+science eût eu le pouvoir de le faire, mais elle est morte, je me dois
+aux vivants. Ensevelissons au plus profond de nos coeurs ce terrible
+secret. Je permettrai, si les yeux de quelques-uns s'ouvrent là-dessus,
+qu'on impute à mon ignorance le silence que j'aurai gardé. Cependant,
+monsieur, cherchez toujours, cherchez activement, car peut-être cela ne
+s'arrêtera-t-il point là.... Et quand vous aurez trouvé le coupable, si
+vous le trouvez, c'est moi qui vous dirai: Vous êtes magistrat, faites
+ce que vous voudrez!
+
+--Oh! merci, merci, docteur! dit Villefort avec une joie indicible, je
+n'ai jamais eu de meilleur ami que vous.»
+
+Et comme s'il eût craint que le docteur d'Avrigny ne revînt sur cette
+concession, il se leva et entraîna le docteur du côté de la maison.
+
+Ils s'éloignèrent.
+
+Morrel, comme s'il eût besoin de respirer, sortit sa tête du taillis, et
+la lune éclaira ce visage si pâle qu'on eût pu le prendre pour un
+fantôme.
+
+«Dieu me protège d'une manifeste mais terrible façon, dit-il. Mais
+Valentine, Valentine! pauvre amie! résistera-t-elle à tant de douleurs?»
+
+En disant ces mots il regardait alternativement la fenêtre aux rideaux
+rouges et les trois fenêtres aux rideaux blancs.
+
+La lumière avait presque complètement disparu de la fenêtre aux rideaux
+rouges. Sans doute Mme de Villefort venait d'éteindre sa lampe, et la
+veilleuse seule envoyait son reflet aux vitres.
+
+À l'extrémité du bâtiment, au contraire, il vit s'ouvrir une des trois
+fenêtres aux rideaux blancs. Une bougie placée sur la cheminée jeta
+au-dehors quelques rayons de sa pâle lumière, et une ombre vint un
+instant s'accouder au balcon.
+
+Morrel frissonna; il lui semblait avoir entendu un sanglot.
+
+Il n'était pas étonnant que cette âme ordinairement si courageuse et si
+forte, maintenant troublée et exaltée par les deux plus fortes des
+passions humaines, l'amour et la peur, se fût affaiblie au point de
+subir des hallucinations superstitieuses.
+
+Quoiqu'il fût impossible, caché comme il l'était, que l'oeil de
+Valentine le distinguât, il crut se voir appeler par l'ombre de la
+fenêtre; son esprit troublé le lui disait, son coeur ardent le lui
+répétait. Cette double erreur devenait une réalité irrésistible, et, par
+un de ces incompréhensibles élans de jeunesse, il bondit hors de sa
+cachette, et en deux enjambées, au risque d'être vu, au risque d'effrayer
+Valentine, au risque de donner l'éveil par quelque cri involontaire
+échappé à la jeune fille, il franchit ce parterre que la lune faisait
+large et blanc comme un lac, et, gagnant la rangée de caisses d'orangers
+qui s'étendait devant la maison, il atteignit les marches du perron,
+qu'il monta rapidement, et poussa la porte, qui s'ouvrit sans résistance
+devant lui.
+
+Valentine ne l'avait pas vu; ses yeux levés au ciel suivaient un nuage
+d'argent glissant sur l'azur, et dont la forme était celle d'une ombre
+qui monte au ciel; son esprit poétique et exalté lui disait que c'était
+l'âme de sa grand-mère.
+
+Cependant, Morrel avait traversé l'antichambre et trouvé la rampe de
+l'escalier; des tapis étendus sur les marches assourdissaient son pas;
+d'ailleurs Morrel en était arrivé à ce point d'exaltation que la
+présence de M. de Villefort lui-même ne l'eût pas effrayé. Si M. de
+Villefort se fût présenté à sa vue, sa résolution était prise: il
+s'approchait de lui et lui avouait tout, en le priant d'excuser et
+d'approuver cet amour qui l'unissait à sa fille, et sa fille à lui;
+Morrel était fou.
+
+Par bonheur il ne vit personne.
+
+Ce fut alors surtout que cette connaissance qu'il avait prise par
+Valentine du plan intérieur de la maison lui servit; il arriva sans
+accident au haut de l'escalier, et comme, arrivé là, il s'orientait, un
+sanglot dont il reconnut l'expression lui indiqua le chemin qu'il avait
+à suivre; il se retourna; une porte entrebâillée laissait arriver à lui
+le reflet d'une lumière et le son de la voix gémissante. Il poussa cette
+porte et entra.
+
+Au fond d'une alcôve, sous le drap blanc qui recouvrait sa tête et
+dessinait sa forme, gisait la morte, plus effrayante encore aux yeux de
+Morrel depuis la révélation du secret dont le hasard l'avait fait
+possesseur.
+
+À côté du lit, à genoux, la tête ensevelie dans les coussins d'une large
+bergère, Valentine, frissonnante et soulevée par les sanglots, étendait
+au-dessus de sa tête, qu'on ne voyait pas, ses deux mains jointes et
+raidies.
+
+Elle avait quitté la fenêtre restée ouverte, et priait tout haut avec
+des accents qui eussent touché le coeur le plus insensible, la parole
+s'échappait de ses lèvres, rapide, incohérente, inintelligible, tant la
+douleur serrait sa gorge de ses brûlantes étreintes.
+
+La lune, glissant à travers l'ouverture des persiennes, faisait pâlir la
+lueur de la bougie, et azurait de ses teintes funèbres ce tableau de
+désolation.
+
+Morrel ne put résister à ce spectacle; il n'était pas d'une piété
+exemplaire, il n'était pas facile à impressionner, mais Valentine
+souffrant, pleurant, se tordant les bras à sa vue, c'était plus qu'il
+n'en pouvait supporter en silence. Il poussa un soupir, murmura un nom,
+et la tête noyée dans les pleurs et marbrée sur le velours du fauteuil,
+une tête de Madeleine du Corrège, se releva et demeura tournée vers lui.
+
+Valentine le vit et ne témoigna point d'étonnement. Il n'y a plus
+d'émotions intermédiaires dans un coeur gonflé par un désespoir suprême.
+
+Morrel tendit la main à son amie. Valentine, pour toute excuse de ce
+qu'elle n'avait point été le trouver, lui montra le cadavre gisant sous
+le drap funèbre et recommença à sangloter.
+
+Ni l'un ni l'autre n'osait parler dans cette chambre. Chacun hésitait à
+rompre ce silence que semblait commander la Mort debout dans quelque
+coin et le doigt sur les lèvres.
+
+Enfin Valentine osa la première.
+
+«Ami, dit-elle, comment êtes-vous ici? Hélas! je vous dirais: soyez le
+bienvenu, si ce n'était pas la Mort qui vous eût ouvert la porte de
+cette maison.
+
+--Valentine, dit Morrel d'une voix tremblante et les mains jointes,
+j'étais là depuis huit heures et demie; je ne vous voyais point venir,
+l'inquiétude m'a pris, j'ai sauté par-dessus le mur, j'ai pénétré dans
+le jardin; alors des voix qui s'entretenaient du fatal accident....
+
+--Quelles voix?» dit Valentine.
+
+Morrel frémit, car toute la conversation du docteur et de M. de
+Villefort lui revint à l'esprit, et, à travers le drap, il croyait voir
+ces bras tordus, ce cou raidi, ces lèvres violettes.
+
+«Les voix de vos domestiques, dit-il, m'ont tout appris.
+
+--Mais venir jusqu'ici, c'est nous perdre, mon ami, dit Valentine, sans
+effroi et sans colère.
+
+--Pardonnez-moi, répondit Morrel du même ton, je vais me retirer.
+
+--Non, dit Valentine, on vous rencontrerait, restez.
+
+--Mais si l'on venait?»
+
+La jeune fille secoua la tête.
+
+«Personne ne viendra, dit-elle, soyez tranquille, voilà notre
+sauvegarde.»
+
+Et elle montra la forme du cadavre moulée par le drap.
+
+«Mais qu'est-il arrivé à M. d'Épinay? dites-moi, je vous en supplie,
+reprit Morrel.
+
+--M. Franz est arrivé pour signer le contrat au moment où ma bonne
+grand-mère rendait le dernier soupir.
+
+--Hélas! dit Morrel avec un sentiment de joie égoïste, car il songeait
+en lui-même que cette mort retardait indéfiniment le mariage de
+Valentine.
+
+--Mais ce qui redouble ma douleur, continua la jeune fille, comme si ce
+sentiment eût dû recevoir à l'instant même sa punition, c'est que cette
+pauvre chère aïeule, en mourant, a ordonné qu'on terminât le mariage le
+plus tôt possible; elle aussi, mon Dieu! en croyant me protéger, elle
+aussi agissait contre moi.
+
+--Écoutez!» dit Morrel.
+
+Les deux jeunes gens firent silence.
+
+On entendit la porte qui s'ouvrit, et des pas firent craquer le parquet
+du corridor et les marches de l'escalier.
+
+«C'est mon père qui sort de son cabinet, dit Valentine.
+
+--Et qui reconduit le docteur, ajouta Morrel.
+
+--Comment savez-vous que c'est le docteur? demanda Valentine étonnée.
+
+--Je le présume» dit Morrel.
+
+Valentine regarda le jeune homme.
+
+Cependant, on entendit la porte de la rue se fermer. M. de Villefort
+alla donner en outre un tour de clef à celle du jardin puis il remonta
+l'escalier.
+
+Arrivé dans l'antichambre, il s'arrêta un instant, comme s'il hésitait
+s'il devait entrer chez lui ou dans la chambre de Mme de Saint-Méran.
+Morrel se jeta derrière une portière. Valentine ne fit pas un mouvement;
+on eût dit qu'une suprême douleur la plaçait au-dessus des craintes
+ordinaires.
+
+M. de Villefort rentra chez lui.
+
+«Maintenant, dit Valentine, vous ne pouvez plus sortir ni par la porte
+du jardin, ni par celle de la rue.»
+
+Morrel regarda la jeune fille avec étonnement.
+
+«Maintenant, dit-elle, il n'y a plus qu'une issue permise et sûre, c'est
+celle de l'appartement de mon grand-père.»
+
+Elle se leva.
+
+«Venez, dit-elle.
+
+--Où cela? demanda Maximilien.
+
+--Chez mon grand-père.
+
+--Moi, chez M. Noirtier?
+
+--Oui.
+
+--Y songez-vous, Valentine?
+
+--J'y songe, et depuis longtemps. Je n'ai plus que cet ami au monde, et
+nous avons tous deux besoin de lui.... Venez.
+
+--Prenez garde, Valentine, dit Morrel, hésitant à faire ce que lui
+ordonnait la jeune fille; prenez garde, le bandeau est tombé de mes
+yeux: en venant ici, j'ai accompli un acte de démence. Avez-vous bien
+vous-même toute votre raison, chère amie?
+
+--Oui, dit Valentine, et je n'ai aucun scrupule au monde, si ce n'est
+de laisser seuls les restes de ma pauvre grand-mère, que je me suis
+chargée de garder.
+
+--Valentine, dit Morrel, la mort est sacrée par elle-même.
+
+--Oui, répondit la jeune fille; d'ailleurs ce sera court, venez.»
+
+Valentine traversa le corridor et descendit un petit escalier qui
+conduisait chez Noirtier. Morrel la suivait sur la pointe du pied.
+Arrivés sur le palier de l'appartement, ils trouvèrent le vieux
+domestique.
+
+«Barrois, dit Valentine, fermez la porte et ne laissez entrer personne.»
+
+Elle passa la première.
+
+Noirtier, encore dans son fauteuil, attentif au moindre bruit, instruit
+par son vieux serviteur de tout ce qui se passait, fixait des regards
+avides sur l'entrée de la chambre; il vit Valentine, et son oeil brilla.
+
+Il y avait dans la démarche et dans l'attitude de la jeune fille quelque
+chose de grave et de solennel qui frappa le vieillard. Aussi, de
+brillant qu'il était, son oeil devint-il interrogateur.
+
+«Cher père, dit-elle d'une voix brève, écoute-moi bien: tu sais que
+bonne maman Saint-Méran est morte il y a une heure, et que maintenant,
+excepté toi je n'ai plus personne qui m'aime au monde?»
+
+Une expression de tendresse infinie passa dans les yeux du vieillard.
+
+«C'est donc à toi seul, n'est-ce pas, que je dois confier mes chagrins
+ou mes espérances?»
+
+Le paralytique fit signe que oui.
+
+Valentine prit Maximilien par la main.
+
+«Alors, lui dit-elle, regarde bien monsieur.»
+
+Le vieillard fixa son oeil scrutateur et légèrement étonné sur Morrel.
+
+«C'est M. Maximilien Morrel, dit-elle, le fils de cet homme négociant de
+Marseille dont tu as sans doute entendu parler?
+
+--Oui, fit le vieillard.
+
+--C'est un nom irréprochable, que Maximilien est en train de rendre
+glorieux, car, à trente ans, il est capitaine de spahis, officier de la
+Légion d'honneur.»
+
+Le vieillard fit signe qu'il se le rappelait.
+
+«Eh bien, bon papa, dit Valentine en se mettant à deux genoux devant le
+vieillard et en montrant Maximilien d'une main, je l'aime et ne serai
+qu'à lui! Si l'on me force d'en épouser un autre, je me laisserai mourir
+ou je me tuerai.»
+
+Les yeux du paralytique exprimaient tout un monde de pensées
+tumultueuses.
+
+«Tu aimes M. Maximilien Morrel, n'est-ce pas, bon papa? demanda la jeune
+fille.
+
+--Oui, fit le vieillard immobile.
+
+--Et tu peux bien nous protéger, nous qui sommes aussi tes enfants,
+contre la volonté de mon père?»
+
+Noirtier attacha son regard intelligent sur Morrel, comme pour lui dire:
+
+«C'est selon.»
+
+Maximilien comprit.
+
+«Mademoiselle, dit-il, vous avez un devoir sacré à remplir dans la
+chambre de votre aïeule; voulez-vous me permettre d'avoir l'honneur de
+causer un instant avec M. Noirtier?
+
+--Oui, oui, c'est cela», fit l'oeil du vieillard.
+
+Puis il regarda Valentine avec inquiétude.
+
+«Comment il fera pour te comprendre, veux-tu dire, bon père?
+
+--Oui.
+
+--Oh! sois tranquille; nous avons si souvent parlé de toi, qu'il sait
+bien comment je te parle.»
+
+Puis, se tournant vers Maximilien avec un adorable sourire, quoique ce
+sourire fût voilé par une profonde tristesse:
+
+«Il sait tout ce que je sais», dit-elle.
+
+Valentine se releva, approcha un siège pour Morrel, recommanda à Barrois
+de ne laisser entrer personne; et après avoir embrassé tendrement son
+grand-père et dit adieu tristement à Morrel, elle partit. Alors Morrel,
+pour prouver à Noirtier qu'il avait la confiance de Valentine et
+connaissait tous leurs secrets, prit le dictionnaire, la plume et le
+papier, et plaça le tout sur une table où il y avait une lampe.
+
+«Mais d'abord, dit Morrel, permettez-moi, monsieur, de vous raconter qui
+je suis, comment j'aime Mlle Valentine, et quels sont mes desseins à son
+égard.
+
+--J'écoute», fit Noirtier.
+
+C'était un spectacle assez imposant que ce vieillard, inutile fardeau en
+apparence, et qui était devenu le seul protecteur, le seul appui, le
+seul juge de deux amants jeunes, beaux, forts, et entrant dans la vie.
+
+Sa figure, empreinte d'une noblesse et d'une austérité remarquables,
+imposait à Morrel, qui commença son récit en tremblant.
+
+Il raconta alors comment il avait connu, comment il avait aimé Valentine
+et comment Valentine, dans son isolement et son malheur, avait accueilli
+l'offre de son dévouement. Il lui dit quelles étaient sa naissance, sa
+position, sa fortune; et plus d'une fois, lorsqu'il interrogea le regard
+du paralytique, ce regard lui répondit:
+
+«C'est bien, continuez.
+
+--Maintenant, dit Morrel quand il eut fini cette première partie de son
+récit, maintenant que je vous ai dit, monsieur, mon amour et mes
+espérances, dois-je vous dire nos projets?
+
+--Oui, fit le vieillard.
+
+--Eh bien, voilà ce que nous avions résolu.»
+
+Et alors il raconta tout à Noirtier: comment un cabriolet attendait dans
+l'enclos, comment il comptait enlever Valentine, la conduire chez sa
+soeur, l'épouser, et dans une respectueuse attente espérer le pardon de
+M. de Villefort.
+
+«Non, dit Noirtier.
+
+--Non? reprit Morrel, ce n'est pas ainsi qu'il faut faire?
+
+--Non.
+
+--Ainsi ce projet n'a point votre assentiment?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, il y a un autre moyen», dit Morrel.
+
+Le regard interrogateur du vieillard demanda:
+
+«Lequel?»
+
+«J'irai, continua Maximilien, j'irai trouver M. Franz d'Épinay, je suis
+heureux de pouvoir vous dire cela en l'absence de Mlle de Villefort, et
+je me conduirai avec lui de manière à le forcer d'être un galant homme.
+
+Le regard de Noirtier continua d'interroger.
+
+«Ce que je ferai?
+
+--Oui.
+
+--Le voici. Je l'irai trouver, comme je vous le disais, je lui
+raconterai les liens qui m'unissent à Mlle Valentine; si c'est un homme
+délicat, il prouvera sa délicatesse en renonçant de lui-même à la main
+de sa fiancée, et mon amitié et mon dévouement lui sont de cette heure
+acquis jusqu'à la mort; s'il refuse, soit que l'intérêt le pousse, soit
+qu'un ridicule orgueil le fasse persister, après lui avoir prouvé qu'il
+contraindrait ma femme, que Valentine m'aime et ne peut aimer un autre
+que moi, je me battrai avec lui, en lui donnant tous les avantages, et
+je le tuerai ou il me tuera; si je le tue, il n'épousera pas Valentine;
+s'il me tue, je serai bien sûr que Valentine ne l'épousera pas.»
+
+Noirtier considérait avec un plaisir indicible cette noble et sincère
+physionomie sur laquelle se peignaient tous les sentiments que sa langue
+exprimait, en y ajoutant par l'expression d'un beau visage tout ce que
+la couleur ajoute à un dessin solide et vrai.
+
+Cependant, lorsque Morrel eut fini de parler, Noirtier ferma les yeux à
+plusieurs reprises, ce qui était, on le sait, sa manière de dire non.
+
+«Non? dit Morrel. Ainsi vous désapprouvez ce second projet, comme vous
+avez déjà désapprouvé le premier?
+
+--Oui, je le désapprouve, fit le vieillard.
+
+--Mais que faire alors, monsieur? demanda Morrel. Les dernières paroles
+de Mme de Saint-Méran ont été pour que le mariage de sa petite-fille ne
+se fît point attendre: dois-je laisser les choses s'accomplir?»
+
+Noirtier resta immobile.
+
+«Oui, je comprends, dit Morrel, je dois attendre.
+
+--Oui.
+
+--Mais tout délai nous perdra, monsieur, reprit le jeune homme. Seule,
+Valentine est sans force, et on la contraindra comme un enfant. Entré
+ici miraculeusement pour savoir ce qui s'y passe, admis miraculeusement
+devant vous, je ne puis raisonnablement espérer que ces bonnes chances
+se renouvellent. Croyez-moi, il n'y a que l'un ou l'autre des deux
+partis que je vous propose, pardonnez cette vanité à ma jeunesse, qui
+soit le bon; dites-moi celui des deux que vous préférez: autorisez-vous
+Mlle Valentine à se confier à mon honneur?
+
+--Non.
+
+--Préférez-vous que j'aille trouver M. d'Épinay?
+
+--Non.
+
+--Mais, mon Dieu! de qui nous viendra le secours que nous attendons du
+Ciel?»
+
+Le vieillard sourit des yeux comme il avait l'habitude de sourire quand
+on lui parlait du ciel. Il était toujours resté un peu d'athéisme dans
+les idées du vieux jacobin.
+
+«Du hasard? reprit Morrel.
+
+--Non.
+
+--De vous?
+
+--Oui.
+
+--De vous?
+
+--Oui, répéta le vieillard.
+
+--Vous comprenez bien ce que je vous demande, monsieur? Excusez mon
+insistance, car ma vie est dans votre réponse: notre salut nous viendra
+de vous?
+
+--Oui.
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--Oui.
+
+--Vous en répondez?
+
+--Oui.»
+
+Et il y avait dans le regard qui donnait cette affirmation une telle
+fermeté, qu'il n'y avait pas moyen de douter de la volonté, sinon de la
+puissance.
+
+«Oh! merci, monsieur, merci cent fois! Mais comment, à moins qu'un
+miracle du Seigneur ne vous rende la parole, le geste, le mouvement,
+comment pourrez-vous, vous, enchaîné dans ce fauteuil, vous, muet et
+immobile, comment pourrez-vous vous opposer à ce mariage?»
+
+Un sourire éclaira le visage du vieillard, sourire étrange que celui des
+yeux sur un visage immobile.
+
+«Ainsi, je dois attendre? demanda le jeune homme.
+
+--Oui. Mais le contrat?»
+
+Le même sourire reparut.
+
+«Voulez-vous donc me dire qu'il ne sera pas signé?
+
+--Oui, dit Noirtier.
+
+--Ainsi le contrat ne sera même pas signé! s'écria Morrel. Oh!
+pardonnez, monsieur! à l'annonce d'un grand bonheur, il est bien permis
+de douter; le contrat ne sera pas signé?
+
+--Non», dit le paralytique.
+
+Malgré cette assurance, Morrel hésitait à croire. Cette promesse d'un
+vieillard impotent était si étrange, qu'au lieu de venir d'une force de
+volonté, elle pouvait émaner d'un affaiblissement des organes; n'est-il
+pas naturel que l'insensé qui ignore sa folie prétende réaliser des
+choses au-dessus de sa puissance? Le faible parle des fardeaux qu'il
+soulève, le timide des géants qu'il affronte, le pauvre des trésors
+qu'il manie, le plus humble paysan, au compte de son orgueil, s'appelle
+Jupiter.
+
+Soit que Noirtier eût compris l'indécision du jeune homme, soit qu'il
+n'ajoutât pas complètement foi à la docilité qu'il avait montrée, il le
+regarda fixement.
+
+«Que voulez-vous, monsieur? demanda Morrel, que je vous renouvelle ma
+promesse de ne rien faire?»
+
+Le regard de Noirtier demeura fixe et ferme, comme pour dire qu'une
+promesse ne lui suffisait pas; puis il passa du visage à la main.
+
+«Voulez-vous que je jure, monsieur? demanda Maximilien.
+
+--Oui, fit le paralytique avec la même solennité, je le veux.»
+
+Morrel comprit que le vieillard attachait une grande importance à ce
+serment.
+
+Il étendit la main.
+
+«Sur mon honneur, dit-il, je vous jure d'attendre ce que vous aurez
+décidé pour agir contre M. d'Épinay.
+
+--Bien, fit des yeux le vieillard.
+
+--Maintenant, monsieur, demanda Morrel, ordonnez-vous que je me retire?
+
+--Oui.
+
+--Sans revoir Mlle Valentine?
+
+--Oui.»
+
+Morrel fit signe qu'il était prêt à obéir.
+
+«Maintenant, continua Morrel, permettez-vous monsieur, que votre fils
+vous embrasse comme l'a fait tout à l'heure votre fille!»
+
+Il n'y avait pas à se tromper à l'expression des yeux de Noirtier.
+
+Le jeune homme posa sur le front du vieillard ses lèvres au même endroit
+où la jeune fille avait posé les siennes.
+
+Puis il salua une seconde fois le vieillard et sortit.
+
+Sur le carré il trouva le vieux serviteur, prévenu par Valentine;
+celui-ci attendait Morrel, et le guida par les détours d'un corridor
+sombre qui conduisait à une petite porte donnant sur le jardin.
+
+Arrivé là, Morrel gagna la grille, par la charmille, il fut en un
+instant au haut du mur, et par son échelle en une seconde, il fut dans
+l'enclos à la luzerne, où son cabriolet l'attendait toujours.
+
+Il y remonta, et brisé par tant d'émotions, mais le coeur plus libre, il
+rentra vers minuit rue Meslay, se jeta sur son lit et dormit comme s'il
+eût été plongé dans une profonde ivresse.
+
+
+
+
+LXXIV
+
+Le caveau de la famille Villefort.
+
+
+À deux jours de là, une foule considérable se trouvait rassemblée, vers
+dix heures du matin, à la porte de M. de Villefort, et l'on avait vu
+s'avancer une longue file de voitures de deuil et de voitures
+particulières tout le long du faubourg Saint-Honoré et de la rue de la
+Pépinière.
+
+Parmi ces voitures, il y en avait une d'une forme singulière, et qui
+paraissait avoir fait un long voyage. C'était une espèce de fourgon
+peint en noir, et qui un des premiers s'était trouvé au funèbre
+rendez-vous.
+
+Alors on s'était informé, et l'on avait appris que, par une coïncidence
+étrange, cette voiture renfermait le corps de M. de Saint-Méran, et que
+ceux qui étaient venus pour un seul convoi suivraient deux cadavres.
+
+Le nombre de ceux-là était grand; M. le marquis de Saint-Méran, l'un
+des dignitaires les plus zélés et les plus fidèles du roi Louis XVIII et
+du roi Charles X, avait conservé grand nombre d'amis qui, joints aux
+personnes que les convenances sociales mettaient en relation avec
+Villefort, formaient une troupe considérable.
+
+On fit prévenir aussitôt les autorités, et l'on obtint que les deux
+convois se feraient en même temps. Une seconde voiture, parée avec la
+même pompe mortuaire, fut amenée devant la porte de M. de Villefort, et
+le cercueil transporté du fourgon de poste sur le carrosse funèbre.
+
+Les deux corps devaient être inhumés dans le cimetière du Père-Lachaise,
+où depuis longtemps M. de Villefort avait fait élever le caveau destiné
+à la sépulture de toute sa famille.
+
+Dans ce caveau avait déjà été déposé le corps de la pauvre Renée, que
+son père et sa mère venaient rejoindre après dix années de séparation.
+
+Paris, toujours curieux, toujours ému des pompes funéraires, vit avec un
+religieux silence passer le cortège splendide qui accompagnait à leur
+dernière demeure deux des noms de cette vieille aristocratie, les plus
+célèbres pour l'esprit traditionnel, pour la sûreté du commerce et le
+dévouement obstiné aux principes.
+
+Dans la même voiture de deuil, Beauchamp, Albert et Château-Renaud
+s'entretenaient de cette mort presque subite.
+
+«J'ai vu Mme de Saint-Méran l'an dernier encore à Marseille, disait
+Château-Renaud, je revenais d'Algérie; c'était une femme destinée à
+vivre cent ans, grâce à sa santé parfaite, à son esprit toujours
+présent et à son activité toujours prodigieuse. Quel âge avait-elle?
+
+--Soixante-six ans, répondit Albert, du moins à ce que Franz m'a assuré.
+Mais ce n'est point l'âge qui l'a tuée, c'est le chagrin qu'elle a
+ressenti de la mort du marquis; il paraît que depuis cette mort, qui
+l'avait violemment ébranlée, elle n'a pas repris complètement la raison.
+
+--Mais enfin de quoi est-elle morte? demanda Beauchamp.
+
+--D'une congestion cérébrale, à ce qu'il paraît, ou d'une apoplexie
+foudroyante. N'est-ce pas la même chose?
+
+--Mais à peu près.
+
+--D'apoplexie? dit Beauchamp, c'est difficile à croire. Mme de
+Saint-Méran, que j'ai vue aussi une fois ou deux dans ma vie, était
+petite, grêle de formes et d'une constitution bien plus nerveuse que
+sanguine; elles sont rares les apoplexies produites par le chagrin sur
+un corps d'une constitution pareille à celui de Mme de Saint-Méran.
+
+--En tout cas, dit Albert, quelle que soit la maladie ou le médecin qui
+l'a tuée, voilà M. de Villefort, ou plutôt Mlle Valentine, ou plutôt
+encore notre ami Franz en possession d'un magnifique héritage:
+quatre-vingt mille livres de rente, je crois.
+
+--Héritage qui sera presque doublé à la mort de ce vieux jacobin de
+Noirtier.
+
+--En voilà un grand-père tenace, dit Beauchamp. _Tenacem propositi
+virum._ Il a parié contre la mort, je crois, qu'il enterrerait tous ses
+héritiers. Il y réussira ma foi. C'est bien le vieux conventionnel de
+93, qui disait à Napoléon en 1814:
+
+«--Vous baissez, parce que votre empire est une jeune tige fatiguée par
+sa croissance; prenez la République pour tuteur, retournons avec une
+bonne constitution sur les champs de bataille et je vous promets cinq
+cent mille soldats, un autre Marengo et un second Austerlitz. Les idées
+ne meurent pas, sire, elles sommeillent quelquefois, mais elles se
+réveillent plus fortes qu'avant de s'endormir.
+
+--Il paraît, dit Albert, que pour lui les hommes sont comme les idées;
+seulement une chose m'inquiète, c'est de savoir comment Franz d'Épinay
+s'accommodera d'un grand-beau-père qui ne peut se passer de sa femme;
+mais où est-il, Franz?
+
+--Mais il est dans la première voiture avec M. de Villefort, qui le
+considère déjà comme étant de la famille.»
+
+Dans chacune des voitures qui suivaient le deuil, la conversation était
+à peu près pareille; on s'étonnait de ces deux morts si rapprochées et
+si rapides, mais dans aucune on ne soupçonnait le terrible secret
+qu'avait, dans sa promenade nocturne, révélé M. d'Avrigny à M. de
+Villefort.
+
+Au bout d'une heure de marche à peu près, on arriva à la porte du
+cimetière: il faisait un temps calme, mais sombre, et par conséquent
+assez en harmonie avec la funèbre cérémonie qu'on y venait accomplir.
+Parmi les groupes qui se dirigèrent vers le caveau de famille,
+Château-Renaud reconnut Morrel, qui était venu tout seul et en
+cabriolet; il marchait seul, très pâle et silencieux, sur le petit
+chemin bordé d'ifs.
+
+«Vous ici! dit Château-Renaud en passant son bras sous celui du jeune
+capitaine; vous connaissez donc M. de Villefort? Comment se fait-il
+donc, en ce cas, que je ne vous aie jamais vu chez lui?
+
+--Ce n'est pas M. de Villefort que je connais, répondit Morrel, c'est
+Mme de Saint-Méran que je connaissais.»
+
+En ce moment, Albert les rejoignit avec Franz.
+
+«L'endroit est mal choisi pour une présentation, dit Albert; mais
+n'importe, nous ne sommes pas superstitieux. Monsieur Morrel, permettez
+que je vous présente M. Franz d'Épinay, un excellent compagnon de voyage
+avec lequel j'ai fait le tour de l'Italie. Mon cher Franz, M. Maximilien
+Morrel, un excellent ami que je me suis acquis en ton absence, et dont
+tu entendras revenir le nom dans ma conversation toutes les fois que
+j'aurai à parler de coeur, d'esprit et d'amabilité.»
+
+Morrel eut un moment d'indécision. Il se demanda si ce n'était pas une
+condamnable hypocrisie que ce salut presque amical adressé à l'homme
+qu'il combattait sourdement; mais son serment et la gravité des
+circonstances lui revinrent en mémoire: il s'efforça de ne rien laisser
+paraître sur son visage, et salua Franz en se contenant.
+
+«Mlle de Villefort est bien triste, n'est-ce pas? dit Debray, à Franz.
+
+--Oh! monsieur, répondit Franz, d'une tristesse inexplicable; ce matin,
+elle était si défaite que je l'ai à peine reconnue.»
+
+Ces mots si simples en apparence brisèrent le coeur de Morrel. Cet homme
+avait donc vu Valentine, il lui avait donc parlé?
+
+Ce fut alors que le jeune et bouillant officier eut besoin de toute sa
+force pour résister au désir de violer son serment.
+
+Il prit le bras de Château-Renaud et l'entraîna rapidement vers le
+caveau, devant lequel les employés des pompes funèbres venaient de
+déposer les deux cercueils.
+
+«Magnifique habitation, dit Beauchamp en jetant les yeux sur le
+mausolée; palais d'été, palais d'hiver. Vous y demeurerez à votre tour,
+mon cher d'Épinay, car vous voilà bientôt de la famille. Moi, en ma
+qualité de philosophe, je veux une petite maison de campagne, un cottage
+là-bas sous les arbres, et pas tant de pierres de taille sur mon pauvre
+corps. En mourant, je dirai à ceux qui m'entoureront ce que Voltaire
+écrivait à Piron: _Eo rus_, et tout sera fini.... Allons, morbleu!
+Franz, du courage, votre femme hérite.
+
+--En vérité, Beauchamp, dit Franz, vous êtes insupportable. Les affaires
+politiques vous ont donné l'habitude de rire de tout, et les hommes qui
+mènent les affaires ont l'habitude de ne croire à rien. Mais enfin,
+Beauchamp, quand vous avez l'honneur de vous trouver avec des hommes
+ordinaires, et le bonheur de quitter un instant la politique, tâchez
+donc de reprendre votre coeur que vous laissez au bureau des cannes de
+la Chambre des députés ou de la Chambre des pairs.
+
+--Eh, mon Dieu! dit Beauchamp, qu'est-ce que la vie? une halte dans
+l'antichambre de la mort.
+
+--Je prends Beauchamp en grippe», dit Albert. Et il se retira à quatre
+pas en arrière avec Franz, laissant Beauchamp continuer ses
+dissertations philosophiques avec Debray.
+
+Le caveau de la famille de Villefort formait un carré de pierres
+blanches d'une hauteur de vingt pieds environ, une séparation intérieure
+divisait en deux compartiments la famille Saint-Méran et la famille
+Villefort, et chaque compartiment avait sa porte d'entrée.
+
+On ne voyait pas, comme dans les autres tombeaux, ces ignobles tiroirs
+superposés dans lesquels une économe distribution enferme les morts avec
+une inscription qui ressemble à une étiquette; tout ce que l'on
+apercevait d'abord par la porte de bronze était une antichambre sévère
+et sombre, séparée par un mur du véritable tombeau.
+
+C'était au milieu de ce mur que s'ouvraient les deux portes dont nous
+parlions tout à l'heure, et qui communiquaient aux sépultures Villefort
+et Saint-Méran.
+
+Là, pouvaient s'exhaler en liberté les douleurs sans que les promeneurs
+folâtres, qui font d'une visite au Père-Lachaise partie de campagne ou
+rendez-vous d'amour, vinssent troubler par leurs chants, par leurs cris
+ou par leur course la muette contemplation ou la prière baignée de
+larmes de l'habitant du caveau.
+
+Les deux cercueils entrèrent dans le caveau de droite, c'était celui de
+la famille de Saint-Méran; ils furent placés sur les tréteaux préparés,
+et qui attendaient d'avance leur dépôt mortuaire; Villefort, Franz et
+quelques proches parents pénétrèrent seuls dans le sanctuaire.
+
+Comme les cérémonies religieuses avaient été accomplies à la porte, et
+qu'il n'y avait pas de discours à prononcer, les assistants se
+séparèrent aussitôt; Château-Renaud, Albert et Morrel se retirèrent de
+leur côté et Debray et Beauchamp du leur.
+
+Franz resta, avec M. de Villefort, à la porte du cimetière; Morrel
+s'arrêta sous le premier prétexte venu; il vit sortir Franz et M. de
+Villefort dans une voiture de deuil, et il conclut un mauvais présage de
+ce tête-à-tête. Il revint donc à Paris, et, quoique lui-même fût dans la
+même voiture que Château-Renaud et Albert, il n'entendit pas un mot de
+ce que dirent les deux jeunes gens.
+
+En effet, au moment où Franz allait quitter M. de Villefort:
+
+«Monsieur le baron, avait dit celui-ci, quand vous reverrai-je?
+
+--Quand vous voudrez, monsieur, avait répondu Franz.
+
+--Le plus tôt possible.
+
+--Je suis à vos ordres, monsieur; vous plaît-il que nous revenions
+ensemble?
+
+--Si cela ne vous cause aucun dérangement.
+
+--Aucun.»
+
+Ce fut ainsi que le futur beau-père et le futur gendre montèrent dans la
+même voiture, et que Morrel, en les voyant passer, conçut avec raison de
+graves inquiétudes.
+
+Villefort et Franz revinrent au faubourg Saint-Honoré.
+
+Le procureur du roi, sans entrer chez personne, sans parler ni à sa
+femme ni à sa fille, fit passer le jeune homme dans son cabinet, et lui
+montrant une chaise:
+
+«Monsieur d'Épinay, lui dit-il, je crois vous rappeler, et le moment
+n'est peut-être pas si mal choisi qu'on pourrait le croire au premier
+abord, car l'obéissance aux morts est la première offrande qu'il faut
+déposer sur le cercueil; je dois donc vous rappeler le voeu qu'exprimait
+avant-hier Mme de Saint-Méran sur son lit d'agonie, c'est que le mariage
+de Valentine ne souffre pas de retard. Vous savez que les affaires de la
+défunte sont parfaitement en règle; que son testament assure à Valentine
+toute la fortune des Saint-Méran; le notaire m'a montré hier les actes
+qui permettent de rédiger d'une manière définitive le contrat de
+mariage. Vous pouvez voir le notaire et vous faire de ma part
+communiquer ces actes. Le notaire, c'est M. Deschamps, place Beauveau,
+faubourg Saint-Honoré.
+
+--Monsieur, répondit d'Épinay, ce n'est pas le moment peut-être pour
+Mlle Valentine, plongée comme elle est dans la douleur, de songer à un
+époux; en vérité, je craindrais....
+
+--Valentine, interrompit M. de Villefort, n'aura pas de plus vif désir
+que celui de remplir les dernières intentions de sa grand-mère; ainsi
+les obstacles ne viendront pas de ce côté, je vous en réponds.
+
+--En ce cas, monsieur, répondit Franz, comme ils ne viendront pas non
+plus du mien, vous pouvez faire à votre convenance; ma parole est
+engagée, et je l'acquitterai, non seulement avec plaisir, mais avec
+bonheur.
+
+--Alors, dit Villefort, rien ne vous arrête plus; le contrat devait être
+signé il y a trois jours, nous le trouverons tout préparé: on peut le
+signer aujourd'hui même.
+
+--Mais le deuil? dit en hésitant Franz.
+
+--Soyez tranquille, monsieur, reprit Villefort; ce n'est point dans ma
+maison que les convenances sont négligées. Mlle de Villefort pourra se
+retirer pendant les trois mois voulus dans sa terre de Saint-Méran; je
+dis sa terre, car cette propriété est à elle. Là, dans huit jours, si
+vous le voulez bien, sans bruit, sans éclat, sans faste, le mariage
+civil sera conclu. C'était un désir de Mme de Saint-Méran que sa
+petite-fille se mariât dans cette terre. Le mariage conclu, monsieur,
+vous pourrez revenir à Paris, tandis que votre femme passera le temps de
+son deuil avec sa belle-mère.
+
+--Comme il vous plaira, monsieur, dit Franz.
+
+--Alors, reprit M. de Villefort, prenez la peine d'attendre une
+demi-heure, Valentine va descendre au salon. J'enverrai chercher M.
+Deschamps, nous lirons et signerons le contrat séance tenante, et, dès
+ce soir, Mme de Villefort conduira Valentine à sa terre, où dans huit
+jours nous irons les rejoindre.
+
+--Monsieur, dit Franz, j'ai une seule demande à vous faire.
+
+--Laquelle?
+
+--Je désire qu'Albert de Morcerf et Raoul de Château-Renaud soient
+présents à cette signature; vous savez qu'ils sont mes témoins.
+
+--Une demi-heure suffit pour les prévenir; voulez-vous les aller
+chercher vous-même? voulez-vous les envoyer chercher?
+
+--Je préfère y aller, monsieur.
+
+--Je vous attendrai donc dans une demi-heure, baron, et dans une
+demi-heure Valentine sera prête.»
+
+Franz salua M. de Villefort et sortit.
+
+À peine la porte de la rue se fut-elle refermée derrière le jeune homme,
+que Villefort envoya prévenir Valentine qu'elle eût à descendre au salon
+dans une demi-heure, parce qu'on attendait le notaire et les témoins de
+M. d'Épinay.
+
+Cette nouvelle inattendue produisit une grande sensation dans la maison.
+Mme de Villefort n'y voulut pas croire, et Valentine en fut écrasée
+comme d'un coup de foudre.
+
+Elle regarda tout autour d'elle comme pour chercher à qui elle pouvait
+demander secours.
+
+Elle voulut descendre chez son grand-père, mais elle rencontra sur
+l'escalier M. de Villefort, qui la prit par le bras et l'amena dans le
+salon.
+
+Dans l'antichambre Valentine rencontra Barrois, et jeta au vieux
+serviteur un regard désespéré.
+
+Un instant après Valentine, Mme de Villefort entra au salon avec le
+petit Édouard. Il était visible que la jeune femme avait eu sa part des
+chagrins de famille; elle était pâle et semblait horriblement fatiguée.
+
+Elle s'assit, prit Édouard sur ses genoux, et de temps en temps
+pressait, avec des mouvements presque convulsifs, sur sa poitrine, cet
+enfant sur lequel semblait se concentrer sa vie tout entière.
+
+Bientôt on entendit le bruit de deux voitures qui entraient dans la
+cour.
+
+L'une était celle du notaire, l'autre celle de Franz et de ses amis.
+
+En un instant, tout le monde était réuni au salon.
+
+Valentine était si pâle, que l'on voyait les veines bleues de ses tempes
+se dessiner autour de ses yeux et courir le long de ses joues.
+
+Franz ne pouvait se défendre d'une émotion assez vive.
+
+Château-Renaud et Albert se regardaient avec étonnement: la cérémonie
+qui venait de finir ne leur semblait pas plus triste que celle qui
+allait commencer.
+
+Mme de Villefort s'était placée dans l'ombre, derrière un rideau de
+velours, et, comme elle était constamment penchée sur son fils, il était
+difficile de lire sur son visage ce qui se passait dans son coeur.
+
+M. de Villefort était, comme toujours, impassible. Le notaire, après
+avoir, avec la méthode ordinaire aux gens de loi, rangé les papiers sur
+la table, avoir pris place dans son fauteuil et avoir relevé ses
+lunettes, se tourna vers Franz:
+
+«C'est vous qui êtes monsieur Franz de Quesnel, baron d'Épinay?
+demanda-t-il, quoiqu'il le sût parfaitement.
+
+--Oui, monsieur», répondit Franz.
+
+Le notaire s'inclina.
+
+«Je dois donc vous prévenir, monsieur, dit-il, et cela de la part de M.
+de Villefort, que votre mariage projeté avec Mlle de Villefort a changé
+les dispositions de M. Noirtier envers sa petite-fille, et qu'il aliène
+entièrement la fortune qu'il devait lui transmettre. Hâtons-nous
+d'ajouter, continua le notaire, que le testateur n'ayant le droit
+d'aliéner qu'une partie de sa fortune, et ayant aliéné le tout, le
+testament ne résistera point à l'attaque mais sera déclaré nul et non
+avenu.
+
+--Oui, dit Villefort; seulement je préviens d'avance M. d'Épinay que, de
+mon vivant, jamais le testament de mon père ne sera attaqué, ma position
+me défendant jusqu'à l'ombre d'un scandale.
+
+--Monsieur, dit Franz, je suis fâché qu'on ait, devant Mlle Valentine,
+soulevé une pareille question. Je ne me suis jamais informé du chiffre
+de sa fortune, qui, si réduite qu'elle soit, sera plus considérable
+encore que la mienne. Ce que ma famille a recherché dans l'alliance de
+M. de Villefort, c'est la considération; ce que je recherche, c'est le
+bonheur.»
+
+Valentine fit un signe imperceptible de remerciement, tandis que deux
+larmes silencieuses roulaient le long de ses joues.
+
+«D'ailleurs, monsieur, dit Villefort s'adressant à son futur gendre, à
+part cette perte d'une portion de vos espérances, ce testament inattendu
+n'a rien qui doive personnellement vous blesser; il s'explique par la
+faiblesse d'esprit de M. Noirtier. Ce qui déplaît à mon père, ce n'est
+point que Mlle de Villefort vous épouse, c'est que Valentine se marie:
+une union avec tout autre lui eût inspiré le même chagrin. La vieillesse
+est égoïste, monsieur, et Mlle de Villefort faisait à M. Noirtier une
+fidèle compagnie que ne pourra plus lui faire Mme la baronne d'Épinay.
+L'état malheureux dans lequel se trouve mon père fait qu'on lui parle
+rarement d'affaires sérieuses, que la faiblesse de son esprit ne lui
+permettrait pas de suivre, et je suis parfaitement convaincu qu'à cette
+heure, tout en conservant le souvenir que sa petite-fille se marie, M.
+Noirtier a oublié jusqu'au nom de celui qui va devenir son petit-fils.»
+
+À peine M. de Villefort achevait-il ces paroles, auxquelles Franz
+répondait par un salut, que la porte du salon s'ouvrit et que Barrois
+parut.
+
+«Messieurs, dit-il d'une voix étrangement ferme pour un serviteur qui
+parle à ses maîtres dans une circonstance si solennelle, messieurs, M.
+Noirtier de Villefort désire parler sur-le-champ à M. Franz de Quesnel,
+baron d'Épinay.»
+
+Lui aussi, comme le notaire, et afin qu'il ne pût y avoir erreur de
+personne, donnait tous ses titres au fiancé.
+
+Villefort tressaillit, Mme de Villefort laissa glisser son fils de
+dessus ses genoux, Valentine se leva pâle et muette comme une statue.
+
+Albert et Château-Renaud échangèrent un second regard plus étonné encore
+que le premier.
+
+Le notaire regarda Villefort.
+
+--C'est impossible, dit le procureur du roi; d'ailleurs M. d'Épinay ne
+peut quitter le salon en ce moment.
+
+--C'est justement en ce moment, reprit Barrois avec la même fermeté, que
+M. Noirtier, mon maître, désire parler d'affaires importantes à M. Franz
+d'Épinay.
+
+--Il parle donc, à présent, bon papa Noirtier?» demanda Édouard avec son
+impertinence habituelle.
+
+Mais cette saillie ne fit même pas sourire Mme de Villefort, tant les
+esprits étaient préoccupés, tant la situation paraissait solennelle.
+
+«Dites à M. Noirtier, reprit Villefort, que ce qu'il demande ne se peut
+pas.
+
+--Alors M. Noirtier prévient ces messieurs, reprit Barrois, qu'il va se
+faire apporter lui-même au salon.»
+
+L'étonnement fut à son comble.
+
+Une espèce de sourire se dessina sur le visage de Mme de Villefort.
+Valentine, comme malgré elle, leva les yeux au plafond pour remercier le
+Ciel.
+
+«Valentine, dit M. de Villefort, allez un peu savoir, je vous prie, ce
+que c'est que cette nouvelle fantaisie de votre grand-père.»
+
+Valentine fit vivement quelques pas pour sortir, mais M. de Villefort se
+ravisa.
+
+«Attendez, dit-il, je vous accompagne.
+
+--Pardon, monsieur, dit Franz à son tour; il me semble que, puisque
+c'est moi que M. Noirtier fait demander, c'est surtout à moi de me
+rendre à ses désirs; d'ailleurs je serai heureux de lui présenter mes
+respects, n'ayant point encore eu l'occasion de solliciter cet honneur.
+
+--Oh! mon Dieu! dit Villefort avec une inquiétude visible, ne vous
+dérangez donc pas.
+
+--Excusez-moi, monsieur, dit Franz du ton d'un homme qui a pris sa
+résolution. Je désire ne point manquer cette occasion de prouver à M.
+Noirtier combien il aurait tort de concevoir contre moi des répugnances
+que je suis décidé à vaincre, quelles qu'elles soient, par mon profond
+dévouement.»
+
+Et, sans se laisser retenir plus longtemps par Villefort, Franz se leva
+à son tour et suivit Valentine, qui déjà descendait l'escalier avec la
+joie d'un naufragé qui met la main sur une roche.
+
+M. de Villefort les suivit tous deux.
+
+Château-Renaud et Morcerf échangèrent un troisième regard plus étonné
+encore que les deux premiers.
+
+
+
+
+LXXV
+
+Le procès-verbal.
+
+
+Noirtier attendait, vêtu de noir et installé dans son fauteuil.
+
+Lorsque les trois personnes qu'il comptait voir venir furent entrées, il
+regarda la porte, que son valet de chambre ferma aussitôt.
+
+«Faites attention, dit Villefort bas à Valentine qui ne pouvait celer sa
+joie, que si M. Noirtier veut vous communiquer des choses qui empêchent
+votre mariage, je vous défends de le comprendre.»
+
+Valentine rougit, mais ne répondit pas.
+
+Villefort s'approcha de Noirtier:
+
+«Voici M. Franz d'Épinay, lui dit-il, vous l'avez mandé, monsieur, et
+il se rend à vos désirs. Sans doute nous souhaitons cette entrevue
+depuis longtemps, et je serai charmé qu'elle vous prouve combien votre
+opposition au mariage de Valentine était peu fondée.»
+
+Noirtier ne répondit que par un regard qui fit courir le frisson dans
+les veines de Villefort.
+
+Il fit de l'oeil signe à Valentine de s'approcher.
+
+En un moment, grâce aux moyens dont elle avait l'habitude de se servir
+dans les conversations avec son grand-père, elle eut trouvé le mot
+_clef_.
+
+Alors elle consulta le regard du paralytique, qui se fixa sur le tiroir
+d'un petit meuble entre les deux fenêtres.
+
+Elle ouvrit le tiroir et trouva effectivement une clef. Quand elle eut
+cette clef et que le vieillard lui eut fait signe que c'était bien
+celle-là qu'il demandait, les yeux du paralytique se dirigèrent vers un
+vieux secrétaire oublié depuis bien des années, et qui ne renfermait,
+croyait-on, que des paperasses inutiles.
+
+«Faut-il que j'ouvre le secrétaire? demanda Valentine.
+
+--Oui, fit le vieillard.
+
+--Faut-il que j'ouvre les tiroirs?
+
+--Oui.
+
+--Ceux des côtés?
+
+--Non.
+
+--Celui du milieu?
+
+--Oui.»
+
+Valentine l'ouvrit et en tira une liasse.
+
+«Est-ce là ce que vous désirez, bon père? dit-elle.
+
+--Non.»
+
+Elle tira successivement tous les autres papiers, jusqu'à ce qu'il ne
+restât plus rien absolument dans le tiroir.
+
+«Mais le tiroir est vide maintenant», dit-elle.
+
+Les yeux de Noirtier étaient fixés sur le dictionnaire.
+
+«Oui, bon père, je vous comprends», dit la jeune fille.
+
+Et elle répéta l'une après l'autre, chaque lettre de l'alphabet; à l'S
+Noirtier l'arrêta.
+
+Elle ouvrit le dictionnaire, et chercha jusqu'au mot _secret_.
+
+«Ah! il y a un secret? dit Valentine.
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+--Et qui connaît ce secret?»
+
+Noirtier regarda la porte par laquelle était sorti le domestique.
+
+«Barrois? dit-elle.
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+--Faut-il que je l'appelle?
+
+--Oui.»
+
+Valentine alla à la porte et appela Barrois.
+
+Pendant ce temps, la sueur de l'impatience ruisselait sur le front de
+Villefort, et Franz demeurait stupéfait d'étonnement.
+
+Le vieux serviteur parut.
+
+«Barrois, dit Valentine, mon grand-père m'a commandé de prendre la clef
+dans cette console, d'ouvrir ce secrétaire et de tirer ce tiroir;
+maintenant il y a un secret à ce tiroir, il paraît que vous le
+connaissez, ouvrez-le.»
+
+Barrois regarda le vieillard.
+
+«Obéissez», dit l'oeil intelligent de Noirtier.
+
+Barrois obéit; un double fond s'ouvrit et présenta une liasse de papiers
+nouée avec un ruban noir.
+
+«Est-ce cela que vous désirez, monsieur? demanda Barrois.
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+--À qui faut-il remettre ces papiers? à M. de Villefort?
+
+--Non.
+
+--À Mlle Valentine?
+
+--Non.
+
+--À M. Franz d'Épinay?
+
+--Oui.»
+
+Franz, étonné, fit un pas en avant.
+
+«À moi, monsieur? dit-il.
+
+--Oui.»
+
+Franz reçut les papiers des mains de Barrois, et jetant les yeux sur la
+couverture, il lut:
+
+«Pour être déposé, après ma mort, chez mon ami le général Durand, qui
+lui-même en mourant léguera ce paquet à son fils, avec injonction de le
+conserver comme renfermant un papier de la plus grande importance.»
+
+«Eh bien, monsieur, demanda Franz, que voulez-vous que je fasse de ce
+papier?
+
+--Que vous le conserviez cacheté comme il est, sans doute, dit le
+procureur du roi.
+
+--Non, non, répondit vivement Noirtier.
+
+--Vous désirez peut-être que monsieur le lise? demanda Valentine.
+
+--Oui, répondit le vieillard.
+
+--Vous entendez, monsieur le baron, mon grand-père vous prie de lire ce
+papier, dit Valentine.
+
+--Alors asseyons-nous, fit Villefort avec impatience, car cela durera
+quelque temps.
+
+--Asseyez-vous», fit l'oeil du vieillard.
+
+Villefort s'assit, mais Valentine resta debout à côté de son père
+appuyée à côté de son fauteuil, et Franz debout devant lui. Il tenait le
+mystérieux papier à la main.
+
+«Lisez», dirent les yeux du vieillard.
+
+Franz défit l'enveloppe, et un grand silence se fit dans la chambre. Au
+milieu de ce silence il lut:
+
+«_Extrait des procès-verbaux d'une séance du club bonapartiste de la rue
+Saint-Jacques, tenue le 5 février 1815_.»
+
+Franz s'arrêta.
+
+«Le 5 février 1815! C'est le jour où mon père a été assassiné!»
+
+Valentine et Villefort restèrent muets; l'oeil seul du vieillard dit
+clairement: «Continuez.»
+
+«Mais c'est en sortant de ce club, continua Franz, que mon père a
+disparu!»
+
+Le regard de Noirtier continua de dire: «Lisez.»
+
+Il reprit:
+
+«Les soussignés Louis-Jacques Beaurepaire, lieutenant-colonel
+d'artillerie, Étienne Duchampy, général de brigade, et Claude Lecharpal,
+directeur des eaux et forêts,
+
+«Déclarent que, le 4 février 1815, une lettre arriva de l'île d'Elbe,
+qui recommandait à la bienveillance et à la confiance des membres du
+club bonapartiste le général Flavien de Quesnel, qui, ayant servi
+l'Empereur depuis 1804 jusqu'en 1815, devait être tout dévoué à la
+dynastie napoléonienne, malgré le titre de baron que Louis XVIII venait
+d'attacher à sa terre d'Épinay.
+
+«En conséquence, un billet fut adressé au général de Quesnel, qui le
+priait d'assister à la séance du lendemain. Le billet n'indiquait ni la
+rue ni le numéro de la maison où devait se tenir la réunion; il ne
+portait aucune signature, mais il annonçait au général que, s'il voulait
+se tenir prêt, on le viendrait prendre à neuf heures du soir.
+
+«Les séances avaient lieu de neuf heures du soir à minuit.
+
+«À neuf heures, le président du club se présenta chez le général, le
+général était prêt; le président lui dit qu'une des conditions de son
+introduction était qu'il ignorerait éternellement le lieu de la réunion,
+et qu'il se laisserait bander les yeux en jurant de ne point chercher à
+soulever le bandeau.
+
+«Le général de Quesnel accepta la condition, et promit sur l'honneur de
+ne pas chercher à voir où on le conduirait.
+
+«Le général avait fait préparer sa voiture; mais le président lui dit
+qu'il était impossible que l'on s'en servît, attendu que ce n'était pas
+la peine qu'on bandât les yeux du maître si le cocher demeurait les yeux
+ouverts et reconnaissait les rues par lesquelles on passerait.
+
+«--Comment faire alors? demanda le général.
+
+«--J'ai ma voiture, dit le président.
+
+«--Êtes-vous donc si sûr de votre cocher, que vous lui confiez un secret
+que vous jugez imprudent de dire au mien?
+
+«--Notre cocher est un membre du club, dit le président; nous serons
+conduits par un conseiller d'État.
+
+«--Alors, dit en riant le général, nous courons un autre risque, celui
+de verser.»
+
+«Nous consignons cette plaisanterie comme preuve que le général n'a pas
+été le moins du monde forcé d'assister à la séance, et qu'il est venu de
+son plein gré.»
+
+«Une fois monté dans la voiture, le président rappela au général la
+promesse faite par lui de se laisser bander les yeux. Le général ne mit
+aucune opposition à cette formalité: un foulard, préparé à cet effet
+dans la voiture, fit l'affaire.
+
+«Pendant la route, le président crut s'apercevoir que le général
+cherchait à regarder sous son bandeau: il lui rappela son serment.
+
+«--Ah! c'est vrai», dit le général.
+
+«La voiture s'arrêta devant une allée de la rue Saint-Jacques. Le
+général descendit en s'appuyant au bras du président, dont il ignorait
+la dignité, et qu'il prenait pour un simple membre du club, on traversa
+l'allée, on monta un étage, et l'on entra dans la chambre des
+délibérations.
+
+«La séance était commencée. Les membres du club prévenus de l'espèce de
+présentation qui devait avoir lieu ce soir-là, se trouvaient au grand
+complet. Arrivé au milieu de la salle, le général fut invité à ôter son
+bandeau. Il se rendit aussitôt à l'invitation, et parut fort étonné de
+trouver un si grand nombre de figures de connaissance dans une société
+dont il n'avait pas même soupçonné l'existence jusqu'alors.
+
+«On l'interrogea sur ses sentiments, mais il se contenta de répondre que
+les lettres de l'île d'Elbe avaient dû les faire connaître....»
+
+Franz s'interrompit.
+
+«Mon père était royaliste, dit-il; on n'avait pas besoin de l'interroger
+sur ses sentiments, ils étaient connus.
+
+--Et de là, dit Villefort, venait ma liaison avec votre père, mon cher
+monsieur Franz; on se lie facilement quand on partage les mêmes
+opinions.»
+
+«Lisez», continua de dire l'oeil du vieillard.
+
+Franz continua:
+
+«Le président prit alors la parole pour engager le général à s'exprimer
+plus explicitement; mais M. de Quesnel répondit qu'il désirait avant
+tout savoir ce que l'on désirait de lui.
+
+«Il fut alors donné communication au général de cette même lettre de
+l'île d'Elbe qui le recommandait au club comme un homme sur le concours
+duquel on pouvait compter. Un paragraphe tout entier exposait le retour
+probable de l'île d'Elbe, et promettait une nouvelle lettre et de plus
+amples détails à l'arrivée du _Pharaon_, bâtiment appartenant à
+l'armateur Morrel, de Marseille, et dont le capitaine était à l'entière
+dévotion de l'empereur.
+
+«Pendant toute cette lecture, le général, sur lequel on avait cru
+pouvoir compter comme sur un frère, donna au contraire des signes de
+mécontentement et de répugnance visibles.
+
+«La lecture terminée, il demeura silencieux et le sourcil froncé.
+
+«--Eh bien, demanda le président, que dites-vous de cette lettre,
+monsieur le général?
+
+«--Je dis qu'il y a bien peu de temps, répondit-il, qu'on a prêté
+serment au roi Louis XVIII, pour le violer déjà au bénéfice de
+l'ex-empereur.»
+
+«Cette fois la réponse était trop claire pour que l'on pût se tromper à
+ses sentiments.
+
+«--Général, dit le président, il n'y a pas plus pour nous de roi Louis
+XVIII qu'il n'y a d'ex-empereur. Il n'y a que Sa Majesté l'Empereur et
+roi, éloigné depuis dix mois de la France, son État, par la violence et
+la trahison.
+
+«--Pardon, messieurs, dit le général; il se peut qu'il n'y ait pas pour
+vous de roi Louis XVIII, mais il y en a un pour moi: attendu qu'il m'a
+fait baron et maréchal de camp, et que je n'oublierai jamais que c'est à
+son heureux retour en France que je dois ces deux titres.
+
+«--Monsieur, dit le président du ton le plus sérieux et en se levant,
+prenez garde à ce que vous dites; vos paroles nous démontrent clairement
+que l'on s'est trompé sur votre compte à l'île d'Elbe et qu'on nous a
+trompés. La communication qui vous a été faite tient à la confiance
+qu'on avait en vous, et par conséquent à un sentiment qui vous honore.
+Maintenant nous étions dans l'erreur: un titre et un grade vous ont
+rallié au nouveau gouvernement que nous voulons renverser. Nous ne vous
+contraindrons pas à nous prêter votre concours; nous n'enrôlerons
+personne contre sa conscience et sa volonté; mais nous vous
+contraindrons à agir comme un galant homme, même au cas où vous n'y
+seriez point disposé.
+
+«--Vous appelez être un galant homme connaître votre conspiration et ne
+pas la révéler! J'appelle cela être votre complice, moi. Vous voyez que
+je suis encore plus franc que vous....
+
+«Ah! mon père, dit Franz, s'interrompant, je comprends maintenant
+pourquoi ils t'ont assassiné.»
+
+Valentine ne put s'empêcher de jeter un regard sur Franz; le jeune homme
+était vraiment beau dans son enthousiasme filial.
+
+Villefort se promenait de long en large derrière lui.
+
+Noirtier suivait des yeux l'expression de chacun, et conservait son
+attitude digne et sévère.
+
+Franz revint au manuscrit et continua:
+
+«--Monsieur, dit le président, on vous a prié de vous rendre au sein de
+l'assemblée, on ne vous y a point traîné de force; on vous a proposé de
+vous bander les yeux, vous avez accepté. Quand vous avez accédé à cette
+double demande vous saviez parfaitement que nous ne nous occupions pas
+d'assurer le trône de Louis XVIII, sans quoi nous n'eussions pas pris
+tant de soin de nous cacher à la police. Maintenant, vous le comprenez,
+il serait trop commode de mettre un masque à l'aide duquel on surprend
+le secret des gens, et de n'avoir ensuite qu'à ôter ce masque pour
+perdre ceux qui se sont fiés à vous. Non, non, vous allez d'abord dire
+franchement si vous êtes pour le roi de hasard qui règne en ce moment,
+ou pour S. M. l'Empereur.
+
+«--Je suis royaliste, répondit le général; j'ai fait serment à Louis
+XVIII, je tiendrai mon serment.
+
+«Ces mots furent suivis d'un murmure général, et l'on put voir, par les
+regards d'un grand nombre des membres du club, qu'ils agitaient la
+question de faire repentir M. d'Épinay de ces imprudentes paroles.
+
+«Le président se leva de nouveau et imposa silence.
+
+«--Monsieur, lui dit-il, vous êtes un homme trop grave et trop sensé
+pour ne pas comprendre les conséquences de la situation où nous nous
+trouvons les uns en face des autres, et votre franchise même nous dicte
+les conditions qu'il nous reste à vous faire: vous allez donc jurer sur
+l'honneur de ne rien révéler de ce que vous avez entendu.
+
+«Le général porta la main à son épée et s'écria:
+
+«--Si vous parlez d'honneur, commencez par ne pas méconnaître ses lois,
+et n'imposez rien par la violence.
+
+«--Et vous, monsieur, continua le président avec un calme plus terrible
+peut-être que la colère du général, ne touchez pas à votre épée, c'est
+un conseil que je vous donne.
+
+«Le général tourna autour de lui des regards qui décelaient un
+commencement d'inquiétude. Cependant il ne fléchit pas encore; au
+contraire, rappelant toute sa force:
+
+«--Je ne jurerai pas, dit-il.
+
+«--Alors, monsieur, vous mourrez, répondit tranquillement le président.
+
+«M. d'Épinay devint fort pâle: il regarda une seconde fois tout autour
+de lui; plusieurs membres du club chuchotaient et cherchaient des armes
+sous leurs manteaux.
+
+«--Général, dit le président, soyez tranquille; vous êtes parmi des gens
+d'honneur qui essaieront de tous les moyens de vous convaincre avant de
+se porter contre vous à la dernière extrémité, mais aussi, vous l'avez
+dit, vous êtes parmi des conspirateurs, vous tenez notre secret, il faut
+nous le rendre.»
+
+«Un silence plein de signification suivit ces paroles et comme le
+général ne répondait rien:
+
+«--Fermez les portes, dit le président aux huissiers.
+
+«Le même silence de mort succéda à ses paroles.
+
+«Alors le général s'avança, et faisant un violent effort sur lui-même:
+
+«--J'ai un fils, dit-il, et je dois songer à lui en me trouvant parmi
+des assassins.
+
+«--Général, dit avec noblesse le chef de l'assemblée, un seul homme a
+toujours le droit d'en insulter cinquante: c'est le privilège de la
+faiblesse. Seulement il a tort d'user de ce droit. Croyez-moi, général,
+jurez et ne nous insultez pas.
+
+«Le général, encore une fois dompté par cette supériorité du chef de
+l'assemblée, hésita un instant; mais enfin, s'avançant jusqu'au bureau
+du président:
+
+«--Quelle est la formule? demanda-t-il.
+
+«--La voici:
+
+«--Je jure sur l'honneur de ne jamais révéler à qui que ce soit au monde
+ce que j'ai vu et entendu le 5 février 1815, entre neuf et dix heures du
+soir, et je déclare mériter la mort si je viole mon serment.
+
+«Le général parut éprouver un frémissement nerveux qui l'empêcha de
+répondre pendant quelques secondes; enfin, surmontant une répugnance
+manifeste, il prononça le serment exigé, mais d'une voix si basse qu'à
+peine on l'entendit: aussi plusieurs membres exigèrent-ils qu'il le
+répétât à voix plus haute et plus distincte, ce qui fut fait.
+
+«--Maintenant, je désire me retirer, dit le général; suis-je enfin
+libre?
+
+«Le président se leva, désigna trois membres de l'assemblée pour
+l'accompagner, et monta en voiture avec le général, après lui avoir
+bandé les yeux. Au nombre de ces trois membres était le cocher qui
+l'avait amené.
+
+«Les autres membres du club se séparèrent en silence.
+
+«--Où voulez-vous que nous vous reconduisions? demanda le président.
+
+«--Partout où je pourrai être délivré de votre présence, répondit M.
+d'Épinay.
+
+«--Monsieur, reprit alors le président, prenez garde, vous n'êtes plus
+dans l'assemblée, vous n'avez plus affaire qu'à des hommes isolés; ne
+les insultez pas si vous ne voulez pas être rendu responsable de
+l'insulte.
+
+«Mais au lieu de comprendre ce langage, M. d'Épinay répondit:
+
+«--Vous êtes toujours aussi brave dans votre voiture que dans votre
+club, par la raison, monsieur, que quatre hommes sont toujours plus
+forts qu'un seul.»
+
+«Le président fit arrêter la voiture.
+
+«On était juste à l'entrée du quai des Ormes, où se trouve l'escalier
+qui descend à la rivière.
+
+«--Pourquoi faites-vous arrêter ici? demanda M. d'Épinay.
+
+«--Parce que, monsieur, dit le président, vous avez insulté un homme, et
+que cet homme ne veut pas faire un pas de plus sans vous demander
+loyalement séparation.
+
+«--Encore une manière d'assassiner, dit le général en haussant les
+épaules.
+
+«--Pas de bruit, répondit le président, si vous ne voulez pas que je
+vous regarde vous-même comme un de ces hommes que vous désigniez tout à
+l'heure, c'est-à-dire comme un lâche qui prend sa faiblesse pour
+bouclier. Vous êtes seul, un seul vous répondra; vous avez une épée au
+côté, j'en ai une dans cette canne; vous n'avez pas de témoin, un de ces
+messieurs sera le vôtre. Maintenant, si cela vous convient, vous pouvez
+ôter votre bandeau.
+
+«Le général arracha à l'instant même le mouchoir qu'il avait sur les
+yeux.
+
+«--Enfin, dit-il, je vais donc savoir à qui j'ai affaire.»
+
+«On ouvrit la voiture: les quatre hommes descendirent....»
+
+Franz s'interrompit encore une fois. Il essuya une sueur froide qui
+coulait sur son front, il y avait quelque chose d'effrayant à voir le
+fils, tremblant et pâle, lisant tout haut les détails, ignorés
+jusqu'alors, de la mort de son père.
+
+Valentine joignait les mains comme si elle eût été en prières.
+
+Noirtier regardait Villefort avec une expression presque sublime de
+mépris et d'orgueil.
+
+Franz continua:
+
+«On était, comme nous l'avons dit, au 5 février. Depuis trois jours il
+gelait à cinq ou six degrés; l'escalier était tout raide de glaçons, le
+général était gros et grand, le président lui offrit le côté de la rampe
+pour descendre.
+
+«Les deux témoins suivaient par-derrière.
+
+«Il faisait une nuit sombre, le terrain de l'escalier à la rivière était
+humide de neige et de givre, on voyait l'eau s'écouler, noire, profonde
+et charriant quelques glaçons.
+
+«Un des témoins alla chercher une lanterne dans un bateau de charbon, et
+à la lueur de cette lanterne on examina les armes.
+
+«L'épée du président, qui était simplement, comme il l'avait dit, une
+épée qu'il portait dans une canne, était plus courte que celle de son
+adversaire, et n'avait pas de garde.
+
+«Le général d'Épinay proposa de tirer au sort les deux épées: mais le
+président répondit que c'était lui qui avait provoqué, et qu'en
+provoquant il avait prétendu que chacun se servit de ses armes.
+
+«Les témoins essayèrent d'insister; le président leur imposa silence.
+
+«On posa la lanterne à terre: les deux adversaires se mirent de chaque
+côté; le combat commença.
+
+«La lumière faisait des deux épées deux éclairs. Quant aux hommes, à
+peine si on les apercevait, tant l'ombre était épaisse.
+
+«M. le général passait pour une des meilleures lames de l'armée. Mais il
+fut pressé si vivement dès les premières bottes, qu'il rompit; en
+rompant il tomba.
+
+«Les témoins le crurent tué; mais son adversaire, qui savait ne l'avoir
+point touché, lui offrit la main pour l'aider à se relever. Cette
+circonstance, au lieu de le calmer, irrita le général, qui fondit à son
+tour sur son adversaire.
+
+«Mais son adversaire ne rompit pas d'une semelle, le recevant sur son
+épée. Trois fois le général recula, se trouvant trop engagé, et revint à
+la charge.
+
+«À la troisième fois, il tomba encore.
+
+«On crut qu'il glissait comme la première fois; cependant les témoins,
+voyant qu'il ne se relevait pas, s'approchèrent de lui et tentèrent de
+le remettre sur ses pieds; mais celui qui l'avait pris à bras-le-corps
+sentit sous sa main une chaleur humide. C'était du sang.
+
+«Le général, qui était à peu près évanoui, reprit ses sens.
+
+«--Ah! dit-il, on m'a dépêché quelque spadassin, quelque maître d'armes
+du régiment.
+
+«Le président, sans répondre, s'approcha de celui des deux témoins qui
+tenait la lanterne et, relevant sa manche, il montra son bras percé de
+deux coups d'épée; puis, ouvrant son habit et déboutonnant son gilet, il
+fit voir son flanc entamé par une troisième blessure.
+
+«Cependant il n'avait pas même poussé un soupir.
+
+«Le général d'Épinay entra en agonie et expira cinq minutes après....»
+
+Franz lut ces derniers mots d'une voix si étranglée, qu'à peine on put
+les entendre; et après les avoir lus il s'arrêta, passant sa main sur
+ses yeux comme pour en chasser un nuage.
+
+Mais, après un instant de silence, il continua:
+
+«Le président remonta l'escalier, après avoir repoussé son épée dans sa
+canne; une trace de sang marquait son chemin dans la neige. Il n'était
+pas encore en haut de l'escalier, qu'il entendit un clapotement sourd
+dans l'eau: c'était le corps du général que les témoins venaient de
+précipiter dans la rivière après avoir constaté la mort.
+
+«Le général a donc succombé dans un duel loyal, et non dans un
+guet-apens, comme on pourrait le dire.
+
+«En foi de quoi nous avons signé le présent pour établir la vérité des
+faits, de peur qu'un moment n'arrive où quelqu'un des acteurs de cette
+scène terrible ne se trouve accusé de meurtre avec préméditation ou de
+forfaiture aux lois de l'honneur.
+
+ «_Signé_: BEAUREGARD, DUCHAMPY ET LECHARPEL.»
+
+Quand Franz eut terminé cette lecture si terrible pour un fils, quand
+Valentine, pâle d'émotion, eut essuyé une larme, quand Villefort,
+tremblant et blotti dans un coin, eut essayé de conjurer l'orage par des
+regards suppliants adressés au vieillard implacable:
+
+«Monsieur, dit d'Épinay à Noirtier, puisque vous connaissez cette
+terrible histoire dans tous ses détails, puisque vous l'avez fait
+attester par des signatures honorables, puisque enfin vous semblez vous
+intéresser à moi, quoique votre intérêt ne se soit encore révélé que par
+la douleur, ne me refusez pas une dernière satisfaction, dites-moi le
+nom du président du club, que je connaisse enfin celui qui a tué mon
+pauvre père.»
+
+Villefort chercha, comme égaré, le bouton de la porte. Valentine, qui
+avait compris avant tout le monde la réponse du vieillard, et qui
+souvent avait remarqué sur son avant-bras la trace de deux coups d'épée,
+recula d'un pas en arrière.
+
+«Au nom du Ciel! mademoiselle, dit Franz, s'adressant à sa fiancée,
+joignez-vous à moi, que je sache le nom de cet homme qui m'a fait
+orphelin à deux ans.»
+
+Valentine resta immobile et muette.
+
+«Tenez, monsieur, dit Villefort, croyez-moi, ne prolongez pas cette
+horrible scène; les noms d'ailleurs ont été cachés à dessein. Mon père
+lui-même ne connaît pas ce président, et, s'il le connaît, il ne saurait
+le dire: les noms propres ne se trouvent pas dans le dictionnaire.
+
+--Oh! malheur! s'écria Franz, le seul espoir qui m'a soutenu pendant
+toute cette lecture et qui m'a donné la force d'aller jusqu'au bout,
+c'était de connaître au moins le nom de celui qui a tué mon père!
+Monsieur! monsieur! s'écria-t-il en se retournant vers Noirtier, au nom
+du Ciel! faites ce que vous pourrez... arrivez, je vous en supplie, à
+m'indiquer, à me faire comprendre....
+
+--Oui, répondit Noirtier.
+
+--Ô mademoiselle, mademoiselle! s'écria Franz, votre grand-père a fait
+signe qu'il pouvait m'indiquer... cet homme.... Aidez-moi... vous le
+comprenez... prêtez-moi votre concours.»
+
+Noirtier regarda le dictionnaire.
+
+Franz le prit avec un tremblement nerveux, et prononça successivement
+les lettres de l'alphabet jusqu'à l'M.
+
+À cette lettre, le vieillard fit signe que oui.
+
+«M!» répéta Franz.
+
+Le doigt du jeune homme glissa sur les mots; mais, à tous les mots,
+Noirtier répondait par un signe négatif. Valentine cachait sa tête entre
+ses mains. Enfin Franz arriva au mot MOI.
+
+«Oui, fit le vieillard.
+
+--Vous! s'écria Franz, dont les cheveux se dressèrent sur sa tête; vous,
+monsieur Noirtier! c'est vous qui avez tué mon père?
+
+--Oui», répondit Noirtier, en fixant sur le jeune homme un majestueux
+regard.
+
+Franz tomba sans force sur un fauteuil.
+
+Villefort ouvrit la porte et s'enfuit, car l'idée lui venait d'étouffer
+ce peu d'existence qui restait encore dans le coeur terrible du
+vieillard.
+
+
+
+
+LXXVI
+
+Le progrès de Cavalcanti fils.
+
+
+
+Cependant M. Cavalcanti père était parti pour aller reprendre son
+service, non pas dans l'armée de S. M. l'empereur d'Autriche, mais à la
+roulette des bains de Lucques, dont il était l'un des plus assidus
+courtisans.
+
+Il va sans dire qu'il avait emporté avec la plus scrupuleuse exactitude
+jusqu'au dernier paul de la somme qui lui avait été allouée pour son
+voyage, et pour la récompense de la façon majestueuse et solennelle avec
+laquelle il avait joué son rôle de père.
+
+M. Andrea avait hérité à ce départ de tous les papiers qui constataient
+qu'il avait bien l'honneur d'être le fils du marquis Bartolomeo et la
+marquise Leonora Corsinari.
+
+Il était donc à peu près ancré dans cette société parisienne, si facile
+à recevoir les étrangers, et à les traiter, non pas d'après ce qu'ils
+sont, mais d'après ce qu'ils veulent être.
+
+D'ailleurs, que demande-t-on à un jeune homme à Paris? De parler à peu
+près sa langue, d'être habillé convenablement, d'être beau joueur et de
+payer en or.
+
+Il va sans dire qu'on est moins difficile encore pour un étranger que
+pour un Parisien.
+
+Andrea avait donc pris en une quinzaine de jours une assez belle
+position; on l'appelait monsieur le comte, on disait qu'il avait
+cinquante mille livres de rente, et on parlait des trésors immenses de
+monsieur son père, enfouis, disait-on, dans les carrières de Saravezza.
+
+
+Un savant, devant qui on mentionnait cette dernière circonstance comme
+un fait, déclara avoir vu les carrières dont il était question, ce qui
+donna un grand poids à des assertions jusqu'alors flottantes à l'état de
+doute, et qui dès lors prirent la consistance de la réalité.
+
+On en était là dans ce cercle de la société parisienne où nous avons
+introduit nos lecteurs, lorsque Monte-Cristo vint un soir faire visite à
+M. Danglars. M. Danglars était sorti, mais on proposa au comte de
+l'introduire près de la baronne, qui était visible, ce qu'il accepta.
+
+Ce n'était jamais sans une espèce de tressaillement nerveux que, depuis
+le dîner d'Auteuil et les événements qui en avaient été la suite, Mme
+Danglars entendait prononcer le nom de Monte-Cristo. Si la présence du
+comte ne suivait pas le bruit de son nom, la sensation douloureuse
+devenait plus intense; si au contraire le comte paraissait, sa figure
+ouverte, ses yeux brillants, son amabilité, sa galanterie même pour Mme
+Danglars chassaient bientôt jusqu'à la dernière impression de crainte;
+il paraissait à la baronne impossible qu'un homme si charmant à la
+surface pût nourrir contre elle de mauvais desseins; d'ailleurs, les
+coeurs les plus corrompus ne peuvent croire au mal qu'en le faisant
+reposer sur un intérêt quelconque; le mal inutile et sans cause répugne
+comme une anomalie.
+
+Lorsque Monte-Cristo entra dans le boudoir où nous avons déjà une fois
+introduit nos lecteurs, et où la baronne suivait d'un oeil assez inquiet
+des dessins que lui passait sa fille après les avoir regardés avec M.
+Cavalcanti fils, sa présence produisit son effet ordinaire, et ce fut en
+souriant qu'après avoir été quelque peu bouleversée par son nom la
+baronne reçut le comte.
+
+Celui-ci, de son côté, embrassa toute la scène d'un coup d'oeil.
+
+Près de la baronne, à peu près couchée sur une causeuse, Eugénie se
+tenait assise, et Cavalcanti debout.
+
+Cavalcanti, habillé de noir comme un héros de Goethe, en souliers vernis
+et en bas de soie blancs à jour, passait une main assez blanche et assez
+soignée dans ses cheveux blonds, au milieu desquels scintillait un
+diamant que, malgré les conseils de Monte-Cristo le vaniteux jeune homme
+n'avait pu résister au désir de se passer au petit doigt.
+
+Ce mouvement était accompagné de regards assassins lancés sur Mlle
+Danglars, et de soupirs envoyés à la même adresse que les regards.
+
+Mlle Danglars était toujours la même, c'est-à-dire belle, froide et
+railleuse. Pas un de ces regards, pas un de ces soupirs d'Andrea ne lui
+échappaient, on eût dit qu'ils glissaient sur la cuirasse de Minerve,
+cuirasse que quelques philosophes prétendent recouvrir parfois la
+poitrine de Sapho.
+
+Eugénie salua froidement le comte, et profita des premières
+préoccupations de la conversation pour se retirer dans son salon
+d'études, d'où bientôt deux voix s'exhalant rieuses et bruyantes, mêlées
+aux premiers accords d'un piano, firent savoir à Monte-Cristo que Mlle
+Danglars venait de préférer, à la sienne et à celle de M. Cavalcanti, la
+société de Mlle Louise d'Armilly, sa maîtresse de chant.
+
+Ce fut alors surtout que, tout en causant avec Mme Danglars et en
+paraissant absorbé par le charme de la conversation, le comte remarqua
+la sollicitude de M. Andrea Cavalcanti, sa manière d'aller écouter la
+musique à la porte qu'il n'osait franchir, et de manifester son
+admiration.
+
+Bientôt le banquier rentra. Son premier regard fut pour Monte-Cristo,
+c'est vrai, mais le second pour Andrea.
+
+Quant à sa femme, il la salua à la façon dont certains maris saluent
+leur femme, et dont les célibataires ne pourront se faire une idée que
+lorsqu'on aura publié un code très étendu de la conjugalité.
+
+«Est-ce que ces demoiselles ne vous ont pas invité à faire de la musique
+avec elles? demanda Danglars à Andrea.
+
+--Hélas! non, monsieur», répondit Andrea avec un soupir plus remarquable
+encore que les autres.
+
+Danglars s'avança aussitôt vers la porte de communication et l'ouvrit.
+
+On vit alors les deux jeunes filles assises sur le même siège, devant le
+même piano. Elles accompagnaient chacune d'une main, exercice auquel
+elles s'étaient habituées par fantaisie, et où elles étaient devenues
+d'une force remarquable.
+
+Mlle d'Armilly, qu'on apercevait alors, formant avec Eugénie, grâce au
+cadre de la porte, un de ces tableaux vivants comme on en fait souvent
+en Allemagne, était d'une beauté assez remarquable, ou plutôt d'une
+gentillesse exquise. C'était une petite femme mince et blonde comme une
+fée, avec de grands cheveux bouclés tombant sur son cou un peu trop
+long, comme Pérugin en donne parfois à ses vierges, et des yeux voilés
+par la fatigue. On disait qu'elle avait la poitrine faible, et que,
+comme Antonia du _Violon de Crémone_, elle mourrait un jour en chantant.
+
+Monte-Cristo plongea dans ce gynécée un regard rapide et curieux;
+c'était la première fois qu'il voyait Mlle d'Armilly, dont si souvent il
+avait entendu parler dans la maison.
+
+«Eh bien, demanda le banquier à sa fille, nous sommes donc exclus, nous
+autres?»
+
+Alors il mena le jeune homme dans le petit salon, et, soit hasard, soit
+adresse, derrière Andrea la porte fut repoussée de manière que, de
+l'endroit où ils étaient assis, Monte-Cristo et la baronne ne pussent
+plus rien voir, mais, comme le banquier avait suivi Andrea, Mme Danglars
+ne parut pas même remarquer cette circonstance.
+
+Bientôt après, le comte entendit la voix d'Andrea résonner aux accords
+du piano, accompagnant une chanson corse.
+
+Pendant que le comte écoutait en souriant cette chanson qui lui faisait
+oublier Andrea pour lui rappeler Benedetto, Mme Danglars vantait à
+Monte-Cristo la force d'âme de son mari, qui, le matin encore, avait,
+dans une faillite milanaise, perdu trois ou quatre cent mille francs.
+
+Et, en effet, l'éloge était mérité; car, si le comte ne l'eût su par la
+baronne ou peut-être par un des moyens qu'il avait de tout savoir, la
+figure du baron ne lui en eût pas dit un mot.
+
+«Bon! pensa Monte-Cristo, il en est déjà à cacher ce qu'il perd: il y a
+un mois il s'en vantait.
+
+Puis tout haut:
+
+«Oh! madame, dit le comte, M. Danglars connaît si bien la Bourse, qu'il
+rattrapera toujours là ce qu'il pourra perdre ailleurs.
+
+--Je vois que vous partagez l'erreur commune, dit Mme Danglars.
+
+--Et quelle est cette erreur? dit Monte-Cristo.
+
+--C'est que M. Danglars joue, tandis qu'au contraire il ne joue jamais.
+
+--Ah! oui, c'est vrai madame, je me rappelle que M. Debray m'a dit... À
+propos, mais que devient donc M. Debray? Il y a trois ou quatre jours
+que je ne l'ai aperçu.
+
+--Et moi aussi, dit Mme Danglars avec un aplomb miraculeux. Mais vous
+avez commencé une phrase qui est restée inachevée.
+
+--Laquelle?
+
+--M. Debray vous a dit, prétendiez-vous....
+
+--Ah! c'est vrai; M. Debray m'a dit que c'était vous qui sacrifiiez au
+démon du jeu.
+
+--J'ai eu ce goût pendant quelque temps, je l'avoue, dit Mme Danglars,
+mais je ne l'ai plus.
+
+--Et vous avez tort, madame. Eh! mon Dieu! les chances de la fortune
+sont précaires, et si j'étais femme, et que le hasard eût fait de cette
+femme celle d'un banquier, quelque confiance que j'aie dans le bonheur
+de mon mari, car en spéculation, vous le savez, tout est bonheur et
+malheur; eh bien, dis-je, quelque confiance que j'aie dans le bonheur de
+mon mari, je commencerais toujours par m'assurer une fortune
+indépendante, dussé-je acquérir cette fortune en mettant mes intérêts
+dans des mains qui lui seraient inconnues.»
+
+Mme Danglars rougit malgré elle.
+
+«Tenez, dit Monte-Cristo, comme s'il n'avait rien vu, on parle d'un beau
+coup qui a été fait hier sur les bons de Naples.
+
+--Je n'en ai pas, dit vivement la baronne, et je n'en ai même jamais eu;
+mais, en vérité, c'est assez parler Bourse comme cela, monsieur le
+comte, nous avons l'air de deux agents de change; parlons un peu de ces
+pauvres Villefort, si tourmentés en ce moment par la fatalité.
+
+--Que leur arrive-t-il donc? demanda Monte-Cristo avec une parfaite
+naïveté.
+
+--Mais, vous le savez; après avoir perdu M. de Saint-Méran trois ou
+quatre jours après son départ, ils viennent de perdre la marquise trois
+ou quatre jours après son arrivée.
+
+--Ah! c'est vrai, dit Monte-Cristo, j'ai appris cela; mais comme dit
+Clodius à Hamlet, c'est une loi de la nature: leurs pères étaient morts
+avant eux, et ils les avaient pleurés; ils mourront avant leurs fils, et
+leurs fils les pleureront.
+
+--Mais ce n'est pas le tout.
+
+--Comment ce n'est pas le tout?
+
+--Non; vous saviez qu'ils allaient marier leur fille....
+
+--M. Franz d'Épinay.... Est-ce que le mariage est manqué?
+
+--Hier matin, à ce qu'il paraît, Franz leur a rendu leur parole.
+
+--Ah! vraiment.... Et connaît-on les causes de cette rupture?
+
+--Non.
+
+--Que m'annoncez-vous là, bon Dieu! madame... et M. de Villefort,
+comment accepte-t-il tous ces malheurs?
+
+--Comme toujours, en philosophe.»
+
+En ce moment, Danglars rentra seul.
+
+«Eh bien, dit la baronne, vous laissez M. Cavalcanti avec votre fille?
+
+--Et Mlle d'Armilly, dit le banquier, pour qui la prenez-vous donc?
+
+Puis se retournant vers Monte-Cristo:
+
+«Charmant jeune homme, n'est-ce pas, monsieur le comte, que le prince
+Cavalcanti?... Seulement, est-il bien prince?
+
+--Je n'en réponds pas, dit Monte-Cristo. On m'a présenté son père comme
+marquis, il serait comte; mais je crois que lui-même n'a pas grande
+prétention à ce titre.
+
+--Pourquoi? dit le banquier. S'il est prince, il a tort de ne pas se
+vanter. Chacun son droit. Je n'aime pas qu'on renie son origine, moi.
+
+--Oh! vous êtes un démocrate pur, dit Monte-Cristo en souriant.
+
+--Mais, voyez, dit la baronne, à quoi vous vous exposez: Si M. de
+Morcerf venait par hasard, il trouverait M. Cavalcanti dans une chambre
+où lui, fiancé d'Eugénie, n'a jamais eu la permission d'entrer.
+
+--Vous faites bien de dire par hasard, reprit le banquier, car, en
+vérité, on dirait, tant on le voit rarement, que c'est effectivement le
+hasard qui nous l'amène.
+
+--Enfin, s'il venait, et qu'il trouvât ce jeune homme près de votre
+fille, il pourrait être mécontent.
+
+--Lui? oh! mon Dieu! vous vous trompez, M. Albert ne nous fait pas
+l'honneur d'être jaloux de sa fiancée, il ne l'aime point assez pour
+cela. D'ailleurs que m'importe qu'il soit mécontent ou non!
+
+--Cependant, au point où nous en sommes....
+
+--Oui, au point où nous en sommes: voulez-vous le savoir, le point où
+nous en sommes? c'est qu'au bal de sa mère, il a dansé une seule fois
+avec ma fille, que M. Cavalcanti a dansé trois fois avec elle et qu'il
+ne l'a même pas remarqué.
+
+--M. le vicomte Albert de Morcerf!» annonça le valet de chambre.
+
+La baronne se leva vivement. Elle allait passer au salon d'études pour
+avertir sa fille, quand Danglars l'arrêta par le bras.
+
+«Laissez», dit-il.
+
+Elle le regarda étonnée.
+
+Monte-Cristo feignit de ne pas avoir vu ce jeu de scène.
+
+Albert entra, il était fort beau et fort gai. Il salua la baronne avec
+aisance, Danglars avec familiarité, Monte-Cristo avec affection; puis se
+retournant vers la baronne:
+
+«Voulez-vous me permettre, madame, lui dit-il, de vous demander comment
+se porte Mlle Danglars?
+
+--Fort bien, monsieur, répondit vivement Danglars, elle fait en ce
+moment de la musique dans son petit salon avec M. Cavalcanti.»
+
+Albert conserva son air calme et indifférent: peut-être éprouvait-il
+quelque dépit intérieur; mais il sentait le regard de Monte-Cristo fixé
+sur lui.
+
+«M. Cavalcanti a une très belle voix de ténor, dit-il, et Mlle Eugénie
+un magnifique soprano, sans compter qu'elle joue du piano comme
+Thalberg. Ce doit être un charmant concert.
+
+--Le fait est, dit Danglars, qu'ils s'accordent à merveille.»
+
+Albert parut n'avoir pas remarqué cette équivoque, si grossière,
+cependant que Mme Danglars en rougit.
+
+«Moi aussi, continua le jeune homme, je suis musicien, à ce que disent
+mes maîtres, du moins; eh bien, chose étrange, je n'ai jamais pu encore
+accorder ma voix avec aucune voix, et avec les voix de soprano surtout
+encore moins qu'avec les autres.»
+
+Danglars fit un petit sourire qui signifiait: Mais fâche-toi donc!
+
+«Aussi, dit-il espérant sans doute arriver au but qu'il désirait, le
+prince et ma fille ont-ils fait hier l'admiration générale. N'étiez-vous
+pas là hier, monsieur de Morcerf?
+
+--Quel prince? demanda Albert.
+
+--Le prince Cavalcanti, reprit Danglars, qui s'obstinait toujours à
+donner ce titre au jeune homme.
+
+--Ah! pardon, dit Albert, j'ignorais qu'il fût prince. Ah! le prince
+Cavalcanti a chanté hier avec Mlle Eugénie? En vérité, ce devait être
+ravissant, et je regrette bien vivement de ne pas avoir entendu cela.
+Mais je n'ai pu me rendre à votre invitation, j'étais forcé
+d'accompagner Mme de Morcerf chez la baronne de Château-Renaud, la mère,
+où chantaient les Allemands.»
+
+Puis, après un silence, et comme s'il n'eût été question de rien:
+
+«Me sera-t-il permis, répéta Morcerf, de présenter mes hommages à Mlle
+Danglars?
+
+--Oh! attendez, attendez, je vous en supplie, dit le banquier en
+arrêtant le jeune homme; entendez-vous la délicieuse cavatine, ta, ta,
+ta, ti, ta, ti, ta, ta, c'est ravissant, cela va être fini... une seule
+seconde: parfait! bravo! bravi! brava!»
+
+Et le banquier se mit à applaudir avec frénésie.
+
+«En effet, dit Albert, c'est exquis, et il est impossible de mieux
+comprendre la musique de son pays que ne le fait le prince Cavalcanti.
+Vous avez dit prince, n'est-ce pas? D'ailleurs, s'il n'est pas prince,
+on le fera prince, c'est facile en Italie. Mais pour en revenir à nos
+adorables chanteurs, vous devriez nous faire un plaisir, monsieur
+Danglars: sans les prévenir qu'il y a là un étranger, vous devriez prier
+Mlle Danglars et M. Cavalcanti de commencer un autre morceau. C'est une
+chose si délicieuse que de jouir de la musique d'un peu loin, dans une
+pénombre, sans être vu, sans voir et, par conséquent, sans gêner le
+musicien, qui peut ainsi se livrer à tout l'instinct de son génie ou à
+tout l'élan de son coeur.»
+
+Cette fois, Danglars fut démonté par le flegme du jeune homme.
+
+Il prit Monte-Cristo à part.
+
+«Eh bien, lui dit-il, que dites-vous de notre amoureux!
+
+--Dame! il me paraît froid, c'est incontestable mais que voulez-vous?
+vous êtes engagé!
+
+--Sans doute, je suis engagé, mais de donner ma fille à un homme qui
+l'aime et non à un homme qui ne l'aime pas. Voyez celui-ci, froid comme
+un marbre, orgueilleux comme son père; s'il était riche encore, s'il
+avait la fortune des Cavalcanti, on passerait par là-dessus. Ma foi, je
+n'ai pas consulté ma fille; mais si elle avait bon goût....
+
+--Oh! dit Monte-Cristo, je ne sais si c'est mon amitié pour lui qui
+m'aveugle, mais je vous assure moi, que M. de Morcerf est un jeune homme
+charmant, là, qui rendra votre fille heureuse et qui arrivera tôt ou
+tard à quelque chose; car enfin la position de son père est excellente.
+
+--Hum! fit Danglars.
+
+--Pourquoi ce doute?
+
+--Il y a toujours le passé... ce passé obscur.
+
+--Mais le passé du père ne regarde pas le fils.
+
+--Si fait, si fait!
+
+--Voyons, ne vous montez pas la tête; il y a un mois, vous trouviez
+excellent de faire ce mariage.... Vous comprenez, moi, je suis
+désespéré: c'est chez moi que vous avez vu ce jeune Cavalcanti, que je
+ne connais pas, je vous le répète.
+
+--Je le connais, moi, dit Danglars, cela suffit.
+
+--Vous le connaissez? avez-vous donc pris des renseignements sur lui?
+demanda Monte-Cristo.
+
+--Est-il besoin de cela, et à la première vue ne sait-on pas à qui on a
+affaire? Il est riche d'abord.
+
+--Je ne l'assure pas.
+
+--Vous répondez pour lui, cependant?
+
+--De cinquante mille livres, d'une misère.
+
+--Il a une éducation distinguée.
+
+--Hum! fit à son tour Monte-Cristo.
+
+--Il est musicien.
+
+--Tous les Italiens le sont.
+
+--Tenez comte, vous n'êtes pas juste pour ce jeune homme.
+
+--Eh bien, oui, je l'avoue, je vois avec peine que, connaissant vos
+engagements avec les Morcerf, il vienne ainsi se jeter en travers et
+abuser de sa fortune.»
+
+Danglars se mit à rire.
+
+«Oh! que vous êtes puritain! dit-il, mais cela se fait tous les jours
+dans le monde.
+
+--Vous ne pouvez cependant rompre ainsi, mon cher monsieur Danglars: les
+Morcerf comptent sur ce mariage.
+
+--Y comptent-ils?
+
+--Positivement.
+
+--Alors qu'ils s'expliquent. Vous devriez glisser deux mots de cela au
+père, mon cher comte, vous qui êtes si bien dans la maison.
+
+--Moi! et où diable avez-vous vu cela?
+
+--Mais à leur bal, ce me semble. Comment! la comtesse, la fière
+Mercédès, la dédaigneuse Catalane, qui daigne à peine ouvrir la bouche à
+ses plus vieilles connaissances, vous a pris par le bras, est sortie
+avec vous dans le jardin, a pris les petites allées, et n'a reparu
+qu'une demi-heure après.
+
+--Ah! baron, baron, dit Albert, vous nous empêchez d'entendre: pour un
+mélomane comme vous quelle barbarie!
+
+--C'est bien, c'est bien, monsieur le railleur», dit Danglars.
+
+Puis se retournant vers Monte-Cristo:
+
+«Vous chargez-vous de lui dire cela, au père?
+
+--Volontiers, si vous le désirez.
+
+--Mais que pour cette fois cela se fasse d'une manière explicite et
+définitive, surtout qu'il me demande ma fille, qu'il fixe une époque,
+qu'il déclare ses conditions d'argent, enfin que l'on s'entende ou qu'on
+se brouille; mais, vous comprenez, plus de délais.
+
+--Eh bien, la démarche sera faite.
+
+--Je ne vous dirai pas que je l'attends avec plaisir mais enfin je
+l'attends: un banquier, vous le savez, doit être esclave de sa parole.»
+
+Et Danglars poussa un de ces soupirs que poussait Cavalcanti fils une
+demi-heure auparavant.
+
+«Bravi! bravo! brava!» cria Morcerf, parodiant le banquier et
+applaudissant la fin du morceau.
+
+Danglars commençait à regarder Albert de travers, lorsqu'on vint lui
+dire deux mots tout bas.
+
+«Je reviens, dit le banquier à Monte-Cristo, attendez-moi, j'aurai
+peut-être quelque chose à vous dire tout à l'heure.
+
+Et il sortit.
+
+La baronne profita de l'absence de son mari pour repousser la porte du
+salon d'études de sa fille, et l'on vit se dresser, comme un ressort, M.
+Andrea, qui était assis devant le piano avec Mlle Eugénie.
+
+Albert salua en souriant Mlle Danglars, qui, sans paraître aucunement
+troublée, lui rendit un salut aussi froid que d'habitude.
+
+Cavalcanti parut évidemment embarrassé, il salua Morcerf, qui lui rendit
+son salut de l'air le plus impertinent du monde.
+
+Alors Albert commença de se confondre en éloges sur la voix de Mlle
+Danglars, et sur le regret qu'il éprouvait, d'après ce qu'il venait
+d'entendre, de n'avoir pas assisté à la soirée de la veille....
+
+Cavalcanti, laissé à lui-même, prit à part Monte-Cristo.
+
+«Voyons, dit Mme Danglars, assez de musique et de compliments comme
+cela, venez prendre le thé.
+
+--Viens, Louise», dit Mlle Danglars à son amie.
+
+On passa dans le salon voisin, où effectivement le thé était préparé. Au
+moment où l'on commençait à laisser, à la manière anglaise, les cuillers
+dans les tasses, la porte se rouvrit, et Danglars reparut visiblement
+fort agité.
+
+Monte-Cristo surtout remarqua cette agitation et interrogea le banquier
+du regard.
+
+«Eh bien, dit Danglars, je viens de recevoir mon courrier de Grèce.
+
+--Ah! ah! fit le comte, c'est pour cela qu'on vous avait appelé?
+
+--Comment se porte le roi Othon?» demanda Albert du ton le plus enjoué.
+
+Danglars le regarda de travers sans lui répondre, et Monte-Cristo se
+détourna pour cacher l'expression de pitié qui venait de paraître sur
+son visage et qui s'effaça presque aussitôt.
+
+«Nous nous en irons ensemble, n'est-ce pas? dit Albert au comte.
+
+--Oui, si vous voulez», répondit celui-ci.
+
+Albert ne pouvait rien comprendre à ce regard du banquier; aussi, se
+retournant vers Monte-Cristo, qui avait parfaitement compris:
+
+«Avez-vous vu, dit-il, comme il m'a regardé?
+
+--Oui répondit le comte: mais trouvez-vous quelque chose de particulier
+dans son regard?
+
+--Je le crois bien; mais que veut-il dire avec ses nouvelles de Grèce?
+
+--Comment voulez-vous que je sache cela?
+
+--Parce qu'à ce que je présume, vous avez des intelligences dans le
+pays.»
+
+Monte-Cristo sourit comme on sourit toujours quand on veut se dispenser
+de répondre.
+
+«Tenez, dit Albert, le voilà qui s'approche de vous, je vais faire
+compliment à Mlle Danglars sur son camée; pendant ce temps, le père aura
+le temps de vous parler.
+
+--Si vous lui faites compliment, faites-lui compliment sur sa voix, au
+moins, dit Monte-Cristo.
+
+--Non pas, c'est ce que ferait tout le monde.
+
+--Mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, vous avez la fatuité de
+l'impertinence.»
+
+Albert s'avança vers Eugénie le sourire sur les lèvres. Pendant ce
+temps, Danglars se pencha à l'oreille du comte.
+
+«Vous m'avez donné un excellent conseil, dit-il, et il y a toute une
+histoire horrible sur ces deux mots: Fernand et Janina.
+
+--Ah bah! fit Monte-Cristo.
+
+--Oui, je vous conterai cela; mais emmenez le jeune homme: je serais
+trop embarrassé de rester maintenant avec lui.
+
+--C'est ce que je fais, il m'accompagne; maintenant, faut-il toujours
+que je vous envoie le père?
+
+--Plus que jamais.
+
+--Bien.»
+
+Le comte fit un signe à Albert. Tous deux saluèrent les dames et
+sortirent: Albert avec un air parfaitement indifférent pour les mépris
+de Mlle Danglars; Monte-Cristo en réitérant à Mme Danglars ses conseils
+sur la prudence que doit avoir une femme de banquier d'assurer son
+avenir.
+
+M. Cavalcanti demeura maître du champ de bataille.
+
+
+
+
+LXXVII
+
+Haydée.
+
+
+À peine les chevaux du comte avaient-ils tourné l'angle du boulevard,
+qu'Albert se retourna vers le comte en éclatant d'un rire trop bruyant
+pour ne pas être un peu forcé.
+
+«Eh bien, lui dit-il, je vous demanderai, comme le roi Charles IX
+demandait à Catherine de Médicis après la Saint-Barthélemy: Comment
+trouvez-vous que j'ai joué mon petit rôle?»
+
+--À quel propos? demanda Monte-Cristo.
+
+--Mais à propos de l'installation de mon rival chez M. Danglars....
+
+--Quel rival?
+
+--Parbleu! quel rival? votre protégé, M. Andrea Cavalcanti!
+
+--Oh! pas de mauvaises plaisanteries, vicomte; je ne protège nullement
+M. Andrea, du moins près de M. Danglars.
+
+--Et c'est le reproche que je vous ferais si le jeune homme avait besoin
+de protection. Mais, heureusement pour moi, il peut s'en passer.
+
+--Comment! vous croyez qu'il fait sa cour?
+
+--Je vous en réponds: il roule des yeux de soupirant et module des sons
+d'amoureux; il aspire à la main de la fière Eugénie. Tiens, je viens de
+faire un vers! Parole d'honneur, ce n'est pas de ma faute. N'importe,
+je le répète: il aspire à la main de la fière Eugénie.
+
+--Qu'importe, si l'on ne pense qu'à vous?
+
+--Ne dites pas cela, mon cher comte; on me rudoie des deux côtés.
+
+--Comment, des deux côtés?
+
+--Sans doute: Mlle Eugénie m'a répondu à peine, et Mlle d'Armilly, sa
+confidente, ne m'a pas répondu du tout.
+
+--Oui, mais le père vous adore, dit Monte-Cristo.
+
+--Lui? mais au contraire, il m'a enfoncé mille poignards dans le coeur;
+poignards rentrant dans le manche, il est vrai, poignards de tragédie,
+mais qu'il croyait bel et bien réels.
+
+--La jalousie indique l'affection.
+
+--Oui, mais je ne suis pas jaloux.
+
+--Il l'est, lui.
+
+--De qui? de Debray?
+
+--Non, de vous.
+
+--De moi? je gage qu'avant huit jours il m'a fermé la porte au nez.
+
+--Vous vous trompez, mon cher vicomte.
+
+--Une preuve?
+
+--La voulez-vous?
+
+--Oui.
+
+--Je suis chargé de prier M. le comte de Morcerf de faire une démarche
+définitive près du baron.
+
+--Par qui?
+
+--Par le baron lui-même.
+
+--Oh! dit Albert avec toute la câlinerie dont il était capable, vous ne
+ferez pas cela, n'est-ce pas, mon cher comte?
+
+--Vous vous trompez, Albert, je le ferai, puisque j'ai promis.
+
+--Allons, dit Albert avec un soupir, il paraît que vous tenez absolument
+à me marier.
+
+--Je tiens à être bien avec tout le monde; mais, à propos de Debray, je
+ne le vois plus chez la baronne.
+
+--Il y a de la brouille.
+
+--Avec madame?
+
+--Non, avec monsieur.
+
+--Il s'est donc aperçu de quelque chose?
+
+--Ah! la bonne plaisanterie!
+
+--Vous croyez qu'il s'en doutait? fit Monte-Cristo avec une naïveté
+charmante.
+
+--Ah çà! mais, d'où venez-vous donc, mon cher comte?
+
+--Du Congo, si vous voulez.
+
+--Ce n'est pas d'assez loin encore.
+
+--Est-ce que je connais vos maris parisiens?
+
+--Eh! mon cher comte, les maris sont les mêmes partout; du moment où
+vous avez étudié l'individu dans un pays quelconque, vous connaissez la
+race.
+
+--Mais alors quelle cause a pu brouiller Danglars et Debray? Ils
+paraissaient si bien s'entendre, dit Monte-Cristo avec un renouvellement
+de naïveté.
+
+--Ah! voilà! nous rentrons dans les mystères d'Isis, et je ne suis pas
+initié. Quand M. Cavalcanti fils sera de la famille, vous lui demanderez
+cela.
+
+La voiture s'arrêta.
+
+«Nous voilà arrivés, dit Monte-Cristo; il n'est que dix heures et demie,
+montez donc.
+
+--Bien volontiers.
+
+--Ma voiture vous conduira.
+
+--Non, merci, mon coupé a dû nous suivre.
+
+--En effet, le voilà», dit Monte-Cristo en sautant à terre.
+
+Tous deux entrèrent dans la maison; le salon était éclairé, ils y
+entrèrent.
+
+«Vous allez nous faire du thé, Baptistin», dit Monte-Cristo.
+
+Baptistin sortit sans souffler le mot. Deux secondes après, il reparut
+avec un plateau tout servi, et qui, comme les collations des pièces
+féeriques, semblait sortir de terre.
+
+«En vérité, dit Morcerf, ce que j'admire en vous, mon cher comte, ce
+n'est pas votre richesse, peut-être y a-t-il des gens plus riches que
+vous; ce n'est pas votre esprit, Beaumarchais n'en avait pas plus, mais
+il en avait autant; c'est votre manière d'être servi, sans qu'on vous
+réponde un mot, à la minute, à la seconde, comme si l'on devinait, à la
+manière dont vous sonnez, ce que vous désirez avoir, et comme si ce que
+vous désirez avoir était toujours tout prêt.
+
+--Ce que vous dites est un peu vrai. On sait mes habitudes. Par exemple,
+vous allez voir: ne désirez-vous pas faire quelque chose en buvant votre
+thé?
+
+--Pardieu, je désire fumer.»
+
+Monte-Cristo s'approcha du timbre et frappa un coup.
+
+Au bout d'une seconde, une porte particulière s'ouvrit, et Ali parut
+avec deux chibouques toutes bourrées d'excellent latakié.
+
+«C'est merveilleux, dit Morcerf.
+
+--Mais non, c'est tout simple, reprit Monte-Cristo; Ali sait qu'en
+prenant le thé ou le café je fume ordinairement: il sait que j'ai
+demandé le thé, il sait que je suis rentré avec vous, il entend que je
+l'appelle, il se doute de la cause, et comme il est d'un pays où
+l'hospitalité s'exerce avec la pipe surtout, au lieu d'une chibouque, il
+en apporte deux.
+
+--Certainement, c'est une explication comme une autre; mais il n'en est
+pas moins vrai qu'il n'y a que vous.... Oh! mais, qu'est-ce que
+j'entends?»
+
+Et Morcerf s'inclina vers la porte par laquelle entraient effectivement
+des sons correspondant à ceux d'une guitare.
+
+«Ma foi, mon cher vicomte, vous êtes voué à la musique, ce soir; vous
+n'échappez au piano de Mlle Danglars que pour tomber dans la guzla
+d'Haydée.
+
+--Haydée! quel adorable nom! Il y a donc des femmes qui s'appellent
+véritablement Haydée autre part que dans les poèmes de Lord Byron?
+
+--Certainement, Haydée est un nom fort rare en France, mais assez commun
+en Albanie et en Épire; c'est comme si vous disiez, par exemple,
+chasteté, pudeur, innocence; c'est une espèce de nom de baptême, comme
+disent vos Parisiens.
+
+--Oh! que c'est charmant! dit Albert, comme je voudrais voir nos
+Françaises s'appeler Mlle Bonté, Mlle Silence, Mlle Charité chrétienne!
+Dites donc, si Mlle Danglars, au lieu de s'appeler Claire-Marie-Eugénie,
+comme on la nomme, s'appelait Mlle Chasteté-Pudeur-Innocence Danglars,
+peste, quel effet cela ferait dans une publication de bans!
+
+--Fou! dit le comte, ne plaisantez pas si haut, Haydée pourrait vous
+entendre.
+
+--Et elle se fâcherait?
+
+--Non pas, dit le comte avec son air hautain.
+
+--Elle est bonne personne? demanda Albert.
+
+--Ce n'est pas bonté, c'est devoir: une esclave ne se lâche pas contre
+son maître.
+
+--Allons donc! ne plaisantez pas vous-même. Est-ce qu'il y a encore des
+esclaves?
+
+--Sans doute, puisque Haydée est la mienne.
+
+--En effet, vous ne faites rien et vous n'avez rien comme un autre,
+vous. Esclave de M. le comte de Monte-Cristo! c'est une position en
+France. À la façon dont vous remuez l'or, c'est une place qui doit
+valoir cent mille écus par an.
+
+--Cent mille écus! la pauvre enfant a possédé plus que cela; elle est
+venue au monde couchée sur des trésors près desquels ceux des _Mille et
+une Nuits_ sont bien peu de chose.
+
+--C'est donc vraiment une princesse?
+
+--Vous l'avez dit, et même une des plus grandes de son pays.
+
+--Je m'en étais douté. Mais comment une grande princesse est-elle
+devenue esclave?
+
+--Comment Denys le Tyran est-il devenu maître d'école? le hasard de la
+guerre, mon cher vicomte, le caprice de la fortune.
+
+--Et son nom est un secret?
+
+--Pour tout le monde, oui; mais pas pour vous, cher vicomte, qui êtes de
+mes amis, et qui vous tairez, n'est-ce pas, si vous me promettez de vous
+taire?
+
+--Oh! parole d'honneur!
+
+--Vous connaissez l'histoire du pacha de Janina?
+
+--D'Ali-Tebelin? sans doute, puisque c'est à son service que mon père a
+fait fortune.
+
+--C'est vrai, je l'avais oublié.
+
+--Eh bien, qu'est Haydée à Ali-Tebelin?
+
+--Sa fille tout simplement.
+
+--Comment! la fille d'Ali-Pacha?
+
+--Et de la belle Vasiliki.
+
+--Et elle est votre esclave?
+
+--Oh! mon Dieu, oui.
+
+--Comment cela?
+
+--Dame! un jour que je passais sur le marché de Constantinople, je l'ai
+achetée.
+
+--C'est splendide! Avec vous, mon cher comte, on ne vit pas, on rêve.
+Maintenant, écoutez, c'est bien indiscret ce que je vais vous demander
+là.
+
+--Dites toujours.
+
+--Mais puisque vous sortez avec elle, puisque vous la conduisez à
+l'Opéra....
+
+--Après?
+
+--Je puis bien me risquer à vous demander cela?
+
+--Vous pouvez vous risquer à tout me demander.
+
+--Eh bien, mon cher comte, présentez-moi à votre princesse.
+
+--Volontiers, mais à deux conditions.
+
+--Je les accepte d'avance.
+
+--La première, c'est que vous ne confierez jamais à personne cette
+présentation.
+
+--Très bien (Morcerf étendit la main). Je le jure.
+
+--La seconde, c'est que vous ne lui direz pas que votre père a servi le
+sien.
+
+--Je le jure encore.
+
+--À merveille, vicomte, vous vous rappellerez ces deux serments,
+n'est-ce pas?
+
+--Oh! fit Albert.
+
+--Très bien. Je vous sais homme d'honneur.»
+
+Le comte frappa de nouveau sur le timbre; Ali reparut.
+
+«Préviens Haydée, lui dit-il, que je vais aller prendre le café chez
+elle, et fais-lui comprendre que je demande la permission de lui
+présenter un de mes amis.»
+
+Ali s'inclina et sortit.
+
+«Ainsi, c'est convenu, pas de questions directes, cher vicomte. Si vous
+désirez savoir quelque chose, demandez-le à moi, et je le demanderai à
+elle.
+
+--C'est convenu.»
+
+Ali reparut pour la troisième fois et tint la portière soulevée, pour
+indiquer à son maître et à Albert qu'ils pouvaient passer.
+
+«Entrons», dit Monte-Cristo.
+
+Albert passa une main dans ses cheveux et frisa sa moustache, le comte
+reprit son chapeau, mit ses gants et précéda Albert dans l'appartement
+que gardait, comme une sentinelle avancée, Ali, et que défendaient,
+comme un poste, les trois femmes de chambre françaises commandées par
+Myrtho.
+
+Haydée attendait dans la première pièce, qui était le salon, avec de
+grands yeux dilatés par la surprise; car c'était la première fois qu'un
+autre homme que Monte-Cristo pénétrait jusqu'à elle; elle était assise
+sur un sofa, dans un angle, les jambes croisées sous elle, et s'était
+fait, pour ainsi dire, un nid, dans les étoffes de soie rayées et
+brodées les plus riches de l'Orient. Près d'elle était l'instrument dont
+les sons l'avaient dénoncée; elle était charmante ainsi.
+
+En apercevant Monte-Cristo, elle se souleva avec ce double sourire de
+fille et d'amante qui n'appartenait qu'à elle; Monte-Cristo alla à elle
+et lui tendit sa main sur laquelle, comme d'habitude, elle appuya ses
+lèvres.
+
+Albert était resté près de la porte, sous l'empire de cette beauté
+étrange qu'il voyait pour la première fois, et dont on ne pouvait se
+faire aucune idée en France.
+
+«Qui m'amènes-tu? demanda en romaïque la jeune fille à Monte-Cristo; un
+frère, un ami, une simple connaissance, ou un ennemi?
+
+--Un ami, dit Monte-Cristo dans la même langue.
+
+--Son nom?
+
+--Le comte Albert; c'est le même que j'ai tiré des mains des bandits, à
+Rome.
+
+--Dans quelle langue veux-tu que je lui parle?»
+
+Monte-Cristo se retourna vers Albert:
+
+«Savez-vous le grec moderne? demanda-t-il au jeune homme.
+
+--Hélas! dit Albert, pas même le grec ancien, mon cher comte, jamais
+Homère et Platon n'ont eu de plus pauvre, et j'oserai même dire de plus
+dédaigneux écolier.
+
+--Alors, dit Haydée, prouvant par la demande qu'elle faisait elle-même
+qu'elle venait d'entendre la question de Monte-Cristo et la réponse
+d'Albert, je parlerai en français ou en italien, si toutefois mon
+seigneur veut que je parle.»
+
+Monte-Cristo réfléchit un instant:
+
+«Tu parleras en italien», dit-il.
+
+Puis se tournant vers Albert:
+
+«C'est fâcheux que vous n'entendiez pas le grec moderne ou le grec
+ancien, qu'Haydée parle tous deux admirablement; la pauvre enfant va
+être forcée de vous parler italien, ce qui vous donnera peut-être une
+fausse idée d'elle.»
+
+Il fit un signe à Haydée.
+
+«Sois le bienvenu, ami, qui viens avec mon seigneur et maître, dit la
+jeune fille en excellent toscan, avec ce doux accent romain qui fait la
+langue de Dante aussi sonore que la langue d'Homère; Ali! du café et des
+pipes!»
+
+Et Haydée fit de la main signe à Albert de s'approcher, tandis qu'Ali se
+retirait pour exécuter les ordres de sa jeune maîtresse.
+
+Monte-Cristo montra à Albert deux pliants, et chacun alla chercher le
+sien pour l'approcher d'une espèce de guéridon, dont un narguilé faisait
+le centre, et que chargeaient des fleurs naturelles, des dessins, des
+albums de musique.
+
+Ali rentra, apportant le café et les chibouques; quant à M. Baptistin,
+cette partie de l'appartement lui était interdite.
+
+Albert repoussa la pipe que lui présentait le Nubien.
+
+«Oh! prenez, prenez, dit Monte-Cristo; Haydée est presque aussi
+civilisée qu'une Parisienne: le havane lui est désagréable, parce
+qu'elle n'aime pas les mauvaises odeurs; mais le tabac d'Orient est un
+parfum, vous le savez.»
+
+Ali sortit.
+
+Les tasses de café étaient préparées; seulement on avait, pour Albert,
+ajouté un sucrier. Monte-Cristo et Haydée prenaient la liqueur arabe à
+la manière des Arabes, c'est-à-dire sans sucre.
+
+Haydée allongea la main et prit du bout de ses petits doigts roses et
+effilés la tasse de porcelaine du Japon, qu'elle porta à ses lèvres avec
+le naïf plaisir d'un enfant qui boit ou mange une chose qu'il aime.
+
+En même temps deux femmes entrèrent, portant deux autres plateaux
+chargés de glaces et de sorbets, qu'elles déposèrent sur deux petites
+tables destinées à cet usage.
+
+«Mon cher hôte, et vous, signora, dit Albert en italien, excusez ma
+stupéfaction. Je suis tout étourdi, et c'est assez naturel; voici que je
+retrouve l'Orient, l'Orient véritable, non point malheureusement tel que
+je l'ai vu, mais tel que je l'ai rêvé au sein de Paris; tout à l'heure
+j'entendais rouler des omnibus et tinter les sonnettes des marchands de
+limonades. Ô signora!... que ne sais-je parler le grec, votre
+conversation jointe à cet entourage féerique, me composerait une soirée
+dont je me souviendrais toujours.
+
+--Je parle assez bien l'italien pour parler avec vous, monsieur, dit
+tranquillement Haydée; et je ferai de mon mieux, si vous aimez l'Orient,
+pour que vous le retrouviez ici.
+
+--De quoi puis-je parler? demanda tout bas Albert à Monte-Cristo.
+
+--Mais de tout ce que vous voudrez: de son pays, de sa jeunesse, de ses
+souvenirs; puis, si vous l'aimez mieux, de Rome, de Naples ou de
+Florence.
+
+--Oh! dit Albert, ce ne serait pas la peine d'avoir une Grecque devant
+soi pour lui parler de tout ce dont on parlerait à une Parisienne;
+laissez-moi lui parler de l'Orient.
+
+--Faites, mon cher Albert, c'est la conversation qui lui est la plus
+agréable.»
+
+Albert se retourna vers Haydée.
+
+«À quel âge la signora a-t-elle quitté la Grèce? demanda-t-il.
+
+--À cinq ans, répondit Haydée.
+
+--Et vous vous rappelez votre patrie? demanda Albert.
+
+--Quand je ferme les yeux, je revois tout ce que j'ai vu. Il y a deux
+regards: le regard du corps et le regard de l'âme. Le regard du corps
+peut oublier parfois, mais celui de l'âme se souvient toujours.
+
+--Et quel est le temps le plus loin dont vous puissiez vous souvenir?
+
+--Je marchais à peine, ma mère, que l'on appelle Vasiliki (Vasiliki veut
+dire royale, ajouta la jeune fille en relevant la tête), ma mère me
+prenait par la main, et, toutes deux couvertes d'un voile, après avoir
+mis au fond de la bourse tout l'or que nous possédions, nous allions
+demander l'aumône pour les prisonniers, en disant:
+
+«Celui qui donne aux pauvres prête à l'Éternel.»[*]
+
+ * Proverbe XIX.
+
+«Puis, quand notre bourse était pleine, nous rentrions au palais, et,
+sans rien dire à mon père, nous envoyions tout cet argent qu'on nous
+avait donné, nous prenant pour de pauvres femmes, à l'égoumenos[*] du
+couvent qui le répartissait entre les prisonniers.
+
+ * En grec, prêtre, abbé (Note du correcteur.)
+
+--Et à cette époque, quel âge aviez-vous?
+
+--Trois ans, dit Haydée.
+
+--Alors, vous vous souvenez de tout ce qui s'est passé autour de vous
+depuis l'âge de trois ans?
+
+--De tout.
+
+--Comte, dit tout bas Morcerf à Monte-Cristo, vous devriez permettre à
+la signora de nous raconter quelque chose de son histoire. Vous m'avez
+défendu de lui parler de mon père, mais peut-être m'en parlera-t-elle,
+et vous n'avez pas idée combien je serais heureux d'entendre sortir son
+nom d'une si jolie bouche.»
+
+Monte-Cristo se tourna vers Haydée, et par un signe de sourcil qui lui
+indiquait d'accorder la plus grande attention à la recommandation qu'il
+allait lui faire, il lui dit en grec:
+
+ Grec: Mot à mot: «De ton père le sort, mais pas le nom du traître,
+ ni la trahison, raconte-nous.»
+
+Haydée poussa un long soupir, et un nuage sombre passa sur son
+front si pur.
+
+«Que lui dites-vous? demanda tout bas Morcerf.
+
+--Je lui répète que vous êtes un ami, et qu'elle n'a point à se cacher
+vis-à-vis de vous.
+
+--Ainsi, dit Albert, ce vieux pèlerinage pour les prisonniers est votre
+premier souvenir; quel est l'autre?
+
+--L'autre? je me vois sous l'ombre des sycomores, près d'un lac dont
+j'aperçois encore, à travers le feuillage, le miroir tremblant; contre
+le plus vieux et le plus touffu, mon père était assis sur des coussins,
+et moi, faible enfant, tandis que ma mère était couchée à ses pieds, je
+jouais avec sa barbe blanche qui descendait sur sa poitrine, et avec le
+cangiar à la poignée de diamant passé à sa ceinture; puis, de temps en
+temps venait à lui un Albanais qui lui disait quelques mots auxquels je
+ne faisais pas attention, et auxquels il répondait du même son de voix:
+«Tuez!» ou: «Faites grâce!»
+
+--C'est étrange, dit Albert, d'entendre sortir de pareilles choses de la
+bouche d'une jeune fille, autre part que sur un théâtre, et en se
+disant: Ceci n'est point une fiction. Et, demanda Albert, comment, avec
+cet horizon si poétique, comment, avec ce lointain merveilleux,
+trouvez-vous la France?
+
+--Je crois que c'est un beau pays, dit Haydée, mais je vois la France
+telle qu'elle est, car je la vois avec des yeux de femme, tandis qu'il
+me semble, au contraire, que mon pays, que je n'ai vu qu'avec des yeux
+d'enfant, est toujours enveloppé d'un brouillard lumineux ou sombre,
+selon que mes yeux le font une douce patrie ou un lieu d'amères
+souffrances.
+
+--Si jeune, signora, dit Albert cédant malgré lui à la puissance de la
+banalité, comment avez-vous pu souffrir?»
+
+Haydée tourna les yeux vers Monte-Cristo, qui, avec un signe
+imperceptible, murmura:
+
+--Εἰπέ[*]
+
+ * Raconte.
+
+--Rien ne compose le fond de l'âme comme les premiers souvenirs, et, à
+part les deux que je viens de vous dire, tous les souvenirs de ma
+jeunesse sont tristes.
+
+--Parlez, parlez, signora, dit Albert, je vous jure que je vous écoute
+avec un inexprimable bonheur.»
+
+Haydée sourit tristement.
+
+«Vous voulez donc que je passe à mes autres souvenirs? dit-elle.
+
+--Je vous en supplie, dit Albert.
+
+--Eh bien, j'avais quatre ans quand, un soir, je fus réveillée par ma
+mère. Nous étions au palais de Janina; elle me prit sur les coussins où
+je reposais, et, en ouvrant mes yeux, je vis les siens remplis de
+grosses larmes.
+
+«Elle m'emporta sans rien dire.
+
+«En la voyant pleurer, j'allais pleurer aussi.
+
+«--Silence! enfant, dit-elle.
+
+«Souvent, malgré les consolations ou les menaces maternelles,
+capricieuse comme tous les enfants, je continuais de pleurer; mais,
+cette fois, il y avait dans la voix de ma pauvre mère une telle
+intonation de terreur, que je me tus à l'instant même.
+
+«Elle m'emportait rapidement.
+
+«Je vis alors que nous descendions un large escalier; devant nous,
+toutes les femmes de ma mère, portant des coffres, des sachets, des
+objets de parure, des bijoux, des bourses d'or, descendaient le même
+escalier ou plutôt se précipitaient.
+
+«Derrière les femmes venait une garde de vingt hommes, armés de longs
+fusils et de pistolets, et revêtus de ce costume que vous connaissez en
+France depuis que la Grèce est redevenue une nation.
+
+«Il y avait quelque chose de sinistre, croyez-moi, ajouta Haydée en
+secouant la tête et en pâlissant à cette seule mémoire, dans cette
+longue file d'esclaves et de femmes à demi alourdies par le sommeil, ou
+du moins je me le figurais ainsi, moi, qui peut-être croyais les autres
+endormis parce que j'étais mal réveillée.
+
+«Dans l'escalier couraient des ombres gigantesques que les torches de
+sapin faisaient trembler aux voûtes.
+
+«--Qu'on se hâte! dit une voix au fond de la galerie.
+
+«Cette voix fit courber tout le monde, comme le vent en passant sur la
+plaine fait courber un champ d'épis.
+
+«Moi, elle me fit tressaillir.
+
+«Cette voix, c'était celle de mon père.
+
+«Il marchait le dernier, revêtu de ses splendides habits, tenant à la
+main sa carabine que votre empereur lui avait donnée; et, appuyé sur son
+favori Sélim, il nous poussait devant lui comme un pasteur fait d'un
+troupeau éperdu.
+
+«--Mon père, dit Haydée en relevant la tête, était un homme illustre
+que l'Europe a connu sous le nom d'Ali-Tebelin, pacha de Janina, et
+devant lequel la Turquie a tremblé.»
+
+Albert, sans savoir pourquoi, frissonna en entendant ces paroles
+prononcées avec un indéfinissable accent de hauteur et de dignité; il
+lui sembla que quelque chose de sombre et d'effrayant rayonnait dans les
+yeux de la jeune fille, lorsque, pareille à une pythonisse qui évoque un
+spectre, elle réveilla le souvenir de cette sanglante figure que sa mort
+terrible fit apparaître gigantesque aux yeux de l'Europe contemporaine.
+
+«Bientôt, continua Haydée, la marche s'arrêta; nous étions au bas de
+l'escalier et au bord d'un lac. Ma mère me pressait contre sa poitrine
+bondissante, et je vis, à deux pas derrière, mon père qui jetait de tous
+côtés des regards inquiets.
+
+«Devant nous s'étendaient quatre degrés de marbre, et au bas du dernier
+degré ondulait une barque.
+
+«D'où nous étions on voyait se dresser au milieu d'un lac une masse
+noire; c'était le kiosque où nous nous rendions.
+
+«Ce kiosque me paraissait à une distance considérable, peut-être à cause
+de l'obscurité.
+
+«Nous descendîmes dans la barque. Je me souviens que les rames ne
+faisaient aucun bruit en touchant l'eau; je me penchai pour les
+regarder: elles étaient enveloppées avec les ceintures de nos Palicares.
+
+«Il n'y avait, outre les rameurs, dans la barque, que des femmes, mon
+père, ma mère, Sélim et moi.
+
+«Les Palicares étaient restés au bord du lac, agenouillés sur le dernier
+degré, et se faisant, dans le cas où ils eussent été poursuivis, un
+rempart des trois autres.
+
+«Notre barque allait comme le vent.
+
+«--Pourquoi la barque va-t-elle si vite? demandai-je à ma mère.
+
+«--Chut! mon enfant, dit-elle, c'est que nous fuyons.»
+
+«Je ne compris pas. Pourquoi mon père fuyait-il, lui le tout-puissant,
+lui devant qui d'ordinaire fuyaient les autres, lui qui avait pris pour
+devise:
+
+ _Ils me haïssent, donc ils me craignent?_
+
+«En effet, c'était une fuite que mon père opérait sur le lac. Il m'a dit
+depuis que la garnison du château de Janina, fatiguée d'un long
+service....»
+
+Ici Haydée arrêta son regard expressif sur Monte-Cristo, dont l'oeil ne
+quitta plus ses yeux. La jeune fille continua donc lentement, comme
+quelqu'un qui invente ou qui supprime.
+
+«Vous disiez, signora, reprit Albert, qui accordait la plus grande
+attention à ce récit, que la garnison de Janina, fatiguée d'un long
+service.
+
+--Avait traité avec le séraskier Kourchid, envoyé par le sultan pour
+s'emparer de mon père; c'était alors que mon père avait pris la
+résolution de se retirer, après avoir envoyé au sultan un officier
+franc, auquel il avait toute confiance, dans l'asile que lui-même
+s'était préparé depuis longtemps, et qu'il appelait _kataphygion_,
+c'est-à-dire son refuge.
+
+--Et cet officier, demanda Albert, vous rappelez-vous son nom, signora?»
+
+Monte-Cristo échangea avec la jeune fille un regard rapide comme un
+éclair, et qui resta inaperçu de Morcerf.
+
+«Non, dit-elle, je ne me le rappelle pas; mais peut-être plus tard me le
+rappellerai-je, et je le dirai.»
+
+Albert allait prononcer le nom de son père, lorsque Monte-Cristo leva
+doucement le doigt en signe de silence; le jeune homme se rappela son
+serment et se tut.
+
+«C'était vers ce kiosque que nous voguions.
+
+«Un rez-de-chaussée orné d'arabesques, baignant ses terrasses dans
+l'eau, et un premier étage donnant sur le lac, voici tout ce que le
+palais offrait de visible aux yeux.
+
+«Mais au-dessous du rez-de-chaussée, se prolongeant dans l'île, était un
+souterrain, vaste caverne où l'on nous conduisit, ma mère, moi et nos
+femmes, et où gisaient, formant un seul monceau, soixante mille bourses
+et deux cents tonneaux; il y avait dans ces bourses vingt-cinq millions
+en or, et dans les barils trente mille livres de poudre.
+
+«Près de ces barils se tenait Sélim, ce favori de mon père dont je vous
+ai parlé; il veillait jour et nuit, une lance au bout de laquelle
+brillait une mèche allumée à la main; il avait l'ordre de faire tout
+sauter, kiosque, gardes, pacha, femmes et or, au premier signe de mon
+père.
+
+«Je me rappelle que nos esclaves, connaissant ce redoutable voisinage,
+passaient les jours et les nuits à prier, à pleurer, à gémir.
+
+«Quant à moi, je vois toujours le jeune soldat au teint pâle et à l'oeil
+noir; et quand l'ange de la mort descendra vers moi, je suis sûre que je
+reconnaîtrai Sélim.
+
+«Je ne pourrais dire combien de temps nous restâmes ainsi: à cette
+époque j'ignorais encore ce que c'était que le temps; quelquefois, mais
+rarement, mon père nous faisait appeler, ma mère et moi, sur la terrasse
+du palais; c'étaient mes heures de plaisir à moi qui ne voyais dans le
+souterrain que des ombres gémissantes et la lance enflammée de Sélim.
+Mon père, assis devant une grande ouverture, attachait un regard sombre
+sur les profondeurs de l'horizon, interrogeant chaque point noir qui
+apparaissait sur le lac, tandis que ma mère, à demi couchée près de lui,
+appuyait sa tête sur son épaule, et que, moi, je jouais à ses pieds,
+admirant, avec ces étonnements de l'enfance qui grandissent encore les
+objets, les escarpements du Pinde, qui se dressait à l'horizon, les
+châteaux de Janina, sortant blancs et anguleux des eaux bleues du lac,
+les touffes immenses de verdures noires, attachées comme des lichens aux
+rocs de la montagne, qui de loin semblaient des mousses, et qui de près
+sont des sapins gigantesques et des myrtes immenses.
+
+«Un matin, mon père nous envoya chercher, nous le trouvâmes assez
+calme, mais plus pâle que d'habitude.
+
+«--Prends patience, Vasiliki, aujourd'hui tout sera fini; aujourd'hui
+arrive le firman du maître, et mon sort sera décidé. Si la grâce est
+entière, nous retournerons triomphants à Janina; si la nouvelle est
+mauvaise, nous fuirons cette nuit.
+
+«--Mais s'ils ne nous laissent pas fuir? dit ma mère.
+
+«--Oh! sois tranquille, répondit Ali en souriant; Sélim et sa lance
+allumée me répondent d'eux. Ils voudraient que je fusse mort, mais pas à
+la condition de mourir avec moi.
+
+«Ma mère ne répondit que par des soupirs à ces consolations, qui ne
+partaient pas du coeur de mon père.
+
+«Elle lui prépara l'eau glacée qu'il buvait à chaque instant, car,
+depuis sa retraite dans le kiosque, il était brûlé par une fièvre
+ardente; elle parfuma sa barbe blanche et alluma la chibouque dont
+quelquefois, pendant des heures entières, il suivait distraitement des
+yeux la fumée se volatilisant dans l'air.
+
+«Tout à coup il fit un mouvement si brusque que je fus saisie de peur.
+
+«Puis, sans détourner les yeux du point qui fixait son attention, il
+demanda sa longue-vue.
+
+«Ma mère la lui passa, plus blanche que le stuc contre lequel elle
+s'appuyait.
+
+«Je vis la main de mon père trembler.
+
+«--Une barque!... deux!... trois!... murmura mon père; quatre!...
+
+«Et il se leva, saisissant ses armes, et versant, je m'en souviens, de
+la poudre dans le bassinet de ses pistolets.
+
+«--Vasiliki, dit-il à ma mère avec un tressaillement visible, voici
+l'instant qui va décider de nous, dans une demi-heure nous saurons la
+réponse du sublime empereur, retire-toi dans le souterrain avec Haydée.
+
+«--Je ne veux pas vous quitter, dit Vasiliki; si vous mourez, mon
+maître, je veux mourir avec vous.
+
+«--Allez près de Sélim! cria mon père.
+
+«--Adieu, seigneur! murmura ma mère, obéissante et pliée en deux comme
+par l'approche de la mort.
+
+«--Emmenez Vasiliki, dit mon père à ses Palicares.
+
+«Mais moi, qu'on oubliait, je courus à lui et j'étendis mes mains de son
+côté; il me vit, et, se penchant vers moi, il pressa mon front de ses
+lèvres.
+
+«Oh! ce baiser, ce fut le dernier, et il est là encore sur mon front.
+
+«En descendant, nous distinguions à travers les treilles de la terrasse
+les barques qui grandissaient sur le lac, et qui, pareilles naguère à
+des points noirs, semblaient déjà des oiseaux rasant la surface des
+ondes.
+
+«Pendant ce temps, dans le kiosque, vingt Palicares, assis aux pieds de
+mon père et cachés par la boiserie, épiaient d'un oeil sanglant
+l'arrivée de ces bateaux, et tenaient prêts leurs longs fusils incrustés
+de nacre et d'argent: des cartouches en grand nombre étaient semées sur
+le parquet; mon père regardait sa montre et se promenait avec angoisse.
+
+«Voilà ce qui me frappa quand je quittai mon père après le dernier
+baiser que j'eus reçu de lui.
+
+«Nous traversâmes, ma mère et moi, le souterrain. Sélim était toujours à
+son poste; il nous sourit tristement. Nous allâmes chercher des coussins
+de l'autre côté de la caverne, et nous vînmes nous asseoir près de
+Sélim: dans les grands périls, les coeurs dévoués se cherchent, et, tout
+enfant que j'étais, je sentais instinctivement qu'un grand malheur
+planait sur nos têtes.»
+
+Albert avait souvent entendu raconter, non point par son père, qui n'en
+parlait jamais, mais par des étrangers, les derniers moments du vizir de
+Janina; il avait lu différents récits de sa mort; mais cette histoire,
+devenue vivante dans la personne et par la voix de la jeune fille, cet
+accent vivant et cette lamentable élégie, le pénétraient tout à la fois
+d'un charme et d'une horreur inexprimables.
+
+Quant à Haydée, toute à ces terribles souvenirs, elle avait cessé un
+instant de parler; son front, comme une fleur qui se penche un jour
+d'orage, s'était incliné sur sa main, et ses yeux, perdus vaguement,
+semblaient voir encore à l'horizon le Pinde verdoyant et les eaux bleues
+du lac de Janina, miroir magique qui reflétait le sombre tableau
+qu'elle esquissait.
+
+Monte-Cristo la regardait avec une indéfinissable expression d'intérêt
+et de pitié.
+
+«Continue, ma fille», dit le comte en langue romaïque.
+
+Haydée releva le front, comme si les mots sonores que venait de
+prononcer Monte-Cristo l'eussent tirée d'un rêve, et elle reprit:
+
+«Il était quatre heures du soir; mais bien que le jour fût pur et
+brillant au-dehors, nous étions, nous, plongés dans l'ombre du
+souterrain.
+
+«Une seule lueur brillait dans la caverne, pareille à une étoile
+tremblant au fond d'un ciel noir: c'était la mèche de Sélim. Ma mère
+était chrétienne, et elle priait.
+
+«Sélim répétait de temps en temps ces paroles consacrées:
+
+«--Dieu est grand!
+
+«Cependant ma mère avait encore quelque espérance. En descendant, elle
+avait cru reconnaître le Franc qui avait été envoyé à Constantinople, et
+dans lequel mon père avait toute confiance car il savait que les soldats
+du sultan français sont d'ordinaire nobles et généreux. Elle s'avança de
+quelques pas vers l'escalier et écouta.
+
+«--Ils approchent, dit-elle; pourvu qu'ils apportent la paix et la vie.
+
+
+«--Que crains-tu, Vasiliki?» répondit Sélim avec sa voix si suave et si
+fière à la fois; «s'ils n'apportent pas la paix, nous leur donnerons la
+mort.»
+
+«Et il ravivait la flamme de sa lance avec un geste qui le faisait
+ressembler au Dionysos de l'antique Crète.
+
+«Mais moi, qui étais si enfant et si naïve, j'avais peur de ce courage
+que je trouvais féroce et insensé, et je m'effrayais de cette mort
+épouvantable dans l'air et dans la flamme.
+
+«Ma mère éprouvait les mêmes impressions, car je la sentais frissonner.
+
+«--Mon Dieu! mon Dieu, maman! m'écriai-je, est-ce que nous allons
+mourir?
+
+«Et à ma voix les pleurs et les prières des esclaves redoublèrent.
+
+«--Enfant, me dit Vasiliki, Dieu te préserve d'en venir à désirer cette
+mort que tu crains aujourd'hui!
+
+«Puis tout bas:
+
+«--Sélim, dit-elle, quel est l'ordre du maître?
+
+«--S'il m'envoie son poignard, c'est que le sultan refuse de le recevoir
+en grâce, et je mets le feu; s'il m'envoie son anneau, c'est que le
+sultan lui pardonne, et je livre la poudrière.
+
+«--Ami, reprit ma mère, lorsque l'ordre du maître arrivera, si c'est le
+poignard qu'il envoie, au lieu de nous tuer toutes deux de cette mort
+qui nous épouvante, nous te tendrons la gorge et tu nous tueras avec ce
+poignard.
+
+«--Oui, Vasiliki, répondit tranquillement Sélim.
+
+«Soudain nous entendîmes comme de grands cris; nous écoutâmes: c'étaient
+des cris de joie; le nom du Franc qui avait été envoyé à Constantinople
+retentissait répété par nos Palicares; il était évident qu'il rapportait
+la réponse du sublime empereur, et que la réponse était favorable.
+
+--Et vous ne vous rappelez pas ce nom?» dit Morcerf, tout prêt à aider
+la mémoire de la narratrice.
+
+Monte-Cristo lui fit un signe.
+
+«Je ne me le rappelle pas, répondit Haydée.
+
+«Le bruit redoublait; des pas plus rapprochés retentirent; on descendait
+les marches du souterrain.
+
+«Sélim apprêta sa lance.
+
+«Bientôt une ombre apparut dans le crépuscule bleuâtre que formaient les
+rayons du jour pénétrant jusqu'à l'entrée du souterrain.
+
+«--Qui es-tu? cria Sélim. Mais, qui que tu sois, ne fais pas un pas de
+plus.
+
+«--Gloire au sultan! dit l'ombre. Toute grâce est accordée au vizir
+Ali; et non seulement il a la vie sauve, mais on lui rend sa fortune et
+ses biens.
+
+«Ma mère poussa un cri de joie et me serra contre son coeur.
+
+«--Arrête! lui dit Sélim, voyant qu'elle s'élançait déjà pour sortir; tu
+sais qu'il me faut l'anneau.
+
+«--C'est juste, dit ma mère, et elle tomba à genoux en me soulevant vers
+le ciel, comme si, en même temps qu'elle priait Dieu pour moi, elle
+voulait encore me soulever vers lui.»
+
+Et, pour la seconde fois, Haydée s'arrêta vaincue par une émotion telle
+que la sueur coulait sur son front pâli, et que sa voix étranglée
+semblait ne pouvoir franchir son gosier aride.
+
+Monte-Cristo versa un peu d'eau glacée dans un verre, et le lui présenta
+en disant avec une douceur où perçait une nuance de commandement:
+
+«Du courage, ma fille!»
+
+Haydée essuya ses yeux et son front, et continua:
+
+«Pendant ce temps, nos yeux, habitués à l'obscurité avaient reconnu
+l'envoyé du pacha: c'était un ami.
+
+«Sélim l'avait reconnu; mais le brave jeune homme ne savait qu'une
+chose: obéir!
+
+«--En quel nom viens-tu? dit-il.
+
+«--Je viens au nom de notre maître, Ali-Tebelin.
+
+«--Si tu viens au nom d'Ali, tu sais ce que tu dois me remettre?
+
+«--Oui, dit l'envoyé, et je t'apporte son anneau.
+
+«En même temps il éleva sa main au-dessus de sa tête; mais il était trop
+loin et il ne faisait pas assez clair pour que Sélim pût, d'où nous
+étions, distinguer et reconnaître l'objet qu'il lui présentait.
+
+«--Je ne vois pas ce que tu tiens, dit Sélim.
+
+«--Approche, dit le messager, ou je m'approcherai, moi.
+
+«--Ni l'un ni l'autre, répondit le jeune soldat; dépose à la place où tu
+es, et sous ce rayon de lumière, l'objet que tu me montres, et
+retire-toi jusqu'à ce que je l'aie vu.
+
+«--Soit, dit le messager.
+
+«Et il se retira après avoir déposé le signe de reconnaissance à
+l'endroit indiqué.
+
+«Et notre coeur palpitait: car l'objet nous paraissait être
+effectivement un anneau. Seulement, était-ce l'anneau de mon père?
+
+«Sélim, tenant toujours à la main sa mèche enflammée, vint à
+l'ouverture, s'inclina radieux sous le rayon de lumière et ramassa le
+signe.
+
+«--L'anneau du maître, dit-il en le baisant, c'est bien!
+
+«Et renversant la mèche contre terre, il marcha dessus et l'éteignit.
+
+«Le messager poussa un cri de joie et frappa dans ses mains. À ce
+signal, quatre soldats du séraskier Kourchid accoururent, et Sélim tomba
+percé de cinq coups de poignard. Chacun avait donné le sien.
+
+«Et cependant, ivres de leur crime, quoique encore pâles de peur, ils se
+ruèrent dans le souterrain, cherchant partout s'il y avait du feu, et se
+roulant sur les sacs d'or.
+
+«Pendant ce temps ma mère me saisit entre ses bras, et, agile,
+bondissant par des sinuosités connues de nous seules, elle arriva
+jusqu'à un escalier dérobé du kiosque dans lequel régnait un tumulte
+effrayant.
+
+«Les salles basses étaient entièrement peuplées par les Tchodoars de
+Kourchid, c'est-à-dire par nos ennemis.
+
+«Au moment où ma mère allait pousser la petite porte, nous entendîmes
+retentir, terrible et menaçante, la voix du pacha.
+
+«Ma mère colla son oeil aux fentes des planches; une ouverture se trouva
+par hasard devant le mien, et je regardai.
+
+«--Que voulez-vous? disait mon père à des gens qui tenaient un papier
+avec des caractères d'or à la main.
+
+«--Ce que nous voulons, répondit l'un d'eux, c'est te communiquer la
+volonté de Sa Hautesse. Vois-tu ce firman?
+
+«--Je le vois, dit mon père.
+
+«--Eh bien, lis; il demande ta tête.
+
+«Mon père poussa un éclat de rire plus effrayant que n'eût été une
+menace; il n'avait pas encore cessé, que deux coups de pistolet étaient
+partis de ses mains et avaient tué deux hommes.
+
+«Les Palicares, qui étaient couchés tout autour de mon père la face
+contre le parquet, se levèrent alors et firent feu; la chambre se
+remplit de bruit, de flamme et de fumée.
+
+«À l'instant même le feu commença de l'autre côté, et les balles vinrent
+trouer les planches tout autour de nous.
+
+«Oh! qu'il était beau, qu'il était grand, le vizir Ali-Tebelin, mon
+père, au milieu des balles, le cimeterre au poing, le visage noir de
+poudre! Comme ses ennemis fuyaient!
+
+«--Sélim! Sélim! criait-il, gardien du feu, fais ton devoir!
+
+«--Sélim est mort! répondit une voix qui semblait sortir des profondeurs
+du kiosque, et toi, mon seigneur Ali, tu es perdu!
+
+«En même temps une détonation sourde se fit entendre, et le plancher
+vola en éclats tout autour de mon père.
+
+«Les Tchodoars tiraient à travers le parquet. Trois ou quatre Palicares
+tombèrent frappés de bas en haut par des blessures qui leur labouraient
+tout le corps.
+
+«Mon père rugit, enfonça ses doigts par les trous des balles et arracha
+une planche tout entière.
+
+«Mais en même temps, par cette ouverture, vingt coups de feu éclatèrent,
+et la flamme, sortant comme du cratère d'un volcan, gagna les tentures
+qu'elle dévora.
+
+«Au milieu de tout cet affreux tumulte, au milieu de ces cris terribles,
+deux coups plus distincts entre tous, deux cris plus déchirants
+par-dessus tous les cris, me glacèrent de terreur. Ces deux explosions
+avaient frappé mortellement mon père, et c'était lui qui avait poussé
+ces deux cris.
+
+«Cependant il était resté debout, cramponné à une fenêtre. Ma mère
+secouait la porte pour aller mourir avec lui; mais la porte était fermée
+en dedans.
+
+«Tout autour de lui, les Palicares se tordaient dans les convulsions de
+l'agonie; deux ou trois, qui étaient sans blessures ou blessés
+légèrement, s'élancèrent par les fenêtres. En même temps, le plancher
+tout entier craqua brisé en dessous. Mon père tomba sur un genou; en
+même temps vingt bras s'allongèrent, armés de sabres, de pistolets, de
+poignards, vingt coups frappèrent à la fois un seul homme, et mon père
+disparut dans un tourbillon de feu, attisé par ces démons rugissants
+comme si l'enfer se fût ouvert sous ses pieds.
+
+«Je me sentis rouler à terre: c'était ma mère qui s'abîmait évanouie.»
+
+Haydée laissa tomber ses deux bras en poussant un gémissement et en
+regardant le comte comme pour lui demander s'il était satisfait de son
+obéissance.
+
+Le comte se leva, vint à elle, lui prit la main et lui dit en remarque:
+
+«Repose-toi, chère enfant, et reprends courage en songeant qu'il y a un
+Dieu qui punit les traîtres.
+
+--Voilà une épouvantable histoire, comte, dit Albert tout effrayé de la
+pâleur d'Haydée, et je me reproche maintenant d'avoir été si cruellement
+indiscret.
+
+--Ce n'est rien», répondit Monte-Cristo.
+
+Puis posant sa main sur la tête de la jeune fille:
+
+«Haydée, continua-t-il, est une femme courageuse, elle a quelquefois
+trouvé du soulagement dans le récit de ses douleurs.
+
+--Parce que, mon seigneur, dit vivement la jeune fille, parce que mes
+douleurs me rappellent tes bienfaits.»
+
+Albert la regarda avec curiosité, car elle n'avait point encore raconté
+ce qu'il désirait le plus savoir, c'est-à-dire comment elle était
+devenue l'esclave du comte.
+
+Haydée vit à la fois dans les regards du comte et dans ceux d'Albert le
+même désir exprimé.
+
+Elle continua:
+
+«Quand ma mère reprit ses sens, dit-elle, nous étions devant le
+séraskier.
+
+«--Tuez-moi, dit-elle, mais épargnez l'honneur de la veuve d'Ali.
+
+«--Ce n'est point à moi qu'il faut t'adresser, dit Kourchid.
+
+«--À qui donc?
+
+«--C'est à ton nouveau maître.
+
+«--Quel est-il?
+
+«--Le voici.
+
+«Et Kourchid nous montra un de ceux qui avaient le plus contribué à la
+mort de mon père, continua la jeune fille avec une colère sombre.
+
+--Alors, demanda Albert, vous devîntes la propriété de cet homme?
+
+--Non, répondit Haydée; il n'osa nous garder, il nous vendit à des
+marchands d'esclaves qui allaient à Constantinople. Nous traversâmes la
+Grèce, et nous arrivâmes mourantes à la porte impériale, encombrée de
+curieux qui s'écartaient pour nous laisser passer, quand tout à coup ma
+mère suit des yeux la direction de leurs regards, jette un cri et tombe
+en me montrant une tête au-dessus de cette porte.
+
+«Au-dessous de cette tête étaient écrits ces mots:
+
+«Celle-ci est la tête d'Ali-Tebelin, pacha de Janina.»
+
+«J'essayai, en pleurant, de relever ma mère: elle était morte!
+
+«Je fus menée au bazar; un riche Arménien m'acheta, me fit instruire, me
+donna des maîtres et quand j'eus treize ans me vendit au sultan Mahmoud.
+
+--Auquel, dit Monte-Cristo, je la rachetai, comme je vous l'ai dit,
+Albert, pour cette émeraude pareille à celle où je mets mes pastilles de
+haschich.
+
+--Oh! tu es bon, tu es grand, mon seigneur, dit Haydée en baisant la
+main de Monte-Cristo, et je suis bien heureuse de t'appartenir!»
+
+Albert était resté tout étourdi de ce qu'il venait d'entendre.
+
+«Achevez donc votre tasse de café, lui dit le comte; l'histoire est
+finie.»
+
+
+
+
+LXXVIII
+
+On nous écrit de Janina.
+
+
+Franz était sorti de la chambre de Noirtier si chancelant et si égaré,
+que Valentine elle-même avait eu pitié de lui.
+
+Villefort, qui n'avait articulé que quelques mots sans suite, et qui
+s'était enfui dans son cabinet, reçut, deux heures après, la lettre
+suivante:
+
+«Après ce qui a été révélé ce matin, M. Noirtier de Villefort ne peut
+supposer qu'une alliance soit possible entre sa famille et celle de M.
+Franz d'Épinay. M. Franz d'Épinay a horreur de songer que M. de
+Villefort, qui paraissait connaître les événements racontés ce matin, ne
+l'ait pas prévenu dans cette pensée.»
+
+Quiconque eût vu en ce moment le magistrat ployé sous le coup n'eût pas
+cru qu'il le prévoyait; en effet, jamais il n'eût pensé que son père eût
+poussé la franchise, ou plutôt la rudesse, jusqu'à raconter une pareille
+histoire. Il est vrai que jamais M. Noirtier, assez dédaigneux qu'il
+était de l'opinion de son fils, ne s'était préoccupé d'éclaircir le fait
+aux yeux de Villefort, et que celui-ci avait toujours cru que le général
+de Quesnel, ou le baron d'Épinay, selon qu'on voudra l'appeler, ou du
+nom qu'il s'était fait, ou du nom qu'on lui avait fait, était mort
+assassiné et non tué loyalement en duel.
+
+Cette lettre si dure d'un jeune homme si respectueux jusqu'alors était
+mortelle pour l'orgueil d'un homme comme Villefort.
+
+À peine était-il dans son cabinet que sa femme entra.
+
+La sortie de Franz, appelé par M. Noirtier, avait tellement étonné tout
+le monde que la position de Mme de Villefort, restée seule avec le
+notaire et les témoins, devint de moment en moment plus embarrassante.
+Alors Mme de Villefort avait pris son parti, et elle était sortie en
+annonçant qu'elle allait aux nouvelles.
+
+M. de Villefort se contenta de lui dire qu'à la suite d'une explication
+entre lui, M. Noirtier et M. d'Épinay, le mariage de Valentine avec
+Franz était rompu.
+
+C'était difficile à rapporter à ceux qui attendaient; aussi Mme de
+Villefort, en rentrant, se contenta-t-elle de dire que M. Noirtier,
+ayant eu, au commencement de la conférence, une espèce d'attaque
+d'apoplexie, le contrat était naturellement remis à quelques jours.
+
+Cette nouvelle, toute fausse qu'elle était, arrivait si singulièrement à
+la suite de deux malheurs du même genre, que les auditeurs se
+regardèrent étonnés et se retirèrent sans dire une parole.
+
+Pendant ce temps, Valentine, heureuse et épouvantée à la fois, après
+avoir embrassé et remercié le faible vieillard, qui venait de briser
+ainsi d'un seul coup une chaîne qu'elle regardait déjà comme
+indissoluble, avait demandé à se retirer chez elle pour se remettre et
+Noirtier lui avait, de l'oeil, accordé la permission qu'elle
+sollicitait.
+
+Mais, au lieu de remonter chez elle, Valentine, une fois sortie, prit le
+corridor, et, sortant par la petite porte, s'élança dans le jardin. Au
+milieu de tous les événements qui venaient de s'entasser les uns sur les
+autres, une terreur sourde avait constamment comprimé son coeur. Elle
+s'attendait d'un moment à l'autre à voir apparaître Morrel pâle et
+menaçant comme le laird de Ravenswood au contrat de Lucie de Lammermoor.
+
+En effet, il était temps qu'elle arrivât à la grille. Maximilien, qui
+s'était douté de ce qui allait se passer en voyant Franz quitter le
+cimetière avec M. de Villefort, l'avait suivi; puis, après l'avoir vu
+entrer, l'avait vu sortir encore et rentrer de nouveau avec Albert et
+Château-Renaud. Pour lui, il n'y avait donc plus de doute. Il s'était
+alors jeté dans son enclos, prêt à tout événement, et bien certain qu'au
+premier moment de liberté qu'elle pourrait saisir, Valentine accourrait
+à lui.
+
+Il ne s'était point trompé; son oeil, collé aux planches, vit en effet
+apparaître la jeune fille, qui, sans prendre aucune précaution d'usage,
+accourait à la grille. Au premier coup d'oeil qu'il jeta sur elle,
+Maximilien fut rassuré; au premier mot qu'elle prononça il bondit de
+joie.
+
+«Sauvés! dit Valentine.
+
+--Sauvés! répéta Morrel, ne pouvant croire à un pareil bonheur: mais par
+qui sauvés?
+
+--Par mon grand-père. Oh! aimez-le bien, Morrel.»
+
+Morrel jura d'aimer le vieillard de toute son âme, et ce serment ne lui
+coûtait point à faire, car, dans ce moment, il ne se contentait pas de
+l'aimer comme un ami ou comme un père, il l'adorait comme un dieu.
+
+«Mais comment cela s'est-il fait? demanda Morrel; quel moyen étrange
+a-t-il employé?»
+
+Valentine ouvrait la bouche pour tout raconter; mais elle songea qu'il y
+avait au fond de tout cela un secret terrible qui n'était point à son
+grand-père seulement.
+
+«Plus tard, dit-elle, je vous raconterai tout cela.
+
+--Mais quand?
+
+--Quand je serai votre femme.»
+
+C'était mettre la conversation sur un chapitre qui rendait Morrel facile
+à tout entendre: aussi il entendit même qu'il devait se contenter de ce
+qu'il savait, et que c'était assez pour un jour. Cependant il ne
+consentit à se retirer que sur la promesse qu'il verrait Valentine le
+lendemain soir.
+
+Valentine promit ce que voulut Morrel. Tout était changé à ses yeux, et
+certes il lui était moins difficile de croire maintenant qu'elle
+épouserait Maximilien, que de croire une heure auparavant qu'elle
+n'épouserait pas Franz.
+
+Pendant ce temps, Mme de Villefort était montée chez Noirtier.
+
+Noirtier la regarda de cet oeil sombre et sévère avec lequel il avait
+coutume de la recevoir.
+
+«Monsieur, lui dit-elle, je n'ai pas besoin de vous apprendre que le
+mariage de Valentine est rompu, puisque c'est ici que cette rupture a eu
+lieu.»
+
+Noirtier resta impassible.
+
+«Mais, continua Mme de Villefort, ce que vous ne savez pas, monsieur,
+c'est que j'ai toujours été opposée à ce mariage, qui se faisait malgré
+moi.»
+
+Noirtier regarda sa belle-fille en homme qui attend une explication.
+
+«Or, maintenant que ce mariage, pour lequel je connaissais votre
+répugnance, est rompu, je viens faire près de vous une démarche que ni
+M. de Villefort ni Valentine ne peuvent faire.»
+
+Les yeux de Noirtier demandèrent quelle était cette démarche.
+
+«Je viens vous prier, monsieur, continua Mme de Villefort, comme la
+seule qui en ait le droit, car je suis la seule à qui il n'en reviendra
+rien; je viens vous prier de rendre, je ne dirai pas vos bonnes grâces,
+elle les a toujours eues, mais votre fortune, à votre petite-fille.»
+
+Les yeux de Noirtier demeurèrent un instant incertains: il cherchait
+évidemment les motifs de cette démarche et ne les pouvait trouver.
+
+«Puis-je espérer, monsieur, dit Mme de Villefort que vos intentions
+étaient en harmonie avec la prière que je venais vous faire?
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+--En ce cas, monsieur, dit Mme de Villefort, je me retire à la fois
+reconnaissante et heureuse.»
+
+Et saluant M. Noirtier, elle se retira.
+
+En effet, dès le lendemain, Noirtier fit venir le notaire: le premier
+testament fut déchiré, et un nouveau fut fait, dans lequel il laissa
+toute sa fortune à Valentine, à la condition qu'on ne la séparerait pas
+de lui.
+
+Quelques personnes alors calculèrent de par le monde que Mlle de
+Villefort, héritière du marquis et de la marquise de Saint-Méran, et
+rentrée en la grâce de son grand-père, aurait un jour bien près de trois
+cent mille livres de rente.
+
+Tandis que ce mariage se rompait chez les Villefort, M. le comte de
+Morcerf avait reçu la visite de Monte-Cristo, et, pour montrer son
+empressement à Danglars, il endossait son grand uniforme de lieutenant
+général, qu'il avait fait orner de toutes ses croix, et demandait ses
+meilleurs chevaux. Ainsi paré, il se rendit rue de la Chaussée-d'Antin,
+et se fit annoncer à Danglars, qui faisait son relevé de fin de mois.
+
+Ce n'était pas le moment où, depuis quelque temps il fallait prendre le
+banquier pour le trouver de bonne humeur.
+
+Aussi, à l'aspect de son ancien ami, Danglars prit son air majestueux et
+s'établit carrément dans son fauteuil.
+
+Morcerf, si empesé d'habitude, avait emprunté au contraire un air riant
+et affable; en conséquence, à peu près sûr qu'il était que son ouverture
+allait recevoir un bon accueil, il ne fit point de diplomatie, et
+arrivant au but d'un seul coup:
+
+«Baron, dit-il, me voici. Depuis longtemps nous tournons autour de nos
+paroles d'autrefois....»
+
+Morcerf s'attendait, à ces mots, à voir s'épanouir la figure du
+banquier, dont il attribuait le rembrunissement à son silence; mais, au
+contraire, cette figure devint, ce qui était presque incroyable, plus
+impassible et plus froide encore.
+
+Voilà pourquoi Morcerf s'était arrêté au milieu de sa phrase.
+
+«Quelles paroles, monsieur le comte? demanda le banquier, comme s'il
+cherchait vainement dans son esprit l'explication de ce que le général
+voulait dire.
+
+--Oh! dit le comte, vous êtes formaliste, mon cher monsieur, et vous me
+rappelez que le cérémonial doit se faire selon tous les rites. Très
+bien! ma foi. Pardonnez-moi, comme je n'ai qu'un fils, et que c'est la
+première fois que je songe à le marier, j'en suis encore à mon
+apprentissage: allons, je m'exécute.»
+
+Et Morcerf, avec un sourire forcé, se leva, fit une profonde révérence à
+Danglars, et lui dit:
+
+«Monsieur le baron, j'ai l'honneur de vous demander la main de Mlle
+Eugénie Danglars, votre fille, pour mon fils le vicomte Albert de
+Morcerf.»
+
+Mais Danglars, au lieu d'accueillir ces paroles avec une faveur que
+Morcerf pouvait espérer de lui, fronça le sourcil, et, sans inviter le
+comte, qui était resté debout, à s'asseoir:
+
+«Monsieur le comte, dit-il, avant de vous répondre, j'aurai besoin de
+réfléchir.
+
+--De réfléchir! reprit Morcerf de plus en plus étonné, n'avez-vous pas
+eu le temps de réfléchir depuis tantôt huit ans que nous causâmes de ce
+mariage pour la première fois?
+
+--Monsieur le comte, dit Danglars, tous les jours il arrive des choses
+qui font que les réflexions que l'on croyait faites sont à refaire.
+
+--Comment cela? demanda Morcerf; je ne vous comprends plus, baron!
+
+--Je veux dire, monsieur, que depuis quinze jours de nouvelles
+circonstances....
+
+--Permettez, dit Morcerf; est-ce ou n'est-ce pas une comédie que nous
+jouons?
+
+--Comment cela, une comédie?
+
+--Oui, expliquons-nous catégoriquement.
+
+--Je ne demande pas mieux.
+
+--Vous avez vu M. de Monte-Cristo!
+
+--Je le vois très souvent, dit Danglars en secouant son jabot, c'est un
+de mes amis.
+
+--Eh bien, une des dernières fois que vous l'avez vu, vous lui avez dit
+que je semblais oublieux, irrésolu, à l'endroit de ce mariage.
+
+--C'est vrai.
+
+--Eh bien, me voici. Je ne suis ni oublieux ni irrésolu, vous le voyez,
+puisque je viens vous sommer de tenir votre promesse.»
+
+Danglars ne répondit pas.
+
+«Avez-vous si tôt changé d'avis, ajouta Morcerf, ou n'avez-vous provoqué
+ma demande que pour vous donner le plaisir de m'humilier?»
+
+Danglars comprit que, s'il continuait la conversation sur le ton qu'il
+l'avait entreprise, la chose pourrait mal tourner pour lui.
+
+«Monsieur le comte, dit-il, vous devez être à bon droit surpris de ma
+réserve, je comprends cela: aussi, croyez bien que moi, tout le premier,
+je m'en afflige; croyez bien qu'elle m'est commandée par des
+circonstances impérieuses.
+
+--Ce sont là des propos en l'air, mon cher monsieur, dit le comte, et
+dont pourrait peut-être se contenter le premier venu; mais le comte de
+Morcerf n'est pas le premier venu; et quand un homme comme lui vient
+trouver un autre homme, lui rappelle la parole donnée, et que cet homme
+manque à sa parole, il a le droit d'exiger en place qu'on lui donne au
+moins une bonne raison.»
+
+Danglars était lâche, mais il ne le voulait point paraître: il fut piqué
+du ton que Morcerf venait de prendre.
+
+«Aussi n'est-ce pas la bonne raison qui me manque, répliqua-t-il.
+
+--Que prétendez-vous dire?
+
+--Que la bonne raison, je l'ai, mais qu'elle est difficile à donner.
+
+--Vous sentez cependant, dit Morcerf, que je ne puis me payer de vos
+réticences; et une chose, en tout cas, me paraît claire, c'est que vous
+refusez mon alliance.
+
+--Non, monsieur, dit Danglars, je suspends ma résolution, voilà tout.
+
+--Mais vous n'avez cependant pas la prétention, je le suppose, de croire
+que je souscrive à vos caprices, au point d'attendre tranquillement et
+humblement le retour de vos bonnes grâces?
+
+--Alors, monsieur le comte, si vous ne pouvez attendre, regardons nos
+projets comme non avenus.»
+
+Le comte se mordit les lèvres jusqu'au sang pour ne pas faire l'éclat
+que son caractère superbe et irritable le portait à faire; cependant,
+comprenant qu'en pareille circonstance le ridicule serait de son côté,
+il avait déjà commencé à gagner la porte du salon, lorsque, se ravisant,
+il revint sur ses pas.
+
+Un nuage venait de passer sur son front, y laissant, au lieu de
+l'orgueil offensé, la trace d'une vague inquiétude.
+
+«Voyons, dit-il, mon cher Danglars, nous nous connaissons depuis de
+longues années, et, par conséquent, nous devons avoir quelques
+ménagements l'un pour l'autre. Vous me devez une explication, et c'est
+bien le moins que je sache à quel malheureux événement mon fils doit la
+perte de vos bonnes intentions à son égard.
+
+--Ce n'est point personnel au vicomte, voilà tout ce que je puis vous
+dire, monsieur, répondit Danglars, qui redevenait impertinent en voyant
+que Morcerf s'adoucissait.
+
+--Et à qui donc est-ce personnel?» demanda d'une voix altérée Morcerf,
+dont le front se couvrit de pâleur.
+
+Danglars, à qui aucun de ces symptômes n'échappait, fixa sur lui un
+regard plus assuré qu'il n'avait coutume de le faire.
+
+«Remerciez-moi de ne pas m'expliquer davantage», dit-il.
+
+Un tremblement nerveux, qui venait sans doute d'une colère contenue,
+agitait Morcerf.
+
+«J'ai le droit, répondit-il en faisant un violent effort sur lui-même,
+j'ai le projet d'exiger que vous vous expliquiez; est-ce donc contre Mme
+de Morcerf que vous avez quelque chose? Est-ce ma fortune qui n'est pas
+suffisante? Sont-ce mes opinions qui, étant contraires aux vôtres....
+
+--Rien de tout cela, monsieur, dit Danglars; je serais impardonnable,
+car je me suis engagé connaissant tout cela. Non, ne cherchez plus, je
+suis vraiment honteux de vous faire faire cet examen de conscience;
+restons-en là, croyez-moi. Prenons le terme moyen du délai, qui n'est ni
+une rupture, ni un engagement. Rien ne presse, mon Dieu! Ma fille a
+dix-sept ans, et votre fils vingt et un. Pendant notre halte, le temps
+marchera, lui; il amènera les événements; les choses qui paraissent
+obscures la veille sont parfois trop claires le lendemain; parfois
+ainsi, en un jour, tombent les plus cruelles calomnies.
+
+--Des calomnies, avez-vous dit, monsieur! s'écria Morcerf en devenant
+livide. On me calomnie, moi!
+
+--Monsieur le comte, ne nous expliquons pas, vous dis-je.
+
+--Ainsi, monsieur, il me faudra subir tranquillement ce refus?
+
+--Pénible surtout pour moi, monsieur. Oui, plus pénible pour moi que
+pour vous, car je comptais sur l'honneur de votre alliance, et un
+mariage manqué fait toujours plus de tort à la fiancée qu'au fiancé.
+
+--C'est bien, monsieur, n'en parlons plus», dit Morcerf.
+
+Et froissant ses gants avec rage, il sortit de l'appartement.
+
+Danglars remarqua que, pas une seule fois, Morcerf n'avait osé demander
+si c'était à cause de lui, Morcerf, que Danglars retirait sa parole.
+
+Le soir il eut une longue conférence avec plusieurs amis, et M.
+Cavalcanti, qui s'était constamment tenu dans le salon des dames, sortit
+le dernier de la maison du banquier.
+
+Le lendemain, en se réveillant, Danglars demanda les journaux, on les
+lui apporta aussitôt: il en écarta trois ou quatre et prit
+_l'Impartial_.
+
+C'était celui dont Beauchamp était le rédacteur-gérant.
+
+Il brisa rapidement l'enveloppe, l'ouvrit avec une précipitation
+nerveuse, passa dédaigneusement sur le _Premier Paris_, et, arrivant aux
+faits divers, s'arrêta avec son méchant sourire sur un entrefilet
+commençant par ces mots: _On nous écrit de Janina_.
+
+«Bon, dit-il après avoir lu, voici un petit bout d'article sur le
+colonel Fernand qui, selon toute probabilité, me dispensera de donner
+des explications à M. le comte de Morcerf.»
+
+Au même moment, c'est-à-dire comme neuf heures du matin sonnaient,
+Albert de Morcerf, vêtu de noir, boutonné méthodiquement, la démarche
+agitée et la parole brève, se présentait à la maison des Champs-Élysées.
+
+«M. le comte vient de sortir il y a une demi-heure à peu près, dit le
+concierge.
+
+--A-t-il emmené Baptistin? demanda Morcerf.
+
+--Non, monsieur le vicomte.
+
+--Appelez Baptistin, je veux lui parler.»
+
+Le concierge alla chercher le valet de chambre lui-même, et un instant
+après revint avec lui.
+
+«Mon ami, dit Albert, je vous demande pardon de mon indiscrétion, mais
+j'ai voulu vous demander à vous-même si votre maître était bien
+réellement sorti?
+
+--Oui, monsieur, répondit Baptistin.
+
+--Même pour moi?
+
+--Je sais combien mon maître est heureux de recevoir monsieur, et je me
+garderais bien de confondre monsieur dans une mesure générale.
+
+--Tu as raison, car j'ai à lui parler d'une affaire sérieuse. Crois-tu
+qu'il tardera à rentrer?
+
+--Non, car il a commandé son déjeuner pour dix heures.
+
+--Bien, je vais faire un tour aux Champs-Élysées, à dix heures je serai
+ici; si M. le comte rentre avant moi, dis-lui que je le prie d'attendre.
+
+--Je n'y manquerai pas, monsieur peut en être sûr.»
+
+Albert laissa à la porte du comte le cabriolet de place qu'il avait pris
+et alla se promener à pied.
+
+En passant devant l'allée des Veuves, il crut reconnaître les chevaux du
+comte qui stationnaient à la porte du tir de Gosset; il s'approcha et,
+après avoir reconnu les chevaux, reconnut le cocher.
+
+«M. le comte est au tir? demanda Morcerf à celui-ci.
+
+--Oui, monsieur», répondit le cocher.
+
+En effet, plusieurs coups réguliers s'étaient fait entendre depuis que
+Morcerf était aux environs du tir.
+
+Il entra.
+
+Dans le petit jardin se tenait le garçon.
+
+«Pardon, dit-il, mais monsieur le vicomte voudrait-il attendre un
+instant?
+
+--Pourquoi cela, Philippe? demanda Albert, qui, étant un habitué,
+s'étonnait de cet obstacle qu'il ne comprenait pas.
+
+--Parce que la personne qui s'exerce en ce moment prend le tir à elle
+seule, et ne tire jamais devant quelqu'un.
+
+--Pas même devant vous, Philippe?
+
+--Vous voyez, monsieur, je suis à la porte de ma loge.
+
+--Et qui lui charge ses pistolets?
+
+--Son domestique.
+
+--Un Nubien?
+
+--Un nègre.
+
+--C'est cela.
+
+--Vous connaissez donc ce seigneur?
+
+--Je viens le chercher; c'est mon ami.
+
+--Oh! alors, c'est autre chose. Je vais entrer pour le prévenir.»
+
+Et Philippe, poussé par sa propre curiosité, entra dans la cabane de
+planches. Une seconde après, Monte-Cristo parut sur le seuil.
+
+«Pardon de vous poursuivre jusqu'ici, mon cher comte, dit Albert; mais
+je commence par vous dire que ce n'est point la faute de vos gens, et
+que moi seul suis indiscret. Je me suis présenté chez vous; on m'a dit
+que vous étiez en promenade, mais que vous rentreriez à dix heures pour
+déjeuner. Je me suis promené à mon tour en attendant dix heures, et, en
+me promenant, j'ai aperçu vos chevaux et votre voiture.
+
+--Ce que vous me dites là me donne l'espoir que vous venez me demander à
+déjeuner.
+
+--Non pas, merci, il ne s'agit pas de déjeuner à cette heure; peut-être
+déjeunerons-nous plus tard, mais en mauvaise compagnie, pardieu!
+
+--Que diable contez-vous là?
+
+--Mon cher, je me bats aujourd'hui.
+
+--Vous? et pour quoi faire?
+
+--Pour me battre, pardieu!
+
+--Oui, j'entends bien, mais à cause de quoi? On se bat pour toute espèce
+de choses, vous comprenez bien.
+
+--À cause de l'honneur.
+
+--Ah! ceci, c'est sérieux.
+
+--Si sérieux, que je viens vous prier de me rendre un service.
+
+--Lequel?
+
+--Celui d'être mon témoin.
+
+--Alors cela devient grave; ne parlons de rien ici, et rentrons chez
+moi. Ali, donne-moi de l'eau.»
+
+Le comte retroussa ses manches et passa dans le petit vestibule qui
+précède les tirs, et où les tireurs ont l'habitude de se laver les
+mains.
+
+«Entrez donc, monsieur le vicomte, dit tout bas Philippe, vous verrez
+quelque chose de drôle.»
+
+Morcerf entra. Au lieu de mouches, des cartes à jouer étaient collées
+sur la plaque.
+
+De loin, Morcerf crut que c'était le jeu complet; il y avait depuis l'as
+jusqu'au dix.
+
+«Ah! ah! fit Albert, vous étiez en train de jouer au piquet?
+
+--Non, dit le comte, j'étais en train de faire un jeu de cartes.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, ce sont des as et des deux que vous voyez; seulement mes balles
+en ont fait des trois, des cinq, des sept, des huit, des neuf et des
+dix.»
+
+Albert s'approcha.
+
+En effet, les balles avaient, avec des lignes parfaitement exactes et
+des distances parfaitement égales, remplacé les signes absents et troué
+le carton aux endroits où il aurait dû être peint. En allant à la
+plaque, Morcerf ramassa, en outre, deux ou trois hirondelles qui avaient
+eu l'imprudence de passer à portée du pistolet du comte, et que le comte
+avait abattues.
+
+«Diable! fit Morcerf.
+
+--Que voulez-vous, mon cher vicomte, dit Monte-Cristo en s'essuyant les
+mains avec du linge apporté par Ali, il faut bien que j'occupe mes
+instants d'oisiveté, mais venez, je vous attends.»
+
+Tous deux montèrent dans le coupé de Monte-Cristo qui, au bout de
+quelques instants, les eut déposés à la porte du n°30.
+
+Monte-Cristo conduisit Morcerf dans son cabinet, et lui montra un siège.
+Tous deux s'assirent.
+
+«Maintenant, causons tranquillement, dit le comte.
+
+--Vous voyez que je suis parfaitement tranquille.
+
+--Avec qui voulez-vous vous battre?
+
+--Avec Beauchamp.
+
+--Un de vos amis!
+
+--C'est toujours avec des amis qu'on se bat.
+
+--Au moins faut-il une raison.
+
+--J'en ai une.
+
+--Que vous a-t-il fait?
+
+--Il y a, dans un journal d'hier soir... mais tenez, lisez.
+
+Albert tendit à Monte-Cristo un journal où il lut ces mots:
+
+«On nous écrit de Janina:
+
+«Un fait jusqu'alors ignoré, ou tout au moins inédit, est parvenu à
+notre connaissance; les châteaux qui défendaient la ville ont été livrés
+aux Turcs par un officier français dans lequel le vizir Ali-Tebelin
+avait mis toute sa confiance, et qui s'appelait Fernand.»
+
+«Eh bien, demanda Monte-Cristo, que voyez-vous là-dedans qui vous
+choque?
+
+--Comment! ce que je vois?
+
+--Oui. Que vous importe à vous que les châteaux de Janina aient été
+livrés par un officier nommé Fernand?
+
+--Il m'importe que mon père, le comte de Morcerf, s'appelle Fernand de
+son nom de baptême.
+
+--Et votre père servait Ali-Pacha?
+
+--C'est-à-dire qu'il combattait pour l'indépendance des Grecs; voilà où
+est la calomnie.
+
+--Ah çà! mon cher vicomte, parlons raison.
+
+--Je ne demande pas mieux.
+
+--Dites-moi un peu: qui diable sait en France que l'officier Fernand est
+le même homme que le comte de Morcerf et qui s'occupe à cette heure de
+Janina, qui a été prise en 1822 ou 1823, je crois?
+
+--Voilà justement où est la perfidie: on a laissé le temps passer
+là-dessus, puis aujourd'hui on revient sur des événements oubliés pour
+en faire sortir un scandale qui peut ternir une haute position. Eh bien,
+moi, héritier du nom de mon père, je ne veux pas même que sur ce nom
+flotte l'ombre d'un doute. Je vais envoyer à Beauchamp, dont le journal
+a publié cette note, deux témoins, et il la rétractera.
+
+--Beauchamp ne rétractera rien.
+
+--Alors, nous nous battrons.
+
+--Non, vous ne vous battrez pas, car il vous répondra qu'il y avait
+peut-être dans l'armée grecque cinquante officiers qui s'appelaient
+Fernand.
+
+--Nous nous battrons malgré cette réponse. Oh! je veux que cela
+disparaisse.... Mon père, un si noble soldat, une si illustre
+carrière....
+
+--Ou bien il mettra: Nous sommes fondés à croire que ce Fernand n'a
+rien de commun avec M. le comte de Morcerf, dont le nom de baptême est
+aussi Fernand.
+
+--Il me faut une rétractation pleine et entière; je ne me contenterai
+point de celle-là!
+
+--Et vous allez lui envoyer vos témoins?
+
+--Oui.
+
+--Vous avez tort.
+
+--Cela veut dire que vous me refusez le service que je venais vous
+demander.
+
+--Ah! vous savez ma théorie à l'égard du duel; je vous ai fait ma
+profession de foi à Rome, vous vous la rappelez?
+
+--Cependant, mon cher comte, je vous ai trouvé ce matin, tout à l'heure,
+exerçant une occupation peu en harmonie avec cette théorie.
+
+--Parce que, mon cher ami, vous comprenez, il ne faut jamais être
+exclusif. Quand on vit avec des fous, il faut faire aussi son
+apprentissage d'insensé, d'un moment à l'autre quelque cerveau brûlé,
+qui n'aura pas plus de motif de me chercher querelle que vous n'en avez
+d'aller chercher querelle à Beauchamp, me viendra trouver pour la
+première niaiserie venue, ou m'enverra ses témoins, ou m'insultera dans
+un endroit public: eh bien, ce cerveau brûlé, il faudra bien que je le
+tue.
+
+--Vous admettez donc que, vous-même, vous vous battriez?
+
+--Pardieu!
+
+--Eh bien, alors, pourquoi voulez-vous que, moi, je ne me batte pas?
+
+--Je ne dis point que vous ne devez point vous battre; je dis seulement
+qu'un duel est une chose grave et à laquelle il faut réfléchir.
+
+--A-t-il réfléchi, lui, pour insulter mon père?
+
+--S'il n'a pas réfléchi, et qu'il vous l'avoue; il ne faut pas lui en
+vouloir.
+
+--Oh! mon cher comte, vous êtes beaucoup trop indulgent!
+
+--Et vous, beaucoup trop rigoureux. Voyons, je suppose... écoutez bien
+ceci: je suppose.... N'allez pas vous fâcher de ce que je vous dis!
+
+--J'écoute.
+
+--Je suppose que le fait rapporté soit vrai....
+
+--Un fils ne doit pas admettre une pareille supposition sur l'honneur de
+son père.
+
+--Eh! mon Dieu! nous sommes dans une époque où l'on admet tant de
+choses!
+
+--C'est justement le vice de l'époque.
+
+--Avez-vous la prétention de le réformer?
+
+--Oui, à l'endroit de ce qui me regarde.
+
+--Mon Dieu! quel rigoriste vous faites, mon cher ami!
+
+--Je suis ainsi.
+
+--Êtes-vous inaccessible aux bons conseils?
+
+--Non, quand ils viennent d'un ami.
+
+--Me croyez-vous le vôtre?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, avant d'envoyer vos témoins à Beauchamp, informez-vous.
+
+--Auprès de qui?
+
+--Eh pardieu! auprès d'Haydée, par exemple.
+
+--Mêler une femme dans tout cela, que peut-elle y faire?
+
+--Vous déclarer que votre père n'est pour rien dans la défaite ou la
+mort du sien, par exemple, ou vous éclairer à ce sujet, si par hasard
+votre père avait eu le malheur....
+
+--Je vous ai déjà dit, mon cher comte, que je ne pouvais admettre une
+pareille supposition.
+
+--Vous refusez donc ce moyen?
+
+--Je le refuse.
+
+--Absolument?
+
+--Absolument!
+
+--Alors, un dernier conseil.
+
+--Soit, mais le dernier.
+
+--Ne le voulez-vous point?
+
+--Au contraire, je vous le demande.
+
+--N'envoyez point de témoins à Beauchamp.
+
+--Comment?
+
+--Allez le trouver vous-même.
+
+--C'est contre toutes les habitudes.
+
+--Votre affaire est en dehors des affaires ordinaires.
+
+--Et pourquoi dois-je y aller moi-même, voyons?
+
+--Parce qu'ainsi l'affaire reste entre vous et Beauchamp.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Sans doute; si Beauchamp est disposé à se rétracter, il faut lui
+laisser le mérite de la bonne volonté: la rétraction n'en sera pas moins
+faite. S'il refuse, au contraire, il sera temps de mettre deux étrangers
+dans votre secret.
+
+--Ce ne seront pas deux étrangers, ce seront deux amis.
+
+--Les amis d'aujourd'hui sont les ennemis de demain.
+
+--Oh! par exemple!
+
+--Témoin Beauchamp.
+
+--Ainsi....
+
+--Ainsi, je vous recommande la prudence.
+
+--Ainsi, vous croyez que je dois aller trouver Beauchamp moi-même?
+
+--Oui.
+
+--Seul?
+
+--Seul. Quand on veut obtenir quelque chose de l'amour-propre d'un
+homme, il faut sauver à l'amour-propre de cet homme jusqu'à l'apparence
+de la souffrance.
+
+--Je crois que vous avez raison.
+
+--Ah! c'est bien heureux!
+
+--J'irai seul.
+
+--Allez; mais vous feriez encore mieux de n'y point aller du tout.
+
+--C'est impossible.
+
+--Faites donc ainsi; ce sera toujours mieux que ce que vous vouliez faire.
+
+--Mais en ce cas, voyons, si malgré toutes mes précautions, tous mes
+procédés, si j'ai un duel, me servirez-vous de témoin?
+
+--Mon cher vicomte; dit Monte-Cristo avec une gravité suprême, vous avez
+dû voir qu'en temps et lieu j'étais tout à votre dévotion; mais le
+service que vous me demanderez là sort du cercle de ceux que je puis
+vous rendre.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Peut-être le saurez-vous un jour.
+
+--Mais en attendant?
+
+--Je demande votre indulgence pour mon secret.
+
+--C'est bien. Je prendrai Franz et Château-Renaud.
+
+--Prenez Franz et Château-Renaud, ce sera à merveille.
+
+--Mais enfin, si je me bats, vous me donnerez bien une petite leçon
+d'épée ou de pistolet?
+
+--Non, c'est encore une chose impossible.
+
+--Singulier homme que vous faites, allez! Alors vous ne voulez vous
+mêler de rien?
+
+--De rien absolument.
+
+--Alors n'en parlons plus. Adieu, comte.
+
+--Adieu, vicomte.»
+
+Morcerf prit son chapeau et sortit.
+
+À la porte, il retrouva son cabriolet, et, contenant du mieux qu'il put
+sa colère, il se fit conduire chez Beauchamp; Beauchamp était à son
+journal.
+
+Albert se fit conduire au journal.
+
+Beauchamp était dans un cabinet sombre et poudreux, comme sont de
+fondation les bureaux de journaux.
+
+On lui annonça Albert de Morcerf. Il fit répéter deux fois l'annonce;
+puis, mal convaincu encore, il cria:
+
+«Entrez!»
+
+Albert parut. Beauchamp poussa une exclamation en voyant son ami
+franchir les liasses de papier et fouler d'un pied mal exercé les
+journaux de toutes grandeurs qui jonchaient non point le parquet, mais
+le carreau rougi de son bureau.
+
+«Par ici, par ici, mon cher Albert, dit-il en tendant la main au jeune
+homme; qui diable vous amène? êtes-vous perdu comme le petit Poucet, ou
+venez-vous tout bonnement me demander à déjeuner? Tâchez de trouver une
+chaise; tenez, là-bas, près de ce géranium qui, seul ici, me rappelle
+qu'il y a au monde des feuilles qui ne sont pas des feuilles de papier.
+
+--Beauchamp; dit Albert, c'est de votre journal que je viens vous
+parler.
+
+--Vous, Morcerf? que désirez-vous?
+
+--Je désire une rectification.
+
+--Vous, une rectification? À propos de quoi, Albert? mais asseyez-vous
+donc!
+
+--Merci, répondit Albert pour la seconde fois, et avec un léger signe de
+tête.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Une rectification sur un fait qui porte atteinte à l'honneur d'un
+membre de ma famille.
+
+--Allons donc! dit Beauchamp, surpris. Quel fait? Cela ne se peut pas.
+
+--Le fait qu'on vous a écrit de Janina.
+
+--De Janina?
+
+--Oui, de Janina. En vérité vous avez l'air d'ignorer ce qui m'amène?
+
+--Sur mon honneur... Baptiste! un journal d'hier! cria Beauchamp.
+
+--C'est inutile, je vous apporte le mien.»
+
+Beauchamp lut en bredouillant:
+
+«On nous écrit de Janina, etc.»
+
+«Vous comprenez que le fait est grave, dit Morcerf, quand Beauchamp eut
+fini.
+
+--Cet officier est donc votre parent? demanda le journaliste.
+
+--Oui, dit Albert en rougissant.
+
+--Eh bien, que voulez-vous que je fasse pour vous être agréable? dit
+Beauchamp avec douceur.
+
+--Je voudrais, mon cher Beauchamp, que vous rétractassiez ce fait.»
+
+Beauchamp regarda Albert avec une attention qui annonçait assurément
+beaucoup de bienveillance.
+
+«Voyons, dit-il, cela va nous entraîner dans une longue causerie; car
+c'est toujours une chose grave qu'une rétractation. Asseyez-vous; je
+vais relire ces trois ou quatre lignes.»
+
+Albert s'assit, et Beauchamp relut les lignes incriminées par son ami
+avec plus d'attention que la première fois.
+
+«Eh bien, vous le voyez, dit Albert avec fermeté, avec rudesse même, on
+a insulté dans votre journal quelqu'un de ma famille, et je veux une
+rétractation.
+
+--Vous... voulez....
+
+--Oui, je veux!
+
+--Permettez-moi de vous dire que vous n'êtes point parlementaire, mon
+cher vicomte.
+
+--Je ne veux point l'être, répliqua le jeune homme en se levant; je
+poursuis la rétractation d'un fait que vous avez énoncé hier, et je
+l'obtiendrai. Vous êtes assez mon ami, continua Albert les lèvres
+serrées, voyant que Beauchamp, de son côté, commençait à relever sa tête
+dédaigneuse; vous êtes assez mon ami et, comme tel, vous me connaissez
+assez, je l'espère pour comprendre ma ténacité en pareille circonstance.
+
+--Si je suis votre ami, Morcerf, vous finirez par me le faire oublier
+avec des mots pareils à ceux de tout à l'heure.... Mais voyons, ne nous
+fâchons pas, ou du moins, pas encore.... Vous êtes inquiet, irrité,
+piqué.... Voyons, quel est ce parent qu'on appelle Fernand?
+
+--C'est mon père, tout simplement, dit Albert; M. Fernand Mondego, comte
+de Morcerf, un vieux militaire qui a vu vingt champs de bataille, et
+dont on voudrait couvrir les nobles cicatrices avec la fange impure
+ramassée dans le ruisseau.
+
+--C'est votre père? dit Beauchamp: alors c'est autre chose; je conçois
+votre indignation, mon cher Albert... Relisons donc....»
+
+Et il relut la note, en pesant cette fois sur chaque mot.
+
+«Mais où voyez-vous, demanda Beauchamp, que le Fernand du journal soit
+votre père?
+
+--Nulle part, je le sais bien; mais d'autres le verront. C'est pour cela
+que je veux que le fait soit démenti.»
+
+Aux mots _je veux_, Beauchamp leva les yeux sur Morcerf, et les baissant
+presque aussitôt, il demeura un instant pensif.
+
+«Vous démentirez ce fait, n'est-ce pas, Beauchamp? répéta Morcerf avec
+une colère croissante, quoique toujours concentrée.
+
+--Oui, dit Beauchamp.
+
+--À la bonne heure! dit Albert.
+
+--Mais quand je me serai assuré que le fait est faux.
+
+--Comment!
+
+--Oui, la chose vaut la peine d'être éclaircie, et je l'éclaircirai.
+
+--Mais que voyez-vous donc à éclaircir dans tout cela, monsieur? dit
+Albert, hors de toute mesure. Si vous ne croyez pas que ce soit mon
+père, dites-le tout de suite; si vous croyez que ce soit lui, rendez-moi
+raison de cette opinion.»
+
+Beauchamp regarda Albert avec ce sourire qui lui était particulier, et
+qui savait prendre la nuance de toutes les passions.
+
+«Monsieur, reprit-il, puisque monsieur il y a, si c'est pour me demander
+raison que vous êtes venu, il fallait le faire d'abord et ne point venir
+me parler d'amitié et d'autres choses oiseuses comme celles que j'ai la
+patience d'entendre depuis une demi-heure. Est-ce bien sur ce terrain
+que nous allons marcher désormais, voyons!
+
+--Oui, si vous ne rétractez pas l'infâme calomnie!
+
+--Un moment! pas de menaces, s'il vous plaît, monsieur Albert Mondego,
+vicomte de Morcerf, je n'en souffre pas de mes ennemis, à plus forte
+raison de mes amis. Donc, vous voulez que je démente le fait sur le
+colonel Fernand, fait auquel je n'ai, sur mon honneur pris aucune part?
+
+--Oui, je le veux! dit Albert, dont la tête commençait à s'égarer.
+
+--Sans quoi, nous nous battrons? continua Beauchamp avec le même calme.
+
+--Oui! reprit Albert, en haussant la voix.
+
+--Eh bien, dit Beauchamp, voici ma réponse, mon cher monsieur: ce fait
+n'a pas été inséré par moi, je ne le connaissais pas; mais vous avez,
+par votre démarche, attiré mon attention sur ce fait, elle s'y
+cramponne; il subsistera donc jusqu'à ce qu'il soit démenti ou confirmé
+par qui de droit.
+
+--Monsieur, dit Albert en se levant, je vais donc avoir l'honneur de
+vous envoyer mes témoins, vous discuterez avec eux le lieu et les armes.
+
+--Parfaitement, mon cher monsieur.
+
+--Et ce soir, s'il vous plaît ou demain au plus tard, nous nous
+rencontrerons.
+
+--Non pas! non pas! Je serai sur le terrain quand il le faudra, et, à
+mon avis (j'ai le droit de le donner, puisque c'est moi qui reçois la
+provocation), et, à mon avis, dis-je, l'heure n'est pas encore venue. Je
+sais que vous tirez très bien l'épée, je la tire passablement; je sais
+que vous faites trois mouches sur six, c'est ma force à peu près; je
+sais qu'un duel entre nous sera un duel sérieux, parce que vous êtes
+brave et que... je le suis aussi. Je ne veux donc pas m'exposer à vous
+tuer ou à être tué moi-même par vous, sans cause. C'est moi qui vais à
+mon tour poser la question et ca-té-go-ri-que-ment.
+
+«Tenez-vous à cette rétractation au point de me tuer si je ne le fais
+pas, bien que je vous aie dit, bien que je vous répète, bien que je vous
+affirme sur l'honneur que je ne connaissais pas le fait; bien que je
+vous déclare enfin qu'il est impossible à tout autre qu'à un don Japhet
+comme vous de deviner M. le comte de Morcerf sous ce nom de Fernand?
+
+--J'y tiens absolument.
+
+--Eh bien, mon cher monsieur, je consens à me couper la gorge avec
+vous, mais je veux trois semaines; dans trois semaines vous me
+retrouverez pour vous dire: Oui, le fait est faux, je l'efface; ou bien:
+Oui, le fait est vrai, et je sors les épées du fourreau, ou les
+pistolets de la boîte, à votre choix.
+
+--Trois semaines! s'écria Albert; mais trois semaines, c'est trois
+siècles pendant lesquels je suis déshonoré!
+
+--Si vous étiez resté mon ami, je vous eusse dit: Patience, ami; vous
+vous êtes fait mon ennemi et je vous dis: Que m'importe, à moi,
+monsieur!
+
+--Eh bien, dans trois semaines, soit, dit Morcerf. Mais songez-y, dans
+trois semaines il n'y aura plus ni délai ni subterfuge qui puisse vous
+dispenser....
+
+--Monsieur Albert de Morcerf, dit Beauchamp en se levant à son tour, je
+ne puis vous jeter par les fenêtres que dans trois semaines,
+c'est-à-dire dans vingt-quatre jours, et vous, vous n'avez le droit de
+me pourfendre qu'à cette époque. Nous sommes le 29 du mois d'août, donc
+au 21 du mois de septembre. Jusque-là, croyez-moi, et c'est un conseil
+de gentilhomme que je vous donne, épargnons-nous les aboiements de deux
+dogues enchaînés à distance.»
+
+Et Beauchamp, saluant gravement le jeune homme, lui tourna le dos et
+passa dans son imprimerie.
+
+Albert se vengea sur une pile de journaux qu'il dispersa en les cinglant
+à grands coups de badine, après quoi il partit, non sans s'être retourné
+deux ou trois fois vers la porte de l'imprimerie.
+
+Tandis qu'Albert fouettait le devant de son cabriolet après avoir
+fouetté les innocents papiers noircis qui n'en pouvaient mais de sa
+déconvenue, il aperçut en traversant le boulevard, Morrel qui, le nez au
+vent, l'oeil éveillé et les bras dégagés, passait devant les bains
+Chinois, venant du côté de la porte Saint-Martin, et allant du côté de
+la Madeleine.
+
+«Ah! dit-il en soupirant, voilà un homme heureux!»
+
+Par hasard, Albert ne se trompait point.
+
+
+
+
+LXXIX
+
+La limonade.
+
+
+En effet, Morrel était bien heureux.
+
+M. Noirtier venait de l'envoyer chercher, et il avait si grande hâte de
+savoir pour quelle cause, qu'il n'avait pas pris de cabriolet, se fiant
+bien plus à ses deux jambes qu'aux jambes d'un cheval de place; il était
+donc parti tout courant de la rue Meslay et se rendait au faubourg
+Saint-Honoré.
+
+Morrel marchait au pas gymnastique, et le pauvre Barrois le suivait de
+son mieux. Morrel avait trente et un ans, Barrois en avait soixante;
+Morrel était ivre d'amour, Barrois était altéré par la grande chaleur.
+Ces deux hommes, ainsi divisés d'intérêts et d'âge, ressemblaient aux
+deux lignes que forme un triangle: écartées par la base, elles se
+rejoignent au sommet.
+
+Le sommet, c'était Noirtier, lequel avait envoyé chercher Morrel en lui
+recommandant de faire diligence, recommandation que Morrel suivait à la
+lettre, au grand désespoir de Barrois.
+
+En arrivant, Morrel n'était pas même essoufflé: l'amour donne des ailes,
+mais Barrois, qui depuis longtemps n'était plus amoureux, Barrois était
+en nage.
+
+Le vieux serviteur fit entrer Morrel par la porte particulière, ferma la
+porte du cabinet, et bientôt un froissement de robe sur le parquet
+annonça la visite de Valentine.
+
+Valentine était belle à ravir sous ses vêtements de deuil.
+
+Le rêve devenait si doux que Morrel se fût presque passé de converser
+avec Noirtier; mais le fauteuil du vieillard roula bientôt sur le
+parquet, et il entra.
+
+Noirtier accueillit par un regard bienveillant les remerciements que
+Morrel lui prodiguait pour cette merveilleuse intervention qui les avait
+sauvés, Valentine et lui, du désespoir. Puis le regard de Morrel alla
+provoquer, sur la nouvelle faveur qui lui était accordée, la jeune
+fille, qui, timide et assise loin de Morrel, attendait d'être forcée à
+parler.
+
+Noirtier la regarda à son tour.
+
+«Il faut donc que je dise ce dont vous m'avez chargée? demanda-t-elle.
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+--Monsieur Morrel, dit alors Valentine au jeune homme qui la dévorait
+des yeux, mon bon papa Noirtier avait mille choses à vous dire, que
+depuis trois jours il m'a dites. Aujourd'hui, il vous envoie chercher
+pour que je vous les répète; je vous les répéterai donc, puisqu'il m'a
+choisie pour son interprète, sans changer un mot à ses intentions.
+
+--Oh! j'écoute bien impatiemment, répondit le jeune homme; parlez,
+mademoiselle, parlez.»
+
+Valentine baissa les yeux: ce fut un présage qui parut doux à Morrel.
+Valentine n'était faible que dans le bonheur.
+
+«Mon père veut quitter cette maison, dit-elle. Barrois s'occupe de lui
+chercher un appartement convenable.
+
+--Mais vous, mademoiselle, dit Morrel vous qui êtes si chère et si
+nécessaire à M. Noirtier?
+
+--Moi, reprit la jeune fille, je ne quitterai point mon grand-père,
+c'est chose convenue entre lui et moi. Mon appartement sera près du
+sien. Ou j'aurai le consentement de M. de Villefort pour aller habiter
+avec bon papa Noirtier, ou on me le refusera: dans le premier cas, je
+pars dès à présent; dans le second, j'attends ma majorité, qui arrive
+dans dix-huit mois. Alors je serai libre, j'aurai une fortune
+indépendante, et....
+
+--Et?... demanda Morrel.
+
+--Et, avec l'autorisation de bon papa, je tiendrai la promesse que je
+vous ai faite.»
+
+Valentine prononça ces derniers mots si bas, que Morrel n'eût pu les
+entendre sans l'intérêt qu'il avait à les dévorer.
+
+«N'est-ce point votre pensée que j'ai exprimée là, bon papa? ajouta
+Valentine en s'adressant à Noirtier.
+
+--Oui, fit le vieillard.
+
+--Une fois chez mon grand-père, ajouta Valentine, M. Morrel pourra me
+venir voir en présence de ce bon et digne protecteur. Si ce lien que nos
+coeurs, peut-être ignorants ou capricieux, avaient commencé de former
+paraît convenable et offre des garanties de bonheur futur à notre
+expérience (hélas! dit-on, les coeurs enflammés par les obstacles se
+refroidissent dans la sécurité!) alors M. Morrel pourra me demander à
+moi-même, je l'attendrai.
+
+--Oh! s'écria Morrel, tenté de s'agenouiller devant le vieillard comme
+devant Dieu, devant Valentine comme devant un ange; oh! qu'ai-je donc
+fait de bien dans ma vie pour mériter tant de bonheur?
+
+--Jusque-là, continua la jeune fille de sa voix pure et sévère, nous
+respectons les convenances, la volonté même de nos parents, pourvu que
+cette volonté ne tende pas à nous séparer toujours; en un mot, et je
+répète ce mot parce qu'il dit tout, nous attendrons.
+
+--Et les sacrifices que ce mot impose, monsieur, dit Morrel, je vous
+jure de les accomplir, non pas avec résignation, mais avec bonheur.
+
+--Ainsi, continua Valentine avec un regard bien doux au coeur de
+Maximilien, plus d'imprudences, mon ami, ne compromettez pas celle qui,
+à partir d'aujourd'hui, se regarde comme destinée à porter purement et
+dignement votre nom.»
+
+Morrel appuya sa main sur son coeur.
+
+Cependant Noirtier les regardait tous deux avec tendresse. Barrois, qui
+était resté au fond comme un homme à qui l'on n'a rien à cacher,
+souriait en essuyant les grosses gouttes d'eau qui tombaient de son
+front chauve.
+
+«Oh! mon Dieu, comme il a chaud, ce bon Barrois, dit Valentine.
+
+--Ah! dit Barrois, c'est que j'ai bien couru, allez, mademoiselle; mais
+M. Morrel, je dois lui rendre cette justice-là, courait encore plus vite
+que moi.»
+
+Noirtier indiqua de l'oeil un plateau sur lequel étaient servis une
+carafe de limonade et un verre. Ce qui manquait dans la carafe avait été
+bu une demi-heure auparavant par Noirtier.
+
+«Tiens, bon Barrois, dit la jeune fille, prends, car je vois que tu
+couves des yeux cette carafe entamée.
+
+--Le fait est, dit Barrois, que je meurs de soif, et que je boirai bien
+volontiers un verre de limonade à votre santé.
+
+--Bois donc, dit Valentine, et reviens dans un instant.»
+
+Barrois emporta le plateau, et à peine était-il dans le corridor, qu'à
+travers la porte qu'il avait oublié de fermer, on le voyait pencher la
+tête en arrière pour vider le verre que Valentine avait rempli.
+
+Valentine et Morrel échangeaient leurs adieux en présence de Noirtier,
+quand on entendit la sonnette retentir dans l'escalier de Villefort.
+
+C'était le signal d'une visite.
+
+Valentine regarda la pendule.
+
+«Il est midi, dit-elle, c'est aujourd'hui samedi, bon papa, c'est sans
+doute le docteur.»
+
+Noirtier fit signe qu'en effet ce devait être lui.
+
+«Il va venir ici, il faut que M. Morrel s'en aille, n'est-ce pas, bon
+papa?
+
+--Oui, répondit le vieillard. Barrois! appela Valentine; Barrois,
+venez!»
+
+On entendit la voix du vieux serviteur qui répondait:
+
+«J'y vais, mademoiselle.
+
+--Barrois va vous reconduire jusqu'à la porte, dit Valentine à Morrel;
+et maintenant, rappelez-vous une chose, monsieur l'officier, c'est que
+mon bon papa vous recommande de ne risquer aucune démarche capable de
+compromettre notre bonheur.
+
+--J'ai promis d'attendre, dit Morrel, et j'attendrai.»
+
+En ce moment, Barrois entra.
+
+«Qui a sonné? demanda Valentine.
+
+--Monsieur le docteur d'Avrigny, dit Barrois en chancelant sur ses
+jambes.
+
+--Eh bien, qu'avez-vous donc, Barrois?» demanda Valentine.
+
+Le vieillard ne répondit pas; il regardait son maître avec des yeux
+effarés, tandis que de sa main crispée il cherchait un appui pour
+demeurer debout.
+
+«Mais il va tomber!» s'écria Morrel.
+
+En effet, le tremblement dont Barrois était saisi augmentait par degrés;
+les traits du visage, altérés par les mouvements convulsifs des muscles
+de la face, annonçaient une attaque nerveuse des plus intenses.
+
+Noirtier, voyant Barrois ainsi troublé, multipliait ses regards dans
+lesquels se peignaient, intelligibles et palpitantes, toutes les
+émotions qui agitent le coeur de l'homme.
+
+Barrois fit quelques pas vers son maître.
+
+«Ah! mon Dieu! mon Dieu! Seigneur, dit-il, mais qu'ai-je donc?... Je
+souffre... je n'y vois plus. Mille pointes de feu me traversent le
+crâne. Oh! ne me touchez pas, ne me touchez pas!»
+
+En effet, les yeux devenaient saillants et hagards, et la tête se
+renversait en arrière, tandis que le reste du corps se raidissait.
+
+Valentine épouvantée poussa un cri; Morrel la prit dans ses bras comme
+pour la défendre contre quelque danger inconnu.
+
+«Monsieur d'Avrigny! monsieur d'Avrigny! cria Valentine d'une voix
+étouffée, à nous! au secours!»
+
+Barrois tourna sur lui-même, fit trois pas en arrière, trébucha et vint
+tomber aux pieds de Noirtier, sur le genou duquel il appuya sa main en
+criant:
+
+«Mon maître! mon bon maître!»
+
+En ce moment M. de Villefort, attiré par les cris, parut sur le seuil de
+la chambre.
+
+Morrel lâcha Valentine à moitié évanouie, et se rejetant en arrière,
+s'enfonça dans l'angle de la chambre et disparut presque derrière un
+rideau.
+
+Pâle comme s'il eût vu un serpent se dresser devant lui, il attachait un
+regard glacé sur le malheureux agonisant.
+
+Noirtier bouillait d'impatience et de terreur; son âme volait au secours
+du pauvre vieillard, son ami plutôt que son domestique. On voyait le
+combat terrible de la vie et de la mort se traduire sur son front par le
+gonflement des veines et la contraction de quelques muscles restés
+vivants autour de ses yeux.
+
+Barrois, la face agitée, les yeux injectés de sang, le cou renversé en
+arrière, gisait battant le parquet de ses mains, tandis qu'au contraire
+ses jambes raides semblaient devoir rompre plutôt que plier.
+
+Une légère écume montait à ses lèvres, et il haletait douloureusement.
+
+Villefort, stupéfait, demeura un instant les yeux fixés sur ce tableau,
+qui, dès son entrée dans la chambre, attira ses regards.
+
+Il n'avait pas vu Morrel.
+
+Après un instant de contemplation muette pendant lequel on put voir son
+visage pâlir et ses cheveux se dresser sur sa tête:
+
+«Docteur! docteur! s'écria-t-il en s'élançant vers la porte, venez!
+venez!
+
+--Madame! madame! cria Valentine appelant sa belle-mère en se heurtant
+aux parois de l'escalier, venez! venez vite et apportez votre flacon de
+sels!
+
+--Qu'y a-t-il? demanda la voix métallique et contenue de Mme de
+Villefort.
+
+--Oh! venez! venez!
+
+--Mais où donc est le docteur! criait Villefort; où est-il?»
+
+Mme de Villefort descendit lentement; on entendait craquer les planches
+sous ses pieds. D'une main elle tenait le mouchoir avec lequel elle
+s'essuyait le visage, de l'autre un flacon de sels anglais.
+
+Son premier regard, en arrivant à la porte, fut pour Noirtier, dont le
+visage, sauf l'émotion bien naturelle dans une semblable circonstance,
+annonçait une santé égale; son second coup d'oeil rencontra le moribond.
+
+Elle pâlit, et son oeil rebondit pour ainsi dire du serviteur sur le
+maître.
+
+«Mais au nom du Ciel, madame, où est le docteur? il est entré chez vous.
+C'est une apoplexie, vous le voyez bien, avec une saignée on le sauvera.
+
+--A-t-il mangé depuis peu? demanda Mme de Villefort éludant la question.
+
+--Madame, dit Valentine, il n'a pas déjeuné, mais il a fort couru ce
+matin pour faire une commission dont l'avait chargé bon papa. Au retour
+seulement il a pris un verre de limonade.
+
+--Ah! fit Mme de Villefort, pourquoi pas du vin? C'est très mauvais, la
+limonade.
+
+--La limonade était là sous sa main, dans la carafe de bon papa; le
+pauvre Barrois avait soif, il a bu ce qu'il a trouvé.»
+
+Mme de Villefort tressaillit. Noirtier l'enveloppa de son regard
+profond.
+
+«Il a le cou si court! dit-elle.
+
+--Madame, dit Villefort, je vous demande où est M. d'Avrigny; au nom du
+Ciel, répondez!
+
+--Il est dans la chambre d'Édouard qui est un peu souffrant», dit Mme de
+Villefort, qui ne pouvait éluder plus longtemps.
+
+Villefort s'élança dans l'escalier pour l'aller chercher lui-même.
+
+«Tenez, dit la jeune femme en donnant son flacon à Valentine, on va le
+saigner sans doute. Je remonte chez moi, car je ne puis supporter la vue
+du sang.»
+
+Et elle suivit son mari.
+
+Morrel sortit de l'angle sombre où il s'était retiré, et où personne ne
+l'avait vu, tant la préoccupation était grande.
+
+«Partez vite, Maximilien, lui dit Valentine, et attendez que je vous
+appelle. Allez.»
+
+Morrel consulta Noirtier par un geste. Noirtier, qui avait conservé tout
+son sang-froid, lui fit signe que oui.
+
+Il serra la main de Valentine contre son coeur et sortit par le corridor
+dérobé.
+
+En même temps Villefort et le docteur rentraient par la porte opposée.
+
+Barrois commençait à revenir à lui: la crise était passée, sa parole
+revenait gémissante, et il se soulevait sur un genou.
+
+D'Avrigny et Villefort portèrent Barrois sur une chaise longue.
+
+«Qu'ordonnez-vous, docteur? demanda Villefort.
+
+--Qu'on m'apporte de l'eau et de l'éther. Vous en avez dans la maison?
+
+--Oui.
+
+--Qu'on coure me chercher de l'huile de térébenthine et de l'émétique.
+
+--Allez! dit Villefort.
+
+--Et maintenant que tout le monde se retire.
+
+--Moi aussi? demanda timidement Valentine.
+
+--Oui, mademoiselle, vous surtout», dit rudement le docteur.
+
+Valentine regarda M. d'Avrigny avec étonnement, embrassa M. Noirtier au
+front et sortit.
+
+Derrière elle le docteur ferma la porte d'un air sombre.
+
+«Tenez, tenez, docteur, le voilà qui revient; ce n'était qu'une attaque
+sans importance.
+
+M. d'Avrigny sourit d'un air sombre.
+
+«Comment vous sentez-vous, Barrois? demanda le docteur.
+
+--Un peu mieux, monsieur.
+
+--Pouvez-vous boire ce verre d'eau éthérée?
+
+--Je vais essayer, mais ne me touchez pas.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'il me semble que si vous me touchiez, ne fût-ce que du bout
+du doigt, l'accès me reprendrait.
+
+--Buvez.»
+
+Barrois prit le verre, l'approcha de ses lèvres violettes et le vida à
+moitié à peu près.
+
+«Où souffrez-vous? demanda le docteur.
+
+--Partout; j'éprouve comme d'effroyables crampes.
+
+--Avez-vous des éblouissements?
+
+--Oui.
+
+--Des tintements d'oreille?
+
+--Affreux.
+
+--Quand cela vous a-t-il pris?
+
+--Tout à l'heure.
+
+--Rapidement?
+
+--Comme la foudre.
+
+--Rien hier? rien avant-hier?
+
+--Rien.
+
+--Pas de somnolence? pas de pesanteurs?
+
+--Non.
+
+--Qu'avez-vous mangé aujourd'hui?
+
+--Je n'ai rien mangé; j'ai bu seulement un verre de la limonade de
+monsieur, voilà tout.»
+
+Et Barrois fit de la tête un signe pour désigner Noirtier qui immobile
+dans son fauteuil, contemplait cette terrible scène sans en perdre un
+mouvement, sans laisser échapper une parole.
+
+«Où est cette limonade? demanda vivement le docteur.
+
+--Dans la carafe, en bas.
+
+--Où cela, en bas!
+
+--Dans la cuisine.
+
+--Voulez-vous que j'aille la chercher, docteur? demanda Villefort.
+
+--Non, restez ici, et tâchez de faire boire au malade le reste de ce
+verre d'eau.
+
+--Mais cette limonade....
+
+--J'y vais moi-même.»
+
+D'Avrigny fit un bond, ouvrit la porte, s'élança dans l'escalier de
+service et faillit renverser madame de Villefort, qui, elle aussi,
+descendait à la cuisine.
+
+Elle poussa un cri.
+
+D'Avrigny n'y fit même pas attention; emporté par la puissance d'une
+seule idée, il sauta les trois ou quatre dernières marches, se précipita
+dans la cuisine, et aperçut le carafon aux trois quarts vide sur un
+plateau.
+
+Il fondit dessus comme un aigle sur sa proie.
+
+Haletant, il remonta au rez-de-chaussée et rentra dans la chambre. Mme
+de Villefort remontait lentement l'escalier qui conduisait chez elle.
+
+«Est-ce bien cette carafe qui était ici? demanda d'Avrigny.
+
+--Oui, monsieur le docteur.
+
+--Cette limonade est la même que vous avez bue?
+
+--Je le crois.
+
+--Quel goût lui avez-vous trouvé?
+
+--Un goût amer.»
+
+Le docteur versa quelques gouttes de limonade dans le creux de sa main,
+les aspira avec ses lèvres, et, après s'en être rincé la bouche comme on
+fait avec le vin que l'on veut goûter, il cracha la liqueur dans la
+cheminée.
+
+«C'est bien la même, dit-il. Et vous en avez bu aussi, monsieur
+Noirtier?
+
+--Oui, fit le vieillard.
+
+--Et vous lui avez trouvé ce même goût amer?
+
+--Oui.
+
+--Ah! monsieur le docteur! cria Barrois, voilà que cela me reprend! Mon
+Dieu, Seigneur, ayez pitié de moi!»
+
+Le docteur courut au malade.
+
+«Cet émétique, Villefort, voyez s'il vient.»
+
+Villefort s'élança en criant:
+
+«L'émétique! l'émétique! l'a-t-on apporté?»
+
+Personne ne répondit. La terreur la plus profonde régnait dans la
+maison.
+
+«Si j'avais un moyen de lui insuffler de l'air dans les poumons, dit
+d'Avrigny en regardant autour de lui, peut-être y aurait-il possibilité
+de prévenir l'asphyxie. Mais non, rien, rien!
+
+--Oh! monsieur, criait Barrois, me laisserez-vous mourir ainsi sans
+secours? Oh! je me meurs, mon Dieu! je me meurs!
+
+--Une plume! une plume!» demanda le docteur.
+
+Il en aperçut une sur la table.
+
+Il essaya d'introduire la plume dans la bouche du malade, qui faisait,
+au milieu de ses convulsions, d'inutiles efforts pour vomir; mais les
+mâchoires étaient tellement serrées, que la plume ne put passer.
+
+Barrois était atteint d'une attaque nerveuse encore plus intense que la
+première. Il avait glissé de la chaise longue à terre, et se raidissait
+sur le parquet.
+
+Le docteur le laissa en proie à cet accès, auquel il ne pouvait apporter
+aucun soulagement, et alla à Noirtier.
+
+«Comment vous trouvez-vous? lui dit-il précipitamment et à voix basse;
+bien?
+
+--Oui.
+
+--Léger d'estomac ou lourd? léger?
+
+--Oui.
+
+--Comme lorsque vous avez pris la pilule que je fais donner chaque
+dimanche?
+
+--Oui.
+
+--Est-ce Barrois qui a fait votre limonade?
+
+--Oui.
+
+--Est-ce vous qui l'avez engagé à en boire?
+
+--Non.
+
+--Est-ce M. de Villefort?
+
+--Non.
+
+--Madame?
+
+--Non.
+
+--C'est donc Valentine, alors?
+
+--Oui.»
+
+Un soupir de Barrois, un bâillement qui faisait craquer des os de sa
+mâchoire, appelèrent l'attention de d'Avrigny: il quitta M. Noirtier et
+courut près du malade.
+
+«Barrois, dit le docteur, pouvez-vous parler?»
+
+Barrois balbutia quelques paroles inintelligibles.
+
+«Essayez un effort, mon ami.»
+
+Barrois rouvrit des yeux sanglants.
+
+«Qui a fait la limonade?
+
+--Moi.
+
+--L'avez-vous apportée à votre maître aussitôt après l'avoir faite?
+
+--Non.
+
+--Vous l'avez laissée quelque part, alors?
+
+--À l'office, on m'appelait.
+
+--Qui l'a apportée ici?
+
+--Mlle Valentine.»
+
+D'Avrigny se frappa le front.
+
+«Ô mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il.
+
+--Docteur! docteur! cria Barrois, qui sentait un troisième accès
+arriver.
+
+--Mais n'apportera-t-on pas cet émétique, s'écria le docteur.
+
+--Voilà un verre tout préparé, dit Villefort en rentrant.
+
+--Par qui?
+
+--Par le garçon pharmacien qui est venu avec moi.
+
+--Buvez.
+
+--Impossible, docteur, il est trop tard; j'ai la gorge qui se serre,
+j'étouffe! Oh! mon coeur! Oh! ma tête.... Oh! quel enfer!... Est-ce que
+je vais souffrir longtemps comme cela?
+
+--Non, non, mon ami, dit le docteur, bientôt vous ne souffrirez plus.
+
+--Ah je vous comprends! s'écria le malheureux; mon Dieu! prenez pitié de
+moi!»
+
+Et, jetant un cri, il tomba renversé en arrière, comme s'il eût été
+foudroyé. D'Avrigny posa une main sur son coeur, approcha une glace de
+ses lèvres.
+
+«Eh bien? demanda Villefort.
+
+--Allez dire à la cuisine que l'on m'apporte bien vite du sirop de
+violettes.»
+
+Villefort descendit à l'instant même.
+
+«Ne vous effrayez pas, monsieur Noirtier, dit d'Avrigny, j'emporte le
+malade dans une autre chambre pour le saigner; en vérité, ces sortes
+d'attaques sont un affreux spectacle à voir.»
+
+Et prenant Barrois par-dessous les bras, il le traîna dans une chambre
+voisine; mais presque aussitôt il rentra chez Noirtier pour prendre le
+reste de la limonade.
+
+Noirtier fermait l'oeil droit.
+
+«Valentine, n'est-ce pas? vous voulez Valentine? Je vais dire qu'on vous
+l'envoie.»
+
+Villefort remontait; d'Avrigny le rencontra dans le corridor.
+
+«Eh bien? demanda-t-il.
+
+--Venez», dit d'Avrigny.
+
+Et il l'emmena dans la chambre.
+
+«Toujours évanoui? demanda le procureur du roi.
+
+--Il est mort.»
+
+Villefort recula de trois pas, joignit les mains au-dessus de sa tête,
+et avec une commisération non équivoque:
+
+«Mort si promptement! dit-il en regardant le cadavre.
+
+--Oui, bien promptement, n'est-ce pas? dit d'Avrigny; mais cela ne doit
+pas vous étonner: M. et Mme de Saint-Méran sont morts tout aussi
+promptement. Oh! l'on meurt vite dans votre maison, monsieur de
+Villefort.
+
+--Quoi! s'écria le magistrat avec un accent d'horreur et de
+consternation, vous en revenez à cette terrible idée!
+
+--Toujours, monsieur, toujours! dit d'Avrigny avec solennité, car elle
+ne m'a pas quitté un instant, et pour que vous soyez bien convaincu que
+je ne me trompe pas cette fois, écoutez bien, monsieur de Villefort.»
+
+Villefort tremblait convulsivement.
+
+«Il y a un poison qui tue sans presque laisser de trace. Ce poison, je
+le connais bien: je l'ai étudié dans tous les accidents qu'il amène,
+dans tous les phénomènes qu'il produit. Ce poison, je l'ai reconnu tout
+à l'heure chez le pauvre Barrois, comme je l'avais reconnu chez Mme de
+Saint-Méran. Ce poison, il y a une manière de reconnaître sa présence:
+il rétablit la couleur bleue du papier de tournesol rougi par un acide,
+et il teint en vert le sirop de violettes. Nous n'avons pas de papier de
+tournesol; mais, tenez, voilà qu'on apporte le sirop de violettes que
+j'ai demandé.»
+
+En effet, on entendait des pas dans le corridor, le docteur entrebâilla
+la porte, prit des mains de la femme de chambre un vase au fond duquel
+il y avait deux ou trois cuillerées de sirop, et referma la porte.
+
+«Regardez, dit-il au procureur du roi, dont le coeur battait si fort
+qu'on eût pu l'entendre, voici dans cette tasse du sirop de violettes,
+et dans cette carafe le reste de la limonade dont M. Noirtier et Barrois
+ont bu une partie. Si la limonade est pure et inoffensive, le sirop va
+garder sa couleur; si la limonade est empoisonnée, le sirop va devenir
+vert. Regardez!»
+
+Le docteur versa lentement quelques gouttes de limonade de la carafe
+dans la tasse, et l'on vit à l'instant même un nuage se former au fond
+de la tasse, ce nuage prit d'abord une nuance bleue; puis du saphir il
+passa à l'opale et de l'opale à l'émeraude.
+
+Arrivé à cette dernière couleur, il s'y fixa, pour ainsi dire,
+l'expérience ne laissait aucun doute.
+
+«Le malheureux Barrois a été empoisonné avec de la fausse angusture et
+de la noix de Saint-Ignace, dit d'Avrigny; maintenant j'en répondrais
+devant les hommes et devant Dieu.»
+
+Villefort ne dit rien, lui, mais il leva les bras au ciel, ouvrit des
+yeux hagards, et tomba foudroyé sur un fauteuil.
+
+
+
+
+LXXX
+
+L'accusation.
+
+
+M. d'Avrigny eut bientôt rappelé à lui le magistrat, qui semblait un
+second cadavre dans cette chambre funèbre.
+
+«Oh! la mort est dans ma maison! s'écria Villefort.
+
+--Dites le crime, répondit le docteur.
+
+--Monsieur d'Avrigny! s'écria Villefort, je ne puis vous exprimer tout
+ce qui se passe en moi en ce moment; c'est de l'effroi, c'est de la
+douleur, c'est de la folie.
+
+--Oui, dit M. d'Avrigny avec un calme imposant: mais je crois qu'il est
+temps que nous agissions; je crois qu'il est temps que nous opposions
+une digue à ce torrent de mortalité. Quant à moi, je ne me sens point
+capable de porter plus longtemps de pareils secrets, sans espoir d'en
+faire bientôt sortir la vengeance pour la société et les victimes.»
+
+Villefort jeta autour de lui un sombre regard.
+
+«Dans ma maison! murmura-t-il, dans ma maison!
+
+--Voyons, magistrat, dit d'Avrigny, soyez homme; interprète de la loi,
+honorez-vous par une immolation complète.
+
+--Vous me faites frémir, docteur, une immolation!
+
+--J'ai dit le mot.
+
+--Vous soupçonnez donc quelqu'un?
+
+--Je ne soupçonne personne; la mort frappe à votre porte, elle entre,
+elle va, non pas aveugle, mais intelligente qu'elle est, de chambre en
+chambre. Eh bien, moi, je suis sa trace, je reconnais son passage,
+j'adopte la sagesse des anciens: je tâtonne; car mon amitié pour votre
+famille, car mon respect pour vous sont deux bandeaux appliqués sur mes
+yeux; eh bien....
+
+--Oh! parlez, parlez, docteur, j'aurai du courage.
+
+--Eh bien, monsieur, vous avez chez vous, dans le sein de votre maison,
+dans votre famille peut-être, un de ces affreux phénomènes comme chaque
+siècle en produit quelqu'un. Locuste et Agrippine, vivant en même temps,
+sont une exception qui prouve la fureur de la Providence à perdre
+l'empire romain, souillé par tant de crimes. Brunehaut et Frédégonde
+sont les résultats du travail pénible d'une civilisation à sa genèse,
+dans laquelle l'homme apprenait à dominer l'esprit, fût-ce par l'envoyé
+des ténèbres. Eh bien, toutes ces femmes avaient été ou étaient encore
+jeunes et belles. On avait vu fleurir sur leur front, ou sur leur front
+fleurissait encore, cette même fleur d'innocence que l'on retrouve aussi
+sur le front de la coupable qui est dans votre maison.»
+
+Villefort poussa un cri, joignit les mains, et regarda le docteur avec
+un geste suppliant.
+
+Mais celui-ci poursuivit sans pitié:
+
+«Cherche à qui le crime profite, dit un axiome de jurisprudence....
+
+--Docteur! s'écria Villefort, hélas! docteur, combien de fois la justice
+des hommes n'a-t-elle pas été trompée par ces funestes paroles! Je ne
+sais, mais il me semble que ce crime....
+
+--Ah! vous avouez donc enfin que le crime existe?
+
+--Oui, je le reconnais. Que voulez-vous? il le faut bien. Mais
+laissez-moi continuer. Il me semble, dis-je, que ce crime tombe sur moi
+seul et non sur les victimes. Je soupçonne quelque désastre pour moi
+sous tous ces désastres étranges.
+
+--Ô homme! murmura d'Avrigny; le plus égoïste de tous les animaux, la
+plus personnelle de toutes les créatures, qui croit toujours que la
+terre tourne, que le soleil brille, que la mort fauche pour lui tout
+seul; fourmi maudissant Dieu du haut d'un brin d'herbe! Et ceux qui ont
+perdu la vie, n'ont-ils rien perdu, eux? M. de Saint-Méran, Mme de
+Saint-Méran, M. Noirtier....
+
+--Comment? M. Noirtier!
+
+--Eh oui! Croyez-vous, par exemple, que ce soit à ce malheureux
+domestique qu'on en voulait? Non, non: comme le Polonius de Shakespeare,
+il est mort pour un autre. C'était Noirtier qui devait boire la
+limonade, c'est Noirtier qui l'a bue selon l'ordre logique des choses:
+l'autre ne l'a bue que par accident; et, quoique ce soit Barrois qui
+soit mort, c'est Noirtier qui devait mourir.
+
+--Mais alors comment mon père n'a-t-il pas succombé?
+
+--Je vous l'ai déjà dit, un soir, dans le jardin, après la mort de Mme
+de Saint-Méran; parce que son corps est fait à l'usage de ce poison
+même; parce que la dose insignifiante pour lui était mortelle pour tout
+autre; parce qu'enfin personne ne sait, et pas même l'assassin, que
+depuis un an je traite avec la brucine la paralysie de M. Noirtier,
+tandis que l'assassin n'ignore pas, et il s'en est assuré par
+expérience, que la brucine est un poison violent.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! murmura Villefort en se tordant les bras.
+
+--Suivez la marche du criminel; il tue M. de Saint-Méran.
+
+--Oh! docteur!
+
+--Je le jurerais; ce que l'on m'a dit des symptômes s'accorde trop bien
+avec ce que j'ai vu de mes yeux.»
+
+Villefort cessa de combattre, et poussa un gémissement.
+
+«Il tue M. de Saint-Méran, répéta le docteur, il tue Mme de Saint-Méran:
+double héritage à recueillir.»
+
+Villefort essuya la sueur qui coulait sur son front.
+
+«Écoutez bien.
+
+--Hélas! balbutia Villefort, je ne perds pas un mot, pas un seul.
+
+--M. Noirtier, reprit de sa voix impitoyable M. d'Avrigny, M. Noirtier
+avait testé naguère contre vous, contre votre famille, en faveur des
+pauvres enfin; M. Noirtier est épargné, on n'attend rien de lui. Mais il
+n'a pas plus tôt détruit son premier testament, il n'a pas plus tôt fait
+le second, que, de peur qu'il n'en fasse sans doute un troisième, on le
+frappe: le testament est d'avant-hier, je crois; vous le voyez, il n'y a
+pas de temps de perdu.
+
+--Oh! grâce! monsieur d'Avrigny.
+
+--Pas de grâce, monsieur; le médecin a une mission sacrée sur la terre,
+c'est pour la remplir qu'il a remonté jusqu'aux sources de la vie et
+descendu dans les mystérieuses ténèbres de la mort. Quand le crime a été
+commis, et que Dieu, épouvanté sans doute, détourne son regard du
+criminel, c'est au médecin de dire: Le voilà!
+
+--Grâce pour ma fille, monsieur! murmura Villefort.
+
+--Vous voyez bien que c'est vous qui l'avez nommée, vous, son père!
+
+--Grâce pour Valentine! Écoutez, c'est impossible. J'aimerais autant
+m'accuser moi-même! Valentine, un coeur de diamant, un lis d'innocence!
+
+--Pas de grâce, monsieur le procureur du roi, le crime est flagrant:
+Mlle de Villefort a emballé elle-même les médicaments qu'on a envoyés à
+M. de Saint-Méran, et M. de Saint-Méran est mort.
+
+«Mlle de Villefort a préparé les tisanes de Mme de Saint-Méran, et Mme
+de Saint-Méran est morte.
+
+«Mlle de Villefort a pris des mains de Barrois, que l'on a envoyé
+dehors, le carafon de limonade que le vieillard vide ordinairement dans
+la matinée, et le vieillard n'a échappé que par miracle.
+
+«Mlle de Villefort est la coupable! c'est l'empoisonneuse! Monsieur le
+procureur du roi, je vous dénonce Mlle de Villefort, faites votre
+devoir.
+
+--Docteur, je ne résiste plus, je ne me défends plus, je vous crois,
+mais, par pitié, épargnez ma vie, mon honneur!
+
+--Monsieur de Villefort, reprit le docteur avec une force croissante, il
+est des circonstances où je franchis toutes les limites de la sotte
+circonspection humaine. Si votre fille avait commis seulement un premier
+crime, et que je la visse en méditer un second, je vous dirais:
+Avertissez-la, punissez-la, qu'elle passe le reste de sa vie dans
+quelque cloître, dans quelque couvent, à pleurer, à prier. Si elle avait
+commis un second crime, je vous dirais: «Tenez, monsieur de Villefort,
+voilà un poison qui n'a pas d'antidote connu, prompt comme la pensée,
+rapide comme l'éclair, mortel comme la foudre, donnez-lui ce poison en
+recommandant son âme à Dieu, et sauvez ainsi votre honneur et vos jours,
+car c'est à vous qu'elle en veut.» Et je la vois s'approcher de votre
+chevet avec ses sourires hypocrites et ses douces exhortations! Malheur
+à vous, monsieur de Villefort, si vous ne vous hâtez pas de frapper le
+premier! Voilà ce que je vous dirais si elle n'avait tué que deux
+personnes; mais elle a vu trois agonies, elle a contemplé trois
+moribonds, s'est agenouillée près de trois cadavres; au bourreau
+l'empoisonneuse! au bourreau! Vous parlez de votre honneur, faites ce
+que je vous dis, et c'est l'immortalité qui vous attend!»
+
+Villefort tomba à genoux.
+
+«Écoutez, dit-il, je n'ai pas cette force que vous avez, ou plutôt que
+vous n'auriez pas si, au lieu de ma fille Valentine, il s'agissait de
+votre fille Madeleine.»
+
+Le docteur pâlit.
+
+«Docteur, tout homme fils de la femme est né pour souffrir et mourir;
+docteur, je souffrirai, et j'attendrai la mort.
+
+--Prenez garde, dit M. d'Avrigny, elle sera lente... cette mort; vous la
+verrez s'approcher après avoir frappé votre père, votre femme, votre
+fils peut-être.»
+
+Villefort, suffoquant, étreignit le bras du docteur.
+
+«Écoutez-moi! s'écria-t-il, plaignez-moi, secourez-moi.... Non, ma fille
+n'est pas coupable.... Traînez-nous devant un tribunal, je dirai encore:
+«Non, ma fille n'est pas coupable» il n'y a pas de crime dans ma
+maison.... Je ne veux pas, entendez-vous, qu'il y ait un crime dans ma
+maison; car lorsque le crime entre quelque part, c'est comme la mort, il
+n'entre pas seul. Écoutez, que vous importe à vous que je meure
+assassiné?... êtes-vous mon ami? êtes-vous un homme? avez-vous un
+coeur?... Non, vous êtes médecin!... Eh bien, je vous dis: «Non, ma
+fille ne sera pas traînée par moi aux mains du bourreau!...» Ah! voilà
+une idée qui me dévore, qui me pousse comme un insensé à creuser ma
+poitrine avec mes ongles!... Et si vous vous trompiez, docteur! si
+c'était un autre que ma fille! Si, un jour, je venais, pâle comme un
+spectre vous dire: Assassin! tu as tué ma fille.... Tenez, si cela
+arrivait, je suis chrétien, monsieur d'Avrigny, et cependant je me
+tuerais!
+
+--C'est bien, dit le docteur après un instant de silence, j'attendrai.»
+
+Villefort le regarda comme s'il doutait encore de ses paroles.
+
+«Seulement, continua M. d'Avrigny d'une voix lente et solennelle, si
+quelque personne de votre maison tombe malade, si vous-même vous vous
+sentez frappé, ne m'appelez pas, car je ne viendrai plus. Je veux bien
+partager avec vous ce secret terrible, mais je ne veux pas que la honte
+et le remords aillent chez moi en fructifiant et en grandissant dans ma
+conscience, comme le crime et le malheur vont grandir et fructifier dans
+votre maison.
+
+--Ainsi, vous m'abandonnez, docteur?
+
+--Oui, car je ne puis pas vous suivre plus loin, et je ne m'arrête qu'au
+pied de l'échafaud. Quelque autre révélation viendra qui amènera la fin
+de cette terrible tragédie. Adieu.
+
+--Docteur, je vous en supplie!
+
+--Toutes les horreurs qui souillent ma pensée font votre maison odieuse
+et fatale. Adieu, monsieur.
+
+--Un mot, un mot seulement encore, docteur! Vous vous retirez me
+laissant toute l'horreur de la situation, horreur que vous avez
+augmentée par ce que vous m'avez révélé. Mais de la mort instantanée,
+subite, de ce pauvre vieux serviteur, que va-t-on dire?
+
+--C'est juste, dit M. d'Avrigny, reconduisez-moi.»
+
+Le docteur sortit le premier, M. de Villefort le suivit; les
+domestiques, inquiets, étaient dans les corridors et sur les escaliers
+par où devait passer le médecin.
+
+«Monsieur, dit d'Avrigny à Villefort, en parlant à haute voix de façon
+que tout le monde l'entendît, le pauvre Barrois était trop sédentaire
+depuis quelques années: lui, qui aimait tant avec son maître à courir à
+cheval ou en voiture les quatre coins de l'Europe, il s'est tué à ce
+service monotone autour d'un fauteuil. Le sang est devenu lourd. Il
+était replet, il avait le cou gros et court, il a été frappé d'une
+apoplexie foudroyante, et l'on m'est venu avertir trop tard.
+
+«À propos, ajouta-t-il tout bas, ayez bien soin de jeter cette tasse de
+violettes dans les cendres.»
+
+Et le docteur, sans toucher la main de Villefort, sans revenir un seul
+instant sur ce qu'il avait dit, sortit escorté par les larmes et les
+lamentations de tous les gens de la maison.
+
+Le soir même, tous les domestiques de Villefort, qui s'étaient réunis
+dans la cuisine et qui avaient longuement causé entre eux, vinrent
+demander à Mme de Villefort la permission de se retirer. Aucune
+instance, aucune proposition d'augmentation de gages ne les put retenir;
+à toutes paroles ils répondaient:
+
+«Nous voulons nous en aller parce que la mort est dans la maison.»
+
+Ils partirent donc, malgré les prières qu'on leur fit, témoignant que
+leurs regrets étaient vifs de quitter de si bons maîtres, et surtout
+Mlle Valentine, si bonne, si bienfaisante et si douce.
+
+Villefort, à ces mots, regarda Valentine.
+
+Elle pleurait.
+
+Chose étrange! à travers l'émotion que lui firent éprouver ces larmes,
+il regarda aussi Mme de Villefort, et il lui sembla qu'un sourire
+fugitif et sombre avait passé sur ses lèvres minces, comme ces météores
+qu'on voit glisser, sinistres, entre deux nuages, au fond d'un ciel
+orageux.
+
+
+
+
+LXXXI
+
+La chambre du boulanger retiré.
+
+
+Le soir même du jour où le comte de Morcerf était sorti de chez Danglars
+avec une honte et une fureur que rend concevables la froideur du
+banquier, M. Andrea Cavalcanti, les cheveux frisés et luisants, les
+moustaches aiguisées, les gants blancs dessinant les ongles, était
+entré, presque debout sur son phaéton, dans la cour du banquier de la
+Chaussée-d'Antin.
+
+Au bout de dix minutes de conversation au salon, il avait trouvé le
+moyen de conduire Danglars dans une embrasure de fenêtre, et là, après
+un adroit préambule, il avait exposé les tourments de sa vie, depuis le
+départ de son noble père. Depuis le départ, il avait, disait-il, dans la
+famille du banquier, où l'on avait bien voulu le recevoir comme un fils,
+il avait trouvé toutes les garanties de bonheur qu'un homme doit
+toujours rechercher avant les caprices de la passion, et, quant à la
+passion elle-même, il avait eu le bonheur de la rencontrer dans les
+beaux yeux de Mlle Danglars.
+
+Danglars écoutait avec l'attention la plus profonde, il y avait déjà
+deux ou trois jours qu'il attendait cette déclaration, et lorsqu'elle
+arriva enfin, son oeil se dilata autant qu'il s'était couvert et
+assombri en écoutant Morcerf.
+
+Cependant, il ne voulut point accueillir ainsi la proposition du jeune
+homme sans lui faire quelques observations de conscience.
+
+«Monsieur Andrea, lui dit-il, n'êtes-vous pas un peu jeune pour songer
+au mariage?
+
+--Mais non, monsieur, reprit Cavalcanti, je ne trouve pas, du moins: en
+Italie, les grands seigneurs se marient jeunes, en général; c'est une
+coutume logique. La vie est si chanceuse que l'on doit saisir le bonheur
+aussitôt qu'il passe à notre portée.
+
+--Maintenant, monsieur, dit Danglars, en admettant que vos propositions,
+qui m'honorent, soient agréées de ma femme et de ma fille, avec qui
+débattrions-nous les intérêts? C'est, il me semble, une négociation
+importante que les pères seuls savent traiter convenablement pour le
+bonheur de leurs enfants.
+
+--Monsieur, mon père est un homme sage, plein de convenance et de
+raison. Il a prévu la circonstance probable où j'éprouverais le désir de
+m'établir en France: il m'a donc laissé en partant, avec tous les
+papiers qui constatent mon identité, une lettre par laquelle il
+m'assure, dans le cas où je ferais un choix qui lui soit agréable, cent
+cinquante mille livres de rente, à partir du jour de mon mariage. C'est,
+autant que je puis juger, le quart du revenu de mon père.
+
+--Moi, dit Danglars, j'ai toujours eu l'intention de donner à ma fille
+cinq cent mille francs en la mariant; c'est d'ailleurs ma seule
+héritière.
+
+--Eh bien, dit Andrea, vous voyez, la chose serait pour le mieux, en
+supposant que ma demande ne soit pas repoussée par Mme la baronne
+Danglars et par Mlle Eugénie. Nous voilà à la tête de cent
+soixante-quinze mille livres de rente. Supposons une chose, que
+j'obtienne du marquis qu'au lieu de me payer la rente il me donne le
+capital (ce ne serait pas facile, je le sais bien, mais enfin cela se
+peut), vous nous feriez valoir ces deux ou trois millions, et deux ou
+trois millions entre des mains habiles peuvent toujours rapporter dix
+pour cent.
+
+--Je ne prends jamais qu'à quatre, dit le banquier, et même à trois et
+demi. Mais à mon gendre, je prendrais à cinq, et nous partagerions les
+bénéfices.
+
+--Eh bien, à merveille, beau-père», dit Cavalcanti, se laissant
+entraîner à la nature quelque peu vulgaire qui, de temps en temps,
+malgré ses efforts, faisait éclater le vernis d'aristocratie dont il
+essayait de les couvrir.
+
+Mais aussitôt se reprenant:
+
+«Oh! pardon, monsieur, dit-il, vous voyez, l'espérance seule me rend
+presque fou, que serait-ce donc de la réalité?
+
+--Mais, dit Danglars, qui, de son côté, ne s'apercevait pas combien
+cette conversation, désintéressée d'abord, tournait promptement à
+l'agence d'affaires, il y a sans doute une portion de votre fortune que
+votre père ne peut vous refuser?
+
+--Laquelle? demanda le jeune homme.
+
+--Celle qui vient de votre mère.
+
+--Eh! certainement, celle qui vient de ma mère, Leonora Corsinari.
+
+--Et à combien peut monter cette portion de fortune?
+
+--Ma foi, dit Andrea, je vous assure, monsieur, que je n'ai jamais
+arrêté mon esprit sur ce sujet, mais je l'estime à deux millions pour le
+moins.»
+
+Danglars ressentit cette espèce d'étouffement joyeux que ressentent, ou
+l'avare qui retrouve un trésor perdu, ou l'homme prêt à se noyer qui
+rencontre sous ses pieds la terre solide au lieu du vide dans lequel il
+allait s'engloutir.
+
+«Eh bien, monsieur, dit Andrea en saluant le banquier avec un tendre
+respect, puis-je espérer....
+
+--Monsieur Andrea, dit Danglars, espérez, et croyez bien que si nul
+obstacle de votre part n'arrête la marche de cette affaire, elle est
+conclue. Mais, dit Danglars réfléchissant, comment se fait-il que M. le
+comte de Monte-Cristo, votre patron en ce monde parisien, ne soit pas
+venu avec vous nous faire cette demande?»
+
+Andrea rougit imperceptiblement.
+
+«Je viens de chez le comte, monsieur, dit-il, c'est incontestablement un
+homme charmant, mais d'une originalité inconcevable; il m'a fort
+approuvé, il m'a dit même qu'il ne croyait pas que mon père hésitât un
+instant à me donner le capital au lieu de la rente; il m'a promis son
+influence pour m'aider à obtenir cela de lui, mais il m'a déclaré que,
+personnellement, il n'avait jamais pris et ne prendrait jamais sur lui
+cette responsabilité de faire une demande en mariage. Mais je dois lui
+rendre cette justice, il a daigné ajouter que, s'il avait jamais déploré
+cette répugnance, c'était à mon sujet, puisqu'il pensait que l'union
+projetée serait heureuse et assortie. Du reste, s'il ne veut rien faire
+officiellement, il se réserve de vous répondre, m'a-t-il dit, quand
+vous lui parlerez.
+
+--Ah! fort bien.
+
+--Maintenant, dit Andrea avec son plus charmant sourire, j'ai fini de
+parler au beau-père et je m'adresse au banquier.
+
+--Que lui voulez-vous, voyons? dit en riant Danglars à son tour.
+
+--C'est après-demain que j'ai quelque chose comme quatre mille francs à
+toucher chez vous; mais le comte a compris que le mois dans lequel
+j'allais entrer amènerait peut-être un surcroît de dépenses auquel mon
+petit revenu de garçon ne saurait suffire, et voici un bon de vingt
+mille francs qu'il m'a, je ne dirai pas donné, mais offert. Il est signé
+de sa main, comme vous voyez; cela vous convient-il?
+
+--Apportez-m'en comme celui-là pour un million, je vous les prends, dit
+Danglars en mettant le bon dans sa poche. Dites-moi votre heure pour
+demain, et mon garçon de caisse passera chez vous avec un reçu de
+vingt-quatre mille francs.
+
+--Mais à dix heures du matin, si vous voulez bien; le plus tôt sera le
+mieux: je voudrais aller demain à la campagne.
+
+--Soit, à dix heures, à l'hôtel des Princes, toujours?
+
+--Oui.»
+
+Le lendemain, avec une exactitude qui faisait honneur à la ponctualité
+du banquier, les vingt-quatre mille francs étaient chez le jeune homme,
+qui sortit effectivement, laissant deux cents francs pour Caderousse.
+Cette sortie avait, de la part d'Andrea, pour but principal d'éviter son
+dangereux ami; aussi rentra-t-il le soir le plus tard possible.
+
+Mais à peine eut-il mis le pied sur le pavé de la cour qu'il trouva
+devant lui le concierge de l'hôtel, qui l'attendait, la casquette à la
+main.
+
+«Monsieur, dit-il, cet homme est venu.
+
+--Quel homme? demanda négligemment Andrea comme s'il eût oublié celui
+dont, au contraire, il se souvenait trop bien.
+
+--Celui à qui Votre Excellence fait cette petite rente.
+
+--Ah! oui, dit Andrea, cet ancien serviteur de mon père. Eh bien, vous
+lui avez donné les deux cents francs que j'avais laissés pour lui.
+
+--Oui, Excellence, précisément.»
+
+Andrea se faisait appeler Excellence.
+
+«Mais, continua le concierge, il n'a pas voulu les prendre.»
+
+Andrea pâlit; seulement, comme il faisait nuit, personne ne le vit
+pâlir.
+
+«Comment! il n'a pas voulu les prendre? dit-il d'une voix légèrement
+émue.
+
+--Non! il voulait parler à Votre Excellence. J'ai répondu que vous étiez
+sorti; il a insisté. Mais enfin il a paru se laisser convaincre, et m'a
+donné cette lettre qu'il avait apportée toute cachetée.
+
+--Voyons», dit Andrea.
+
+Il lut à la lanterne de son phaéton:
+
+«Tu sais où je demeure; je t'attends demain à neuf heures du matin.»
+
+Andrea interrogea le cachet pour voir s'il avait été forcé et si des
+regards indiscrets avaient pu pénétrer dans l'intérieur de la lettre;
+mais elle était pliée de telle sorte, avec un tel luxe de losanges et
+d'angles, que pour la lire il eût fallu rompre le cachet; or, le cachet
+était parfaitement intact.
+
+«Très bien, dit-il. Pauvre homme! c'est une bien excellente créature.»
+
+Et il laissa le concierge édifié par ces paroles, et ne sachant pas
+lequel il devait le plus admirer, du jeune maître ou du vieux serviteur.
+
+«Dételez vite, et montez chez moi», dit Andrea à son groom.
+
+En deux bonds, le jeune homme fut dans sa chambre et eut brûlé la lettre
+de Caderousse, dont il fit disparaître jusqu'aux cendres.
+
+Il achevait cette opération lorsque le domestique entra.
+
+«Tu es de la même taille que moi, Pierre, lui dit-il.
+
+--J'ai cet honneur-là, Excellence, répondit le valet.
+
+--Tu dois avoir une livrée neuve qu'on t'a apportée hier?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--J'ai affaire à une petite grisette à qui je ne veux dire ni mon titre
+ni ma condition. Prête-moi ta livrée et apporte-moi tes papiers, afin
+que je puisse, si besoin est, coucher dans une auberge.»
+
+Pierre obéit.
+
+Cinq minutes après, Andrea, complètement déguisé, sortait de l'hôtel
+sans être reconnu, prenait un cabriolet et se faisait conduire à
+l'auberge du Cheval-Rouge, à Picpus.
+
+Le lendemain, il sortit de l'auberge du Cheval-Rouge comme il était
+sorti de l'hôtel des Princes, c'est-à-dire sans être remarqué, descendit
+le faubourg Saint-Antoine, prit le boulevard jusqu'à la rue
+Ménilmontant, et, s'arrêtant à la porte de la troisième maison a gauche,
+chercha à qui il pouvait, en l'absence du concierge, demander des
+renseignements.
+
+«Que cherchez-vous, mon joli garçon? demanda la fruitière d'en face.
+
+--M. Pailletin, s'il vous plaît, ma grosse maman? répondit Andrea.
+
+--Un boulanger retiré? demanda la fruitière.
+
+--Justement, c'est cela.
+
+--Au fond de la cour, à gauche, au troisième.»
+
+Andrea prit le chemin indiqué, et au troisième trouva une patte de
+lièvre qu'il agita avec un sentiment de mauvaise humeur dont le
+mouvement précipité de la sonnette se ressentit.
+
+Une seconde après, la figure de Caderousse apparut au grillage pratiqué
+dans la porte.
+
+«Ah! tu es exact», dit-il.
+
+Et il tira les verrous.
+
+«Parbleu!» dit Andrea en entrant.
+
+Et il lança devant lui sa casquette de livrée qui, manquant la chaise,
+tomba à terre et fit le tour de la chambre en roulant sur sa
+circonférence.
+
+«Allons, allons, dit Caderousse, ne te fâche pas, le petit! Voyons,
+tiens, j'ai pensé à toi, regarde un peu le bon déjeuner que nous aurons:
+rien que des choses que tu aimes, tron de l'air!»
+
+Andrea sentit en effet, en respirant, une odeur de cuisine dont les
+arômes grossiers ne manquaient pas d'un certain charme pour un estomac
+affamé, c'était ce mélange de graisse fraîche et d'ail qui signale la
+cuisine provençale d'un ordre inférieur; c'était en outre un goût de
+poisson gratiné, puis, par-dessus tout, l'âpre parfum de la muscade et
+du girofle. Tout cela s'exhalait de deux plats creux et couverts, posés
+sur deux fourneaux, et d'une casserole qui bruissait dans le four d'un
+poêle de fonte.
+
+Dans la chambre voisine, Andrea vit en outre une table assez propre
+ornée de deux couverts, de deux bouteilles de vin cachetées, l'une de
+vert, l'autre de jaune, d'une bonne mesure d'eau-de-vie dans un carafon,
+et d'une macédoine de fruits dans une large feuille de chou posée avec
+art sur une assiette de faïence.
+
+«Que t'en semble? le petit, dit Caderousse; hein, comme cela embaume!
+Ah! dame! tu sais, j'étais bon cuisinier là-bas! te rappelles-tu comme
+on se léchait les doigts de ma cuisine? Et toi tout le premier, tu en as
+goûté de mes sauces, et tu ne les méprisais pas, que je crois.»
+
+Et Caderousse se mit à éplucher un supplément d'oignons.
+
+«C'est bon, c'est bon, dit Andrea avec humeur, pardieu!, si c'est pour
+déjeuner avec toi que tu m'as dérangé, que le diable t'emporte!
+
+--Mon fils, dit sentencieusement Caderousse, en mangeant l'on cause; et
+puis, ingrat que tu es, tu n'as donc pas de plaisir à voir un peu ton
+ami? Moi, j'en pleure de joie.»
+
+Caderousse, en effet, pleurait réellement; seulement, il eût été
+difficile de dire si c'était la joie ou les oignons qui opéraient sur la
+glande lacrymale de l'ancien aubergiste du pont du Gard.
+
+«Tais-toi donc, hypocrite, dit Andrea; tu m'aimes, toi?
+
+--Oui, je t'aime, ou le diable m'emporte; c'est une faiblesse, dit
+Caderousse, je le sais bien, mais c'est plus fort que moi.
+
+--Ce qui ne t'empêche pas de m'avoir fait venir pour quelque perfidie.
+
+--Allons donc! dit Caderousse en essuyant son large couteau à son
+tablier, si je ne t'aimais pas, est-ce que je supporterais la vie
+misérable que tu me fais? Regarde un peu, tu as sur le dos l'habit de
+ton domestique, donc tu as un domestique; moi, je n'en ai pas, et je
+suis forcé d'éplucher mes légumes moi-même: tu fais fi de ma cuisine,
+parce que tu dînes à la table d'hôte de l'hôtel des Princes ou au Café
+de Paris. Eh bien, moi aussi, je pourrais avoir un domestique; moi
+aussi, je pourrais avoir un tilbury; moi aussi, je pourrais dîner où je
+voudrais: eh bien, pourquoi est-ce que je m'en prive? pour ne pas faire
+de peine à mon petit Benedetto. Voyons, avoue seulement que je le
+pourrais, hein?»
+
+Et un regard parfaitement clair de Caderousse termina le sens de la
+phrase.
+
+«Bon, dit Andrea, mettons que tu m'aimes: alors pourquoi exiges-tu que
+je vienne déjeuner avec toi?
+
+--Mais pour te voir, le petit.
+
+--Pour me voir, à quoi bon? puisque nous avons fait d'avance toutes nos
+conditions.
+
+--Eh! cher ami, dit Caderousse, est-ce qu'il y a des testaments sans
+codicilles? Mais tu es venu pour déjeuner d'abord, n'est-ce pas? Eh
+bien, voyons, assieds-toi, et commençons par ces sardines et ce beurre
+frais, que j'ai mis sur des feuilles de vigne à ton intention, méchant.
+Ah! oui, tu regardes ma chambre, mes quatre chaises de paille, mes
+images à trois francs le cadre. Dame! que veux-tu, ça n'est pas l'hôtel
+des Princes.
+
+--Allons, te voilà dégoûté à présent; tu n'es plus heureux, toi qui ne
+demandais qu'à avoir l'air d'un boulanger retiré.»
+
+Caderousse poussa un soupir.
+
+«Eh bien, qu'as-tu à dire? tu as vu ton rêve réalisé.
+
+--J'ai à dire que c'est un rêve, un boulanger retiré, mon pauvre
+Benedetto, c'est riche, cela a des rentes.
+
+--Pardieu! tu en as des rentes.
+
+--Moi?
+
+--Oui, toi, puisque je t'apporte tes deux cents francs.»
+
+Caderousse haussa les épaules.
+
+«C'est humiliant, dit-il, de recevoir ainsi de l'argent donné à
+contrecoeur, de l'argent éphémère, qui peut me manquer du jour au
+lendemain. Tu vois bien que je suis obligé de faire des économies pour
+le cas où ta prospérité ne durerait pas. Eh! mon ami, la fortune est
+inconstante, comme disait l'aumônier... du régiment. Je sais bien
+qu'elle est immense, ta prospérité, scélérat; tu vas épouser la fille de
+Danglars.
+
+--Comment! de Danglars?
+
+--Et certainement, de Danglars! Ne faut-il pas que je dise du baron
+Danglars? C'est comme si je disais du comte Benedetto. C'était un ami,
+Danglars, et s'il n'avait pas la mémoire si mauvaise, il devrait
+m'inviter à ta noce... attendu qu'il est venu à la mienne... oui, oui,
+oui, à la mienne! Dame! il n'était pas si fier dans ce temps-là; il
+était petit commis chez ce bon M. Morrel. J'ai dîné plus d'une fois avec
+lui et le comte de Morcerf.... Va, tu vois que j'ai de belles
+connaissances et que si je voulais les cultiver un petit peu, nous nous
+rencontrerions dans les mêmes salons.
+
+--Allons donc, ta jalousie te fait voir des arcs-en-ciel, Caderousse.
+
+--C'est bon, Benedetto mio, on sait ce que l'on dit. Peut-être qu'un
+jour aussi l'on mettra son habit des dimanches, et qu'on ira dire à une
+porte cochère: «Le cordon, s'il vous plaît!» En attendant, assieds-toi
+et mangeons.»
+
+Caderousse donna l'exemple et se mit à déjeuner de bon appétit, et en
+faisant l'éloge de tous les mets qu'il servait à son hôte.
+
+Celui-ci sembla prendre son parti, déboucha bravement les bouteilles et
+attaqua la bouillabaisse et la morue gratinée à l'ail et à l'huile.
+
+«Ah! compère, dit Caderousse, il paraît que tu te raccommodes avec ton
+ancien maître d'hôtel?
+
+--Ma foi, oui, répondit Andrea, chez lequel, jeune et vigoureux qu'il
+était, l'appétit l'emportait pour le moment sur toute autre chose.
+
+--Et tu trouves cela bon, coquin?
+
+--Si bon, que je ne comprends pas comment un homme qui fricasse et qui
+mange de si bonnes choses peut trouver que la vie est mauvaise.
+
+--Vois-tu, dit Caderousse, c'est que tout mon bonheur est gâté par une
+seule pensée.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que je vis aux dépens d'un ami, moi qui ai toujours bravement
+gagné ma vie moi-même.
+
+--Oh! oh! qu'à cela ne tienne, dit Andrea, j'ai assez pour deux, ne te
+gêne pas.
+
+--Non, vraiment; tu me croiras si tu veux, à la fin de chaque mois, j'ai
+des remords.
+
+--Bon Caderousse!
+
+--C'est au point qu'hier je n'ai pas voulu prendre les deux cents
+francs.
+
+--Oui, tu voulais me parler; mais est-ce bien le remords, voyons?
+
+--Le vrai remords; et puis il m'était venu une idée.»
+
+Andrea frémit; il frémissait toujours aux idées de Caderousse.
+
+«C'est misérable, vois-tu, continua celui-ci, d'être toujours à attendre
+la fin d'un mois.
+
+--Eh! dit philosophiquement Andrea, décidé à voir venir son compagnon,
+la vie ne se passe-t-elle pas à attendre? Moi, par exemple, est-ce que
+je fais autre chose? Eh bien, je prends patience, n'est-ce pas?
+
+--Oui, parce qu'au lieu d'attendre deux cents misérables francs, tu en
+attends cinq ou six mille, peut-être dix, peut-être douze même; car tu
+es un cachottier: là-bas, tu avais toujours des boursicots, des
+tirelires que tu essayais de soustraire à ce pauvre ami Caderousse.
+Heureusement qu'il avait le nez fin, l'ami Caderousse en question.
+
+--Allons, voilà que tu vas te remettre à divaguer, dit Andrea, à parler
+et à reparler du passé toujours! Mais à quoi bon rabâcher comme cela, je
+te le demande?
+
+--Ah! c'est que tu as vingt et un ans, toi, et que tu peux oublier le
+passé; j'en ai cinquante, et je suis bien forcé de m'en souvenir. Mais
+n'importe, revenons aux affaires.
+
+--Oui.
+
+--Je voulais dire que si j'étais à ta place....
+
+--Eh bien?
+
+--Je réaliserais....
+
+--Comment! tu réaliserais....
+
+--Oui, je demanderais un semestre d'avance, sous prétexte que je veux
+devenir éligible et que je vais acheter une ferme; puis avec mon
+semestre je décamperais.
+
+--Tiens, tiens, tiens, fit Andrea, ce n'est pas si mal pensé, cela,
+peut-être!
+
+--Mon cher ami, dit Caderousse, mange de ma cuisine et suis mes
+conseils; tu ne t'en trouveras pas plus mal, physiquement et moralement.
+
+--Eh bien, mais, dit Andrea, pourquoi ne suis-tu pas toi-même le conseil
+que tu donnes? pourquoi ne réalises-tu pas un semestre, une année même
+et ne te retires-tu pas à Bruxelles? Au lieu d'avoir l'air d'un
+boulanger retiré, tu aurais l'air d'un banqueroutier dans l'exercice de
+ses fonctions: cela est bien porté.
+
+--Mais comment diable veux-tu que je me retire avec douze cents francs?
+
+--Ah! Caderousse, dit Andrea, comme tu te fais exigeant! Il y a deux
+mois, tu mourais de faim.
+
+--L'appétit vient en mangeant, dit Caderousse en montrant ses dents
+comme un singe qui rit ou comme un tigre qui gronde. Aussi, ajouta-t-il
+en coupant avec ces mêmes dents, si blanches et si aiguës, malgré l'âge,
+une énorme bouchée de pain, j'ai fait un plan.»
+
+Les plans de Caderousse épouvantaient Andrea encore plus que ses idées;
+les idées n'étaient que le germe, le plan, c'était la réalisation.
+
+«Voyons ce plan, dit-il; ce doit être joli!
+
+--Pourquoi pas? Le plan grâce auquel nous avons quitté l'établissement
+de M. Chose, de qui venait-il, hein? de moi, je présuppose; il n'en
+était pas plus mauvais, ce me semble, puisque nous voilà ici!
+
+--Je ne dis pas, répondit Andrea, tu as quelquefois du bon; mais enfin,
+voyons ton plan.
+
+--Voyons, poursuivit Caderousse, peux-tu, toi, sans débourser un sou,
+me faire avoir une quinzaine de mille francs... non, ce n'est pas assez
+de quinze mille francs, je ne veux pas devenir honnête homme à moins de
+trente mille francs?
+
+--Non, répondit sèchement Andrea, non, je ne le puis pas.
+
+--Tu ne m'as pas compris, à ce qu'il paraît, répondit froidement
+Caderousse d'un air calme; je t'ai dit sans débourser un sou.
+
+--Ne veux-tu pas que je vole pour gâter toute mon affaire, et la tienne
+avec la mienne, et qu'on nous reconduise là-bas?
+
+--Oh! moi, dit Caderousse, ça m'est bien égal qu'on me reprenne; je suis
+un drôle de corps, sais-tu: je m'ennuie parfois des camarades; ce n'est
+pas comme toi, sans coeur, qui voudrais ne jamais les revoir!»
+
+Andrea fit plus que frémir cette fois, il pâlit.
+
+«Voyons Caderousse, pas de bêtises, dit-il.
+
+--Eh! non, sois donc tranquille, mon petit Benedetto; mais indique-moi
+donc un petit moyen de gagner ces trente mille francs sans te mêler de
+rien; tu me laisseras faire, voilà tout!
+
+--Eh bien, je verrai, je chercherai, dit Andrea.
+
+--Mais, en attendant, tu pousseras mon mois à cinq cents francs, j'ai
+une manie, je voudrais prendre une bonne!
+
+--Eh bien, tu auras tes cinq cents francs, dit Andrea: mais c'est lourd
+pour moi, mon pauvre Caderousse... tu abuses....
+
+--Bah! dit Caderousse; puisque tu puises dans des coffres qui n'ont
+point de fond.»
+
+On eût dit qu'Andrea attendait là son compagnon, tant son oeil brilla
+d'un rapide éclair qui, il est vrai, s'éteignit aussitôt.
+
+«Ça, c'est la vérité, répondit Andrea, et mon protecteur est excellent
+pour moi.
+
+--Ce cher protecteur! dit Caderousse; ainsi donc il te fait par mois?...
+
+--Cinq mille francs, dit Andrea.
+
+--Autant de mille que tu me fais de cents, reprit Caderousse; en vérité,
+il n'y a que des bâtards pour avoir du bonheur. Cinq mille francs par
+mois.... Que diable peut-on faire de tout cela?
+
+--Eh, mon Dieu! c'est bien vite dépensé; aussi, je suis comme toi, je
+voudrais bien avoir un capital.
+
+--Un capital... oui... je comprends, tout le monde voudrait bien avoir
+un capital.
+
+--Eh bien, moi, j'en aurai un.
+
+--Et qui est-ce qui te le fera? ton prince?
+
+--Oui, mon prince; malheureusement il faut que j'attende.
+
+--Que tu attendes quoi? demanda Caderousse.
+
+--Sa mort.
+
+--La mort de ton prince?
+
+--Oui.
+
+--Comment cela?
+
+--Parce qu'il m'a porté sur son testament.
+
+--Vrai?
+
+--Parole d'honneur!
+
+--Pour combien?
+
+--Pour cinq cent mille!
+
+--Rien que cela; merci du peu.
+
+--C'est comme je te le dis.
+
+--Allons donc, pas possible!
+
+--Caderousse, tu es mon ami?
+
+--Comment donc! à la vie, à la mort.
+
+--Eh bien, je vais te dire un secret.
+
+--Dis.
+
+--Mais écoute.
+
+--Oh! pardieu! muet comme une carpe.
+
+--Eh bien, je crois....»
+
+Andrea s'arrêta en regardant autour de lui.
+
+«Tu crois?... N'aie pas peur, pardieu! nous sommes seuls.
+
+--Je crois que j'ai retrouvé mon père.
+
+--Ton vrai père?
+
+--Oui.
+
+--Pas le père Cavalcanti.
+
+--Non, puisque celui-là est reparti; le vrai, comme tu dis.
+
+--Et ce père, c'est....
+
+--Eh bien, Caderousse, c'est le comte de Monte-Cristo.
+
+--Bah!
+
+--Oui; tu comprends, alors tout s'explique. Il ne peut pas m'avouer tout
+haut, à ce qu'il paraît, mais il me fait reconnaître par M. Cavalcanti,
+à qui il donne cinquante mille francs pour ça.
+
+--Cinquante mille francs pour être ton père! Moi, j'aurais accepté pour
+moitié prix, pour vingt mille, pour quinze mille! Comment, tu n'as pas
+pensé à moi?
+
+--Est-ce que je savais cela, puisque tout s'est fait tandis que nous
+étions là-bas?
+
+--Ah! c'est vrai. Et tu dis que, par son testament...?
+
+--Il me laisse cinq cent mille livres.
+
+--Tu en es sûr?
+
+--Il me l'a montré; mais ce n'est pas le tout.
+
+--Il y a un codicille, comme je disais tout à l'heure!
+
+--Probablement.
+
+--Et dans ce codicille?...
+
+--Il me reconnaît.
+
+--Oh! le bon homme de père, le brave homme de père, l'honnêtissime homme
+de père! dit Caderousse en faisant tourner en l'air une assiette qu'il
+retint entre ses deux mains.
+
+--Voilà! dis encore que j'ai des secrets pour toi!
+
+--Non, et ta confiance t'honore à mes yeux. Et ton prince de père, il
+est donc riche, richissime?
+
+--Je crois bien. Il ne connaît pas sa fortune.
+
+--Est-ce possible?
+
+--Dame! je le vois bien, moi qui suis reçu chez lui à toute heure.
+L'autre jour, c'était un garçon de banque qui lui apportait cinquante
+mille francs dans un portefeuille gros comme ta serviette; hier, c'est
+un banquier qui lui apportait cent mille francs en or.»
+
+Caderousse était abasourdi; il lui semblait que les paroles du jeune
+homme avaient le son du métal, et qu'il entendait rouler des cascades de
+louis.
+
+«Et tu vas dans cette maison-là? s'écria-t-il avec naïveté.
+
+--Quand je veux.»
+
+Caderousse demeura pensif un instant. Il était facile de voir qu'il
+retournait dans son esprit quelque profonde pensée.
+
+Puis soudain:
+
+«Que j'aimerais à voir tout cela! s'écria-t-il, et comme tout cela doit
+être beau!
+
+--Le fait est, dit Andrea, que c'est magnifique!
+
+--Et ne demeure-t-il pas avenue des Champs-Élysées?
+
+--Numéro trente.
+
+--Ah! dit Caderousse, numéro trente?
+
+--Oui, une belle maison isolée, entre cour et jardin, tu ne connais que
+cela.
+
+--C'est possible; mais ce n'est pas l'extérieur qui m'occupe, c'est
+l'intérieur: les beaux meubles, hein! qu'il doit y avoir là-dedans?
+
+--As-tu vu quelquefois les Tuileries?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, c'est plus beau.
+
+--Dis donc, Andrea, il doit faire bon à se baisser quand ce bon
+Monte-Cristo laisse tomber sa bourse?
+
+--Oh! mon Dieu! ce n'est pas la peine d'attendre ce moment-là, dit
+Andrea, l'argent traîne dans cette maison-là comme les fruits dans un
+verger.
+
+--Dis donc, tu devrais m'y conduire un jour avec toi.
+
+--Est-ce que c'est possible! et à quel titre?
+
+--Tu as raison; mais tu m'as fait venir l'eau à la bouche; faut
+absolument que je voie cela; je trouverai un moyen.
+
+--Pas de bêtises, Caderousse!
+
+--Je me présenterai comme frotteur.
+
+--Il y a des tapis partout.
+
+--Ah! pécaïre! alors il faut que je me contente de voir cela en
+imagination.
+
+--C'est ce qu'il y a de mieux, crois-moi.
+
+--Tâche au moins de me faire comprendre ce que cela peut être.
+
+--Comment veux-tu?...
+
+--Rien de plus facile. Est-ce grand?
+
+--Ni trop grand ni trop petit.
+
+--Mais comment est-ce distribué?
+
+--Dame! il me faudrait de l'encre et du papier pour faire un plan.
+
+--En voilà!» dit vivement Caderousse.
+
+Et il alla chercher sur un vieux secrétaire une feuille de papier blanc,
+de l'encre et une plume.
+
+«Tiens, dit Caderousse, trace-moi tout cela sur du papier, mon fils.»
+
+Andrea prit la plume avec un imperceptible sourire et commença.
+
+«La maison, comme je te l'ai dit, est entre cour et jardin, vois-tu,
+comme cela?»
+
+Et Andrea fit le tracé du jardin, de la cour et de la maison.
+
+«Des grands murs?
+
+--Non, huit ou dix pieds tout au plus.
+
+--Ce n'est pas prudent, dit Caderousse.
+
+--Dans la cour, des caisses d'orangers, des pelouses, des massifs de
+fleurs.
+
+--Et pas de pièges à loups?
+
+--Non.
+
+--Les écuries?
+
+--Aux deux côtés de la grille, où tu vois, là.»
+
+Andrea continua son plan.
+
+«Voyons le rez-de-chaussée, dit Caderousse.
+
+--Au rez-de-chaussée, salle à manger, deux salons, salle de billard,
+escalier dans le vestibule, et petit escalier dérobé.
+
+--Des fenêtres?...
+
+--Des fenêtres magnifiques, si belles, si larges que, ma foi, oui, je
+crois qu'un homme de ta taille passerait par chaque carreau.
+
+--Pourquoi diable a-t-on des escaliers, quand on a des fenêtres
+pareilles?
+
+--Que veux-tu! le luxe.
+
+--Mais des volets?
+
+--Oui, des volets, mais dont on ne se sert jamais. Un original, ce comte
+de Monte-Cristo, qui aime à voir le ciel même pendant la nuit!
+
+--Et les domestiques, où couchent-ils?
+
+--Oh! ils ont leur maison à eux. Figure-toi un joli hangar à droite en
+entrant, où l'on serre les échelles. Eh bien, il y a sur ce hangar une
+collection de chambres pour les domestiques, avec des sonnettes
+correspondant aux chambres.
+
+--Ah! diable! des sonnettes!
+
+--Tu dis?...
+
+--Moi, rien. Je dis que cela coûte très cher à poser les sonnettes; et à
+quoi cela sert-il, je te le demande?
+
+--Autrefois il y avait un chien qui se promenait la nuit dans la cour,
+mais on l'a fait conduire à la maison d'Auteuil, tu sais, à celle où tu
+es venu?
+
+--Oui.
+
+--Moi, je lui disais encore hier: «C'est imprudent de votre part,
+monsieur le comte, car, lorsque vous allez à Auteuil et que vous emmenez
+vos domestiques, la maison reste seule.»
+
+--Eh bien, a-t-il démandé, après?
+
+--Eh bien, après, quelque beau jour on vous volera.
+
+--Qu'a-t-il répondu?
+
+--Ce qu'il a répondu?
+
+--Oui.
+
+--Il a répondu: «Eh bien qu'est-ce que cela me fait qu'on me vole?»
+
+--Andrea, il y a quelque secrétaire à mécanique.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, qui prend le voleur dans une grille et qui joue un air. On m'a
+dit qu'il y en avait comme cela à la dernière exposition.
+
+--Il a tout bonnement un secrétaire en acajou auquel j'ai toujours vu la
+clef.
+
+--Et on ne le vole pas?
+
+--Non, les gens qui le servent lui sont tout dévoués.
+
+--Il doit y en avoir dans ce secrétaire-là, hein! de la monnaie?
+
+--Il y a peut-être... on ne peut pas savoir ce qu'il y a.
+
+--Et où est-il?
+
+--Au premier.
+
+--Fais-moi donc un peu le plan du premier, le petit, comme tu m'as fait
+celui du rez-de-chaussée.
+
+--C'est facile.»
+
+Et Andrea reprit la plume.
+
+«Au premier, vois-tu, il y a antichambre, salon; à droite du salon,
+bibliothèque et cabinet de travail; à gauche du salon, une chambre à
+coucher et un cabinet de toilette. C'est dans le cabinet de toilette
+qu'est le fameux secrétaire.
+
+--Et une fenêtre au cabinet de toilette?
+
+--Deux, là et là.»
+
+Et Andrea dessina deux fenêtres à la pièce qui, sur le plan, faisait
+l'angle et figurait comme un carré moins grand ajouté au carré long de
+la chambre à coucher.
+
+Caderousse devint rêveur.
+
+«Et va-t-il souvent à Auteuil? demanda-t-il.
+
+--Deux ou trois fois par semaine; demain, par exemple, il doit y aller
+passer la journée et la nuit.
+
+--Tu en es sûr?
+
+--Il m'a invité à y aller dîner.
+
+--À la bonne heure! voilà une existence, dit Caderousse: maison à la
+ville, maison à la campagne!
+
+--Voilà ce que c'est que d'être riche.
+
+--Et iras-tu dîner?
+
+--Probablement.
+
+--Quand tu y dînes, y couches-tu?
+
+--Quand cela me fait plaisir. Je suis chez le comte comme chez moi.»
+
+Caderousse regarda le jeune homme comme pour arracher la vérité du fond
+de son coeur. Mais Andrea tira une boîte à cigares de sa poche, y prit
+un havane, l'alluma tranquillement et commença à le fumer sans
+affectation.
+
+«Quand veux-tu les cinq cents francs? demanda-t-il à Caderousse.
+
+--Mais tout de suite, si tu les as.»
+
+Andrea tira vingt-cinq louis de sa poche.
+
+«Des jaunets, dit Caderousse; non, merci!
+
+--Eh bien, tu les méprises?
+
+--Je les estime, au contraire, mais je n'en veux pas.
+
+--Tu gagneras le change, imbécile: l'or vaut cinq sous.
+
+--C'est ça, et puis le changeur fera suivre l'ami Caderousse, et puis on
+lui mettra la main dessus, et puis il faudra qu'il dise quels sont les
+fermiers qui lui paient ses redevances en or. Pas de bêtises, le petit:
+de l'argent tout simplement, des pièces rondes à l'effigie d'un monarque
+quelconque. Tout le monde peut atteindre à une pièce de cinq francs.
+
+--Tu comprends bien que je n'ai pas cinq cents francs sur moi: il
+m'aurait fallu prendre un commissionnaire.
+
+--Eh bien, laisse-les chez toi, à ton concierge, c'est un brave homme,
+j'irai les prendre.
+
+--Aujourd'hui?
+
+--Non, demain; aujourd'hui je n'ai pas le temps.
+
+--Eh bien, soit; demain, en partant pour Auteuil, je les laisserai.
+
+--Je peux compter dessus?
+
+--Parfaitement.
+
+--C'est que je vais arrêter d'avance ma bonne, vois-tu.
+
+--Arrête. Mais ce sera fini, hein? tu ne me tourmenteras plus?
+
+--Jamais.»
+
+Caderousse était devenu si sombre, qu'Andrea craignit d'être forcé de
+s'apercevoir de ce changement. Il redoubla donc de gaieté et
+d'insouciance.
+
+«Comme tu es guilleret, dit Caderousse; on dirait que tu tiens déjà ton
+héritage!
+
+--Non pas, malheureusement!... Mais le jour où je le tiendrai....
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, on se souviendra des amis; je ne te dis que ça.
+
+--Oui, comme tu as bonne mémoire, justement!
+
+--Que veux-tu? je croyais que tu voulais me rançonner.
+
+--Moi! oh! quelle idée! moi qui, au contraire, vais encore te donner un
+conseil d'ami.
+
+--Lequel?
+
+--C'est de laisser ici le diamant que tu as à ton doigt. Ah çà! mais tu
+veux donc nous faire prendre? tu veux donc nous perdre tous les deux,
+que tu fais de pareilles bêtises?
+
+--Pourquoi cela? dit Andrea.
+
+--Comment! tu prends une livrée, tu te déguises en domestique, et tu
+gardes à ton doigt un diamant de quatre à cinq mille francs!
+
+--Peste! tu estimes juste! Pourquoi ne te fais-tu pas
+commissaire-priseur?
+
+--C'est que je m'y connais en diamants; j'en ai eu.
+
+--Je te conseille de t'en vanter», dit Andrea, qui, sans se courroucer,
+comme le craignait Caderousse, de cette nouvelle extorsion, livra
+complaisamment la bague.
+
+Caderousse la regarda de si près qu'il fut clair pour Andrea qu'il
+examinait si les arêtes de la coupe étaient bien vives.
+
+«C'est un faux diamant, dit Caderousse.
+
+--Allons donc, fit Andrea, plaisantes-tu?
+
+--Oh! ne te fâche pas, on peut voir.»
+
+Et Caderousse alla à la fenêtre, fit glisser le diamant sur le carreau;
+on entendit crier la vitre.
+
+«_Confiteor_! dit Caderousse en passant le diamant à son petit doigt, je
+me trompais; mais ces voleurs de joailliers imitent si bien les pierres,
+qu'on n'ose plus aller voler dans les boutiques de bijouterie. C'est
+encore une branche d'industrie paralysée.
+
+--Eh bien, dit Andrea, est-ce fini? as-tu encore quelque chose à me
+demander? Ne te gêne pas pendant que tu y es.
+
+--Non, tu es un bon compagnon au fond. Je ne te retiens plus, et je
+tâcherai de me guérir de mon ambition.
+
+--Mais prends garde qu'en vendant ce diamant, il ne t'arrive ce que tu
+craignais qu'il ne t'arrivât pour l'or.
+
+--Je ne le vendrai pas, sois tranquille.
+
+--Non, pas d'ici à après-demain, du moins, pensa le jeune homme.
+
+--Heureux coquin! dit Caderousse, tu t'en vas retrouver tes laquais, tes
+chevaux, ta voiture et ta fiancée.
+
+--Mais oui, dit Andrea.
+
+--Dis donc, j'espère que tu me feras un joli cadeau de noces le jour où
+tu épouseras la fille de mon ami Danglars.
+
+--Je t'ai déjà dit que c'était une imagination que tu t'étais mise en
+tête.
+
+--Combien de dot?
+
+--Mais je te dis....
+
+--Un million?»
+
+Andrea haussa les épaules.
+
+«Va pour un million, dit Caderousse, tu n'en auras jamais autant que je
+t'en désire.
+
+--Merci, dit le jeune homme.
+
+--Oh! c'est de bon coeur, ajouta Caderousse en riant de son gros rire.
+Attends, que je te reconduise.
+
+--Ce n'est pas la peine.
+
+--Si fait.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Oh! parce qu'il y a un petit secret à la porte; c'est une mesure de
+précaution que j'ai cru devoir adopter; serrure Huret et Fichet, revue
+et corrigée par Gaspard Caderousse. Je t'en confectionnerai une pareille
+quand tu seras capitaliste.
+
+--Merci, dit Andrea; je te ferai prévenir huit jours d'avance.»
+
+Ils se séparèrent. Caderousse resta sur le palier jusqu'à ce qu'il eût
+vu Andrea non seulement descendre les trois étages, mais encore
+traverser la cour. Alors il rentra précipitamment, ferma la porte avec
+soin, et se mit à étudier, en profond architecte, le plan que lui avait
+laissé Andrea.
+
+«Ce cher Benedetto, dit-il, je crois qu'il ne serait pas fâché
+d'hériter, et que celui qui avancera le jour où il doit palper ses cinq
+cent mille francs ne sera pas son plus méchant ami.»
+
+
+
+
+LXXXII
+
+L'effraction.
+
+
+Le lendemain du jour où avait eu lieu la conversation que nous venons de
+rapporter, le comte de Monte-Cristo était en effet parti pour Auteuil
+avec Ali, plusieurs domestiques et des chevaux qu'il voulait essayer. Ce
+qui avait surtout déterminé ce départ, auquel il ne songeait même pas la
+veille, et auquel Andrea ne songeait pas plus que lui, c'était l'arrivée
+de Bertuccio, qui, revenu de Normandie, rapportait des nouvelles de la
+maison et de la corvette. La maison était prête, et la corvette, arrivée
+depuis huit jours et à l'ancre dans une petite anse où elle se tenait
+avec son équipage de six hommes, après avoir rempli toutes les
+formalités exigées, était déjà en état de reprendre la mer.
+
+Le comte loua le zèle de Bertuccio et l'invita à se préparer à un prompt
+départ, son séjour en France ne devant plus se prolonger au-delà d'un
+mois.
+
+«Maintenant, lui dit-il, je puis avoir besoin d'aller en une nuit de
+Paris au Tréport; je veux huit relais échelonnés sur la route qui me
+permettent de faire cinquante lieues en dix heures.
+
+--Votre Excellence avait déjà manifesté ce désir, répondit Bertuccio, et
+les chevaux sont prêts. Je les ai achetés et cantonnés moi-même aux
+endroits les plus commodes, c'est-à-dire dans des villages où personne
+ne s'arrête ordinairement.
+
+--C'est bien, dit Monte-Cristo, je reste ici un jour ou deux,
+arrangez-vous en conséquence.»
+
+Comme Bertuccio allait sortir pour ordonner tout ce qui avait rapport à
+ce séjour, Baptistin ouvrit la porte; il tenait une lettre sur un
+plateau de vermeil.
+
+«Que venez-vous faire ici? demanda le comte en le voyant tout couvert de
+poussière, je ne vous ai pas demandé, ce me semble?»
+
+Baptistin, sans répondre, s'approcha du comte et lui présenta la lettre.
+
+«Importante et pressée», dit-il.
+
+Le comte ouvrit la lettre et lut:
+
+«M. de Monte-Cristo est prévenu que cette nuit même un homme
+s'introduira dans sa maison des Champs-Élysées, pour soustraire des
+papiers qu'il croit enfermés dans le secrétaire du cabinet de toilette:
+on sait M. le comte de Monte-Cristo assez brave pour ne pas recourir à
+l'intervention de la police, intervention qui pourrait compromettre
+fortement celui qui donne cet avis. M. le comte, soit par une ouverture
+qui donnera de la chambre à coucher dans le cabinet, soit s'embusquant
+dans le cabinet, pourra se faire justice lui-même. Beaucoup de gens et
+de précautions apparentes éloigneraient certainement le malfaiteur, et
+feraient perdre à M. de Monte-Cristo cette occasion de connaître un
+ennemi que le hasard a fait découvrir à la personne qui donne cet avis
+au comte, avis qu'elle n'aurait peut-être pas l'occasion de renouveler
+si, cette première entreprise échouant, le malfaiteur en renouvelait une
+autre.»
+
+Le premier mouvement du comte fut de croire à une ruse de voleurs, piège
+grossier qui lui signalait un danger médiocre pour l'exposer à un danger
+plus grave. Il allait donc faire porter la lettre à un commissaire de
+police, malgré la recommandation, et peut-être même à cause de la
+recommandation de l'ami anonyme, quand tout à coup l'idée lui vint que
+ce pouvait être, en effet, quelque ennemi particulier à lui, que lui
+seul pouvait reconnaître et dont, le cas échéant, lui seul pouvait tirer
+parti, comme avait fait Fiesque du Maure qui avait voulu l'assassiner.
+On connaît le comte; nous n'avons donc pas besoin de dire que c'était un
+esprit plein d'audace et de vigueur qui se raidissait contre
+l'impossible avec cette énergie qui fait seule les hommes supérieurs.
+Par la vie qu'il avait menée, par la décision qu'il avait prise et qu'il
+avait tenue de ne reculer devant rien, le comte en était venu à savourer
+des jouissances inconnues dans les luttes qu'il entreprenait parfois
+contre la nature, qui est Dieu, et contre le monde qui peut bien passer
+pour le diable.
+
+«Ils ne veulent pas me voler mes papiers, dit Monte-Cristo, ils veulent
+me tuer; ce ne sont pas des voleurs, ce sont des assassins. Je ne veux
+pas que M. le préfet de Police se mêle de mes affaires particulières. Je
+suis assez riche, ma foi, pour dégrever en ceci le budget de son
+administration.»
+
+Le comte rappela Baptistin, qui était sorti de la chambre après avoir
+apporté la lettre.
+
+«Vous allez retourner à Paris, dit-il, vous ramènerez ici tous les
+domestiques qui restent. J'ai besoin de tout mon monde à Auteuil.
+
+--Mais ne restera-t-il donc personne à la maison, monsieur le comte?
+demanda Baptistin.
+
+--Si fait, le concierge.
+
+--Monsieur le comte réfléchira qu'il y a loin de la loge à la maison.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, on pourrait dévaliser tout le logis, sans qu'il entendît le
+moindre bruit.
+
+--Qui cela?
+
+--Mais des voleurs.
+
+--Vous êtes un niais, monsieur Baptistin; les voleurs dévalisassent-ils
+tout le logement, ne m'occasionneront jamais le désagrément que
+m'occasionnerait un service mal fait.»
+
+Baptistin s'inclina.
+
+«Vous m'entendez, dit le comte, ramenez vos camarades depuis le premier
+jusqu'au dernier; mais que tout reste dans l'état habituel; vous
+fermerez les volets du rez-de-chaussée, voilà tout.
+
+--Et ceux du premier?
+
+--Vous savez qu'on ne les ferme jamais. Allez.»
+
+Le comte fit dire qu'il dînerait seul chez lui et ne voulait être servi
+que par Ali.
+
+Il dîna avec sa tranquillité et sa sobriété habituelles, et après le
+dîner, faisant signe à Ali de le suivre, il sortit par la petite porte,
+gagna le bois de Boulogne comme s'il se promenait, prit sans affectation
+le chemin de Paris, et à la nuit tombante se trouva en face de la maison
+des Champs-Élysées.
+
+Tout était sombre, seule une faible lumière brillait dans la loge du
+concierge, distante d'une quarantaine de pas de la maison, comme l'avait
+dit Baptistin.
+
+Monte-Cristo s'adossa à un arbre, et, de cet oeil qui se trompait si
+rarement, sonda la double allée, examina les passants, et plongea son
+regard dans les rues voisines, afin de voir si quelqu'un n'était point
+embusqué. Au bout de dix minutes, il fut convaincu que personne ne le
+guettait. Il courut aussitôt à la petite porte avec Ali, entra
+précipitamment, et, par l'escalier de service, dont il avait la clef,
+rentra dans sa chambre à coucher, sans ouvrir ou déranger un seul
+rideau, sans que le concierge lui-même pût se douter que la maison,
+qu'il croyait vide, avait retrouvé son principal habitant.
+
+Arrivé dans la chambre à coucher, le comte fit signe à Ali de s'arrêter,
+puis il passa dans le cabinet, qu'il examina; tout était dans l'état
+habituel: le précieux secrétaire à sa place, et la clef au secrétaire.
+Il le ferma à double tour, prit la clef, revint à la porte de la chambre
+à coucher, enleva la double gâche du verrou, et rentra.
+
+Pendant ce temps, Ali apportait sur une table les armes que le comte lui
+avait demandées, c'est-à-dire une carabine courte et une paire de
+pistolets doubles, dont les canons superposés permettaient de viser
+aussi sûrement qu'avec des pistolets de tir. Armé ainsi, le comte tenait
+la vie de cinq hommes entre ses mains.
+
+Il était neuf heures et demie à peu près; le comte et Ali mangèrent à la
+hâte un morceau de pain et burent un verre de vin d'Espagne; puis
+Monte-Cristo fit glisser un de ces panneaux mobiles qui lui permettaient
+de voir d'une pièce dans l'autre. Il avait à sa portée ses pistolets et
+sa carabine, et Ali, debout près de lui tenait à la main une de ces
+petites haches arabes qui n'ont pas changé de forme depuis les
+croisades.
+
+Par une des fenêtres de la chambre à coucher, parallèle à celle du
+cabinet, le comte pouvait voir dans la rue.
+
+Deux heures se passèrent ainsi; il faisait l'obscurité la plus profonde,
+et cependant Ali, grâce à sa nature sauvage, et cependant le comte,
+grâce sans doute à une qualité acquise, distinguaient dans cette nuit
+jusqu'aux plus faibles oscillations des arbres de la cour.
+
+Depuis longtemps la petite lumière de la loge du concierge s'était
+éteinte.
+
+Il était à présumer que l'attaque, si réellement il y avait une attaque
+projetée, aurait lieu par l'escalier du rez-de-chaussée et non par une
+fenêtre. Dans les idées de Monte-Cristo, les malfaiteurs en voulaient à
+sa vie et non à son argent. C'était donc à sa chambre à coucher qu'ils
+s'attaqueraient, et ils parviendraient à sa chambre à coucher soit par
+l'escalier dérobé, soi par la fenêtre du cabinet.
+
+Il plaça Ali devant la porte de l'escalier et continua de surveiller le
+cabinet.
+
+Onze heures trois quarts sonnèrent à l'horloge des Invalides; le vent
+d'ouest apportait sur ses humides bouffées la lugubre vibration des
+trois coups.
+
+Comme le dernier coup s'éteignait, le comte crut entendre un léger bruit
+du côté du cabinet; ce premier bruit, ou plutôt ce premier grincement,
+fut suivi d'un second, puis d'un troisième; au quatrième, le comte
+savait à quoi s'en tenir. Une main ferme et exercée était occupée à
+couper les quatre côtés d'une vitre avec un diamant.
+
+Le comte sentit battre plus rapidement son coeur. Si endurcis au danger
+que soient les hommes, si bien prévenus qu'ils soient du péril, ils
+comprennent toujours, au frémissement de leur coeur et au frissonnement
+de leur chair, la différence énorme qui existe entre le rêve et la
+réalité, entre le projet et l'exécution.
+
+Cependant Monte-Cristo ne fit qu'un signe pour prévenir Ali; celui-ci,
+comprenant que le danger était du côté du cabinet, fit un pas pour se
+rapprocher de son maître.
+
+Monte-Cristo était avide de savoir à quels ennemis et à combien
+d'ennemis il avait affaire.
+
+La fenêtre où l'on travaillait était en face de l'ouverture par laquelle
+le comte plongeait son regard dans le cabinet. Ses yeux se fixèrent donc
+vers cette fenêtre: il vit une ombre se dessiner plus épaisse sur
+l'obscurité; puis un des carreaux devint tout à fait opaque, comme si
+l'on y collait du dehors une feuille de papier, puis le carreau craqua
+sans tomber. Par l'ouverture pratiquée, un bras passa qui chercha
+l'espagnolette; une seconde après la fenêtre tourna sur ses gonds, et un
+homme entra.
+
+L'homme était seul.
+
+«Voilà un hardi coquin», murmura le comte.
+
+En ce moment il sentit qu'Ali lui touchait doucement l'épaule; il se
+retourna: Ali lui montrait la fenêtre de la chambre où ils étaient, et
+qui donnait sur la rue.
+
+Monte-Cristo fit trois pas vers cette fenêtre, il connaissait l'exquise
+délicatesse des sens du fidèle serviteur. En effet, il vit un autre
+homme qui se détachait d'une porte, et, montant sur une borne, semblait
+chercher à voir ce qui se passait chez le comte.
+
+«Bon! dit-il, ils sont deux: l'un agit, l'autre guette!»
+
+Il fit signe à Ali de ne pas perdre des yeux l'homme de la rue, et
+revint à celui du cabinet.
+
+Le coupeur de vitres était entré et s'orientait, les bras tendus en
+avant.
+
+Enfin il parut s'être rendu compte de toutes choses; il y avait deux
+portes dans le cabinet, il alla pousser les verrous de toutes deux.
+
+Lorsqu'il s'approcha de celle de la chambre à coucher, Monte-Cristo crut
+qu'il venait pour entrer, et prépara un de ses pistolets; mais il
+entendit simplement le bruit des verrous glissant dans leurs anneaux de
+cuivre. C'était une précaution, voilà tout; le nocturne visiteur,
+ignorant le soin qu'avait pris le comte d'enlever les gâches, pouvait
+désormais se croire chez lui et agir en toute tranquillité.
+
+Seul et libre de tous ses mouvements, l'homme alors tira de sa large
+poche quelque chose, que le comte ne put distinguer, posa ce quelque
+chose sur un guéridon, puis il alla droit au secrétaire, le palpa à
+l'endroit de la serrure, et s'aperçut que, contre son attente, la clef
+manquait.
+
+Mais le casseur de vitres était un homme de précaution et qui avait tout
+prévu; le comte entendit bientôt ce froissement du fer contre le fer que
+produit, quand on le remue, ce trousseau de clefs informes qu'apportent
+les serruriers quand on les envoie chercher pour ouvrir une porte, et
+auxquels les voleurs ont donné le nom de rossignols, sans doute à cause
+du plaisir qu'ils éprouvent à entendre leur chant nocturne, lorsqu'ils
+grincent contre le pêne de la serrure.
+
+«Ah! ah! murmura Monte-Cristo avec un sourire de désappointement, ce
+n'est qu'un voleur.»
+
+Mais l'homme, dans l'obscurité, ne pouvait choisir l'instrument
+convenable. Il eut alors recours à l'objet qu'il avait posé sur le
+guéridon; il fit jouer un ressort, et aussitôt une lumière pâle, mais
+assez vive cependant pour qu'on pût voir, envoya son reflet doré sur les
+mains et sur le visage de cet homme.
+
+«Tiens! fit tout à coup Monte-Cristo en se reculant avec un mouvement de
+surprise, c'est....»
+
+Ali leva sa hache.
+
+«Ne bouge pas, lui dit Monte-Cristo tout bas, et laisse là ta hache,
+nous n'avons plus besoin d'armes ici.»
+
+Puis il ajouta quelques mots en baissant encore la voix, car
+l'exclamation, si faible qu'elle fût, que la surprise avait arrachée au
+comte, avait suffi pour faire tressaillir l'homme, qui était resté dans
+la pose du rémouleur antique. C'était un ordre que venait de donner le
+comte, car aussitôt Ali s'éloigna sur la pointe du pied, détacha de la
+muraille de l'alcôve un vêtement noir et un chapeau triangulaire.
+Pendant ce temps, Monte-Cristo ôtait rapidement sa redingote, son gilet
+et sa chemise, et l'on pouvait, grâce au rayon de lumière filtrant par
+la fente du panneau, reconnaître sur la poitrine du comte une de ces
+souples et fines tuniques de mailles d'acier, dont la dernière, dans
+cette France où l'on ne craint plus les poignards, fut peut-être portée
+par le roi Louis XVI, qui craignait le couteau pour sa poitrine, et qui
+fut frappé d'une hache à la tête.
+
+Cette tunique disparut bientôt sous une longue soutane comme les cheveux
+du comte sous une perruque à tonsure; le chapeau triangulaire, placé sur
+la perruque, acheva de changer le comte en abbé.
+
+Cependant l'homme n'entendant plus rien, s'était relevé, et pendant le
+temps que Monte-Cristo opérait sa métamorphose, était allé droit au
+secrétaire, dont la serrure commençait à craquer sous son _rossignol_.
+
+«Bon! murmura le comte, lequel se reposait sans doute sur quelque secret
+de serrurerie qui devait être inconnu au crocheteur de portes, si habile
+qu'il fût bon! tu en as pour quelques minutes.» Et il alla à la fenêtre.
+
+L'homme qu'il avait vu monter sur une borne en était descendu, et se
+promenait toujours dans la rue; mais, chose singulière, au lieu de
+s'inquiéter de ceux qui pouvaient venir, soit par l'avenue des
+Champs-Élysées, soit par le faubourg Saint-Honoré, il ne paraissait
+préoccupé que de ce qui se passait chez le comte, et tous ses mouvements
+avaient pour but de voir ce qui se passait dans le cabinet.
+
+Monte-Cristo, tout à coup, se frappa le front et laissa errer sur ses
+lèvres entrouvertes un rire silencieux.
+
+Puis se rapprochant d'Ali:
+
+«Demeure ici, lui dit-il tout bas, caché dans l'obscurité, et quel que
+soit le bruit que tu entendes, quelque chose qui se passe, n'entre et ne
+te montre que si je t'appelle par ton nom.»
+
+Ali fit signe de la tête qu'il avait compris et qu'il obéirait.
+
+Alors Monte-Cristo tira d'une armoire une bougie tout allumée, et au
+moment où le voleur était le plus occupé à sa serrure, il ouvrit
+doucement la porte ayant soin que la lumière qu'il tenait à la main
+donnât tout entière sur son visage.
+
+La porte tourna si doucement que le voleur n'entendit pas le bruit.
+Mais, à son grand étonnement, il vit tout à coup la chambre s'éclairer.
+
+Il se retourna.
+
+«Eh! bonsoir, cher monsieur Caderousse, dit Monte-Cristo; que diable
+venez-vous donc faire ici à une pareille heure!
+
+--L'abbé Busoni!» s'écria Caderousse.
+
+Et ne sachant comment cette étrange apparition était venue jusqu'à lui,
+puisqu'il avait fermé les portes, il laissa tomber son trousseau de
+fausses clefs, et resta immobile et comme frappé de stupeur.
+
+Le comte alla se placer entre Caderousse et la fenêtre, coupant ainsi au
+voleur terrifié son seul moyen de retraite.
+
+«L'abbé Busoni! répéta Caderousse en fixant sur le comte des yeux
+hagards.
+
+--Eh bien, sans doute, l'abbé Busoni, reprit Monte-Cristo, lui-même en
+personne, et je suis bien aise que vous me reconnaissiez, mon cher
+monsieur Caderousse, cela prouve que nous avons bonne mémoire, car, si
+je ne me trompe, voilà tantôt dix ans que nous ne nous sommes vus.»
+
+Ce calme, cette ironie, cette puissance, frappèrent l'esprit de
+Caderousse d'une terreur vertigineuse.
+
+«L'abbé! l'abbé! murmura-t-il en crispant ses poings et en faisant
+claquer ses dents.
+
+--Nous voulons donc voler le comte de Monte-Cristo? continua le prétendu
+abbé.
+
+--Monsieur l'abbé, murmura Caderousse cherchant à gagner la fenêtre que
+lui interceptait impitoyablement le comte, monsieur l'abbé, je ne
+sais... je vous prie de croire... je vous jure....
+
+--Un carreau coupé, continua le comte, une lanterne sourde, un trousseau
+de rossignols, un secrétaire à demi forcé, c'est clair cependant.»
+
+Caderousse s'étranglait avec sa cravate, il cherchait un angle où se
+cacher, un trou par où disparaître.
+
+«Allons, dit le comte, je vois que vous êtes toujours le même, monsieur
+l'assassin.
+
+--Monsieur l'abbé, puisque vous savez tout, vous savez que ce n'est pas
+moi, que c'est la Carconte; ç'a été reconnu au procès, puisqu'ils ne
+m'ont condamné qu'aux galères.
+
+--Vous avez donc fini votre temps, que je vous retrouve en train de vous
+y faire ramener?
+
+--Non, monsieur l'abbé, j'ai été délivré par quelqu'un.
+
+--Ce quelqu'un-là a rendu un charmant service à la société.
+
+--Ah! dit Caderousse, j'avais cependant bien promis....
+
+--Ainsi, vous êtes en rupture de ban? interrompit Monte-Cristo.
+
+--Hélas! oui, fit Caderousse, très inquiet.
+
+--Mauvaise récidive.... Cela vous conduira, si je ne me trompe, à la
+place de Grève. Tant pis, tant pis, diavolo! comme disent les mondains
+de mon pays.
+
+--Monsieur l'abbé, je cède à un entraînement....
+
+--Tous les criminels disent cela.
+
+--Le besoin....
+
+--Laissez donc, dit dédaigneusement Busoni, le besoin peut conduire à
+demander l'aumône, à voler un pain à la porte d'un boulanger, mais non
+à venir forcer un secrétaire dans une maison que l'on croit inhabitée.
+Et lorsque le bijoutier Joannès venait de vous compter quarante-cinq
+mille francs en échange du diamant que je vous avais donné, et que vous
+l'avez tué pour avoir le diamant et l'argent, était-ce aussi le besoin?
+
+--Pardon, monsieur l'abbé, dit Caderousse; vous m'avez déjà sauvé une
+fois, sauvez-moi encore une seconde.
+
+--Cela ne m'encourage pas.
+
+--Êtes-vous seul, monsieur l'abbé? demanda Caderousse en joignant les
+mains, ou bien avez-vous là des gendarmes tout prêts à me prendre?
+
+--Je suis tout seul, dit l'abbé, et j'aurai encore pitié de vous et je
+vous laisserai aller au risque des nouveaux malheurs que peut amener ma
+faiblesse, si vous me dites toute la vérité.
+
+--Ah! monsieur l'abbé! s'écria Caderousse en joignant les mains et en se
+rapprochant d'un pas de Monte-Cristo, je puis bien vous dire que vous
+êtes mon sauveur, vous!
+
+--Vous prétendez qu'on vous a délivré du bagne?
+
+--Oh! ça, foi de Caderousse, monsieur l'abbé!
+
+--Qui cela?
+
+--Un Anglais.
+
+--Comment s'appelait-il?
+
+--Lord Wilmore.
+
+--Je le connais; je saurai donc si vous mentez.
+
+--Monsieur l'abbé, je dis la vérité pure.
+
+--Cet Anglais vous protégeait donc?
+
+--Non pas moi, mais un jeune Corse qui était mon compagnon de chaîne.
+
+--Comment se nommait ce jeune Corse?
+
+--Benedetto.
+
+--C'est un nom de baptême.
+
+--Il n'en avait pas d'autre, c'était un enfant trouvé.
+
+--Alors ce jeune homme s'est évadé avec vous?
+
+--Oui.
+
+--Comment cela?
+
+--Nous travaillions à Saint-Mandrier, près de Toulon. Connaissez-vous
+Saint-Mandrier?
+
+--Je le connais.
+
+--Eh bien, pendant qu'on dormait, de midi à une heure....
+
+--Des forçats qui font la sieste! Plaignez donc ces gaillards-là, dit
+l'abbé.
+
+--Dame! fit Caderousse, on ne peut pas toujours travailler, on n'est pas
+des chiens.
+
+--Heureusement pour les chiens, dit Monte-Cristo.
+
+--Pendant que les autres faisaient donc la sieste, nous nous sommes
+éloignés un petit peu, nous avons scié nos fers avec une lime que nous
+avait fait parvenir l'Anglais, et nous nous sommes sauvés à la nage.
+
+--Et qu'est devenu ce Benedetto?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Vous devez le savoir cependant.
+
+--Non, en vérité. Nous nous sommes séparés à Hyères.»
+
+Et, pour donner plus de poids à sa protestation, Caderousse fit encore
+un pas vers l'abbé qui demeura immobile à sa place, toujours calme et
+interrogateur.
+
+«Vous mentez! dit l'abbé Busoni, avec un accent d'irrésistible autorité.
+
+--Monsieur l'abbé!...
+
+--Vous mentez! cet homme est encore votre ami, et vous vous servez de
+lui comme d'un complice peut-être?
+
+--Oh! monsieur l'abbé!...
+
+--Depuis que vous avez quitté Toulon, comment avez-vous vécu? Répondez.
+
+--Comme j'ai pu.
+
+--Vous mentez!» reprit une troisième fois l'abbé avec un accent plus
+impératif encore.
+
+Caderousse terrifié, regarda le comte.
+
+«Vous avez vécu, reprit celui-ci, de l'argent qu'il vous a donné.
+
+--Eh bien, c'est vrai, dit Caderousse; Benedetto est devenu un fils de
+grand seigneur.
+
+--Comment peut-il être fils de grand seigneur?
+
+--Fils naturel.
+
+--Et comment nommez-vous ce grand seigneur?
+
+--Le comte de Monte-Cristo, celui-là même chez qui nous sommes.
+
+--Benedetto le fils du comte? reprit Monte-Cristo étonné à son tour.
+
+--Dame! il faut bien croire, puisque le comte lui a trouvé un faux père,
+puisque le comte lui fait quatre mille francs par mois, puisque le comte
+lui laisse cinq cent mille francs par son testament.
+
+--Ah! ah! dit le faux abbé, qui commençait à comprendre; et quel nom
+porte, en attendant, ce jeune homme?
+
+--Il s'appelle Andrea Cavalcanti.
+
+--Alors c'est ce jeune homme que mon ami le comte de Monte-Cristo reçoit
+chez lui, et qui va épouser Mlle Danglars?
+
+--Justement.
+
+--Et vous souffrez cela, misérable! vous qui connaissez sa vie et sa
+flétrissure?
+
+--Pourquoi voulez-vous que j'empêche un camarade de réussir? dit
+Caderousse.
+
+--C'est juste, ce n'est pas à vous de prévenir M. Danglars, c'est à moi.
+
+--Ne faites pas cela, monsieur l'abbé!...
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que c'est notre pain que vous nous feriez perdre.
+
+--Et vous croyez que, pour conserver le pain à des misérables comme
+vous, je me ferai le fauteur de leur ruse, le complice de leurs crimes?
+
+--Monsieur l'abbé! dit Caderousse en se rapprochant encore.
+
+--Je dirai tout.
+
+--À qui?
+
+--À M. Danglars.
+
+--Tron de l'air! s'écria Caderousse en tirant un couteau tout ouvert de
+son gilet, et en frappant le comte au milieu de la poitrine, tu ne diras
+rien, l'abbé!»
+
+Au grand étonnement de Caderousse, le poignard, au lieu de pénétrer dans
+la poitrine du comte, rebroussa émoussé.
+
+En même temps le comte saisit de la main gauche le poignet de
+l'assassin, et le tordit avec une telle force que le couteau tomba de
+ses doigts raidis et que Caderousse poussa un cri de douleur.
+
+Mais le comte, sans s'arrêter à ce cri, continua de tordre le poignet du
+bandit jusqu'à ce que, le bras disloqué, il tombât d'abord à genoux,
+puis ensuite la face contre terre.
+
+Le comte appuya son pied sur sa tête et dit:
+
+«Je ne sais qui me retient de te briser le crâne, scélérat!
+
+--Ah! grâce! grâce!» cria Caderousse.
+
+Le comte retira son pied.
+
+«Relève-toi!» dit-il.
+
+Caderousse se releva.
+
+«Tudieu! quel poignet vous avez, monsieur l'abbé! dit Caderousse,
+caressant son bras tout meurtri par les tenailles de chair qui l'avaient
+étreint; tudieu! quel poignet!
+
+--Silence. Dieu me donne la force de dompter une bête féroce comme toi;
+c'est au nom de ce Dieu que j'agis; souviens-toi de cela, misérable, et
+t'épargner en ce moment, c'est encore servir les desseins de Dieu.
+
+--Ouf! fit Caderousse, tout endolori.
+
+--Prends cette plume et ce papier, et écris ce que je vais te dicter.
+
+--Je ne sais pas écrire, monsieur l'abbé.
+
+--Tu mens, prends cette plume et écris!»
+
+Caderousse, subjugué par cette puissance supérieure, s'assit et écrivit:
+
+«Monsieur, l'homme que vous recevez chez vous et à qui vous destinez
+votre fille est un ancien forçat échappé avec moi du bagne de Toulon; il
+portait le n°59 et moi le n°58.
+
+«Il se nommait Benedetto; mais il ignore lui-même son véritable nom,
+n'ayant jamais connu ses parents.
+
+«Signe! continua le comte.
+
+--Mais vous voulez donc me perdre?
+
+--Si je voulais te perdre, imbécile, je te traînerais jusqu'au premier
+corps de garde; d'ailleurs, à l'heure où le billet sera rendu à son
+adresse, il est probable que tu n'auras plus rien à craindre; signe
+donc.»
+
+Caderousse signa.
+
+«L'adresse: _À monsieur le baron Danglars, banquier, rue de la
+Chaussée-d'Antin_.»
+
+Caderousse écrivit l'adresse.
+
+L'abbé prit le billet.
+
+«Maintenant, dit-il, c'est bien, va-t'en.
+
+--Par où?
+
+--Par où tu es venu.
+
+--Vous voulez que je sorte par cette fenêtre?
+
+--Tu y es bien entré.
+
+--Vous méditez quelque chose contre moi, monsieur l'abbé?
+
+--Imbécile, que veux-tu que je médite?
+
+--Pourquoi ne pas m'ouvrir la porte?
+
+--À quoi bon réveiller le concierge?
+
+--Monsieur l'abbé, dites-moi que vous ne voulez pas ma mort.
+
+--Je veux ce que Dieu veut.
+
+--Mais jurez-moi que vous ne me frapperez pas tandis que je descendrai.
+
+--Sot et lâche que tu es!
+
+--Que voulez-vous faire de moi?
+
+--Je te le demande. J'ai essayé d'en faire un homme heureux, et je n'en
+ai fait qu'un assassin!
+
+--Monsieur l'abbé, dit Caderousse, tentez une dernière épreuve.
+
+--Soit, dit le comte. Écoute, tu sais que je suis un homme de parole?
+
+--Oui, dit Caderousse.
+
+--Si tu rentres chez toi sain et sauf....
+
+--À moins que ce ne soit de vous, qu'ai-je à craindre?
+
+--Si tu rentres chez toi sain et sauf, quitte Paris, quitte la France,
+et partout où tu seras, tant que tu te conduiras honnêtement, je te
+ferai passer une petite pension; car si tu rentres chez toi sain et
+sauf, eh bien....
+
+--Eh bien? demanda Caderousse en frémissant.
+
+--Eh bien, je croirai que Dieu t'a pardonné, et je te pardonnerai aussi.
+
+--Vrai comme je suis chrétien, balbutia Caderousse en reculant, vous me
+faites mourir de peur!
+
+--Allons, va-t'en!» dit le comte en montrant du doigt la fenêtre à
+Caderousse.
+
+Caderousse, encore mal rassuré par cette promesse, enjamba la fenêtre et
+mit le pied sur l'échelle.
+
+Là, il s'arrêta tremblant.
+
+«Maintenant descends», dit l'abbé en se croisant les bras.
+
+Caderousse commença de comprendre qu'il n'y avait rien à craindre de ce
+côté, et descendit.
+
+Alors le comte s'approcha avec la bougie, de sorte qu'on pût distinguer
+des Champs-Élysées cet homme qui descendait d'une fenêtre, éclairé par
+un autre homme.
+
+--Que faites-vous donc, monsieur l'abbé? dit Caderousse; s'il passait
+une patrouille....»
+
+Et il souffla la bougie. Puis il continua de descendre; mais ce ne fut
+que lorsqu'il sentit le sol du jardin sous son pied qu'il fut
+suffisamment rassuré.
+
+Monte-Cristo rentra dans sa chambre à coucher, et jetant un coup d'oeil
+rapide du jardin à la rue, il vit d'abord Caderousse qui, après être
+descendu, faisait un détour dans le jardin et allait planter son échelle
+à l'extrémité de la muraille, afin de sortir à une autre place que celle
+par laquelle il était entré.
+
+Puis, passant du jardin à la rue, il vit l'homme qui semblait attendre
+courir parallèlement dans la rue et se placer derrière l'angle même près
+duquel Caderousse allait descendre.
+
+Caderousse monta lentement sur l'échelle, et, arrivé aux derniers
+échelons, passa sa tête par-dessus le chaperon pour s'assurer que la
+rue était bien solitaire.
+
+On ne voyait personne, on n'entendait aucun bruit.
+
+Une heure sonna aux Invalides.
+
+Alors Caderousse se mit à cheval sur le perron, et, tirant à lui son
+échelle, la passa par-dessus le mur, puis il se mit en devoir de
+descendre, ou plutôt de se laisser glisser le long des deux montants,
+manoeuvre qu'il opéra avec une adresse qui prouva l'habitude qu'il avait
+de cet exercice.
+
+Mais, une fois lancé sur la pente, il ne put s'arrêter. Vainement il vit
+un homme s'élancer dans l'ombre au moment où il était à moitié chemin;
+vainement il vit un bras se lever au moment où il touchait la terre;
+avant qu'il eût pu se mettre en défense, ce bras le frappa si
+furieusement dans le dos, qu'il lâcha l'échelle en criant:
+
+«Au secours!»
+
+Un second coup lui arriva presque aussitôt dans le flanc, et il tomba en
+criant:
+
+«Au meurtre!»
+
+Enfin, comme il se roulait sur la terre, son adversaire le saisit aux
+cheveux et lui porta un troisième coup dans la poitrine.
+
+Cette fois Caderousse voulut crier encore, mais il ne put pousser qu'un
+gémissement, et laissa couler en gémissant les trois ruisseaux de sang
+qui sortaient de ses trois blessures.
+
+L'assassin, voyant qu'il ne criait plus, lui souleva la tête par les
+cheveux; Caderousse avait les yeux fermés et la bouche tordue.
+L'assassin le crut mort, laissa retomber la tête et disparut.
+
+Alors Caderousse, le sentant s'éloigner, se redressa sur son coude, et,
+d'une voix mourante, cria dans un suprême effort:
+
+«À l'assassin! je meurs! à moi, monsieur l'abbé, à moi!»
+
+Ce lugubre appel perça l'ombre de la nuit. La porte de l'escalier dérobé
+s'ouvrit, puis la petite porte du jardin, et Ali et son maître
+accoururent avec des lumières.
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+La main de Dieu.
+
+
+Caderousse continuait de crier d'une voix lamentable:
+
+«Monsieur l'abbé, au secours! au secours!
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Monte-Cristo.
+
+--À mon secours! répéta Caderousse; on m'a assassiné!
+
+--Nous voici! Du courage!
+
+--Ah! c'est fini. Vous arrivez trop tard; vous arrivez pour me voir
+mourir. Quels coups! que de sang!»
+
+Et il s'évanouit.
+
+Ali et son maître prirent le blessé et le transportèrent dans une
+chambre. Là, Monte-Cristo fit signe à Ali de le déshabiller, et il
+reconnut les trois terribles blessures dont il était atteint.
+
+«Mon Dieu! dit-il, votre vengeance se fait parfois attendre; mais je
+crois qu'alors elle ne descend du ciel que plus complète.»
+
+Ali regarda son maître comme pour lui demander ce qu'il y avait à faire.
+
+«Va chercher M. le procureur du roi Villefort, qui demeure faubourg
+Saint-Honoré, et amène-le ici. En passant, tu réveilleras le concierge,
+et tu lui diras d'aller chercher un médecin.»
+
+Ali obéit et laissa le faux abbé seul avec Caderousse, toujours évanoui.
+Lorsque le malheureux rouvrit les yeux, le comte, assis à quelques pas
+de lui, le regardait avec une sombre expression de pitié, et ses lèvres,
+qui s'agitaient, semblaient murmurer une prière.
+
+«Un chirurgien, monsieur l'abbé, un chirurgien! dit Caderousse.
+
+--On en est allé chercher un, répondit l'abbé.
+
+--Je sais bien que c'est inutile, quant à la vie, mais il pourra me
+donner des forces peut-être, et je veux avoir le temps de faire ma
+déclaration.
+
+--Sur quoi?
+
+--Sur mon assassin.
+
+--Vous le connaissez donc?
+
+--Si je le connais! oui, je le connais, c'est Benedetto.
+
+--Ce jeune Corse?
+
+--Lui-même.
+
+--Votre compagnon?
+
+--Oui. Après m'avoir donné le plan de la maison du comte, espérant sans
+doute que je le tuerais et qu'il deviendrait ainsi son héritier, ou
+qu'il me tuerait et qu'il serait ainsi débarrassé de moi, il m'a attendu
+dans la rue et m'a assassiné.
+
+--En même temps que j'ai envoyé chercher le médecin, j'ai envoyé
+chercher le procureur du roi.
+
+--Il arrivera trop tard, il arrivera trop tard, dit Caderousse, je sens
+tout mon sang qui s'en va.
+
+--Attendez», dit Monte-Cristo.
+
+Il sortit et rentra cinq minutes après avec un flacon.
+
+Les yeux du moribond, effrayants de fixité, n'avaient point en son
+absence quitté cette porte par laquelle il devinait instinctivement
+qu'un secours allait lui venir.
+
+«Dépêchez-vous! monsieur l'abbé, dépêchez-vous! dit-il, je sens que je
+m'évanouis encore.»
+
+Monte-Cristo s'approcha et versa sur les lèvres violettes du blessé
+trois ou quatre gouttes de la liqueur que contenait le flacon.
+
+Caderousse poussa un soupir.
+
+«Oh! dit-il, c'est la vie que vous me versez là; encore... encore....
+
+--Deux gouttes de plus vous tueraient, répondit l'abbé.
+
+--Oh! qu'il vienne donc quelqu'un à qui je puisse dénoncer le misérable.
+
+--Voulez-vous que j'écrive votre déposition? vous la signerez.
+
+--Oui... oui...» dit Caderousse, dont les yeux brillaient à l'idée de
+cette vengeance posthume.
+
+Monte-Cristo écrivit:
+
+«Je meurs assassiné par le Corse Benedetto, mon compagnon de chaîne à
+Toulon sous le n°59.»
+
+«Dépêchez-vous! dépêchez-vous! dit Caderousse, je ne pourrais plus
+signer.»
+
+Monte-Cristo présenta la plume à Caderousse, qui rassembla ses forces,
+signa et retomba sur son lit en disant:
+
+«Vous raconterez le reste, monsieur l'abbé; vous direz qu'il se fait
+appeler Andrea Cavalcanti, qu'il loge à l'hôtel des Princes, que.... Ah!
+ah! mon Dieu! mon Dieu! voilà que je meurs!»
+
+Et Caderousse s'évanouit pour la seconde fois.
+
+L'abbé lui fit respirer l'odeur du flacon; le blessé rouvrit les yeux.
+
+Son désir de vengeance ne l'avait pas abandonné pendant son
+évanouissement.
+
+«Ah! vous direz tout cela, n'est-ce pas, monsieur l'abbé?
+
+--Tout cela, oui, et bien d'autres choses encore.
+
+--Que direz-vous?
+
+--Je dirai qu'il vous avait sans doute donné le plan de cette maison
+dans l'espérance que le comte vous tuerait. Je dirai qu'il avait prévenu
+le comte par un billet; je dirai que, le comte étant absent, c'est moi
+qui ai reçu ce billet et qui ai veillé pour vous attendre.
+
+--Et il sera guillotiné, n'est-ce pas? dit Caderousse, il sera
+guillotiné, vous me le promettez? Je meurs avec cet espoir-là, cela va
+m'aider à mourir.
+
+--Je dirai, continua le comte, qu'il est arrivé derrière vous, qu'il
+vous a guetté tout le temps; que lorsqu'il vous a vu sortir, il a couru
+à l'angle du mur et s'est caché.
+
+--Vous avez donc vu tout cela, vous?
+
+--Rappelez-vous mes paroles: «Si tu rentres chez toi sain et sauf, je
+croirai que Dieu t'a pardonné, et je te pardonnerai aussi.»
+
+--Et vous ne m'avez pas averti? s'écria Caderousse en essayant de se
+soulever sur son coude; vous saviez que j'allais être tué en sortant
+d'ici, et vous ne m'avez pas averti!
+
+--Non, car dans la main de Benedetto je voyais la justice de Dieu, et
+j'aurais cru commettre un sacrilège en m'opposant aux intentions de la
+Providence.
+
+--La justice de Dieu! ne m'en parlez pas, monsieur l'abbé: s'il y avait
+une justice de Dieu, vous savez mieux que personne qu'il y a des gens
+qui seraient punis et qui ne le sont pas.
+
+--Patience, dit l'abbé d'un ton qui fit frémir le moribond, patience!»
+
+Caderousse le regarda avec étonnement.
+
+«Et puis, dit l'abbé, Dieu est plein de miséricorde pour tous, comme il
+a été pour toi: il est père avant d'être juge.
+
+--Ah! vous croyez donc à Dieu, vous? dit Caderousse.
+
+--Si j'avais le malheur de n'y pas avoir cru jusqu'à présent, dit
+Monte-Cristo, j'y croirais en te voyant.
+
+Caderousse leva les poings crispés au ciel.
+
+«Écoute, dit l'abbé en étendant la main sur le blessé comme pour lui
+commander la foi, voilà ce qu'il a fait pour toi, ce Dieu que tu refuses
+de reconnaître à ton dernier moment: il t'avait donné la santé, la
+force, un travail assuré, des amis même, la vie enfin telle qu'elle doit
+se présenter à l'homme pour être douce avec le calme de la conscience et
+la satisfaction des désirs naturels; au lieu d'exploiter ces dons du
+Seigneur, si rarement accordés par lui dans leur plénitude, voilà ce que
+tu as fait, toi: tu t'es adonné à la fainéantise, à l'ivresse, et dans
+l'ivresse tu as trahi un de tes meilleurs amis.
+
+--Au secours! s'écria Caderousse, je n'ai pas besoin d'un prêtre, mais
+d'un médecin; peut-être que je ne suis pas blessé à mort, peut-être que
+je ne vais pas encore mourir, peut-être qu'on peut me sauver!
+
+--Tu es si bien blessé à mort que, sans les trois gouttes de liqueur que
+je t'ai données tout à l'heure, tu aurais déjà expiré. Écoute donc!
+
+--Ah! murmura Caderousse, quel étrange prêtre vous faites, qui
+désespérez les mourants au lieu de les consoler.
+
+--Écoute, continua l'abbé: quand tu as eu trahi ton ami, Dieu a
+commencé, non pas de te frapper, mais de t'avertir; tu es tombé dans la
+misère et tu as eu faim; tu avais passé à envier la moitié d'une vie que
+tu pouvais passer à acquérir, et déjà tu songeais au crime en te donnant
+à toi-même l'excuse de la nécessité, quand Dieu fit pour toi un miracle,
+quand Dieu, par mes mains, t'envoya au sein de ta misère une fortune,
+brillante pour toi, malheureux, qui n'avais jamais rien possédé. Mais
+cette fortune inattendue, inespérée, inouïe, ne te suffit plus du moment
+où tu la possèdes, tu veux la doubler: par quel moyen? par un meurtre.
+Tu la doubles, et alors Dieu te l'arrache en te conduisant devant la
+justice humaine.
+
+--Ce n'est pas moi, dit Caderousse, qui ai voulu tuer le juif, c'est la
+Carconte.
+
+--Oui, dit Monte-Cristo. Aussi Dieu toujours, je ne dirai pas juste
+cette fois, car sa justice t'eût donné la mort, mais Dieu, toujours
+miséricordieux, permit que tes juges fussent touchés à tes paroles et te
+laissassent la vie.
+
+--Pardieu! pour m'envoyer au bagne à perpétuité: la belle grâce!
+
+--Cette grâce, misérable! tu la regardas cependant comme une grâce quand
+elle te fut faite; ton lâche coeur, qui tremblait devant la mort, bondit
+de joie à l'annonce d'une honte perpétuelle, car tu t'es dit, comme tous
+les forçats: Il y a une porte au bagne, il n'y en a pas à la tombe. Et
+tu avais raison, car cette porte du bagne s'est ouverte pour toi d'une
+manière inespérée: un Anglais visite Toulon, il avait fait le voeu de
+tirer deux hommes de l'infamie: son choix tombe sur toi et sur ton
+compagnon; une seconde fortune descend pour toi du ciel, tu retrouves à
+la fois l'argent et la tranquillité, tu peux recommencer à vivre de la
+vie de tous les hommes, toi qui avais été condamné à vivre de celle des
+forçats; alors, misérable, alors tu te mets à tenter Dieu une troisième
+fois. Je n'ai pas assez, dis-tu, quand tu avais plus que tu n'avais
+possédé jamais, et tu commets un troisième crime, sans raison, sans
+excuse. Dieu s'est fatigué. Dieu t'a puni.»
+
+Caderousse s'affaiblissait à vue d'oeil.
+
+«À boire, dit-il; j'ai soif... je brûle!»
+
+Monte-Cristo lui donna un verre d'eau.
+
+«Scélérat de Benedetto, dit Caderousse en rendant le verre: il échappera
+cependant, lui!
+
+--Personne n'échappera, c'est moi qui te le dis, Caderousse... Benedetto
+sera puni!
+
+--Alors vous serez puni, vous aussi, dit Caderousse; car vous n'avez pas
+fait votre devoir de prêtre... vous deviez empêcher Benedetto de me
+tuer.
+
+--Moi! dit le comte avec un sourire qui glaça d'effroi le mourant, moi
+empêcher Benedetto de te tuer, au moment où tu venais de briser ton
+couteau contre la cotte de mailles qui me couvrait la poitrine!... Oui,
+peut-être si je t'eusse trouvé humble et repentant, j'eusse empêché
+Benedetto de te tuer, mais je t'ai trouvé orgueilleux et sanguinaire, et
+j'ai laissé s'accomplir la volonté de Dieu!
+
+--Je ne crois pas à Dieu! hurla Caderousse, tu n'y crois pas non plus...
+tu mens... tu mens!...
+
+--Tais-toi, dit l'abbé, car tu fais jaillir hors de ton corps les
+dernières gouttes de ton sang.... Ah! tu ne crois pas en Dieu, et tu
+meurs frappé par Dieu!... Ah! tu ne crois pas en Dieu, et Dieu qui
+cependant ne demande qu'une prière, qu'un mot, qu'une larme pour
+pardonner.... Dieu qui pouvait diriger le poignard de l'assassin de
+manière que tu expirasses sur le coup.... Dieu t'a donné un quart
+d'heure pour te repentir.... Rentre donc en toi-même, malheureux, et
+repens-toi!
+
+--Non, dit Caderousse, non, je ne me repens pas; il n'y a pas de Dieu,
+il n'y a pas de Providence, il n'y a que du hasard.
+
+--Il y a une Providence, il y a un Dieu, dit Monte-Cristo, et la preuve,
+c'est que tu es là gisant, désespéré, reniant Dieu, et que, moi, je suis
+debout devant toi riche, heureux, sain et sauf, et joignant les mains
+devant Dieu auquel tu essaies de ne pas croire, et auquel cependant tu
+crois au fond du coeur.
+
+--Mais qui donc êtes-vous, alors? demanda Caderousse en fixant ses yeux
+mourants sur le comte.
+
+--Regarde-moi bien, dit Monte-Cristo en prenant la bougie et
+l'approchant de son visage.
+
+--Eh bien, l'abbé... l'abbé Busoni....»
+
+Monte-Cristo enleva la perruque qui le défigurait, et laissa retomber
+les beaux cheveux noirs qui encadraient si harmonieusement son pâle
+visage.
+
+«Oh! dit Caderousse épouvanté, si ce n'étaient ces cheveux noirs, je
+dirais que vous êtes l'Anglais, je dirais que vous êtes Lord Wilmore.
+
+--Je ne suis ni l'abbé Busoni ni Lord Wilmore, dit Monte-Cristo: regarde
+mieux, regarde plus loin, regarde dans tes premiers souvenirs.»
+
+Il y avait dans cette parole du comte une vibration magnétique dont les
+sens épuisés du misérable furent ravivés une dernière fois.
+
+«Oh! en effet, dit-il, il me semble que je vous ai vu, que je vous ai
+connu autrefois.
+
+--Oui, Caderousse, oui, tu m'as vu, oui, tu m'as connu.
+
+--Mais qui donc êtes-vous, alors? et pourquoi, si vous m'avez vu, si
+vous m'avez connu, pourquoi me laissez-vous mourir?
+
+--Parce que rien ne peut te sauver, Caderousse, parce que tes blessures
+sont mortelles. Si tu avais pu être sauvé, j'aurais vu là une dernière
+miséricorde du Seigneur, et j'eusse encore, je te le jure par la tombe
+de mon père, essayé de te rendre à la vie et au repentir.
+
+--Par la tombe de ton père! dit Caderousse, ranimé par une suprême
+étincelle et se soulevant pour voir de plus près l'homme qui venait de
+lui faire ce serment sacré à tous les hommes: Eh! qui es-tu donc?»
+
+Le comte n'avait pas cessé de suivre le progrès de l'agonie. Il comprit
+que cet élan de vie était le dernier; il s'approcha du moribond, et le
+couvrant d'un regard calme et triste à la fois:
+
+«Je suis... lui dit-il à l'oreille, je suis....»
+
+Et ses lèvres, à peine ouvertes, donnèrent passage à un nom prononcé si
+bas, que le comte semblait craindre de l'entendre lui-même.
+
+Caderousse, qui s'était soulevé sur ses genoux, étendit les bras, fit un
+effort pour se reculer, puis joignant les mains et les levant avec un
+suprême effort:
+
+«Ô mon Dieu, mon Dieu, dit-il, pardon de vous avoir renié; vous existez
+bien, vous êtes bien le père des hommes au ciel et le juge des hommes
+sur la terre. Mon Dieu, seigneur, je vous ai longtemps méconnu! mon
+Dieu, Seigneur, pardonnez-moi! mon Dieu, Seigneur, recevez-moi!»
+
+Et Caderousse, fermant les yeux, tomba renversé en arrière avec un
+dernier cri et avec un dernier soupir.
+
+Le sang s'arrêta aussitôt aux lèvres de ses larges blessures.
+
+Il était mort.
+
+«_Un_!» dit mystérieusement le comte, les yeux fixés sur le cadavre déjà
+défiguré par cette horrible mort.
+
+Dix minutes après, le médecin et le procureur du roi arrivèrent, amenés,
+l'un par le concierge, l'autre par Ali, et furent reçus par l'abbé
+Busoni, qui priait près du mort.
+
+
+
+
+LXXXIV
+
+Beauchamp.
+
+
+Pendant quinze jours il ne fut bruit dans Paris que de cette tentative
+de vol faite si audacieusement chez le comte. Le mourant avait signé une
+déclaration qui indiquait Benedetto comme son assassin. La police fut
+invitée à lancer tous ses agents sur les traces du meurtrier.
+
+Le couteau de Caderousse, la lanterne sourde, le trousseau de clefs et
+les habits, moins le gilet, qui ne put se retrouver, furent déposés au
+greffe; le corps fut emporté à la Morgue.
+
+À tout le monde le comte répondit que cette aventure s'était passée
+tandis qu'il était à sa maison d'Auteuil, et qu'il n'en savait par
+conséquent que ce que lui en avait dit l'abbé Busoni, qui, ce soir-là,
+par le plus grand hasard, lui avait demandé à passer la nuit chez lui
+pour faire des recherches dans quelques livres précieux que contenait sa
+bibliothèque.
+
+Bertuccio seul pâlissait toutes les fois que ce nom de Benedetto était
+prononcé en sa présence, mais il n'y avait aucun motif pour que
+quelqu'un s'aperçût de la pâleur de Bertuccio.
+
+Villefort, appelé à constater le crime, avait réclamé l'affaire et
+conduisait l'instruction avec cette ardeur passionnée qu'il mettait à
+toutes les causes criminelles où il était appelé à porter la parole.
+
+Mais trois semaines s'étaient déjà passées sans que les recherches les
+plus actives eussent amené aucun résultat, et l'on commençait à oublier
+dans le monde la tentative de vol faite chez le comte et l'assassinat du
+voleur par son complice, pour s'occuper du prochain mariage de Mlle
+Danglars avec le comte Andrea Cavalcanti.
+
+Ce mariage était à peu près déclaré, le jeune homme était reçu chez le
+banquier à titre de fiancé.
+
+On avait écrit à M. Cavalcanti père, qui avait fort approuvé le mariage,
+et qui, en exprimant tous ses regrets de ce que son service l'empêchait
+absolument de quitter Parme où il était, déclarait consentir à donner le
+capital de cent cinquante mille livres de rente.
+
+Il était convenu que les trois millions seraient placés chez Danglars,
+qui les ferait valoir; quelques personnes avaient bien essayé de donner
+au jeune homme des doutes sur la solidité de la position de son futur
+beau-père qui, depuis quelque temps, éprouvait à la Bourse des pertes
+réitérées; mais le jeune homme, avec un désintéressement et une
+confiance sublimes, repoussa tous ces vains propos, dont il eut la
+délicatesse de ne pas dire une seule parole au baron.
+
+Aussi le baron adorait-il le comte Andrea Cavalcanti.
+
+Il n'en était pas de même de Mlle Eugénie Danglars. Dans sa haine
+instinctive contre le mariage, elle avait accueilli Andrea comme un
+moyen d'éloigner Morcerf; mais maintenant qu'Andrea se rapprochait trop,
+elle commençait à éprouver pour Andrea une visible répulsion.
+
+Peut-être le baron s'en était-il aperçu; mais comme il ne pouvait
+attribuer cette répulsion qu'à un caprice, il avait fait semblant de ne
+pas s'en apercevoir.
+
+Cependant le délai demandé par Beauchamp était presque écoulé. Au reste,
+Morcerf avait pu apprécier la valeur du conseil de Monte-Cristo, quand
+celui-ci lui avait dit de laisser tomber les choses d'elles-mêmes;
+personne n'avait relevé la note sur le général, et nul ne s'était avisé
+de reconnaître dans l'officier qui avait livré le château de Janina le
+noble comte siégeant à la Chambre des pairs.
+
+Albert ne s'en trouvait pas moins insulté, car l'intention de l'offense
+était bien certainement dans les quelques lignes qui l'avaient blessé.
+En outre, la façon dont Beauchamp avait terminé la conférence avait
+laissé un amer souvenir dans son coeur. Il caressait donc dans son
+esprit l'idée de ce duel, dont il espérait, si Beauchamp voulait bien
+s'y prêter, dérober la cause réelle même à ses témoins.
+
+Quant à Beauchamp on ne l'avait pas revu depuis le jour de la visite
+qu'Albert lui avait faite; et à tous ceux qui le demandaient, on
+répondait qu'il était absent pour un voyage de quelques jours.
+
+Où était-il? personne n'en savait rien.
+
+Un matin, Albert fut réveillé par son valet de chambre, qui lui
+annonçait Beauchamp.
+
+Albert se frotta les yeux, ordonna que l'on fît attendre Beauchamp dans
+le petit salon fumoir du rez-de-chaussée, s'habilla vivement, et
+descendit.
+
+Il trouva Beauchamp se promenant de long en large; en l'apercevant,
+Beauchamp s'arrêta.
+
+«La démarche que vous tentez en vous présentant chez moi de vous-même,
+et sans attendre la visite que je comptais vous faire aujourd'hui, me
+semble d'un bon augure, monsieur, dit Albert. Voyons, dites vite,
+faut-il que je vous tende la main en disant: «Beauchamp, avouez un tort
+et conservez-moi un ami?» ou faut-il que tout simplement je vous
+demande: «Quelles sont vos armes?»
+
+--Albert, dit Beauchamp avec une tristesse qui frappa le jeune homme de
+stupeur, asseyons-nous d'abord, et causons.
+
+--Mais il me semble, au contraire, monsieur, qu'avant de nous asseoir,
+vous avez à me répondre?
+
+--Albert, dit le journaliste, il y a des circonstances où la difficulté
+est justement dans la réponse.
+
+--Je vais vous la rendre facile, monsieur, en vous répétant la demande:
+Voulez-vous vous rétracter, oui ou non?
+
+--Morcerf, on ne se contente pas de répondre oui ou non aux questions
+qui intéressent l'honneur, la position sociale, la vie d'un homme comme
+M. le lieutenant général comte de Morcerf, pair de France.
+
+--Que fait-on alors?
+
+--On fait ce que j'ai fait, Albert; on dit: L'argent, le temps et la
+fatigue ne sont rien lorsqu'il s'agit de la réputation et des intérêts
+de toute une famille; on dit: Il faut plus que des probabilités, il faut
+des certitudes pour accepter un duel à mort avec un ami; on dit: Si je
+croise l'épée, ou si je lâche la détente d'un pistolet sur un homme dont
+j'ai, pendant trois ans, serré la main, il faut que je sache au moins
+pourquoi je fais une pareille chose, afin que j'arrive sur le terrain
+avec le coeur en repos et cette conscience tranquille dont un homme a
+besoin quand il faut que son bras sauve sa vie.
+
+--Eh bien, eh bien, demanda Morcerf avec impatience, que veut dire cela?
+
+--Cela veut dire que j'arrive de Janina.
+
+--De Janina? vous!
+
+--Oui, moi.
+
+--Impossible.
+
+--Mon cher Albert, voici mon passeport; voyez les visas: Genève, Milan,
+Venise, Trieste, Delvino, Janina. En croirez-vous la police d'une
+république, d'un royaume et d'un empire?»
+
+Albert jeta les yeux sur le passeport, et les releva, étonnés, sur
+Beauchamp.
+
+«Vous avez été à Janina? dit-il.
+
+--Albert, si vous aviez été un étranger, un inconnu, un simple lord
+comme cet Anglais qui est venu me demander raison il y a trois ou quatre
+mois, et que j'ai tué pour m'en débarrasser, vous comprenez que je ne me
+serais pas donné une pareille peine; mais j'ai cru que je vous devais
+cette marque de considération. J'ai mis huit jours à aller, huit jours à
+revenir, plus quatre jours de quarantaine, et quarante-huit heures de
+séjour, cela fait bien mes trois semaines. Je suis arrivé cette nuit, et
+me voilà.
+
+--Mon Dieu, mon Dieu! que de circonlocutions, Beauchamp, et que vous
+tardez à me dire ce que j'attends de vous!
+
+--C'est qu'en vérité, Albert....
+
+--On dirait que vous hésitez.
+
+--Oui, j'ai peur.
+
+--Vous avez peur d'avouer que votre correspondant vous avait trompé? Oh!
+pas d'amour-propre, Beauchamp; avouez, Beauchamp, votre courage ne peut
+être mis en doute.
+
+--Oh! ce n'est point cela, murmura le journaliste; au contraire....»
+
+Albert pâlit affreusement: il essaya de parler, mais la parole expira
+sur ses lèvres.
+
+«Mon ami, dit Beauchamp du ton le plus affectueux, croyez que je serais
+heureux de vous faire mes excuses, et que ces excuses, je vous les
+ferais de tout mon coeur; mais hélas....
+
+--Mais, quoi?
+
+--La note avait raison, mon ami.
+
+--Comment! cet officier français....
+
+--Oui.
+
+--Ce Fernand?
+
+--Oui.
+
+--Ce traître qui a livré les châteaux de l'homme au service duquel il
+était....
+
+--Pardonnez-moi de vous dire ce que je vous dis, mon ami: cet homme,
+c'est votre père!»
+
+Albert fit un mouvement furieux pour s'élancer sur Beauchamp; mais
+celui-ci le retint bien plus encore avec un doux regard qu'avec sa main
+étendue.
+
+«Tenez, mon ami, dit-il en tirant un papier de sa poche, voici la
+preuve.»
+
+Albert ouvrit le papier; c'était une attestation de quatre habitants
+notables de Janina, constatant que le colonel Fernand Mondego, colonel
+instructeur au service du vizir Ali-Tebelin, avait livré le château de
+Janina moyennant deux mille bourses.
+
+Les signatures étaient légalisées par le consul.
+
+Albert chancela et tomba écrasé sur un fauteuil.
+
+Il n'y avait point à en douter cette fois, le nom de famille y était en
+toutes lettres.
+
+Aussi, après un moment de silence muet et douloureux, son coeur se
+gonfla, les veines de son cou s'enflèrent, un torrent de larmes jaillit
+de ses yeux.
+
+Beauchamp, qui avait regardé avec une profonde pitié ce jeune homme
+cédant au paroxysme de la douleur, s'approcha de lui.
+
+«Albert, lui dit-il, vous me comprenez maintenant, n'est-ce pas? J'ai
+voulu tout voir, tout juger par moi-même, espérant que l'explication
+serait favorable à votre père, et que je pourrais lui rendre toute
+justice. Mais au contraire les renseignements pris constatent que cet
+officier instructeur, que ce Fernand Mondego, élevé par Ali-Pacha au
+titre de général gouverneur, n'est autre que le comte Fernand de
+Morcerf: alors je suis revenu me rappelant l'honneur que vous m'aviez
+fait de m'admettre à votre amitié, et je suis accouru à vous.»
+
+Albert, toujours étendu sur son fauteuil, tenait ses deux mains sur ses
+yeux, comme s'il eût voulu empêcher le jour d'arriver jusqu'à lui.
+
+«Je suis accouru à vous, continua Beauchamp, pour vous dire: Albert, les
+fautes de nos pères, dans ces temps d'action et de réaction, ne peuvent
+atteindre les enfants. Albert, bien peu ont traversé ces révolutions au
+milieu desquelles nous sommes nés, sans que quelque tache de boue ou de
+sang ait souillé leur uniforme de soldat ou leur robe de juge. Albert,
+personne au monde, maintenant que j'ai toutes les preuves, maintenant
+que je suis maître de votre secret, ne peut me forcer à un combat que
+votre conscience, j'en suis certain, vous reprocherait comme un crime;
+mais ce que vous ne pouvez plus exiger de moi, je viens vous l'offrir.
+Ces preuves, ces révélations, ces attestations que je possède seul,
+voulez-vous qu'elles disparaissent? ce secret affreux, voulez-vous qu'il
+reste entre vous et moi? Confié à ma parole d'honneur, il ne sortira
+jamais de ma bouche; dites, le voulez-vous, Albert? dites, le
+voulez-vous, mon ami?»
+
+Albert s'élança au cou de Beauchamp.
+
+«Ah! noble coeur! s'écria-t-il.
+
+--Tenez», dit Beauchamp en présentant les papiers à Albert.
+
+Albert les saisit d'une main convulsive, les étreignit, les froissa,
+songea à les déchirer; mais, tremblant que la moindre parcelle enlevée
+par le vent ne le revînt un jour frapper au front, il alla à la bougie
+toujours allumée pour les cigares et en consuma jusqu'au dernier
+fragment.
+
+«Cher ami, excellent ami! murmurait Albert tout en brûlant les papiers.
+
+--Que tout cela s'oublie comme un mauvais rêve, dit Beauchamp, s'efface
+comme ces dernières étincelles qui courent sur le papier noirci, que
+tout cela s'évanouisse comme cette dernière fumée qui s'échappe de ces
+cendres muettes.
+
+--Oui, oui, dit Albert, et qu'il n'en reste que l'éternelle amitié que
+je voue à mon sauveur, amitié que mes enfants transmettront aux vôtres,
+amitié qui me rappellera toujours que le sang de mes veines, la vie de
+mon corps, l'honneur de mon nom, je vous les dois; car si une pareille
+chose eût été connue, oh! Beauchamp, je vous le déclare, je me brûlais
+la cervelle, ou non, pauvre mère! car je n'eusse pas voulu la tuer du
+même coup, ou je m'expatriais.
+
+--Cher Albert!» dit Beauchamp.
+
+Mais le jeune homme sortit bientôt de cette joie inopinée et pour ainsi
+dire factice, et retomba plus profondément dans sa tristesse.
+
+«Eh bien, demanda Beauchamp, voyons, qu'y a-t-il encore? mon ami.
+
+--Il y a, dit Albert, que j'ai quelque chose de brisé dans le coeur.
+Écoutez, Beauchamp, on ne se sépare pas ainsi en une seconde de ce
+respect, de cette confiance et de cet orgueil qu'inspire à un fils le
+nom sans tache de son père. Oh! Beauchamp, Beauchamp! comment à présent
+vais-je aborder le mien? Reculerai-je donc mon front dont il approchera
+ses lèvres, ma main dont il approchera sa main?... Tenez, Beauchamp, je
+suis le plus malheureux des hommes. Ah! ma mère, ma pauvre mère, dit
+Albert en regardant à travers ses yeux noyés de larmes le portrait de sa
+mère, si vous avez su cela, combien vous avez dû souffrir!
+
+--Voyons, dit Beauchamp, en lui prenant les deux mains; du courage, ami!
+
+--Mais d'où venait cette première note insérée dans votre journal?
+s'écria Albert; il y a derrière tout cela une haine inconnue, un ennemi
+invisible.
+
+--Eh bien, dit Beauchamp, raison de plus. Du courage, Albert! pas de
+traces d'émotion sur votre visage; portez cette douleur en vous comme
+le nuage porte en soi la ruine et la mort, secret fatal que l'on ne
+comprend qu'au moment où la tempête éclate. Allez, ami, réservez vos
+forces pour le moment où l'éclat se ferait.
+
+--Oh! mais vous croyez donc que nous ne sommes pas au bout? dit Albert
+épouvanté.
+
+--Moi, je ne crois rien, mon ami; mais enfin tout est possible. À
+propos....
+
+--Quoi? demanda Albert, en voyant que Beauchamp hésitait.
+
+--Épousez-vous toujours Mlle Danglars?
+
+--À quel propos me demandez-vous cela dans un pareil moment, Beauchamp?
+
+--Parce que, dans mon esprit, la rupture ou l'accomplissement de ce
+mariage se rattache à l'objet qui nous occupe en ce moment.
+
+--Comment! dit Albert dont le front s'enflamma, vous croyez que M.
+Danglars....
+
+--Je vous demande seulement où en est votre mariage. Que diable! ne
+voyez pas dans mes paroles autre chose que je ne veux y mettre, et ne
+leur donnez pas plus de portée qu'elles n'en ont!
+
+--Non, dit Albert, le mariage est rompu.
+
+--Bien», dit Beauchamp.
+
+Puis, voyant que le jeune homme allait retomber dans sa mélancolie:
+
+«Tenez, Albert, lui dit-il, si vous m'en croyez, nous allons sortir; un
+tour au bois en phaéton ou à cheval vous distraira; puis, nous
+reviendrons déjeuner quelque part, et vous irez à vos affaires et moi
+aux miennes.
+
+--Volontiers, dit Albert, mais sortons à pied, il me semble qu'un peu de
+fatigue me ferait du bien.
+
+--Soit», dit Beauchamp.
+
+Et les deux amis, sortant à pied, suivirent le boulevard. Arrivés à la
+Madeleine:
+
+«Tenez, dit Beauchamp, puisque nous voilà sur la route, allons un peu
+voir M. de Monte-Cristo, il vous distraira; c'est un homme admirable
+pour remettre les esprits, en ce qu'il ne questionne jamais; or, à mon
+avis, les gens qui ne questionnent pas sont les plus habiles
+consolateurs.
+
+--Soit, dit Albert, allons chez lui, je l'aime.»
+
+FIN DU TOME TROISIÈME.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME III ***
+
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+<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Le comte de Monte-Cristo, Tome III, by Alexandre Dumas</div>
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+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome III</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Alexandre Dumas</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 15, 2006 [eBook #17991]<br />
+[Most recently updated: August 22, 2021]</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com</div>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME III ***</div>
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+
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+<h1>LE COMTE DE MONTE-CRISTO</h1>
+
+<h2 class="no-break">Alexandre Dumas</h2>
+
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+<h2>Tome III (1845-1846)</h2>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h3>Table des matières</h3>
+
+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+
+<table summary="table">
+
+<tr>
+<td> <a href="#LVI">LVI&mdash;Andrea Cavalcanti.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LVII">LVII&mdash;L’enclos à la luzerne.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LVIII">LVIII&mdash;M. Noirtier de Villefort.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LIX">LIX&mdash;Le testament.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LX">LX&mdash;Le télégraphe.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXI">LXI&mdash;Le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui mangent ses pêches.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXII">LXII&mdash;Les fantômes.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXIII">LXIII&mdash;Le dîner.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXIV">LXIV&mdash;Le mendiant.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXV">LXV&mdash;Scène conjugale.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXVI">LXVI&mdash;Projets de mariage.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXVII">LXVII&mdash;Le cabinet du procureur du roi.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXVIII">LXVIII&mdash;Un bal d’été.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXIX">LXIX&mdash;Les informations.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXX">LXX&mdash;Le bal.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXXI">LXXI&mdash;Le pain et le sel.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXXII">LXXII&mdash;Madame de Saint-Méran.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXXIII">LXXIII&mdash;La promesse.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXXIV">LXXIV&mdash;Le caveau de la famille Villefort.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXXV">LXXV&mdash;Le procès-verbal.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXXVI">LXXVI&mdash;Le progrès de Cavalcanti fils.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXXVII">LXXVII&mdash;Haydée.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXXVIII">LXXVIII&mdash;On nous écrit de Janina.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXXIX">LXXIX&mdash;La limonade.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXXX">LXXX&mdash;L’accusation.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXXXI">LXXXI&mdash;La chambre du boulanger retiré.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXXXII">LXXXII&mdash;L’effraction.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXXXIII">LXXXIII&mdash;La main de Dieu.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LXXXIV">LXXXIV&mdash;Beauchamp.</a></td>
+</tr>
+
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LVI" id="LVI"></a><a href="#table">LVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Andrea Cavalcanti.</a></h3>
+
+
+<p>Le comte de Monte-Cristo entra dans le salon voisin que Baptistin avait
+désigné sous le nom de salon bleu, et où venait de le précéder un jeune
+homme de tournure dégagée, assez élégamment vêtu, et qu’un cabriolet de
+place avait, une demi-heure auparavant, jeté à la porte de l’hôtel.
+Baptistin n’avait pas eu de peine à le reconnaître; c’était bien ce
+grand jeune homme aux cheveux blonds, à la barbe rousse, aux yeux noirs,
+dont le teint vermeil et la peau éblouissante de blancheur lui avaient
+été signalés par son maître.</p>
+
+<p>Quand le comte entra dans le salon, le jeune homme était négligemment
+étendu sur un sofa, fouettant avec distraction sa botte d’un petit jonc
+à pomme d’or.</p>
+
+<p>En apercevant Monte-Cristo, il se leva vivement.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur est le comte de Monte-Cristo? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit celui-ci, et j’ai l’honneur de parler, je
+crois, à monsieur le vicomte Andrea Cavalcanti?</p>
+
+<p>&mdash;Le vicomte Andrea Cavalcanti, répéta le jeune homme en accompagnant
+ces mots d’un salut plein de désinvolture.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez avoir une lettre qui vous accrédite près de moi? dit
+Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous en parlais pas à cause de la signature, qui m’a paru
+étrange.</p>
+
+<p>&mdash;Simbad le marin, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Justement. Or, comme je n’ai jamais connu d’autre Simbad le marin que
+celui des <i>Mille et une Nuits</i>....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c’est un de ses descendants, un de mes amis fort riche, un
+Anglais plus qu’original, presque fou, dont le véritable nom est Lord
+Wilmore.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà qui m’explique tout, dit Andrea. Alors cela va à merveille.
+C’est ce même Anglais que j’ai connu... à... oui, très bien!... Monsieur
+le comte, je suis votre serviteur.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce que vous me faites l’honneur de me dire est vrai, répliqua en
+souriant le comte, j’espère que vous serez assez bon pour me donner
+quelques détails sur vous et votre famille.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, monsieur le comte, répondit le jeune homme avec une
+volubilité qui prouvait la solidité de sa mémoire. Je suis, comme vous
+l’avez dit, le vicomte Andrea Cavalcanti, fils du major Bartolomeo
+Cavalcanti descendant des Cavalcanti inscrits au livre d’or de Florence.
+Notre famille, quoique très riche encore puisque mon père possède un
+demi-million de rente, a éprouvé bien des malheurs, et moi-même,
+monsieur, j’ai été à l’âge de cinq ou six ans enlevé par un gouverneur
+infidèle; de sorte que depuis quinze ans je n’ai point revu l’auteur de
+mes jours. Depuis que j’ai l’âge de raison, depuis que je suis libre et
+maître de moi, je le cherche, mais inutilement. Enfin cette lettre de
+votre ami Simbad m’annonce qu’il est à Paris, et m’autorise à m’adresser
+à vous pour en obtenir des nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, monsieur, tout ce que vous me racontez là est fort
+intéressant, dit le comte, regardant avec une sombre satisfaction cette
+mine dégagée, empreinte d’une beauté pareille à celle du mauvais ange,
+et vous avez fort bien fait de vos conformer en toutes choses à
+l’invitation de mon ami Simbad, car votre père est en effet ici et vous
+cherche.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte, depuis son entrée au salon, n’avait pas perdu de vue le jeune
+homme, il avait admiré l’assurance de son regard et la sûreté de sa
+voix; mais à ces mots si naturels: <i>Votre père est en effet ici et vous
+cherche</i>, le jeune Andrea fit un bond et s’écria:</p>
+
+<p>&laquo;Mon père! mon père ici?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit Monte-Cristo, votre père, le major Bartolomeo
+Cavalcanti.&raquo;</p>
+
+<p>L’impression de terreur répandue sur les traits du jeune homme s’effaça
+presque aussitôt.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! oui, c’est vrai, dit-il, le major Bartolomeo Cavalcanti. Et vous
+dites, monsieur le comte, qu’il est ici, ce cher père.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur. J’ajouterai même que je le quitte à l’instant, que
+l’histoire qu’il m’a contée de ce fils chéri, perdu autrefois, m’a fort
+touché; en vérité, ses douleurs, ses craintes, ses espérances à ce sujet
+composeraient un poème attendrissant. Enfin il reçut un jour des
+nouvelles qui lui annonçaient que les ravisseurs de son fils offraient
+de le rendre, ou d’indiquer où il était, moyennant une somme assez
+forte. Mais rien ne retint ce bon père; cette somme fut envoyée à la
+frontière du Piémont, avec un passeport tout visé pour l’Italie. Vous
+étiez dans le Midi de la France, je crois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit Andrea d’un air assez embarrassé; oui, j’étais
+dans le Midi de la France.</p>
+
+<p>&mdash;Une voiture devait vous attendre à Nice?</p>
+
+<p>&mdash;C’est bien cela, monsieur; elle m’a conduit de Nice à Gênes, de Gênes
+à Turin, de Turin à Chambéry, de Chambéry à Pont-de-Beauvoisin, et de
+Pont-de-Beauvoisin à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;À merveille! il espérait toujours vous rencontrer en chemin, car
+c’était la route qu’il suivait lui-même; voilà pourquoi votre itinéraire
+avait été tracé ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Andrea, s’il m’eût rencontré, ce cher père, je doute qu’il
+m’eût reconnu; je suis quelque peu changé depuis que je l’ai perdu de
+vue.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la voix du sang, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, c’est vrai, reprit le jeune homme, je n’y songeais pas à la
+voix du sang.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit Monte-Cristo, une seule chose inquiète le marquis
+Cavalcanti, c’est ce que vous avez fait pendant que vous avez été
+éloigné de lui; c’est de quelle façon vous avez été traité par vos
+persécuteurs; c’est si l’on a conservé pour votre naissance tous les
+égards qui lui étaient dus; c’est enfin s’il ne vous est pas resté de
+cette souffrance morale à laquelle vous avez été exposé, souffrance pire
+cent fois que la souffrance physique, quelque affaiblissement des
+facultés dont la nature vous a si largement doué, et si vous croyez
+vous-même pouvoir reprendre et soutenir dignement dans le monde le rang
+qui vous appartient.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, balbutia le jeune homme étourdi, j’espère qu’aucun faux
+rapport....</p>
+
+<p>&mdash;Moi! J’ai entendu parler de vous pour la première fois par mon ami
+Wilmore, le philanthrope. J’ai su qu’il vous avait trouvé dans une
+position fâcheuse, j’ignore laquelle, et ne lui ai fait aucune question:
+je ne suis pas curieux. Vos malheurs l’ont intéressé, donc vous étiez
+intéressant. Il m’a dit qu’il voulait vous rendre dans le monde la
+position que vous aviez perdue, qu’il chercherait votre père, qu’il le
+trouverait; l’a cherché, il l’a trouvé, à ce qu’il paraît, puisqu’il est
+là; enfin il m’a prévenu hier de votre arrivée, en me donnant encore
+quelques autres instructions relatives à votre fortune; voilà tout. Je
+sais que c’est un original, mon ami Wilmore, mais en même temps, comme
+c’est un homme sûr, riche comme une mine d’or, qui, par conséquent, peut
+se passer ses originalités sans qu’elles le ruinent, j’ai promis de
+suivre ses instructions. Maintenant, monsieur, ne vous blessez pas de ma
+question: comme je serai obligé de vous patronner quelque peu, je
+désirerais savoir si les malheurs qui vous sont arrivés, malheurs
+indépendants de votre volonté et qui ne diminuent en aucune façon la
+considération que je vous porte, ne vous ont pas rendu quelque peu
+étranger à ce monde dans lequel votre fortune et votre nom vous
+appelaient à faire si bonne figure.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit le jeune homme reprenant son aplomb au fur et à
+mesure que le comte parlait, rassurez-vous sur ce point: les ravisseurs
+qui m’ont éloigné de mon père, et qui, sans doute, avaient pour but de
+me vendre plus tard à lui comme ils l’ont fait ont calculé que, pour
+tirer un bon parti de moi, il fallait me laisser toute ma valeur
+personnelle, et même l’augmenter encore, s’il était possible; j’ai donc
+reçu une assez bonne éducation, et j’ai été traité par les larrons
+d’enfants à peu près comme l’étaient dans l’Asie Mineure les esclaves
+dont leurs maîtres faisaient des grammairiens, des médecins et des
+philosophes, pour les vendre plus cher au marché de Rome.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo sourit avec satisfaction; il n’avait pas tant espéré, à ce
+qu’il paraît, de M. Andrea Cavalcanti.</p>
+
+<p>&laquo;D’ailleurs, reprit le jeune homme, s’il y avait en moi quelque défaut
+d’éducation ou plutôt d’habitude du monde, on aurait, je suppose,
+l’indulgence de les excuser, en considération des malheurs qui ont
+accompagné ma naissance et poursuivi ma jeunesse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit négligemment Monte-Cristo, vous en ferez ce que vous
+voudrez, vicomte, car vous êtes le maître, et cela vous regarde; mais,
+ma parole, au contraire, je ne dirais pas un mot de toutes ces
+aventures, c’est un roman que votre histoire, et le monde, qui adore les
+romans serrés entre deux couvertures de papier jaune, se défie
+étrangement de ceux qu’il voit reliés en vélin vivant, fussent-ils dorés
+comme vous pouvez l’être. Voilà la difficulté que je me permettrai de
+vous signaler, monsieur le vicomte; à peine aurez-vous raconté à
+quelqu’un votre touchante histoire, qu’elle courra dans le monde
+complètement dénaturée. Vous serez obligé de vous poser en Antony, et le
+temps des Antony est un peu passé. Peut-être aurez-vous un succès de
+curiosité, mais tout le monde n’aime pas à se faire centre
+d’observations et cible à commentaires. Cela vous fatiguera peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous avez raison, monsieur le comte, dit le jeune homme
+en pâlissant malgré lui, sous l’inflexible regard de Monte-Cristo; c’est
+là un grave inconvénient.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il ne faut pas non plus se l’exagérer, dit Monte-Cristo; car, pour
+éviter une faute, on tomberait dans une folie. Non, c’est un simple plan
+de conduite à arrêter; et, pour un homme intelligent comme vous, ce plan
+est d’autant plus facile à adopter qu’il est conforme à vos intérêts; il
+faudra combattre, par des témoignages et par d’honorables amitiés, tout
+ce que votre passé peut avoir d’obscur.&raquo;</p>
+
+<p>Andrea perdit visiblement contenance.</p>
+
+<p>&laquo;Je m’offrirais bien à vous comme répondant et caution, dit
+Monte-Cristo; mais c’est chez moi une habitude morale de douter de mes
+meilleurs amis, et un besoin de chercher à faire douter les autres;
+aussi jouerais-je là un rôle hors de mon emploi, comme disent les
+tragédiens, et je risquerais de me faire siffler, ce qui est inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, monsieur le comte, dit Andrea avec audace, en considération
+de Lord Wilmore qui m’a recommandé à vous....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement, reprit Monte-Cristo; mais Lord Wilmore ne m’a pas
+laissé ignorer, cher monsieur Andrea, que vous aviez eu une jeunesse
+quelque peu orageuse. Oh! dit le comte en voyant le mouvement que
+faisait Andrea, je ne vous demande pas de confession; d’ailleurs, c’est
+pour que vous n’ayez besoin de personne que l’on a fait venir de Lucques
+M. le marquis Cavalcanti, votre père. Vous allez le voir, il est un peu
+raide, un peu guindé; mais c’est une question d’uniforme, et quand on
+saura que depuis dix-huit ans il est au service de l’Autriche, tout
+s’excusera; nous ne sommes pas, en général, exigeants pour les
+Autrichiens. En somme, c’est un père fort suffisant, je vous assure.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous me rassurez, monsieur; je l’avais quitté depuis si longtemps,
+que je n’avais de lui aucun souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, vous savez, une grande fortune fait passer sur bien des
+choses.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père est donc réellement riche, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Millionnaire... cinq cent mille livres de rente.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, demanda le jeune homme avec anxiété, je vais me trouver dans
+une position... agréable?</p>
+
+<p>&mdash;Des plus agréables, mon cher monsieur; il vous fait cinquante mille
+livres de rente par an pendant tout le temps que vous resterez à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j’y resterai toujours, en ce cas.</p>
+
+<p>&mdash;Heu! qui peut répondre des circonstances, mon cher monsieur? l’homme
+propose et Dieu dispose....&raquo;</p>
+
+<p>Andrea poussa un soupir.</p>
+
+<p>&laquo;Mais enfin, dit-il, tout le temps que je resterai à Paris, et...
+qu’aucune circonstance ne me forcera pas de m’éloigner, cet argent dont
+vous me parliez tout à l’heure m’est-il assuré?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Par mon père? demanda Andrea avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais garanti par Lord Wilmore, qui vous a, sur la demande de
+votre père, ouvert un crédit de cinq mille francs par mois chez M.
+Danglars, un des plus sûrs banquiers de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Et mon père compte rester longtemps à Paris? demanda Andrea avec
+inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque jours seulement, répondit Monte-Cristo, son service ne lui
+permet pas de s’absenter plus de deux ou trois semaines.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce cher père! dit Andrea visiblement enchanté de ce prompt départ.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, dit Monte-Cristo, faisant semblant de se tromper à l’accent de
+ces paroles; aussi je ne veux pas retarder d’un instant l’heure de votre
+réunion. Êtes-vous préparé à embrasser ce digne M. Cavalcanti?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n’en doutez pas, je l’espère?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, entrez donc dans le salon, mon cher ami, et vous trouverez
+votre père, qui vous attend.&raquo;</p>
+
+<p>Andrea fit un profond salut au comte et entra dans le salon.</p>
+
+<p>Le comte le suivit des yeux, et, l’ayant vu disparaître, poussa un
+ressort correspondant à un tableau, lequel, en s’écartant du cadre,
+laissait, par un interstice habilement ménagé, pénétrer la vue dans le
+salon.</p>
+
+<p>Andrea referma la porte derrière lui et s’avança vers le major, qui se
+leva dès qu’il entendit le bruit des pas qui s’approchaient.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! monsieur et cher père, dit Andrea à haute voix et de manière que le
+comte l’entendit à travers la porte fermée, est-ce bien vous?</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon cher fils, fit gravement le major.</p>
+
+<p>&mdash;Après tant d’années de séparation, dit Andrea en continuant de
+regarder du côté de la porte, quel bonheur de nous revoir!</p>
+
+<p>&mdash;En effet, la séparation a été longue.</p>
+
+<p>&mdash;Ne nous embrassons-nous pas, monsieur? reprit Andrea.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, mon fils&raquo;, dit le major.</p>
+
+<p>Et les deux hommes s’embrassèrent comme on s’embrasse au
+Théâtre-Français, c’est-à-dire en se passant la tête par-dessus
+l’épaule. </p>
+
+<p>&laquo;Ainsi donc nous voici réunis! dit Andrea.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voici réunis, reprit le major.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ne plus nous séparer?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait; je crois, mon cher fils, que vous regardez maintenant la
+France comme une seconde patrie?</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, dit le jeune homme, que je serais désespéré de quitter
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, vous comprenez, je ne saurais vivre hors de Lucques. Je
+retournerai donc en Italie aussitôt que je pourrai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais avant de partir, très cher père, vous me remettrez sans doute des
+papiers à l’aide desquels il me sera facile de constater le sang dont je
+sors.</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute, car je viens exprès pour cela, et j’ai eu trop de
+peine à vous rencontrer, afin de vous les remettre, pour que nous
+recommencions encore à nous chercher; cela prendrait la dernière partie
+de ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces papiers?</p>
+
+<p>&mdash;Les voici.&raquo;</p>
+
+<p>Andrea saisit avidement l’acte de mariage de son père, son certificat de
+baptême à lui, et, après avoir ouvert le tout avec une avidité naturelle
+à un bon fils, il parcourut les deux pièces avec une rapidité et une
+habitude qui dénotaient le coup d’œil le plus exercé en même temps que
+l’intérêt le plus vif.</p>
+
+<p>Lorsqu’il eut fini, une indéfinissable expression de joie brilla sur son
+front; et regardant le major avec un étrange sourire:</p>
+
+<p>&laquo;Ah çà! dit-il en excellent toscan, il n’y a donc pas de galère en
+Italie?...&raquo;</p>
+
+<p>Le major se redressa.</p>
+
+<p>&laquo;Et pourquoi cela? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qu’on y fabrique impunément de pareilles pièces? Pour la moitié de
+cela, mon très cher père, en France on nous enverrait prendre l’air à
+Toulon pour cinq ans.</p>
+
+<p>&mdash;Plaît-il? dit le Lucquois en essayant de conquérir un air majestueux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur Cavalcanti, dit Andrea en pressant le bras du major,
+combien vous donne-t-on pour être mon père?&raquo;</p>
+
+<p>Le major voulut parler.</p>
+
+<p>&laquo;Chut! dit Andrea en baissant la voix, je vais vous donner l’exemple de
+la confiance; on me donne cinquante mille francs par an pour être votre
+fils: par conséquent, vous comprenez bien que ce n’est pas moi qui
+serai disposé à nier que vous soyez mon père.&raquo;</p>
+
+<p>Le major regarda avec inquiétude autour de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! soyez tranquille, nous sommes seuls, dit Andrea, d’ailleurs nous
+parlons italien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, à moi, dit le Lucquois, on me donne cinquante mille francs
+une fois payés.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Cavalcanti, dit Andrea, avez-vous foi aux contes de fées?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas autrefois, mais maintenant il faut bien que j’y croie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc eu des preuves?&raquo;</p>
+
+<p>Le major tira de son gousset une poignée d’or.</p>
+
+<p>&laquo;Palpables, comme vous voyez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez donc que je puis croire aux promesses qu’on m’a faites?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Et que ce brave homme de comte les tiendra?</p>
+
+<p>&mdash;De point en point; mais, vous comprenez, pour arriver à ce but, il
+faut jouer notre rôle.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi de tendre père....</p>
+
+<p>&mdash;Moi, de fils respectueux.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu’ils désirent que vous descendiez de moi....</p>
+
+<p>&mdash;Qui, <i>ils</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Dame, je n’en sais rien, ceux qui vous ont écrit; n’avez vous pas reçu
+une lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait.</p>
+
+<p>&mdash;De qui?</p>
+
+<p>&mdash;D’un certain abbé Busoni.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous ne connaissez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Que je n’ai jamais vu.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous disait cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me trahirez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je m’en garderai bien, nos intérêts sont les mêmes. </p>
+
+<p>&mdash;Alors lisez.&raquo;</p>
+
+<p>Et le major passa une lettre au jeune homme.</p>
+
+<p>Andrea lut à voix basse:</p>
+
+<p>&laquo;Vous êtes pauvre, une vieillesse malheureuse vous attend. Voulez-vous
+devenir sinon riche, du moins indépendant?</p>
+
+<p>&laquo;Partez pour Paris à l’instant même, et allez réclamer à M. le comte de
+Monte-Cristo, avenue des Champs-Élysées, n&deg;30, le fils que vous avez eu
+de la marquise de Corsinari, et qui vous a été enlevé à l’âge de cinq
+ans.</p>
+
+<p>&laquo;Ce fils se nomme Andrea Cavalcanti.</p>
+
+<p>&laquo;Pour que vous ne révoquiez pas en doute l’attention qu’a le soussigné
+de vous être agréable, vous trouverez ci-joint:</p>
+
+<p>&laquo;1. Un bon de deux mille quatre cents livres toscanes, payable chez M.
+Gozzi, à Florence;</p>
+
+<p>&laquo;2. Une lettre d’introduction près de M. le comte de Monte-Cristo sur
+lequel je vous crédite d’une somme de quarante-huit mille francs.</p>
+
+<p>&laquo;Soyez chez le comte le 26 mai, à sept heures du soir.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 12.5em;">&laquo;<i>Signé</i>: ABBÉ BUSONI.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;C’est cela.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, c’est cela? Que voulez-vous dire? demanda le major.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que j’ai reçu la pareille à peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi.</p>
+
+<p>&mdash;De l’abbé Busoni?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;De qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;D’un Anglais, d’un certain Lord Wilmore, qui prend le nom de Simbad le
+marin.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous ne connaissez pas plus que je ne connais l’abbé Busoni?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait; moi, je suis plus avancé que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l’avez vu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une fois.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! justement voici ce que je ne puis pas vous dire; vous seriez aussi
+savant que moi, et c’est inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette lettre vous disait?...</p>
+
+<p>&mdash;Lisez.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Vous êtes pauvre, et vous n’avez qu’un avenir misérable: voulez-vous
+avoir un nom, être libre, être riche?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! fit le jeune homme en se balançant sur ses talons, comme si
+une pareille question se faisait!</p>
+
+<p>&laquo;Prenez la chaise de poste que vous trouverez tout attelée en sortant de
+Nice par la porte de Gênes. Passez par Turin, Chambéry et
+Pont-de-Beauvoisin. Présentez-vous chez M. le comte de Monte-Cristo,
+avenue des Champs-Élysées, le 26 mai, à sept heures du soir, et
+demandez-lui votre père.</p>
+
+<p>&laquo;Vous êtes le fils du marquis Bartolomeo Cavalcanti et de la marquise
+Olivia Corsinari, ainsi que le constateront les papiers qui vous seront
+remis par le marquis, et qui vous permettront de vous présenter sous ce
+nom dans le monde parisien.</p>
+
+<p>&laquo;Quant à votre rang, un revenu de cinquante mille livres par an vous
+mettra à même de le soutenir.</p>
+
+<p>&laquo;Ci-joint un bon de cinq mille livres payable sur M. Ferrea, banquier à
+Nice, et une lettre d’introduction près du comte de Monte-Cristo, chargé
+par moi de pourvoir à vos besoins.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 15em;">&laquo;SIMBAD LE MARIN.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Hum! fit le major, c’est fort beau!</p>
+
+<p>&mdash;N’est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu le comte?</p>
+
+<p>&mdash;Je le quitte.</p>
+
+<p>&mdash;Et il a ratifié?</p>
+
+<p>&mdash;Tout.</p>
+
+<p>&mdash;Y comprenez-vous quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une dupe dans tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, ce n’est ni vous ni moi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien, alors!...</p>
+
+<p>&mdash;Peu nous importe, n’est-ce pas? </p>
+
+<p>&mdash;Justement, c’est ce que je voulais dire, allons jusqu’au bout et
+jouons serré.</p>
+
+<p>&mdash;Soit; vous verrez que je suis digne de faire votre partie.</p>
+
+<p>&mdash;Je n’en ai pas douté un seul instant, mon cher père.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me faites honneur, mon cher fils.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo choisit ce moment pour rentrer dans le salon. En entendant
+le bruit de ses pas, les deux hommes se jetèrent dans les bras l’un de
+l’autre; le comte les trouva embrassés.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! monsieur le marquis, dit Monte-Cristo, il paraît que vous avez
+retrouvé un fils selon votre cœur?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le comte, je suffoque de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, jeune homme?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le comte, j’étouffe de bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Heureux père! heureux enfant! dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Une seule chose m’attriste, dit le major; c’est la nécessité où je
+suis de quitter Paris si vite.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo, vous ne partirez pas,
+je l’espère, que je ne vous aie présenté à quelques amis.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis aux ordres de monsieur le comte, dit le major.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, voyons, jeune homme, confessez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;À qui?</p>
+
+<p>&mdash;Mais à monsieur votre père; dites-lui quelques mots de l’état de vos
+finances.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! diable, fit Andrea, vous touchez la corde sensible.</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous, major? dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute que je l’entends.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais comprenez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;À merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Il dit qu’il a besoin d’argent, ce cher enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous que j’y fasse?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous lui en donniez, parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo passa entre les deux hommes.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez! dit-il à Andrea en lui glissant un paquet de billets de banque à
+la main.</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;La réponse de votre père.</p>
+
+<p>&mdash;De mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Ne venez-vous pas de laisser entendre que vous aviez besoin
+d’argent?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il me charge de vous remettre cela.</p>
+
+<p>&mdash;A compte sur mes revenus?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pour vos frais d’installation.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cher père!</p>
+
+<p>&mdash;Silence, dit Monte-Cristo, vous voyez bien qu’il ne veut pas que je
+dise que cela vient de lui.</p>
+
+<p>&mdash;J’apprécie cette délicatesse, dit Andrea, en enfonçant ses billets de
+banque dans le gousset de son pantalon.</p>
+
+<p>&mdash;C’est bien, dit Monte-Cristo, maintenant, allez!</p>
+
+<p>&mdash;Et quand aurons-nous l’honneur de revoir M. le comte? demanda
+Cavalcanti.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, demanda Andrea, quand aurons-nous cet honneur?</p>
+
+<p>&mdash;Samedi, si vous voulez... oui... tenez... samedi. J’ai à dîner à ma
+maison d’Auteuil, rue de la Fontaine, n&deg;28, plusieurs personnes, et
+entre autres M. Danglars, votre banquier, je vous présenterai à lui, il
+faut bien qu’il vous connaisse tous les deux pour vous compter votre
+argent.</p>
+
+<p>&mdash;Grande tenue? demanda à demi-voix le major.</p>
+
+<p>&mdash;Grande tenue: uniforme, croix, culotte courte.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi? demanda Andrea.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous, très simplement: pantalon noir, bottes vernies, gilet blanc,
+habit noir ou bleu, cravate longue; prenez Blin ou Véronique pour vous
+habiller. Si vous ne connaissez pas leurs adresses, Baptistin vous les
+donnera. Moins vous affecterez de prétention dans votre mise, étant
+riche comme vous l’êtes, meilleur effet cela fera. Si vous achetez des
+chevaux, prenez-les chez Devedeux; si vous achetez un phaéton, allez
+chez Baptiste.</p>
+
+<p>&mdash;À quelle heure pourrons-nous nous présenter? demanda le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vers six heures et demie.</p>
+
+<p>&mdash;C’est bien, on y sera&raquo;, dit le major en portant la main à son chapeau.</p>
+
+<p>Les deux Cavalcanti saluèrent le comte et sortirent. Le comte s’approcha
+de la fenêtre, et les vit qui traversaient la cour bras dessus, bras
+dessous.</p>
+
+<p>&laquo;En vérité, dit-il, voilà deux grands misérables! Quel malheur que ce ne
+soit pas véritablement le père et le fils!&raquo;</p>
+
+<p>Puis après un instant de sombre réflexion:</p>
+
+<p>&laquo;Allons chez les Morrel, dit-il; je crois que le dégoût m’écœure encore
+plus que la haine.&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LVII" id="LVII"></a><a href="#table">LVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L’enclos à la luzerne.</a></h3>
+
+<p>Il faut que nos lecteurs nous permettent de les ramener à cet enclos qui
+confine à la maison de M. de Villefort, et, derrière la grille envahie
+par des marronniers, nous retrouverons des personnages de notre
+connaissance.</p>
+
+<p>Cette fois Maximilien est arrivé le premier. C’est lui qui a collé son
+œil contre la cloison, et qui guette dans le jardin profond une ombre
+entre les arbres et le craquement d’un brodequin de soie sur le sable
+des allées.</p>
+
+<p>Enfin, le craquement tant désiré se fit entendre, et au lieu d’une ombre
+ce furent deux ombres qui s’approchèrent. Le retard de Valentine avait
+été occasionné par une visite de Mme Danglars et d’Eugénie, visite qui
+était prolongée au-delà de l’heure où Valentine était attendue. Alors,
+pour ne pas manquer à son rendez-vous, la jeune fille avait proposé à
+Mlle Danglars une promenade au jardin, voulant montrer à Maximilien
+qu’il n’y avait point de sa faute dans le retard dont sans doute il
+souffrait.</p>
+
+<p>Le jeune homme comprit tout avec cette rapidité d’intuition particulière
+aux amants et son cœur fut soulagé. D’ailleurs, sans arriver à la
+portée de la voix, Valentine dirigea sa promenade de manière que
+Maximilien pût la voir passer et repasser, et chaque fois qu’elle
+passait et repassait, un regard inaperçu de sa compagne, mais jeté de
+l’autre côté de la grille et recueilli par le jeune homme, lui disait:</p>
+
+<p>&laquo;Prenez patience, ami, vous voyez qu’il n’y a point de ma faute.&raquo;</p>
+
+<p>Et Maximilien, en effet, prenait patience tout en admirant ce contraste
+entre les deux jeunes filles: entre cette blonde aux yeux languissants
+et à la taille inclinée comme un beau saule, et cette brune aux yeux
+fiers et à la taille droite comme un peuplier; puis il va sans dire que
+dans cette comparaison entre deux natures si opposées, tout l’avantage,
+dans le cœur du jeune homme du moins, était pour Valentine. </p>
+
+<p>Au bout d’une demi-heure de promenade, les deux jeunes filles
+s’éloignèrent. Maximilien comprit que le terme de la visite de Mme
+Danglars était arrivé.</p>
+
+<p>En effet, un instant après, Valentine reparut seule. De crainte qu’un
+regard indiscret ne suivît son retour, elle venait lentement; et, au
+lieu de s’avancer directement vers la grille, elle alla s’asseoir sur un
+banc, après avoir sans affectation interrogé chaque touffe de feuillage
+et plongé son regard dans le fond de toutes les allées.</p>
+
+<p>Ces précautions prises, elle courut à la grille.</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour, Valentine, dit une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Maximilien; je vous ai fait attendre, mais vous avez vu la
+cause?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j’ai reconnu Mlle Danglars; je ne vous croyais pas si liée avec
+cette jeune personne.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a donc dit que nous étions liées, Maximilien?</p>
+
+<p>&mdash;Personne; mais il m’a semblé que cela ressortait de la façon dont vous
+vous donnez le bras, de la façon dont vous causiez: on eût dit deux
+compagnes de pension se faisant des confidences.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous faisions nos confidences, en effet, dit Valentine, elle
+m’avouait sa répugnance pour un mariage avec M. de Morcerf, et moi, je
+lui avouais de mon côté que je regardais comme un malheur d’épouser M.
+d’Épinay.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Valentine!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pourquoi, mon ami, continua la jeune fille, vous avez vu cette
+apparence d’abandon entre moi et Eugénie; c’est que, tout en parlant de
+l’homme que je ne puis aimer, je pensais à l’homme que j’aime.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes bonne en toutes choses, Valentine, et que vous avez en
+vous une chose que Mlle Danglars n’aura jamais: c’est ce charme indéfini
+qui est à la femme ce que le parfum est à la fleur, ce que la saveur est
+au fruit; car ce n’est pas le tout pour une fleur que d’être belle, ce
+n’est pas le tout pour un fruit que d’être beau.</p>
+
+<p>&mdash;C’est votre amour qui vous fait voir les choses ainsi, Maximilien.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Valentine, je vous jure. Tenez, je vous regardais toutes deux
+tout à l’heure, et, sur mon honneur, tout en rendant justice à la beauté
+de Mlle Danglars, je ne comprenais pas qu’un homme devînt amoureux
+d’elle.</p>
+
+<p>&mdash;C’est que, comme vous le disiez, Maximilien, j’étais là, et que ma
+présence vous rendait injuste.</p>
+
+<p>&mdash;Non... mais dites-moi... une question de simple curiosité, et qui
+émane de certaines idées que je me suis faites sur Mlle Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien injustes, sans que je sache lesquelles certainement. Quand
+vous nous jugez, nous autres pauvres femmes, nous ne devons pas nous
+attendre à l’indulgence.</p>
+
+<p>&mdash;Avec cela qu’entre vous vous êtes bien justes les unes envers les
+autres!</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, presque toujours, il y a de la passion dans nos jugements.
+Mais revenez à votre question.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce parce que Mlle Danglars aime quelqu’un qu’elle redoute son
+mariage avec M. de Morcerf?</p>
+
+<p>&mdash;Maximilien, je vous ai dit que je n’étais pas l’amie d’Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! dit Morrel, sans être amies, les jeunes filles se font
+des confidences; convenez que vous lui avez fait quelques questions
+là-dessus. Ah! je vous vois sourire.</p>
+
+<p>&mdash;S’il en est ainsi, Maximilien, ce n’est pas la peine que nous ayons
+entre nous cette cloison de planches.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, que vous a-t-elle dit?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m’a dit qu’elle n’aimait personne, dit Valentine; qu’elle avait
+le mariage en horreur; que sa plus grande joie eût été de mener une vie
+libre et indépendante, et qu’elle désirait presque que son père perdît
+sa fortune pour se faire artiste comme son amie, Mlle Louise d’Armilly.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voyez!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu’est-ce que cela prouve? demanda Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, répondit en souriant Maximilien.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Valentine, pourquoi souriez-vous à votre tour?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Maximilien, vous voyez bien que, vous aussi, vous regardez,
+Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je m’éloigne?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non! non pas! Mais revenons à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, c’est vrai, car à peine avons-nous dix minutes à passer
+ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s’écria Maximilien consterné.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Maximilien, vous avez raison, dit avec mélancolie Valentine, et
+vous avez là une pauvre amie. Quelle existence je vous fais passer,
+pauvre Maximilien, vous si bien fait pour être heureux! Je me le
+reproche amèrement, croyez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que vous importe, Valentine: si je me trouve heureux ainsi;
+si cette attente éternelle me semble payée, à moi, par cinq minutes de
+votre vue, par deux mots de votre bouche, et par cette conviction
+profonde, éternelle, que Dieu n’a pas créé deux cœurs aussi en harmonie
+que les nôtres, et ne les a pas presque miraculeusement réunis, surtout
+pour les séparer.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, merci, espérez pour nous deux, Maximilien: cela me rend à moitié
+heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous arrive-t-il donc encore, Valentine, que vous me quittez si
+vite?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais; Mme de Villefort m’a fait prier de passer chez elle pour
+une communication de laquelle dépend, m’a-t-elle fait dire, une portion
+de ma fortune. Eh! mon Dieu, qu’ils la prennent ma fortune, je suis trop
+riche, et qu’après me l’avoir prise ils me laissent tranquille et libre;
+vous m’aimerez tout autant pauvre, n’est-ce pas, Morrel?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous aimerai toujours, moi; que m’importe richesse ou pauvreté,
+si ma Valentine était près de moi et que je fusse sûr que personne ne me
+la pût ôter! Mais cette communication, Valentine, ne craignez-vous point
+que ce ne soit quelque nouvelle relative à votre mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, écoutez-moi, Valentine, et ne vous effrayez pas, car tant
+que je vivrai je ne serai pas à une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez me rassurer en me disant cela, Maximilien?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! vous avez raison, je suis un brutal. Eh bien, je voulais donc
+vous dire que l’autre jour j’ai rencontré M. de Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;M. Franz est son ami, comme vous savez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il a reçu une lettre de Franz, qui lui annonce son prochain
+retour.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine pâlit et appuya sa main contre la grille.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon Dieu! dit-elle, si c’était cela! Mais non, la communication ne
+viendrait pas de Mme de Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi... je n’en sais rien... mais il me semble que Mme de
+Villefort, tout en ne s’y opposant point franchement, n’est pas
+sympathique à ce mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais, Valentine, il me semble que je vais l’adorer, Mme de
+Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne vous pressez pas, Maximilien, dit Valentine avec un triste
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, si elle est antipathique à ce mariage, ne fût-ce que pour le
+rompre, peut-être ouvrirait-elle l’oreille à quelque autre proposition.</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez point cela, Maximilien; ce ne sont point les maris que Mme
+de Villefort repousse, c’est le mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? le mariage! Si elle déteste si fort le mariage, pourquoi
+s’est-elle mariée elle-même?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me comprenez pas, Maximilien; ainsi, lorsqu’il y a un an j’ai
+parlé de me retirer dans un couvent, elle avait, malgré les observations
+qu’elle avait cru devoir faire, adopté ma proposition avec joie; mon
+père même y avait consenti, à son instigation, j’en suis sûre; il n’y
+eut que mon pauvre grand-père qui m’a retenue. Vous ne pouvez vous
+figurer, Maximilien, quelle expression il y a dans les yeux de ce pauvre
+vieillard, qui n’aime que moi au monde, et qui, Dieu me pardonne si
+c’est un blasphème, et qui n’est aimé au monde que de moi. Si vous
+saviez, quand il a appris ma résolution, comme il m’a regardée, ce qu’il
+y avait de reproche dans ce regard et de désespoir dans ces larmes qui
+roulaient sans plaintes, sans soupirs, le long de ses joues immobiles!
+Ah! Maximilien, j’ai éprouvé quelque chose comme un remords, je me suis
+jetée à ses pieds en lui criant: &laquo;Pardon! pardon! mon père! On fera de
+moi ce qu’on voudra, mais je ne vous quitterai jamais.&raquo; Alors il leva
+les yeux au ciel!... Maximilien, je puis souffrir beaucoup, ce regard de
+mon vieux grand-père m’a payée d’avance pour ce que je souffrirai.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Valentine! vous êtes un ange, et je ne sais vraiment pas comment
+j’ai mérité, en sabrant à droite et à gauche des Bédouins, à moins que
+Dieu ait considéré que ce sont des infidèles, je ne sais pas comment
+j’ai mérité que vous vous révéliez à moi. Mais enfin, voyons, Valentine,
+quel est donc l’intérêt de Mme de Villefort à ce que vous ne vous
+mariez pas?</p>
+
+<p>&mdash;N’avez-vous pas entendu tout à l’heure que je vous disais que j’étais
+riche, Maximilien, trop riche? J’ai, du chef de ma mère, près de
+cinquante mille livres de rente; mon grand-père et ma grand-mère, le
+marquis et la marquise de Saint-Méran, doivent m’en laisser autant; M.
+Noirtier a bien visiblement l’intention de me faire sa seule héritière.
+Il en résulte donc que, comparativement à moi, mon frère Édouard, qui
+n’attend, du côté de Mme de Villefort, aucune fortune, est pauvre. Or,
+Mme de Villefort aime cet enfant avec adoration, et si je fusse entrée
+en religion, toute ma fortune, concentrée sur mon père, qui héritait du
+marquis, de la marquise et de moi, revenait à son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que c’est étrange cette cupidité dans une jeune et belle femme!</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez que ce n’est point pour elle, Maximilien, mais pour son
+fils, et que ce que vous lui reprochez comme un défaut, au point de vue
+de l’amour maternel, est presque une vertu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voyons, Valentine, dit Morrel, si vous abandonniez une portion de
+cette fortune à ce fils.</p>
+
+<p>&mdash;Le moyen de faire une pareille proposition, dit Valentine, et surtout
+à une femme qui a sans cesse à la bouche le mot de désintéressement?</p>
+
+<p>&mdash;Valentine, mon amour m’est toujours resté sacré, et comme toute chose
+sacrée, je l’ai couvert du voile de mon respect et enfermé dans mon
+cœur; personne au monde, pas même ma sœur, ne se doute donc de cet
+amour que je n’ai confié à qui que ce soit au monde. Valentine, me
+permettez-vous de parler de cet amour à un ami?&raquo;</p>
+
+<p>Valentine tressaillit.</p>
+
+<p>&laquo;À un ami? dit-elle. Oh! mon Dieu! Maximilien, je frissonne rien qu’à
+vous entendre parler ainsi! À un ami? et qui donc est cet ami?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Valentine: avez-vous jamais senti pour quelqu’un une de ces
+sympathies irrésistibles qui font que, tout en voyant cette personne
+pour la première fois, vous croyez la connaître depuis longtemps, et
+vous vous demandez où et quand vous l’avez vue, si bien que, ne pouvant
+vous rappeler ni le lieu ni le temps, vous arrivez à croire que c’est
+dans un monde antérieur au nôtre, et que cette sympathie n’est qu’un
+souvenir qui se réveille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà ce que j’ai éprouvé la première fois que j’ai vu cet
+homme extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme extraordinaire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous connaissez depuis longtemps alors?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis huit ou dix jours à peine.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous appelez votre ami un homme que vous connaissez depuis huit
+jours? Oh! Maximilien, je vous croyais plus avare de ce beau nom d’ami.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison en logique, Valentine; mais dites ce que vous
+voudrez, rien ne me fera revenir sur ce sentiment instinctif. Je crois
+que cet homme sera mêlé à tout ce qui m’arrivera de bien dans l’avenir,
+que parfois son regard profond semble connaître et sa main puissante
+diriger.</p>
+
+<p>&mdash;C’est donc un devin? dit en souriant Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit Maximilien, je suis tenté de croire souvent qu’il
+devine... le bien surtout.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Valentine tristement, faites-moi connaître cet homme,
+Maximilien, que je sache de lui si je serai assez aimée pour me
+dédommager de tout ce que j’ai souffert.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre amie! mais vous le connaissez!</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. C’est celui qui a sauvé la vie à votre belle-mère et à son fils.</p>
+
+
+<p>&mdash;Le comte de Monte-Cristo?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s’écria Valentine, il ne peut jamais être mon ami, il est trop
+celui de ma belle-mère.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte, l’ami de votre belle-mère, Valentine? mon instinct ne
+faillirait pas à ce point; je suis sûr que vous vous trompez.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si vous saviez, Maximilien! mais ce n’est plus Édouard qui règne à
+la maison, c’est le comte: recherché de madame de Villefort, qui voit en
+lui le résumé des connaissances humaines; admiré, entendez-vous, admiré
+de mon père, qui dit n’avoir jamais entendu formuler avec plus
+d’éloquence des idées plus élevées; idolâtré d’Édouard, qui, malgré sa
+peur des grands yeux noirs du comte, court à lui aussitôt qu’il le voit
+arriver, et lui ouvre la main, où il trouve toujours quelque jouet
+admirable: M. de Monte-Cristo n’est pas ici chez mon père; M. de
+Monte-Cristo n’est pas ici chez Mme de Villefort: M. de Monte-Cristo est
+chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, chère Valentine, si les choses sont ainsi que vous dites,
+vous devez déjà ressentir ou vous ressentirez bientôt les effets de sa
+présence. Il rencontre Albert de Morcerf en Italie, c’est pour le tirer
+des mains des brigands; il aperçoit Mme Danglars, c’est pour lui faire
+un cadeau royal; votre belle-mère et votre frère passent devant sa
+porte, c’est pour que son Nubien leur sauve la vie. Cet homme a
+évidemment reçu le pouvoir d’influer sur les choses. Je n’ai jamais vu
+des goûts plus simples alliés à une haute magnificence. Son sourire est
+si doux, quand il me l’adresse que j’oublie combien les autres trouvent
+son sourire amer. Oh! dites-moi, Valentine, vous a-t-il souri ainsi?
+S’il l’a fait, vous serez heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! dit la jeune fille, oh! mon Dieu! Maximilien, il ne me regarde
+seulement pas, ou plutôt, si je passe par hasard, il détourne la vue de
+moi. Oh! il n’est pas généreux, allez! ou il n’a pas ce regard profond
+qui lit au fond des cœurs, et que vous lui supposez à tort; car s’il
+eût été généreux, me voyant seule et triste au milieu de toute cette
+maison, il m’eût protégée de cette influence qu’il exerce; et puisqu’il
+joue, à ce que vous prétendez, le rôle de soleil, il eût réchauffé mon
+cœur à l’un de ses rayons. Vous dites qu’il vous aime, Maximilien; eh!
+mon Dieu, qu’en savez-vous? Les hommes font gracieux visage à un
+officier de cinq pieds six pouces comme vous, qui a une longue moustache
+et un grand sabre, mais ils croient pouvoir écraser sans crainte une
+pauvre fille qui pleure.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Valentine! vous vous trompez, je vous jure.</p>
+
+<p>&mdash;S’il en était autrement, voyons, Maximilien, s’il me traitait
+diplomatiquement, c’est-à-dire en homme qui, d’une façon ou de l’autre,
+veut s’impatroniser dans la maison, il m’eût, ne fût-ce qu’une seule
+fois honorée de ce sourire que vous me vantez si fort, mais non, il m’a
+vue malheureuse, il comprend que je ne puis lui être bonne à rien, et il
+ne fait pas même attention à moi. Qui sait même si, pour faire sa cour à
+mon père, à Mme de Villefort ou à mon frère, il ne me persécutera point
+aussi en tant qu’il sera en son pouvoir de le faire? Voyons,
+franchement, je ne suis pas une femme que l’on doive mépriser ainsi sans
+raison; vous me l’avez dit. Ah! pardonnez-moi, continua la jeune fille
+en voyant l’impression que ces paroles produisaient sur Maximilien, je
+suis mauvaise, et je vous dis là sur cet homme des choses que je ne
+savais pas même avoir dans le cœur. Tenez, je ne nie pas que cette
+influence dont vous me parlez existe, et qu’il ne l’exerce même sur moi;
+mais s’il l’exerce, c’est d’une manière nuisible et corruptrice, comme
+vous le voyez, de bonnes pensées.</p>
+
+<p>&mdash;C’est bien, Valentine, dit Morrel avec un soupir, n’en parlons plus;
+je ne lui dirai rien.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! mon ami, dit Valentine, je vous afflige, je le vois. Oh! que ne
+puis-je vous serrer la main pour vous demander pardon! Mais enfin je ne
+demande pas mieux que d’être convaincue; dites, qu’a donc fait pour vous
+ce comte de Monte-Cristo?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m’embarrassez fort, je l’avoue, Valentine, en me demandant ce que
+le comte a fait pour moi: rien d’ostensible, je le sais bien. Aussi,
+comme je vous l’ai déjà dit, mon affection pour lui est-elle tout
+instinctive et n’a-t-elle rien de raisonné. Est-ce que le soleil m’a
+fait quelque chose? Non; il me réchauffe, et à sa lumière je vous vois,
+voilà tout. Est-ce que tel ou tel parfum a fait quelque chose pour moi?
+Non; son odeur récrée agréablement un de mes sens. Je n’ai pas autre
+chose à dire quand on me demande pourquoi je vante ce parfum, mon amitié
+pour lui est étrange comme la sienne pour moi. Une voix secrète
+m’avertit qu’il y a plus que du hasard dans cette amitié imprévue et
+réciproque. Je trouve de la corrélation jusque dans ses plus simples
+actions, jusque dans ses plus secrètes pensées entre mes actions et mes
+pensées. Vous allez encore rire de moi, Valentine, mais depuis que je
+connais cet homme, l’idée absurde m’est venue que tout ce qui m’arrive
+de bien émane de lui. Cependant, j’ai vécu trente ans sans avoir eu
+besoin de ce protecteur, n’est-ce pas? n’importe, tenez, un exemple: il
+m’a invité à dîner pour samedi, c’est naturel au point où nous en
+sommes, n’est-ce pas? Eh bien, qu’ai-je su depuis? Votre père est invité
+à ce dîner, votre mère y viendra. Je me rencontrerai avec eux, et qui
+sait ce qui résultera dans l’avenir de cette entrevue? Voilà des
+circonstances fort simples en apparence; cependant, moi, je vois
+là-dedans quelque chose qui m’étonne; j’y puise une confiance étrange.
+Je me dis que le comte, cet homme singulier qui devine tout, a voulu me
+faire trouver avec M. et Mme de Villefort, et quelquefois je cherche, je
+vous le jure, à lire dans ses yeux s’il a deviné mon amour.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon ami, dit Valentine, je vous prendrais pour un visionnaire, et
+j’aurais véritablement peur pour votre bon sens, si je n’écoutais de
+vous que de semblables raisonnements. Quoi! vous voyez autre chose que
+du hasard dans cette rencontre? En vérité, réfléchissez donc. Mon père,
+qui ne sort jamais, a été sur le point dix fois de refuser cette
+invitation à Mme de Villefort, qui, au contraire, brûle du désir de voir
+chez lui ce nabab extraordinaire, et c’est à grand-peine qu’elle a
+obtenu qu’il l’accompagnerait. Non, non, croyez-moi, je n’ai, à part
+vous, Maximilien, d’autre secours à demander dans ce monde qu’à mon
+grand-père, un cadavre! d’autre appui à chercher que dans ma pauvre
+mère, une ombre!</p>
+
+<p>&mdash;Je sens que vous avez raison, Valentine, et que la logique est pour
+vous, dit Maximilien; mais votre douce voix, toujours si puissante sur
+moi, aujourd’hui, ne me convainc pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ni la vôtre non plus, dit Valentine, et j’avoue que si vous n’avez
+pas d’autre exemple à me citer....</p>
+
+<p>&mdash;J’en ai un, dit Maximilien en hésitant; mais en vérité, Valentine, je
+suis forcé de l’avouer moi-même, il est encore plus absurde que le
+premier.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, dit en souriant Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, continua Morrel, il n’en est pas moins concluant pour
+moi, homme tout d’inspiration et de sentiment, et qui ai quelquefois,
+depuis dix ans que je sers, dû la vie à un de ces éclairs intérieurs qui
+vous dictent un mouvement en avant ou en arrière, pour que la balle qui
+devait vous tuer passe à côté de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Cher Maximilien, pourquoi ne pas faire honneur à mes prières de cette
+déviation des balles? Quand vous êtes là-bas, ce n’est plus pour moi que
+je prie Dieu et ma mère, c’est pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, depuis que je vous connais, dit en souriant Morrel; mais avant
+que je vous connusse, Valentine?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, puisque vous ne voulez rien me devoir, méchant, revenez donc à
+cet exemple que vous-même avouez être absurde.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, regardez par les planches, et voyez là-bas, à cet arbre, le
+cheval nouveau avec lequel je suis venu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l’admirable bête! s’écria Valentine, pourquoi ne l’avez-vous pas
+amené près de la grille? je lui eusse parlé et il m’eût entendue.</p>
+
+<p>&mdash;C’est en effet, comme vous le voyez, une bête d’un assez grand prix,
+dit Maximilien. Eh bien, vous savez que ma fortune est bornée,
+Valentine, et que je suis ce qu’on appelle un homme raisonnable. Eh
+bien, j’avais vu chez un marchand de chevaux ce magnifique <i>Médéah</i>, je
+le nomme ainsi. Je demandai quel était son prix: on me répondit quatre
+mille cinq cents francs; je dus m’abstenir, comme vous le comprenez
+bien, de le trouver beau plus longtemps, et je partis, je l’avoue, le
+cœur assez gros, car le cheval m’avait tendrement regardé, m’avait
+caressé avec sa tête et avait caracolé sous moi de la façon la plus
+coquette et la plus charmante. Le même soir j’avais quelques amis à la
+maison: M. de Château-Renaud, M. Debray et cinq ou six autres mauvais
+sujets que vous avez le bonheur de ne pas connaître, même de nom. On
+proposa une bouillotte; je ne joue jamais, car je ne suis pas assez
+riche pour pouvoir perdre, ni assez pauvre pour désirer gagner. Mais
+j’étais chez moi, vous comprenez, je n’avais autre chose à faire que
+d’envoyer chercher des cartes, et c’est ce que je fis.</p>
+
+<p>&laquo;Comme on se mettait à table, M. de Monte-Cristo arriva. Il prit sa
+place, on joua, et, moi, je gagnai; j’ose à peine vous avouer cela,
+Valentine, je gagnai cinq mille francs. Nous nous quittâmes à minuit. Je
+n’y pus tenir, je pris un cabriolet et me fis conduire chez mon marchand
+de chevaux. Tout palpitant, tout fiévreux, je sonnai; celui qui vint
+m’ouvrir dut me prendre pour un fou. Je m’élançai de l’autre côté de la
+porte à peine ouverte. J’entrai dans l’écurie, je regardai au râtelier.
+Oh! bonheur! <i>Médéah</i> grignotait son foin. Je saute sur une selle; je la
+lui applique moi-même sur le dos, je lui passe la bride, <i>Médéah</i> se
+prête de la meilleure grâce du monde à cette opération! Puis, déposant
+les quatre mille cinq cents francs entre les mains du marchand
+stupéfait, je reviens ou plutôt je passe la nuit à me promener dans les
+Champs-Élysées. Eh bien, j’ai vu de la lumière à la fenêtre du comte, il
+m’a semblé apercevoir son ombre derrière les rideaux. Maintenant,
+Valentine, je jurerais que le comte a su que je désirais ce cheval, et
+qu’il a perdu exprès pour me le faire gagner.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Maximilien, dit Valentine, vous êtes trop fantastique, en
+vérité... vous ne m’aimerez pas longtemps.... Un homme qui fait ainsi de
+la poésie ne saurait s’étioler à plaisir dans une passion monotone comme
+la nôtre.... Mais, grand Dieu! tenez, on m’appelle... entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Valentine, dit Maximilien, par le petit jour de la cloison...
+votre doigt le plus petit, que je le baise.</p>
+
+<p>&mdash;Maximilien, nous avions dit que nous serions l’un pour l’autre deux
+voix, deux ombres!</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira, Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Serez-vous heureux si je fais ce que vous voulez?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine monta sur un banc et passa, non pas son petit doigt à travers
+l’ouverture, mais sa main tout entière par-dessus la cloison.</p>
+
+<p>Maximilien poussa un cri, et s’élançant à son tour sur la borne, saisit
+cette main adorée et y appliqua ses lèvres ardentes; mais aussitôt la
+petite main glissa entre les siennes, et le jeune homme entendit fuir
+Valentine, effrayée peut-être de la sensation qu’elle venait d’éprouver!</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LVIII" id="LVIII"></a><a href="#table">LVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">M. Noirtier de Villefort.</a></h3>
+
+<p>Voici ce qui s’était passé dans la maison du procureur du roi après le
+départ de Mme Danglars et de sa fille, et pendant la conversation que
+nous venons de rapporter.</p>
+
+<p>M. de Villefort était entré chez son père, suivi de Mme de Villefort;
+quant à Valentine, nous savons où elle était.</p>
+
+<p>Tous deux, après avoir salué le vieillard, après avoir congédié Barrois,
+vieux domestique depuis plus de vingt-cinq ans à son service, avaient
+pris place à ses côtés.</p>
+
+<p>M. Noirtier, assis dans son grand fauteuil à roulettes, où on le plaçait
+le matin et d’où on le tirait le soir, assis devant une glace qui
+réfléchissait tout l’appartement et lui permettait de voir, sans même
+tenter un mouvement devenu impossible, qui entrait dans sa chambre, qui
+en sortait, et ce qu’on faisait tout autour de lui; M. Noirtier,
+immobile comme un cadavre, regardait avec des yeux intelligents et vifs
+ses enfants, dont la cérémonieuse révérence lui annonçait quelque
+démarche officielle inattendue.</p>
+
+<p>La vue et l’ouïe étaient les deux seuls sens qui animassent encore,
+comme deux étincelles, cette matière humaine déjà aux trois quarts
+façonnée pour la tombe; encore, de ces deux sens, un seul pouvait-il
+révéler au-dehors la vie intérieure qui animait la statue; et le regard
+qui dénonçait cette vie intérieure était semblable à une de ces lumières
+lointaines qui, durant la nuit, apprennent au voyageur perdu dans un
+désert qu’il y a encore un être existant qui veille dans ce silence et
+cette obscurité.</p>
+
+<p>Aussi, dans cet œil noir du vieux Noirtier, surmonté d’un sourcil noir,
+tandis que toute la chevelure, qu’il portait longue et pendante sur les
+épaules, était blanche; dans cet œil, comme cela arrive pour tout
+organe de l’homme exercé aux dépens des autres organes, s’étaient
+concentrées toute l’activité, toute l’adresse, toute la force, toute
+l’intelligence, répandues autrefois dans ce corps et dans cet esprit.
+Certes, le geste du bras, le son de la voix, l’attitude du corps
+manquaient, mais cet œil puissant suppléait à tout: il commandait avec
+les yeux; il remerciait avec les yeux; c’était un cadavre avec des yeux
+vivants, et rien n’était plus effrayant parfois que ce visage de marbre
+au haut duquel s’allumait une colère ou luisait une joie. Trois
+personnes seulement savaient comprendre ce langage du pauvre
+paralytique: c’était Villefort, Valentine et le vieux domestique dont
+nous avons déjà parlé. Mais comme Villefort ne voyait que rarement son
+père, et, pour ainsi dire, quand il ne pouvait faire autrement; comme,
+lorsqu’il le voyait, il ne cherchait pas à lui plaire en le comprenant,
+tout le bonheur du vieillard reposait en sa petite-fille, et Valentine
+était parvenue, à force de dévouement, d’amour et de patience, à
+comprendre du regard toutes les pensées de Noirtier. À ce langage muet
+ou inintelligible pour tout autre, elle répondait avec toute sa voix,
+toute sa physionomie, toute son âme, de sorte qu’il s’établissait des
+dialogues animés entre cette jeune fille et cette prétendue argile, à
+peu près redevenue poussière, et qui cependant était encore un homme
+d’un savoir immense, d’une pénétration inouïe et d’une volonté aussi
+puissante que peut l’être l’âme enfermée dans une matière par laquelle
+elle a perdu le pouvoir de se faire obéir.</p>
+
+<p>Valentine avait donc résolu cet étrange problème de comprendre la pensée
+du vieillard pour lui faire comprendre sa pensée à elle; et, grâce à
+cette étude, il était bien rare que, pour les choses ordinaires de la
+vie, elle ne tombât point avec précision sur le désir de cette âme
+vivante, ou sur le besoin de ce cadavre à moitié insensible.</p>
+
+<p>Quant au domestique, comme depuis vingt-cinq ans, ainsi que nous l’avons
+dit, il servait son maître, il connaissait si bien toutes ses habitudes,
+qu’il était rare que Noirtier eût besoin de lui demander quelque chose.</p>
+
+<p>Villefort n’avait en conséquence besoin du secours ni de l’un ni de
+l’autre pour entamer avec son père l’étrange conversation qu’il venait
+provoquer. Lui-même, nous l’avons dit, connaissait parfaitement le
+vocabulaire du vieillard, et s’il ne s’en servait point plus souvent,
+c’était par ennui et par indifférence. Il laissa donc Valentine
+descendre au jardin, il éloigna donc Barrois, et après avoir pris sa
+place à la droite de son père, tandis que Mme de Villefort s’asseyait à
+sa gauche:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit-il, ne vous étonnez pas que Valentine ne soit pas montée
+avec nous et que j’aie éloigné Barrois, car la conférence que nous
+allons avoir ensemble est de celles qui ne peuvent avoir lieu devant une
+jeune fille ou un domestique; Mme de Villefort et moi avons une
+communication à vous faire.&raquo;</p>
+
+<p>Le visage de Noirtier resta impassible pendant ce préambule, tandis
+qu’au contraire l’œil de Villefort semblait vouloir plonger jusqu’au
+plus profond du cœur du vieillard.</p>
+
+<p>&laquo;Cette communication, continua le procureur du roi avec son ton glacé et
+qui semblait ne jamais admettre la contestation, nous sommes sûrs, Mme
+de Villefort et moi, qu’elle vous agréera.&raquo;</p>
+
+<p>L’œil du vieillard continua de demeurer atone; il écoutait: voilà tout.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, reprit Villefort, nous marions Valentine.&raquo;</p>
+
+<p>Une figure de cire ne fût pas restée plus froide à cette nouvelle que ne
+resta la figure du vieillard.</p>
+
+<p>&laquo;Le mariage aura lieu avant trois mois&raquo;, reprit Villefort.</p>
+
+<p>L’œil du vieillard continua d’être inanimé.</p>
+
+<p>Mme de Villefort prit la parole à son tour, et se hâta d’ajouter:</p>
+
+<p>&laquo;Nous avons pensé que cette nouvelle aurait de l’intérêt pour vous,
+monsieur; d’ailleurs Valentine a toujours semblé attirer votre
+affection; il nous reste donc à vous dire seulement le nom du jeune
+homme qui lui est destiné. C’est un des plus honorables partis auxquels
+Valentine puisse prétendre; il y a de la fortune, un beau nom et des
+garanties parfaites de bonheur dans la conduite et les goûts de celui
+que nous lui destinons, et dont le nom ne doit pas vous être inconnu. Il
+s’agit de M. Franz de Quesnel, baron d’Épinay.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort, pendant le petit discours de sa femme, attachait sur le
+vieillard un regard plus attentif que jamais. Lorsque Mme de Villefort
+prononça le nom de Franz, l’œil de Noirtier, que son fils connaissait
+si bien, frissonna, et les paupières, se dilatant comme eussent pu faire
+des lèvres pour laisser passer des paroles, laissèrent, elles, passer un
+éclair.</p>
+
+<p>Le procureur du roi, qui savait les anciens rapports d’inimitié publique
+qui avaient existé entre son père et le père de Franz, comprit ce feu et
+cette agitation; mais cependant il les laissa passer comme inaperçus, et
+reprenant la parole où sa femme l’avait laissée:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit-il, il est important, vous le comprenez bien, près comme
+elle est d’atteindre sa dix-neuvième année, que Valentine soit enfin
+établie. Néanmoins, nous ne vous avons point oublié dans les
+conférences, et nous nous sommes assurés d’avance que le mari de
+Valentine accepterait, sinon de vivre près de nous, qui gênerions
+peut-être un jeune ménage, du moins que vous, que Valentine chérit
+particulièrement, et qui, de votre côté, paraissez lui rendre cette
+affection, vivriez près d’eux, de sorte que vous ne perdrez aucune de
+vos habitudes, et que vous aurez seulement deux enfants au lieu d’un
+pour veiller sur vous.&raquo;</p>
+
+<p>L’éclair du regard de Noirtier devint sanglant.</p>
+
+<p>Assurément il se passait quelque chose d’affreux dans l’âme de ce
+vieillard; assurément le cri de la douleur et de la colère montait à sa
+gorge, et, ne pouvant éclater, l’étouffait, car son visage s’empourpra
+et ses lèvres devinrent bleues.</p>
+
+<p>Villefort ouvrit tranquillement une fenêtre en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Il fait bien chaud ici, et cette chaleur fait mal à M. Noirtier.&raquo;</p>
+
+<p>Puis il revint, mais sans se rasseoir.</p>
+
+<p>&laquo;Ce mariage, ajouta Mme de Villefort, plaît à M. d’Épinay et à sa
+famille; d’ailleurs sa famille se compose seulement d’un oncle et d’une
+tante. Sa mère étant morte au moment où elle le mettait au monde, et son
+père ayant été assassiné en 1815, c’est-à-dire quand l’enfant avait deux
+ans à peine, il ne relève donc que de sa propre volonté.</p>
+
+<p>&mdash;Assassinat mystérieux, dit Villefort, et dont les auteurs sont restés
+inconnus, quoique le soupçon ait plané sans s’abattre au-dessus de la
+tête de beaucoup de gens.&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier fit un tel effort que ses lèvres se contractèrent comme pour
+sourire.</p>
+
+<p>&laquo;Or, continua Villefort, les véritables coupables, ceux-là qui savent
+qu’ils ont commis le crime, ceux-là sur lesquels peut descendre la
+justice des hommes pendant leur vie et la justice de Dieu après leur
+mort, seraient bien heureux d’être à notre place, et d’avoir une fille à
+offrir à M. Franz d’Épinay pour éteindre jusqu’à l’apparence du
+soupçon.&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier s’était calmé avec une puissance que l’on n’aurait pas dû
+attendre de cette organisation brisée.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, je comprends&raquo;, répondit-il du regard à Villefort; et ce regard
+exprimait tout ensemble le dédain profond et la colère intelligente.</p>
+
+<p>Villefort, de son côté, répondit à ce regard, dans lequel il avait lu ce
+qu’il contenait, par un léger mouvement d’épaules.</p>
+
+<p>Puis il fit signe à sa femme de se lever.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, monsieur, dit Mme de Villefort, agréez tous mes respects.
+Vous plaît-il qu’Édouard vienne vous présenter ses respects?&raquo;</p>
+
+<p>Il était convenu que le vieillard exprimait son approbation en fermant
+les yeux, son refus en les clignant à plusieurs reprises, et avait
+quelque désir à exprimer quand il les levait au ciel.</p>
+
+<p>S’il demandait Valentine, il fermait l’œil droit seulement. </p>
+
+<p>S’il demandait Barrois, il fermait l’œil gauche.</p>
+
+<p>À la proposition de Mme de Villefort, il cligna vivement les yeux.</p>
+
+<p>Mme de Villefort, accueillie par un refus évident, se pinça les lèvres.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous enverrai donc Valentine, alors? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui&raquo;, fit le vieillard en fermant les yeux avec vivacité.</p>
+
+<p>M. et Mme de Villefort saluèrent et sortirent en ordonnant qu’on appelât
+Valentine, déjà prévenue au reste qu’elle aurait quelque chose à faire
+dans la journée près de M. Noirtier.</p>
+
+<p>Derrière eux, Valentine, toute rose encore d’émotion, entra chez le
+vieillard. Il ne lui fallut qu’un regard pour qu’elle comprît combien
+souffrait son aïeul et combien de choses il avait à lui dire.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! bon papa, s’écria-t-elle, qu’est-il donc arrivé? On t’a fâché,
+n’est-ce pas, et tu es en colère?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit-il, en fermant les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Contre qui donc? contre mon père? non; contre Mme de Villefort? non;
+contre moi?&raquo;</p>
+
+<p>Le vieillard fit signe que oui.</p>
+
+<p>&laquo;Contre moi?&raquo; reprit Valentine étonnée.</p>
+
+<p>Le vieillard renouvela le signe.</p>
+
+<p>&laquo;Et que t’ai-je donc fait, cher bon papa?&raquo; s’écria Valentine.</p>
+
+<p>Pas de réponse, elle continua:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne t’ai pas vu de la journée; on t’a donc rapporté quelque chose de
+moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le regard du vieillard avec vivacité.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons donc que je cherche. Mon Dieu, je te jure, bon père.... Ah!...
+M. et Mme de Villefort sortent d’ici, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce sont eux qui t’ont dit ces choses qui te fâchent? Qu’est-ce
+donc? Veux-tu que j’aille le leur demander pour que je puisse m’excuser
+près de toi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, fit le regard.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais tu m’effraies. Qu’ont-ils pu dire, mon Dieu!&raquo;</p>
+
+<p>Et elle chercha.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! j’y suis, dit-elle en baissant la voix et en se rapprochant du
+vieillard. Ils ont parlé de mon mariage peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répliqua le regard courroucé.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends; tu m’en veux de mon silence. Oh! vois-tu, c’est qu’ils
+m’avaient bien recommandé de ne t’en rien dire; c’est qu’ils ne m’en
+avaient rien dit à moi-même, et que j’avais surpris en quelque sorte ce
+secret par indiscrétion; voilà pourquoi j’ai été si réservée avec toi.
+Pardonne-moi, bon papa Noirtier.&raquo;</p>
+
+<p>Redevenu fixe et atone, le regard sembla répondre: &laquo;Ce n’est pas
+seulement ton silence qui m’afflige.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Qu’est-ce donc? demanda la jeune fille: tu crois peut-être que je
+t’abandonnerais, bon père, et que mon mariage me rendrait oublieuse?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Ils t’ont dit alors que M. d’Épinay consentait à ce que nous
+demeurassions ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors pourquoi es-tu fâché?&raquo;</p>
+
+<p>Les yeux du vieillard prirent une expression de douceur infinie.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, je comprends, dit Valentine; parce que tu m’aimes?&raquo;</p>
+
+<p>Le vieillard fit signe que oui.</p>
+
+<p>&laquo;Et tu as peur que je ne sois malheureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n’aimes pas M. Franz?&raquo;</p>
+
+<p>Les yeux répétèrent trois ou quatre fois:</p>
+
+<p>&laquo;Non, non, non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu as bien du chagrin, bon père?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, écoute, dit Valentine en se mettant à genoux devant Noirtier
+et en lui passant ses bras autour du cou, moi aussi, j’ai bien du
+chagrin, car, moi non plus, je n’aime pas M. Franz d’Épinay.&raquo;</p>
+
+<p>Un éclair de joie passa dans les yeux de l’aïeul.</p>
+
+<p>&laquo;Quand j’ai voulu me retirer au couvent, tu te rappelles bien que tu as
+été si fort fâché contre moi?&raquo;</p>
+
+<p>Une larme humecta la paupière aride du vieillard.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, continua Valentine, c’était pour échapper à ce mariage qui
+fait mon désespoir.&raquo;</p>
+
+<p>La respiration de Noirtier devint haletante.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, ce mariage te fait bien du chagrin, bon père? Ô mon Dieu, si tu
+pouvais m’aider, si nous pouvions à nous deux rompre leur projet! Mais
+tu es sans force contre eux, toi dont l’esprit cependant est si vif et
+la volonté si ferme, mais quand il s’agit de lutter tu es aussi faible
+et même plus faible que moi. Hélas! tu eusses été pour moi un
+protecteur si puissant aux jours de ta force et de ta santé; mais
+aujourd’hui tu ne peux plus que me comprendre et te réjouir ou
+t’affliger avec moi. C’est un dernier bonheur que Dieu a oublié de
+m’enlever avec les autres.&raquo;</p>
+
+<p>Il y eut à ces paroles, dans les yeux de Noirtier, une telle impression
+de malice et de profondeur, que la jeune fille crut y lire ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Tu te trompes, je puis encore beaucoup pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux quelque chose pour moi, cher bon papa? traduisit Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier leva les yeux au ciel. C’était le signe convenu entre lui et
+Valentine lorsqu’il désirait quelque chose.</p>
+
+<p>&laquo;Que veux-tu, cher père? voyons.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine chercha un instant dans son esprit, exprima tout haut ses
+pensées à mesure qu’elles se présentaient à elle, et voyant qu’à tout ce
+qu’elle pouvait dire le vieillard répondait constamment <i>non</i>:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, fit-elle, les grands moyens, puisque je suis si sotte!&raquo;</p>
+
+<p>Alors elle récita l’une après l’autre toutes les lettres de l’alphabet,
+depuis A jusqu’à N, tandis que son sourire interrogeait l’œil du
+paralytique; à N, Noirtier fit signe que oui.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! dit Valentine, la chose que vous désirez commence par la lettre N!
+c’est à l’N que nous avons affaire? Eh bien, voyons, que lui
+voulons-nous à l’N? Na, ne, ni, no.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, oui, fit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c’est <i>no</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine alla chercher un dictionnaire qu’elle posa sur un pupitre
+devant Noirtier: elle l’ouvrit, et quand elle eut vu l’œil du vieillard
+fixé sur les feuilles, son doigt courut vivement du haut en bas des
+colonnes. L’exercice, depuis six ans que Noirtier était tombé dans le
+fâcheux état où il se trouvait, lui avait rendu les épreuves si faciles,
+qu’elle devinait aussi vite la pensée du vieillard que si lui-même eût
+pu chercher dans le dictionnaire.</p>
+
+<p>Au mot <i>notaire</i>, Noirtier fit signe de s’arrêter.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Notaire</i>, dit-elle; tu veux un notaire, bon papa?&raquo;</p>
+
+<p>Le vieillard fit signe que c’était effectivement un notaire qu’il
+désirait.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut donc envoyer chercher un notaire? demanda Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit le paralytique.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père doit-il le savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu pressé d’avoir ton notaire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors on va te l’envoyer chercher tout de suite, cher père. Est-ce
+tout ce que tu veux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine courut à la sonnette et appela un domestique pour le prier de
+faire venir M. ou Mme de Villefort chez le grand-père.</p>
+
+<p>&laquo;Es-tu content? dit Valentine; oui... je le crois bien: hein? ce n’était
+pas facile à trouver, cela?&raquo;</p>
+
+<p>Et la jeune fille sourit à l’aïeul comme elle eût pu faire à un enfant.</p>
+
+<p>M. de Villefort entra ramené par Barrois.</p>
+
+<p>&laquo;Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-il au paralytique.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Valentine, mon grand-père désire un notaire.&raquo;</p>
+
+<p>À cette demande étrange et surtout inattendue, M. de Villefort échangea
+un regard avec le paralytique.</p>
+
+<p>&laquo;Oui&raquo;, fit ce dernier avec une fermeté qui indiquait qu’avec l’aide de
+Valentine et de son vieux serviteur, qui savait maintenant ce qu’il
+désirait, il était prêt à soutenir la lutte.</p>
+
+<p>&laquo;Vous demandez le notaire? répéta Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire?&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier ne répondit pas.</p>
+
+<p>&laquo;Mais qu’avez-vous besoin d’un notaire?&raquo; demanda Villefort.</p>
+
+<p>Le regard du paralytique demeura immobile et par conséquent muet, ce qui
+voulait dire: Je persiste dans ma volonté.</p>
+
+<p>&laquo;Pour nous faire quelque mauvais tour? dit Villefort; est-ce la peine?</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, dit Barrois, prêt à insister avec la persévérance
+habituelle aux vieux domestiques, si monsieur veut un notaire, c’est
+apparemment qu’il en a besoin. Ainsi je vais chercher un notaire.&raquo;</p>
+
+<p>Barrois ne reconnaissait d’autre maître que Noirtier et n’admettait
+jamais que ses volontés fussent contestées en rien.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, je veux un notaire&raquo;, fit le vieillard en fermant les yeux d’un air
+de défi et comme s’il eût dit: Voyons si l’on osera me refuser ce que je
+veux.</p>
+
+<p>&laquo;On aura un notaire, puisque vous en voulez absolument un, monsieur;
+mais je m’excuserai près de lui et vous excuserai vous-même, car la
+scène sera fort ridicule.</p>
+
+<p>&mdash;N’importe, dit Barrois, je vais toujours l’aller chercher.&raquo;</p>
+
+<p>Et le vieux serviteur sortit triomphant.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LIX" id="LIX"></a><a href="#table">LIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le testament.</a></h3>
+
+<p>Au moment où Barrois sortit, Noirtier regarda Valentine avec cet intérêt
+malicieux qui annonçait tant de choses. La jeune fille comprit ce regard
+et Villefort aussi, car son front se rembrunit et son sourcil se fronça.</p>
+
+<p>Il prit un siège, s’installa dans la chambre du paralytique et attendit.</p>
+
+<p>Noirtier le regardait faire avec une parfaite indifférence; mais, du
+coin de l’œil, il avait ordonné à Valentine de ne point s’inquiéter et
+de rester aussi.</p>
+
+<p>Trois quarts d’heure après, le domestique rentra avec le notaire.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit Villefort après les premières salutations, vous êtes
+mandé par M. Noirtier de Villefort, que voici; une paralysie générale
+lui a ôté l’usage des membres et de la voix, et nous seuls, à
+grand-peine, parvenons à saisir quelques lambeaux de ses pensées.&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier fit de l’œil un appel à Valentine, appel si sérieux et si
+impératif, qu’elle répondit sur-le-champ:</p>
+
+<p>&laquo;Moi, monsieur, je comprends tout ce que veut dire mon grand-père.</p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai, ajouta Barrois, tout, absolument tout, comme je le disais
+à monsieur en venant.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, monsieur, et vous aussi, mademoiselle, dit le notaire en
+s’adressant à Villefort et à Valentine, c’est là un de ces cas où
+l’officier public ne peut inconsidérément procéder sans assumer une
+responsabilité dangereuse. La première nécessité pour qu’un acte soit
+valable est que le notaire soit bien convaincu qu’il a fidèlement
+interprété la volonté de celui qui la dicte. Or, je ne puis pas moi-même
+être sûr de l’approbation ou de l’improbation d’un client qui ne parle
+pas; et comme l’objet de ses désirs et de ses répugnances, vu son
+mutisme, ne peut m’être prouvé clairement, mon ministère est plus
+qu’inutile et serait illégalement exercé.&raquo;</p>
+
+<p>Le notaire fit un pas pour se retirer. Un imperceptible sourire de
+triomphe se dessina sur les lèvres du procureur du roi. De son côté,
+Noirtier regarda Valentine avec une telle expression de douleur, qu’elle
+se plaça sur le chemin du notaire.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit-elle, la langue que je parle avec mon grand-père est une
+langue qui se peut apprendre facilement, et de même que je la comprends,
+je puis en quelques minutes vous amener à la comprendre. Que vous
+faut-il, voyons, monsieur, pour arriver à la parfaite édification de
+votre conscience?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui est nécessaire pour que nos actes soient valables,
+mademoiselle, répondit le notaire, c’est-à-dire la certitude de
+l’approbation ou de l’improbation. On peut tester malade de corps, mais
+il faut tester sain d’esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, avec deux signes vous acquerrez cette certitude que
+mon grand-père n’a jamais mieux joui qu’à cette heure de la plénitude de
+son intelligence. M. Noirtier, privé de sa voix, privé du mouvement,
+ferme les yeux quand il veut dire oui, et les cligne à plusieurs
+reprises quand il veut dire non. Vous en savez assez maintenant pour
+causer avec M. Noirtier, essayez.&raquo;</p>
+
+<p>Le regard que lança le vieillard à Valentine était si humide de
+tendresse et de reconnaissance, qu’il fut compris du notaire lui-même.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez entendu et compris ce que vient de dire votre petite-fille,
+monsieur?&raquo; demanda le notaire.</p>
+
+<p>Noirtier ferma doucement les yeux, et les rouvrit après un instant.</p>
+
+<p>&laquo;Et vous approuvez ce qu’elle a dit? c’est-à-dire que les signes
+indiqués par elle sont bien ceux à l’aide desquels vous faites
+comprendre votre pensée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit encore le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;C’est vous qui m’avez fait demander?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. </p>
+
+<p>&mdash;Pour faire votre testament?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne voulez pas que je me retire sans avoir fait ce testament?&raquo;</p>
+
+<p>Le paralytique cligna vivement et à plusieurs reprises ses yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, monsieur, comprenez-vous, maintenant, demanda la jeune fille,
+et votre conscience sera-t-elle en repos?&raquo;</p>
+
+<p>Mais avant que le notaire eût pu répondre, Villefort le tira à part:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit-il, croyez-vous qu’un homme puisse supporter impunément
+un choc physique aussi terrible que celui qu’a éprouvé M. Noirtier de
+Villefort, sans que le moral ait reçu lui-même une grave atteinte?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n’est point cela précisément qui m’inquiète, monsieur, répondit le
+notaire, mais je me demande comment nous arriverons à deviner les
+pensées, afin de provoquer les réponses.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez donc que c’est impossible&raquo;, dit Villefort.</p>
+
+<p>Valentine et le vieillard entendaient cette conversation. Noirtier
+arrêta son regard si fixe et si ferme sur Valentine, que ce regard
+appelait évidemment une riposte.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit-elle, que cela ne vous inquiète point: si difficile
+qu’il soit, ou plutôt qu’il vous paraisse de découvrir la pensée de mon
+grand-père, je vous la révélerai, moi, de façon à lever tous les doutes
+à cet égard. Voilà six ans que je suis près de M. Noirtier, et, qu’il le
+dise lui-même, si, depuis six ans, un seul de ses désirs est resté
+enseveli dans son cœur faute de pouvoir me le faire comprendre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Essayons donc, dit le notaire; vous acceptez mademoiselle pour votre
+interprète?&raquo;</p>
+
+<p>Le paralytique fit signe que oui.</p>
+
+<p>&laquo;Bien; voyons, monsieur, que désirez-vous de moi, et quel est l’acte que
+vous désirez faire?&raquo;</p>
+
+<p>Valentine nomma toutes les lettres de l’alphabet jusqu’à la lettre T. À
+cette lettre, l’éloquent coup d’œil de Noirtier arrêta.</p>
+
+<p>&laquo;C’est la lettre T que monsieur demande, dit le notaire; la chose est
+visible.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez&raquo;, dit Valentine; puis, se retournant vers son grand-père:
+&laquo;Ta... te....&raquo;</p>
+
+<p>Le vieillard arrêta à la seconde de ces syllabes.</p>
+
+<p>Alors Valentine prit le dictionnaire, et aux yeux du notaire attentif
+elle feuilleta les pages.</p>
+
+<p>&laquo;Testament, dit son doigt arrêté par le coup d’œil de Noirtier. </p>
+
+<p>&mdash;Testament! s’écria le notaire, la chose est visible, monsieur veut
+tester.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Noirtier à plusieurs reprises.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est merveilleux, monsieur, convenez-en, dit le notaire à
+Villefort stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, répliqua-t-il, et plus merveilleux encore serait ce
+testament; car, enfin, je ne pense pas que les articles se viennent
+ranger sur le papier, mot par mot, sans l’intelligente inspiration de ma
+fille. Or, Valentine sera peut-être un peu trop intéressée à ce
+testament pour être un interprète convenable des obscures volontés de M.
+Noirtier de Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! fit le paralytique.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit M. de Villefort, Valentine n’est point intéressée à votre
+testament?</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le notaire, qui, enchanté de cette épreuve, se
+promettait de raconter dans le monde les détails de cet épisode
+pittoresque; monsieur, rien ne me paraît plus facile maintenant que ce
+que tout à l’heure je regardais comme une chose impossible, et ce
+testament sera tout simplement un testament mystique, c’est-à-dire prévu
+et autorisé par la loi pourvu qu’il soit lu en face de sept témoins,
+approuvé par le testateur devant eux, et fermé par le notaire, toujours
+devant eux. Quant au temps, il durera à peine plus longtemps qu’un
+testament ordinaire; il y a d’abord les formules consacrées et qui sont
+toujours les mêmes, et quant aux détails, la plupart seront fournis par
+l’état même des affaires du testateur et par vous qui, les ayant gérées,
+les connaissez. Mais d’ailleurs, pour que cet acte demeure inattaquable,
+nous allons lui donner l’authenticité la plus complète; l’un de mes
+confrères me servira d’aide et, contre les habitudes, assistera à la
+dictée. Êtes-vous satisfait, monsieur? continua le notaire en
+s’adressant au vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui&raquo;, répondit Noirtier, radieux d’être compris.</p>
+
+<p>&laquo;Que va-t-il faire?&raquo; se demanda Villefort à qui sa haute position
+commandait tant de réserve, et qui d’ailleurs, ne pouvait deviner vers
+quel but tendait son père.</p>
+
+<p>Il se retourna donc pour envoyer chercher le deuxième notaire désigné
+par le premier; mais Barrois, qui avait tout entendu et qui avait deviné
+le désir de son maître, était déjà parti.</p>
+
+<p>Alors le procureur du roi fit dire à sa femme de monter.</p>
+
+<p>Au bout d’un quart d’heure, tout le monde était réuni dans la chambre du
+paralytique, et le second notaire était arrivé.</p>
+
+<p>En peu de mots les deux officiers ministériels furent d’accord. On lut à
+Noirtier une formule de testament vague, banale; puis pour commencer,
+pour ainsi dire l’investigation de son intelligence, le premier notaire
+se retournant de son côté, lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Lorsqu’on fait son testament, monsieur, c’est en faveur de quelqu’un.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Noirtier. </p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous quelque idée du chiffre auquel se monte votre fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous nommer plusieurs chiffres qui monteront successivement;
+vous m’arrêterez quand j’aurai atteint celui que vous croirez être le
+vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>Il y avait dans cet interrogatoire une espèce de solennité; d’ailleurs
+jamais la lutte de l’intelligence contre la matière n’avait peut-être
+été plus visible; et si ce n’était un sublime, comme nous allions le
+dire, c’était au moins un curieux spectacle.</p>
+
+<p>On faisait cercle autour de Villefort, le second notaire était assis à
+une table, tout prêt à écrire; le premier notaire se tenait debout
+devant lui et interrogeait.</p>
+
+<p>&laquo;Votre fortune dépasse trois cent mille francs n’est-ce pas?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>Noirtier fit signe que oui.</p>
+
+<p>&laquo;Possédez-vous quatre cent mille francs?&raquo; demanda le notaire.</p>
+
+<p>Noirtier resta immobile.</p>
+
+<p>&laquo;Cinq cent mille?</p>
+
+<p>Même immobilité. </p>
+
+<p>&laquo;Six cent mille? sept cent mille? huit cent mille? neuf cent mille?&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier fit signe que oui.</p>
+
+<p>&laquo;Vous possédez neuf cent mille francs?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;En immeubles?&raquo; demanda le notaire.</p>
+
+<p>Noirtier fit signe que non.</p>
+
+<p>&laquo;En inscriptions de rentes?&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier fit signe que oui.</p>
+
+<p>&laquo;Ces inscriptions sont entre vos mains?&raquo;</p>
+
+<p>Un coup d’œil adressé à Barrois fit sortir le vieux serviteur, qui
+revint un instant après avec une petite cassette.</p>
+
+<p>&laquo;Permettez-vous qu’on ouvre cette cassette? demanda le notaire.</p>
+
+<p>Noirtier fit signe que oui.</p>
+
+<p>On ouvrit la cassette et l’on trouva pour neuf cent mille francs
+d’inscriptions sur le Grand-Livre.</p>
+
+<p>Le premier notaire passa, les unes après les autres, chaque inscription
+à son collègue; le compte y était, comme l’avait accusé Noirtier.</p>
+
+<p>&laquo;C’est bien cela, dit-il; il est évident que l’intelligence est dans
+toute sa force et dans toute son étendue.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers le paralytique:</p>
+
+<p>&laquo;Donc, lui dit-il, vous possédez neuf cent mille francs de capital, qui,
+à la façon dont ils sont placés, doivent vous produire quarante mille
+livres de rente à peu près?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;À qui désirez-vous laisser cette fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Mme de Villefort, cela n’est point douteux; M. Noirtier aime
+uniquement sa petite-fille, Mlle Valentine de Villefort: c’est elle qui
+le soigne depuis six ans; elle a su captiver par ses soins assidus
+l’affection de son grand-père, et je dirai presque sa reconnaissance; il
+est donc juste qu’elle recueille le prix de son dévouement.&raquo;</p>
+
+<p>L’œil de Noirtier lança un éclair comme s’il n’était pas dupe de ce
+faux assentiment donné par Mme de Villefort aux intentions qu’elle lui
+supposait.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce donc à Mlle Valentine de Villefort que vous laissez ces neuf
+cent mille francs?&raquo; demanda le notaire, qui croyait n’avoir plus qu’à
+enregistrer cette clause, mais qui tenait à s’assurer cependant de
+l’assentiment de Noirtier, et voulait faire constater cet assentiment
+par tous les témoins de cette étrange scène. </p>
+
+<p>Valentine avait fait un pas en arrière et pleurait, les yeux baissés; le
+vieillard la regarda un instant avec l’expression d’une profonde
+tendresse; puis se retournant vers le notaire, il cligna des yeux de la
+façon la plus significative.</p>
+
+<p>&laquo;Non? dit le notaire; comment ce n’est pas Mlle Valentine de Villefort
+que vous instituez pour votre légataire universelle?&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier fit signe que non.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne vous trompez pas? s’écria le notaire étonné; vous dites bien
+non?</p>
+
+<p>&mdash;Non! répéta Noirtier, non!&raquo;</p>
+
+<p>Valentine releva la tête; elle était stupéfaite, non pas de son
+exhérédation, mais d’avoir provoqué le sentiment qui dicte d’ordinaire
+de pareils actes.</p>
+
+<p>Mais Noirtier la regarda avec une si profonde expression de tendresse
+qu’elle s’écria:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon bon père, je le vois bien, ce n’est que votre fortune que vous
+m’ôtez, mais vous me laissez toujours votre cœur?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, bien certainement, dirent les yeux du paralytique, se fermant
+avec une expression à laquelle Valentine ne pouvait se tromper.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! merci!&raquo; murmura la jeune fille.</p>
+
+<p>Cependant ce refus avait fait naître dans le cœur de Mme de Villefort
+une espérance inattendue; elle se rapprocha du vieillard.</p>
+
+<p>&laquo;Alors c’est donc à votre petit-fils Édouard de Villefort que vous
+laissez votre fortune, cher monsieur Noirtier?&raquo; demanda la mère.</p>
+
+<p>Le clignement des yeux fut terrible: il exprimait presque la haine.</p>
+
+<p>&laquo;Non, fit le notaire; alors c’est à monsieur votre fils ici présent?</p>
+
+<p>&mdash;Non&raquo;, répliqua le vieillard.</p>
+
+<p>Les deux notaires se regardèrent stupéfaits; Villefort et sa femme se
+sentaient rougir, l’un de honte, l’autre de colère.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, que vous avons-nous donc fait, père, dit Valentine; vous ne nous
+aimez donc plus?&raquo;</p>
+
+<p>Le regard du vieillard passa rapidement sur son fils, sur sa
+belle-fille, et s’arrêta sur Valentine avec une expression de profonde
+tendresse.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit-elle, si tu m’aimes, voyons, bon père, tâche d’allier cet
+amour avec ce que tu fais en ce moment. Tu me connais, tu sais que je
+n’ai jamais songé à ta fortune: d’ailleurs, on dit que je suis riche du
+côté de ma mère, trop riche; explique-toi donc.&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier fixa son regard ardent sur la main de Valentine. </p>
+
+<p>&laquo;Ma main? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;Sa main! répétèrent tous les assistants.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! messieurs, vous voyez bien que tout est inutile, et que mon pauvre
+père est fou, dit Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s’écria tout à coup Valentine, je comprends! Mon mariage, n’est-ce
+pas, bon père?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, oui, répéta trois fois le paralytique lançant un éclair à
+chaque fois que se relevait sa paupière.</p>
+
+<p>&mdash;Tu nous en veux pour le mariage, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c’est absurde, dit Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, dit le notaire, tout cela au contraire est très
+logique et me fait l’effet de s’enchaîner parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas que j’épouse M. Franz d’Épinay?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne veux pas, exprima l’œil du vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous déshéritez votre petite-fille, s’écria le notaire parce
+qu’elle fait un mariage contre votre gré?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que sans ce mariage elle serait votre héritière?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>Il se fit alors un profond silence autour du vieillard.</p>
+
+<p>Les deux notaires se consultaient; Valentine, les mains jointes,
+regardait son grand-père avec un sourire reconnaissant; Villefort
+mordait ses lèvres minces; Mme de Villefort ne pouvait réprimer un
+sentiment joyeux qui, malgré elle, s’épanouissait sur son visage.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, dit enfin Villefort, rompant le premier ce silence, il me semble
+que je suis seul juge des convenances qui plaident en faveur de cette
+union. Seul maître de la main de ma fille, je veux qu’elle épouse M.
+Franz d’Épinay, et elle l’épousera.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine tomba pleurante sur un fauteuil.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit le notaire, s’adressant au vieillard, que comptez-vous
+faire de votre fortune au cas où Mlle Valentine épouserait M. Franz?</p>
+
+<p>Le vieillard resta immobile.</p>
+
+<p>&laquo;Vous comptez en disposer, cependant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;En faveur de quelqu’un de votre famille?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;En faveur des pauvres, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit le notaire, vous savez que la loi s’oppose à ce que vous
+dépouilliez entièrement votre fils?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne disposerez donc que de la partie que la loi vous autorise à
+distraire.&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier demeura immobile.</p>
+
+<p>&laquo;Vous continuez à vouloir disposer de tout?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais après votre mort on attaquera le testament!</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père me connaît, monsieur, dit M. de Villefort, il sait que sa
+volonté sera sacrée pour moi; d’ailleurs il comprend que dans ma
+position je ne puis plaider contre les pauvres.&raquo;</p>
+
+<p>L’œil de Noirtier exprima le triomphe.</p>
+
+<p>&laquo;Que décidez-vous, monsieur? demanda le notaire à Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, monsieur, c’est une résolution prise dans l’esprit de mon père,
+et je sais que mon père ne change pas de résolution. Je me résigne donc.
+Ces neuf cent mille francs sortiront de la famille pour aller enrichir
+les hôpitaux; mais je ne céderai pas à un caprice de vieillard, et je
+ferai selon ma conscience.&raquo;</p>
+
+<p>Et Villefort se retira avec sa femme, laissant son père libre de tester
+comme il l’entendrait.</p>
+
+<p>Le même jour le testament fut fait; on alla chercher les témoins, il fut
+approuvé par le vieillard, fermé en leur présence et déposé chez M.
+Deschamps, le notaire de la famille.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LX" id="LX"></a><a href="#table">LX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le télégraphe.</a></h3>
+
+<p>M. et Mme de Villefort apprirent, en rentrant chez eux, que M. le comte
+de Monte-Cristo, qui était venu pour leur faire visite, avait été
+introduit dans le salon, où il les attendait; Mme de Villefort, trop
+émotionnée pour entrer ainsi tout à coup, passa par sa chambre à
+coucher, tandis que le procureur du roi, plus sûr de lui-même, s’avança
+directement vers le salon.</p>
+
+<p>Mais si maître qu’il fût de ses sensations, si bien qu’il sût composer
+son visage, M. de Villefort ne put si bien écarter le nuage de son front
+que le comte, dont le sourire brillait radieux, ne remarquât cet air
+sombre et rêveur. </p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon Dieu! dit Monte-Cristo après les premiers compliments,
+qu’avez-vous donc, monsieur de Villefort? et suis-je arrivé au moment où
+vous dressiez quelque accusation un peu trop capitale?&raquo;</p>
+
+<p>Villefort essaya de sourire.</p>
+
+<p>&laquo;Non, monsieur le comte, dit-il, il n’y a d’autre victime ici que moi.
+C’est moi qui perds mon procès, et c’est le hasard, l’entêtement, la
+folie qui a lancé le réquisitoire.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? demanda Monte-Cristo avec un intérêt
+parfaitement joué. Vous est-il, en réalité, arrivé quelque malheur
+grave?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le comte, dit Villefort avec un calme plein d’amertume,
+cela ne vaut pas la peine d’en parler; presque rien, une simple perte
+d’argent.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, répondit Monte-Cristo, une perte d’argent est peu de chose
+avec une fortune comme celle que vous possédez et avec un esprit
+philosophique et élevé comme l’est le vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, répondit Villefort, n’est-ce point la question d’argent qui me
+préoccupe, quoique, après tout, neuf cent mille francs vaillent bien un
+regret, ou tout au moins un mouvement de dépit. Mais je me blesse
+surtout de cette disposition du sort, du hasard, de la fatalité, je ne
+sais comment nommer la puissance qui dirige le coup qui me frappe et qui
+renverse mes espérances de fortune et détruit peut-être l’avenir de ma
+fille par le caprice d’un vieillard tombé en enfance.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! qu’est-ce donc? s’écria le comte. Neuf cent mille
+francs, avez-vous dit? Mais, en vérité, comme vous le dites, la somme
+mérite d’être regrettée, même par un philosophe. Et qui vous donne ce
+chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dont je vous ai parlé.</p>
+
+<p>&mdash;M. Noirtier; vraiment! Mais vous m’aviez dit, ce me semble, qu’il
+était en paralysie complète, et que toutes ses facultés étaient
+anéanties?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ses facultés physiques, car il ne peut pas remuer, il ne peut
+point parler, et avec tout cela, cependant, il pense, il veut, il agit
+comme vous voyez. Je le quitte il y a cinq minutes et, dans ce moment,
+il est occupé à dicter un testament à deux notaires.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors il a parlé?</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait mieux, il s’est fait comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;À l’aide du regard; ses yeux ont continué de vivre, et vous voyez, ils
+tuent.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Mme de Villefort qui venait d’entrer à son tour,
+peut-être vous exagérez-vous la situation?</p>
+
+<p>&mdash;Madame...&raquo; dit le comte en s’inclinant.</p>
+
+<p>Mme de Villefort salua avec son plus gracieux sourire.</p>
+
+<p>&laquo;Mais que me dit donc là M. de Villefort? demanda Monte-Cristo; et
+quelle disgrâce incompréhensible?...</p>
+
+<p>&mdash;Incompréhensible, c’est le mot! reprit le procureur du roi en haussant
+les épaules, un caprice de vieillard!</p>
+
+<p>&mdash;Et il n’y a pas moyen de le faire revenir sur cette décision?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, dit Mme de Villefort; et il dépend même de mon mari que ce
+testament, au lieu d’être fait au détriment de Valentine, soit fait au
+contraire en sa faveur.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte, voyant que les deux époux commençaient à parler par paraboles,
+prit l’air distrait, et regarda avec l’attention la plus profonde et
+l’approbation la plus marquée Édouard qui versait de l’encre dans
+l’abreuvoir des oiseaux.</p>
+
+<p>&laquo;Ma chère, dit Villefort répondant à sa femme, vous savez que j’aime peu
+me poser chez moi en patriarche, et que je n’ai jamais cru que le sort
+de l’univers dépendît d’un signe de ma tête. Cependant il importe que
+mes décisions soient respectées dans ma famille, et que la folie d’un
+vieillard et le caprice d’un enfant ne renversent pas un projet arrêté
+dans mon esprit depuis de longues années. Le baron d’Épinay était mon
+ami, vous le savez, et une alliance avec son fils était des plus
+convenables.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez, dit Mme de Villefort, que Valentine est d’accord avec
+lui?... En effet, elle a toujours été opposée à ce mariage, et je ne
+serais pas étonnée que tout ce que nous venons de voir et d’entendre ne
+soit l’exécution d’un plan concerté entre eux. </p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Villefort, on ne renonce pas ainsi croyez-moi, à une
+fortune de neuf cent mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Elle renoncerait au monde, monsieur, puisqu’il y a un an elle voulait
+entrer dans un couvent.</p>
+
+<p>&mdash;N’importe, reprit de Villefort, je dis que ce mariage doit se faire,
+madame!</p>
+
+<p>&mdash;Malgré la volonté de votre père? dit Mme de Villefort, attaquant une
+autre corde: c’est bien grave!&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo faisait semblant de ne point écouter, et ne perdait point
+un mot de ce qui se disait.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, reprit Villefort, je puis dire que j’ai toujours respecté mon
+père, parce qu’au sentiment naturel de la descendance se joignait chez
+moi la conscience de sa supériorité morale; parce qu’enfin un père est
+sacré à deux titres, sacré comme notre créateur, sacré comme notre
+maître; mais aujourd’hui je dois renoncer à reconnaître une intelligence
+dans le vieillard qui, sur un simple souvenir de haine pour le père,
+poursuit ainsi le fils; il serait donc ridicule à moi de conformer ma
+conduite à ses caprices. Je continuerai d’avoir le plus grand respect
+pour M. Noirtier; je subirai sans me plaindre la punition pécuniaire
+qu’il m’inflige, mais je resterai immuable dans ma volonté, et le monde
+appréciera de quel côté était la saine raison. En conséquence, je
+marierai ma fille au baron Franz d’Épinay, parce que ce mariage est, à
+mon sens, bon et honorable, et qu’en définitive je veux marier ma fille
+à qui me plaît.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! dit le comte, dont le procureur du roi avait constamment
+sollicité l’approbation du regard; eh quoi! M. Noirtier déshérite,
+dites-vous, Mlle Valentine, parce qu’elle va épouser M. le baron Franz
+d’Épinay?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! oui! oui, monsieur; voilà la raison, dit Villefort en
+haussant les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;La raison visible du moins, ajouta Mme de Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;La raison réelle, madame. Croyez-moi, je connais mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Conçoit-on cela? répondit la jeune femme; en quoi, je vous le demande,
+M. d’Épinay déplaît-il plus qu’un autre à M. Noirtier?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit le comte, j’ai connu M. Franz d’Épinay, le fils du
+général de Quesnel, n’est-ce pas, qui a été fait baron d’Épinay par le
+roi Charles X?</p>
+
+<p>&mdash;Justement, reprit Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais c’est un jeune homme charmant, ce me semble!</p>
+
+<p>&mdash;Aussi n’est-ce qu’un prétexte, j’en suis certaine, dit Mme de
+Villefort; les vieillards sont tyrans de leurs affections; M. Noirtier
+ne veut pas que sa petite-fille se marie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Monte-Cristo, ne connaissez-vous pas une cause à cette
+haine?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! qui peut savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Quelque antipathie politique peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, mon père et le père de M. d’Épinay ont vécu dans des temps
+orageux dont je n’ai vu que les derniers jours, dit Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Votre père n’était-il pas bonapartiste? demanda Monte-Cristo. Je crois
+me rappeler que vous m’avez dit quelque chose comme cela.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père a été jacobin avant toutes choses, reprit Villefort, emporté
+par son émotion hors des bornes de la prudence, et la robe de sénateur
+que Napoléon lui avait jetée sur les épaules ne faisait que déguiser le
+vieil homme, mais sans l’avoir changé. Quand mon père conspirait, ce
+n’était pas pour l’Empereur, c’était contre les Bourbons; car mon père
+avait cela de terrible en lui, qu’il n’a jamais combattu pour les
+utopies irréalisables, mais pour les choses possibles, et qu’il a
+appliqué à la réussite de ces choses possibles ces terribles théories de
+la Montagne, qui ne reculaient devant aucun moyen.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Monte-Cristo, voyez-vous, c’est cela, M. Noirtier et M.
+d’Épinay se seront rencontrés sur le sol de la politique. M. le général
+d’Épinay, quoique ayant servi sous Napoléon, n’avait-il pas au fond du
+cœur gardé des sentiments royalistes, et n’est-ce pas le même qui fut
+assassiné un soir sortant d’un club napoléonien, où on l’avait attiré
+dans l’espérance de trouver en lui un frère?&raquo;</p>
+
+<p>Villefort regarda le comte presque avec terreur.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que je me trompe? dit Monte-Cristo. </p>
+
+<p>&mdash;Non pas, monsieur, dit Mme de Villefort, et c’est bien cela, au
+contraire; et c’est justement à cause de ce que vous venez de dire que,
+pour voir s’éteindre de vieilles haines, M. de Villefort avait eu l’idée
+de faire aimer deux enfants dont les pères s’étaient haïs.</p>
+
+<p>&mdash;Idée sublime! dit Monte-Cristo, idée pleine de charité et à laquelle
+le monde devait applaudir. En effet, c’était beau de voir Mlle Noirtier
+de Villefort s’appeler Mme Franz d’Épinay.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort tressaillit et regarda Monte-Cristo comme s’il eût voulu lire
+au fond de son cœur l’intention qui avait dicté les paroles qu’il
+venait de prononcer.</p>
+
+<p>Mais le comte garda le bienveillant sourire stéréotypé sur ses lèvres;
+et cette fois encore, malgré la profondeur de son regard, le procureur
+du roi ne vit pas au-delà de l’épiderme.</p>
+
+<p>&laquo;Aussi, reprit Villefort, quoique ce soit un grand malheur pour
+Valentine que de perdre la fortune de son grand-père, je ne crois pas
+cependant que pour cela le mariage manque; je ne crois pas que M.
+d’Épinay recule devant cet échec pécuniaire; il verra que je vaux
+peut-être mieux que la somme, moi qui la sacrifie au désir de lui tenir
+ma parole; il calculera que Valentine d’ailleurs, est riche du bien de
+sa mère, administré par M. et Mme de Saint-Méran, ses aïeuls maternels,
+qui la chérissent tous deux tendrement.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui valent bien qu’on les aime et qu’on les soigne comme Valentine
+a fait pour M. Noirtier, dit Mme de Villefort; d’ailleurs, ils vont
+venir à Paris dans un mois au plus, et Valentine, après un tel affront,
+sera dispensée de s’enterrer comme elle l’a fait jusqu’ici auprès de M.
+Noirtier.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte écoutait avec complaisance la voix discordante de ces
+amours-propres blessés et de ces intérêts meurtris.</p>
+
+<p>&laquo;Mais il me semble, dit Monte-Cristo après un instant de silence, et je
+vous demande pardon d’avance de ce que je vais dire, il me semble que si
+M. Noirtier déshérite Mlle de Villefort, coupable de se vouloir marier
+avec un jeune homme dont il a détesté le père, il n’a pas le même tort à
+reprocher à ce cher Édouard.</p>
+
+<p>&mdash;N’est-ce pas, monsieur? s’écria Mme de Villefort avec une intonation
+impossible à décrire: n’est-ce pas que c’est injuste, odieusement
+injuste? Ce pauvre Édouard, il est aussi bien le petit-fils de M.
+Noirtier que Valentine, et cependant si Valentine n’avait pas dû épouser
+M. Franz, M. Noirtier lui laissait tout son bien; et de plus, enfin,
+Édouard porte le nom de la famille, ce qui n’empêche pas que, même en
+supposant que Valentine soit effectivement déshéritée par son
+grand-père, elle sera encore trois fois plus riche que lui.&raquo;</p>
+
+<p>Ce coup porté, le comte écouta et ne parla plus.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, reprit Villefort, tenez, monsieur le comte, cessons, je vous
+prie, de nous entretenir de ces misères de famille, oui c’est vrai, ma
+fortune va grossir le revenu des pauvres, qui sont aujourd’hui les
+véritables riches. Oui, mon père m’aura frustré d’un espoir légitime, et
+cela sans raison; mais, moi, j’aurai agi comme un homme de sens, comme
+un homme de cœur. M. d’Épinay, à qui j’avais promis le revenu de cette
+somme, le recevra, dussé-je m’imposer les plus cruelles privations.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, reprit Mme de Villefort, revenant à la seule idée qui
+murmurât sans cesse au fond de son cœur, peut-être vaudrait-il mieux
+que l’on confiât cette mésaventure à M. d’Épinay, et qu’il rendît
+lui-même sa parole.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce serait un grand malheur! s’écria Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Un grand malheur? répéta Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, reprit Villefort en se radoucissant; un mariage manqué,
+même pour des raisons d’argent jette de la défaveur sur une jeune fille;
+puis, d’anciens bruits, que je voulais éteindre, reprendraient de la
+consistance. Mais non, il n’en sera rien. M. d’Épinay, s’il est honnête
+homme, se verra encore plus engagé par l’exhérédation de Valentine
+qu’auparavant; autrement il agirait donc dans un simple but d’avarice:
+non, c’est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense comme M. de Villefort, dit Monte-Cristo en fixant son regard
+sur Mme de Villefort; et si j’étais assez de ses amis pour me permettre
+de lui donner un conseil, je l’inviterais, puisque M. d’Épinay va
+revenir, à ce que l’on m’a dit du moins, à nouer cette affaire si
+fortement qu’elle ne se pût dénouer; j’engagerais enfin une partie dont
+l’issue doit être si honorable pour M. de Villefort.&raquo;</p>
+
+<p>Ce dernier se leva, transporté d’une joie visible, tandis que sa femme
+pâlissait légèrement.</p>
+
+<p>&laquo;Bien, dit-il, voilà tout ce que je demandais et je me prévaudrai de
+l’opinion d’un conseiller tel que vous, dit-il en tendant la main à
+Monte-Cristo. Ainsi donc que tout le monde ici considère ce qui arrive
+aujourd’hui comme non avenu; il n’y a rien de changé à nos projets. </p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le comte, le monde tout injuste qu’il est, vous saura,
+je vous en réponds, gré de votre résolution; vos amis en seront fiers et
+M. d’Épinay, dût-il prendre Mlle de Villefort sans dot, ce qui ne
+saurait être, sera charmé d’entrer dans une famille où l’on sait
+s’élever à la hauteur de tels sacrifices pour tenir sa parole et remplir
+son devoir.&raquo;</p>
+
+<p>En disant ces mots, le comte s’était levé et s’apprêtait à partir.</p>
+
+<p>&laquo;Vous nous quittez, monsieur le comte? dit Mme de Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;J’y suis forcé, madame, je venais seulement vous rappeler votre
+promesse pour samedi.</p>
+
+<p>&mdash;Craigniez-vous que nous ne l’oubliassions?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop bonne, madame; mais M. de Villefort a de si graves et
+parfois de si urgentes occupations....</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari a donné sa parole, monsieur, dit Mme de Villefort, vous venez
+de voir qu’il la tient quand il a tout à perdre, à plus forte raison
+quand il a tout à gagner.</p>
+
+<p>&mdash;Et, demanda Villefort, est-ce à votre maison des Champs-Élysées que la
+réunion a lieu?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit Monte-Cristo, et c’est ce qui rend encore votre
+dévouement plus méritoire: c’est à la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;À la campagne?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et où cela? près de Paris, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Aux portes, à une demi-heure de la barrière, à Auteuil.</p>
+
+<p>&mdash;À Auteuil! s’écria Villefort. Ah! c’est vrai, madame m’a dit que vous
+demeuriez à Auteuil, puisque c’est chez vous qu’elle a été transportée.
+Et à quel endroit d’Auteuil?</p>
+
+<p>&mdash;Rue de la Fontaine!</p>
+
+<p>&mdash;Rue de la Fontaine! reprit Villefort d’une voix étranglée; et à quel
+numéro?</p>
+
+<p>&mdash;Au n&deg;28.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s’écria Villefort, c’est donc à vous que l’on a vendu la maison
+de M. de Saint-Méran?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Saint-Méran? demanda Monte-Cristo. Cette maison appartenait-elle
+donc à M. de Saint-Méran?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Mme de Villefort, et croyez-vous une chose, monsieur le
+comte?</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez cette maison jolie, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Charmante. </p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon mari n’a jamais voulu l’habiter.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit Monte-Cristo, en vérité, monsieur, c’est une prévention
+dont je ne me rends pas compte.</p>
+
+<p>&mdash;Je n’aime pas Auteuil, monsieur, répondit le procureur du roi, en
+faisant un effort sur lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne serai pas assez malheureux, je l’espère, dit avec
+inquiétude Monte-Cristo, pour que cette antipathie me prive du bonheur
+de vous recevoir?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le comte... j’espère bien... croyez que je ferai tout ce
+que je pourrai, balbutia Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! répondit Monte-Cristo, je n’admets pas d’excuse. Samedi, à six
+heures, je vous attends, et si vous ne veniez pas, je croirais, que
+sais-je, moi? qu’il y a sur cette maison inhabitée depuis plus de vingt
+ans quelque lugubre tradition, quelque sanglante légende.</p>
+
+<p>&mdash;J’irai, monsieur le comte, j’irai, dit vivement Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit Monte-Cristo. Maintenant il faut que vous me permettiez de
+prendre congé de vous.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, vous avez dit que vous étiez forcé de nous quitter, monsieur
+le comte, dit Mme de Villefort, et vous alliez même, je crois, nous dire
+pour quoi faire, quand vous vous êtes interrompu pour passer à une autre
+idée.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, madame, dit Monte-Cristo, je ne sais si j’oserai vous dire
+où je vais.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dites toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais, en véritable badaud que je suis, visiter une chose qui m’a
+bien souvent fait rêver des heures entières.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Un télégraphe. Ma foi tant pis, voilà le mot lâché.</p>
+
+<p>&mdash;Un télégraphe! répéta Mme de Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Eh mon Dieu, oui, un télégraphe. J’ai vu parfois au bout d’un chemin,
+sur un tertre, par un beau soleil, se lever ces bras noirs et pliants
+pareils aux pattes d’un immense coléoptère, et jamais ce ne fut sans
+émotion, je vous jure, car je pensais que ces signes bizarres fendant
+l’air avec précision, et portant à trois cents lieues la volonté
+inconnue d’un homme assis devant une table, à un autre homme assis à
+l’extrémité de la ligne devant une autre table, se dessinaient sur le
+gris du nuage ou sur l’azur du ciel, par la seule force du vouloir de ce
+chef tout-puissant: je croyais alors aux génies, aux sylphes, aux
+gnomes, aux pouvoirs occultes enfin, et je riais. Or, jamais l’envie ne
+m’était venue de voir de près ces gros insectes au ventre blanc, aux
+pattes noires et maigres, car je craignais de trouver sous leurs ailes
+de pierre le petit génie humain, bien gourmé, bien pédant, bien bourré
+de science, de cabale ou de sorcellerie. Mais voilà qu’un beau matin
+j’ai appris que le moteur de chaque télégraphe était un pauvre diable
+d’employé à douze cents francs par an, occupé tout le jour à regarder,
+non pas le ciel comme l’astronome, non pas l’eau comme le pêcheur, non
+pas le paysage comme un cerveau vide, mais bien l’insecte au ventre
+blanc, aux pattes noires, son correspondant, placé à quelque quatre ou
+cinq lieues de lui. Alors je me suis senti pris d’un désir curieux de
+voir de près cette chrysalide vivante et d’assister à la comédie que du
+fond de sa coque elle donne à cette autre chrysalide, en tirant les uns
+après les autres quelques bouts de ficelle.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez là?</p>
+
+<p>&mdash;J’y vais.</p>
+
+<p>&mdash;À quel télégraphe? À celui du ministère de l’Intérieur ou de
+l’Observatoire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non pas, je trouverais là des gens qui voudraient me forcer de
+comprendre des choses que je veux ignorer, et qui m’expliqueraient
+malgré moi un mystère qu’ils ne connaissent pas. Peste! je veux garder
+les illusions que j’ai encore sur les insectes; c’est bien assez d’avoir
+déjà perdu celles que j’avais sur les hommes. Je n’irai donc ni au
+télégraphe du ministère de l’Intérieur, ni au télégraphe de
+l’Observatoire. Ce qu’il me faut, c’est le télégraphe en plein champ,
+pour y trouver le pur bonhomme pétrifié dans sa tour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un singulier grand seigneur, dit Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle ligne me conseillez-vous d’étudier?</p>
+
+<p>&mdash;Mais la plus occupée à cette heure.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! celle d’Espagne, alors? </p>
+
+<p>&mdash;Justement. Voulez-vous une lettre du ministre pour qu’on vous
+explique....</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, dit Monte-Cristo, puisque je vous dis, au contraire, que je
+n’y veux rien comprendre. Du moment où j’y comprendrai quelque chose, il
+n’y aura plus de télégraphe, il n’y aura plus qu’un signe de M. Duchâtel
+ou de M. de Montalivet, transmis au préfet de Bayonne et travesti en
+deux mots grecs: Τηλε, γραφετω.
+C’est la bête aux pattes noires et le mot effrayant que je veux
+conserver dans toute leur pureté et dans toute ma vénération.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc, car dans deux heures il fera nuit, et vous ne verrez plus
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Diable, vous m’effrayez. Quel est le plus proche? Sur la route de
+Bayonne?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, va pour la route de Bayonne. C’est celui de Châtillon.</p>
+
+<p>&mdash;Et après celui de Châtillon?</p>
+
+<p>&mdash;Celui de la tour de Montlhéry, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, au revoir! Samedi je vous raconterai mes impressions.&raquo;</p>
+
+<p>À la porte, le comte se trouva avec les deux notaires qui venaient de
+déshériter Valentine, et qui se retiraient enchantés d’avoir fait un
+acte qui ne pouvait manquer de leur faire grand honneur. </p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXI" id="LXI"></a><a href="#table">LXI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui mangent ses pêches.</a></h3>
+
+<p>Non pas le même soir, comme il l’avait dit, mais le lendemain matin, le
+comte de Monte-Cristo sortit par la barrière d’Enfer, prit la route
+d’Orléans, dépassa le village de Linas sans s’arrêter au télégraphe qui,
+justement au moment où le comte passait, faisait mouvoir ses longs bras
+décharnés, et gagna la tour de Montlhéry, située, comme chacun sait, sur
+l’endroit le plus élevé de la plaine de ce nom.</p>
+
+<p>Au pied de la colline, le comte mit pied à terre, et par un petit
+sentier circulaire, large de dix-huit pouces, commença de gravir la
+montagne; arrivé au sommet, il se trouva arrêté par une haie sur
+laquelle des fruits verts avaient succédé aux fleurs roses et blanches.</p>
+
+<p>Monte-Cristo chercha la porte du petit enclos, et ne tarda point à la
+trouver. C’était une petite herse en bois, roulant sur des gonds d’osier
+et se fermant avec un clou et une ficelle. En un instant le comte fut au
+courant du mécanisme et la porte s’ouvrit.</p>
+
+<p>Le comte se trouva alors dans un petit jardin de vingt pieds de long sur
+douze de large, borné d’un côté par la partie de la haie dans laquelle
+était encadrée l’ingénieuse machine que nous avons décrite sous le nom
+de porte, et de l’autre par la vieille tour ceinte de lierre, toute
+parsemée de ravenelles et de giroflées.</p>
+
+<p>On n’eût pas dit, à la voir ainsi ridée et fleurie comme une aïeule à
+qui ses petits-enfants viennent de souhaiter la fête, qu’elle pourrait
+raconter bien des drames terribles, si elle joignait une voix aux
+oreilles menaçantes qu’un vieux proverbe donne aux murailles.</p>
+
+<p>On parcourait ce jardin en suivant une allée sablée de sable rouge, sur
+lequel mordait, avec des tons qui eussent réjoui l’œil de Delacroix,
+notre Rubens moderne, une bordure de gros buis, vieille de plusieurs
+années. Cette allée avait la forme d’un 8, et tournait en s’élançant, de
+manière à faire dans un jardin de vingt pieds une promenade de soixante.
+Jamais Flore, la riante et fraîche déesse des bons jardiniers latins,
+n’avait été honorée d’un culte aussi minutieux et aussi pur que l’était
+celui qu’on lui rendait dans ce petit enclos.</p>
+
+<p>En effet, de vingt rosiers qui composaient le parterre, pas une feuille
+ne portait la trace de la mouche, pas un filet la petite grappe de
+pucerons verts qui désolent et rongent les plantes grandissant sur un
+terrain humide. Ce n’était cependant point l’humidité qui manquait à ce
+jardin: la terre noire comme de la suie, l’opaque feuillage des arbres,
+le disaient assez; d’ailleurs l’humidité factice eût promptement suppléé
+à l’humidité naturelle, grâce au tonneau plein d’eau croupissante qui
+creusait un des angles du jardin, et dans lequel stationnaient, sur une
+nappe verte, une grenouille et un crapaud qui, par incompatibilité
+d’humeur, sans doute, se tenaient toujours, en se tournant le dos, aux
+deux points opposés du cercle.</p>
+
+<p>D’ailleurs, pas une herbe dans les allées, pas un rejeton parasite dans
+les plates-bandes; une petite-maîtresse polit et émonde avec moins de
+soin les géraniums, les cactus et les rhododendrons de sa jardinière de
+porcelaine que ne le faisait le maître jusqu’alors invisible du petit
+enclos.</p>
+
+<p>Monte-Cristo arrêta après avoir refermé la porte en agrafant la ficelle
+à son clou, et embrassa d’un regard toute la propriété.</p>
+
+<p>&laquo;Il paraît, dit-il, que l’homme du télégraphe a des jardiniers à
+l’année, ou se livre passionnément à l’agriculture.&raquo;</p>
+
+<p>Tout à coup il se heurta à quelque chose, tapi derrière une brouette
+chargée de feuillage: ce quelque chose se redressa en laissant échapper
+une exclamation qui peignait son étonnement, et Monte-Cristo se trouva
+en face d’un bonhomme d’une cinquantaine d’années qui ramassait des
+fraises qu’il plaçait sur des feuilles de vigne.</p>
+
+<p>Il y avait douze feuilles de vigne et presque autant de fraises.</p>
+
+<p>Le bonhomme, en se relevant, faillit laisser choir fraises, feuilles et
+assiette.</p>
+
+<p>&laquo;Vous faites votre récolte, monsieur? dit Monte-Cristo en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, répondit le bonhomme en portant la main à sa
+casquette, je ne suis pas là-haut c’est vrai, mais je viens d’en
+descendre à l’instant même.</p>
+
+<p>&mdash;Que je ne vous gêne en rien, mon ami, dit le comte; cueillez vos
+fraises, si toutefois il vous en reste encore. </p>
+
+<p>&mdash;J’en ai encore dix, dit l’homme, car en voici onze, et j’en avais
+vingt et une, cinq de plus que l’année dernière. Mais ce n’est pas
+étonnant, le printemps a été chaud cette année, et ce qu’il faut aux
+fraises, voyez-vous, monsieur, c’est la chaleur. Voilà pourquoi, au lieu
+de seize que j’ai eues l’année passée, j’en ai cette année, voyez-vous,
+onze déjà cueillies, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept,
+dix-huit. Oh! mon Dieu! il m’en manque deux, elles y étaient encore
+hier, monsieur, elles y étaient, j’en suis sûr, je les ai comptées. Il
+faut que ce soit le fils de la mère Simon qui me les ait soufflées, je
+l’ai vu rôder par ici ce matin. Ah! le petit drôle, voler dans un
+enclos! il ne sait pas où cela peut le mener.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Monte-Cristo, c’est grave, mais vous ferez la part de la
+jeunesse du délinquant et de sa gourmandise.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit le jardinier; ce n’en est pas moins fort
+désagréable. Mais, encore une fois, pardon, monsieur: c’est peut-être un
+chef que je fais attendre ainsi?&raquo;</p>
+
+<p>Et il interrogeait d’un regard craintif le comte et son habit bleu.</p>
+
+<p>&laquo;Rassurez-vous, mon ami, dit le comte avec ce sourire qu’il faisait, à
+sa volonté, si terrible et si bienveillant, et qui cette fois
+n’exprimait que la bienveillance, je ne suis point un chef qui vient
+pour vous inspecter, mais un simple voyageur conduit par la curiosité et
+qui commence même à se reprocher sa visite en voyant qu’il vous fait
+perdre votre temps.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon temps n’est pas cher, répliqua le bonhomme avec un sourire
+mélancolique. Cependant c’est le temps du gouvernement, et je ne devrais
+pas le perdre, mais j’avais reçu le signal qui m’annonçait que je
+pouvais me reposer une heure (il jeta les yeux sur le cadran solaire,
+car il y avait de tout dans l’enclos de la tour de Montlhéry, même un
+cadran solaire), et, vous le voyez. J’avais encore dix minutes devant
+moi, puis mes fraises étaient mûres, et un jour de plus.... D’ailleurs,
+croiriez-vous, monsieur, que les loirs me les mangent?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non, je ne l’aurais pas cru, répondit gravement Monte-Cristo;
+c’est un mauvais voisinage monsieur, que celui des loirs, pour nous qui
+ne les mangeons pas confits dans du miel comme faisaient les Romains.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les Romains les mangeaient? fit le jardinier; ils mangeaient les
+loirs?</p>
+
+<p>&mdash;J’ai lu cela dans Pétrone, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? &Ccedil;a ne doit pas être bon, quoi qu’on dise: Gras comme un
+loir. Et ce n’est pas étonnant monsieur, que les loirs soient gras,
+attendu qu’ils dorment toute la sainte journée, et qu’ils ne se
+réveillent que pour ronger toute la nuit. Tenez, l’an dernier, j’avais
+quatre abricots; ils m’en ont entamé un. J’avais un brugnon, un seul, il
+est vrai que c’est un fruit rare; eh bien, monsieur, ils me l’ont à
+moitié dévoré du côté de la muraille; un brugnon superbe et qui était
+excellent. Je n’en ai jamais mangé de meilleur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l’avez mangé? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;C’est-à-dire la moitié qui restait, vous comprenez bien. C’était
+exquis, monsieur. Ah! dame, ces messieurs-là ne choisissent pas les
+pires morceaux. C’est comme le fils de la mère Simon, il n’a pas choisi
+les plus mauvaises fraises, allez! Mais, cette année, continua
+l’horticulteur, soyez tranquille, cela ne m’arrivera pas, dussé-je,
+quand les fruits seront près de mûrir, passer la nuit pour les garder.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo en avait assez vu. Chaque homme a sa passion qui le mord au
+fond du cœur, comme chaque fruit son ver, celle de l’homme au
+télégraphe, c’était l’horticulture. Il se mit à cueillir les feuilles de
+vigne qui cachaient les grappes au soleil, et se conquit par là le cœur
+du jardinier.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur était venu pour voir le télégraphe? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, si toutefois cela n’est pas défendu par les règlements.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas défendu le moins du monde, dit le jardinier, attendu qu’il n’y
+a rien de dangereux, vu que personne ne sait ni ne peut savoir ce que
+nous disons.</p>
+
+<p>&mdash;On m’a dit, en effet, reprit le comte, que vous répétiez des signaux
+que vous ne compreniez pas vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, monsieur, et j’aime bien mieux cela, dit en riant
+l’homme du télégraphe.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi aimez-vous mieux cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, de cette façon, je n’ai pas de responsabilité. Je suis une
+machine, moi, et pas autre chose, et pourvu que je fonctionne, on ne
+m’en demande pas davantage.&raquo; </p>
+
+<p>&laquo;Diable! fit Monte-Cristo en lui-même, est-ce que par hasard je serais
+tombé sur un homme qui n’aurait pas d’ambition! Morbleu! Ce serait jouer
+de malheur.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit le jardinier en jetant un coup d’œil sur son cadran
+solaire, les dix minutes vont expirer, je retourne à mon poste. Vous
+plaît-il de monter avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo entra, en effet, dans la cour divisée en trois étages;
+celui du bas contenait quelques instruments aratoires, tels que bêches,
+râteaux, arrosoirs, dressés contre la muraille: c’était tout
+l’ameublement.</p>
+
+<p>Le second était l’habitation ordinaire ou plutôt nocturne de l’employé;
+il contenait quelques pauvres ustensiles de ménage, un lit, une table,
+deux chaises, une fontaine de grès, plus quelques herbes sèches pendues
+au plafond, et que le comte reconnut pour des pois de senteur et des
+haricots d’Espagne dont le bonhomme conservait la graine dans sa coque;
+il avait étiqueté tout cela avec le soin d’un maître botaniste du Jardin
+des plantes.</p>
+
+<p>&laquo;Faut-il passer beaucoup de temps à étudier la télégraphie, monsieur?
+demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n’est pas l’étude qui est longue, c’est le surnumérariat.</p>
+
+<p>&mdash;Et combien reçoit-on d’appointements?</p>
+
+<p>&mdash;Mille francs, monsieur. </p>
+
+<p>&mdash;Ce n’est guère.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais on est logé, comme vous voyez.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo regarda la chambre.</p>
+
+<p>&laquo;Pourvu qu’il n’aille pas tenir à son logement&raquo;, murmura-t-il.</p>
+
+<p>On passa au troisième étage: c’était la chambre du télégraphe.
+Monte-Cristo regarda tour à tour les deux poignées de fer à l’aide
+desquelles l’employé faisait jouer la machine.</p>
+
+<p>&laquo;C’est fort intéressant, dit-il, mais à la longue c’est une vie qui doit
+vous paraître un peu insipide?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dans le commencement cela donne le torticolis à force de
+regarder; mais au bout d’un an ou deux on s’y fait; puis nous avons nos
+heures de récréation et nos jours de congé.</p>
+
+<p>&mdash;Vos jours de congé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquels?</p>
+
+<p>&mdash;Ceux où il fait du brouillard.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c’est juste.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont mes jours de fête, à moi; je descends dans le jardin ces
+jours-là, et je plante, je taille, je rogne, j’échenille: en somme, le
+temps passe.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis combien de temps êtes-vous ici?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis dix ans et cinq ans de surnumérariat, quinze.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez?...</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante-cinq ans.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de temps de service vous faut-il pour avoir la pension?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, vingt-cinq ans.</p>
+
+<p>&mdash;Et de combien est cette pension?</p>
+
+<p>&mdash;De cent écus.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre humanité! murmura Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites, monsieur?... demanda l’employé.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que c’est fort intéressant.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous me montrez.... Et vous ne comprenez rien absolument à
+vos signes?</p>
+
+<p>&mdash;Rien absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n’avez jamais essayé de comprendre?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais; pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, il y a des signaux qui s’adressent à vous directement.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Et ceux-là vous les comprenez?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont toujours les mêmes.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils disent?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Rien de nouveau... vous avez une heure... ou à demain...</i></p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est parfaitement innocent, dit le comte; mais regardez donc,
+ne voilà-t-il pas votre correspondant qui se met en mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c’est vrai; merci, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous dit-il? est-ce quelque chose que vous comprenez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; il me demande si je suis prêt.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous lui répondez?...</p>
+
+<p>&mdash;Par un signe qui apprend en même temps à mon correspondant de droite
+que je suis prêt, tandis qu’il invite mon correspondant de gauche à se
+préparer à son tour. </p>
+
+<p>&mdash;C’est très ingénieux, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir, reprit avec orgueil le bonhomme, dans cinq minutes il
+va parler.</p>
+
+<p>&mdash;J’ai cinq minutes alors, dit Monte-Cristo, c’est plus de temps qu’il
+ne m’en faut. Mon cher monsieur, dit-il, permettez-moi de vous faire une
+question.</p>
+
+<p>&mdash;Faites.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez le jardinage?</p>
+
+<p>&mdash;Avec passion.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous seriez heureux, au lieu d’avoir une terrasse de vingt pieds,
+d’avoir un enclos de deux arpents?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, j’en ferais un paradis terrestre.</p>
+
+<p>&mdash;Avec vos mille francs, vous vivez mal?</p>
+
+<p>&mdash;Assez mal; mais enfin je vis.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais vous n’avez qu’un jardin misérable.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c’est vrai, le jardin n’est pas grand.</p>
+
+<p>&mdash;Et encore, tel qu’il est, il est peuplé de loirs qui dévorent tout.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c’est mon fléau.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, si vous aviez le malheur de tourner la tête quand le
+correspondant de droite va marcher?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le verrais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Alors qu’arriverait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Que je ne pourrais pas répéter ses signaux.</p>
+
+<p>&mdash;Et après?</p>
+
+<p>&mdash;Il arriverait que, ne les ayant pas répétés par négligence, je serais
+mis à l’amende.</p>
+
+<p>&mdash;De combien?</p>
+
+<p>&mdash;De cent francs.</p>
+
+<p>&mdash;Le dixième de votre revenu, c’est joli!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit l’employé.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous est arrivé? dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois, monsieur, une fois que je greffais un rosier noisette.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Maintenant, si vous vous avisiez de changer quelque chose au
+signal, ou d’en transmettre un autre?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c’est différent, je serais renvoyé et je perdrais ma pension.</p>
+
+<p>&mdash;Trois cents francs?</p>
+
+<p>&mdash;Cent écus, oui, monsieur; aussi vous comprenez que jamais je ne ferai
+rien de tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Pas même pour quinze ans de vos appointements? Voyons, ceci mérite
+réflexion, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Pour quinze mille francs?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous m’effrayez.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous voulez me tenter?</p>
+
+<p>&mdash;Justement! Quinze mille francs, comprenez?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, laissez-moi regarder mon correspondant à droite!</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, ne le regardez pas et regardez ceci.</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que c’est?</p>
+
+<p>&mdash;Comment? vous ne connaissez pas ces petits papiers-là?</p>
+
+<p>&mdash;Des billets de banque!</p>
+
+<p>&mdash;Carrés; il y en a quinze.</p>
+
+<p>&mdash;Et à qui sont-ils?</p>
+
+<p>&mdash;À vous, si vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;À moi! s’écria l’employé suffoqué.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, oui! à vous, en toute propriété.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, voilà mon correspondant de droite qui marche.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-le marcher.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous m’avez distrait, et je vais être à l’amende.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous coûtera cent francs; vous voyez bien que vous avez tout
+intérêt à prendre mes quinze billets de banque.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, le correspondant de droite s’impatiente, il redouble ses
+signaux.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-le faire et prenez.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte mit le paquet dans la main de l’employé.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, dit-il, ce n’est pas tout: avec vos quinze mille francs
+vous ne vivrez pas.</p>
+
+<p>&mdash;J’aurai toujours ma place. </p>
+
+<p>&mdash;Non, vous la perdrez; car vous allez faire un autre signe que celui de
+votre correspondant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, que me proposez-vous là?</p>
+
+<p>&mdash;Un enfantillage.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, à moins que d’y être forcé....</p>
+
+<p>&mdash;Je compte bien vous y forcer effectivement.&raquo;</p>
+
+<p>Et Monte-Cristo tira de sa poche un autre paquet.</p>
+
+<p>&laquo;Voici dix autres mille francs, dit-il; avec les quinze qui sont dans
+votre poche, cela fera vingt-cinq mille. Avec cinq mille francs, vous
+achèterez une jolie petite maison et deux arpents de terre; avec les
+vingt mille autres, vous vous ferez mille francs de rente.</p>
+
+<p>&mdash;Un jardin de deux arpents?</p>
+
+<p>&mdash;Et mille francs de rente.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Mais prenez donc!&raquo;</p>
+
+<p>Et Monte-Cristo mit de force les dix mille francs dans la main de
+l’employé.</p>
+
+<p>&laquo;Que dois-je faire? </p>
+
+<p>&mdash;Rien de bien difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin?</p>
+
+<p>&mdash;Répéter les signes que voici.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo tira de sa poche un papier sur lequel il y avait trois
+signes tout tracés, des numéros indiquant l’ordre dans lequel ils
+devaient être faits.</p>
+
+<p>&laquo;Ce ne sera pas long, comme vous voyez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais....</p>
+
+<p>&mdash;C’est pour le coup que vous aurez des brugnons, et de reste.&raquo;</p>
+
+<p>Le coup porta; rouge de fièvre et suant à grosses gouttes, le bonhomme
+exécuta les uns après les autres les trois signes donnés par le comte,
+malgré les effrayantes dislocations du correspondant de droite, qui, ne
+comprenant rien à ce changement, commençait à croire que l’homme aux
+brugnons était devenu fou.</p>
+
+<p>Quant au correspondant de gauche, il répéta consciencieusement les mêmes
+signaux qui furent recueillis définitivement au ministère de
+l’Intérieur.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, vous voilà riche, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit l’employé, mais à quel prix!</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, mon ami, dit Monte-Cristo, je ne veux pas que vous ayez des
+remords; croyez-moi donc, car, je vous jure, vous n’avez fait de tort à
+personne, et vous avez servi les projets de Dieu.&raquo;</p>
+
+<p>L’employé regardait les billets de banque, les palpait, les comptait; il
+était pâle, il était rouge; enfin, il se précipita vers sa chambre pour
+boire un verre d’eau; mais il n’eut pas le temps d’arriver jusqu’à la
+fontaine, et il s’évanouit au milieu de ses haricots secs.</p>
+
+<p>Cinq minutes après que la nouvelle télégraphique fut arrivée au
+ministère, Debray fit mettre les chevaux à son coupé, et courut chez
+Danglars.</p>
+
+<p>&laquo;Votre mari a des coupons de l’emprunt espagnol? dit-il à la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien! il en a pour six millions.</p>
+
+<p>&mdash;Qu’il les vende à quelque prix que ce soit.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que don Carlos s’est sauvé de Bourges et est rentré en Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Comment savez-vous cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, dit Debray en haussant les épaules, comme je sais les
+nouvelles.&raquo;</p>
+
+<p>La baronne ne se le fit pas répéter deux fois: elle courut chez son
+mari, lequel courut à son tour chez son agent de change et lui ordonna
+de vendre à tout prix.</p>
+
+<p>Quand on vit que M. Danglars vendait, les fonds espagnols baissèrent
+aussitôt. Danglars y perdit cinq cent mille francs, mais il se
+débarrassa de tous ses coupons.</p>
+
+<p>Le soir on lut dans le <i>Messager</i>:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Dépêche télégraphique</i>.</span><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Le roi don Carlos a échappé à la surveillance qu’on exerçait sur lui à
+Bourges, et est rentré en Espagne par la frontière de Catalogne.
+Barcelone s’est soulevée en sa faveur.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant toute la soirée il ne fut bruit que de la prévoyance de
+Danglars, qui avait vendu ses coupons, et du bonheur de l’agioteur, qui
+ne perdait que cinq cent mille francs sur un pareil coup.</p>
+
+<p>Ceux qui avaient conservé leurs coupons ou acheté ceux de Danglars se
+regardèrent comme ruinés et passèrent une fort mauvaise nuit.</p>
+
+<p>Le lendemain on lut dans le <i>Moniteur</i>:</p>
+
+<p>&laquo;C’est sans aucun fondement que le <i>Messager</i> a annoncé hier la fuite de
+don Carlos et la révolte de Barcelone.</p>
+
+<p>&laquo;Le roi don Carlos n’a pas quitté Bourges, et la Péninsule jouit de la
+plus profonde tranquillité. </p>
+
+<p>&laquo;Un signe télégraphique, mal interprété à cause du brouillard, a donné
+lieu à cette erreur.&raquo;</p>
+
+<p>Les fonds remontèrent d’un chiffre double de celui où ils étaient
+descendus.</p>
+
+<p>Cela fit, en perte et en manque à gagner, un million de différence pour
+Danglars.</p>
+
+<p>&laquo;Bon! dit Monte-Cristo à Morrel, qui se trouvait chez lui au moment où
+on annonçait l’étrange revirement de Bourse dont Danglars avait été
+victime; je viens de faire pour vingt-cinq mille francs une découverte
+que j’eusse payée cent mille.</p>
+
+<p>&mdash;Que venez-vous donc de découvrir? demanda Maximilien.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de découvrir le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui
+lui mangeaient ses pêches.&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXII" id="LXII"></a><a href="#table">LXII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Les fantômes.</a></h3>
+
+<p>À la première vue, et examinée du dehors, la maison d’Auteuil n’avait
+rien de splendide, rien de ce qu’on pouvait attendre d’une habitation
+destinée au magnifique comte de Monte-Cristo: mais cette simplicité
+tenait à la volonté du maître, qui avait positivement ordonné que rien
+ne fût changé à l’extérieur; il n’était besoin pour s’en convaincre que
+de considérer l’intérieur. En effet, à peine la porte était-elle ouverte
+que le spectacle changeait.</p>
+
+<p>M. Bertuccio s’était surpassé lui-même pour le goût des ameublements et
+la rapidité de l’exécution: comme autrefois le duc d’Antin avait fait
+abattre en une nuit une allée d’arbres qui gênait le regard de Louis
+XIV, de même en trois jours M. Bertuccio avait fait planter une cour
+entièrement nue, et de beaux peupliers, des sycomores venus avec leurs
+blocs énormes de racines, ombrageaient la façade principale de la
+maison, devant laquelle, au lieu de pavés à moitié cachés par l’herbe,
+s’étendait une pelouse de gazon, dont les plaques avaient été posées le
+matin même et qui formait un vaste tapis où perlait encore l’eau dont on
+l’avait arrosé.</p>
+
+<p>Au reste, les ordres venaient du comte; lui-même avait remis à Bertuccio
+un plan où étaient indiqués le nombre et la place des arbres qui
+devaient être plantés, la forme et l’espace de la pelouse qui devait
+succéder aux pavés.</p>
+
+<p>Vue ainsi, la maison était devenue méconnaissable, et Bertuccio lui-même
+protestait qu’il ne la reconnaissait plus, emboîtée qu’elle était dans
+son cadre de verdure.</p>
+
+<p>L’intendant n’eût pas été fâché, tandis qu’il y était, de faire subir
+quelques transformations au jardin; mais le comte avait positivement
+défendu qu’on y touchât en rien. Bertuccio s’en dédommagea en encombrant
+de fleurs les antichambres, les escaliers et les cheminées.</p>
+
+<p>Ce qui annonçait l’extrême habileté de l’intendant et la profonde
+science du maître, l’un pour servir, l’autre pour se faire servir, c’est
+que cette maison, déserte depuis vingt années, si sombre et si triste
+encore la veille, tout imprégnée qu’elle était de cette fade odeur qu’on
+pourrait appeler l’odeur du temps, avait pris en un jour, avec l’aspect
+de la vie, les parfums que préférait le maître, et jusqu’au degré de son
+jour favori; c’est que le comte, en arrivant, avait là, sous sa main,
+ses livres et ses armes; sous ses yeux ses tableaux préférés; dans les
+antichambres les chiens dont il aimait les caresses, les oiseaux dont il
+aimait le chant; c’est que toute cette maison, réveillée de son long
+sommeil, comme le palais de la Belle au bois dormant, vivait, chantait,
+s’épanouissait, pareille à ces maisons que nous avons depuis longtemps
+chéries, et dans lesquelles, lorsque par malheur nous les quittons, nous
+laissons involontairement une partie de notre âme.</p>
+
+<p>Des domestiques allaient et venaient joyeux dans cette belle cour: les
+uns possesseurs des cuisines, et glissant comme s’ils eussent toujours
+habité cette maison dans des escaliers restaurés de la veille, les
+autres peuplant les remises, où les équipages, numérotés et casés,
+semblaient installés depuis cinquante ans; et les écuries, où les
+chevaux au râtelier répondaient en hennissant aux palefreniers, qui leur
+parlaient avec infiniment plus de respect que beaucoup de domestiques ne
+parlent à leurs maîtres.</p>
+
+<p>La bibliothèque était disposée sur deux corps, aux deux côtés de la
+muraille, et contenait deux mille volumes à peu près; tout un
+compartiment était destiné aux romans modernes, et celui qui avait paru
+la veille était déjà rangé à sa place, se pavanant dans sa reliure rouge
+et or. </p>
+
+<p>De l’autre côté de la maison, faisant pendant à la bibliothèque, il y
+avait la serre, garnie de plantes rares et s’épanouissant dans de larges
+potiches japonaises, et au milieu de la serre, merveille à la fois des
+yeux et de l’odorat, un billard que l’on eût dit abandonné depuis une
+heure au plus par les joueurs, qui avaient laissé mourir les billes sur
+le tapis.</p>
+
+<p>Une seule chambre avait été respectée par le magnifique Bertuccio.
+Devant cette chambre, située à l’angle gauche du premier étage, à
+laquelle on pouvait monter par le grand escalier, et dont on pouvait
+sortir par l’escalier dérobé, les domestiques passaient avec curiosité
+et Bertuccio avec terreur.</p>
+
+<p>À cinq heures précises, le comte arriva, suivi d’Ali, devant la maison
+d’Auteuil. Bertuccio attendait cette arrivée avec une impatience mêlée
+d’inquiétude; il espérait quelques compliments, tout en redoutant un
+froncement de sourcils.</p>
+
+<p>Monte-Cristo descendit dans la cour, parcourut toute la maison et fit le
+tour du jardin, silencieux et sans donner le moindre signe d’approbation
+ni de mécontentement.</p>
+
+<p>Seulement, en entrant dans sa chambre à coucher, située du côté opposé à
+la chambre fermée, il étendit la main vers le tiroir d’un petit meuble
+en bois de rose, qu’il avait déjà distingué à son premier voyage.</p>
+
+<p>&laquo;Cela ne peut servir qu’à mettre des gants, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, Excellence, répondit Bertuccio ravi, ouvrez, et vous y
+trouverez des gants.&raquo; </p>
+
+<p>Dans les autres meubles, le comte trouva encore ce qu’il comptait y
+trouver, flacons, cigares, bijoux.</p>
+
+<p>&laquo;Bien!&raquo; dit-il encore.</p>
+
+<p>Et M. Bertuccio se retira l’âme ravie, tant était grande, puissante et
+réelle l’influence de cet homme sur tout ce qui l’entourait.</p>
+
+<p>À six heures précises, on entendit piétiner un cheval devant la porte
+d’entrée. C’était notre capitaine des spahis qui arrivait sur <i>Médéah</i>.</p>
+
+<p>Monte-Cristo l’attendait sur le perron, le sourire aux lèvres.</p>
+
+<p>&laquo;Me voilà le premier, j’en suis bien sûr! lui cria Morrel: je l’ai fait
+exprès pour vous avoir un instant à moi seul avant tout le monde. Julie
+et Emmanuel vous disent des millions de choses. Ah! mais, savez-vous que
+c’est magnifique ici! Dites-moi, comte, est-ce que vos gens auront bien
+soin de mon cheval?</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, mon cher Maximilien, ils s’y connaissent.</p>
+
+<p>&mdash;C’est qu’il a besoin d’être bouchonné. Si vous saviez de quel train il
+a été! Une véritable trombe!</p>
+
+<p>&mdash;Peste, je le crois bien, un cheval de cinq mille francs! dit
+Monte-Cristo du ton qu’un père mettrait à parler à son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les regrettez? dit Morrel avec son franc sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! Dieu m’en préserve! répondit le comte. Non. Je regretterais
+seulement que le cheval ne fût pas bon.</p>
+
+<p>&mdash;Il est si bon, mon cher comte, que M. de Château-Renaud, l’homme le
+plus connaisseur de France, et M. Debray, qui monte les arabes du
+ministère, courent après moi en ce moment, et sont un peu distancés,
+comme vous voyez, et encore sont-ils talonnés par les chevaux de la
+baronne Danglars, qui vont d’un trot à faire tout bonnement leurs six
+lieues à l’heure.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ils vous suivent? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, les voilà.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, au moment même, un coupé à l’attelage tout fumant et deux
+chevaux de selle hors d’haleine arrivèrent devant la grille de la
+maison, qui s’ouvrit devant eux. Aussitôt le coupé décrivit son cercle,
+et vint s’arrêter au perron, suivi de deux cavaliers.</p>
+
+<p>En un instant Debray eut mis pied à terre, et se trouva à la portière.
+Il offrit sa main à la baronne, qui lui fit en descendant un geste
+imperceptible pour tout autre que pour Monte-Cristo. Mais le comte ne
+perdait rien, et dans ce geste il vit reluire un petit billet blanc
+aussi imperceptible que le geste, et qui passa, avec une aisance qui
+indiquait l’habitude de cette manœuvre, de la main de Mme Danglars dans
+celle du secrétaire du ministre.</p>
+
+<p>Derrière sa femme descendit le banquier, pâle comme s’il fût sorti du
+sépulcre au lieu de sortir de son coupé.</p>
+
+<p>Mme Danglars jeta autour d’elle un regard rapide et investigateur que
+Monte-Cristo seul put comprendre et dans lequel elle embrassa la cour,
+le péristyle, la façade de la maison; puis, réprimant une légère
+émotion, qui se fût certes traduite sur son visage, s’il eût été permis
+à son visage de pâlir, elle monta le perron tout en disant à Morrel:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, si vous étiez de mes amis, je vous demanderais si votre
+cheval est à vendre.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel fit un sourire qui ressemblait fort à une grimace, et se retourna
+vers Monte-Cristo, comme pour le prier de le tirer de l’embarras où il
+se trouvait.</p>
+
+<p>Le comte le comprit.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! madame, répondit-il, pourquoi n’est-ce point à moi que cette
+demande s’adresse?</p>
+
+<p>&mdash;Avec vous, monsieur, dit la baronne, on n’a le droit de ne rien
+désirer, car on est trop sûre d’obtenir. Aussi était-ce à M. Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, reprit le comte, je suis témoin que M. Morrel ne peut
+céder son cheval, son honneur étant engagé à ce qu’il le garde.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il a parié dompter <i>Médéah</i> dans l’espace de six mois. Vous comprenez
+maintenant, baronne, que s’il s’en défaisait avant le terme fixé par le
+pari, non seulement il le perdrait, mais encore on dirait qu’il a eu
+peur; et un capitaine de spahis, même pour passer un caprice à une jolie
+femme, ce qui est, à mon avis, une des choses les plus sacrées de ce
+monde, ne peut laisser courir un pareil bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, madame... dit Morrel tout en adressant à Monte-Cristo un
+sourire reconnaissant.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble d’ailleurs, dit Danglars avec un ton bourru mal déguisé
+par son sourire épais, que vous en avez assez comme cela de chevaux.&raquo;</p>
+
+<p>Ce n’était pas l’habitude de Mme Danglars de laisser passer de pareilles
+attaques sans y riposter, et cependant, au grand étonnement des jeunes
+gens, elle fit semblant de ne pas entendre et ne répondit rien.</p>
+
+<p>Monte-Cristo souriait à ce silence, qui dénonçait une humilité
+inaccoutumée, tout en montrant à la baronne deux immenses pots de
+porcelaine de Chine, sur lesquels serpentaient des végétations marines
+d’une grosseur et d’un travail tels, que la nature seule peut avoir
+cette richesse, cette sève et cet esprit.</p>
+
+<p>La baronne était émerveillée.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! mais, on planterait là-dedans un marronnier des Tuileries!
+dit-elle; comment donc a-t-on jamais pu faire cuire de pareilles
+énormités?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, dit Monte-Cristo, il ne faut pas nous demander cela à nous
+autre faiseurs de statuettes et de verre mousseline; c’est un travail
+d’un autre âge, une espèce d’œuvre des génies de la terre et de la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela et de quelle époque cela peut-il être? </p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas; seulement j’ai ouï dire qu’un empereur de la Chine
+avait fait construire un four exprès; que dans ce four, les uns après
+les autres, on avait fait cuire douze pots pareils à ceux-ci. Deux se
+brisèrent sous l’ardeur du feu; on descendit les dix autres à trois
+cents brasses au fond de la mer. La mer, qui savait ce que l’on
+demandait d’elle, jeta sur eux ses lianes, tordit ses coraux, incrusta
+ses coquilles; le tout fut cimenté par deux cents années sous ses
+profondeurs inouïes, car une révolution emporta l’empereur qui avait
+voulu faire cet essai et ne laissa que le procès-verbal qui constatait
+la cuisson des vases et leur descente au fond de la mer. Au bout de deux
+cents ans on retrouva le procès-verbal, et l’on songea à retirer les
+vases. Des plongeurs allèrent, sous des machines faites exprès, à la
+découverte dans la baie où on les avait jetés; mais sur les dix on n’en
+retrouva plus que trois, les autres avaient été dispersés et brisés par
+les flots. J’aime ces vases, au fond desquels, je me figure parfois que
+des monstres informes, effrayants, mystérieux, et pareils à ceux que
+voient les seuls plongeurs, ont fixé avec étonnement leur regard terne
+et froid, et dans lesquels ont dormi des myriades de poissons qui s’y
+réfugiaient pour fuir la poursuite de leurs ennemis.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Danglars, peu amateur de curiosités, arrachait
+machinalement, et l’une après l’autre, les fleurs d’un magnifique
+oranger; quand il eut fini avec l’oranger, il s’adressa à un cactus,
+mais alors le cactus, d’un caractère moins facile que l’oranger, le
+piqua outrageusement.</p>
+
+<p>Alors il tressaillit et se frotta les yeux comme s’il sortait d’un
+songe.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, lui dit Monte-Cristo en souriant, vous qui êtes amateur de
+tableaux et qui avez de si magnifiques choses, je ne vous recommande pas
+les miens. Cependant voici deux Hobbema, un Paul Potter, un Mieris, deux
+Gérard Dow, un Raphaël, un Van Dyck, un Zurbaran et deux ou trois
+Murillo, qui sont dignes de vous être présentés.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit Debray, voici un Hobbema que je reconnais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, on est venu le proposer au Musée.</p>
+
+<p>&mdash;Qui n’en a pas, je crois? hasarda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Non, et qui cependant a refusé de l’acheter.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? demanda Château-Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes charmant, vous; parce que le gouvernement n’est point assez
+riche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardon! dit Château-Renaud. J’entends dire cependant de ces
+choses-là tous les jours depuis huit ans, et je ne puis pas encore m’y
+habituer.</p>
+
+<p>&mdash;Cela viendra, dit Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, répondit Château-Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;M. le major Bartolomeo Cavalcanti! M. le vicomte Andrea Cavalcanti!&raquo;
+annonça Baptistin. </p>
+
+<p>Un col de satin noir sortant des mains du fabricant, une barbe fraîche,
+des moustaches grises, l’œil assuré, un habit de major orné de trois
+plaques et de cinq croix, en somme, une tenue irréprochable de vieux
+soldat, tel apparut le major Bartolomeo Cavalcanti, ce tendre père que
+nous connaissons.</p>
+
+<p>Près de lui, couvert d’habits tout flambant neufs, s’avançait, le
+sourire sur les lèvres, le vicomte Andrea Cavalcanti, ce respectueux
+fils que nous connaissons encore.</p>
+
+<p>Les trois jeunes gens causaient ensemble; leurs regards se portaient du
+père au fils, et s’arrêtèrent tout naturellement plus longtemps sur ce
+dernier, qu’ils détaillèrent.</p>
+
+<p>&laquo;Cavalcanti! dit Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Un beau nom, fit Morrel, peste!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Château-Renaud, c’est vrai, ces Italiens se nomment bien,
+mais ils s’habillent mal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes difficile, Château-Renaud, reprit Debray; ces habits sont
+d’un excellent faiseur, et tout neufs.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà justement ce que je leur reproche. Ce monsieur a l’air de
+s’habiller aujourd’hui pour la première fois.</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-ce que ces messieurs? demanda Danglars au comte de
+Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu, des Cavalcanti. </p>
+
+<p>&mdash;Cela m’apprend leur nom, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c’est vrai, vous n’êtes pas au courant de nos noblesses d’Italie,
+qui dit Cavalcanti, dit race de princes.</p>
+
+<p>&mdash;Belle fortune? demanda le banquier.</p>
+
+<p>&mdash;Fabuleuse.</p>
+
+<p>&mdash;Que font-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Ils essaient de la manger sans pouvoir en venir à bout. Ils ont
+d’ailleurs des crédits sur vous, à ce qu’ils m’ont dit en me venant voir
+avant-hier. Je les ai même invités à votre intention. Je vous les
+présenterai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble qu’ils parlent très purement le français, dit
+Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Le fils a été élevé dans un collège du Midi, à Marseille ou dans les
+environs, je crois. Vous le trouverez dans l’enthousiasme.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi? demanda la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Des Françaises, madame. Il veut absolument prendre femme à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Une belle idée qu’il a là!&raquo; dit Danglars en haussant les épaules. </p>
+
+<p>Mme Danglars regarda son mari avec une expression qui, dans tout autre
+moment, eût présagé un orage, mais pour la seconde fois elle se tut.</p>
+
+<p>&laquo;Le baron paraît bien sombre aujourd’hui, dit Monte-Cristo à Mme
+Danglars; est-ce qu’on voudrait le faire ministre, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas encore, que je sache. Je crois plutôt qu’il aura joué à la
+Bourse, qu’il aura perdu, et qu’il ne sait à qui s’en prendre.</p>
+
+<p>&mdash;M. et Mme de Villefort!&raquo; cria Baptistin.</p>
+
+<p>Les deux personnes annoncées entrèrent. M. de Villefort, malgré sa
+puissance sur lui-même, était visiblement ému. En touchant sa main,
+Monte-Cristo sentit qu’elle tremblait.</p>
+
+<p>&laquo;Décidément, il n’y a que les femmes pour savoir dissimuler&raquo;, se dit
+Monte-Cristo à lui-même et en regardant Mme Danglars, qui souriait au
+procureur du roi et qui embrassait sa femme.</p>
+
+<p>Après les premiers compliments, le comte vit Bertuccio qui, occupé
+jusque-là du côté de l’office, se glissait dans un petit salon attenant
+à celui dans lequel on se trouvait. Il alla à lui.</p>
+
+<p>&laquo;Que voulez-vous, monsieur Bertuccio? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Son Excellence ne m’a pas dit le nombre de ses convives.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c’est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de couverts?</p>
+
+<p>&mdash;Comptez vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde est-il arrivé, Excellence?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio glissa son regard à travers la porte entrebâillée.
+Monte-Cristo le couvait des yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon Dieu! s’écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? demanda le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme!... cette femme!...</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Celle qui a une robe blanche et tant de diamants!... la blonde!...</p>
+
+<p>&mdash;Mme Danglars?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas comment on la nomme. Mais c’est elle, monsieur, c’est
+elle!</p>
+
+<p>&mdash;Qui, elle?</p>
+
+<p>&mdash;La femme du jardin! celle qui était enceinte! celle qui se promenait
+en attendant!... en attendant!...&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio demeura la bouche ouverte, pâle et les cheveux hérissés.</p>
+
+<p>&laquo;En attendant qui?&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio, sans répondre, montra Villefort du doigt, à peu près du même
+geste dont Macbeth montra Banco.</p>
+
+<p>&laquo;Oh!... oh!... murmura-t-il enfin, voyez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? qui?</p>
+
+<p>&mdash;Lui!... M. le procureur du roi de Villefort? Sans doute, que je vois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne l’ai donc pas tué?</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mais je crois que vous devenez fou, mon brave Bertuccio, dit le
+comte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n’est donc pas mort?</p>
+
+<p>&mdash;Eh non! il n’est pas mort, vous le voyez bien; au lieu de le frapper
+entre la sixième et la septième côte gauche, comme c’est la coutume de
+vos compatriotes, vous aurez frappé plus haut ou plus bas; et ces gens
+de justice, ça vous a l’âme chevillée dans le corps; ou bien plutôt rien
+de ce que vous m’avez raconté n’est vrai, c’est un rêve de votre
+imagination, une hallucination de votre esprit; vous vous serez endormi
+ayant mal digéré votre vengeance; elle vous aura pesé sur l’estomac;
+vous aurez eu le cauchemar, voilà tout. Voyons, rappelez votre calme, et
+comptez: M. et Mme de Villefort, deux; M. et Mme Danglars, quatre; M. de
+Château-Renaud, M. Debray, M. Morrel, sept; M. le major Bartolomeo
+Cavalcanti, huit.</p>
+
+<p>&mdash;Huit! répéta Bertuccio.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc! attendez donc! vous êtes bien pressé de vous en aller,
+que diable! vous oubliez un de mes convives. Appuyez un peu sur la
+gauche... tenez... M. Andrea Cavalcanti, ce jeune homme en habit noir
+qui regarde la Vierge de Murillo, qui se retourne.&raquo;</p>
+
+<p>Cette fois Bertuccio commença un cri que le regard de Monte-Cristo
+éteignit sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&laquo;Benedetto! murmura-t-il tout bas, fatalité!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà six heures et demie qui sonnent, monsieur Bertuccio, dit
+sévèrement le comte; c’est l’heure où j’ai donné l’ordre qu’on se mît à
+table; vous savez que je n’aime point à attendre.&raquo;</p>
+
+<p>Et Monte-Cristo entra dans le salon où l’attendaient ses convives,
+tandis que Bertuccio regagnait la salle à manger en s’appuyant contre
+les murailles.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, les deux portes du salon s’ouvrirent. Bertuccio
+parut, et faisant, comme Vatel à Chantilly, un dernier et héroïque
+effort:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le comte est servi&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>Monte-Cristo offrit le bras à Mme de Villefort.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur de Villefort, dit-il, faites-vous le cavalier de Mme la
+baronne Danglars, je vous prie.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort obéit, et l’on passa dans la salle à manger.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXIII" id="LXIII"></a><a href="#table">LXIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le dîner.</a></h3>
+
+<p>Il était évident qu’en passant dans la salle à manger, un même sentiment
+animait tous les convives. Ils se demandaient quelle bizarre influence
+les avait menés tous dans cette maison, et cependant, tout étonnés et
+même tout inquiets que quelques-uns étaient de s’y trouver, ils
+n’eussent point voulu ne pas y être.</p>
+
+<p>Et cependant des relations d’une date récente, la position excentrique
+et isolée, la fortune inconnue et presque fabuleuse du comte, faisaient
+un devoir aux hommes d’être circonspects, et aux femmes une loi de ne
+point entrer dans cette maison où il n’y avait point de femmes pour les
+recevoir; et cependant hommes et femmes avaient passé les uns sur la
+circonspection, les autres sur la convenance, et la curiosité, les
+pressant de son irrésistible aiguillon, l’avait emporté sur le tout.</p>
+
+<p>Il n’y avait point jusqu’aux Cavalcanti père et fils qui, l’un malgré sa
+raideur, l’autre malgré sa désinvolture, ne parussent préoccupés de se
+trouver réunis, chez cet homme dont ils ne pouvaient comprendre le but,
+à d’autres hommes qu’ils voyaient pour la première fois. </p>
+
+<p>Mme Danglars avait fait un mouvement en voyant, sur l’invitation de
+Monte-Cristo, M. de Villefort s’approcher d’elle pour lui offrir le
+bras, et M. de Villefort avait senti son regard se troubler sous ses
+lunettes d’or en sentant le bras de la baronne se poser sur le sien.</p>
+
+<p>Aucun de ces deux mouvements n’avait échappé au comte, et déjà, dans
+cette simple mise en contact des individus, il y avait pour
+l’observateur de cette scène un fort grand intérêt.</p>
+
+<p>M. de Villefort avait à sa droite Mme Danglars et à sa gauche Morrel. Le
+comte était assis entre Mme de Villefort et Danglars.</p>
+
+<p>Les autres intervalles étaient remplis par Debray, assis entre
+Cavalcanti père et Cavalcanti fils, et par Château-Renaud, assis entre
+Mme de Villefort et Morrel.</p>
+
+<p>Le repas fut magnifique; Monte-Cristo avait pris à tâche de renverser
+complètement la symétrie parisienne et de donner plus encore à la
+curiosité qu’à l’appétit de ses convives l’aliment qu’elle désirait. Ce
+fut un festin oriental qui leur fut offert, mais oriental à la manière
+dont pouvaient l’être les festins des fées arabes.</p>
+
+<p>Tous les fruits que les quatre parties du monde peuvent verser intacts
+et savoureux dans la corne d’abondance de l’Europe étaient amoncelés en
+pyramides dans les vases de Chine et dans les coupes du Japon. Les
+oiseaux rares avec la partie brillante de leur plumage, les poissons
+monstrueux étendus sur des larmes d’argent, tous les vins de l’Archipel,
+de l’Asie Mineure et du Cap, enfermés dans des fioles aux formes
+bizarres et dont la vue semblait encore ajouter à la saveur de ces
+vins, défilèrent comme une de ces revues qu’Apicius passait, avec ses
+convives, devant ces Parisiens qui comprenaient bien que l’on pût
+dépenser mille louis à un dîner de dix personnes, mais à la condition
+que, comme Cléopâtre, on mangerait des perles, ou que, comme Laurent de
+Médicis, on boirait de l’or fondu.</p>
+
+<p>Monte-Cristo vit l’étonnement général, et se mit à rire et à se railler
+tout haut.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, dit-il, vous admettez bien ceci, n’est-ce pas, c’est
+qu’arrivé à un certain degré de fortune il n’y a plus de nécessaire que
+le superflu, comme ces dames admettront qu’arrivé à un certain degré
+d’exaltation, il n’y a plus de positif que l’idéal? Or, en poursuivant
+le raisonnement, qu’est-ce que le merveilleux? Ce que nous ne comprenons
+pas. Qu’est-ce qu’un bien véritablement désirable? Un bien que nous ne
+pouvons pas avoir. Or, voir des choses que je ne puis comprendre, me
+procurer des choses impossibles à avoir, telle est l’étude de toute ma
+vie. J’y arrive avec deux moyens: l’argent et la volonté. Je mets à
+poursuivre une fantaisie, par exemple, la même persévérance que vous
+mettez, vous, monsieur Danglars, à créer une ligne de chemin de fer;
+vous, monsieur de Villefort, à faire condamner un homme à mort, vous
+monsieur Debray, à pacifier un royaume, vous, monsieur de
+Château-Renaud, à plaire à une femme; et vous, Morrel, à dompter un
+cheval que personne ne peut monter. Ainsi, par exemple, voyez ces deux
+poissons, nés, l’un à cinquante lieues de Saint-Pétersbourg, l’autre à
+cinq lieues de Naples: n’est-ce pas amusant de les réunir sur la même
+table?</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont donc ces deux poissons? demanda Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Voici M. de Château-Renaud, qui a habité la Russie, qui vous dira le
+nom de l’un, répondit Monte-Cristo, et voici M. le Major Cavalcanti, qui
+est Italien, qui vous dira le nom de l’autre.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-ci, dit Château-Renaud, est, je crois, un sterlet.</p>
+
+<p>&mdash;À merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Et celui-là, dit Cavalcanti, est, si je ne me trompe, une lamproie.</p>
+
+<p>&mdash;C’est cela même. Maintenant, monsieur Danglars, demandez à ces deux
+messieurs où se pêchent ces deux poissons.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Château-Renaud, les sterlets se pêchent dans la Volga
+seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Cavalcanti je ne connais que le lac de Fusaro qui fournisse
+des lamproies de cette taille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, justement, l’un vient de la Volga et l’autre du lac de
+Fusaro.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! s’écrièrent ensemble tous les convives.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà justement ce qui m’amuse, dit Monte-Cristo. Je suis
+comme Néron: <i>cupitor impossibilium</i>; et voilà, vous aussi, ce qui vous
+amuse en ce moment, voilà enfin ce qui fait que cette chair, qui
+peut-être en réalité ne vaut pas celle de la perche et du saumon, va
+vous sembler exquise tout à l’heure, c’est que, dans votre esprit, il
+était impossible de se la procurer et que cependant la voilà. </p>
+
+<p>&mdash;Mais comment a-t-on fait pour transporter ces deux poissons à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! rien de plus simple: on a apporté ces deux poissons
+chacun dans un grand tonneau matelassé, l’un de roseaux et d’herbes du
+fleuve, l’autre de joncs et de plantes du lac; ils ont été mis dans un
+fourgon fait exprès; ils ont vécu ainsi, le sterlet douze jours, et la
+lamproie huit; et tous deux vivaient parfaitement lorsque mon cuisinier
+s’en est emparé pour faire mourir l’un dans du lait, l’autre dans du
+vin. Vous ne le croyez pas, monsieur Danglars?</p>
+
+<p>&mdash;Je doute au moins, répondit Danglars, en souriant de son sourire
+épais.</p>
+
+<p>&mdash;Baptistin! dit Monte-Cristo, faites apporter l’autre sterlet et
+l’autre lamproie; vous savez, ceux qui sont venus dans d’autres tonneaux
+et qui vivent encore.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars ouvrit des yeux effarés; l’assemblée battit des mains.</p>
+
+<p>Quatre domestiques apportèrent deux tonneaux garnis de plantes marines,
+dans chacun desquels palpitait un poisson pareil à ceux qui étaient
+servis sur la table.</p>
+
+<p>&laquo;Mais pourquoi deux de chaque espèce? demanda Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que l’un pouvait mourir, répondit simplement Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes vraiment un homme prodigieux, dit Danglars, et les
+philosophes ont beau dire, c’est superbe d’être riche. </p>
+
+<p>&mdash;Et surtout d’avoir des idées, dit Mme Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne me faites pas honneur de celle-ci, madame; elle était fort en
+honneur chez les Romains, et Pline raconte qu’on envoyait d’Ostie à
+Rome, avec des relais d’esclaves qui les portaient sur leur tête, des
+poissons de l’espèce de celui qu’il appelle le <i>mulus</i> et qui, d’après
+le portrait qu’il en fait, est probablement la dorade. C’était aussi un
+luxe de l’avoir vivant, et un spectacle fort amusant de le voir mourir,
+car en mourant il changeait trois ou quatre fois de couleur, et comme un
+arc-en-ciel qui s’évapore, passait par toutes les nuances du prisme,
+après quoi on l’envoyait aux cuisines. Son agonie faisait partie de son
+mérite. Si on ne le voyait pas vivant, on le méprisait mort.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Debray; mais il n’y a que sept ou huit lieues d’Ostie à Rome.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça, c’est vrai, dit Monte-Cristo; mais où serait le mérite de
+venir dix-huit cents ans après Lucullus, si l’on ne faisait pas mieux
+que lui?&raquo;</p>
+
+<p>Les deux Cavalcanti ouvraient des yeux énormes, mais ils avaient le bon
+esprit de ne pas dire un mot.</p>
+
+<p>&laquo;Tout cela est fort aimable, dit Château-Renaud; cependant ce que
+j’admire le plus, je l’avoue, c’est l’admirable promptitude avec
+laquelle vous êtes servi. N’est-il pas vrai, monsieur le comte, que vous
+n’avez acheté cette maison qu’il y a cinq ou six jours?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, tout au plus, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je suis sûr qu’en huit jours elle a subi une transformation
+complète; car, si je ne me trompe, elle avait une autre entrée que
+celle-ci, et la cour était pavée et vide, tandis qu’aujourd’hui la cour
+est un magnifique gazon bordé d’arbres qui paraissent avoir cent ans.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? j’aime la verdure et l’ombre, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Mme de Villefort, autrefois on entrait par une porte
+donnant sur la route, et le jour de ma miraculeuse délivrance, c’est par
+la route, je me rappelle, que vous m’avez fait entrer dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, dit Monte-Cristo; mais depuis j’ai préféré une entrée qui
+me permît de voir le bois de Boulogne à travers ma grille.</p>
+
+<p>&mdash;En quatre jours, dit Morrel, c’est un prodige!</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Château-Renaud, d’une vieille maison en faire une neuve,
+c’est chose miraculeuse; car elle était fort vieille la maison, et même
+fort triste. Je me rappelle avoir été chargé par ma mère de la visiter,
+quand M. de Saint-Méran l’a mise en vente, il y a deux ou trois ans.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Saint-Méran? dit Mme de Villefort, mais cette maison appartenait
+donc à M. de Saint-Méran avant que vous l’achetiez?</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que oui, répondit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, il paraît! vous ne savez pas à qui vous avez acheté cette
+maison? </p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non, c’est mon intendant qui s’occupe de tous ces détails.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai qu’il y a au moins dix ans qu’elle n’avait été habitée,
+dit Château-Renaud, et c’était une grande tristesse que de la voir avec
+ses persiennes fermées, ses portes closes et ses herbes dans la cour. En
+vérité, si elle n’eût point appartenu au beau-père d’un procureur du
+roi, on eût pu la prendre pour une de ces maisons maudites où quelque
+grand crime a été commis.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort qui jusque-là n’avait point touché aux trois ou quatre verres
+de vins extraordinaires placés devant lui en prit un au hasard et le
+vida d’un seul trait.</p>
+
+<p>Monte-Cristo laissa s’écouler un instant; puis, au milieu du silence qui
+avait suivi les paroles de Château-Renaud:</p>
+
+<p>&laquo;C’est bizarre, dit-il, monsieur le baron, mais la même pensée m’est
+venue la première fois que j’y entrai; et cette maison me parut si
+lugubre, que jamais je ne l’eusse achetée si mon intendant n’eût fait la
+chose pour moi. Probablement que le drôle avait reçu quelque pourboire
+du tabellion.</p>
+
+<p>&mdash;C’est probable, balbutia Villefort en essayant de sourire; mais croyez
+que je ne suis pour rien dans cette corruption. M. de Saint-Méran a
+voulu que cette maison, qui fait partie de la dot de sa petite-fille,
+fût vendue, parce qu’en restant trois ou quatre ans inhabitée encore,
+elle fût tombée en ruine.&raquo;</p>
+
+<p>Ce fut Morrel qui pâlit à son tour. </p>
+
+<p>&laquo;Il y avait surtout, continua Monte-Cristo, une chambre, ah! mon Dieu!
+bien simple en apparence une chambre comme toutes les chambres, tendue
+de damas rouge, qui m’a paru, je ne sais pourquoi, dramatique au
+possible.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? demanda Debray, pourquoi dramatique?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que l’on se rend compte des choses instinctives? dit
+Monte-Cristo; est-ce qu’il n’y a pas des endroits où il semble qu’on
+respire naturellement la tristesse? pourquoi? on n’en sait rien; par un
+enchaînement de souvenirs, par un caprice de la pensée qui nous reporte
+à d’autres temps, à d’autres lieux, qui n’ont peut-être aucun rapport
+avec les temps et les lieux où nous nous trouvons; tant il y a que cette
+chambre me rappelait admirablement la chambre de la marquise de Ganges
+ou celle de Desdemona. Eh! ma foi, tenez, puisque nous avons fini de
+dîner, il faut que je vous la montre, puis nous redescendrons prendre le
+café au jardin; après le dîner, le spectacle.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo fit un signe pour interroger ses convives, Mme de Villefort
+se leva, Monte-Cristo en fit autant, tout le monde imita leur exemple.</p>
+
+<p>Villefort et Mme Danglars demeurèrent un instant comme cloués à leur
+place; ils s’interrogeaient des yeux, froids, muets et glacés.</p>
+
+<p>&laquo;Avez-vous entendu? dit Mme Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut y aller&raquo;, répondit Villefort en se levant et en lui offrant le
+bras. </p>
+
+<p>Tout le monde était déjà épars dans la maison, poussé par la curiosité,
+car on pensait bien que la visite ne se bornerait pas à cette chambre,
+et qu’en même temps on parcourrait le reste de cette masure dont
+Monte-Cristo avait fait un palais. Chacun s’élança donc par les portes
+ouvertes. Monte-Cristo attendit les deux retardataires; puis, quand ils
+furent passés à leur tour, il ferma la marche avec un sourire qui, s’ils
+eussent pu le comprendre, eût épouvanté les convives bien autrement que
+cette chambre dans laquelle on allait entrer.</p>
+
+<p>On commença en effet par parcourir les appartements, les chambres
+meublées à l’orientale avec des divans et des coussins pour tout lit,
+des pipes et des armes pour tous meubles; les salons tapissés des plus
+beaux tableaux des vieux maîtres; des boudoirs en étoffes de Chine, aux
+couleurs capricieuses, aux dessins fantastiques, aux tissus merveilleux;
+puis enfin on arriva dans la fameuse chambre.</p>
+
+<p>Elle n’avait rien de particulier, si ce n’est que, quoique le jour
+tombât, elle n’était point éclairée et qu’elle était dans la vétusté,
+quand toutes les autres chambres avaient revêtu une parure neuve.</p>
+
+<p>Ces deux causes suffisaient, en effet, pour lui donner une teinte
+lugubre.</p>
+
+<p>&laquo;Hou! s’écria Mme de Villefort, c’est effrayant, en effet.&raquo;</p>
+
+<p>Mme Danglars essaya de balbutier quelques mots qu’on n’entendit pas.</p>
+
+<p>Plusieurs observations se croisèrent, dont le résultat fut qu’en effet
+la chambre de damas rouge avait un aspect sinistre.</p>
+
+<p>&laquo;N’est-ce pas? dit Monte-Cristo. Voyez donc comme ce lit est bizarrement
+placé, quelle sombre et sanglante tenture! et ces deux portraits au
+pastel, que l’humidité a fait pâlir, ne semblent-ils pas dire, avec
+leurs lèvres blêmes et leurs yeux effarés: J’ai vu!&raquo;</p>
+
+<p>Villefort devint livide, Mme Danglars tomba sur une chaise longue placée
+près de la cheminée.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! dit Mme de Villefort en souriant, avez-vous bien le courage de vous
+asseoir sur cette chaise où peut-être le crime a été commis!&raquo;</p>
+
+<p>Mme Danglars se leva vivement.</p>
+
+<p>&laquo;Et puis, dit Monte-Cristo, ce n’est pas tout.</p>
+
+<p>&mdash;Qu’y a-t-il donc encore? demanda Debray, à qui l’émotion de Mme
+Danglars n’échappait point.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, qu’y a-t-il encore? demanda Danglars, car jusqu’à présent
+j’avoue que je n’y vois pas grand-chose, et vous, monsieur Cavalcanti?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit celui-ci, nous avons à Pise la tour d’Ugolin, à Ferrare la
+prison du Tasse, et à Rimini la chambre de Franscesca et de Paolo.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais vous n’avez pas ce petit escalier, dit Monte-Cristo en
+ouvrant une porte perdue dans la tenture; regardez-le-moi, et dites ce
+que vous en pensez.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle sinistre cambrure d’escalier! dit Château-Renaud en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, dit Debray, que je ne sais si c’est le vin de Chio qui
+porte à la mélancolie, mais certainement je vois cette maison tout en
+noir.&raquo;</p>
+
+<p>Quant à Morrel, depuis qu’il avait été question de la dot de Valentine,
+il était demeuré triste et n’avait pas prononcé un mot.</p>
+
+<p>&laquo;Vous figurez-vous, dit Monte-Cristo, un Othello ou un abbé de Ganges
+quelconque, descendant pas à pas, par une nuit sombre et orageuse, cet
+escalier avec quelque lugubre fardeau qu’il a hâte de dérober à la vue
+des hommes, sinon au regard de Dieu!&raquo;</p>
+
+<p>Mme Danglars s’évanouit à moitié au bras de Villefort, qui fut lui-même
+obligé de s’adosser à la muraille.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon Dieu! madame, s’écria Debray, qu’avez-vous donc? comme vous
+pâlissez!</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu’elle a? dit Mme de Villefort, c’est bien simple; elle a que M.
+de Monte-Cristo nous raconte des histoires épouvantables, dans
+l’intention sans doute de nous faire mourir de peur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, dit Villefort. En effet, comte, vous épouvantez ces dames.</p>
+
+<p>&mdash;Qu’avez-vous donc? répéta tout bas Debray à Mme Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, rien, dit celle-ci en faisant un effort, j’ai besoin d’air,
+voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous descendre au jardin? demanda Debray, en offrant son bras à
+Mme Danglars et en s’avançant vers l’escalier dérobé.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle, non; j’aime encore mieux rester ici.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, madame, dit Monte-Cristo, est-ce que cette terreur est
+sérieuse?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, dit Mme Danglars; mais vous avez une façon de supposer
+les choses qui donne à l’illusion l’aspect de la réalité.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! oui, dit Monte-Cristo en souriant, et tout cela est une
+affaire d’imagination; car aussi bien, pourquoi ne pas plutôt se
+représenter cette chambre comme une bonne et honnête chambre de mère de
+famille? ce lit avec ses tentures couleur de pourpre, comme un lit
+visité par la déesse Lucine, et cet escalier mystérieux comme le passage
+par où, doucement et pour ne pas troubler le sommeil réparateur de
+l’accouchée, passe le médecin ou la nourrice, ou le père lui-même
+emportant l’enfant qui dort?...&raquo;</p>
+
+<p>Cette fois Mme Danglars, au lieu de se rassurer à cette douce peinture,
+poussa un gémissement et s’évanouit tout à fait.</p>
+
+<p>&laquo;Mme Danglars se trouve mal, balbutia Villefort; peut-être faudrait-il
+la transporter à sa voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, dit Monte-Cristo, et moi qui ai oublié mon flacon! </p>
+
+<p>&mdash;J’ai le mien&raquo;, dit Mme de Villefort.</p>
+
+<p>Et elle passa à Monte-Cristo un flacon plein d’une liqueur rouge
+pareille à celle dont le comte avait essayé sur Édouard la bienfaisante
+influence.</p>
+
+<p>&laquo;Ah!... dit Monte-Cristo en le prenant des mains de Mme de Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, murmura celle-ci, sur vos indications, j’ai essayé.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez réussi?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.&raquo;</p>
+
+<p>On avait transporté Mme Danglars dans la chambre à côté. Monte-Cristo
+laissa tomber sur ses lèvres une goutte de la liqueur rouge, elle revint
+à elle.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! dit-elle, quel rêve affreux!&raquo;</p>
+
+<p>Villefort lui serra fortement le poignet pour lui faire comprendre
+qu’elle n’avait pas rêvé. On chercha M. Danglars, mais, peu disposé aux
+impressions poétiques, il était descendu au jardin, et causait, avec M.
+Cavalcanti père, d’un projet de chemin de fer de Livourne à Florence.
+Monte-Cristo semblait désespéré; il prit le bras de Mme Danglars et la
+conduisit au jardin où l’on retrouva M. Danglars prenant le café entre
+MM. Cavalcanti père et fils.</p>
+
+<p>&laquo;En vérité, madame, lui dit-il, est-ce que je vous ai fort effrayée?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, mais, vous savez, les choses nous impressionnent selon
+la disposition d’esprit où nous nous trouvons.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort s’efforça de rire.</p>
+
+<p>&laquo;Et alors vous comprenez, dit-il, il suffit d’une supposition, d’une
+chimère....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Monte-Cristo, vous m’en croirez si vous voulez, j’ai la
+conviction qu’un crime a été commis dans cette maison.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, dit Mme de Villefort, nous avons ici le procureur du
+roi.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, répondit Monte-Cristo, puisque cela se rencontre ainsi, j’en
+profiterai pour faire ma déclaration.</p>
+
+<p>&mdash;Votre déclaration? dit Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et en face de témoins.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est fort intéressant, dit Debray; et s’il y a réellement
+crime, nous allons faire admirablement la digestion.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a crime, dit Monte-Cristo. Venez par ici, messieurs; venez,
+monsieur de Villefort pour que la déclaration soit valable, elle doit
+être faite aux autorités compétentes.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo prit le bras de Villefort, et en même temps qu’il serrait
+sous le sien celui de Mme Danglars, il traîna le procureur du roi jusque
+sous le platane, où l’ombre était la plus épaisse.</p>
+
+<p>Tous les autres convives suivaient.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, dit Monte-Cristo, ici, à cette place même (et il frappait la
+terre du pied), ici, pour rajeunir ces arbres déjà vieux, j’ai fait
+creuser et mettre du terreau; eh bien, mes travailleurs, en creusant,
+ont déterré un coffre ou plutôt des ferrures de coffre, au milieu
+desquelles était le squelette d’un enfant nouveau-né. Ce n’est pas de la
+fantasmagorie cela, j’espère?&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo sentit se raidir le bras de Mme Danglars et frissonner le
+poignet de Villefort.</p>
+
+<p>&laquo;Un enfant nouveau-né? répéta Debray; diable! ceci devient sérieux, ce
+me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Château-Renaud, je ne me trompais donc pas quand je
+prétendais tout à l’heure que les maisons avaient une âme et un visage
+comme les hommes, et qu’elles portaient sur leur physionomie un reflet
+de leurs entrailles. La maison était triste parce qu’elle avait des
+remords; elle avait des remords parce qu’elle cachait un crime.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! qui dit que c’est un crime? reprit Villefort, tentant un dernier
+effort.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! un enfant enterré vivant dans un jardin, ce n’est pas un
+crime? s’écria Monte-Cristo. Comment appelez-vous donc cette action-là,
+monsieur le procureur du roi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui dit qu’il a été enterré vivant?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi l’enterrer là, s’il était mort? Ce jardin n’a jamais été un
+cimetière.</p>
+
+<p>&mdash;Que fait-on aux infanticides dans ce pays-ci? demanda naïvement le
+major Cavalcanti.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! on leur coupe tout bonnement le cou, répondit Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! on leur coupe le cou, fit Cavalcanti.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.... N’est-ce pas, monsieur de Villefort? demanda
+Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le comte&raquo;, répondit celui-ci avec un accent qui n’avait
+plus rien d’humain.</p>
+
+<p>Monte-Cristo vit que c’était tout ce que pouvaient supporter les deux
+personnes pour lesquelles il avait préparé cette scène; et ne voulant
+pas la pousser trop loin:</p>
+
+<p>&laquo;Mais le café, messieurs, dit-il, il me semble que nous l’oublions.&raquo;</p>
+
+<p>Et il ramena ses convives vers la table placée au milieu de la pelouse.</p>
+
+<p>&laquo;En vérité, monsieur le comte, dit Mme Danglars, j’ai honte d’avouer ma
+faiblesse, mais toutes ces affreuses histoires m’ont bouleversée;
+laissez-moi m’asseoir, je vous prie.&raquo;</p>
+
+<p>Et elle tomba sur une chaise. </p>
+
+<p>Monte-Cristo la salua et s’approcha de Mme de Villefort.</p>
+
+<p>&laquo;Je crois que Mme Danglars a encore besoin de votre flacon&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>Mais avant que Mme de Villefort se fût approchée de son amie, le
+procureur du roi avait déjà dit à l’oreille de Mme Danglars:</p>
+
+<p>&laquo;Il faut que je vous parle.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Demain.</p>
+
+<p>&mdash;Où?</p>
+
+<p>&mdash;À mon bureau... au parquet si vous voulez, c’est encore là l’endroit
+le plus sûr.</p>
+
+<p>&mdash;J’irai.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment Mme de Villefort s’approcha.</p>
+
+<p>&laquo;Merci, chère amie, dit Mme Danglars, en essayant de sourire, ce n’est
+plus rien, et je me sens tout à fait mieux.&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXIV" id="LXIV"></a><a href="#table">LXIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le mendiant. </a></h3>
+
+<p>La soirée s’avançait; Mme de Villefort avait manifesté le désir de
+regagner Paris, ce que n’avait point osé faire Mme Danglars, malgré le
+malaise évident qu’elle éprouvait.</p>
+
+<p>Sur la demande de sa femme, M. de Villefort donna donc le premier le
+signal du départ. Il offrit une place dans son landau à Mme Danglars,
+afin qu’elle eût les soins de sa femme. Quant à M. Danglars, absorbé
+dans une conversation industrielle des plus intéressantes avec M.
+Cavalcanti, il ne faisait aucune attention à tout ce qui se passait.</p>
+
+<p>Monte-Cristo, tout en demandant son flacon à Mme de Villefort, avait
+remarqué que M. de Villefort s’était approché de Mme Danglars, et guidé
+par sa situation, il avait deviné ce qu’il lui avait dit, quoiqu’il eût
+parlé si bas qu’à peine si Mme Danglars elle-même l’avait entendu.</p>
+
+<p>Il laissa, sans s’opposer à aucun arrangement, partir Morrel, Debray et
+Château-Renaud à cheval, et monter les deux dames dans le landau de M.
+de Villefort; de son côté, Danglars, de plus en plus enchanté de
+Cavalcanti père, l’invita à monter avec lui dans son coupé.</p>
+
+<p>Quant à Andrea Cavalcanti, il gagna son tilbury, qui l’attendait devant
+la porte, et dont un groom, qui exagérait les agréments de la fashion
+anglaise, lui tenait, en se hissant sur la pointe de ses bottes,
+l’énorme cheval gris de fer.</p>
+
+<p>Andrea n’avait pas beaucoup parlé durant le dîner, par cela même que
+c’était un garçon fort intelligent, et qu’il avait tout naturellement
+éprouvé la crainte de dire quelque sottise au milieu de ces convives
+riches et puissants, parmi lesquels son œil dilaté n’apercevait
+peut-être pas sans crainte un procureur du roi.</p>
+
+<p>Ensuite il avait été accaparé par M. Danglars, qui, après un rapide coup
+d’œil sur le vieux major au cou raide et sur son fils encore un peu
+timide, en rapprochant tous ces symptômes de l’hospitalité de
+Monte-Cristo, avait pensé qu’il avait affaire à quelque nabab venu à
+Paris pour perfectionner son fils unique dans la vie mondaine.</p>
+
+<p>Il avait donc contemplé avec une complaisance indicible l’énorme diamant
+qui brillait au petit doigt du major, car le major, en homme prudent et
+expérimenté, de peur qu’il n’arrivât quelque accident à ses billets de
+banque, les avait convertis à l’instant même en un objet de valeur.
+Puis, après le dîner, toujours sous prétexte d’industrie et de voyages,
+il avait questionné le père et le fils sur leur manière de vivre; et le
+père et le fils, prévenus que c’était chez Danglars que devaient leur
+être ouverts, à l’un, son crédit de quarante-huit mille francs, une fois
+donnés, à l’autre, son crédit annuel de cinquante mille livres, avaient
+été charmants et plein d’affabilité pour le banquier, aux domestiques
+duquel, s’ils ne se fussent retenus, ils eussent serré la main, tant
+leur reconnaissance éprouvait le besoin de l’expansion.</p>
+
+<p>Une chose surtout augmenta la considération, nous dirons presque la
+vénération de Danglars pour Cavalcanti. Celui-ci, fidèle au principe
+d’Horace: <i>nil admirari</i>, s’était contenté, comme on l’a vu, de faire
+preuve de science, en disant de quel lac on tirait les meilleures
+lamproies. Puis il avait mangé sa part de celle-là sans dire un seul
+mot. Danglars en avait conclu que ces sortes de somptuosités étaient
+familières à l’illustre descendant des Cavalcanti, lequel se nourrissait
+probablement, à Lucques, de truites qu’il faisait venir de Suisse, et de
+langoustes qu’on lui envoyait de Bretagne, par des procédés pareils à
+ceux dont le comte s’était servi pour faire venir des lamproies du lac
+Fusaro, et des sterlets du fleuve Volga. Aussi, avait-il accueilli avec
+une bienveillance très prononcée ces paroles de Cavalcanti:</p>
+
+<p>&laquo;Demain, monsieur, j’aurai l’honneur de vous rendre visite pour
+affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, monsieur, avait répondu Danglars, je serai heureux de vous
+recevoir.&raquo;</p>
+
+<p>Sur quoi il avait proposé à Cavalcanti, si cependant cela ne le privait
+pas trop de se séparer de son fils, de le reconduire à l’hôtel des
+Princes.</p>
+
+<p>Cavalcanti avait répondu que, depuis longtemps, son fils avait
+l’habitude de mener la vie de jeune homme; qu’en conséquence, il avait
+ses chevaux et ses équipages à lui, et que, n’étant pas venus ensemble,
+il ne voyait pas de difficulté à ce qu’ils s’en allassent séparément.</p>
+
+<p>Le major était donc monté dans la voiture de Danglars, et le banquier
+s’était assis à ses côtés, de plus en plus charmé des idées d’ordre et
+d’économie de cet homme, qui, cependant, donnait à son fils cinquante
+mille francs par an, ce qui supposait une fortune de cinq ou six cent
+mille livres de rente.</p>
+
+<p>Quant à Andrea, il commença, pour se donner bon air, à gronder son
+groom de ce qu’au lieu de le venir prendre au perron il l’attendait à
+la porte de sortie, ce qui lui avait donné la peine de faire trente pas
+pour aller chercher son tilbury.</p>
+
+<p>Le groom reçut la semonce avec humilité, prit, pour retenir le cheval
+impatient et qui frappait du pied, le mors de la main gauche, tendit de
+la droite les rênes à Andrea, qui les prit et posa légèrement sa botte
+vernie sur le marchepied.</p>
+
+<p>En ce moment, une main s’appuya sur son épaule. Le jeune homme se
+retourna, pensant que Danglars ou Monte-Cristo avait oublié quelque
+chose à lui dire, et revenait à la charge au moment du départ.</p>
+
+<p>Mais, au lieu de l’un et de l’autre, il n’aperçut qu’une figure étrange,
+hâlée par le soleil, encadrée dans une barbe de modèle, des yeux
+brillants comme des escarboucles et un sourire railleur s’épanouissant
+sur une bouche où brillaient, rangées à leur place et sans qu’il en
+manquât une seule, trente-deux dents blanches, aiguës et affamées comme
+celles d’un loup ou d’un chacal.</p>
+
+<p>Un mouchoir à carreaux rouges coiffait cette tête aux cheveux grisâtres
+et terreux; un bourgeron des plus crasseux et des plus déchirés couvrait
+ce grand corps maigre et osseux, dont il semblait que les os, comme ceux
+d’un squelette, dussent cliqueter en marchant. Enfin, la main qui
+s’appuya sur l’épaule d’Andrea, et qui fut la première chose que vit le
+jeune homme, lui parut d’une dimension gigantesque. Le jeune homme,
+reconnut-il cette figure à la lueur de la lanterne de son tilbury, ou
+fut-il seulement frappé de l’horrible aspect de cet interlocuteur? Nous
+ne saurions le dire; mais le fait est qu’il tressaillit et se recula
+vivement.</p>
+
+<p>&laquo;Que me voulez-vous? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! notre bourgeois, répondit l’homme en portant la main à son
+mouchoir rouge, je vous dérange peut-être, mais c’est que j’ai à vous
+parler.</p>
+
+<p>&mdash;On ne mendie pas le soir, dit le groom en faisant un mouvement pour
+débarrasser son maître de cet importun.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne mendie pas, mon joli garçon, dit l’homme inconnu au domestique
+avec un sourire ironique, et un sourire si effrayant que celui-ci
+s’écarta: je désire seulement dire deux mots à votre bourgeois, qui m’a
+chargé d’une commission il y a quinze jours à peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit à son tour Andrea avec assez de force pour que le
+domestique ne s’aperçût point de son trouble, que voulez-vous? dites
+vite, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais... je voudrais... dit tout bas l’homme au mouchoir rouge,
+que vous voulussiez bien m’épargner la peine de retourner à Paris à
+pied. Je suis très fatigué, et, comme je n’ai pas si bien dîné que toi,
+à peine, si je puis me tenir.&raquo;</p>
+
+<p>Le jeune homme tressaillit à cette étrange familiarité.</p>
+
+<p>&laquo;Mais enfin, lui dit-il, voyons, que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je veux que tu me laisses monter dans ta belle voiture, et
+que tu me reconduises.</p>
+
+<p>Andrea pâlit, mais ne répondit point. </p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon Dieu, oui, dit l’homme au mouchoir rouge en enfonçant ses mains
+dans ses poches, et en regardant le jeune homme avec des yeux
+provocateurs, c’est une idée que j’ai comme cela; entends-tu, mon petit
+Benedetto?&raquo;</p>
+
+<p>À ce nom, le jeune homme réfléchit sans doute, car il s’approcha de son
+groom, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Cet homme a effectivement été chargé par moi d’une commission dont il a
+à me rendre compte. Allez à pied jusqu’à la barrière; là, vous prendrez
+un cabriolet, afin de n’être point trop en retard.&raquo;</p>
+
+<p>Le valet, surpris, s’éloigna.</p>
+
+<p>&laquo;Laissez-moi au moins gagner l’ombre, dit Andrea.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à cela, je vais moi-même te conduire en belle place;
+attends&raquo;, dit l’homme au mouchoir rouge.</p>
+
+<p>Et il prit le cheval par le mors, et conduisit le tilbury dans un
+endroit où il était effectivement impossible à qui que ce fût au monde
+de voir l’honneur que lui accordait Andrea.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! moi, lui dit-il, ce n’est pas pour la gloire de monter dans une
+belle voiture non, c’est seulement parce que je suis fatigué, et puis,
+un petit peu, parce que j’ai à causer d’affaires avec toi.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, montez&raquo;, dit le jeune homme.</p>
+
+<p>Il était fâcheux qu’il ne fît pas jour, car ç’eût été un spectacle
+curieux que celui de ce gueux, assis carrément sur les coussins brochés,
+près du jeune et élégant conducteur du tilbury.</p>
+
+<p>Andrea poussa son cheval jusqu’à la dernière maison du village sans dire
+un seul mot à son compagnon, qui, de son côté, souriait et gardait le
+silence, comme s’il eût été ravi de se promener dans une si bonne
+locomotive.</p>
+
+<p>Une fois hors d’Auteuil, Andrea regarda autour de lui pour s’assurer
+sans doute que nul ne pouvait ni les voir ni les entendre; et alors,
+arrêtant son cheval et se croisant les bras devant l’homme au mouchoir
+rouge:</p>
+
+<p>&laquo;Ah çà! lui dit-il, pourquoi venez-vous me troubler dans ma
+tranquillité?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, toi-même, mon garçon, pourquoi te défies-tu de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Et en quoi me suis-je défié de vous?</p>
+
+<p>&mdash;En quoi? tu le demandes? nous nous quittons au pont du Var, tu me dis
+que tu vas voyager en Piémont et en Toscane, et pas du tout, tu viens à
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi cela vous gêne-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;En rien; au contraire, j’espère même que cela va m’aider.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit Andrea, c’est-à-dire que vous spéculez sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! voilà les gros mots qui arrivent.</p>
+
+<p>&mdash;C’est que vous auriez tort, maître Caderousse, je vous en préviens.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! ne te fâche pas, le petit; tu dois pourtant savoir ce
+que c’est que le malheur; eh bien, le malheur, ça rend jaloux. Je te
+crois courant le Piémont et la Toscane, obligé de te faire <i>faccino</i> ou
+<i>cicerone</i>; je te plains du fond de mon cœur, comme je plaindrais mon
+enfant. Tu sais que je t’ai toujours appelé mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Après? après?</p>
+
+<p>&mdash;Patience donc, salpêtre!</p>
+
+<p>&mdash;J’en ai de la patience; voyons, achevez. Et je te vois tout à coup
+passer à la barrière des Bons-Hommes avec un groom, avec un tilbury,
+avec des habits tout flambant neufs. Ah çà! mais tu as donc découvert
+une mine, ou acheté une charge d’agent de change?</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que, comme vous l’avouez, vous êtes jaloux?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je suis content, si content, que j’ai voulu te faire mes
+compliments, le petit! mais, comme je n’étais pas vêtu régulièrement,
+j’ai pris mes précautions pour ne pas te compromettre.</p>
+
+<p>&mdash;Belles précautions! dit Andrea, vous m’abordez devant mon domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que veux-tu, mon enfant! je t’aborde quand je puis te saisir. Tu
+as un cheval très vif, un tilbury très léger; tu es naturellement
+glissant comme une anguille; si je t’avais manqué ce soir, je courais
+risque de ne pas te rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien que je ne me cache pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bien heureux, et j’en voudrais bien dire autant; moi, je me
+cache: sans compter que j’avais peur que tu ne me reconnusses pas; mais
+tu m’as reconnu, ajouta Caderousse avec son mauvais sourire; allons, tu
+es bien gentil.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Andrea, que vous faut-il?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne me tutoies plus, c’est mal, Benedetto, un ancien camarade;
+prends garde, tu vas me rendre exigeant.&raquo;</p>
+
+<p>Cette menace fit tomber la colère du jeune homme: le vent de la
+contrainte venait de souffler dessus. Il remit son cheval au trot.</p>
+
+<p>&laquo;C’est mal à toi-même, Caderousse, dit-il, de t’y prendre ainsi envers
+un ancien camarade, comme tu disais tout à l’heure; tu es Marseillais,
+je suis....</p>
+
+<p>&mdash;Tu le sais donc ce que tu es maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais j’ai été élevé en Corse; tu es vieux et entêté; je suis
+jeune et têtu. Entre gens comme nous, la menace est mauvaise, et tout
+doit se faire à l’amiable. Est-ce ma faute si la chance, qui continue
+d’être mauvaise pour toi, est bonne pour moi au contraire?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc bonne, la chance? ce n’est donc pas un groom d’emprunt,
+ce n’est donc pas un tilbury d’emprunt, ce ne sont donc pas des habits
+d’emprunt que nous avons là? Bon, tant mieux! dit Caderousse avec des
+yeux brillants de convoitise.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu le vois bien et tu le sais bien, puisque tu m’abordes, dit
+Andrea s’animant de plus en plus. Si j’avais un mouchoir comme le tien
+sur ma tête, un bourgeron crasseux sur les épaules et des souliers
+percés aux pieds, tu ne me reconnaîtrais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien que tu me méprises, le petit, et tu as tort; maintenant
+que je t’ai retrouvé, rien ne m’empêche d’être vêtu d’elbeuf comme un
+autre, attendu que je te connais bon cœur: si tu as deux habits, tu
+m’en donneras bien un; je te donnais bien ma portion de soupe et de
+haricots, moi, quand tu avais trop faim.</p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai, dit Andrea.</p>
+
+<p>&mdash;Quel appétit tu avais! Est-ce que tu as toujours bon appétit?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, dit Andrea en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu as dû dîner chez ce prince d’où tu sors.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n’est pas un prince, mais tout bonnement un comte.</p>
+
+<p>&mdash;Un comte? et un riche, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais ne t’y fie pas; c’est un monsieur qui n’a pas l’air commode.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! sois donc tranquille! On n’a pas de projets sur ton
+comte, et on te le laissera pour toi tout seul. Mais, ajouta Caderousse
+en reprenant ce mauvais sourire qui avait déjà effleuré ses lèvres, il
+faut donner quelque chose pour cela, tu comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, que te faut-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu’avec cent francs par mois....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Je vivrais....</p>
+
+<p>&mdash;Avec cent francs?</p>
+
+<p>&mdash;Mais mal, tu comprends bien; mais avec....</p>
+
+<p>&mdash;Avec?</p>
+
+<p>&mdash;Cent cinquante francs, je serais fort heureux.</p>
+
+<p>&mdash;En voilà deux cents&raquo;, dit Andrea.</p>
+
+<p>Et il mit dans la main de Caderousse dix louis d’or.</p>
+
+<p>&laquo;Bon, fit Caderousse.</p>
+
+<p>&mdash;Présente-toi chez le concierge tous les premiers du mois et tu en
+trouveras autant.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! voilà encore que tu m’humilies!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Tu me mets en rapport avec de la valetaille, non, vois-tu, je ne veux
+avoir affaire qu’à toi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit, demande-moi, et tous les premiers du mois, du moins
+tant que je toucherai ma rente, toi, tu toucheras la tienne.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons! je vois que je ne m’étais pas trompé, tu es un brave
+garçon, et c’est une bénédiction quand le bonheur arrive à des gens
+comme toi. Voyons, conte-moi ta bonne chance.</p>
+
+<p>&mdash;Qu’as-tu besoin de savoir cela? demanda Cavalcanti.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! encore de la défiance!</p>
+
+<p>&mdash;Non. Eh bien, j’ai retrouvé mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Un vrai père?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! tant qu’il paiera....</p>
+
+<p>&mdash;Tu croiras et tu honoreras; c’est juste. Comment l’appelles-tu ton
+père?</p>
+
+<p>&mdash;Le major Cavalcanti.</p>
+
+<p>&mdash;Et il se contente de toi?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu’à présent il paraît que je lui suffis.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui t’a fait retrouver ce père-là?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Celui de chez qui tu sors?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, tâche de me placer chez lui comme grand-parent, puisqu’il
+tient bureau.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, je lui parlerai de toi; mais en attendant que vas-tu faire?</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toi.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bien bon de t’occuper de cela, dit Caderousse.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, puisque tu prends intérêt à moi, reprit Andrea, que je
+puis bien à mon tour prendre quelques informations.</p>
+
+<p>&mdash;C’est juste... je vais louer une chambre dans une maison honnête, me
+couvrir d’un habit décent, me faire raser tous les jours, et aller lire
+les journaux au café. Le soir, j’entrerai dans quelque spectacle avec un
+chef de claque, j’aurai l’air d’un boulanger retiré, c’est mon rêve.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, c’est bon! Si tu veux mettre ce projet à exécution et être
+sage, tout ira à merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous M. Bossuet!... et toi, que vas-tu devenir?... pair de
+France? </p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! dit Andrea, qui sait?</p>
+
+<p>&mdash;M. le major Cavalcanti l’est peut-être... mais malheureusement
+l’hérédité est abolie.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de politique, Caderousse!... Et maintenant que tu as ce que tu
+veux et que nous sommes arrivés, saute en bas de ma voiture et
+disparais.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, cher ami!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, non pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais songes-y donc, le petit, un mouchoir rouge sur la tête, presque
+pas de souliers, pas de papier du tout et dix napoléons en or dans ma
+poche, sans compter ce qu’il y avait déjà, ce qui fait juste deux cents
+francs; mais on m’arrêterait immanquablement à la barrière! Alors je
+serais forcé, pour me justifier, de dire que c’est toi qui m’as donné
+ces dix napoléons: de là information, enquête; on apprend que j’ai
+quitté Toulon sans donner congé, et l’on me reconduit de brigade en
+brigade jusqu’au bord de la Méditerranée. Je redeviens purement et
+simplement le n&deg;106, et adieu mon rêve de ressembler à un boulanger
+retiré! Non pas, mon fils; je préfère rester honorablement dans la
+capitale.&raquo;</p>
+
+<p>Andrea fronça le sourcil; c’était, comme il s’en était vanté lui-même,
+une assez mauvaise tête que le fils putatif de M. le major Cavalcanti.
+Il s’arrêta un instant, jeta un coup d’œil rapide autour de lui, et
+comme son regard achevait de décrire le cercle investigateur, sa main
+descendit innocemment dans son gousset, ou elle commença de caresser la
+sous-garde d’un pistolet de poche.</p>
+
+<p>Mais pendant ce temps, Caderousse, qui ne perdait pas de vue son
+compagnon, passait ses mains derrière son dos, et ouvrait tout doucement
+un long couteau espagnol qu’il portait sur lui à tout événement.</p>
+
+<p>Les deux amis, comme on le voit, étaient dignes de se comprendre, et se
+comprirent; la main d’Andrea sortit inoffensive de sa poche, et remonta
+jusqu’à sa moustache rousse, qu’elle caressa quelque temps.</p>
+
+<p>&laquo;Bon Caderousse, dit-il, tu vas donc être heureux?</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai tout mon possible, répondit l’aubergiste du pont du Gard en
+renfonçant son couteau dans sa manche.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, voyons, rentrons donc dans Paris. Mais comment vas-tu faire
+pour passer la barrière sans éveiller les soupçons? Il me semble qu’avec
+ton costume tu risques encore plus en voiture qu’à pied.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, dit Caderousse, tu vas voir.&raquo;</p>
+
+<p>Il prit le chapeau d’Andrea, la houppelande à grand collet que le groom
+exilé du tilbury avait laissée à sa place, et la mit sur son dos, après
+quoi, il prit la pose renfrognée d’un domestique de bonne maison dont le
+maître conduit lui-même.</p>
+
+<p>&laquo;Et moi, dit Andrea, je vais donc rester nu-tête?</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! dit Caderousse, il fait tant de vent que la bise peut bien
+t’avoir enlevé ton chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, dit Andrea, et finissons-en.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui t’arrête? dit Caderousse, ce n’est pas moi, je
+l’espère?</p>
+
+<p>&mdash;Chut!&raquo; fit Cavalcanti.</p>
+
+<p>On traversa la barrière sans accident.</p>
+
+<p>À la première rue transversale, Andrea arrêta son cheval, et Caderousse
+sauta à terre.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit Andrea, et le manteau de mon domestique, et mon chapeau?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! répondit Caderousse, tu ne voudrais pas que je risquasse de
+m’enrhumer?</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi?</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu es jeune, tandis que, moi, je commence à me faire vieux; au
+revoir, Benedetto!&raquo;</p>
+
+<p>Et il s’enfonça dans la ruelle, où il disparut.</p>
+
+<p>&laquo;Hélas! dit Andrea en poussant un soupir, on ne peut donc pas être
+complètement heureux en ce monde!&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXV" id="LXV"></a><a href="#table">LXV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Scène conjugale.</a></h3>
+
+<p>À la place Louis XV, les trois jeunes gens s’étaient séparés,
+c’est-à-dire que Morrel avait pris les boulevards, que Château-Renaud
+avait pris le pont de la Révolution, et que Debray avait suivi le quai.</p>
+
+<p>Morrel et Château-Renaud, selon toute probabilité, gagnèrent leurs
+foyers domestiques, comme on dit encore à la tribune de la Chambre dans
+les discours bien faits, et au théâtre de la rue Richelieu, dans les
+pièces bien écrites; mais il n’en fut pas de même de Debray. Arrivé au
+guichet du Louvre, il fit un à-gauche, traversa le Carrousel au grand
+trot, enfila la rue Saint-Roch, déboucha par la rue de la Michodière et
+arriva à la porte de M. Danglars, au moment où le landau de M. de
+Villefort, après l’avoir déposé, lui et sa femme, au faubourg
+Saint-Honoré, s’arrêtait pour mettre la baronne chez elle.</p>
+
+<p>Debray, un homme familier dans la maison, entra le premier dans la cour,
+jeta la bride aux mains d’un valet de pied, puis revint à la portière
+recevoir Mme Danglars, à laquelle il offrit le bras pour regagner ses
+appartements.</p>
+
+<p>Une fois la porte fermée et la baronne et Debray dans la cour:</p>
+
+<p>&laquo;Qu’avez-vous donc, Hermine? dit Debray, et pourquoi donc vous êtes-vous
+trouvée mal à cette histoire, ou plutôt à cette fable qu’a racontée le
+comte?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j’étais horriblement disposée ce soir, mon ami, répondit la
+baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, Hermine, reprit Debray, vous ne me ferez pas croire cela.
+Vous étiez au contraire dans d’excellentes dispositions quand vous êtes
+arrivée chez le comte. M. Danglars était bien quelque peu maussade,
+c’est vrai; mais je sais le cas que vous faites de sa mauvaise humeur.
+Quelqu’un vous a fait quelque chose. Racontez-moi cela, vous savez bien
+que je ne souffrirai jamais qu’une impertinence vous soit faite.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, Lucien, je vous assure, reprit Mme Danglars, et les
+choses sont comme je vous les ai dites, plus la mauvaise humeur dont
+vous vous êtes aperçu, et dont je ne jugeais pas qu’il valût la peine de
+vous parler.&raquo;</p>
+
+<p>Il était évident que Mme Danglars était sous l’influence d’une de ces
+irritations nerveuses dont les femmes souvent ne peuvent se rendre
+compte elles-mêmes, ou que, comme l’avait deviné Debray, elle avait
+éprouvé quelque commotion cachée qu’elle ne voulait avouer à personne.
+En homme habitué à reconnaître les vapeurs comme un des éléments de la
+vie féminine, il n’insista donc point davantage, attendant le moment
+opportun, soit d’une interrogation nouvelle, soit d’un aveu <i>proprio
+motu</i>.</p>
+
+<p>À la porte de sa chambre, la baronne rencontra Mlle Cornélie. Mlle
+Cornélie était la camériste de confiance de la baronne.</p>
+
+<p>&laquo;Que fait ma fille? demanda Mme Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a étudié toute la soirée, répondit Mlle Cornélie, et ensuite elle
+s’est couchée.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble cependant que j’entends son piano?</p>
+
+<p>&mdash;C’est Mlle Louise d’Armilly qui fait de la musique pendant que
+mademoiselle est au lit.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit Mme Danglars; venez me déshabiller.&raquo;</p>
+
+<p>On entra dans la chambre à coucher. Debray s’étendit sur un grand
+canapé, et Mme Danglars passa dans son cabinet de toilette avec Mlle
+Cornélie.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher monsieur Lucien, dit Mme Danglars à travers la portière du
+cabinet, vous vous plaignez toujours qu’Eugénie ne vous fait pas
+l’honneur de vous adresser la parole?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Lucien jouant avec le petit chien de la baronne, qui,
+reconnaissant sa qualité d’ami de la maison, avait l’habitude de lui
+faire mille caresses, je ne suis pas le seul à vous faire de pareilles
+récriminations, et je crois avoir entendu Morcerf se plaindre l’autre
+jour à vous-même de ne pouvoir tirer une seule parole de sa fiancée.</p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai, dit Mme Danglars; mais je crois qu’un de ces matins tout
+cela changera, et que vous verrez entrer Eugénie dans votre cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Dans mon cabinet, à moi?</p>
+
+<p>&mdash;C’est-à-dire dans celui du ministre.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous demander un engagement à l’Opéra! En vérité, je n’ai jamais
+vu un tel engouement pour la musique: c’est ridicule pour une personne
+du monde!&raquo;</p>
+
+<p>Debray sourit.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit-il, qu’elle vienne avec le consentement du baron et le
+vôtre, nous lui ferons cet engagement, et nous tâcherons qu’il soit
+selon son mérite, quoique nous soyons bien pauvres pour payer un aussi
+beau talent que le sien.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, Cornélie, dit Mme Danglars, je n’ai plus besoin de vous.&raquo;</p>
+
+<p>Cornélie disparut, et, un instant après, Mme Danglars sortit de son
+cabinet dans un charmant négligé, et vint s’asseoir près de Lucien.</p>
+
+<p>Puis, rêveuse, elle se mit à caresser le petit épagneul.</p>
+
+<p>Lucien la regarda un instant en silence.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, Hermine, dit-il au bout d’un instant, répondez franchement:
+quelque chose vous blesse, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Rien&raquo;, reprit la baronne.</p>
+
+<p>Et cependant, comme elle étouffait, elle se leva, essaya de respirer et
+alla se regarder dans une glace.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis à faire peur ce soir&raquo;, dit-elle. </p>
+
+<p>Debray se levait en souriant pour aller rassurer la baronne sur ce
+dernier point, quand tout à coup la porte s’ouvrit.</p>
+
+<p>M. Danglars parut; Debray se rassit.</p>
+
+<p>Au bruit de la porte, Mme Danglars se retourna, et regarda son mari avec
+un étonnement qu’elle ne se donna même pas la peine de dissimuler.</p>
+
+<p>&laquo;Bonsoir, madame, dit le banquier; bonsoir, monsieur Debray.&raquo;</p>
+
+<p>La baronne crut sans doute que cette visite imprévue signifiait quelque
+chose, comme un désir de réparer les mots amers qui étaient échappés au
+baron dans la journée.</p>
+
+<p>Elle s’arma d’un air digne, et se retournant vers Lucien, sans répondre
+à son mari:</p>
+
+<p>&laquo;Lisez-moi donc quelque chose, monsieur Debray&raquo;, lui dit-elle.</p>
+
+<p>Debray, que cette visite avait légèrement inquiété d’abord, se remit au
+calme de la baronne, et allongea la main vers un livre marqué au milieu
+par un couteau à lame de nacre incrustée d’or.</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, dit le banquier, mais vous allez bien vous fatiguer, baronne,
+en veillant si tard; il est onze heures, et M. Debray demeure bien
+loin.&raquo;</p>
+
+<p>Debray demeura saisi de stupeur, non point que le ton de Danglars ne fût
+parfaitement calme et poli; mais enfin, au travers de ce calme et de
+cette politesse il perçait une certaine velléité inaccoutumée de faire
+autre chose ce soir-là que la volonté de sa femme.</p>
+
+<p>La baronne aussi fut surprise et témoigna son étonnement par un regard
+qui sans doute eût donné à réfléchir à son mari, si son mari n’avait pas
+eu les yeux fixés sur un journal, où il cherchait la fermeture de la
+rente.</p>
+
+<p>Il en résulta que ce regard si fier fut lancé en pure perte, et manqua
+complètement son effet.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Lucien, dit la baronne, je vous déclare que je n’ai pas la
+moindre envie de dormir, que j’ai mille choses à vous conter ce soir, et
+que vous allez passer la nuit à m’écouter, dussiez-vous dormir debout.</p>
+
+<p>&mdash;À vos ordres, madame, dit flegmatiquement Lucien.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur Debray, dit à son tour le banquier, ne vous tuez
+pas, je vous prie, à écouter cette nuit les folies de Mme Danglars, car
+vous les écouterez aussi bien demain; mais ce soir est à moi, je me le
+réserve, et je le consacrerai, si vous voulez bien le permettre, à
+causer de graves intérêts avec ma femme.&raquo;</p>
+
+<p>Cette fois, le coup était tellement direct et tombait si d’aplomb, qu’il
+étourdit Lucien et la baronne; tous deux s’interrogèrent des yeux comme
+pour puiser l’un dans l’autre un secours contre cette agression; mais
+l’irrésistible pouvoir du maître de la maison triompha et force resta au
+mari.</p>
+
+<p>&laquo;N’allez pas croire au moins que je vous chasse, mon cher Debray,
+continua Danglars; non, pas le moins du monde: une circonstance
+imprévue me force à désirer d’avoir ce soir même une conversation avec
+la baronne; cela m’arrive assez rarement pour qu’on ne me garde pas
+rancune.&raquo;</p>
+
+<p>Debray balbutia quelques mots, salua et sortit en se heurtant aux
+angles, comme Nathan dans <i>Athalie</i>.</p>
+
+<p>&laquo;C’est incroyable, dit-il, quand la porte fut fermée derrière lui,
+combien ces maris, que nous trouvons cependant si ridicules, prennent
+facilement l’avantage sur nous!&raquo;</p>
+
+<p>Lucien parti, Danglars s’installa à sa place sur le canapé, ferma le
+livre resté ouvert, et, prenant une pose horriblement prétentieuse,
+continua de jouer avec le chien. Mais comme le chien, qui n’avait pas
+pour lui la même sympathie que pour Debray, le voulait mordre, il le
+prit par la peau du cou et l’envoya, de l’autre côté de la chambre, sur
+une chaise longue.</p>
+
+<p>L’animal jeta un cri en traversant l’espace; mais, arrivé à sa
+destination, il se tapit derrière un coussin, et, stupéfait de ce
+traitement auquel il n’était point accoutumé, il se tint muet et sans
+mouvement.</p>
+
+<p>&laquo;Savez-vous, monsieur, dit la baronne sans sourciller, que vous faites
+des progrès? Ordinairement vous n’étiez que grossier; ce soir vous êtes
+brutal.</p>
+
+<p>&mdash;C’est que je suis ce soir de plus mauvaise humeur qu’ordinairement&raquo;,
+répondit Danglars.</p>
+
+<p>Hermine regarda le banquier avec un suprême dédain. Ordinairement ces
+manières de coup d’œil exaspéraient l’orgueilleux Danglars; mais ce
+soir-là il parut à peine y faire attention.</p>
+
+<p>&laquo;Et que me fait à moi votre mauvaise humeur? répondit la baronne,
+irritée de l’impassibilité de son mari, est-ce que ces choses-là me
+regardent? Enfermez vos mauvaises humeurs chez vous, ou consignez-les
+dans vos bureaux; et puisque vous avez des commis que vous payez, passez
+sur eux vos mauvaises humeurs!</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, répondit Danglars; vous vous fourvoyez dans vos conseils,
+madame, aussi je ne les suivrai pas. Mes bureaux sont mon Pactole, comme
+dit, je crois, M. Desmoutiers, et je ne veux pas en tourmenter le cours
+et en troubler le calme. Mes commis sont gens honnêtes, qui me gagnent
+ma fortune et que je paie un taux infiniment au-dessous de celui qu’ils
+méritent, si je les estime selon ce qu’ils rapportent; je ne me mettrai
+donc pas en colère contre eux; ceux contre lesquels je me mettrai en
+colère, ce sont les gens qui mangent mes dîners, qui éreintent mes
+chevaux et qui ruinent ma caisse.</p>
+
+<p>&mdash;Et quels sont donc ces gens qui ruinent votre caisse? Expliquez-vous
+plus clairement, monsieur, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez tranquille, si je parle par énigme, je ne compte pas vous en
+faire chercher longtemps le mot, reprit Danglars. Les gens qui ruinent
+ma caisse sont ceux qui en tirent cinq cent mille francs en une heure de
+temps.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, monsieur, dit la baronne en essayant de
+dissimuler à la fois l’émotion de sa voix et la rougeur de son visage. </p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, au contraire, fort bien, dit Danglars, mais si votre
+mauvaise volonté continue, je vous dirai que je viens de perdre sept
+cent mille francs sur l’emprunt espagnol.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple, dit la baronne en ricanant; et c’est moi que vous
+rendez responsable de cette perte?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
+
+<p>&mdash;C’est ma faute si vous avez perdu sept cent mille francs?</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, ce n’est pas la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois pour toutes, monsieur, reprit aigrement la baronne, je vous
+ai dit de ne jamais me parler caisse; c’est une langue que je n’ai
+apprise ni chez mes parents ni dans la maison de mon premier mari.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois parbleu bien, dit Danglars, ils n’avaient le sou ni les
+uns ni les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus pour que je n’aie pas appris chez eux l’argot de la
+banque, qui me déchire ici les oreilles du matin au soir; ce bruit
+d’écus qu’on compte et qu’on recompte m’est odieux, et je ne sais que le
+son de votre voix qui me soit encore plus désagréable.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, dit Danglars, comme c’est étrange! et moi qui avais cru que
+vous preniez le plus vif intérêt à mes opérations!</p>
+
+<p>&mdash;Moi! et qui a pu vous faire croire une pareille sottise?</p>
+
+<p>&mdash;Vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien que vous me fissiez connaître en quelle occasion.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! c’est chose facile. Au mois de février dernier, vous
+m’avez parlé la première des fonds d’Haïti, vous aviez rêvé qu’un
+bâtiment entrait dans le port du Havre, et que ce bâtiment apportait la
+nouvelle qu’un paiement que l’on croyait remis aux calendes grecques
+allait s’effectuer. Je connais la lucidité de votre sommeil; j’ai donc
+fait acheter en dessous main tous les coupons que j’ai pu trouver de la
+dette d’Haïti, et j’ai gagné quatre cent mille francs, dont cent mille
+vous ont été religieusement remis. Vous en avez fait ce que vous avez
+voulu, cela ne me regarde pas.</p>
+
+<p>&laquo;En mars, il s’agissait d’une concession de chemin de fer. Trois
+sociétés se présentaient, offraient des garanties égales. Vous m’avez
+dit que votre instinct, et, quoique vous vous prétendiez étrangère aux
+spéculations, je crois au contraire votre instinct très développé sur
+certaines matières, vous m’avez dit que votre instinct vous faisait
+croire que le privilège serait donné à la société dite du Midi.</p>
+
+<p>&laquo;Je me suis fait inscrire à l’instant même pour les deux tiers des
+actions de cette société. Le privilège lui a été, en effet, accordé;
+comme vous l’aviez prévu, les actions ont triplé de valeur, et j’ai
+encaissé un million, sur lequel deux cent cinquante mille francs vous
+ont été remis à titre d’épingles. Comment avez-vous employé ces deux
+cent cinquante mille francs?</p>
+
+<p>&mdash;Mais où donc voulez-vous en venir, monsieur? s’écria la baronne, toute
+frissonnante de dépit et d’impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Patience, madame, j’y arrive.</p>
+
+<p>&mdash;C’est heureux!</p>
+
+<p>&mdash;En avril, vous avez été dîner chez le ministre; on causa de l’Espagne,
+et vous entendîtes une conversation secrète; il s’agissait de
+l’expulsion de don Carlos; j’achetai des fonds espagnols. L’expulsion
+eut lieu, et je gagnai six cent mille francs le jour où Charles V
+repassa la Bidassoa. Sur ces six cent mille francs, vous avez touché
+cinquante mille écus; ils étaient à vous, vous en avez disposé à votre
+fantaisie, et je ne vous en demande pas compte; mais il n’en est pas
+moins vrai que vous avez reçu cinq cent mille livres cette année.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, après, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, après! Eh bien, c’est justement après cela que la chose se
+gâte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez des façons de dire... en vérité....</p>
+
+<p>&mdash;Elles rendent mon idée, c’est tout ce qu’il me faut.... Après, c’était
+il y a trois jours, cet après-là. Il y a trois jours donc, vous avez
+causé politique avec M. Debray, et vous croyez voir dans ses paroles que
+don Carlos est rentré en Espagne; alors je vends ma rente, la nouvelle
+se répand, il y a panique, je ne vends plus, je donne; le lendemain, il
+se trouve que la nouvelle était fausse, et qu’à cette fausse nouvelle
+j’ai perdu sept cent mille francs!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, puisque je vous donne un quart quand je gagne, c’est donc un
+quart que vous me devez quand je perds; le quart de sept cent mille
+francs, c’est cent soixante-quinze mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce que vous me dites là est extravagant, et je ne vois pas, en
+vérité, comment vous mêlez le nom de M. Debray à toute cette histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que si vous n’avez point par hasard les cent soixante-quinze
+mille francs que je réclame, vous les emprunterez à vos amis, et que M.
+Debray est de vos amis.</p>
+
+<p>&mdash;Fi donc! s’écria la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas de gestes, pas de cris, pas de drame moderne, madame, sinon
+vous me forceriez à vous dire que je vois d’ici M. Debray ricanant près
+des cinq cent mille livres que vous lui avez comptées cette année, et se
+disant qu’il a enfin trouvé ce que les plus habiles joueurs n’ont pu
+jamais découvrir, c’est-à-dire une roulette où l’on gagne sans mettre au
+jeu, et où l’on ne perd pas quand on perd.&raquo;</p>
+
+<p>La baronne voulut éclater.</p>
+
+<p>&laquo;Misérable! dit-elle, oseriez-vous dire que vous ne saviez pas ce que
+vous osez me reprocher aujourd’hui?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous dis pas que je savais, je ne vous dis pas que je ne savais
+point, je vous dis: observez ma conduite depuis quatre ans que vous
+n’êtes plus ma femme et que je ne suis plus votre mari, vous verrez si
+elle a toujours été conséquente avec elle-même. Quelque temps avant
+notre rupture, vous avez désiré étudier la musique avec ce fameux
+baryton qui a débuté avec tant de succès au Théâtre-Italien; moi, j’ai
+voulu étudier la danse avec cette danseuse qui s’était fait une si
+grande réputation à Londres. Cela m’a coûté, tant pour vous que pour
+moi, cent mille francs à peu près. Je n’ai rien dit, parce qu’il faut de
+l’harmonie dans les ménages. Cent mille francs pour que l’homme et la
+femme sachent bien à fond la danse et la musique, ce n’est pas trop
+cher. Bientôt, voilà que vous vous dégoûtez du chant, et que l’idée vous
+vient d’étudier la diplomatie avec un secrétaire du ministre; je vous
+laisse étudier. Vous comprenez: que m’importe à moi, puisque vous payez
+les leçons que vous prenez sur votre cassette? Mais, aujourd’hui, je
+m’aperçois que vous tirez sur la mienne, et que votre apprentissage me
+peut coûter sept cent mille francs par mois. Halte-là! madame, car cela
+ne peut durer ainsi. Ou le diplomate donnera des leçons... gratuites, et
+je le tolérerai, ou il ne remettra plus le pied dans ma maison;
+entendez-vous, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c’est trop fort, monsieur! s’écria Hermine suffoquée, et vous
+dépassez les limites de l’ignoble.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Danglars, je vois avec plaisir que vous n’êtes pas restée en
+deçà, et que vous avez volontairement obéi à cet axiome du code: &laquo;La
+femme doit suivre son mari.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Des injures!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison: arrêtons nos faits, et raisonnons froidement. Je ne
+me suis jamais, moi, mêlé de vos affaires que pour votre bien; faites de
+même. Ma caisse ne vous regarde pas, dites-vous? Soit; opérez sur la
+vôtre, mais n’emplissez ni ne videz la mienne. D’ailleurs, qui sait si
+tout cela n’est pas un coup de Jarnac politique; si le ministre, furieux
+de me voir dans l’opposition, et jaloux des sympathies populaires que je
+soulève, ne s’entend pas avec M. Debray pour me ruiner?</p>
+
+<p>&mdash;Comme c’est probable!</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans doute; qui a jamais vu cela... une fausse nouvelle
+télégraphique, c’est-à-dire l’impossible, ou à peu près; des signes tout
+à fait différents donnés par les deux télégraphes!... C’est fait exprès
+pour moi, en vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit humblement la baronne, vous n’ignorez pas, ce me semble,
+que cet employé a été chassé, qu’on a parlé même de lui faire son
+procès, que l’ordre avait été donné de l’arrêter, et que cet ordre eût
+été mis à exécution s’il ne se fût soustrait aux premières recherches
+par une fuite qui prouve sa folie ou sa culpabilité.... C’est une
+erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, qui fait rire les niais, qui fait passer une mauvaise nuit au
+ministre, qui fait noircir du papier à MM. les secrétaires d’État, mais
+qui à moi me coûte sept cent mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, dit tout à coup Hermine, puisque tout cela, selon
+vous, vient de M. Debray, pourquoi, au lieu de dire tout cela
+directement à M. Debray, venez-vous me le dire à moi? Pourquoi
+accusez-vous l’homme et vous en prenez-vous à la femme?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je connais M. Debray, moi? dit Danglars; est-ce que je
+veux le connaître? est-ce que je veux savoir qu’il donne des conseils?
+est-ce que je veux les suivre? est-ce que je joue? Non, c’est vous qui
+faites tout cela, et non pas moi!</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble que puisque vous en profitez....&raquo;</p>
+
+<p>Danglars haussa les épaules.</p>
+
+<p>&laquo;Folles créatures, en vérité, que ces femmes qui se croient des génies
+parce qu’elles ont conduit une ou dix intrigues de façon à n’être pas
+affichées dans tout Paris! Mais songez donc: eussiez-vous caché vos
+dérèglements à votre mari même, ce qui est l’A.B.C. de l’art, parce que
+la plupart du temps les maris ne veulent pas voir, vous ne seriez qu’une
+pâle copie de ce que font la moitié de vos amies les femmes du monde.
+Mais il n’en est pas ainsi pour moi; j’ai vu et toujours vu; depuis
+seize ans à peu près, vous m’avez caché une pensée peut-être, mais pas
+une démarche, pas une action, pas une faute. Tandis que vous, de votre
+côté, vous vous applaudissiez de votre adresse et croyiez fermement me
+tromper: qu’en est-il résulté? c’est que, grâce à ma prétendue
+ignorance, depuis M. de Villefort jusqu’à M. Debray, il n’est pas un de
+vos amis qui n’ait tremblé devant moi. Il n’en est pas un qui ne m’ait
+traité en maître de la maison, ma seule prétention près de vous; il n’en
+est pas un, enfin, qui ait osé vous dire de moi ce que je vous en dis
+moi-même aujourd’hui. Je vous permets de me rendre odieux, mais je vous
+empêcherai de me rendre ridicule, et surtout je vous défends
+positivement et, par-dessus tout, de me ruiner.&raquo;</p>
+
+<p>Jusqu’au moment où le nom de Villefort avait été prononcé, la baronne
+avait fait assez bonne contenance; mais à ce nom elle avait pâli, et se
+levant comme mue par un ressort, elle avait étendu les bras comme pour
+conjurer une apparition, et fait trois pas vers son mari comme pour lui
+arracher la fin du secret qu’il ne connaissait pas ou que peut-être, par
+quelque calcul odieux comme étaient à peu près tous les calculs de
+Danglars, il ne voulait pas laisser échapper entièrement.</p>
+
+<p>&laquo;M. de Villefort! que signifie! que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire, madame, que M. de Nargonne, votre premier mari,
+n’étant ni un philosophe ni un banquier, ou peut-être étant l’un et
+l’autre, et voyant qu’il n’y avait aucun parti à tirer d’un procureur du
+roi, est mort de chagrin ou de colère de vous avoir trouvée enceinte de
+six mois après une absence de neuf. Je suis brutal, non seulement je le
+sais, mais je m’en vante: c’est un de mes moyens de succès dans mes
+opérations commerciales. Pourquoi, au lieu de tuer, s’est-il fait tuer
+lui-même? parce qu’il n’avait pas de caisse à sauver. Mais, moi, je me
+dois à ma caisse. M. Debray, mon associé, me fait perdre sept cent mille
+francs, qu’il supporte sa part de la perte, et nous continuerons nos
+affaires; sinon, qu’il me fasse banqueroute de ces cent soixante-quinze
+mille livres, et qu’il fasse ce que font les banqueroutiers, qu’il
+disparaisse. Eh, mon Dieu! c’est un charmant garçon, je le sais, quand
+ses nouvelles sont exactes; mais quand elles ne le sont pas, il y en a
+cinquante dans le monde qui valent mieux que lui.&raquo;</p>
+
+<p>Mme Danglars était atterrée; cependant elle fit un effort suprême pour
+répondre à cette dernière attaque. Elle tomba sur un fauteuil, pensant à
+Villefort, à la scène du dîner, à cette étrange série de malheurs qui
+depuis quelques jours s’abattaient un à un sur sa maison et changeaient
+en scandaleux débats le calme ouaté de son ménage. Danglars ne la
+regarda même pas, quoiqu’elle fît tout ce qu’elle put pour s’évanouir.
+Il tira la porte de la chambre à coucher sans ajouter un seul mot et
+rentra chez lui; de sorte que Mme Danglars, en revenant de son
+demi-évanouissement, put croire qu’elle avait fait un mauvais rêve.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXVI" id="LXVI"></a><a href="#table">LXVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Projets de mariage.</a></h3>
+
+<p>Le lendemain de cette scène, à l’heure que Debray avait coutume de
+choisir pour venir faire, en allant à son bureau, une petite visite à
+Mme Danglars, son coupé ne parut pas dans la cour.</p>
+
+<p>À cette heure-là, c’est-à-dire vers midi et demi, Mme Danglars demanda
+sa voiture et sortit.</p>
+
+<p>Danglars, placé derrière un rideau, avait guetté cette sortie qu’il
+attendait. Il donna l’ordre qu’on le prévînt aussitôt que madame
+reparaîtrait; mais à deux heures, elle n’était pas rentrée.</p>
+
+<p>À deux heures il demanda ses chevaux, se rendit à la Chambre et se fit
+inscrire pour parler contre le budget.</p>
+
+<p>De midi à deux heures, Danglars était resté à son cabinet, décachetant
+ses dépêches, s’assombrissant de plus en plus, entassant chiffres sur
+chiffres et recevant entre autres visites celle du major Cavalcanti qui,
+toujours aussi bleu, aussi raide et aussi exact, se présenta à l’heure
+annoncée la veille pour terminer son affaire avec le banquier. </p>
+
+<p>En sortant de la Chambre, Danglars, qui avait donné de violentes marques
+d’agitation pendant la séance et qui surtout avait été plus acerbe que
+jamais contre le ministère, remonta dans sa voiture et ordonna au cocher
+de le conduire avenue des Champs-Élysées, n&deg;30.</p>
+
+<p>Monte-Cristo était chez lui; seulement il était avec quelqu’un, et il
+priait Danglars d’attendre un instant au salon.</p>
+
+<p>Pendant que le banquier attendait, la porte s’ouvrit, et il vit entrer
+un homme habillé en abbé, qui, au lieu d’attendre comme lui, plus
+familier que lui sans doute dans la maison, le salua, entra dans
+l’intérieur des appartements et disparut.</p>
+
+<p>Un instant après, la porte par laquelle le prêtre était entré se
+rouvrit, et Monte-Cristo parut.</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, dit-il, cher baron, mais un de mes bons amis, l’abbé Busoni,
+que vous avez pu voir passer, vient d’arriver à Paris; il y avait fort
+longtemps que nous étions séparés, et je n’ai pas eu le courage de le
+quitter tout aussitôt. J’espère qu’en faveur du motif vous m’excuserez
+de vous avoir fait attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc, dit Danglars, c’est tout simple; c’est moi qui ai mal
+pris mon moment, et je vais me retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Point du tout; asseyez-vous donc, au contraire. Mais, bon Dieu!
+qu’avez-vous donc? vous avez l’air tout soucieux; en vérité vous
+m’effrayez. Un capitaliste chagrin est comme les comètes, il présage
+toujours quelque grand malheur au monde.</p>
+
+<p>&mdash;J’ai, mon cher monsieur, dit Danglars, que la mauvaise chance est sur
+moi depuis plusieurs jours, et que je n’apprends que des sinistres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! dit Monte-Cristo, est-ce que vous avez eu une rechute à
+la Bourse?</p>
+
+<p>&mdash;Non, j’en suis guéri, pour quelques jours du moins; il s’agit tout
+bonnement pour moi d’une banqueroute à Trieste.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? Est-ce que votre banqueroutier serait par hasard Jacopo
+Manfredi?</p>
+
+<p>&mdash;Justement! Figurez-vous un homme qui faisait, depuis je ne sais
+combien de temps, pour huit ou neuf cent mille francs par an d’affaires
+avec moi. Jamais un mécompte, jamais un retard; un gaillard qui payait
+comme un prince... qui paie. Je me mets en avance d’un million avec lui,
+et ne voilà-t-il pas mon diable de Jacopo Manfredi qui suspend ses
+paiements!</p>
+
+<p>&mdash;En vérité?</p>
+
+<p>&mdash;C’est une fatalité inouïe. Je tire sur lui six cent mille livres, qui
+me reviennent impayées, et de plus je suis encore porteur de quatre cent
+mille francs de lettres de change signées par lui et payables fin
+courant chez son correspondant de Paris. Nous sommes le 30, j’envoie
+toucher; ah! bien oui, le correspondant a disparu. Avec mon affaire
+d’Espagne, cela me fait une gentille fin de mois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais est-ce vraiment une perte, votre affaire d’Espagne?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, sept cent mille francs hors de ma caisse, rien que
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;Comment diable avez-vous fait une pareille école, vous un vieux
+loup-cervier?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c’est la faute de ma femme. Elle a rêvé que don Carlos était
+rentré en Espagne; elle croit aux rêves. C’est du magnétisme, dit-elle,
+et quand elle rêve une chose, cette chose, à ce qu’elle assure, doit
+infailliblement arriver. Sur sa conviction, je lui permets de jouer:
+elle a sa cassette et son agent de change: elle joue et elle perd. Il
+est vrai que ce n’est pas mon argent, mais le sien qu’elle joue.
+Cependant, n’importe, vous comprendrez que lorsque sept cent mille
+francs sortent de la poche de la femme, le mari s’en aperçoit toujours
+bien un peu. Comment! vous ne saviez pas cela? Mais la chose a fait un
+bruit énorme.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, j’en avais entendu parler, mais j’ignorais les détails; puis
+je suis on ne peut plus ignorant de toutes ces affaires de Bourse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne jouez donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! et comment voulez-vous que je joue? Moi qui ai déjà tant de peine
+à régler mes revenus, je serais forcé, outre mon intendant, de prendre
+encore un commis et un garçon de caisse. Mais, à propos d’Espagne, il me
+semble que la baronne n’avait pas tout à fait rêvé l’histoire de la
+rentrée de don Carlos. Les journaux n’ont-ils pas dit quelque chose de
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez donc aux journaux, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, pas le moins du monde; mais il me semble que cet honnête
+<i>Messager</i> faisait exception à la règle, et qu’il n’annonçait que les
+nouvelles certaines, les nouvelles télégraphiques.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà ce qui est inexplicable, reprit Danglars, c’est que
+cette rentrée de don Carlos était effectivement une nouvelle
+télégraphique.</p>
+
+<p>&mdash;En sorte, dit Monte-Cristo, que c’est dix-sept cent mille francs à peu
+près que vous perdez ce mois-ci?</p>
+
+<p>&mdash;Il n’y a pas d’à peu près, c’est juste mon chiffre.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! pour une fortune de troisième ordre, dit Monte-Cristo avec
+compassion, c’est un rude coup.</p>
+
+<p>&mdash;De troisième ordre! dit Danglars un peu humilié; que diable
+entendez-vous par là?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, continua Monte-Cristo, je fais trois catégories dans les
+fortunes: fortune de premier ordre, fortune de deuxième ordre, fortune
+de troisième ordre. J’appelle fortune de premier ordre celle qui se
+compose de trésors que l’on a sous la main, les terres, les mines, les
+revenus sur des États comme la France, l’Autriche et l’Angleterre,
+pourvu que ces trésors, ces mines, ces revenus, forment un total d’une
+centaine de millions; j’appelle fortune de second ordre les
+exploitations manufacturières, les entreprises par association, les
+vice-royautés et les principautés ne dépassant pas quinze cent mille
+francs de revenu, le tout formant un capital d’une cinquantaine de
+millions; j’appelle enfin fortune de troisième ordre les capitaux
+fructifiant par intérêts composés, les gains dépendant de la volonté
+d’autrui ou des chances du hasard, qu’une banqueroute entame, qu’une
+nouvelle télégraphique ébranle; les spéculations éventuelles, les
+opérations soumises enfin aux chances de cette fatalité qu’on pourrait
+appeler force mineure, en la comparant à la force majeure, qui est la
+force naturelle; le tout formant un capital fictif ou réel d’une
+quinzaine de millions. N’est-ce point là votre position à peu près,
+dites?</p>
+
+<p>&mdash;Mais dame, oui! répondit Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Il en résulte qu’avec six fins de mois comme celle-là, continua
+imperturbablement Monte-Cristo, une maison de troisième ordre serait à
+l’agonie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Danglars avec un sourire fort pâle, comme vous y allez!</p>
+
+<p>&mdash;Mettons sept mois, répliqua Monte-Cristo du même ton. Dites-moi,
+avez-vous pensé à cela quelquefois, que sept fois dix-sept cent mille
+francs font douze millions ou à peu près?... Non? Eh bien, vous avez
+raison, car avec des réflexions pareilles on n’engagerait jamais ses
+capitaux, qui sont au financier ce que la peau est à l’homme civilisé.
+Nous avons nos habits plus ou moins somptueux, c’est notre crédit; mais
+quand l’homme meurt, il n’a que sa peau, de même qu’en sortant des
+affaires, vous n’avez que votre bien réel, cinq ou six millions tout au
+plus; car les fortunes de troisième ordre ne représentent guère que le
+tiers ou le quart de leur apparence, comme la locomotive d’un chemin de
+fer n’est toujours, au milieu de la fumée qui l’enveloppe et qui la
+grossit, qu’une machine plus ou moins forte. Eh bien, sur ces cinq
+millions qui forment votre actif réel, vous venez d’en perdre à peu près
+deux, qui diminuent d’autant votre fortune fictive ou votre crédit;
+c’est-à-dire, mon cher monsieur Danglars, que votre peau vient d’être
+ouverte par une saignée qui, réitérée quatre fois, entraînerait la mort.
+Eh! eh! faites attention, mon cher monsieur Danglars. Avez-vous besoin
+d’argent? Voulez-vous que je vous en prête?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes un mauvais calculateur! s’écria Danglars en appelant à
+son aide toute la philosophie et toute la dissimulation de l’apparence:
+à l’heure qu’il est, l’argent est rentré dans mes coffres par d’autres
+spéculations qui ont réussi. Le sang sorti par la saignée est rentré par
+la nutrition. J’ai perdu une bataille en Espagne, j’ai été battu à
+Trieste; mais mon armée navale de l’Inde aura pris quelques galions; mes
+pionniers du Mexique auront découvert quelque mine.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, fort bien! mais la cicatrice reste, et à la première perte
+elle se rouvrira.</p>
+
+<p>&mdash;Non, car je marche sur des certitudes, poursuivit Danglars avec la
+faconde banale du charlatan, dont l’état est de prôner son crédit; il
+faudrait pour me renverser, que trois gouvernements croulassent.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! cela s’est vu.</p>
+
+<p>&mdash;Que la terre manquât de récoltes.</p>
+
+<p>&mdash;Rappelez-vous les sept vaches grasses et les sept vaches maigres.</p>
+
+<p>&mdash;Ou que la mer se retirât, comme du temps de <i>Pharaon</i>; encore il y a
+plusieurs mers, et les vaisseaux en seraient quittes pour se faire
+caravanes. </p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, mille fois tant mieux, cher monsieur Danglars, dit
+Monte-Cristo; et je vois que je m’étais trompé, et que vous rentrez dans
+les fortunes du second ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois pouvoir aspirer à cet honneur, dit Danglars avec un de ces
+sourires stéréotypés qui faisaient à Monte-Cristo l’effet d’une de ces
+lunes pâteuses dont les mauvais peintres badigeonnent leurs ruines;
+mais, puisque nous en sommes à parler d’affaires, ajouta-t-il, enchanté
+de trouver ce motif de changer de conversation, dites-moi donc un peu ce
+que je puis faire pour M. Cavalcanti.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, lui donner de l’argent, s’il a un crédit sur vous et que ce
+crédit vous paraisse bon.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent! il s’est présenté ce matin avec un bon de quarante mille
+francs, payable à vue sur vous, signé Busoni, et renvoyé par vous à moi
+avec votre endos. Vous comprenez que je lui ai compté à l’instant même
+ses quarante billets carrés.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo fit un signe de tête qui indiquait toute son adhésion.</p>
+
+<p>&laquo;Mais ce n’est pas tout, continua Danglars; il a ouvert à son fils un
+crédit chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Combien, sans indiscrétion, donne-t-il au jeune homme?</p>
+
+<p>&mdash;Cinq mille francs par mois.</p>
+
+<p>&mdash;Soixante mille francs par an. Je m’en doutais bien, dit Monte-Cristo
+en haussant les épaules; ce sont des pleutres que les Cavalcanti. Que
+veut-il qu’un jeune homme fasse avec cinq mille francs par mois?</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous comprenez que si le jeune homme a besoin de quelques mille
+de francs de plus....</p>
+
+<p>&mdash;N’en faites rien, le père vous les laisserait pour votre compte; vous
+ne connaissez pas tous les millionnaires ultramontains: ce sont de
+véritables harpagons. Et par qui lui est ouvert ce crédit?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! par la maison Fenzi, une des meilleures de Florence.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas dire que vous perdrez, tant s’en faut; mais tenez-vous
+cependant dans les termes de la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n’auriez donc pas confiance dans ce Cavalcanti?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! je lui donnerais dix millions sur sa signature. Cela rentre dans
+les fortunes de second ordre, dont je vous parlais tout à l’heure, mon
+cher monsieur Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Et avec cela comme il est simple! Je l’aurais pris pour un major, rien
+de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous lui eussiez fait honneur; car, vous avez raison, il ne paie
+pas de mine. Quand je l’ai vu pour la première fois, il m’a fait l’effet
+d’un vieux lieutenant moisi sous la contre épaulette. Mais tous les
+Italiens sont comme cela, ils ressemblent à de vieux juifs quand ils
+n’éblouissent pas comme des mages d’Orient.</p>
+
+<p>&mdash;Le jeune homme est mieux, dit Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un peu timide, peut-être; mais, en somme, il m’a paru convenable.
+J’en étais inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous l’avez vu chez moi à peu près à son entrée dans le
+monde, à ce que l’on m’a dit du moins. Il a voyagé avec un précepteur
+très sévère et n’était jamais venu à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Tous ces Italiens de qualité ont l’habitude de se marier entre eux,
+n’est-ce pas? demanda négligemment Danglars; ils aiment à associer leurs
+fortunes.</p>
+
+<p>&mdash;D’habitude ils font ainsi, c’est vrai; mais Cavalcanti est un original
+qui ne fait rien comme les autres. On ne m’ôtera pas de l’idée qu’il
+envoie son fils en France pour qu’il y trouve une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;J’en suis sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez entendu parler de sa fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Il n’est question que de cela; seulement les uns lui accordent des
+millions, les autres prétendent qu’il ne possède pas un paul.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre opinion à vous?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faudra pas vous fonder dessus; elle est toute personnelle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, enfin....</p>
+
+<p>&mdash;Mon opinion, à moi, est que tous ces vieux podestats, tous ces anciens
+condottieri, car ces Cavalcanti ont commandé des armées, ont gouverné
+des provinces; mon opinion, dis-je, est qu’ils ont enterré des millions
+dans des coins que leurs aînés seuls connaissent et font connaître à
+leurs aînés de génération en génération; et la preuve, c’est qu’ils sont
+tous jaunes et secs comme leurs florins du temps de la République, dont
+ils conservent un reflet à force de les regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait, dit Danglars; et c’est d’autant plus vrai qu’on ne leur
+connaît pas un pouce de terre, à tous ces gens-là.</p>
+
+<p>&mdash;Fort peu, du moins; moi, je sais bien que je ne connais à Cavalcanti
+que son palais de Lucques.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il a un palais! dit en riant Danglars; c’est déjà quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et encore le loue-t-il au ministre des Finances, tandis qu’il
+habite lui, dans une maisonnette. Oh! je vous l’ai déjà dit, je crois le
+bonhomme serré.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, vous ne le flattez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, je le connais à peine: je crois l’avoir vu trois fois dans ma
+vie. Ce que j’en sais, c’est par l’abbé Busoni et par lui-même; il me
+parlait ce matin de ses projets sur son fils, et me laissait entrevoir
+que, las de voir dormir des fonds considérables en Italie, qui est un
+pays mort, il voudrait trouver un moyen, soit en France, soit en
+Angleterre, de faire fructifier ses millions. Mais remarquez bien
+toujours que, quoique j’aie la plus grande confiance dans l’abbé Busoni
+personnellement, moi, je ne réponds de rien.</p>
+
+<p>&mdash;N’importe, merci du client que vous m’avez envoyé; c’est un fort beau
+nom à inscrire sur mes registres, et mon caissier, à qui j’ai expliqué
+ce que c’étaient que les Cavalcanti, en est tout fier. À propos, et ceci
+est un simple détail de touriste, quand ces gens-là marient leurs fils,
+leur donnent-ils des dots?</p>
+
+<p>&mdash;Eh, mon Dieu! c’est selon. J’ai connu un prince italien, riche comme
+une mine d’or, un des premiers noms de Toscane, qui, lorsque ses fils se
+mariaient à sa guise, leur donnait des millions, et, quand ils se
+mariaient malgré lui, se contentait de leur faire une rente de trente
+écus par mois. Admettons qu’Andrea se marie selon les vues de son père,
+il lui donnera peut-être un, deux, trois millions. Si c’était avec la
+fille d’un banquier, par exemple, peut-être prendrait-il un intérêt dans
+la maison du beau-père de son fils; puis, supposez à côté de cela que sa
+bru lui déplaise: bonsoir, le père Cavalcanti met la main sur la clef de
+son coffre-fort, donne un double tour à la serrure, et voilà maître
+Andrea obligé de vivre comme un fils de famille parisien, en bizeautant
+des cartes ou en pipant des dés.</p>
+
+<p>&mdash;Ce garçon-là trouvera une princesse bavaroise ou péruvienne; il voudra
+une couronne fermée, un Eldorado traversé par le Potose.</p>
+
+<p>&mdash;Non, tous ces grands seigneurs de l’autre côté des monts épousent
+fréquemment de simples mortelles; ils sont comme Jupiter, ils aiment à
+croiser les races. Ah çà! est-ce que vous voulez marier Andrea, mon cher
+monsieur Danglars, que vous me faites toutes ces questions-là? </p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit Danglars, cela ne me paraîtrait pas une mauvaise
+spéculation; et je suis un spéculateur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n’est pas avec Mlle Danglars, je présume? vous ne voudriez pas
+faire égorger ce pauvre Andrea par Albert?</p>
+
+<p>&mdash;Albert? dit Danglars en haussant les épaules; ah! bien oui, il se
+soucie pas mal de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est fiancé avec votre fille, je crois?</p>
+
+<p>&mdash;C’est-à-dire que M. de Morcerf et moi, nous avons quelquefois causé de
+ce mariage; mais Mme de Morcerf et Albert....</p>
+
+<p>&mdash;N’allez-vous pas me dire que celui-ci n’est pas un bon parti?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! Mlle Danglars vaut bien M. de Morcerf, ce me semble!</p>
+
+<p>&mdash;La dot de Mlle Danglars sera belle, en effet, et je n’en doute pas,
+surtout si le télégraphe ne fait plus de nouvelles folies.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n’est pas seulement la dot. Mais, dites-moi donc, à propos?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc n’avez-vous pas invité Morcerf et sa famille à votre
+dîner?</p>
+
+<p>&mdash;Je l’avais fait aussi, mais il a objecté un voyage à Dieppe avec Mme
+de Morcerf, à qui on a recommandé l’air de la mer. </p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit Danglars en riant, il doit lui être bon.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c’est l’air qu’elle a respiré dans sa jeunesse.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo laissa passer l’épigramme sans paraître y faire attention.</p>
+
+<p>&laquo;Mais enfin, dit le comte, si Albert n’est point aussi riche que Mlle
+Danglars, vous ne pouvez nier qu’il porte un beau nom.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, mais j’aime autant le mien, dit Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, votre nom est populaire, et il a orné le titre dont on a
+cru l’orner; mais vous êtes un homme trop intelligent pour n’avoir point
+compris que, selon certains préjugés trop puissamment enracinés pour
+qu’on les extirpe, noblesse de cinq siècles vaut mieux que noblesse de
+vingt ans.</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà justement pourquoi, dit Danglars avec un sourire qu’il
+essayait de rendre sardonique, voilà pourquoi je préférerais M. Andrea
+Cavalcanti à M. Albert de Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cependant, dit Monte-Cristo, je suppose que les Morcerf ne le
+cèdent pas aux Cavalcanti?</p>
+
+<p>&mdash;Les Morcerf!... Tenez, mon cher comte, reprit Danglars, vous êtes un
+galant homme, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Et, de plus, connaisseur en blason?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, regardez la couleur du mien; elle est plus solide que celle
+du blason de Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, moi, si je ne suis pas baron de naissance, je m’appelle
+Danglars au moins.</p>
+
+<p>&mdash;Après?</p>
+
+<p>&mdash;Tandis que lui ne s’appelle pas Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, il ne s’appelle pas Morcerf?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, quelqu’un m’a fait baron, de sorte que je le suis; lui s’est fait
+comte tout seul, de sorte qu’il ne l’est pas.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, mon cher comte, continua Danglars, M. de Morcerf est mon ami,
+ou plutôt ma connaissance depuis trente ans; moi, vous savez que je fais
+bon marché de mes armoiries, attendu que je n’ai jamais oublié d’où je
+suis parti.</p>
+
+<p>&mdash;C’est la preuve d’une grande humilité ou d’un grand orgueil, dit
+Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, quand j’étais petit commis, moi, Morcerf était simple
+pêcheur.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors on l’appelait?</p>
+
+<p>&mdash;Fernand.</p>
+
+<p>&mdash;Tout court?</p>
+
+<p>&mdash;Fernand Mondego.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! il m’a vendu assez de poisson pour que je le connaisse.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi lui donniez-vous votre fille?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que Fernand et Danglars étant deux parvenus, tous deux anoblis,
+tous deux enrichis, se valent au fond, sauf certaines choses, cependant,
+qu’on a dites de lui et qu’on n’a jamais dites de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je comprends; ce que vous me dites là me rafraîchit la
+mémoire à propos du nom de Fernand Mondego; j’ai entendu prononcer ce
+nom-là en Grèce.</p>
+
+<p>&mdash;À propos de l’affaire d’Ali-Pacha?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le mystère, reprit Danglars, et j’avoue que j’eusse donné bien
+des choses pour le découvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n’était pas difficile, si vous en aviez eu grande envie.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, vous avez bien quelque correspondant en Grèce?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu!</p>
+
+<p>&mdash;À Janina?</p>
+
+<p>&mdash;J’en ai partout....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, écrivez à votre correspondant de Janina, et demandez-lui quel
+rôle a joué dans la catastrophe d’Ali-Tebelin un Français nommé Fernand.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison! s’écria Danglars en se levant vivement, j’écrirai
+aujourd’hui même!</p>
+
+<p>&mdash;Faites.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais le faire. </p>
+
+<p>&mdash;Et si vous avez quelque nouvelle bien scandaleuse....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous la communiquerai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me ferez plaisir.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars s’élança hors de l’appartement, et ne fit qu’un bond jusqu’à sa
+voiture.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXVII" id="LXVII"></a><a href="#table">LXVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le cabinet du procureur du roi.</a></h3>
+
+<p>Laissons le banquier revenir au grand trot de ses chevaux, et suivons
+Mme Danglars dans son excursion matinale.</p>
+
+<p>Nous avons dit qu’à midi et demi Mme Danglars avait demandé ses chevaux
+et était sortie en voiture.</p>
+
+<p>Elle se dirigea du côté du faubourg Saint-Germain, prit la rue Mazarine,
+et fit arrêter au passage du Pont-Neuf.</p>
+
+<p>Elle descendit et traversa le passage. Elle était vêtue fort simplement,
+comme il convient à une femme de goût qui sort le matin.</p>
+
+<p>Rue Guénégaud, elle monta en fiacre en désignant, comme le but de sa
+course, la rue du Harlay.</p>
+
+<p>À peine fut-elle dans la voiture, qu’elle tira de sa poche un voile noir
+très épais, qu’elle attacha sur son chapeau de paille; puis elle remit
+son chapeau sur sa tête, et vit avec plaisir, en regardant dans un petit
+miroir de poche, qu’on ne pouvait voir d’elle que sa peau blanche et la
+prunelle étincelante de son œil.</p>
+
+<p>Le fiacre prit le Pont-Neuf, et entra, par la place Dauphine, dans la
+cour du Harlay; il fut payé en ouvrant la portière, et Mme Danglars
+s’élançant vers l’escalier, qu’elle franchit légèrement, arriva bientôt
+à la salle des Pas-Perdus.</p>
+
+<p>Le matin, il y a beaucoup d’affaires et encore plus de gens affairés au
+Palais; les gens affairés ne regardent pas beaucoup les femmes; Mme
+Danglars traversa donc la salle des Pas-Perdus sans être plus remarquée
+que dix autres femmes qui guettaient leur avocat.</p>
+
+<p>Il y avait encombrement dans l’antichambre de M. de Villefort; mais Mme
+Danglars n’eut pas même besoin de prononcer son nom, dès qu’elle parut,
+un huissier se leva, vint à elle, lui demanda si elle n’était point la
+personne à laquelle M. le procureur du roi avait donné rendez-vous, et,
+sur sa réponse affirmative, il la conduisit, par un corridor réservé, au
+cabinet de M. de Villefort.</p>
+
+<p>Le magistrat écrivait, assis sur son fauteuil, le dos tourné à la porte:
+il entendit la porte s’ouvrir, l’huissier prononcer ces paroles:
+&laquo;Entrez, madame!&raquo; et la porte se refermer, sans faire un seul mouvement;
+mais à peine eut-il senti se perdre les pas de l’huissier, qui
+s’éloignait, qu’il se retourna vivement, alla pousser les verrous,
+tirer les rideaux et visiter chaque coin du cabinet.</p>
+
+<p>Puis lorsqu’il eut acquis la certitude qu’il ne pouvait être ni vu ni
+entendu, et que par conséquent il fut tranquillisé:</p>
+
+<p>&laquo;Merci, madame, dit-il, merci de votre exactitude.&raquo;</p>
+
+<p>Et il lui offrit un siège que Mme Danglars accepta, car le cœur lui
+battait si fortement qu’elle se sentait près de suffoquer.</p>
+
+<p>&laquo;Voilà, dit le procureur du roi en s’asseyant à son tour et en faisant
+décrire un demi-cercle à son fauteuil, afin de se trouver en face de Mme
+Danglars, voilà bien longtemps, madame, qu’il ne m’est arrivé d’avoir ce
+bonheur de causer seul avec vous; et, à mon grand regret, nous nous
+retrouvons pour entamer une conversation bien pénible.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, monsieur, vous voyez que je suis venue à votre premier
+appel, quoique certainement cette conversation soit encore plus pénible
+pour moi que pour vous.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort sourit amèrement.</p>
+
+<p>&laquo;Il est donc vrai, dit-il, répondant à sa propre pensée bien plutôt
+qu’aux paroles de Mme Danglars, il est donc vrai que toutes nos actions
+laissent leurs traces, les unes sombres, les autres lumineuses, dans
+notre passé! Il est donc vrai que tous nos pas dans cette vie
+ressemblent à la marche du reptile sur le sable et font un sillon!
+Hélas! pour beaucoup, ce sillon est celui de leurs larmes!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Mme Danglars, vous comprenez mon émotion, n’est-ce pas?
+ménagez-moi donc, je vous prie. Cette chambre où tant de coupables ont
+passé tremblants et honteux, ce fauteuil où je m’assieds à mon tour
+honteuse et tremblante!... Oh! tenez, j’ai besoin de toute ma raison
+pour ne pas voir en moi une femme bien coupable et en vous un juge
+menaçant.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort secoua la tête et poussa un soupir.</p>
+
+<p>&laquo;Et moi, reprit-il, et moi, je me dis que ma place n’est pas dans le
+fauteuil du juge, mais bien sur la sellette de l’accusé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous? dit Mme Danglars étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que de votre part, monsieur, votre puritanisme s’exagère la
+situation, dit Mme Danglars, dont l’œil si beau s’illumina d’une
+fugitive lueur. Ces sillons dont vous parliez à l’instant même, ont été
+tracés par toutes les jeunesses ardentes. Au fond des passions au-delà
+du plaisir, il y a toujours un peu de remords; c’est pour cela que
+l’Évangile, cette ressource éternelle des malheureux, nous a donné pour
+soutien, à nous autres pauvres femmes, l’admirable parabole de la fille
+pécheresse et de la femme adultère. Aussi, je vous l’avoue, en me
+reportant à ces délires de ma jeunesse je pense quelquefois que Dieu me
+les pardonnera, car sinon l’excuse, du moins la compensation s’en est
+bien trouvée dans mes souffrances; mais vous, qu’avez-vous à craindre de
+tout cela, vous autres hommes que tout le monde excuse et que le
+scandale anoblit?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répliqua Villefort, vous me connaissez; je ne suis pas un
+hypocrite, ou du moins je ne fais pas de l’hypocrisie sans raison. Si
+mon front est sévère c’est que bien des malheurs l’ont assombri, si mon
+cœur s’est pétrifié, c’est afin de pouvoir supporter les chocs qu’il a
+reçus. Je n’étais pas ainsi dans ma jeunesse, je n’étais pas ainsi ce
+soir des fiançailles où nous étions tous assis autour d’une table de la
+rue du Cours à Marseille. Mais, depuis, tout a bien changé en moi et
+autour de moi; ma vie s’est usée à poursuivre des choses difficiles et à
+briser dans les difficultés ceux qui, volontairement ou
+involontairement, par leur libre arbitre ou par le hasard, se trouvaient
+placés sur mon chemin pour me susciter ces choses. Il est rare que ce
+qu’on désire ardemment ne soit pas défendu ardemment par ceux de qui on
+veut l’obtenir ou auxquels on tente de l’arracher. Ainsi, la plupart des
+mauvaises actions des hommes sont venues au-devant d’eux, déguisées sous
+la forme spécieuse de la nécessité; puis, la mauvaise action commise
+dans un moment d’exaltation, de crainte et de délire, on voit qu’on
+aurait pu passer auprès d’elle en l’évitant. Le moyen qu’il eût été bon
+d’employer, qu’on n’a pas vu, aveugle qu’on était, se présente à vos
+yeux facile et simple; vous vous dites: Comment n’ai-je pas fait cela au
+lieu de faire cela? Vous, mesdames, au contraire, bien rarement vous
+êtes tourmentées par des remords, car bien rarement la décision vient de
+vous, vos malheurs vous sont presque toujours imposés, vos fautes sont
+presque toujours le crime des autres.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, monsieur, convenez-en, répondit Mme Danglars, si j’ai
+commis une faute, cette faute fût-elle personnelle, j’en ai reçu hier la
+sévère punition.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme! dit Villefort en lui serrant la main, trop sévère pour
+votre force car deux fois vous avez failli y succomber, et
+cependant....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je dois vous dire... rassemblez tout votre courage, madame,
+car vous n’êtes pas encore au bout.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s’écria Mme Danglars effrayée, qu’y a-t-il donc encore?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voyez que le passé, madame, et certes il est sombre. Eh bien,
+figurez-vous un avenir plus sombre encore, un avenir... affreux
+certainement... sanglant peut-être!...&raquo;</p>
+
+<p>La baronne connaissait le calme de Villefort; elle fut si épouvantée de
+son exaltation, qu’elle ouvrit la bouche pour crier, mais que le cri
+mourut dans sa gorge.</p>
+
+<p>&laquo;Comment est-il ressuscité, ce passé terrible? s’écria Villefort;
+comment, du fond de la tombe et du fond de nos cœurs où il dormait,
+est-il sorti comme un fantôme pour faire pâlir nos joues et rougir nos
+fronts?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit Hermine, sans doute le hasard!</p>
+
+<p>&mdash;Le hasard! reprit Villefort; non, non, madame, il n’y a point de
+hasard!</p>
+
+<p>&mdash;Mais si; n’est-ce point un hasard, fatal il est vrai mais un hasard
+qui a fait tout cela? n’est-ce point par hasard que le comte de
+Monte-Cristo a acheté cette maison? n’est-ce point par hasard qu’il a
+fait creuser la terre? n’est-ce point par hasard, enfin, que ce
+malheureux enfant a été déterré sous les arbres? Pauvre innocente
+créature sortie de moi, à qui je n’ai jamais pu donner un baiser, mais à
+qui j’ai donné bien des larmes. Ah! tout mon cœur a volé au-devant du
+comte lorsqu’il a parlé de cette chère dépouille trouvée sous des
+fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, non, madame; et voilà ce que j’avais de terrible à vous dire,
+répondit Villefort d’une voix sourde: non, il n’y a pas eu de dépouille
+trouvée sous les fleurs; non, il n’y a pas eu d’enfant déterré; non, il
+ne faut pas pleurer; non, il ne faut pas gémir: il faut trembler!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? s’écria Mme Danglars toute frémissante.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que M. Monte-Cristo, en creusant au pied de ces arbres,
+n’a pu trouver ni squelette d’enfant ni ferrure de coffre, parce que
+sous ces arbres il n’y avait ni l’un ni l’autre.</p>
+
+<p>&mdash;Il n’y avait ni l’un ni l’autre! redit Mme Danglars, en fixant sur le
+procureur du roi des yeux dont la prunelle, effroyablement dilatée,
+indiquait la terreur; il n’y avait ni l’un ni l’autre! répéta-t-elle
+encore comme une personne qui essaie de fixer par le son des paroles et
+par le bruit de la voix ses idées prêtes à lui échapper.</p>
+
+<p>&mdash;Non! dit Villefort, en laissant tomber son front dans ses mains, cent
+fois non!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n’est donc point là que vous aviez déposé le pauvre enfant,
+monsieur? Pourquoi me tromper? dans quel but, voyons, dites?</p>
+
+<p>&mdash;C’est là; mais écoutez-moi, écoutez-moi madame, et vous allez me
+plaindre, moi qui ai porté vingt ans, sans en rejeter la moindre part
+sur vous, le fardeau de douleurs que je vais vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! vous m’effrayez! mais n’importe, parlez, je vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez comment s’accomplit cette nuit douloureuse où vous étiez
+expirante sur votre lit, dans cette chambre de damas rouge, tandis que
+moi, presque aussi haletant que vous, j’attendais votre délivrance.
+L’enfant vint, me fut remis sans mouvement, sans souffle, sans voix:
+nous le crûmes mort.&raquo;</p>
+
+<p>Mme Danglars fit un mouvement rapide, comme si elle eût voulu s’élancer
+de sa chaise.</p>
+
+<p>Mais Villefort l’arrêta en joignant les mains comme pour implorer son
+attention.</p>
+
+<p>&laquo;Nous le crûmes mort, répéta-t-il; je le mis dans un coffre qui devait
+remplacer le cercueil, je descendis au jardin, je creusai une fosse et
+l’enfouis à la hâte. J’achevais à peine de le couvrir de terre, que le
+bras du Corse s’étendit vers moi. Je vis comme une ombre se dresser,
+comme un éclair reluire. Je sentis une douleur, je voulus crier, un
+frisson glacé me parcourut tout le corps et m’étreignit à la gorge....
+Je tombai mourant, et je me crus tué. Je n’oublierai jamais votre
+sublime courage, quand, revenu à moi, je me traînai expirant jusqu’au
+bas de l’escalier, où, expirante vous-même, vous vîntes au-devant de
+moi. Il fallait garder le silence sur la terrible catastrophe; vous
+eûtes le courage de regagner votre maison, soutenue par votre nourrice;
+un duel fut le prétexte de ma blessure. Contre toute attente, le secret
+nous fut gardé à tous deux, on me transporta à Versailles; pendant trois
+mois, je luttai contre la mort; enfin comme je parus me rattacher à la
+vie, on m’ordonna le soleil et l’air du Midi. Quatre hommes me portèrent
+de Paris à Châlons, en faisant six lieues par jour. Mme de Villefort
+suivait le brancard dans sa voiture. À Châlons, on me mit sur la Saône,
+puis je passai sur le Rhône, et, par la seule vitesse du courant, je
+descendis jusqu’à Arles, puis d’Arles, je repris ma litière et continuai
+mon chemin pour Marseille. Ma convalescence dura six mois; je
+n’entendais plus parler de vous, je n’osai m’informer de ce que vous
+étiez devenue. Quand je revins à Paris, j’appris que, veuve de M. de
+Nargonne, vous aviez épousé M. Danglars.</p>
+
+<p>&laquo;À quoi avais-je pensé depuis que la connaissance m’était revenue?
+Toujours à la même chose, toujours à ce cadavre d’enfant qui, chaque
+nuit, dans mes rêves s’envolait du sein de la terre, et planait
+au-dessus de la fosse en me menaçant du regard et du geste. Aussi, à
+peine de retour à Paris, je m’informai; la maison n’avait pas été
+habitée depuis que nous en étions sortis, mais elle venait d’être louée
+pour neuf ans. J’allai trouver le locataire, je feignis d’avoir un grand
+désir de ne pas voir passer entre des mains étrangères cette maison qui
+appartenait au père et à la mère de ma femme; j’offris un dédommagement
+pour qu’on rompît le bail; on me demanda six mille francs: j’en eusse
+donné dix mille, j’en eusse donné vingt mille. Je les avais sur moi, je
+fis, séance tenante, signer la résiliation; puis, lorsque je tins cette
+cession tant désirée, je partis au galop pour Auteuil. Personne, depuis
+que j’en étais sorti, n’était entré dans la maison.</p>
+
+<p>&laquo;Il était cinq heures de l’après-midi, je montai dans la chambre rouge
+et j’attendis la nuit.</p>
+
+<p>&laquo;Là, tout ce que je me disais depuis un an dans mon agonie continuelle
+se représenta, bien plus menaçant que jamais, à ma pensée.</p>
+
+<p>&laquo;Ce Corse qui m’avait déclaré la vendetta, qui m’avait suivi de Nîmes à
+Paris; ce Corse, qui était caché dans le jardin, qui m’avait frappé,
+m’avait vu creuser la fosse, il m’avait vu enterrer l’enfant; il pouvait
+en arriver à vous connaître; peut-être vous connaissait-il.... Ne vous
+ferait-il pas payer un jour le secret de cette terrible affaire?... Ne
+serait-ce pas pour lui une bien douce vengeance, quand il apprendrait
+que je n’étais pas mort de son coup de poignard? Il était donc urgent
+qu’avant toute chose, et à tout hasard, je fisse disparaître les traces
+de ce passé, que j’en détruisisse tout vestige matériel; il n’y aurait
+toujours que trop de réalité dans mon souvenir.</p>
+
+<p>&laquo;C’était pour cela que j’avais annulé le bail, c’était pour cela que
+j’étais venu, c’était pour cela que j’attendais.</p>
+
+<p>&laquo;La nuit arriva, je la laissai bien s’épaissir; j’étais sans lumière
+dans cette chambre, où des souffles de vent faisaient trembler les
+portières derrière lesquelles je croyais toujours voir quelque espion
+embusqué; de temps en temps je tressaillais, il me semblait derrière
+moi, dans ce lit, entendre vos plaintes, et je n’osais me retourner. Mon
+cœur battait dans le silence, et je le sentais battre si violemment que
+je croyais que ma blessure allait se rouvrir; enfin, j’entendis
+s’éteindre, l’un après l’autre, tous ces bruits divers de la campagne.
+Je compris que je n’avais plus rien à craindre, que je ne pouvais être
+ni vu ni entendu, et je me décidai à descendre.</p>
+
+<p>&laquo;Écoutez, Hermine, je me crois aussi brave qu’un autre homme, mais
+lorsque je retirai de ma poitrine cette petite clef de l’escalier, que
+nous chérissions tous deux, et que vous aviez voulu faire attacher à un
+anneau d’or, lorsque j’ouvris la porte, lorsque, à travers les fenêtres,
+je vis une lune pâle jeter, sur les degrés en spirale, une longue bande
+de lumière blanche pareille à un spectre, je me retins au mur et je fus
+près de crier; il me semblait que j’allais devenir fou.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, je parvins à me rendre maître de moi-même. Je descendis
+l’escalier marche à marche; la seule chose que je n’avais pu vaincre,
+c’était un étrange tremblement dans les genoux. Je me cramponnai à la
+rampe; si je l’eusse lâchée un instant, je me fusse précipité.</p>
+
+<p>&laquo;J’arrivai à la porte d’en bas; en dehors de cette porte, une bêche
+était posée contre le mur. Je m’étais muni d’une lanterne sourde; au
+milieu de la pelouse, je m’arrêtai pour l’allumer, puis je continuai mon
+chemin.</p>
+
+<p>&laquo;Novembre finissait, toute la verdure du jardin avait disparu, les
+arbres n’étaient plus que des squelettes aux longs bras décharnés, et
+les feuilles mortes criaient avec le sable sous mes pas.</p>
+
+<p>&laquo;L’effroi m’étreignait si fortement le cœur, qu’en approchant du massif
+je tirai un pistolet de ma poche et l’armai. Je croyais toujours voir
+apparaître à travers les branches la figure du Corse.</p>
+
+<p>&laquo;J’éclairai le massif avec ma lanterne sourde; il était vide. Je jetai
+les yeux tout autour de moi; j’étais bien seul; aucun bruit ne troublait
+le silence de la nuit, si ce n’est le chant d’une chouette qui jetait
+son cri aigu et lugubre comme un appel aux fantômes de la nuit.</p>
+
+<p>&laquo;J’attachai ma lanterne à une branche fourchue que j’avais déjà
+remarquée un an auparavant, à l’endroit même où je m’arrêtai pour
+creuser la fosse.</p>
+
+<p>&laquo;L’herbe avait, pendant l’été, poussé bien épaisse à cet endroit, et,
+l’automne venu, personne ne s’était trouvé là pour la faucher.
+Cependant, une place moins garnie attira mon attention; il était évident
+que c’était là que j’avais retourné la terre. Je me mis à l’œuvre.</p>
+
+<p>&laquo;J’en étais donc arrivé à cette heure que j’attendais depuis plus d’un
+an!</p>
+
+<p>&laquo;Aussi, comme j’espérais, comme je travaillais, comme je sondais chaque
+touffe de gazon, croyant sentir de la résistance au bout de ma bêche;
+rien! et cependant je fis un trou deux fois plus grand que n’était le
+premier. Je crus m’être abusé, m’être trompé de place; je m’orientai, je
+regardai les arbres, je cherchai à reconnaître les détails qui m’avaient
+frappé. Une bise froide et aiguë sifflait à travers les branches
+dépouillées, et cependant la sueur ruisselait sur mon front. Je me
+rappelai que j’avais reçu le coup de poignard au moment où je piétinais
+la terre pour recouvrir la fosse; en piétinant cette terre, je
+m’appuyais à un faux ébénier; derrière moi était un rocher artificiel
+destiné à servir de banc aux promeneurs; car en tombant, ma main, qui
+venait de quitter l’ébénier, avait senti la fraîcheur de cette pierre. À
+ma droite était le faux ébénier, derrière moi était le rocher, je tombai
+en me plaçant de même, je me relevai et me mis à creuser et à élargir le
+trou: rien! toujours rien! le coffret n’y était pas. </p>
+
+<p>&mdash;Le coffret n’y était pas? murmura Mme Danglars suffoquée par
+l’épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas que je me bornai à cette tentative, continua Villefort;
+non. Je fouillai tout le massif; je pensai que l’assassin, ayant déterré
+le coffre et croyant que c’était un trésor, avait voulu s’en emparer,
+l’avait emporté; puis s’apercevant de son erreur, avait fait à son tour
+un trou et l’y avait déposé; rien. Puis il me vint cette idée qu’il
+n’avait point pris tant de précautions, et l’avait purement et
+simplement jeté dans quelque coin. Dans cette dernière hypothèse, il me
+fallait, pour faire mes recherches, attendre le jour. Je remontai dans
+la chambre et j’attendis.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Le jour venu, je descendis de nouveau. Ma première visite fut pour le
+massif; j’espérais y retrouver des traces qui m’auraient échappé pendant
+l’obscurité. J’avais retourné la terre sur une superficie de plus de
+vingt pieds carrés, et sur une profondeur de plus de deux pieds. Une
+journée eût à peine suffi à un homme salarié pour faire ce que j’avais
+fait, moi, en une heure. Rien, je ne vis absolument rien.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, je me mis à la recherche du coffre, selon la supposition que
+j’avais faite qu’il avait été jeté dans quelque coin. Ce devait être sur
+le chemin qui conduisait à la petite porte de sortie; mais cette
+nouvelle investigation fut aussi inutile que la première, et, le cœur
+serré, je revins au massif, qui lui-même ne me laissait plus aucun
+espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s’écria Mme Danglars, il y avait de quoi devenir fou.</p>
+
+<p>&mdash;Je l’espérai un instant, dit Villefort, mais je n’eus pas ce bonheur;
+cependant, rappelant ma force et par conséquent mes idées: Pourquoi cet
+homme aurait-il emporté ce cadavre? me demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous l’avez dit, reprit Mme Danglars, pour avoir une preuve.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non, madame, ce ne pouvait plus être cela; on ne garde pas un
+cadavre pendant un an, on le montre à un magistrat, et l’on fait sa
+déposition. Or, rien de tout cela n’était arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors?... demanda Hermine toute palpitante.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il y a quelque chose de plus terrible, de plus fatal, de plus
+effrayant pour nous: il y a que l’enfant était vivant peut-être, et que
+l’assassin l’a sauvé.&raquo;</p>
+
+<p>Mme Danglars poussa un cri terrible, et saisissant les mains de
+Villefort:</p>
+
+<p>&laquo;Mon enfant était vivant! dit-elle; vous avez enterré mon enfant vivant,
+monsieur! Vous n’étiez pas sûr que mon enfant était mort, et vous l’avez
+enterré! ah!...&raquo;</p>
+
+<p>Mme Danglars s’était redressée et elle se tenait devant le procureur du
+roi, dont elle serrait les poignets entre ses mains délicates, debout et
+presque menaçante.</p>
+
+<p>&laquo;Que sais-je? Je vous dis cela comme je vous dirais autre chose&raquo;,
+répondit Villefort avec une fixité de regard qui indiquait que cet
+homme si puissant était près d’atteindre les limites du désespoir et de
+la folie.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon enfant, mon pauvre enfant!&raquo; s’écria la baronne, retombant sur
+sa chaise et étouffant ses sanglots dans son mouchoir.</p>
+
+<p>Villefort revint à lui, et comprit que pour détourner l’orage maternel
+qui s’amassait sur sa tête, il fallait faire passer chez Mme Danglars la
+terreur qu’il éprouvait lui-même.</p>
+
+<p>&laquo;Vous comprenez alors que si cela est ainsi, dit-il en se levant à son
+tour et en s’approchant de la baronne pour lui parler d’une voix plus
+basse, nous sommes perdus: cet enfant vit, et quelqu’un sait qu’il vit,
+quelqu’un a notre secret; et puisque Monte-Cristo parle devant nous d’un
+enfant déterré où cet enfant n’était plus, ce secret c’est lui qui l’a.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu, Dieu juste, Dieu vengeur!&raquo; murmura Mme Danglars.</p>
+
+<p>Villefort ne répondit que par une espèce de rugissement.</p>
+
+<p>&laquo;Mais cet enfant, cet enfant, monsieur? reprit la mère obstinée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que je l’ai cherché! reprit Villefort en se tordant les bras: que
+de fois je l’ai appelé dans mes longues nuits sans sommeil! que de fois
+j’ai désiré une richesse royale pour acheter un million de secrets à un
+million d’hommes, et pour trouver mon secret dans les leurs! Enfin, un
+jour que pour la centième fois je reprenais la bêche, je me demandai
+pour la centième fois ce que le Corse avait pu faire de l’enfant: un
+enfant embarrasse un fugitif; peut-être en s’apercevant qu’il était
+vivant encore, l’avait-il jeté dans la rivière.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! impossible! s’écria Mme Danglars; on assassine un homme par
+vengeance, on ne noie pas de sang-froid un enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, continua Villefort, l’avait-il mis aux Enfants-Trouvés.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui! s’écria la baronne, mon enfant est là! monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Je courus à l’hospice, et j’appris que cette nuit même, la nuit du 20
+septembre, un enfant avait été déposé dans le tour; il était enveloppé
+d’une moitié de serviette en toile fine, déchirée avec intention. Cette
+moitié de serviette portait une moitié de couronne de baron et la lettre
+H.</p>
+
+<p>&mdash;C’est cela, c’est cela! s’écria Mme Danglars, tout mon linge était
+marqué ainsi; M. de Nargonne était baron, et je m’appelle Hermine.
+Merci, mon Dieu! mon enfant n’était pas mort!</p>
+
+<p>&mdash;Non, il n’était pas mort!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous me le dites! vous me dites cela sans craindre de me faire
+mourir de joie, monsieur! Où est-il? où est mon enfant?&raquo;</p>
+
+<p>Villefort haussa les épaules.</p>
+
+<p>&laquo;Le sais-je? dit-il; et croyez-vous que si je le savais je vous ferais
+passer par toutes ces gradations, comme le ferait un dramaturge ou un
+romancier? Non, hélas! non! je ne le sais pas. Une femme, il y avait six
+mois environ, était venue réclamer l’enfant avec l’autre moitié de la
+serviette. Cette femme avait fourni toutes les garanties que la loi
+exige, et on le lui avait remis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il fallait vous informer de cette femme, il fallait la découvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi pensez-vous donc que je me sois occupé, madame? J’ai feint
+une instruction criminelle, et tout ce que la police a de fins limiers,
+d’adroits agents, je les mis à sa recherche. On a retrouvé ses traces
+jusqu’à Châlons; à Châlons, on les a perdues.</p>
+
+<p>&mdash;Perdues?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, perdues; perdues à jamais.&raquo;</p>
+
+<p>Mme Danglars avait écouté ce récit avec un soupir, une larme, un cri
+pour chaque circonstance.</p>
+
+<p>&laquo;Et c’est tout, dit-elle; et vous vous êtes borné là?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, dit Villefort, je n’ai jamais cessé de chercher, de
+m’enquérir, de m’informer. Cependant, depuis deux ou trois ans, j’ai
+donné quelque relâche. Mais, aujourd’hui, je vais recommencer avec plus
+de persévérance et d’acharnement que jamais; et je réussirai,
+voyez-vous; car ce n’est plus la conscience qui me pousse, c’est la
+peur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Mme Danglars, le comte de Monte-Cristo ne sait rien; sans
+quoi, ce me semble, il ne nous rechercherait point comme il le fait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la méchanceté des hommes est bien profonde, dit Villefort,
+puisqu’elle est plus profonde que la bonté de Dieu. Avez-vous remarqué
+les yeux de cet homme, tandis qu’il nous parlait?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Mais l’avez-vous examiné profondément parfois?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Il est bizarre, mais voilà tout. Une chose qui m’a frappée
+seulement, c’est que de tout ce repas exquis qu’il nous a donné, il n’a
+rien touché, c’est que d’aucun plat il n’a voulu prendre sa part.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! dit Villefort, j’ai remarqué cela aussi. Si j’avais su ce
+que je sais maintenant, moi non plus je n’eusse touché à rien; j’aurais
+cru qu’il voulait nous empoisonner.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous seriez trompé, vous le voyez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute; mais, croyez-moi, cet homme a d’autres projets. Voilà
+pourquoi j’ai voulu vous voir, voilà pourquoi j’ai demandé à vous
+parler, voilà pourquoi j’ai voulu vous prémunir contre tout le monde,
+mais contre lui surtout. Dites-moi, continua Villefort en fixant plus
+profondément encore qu’il ne l’avait fait jusque-là ses yeux sur la
+baronne, vous n’avez parlé de notre liaison à personne?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, à personne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me comprenez, reprit affectueusement Villefort, quand je dis à
+personne, pardonnez-moi cette insistance, à personne au monde, n’est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui, je comprends très bien, dit la baronne en rougissant;
+jamais! je vous le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n’avez point l’habitude d’écrire le soir ce qui s’est passé dans
+la matinée? vous ne faites pas de journal?</p>
+
+<p>&mdash;Non! Hélas! ma vie passe emportée par la frivolité; moi-même, je
+l’oublie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne rêvez pas haut, que vous sachiez?</p>
+
+<p>&mdash;J’ai un sommeil d’enfant; ne vous le rappelez-vous pas?&raquo;</p>
+
+<p>Le pourpre monta au visage de la baronne, et la pâleur envahit celui de
+Villefort.</p>
+
+<p>&laquo;C’est vrai, dit-il si bas qu’on l’entendit à peine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je comprends ce qu’il me reste à faire, reprit Villefort.
+Avant huit jours d’ici, je saurai ce que c’est que M. de Monte-Cristo,
+d’où il vient, où il va, et pourquoi il parle devant nous des enfants
+qu’on déterre dans son jardin.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort prononça ces mots avec un accent qui eût fait frissonner le
+comte s’il eût pu les entendre.</p>
+
+<p>Puis il serra la main que la baronne répugnait à lui donner et la
+reconduisit avec respect jusqu’à la porte.</p>
+
+<p>Mme Danglars reprit un autre fiacre, qui la ramena au passage, de
+l’autre côté duquel elle retrouva sa voiture et son cocher, qui, en
+l’attendant, dormait paisiblement sur son siège.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXVIII" id="LXVIII"></a><a href="#table">LXVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Un bal d’été.</a></h3>
+
+<p>Le même jour, vers l’heure où Mme Danglars faisait la séance que nous
+avons dite dans le cabinet de M. le procureur du roi, une calèche de
+voyage, entrant dans la rue du Helder, franchissait la porte du n&deg;27 et
+s’arrêtait dans la cour.</p>
+
+<p>Au bout d’un instant la portière s’ouvrait, et Mme de Morcerf en
+descendait appuyée au bras de son fils.</p>
+
+<p>À peine Albert eut-il reconduit sa mère chez elle que, commandant un
+bain et ses chevaux, après s’être mis aux mains de son valet de chambre,
+il se fit conduire aux Champs-Élysées, chez le comte de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Le comte le reçut avec son sourire habituel. C’était une étrange chose:
+jamais on ne paraissait faire un pas en avant dans le cœur ou dans
+l’esprit de cet homme. Ceux qui voulaient, si l’on peut dire cela,
+forcer le passage de son intimité trouvaient un mur.</p>
+
+<p>Morcerf, qui accourait à lui les bras ouverts, laissa, en le voyant et
+malgré son sourire amical, tomber ses bras, et osa tout au plus lui
+tendre la main. </p>
+
+<p>De son côté, Monte-Cristo la lui toucha, comme il faisait toujours, mais
+sans la lui serrer.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, me voilà, dit-il, cher comte.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez le bienvenu.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis arrivé depuis une heure.</p>
+
+<p>&mdash;De Dieppe?</p>
+
+<p>&mdash;Du Tréport.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c’est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Et ma première visite est pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;C’est charmant de votre part, dit Monte-Cristo comme il eût dit toute
+autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voyons, quelles nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;Des nouvelles! vous demandez cela à moi, à un étranger!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Je m’entends: quand je demande quelles nouvelles, je demande si vous
+avez fait quelque chose pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;M’aviez-vous donc chargé de quelque commission? dit Monte-Cristo en
+jouant l’inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, dit Albert, ne simulez pas l’indifférence. On dit
+qu’il y a des avertissements sympathiques qui traversent la distance:
+eh bien! au Tréport, j’ai reçu mon coup électrique; vous avez, sinon
+travaillé pour moi, du moins pensé à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est possible, dit Monte-Cristo. J’ai en effet pensé à vous; mais
+le courant magnétique dont j’étais le conducteur agissait, je l’avoue,
+indépendamment de ma volonté.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! Contez-moi cela, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;C’est facile, M. Danglars a dîné chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, puisque c’est pour fuir sa présence que nous sommes
+partis, ma mère et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il a dîné avec M. Andrea Cavalcanti.</p>
+
+<p>&mdash;Votre prince italien?</p>
+
+<p>&mdash;N’exagérons pas. M. Andrea se donne seulement le titre de vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Se donne, dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis: se donne.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne l’est donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! le sais-je, moi? Il se le donne, je le lui donne, on le lui donne;
+n’est-ce pas comme s’il l’avait?</p>
+
+<p>&mdash;Homme étrange que vous faites, allez! Eh bien? </p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, quoi?</p>
+
+<p>&mdash;M. Danglars a donc dîné ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Avec votre vicomte Andrea Cavalcanti?</p>
+
+<p>&mdash;Avec le vicomte Andrea Cavalcanti, le marquis son père, Mme Danglars,
+M. et Mme de Villefort, des gens charmants, M. Debray, Maximilien
+Morrel, et puis qui encore... attendez donc... ah! M. de Château-Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;On a parlé de moi?</p>
+
+<p>&mdash;On n’en a pas dit un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? Il me semble que, si l’on vous a oublié, on n’a fait,
+en agissant ainsi, que ce que vous désiriez!</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher comte, si l’on n’a point parlé de moi, c’est qu’on y pensait
+beaucoup, et alors je suis désespéré.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe, puisque Mlle Danglars n’était point au nombre de
+ceux qui y pensaient ici! Ah! il est vrai qu’elle pouvait y penser chez
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à cela, non, j’en suis sûr: ou si elle y pensait, c’est
+certainement de la même façon que je pense à elle. </p>
+
+<p>&mdash;Touchante sympathie! dit le comte. Alors vous vous détestez?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit Morcerf, si Mlle Danglars était femme à prendre en pitié
+le martyre que je ne souffre pas pour elle et m’en récompenser en dehors
+des convenances matrimoniales arrêtées entre nos deux familles, cela
+m’irait à merveille. Bref, je crois que Mlle Danglars serait une
+maîtresse charmante, mais comme femme, diable....</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit Monte-Cristo en riant, voilà votre façon de penser sur
+votre future?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! oui, un peu brutale, c’est vrai mais exacte du moins.
+Or, puisqu’on ne peut faire de ce rêve une réalité; comme pour arriver à
+un certain but il faut que Mlle Danglars devienne ma femme c’est-à-dire
+qu’elle vive avec moi, qu’elle pense près de moi, qu’elle chante près de
+moi, qu’elle fasse des vers et de la musique à dix pas de moi, et cela
+pendant tout le temps de ma vie, alors je m’épouvante. Une maîtresse,
+mon cher comte, cela se quitte, mais une femme, peste! c’est autre
+chose, cela se garde éternellement, de près ou de loin c’est-à-dire. Or,
+c’est effrayant de garder toujours Mlle Danglars, fût-ce même de loin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes difficile, vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, car souvent je pense à une chose impossible.</p>
+
+<p>&mdash;À laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;À trouver pour moi une femme comme mon père en a trouvé une pour lui.&raquo;</p>
+
+
+<p>Monte-Cristo pâlit et regarda Albert en jouant avec des pistolets
+magnifiques dont il faisait rapidement crier les ressorts.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi, votre père a été bien heureux, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez mon opinion sur ma mère, monsieur le comte: un ange du
+ciel; voyez-la encore belle, spirituelle toujours, meilleure que jamais.
+J’arrive du Tréport; pour tout autre fils, eh! mon Dieu! accompagner sa
+mère serait une complaisance ou une corvée mais, moi, j’ai passé quatre
+jours en tête-à-tête avec elle, plus satisfait, plus reposé, plus
+poétique, vous le dirais-je, que si j’eusse emmené au Tréport la reine
+Mab ou Titania.</p>
+
+<p>&mdash;C’est une perfection désespérante, et vous donnez à tous ceux qui vous
+entendent de graves envies de rester célibataires.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà justement, reprit Morcerf, pourquoi, sachant qu’il existe au
+monde une femme accomplie, je ne me soucie pas d’épouser Mlle Danglars.
+Avez-vous quelquefois remarqué comme notre égoïsme revêt de couleurs
+brillantes tout ce qui nous appartient? Le diamant qui chatoyait à la
+vitre de Marlé ou de Fossin devient bien plus beau depuis qu’il est
+notre diamant; mais si l’évidence vous force à reconnaître qu’il en est
+d’une eau plus pure, et que vous soyez condamné à porter éternellement
+ce diamant inférieur à un autre, comprenez-vous la souffrance?</p>
+
+<p>&mdash;Mondain! murmura le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pourquoi je sauterai de joie le jour où Mlle Eugénie s’apercevra
+que je ne suis qu’un chétif atome et que j’ai à peine autant de cent
+mille francs qu’elle a de millions.&raquo; </p>
+
+<p>Monte-Cristo sourit.</p>
+
+<p>&laquo;J’avais bien pensé à autre chose, continua Albert; Franz aime les
+choses excentriques, j’ai voulu le rendre malgré lui amoureux de Mlle
+Danglars; mais à quatre lettres que je lui ai écrites dans le plus
+affriandant des styles, Franz m’a imperturbablement répondu: &laquo;Je suis
+excentrique, c’est vrai, mais mon excentricité ne va pas jusqu’à
+reprendre ma parole quand je l’ai donnée.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que j’appelle le dévouement de l’amitié: donner à un autre la
+femme dont on ne voudrait soi-même qu’à titre de maîtresse.&raquo;</p>
+
+<p>Albert sourit.</p>
+
+<p>&laquo;À propos, continua-t-il, il arrive, ce cher Franz; mais peu vous
+importe, vous ne l’aimez pas, je crois?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! dit Monte-Cristo; eh! mon cher vicomte, où donc avez-vous vu que
+je n’aimais pas M. Franz? J’aime tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Et je suis compris dans tout le monde... merci.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne confondons pas, dit Monte-Cristo: j’aime tout le monde à la
+manière dont Dieu nous ordonne d’aimer notre prochain, chrétiennement;
+mais je ne hais bien que de certaines personnes. Revenons à M. Franz
+d’Épinay. Vous dites donc qu’il arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mandé par M. de Villefort, aussi enragé, à ce qu’il paraît, de
+marier Mlle Valentine que M. Danglars est enragé de marier Mlle
+Eugénie. Décidément, il paraît que c’est un état des plus fatigants que
+celui de père de grandes filles; il me semble que cela leur donne la
+fièvre, et que leur pouls bat quatre-vingt-dix fois à la minute, jusqu’à
+ce qu’ils en soient débarrassés.</p>
+
+<p>&mdash;Mais M. d’Épinay ne vous ressemble pas, lui; il prend son mal en
+patience.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que cela, il le prend au sérieux; il met des cravates blanches
+et parle déjà de sa famille. Il a au reste pour les Villefort une grande
+considération.</p>
+
+<p>&mdash;Méritée, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois. M. de Villefort a toujours passé pour un homme sévère,
+mais juste.</p>
+
+<p>&mdash;À la bonne heure, dit Monte-Cristo, en voilà un au moins que vous ne
+traitez pas comme ce pauvre M. Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Cela tient peut-être à ce que je ne suis pas forcé d’épouser sa fille,
+répondit Albert en riant.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, mon cher monsieur, dit Monte-Cristo, vous êtes d’une
+fatuité révoltante.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous. Prenez donc un cigare.</p>
+
+<p>&mdash;Bien volontiers. Et pourquoi suis-je fat?</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que vous êtes là à vous défendre, à vous débattre
+d’épouser Mlle Danglars. Eh! mon Dieu! laissez aller les choses, et ce
+n’est peut-être pas vous qui retirerez votre parole le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Albert avec de grands yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sans doute, monsieur le vicomte, on ne vous mettra pas de force le
+cou dans les portes, que diable! Voyons, sérieusement, reprit
+Monte-Cristo en changeant d’intonation, avez-vous envie de rompre?</p>
+
+<p>&mdash;Je donnerais cent mille francs pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soyez heureux: M. Danglars est prêt à en donner le double
+pour atteindre au même but.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien vrai, ce bonheur-là? dit Albert, qui cependant en disant
+cela ne put empêcher qu’un imperceptible nuage passât sur son front.
+Mais, mon cher comte, M. Danglars a donc des raisons?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! te voilà bien, nature orgueilleuse et égoïste! À la bonne heure,
+je retrouve l’homme qui veut trouer l’amour-propre d’autrui à coups de
+hache, et qui crie quand on troue le sien avec une aiguille.</p>
+
+<p>&mdash;Non! mais c’est qu’il me semble que M. Danglars....</p>
+
+<p>&mdash;Devait être enchanté de vous n’est-ce pas? Eh bien, M. Danglars est un
+homme de mauvais goût, c’est convenu, et il est encore plus enchanté
+d’un autre....</p>
+
+<p>&mdash;De qui donc? </p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, moi; étudiez, regardez, saisissez les allusions à leur
+passage, et faites-en votre profit.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, je comprends; écoutez, ma mère... non! pas ma mère, je me trompe,
+mon père a eu l’idée de donner un bal.</p>
+
+<p>&mdash;Un bal dans ce moment-ci de l’année?</p>
+
+<p>&mdash;Les bals d’été sont à la mode.</p>
+
+<p>&mdash;Ils n’y seraient pas, que la comtesse n’aurait qu’à vouloir, et elle
+les y mettrait.</p>
+
+<p>&mdash;Pas mal; vous comprenez, ce sont des bals pur sang; ceux qui restent à
+Paris dans le mois de juillet sont de vrais Parisiens. Voulez-vous vous
+charger d’une invitation pour MM. Cavalcanti?</p>
+
+<p>&mdash;Dans combien de jours a lieu votre bal?</p>
+
+<p>&mdash;Samedi.</p>
+
+<p>&mdash;M. Cavalcanti père sera parti.</p>
+
+<p>&mdash;Mais M. Cavalcanti fils demeure. Voulez-vous vous charger d’amener M.
+Cavalcanti fils?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, vicomte, je ne le connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le connaissez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non; je l’ai vu pour la première fois il y a trois ou quatre jours,
+et je n’en réponds en rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous le recevez bien, vous!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, c’est autre chose; il m’a été recommandé par un brave abbé qui
+peut lui-même avoir été trompé. Invitez-le directement, à merveille,
+mais ne me dites pas de vous le présenter; s’il allait plus tard épouser
+Mlle Danglars, vous m’accuseriez de manège, et vous voudriez vous couper
+la gorge avec moi; d’ailleurs, je ne sais pas si j’irai moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Où?</p>
+
+<p>&mdash;À votre bal.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n’y viendrez-vous point?</p>
+
+<p>&mdash;D’abord parce que vous ne m’avez pas encore invité.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens exprès pour vous apporter votre invitation moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c’est trop charmant; mais je puis en être empêché.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vous aurai dit une chose, vous serez assez aimable pour nous
+sacrifier tous les empêchements.</p>
+
+<p>&mdash;Dites.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère vous en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Mme la comtesse de Morcerf? reprit Monte-Cristo en tressaillant. </p>
+
+<p>&mdash;Ah! comte, dit Albert, je vous préviens que Mme de Morcerf cause
+librement avec moi; et si vous n’avez pas senti craquer en vous ces
+fibres sympathiques dont je vous parlais tout à l’heure, c’est que ces
+fibres-là vous manquent complètement, car pendant quatre jours nous
+n’avons parlé que de vous.</p>
+
+<p>&mdash;De moi? En vérité vous me comblez!</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, c’est le privilège de votre emploi: quand on est un problème
+vivant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je suis donc aussi un problème pour votre mère? En vérité, je
+l’aurais crue trop raisonnable pour se livrer à de pareils écarts
+d’imagination!</p>
+
+<p>&mdash;Problème, mon cher comte, problème pour tous, pour ma mère comme pour
+les autres; problème accepté, mais non deviné, vous demeurez toujours à
+l’état d’énigme: rassurez-vous. Ma mère seulement demande toujours
+comment il se fait que vous soyez si jeune. Je crois qu’au fond, tandis
+que la comtesse G... vous prend pour Lord Ruthwen, ma mère vous prend
+pour Cagliostro ou le comte de Saint-Germain. La première fois que vous
+viendrez voir Mme de Morcerf, confirmez-la dans cette opinion. Cela ne
+vous sera pas difficile, vous avez la pierre philosophale de l’un et
+l’esprit de l’autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie de m’avoir prévenu, dit le comte en souriant, je
+tâcherai de me mettre en mesure de faire face à toutes les suppositions.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous viendrez samedi?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque Mme de Morcerf m’en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes charmant.</p>
+
+<p>&mdash;Et M. Danglars?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il a déjà reçu la triple invitation; mon père s’en est chargé.
+Nous tâcherons aussi d’avoir le grand d’Aguesseau, M. de Villefort; mais
+on en désespère.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut jamais désespérer de rien, dit le proverbe.</p>
+
+<p>&mdash;Dansez-vous, cher comte?</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous. Qu’y aurait-il d’étonnant à ce que vous dansassiez?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! en effet, tant qu’on n’a pas franchi la quarantaine.... Non, je ne
+danse pas; mais j’aime à voir danser. Et Mme de Morcerf, danse-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, non plus; vous causerez, elle a tant envie de causer avec
+vous!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Parole d’honneur! et je vous déclare que vous êtes le premier homme
+pour lequel ma mère ait manifesté cette curiosité.&raquo;</p>
+
+<p>Albert prit son chapeau et se leva; le comte le reconduisit jusqu’à la
+porte.</p>
+
+<p>&laquo;Je me fais un reproche, dit-il en l’arrêtant au haut du perron.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;J’ai été indiscret, je ne devais pas vous parler de M. Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, parlez-m’en encore, parlez-m’en souvent, parlez-m’en
+toujours; mais de la même façon.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! vous me rassurez. À propos, quand arrive M. d’Épinay?</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans cinq ou six jours au plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand se marie-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt l’arrivée de M. et de Mme de Saint-Méran.</p>
+
+<p>&mdash;Amenez-le-moi donc quand il sera à Paris. Quoique vous prétendiez que
+je ne l’aime pas, je vous déclare que je serai heureux de le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, vos ordres seront exécutés, seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir!</p>
+
+<p>&mdash;À samedi, en tout cas, bien sûr, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! c’est parole donnée.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte suivit des yeux Albert en le saluant de la main. Puis, quand
+il fut remonté dans son phaéton, il se retourna, et trouvant Bertuccio
+derrière lui:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est allée au Palais, répondit l’intendant.</p>
+
+<p>&mdash;Elle y est restée longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Une heure et demie.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle est rentrée chez elle?</p>
+
+<p>&mdash;Directement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte, si j’ai maintenant
+un conseil à vous donner, c’est d’aller voir en Normandie si vous ne
+trouverez pas cette petite terre dont je vous ai parlée.&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio salua, et, comme ses désirs étaient en parfaite harmonie avec
+l’ordre qu’il avait reçu, il partit le soir même.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXIX" id="LXIX"></a><a href="#table">LXIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Les informations.</a></h3>
+
+<p>M. de Villefort tint parole à Mme Danglars, et surtout à lui-même, en
+cherchant à savoir de quelle façon M. le comte de Monte-Cristo avait pu
+apprendre l’histoire de la maison d’Auteuil.</p>
+
+<p>Il écrivit le même jour à un certain M. de Boville, qui, après avoir été
+autrefois inspecteur des prisons, avait été attaché, dans un grade
+supérieur, à la police de sûreté, pour avoir les renseignements qu’il
+désirait, et celui-ci demanda deux jours pour savoir au juste près de
+qui l’on pourrait se renseigner.</p>
+
+<p>Les deux jours expirés, M. de Villefort reçut la note suivante:</p>
+
+<p>&laquo;La personne que l’on appelle M. le comte de Monte-Cristo est connue
+particulièrement de Lord Wilmore, riche étranger, que l’on voit
+quelquefois à Paris et qui s’y trouve en ce moment; il est connu
+également de l’abbé Busoni, prêtre sicilien d’une grande réputation en
+Orient, où il a fait beaucoup de bonnes œuvres.&raquo;</p>
+
+<p>M. de Villefort répondit par un ordre de prendre sur ces deux étrangers
+les informations les plus promptes et les plus précises; le lendemain
+soir, ses ordres étaient exécutés, et voici les renseignements qu’il
+recevait:</p>
+
+<p>L’abbé, qui n’était que pour un mois à Paris, habitait, derrière
+Saint-Sulpice, une petite maison composée d’un seul étage au-dessus d’un
+rez-de-chaussée; quatre pièces, deux pièces en haut et deux pièces en
+bas, formaient tout le logement, dont il était l’unique locataire.</p>
+
+<p>Les deux pièces d’en bas se composaient d’une salle à manger avec table,
+deux chaises et buffet en noyer, et d’un salon boisé peint en blanc,
+sans ornements, sans tapis et sans pendule. On voyait que, pour
+lui-même, l’abbé se bornait aux objets de stricte nécessité.</p>
+
+<p>Il est vrai que l’abbé habitait de préférence le salon du premier. Ce
+salon, tout meublé de livres de théologie et de parchemins, au milieu
+desquels on le voyait s’ensevelir, disait son valet de chambre, pendant
+des mois entiers, était en réalité moins un salon qu’une bibliothèque.</p>
+
+<p>Ce valet regardait les visiteurs au travers d’une sorte de guichet, et
+lorsque leur figure lui était inconnue ou ne lui plaisait pas, il
+répondait que M. l’abbé n’était point à Paris, ce dont beaucoup se
+contentaient, sachant que l’abbé voyageait souvent et restait
+quelquefois fort longtemps en voyage.</p>
+
+<p>Au reste, qu’il fût au logis ou qu’il n’y fût pas, qu’il se trouvât à
+Paris ou au Caire, l’abbé donnait toujours, et le guichet servait de
+tour aux aumônes que le valet distribuait incessamment au nom de son
+maître.</p>
+
+<p>L’autre chambre, située près de la bibliothèque, était une chambre à
+coucher. Un lit sans rideaux, quatre fauteuils et un canapé de velours
+d’Utrecht jaune formaient, avec un prie-Dieu, tout son ameublement.</p>
+
+<p>Quant à Lord Wilmore, il demeurait rue Fontaine-Saint-Georges. C’était
+un de ces Anglais touristes qui mangent toute leur fortune en voyages.
+Il louait en garni l’appartement qu’il habitait dans lequel il venait
+passer seulement deux ou trois heures par jour, et où il ne couchait que
+rarement. Une de ses manies était de ne vouloir pas absolument parler la
+langue française, qu’il écrivait cependant, assurait-on, avec une assez
+grande pureté. </p>
+
+<p>Le lendemain du jour où ces précieux renseignements étaient parvenus à
+M. le procureur du roi, un homme, qui descendait de voiture au coin de
+la rue Férou, vint frapper à une porte peinte en vert olive et demanda
+l’abbé Busoni.</p>
+
+<p>&laquo;M. l’abbé est sorti dès le matin, répondit le valet.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais ne pas me contenter de cette réponse, dit le visiteur, car
+je viens de la part d’une personne pour laquelle on est toujours chez
+soi. Mais veuillez remettre à l’abbé Busoni....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai déjà dit qu’il n’y était pas, répéta le valet.</p>
+
+<p>&mdash;Alors quand il sera rentré, remettez-lui cette carte et ce papier
+cacheté. Ce soir, à huit heures M. l’abbé sera-t-il chez lui?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sans faute, monsieur, à moins que M. l’abbé ne travaille, et alors
+c’est comme s’il était sorti.</p>
+
+<p>&mdash;Je reviendrai donc ce soir à l’heure convenue&raquo;, reprit le visiteur.</p>
+
+<p>Et il se retira.</p>
+
+<p>En effet, à l’heure indiquée, le même homme revint dans la même voiture,
+qui cette fois, au lieu de s’arrêter au coin de la rue Férou, s’arrêta
+devant la porte verte. Il frappa, on lui ouvrit, et il entra.</p>
+
+<p>Aux signes de respect dont le valet fut prodigue envers lui, il comprit
+que sa lettre avait fait l’effet désiré.</p>
+
+<p>&laquo;M. l’abbé est chez lui? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il travaille dans sa bibliothèque; mais il attend monsieur&raquo;,
+répondit le serviteur.</p>
+
+<p>L’étranger monta un escalier assez rude, et, devant une table dont la
+superficie était inondée de la lumière que concentrait un vaste
+abat-jour, tandis que le reste de l’appartement était dans l’ombre, il
+aperçut l’abbé, en habit ecclésiastique, la tête couverte de ces
+coqueluchons sous lesquels s’ensevelissait le crâne des savants en <i>us</i>
+du Moyen Âge.</p>
+
+<p>&laquo;C’est à monsieur Busoni que j’ai l’honneur de parler? demanda le
+visiteur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit l’abbé, et vous êtes la personne que M. de
+Boville, ancien intendant des prisons, m’envoie de la part de M. le
+préfet de Police?</p>
+
+<p>&mdash;Justement, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Un des agents préposés à la sûreté de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur&raquo;, répondit l’étranger avec une espèce d’hésitation, et
+surtout un peu de rougeur.</p>
+
+<p>L’abbé rajusta les grandes lunettes qui lui couvraient non seulement les
+yeux, mais encore les tempes, et, se rasseyant, fit signe au visiteur de
+s’asseoir à son tour.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous écoute, monsieur, dit l’abbé avec un accent italien des plus
+prononcés.</p>
+
+<p>&mdash;La mission dont je me suis chargé, monsieur, reprit le visiteur en
+pesant chacune de ses paroles comme si elles avaient peine à sortir, est
+une mission de confiance pour celui qui la remplit et pour celui près
+duquel on la remplit.</p>
+
+<p>L’abbé s’inclina.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, reprit l’étranger, votre probité, monsieur l’abbé, est si connue
+de M. le préfet de Police, qu’il veut savoir de vous, comme magistrat,
+une chose qui intéresse cette sûreté publique au nom de laquelle je vous
+suis député. Nous espérons donc, monsieur l’abbé, qu’il n’y aura ni
+liens d’amitié ni considération humaine qui puissent vous engager à
+déguiser la vérité à la justice.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu, monsieur, que les choses qu’il vous importe de savoir ne
+touchent en rien aux scrupules de ma conscience. Je suis prêtre,
+monsieur, et les secrets de la confession, par exemple, doivent rester
+entre moi et la justice de Dieu, et non entre moi et la justice humaine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez tranquille, monsieur l’abbé, dit l’étranger, dans tous les
+cas nous mettrons votre conscience à couvert.&raquo;</p>
+
+<p>À ces mots l’abbé, en pesant de son côté sur l’abat-jour, leva ce même
+abat-jour du côté opposé, de sorte que, tout en éclairant en plein le
+visage de l’étranger, le sien restait toujours dans l’ombre.</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, monsieur l’abbé, dit l’envoyé de M. le préfet de Police, mais
+cette lumière me fatigue horriblement la vue.&raquo;</p>
+
+<p>L’abbé baissa le carton vert.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, monsieur, je vous écoute, parlez.</p>
+
+<p>&mdash;J’arrive au fait. Vous connaissez M. le comte de Monte-Cristo?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez parler de M. Zaccone, je présume?</p>
+
+<p>&mdash;Zaccone!... Ne s’appelle-t-il donc pas Monte-Cristo!</p>
+
+<p>&mdash;Monte-Cristo est un nom de terre, ou plutôt un nom de rocher, et non
+pas un nom de famille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit; ne discutons pas sur les mots, et puisque M. de
+Monte-Cristo et M. Zaccone c’est le même homme....</p>
+
+<p>&mdash;Absolument le même.</p>
+
+<p>&mdash;Parlons de M. Zaccone.</p>
+
+<p>&mdash;Soit.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demandais si vous le connaissiez?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Qu’est-il?</p>
+
+<p>&mdash;C’est le fils d’un riche armateur de Malte. </p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le sais bien, c’est ce qu’on dit; mais, comme vous le
+comprenez, la police ne peut pas se contenter d’un <i>on-dit</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, reprit l’abbé avec un sourire tout affable, quand cet
+<i>on-dit</i> est la vérité, il faut bien que tout le monde s’en contente, et
+que la police fasse comme tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes sûr de ce que vous dites?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! si j’en suis sûr!</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez, monsieur, que je ne suspecte en aucune façon votre bonne
+foi. Je vous dis: Êtes-vous sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, j’ai connu M. Zaccone le père.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et tout enfant j’ai joué dix fois avec son fils dans leurs
+chantiers de construction.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cependant ce titre de comte?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, cela s’achète.</p>
+
+<p>&mdash;En Italie?</p>
+
+<p>&mdash;Partout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ces richesses qui sont immenses à ce qu’on dit toujours....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à cela, répondit l’abbé, immenses c’est le mot.</p>
+
+<p>&mdash;Combien croyez-vous qu’il possède, vous qui le connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il a bien cent cinquante à deux cent mille livres de rente.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà qui est raisonnable, dit le visiteur, mais on parle de
+trois, de quatre millions!</p>
+
+<p>&mdash;Deux cent mille livres de rente, monsieur, font juste quatre millions
+de capital.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on parlait de trois à quatre millions de rente!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela n’est pas croyable.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous connaissez son île de Monte-Cristo?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement; tout homme qui est venu de Palerme, de Naples ou de Rome
+en France, par mer, la connaît, puisqu’il est passé à côté d’elle et l’a
+vue en passant.</p>
+
+<p>&mdash;C’est un séjour enchanteur, à ce que l’on assure.</p>
+
+<p>&mdash;C’est un rocher.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc le comte a-t-il acheté un rocher?</p>
+
+<p>&mdash;Justement pour être comte. En Italie, pour être comte, on a encore
+besoin d’un comté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez sans doute entendu parler des aventures de jeunesse de M.
+Zaccone.</p>
+
+<p>&mdash;Le père?</p>
+
+<p>&mdash;Non, le fils.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voici où commencent mes incertitudes, car voici où j’ai perdu mon
+jeune camarade de vue.</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait la guerre?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu’il a servi.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quelle arme?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la marine.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, vous n’êtes pas son confesseur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur; je le crois luthérien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, luthérien?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que je crois; je n’affirme pas. D’ailleurs, je croyais la
+liberté des cultes établie en France.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, aussi n’est-ce point de ses croyances que nous nous
+occupons en ce moment, c’est de ses actions; au nom de M. le préfet de
+Police, je vous somme de dire ce que vous savez.</p>
+
+<p>&mdash;Il passe pour un homme fort charitable. Notre saint-père le pape l’a
+fait chevalier du Christ, faveur qu’il n’accorde guère qu’aux princes,
+pour les services éminents qu’il a rendus aux chrétiens d’Orient; il a
+cinq ou six grands cordons conquis par des services rendus ainsi aux
+princes ou aux États.</p>
+
+<p>&mdash;Et il les porte?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais il en est fier, il dit qu’il aime mieux les récompenses
+accordées aux bienfaiteurs de l’humanité que celles accordées aux
+destructeurs des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;C’est donc un quaker que cet homme-là?</p>
+
+<p>&mdash;Justement, c’est un quaker, moins le grand chapeau et l’habit marron,
+bien entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Lui connaît-on des amis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, car il a pour amis tous ceux qui le connaissent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, il a bien quelque ennemi?</p>
+
+<p>&mdash;Un seul.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le nommez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Lord Wilmore.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;À Paris dans ce moment même.</p>
+
+<p>&mdash;Et il peut me donner des renseignements?</p>
+
+<p>&mdash;Précieux. Il était dans l’Inde en même temps que Zaccone.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous où il demeure?</p>
+
+<p>&mdash;Quelque part dans la Chaussée-d’Antin; mais j’ignore la rue et le
+numéro.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes mal avec cet Anglais?</p>
+
+<p>&mdash;J’aime Zaccone et lui le déteste; nous sommes en froid à cause de
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l’abbé, pensez-vous que le comte de Monte-Cristo soit jamais
+venu en France avant le voyage qu’il vient de faire à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour cela, je puis vous répondre pertinemment. Non, monsieur, il
+n’y est jamais venu, puisqu’il s’est adressé à moi, il y a six mois,
+pour avoir les renseignements qu’il désirait. De mon côté, comme
+j’ignorais à quelle époque je serais moi-même de retour à Paris, je lui
+ai adressé M. Cavalcanti.</p>
+
+<p>&mdash;Andrea?</p>
+
+<p>&mdash;Non; Bartolomeo, le père.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, monsieur; je n’ai plus à vous demander qu’une chose, et je
+vous somme, au nom de l’honneur, de l’humanité et de la religion, de me
+répondre sans détour.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous dans quel but M. le comte de Monte-Cristo a acheté une
+maison à Auteuil?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, car il me l’a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel but, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Dans celui d’en faire un hospice d’aliénés dans le style de celui
+fondé par le baron de Pisani, à Palerme. Connaissez-vous cet hospice?</p>
+
+<p>&mdash;De réputation, oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;C’est une institution magnifique.&raquo;</p>
+
+<p>Et là-dessus, l’abbé salua l’étranger en homme qui désire faire
+comprendre qu’il ne serait pas fâché de se remettre au travail
+interrompu. Le visiteur, soit qu’il comprît le désir de l’abbé, soit
+qu’il fût au bout de ses questions, se leva à son tour.</p>
+
+<p>L’abbé le reconduisit jusqu’à la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Vous faites de riches aumônes, dit le visiteur, et quoiqu’on vous dise
+riche, j’oserai vous offrir, quelque chose pour vos pauvres; de votre
+côté, daignerez-vous accepter mon offrande?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, il n’y a qu’une seule chose dont je sois jaloux au
+monde, c’est que le bien que je fais vienne de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cependant.... </p>
+
+<p>&mdash;C’est une résolution invariable. Mais cherchez, monsieur, et vous
+trouverez: hélas! sur le chemin de chaque homme riche, il y a bien des
+misères à coudoyer!&raquo;</p>
+
+<p>L’abbé salua une dernière fois en ouvrant la porte; l’étranger salua à
+son tour et sortit.</p>
+
+<p>La voiture le conduisit droit chez M. de Villefort.</p>
+
+<p>Une heure après, la voiture sortit de nouveau, et cette fois se dirigea
+vers la rue Fontaine-Saint-Georges. Au n&deg;5, elle s’arrêta. C’était là
+que demeurait Lord Wilmore.</p>
+
+<p>L’étranger avait écrit à Lord Wilmore pour lui demander un rendez-vous
+que celui-ci avait fixé à dix heures. Aussi, comme l’envoyé de M. le
+préfet de Police arriva à dix heures moins dix minutes, lui fut-il
+répondu que Lord Wilmore, qui était l’exactitude et la ponctualité en
+personne, n’était pas encore rentré, mais qu’il rentrerait pour sûr à
+dix heures sonnantes.</p>
+
+<p>Le visiteur attendit dans le salon. Ce salon n’avait rien de remarquable
+et était comme tous les salons d’hôtel garni.</p>
+
+<p>Une cheminée avec deux vases de Sèvres modernes, une pendule avec un
+Amour tendant son arc, une glace en deux morceaux; de chaque côté de
+cette glace une gravure représentant, l’une Homère portant son guide,
+l’autre Bélisaire demandant l’aumône, un papier gris sur gris, un meuble
+en drap rouge imprimé de noir: tel était le salon de Lord Wilmore.</p>
+
+<p>Il était éclairé par des globes de verre dépoli qui ne répandaient
+qu’une faible lumière, laquelle semblait ménagée exprès pour les yeux
+fatigués de l’envoyé de M. le préfet de Police.</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes d’attente, la pendule sonna dix heures; au
+cinquième coup, la porte s’ouvrit, et Lord Wilmore parut.</p>
+
+<p>Lord Wilmore était un homme plutôt grand que petit, avec des favoris
+rares et roux, le teint blanc et les cheveux blonds grisonnants. Il
+était vêtu avec toute l’excentricité anglaise, c’est-à-dire qu’il
+portait un habit bleu à boutons d’or et haut collet piqué, comme on les
+portait en 1811: un gilet de casimir blanc et un pantalon de nankin de
+trois pouces trop court, mais que des sous-pieds de même étoffe
+empêchaient de remonter jusqu’aux genoux.</p>
+
+<p>Son premier mot en entrant fut:</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez, monsieur, que je ne parle pas français.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, du moins, que vous n’aimez pas à parler notre langue,
+répondit l’envoyé de M. le préfet de Police.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous pouvez la parler, vous, reprit Lord Wilmore, car, si je ne
+la parle pas, je la comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, reprit le visiteur en changeant d’idiome, je parle assez
+facilement l’anglais pour soutenir la conversation dans cette langue. Ne
+vous gênez donc pas, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Hao!&raquo; fit Lord Wilmore avec cette intonation qui n’appartient qu’aux
+naturels les plus purs de la Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>L’envoyé du préfet de Police présenta à Lord Wilmore sa lettre
+d’introduction. Celui-ci la lut avec un flegme tout anglican; puis,
+lorsqu’il eut terminé sa lecture:</p>
+
+<p>&laquo;Je comprends, dit-il en anglais; je comprends très bien.&raquo;</p>
+
+<p>Alors commencèrent les interrogations.</p>
+
+<p>Elles furent à peu près les mêmes que celles qui avaient été adressées à
+l’abbé Busoni. Mais comme Lord Wilmore, en sa qualité d’ennemi du comte
+de Monte-Cristo, n’y mettait pas la même retenue que l’abbé, elles
+furent beaucoup plus étendues; il raconta la jeunesse de Monte-Cristo,
+qui, selon lui, était, à l’âge de dix ans, entré au service d’un de ces
+petits souverains de l’Inde qui font la guerre aux Anglais; c’est là
+qu’il l’avait, lui Wilmore, rencontré pour la première fois, et qu’ils
+avaient combattu l’un contre l’autre. Dans cette guerre, Zaccone avait
+été fait prisonnier, avait été envoyé en Angleterre, mis sur les
+pontons, d’où il s’était enfui à la nage. Alors avaient commencé ses
+voyages, ses duels, ses passions; alors était arrivée l’insurrection de
+Grèce, il avait servi dans les rangs des Grecs. Tandis qu’il était à
+leur service, il avait découvert une mine d’argent dans les montagnes de
+la Thessalie, mais il s’était bien gardé de parler de cette découverte à
+personne. Après Navarin, et lorsque le gouvernement grec fut consolidé,
+il demanda au roi Othon un privilège d’exploitation pour cette mine, ce
+privilège lui fut accordé. De là cette fortune immense qui pouvait,
+selon Lord Wilmore monter à un ou deux millions de revenu, fortune qui
+néanmoins, pouvait tarir tout à coup, si la mine elle-même tarissait.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, demanda le visiteur, savez-vous pourquoi il est venu en France?</p>
+
+<p>&mdash;Il veut spéculer sur les chemins de fer, dit Lord Wilmore; et puis,
+comme il est chimiste habile et physicien non moins distingué, il a
+découvert un nouveau télégraphe dont il poursuit l’application.</p>
+
+<p>&mdash;Combien dépense-t-il à peu près par an? demanda l’envoyé de M. le
+préfet de Police.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cinq ou six cent mille francs, tout au plus, dit Lord Wilmore; il
+est avare.&raquo;</p>
+
+<p>Il était évident que la haine faisait parler l’Anglais, et que, ne
+sachant quelle chose reprocher au comte, il lui reprochait son avarice.</p>
+
+<p>&laquo;Savez-vous quelque chose de sa maison d’Auteuil?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu’en savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous demandez dans quel but il l’a achetée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, le comte est un spéculateur qui se ruinera certainement en
+essais et en utopies: il prétend qu’il y a à Auteuil, dans les environs
+de la maison qu’il vient d’acquérir, un courant d’eau minérale qui peut
+rivaliser avec les eaux de Bagnères, de Luchon et de Cauterets. Il veut
+faire de son acquisition un <i>badhaus</i> comme disent les Allemands. Il a
+déjà deux ou trois fois retourné tout son jardin pour retrouver le
+fameux cours d’eau; et comme il n’a pas pu le découvrir, vous allez le
+voir, d’ici à peu de temps, acheter les maisons qui environnent la
+sienne. Or, comme je lui en veux, j’espère que dans son chemin de fer,
+dans son télégraphe électrique ou dans son exploitation de bains, il va
+se ruiner; je le suis pour jouir de sa déconfiture, qui ne peut manquer
+d’arriver un jour ou l’autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi lui en voulez-vous? demanda le visiteur.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui en veux, répondit Lord Wilmore, parce qu’en passant en
+Angleterre il a séduit la femme d’un de mes amis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si vous lui en voulez, pourquoi ne cherchez-vous pas à vous
+venger de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis déjà battu trois fois avec le comte, dit l’Anglais: la
+première fois au pistolet; la seconde à l’épée; la troisième à
+l’espadon.</p>
+
+<p>&mdash;Et le résultat de ces duels a été?</p>
+
+<p>&mdash;La première fois, il m’a cassé le bras; la seconde fois, il m’a
+traversé le poumon; et la troisième, il m’a fait cette blessure.&raquo;</p>
+
+<p>L’Anglais rabattit un col de chemise qui lui montait jusqu’aux oreilles,
+et montra une cicatrice dont la rougeur indiquait la date peu ancienne.</p>
+
+<p>&laquo;De sorte que je lui en veux beaucoup, répéta l’Anglais, et qu’il ne
+mourra, bien sûr, que de ma main. </p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit l’envoyé de la préfecture, vous ne prenez pas le chemin de
+le tuer, ce me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Hao! fit l’Anglais, tous les jours je vais au tir, et tous les deux
+jours Grisier vient chez moi.&raquo;</p>
+
+<p>C’était ce que voulait savoir le visiteur, ou plutôt c’était tout ce que
+paraissait savoir l’Anglais. L’agent se leva donc, et après avoir salué
+Lord Wilmore, qui lui répondit avec la raideur et la politesse
+anglaises, il se retira.</p>
+
+<p>De son côté, Lord Wilmore, après avoir entendu se refermer sur lui la
+porte de la rue, rentra dans sa chambre à coucher, où, en un tour de
+main, il perdit ses cheveux blonds, ses favoris roux, sa fausse mâchoire
+et sa cicatrice pour retrouver les cheveux noirs, le teint mat et les
+dents de perles du comte de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Il est vrai que, de son côté, ce fut M. de Villefort, et non l’envoyé de
+M. le préfet de Police, qui rentra chez M. de Villefort.</p>
+
+<p>Le procureur du roi était un peu tranquillisé par cette double visite,
+qui, au reste, ne lui avait rien appris de rassurant, mais qui ne lui
+avait rien appris non plus d’inquiétant. Il en résulta que, pour la
+première fois depuis le dîner d’Auteuil, il dormit la nuit suivante avec
+quelque tranquillité.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXX" id="LXX"></a><a href="#table">LXX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le bal.</a></h3>
+
+<p>On en était arrivé aux plus chaudes journées de juillet, lorsque vint se
+présenter à son tour, dans l’ordre des temps, ce samedi où devait avoir
+lieu le bal de M. de Morcerf.</p>
+
+<p>Il était dix heures du soir: les grands arbres du jardin de l’hôtel du
+comte se détachaient en vigueur sur un ciel où glissaient, découvrant,
+une tenture d’azur parsemée d’étoiles d’or, les dernières vapeurs d’un
+orage qui avait grondé menaçant toute la journée.</p>
+
+<p>Dans les salles du rez-de-chaussée, on entendait bruire la musique et
+tourbillonner la valse et le galop tandis que des bandes éclatantes de
+lumière passaient tranchantes à travers les ouvertures des persiennes.</p>
+
+<p>Le jardin était livré en ce moment à une dizaine de serviteurs, à qui la
+maîtresse de maison, rassurée par le temps qui se rassérénait de plus en
+plus, venait de donner l’ordre de dresser le souper.</p>
+
+<p>Jusque-là on avait hésité si l’on souperait dans la salle à manger ou
+sous une longue tente de coutil dressée sur la pelouse. Ce beau ciel
+bleu, tout parsemé d’étoiles, venait de décider le procès en faveur de
+la tente et de la pelouse.</p>
+
+<p>On illuminait les allées du jardin avec les lanternes de couleur, comme
+c’est l’habitude en Italie, et l’on surchargeait de bougies et de
+fleurs la table du souper, comme c’est l’usage dans tous les pays où
+l’on comprend un peu ce luxe de la table, le plus rare de tous les
+luxes, quand on veut le rencontrer complet.</p>
+
+<p>Au moment où la comtesse de Morcerf rentrait dans ses salons, après
+avoir donné ses derniers ordres, les salons commençaient à se remplir
+d’invités qu’attirait la charmante hospitalité de la comtesse, bien plus
+que la position distinguée du comte; car on était sûr d’avance que cette
+fête offrirait, grâce au bon goût de Mercédès, quelques détails dignes
+d’être racontés ou copiés au besoin.</p>
+
+<p>Mme Danglars, à qui les événements que nous avons racontés avaient
+inspiré une profonde inquiétude, hésitait à aller chez Mme de Morcerf,
+lorsque dans la matinée sa voiture avait croisé celle de Villefort.
+Villefort lui avait fait un signe, les deux voitures s’étaient
+rapprochées, et à travers les portières:</p>
+
+<p>&laquo;Vous allez chez Mme de Morcerf, n’est-ce pas? avait demandé le
+procureur du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, avait répondu Mme Danglars, je suis trop souffrante.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort, reprit Villefort avec un regard significatif; il
+serait important que l’on vous y vît.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! croyez-vous? demanda la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, j’irai.&raquo;</p>
+
+<p>Et les deux voitures avaient repris leur course divergente. Mme
+Danglars était donc venue, non seulement belle de sa propre beauté, mais
+encore éblouissante de luxe; elle entrait par une porte au moment où
+Mercédès entrait par l’autre.</p>
+
+<p>La comtesse détacha Albert au-devant de Mme Danglars; Albert s’avança,
+fit à la baronne, sur sa toilette, les compliments mérités, et lui prit
+le bras pour la conduire à la place qu’il lui plairait de choisir.</p>
+
+<p>Albert regarda autour de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Vous cherchez ma fille? dit en souriant la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Je l’avoue, dit Albert; auriez-vous eu la cruauté de ne pas nous
+l’amener?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, elle a rencontré Mlle de Villefort et a pris son bras;
+tenez, les voici qui nous suivent toutes les deux en robes blanches,
+l’une avec un bouquet de camélias, l’autre avec un bouquet de myosotis;
+mais dites-moi donc?...</p>
+
+<p>&mdash;Que cherchez-vous à votre tour? demanda Albert en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous n’aurez pas ce soir le comte de Monte-Cristo?</p>
+
+<p>&mdash;Dix-sept! répondit Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que cela va bien, reprit le vicomte en riant, et que vous
+êtes la dix-septième personne qui me fait la même question; il va bien
+le comte!... je lui en fais mon compliment....</p>
+
+<p>&mdash;Et répondez-vous à tout le monde comme à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c’est vrai, je ne vous ai pas répondu; rassurez-vous, madame, nous
+aurons l’homme à la mode, nous sommes des privilégiés.</p>
+
+<p>&mdash;Étiez-vous hier à l’Opéra?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Il y était, lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment! Et l’<i>excentric man</i> a-t-il fait quelque nouvelle
+originalité?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-il se montrer sans cela? Elssler dansait dans le <i>Diable
+boiteux</i>; la princesse grecque était dans le ravissement. Après la
+cachucha, il a passé une bague magnifique dans la queue du bouquet, et
+l’a jeté à la charmante danseuse, qui au troisième acte a reparu, pour
+lui faire honneur, avec sa bague au doigt. Et sa princesse grecque,
+l’aurez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il faut que vous vous en priviez; sa position dans la maison du
+comte n’est pas assez fixée.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, laissez-moi ici et allez saluer Mme de Villefort, dit la
+baronne: je vois qu’elle meurt d’envie de vous parler.&raquo;</p>
+
+<p>Albert salua Mme Danglars et s’avança vers Mme de Villefort, qui ouvrit
+la bouche à mesure qu’il approchait.</p>
+
+<p>&laquo;Je parie, dit Albert en l’interrompant, que je sais ce que vous allez
+me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple! dit Mme de Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Si je devine juste, me l’avouerez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;D’honneur?</p>
+
+<p>&mdash;D’honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous alliez me demander si le comte de Monte-Cristo était arrivé ou
+allait venir?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout. Ce n’est pas de lui que je m’occupe en ce moment.
+J’allais vous demander si vous aviez reçu des nouvelles de M. Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, hier.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous disait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Qu’il partait en même temps que sa lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! Maintenant, le comte?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte viendra, soyez tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu’il a un autre nom que Monte-Cristo?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne savais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Monte-Cristo est un nom d’île, et il a un nom de famille.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l’ai jamais entendu prononcer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je suis plus avancée que vous; il s’appelle Zaccone.</p>
+
+<p>&mdash;C’est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Il est Maltais.</p>
+
+<p>&mdash;C’est possible encore.</p>
+
+<p>&mdash;Fils d’un armateur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais, en vérité, vous devriez raconter ces choses-là tout haut,
+vous auriez le plus grand succès.</p>
+
+<p>&mdash;Il a servi dans l’Inde, exploite une mine d’argent en Thessalie, et
+vient à Paris pour faire un établissement d’eaux minérales à Auteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, à la bonne heure, dit Morcerf, voilà des nouvelles! Me
+permettez-vous de les répéter?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais petit à petit, une à une, sans dire qu’elles viennent de
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? </p>
+
+<p>&mdash;Parce que c’est presque un secret surpris.</p>
+
+<p>&mdash;À qui?</p>
+
+<p>&mdash;À la police.</p>
+
+<p>&mdash;Alors ces nouvelles se débitaient....</p>
+
+<p>&mdash;Hier soir, chez le préfet. Paris s’est ému, vous le comprenez bien, à
+la vue de ce luxe inusité, et la police a pris des informations.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! il ne manquait plus que d’arrêter le comte comme vagabond, sous
+prétexte qu’il est trop riche.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, c’est ce qui aurait bien pu lui arriver si les renseignements
+n’avaient pas été si favorables.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre comte, et se doute-t-il du péril qu’il a couru?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c’est charité que de l’en avertir. À son arrivée je n’y
+manquerai pas.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment un beau jeune homme aux yeux vifs, aux cheveux noirs, à la
+moustache luisante, vint saluer respectueusement Mme de Villefort.
+Albert lui tendit la main.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, dit Albert, j’ai l’honneur de vous présenter M. Maximilien
+Morrel, capitaine aux spahis, l’un de nos bons et surtout de nos braves
+officiers.</p>
+
+<p>&mdash;J’ai déjà eu le plaisir de rencontrer monsieur à Auteuil, chez M. le
+comte de Monte-Cristo&raquo;, répondit Mme de Villefort en se détournant avec
+une froideur marquée.</p>
+
+<p>Cette réponse, et surtout le ton dont elle était faite, serrèrent le
+cœur du pauvre Morrel; mais une compensation lui était ménagée: en se
+retournant, il vit à l’encoignure de la porte une belle et blanche
+figure dont les yeux dilatés et sans expression apparente s’attachaient
+sur lui, tandis que le bouquet de myosotis montait lentement à ses
+lèvres.</p>
+
+<p>Ce salut fut si bien compris que Morrel, avec la même expression de
+regard, approcha à son tour son mouchoir de sa bouche; et les deux
+statues vivantes dont le cœur battait si rapidement sous le marbre
+apparent de leur visage, séparées l’une de l’autre par toute la largeur
+de la salle, s’oublièrent un instant, ou plutôt un instant oublièrent
+tout le monde dans cette muette contemplation.</p>
+
+<p>Elles eussent pu rester plus longtemps ainsi perdues l’une dans l’autre,
+sans que personne remarquât leur oubli de toutes choses: le comte de
+Monte-Cristo venait d’entrer.</p>
+
+<p>Nous l’avons déjà dit, le comte, soit prestige factice, soit prestige
+naturel, attirait l’attention partout où il se présentait; ce n’était
+pas son habit noir, irréprochable il est vrai dans sa coupe, mais simple
+et sans décorations; ce n’était pas son gilet blanc sans aucune
+broderie; ce n’était pas son pantalon emboîtant un pied de la forme la
+plus délicate, qui attiraient l’attention: c’étaient son teint mat, ses
+cheveux noirs ondés, c’était son visage calme et pur, c’était son œil
+profond et mélancolique, c’était enfin sa bouche dessinée avec une
+finesse merveilleuse, et qui prenait si facilement l’expression d’un
+haut dédain, qui faisaient que tous les yeux se fixaient sur lui.</p>
+
+<p>Il pouvait y avoir des hommes plus beaux, mais il n’y en avait certes
+pas de plus <i>significatifs</i>, qu’on nous passe cette expression: tout
+dans le comte voulait dire quelque chose et avait sa valeur; car
+l’habitude de la pensée utile avait donné à ses traits, à l’expression
+de son visage et au plus insignifiant de ses gestes une souplesse et une
+fermeté incomparables.</p>
+
+<p>Et puis notre monde parisien est si étrange, qu’il n’eût peut-être point
+fait attention à tout cela, s’il n’y eût eu sous tout cela une
+mystérieuse histoire dorée par une immense fortune.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, il s’avança, sous le poids des regards et à travers
+l’échange des petits saluts jusqu’à Mme de Morcerf, qui, debout devant
+la cheminée garnie de fleurs, l’avait vu apparaître dans une glace
+placée en face de la porte, et s’était préparée pour le recevoir.</p>
+
+<p>Elle se retourna donc vers lui avec un sourire composé au moment même où
+il s’inclinait devant elle.</p>
+
+<p>Sans doute elle crut que le comte allait lui parler; sans doute, de son
+côté, le comte crut qu’elle allait lui adresser la parole; mais des deux
+côtés ils restèrent muets, tant une banalité leur semblait sans doute
+indigne de tous deux; et, après un échange de saluts, Monte-Cristo se
+dirigea vers Albert, qui venait à lui la main ouverte.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez vu ma mère? demanda Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens d’avoir l’honneur de la saluer, dit le comte, mais je n’ai
+point aperçu votre père.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez! il cause politique, là-bas, dans ce petit groupe de grandes
+célébrités.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, dit Monte-Cristo, ces messieurs que je vois là-bas sont des
+célébrités? je ne m’en serais pas douté! Et de quel genre? Il y a des
+célébrités de toute espèce, comme vous savez.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a d’abord un savant, ce grand monsieur sec; il a découvert dans
+la campagne de Rome une espèce de lézard qui a une vertèbre de plus que
+les autres, et il est revenu faire part à l’Institut de cette
+découverte. La chose a été longtemps contestée: mais force est restée au
+grand monsieur sec. La vertèbre avait fait beaucoup de bruit dans le
+monde savant; le grand monsieur sec n’était que chevalier de la Légion
+d’honneur, on l’a nommé officier.</p>
+
+<p>&mdash;À la bonne heure! dit Monte-Cristo, voilà une croix qui me paraît
+sagement donnée; alors, s’il trouve une seconde vertèbre, on le fera
+commandeur?</p>
+
+<p>&mdash;C’est probable, dit Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Et cet autre qui a eu la singulière idée de s’affubler d’un habit bleu
+brodé de vert, quel peut-il être?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n’est pas lui qui a eu l’idée de s’affubler de cet habit: c’est la
+République, laquelle, comme vous le savez, était un peu artiste, et qui,
+voulant donner un uniforme aux académiciens, a prié David de leur
+dessiner un habit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment, dit Monte-Cristo; ainsi ce monsieur est académicien?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis huit jours il fait partie de la docte assemblée.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est son mérite, sa spécialité?</p>
+
+<p>&mdash;Sa spécialité? Je crois qu’il enfonce des épingles dans la tête des
+lapins, qu’il fait manger de la garance aux poules et qu’il repousse
+avec des baleines la moelle épinière des chiens.</p>
+
+<p>&mdash;Et il est de l’Académie des sciences pour cela?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, de l’Académie française.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu’a donc à faire l’Académie française là-dedans?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous dire, il paraît....</p>
+
+<p>&mdash;Que ses expériences ont fait faire un grand pas à la science, sans
+doute?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais qu’il écrit en fort bon style.</p>
+
+<p>&mdash;Cela doit, dit Monte-Cristo, flatter énormément l’amour-propre des
+lapins à qui il enfonce des épingles dans la tête, des poules dont il
+teint les os en rouge, et des chiens dont il repousse la moelle
+épinière.&raquo; </p>
+
+<p>Albert se mit à rire.</p>
+
+<p>&laquo;Et cet autre? demanda le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Cet autre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le troisième.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l’habit bleu barbeau?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C’est un collègue du comte, qui vient de s’opposer le plus chaudement
+à ce que la Chambre des pairs ait un uniforme; il a eu un grand succès
+de tribune à ce propos-là; il était mal avec les gazettes libérales,
+mais sa noble opposition aux désirs de la cour vient de le raccommoder
+avec elles; on parle de le nommer ambassadeur.</p>
+
+<p>&mdash;Et quels sont ses titres à la pairie?</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait deux ou trois opéras-comiques, pris quatre ou cinq actions
+au <i>Siècle</i>, et voté cinq ou six ans pour le ministère.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! vicomte, dit Monte-Cristo en riant, vous êtes un charmant
+cicérone; maintenant vous me rendrez un service, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me présenterez pas à ces messieurs, et s’ils demandent à
+m’être présentés, vous me préviendrez.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment le comte sentit qu’on lui posait la main sur le bras; il se
+retourna, c’était Danglars.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c’est vous, baron! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m’appelez-vous baron? dit Danglars; vous savez bien que je ne
+tiens pas à mon titre. Ce n’est pas comme vous, vicomte; vous y tenez,
+n’est-ce pas, vous?&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondit Albert, attendu que si je n’étais pas vicomte,
+je ne serais plus rien, tandis que vous, vous pouvez sacrifier votre
+titre de baron, vous resterez encore millionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui me paraît le plus beau titre sous la royauté de Juillet, reprit
+Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, dit Monte-Cristo, on n’est pas millionnaire à vie
+comme on est baron, pair de France ou académicien; témoins les
+millionnaires Frank et Poulmann, de Francfort, qui viennent de faire
+banqueroute.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? dit Danglars en pâlissant.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, j’en ai reçu la nouvelle ce soir par un courrier; j’avais
+quelque chose comme un million chez eux; mais, averti à temps, j’en ai
+exigé le remboursement voici un mois à peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! reprit Danglars; ils ont tiré sur moi pour deux cent
+mille francs. </p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous voilà prévenu; leur signature vaut cinq pour cent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je suis prévenu trop tard, dit Danglars, j’ai fait honneur à
+leur signature.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Monte-Cristo, voilà deux cent mille francs qui sont allés
+rejoindre....</p>
+
+<p>&mdash;Chut! dit Danglars; ne parlez donc pas de ces choses-là....&raquo;</p>
+
+<p>Puis, s’approchant de Monte-Cristo: &laquo;surtout devant M. Cavalcanti fils&raquo;,
+ajouta le banquier, qui, en prononçant ces mots, se tourna en souriant
+du côté du jeune homme.</p>
+
+<p>Morcerf avait quitté le comte pour aller parler à sa mère. Danglars le
+quitta pour saluer Cavalcanti fils. Monte-Cristo se trouva un instant
+seul.</p>
+
+<p>Cependant la chaleur commençait à devenir excessive.</p>
+
+<p>Les valets circulaient dans les salons avec des plateaux chargés de
+fruits et de glaces.</p>
+
+<p>Monte-Cristo essuya avec son mouchoir son visage mouillé de sueur; mais
+il se recula quand le plateau passa devant lui, et ne prit rien pour se
+rafraîchir.</p>
+
+<p>Mme de Morcerf ne perdait pas du regard Monte-Cristo. Elle vit passer le
+plateau sans qu’il y touchât; elle saisit même le mouvement par lequel
+il s’en éloigna. </p>
+
+<p>&laquo;Albert, dit-elle, avez-vous remarqué une chose?</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle, ma mère?</p>
+
+<p>&mdash;C’est que le comte n’a jamais voulu accepter de dîner chez M. de
+Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il a accepté de déjeuner chez moi, puisque c’est par ce
+déjeuner qu’il a fait son entrée dans le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous n’est pas chez le comte, murmura Mercédès, et, depuis qu’il
+est ici, je l’examine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il n’a encore rien pris.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte est très sobre.&raquo;</p>
+
+<p>Mercédès sourit tristement.</p>
+
+<p>&laquo;Rapprochez-vous de lui, dit-elle, et, au premier plateau qui passera,
+insistez.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela, ma mère?</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi ce plaisir, Albert&raquo;, dit Mercédès.</p>
+
+<p>Albert baisa la main de sa mère, et alla se placer près du comte.</p>
+
+<p>Un autre plateau passa chargé comme les précédents; elle vit Albert
+insister près du comte, prendre même une glace et la lui présenter, mais
+il refusa obstinément.</p>
+
+<p>Albert revint près de sa mère; la comtesse était très pâle.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit-elle, vous voyez, il a refusé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais en quoi cela peut-il vous préoccuper?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez, Albert, les femmes sont singulières. J’aurais vu avec
+plaisir le comte prendre quelque chose chez moi, ne fût-ce qu’un grain
+de grenade. Peut-être au reste ne s’accommode-t-il pas des coutumes
+françaises, peut-être a-t-il des préférences pour quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, non! je l’ai vu en Italie prendre de tout; sans doute qu’il
+est mal disposé ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, dit la comtesse, ayant toujours habité des climats brillants,
+peut-être est-il moins sensible qu’un autre à la chaleur?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, car il se plaignait d’étouffer, demandait pourquoi,
+puisqu’on a déjà ouvert les fenêtres, on n’a pas aussi ouvert les
+jalousies.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Mercédès, c’est un moyen de m’assurer si cette
+abstinence est un parti pris.&raquo;</p>
+
+<p>Et elle sortit du salon.</p>
+
+<p>Un instant après, les persiennes s’ouvrirent, et l’on put, à travers
+les jasmins et les clématites qui garnissaient les fenêtres, voir tout
+le jardin illuminé avec les lanternes et le souper servi sous la tente.</p>
+
+<p>Danseurs et danseuses, joueurs et causeurs poussèrent un cri de joie:
+tous ces poumons altérés aspiraient avec délices l’air qui entrait à
+flots.</p>
+
+<p>Au même moment, Mercédès reparut, plus pâle qu’elle n’était sortie, mais
+avec cette fermeté de visage qui était remarquable chez elle dans
+certaines circonstances. Elle alla droit au groupe dont son mari formait
+le centre:</p>
+
+<p>&laquo;N’enchaînez pas ces messieurs ici, monsieur le comte, dit-elle, ils
+aimeront autant, s’ils ne jouent pas, respirer au jardin qu’étouffer
+ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, dit un vieux général fort galant, qui avait chanté:
+<i>Partons pour la Syrie</i>! en 1809, nous n’irons pas seuls au jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit Mercédès, je vais donc donner l’exemple.&raquo;</p>
+
+<p>Et se retournant vers Monte-Cristo:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le comte, dit-elle, faites-moi l’honneur de m’offrir votre
+bras.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte chancela presque à ces simples paroles; puis il regarda un
+moment Mercédès. Ce moment eut la rapidité de l’éclair, et cependant il
+parut à la comtesse qu’il durait un siècle, tant Monte-Cristo avait mis
+de pensées dans ce seul regard. Il offrit son bras à la comtesse; elle
+s’y appuya, ou, pour mieux dire, elle l’effleura de sa petite main, et
+tous deux descendirent un des escaliers du perron bordé de rhododendrons
+et de camélias. Derrière eux, et par l’autre escalier, s’élancèrent dans
+le jardin, avec de bruyantes exclamations de plaisir, une vingtaine de
+promeneurs.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXXI" id="LXXI"></a><a href="#table">LXXI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le pain et le sel.</a></h3>
+
+<p>Madame de Morcerf entra sous la voûte de feuillage avec son compagnon:
+cette voûte était une allée de tilleuls qui conduisait à une serre.</p>
+
+<p>&laquo;Il faisait trop chaud dans le salon, n’est-ce pas, monsieur le comte?
+dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui madame; et votre idée de faire ouvrir les portes et les persiennes
+est une excellente idée.&raquo;</p>
+
+<p>En achevant ces mots, le comte s’aperçut que la main de Mercédès
+tremblait.</p>
+
+<p>&laquo;Mais vous, avec cette robe légère et sans autres préservatifs autour du
+cou que cette écharpe de gaze, vous aurez peut-être froid? dit-il. </p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous où je vous mène? dit la comtesse, sans répondre à la
+question de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, répondit celui-ci; amis, vous le voyez, je ne fais pas de
+résistance.</p>
+
+<p>&mdash;À la serre, que vous voyez là, au bout de l’allée que nous suivons.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte regarda Mercédès comme pour l’interroger; mais elle continua
+son chemin sans rien dire, et de son côté Monte-Cristo resta muet.</p>
+
+<p>On arriva dans le bâtiment, tout garni de fruits magnifiques qui, dès le
+commencement de juillet, atteignaient leur maturité sous cette
+température toujours calculée pour remplacer la chaleur du soleil, si
+souvent absente chez nous.</p>
+
+<p>La comtesse quitta le bras de Monte-Cristo, et alla cueillir à un cep
+une grappe de raisin muscat.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, monsieur le comte, dit-elle avec un sourire si triste que l’on
+eût pu voir poindre les larmes au bord de ses yeux, tenez, nos raisins
+de France ne sont point comparables, je le sais, à vos raisins de Sicile
+et de Chypre, mais vous serez indulgent pour notre pauvre soleil du
+Nord.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte s’inclina, et fit un pas en arrière.</p>
+
+<p>&laquo;Vous me refusez? dit Mercédès d’une voix tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit Monte-Cristo, je vous prie bien humblement de
+m’excuser, mais je ne mange jamais de muscat.&raquo;</p>
+
+<p>Mercédès laissa tomber la grappe en soupirant. Une pêche magnifique
+pendait à un espalier voisin chauffé, comme le cep de vigne, par cette
+chaleur artificielle de la serre. Mercédès s’approcha du fruit velouté,
+et le cueillit.</p>
+
+<p>&laquo;Prenez cette pêche, alors&raquo;, dit-elle.</p>
+
+<p>Mais le comte fit le même geste de refus.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! encore! dit-elle avec un accent si douloureux qu’on sentait que cet
+accent étouffait un sanglot; en vérité, j’ai du malheur.&raquo;</p>
+
+<p>Un long silence suivit cette scène; la pêche, comme la grappe de raisin,
+avait roulé sur le sable.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le comte, reprit enfin Mercédès en regardant Monte-Cristo d’un
+œil suppliant, il y a une touchante coutume arabe qui fait amis
+éternellement ceux qui ont partagé le pain et le sel sous le même toit.</p>
+
+<p>&mdash;Je la connais, madame, répondit le comte; mais nous sommes en France
+et non en Arabie, et en France, il n’y a pas plus d’amitiés éternelles
+que de partage du sel et du pain.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, dit la comtesse palpitante et les yeux attachés sur les
+yeux de Monte-Cristo, dont elle ressaisit presque convulsivement le bras
+avec ses deux mains, nous sommes amis, n’est-ce pas?&raquo;</p>
+
+<p>Le sang afflua au cœur du comte, qui devint pâle comme la mort, puis,
+remontant du cœur à la gorge, il envahit ses joues et ses yeux nagèrent
+dans le vague pendant quelques secondes, comme ceux d’un homme frappé
+d’éblouissement.</p>
+
+<p>&laquo;Certainement que nous sommes amis, madame, répliqua-t-il; d’ailleurs,
+pourquoi ne le serions-nous pas?&raquo;</p>
+
+<p>Ce ton était si loin de celui que désirait Mme de Morcerf, qu’elle se
+retourna pour laisser échapper un soupir qui ressemblait à un
+gémissement.</p>
+
+<p>&laquo;Merci&raquo;, dit-elle.</p>
+
+<p>Et elle se remit à marcher. Ils firent ainsi le tour du jardin sans
+prononcer une seule parole.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, reprit tout à coup la comtesse après dix minutes de promenade
+silencieuse, est-il vrai que vous ayez tant vu, tant voyagé, tant
+souffert?</p>
+
+<p>&mdash;J’ai beaucoup souffert, oui, madame, répondit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes heureux, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit le comte, car personne ne m’entend me plaindre.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre bonheur présent vous fait l’âme plus douce?</p>
+
+<p>&mdash;Mon bonheur présent égale ma misère passée, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;N’êtes-vous pas marié? demanda la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, marié, répondit Monte-Cristo en tressaillant, qui a pu vous dire
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;On ne me l’a pas dit, mais plusieurs fois on vous a vu conduire à
+l’Opéra une jeune et belle personne.</p>
+
+<p>&mdash;C’est une esclave que j’ai achetée à Constantinople, madame, une fille
+de prince dont j’ai fait ma fille, n’ayant pas d’autre affection au
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vivez seul ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Je vis seul.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n’avez pas de sœur... de fils... de père?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n’ai personne.</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouvez-vous vivre ainsi, sans rien qui vous attache à la vie?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n’est pas ma faute, madame. À Malte, j’ai aimé une jeune fille et
+j’allais l’épouser, quand la guerre est venue et m’a enlevé loin d’elle
+comme un tourbillon. J’avais cru qu’elle m’aimait assez pour m’attendre,
+pour demeurer fidèle même à mon tombeau. Quand je suis revenu, elle
+était mariée. C’est l’histoire de tout homme qui a passé par l’âge de
+vingt ans. J’avais peut-être le cœur plus faible que les autres, et
+j’ai souffert plus qu’ils n’eussent fait à ma place, voilà tout.&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse s’arrêta un moment, comme si elle eût eu besoin de cette
+halte pour respirer.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, dit-elle, et cet amour vous est resté au cœur.... On n’aime bien
+qu’une fois.... Et avez-vous jamais revu cette femme?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis point retourné dans le pays où elle était.</p>
+
+<p>&mdash;À Malte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à Malte.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est à Malte, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je le pense.</p>
+
+<p>&mdash;Et lui avez-vous pardonné ce qu’elle vous a fait souffrir?</p>
+
+<p>&mdash;À elle, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à elle seulement; vous haïssez toujours ceux qui vous ont séparé
+d’elle?&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse se plaça en face de Monte-Cristo, elle tenait encore à la
+main un fragment de la grappe parfumée.</p>
+
+<p>&laquo;Prenez, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je ne mange de muscat, madame&raquo; répondit Monte-Cristo, comme
+s’il n’eût été question de rien entre eux à ce sujet.</p>
+
+<p>La comtesse lança la grappe dans le massif le plus proche avec un geste
+de désespoir.</p>
+
+<p>&laquo;Inflexible!&raquo; murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Monte-Cristo demeura aussi impassible que si le reproche ne lui était
+pas adressé. Albert accourait en ce moment.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! ma mère, dit-il, un grand malheur!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! qu’est-il arrivé? demanda la comtesse en se redressant comme si,
+après le rêve, elle eût été amenée à la réalité: un malheur, avez-vous
+dit? En effet, il doit arriver des malheurs.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Villefort est ici.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Il vient chercher sa femme et sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que Mme la marquise de Saint-Méran est arrivée à Paris,
+apportant la nouvelle que M. de Saint-Méran est mort en quittant
+Marseille, au premier relais. Mme de Villefort, qui était fort gaie, ne
+voulait ni comprendre, ni croire ce malheur; mais Mlle Valentine, aux
+premiers mots, et quelques précautions qu’ait prises son père, a tout
+deviné: ce coup l’a terrassée comme la foudre, et elle est tombée
+évanouie.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu’est M. de Saint-Méran à Mlle de Villefort? demanda le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Son grand-père maternel. Il venait pour hâter le mariage de Franz et
+de sa petite-fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà Franz retardé. Pourquoi M. de Saint-Méran n’est-il pas aussi
+bien un aïeul de Mlle Danglars?</p>
+
+<p>&mdash;Albert! Albert! dit Mme de Morcerf du ton d’un doux reproche, que
+dites-vous là? Ah! monsieur le comte, vous pour qui il a une si grande
+considération, dites-lui qu’il a mal parlé!&raquo;</p>
+
+<p>Elle fit quelques pas en avant.</p>
+
+<p>Monte-Cristo la regarda si étrangement et avec une expression à la fois
+si rêveuse et si empreinte d’une affectueuse admiration, qu’elle revint
+sur ses pas.</p>
+
+<p>Alors elle lui prit la main en même temps qu’elle pressait celle de son
+fils, et les joignant toutes deux:</p>
+
+<p>&laquo;Nous sommes amis, n’est-ce pas? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! votre ami, madame, je n’ai point cette prétention, dit le comte;
+mais, en tout cas, je suis votre bien respectueux serviteur.&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse partit avec un inexprimable serrement de cœur; et avant
+qu’elle eût fait dix pas, le comte lui vit mettre son mouchoir à ses
+yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que vous n’êtes pas d’accord, ma mère et vous? demanda Albert
+avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, répondit le comte, puisqu’elle vient de me dire devant
+vous que nous sommes amis.&raquo;</p>
+
+<p>Et ils regagnèrent le salon que venaient de quitter Valentine et M. et
+Mme de Villefort. Il va sans dire que Morrel était sorti derrière eux.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXXII" id="LXXII"></a><a href="#table">LXXII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Madame de Saint-Méran.</a></h3>
+
+<p>Une scène lugubre venait en effet de se passer dans la maison de M. de
+Villefort.</p>
+
+<p>Après le départ des deux dames pour le bal, où toutes les instances de
+Mme de Villefort n’avaient pu déterminer son mari à l’accompagner, le
+procureur du roi s’était, selon sa coutume, enfermé dans son cabinet
+avec une pile de dossiers qui eussent effrayé tout autre, mais qui, dans
+les temps ordinaires de sa vie, suffisaient à peine à satisfaire son
+robuste appétit de travailleur.</p>
+
+<p>Mais, cette fois, les dossiers étaient chose de forme. Villefort ne
+s’enfermait point pour travailler, mais pour réfléchir; et, sa porte
+fermée, l’ordre donné qu’on ne le dérangeât que pour chose d’importance,
+il s’assit dans son fauteuil et se mit à repasser encore une fois dans
+sa mémoire tout ce qui, depuis sept à huit jours, faisait déborder la
+coupe de ses sombres chagrins et de ses amers souvenirs.</p>
+
+<p>Alors, au lieu d’attaquer les dossiers entassés devant lui, il ouvrit un
+tiroir de son bureau, fit jouer un secret, et tira la liasse de ses
+notes personnelles, manuscrits précieux, parmi lesquels il avait classé
+et étiqueté avec des chiffres connus de lui seul les noms de tous ceux
+qui, dans sa carrière politique, dans ses affaires d’argent, dans ses
+poursuites de barreau ou dans ses mystérieuses amours, étaient devenus
+ses ennemis.</p>
+
+<p>Le nombre en était si formidable aujourd’hui qu’il avait commencé à
+trembler; et cependant, tous ces noms, si puissants et si formidables
+qu’ils fussent, l’avaient fait bien des fois sourire, comme sourit le
+voyageur qui, du faîte culminant de la montagne, regarde à ses pieds les
+pics aigus, les chemins impraticables et les arêtes des précipices près
+desquels il a, pour arriver, si longtemps et si péniblement rampé.</p>
+
+<p>Quand il eut bien repassé tous ces noms dans sa mémoire, quand il les
+eut bien relus, bien étudiés, bien commentés sur ses listes, il secoua
+la tête.</p>
+
+<p>&laquo;Non, murmura-t-il, aucun de ces ennemis n’aurait attendu patiemment et
+laborieusement jusqu’au jour où nous sommes, pour venir m’écraser
+maintenant avec ce secret. Quelquefois, comme dit Hamlet, le bruit des
+choses les plus profondément enfoncées sort de terre, et, comme les
+feux du phosphore, court follement dans l’air, mais ce sont des flammes
+qui éclairent un moment pour égarer. L’histoire aura été racontée par le
+Corse à quelque prêtre, qui l’aura racontée à son tour. M. de
+Monte-Cristo l’aura sue, et pour s’éclaircir....&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mais à quoi bon s’éclaircir? reprenait Villefort après un instant de
+réflexion. Quel intérêt M. de Monte-Cristo, M. Zaccone, fils d’un
+armateur de Malte, exploiteur d’une mine d’argent en Thessalie, venant
+pour la première fois en France, a-t-il de s’éclaircir d’un fait sombre,
+mystérieux et inutile comme celui-là? Au milieu des renseignements
+incohérents qui m’ont été donnés par cet abbé Busoni et par ce Lord
+Wilmore, par cet ami et par cet ennemi, une seule chose ressort claire,
+précise, patente à mes yeux: c’est que dans aucun temps, dans aucun cas,
+dans aucune circonstance, il ne peut y avoir eu le moindre contact entre
+moi et lui.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Villefort se disait ces paroles sans croire lui-même à ce qu’il
+disait. Le plus terrible pour lui n’était pas encore la révélation, car
+il pouvait nier, ou même répondre; il s’inquiétait peu de ce <i>Mane,
+Thecel, Pharès</i>, qui apparaissait tout à coup en lettres de sang sur la
+muraille, mais ce qui l’inquiétait, c’était de connaître le corps auquel
+appartenait la main qui les avait tracées.</p>
+
+<p>Au moment où il essayait de se rassurer lui-même, et où, au lieu de cet
+avenir politique que, dans ses rêves d’ambition, il avait entrevu
+quelquefois, il se composait, dans la crainte d’éveiller cet ennemi
+endormi depuis si longtemps, un avenir restreint aux joies du foyer, un
+bruit de voiture retentit dans la cour; puis il entendit dans son
+escalier la marche d’une personne âgée, puis des sanglots et des hélas!
+comme les domestiques en trouvent lorsqu’ils veulent devenir
+intéressants par la douleur de leurs maîtres.</p>
+
+<p>Il se hâta de tirer le verrou de son cabinet, et bientôt, sans être
+annoncée, une vieille dame entra, son châle sur le bras et son chapeau à
+la main. Ses cheveux blanchis découvraient un front mat comme l’ivoire
+jauni, et ses yeux, à l’angle desquels l’âge avait creusé des rides
+profondes, disparaissaient presque sous le gonflement des pleurs.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! monsieur, dit-elle; ah! monsieur, quel malheur! moi aussi, j’en
+mourrai! oh! oui, bien certainement j’en mourrai!&raquo;</p>
+
+<p>Et, tombant sur le fauteuil le plus proche de la porte, elle éclata en
+sanglots.</p>
+
+<p>Les domestiques, debout sur le seuil, et n’osant aller plus loin,
+regardaient le vieux serviteur de Noirtier, qui, ayant entendu ce bruit
+de la chambre de son maître, était accouru aussi et se tenait derrière
+les autres. Villefort se leva et courut à sa belle-mère, car c’était
+elle-même.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! mon Dieu! madame, demanda-t-il, que s’est-il passé? qui vous
+bouleverse ainsi? et M. de Saint-Méran ne vous accompagne-t-il pas?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Saint-Méran est mort&raquo;, dit la vieille marquise, sans préambule,
+sans expression, et avec une sorte de stupeur.</p>
+
+<p>Villefort recula d’un pas et frappa ses mains l’une contre l’autre.</p>
+
+<p>&laquo;Mort!... balbutia-t-il; mort ainsi... subitement?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a huit jours, continua Mme de Saint-Méran, nous montâmes ensemble
+en voiture après dîner. M. de Saint-Méran était souffrant depuis quelques
+jours: cependant l’idée de revoir notre chère Valentine le rendait
+courageux, et malgré ses douleurs il avait voulu partir, lorsque, à six
+lieues de Marseille, il fut pris, après avoir mangé ses pastilles
+habituelles, d’un sommeil si profond qu’il ne me semblait pas naturel;
+cependant j’hésitais à le réveiller, quand il me sembla que son visage
+rougissait et que les veines de ses tempes battaient plus violemment que
+d’habitude. Mais cependant, comme la nuit était venue et que je ne
+voyais plus rien, je le laissai dormir; bientôt il poussa un cri sourd
+et déchirant comme celui d’un homme qui souffre en rêve, et renversa
+d’un brusque mouvement sa tête en arrière. J’appelai le valet de
+chambre, je fis arrêter le postillon, j’appelai M. de Saint-Méran, je
+lui fis respirer mon flacon de sels, tout était fini, il était mort, et
+ce fut côte à côte avec son cadavre que j’arrivai à Aix.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort demeurait stupéfait et la bouche béante.</p>
+
+<p>&laquo;Et vous appelâtes un médecin, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;À l’instant même; mais, comme je vous l’ai dit, il était trop tard.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais au moins pouvait-il reconnaître de quelle maladie le
+pauvre marquis était mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! oui, monsieur, il me l’a dit; il paraît que c’est d’une
+apoplexie foudroyante. </p>
+
+<p>&mdash;Et que fîtes-vous alors?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Saint-Méran avait toujours dit que, s’il mourait loin de Paris,
+il désirait que son corps fût ramené dans le caveau de la famille. Je
+l’ai fait mettre dans un cercueil de plomb, et je le précède de quelques
+jours.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, pauvre mère! dit Villefort; de pareils soins après un
+pareil coup, et à votre âge!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m’a donné la force jusqu’au bout; d’ailleurs, ce cher marquis, il
+eût certes fait pour moi ce que j’ai fait pour lui. Il est vrai que
+depuis que je l’ai quitté là-bas, je crois que je suis folle. Je ne peux
+plus pleurer; il est vrai qu’on dit qu’à mon âge on n’a plus de larmes;
+cependant il me semble que tant qu’on souffre on devrait pouvoir
+pleurer. Où est Valentine, monsieur? c’est pour elle que nous revenions,
+je veux voir Valentine.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort pensa qu’il serait affreux de répondre que Valentine était au
+bal; il dit seulement à la marquise que sa petite-fille était sortie
+avec sa belle-mère et qu’on allait la prévenir.</p>
+
+<p>&laquo;À l’instant même, monsieur, à l’instant même, je vous en supplie&raquo;, dit
+la vieille dame.</p>
+
+<p>Villefort mit sous son bras le bras de Mme de Saint-Méran et la
+conduisit à son appartement.</p>
+
+<p>&laquo;Prenez du repos, dit-il, ma mère.&raquo;</p>
+
+<p>La marquise leva la tête à ce mot, et voyant cet homme qui lui
+rappelait cette fille tant regrettée qui revivait pour elle dans
+Valentine, elle se sentit frappée par ce nom de mère, se mit à fondre en
+larmes, et tomba à genoux dans un fauteuil où elle ensevelit sa tête
+vénérable.</p>
+
+<p>Villefort la recommanda aux soins des femmes, tandis que le vieux
+Barrois remontait tout effaré chez son maître; car rien n’effraie tant
+les vieillards que lorsque la mort quitte un instant leur côté pour
+aller frapper un autre vieillard. Puis, tandis que Mme de Saint-Méran,
+toujours agenouillée, priait du fond du cœur, il envoya chercher une
+voiture de place et vint lui-même prendre chez Mme de Morcerf sa femme
+et sa fille pour les ramener à la maison. Il était si pâle lorsqu’il
+parut à la porte du salon que Valentine courut à lui en s’écriant:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon père! il est arrivé quelque malheur!</p>
+
+<p>&mdash;Votre bonne maman vient d’arriver, Valentine, dit M. de Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Et mon grand-père?&raquo; demanda la jeune fille toute tremblante.</p>
+
+<p>M. de Villefort ne répondit qu’en offrant son bras à sa fille.</p>
+
+<p>Il était temps: Valentine, saisie d’un vertige, chancela; Mme de
+Villefort se hâta de la soutenir, et aida son mari à l’entraîner vers la
+voiture en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Voilà qui est étrange! qui aurait pu se douter de cela? Oh! oui, voilà
+qui est étrange!&raquo;</p>
+
+<p>Et toute cette famille désolée s’enfuit ainsi, jetant sa tristesse,
+comme un crêpe noir, sur le reste de la soirée.</p>
+
+<p>Au bas de l’escalier, Valentine trouva Barrois qui l’attendait:</p>
+
+<p>&laquo;M. Noirtier désire vous voir ce soir, dit-il tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-lui que j’irai en sortant de chez ma bonne grand-mère&raquo;, dit
+Valentine.</p>
+
+<p>Dans la délicatesse de son âme, la jeune fille avait compris que celle
+qui avait surtout besoin d’elle à cette heure, c’était Mme de
+Saint-Méran.</p>
+
+<p>Valentine trouva son aïeule au lit; muettes caresses, gonflement si
+douloureux du cœur, soupirs entrecoupés, larmes brûlantes, voilà quels
+furent les seuls détails racontables de cette entrevue, à laquelle
+assistait, au bras de son mari, Mme de Villefort, pleine de respect,
+apparent du moins, pour la pauvre veuve.</p>
+
+<p>Au bout d’un instant, elle se pencha à l’oreille de son mari:</p>
+
+<p>&laquo;Avec votre permission, dit-elle, mieux vaut que je me retire, car ma
+vue paraît affliger encore votre belle-mère.&raquo;</p>
+
+<p>Mme de Saint-Méran l’entendit.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, dit-elle à l’oreille de Valentine, qu’elle s’en aille; mais
+reste, toi, reste.&raquo;</p>
+
+<p>Mme de Villefort sortit, et Valentine demeura seule près du lit de son
+aïeule, car le procureur du roi, consterné de cette mort imprévue,
+suivit sa femme.</p>
+
+<p>Cependant Barrois était remonté la première fois près du vieux Noirtier;
+celui-ci avait entendu tout le bruit qui se faisait dans la maison, et
+il avait envoyé, comme nous l’avons dit, le vieux serviteur s’informer.</p>
+
+<p>À son retour, cet œil si vivant et surtout si intelligent interrogea le
+messager:</p>
+
+<p>&laquo;Hélas! monsieur, dit Barrois, un grand malheur est arrivé: Mme de
+Saint-Méran est ici, et son mari est mort.&raquo;</p>
+
+<p>M. de Saint-Méran et Noirtier n’avaient jamais été liés d’une bien
+profonde amitié; cependant, on sait l’effet que fait toujours sur un
+vieillard l’annonce de la mort d’un autre vieillard.</p>
+
+<p>Noirtier laissa tomber sa tête sur sa poitrine, comme un homme accablé
+ou comme un homme qui pense, puis il ferma un seul œil.</p>
+
+<p>&laquo;Mlle Valentine?&raquo; dit Barrois.</p>
+
+<p>Noirtier fit signe que oui.</p>
+
+<p>&laquo;Elle est au bal, monsieur le sait bien, puisqu’elle est venue lui dire
+adieu en grande toilette.&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier ferma de nouveau l’œil gauche.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, vous voulez la voir?&raquo; </p>
+
+<p>Le vieillard fit signe que c’était cela qu’il désirait.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, on va l’aller chercher sans doute chez Mme de Morcerf; je
+l’attendrai à son retour, et je lui dirai de monter chez vous. Est-ce
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui&raquo;, répondit le paralytique.</p>
+
+<p>Barrois guetta donc le retour de Valentine, et comme nous l’avons vu, à
+son retour, il lui exposa le désir de son grand-père.</p>
+
+<p>En vertu de ce désir, Valentine monta chez Noirtier au sortir de chez
+Mme de Saint-Méran, qui, tout agitée qu’elle était, avait fini par
+succomber à la fatigue et dormait d’un sommeil fiévreux.</p>
+
+<p>On avait approché à la portée de sa main une petite table sur laquelle
+étaient une carafe d’orangeade, sa boisson habituelle, et un verre.</p>
+
+<p>Puis, comme nous l’avons dit, la jeune fille avait quitté le lit de la
+marquise pour monter chez Noirtier.</p>
+
+<p>Valentine vint embrasser le vieillard, qui la regarda si tendrement que
+la jeune fille sentit de nouveau jaillir de ses yeux des larmes dont
+elle croyait la source tarie.</p>
+
+<p>Le vieillard insistait avec son regard.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, dit Valentine, tu veux dire que j’ai toujours un bon
+grand-père, n’est-ce pas?&raquo;</p>
+
+<p>Le vieillard fit signe qu’effectivement c’était cela que son regard
+voulait dire.</p>
+
+<p>&laquo;Hélas! heureusement, reprit Valentine, sans cela, que deviendrais-je,
+mon Dieu?&raquo;</p>
+
+<p>Il était une heure du matin. Barrois, qui avait envie de se coucher
+lui-même, fit observer qu’après une soirée aussi douloureuse, tout le
+monde avait besoin de repos. Le vieillard ne voulut pas dire que son
+repos à lui, c’était de voir son enfant. Il congédia Valentine à qui
+effectivement la douleur et la fatigue donnaient un air souffrant.</p>
+
+<p>Le lendemain, en entrant chez sa grand-mère, Valentine trouva celle-ci
+au lit; la fièvre ne s’était point calmée; au contraire, un feu sombre
+brillait dans les yeux de la vieille marquise, et elle paraissait en
+proie à une violente irritation nerveuse.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon Dieu! bonne maman, souffrez-vous davantage? s’écria Valentine
+en apercevant tous ces symptômes d’agitation.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma fille, non, dit Mme de Saint-Méran; mais j’attendais avec
+impatience que tu fusses arrivée pour envoyer chercher ton père.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père? demanda Valentine inquiète.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je veux lui parler.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine n’osa point s’opposer au désir de son aïeule, dont d’ailleurs
+elle ignorait la cause, et un instant après Villefort entra. </p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit Mme de Saint-Méran, sans employer aucune circonlocution,
+et comme si elle eût paru craindre que le temps ne lui manquât, il est
+question, m’avez-vous écrit, d’un mariage pour cette enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, répondit Villefort; c’est même plus qu’un projet, c’est
+une convention.</p>
+
+<p>&mdash;Votre gendre s’appelle M. Franz d’Épinay?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;C’est le fils du général d’Épinay, qui était des nôtres, et qui fut
+assassiné quelques jours avant que l’usurpateur revînt de l’île d’Elbe?</p>
+
+<p>&mdash;C’est cela même.</p>
+
+<p>&mdash;Cette alliance avec la petite-fille d’un jacobin ne lui répugne pas?</p>
+
+<p>&mdash;Nos dissensions civiles se sont heureusement éteintes, ma mère, dit
+Villefort; M. d’Épinay était presque un enfant à la mort de son père; il
+connaît fort peu M. Noirtier, et le verra, sinon avec plaisir, avec
+indifférence du moins.</p>
+
+<p>&mdash;C’est un parti sortable?</p>
+
+<p>&mdash;Sous tous les rapports.</p>
+
+<p>&mdash;Le jeune homme...? </p>
+
+<p>&mdash;Jouit de la considération générale.</p>
+
+<p>&mdash;Il est convenable?</p>
+
+<p>&mdash;C’est un des hommes les plus distingués que je connaisse.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant toute cette conversation, Valentine était restée muette.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, monsieur, dit après quelques secondes de réflexion Mme de
+Saint-Méran, il faut vous hâter, car j’ai peu de temps à vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, madame! vous, bonne maman! s’écrièrent M. de Villefort et
+Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que je dis, reprit la marquise, il faut donc vous hâter,
+afin que, n’ayant plus de mère, elle ait au moins sa grand-mère pour
+bénir son mariage. Je suis la seule qui lui reste du côté de ma pauvre
+Renée, que vous avez si vite oubliée, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, dit Villefort, vous oubliez qu’il fallait donner une mère
+à cette pauvre enfant qui n’en avait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Une belle-mère n’est jamais une mère, monsieur! Mais ce n’est pas de
+cela qu’il s’agit, il s’agit de Valentine; laissons les morts
+tranquilles.&raquo;</p>
+
+<p>Tout cela était dit avec une telle volubilité et un tel accent, qu’il y
+avait quelque chose dans cette conversation qui ressemblait à un
+commencement de délire.</p>
+
+<p>&laquo;Il sera fait selon votre désir, madame, dit Villefort et cela d’autant
+mieux que votre désir est d’accord avec le mien; et, aussitôt l’arrivée
+de M. d’Épinay à Paris....</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne mère, dit Valentine, les convenances, le deuil tout récent...
+voudriez-vous donc faire un mariage sous d’aussi tristes auspices?</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, interrompit vivement l’aïeule, pas de ces raisons banales
+qui empêchent les esprits faibles de bâtir solidement leur avenir. Moi
+aussi, j’ai été mariée au lit de mort de ma mère, et n’ai certes point
+été malheureuse pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Encore cette idée de mort! madame, reprit Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Encore! toujours!... Je vous dis que je vais mourir, entendez-vous! Eh
+bien, avant de mourir, je veux avoir vu mon gendre; je veux lui ordonner
+de rendre ma petite-fille heureuse; je veux lire dans ses yeux s’il
+compte m’obéir; je veux le connaître enfin, moi! continua l’aïeule avec
+une expression effrayante, pour le venir trouver du fond de mon tombeau
+s’il n’était pas ce qu’il doit être, s’il n’était pas ce qu’il faut
+qu’il soit.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Villefort, il faut éloigner de vous ces idées exaltées,
+qui touchent presque à la folie. Les morts, une fois couchés dans leur
+tombeau, y dorment sans se relever jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui, bonne mère, calme-toi! dit Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, monsieur, je vous dis qu’il n’en est point ainsi que vous
+croyez. Cette nuit j’ai dormi d’un sommeil terrible; car je me voyais en
+quelque sorte dormir comme si mon âme eût déjà plané au-dessus de mon
+corps: mes yeux, que je m’efforçais d’ouvrir, se refermaient malgré
+moi; et cependant je sais bien que cela va vous paraître impossible, à
+vous, monsieur, surtout; eh bien, mes yeux fermés, j’ai vu, à l’endroit
+même où vous êtes, venant de cet angle où il y a une porte qui donne
+dans le cabinet de toilette de Mme de Villefort, j’ai vu entrer sans
+bruit une forme blanche.</p>
+
+<p>Valentine jeta un cri.</p>
+
+<p>&laquo;C’était la fièvre qui vous agitait, madame, dit Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Doutez si vous voulez, mais je suis sûre de ce que je dis: j’ai vu une
+forme blanche; et comme si Dieu eût craint que je ne récusasse le
+témoignage d’un seul de mes sens, j’ai entendu remuer mon verre, tenez,
+tenez, celui-là même qui est ici, là, sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bonne mère, c’était un rêve.</p>
+
+<p>&mdash;C’était si peu un rêve, que j’ai étendu la main vers la sonnette, et
+qu’à ce geste l’ombre a disparu. La femme de chambre est entrée alors
+avec une lumière. Les fantômes ne se montrent qu’à ceux qui doivent les
+voir: c’était l’âme de mon mari. Eh bien, si l’âme de mon mari revient
+pour m’appeler, pourquoi mon âme, à moi, ne reviendrait-elle pas pour
+défendre ma fille? Le lien est encore plus direct, ce me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, dit Villefort, remué malgré lui jusqu’au fond des
+entrailles, ne donnez pas l’essor à ces lugubres idées; vous vivrez avec
+nous, vous vivrez longtemps heureuse, aimée, honorée, et nous vous
+ferons oublier....</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! jamais! jamais! dit la marquise. Quand revient M. d’Épinay?</p>
+
+<p>&mdash;Nous l’attendons d’un moment à l’autre.</p>
+
+<p>&mdash;C’est bien; aussitôt qu’il sera arrivé, prévenez-moi. Hâtons-nous,
+hâtons-nous. Puis, je voudrais aussi voir un notaire pour m’assurer que
+tout notre bien revient à Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma mère, murmura Valentine en appuyant ses lèvres sur le front
+brillant de l’aïeule, vous voulez donc me faire mourir? Mon Dieu! vous
+avez la fièvre. Ce n’est pas un notaire qu’il faut appeler, c’est un
+médecin!</p>
+
+<p>&mdash;Un médecin? dit-elle en haussant les épaules, je ne souffre pas; j’ai
+soif, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Que buvez-vous, bonne maman?</p>
+
+<p>&mdash;Comme toujours, tu le sais bien, mon orangeade. Mon verre est là sur
+cette table, passe-le-moi, Valentine.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine versa l’orangeade de la carafe dans le verre et le prit avec
+un certain effroi pour le donner à sa grand-mère, car c’était ce même
+verre qui, prétendait-elle, avait été touché par l’ombre.</p>
+
+<p>La marquise vida le verre d’un seul trait.</p>
+
+<p>Puis elle se retourna sur son oreiller en répétant:</p>
+
+<p>&laquo;Le notaire! le notaire!&raquo;</p>
+
+<p>M. de Villefort sortit. Valentine s’assit près du lit de sa grand-mère.
+La pauvre enfant semblait avoir grand besoin elle-même de ce médecin
+qu’elle avait recommandé à son aïeule. Une rougeur pareille à une
+flamme brûlait la pommette de ses joues, sa respiration était courte et
+haletante, et son pouls battait comme si elle avait eu la fièvre.</p>
+
+<p>C’est qu’elle songeait, la pauvre enfant, au désespoir de Maximilien
+quand il apprendrait que Mme de Saint-Méran, au lieu de lui être une
+alliée, agissait sans le connaître, comme si elle lui était ennemie.</p>
+
+<p>Plus d’une fois Valentine avait songé à tout dire à sa grand-mère, et
+elle n’eût pas hésité un seul instant si Maximilien Morrel s’était
+appelé Albert de Morcerf ou Raoul de Château-Renaud; mais Morrel était
+d’extraction plébéienne, et Valentine savait le mépris que
+l’orgueilleuse marquise de Saint-Méran avait pour tout ce qui n’était
+point de race. Son secret avait donc toujours, au moment où il allait se
+faire jour, été repoussé dans son cœur par cette triste certitude
+qu’elle le livrerait inutilement, et qu’une fois ce secret connu de son
+père et de sa belle-mère, tout serait perdu.</p>
+
+<p>Deux heures à peu près s’écoulèrent ainsi. Mme de Saint-Méran dormait
+d’un sommeil ardent et agité. On annonça le notaire.</p>
+
+<p>Quoique cette annonce eût été faite très bas, Mme de Saint-Méran se
+souleva sur son oreiller.</p>
+
+<p>&laquo;Le notaire? dit-elle; qu’il vienne, qu’il vienne!&raquo;</p>
+
+<p>Le notaire était à la porte, il entra.</p>
+
+<p>&laquo;Va-t’en, Valentine, dit Mme de Saint-Méran, et laisse-moi avec
+monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma mère....</p>
+
+<p>&mdash;Va, va.&raquo;</p>
+
+<p>La jeune fille baisa son aïeule au front et sortit, le mouchoir sur les
+yeux. À la porte elle trouva le valet de chambre, qui lui dit que le
+médecin attendait au salon. Valentine descendit rapidement. Le médecin
+était un ami de la famille, et en même temps un des hommes les plus
+habiles de l’époque: il aimait beaucoup Valentine, qu’il avait vue venir
+au monde. Il avait une fille de l’âge de Mlle de Villefort à peu près,
+mais née d’une mère poitrinaire; sa vie était une crainte continuelle à
+l’égard de son enfant.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! dit Valentine, cher monsieur d’Avrigny, nous vous attendions avec
+bien de l’impatience. Mais avant toute chose, comment se portent
+Madeleine et Antoinette?&raquo;</p>
+
+<p>Madeleine était la fille de M. d’Avrigny, et Antoinette sa nièce.</p>
+
+<p>M. d’Avrigny sourit tristement.</p>
+
+<p>&laquo;Très bien Antoinette, dit-il; assez bien Madeleine. Mais vous m’avez
+envoyé chercher, chère enfant? dit-il. Ce n’est ni votre père, ni Mme de
+Villefort qui est malade? Quant à nous, quoiqu’il soit visible que nous
+ne pouvons pas nous débarrasser de nos nerfs, je ne présume pas que vous
+ayez besoin de moi autrement que pour que je vous recommande de ne pas
+trop laisser notre imagination battre la campagne?&raquo;</p>
+
+<p>Valentine rougit; M. d’Avrigny poussait la science de la divination
+presque jusqu’au miracle, car c’était un de ces médecins qui traitent
+toujours le physique par le moral.</p>
+
+<p>&laquo;Non, dit-elle, c’est pour ma pauvre grand-mère. Vous savez le malheur
+qui nous est arrivé, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien, dit d’Avrigny.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit Valentine en comprimant ses sanglots, mon grand-père est
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Saint-Méran?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Subitement?</p>
+
+<p>&mdash;D’une attaque d’apoplexie foudroyante.</p>
+
+<p>&mdash;D’une apoplexie? répéta le médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. De sorte que ma pauvre grand-mère est frappée de l’idée que son
+mari, qu’elle n’avait jamais quitté, l’appelle, et qu’elle va aller le
+rejoindre. Oh! monsieur d’Avrigny, je vous recommande bien ma pauvre
+grand-mère!</p>
+
+<p>&mdash;Où est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Dans sa chambre avec le notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Et M. Noirtier? </p>
+
+<p>&mdash;Toujours le même, une lucidité d’esprit parfaite, mais la même
+immobilité, le même mutisme.</p>
+
+<p>&mdash;Et le même amour pour vous, n’est-ce pas, ma chère enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Valentine en soupirant, il m’aime bien, lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne vous aimerait pas?&raquo;</p>
+
+<p>Valentine sourit tristement.</p>
+
+<p>&laquo;Et qu’éprouve votre grand-mère?</p>
+
+<p>&mdash;Une excitation nerveuse singulière, un sommeil agité et étrange; elle
+prétendait ce matin que, pendant son sommeil, son âme planait au-dessus
+de son corps qu’elle regardait dormir: c’est du délire; elle prétend
+avoir vu un fantôme entrer dans sa chambre et avoir entendu le bruit que
+faisait le prétendu fantôme en touchant à son verre.</p>
+
+<p>&mdash;C’est singulier, dit le docteur, je ne savais pas Mme de Saint-Méran
+sujette à ces hallucinations.</p>
+
+<p>&mdash;C’est la première fois que je l’ai vue ainsi, dit Valentine, et ce
+matin elle m’a fait grand-peur, je l’ai crue folle; et mon père, certes,
+monsieur d’Avrigny, vous connaissez mon père pour un esprit sérieux, eh
+bien, mon père lui-même a paru fort impressionné.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons voir, dit M. d’Avrigny; ce que vous me dites là me semble
+étrange.&raquo;</p>
+
+<p>Le notaire descendait; on vint prévenir Valentine que sa grand-mère
+était seule.</p>
+
+<p>&laquo;Montez, dit-elle au docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, je n’ose, elle m’avait défendu de vous envoyer chercher;
+puis, comme vous le dites, moi-même, je suis agitée, fiévreuse, mal
+disposée, je vais faire un tour au jardin pour me remettre.&raquo;</p>
+
+<p>Le docteur serra la main à Valentine, et tandis qu’il montait chez sa
+grand-mère, la jeune fille descendit le perron.</p>
+
+<p>Nous n’avons pas besoin de dire quelle portion du jardin était la
+promenade favorite de Valentine. Après avoir fait deux ou trois tours
+dans le parterre qui entourait la maison, après avoir cueilli une rose
+pour mettre à sa ceinture ou dans ses cheveux, elle s’enfonçait sous
+l’allée sombre qui conduisait au banc, puis du banc elle allait à la
+grille.</p>
+
+<p>Cette fois, Valentine fit, selon son habitude, deux ou trois tours au
+milieu de ses fleurs, mais sans en cueillir: le deuil de son cœur, qui
+n’avait pas encore eu le temps de s’étendre sur sa personne, repoussait
+ce simple ornement, puis elle s’achemina vers son allée. À mesure
+qu’elle avançait, il lui semblait entendre une voix qui prononçait son
+nom. Elle s’arrêta étonnée.</p>
+
+<p>Alors cette voix arriva plus distincte à son oreille, et elle reconnut
+la voix de Maximilien.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXXIII" id="LXXIII"></a><a href="#table">LXXIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La promesse.</a></h3>
+
+<p>C’était en effet Morrel, qui depuis la veille ne vivait plus. Avec cet
+instinct particulier aux amants et aux mères, il avait deviné qu’il
+allait, à la suite de ce retour de Mme de Saint-Méran et de la mort du
+marquis, se passer quelque chose chez Villefort qui intéresserait son
+amour pour Valentine.</p>
+
+<p>Comme on va le voir, ses pressentiments s’étaient réalisés, et ce
+n’était plus une simple inquiétude qui le conduisait si effaré et si
+tremblant à la grille des marronniers.</p>
+
+<p>Mais Valentine n’était pas prévenue de l’attente de Morrel, ce n’était
+pas l’heure où il venait ordinairement, et ce fut un pur hasard ou, si
+l’on aime mieux une heureuse sympathie qui la conduisit au jardin. Quand
+elle parut, Morrel l’appela; elle courut à la grille.</p>
+
+<p>&laquo;Vous, à cette heure! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pauvre amie, répondit Morrel, je viens chercher et apporter de
+mauvaises nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;C’est donc la maison du malheur, dit Valentine. Parlez, Maximilien.
+Mais, en vérité, la somme de douleurs est déjà bien suffisante. </p>
+
+<p>&mdash;Chère Valentine, dit Morrel, essayant de se remettre de sa propre
+émotion pour parler convenablement, écoutez-moi bien, je vous prie; car
+tout ce que je vais vous dire est solennel. À quelle époque compte-t-on
+vous marier?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit à son tour Valentine, je ne veux rien vous cacher,
+Maximilien. Ce matin on a parlé de mon mariage, et ma grand-mère, sur
+laquelle j’avais compté comme sur un appui qui ne manquerait pas, non
+seulement s’est déclarée pour ce mariage, mais encore le désire à tel
+point que le retour seul de M. d’Épinay le retarde et que le lendemain
+de son arrivée le contrat sera signé.&raquo;</p>
+
+<p>Un pénible soupir ouvrit la poitrine du jeune homme, et il regarda
+longuement et tristement la jeune fille.</p>
+
+<p>&laquo;Hélas! reprit-il à voix basse, il est affreux d’entendre dire
+tranquillement par la femme qu’on aime: &laquo;Le moment de votre supplice est
+fixé: c’est dans quelques heures qu’il aura lieu; mais n’importe, il
+faut que cela soit ainsi, et de ma part, je n’y apporterai aucune
+opposition.&raquo; Eh bien, puisque, dites-vous, on n’attend plus que M.
+d’Épinay pour signer le contrat, puisque vous serez à lui le lendemain
+de son arrivée, c’est demain que vous serez engagée à M. d’Épinay, car
+il est arrivé à Paris ce matin.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine poussa un cri.</p>
+
+<p>&laquo;J’étais chez le comte de Monte-Cristo il y a une heure, dit Morrel;
+nous causions, lui de la douleur de votre maison et moi de votre
+douleur, quand tout à coup une voiture roule dans la cour. Écoutez.
+Jusque-là je ne croyais pas aux pressentiments, Valentine; mais
+maintenant il faut bien que j’y croie. Au bruit de cette voiture, un
+frisson m’a pris; bientôt j’ai entendu des pas sur l’escalier. Les pas
+retentissants du commandeur n’ont pas plus épouvanté don Juan que ces
+pas ne m’ont épouvanté. Enfin la porte s’ouvre; Albert de Morcerf entre
+le premier, et j’allais douter de moi-même, j’allais croire que je
+m’étais trompé, quand derrière lui s’avance un autre jeune homme et que
+le comte s’est écrié: &laquo;Ah! M. le baron Franz d’Épinay!&raquo; Tout ce que j’ai
+de force et de courage dans le cœur, je l’ai appelé pour me contenir.
+Peut-être ai-je pâli, peut-être ai-je tremblé: mais à coup sûr je suis
+resté le sourire sur les lèvres. Mais cinq minutes après, je suis sorti
+sans avoir entendu un mot de ce qui s’est dit pendant ces cinq minutes;
+j’étais anéanti.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Maximilien! murmura Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Me voilà, Valentine. Voyons, maintenant répondez-moi comme à un homme
+à qui votre réponse va donner la mort ou la vie. Que comptez-vous
+faire?&raquo;</p>
+
+<p>Valentine baissa la tête; elle était accablée.</p>
+
+<p>&laquo;Écoutez, dit Morrel, ce n’est pas la première fois que vous pensez à la
+situation où nous sommes arrivés: elle est grave, elle est pesante,
+suprême. Je ne pense pas que ce soit le moment de s’abandonner à une
+douleur stérile: cela est bon pour ceux qui veulent souffrir à l’aise et
+boire leurs larmes à loisir. Il y a des gens comme cela, et Dieu sans
+doute leur tiendra compte au ciel de leur résignation sur la terre; mais
+quiconque se sent la volonté de lutter ne perd pas un temps précieux et
+rend immédiatement à la fortune le coup qu’il en a reçu. Est-ce votre
+volonté de lutter contre la mauvaise fortune, Valentine? Dites, car
+c’est cela que je viens vous demander.&raquo; </p>
+
+<p>Valentine tressaillit et regarda Morrel avec de grands yeux effarés.
+Cette idée de résister à son père, à sa grand-mère, à toute sa famille
+enfin, ne lui était pas même venue.</p>
+
+<p>&laquo;Que me dites-vous, Maximilien? demanda Valentine, et qu’appelez-vous
+une lutte? Oh! dites un sacrilège. Quoi! moi, je lutterais contre
+l’ordre de mon père, contre le vœu de mon aïeule mourante! C’est
+impossible!&raquo;</p>
+
+<p>Morrel fit un mouvement.</p>
+
+<p>&laquo;Vous êtes un trop noble cœur pour ne pas me comprendre, et vous me
+comprenez si bien, cher Maximilien, que je vous vois réduit au silence.
+Lutter, moi! Dieu m’en préserve! Non, non; je garde toute ma force pour
+lutter contre moi-même et pour boire mes larmes, comme vous dites. Quant
+à affliger mon père, quant à troubler les derniers moments de mon
+aïeule, jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien raison, dit flegmatiquement Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous me dites cela, mon Dieu! s’écria Valentine blessée.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis cela comme un homme qui vous admire, mademoiselle, reprit
+Maximilien.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle! s’écria Valentine, mademoiselle! Oh! l’égoïste! il me
+voit au désespoir et feint de ne pas me comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, et je vous comprends parfaitement au contraire.
+Vous ne voulez pas contrarier M. de Villefort, vous ne voulez pas
+désobéir à la marquise, et demain vous signerez le contrat qui doit vous
+lier à votre mari. </p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Dieu! Puis-je donc faire autrement?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas en appeler à moi, mademoiselle, car je suis un mauvais
+juge dans cette cause, et mon égoïsme m’aveuglera, répondit Morrel, dont
+la voix sourde et les poings fermés annonçaient l’exaspération
+croissante.</p>
+
+<p>&mdash;Que m’eussiez-vous donc proposé, Morrel, si vous m’aviez trouvée
+disposée à accepter votre proposition? Voyons, répondez. Il ne s’agit
+pas de dire vous faites mal, il faut donner un conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce sérieusement que vous me dites cela, Valentine, et dois-je le
+donner, ce conseil? dites.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, cher Maximilien, car s’il est bon, je le suivrai; vous
+savez bien que je suis dévouée à vos affections.</p>
+
+<p>&mdash;Valentine, dit Morrel en achevant d’écarter une planche déjà
+disjointe, donnez-moi votre main en preuve que vous me pardonnez ma
+colère; c’est que j’ai la tête bouleversée, voyez-vous, et que depuis
+une heure les idées les plus insensées ont tour à tour traversé mon
+esprit. Oh! dans le cas où vous refuseriez mon conseil!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ce conseil?</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, Valentine.&raquo;</p>
+
+<p>La jeune fille leva les yeux au ciel et poussa un soupir.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis libre, reprit Maximilien, je suis assez riche pour nous deux;
+je vous jure que vous serez ma femme avant que mes lèvres se soient
+posées sur votre front.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me faites trembler, dit la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi, continua Morrel; je vous conduis chez ma sœur, qui est
+digne d’être votre sœur; nous nous embarquerons pour Alger, pour
+l’Angleterre ou pour l’Amérique, si vous n’aimez pas mieux nous retirer
+ensemble dans quelque province, où nous attendrons, pour revenir à
+Paris, que nos amis aient vaincu la résistance de votre famille.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine secoua la tête.</p>
+
+<p>&laquo;Je m’y attendais, Maximilien, dit-elle: c’est un conseil d’insensé, et
+je serais encore plus insensée que vous si je ne vous arrêtais pas à
+l’instant avec ce seul mot: impossible, Morrel, impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous suivrez donc votre fortune, telle que le sort vous le fera, et
+sans même essayer de la combattre? dit Morrel rembruni.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dussé-je en mourir!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Valentine, reprit Maximilien, je vous répéterai encore que
+vous avez raison. En effet, c’est moi qui suis un fou, et vous me
+prouvez que la passion aveugle les esprits les plus justes. Merci donc,
+à vous qui raisonnez sans passion. Soit donc, c’est une chose entendue;
+demain vous serez irrévocablement promise à M. Franz d’Épinay, non point
+par cette formalité de théâtre inventée pour dénouer les pièces de
+comédie, et qu’on appelle la signature du contrat, mais par votre
+propre volonté.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, vous me désespérez, Maximilien! dit Valentine; encore
+une fois, vous retournez le poignard dans la plaie! Que feriez-vous, si
+votre sœur écoutait un conseil comme celui que vous me donnez?</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, reprit Morrel avec un sourire amer, je suis un égoïste,
+vous l’avez dit, et dans ma qualité d’égoïste, je ne pense pas à ce que
+feraient les autres dans ma position, mais à ce que je compte faire,
+moi. Je pense que je vous connais depuis un an, que j’ai mis, du jour où
+je vous ai connue, toutes mes chances de bonheur sur votre amour, qu’un
+jour est venu où vous m’avez dit que vous m’aimiez; que de ce jour j’ai
+mis toutes mes chances d’avenir sur votre possession: c’était ma vie. Je
+ne pense plus rien maintenant; je me dis seulement que les chances ont
+tourné, que j’avais cru gagner le ciel et que je l’ai perdu. Cela arrive
+tous les jours qu’un joueur perd non seulement ce qu’il a, mais encore
+ce qu’il n’a pas.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel prononça ces mots avec un calme parfait; Valentine le regarda un
+instant de ses grands yeux scrutateurs, essayant de ne pas laisser
+pénétrer ceux de Morrel jusqu’au trouble qui tourbillonnait déjà au fond
+de son cœur.</p>
+
+<p>&laquo;Mais enfin, qu’allez-vous faire? demanda Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais avoir l’honneur de vous dire adieu, mademoiselle, en attestant
+Dieu, qui entend mes paroles et qui lit au fond de mon cœur, que je
+vous souhaite une vie assez calme, assez heureuse et assez remplie pour
+qu’il n’y ait pas place pour mon souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Valentine, adieu! dit Morrel en s’inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous? cria en allongeant sa main à travers la grille et en
+saisissant Maximilien par son habit la jeune fille qui comprenait, à son
+agitation intérieure, que le calme de son amant ne pouvait être réel; où
+allez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais m’occuper de ne point apporter un trouble nouveau dans votre
+famille, et donner un exemple que pourront suivre tous les hommes
+honnêtes et dévoués qui se trouveront dans ma position.</p>
+
+<p>&mdash;Avant de me quitter, dites-moi ce que vous allez faire, Maximilien?&raquo;</p>
+
+<p>Le jeune homme sourit tristement.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! parlez, parlez! dit Valentine, je vous en prie!</p>
+
+<p>&mdash;Votre résolution a-t-elle changé, Valentine?</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne peut changer, malheureux! Vous le savez bien! s’écria la jeune
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, adieu, Valentine!&raquo;</p>
+
+<p>Valentine secoua la grille avec une force dont on l’aurait crue
+incapable; et comme Morrel s’éloignait, elle passa ses deux mains à
+travers la grille, et les joignant en se tordant les bras:</p>
+
+<p>&laquo;Qu’allez-vous faire? je veux le savoir! s’écria-t-elle; où allez-vous?</p>
+
+
+<p>&mdash;Oh! soyez tranquille, dit Maximilien en s’arrêtant à trois pas de la
+porte, mon intention n’est pas de rendre un autre homme responsable des
+rigueurs que le sort garde pour moi. Un autre vous menacerait d’aller
+trouver M. Franz, de le provoquer, de se battre avec lui, tout cela
+serait insensé. Qu’a à faire M. Franz dans tout cela? Il m’a vu ce matin
+pour la première fois, il a déjà oublié qu’il m’a vu; il ne savait même
+pas que j’existais lorsque des conventions faites par vos deux familles
+ont décidé que vous seriez l’un à l’autre. Je n’ai donc point affaire à
+M. Franz, et, je vous le jure, je ne m’en prendrai point à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à qui vous en prendrez-vous? à moi?</p>
+
+<p>&mdash;À vous, Valentine! Oh! Dieu m’en garde! La femme est sacrée; la femme
+qu’on aime est sainte.</p>
+
+<p>&mdash;À vous-même alors, malheureux, à vous-même?</p>
+
+<p>&mdash;C’est moi le coupable, n’est-ce pas? dit Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Maximilien, dit Valentine, Maximilien, venez ici, je le veux!&raquo;</p>
+
+<p>Maximilien se rapprocha avec son doux sourire, et, n’était sa pâleur, on
+eût pu le croire dans son état ordinaire.</p>
+
+<p>&laquo;Écoutez-moi, ma chère, mon adorée Valentine, dit-il de sa voix
+mélodieuse et grave, les gens comme nous, qui n’ont jamais formé une
+pensée dont ils aient eu à rougir devant le monde, devant leurs parents
+et devant Dieu, les gens comme nous peuvent lire dans le cœur l’un de
+l’autre à livre ouvert. Je n’ai jamais fait de roman, je ne suis pas un
+héros mélancolique, je ne me pose ni en Manfred ni en Antony: mais sans
+paroles, sans protestations, sans serments, j’ai mis ma vie en vous;
+vous me manquez et vous avez raison d’agir ainsi, je vous l’ai dit et je
+vous le répète; mais enfin vous me manquez et ma vie est perdue. Du
+moment où vous vous éloignez de moi, Valentine, je reste seul au monde.
+Ma sœur est heureuse près de son mari; son mari n’est que mon
+beau-frère, c’est-à-dire un homme que les conventions sociales attachent
+seules à moi; personne n’a donc besoin sur la terre de mon existence
+devenue inutile. Voilà ce que je ferai: j’attendrai jusqu’à la dernière
+seconde que vous soyez mariée, car je ne veux pas perdre l’ombre d’une
+de ces chances inattendues que nous garde quelquefois le hasard, car
+enfin d’ici là M. Franz d’Épinay peut mourir, au moment où vous vous en
+approcherez, la foudre peut tomber sur l’autel: tout semble croyable au
+condamné à mort, et pour lui les miracles rentrent dans la classe du
+possible dès qu’il s’agit du salut de sa vie. J’attendrai donc, dis-je,
+jusqu’au dernier moment, et quand mon malheur sera certain, sans remède,
+sans espérance, j’écrirai une lettre confidentielle à mon beau-frère,
+une autre au préfet de Police pour lui donner avis de mon dessein, et au
+coin de quelque bois, sur le revers de quelque fossé, au bord de quelque
+rivière, je me ferai sauter la cervelle, aussi vrai que je suis le fils
+du plus honnête homme qui ait jamais vécu en France.&raquo;</p>
+
+<p>Un tremblement convulsif agita les membres de Valentine; elle lâcha la
+grille qu’elle tenait de ses deux mains, ses bras retombèrent à ses
+côtés, et deux grosses larmes roulèrent sur ses joues.</p>
+
+<p>Le jeune homme demeura devant elle, sombre et résolu.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! par pitié, par pitié, dit-elle, vous vivrez, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sur mon honneur, dit Maximilien; mais que vous importe à vous?
+vous aurez fait votre devoir, et votre conscience vous restera.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine tomba à genoux en étreignant son cœur qui se brisait.</p>
+
+<p>&laquo;Maximilien, dit-elle, Maximilien, mon ami, mon frère sur la terre, mon
+véritable époux au ciel, je t’en prie, fais comme moi, vis avec la
+souffrance: un jour peut-être nous serons réunis.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Valentine! répéta Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dit Valentine en levant ses deux mains au ciel avec une
+expression sublime, vous le voyez, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour
+rester fille soumise: j’ai prié, supplié, imploré; il n’a écouté ni mes
+prières, ni mes supplications, ni mes pleurs. Eh bien, continua-t-elle
+en essuyant ses larmes et en reprenant sa fermeté, eh bien, je ne veux
+pas mourir de remords, j’aime mieux mourir de honte. Vous vivrez,
+Maximilien, et je ne serai à personne qu’à vous. À quelle heure? à quel
+moment? est-ce tout de suite? parlez, ordonnez, je suis prête.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel, qui avait de nouveau fait quelques pas pour s’éloigner, était
+revenu de nouveau, et, pâle de joie, le cœur épanoui, tendant à travers
+la grille ses deux mains à Valentine:</p>
+
+<p>&laquo;Valentine, dit-il, chère amie, ce n’est point ainsi qu’il faut me
+parler, ou sinon il faut me laisser mourir. Pourquoi donc vous
+devrais-je à la violence, si vous m’aimez comme je vous aime? Me
+forcez-vous à vivre par humanité, voilà tout? en ce cas j’aime mieux
+mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, murmura Valentine, qui est-ce qui m’aime au monde? lui. Qui
+m’a consolée de toutes mes douleurs? lui. Sur qui reposent mes
+espérances, sur qui s’arrête ma vue égarée, sur qui repose mon cœur
+saignant? sur lui, lui, toujours lui. Eh bien, tu as raison à ton tour;
+Maximilien, je te suivrai, je quitterai la maison paternelle, tout. Ô
+ingrate que je suis! s’écria Valentine en sanglotant, tout!... même mon
+bon grand-père que j’oubliais!</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Maximilien, tu ne le quitteras pas. M. Noirtier a paru
+éprouver, dis-tu, de la sympathie pour moi: eh bien, avant de fuir tu
+lui diras tout; tu te feras une égide devant Dieu de son consentement;
+puis, aussitôt mariés, il viendra avec nous: au lieu d’un enfant, il en
+aura deux. Tu m’as dit comment il te parlait et comment tu lui
+répondais; j’apprendrai bien vite cette langue touchante des signes, va,
+Valentine. Oh! je te le jure, au lieu du désespoir qui nous attend,
+c’est le bonheur que je te promets!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! regarde, Maximilien, regarde quelle est ta puissance sur moi, tu
+me fais presque croire à ce que tu me dis, et cependant ce que tu me dis
+est insensé, car mon père me maudira, lui; car je le connais lui, le
+cœur inflexible, jamais il ne pardonnera. Aussi écoutez-moi,
+Maximilien, si par artifice, par prière, par accident, que sais-je, moi?
+si enfin par un moyen quelconque je puis retarder le mariage, vous
+attendrez, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le jure, comme vous me jurez, vous, que cet affreux mariage ne
+se fera jamais, et que, vous traînât-on devant le magistrat, devant le
+prêtre, vous direz non.</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure, Maximilien, par ce que j’ai de plus sacré au monde,
+par ma mère!</p>
+
+<p>&mdash;Attendons alors, dit Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, attendons, reprit Valentine, qui respirait à ce mot; il y a tant
+de choses qui peuvent sauver des malheureux comme nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je me fie à vous, Valentine, dit Morrel, tout ce que vous ferez sera
+bien fait; seulement, si l’on passe outre à vos prières, si votre père,
+si Mme de Saint-Méran exigent que M. Franz d’Épinay soit appelé demain à
+signer le contrat....</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous avez ma parole, Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu de signer....</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous rejoindre et nous fuyons: mais d’ici là, ne tentons pas
+Dieu, Morrel; ne nous voyons pas: c’est un miracle, c’est une providence
+que nous n’ayons pas encore été surpris; si nous étions surpris, si l’on
+savait comment nous nous voyons, nous n’aurions plus aucune ressource.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Valentine; mais comment savoir....</p>
+
+<p>&mdash;Par le notaire, M. Deschamps.</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais.</p>
+
+<p>&mdash;Et par moi-même. Je vous écrirai, croyez-le donc bien. Mon Dieu! ce
+mariage, Maximilien, m’est aussi odieux qu’à vous!</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien! merci, ma Valentine adorée, reprit Morrel. Alors tout est
+dit, une fois que je sais l’heure, j’accours ici, vous franchissez ce
+mur dans mes bras: la chose vous sera facile, une voiture vous attendra
+à la porte de l’enclos, vous y montez avec moi, je vous conduis chez ma
+sœur, là, inconnus si cela vous convient, faisant éclat si vous le
+désirez, nous aurons la conscience de notre force et de notre volonté,
+et nous ne nous laisserons pas égorger comme l’agneau qui ne se défend
+qu’avec ses soupirs.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit Valentine; à votre tour je vous dirai: Maximilien, ce que
+vous ferez sera bien fait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, êtes-vous content de votre femme? dit tristement la jeune
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ma Valentine adorée, c’est bien peu dire que dire oui.</p>
+
+<p>&mdash;Dites toujours.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine s’était approchée, ou plutôt avait approché ses lèvres de la
+grille, et ses paroles glissaient, avec son souffle parfumé, jusqu’aux
+lèvres de Morrel, qui collait sa bouche de l’autre côté de la froide et
+inexorable clôture.</p>
+
+<p>&laquo;Au revoir, dit Valentine, s’arrachant à ce bonheur, au revoir!</p>
+
+<p>&mdash;J’aurai une lettre de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. </p>
+
+<p>&mdash;Merci, chère femme! au revoir.&raquo;</p>
+
+<p>Le bruit d’un baiser innocent et perdu retentit, et Valentine s’enfuit
+sous les tilleuls.</p>
+
+<p>Morrel écouta les derniers bruits de sa robe frôlant les charmilles, de
+ses pieds faisant crier le sable, leva les yeux au ciel avec un
+ineffable sourire pour remercier le ciel de ce qu’il permettait qu’il
+fût aimé ainsi, et disparut à son tour.</p>
+
+<p>Le jeune homme rentra chez lui et attendit pendant tout le reste de la
+soirée et pendant toute la journée du lendemain sans rien recevoir.
+Enfin, ce ne fut que le surlendemain, vers dix heures du matin, comme il
+allait s’acheminer vers M. Deschamps, notaire, qu’il reçut par la poste
+un petit billet qu’il reconnut pour être de Valentine, quoiqu’il n’eût
+jamais vu son écriture.</p>
+
+<p>Il était conçu en ces termes:</p>
+
+<p>&laquo;Larmes, supplications, prières, n’ont rien fait. Hier, pendant deux
+heures, j’ai été à l’église Saint-Philippe-du-Roule, et pendant deux
+heures j’ai prié Dieu du fond de l’âme, Dieu est insensible comme les
+hommes, et la signature du contrat est fixée à ce soir, neuf heures.</p>
+
+<p>&laquo;Je n’ai qu’une parole comme je n’ai qu’un cœur, Morrel, et cette
+parole vous est engagée: ce cœur est à vous!</p>
+
+<p>&laquo;Ce soir donc, à neuf heures moins un quart, à la grille.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 12em;">&laquo;Votre femme, Valentine de Villefort.</span><br />
+</p>
+
+<p>P.-S.&mdash;&laquo;Ma pauvre grand-mère va de plus mal en plus mal; hier, son
+exaltation est devenue du délire: aujourd’hui son délire est presque de
+la folie.</p>
+
+<p>&laquo;Vous m’aimerez bien, n’est-ce pas, Morrel, pour me faire oublier que je
+l’aurai quittée en cet état?</p>
+
+<p>&laquo;Je crois que l’on cache à grand-papa Noirtier que la signature du
+contrat doit avoir lieu ce soir.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel ne se borna pas aux renseignements que lui donnait Valentine; il
+alla chez le notaire, qui lui confirma la nouvelle que la signature du
+contrat était pour neuf heures du soir.</p>
+
+<p>Puis il passa chez Monte-Cristo; ce fut encore là qu’il en sut le plus:
+Franz était venu lui annoncer cette solennité; de son côté, Mme de
+Villefort avait écrit au comte pour le prier de l’excuser si elle ne
+l’invitait point; mais la mort de M. de Saint-Méran et l’état où se
+trouvait sa veuve jetaient sur cette réunion un voile de tristesse dont
+elle ne voulait pas assombrir le front du comte, auquel elle souhaitait
+toute sorte de bonheur.</p>
+
+<p>La veille, Franz avait été présenté à Mme de Saint-Méran, qui avait
+quitté le lit pour cette présentation, et qui s’y était remise aussitôt.</p>
+
+<p>Morrel, la chose est facile à comprendre, était dans un état d’agitation
+qui ne pouvait échapper à un œil aussi perçant que l’était l’œil du
+comte, aussi Monte-Cristo fut-il pour lui plus affectueux que jamais;
+si affectueux, que deux ou trois fois Maximilien fut sur le point de lui
+tout dire. Mais il se rappela la promesse formelle donnée à Valentine,
+et son secret resta au fond de son cœur.</p>
+
+<p>Le jeune homme relut vingt fois dans la journée la lettre de Valentine.
+C’était la première fois qu’elle lui écrivait, et à quelle occasion! À
+chaque fois qu’il relisait cette lettre, Maximilien se renouvelait à
+lui-même le serment de rendre Valentine heureuse. En effet, quelle
+autorité n’a pas la jeune fille qui prend une résolution si courageuse!
+quel dévouement ne mérite-t-elle pas de la part de celui à qui elle a
+tout sacrifié! Comme elle doit être réellement pour son amant le premier
+et le plus digne objet de son culte! C’est à la fois la reine et la
+femme, et l’on n’a point assez d’une âme pour la remercier et l’aimer.</p>
+
+<p>Morrel songeait avec une agitation inexprimable à ce moment où Valentine
+arriverait en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Me voici, Maximilien; prenez-moi.&raquo;</p>
+
+<p>Il avait organisé toute cette fuite; deux échelles avaient été cachées
+dans la luzerne du clos; un cabriolet, que devait conduire Maximilien
+lui-même, attendait; pas de domestique, pas de lumière; au détour de la
+première rue on allumerait des lanternes, car il ne fallait point, par
+un surcroît de précautions, tomber entre les mains de la police.</p>
+
+<p>De temps en temps des frissonnements passaient par tout le corps de
+Morrel; il songeait au moment où, du faîte de ce mur, il protégerait la
+descente de Valentine, et où il sentirait tremblante et abandonnée dans
+ses bras celle dont il n’avait jamais pressé que la main et baisé le
+bout du doigt.</p>
+
+<p>Mais quand vint l’après-midi, quand Morrel sentit l’heure s’approcher,
+il éprouva le besoin d’être seul; son sang bouillait, les simples
+questions, la seule voix d’un ami l’eussent irrité; il se renferma chez
+lui, essayant de lire; mais son regard glissa sur les pages sans y rien
+comprendre, et il finit par jeter son livre, pour en revenir à dessiner,
+pour la deuxième fois, son plan, ses échelles et son clos.</p>
+
+<p>Enfin l’heure s’approcha.</p>
+
+<p>Jamais l’homme bien amoureux n’a laissé les horloges faire paisiblement
+leur chemin; Morrel tourmenta si bien les siennes, qu’elles finirent par
+marquer huit heures et demie à six heures. Il se dit alors qu’il était
+temps de partir, que neuf heures était bien effectivement l’heure de la
+signature du contrat, mais que, selon toute probabilité, Valentine
+n’attendrait pas cette signature inutile; en conséquence, Morrel, après
+être parti de la rue Meslay à huit heures et demie à sa pendule, entrait
+dans le clos comme huit heures sonnèrent à Saint-Philippe-du-Roule.</p>
+
+<p>Le cheval et le cabriolet furent cachés derrière une petite masure en
+ruine dans laquelle Morrel avait l’habitude de se cacher.</p>
+
+<p>Peu à peu le jour tomba, et les feuillages du jardin se massèrent en
+grosses touffes d’un noir opaque.</p>
+
+<p>Alors Morrel sortit de la cachette et vint regarder, le cœur palpitant,
+au trou de la grille: il n’y avait encore personne. </p>
+
+<p>Huit heures et demie sonnèrent.</p>
+
+<p>Une demi-heure s’écoula à attendre; Morrel se promenait de long en
+large, puis, à des intervalles toujours plus rapprochés, venait
+appliquer son œil aux planches. Le jardin s’assombrissait de plus en
+plus; mais dans l’obscurité on cherchait vainement la robe blanche; dans
+le silence on écoutait inutilement le bruit des pas.</p>
+
+<p>La maison qu’on apercevait à travers les feuillages restait sombre, et
+ne présentait aucun des caractères d’une maison qui s’ouvre pour un
+événement aussi important que l’est une signature du contrat de mariage.</p>
+
+<p>Morrel consulta sa montre, qui sonna neuf heures trois quarts; mais
+presque aussitôt cette même voix de l’horloge, déjà entendue deux ou
+trois fois rectifia l’erreur de la montre en sonnant neuf heures et
+demie.</p>
+
+<p>C’était déjà une demi-heure d’attente de plus que Valentine n’avait
+fixée elle-même: elle avait dit neuf heures, même plutôt avant qu’après.</p>
+
+<p>Ce fut le moment le plus terrible pour le cœur du jeune homme, sur
+lequel chaque seconde tombait comme un marteau de plomb.</p>
+
+<p>Le plus faible bruit du feuillage, le moindre cri du vent appelaient son
+oreille et faisaient monter la sueur à son front; alors, tout
+frissonnant, il assujettissait son échelle et, pour ne pas perdre de
+temps, posait le pied sur le premier échelon.</p>
+
+<p>Au milieu de ces alternatives de crainte et d’espoir, au milieu de ces
+dilatations et de ces serrements de cœur, dix heures sonnèrent à
+l’église.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! murmura Maximilien avec terreur, il est impossible que la signature
+d’un contrat dure aussi longtemps, à moins d’événements imprévus; j’ai
+pesé toutes les chances, calculé le temps que durent toutes les
+formalités, il s’est passé quelque chose.&raquo;</p>
+
+<p>Et alors, tantôt il se promenait avec agitation devant la grille, tantôt
+il revenait appuyer son front brûlant sur le fer glacé. Valentine
+s’était-elle évanouie après le contrat, ou Valentine avait-elle été
+arrêtée dans sa fuite? C’étaient là les deux seules hypothèses où le
+jeune homme pouvait s’arrêter, toutes deux désespérantes.</p>
+
+<p>L’idée à laquelle il s’arrêta fut qu’au milieu de sa fuite même la force
+avait manqué à Valentine, et qu’elle était tombée évanouie au milieu de
+quelque allée.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! s’il en est ainsi, s’écria-t-il en s’élançant au haut de l’échelle,
+je la perdrais, et par ma faute!&raquo;</p>
+
+<p>Le démon qui lui avait soufflé cette pensée ne le quitta plus, et
+bourdonna à son oreille avec cette persistance qui fait que certains
+doutes, au bout d’un instant, par la force du raisonnement, deviennent
+des convictions. Ses yeux, qui cherchaient à percer l’obscurité
+croissante, croyaient, sous la sombre allée, apercevoir un objet gisant;
+Morrel se hasarda jusqu’à appeler, et il lui sembla que le vent
+apportait jusqu’à lui une plainte inarticulée.</p>
+
+<p>Enfin la demie avait sonné à son tour, il était impossible de se borner
+plus longtemps, tout était supposable; les tempes de Maximilien
+battaient avec force, des nuages passaient devant ses yeux; il enjamba
+le mur et sauta de l’autre côté.</p>
+
+<p>Il était chez Villefort, il venait d’y entrer par escalade; il songea
+aux suites que pouvait avoir une pareille action, mais il n’était pas
+venu jusque-là pour reculer.</p>
+
+<p>En un instant il fut à l’extrémité de ce massif. Du point où il était
+parvenu on découvrait la maison.</p>
+
+<p>Alors Morrel s’assura d’une chose qu’il avait déjà soupçonnée en
+essayant de glisser son regard à travers les arbres: c’est qu’au lieu
+des lumières qu’il pensait voir briller à chaque fenêtre, ainsi qu’il
+est naturel aux jours de cérémonie, il ne vit rien que la masse grise et
+voilée encore par un grand rideau d’ombre que projetait un nuage immense
+répandu sur la lune.</p>
+
+<p>Une lumière courait de temps en temps comme éperdue, et passait devant
+trois fenêtres du premier étage. Ces trois fenêtres étaient celles de
+l’appartement de Mme de Saint-Méran.</p>
+
+<p>Une autre lumière restait immobile derrière des rideaux rouges. Ces
+rideaux étaient ceux de la chambre à coucher de Mme de Villefort.</p>
+
+<p>Morrel devina tout cela. Tant de fois, pour suivre Valentine en pensée à
+toute heure du jour, tant de fois, disons-nous, il s’était fait faire le
+plan de cette maison, que, sans l’avoir vue, il la connaissait.</p>
+
+<p>Le jeune homme fut encore plus épouvanté de cette obscurité et de ce
+silence qu’il ne l’avait été de l’absence de Valentine.</p>
+
+<p>Éperdu, fou de douleur, décidé à tout braver pour revoir Valentine et
+s’assurer du malheur qu’il pressentait, quel qu’il fût, Morrel gagna la
+lisière du massif, et s’apprêtait à traverser le plus rapidement
+possible le parterre, complètement découvert, quand un son de voix
+encore assez éloigné, mais que le vent lui apportait, parvint jusqu’à
+lui.</p>
+
+<p>À ce bruit, il fit un pas en arrière, déjà à moitié sorti du feuillage,
+il s’y enfonça complètement et demeura immobile et muet, enfoui dans son
+obscurité.</p>
+
+<p>Sa résolution était prise: si c’était Valentine seule, il l’avertirait
+par un mot au passage; si Valentine était accompagnée, il la verrait au
+moins et s’assurerait qu’il ne lui était arrivé aucun malheur; si
+c’étaient des étrangers, il saisirait quelques mots de leur conversation
+et arriverait à comprendre ce mystère, incompréhensible jusque-là.</p>
+
+<p>La lune alors sortit du nuage qui la cachait, et, sur la porte du
+perron, Morrel vit apparaître Villefort, suivi d’un homme vêtu de noir.
+Ils descendirent les marches et s’avancèrent vers le massif. Ils
+n’avaient pas fait quatre pas que, dans cet homme vêtu de noir, Morrel
+avait reconnu le docteur d’Avrigny.</p>
+
+<p>Le jeune homme, en les voyant venir à lui, recula machinalement devant
+eux jusqu’à ce qu’il rencontrât le tronc d’un sycomore qui faisait le
+centre du massif; là il fut forcé de s’arrêter.</p>
+
+<p>Bientôt le sable cessa de crier sous les pas des deux promeneurs. </p>
+
+<p>&laquo;Ah! cher docteur, dit le procureur du roi, voici le Ciel qui se déclare
+décidément contre ma maison. Quelle horrible mort! quel coup de foudre!
+N’essayez pas de me consoler; hélas! la plaie est trop vive et trop
+profonde! Morte, morte!&raquo;</p>
+
+<p>Une sueur froide glaça le front du jeune homme et fit claquer ses dents.
+Qui donc était mort dans cette maison que Villefort lui-même disait
+maudite?</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher monsieur de Villefort, répondit le médecin avec un accent qui
+redoubla la terreur du jeune homme, je ne vous ai point amené ici pour
+vous consoler, tout au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? demanda le procureur du roi, effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que, derrière le malheur qui vient de vous arriver, il en
+est un autre plus grand encore peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! murmura Villefort en joignant les mains, qu’allez-vous
+me dire encore?</p>
+
+<p>&mdash;Sommes-nous bien seuls, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, bien seuls. Mais que signifient toutes ces précautions?</p>
+
+<p>&mdash;Elles signifient que j’ai une confidence terrible à vous faire, dit le
+docteur: asseyons-nous.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort tomba plutôt qu’il ne s’assit sur un banc. Le docteur resta
+debout devant lui, une main posée sur son épaule. Morrel, glacé
+d’effroi, tenait d’une main son front, de l’autre comprimait son cœur,
+dont il craignait qu’on entendît les battements.</p>
+
+<p>&laquo;Morte, morte!&raquo; répétait-il dans sa pensée avec la voix de son cœur.</p>
+
+<p>Et lui-même se sentait mourir.</p>
+
+<p>&laquo;Parlez, docteur, j’écoute, dit Villefort; frappez, je suis préparé à
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mme de Saint-Méran était bien âgée sans doute, mais elle jouissait
+d’une santé excellente.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel respira pour la première fois depuis dix minutes.</p>
+
+<p>&laquo;Le chagrin l’a tuée, dit Villefort, oui, le chagrin, docteur! Cette
+habitude de vivre depuis quarante ans près du marquis!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n’est pas le chagrin, mon cher Villefort, dit le docteur. Le
+chagrin peut tuer, quoique les cas soient rares, mais il ne tue pas en
+un jour, mais il ne tue pas en une heure, mais il ne tue pas en dix
+minutes.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort ne répondit rien; seulement il leva la tête qu’il avait tenue
+baissée jusque-là, et regarda le docteur avec des yeux effarés.</p>
+
+<p>&laquo;Vous êtes resté là pendant l’agonie? demanda M. d’Avrigny.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit le procureur du roi; vous m’avez dit tout bas de
+ne pas m’éloigner.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous remarqué les symptômes du mal auquel Mme de Saint-Méran a
+succombé?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement; Mme de Saint-Méran a eu trois attaques successives à
+quelques minutes les unes des autres, et à chaque fois plus rapprochées
+et plus graves. Lorsque vous êtes arrivé, déjà depuis quelques minutes
+Mme de Saint-Méran était haletante; elle eut alors une crise que je pris
+pour une simple attaque de nerfs; mais je ne commençai à m’effrayer
+réellement que lorsque je la vis se soulever sur son lit, les membres et
+le cou tendus. Alors, à votre visage, je compris que la chose était plus
+grave que je ne le croyais. La crise passée, je cherchai vos yeux, mais
+je ne les rencontrai pas. Vous teniez le pouls, vous en comptiez les
+battements, et la seconde crise parut, que vous ne vous étiez pas encore
+retourné de mon côté. Cette seconde crise fut plus terrible que la
+première: les mêmes mouvements nerveux se reproduisirent, et la bouche
+se contracta et devint violette.</p>
+
+<p>&laquo;À la troisième elle expira.</p>
+
+<p>&laquo;Déjà, depuis la fin de la première, j’avais reconnu le tétanos; vous me
+confirmâtes dans cette opinion.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, devant tout le monde, reprit le docteur; mais maintenant nous
+sommes seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Qu’allez-vous me dire, mon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Que les symptômes du tétanos et de l’empoisonnement par les matières
+végétales sont absolument les mêmes.&raquo;</p>
+
+<p>M. de Villefort se dressa sur ses pieds; puis, après un instant
+d’immobilité et de silence, il retomba sur son banc. </p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon Dieu! docteur, dit-il, songez-vous bien à ce que vous me dites
+là?&raquo;</p>
+
+<p>Morrel ne savait pas s’il faisait un rêve ou s’il veillait.</p>
+
+<p>&laquo;Écoutez, dit le docteur, je connais l’importance de ma déclaration et
+le caractère de l’homme à qui je la fais.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce au magistrat ou à l’ami que vous parlez? demanda Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;À l’ami, à l’ami seul en ce moment; les rapports entre les symptômes
+du tétanos et les symptômes de l’empoisonnement par les substances
+végétales sont tellement identiques, que s’il me fallait signer ce que
+je dis là, je vous déclare que j’hésiterais. Aussi, je vous le répète,
+ce n’est point au magistrat que je m’adresse, c’est à l’ami. Eh bien, à
+l’ami je dis: Pendant les trois quarts d’heure qu’elle a duré, j’ai
+étudié l’agonie, les convulsions, la mort de Mme de Saint-Méran; eh
+bien, dans ma conviction, non seulement Mme de Saint-Méran est morte
+empoisonnée, mais encore je dirais, oui, je dirais quel poison l’a tuée.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Tout y est, voyez-vous: somnolence interrompue par des crises
+nerveuses, surexcitation du cerveau, torpeur des centres. Mme de
+Saint-Méran a succombé à une dose violente de brucine ou de strychnine,
+que par hasard sans doute, que par erreur peut-être, on lui a
+administrée.&raquo; </p>
+
+<p>Villefort saisit la main du docteur.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! c’est impossible! dit-il, je rêve, mon Dieu! je rêve! C’est
+effroyable d’entendre dire des choses pareilles à un homme comme vous!
+Au nom du Ciel, je vous en supplie, cher docteur, dites-moi que vous
+pouvez vous tromper!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, je le puis, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Mais?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, je ne le crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, prenez pitié de moi; depuis quelques jours il m’arrive tant
+de choses inouïes, que je crois à la possibilité de devenir fou.</p>
+
+<p>&mdash;Un autre que moi a-t-il vu Mme de Saint-Méran?</p>
+
+<p>&mdash;Personne.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-on envoyé chez le pharmacien quelque ordonnance qu’on ne m’ait pas
+soumise?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune.</p>
+
+<p>&mdash;Mme de Saint-Méran avait-elle des ennemis?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne lui en connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu’un avait-il intérêt à sa mort? </p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mon Dieu! mais non; ma fille est sa seule héritière,
+Valentine seule.... Oh! si une pareille pensée me pouvait venir, je me
+poignarderais pour punir mon cœur d’avoir pu un seul instant abriter
+une pareille pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s’écria à son tour M. d’Avrigny, cher ami, à Dieu ne plaise que
+j’accuse quelqu’un, je ne parle que d’un accident, comprenez-vous bien,
+d’une erreur. Mais accident ou erreur, le fait est là qui parle tout bas
+à ma conscience, et qui veut que ma conscience vous parle tout haut.
+Informez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;À qui? comment? de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons: Barrois, le vieux domestique, ne se serait-il pas trompé, et
+n’aurait-il pas donné à Mme de Saint-Méran quelque potion préparée pour
+son maître?</p>
+
+<p>&mdash;Pour mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment une potion préparée pour M. Noirtier peut-elle
+empoisonner Mme de Saint-Méran?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus simple: vous savez que dans certaines maladies les
+poisons deviennent un remède; la paralysie est une de ces maladies-là. À
+peu près depuis trois mois, après avoir tout employé pour rendre le
+mouvement et la parole à M. Noirtier, je me suis décidé à tenter un
+dernier moyen; depuis trois mois, dis-je, je le traite par la brucine;
+ainsi, dans la dernière potion que j’ai commandée pour lui il en entrait
+six centigrammes; six centigrammes sans action sur les organes paralysés
+de M. Noirtier, et auxquels d’ailleurs il s’est accoutumé par des doses
+successives, six centigrammes suffisent pour tuer toute autre personne
+que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher docteur, il n’y a aucune communication entre l’appartement de
+M. Noirtier et celui de Mme de Saint-Méran, et jamais Barrois n’entrait
+chez ma belle-mère. Enfin, vous le dirai-je, docteur, quoique je vous
+sache homme le plus habile et surtout le plus consciencieux du monde,
+quoique en toute circonstance votre parole soit pour moi un flambeau qui
+me guide à l’égal de la lumière du soleil, eh bien! docteur, eh bien!
+j’ai besoin, malgré cette conviction de m’appuyer sur cet axiome,
+<i>errare humanum est</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Villefort, dit le docteur, existe-t-il un de mes confrères en
+qui vous ayez autant confiance qu’en moi?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela, dites? où voulez-vous en venir?</p>
+
+<p>&mdash;Appelez-le, je lui dirai ce que j’ai vu, ce que j’ai remarqué, nous
+ferons l’autopsie.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous trouverez des traces de poison?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas du poison, je n’ai pas dit cela, mais nous constaterons
+l’exaspération du système nerveux, nous reconnaîtrons l’asphyxie
+patente, incontestable et nous vous dirons: Cher Villefort, si c’est par
+négligence que la chose est arrivée, veillez sur vos serviteurs; si
+c’est par haine, veillez sur vos ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! que me proposez-vous là, d’Avrigny? répondit Villefort
+abattu; du moment où il y aura un autre que vous dans le secret, une
+enquête deviendra nécessaire, et une enquête chez moi, impossible!
+Pourtant, continua le procureur du roi en se reprenant et en regardant
+le médecin avec inquiétude, pourtant si vous le voulez, si vous l’exigez
+absolument, je le ferai. En effet, peut-être dois-je donner suite à
+cette affaire; mon caractère me le commande. Mais docteur, vous me voyez
+d’avance pénétré de tristesse: introduire dans ma maison tant de
+scandale après tant de douleur! Oh! ma femme et ma fille en mourront; et
+moi, moi, docteur, vous le savez, un homme n’en arrive pas où j’en suis,
+un homme n’a pas été procureur du roi pendant vingt-cinq ans sans s’être
+amassé bon nombre d’ennemis; les miens sont nombreux. Cette affaire
+ébruitée sera pour eux un triomphe qui les fera tressaillir de joie, et
+moi me couvrira de honte. Docteur, pardonnez-moi ces idées mondaines. Si
+vous étiez un prêtre, je n’oserais vous dire cela; mais vous êtes un
+homme, mais vous connaissez les autres hommes; docteur, docteur, vous ne
+m’avez rien dit, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur de Villefort, répondit le docteur ébranlé, mon
+premier devoir est l’humanité. J’eusse sauvé Mme de Saint-Méran si la
+science eût eu le pouvoir de le faire, mais elle est morte, je me dois
+aux vivants. Ensevelissons au plus profond de nos cœurs ce terrible
+secret. Je permettrai, si les yeux de quelques-uns s’ouvrent là-dessus,
+qu’on impute à mon ignorance le silence que j’aurai gardé. Cependant,
+monsieur, cherchez toujours, cherchez activement, car peut-être cela ne
+s’arrêtera-t-il point là.... Et quand vous aurez trouvé le coupable, si
+vous le trouvez, c’est moi qui vous dirai: Vous êtes magistrat, faites
+ce que vous voudrez!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, merci, docteur! dit Villefort avec une joie indicible, je
+n’ai jamais eu de meilleur ami que vous.&raquo;</p>
+
+<p>Et comme s’il eût craint que le docteur d’Avrigny ne revînt sur cette
+concession, il se leva et entraîna le docteur du côté de la maison.</p>
+
+<p>Ils s’éloignèrent.</p>
+
+<p>Morrel, comme s’il eût besoin de respirer, sortit sa tête du taillis, et
+la lune éclaira ce visage si pâle qu’on eût pu le prendre pour un
+fantôme.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu me protège d’une manifeste mais terrible façon, dit-il. Mais
+Valentine, Valentine! pauvre amie! résistera-t-elle à tant de douleurs?&raquo;</p>
+
+<p>En disant ces mots il regardait alternativement la fenêtre aux rideaux
+rouges et les trois fenêtres aux rideaux blancs.</p>
+
+<p>La lumière avait presque complètement disparu de la fenêtre aux rideaux
+rouges. Sans doute Mme de Villefort venait d’éteindre sa lampe, et la
+veilleuse seule envoyait son reflet aux vitres.</p>
+
+<p>À l’extrémité du bâtiment, au contraire, il vit s’ouvrir une des trois
+fenêtres aux rideaux blancs. Une bougie placée sur la cheminée jeta
+au-dehors quelques rayons de sa pâle lumière, et une ombre vint un
+instant s’accouder au balcon.</p>
+
+<p>Morrel frissonna; il lui semblait avoir entendu un sanglot.</p>
+
+<p>Il n’était pas étonnant que cette âme ordinairement si courageuse et si
+forte, maintenant troublée et exaltée par les deux plus fortes des
+passions humaines, l’amour et la peur, se fût affaiblie au point de
+subir des hallucinations superstitieuses. </p>
+
+<p>Quoiqu’il fût impossible, caché comme il l’était, que l’œil de
+Valentine le distinguât, il crut se voir appeler par l’ombre de la
+fenêtre; son esprit troublé le lui disait, son cœur ardent le lui
+répétait. Cette double erreur devenait une réalité irrésistible, et, par
+un de ces incompréhensibles élans de jeunesse, il bondit hors de sa
+cachette, et en deux enjambées, au risque d’être vu, au risque d’effrayer
+Valentine, au risque de donner l’éveil par quelque cri involontaire
+échappé à la jeune fille, il franchit ce parterre que la lune faisait
+large et blanc comme un lac, et, gagnant la rangée de caisses d’orangers
+qui s’étendait devant la maison, il atteignit les marches du perron,
+qu’il monta rapidement, et poussa la porte, qui s’ouvrit sans résistance
+devant lui.</p>
+
+<p>Valentine ne l’avait pas vu; ses yeux levés au ciel suivaient un nuage
+d’argent glissant sur l’azur, et dont la forme était celle d’une ombre
+qui monte au ciel; son esprit poétique et exalté lui disait que c’était
+l’âme de sa grand-mère.</p>
+
+<p>Cependant, Morrel avait traversé l’antichambre et trouvé la rampe de
+l’escalier; des tapis étendus sur les marches assourdissaient son pas;
+d’ailleurs Morrel en était arrivé à ce point d’exaltation que la
+présence de M. de Villefort lui-même ne l’eût pas effrayé. Si M. de
+Villefort se fût présenté à sa vue, sa résolution était prise: il
+s’approchait de lui et lui avouait tout, en le priant d’excuser et
+d’approuver cet amour qui l’unissait à sa fille, et sa fille à lui;
+Morrel était fou.</p>
+
+<p>Par bonheur il ne vit personne.</p>
+
+<p>Ce fut alors surtout que cette connaissance qu’il avait prise par
+Valentine du plan intérieur de la maison lui servit; il arriva sans
+accident au haut de l’escalier, et comme, arrivé là, il s’orientait, un
+sanglot dont il reconnut l’expression lui indiqua le chemin qu’il avait
+à suivre; il se retourna; une porte entrebâillée laissait arriver à lui
+le reflet d’une lumière et le son de la voix gémissante. Il poussa cette
+porte et entra.</p>
+
+<p>Au fond d’une alcôve, sous le drap blanc qui recouvrait sa tête et
+dessinait sa forme, gisait la morte, plus effrayante encore aux yeux de
+Morrel depuis la révélation du secret dont le hasard l’avait fait
+possesseur.</p>
+
+<p>À côté du lit, à genoux, la tête ensevelie dans les coussins d’une large
+bergère, Valentine, frissonnante et soulevée par les sanglots, étendait
+au-dessus de sa tête, qu’on ne voyait pas, ses deux mains jointes et
+raidies.</p>
+
+<p>Elle avait quitté la fenêtre restée ouverte, et priait tout haut avec
+des accents qui eussent touché le cœur le plus insensible, la parole
+s’échappait de ses lèvres, rapide, incohérente, inintelligible, tant la
+douleur serrait sa gorge de ses brûlantes étreintes.</p>
+
+<p>La lune, glissant à travers l’ouverture des persiennes, faisait pâlir la
+lueur de la bougie, et azurait de ses teintes funèbres ce tableau de
+désolation.</p>
+
+<p>Morrel ne put résister à ce spectacle; il n’était pas d’une piété
+exemplaire, il n’était pas facile à impressionner, mais Valentine
+souffrant, pleurant, se tordant les bras à sa vue, c’était plus qu’il
+n’en pouvait supporter en silence. Il poussa un soupir, murmura un nom,
+et la tête noyée dans les pleurs et marbrée sur le velours du fauteuil,
+une tête de Madeleine du Corrège, se releva et demeura tournée vers lui.</p>
+
+<p>Valentine le vit et ne témoigna point d’étonnement. Il n’y a plus
+d’émotions intermédiaires dans un cœur gonflé par un désespoir suprême.</p>
+
+<p>Morrel tendit la main à son amie. Valentine, pour toute excuse de ce
+qu’elle n’avait point été le trouver, lui montra le cadavre gisant sous
+le drap funèbre et recommença à sangloter.</p>
+
+<p>Ni l’un ni l’autre n’osait parler dans cette chambre. Chacun hésitait à
+rompre ce silence que semblait commander la Mort debout dans quelque
+coin et le doigt sur les lèvres.</p>
+
+<p>Enfin Valentine osa la première.</p>
+
+<p>&laquo;Ami, dit-elle, comment êtes-vous ici? Hélas! je vous dirais: soyez le
+bienvenu, si ce n’était pas la Mort qui vous eût ouvert la porte de
+cette maison.</p>
+
+<p>&mdash;Valentine, dit Morrel d’une voix tremblante et les mains jointes,
+j’étais là depuis huit heures et demie; je ne vous voyais point venir,
+l’inquiétude m’a pris, j’ai sauté par-dessus le mur, j’ai pénétré dans
+le jardin; alors des voix qui s’entretenaient du fatal accident....</p>
+
+<p>&mdash;Quelles voix?&raquo; dit Valentine.</p>
+
+<p>Morrel frémit, car toute la conversation du docteur et de M. de
+Villefort lui revint à l’esprit, et, à travers le drap, il croyait voir
+ces bras tordus, ce cou raidi, ces lèvres violettes. </p>
+
+<p>&laquo;Les voix de vos domestiques, dit-il, m’ont tout appris.</p>
+
+<p>&mdash;Mais venir jusqu’ici, c’est nous perdre, mon ami, dit Valentine, sans
+effroi et sans colère.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, répondit Morrel du même ton, je vais me retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Valentine, on vous rencontrerait, restez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si l’on venait?&raquo;</p>
+
+<p>La jeune fille secoua la tête.</p>
+
+<p>&laquo;Personne ne viendra, dit-elle, soyez tranquille, voilà notre
+sauvegarde.&raquo;</p>
+
+<p>Et elle montra la forme du cadavre moulée par le drap.</p>
+
+<p>&laquo;Mais qu’est-il arrivé à M. d’Épinay? dites-moi, je vous en supplie,
+reprit Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;M. Franz est arrivé pour signer le contrat au moment où ma bonne
+grand-mère rendait le dernier soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit Morrel avec un sentiment de joie égoïste, car il songeait
+en lui-même que cette mort retardait indéfiniment le mariage de
+Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce qui redouble ma douleur, continua la jeune fille, comme si ce
+sentiment eût dû recevoir à l’instant même sa punition, c’est que cette
+pauvre chère aïeule, en mourant, a ordonné qu’on terminât le mariage le
+plus tôt possible; elle aussi, mon Dieu! en croyant me protéger, elle
+aussi agissait contre moi.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez!&raquo; dit Morrel.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens firent silence.</p>
+
+<p>On entendit la porte qui s’ouvrit, et des pas firent craquer le parquet
+du corridor et les marches de l’escalier.</p>
+
+<p>&laquo;C’est mon père qui sort de son cabinet, dit Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui reconduit le docteur, ajouta Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Comment savez-vous que c’est le docteur? demanda Valentine étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Je le présume&raquo; dit Morrel.</p>
+
+<p>Valentine regarda le jeune homme.</p>
+
+<p>Cependant, on entendit la porte de la rue se fermer. M. de Villefort
+alla donner en outre un tour de clef à celle du jardin puis il remonta
+l’escalier.</p>
+
+<p>Arrivé dans l’antichambre, il s’arrêta un instant, comme s’il hésitait
+s’il devait entrer chez lui ou dans la chambre de Mme de Saint-Méran.
+Morrel se jeta derrière une portière. Valentine ne fit pas un mouvement;
+on eût dit qu’une suprême douleur la plaçait au-dessus des craintes
+ordinaires.</p>
+
+<p>M. de Villefort rentra chez lui.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, dit Valentine, vous ne pouvez plus sortir ni par la porte
+du jardin, ni par celle de la rue.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel regarda la jeune fille avec étonnement.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, dit-elle, il n’y a plus qu’une issue permise et sûre, c’est
+celle de l’appartement de mon grand-père.&raquo;</p>
+
+<p>Elle se leva.</p>
+
+<p>&laquo;Venez, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela? demanda Maximilien.</p>
+
+<p>&mdash;Chez mon grand-père.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, chez M. Noirtier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Y songez-vous, Valentine?</p>
+
+<p>&mdash;J’y songe, et depuis longtemps. Je n’ai plus que cet ami au monde, et
+nous avons tous deux besoin de lui.... Venez.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, Valentine, dit Morrel, hésitant à faire ce que lui
+ordonnait la jeune fille; prenez garde, le bandeau est tombé de mes
+yeux: en venant ici, j’ai accompli un acte de démence. Avez-vous bien
+vous-même toute votre raison, chère amie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Valentine, et je n’ai aucun scrupule au monde, si ce n’est
+de laisser seuls les restes de ma pauvre grand-mère, que je me suis
+chargée de garder.</p>
+
+<p>&mdash;Valentine, dit Morrel, la mort est sacrée par elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit la jeune fille; d’ailleurs ce sera court, venez.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine traversa le corridor et descendit un petit escalier qui
+conduisait chez Noirtier. Morrel la suivait sur la pointe du pied.
+Arrivés sur le palier de l’appartement, ils trouvèrent le vieux
+domestique.</p>
+
+<p>&laquo;Barrois, dit Valentine, fermez la porte et ne laissez entrer personne.&raquo;</p>
+
+<p>Elle passa la première.</p>
+
+<p>Noirtier, encore dans son fauteuil, attentif au moindre bruit, instruit
+par son vieux serviteur de tout ce qui se passait, fixait des regards
+avides sur l’entrée de la chambre; il vit Valentine, et son œil brilla.</p>
+
+<p>Il y avait dans la démarche et dans l’attitude de la jeune fille quelque
+chose de grave et de solennel qui frappa le vieillard. Aussi, de
+brillant qu’il était, son œil devint-il interrogateur.</p>
+
+<p>&laquo;Cher père, dit-elle d’une voix brève, écoute-moi bien: tu sais que
+bonne maman Saint-Méran est morte il y a une heure, et que maintenant,
+excepté toi je n’ai plus personne qui m’aime au monde?&raquo;</p>
+
+<p>Une expression de tendresse infinie passa dans les yeux du vieillard.</p>
+
+<p>&laquo;C’est donc à toi seul, n’est-ce pas, que je dois confier mes chagrins
+ou mes espérances?&raquo;</p>
+
+<p>Le paralytique fit signe que oui.</p>
+
+<p>Valentine prit Maximilien par la main.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, lui dit-elle, regarde bien monsieur.&raquo;</p>
+
+<p>Le vieillard fixa son œil scrutateur et légèrement étonné sur Morrel.</p>
+
+<p>&laquo;C’est M. Maximilien Morrel, dit-elle, le fils de cet homme négociant de
+Marseille dont tu as sans doute entendu parler?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;C’est un nom irréprochable, que Maximilien est en train de rendre
+glorieux, car, à trente ans, il est capitaine de spahis, officier de la
+Légion d’honneur.&raquo;</p>
+
+<p>Le vieillard fit signe qu’il se le rappelait.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, bon papa, dit Valentine en se mettant à deux genoux devant le
+vieillard et en montrant Maximilien d’une main, je l’aime et ne serai
+qu’à lui! Si l’on me force d’en épouser un autre, je me laisserai mourir
+ou je me tuerai.&raquo;</p>
+
+<p>Les yeux du paralytique exprimaient tout un monde de pensées
+tumultueuses.</p>
+
+<p>&laquo;Tu aimes M. Maximilien Morrel, n’est-ce pas, bon papa? demanda la jeune
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit le vieillard immobile.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu peux bien nous protéger, nous qui sommes aussi tes enfants,
+contre la volonté de mon père?&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier attacha son regard intelligent sur Morrel, comme pour lui dire:</p>
+
+<p>&laquo;C’est selon.&raquo;</p>
+
+<p>Maximilien comprit.</p>
+
+<p>&laquo;Mademoiselle, dit-il, vous avez un devoir sacré à remplir dans la
+chambre de votre aïeule; voulez-vous me permettre d’avoir l’honneur de
+causer un instant avec M. Noirtier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c’est cela&raquo;, fit l’œil du vieillard.</p>
+
+<p>Puis il regarda Valentine avec inquiétude.</p>
+
+<p>&laquo;Comment il fera pour te comprendre, veux-tu dire, bon père?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sois tranquille; nous avons si souvent parlé de toi, qu’il sait
+bien comment je te parle.&raquo; </p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Maximilien avec un adorable sourire, quoique ce
+sourire fût voilé par une profonde tristesse:</p>
+
+<p>&laquo;Il sait tout ce que je sais&raquo;, dit-elle.</p>
+
+<p>Valentine se releva, approcha un siège pour Morrel, recommanda à Barrois
+de ne laisser entrer personne; et après avoir embrassé tendrement son
+grand-père et dit adieu tristement à Morrel, elle partit. Alors Morrel,
+pour prouver à Noirtier qu’il avait la confiance de Valentine et
+connaissait tous leurs secrets, prit le dictionnaire, la plume et le
+papier, et plaça le tout sur une table où il y avait une lampe.</p>
+
+<p>&laquo;Mais d’abord, dit Morrel, permettez-moi, monsieur, de vous raconter qui
+je suis, comment j’aime Mlle Valentine, et quels sont mes desseins à son
+égard.</p>
+
+<p>&mdash;J’écoute&raquo;, fit Noirtier.</p>
+
+<p>C’était un spectacle assez imposant que ce vieillard, inutile fardeau en
+apparence, et qui était devenu le seul protecteur, le seul appui, le
+seul juge de deux amants jeunes, beaux, forts, et entrant dans la vie.</p>
+
+<p>Sa figure, empreinte d’une noblesse et d’une austérité remarquables,
+imposait à Morrel, qui commença son récit en tremblant.</p>
+
+<p>Il raconta alors comment il avait connu, comment il avait aimé Valentine
+et comment Valentine, dans son isolement et son malheur, avait accueilli
+l’offre de son dévouement. Il lui dit quelles étaient sa naissance, sa
+position, sa fortune; et plus d’une fois, lorsqu’il interrogea le regard
+du paralytique, ce regard lui répondit:</p>
+
+<p>&laquo;C’est bien, continuez.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Morrel quand il eut fini cette première partie de son
+récit, maintenant que je vous ai dit, monsieur, mon amour et mes
+espérances, dois-je vous dire nos projets?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà ce que nous avions résolu.&raquo;</p>
+
+<p>Et alors il raconta tout à Noirtier: comment un cabriolet attendait dans
+l’enclos, comment il comptait enlever Valentine, la conduire chez sa
+sœur, l’épouser, et dans une respectueuse attente espérer le pardon de
+M. de Villefort.</p>
+
+<p>&laquo;Non, dit Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;Non? reprit Morrel, ce n’est pas ainsi qu’il faut faire?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi ce projet n’a point votre assentiment?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il y a un autre moyen&raquo;, dit Morrel.</p>
+
+<p>Le regard interrogateur du vieillard demanda: </p>
+
+<p>&laquo;Lequel?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;J’irai, continua Maximilien, j’irai trouver M. Franz d’Épinay, je suis
+heureux de pouvoir vous dire cela en l’absence de Mlle de Villefort, et
+je me conduirai avec lui de manière à le forcer d’être un galant homme.</p>
+
+<p>Le regard de Noirtier continua d’interroger.</p>
+
+<p>&laquo;Ce que je ferai?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici. Je l’irai trouver, comme je vous le disais, je lui
+raconterai les liens qui m’unissent à Mlle Valentine; si c’est un homme
+délicat, il prouvera sa délicatesse en renonçant de lui-même à la main
+de sa fiancée, et mon amitié et mon dévouement lui sont de cette heure
+acquis jusqu’à la mort; s’il refuse, soit que l’intérêt le pousse, soit
+qu’un ridicule orgueil le fasse persister, après lui avoir prouvé qu’il
+contraindrait ma femme, que Valentine m’aime et ne peut aimer un autre
+que moi, je me battrai avec lui, en lui donnant tous les avantages, et
+je le tuerai ou il me tuera; si je le tue, il n’épousera pas Valentine;
+s’il me tue, je serai bien sûr que Valentine ne l’épousera pas.&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier considérait avec un plaisir indicible cette noble et sincère
+physionomie sur laquelle se peignaient tous les sentiments que sa langue
+exprimait, en y ajoutant par l’expression d’un beau visage tout ce que
+la couleur ajoute à un dessin solide et vrai.</p>
+
+<p>Cependant, lorsque Morrel eut fini de parler, Noirtier ferma les yeux à
+plusieurs reprises, ce qui était, on le sait, sa manière de dire non.</p>
+
+<p>&laquo;Non? dit Morrel. Ainsi vous désapprouvez ce second projet, comme vous
+avez déjà désapprouvé le premier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le désapprouve, fit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que faire alors, monsieur? demanda Morrel. Les dernières paroles
+de Mme de Saint-Méran ont été pour que le mariage de sa petite-fille ne
+se fît point attendre: dois-je laisser les choses s’accomplir?&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier resta immobile.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, je comprends, dit Morrel, je dois attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout délai nous perdra, monsieur, reprit le jeune homme. Seule,
+Valentine est sans force, et on la contraindra comme un enfant. Entré
+ici miraculeusement pour savoir ce qui s’y passe, admis miraculeusement
+devant vous, je ne puis raisonnablement espérer que ces bonnes chances
+se renouvellent. Croyez-moi, il n’y a que l’un ou l’autre des deux
+partis que je vous propose, pardonnez cette vanité à ma jeunesse, qui
+soit le bon; dites-moi celui des deux que vous préférez: autorisez-vous
+Mlle Valentine à se confier à mon honneur?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Préférez-vous que j’aille trouver M. d’Épinay?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Dieu! de qui nous viendra le secours que nous attendons du
+Ciel?&raquo;</p>
+
+<p>Le vieillard sourit des yeux comme il avait l’habitude de sourire quand
+on lui parlait du ciel. Il était toujours resté un peu d’athéisme dans
+les idées du vieux jacobin.</p>
+
+<p>&laquo;Du hasard? reprit Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;De vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;De vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répéta le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez bien ce que je vous demande, monsieur? Excusez mon
+insistance, car ma vie est dans votre réponse: notre salut nous viendra
+de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. </p>
+
+<p>&mdash;Vous en répondez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>Et il y avait dans le regard qui donnait cette affirmation une telle
+fermeté, qu’il n’y avait pas moyen de douter de la volonté, sinon de la
+puissance.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! merci, monsieur, merci cent fois! Mais comment, à moins qu’un
+miracle du Seigneur ne vous rende la parole, le geste, le mouvement,
+comment pourrez-vous, vous, enchaîné dans ce fauteuil, vous, muet et
+immobile, comment pourrez-vous vous opposer à ce mariage?&raquo;</p>
+
+<p>Un sourire éclaira le visage du vieillard, sourire étrange que celui des
+yeux sur un visage immobile.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi, je dois attendre? demanda le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Mais le contrat?&raquo;</p>
+
+<p>Le même sourire reparut.</p>
+
+<p>&laquo;Voulez-vous donc me dire qu’il ne sera pas signé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi le contrat ne sera même pas signé! s’écria Morrel. Oh!
+pardonnez, monsieur! à l’annonce d’un grand bonheur, il est bien permis
+de douter; le contrat ne sera pas signé?</p>
+
+<p>&mdash;Non&raquo;, dit le paralytique.</p>
+
+<p>Malgré cette assurance, Morrel hésitait à croire. Cette promesse d’un
+vieillard impotent était si étrange, qu’au lieu de venir d’une force de
+volonté, elle pouvait émaner d’un affaiblissement des organes; n’est-il
+pas naturel que l’insensé qui ignore sa folie prétende réaliser des
+choses au-dessus de sa puissance? Le faible parle des fardeaux qu’il
+soulève, le timide des géants qu’il affronte, le pauvre des trésors
+qu’il manie, le plus humble paysan, au compte de son orgueil, s’appelle
+Jupiter.</p>
+
+<p>Soit que Noirtier eût compris l’indécision du jeune homme, soit qu’il
+n’ajoutât pas complètement foi à la docilité qu’il avait montrée, il le
+regarda fixement.</p>
+
+<p>&laquo;Que voulez-vous, monsieur? demanda Morrel, que je vous renouvelle ma
+promesse de ne rien faire?&raquo;</p>
+
+<p>Le regard de Noirtier demeura fixe et ferme, comme pour dire qu’une
+promesse ne lui suffisait pas; puis il passa du visage à la main.</p>
+
+<p>&laquo;Voulez-vous que je jure, monsieur? demanda Maximilien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit le paralytique avec la même solennité, je le veux.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel comprit que le vieillard attachait une grande importance à ce
+serment.</p>
+
+<p>Il étendit la main.</p>
+
+<p>&laquo;Sur mon honneur, dit-il, je vous jure d’attendre ce que vous aurez
+décidé pour agir contre M. d’Épinay.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, fit des yeux le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monsieur, demanda Morrel, ordonnez-vous que je me retire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Sans revoir Mlle Valentine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel fit signe qu’il était prêt à obéir.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, continua Morrel, permettez-vous monsieur, que votre fils
+vous embrasse comme l’a fait tout à l’heure votre fille!&raquo;</p>
+
+<p>Il n’y avait pas à se tromper à l’expression des yeux de Noirtier.</p>
+
+<p>Le jeune homme posa sur le front du vieillard ses lèvres au même endroit
+où la jeune fille avait posé les siennes.</p>
+
+<p>Puis il salua une seconde fois le vieillard et sortit.</p>
+
+<p>Sur le carré il trouva le vieux serviteur, prévenu par Valentine;
+celui-ci attendait Morrel, et le guida par les détours d’un corridor
+sombre qui conduisait à une petite porte donnant sur le jardin.</p>
+
+<p>Arrivé là, Morrel gagna la grille, par la charmille, il fut en un
+instant au haut du mur, et par son échelle en une seconde, il fut dans
+l’enclos à la luzerne, où son cabriolet l’attendait toujours.</p>
+
+<p>Il y remonta, et brisé par tant d’émotions, mais le cœur plus libre, il
+rentra vers minuit rue Meslay, se jeta sur son lit et dormit comme s’il
+eût été plongé dans une profonde ivresse.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXXIV" id="LXXIV"></a><a href="#table">LXXIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le caveau de la famille Villefort.</a></h3>
+
+<p>À deux jours de là, une foule considérable se trouvait rassemblée, vers
+dix heures du matin, à la porte de M. de Villefort, et l’on avait vu
+s’avancer une longue file de voitures de deuil et de voitures
+particulières tout le long du faubourg Saint-Honoré et de la rue de la
+Pépinière.</p>
+
+<p>Parmi ces voitures, il y en avait une d’une forme singulière, et qui
+paraissait avoir fait un long voyage. C’était une espèce de fourgon
+peint en noir, et qui un des premiers s’était trouvé au funèbre
+rendez-vous.</p>
+
+<p>Alors on s’était informé, et l’on avait appris que, par une coïncidence
+étrange, cette voiture renfermait le corps de M. de Saint-Méran, et que
+ceux qui étaient venus pour un seul convoi suivraient deux cadavres.</p>
+
+<p>Le nombre de ceux-là était grand; M. le marquis de Saint-Méran, l’un
+des dignitaires les plus zélés et les plus fidèles du roi Louis XVIII et
+du roi Charles X, avait conservé grand nombre d’amis qui, joints aux
+personnes que les convenances sociales mettaient en relation avec
+Villefort, formaient une troupe considérable.</p>
+
+<p>On fit prévenir aussitôt les autorités, et l’on obtint que les deux
+convois se feraient en même temps. Une seconde voiture, parée avec la
+même pompe mortuaire, fut amenée devant la porte de M. de Villefort, et
+le cercueil transporté du fourgon de poste sur le carrosse funèbre.</p>
+
+<p>Les deux corps devaient être inhumés dans le cimetière du Père-Lachaise,
+où depuis longtemps M. de Villefort avait fait élever le caveau destiné
+à la sépulture de toute sa famille.</p>
+
+<p>Dans ce caveau avait déjà été déposé le corps de la pauvre Renée, que
+son père et sa mère venaient rejoindre après dix années de séparation.</p>
+
+<p>Paris, toujours curieux, toujours ému des pompes funéraires, vit avec un
+religieux silence passer le cortège splendide qui accompagnait à leur
+dernière demeure deux des noms de cette vieille aristocratie, les plus
+célèbres pour l’esprit traditionnel, pour la sûreté du commerce et le
+dévouement obstiné aux principes.</p>
+
+<p>Dans la même voiture de deuil, Beauchamp, Albert et Château-Renaud
+s’entretenaient de cette mort presque subite.</p>
+
+<p>&laquo;J’ai vu Mme de Saint-Méran l’an dernier encore à Marseille, disait
+Château-Renaud, je revenais d’Algérie; c’était une femme destinée à
+vivre cent ans, grâce à sa santé parfaite, à son esprit toujours
+présent et à son activité toujours prodigieuse. Quel âge avait-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Soixante-six ans, répondit Albert, du moins à ce que Franz m’a assuré.
+Mais ce n’est point l’âge qui l’a tuée, c’est le chagrin qu’elle a
+ressenti de la mort du marquis; il paraît que depuis cette mort, qui
+l’avait violemment ébranlée, elle n’a pas repris complètement la raison.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin de quoi est-elle morte? demanda Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;D’une congestion cérébrale, à ce qu’il paraît, ou d’une apoplexie
+foudroyante. N’est-ce pas la même chose?</p>
+
+<p>&mdash;Mais à peu près.</p>
+
+<p>&mdash;D’apoplexie? dit Beauchamp, c’est difficile à croire. Mme de
+Saint-Méran, que j’ai vue aussi une fois ou deux dans ma vie, était
+petite, grêle de formes et d’une constitution bien plus nerveuse que
+sanguine; elles sont rares les apoplexies produites par le chagrin sur
+un corps d’une constitution pareille à celui de Mme de Saint-Méran.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, dit Albert, quelle que soit la maladie ou le médecin qui
+l’a tuée, voilà M. de Villefort, ou plutôt Mlle Valentine, ou plutôt
+encore notre ami Franz en possession d’un magnifique héritage:
+quatre-vingt mille livres de rente, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Héritage qui sera presque doublé à la mort de ce vieux jacobin de
+Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;En voilà un grand-père tenace, dit Beauchamp. <i>Tenacem propositi
+virum.</i> Il a parié contre la mort, je crois, qu’il enterrerait tous ses
+héritiers. Il y réussira ma foi. C’est bien le vieux conventionnel de
+93, qui disait à Napoléon en 1814:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous baissez, parce que votre empire est une jeune tige fatiguée par
+sa croissance; prenez la République pour tuteur, retournons avec une
+bonne constitution sur les champs de bataille et je vous promets cinq
+cent mille soldats, un autre Marengo et un second Austerlitz. Les idées
+ne meurent pas, sire, elles sommeillent quelquefois, mais elles se
+réveillent plus fortes qu’avant de s’endormir.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît, dit Albert, que pour lui les hommes sont comme les idées;
+seulement une chose m’inquiète, c’est de savoir comment Franz d’Épinay
+s’accommodera d’un grand-beau-père qui ne peut se passer de sa femme;
+mais où est-il, Franz?</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est dans la première voiture avec M. de Villefort, qui le
+considère déjà comme étant de la famille.&raquo;</p>
+
+<p>Dans chacune des voitures qui suivaient le deuil, la conversation était
+à peu près pareille; on s’étonnait de ces deux morts si rapprochées et
+si rapides, mais dans aucune on ne soupçonnait le terrible secret
+qu’avait, dans sa promenade nocturne, révélé M. d’Avrigny à M. de
+Villefort.</p>
+
+<p>Au bout d’une heure de marche à peu près, on arriva à la porte du
+cimetière: il faisait un temps calme, mais sombre, et par conséquent
+assez en harmonie avec la funèbre cérémonie qu’on y venait accomplir.
+Parmi les groupes qui se dirigèrent vers le caveau de famille,
+Château-Renaud reconnut Morrel, qui était venu tout seul et en
+cabriolet; il marchait seul, très pâle et silencieux, sur le petit
+chemin bordé d’ifs.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ici! dit Château-Renaud en passant son bras sous celui du jeune
+capitaine; vous connaissez donc M. de Villefort? Comment se fait-il
+donc, en ce cas, que je ne vous aie jamais vu chez lui?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n’est pas M. de Villefort que je connais, répondit Morrel, c’est
+Mme de Saint-Méran que je connaissais.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment, Albert les rejoignit avec Franz.</p>
+
+<p>&laquo;L’endroit est mal choisi pour une présentation, dit Albert; mais
+n’importe, nous ne sommes pas superstitieux. Monsieur Morrel, permettez
+que je vous présente M. Franz d’Épinay, un excellent compagnon de voyage
+avec lequel j’ai fait le tour de l’Italie. Mon cher Franz, M. Maximilien
+Morrel, un excellent ami que je me suis acquis en ton absence, et dont
+tu entendras revenir le nom dans ma conversation toutes les fois que
+j’aurai à parler de cœur, d’esprit et d’amabilité.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel eut un moment d’indécision. Il se demanda si ce n’était pas une
+condamnable hypocrisie que ce salut presque amical adressé à l’homme
+qu’il combattait sourdement; mais son serment et la gravité des
+circonstances lui revinrent en mémoire: il s’efforça de ne rien laisser
+paraître sur son visage, et salua Franz en se contenant.</p>
+
+<p>&laquo;Mlle de Villefort est bien triste, n’est-ce pas? dit Debray, à Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, répondit Franz, d’une tristesse inexplicable; ce matin,
+elle était si défaite que je l’ai à peine reconnue.&raquo;</p>
+
+<p>Ces mots si simples en apparence brisèrent le cœur de Morrel. Cet homme
+avait donc vu Valentine, il lui avait donc parlé?</p>
+
+<p>Ce fut alors que le jeune et bouillant officier eut besoin de toute sa
+force pour résister au désir de violer son serment.</p>
+
+<p>Il prit le bras de Château-Renaud et l’entraîna rapidement vers le
+caveau, devant lequel les employés des pompes funèbres venaient de
+déposer les deux cercueils.</p>
+
+<p>&laquo;Magnifique habitation, dit Beauchamp en jetant les yeux sur le
+mausolée; palais d’été, palais d’hiver. Vous y demeurerez à votre tour,
+mon cher d’Épinay, car vous voilà bientôt de la famille. Moi, en ma
+qualité de philosophe, je veux une petite maison de campagne, un cottage
+là-bas sous les arbres, et pas tant de pierres de taille sur mon pauvre
+corps. En mourant, je dirai à ceux qui m’entoureront ce que Voltaire
+écrivait à Piron: <i>Eo rus</i>, et tout sera fini.... Allons, morbleu!
+Franz, du courage, votre femme hérite.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, Beauchamp, dit Franz, vous êtes insupportable. Les affaires
+politiques vous ont donné l’habitude de rire de tout, et les hommes qui
+mènent les affaires ont l’habitude de ne croire à rien. Mais enfin,
+Beauchamp, quand vous avez l’honneur de vous trouver avec des hommes
+ordinaires, et le bonheur de quitter un instant la politique, tâchez
+donc de reprendre votre cœur que vous laissez au bureau des cannes de
+la Chambre des députés ou de la Chambre des pairs.</p>
+
+<p>&mdash;Eh, mon Dieu! dit Beauchamp, qu’est-ce que la vie? une halte dans
+l’antichambre de la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Je prends Beauchamp en grippe&raquo;, dit Albert. Et il se retira à quatre
+pas en arrière avec Franz, laissant Beauchamp continuer ses
+dissertations philosophiques avec Debray.</p>
+
+<p>Le caveau de la famille de Villefort formait un carré de pierres
+blanches d’une hauteur de vingt pieds environ, une séparation intérieure
+divisait en deux compartiments la famille Saint-Méran et la famille
+Villefort, et chaque compartiment avait sa porte d’entrée.</p>
+
+<p>On ne voyait pas, comme dans les autres tombeaux, ces ignobles tiroirs
+superposés dans lesquels une économe distribution enferme les morts avec
+une inscription qui ressemble à une étiquette; tout ce que l’on
+apercevait d’abord par la porte de bronze était une antichambre sévère
+et sombre, séparée par un mur du véritable tombeau.</p>
+
+<p>C’était au milieu de ce mur que s’ouvraient les deux portes dont nous
+parlions tout à l’heure, et qui communiquaient aux sépultures Villefort
+et Saint-Méran.</p>
+
+<p>Là, pouvaient s’exhaler en liberté les douleurs sans que les promeneurs
+folâtres, qui font d’une visite au Père-Lachaise partie de campagne ou
+rendez-vous d’amour, vinssent troubler par leurs chants, par leurs cris
+ou par leur course la muette contemplation ou la prière baignée de
+larmes de l’habitant du caveau.</p>
+
+<p>Les deux cercueils entrèrent dans le caveau de droite, c’était celui de
+la famille de Saint-Méran; ils furent placés sur les tréteaux préparés,
+et qui attendaient d’avance leur dépôt mortuaire; Villefort, Franz et
+quelques proches parents pénétrèrent seuls dans le sanctuaire.</p>
+
+<p>Comme les cérémonies religieuses avaient été accomplies à la porte, et
+qu’il n’y avait pas de discours à prononcer, les assistants se
+séparèrent aussitôt; Château-Renaud, Albert et Morrel se retirèrent de
+leur côté et Debray et Beauchamp du leur.</p>
+
+<p>Franz resta, avec M. de Villefort, à la porte du cimetière; Morrel
+s’arrêta sous le premier prétexte venu; il vit sortir Franz et M. de
+Villefort dans une voiture de deuil, et il conclut un mauvais présage de
+ce tête-à-tête. Il revint donc à Paris, et, quoique lui-même fût dans la
+même voiture que Château-Renaud et Albert, il n’entendit pas un mot de
+ce que dirent les deux jeunes gens.</p>
+
+<p>En effet, au moment où Franz allait quitter M. de Villefort:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le baron, avait dit celui-ci, quand vous reverrai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez, monsieur, avait répondu Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Le plus tôt possible.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vos ordres, monsieur; vous plaît-il que nous revenions
+ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Si cela ne vous cause aucun dérangement.</p>
+
+<p>&mdash;Aucun.&raquo; </p>
+
+<p>Ce fut ainsi que le futur beau-père et le futur gendre montèrent dans la
+même voiture, et que Morrel, en les voyant passer, conçut avec raison de
+graves inquiétudes.</p>
+
+<p>Villefort et Franz revinrent au faubourg Saint-Honoré.</p>
+
+<p>Le procureur du roi, sans entrer chez personne, sans parler ni à sa
+femme ni à sa fille, fit passer le jeune homme dans son cabinet, et lui
+montrant une chaise:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur d’Épinay, lui dit-il, je crois vous rappeler, et le moment
+n’est peut-être pas si mal choisi qu’on pourrait le croire au premier
+abord, car l’obéissance aux morts est la première offrande qu’il faut
+déposer sur le cercueil; je dois donc vous rappeler le vœu qu’exprimait
+avant-hier Mme de Saint-Méran sur son lit d’agonie, c’est que le mariage
+de Valentine ne souffre pas de retard. Vous savez que les affaires de la
+défunte sont parfaitement en règle; que son testament assure à Valentine
+toute la fortune des Saint-Méran; le notaire m’a montré hier les actes
+qui permettent de rédiger d’une manière définitive le contrat de
+mariage. Vous pouvez voir le notaire et vous faire de ma part
+communiquer ces actes. Le notaire, c’est M. Deschamps, place Beauveau,
+faubourg Saint-Honoré.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit d’Épinay, ce n’est pas le moment peut-être pour
+Mlle Valentine, plongée comme elle est dans la douleur, de songer à un
+époux; en vérité, je craindrais....</p>
+
+<p>&mdash;Valentine, interrompit M. de Villefort, n’aura pas de plus vif désir
+que celui de remplir les dernières intentions de sa grand-mère; ainsi
+les obstacles ne viendront pas de ce côté, je vous en réponds. </p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, monsieur, répondit Franz, comme ils ne viendront pas non
+plus du mien, vous pouvez faire à votre convenance; ma parole est
+engagée, et je l’acquitterai, non seulement avec plaisir, mais avec
+bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Villefort, rien ne vous arrête plus; le contrat devait être
+signé il y a trois jours, nous le trouverons tout préparé: on peut le
+signer aujourd’hui même.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le deuil? dit en hésitant Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, monsieur, reprit Villefort; ce n’est point dans ma
+maison que les convenances sont négligées. Mlle de Villefort pourra se
+retirer pendant les trois mois voulus dans sa terre de Saint-Méran; je
+dis sa terre, car cette propriété est à elle. Là, dans huit jours, si
+vous le voulez bien, sans bruit, sans éclat, sans faste, le mariage
+civil sera conclu. C’était un désir de Mme de Saint-Méran que sa
+petite-fille se mariât dans cette terre. Le mariage conclu, monsieur,
+vous pourrez revenir à Paris, tandis que votre femme passera le temps de
+son deuil avec sa belle-mère.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira, monsieur, dit Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit M. de Villefort, prenez la peine d’attendre une
+demi-heure, Valentine va descendre au salon. J’enverrai chercher M.
+Deschamps, nous lirons et signerons le contrat séance tenante, et, dès
+ce soir, Mme de Villefort conduira Valentine à sa terre, où dans huit
+jours nous irons les rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Franz, j’ai une seule demande à vous faire. </p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Je désire qu’Albert de Morcerf et Raoul de Château-Renaud soient
+présents à cette signature; vous savez qu’ils sont mes témoins.</p>
+
+<p>&mdash;Une demi-heure suffit pour les prévenir; voulez-vous les aller
+chercher vous-même? voulez-vous les envoyer chercher?</p>
+
+<p>&mdash;Je préfère y aller, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attendrai donc dans une demi-heure, baron, et dans une
+demi-heure Valentine sera prête.&raquo;</p>
+
+<p>Franz salua M. de Villefort et sortit.</p>
+
+<p>À peine la porte de la rue se fut-elle refermée derrière le jeune homme,
+que Villefort envoya prévenir Valentine qu’elle eût à descendre au salon
+dans une demi-heure, parce qu’on attendait le notaire et les témoins de
+M. d’Épinay.</p>
+
+<p>Cette nouvelle inattendue produisit une grande sensation dans la maison.
+Mme de Villefort n’y voulut pas croire, et Valentine en fut écrasée
+comme d’un coup de foudre.</p>
+
+<p>Elle regarda tout autour d’elle comme pour chercher à qui elle pouvait
+demander secours.</p>
+
+<p>Elle voulut descendre chez son grand-père, mais elle rencontra sur
+l’escalier M. de Villefort, qui la prit par le bras et l’amena dans le
+salon. </p>
+
+<p>Dans l’antichambre Valentine rencontra Barrois, et jeta au vieux
+serviteur un regard désespéré.</p>
+
+<p>Un instant après Valentine, Mme de Villefort entra au salon avec le
+petit Édouard. Il était visible que la jeune femme avait eu sa part des
+chagrins de famille; elle était pâle et semblait horriblement fatiguée.</p>
+
+<p>Elle s’assit, prit Édouard sur ses genoux, et de temps en temps
+pressait, avec des mouvements presque convulsifs, sur sa poitrine, cet
+enfant sur lequel semblait se concentrer sa vie tout entière.</p>
+
+<p>Bientôt on entendit le bruit de deux voitures qui entraient dans la
+cour.</p>
+
+<p>L’une était celle du notaire, l’autre celle de Franz et de ses amis.</p>
+
+<p>En un instant, tout le monde était réuni au salon.</p>
+
+<p>Valentine était si pâle, que l’on voyait les veines bleues de ses tempes
+se dessiner autour de ses yeux et courir le long de ses joues.</p>
+
+<p>Franz ne pouvait se défendre d’une émotion assez vive.</p>
+
+<p>Château-Renaud et Albert se regardaient avec étonnement: la cérémonie
+qui venait de finir ne leur semblait pas plus triste que celle qui
+allait commencer.</p>
+
+<p>Mme de Villefort s’était placée dans l’ombre, derrière un rideau de
+velours, et, comme elle était constamment penchée sur son fils, il était
+difficile de lire sur son visage ce qui se passait dans son cœur.</p>
+
+<p>M. de Villefort était, comme toujours, impassible. Le notaire, après
+avoir, avec la méthode ordinaire aux gens de loi, rangé les papiers sur
+la table, avoir pris place dans son fauteuil et avoir relevé ses
+lunettes, se tourna vers Franz:</p>
+
+<p>&laquo;C’est vous qui êtes monsieur Franz de Quesnel, baron d’Épinay?
+demanda-t-il, quoiqu’il le sût parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur&raquo;, répondit Franz.</p>
+
+<p>Le notaire s’inclina.</p>
+
+<p>&laquo;Je dois donc vous prévenir, monsieur, dit-il, et cela de la part de M.
+de Villefort, que votre mariage projeté avec Mlle de Villefort a changé
+les dispositions de M. Noirtier envers sa petite-fille, et qu’il aliène
+entièrement la fortune qu’il devait lui transmettre. Hâtons-nous
+d’ajouter, continua le notaire, que le testateur n’ayant le droit
+d’aliéner qu’une partie de sa fortune, et ayant aliéné le tout, le
+testament ne résistera point à l’attaque mais sera déclaré nul et non
+avenu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Villefort; seulement je préviens d’avance M. d’Épinay que, de
+mon vivant, jamais le testament de mon père ne sera attaqué, ma position
+me défendant jusqu’à l’ombre d’un scandale.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Franz, je suis fâché qu’on ait, devant Mlle Valentine,
+soulevé une pareille question. Je ne me suis jamais informé du chiffre
+de sa fortune, qui, si réduite qu’elle soit, sera plus considérable
+encore que la mienne. Ce que ma famille a recherché dans l’alliance de
+M. de Villefort, c’est la considération; ce que je recherche, c’est le
+bonheur.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine fit un signe imperceptible de remerciement, tandis que deux
+larmes silencieuses roulaient le long de ses joues.</p>
+
+<p>&laquo;D’ailleurs, monsieur, dit Villefort s’adressant à son futur gendre, à
+part cette perte d’une portion de vos espérances, ce testament inattendu
+n’a rien qui doive personnellement vous blesser; il s’explique par la
+faiblesse d’esprit de M. Noirtier. Ce qui déplaît à mon père, ce n’est
+point que Mlle de Villefort vous épouse, c’est que Valentine se marie:
+une union avec tout autre lui eût inspiré le même chagrin. La vieillesse
+est égoïste, monsieur, et Mlle de Villefort faisait à M. Noirtier une
+fidèle compagnie que ne pourra plus lui faire Mme la baronne d’Épinay.
+L’état malheureux dans lequel se trouve mon père fait qu’on lui parle
+rarement d’affaires sérieuses, que la faiblesse de son esprit ne lui
+permettrait pas de suivre, et je suis parfaitement convaincu qu’à cette
+heure, tout en conservant le souvenir que sa petite-fille se marie, M.
+Noirtier a oublié jusqu’au nom de celui qui va devenir son petit-fils.&raquo;</p>
+
+<p>À peine M. de Villefort achevait-il ces paroles, auxquelles Franz
+répondait par un salut, que la porte du salon s’ouvrit et que Barrois
+parut.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, dit-il d’une voix étrangement ferme pour un serviteur qui
+parle à ses maîtres dans une circonstance si solennelle, messieurs, M.
+Noirtier de Villefort désire parler sur-le-champ à M. Franz de Quesnel,
+baron d’Épinay.&raquo; </p>
+
+<p>Lui aussi, comme le notaire, et afin qu’il ne pût y avoir erreur de
+personne, donnait tous ses titres au fiancé.</p>
+
+<p>Villefort tressaillit, Mme de Villefort laissa glisser son fils de
+dessus ses genoux, Valentine se leva pâle et muette comme une statue.</p>
+
+<p>Albert et Château-Renaud échangèrent un second regard plus étonné encore
+que le premier.</p>
+
+<p>Le notaire regarda Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;C’est impossible, dit le procureur du roi; d’ailleurs M. d’Épinay ne
+peut quitter le salon en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;C’est justement en ce moment, reprit Barrois avec la même fermeté, que
+M. Noirtier, mon maître, désire parler d’affaires importantes à M. Franz
+d’Épinay.</p>
+
+<p>&mdash;Il parle donc, à présent, bon papa Noirtier?&raquo; demanda Édouard avec son
+impertinence habituelle.</p>
+
+<p>Mais cette saillie ne fit même pas sourire Mme de Villefort, tant les
+esprits étaient préoccupés, tant la situation paraissait solennelle.</p>
+
+<p>&laquo;Dites à M. Noirtier, reprit Villefort, que ce qu’il demande ne se peut
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Alors M. Noirtier prévient ces messieurs, reprit Barrois, qu’il va se
+faire apporter lui-même au salon.&raquo; </p>
+
+<p>L’étonnement fut à son comble.</p>
+
+<p>Une espèce de sourire se dessina sur le visage de Mme de Villefort.
+Valentine, comme malgré elle, leva les yeux au plafond pour remercier le
+Ciel.</p>
+
+<p>&laquo;Valentine, dit M. de Villefort, allez un peu savoir, je vous prie, ce
+que c’est que cette nouvelle fantaisie de votre grand-père.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine fit vivement quelques pas pour sortir, mais M. de Villefort se
+ravisa.</p>
+
+<p>&laquo;Attendez, dit-il, je vous accompagne.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, dit Franz à son tour; il me semble que, puisque
+c’est moi que M. Noirtier fait demander, c’est surtout à moi de me
+rendre à ses désirs; d’ailleurs je serai heureux de lui présenter mes
+respects, n’ayant point encore eu l’occasion de solliciter cet honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! dit Villefort avec une inquiétude visible, ne vous
+dérangez donc pas.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, monsieur, dit Franz du ton d’un homme qui a pris sa
+résolution. Je désire ne point manquer cette occasion de prouver à M.
+Noirtier combien il aurait tort de concevoir contre moi des répugnances
+que je suis décidé à vaincre, quelles qu’elles soient, par mon profond
+dévouement.&raquo;</p>
+
+<p>Et, sans se laisser retenir plus longtemps par Villefort, Franz se leva
+à son tour et suivit Valentine, qui déjà descendait l’escalier avec la
+joie d’un naufragé qui met la main sur une roche.</p>
+
+<p>M. de Villefort les suivit tous deux.</p>
+
+<p>Château-Renaud et Morcerf échangèrent un troisième regard plus étonné
+encore que les deux premiers.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXXV" id="LXXV"></a><a href="#table">LXXV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le procès-verbal.</a></h3>
+
+<p>Noirtier attendait, vêtu de noir et installé dans son fauteuil.</p>
+
+<p>Lorsque les trois personnes qu’il comptait voir venir furent entrées, il
+regarda la porte, que son valet de chambre ferma aussitôt.</p>
+
+<p>&laquo;Faites attention, dit Villefort bas à Valentine qui ne pouvait celer sa
+joie, que si M. Noirtier veut vous communiquer des choses qui empêchent
+votre mariage, je vous défends de le comprendre.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine rougit, mais ne répondit pas.</p>
+
+<p>Villefort s’approcha de Noirtier:</p>
+
+<p>&laquo;Voici M. Franz d’Épinay, lui dit-il, vous l’avez mandé, monsieur, et
+il se rend à vos désirs. Sans doute nous souhaitons cette entrevue
+depuis longtemps, et je serai charmé qu’elle vous prouve combien votre
+opposition au mariage de Valentine était peu fondée.&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier ne répondit que par un regard qui fit courir le frisson dans
+les veines de Villefort.</p>
+
+<p>Il fit de l’œil signe à Valentine de s’approcher.</p>
+
+<p>En un moment, grâce aux moyens dont elle avait l’habitude de se servir
+dans les conversations avec son grand-père, elle eut trouvé le mot
+<i>clef</i>.</p>
+
+<p>Alors elle consulta le regard du paralytique, qui se fixa sur le tiroir
+d’un petit meuble entre les deux fenêtres.</p>
+
+<p>Elle ouvrit le tiroir et trouva effectivement une clef. Quand elle eut
+cette clef et que le vieillard lui eut fait signe que c’était bien
+celle-là qu’il demandait, les yeux du paralytique se dirigèrent vers un
+vieux secrétaire oublié depuis bien des années, et qui ne renfermait,
+croyait-on, que des paperasses inutiles.</p>
+
+<p>&laquo;Faut-il que j’ouvre le secrétaire? demanda Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il que j’ouvre les tiroirs?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ceux des côtés? </p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Celui du milieu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine l’ouvrit et en tira une liasse.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce là ce que vous désirez, bon père? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non.&raquo;</p>
+
+<p>Elle tira successivement tous les autres papiers, jusqu’à ce qu’il ne
+restât plus rien absolument dans le tiroir.</p>
+
+<p>&laquo;Mais le tiroir est vide maintenant&raquo;, dit-elle.</p>
+
+<p>Les yeux de Noirtier étaient fixés sur le dictionnaire.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, bon père, je vous comprends&raquo;, dit la jeune fille.</p>
+
+<p>Et elle répéta l’une après l’autre, chaque lettre de l’alphabet; à l’S
+Noirtier l’arrêta.</p>
+
+<p>Elle ouvrit le dictionnaire, et chercha jusqu’au mot <i>secret</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! il y a un secret? dit Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui connaît ce secret?&raquo; </p>
+
+<p>Noirtier regarda la porte par laquelle était sorti le domestique.</p>
+
+<p>&laquo;Barrois? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il que je l’appelle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine alla à la porte et appela Barrois.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la sueur de l’impatience ruisselait sur le front de
+Villefort, et Franz demeurait stupéfait d’étonnement.</p>
+
+<p>Le vieux serviteur parut.</p>
+
+<p>&laquo;Barrois, dit Valentine, mon grand-père m’a commandé de prendre la clef
+dans cette console, d’ouvrir ce secrétaire et de tirer ce tiroir;
+maintenant il y a un secret à ce tiroir, il paraît que vous le
+connaissez, ouvrez-le.&raquo;</p>
+
+<p>Barrois regarda le vieillard.</p>
+
+<p>&laquo;Obéissez&raquo;, dit l’œil intelligent de Noirtier.</p>
+
+<p>Barrois obéit; un double fond s’ouvrit et présenta une liasse de papiers
+nouée avec un ruban noir.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce cela que vous désirez, monsieur? demanda Barrois.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;À qui faut-il remettre ces papiers? à M. de Villefort?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;À Mlle Valentine?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;À M. Franz d’Épinay?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>Franz, étonné, fit un pas en avant.</p>
+
+<p>&laquo;À moi, monsieur? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>Franz reçut les papiers des mains de Barrois, et jetant les yeux sur la
+couverture, il lut:</p>
+
+<p>&laquo;Pour être déposé, après ma mort, chez mon ami le général Durand, qui
+lui-même en mourant léguera ce paquet à son fils, avec injonction de le
+conserver comme renfermant un papier de la plus grande importance.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, monsieur, demanda Franz, que voulez-vous que je fasse de ce
+papier?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous le conserviez cacheté comme il est, sans doute, dit le
+procureur du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, répondit vivement Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous désirez peut-être que monsieur le lise? demanda Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, monsieur le baron, mon grand-père vous prie de lire ce
+papier, dit Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Alors asseyons-nous, fit Villefort avec impatience, car cela durera
+quelque temps.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous&raquo;, fit l’œil du vieillard.</p>
+
+<p>Villefort s’assit, mais Valentine resta debout à côté de son père
+appuyée à côté de son fauteuil, et Franz debout devant lui. Il tenait le
+mystérieux papier à la main.</p>
+
+<p>&laquo;Lisez&raquo;, dirent les yeux du vieillard.</p>
+
+<p>Franz défit l’enveloppe, et un grand silence se fit dans la chambre. Au
+milieu de ce silence il lut:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Extrait des procès-verbaux d’une séance du club bonapartiste de la rue
+Saint-Jacques, tenue le 5 février 1815</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Franz s’arrêta.</p>
+
+<p>&laquo;Le 5 février 1815! C’est le jour où mon père a été assassiné!&raquo; </p>
+
+<p>Valentine et Villefort restèrent muets; l’œil seul du vieillard dit
+clairement: &laquo;Continuez.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mais c’est en sortant de ce club, continua Franz, que mon père a
+disparu!&raquo;</p>
+
+<p>Le regard de Noirtier continua de dire: &laquo;Lisez.&raquo;</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Les soussignés Louis-Jacques Beaurepaire, lieutenant-colonel
+d’artillerie, Étienne Duchampy, général de brigade, et Claude Lecharpal,
+directeur des eaux et forêts,</p>
+
+<p>&laquo;Déclarent que, le 4 février 1815, une lettre arriva de l’île d’Elbe,
+qui recommandait à la bienveillance et à la confiance des membres du
+club bonapartiste le général Flavien de Quesnel, qui, ayant servi
+l’Empereur depuis 1804 jusqu’en 1815, devait être tout dévoué à la
+dynastie napoléonienne, malgré le titre de baron que Louis XVIII venait
+d’attacher à sa terre d’Épinay.</p>
+
+<p>&laquo;En conséquence, un billet fut adressé au général de Quesnel, qui le
+priait d’assister à la séance du lendemain. Le billet n’indiquait ni la
+rue ni le numéro de la maison où devait se tenir la réunion; il ne
+portait aucune signature, mais il annonçait au général que, s’il voulait
+se tenir prêt, on le viendrait prendre à neuf heures du soir.</p>
+
+<p>&laquo;Les séances avaient lieu de neuf heures du soir à minuit.</p>
+
+<p>&laquo;À neuf heures, le président du club se présenta chez le général, le
+général était prêt; le président lui dit qu’une des conditions de son
+introduction était qu’il ignorerait éternellement le lieu de la réunion,
+et qu’il se laisserait bander les yeux en jurant de ne point chercher à
+soulever le bandeau.</p>
+
+<p>&laquo;Le général de Quesnel accepta la condition, et promit sur l’honneur de
+ne pas chercher à voir où on le conduirait.</p>
+
+<p>&laquo;Le général avait fait préparer sa voiture; mais le président lui dit
+qu’il était impossible que l’on s’en servît, attendu que ce n’était pas
+la peine qu’on bandât les yeux du maître si le cocher demeurait les yeux
+ouverts et reconnaissait les rues par lesquelles on passerait.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Comment faire alors? demanda le général.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;J’ai ma voiture, dit le président.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Êtes-vous donc si sûr de votre cocher, que vous lui confiez un secret
+que vous jugez imprudent de dire au mien?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Notre cocher est un membre du club, dit le président; nous serons
+conduits par un conseiller d’État.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Alors, dit en riant le général, nous courons un autre risque, celui
+de verser.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Nous consignons cette plaisanterie comme preuve que le général n’a pas
+été le moins du monde forcé d’assister à la séance, et qu’il est venu de
+son plein gré.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Une fois monté dans la voiture, le président rappela au général la
+promesse faite par lui de se laisser bander les yeux. Le général ne mit
+aucune opposition à cette formalité: un foulard, préparé à cet effet
+dans la voiture, fit l’affaire.</p>
+
+<p>&laquo;Pendant la route, le président crut s’apercevoir que le général
+cherchait à regarder sous son bandeau: il lui rappela son serment.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! c’est vrai&raquo;, dit le général.</p>
+
+<p>&laquo;La voiture s’arrêta devant une allée de la rue Saint-Jacques. Le
+général descendit en s’appuyant au bras du président, dont il ignorait
+la dignité, et qu’il prenait pour un simple membre du club, on traversa
+l’allée, on monta un étage, et l’on entra dans la chambre des
+délibérations.</p>
+
+<p>&laquo;La séance était commencée. Les membres du club prévenus de l’espèce de
+présentation qui devait avoir lieu ce soir-là, se trouvaient au grand
+complet. Arrivé au milieu de la salle, le général fut invité à ôter son
+bandeau. Il se rendit aussitôt à l’invitation, et parut fort étonné de
+trouver un si grand nombre de figures de connaissance dans une société
+dont il n’avait pas même soupçonné l’existence jusqu’alors.</p>
+
+<p>&laquo;On l’interrogea sur ses sentiments, mais il se contenta de répondre que
+les lettres de l’île d’Elbe avaient dû les faire connaître....&raquo;</p>
+
+<p>Franz s’interrompit.</p>
+
+<p>&laquo;Mon père était royaliste, dit-il; on n’avait pas besoin de l’interroger
+sur ses sentiments, ils étaient connus. </p>
+
+<p>&mdash;Et de là, dit Villefort, venait ma liaison avec votre père, mon cher
+monsieur Franz; on se lie facilement quand on partage les mêmes
+opinions.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Lisez&raquo;, continua de dire l’œil du vieillard.</p>
+
+<p>Franz continua:</p>
+
+<p>&laquo;Le président prit alors la parole pour engager le général à s’exprimer
+plus explicitement; mais M. de Quesnel répondit qu’il désirait avant
+tout savoir ce que l’on désirait de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Il fut alors donné communication au général de cette même lettre de
+l’île d’Elbe qui le recommandait au club comme un homme sur le concours
+duquel on pouvait compter. Un paragraphe tout entier exposait le retour
+probable de l’île d’Elbe, et promettait une nouvelle lettre et de plus
+amples détails à l’arrivée du <i>Pharaon</i>, bâtiment appartenant à
+l’armateur Morrel, de Marseille, et dont le capitaine était à l’entière
+dévotion de l’empereur.</p>
+
+<p>&laquo;Pendant toute cette lecture, le général, sur lequel on avait cru
+pouvoir compter comme sur un frère, donna au contraire des signes de
+mécontentement et de répugnance visibles.</p>
+
+<p>&laquo;La lecture terminée, il demeura silencieux et le sourcil froncé.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien, demanda le président, que dites-vous de cette lettre,
+monsieur le général?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je dis qu’il y a bien peu de temps, répondit-il, qu’on a prêté
+serment au roi Louis XVIII, pour le violer déjà au bénéfice de
+l’ex-empereur.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Cette fois la réponse était trop claire pour que l’on pût se tromper à
+ses sentiments.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Général, dit le président, il n’y a pas plus pour nous de roi Louis
+XVIII qu’il n’y a d’ex-empereur. Il n’y a que Sa Majesté l’Empereur et
+roi, éloigné depuis dix mois de la France, son État, par la violence et
+la trahison.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Pardon, messieurs, dit le général; il se peut qu’il n’y ait pas pour
+vous de roi Louis XVIII, mais il y en a un pour moi: attendu qu’il m’a
+fait baron et maréchal de camp, et que je n’oublierai jamais que c’est à
+son heureux retour en France que je dois ces deux titres.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Monsieur, dit le président du ton le plus sérieux et en se levant,
+prenez garde à ce que vous dites; vos paroles nous démontrent clairement
+que l’on s’est trompé sur votre compte à l’île d’Elbe et qu’on nous a
+trompés. La communication qui vous a été faite tient à la confiance
+qu’on avait en vous, et par conséquent à un sentiment qui vous honore.
+Maintenant nous étions dans l’erreur: un titre et un grade vous ont
+rallié au nouveau gouvernement que nous voulons renverser. Nous ne vous
+contraindrons pas à nous prêter votre concours; nous n’enrôlerons
+personne contre sa conscience et sa volonté; mais nous vous
+contraindrons à agir comme un galant homme, même au cas où vous n’y
+seriez point disposé.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous appelez être un galant homme connaître votre conspiration et ne
+pas la révéler! J’appelle cela être votre complice, moi. Vous voyez que
+je suis encore plus franc que vous.... </p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon père, dit Franz, s’interrompant, je comprends maintenant
+pourquoi ils t’ont assassiné.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine ne put s’empêcher de jeter un regard sur Franz; le jeune homme
+était vraiment beau dans son enthousiasme filial.</p>
+
+<p>Villefort se promenait de long en large derrière lui.</p>
+
+<p>Noirtier suivait des yeux l’expression de chacun, et conservait son
+attitude digne et sévère.</p>
+
+<p>Franz revint au manuscrit et continua:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Monsieur, dit le président, on vous a prié de vous rendre au sein de
+l’assemblée, on ne vous y a point traîné de force; on vous a proposé de
+vous bander les yeux, vous avez accepté. Quand vous avez accédé à cette
+double demande vous saviez parfaitement que nous ne nous occupions pas
+d’assurer le trône de Louis XVIII, sans quoi nous n’eussions pas pris
+tant de soin de nous cacher à la police. Maintenant, vous le comprenez,
+il serait trop commode de mettre un masque à l’aide duquel on surprend
+le secret des gens, et de n’avoir ensuite qu’à ôter ce masque pour
+perdre ceux qui se sont fiés à vous. Non, non, vous allez d’abord dire
+franchement si vous êtes pour le roi de hasard qui règne en ce moment,
+ou pour S. M. l’Empereur.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je suis royaliste, répondit le général; j’ai fait serment à Louis
+XVIII, je tiendrai mon serment.</p>
+
+<p>&laquo;Ces mots furent suivis d’un murmure général, et l’on put voir, par les
+regards d’un grand nombre des membres du club, qu’ils agitaient la
+question de faire repentir M. d’Épinay de ces imprudentes paroles.</p>
+
+<p>&laquo;Le président se leva de nouveau et imposa silence.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Monsieur, lui dit-il, vous êtes un homme trop grave et trop sensé
+pour ne pas comprendre les conséquences de la situation où nous nous
+trouvons les uns en face des autres, et votre franchise même nous dicte
+les conditions qu’il nous reste à vous faire: vous allez donc jurer sur
+l’honneur de ne rien révéler de ce que vous avez entendu.</p>
+
+<p>&laquo;Le général porta la main à son épée et s’écria:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Si vous parlez d’honneur, commencez par ne pas méconnaître ses lois,
+et n’imposez rien par la violence.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et vous, monsieur, continua le président avec un calme plus terrible
+peut-être que la colère du général, ne touchez pas à votre épée, c’est
+un conseil que je vous donne.</p>
+
+<p>&laquo;Le général tourna autour de lui des regards qui décelaient un
+commencement d’inquiétude. Cependant il ne fléchit pas encore; au
+contraire, rappelant toute sa force:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je ne jurerai pas, dit-il.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Alors, monsieur, vous mourrez, répondit tranquillement le président.</p>
+
+<p>&laquo;M. d’Épinay devint fort pâle: il regarda une seconde fois tout autour
+de lui; plusieurs membres du club chuchotaient et cherchaient des armes
+sous leurs manteaux.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Général, dit le président, soyez tranquille; vous êtes parmi des gens
+d’honneur qui essaieront de tous les moyens de vous convaincre avant de
+se porter contre vous à la dernière extrémité, mais aussi, vous l’avez
+dit, vous êtes parmi des conspirateurs, vous tenez notre secret, il faut
+nous le rendre.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Un silence plein de signification suivit ces paroles et comme le
+général ne répondait rien:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Fermez les portes, dit le président aux huissiers.</p>
+
+<p>&laquo;Le même silence de mort succéda à ses paroles.</p>
+
+<p>&laquo;Alors le général s’avança, et faisant un violent effort sur lui-même:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;J’ai un fils, dit-il, et je dois songer à lui en me trouvant parmi
+des assassins.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Général, dit avec noblesse le chef de l’assemblée, un seul homme a
+toujours le droit d’en insulter cinquante: c’est le privilège de la
+faiblesse. Seulement il a tort d’user de ce droit. Croyez-moi, général,
+jurez et ne nous insultez pas.</p>
+
+<p>&laquo;Le général, encore une fois dompté par cette supériorité du chef de
+l’assemblée, hésita un instant; mais enfin, s’avançant jusqu’au bureau
+du président:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Quelle est la formule? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;La voici:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je jure sur l’honneur de ne jamais révéler à qui que ce soit au monde
+ce que j’ai vu et entendu le 5 février 1815, entre neuf et dix heures du
+soir, et je déclare mériter la mort si je viole mon serment.</p>
+
+<p>&laquo;Le général parut éprouver un frémissement nerveux qui l’empêcha de
+répondre pendant quelques secondes; enfin, surmontant une répugnance
+manifeste, il prononça le serment exigé, mais d’une voix si basse qu’à
+peine on l’entendit: aussi plusieurs membres exigèrent-ils qu’il le
+répétât à voix plus haute et plus distincte, ce qui fut fait.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Maintenant, je désire me retirer, dit le général; suis-je enfin
+libre?</p>
+
+<p>&laquo;Le président se leva, désigna trois membres de l’assemblée pour
+l’accompagner, et monta en voiture avec le général, après lui avoir
+bandé les yeux. Au nombre de ces trois membres était le cocher qui
+l’avait amené.</p>
+
+<p>&laquo;Les autres membres du club se séparèrent en silence.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Où voulez-vous que nous vous reconduisions? demanda le président.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Partout où je pourrai être délivré de votre présence, répondit M.
+d’Épinay.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Monsieur, reprit alors le président, prenez garde, vous n’êtes plus
+dans l’assemblée, vous n’avez plus affaire qu’à des hommes isolés; ne
+les insultez pas si vous ne voulez pas être rendu responsable de
+l’insulte.</p>
+
+<p>&laquo;Mais au lieu de comprendre ce langage, M. d’Épinay répondit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous êtes toujours aussi brave dans votre voiture que dans votre
+club, par la raison, monsieur, que quatre hommes sont toujours plus
+forts qu’un seul.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Le président fit arrêter la voiture.</p>
+
+<p>&laquo;On était juste à l’entrée du quai des Ormes, où se trouve l’escalier
+qui descend à la rivière.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Pourquoi faites-vous arrêter ici? demanda M. d’Épinay.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Parce que, monsieur, dit le président, vous avez insulté un homme, et
+que cet homme ne veut pas faire un pas de plus sans vous demander
+loyalement séparation.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Encore une manière d’assassiner, dit le général en haussant les
+épaules.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Pas de bruit, répondit le président, si vous ne voulez pas que je
+vous regarde vous-même comme un de ces hommes que vous désigniez tout à
+l’heure, c’est-à-dire comme un lâche qui prend sa faiblesse pour
+bouclier. Vous êtes seul, un seul vous répondra; vous avez une épée au
+côté, j’en ai une dans cette canne; vous n’avez pas de témoin, un de ces
+messieurs sera le vôtre. Maintenant, si cela vous convient, vous pouvez
+ôter votre bandeau.</p>
+
+<p>&laquo;Le général arracha à l’instant même le mouchoir qu’il avait sur les
+yeux.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Enfin, dit-il, je vais donc savoir à qui j’ai affaire.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;On ouvrit la voiture: les quatre hommes descendirent....&raquo;</p>
+
+<p>Franz s’interrompit encore une fois. Il essuya une sueur froide qui
+coulait sur son front, il y avait quelque chose d’effrayant à voir le
+fils, tremblant et pâle, lisant tout haut les détails, ignorés
+jusqu’alors, de la mort de son père.</p>
+
+<p>Valentine joignait les mains comme si elle eût été en prières.</p>
+
+<p>Noirtier regardait Villefort avec une expression presque sublime de
+mépris et d’orgueil.</p>
+
+<p>Franz continua:</p>
+
+<p>&laquo;On était, comme nous l’avons dit, au 5 février. Depuis trois jours il
+gelait à cinq ou six degrés; l’escalier était tout raide de glaçons, le
+général était gros et grand, le président lui offrit le côté de la rampe
+pour descendre.</p>
+
+<p>&laquo;Les deux témoins suivaient par-derrière.</p>
+
+<p>&laquo;Il faisait une nuit sombre, le terrain de l’escalier à la rivière était
+humide de neige et de givre, on voyait l’eau s’écouler, noire, profonde
+et charriant quelques glaçons.</p>
+
+<p>&laquo;Un des témoins alla chercher une lanterne dans un bateau de charbon, et
+à la lueur de cette lanterne on examina les armes. </p>
+
+<p>&laquo;L’épée du président, qui était simplement, comme il l’avait dit, une
+épée qu’il portait dans une canne, était plus courte que celle de son
+adversaire, et n’avait pas de garde.</p>
+
+<p>&laquo;Le général d’Épinay proposa de tirer au sort les deux épées: mais le
+président répondit que c’était lui qui avait provoqué, et qu’en
+provoquant il avait prétendu que chacun se servit de ses armes.</p>
+
+<p>&laquo;Les témoins essayèrent d’insister; le président leur imposa silence.</p>
+
+<p>&laquo;On posa la lanterne à terre: les deux adversaires se mirent de chaque
+côté; le combat commença.</p>
+
+<p>&laquo;La lumière faisait des deux épées deux éclairs. Quant aux hommes, à
+peine si on les apercevait, tant l’ombre était épaisse.</p>
+
+<p>&laquo;M. le général passait pour une des meilleures lames de l’armée. Mais il
+fut pressé si vivement dès les premières bottes, qu’il rompit; en
+rompant il tomba.</p>
+
+<p>&laquo;Les témoins le crurent tué; mais son adversaire, qui savait ne l’avoir
+point touché, lui offrit la main pour l’aider à se relever. Cette
+circonstance, au lieu de le calmer, irrita le général, qui fondit à son
+tour sur son adversaire.</p>
+
+<p>&laquo;Mais son adversaire ne rompit pas d’une semelle, le recevant sur son
+épée. Trois fois le général recula, se trouvant trop engagé, et revint à
+la charge.</p>
+
+<p>&laquo;À la troisième fois, il tomba encore. </p>
+
+<p>&laquo;On crut qu’il glissait comme la première fois; cependant les témoins,
+voyant qu’il ne se relevait pas, s’approchèrent de lui et tentèrent de
+le remettre sur ses pieds; mais celui qui l’avait pris à bras-le-corps
+sentit sous sa main une chaleur humide. C’était du sang.</p>
+
+<p>&laquo;Le général, qui était à peu près évanoui, reprit ses sens.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! dit-il, on m’a dépêché quelque spadassin, quelque maître d’armes
+du régiment.</p>
+
+<p>&laquo;Le président, sans répondre, s’approcha de celui des deux témoins qui
+tenait la lanterne et, relevant sa manche, il montra son bras percé de
+deux coups d’épée; puis, ouvrant son habit et déboutonnant son gilet, il
+fit voir son flanc entamé par une troisième blessure.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant il n’avait pas même poussé un soupir.</p>
+
+<p>&laquo;Le général d’Épinay entra en agonie et expira cinq minutes après....&raquo;</p>
+
+<p>Franz lut ces derniers mots d’une voix si étranglée, qu’à peine on put
+les entendre; et après les avoir lus il s’arrêta, passant sa main sur
+ses yeux comme pour en chasser un nuage.</p>
+
+<p>Mais, après un instant de silence, il continua:</p>
+
+<p>&laquo;Le président remonta l’escalier, après avoir repoussé son épée dans sa
+canne; une trace de sang marquait son chemin dans la neige. Il n’était
+pas encore en haut de l’escalier, qu’il entendit un clapotement sourd
+dans l’eau: c’était le corps du général que les témoins venaient de
+précipiter dans la rivière après avoir constaté la mort.</p>
+
+<p>&laquo;Le général a donc succombé dans un duel loyal, et non dans un
+guet-apens, comme on pourrait le dire.</p>
+
+<p>&laquo;En foi de quoi nous avons signé le présent pour établir la vérité des
+faits, de peur qu’un moment n’arrive où quelqu’un des acteurs de cette
+scène terrible ne se trouve accusé de meurtre avec préméditation ou de
+forfaiture aux lois de l’honneur.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 9em;">&laquo;<i>Signé</i>: BEAUREGARD, DUCHAMPY ET LECHARPEL.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>Quand Franz eut terminé cette lecture si terrible pour un fils, quand
+Valentine, pâle d’émotion, eut essuyé une larme, quand Villefort,
+tremblant et blotti dans un coin, eut essayé de conjurer l’orage par des
+regards suppliants adressés au vieillard implacable:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit d’Épinay à Noirtier, puisque vous connaissez cette
+terrible histoire dans tous ses détails, puisque vous l’avez fait
+attester par des signatures honorables, puisque enfin vous semblez vous
+intéresser à moi, quoique votre intérêt ne se soit encore révélé que par
+la douleur, ne me refusez pas une dernière satisfaction, dites-moi le
+nom du président du club, que je connaisse enfin celui qui a tué mon
+pauvre père.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort chercha, comme égaré, le bouton de la porte. Valentine, qui
+avait compris avant tout le monde la réponse du vieillard, et qui
+souvent avait remarqué sur son avant-bras la trace de deux coups d’épée,
+recula d’un pas en arrière.</p>
+
+<p>&laquo;Au nom du Ciel! mademoiselle, dit Franz, s’adressant à sa fiancée,
+joignez-vous à moi, que je sache le nom de cet homme qui m’a fait
+orphelin à deux ans.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine resta immobile et muette.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, monsieur, dit Villefort, croyez-moi, ne prolongez pas cette
+horrible scène; les noms d’ailleurs ont été cachés à dessein. Mon père
+lui-même ne connaît pas ce président, et, s’il le connaît, il ne saurait
+le dire: les noms propres ne se trouvent pas dans le dictionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! malheur! s’écria Franz, le seul espoir qui m’a soutenu pendant
+toute cette lecture et qui m’a donné la force d’aller jusqu’au bout,
+c’était de connaître au moins le nom de celui qui a tué mon père!
+Monsieur! monsieur! s’écria-t-il en se retournant vers Noirtier, au nom
+du Ciel! faites ce que vous pourrez... arrivez, je vous en supplie, à
+m’indiquer, à me faire comprendre....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;Ô mademoiselle, mademoiselle! s’écria Franz, votre grand-père a fait
+signe qu’il pouvait m’indiquer... cet homme.... Aidez-moi... vous le
+comprenez... prêtez-moi votre concours.&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier regarda le dictionnaire.</p>
+
+<p>Franz le prit avec un tremblement nerveux, et prononça successivement
+les lettres de l’alphabet jusqu’à l’M.</p>
+
+<p>À cette lettre, le vieillard fit signe que oui.</p>
+
+<p>&laquo;M!&raquo; répéta Franz.</p>
+
+<p>Le doigt du jeune homme glissa sur les mots; mais, à tous les mots,
+Noirtier répondait par un signe négatif. Valentine cachait sa tête entre
+ses mains. Enfin Franz arriva au mot MOI.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, fit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! s’écria Franz, dont les cheveux se dressèrent sur sa tête; vous,
+monsieur Noirtier! c’est vous qui avez tué mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Oui&raquo;, répondit Noirtier, en fixant sur le jeune homme un majestueux
+regard.</p>
+
+<p>Franz tomba sans force sur un fauteuil.</p>
+
+<p>Villefort ouvrit la porte et s’enfuit, car l’idée lui venait d’étouffer
+ce peu d’existence qui restait encore dans le cœur terrible du
+vieillard.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXXVI" id="LXXVI"></a><a href="#table">LXXVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le progrès de Cavalcanti fils.</a></h3>
+
+<p>Cependant M. Cavalcanti père était parti pour aller reprendre son
+service, non pas dans l’armée de S. M. l’empereur d’Autriche, mais à la
+roulette des bains de Lucques, dont il était l’un des plus assidus
+courtisans.</p>
+
+<p>Il va sans dire qu’il avait emporté avec la plus scrupuleuse exactitude
+jusqu’au dernier paul de la somme qui lui avait été allouée pour son
+voyage, et pour la récompense de la façon majestueuse et solennelle avec
+laquelle il avait joué son rôle de père.</p>
+
+<p>M. Andrea avait hérité à ce départ de tous les papiers qui constataient
+qu’il avait bien l’honneur d’être le fils du marquis Bartolomeo et la
+marquise Leonora Corsinari.</p>
+
+<p>Il était donc à peu près ancré dans cette société parisienne, si facile
+à recevoir les étrangers, et à les traiter, non pas d’après ce qu’ils
+sont, mais d’après ce qu’ils veulent être.</p>
+
+<p>D’ailleurs, que demande-t-on à un jeune homme à Paris? De parler à peu
+près sa langue, d’être habillé convenablement, d’être beau joueur et de
+payer en or.</p>
+
+<p>Il va sans dire qu’on est moins difficile encore pour un étranger que
+pour un Parisien.</p>
+
+<p>Andrea avait donc pris en une quinzaine de jours une assez belle
+position; on l’appelait monsieur le comte, on disait qu’il avait
+cinquante mille livres de rente, et on parlait des trésors immenses de
+monsieur son père, enfouis, disait-on, dans les carrières de Saravezza.</p>
+
+
+<p>Un savant, devant qui on mentionnait cette dernière circonstance comme
+un fait, déclara avoir vu les carrières dont il était question, ce qui
+donna un grand poids à des assertions jusqu’alors flottantes à l’état de
+doute, et qui dès lors prirent la consistance de la réalité.</p>
+
+<p>On en était là dans ce cercle de la société parisienne où nous avons
+introduit nos lecteurs, lorsque Monte-Cristo vint un soir faire visite à
+M. Danglars. M. Danglars était sorti, mais on proposa au comte de
+l’introduire près de la baronne, qui était visible, ce qu’il accepta.</p>
+
+<p>Ce n’était jamais sans une espèce de tressaillement nerveux que, depuis
+le dîner d’Auteuil et les événements qui en avaient été la suite, Mme
+Danglars entendait prononcer le nom de Monte-Cristo. Si la présence du
+comte ne suivait pas le bruit de son nom, la sensation douloureuse
+devenait plus intense; si au contraire le comte paraissait, sa figure
+ouverte, ses yeux brillants, son amabilité, sa galanterie même pour Mme
+Danglars chassaient bientôt jusqu’à la dernière impression de crainte;
+il paraissait à la baronne impossible qu’un homme si charmant à la
+surface pût nourrir contre elle de mauvais desseins; d’ailleurs, les
+cœurs les plus corrompus ne peuvent croire au mal qu’en le faisant
+reposer sur un intérêt quelconque; le mal inutile et sans cause répugne
+comme une anomalie.</p>
+
+<p>Lorsque Monte-Cristo entra dans le boudoir où nous avons déjà une fois
+introduit nos lecteurs, et où la baronne suivait d’un œil assez inquiet
+des dessins que lui passait sa fille après les avoir regardés avec M.
+Cavalcanti fils, sa présence produisit son effet ordinaire, et ce fut en
+souriant qu’après avoir été quelque peu bouleversée par son nom la
+baronne reçut le comte.</p>
+
+<p>Celui-ci, de son côté, embrassa toute la scène d’un coup d’œil.</p>
+
+<p>Près de la baronne, à peu près couchée sur une causeuse, Eugénie se
+tenait assise, et Cavalcanti debout.</p>
+
+<p>Cavalcanti, habillé de noir comme un héros de Goethe, en souliers vernis
+et en bas de soie blancs à jour, passait une main assez blanche et assez
+soignée dans ses cheveux blonds, au milieu desquels scintillait un
+diamant que, malgré les conseils de Monte-Cristo le vaniteux jeune homme
+n’avait pu résister au désir de se passer au petit doigt.</p>
+
+<p>Ce mouvement était accompagné de regards assassins lancés sur Mlle
+Danglars, et de soupirs envoyés à la même adresse que les regards.</p>
+
+<p>Mlle Danglars était toujours la même, c’est-à-dire belle, froide et
+railleuse. Pas un de ces regards, pas un de ces soupirs d’Andrea ne lui
+échappaient, on eût dit qu’ils glissaient sur la cuirasse de Minerve,
+cuirasse que quelques philosophes prétendent recouvrir parfois la
+poitrine de Sapho.</p>
+
+<p>Eugénie salua froidement le comte, et profita des premières
+préoccupations de la conversation pour se retirer dans son salon
+d’études, d’où bientôt deux voix s’exhalant rieuses et bruyantes, mêlées
+aux premiers accords d’un piano, firent savoir à Monte-Cristo que Mlle
+Danglars venait de préférer, à la sienne et à celle de M. Cavalcanti, la
+société de Mlle Louise d’Armilly, sa maîtresse de chant.</p>
+
+<p>Ce fut alors surtout que, tout en causant avec Mme Danglars et en
+paraissant absorbé par le charme de la conversation, le comte remarqua
+la sollicitude de M. Andrea Cavalcanti, sa manière d’aller écouter la
+musique à la porte qu’il n’osait franchir, et de manifester son
+admiration.</p>
+
+<p>Bientôt le banquier rentra. Son premier regard fut pour Monte-Cristo,
+c’est vrai, mais le second pour Andrea.</p>
+
+<p>Quant à sa femme, il la salua à la façon dont certains maris saluent
+leur femme, et dont les célibataires ne pourront se faire une idée que
+lorsqu’on aura publié un code très étendu de la conjugalité.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que ces demoiselles ne vous ont pas invité à faire de la musique
+avec elles? demanda Danglars à Andrea.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! non, monsieur&raquo;, répondit Andrea avec un soupir plus remarquable
+encore que les autres.</p>
+
+<p>Danglars s’avança aussitôt vers la porte de communication et l’ouvrit.</p>
+
+<p>On vit alors les deux jeunes filles assises sur le même siège, devant le
+même piano. Elles accompagnaient chacune d’une main, exercice auquel
+elles s’étaient habituées par fantaisie, et où elles étaient devenues
+d’une force remarquable.</p>
+
+<p>Mlle d’Armilly, qu’on apercevait alors, formant avec Eugénie, grâce au
+cadre de la porte, un de ces tableaux vivants comme on en fait souvent
+en Allemagne, était d’une beauté assez remarquable, ou plutôt d’une
+gentillesse exquise. C’était une petite femme mince et blonde comme une
+fée, avec de grands cheveux bouclés tombant sur son cou un peu trop
+long, comme Pérugin en donne parfois à ses vierges, et des yeux voilés
+par la fatigue. On disait qu’elle avait la poitrine faible, et que,
+comme Antonia du <i>Violon de Crémone</i>, elle mourrait un jour en chantant.</p>
+
+<p>Monte-Cristo plongea dans ce gynécée un regard rapide et curieux;
+c’était la première fois qu’il voyait Mlle d’Armilly, dont si souvent il
+avait entendu parler dans la maison.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, demanda le banquier à sa fille, nous sommes donc exclus, nous
+autres?&raquo;</p>
+
+<p>Alors il mena le jeune homme dans le petit salon, et, soit hasard, soit
+adresse, derrière Andrea la porte fut repoussée de manière que, de
+l’endroit où ils étaient assis, Monte-Cristo et la baronne ne pussent
+plus rien voir, mais, comme le banquier avait suivi Andrea, Mme Danglars
+ne parut pas même remarquer cette circonstance.</p>
+
+<p>Bientôt après, le comte entendit la voix d’Andrea résonner aux accords du piano, accompagnant une chanson corse.</p>
+
+<p>Pendant que le comte écoutait en souriant cette chanson qui lui faisait
+oublier Andrea pour lui rappeler Benedetto, Mme Danglars vantait à
+Monte-Cristo la force d’âme de son mari, qui, le matin encore, avait,
+dans une faillite milanaise, perdu trois ou quatre cent mille francs.</p>
+
+<p>Et, en effet, l’éloge était mérité; car, si le comte ne l’eût su par la
+baronne ou peut-être par un des moyens qu’il avait de tout savoir, la
+figure du baron ne lui en eût pas dit un mot.</p>
+
+<p>&laquo;Bon! pensa Monte-Cristo, il en est déjà à cacher ce qu’il perd: il y a
+un mois il s’en vantait.</p>
+
+<p>Puis tout haut:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! madame, dit le comte, M. Danglars connaît si bien la Bourse, qu’il
+rattrapera toujours là ce qu’il pourra perdre ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que vous partagez l’erreur commune, dit Mme Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est cette erreur? dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;C’est que M. Danglars joue, tandis qu’au contraire il ne joue jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, c’est vrai madame, je me rappelle que M. Debray m’a dit... À
+propos, mais que devient donc M. Debray? Il y a trois ou quatre jours
+que je ne l’ai aperçu.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, dit Mme Danglars avec un aplomb miraculeux. Mais vous
+avez commencé une phrase qui est restée inachevée.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;M. Debray vous a dit, prétendiez-vous....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c’est vrai; M. Debray m’a dit que c’était vous qui sacrifiiez au
+démon du jeu.</p>
+
+<p>&mdash;J’ai eu ce goût pendant quelque temps, je l’avoue, dit Mme Danglars,
+mais je ne l’ai plus.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez tort, madame. Eh! mon Dieu! les chances de la fortune
+sont précaires, et si j’étais femme, et que le hasard eût fait de cette
+femme celle d’un banquier, quelque confiance que j’aie dans le bonheur
+de mon mari, car en spéculation, vous le savez, tout est bonheur et
+malheur; eh bien, dis-je, quelque confiance que j’aie dans le bonheur de
+mon mari, je commencerais toujours par m’assurer une fortune
+indépendante, dussé-je acquérir cette fortune en mettant mes intérêts
+dans des mains qui lui seraient inconnues.&raquo;</p>
+
+<p>Mme Danglars rougit malgré elle.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, dit Monte-Cristo, comme s’il n’avait rien vu, on parle d’un beau
+coup qui a été fait hier sur les bons de Naples.</p>
+
+<p>&mdash;Je n’en ai pas, dit vivement la baronne, et je n’en ai même jamais eu;
+mais, en vérité, c’est assez parler Bourse comme cela, monsieur le
+comte, nous avons l’air de deux agents de change; parlons un peu de ces
+pauvres Villefort, si tourmentés en ce moment par la fatalité.</p>
+
+<p>&mdash;Que leur arrive-t-il donc? demanda Monte-Cristo avec une parfaite
+naïveté.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, vous le savez; après avoir perdu M. de Saint-Méran trois ou
+quatre jours après son départ, ils viennent de perdre la marquise trois
+ou quatre jours après son arrivée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c’est vrai, dit Monte-Cristo, j’ai appris cela; mais comme dit
+Clodius à Hamlet, c’est une loi de la nature: leurs pères étaient morts
+avant eux, et ils les avaient pleurés; ils mourront avant leurs fils, et
+leurs fils les pleureront.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n’est pas le tout.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ce n’est pas le tout?</p>
+
+<p>&mdash;Non; vous saviez qu’ils allaient marier leur fille....</p>
+
+<p>&mdash;M. Franz d’Épinay.... Est-ce que le mariage est manqué?</p>
+
+<p>&mdash;Hier matin, à ce qu’il paraît, Franz leur a rendu leur parole.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment.... Et connaît-on les causes de cette rupture?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Que m’annoncez-vous là, bon Dieu! madame... et M. de Villefort,
+comment accepte-t-il tous ces malheurs?</p>
+
+<p>&mdash;Comme toujours, en philosophe.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment, Danglars rentra seul.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit la baronne, vous laissez M. Cavalcanti avec votre fille?</p>
+
+<p>&mdash;Et Mlle d’Armilly, dit le banquier, pour qui la prenez-vous donc?</p>
+
+<p>Puis se retournant vers Monte-Cristo:</p>
+
+<p>&laquo;Charmant jeune homme, n’est-ce pas, monsieur le comte, que le prince
+Cavalcanti?... Seulement, est-il bien prince? </p>
+
+<p>&mdash;Je n’en réponds pas, dit Monte-Cristo. On m’a présenté son père comme
+marquis, il serait comte; mais je crois que lui-même n’a pas grande
+prétention à ce titre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? dit le banquier. S’il est prince, il a tort de ne pas se
+vanter. Chacun son droit. Je n’aime pas qu’on renie son origine, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous êtes un démocrate pur, dit Monte-Cristo en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, voyez, dit la baronne, à quoi vous vous exposez: Si M. de
+Morcerf venait par hasard, il trouverait M. Cavalcanti dans une chambre
+où lui, fiancé d’Eugénie, n’a jamais eu la permission d’entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites bien de dire par hasard, reprit le banquier, car, en
+vérité, on dirait, tant on le voit rarement, que c’est effectivement le
+hasard qui nous l’amène.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, s’il venait, et qu’il trouvât ce jeune homme près de votre
+fille, il pourrait être mécontent.</p>
+
+<p>&mdash;Lui? oh! mon Dieu! vous vous trompez, M. Albert ne nous fait pas
+l’honneur d’être jaloux de sa fiancée, il ne l’aime point assez pour
+cela. D’ailleurs que m’importe qu’il soit mécontent ou non!</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, au point où nous en sommes....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, au point où nous en sommes: voulez-vous le savoir, le point où
+nous en sommes? c’est qu’au bal de sa mère, il a dansé une seule fois
+avec ma fille, que M. Cavalcanti a dansé trois fois avec elle et qu’il
+ne l’a même pas remarqué.</p>
+
+<p>&mdash;M. le vicomte Albert de Morcerf!&raquo; annonça le valet de chambre.</p>
+
+<p>La baronne se leva vivement. Elle allait passer au salon d’études pour
+avertir sa fille, quand Danglars l’arrêta par le bras.</p>
+
+<p>&laquo;Laissez&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>Elle le regarda étonnée.</p>
+
+<p>Monte-Cristo feignit de ne pas avoir vu ce jeu de scène.</p>
+
+<p>Albert entra, il était fort beau et fort gai. Il salua la baronne avec
+aisance, Danglars avec familiarité, Monte-Cristo avec affection; puis se
+retournant vers la baronne:</p>
+
+<p>&laquo;Voulez-vous me permettre, madame, lui dit-il, de vous demander comment
+se porte Mlle Danglars?</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, monsieur, répondit vivement Danglars, elle fait en ce
+moment de la musique dans son petit salon avec M. Cavalcanti.&raquo;</p>
+
+<p>Albert conserva son air calme et indifférent: peut-être éprouvait-il
+quelque dépit intérieur; mais il sentait le regard de Monte-Cristo fixé
+sur lui.</p>
+
+<p>&laquo;M. Cavalcanti a une très belle voix de ténor, dit-il, et Mlle Eugénie
+un magnifique soprano, sans compter qu’elle joue du piano comme
+Thalberg. Ce doit être un charmant concert.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, dit Danglars, qu’ils s’accordent à merveille.&raquo;</p>
+
+<p>Albert parut n’avoir pas remarqué cette équivoque, si grossière,
+cependant que Mme Danglars en rougit.</p>
+
+<p>&laquo;Moi aussi, continua le jeune homme, je suis musicien, à ce que disent
+mes maîtres, du moins; eh bien, chose étrange, je n’ai jamais pu encore
+accorder ma voix avec aucune voix, et avec les voix de soprano surtout
+encore moins qu’avec les autres.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars fit un petit sourire qui signifiait: Mais fâche-toi donc!</p>
+
+<p>&laquo;Aussi, dit-il espérant sans doute arriver au but qu’il désirait, le
+prince et ma fille ont-ils fait hier l’admiration générale. N’étiez-vous
+pas là hier, monsieur de Morcerf?</p>
+
+<p>&mdash;Quel prince? demanda Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Le prince Cavalcanti, reprit Danglars, qui s’obstinait toujours à
+donner ce titre au jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardon, dit Albert, j’ignorais qu’il fût prince. Ah! le prince
+Cavalcanti a chanté hier avec Mlle Eugénie? En vérité, ce devait être
+ravissant, et je regrette bien vivement de ne pas avoir entendu cela.
+Mais je n’ai pu me rendre à votre invitation, j’étais forcé
+d’accompagner Mme de Morcerf chez la baronne de Château-Renaud, la mère,
+où chantaient les Allemands.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, après un silence, et comme s’il n’eût été question de rien:</p>
+
+<p>&laquo;Me sera-t-il permis, répéta Morcerf, de présenter mes hommages à Mlle
+Danglars?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! attendez, attendez, je vous en supplie, dit le banquier en
+arrêtant le jeune homme; entendez-vous la délicieuse cavatine, ta, ta,
+ta, ti, ta, ti, ta, ta, c’est ravissant, cela va être fini... une seule
+seconde: parfait! bravo! bravi! brava!&raquo;</p>
+
+<p>Et le banquier se mit à applaudir avec frénésie.</p>
+
+<p>&laquo;En effet, dit Albert, c’est exquis, et il est impossible de mieux
+comprendre la musique de son pays que ne le fait le prince Cavalcanti.
+Vous avez dit prince, n’est-ce pas? D’ailleurs, s’il n’est pas prince,
+on le fera prince, c’est facile en Italie. Mais pour en revenir à nos
+adorables chanteurs, vous devriez nous faire un plaisir, monsieur
+Danglars: sans les prévenir qu’il y a là un étranger, vous devriez prier
+Mlle Danglars et M. Cavalcanti de commencer un autre morceau. C’est une
+chose si délicieuse que de jouir de la musique d’un peu loin, dans une
+pénombre, sans être vu, sans voir et, par conséquent, sans gêner le
+musicien, qui peut ainsi se livrer à tout l’instinct de son génie ou à
+tout l’élan de son cœur.&raquo;</p>
+
+<p>Cette fois, Danglars fut démonté par le flegme du jeune homme.</p>
+
+<p>Il prit Monte-Cristo à part.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, lui dit-il, que dites-vous de notre amoureux!</p>
+
+<p>&mdash;Dame! il me paraît froid, c’est incontestable mais que voulez-vous?
+vous êtes engagé!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, je suis engagé, mais de donner ma fille à un homme qui
+l’aime et non à un homme qui ne l’aime pas. Voyez celui-ci, froid comme
+un marbre, orgueilleux comme son père; s’il était riche encore, s’il
+avait la fortune des Cavalcanti, on passerait par là-dessus. Ma foi, je
+n’ai pas consulté ma fille; mais si elle avait bon goût....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Monte-Cristo, je ne sais si c’est mon amitié pour lui qui
+m’aveugle, mais je vous assure moi, que M. de Morcerf est un jeune homme
+charmant, là, qui rendra votre fille heureuse et qui arrivera tôt ou
+tard à quelque chose; car enfin la position de son père est excellente.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ce doute?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a toujours le passé... ce passé obscur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le passé du père ne regarde pas le fils.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, si fait!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ne vous montez pas la tête; il y a un mois, vous trouviez
+excellent de faire ce mariage.... Vous comprenez, moi, je suis
+désespéré: c’est chez moi que vous avez vu ce jeune Cavalcanti, que je
+ne connais pas, je vous le répète.</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais, moi, dit Danglars, cela suffit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez? avez-vous donc pris des renseignements sur lui?
+demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il besoin de cela, et à la première vue ne sait-on pas à qui on a
+affaire? Il est riche d’abord.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l’assure pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous répondez pour lui, cependant?</p>
+
+<p>&mdash;De cinquante mille livres, d’une misère.</p>
+
+<p>&mdash;Il a une éducation distinguée.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit à son tour Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Il est musicien.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les Italiens le sont.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez comte, vous n’êtes pas juste pour ce jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, je l’avoue, je vois avec peine que, connaissant vos
+engagements avec les Morcerf, il vienne ainsi se jeter en travers et
+abuser de sa fortune.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars se mit à rire.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! que vous êtes puritain! dit-il, mais cela se fait tous les jours
+dans le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez cependant rompre ainsi, mon cher monsieur Danglars: les
+Morcerf comptent sur ce mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Y comptent-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Positivement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors qu’ils s’expliquent. Vous devriez glisser deux mots de cela au
+père, mon cher comte, vous qui êtes si bien dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! et où diable avez-vous vu cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais à leur bal, ce me semble. Comment! la comtesse, la fière
+Mercédès, la dédaigneuse Catalane, qui daigne à peine ouvrir la bouche à
+ses plus vieilles connaissances, vous a pris par le bras, est sortie
+avec vous dans le jardin, a pris les petites allées, et n’a reparu
+qu’une demi-heure après.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! baron, baron, dit Albert, vous nous empêchez d’entendre: pour un
+mélomane comme vous quelle barbarie!</p>
+
+<p>&mdash;C’est bien, c’est bien, monsieur le railleur&raquo;, dit Danglars.</p>
+
+<p>Puis se retournant vers Monte-Cristo:</p>
+
+<p>&laquo;Vous chargez-vous de lui dire cela, au père?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, si vous le désirez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que pour cette fois cela se fasse d’une manière explicite et
+définitive, surtout qu’il me demande ma fille, qu’il fixe une époque,
+qu’il déclare ses conditions d’argent, enfin que l’on s’entende ou qu’on
+se brouille; mais, vous comprenez, plus de délais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, la démarche sera faite.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous dirai pas que je l’attends avec plaisir mais enfin je
+l’attends: un banquier, vous le savez, doit être esclave de sa parole.&raquo;</p>
+
+<p>Et Danglars poussa un de ces soupirs que poussait Cavalcanti fils une
+demi-heure auparavant.</p>
+
+<p>&laquo;Bravi! bravo! brava!&raquo; cria Morcerf, parodiant le banquier et
+applaudissant la fin du morceau.</p>
+
+<p>Danglars commençait à regarder Albert de travers, lorsqu’on vint lui
+dire deux mots tout bas.</p>
+
+<p>&laquo;Je reviens, dit le banquier à Monte-Cristo, attendez-moi, j’aurai
+peut-être quelque chose à vous dire tout à l’heure.</p>
+
+<p>Et il sortit.</p>
+
+<p>La baronne profita de l’absence de son mari pour repousser la porte du
+salon d’études de sa fille, et l’on vit se dresser, comme un ressort, M.
+Andrea, qui était assis devant le piano avec Mlle Eugénie.</p>
+
+<p>Albert salua en souriant Mlle Danglars, qui, sans paraître aucunement
+troublée, lui rendit un salut aussi froid que d’habitude.</p>
+
+<p>Cavalcanti parut évidemment embarrassé, il salua Morcerf, qui lui rendit
+son salut de l’air le plus impertinent du monde.</p>
+
+<p>Alors Albert commença de se confondre en éloges sur la voix de Mlle
+Danglars, et sur le regret qu’il éprouvait, d’après ce qu’il venait
+d’entendre, de n’avoir pas assisté à la soirée de la veille....</p>
+
+<p>Cavalcanti, laissé à lui-même, prit à part Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, dit Mme Danglars, assez de musique et de compliments comme
+cela, venez prendre le thé.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, Louise&raquo;, dit Mlle Danglars à son amie.</p>
+
+<p>On passa dans le salon voisin, où effectivement le thé était préparé. Au
+moment où l’on commençait à laisser, à la manière anglaise, les cuillers
+dans les tasses, la porte se rouvrit, et Danglars reparut visiblement
+fort agité.</p>
+
+<p>Monte-Cristo surtout remarqua cette agitation et interrogea le banquier
+du regard.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit Danglars, je viens de recevoir mon courrier de Grèce.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit le comte, c’est pour cela qu’on vous avait appelé?</p>
+
+<p>&mdash;Comment se porte le roi Othon?&raquo; demanda Albert du ton le plus enjoué.</p>
+
+<p>Danglars le regarda de travers sans lui répondre, et Monte-Cristo se
+détourna pour cacher l’expression de pitié qui venait de paraître sur
+son visage et qui s’effaça presque aussitôt.</p>
+
+<p>&laquo;Nous nous en irons ensemble, n’est-ce pas? dit Albert au comte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si vous voulez&raquo;, répondit celui-ci.</p>
+
+<p>Albert ne pouvait rien comprendre à ce regard du banquier; aussi, se
+retournant vers Monte-Cristo, qui avait parfaitement compris:</p>
+
+<p>&laquo;Avez-vous vu, dit-il, comme il m’a regardé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui répondit le comte: mais trouvez-vous quelque chose de particulier
+dans son regard?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien; mais que veut-il dire avec ses nouvelles de Grèce?</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous que je sache cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu’à ce que je présume, vous avez des intelligences dans le
+pays.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo sourit comme on sourit toujours quand on veut se dispenser
+de répondre.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, dit Albert, le voilà qui s’approche de vous, je vais faire
+compliment à Mlle Danglars sur son camée; pendant ce temps, le père aura
+le temps de vous parler.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous lui faites compliment, faites-lui compliment sur sa voix, au
+moins, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, c’est ce que ferait tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, vous avez la fatuité de
+l’impertinence.&raquo; </p>
+
+<p>Albert s’avança vers Eugénie le sourire sur les lèvres. Pendant ce
+temps, Danglars se pencha à l’oreille du comte.</p>
+
+<p>&laquo;Vous m’avez donné un excellent conseil, dit-il, et il y a toute une
+histoire horrible sur ces deux mots: Fernand et Janina.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! fit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vous conterai cela; mais emmenez le jeune homme: je serais
+trop embarrassé de rester maintenant avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;C’est ce que je fais, il m’accompagne; maintenant, faut-il toujours
+que je vous envoie le père?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Bien.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte fit un signe à Albert. Tous deux saluèrent les dames et
+sortirent: Albert avec un air parfaitement indifférent pour les mépris
+de Mlle Danglars; Monte-Cristo en réitérant à Mme Danglars ses conseils
+sur la prudence que doit avoir une femme de banquier d’assurer son
+avenir.</p>
+
+<p>M. Cavalcanti demeura maître du champ de bataille.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXXVII" id="LXXVII"></a><a href="#table">LXXVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Haydée.</a></h3>
+
+<p>À peine les chevaux du comte avaient-ils tourné l’angle du boulevard,
+qu’Albert se retourna vers le comte en éclatant d’un rire trop bruyant
+pour ne pas être un peu forcé.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, lui dit-il, je vous demanderai, comme le roi Charles IX
+demandait à Catherine de Médicis après la Saint-Barthélemy: Comment
+trouvez-vous que j’ai joué mon petit rôle?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;À quel propos? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à propos de l’installation de mon rival chez M. Danglars....</p>
+
+<p>&mdash;Quel rival?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! quel rival? votre protégé, M. Andrea Cavalcanti!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas de mauvaises plaisanteries, vicomte; je ne protège nullement
+M. Andrea, du moins près de M. Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Et c’est le reproche que je vous ferais si le jeune homme avait besoin
+de protection. Mais, heureusement pour moi, il peut s’en passer.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous croyez qu’il fait sa cour?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en réponds: il roule des yeux de soupirant et module des sons
+d’amoureux; il aspire à la main de la fière Eugénie. Tiens, je viens de
+faire un vers! Parole d’honneur, ce n’est pas de ma faute. N’importe,
+je le répète: il aspire à la main de la fière Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Qu’importe, si l’on ne pense qu’à vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela, mon cher comte; on me rudoie des deux côtés.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, des deux côtés?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute: Mlle Eugénie m’a répondu à peine, et Mlle d’Armilly, sa
+confidente, ne m’a pas répondu du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais le père vous adore, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Lui? mais au contraire, il m’a enfoncé mille poignards dans le cœur;
+poignards rentrant dans le manche, il est vrai, poignards de tragédie,
+mais qu’il croyait bel et bien réels.</p>
+
+<p>&mdash;La jalousie indique l’affection.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je ne suis pas jaloux.</p>
+
+<p>&mdash;Il l’est, lui.</p>
+
+<p>&mdash;De qui? de Debray?</p>
+
+<p>&mdash;Non, de vous.</p>
+
+<p>&mdash;De moi? je gage qu’avant huit jours il m’a fermé la porte au nez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, mon cher vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Une preuve?</p>
+
+<p>&mdash;La voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis chargé de prier M. le comte de Morcerf de faire une démarche
+définitive près du baron.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui?</p>
+
+<p>&mdash;Par le baron lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Albert avec toute la câlinerie dont il était capable, vous ne
+ferez pas cela, n’est-ce pas, mon cher comte?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, Albert, je le ferai, puisque j’ai promis.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Albert avec un soupir, il paraît que vous tenez absolument
+à me marier.</p>
+
+<p>&mdash;Je tiens à être bien avec tout le monde; mais, à propos de Debray, je
+ne le vois plus chez la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de la brouille.</p>
+
+<p>&mdash;Avec madame?</p>
+
+<p>&mdash;Non, avec monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Il s’est donc aperçu de quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la bonne plaisanterie!</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez qu’il s’en doutait? fit Monte-Cristo avec une naïveté
+charmante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mais, d’où venez-vous donc, mon cher comte?</p>
+
+<p>&mdash;Du Congo, si vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n’est pas d’assez loin encore.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je connais vos maris parisiens?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon cher comte, les maris sont les mêmes partout; du moment où
+vous avez étudié l’individu dans un pays quelconque, vous connaissez la
+race.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors quelle cause a pu brouiller Danglars et Debray? Ils
+paraissaient si bien s’entendre, dit Monte-Cristo avec un renouvellement
+de naïveté.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà! nous rentrons dans les mystères d’Isis, et je ne suis pas
+initié. Quand M. Cavalcanti fils sera de la famille, vous lui demanderez
+cela.</p>
+
+<p>La voiture s’arrêta.</p>
+
+<p>&laquo;Nous voilà arrivés, dit Monte-Cristo; il n’est que dix heures et demie,
+montez donc.</p>
+
+<p>&mdash;Bien volontiers.</p>
+
+<p>&mdash;Ma voiture vous conduira.</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci, mon coupé a dû nous suivre.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, le voilà&raquo;, dit Monte-Cristo en sautant à terre.</p>
+
+<p>Tous deux entrèrent dans la maison; le salon était éclairé, ils y
+entrèrent.</p>
+
+<p>&laquo;Vous allez nous faire du thé, Baptistin&raquo;, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Baptistin sortit sans souffler le mot. Deux secondes après, il reparut
+avec un plateau tout servi, et qui, comme les collations des pièces
+féeriques, semblait sortir de terre.</p>
+
+<p>&laquo;En vérité, dit Morcerf, ce que j’admire en vous, mon cher comte, ce
+n’est pas votre richesse, peut-être y a-t-il des gens plus riches que
+vous; ce n’est pas votre esprit, Beaumarchais n’en avait pas plus, mais
+il en avait autant; c’est votre manière d’être servi, sans qu’on vous
+réponde un mot, à la minute, à la seconde, comme si l’on devinait, à la
+manière dont vous sonnez, ce que vous désirez avoir, et comme si ce que
+vous désirez avoir était toujours tout prêt.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites est un peu vrai. On sait mes habitudes. Par exemple,
+vous allez voir: ne désirez-vous pas faire quelque chose en buvant votre
+thé?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu, je désire fumer.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo s’approcha du timbre et frappa un coup.</p>
+
+<p>Au bout d’une seconde, une porte particulière s’ouvrit, et Ali parut
+avec deux chibouques toutes bourrées d’excellent latakié.</p>
+
+<p>&laquo;C’est merveilleux, dit Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, c’est tout simple, reprit Monte-Cristo; Ali sait qu’en
+prenant le thé ou le café je fume ordinairement: il sait que j’ai
+demandé le thé, il sait que je suis rentré avec vous, il entend que je
+l’appelle, il se doute de la cause, et comme il est d’un pays où
+l’hospitalité s’exerce avec la pipe surtout, au lieu d’une chibouque, il
+en apporte deux.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, c’est une explication comme une autre; mais il n’en est
+pas moins vrai qu’il n’y a que vous.... Oh! mais, qu’est-ce que
+j’entends?&raquo;</p>
+
+<p>Et Morcerf s’inclina vers la porte par laquelle entraient effectivement
+des sons correspondant à ceux d’une guitare.</p>
+
+<p>&laquo;Ma foi, mon cher vicomte, vous êtes voué à la musique, ce soir; vous
+n’échappez au piano de Mlle Danglars que pour tomber dans la guzla
+d’Haydée.</p>
+
+<p>&mdash;Haydée! quel adorable nom! Il y a donc des femmes qui s’appellent
+véritablement Haydée autre part que dans les poèmes de Lord Byron?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, Haydée est un nom fort rare en France, mais assez commun
+en Albanie et en Épire; c’est comme si vous disiez, par exemple,
+chasteté, pudeur, innocence; c’est une espèce de nom de baptême, comme
+disent vos Parisiens.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que c’est charmant! dit Albert, comme je voudrais voir nos
+Françaises s’appeler Mlle Bonté, Mlle Silence, Mlle Charité chrétienne!
+Dites donc, si Mlle Danglars, au lieu de s’appeler Claire-Marie-Eugénie,
+comme on la nomme, s’appelait Mlle Chasteté-Pudeur-Innocence Danglars,
+peste, quel effet cela ferait dans une publication de bans!</p>
+
+<p>&mdash;Fou! dit le comte, ne plaisantez pas si haut, Haydée pourrait vous
+entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle se fâcherait?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit le comte avec son air hautain.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bonne personne? demanda Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n’est pas bonté, c’est devoir: une esclave ne se lâche pas contre
+son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! ne plaisantez pas vous-même. Est-ce qu’il y a encore des
+esclaves?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, puisque Haydée est la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, vous ne faites rien et vous n’avez rien comme un autre,
+vous. Esclave de M. le comte de Monte-Cristo! c’est une position en
+France. À la façon dont vous remuez l’or, c’est une place qui doit
+valoir cent mille écus par an.</p>
+
+<p>&mdash;Cent mille écus! la pauvre enfant a possédé plus que cela; elle est
+venue au monde couchée sur des trésors près desquels ceux des <i>Mille et
+une Nuits</i> sont bien peu de chose.</p>
+
+<p>&mdash;C’est donc vraiment une princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l’avez dit, et même une des plus grandes de son pays.</p>
+
+<p>&mdash;Je m’en étais douté. Mais comment une grande princesse est-elle
+devenue esclave?</p>
+
+<p>&mdash;Comment Denys le Tyran est-il devenu maître d’école? le hasard de la
+guerre, mon cher vicomte, le caprice de la fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Et son nom est un secret?</p>
+
+<p>&mdash;Pour tout le monde, oui; mais pas pour vous, cher vicomte, qui êtes de
+mes amis, et qui vous tairez, n’est-ce pas, si vous me promettez de vous
+taire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! parole d’honneur!</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez l’histoire du pacha de Janina?</p>
+
+<p>&mdash;D’Ali-Tebelin? sans doute, puisque c’est à son service que mon père a
+fait fortune.</p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai, je l’avais oublié.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu’est Haydée à Ali-Tebelin?</p>
+
+<p>&mdash;Sa fille tout simplement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! la fille d’Ali-Pacha? </p>
+
+<p>&mdash;Et de la belle Vasiliki.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle est votre esclave?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! un jour que je passais sur le marché de Constantinople, je l’ai
+achetée.</p>
+
+<p>&mdash;C’est splendide! Avec vous, mon cher comte, on ne vit pas, on rêve.
+Maintenant, écoutez, c’est bien indiscret ce que je vais vous demander
+là.</p>
+
+<p>&mdash;Dites toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque vous sortez avec elle, puisque vous la conduisez à
+l’Opéra....</p>
+
+<p>&mdash;Après?</p>
+
+<p>&mdash;Je puis bien me risquer à vous demander cela?</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez vous risquer à tout me demander.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher comte, présentez-moi à votre princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, mais à deux conditions.</p>
+
+<p>&mdash;Je les accepte d’avance. </p>
+
+<p>&mdash;La première, c’est que vous ne confierez jamais à personne cette
+présentation.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien (Morcerf étendit la main). Je le jure.</p>
+
+<p>&mdash;La seconde, c’est que vous ne lui direz pas que votre père a servi le
+sien.</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure encore.</p>
+
+<p>&mdash;À merveille, vicomte, vous vous rappellerez ces deux serments,
+n’est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. Je vous sais homme d’honneur.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte frappa de nouveau sur le timbre; Ali reparut.</p>
+
+<p>&laquo;Préviens Haydée, lui dit-il, que je vais aller prendre le café chez
+elle, et fais-lui comprendre que je demande la permission de lui
+présenter un de mes amis.&raquo;</p>
+
+<p>Ali s’inclina et sortit.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi, c’est convenu, pas de questions directes, cher vicomte. Si vous
+désirez savoir quelque chose, demandez-le à moi, et je le demanderai à
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;C’est convenu.&raquo; </p>
+
+<p>Ali reparut pour la troisième fois et tint la portière soulevée, pour
+indiquer à son maître et à Albert qu’ils pouvaient passer.</p>
+
+<p>&laquo;Entrons&raquo;, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Albert passa une main dans ses cheveux et frisa sa moustache, le comte
+reprit son chapeau, mit ses gants et précéda Albert dans l’appartement
+que gardait, comme une sentinelle avancée, Ali, et que défendaient,
+comme un poste, les trois femmes de chambre françaises commandées par
+Myrtho.</p>
+
+<p>Haydée attendait dans la première pièce, qui était le salon, avec de
+grands yeux dilatés par la surprise; car c’était la première fois qu’un
+autre homme que Monte-Cristo pénétrait jusqu’à elle; elle était assise
+sur un sofa, dans un angle, les jambes croisées sous elle, et s’était
+fait, pour ainsi dire, un nid, dans les étoffes de soie rayées et
+brodées les plus riches de l’Orient. Près d’elle était l’instrument dont
+les sons l’avaient dénoncée; elle était charmante ainsi.</p>
+
+<p>En apercevant Monte-Cristo, elle se souleva avec ce double sourire de
+fille et d’amante qui n’appartenait qu’à elle; Monte-Cristo alla à elle
+et lui tendit sa main sur laquelle, comme d’habitude, elle appuya ses
+lèvres.</p>
+
+<p>Albert était resté près de la porte, sous l’empire de cette beauté
+étrange qu’il voyait pour la première fois, et dont on ne pouvait se
+faire aucune idée en France.</p>
+
+<p>&laquo;Qui m’amènes-tu? demanda en romaïque la jeune fille à Monte-Cristo; un
+frère, un ami, une simple connaissance, ou un ennemi?</p>
+
+<p>&mdash;Un ami, dit Monte-Cristo dans la même langue.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte Albert; c’est le même que j’ai tiré des mains des bandits, à
+Rome.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quelle langue veux-tu que je lui parle?&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo se retourna vers Albert:</p>
+
+<p>&laquo;Savez-vous le grec moderne? demanda-t-il au jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit Albert, pas même le grec ancien, mon cher comte, jamais
+Homère et Platon n’ont eu de plus pauvre, et j’oserai même dire de plus
+dédaigneux écolier.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Haydée, prouvant par la demande qu’elle faisait elle-même
+qu’elle venait d’entendre la question de Monte-Cristo et la réponse
+d’Albert, je parlerai en français ou en italien, si toutefois mon
+seigneur veut que je parle.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo réfléchit un instant:</p>
+
+<p>&laquo;Tu parleras en italien&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers Albert:</p>
+
+<p>&laquo;C’est fâcheux que vous n’entendiez pas le grec moderne ou le grec
+ancien, qu’Haydée parle tous deux admirablement; la pauvre enfant va
+être forcée de vous parler italien, ce qui vous donnera peut-être une
+fausse idée d’elle.&raquo;</p>
+
+<p>Il fit un signe à Haydée.</p>
+
+<p>&laquo;Sois le bienvenu, ami, qui viens avec mon seigneur et maître, dit la
+jeune fille en excellent toscan, avec ce doux accent romain qui fait la
+langue de Dante aussi sonore que la langue d’Homère; Ali! du café et des
+pipes!&raquo;</p>
+
+<p>Et Haydée fit de la main signe à Albert de s’approcher, tandis qu’Ali se
+retirait pour exécuter les ordres de sa jeune maîtresse.</p>
+
+<p>Monte-Cristo montra à Albert deux pliants, et chacun alla chercher le
+sien pour l’approcher d’une espèce de guéridon, dont un narguilé faisait
+le centre, et que chargeaient des fleurs naturelles, des dessins, des
+albums de musique.</p>
+
+<p>Ali rentra, apportant le café et les chibouques; quant à M. Baptistin,
+cette partie de l’appartement lui était interdite.</p>
+
+<p>Albert repoussa la pipe que lui présentait le Nubien.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! prenez, prenez, dit Monte-Cristo; Haydée est presque aussi
+civilisée qu’une Parisienne: le havane lui est désagréable, parce
+qu’elle n’aime pas les mauvaises odeurs; mais le tabac d’Orient est un
+parfum, vous le savez.&raquo;</p>
+
+<p>Ali sortit.</p>
+
+<p>Les tasses de café étaient préparées; seulement on avait, pour Albert,
+ajouté un sucrier. Monte-Cristo et Haydée prenaient la liqueur arabe à
+la manière des Arabes, c’est-à-dire sans sucre.</p>
+
+<p>Haydée allongea la main et prit du bout de ses petits doigts roses et
+effilés la tasse de porcelaine du Japon, qu’elle porta à ses lèvres avec
+le naïf plaisir d’un enfant qui boit ou mange une chose qu’il aime.</p>
+
+<p>En même temps deux femmes entrèrent, portant deux autres plateaux
+chargés de glaces et de sorbets, qu’elles déposèrent sur deux petites
+tables destinées à cet usage.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher hôte, et vous, signora, dit Albert en italien, excusez ma
+stupéfaction. Je suis tout étourdi, et c’est assez naturel; voici que je
+retrouve l’Orient, l’Orient véritable, non point malheureusement tel que
+je l’ai vu, mais tel que je l’ai rêvé au sein de Paris; tout à l’heure
+j’entendais rouler des omnibus et tinter les sonnettes des marchands de
+limonades. Ô signora!... que ne sais-je parler le grec, votre
+conversation jointe à cet entourage féerique, me composerait une soirée
+dont je me souviendrais toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Je parle assez bien l’italien pour parler avec vous, monsieur, dit
+tranquillement Haydée; et je ferai de mon mieux, si vous aimez l’Orient,
+pour que vous le retrouviez ici.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi puis-je parler? demanda tout bas Albert à Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de tout ce que vous voudrez: de son pays, de sa jeunesse, de ses
+souvenirs; puis, si vous l’aimez mieux, de Rome, de Naples ou de
+Florence.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Albert, ce ne serait pas la peine d’avoir une Grecque devant
+soi pour lui parler de tout ce dont on parlerait à une Parisienne;
+laissez-moi lui parler de l’Orient.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, mon cher Albert, c’est la conversation qui lui est la plus
+agréable.&raquo;</p>
+
+<p>Albert se retourna vers Haydée.</p>
+
+<p>&laquo;À quel âge la signora a-t-elle quitté la Grèce? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;À cinq ans, répondit Haydée.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous rappelez votre patrie? demanda Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je ferme les yeux, je revois tout ce que j’ai vu. Il y a deux
+regards: le regard du corps et le regard de l’âme. Le regard du corps
+peut oublier parfois, mais celui de l’âme se souvient toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est le temps le plus loin dont vous puissiez vous souvenir?</p>
+
+<p>&mdash;Je marchais à peine, ma mère, que l’on appelle Vasiliki (Vasiliki veut
+dire royale, ajouta la jeune fille en relevant la tête), ma mère me
+prenait par la main, et, toutes deux couvertes d’un voile, après avoir
+mis au fond de la bourse tout l’or que nous possédions, nous allions
+demander l’aumône pour les prisonniers, en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Celui qui donne aux pauvres prête à l’Éternel.&raquo;[*]</p>
+
+<p class="footnote">* Proverbe XIX.</p>
+
+<p>&laquo;Puis, quand notre bourse était pleine, nous rentrions au palais, et,
+sans rien dire à mon père, nous envoyions tout cet argent qu’on nous
+avait donné, nous prenant pour de pauvres femmes, à l’égoumenos[*] du
+couvent qui le répartissait entre les prisonniers.</p>
+
+<p class="footnote">* En grec, prêtre, abbé (Note du correcteur.)</p>
+
+<p>&mdash;Et à cette époque, quel âge aviez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Trois ans, dit Haydée.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous vous souvenez de tout ce qui s’est passé autour de vous
+depuis l’âge de trois ans?</p>
+
+<p>&mdash;De tout.</p>
+
+<p>&mdash;Comte, dit tout bas Morcerf à Monte-Cristo, vous devriez permettre à
+la signora de nous raconter quelque chose de son histoire. Vous m’avez
+défendu de lui parler de mon père, mais peut-être m’en parlera-t-elle,
+et vous n’avez pas idée combien je serais heureux d’entendre sortir son
+nom d’une si jolie bouche.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo se tourna vers Haydée, et par un signe de sourcil qui lui
+indiquait d’accorder la plus grande attention à la recommandation qu’il
+allait lui faire, il lui dit en grec:
+Πατροξ μεν ατην, μη δε ονομ προδοτου χαι προδοσιαν, ειπε ημιν.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+Mot à mot: &laquo;De ton père le sort, mais pas le nom du traître,
+ni la trahison, raconte-nous.&raquo;
+</p>
+
+<p>Haydée poussa un long soupir, et un nuage sombre passa sur son<br />
+front si pur.</p>
+
+<p>&laquo;Que lui dites-vous? demanda tout bas Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui répète que vous êtes un ami, et qu’elle n’a point à se cacher
+vis-à-vis de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit Albert, ce vieux pèlerinage pour les prisonniers est votre
+premier souvenir; quel est l’autre?</p>
+
+<p>&mdash;L’autre? je me vois sous l’ombre des sycomores, près d’un lac dont
+j’aperçois encore, à travers le feuillage, le miroir tremblant; contre
+le plus vieux et le plus touffu, mon père était assis sur des coussins,
+et moi, faible enfant, tandis que ma mère était couchée à ses pieds, je
+jouais avec sa barbe blanche qui descendait sur sa poitrine, et avec le
+cangiar à la poignée de diamant passé à sa ceinture; puis, de temps en
+temps venait à lui un Albanais qui lui disait quelques mots auxquels je
+ne faisais pas attention, et auxquels il répondait du même son de voix:
+&laquo;Tuez!&raquo; ou: &laquo;Faites grâce!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;C’est étrange, dit Albert, d’entendre sortir de pareilles choses de la
+bouche d’une jeune fille, autre part que sur un théâtre, et en se
+disant: Ceci n’est point une fiction. Et, demanda Albert, comment, avec
+cet horizon si poétique, comment, avec ce lointain merveilleux,
+trouvez-vous la France?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que c’est un beau pays, dit Haydée, mais je vois la France
+telle qu’elle est, car je la vois avec des yeux de femme, tandis qu’il
+me semble, au contraire, que mon pays, que je n’ai vu qu’avec des yeux
+d’enfant, est toujours enveloppé d’un brouillard lumineux ou sombre,
+selon que mes yeux le font une douce patrie ou un lieu d’amères
+souffrances.</p>
+
+<p>&mdash;Si jeune, signora, dit Albert cédant malgré lui à la puissance de la
+banalité, comment avez-vous pu souffrir?&raquo;</p>
+
+<p>Haydée tourna les yeux vers Monte-Cristo, qui, avec un signe
+imperceptible, murmura:
+</p>
+
+<p>
+&mdash;&#917;&#7984;&#960;&#8051;[*]
+</p>
+
+<p class="footnote">
+* Raconte.
+</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne compose le fond de l’âme comme les premiers souvenirs, et, à
+part les deux que je viens de vous dire, tous les souvenirs de ma
+jeunesse sont tristes.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, parlez, signora, dit Albert, je vous jure que je vous écoute
+avec un inexprimable bonheur.&raquo;</p>
+
+<p>Haydée sourit tristement.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voulez donc que je passe à mes autres souvenirs? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en supplie, dit Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j’avais quatre ans quand, un soir, je fus réveillée par ma
+mère. Nous étions au palais de Janina; elle me prit sur les coussins où
+je reposais, et, en ouvrant mes yeux, je vis les siens remplis de
+grosses larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Elle m’emporta sans rien dire.</p>
+
+<p>&laquo;En la voyant pleurer, j’allais pleurer aussi.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Silence! enfant, dit-elle.</p>
+
+<p>&laquo;Souvent, malgré les consolations ou les menaces maternelles,
+capricieuse comme tous les enfants, je continuais de pleurer; mais,
+cette fois, il y avait dans la voix de ma pauvre mère une telle
+intonation de terreur, que je me tus à l’instant même.</p>
+
+<p>&laquo;Elle m’emportait rapidement.</p>
+
+<p>&laquo;Je vis alors que nous descendions un large escalier; devant nous,
+toutes les femmes de ma mère, portant des coffres, des sachets, des
+objets de parure, des bijoux, des bourses d’or, descendaient le même
+escalier ou plutôt se précipitaient.</p>
+
+<p>&laquo;Derrière les femmes venait une garde de vingt hommes, armés de longs
+fusils et de pistolets, et revêtus de ce costume que vous connaissez en
+France depuis que la Grèce est redevenue une nation.</p>
+
+<p>&laquo;Il y avait quelque chose de sinistre, croyez-moi, ajouta Haydée en
+secouant la tête et en pâlissant à cette seule mémoire, dans cette
+longue file d’esclaves et de femmes à demi alourdies par le sommeil, ou
+du moins je me le figurais ainsi, moi, qui peut-être croyais les autres
+endormis parce que j’étais mal réveillée.</p>
+
+<p>&laquo;Dans l’escalier couraient des ombres gigantesques que les torches de
+sapin faisaient trembler aux voûtes.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Qu’on se hâte! dit une voix au fond de la galerie.</p>
+
+<p>&laquo;Cette voix fit courber tout le monde, comme le vent en passant sur la
+plaine fait courber un champ d’épis.</p>
+
+<p>&laquo;Moi, elle me fit tressaillir.</p>
+
+<p>&laquo;Cette voix, c’était celle de mon père.</p>
+
+<p>&laquo;Il marchait le dernier, revêtu de ses splendides habits, tenant à la
+main sa carabine que votre empereur lui avait donnée; et, appuyé sur son
+favori Sélim, il nous poussait devant lui comme un pasteur fait d’un
+troupeau éperdu.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mon père, dit Haydée en relevant la tête, était un homme illustre
+que l’Europe a connu sous le nom d’Ali-Tebelin, pacha de Janina, et
+devant lequel la Turquie a tremblé.&raquo;</p>
+
+<p>Albert, sans savoir pourquoi, frissonna en entendant ces paroles
+prononcées avec un indéfinissable accent de hauteur et de dignité; il
+lui sembla que quelque chose de sombre et d’effrayant rayonnait dans les
+yeux de la jeune fille, lorsque, pareille à une pythonisse qui évoque un
+spectre, elle réveilla le souvenir de cette sanglante figure que sa mort
+terrible fit apparaître gigantesque aux yeux de l’Europe contemporaine.</p>
+
+<p>&laquo;Bientôt, continua Haydée, la marche s’arrêta; nous étions au bas de
+l’escalier et au bord d’un lac. Ma mère me pressait contre sa poitrine
+bondissante, et je vis, à deux pas derrière, mon père qui jetait de tous
+côtés des regards inquiets.</p>
+
+<p>&laquo;Devant nous s’étendaient quatre degrés de marbre, et au bas du dernier
+degré ondulait une barque.</p>
+
+<p>&laquo;D’où nous étions on voyait se dresser au milieu d’un lac une masse
+noire; c’était le kiosque où nous nous rendions.</p>
+
+<p>&laquo;Ce kiosque me paraissait à une distance considérable, peut-être à cause
+de l’obscurité.</p>
+
+<p>&laquo;Nous descendîmes dans la barque. Je me souviens que les rames ne
+faisaient aucun bruit en touchant l’eau; je me penchai pour les
+regarder: elles étaient enveloppées avec les ceintures de nos Palicares.</p>
+
+<p>&laquo;Il n’y avait, outre les rameurs, dans la barque, que des femmes, mon
+père, ma mère, Sélim et moi.</p>
+
+<p>&laquo;Les Palicares étaient restés au bord du lac, agenouillés sur le dernier
+degré, et se faisant, dans le cas où ils eussent été poursuivis, un
+rempart des trois autres.</p>
+
+<p>&laquo;Notre barque allait comme le vent.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Pourquoi la barque va-t-elle si vite? demandai-je à ma mère.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Chut! mon enfant, dit-elle, c’est que nous fuyons.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je ne compris pas. Pourquoi mon père fuyait-il, lui le tout-puissant,
+lui devant qui d’ordinaire fuyaient les autres, lui qui avait pris pour
+devise:</p>
+
+<p class="poem">
+<i>Ils me haïssent, donc ils me craignent?</i>
+</p>
+
+<p>&laquo;En effet, c’était une fuite que mon père opérait sur le lac. Il m’a dit
+depuis que la garnison du château de Janina, fatiguée d’un long
+service....&raquo;</p>
+
+<p>Ici Haydée arrêta son regard expressif sur Monte-Cristo, dont l’œil ne
+quitta plus ses yeux. La jeune fille continua donc lentement, comme
+quelqu’un qui invente ou qui supprime.</p>
+
+<p>&laquo;Vous disiez, signora, reprit Albert, qui accordait la plus grande
+attention à ce récit, que la garnison de Janina, fatiguée d’un long
+service.</p>
+
+<p>&mdash;Avait traité avec le séraskier Kourchid, envoyé par le sultan pour
+s’emparer de mon père; c’était alors que mon père avait pris la
+résolution de se retirer, après avoir envoyé au sultan un officier
+franc, auquel il avait toute confiance, dans l’asile que lui-même
+s’était préparé depuis longtemps, et qu’il appelait <i>kataphygion</i>,
+c’est-à-dire son refuge.</p>
+
+<p>&mdash;Et cet officier, demanda Albert, vous rappelez-vous son nom, signora?&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo échangea avec la jeune fille un regard rapide comme un
+éclair, et qui resta inaperçu de Morcerf.</p>
+
+<p>&laquo;Non, dit-elle, je ne me le rappelle pas; mais peut-être plus tard me le
+rappellerai-je, et je le dirai.&raquo;</p>
+
+<p>Albert allait prononcer le nom de son père, lorsque Monte-Cristo leva
+doucement le doigt en signe de silence; le jeune homme se rappela son
+serment et se tut.</p>
+
+<p>&laquo;C’était vers ce kiosque que nous voguions.</p>
+
+<p>&laquo;Un rez-de-chaussée orné d’arabesques, baignant ses terrasses dans
+l’eau, et un premier étage donnant sur le lac, voici tout ce que le
+palais offrait de visible aux yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Mais au-dessous du rez-de-chaussée, se prolongeant dans l’île, était un
+souterrain, vaste caverne où l’on nous conduisit, ma mère, moi et nos
+femmes, et où gisaient, formant un seul monceau, soixante mille bourses
+et deux cents tonneaux; il y avait dans ces bourses vingt-cinq millions
+en or, et dans les barils trente mille livres de poudre.</p>
+
+<p>&laquo;Près de ces barils se tenait Sélim, ce favori de mon père dont je vous
+ai parlé; il veillait jour et nuit, une lance au bout de laquelle
+brillait une mèche allumée à la main; il avait l’ordre de faire tout
+sauter, kiosque, gardes, pacha, femmes et or, au premier signe de mon
+père.</p>
+
+<p>&laquo;Je me rappelle que nos esclaves, connaissant ce redoutable voisinage,
+passaient les jours et les nuits à prier, à pleurer, à gémir.</p>
+
+<p>&laquo;Quant à moi, je vois toujours le jeune soldat au teint pâle et à l’œil
+noir; et quand l’ange de la mort descendra vers moi, je suis sûre que je
+reconnaîtrai Sélim.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne pourrais dire combien de temps nous restâmes ainsi: à cette
+époque j’ignorais encore ce que c’était que le temps; quelquefois, mais
+rarement, mon père nous faisait appeler, ma mère et moi, sur la terrasse
+du palais; c’étaient mes heures de plaisir à moi qui ne voyais dans le
+souterrain que des ombres gémissantes et la lance enflammée de Sélim.
+Mon père, assis devant une grande ouverture, attachait un regard sombre
+sur les profondeurs de l’horizon, interrogeant chaque point noir qui
+apparaissait sur le lac, tandis que ma mère, à demi couchée près de lui,
+appuyait sa tête sur son épaule, et que, moi, je jouais à ses pieds,
+admirant, avec ces étonnements de l’enfance qui grandissent encore les
+objets, les escarpements du Pinde, qui se dressait à l’horizon, les
+châteaux de Janina, sortant blancs et anguleux des eaux bleues du lac,
+les touffes immenses de verdures noires, attachées comme des lichens aux
+rocs de la montagne, qui de loin semblaient des mousses, et qui de près
+sont des sapins gigantesques et des myrtes immenses.</p>
+
+<p>&laquo;Un matin, mon père nous envoya chercher, nous le trouvâmes assez
+calme, mais plus pâle que d’habitude.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Prends patience, Vasiliki, aujourd’hui tout sera fini; aujourd’hui
+arrive le firman du maître, et mon sort sera décidé. Si la grâce est
+entière, nous retournerons triomphants à Janina; si la nouvelle est
+mauvaise, nous fuirons cette nuit.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mais s’ils ne nous laissent pas fuir? dit ma mère.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oh! sois tranquille, répondit Ali en souriant; Sélim et sa lance
+allumée me répondent d’eux. Ils voudraient que je fusse mort, mais pas à
+la condition de mourir avec moi.</p>
+
+<p>&laquo;Ma mère ne répondit que par des soupirs à ces consolations, qui ne
+partaient pas du cœur de mon père.</p>
+
+<p>&laquo;Elle lui prépara l’eau glacée qu’il buvait à chaque instant, car,
+depuis sa retraite dans le kiosque, il était brûlé par une fièvre
+ardente; elle parfuma sa barbe blanche et alluma la chibouque dont
+quelquefois, pendant des heures entières, il suivait distraitement des
+yeux la fumée se volatilisant dans l’air.</p>
+
+<p>&laquo;Tout à coup il fit un mouvement si brusque que je fus saisie de peur.</p>
+
+<p>&laquo;Puis, sans détourner les yeux du point qui fixait son attention, il
+demanda sa longue-vue.</p>
+
+<p>&laquo;Ma mère la lui passa, plus blanche que le stuc contre lequel elle
+s’appuyait.</p>
+
+<p>&laquo;Je vis la main de mon père trembler. </p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Une barque!... deux!... trois!... murmura mon père; quatre!...</p>
+
+<p>&laquo;Et il se leva, saisissant ses armes, et versant, je m’en souviens, de
+la poudre dans le bassinet de ses pistolets.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vasiliki, dit-il à ma mère avec un tressaillement visible, voici
+l’instant qui va décider de nous, dans une demi-heure nous saurons la
+réponse du sublime empereur, retire-toi dans le souterrain avec Haydée.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je ne veux pas vous quitter, dit Vasiliki; si vous mourez, mon
+maître, je veux mourir avec vous.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Allez près de Sélim! cria mon père.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Adieu, seigneur! murmura ma mère, obéissante et pliée en deux comme
+par l’approche de la mort.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Emmenez Vasiliki, dit mon père à ses Palicares.</p>
+
+<p>&laquo;Mais moi, qu’on oubliait, je courus à lui et j’étendis mes mains de son
+côté; il me vit, et, se penchant vers moi, il pressa mon front de ses
+lèvres.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! ce baiser, ce fut le dernier, et il est là encore sur mon front.</p>
+
+<p>&laquo;En descendant, nous distinguions à travers les treilles de la terrasse
+les barques qui grandissaient sur le lac, et qui, pareilles naguère à
+des points noirs, semblaient déjà des oiseaux rasant la surface des
+ondes. </p>
+
+<p>&laquo;Pendant ce temps, dans le kiosque, vingt Palicares, assis aux pieds de
+mon père et cachés par la boiserie, épiaient d’un œil sanglant
+l’arrivée de ces bateaux, et tenaient prêts leurs longs fusils incrustés
+de nacre et d’argent: des cartouches en grand nombre étaient semées sur
+le parquet; mon père regardait sa montre et se promenait avec angoisse.</p>
+
+<p>&laquo;Voilà ce qui me frappa quand je quittai mon père après le dernier
+baiser que j’eus reçu de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Nous traversâmes, ma mère et moi, le souterrain. Sélim était toujours à
+son poste; il nous sourit tristement. Nous allâmes chercher des coussins
+de l’autre côté de la caverne, et nous vînmes nous asseoir près de
+Sélim: dans les grands périls, les cœurs dévoués se cherchent, et, tout
+enfant que j’étais, je sentais instinctivement qu’un grand malheur
+planait sur nos têtes.&raquo;</p>
+
+<p>Albert avait souvent entendu raconter, non point par son père, qui n’en
+parlait jamais, mais par des étrangers, les derniers moments du vizir de
+Janina; il avait lu différents récits de sa mort; mais cette histoire,
+devenue vivante dans la personne et par la voix de la jeune fille, cet
+accent vivant et cette lamentable élégie, le pénétraient tout à la fois
+d’un charme et d’une horreur inexprimables.</p>
+
+<p>Quant à Haydée, toute à ces terribles souvenirs, elle avait cessé un
+instant de parler; son front, comme une fleur qui se penche un jour
+d’orage, s’était incliné sur sa main, et ses yeux, perdus vaguement,
+semblaient voir encore à l’horizon le Pinde verdoyant et les eaux bleues
+du lac de Janina, miroir magique qui reflétait le sombre tableau
+qu’elle esquissait.</p>
+
+<p>Monte-Cristo la regardait avec une indéfinissable expression d’intérêt
+et de pitié.</p>
+
+<p>&laquo;Continue, ma fille&raquo;, dit le comte en langue romaïque.</p>
+
+<p>Haydée releva le front, comme si les mots sonores que venait de
+prononcer Monte-Cristo l’eussent tirée d’un rêve, et elle reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Il était quatre heures du soir; mais bien que le jour fût pur et
+brillant au-dehors, nous étions, nous, plongés dans l’ombre du
+souterrain.</p>
+
+<p>&laquo;Une seule lueur brillait dans la caverne, pareille à une étoile
+tremblant au fond d’un ciel noir: c’était la mèche de Sélim. Ma mère
+était chrétienne, et elle priait.</p>
+
+<p>&laquo;Sélim répétait de temps en temps ces paroles consacrées:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Dieu est grand!</p>
+
+<p>&laquo;Cependant ma mère avait encore quelque espérance. En descendant, elle
+avait cru reconnaître le Franc qui avait été envoyé à Constantinople, et
+dans lequel mon père avait toute confiance car il savait que les soldats
+du sultan français sont d’ordinaire nobles et généreux. Elle s’avança de
+quelques pas vers l’escalier et écouta.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ils approchent, dit-elle; pourvu qu’ils apportent la paix et la vie.</p>
+
+
+<p>&laquo;&mdash;Que crains-tu, Vasiliki?&raquo; répondit Sélim avec sa voix si suave et si
+fière à la fois; &laquo;s’ils n’apportent pas la paix, nous leur donnerons la
+mort.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Et il ravivait la flamme de sa lance avec un geste qui le faisait
+ressembler au Dionysos de l’antique Crète.</p>
+
+<p>&laquo;Mais moi, qui étais si enfant et si naïve, j’avais peur de ce courage
+que je trouvais féroce et insensé, et je m’effrayais de cette mort
+épouvantable dans l’air et dans la flamme.</p>
+
+<p>&laquo;Ma mère éprouvait les mêmes impressions, car je la sentais frissonner.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mon Dieu! mon Dieu, maman! m’écriai-je, est-ce que nous allons
+mourir?</p>
+
+<p>&laquo;Et à ma voix les pleurs et les prières des esclaves redoublèrent.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Enfant, me dit Vasiliki, Dieu te préserve d’en venir à désirer cette
+mort que tu crains aujourd’hui!</p>
+
+<p>&laquo;Puis tout bas:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Sélim, dit-elle, quel est l’ordre du maître?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;S’il m’envoie son poignard, c’est que le sultan refuse de le recevoir
+en grâce, et je mets le feu; s’il m’envoie son anneau, c’est que le
+sultan lui pardonne, et je livre la poudrière.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ami, reprit ma mère, lorsque l’ordre du maître arrivera, si c’est le
+poignard qu’il envoie, au lieu de nous tuer toutes deux de cette mort
+qui nous épouvante, nous te tendrons la gorge et tu nous tueras avec ce
+poignard.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, Vasiliki, répondit tranquillement Sélim.</p>
+
+<p>&laquo;Soudain nous entendîmes comme de grands cris; nous écoutâmes: c’étaient
+des cris de joie; le nom du Franc qui avait été envoyé à Constantinople
+retentissait répété par nos Palicares; il était évident qu’il rapportait
+la réponse du sublime empereur, et que la réponse était favorable.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne vous rappelez pas ce nom?&raquo; dit Morcerf, tout prêt à aider
+la mémoire de la narratrice.</p>
+
+<p>Monte-Cristo lui fit un signe.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne me le rappelle pas, répondit Haydée.</p>
+
+<p>&laquo;Le bruit redoublait; des pas plus rapprochés retentirent; on descendait
+les marches du souterrain.</p>
+
+<p>&laquo;Sélim apprêta sa lance.</p>
+
+<p>&laquo;Bientôt une ombre apparut dans le crépuscule bleuâtre que formaient les
+rayons du jour pénétrant jusqu’à l’entrée du souterrain.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Qui es-tu? cria Sélim. Mais, qui que tu sois, ne fais pas un pas de
+plus.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Gloire au sultan! dit l’ombre. Toute grâce est accordée au vizir
+Ali; et non seulement il a la vie sauve, mais on lui rend sa fortune et
+ses biens.</p>
+
+<p>&laquo;Ma mère poussa un cri de joie et me serra contre son cœur.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Arrête! lui dit Sélim, voyant qu’elle s’élançait déjà pour sortir; tu
+sais qu’il me faut l’anneau.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C’est juste, dit ma mère, et elle tomba à genoux en me soulevant vers
+le ciel, comme si, en même temps qu’elle priait Dieu pour moi, elle
+voulait encore me soulever vers lui.&raquo;</p>
+
+<p>Et, pour la seconde fois, Haydée s’arrêta vaincue par une émotion telle
+que la sueur coulait sur son front pâli, et que sa voix étranglée
+semblait ne pouvoir franchir son gosier aride.</p>
+
+<p>Monte-Cristo versa un peu d’eau glacée dans un verre, et le lui présenta
+en disant avec une douceur où perçait une nuance de commandement:</p>
+
+<p>&laquo;Du courage, ma fille!&raquo;</p>
+
+<p>Haydée essuya ses yeux et son front, et continua:</p>
+
+<p>&laquo;Pendant ce temps, nos yeux, habitués à l’obscurité avaient reconnu
+l’envoyé du pacha: c’était un ami.</p>
+
+<p>&laquo;Sélim l’avait reconnu; mais le brave jeune homme ne savait qu’une
+chose: obéir!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;En quel nom viens-tu? dit-il.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je viens au nom de notre maître, Ali-Tebelin.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Si tu viens au nom d’Ali, tu sais ce que tu dois me remettre?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, dit l’envoyé, et je t’apporte son anneau.</p>
+
+<p>&laquo;En même temps il éleva sa main au-dessus de sa tête; mais il était trop
+loin et il ne faisait pas assez clair pour que Sélim pût, d’où nous
+étions, distinguer et reconnaître l’objet qu’il lui présentait.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je ne vois pas ce que tu tiens, dit Sélim.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Approche, dit le messager, ou je m’approcherai, moi.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ni l’un ni l’autre, répondit le jeune soldat; dépose à la place où tu
+es, et sous ce rayon de lumière, l’objet que tu me montres, et
+retire-toi jusqu’à ce que je l’aie vu.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Soit, dit le messager.</p>
+
+<p>&laquo;Et il se retira après avoir déposé le signe de reconnaissance à
+l’endroit indiqué.</p>
+
+<p>&laquo;Et notre cœur palpitait: car l’objet nous paraissait être
+effectivement un anneau. Seulement, était-ce l’anneau de mon père?</p>
+
+<p>&laquo;Sélim, tenant toujours à la main sa mèche enflammée, vint à
+l’ouverture, s’inclina radieux sous le rayon de lumière et ramassa le
+signe.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;L’anneau du maître, dit-il en le baisant, c’est bien! </p>
+
+<p>&laquo;Et renversant la mèche contre terre, il marcha dessus et l’éteignit.</p>
+
+<p>&laquo;Le messager poussa un cri de joie et frappa dans ses mains. À ce
+signal, quatre soldats du séraskier Kourchid accoururent, et Sélim tomba
+percé de cinq coups de poignard. Chacun avait donné le sien.</p>
+
+<p>&laquo;Et cependant, ivres de leur crime, quoique encore pâles de peur, ils se
+ruèrent dans le souterrain, cherchant partout s’il y avait du feu, et se
+roulant sur les sacs d’or.</p>
+
+<p>&laquo;Pendant ce temps ma mère me saisit entre ses bras, et, agile,
+bondissant par des sinuosités connues de nous seules, elle arriva
+jusqu’à un escalier dérobé du kiosque dans lequel régnait un tumulte
+effrayant.</p>
+
+<p>&laquo;Les salles basses étaient entièrement peuplées par les Tchodoars de
+Kourchid, c’est-à-dire par nos ennemis.</p>
+
+<p>&laquo;Au moment où ma mère allait pousser la petite porte, nous entendîmes
+retentir, terrible et menaçante, la voix du pacha.</p>
+
+<p>&laquo;Ma mère colla son œil aux fentes des planches; une ouverture se trouva
+par hasard devant le mien, et je regardai.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Que voulez-vous? disait mon père à des gens qui tenaient un papier
+avec des caractères d’or à la main.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ce que nous voulons, répondit l’un d’eux, c’est te communiquer la
+volonté de Sa Hautesse. Vois-tu ce firman? </p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je le vois, dit mon père.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien, lis; il demande ta tête.</p>
+
+<p>&laquo;Mon père poussa un éclat de rire plus effrayant que n’eût été une
+menace; il n’avait pas encore cessé, que deux coups de pistolet étaient
+partis de ses mains et avaient tué deux hommes.</p>
+
+<p>&laquo;Les Palicares, qui étaient couchés tout autour de mon père la face
+contre le parquet, se levèrent alors et firent feu; la chambre se
+remplit de bruit, de flamme et de fumée.</p>
+
+<p>&laquo;À l’instant même le feu commença de l’autre côté, et les balles vinrent
+trouer les planches tout autour de nous.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! qu’il était beau, qu’il était grand, le vizir Ali-Tebelin, mon
+père, au milieu des balles, le cimeterre au poing, le visage noir de
+poudre! Comme ses ennemis fuyaient!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Sélim! Sélim! criait-il, gardien du feu, fais ton devoir!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Sélim est mort! répondit une voix qui semblait sortir des profondeurs
+du kiosque, et toi, mon seigneur Ali, tu es perdu!</p>
+
+<p>&laquo;En même temps une détonation sourde se fit entendre, et le plancher
+vola en éclats tout autour de mon père.</p>
+
+<p>&laquo;Les Tchodoars tiraient à travers le parquet. Trois ou quatre Palicares
+tombèrent frappés de bas en haut par des blessures qui leur labouraient
+tout le corps.</p>
+
+<p>&laquo;Mon père rugit, enfonça ses doigts par les trous des balles et arracha
+une planche tout entière.</p>
+
+<p>&laquo;Mais en même temps, par cette ouverture, vingt coups de feu éclatèrent,
+et la flamme, sortant comme du cratère d’un volcan, gagna les tentures
+qu’elle dévora.</p>
+
+<p>&laquo;Au milieu de tout cet affreux tumulte, au milieu de ces cris terribles,
+deux coups plus distincts entre tous, deux cris plus déchirants
+par-dessus tous les cris, me glacèrent de terreur. Ces deux explosions
+avaient frappé mortellement mon père, et c’était lui qui avait poussé
+ces deux cris.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant il était resté debout, cramponné à une fenêtre. Ma mère
+secouait la porte pour aller mourir avec lui; mais la porte était fermée
+en dedans.</p>
+
+<p>&laquo;Tout autour de lui, les Palicares se tordaient dans les convulsions de
+l’agonie; deux ou trois, qui étaient sans blessures ou blessés
+légèrement, s’élancèrent par les fenêtres. En même temps, le plancher
+tout entier craqua brisé en dessous. Mon père tomba sur un genou; en
+même temps vingt bras s’allongèrent, armés de sabres, de pistolets, de
+poignards, vingt coups frappèrent à la fois un seul homme, et mon père
+disparut dans un tourbillon de feu, attisé par ces démons rugissants
+comme si l’enfer se fût ouvert sous ses pieds.</p>
+
+<p>&laquo;Je me sentis rouler à terre: c’était ma mère qui s’abîmait évanouie.&raquo;</p>
+
+<p>Haydée laissa tomber ses deux bras en poussant un gémissement et en
+regardant le comte comme pour lui demander s’il était satisfait de son
+obéissance.</p>
+
+<p>Le comte se leva, vint à elle, lui prit la main et lui dit en remarque:</p>
+
+<p>&laquo;Repose-toi, chère enfant, et reprends courage en songeant qu’il y a un
+Dieu qui punit les traîtres.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une épouvantable histoire, comte, dit Albert tout effrayé de la
+pâleur d’Haydée, et je me reproche maintenant d’avoir été si cruellement
+indiscret.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n’est rien&raquo;, répondit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Puis posant sa main sur la tête de la jeune fille:</p>
+
+<p>&laquo;Haydée, continua-t-il, est une femme courageuse, elle a quelquefois
+trouvé du soulagement dans le récit de ses douleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, mon seigneur, dit vivement la jeune fille, parce que mes
+douleurs me rappellent tes bienfaits.&raquo;</p>
+
+<p>Albert la regarda avec curiosité, car elle n’avait point encore raconté
+ce qu’il désirait le plus savoir, c’est-à-dire comment elle était
+devenue l’esclave du comte.</p>
+
+<p>Haydée vit à la fois dans les regards du comte et dans ceux d’Albert le
+même désir exprimé.</p>
+
+<p>Elle continua:</p>
+
+<p>&laquo;Quand ma mère reprit ses sens, dit-elle, nous étions devant le
+séraskier.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tuez-moi, dit-elle, mais épargnez l’honneur de la veuve d’Ali.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ce n’est point à moi qu’il faut t’adresser, dit Kourchid.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;À qui donc?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C’est à ton nouveau maître.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Quel est-il?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Le voici.</p>
+
+<p>&laquo;Et Kourchid nous montra un de ceux qui avaient le plus contribué à la
+mort de mon père, continua la jeune fille avec une colère sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, demanda Albert, vous devîntes la propriété de cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Haydée; il n’osa nous garder, il nous vendit à des
+marchands d’esclaves qui allaient à Constantinople. Nous traversâmes la
+Grèce, et nous arrivâmes mourantes à la porte impériale, encombrée de
+curieux qui s’écartaient pour nous laisser passer, quand tout à coup ma
+mère suit des yeux la direction de leurs regards, jette un cri et tombe
+en me montrant une tête au-dessus de cette porte.</p>
+
+<p>&laquo;Au-dessous de cette tête étaient écrits ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Celle-ci est la tête d’Ali-Tebelin, pacha de Janina.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;J’essayai, en pleurant, de relever ma mère: elle était morte!</p>
+
+<p>&laquo;Je fus menée au bazar; un riche Arménien m’acheta, me fit instruire, me
+donna des maîtres et quand j’eus treize ans me vendit au sultan Mahmoud.</p>
+
+<p>&mdash;Auquel, dit Monte-Cristo, je la rachetai, comme je vous l’ai dit,
+Albert, pour cette émeraude pareille à celle où je mets mes pastilles de
+haschich.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu es bon, tu es grand, mon seigneur, dit Haydée en baisant la
+main de Monte-Cristo, et je suis bien heureuse de t’appartenir!&raquo;</p>
+
+<p>Albert était resté tout étourdi de ce qu’il venait d’entendre.</p>
+
+<p>&laquo;Achevez donc votre tasse de café, lui dit le comte; l’histoire est
+finie.&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXXVIII" id="LXXVIII"></a><a href="#table">LXXVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">On nous écrit de Janina.</a></h3>
+
+<p>Franz était sorti de la chambre de Noirtier si chancelant et si égaré,
+que Valentine elle-même avait eu pitié de lui.</p>
+
+<p>Villefort, qui n’avait articulé que quelques mots sans suite, et qui
+s’était enfui dans son cabinet, reçut, deux heures après, la lettre
+suivante:</p>
+
+<p>&laquo;Après ce qui a été révélé ce matin, M. Noirtier de Villefort ne peut
+supposer qu’une alliance soit possible entre sa famille et celle de M.
+Franz d’Épinay. M. Franz d’Épinay a horreur de songer que M. de
+Villefort, qui paraissait connaître les événements racontés ce matin, ne
+l’ait pas prévenu dans cette pensée.&raquo;</p>
+
+<p>Quiconque eût vu en ce moment le magistrat ployé sous le coup n’eût pas
+cru qu’il le prévoyait; en effet, jamais il n’eût pensé que son père eût
+poussé la franchise, ou plutôt la rudesse, jusqu’à raconter une pareille
+histoire. Il est vrai que jamais M. Noirtier, assez dédaigneux qu’il
+était de l’opinion de son fils, ne s’était préoccupé d’éclaircir le fait
+aux yeux de Villefort, et que celui-ci avait toujours cru que le général
+de Quesnel, ou le baron d’Épinay, selon qu’on voudra l’appeler, ou du
+nom qu’il s’était fait, ou du nom qu’on lui avait fait, était mort
+assassiné et non tué loyalement en duel.</p>
+
+<p>Cette lettre si dure d’un jeune homme si respectueux jusqu’alors était
+mortelle pour l’orgueil d’un homme comme Villefort.</p>
+
+<p>À peine était-il dans son cabinet que sa femme entra.</p>
+
+<p>La sortie de Franz, appelé par M. Noirtier, avait tellement étonné tout
+le monde que la position de Mme de Villefort, restée seule avec le
+notaire et les témoins, devint de moment en moment plus embarrassante.
+Alors Mme de Villefort avait pris son parti, et elle était sortie en
+annonçant qu’elle allait aux nouvelles.</p>
+
+<p>M. de Villefort se contenta de lui dire qu’à la suite d’une explication
+entre lui, M. Noirtier et M. d’Épinay, le mariage de Valentine avec
+Franz était rompu.</p>
+
+<p>C’était difficile à rapporter à ceux qui attendaient; aussi Mme de
+Villefort, en rentrant, se contenta-t-elle de dire que M. Noirtier,
+ayant eu, au commencement de la conférence, une espèce d’attaque
+d’apoplexie, le contrat était naturellement remis à quelques jours.</p>
+
+<p>Cette nouvelle, toute fausse qu’elle était, arrivait si singulièrement à
+la suite de deux malheurs du même genre, que les auditeurs se
+regardèrent étonnés et se retirèrent sans dire une parole.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Valentine, heureuse et épouvantée à la fois, après
+avoir embrassé et remercié le faible vieillard, qui venait de briser
+ainsi d’un seul coup une chaîne qu’elle regardait déjà comme
+indissoluble, avait demandé à se retirer chez elle pour se remettre et
+Noirtier lui avait, de l’œil, accordé la permission qu’elle
+sollicitait.</p>
+
+<p>Mais, au lieu de remonter chez elle, Valentine, une fois sortie, prit le
+corridor, et, sortant par la petite porte, s’élança dans le jardin. Au
+milieu de tous les événements qui venaient de s’entasser les uns sur les
+autres, une terreur sourde avait constamment comprimé son cœur. Elle
+s’attendait d’un moment à l’autre à voir apparaître Morrel pâle et
+menaçant comme le laird de Ravenswood au contrat de Lucie de Lammermoor.</p>
+
+<p>En effet, il était temps qu’elle arrivât à la grille. Maximilien, qui
+s’était douté de ce qui allait se passer en voyant Franz quitter le
+cimetière avec M. de Villefort, l’avait suivi; puis, après l’avoir vu
+entrer, l’avait vu sortir encore et rentrer de nouveau avec Albert et
+Château-Renaud. Pour lui, il n’y avait donc plus de doute. Il s’était
+alors jeté dans son enclos, prêt à tout événement, et bien certain qu’au
+premier moment de liberté qu’elle pourrait saisir, Valentine accourrait
+à lui.</p>
+
+<p>Il ne s’était point trompé; son œil, collé aux planches, vit en effet
+apparaître la jeune fille, qui, sans prendre aucune précaution d’usage,
+accourait à la grille. Au premier coup d’œil qu’il jeta sur elle,
+Maximilien fut rassuré; au premier mot qu’elle prononça il bondit de
+joie.</p>
+
+<p>&laquo;Sauvés! dit Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Sauvés! répéta Morrel, ne pouvant croire à un pareil bonheur: mais par
+qui sauvés?</p>
+
+<p>&mdash;Par mon grand-père. Oh! aimez-le bien, Morrel.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel jura d’aimer le vieillard de toute son âme, et ce serment ne lui
+coûtait point à faire, car, dans ce moment, il ne se contentait pas de
+l’aimer comme un ami ou comme un père, il l’adorait comme un dieu.</p>
+
+<p>&laquo;Mais comment cela s’est-il fait? demanda Morrel; quel moyen étrange
+a-t-il employé?&raquo;</p>
+
+<p>Valentine ouvrait la bouche pour tout raconter; mais elle songea qu’il y
+avait au fond de tout cela un secret terrible qui n’était point à son
+grand-père seulement.</p>
+
+<p>&laquo;Plus tard, dit-elle, je vous raconterai tout cela. </p>
+
+<p>&mdash;Mais quand?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je serai votre femme.&raquo;</p>
+
+<p>C’était mettre la conversation sur un chapitre qui rendait Morrel facile
+à tout entendre: aussi il entendit même qu’il devait se contenter de ce
+qu’il savait, et que c’était assez pour un jour. Cependant il ne
+consentit à se retirer que sur la promesse qu’il verrait Valentine le
+lendemain soir.</p>
+
+<p>Valentine promit ce que voulut Morrel. Tout était changé à ses yeux, et
+certes il lui était moins difficile de croire maintenant qu’elle
+épouserait Maximilien, que de croire une heure auparavant qu’elle
+n’épouserait pas Franz.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Mme de Villefort était montée chez Noirtier.</p>
+
+<p>Noirtier la regarda de cet œil sombre et sévère avec lequel il avait
+coutume de la recevoir.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, lui dit-elle, je n’ai pas besoin de vous apprendre que le
+mariage de Valentine est rompu, puisque c’est ici que cette rupture a eu
+lieu.&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier resta impassible.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, continua Mme de Villefort, ce que vous ne savez pas, monsieur,
+c’est que j’ai toujours été opposée à ce mariage, qui se faisait malgré
+moi.&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier regarda sa belle-fille en homme qui attend une explication.</p>
+
+<p>&laquo;Or, maintenant que ce mariage, pour lequel je connaissais votre
+répugnance, est rompu, je viens faire près de vous une démarche que ni
+M. de Villefort ni Valentine ne peuvent faire.&raquo;</p>
+
+<p>Les yeux de Noirtier demandèrent quelle était cette démarche.</p>
+
+<p>&laquo;Je viens vous prier, monsieur, continua Mme de Villefort, comme la
+seule qui en ait le droit, car je suis la seule à qui il n’en reviendra
+rien; je viens vous prier de rendre, je ne dirai pas vos bonnes grâces,
+elle les a toujours eues, mais votre fortune, à votre petite-fille.&raquo;</p>
+
+<p>Les yeux de Noirtier demeurèrent un instant incertains: il cherchait
+évidemment les motifs de cette démarche et ne les pouvait trouver.</p>
+
+<p>&laquo;Puis-je espérer, monsieur, dit Mme de Villefort que vos intentions
+étaient en harmonie avec la prière que je venais vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, monsieur, dit Mme de Villefort, je me retire à la fois
+reconnaissante et heureuse.&raquo;</p>
+
+<p>Et saluant M. Noirtier, elle se retira.</p>
+
+<p>En effet, dès le lendemain, Noirtier fit venir le notaire: le premier
+testament fut déchiré, et un nouveau fut fait, dans lequel il laissa
+toute sa fortune à Valentine, à la condition qu’on ne la séparerait pas
+de lui.</p>
+
+<p>Quelques personnes alors calculèrent de par le monde que Mlle de
+Villefort, héritière du marquis et de la marquise de Saint-Méran, et
+rentrée en la grâce de son grand-père, aurait un jour bien près de trois
+cent mille livres de rente.</p>
+
+<p>Tandis que ce mariage se rompait chez les Villefort, M. le comte de
+Morcerf avait reçu la visite de Monte-Cristo, et, pour montrer son
+empressement à Danglars, il endossait son grand uniforme de lieutenant
+général, qu’il avait fait orner de toutes ses croix, et demandait ses
+meilleurs chevaux. Ainsi paré, il se rendit rue de la Chaussée-d’Antin,
+et se fit annoncer à Danglars, qui faisait son relevé de fin de mois.</p>
+
+<p>Ce n’était pas le moment où, depuis quelque temps il fallait prendre le
+banquier pour le trouver de bonne humeur.</p>
+
+<p>Aussi, à l’aspect de son ancien ami, Danglars prit son air majestueux et
+s’établit carrément dans son fauteuil.</p>
+
+<p>Morcerf, si empesé d’habitude, avait emprunté au contraire un air riant
+et affable; en conséquence, à peu près sûr qu’il était que son ouverture
+allait recevoir un bon accueil, il ne fit point de diplomatie, et
+arrivant au but d’un seul coup:</p>
+
+<p>&laquo;Baron, dit-il, me voici. Depuis longtemps nous tournons autour de nos
+paroles d’autrefois....&raquo;</p>
+
+<p>Morcerf s’attendait, à ces mots, à voir s’épanouir la figure du
+banquier, dont il attribuait le rembrunissement à son silence; mais, au
+contraire, cette figure devint, ce qui était presque incroyable, plus
+impassible et plus froide encore.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi Morcerf s’était arrêté au milieu de sa phrase.</p>
+
+<p>&laquo;Quelles paroles, monsieur le comte? demanda le banquier, comme s’il
+cherchait vainement dans son esprit l’explication de ce que le général
+voulait dire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit le comte, vous êtes formaliste, mon cher monsieur, et vous me
+rappelez que le cérémonial doit se faire selon tous les rites. Très
+bien! ma foi. Pardonnez-moi, comme je n’ai qu’un fils, et que c’est la
+première fois que je songe à le marier, j’en suis encore à mon
+apprentissage: allons, je m’exécute.&raquo;</p>
+
+<p>Et Morcerf, avec un sourire forcé, se leva, fit une profonde révérence à
+Danglars, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le baron, j’ai l’honneur de vous demander la main de Mlle
+Eugénie Danglars, votre fille, pour mon fils le vicomte Albert de
+Morcerf.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Danglars, au lieu d’accueillir ces paroles avec une faveur que
+Morcerf pouvait espérer de lui, fronça le sourcil, et, sans inviter le
+comte, qui était resté debout, à s’asseoir:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le comte, dit-il, avant de vous répondre, j’aurai besoin de
+réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;De réfléchir! reprit Morcerf de plus en plus étonné, n’avez-vous pas
+eu le temps de réfléchir depuis tantôt huit ans que nous causâmes de ce
+mariage pour la première fois?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, dit Danglars, tous les jours il arrive des choses
+qui font que les réflexions que l’on croyait faites sont à refaire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? demanda Morcerf; je ne vous comprends plus, baron!</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, monsieur, que depuis quinze jours de nouvelles
+circonstances....</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, dit Morcerf; est-ce ou n’est-ce pas une comédie que nous
+jouons?</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, une comédie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, expliquons-nous catégoriquement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu M. de Monte-Cristo!</p>
+
+<p>&mdash;Je le vois très souvent, dit Danglars en secouant son jabot, c’est un
+de mes amis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, une des dernières fois que vous l’avez vu, vous lui avez dit
+que je semblais oublieux, irrésolu, à l’endroit de ce mariage.</p>
+
+<p>&mdash;C’est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, me voici. Je ne suis ni oublieux ni irrésolu, vous le voyez,
+puisque je viens vous sommer de tenir votre promesse.&raquo; </p>
+
+<p>Danglars ne répondit pas.</p>
+
+<p>&laquo;Avez-vous si tôt changé d’avis, ajouta Morcerf, ou n’avez-vous provoqué
+ma demande que pour vous donner le plaisir de m’humilier?&raquo;</p>
+
+<p>Danglars comprit que, s’il continuait la conversation sur le ton qu’il
+l’avait entreprise, la chose pourrait mal tourner pour lui.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le comte, dit-il, vous devez être à bon droit surpris de ma
+réserve, je comprends cela: aussi, croyez bien que moi, tout le premier,
+je m’en afflige; croyez bien qu’elle m’est commandée par des
+circonstances impérieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont là des propos en l’air, mon cher monsieur, dit le comte, et
+dont pourrait peut-être se contenter le premier venu; mais le comte de
+Morcerf n’est pas le premier venu; et quand un homme comme lui vient
+trouver un autre homme, lui rappelle la parole donnée, et que cet homme
+manque à sa parole, il a le droit d’exiger en place qu’on lui donne au
+moins une bonne raison.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars était lâche, mais il ne le voulait point paraître: il fut piqué
+du ton que Morcerf venait de prendre.</p>
+
+<p>&laquo;Aussi n’est-ce pas la bonne raison qui me manque, répliqua-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Que prétendez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Que la bonne raison, je l’ai, mais qu’elle est difficile à donner.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sentez cependant, dit Morcerf, que je ne puis me payer de vos
+réticences; et une chose, en tout cas, me paraît claire, c’est que vous
+refusez mon alliance.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, dit Danglars, je suspends ma résolution, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n’avez cependant pas la prétention, je le suppose, de croire
+que je souscrive à vos caprices, au point d’attendre tranquillement et
+humblement le retour de vos bonnes grâces?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur le comte, si vous ne pouvez attendre, regardons nos
+projets comme non avenus.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte se mordit les lèvres jusqu’au sang pour ne pas faire l’éclat
+que son caractère superbe et irritable le portait à faire; cependant,
+comprenant qu’en pareille circonstance le ridicule serait de son côté,
+il avait déjà commencé à gagner la porte du salon, lorsque, se ravisant,
+il revint sur ses pas.</p>
+
+<p>Un nuage venait de passer sur son front, y laissant, au lieu de
+l’orgueil offensé, la trace d’une vague inquiétude.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, dit-il, mon cher Danglars, nous nous connaissons depuis de
+longues années, et, par conséquent, nous devons avoir quelques
+ménagements l’un pour l’autre. Vous me devez une explication, et c’est
+bien le moins que je sache à quel malheureux événement mon fils doit la
+perte de vos bonnes intentions à son égard.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n’est point personnel au vicomte, voilà tout ce que je puis vous
+dire, monsieur, répondit Danglars, qui redevenait impertinent en voyant
+que Morcerf s’adoucissait. </p>
+
+<p>&mdash;Et à qui donc est-ce personnel?&raquo; demanda d’une voix altérée Morcerf,
+dont le front se couvrit de pâleur.</p>
+
+<p>Danglars, à qui aucun de ces symptômes n’échappait, fixa sur lui un
+regard plus assuré qu’il n’avait coutume de le faire.</p>
+
+<p>&laquo;Remerciez-moi de ne pas m’expliquer davantage&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>Un tremblement nerveux, qui venait sans doute d’une colère contenue,
+agitait Morcerf.</p>
+
+<p>&laquo;J’ai le droit, répondit-il en faisant un violent effort sur lui-même,
+j’ai le projet d’exiger que vous vous expliquiez; est-ce donc contre Mme
+de Morcerf que vous avez quelque chose? Est-ce ma fortune qui n’est pas
+suffisante? Sont-ce mes opinions qui, étant contraires aux vôtres....</p>
+
+<p>&mdash;Rien de tout cela, monsieur, dit Danglars; je serais impardonnable,
+car je me suis engagé connaissant tout cela. Non, ne cherchez plus, je
+suis vraiment honteux de vous faire faire cet examen de conscience;
+restons-en là, croyez-moi. Prenons le terme moyen du délai, qui n’est ni
+une rupture, ni un engagement. Rien ne presse, mon Dieu! Ma fille a
+dix-sept ans, et votre fils vingt et un. Pendant notre halte, le temps
+marchera, lui; il amènera les événements; les choses qui paraissent
+obscures la veille sont parfois trop claires le lendemain; parfois
+ainsi, en un jour, tombent les plus cruelles calomnies.</p>
+
+<p>&mdash;Des calomnies, avez-vous dit, monsieur! s’écria Morcerf en devenant
+livide. On me calomnie, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, ne nous expliquons pas, vous dis-je. </p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, monsieur, il me faudra subir tranquillement ce refus?</p>
+
+<p>&mdash;Pénible surtout pour moi, monsieur. Oui, plus pénible pour moi que
+pour vous, car je comptais sur l’honneur de votre alliance, et un
+mariage manqué fait toujours plus de tort à la fiancée qu’au fiancé.</p>
+
+<p>&mdash;C’est bien, monsieur, n’en parlons plus&raquo;, dit Morcerf.</p>
+
+<p>Et froissant ses gants avec rage, il sortit de l’appartement.</p>
+
+<p>Danglars remarqua que, pas une seule fois, Morcerf n’avait osé demander
+si c’était à cause de lui, Morcerf, que Danglars retirait sa parole.</p>
+
+<p>Le soir il eut une longue conférence avec plusieurs amis, et M.
+Cavalcanti, qui s’était constamment tenu dans le salon des dames, sortit
+le dernier de la maison du banquier.</p>
+
+<p>Le lendemain, en se réveillant, Danglars demanda les journaux, on les
+lui apporta aussitôt: il en écarta trois ou quatre et prit
+<i>l’Impartial</i>.</p>
+
+<p>C’était celui dont Beauchamp était le rédacteur-gérant.</p>
+
+<p>Il brisa rapidement l’enveloppe, l’ouvrit avec une précipitation
+nerveuse, passa dédaigneusement sur le <i>Premier Paris</i>, et, arrivant aux
+faits divers, s’arrêta avec son méchant sourire sur un entrefilet
+commençant par ces mots: <i>On nous écrit de Janina</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Bon, dit-il après avoir lu, voici un petit bout d’article sur le
+colonel Fernand qui, selon toute probabilité, me dispensera de donner
+des explications à M. le comte de Morcerf.&raquo;</p>
+
+<p>Au même moment, c’est-à-dire comme neuf heures du matin sonnaient,
+Albert de Morcerf, vêtu de noir, boutonné méthodiquement, la démarche
+agitée et la parole brève, se présentait à la maison des Champs-Élysées.</p>
+
+<p>&laquo;M. le comte vient de sortir il y a une demi-heure à peu près, dit le
+concierge.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il emmené Baptistin? demanda Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Appelez Baptistin, je veux lui parler.&raquo;</p>
+
+<p>Le concierge alla chercher le valet de chambre lui-même, et un instant
+après revint avec lui.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, dit Albert, je vous demande pardon de mon indiscrétion, mais
+j’ai voulu vous demander à vous-même si votre maître était bien
+réellement sorti?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit Baptistin.</p>
+
+<p>&mdash;Même pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais combien mon maître est heureux de recevoir monsieur, et je me
+garderais bien de confondre monsieur dans une mesure générale. </p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, car j’ai à lui parler d’une affaire sérieuse. Crois-tu
+qu’il tardera à rentrer?</p>
+
+<p>&mdash;Non, car il a commandé son déjeuner pour dix heures.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, je vais faire un tour aux Champs-Élysées, à dix heures je serai
+ici; si M. le comte rentre avant moi, dis-lui que je le prie d’attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je n’y manquerai pas, monsieur peut en être sûr.&raquo;</p>
+
+<p>Albert laissa à la porte du comte le cabriolet de place qu’il avait pris
+et alla se promener à pied.</p>
+
+<p>En passant devant l’allée des Veuves, il crut reconnaître les chevaux du
+comte qui stationnaient à la porte du tir de Gosset; il s’approcha et,
+après avoir reconnu les chevaux, reconnut le cocher.</p>
+
+<p>&laquo;M. le comte est au tir? demanda Morcerf à celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur&raquo;, répondit le cocher.</p>
+
+<p>En effet, plusieurs coups réguliers s’étaient fait entendre depuis que
+Morcerf était aux environs du tir.</p>
+
+<p>Il entra.</p>
+
+<p>Dans le petit jardin se tenait le garçon.</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, dit-il, mais monsieur le vicomte voudrait-il attendre un
+instant?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela, Philippe? demanda Albert, qui, étant un habitué,
+s’étonnait de cet obstacle qu’il ne comprenait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que la personne qui s’exerce en ce moment prend le tir à elle
+seule, et ne tire jamais devant quelqu’un.</p>
+
+<p>&mdash;Pas même devant vous, Philippe?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, monsieur, je suis à la porte de ma loge.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui lui charge ses pistolets?</p>
+
+<p>&mdash;Son domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Un Nubien?</p>
+
+<p>&mdash;Un nègre.</p>
+
+<p>&mdash;C’est cela.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez donc ce seigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens le chercher; c’est mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, c’est autre chose. Je vais entrer pour le prévenir.&raquo;</p>
+
+<p>Et Philippe, poussé par sa propre curiosité, entra dans la cabane de
+planches. Une seconde après, Monte-Cristo parut sur le seuil.</p>
+
+<p>&laquo;Pardon de vous poursuivre jusqu’ici, mon cher comte, dit Albert; mais
+je commence par vous dire que ce n’est point la faute de vos gens, et
+que moi seul suis indiscret. Je me suis présenté chez vous; on m’a dit
+que vous étiez en promenade, mais que vous rentreriez à dix heures pour
+déjeuner. Je me suis promené à mon tour en attendant dix heures, et, en
+me promenant, j’ai aperçu vos chevaux et votre voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous me dites là me donne l’espoir que vous venez me demander à
+déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, merci, il ne s’agit pas de déjeuner à cette heure; peut-être
+déjeunerons-nous plus tard, mais en mauvaise compagnie, pardieu!</p>
+
+<p>&mdash;Que diable contez-vous là?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, je me bats aujourd’hui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous? et pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour me battre, pardieu!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j’entends bien, mais à cause de quoi? On se bat pour toute espèce
+de choses, vous comprenez bien.</p>
+
+<p>&mdash;À cause de l’honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ceci, c’est sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Si sérieux, que je viens vous prier de me rendre un service.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Celui d’être mon témoin.</p>
+
+<p>&mdash;Alors cela devient grave; ne parlons de rien ici, et rentrons chez
+moi. Ali, donne-moi de l’eau.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte retroussa ses manches et passa dans le petit vestibule qui
+précède les tirs, et où les tireurs ont l’habitude de se laver les
+mains.</p>
+
+<p>&laquo;Entrez donc, monsieur le vicomte, dit tout bas Philippe, vous verrez
+quelque chose de drôle.&raquo;</p>
+
+<p>Morcerf entra. Au lieu de mouches, des cartes à jouer étaient collées
+sur la plaque.</p>
+
+<p>De loin, Morcerf crut que c’était le jeu complet; il y avait depuis l’as
+jusqu’au dix.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ah! fit Albert, vous étiez en train de jouer au piquet?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le comte, j’étais en train de faire un jeu de cartes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ce sont des as et des deux que vous voyez; seulement mes balles
+en ont fait des trois, des cinq, des sept, des huit, des neuf et des
+dix.&raquo;</p>
+
+<p>Albert s’approcha.</p>
+
+<p>En effet, les balles avaient, avec des lignes parfaitement exactes et
+des distances parfaitement égales, remplacé les signes absents et troué
+le carton aux endroits où il aurait dû être peint. En allant à la
+plaque, Morcerf ramassa, en outre, deux ou trois hirondelles qui avaient
+eu l’imprudence de passer à portée du pistolet du comte, et que le comte
+avait abattues.</p>
+
+<p>&laquo;Diable! fit Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mon cher vicomte, dit Monte-Cristo en s’essuyant les
+mains avec du linge apporté par Ali, il faut bien que j’occupe mes
+instants d’oisiveté, mais venez, je vous attends.&raquo;</p>
+
+<p>Tous deux montèrent dans le coupé de Monte-Cristo qui, au bout de
+quelques instants, les eut déposés à la porte du n&deg;30.</p>
+
+<p>Monte-Cristo conduisit Morcerf dans son cabinet, et lui montra un siège.
+Tous deux s’assirent.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, causons tranquillement, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez que je suis parfaitement tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Avec qui voulez-vous vous battre?</p>
+
+<p>&mdash;Avec Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Un de vos amis!</p>
+
+<p>&mdash;C’est toujours avec des amis qu’on se bat.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins faut-il une raison.</p>
+
+<p>&mdash;J’en ai une.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous a-t-il fait?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, dans un journal d’hier soir... mais tenez, lisez.</p>
+
+<p>Albert tendit à Monte-Cristo un journal où il lut ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;On nous écrit de Janina:</p>
+
+<p>&laquo;Un fait jusqu’alors ignoré, ou tout au moins inédit, est parvenu à
+notre connaissance; les châteaux qui défendaient la ville ont été livrés
+aux Turcs par un officier français dans lequel le vizir Ali-Tebelin
+avait mis toute sa confiance, et qui s’appelait Fernand.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, demanda Monte-Cristo, que voyez-vous là-dedans qui vous
+choque?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! ce que je vois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Que vous importe à vous que les châteaux de Janina aient été
+livrés par un officier nommé Fernand?</p>
+
+<p>&mdash;Il m’importe que mon père, le comte de Morcerf, s’appelle Fernand de
+son nom de baptême.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre père servait Ali-Pacha?</p>
+
+<p>&mdash;C’est-à-dire qu’il combattait pour l’indépendance des Grecs; voilà où
+est la calomnie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mon cher vicomte, parlons raison.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi un peu: qui diable sait en France que l’officier Fernand est
+le même homme que le comte de Morcerf et qui s’occupe à cette heure de
+Janina, qui a été prise en 1822 ou 1823, je crois?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà justement où est la perfidie: on a laissé le temps passer
+là-dessus, puis aujourd’hui on revient sur des événements oubliés pour
+en faire sortir un scandale qui peut ternir une haute position. Eh bien,
+moi, héritier du nom de mon père, je ne veux pas même que sur ce nom
+flotte l’ombre d’un doute. Je vais envoyer à Beauchamp, dont le journal
+a publié cette note, deux témoins, et il la rétractera.</p>
+
+<p>&mdash;Beauchamp ne rétractera rien.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous nous battrons.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous ne vous battrez pas, car il vous répondra qu’il y avait
+peut-être dans l’armée grecque cinquante officiers qui s’appelaient
+Fernand.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous battrons malgré cette réponse. Oh! je veux que cela
+disparaisse.... Mon père, un si noble soldat, une si illustre
+carrière....</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien il mettra: Nous sommes fondés à croire que ce Fernand n’a
+rien de commun avec M. le comte de Morcerf, dont le nom de baptême est
+aussi Fernand.</p>
+
+<p>&mdash;Il me faut une rétractation pleine et entière; je ne me contenterai
+point de celle-là!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez lui envoyer vos témoins?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort.</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire que vous me refusez le service que je venais vous
+demander.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous savez ma théorie à l’égard du duel; je vous ai fait ma
+profession de foi à Rome, vous vous la rappelez?</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, mon cher comte, je vous ai trouvé ce matin, tout à l’heure,
+exerçant une occupation peu en harmonie avec cette théorie.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, mon cher ami, vous comprenez, il ne faut jamais être
+exclusif. Quand on vit avec des fous, il faut faire aussi son
+apprentissage d’insensé, d’un moment à l’autre quelque cerveau brûlé,
+qui n’aura pas plus de motif de me chercher querelle que vous n’en avez
+d’aller chercher querelle à Beauchamp, me viendra trouver pour la
+première niaiserie venue, ou m’enverra ses témoins, ou m’insultera dans
+un endroit public: eh bien, ce cerveau brûlé, il faudra bien que je le
+tue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous admettez donc que, vous-même, vous vous battriez?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, pourquoi voulez-vous que, moi, je ne me batte pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis point que vous ne devez point vous battre; je dis seulement
+qu’un duel est une chose grave et à laquelle il faut réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il réfléchi, lui, pour insulter mon père?</p>
+
+<p>&mdash;S’il n’a pas réfléchi, et qu’il vous l’avoue; il ne faut pas lui en
+vouloir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher comte, vous êtes beaucoup trop indulgent!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, beaucoup trop rigoureux. Voyons, je suppose... écoutez bien
+ceci: je suppose.... N’allez pas vous fâcher de ce que je vous dis!</p>
+
+<p>&mdash;J’écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose que le fait rapporté soit vrai....</p>
+
+<p>&mdash;Un fils ne doit pas admettre une pareille supposition sur l’honneur de
+son père.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! nous sommes dans une époque où l’on admet tant de
+choses!</p>
+
+<p>&mdash;C’est justement le vice de l’époque.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous la prétention de le réformer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à l’endroit de ce qui me regarde.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! quel rigoriste vous faites, mon cher ami!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous inaccessible aux bons conseils?</p>
+
+<p>&mdash;Non, quand ils viennent d’un ami.</p>
+
+<p>&mdash;Me croyez-vous le vôtre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, avant d’envoyer vos témoins à Beauchamp, informez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Auprès de qui?</p>
+
+<p>&mdash;Eh pardieu! auprès d’Haydée, par exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Mêler une femme dans tout cela, que peut-elle y faire?</p>
+
+<p>&mdash;Vous déclarer que votre père n’est pour rien dans la défaite ou la
+mort du sien, par exemple, ou vous éclairer à ce sujet, si par hasard
+votre père avait eu le malheur....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai déjà dit, mon cher comte, que je ne pouvais admettre une
+pareille supposition.</p>
+
+<p>&mdash;Vous refusez donc ce moyen? </p>
+
+<p>&mdash;Je le refuse.</p>
+
+<p>&mdash;Absolument?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, un dernier conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, mais le dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Ne le voulez-vous point?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, je vous le demande.</p>
+
+<p>&mdash;N’envoyez point de témoins à Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Allez le trouver vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;C’est contre toutes les habitudes.</p>
+
+<p>&mdash;Votre affaire est en dehors des affaires ordinaires.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi dois-je y aller moi-même, voyons?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu’ainsi l’affaire reste entre vous et Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; si Beauchamp est disposé à se rétracter, il faut lui
+laisser le mérite de la bonne volonté: la rétraction n’en sera pas moins
+faite. S’il refuse, au contraire, il sera temps de mettre deux étrangers
+dans votre secret.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne seront pas deux étrangers, ce seront deux amis.</p>
+
+<p>&mdash;Les amis d’aujourd’hui sont les ennemis de demain.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! par exemple!</p>
+
+<p>&mdash;Témoin Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi....</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, je vous recommande la prudence.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous croyez que je dois aller trouver Beauchamp moi-même?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Seul?</p>
+
+<p>&mdash;Seul. Quand on veut obtenir quelque chose de l’amour-propre d’un
+homme, il faut sauver à l’amour-propre de cet homme jusqu’à l’apparence
+de la souffrance.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous avez raison.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c’est bien heureux!</p>
+
+<p>&mdash;J’irai seul. </p>
+
+<p>&mdash;Allez; mais vous feriez encore mieux de n’y point aller du tout.</p>
+
+<p>&mdash;C’est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Faites donc ainsi; ce sera toujours mieux ce que vous que vouliez faire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais en ce cas, voyons, si malgré toutes mes précautions, tous mes
+procédés, si j’ai un duel, me servirez-vous de témoin?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher vicomte; dit Monte-Cristo avec une gravité suprême, vous avez
+dû voir qu’en temps et lieu j’étais tout à votre dévotion; mais le
+service que vous me demanderez là sort du cercle de ceux que je puis
+vous rendre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être le saurez-vous un jour.</p>
+
+<p>&mdash;Mais en attendant?</p>
+
+<p>&mdash;Je demande votre indulgence pour mon secret.</p>
+
+<p>&mdash;C’est bien. Je prendrai Franz et Château-Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez Franz et Château-Renaud, ce sera à merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, si je me bats, vous me donnerez bien une petite leçon
+d’épée ou de pistolet?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c’est encore une chose impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Singulier homme que vous faites, allez! Alors vous ne voulez vous
+mêler de rien?</p>
+
+<p>&mdash;De rien absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Alors n’en parlons plus. Adieu, comte.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, vicomte.&raquo;</p>
+
+<p>Morcerf prit son chapeau et sortit.</p>
+
+<p>À la porte, il retrouva son cabriolet, et, contenant du mieux qu’il put
+sa colère, il se fit conduire chez Beauchamp; Beauchamp était à son
+journal.</p>
+
+<p>Albert se fit conduire au journal.</p>
+
+<p>Beauchamp était dans un cabinet sombre et poudreux, comme sont de
+fondation les bureaux de journaux.</p>
+
+<p>On lui annonça Albert de Morcerf. Il fit répéter deux fois l’annonce;
+puis, mal convaincu encore, il cria:</p>
+
+<p>&laquo;Entrez!&raquo;</p>
+
+<p>Albert parut. Beauchamp poussa une exclamation en voyant son ami
+franchir les liasses de papier et fouler d’un pied mal exercé les
+journaux de toutes grandeurs qui jonchaient non point le parquet, mais
+le carreau rougi de son bureau.</p>
+
+<p>&laquo;Par ici, par ici, mon cher Albert, dit-il en tendant la main au jeune
+homme; qui diable vous amène? êtes-vous perdu comme le petit Poucet, ou
+venez-vous tout bonnement me demander à déjeuner? Tâchez de trouver une
+chaise; tenez, là-bas, près de ce géranium qui, seul ici, me rappelle
+qu’il y a au monde des feuilles qui ne sont pas des feuilles de papier.</p>
+
+<p>&mdash;Beauchamp; dit Albert, c’est de votre journal que je viens vous
+parler.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Morcerf? que désirez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je désire une rectification.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, une rectification? À propos de quoi, Albert? mais asseyez-vous
+donc!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, répondit Albert pour la seconde fois, et avec un léger signe de
+tête.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Une rectification sur un fait qui porte atteinte à l’honneur d’un
+membre de ma famille.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! dit Beauchamp, surpris. Quel fait? Cela ne se peut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait qu’on vous a écrit de Janina.</p>
+
+<p>&mdash;De Janina?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de Janina. En vérité vous avez l’air d’ignorer ce qui m’amène?</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon honneur... Baptiste! un journal d’hier! cria Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;C’est inutile, je vous apporte le mien.&raquo;</p>
+
+<p>Beauchamp lut en bredouillant:</p>
+
+<p>&laquo;On nous écrit de Janina, etc.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Vous comprenez que le fait est grave, dit Morcerf, quand Beauchamp eut
+fini.</p>
+
+<p>&mdash;Cet officier est donc votre parent? demanda le journaliste.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Albert en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que voulez-vous que je fasse pour vous être agréable? dit
+Beauchamp avec douceur.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais, mon cher Beauchamp, que vous rétractassiez ce fait.&raquo;</p>
+
+<p>Beauchamp regarda Albert avec une attention qui annonçait assurément
+beaucoup de bienveillance.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, dit-il, cela va nous entraîner dans une longue causerie; car
+c’est toujours une chose grave qu’une rétractation. Asseyez-vous; je
+vais relire ces trois ou quatre lignes.&raquo;</p>
+
+<p>Albert s’assit, et Beauchamp relut les lignes incriminées par son ami
+avec plus d’attention que la première fois.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, vous le voyez, dit Albert avec fermeté, avec rudesse même, on
+a insulté dans votre journal quelqu’un de ma famille, et je veux une
+rétractation.</p>
+
+<p>&mdash;Vous... voulez....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je veux!</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous dire que vous n’êtes point parlementaire, mon
+cher vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux point l’être, répliqua le jeune homme en se levant; je
+poursuis la rétractation d’un fait que vous avez énoncé hier, et je
+l’obtiendrai. Vous êtes assez mon ami, continua Albert les lèvres
+serrées, voyant que Beauchamp, de son côté, commençait à relever sa tête
+dédaigneuse; vous êtes assez mon ami et, comme tel, vous me connaissez
+assez, je l’espère pour comprendre ma ténacité en pareille circonstance.</p>
+
+<p>&mdash;Si je suis votre ami, Morcerf, vous finirez par me le faire oublier
+avec des mots pareils à ceux de tout à l’heure.... Mais voyons, ne nous
+fâchons pas, ou du moins, pas encore.... Vous êtes inquiet, irrité,
+piqué.... Voyons, quel est ce parent qu’on appelle Fernand?</p>
+
+<p>&mdash;C’est mon père, tout simplement, dit Albert; M. Fernand Mondego, comte
+de Morcerf, un vieux militaire qui a vu vingt champs de bataille, et
+dont on voudrait couvrir les nobles cicatrices avec la fange impure
+ramassée dans le ruisseau.</p>
+
+<p>&mdash;C’est votre père? dit Beauchamp: alors c’est autre chose; je conçois
+votre indignation, mon cher Albert... Relisons donc....&raquo;</p>
+
+<p>Et il relut la note, en pesant cette fois sur chaque mot.</p>
+
+<p>&laquo;Mais où voyez-vous, demanda Beauchamp, que le Fernand du journal soit
+votre père?</p>
+
+<p>&mdash;Nulle part, je le sais bien; mais d’autres le verront. C’est pour cela
+que je veux que le fait soit démenti.&raquo;</p>
+
+<p>Aux mots <i>je veux</i>, Beauchamp leva les yeux sur Morcerf, et les baissant
+presque aussitôt, il demeura un instant pensif.</p>
+
+<p>&laquo;Vous démentirez ce fait, n’est-ce pas, Beauchamp? répéta Morcerf avec
+une colère croissante, quoique toujours concentrée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;À la bonne heure! dit Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand je me serai assuré que le fait est faux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, la chose vaut la peine d’être éclaircie, et je l’éclaircirai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que voyez-vous donc à éclaircir dans tout cela, monsieur? dit
+Albert, hors de toute mesure. Si vous ne croyez pas que ce soit mon
+père, dites-le tout de suite; si vous croyez que ce soit lui, rendez-moi
+raison de cette opinion.&raquo; </p>
+
+<p>Beauchamp regarda Albert avec ce sourire qui lui était particulier, et
+qui savait prendre la nuance de toutes les passions.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, reprit-il, puisque monsieur il y a, si c’est pour me demander
+raison que vous êtes venu, il fallait le faire d’abord et ne point venir
+me parler d’amitié et d’autres choses oiseuses comme celles que j’ai la
+patience d’entendre depuis une demi-heure. Est-ce bien sur ce terrain
+que nous allons marcher désormais, voyons!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si vous ne rétractez pas l’infâme calomnie!</p>
+
+<p>&mdash;Un moment! pas de menaces, s’il vous plaît, monsieur Albert Mondego,
+vicomte de Morcerf, je n’en souffre pas de mes ennemis, à plus forte
+raison de mes amis. Donc, vous voulez que je démente le fait sur le
+colonel Fernand, fait auquel je n’ai, sur mon honneur pris aucune part?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le veux! dit Albert, dont la tête commençait à s’égarer.</p>
+
+<p>&mdash;Sans quoi, nous nous battrons? continua Beauchamp avec le même calme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! reprit Albert, en haussant la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Beauchamp, voici ma réponse, mon cher monsieur: ce fait
+n’a pas été inséré par moi, je ne le connaissais pas; mais vous avez,
+par votre démarche, attiré mon attention sur ce fait, elle s’y
+cramponne; il subsistera donc jusqu’à ce qu’il soit démenti ou confirmé
+par qui de droit. </p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Albert en se levant, je vais donc avoir l’honneur de
+vous envoyer mes témoins, vous discuterez avec eux le lieu et les armes.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, mon cher monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce soir, s’il vous plaît ou demain au plus tard, nous nous
+rencontrerons.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas! non pas! Je serai sur le terrain quand il le faudra, et, à
+mon avis (j’ai le droit de le donner, puisque c’est moi qui reçois la
+provocation), et, à mon avis, dis-je, l’heure n’est pas encore venue. Je
+sais que vous tirez très bien l’épée, je la tire passablement; je sais
+que vous faites trois mouches sur six, c’est ma force à peu près; je
+sais qu’un duel entre nous sera un duel sérieux, parce que vous êtes
+brave et que... je le suis aussi. Je ne veux donc pas m’exposer à vous
+tuer ou à être tué moi-même par vous, sans cause. C’est moi qui vais à
+mon tour poser la question et ca-té-go-ri-que-ment.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez-vous à cette rétractation au point de me tuer si je ne le fais
+pas, bien que je vous aie dit, bien que je vous répète, bien que je vous
+affirme sur l’honneur que je ne connaissais pas le fait; bien que je
+vous déclare enfin qu’il est impossible à tout autre qu’à un don Japhet
+comme vous de deviner M. le comte de Morcerf sous ce nom de Fernand?</p>
+
+<p>&mdash;J’y tiens absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher monsieur, je consens à me couper la gorge avec
+vous, mais je veux trois semaines; dans trois semaines vous me
+retrouverez pour vous dire: Oui, le fait est faux, je l’efface; ou bien:
+Oui, le fait est vrai, et je sors les épées du fourreau, ou les
+pistolets de la boîte, à votre choix.</p>
+
+<p>&mdash;Trois semaines! s’écria Albert; mais trois semaines, c’est trois
+siècles pendant lesquels je suis déshonoré!</p>
+
+<p>&mdash;Si vous étiez resté mon ami, je vous eusse dit: Patience, ami; vous
+vous êtes fait mon ennemi et je vous dis: Que m’importe, à moi,
+monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dans trois semaines, soit, dit Morcerf. Mais songez-y, dans
+trois semaines il n’y aura plus ni délai ni subterfuge qui puisse vous
+dispenser....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Albert de Morcerf, dit Beauchamp en se levant à son tour, je
+ne puis vous jeter par les fenêtres que dans trois semaines,
+c’est-à-dire dans vingt-quatre jours, et vous, vous n’avez le droit de
+me pourfendre qu’à cette époque. Nous sommes le 29 du mois d’août, donc
+au 21 du mois de septembre. Jusque-là, croyez-moi, et c’est un conseil
+de gentilhomme que je vous donne, épargnons-nous les aboiements de deux
+dogues enchaînés à distance.&raquo;</p>
+
+<p>Et Beauchamp, saluant gravement le jeune homme, lui tourna le dos et
+passa dans son imprimerie.</p>
+
+<p>Albert se vengea sur une pile de journaux qu’il dispersa en les cinglant
+à grands coups de badine, après quoi il partit, non sans s’être retourné
+deux ou trois fois vers la porte de l’imprimerie.</p>
+
+<p>Tandis qu’Albert fouettait le devant de son cabriolet après avoir
+fouetté les innocents papiers noircis qui n’en pouvaient mais de sa
+déconvenue, il aperçut en traversant le boulevard, Morrel qui, le nez au
+vent, l’œil éveillé et les bras dégagés, passait devant les bains
+Chinois, venant du côté de la porte Saint-Martin, et allant du côté de
+la Madeleine.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! dit-il en soupirant, voilà un homme heureux!&raquo;</p>
+
+<p>Par hasard, Albert ne se trompait point.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXXIX" id="LXXIX"></a><a href="#table">LXXIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La limonade.</a></h3>
+
+<p>En effet, Morrel était bien heureux.</p>
+
+<p>M. Noirtier venait de l’envoyer chercher, et il avait si grande hâte de
+savoir pour quelle cause, qu’il n’avait pas pris de cabriolet, se fiant
+bien plus à ses deux jambes qu’aux jambes d’un cheval de place; il était
+donc parti tout courant de la rue Meslay et se rendait au faubourg
+Saint-Honoré.</p>
+
+<p>Morrel marchait au pas gymnastique, et le pauvre Barrois le suivait de
+son mieux. Morrel avait trente et un ans, Barrois en avait soixante;
+Morrel était ivre d’amour, Barrois était altéré par la grande chaleur.
+Ces deux hommes, ainsi divisés d’intérêts et d’âge, ressemblaient aux
+deux lignes que forme un triangle: écartées par la base, elles se
+rejoignent au sommet.</p>
+
+<p>Le sommet, c’était Noirtier, lequel avait envoyé chercher Morrel en lui
+recommandant de faire diligence, recommandation que Morrel suivait à la
+lettre, au grand désespoir de Barrois.</p>
+
+<p>En arrivant, Morrel n’était pas même essoufflé: l’amour donne des ailes,
+mais Barrois, qui depuis longtemps n’était plus amoureux, Barrois était
+en nage.</p>
+
+<p>Le vieux serviteur fit entrer Morrel par la porte particulière, ferma la
+porte du cabinet, et bientôt un froissement de robe sur le parquet
+annonça la visite de Valentine.</p>
+
+<p>Valentine était belle à ravir sous ses vêtements de deuil.</p>
+
+<p>Le rêve devenait si doux que Morrel se fût presque passé de converser
+avec Noirtier; mais le fauteuil du vieillard roula bientôt sur le
+parquet, et il entra.</p>
+
+<p>Noirtier accueillit par un regard bienveillant les remerciements que
+Morrel lui prodiguait pour cette merveilleuse intervention qui les avait
+sauvés, Valentine et lui, du désespoir. Puis le regard de Morrel alla
+provoquer, sur la nouvelle faveur qui lui était accordée, la jeune
+fille, qui, timide et assise loin de Morrel, attendait d’être forcée à
+parler.</p>
+
+<p>Noirtier la regarda à son tour.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut donc que je dise ce dont vous m’avez chargée? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Noirtier. </p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Morrel, dit alors Valentine au jeune homme qui la dévorait
+des yeux, mon bon papa Noirtier avait mille choses à vous dire, que
+depuis trois jours il m’a dites. Aujourd’hui, il vous envoie chercher
+pour que je vous les répète; je vous les répéterai donc, puisqu’il m’a
+choisie pour son interprète, sans changer un mot à ses intentions.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j’écoute bien impatiemment, répondit le jeune homme; parlez,
+mademoiselle, parlez.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine baissa les yeux: ce fut un présage qui parut doux à Morrel.
+Valentine n’était faible que dans le bonheur.</p>
+
+<p>&laquo;Mon père veut quitter cette maison, dit-elle. Barrois s’occupe de lui
+chercher un appartement convenable.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, mademoiselle, dit Morrel vous qui êtes si chère et si
+nécessaire à M. Noirtier?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, reprit la jeune fille, je ne quitterai point mon grand-père,
+c’est chose convenue entre lui et moi. Mon appartement sera près du
+sien. Ou j’aurai le consentement de M. de Villefort pour aller habiter
+avec bon papa Noirtier, ou on me le refusera: dans le premier cas, je
+pars dès à présent; dans le second, j’attends ma majorité, qui arrive
+dans dix-huit mois. Alors je serai libre, j’aurai une fortune
+indépendante, et....</p>
+
+<p>&mdash;Et?... demanda Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Et, avec l’autorisation de bon papa, je tiendrai la promesse que je
+vous ai faite.&raquo; </p>
+
+<p>Valentine prononça ces derniers mots si bas, que Morrel n’eût pu les
+entendre sans l’intérêt qu’il avait à les dévorer.</p>
+
+<p>&laquo;N’est-ce point votre pensée que j’ai exprimée là, bon papa? ajouta
+Valentine en s’adressant à Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois chez mon grand-père, ajouta Valentine, M. Morrel pourra me
+venir voir en présence de ce bon et digne protecteur. Si ce lien que nos
+cœurs, peut-être ignorants ou capricieux, avaient commencé de former
+paraît convenable et offre des garanties de bonheur futur à notre
+expérience (hélas! dit-on, les cœurs enflammés par les obstacles se
+refroidissent dans la sécurité!) alors M. Morrel pourra me demander à
+moi-même, je l’attendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s’écria Morrel, tenté de s’agenouiller devant le vieillard comme
+devant Dieu, devant Valentine comme devant un ange; oh! qu’ai-je donc
+fait de bien dans ma vie pour mériter tant de bonheur?</p>
+
+<p>&mdash;Jusque-là, continua la jeune fille de sa voix pure et sévère, nous
+respectons les convenances, la volonté même de nos parents, pourvu que
+cette volonté ne tende pas à nous séparer toujours; en un mot, et je
+répète ce mot parce qu’il dit tout, nous attendrons.</p>
+
+<p>&mdash;Et les sacrifices que ce mot impose, monsieur, dit Morrel, je vous
+jure de les accomplir, non pas avec résignation, mais avec bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, continua Valentine avec un regard bien doux au cœur de
+Maximilien, plus d’imprudences, mon ami, ne compromettez pas celle qui,
+à partir d’aujourd’hui, se regarde comme destinée à porter purement et
+dignement votre nom.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel appuya sa main sur son cœur.</p>
+
+<p>Cependant Noirtier les regardait tous deux avec tendresse. Barrois, qui
+était resté au fond comme un homme à qui l’on n’a rien à cacher,
+souriait en essuyant les grosses gouttes d’eau qui tombaient de son
+front chauve.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon Dieu, comme il a chaud, ce bon Barrois, dit Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Barrois, c’est que j’ai bien couru, allez, mademoiselle; mais
+M. Morrel, je dois lui rendre cette justice-là, courait encore plus vite
+que moi.&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier indiqua de l’œil un plateau sur lequel étaient servis une
+carafe de limonade et un verre. Ce qui manquait dans la carafe avait été
+bu une demi-heure auparavant par Noirtier.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, bon Barrois, dit la jeune fille, prends, car je vois que tu
+couves des yeux cette carafe entamée.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, dit Barrois, que je meurs de soif, et que je boirai bien
+volontiers un verre de limonade à votre santé.</p>
+
+<p>&mdash;Bois donc, dit Valentine, et reviens dans un instant.&raquo;</p>
+
+<p>Barrois emporta le plateau, et à peine était-il dans le corridor, qu’à
+travers la porte qu’il avait oublié de fermer, on le voyait pencher la
+tête en arrière pour vider le verre que Valentine avait rempli.</p>
+
+<p>Valentine et Morrel échangeaient leurs adieux en présence de Noirtier,
+quand on entendit la sonnette retentir dans l’escalier de Villefort.</p>
+
+<p>C’était le signal d’une visite.</p>
+
+<p>Valentine regarda la pendule.</p>
+
+<p>&laquo;Il est midi, dit-elle, c’est aujourd’hui samedi, bon papa, c’est sans
+doute le docteur.&raquo;</p>
+
+<p>Noirtier fit signe qu’en effet ce devait être lui.</p>
+
+<p>&laquo;Il va venir ici, il faut que M. Morrel s’en aille, n’est-ce pas, bon
+papa?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le vieillard. Barrois! appela Valentine; Barrois,
+venez!&raquo;</p>
+
+<p>On entendit la voix du vieux serviteur qui répondait:</p>
+
+<p>&laquo;J’y vais, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Barrois va vous reconduire jusqu’à la porte, dit Valentine à Morrel;
+et maintenant, rappelez-vous une chose, monsieur l’officier, c’est que
+mon bon papa vous recommande de ne risquer aucune démarche capable de
+compromettre notre bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;J’ai promis d’attendre, dit Morrel, et j’attendrai.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment, Barrois entra.</p>
+
+<p>&laquo;Qui a sonné? demanda Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le docteur d’Avrigny, dit Barrois en chancelant sur ses
+jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu’avez-vous donc, Barrois?&raquo; demanda Valentine.</p>
+
+<p>Le vieillard ne répondit pas; il regardait son maître avec des yeux
+effarés, tandis que de sa main crispée il cherchait un appui pour
+demeurer debout.</p>
+
+<p>&laquo;Mais il va tomber!&raquo; s’écria Morrel.</p>
+
+<p>En effet, le tremblement dont Barrois était saisi augmentait par degrés;
+les traits du visage, altérés par les mouvements convulsifs des muscles
+de la face, annonçaient une attaque nerveuse des plus intenses.</p>
+
+<p>Noirtier, voyant Barrois ainsi troublé, multipliait ses regards dans
+lesquels se peignaient, intelligibles et palpitantes, toutes les
+émotions qui agitent le cœur de l’homme.</p>
+
+<p>Barrois fit quelques pas vers son maître.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon Dieu! mon Dieu! Seigneur, dit-il, mais qu’ai-je donc?... Je
+souffre... je n’y vois plus. Mille pointes de feu me traversent le
+crâne. Oh! ne me touchez pas, ne me touchez pas!&raquo;</p>
+
+<p>En effet, les yeux devenaient saillants et hagards, et la tête se
+renversait en arrière, tandis que le reste du corps se raidissait.</p>
+
+<p>Valentine épouvantée poussa un cri; Morrel la prit dans ses bras comme
+pour la défendre contre quelque danger inconnu.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur d’Avrigny! monsieur d’Avrigny! cria Valentine d’une voix
+étouffée, à nous! au secours!&raquo;</p>
+
+<p>Barrois tourna sur lui-même, fit trois pas en arrière, trébucha et vint
+tomber aux pieds de Noirtier, sur le genou duquel il appuya sa main en
+criant:</p>
+
+<p>&laquo;Mon maître! mon bon maître!&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment M. de Villefort, attiré par les cris, parut sur le seuil de
+la chambre.</p>
+
+<p>Morrel lâcha Valentine à moitié évanouie, et se rejetant en arrière,
+s’enfonça dans l’angle de la chambre et disparut presque derrière un
+rideau.</p>
+
+<p>Pâle comme s’il eût vu un serpent se dresser devant lui, il attachait un
+regard glacé sur le malheureux agonisant.</p>
+
+<p>Noirtier bouillait d’impatience et de terreur; son âme volait au secours
+du pauvre vieillard, son ami plutôt que son domestique. On voyait le
+combat terrible de la vie et de la mort se traduire sur son front par le
+gonflement des veines et la contraction de quelques muscles restés
+vivants autour de ses yeux.</p>
+
+<p>Barrois, la face agitée, les yeux injectés de sang, le cou renversé en
+arrière, gisait battant le parquet de ses mains, tandis qu’au contraire
+ses jambes raides semblaient devoir rompre plutôt que plier.</p>
+
+<p>Une légère écume montait à ses lèvres, et il haletait douloureusement.</p>
+
+<p>Villefort, stupéfait, demeura un instant les yeux fixés sur ce tableau,
+qui, dès son entrée dans la chambre, attira ses regards.</p>
+
+<p>Il n’avait pas vu Morrel.</p>
+
+<p>Après un instant de contemplation muette pendant lequel on put voir son
+visage pâlir et ses cheveux se dresser sur sa tête:</p>
+
+<p>&laquo;Docteur! docteur! s’écria-t-il en s’élançant vers la porte, venez!
+venez!</p>
+
+<p>&mdash;Madame! madame! cria Valentine appelant sa belle-mère en se heurtant
+aux parois de l’escalier, venez! venez vite et apportez votre flacon de
+sels!</p>
+
+<p>&mdash;Qu’y a-t-il? demanda la voix métallique et contenue de Mme de
+Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! venez! venez!</p>
+
+<p>&mdash;Mais où donc est le docteur! criait Villefort; où est-il?&raquo;</p>
+
+<p>Mme de Villefort descendit lentement; on entendait craquer les planches
+sous ses pieds. D’une main elle tenait le mouchoir avec lequel elle
+s’essuyait le visage, de l’autre un flacon de sels anglais. </p>
+
+<p>Son premier regard, en arrivant à la porte, fut pour Noirtier, dont le
+visage, sauf l’émotion bien naturelle dans une semblable circonstance,
+annonçait une santé égale; son second coup d’œil rencontra le moribond.</p>
+
+<p>Elle pâlit, et son œil rebondit pour ainsi dire du serviteur sur le
+maître.</p>
+
+<p>&laquo;Mais au nom du Ciel, madame, où est le docteur? il est entré chez vous.
+C’est une apoplexie, vous le voyez bien, avec une saignée on le sauvera.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il mangé depuis peu? demanda Mme de Villefort éludant la question.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Valentine, il n’a pas déjeuné, mais il a fort couru ce
+matin pour faire une commission dont l’avait chargé bon papa. Au retour
+seulement il a pris un verre de limonade.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Mme de Villefort, pourquoi pas du vin? C’est très mauvais, la
+limonade.</p>
+
+<p>&mdash;La limonade était là sous sa main, dans la carafe de bon papa; le
+pauvre Barrois avait soif, il a bu ce qu’il a trouvé.&raquo;</p>
+
+<p>Mme de Villefort tressaillit. Noirtier l’enveloppa de son regard
+profond.</p>
+
+<p>&laquo;Il a le cou si court! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Villefort, je vous demande où est M. d’Avrigny; au nom du
+Ciel, répondez!</p>
+
+<p>&mdash;Il est dans la chambre d’Édouard qui est un peu souffrant&raquo;, dit Mme de
+Villefort, qui ne pouvait éluder plus longtemps.</p>
+
+<p>Villefort s’élança dans l’escalier pour l’aller chercher lui-même.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, dit la jeune femme en donnant son flacon à Valentine, on va le
+saigner sans doute. Je remonte chez moi, car je ne puis supporter la vue
+du sang.&raquo;</p>
+
+<p>Et elle suivit son mari.</p>
+
+<p>Morrel sortit de l’angle sombre où il s’était retiré, et où personne ne
+l’avait vu, tant la préoccupation était grande.</p>
+
+<p>&laquo;Partez vite, Maximilien, lui dit Valentine, et attendez que je vous
+appelle. Allez.&raquo;</p>
+
+<p>Morrel consulta Noirtier par un geste. Noirtier, qui avait conservé tout
+son sang-froid, lui fit signe que oui.</p>
+
+<p>Il serra la main de Valentine contre son cœur et sortit par le corridor
+dérobé.</p>
+
+<p>En même temps Villefort et le docteur rentraient par la porte opposée.</p>
+
+<p>Barrois commençait à revenir à lui: la crise était passée, sa parole
+revenait gémissante, et il se soulevait sur un genou.</p>
+
+<p>D’Avrigny et Villefort portèrent Barrois sur une chaise longue. </p>
+
+<p>&laquo;Qu’ordonnez-vous, docteur? demanda Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Qu’on m’apporte de l’eau et de l’éther. Vous en avez dans la maison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu’on coure me chercher de l’huile de térébenthine et de l’émétique.</p>
+
+<p>&mdash;Allez! dit Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant que tout le monde se retire.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi? demanda timidement Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle, vous surtout&raquo;, dit rudement le docteur.</p>
+
+<p>Valentine regarda M. d’Avrigny avec étonnement, embrassa M. Noirtier au
+front et sortit.</p>
+
+<p>Derrière elle le docteur ferma la porte d’un air sombre.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, tenez, docteur, le voilà qui revient; ce n’était qu’une attaque
+sans importance.</p>
+
+<p>M. d’Avrigny sourit d’un air sombre.</p>
+
+<p>&laquo;Comment vous sentez-vous, Barrois? demanda le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu mieux, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous boire ce verre d’eau éthérée?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais essayer, mais ne me touchez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu’il me semble que si vous me touchiez, ne fût-ce que du bout
+du doigt, l’accès me reprendrait.</p>
+
+<p>&mdash;Buvez.&raquo;</p>
+
+<p>Barrois prit le verre, l’approcha de ses lèvres violettes et le vida à
+moitié à peu près.</p>
+
+<p>&laquo;Où souffrez-vous? demanda le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Partout; j’éprouve comme d’effroyables crampes.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous des éblouissements?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Des tintements d’oreille?</p>
+
+<p>&mdash;Affreux.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela vous a-t-il pris?</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l’heure.</p>
+
+<p>&mdash;Rapidement?</p>
+
+<p>&mdash;Comme la foudre. </p>
+
+<p>&mdash;Rien hier? rien avant-hier?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de somnolence? pas de pesanteurs?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Qu’avez-vous mangé aujourd’hui?</p>
+
+<p>&mdash;Je n’ai rien mangé; j’ai bu seulement un verre de la limonade de
+monsieur, voilà tout.&raquo;</p>
+
+<p>Et Barrois fit de la tête un signe pour désigner Noirtier qui immobile
+dans son fauteuil, contemplait cette terrible scène sans en perdre un
+mouvement, sans laisser échapper une parole.</p>
+
+<p>&laquo;Où est cette limonade? demanda vivement le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la carafe, en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela, en bas!</p>
+
+<p>&mdash;Dans la cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que j’aille la chercher, docteur? demanda Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Non, restez ici, et tâchez de faire boire au malade le reste de ce
+verre d’eau.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette limonade....</p>
+
+<p>&mdash;J’y vais moi-même.&raquo;</p>
+
+<p>D’Avrigny fit un bond, ouvrit la porte, s’élança dans l’escalier de
+service et faillit renverser madame de Villefort, qui, elle aussi,
+descendait à la cuisine.</p>
+
+<p>Elle poussa un cri.</p>
+
+<p>D’Avrigny n’y fit même pas attention; emporté par la puissance d’une
+seule idée, il sauta les trois ou quatre dernières marches, se précipita
+dans la cuisine, et aperçut le carafon aux trois quarts vide sur un
+plateau.</p>
+
+<p>Il fondit dessus comme un aigle sur sa proie.</p>
+
+<p>Haletant, il remonta au rez-de-chaussée et rentra dans la chambre. Mme
+de Villefort remontait lentement l’escalier qui conduisait chez elle.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce bien cette carafe qui était ici? demanda d’Avrigny.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Cette limonade est la même que vous avez bue?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Quel goût lui avez-vous trouvé?</p>
+
+<p>&mdash;Un goût amer.&raquo;</p>
+
+<p>Le docteur versa quelques gouttes de limonade dans le creux de sa main,
+les aspira avec ses lèvres, et, après s’en être rincé la bouche comme on
+fait avec le vin que l’on veut goûter, il cracha la liqueur dans la
+cheminée.</p>
+
+<p>&laquo;C’est bien la même, dit-il. Et vous en avez bu aussi, monsieur
+Noirtier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous lui avez trouvé ce même goût amer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le docteur! cria Barrois, voilà que cela me reprend! Mon
+Dieu, Seigneur, ayez pitié de moi!&raquo;</p>
+
+<p>Le docteur courut au malade.</p>
+
+<p>&laquo;Cet émétique, Villefort, voyez s’il vient.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort s’élança en criant:</p>
+
+<p>&laquo;L’émétique! l’émétique! l’a-t-on apporté?&raquo;</p>
+
+<p>Personne ne répondit. La terreur la plus profonde régnait dans la
+maison.</p>
+
+<p>&laquo;Si j’avais un moyen de lui insuffler de l’air dans les poumons, dit
+d’Avrigny en regardant autour de lui, peut-être y aurait-il possibilité
+de prévenir l’asphyxie. Mais non, rien, rien!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, criait Barrois, me laisserez-vous mourir ainsi sans
+secours? Oh! je me meurs, mon Dieu! je me meurs!</p>
+
+<p>&mdash;Une plume! une plume!&raquo; demanda le docteur.</p>
+
+<p>Il en aperçut une sur la table.</p>
+
+<p>Il essaya d’introduire la plume dans la bouche du malade, qui faisait,
+au milieu de ses convulsions, d’inutiles efforts pour vomir; mais les
+mâchoires étaient tellement serrées, que la plume ne put passer.</p>
+
+<p>Barrois était atteint d’une attaque nerveuse encore plus intense que la
+première. Il avait glissé de la chaise longue à terre, et se raidissait
+sur le parquet.</p>
+
+<p>Le docteur le laissa en proie à cet accès, auquel il ne pouvait apporter
+aucun soulagement, et alla à Noirtier.</p>
+
+<p>&laquo;Comment vous trouvez-vous? lui dit-il précipitamment et à voix basse;
+bien?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Léger d’estomac ou lourd? léger?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Comme lorsque vous avez pris la pilule que je fais donner chaque
+dimanche?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce Barrois qui a fait votre limonade?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. </p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vous qui l’avez engagé à en boire?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce M. de Villefort?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Madame?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C’est donc Valentine, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>Un soupir de Barrois, un bâillement qui faisait craquer des os de sa
+mâchoire, appelèrent l’attention de d’Avrigny: il quitta M. Noirtier et
+courut près du malade.</p>
+
+<p>&laquo;Barrois, dit le docteur, pouvez-vous parler?&raquo;</p>
+
+<p>Barrois balbutia quelques paroles inintelligibles.</p>
+
+<p>&laquo;Essayez un effort, mon ami.&raquo;</p>
+
+<p>Barrois rouvrit des yeux sanglants.</p>
+
+<p>&laquo;Qui a fait la limonade?</p>
+
+<p>&mdash;Moi.</p>
+
+<p>&mdash;L’avez-vous apportée à votre maître aussitôt après l’avoir faite?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l’avez laissée quelque part, alors?</p>
+
+<p>&mdash;À l’office, on m’appelait.</p>
+
+<p>&mdash;Qui l’a apportée ici?</p>
+
+<p>&mdash;Mlle Valentine.&raquo;</p>
+
+<p>D’Avrigny se frappa le front.</p>
+
+<p>&laquo;Ô mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur! docteur! cria Barrois, qui sentait un troisième accès
+arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Mais n’apportera-t-on pas cet émétique, s’écria le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un verre tout préparé, dit Villefort en rentrant.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui?</p>
+
+<p>&mdash;Par le garçon pharmacien qui est venu avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Buvez.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, docteur, il est trop tard; j’ai la gorge qui se serre,
+j’étouffe! Oh! mon cœur! Oh! ma tête.... Oh! quel enfer!... Est-ce que
+je vais souffrir longtemps comme cela? </p>
+
+<p>&mdash;Non, non, mon ami, dit le docteur, bientôt vous ne souffrirez plus.</p>
+
+<p>&mdash;Ah je vous comprends! s’écria le malheureux; mon Dieu! prenez pitié de
+moi!&raquo;</p>
+
+<p>Et, jetant un cri, il tomba renversé en arrière, comme s’il eût été
+foudroyé. D’Avrigny posa une main sur son cœur, approcha une glace de
+ses lèvres.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien? demanda Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Allez dire à la cuisine que l’on m’apporte bien vite du sirop de
+violettes.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort descendit à l’instant même.</p>
+
+<p>&laquo;Ne vous effrayez pas, monsieur Noirtier, dit d’Avrigny, j’emporte le
+malade dans une autre chambre pour le saigner; en vérité, ces sortes
+d’attaques sont un affreux spectacle à voir.&raquo;</p>
+
+<p>Et prenant Barrois par-dessous les bras, il le traîna dans une chambre
+voisine; mais presque aussitôt il rentra chez Noirtier pour prendre le
+reste de la limonade.</p>
+
+<p>Noirtier fermait l’œil droit.</p>
+
+<p>&laquo;Valentine, n’est-ce pas? vous voulez Valentine? Je vais dire qu’on vous
+l’envoie.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort remontait; d’Avrigny le rencontra dans le corridor.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Venez&raquo;, dit d’Avrigny.</p>
+
+<p>Et il l’emmena dans la chambre.</p>
+
+<p>&laquo;Toujours évanoui? demanda le procureur du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort recula de trois pas, joignit les mains au-dessus de sa tête,
+et avec une commisération non équivoque:</p>
+
+<p>&laquo;Mort si promptement! dit-il en regardant le cadavre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bien promptement, n’est-ce pas? dit d’Avrigny; mais cela ne doit
+pas vous étonner: M. et Mme de Saint-Méran sont morts tout aussi
+promptement. Oh! l’on meurt vite dans votre maison, monsieur de
+Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s’écria le magistrat avec un accent d’horreur et de
+consternation, vous en revenez à cette terrible idée!</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, monsieur, toujours! dit d’Avrigny avec solennité, car elle
+ne m’a pas quitté un instant, et pour que vous soyez bien convaincu que
+je ne me trompe pas cette fois, écoutez bien, monsieur de Villefort.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort tremblait convulsivement.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a un poison qui tue sans presque laisser de trace. Ce poison, je
+le connais bien: je l’ai étudié dans tous les accidents qu’il amène,
+dans tous les phénomènes qu’il produit. Ce poison, je l’ai reconnu tout
+à l’heure chez le pauvre Barrois, comme je l’avais reconnu chez Mme de
+Saint-Méran. Ce poison, il y a une manière de reconnaître sa présence:
+il rétablit la couleur bleue du papier de tournesol rougi par un acide,
+et il teint en vert le sirop de violettes. Nous n’avons pas de papier de
+tournesol; mais, tenez, voilà qu’on apporte le sirop de violettes que
+j’ai demandé.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, on entendait des pas dans le corridor, le docteur entrebâilla
+la porte, prit des mains de la femme de chambre un vase au fond duquel
+il y avait deux ou trois cuillerées de sirop, et referma la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Regardez, dit-il au procureur du roi, dont le cœur battait si fort
+qu’on eût pu l’entendre, voici dans cette tasse du sirop de violettes,
+et dans cette carafe le reste de la limonade dont M. Noirtier et Barrois
+ont bu une partie. Si la limonade est pure et inoffensive, le sirop va
+garder sa couleur; si la limonade est empoisonnée, le sirop va devenir
+vert. Regardez!&raquo;</p>
+
+<p>Le docteur versa lentement quelques gouttes de limonade de la carafe
+dans la tasse, et l’on vit à l’instant même un nuage se former au fond
+de la tasse, ce nuage prit d’abord une nuance bleue; puis du saphir il
+passa à l’opale et de l’opale à l’émeraude.</p>
+
+<p>Arrivé à cette dernière couleur, il s’y fixa, pour ainsi dire,
+l’expérience ne laissait aucun doute.</p>
+
+<p>&laquo;Le malheureux Barrois a été empoisonné avec de la fausse angusture et
+de la noix de Saint-Ignace, dit d’Avrigny; maintenant j’en répondrais
+devant les hommes et devant Dieu.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort ne dit rien, lui, mais il leva les bras au ciel, ouvrit des
+yeux hagards, et tomba foudroyé sur un fauteuil.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXXX" id="LXXX"></a><a href="#table">LXXX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L’accusation.</a></h3>
+
+<p>M. d’Avrigny eut bientôt rappelé à lui le magistrat, qui semblait un
+second cadavre dans cette chambre funèbre.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! la mort est dans ma maison! s’écria Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Dites le crime, répondit le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur d’Avrigny! s’écria Villefort, je ne puis vous exprimer tout
+ce qui se passe en moi en ce moment; c’est de l’effroi, c’est de la
+douleur, c’est de la folie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit M. d’Avrigny avec un calme imposant: mais je crois qu’il est
+temps que nous agissions; je crois qu’il est temps que nous opposions
+une digue à ce torrent de mortalité. Quant à moi, je ne me sens point
+capable de porter plus longtemps de pareils secrets, sans espoir d’en
+faire bientôt sortir la vengeance pour la société et les victimes.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort jeta autour de lui un sombre regard.</p>
+
+<p>&laquo;Dans ma maison! murmura-t-il, dans ma maison!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, magistrat, dit d’Avrigny, soyez homme; interprète de la loi,
+honorez-vous par une immolation complète.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me faites frémir, docteur, une immolation!</p>
+
+<p>&mdash;J’ai dit le mot.</p>
+
+<p>&mdash;Vous soupçonnez donc quelqu’un?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne soupçonne personne; la mort frappe à votre porte, elle entre,
+elle va, non pas aveugle, mais intelligente qu’elle est, de chambre en
+chambre. Eh bien, moi, je suis sa trace, je reconnais son passage,
+j’adopte la sagesse des anciens: je tâtonne; car mon amitié pour votre
+famille, car mon respect pour vous sont deux bandeaux appliqués sur mes
+yeux; eh bien....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! parlez, parlez, docteur, j’aurai du courage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, vous avez chez vous, dans le sein de votre maison,
+dans votre famille peut-être, un de ces affreux phénomènes comme chaque
+siècle en produit quelqu’un. Locuste et Agrippine, vivant en même temps,
+sont une exception qui prouve la fureur de la Providence à perdre
+l’empire romain, souillé par tant de crimes. Brunehaut et Frédégonde
+sont les résultats du travail pénible d’une civilisation à sa genèse,
+dans laquelle l’homme apprenait à dominer l’esprit, fût-ce par l’envoyé
+des ténèbres. Eh bien, toutes ces femmes avaient été ou étaient encore
+jeunes et belles. On avait vu fleurir sur leur front, ou sur leur front
+fleurissait encore, cette même fleur d’innocence que l’on retrouve aussi
+sur le front de la coupable qui est dans votre maison.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort poussa un cri, joignit les mains, et regarda le docteur avec
+un geste suppliant.</p>
+
+<p>Mais celui-ci poursuivit sans pitié:</p>
+
+<p>&laquo;Cherche à qui le crime profite, dit un axiome de jurisprudence....</p>
+
+<p>&mdash;Docteur! s’écria Villefort, hélas! docteur, combien de fois la justice
+des hommes n’a-t-elle pas été trompée par ces funestes paroles! Je ne
+sais, mais il me semble que ce crime....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avouez donc enfin que le crime existe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le reconnais. Que voulez-vous? il le faut bien. Mais
+laissez-moi continuer. Il me semble, dis-je, que ce crime tombe sur moi
+seul et non sur les victimes. Je soupçonne quelque désastre pour moi
+sous tous ces désastres étranges.</p>
+
+<p>&mdash;Ô homme! murmura d’Avrigny; le plus égoïste de tous les animaux, la
+plus personnelle de toutes les créatures, qui croit toujours que la
+terre tourne, que le soleil brille, que la mort fauche pour lui tout
+seul; fourmi maudissant Dieu du haut d’un brin d’herbe! Et ceux qui ont
+perdu la vie, n’ont-ils rien perdu, eux? M. de Saint-Méran, Mme de
+Saint-Méran, M. Noirtier....</p>
+
+<p>&mdash;Comment? M. Noirtier!</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui! Croyez-vous, par exemple, que ce soit à ce malheureux
+domestique qu’on en voulait? Non, non: comme le Polonius de Shakespeare,
+il est mort pour un autre. C’était Noirtier qui devait boire la
+limonade, c’est Noirtier qui l’a bue selon l’ordre logique des choses:
+l’autre ne l’a bue que par accident; et, quoique ce soit Barrois qui
+soit mort, c’est Noirtier qui devait mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors comment mon père n’a-t-il pas succombé?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l’ai déjà dit, un soir, dans le jardin, après la mort de Mme
+de Saint-Méran; parce que son corps est fait à l’usage de ce poison
+même; parce que la dose insignifiante pour lui était mortelle pour tout
+autre; parce qu’enfin personne ne sait, et pas même l’assassin, que
+depuis un an je traite avec la brucine la paralysie de M. Noirtier,
+tandis que l’assassin n’ignore pas, et il s’en est assuré par
+expérience, que la brucine est un poison violent.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! murmura Villefort en se tordant les bras.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez la marche du criminel; il tue M. de Saint-Méran.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! docteur!</p>
+
+<p>&mdash;Je le jurerais; ce que l’on m’a dit des symptômes s’accorde trop bien
+avec ce que j’ai vu de mes yeux.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort cessa de combattre, et poussa un gémissement.</p>
+
+<p>&laquo;Il tue M. de Saint-Méran, répéta le docteur, il tue Mme de Saint-Méran:
+double héritage à recueillir.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort essuya la sueur qui coulait sur son front.</p>
+
+<p>&laquo;Écoutez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! balbutia Villefort, je ne perds pas un mot, pas un seul.</p>
+
+<p>&mdash;M. Noirtier, reprit de sa voix impitoyable M. d’Avrigny, M. Noirtier
+avait testé naguère contre vous, contre votre famille, en faveur des
+pauvres enfin; M. Noirtier est épargné, on n’attend rien de lui. Mais il
+n’a pas plus tôt détruit son premier testament, il n’a pas plus tôt fait
+le second, que, de peur qu’il n’en fasse sans doute un troisième, on le
+frappe: le testament est d’avant-hier, je crois; vous le voyez, il n’y a
+pas de temps de perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! grâce! monsieur d’Avrigny.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de grâce, monsieur; le médecin a une mission sacrée sur la terre,
+c’est pour la remplir qu’il a remonté jusqu’aux sources de la vie et
+descendu dans les mystérieuses ténèbres de la mort. Quand le crime a été
+commis, et que Dieu, épouvanté sans doute, détourne son regard du
+criminel, c’est au médecin de dire: Le voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Grâce pour ma fille, monsieur! murmura Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien que c’est vous qui l’avez nommée, vous, son père!</p>
+
+<p>&mdash;Grâce pour Valentine! Écoutez, c’est impossible. J’aimerais autant
+m’accuser moi-même! Valentine, un cœur de diamant, un lis d’innocence!</p>
+
+<p>&mdash;Pas de grâce, monsieur le procureur du roi, le crime est flagrant:
+Mlle de Villefort a emballé elle-même les médicaments qu’on a envoyés à
+M. de Saint-Méran, et M. de Saint-Méran est mort.</p>
+
+<p>&laquo;Mlle de Villefort a préparé les tisanes de Mme de Saint-Méran, et Mme
+de Saint-Méran est morte.</p>
+
+<p>&laquo;Mlle de Villefort a pris des mains de Barrois, que l’on a envoyé
+dehors, le carafon de limonade que le vieillard vide ordinairement dans
+la matinée, et le vieillard n’a échappé que par miracle. </p>
+
+<p>&laquo;Mlle de Villefort est la coupable! c’est l’empoisonneuse! Monsieur le
+procureur du roi, je vous dénonce Mlle de Villefort, faites votre
+devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, je ne résiste plus, je ne me défends plus, je vous crois,
+mais, par pitié, épargnez ma vie, mon honneur!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Villefort, reprit le docteur avec une force croissante, il
+est des circonstances où je franchis toutes les limites de la sotte
+circonspection humaine. Si votre fille avait commis seulement un premier
+crime, et que je la visse en méditer un second, je vous dirais:
+Avertissez-la, punissez-la, qu’elle passe le reste de sa vie dans
+quelque cloître, dans quelque couvent, à pleurer, à prier. Si elle avait
+commis un second crime, je vous dirais: &laquo;Tenez, monsieur de Villefort,
+voilà un poison qui n’a pas d’antidote connu, prompt comme la pensée,
+rapide comme l’éclair, mortel comme la foudre, donnez-lui ce poison en
+recommandant son âme à Dieu, et sauvez ainsi votre honneur et vos jours,
+car c’est à vous qu’elle en veut.&raquo; Et je la vois s’approcher de votre
+chevet avec ses sourires hypocrites et ses douces exhortations! Malheur
+à vous, monsieur de Villefort, si vous ne vous hâtez pas de frapper le
+premier! Voilà ce que je vous dirais si elle n’avait tué que deux
+personnes; mais elle a vu trois agonies, elle a contemplé trois
+moribonds, s’est agenouillée près de trois cadavres; au bourreau
+l’empoisonneuse! au bourreau! Vous parlez de votre honneur, faites ce
+que je vous dis, et c’est l’immortalité qui vous attend!&raquo;</p>
+
+<p>Villefort tomba à genoux.</p>
+
+<p>&laquo;Écoutez, dit-il, je n’ai pas cette force que vous avez, ou plutôt que
+vous n’auriez pas si, au lieu de ma fille Valentine, il s’agissait de
+votre fille Madeleine.&raquo;</p>
+
+<p>Le docteur pâlit.</p>
+
+<p>&laquo;Docteur, tout homme fils de la femme est né pour souffrir et mourir;
+docteur, je souffrirai, et j’attendrai la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, dit M. d’Avrigny, elle sera lente... cette mort; vous la
+verrez s’approcher après avoir frappé votre père, votre femme, votre
+fils peut-être.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort, suffoquant, étreignit le bras du docteur.</p>
+
+<p>&laquo;Écoutez-moi! s’écria-t-il, plaignez-moi, secourez-moi.... Non, ma fille
+n’est pas coupable.... Traînez-nous devant un tribunal, je dirai encore:
+&laquo;Non, ma fille n’est pas coupable&raquo; il n’y a pas de crime dans ma
+maison.... Je ne veux pas, entendez-vous, qu’il y ait un crime dans ma
+maison; car lorsque le crime entre quelque part, c’est comme la mort, il
+n’entre pas seul. Écoutez, que vous importe à vous que je meure
+assassiné?... êtes-vous mon ami? êtes-vous un homme? avez-vous un
+cœur?... Non, vous êtes médecin!... Eh bien, je vous dis: &laquo;Non, ma
+fille ne sera pas traînée par moi aux mains du bourreau!...&raquo; Ah! voilà
+une idée qui me dévore, qui me pousse comme un insensé à creuser ma
+poitrine avec mes ongles!... Et si vous vous trompiez, docteur! si
+c’était un autre que ma fille! Si, un jour, je venais, pâle comme un
+spectre vous dire: Assassin! tu as tué ma fille.... Tenez, si cela
+arrivait, je suis chrétien, monsieur d’Avrigny, et cependant je me
+tuerais!</p>
+
+<p>&mdash;C’est bien, dit le docteur après un instant de silence, j’attendrai.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort le regarda comme s’il doutait encore de ses paroles.</p>
+
+<p>&laquo;Seulement, continua M. d’Avrigny d’une voix lente et solennelle, si
+quelque personne de votre maison tombe malade, si vous-même vous vous
+sentez frappé, ne m’appelez pas, car je ne viendrai plus. Je veux bien
+partager avec vous ce secret terrible, mais je ne veux pas que la honte
+et le remords aillent chez moi en fructifiant et en grandissant dans ma
+conscience, comme le crime et le malheur vont grandir et fructifier dans
+votre maison.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous m’abandonnez, docteur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, car je ne puis pas vous suivre plus loin, et je ne m’arrête qu’au
+pied de l’échafaud. Quelque autre révélation viendra qui amènera la fin
+de cette terrible tragédie. Adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, je vous en supplie!</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les horreurs qui souillent ma pensée font votre maison odieuse
+et fatale. Adieu, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot, un mot seulement encore, docteur! Vous vous retirez me
+laissant toute l’horreur de la situation, horreur que vous avez
+augmentée par ce que vous m’avez révélé. Mais de la mort instantanée,
+subite, de ce pauvre vieux serviteur, que va-t-on dire?</p>
+
+<p>&mdash;C’est juste, dit M. d’Avrigny, reconduisez-moi.&raquo;</p>
+
+<p>Le docteur sortit le premier, M. de Villefort le suivit; les
+domestiques, inquiets, étaient dans les corridors et sur les escaliers
+par où devait passer le médecin.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit d’Avrigny à Villefort, en parlant à haute voix de façon
+que tout le monde l’entendît, le pauvre Barrois était trop sédentaire
+depuis quelques années: lui, qui aimait tant avec son maître à courir à
+cheval ou en voiture les quatre coins de l’Europe, il s’est tué à ce
+service monotone autour d’un fauteuil. Le sang est devenu lourd. Il
+était replet, il avait le cou gros et court, il a été frappé d’une
+apoplexie foudroyante, et l’on m’est venu avertir trop tard.</p>
+
+<p>&laquo;À propos, ajouta-t-il tout bas, ayez bien soin de jeter cette tasse de
+violettes dans les cendres.&raquo;</p>
+
+<p>Et le docteur, sans toucher la main de Villefort, sans revenir un seul
+instant sur ce qu’il avait dit, sortit escorté par les larmes et les
+lamentations de tous les gens de la maison.</p>
+
+<p>Le soir même, tous les domestiques de Villefort, qui s’étaient réunis
+dans la cuisine et qui avaient longuement causé entre eux, vinrent
+demander à Mme de Villefort la permission de se retirer. Aucune
+instance, aucune proposition d’augmentation de gages ne les put retenir;
+à toutes paroles ils répondaient:</p>
+
+<p>&laquo;Nous voulons nous en aller parce que la mort est dans la maison.&raquo;</p>
+
+<p>Ils partirent donc, malgré les prières qu’on leur fit, témoignant que
+leurs regrets étaient vifs de quitter de si bons maîtres, et surtout
+Mlle Valentine, si bonne, si bienfaisante et si douce.</p>
+
+<p>Villefort, à ces mots, regarda Valentine.</p>
+
+<p>Elle pleurait.</p>
+
+<p>Chose étrange! à travers l’émotion que lui firent éprouver ces larmes,
+il regarda aussi Mme de Villefort, et il lui sembla qu’un sourire
+fugitif et sombre avait passé sur ses lèvres minces, comme ces météores
+qu’on voit glisser, sinistres, entre deux nuages, au fond d’un ciel
+orageux.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXXXI" id="LXXXI"></a><a href="#table">LXXXI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La chambre du boulanger retiré.</a></h3>
+
+<p>Le soir même du jour où le comte de Morcerf était sorti de chez Danglars
+avec une honte et une fureur que rend concevables la froideur du
+banquier, M. Andrea Cavalcanti, les cheveux frisés et luisants, les
+moustaches aiguisées, les gants blancs dessinant les ongles, était
+entré, presque debout sur son phaéton, dans la cour du banquier de la
+Chaussée-d’Antin.</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes de conversation au salon, il avait trouvé le
+moyen de conduire Danglars dans une embrasure de fenêtre, et là, après
+un adroit préambule, il avait exposé les tourments de sa vie, depuis le
+départ de son noble père. Depuis le départ, il avait, disait-il, dans la
+famille du banquier, où l’on avait bien voulu le recevoir comme un fils,
+il avait trouvé toutes les garanties de bonheur qu’un homme doit
+toujours rechercher avant les caprices de la passion, et, quant à la
+passion elle-même, il avait eu le bonheur de la rencontrer dans les
+beaux yeux de Mlle Danglars.</p>
+
+<p>Danglars écoutait avec l’attention la plus profonde, il y avait déjà
+deux ou trois jours qu’il attendait cette déclaration, et lorsqu’elle
+arriva enfin, son œil se dilata autant qu’il s’était couvert et
+assombri en écoutant Morcerf.</p>
+
+<p>Cependant, il ne voulut point accueillir ainsi la proposition du jeune
+homme sans lui faire quelques observations de conscience.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Andrea, lui dit-il, n’êtes-vous pas un peu jeune pour songer
+au mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, monsieur, reprit Cavalcanti, je ne trouve pas, du moins: en
+Italie, les grands seigneurs se marient jeunes, en général; c’est une
+coutume logique. La vie est si chanceuse que l’on doit saisir le bonheur
+aussitôt qu’il passe à notre portée.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monsieur, dit Danglars, en admettant que vos propositions,
+qui m’honorent, soient agréées de ma femme et de ma fille, avec qui
+débattrions-nous les intérêts? C’est, il me semble, une négociation
+importante que les pères seuls savent traiter convenablement pour le
+bonheur de leurs enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, mon père est un homme sage, plein de convenance et de
+raison. Il a prévu la circonstance probable où j’éprouverais le désir de
+m’établir en France: il m’a donc laissé en partant, avec tous les
+papiers qui constatent mon identité, une lettre par laquelle il
+m’assure, dans le cas où je ferais un choix qui lui soit agréable, cent
+cinquante mille livres de rente, à partir du jour de mon mariage. C’est,
+autant que je puis juger, le quart du revenu de mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Danglars, j’ai toujours eu l’intention de donner à ma fille
+cinq cent mille francs en la mariant; c’est d’ailleurs ma seule
+héritière.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Andrea, vous voyez, la chose serait pour le mieux, en
+supposant que ma demande ne soit pas repoussée par Mme la baronne
+Danglars et par Mlle Eugénie. Nous voilà à la tête de cent
+soixante-quinze mille livres de rente. Supposons une chose, que
+j’obtienne du marquis qu’au lieu de me payer la rente il me donne le
+capital (ce ne serait pas facile, je le sais bien, mais enfin cela se
+peut), vous nous feriez valoir ces deux ou trois millions, et deux ou
+trois millions entre des mains habiles peuvent toujours rapporter dix
+pour cent.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne prends jamais qu’à quatre, dit le banquier, et même à trois et
+demi. Mais à mon gendre, je prendrais à cinq, et nous partagerions les
+bénéfices.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, à merveille, beau-père&raquo;, dit Cavalcanti, se laissant
+entraîner à la nature quelque peu vulgaire qui, de temps en temps,
+malgré ses efforts, faisait éclater le vernis d’aristocratie dont il
+essayait de les couvrir.</p>
+
+<p>Mais aussitôt se reprenant:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! pardon, monsieur, dit-il, vous voyez, l’espérance seule me rend
+presque fou, que serait-ce donc de la réalité?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Danglars, qui, de son côté, ne s’apercevait pas combien
+cette conversation, désintéressée d’abord, tournait promptement à
+l’agence d’affaires, il y a sans doute une portion de votre fortune que
+votre père ne peut vous refuser?</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? demanda le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Celle qui vient de votre mère.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! certainement, celle qui vient de ma mère, Leonora Corsinari.</p>
+
+<p>&mdash;Et à combien peut monter cette portion de fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit Andrea, je vous assure, monsieur, que je n’ai jamais
+arrêté mon esprit sur ce sujet, mais je l’estime à deux millions pour le
+moins.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars ressentit cette espèce d’étouffement joyeux que ressentent, ou
+l’avare qui retrouve un trésor perdu, ou l’homme prêt à se noyer qui
+rencontre sous ses pieds la terre solide au lieu du vide dans lequel il
+allait s’engloutir.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, monsieur, dit Andrea en saluant le banquier avec un tendre
+respect, puis-je espérer....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Andrea, dit Danglars, espérez, et croyez bien que si nul
+obstacle de votre part n’arrête la marche de cette affaire, elle est
+conclue. Mais, dit Danglars réfléchissant, comment se fait-il que M. le
+comte de Monte-Cristo, votre patron en ce monde parisien, ne soit pas
+venu avec vous nous faire cette demande?&raquo;</p>
+
+<p>Andrea rougit imperceptiblement.</p>
+
+<p>&laquo;Je viens de chez le comte, monsieur, dit-il, c’est incontestablement un
+homme charmant, mais d’une originalité inconcevable; il m’a fort
+approuvé, il m’a dit même qu’il ne croyait pas que mon père hésitât un
+instant à me donner le capital au lieu de la rente; il m’a promis son
+influence pour m’aider à obtenir cela de lui, mais il m’a déclaré que,
+personnellement, il n’avait jamais pris et ne prendrait jamais sur lui
+cette responsabilité de faire une demande en mariage. Mais je dois lui
+rendre cette justice, il a daigné ajouter que, s’il avait jamais déploré
+cette répugnance, c’était à mon sujet, puisqu’il pensait que l’union
+projetée serait heureuse et assortie. Du reste, s’il ne veut rien faire
+officiellement, il se réserve de vous répondre, m’a-t-il dit, quand
+vous lui parlerez.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fort bien.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Andrea avec son plus charmant sourire, j’ai fini de
+parler au beau-père et je m’adresse au banquier.</p>
+
+<p>&mdash;Que lui voulez-vous, voyons? dit en riant Danglars à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;C’est après-demain que j’ai quelque chose comme quatre mille francs à
+toucher chez vous; mais le comte a compris que le mois dans lequel
+j’allais entrer amènerait peut-être un surcroît de dépenses auquel mon
+petit revenu de garçon ne saurait suffire, et voici un bon de vingt
+mille francs qu’il m’a, je ne dirai pas donné, mais offert. Il est signé
+de sa main, comme vous voyez; cela vous convient-il?</p>
+
+<p>&mdash;Apportez-m’en comme celui-là pour un million, je vous les prends, dit
+Danglars en mettant le bon dans sa poche. Dites-moi votre heure pour
+demain, et mon garçon de caisse passera chez vous avec un reçu de
+vingt-quatre mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à dix heures du matin, si vous voulez bien; le plus tôt sera le
+mieux: je voudrais aller demain à la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, à dix heures, à l’hôtel des Princes, toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.&raquo;</p>
+
+<p>Le lendemain, avec une exactitude qui faisait honneur à la ponctualité
+du banquier, les vingt-quatre mille francs étaient chez le jeune homme,
+qui sortit effectivement, laissant deux cents francs pour Caderousse.
+Cette sortie avait, de la part d’Andrea, pour but principal d’éviter son
+dangereux ami; aussi rentra-t-il le soir le plus tard possible.</p>
+
+<p>Mais à peine eut-il mis le pied sur le pavé de la cour qu’il trouva
+devant lui le concierge de l’hôtel, qui l’attendait, la casquette à la
+main.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit-il, cet homme est venu.</p>
+
+<p>&mdash;Quel homme? demanda négligemment Andrea comme s’il eût oublié celui
+dont, au contraire, il se souvenait trop bien.</p>
+
+<p>&mdash;Celui à qui Votre Excellence fait cette petite rente.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit Andrea, cet ancien serviteur de mon père. Eh bien, vous
+lui avez donné les deux cents francs que j’avais laissés pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Excellence, précisément.&raquo;</p>
+
+<p>Andrea se faisait appeler Excellence.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, continua le concierge, il n’a pas voulu les prendre.&raquo;</p>
+
+<p>Andrea pâlit; seulement, comme il faisait nuit, personne ne le vit
+pâlir.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! il n’a pas voulu les prendre? dit-il d’une voix légèrement
+émue.</p>
+
+<p>&mdash;Non! il voulait parler à Votre Excellence. J’ai répondu que vous étiez
+sorti; il a insisté. Mais enfin il a paru se laisser convaincre, et m’a
+donné cette lettre qu’il avait apportée toute cachetée.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons&raquo;, dit Andrea.</p>
+
+<p>Il lut à la lanterne de son phaéton:</p>
+
+<p>&laquo;Tu sais où je demeure; je t’attends demain à neuf heures du matin.&raquo;</p>
+
+<p>Andrea interrogea le cachet pour voir s’il avait été forcé et si des
+regards indiscrets avaient pu pénétrer dans l’intérieur de la lettre;
+mais elle était pliée de telle sorte, avec un tel luxe de losanges et
+d’angles, que pour la lire il eût fallu rompre le cachet; or, le cachet
+était parfaitement intact.</p>
+
+<p>&laquo;Très bien, dit-il. Pauvre homme! c’est une bien excellente créature.&raquo;</p>
+
+<p>Et il laissa le concierge édifié par ces paroles, et ne sachant pas
+lequel il devait le plus admirer, du jeune maître ou du vieux serviteur.</p>
+
+<p>&laquo;Dételez vite, et montez chez moi&raquo;, dit Andrea à son groom.</p>
+
+<p>En deux bonds, le jeune homme fut dans sa chambre et eut brûlé la lettre
+de Caderousse, dont il fit disparaître jusqu’aux cendres.</p>
+
+<p>Il achevait cette opération lorsque le domestique entra.</p>
+
+<p>&laquo;Tu es de la même taille que moi, Pierre, lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;J’ai cet honneur-là, Excellence, répondit le valet.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dois avoir une livrée neuve qu’on t’a apportée hier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;J’ai affaire à une petite grisette à qui je ne veux dire ni mon titre
+ni ma condition. Prête-moi ta livrée et apporte-moi tes papiers, afin
+que je puisse, si besoin est, coucher dans une auberge.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre obéit.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, Andrea, complètement déguisé, sortait de l’hôtel
+sans être reconnu, prenait un cabriolet et se faisait conduire à
+l’auberge du Cheval-Rouge, à Picpus.</p>
+
+<p>Le lendemain, il sortit de l’auberge du Cheval-Rouge comme il était
+sorti de l’hôtel des Princes, c’est-à-dire sans être remarqué, descendit
+le faubourg Saint-Antoine, prit le boulevard jusqu’à la rue
+Ménilmontant, et, s’arrêtant à la porte de la troisième maison a gauche,
+chercha à qui il pouvait, en l’absence du concierge, demander des
+renseignements.</p>
+
+<p>&laquo;Que cherchez-vous, mon joli garçon? demanda la fruitière d’en face.</p>
+
+<p>&mdash;M. Pailletin, s’il vous plaît, ma grosse maman? répondit Andrea.</p>
+
+<p>&mdash;Un boulanger retiré? demanda la fruitière.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, c’est cela.</p>
+
+<p>&mdash;Au fond de la cour, à gauche, au troisième.&raquo;</p>
+
+<p>Andrea prit le chemin indiqué, et au troisième trouva une patte de
+lièvre qu’il agita avec un sentiment de mauvaise humeur dont le
+mouvement précipité de la sonnette se ressentit.</p>
+
+<p>Une seconde après, la figure de Caderousse apparut au grillage pratiqué
+dans la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! tu es exact&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>Et il tira les verrous.</p>
+
+<p>&laquo;Parbleu!&raquo; dit Andrea en entrant.</p>
+
+<p>Et il lança devant lui sa casquette de livrée qui, manquant la chaise,
+tomba à terre et fit le tour de la chambre en roulant sur sa
+circonférence.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, allons, dit Caderousse, ne te fâche pas, le petit! Voyons,
+tiens, j’ai pensé à toi, regarde un peu le bon déjeuner que nous aurons:
+rien que des choses que tu aimes, tron de l’air!&raquo;</p>
+
+<p>Andrea sentit en effet, en respirant, une odeur de cuisine dont les
+arômes grossiers ne manquaient pas d’un certain charme pour un estomac
+affamé, c’était ce mélange de graisse fraîche et d’ail qui signale la
+cuisine provençale d’un ordre inférieur; c’était en outre un goût de
+poisson gratiné, puis, par-dessus tout, l’âpre parfum de la muscade et
+du girofle. Tout cela s’exhalait de deux plats creux et couverts, posés
+sur deux fourneaux, et d’une casserole qui bruissait dans le four d’un
+poêle de fonte.</p>
+
+<p>Dans la chambre voisine, Andrea vit en outre une table assez propre
+ornée de deux couverts, de deux bouteilles de vin cachetées, l’une de
+vert, l’autre de jaune, d’une bonne mesure d’eau-de-vie dans un carafon,
+et d’une macédoine de fruits dans une large feuille de chou posée avec
+art sur une assiette de faïence.</p>
+
+<p>&laquo;Que t’en semble? le petit, dit Caderousse; hein, comme cela embaume!
+Ah! dame! tu sais, j’étais bon cuisinier là-bas! te rappelles-tu comme
+on se léchait les doigts de ma cuisine? Et toi tout le premier, tu en as
+goûté de mes sauces, et tu ne les méprisais pas, que je crois.&raquo;</p>
+
+<p>Et Caderousse se mit à éplucher un supplément d’oignons.</p>
+
+<p>&laquo;C’est bon, c’est bon, dit Andrea avec humeur, pardieu!, si c’est pour
+déjeuner avec toi que tu m’as dérangé, que le diable t’emporte!</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, dit sentencieusement Caderousse, en mangeant l’on cause; et
+puis, ingrat que tu es, tu n’as donc pas de plaisir à voir un peu ton
+ami? Moi, j’en pleure de joie.&raquo;</p>
+
+<p>Caderousse, en effet, pleurait réellement; seulement, il eût été
+difficile de dire si c’était la joie ou les oignons qui opéraient sur la
+glande lacrymale de l’ancien aubergiste du pont du Gard.</p>
+
+<p>&laquo;Tais-toi donc, hypocrite, dit Andrea; tu m’aimes, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je t’aime, ou le diable m’emporte; c’est une faiblesse, dit
+Caderousse, je le sais bien, mais c’est plus fort que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui ne t’empêche pas de m’avoir fait venir pour quelque perfidie.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! dit Caderousse en essuyant son large couteau à son
+tablier, si je ne t’aimais pas, est-ce que je supporterais la vie
+misérable que tu me fais? Regarde un peu, tu as sur le dos l’habit de
+ton domestique, donc tu as un domestique; moi, je n’en ai pas, et je
+suis forcé d’éplucher mes légumes moi-même: tu fais fi de ma cuisine,
+parce que tu dînes à la table d’hôte de l’hôtel des Princes ou au Café
+de Paris. Eh bien, moi aussi, je pourrais avoir un domestique; moi
+aussi, je pourrais avoir un tilbury; moi aussi, je pourrais dîner où je
+voudrais: eh bien, pourquoi est-ce que je m’en prive? pour ne pas faire
+de peine à mon petit Benedetto. Voyons, avoue seulement que je le
+pourrais, hein?&raquo;</p>
+
+<p>Et un regard parfaitement clair de Caderousse termina le sens de la
+phrase.</p>
+
+<p>&laquo;Bon, dit Andrea, mettons que tu m’aimes: alors pourquoi exiges-tu que
+je vienne déjeuner avec toi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour te voir, le petit.</p>
+
+<p>&mdash;Pour me voir, à quoi bon? puisque nous avons fait d’avance toutes nos
+conditions.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! cher ami, dit Caderousse, est-ce qu’il y a des testaments sans
+codicilles? Mais tu es venu pour déjeuner d’abord, n’est-ce pas? Eh
+bien, voyons, assieds-toi, et commençons par ces sardines et ce beurre
+frais, que j’ai mis sur des feuilles de vigne à ton intention, méchant.
+Ah! oui, tu regardes ma chambre, mes quatre chaises de paille, mes
+images à trois francs le cadre. Dame! que veux-tu, ça n’est pas l’hôtel
+des Princes.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, te voilà dégoûté à présent; tu n’es plus heureux, toi qui ne
+demandais qu’à avoir l’air d’un boulanger retiré.&raquo;</p>
+
+<p>Caderousse poussa un soupir.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, qu’as-tu à dire? tu as vu ton rêve réalisé.</p>
+
+<p>&mdash;J’ai à dire que c’est un rêve, un boulanger retiré, mon pauvre
+Benedetto, c’est riche, cela a des rentes.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! tu en as des rentes.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toi, puisque je t’apporte tes deux cents francs.&raquo;</p>
+
+<p>Caderousse haussa les épaules.</p>
+
+<p>&laquo;C’est humiliant, dit-il, de recevoir ainsi de l’argent donné à
+contrecœur, de l’argent éphémère, qui peut me manquer du jour au
+lendemain. Tu vois bien que je suis obligé de faire des économies pour
+le cas où ta prospérité ne durerait pas. Eh! mon ami, la fortune est
+inconstante, comme disait l’aumônier... du régiment. Je sais bien
+qu’elle est immense, ta prospérité, scélérat; tu vas épouser la fille de
+Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! de Danglars?</p>
+
+<p>&mdash;Et certainement, de Danglars! Ne faut-il pas que je dise du baron
+Danglars? C’est comme si je disais du comte Benedetto. C’était un ami,
+Danglars, et s’il n’avait pas la mémoire si mauvaise, il devrait
+m’inviter à ta noce... attendu qu’il est venu à la mienne... oui, oui,
+oui, à la mienne! Dame! il n’était pas si fier dans ce temps-là; il
+était petit commis chez ce bon M. Morrel. J’ai dîné plus d’une fois avec
+lui et le comte de Morcerf.... Va, tu vois que j’ai de belles
+connaissances et que si je voulais les cultiver un petit peu, nous nous
+rencontrerions dans les mêmes salons.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, ta jalousie te fait voir des arcs-en-ciel, Caderousse.</p>
+
+<p>&mdash;C’est bon, Benedetto mio, on sait ce que l’on dit. Peut-être qu’un
+jour aussi l’on mettra son habit des dimanches, et qu’on ira dire à une
+porte cochère: &laquo;Le cordon, s’il vous plaît!&raquo; En attendant, assieds-toi
+et mangeons.&raquo;</p>
+
+<p>Caderousse donna l’exemple et se mit à déjeuner de bon appétit, et en
+faisant l’éloge de tous les mets qu’il servait à son hôte.</p>
+
+<p>Celui-ci sembla prendre son parti, déboucha bravement les bouteilles et
+attaqua la bouillabaisse et la morue gratinée à l’ail et à l’huile.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! compère, dit Caderousse, il paraît que tu te raccommodes avec ton
+ancien maître d’hôtel?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui, répondit Andrea, chez lequel, jeune et vigoureux qu’il
+était, l’appétit l’emportait pour le moment sur toute autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu trouves cela bon, coquin?</p>
+
+<p>&mdash;Si bon, que je ne comprends pas comment un homme qui fricasse et qui
+mange de si bonnes choses peut trouver que la vie est mauvaise.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, dit Caderousse, c’est que tout mon bonheur est gâté par une
+seule pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C’est que je vis aux dépens d’un ami, moi qui ai toujours bravement
+gagné ma vie moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! qu’à cela ne tienne, dit Andrea, j’ai assez pour deux, ne te
+gêne pas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vraiment; tu me croiras si tu veux, à la fin de chaque mois, j’ai
+des remords.</p>
+
+<p>&mdash;Bon Caderousse!</p>
+
+<p>&mdash;C’est au point qu’hier je n’ai pas voulu prendre les deux cents
+francs.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu voulais me parler; mais est-ce bien le remords, voyons?</p>
+
+<p>&mdash;Le vrai remords; et puis il m’était venu une idée.&raquo;</p>
+
+<p>Andrea frémit; il frémissait toujours aux idées de Caderousse.</p>
+
+<p>&laquo;C’est misérable, vois-tu, continua celui-ci, d’être toujours à attendre
+la fin d’un mois.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dit philosophiquement Andrea, décidé à voir venir son compagnon,
+la vie ne se passe-t-elle pas à attendre? Moi, par exemple, est-ce que
+je fais autre chose? Eh bien, je prends patience, n’est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, parce qu’au lieu d’attendre deux cents misérables francs, tu en
+attends cinq ou six mille, peut-être dix, peut-être douze même; car tu
+es un cachottier: là-bas, tu avais toujours des boursicots, des
+tirelires que tu essayais de soustraire à ce pauvre ami Caderousse.
+Heureusement qu’il avait le nez fin, l’ami Caderousse en question.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, voilà que tu vas te remettre à divaguer, dit Andrea, à parler
+et à reparler du passé toujours! Mais à quoi bon rabâcher comme cela, je
+te le demande?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c’est que tu as vingt et un ans, toi, et que tu peux oublier le
+passé; j’en ai cinquante, et je suis bien forcé de m’en souvenir. Mais
+n’importe, revenons aux affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais dire que si j’étais à ta place....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Je réaliserais....</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu réaliserais....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je demanderais un semestre d’avance, sous prétexte que je veux
+devenir éligible et que je vais acheter une ferme; puis avec mon
+semestre je décamperais.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, tiens, fit Andrea, ce n’est pas si mal pensé, cela,
+peut-être!</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, dit Caderousse, mange de ma cuisine et suis mes
+conseils; tu ne t’en trouveras pas plus mal, physiquement et moralement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais, dit Andrea, pourquoi ne suis-tu pas toi-même le conseil
+que tu donnes? pourquoi ne réalises-tu pas un semestre, une année même
+et ne te retires-tu pas à Bruxelles? Au lieu d’avoir l’air d’un
+boulanger retiré, tu aurais l’air d’un banqueroutier dans l’exercice de
+ses fonctions: cela est bien porté.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment diable veux-tu que je me retire avec douze cents francs?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Caderousse, dit Andrea, comme tu te fais exigeant! Il y a deux
+mois, tu mourais de faim.</p>
+
+<p>&mdash;L’appétit vient en mangeant, dit Caderousse en montrant ses dents
+comme un singe qui rit ou comme un tigre qui gronde. Aussi, ajouta-t-il
+en coupant avec ces mêmes dents, si blanches et si aiguës, malgré l’âge,
+une énorme bouchée de pain, j’ai fait un plan.&raquo;</p>
+
+<p>Les plans de Caderousse épouvantaient Andrea encore plus que ses idées;
+les idées n’étaient que le germe, le plan, c’était la réalisation.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons ce plan, dit-il; ce doit être joli!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? Le plan grâce auquel nous avons quitté l’établissement
+de M. Chose, de qui venait-il, hein? de moi, je présuppose; il n’en
+était pas plus mauvais, ce me semble, puisque nous voilà ici!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas, répondit Andrea, tu as quelquefois du bon; mais enfin,
+voyons ton plan.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, poursuivit Caderousse, peux-tu, toi, sans débourser un sou,
+me faire avoir une quinzaine de mille francs... non, ce n’est pas assez
+de quinze mille francs, je ne veux pas devenir honnête homme à moins de
+trente mille francs?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit sèchement Andrea, non, je ne le puis pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne m’as pas compris, à ce qu’il paraît, répondit froidement
+Caderousse d’un air calme; je t’ai dit sans débourser un sou.</p>
+
+<p>&mdash;Ne veux-tu pas que je vole pour gâter toute mon affaire, et la tienne
+avec la mienne, et qu’on nous reconduise là-bas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, dit Caderousse, ça m’est bien égal qu’on me reprenne; je suis
+un drôle de corps, sais-tu: je m’ennuie parfois des camarades; ce n’est
+pas comme toi, sans cœur, qui voudrais ne jamais les revoir!&raquo;</p>
+
+<p>Andrea fit plus que frémir cette fois, il pâlit.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons Caderousse, pas de bêtises, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non, sois donc tranquille, mon petit Benedetto; mais indique-moi
+donc un petit moyen de gagner ces trente mille francs sans te mêler de
+rien; tu me laisseras faire, voilà tout!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je verrai, je chercherai, dit Andrea.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en attendant, tu pousseras mon mois à cinq cents francs, j’ai
+une manie, je voudrais prendre une bonne!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu auras tes cinq cents francs, dit Andrea: mais c’est lourd
+pour moi, mon pauvre Caderousse... tu abuses....</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Caderousse; puisque tu puises dans des coffres qui n’ont
+point de fond.&raquo;</p>
+
+<p>On eût dit qu’Andrea attendait là son compagnon, tant son œil brilla
+d’un rapide éclair qui, il est vrai, s’éteignit aussitôt.</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a, c’est la vérité, répondit Andrea, et mon protecteur est excellent
+pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce cher protecteur! dit Caderousse; ainsi donc il te fait par mois?...</p>
+
+<p>&mdash;Cinq mille francs, dit Andrea.</p>
+
+<p>&mdash;Autant de mille que tu me fais de cents, reprit Caderousse; en vérité,
+il n’y a que des bâtards pour avoir du bonheur. Cinq mille francs par
+mois.... Que diable peut-on faire de tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Eh, mon Dieu! c’est bien vite dépensé; aussi, je suis comme toi, je
+voudrais bien avoir un capital.</p>
+
+<p>&mdash;Un capital... oui... je comprends, tout le monde voudrait bien avoir
+un capital.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, j’en aurai un.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui est-ce qui te le fera? ton prince?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon prince; malheureusement il faut que j’attende.</p>
+
+<p>&mdash;Que tu attendes quoi? demanda Caderousse.</p>
+
+<p>&mdash;Sa mort. </p>
+
+<p>&mdash;La mort de ton prince?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu’il m’a porté sur son testament.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Parole d’honneur!</p>
+
+<p>&mdash;Pour combien?</p>
+
+<p>&mdash;Pour cinq cent mille!</p>
+
+<p>&mdash;Rien que cela; merci du peu.</p>
+
+<p>&mdash;C’est comme je te le dis.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;Caderousse, tu es mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! à la vie, à la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vais te dire un secret.</p>
+
+<p>&mdash;Dis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pardieu! muet comme une carpe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je crois....&raquo;</p>
+
+<p>Andrea s’arrêta en regardant autour de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Tu crois?... N’aie pas peur, pardieu! nous sommes seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que j’ai retrouvé mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Ton vrai père?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pas le père Cavalcanti.</p>
+
+<p>&mdash;Non, puisque celui-là est reparti; le vrai, comme tu dis.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce père, c’est....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Caderousse, c’est le comte de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!</p>
+
+<p>&mdash;Oui; tu comprends, alors tout s’explique. Il ne peut pas m’avouer tout
+haut, à ce qu’il paraît, mais il me fait reconnaître par M. Cavalcanti,
+à qui il donne cinquante mille francs pour ça.</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante mille francs pour être ton père! Moi, j’aurais accepté pour
+moitié prix, pour vingt mille, pour quinze mille! Comment, tu n’as pas
+pensé à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je savais cela, puisque tout s’est fait tandis que nous
+étions là-bas?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c’est vrai. Et tu dis que, par son testament...?</p>
+
+<p>&mdash;Il me laisse cinq cent mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en es sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Il me l’a montré; mais ce n’est pas le tout.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un codicille, comme je disais tout à l’heure!</p>
+
+<p>&mdash;Probablement.</p>
+
+<p>&mdash;Et dans ce codicille?...</p>
+
+<p>&mdash;Il me reconnaît.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le bon homme de père, le brave homme de père, l’honnêtissime homme
+de père! dit Caderousse en faisant tourner en l’air une assiette qu’il
+retint entre ses deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! dis encore que j’ai des secrets pour toi!</p>
+
+<p>&mdash;Non, et ta confiance t’honore à mes yeux. Et ton prince de père, il
+est donc riche, richissime?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien. Il ne connaît pas sa fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! je le vois bien, moi qui suis reçu chez lui à toute heure.
+L’autre jour, c’était un garçon de banque qui lui apportait cinquante
+mille francs dans un portefeuille gros comme ta serviette; hier, c’est
+un banquier qui lui apportait cent mille francs en or.&raquo;</p>
+
+<p>Caderousse était abasourdi; il lui semblait que les paroles du jeune
+homme avaient le son du métal, et qu’il entendait rouler des cascades de
+louis.</p>
+
+<p>&laquo;Et tu vas dans cette maison-là? s’écria-t-il avec naïveté.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je veux.&raquo;</p>
+
+<p>Caderousse demeura pensif un instant. Il était facile de voir qu’il
+retournait dans son esprit quelque profonde pensée.</p>
+
+<p>Puis soudain:</p>
+
+<p>&laquo;Que j’aimerais à voir tout cela! s’écria-t-il, et comme tout cela doit
+être beau!</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, dit Andrea, que c’est magnifique!</p>
+
+<p>&mdash;Et ne demeure-t-il pas avenue des Champs-Élysées?</p>
+
+<p>&mdash;Numéro trente.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Caderousse, numéro trente?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une belle maison isolée, entre cour et jardin, tu ne connais que
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;C’est possible; mais ce n’est pas l’extérieur qui m’occupe, c’est
+l’intérieur: les beaux meubles, hein! qu’il doit y avoir là-dedans?</p>
+
+<p>&mdash;As-tu vu quelquefois les Tuileries?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c’est plus beau.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, Andrea, il doit faire bon à se baisser quand ce bon
+Monte-Cristo laisse tomber sa bourse?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! ce n’est pas la peine d’attendre ce moment-là, dit
+Andrea, l’argent traîne dans cette maison-là comme les fruits dans un
+verger.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, tu devrais m’y conduire un jour avec toi.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que c’est possible! et à quel titre?</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison; mais tu m’as fait venir l’eau à la bouche; faut
+absolument que je voie cela; je trouverai un moyen.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de bêtises, Caderousse!</p>
+
+<p>&mdash;Je me présenterai comme frotteur.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des tapis partout.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pécaïre! alors il faut que je me contente de voir cela en
+imagination.</p>
+
+<p>&mdash;C’est ce qu’il y a de mieux, crois-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tâche au moins de me faire comprendre ce que cela peut être.</p>
+
+<p>&mdash;Comment veux-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus facile. Est-ce grand?</p>
+
+<p>&mdash;Ni trop grand ni trop petit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment est-ce distribué?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! il me faudrait de l’encre et du papier pour faire un plan.</p>
+
+<p>&mdash;En voilà!&raquo; dit vivement Caderousse.</p>
+
+<p>Et il alla chercher sur un vieux secrétaire une feuille de papier blanc,
+de l’encre et une plume.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, dit Caderousse, trace-moi tout cela sur du papier, mon fils.&raquo;</p>
+
+<p>Andrea prit la plume avec un imperceptible sourire et commença.</p>
+
+<p>&laquo;La maison, comme je te l’ai dit, est entre cour et jardin, vois-tu,
+comme cela?&raquo;</p>
+
+<p>Et Andrea fit le tracé du jardin, de la cour et de la maison.</p>
+
+<p>&laquo;Des grands murs?</p>
+
+<p>&mdash;Non, huit ou dix pieds tout au plus.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n’est pas prudent, dit Caderousse.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la cour, des caisses d’orangers, des pelouses, des massifs de
+fleurs. </p>
+
+<p>&mdash;Et pas de pièges à loups?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Les écuries?</p>
+
+<p>&mdash;Aux deux côtés de la grille, où tu vois, là.&raquo;</p>
+
+<p>Andrea continua son plan.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons le rez-de-chaussée, dit Caderousse.</p>
+
+<p>&mdash;Au rez-de-chaussée, salle à manger, deux salons, salle de billard,
+escalier dans le vestibule, et petit escalier dérobé.</p>
+
+<p>&mdash;Des fenêtres?...</p>
+
+<p>&mdash;Des fenêtres magnifiques, si belles, si larges que, ma foi, oui, je
+crois qu’un homme de ta taille passerait par chaque carreau.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi diable a-t-on des escaliers, quand on a des fenêtres
+pareilles?</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu! le luxe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais des volets?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, des volets, mais dont on ne se sert jamais. Un original, ce comte
+de Monte-Cristo, qui aime à voir le ciel même pendant la nuit!</p>
+
+<p>&mdash;Et les domestiques, où couchent-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ils ont leur maison à eux. Figure-toi un joli hangar à droite en
+entrant, où l’on serre les échelles. Eh bien, il y a sur ce hangar une
+collection de chambres pour les domestiques, avec des sonnettes
+correspondant aux chambres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! diable! des sonnettes!</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, rien. Je dis que cela coûte très cher à poser les sonnettes; et à
+quoi cela sert-il, je te le demande?</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois il y avait un chien qui se promenait la nuit dans la cour,
+mais on l’a fait conduire à la maison d’Auteuil, tu sais, à celle où tu
+es venu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je lui disais encore hier: &laquo;C’est imprudent de votre part,
+monsieur le comte, car, lorsque vous allez à Auteuil et que vous emmenez
+vos domestiques, la maison reste seule.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, a-t-il démandé, après?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, après, quelque beau jour on vous volera.</p>
+
+<p>&mdash;Qu’a-t-il répondu?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu’il a répondu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Il a répondu: &laquo;Eh bien qu’est-ce que cela me fait qu’on me vole?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Andrea, il y a quelque secrétaire à mécanique.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, qui prend le voleur dans une grille et qui joue un air. On m’a
+dit qu’il y en avait comme cela à la dernière exposition.</p>
+
+<p>&mdash;Il a tout bonnement un secrétaire en acajou auquel j’ai toujours vu la
+clef.</p>
+
+<p>&mdash;Et on ne le vole pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, les gens qui le servent lui sont tout dévoués.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit y en avoir dans ce secrétaire-là, hein! de la monnaie?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a peut-être... on ne peut pas savoir ce qu’il y a.</p>
+
+<p>&mdash;Et où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Au premier.</p>
+
+<p>&mdash;Fais-moi donc un peu le plan du premier, le petit, comme tu m’as fait
+celui du rez-de-chaussée.</p>
+
+<p>&mdash;C’est facile.&raquo;</p>
+
+<p>Et Andrea reprit la plume.</p>
+
+<p>&laquo;Au premier, vois-tu, il y a antichambre, salon; à droite du salon,
+bibliothèque et cabinet de travail; à gauche du salon, une chambre à
+coucher et un cabinet de toilette. C’est dans le cabinet de toilette
+qu’est le fameux secrétaire.</p>
+
+<p>&mdash;Et une fenêtre au cabinet de toilette?</p>
+
+<p>&mdash;Deux, là et là.&raquo;</p>
+
+<p>Et Andrea dessina deux fenêtres à la pièce qui, sur le plan, faisait
+l’angle et figurait comme un carré moins grand ajouté au carré long de
+la chambre à coucher.</p>
+
+<p>Caderousse devint rêveur.</p>
+
+<p>&laquo;Et va-t-il souvent à Auteuil? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Deux ou trois fois par semaine; demain, par exemple, il doit y aller
+passer la journée et la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en es sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Il m’a invité à y aller dîner.</p>
+
+<p>&mdash;À la bonne heure! voilà une existence, dit Caderousse: maison à la
+ville, maison à la campagne!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que c’est que d’être riche.</p>
+
+<p>&mdash;Et iras-tu dîner?</p>
+
+<p>&mdash;Probablement.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu y dînes, y couches-tu? </p>
+
+<p>&mdash;Quand cela me fait plaisir. Je suis chez le comte comme chez moi.&raquo;</p>
+
+<p>Caderousse regarda le jeune homme comme pour arracher la vérité du fond
+de son cœur. Mais Andrea tira une boîte à cigares de sa poche, y prit
+un havane, l’alluma tranquillement et commença à le fumer sans
+affectation.</p>
+
+<p>&laquo;Quand veux-tu les cinq cents francs? demanda-t-il à Caderousse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout de suite, si tu les as.&raquo;</p>
+
+<p>Andrea tira vingt-cinq louis de sa poche.</p>
+
+<p>&laquo;Des jaunets, dit Caderousse; non, merci!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu les méprises?</p>
+
+<p>&mdash;Je les estime, au contraire, mais je n’en veux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu gagneras le change, imbécile: l’or vaut cinq sous.</p>
+
+<p>&mdash;C’est ça, et puis le changeur fera suivre l’ami Caderousse, et puis on
+lui mettra la main dessus, et puis il faudra qu’il dise quels sont les
+fermiers qui lui paient ses redevances en or. Pas de bêtises, le petit:
+de l’argent tout simplement, des pièces rondes à l’effigie d’un monarque
+quelconque. Tout le monde peut atteindre à une pièce de cinq francs.</p>
+
+<p>&mdash;Tu comprends bien que je n’ai pas cinq cents francs sur moi: il
+m’aurait fallu prendre un commissionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, laisse-les chez toi, à ton concierge, c’est un brave homme,
+j’irai les prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd’hui?</p>
+
+<p>&mdash;Non, demain; aujourd’hui je n’ai pas le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit; demain, en partant pour Auteuil, je les laisserai.</p>
+
+<p>&mdash;Je peux compter dessus?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;C’est que je vais arrêter d’avance ma bonne, vois-tu.</p>
+
+<p>&mdash;Arrête. Mais ce sera fini, hein? tu ne me tourmenteras plus?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.&raquo;</p>
+
+<p>Caderousse était devenu si sombre, qu’Andrea craignit d’être forcé de
+s’apercevoir de ce changement. Il redoubla donc de gaieté et
+d’insouciance.</p>
+
+<p>&laquo;Comme tu es guilleret, dit Caderousse; on dirait que tu tiens déjà ton
+héritage!</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, malheureusement!... Mais le jour où je le tiendrai....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, on se souviendra des amis; je ne te dis que ça.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, comme tu as bonne mémoire, justement! </p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? je croyais que tu voulais me rançonner.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! oh! quelle idée! moi qui, au contraire, vais encore te donner un
+conseil d’ami.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;C’est de laisser ici le diamant que tu as à ton doigt. Ah çà! mais tu
+veux donc nous faire prendre? tu veux donc nous perdre tous les deux,
+que tu fais de pareilles bêtises?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? dit Andrea.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu prends une livrée, tu te déguises en domestique, et tu
+gardes à ton doigt un diamant de quatre à cinq mille francs!</p>
+
+<p>&mdash;Peste! tu estimes juste! Pourquoi ne te fais-tu pas
+commissaire-priseur?</p>
+
+<p>&mdash;C’est que je m’y connais en diamants; j’en ai eu.</p>
+
+<p>&mdash;Je te conseille de t’en vanter&raquo;, dit Andrea, qui, sans se courroucer,
+comme le craignait Caderousse, de cette nouvelle extorsion, livra
+complaisamment la bague.</p>
+
+<p>Caderousse la regarda de si près qu’il fut clair pour Andrea qu’il
+examinait si les arêtes de la coupe étaient bien vives.</p>
+
+<p>&laquo;C’est un faux diamant, dit Caderousse.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, fit Andrea, plaisantes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne te fâche pas, on peut voir.&raquo;</p>
+
+<p>Et Caderousse alla à la fenêtre, fit glisser le diamant sur le carreau;
+on entendit crier la vitre.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Confiteor</i>! dit Caderousse en passant le diamant à son petit doigt, je
+me trompais; mais ces voleurs de joailliers imitent si bien les pierres,
+qu’on n’ose plus aller voler dans les boutiques de bijouterie. C’est
+encore une branche d’industrie paralysée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Andrea, est-ce fini? as-tu encore quelque chose à me
+demander? Ne te gêne pas pendant que tu y es.</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu es un bon compagnon au fond. Je ne te retiens plus, et je
+tâcherai de me guérir de mon ambition.</p>
+
+<p>&mdash;Mais prends garde qu’en vendant ce diamant, il ne t’arrive ce que tu
+craignais qu’il ne t’arrivât pour l’or.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le vendrai pas, sois tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas d’ici à après-demain, du moins, pensa le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Heureux coquin! dit Caderousse, tu t’en vas retrouver tes laquais, tes
+chevaux, ta voiture et ta fiancée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, dit Andrea.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, j’espère que tu me feras un joli cadeau de noces le jour où
+tu épouseras la fille de mon ami Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Je t’ai déjà dit que c’était une imagination que tu t’étais mise en
+tête. </p>
+
+<p>&mdash;Combien de dot?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je te dis....</p>
+
+<p>&mdash;Un million?&raquo;</p>
+
+<p>Andrea haussa les épaules.</p>
+
+<p>&laquo;Va pour un million, dit Caderousse, tu n’en auras jamais autant que je
+t’en désire.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c’est de bon cœur, ajouta Caderousse en riant de son gros rire.
+Attends, que je te reconduise.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n’est pas la peine.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! parce qu’il y a un petit secret à la porte; c’est une mesure de
+précaution que j’ai cru devoir adopter; serrure Huret et Fichet, revue
+et corrigée par Gaspard Caderousse. Je t’en confectionnerai une pareille
+quand tu seras capitaliste.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit Andrea; je te ferai prévenir huit jours d’avance.&raquo;</p>
+
+<p>Ils se séparèrent. Caderousse resta sur le palier jusqu’à ce qu’il eût
+vu Andrea non seulement descendre les trois étages, mais encore
+traverser la cour. Alors il rentra précipitamment, ferma la porte avec
+soin, et se mit à étudier, en profond architecte, le plan que lui avait
+laissé Andrea.</p>
+
+<p>&laquo;Ce cher Benedetto, dit-il, je crois qu’il ne serait pas fâché
+d’hériter, et que celui qui avancera le jour où il doit palper ses cinq
+cent mille francs ne sera pas son plus méchant ami.&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXXXII" id="LXXXII"></a><a href="#table">LXXXII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L’effraction.</a></h3>
+
+<p>Le lendemain du jour où avait eu lieu la conversation que nous venons de
+rapporter, le comte de Monte-Cristo était en effet parti pour Auteuil
+avec Ali, plusieurs domestiques et des chevaux qu’il voulait essayer. Ce
+qui avait surtout déterminé ce départ, auquel il ne songeait même pas la
+veille, et auquel Andrea ne songeait pas plus que lui, c’était l’arrivée
+de Bertuccio, qui, revenu de Normandie, rapportait des nouvelles de la
+maison et de la corvette. La maison était prête, et la corvette, arrivée
+depuis huit jours et à l’ancre dans une petite anse où elle se tenait
+avec son équipage de six hommes, après avoir rempli toutes les
+formalités exigées, était déjà en état de reprendre la mer.</p>
+
+<p>Le comte loua le zèle de Bertuccio et l’invita à se préparer à un prompt
+départ, son séjour en France ne devant plus se prolonger au-delà d’un
+mois.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, lui dit-il, je puis avoir besoin d’aller en une nuit de
+Paris au Tréport; je veux huit relais échelonnés sur la route qui me
+permettent de faire cinquante lieues en dix heures.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence avait déjà manifesté ce désir, répondit Bertuccio, et
+les chevaux sont prêts. Je les ai achetés et cantonnés moi-même aux
+endroits les plus commodes, c’est-à-dire dans des villages où personne
+ne s’arrête ordinairement.</p>
+
+<p>&mdash;C’est bien, dit Monte-Cristo, je reste ici un jour ou deux,
+arrangez-vous en conséquence.&raquo;</p>
+
+<p>Comme Bertuccio allait sortir pour ordonner tout ce qui avait rapport à
+ce séjour, Baptistin ouvrit la porte; il tenait une lettre sur un
+plateau de vermeil.</p>
+
+<p>&laquo;Que venez-vous faire ici? demanda le comte en le voyant tout couvert de
+poussière, je ne vous ai pas demandé, ce me semble?&raquo;</p>
+
+<p>Baptistin, sans répondre, s’approcha du comte et lui présenta la lettre.</p>
+
+<p>&laquo;Importante et pressée&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>Le comte ouvrit la lettre et lut:</p>
+
+<p>&laquo;M. de Monte-Cristo est prévenu que cette nuit même un homme
+s’introduira dans sa maison des Champs-Élysées, pour soustraire des
+papiers qu’il croit enfermés dans le secrétaire du cabinet de toilette:
+on sait M. le comte de Monte-Cristo assez brave pour ne pas recourir à
+l’intervention de la police, intervention qui pourrait compromettre
+fortement celui qui donne cet avis. M. le comte, soit par une ouverture
+qui donnera de la chambre à coucher dans le cabinet, soit s’embusquant
+dans le cabinet, pourra se faire justice lui-même. Beaucoup de gens et
+de précautions apparentes éloigneraient certainement le malfaiteur, et
+feraient perdre à M. de Monte-Cristo cette occasion de connaître un
+ennemi que le hasard a fait découvrir à la personne qui donne cet avis
+au comte, avis qu’elle n’aurait peut-être pas l’occasion de renouveler
+si, cette première entreprise échouant, le malfaiteur en renouvelait une
+autre.&raquo;</p>
+
+<p>Le premier mouvement du comte fut de croire à une ruse de voleurs, piège
+grossier qui lui signalait un danger médiocre pour l’exposer à un danger
+plus grave. Il allait donc faire porter la lettre à un commissaire de
+police, malgré la recommandation, et peut-être même à cause de la
+recommandation de l’ami anonyme, quand tout à coup l’idée lui vint que
+ce pouvait être, en effet, quelque ennemi particulier à lui, que lui
+seul pouvait reconnaître et dont, le cas échéant, lui seul pouvait tirer
+parti, comme avait fait Fiesque du Maure qui avait voulu l’assassiner.
+On connaît le comte; nous n’avons donc pas besoin de dire que c’était un
+esprit plein d’audace et de vigueur qui se raidissait contre
+l’impossible avec cette énergie qui fait seule les hommes supérieurs.
+Par la vie qu’il avait menée, par la décision qu’il avait prise et qu’il
+avait tenue de ne reculer devant rien, le comte en était venu à savourer
+des jouissances inconnues dans les luttes qu’il entreprenait parfois
+contre la nature, qui est Dieu, et contre le monde qui peut bien passer
+pour le diable.</p>
+
+<p>&laquo;Ils ne veulent pas me voler mes papiers, dit Monte-Cristo, ils veulent
+me tuer; ce ne sont pas des voleurs, ce sont des assassins. Je ne veux
+pas que M. le préfet de Police se mêle de mes affaires particulières. Je
+suis assez riche, ma foi, pour dégrever en ceci le budget de son
+administration.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte rappela Baptistin, qui était sorti de la chambre après avoir
+apporté la lettre.</p>
+
+<p>&laquo;Vous allez retourner à Paris, dit-il, vous ramènerez ici tous les
+domestiques qui restent. J’ai besoin de tout mon monde à Auteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne restera-t-il donc personne à la maison, monsieur le comte?
+demanda Baptistin.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, le concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte réfléchira qu’il y a loin de la loge à la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, on pourrait dévaliser tout le logis, sans qu’il entendît le
+moindre bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais des voleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un niais, monsieur Baptistin; les voleurs dévalisassent-ils
+tout le logement, ne m’occasionneront jamais le désagrément que
+m’occasionnerait un service mal fait.&raquo;</p>
+
+<p>Baptistin s’inclina.</p>
+
+<p>&laquo;Vous m’entendez, dit le comte, ramenez vos camarades depuis le premier
+jusqu’au dernier; mais que tout reste dans l’état habituel; vous
+fermerez les volets du rez-de-chaussée, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et ceux du premier?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu’on ne les ferme jamais. Allez.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte fit dire qu’il dînerait seul chez lui et ne voulait être servi
+que par Ali.</p>
+
+<p>Il dîna avec sa tranquillité et sa sobriété habituelles, et après le
+dîner, faisant signe à Ali de le suivre, il sortit par la petite porte,
+gagna le bois de Boulogne comme s’il se promenait, prit sans affectation
+le chemin de Paris, et à la nuit tombante se trouva en face de la maison
+des Champs-Élysées.</p>
+
+<p>Tout était sombre, seule une faible lumière brillait dans la loge du
+concierge, distante d’une quarantaine de pas de la maison, comme l’avait
+dit Baptistin.</p>
+
+<p>Monte-Cristo s’adossa à un arbre, et, de cet œil qui se trompait si
+rarement, sonda la double allée, examina les passants, et plongea son
+regard dans les rues voisines, afin de voir si quelqu’un n’était point
+embusqué. Au bout de dix minutes, il fut convaincu que personne ne le
+guettait. Il courut aussitôt à la petite porte avec Ali, entra
+précipitamment, et, par l’escalier de service, dont il avait la clef,
+rentra dans sa chambre à coucher, sans ouvrir ou déranger un seul
+rideau, sans que le concierge lui-même pût se douter que la maison,
+qu’il croyait vide, avait retrouvé son principal habitant.</p>
+
+<p>Arrivé dans la chambre à coucher, le comte fit signe à Ali de s’arrêter,
+puis il passa dans le cabinet, qu’il examina; tout était dans l’état
+habituel: le précieux secrétaire à sa place, et la clef au secrétaire.
+Il le ferma à double tour, prit la clef, revint à la porte de la chambre
+à coucher, enleva la double gâche du verrou, et rentra.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Ali apportait sur une table les armes que le comte lui
+avait demandées, c’est-à-dire une carabine courte et une paire de
+pistolets doubles, dont les canons superposés permettaient de viser
+aussi sûrement qu’avec des pistolets de tir. Armé ainsi, le comte tenait
+la vie de cinq hommes entre ses mains.</p>
+
+<p>Il était neuf heures et demie à peu près; le comte et Ali mangèrent à la
+hâte un morceau de pain et burent un verre de vin d’Espagne; puis
+Monte-Cristo fit glisser un de ces panneaux mobiles qui lui permettaient
+de voir d’une pièce dans l’autre. Il avait à sa portée ses pistolets et
+sa carabine, et Ali, debout près de lui tenait à la main une de ces
+petites haches arabes qui n’ont pas changé de forme depuis les
+croisades.</p>
+
+<p>Par une des fenêtres de la chambre à coucher, parallèle à celle du
+cabinet, le comte pouvait voir dans la rue.</p>
+
+<p>Deux heures se passèrent ainsi; il faisait l’obscurité la plus profonde,
+et cependant Ali, grâce à sa nature sauvage, et cependant le comte,
+grâce sans doute à une qualité acquise, distinguaient dans cette nuit
+jusqu’aux plus faibles oscillations des arbres de la cour.</p>
+
+<p>Depuis longtemps la petite lumière de la loge du concierge s’était
+éteinte.</p>
+
+<p>Il était à présumer que l’attaque, si réellement il y avait une attaque
+projetée, aurait lieu par l’escalier du rez-de-chaussée et non par une
+fenêtre. Dans les idées de Monte-Cristo, les malfaiteurs en voulaient à
+sa vie et non à son argent. C’était donc à sa chambre à coucher qu’ils
+s’attaqueraient, et ils parviendraient à sa chambre à coucher soit par
+l’escalier dérobé, soi par la fenêtre du cabinet.</p>
+
+<p>Il plaça Ali devant la porte de l’escalier et continua de surveiller le
+cabinet.</p>
+
+<p>Onze heures trois quarts sonnèrent à l’horloge des Invalides; le vent
+d’ouest apportait sur ses humides bouffées la lugubre vibration des
+trois coups.</p>
+
+<p>Comme le dernier coup s’éteignait, le comte crut entendre un léger bruit
+du côté du cabinet; ce premier bruit, ou plutôt ce premier grincement,
+fut suivi d’un second, puis d’un troisième; au quatrième, le comte
+savait à quoi s’en tenir. Une main ferme et exercée était occupée à
+couper les quatre côtés d’une vitre avec un diamant.</p>
+
+<p>Le comte sentit battre plus rapidement son cœur. Si endurcis au danger
+que soient les hommes, si bien prévenus qu’ils soient du péril, ils
+comprennent toujours, au frémissement de leur cœur et au frissonnement
+de leur chair, la différence énorme qui existe entre le rêve et la
+réalité, entre le projet et l’exécution.</p>
+
+<p>Cependant Monte-Cristo ne fit qu’un signe pour prévenir Ali; celui-ci,
+comprenant que le danger était du côté du cabinet, fit un pas pour se
+rapprocher de son maître.</p>
+
+<p>Monte-Cristo était avide de savoir à quels ennemis et à combien
+d’ennemis il avait affaire.</p>
+
+<p>La fenêtre où l’on travaillait était en face de l’ouverture par laquelle
+le comte plongeait son regard dans le cabinet. Ses yeux se fixèrent donc
+vers cette fenêtre: il vit une ombre se dessiner plus épaisse sur
+l’obscurité; puis un des carreaux devint tout à fait opaque, comme si
+l’on y collait du dehors une feuille de papier, puis le carreau craqua
+sans tomber. Par l’ouverture pratiquée, un bras passa qui chercha
+l’espagnolette; une seconde après la fenêtre tourna sur ses gonds, et un
+homme entra. </p>
+
+<p>L’homme était seul.</p>
+
+<p>&laquo;Voilà un hardi coquin&raquo;, murmura le comte.</p>
+
+<p>En ce moment il sentit qu’Ali lui touchait doucement l’épaule; il se
+retourna: Ali lui montrait la fenêtre de la chambre où ils étaient, et
+qui donnait sur la rue.</p>
+
+<p>Monte-Cristo fit trois pas vers cette fenêtre, il connaissait l’exquise
+délicatesse des sens du fidèle serviteur. En effet, il vit un autre
+homme qui se détachait d’une porte, et, montant sur une borne, semblait
+chercher à voir ce qui se passait chez le comte.</p>
+
+<p>&laquo;Bon! dit-il, ils sont deux: l’un agit, l’autre guette!&raquo;</p>
+
+<p>Il fit signe à Ali de ne pas perdre des yeux l’homme de la rue, et
+revint à celui du cabinet.</p>
+
+<p>Le coupeur de vitres était entré et s’orientait, les bras tendus en
+avant.</p>
+
+<p>Enfin il parut s’être rendu compte de toutes choses; il y avait deux
+portes dans le cabinet, il alla pousser les verrous de toutes deux.</p>
+
+<p>Lorsqu’il s’approcha de celle de la chambre à coucher, Monte-Cristo crut
+qu’il venait pour entrer, et prépara un de ses pistolets; mais il
+entendit simplement le bruit des verrous glissant dans leurs anneaux de
+cuivre. C’était une précaution, voilà tout; le nocturne visiteur,
+ignorant le soin qu’avait pris le comte d’enlever les gâches, pouvait
+désormais se croire chez lui et agir en toute tranquillité.</p>
+
+<p>Seul et libre de tous ses mouvements, l’homme alors tira de sa large
+poche quelque chose, que le comte ne put distinguer, posa ce quelque
+chose sur un guéridon, puis il alla droit au secrétaire, le palpa à
+l’endroit de la serrure, et s’aperçut que, contre son attente, la clef
+manquait.</p>
+
+<p>Mais le casseur de vitres était un homme de précaution et qui avait tout
+prévu; le comte entendit bientôt ce froissement du fer contre le fer que
+produit, quand on le remue, ce trousseau de clefs informes qu’apportent
+les serruriers quand on les envoie chercher pour ouvrir une porte, et
+auxquels les voleurs ont donné le nom de rossignols, sans doute à cause
+du plaisir qu’ils éprouvent à entendre leur chant nocturne, lorsqu’ils
+grincent contre le pêne de la serrure.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ah! murmura Monte-Cristo avec un sourire de désappointement, ce
+n’est qu’un voleur.&raquo;</p>
+
+<p>Mais l’homme, dans l’obscurité, ne pouvait choisir l’instrument
+convenable. Il eut alors recours à l’objet qu’il avait posé sur le
+guéridon; il fit jouer un ressort, et aussitôt une lumière pâle, mais
+assez vive cependant pour qu’on pût voir, envoya son reflet doré sur les
+mains et sur le visage de cet homme.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! fit tout à coup Monte-Cristo en se reculant avec un mouvement de
+surprise, c’est....&raquo;</p>
+
+<p>Ali leva sa hache.</p>
+
+<p>&laquo;Ne bouge pas, lui dit Monte-Cristo tout bas, et laisse là ta hache,
+nous n’avons plus besoin d’armes ici.&raquo;</p>
+
+<p>Puis il ajouta quelques mots en baissant encore la voix, car
+l’exclamation, si faible qu’elle fût, que la surprise avait arrachée au
+comte, avait suffi pour faire tressaillir l’homme, qui était resté dans
+la pose du rémouleur antique. C’était un ordre que venait de donner le
+comte, car aussitôt Ali s’éloigna sur la pointe du pied, détacha de la
+muraille de l’alcôve un vêtement noir et un chapeau triangulaire.
+Pendant ce temps, Monte-Cristo ôtait rapidement sa redingote, son gilet
+et sa chemise, et l’on pouvait, grâce au rayon de lumière filtrant par
+la fente du panneau, reconnaître sur la poitrine du comte une de ces
+souples et fines tuniques de mailles d’acier, dont la dernière, dans
+cette France où l’on ne craint plus les poignards, fut peut-être portée
+par le roi Louis XVI, qui craignait le couteau pour sa poitrine, et qui
+fut frappé d’une hache à la tête.</p>
+
+<p>Cette tunique disparut bientôt sous une longue soutane comme les cheveux
+du comte sous une perruque à tonsure; le chapeau triangulaire, placé sur
+la perruque, acheva de changer le comte en abbé.</p>
+
+<p>Cependant l’homme n’entendant plus rien, s’était relevé, et pendant le
+temps que Monte-Cristo opérait sa métamorphose, était allé droit au
+secrétaire, dont la serrure commençait à craquer sous son <i>rossignol</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Bon! murmura le comte, lequel se reposait sans doute sur quelque secret
+de serrurerie qui devait être inconnu au crocheteur de portes, si habile
+qu’il fût bon! tu en as pour quelques minutes.&raquo; Et il alla à la fenêtre.</p>
+
+<p>L’homme qu’il avait vu monter sur une borne en était descendu, et se
+promenait toujours dans la rue; mais, chose singulière, au lieu de
+s’inquiéter de ceux qui pouvaient venir, soit par l’avenue des
+Champs-Élysées, soit par le faubourg Saint-Honoré, il ne paraissait
+préoccupé que de ce qui se passait chez le comte, et tous ses mouvements
+avaient pour but de voir ce qui se passait dans le cabinet.</p>
+
+<p>Monte-Cristo, tout à coup, se frappa le front et laissa errer sur ses
+lèvres entrouvertes un rire silencieux.</p>
+
+<p>Puis se rapprochant d’Ali:</p>
+
+<p>&laquo;Demeure ici, lui dit-il tout bas, caché dans l’obscurité, et quel que
+soit le bruit que tu entendes, quelque chose qui se passe, n’entre et ne
+te montre que si je t’appelle par ton nom.&raquo;</p>
+
+<p>Ali fit signe de la tête qu’il avait compris et qu’il obéirait.</p>
+
+<p>Alors Monte-Cristo tira d’une armoire une bougie tout allumée, et au
+moment où le voleur était le plus occupé à sa serrure, il ouvrit
+doucement la porte ayant soin que la lumière qu’il tenait à la main
+donnât tout entière sur son visage.</p>
+
+<p>La porte tourna si doucement que le voleur n’entendit pas le bruit.
+Mais, à son grand étonnement, il vit tout à coup la chambre s’éclairer.</p>
+
+<p>Il se retourna.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! bonsoir, cher monsieur Caderousse, dit Monte-Cristo; que diable
+venez-vous donc faire ici à une pareille heure!</p>
+
+<p>&mdash;L’abbé Busoni!&raquo; s’écria Caderousse.</p>
+
+<p>Et ne sachant comment cette étrange apparition était venue jusqu’à lui,
+puisqu’il avait fermé les portes, il laissa tomber son trousseau de
+fausses clefs, et resta immobile et comme frappé de stupeur.</p>
+
+<p>Le comte alla se placer entre Caderousse et la fenêtre, coupant ainsi au
+voleur terrifié son seul moyen de retraite.</p>
+
+<p>&laquo;L’abbé Busoni! répéta Caderousse en fixant sur le comte des yeux
+hagards.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, sans doute, l’abbé Busoni, reprit Monte-Cristo, lui-même en
+personne, et je suis bien aise que vous me reconnaissiez, mon cher
+monsieur Caderousse, cela prouve que nous avons bonne mémoire, car, si
+je ne me trompe, voilà tantôt dix ans que nous ne nous sommes vus.&raquo;</p>
+
+<p>Ce calme, cette ironie, cette puissance, frappèrent l’esprit de
+Caderousse d’une terreur vertigineuse.</p>
+
+<p>&laquo;L’abbé! l’abbé! murmura-t-il en crispant ses poings et en faisant
+claquer ses dents.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voulons donc voler le comte de Monte-Cristo? continua le prétendu
+abbé.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l’abbé, murmura Caderousse cherchant à gagner la fenêtre que
+lui interceptait impitoyablement le comte, monsieur l’abbé, je ne
+sais... je vous prie de croire... je vous jure....</p>
+
+<p>&mdash;Un carreau coupé, continua le comte, une lanterne sourde, un trousseau
+de rossignols, un secrétaire à demi forcé, c’est clair cependant.&raquo;</p>
+
+<p>Caderousse s’étranglait avec sa cravate, il cherchait un angle où se
+cacher, un trou par où disparaître.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, dit le comte, je vois que vous êtes toujours le même, monsieur
+l’assassin.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l’abbé, puisque vous savez tout, vous savez que ce n’est pas
+moi, que c’est la Carconte; ç’a été reconnu au procès, puisqu’ils ne
+m’ont condamné qu’aux galères.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc fini votre temps, que je vous retrouve en train de vous
+y faire ramener?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur l’abbé, j’ai été délivré par quelqu’un.</p>
+
+<p>&mdash;Ce quelqu’un-là a rendu un charmant service à la société.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Caderousse, j’avais cependant bien promis....</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous êtes en rupture de ban? interrompit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui, fit Caderousse, très inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaise récidive.... Cela vous conduira, si je ne me trompe, à la
+place de Grève. Tant pis, tant pis, diavolo! comme disent les mondains
+de mon pays.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l’abbé, je cède à un entraînement....</p>
+
+<p>&mdash;Tous les criminels disent cela.</p>
+
+<p>&mdash;Le besoin....</p>
+
+<p>&mdash;Laissez donc, dit dédaigneusement Busoni, le besoin peut conduire à
+demander l’aumône, à voler un pain à la porte d’un boulanger, mais non
+à venir forcer un secrétaire dans une maison que l’on croit inhabitée.
+Et lorsque le bijoutier Joannès venait de vous compter quarante-cinq
+mille francs en échange du diamant que je vous avais donné, et que vous
+l’avez tué pour avoir le diamant et l’argent, était-ce aussi le besoin?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur l’abbé, dit Caderousse; vous m’avez déjà sauvé une
+fois, sauvez-moi encore une seconde.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m’encourage pas.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous seul, monsieur l’abbé? demanda Caderousse en joignant les
+mains, ou bien avez-vous là des gendarmes tout prêts à me prendre?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tout seul, dit l’abbé, et j’aurai encore pitié de vous et je
+vous laisserai aller au risque des nouveaux malheurs que peut amener ma
+faiblesse, si vous me dites toute la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur l’abbé! s’écria Caderousse en joignant les mains et en se
+rapprochant d’un pas de Monte-Cristo, je puis bien vous dire que vous
+êtes mon sauveur, vous!</p>
+
+<p>&mdash;Vous prétendez qu’on vous a délivré du bagne?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ça, foi de Caderousse, monsieur l’abbé!</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela?</p>
+
+<p>&mdash;Un Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s’appelait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Lord Wilmore.</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais; je saurai donc si vous mentez.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l’abbé, je dis la vérité pure.</p>
+
+<p>&mdash;Cet Anglais vous protégeait donc?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas moi, mais un jeune Corse qui était mon compagnon de chaîne.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se nommait ce jeune Corse?</p>
+
+<p>&mdash;Benedetto.</p>
+
+<p>&mdash;C’est un nom de baptême.</p>
+
+<p>&mdash;Il n’en avait pas d’autre, c’était un enfant trouvé.</p>
+
+<p>&mdash;Alors ce jeune homme s’est évadé avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Nous travaillions à Saint-Mandrier, près de Toulon. Connaissez-vous
+Saint-Mandrier?</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, pendant qu’on dormait, de midi à une heure....</p>
+
+<p>&mdash;Des forçats qui font la sieste! Plaignez donc ces gaillards-là, dit
+l’abbé. </p>
+
+<p>&mdash;Dame! fit Caderousse, on ne peut pas toujours travailler, on n’est pas
+des chiens.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement pour les chiens, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant que les autres faisaient donc la sieste, nous nous sommes
+éloignés un petit peu, nous avons scié nos fers avec une lime que nous
+avait fait parvenir l’Anglais, et nous nous sommes sauvés à la nage.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu’est devenu ce Benedetto?</p>
+
+<p>&mdash;Je n’en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez le savoir cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, en vérité. Nous nous sommes séparés à Hyères.&raquo;</p>
+
+<p>Et, pour donner plus de poids à sa protestation, Caderousse fit encore
+un pas vers l’abbé qui demeura immobile à sa place, toujours calme et
+interrogateur.</p>
+
+<p>&laquo;Vous mentez! dit l’abbé Busoni, avec un accent d’irrésistible autorité.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l’abbé!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez! cet homme est encore votre ami, et vous vous servez de
+lui comme d’un complice peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur l’abbé!...</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que vous avez quitté Toulon, comment avez-vous vécu? Répondez.</p>
+
+<p>&mdash;Comme j’ai pu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez!&raquo; reprit une troisième fois l’abbé avec un accent plus
+impératif encore.</p>
+
+<p>Caderousse terrifié, regarda le comte.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez vécu, reprit celui-ci, de l’argent qu’il vous a donné.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c’est vrai, dit Caderousse; Benedetto est devenu un fils de
+grand seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment peut-il être fils de grand seigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Fils naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment nommez-vous ce grand seigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Monte-Cristo, celui-là même chez qui nous sommes.</p>
+
+<p>&mdash;Benedetto le fils du comte? reprit Monte-Cristo étonné à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! il faut bien croire, puisque le comte lui a trouvé un faux père,
+puisque le comte lui fait quatre mille francs par mois, puisque le comte
+lui laisse cinq cent mille francs par son testament.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit le faux abbé, qui commençait à comprendre; et quel nom
+porte, en attendant, ce jeune homme?</p>
+
+<p>&mdash;Il s’appelle Andrea Cavalcanti.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c’est ce jeune homme que mon ami le comte de Monte-Cristo reçoit
+chez lui, et qui va épouser Mlle Danglars?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous souffrez cela, misérable! vous qui connaissez sa vie et sa
+flétrissure?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi voulez-vous que j’empêche un camarade de réussir? dit
+Caderousse.</p>
+
+<p>&mdash;C’est juste, ce n’est pas à vous de prévenir M. Danglars, c’est à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites pas cela, monsieur l’abbé!...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c’est notre pain que vous nous feriez perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez que, pour conserver le pain à des misérables comme
+vous, je me ferai le fauteur de leur ruse, le complice de leurs crimes?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l’abbé! dit Caderousse en se rapprochant encore.</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai tout.</p>
+
+<p>&mdash;À qui?</p>
+
+<p>&mdash;À M. Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Tron de l’air! s’écria Caderousse en tirant un couteau tout ouvert de
+son gilet, et en frappant le comte au milieu de la poitrine, tu ne diras
+rien, l’abbé!&raquo;</p>
+
+<p>Au grand étonnement de Caderousse, le poignard, au lieu de pénétrer dans
+la poitrine du comte, rebroussa émoussé.</p>
+
+<p>En même temps le comte saisit de la main gauche le poignet de
+l’assassin, et le tordit avec une telle force que le couteau tomba de
+ses doigts raidis et que Caderousse poussa un cri de douleur.</p>
+
+<p>Mais le comte, sans s’arrêter à ce cri, continua de tordre le poignet du
+bandit jusqu’à ce que, le bras disloqué, il tombât d’abord à genoux,
+puis ensuite la face contre terre.</p>
+
+<p>Le comte appuya son pied sur sa tête et dit:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais qui me retient de te briser le crâne, scélérat!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! grâce! grâce!&raquo; cria Caderousse.</p>
+
+<p>Le comte retira son pied.</p>
+
+<p>&laquo;Relève-toi!&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>Caderousse se releva.</p>
+
+<p>&laquo;Tudieu! quel poignet vous avez, monsieur l’abbé! dit Caderousse,
+caressant son bras tout meurtri par les tenailles de chair qui l’avaient
+étreint; tudieu! quel poignet!</p>
+
+<p>&mdash;Silence. Dieu me donne la force de dompter une bête féroce comme toi;
+c’est au nom de ce Dieu que j’agis; souviens-toi de cela, misérable, et
+t’épargner en ce moment, c’est encore servir les desseins de Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Ouf! fit Caderousse, tout endolori.</p>
+
+<p>&mdash;Prends cette plume et ce papier, et écris ce que je vais te dicter.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas écrire, monsieur l’abbé.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens, prends cette plume et écris!&raquo;</p>
+
+<p>Caderousse, subjugué par cette puissance supérieure, s’assit et écrivit:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, l’homme que vous recevez chez vous et à qui vous destinez
+votre fille est un ancien forçat échappé avec moi du bagne de Toulon; il
+portait le n&deg;59 et moi le n&deg;58.</p>
+
+<p>&laquo;Il se nommait Benedetto; mais il ignore lui-même son véritable nom,
+n’ayant jamais connu ses parents.</p>
+
+<p>&laquo;Signe! continua le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous voulez donc me perdre?</p>
+
+<p>&mdash;Si je voulais te perdre, imbécile, je te traînerais jusqu’au premier
+corps de garde; d’ailleurs, à l’heure où le billet sera rendu à son
+adresse, il est probable que tu n’auras plus rien à craindre; signe
+donc.&raquo;</p>
+
+<p>Caderousse signa.</p>
+
+<p>&laquo;L’adresse: <i>À monsieur le baron Danglars, banquier, rue de la
+Chaussée-d’Antin</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Caderousse écrivit l’adresse.</p>
+
+<p>L’abbé prit le billet.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, dit-il, c’est bien, va-t’en.</p>
+
+<p>&mdash;Par où?</p>
+
+<p>&mdash;Par où tu es venu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez que je sorte par cette fenêtre?</p>
+
+<p>&mdash;Tu y es bien entré.</p>
+
+<p>&mdash;Vous méditez quelque chose contre moi, monsieur l’abbé?</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile, que veux-tu que je médite?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pas m’ouvrir la porte?</p>
+
+<p>&mdash;À quoi bon réveiller le concierge?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l’abbé, dites-moi que vous ne voulez pas ma mort.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux ce que Dieu veut.</p>
+
+<p>&mdash;Mais jurez-moi que vous ne me frapperez pas tandis que je descendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Sot et lâche que tu es! </p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous faire de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je te le demande. J’ai essayé d’en faire un homme heureux, et je n’en
+ai fait qu’un assassin!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l’abbé, dit Caderousse, tentez une dernière épreuve.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit le comte. Écoute, tu sais que je suis un homme de parole?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Caderousse.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu rentres chez toi sain et sauf....</p>
+
+<p>&mdash;À moins que ce ne soit de vous, qu’ai-je à craindre?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu rentres chez toi sain et sauf, quitte Paris, quitte la France,
+et partout où tu seras, tant que tu te conduiras honnêtement, je te
+ferai passer une petite pension; car si tu rentres chez toi sain et
+sauf, eh bien....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda Caderousse en frémissant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je croirai que Dieu t’a pardonné, et je te pardonnerai aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai comme je suis chrétien, balbutia Caderousse en reculant, vous me
+faites mourir de peur!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, va-t’en!&raquo; dit le comte en montrant du doigt la fenêtre à
+Caderousse.</p>
+
+<p>Caderousse, encore mal rassuré par cette promesse, enjamba la fenêtre et
+mit le pied sur l’échelle.</p>
+
+<p>Là, il s’arrêta tremblant.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant descends&raquo;, dit l’abbé en se croisant les bras.</p>
+
+<p>Caderousse commença de comprendre qu’il n’y avait rien à craindre de ce
+côté, et descendit.</p>
+
+<p>Alors le comte s’approcha avec la bougie, de sorte qu’on pût distinguer
+des Champs-Élysées cet homme qui descendait d’une fenêtre, éclairé par
+un autre homme.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous donc, monsieur l’abbé? dit Caderousse; s’il passait
+une patrouille....&raquo;</p>
+
+<p>Et il souffla la bougie. Puis il continua de descendre; mais ce ne fut
+que lorsqu’il sentit le sol du jardin sous son pied qu’il fut
+suffisamment rassuré.</p>
+
+<p>Monte-Cristo rentra dans sa chambre à coucher, et jetant un coup d’œil
+rapide du jardin à la rue, il vit d’abord Caderousse qui, après être
+descendu, faisait un détour dans le jardin et allait planter son échelle
+à l’extrémité de la muraille, afin de sortir à une autre place que celle
+par laquelle il était entré.</p>
+
+<p>Puis, passant du jardin à la rue, il vit l’homme qui semblait attendre
+courir parallèlement dans la rue et se placer derrière l’angle même près
+duquel Caderousse allait descendre.</p>
+
+<p>Caderousse monta lentement sur l’échelle, et, arrivé aux derniers
+échelons, passa sa tête par-dessus le chaperon pour s’assurer que la
+rue était bien solitaire.</p>
+
+<p>On ne voyait personne, on n’entendait aucun bruit.</p>
+
+<p>Une heure sonna aux Invalides.</p>
+
+<p>Alors Caderousse se mit à cheval sur le perron, et, tirant à lui son
+échelle, la passa par-dessus le mur, puis il se mit en devoir de
+descendre, ou plutôt de se laisser glisser le long des deux montants,
+manœuvre qu’il opéra avec une adresse qui prouva l’habitude qu’il avait
+de cet exercice.</p>
+
+<p>Mais, une fois lancé sur la pente, il ne put s’arrêter. Vainement il vit
+un homme s’élancer dans l’ombre au moment où il était à moitié chemin;
+vainement il vit un bras se lever au moment où il touchait la terre;
+avant qu’il eût pu se mettre en défense, ce bras le frappa si
+furieusement dans le dos, qu’il lâcha l’échelle en criant:</p>
+
+<p>&laquo;Au secours!&raquo;</p>
+
+<p>Un second coup lui arriva presque aussitôt dans le flanc, et il tomba en
+criant:</p>
+
+<p>&laquo;Au meurtre!&raquo;</p>
+
+<p>Enfin, comme il se roulait sur la terre, son adversaire le saisit aux
+cheveux et lui porta un troisième coup dans la poitrine.</p>
+
+<p>Cette fois Caderousse voulut crier encore, mais il ne put pousser qu’un
+gémissement, et laissa couler en gémissant les trois ruisseaux de sang
+qui sortaient de ses trois blessures.</p>
+
+<p>L’assassin, voyant qu’il ne criait plus, lui souleva la tête par les
+cheveux; Caderousse avait les yeux fermés et la bouche tordue.
+L’assassin le crut mort, laissa retomber la tête et disparut.</p>
+
+<p>Alors Caderousse, le sentant s’éloigner, se redressa sur son coude, et,
+d’une voix mourante, cria dans un suprême effort:</p>
+
+<p>&laquo;À l’assassin! je meurs! à moi, monsieur l’abbé, à moi!&raquo;</p>
+
+<p>Ce lugubre appel perça l’ombre de la nuit. La porte de l’escalier dérobé
+s’ouvrit, puis la petite porte du jardin, et Ali et son maître
+accoururent avec des lumières.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXXXIII" id="LXXXIII"></a><a href="#table">LXXXIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La main de Dieu.</a></h3>
+
+<p>Caderousse continuait de crier d’une voix lamentable:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur l’abbé, au secours! au secours!</p>
+
+<p>&mdash;Qu’y a-t-il? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;À mon secours! répéta Caderousse; on m’a assassiné!</p>
+
+<p>&mdash;Nous voici! Du courage!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c’est fini. Vous arrivez trop tard; vous arrivez pour me voir
+mourir. Quels coups! que de sang!&raquo;</p>
+
+<p>Et il s’évanouit.</p>
+
+<p>Ali et son maître prirent le blessé et le transportèrent dans une
+chambre. Là, Monte-Cristo fit signe à Ali de le déshabiller, et il
+reconnut les trois terribles blessures dont il était atteint.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! dit-il, votre vengeance se fait parfois attendre; mais je
+crois qu’alors elle ne descend du ciel que plus complète.&raquo;</p>
+
+<p>Ali regarda son maître comme pour lui demander ce qu’il y avait à faire.</p>
+
+<p>&laquo;Va chercher M. le procureur du roi Villefort, qui demeure faubourg
+Saint-Honoré, et amène-le ici. En passant, tu réveilleras le concierge,
+et tu lui diras d’aller chercher un médecin.&raquo;</p>
+
+<p>Ali obéit et laissa le faux abbé seul avec Caderousse, toujours évanoui.
+Lorsque le malheureux rouvrit les yeux, le comte, assis à quelques pas
+de lui, le regardait avec une sombre expression de pitié, et ses lèvres,
+qui s’agitaient, semblaient murmurer une prière.</p>
+
+<p>&laquo;Un chirurgien, monsieur l’abbé, un chirurgien! dit Caderousse.</p>
+
+<p>&mdash;On en est allé chercher un, répondit l’abbé.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien que c’est inutile, quant à la vie, mais il pourra me
+donner des forces peut-être, et je veux avoir le temps de faire ma
+déclaration.</p>
+
+<p>&mdash;Sur quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon assassin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Si je le connais! oui, je le connais, c’est Benedetto.</p>
+
+<p>&mdash;Ce jeune Corse?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Votre compagnon?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Après m’avoir donné le plan de la maison du comte, espérant sans
+doute que je le tuerais et qu’il deviendrait ainsi son héritier, ou
+qu’il me tuerait et qu’il serait ainsi débarrassé de moi, il m’a attendu
+dans la rue et m’a assassiné.</p>
+
+<p>&mdash;En même temps que j’ai envoyé chercher le médecin, j’ai envoyé
+chercher le procureur du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Il arrivera trop tard, il arrivera trop tard, dit Caderousse, je sens
+tout mon sang qui s’en va.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez&raquo;, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Il sortit et rentra cinq minutes après avec un flacon.</p>
+
+<p>Les yeux du moribond, effrayants de fixité, n’avaient point en son
+absence quitté cette porte par laquelle il devinait instinctivement
+qu’un secours allait lui venir.</p>
+
+<p>&laquo;Dépêchez-vous! monsieur l’abbé, dépêchez-vous! dit-il, je sens que je
+m’évanouis encore.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo s’approcha et versa sur les lèvres violettes du blessé
+trois ou quatre gouttes de la liqueur que contenait le flacon.</p>
+
+<p>Caderousse poussa un soupir.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! dit-il, c’est la vie que vous me versez là; encore... encore....</p>
+
+<p>&mdash;Deux gouttes de plus vous tueraient, répondit l’abbé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! qu’il vienne donc quelqu’un à qui je puisse dénoncer le misérable.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que j’écrive votre déposition? vous la signerez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui...&raquo; dit Caderousse, dont les yeux brillaient à l’idée de
+cette vengeance posthume.</p>
+
+<p>Monte-Cristo écrivit:</p>
+
+<p>&laquo;Je meurs assassiné par le Corse Benedetto, mon compagnon de chaîne à
+Toulon sous le n&deg;59.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Dépêchez-vous! dépêchez-vous! dit Caderousse, je ne pourrais plus
+signer.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo présenta la plume à Caderousse, qui rassembla ses forces,
+signa et retomba sur son lit en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Vous raconterez le reste, monsieur l’abbé; vous direz qu’il se fait
+appeler Andrea Cavalcanti, qu’il loge à l’hôtel des Princes, que.... Ah!
+ah! mon Dieu! mon Dieu! voilà que je meurs!&raquo;</p>
+
+<p>Et Caderousse s’évanouit pour la seconde fois.</p>
+
+<p>L’abbé lui fit respirer l’odeur du flacon; le blessé rouvrit les yeux.</p>
+
+<p>Son désir de vengeance ne l’avait pas abandonné pendant son
+évanouissement.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! vous direz tout cela, n’est-ce pas, monsieur l’abbé?</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela, oui, et bien d’autres choses encore.</p>
+
+<p>&mdash;Que direz-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai qu’il vous avait sans doute donné le plan de cette maison
+dans l’espérance que le comte vous tuerait. Je dirai qu’il avait prévenu
+le comte par un billet; je dirai que, le comte étant absent, c’est moi
+qui ai reçu ce billet et qui ai veillé pour vous attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Et il sera guillotiné, n’est-ce pas? dit Caderousse, il sera
+guillotiné, vous me le promettez? Je meurs avec cet espoir-là, cela va
+m’aider à mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai, continua le comte, qu’il est arrivé derrière vous, qu’il
+vous a guetté tout le temps; que lorsqu’il vous a vu sortir, il a couru
+à l’angle du mur et s’est caché.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc vu tout cela, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rappelez-vous mes paroles: &laquo;Si tu rentres chez toi sain et sauf, je
+croirai que Dieu t’a pardonné, et je te pardonnerai aussi.&raquo; </p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne m’avez pas averti? s’écria Caderousse en essayant de se
+soulever sur son coude; vous saviez que j’allais être tué en sortant
+d’ici, et vous ne m’avez pas averti!</p>
+
+<p>&mdash;Non, car dans la main de Benedetto je voyais la justice de Dieu, et
+j’aurais cru commettre un sacrilège en m’opposant aux intentions de la
+Providence.</p>
+
+<p>&mdash;La justice de Dieu! ne m’en parlez pas, monsieur l’abbé: s’il y avait
+une justice de Dieu, vous savez mieux que personne qu’il y a des gens
+qui seraient punis et qui ne le sont pas.</p>
+
+<p>&mdash;Patience, dit l’abbé d’un ton qui fit frémir le moribond, patience!&raquo;</p>
+
+<p>Caderousse le regarda avec étonnement.</p>
+
+<p>&laquo;Et puis, dit l’abbé, Dieu est plein de miséricorde pour tous, comme il
+a été pour toi: il est père avant d’être juge.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous croyez donc à Dieu, vous? dit Caderousse.</p>
+
+<p>&mdash;Si j’avais le malheur de n’y pas avoir cru jusqu’à présent, dit
+Monte-Cristo, j’y croirais en te voyant.</p>
+
+<p>Caderousse leva les poings crispés au ciel.</p>
+
+<p>&laquo;Écoute, dit l’abbé en étendant la main sur le blessé comme pour lui
+commander la foi, voilà ce qu’il a fait pour toi, ce Dieu que tu refuses
+de reconnaître à ton dernier moment: il t’avait donné la santé, la
+force, un travail assuré, des amis même, la vie enfin telle qu’elle doit
+se présenter à l’homme pour être douce avec le calme de la conscience et
+la satisfaction des désirs naturels; au lieu d’exploiter ces dons du
+Seigneur, si rarement accordés par lui dans leur plénitude, voilà ce que
+tu as fait, toi: tu t’es adonné à la fainéantise, à l’ivresse, et dans
+l’ivresse tu as trahi un de tes meilleurs amis.</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! s’écria Caderousse, je n’ai pas besoin d’un prêtre, mais
+d’un médecin; peut-être que je ne suis pas blessé à mort, peut-être que
+je ne vais pas encore mourir, peut-être qu’on peut me sauver!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es si bien blessé à mort que, sans les trois gouttes de liqueur que
+je t’ai données tout à l’heure, tu aurais déjà expiré. Écoute donc!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! murmura Caderousse, quel étrange prêtre vous faites, qui
+désespérez les mourants au lieu de les consoler.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, continua l’abbé: quand tu as eu trahi ton ami, Dieu a
+commencé, non pas de te frapper, mais de t’avertir; tu es tombé dans la
+misère et tu as eu faim; tu avais passé à envier la moitié d’une vie que
+tu pouvais passer à acquérir, et déjà tu songeais au crime en te donnant
+à toi-même l’excuse de la nécessité, quand Dieu fit pour toi un miracle,
+quand Dieu, par mes mains, t’envoya au sein de ta misère une fortune,
+brillante pour toi, malheureux, qui n’avais jamais rien possédé. Mais
+cette fortune inattendue, inespérée, inouïe, ne te suffit plus du moment
+où tu la possèdes, tu veux la doubler: par quel moyen? par un meurtre.
+Tu la doubles, et alors Dieu te l’arrache en te conduisant devant la
+justice humaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n’est pas moi, dit Caderousse, qui ai voulu tuer le juif, c’est la
+Carconte. </p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Monte-Cristo. Aussi Dieu toujours, je ne dirai pas juste
+cette fois, car sa justice t’eût donné la mort, mais Dieu, toujours
+miséricordieux, permit que tes juges fussent touchés à tes paroles et te
+laissassent la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! pour m’envoyer au bagne à perpétuité: la belle grâce!</p>
+
+<p>&mdash;Cette grâce, misérable! tu la regardas cependant comme une grâce quand
+elle te fut faite; ton lâche cœur, qui tremblait devant la mort, bondit
+de joie à l’annonce d’une honte perpétuelle, car tu t’es dit, comme tous
+les forçats: Il y a une porte au bagne, il n’y en a pas à la tombe. Et
+tu avais raison, car cette porte du bagne s’est ouverte pour toi d’une
+manière inespérée: un Anglais visite Toulon, il avait fait le vœu de
+tirer deux hommes de l’infamie: son choix tombe sur toi et sur ton
+compagnon; une seconde fortune descend pour toi du ciel, tu retrouves à
+la fois l’argent et la tranquillité, tu peux recommencer à vivre de la
+vie de tous les hommes, toi qui avais été condamné à vivre de celle des
+forçats; alors, misérable, alors tu te mets à tenter Dieu une troisième
+fois. Je n’ai pas assez, dis-tu, quand tu avais plus que tu n’avais
+possédé jamais, et tu commets un troisième crime, sans raison, sans
+excuse. Dieu s’est fatigué. Dieu t’a puni.&raquo;</p>
+
+<p>Caderousse s’affaiblissait à vue d’œil.</p>
+
+<p>&laquo;À boire, dit-il; j’ai soif... je brûle!&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo lui donna un verre d’eau.</p>
+
+<p>&laquo;Scélérat de Benedetto, dit Caderousse en rendant le verre: il échappera
+cependant, lui!</p>
+
+<p>&mdash;Personne n’échappera, c’est moi qui te le dis, Caderousse... Benedetto
+sera puni!</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous serez puni, vous aussi, dit Caderousse; car vous n’avez pas
+fait votre devoir de prêtre... vous deviez empêcher Benedetto de me
+tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! dit le comte avec un sourire qui glaça d’effroi le mourant, moi
+empêcher Benedetto de te tuer, au moment où tu venais de briser ton
+couteau contre la cotte de mailles qui me couvrait la poitrine!... Oui,
+peut-être si je t’eusse trouvé humble et repentant, j’eusse empêché
+Benedetto de te tuer, mais je t’ai trouvé orgueilleux et sanguinaire, et
+j’ai laissé s’accomplir la volonté de Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas à Dieu! hurla Caderousse, tu n’y crois pas non plus...
+tu mens... tu mens!...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, dit l’abbé, car tu fais jaillir hors de ton corps les
+dernières gouttes de ton sang.... Ah! tu ne crois pas en Dieu, et tu
+meurs frappé par Dieu!... Ah! tu ne crois pas en Dieu, et Dieu qui
+cependant ne demande qu’une prière, qu’un mot, qu’une larme pour
+pardonner.... Dieu qui pouvait diriger le poignard de l’assassin de
+manière que tu expirasses sur le coup.... Dieu t’a donné un quart
+d’heure pour te repentir.... Rentre donc en toi-même, malheureux, et
+repens-toi!</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Caderousse, non, je ne me repens pas; il n’y a pas de Dieu,
+il n’y a pas de Providence, il n’y a que du hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une Providence, il y a un Dieu, dit Monte-Cristo, et la preuve,
+c’est que tu es là gisant, désespéré, reniant Dieu, et que, moi, je suis
+debout devant toi riche, heureux, sain et sauf, et joignant les mains
+devant Dieu auquel tu essaies de ne pas croire, et auquel cependant tu
+crois au fond du cœur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui donc êtes-vous, alors? demanda Caderousse en fixant ses yeux
+mourants sur le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde-moi bien, dit Monte-Cristo en prenant la bougie et
+l’approchant de son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, l’abbé... l’abbé Busoni....&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo enleva la perruque qui le défigurait, et laissa retomber
+les beaux cheveux noirs qui encadraient si harmonieusement son pâle
+visage.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! dit Caderousse épouvanté, si ce n’étaient ces cheveux noirs, je
+dirais que vous êtes l’Anglais, je dirais que vous êtes Lord Wilmore.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis ni l’abbé Busoni ni Lord Wilmore, dit Monte-Cristo: regarde
+mieux, regarde plus loin, regarde dans tes premiers souvenirs.&raquo;</p>
+
+<p>Il y avait dans cette parole du comte une vibration magnétique dont les
+sens épuisés du misérable furent ravivés une dernière fois.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! en effet, dit-il, il me semble que je vous ai vu, que je vous ai
+connu autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Caderousse, oui, tu m’as vu, oui, tu m’as connu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui donc êtes-vous, alors? et pourquoi, si vous m’avez vu, si
+vous m’avez connu, pourquoi me laissez-vous mourir?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que rien ne peut te sauver, Caderousse, parce que tes blessures
+sont mortelles. Si tu avais pu être sauvé, j’aurais vu là une dernière
+miséricorde du Seigneur, et j’eusse encore, je te le jure par la tombe
+de mon père, essayé de te rendre à la vie et au repentir.</p>
+
+<p>&mdash;Par la tombe de ton père! dit Caderousse, ranimé par une suprême
+étincelle et se soulevant pour voir de plus près l’homme qui venait de
+lui faire ce serment sacré à tous les hommes: Eh! qui es-tu donc?&raquo;</p>
+
+<p>Le comte n’avait pas cessé de suivre le progrès de l’agonie. Il comprit
+que cet élan de vie était le dernier; il s’approcha du moribond, et le
+couvrant d’un regard calme et triste à la fois:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis... lui dit-il à l’oreille, je suis....&raquo;</p>
+
+<p>Et ses lèvres, à peine ouvertes, donnèrent passage à un nom prononcé si
+bas, que le comte semblait craindre de l’entendre lui-même.</p>
+
+<p>Caderousse, qui s’était soulevé sur ses genoux, étendit les bras, fit un
+effort pour se reculer, puis joignant les mains et les levant avec un
+suprême effort:</p>
+
+<p>&laquo;Ô mon Dieu, mon Dieu, dit-il, pardon de vous avoir renié; vous existez
+bien, vous êtes bien le père des hommes au ciel et le juge des hommes
+sur la terre. Mon Dieu, seigneur, je vous ai longtemps méconnu! mon
+Dieu, Seigneur, pardonnez-moi! mon Dieu, Seigneur, recevez-moi!&raquo;</p>
+
+<p>Et Caderousse, fermant les yeux, tomba renversé en arrière avec un
+dernier cri et avec un dernier soupir.</p>
+
+<p>Le sang s’arrêta aussitôt aux lèvres de ses larges blessures.</p>
+
+<p>Il était mort.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Un</i>!&raquo; dit mystérieusement le comte, les yeux fixés sur le cadavre déjà
+défiguré par cette horrible mort.</p>
+
+<p>Dix minutes après, le médecin et le procureur du roi arrivèrent, amenés,
+l’un par le concierge, l’autre par Ali, et furent reçus par l’abbé
+Busoni, qui priait près du mort.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LXXXIV" id="LXXXIV"></a><a href="#table">LXXXIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Beauchamp.</a></h3>
+
+<p>Pendant quinze jours il ne fut bruit dans Paris que de cette tentative
+de vol faite si audacieusement chez le comte. Le mourant avait signé une
+déclaration qui indiquait Benedetto comme son assassin. La police fut
+invitée à lancer tous ses agents sur les traces du meurtrier.</p>
+
+<p>Le couteau de Caderousse, la lanterne sourde, le trousseau de clefs et
+les habits, moins le gilet, qui ne put se retrouver, furent déposés au
+greffe; le corps fut emporté à la Morgue.</p>
+
+<p>À tout le monde le comte répondit que cette aventure s’était passée
+tandis qu’il était à sa maison d’Auteuil, et qu’il n’en savait par
+conséquent que ce que lui en avait dit l’abbé Busoni, qui, ce soir-là,
+par le plus grand hasard, lui avait demandé à passer la nuit chez lui
+pour faire des recherches dans quelques livres précieux que contenait sa
+bibliothèque.</p>
+
+<p>Bertuccio seul pâlissait toutes les fois que ce nom de Benedetto était
+prononcé en sa présence, mais il n’y avait aucun motif pour que
+quelqu’un s’aperçût de la pâleur de Bertuccio.</p>
+
+<p>Villefort, appelé à constater le crime, avait réclamé l’affaire et
+conduisait l’instruction avec cette ardeur passionnée qu’il mettait à
+toutes les causes criminelles où il était appelé à porter la parole.</p>
+
+<p>Mais trois semaines s’étaient déjà passées sans que les recherches les
+plus actives eussent amené aucun résultat, et l’on commençait à oublier
+dans le monde la tentative de vol faite chez le comte et l’assassinat du
+voleur par son complice, pour s’occuper du prochain mariage de Mlle
+Danglars avec le comte Andrea Cavalcanti.</p>
+
+<p>Ce mariage était à peu près déclaré, le jeune homme était reçu chez le
+banquier à titre de fiancé.</p>
+
+<p>On avait écrit à M. Cavalcanti père, qui avait fort approuvé le mariage,
+et qui, en exprimant tous ses regrets de ce que son service l’empêchait
+absolument de quitter Parme où il était, déclarait consentir à donner le
+capital de cent cinquante mille livres de rente.</p>
+
+<p>Il était convenu que les trois millions seraient placés chez Danglars,
+qui les ferait valoir; quelques personnes avaient bien essayé de donner
+au jeune homme des doutes sur la solidité de la position de son futur
+beau-père qui, depuis quelque temps, éprouvait à la Bourse des pertes
+réitérées; mais le jeune homme, avec un désintéressement et une
+confiance sublimes, repoussa tous ces vains propos, dont il eut la
+délicatesse de ne pas dire une seule parole au baron.</p>
+
+<p>Aussi le baron adorait-il le comte Andrea Cavalcanti.</p>
+
+<p>Il n’en était pas de même de Mlle Eugénie Danglars. Dans sa haine
+instinctive contre le mariage, elle avait accueilli Andrea comme un
+moyen d’éloigner Morcerf; mais maintenant qu’Andrea se rapprochait trop,
+elle commençait à éprouver pour Andrea une visible répulsion.</p>
+
+<p>Peut-être le baron s’en était-il aperçu; mais comme il ne pouvait
+attribuer cette répulsion qu’à un caprice, il avait fait semblant de ne
+pas s’en apercevoir.</p>
+
+<p>Cependant le délai demandé par Beauchamp était presque écoulé. Au reste,
+Morcerf avait pu apprécier la valeur du conseil de Monte-Cristo, quand
+celui-ci lui avait dit de laisser tomber les choses d’elles-mêmes;
+personne n’avait relevé la note sur le général, et nul ne s’était avisé
+de reconnaître dans l’officier qui avait livré le château de Janina le
+noble comte siégeant à la Chambre des pairs.</p>
+
+<p>Albert ne s’en trouvait pas moins insulté, car l’intention de l’offense
+était bien certainement dans les quelques lignes qui l’avaient blessé.
+En outre, la façon dont Beauchamp avait terminé la conférence avait
+laissé un amer souvenir dans son cœur. Il caressait donc dans son
+esprit l’idée de ce duel, dont il espérait, si Beauchamp voulait bien
+s’y prêter, dérober la cause réelle même à ses témoins.</p>
+
+<p>Quant à Beauchamp on ne l’avait pas revu depuis le jour de la visite
+qu’Albert lui avait faite; et à tous ceux qui le demandaient, on
+répondait qu’il était absent pour un voyage de quelques jours.</p>
+
+<p>Où était-il? personne n’en savait rien.</p>
+
+<p>Un matin, Albert fut réveillé par son valet de chambre, qui lui
+annonçait Beauchamp.</p>
+
+<p>Albert se frotta les yeux, ordonna que l’on fît attendre Beauchamp dans
+le petit salon fumoir du rez-de-chaussée, s’habilla vivement, et
+descendit.</p>
+
+<p>Il trouva Beauchamp se promenant de long en large; en l’apercevant,
+Beauchamp s’arrêta.</p>
+
+<p>&laquo;La démarche que vous tentez en vous présentant chez moi de vous-même,
+et sans attendre la visite que je comptais vous faire aujourd’hui, me
+semble d’un bon augure, monsieur, dit Albert. Voyons, dites vite,
+faut-il que je vous tende la main en disant: &laquo;Beauchamp, avouez un tort
+et conservez-moi un ami?&raquo; ou faut-il que tout simplement je vous
+demande: &laquo;Quelles sont vos armes?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Albert, dit Beauchamp avec une tristesse qui frappa le jeune homme de
+stupeur, asseyons-nous d’abord, et causons.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble, au contraire, monsieur, qu’avant de nous asseoir,
+vous avez à me répondre?</p>
+
+<p>&mdash;Albert, dit le journaliste, il y a des circonstances où la difficulté
+est justement dans la réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous la rendre facile, monsieur, en vous répétant la demande:
+Voulez-vous vous rétracter, oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Morcerf, on ne se contente pas de répondre oui ou non aux questions
+qui intéressent l’honneur, la position sociale, la vie d’un homme comme
+M. le lieutenant général comte de Morcerf, pair de France.</p>
+
+<p>&mdash;Que fait-on alors?</p>
+
+<p>&mdash;On fait ce que j’ai fait, Albert; on dit: L’argent, le temps et la
+fatigue ne sont rien lorsqu’il s’agit de la réputation et des intérêts
+de toute une famille; on dit: Il faut plus que des probabilités, il faut
+des certitudes pour accepter un duel à mort avec un ami; on dit: Si je
+croise l’épée, ou si je lâche la détente d’un pistolet sur un homme dont
+j’ai, pendant trois ans, serré la main, il faut que je sache au moins
+pourquoi je fais une pareille chose, afin que j’arrive sur le terrain
+avec le cœur en repos et cette conscience tranquille dont un homme a
+besoin quand il faut que son bras sauve sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, eh bien, demanda Morcerf avec impatience, que veut dire cela?</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire que j’arrive de Janina.</p>
+
+<p>&mdash;De Janina? vous!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Albert, voici mon passeport; voyez les visas: Genève, Milan,
+Venise, Trieste, Delvino, Janina. En croirez-vous la police d’une
+république, d’un royaume et d’un empire?&raquo;</p>
+
+<p>Albert jeta les yeux sur le passeport, et les releva, étonnés, sur
+Beauchamp.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez été à Janina? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Albert, si vous aviez été un étranger, un inconnu, un simple lord
+comme cet Anglais qui est venu me demander raison il y a trois ou quatre
+mois, et que j’ai tué pour m’en débarrasser, vous comprenez que je ne me
+serais pas donné une pareille peine; mais j’ai cru que je vous devais
+cette marque de considération. J’ai mis huit jours à aller, huit jours à
+revenir, plus quatre jours de quarantaine, et quarante-huit heures de
+séjour, cela fait bien mes trois semaines. Je suis arrivé cette nuit, et
+me voilà.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mon Dieu! que de circonlocutions, Beauchamp, et que vous
+tardez à me dire ce que j’attends de vous!</p>
+
+<p>&mdash;C’est qu’en vérité, Albert....</p>
+
+<p>&mdash;On dirait que vous hésitez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j’ai peur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peur d’avouer que votre correspondant vous avait trompé? Oh!
+pas d’amour-propre, Beauchamp; avouez, Beauchamp, votre courage ne peut
+être mis en doute.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n’est point cela, murmura le journaliste; au contraire....&raquo;</p>
+
+<p>Albert pâlit affreusement: il essaya de parler, mais la parole expira
+sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, dit Beauchamp du ton le plus affectueux, croyez que je serais
+heureux de vous faire mes excuses, et que ces excuses, je vous les
+ferais de tout mon cœur; mais hélas....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, quoi?</p>
+
+<p>&mdash;La note avait raison, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! cet officier français....</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ce Fernand?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ce traître qui a livré les châteaux de l’homme au service duquel il
+était....</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi de vous dire ce que je vous dis, mon ami: cet homme,
+c’est votre père!&raquo;</p>
+
+<p>Albert fit un mouvement furieux pour s’élancer sur Beauchamp; mais
+celui-ci le retint bien plus encore avec un doux regard qu’avec sa main
+étendue.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, mon ami, dit-il en tirant un papier de sa poche, voici la
+preuve.&raquo;</p>
+
+<p>Albert ouvrit le papier; c’était une attestation de quatre habitants
+notables de Janina, constatant que le colonel Fernand Mondego, colonel
+instructeur au service du vizir Ali-Tebelin, avait livré le château de
+Janina moyennant deux mille bourses.</p>
+
+<p>Les signatures étaient légalisées par le consul.</p>
+
+<p>Albert chancela et tomba écrasé sur un fauteuil.</p>
+
+<p>Il n’y avait point à en douter cette fois, le nom de famille y était en
+toutes lettres.</p>
+
+<p>Aussi, après un moment de silence muet et douloureux, son cœur se
+gonfla, les veines de son cou s’enflèrent, un torrent de larmes jaillit
+de ses yeux.</p>
+
+<p>Beauchamp, qui avait regardé avec une profonde pitié ce jeune homme
+cédant au paroxysme de la douleur, s’approcha de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Albert, lui dit-il, vous me comprenez maintenant, n’est-ce pas? J’ai
+voulu tout voir, tout juger par moi-même, espérant que l’explication
+serait favorable à votre père, et que je pourrais lui rendre toute
+justice. Mais au contraire les renseignements pris constatent que cet
+officier instructeur, que ce Fernand Mondego, élevé par Ali-Pacha au
+titre de général gouverneur, n’est autre que le comte Fernand de
+Morcerf: alors je suis revenu me rappelant l’honneur que vous m’aviez
+fait de m’admettre à votre amitié, et je suis accouru à vous.&raquo;</p>
+
+<p>Albert, toujours étendu sur son fauteuil, tenait ses deux mains sur ses
+yeux, comme s’il eût voulu empêcher le jour d’arriver jusqu’à lui.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis accouru à vous, continua Beauchamp, pour vous dire: Albert, les
+fautes de nos pères, dans ces temps d’action et de réaction, ne peuvent
+atteindre les enfants. Albert, bien peu ont traversé ces révolutions au
+milieu desquelles nous sommes nés, sans que quelque tache de boue ou de
+sang ait souillé leur uniforme de soldat ou leur robe de juge. Albert,
+personne au monde, maintenant que j’ai toutes les preuves, maintenant
+que je suis maître de votre secret, ne peut me forcer à un combat que
+votre conscience, j’en suis certain, vous reprocherait comme un crime;
+mais ce que vous ne pouvez plus exiger de moi, je viens vous l’offrir.
+Ces preuves, ces révélations, ces attestations que je possède seul,
+voulez-vous qu’elles disparaissent? ce secret affreux, voulez-vous qu’il
+reste entre vous et moi? Confié à ma parole d’honneur, il ne sortira
+jamais de ma bouche; dites, le voulez-vous, Albert? dites, le
+voulez-vous, mon ami?&raquo;</p>
+
+<p>Albert s’élança au cou de Beauchamp.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! noble cœur! s’écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez&raquo;, dit Beauchamp en présentant les papiers à Albert.</p>
+
+<p>Albert les saisit d’une main convulsive, les étreignit, les froissa,
+songea à les déchirer; mais, tremblant que la moindre parcelle enlevée
+par le vent ne le revînt un jour frapper au front, il alla à la bougie
+toujours allumée pour les cigares et en consuma jusqu’au dernier
+fragment.</p>
+
+<p>&laquo;Cher ami, excellent ami! murmurait Albert tout en brûlant les papiers.</p>
+
+<p>&mdash;Que tout cela s’oublie comme un mauvais rêve, dit Beauchamp, s’efface
+comme ces dernières étincelles qui courent sur le papier noirci, que
+tout cela s’évanouisse comme cette dernière fumée qui s’échappe de ces
+cendres muettes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit Albert, et qu’il n’en reste que l’éternelle amitié que
+je voue à mon sauveur, amitié que mes enfants transmettront aux vôtres,
+amitié qui me rappellera toujours que le sang de mes veines, la vie de
+mon corps, l’honneur de mon nom, je vous les dois; car si une pareille
+chose eût été connue, oh! Beauchamp, je vous le déclare, je me brûlais
+la cervelle, ou non, pauvre mère! car je n’eusse pas voulu la tuer du
+même coup, ou je m’expatriais.</p>
+
+<p>&mdash;Cher Albert!&raquo; dit Beauchamp.</p>
+
+<p>Mais le jeune homme sortit bientôt de cette joie inopinée et pour ainsi
+dire factice, et retomba plus profondément dans sa tristesse.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, demanda Beauchamp, voyons, qu’y a-t-il encore? mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, dit Albert, que j’ai quelque chose de brisé dans le cœur.
+Écoutez, Beauchamp, on ne se sépare pas ainsi en une seconde de ce
+respect, de cette confiance et de cet orgueil qu’inspire à un fils le
+nom sans tache de son père. Oh! Beauchamp, Beauchamp! comment à présent
+vais-je aborder le mien? Reculerai-je donc mon front dont il approchera
+ses lèvres, ma main dont il approchera sa main?... Tenez, Beauchamp, je
+suis le plus malheureux des hommes. Ah! ma mère, ma pauvre mère, dit
+Albert en regardant à travers ses yeux noyés de larmes le portrait de sa
+mère, si vous avez su cela, combien vous avez dû souffrir!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Beauchamp, en lui prenant les deux mains; du courage, ami!</p>
+
+<p>&mdash;Mais d’où venait cette première note insérée dans votre journal?
+s’écria Albert; il y a derrière tout cela une haine inconnue, un ennemi
+invisible.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Beauchamp, raison de plus. Du courage, Albert! pas de
+traces d’émotion sur votre visage; portez cette douleur en vous comme
+le nuage porte en soi la ruine et la mort, secret fatal que l’on ne
+comprend qu’au moment où la tempête éclate. Allez, ami, réservez vos
+forces pour le moment où l’éclat se ferait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais vous croyez donc que nous ne sommes pas au bout? dit Albert
+épouvanté.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne crois rien, mon ami; mais enfin tout est possible. À
+propos....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? demanda Albert, en voyant que Beauchamp hésitait.</p>
+
+<p>&mdash;Épousez-vous toujours Mlle Danglars?</p>
+
+<p>&mdash;À quel propos me demandez-vous cela dans un pareil moment, Beauchamp?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, dans mon esprit, la rupture ou l’accomplissement de ce
+mariage se rattache à l’objet qui nous occupe en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit Albert dont le front s’enflamma, vous croyez que M.
+Danglars....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande seulement où en est votre mariage. Que diable! ne
+voyez pas dans mes paroles autre chose que je ne veux y mettre, et ne
+leur donnez pas plus de portée qu’elles n’en ont!</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Albert, le mariage est rompu.</p>
+
+<p>&mdash;Bien&raquo;, dit Beauchamp.</p>
+
+<p>Puis, voyant que le jeune homme allait retomber dans sa mélancolie:</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, Albert, lui dit-il, si vous m’en croyez, nous allons sortir; un
+tour au bois en phaéton ou à cheval vous distraira; puis, nous
+reviendrons déjeuner quelque part, et vous irez à vos affaires et moi
+aux miennes.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, dit Albert, mais sortons à pied, il me semble qu’un peu de
+fatigue me ferait du bien.</p>
+
+<p>&mdash;Soit&raquo;, dit Beauchamp.</p>
+
+<p>Et les deux amis, sortant à pied, suivirent le boulevard. Arrivés à la
+Madeleine:</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, dit Beauchamp, puisque nous voilà sur la route, allons un peu
+voir M. de Monte-Cristo, il vous distraira; c’est un homme admirable
+pour remettre les esprits, en ce qu’il ne questionne jamais; or, à mon
+avis, les gens qui ne questionnent pas sont les plus habiles
+consolateurs.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit Albert, allons chez lui, je l’aime.&raquo;</p>
+
+<h3>FIN DU TOME TROISIÈME.</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME III ***</div>
+<div style='text-align:left'>
+
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+Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
+be renamed.
+</div>
+
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+</div>
+
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
+or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
+Defect you cause.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
+visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+</div>
+
+</div>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #17991 (https://www.gutenberg.org/ebooks/17991)
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+++ b/old/17991-8.txt
@@ -0,0 +1,17945 @@
+Project Gutenberg's Le comte de Monte-Cristo, Tome III, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome III
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: March 15, 2006 [EBook #17991]
+[Last updated: November 5, 2020]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME III ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+
+
+
+Alexandre Dumas
+
+LE COMTE DE MONTE-CRISTO
+
+Tome III (1845-1846)
+
+
+
+
+Table des matires
+
+
+LVI. Andrea Cavalcanti.
+LVII. L'enclos la luzerne.
+LVIII. M. Noirtier de Villefort.
+LIX. Le testament.
+LX. Le tlgraphe.
+LXI. Le moyen de dlivrer un jardinier des loirs qui mangent ses pches.
+LXII. Les fantmes.
+LXIII. Le dner.
+LXIV. Le mendiant.
+LXV. Scne conjugale.
+LXVI. Projets de mariage.
+LXVII. Le cabinet du procureur du roi.
+LXVIII. Un bal d't.
+LXIX. Les informations.
+LXX. Le bal.
+LXXI. Le pain et le sel.
+LXXII. Madame de Saint-Mran.
+LXXIII. La promesse.
+LXXIV. Le caveau de la famille Villefort.
+LXXV. Le procs-verbal.
+LXXVI. Le progrs de Cavalcanti fils.
+LXXVII. Hayde.
+LXXVIII. On nous crit de Janina.
+LXXIX. La limonade.
+LXXX. L'accusation.
+LXXXI. La chambre du boulanger retir.
+LXXXII. L'effraction.
+LXXXIII. La main de Dieu.
+LXXXIV. Beauchamp.
+
+
+
+
+LVI
+
+Andrea Cavalcanti.
+
+
+Le comte de Monte-Cristo entra dans le salon voisin que Baptistin avait
+dsign sous le nom de salon bleu, et o venait de le prcder un jeune
+homme de tournure dgage, assez lgamment vtu, et qu'un cabriolet de
+place avait, une demi-heure auparavant, jet la porte de l'htel.
+Baptistin n'avait pas eu de peine le reconnatre; c'tait bien ce
+grand jeune homme aux cheveux blonds, la barbe rousse, aux yeux noirs,
+dont le teint vermeil et la peau blouissante de blancheur lui avaient
+t signals par son matre.
+
+Quand le comte entra dans le salon, le jeune homme tait ngligemment
+tendu sur un sofa, fouettant avec distraction sa botte d'un petit jonc
+ pomme d'or.
+
+En apercevant Monte-Cristo, il se leva vivement.
+
+Monsieur est le comte de Monte-Cristo? dit-il.
+
+--Oui, monsieur, rpondit celui-ci, et j'ai l'honneur de parler, je
+crois, monsieur le vicomte Andrea Cavalcanti?
+
+--Le vicomte Andrea Cavalcanti, rpta le jeune homme en accompagnant
+ces mots d'un salut plein de dsinvolture.
+
+--Vous devez avoir une lettre qui vous accrdite prs de moi? dit
+Monte-Cristo.
+
+--Je ne vous en parlais pas cause de la signature, qui m'a paru
+trange.
+
+--Simbad le marin, n'est-ce pas?
+
+--Justement. Or, comme je n'ai jamais connu d'autre Simbad le marin que
+celui des _Mille et une Nuits_....
+
+--Eh bien, c'est un de ses descendants, un de mes amis fort riche, un
+Anglais plus qu'original, presque fou, dont le vritable nom est Lord
+Wilmore.
+
+--Ah! voil qui m'explique tout, dit Andrea. Alors cela va merveille.
+C'est ce mme Anglais que j'ai connu... ... oui, trs bien!... Monsieur
+le comte, je suis votre serviteur.
+
+--Si ce que vous me faites l'honneur de me dire est vrai, rpliqua en
+souriant le comte, j'espre que vous serez assez bon pour me donner
+quelques dtails sur vous et votre famille.
+
+--Volontiers, monsieur le comte, rpondit le jeune homme avec une
+volubilit qui prouvait la solidit de sa mmoire. Je suis, comme vous
+l'avez dit, le vicomte Andrea Cavalcanti, fils du major Bartolomeo
+Cavalcanti descendant des Cavalcanti inscrits au livre d'or de Florence.
+Notre famille, quoique trs riche encore puisque mon pre possde un
+demi-million de rente, a prouv bien des malheurs, et moi-mme,
+monsieur, j'ai t l'ge de cinq ou six ans enlev par un gouverneur
+infidle; de sorte que depuis quinze ans je n'ai point revu l'auteur de
+mes jours. Depuis que j'ai l'ge de raison, depuis que je suis libre et
+matre de moi, je le cherche, mais inutilement. Enfin cette lettre de
+votre ami Simbad m'annonce qu'il est Paris, et m'autorise m'adresser
+ vous pour en obtenir des nouvelles.
+
+--En vrit, monsieur, tout ce que vous me racontez l est fort
+intressant, dit le comte, regardant avec une sombre satisfaction cette
+mine dgage, empreinte d'une beaut pareille celle du mauvais ange,
+et vous avez fort bien fait de vos conformer en toutes choses
+l'invitation de mon ami Simbad, car votre pre est en effet ici et vous
+cherche.
+
+Le comte, depuis son entre au salon, n'avait pas perdu de vue le jeune
+homme, il avait admir l'assurance de son regard et la sret de sa
+voix; mais ces mots si naturels: _Votre pre est en effet ici et vous
+cherche_, le jeune Andrea fit un bond et s'cria:
+
+Mon pre! mon pre ici?
+
+--Sans doute, rpondit Monte-Cristo, votre pre, le major Bartolomeo
+Cavalcanti.
+
+L'impression de terreur rpandue sur les traits du jeune homme s'effaa
+presque aussitt.
+
+Ah! oui, c'est vrai, dit-il, le major Bartolomeo Cavalcanti. Et vous
+dites, monsieur le comte, qu'il est ici, ce cher pre.
+
+--Oui, monsieur. J'ajouterai mme que je le quitte l'instant, que
+l'histoire qu'il m'a conte de ce fils chri, perdu autrefois, m'a fort
+touch; en vrit, ses douleurs, ses craintes, ses esprances ce sujet
+composeraient un pome attendrissant. Enfin il reut un jour des
+nouvelles qui lui annonaient que les ravisseurs de son fils offraient
+de le rendre, ou d'indiquer o il tait, moyennant une somme assez
+forte. Mais rien ne retint ce bon pre; cette somme fut envoye la
+frontire du Pimont, avec un passeport tout vis pour l'Italie. Vous
+tiez dans le Midi de la France, je crois?
+
+--Oui, monsieur, rpondit Andrea d'un air assez embarrass; oui, j'tais
+dans le Midi de la France.
+
+--Une voiture devait vous attendre Nice?
+
+--C'est bien cela, monsieur; elle m'a conduit de Nice Gnes, de Gnes
+ Turin, de Turin Chambry, de Chambry Pont-de-Beauvoisin, et de
+Pont-de-Beauvoisin Paris.
+
+-- merveille! il esprait toujours vous rencontrer en chemin, car
+c'tait la route qu'il suivait lui-mme; voil pourquoi votre itinraire
+avait t trac ainsi.
+
+--Mais, dit Andrea, s'il m'et rencontr, ce cher pre, je doute qu'il
+m'et reconnu; je suis quelque peu chang depuis que je l'ai perdu de
+vue.
+
+--Oh! la voix du sang, dit Monte-Cristo.
+
+--Ah! oui, c'est vrai, reprit le jeune homme, je n'y songeais pas la
+voix du sang.
+
+--Maintenant, reprit Monte-Cristo, une seule chose inquite le marquis
+Cavalcanti, c'est ce que vous avez fait pendant que vous avez t
+loign de lui; c'est de quelle faon vous avez t trait par vos
+perscuteurs; c'est si l'on a conserv pour votre naissance tous les
+gards qui lui taient dus; c'est enfin s'il ne vous est pas rest de
+cette souffrance morale laquelle vous avez t expos, souffrance pire
+cent fois que la souffrance physique, quelque affaiblissement des
+facults dont la nature vous a si largement dou, et si vous croyez
+vous-mme pouvoir reprendre et soutenir dignement dans le monde le rang
+qui vous appartient.
+
+--Monsieur, balbutia le jeune homme tourdi, j'espre qu'aucun faux
+rapport....
+
+--Moi! J'ai entendu parler de vous pour la premire fois par mon ami
+Wilmore, le philanthrope. J'ai su qu'il vous avait trouv dans une
+position fcheuse, j'ignore laquelle, et ne lui ai fait aucune question:
+je ne suis pas curieux. Vos malheurs l'ont intress, donc vous tiez
+intressant. Il m'a dit qu'il voulait vous rendre dans le monde la
+position que vous aviez perdue, qu'il chercherait votre pre, qu'il le
+trouverait; l'a cherch, il l'a trouv, ce qu'il parat, puisqu'il est
+l; enfin il m'a prvenu hier de votre arrive, en me donnant encore
+quelques autres instructions relatives votre fortune; voil tout. Je
+sais que c'est un original, mon ami Wilmore, mais en mme temps, comme
+c'est un homme sr, riche comme une mine d'or, qui, par consquent, peut
+se passer ses originalits sans qu'elles le ruinent, j'ai promis de
+suivre ses instructions. Maintenant, monsieur, ne vous blessez pas de ma
+question: comme je serai oblig de vous patronner quelque peu, je
+dsirerais savoir si les malheurs qui vous sont arrivs, malheurs
+indpendants de votre volont et qui ne diminuent en aucune faon la
+considration que je vous porte, ne vous ont pas rendu quelque peu
+tranger ce monde dans lequel votre fortune et votre nom vous
+appelaient faire si bonne figure.
+
+--Monsieur, rpondit le jeune homme reprenant son aplomb au fur et
+mesure que le comte parlait, rassurez-vous sur ce point: les ravisseurs
+qui m'ont loign de mon pre, et qui, sans doute, avaient pour but de
+me vendre plus tard lui comme ils l'ont fait ont calcul que, pour
+tirer un bon parti de moi, il fallait me laisser toute ma valeur
+personnelle, et mme l'augmenter encore, s'il tait possible; j'ai donc
+reu une assez bonne ducation, et j'ai t trait par les larrons
+d'enfants peu prs comme l'taient dans l'Asie Mineure les esclaves
+dont leurs matres faisaient des grammairiens, des mdecins et des
+philosophes, pour les vendre plus cher au march de Rome.
+
+Monte-Cristo sourit avec satisfaction; il n'avait pas tant espr, ce
+qu'il parat, de M. Andrea Cavalcanti.
+
+D'ailleurs, reprit le jeune homme, s'il y avait en moi quelque dfaut
+d'ducation ou plutt d'habitude du monde, on aurait, je suppose,
+l'indulgence de les excuser, en considration des malheurs qui ont
+accompagn ma naissance et poursuivi ma jeunesse.
+
+--Eh bien, dit ngligemment Monte-Cristo, vous en ferez ce que vous
+voudrez, vicomte, car vous tes le matre, et cela vous regarde; mais,
+ma parole, au contraire, je ne dirais pas un mot de toutes ces
+aventures, c'est un roman que votre histoire, et le monde, qui adore les
+romans serrs entre deux couvertures de papier jaune, se dfie
+trangement de ceux qu'il voit relis en vlin vivant, fussent-ils dors
+comme vous pouvez l'tre. Voil la difficult que je me permettrai de
+vous signaler, monsieur le vicomte; peine aurez-vous racont
+quelqu'un votre touchante histoire, qu'elle courra dans le monde
+compltement dnature. Vous serez oblig de vous poser en Antony, et le
+temps des Antony est un peu pass. Peut-tre aurez-vous un succs de
+curiosit, mais tout le monde n'aime pas se faire centre
+d'observations et cible commentaires. Cela vous fatiguera peut-tre.
+
+--Je crois que vous avez raison, monsieur le comte, dit le jeune homme
+en plissant malgr lui, sous l'inflexible regard de Monte-Cristo; c'est
+l un grave inconvnient.
+
+--Oh! il ne faut pas non plus se l'exagrer, dit Monte-Cristo; car, pour
+viter une faute, on tomberait dans une folie. Non, c'est un simple plan
+de conduite arrter; et, pour un homme intelligent comme vous, ce plan
+est d'autant plus facile adopter qu'il est conforme vos intrts; il
+faudra combattre, par des tmoignages et par d'honorables amitis, tout
+ce que votre pass peut avoir d'obscur.
+
+Andrea perdit visiblement contenance.
+
+Je m'offrirais bien vous comme rpondant et caution, dit
+Monte-Cristo; mais c'est chez moi une habitude morale de douter de mes
+meilleurs amis, et un besoin de chercher faire douter les autres;
+aussi jouerais-je l un rle hors de mon emploi, comme disent les
+tragdiens, et je risquerais de me faire siffler, ce qui est inutile.
+
+--Cependant, monsieur le comte, dit Andrea avec audace, en considration
+de Lord Wilmore qui m'a recommand vous....
+
+--Oui, certainement, reprit Monte-Cristo; mais Lord Wilmore ne m'a pas
+laiss ignorer, cher monsieur Andrea, que vous aviez eu une jeunesse
+quelque peu orageuse. Oh! dit le comte en voyant le mouvement que
+faisait Andrea, je ne vous demande pas de confession; d'ailleurs, c'est
+pour que vous n'ayez besoin de personne que l'on a fait venir de Lucques
+M. le marquis Cavalcanti, votre pre. Vous allez le voir, il est un peu
+raide, un peu guind; mais c'est une question d'uniforme, et quand on
+saura que depuis dix-huit ans il est au service de l'Autriche, tout
+s'excusera; nous ne sommes pas, en gnral, exigeants pour les
+Autrichiens. En somme, c'est un pre fort suffisant, je vous assure.
+
+--Ah! vous me rassurez, monsieur; je l'avais quitt depuis si longtemps,
+que je n'avais de lui aucun souvenir.
+
+--Et puis, vous savez, une grande fortune fait passer sur bien des
+choses.
+
+--Mon pre est donc rellement riche, monsieur?
+
+--Millionnaire... cinq cent mille livres de rente.
+
+--Alors, demanda le jeune homme avec anxit, je vais me trouver dans
+une position... agrable?
+
+--Des plus agrables, mon cher monsieur; il vous fait cinquante mille
+livres de rente par an pendant tout le temps que vous resterez Paris.
+
+--Mais j'y resterai toujours, en ce cas.
+
+--Heu! qui peut rpondre des circonstances, mon cher monsieur? l'homme
+propose et Dieu dispose....
+
+Andrea poussa un soupir.
+
+Mais enfin, dit-il, tout le temps que je resterai Paris, et...
+qu'aucune circonstance ne me forcera pas de m'loigner, cet argent dont
+vous me parliez tout l'heure m'est-il assur?
+
+--Oh! parfaitement.
+
+--Par mon pre? demanda Andrea avec inquitude.
+
+--Oui, mais garanti par Lord Wilmore, qui vous a, sur la demande de
+votre pre, ouvert un crdit de cinq mille francs par mois chez M.
+Danglars, un des plus srs banquiers de Paris.
+
+--Et mon pre compte rester longtemps Paris? demanda Andrea avec
+inquitude.
+
+--Quelque jours seulement, rpondit Monte-Cristo, son service ne lui
+permet pas de s'absenter plus de deux ou trois semaines.
+
+--Oh! ce cher pre! dit Andrea visiblement enchant de ce prompt dpart.
+
+--Aussi, dit Monte-Cristo, faisant semblant de se tromper l'accent de
+ces paroles; aussi je ne veux pas retarder d'un instant l'heure de votre
+runion. tes-vous prpar embrasser ce digne M. Cavalcanti?
+
+--Vous n'en doutez pas, je l'espre?
+
+--Eh bien, entrez donc dans le salon, mon cher ami, et vous trouverez
+votre pre, qui vous attend.
+
+Andrea fit un profond salut au comte et entra dans le salon.
+
+Le comte le suivit des yeux, et, l'ayant vu disparatre, poussa un
+ressort correspondant un tableau, lequel, en s'cartant du cadre,
+laissait, par un interstice habilement mnag, pntrer la vue dans le
+salon.
+
+Andrea referma la porte derrire lui et s'avana vers le major, qui se
+leva ds qu'il entendit le bruit des pas qui s'approchaient.
+
+Ah! monsieur et cher pre, dit Andrea haute voix et de manire que le
+comte l'entendit travers la porte ferme, est-ce bien vous?
+
+--Bonjour, mon cher fils, fit gravement le major.
+
+--Aprs tant d'annes de sparation, dit Andrea en continuant de
+regarder du ct de la porte, quel bonheur de nous revoir!
+
+--En effet, la sparation a t longue.
+
+--Ne nous embrassons-nous pas, monsieur? reprit Andrea.
+
+--Comme vous voudrez, mon fils, dit le major.
+
+Et les deux hommes s'embrassrent comme on s'embrasse au
+Thtre-Franais, c'est--dire en se passant la tte par-dessus
+l'paule.
+
+Ainsi donc nous voici runis! dit Andrea.
+
+--Nous voici runis, reprit le major.
+
+--Pour ne plus nous sparer?
+
+--Si fait; je crois, mon cher fils, que vous regardez maintenant la
+France comme une seconde patrie?
+
+--Le fait est, dit le jeune homme, que je serais dsespr de quitter
+Paris.
+
+--Et moi, vous comprenez, je ne saurais vivre hors de Lucques. Je
+retournerai donc en Italie aussitt que je pourrai.
+
+--Mais avant de partir, trs cher pre, vous me remettrez sans doute des
+papiers l'aide desquels il me sera facile de constater le sang dont je
+sors.
+
+--Sans aucun doute, car je viens exprs pour cela, et j'ai eu trop de
+peine vous rencontrer, afin de vous les remettre, pour que nous
+recommencions encore nous chercher; cela prendrait la dernire partie
+de ma vie.
+
+--Et ces papiers?
+
+--Les voici.
+
+Andrea saisit avidement l'acte de mariage de son pre, son certificat de
+baptme lui, et, aprs avoir ouvert le tout avec une avidit naturelle
+ un bon fils, il parcourut les deux pices avec une rapidit et une
+habitude qui dnotaient le coup d'oeil le plus exerc en mme temps que
+l'intrt le plus vif.
+
+Lorsqu'il eut fini, une indfinissable expression de joie brilla sur son
+front; et regardant le major avec un trange sourire:
+
+Ah ! dit-il en excellent toscan, il n'y a donc pas de galre en
+Italie?...
+
+Le major se redressa.
+
+Et pourquoi cela? dit-il.
+
+--Qu'on y fabrique impunment de pareilles pices? Pour la moiti de
+cela, mon trs cher pre, en France on nous enverrait prendre l'air
+Toulon pour cinq ans.
+
+--Plat-il? dit le Lucquois en essayant de conqurir un air majestueux.
+
+--Mon cher monsieur Cavalcanti, dit Andrea en pressant le bras du major,
+combien vous donne-t-on pour tre mon pre?
+
+Le major voulut parler.
+
+Chut! dit Andrea en baissant la voix, je vais vous donner l'exemple de
+la confiance; on me donne cinquante mille francs par an pour tre votre
+fils: par consquent, vous comprenez bien que ce n'est pas moi qui
+serai dispos nier que vous soyez mon pre.
+
+Le major regarda avec inquitude autour de lui.
+
+Eh! soyez tranquille, nous sommes seuls, dit Andrea, d'ailleurs nous
+parlons italien.
+
+--Eh bien, moi, dit le Lucquois, on me donne cinquante mille francs
+une fois pays.
+
+--Monsieur Cavalcanti, dit Andrea, avez-vous foi aux contes de fes?
+
+--Non, pas autrefois, mais maintenant il faut bien que j'y croie.
+
+--Vous avez donc eu des preuves?
+
+Le major tira de son gousset une poigne d'or.
+
+Palpables, comme vous voyez.
+
+--Vous pensez donc que je puis croire aux promesses qu'on m'a faites?
+
+--Je le crois.
+
+--Et que ce brave homme de comte les tiendra?
+
+--De point en point; mais, vous comprenez, pour arriver ce but, il
+faut jouer notre rle.
+
+--Comment donc?...
+
+--Moi de tendre pre....
+
+--Moi, de fils respectueux.
+
+--Puisqu'ils dsirent que vous descendiez de moi....
+
+--Qui, _ils_?
+
+--Dame, je n'en sais rien, ceux qui vous ont crit; n'avez vous pas reu
+une lettre?
+
+--Si fait.
+
+--De qui?
+
+--D'un certain abb Busoni.
+
+--Que vous ne connaissez pas?
+
+--Que je n'ai jamais vu.
+
+--Que vous disait cette lettre?
+
+--Vous ne me trahirez pas?
+
+--Je m'en garderai bien, nos intrts sont les mmes.
+
+--Alors lisez.
+
+Et le major passa une lettre au jeune homme.
+
+Andrea lut voix basse:
+
+Vous tes pauvre, une vieillesse malheureuse vous attend. Voulez-vous
+devenir sinon riche, du moins indpendant?
+
+Partez pour Paris l'instant mme, et allez rclamer M. le comte de
+Monte-Cristo, avenue des Champs-lyses, n30, le fils que vous avez eu
+de la marquise de Corsinari, et qui vous a t enlev l'ge de cinq
+ans.
+
+Ce fils se nomme Andrea Cavalcanti.
+
+Pour que vous ne rvoquiez pas en doute l'attention qu'a le soussign
+de vous tre agrable, vous trouverez ci-joint:
+
+1. Un bon de deux mille quatre cents livres toscanes, payable chez M.
+Gozzi, Florence;
+
+2. Une lettre d'introduction prs de M. le comte de Monte-Cristo sur
+lequel je vous crdite d'une somme de quarante-huit mille francs.
+
+Soyez chez le comte le 26 mai, sept heures du soir.
+
+ _Sign_: ABB BUSONI.
+
+--C'est cela.
+
+--Comment, c'est cela? Que voulez-vous dire? demanda le major.
+
+--Je dis que j'ai reu la pareille peu prs.
+
+--Vous?
+
+--Oui, moi.
+
+--De l'abb Busoni?
+
+--Non.
+
+--De qui donc?
+
+--D'un Anglais, d'un certain Lord Wilmore, qui prend le nom de Simbad le
+marin.
+
+--Et que vous ne connaissez pas plus que je ne connais l'abb Busoni?
+
+--Si fait; moi, je suis plus avanc que vous.
+
+--Vous l'avez vu?
+
+--Oui, une fois.
+
+--O cela?
+
+--Ah! justement voici ce que je ne puis pas vous dire; vous seriez aussi
+savant que moi, et c'est inutile.
+
+--Et cette lettre vous disait?...
+
+--Lisez.
+
+Vous tes pauvre, et vous n'avez qu'un avenir misrable: voulez-vous
+avoir un nom, tre libre, tre riche?
+
+--Parbleu! fit le jeune homme en se balanant sur ses talons, comme si
+une pareille question se faisait!
+
+Prenez la chaise de poste que vous trouverez tout attele en sortant de
+Nice par la porte de Gnes. Passez par Turin, Chambry et
+Pont-de-Beauvoisin. Prsentez-vous chez M. le comte de Monte-Cristo,
+avenue des Champs-lyses, le 26 mai, sept heures du soir, et
+demandez-lui votre pre.
+
+Vous tes le fils du marquis Bartolomeo Cavalcanti et de la marquise
+Olivia Corsinari, ainsi que le constateront les papiers qui vous seront
+remis par le marquis, et qui vous permettront de vous prsenter sous ce
+nom dans le monde parisien.
+
+Quant votre rang, un revenu de cinquante mille livres par an vous
+mettra mme de le soutenir.
+
+Ci-joint un bon de cinq mille livres payable sur M. Ferrea, banquier
+Nice, et une lettre d'introduction prs du comte de Monte-Cristo, charg
+par moi de pourvoir vos besoins.
+
+ SIMBAD LE MARIN.
+
+Hum! fit le major, c'est fort beau!
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Vous avez vu le comte?
+
+--Je le quitte.
+
+--Et il a ratifi?
+
+--Tout.
+
+--Y comprenez-vous quelque chose?
+
+--Ma foi, non.
+
+--Il y a une dupe dans tout cela.
+
+--En tout cas, ce n'est ni vous ni moi?
+
+--Non, certainement.
+
+--Et bien, alors!...
+
+--Peu nous importe, n'est-ce pas?
+
+--Justement, c'est ce que je voulais dire, allons jusqu'au bout et
+jouons serr.
+
+--Soit; vous verrez que je suis digne de faire votre partie.
+
+--Je n'en ai pas dout un seul instant, mon cher pre.
+
+--Vous me faites honneur, mon cher fils.
+
+Monte-Cristo choisit ce moment pour rentrer dans le salon. En entendant
+le bruit de ses pas, les deux hommes se jetrent dans les bras l'un de
+l'autre; le comte les trouva embrasss.
+
+Eh bien! monsieur le marquis, dit Monte-Cristo, il parat que vous avez
+retrouv un fils selon votre coeur?
+
+--Ah! monsieur le comte, je suffoque de joie.
+
+--Et vous, jeune homme?
+
+--Ah! monsieur le comte, j'touffe de bonheur.
+
+--Heureux pre! heureux enfant! dit le comte.
+
+--Une seule chose m'attriste, dit le major; c'est la ncessit o je
+suis de quitter Paris si vite.
+
+--Oh! cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo, vous ne partirez pas,
+je l'espre, que je ne vous aie prsent quelques amis.
+
+--Je suis aux ordres de monsieur le comte, dit le major.
+
+--Maintenant, voyons, jeune homme, confessez-vous.
+
+-- qui?
+
+--Mais monsieur votre pre; dites-lui quelques mots de l'tat de vos
+finances.
+
+--Ah! diable, fit Andrea, vous touchez la corde sensible.
+
+--Entendez-vous, major? dit Monte-Cristo.
+
+--Sans doute que je l'entends.
+
+--Oui, mais comprenez-vous?
+
+-- merveille.
+
+--Il dit qu'il a besoin d'argent, ce cher enfant.
+
+--Que voulez-vous que j'y fasse?
+
+--Que vous lui en donniez, parbleu!
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous.
+
+Monte-Cristo passa entre les deux hommes.
+
+Tenez! dit-il Andrea en lui glissant un paquet de billets de banque
+la main.
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+--La rponse de votre pre.
+
+--De mon pre?
+
+--Oui. Ne venez-vous pas de laisser entendre que vous aviez besoin
+d'argent?
+
+--Oui. Eh bien?
+
+--Eh bien! il me charge de vous remettre cela.
+
+--A compte sur mes revenus?
+
+--Non, pour vos frais d'installation.
+
+--Oh! cher pre!
+
+--Silence, dit Monte-Cristo, vous voyez bien qu'il ne veut pas que je
+dise que cela vient de lui.
+
+--J'apprcie cette dlicatesse, dit Andrea, en enfonant ses billets de
+banque dans le gousset de son pantalon.
+
+--C'est bien, dit Monte-Cristo, maintenant, allez!
+
+--Et quand aurons-nous l'honneur de revoir M. le comte? demanda
+Cavalcanti.
+
+--Ah! oui, demanda Andrea, quand aurons-nous cet honneur?
+
+--Samedi, si vous voulez... oui... tenez... samedi. J'ai dner ma
+maison d'Auteuil, rue de la Fontaine, n28, plusieurs personnes, et
+entre autres M. Danglars, votre banquier, je vous prsenterai lui, il
+faut bien qu'il vous connaisse tous les deux pour vous compter votre
+argent.
+
+--Grande tenue? demanda demi-voix le major.
+
+--Grande tenue: uniforme, croix, culotte courte.
+
+--Et moi? demanda Andrea.
+
+--Oh! vous, trs simplement: pantalon noir, bottes vernies, gilet blanc,
+habit noir ou bleu, cravate longue; prenez Blin ou Vronique pour vous
+habiller. Si vous ne connaissez pas leurs adresses, Baptistin vous les
+donnera. Moins vous affecterez de prtention dans votre mise, tant
+riche comme vous l'tes, meilleur effet cela fera. Si vous achetez des
+chevaux, prenez-les chez Devedeux; si vous achetez un phaton, allez
+chez Baptiste.
+
+-- quelle heure pourrons-nous nous prsenter? demanda le jeune homme.
+
+--Mais vers six heures et demie.
+
+--C'est bien, on y sera, dit le major en portant la main son chapeau.
+
+Les deux Cavalcanti salurent le comte et sortirent. Le comte s'approcha
+de la fentre, et les vit qui traversaient la cour bras dessus, bras
+dessous.
+
+En vrit, dit-il, voil deux grands misrables! Quel malheur que ce ne
+soit pas vritablement le pre et le fils!
+
+Puis aprs un instant de sombre rflexion:
+
+Allons chez les Morrel, dit-il; je crois que le dgot m'coeure encore
+plus que la haine.
+
+
+
+
+LVII
+
+L'enclos la luzerne.
+
+
+Il faut que nos lecteurs nous permettent de les ramener cet enclos qui
+confine la maison de M. de Villefort, et, derrire la grille envahie
+par des marronniers, nous retrouverons des personnages de notre
+connaissance.
+
+Cette fois Maximilien est arriv le premier. C'est lui qui a coll son
+oeil contre la cloison, et qui guette dans le jardin profond une ombre
+entre les arbres et le craquement d'un brodequin de soie sur le sable
+des alles.
+
+Enfin, le craquement tant dsir se fit entendre, et au lieu d'une ombre
+ce furent deux ombres qui s'approchrent. Le retard de Valentine avait
+t occasionn par une visite de Mme Danglars et d'Eugnie, visite qui
+tait prolonge au-del de l'heure o Valentine tait attendue. Alors,
+pour ne pas manquer son rendez-vous, la jeune fille avait propos
+Mlle Danglars une promenade au jardin, voulant montrer Maximilien
+qu'il n'y avait point de sa faute dans le retard dont sans doute il
+souffrait.
+
+Le jeune homme comprit tout avec cette rapidit d'intuition particulire
+aux amants et son coeur fut soulag. D'ailleurs, sans arriver la
+porte de la voix, Valentine dirigea sa promenade de manire que
+Maximilien pt la voir passer et repasser, et chaque fois qu'elle
+passait et repassait, un regard inaperu de sa compagne, mais jet de
+l'autre ct de la grille et recueilli par le jeune homme, lui disait:
+
+Prenez patience, ami, vous voyez qu'il n'y a point de ma faute.
+
+Et Maximilien, en effet, prenait patience tout en admirant ce contraste
+entre les deux jeunes filles: entre cette blonde aux yeux languissants
+et la taille incline comme un beau saule, et cette brune aux yeux
+fiers et la taille droite comme un peuplier; puis il va sans dire que
+dans cette comparaison entre deux natures si opposes, tout l'avantage,
+dans le coeur du jeune homme du moins, tait pour Valentine.
+
+Au bout d'une demi-heure de promenade, les deux jeunes filles
+s'loignrent. Maximilien comprit que le terme de la visite de Mme
+Danglars tait arriv.
+
+En effet, un instant aprs, Valentine reparut seule. De crainte qu'un
+regard indiscret ne suivt son retour, elle venait lentement; et, au
+lieu de s'avancer directement vers la grille, elle alla s'asseoir sur un
+banc, aprs avoir sans affectation interrog chaque touffe de feuillage
+et plong son regard dans le fond de toutes les alles.
+
+Ces prcautions prises, elle courut la grille.
+
+Bonjour, Valentine, dit une voix.
+
+--Bonjour, Maximilien; je vous ai fait attendre, mais vous avez vu la
+cause?
+
+--Oui, j'ai reconnu Mlle Danglars; je ne vous croyais pas si lie avec
+cette jeune personne.
+
+--Qui vous a donc dit que nous tions lies, Maximilien?
+
+--Personne; mais il m'a sembl que cela ressortait de la faon dont vous
+vous donnez le bras, de la faon dont vous causiez: on et dit deux
+compagnes de pension se faisant des confidences.
+
+--Nous nous faisions nos confidences, en effet, dit Valentine, elle
+m'avouait sa rpugnance pour un mariage avec M. de Morcerf, et moi, je
+lui avouais de mon ct que je regardais comme un malheur d'pouser M.
+d'pinay.
+
+--Chre Valentine!
+
+--Voil pourquoi, mon ami, continua la jeune fille, vous avez vu cette
+apparence d'abandon entre moi et Eugnie; c'est que, tout en parlant de
+l'homme que je ne puis aimer, je pensais l'homme que j'aime.
+
+--Que vous tes bonne en toutes choses, Valentine, et que vous avez en
+vous une chose que Mlle Danglars n'aura jamais: c'est ce charme indfini
+qui est la femme ce que le parfum est la fleur, ce que la saveur est
+au fruit; car ce n'est pas le tout pour une fleur que d'tre belle, ce
+n'est pas le tout pour un fruit que d'tre beau.
+
+--C'est votre amour qui vous fait voir les choses ainsi, Maximilien.
+
+--Non, Valentine, je vous jure. Tenez, je vous regardais toutes deux
+tout l'heure, et, sur mon honneur, tout en rendant justice la beaut
+de Mlle Danglars, je ne comprenais pas qu'un homme devnt amoureux
+d'elle.
+
+--C'est que, comme vous le disiez, Maximilien, j'tais l, et que ma
+prsence vous rendait injuste.
+
+--Non... mais dites-moi... une question de simple curiosit, et qui
+mane de certaines ides que je me suis faites sur Mlle Danglars.
+
+--Oh! bien injustes, sans que je sache lesquelles certainement. Quand
+vous nous jugez, nous autres pauvres femmes, nous ne devons pas nous
+attendre l'indulgence.
+
+--Avec cela qu'entre vous vous tes bien justes les unes envers les
+autres!
+
+--Parce que, presque toujours, il y a de la passion dans nos jugements.
+Mais revenez votre question.
+
+--Est-ce parce que Mlle Danglars aime quelqu'un qu'elle redoute son
+mariage avec M. de Morcerf?
+
+--Maximilien, je vous ai dit que je n'tais pas l'amie d'Eugnie.
+
+--Eh! mon Dieu! dit Morrel, sans tre amies, les jeunes filles se font
+des confidences; convenez que vous lui avez fait quelques questions
+l-dessus. Ah! je vous vois sourire.
+
+--S'il en est ainsi, Maximilien, ce n'est pas la peine que nous ayons
+entre nous cette cloison de planches.
+
+--Voyons, que vous a-t-elle dit?
+
+--Elle m'a dit qu'elle n'aimait personne, dit Valentine; qu'elle avait
+le mariage en horreur; que sa plus grande joie et t de mener une vie
+libre et indpendante, et qu'elle dsirait presque que son pre perdt
+sa fortune pour se faire artiste comme son amie, Mlle Louise d'Armilly.
+
+--Ah! vous voyez!
+
+--Eh bien, qu'est-ce que cela prouve? demanda Valentine.
+
+--Rien, rpondit en souriant Maximilien.
+
+--Alors, dit Valentine, pourquoi souriez-vous votre tour?
+
+--Ah! dit Maximilien, vous voyez bien que, vous aussi, vous regardez,
+Valentine.
+
+--Voulez-vous que je m'loigne?
+
+--Oh! non! non pas! Mais revenons vous.
+
+--Ah! oui, c'est vrai, car peine avons-nous dix minutes passer
+ensemble.
+
+--Mon Dieu! s'cria Maximilien constern.
+
+--Oui, Maximilien, vous avez raison, dit avec mlancolie Valentine, et
+vous avez l une pauvre amie. Quelle existence je vous fais passer,
+pauvre Maximilien, vous si bien fait pour tre heureux! Je me le
+reproche amrement, croyez-moi.
+
+--Eh bien, que vous importe, Valentine: si je me trouve heureux ainsi;
+si cette attente ternelle me semble paye, moi, par cinq minutes de
+votre vue, par deux mots de votre bouche, et par cette conviction
+profonde, ternelle, que Dieu n'a pas cr deux coeurs aussi en harmonie
+que les ntres, et ne les a pas presque miraculeusement runis, surtout
+pour les sparer.
+
+--Bon, merci, esprez pour nous deux, Maximilien: cela me rend moiti
+heureuse.
+
+--Que vous arrive-t-il donc encore, Valentine, que vous me quittez si
+vite?
+
+--Je ne sais; Mme de Villefort m'a fait prier de passer chez elle pour
+une communication de laquelle dpend, m'a-t-elle fait dire, une portion
+de ma fortune. Eh! mon Dieu, qu'ils la prennent ma fortune, je suis trop
+riche, et qu'aprs me l'avoir prise ils me laissent tranquille et libre;
+vous m'aimerez tout autant pauvre, n'est-ce pas, Morrel?
+
+--Oh! je vous aimerai toujours, moi; que m'importe richesse ou pauvret,
+si ma Valentine tait prs de moi et que je fusse sr que personne ne me
+la pt ter! Mais cette communication, Valentine, ne craignez-vous point
+que ce ne soit quelque nouvelle relative votre mariage?
+
+--Je ne le crois pas.
+
+--Cependant, coutez-moi, Valentine, et ne vous effrayez pas, car tant
+que je vivrai je ne serai pas une autre.
+
+--Vous croyez me rassurer en me disant cela, Maximilien?
+
+--Pardon! vous avez raison, je suis un brutal. Eh bien, je voulais donc
+vous dire que l'autre jour j'ai rencontr M. de Morcerf.
+
+--Eh bien?
+
+--M. Franz est son ami, comme vous savez.
+
+--Oui; eh bien?
+
+--Eh bien, il a reu une lettre de Franz, qui lui annonce son prochain
+retour.
+
+Valentine plit et appuya sa main contre la grille.
+
+Ah! mon Dieu! dit-elle, si c'tait cela! Mais non, la communication ne
+viendrait pas de Mme de Villefort.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Pourquoi... je n'en sais rien... mais il me semble que Mme de
+Villefort, tout en ne s'y opposant point franchement, n'est pas
+sympathique ce mariage.
+
+--Eh bien, mais, Valentine, il me semble que je vais l'adorer, Mme de
+Villefort.
+
+--Oh! ne vous pressez pas, Maximilien, dit Valentine avec un triste
+sourire.
+
+--Enfin, si elle est antipathique ce mariage, ne ft-ce que pour le
+rompre, peut-tre ouvrirait-elle l'oreille quelque autre proposition.
+
+--Ne croyez point cela, Maximilien; ce ne sont point les maris que Mme
+de Villefort repousse, c'est le mariage.
+
+--Comment? le mariage! Si elle dteste si fort le mariage, pourquoi
+s'est-elle marie elle-mme?
+
+--Vous ne me comprenez pas, Maximilien; ainsi, lorsqu'il y a un an j'ai
+parl de me retirer dans un couvent, elle avait, malgr les observations
+qu'elle avait cru devoir faire, adopt ma proposition avec joie; mon
+pre mme y avait consenti, son instigation, j'en suis sre; il n'y
+eut que mon pauvre grand-pre qui m'a retenue. Vous ne pouvez vous
+figurer, Maximilien, quelle expression il y a dans les yeux de ce pauvre
+vieillard, qui n'aime que moi au monde, et qui, Dieu me pardonne si
+c'est un blasphme, et qui n'est aim au monde que de moi. Si vous
+saviez, quand il a appris ma rsolution, comme il m'a regarde, ce qu'il
+y avait de reproche dans ce regard et de dsespoir dans ces larmes qui
+roulaient sans plaintes, sans soupirs, le long de ses joues immobiles!
+Ah! Maximilien, j'ai prouv quelque chose comme un remords, je me suis
+jete ses pieds en lui criant: Pardon! pardon! mon pre! On fera de
+moi ce qu'on voudra, mais je ne vous quitterai jamais. Alors il leva
+les yeux au ciel!... Maximilien, je puis souffrir beaucoup, ce regard de
+mon vieux grand-pre m'a paye d'avance pour ce que je souffrirai.
+
+--Chre Valentine! vous tes un ange, et je ne sais vraiment pas comment
+j'ai mrit, en sabrant droite et gauche des Bdouins, moins que
+Dieu ait considr que ce sont des infidles, je ne sais pas comment
+j'ai mrit que vous vous rvliez moi. Mais enfin, voyons, Valentine,
+quel est donc l'intrt de Mme de Villefort ce que vous ne vous
+mariez pas?
+
+--N'avez-vous pas entendu tout l'heure que je vous disais que j'tais
+riche, Maximilien, trop riche? J'ai, du chef de ma mre, prs de
+cinquante mille livres de rente; mon grand-pre et ma grand-mre, le
+marquis et la marquise de Saint-Mran, doivent m'en laisser autant; M.
+Noirtier a bien visiblement l'intention de me faire sa seule hritire.
+Il en rsulte donc que, comparativement moi, mon frre douard, qui
+n'attend, du ct de Mme de Villefort, aucune fortune, est pauvre. Or,
+Mme de Villefort aime cet enfant avec adoration, et si je fusse entre
+en religion, toute ma fortune, concentre sur mon pre, qui hritait du
+marquis, de la marquise et de moi, revenait son fils.
+
+--Oh! que c'est trange cette cupidit dans une jeune et belle femme!
+
+--Remarquez que ce n'est point pour elle, Maximilien, mais pour son
+fils, et que ce que vous lui reprochez comme un dfaut, au point de vue
+de l'amour maternel, est presque une vertu.
+
+--Mais voyons, Valentine, dit Morrel, si vous abandonniez une portion de
+cette fortune ce fils.
+
+--Le moyen de faire une pareille proposition, dit Valentine, et surtout
+ une femme qui a sans cesse la bouche le mot de dsintressement?
+
+--Valentine, mon amour m'est toujours rest sacr, et comme toute chose
+sacre, je l'ai couvert du voile de mon respect et enferm dans mon
+coeur; personne au monde, pas mme ma soeur, ne se doute donc de cet
+amour que je n'ai confi qui que ce soit au monde. Valentine, me
+permettez-vous de parler de cet amour un ami?
+
+Valentine tressaillit.
+
+ un ami? dit-elle. Oh! mon Dieu! Maximilien, je frissonne rien qu'
+vous entendre parler ainsi! un ami? et qui donc est cet ami?
+
+--coutez, Valentine: avez-vous jamais senti pour quelqu'un une de ces
+sympathies irrsistibles qui font que, tout en voyant cette personne
+pour la premire fois, vous croyez la connatre depuis longtemps, et
+vous vous demandez o et quand vous l'avez vue, si bien que, ne pouvant
+vous rappeler ni le lieu ni le temps, vous arrivez croire que c'est
+dans un monde antrieur au ntre, et que cette sympathie n'est qu'un
+souvenir qui se rveille?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, voil ce que j'ai prouv la premire fois que j'ai vu cet
+homme extraordinaire.
+
+--Un homme extraordinaire?
+
+--Oui.
+
+--Que vous connaissez depuis longtemps alors?
+
+--Depuis huit ou dix jours peine.
+
+--Et vous appelez votre ami un homme que vous connaissez depuis huit
+jours? Oh! Maximilien, je vous croyais plus avare de ce beau nom d'ami.
+
+--Vous avez raison en logique, Valentine; mais dites ce que vous
+voudrez, rien ne me fera revenir sur ce sentiment instinctif. Je crois
+que cet homme sera ml tout ce qui m'arrivera de bien dans l'avenir,
+que parfois son regard profond semble connatre et sa main puissante
+diriger.
+
+--C'est donc un devin? dit en souriant Valentine.
+
+--Ma foi, dit Maximilien, je suis tent de croire souvent qu'il
+devine... le bien surtout.
+
+--Oh! dit Valentine tristement, faites-moi connatre cet homme,
+Maximilien, que je sache de lui si je serai assez aime pour me
+ddommager de tout ce que j'ai souffert.
+
+--Pauvre amie! mais vous le connaissez!
+
+--Moi?
+
+--Oui. C'est celui qui a sauv la vie votre belle-mre et son fils.
+
+
+--Le comte de Monte-Cristo?
+
+--Lui-mme.
+
+--Oh! s'cria Valentine, il ne peut jamais tre mon ami, il est trop
+celui de ma belle-mre.
+
+--Le comte, l'ami de votre belle-mre, Valentine? mon instinct ne
+faillirait pas ce point; je suis sr que vous vous trompez.
+
+--Oh! si vous saviez, Maximilien! mais ce n'est plus douard qui rgne
+la maison, c'est le comte: recherch de madame de Villefort, qui voit en
+lui le rsum des connaissances humaines; admir, entendez-vous, admir
+de mon pre, qui dit n'avoir jamais entendu formuler avec plus
+d'loquence des ides plus leves; idoltr d'douard, qui, malgr sa
+peur des grands yeux noirs du comte, court lui aussitt qu'il le voit
+arriver, et lui ouvre la main, o il trouve toujours quelque jouet
+admirable: M. de Monte-Cristo n'est pas ici chez mon pre; M. de
+Monte-Cristo n'est pas ici chez Mme de Villefort: M. de Monte-Cristo est
+chez lui.
+
+--Eh bien, chre Valentine, si les choses sont ainsi que vous dites,
+vous devez dj ressentir ou vous ressentirez bientt les effets de sa
+prsence. Il rencontre Albert de Morcerf en Italie, c'est pour le tirer
+des mains des brigands; il aperoit Mme Danglars, c'est pour lui faire
+un cadeau royal; votre belle-mre et votre frre passent devant sa
+porte, c'est pour que son Nubien leur sauve la vie. Cet homme a
+videmment reu le pouvoir d'influer sur les choses. Je n'ai jamais vu
+des gots plus simples allis une haute magnificence. Son sourire est
+si doux, quand il me l'adresse que j'oublie combien les autres trouvent
+son sourire amer. Oh! dites-moi, Valentine, vous a-t-il souri ainsi?
+S'il l'a fait, vous serez heureuse.
+
+--Moi! dit la jeune fille, oh! mon Dieu! Maximilien, il ne me regarde
+seulement pas, ou plutt, si je passe par hasard, il dtourne la vue de
+moi. Oh! il n'est pas gnreux, allez! ou il n'a pas ce regard profond
+qui lit au fond des coeurs, et que vous lui supposez tort; car s'il
+et t gnreux, me voyant seule et triste au milieu de toute cette
+maison, il m'et protge de cette influence qu'il exerce; et puisqu'il
+joue, ce que vous prtendez, le rle de soleil, il et rchauff mon
+coeur l'un de ses rayons. Vous dites qu'il vous aime, Maximilien; eh!
+mon Dieu, qu'en savez-vous? Les hommes font gracieux visage un
+officier de cinq pieds six pouces comme vous, qui a une longue moustache
+et un grand sabre, mais ils croient pouvoir craser sans crainte une
+pauvre fille qui pleure.
+
+--Oh! Valentine! vous vous trompez, je vous jure.
+
+--S'il en tait autrement, voyons, Maximilien, s'il me traitait
+diplomatiquement, c'est--dire en homme qui, d'une faon ou de l'autre,
+veut s'impatroniser dans la maison, il m'et, ne ft-ce qu'une seule
+fois honore de ce sourire que vous me vantez si fort, mais non, il m'a
+vue malheureuse, il comprend que je ne puis lui tre bonne rien, et il
+ne fait pas mme attention moi. Qui sait mme si, pour faire sa cour
+mon pre, Mme de Villefort ou mon frre, il ne me perscutera point
+aussi en tant qu'il sera en son pouvoir de le faire? Voyons,
+franchement, je ne suis pas une femme que l'on doive mpriser ainsi sans
+raison; vous me l'avez dit. Ah! pardonnez-moi, continua la jeune fille
+en voyant l'impression que ces paroles produisaient sur Maximilien, je
+suis mauvaise, et je vous dis l sur cet homme des choses que je ne
+savais pas mme avoir dans le coeur. Tenez, je ne nie pas que cette
+influence dont vous me parlez existe, et qu'il ne l'exerce mme sur moi;
+mais s'il l'exerce, c'est d'une manire nuisible et corruptrice, comme
+vous le voyez, de bonnes penses.
+
+--C'est bien, Valentine, dit Morrel avec un soupir, n'en parlons plus;
+je ne lui dirai rien.
+
+--Hlas! mon ami, dit Valentine, je vous afflige, je le vois. Oh! que ne
+puis-je vous serrer la main pour vous demander pardon! Mais enfin je ne
+demande pas mieux que d'tre convaincue; dites, qu'a donc fait pour vous
+ce comte de Monte-Cristo?
+
+--Vous m'embarrassez fort, je l'avoue, Valentine, en me demandant ce que
+le comte a fait pour moi: rien d'ostensible, je le sais bien. Aussi,
+comme je vous l'ai dj dit, mon affection pour lui est-elle tout
+instinctive et n'a-t-elle rien de raisonn. Est-ce que le soleil m'a
+fait quelque chose? Non; il me rchauffe, et sa lumire je vous vois,
+voil tout. Est-ce que tel ou tel parfum a fait quelque chose pour moi?
+Non; son odeur rcre agrablement un de mes sens. Je n'ai pas autre
+chose dire quand on me demande pourquoi je vante ce parfum, mon amiti
+pour lui est trange comme la sienne pour moi. Une voix secrte
+m'avertit qu'il y a plus que du hasard dans cette amiti imprvue et
+rciproque. Je trouve de la corrlation jusque dans ses plus simples
+actions, jusque dans ses plus secrtes penses entre mes actions et mes
+penses. Vous allez encore rire de moi, Valentine, mais depuis que je
+connais cet homme, l'ide absurde m'est venue que tout ce qui m'arrive
+de bien mane de lui. Cependant, j'ai vcu trente ans sans avoir eu
+besoin de ce protecteur, n'est-ce pas? n'importe, tenez, un exemple: il
+m'a invit dner pour samedi, c'est naturel au point o nous en
+sommes, n'est-ce pas? Eh bien, qu'ai-je su depuis? Votre pre est invit
+ ce dner, votre mre y viendra. Je me rencontrerai avec eux, et qui
+sait ce qui rsultera dans l'avenir de cette entrevue? Voil des
+circonstances fort simples en apparence; cependant, moi, je vois
+l-dedans quelque chose qui m'tonne; j'y puise une confiance trange.
+Je me dis que le comte, cet homme singulier qui devine tout, a voulu me
+faire trouver avec M. et Mme de Villefort, et quelquefois je cherche, je
+vous le jure, lire dans ses yeux s'il a devin mon amour.
+
+--Mon bon ami, dit Valentine, je vous prendrais pour un visionnaire, et
+j'aurais vritablement peur pour votre bon sens, si je n'coutais de
+vous que de semblables raisonnements. Quoi! vous voyez autre chose que
+du hasard dans cette rencontre? En vrit, rflchissez donc. Mon pre,
+qui ne sort jamais, a t sur le point dix fois de refuser cette
+invitation Mme de Villefort, qui, au contraire, brle du dsir de voir
+chez lui ce nabab extraordinaire, et c'est grand-peine qu'elle a
+obtenu qu'il l'accompagnerait. Non, non, croyez-moi, je n'ai, part
+vous, Maximilien, d'autre secours demander dans ce monde qu' mon
+grand-pre, un cadavre! d'autre appui chercher que dans ma pauvre
+mre, une ombre!
+
+--Je sens que vous avez raison, Valentine, et que la logique est pour
+vous, dit Maximilien; mais votre douce voix, toujours si puissante sur
+moi, aujourd'hui, ne me convainc pas.
+
+--Ni la vtre non plus, dit Valentine, et j'avoue que si vous n'avez
+pas d'autre exemple me citer....
+
+--J'en ai un, dit Maximilien en hsitant; mais en vrit, Valentine, je
+suis forc de l'avouer moi-mme, il est encore plus absurde que le
+premier.
+
+--Tant pis, dit en souriant Valentine.
+
+--Et cependant, continua Morrel, il n'en est pas moins concluant pour
+moi, homme tout d'inspiration et de sentiment, et qui ai quelquefois,
+depuis dix ans que je sers, d la vie un de ces clairs intrieurs qui
+vous dictent un mouvement en avant ou en arrire, pour que la balle qui
+devait vous tuer passe ct de vous.
+
+--Cher Maximilien, pourquoi ne pas faire honneur mes prires de cette
+dviation des balles? Quand vous tes l-bas, ce n'est plus pour moi que
+je prie Dieu et ma mre, c'est pour vous.
+
+--Oui, depuis que je vous connais, dit en souriant Morrel; mais avant
+que je vous connusse, Valentine?
+
+--Voyons, puisque vous ne voulez rien me devoir, mchant, revenez donc
+cet exemple que vous-mme avouez tre absurde.
+
+--Eh bien, regardez par les planches, et voyez l-bas, cet arbre, le
+cheval nouveau avec lequel je suis venu.
+
+--Oh! l'admirable bte! s'cria Valentine, pourquoi ne l'avez-vous pas
+amen prs de la grille? je lui eusse parl et il m'et entendue.
+
+--C'est en effet, comme vous le voyez, une bte d'un assez grand prix,
+dit Maximilien. Eh bien, vous savez que ma fortune est borne,
+Valentine, et que je suis ce qu'on appelle un homme raisonnable. Eh
+bien, j'avais vu chez un marchand de chevaux ce magnifique _Mdah_, je
+le nomme ainsi. Je demandai quel tait son prix: on me rpondit quatre
+mille cinq cents francs; je dus m'abstenir, comme vous le comprenez
+bien, de le trouver beau plus longtemps, et je partis, je l'avoue, le
+coeur assez gros, car le cheval m'avait tendrement regard, m'avait
+caress avec sa tte et avait caracol sous moi de la faon la plus
+coquette et la plus charmante. Le mme soir j'avais quelques amis la
+maison: M. de Chteau-Renaud, M. Debray et cinq ou six autres mauvais
+sujets que vous avez le bonheur de ne pas connatre, mme de nom. On
+proposa une bouillotte; je ne joue jamais, car je ne suis pas assez
+riche pour pouvoir perdre, ni assez pauvre pour dsirer gagner. Mais
+j'tais chez moi, vous comprenez, je n'avais autre chose faire que
+d'envoyer chercher des cartes, et c'est ce que je fis.
+
+Comme on se mettait table, M. de Monte-Cristo arriva. Il prit sa
+place, on joua, et, moi, je gagnai; j'ose peine vous avouer cela,
+Valentine, je gagnai cinq mille francs. Nous nous quittmes minuit. Je
+n'y pus tenir, je pris un cabriolet et me fis conduire chez mon marchand
+de chevaux. Tout palpitant, tout fivreux, je sonnai; celui qui vint
+m'ouvrir dut me prendre pour un fou. Je m'lanai de l'autre ct de la
+porte peine ouverte. J'entrai dans l'curie, je regardai au rtelier.
+Oh! bonheur! _Mdah_ grignotait son foin. Je saute sur une selle; je la
+lui applique moi-mme sur le dos, je lui passe la bride, _Mdah_ se
+prte de la meilleure grce du monde cette opration! Puis, dposant
+les quatre mille cinq cents francs entre les mains du marchand
+stupfait, je reviens ou plutt je passe la nuit me promener dans les
+Champs-lyses. Eh bien, j'ai vu de la lumire la fentre du comte, il
+m'a sembl apercevoir son ombre derrire les rideaux. Maintenant,
+Valentine, je jurerais que le comte a su que je dsirais ce cheval, et
+qu'il a perdu exprs pour me le faire gagner.
+
+--Mon cher Maximilien, dit Valentine, vous tes trop fantastique, en
+vrit... vous ne m'aimerez pas longtemps.... Un homme qui fait ainsi de
+la posie ne saurait s'tioler plaisir dans une passion monotone comme
+la ntre.... Mais, grand Dieu! tenez, on m'appelle... entendez-vous?
+
+--Oh! Valentine, dit Maximilien, par le petit jour de la cloison...
+votre doigt le plus petit, que je le baise.
+
+--Maximilien, nous avions dit que nous serions l'un pour l'autre deux
+voix, deux ombres!
+
+--Comme il vous plaira, Valentine.
+
+--Serez-vous heureux si je fais ce que vous voulez?
+
+--Oh! oui.
+
+Valentine monta sur un banc et passa, non pas son petit doigt travers
+l'ouverture, mais sa main tout entire par-dessus la cloison.
+
+Maximilien poussa un cri, et s'lanant son tour sur la borne, saisit
+cette main adore et y appliqua ses lvres ardentes; mais aussitt la
+petite main glissa entre les siennes, et le jeune homme entendit fuir
+Valentine, effraye peut-tre de la sensation qu'elle venait d'prouver!
+
+
+
+
+LVIII
+
+M. Noirtier de Villefort.
+
+
+Voici ce qui s'tait pass dans la maison du procureur du roi aprs le
+dpart de Mme Danglars et de sa fille, et pendant la conversation que
+nous venons de rapporter.
+
+M. de Villefort tait entr chez son pre, suivi de Mme de Villefort;
+quant Valentine, nous savons o elle tait.
+
+Tous deux, aprs avoir salu le vieillard, aprs avoir congdi Barrois,
+vieux domestique depuis plus de vingt-cinq ans son service, avaient
+pris place ses cts.
+
+M. Noirtier, assis dans son grand fauteuil roulettes, o on le plaait
+le matin et d'o on le tirait le soir, assis devant une glace qui
+rflchissait tout l'appartement et lui permettait de voir, sans mme
+tenter un mouvement devenu impossible, qui entrait dans sa chambre, qui
+en sortait, et ce qu'on faisait tout autour de lui; M. Noirtier,
+immobile comme un cadavre, regardait avec des yeux intelligents et vifs
+ses enfants, dont la crmonieuse rvrence lui annonait quelque
+dmarche officielle inattendue.
+
+La vue et l'oue taient les deux seuls sens qui animassent encore,
+comme deux tincelles, cette matire humaine dj aux trois quarts
+faonne pour la tombe; encore, de ces deux sens, un seul pouvait-il
+rvler au-dehors la vie intrieure qui animait la statue; et le regard
+qui dnonait cette vie intrieure tait semblable une de ces lumires
+lointaines qui, durant la nuit, apprennent au voyageur perdu dans un
+dsert qu'il y a encore un tre existant qui veille dans ce silence et
+cette obscurit.
+
+Aussi, dans cet oeil noir du vieux Noirtier, surmont d'un sourcil noir,
+tandis que toute la chevelure, qu'il portait longue et pendante sur les
+paules, tait blanche; dans cet oeil, comme cela arrive pour tout
+organe de l'homme exerc aux dpens des autres organes, s'taient
+concentres toute l'activit, toute l'adresse, toute la force, toute
+l'intelligence, rpandues autrefois dans ce corps et dans cet esprit.
+Certes, le geste du bras, le son de la voix, l'attitude du corps
+manquaient, mais cet oeil puissant supplait tout: il commandait avec
+les yeux; il remerciait avec les yeux; c'tait un cadavre avec des yeux
+vivants, et rien n'tait plus effrayant parfois que ce visage de marbre
+au haut duquel s'allumait une colre ou luisait une joie. Trois
+personnes seulement savaient comprendre ce langage du pauvre
+paralytique: c'tait Villefort, Valentine et le vieux domestique dont
+nous avons dj parl. Mais comme Villefort ne voyait que rarement son
+pre, et, pour ainsi dire, quand il ne pouvait faire autrement; comme,
+lorsqu'il le voyait, il ne cherchait pas lui plaire en le comprenant,
+tout le bonheur du vieillard reposait en sa petite-fille, et Valentine
+tait parvenue, force de dvouement, d'amour et de patience,
+comprendre du regard toutes les penses de Noirtier. ce langage muet
+ou inintelligible pour tout autre, elle rpondait avec toute sa voix,
+toute sa physionomie, toute son me, de sorte qu'il s'tablissait des
+dialogues anims entre cette jeune fille et cette prtendue argile,
+peu prs redevenue poussire, et qui cependant tait encore un homme
+d'un savoir immense, d'une pntration inoue et d'une volont aussi
+puissante que peut l'tre l'me enferme dans une matire par laquelle
+elle a perdu le pouvoir de se faire obir.
+
+Valentine avait donc rsolu cet trange problme de comprendre la pense
+du vieillard pour lui faire comprendre sa pense elle; et, grce
+cette tude, il tait bien rare que, pour les choses ordinaires de la
+vie, elle ne tombt point avec prcision sur le dsir de cette me
+vivante, ou sur le besoin de ce cadavre moiti insensible.
+
+Quant au domestique, comme depuis vingt-cinq ans, ainsi que nous l'avons
+dit, il servait son matre, il connaissait si bien toutes ses habitudes,
+qu'il tait rare que Noirtier et besoin de lui demander quelque chose.
+
+Villefort n'avait en consquence besoin du secours ni de l'un ni de
+l'autre pour entamer avec son pre l'trange conversation qu'il venait
+provoquer. Lui-mme, nous l'avons dit, connaissait parfaitement le
+vocabulaire du vieillard, et s'il ne s'en servait point plus souvent,
+c'tait par ennui et par indiffrence. Il laissa donc Valentine
+descendre au jardin, il loigna donc Barrois, et aprs avoir pris sa
+place la droite de son pre, tandis que Mme de Villefort s'asseyait
+sa gauche:
+
+Monsieur, dit-il, ne vous tonnez pas que Valentine ne soit pas monte
+avec nous et que j'aie loign Barrois, car la confrence que nous
+allons avoir ensemble est de celles qui ne peuvent avoir lieu devant une
+jeune fille ou un domestique; Mme de Villefort et moi avons une
+communication vous faire.
+
+Le visage de Noirtier resta impassible pendant ce prambule, tandis
+qu'au contraire l'oeil de Villefort semblait vouloir plonger jusqu'au
+plus profond du coeur du vieillard.
+
+Cette communication, continua le procureur du roi avec son ton glac et
+qui semblait ne jamais admettre la contestation, nous sommes srs, Mme
+de Villefort et moi, qu'elle vous agrera.
+
+L'oeil du vieillard continua de demeurer atone; il coutait: voil tout.
+
+Monsieur, reprit Villefort, nous marions Valentine.
+
+Une figure de cire ne ft pas reste plus froide cette nouvelle que ne
+resta la figure du vieillard.
+
+Le mariage aura lieu avant trois mois, reprit Villefort.
+
+L'oeil du vieillard continua d'tre inanim.
+
+Mme de Villefort prit la parole son tour, et se hta d'ajouter:
+
+Nous avons pens que cette nouvelle aurait de l'intrt pour vous,
+monsieur; d'ailleurs Valentine a toujours sembl attirer votre
+affection; il nous reste donc vous dire seulement le nom du jeune
+homme qui lui est destin. C'est un des plus honorables partis auxquels
+Valentine puisse prtendre; il y a de la fortune, un beau nom et des
+garanties parfaites de bonheur dans la conduite et les gots de celui
+que nous lui destinons, et dont le nom ne doit pas vous tre inconnu. Il
+s'agit de M. Franz de Quesnel, baron d'pinay.
+
+Villefort, pendant le petit discours de sa femme, attachait sur le
+vieillard un regard plus attentif que jamais. Lorsque Mme de Villefort
+pronona le nom de Franz, l'oeil de Noirtier, que son fils connaissait
+si bien, frissonna, et les paupires, se dilatant comme eussent pu faire
+des lvres pour laisser passer des paroles, laissrent, elles, passer un
+clair.
+
+Le procureur du roi, qui savait les anciens rapports d'inimiti publique
+qui avaient exist entre son pre et le pre de Franz, comprit ce feu et
+cette agitation; mais cependant il les laissa passer comme inaperus, et
+reprenant la parole o sa femme l'avait laisse:
+
+Monsieur, dit-il, il est important, vous le comprenez bien, prs comme
+elle est d'atteindre sa dix-neuvime anne, que Valentine soit enfin
+tablie. Nanmoins, nous ne vous avons point oubli dans les
+confrences, et nous nous sommes assurs d'avance que le mari de
+Valentine accepterait, sinon de vivre prs de nous, qui gnerions
+peut-tre un jeune mnage, du moins que vous, que Valentine chrit
+particulirement, et qui, de votre ct, paraissez lui rendre cette
+affection, vivriez prs d'eux, de sorte que vous ne perdrez aucune de
+vos habitudes, et que vous aurez seulement deux enfants au lieu d'un
+pour veiller sur vous.
+
+L'clair du regard de Noirtier devint sanglant.
+
+Assurment il se passait quelque chose d'affreux dans l'me de ce
+vieillard; assurment le cri de la douleur et de la colre montait sa
+gorge, et, ne pouvant clater, l'touffait, car son visage s'empourpra
+et ses lvres devinrent bleues.
+
+Villefort ouvrit tranquillement une fentre en disant:
+
+Il fait bien chaud ici, et cette chaleur fait mal M. Noirtier.
+
+Puis il revint, mais sans se rasseoir.
+
+Ce mariage, ajouta Mme de Villefort, plat M. d'pinay et sa
+famille; d'ailleurs sa famille se compose seulement d'un oncle et d'une
+tante. Sa mre tant morte au moment o elle le mettait au monde, et son
+pre ayant t assassin en 1815, c'est--dire quand l'enfant avait deux
+ans peine, il ne relve donc que de sa propre volont.
+
+--Assassinat mystrieux, dit Villefort, et dont les auteurs sont rests
+inconnus, quoique le soupon ait plan sans s'abattre au-dessus de la
+tte de beaucoup de gens.
+
+Noirtier fit un tel effort que ses lvres se contractrent comme pour
+sourire.
+
+Or, continua Villefort, les vritables coupables, ceux-l qui savent
+qu'ils ont commis le crime, ceux-l sur lesquels peut descendre la
+justice des hommes pendant leur vie et la justice de Dieu aprs leur
+mort, seraient bien heureux d'tre notre place, et d'avoir une fille
+offrir M. Franz d'pinay pour teindre jusqu' l'apparence du
+soupon.
+
+Noirtier s'tait calm avec une puissance que l'on n'aurait pas d
+attendre de cette organisation brise.
+
+Oui, je comprends, rpondit-il du regard Villefort; et ce regard
+exprimait tout ensemble le ddain profond et la colre intelligente.
+
+Villefort, de son ct, rpondit ce regard, dans lequel il avait lu ce
+qu'il contenait, par un lger mouvement d'paules.
+
+Puis il fit signe sa femme de se lever.
+
+Maintenant, monsieur, dit Mme de Villefort, agrez tous mes respects.
+Vous plat-il qu'douard vienne vous prsenter ses respects?
+
+Il tait convenu que le vieillard exprimait son approbation en fermant
+les yeux, son refus en les clignant plusieurs reprises, et avait
+quelque dsir exprimer quand il les levait au ciel.
+
+S'il demandait Valentine, il fermait l'oeil droit seulement.
+
+S'il demandait Barrois, il fermait l'oeil gauche.
+
+ la proposition de Mme de Villefort, il cligna vivement les yeux.
+
+Mme de Villefort, accueillie par un refus vident, se pina les lvres.
+
+Je vous enverrai donc Valentine, alors? dit-elle.
+
+--Oui, fit le vieillard en fermant les yeux avec vivacit.
+
+M. et Mme de Villefort salurent et sortirent en ordonnant qu'on appelt
+Valentine, dj prvenue au reste qu'elle aurait quelque chose faire
+dans la journe prs de M. Noirtier.
+
+Derrire eux, Valentine, toute rose encore d'motion, entra chez le
+vieillard. Il ne lui fallut qu'un regard pour qu'elle comprt combien
+souffrait son aeul et combien de choses il avait lui dire.
+
+Oh! bon papa, s'cria-t-elle, qu'est-il donc arriv? On t'a fch,
+n'est-ce pas, et tu es en colre?
+
+--Oui, fit-il, en fermant les yeux.
+
+--Contre qui donc? contre mon pre? non; contre Mme de Villefort? non;
+contre moi?
+
+Le vieillard fit signe que oui.
+
+Contre moi? reprit Valentine tonne.
+
+Le vieillard renouvela le signe.
+
+Et que t'ai-je donc fait, cher bon papa? s'cria Valentine.
+
+Pas de rponse, elle continua:
+
+Je ne t'ai pas vu de la journe; on t'a donc rapport quelque chose de
+moi?
+
+--Oui, dit le regard du vieillard avec vivacit.
+
+--Voyons donc que je cherche. Mon Dieu, je te jure, bon pre.... Ah!...
+M. et Mme de Villefort sortent d'ici, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Et ce sont eux qui t'ont dit ces choses qui te fchent? Qu'est-ce
+donc? Veux-tu que j'aille le leur demander pour que je puisse m'excuser
+prs de toi?
+
+--Non, non, fit le regard.
+
+--Oh! mais tu m'effraies. Qu'ont-ils pu dire, mon Dieu!
+
+Et elle chercha.
+
+Oh! j'y suis, dit-elle en baissant la voix et en se rapprochant du
+vieillard. Ils ont parl de mon mariage peut-tre?
+
+--Oui, rpliqua le regard courrouc.
+
+--Je comprends; tu m'en veux de mon silence. Oh! vois-tu, c'est qu'ils
+m'avaient bien recommand de ne t'en rien dire; c'est qu'ils ne m'en
+avaient rien dit moi-mme, et que j'avais surpris en quelque sorte ce
+secret par indiscrtion; voil pourquoi j'ai t si rserve avec toi.
+Pardonne-moi, bon papa Noirtier.
+
+Redevenu fixe et atone, le regard sembla rpondre: Ce n'est pas
+seulement ton silence qui m'afflige.
+
+Qu'est-ce donc? demanda la jeune fille: tu crois peut-tre que je
+t'abandonnerais, bon pre, et que mon mariage me rendrait oublieuse?
+
+--Non, dit le vieillard.
+
+--Ils t'ont dit alors que M. d'pinay consentait ce que nous
+demeurassions ensemble?
+
+--Oui.
+
+--Alors pourquoi es-tu fch?
+
+Les yeux du vieillard prirent une expression de douceur infinie.
+
+Oui, je comprends, dit Valentine; parce que tu m'aimes?
+
+Le vieillard fit signe que oui.
+
+Et tu as peur que je ne sois malheureuse?
+
+--Oui.
+
+--Tu n'aimes pas M. Franz?
+
+Les yeux rptrent trois ou quatre fois:
+
+Non, non, non.
+
+--Alors tu as bien du chagrin, bon pre?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, coute, dit Valentine en se mettant genoux devant Noirtier
+et en lui passant ses bras autour du cou, moi aussi, j'ai bien du
+chagrin, car, moi non plus, je n'aime pas M. Franz d'pinay.
+
+Un clair de joie passa dans les yeux de l'aeul.
+
+Quand j'ai voulu me retirer au couvent, tu te rappelles bien que tu as
+t si fort fch contre moi?
+
+Une larme humecta la paupire aride du vieillard.
+
+Eh bien, continua Valentine, c'tait pour chapper ce mariage qui
+fait mon dsespoir.
+
+La respiration de Noirtier devint haletante.
+
+Alors, ce mariage te fait bien du chagrin, bon pre? mon Dieu, si tu
+pouvais m'aider, si nous pouvions nous deux rompre leur projet! Mais
+tu es sans force contre eux, toi dont l'esprit cependant est si vif et
+la volont si ferme, mais quand il s'agit de lutter tu es aussi faible
+et mme plus faible que moi. Hlas! tu eusses t pour moi un
+protecteur si puissant aux jours de ta force et de ta sant; mais
+aujourd'hui tu ne peux plus que me comprendre et te rjouir ou
+t'affliger avec moi. C'est un dernier bonheur que Dieu a oubli de
+m'enlever avec les autres.
+
+Il y eut ces paroles, dans les yeux de Noirtier, une telle impression
+de malice et de profondeur, que la jeune fille crut y lire ces mots:
+
+Tu te trompes, je puis encore beaucoup pour toi.
+
+--Tu peux quelque chose pour moi, cher bon papa? traduisit Valentine.
+
+--Oui.
+
+Noirtier leva les yeux au ciel. C'tait le signe convenu entre lui et
+Valentine lorsqu'il dsirait quelque chose.
+
+Que veux-tu, cher pre? voyons.
+
+Valentine chercha un instant dans son esprit, exprima tout haut ses
+penses mesure qu'elles se prsentaient elle, et voyant qu' tout ce
+qu'elle pouvait dire le vieillard rpondait constamment _non_:
+
+Allons, fit-elle, les grands moyens, puisque je suis si sotte!
+
+Alors elle rcita l'une aprs l'autre toutes les lettres de l'alphabet,
+depuis A jusqu' N, tandis que son sourire interrogeait l'oeil du
+paralytique; N, Noirtier fit signe que oui.
+
+Ah! dit Valentine, la chose que vous dsirez commence par la lettre N!
+c'est l'N que nous avons affaire? Eh bien, voyons, que lui
+voulons-nous l'N? Na, ne, ni, no.
+
+--Oui, oui, oui, fit le vieillard.
+
+--Ah! c'est _no_?
+
+--Oui.
+
+Valentine alla chercher un dictionnaire qu'elle posa sur un pupitre
+devant Noirtier: elle l'ouvrit, et quand elle eut vu l'oeil du vieillard
+fix sur les feuilles, son doigt courut vivement du haut en bas des
+colonnes. L'exercice, depuis six ans que Noirtier tait tomb dans le
+fcheux tat o il se trouvait, lui avait rendu les preuves si faciles,
+qu'elle devinait aussi vite la pense du vieillard que si lui-mme et
+pu chercher dans le dictionnaire.
+
+Au mot _notaire_, Noirtier fit signe de s'arrter.
+
+_Notaire_, dit-elle; tu veux un notaire, bon papa?
+
+Le vieillard fit signe que c'tait effectivement un notaire qu'il
+dsirait.
+
+Il faut donc envoyer chercher un notaire? demanda Valentine.
+
+--Oui, fit le paralytique.
+
+--Mon pre doit-il le savoir?
+
+--Oui.
+
+--Es-tu press d'avoir ton notaire?
+
+--Oui.
+
+--Alors on va te l'envoyer chercher tout de suite, cher pre. Est-ce
+tout ce que tu veux?
+
+--Oui.
+
+Valentine courut la sonnette et appela un domestique pour le prier de
+faire venir M. ou Mme de Villefort chez le grand-pre.
+
+Es-tu content? dit Valentine; oui... je le crois bien: hein? ce n'tait
+pas facile trouver, cela?
+
+Et la jeune fille sourit l'aeul comme elle et pu faire un enfant.
+
+M. de Villefort entra ramen par Barrois.
+
+Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-il au paralytique.
+
+--Monsieur, dit Valentine, mon grand-pre dsire un notaire.
+
+ cette demande trange et surtout inattendue, M. de Villefort changea
+un regard avec le paralytique.
+
+Oui, fit ce dernier avec une fermet qui indiquait qu'avec l'aide de
+Valentine et de son vieux serviteur, qui savait maintenant ce qu'il
+dsirait, il tait prt soutenir la lutte.
+
+Vous demandez le notaire? rpta Villefort.
+
+--Oui.
+
+--Pour quoi faire?
+
+Noirtier ne rpondit pas.
+
+Mais qu'avez-vous besoin d'un notaire? demanda Villefort.
+
+Le regard du paralytique demeura immobile et par consquent muet, ce qui
+voulait dire: Je persiste dans ma volont.
+
+Pour nous faire quelque mauvais tour? dit Villefort; est-ce la peine?
+
+--Mais enfin, dit Barrois, prt insister avec la persvrance
+habituelle aux vieux domestiques, si monsieur veut un notaire, c'est
+apparemment qu'il en a besoin. Ainsi je vais chercher un notaire.
+
+Barrois ne reconnaissait d'autre matre que Noirtier et n'admettait
+jamais que ses volonts fussent contestes en rien.
+
+Oui, je veux un notaire, fit le vieillard en fermant les yeux d'un air
+de dfi et comme s'il et dit: Voyons si l'on osera me refuser ce que je
+veux.
+
+On aura un notaire, puisque vous en voulez absolument un, monsieur;
+mais je m'excuserai prs de lui et vous excuserai vous-mme, car la
+scne sera fort ridicule.
+
+--N'importe, dit Barrois, je vais toujours l'aller chercher.
+
+Et le vieux serviteur sortit triomphant.
+
+
+
+
+LIX
+
+Le testament.
+
+
+Au moment o Barrois sortit, Noirtier regarda Valentine avec cet intrt
+malicieux qui annonait tant de choses. La jeune fille comprit ce regard
+et Villefort aussi, car son front se rembrunit et son sourcil se frona.
+
+Il prit un sige, s'installa dans la chambre du paralytique et attendit.
+
+Noirtier le regardait faire avec une parfaite indiffrence; mais, du
+coin de l'oeil, il avait ordonn Valentine de ne point s'inquiter et
+de rester aussi.
+
+Trois quarts d'heure aprs, le domestique rentra avec le notaire.
+
+Monsieur, dit Villefort aprs les premires salutations, vous tes
+mand par M. Noirtier de Villefort, que voici; une paralysie gnrale
+lui a t l'usage des membres et de la voix, et nous seuls,
+grand-peine, parvenons saisir quelques lambeaux de ses penses.
+
+Noirtier fit de l'oeil un appel Valentine, appel si srieux et si
+impratif, qu'elle rpondit sur-le-champ:
+
+Moi, monsieur, je comprends tout ce que veut dire mon grand-pre.
+
+--C'est vrai, ajouta Barrois, tout, absolument tout, comme je le disais
+ monsieur en venant.
+
+--Permettez, monsieur, et vous aussi, mademoiselle, dit le notaire en
+s'adressant Villefort et Valentine, c'est l un de ces cas o
+l'officier public ne peut inconsidrment procder sans assumer une
+responsabilit dangereuse. La premire ncessit pour qu'un acte soit
+valable est que le notaire soit bien convaincu qu'il a fidlement
+interprt la volont de celui qui la dicte. Or, je ne puis pas moi-mme
+tre sr de l'approbation ou de l'improbation d'un client qui ne parle
+pas; et comme l'objet de ses dsirs et de ses rpugnances, vu son
+mutisme, ne peut m'tre prouv clairement, mon ministre est plus
+qu'inutile et serait illgalement exerc.
+
+Le notaire fit un pas pour se retirer. Un imperceptible sourire de
+triomphe se dessina sur les lvres du procureur du roi. De son ct,
+Noirtier regarda Valentine avec une telle expression de douleur, qu'elle
+se plaa sur le chemin du notaire.
+
+Monsieur, dit-elle, la langue que je parle avec mon grand-pre est une
+langue qui se peut apprendre facilement, et de mme que je la comprends,
+je puis en quelques minutes vous amener la comprendre. Que vous
+faut-il, voyons, monsieur, pour arriver la parfaite dification de
+votre conscience?
+
+--Ce qui est ncessaire pour que nos actes soient valables,
+mademoiselle, rpondit le notaire, c'est--dire la certitude de
+l'approbation ou de l'improbation. On peut tester malade de corps, mais
+il faut tester sain d'esprit.
+
+--Eh bien, monsieur, avec deux signes vous acquerrez cette certitude que
+mon grand-pre n'a jamais mieux joui qu' cette heure de la plnitude de
+son intelligence. M. Noirtier, priv de sa voix, priv du mouvement,
+ferme les yeux quand il veut dire oui, et les cligne plusieurs
+reprises quand il veut dire non. Vous en savez assez maintenant pour
+causer avec M. Noirtier, essayez.
+
+Le regard que lana le vieillard Valentine tait si humide de
+tendresse et de reconnaissance, qu'il fut compris du notaire lui-mme.
+
+Vous avez entendu et compris ce que vient de dire votre petite-fille,
+monsieur? demanda le notaire.
+
+Noirtier ferma doucement les yeux, et les rouvrit aprs un instant.
+
+Et vous approuvez ce qu'elle a dit? c'est--dire que les signes
+indiqus par elle sont bien ceux l'aide desquels vous faites
+comprendre votre pense?
+
+--Oui, fit encore le vieillard.
+
+--C'est vous qui m'avez fait demander?
+
+--Oui.
+
+--Pour faire votre testament?
+
+--Oui.
+
+--Et vous ne voulez pas que je me retire sans avoir fait ce testament?
+
+Le paralytique cligna vivement et plusieurs reprises ses yeux.
+
+Eh bien, monsieur, comprenez-vous, maintenant, demanda la jeune fille,
+et votre conscience sera-t-elle en repos?
+
+Mais avant que le notaire et pu rpondre, Villefort le tira part:
+
+Monsieur, dit-il, croyez-vous qu'un homme puisse supporter impunment
+un choc physique aussi terrible que celui qu'a prouv M. Noirtier de
+Villefort, sans que le moral ait reu lui-mme une grave atteinte?
+
+--Ce n'est point cela prcisment qui m'inquite, monsieur, rpondit le
+notaire, mais je me demande comment nous arriverons deviner les
+penses, afin de provoquer les rponses.
+
+--Vous voyez donc que c'est impossible, dit Villefort.
+
+Valentine et le vieillard entendaient cette conversation. Noirtier
+arrta son regard si fixe et si ferme sur Valentine, que ce regard
+appelait videmment une riposte.
+
+Monsieur, dit-elle, que cela ne vous inquite point: si difficile
+qu'il soit, ou plutt qu'il vous paraisse de dcouvrir la pense de mon
+grand-pre, je vous la rvlerai, moi, de faon lever tous les doutes
+ cet gard. Voil six ans que je suis prs de M. Noirtier, et, qu'il le
+dise lui-mme, si, depuis six ans, un seul de ses dsirs est rest
+enseveli dans son coeur faute de pouvoir me le faire comprendre?
+
+--Non, fit le vieillard.
+
+--Essayons donc, dit le notaire; vous acceptez mademoiselle pour votre
+interprte?
+
+Le paralytique fit signe que oui.
+
+Bien; voyons, monsieur, que dsirez-vous de moi, et quel est l'acte que
+vous dsirez faire?
+
+Valentine nomma toutes les lettres de l'alphabet jusqu' la lettre T.
+cette lettre, l'loquent coup d'oeil de Noirtier arrta.
+
+C'est la lettre T que monsieur demande, dit le notaire; la chose est
+visible.
+
+--Attendez, dit Valentine; puis, se retournant vers son grand-pre:
+Ta... te....
+
+Le vieillard arrta la seconde de ces syllabes.
+
+Alors Valentine prit le dictionnaire, et aux yeux du notaire attentif
+elle feuilleta les pages.
+
+Testament, dit son doigt arrt par le coup d'oeil de Noirtier.
+
+--Testament! s'cria le notaire, la chose est visible, monsieur veut
+tester.
+
+--Oui, fit Noirtier plusieurs reprises.
+
+--Voil qui est merveilleux, monsieur, convenez-en, dit le notaire
+Villefort stupfait.
+
+--En effet, rpliqua-t-il, et plus merveilleux encore serait ce
+testament; car, enfin, je ne pense pas que les articles se viennent
+ranger sur le papier, mot par mot, sans l'intelligente inspiration de ma
+fille. Or, Valentine sera peut-tre un peu trop intresse ce
+testament pour tre un interprte convenable des obscures volonts de M.
+Noirtier de Villefort.
+
+--Non, non! fit le paralytique.
+
+--Comment! dit M. de Villefort, Valentine n'est point intresse votre
+testament?
+
+--Non, fit Noirtier.
+
+--Monsieur, dit le notaire, qui, enchant de cette preuve, se
+promettait de raconter dans le monde les dtails de cet pisode
+pittoresque; monsieur, rien ne me parat plus facile maintenant que ce
+que tout l'heure je regardais comme une chose impossible, et ce
+testament sera tout simplement un testament mystique, c'est--dire prvu
+et autoris par la loi pourvu qu'il soit lu en face de sept tmoins,
+approuv par le testateur devant eux, et ferm par le notaire, toujours
+devant eux. Quant au temps, il durera peine plus longtemps qu'un
+testament ordinaire; il y a d'abord les formules consacres et qui sont
+toujours les mmes, et quant aux dtails, la plupart seront fournis par
+l'tat mme des affaires du testateur et par vous qui, les ayant gres,
+les connaissez. Mais d'ailleurs, pour que cet acte demeure inattaquable,
+nous allons lui donner l'authenticit la plus complte; l'un de mes
+confrres me servira d'aide et, contre les habitudes, assistera la
+dicte. tes-vous satisfait, monsieur? continua le notaire en
+s'adressant au vieillard.
+
+--Oui, rpondit Noirtier, radieux d'tre compris.
+
+Que va-t-il faire? se demanda Villefort qui sa haute position
+commandait tant de rserve, et qui d'ailleurs, ne pouvait deviner vers
+quel but tendait son pre.
+
+Il se retourna donc pour envoyer chercher le deuxime notaire dsign
+par le premier; mais Barrois, qui avait tout entendu et qui avait devin
+le dsir de son matre, tait dj parti.
+
+Alors le procureur du roi fit dire sa femme de monter.
+
+Au bout d'un quart d'heure, tout le monde tait runi dans la chambre du
+paralytique, et le second notaire tait arriv.
+
+En peu de mots les deux officiers ministriels furent d'accord. On lut
+Noirtier une formule de testament vague, banale; puis pour commencer,
+pour ainsi dire l'investigation de son intelligence, le premier notaire
+se retournant de son ct, lui dit:
+
+Lorsqu'on fait son testament, monsieur, c'est en faveur de quelqu'un.
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+--Avez-vous quelque ide du chiffre auquel se monte votre fortune?
+
+--Oui.
+
+--Je vais vous nommer plusieurs chiffres qui monteront successivement;
+vous m'arrterez quand j'aurai atteint celui que vous croirez tre le
+vtre.
+
+--Oui.
+
+Il y avait dans cet interrogatoire une espce de solennit; d'ailleurs
+jamais la lutte de l'intelligence contre la matire n'avait peut-tre
+t plus visible; et si ce n'tait un sublime, comme nous allions le
+dire, c'tait au moins un curieux spectacle.
+
+On faisait cercle autour de Villefort, le second notaire tait assis
+une table, tout prt crire; le premier notaire se tenait debout
+devant lui et interrogeait.
+
+Votre fortune dpasse trois cent mille francs n'est-ce pas?
+demanda-t-il.
+
+Noirtier fit signe que oui.
+
+Possdez-vous quatre cent mille francs? demanda le notaire.
+
+Noirtier resta immobile.
+
+Cinq cent mille?
+
+Mme immobilit.
+
+Six cent mille? sept cent mille? huit cent mille? neuf cent mille?
+
+Noirtier fit signe que oui.
+
+Vous possdez neuf cent mille francs?
+
+--Oui.
+
+--En immeubles? demanda le notaire.
+
+Noirtier fit signe que non.
+
+En inscriptions de rentes?
+
+Noirtier fit signe que oui.
+
+Ces inscriptions sont entre vos mains?
+
+Un coup d'oeil adress Barrois fit sortir le vieux serviteur, qui
+revint un instant aprs avec une petite cassette.
+
+Permettez-vous qu'on ouvre cette cassette? demanda le notaire.
+
+Noirtier fit signe que oui.
+
+On ouvrit la cassette et l'on trouva pour neuf cent mille francs
+d'inscriptions sur le Grand-Livre.
+
+Le premier notaire passa, les unes aprs les autres, chaque inscription
+ son collgue; le compte y tait, comme l'avait accus Noirtier.
+
+C'est bien cela, dit-il; il est vident que l'intelligence est dans
+toute sa force et dans toute son tendue.
+
+Puis, se retournant vers le paralytique:
+
+Donc, lui dit-il, vous possdez neuf cent mille francs de capital, qui,
+ la faon dont ils sont placs, doivent vous produire quarante mille
+livres de rente peu prs?
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+-- qui dsirez-vous laisser cette fortune?
+
+--Oh! dit Mme de Villefort, cela n'est point douteux; M. Noirtier aime
+uniquement sa petite-fille, Mlle Valentine de Villefort: c'est elle qui
+le soigne depuis six ans; elle a su captiver par ses soins assidus
+l'affection de son grand-pre, et je dirai presque sa reconnaissance; il
+est donc juste qu'elle recueille le prix de son dvouement.
+
+L'oeil de Noirtier lana un clair comme s'il n'tait pas dupe de ce
+faux assentiment donn par Mme de Villefort aux intentions qu'elle lui
+supposait.
+
+Est-ce donc Mlle Valentine de Villefort que vous laissez ces neuf
+cent mille francs? demanda le notaire, qui croyait n'avoir plus qu'
+enregistrer cette clause, mais qui tenait s'assurer cependant de
+l'assentiment de Noirtier, et voulait faire constater cet assentiment
+par tous les tmoins de cette trange scne.
+
+Valentine avait fait un pas en arrire et pleurait, les yeux baisss; le
+vieillard la regarda un instant avec l'expression d'une profonde
+tendresse; puis se retournant vers le notaire, il cligna des yeux de la
+faon la plus significative.
+
+Non? dit le notaire; comment ce n'est pas Mlle Valentine de Villefort
+que vous instituez pour votre lgataire universelle?
+
+Noirtier fit signe que non.
+
+Vous ne vous trompez pas? s'cria le notaire tonn; vous dites bien
+non?
+
+--Non! rpta Noirtier, non!
+
+Valentine releva la tte; elle tait stupfaite, non pas de son
+exhrdation, mais d'avoir provoqu le sentiment qui dicte d'ordinaire
+de pareils actes.
+
+Mais Noirtier la regarda avec une si profonde expression de tendresse
+qu'elle s'cria:
+
+Oh! mon bon pre, je le vois bien, ce n'est que votre fortune que vous
+m'tez, mais vous me laissez toujours votre coeur?
+
+--Oh! oui, bien certainement, dirent les yeux du paralytique, se fermant
+avec une expression laquelle Valentine ne pouvait se tromper.
+
+--Merci! merci! murmura la jeune fille.
+
+Cependant ce refus avait fait natre dans le coeur de Mme de Villefort
+une esprance inattendue; elle se rapprocha du vieillard.
+
+Alors c'est donc votre petit-fils douard de Villefort que vous
+laissez votre fortune, cher monsieur Noirtier? demanda la mre.
+
+Le clignement des yeux fut terrible: il exprimait presque la haine.
+
+Non, fit le notaire; alors c'est monsieur votre fils ici prsent?
+
+--Non, rpliqua le vieillard.
+
+Les deux notaires se regardrent stupfaits; Villefort et sa femme se
+sentaient rougir, l'un de honte, l'autre de colre.
+
+Mais, que vous avons-nous donc fait, pre, dit Valentine; vous ne nous
+aimez donc plus?
+
+Le regard du vieillard passa rapidement sur son fils, sur sa
+belle-fille, et s'arrta sur Valentine avec une expression de profonde
+tendresse.
+
+Eh bien, dit-elle, si tu m'aimes, voyons, bon pre, tche d'allier cet
+amour avec ce que tu fais en ce moment. Tu me connais, tu sais que je
+n'ai jamais song ta fortune: d'ailleurs, on dit que je suis riche du
+ct de ma mre, trop riche; explique-toi donc.
+
+Noirtier fixa son regard ardent sur la main de Valentine.
+
+Ma main? dit-elle.
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+--Sa main! rptrent tous les assistants.
+
+--Ah! messieurs, vous voyez bien que tout est inutile, et que mon pauvre
+pre est fou, dit Villefort.
+
+--Oh! s'cria tout coup Valentine, je comprends! Mon mariage, n'est-ce
+pas, bon pre?
+
+--Oui, oui, oui, rpta trois fois le paralytique lanant un clair
+chaque fois que se relevait sa paupire.
+
+--Tu nous en veux pour le mariage, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Mais c'est absurde, dit Villefort.
+
+--Pardon, monsieur, dit le notaire, tout cela au contraire est trs
+logique et me fait l'effet de s'enchaner parfaitement.
+
+--Tu ne veux pas que j'pouse M. Franz d'pinay?
+
+--Non, je ne veux pas, exprima l'oeil du vieillard.
+
+--Et vous dshritez votre petite-fille, s'cria le notaire parce
+qu'elle fait un mariage contre votre gr?
+
+--Oui, rpondit Noirtier.
+
+--De sorte que sans ce mariage elle serait votre hritire?
+
+--Oui.
+
+Il se fit alors un profond silence autour du vieillard.
+
+Les deux notaires se consultaient; Valentine, les mains jointes,
+regardait son grand-pre avec un sourire reconnaissant; Villefort
+mordait ses lvres minces; Mme de Villefort ne pouvait rprimer un
+sentiment joyeux qui, malgr elle, s'panouissait sur son visage.
+
+Mais, dit enfin Villefort, rompant le premier ce silence, il me semble
+que je suis seul juge des convenances qui plaident en faveur de cette
+union. Seul matre de la main de ma fille, je veux qu'elle pouse M.
+Franz d'pinay, et elle l'pousera.
+
+Valentine tomba pleurante sur un fauteuil.
+
+Monsieur, dit le notaire, s'adressant au vieillard, que comptez-vous
+faire de votre fortune au cas o Mlle Valentine pouserait M. Franz?
+
+Le vieillard resta immobile.
+
+Vous comptez en disposer, cependant?
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+--En faveur de quelqu'un de votre famille?
+
+--Non.
+
+--En faveur des pauvres, alors?
+
+--Oui.
+
+--Mais, dit le notaire, vous savez que la loi s'oppose ce que vous
+dpouilliez entirement votre fils?
+
+--Oui.
+
+--Vous ne disposerez donc que de la partie que la loi vous autorise
+distraire.
+
+Noirtier demeura immobile.
+
+Vous continuez vouloir disposer de tout?
+
+--Oui.
+
+--Mais aprs votre mort on attaquera le testament!
+
+--Non.
+
+--Mon pre me connat, monsieur, dit M. de Villefort, il sait que sa
+volont sera sacre pour moi; d'ailleurs il comprend que dans ma
+position je ne puis plaider contre les pauvres.
+
+L'oeil de Noirtier exprima le triomphe.
+
+Que dcidez-vous, monsieur? demanda le notaire Villefort.
+
+--Rien, monsieur, c'est une rsolution prise dans l'esprit de mon pre,
+et je sais que mon pre ne change pas de rsolution. Je me rsigne donc.
+Ces neuf cent mille francs sortiront de la famille pour aller enrichir
+les hpitaux; mais je ne cderai pas un caprice de vieillard, et je
+ferai selon ma conscience.
+
+Et Villefort se retira avec sa femme, laissant son pre libre de tester
+comme il l'entendrait.
+
+Le mme jour le testament fut fait; on alla chercher les tmoins, il fut
+approuv par le vieillard, ferm en leur prsence et dpos chez M.
+Deschamps, le notaire de la famille.
+
+
+
+
+LX
+
+Le tlgraphe.
+
+
+M. et Mme de Villefort apprirent, en rentrant chez eux, que M. le comte
+de Monte-Cristo, qui tait venu pour leur faire visite, avait t
+introduit dans le salon, o il les attendait; Mme de Villefort, trop
+motionne pour entrer ainsi tout coup, passa par sa chambre
+coucher, tandis que le procureur du roi, plus sr de lui-mme, s'avana
+directement vers le salon.
+
+Mais si matre qu'il ft de ses sensations, si bien qu'il st composer
+son visage, M. de Villefort ne put si bien carter le nuage de son front
+que le comte, dont le sourire brillait radieux, ne remarqut cet air
+sombre et rveur.
+
+Oh! mon Dieu! dit Monte-Cristo aprs les premiers compliments,
+qu'avez-vous donc, monsieur de Villefort? et suis-je arriv au moment o
+vous dressiez quelque accusation un peu trop capitale?
+
+Villefort essaya de sourire.
+
+Non, monsieur le comte, dit-il, il n'y a d'autre victime ici que moi.
+C'est moi qui perds mon procs, et c'est le hasard, l'enttement, la
+folie qui a lanc le rquisitoire.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda Monte-Cristo avec un intrt
+parfaitement jou. Vous est-il, en ralit, arriv quelque malheur
+grave?
+
+--Oh! monsieur le comte, dit Villefort avec un calme plein d'amertume,
+cela ne vaut pas la peine d'en parler; presque rien, une simple perte
+d'argent.
+
+--En effet, rpondit Monte-Cristo, une perte d'argent est peu de chose
+avec une fortune comme celle que vous possdez et avec un esprit
+philosophique et lev comme l'est le vtre.
+
+--Aussi, rpondit Villefort, n'est-ce point la question d'argent qui me
+proccupe, quoique, aprs tout, neuf cent mille francs vaillent bien un
+regret, ou tout au moins un mouvement de dpit. Mais je me blesse
+surtout de cette disposition du sort, du hasard, de la fatalit, je ne
+sais comment nommer la puissance qui dirige le coup qui me frappe et qui
+renverse mes esprances de fortune et dtruit peut-tre l'avenir de ma
+fille par le caprice d'un vieillard tomb en enfance.
+
+--Eh! mon Dieu! qu'est-ce donc? s'cria le comte. Neuf cent mille
+francs, avez-vous dit? Mais, en vrit, comme vous le dites, la somme
+mrite d'tre regrette, mme par un philosophe. Et qui vous donne ce
+chagrin.
+
+--Mon pre, dont je vous ai parl.
+
+--M. Noirtier; vraiment! Mais vous m'aviez dit, ce me semble, qu'il
+tait en paralysie complte, et que toutes ses facults taient
+ananties?
+
+--Oui, ses facults physiques, car il ne peut pas remuer, il ne peut
+point parler, et avec tout cela, cependant, il pense, il veut, il agit
+comme vous voyez. Je le quitte il y a cinq minutes et, dans ce moment,
+il est occup dicter un testament deux notaires.
+
+--Mais alors il a parl?
+
+--Il a fait mieux, il s'est fait comprendre.
+
+--Comment cela?
+
+-- l'aide du regard; ses yeux ont continu de vivre, et vous voyez, ils
+tuent.
+
+--Mon ami, dit Mme de Villefort qui venait d'entrer son tour,
+peut-tre vous exagrez-vous la situation?
+
+--Madame... dit le comte en s'inclinant.
+
+Mme de Villefort salua avec son plus gracieux sourire.
+
+Mais que me dit donc l M. de Villefort? demanda Monte-Cristo; et
+quelle disgrce incomprhensible?...
+
+--Incomprhensible, c'est le mot! reprit le procureur du roi en haussant
+les paules, un caprice de vieillard!
+
+--Et il n'y a pas moyen de le faire revenir sur cette dcision?
+
+--Si fait, dit Mme de Villefort; et il dpend mme de mon mari que ce
+testament, au lieu d'tre fait au dtriment de Valentine, soit fait au
+contraire en sa faveur.
+
+Le comte, voyant que les deux poux commenaient parler par paraboles,
+prit l'air distrait, et regarda avec l'attention la plus profonde et
+l'approbation la plus marque douard qui versait de l'encre dans
+l'abreuvoir des oiseaux.
+
+Ma chre, dit Villefort rpondant sa femme, vous savez que j'aime peu
+me poser chez moi en patriarche, et que je n'ai jamais cru que le sort
+de l'univers dpendt d'un signe de ma tte. Cependant il importe que
+mes dcisions soient respectes dans ma famille, et que la folie d'un
+vieillard et le caprice d'un enfant ne renversent pas un projet arrt
+dans mon esprit depuis de longues annes. Le baron d'pinay tait mon
+ami, vous le savez, et une alliance avec son fils tait des plus
+convenables.
+
+--Vous croyez, dit Mme de Villefort, que Valentine est d'accord avec
+lui?... En effet, elle a toujours t oppose ce mariage, et je ne
+serais pas tonne que tout ce que nous venons de voir et d'entendre ne
+soit l'excution d'un plan concert entre eux.
+
+--Madame, dit Villefort, on ne renonce pas ainsi croyez-moi, une
+fortune de neuf cent mille francs.
+
+--Elle renoncerait au monde, monsieur, puisqu'il y a un an elle voulait
+entrer dans un couvent.
+
+--N'importe, reprit de Villefort, je dis que ce mariage doit se faire,
+madame!
+
+--Malgr la volont de votre pre? dit Mme de Villefort, attaquant une
+autre corde: c'est bien grave!
+
+Monte-Cristo faisait semblant de ne point couter, et ne perdait point
+un mot de ce qui se disait.
+
+Madame, reprit Villefort, je puis dire que j'ai toujours respect mon
+pre, parce qu'au sentiment naturel de la descendance se joignait chez
+moi la conscience de sa supriorit morale; parce qu'enfin un pre est
+sacr deux titres, sacr comme notre crateur, sacr comme notre
+matre; mais aujourd'hui je dois renoncer reconnatre une intelligence
+dans le vieillard qui, sur un simple souvenir de haine pour le pre,
+poursuit ainsi le fils; il serait donc ridicule moi de conformer ma
+conduite ses caprices. Je continuerai d'avoir le plus grand respect
+pour M. Noirtier; je subirai sans me plaindre la punition pcuniaire
+qu'il m'inflige, mais je resterai immuable dans ma volont, et le monde
+apprciera de quel ct tait la saine raison. En consquence, je
+marierai ma fille au baron Franz d'pinay, parce que ce mariage est,
+mon sens, bon et honorable, et qu'en dfinitive je veux marier ma fille
+ qui me plat.
+
+--Eh quoi! dit le comte, dont le procureur du roi avait constamment
+sollicit l'approbation du regard; eh quoi! M. Noirtier dshrite,
+dites-vous, Mlle Valentine, parce qu'elle va pouser M. le baron Franz
+d'pinay?
+
+--Eh! mon Dieu! oui! oui, monsieur; voil la raison, dit Villefort en
+haussant les paules.
+
+--La raison visible du moins, ajouta Mme de Villefort.
+
+--La raison relle, madame. Croyez-moi, je connais mon pre.
+
+--Conoit-on cela? rpondit la jeune femme; en quoi, je vous le demande,
+M. d'pinay dplat-il plus qu'un autre M. Noirtier?
+
+--En effet, dit le comte, j'ai connu M. Franz d'pinay, le fils du
+gnral de Quesnel, n'est-ce pas, qui a t fait baron d'pinay par le
+roi Charles X?
+
+--Justement, reprit Villefort.
+
+--Eh bien, mais c'est un jeune homme charmant, ce me semble!
+
+--Aussi n'est-ce qu'un prtexte, j'en suis certaine, dit Mme de
+Villefort; les vieillards sont tyrans de leurs affections; M. Noirtier
+ne veut pas que sa petite-fille se marie.
+
+--Mais, dit Monte-Cristo, ne connaissez-vous pas une cause cette
+haine?
+
+--Eh! mon Dieu! qui peut savoir?
+
+--Quelque antipathie politique peut-tre?
+
+--En effet, mon pre et le pre de M. d'pinay ont vcu dans des temps
+orageux dont je n'ai vu que les derniers jours, dit Villefort.
+
+--Votre pre n'tait-il pas bonapartiste? demanda Monte-Cristo. Je crois
+me rappeler que vous m'avez dit quelque chose comme cela.
+
+--Mon pre a t jacobin avant toutes choses, reprit Villefort, emport
+par son motion hors des bornes de la prudence, et la robe de snateur
+que Napolon lui avait jete sur les paules ne faisait que dguiser le
+vieil homme, mais sans l'avoir chang. Quand mon pre conspirait, ce
+n'tait pas pour l'Empereur, c'tait contre les Bourbons; car mon pre
+avait cela de terrible en lui, qu'il n'a jamais combattu pour les
+utopies irralisables, mais pour les choses possibles, et qu'il a
+appliqu la russite de ces choses possibles ces terribles thories de
+la Montagne, qui ne reculaient devant aucun moyen.
+
+--Eh bien, dit Monte-Cristo, voyez-vous, c'est cela, M. Noirtier et M.
+d'pinay se seront rencontrs sur le sol de la politique. M. le gnral
+d'pinay, quoique ayant servi sous Napolon, n'avait-il pas au fond du
+coeur gard des sentiments royalistes, et n'est-ce pas le mme qui fut
+assassin un soir sortant d'un club napolonien, o on l'avait attir
+dans l'esprance de trouver en lui un frre?
+
+Villefort regarda le comte presque avec terreur.
+
+Est-ce que je me trompe? dit Monte-Cristo.
+
+--Non pas, monsieur, dit Mme de Villefort, et c'est bien cela, au
+contraire; et c'est justement cause de ce que vous venez de dire que,
+pour voir s'teindre de vieilles haines, M. de Villefort avait eu l'ide
+de faire aimer deux enfants dont les pres s'taient has.
+
+--Ide sublime! dit Monte-Cristo, ide pleine de charit et laquelle
+le monde devait applaudir. En effet, c'tait beau de voir Mlle Noirtier
+de Villefort s'appeler Mme Franz d'pinay.
+
+Villefort tressaillit et regarda Monte-Cristo comme s'il et voulu lire
+au fond de son coeur l'intention qui avait dict les paroles qu'il
+venait de prononcer.
+
+Mais le comte garda le bienveillant sourire strotyp sur ses lvres;
+et cette fois encore, malgr la profondeur de son regard, le procureur
+du roi ne vit pas au-del de l'piderme.
+
+Aussi, reprit Villefort, quoique ce soit un grand malheur pour
+Valentine que de perdre la fortune de son grand-pre, je ne crois pas
+cependant que pour cela le mariage manque; je ne crois pas que M.
+d'pinay recule devant cet chec pcuniaire; il verra que je vaux
+peut-tre mieux que la somme, moi qui la sacrifie au dsir de lui tenir
+ma parole; il calculera que Valentine d'ailleurs, est riche du bien de
+sa mre, administr par M. et Mme de Saint-Mran, ses aeuls maternels,
+qui la chrissent tous deux tendrement.
+
+--Et qui valent bien qu'on les aime et qu'on les soigne comme Valentine
+a fait pour M. Noirtier, dit Mme de Villefort; d'ailleurs, ils vont
+venir Paris dans un mois au plus, et Valentine, aprs un tel affront,
+sera dispense de s'enterrer comme elle l'a fait jusqu'ici auprs de M.
+Noirtier.
+
+Le comte coutait avec complaisance la voix discordante de ces
+amours-propres blesss et de ces intrts meurtris.
+
+Mais il me semble, dit Monte-Cristo aprs un instant de silence, et je
+vous demande pardon d'avance de ce que je vais dire, il me semble que si
+M. Noirtier dshrite Mlle de Villefort, coupable de se vouloir marier
+avec un jeune homme dont il a dtest le pre, il n'a pas le mme tort
+reprocher ce cher douard.
+
+--N'est-ce pas, monsieur? s'cria Mme de Villefort avec une intonation
+impossible dcrire: n'est-ce pas que c'est injuste, odieusement
+injuste? Ce pauvre douard, il est aussi bien le petit-fils de M.
+Noirtier que Valentine, et cependant si Valentine n'avait pas d pouser
+M. Franz, M. Noirtier lui laissait tout son bien; et de plus, enfin,
+douard porte le nom de la famille, ce qui n'empche pas que, mme en
+supposant que Valentine soit effectivement dshrite par son
+grand-pre, elle sera encore trois fois plus riche que lui.
+
+Ce coup port, le comte couta et ne parla plus.
+
+Tenez, reprit Villefort, tenez, monsieur le comte, cessons, je vous
+prie, de nous entretenir de ces misres de famille, oui c'est vrai, ma
+fortune va grossir le revenu des pauvres, qui sont aujourd'hui les
+vritables riches. Oui, mon pre m'aura frustr d'un espoir lgitime, et
+cela sans raison; mais, moi, j'aurai agi comme un homme de sens, comme
+un homme de coeur. M. d'pinay, qui j'avais promis le revenu de cette
+somme, le recevra, duss-je m'imposer les plus cruelles privations.
+
+--Cependant, reprit Mme de Villefort, revenant la seule ide qui
+murmurt sans cesse au fond de son coeur, peut-tre vaudrait-il mieux
+que l'on confit cette msaventure M. d'pinay, et qu'il rendt
+lui-mme sa parole.
+
+--Oh! ce serait un grand malheur! s'cria Villefort.
+
+--Un grand malheur? rpta Monte-Cristo.
+
+--Sans doute, reprit Villefort en se radoucissant; un mariage manqu,
+mme pour des raisons d'argent jette de la dfaveur sur une jeune fille;
+puis, d'anciens bruits, que je voulais teindre, reprendraient de la
+consistance. Mais non, il n'en sera rien. M. d'pinay, s'il est honnte
+homme, se verra encore plus engag par l'exhrdation de Valentine
+qu'auparavant; autrement il agirait donc dans un simple but d'avarice:
+non, c'est impossible.
+
+--Je pense comme M. de Villefort, dit Monte-Cristo en fixant son regard
+sur Mme de Villefort; et si j'tais assez de ses amis pour me permettre
+de lui donner un conseil, je l'inviterais, puisque M. d'pinay va
+revenir, ce que l'on m'a dit du moins, nouer cette affaire si
+fortement qu'elle ne se pt dnouer; j'engagerais enfin une partie dont
+l'issue doit tre si honorable pour M. de Villefort.
+
+Ce dernier se leva, transport d'une joie visible, tandis que sa femme
+plissait lgrement.
+
+Bien, dit-il, voil tout ce que je demandais et je me prvaudrai de
+l'opinion d'un conseiller tel que vous, dit-il en tendant la main
+Monte-Cristo. Ainsi donc que tout le monde ici considre ce qui arrive
+aujourd'hui comme non avenu; il n'y a rien de chang nos projets.
+
+--Monsieur, dit le comte, le monde tout injuste qu'il est, vous saura,
+je vous en rponds, gr de votre rsolution; vos amis en seront fiers et
+M. d'pinay, dt-il prendre Mlle de Villefort sans dot, ce qui ne
+saurait tre, sera charm d'entrer dans une famille o l'on sait
+s'lever la hauteur de tels sacrifices pour tenir sa parole et remplir
+son devoir.
+
+En disant ces mots, le comte s'tait lev et s'apprtait partir.
+
+Vous nous quittez, monsieur le comte? dit Mme de Villefort.
+
+--J'y suis forc, madame, je venais seulement vous rappeler votre
+promesse pour samedi.
+
+--Craigniez-vous que nous ne l'oubliassions?
+
+--Vous tes trop bonne, madame; mais M. de Villefort a de si graves et
+parfois de si urgentes occupations....
+
+--Mon mari a donn sa parole, monsieur, dit Mme de Villefort, vous venez
+de voir qu'il la tient quand il a tout perdre, plus forte raison
+quand il a tout gagner.
+
+--Et, demanda Villefort, est-ce votre maison des Champs-lyses que la
+runion a lieu?
+
+--Non pas, dit Monte-Cristo, et c'est ce qui rend encore votre
+dvouement plus mritoire: c'est la campagne.
+
+-- la campagne?
+
+--Oui.
+
+--Et o cela? prs de Paris, n'est-ce pas?
+
+--Aux portes, une demi-heure de la barrire, Auteuil.
+
+-- Auteuil! s'cria Villefort. Ah! c'est vrai, madame m'a dit que vous
+demeuriez Auteuil, puisque c'est chez vous qu'elle a t transporte.
+Et quel endroit d'Auteuil?
+
+--Rue de la Fontaine!
+
+--Rue de la Fontaine! reprit Villefort d'une voix trangle; et quel
+numro?
+
+--Au n28.
+
+--Mais, s'cria Villefort, c'est donc vous que l'on a vendu la maison
+de M. de Saint-Mran?
+
+--M. de Saint-Mran? demanda Monte-Cristo. Cette maison appartenait-elle
+donc M. de Saint-Mran?
+
+--Oui, reprit Mme de Villefort, et croyez-vous une chose, monsieur le
+comte?
+
+--Laquelle?
+
+--Vous trouvez cette maison jolie, n'est-ce pas?
+
+--Charmante.
+
+--Eh bien, mon mari n'a jamais voulu l'habiter.
+
+--Oh! reprit Monte-Cristo, en vrit, monsieur, c'est une prvention
+dont je ne me rends pas compte.
+
+--Je n'aime pas Auteuil, monsieur, rpondit le procureur du roi, en
+faisant un effort sur lui-mme.
+
+--Mais je ne serai pas assez malheureux, je l'espre, dit avec
+inquitude Monte-Cristo, pour que cette antipathie me prive du bonheur
+de vous recevoir?
+
+--Non, monsieur le comte... j'espre bien... croyez que je ferai tout ce
+que je pourrai, balbutia Villefort.
+
+--Oh! rpondit Monte-Cristo, je n'admets pas d'excuse. Samedi, six
+heures, je vous attends, et si vous ne veniez pas, je croirais, que
+sais-je, moi? qu'il y a sur cette maison inhabite depuis plus de vingt
+ans quelque lugubre tradition, quelque sanglante lgende.
+
+--J'irai, monsieur le comte, j'irai, dit vivement Villefort.
+
+--Merci, dit Monte-Cristo. Maintenant il faut que vous me permettiez de
+prendre cong de vous.
+
+--En effet, vous avez dit que vous tiez forc de nous quitter, monsieur
+le comte, dit Mme de Villefort, et vous alliez mme, je crois, nous dire
+pour quoi faire, quand vous vous tes interrompu pour passer une autre
+ide.
+
+--En vrit, madame, dit Monte-Cristo, je ne sais si j'oserai vous dire
+o je vais.
+
+--Bah! dites toujours.
+
+--Je vais, en vritable badaud que je suis, visiter une chose qui m'a
+bien souvent fait rver des heures entires.
+
+--Laquelle?
+
+--Un tlgraphe. Ma foi tant pis, voil le mot lch.
+
+--Un tlgraphe! rpta Mme de Villefort.
+
+--Eh mon Dieu, oui, un tlgraphe. J'ai vu parfois au bout d'un chemin,
+sur un tertre, par un beau soleil, se lever ces bras noirs et pliants
+pareils aux pattes d'un immense coloptre, et jamais ce ne fut sans
+motion, je vous jure, car je pensais que ces signes bizarres fendant
+l'air avec prcision, et portant trois cents lieues la volont
+inconnue d'un homme assis devant une table, un autre homme assis
+l'extrmit de la ligne devant une autre table, se dessinaient sur le
+gris du nuage ou sur l'azur du ciel, par la seule force du vouloir de ce
+chef tout-puissant: je croyais alors aux gnies, aux sylphes, aux
+gnomes, aux pouvoirs occultes enfin, et je riais. Or, jamais l'envie ne
+m'tait venue de voir de prs ces gros insectes au ventre blanc, aux
+pattes noires et maigres, car je craignais de trouver sous leurs ailes
+de pierre le petit gnie humain, bien gourm, bien pdant, bien bourr
+de science, de cabale ou de sorcellerie. Mais voil qu'un beau matin
+j'ai appris que le moteur de chaque tlgraphe tait un pauvre diable
+d'employ douze cents francs par an, occup tout le jour regarder,
+non pas le ciel comme l'astronome, non pas l'eau comme le pcheur, non
+pas le paysage comme un cerveau vide, mais bien l'insecte au ventre
+blanc, aux pattes noires, son correspondant, plac quelque quatre ou
+cinq lieues de lui. Alors je me suis senti pris d'un dsir curieux de
+voir de prs cette chrysalide vivante et d'assister la comdie que du
+fond de sa coque elle donne cette autre chrysalide, en tirant les uns
+aprs les autres quelques bouts de ficelle.
+
+--Et vous allez l?
+
+--J'y vais.
+
+-- quel tlgraphe? celui du ministre de l'Intrieur ou de
+l'Observatoire?
+
+--Oh! non pas, je trouverais l des gens qui voudraient me forcer de
+comprendre des choses que je veux ignorer, et qui m'expliqueraient
+malgr moi un mystre qu'ils ne connaissent pas. Peste! je veux garder
+les illusions que j'ai encore sur les insectes; c'est bien assez d'avoir
+dj perdu celles que j'avais sur les hommes. Je n'irai donc ni au
+tlgraphe du ministre de l'Intrieur, ni au tlgraphe de
+l'Observatoire. Ce qu'il me faut, c'est le tlgraphe en plein champ,
+pour y trouver le pur bonhomme ptrifi dans sa tour.
+
+--Vous tes un singulier grand seigneur, dit Villefort.
+
+--Quelle ligne me conseillez-vous d'tudier?
+
+--Mais la plus occupe cette heure.
+
+--Bon! celle d'Espagne, alors?
+
+--Justement. Voulez-vous une lettre du ministre pour qu'on vous
+explique....
+
+--Mais non, dit Monte-Cristo, puisque je vous dis, au contraire, que je
+n'y veux rien comprendre. Du moment o j'y comprendrai quelque chose, il
+n'y aura plus de tlgraphe, il n'y aura plus qu'un signe de M. Duchtel
+ou de M. de Montalivet, transmis au prfet de Bayonne et travesti en
+deux mots grecs:
+
+[Grec] C'est la bte aux pattes noires et le mot effrayant que je veux
+conserver dans toute leur puret et dans toute ma vnration.
+
+--Allez donc, car dans deux heures il fera nuit, et vous ne verrez plus
+rien.
+
+--Diable, vous m'effrayez. Quel est le plus proche? Sur la route de
+Bayonne?
+
+--Oui, va pour la route de Bayonne. C'est celui de Chtillon.
+
+--Et aprs celui de Chtillon?
+
+--Celui de la tour de Montlhry, je crois.
+
+--Merci, au revoir! Samedi je vous raconterai mes impressions.
+
+ la porte, le comte se trouva avec les deux notaires qui venaient de
+dshriter Valentine, et qui se retiraient enchants d'avoir fait un
+acte qui ne pouvait manquer de leur faire grand honneur.
+
+
+
+
+LXI
+
+Le moyen de dlivrer un jardinier des loirs qui mangent ses pches.
+
+
+Non pas le mme soir, comme il l'avait dit, mais le lendemain matin, le
+comte de Monte-Cristo sortit par la barrire d'Enfer, prit la route
+d'Orlans, dpassa le village de Linas sans s'arrter au tlgraphe qui,
+justement au moment o le comte passait, faisait mouvoir ses longs bras
+dcharns, et gagna la tour de Montlhry, situe, comme chacun sait, sur
+l'endroit le plus lev de la plaine de ce nom.
+
+Au pied de la colline, le comte mit pied terre, et par un petit
+sentier circulaire, large de dix-huit pouces, commena de gravir la
+montagne; arriv au sommet, il se trouva arrt par une haie sur
+laquelle des fruits verts avaient succd aux fleurs roses et blanches.
+
+Monte-Cristo chercha la porte du petit enclos, et ne tarda point la
+trouver. C'tait une petite herse en bois, roulant sur des gonds d'osier
+et se fermant avec un clou et une ficelle. En un instant le comte fut au
+courant du mcanisme et la porte s'ouvrit.
+
+Le comte se trouva alors dans un petit jardin de vingt pieds de long sur
+douze de large, born d'un ct par la partie de la haie dans laquelle
+tait encadre l'ingnieuse machine que nous avons dcrite sous le nom
+de porte, et de l'autre par la vieille tour ceinte de lierre, toute
+parseme de ravenelles et de girofles.
+
+On n'et pas dit, la voir ainsi ride et fleurie comme une aeule
+qui ses petits-enfants viennent de souhaiter la fte, qu'elle pourrait
+raconter bien des drames terribles, si elle joignait une voix aux
+oreilles menaantes qu'un vieux proverbe donne aux murailles.
+
+On parcourait ce jardin en suivant une alle sable de sable rouge, sur
+lequel mordait, avec des tons qui eussent rjoui l'oeil de Delacroix,
+notre Rubens moderne, une bordure de gros buis, vieille de plusieurs
+annes. Cette alle avait la forme d'un 8, et tournait en s'lanant, de
+manire faire dans un jardin de vingt pieds une promenade de soixante.
+Jamais Flore, la riante et frache desse des bons jardiniers latins,
+n'avait t honore d'un culte aussi minutieux et aussi pur que l'tait
+celui qu'on lui rendait dans ce petit enclos.
+
+En effet, de vingt rosiers qui composaient le parterre, pas une feuille
+ne portait la trace de la mouche, pas un filet la petite grappe de
+pucerons verts qui dsolent et rongent les plantes grandissant sur un
+terrain humide. Ce n'tait cependant point l'humidit qui manquait ce
+jardin: la terre noire comme de la suie, l'opaque feuillage des arbres,
+le disaient assez; d'ailleurs l'humidit factice et promptement suppl
+ l'humidit naturelle, grce au tonneau plein d'eau croupissante qui
+creusait un des angles du jardin, et dans lequel stationnaient, sur une
+nappe verte, une grenouille et un crapaud qui, par incompatibilit
+d'humeur, sans doute, se tenaient toujours, en se tournant le dos, aux
+deux points opposs du cercle.
+
+D'ailleurs, pas une herbe dans les alles, pas un rejeton parasite dans
+les plates-bandes; une petite-matresse polit et monde avec moins de
+soin les graniums, les cactus et les rhododendrons de sa jardinire de
+porcelaine que ne le faisait le matre jusqu'alors invisible du petit
+enclos.
+
+Monte-Cristo arrta aprs avoir referm la porte en agrafant la ficelle
+ son clou, et embrassa d'un regard toute la proprit.
+
+Il parat, dit-il, que l'homme du tlgraphe a des jardiniers
+l'anne, ou se livre passionnment l'agriculture.
+
+Tout coup il se heurta quelque chose, tapi derrire une brouette
+charge de feuillage: ce quelque chose se redressa en laissant chapper
+une exclamation qui peignait son tonnement, et Monte-Cristo se trouva
+en face d'un bonhomme d'une cinquantaine d'annes qui ramassait des
+fraises qu'il plaait sur des feuilles de vigne.
+
+Il y avait douze feuilles de vigne et presque autant de fraises.
+
+Le bonhomme, en se relevant, faillit laisser choir fraises, feuilles et
+assiette.
+
+Vous faites votre rcolte, monsieur? dit Monte-Cristo en souriant.
+
+--Pardon, monsieur, rpondit le bonhomme en portant la main sa
+casquette, je ne suis pas l-haut c'est vrai, mais je viens d'en
+descendre l'instant mme.
+
+--Que je ne vous gne en rien, mon ami, dit le comte; cueillez vos
+fraises, si toutefois il vous en reste encore.
+
+--J'en ai encore dix, dit l'homme, car en voici onze, et j'en avais
+vingt et une, cinq de plus que l'anne dernire. Mais ce n'est pas
+tonnant, le printemps a t chaud cette anne, et ce qu'il faut aux
+fraises, voyez-vous, monsieur, c'est la chaleur. Voil pourquoi, au lieu
+de seize que j'ai eues l'anne passe, j'en ai cette anne, voyez-vous,
+onze dj cueillies, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept,
+dix-huit. Oh! mon Dieu! il m'en manque deux, elles y taient encore
+hier, monsieur, elles y taient, j'en suis sr, je les ai comptes. Il
+faut que ce soit le fils de la mre Simon qui me les ait souffles, je
+l'ai vu rder par ici ce matin. Ah! le petit drle, voler dans un
+enclos! il ne sait pas o cela peut le mener.
+
+--En effet, dit Monte-Cristo, c'est grave, mais vous ferez la part de la
+jeunesse du dlinquant et de sa gourmandise.
+
+--Certainement, dit le jardinier; ce n'en est pas moins fort
+dsagrable. Mais, encore une fois, pardon, monsieur: c'est peut-tre un
+chef que je fais attendre ainsi?
+
+Et il interrogeait d'un regard craintif le comte et son habit bleu.
+
+Rassurez-vous, mon ami, dit le comte avec ce sourire qu'il faisait,
+sa volont, si terrible et si bienveillant, et qui cette fois
+n'exprimait que la bienveillance, je ne suis point un chef qui vient
+pour vous inspecter, mais un simple voyageur conduit par la curiosit et
+qui commence mme se reprocher sa visite en voyant qu'il vous fait
+perdre votre temps.
+
+--Oh! mon temps n'est pas cher, rpliqua le bonhomme avec un sourire
+mlancolique. Cependant c'est le temps du gouvernement, et je ne devrais
+pas le perdre, mais j'avais reu le signal qui m'annonait que je
+pouvais me reposer une heure (il jeta les yeux sur le cadran solaire,
+car il y avait de tout dans l'enclos de la tour de Montlhry, mme un
+cadran solaire), et, vous le voyez. J'avais encore dix minutes devant
+moi, puis mes fraises taient mres, et un jour de plus.... D'ailleurs,
+croiriez-vous, monsieur, que les loirs me les mangent?
+
+--Ma foi, non, je ne l'aurais pas cru, rpondit gravement Monte-Cristo;
+c'est un mauvais voisinage monsieur, que celui des loirs, pour nous qui
+ne les mangeons pas confits dans du miel comme faisaient les Romains.
+
+--Ah! les Romains les mangeaient? fit le jardinier; ils mangeaient les
+loirs?
+
+--J'ai lu cela dans Ptrone, dit le comte.
+
+--Vraiment? a ne doit pas tre bon, quoi qu'on dise: Gras comme un
+loir. Et ce n'est pas tonnant monsieur, que les loirs soient gras,
+attendu qu'ils dorment toute la sainte journe, et qu'ils ne se
+rveillent que pour ronger toute la nuit. Tenez, l'an dernier, j'avais
+quatre abricots; ils m'en ont entam un. J'avais un brugnon, un seul, il
+est vrai que c'est un fruit rare; eh bien, monsieur, ils me l'ont
+moiti dvor du ct de la muraille; un brugnon superbe et qui tait
+excellent. Je n'en ai jamais mang de meilleur.
+
+--Vous l'avez mang? demanda Monte-Cristo.
+
+--C'est--dire la moiti qui restait, vous comprenez bien. C'tait
+exquis, monsieur. Ah! dame, ces messieurs-l ne choisissent pas les
+pires morceaux. C'est comme le fils de la mre Simon, il n'a pas choisi
+les plus mauvaises fraises, allez! Mais, cette anne, continua
+l'horticulteur, soyez tranquille, cela ne m'arrivera pas, duss-je,
+quand les fruits seront prs de mrir, passer la nuit pour les garder.
+
+Monte-Cristo en avait assez vu. Chaque homme a sa passion qui le mord au
+fond du coeur, comme chaque fruit son ver, celle de l'homme au
+tlgraphe, c'tait l'horticulture. Il se mit cueillir les feuilles de
+vigne qui cachaient les grappes au soleil, et se conquit par l le coeur
+du jardinier.
+
+Monsieur tait venu pour voir le tlgraphe? dit-il.
+
+--Oui, monsieur, si toutefois cela n'est pas dfendu par les rglements.
+
+--Oh! pas dfendu le moins du monde, dit le jardinier, attendu qu'il n'y
+a rien de dangereux, vu que personne ne sait ni ne peut savoir ce que
+nous disons.
+
+--On m'a dit, en effet, reprit le comte, que vous rptiez des signaux
+que vous ne compreniez pas vous-mme.
+
+--Certainement, monsieur, et j'aime bien mieux cela, dit en riant
+l'homme du tlgraphe.
+
+--Pourquoi aimez-vous mieux cela?
+
+--Parce que, de cette faon, je n'ai pas de responsabilit. Je suis une
+machine, moi, et pas autre chose, et pourvu que je fonctionne, on ne
+m'en demande pas davantage.
+
+Diable! fit Monte-Cristo en lui-mme, est-ce que par hasard je serais
+tomb sur un homme qui n'aurait pas d'ambition! Morbleu! Ce serait jouer
+de malheur.
+
+Monsieur, dit le jardinier en jetant un coup d'oeil sur son cadran
+solaire, les dix minutes vont expirer, je retourne mon poste. Vous
+plat-il de monter avec moi?
+
+--Je vous suis.
+
+Monte-Cristo entra, en effet, dans la cour divise en trois tages;
+celui du bas contenait quelques instruments aratoires, tels que bches,
+rteaux, arrosoirs, dresss contre la muraille: c'tait tout
+l'ameublement.
+
+Le second tait l'habitation ordinaire ou plutt nocturne de l'employ;
+il contenait quelques pauvres ustensiles de mnage, un lit, une table,
+deux chaises, une fontaine de grs, plus quelques herbes sches pendues
+au plafond, et que le comte reconnut pour des pois de senteur et des
+haricots d'Espagne dont le bonhomme conservait la graine dans sa coque;
+il avait tiquet tout cela avec le soin d'un matre botaniste du Jardin
+des plantes.
+
+Faut-il passer beaucoup de temps tudier la tlgraphie, monsieur?
+demanda Monte-Cristo.
+
+--Ce n'est pas l'tude qui est longue, c'est le surnumrariat.
+
+--Et combien reoit-on d'appointements?
+
+--Mille francs, monsieur.
+
+--Ce n'est gure.
+
+--Non; mais on est log, comme vous voyez.
+
+Monte-Cristo regarda la chambre.
+
+Pourvu qu'il n'aille pas tenir son logement, murmura-t-il.
+
+On passa au troisime tage: c'tait la chambre du tlgraphe.
+Monte-Cristo regarda tour tour les deux poignes de fer l'aide
+desquelles l'employ faisait jouer la machine.
+
+C'est fort intressant, dit-il, mais la longue c'est une vie qui doit
+vous paratre un peu insipide?
+
+--Oui, dans le commencement cela donne le torticolis force de
+regarder; mais au bout d'un an ou deux on s'y fait; puis nous avons nos
+heures de rcration et nos jours de cong.
+
+--Vos jours de cong?
+
+--Oui.
+
+--Lesquels?
+
+--Ceux o il fait du brouillard.
+
+--Ah! c'est juste.
+
+--Ce sont mes jours de fte, moi; je descends dans le jardin ces
+jours-l, et je plante, je taille, je rogne, j'chenille: en somme, le
+temps passe.
+
+--Depuis combien de temps tes-vous ici?
+
+--Depuis dix ans et cinq ans de surnumrariat, quinze.
+
+--Vous avez?...
+
+--Cinquante-cinq ans.
+
+--Combien de temps de service vous faut-il pour avoir la pension?
+
+--Oh! monsieur, vingt-cinq ans.
+
+--Et de combien est cette pension?
+
+--De cent cus.
+
+--Pauvre humanit! murmura Monte-Cristo.
+
+--Vous dites, monsieur?... demanda l'employ.
+
+--Je dis que c'est fort intressant.
+
+--Quoi?
+
+--Tout ce que vous me montrez.... Et vous ne comprenez rien absolument
+vos signes?
+
+--Rien absolument.
+
+--Vous n'avez jamais essay de comprendre?
+
+--Jamais; pour quoi faire?
+
+--Cependant, il y a des signaux qui s'adressent vous directement.
+
+--Sans doute.
+
+--Et ceux-l vous les comprenez?
+
+--Ce sont toujours les mmes.
+
+--Et ils disent?
+
+--_Rien de nouveau... vous avez une heure... ou demain..._
+
+--Voil qui est parfaitement innocent, dit le comte; mais regardez donc,
+ne voil-t-il pas votre correspondant qui se met en mouvement.
+
+--Ah! c'est vrai; merci, monsieur.
+
+--Et que vous dit-il? est-ce quelque chose que vous comprenez?
+
+--Oui; il me demande si je suis prt.
+
+--Et vous lui rpondez?...
+
+--Par un signe qui apprend en mme temps mon correspondant de droite
+que je suis prt, tandis qu'il invite mon correspondant de gauche se
+prparer son tour.
+
+--C'est trs ingnieux, dit le comte.
+
+--Vous allez voir, reprit avec orgueil le bonhomme, dans cinq minutes il
+va parler.
+
+--J'ai cinq minutes alors, dit Monte-Cristo, c'est plus de temps qu'il
+ne m'en faut. Mon cher monsieur, dit-il, permettez-moi de vous faire une
+question.
+
+--Faites.
+
+--Vous aimez le jardinage?
+
+--Avec passion.
+
+--Et vous seriez heureux, au lieu d'avoir une terrasse de vingt pieds,
+d'avoir un enclos de deux arpents?
+
+--Monsieur, j'en ferais un paradis terrestre.
+
+--Avec vos mille francs, vous vivez mal?
+
+--Assez mal; mais enfin je vis.
+
+--Oui; mais vous n'avez qu'un jardin misrable.
+
+--Ah! c'est vrai, le jardin n'est pas grand.
+
+--Et encore, tel qu'il est, il est peupl de loirs qui dvorent tout.
+
+--a, c'est mon flau.
+
+--Dites-moi, si vous aviez le malheur de tourner la tte quand le
+correspondant de droite va marcher?
+
+--Je ne le verrais pas.
+
+--Alors qu'arriverait-il?
+
+--Que je ne pourrais pas rpter ses signaux.
+
+--Et aprs?
+
+--Il arriverait que, ne les ayant pas rpts par ngligence, je serais
+mis l'amende.
+
+--De combien?
+
+--De cent francs.
+
+--Le dixime de votre revenu, c'est joli!
+
+--Ah! fit l'employ.
+
+--Cela vous est arriv? dit Monte-Cristo.
+
+--Une fois, monsieur, une fois que je greffais un rosier noisette.
+
+--Bien. Maintenant, si vous vous avisiez de changer quelque chose au
+signal, ou d'en transmettre un autre?
+
+--Alors, c'est diffrent, je serais renvoy et je perdrais ma pension.
+
+--Trois cents francs?
+
+--Cent cus, oui, monsieur; aussi vous comprenez que jamais je ne ferai
+rien de tout cela.
+
+--Pas mme pour quinze ans de vos appointements? Voyons, ceci mrite
+rflexion, hein?
+
+--Pour quinze mille francs?
+
+--Oui.
+
+--Monsieur, vous m'effrayez.
+
+--Bah!
+
+--Monsieur, vous voulez me tenter?
+
+--Justement! Quinze mille francs, comprenez?
+
+--Monsieur, laissez-moi regarder mon correspondant droite!
+
+--Au contraire, ne le regardez pas et regardez ceci.
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Comment? vous ne connaissez pas ces petits papiers-l?
+
+--Des billets de banque!
+
+--Carrs; il y en a quinze.
+
+--Et qui sont-ils?
+
+-- vous, si vous voulez.
+
+-- moi! s'cria l'employ suffoqu.
+
+--Oh! mon Dieu, oui! vous, en toute proprit.
+
+--Monsieur, voil mon correspondant de droite qui marche.
+
+--Laissez-le marcher.
+
+--Monsieur, vous m'avez distrait, et je vais tre l'amende.
+
+--Cela vous cotera cent francs; vous voyez bien que vous avez tout
+intrt prendre mes quinze billets de banque.
+
+--Monsieur, le correspondant de droite s'impatiente, il redouble ses
+signaux.
+
+--Laissez-le faire et prenez.
+
+Le comte mit le paquet dans la main de l'employ.
+
+Maintenant, dit-il, ce n'est pas tout: avec vos quinze mille francs
+vous ne vivrez pas.
+
+--J'aurai toujours ma place.
+
+--Non, vous la perdrez; car vous allez faire un autre signe que celui de
+votre correspondant.
+
+--Oh! monsieur, que me proposez-vous l?
+
+--Un enfantillage.
+
+--Monsieur, moins que d'y tre forc....
+
+--Je compte bien vous y forcer effectivement.
+
+Et Monte-Cristo tira de sa poche un autre paquet.
+
+Voici dix autres mille francs, dit-il; avec les quinze qui sont dans
+votre poche, cela fera vingt-cinq mille. Avec cinq mille francs, vous
+achterez une jolie petite maison et deux arpents de terre; avec les
+vingt mille autres, vous vous ferez mille francs de rente.
+
+--Un jardin de deux arpents?
+
+--Et mille francs de rente.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu!
+
+--Mais prenez donc!
+
+Et Monte-Cristo mit de force les dix mille francs dans la main de
+l'employ.
+
+Que dois-je faire?
+
+--Rien de bien difficile.
+
+--Mais enfin?
+
+--Rpter les signes que voici.
+
+Monte-Cristo tira de sa poche un papier sur lequel il y avait trois
+signes tout tracs, des numros indiquant l'ordre dans lequel ils
+devaient tre faits.
+
+Ce ne sera pas long, comme vous voyez.
+
+--Oui, mais....
+
+--C'est pour le coup que vous aurez des brugnons, et de reste.
+
+Le coup porta; rouge de fivre et suant grosses gouttes, le bonhomme
+excuta les uns aprs les autres les trois signes donns par le comte,
+malgr les effrayantes dislocations du correspondant de droite, qui, ne
+comprenant rien ce changement, commenait croire que l'homme aux
+brugnons tait devenu fou.
+
+Quant au correspondant de gauche, il rpta consciencieusement les mmes
+signaux qui furent recueillis dfinitivement au ministre de
+l'Intrieur.
+
+Maintenant, vous voil riche, dit Monte-Cristo.
+
+--Oui, rpondit l'employ, mais quel prix!
+
+--coutez, mon ami, dit Monte-Cristo, je ne veux pas que vous ayez des
+remords; croyez-moi donc, car, je vous jure, vous n'avez fait de tort
+personne, et vous avez servi les projets de Dieu.
+
+L'employ regardait les billets de banque, les palpait, les comptait; il
+tait ple, il tait rouge; enfin, il se prcipita vers sa chambre pour
+boire un verre d'eau; mais il n'eut pas le temps d'arriver jusqu' la
+fontaine, et il s'vanouit au milieu de ses haricots secs.
+
+Cinq minutes aprs que la nouvelle tlgraphique fut arrive au
+ministre, Debray fit mettre les chevaux son coup, et courut chez
+Danglars.
+
+Votre mari a des coupons de l'emprunt espagnol? dit-il la baronne.
+
+--Je crois bien! il en a pour six millions.
+
+--Qu'il les vende quelque prix que ce soit.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que don Carlos s'est sauv de Bourges et est rentr en Espagne.
+
+--Comment savez-vous cela?
+
+--Parbleu, dit Debray en haussant les paules, comme je sais les
+nouvelles.
+
+La baronne ne se le fit pas rpter deux fois: elle courut chez son
+mari, lequel courut son tour chez son agent de change et lui ordonna
+de vendre tout prix.
+
+Quand on vit que M. Danglars vendait, les fonds espagnols baissrent
+aussitt. Danglars y perdit cinq cent mille francs, mais il se
+dbarrassa de tous ses coupons.
+
+Le soir on lut dans le _Messager_:
+
+ _Dpche tlgraphique_.
+
+Le roi don Carlos a chapp la surveillance qu'on exerait sur lui
+Bourges, et est rentr en Espagne par la frontire de Catalogne.
+Barcelone s'est souleve en sa faveur.
+
+Pendant toute la soire il ne fut bruit que de la prvoyance de
+Danglars, qui avait vendu ses coupons, et du bonheur de l'agioteur, qui
+ne perdait que cinq cent mille francs sur un pareil coup.
+
+Ceux qui avaient conserv leurs coupons ou achet ceux de Danglars se
+regardrent comme ruins et passrent une fort mauvaise nuit.
+
+Le lendemain on lut dans le _Moniteur_:
+
+C'est sans aucun fondement que le _Messager_ a annonc hier la fuite de
+don Carlos et la rvolte de Barcelone.
+
+Le roi don Carlos n'a pas quitt Bourges, et la Pninsule jouit de la
+plus profonde tranquillit.
+
+Un signe tlgraphique, mal interprt cause du brouillard, a donn
+lieu cette erreur.
+
+Les fonds remontrent d'un chiffre double de celui o ils taient
+descendus.
+
+Cela fit, en perte et en manque gagner, un million de diffrence pour
+Danglars.
+
+Bon! dit Monte-Cristo Morrel, qui se trouvait chez lui au moment o
+on annonait l'trange revirement de Bourse dont Danglars avait t
+victime; je viens de faire pour vingt-cinq mille francs une dcouverte
+que j'eusse paye cent mille.
+
+--Que venez-vous donc de dcouvrir? demanda Maximilien.
+
+--Je viens de dcouvrir le moyen de dlivrer un jardinier des loirs qui
+lui mangeaient ses pches.
+
+
+
+
+LXII
+
+Les fantmes.
+
+
+ la premire vue, et examine du dehors, la maison d'Auteuil n'avait
+rien de splendide, rien de ce qu'on pouvait attendre d'une habitation
+destine au magnifique comte de Monte-Cristo: mais cette simplicit
+tenait la volont du matre, qui avait positivement ordonn que rien
+ne ft chang l'extrieur; il n'tait besoin pour s'en convaincre que
+de considrer l'intrieur. En effet, peine la porte tait-elle ouverte
+que le spectacle changeait.
+
+M. Bertuccio s'tait surpass lui-mme pour le got des ameublements et
+la rapidit de l'excution: comme autrefois le duc d'Antin avait fait
+abattre en une nuit une alle d'arbres qui gnait le regard de Louis
+XIV, de mme en trois jours M. Bertuccio avait fait planter une cour
+entirement nue, et de beaux peupliers, des sycomores venus avec leurs
+blocs normes de racines, ombrageaient la faade principale de la
+maison, devant laquelle, au lieu de pavs moiti cachs par l'herbe,
+s'tendait une pelouse de gazon, dont les plaques avaient t poses le
+matin mme et qui formait un vaste tapis o perlait encore l'eau dont on
+l'avait arros.
+
+Au reste, les ordres venaient du comte; lui-mme avait remis Bertuccio
+un plan o taient indiqus le nombre et la place des arbres qui
+devaient tre plants, la forme et l'espace de la pelouse qui devait
+succder aux pavs.
+
+Vue ainsi, la maison tait devenue mconnaissable, et Bertuccio lui-mme
+protestait qu'il ne la reconnaissait plus, embote qu'elle tait dans
+son cadre de verdure.
+
+L'intendant n'et pas t fch, tandis qu'il y tait, de faire subir
+quelques transformations au jardin; mais le comte avait positivement
+dfendu qu'on y toucht en rien. Bertuccio s'en ddommagea en encombrant
+de fleurs les antichambres, les escaliers et les chemines.
+
+Ce qui annonait l'extrme habilet de l'intendant et la profonde
+science du matre, l'un pour servir, l'autre pour se faire servir, c'est
+que cette maison, dserte depuis vingt annes, si sombre et si triste
+encore la veille, tout imprgne qu'elle tait de cette fade odeur qu'on
+pourrait appeler l'odeur du temps, avait pris en un jour, avec l'aspect
+de la vie, les parfums que prfrait le matre, et jusqu'au degr de son
+jour favori; c'est que le comte, en arrivant, avait l, sous sa main,
+ses livres et ses armes; sous ses yeux ses tableaux prfrs; dans les
+antichambres les chiens dont il aimait les caresses, les oiseaux dont il
+aimait le chant; c'est que toute cette maison, rveille de son long
+sommeil, comme le palais de la Belle au bois dormant, vivait, chantait,
+s'panouissait, pareille ces maisons que nous avons depuis longtemps
+chries, et dans lesquelles, lorsque par malheur nous les quittons, nous
+laissons involontairement une partie de notre me.
+
+Des domestiques allaient et venaient joyeux dans cette belle cour: les
+uns possesseurs des cuisines, et glissant comme s'ils eussent toujours
+habit cette maison dans des escaliers restaurs de la veille, les
+autres peuplant les remises, o les quipages, numrots et cass,
+semblaient installs depuis cinquante ans; et les curies, o les
+chevaux au rtelier rpondaient en hennissant aux palefreniers, qui leur
+parlaient avec infiniment plus de respect que beaucoup de domestiques ne
+parlent leurs matres.
+
+La bibliothque tait dispose sur deux corps, aux deux cts de la
+muraille, et contenait deux mille volumes peu prs; tout un
+compartiment tait destin aux romans modernes, et celui qui avait paru
+la veille tait dj rang sa place, se pavanant dans sa reliure rouge
+et or.
+
+De l'autre ct de la maison, faisant pendant la bibliothque, il y
+avait la serre, garnie de plantes rares et s'panouissant dans de larges
+potiches japonaises, et au milieu de la serre, merveille la fois des
+yeux et de l'odorat, un billard que l'on et dit abandonn depuis une
+heure au plus par les joueurs, qui avaient laiss mourir les billes sur
+le tapis.
+
+Une seule chambre avait t respecte par le magnifique Bertuccio.
+Devant cette chambre, situe l'angle gauche du premier tage,
+laquelle on pouvait monter par le grand escalier, et dont on pouvait
+sortir par l'escalier drob, les domestiques passaient avec curiosit
+et Bertuccio avec terreur.
+
+ cinq heures prcises, le comte arriva, suivi d'Ali, devant la maison
+d'Auteuil. Bertuccio attendait cette arrive avec une impatience mle
+d'inquitude; il esprait quelques compliments, tout en redoutant un
+froncement de sourcils.
+
+Monte-Cristo descendit dans la cour, parcourut toute la maison et fit le
+tour du jardin, silencieux et sans donner le moindre signe d'approbation
+ni de mcontentement.
+
+Seulement, en entrant dans sa chambre coucher, situe du ct oppos
+la chambre ferme, il tendit la main vers le tiroir d'un petit meuble
+en bois de rose, qu'il avait dj distingu son premier voyage.
+
+Cela ne peut servir qu' mettre des gants, dit-il.
+
+--En effet, Excellence, rpondit Bertuccio ravi, ouvrez, et vous y
+trouverez des gants.
+
+Dans les autres meubles, le comte trouva encore ce qu'il comptait y
+trouver, flacons, cigares, bijoux.
+
+Bien! dit-il encore.
+
+Et M. Bertuccio se retira l'me ravie, tant tait grande, puissante et
+relle l'influence de cet homme sur tout ce qui l'entourait.
+
+ six heures prcises, on entendit pitiner un cheval devant la porte
+d'entre. C'tait notre capitaine des spahis qui arrivait sur _Mdah_.
+
+Monte-Cristo l'attendait sur le perron, le sourire aux lvres.
+
+Me voil le premier, j'en suis bien sr! lui cria Morrel: je l'ai fait
+exprs pour vous avoir un instant moi seul avant tout le monde. Julie
+et Emmanuel vous disent des millions de choses. Ah! mais, savez-vous que
+c'est magnifique ici! Dites-moi, comte, est-ce que vos gens auront bien
+soin de mon cheval?
+
+--Soyez tranquille, mon cher Maximilien, ils s'y connaissent.
+
+--C'est qu'il a besoin d'tre bouchonn. Si vous saviez de quel train il
+a t! Une vritable trombe!
+
+--Peste, je le crois bien, un cheval de cinq mille francs! dit
+Monte-Cristo du ton qu'un pre mettrait parler son fils.
+
+--Vous les regrettez? dit Morrel avec son franc sourire.
+
+--Moi! Dieu m'en prserve! rpondit le comte. Non. Je regretterais
+seulement que le cheval ne ft pas bon.
+
+--Il est si bon, mon cher comte, que M. de Chteau-Renaud, l'homme le
+plus connaisseur de France, et M. Debray, qui monte les arabes du
+ministre, courent aprs moi en ce moment, et sont un peu distancs,
+comme vous voyez, et encore sont-ils talonns par les chevaux de la
+baronne Danglars, qui vont d'un trot faire tout bonnement leurs six
+lieues l'heure.
+
+--Alors, ils vous suivent? demanda Monte-Cristo.
+
+--Tenez, les voil.
+
+En effet, au moment mme, un coup l'attelage tout fumant et deux
+chevaux de selle hors d'haleine arrivrent devant la grille de la
+maison, qui s'ouvrit devant eux. Aussitt le coup dcrivit son cercle,
+et vint s'arrter au perron, suivi de deux cavaliers.
+
+En un instant Debray eut mis pied terre, et se trouva la portire.
+Il offrit sa main la baronne, qui lui fit en descendant un geste
+imperceptible pour tout autre que pour Monte-Cristo. Mais le comte ne
+perdait rien, et dans ce geste il vit reluire un petit billet blanc
+aussi imperceptible que le geste, et qui passa, avec une aisance qui
+indiquait l'habitude de cette manoeuvre, de la main de Mme Danglars dans
+celle du secrtaire du ministre.
+
+Derrire sa femme descendit le banquier, ple comme s'il ft sorti du
+spulcre au lieu de sortir de son coup.
+
+Mme Danglars jeta autour d'elle un regard rapide et investigateur que
+Monte-Cristo seul put comprendre et dans lequel elle embrassa la cour,
+le pristyle, la faade de la maison; puis, rprimant une lgre
+motion, qui se ft certes traduite sur son visage, s'il et t permis
+ son visage de plir, elle monta le perron tout en disant Morrel:
+
+Monsieur, si vous tiez de mes amis, je vous demanderais si votre
+cheval est vendre.
+
+Morrel fit un sourire qui ressemblait fort une grimace, et se retourna
+vers Monte-Cristo, comme pour le prier de le tirer de l'embarras o il
+se trouvait.
+
+Le comte le comprit.
+
+Ah! madame, rpondit-il, pourquoi n'est-ce point moi que cette
+demande s'adresse?
+
+--Avec vous, monsieur, dit la baronne, on n'a le droit de ne rien
+dsirer, car on est trop sre d'obtenir. Aussi tait-ce M. Morrel.
+
+--Malheureusement, reprit le comte, je suis tmoin que M. Morrel ne peut
+cder son cheval, son honneur tant engag ce qu'il le garde.
+
+--Comment cela?
+
+--Il a pari dompter _Mdah_ dans l'espace de six mois. Vous comprenez
+maintenant, baronne, que s'il s'en dfaisait avant le terme fix par le
+pari, non seulement il le perdrait, mais encore on dirait qu'il a eu
+peur; et un capitaine de spahis, mme pour passer un caprice une jolie
+femme, ce qui est, mon avis, une des choses les plus sacres de ce
+monde, ne peut laisser courir un pareil bruit.
+
+--Vous voyez, madame... dit Morrel tout en adressant Monte-Cristo un
+sourire reconnaissant.
+
+--Il me semble d'ailleurs, dit Danglars avec un ton bourru mal dguis
+par son sourire pais, que vous en avez assez comme cela de chevaux.
+
+Ce n'tait pas l'habitude de Mme Danglars de laisser passer de pareilles
+attaques sans y riposter, et cependant, au grand tonnement des jeunes
+gens, elle fit semblant de ne pas entendre et ne rpondit rien.
+
+Monte-Cristo souriait ce silence, qui dnonait une humilit
+inaccoutume, tout en montrant la baronne deux immenses pots de
+porcelaine de Chine, sur lesquels serpentaient des vgtations marines
+d'une grosseur et d'un travail tels, que la nature seule peut avoir
+cette richesse, cette sve et cet esprit.
+
+La baronne tait merveille.
+
+Eh! mais, on planterait l-dedans un marronnier des Tuileries!
+dit-elle; comment donc a-t-on jamais pu faire cuire de pareilles
+normits?
+
+--Ah! madame, dit Monte-Cristo, il ne faut pas nous demander cela nous
+autre faiseurs de statuettes et de verre mousseline; c'est un travail
+d'un autre ge, une espce d'oeuvre des gnies de la terre et de la mer.
+
+--Comment cela et de quelle poque cela peut-il tre?
+
+--Je ne sais pas; seulement j'ai ou dire qu'un empereur de la Chine
+avait fait construire un four exprs; que dans ce four, les uns aprs
+les autres, on avait fait cuire douze pots pareils ceux-ci. Deux se
+brisrent sous l'ardeur du feu; on descendit les dix autres trois
+cents brasses au fond de la mer. La mer, qui savait ce que l'on
+demandait d'elle, jeta sur eux ses lianes, tordit ses coraux, incrusta
+ses coquilles; le tout fut ciment par deux cents annes sous ses
+profondeurs inoues, car une rvolution emporta l'empereur qui avait
+voulu faire cet essai et ne laissa que le procs-verbal qui constatait
+la cuisson des vases et leur descente au fond de la mer. Au bout de deux
+cents ans on retrouva le procs-verbal, et l'on songea retirer les
+vases. Des plongeurs allrent, sous des machines faites exprs, la
+dcouverte dans la baie o on les avait jets; mais sur les dix on n'en
+retrouva plus que trois, les autres avaient t disperss et briss par
+les flots. J'aime ces vases, au fond desquels, je me figure parfois que
+des monstres informes, effrayants, mystrieux, et pareils ceux que
+voient les seuls plongeurs, ont fix avec tonnement leur regard terne
+et froid, et dans lesquels ont dormi des myriades de poissons qui s'y
+rfugiaient pour fuir la poursuite de leurs ennemis.
+
+Pendant ce temps, Danglars, peu amateur de curiosits, arrachait
+machinalement, et l'une aprs l'autre, les fleurs d'un magnifique
+oranger; quand il eut fini avec l'oranger, il s'adressa un cactus,
+mais alors le cactus, d'un caractre moins facile que l'oranger, le
+piqua outrageusement.
+
+Alors il tressaillit et se frotta les yeux comme s'il sortait d'un
+songe.
+
+Monsieur, lui dit Monte-Cristo en souriant, vous qui tes amateur de
+tableaux et qui avez de si magnifiques choses, je ne vous recommande pas
+les miens. Cependant voici deux Hobbema, un Paul Potter, un Mieris, deux
+Grard Dow, un Raphal, un Van Dyck, un Zurbaran et deux ou trois
+Murillo, qui sont dignes de vous tre prsents.
+
+--Tiens! dit Debray, voici un Hobbema que je reconnais.
+
+--Ah! vraiment!
+
+--Oui, on est venu le proposer au Muse.
+
+--Qui n'en a pas, je crois? hasarda Monte-Cristo.
+
+--Non, et qui cependant a refus de l'acheter.
+
+--Pourquoi cela? demanda Chteau-Renaud.
+
+--Vous tes charmant, vous; parce que le gouvernement n'est point assez
+riche.
+
+--Ah! pardon! dit Chteau-Renaud. J'entends dire cependant de ces
+choses-l tous les jours depuis huit ans, et je ne puis pas encore m'y
+habituer.
+
+--Cela viendra, dit Debray.
+
+--Je ne crois pas, rpondit Chteau-Renaud.
+
+--M. le major Bartolomeo Cavalcanti! M. le vicomte Andrea Cavalcanti!
+annona Baptistin.
+
+Un col de satin noir sortant des mains du fabricant, une barbe frache,
+des moustaches grises, l'oeil assur, un habit de major orn de trois
+plaques et de cinq croix, en somme, une tenue irrprochable de vieux
+soldat, tel apparut le major Bartolomeo Cavalcanti, ce tendre pre que
+nous connaissons.
+
+Prs de lui, couvert d'habits tout flambant neufs, s'avanait, le
+sourire sur les lvres, le vicomte Andrea Cavalcanti, ce respectueux
+fils que nous connaissons encore.
+
+Les trois jeunes gens causaient ensemble; leurs regards se portaient du
+pre au fils, et s'arrtrent tout naturellement plus longtemps sur ce
+dernier, qu'ils dtaillrent.
+
+Cavalcanti! dit Debray.
+
+--Un beau nom, fit Morrel, peste!
+
+--Oui, dit Chteau-Renaud, c'est vrai, ces Italiens se nomment bien,
+mais ils s'habillent mal.
+
+--Vous tes difficile, Chteau-Renaud, reprit Debray; ces habits sont
+d'un excellent faiseur, et tout neufs.
+
+--Voil justement ce que je leur reproche. Ce monsieur a l'air de
+s'habiller aujourd'hui pour la premire fois.
+
+--Qu'est-ce que ces messieurs? demanda Danglars au comte de
+Monte-Cristo.
+
+--Vous avez entendu, des Cavalcanti.
+
+--Cela m'apprend leur nom, voil tout.
+
+--Ah! c'est vrai, vous n'tes pas au courant de nos noblesses d'Italie,
+qui dit Cavalcanti, dit race de princes.
+
+--Belle fortune? demanda le banquier.
+
+--Fabuleuse.
+
+--Que font-ils?
+
+--Ils essaient de la manger sans pouvoir en venir bout. Ils ont
+d'ailleurs des crdits sur vous, ce qu'ils m'ont dit en me venant voir
+avant-hier. Je les ai mme invits votre intention. Je vous les
+prsenterai.
+
+--Mais il me semble qu'ils parlent trs purement le franais, dit
+Danglars.
+
+--Le fils a t lev dans un collge du Midi, Marseille ou dans les
+environs, je crois. Vous le trouverez dans l'enthousiasme.
+
+--De quoi? demanda la baronne.
+
+--Des Franaises, madame. Il veut absolument prendre femme Paris.
+
+--Une belle ide qu'il a l! dit Danglars en haussant les paules.
+
+Mme Danglars regarda son mari avec une expression qui, dans tout autre
+moment, et prsag un orage, mais pour la seconde fois elle se tut.
+
+Le baron parat bien sombre aujourd'hui, dit Monte-Cristo Mme
+Danglars; est-ce qu'on voudrait le faire ministre, par hasard?
+
+--Non, pas encore, que je sache. Je crois plutt qu'il aura jou la
+Bourse, qu'il aura perdu, et qu'il ne sait qui s'en prendre.
+
+--M. et Mme de Villefort! cria Baptistin.
+
+Les deux personnes annonces entrrent. M. de Villefort, malgr sa
+puissance sur lui-mme, tait visiblement mu. En touchant sa main,
+Monte-Cristo sentit qu'elle tremblait.
+
+Dcidment, il n'y a que les femmes pour savoir dissimuler, se dit
+Monte-Cristo lui-mme et en regardant Mme Danglars, qui souriait au
+procureur du roi et qui embrassait sa femme.
+
+Aprs les premiers compliments, le comte vit Bertuccio qui, occup
+jusque-l du ct de l'office, se glissait dans un petit salon attenant
+ celui dans lequel on se trouvait. Il alla lui.
+
+Que voulez-vous, monsieur Bertuccio? lui dit-il.
+
+--Son Excellence ne m'a pas dit le nombre de ses convives.
+
+--Ah! c'est vrai.
+
+--Combien de couverts?
+
+--Comptez vous-mme.
+
+--Tout le monde est-il arriv, Excellence?
+
+--Oui.
+
+Bertuccio glissa son regard travers la porte entrebille.
+Monte-Cristo le couvait des yeux.
+
+Ah! mon Dieu! s'cria-t-il.
+
+--Quoi donc? demanda le comte.
+
+--Cette femme!... cette femme!...
+
+--Laquelle?
+
+--Celle qui a une robe blanche et tant de diamants!... la blonde!...
+
+--Mme Danglars?
+
+--Je ne sais pas comment on la nomme. Mais c'est elle, monsieur, c'est
+elle!
+
+--Qui, elle?
+
+--La femme du jardin! celle qui tait enceinte! celle qui se promenait
+en attendant!... en attendant!...
+
+Bertuccio demeura la bouche ouverte, ple et les cheveux hrisss.
+
+En attendant qui?
+
+Bertuccio, sans rpondre, montra Villefort du doigt, peu prs du mme
+geste dont Macbeth montra Banco.
+
+Oh!... oh!... murmura-t-il enfin, voyez-vous?
+
+--Quoi? qui?
+
+--Lui!... M. le procureur du roi de Villefort? Sans doute, que je vois.
+
+--Mais je ne l'ai donc pas tu?
+
+--Ah ! mais je crois que vous devenez fou, mon brave Bertuccio, dit le
+comte.
+
+--Mais il n'est donc pas mort?
+
+--Eh non! il n'est pas mort, vous le voyez bien; au lieu de le frapper
+entre la sixime et la septime cte gauche, comme c'est la coutume de
+vos compatriotes, vous aurez frapp plus haut ou plus bas; et ces gens
+de justice, a vous a l'me cheville dans le corps; ou bien plutt rien
+de ce que vous m'avez racont n'est vrai, c'est un rve de votre
+imagination, une hallucination de votre esprit; vous vous serez endormi
+ayant mal digr votre vengeance; elle vous aura pes sur l'estomac;
+vous aurez eu le cauchemar, voil tout. Voyons, rappelez votre calme, et
+comptez: M. et Mme de Villefort, deux; M. et Mme Danglars, quatre; M. de
+Chteau-Renaud, M. Debray, M. Morrel, sept; M. le major Bartolomeo
+Cavalcanti, huit.
+
+--Huit! rpta Bertuccio.
+
+--Attendez donc! attendez donc! vous tes bien press de vous en aller,
+que diable! vous oubliez un de mes convives. Appuyez un peu sur la
+gauche... tenez... M. Andrea Cavalcanti, ce jeune homme en habit noir
+qui regarde la Vierge de Murillo, qui se retourne.
+
+Cette fois Bertuccio commena un cri que le regard de Monte-Cristo
+teignit sur ses lvres.
+
+Benedetto! murmura-t-il tout bas, fatalit!
+
+--Voil six heures et demie qui sonnent, monsieur Bertuccio, dit
+svrement le comte; c'est l'heure o j'ai donn l'ordre qu'on se mt
+table; vous savez que je n'aime point attendre.
+
+Et Monte-Cristo entra dans le salon o l'attendaient ses convives,
+tandis que Bertuccio regagnait la salle manger en s'appuyant contre
+les murailles.
+
+Cinq minutes aprs, les deux portes du salon s'ouvrirent. Bertuccio
+parut, et faisant, comme Vatel Chantilly, un dernier et hroque
+effort:
+
+Monsieur le comte est servi, dit-il.
+
+Monte-Cristo offrit le bras Mme de Villefort.
+
+Monsieur de Villefort, dit-il, faites-vous le cavalier de Mme la
+baronne Danglars, je vous prie.
+
+Villefort obit, et l'on passa dans la salle manger.
+
+
+
+
+LXIII
+
+Le dner.
+
+
+Il tait vident qu'en passant dans la salle manger, un mme sentiment
+animait tous les convives. Ils se demandaient quelle bizarre influence
+les avait mens tous dans cette maison, et cependant, tout tonns et
+mme tout inquiets que quelques-uns taient de s'y trouver, ils
+n'eussent point voulu ne pas y tre.
+
+Et cependant des relations d'une date rcente, la position excentrique
+et isole, la fortune inconnue et presque fabuleuse du comte, faisaient
+un devoir aux hommes d'tre circonspects, et aux femmes une loi de ne
+point entrer dans cette maison o il n'y avait point de femmes pour les
+recevoir; et cependant hommes et femmes avaient pass les uns sur la
+circonspection, les autres sur la convenance, et la curiosit, les
+pressant de son irrsistible aiguillon, l'avait emport sur le tout.
+
+Il n'y avait point jusqu'aux Cavalcanti pre et fils qui, l'un malgr sa
+raideur, l'autre malgr sa dsinvolture, ne parussent proccups de se
+trouver runis, chez cet homme dont ils ne pouvaient comprendre le but,
+ d'autres hommes qu'ils voyaient pour la premire fois.
+
+Mme Danglars avait fait un mouvement en voyant, sur l'invitation de
+Monte-Cristo, M. de Villefort s'approcher d'elle pour lui offrir le
+bras, et M. de Villefort avait senti son regard se troubler sous ses
+lunettes d'or en sentant le bras de la baronne se poser sur le sien.
+
+Aucun de ces deux mouvements n'avait chapp au comte, et dj, dans
+cette simple mise en contact des individus, il y avait pour
+l'observateur de cette scne un fort grand intrt.
+
+M. de Villefort avait sa droite Mme Danglars et sa gauche Morrel. Le
+comte tait assis entre Mme de Villefort et Danglars.
+
+Les autres intervalles taient remplis par Debray, assis entre
+Cavalcanti pre et Cavalcanti fils, et par Chteau-Renaud, assis entre
+Mme de Villefort et Morrel.
+
+Le repas fut magnifique; Monte-Cristo avait pris tche de renverser
+compltement la symtrie parisienne et de donner plus encore la
+curiosit qu' l'apptit de ses convives l'aliment qu'elle dsirait. Ce
+fut un festin oriental qui leur fut offert, mais oriental la manire
+dont pouvaient l'tre les festins des fes arabes.
+
+Tous les fruits que les quatre parties du monde peuvent verser intacts
+et savoureux dans la corne d'abondance de l'Europe taient amoncels en
+pyramides dans les vases de Chine et dans les coupes du Japon. Les
+oiseaux rares avec la partie brillante de leur plumage, les poissons
+monstrueux tendus sur des larmes d'argent, tous les vins de l'Archipel,
+de l'Asie Mineure et du Cap, enferms dans des fioles aux formes
+bizarres et dont la vue semblait encore ajouter la saveur de ces
+vins, dfilrent comme une de ces revues qu'Apicius passait, avec ses
+convives, devant ces Parisiens qui comprenaient bien que l'on pt
+dpenser mille louis un dner de dix personnes, mais la condition
+que, comme Cloptre, on mangerait des perles, ou que, comme Laurent de
+Mdicis, on boirait de l'or fondu.
+
+Monte-Cristo vit l'tonnement gnral, et se mit rire et se railler
+tout haut.
+
+Messieurs, dit-il, vous admettez bien ceci, n'est-ce pas, c'est
+qu'arriv un certain degr de fortune il n'y a plus de ncessaire que
+le superflu, comme ces dames admettront qu'arriv un certain degr
+d'exaltation, il n'y a plus de positif que l'idal? Or, en poursuivant
+le raisonnement, qu'est-ce que le merveilleux? Ce que nous ne comprenons
+pas. Qu'est-ce qu'un bien vritablement dsirable? Un bien que nous ne
+pouvons pas avoir. Or, voir des choses que je ne puis comprendre, me
+procurer des choses impossibles avoir, telle est l'tude de toute ma
+vie. J'y arrive avec deux moyens: l'argent et la volont. Je mets
+poursuivre une fantaisie, par exemple, la mme persvrance que vous
+mettez, vous, monsieur Danglars, crer une ligne de chemin de fer;
+vous, monsieur de Villefort, faire condamner un homme mort, vous
+monsieur Debray, pacifier un royaume, vous, monsieur de
+Chteau-Renaud, plaire une femme; et vous, Morrel, dompter un
+cheval que personne ne peut monter. Ainsi, par exemple, voyez ces deux
+poissons, ns, l'un cinquante lieues de Saint-Ptersbourg, l'autre
+cinq lieues de Naples: n'est-ce pas amusant de les runir sur la mme
+table?
+
+--Quels sont donc ces deux poissons? demanda Danglars.
+
+--Voici M. de Chteau-Renaud, qui a habit la Russie, qui vous dira le
+nom de l'un, rpondit Monte-Cristo, et voici M. le Major Cavalcanti, qui
+est Italien, qui vous dira le nom de l'autre.
+
+--Celui-ci, dit Chteau-Renaud, est, je crois, un sterlet.
+
+-- merveille.
+
+--Et celui-l, dit Cavalcanti, est, si je ne me trompe, une lamproie.
+
+--C'est cela mme. Maintenant, monsieur Danglars, demandez ces deux
+messieurs o se pchent ces deux poissons.
+
+--Mais, dit Chteau-Renaud, les sterlets se pchent dans la Volga
+seulement.
+
+--Mais, dit Cavalcanti je ne connais que le lac de Fusaro qui fournisse
+des lamproies de cette taille.
+
+--Eh bien, justement, l'un vient de la Volga et l'autre du lac de
+Fusaro.
+
+--Impossible! s'crirent ensemble tous les convives.
+
+--Eh bien, voil justement ce qui m'amuse, dit Monte-Cristo. Je suis
+comme Nron: _cupitor impossibilium_; et voil, vous aussi, ce qui vous
+amuse en ce moment, voil enfin ce qui fait que cette chair, qui
+peut-tre en ralit ne vaut pas celle de la perche et du saumon, va
+vous sembler exquise tout l'heure, c'est que, dans votre esprit, il
+tait impossible de se la procurer et que cependant la voil.
+
+--Mais comment a-t-on fait pour transporter ces deux poissons Paris?
+
+--Oh! mon Dieu! rien de plus simple: on a apport ces deux poissons
+chacun dans un grand tonneau matelass, l'un de roseaux et d'herbes du
+fleuve, l'autre de joncs et de plantes du lac; ils ont t mis dans un
+fourgon fait exprs; ils ont vcu ainsi, le sterlet douze jours, et la
+lamproie huit; et tous deux vivaient parfaitement lorsque mon cuisinier
+s'en est empar pour faire mourir l'un dans du lait, l'autre dans du
+vin. Vous ne le croyez pas, monsieur Danglars?
+
+--Je doute au moins, rpondit Danglars, en souriant de son sourire
+pais.
+
+--Baptistin! dit Monte-Cristo, faites apporter l'autre sterlet et
+l'autre lamproie; vous savez, ceux qui sont venus dans d'autres tonneaux
+et qui vivent encore.
+
+Danglars ouvrit des yeux effars; l'assemble battit des mains.
+
+Quatre domestiques apportrent deux tonneaux garnis de plantes marines,
+dans chacun desquels palpitait un poisson pareil ceux qui taient
+servis sur la table.
+
+Mais pourquoi deux de chaque espce? demanda Danglars.
+
+--Parce que l'un pouvait mourir, rpondit simplement Monte-Cristo.
+
+--Vous tes vraiment un homme prodigieux, dit Danglars, et les
+philosophes ont beau dire, c'est superbe d'tre riche.
+
+--Et surtout d'avoir des ides, dit Mme Danglars.
+
+--Oh! ne me faites pas honneur de celle-ci, madame; elle tait fort en
+honneur chez les Romains, et Pline raconte qu'on envoyait d'Ostie
+Rome, avec des relais d'esclaves qui les portaient sur leur tte, des
+poissons de l'espce de celui qu'il appelle le _mulus_ et qui, d'aprs
+le portrait qu'il en fait, est probablement la dorade. C'tait aussi un
+luxe de l'avoir vivant, et un spectacle fort amusant de le voir mourir,
+car en mourant il changeait trois ou quatre fois de couleur, et comme un
+arc-en-ciel qui s'vapore, passait par toutes les nuances du prisme,
+aprs quoi on l'envoyait aux cuisines. Son agonie faisait partie de son
+mrite. Si on ne le voyait pas vivant, on le mprisait mort.
+
+--Oui, dit Debray; mais il n'y a que sept ou huit lieues d'Ostie Rome.
+
+--Ah! a, c'est vrai, dit Monte-Cristo; mais o serait le mrite de
+venir dix-huit cents ans aprs Lucullus, si l'on ne faisait pas mieux
+que lui?
+
+Les deux Cavalcanti ouvraient des yeux normes, mais ils avaient le bon
+esprit de ne pas dire un mot.
+
+Tout cela est fort aimable, dit Chteau-Renaud; cependant ce que
+j'admire le plus, je l'avoue, c'est l'admirable promptitude avec
+laquelle vous tes servi. N'est-il pas vrai, monsieur le comte, que vous
+n'avez achet cette maison qu'il y a cinq ou six jours?
+
+--Ma foi, tout au plus, dit Monte-Cristo.
+
+--Eh bien, je suis sr qu'en huit jours elle a subi une transformation
+complte; car, si je ne me trompe, elle avait une autre entre que
+celle-ci, et la cour tait pave et vide, tandis qu'aujourd'hui la cour
+est un magnifique gazon bord d'arbres qui paraissent avoir cent ans.
+
+--Que voulez-vous? j'aime la verdure et l'ombre, dit Monte-Cristo.
+
+--En effet, dit Mme de Villefort, autrefois on entrait par une porte
+donnant sur la route, et le jour de ma miraculeuse dlivrance, c'est par
+la route, je me rappelle, que vous m'avez fait entrer dans la maison.
+
+--Oui, madame, dit Monte-Cristo; mais depuis j'ai prfr une entre qui
+me permt de voir le bois de Boulogne travers ma grille.
+
+--En quatre jours, dit Morrel, c'est un prodige!
+
+--En effet, dit Chteau-Renaud, d'une vieille maison en faire une neuve,
+c'est chose miraculeuse; car elle tait fort vieille la maison, et mme
+fort triste. Je me rappelle avoir t charg par ma mre de la visiter,
+quand M. de Saint-Mran l'a mise en vente, il y a deux ou trois ans.
+
+--M. de Saint-Mran? dit Mme de Villefort, mais cette maison appartenait
+donc M. de Saint-Mran avant que vous l'achetiez?
+
+--Il parat que oui, rpondit Monte-Cristo.
+
+--Comment, il parat! vous ne savez pas qui vous avez achet cette
+maison?
+
+--Ma foi, non, c'est mon intendant qui s'occupe de tous ces dtails.
+
+--Il est vrai qu'il y a au moins dix ans qu'elle n'avait t habite,
+dit Chteau-Renaud, et c'tait une grande tristesse que de la voir avec
+ses persiennes fermes, ses portes closes et ses herbes dans la cour. En
+vrit, si elle n'et point appartenu au beau-pre d'un procureur du
+roi, on et pu la prendre pour une de ces maisons maudites o quelque
+grand crime a t commis.
+
+Villefort qui jusque-l n'avait point touch aux trois ou quatre verres
+de vins extraordinaires placs devant lui en prit un au hasard et le
+vida d'un seul trait.
+
+Monte-Cristo laissa s'couler un instant; puis, au milieu du silence qui
+avait suivi les paroles de Chteau-Renaud:
+
+C'est bizarre, dit-il, monsieur le baron, mais la mme pense m'est
+venue la premire fois que j'y entrai; et cette maison me parut si
+lugubre, que jamais je ne l'eusse achete si mon intendant n'et fait la
+chose pour moi. Probablement que le drle avait reu quelque pourboire
+du tabellion.
+
+--C'est probable, balbutia Villefort en essayant de sourire; mais croyez
+que je ne suis pour rien dans cette corruption. M. de Saint-Mran a
+voulu que cette maison, qui fait partie de la dot de sa petite-fille,
+ft vendue, parce qu'en restant trois ou quatre ans inhabite encore,
+elle ft tombe en ruine.
+
+Ce fut Morrel qui plit son tour.
+
+Il y avait surtout, continua Monte-Cristo, une chambre, ah! mon Dieu!
+bien simple en apparence une chambre comme toutes les chambres, tendue
+de damas rouge, qui m'a paru, je ne sais pourquoi, dramatique au
+possible.
+
+--Pourquoi cela? demanda Debray, pourquoi dramatique?
+
+--Est-ce que l'on se rend compte des choses instinctives? dit
+Monte-Cristo; est-ce qu'il n'y a pas des endroits o il semble qu'on
+respire naturellement la tristesse? pourquoi? on n'en sait rien; par un
+enchanement de souvenirs, par un caprice de la pense qui nous reporte
+ d'autres temps, d'autres lieux, qui n'ont peut-tre aucun rapport
+avec les temps et les lieux o nous nous trouvons; tant il y a que cette
+chambre me rappelait admirablement la chambre de la marquise de Ganges
+ou celle de Desdemona. Eh! ma foi, tenez, puisque nous avons fini de
+dner, il faut que je vous la montre, puis nous redescendrons prendre le
+caf au jardin; aprs le dner, le spectacle.
+
+Monte-Cristo fit un signe pour interroger ses convives, Mme de Villefort
+se leva, Monte-Cristo en fit autant, tout le monde imita leur exemple.
+
+Villefort et Mme Danglars demeurrent un instant comme clous leur
+place; ils s'interrogeaient des yeux, froids, muets et glacs.
+
+Avez-vous entendu? dit Mme Danglars.
+
+--Il faut y aller, rpondit Villefort en se levant et en lui offrant le
+bras.
+
+Tout le monde tait dj pars dans la maison, pouss par la curiosit,
+car on pensait bien que la visite ne se bornerait pas cette chambre,
+et qu'en mme temps on parcourrait le reste de cette masure dont
+Monte-Cristo avait fait un palais. Chacun s'lana donc par les portes
+ouvertes. Monte-Cristo attendit les deux retardataires; puis, quand ils
+furent passs leur tour, il ferma la marche avec un sourire qui, s'ils
+eussent pu le comprendre, et pouvant les convives bien autrement que
+cette chambre dans laquelle on allait entrer.
+
+On commena en effet par parcourir les appartements, les chambres
+meubles l'orientale avec des divans et des coussins pour tout lit,
+des pipes et des armes pour tous meubles; les salons tapisss des plus
+beaux tableaux des vieux matres; des boudoirs en toffes de Chine, aux
+couleurs capricieuses, aux dessins fantastiques, aux tissus merveilleux;
+puis enfin on arriva dans la fameuse chambre.
+
+Elle n'avait rien de particulier, si ce n'est que, quoique le jour
+tombt, elle n'tait point claire et qu'elle tait dans la vtust,
+quand toutes les autres chambres avaient revtu une parure neuve.
+
+Ces deux causes suffisaient, en effet, pour lui donner une teinte
+lugubre.
+
+Hou! s'cria Mme de Villefort, c'est effrayant, en effet.
+
+Mme Danglars essaya de balbutier quelques mots qu'on n'entendit pas.
+
+Plusieurs observations se croisrent, dont le rsultat fut qu'en effet
+la chambre de damas rouge avait un aspect sinistre.
+
+N'est-ce pas? dit Monte-Cristo. Voyez donc comme ce lit est bizarrement
+plac, quelle sombre et sanglante tenture! et ces deux portraits au
+pastel, que l'humidit a fait plir, ne semblent-ils pas dire, avec
+leurs lvres blmes et leurs yeux effars: J'ai vu!
+
+Villefort devint livide, Mme Danglars tomba sur une chaise longue place
+prs de la chemine.
+
+Oh! dit Mme de Villefort en souriant, avez-vous bien le courage de vous
+asseoir sur cette chaise o peut-tre le crime a t commis!
+
+Mme Danglars se leva vivement.
+
+Et puis, dit Monte-Cristo, ce n'est pas tout.
+
+--Qu'y a-t-il donc encore? demanda Debray, qui l'motion de Mme
+Danglars n'chappait point.
+
+--Ah! oui, qu'y a-t-il encore? demanda Danglars, car jusqu' prsent
+j'avoue que je n'y vois pas grand-chose, et vous, monsieur Cavalcanti?
+
+--Ah! dit celui-ci, nous avons Pise la tour d'Ugolin, Ferrare la
+prison du Tasse, et Rimini la chambre de Franscesca et de Paolo.
+
+--Oui; mais vous n'avez pas ce petit escalier, dit Monte-Cristo en
+ouvrant une porte perdue dans la tenture; regardez-le-moi, et dites ce
+que vous en pensez.
+
+--Quelle sinistre cambrure d'escalier! dit Chteau-Renaud en riant.
+
+--Le fait est, dit Debray, que je ne sais si c'est le vin de Chio qui
+porte la mlancolie, mais certainement je vois cette maison tout en
+noir.
+
+Quant Morrel, depuis qu'il avait t question de la dot de Valentine,
+il tait demeur triste et n'avait pas prononc un mot.
+
+Vous figurez-vous, dit Monte-Cristo, un Othello ou un abb de Ganges
+quelconque, descendant pas pas, par une nuit sombre et orageuse, cet
+escalier avec quelque lugubre fardeau qu'il a hte de drober la vue
+des hommes, sinon au regard de Dieu!
+
+Mme Danglars s'vanouit moiti au bras de Villefort, qui fut lui-mme
+oblig de s'adosser la muraille.
+
+Ah! mon Dieu! madame, s'cria Debray, qu'avez-vous donc? comme vous
+plissez!
+
+--Ce qu'elle a? dit Mme de Villefort, c'est bien simple; elle a que M.
+de Monte-Cristo nous raconte des histoires pouvantables, dans
+l'intention sans doute de nous faire mourir de peur.
+
+--Mais oui, dit Villefort. En effet, comte, vous pouvantez ces dames.
+
+--Qu'avez-vous donc? rpta tout bas Debray Mme Danglars.
+
+--Rien, rien, dit celle-ci en faisant un effort, j'ai besoin d'air,
+voil tout.
+
+--Voulez-vous descendre au jardin? demanda Debray, en offrant son bras
+Mme Danglars et en s'avanant vers l'escalier drob.
+
+--Non, dit-elle, non; j'aime encore mieux rester ici.
+
+--En vrit, madame, dit Monte-Cristo, est-ce que cette terreur est
+srieuse?
+
+--Non, monsieur, dit Mme Danglars; mais vous avez une faon de supposer
+les choses qui donne l'illusion l'aspect de la ralit.
+
+--Oh! mon Dieu! oui, dit Monte-Cristo en souriant, et tout cela est une
+affaire d'imagination; car aussi bien, pourquoi ne pas plutt se
+reprsenter cette chambre comme une bonne et honnte chambre de mre de
+famille? ce lit avec ses tentures couleur de pourpre, comme un lit
+visit par la desse Lucine, et cet escalier mystrieux comme le passage
+par o, doucement et pour ne pas troubler le sommeil rparateur de
+l'accouche, passe le mdecin ou la nourrice, ou le pre lui-mme
+emportant l'enfant qui dort?...
+
+Cette fois Mme Danglars, au lieu de se rassurer cette douce peinture,
+poussa un gmissement et s'vanouit tout fait.
+
+Mme Danglars se trouve mal, balbutia Villefort; peut-tre faudrait-il
+la transporter sa voiture.
+
+--Oh! mon Dieu, dit Monte-Cristo, et moi qui ai oubli mon flacon!
+
+--J'ai le mien, dit Mme de Villefort.
+
+Et elle passa Monte-Cristo un flacon plein d'une liqueur rouge
+pareille celle dont le comte avait essay sur douard la bienfaisante
+influence.
+
+Ah!... dit Monte-Cristo en le prenant des mains de Mme de Villefort.
+
+--Oui, murmura celle-ci, sur vos indications, j'ai essay.
+
+--Et vous avez russi?
+
+--Je le crois.
+
+On avait transport Mme Danglars dans la chambre ct. Monte-Cristo
+laissa tomber sur ses lvres une goutte de la liqueur rouge, elle revint
+ elle.
+
+Oh! dit-elle, quel rve affreux!
+
+Villefort lui serra fortement le poignet pour lui faire comprendre
+qu'elle n'avait pas rv. On chercha M. Danglars, mais, peu dispos aux
+impressions potiques, il tait descendu au jardin, et causait, avec M.
+Cavalcanti pre, d'un projet de chemin de fer de Livourne Florence.
+Monte-Cristo semblait dsespr; il prit le bras de Mme Danglars et la
+conduisit au jardin o l'on retrouva M. Danglars prenant le caf entre
+MM. Cavalcanti pre et fils.
+
+En vrit, madame, lui dit-il, est-ce que je vous ai fort effraye?
+
+--Non, monsieur, mais, vous savez, les choses nous impressionnent selon
+la disposition d'esprit o nous nous trouvons.
+
+Villefort s'effora de rire.
+
+Et alors vous comprenez, dit-il, il suffit d'une supposition, d'une
+chimre....
+
+--Eh bien, dit Monte-Cristo, vous m'en croirez si vous voulez, j'ai la
+conviction qu'un crime a t commis dans cette maison.
+
+--Prenez garde, dit Mme de Villefort, nous avons ici le procureur du
+roi.
+
+--Ma foi, rpondit Monte-Cristo, puisque cela se rencontre ainsi, j'en
+profiterai pour faire ma dclaration.
+
+--Votre dclaration? dit Villefort.
+
+--Oui, et en face de tmoins.
+
+--Tout cela est fort intressant, dit Debray; et s'il y a rellement
+crime, nous allons faire admirablement la digestion.
+
+--Il y a crime, dit Monte-Cristo. Venez par ici, messieurs; venez,
+monsieur de Villefort pour que la dclaration soit valable, elle doit
+tre faite aux autorits comptentes.
+
+Monte-Cristo prit le bras de Villefort, et en mme temps qu'il serrait
+sous le sien celui de Mme Danglars, il trana le procureur du roi jusque
+sous le platane, o l'ombre tait la plus paisse.
+
+Tous les autres convives suivaient.
+
+Tenez, dit Monte-Cristo, ici, cette place mme (et il frappait la
+terre du pied), ici, pour rajeunir ces arbres dj vieux, j'ai fait
+creuser et mettre du terreau; eh bien, mes travailleurs, en creusant,
+ont dterr un coffre ou plutt des ferrures de coffre, au milieu
+desquelles tait le squelette d'un enfant nouveau-n. Ce n'est pas de la
+fantasmagorie cela, j'espre?
+
+Monte-Cristo sentit se raidir le bras de Mme Danglars et frissonner le
+poignet de Villefort.
+
+Un enfant nouveau-n? rpta Debray; diable! ceci devient srieux, ce
+me semble.
+
+--Eh bien, dit Chteau-Renaud, je ne me trompais donc pas quand je
+prtendais tout l'heure que les maisons avaient une me et un visage
+comme les hommes, et qu'elles portaient sur leur physionomie un reflet
+de leurs entrailles. La maison tait triste parce qu'elle avait des
+remords; elle avait des remords parce qu'elle cachait un crime.
+
+--Oh! qui dit que c'est un crime? reprit Villefort, tentant un dernier
+effort.
+
+--Comment! un enfant enterr vivant dans un jardin, ce n'est pas un
+crime? s'cria Monte-Cristo. Comment appelez-vous donc cette action-l,
+monsieur le procureur du roi?
+
+--Mais qui dit qu'il a t enterr vivant?
+
+--Pourquoi l'enterrer l, s'il tait mort? Ce jardin n'a jamais t un
+cimetire.
+
+--Que fait-on aux infanticides dans ce pays-ci? demanda navement le
+major Cavalcanti.
+
+--Oh! mon Dieu! on leur coupe tout bonnement le cou, rpondit Danglars.
+
+--Ah! on leur coupe le cou, fit Cavalcanti.
+
+--Je le crois.... N'est-ce pas, monsieur de Villefort? demanda
+Monte-Cristo.
+
+--Oui, monsieur le comte, rpondit celui-ci avec un accent qui n'avait
+plus rien d'humain.
+
+Monte-Cristo vit que c'tait tout ce que pouvaient supporter les deux
+personnes pour lesquelles il avait prpar cette scne; et ne voulant
+pas la pousser trop loin:
+
+Mais le caf, messieurs, dit-il, il me semble que nous l'oublions.
+
+Et il ramena ses convives vers la table place au milieu de la pelouse.
+
+En vrit, monsieur le comte, dit Mme Danglars, j'ai honte d'avouer ma
+faiblesse, mais toutes ces affreuses histoires m'ont bouleverse;
+laissez-moi m'asseoir, je vous prie.
+
+Et elle tomba sur une chaise.
+
+Monte-Cristo la salua et s'approcha de Mme de Villefort.
+
+Je crois que Mme Danglars a encore besoin de votre flacon, dit-il.
+
+Mais avant que Mme de Villefort se ft approche de son amie, le
+procureur du roi avait dj dit l'oreille de Mme Danglars:
+
+Il faut que je vous parle.
+
+--Quand cela?
+
+--Demain.
+
+--O?
+
+-- mon bureau... au parquet si vous voulez, c'est encore l l'endroit
+le plus sr.
+
+--J'irai.
+
+En ce moment Mme de Villefort s'approcha.
+
+Merci, chre amie, dit Mme Danglars, en essayant de sourire, ce n'est
+plus rien, et je me sens tout fait mieux.
+
+
+
+
+LXIV
+
+Le mendiant.
+
+
+La soire s'avanait; Mme de Villefort avait manifest le dsir de
+regagner Paris, ce que n'avait point os faire Mme Danglars, malgr le
+malaise vident qu'elle prouvait.
+
+Sur la demande de sa femme, M. de Villefort donna donc le premier le
+signal du dpart. Il offrit une place dans son landau Mme Danglars,
+afin qu'elle et les soins de sa femme. Quant M. Danglars, absorb
+dans une conversation industrielle des plus intressantes avec M.
+Cavalcanti, il ne faisait aucune attention tout ce qui se passait.
+
+Monte-Cristo, tout en demandant son flacon Mme de Villefort, avait
+remarqu que M. de Villefort s'tait approch de Mme Danglars, et guid
+par sa situation, il avait devin ce qu'il lui avait dit, quoiqu'il et
+parl si bas qu' peine si Mme Danglars elle-mme l'avait entendu.
+
+Il laissa, sans s'opposer aucun arrangement, partir Morrel, Debray et
+Chteau-Renaud cheval, et monter les deux dames dans le landau de M.
+de Villefort; de son ct, Danglars, de plus en plus enchant de
+Cavalcanti pre, l'invita monter avec lui dans son coup.
+
+Quant Andrea Cavalcanti, il gagna son tilbury, qui l'attendait devant
+la porte, et dont un groom, qui exagrait les agrments de la fashion
+anglaise, lui tenait, en se hissant sur la pointe de ses bottes,
+l'norme cheval gris de fer.
+
+Andrea n'avait pas beaucoup parl durant le dner, par cela mme que
+c'tait un garon fort intelligent, et qu'il avait tout naturellement
+prouv la crainte de dire quelque sottise au milieu de ces convives
+riches et puissants, parmi lesquels son oeil dilat n'apercevait
+peut-tre pas sans crainte un procureur du roi.
+
+Ensuite il avait t accapar par M. Danglars, qui, aprs un rapide coup
+d'oeil sur le vieux major au cou raide et sur son fils encore un peu
+timide, en rapprochant tous ces symptmes de l'hospitalit de
+Monte-Cristo, avait pens qu'il avait affaire quelque nabab venu
+Paris pour perfectionner son fils unique dans la vie mondaine.
+
+Il avait donc contempl avec une complaisance indicible l'norme diamant
+qui brillait au petit doigt du major, car le major, en homme prudent et
+expriment, de peur qu'il n'arrivt quelque accident ses billets de
+banque, les avait convertis l'instant mme en un objet de valeur.
+Puis, aprs le dner, toujours sous prtexte d'industrie et de voyages,
+il avait questionn le pre et le fils sur leur manire de vivre; et le
+pre et le fils, prvenus que c'tait chez Danglars que devaient leur
+tre ouverts, l'un, son crdit de quarante-huit mille francs, une fois
+donns, l'autre, son crdit annuel de cinquante mille livres, avaient
+t charmants et plein d'affabilit pour le banquier, aux domestiques
+duquel, s'ils ne se fussent retenus, ils eussent serr la main, tant
+leur reconnaissance prouvait le besoin de l'expansion.
+
+Une chose surtout augmenta la considration, nous dirons presque la
+vnration de Danglars pour Cavalcanti. Celui-ci, fidle au principe
+d'Horace: _nil admirari_, s'tait content, comme on l'a vu, de faire
+preuve de science, en disant de quel lac on tirait les meilleures
+lamproies. Puis il avait mang sa part de celle-l sans dire un seul
+mot. Danglars en avait conclu que ces sortes de somptuosits taient
+familires l'illustre descendant des Cavalcanti, lequel se nourrissait
+probablement, Lucques, de truites qu'il faisait venir de Suisse, et de
+langoustes qu'on lui envoyait de Bretagne, par des procds pareils
+ceux dont le comte s'tait servi pour faire venir des lamproies du lac
+Fusaro, et des sterlets du fleuve Volga. Aussi, avait-il accueilli avec
+une bienveillance trs prononce ces paroles de Cavalcanti:
+
+Demain, monsieur, j'aurai l'honneur de vous rendre visite pour
+affaires.
+
+--Et moi, monsieur, avait rpondu Danglars, je serai heureux de vous
+recevoir.
+
+Sur quoi il avait propos Cavalcanti, si cependant cela ne le privait
+pas trop de se sparer de son fils, de le reconduire l'htel des
+Princes.
+
+Cavalcanti avait rpondu que, depuis longtemps, son fils avait
+l'habitude de mener la vie de jeune homme; qu'en consquence, il avait
+ses chevaux et ses quipages lui, et que, n'tant pas venus ensemble,
+il ne voyait pas de difficult ce qu'ils s'en allassent sparment.
+
+Le major tait donc mont dans la voiture de Danglars, et le banquier
+s'tait assis ses cts, de plus en plus charm des ides d'ordre et
+d'conomie de cet homme, qui, cependant, donnait son fils cinquante
+mille francs par an, ce qui supposait une fortune de cinq ou six cent
+mille livres de rente.
+
+Quant Andrea, il commena, pour se donner bon air, gronder son
+groom de ce qu'au lieu de le venir prendre au perron il l'attendait
+la porte de sortie, ce qui lui avait donn la peine de faire trente pas
+pour aller chercher son tilbury.
+
+Le groom reut la semonce avec humilit, prit, pour retenir le cheval
+impatient et qui frappait du pied, le mors de la main gauche, tendit de
+la droite les rnes Andrea, qui les prit et posa lgrement sa botte
+vernie sur le marchepied.
+
+En ce moment, une main s'appuya sur son paule. Le jeune homme se
+retourna, pensant que Danglars ou Monte-Cristo avait oubli quelque
+chose lui dire, et revenait la charge au moment du dpart.
+
+Mais, au lieu de l'un et de l'autre, il n'aperut qu'une figure trange,
+hle par le soleil, encadre dans une barbe de modle, des yeux
+brillants comme des escarboucles et un sourire railleur s'panouissant
+sur une bouche o brillaient, ranges leur place et sans qu'il en
+manqut une seule, trente-deux dents blanches, aigus et affames comme
+celles d'un loup ou d'un chacal.
+
+Un mouchoir carreaux rouges coiffait cette tte aux cheveux gristres
+et terreux; un bourgeron des plus crasseux et des plus dchirs couvrait
+ce grand corps maigre et osseux, dont il semblait que les os, comme ceux
+d'un squelette, dussent cliqueter en marchant. Enfin, la main qui
+s'appuya sur l'paule d'Andrea, et qui fut la premire chose que vit le
+jeune homme, lui parut d'une dimension gigantesque. Le jeune homme,
+reconnut-il cette figure la lueur de la lanterne de son tilbury, ou
+fut-il seulement frapp de l'horrible aspect de cet interlocuteur? Nous
+ne saurions le dire; mais le fait est qu'il tressaillit et se recula
+vivement.
+
+Que me voulez-vous? dit-il.
+
+--Pardon! notre bourgeois, rpondit l'homme en portant la main son
+mouchoir rouge, je vous drange peut-tre, mais c'est que j'ai vous
+parler.
+
+--On ne mendie pas le soir, dit le groom en faisant un mouvement pour
+dbarrasser son matre de cet importun.
+
+--Je ne mendie pas, mon joli garon, dit l'homme inconnu au domestique
+avec un sourire ironique, et un sourire si effrayant que celui-ci
+s'carta: je dsire seulement dire deux mots votre bourgeois, qui m'a
+charg d'une commission il y a quinze jours peu prs.
+
+--Voyons, dit son tour Andrea avec assez de force pour que le
+domestique ne s'apert point de son trouble, que voulez-vous? dites
+vite, mon ami.
+
+--Je voudrais... je voudrais... dit tout bas l'homme au mouchoir rouge,
+que vous voulussiez bien m'pargner la peine de retourner Paris
+pied. Je suis trs fatigu, et, comme je n'ai pas si bien dn que toi,
+ peine, si je puis me tenir.
+
+Le jeune homme tressaillit cette trange familiarit.
+
+Mais enfin, lui dit-il, voyons, que voulez-vous?
+
+--Eh bien, je veux que tu me laisses monter dans ta belle voiture, et
+que tu me reconduises.
+
+Andrea plit, mais ne rpondit point.
+
+Oh! mon Dieu, oui, dit l'homme au mouchoir rouge en enfonant ses mains
+dans ses poches, et en regardant le jeune homme avec des yeux
+provocateurs, c'est une ide que j'ai comme cela; entends-tu, mon petit
+Benedetto?
+
+ ce nom, le jeune homme rflchit sans doute, car il s'approcha de son
+groom, et lui dit:
+
+Cet homme a effectivement t charg par moi d'une commission dont il a
+ me rendre compte. Allez pied jusqu' la barrire; l, vous prendrez
+un cabriolet, afin de n'tre point trop en retard.
+
+Le valet, surpris, s'loigna.
+
+Laissez-moi au moins gagner l'ombre, dit Andrea.
+
+--Oh! quant cela, je vais moi-mme te conduire en belle place;
+attends, dit l'homme au mouchoir rouge.
+
+Et il prit le cheval par le mors, et conduisit le tilbury dans un
+endroit o il tait effectivement impossible qui que ce ft au monde
+de voir l'honneur que lui accordait Andrea.
+
+Oh! moi, lui dit-il, ce n'est pas pour la gloire de monter dans une
+belle voiture non, c'est seulement parce que je suis fatigu, et puis,
+un petit peu, parce que j'ai causer d'affaires avec toi.
+
+--Voyons, montez, dit le jeune homme.
+
+Il tait fcheux qu'il ne ft pas jour, car 'et t un spectacle
+curieux que celui de ce gueux, assis carrment sur les coussins brochs,
+prs du jeune et lgant conducteur du tilbury.
+
+Andrea poussa son cheval jusqu' la dernire maison du village sans dire
+un seul mot son compagnon, qui, de son ct, souriait et gardait le
+silence, comme s'il et t ravi de se promener dans une si bonne
+locomotive.
+
+Une fois hors d'Auteuil, Andrea regarda autour de lui pour s'assurer
+sans doute que nul ne pouvait ni les voir ni les entendre; et alors,
+arrtant son cheval et se croisant les bras devant l'homme au mouchoir
+rouge:
+
+Ah ! lui dit-il, pourquoi venez-vous me troubler dans ma
+tranquillit?
+
+--Mais, toi-mme, mon garon, pourquoi te dfies-tu de moi?
+
+--Et en quoi me suis-je dfi de vous?
+
+--En quoi? tu le demandes? nous nous quittons au pont du Var, tu me dis
+que tu vas voyager en Pimont et en Toscane, et pas du tout, tu viens
+Paris.
+
+--En quoi cela vous gne-t-il?
+
+--En rien; au contraire, j'espre mme que cela va m'aider.
+
+--Ah! ah! dit Andrea, c'est--dire que vous spculez sur moi.
+
+--Allons! voil les gros mots qui arrivent.
+
+--C'est que vous auriez tort, matre Caderousse, je vous en prviens.
+
+--Eh! mon Dieu! ne te fche pas, le petit; tu dois pourtant savoir ce
+que c'est que le malheur; eh bien, le malheur, a rend jaloux. Je te
+crois courant le Pimont et la Toscane, oblig de te faire _faccino_ ou
+_cicerone_; je te plains du fond de mon coeur, comme je plaindrais mon
+enfant. Tu sais que je t'ai toujours appel mon enfant.
+
+--Aprs? aprs?
+
+--Patience donc, salptre!
+
+--J'en ai de la patience; voyons, achevez. Et je te vois tout coup
+passer la barrire des Bons-Hommes avec un groom, avec un tilbury,
+avec des habits tout flambant neufs. Ah ! mais tu as donc dcouvert
+une mine, ou achet une charge d'agent de change?
+
+--De sorte que, comme vous l'avouez, vous tes jaloux?
+
+--Non, je suis content, si content, que j'ai voulu te faire mes
+compliments, le petit! mais, comme je n'tais pas vtu rgulirement,
+j'ai pris mes prcautions pour ne pas te compromettre.
+
+--Belles prcautions! dit Andrea, vous m'abordez devant mon domestique.
+
+--Eh! que veux-tu, mon enfant! je t'aborde quand je puis te saisir. Tu
+as un cheval trs vif, un tilbury trs lger; tu es naturellement
+glissant comme une anguille; si je t'avais manqu ce soir, je courais
+risque de ne pas te rejoindre.
+
+--Vous voyez bien que je ne me cache pas.
+
+--Tu es bien heureux, et j'en voudrais bien dire autant; moi, je me
+cache: sans compter que j'avais peur que tu ne me reconnusses pas; mais
+tu m'as reconnu, ajouta Caderousse avec son mauvais sourire; allons, tu
+es bien gentil.
+
+--Voyons, dit Andrea, que vous faut-il?
+
+--Tu ne me tutoies plus, c'est mal, Benedetto, un ancien camarade;
+prends garde, tu vas me rendre exigeant.
+
+Cette menace fit tomber la colre du jeune homme: le vent de la
+contrainte venait de souffler dessus. Il remit son cheval au trot.
+
+C'est mal toi-mme, Caderousse, dit-il, de t'y prendre ainsi envers
+un ancien camarade, comme tu disais tout l'heure; tu es Marseillais,
+je suis....
+
+--Tu le sais donc ce que tu es maintenant?
+
+--Non, mais j'ai t lev en Corse; tu es vieux et entt; je suis
+jeune et ttu. Entre gens comme nous, la menace est mauvaise, et tout
+doit se faire l'amiable. Est-ce ma faute si la chance, qui continue
+d'tre mauvaise pour toi, est bonne pour moi au contraire?
+
+--Elle est donc bonne, la chance? ce n'est donc pas un groom d'emprunt,
+ce n'est donc pas un tilbury d'emprunt, ce ne sont donc pas des habits
+d'emprunt que nous avons l? Bon, tant mieux! dit Caderousse avec des
+yeux brillants de convoitise.
+
+--Oh! tu le vois bien et tu le sais bien, puisque tu m'abordes, dit
+Andrea s'animant de plus en plus. Si j'avais un mouchoir comme le tien
+sur ma tte, un bourgeron crasseux sur les paules et des souliers
+percs aux pieds, tu ne me reconnatrais pas.
+
+--Tu vois bien que tu me mprises, le petit, et tu as tort; maintenant
+que je t'ai retrouv, rien ne m'empche d'tre vtu d'elbeuf comme un
+autre, attendu que je te connais bon coeur: si tu as deux habits, tu
+m'en donneras bien un; je te donnais bien ma portion de soupe et de
+haricots, moi, quand tu avais trop faim.
+
+--C'est vrai, dit Andrea.
+
+--Quel apptit tu avais! Est-ce que tu as toujours bon apptit?
+
+--Mais oui, dit Andrea en riant.
+
+--Comme tu as d dner chez ce prince d'o tu sors.
+
+--Ce n'est pas un prince, mais tout bonnement un comte.
+
+--Un comte? et un riche, hein?
+
+--Oui, mais ne t'y fie pas; c'est un monsieur qui n'a pas l'air commode.
+
+--Oh! mon Dieu! sois donc tranquille! On n'a pas de projets sur ton
+comte, et on te le laissera pour toi tout seul. Mais, ajouta Caderousse
+en reprenant ce mauvais sourire qui avait dj effleur ses lvres, il
+faut donner quelque chose pour cela, tu comprends.
+
+--Voyons, que te faut-il?
+
+--Je crois qu'avec cent francs par mois....
+
+--Eh bien?
+
+--Je vivrais....
+
+--Avec cent francs?
+
+--Mais mal, tu comprends bien; mais avec....
+
+--Avec?
+
+--Cent cinquante francs, je serais fort heureux.
+
+--En voil deux cents, dit Andrea.
+
+Et il mit dans la main de Caderousse dix louis d'or.
+
+Bon, fit Caderousse.
+
+--Prsente-toi chez le concierge tous les premiers du mois et tu en
+trouveras autant.
+
+--Allons! voil encore que tu m'humilies!
+
+--Comment cela?
+
+--Tu me mets en rapport avec de la valetaille, non, vois-tu, je ne veux
+avoir affaire qu' toi.
+
+--Eh bien, soit, demande-moi, et tous les premiers du mois, du moins
+tant que je toucherai ma rente, toi, tu toucheras la tienne.
+
+--Allons, allons! je vois que je ne m'tais pas tromp, tu es un brave
+garon, et c'est une bndiction quand le bonheur arrive des gens
+comme toi. Voyons, conte-moi ta bonne chance.
+
+--Qu'as-tu besoin de savoir cela? demanda Cavalcanti.
+
+--Bon! encore de la dfiance!
+
+--Non. Eh bien, j'ai retrouv mon pre.
+
+--Un vrai pre?
+
+--Dame! tant qu'il paiera....
+
+--Tu croiras et tu honoreras; c'est juste. Comment l'appelles-tu ton
+pre?
+
+--Le major Cavalcanti.
+
+--Et il se contente de toi?
+
+--Jusqu' prsent il parat que je lui suffis.
+
+--Et qui t'a fait retrouver ce pre-l?
+
+--Le comte de Monte-Cristo.
+
+--Celui de chez qui tu sors?
+
+--Oui.
+
+--Dis donc, tche de me placer chez lui comme grand-parent, puisqu'il
+tient bureau.
+
+--Soit, je lui parlerai de toi; mais en attendant que vas-tu faire?
+
+--Moi?
+
+--Oui, toi.
+
+--Tu es bien bon de t'occuper de cela, dit Caderousse.
+
+--Il me semble, puisque tu prends intrt moi, reprit Andrea, que je
+puis bien mon tour prendre quelques informations.
+
+--C'est juste... je vais louer une chambre dans une maison honnte, me
+couvrir d'un habit dcent, me faire raser tous les jours, et aller lire
+les journaux au caf. Le soir, j'entrerai dans quelque spectacle avec un
+chef de claque, j'aurai l'air d'un boulanger retir, c'est mon rve.
+
+--Allons, c'est bon! Si tu veux mettre ce projet excution et tre
+sage, tout ira merveille.
+
+--Voyez-vous M. Bossuet!... et toi, que vas-tu devenir?... pair de
+France?
+
+--Eh! eh! dit Andrea, qui sait?
+
+--M. le major Cavalcanti l'est peut-tre... mais malheureusement
+l'hrdit est abolie.
+
+--Pas de politique, Caderousse!... Et maintenant que tu as ce que tu
+veux et que nous sommes arrivs, saute en bas de ma voiture et
+disparais.
+
+--Non pas, cher ami!
+
+--Comment, non pas?
+
+--Mais songes-y donc, le petit, un mouchoir rouge sur la tte, presque
+pas de souliers, pas de papier du tout et dix napolons en or dans ma
+poche, sans compter ce qu'il y avait dj, ce qui fait juste deux cents
+francs; mais on m'arrterait immanquablement la barrire! Alors je
+serais forc, pour me justifier, de dire que c'est toi qui m'as donn
+ces dix napolons: de l information, enqute; on apprend que j'ai
+quitt Toulon sans donner cong, et l'on me reconduit de brigade en
+brigade jusqu'au bord de la Mditerrane. Je redeviens purement et
+simplement le n106, et adieu mon rve de ressembler un boulanger
+retir! Non pas, mon fils; je prfre rester honorablement dans la
+capitale.
+
+Andrea frona le sourcil; c'tait, comme il s'en tait vant lui-mme,
+une assez mauvaise tte que le fils putatif de M. le major Cavalcanti.
+Il s'arrta un instant, jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et
+comme son regard achevait de dcrire le cercle investigateur, sa main
+descendit innocemment dans son gousset, ou elle commena de caresser la
+sous-garde d'un pistolet de poche.
+
+Mais pendant ce temps, Caderousse, qui ne perdait pas de vue son
+compagnon, passait ses mains derrire son dos, et ouvrait tout doucement
+un long couteau espagnol qu'il portait sur lui tout vnement.
+
+Les deux amis, comme on le voit, taient dignes de se comprendre, et se
+comprirent; la main d'Andrea sortit inoffensive de sa poche, et remonta
+jusqu' sa moustache rousse, qu'elle caressa quelque temps.
+
+Bon Caderousse, dit-il, tu vas donc tre heureux?
+
+--Je ferai tout mon possible, rpondit l'aubergiste du pont du Gard en
+renfonant son couteau dans sa manche.
+
+--Allons, voyons, rentrons donc dans Paris. Mais comment vas-tu faire
+pour passer la barrire sans veiller les soupons? Il me semble qu'avec
+ton costume tu risques encore plus en voiture qu' pied.
+
+--Attends, dit Caderousse, tu vas voir.
+
+Il prit le chapeau d'Andrea, la houppelande grand collet que le groom
+exil du tilbury avait laisse sa place, et la mit sur son dos, aprs
+quoi, il prit la pose renfrogne d'un domestique de bonne maison dont le
+matre conduit lui-mme.
+
+Et moi, dit Andrea, je vais donc rester nu-tte?
+
+--Peuh! dit Caderousse, il fait tant de vent que la bise peut bien
+t'avoir enlev ton chapeau.
+
+--Allons donc, dit Andrea, et finissons-en.
+
+--Qui est-ce qui t'arrte? dit Caderousse, ce n'est pas moi, je
+l'espre?
+
+--Chut! fit Cavalcanti.
+
+On traversa la barrire sans accident.
+
+ la premire rue transversale, Andrea arrta son cheval, et Caderousse
+sauta terre.
+
+Eh bien, dit Andrea, et le manteau de mon domestique, et mon chapeau?
+
+--Ah! rpondit Caderousse, tu ne voudrais pas que je risquasse de
+m'enrhumer?
+
+--Mais moi?
+
+--Toi, tu es jeune, tandis que, moi, je commence me faire vieux; au
+revoir, Benedetto!
+
+Et il s'enfona dans la ruelle, o il disparut.
+
+Hlas! dit Andrea en poussant un soupir, on ne peut donc pas tre
+compltement heureux en ce monde!
+
+
+
+
+LXV
+
+Scne conjugale.
+
+
+ la place Louis XV, les trois jeunes gens s'taient spars,
+c'est--dire que Morrel avait pris les boulevards, que Chteau-Renaud
+avait pris le pont de la Rvolution, et que Debray avait suivi le quai.
+
+Morrel et Chteau-Renaud, selon toute probabilit, gagnrent leurs
+foyers domestiques, comme on dit encore la tribune de la Chambre dans
+les discours bien faits, et au thtre de la rue Richelieu, dans les
+pices bien crites; mais il n'en fut pas de mme de Debray. Arriv au
+guichet du Louvre, il fit un -gauche, traversa le Carrousel au grand
+trot, enfila la rue Saint-Roch, dboucha par la rue de la Michodire et
+arriva la porte de M. Danglars, au moment o le landau de M. de
+Villefort, aprs l'avoir dpos, lui et sa femme, au faubourg
+Saint-Honor, s'arrtait pour mettre la baronne chez elle.
+
+Debray, un homme familier dans la maison, entra le premier dans la cour,
+jeta la bride aux mains d'un valet de pied, puis revint la portire
+recevoir Mme Danglars, laquelle il offrit le bras pour regagner ses
+appartements.
+
+Une fois la porte ferme et la baronne et Debray dans la cour:
+
+Qu'avez-vous donc, Hermine? dit Debray, et pourquoi donc vous tes-vous
+trouve mal cette histoire, ou plutt cette fable qu'a raconte le
+comte?
+
+--Parce que j'tais horriblement dispose ce soir, mon ami, rpondit la
+baronne.
+
+--Mais non, Hermine, reprit Debray, vous ne me ferez pas croire cela.
+Vous tiez au contraire dans d'excellentes dispositions quand vous tes
+arrive chez le comte. M. Danglars tait bien quelque peu maussade,
+c'est vrai; mais je sais le cas que vous faites de sa mauvaise humeur.
+Quelqu'un vous a fait quelque chose. Racontez-moi cela, vous savez bien
+que je ne souffrirai jamais qu'une impertinence vous soit faite.
+
+--Vous vous trompez, Lucien, je vous assure, reprit Mme Danglars, et les
+choses sont comme je vous les ai dites, plus la mauvaise humeur dont
+vous vous tes aperu, et dont je ne jugeais pas qu'il valt la peine de
+vous parler.
+
+Il tait vident que Mme Danglars tait sous l'influence d'une de ces
+irritations nerveuses dont les femmes souvent ne peuvent se rendre
+compte elles-mmes, ou que, comme l'avait devin Debray, elle avait
+prouv quelque commotion cache qu'elle ne voulait avouer personne.
+En homme habitu reconnatre les vapeurs comme un des lments de la
+vie fminine, il n'insista donc point davantage, attendant le moment
+opportun, soit d'une interrogation nouvelle, soit d'un aveu _proprio
+motu_.
+
+ la porte de sa chambre, la baronne rencontra Mlle Cornlie. Mlle
+Cornlie tait la camriste de confiance de la baronne.
+
+Que fait ma fille? demanda Mme Danglars.
+
+--Elle a tudi toute la soire, rpondit Mlle Cornlie, et ensuite elle
+s'est couche.
+
+--Il me semble cependant que j'entends son piano?
+
+--C'est Mlle Louise d'Armilly qui fait de la musique pendant que
+mademoiselle est au lit.
+
+--Bien, dit Mme Danglars; venez me dshabiller.
+
+On entra dans la chambre coucher. Debray s'tendit sur un grand
+canap, et Mme Danglars passa dans son cabinet de toilette avec Mlle
+Cornlie.
+
+Mon cher monsieur Lucien, dit Mme Danglars travers la portire du
+cabinet, vous vous plaignez toujours qu'Eugnie ne vous fait pas
+l'honneur de vous adresser la parole?
+
+--Madame, dit Lucien jouant avec le petit chien de la baronne, qui,
+reconnaissant sa qualit d'ami de la maison, avait l'habitude de lui
+faire mille caresses, je ne suis pas le seul vous faire de pareilles
+rcriminations, et je crois avoir entendu Morcerf se plaindre l'autre
+jour vous-mme de ne pouvoir tirer une seule parole de sa fiance.
+
+--C'est vrai, dit Mme Danglars; mais je crois qu'un de ces matins tout
+cela changera, et que vous verrez entrer Eugnie dans votre cabinet.
+
+--Dans mon cabinet, moi?
+
+--C'est--dire dans celui du ministre.
+
+--Et pourquoi cela?
+
+--Pour vous demander un engagement l'Opra! En vrit, je n'ai jamais
+vu un tel engouement pour la musique: c'est ridicule pour une personne
+du monde!
+
+Debray sourit.
+
+Eh bien, dit-il, qu'elle vienne avec le consentement du baron et le
+vtre, nous lui ferons cet engagement, et nous tcherons qu'il soit
+selon son mrite, quoique nous soyons bien pauvres pour payer un aussi
+beau talent que le sien.
+
+--Allez, Cornlie, dit Mme Danglars, je n'ai plus besoin de vous.
+
+Cornlie disparut, et, un instant aprs, Mme Danglars sortit de son
+cabinet dans un charmant nglig, et vint s'asseoir prs de Lucien.
+
+Puis, rveuse, elle se mit caresser le petit pagneul.
+
+Lucien la regarda un instant en silence.
+
+Voyons, Hermine, dit-il au bout d'un instant, rpondez franchement:
+quelque chose vous blesse, n'est-ce pas?
+
+--Rien, reprit la baronne.
+
+Et cependant, comme elle touffait, elle se leva, essaya de respirer et
+alla se regarder dans une glace.
+
+Je suis faire peur ce soir, dit-elle.
+
+Debray se levait en souriant pour aller rassurer la baronne sur ce
+dernier point, quand tout coup la porte s'ouvrit.
+
+M. Danglars parut; Debray se rassit.
+
+Au bruit de la porte, Mme Danglars se retourna, et regarda son mari avec
+un tonnement qu'elle ne se donna mme pas la peine de dissimuler.
+
+Bonsoir, madame, dit le banquier; bonsoir, monsieur Debray.
+
+La baronne crut sans doute que cette visite imprvue signifiait quelque
+chose, comme un dsir de rparer les mots amers qui taient chapps au
+baron dans la journe.
+
+Elle s'arma d'un air digne, et se retournant vers Lucien, sans rpondre
+ son mari:
+
+Lisez-moi donc quelque chose, monsieur Debray, lui dit-elle.
+
+Debray, que cette visite avait lgrement inquit d'abord, se remit au
+calme de la baronne, et allongea la main vers un livre marqu au milieu
+par un couteau lame de nacre incruste d'or.
+
+Pardon, dit le banquier, mais vous allez bien vous fatiguer, baronne,
+en veillant si tard; il est onze heures, et M. Debray demeure bien
+loin.
+
+Debray demeura saisi de stupeur, non point que le ton de Danglars ne ft
+parfaitement calme et poli; mais enfin, au travers de ce calme et de
+cette politesse il perait une certaine vellit inaccoutume de faire
+autre chose ce soir-l que la volont de sa femme.
+
+La baronne aussi fut surprise et tmoigna son tonnement par un regard
+qui sans doute et donn rflchir son mari, si son mari n'avait pas
+eu les yeux fixs sur un journal, o il cherchait la fermeture de la
+rente.
+
+Il en rsulta que ce regard si fier fut lanc en pure perte, et manqua
+compltement son effet.
+
+Monsieur Lucien, dit la baronne, je vous dclare que je n'ai pas la
+moindre envie de dormir, que j'ai mille choses vous conter ce soir, et
+que vous allez passer la nuit m'couter, dussiez-vous dormir debout.
+
+-- vos ordres, madame, dit flegmatiquement Lucien.
+
+--Mon cher monsieur Debray, dit son tour le banquier, ne vous tuez
+pas, je vous prie, couter cette nuit les folies de Mme Danglars, car
+vous les couterez aussi bien demain; mais ce soir est moi, je me le
+rserve, et je le consacrerai, si vous voulez bien le permettre,
+causer de graves intrts avec ma femme.
+
+Cette fois, le coup tait tellement direct et tombait si d'aplomb, qu'il
+tourdit Lucien et la baronne; tous deux s'interrogrent des yeux comme
+pour puiser l'un dans l'autre un secours contre cette agression; mais
+l'irrsistible pouvoir du matre de la maison triompha et force resta au
+mari.
+
+N'allez pas croire au moins que je vous chasse, mon cher Debray,
+continua Danglars; non, pas le moins du monde: une circonstance
+imprvue me force dsirer d'avoir ce soir mme une conversation avec
+la baronne; cela m'arrive assez rarement pour qu'on ne me garde pas
+rancune.
+
+Debray balbutia quelques mots, salua et sortit en se heurtant aux
+angles, comme Nathan dans _Athalie_.
+
+C'est incroyable, dit-il, quand la porte fut ferme derrire lui,
+combien ces maris, que nous trouvons cependant si ridicules, prennent
+facilement l'avantage sur nous!
+
+Lucien parti, Danglars s'installa sa place sur le canap, ferma le
+livre rest ouvert, et, prenant une pose horriblement prtentieuse,
+continua de jouer avec le chien. Mais comme le chien, qui n'avait pas
+pour lui la mme sympathie que pour Debray, le voulait mordre, il le
+prit par la peau du cou et l'envoya, de l'autre ct de la chambre, sur
+une chaise longue.
+
+L'animal jeta un cri en traversant l'espace; mais, arriv sa
+destination, il se tapit derrire un coussin, et, stupfait de ce
+traitement auquel il n'tait point accoutum, il se tint muet et sans
+mouvement.
+
+Savez-vous, monsieur, dit la baronne sans sourciller, que vous faites
+des progrs? Ordinairement vous n'tiez que grossier; ce soir vous tes
+brutal.
+
+--C'est que je suis ce soir de plus mauvaise humeur qu'ordinairement,
+rpondit Danglars.
+
+Hermine regarda le banquier avec un suprme ddain. Ordinairement ces
+manires de coup d'oeil exaspraient l'orgueilleux Danglars; mais ce
+soir-l il parut peine y faire attention.
+
+Et que me fait moi votre mauvaise humeur? rpondit la baronne,
+irrite de l'impassibilit de son mari, est-ce que ces choses-l me
+regardent? Enfermez vos mauvaises humeurs chez vous, ou consignez-les
+dans vos bureaux; et puisque vous avez des commis que vous payez, passez
+sur eux vos mauvaises humeurs!
+
+--Non pas, rpondit Danglars; vous vous fourvoyez dans vos conseils,
+madame, aussi je ne les suivrai pas. Mes bureaux sont mon Pactole, comme
+dit, je crois, M. Desmoutiers, et je ne veux pas en tourmenter le cours
+et en troubler le calme. Mes commis sont gens honntes, qui me gagnent
+ma fortune et que je paie un taux infiniment au-dessous de celui qu'ils
+mritent, si je les estime selon ce qu'ils rapportent; je ne me mettrai
+donc pas en colre contre eux; ceux contre lesquels je me mettrai en
+colre, ce sont les gens qui mangent mes dners, qui reintent mes
+chevaux et qui ruinent ma caisse.
+
+--Et quels sont donc ces gens qui ruinent votre caisse? Expliquez-vous
+plus clairement, monsieur, je vous prie.
+
+--Oh! soyez tranquille, si je parle par nigme, je ne compte pas vous en
+faire chercher longtemps le mot, reprit Danglars. Les gens qui ruinent
+ma caisse sont ceux qui en tirent cinq cent mille francs en une heure de
+temps.
+
+--Je ne vous comprends pas, monsieur, dit la baronne en essayant de
+dissimuler la fois l'motion de sa voix et la rougeur de son visage.
+
+--Vous comprenez, au contraire, fort bien, dit Danglars, mais si votre
+mauvaise volont continue, je vous dirai que je viens de perdre sept
+cent mille francs sur l'emprunt espagnol.
+
+--Ah! par exemple, dit la baronne en ricanant; et c'est moi que vous
+rendez responsable de cette perte?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--C'est ma faute si vous avez perdu sept cent mille francs?
+
+--En tout cas, ce n'est pas la mienne.
+
+--Une fois pour toutes, monsieur, reprit aigrement la baronne, je vous
+ai dit de ne jamais me parler caisse; c'est une langue que je n'ai
+apprise ni chez mes parents ni dans la maison de mon premier mari.
+
+--Je le crois parbleu bien, dit Danglars, ils n'avaient le sou ni les
+uns ni les autres.
+
+--Raison de plus pour que je n'aie pas appris chez eux l'argot de la
+banque, qui me dchire ici les oreilles du matin au soir; ce bruit
+d'cus qu'on compte et qu'on recompte m'est odieux, et je ne sais que le
+son de votre voix qui me soit encore plus dsagrable.
+
+--En vrit, dit Danglars, comme c'est trange! et moi qui avais cru que
+vous preniez le plus vif intrt mes oprations!
+
+--Moi! et qui a pu vous faire croire une pareille sottise?
+
+--Vous-mme.
+
+--Ah! par exemple!
+
+--Sans doute.
+
+--Je voudrais bien que vous me fissiez connatre en quelle occasion.
+
+--Oh! mon Dieu! c'est chose facile. Au mois de fvrier dernier, vous
+m'avez parl la premire des fonds d'Hati, vous aviez rv qu'un
+btiment entrait dans le port du Havre, et que ce btiment apportait la
+nouvelle qu'un paiement que l'on croyait remis aux calendes grecques
+allait s'effectuer. Je connais la lucidit de votre sommeil; j'ai donc
+fait acheter en dessous main tous les coupons que j'ai pu trouver de la
+dette d'Hati, et j'ai gagn quatre cent mille francs, dont cent mille
+vous ont t religieusement remis. Vous en avez fait ce que vous avez
+voulu, cela ne me regarde pas.
+
+En mars, il s'agissait d'une concession de chemin de fer. Trois
+socits se prsentaient, offraient des garanties gales. Vous m'avez
+dit que votre instinct, et, quoique vous vous prtendiez trangre aux
+spculations, je crois au contraire votre instinct trs dvelopp sur
+certaines matires, vous m'avez dit que votre instinct vous faisait
+croire que le privilge serait donn la socit dite du Midi.
+
+Je me suis fait inscrire l'instant mme pour les deux tiers des
+actions de cette socit. Le privilge lui a t, en effet, accord;
+comme vous l'aviez prvu, les actions ont tripl de valeur, et j'ai
+encaiss un million, sur lequel deux cent cinquante mille francs vous
+ont t remis titre d'pingles. Comment avez-vous employ ces deux
+cent cinquante mille francs?
+
+--Mais o donc voulez-vous en venir, monsieur? s'cria la baronne, toute
+frissonnante de dpit et d'impatience.
+
+--Patience, madame, j'y arrive.
+
+--C'est heureux!
+
+--En avril, vous avez t dner chez le ministre; on causa de l'Espagne,
+et vous entendtes une conversation secrte; il s'agissait de
+l'expulsion de don Carlos; j'achetai des fonds espagnols. L'expulsion
+eut lieu, et je gagnai six cent mille francs le jour o Charles V
+repassa la Bidassoa. Sur ces six cent mille francs, vous avez touch
+cinquante mille cus; ils taient vous, vous en avez dispos votre
+fantaisie, et je ne vous en demande pas compte; mais il n'en est pas
+moins vrai que vous avez reu cinq cent mille livres cette anne.
+
+--Eh bien, aprs, monsieur?
+
+--Ah! oui, aprs! Eh bien, c'est justement aprs cela que la chose se
+gte.
+
+--Vous avez des faons de dire... en vrit....
+
+--Elles rendent mon ide, c'est tout ce qu'il me faut.... Aprs, c'tait
+il y a trois jours, cet aprs-l. Il y a trois jours donc, vous avez
+caus politique avec M. Debray, et vous croyez voir dans ses paroles que
+don Carlos est rentr en Espagne; alors je vends ma rente, la nouvelle
+se rpand, il y a panique, je ne vends plus, je donne; le lendemain, il
+se trouve que la nouvelle tait fausse, et qu' cette fausse nouvelle
+j'ai perdu sept cent mille francs!
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, puisque je vous donne un quart quand je gagne, c'est donc un
+quart que vous me devez quand je perds; le quart de sept cent mille
+francs, c'est cent soixante-quinze mille francs.
+
+--Mais ce que vous me dites l est extravagant, et je ne vois pas, en
+vrit, comment vous mlez le nom de M. Debray toute cette histoire.
+
+--Parce que si vous n'avez point par hasard les cent soixante-quinze
+mille francs que je rclame, vous les emprunterez vos amis, et que M.
+Debray est de vos amis.
+
+--Fi donc! s'cria la baronne.
+
+--Oh! pas de gestes, pas de cris, pas de drame moderne, madame, sinon
+vous me forceriez vous dire que je vois d'ici M. Debray ricanant prs
+des cinq cent mille livres que vous lui avez comptes cette anne, et se
+disant qu'il a enfin trouv ce que les plus habiles joueurs n'ont pu
+jamais dcouvrir, c'est--dire une roulette o l'on gagne sans mettre au
+jeu, et o l'on ne perd pas quand on perd.
+
+La baronne voulut clater.
+
+Misrable! dit-elle, oseriez-vous dire que vous ne saviez pas ce que
+vous osez me reprocher aujourd'hui?
+
+--Je ne vous dis pas que je savais, je ne vous dis pas que je ne savais
+point, je vous dis: observez ma conduite depuis quatre ans que vous
+n'tes plus ma femme et que je ne suis plus votre mari, vous verrez si
+elle a toujours t consquente avec elle-mme. Quelque temps avant
+notre rupture, vous avez dsir tudier la musique avec ce fameux
+baryton qui a dbut avec tant de succs au Thtre-Italien; moi, j'ai
+voulu tudier la danse avec cette danseuse qui s'tait fait une si
+grande rputation Londres. Cela m'a cot, tant pour vous que pour
+moi, cent mille francs peu prs. Je n'ai rien dit, parce qu'il faut de
+l'harmonie dans les mnages. Cent mille francs pour que l'homme et la
+femme sachent bien fond la danse et la musique, ce n'est pas trop
+cher. Bientt, voil que vous vous dgotez du chant, et que l'ide vous
+vient d'tudier la diplomatie avec un secrtaire du ministre; je vous
+laisse tudier. Vous comprenez: que m'importe moi, puisque vous payez
+les leons que vous prenez sur votre cassette? Mais, aujourd'hui, je
+m'aperois que vous tirez sur la mienne, et que votre apprentissage me
+peut coter sept cent mille francs par mois. Halte-l! madame, car cela
+ne peut durer ainsi. Ou le diplomate donnera des leons... gratuites, et
+je le tolrerai, ou il ne remettra plus le pied dans ma maison;
+entendez-vous, madame?
+
+--Oh! c'est trop fort, monsieur! s'cria Hermine suffoque, et vous
+dpassez les limites de l'ignoble.
+
+--Mais, dit Danglars, je vois avec plaisir que vous n'tes pas reste en
+de, et que vous avez volontairement obi cet axiome du code: La
+femme doit suivre son mari.
+
+--Des injures!
+
+--Vous avez raison: arrtons nos faits, et raisonnons froidement. Je ne
+me suis jamais, moi, ml de vos affaires que pour votre bien; faites de
+mme. Ma caisse ne vous regarde pas, dites-vous? Soit; oprez sur la
+vtre, mais n'emplissez ni ne videz la mienne. D'ailleurs, qui sait si
+tout cela n'est pas un coup de Jarnac politique; si le ministre, furieux
+de me voir dans l'opposition, et jaloux des sympathies populaires que je
+soulve, ne s'entend pas avec M. Debray pour me ruiner?
+
+--Comme c'est probable!
+
+--Mais sans doute; qui a jamais vu cela... une fausse nouvelle
+tlgraphique, c'est--dire l'impossible, ou peu prs; des signes tout
+ fait diffrents donns par les deux tlgraphes!... C'est fait exprs
+pour moi, en vrit.
+
+--Monsieur, dit humblement la baronne, vous n'ignorez pas, ce me semble,
+que cet employ a t chass, qu'on a parl mme de lui faire son
+procs, que l'ordre avait t donn de l'arrter, et que cet ordre et
+t mis excution s'il ne se ft soustrait aux premires recherches
+par une fuite qui prouve sa folie ou sa culpabilit.... C'est une
+erreur.
+
+--Oui, qui fait rire les niais, qui fait passer une mauvaise nuit au
+ministre, qui fait noircir du papier MM. les secrtaires d'tat, mais
+qui moi me cote sept cent mille francs.
+
+--Mais, monsieur, dit tout coup Hermine, puisque tout cela, selon
+vous, vient de M. Debray, pourquoi, au lieu de dire tout cela
+directement M. Debray, venez-vous me le dire moi? Pourquoi
+accusez-vous l'homme et vous en prenez-vous la femme?
+
+--Est-ce que je connais M. Debray, moi? dit Danglars; est-ce que je
+veux le connatre? est-ce que je veux savoir qu'il donne des conseils?
+est-ce que je veux les suivre? est-ce que je joue? Non, c'est vous qui
+faites tout cela, et non pas moi!
+
+--Mais il me semble que puisque vous en profitez....
+
+Danglars haussa les paules.
+
+Folles cratures, en vrit, que ces femmes qui se croient des gnies
+parce qu'elles ont conduit une ou dix intrigues de faon n'tre pas
+affiches dans tout Paris! Mais songez donc: eussiez-vous cach vos
+drglements votre mari mme, ce qui est l'A.B.C. de l'art, parce que
+la plupart du temps les maris ne veulent pas voir, vous ne seriez qu'une
+ple copie de ce que font la moiti de vos amies les femmes du monde.
+Mais il n'en est pas ainsi pour moi; j'ai vu et toujours vu; depuis
+seize ans peu prs, vous m'avez cach une pense peut-tre, mais pas
+une dmarche, pas une action, pas une faute. Tandis que vous, de votre
+ct, vous vous applaudissiez de votre adresse et croyiez fermement me
+tromper: qu'en est-il rsult? c'est que, grce ma prtendue
+ignorance, depuis M. de Villefort jusqu' M. Debray, il n'est pas un de
+vos amis qui n'ait trembl devant moi. Il n'en est pas un qui ne m'ait
+trait en matre de la maison, ma seule prtention prs de vous; il n'en
+est pas un, enfin, qui ait os vous dire de moi ce que je vous en dis
+moi-mme aujourd'hui. Je vous permets de me rendre odieux, mais je vous
+empcherai de me rendre ridicule, et surtout je vous dfends
+positivement et, par-dessus tout, de me ruiner.
+
+Jusqu'au moment o le nom de Villefort avait t prononc, la baronne
+avait fait assez bonne contenance; mais ce nom elle avait pli, et se
+levant comme mue par un ressort, elle avait tendu les bras comme pour
+conjurer une apparition, et fait trois pas vers son mari comme pour lui
+arracher la fin du secret qu'il ne connaissait pas ou que peut-tre, par
+quelque calcul odieux comme taient peu prs tous les calculs de
+Danglars, il ne voulait pas laisser chapper entirement.
+
+M. de Villefort! que signifie! que voulez-vous dire?
+
+--Cela veut dire, madame, que M. de Nargonne, votre premier mari,
+n'tant ni un philosophe ni un banquier, ou peut-tre tant l'un et
+l'autre, et voyant qu'il n'y avait aucun parti tirer d'un procureur du
+roi, est mort de chagrin ou de colre de vous avoir trouve enceinte de
+six mois aprs une absence de neuf. Je suis brutal, non seulement je le
+sais, mais je m'en vante: c'est un de mes moyens de succs dans mes
+oprations commerciales. Pourquoi, au lieu de tuer, s'est-il fait tuer
+lui-mme? parce qu'il n'avait pas de caisse sauver. Mais, moi, je me
+dois ma caisse. M. Debray, mon associ, me fait perdre sept cent mille
+francs, qu'il supporte sa part de la perte, et nous continuerons nos
+affaires; sinon, qu'il me fasse banqueroute de ces cent soixante-quinze
+mille livres, et qu'il fasse ce que font les banqueroutiers, qu'il
+disparaisse. Eh, mon Dieu! c'est un charmant garon, je le sais, quand
+ses nouvelles sont exactes; mais quand elles ne le sont pas, il y en a
+cinquante dans le monde qui valent mieux que lui.
+
+Mme Danglars tait atterre; cependant elle fit un effort suprme pour
+rpondre cette dernire attaque. Elle tomba sur un fauteuil, pensant
+Villefort, la scne du dner, cette trange srie de malheurs qui
+depuis quelques jours s'abattaient un un sur sa maison et changeaient
+en scandaleux dbats le calme ouat de son mnage. Danglars ne la
+regarda mme pas, quoiqu'elle ft tout ce qu'elle put pour s'vanouir.
+Il tira la porte de la chambre coucher sans ajouter un seul mot et
+rentra chez lui; de sorte que Mme Danglars, en revenant de son
+demi-vanouissement, put croire qu'elle avait fait un mauvais rve.
+
+
+
+
+LXVI
+
+Projets de mariage.
+
+
+Le lendemain de cette scne, l'heure que Debray avait coutume de
+choisir pour venir faire, en allant son bureau, une petite visite
+Mme Danglars, son coup ne parut pas dans la cour.
+
+ cette heure-l, c'est--dire vers midi et demi, Mme Danglars demanda
+sa voiture et sortit.
+
+Danglars, plac derrire un rideau, avait guett cette sortie qu'il
+attendait. Il donna l'ordre qu'on le prvnt aussitt que madame
+reparatrait; mais deux heures, elle n'tait pas rentre.
+
+ deux heures il demanda ses chevaux, se rendit la Chambre et se fit
+inscrire pour parler contre le budget.
+
+De midi deux heures, Danglars tait rest son cabinet, dcachetant
+ses dpches, s'assombrissant de plus en plus, entassant chiffres sur
+chiffres et recevant entre autres visites celle du major Cavalcanti qui,
+toujours aussi bleu, aussi raide et aussi exact, se prsenta l'heure
+annonce la veille pour terminer son affaire avec le banquier.
+
+En sortant de la Chambre, Danglars, qui avait donn de violentes marques
+d'agitation pendant la sance et qui surtout avait t plus acerbe que
+jamais contre le ministre, remonta dans sa voiture et ordonna au cocher
+de le conduire avenue des Champs-lyses, n30.
+
+Monte-Cristo tait chez lui; seulement il tait avec quelqu'un, et il
+priait Danglars d'attendre un instant au salon.
+
+Pendant que le banquier attendait, la porte s'ouvrit, et il vit entrer
+un homme habill en abb, qui, au lieu d'attendre comme lui, plus
+familier que lui sans doute dans la maison, le salua, entra dans
+l'intrieur des appartements et disparut.
+
+Un instant aprs, la porte par laquelle le prtre tait entr se
+rouvrit, et Monte-Cristo parut.
+
+Pardon, dit-il, cher baron, mais un de mes bons amis, l'abb Busoni,
+que vous avez pu voir passer, vient d'arriver Paris; il y avait fort
+longtemps que nous tions spars, et je n'ai pas eu le courage de le
+quitter tout aussitt. J'espre qu'en faveur du motif vous m'excuserez
+de vous avoir fait attendre.
+
+--Comment donc, dit Danglars, c'est tout simple; c'est moi qui ai mal
+pris mon moment, et je vais me retirer.
+
+--Point du tout; asseyez-vous donc, au contraire. Mais, bon Dieu!
+qu'avez-vous donc? vous avez l'air tout soucieux; en vrit vous
+m'effrayez. Un capitaliste chagrin est comme les comtes, il prsage
+toujours quelque grand malheur au monde.
+
+--J'ai, mon cher monsieur, dit Danglars, que la mauvaise chance est sur
+moi depuis plusieurs jours, et que je n'apprends que des sinistres.
+
+--Ah! mon Dieu! dit Monte-Cristo, est-ce que vous avez eu une rechute
+la Bourse?
+
+--Non, j'en suis guri, pour quelques jours du moins; il s'agit tout
+bonnement pour moi d'une banqueroute Trieste.
+
+--Vraiment? Est-ce que votre banqueroutier serait par hasard Jacopo
+Manfredi?
+
+--Justement! Figurez-vous un homme qui faisait, depuis je ne sais
+combien de temps, pour huit ou neuf cent mille francs par an d'affaires
+avec moi. Jamais un mcompte, jamais un retard; un gaillard qui payait
+comme un prince... qui paie. Je me mets en avance d'un million avec lui,
+et ne voil-t-il pas mon diable de Jacopo Manfredi qui suspend ses
+paiements!
+
+--En vrit?
+
+--C'est une fatalit inoue. Je tire sur lui six cent mille livres, qui
+me reviennent impayes, et de plus je suis encore porteur de quatre cent
+mille francs de lettres de change signes par lui et payables fin
+courant chez son correspondant de Paris. Nous sommes le 30, j'envoie
+toucher; ah! bien oui, le correspondant a disparu. Avec mon affaire
+d'Espagne, cela me fait une gentille fin de mois.
+
+--Mais est-ce vraiment une perte, votre affaire d'Espagne?
+
+--Certainement, sept cent mille francs hors de ma caisse, rien que
+cela.
+
+--Comment diable avez-vous fait une pareille cole, vous un vieux
+loup-cervier?
+
+--Eh! c'est la faute de ma femme. Elle a rv que don Carlos tait
+rentr en Espagne; elle croit aux rves. C'est du magntisme, dit-elle,
+et quand elle rve une chose, cette chose, ce qu'elle assure, doit
+infailliblement arriver. Sur sa conviction, je lui permets de jouer:
+elle a sa cassette et son agent de change: elle joue et elle perd. Il
+est vrai que ce n'est pas mon argent, mais le sien qu'elle joue.
+Cependant, n'importe, vous comprendrez que lorsque sept cent mille
+francs sortent de la poche de la femme, le mari s'en aperoit toujours
+bien un peu. Comment! vous ne saviez pas cela? Mais la chose a fait un
+bruit norme.
+
+--Si fait, j'en avais entendu parler, mais j'ignorais les dtails; puis
+je suis on ne peut plus ignorant de toutes ces affaires de Bourse.
+
+--Vous ne jouez donc pas?
+
+--Moi! et comment voulez-vous que je joue? Moi qui ai dj tant de peine
+ rgler mes revenus, je serais forc, outre mon intendant, de prendre
+encore un commis et un garon de caisse. Mais, propos d'Espagne, il me
+semble que la baronne n'avait pas tout fait rv l'histoire de la
+rentre de don Carlos. Les journaux n'ont-ils pas dit quelque chose de
+cela?
+
+--Vous croyez donc aux journaux, vous?
+
+--Moi, pas le moins du monde; mais il me semble que cet honnte
+_Messager_ faisait exception la rgle, et qu'il n'annonait que les
+nouvelles certaines, les nouvelles tlgraphiques.
+
+--Eh bien, voil ce qui est inexplicable, reprit Danglars, c'est que
+cette rentre de don Carlos tait effectivement une nouvelle
+tlgraphique.
+
+--En sorte, dit Monte-Cristo, que c'est dix-sept cent mille francs peu
+prs que vous perdez ce mois-ci?
+
+--Il n'y a pas d' peu prs, c'est juste mon chiffre.
+
+--Diable! pour une fortune de troisime ordre, dit Monte-Cristo avec
+compassion, c'est un rude coup.
+
+--De troisime ordre! dit Danglars un peu humili; que diable
+entendez-vous par l?
+
+--Sans doute, continua Monte-Cristo, je fais trois catgories dans les
+fortunes: fortune de premier ordre, fortune de deuxime ordre, fortune
+de troisime ordre. J'appelle fortune de premier ordre celle qui se
+compose de trsors que l'on a sous la main, les terres, les mines, les
+revenus sur des tats comme la France, l'Autriche et l'Angleterre,
+pourvu que ces trsors, ces mines, ces revenus, forment un total d'une
+centaine de millions; j'appelle fortune de second ordre les
+exploitations manufacturires, les entreprises par association, les
+vice-royauts et les principauts ne dpassant pas quinze cent mille
+francs de revenu, le tout formant un capital d'une cinquantaine de
+millions; j'appelle enfin fortune de troisime ordre les capitaux
+fructifiant par intrts composs, les gains dpendant de la volont
+d'autrui ou des chances du hasard, qu'une banqueroute entame, qu'une
+nouvelle tlgraphique branle; les spculations ventuelles, les
+oprations soumises enfin aux chances de cette fatalit qu'on pourrait
+appeler force mineure, en la comparant la force majeure, qui est la
+force naturelle; le tout formant un capital fictif ou rel d'une
+quinzaine de millions. N'est-ce point l votre position peu prs,
+dites?
+
+--Mais dame, oui! rpondit Danglars.
+
+--Il en rsulte qu'avec six fins de mois comme celle-l, continua
+imperturbablement Monte-Cristo, une maison de troisime ordre serait
+l'agonie.
+
+--Oh! dit Danglars avec un sourire fort ple, comme vous y allez!
+
+--Mettons sept mois, rpliqua Monte-Cristo du mme ton. Dites-moi,
+avez-vous pens cela quelquefois, que sept fois dix-sept cent mille
+francs font douze millions ou peu prs?... Non? Eh bien, vous avez
+raison, car avec des rflexions pareilles on n'engagerait jamais ses
+capitaux, qui sont au financier ce que la peau est l'homme civilis.
+Nous avons nos habits plus ou moins somptueux, c'est notre crdit; mais
+quand l'homme meurt, il n'a que sa peau, de mme qu'en sortant des
+affaires, vous n'avez que votre bien rel, cinq ou six millions tout au
+plus; car les fortunes de troisime ordre ne reprsentent gure que le
+tiers ou le quart de leur apparence, comme la locomotive d'un chemin de
+fer n'est toujours, au milieu de la fume qui l'enveloppe et qui la
+grossit, qu'une machine plus ou moins forte. Eh bien, sur ces cinq
+millions qui forment votre actif rel, vous venez d'en perdre peu prs
+deux, qui diminuent d'autant votre fortune fictive ou votre crdit;
+c'est--dire, mon cher monsieur Danglars, que votre peau vient d'tre
+ouverte par une saigne qui, ritre quatre fois, entranerait la mort.
+Eh! eh! faites attention, mon cher monsieur Danglars. Avez-vous besoin
+d'argent? Voulez-vous que je vous en prte?
+
+--Que vous tes un mauvais calculateur! s'cria Danglars en appelant
+son aide toute la philosophie et toute la dissimulation de l'apparence:
+ l'heure qu'il est, l'argent est rentr dans mes coffres par d'autres
+spculations qui ont russi. Le sang sorti par la saigne est rentr par
+la nutrition. J'ai perdu une bataille en Espagne, j'ai t battu
+Trieste; mais mon arme navale de l'Inde aura pris quelques galions; mes
+pionniers du Mexique auront dcouvert quelque mine.
+
+--Fort bien, fort bien! mais la cicatrice reste, et la premire perte
+elle se rouvrira.
+
+--Non, car je marche sur des certitudes, poursuivit Danglars avec la
+faconde banale du charlatan, dont l'tat est de prner son crdit; il
+faudrait pour me renverser, que trois gouvernements croulassent.
+
+--Dame! cela s'est vu.
+
+--Que la terre manqut de rcoltes.
+
+--Rappelez-vous les sept vaches grasses et les sept vaches maigres.
+
+--Ou que la mer se retirt, comme du temps de _Pharaon_; encore il y a
+plusieurs mers, et les vaisseaux en seraient quittes pour se faire
+caravanes.
+
+--Tant mieux, mille fois tant mieux, cher monsieur Danglars, dit
+Monte-Cristo; et je vois que je m'tais tromp, et que vous rentrez dans
+les fortunes du second ordre.
+
+--Je crois pouvoir aspirer cet honneur, dit Danglars avec un de ces
+sourires strotyps qui faisaient Monte-Cristo l'effet d'une de ces
+lunes pteuses dont les mauvais peintres badigeonnent leurs ruines;
+mais, puisque nous en sommes parler d'affaires, ajouta-t-il, enchant
+de trouver ce motif de changer de conversation, dites-moi donc un peu ce
+que je puis faire pour M. Cavalcanti.
+
+--Mais, lui donner de l'argent, s'il a un crdit sur vous et que ce
+crdit vous paraisse bon.
+
+--Excellent! il s'est prsent ce matin avec un bon de quarante mille
+francs, payable vue sur vous, sign Busoni, et renvoy par vous moi
+avec votre endos. Vous comprenez que je lui ai compt l'instant mme
+ses quarante billets carrs.
+
+Monte-Cristo fit un signe de tte qui indiquait toute son adhsion.
+
+Mais ce n'est pas tout, continua Danglars; il a ouvert son fils un
+crdit chez moi.
+
+--Combien, sans indiscrtion, donne-t-il au jeune homme?
+
+--Cinq mille francs par mois.
+
+--Soixante mille francs par an. Je m'en doutais bien, dit Monte-Cristo
+en haussant les paules; ce sont des pleutres que les Cavalcanti. Que
+veut-il qu'un jeune homme fasse avec cinq mille francs par mois?
+
+--Mais vous comprenez que si le jeune homme a besoin de quelques mille
+de francs de plus....
+
+--N'en faites rien, le pre vous les laisserait pour votre compte; vous
+ne connaissez pas tous les millionnaires ultramontains: ce sont de
+vritables harpagons. Et par qui lui est ouvert ce crdit?
+
+--Oh! par la maison Fenzi, une des meilleures de Florence.
+
+--Je ne veux pas dire que vous perdrez, tant s'en faut; mais tenez-vous
+cependant dans les termes de la lettre.
+
+--Vous n'auriez donc pas confiance dans ce Cavalcanti?
+
+--Moi! je lui donnerais dix millions sur sa signature. Cela rentre dans
+les fortunes de second ordre, dont je vous parlais tout l'heure, mon
+cher monsieur Danglars.
+
+--Et avec cela comme il est simple! Je l'aurais pris pour un major, rien
+de plus.
+
+--Et vous lui eussiez fait honneur; car, vous avez raison, il ne paie
+pas de mine. Quand je l'ai vu pour la premire fois, il m'a fait l'effet
+d'un vieux lieutenant moisi sous la contre paulette. Mais tous les
+Italiens sont comme cela, ils ressemblent de vieux juifs quand ils
+n'blouissent pas comme des mages d'Orient.
+
+--Le jeune homme est mieux, dit Danglars.
+
+--Oui, un peu timide, peut-tre; mais, en somme, il m'a paru convenable.
+J'en tais inquiet.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que vous l'avez vu chez moi peu prs son entre dans le
+monde, ce que l'on m'a dit du moins. Il a voyag avec un prcepteur
+trs svre et n'tait jamais venu Paris.
+
+--Tous ces Italiens de qualit ont l'habitude de se marier entre eux,
+n'est-ce pas? demanda ngligemment Danglars; ils aiment associer leurs
+fortunes.
+
+--D'habitude ils font ainsi, c'est vrai; mais Cavalcanti est un original
+qui ne fait rien comme les autres. On ne m'tera pas de l'ide qu'il
+envoie son fils en France pour qu'il y trouve une femme.
+
+--Vous croyez?
+
+--J'en suis sr.
+
+--Et vous avez entendu parler de sa fortune?
+
+--Il n'est question que de cela; seulement les uns lui accordent des
+millions, les autres prtendent qu'il ne possde pas un paul.
+
+--Et votre opinion vous?
+
+--Il ne faudra pas vous fonder dessus; elle est toute personnelle.
+
+--Mais, enfin....
+
+--Mon opinion, moi, est que tous ces vieux podestats, tous ces anciens
+condottieri, car ces Cavalcanti ont command des armes, ont gouvern
+des provinces; mon opinion, dis-je, est qu'ils ont enterr des millions
+dans des coins que leurs ans seuls connaissent et font connatre
+leurs ans de gnration en gnration; et la preuve, c'est qu'ils sont
+tous jaunes et secs comme leurs florins du temps de la Rpublique, dont
+ils conservent un reflet force de les regarder.
+
+--Parfait, dit Danglars; et c'est d'autant plus vrai qu'on ne leur
+connat pas un pouce de terre, tous ces gens-l.
+
+--Fort peu, du moins; moi, je sais bien que je ne connais Cavalcanti
+que son palais de Lucques.
+
+--Ah! il a un palais! dit en riant Danglars; c'est dj quelque chose.
+
+--Oui, et encore le loue-t-il au ministre des Finances, tandis qu'il
+habite lui, dans une maisonnette. Oh! je vous l'ai dj dit, je crois le
+bonhomme serr.
+
+--Allons, allons, vous ne le flattez pas.
+
+--coutez, je le connais peine: je crois l'avoir vu trois fois dans ma
+vie. Ce que j'en sais, c'est par l'abb Busoni et par lui-mme; il me
+parlait ce matin de ses projets sur son fils, et me laissait entrevoir
+que, las de voir dormir des fonds considrables en Italie, qui est un
+pays mort, il voudrait trouver un moyen, soit en France, soit en
+Angleterre, de faire fructifier ses millions. Mais remarquez bien
+toujours que, quoique j'aie la plus grande confiance dans l'abb Busoni
+personnellement, moi, je ne rponds de rien.
+
+--N'importe, merci du client que vous m'avez envoy; c'est un fort beau
+nom inscrire sur mes registres, et mon caissier, qui j'ai expliqu
+ce que c'taient que les Cavalcanti, en est tout fier. propos, et ceci
+est un simple dtail de touriste, quand ces gens-l marient leurs fils,
+leur donnent-ils des dots?
+
+--Eh, mon Dieu! c'est selon. J'ai connu un prince italien, riche comme
+une mine d'or, un des premiers noms de Toscane, qui, lorsque ses fils se
+mariaient sa guise, leur donnait des millions, et, quand ils se
+mariaient malgr lui, se contentait de leur faire une rente de trente
+cus par mois. Admettons qu'Andrea se marie selon les vues de son pre,
+il lui donnera peut-tre un, deux, trois millions. Si c'tait avec la
+fille d'un banquier, par exemple, peut-tre prendrait-il un intrt dans
+la maison du beau-pre de son fils; puis, supposez ct de cela que sa
+bru lui dplaise: bonsoir, le pre Cavalcanti met la main sur la clef de
+son coffre-fort, donne un double tour la serrure, et voil matre
+Andrea oblig de vivre comme un fils de famille parisien, en bizeautant
+des cartes ou en pipant des ds.
+
+--Ce garon-l trouvera une princesse bavaroise ou pruvienne; il voudra
+une couronne ferme, un Eldorado travers par le Potose.
+
+--Non, tous ces grands seigneurs de l'autre ct des monts pousent
+frquemment de simples mortelles; ils sont comme Jupiter, ils aiment
+croiser les races. Ah ! est-ce que vous voulez marier Andrea, mon cher
+monsieur Danglars, que vous me faites toutes ces questions-l?
+
+--Ma foi, dit Danglars, cela ne me paratrait pas une mauvaise
+spculation; et je suis un spculateur.
+
+--Ce n'est pas avec Mlle Danglars, je prsume? vous ne voudriez pas
+faire gorger ce pauvre Andrea par Albert?
+
+--Albert? dit Danglars en haussant les paules; ah! bien oui, il se
+soucie pas mal de cela.
+
+--Mais il est fianc avec votre fille, je crois?
+
+--C'est--dire que M. de Morcerf et moi, nous avons quelquefois caus de
+ce mariage; mais Mme de Morcerf et Albert....
+
+--N'allez-vous pas me dire que celui-ci n'est pas un bon parti?
+
+--Eh! eh! Mlle Danglars vaut bien M. de Morcerf, ce me semble!
+
+--La dot de Mlle Danglars sera belle, en effet, et je n'en doute pas,
+surtout si le tlgraphe ne fait plus de nouvelles folies.
+
+--Oh! ce n'est pas seulement la dot. Mais, dites-moi donc, propos?
+
+--Eh bien!
+
+--Pourquoi donc n'avez-vous pas invit Morcerf et sa famille votre
+dner?
+
+--Je l'avais fait aussi, mais il a object un voyage Dieppe avec Mme
+de Morcerf, qui on a recommand l'air de la mer.
+
+--Oui, oui, dit Danglars en riant, il doit lui tre bon.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que c'est l'air qu'elle a respir dans sa jeunesse.
+
+Monte-Cristo laissa passer l'pigramme sans paratre y faire attention.
+
+Mais enfin, dit le comte, si Albert n'est point aussi riche que Mlle
+Danglars, vous ne pouvez nier qu'il porte un beau nom.
+
+--Soit, mais j'aime autant le mien, dit Danglars.
+
+--Certainement, votre nom est populaire, et il a orn le titre dont on a
+cru l'orner; mais vous tes un homme trop intelligent pour n'avoir point
+compris que, selon certains prjugs trop puissamment enracins pour
+qu'on les extirpe, noblesse de cinq sicles vaut mieux que noblesse de
+vingt ans.
+
+--Et voil justement pourquoi, dit Danglars avec un sourire qu'il
+essayait de rendre sardonique, voil pourquoi je prfrerais M. Andrea
+Cavalcanti M. Albert de Morcerf.
+
+--Mais cependant, dit Monte-Cristo, je suppose que les Morcerf ne le
+cdent pas aux Cavalcanti?
+
+--Les Morcerf!... Tenez, mon cher comte, reprit Danglars, vous tes un
+galant homme, n'est-ce pas?
+
+--Je le crois.
+
+--Et, de plus, connaisseur en blason?
+
+--Un peu.
+
+--Eh bien, regardez la couleur du mien; elle est plus solide que celle
+du blason de Morcerf.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que, moi, si je ne suis pas baron de naissance, je m'appelle
+Danglars au moins.
+
+--Aprs?
+
+--Tandis que lui ne s'appelle pas Morcerf.
+
+--Comment, il ne s'appelle pas Morcerf?
+
+--Pas le moins du monde.
+
+--Allons donc!
+
+--Moi, quelqu'un m'a fait baron, de sorte que je le suis; lui s'est fait
+comte tout seul, de sorte qu'il ne l'est pas.
+
+--Impossible.
+
+--coutez, mon cher comte, continua Danglars, M. de Morcerf est mon ami,
+ou plutt ma connaissance depuis trente ans; moi, vous savez que je fais
+bon march de mes armoiries, attendu que je n'ai jamais oubli d'o je
+suis parti.
+
+--C'est la preuve d'une grande humilit ou d'un grand orgueil, dit
+Monte-Cristo.
+
+--Eh bien, quand j'tais petit commis, moi, Morcerf tait simple
+pcheur.
+
+--Et alors on l'appelait?
+
+--Fernand.
+
+--Tout court?
+
+--Fernand Mondego.
+
+--Vous en tes sr?
+
+--Pardieu! il m'a vendu assez de poisson pour que je le connaisse.
+
+--Alors, pourquoi lui donniez-vous votre fille?
+
+--Parce que Fernand et Danglars tant deux parvenus, tous deux anoblis,
+tous deux enrichis, se valent au fond, sauf certaines choses, cependant,
+qu'on a dites de lui et qu'on n'a jamais dites de moi.
+
+--Quoi donc?
+
+--Rien.
+
+--Ah! oui, je comprends; ce que vous me dites l me rafrachit la
+mmoire propos du nom de Fernand Mondego; j'ai entendu prononcer ce
+nom-l en Grce.
+
+-- propos de l'affaire d'Ali-Pacha?
+
+--Justement.
+
+--Voil le mystre, reprit Danglars, et j'avoue que j'eusse donn bien
+des choses pour le dcouvrir.
+
+--Ce n'tait pas difficile, si vous en aviez eu grande envie.
+
+--Comment cela?
+
+--Sans doute, vous avez bien quelque correspondant en Grce?
+
+--Pardieu!
+
+-- Janina?
+
+--J'en ai partout....
+
+--Eh bien, crivez votre correspondant de Janina, et demandez-lui quel
+rle a jou dans la catastrophe d'Ali-Tebelin un Franais nomm Fernand.
+
+--Vous avez raison! s'cria Danglars en se levant vivement, j'crirai
+aujourd'hui mme!
+
+--Faites.
+
+--Je vais le faire.
+
+--Et si vous avez quelque nouvelle bien scandaleuse....
+
+--Je vous la communiquerai.
+
+--Vous me ferez plaisir.
+
+Danglars s'lana hors de l'appartement, et ne fit qu'un bond jusqu' sa
+voiture.
+
+
+
+
+LXVII
+
+Le cabinet du procureur du roi.
+
+
+Laissons le banquier revenir au grand trot de ses chevaux, et suivons
+Mme Danglars dans son excursion matinale.
+
+Nous avons dit qu' midi et demi Mme Danglars avait demand ses chevaux
+et tait sortie en voiture.
+
+Elle se dirigea du ct du faubourg Saint-Germain, prit la rue Mazarine,
+et fit arrter au passage du Pont-Neuf.
+
+Elle descendit et traversa le passage. Elle tait vtue fort simplement,
+comme il convient une femme de got qui sort le matin.
+
+Rue Gungaud, elle monta en fiacre en dsignant, comme le but de sa
+course, la rue du Harlay.
+
+ peine fut-elle dans la voiture, qu'elle tira de sa poche un voile noir
+trs pais, qu'elle attacha sur son chapeau de paille; puis elle remit
+son chapeau sur sa tte, et vit avec plaisir, en regardant dans un petit
+miroir de poche, qu'on ne pouvait voir d'elle que sa peau blanche et la
+prunelle tincelante de son oeil.
+
+Le fiacre prit le Pont-Neuf, et entra, par la place Dauphine, dans la
+cour du Harlay; il fut pay en ouvrant la portire, et Mme Danglars
+s'lanant vers l'escalier, qu'elle franchit lgrement, arriva bientt
+ la salle des Pas-Perdus.
+
+Le matin, il y a beaucoup d'affaires et encore plus de gens affairs au
+Palais; les gens affairs ne regardent pas beaucoup les femmes; Mme
+Danglars traversa donc la salle des Pas-Perdus sans tre plus remarque
+que dix autres femmes qui guettaient leur avocat.
+
+Il y avait encombrement dans l'antichambre de M. de Villefort; mais Mme
+Danglars n'eut pas mme besoin de prononcer son nom, ds qu'elle parut,
+un huissier se leva, vint elle, lui demanda si elle n'tait point la
+personne laquelle M. le procureur du roi avait donn rendez-vous, et,
+sur sa rponse affirmative, il la conduisit, par un corridor rserv, au
+cabinet de M. de Villefort.
+
+Le magistrat crivait, assis sur son fauteuil, le dos tourn la porte:
+il entendit la porte s'ouvrir, l'huissier prononcer ces paroles:
+Entrez, madame! et la porte se refermer, sans faire un seul mouvement;
+mais peine eut-il senti se perdre les pas de l'huissier, qui
+s'loignait, qu'il se retourna vivement, alla pousser les verrous,
+tirer les rideaux et visiter chaque coin du cabinet.
+
+Puis lorsqu'il eut acquis la certitude qu'il ne pouvait tre ni vu ni
+entendu, et que par consquent il fut tranquillis:
+
+Merci, madame, dit-il, merci de votre exactitude.
+
+Et il lui offrit un sige que Mme Danglars accepta, car le coeur lui
+battait si fortement qu'elle se sentait prs de suffoquer.
+
+Voil, dit le procureur du roi en s'asseyant son tour et en faisant
+dcrire un demi-cercle son fauteuil, afin de se trouver en face de Mme
+Danglars, voil bien longtemps, madame, qu'il ne m'est arriv d'avoir ce
+bonheur de causer seul avec vous; et, mon grand regret, nous nous
+retrouvons pour entamer une conversation bien pnible.
+
+--Cependant, monsieur, vous voyez que je suis venue votre premier
+appel, quoique certainement cette conversation soit encore plus pnible
+pour moi que pour vous.
+
+Villefort sourit amrement.
+
+Il est donc vrai, dit-il, rpondant sa propre pense bien plutt
+qu'aux paroles de Mme Danglars, il est donc vrai que toutes nos actions
+laissent leurs traces, les unes sombres, les autres lumineuses, dans
+notre pass! Il est donc vrai que tous nos pas dans cette vie
+ressemblent la marche du reptile sur le sable et font un sillon!
+Hlas! pour beaucoup, ce sillon est celui de leurs larmes!
+
+--Monsieur, dit Mme Danglars, vous comprenez mon motion, n'est-ce pas?
+mnagez-moi donc, je vous prie. Cette chambre o tant de coupables ont
+pass tremblants et honteux, ce fauteuil o je m'assieds mon tour
+honteuse et tremblante!... Oh! tenez, j'ai besoin de toute ma raison
+pour ne pas voir en moi une femme bien coupable et en vous un juge
+menaant.
+
+Villefort secoua la tte et poussa un soupir.
+
+Et moi, reprit-il, et moi, je me dis que ma place n'est pas dans le
+fauteuil du juge, mais bien sur la sellette de l'accus.
+
+--Vous? dit Mme Danglars tonne.
+
+--Oui, moi.
+
+--Je crois que de votre part, monsieur, votre puritanisme s'exagre la
+situation, dit Mme Danglars, dont l'oeil si beau s'illumina d'une
+fugitive lueur. Ces sillons dont vous parliez l'instant mme, ont t
+tracs par toutes les jeunesses ardentes. Au fond des passions au-del
+du plaisir, il y a toujours un peu de remords; c'est pour cela que
+l'vangile, cette ressource ternelle des malheureux, nous a donn pour
+soutien, nous autres pauvres femmes, l'admirable parabole de la fille
+pcheresse et de la femme adultre. Aussi, je vous l'avoue, en me
+reportant ces dlires de ma jeunesse je pense quelquefois que Dieu me
+les pardonnera, car sinon l'excuse, du moins la compensation s'en est
+bien trouve dans mes souffrances; mais vous, qu'avez-vous craindre de
+tout cela, vous autres hommes que tout le monde excuse et que le
+scandale anoblit?
+
+--Madame, rpliqua Villefort, vous me connaissez; je ne suis pas un
+hypocrite, ou du moins je ne fais pas de l'hypocrisie sans raison. Si
+mon front est svre c'est que bien des malheurs l'ont assombri, si mon
+coeur s'est ptrifi, c'est afin de pouvoir supporter les chocs qu'il a
+reus. Je n'tais pas ainsi dans ma jeunesse, je n'tais pas ainsi ce
+soir des fianailles o nous tions tous assis autour d'une table de la
+rue du Cours Marseille. Mais, depuis, tout a bien chang en moi et
+autour de moi; ma vie s'est use poursuivre des choses difficiles et
+briser dans les difficults ceux qui, volontairement ou
+involontairement, par leur libre arbitre ou par le hasard, se trouvaient
+placs sur mon chemin pour me susciter ces choses. Il est rare que ce
+qu'on dsire ardemment ne soit pas dfendu ardemment par ceux de qui on
+veut l'obtenir ou auxquels on tente de l'arracher. Ainsi, la plupart des
+mauvaises actions des hommes sont venues au-devant d'eux, dguises sous
+la forme spcieuse de la ncessit; puis, la mauvaise action commise
+dans un moment d'exaltation, de crainte et de dlire, on voit qu'on
+aurait pu passer auprs d'elle en l'vitant. Le moyen qu'il et t bon
+d'employer, qu'on n'a pas vu, aveugle qu'on tait, se prsente vos
+yeux facile et simple; vous vous dites: Comment n'ai-je pas fait cela au
+lieu de faire cela? Vous, mesdames, au contraire, bien rarement vous
+tes tourmentes par des remords, car bien rarement la dcision vient de
+vous, vos malheurs vous sont presque toujours imposs, vos fautes sont
+presque toujours le crime des autres.
+
+--En tout cas, monsieur, convenez-en, rpondit Mme Danglars, si j'ai
+commis une faute, cette faute ft-elle personnelle, j'en ai reu hier la
+svre punition.
+
+--Pauvre femme! dit Villefort en lui serrant la main, trop svre pour
+votre force car deux fois vous avez failli y succomber, et
+cependant....
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, je dois vous dire... rassemblez tout votre courage, madame,
+car vous n'tes pas encore au bout.
+
+--Mon Dieu! s'cria Mme Danglars effraye, qu'y a-t-il donc encore?
+
+--Vous ne voyez que le pass, madame, et certes il est sombre. Eh bien,
+figurez-vous un avenir plus sombre encore, un avenir... affreux
+certainement... sanglant peut-tre!...
+
+La baronne connaissait le calme de Villefort; elle fut si pouvante de
+son exaltation, qu'elle ouvrit la bouche pour crier, mais que le cri
+mourut dans sa gorge.
+
+Comment est-il ressuscit, ce pass terrible? s'cria Villefort;
+comment, du fond de la tombe et du fond de nos coeurs o il dormait,
+est-il sorti comme un fantme pour faire plir nos joues et rougir nos
+fronts?
+
+--Hlas! dit Hermine, sans doute le hasard!
+
+--Le hasard! reprit Villefort; non, non, madame, il n'y a point de
+hasard!
+
+--Mais si; n'est-ce point un hasard, fatal il est vrai mais un hasard
+qui a fait tout cela? n'est-ce point par hasard que le comte de
+Monte-Cristo a achet cette maison? n'est-ce point par hasard qu'il a
+fait creuser la terre? n'est-ce point par hasard, enfin, que ce
+malheureux enfant a t dterr sous les arbres? Pauvre innocente
+crature sortie de moi, qui je n'ai jamais pu donner un baiser, mais
+qui j'ai donn bien des larmes. Ah! tout mon coeur a vol au-devant du
+comte lorsqu'il a parl de cette chre dpouille trouve sous des
+fleurs.
+
+--Eh bien, non, madame; et voil ce que j'avais de terrible vous dire,
+rpondit Villefort d'une voix sourde: non, il n'y a pas eu de dpouille
+trouve sous les fleurs; non, il n'y a pas eu d'enfant dterr; non, il
+ne faut pas pleurer; non, il ne faut pas gmir: il faut trembler!
+
+--Que voulez-vous dire? s'cria Mme Danglars toute frmissante.
+
+--Je veux dire que M. Monte-Cristo, en creusant au pied de ces arbres,
+n'a pu trouver ni squelette d'enfant ni ferrure de coffre, parce que
+sous ces arbres il n'y avait ni l'un ni l'autre.
+
+--Il n'y avait ni l'un ni l'autre! redit Mme Danglars, en fixant sur le
+procureur du roi des yeux dont la prunelle, effroyablement dilate,
+indiquait la terreur; il n'y avait ni l'un ni l'autre! rpta-t-elle
+encore comme une personne qui essaie de fixer par le son des paroles et
+par le bruit de la voix ses ides prtes lui chapper.
+
+--Non! dit Villefort, en laissant tomber son front dans ses mains, cent
+fois non!...
+
+--Mais ce n'est donc point l que vous aviez dpos le pauvre enfant,
+monsieur? Pourquoi me tromper? dans quel but, voyons, dites?
+
+--C'est l; mais coutez-moi, coutez-moi madame, et vous allez me
+plaindre, moi qui ai port vingt ans, sans en rejeter la moindre part
+sur vous, le fardeau de douleurs que je vais vous dire.
+
+--Mon Dieu! vous m'effrayez! mais n'importe, parlez, je vous coute.
+
+--Vous savez comment s'accomplit cette nuit douloureuse o vous tiez
+expirante sur votre lit, dans cette chambre de damas rouge, tandis que
+moi, presque aussi haletant que vous, j'attendais votre dlivrance.
+L'enfant vint, me fut remis sans mouvement, sans souffle, sans voix:
+nous le crmes mort.
+
+Mme Danglars fit un mouvement rapide, comme si elle et voulu s'lancer
+de sa chaise.
+
+Mais Villefort l'arrta en joignant les mains comme pour implorer son
+attention.
+
+Nous le crmes mort, rpta-t-il; je le mis dans un coffre qui devait
+remplacer le cercueil, je descendis au jardin, je creusai une fosse et
+l'enfouis la hte. J'achevais peine de le couvrir de terre, que le
+bras du Corse s'tendit vers moi. Je vis comme une ombre se dresser,
+comme un clair reluire. Je sentis une douleur, je voulus crier, un
+frisson glac me parcourut tout le corps et m'treignit la gorge....
+Je tombai mourant, et je me crus tu. Je n'oublierai jamais votre
+sublime courage, quand, revenu moi, je me tranai expirant jusqu'au
+bas de l'escalier, o, expirante vous-mme, vous vntes au-devant de
+moi. Il fallait garder le silence sur la terrible catastrophe; vous
+etes le courage de regagner votre maison, soutenue par votre nourrice;
+un duel fut le prtexte de ma blessure. Contre toute attente, le secret
+nous fut gard tous deux, on me transporta Versailles; pendant trois
+mois, je luttai contre la mort; enfin comme je parus me rattacher la
+vie, on m'ordonna le soleil et l'air du Midi. Quatre hommes me portrent
+de Paris Chlons, en faisant six lieues par jour. Mme de Villefort
+suivait le brancard dans sa voiture. Chlons, on me mit sur la Sane,
+puis je passai sur le Rhne, et, par la seule vitesse du courant, je
+descendis jusqu' Arles, puis d'Arles, je repris ma litire et continuai
+mon chemin pour Marseille. Ma convalescence dura six mois; je
+n'entendais plus parler de vous, je n'osai m'informer de ce que vous
+tiez devenue. Quand je revins Paris, j'appris que, veuve de M. de
+Nargonne, vous aviez pous M. Danglars.
+
+ quoi avais-je pens depuis que la connaissance m'tait revenue?
+Toujours la mme chose, toujours ce cadavre d'enfant qui, chaque
+nuit, dans mes rves s'envolait du sein de la terre, et planait
+au-dessus de la fosse en me menaant du regard et du geste. Aussi,
+peine de retour Paris, je m'informai; la maison n'avait pas t
+habite depuis que nous en tions sortis, mais elle venait d'tre loue
+pour neuf ans. J'allai trouver le locataire, je feignis d'avoir un grand
+dsir de ne pas voir passer entre des mains trangres cette maison qui
+appartenait au pre et la mre de ma femme; j'offris un ddommagement
+pour qu'on rompt le bail; on me demanda six mille francs: j'en eusse
+donn dix mille, j'en eusse donn vingt mille. Je les avais sur moi, je
+fis, sance tenante, signer la rsiliation; puis, lorsque je tins cette
+cession tant dsire, je partis au galop pour Auteuil. Personne, depuis
+que j'en tais sorti, n'tait entr dans la maison.
+
+Il tait cinq heures de l'aprs-midi, je montai dans la chambre rouge
+et j'attendis la nuit.
+
+L, tout ce que je me disais depuis un an dans mon agonie continuelle
+se reprsenta, bien plus menaant que jamais, ma pense.
+
+Ce Corse qui m'avait dclar la vendetta, qui m'avait suivi de Nmes
+Paris; ce Corse, qui tait cach dans le jardin, qui m'avait frapp,
+m'avait vu creuser la fosse, il m'avait vu enterrer l'enfant; il pouvait
+en arriver vous connatre; peut-tre vous connaissait-il.... Ne vous
+ferait-il pas payer un jour le secret de cette terrible affaire?... Ne
+serait-ce pas pour lui une bien douce vengeance, quand il apprendrait
+que je n'tais pas mort de son coup de poignard? Il tait donc urgent
+qu'avant toute chose, et tout hasard, je fisse disparatre les traces
+de ce pass, que j'en dtruisisse tout vestige matriel; il n'y aurait
+toujours que trop de ralit dans mon souvenir.
+
+C'tait pour cela que j'avais annul le bail, c'tait pour cela que
+j'tais venu, c'tait pour cela que j'attendais.
+
+La nuit arriva, je la laissai bien s'paissir; j'tais sans lumire
+dans cette chambre, o des souffles de vent faisaient trembler les
+portires derrire lesquelles je croyais toujours voir quelque espion
+embusqu; de temps en temps je tressaillais, il me semblait derrire
+moi, dans ce lit, entendre vos plaintes, et je n'osais me retourner. Mon
+coeur battait dans le silence, et je le sentais battre si violemment que
+je croyais que ma blessure allait se rouvrir; enfin, j'entendis
+s'teindre, l'un aprs l'autre, tous ces bruits divers de la campagne.
+Je compris que je n'avais plus rien craindre, que je ne pouvais tre
+ni vu ni entendu, et je me dcidai descendre.
+
+coutez, Hermine, je me crois aussi brave qu'un autre homme, mais
+lorsque je retirai de ma poitrine cette petite clef de l'escalier, que
+nous chrissions tous deux, et que vous aviez voulu faire attacher un
+anneau d'or, lorsque j'ouvris la porte, lorsque, travers les fentres,
+je vis une lune ple jeter, sur les degrs en spirale, une longue bande
+de lumire blanche pareille un spectre, je me retins au mur et je fus
+prs de crier; il me semblait que j'allais devenir fou.
+
+Enfin, je parvins me rendre matre de moi-mme. Je descendis
+l'escalier marche marche; la seule chose que je n'avais pu vaincre,
+c'tait un trange tremblement dans les genoux. Je me cramponnai la
+rampe; si je l'eusse lche un instant, je me fusse prcipit.
+
+J'arrivai la porte d'en bas; en dehors de cette porte, une bche
+tait pose contre le mur. Je m'tais muni d'une lanterne sourde; au
+milieu de la pelouse, je m'arrtai pour l'allumer, puis je continuai mon
+chemin.
+
+Novembre finissait, toute la verdure du jardin avait disparu, les
+arbres n'taient plus que des squelettes aux longs bras dcharns, et
+les feuilles mortes criaient avec le sable sous mes pas.
+
+L'effroi m'treignait si fortement le coeur, qu'en approchant du massif
+je tirai un pistolet de ma poche et l'armai. Je croyais toujours voir
+apparatre travers les branches la figure du Corse.
+
+J'clairai le massif avec ma lanterne sourde; il tait vide. Je jetai
+les yeux tout autour de moi; j'tais bien seul; aucun bruit ne troublait
+le silence de la nuit, si ce n'est le chant d'une chouette qui jetait
+son cri aigu et lugubre comme un appel aux fantmes de la nuit.
+
+J'attachai ma lanterne une branche fourchue que j'avais dj
+remarque un an auparavant, l'endroit mme o je m'arrtai pour
+creuser la fosse.
+
+L'herbe avait, pendant l't, pouss bien paisse cet endroit, et,
+l'automne venu, personne ne s'tait trouv l pour la faucher.
+Cependant, une place moins garnie attira mon attention; il tait vident
+que c'tait l que j'avais retourn la terre. Je me mis l'oeuvre.
+
+J'en tais donc arriv cette heure que j'attendais depuis plus d'un
+an!
+
+Aussi, comme j'esprais, comme je travaillais, comme je sondais chaque
+touffe de gazon, croyant sentir de la rsistance au bout de ma bche;
+rien! et cependant je fis un trou deux fois plus grand que n'tait le
+premier. Je crus m'tre abus, m'tre tromp de place; je m'orientai, je
+regardai les arbres, je cherchai reconnatre les dtails qui m'avaient
+frapp. Une bise froide et aigu sifflait travers les branches
+dpouilles, et cependant la sueur ruisselait sur mon front. Je me
+rappelai que j'avais reu le coup de poignard au moment o je pitinais
+la terre pour recouvrir la fosse; en pitinant cette terre, je
+m'appuyais un faux bnier; derrire moi tait un rocher artificiel
+destin servir de banc aux promeneurs; car en tombant, ma main, qui
+venait de quitter l'bnier, avait senti la fracheur de cette pierre.
+ma droite tait le faux bnier, derrire moi tait le rocher, je tombai
+en me plaant de mme, je me relevai et me mis creuser et largir le
+trou: rien! toujours rien! le coffret n'y tait pas.
+
+--Le coffret n'y tait pas? murmura Mme Danglars suffoque par
+l'pouvante.
+
+--Ne croyez pas que je me bornai cette tentative, continua Villefort;
+non. Je fouillai tout le massif; je pensai que l'assassin, ayant dterr
+le coffre et croyant que c'tait un trsor, avait voulu s'en emparer,
+l'avait emport; puis s'apercevant de son erreur, avait fait son tour
+un trou et l'y avait dpos; rien. Puis il me vint cette ide qu'il
+n'avait point pris tant de prcautions, et l'avait purement et
+simplement jet dans quelque coin. Dans cette dernire hypothse, il me
+fallait, pour faire mes recherches, attendre le jour. Je remontai dans
+la chambre et j'attendis.
+
+--Oh! mon Dieu!
+
+--Le jour venu, je descendis de nouveau. Ma premire visite fut pour le
+massif; j'esprais y retrouver des traces qui m'auraient chapp pendant
+l'obscurit. J'avais retourn la terre sur une superficie de plus de
+vingt pieds carrs, et sur une profondeur de plus de deux pieds. Une
+journe et peine suffi un homme salari pour faire ce que j'avais
+fait, moi, en une heure. Rien, je ne vis absolument rien.
+
+Alors, je me mis la recherche du coffre, selon la supposition que
+j'avais faite qu'il avait t jet dans quelque coin. Ce devait tre sur
+le chemin qui conduisait la petite porte de sortie; mais cette
+nouvelle investigation fut aussi inutile que la premire, et, le coeur
+serr, je revins au massif, qui lui-mme ne me laissait plus aucun
+espoir.
+
+--Oh! s'cria Mme Danglars, il y avait de quoi devenir fou.
+
+--Je l'esprai un instant, dit Villefort, mais je n'eus pas ce bonheur;
+cependant, rappelant ma force et par consquent mes ides: Pourquoi cet
+homme aurait-il emport ce cadavre? me demandai-je.
+
+--Mais vous l'avez dit, reprit Mme Danglars, pour avoir une preuve.
+
+--Eh! non, madame, ce ne pouvait plus tre cela; on ne garde pas un
+cadavre pendant un an, on le montre un magistrat, et l'on fait sa
+dposition. Or, rien de tout cela n'tait arriv.
+
+--Eh bien, alors?... demanda Hermine toute palpitante.
+
+--Alors, il y a quelque chose de plus terrible, de plus fatal, de plus
+effrayant pour nous: il y a que l'enfant tait vivant peut-tre, et que
+l'assassin l'a sauv.
+
+Mme Danglars poussa un cri terrible, et saisissant les mains de
+Villefort:
+
+Mon enfant tait vivant! dit-elle; vous avez enterr mon enfant vivant,
+monsieur! Vous n'tiez pas sr que mon enfant tait mort, et vous l'avez
+enterr! ah!...
+
+Mme Danglars s'tait redresse et elle se tenait devant le procureur du
+roi, dont elle serrait les poignets entre ses mains dlicates, debout et
+presque menaante.
+
+Que sais-je? Je vous dis cela comme je vous dirais autre chose,
+rpondit Villefort avec une fixit de regard qui indiquait que cet
+homme si puissant tait prs d'atteindre les limites du dsespoir et de
+la folie.
+
+Ah! mon enfant, mon pauvre enfant! s'cria la baronne, retombant sur
+sa chaise et touffant ses sanglots dans son mouchoir.
+
+Villefort revint lui, et comprit que pour dtourner l'orage maternel
+qui s'amassait sur sa tte, il fallait faire passer chez Mme Danglars la
+terreur qu'il prouvait lui-mme.
+
+Vous comprenez alors que si cela est ainsi, dit-il en se levant son
+tour et en s'approchant de la baronne pour lui parler d'une voix plus
+basse, nous sommes perdus: cet enfant vit, et quelqu'un sait qu'il vit,
+quelqu'un a notre secret; et puisque Monte-Cristo parle devant nous d'un
+enfant dterr o cet enfant n'tait plus, ce secret c'est lui qui l'a.
+
+--Dieu, Dieu juste, Dieu vengeur! murmura Mme Danglars.
+
+Villefort ne rpondit que par une espce de rugissement.
+
+Mais cet enfant, cet enfant, monsieur? reprit la mre obstine.
+
+--Oh! que je l'ai cherch! reprit Villefort en se tordant les bras: que
+de fois je l'ai appel dans mes longues nuits sans sommeil! que de fois
+j'ai dsir une richesse royale pour acheter un million de secrets un
+million d'hommes, et pour trouver mon secret dans les leurs! Enfin, un
+jour que pour la centime fois je reprenais la bche, je me demandai
+pour la centime fois ce que le Corse avait pu faire de l'enfant: un
+enfant embarrasse un fugitif; peut-tre en s'apercevant qu'il tait
+vivant encore, l'avait-il jet dans la rivire.
+
+--Oh! impossible! s'cria Mme Danglars; on assassine un homme par
+vengeance, on ne noie pas de sang-froid un enfant!
+
+--Peut-tre, continua Villefort, l'avait-il mis aux Enfants-Trouvs.
+
+--Oh! oui, oui! s'cria la baronne, mon enfant est l! monsieur!
+
+--Je courus l'hospice, et j'appris que cette nuit mme, la nuit du 20
+septembre, un enfant avait t dpos dans le tour; il tait envelopp
+d'une moiti de serviette en toile fine, dchire avec intention. Cette
+moiti de serviette portait une moiti de couronne de baron et la lettre
+H.
+
+--C'est cela, c'est cela! s'cria Mme Danglars, tout mon linge tait
+marqu ainsi; M. de Nargonne tait baron, et je m'appelle Hermine.
+Merci, mon Dieu! mon enfant n'tait pas mort!
+
+--Non, il n'tait pas mort!
+
+--Et vous me le dites! vous me dites cela sans craindre de me faire
+mourir de joie, monsieur! O est-il? o est mon enfant?
+
+Villefort haussa les paules.
+
+Le sais-je? dit-il; et croyez-vous que si je le savais je vous ferais
+passer par toutes ces gradations, comme le ferait un dramaturge ou un
+romancier? Non, hlas! non! je ne le sais pas. Une femme, il y avait six
+mois environ, tait venue rclamer l'enfant avec l'autre moiti de la
+serviette. Cette femme avait fourni toutes les garanties que la loi
+exige, et on le lui avait remis.
+
+--Mais il fallait vous informer de cette femme, il fallait la dcouvrir.
+
+--Et de quoi pensez-vous donc que je me sois occup, madame? J'ai feint
+une instruction criminelle, et tout ce que la police a de fins limiers,
+d'adroits agents, je les mis sa recherche. On a retrouv ses traces
+jusqu' Chlons; Chlons, on les a perdues.
+
+--Perdues?
+
+--Oui, perdues; perdues jamais.
+
+Mme Danglars avait cout ce rcit avec un soupir, une larme, un cri
+pour chaque circonstance.
+
+Et c'est tout, dit-elle; et vous vous tes born l?
+
+--Oh! non, dit Villefort, je n'ai jamais cess de chercher, de
+m'enqurir, de m'informer. Cependant, depuis deux ou trois ans, j'ai
+donn quelque relche. Mais, aujourd'hui, je vais recommencer avec plus
+de persvrance et d'acharnement que jamais; et je russirai,
+voyez-vous; car ce n'est plus la conscience qui me pousse, c'est la
+peur.
+
+--Mais, reprit Mme Danglars, le comte de Monte-Cristo ne sait rien; sans
+quoi, ce me semble, il ne nous rechercherait point comme il le fait.
+
+--Oh! la mchancet des hommes est bien profonde, dit Villefort,
+puisqu'elle est plus profonde que la bont de Dieu. Avez-vous remarqu
+les yeux de cet homme, tandis qu'il nous parlait?
+
+--Non.
+
+--Mais l'avez-vous examin profondment parfois?
+
+--Sans doute. Il est bizarre, mais voil tout. Une chose qui m'a frappe
+seulement, c'est que de tout ce repas exquis qu'il nous a donn, il n'a
+rien touch, c'est que d'aucun plat il n'a voulu prendre sa part.
+
+--Oui, oui! dit Villefort, j'ai remarqu cela aussi. Si j'avais su ce
+que je sais maintenant, moi non plus je n'eusse touch rien; j'aurais
+cru qu'il voulait nous empoisonner.
+
+--Et vous vous seriez tromp, vous le voyez bien.
+
+--Oui, sans doute; mais, croyez-moi, cet homme a d'autres projets. Voil
+pourquoi j'ai voulu vous voir, voil pourquoi j'ai demand vous
+parler, voil pourquoi j'ai voulu vous prmunir contre tout le monde,
+mais contre lui surtout. Dites-moi, continua Villefort en fixant plus
+profondment encore qu'il ne l'avait fait jusque-l ses yeux sur la
+baronne, vous n'avez parl de notre liaison personne?
+
+--Jamais, personne.
+
+--Vous me comprenez, reprit affectueusement Villefort, quand je dis
+personne, pardonnez-moi cette insistance, personne au monde, n'est-ce
+pas?
+
+--Oh! oui, oui, je comprends trs bien, dit la baronne en rougissant;
+jamais! je vous le jure.
+
+--Vous n'avez point l'habitude d'crire le soir ce qui s'est pass dans
+la matine? vous ne faites pas de journal?
+
+--Non! Hlas! ma vie passe emporte par la frivolit; moi-mme, je
+l'oublie.
+
+--Vous ne rvez pas haut, que vous sachiez?
+
+--J'ai un sommeil d'enfant; ne vous le rappelez-vous pas?
+
+Le pourpre monta au visage de la baronne, et la pleur envahit celui de
+Villefort.
+
+C'est vrai, dit-il si bas qu'on l'entendit peine.
+
+--Eh bien? demanda la baronne.
+
+--Eh bien, je comprends ce qu'il me reste faire, reprit Villefort.
+Avant huit jours d'ici, je saurai ce que c'est que M. de Monte-Cristo,
+d'o il vient, o il va, et pourquoi il parle devant nous des enfants
+qu'on dterre dans son jardin.
+
+Villefort pronona ces mots avec un accent qui et fait frissonner le
+comte s'il et pu les entendre.
+
+Puis il serra la main que la baronne rpugnait lui donner et la
+reconduisit avec respect jusqu' la porte.
+
+Mme Danglars reprit un autre fiacre, qui la ramena au passage, de
+l'autre ct duquel elle retrouva sa voiture et son cocher, qui, en
+l'attendant, dormait paisiblement sur son sige.
+
+
+
+
+LXVIII
+
+Un bal d't.
+
+
+Le mme jour, vers l'heure o Mme Danglars faisait la sance que nous
+avons dite dans le cabinet de M. le procureur du roi, une calche de
+voyage, entrant dans la rue du Helder, franchissait la porte du n27 et
+s'arrtait dans la cour.
+
+Au bout d'un instant la portire s'ouvrait, et Mme de Morcerf en
+descendait appuye au bras de son fils.
+
+ peine Albert eut-il reconduit sa mre chez elle que, commandant un
+bain et ses chevaux, aprs s'tre mis aux mains de son valet de chambre,
+il se fit conduire aux Champs-lyses, chez le comte de Monte-Cristo.
+
+Le comte le reut avec son sourire habituel. C'tait une trange chose:
+jamais on ne paraissait faire un pas en avant dans le coeur ou dans
+l'esprit de cet homme. Ceux qui voulaient, si l'on peut dire cela,
+forcer le passage de son intimit trouvaient un mur.
+
+Morcerf, qui accourait lui les bras ouverts, laissa, en le voyant et
+malgr son sourire amical, tomber ses bras, et osa tout au plus lui
+tendre la main.
+
+De son ct, Monte-Cristo la lui toucha, comme il faisait toujours, mais
+sans la lui serrer.
+
+Eh bien, me voil, dit-il, cher comte.
+
+--Soyez le bienvenu.
+
+--Je suis arriv depuis une heure.
+
+--De Dieppe?
+
+--Du Trport.
+
+--Ah! c'est vrai.
+
+--Et ma premire visite est pour vous.
+
+--C'est charmant de votre part, dit Monte-Cristo comme il et dit toute
+autre chose.
+
+--Eh bien, voyons, quelles nouvelles?
+
+--Des nouvelles! vous demandez cela moi, un tranger!
+
+--Je m'entends: quand je demande quelles nouvelles, je demande si vous
+avez fait quelque chose pour moi?
+
+--M'aviez-vous donc charg de quelque commission? dit Monte-Cristo en
+jouant l'inquitude.
+
+--Allons, allons, dit Albert, ne simulez pas l'indiffrence. On dit
+qu'il y a des avertissements sympathiques qui traversent la distance:
+eh bien! au Trport, j'ai reu mon coup lectrique; vous avez, sinon
+travaill pour moi, du moins pens moi.
+
+--Cela est possible, dit Monte-Cristo. J'ai en effet pens vous; mais
+le courant magntique dont j'tais le conducteur agissait, je l'avoue,
+indpendamment de ma volont.
+
+--Vraiment! Contez-moi cela, je vous prie.
+
+--C'est facile, M. Danglars a dn chez moi.
+
+--Je le sais bien, puisque c'est pour fuir sa prsence que nous sommes
+partis, ma mre et moi.
+
+--Mais il a dn avec M. Andrea Cavalcanti.
+
+--Votre prince italien?
+
+--N'exagrons pas. M. Andrea se donne seulement le titre de vicomte.
+
+--Se donne, dites-vous?
+
+--Je dis: se donne.
+
+--Il ne l'est donc pas?
+
+--Eh! le sais-je, moi? Il se le donne, je le lui donne, on le lui donne;
+n'est-ce pas comme s'il l'avait?
+
+--Homme trange que vous faites, allez! Eh bien?
+
+--Eh bien, quoi?
+
+--M. Danglars a donc dn ici?
+
+--Oui.
+
+--Avec votre vicomte Andrea Cavalcanti?
+
+--Avec le vicomte Andrea Cavalcanti, le marquis son pre, Mme Danglars,
+M. et Mme de Villefort, des gens charmants, M. Debray, Maximilien
+Morrel, et puis qui encore... attendez donc... ah! M. de Chteau-Renaud.
+
+--On a parl de moi?
+
+--On n'en a pas dit un mot.
+
+--Tant pis.
+
+--Pourquoi cela? Il me semble que, si l'on vous a oubli, on n'a fait,
+en agissant ainsi, que ce que vous dsiriez!
+
+--Mon cher comte, si l'on n'a point parl de moi, c'est qu'on y pensait
+beaucoup, et alors je suis dsespr.
+
+--Que vous importe, puisque Mlle Danglars n'tait point au nombre de
+ceux qui y pensaient ici! Ah! il est vrai qu'elle pouvait y penser chez
+elle.
+
+--Oh! quant cela, non, j'en suis sr: ou si elle y pensait, c'est
+certainement de la mme faon que je pense elle.
+
+--Touchante sympathie! dit le comte. Alors vous vous dtestez?
+
+--coutez, dit Morcerf, si Mlle Danglars tait femme prendre en piti
+le martyre que je ne souffre pas pour elle et m'en rcompenser en dehors
+des convenances matrimoniales arrtes entre nos deux familles, cela
+m'irait merveille. Bref, je crois que Mlle Danglars serait une
+matresse charmante, mais comme femme, diable....
+
+--Ainsi, dit Monte-Cristo en riant, voil votre faon de penser sur
+votre future?
+
+--Oh! mon Dieu! oui, un peu brutale, c'est vrai mais exacte du moins.
+Or, puisqu'on ne peut faire de ce rve une ralit; comme pour arriver
+un certain but il faut que Mlle Danglars devienne ma femme c'est--dire
+qu'elle vive avec moi, qu'elle pense prs de moi, qu'elle chante prs de
+moi, qu'elle fasse des vers et de la musique dix pas de moi, et cela
+pendant tout le temps de ma vie, alors je m'pouvante. Une matresse,
+mon cher comte, cela se quitte, mais une femme, peste! c'est autre
+chose, cela se garde ternellement, de prs ou de loin c'est--dire. Or,
+c'est effrayant de garder toujours Mlle Danglars, ft-ce mme de loin.
+
+--Vous tes difficile, vicomte.
+
+--Oui, car souvent je pense une chose impossible.
+
+-- laquelle?
+
+-- trouver pour moi une femme comme mon pre en a trouv une pour lui.
+
+
+Monte-Cristo plit et regarda Albert en jouant avec des pistolets
+magnifiques dont il faisait rapidement crier les ressorts.
+
+Ainsi, votre pre a t bien heureux, dit-il.
+
+--Vous savez mon opinion sur ma mre, monsieur le comte: un ange du
+ciel; voyez-la encore belle, spirituelle toujours, meilleure que jamais.
+J'arrive du Trport; pour tout autre fils, eh! mon Dieu! accompagner sa
+mre serait une complaisance ou une corve mais, moi, j'ai pass quatre
+jours en tte--tte avec elle, plus satisfait, plus repos, plus
+potique, vous le dirais-je, que si j'eusse emmen au Trport la reine
+Mab ou Titania.
+
+--C'est une perfection dsesprante, et vous donnez tous ceux qui vous
+entendent de graves envies de rester clibataires.
+
+--Voil justement, reprit Morcerf, pourquoi, sachant qu'il existe au
+monde une femme accomplie, je ne me soucie pas d'pouser Mlle Danglars.
+Avez-vous quelquefois remarqu comme notre gosme revt de couleurs
+brillantes tout ce qui nous appartient? Le diamant qui chatoyait la
+vitre de Marl ou de Fossin devient bien plus beau depuis qu'il est
+notre diamant; mais si l'vidence vous force reconnatre qu'il en est
+d'une eau plus pure, et que vous soyez condamn porter ternellement
+ce diamant infrieur un autre, comprenez-vous la souffrance?
+
+--Mondain! murmura le comte.
+
+--Voil pourquoi je sauterai de joie le jour o Mlle Eugnie s'apercevra
+que je ne suis qu'un chtif atome et que j'ai peine autant de cent
+mille francs qu'elle a de millions.
+
+Monte-Cristo sourit.
+
+J'avais bien pens autre chose, continua Albert; Franz aime les
+choses excentriques, j'ai voulu le rendre malgr lui amoureux de Mlle
+Danglars; mais quatre lettres que je lui ai crites dans le plus
+affriandant des styles, Franz m'a imperturbablement rpondu: Je suis
+excentrique, c'est vrai, mais mon excentricit ne va pas jusqu'
+reprendre ma parole quand je l'ai donne.
+
+--Voil ce que j'appelle le dvouement de l'amiti: donner un autre la
+femme dont on ne voudrait soi-mme qu' titre de matresse.
+
+Albert sourit.
+
+ propos, continua-t-il, il arrive, ce cher Franz; mais peu vous
+importe, vous ne l'aimez pas, je crois?
+
+--Moi! dit Monte-Cristo; eh! mon cher vicomte, o donc avez-vous vu que
+je n'aimais pas M. Franz? J'aime tout le monde.
+
+--Et je suis compris dans tout le monde... merci.
+
+--Oh! ne confondons pas, dit Monte-Cristo: j'aime tout le monde la
+manire dont Dieu nous ordonne d'aimer notre prochain, chrtiennement;
+mais je ne hais bien que de certaines personnes. Revenons M. Franz
+d'pinay. Vous dites donc qu'il arrive.
+
+--Oui, mand par M. de Villefort, aussi enrag, ce qu'il parat, de
+marier Mlle Valentine que M. Danglars est enrag de marier Mlle
+Eugnie. Dcidment, il parat que c'est un tat des plus fatigants que
+celui de pre de grandes filles; il me semble que cela leur donne la
+fivre, et que leur pouls bat quatre-vingt-dix fois la minute, jusqu'
+ce qu'ils en soient dbarrasss.
+
+--Mais M. d'pinay ne vous ressemble pas, lui; il prend son mal en
+patience.
+
+--Mieux que cela, il le prend au srieux; il met des cravates blanches
+et parle dj de sa famille. Il a au reste pour les Villefort une grande
+considration.
+
+--Mrite, n'est-ce pas?
+
+--Je le crois. M. de Villefort a toujours pass pour un homme svre,
+mais juste.
+
+-- la bonne heure, dit Monte-Cristo, en voil un au moins que vous ne
+traitez pas comme ce pauvre M. Danglars.
+
+--Cela tient peut-tre ce que je ne suis pas forc d'pouser sa fille,
+rpondit Albert en riant.
+
+--En vrit, mon cher monsieur, dit Monte-Cristo, vous tes d'une
+fatuit rvoltante.
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous. Prenez donc un cigare.
+
+--Bien volontiers. Et pourquoi suis-je fat?
+
+--Mais parce que vous tes l vous dfendre, vous dbattre
+d'pouser Mlle Danglars. Eh! mon Dieu! laissez aller les choses, et ce
+n'est peut-tre pas vous qui retirerez votre parole le premier.
+
+--Bah! fit Albert avec de grands yeux.
+
+--Eh! sans doute, monsieur le vicomte, on ne vous mettra pas de force le
+cou dans les portes, que diable! Voyons, srieusement, reprit
+Monte-Cristo en changeant d'intonation, avez-vous envie de rompre?
+
+--Je donnerais cent mille francs pour cela.
+
+--Eh bien, soyez heureux: M. Danglars est prt en donner le double
+pour atteindre au mme but.
+
+--Est-ce bien vrai, ce bonheur-l? dit Albert, qui cependant en disant
+cela ne put empcher qu'un imperceptible nuage passt sur son front.
+Mais, mon cher comte, M. Danglars a donc des raisons?
+
+--Ah! te voil bien, nature orgueilleuse et goste! la bonne heure,
+je retrouve l'homme qui veut trouer l'amour-propre d'autrui coups de
+hache, et qui crie quand on troue le sien avec une aiguille.
+
+--Non! mais c'est qu'il me semble que M. Danglars....
+
+--Devait tre enchant de vous n'est-ce pas? Eh bien, M. Danglars est un
+homme de mauvais got, c'est convenu, et il est encore plus enchant
+d'un autre....
+
+--De qui donc?
+
+--Je ne sais pas, moi; tudiez, regardez, saisissez les allusions leur
+passage, et faites-en votre profit.
+
+--Bon, je comprends; coutez, ma mre... non! pas ma mre, je me trompe,
+mon pre a eu l'ide de donner un bal.
+
+--Un bal dans ce moment-ci de l'anne?
+
+--Les bals d't sont la mode.
+
+--Ils n'y seraient pas, que la comtesse n'aurait qu' vouloir, et elle
+les y mettrait.
+
+--Pas mal; vous comprenez, ce sont des bals pur sang; ceux qui restent
+Paris dans le mois de juillet sont de vrais Parisiens. Voulez-vous vous
+charger d'une invitation pour MM. Cavalcanti?
+
+--Dans combien de jours a lieu votre bal?
+
+--Samedi.
+
+--M. Cavalcanti pre sera parti.
+
+--Mais M. Cavalcanti fils demeure. Voulez-vous vous charger d'amener M.
+Cavalcanti fils?
+
+--coutez, vicomte, je ne le connais pas.
+
+--Vous ne le connaissez pas?
+
+--Non; je l'ai vu pour la premire fois il y a trois ou quatre jours,
+et je n'en rponds en rien.
+
+--Mais vous le recevez bien, vous!
+
+--Moi, c'est autre chose; il m'a t recommand par un brave abb qui
+peut lui-mme avoir t tromp. Invitez-le directement, merveille,
+mais ne me dites pas de vous le prsenter; s'il allait plus tard pouser
+Mlle Danglars, vous m'accuseriez de mange, et vous voudriez vous couper
+la gorge avec moi; d'ailleurs, je ne sais pas si j'irai moi-mme.
+
+--O?
+
+-- votre bal.
+
+--Pourquoi n'y viendrez-vous point?
+
+--D'abord parce que vous ne m'avez pas encore invit.
+
+--Je viens exprs pour vous apporter votre invitation moi-mme.
+
+--Oh! c'est trop charmant; mais je puis en tre empch.
+
+--Quand je vous aurai dit une chose, vous serez assez aimable pour nous
+sacrifier tous les empchements.
+
+--Dites.
+
+--Ma mre vous en prie.
+
+--Mme la comtesse de Morcerf? reprit Monte-Cristo en tressaillant.
+
+--Ah! comte, dit Albert, je vous prviens que Mme de Morcerf cause
+librement avec moi; et si vous n'avez pas senti craquer en vous ces
+fibres sympathiques dont je vous parlais tout l'heure, c'est que ces
+fibres-l vous manquent compltement, car pendant quatre jours nous
+n'avons parl que de vous.
+
+--De moi? En vrit vous me comblez!
+
+--coutez, c'est le privilge de votre emploi: quand on est un problme
+vivant.
+
+--Ah! je suis donc aussi un problme pour votre mre? En vrit, je
+l'aurais crue trop raisonnable pour se livrer de pareils carts
+d'imagination!
+
+--Problme, mon cher comte, problme pour tous, pour ma mre comme pour
+les autres; problme accept, mais non devin, vous demeurez toujours
+l'tat d'nigme: rassurez-vous. Ma mre seulement demande toujours
+comment il se fait que vous soyez si jeune. Je crois qu'au fond, tandis
+que la comtesse G... vous prend pour Lord Ruthwen, ma mre vous prend
+pour Cagliostro ou le comte de Saint-Germain. La premire fois que vous
+viendrez voir Mme de Morcerf, confirmez-la dans cette opinion. Cela ne
+vous sera pas difficile, vous avez la pierre philosophale de l'un et
+l'esprit de l'autre.
+
+--Je vous remercie de m'avoir prvenu, dit le comte en souriant, je
+tcherai de me mettre en mesure de faire face toutes les suppositions.
+
+--Ainsi vous viendrez samedi?
+
+--Puisque Mme de Morcerf m'en prie.
+
+--Vous tes charmant.
+
+--Et M. Danglars?
+
+--Oh! il a dj reu la triple invitation; mon pre s'en est charg.
+Nous tcherons aussi d'avoir le grand d'Aguesseau, M. de Villefort; mais
+on en dsespre.
+
+--Il ne faut jamais dsesprer de rien, dit le proverbe.
+
+--Dansez-vous, cher comte?
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous. Qu'y aurait-il d'tonnant ce que vous dansassiez?
+
+--Ah! en effet, tant qu'on n'a pas franchi la quarantaine.... Non, je ne
+danse pas; mais j'aime voir danser. Et Mme de Morcerf, danse-t-elle?
+
+--Jamais, non plus; vous causerez, elle a tant envie de causer avec
+vous!
+
+--Vraiment?
+
+--Parole d'honneur! et je vous dclare que vous tes le premier homme
+pour lequel ma mre ait manifest cette curiosit.
+
+Albert prit son chapeau et se leva; le comte le reconduisit jusqu' la
+porte.
+
+Je me fais un reproche, dit-il en l'arrtant au haut du perron.
+
+--Lequel?
+
+--J'ai t indiscret, je ne devais pas vous parler de M. Danglars.
+
+--Au contraire, parlez-m'en encore, parlez-m'en souvent, parlez-m'en
+toujours; mais de la mme faon.
+
+--Bien! vous me rassurez. propos, quand arrive M. d'pinay?
+
+--Mais dans cinq ou six jours au plus tard.
+
+--Et quand se marie-t-il?
+
+--Aussitt l'arrive de M. et de Mme de Saint-Mran.
+
+--Amenez-le-moi donc quand il sera Paris. Quoique vous prtendiez que
+je ne l'aime pas, je vous dclare que je serai heureux de le voir.
+
+--Bien, vos ordres seront excuts, seigneur.
+
+--Au revoir!
+
+-- samedi, en tout cas, bien sr, n'est-ce pas?
+
+--Comment donc! c'est parole donne.
+
+Le comte suivit des yeux Albert en le saluant de la main. Puis, quand
+il fut remont dans son phaton, il se retourna, et trouvant Bertuccio
+derrire lui:
+
+Eh bien? demanda-t-il.
+
+--Elle est alle au Palais, rpondit l'intendant.
+
+--Elle y est reste longtemps?
+
+--Une heure et demie.
+
+--Et elle est rentre chez elle?
+
+--Directement.
+
+--Eh bien, mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte, si j'ai maintenant
+un conseil vous donner, c'est d'aller voir en Normandie si vous ne
+trouverez pas cette petite terre dont je vous ai parle.
+
+Bertuccio salua, et, comme ses dsirs taient en parfaite harmonie avec
+l'ordre qu'il avait reu, il partit le soir mme.
+
+
+
+
+LXIX
+
+Les informations.
+
+
+M. de Villefort tint parole Mme Danglars, et surtout lui-mme, en
+cherchant savoir de quelle faon M. le comte de Monte-Cristo avait pu
+apprendre l'histoire de la maison d'Auteuil.
+
+Il crivit le mme jour un certain M. de Boville, qui, aprs avoir t
+autrefois inspecteur des prisons, avait t attach, dans un grade
+suprieur, la police de sret, pour avoir les renseignements qu'il
+dsirait, et celui-ci demanda deux jours pour savoir au juste prs de
+qui l'on pourrait se renseigner.
+
+Les deux jours expirs, M. de Villefort reut la note suivante:
+
+La personne que l'on appelle M. le comte de Monte-Cristo est connue
+particulirement de Lord Wilmore, riche tranger, que l'on voit
+quelquefois Paris et qui s'y trouve en ce moment; il est connu
+galement de l'abb Busoni, prtre sicilien d'une grande rputation en
+Orient, o il a fait beaucoup de bonnes oeuvres.
+
+M. de Villefort rpondit par un ordre de prendre sur ces deux trangers
+les informations les plus promptes et les plus prcises; le lendemain
+soir, ses ordres taient excuts, et voici les renseignements qu'il
+recevait:
+
+L'abb, qui n'tait que pour un mois Paris, habitait, derrire
+Saint-Sulpice, une petite maison compose d'un seul tage au-dessus d'un
+rez-de-chausse; quatre pices, deux pices en haut et deux pices en
+bas, formaient tout le logement, dont il tait l'unique locataire.
+
+Les deux pices d'en bas se composaient d'une salle manger avec table,
+deux chaises et buffet en noyer, et d'un salon bois peint en blanc,
+sans ornements, sans tapis et sans pendule. On voyait que, pour
+lui-mme, l'abb se bornait aux objets de stricte ncessit.
+
+Il est vrai que l'abb habitait de prfrence le salon du premier. Ce
+salon, tout meubl de livres de thologie et de parchemins, au milieu
+desquels on le voyait s'ensevelir, disait son valet de chambre, pendant
+des mois entiers, tait en ralit moins un salon qu'une bibliothque.
+
+Ce valet regardait les visiteurs au travers d'une sorte de guichet, et
+lorsque leur figure lui tait inconnue ou ne lui plaisait pas, il
+rpondait que M. l'abb n'tait point Paris, ce dont beaucoup se
+contentaient, sachant que l'abb voyageait souvent et restait
+quelquefois fort longtemps en voyage.
+
+Au reste, qu'il ft au logis ou qu'il n'y ft pas, qu'il se trouvt
+Paris ou au Caire, l'abb donnait toujours, et le guichet servait de
+tour aux aumnes que le valet distribuait incessamment au nom de son
+matre.
+
+L'autre chambre, situe prs de la bibliothque, tait une chambre
+coucher. Un lit sans rideaux, quatre fauteuils et un canap de velours
+d'Utrecht jaune formaient, avec un prie-Dieu, tout son ameublement.
+
+Quant Lord Wilmore, il demeurait rue Fontaine-Saint-Georges. C'tait
+un de ces Anglais touristes qui mangent toute leur fortune en voyages.
+Il louait en garni l'appartement qu'il habitait dans lequel il venait
+passer seulement deux ou trois heures par jour, et o il ne couchait que
+rarement. Une de ses manies tait de ne vouloir pas absolument parler la
+langue franaise, qu'il crivait cependant, assurait-on, avec une assez
+grande puret.
+
+Le lendemain du jour o ces prcieux renseignements taient parvenus
+M. le procureur du roi, un homme, qui descendait de voiture au coin de
+la rue Frou, vint frapper une porte peinte en vert olive et demanda
+l'abb Busoni.
+
+M. l'abb est sorti ds le matin, rpondit le valet.
+
+--Je pourrais ne pas me contenter de cette rponse, dit le visiteur, car
+je viens de la part d'une personne pour laquelle on est toujours chez
+soi. Mais veuillez remettre l'abb Busoni....
+
+--Je vous ai dj dit qu'il n'y tait pas, rpta le valet.
+
+--Alors quand il sera rentr, remettez-lui cette carte et ce papier
+cachet. Ce soir, huit heures M. l'abb sera-t-il chez lui?
+
+--Oh! sans faute, monsieur, moins que M. l'abb ne travaille, et alors
+c'est comme s'il tait sorti.
+
+--Je reviendrai donc ce soir l'heure convenue, reprit le visiteur.
+
+Et il se retira.
+
+En effet, l'heure indique, le mme homme revint dans la mme voiture,
+qui cette fois, au lieu de s'arrter au coin de la rue Frou, s'arrta
+devant la porte verte. Il frappa, on lui ouvrit, et il entra.
+
+Aux signes de respect dont le valet fut prodigue envers lui, il comprit
+que sa lettre avait fait l'effet dsir.
+
+M. l'abb est chez lui? demanda-t-il.
+
+--Oui, il travaille dans sa bibliothque; mais il attend monsieur,
+rpondit le serviteur.
+
+L'tranger monta un escalier assez rude, et, devant une table dont la
+superficie tait inonde de la lumire que concentrait un vaste
+abat-jour, tandis que le reste de l'appartement tait dans l'ombre, il
+aperut l'abb, en habit ecclsiastique, la tte couverte de ces
+coqueluchons sous lesquels s'ensevelissait le crne des savants en _us_
+du Moyen ge.
+
+C'est monsieur Busoni que j'ai l'honneur de parler? demanda le
+visiteur.
+
+--Oui, monsieur, rpondit l'abb, et vous tes la personne que M. de
+Boville, ancien intendant des prisons, m'envoie de la part de M. le
+prfet de Police?
+
+--Justement, monsieur.
+
+--Un des agents prposs la sret de Paris?
+
+--Oui, monsieur, rpondit l'tranger avec une espce d'hsitation, et
+surtout un peu de rougeur.
+
+L'abb rajusta les grandes lunettes qui lui couvraient non seulement les
+yeux, mais encore les tempes, et, se rasseyant, fit signe au visiteur de
+s'asseoir son tour.
+
+Je vous coute, monsieur, dit l'abb avec un accent italien des plus
+prononcs.
+
+--La mission dont je me suis charg, monsieur, reprit le visiteur en
+pesant chacune de ses paroles comme si elles avaient peine sortir, est
+une mission de confiance pour celui qui la remplit et pour celui prs
+duquel on la remplit.
+
+L'abb s'inclina.
+
+Oui, reprit l'tranger, votre probit, monsieur l'abb, est si connue
+de M. le prfet de Police, qu'il veut savoir de vous, comme magistrat,
+une chose qui intresse cette sret publique au nom de laquelle je vous
+suis dput. Nous esprons donc, monsieur l'abb, qu'il n'y aura ni
+liens d'amiti ni considration humaine qui puissent vous engager
+dguiser la vrit la justice.
+
+--Pourvu, monsieur, que les choses qu'il vous importe de savoir ne
+touchent en rien aux scrupules de ma conscience. Je suis prtre,
+monsieur, et les secrets de la confession, par exemple, doivent rester
+entre moi et la justice de Dieu, et non entre moi et la justice humaine.
+
+--Oh! soyez tranquille, monsieur l'abb, dit l'tranger, dans tous les
+cas nous mettrons votre conscience couvert.
+
+ ces mots l'abb, en pesant de son ct sur l'abat-jour, leva ce mme
+abat-jour du ct oppos, de sorte que, tout en clairant en plein le
+visage de l'tranger, le sien restait toujours dans l'ombre.
+
+Pardon, monsieur l'abb, dit l'envoy de M. le prfet de Police, mais
+cette lumire me fatigue horriblement la vue.
+
+L'abb baissa le carton vert.
+
+Maintenant, monsieur, je vous coute, parlez.
+
+--J'arrive au fait. Vous connaissez M. le comte de Monte-Cristo?
+
+--Vous voulez parler de M. Zaccone, je prsume?
+
+--Zaccone!... Ne s'appelle-t-il donc pas Monte-Cristo!
+
+--Monte-Cristo est un nom de terre, ou plutt un nom de rocher, et non
+pas un nom de famille.
+
+--Eh bien, soit; ne discutons pas sur les mots, et puisque M. de
+Monte-Cristo et M. Zaccone c'est le mme homme....
+
+--Absolument le mme.
+
+--Parlons de M. Zaccone.
+
+--Soit.
+
+--Je vous demandais si vous le connaissiez?
+
+--Beaucoup.
+
+--Qu'est-il?
+
+--C'est le fils d'un riche armateur de Malte.
+
+--Oui, je le sais bien, c'est ce qu'on dit; mais, comme vous le
+comprenez, la police ne peut pas se contenter d'un _on-dit_.
+
+--Cependant, reprit l'abb avec un sourire tout affable, quand cet
+_on-dit_ est la vrit, il faut bien que tout le monde s'en contente, et
+que la police fasse comme tout le monde.
+
+--Mais vous tes sr de ce que vous dites?
+
+--Comment! si j'en suis sr!
+
+--Remarquez, monsieur, que je ne suspecte en aucune faon votre bonne
+foi. Je vous dis: tes-vous sr?
+
+--coutez, j'ai connu M. Zaccone le pre.
+
+--Ah! ah!
+
+--Oui, et tout enfant j'ai jou dix fois avec son fils dans leurs
+chantiers de construction.
+
+--Mais cependant ce titre de comte?
+
+--Vous savez, cela s'achte.
+
+--En Italie?
+
+--Partout.
+
+--Mais ces richesses qui sont immenses ce qu'on dit toujours....
+
+--Oh! quant cela, rpondit l'abb, immenses c'est le mot.
+
+--Combien croyez-vous qu'il possde, vous qui le connaissez?
+
+--Oh! il a bien cent cinquante deux cent mille livres de rente.
+
+--Ah! voil qui est raisonnable, dit le visiteur, mais on parle de
+trois, de quatre millions!
+
+--Deux cent mille livres de rente, monsieur, font juste quatre millions
+de capital.
+
+--Mais on parlait de trois quatre millions de rente!
+
+--Oh! cela n'est pas croyable.
+
+--Et vous connaissez son le de Monte-Cristo?
+
+--Certainement; tout homme qui est venu de Palerme, de Naples ou de Rome
+en France, par mer, la connat, puisqu'il est pass ct d'elle et l'a
+vue en passant.
+
+--C'est un sjour enchanteur, ce que l'on assure.
+
+--C'est un rocher.
+
+--Et pourquoi donc le comte a-t-il achet un rocher?
+
+--Justement pour tre comte. En Italie, pour tre comte, on a encore
+besoin d'un comt.
+
+--Vous avez sans doute entendu parler des aventures de jeunesse de M.
+Zaccone.
+
+--Le pre?
+
+--Non, le fils.
+
+--Ah! voici o commencent mes incertitudes, car voici o j'ai perdu mon
+jeune camarade de vue.
+
+--Il a fait la guerre?
+
+--Je crois qu'il a servi.
+
+--Dans quelle arme?
+
+--Dans la marine.
+
+--Voyons, vous n'tes pas son confesseur?
+
+--Non, monsieur; je le crois luthrien.
+
+--Comment, luthrien?
+
+--Je dis que je crois; je n'affirme pas. D'ailleurs, je croyais la
+libert des cultes tablie en France.
+
+--Sans doute, aussi n'est-ce point de ses croyances que nous nous
+occupons en ce moment, c'est de ses actions; au nom de M. le prfet de
+Police, je vous somme de dire ce que vous savez.
+
+--Il passe pour un homme fort charitable. Notre saint-pre le pape l'a
+fait chevalier du Christ, faveur qu'il n'accorde gure qu'aux princes,
+pour les services minents qu'il a rendus aux chrtiens d'Orient; il a
+cinq ou six grands cordons conquis par des services rendus ainsi aux
+princes ou aux tats.
+
+--Et il les porte?
+
+--Non, mais il en est fier, il dit qu'il aime mieux les rcompenses
+accordes aux bienfaiteurs de l'humanit que celles accordes aux
+destructeurs des hommes.
+
+--C'est donc un quaker que cet homme-l?
+
+--Justement, c'est un quaker, moins le grand chapeau et l'habit marron,
+bien entendu.
+
+--Lui connat-on des amis?
+
+--Oui, car il a pour amis tous ceux qui le connaissent.
+
+--Mais enfin, il a bien quelque ennemi?
+
+--Un seul.
+
+--Comment le nommez-vous?
+
+--Lord Wilmore.
+
+--O est-il?
+
+-- Paris dans ce moment mme.
+
+--Et il peut me donner des renseignements?
+
+--Prcieux. Il tait dans l'Inde en mme temps que Zaccone.
+
+--Savez-vous o il demeure?
+
+--Quelque part dans la Chausse-d'Antin; mais j'ignore la rue et le
+numro.
+
+--Vous tes mal avec cet Anglais?
+
+--J'aime Zaccone et lui le dteste; nous sommes en froid cause de
+cela.
+
+--Monsieur l'abb, pensez-vous que le comte de Monte-Cristo soit jamais
+venu en France avant le voyage qu'il vient de faire Paris?
+
+--Ah! pour cela, je puis vous rpondre pertinemment. Non, monsieur, il
+n'y est jamais venu, puisqu'il s'est adress moi, il y a six mois,
+pour avoir les renseignements qu'il dsirait. De mon ct, comme
+j'ignorais quelle poque je serais moi-mme de retour Paris, je lui
+ai adress M. Cavalcanti.
+
+--Andrea?
+
+--Non; Bartolomeo, le pre.
+
+--Trs bien, monsieur; je n'ai plus vous demander qu'une chose, et je
+vous somme, au nom de l'honneur, de l'humanit et de la religion, de me
+rpondre sans dtour.
+
+--Dites, monsieur.
+
+--Savez-vous dans quel but M. le comte de Monte-Cristo a achet une
+maison Auteuil?
+
+--Certainement, car il me l'a dit.
+
+--Dans quel but, monsieur?
+
+--Dans celui d'en faire un hospice d'alins dans le style de celui
+fond par le baron de Pisani, Palerme. Connaissez-vous cet hospice?
+
+--De rputation, oui, monsieur.
+
+--C'est une institution magnifique.
+
+Et l-dessus, l'abb salua l'tranger en homme qui dsire faire
+comprendre qu'il ne serait pas fch de se remettre au travail
+interrompu. Le visiteur, soit qu'il comprt le dsir de l'abb, soit
+qu'il ft au bout de ses questions, se leva son tour.
+
+L'abb le reconduisit jusqu' la porte.
+
+Vous faites de riches aumnes, dit le visiteur, et quoiqu'on vous dise
+riche, j'oserai vous offrir, quelque chose pour vos pauvres; de votre
+ct, daignerez-vous accepter mon offrande?
+
+--Merci, monsieur, il n'y a qu'une seule chose dont je sois jaloux au
+monde, c'est que le bien que je fais vienne de moi.
+
+--Mais cependant....
+
+--C'est une rsolution invariable. Mais cherchez, monsieur, et vous
+trouverez: hlas! sur le chemin de chaque homme riche, il y a bien des
+misres coudoyer!
+
+L'abb salua une dernire fois en ouvrant la porte; l'tranger salua
+son tour et sortit.
+
+La voiture le conduisit droit chez M. de Villefort.
+
+Une heure aprs, la voiture sortit de nouveau, et cette fois se dirigea
+vers la rue Fontaine-Saint-Georges. Au n5, elle s'arrta. C'tait l
+que demeurait Lord Wilmore.
+
+L'tranger avait crit Lord Wilmore pour lui demander un rendez-vous
+que celui-ci avait fix dix heures. Aussi, comme l'envoy de M. le
+prfet de Police arriva dix heures moins dix minutes, lui fut-il
+rpondu que Lord Wilmore, qui tait l'exactitude et la ponctualit en
+personne, n'tait pas encore rentr, mais qu'il rentrerait pour sr
+dix heures sonnantes.
+
+Le visiteur attendit dans le salon. Ce salon n'avait rien de remarquable
+et tait comme tous les salons d'htel garni.
+
+Une chemine avec deux vases de Svres modernes, une pendule avec un
+Amour tendant son arc, une glace en deux morceaux; de chaque ct de
+cette glace une gravure reprsentant, l'une Homre portant son guide,
+l'autre Blisaire demandant l'aumne, un papier gris sur gris, un meuble
+en drap rouge imprim de noir: tel tait le salon de Lord Wilmore.
+
+Il tait clair par des globes de verre dpoli qui ne rpandaient
+qu'une faible lumire, laquelle semblait mnage exprs pour les yeux
+fatigus de l'envoy de M. le prfet de Police.
+
+Au bout de dix minutes d'attente, la pendule sonna dix heures; au
+cinquime coup, la porte s'ouvrit, et Lord Wilmore parut.
+
+Lord Wilmore tait un homme plutt grand que petit, avec des favoris
+rares et roux, le teint blanc et les cheveux blonds grisonnants. Il
+tait vtu avec toute l'excentricit anglaise, c'est--dire qu'il
+portait un habit bleu boutons d'or et haut collet piqu, comme on les
+portait en 1811: un gilet de casimir blanc et un pantalon de nankin de
+trois pouces trop court, mais que des sous-pieds de mme toffe
+empchaient de remonter jusqu'aux genoux.
+
+Son premier mot en entrant fut:
+
+Vous savez, monsieur, que je ne parle pas franais.
+
+--Je sais, du moins, que vous n'aimez pas parler notre langue,
+rpondit l'envoy de M. le prfet de Police.
+
+--Mais vous pouvez la parler, vous, reprit Lord Wilmore, car, si je ne
+la parle pas, je la comprends.
+
+--Et moi, reprit le visiteur en changeant d'idiome, je parle assez
+facilement l'anglais pour soutenir la conversation dans cette langue. Ne
+vous gnez donc pas, monsieur.
+
+--Hao! fit Lord Wilmore avec cette intonation qui n'appartient qu'aux
+naturels les plus purs de la Grande-Bretagne.
+
+L'envoy du prfet de Police prsenta Lord Wilmore sa lettre
+d'introduction. Celui-ci la lut avec un flegme tout anglican; puis,
+lorsqu'il eut termin sa lecture:
+
+Je comprends, dit-il en anglais; je comprends trs bien.
+
+Alors commencrent les interrogations.
+
+Elles furent peu prs les mmes que celles qui avaient t adresses
+l'abb Busoni. Mais comme Lord Wilmore, en sa qualit d'ennemi du comte
+de Monte-Cristo, n'y mettait pas la mme retenue que l'abb, elles
+furent beaucoup plus tendues; il raconta la jeunesse de Monte-Cristo,
+qui, selon lui, tait, l'ge de dix ans, entr au service d'un de ces
+petits souverains de l'Inde qui font la guerre aux Anglais; c'est l
+qu'il l'avait, lui Wilmore, rencontr pour la premire fois, et qu'ils
+avaient combattu l'un contre l'autre. Dans cette guerre, Zaccone avait
+t fait prisonnier, avait t envoy en Angleterre, mis sur les
+pontons, d'o il s'tait enfui la nage. Alors avaient commenc ses
+voyages, ses duels, ses passions; alors tait arrive l'insurrection de
+Grce, il avait servi dans les rangs des Grecs. Tandis qu'il tait
+leur service, il avait dcouvert une mine d'argent dans les montagnes de
+la Thessalie, mais il s'tait bien gard de parler de cette dcouverte
+personne. Aprs Navarin, et lorsque le gouvernement grec fut consolid,
+il demanda au roi Othon un privilge d'exploitation pour cette mine, ce
+privilge lui fut accord. De l cette fortune immense qui pouvait,
+selon Lord Wilmore monter un ou deux millions de revenu, fortune qui
+nanmoins, pouvait tarir tout coup, si la mine elle-mme tarissait.
+
+Mais, demanda le visiteur, savez-vous pourquoi il est venu en France?
+
+--Il veut spculer sur les chemins de fer, dit Lord Wilmore; et puis,
+comme il est chimiste habile et physicien non moins distingu, il a
+dcouvert un nouveau tlgraphe dont il poursuit l'application.
+
+--Combien dpense-t-il peu prs par an? demanda l'envoy de M. le
+prfet de Police.
+
+--Oh! cinq ou six cent mille francs, tout au plus, dit Lord Wilmore; il
+est avare.
+
+Il tait vident que la haine faisait parler l'Anglais, et que, ne
+sachant quelle chose reprocher au comte, il lui reprochait son avarice.
+
+Savez-vous quelque chose de sa maison d'Auteuil?
+
+--Oui, certainement.
+
+--Eh bien, qu'en savez-vous?
+
+--Vous demandez dans quel but il l'a achete?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, le comte est un spculateur qui se ruinera certainement en
+essais et en utopies: il prtend qu'il y a Auteuil, dans les environs
+de la maison qu'il vient d'acqurir, un courant d'eau minrale qui peut
+rivaliser avec les eaux de Bagnres, de Luchon et de Cauterets. Il veut
+faire de son acquisition un _badhaus_ comme disent les Allemands. Il a
+dj deux ou trois fois retourn tout son jardin pour retrouver le
+fameux cours d'eau; et comme il n'a pas pu le dcouvrir, vous allez le
+voir, d'ici peu de temps, acheter les maisons qui environnent la
+sienne. Or, comme je lui en veux, j'espre que dans son chemin de fer,
+dans son tlgraphe lectrique ou dans son exploitation de bains, il va
+se ruiner; je le suis pour jouir de sa dconfiture, qui ne peut manquer
+d'arriver un jour ou l'autre.
+
+--Et pourquoi lui en voulez-vous? demanda le visiteur.
+
+--Je lui en veux, rpondit Lord Wilmore, parce qu'en passant en
+Angleterre il a sduit la femme d'un de mes amis.
+
+--Mais si vous lui en voulez, pourquoi ne cherchez-vous pas vous
+venger de lui?
+
+--Je me suis dj battu trois fois avec le comte, dit l'Anglais: la
+premire fois au pistolet; la seconde l'pe; la troisime
+l'espadon.
+
+--Et le rsultat de ces duels a t?
+
+--La premire fois, il m'a cass le bras; la seconde fois, il m'a
+travers le poumon; et la troisime, il m'a fait cette blessure.
+
+L'Anglais rabattit un col de chemise qui lui montait jusqu'aux oreilles,
+et montra une cicatrice dont la rougeur indiquait la date peu ancienne.
+
+De sorte que je lui en veux beaucoup, rpta l'Anglais, et qu'il ne
+mourra, bien sr, que de ma main.
+
+--Mais, dit l'envoy de la prfecture, vous ne prenez pas le chemin de
+le tuer, ce me semble.
+
+--Hao! fit l'Anglais, tous les jours je vais au tir, et tous les deux
+jours Grisier vient chez moi.
+
+C'tait ce que voulait savoir le visiteur, ou plutt c'tait tout ce que
+paraissait savoir l'Anglais. L'agent se leva donc, et aprs avoir salu
+Lord Wilmore, qui lui rpondit avec la raideur et la politesse
+anglaises, il se retira.
+
+De son ct, Lord Wilmore, aprs avoir entendu se refermer sur lui la
+porte de la rue, rentra dans sa chambre coucher, o, en un tour de
+main, il perdit ses cheveux blonds, ses favoris roux, sa fausse mchoire
+et sa cicatrice pour retrouver les cheveux noirs, le teint mat et les
+dents de perles du comte de Monte-Cristo.
+
+Il est vrai que, de son ct, ce fut M. de Villefort, et non l'envoy de
+M. le prfet de Police, qui rentra chez M. de Villefort.
+
+Le procureur du roi tait un peu tranquillis par cette double visite,
+qui, au reste, ne lui avait rien appris de rassurant, mais qui ne lui
+avait rien appris non plus d'inquitant. Il en rsulta que, pour la
+premire fois depuis le dner d'Auteuil, il dormit la nuit suivante avec
+quelque tranquillit.
+
+
+
+
+LXX
+
+Le bal.
+
+
+On en tait arriv aux plus chaudes journes de juillet, lorsque vint se
+prsenter son tour, dans l'ordre des temps, ce samedi o devait avoir
+lieu le bal de M. de Morcerf.
+
+Il tait dix heures du soir: les grands arbres du jardin de l'htel du
+comte se dtachaient en vigueur sur un ciel o glissaient, dcouvrant,
+une tenture d'azur parseme d'toiles d'or, les dernires vapeurs d'un
+orage qui avait grond menaant toute la journe.
+
+Dans les salles du rez-de-chausse, on entendait bruire la musique et
+tourbillonner la valse et le galop tandis que des bandes clatantes de
+lumire passaient tranchantes travers les ouvertures des persiennes.
+
+Le jardin tait livr en ce moment une dizaine de serviteurs, qui la
+matresse de maison, rassure par le temps qui se rassrnait de plus en
+plus, venait de donner l'ordre de dresser le souper.
+
+Jusque-l on avait hsit si l'on souperait dans la salle manger ou
+sous une longue tente de coutil dresse sur la pelouse. Ce beau ciel
+bleu, tout parsem d'toiles, venait de dcider le procs en faveur de
+la tente et de la pelouse.
+
+On illuminait les alles du jardin avec les lanternes de couleur, comme
+c'est l'habitude en Italie, et l'on surchargeait de bougies et de
+fleurs la table du souper, comme c'est l'usage dans tous les pays o
+l'on comprend un peu ce luxe de la table, le plus rare de tous les
+luxes, quand on veut le rencontrer complet.
+
+Au moment o la comtesse de Morcerf rentrait dans ses salons, aprs
+avoir donn ses derniers ordres, les salons commenaient se remplir
+d'invits qu'attirait la charmante hospitalit de la comtesse, bien plus
+que la position distingue du comte; car on tait sr d'avance que cette
+fte offrirait, grce au bon got de Mercds, quelques dtails dignes
+d'tre raconts ou copis au besoin.
+
+Mme Danglars, qui les vnements que nous avons raconts avaient
+inspir une profonde inquitude, hsitait aller chez Mme de Morcerf,
+lorsque dans la matine sa voiture avait crois celle de Villefort.
+Villefort lui avait fait un signe, les deux voitures s'taient
+rapproches, et travers les portires:
+
+Vous allez chez Mme de Morcerf, n'est-ce pas? avait demand le
+procureur du roi.
+
+--Non, avait rpondu Mme Danglars, je suis trop souffrante.
+
+--Vous avez tort, reprit Villefort avec un regard significatif; il
+serait important que l'on vous y vt.
+
+--Ah! croyez-vous? demanda la baronne.
+
+--Je le crois.
+
+--En ce cas, j'irai.
+
+Et les deux voitures avaient repris leur course divergente. Mme
+Danglars tait donc venue, non seulement belle de sa propre beaut, mais
+encore blouissante de luxe; elle entrait par une porte au moment o
+Mercds entrait par l'autre.
+
+La comtesse dtacha Albert au-devant de Mme Danglars; Albert s'avana,
+fit la baronne, sur sa toilette, les compliments mrits, et lui prit
+le bras pour la conduire la place qu'il lui plairait de choisir.
+
+Albert regarda autour de lui.
+
+Vous cherchez ma fille? dit en souriant la baronne.
+
+--Je l'avoue, dit Albert; auriez-vous eu la cruaut de ne pas nous
+l'amener?
+
+--Rassurez-vous, elle a rencontr Mlle de Villefort et a pris son bras;
+tenez, les voici qui nous suivent toutes les deux en robes blanches,
+l'une avec un bouquet de camlias, l'autre avec un bouquet de myosotis;
+mais dites-moi donc?...
+
+--Que cherchez-vous votre tour? demanda Albert en souriant.
+
+--Est-ce que vous n'aurez pas ce soir le comte de Monte-Cristo?
+
+--Dix-sept! rpondit Albert.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire que cela va bien, reprit le vicomte en riant, et que vous
+tes la dix-septime personne qui me fait la mme question; il va bien
+le comte!... je lui en fais mon compliment....
+
+--Et rpondez-vous tout le monde comme moi?
+
+--Ah! c'est vrai, je ne vous ai pas rpondu; rassurez-vous, madame, nous
+aurons l'homme la mode, nous sommes des privilgis.
+
+--tiez-vous hier l'Opra?
+
+--Non.
+
+--Il y tait, lui.
+
+--Ah! vraiment! Et l'_excentric man_ a-t-il fait quelque nouvelle
+originalit?
+
+--Peut-il se montrer sans cela? Elssler dansait dans le _Diable
+boiteux_; la princesse grecque tait dans le ravissement. Aprs la
+cachucha, il a pass une bague magnifique dans la queue du bouquet, et
+l'a jet la charmante danseuse, qui au troisime acte a reparu, pour
+lui faire honneur, avec sa bague au doigt. Et sa princesse grecque,
+l'aurez-vous?
+
+--Non, il faut que vous vous en priviez; sa position dans la maison du
+comte n'est pas assez fixe.
+
+--Tenez, laissez-moi ici et allez saluer Mme de Villefort, dit la
+baronne: je vois qu'elle meurt d'envie de vous parler.
+
+Albert salua Mme Danglars et s'avana vers Mme de Villefort, qui ouvrit
+la bouche mesure qu'il approchait.
+
+Je parie, dit Albert en l'interrompant, que je sais ce que vous allez
+me dire?
+
+--Ah! par exemple! dit Mme de Villefort.
+
+--Si je devine juste, me l'avouerez-vous?
+
+--Oui.
+
+--D'honneur?
+
+--D'honneur.
+
+--Vous alliez me demander si le comte de Monte-Cristo tait arriv ou
+allait venir?
+
+--Pas du tout. Ce n'est pas de lui que je m'occupe en ce moment.
+J'allais vous demander si vous aviez reu des nouvelles de M. Franz.
+
+--Oui, hier.
+
+--Que vous disait-il?
+
+--Qu'il partait en mme temps que sa lettre.
+
+--Bien! Maintenant, le comte?
+
+--Le comte viendra, soyez tranquille.
+
+--Vous savez qu'il a un autre nom que Monte-Cristo?
+
+--Non, je ne savais pas.
+
+--Monte-Cristo est un nom d'le, et il a un nom de famille.
+
+--Je ne l'ai jamais entendu prononcer.
+
+--Eh bien, je suis plus avance que vous; il s'appelle Zaccone.
+
+--C'est possible.
+
+--Il est Maltais.
+
+--C'est possible encore.
+
+--Fils d'un armateur.
+
+--Oh! mais, en vrit, vous devriez raconter ces choses-l tout haut,
+vous auriez le plus grand succs.
+
+--Il a servi dans l'Inde, exploite une mine d'argent en Thessalie, et
+vient Paris pour faire un tablissement d'eaux minrales Auteuil.
+
+--Eh bien, la bonne heure, dit Morcerf, voil des nouvelles! Me
+permettez-vous de les rpter?
+
+--Oui, mais petit petit, une une, sans dire qu'elles viennent de
+moi.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que c'est presque un secret surpris.
+
+-- qui?
+
+-- la police.
+
+--Alors ces nouvelles se dbitaient....
+
+--Hier soir, chez le prfet. Paris s'est mu, vous le comprenez bien,
+la vue de ce luxe inusit, et la police a pris des informations.
+
+--Bien! il ne manquait plus que d'arrter le comte comme vagabond, sous
+prtexte qu'il est trop riche.
+
+--Ma foi, c'est ce qui aurait bien pu lui arriver si les renseignements
+n'avaient pas t si favorables.
+
+--Pauvre comte, et se doute-t-il du pril qu'il a couru?
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Alors, c'est charit que de l'en avertir. son arrive je n'y
+manquerai pas.
+
+En ce moment un beau jeune homme aux yeux vifs, aux cheveux noirs, la
+moustache luisante, vint saluer respectueusement Mme de Villefort.
+Albert lui tendit la main.
+
+Madame, dit Albert, j'ai l'honneur de vous prsenter M. Maximilien
+Morrel, capitaine aux spahis, l'un de nos bons et surtout de nos braves
+officiers.
+
+--J'ai dj eu le plaisir de rencontrer monsieur Auteuil, chez M. le
+comte de Monte-Cristo, rpondit Mme de Villefort en se dtournant avec
+une froideur marque.
+
+Cette rponse, et surtout le ton dont elle tait faite, serrrent le
+coeur du pauvre Morrel; mais une compensation lui tait mnage: en se
+retournant, il vit l'encoignure de la porte une belle et blanche
+figure dont les yeux dilats et sans expression apparente s'attachaient
+sur lui, tandis que le bouquet de myosotis montait lentement ses
+lvres.
+
+Ce salut fut si bien compris que Morrel, avec la mme expression de
+regard, approcha son tour son mouchoir de sa bouche; et les deux
+statues vivantes dont le coeur battait si rapidement sous le marbre
+apparent de leur visage, spares l'une de l'autre par toute la largeur
+de la salle, s'oublirent un instant, ou plutt un instant oublirent
+tout le monde dans cette muette contemplation.
+
+Elles eussent pu rester plus longtemps ainsi perdues l'une dans l'autre,
+sans que personne remarqut leur oubli de toutes choses: le comte de
+Monte-Cristo venait d'entrer.
+
+Nous l'avons dj dit, le comte, soit prestige factice, soit prestige
+naturel, attirait l'attention partout o il se prsentait; ce n'tait
+pas son habit noir, irrprochable il est vrai dans sa coupe, mais simple
+et sans dcorations; ce n'tait pas son gilet blanc sans aucune
+broderie; ce n'tait pas son pantalon embotant un pied de la forme la
+plus dlicate, qui attiraient l'attention: c'taient son teint mat, ses
+cheveux noirs onds, c'tait son visage calme et pur, c'tait son oeil
+profond et mlancolique, c'tait enfin sa bouche dessine avec une
+finesse merveilleuse, et qui prenait si facilement l'expression d'un
+haut ddain, qui faisaient que tous les yeux se fixaient sur lui.
+
+Il pouvait y avoir des hommes plus beaux, mais il n'y en avait certes
+pas de plus _significatifs_, qu'on nous passe cette expression: tout
+dans le comte voulait dire quelque chose et avait sa valeur; car
+l'habitude de la pense utile avait donn ses traits, l'expression
+de son visage et au plus insignifiant de ses gestes une souplesse et une
+fermet incomparables.
+
+Et puis notre monde parisien est si trange, qu'il n'et peut-tre point
+fait attention tout cela, s'il n'y et eu sous tout cela une
+mystrieuse histoire dore par une immense fortune.
+
+Quoi qu'il en soit, il s'avana, sous le poids des regards et travers
+l'change des petits saluts jusqu' Mme de Morcerf, qui, debout devant
+la chemine garnie de fleurs, l'avait vu apparatre dans une glace
+place en face de la porte, et s'tait prpare pour le recevoir.
+
+Elle se retourna donc vers lui avec un sourire compos au moment mme o
+il s'inclinait devant elle.
+
+Sans doute elle crut que le comte allait lui parler; sans doute, de son
+ct, le comte crut qu'elle allait lui adresser la parole; mais des deux
+cts ils restrent muets, tant une banalit leur semblait sans doute
+indigne de tous deux; et, aprs un change de saluts, Monte-Cristo se
+dirigea vers Albert, qui venait lui la main ouverte.
+
+Vous avez vu ma mre? demanda Albert.
+
+--Je viens d'avoir l'honneur de la saluer, dit le comte, mais je n'ai
+point aperu votre pre.
+
+--Tenez! il cause politique, l-bas, dans ce petit groupe de grandes
+clbrits.
+
+--En vrit, dit Monte-Cristo, ces messieurs que je vois l-bas sont des
+clbrits? je ne m'en serais pas dout! Et de quel genre? Il y a des
+clbrits de toute espce, comme vous savez.
+
+--Il y a d'abord un savant, ce grand monsieur sec; il a dcouvert dans
+la campagne de Rome une espce de lzard qui a une vertbre de plus que
+les autres, et il est revenu faire part l'Institut de cette
+dcouverte. La chose a t longtemps conteste: mais force est reste au
+grand monsieur sec. La vertbre avait fait beaucoup de bruit dans le
+monde savant; le grand monsieur sec n'tait que chevalier de la Lgion
+d'honneur, on l'a nomm officier.
+
+-- la bonne heure! dit Monte-Cristo, voil une croix qui me parat
+sagement donne; alors, s'il trouve une seconde vertbre, on le fera
+commandeur?
+
+--C'est probable, dit Morcerf.
+
+--Et cet autre qui a eu la singulire ide de s'affubler d'un habit bleu
+brod de vert, quel peut-il tre?
+
+--Ce n'est pas lui qui a eu l'ide de s'affubler de cet habit: c'est la
+Rpublique, laquelle, comme vous le savez, tait un peu artiste, et qui,
+voulant donner un uniforme aux acadmiciens, a pri David de leur
+dessiner un habit.
+
+--Ah! vraiment, dit Monte-Cristo; ainsi ce monsieur est acadmicien?
+
+--Depuis huit jours il fait partie de la docte assemble.
+
+--Et quel est son mrite, sa spcialit?
+
+--Sa spcialit? Je crois qu'il enfonce des pingles dans la tte des
+lapins, qu'il fait manger de la garance aux poules et qu'il repousse
+avec des baleines la moelle pinire des chiens.
+
+--Et il est de l'Acadmie des sciences pour cela?
+
+--Non pas, de l'Acadmie franaise.
+
+--Mais qu'a donc faire l'Acadmie franaise l-dedans?
+
+--Je vais vous dire, il parat....
+
+--Que ses expriences ont fait faire un grand pas la science, sans
+doute?
+
+--Non, mais qu'il crit en fort bon style.
+
+--Cela doit, dit Monte-Cristo, flatter normment l'amour-propre des
+lapins qui il enfonce des pingles dans la tte, des poules dont il
+teint les os en rouge, et des chiens dont il repousse la moelle
+pinire.
+
+Albert se mit rire.
+
+Et cet autre? demanda le comte.
+
+--Cet autre?
+
+--Oui, le troisime.
+
+--Ah! l'habit bleu barbeau?
+
+--Oui.
+
+--C'est un collgue du comte, qui vient de s'opposer le plus chaudement
+ ce que la Chambre des pairs ait un uniforme; il a eu un grand succs
+de tribune ce propos-l; il tait mal avec les gazettes librales,
+mais sa noble opposition aux dsirs de la cour vient de le raccommoder
+avec elles; on parle de le nommer ambassadeur.
+
+--Et quels sont ses titres la pairie?
+
+--Il a fait deux ou trois opras-comiques, pris quatre ou cinq actions
+au _Sicle_, et vot cinq ou six ans pour le ministre.
+
+--Bravo! vicomte, dit Monte-Cristo en riant, vous tes un charmant
+cicrone; maintenant vous me rendrez un service, n'est-ce pas?
+
+--Lequel?
+
+--Vous ne me prsenterez pas ces messieurs, et s'ils demandent
+m'tre prsents, vous me prviendrez.
+
+En ce moment le comte sentit qu'on lui posait la main sur le bras; il se
+retourna, c'tait Danglars.
+
+Ah! c'est vous, baron! dit-il.
+
+--Pourquoi m'appelez-vous baron? dit Danglars; vous savez bien que je ne
+tiens pas mon titre. Ce n'est pas comme vous, vicomte; vous y tenez,
+n'est-ce pas, vous?.
+
+--Certainement, rpondit Albert, attendu que si je n'tais pas vicomte,
+je ne serais plus rien, tandis que vous, vous pouvez sacrifier votre
+titre de baron, vous resterez encore millionnaire.
+
+--Ce qui me parat le plus beau titre sous la royaut de Juillet, reprit
+Danglars.
+
+--Malheureusement, dit Monte-Cristo, on n'est pas millionnaire vie
+comme on est baron, pair de France ou acadmicien; tmoins les
+millionnaires Frank et Poulmann, de Francfort, qui viennent de faire
+banqueroute.
+
+--Vraiment? dit Danglars en plissant.
+
+--Ma foi, j'en ai reu la nouvelle ce soir par un courrier; j'avais
+quelque chose comme un million chez eux; mais, averti temps, j'en ai
+exig le remboursement voici un mois peu prs.
+
+--Ah! mon Dieu! reprit Danglars; ils ont tir sur moi pour deux cent
+mille francs.
+
+--Eh bien, vous voil prvenu; leur signature vaut cinq pour cent.
+
+--Oui, mais je suis prvenu trop tard, dit Danglars, j'ai fait honneur
+leur signature.
+
+--Bon! dit Monte-Cristo, voil deux cent mille francs qui sont alls
+rejoindre....
+
+--Chut! dit Danglars; ne parlez donc pas de ces choses-l....
+
+Puis, s'approchant de Monte-Cristo: surtout devant M. Cavalcanti fils,
+ajouta le banquier, qui, en prononant ces mots, se tourna en souriant
+du ct du jeune homme.
+
+Morcerf avait quitt le comte pour aller parler sa mre. Danglars le
+quitta pour saluer Cavalcanti fils. Monte-Cristo se trouva un instant
+seul.
+
+Cependant la chaleur commenait devenir excessive.
+
+Les valets circulaient dans les salons avec des plateaux chargs de
+fruits et de glaces.
+
+Monte-Cristo essuya avec son mouchoir son visage mouill de sueur; mais
+il se recula quand le plateau passa devant lui, et ne prit rien pour se
+rafrachir.
+
+Mme de Morcerf ne perdait pas du regard Monte-Cristo. Elle vit passer le
+plateau sans qu'il y toucht; elle saisit mme le mouvement par lequel
+il s'en loigna.
+
+Albert, dit-elle, avez-vous remarqu une chose?
+
+--Laquelle, ma mre?
+
+--C'est que le comte n'a jamais voulu accepter de dner chez M. de
+Morcerf.
+
+--Oui, mais il a accept de djeuner chez moi, puisque c'est par ce
+djeuner qu'il a fait son entre dans le monde.
+
+--Chez vous n'est pas chez le comte, murmura Mercds, et, depuis qu'il
+est ici, je l'examine.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, il n'a encore rien pris.
+
+--Le comte est trs sobre.
+
+Mercds sourit tristement.
+
+Rapprochez-vous de lui, dit-elle, et, au premier plateau qui passera,
+insistez.
+
+--Pourquoi cela, ma mre?
+
+--Faites-moi ce plaisir, Albert, dit Mercds.
+
+Albert baisa la main de sa mre, et alla se placer prs du comte.
+
+Un autre plateau passa charg comme les prcdents; elle vit Albert
+insister prs du comte, prendre mme une glace et la lui prsenter, mais
+il refusa obstinment.
+
+Albert revint prs de sa mre; la comtesse tait trs ple.
+
+Eh bien, dit-elle, vous voyez, il a refus.
+
+--Oui; mais en quoi cela peut-il vous proccuper?
+
+--Vous le savez, Albert, les femmes sont singulires. J'aurais vu avec
+plaisir le comte prendre quelque chose chez moi, ne ft-ce qu'un grain
+de grenade. Peut-tre au reste ne s'accommode-t-il pas des coutumes
+franaises, peut-tre a-t-il des prfrences pour quelque chose.
+
+--Mon Dieu, non! je l'ai vu en Italie prendre de tout; sans doute qu'il
+est mal dispos ce soir.
+
+--Puis, dit la comtesse, ayant toujours habit des climats brillants,
+peut-tre est-il moins sensible qu'un autre la chaleur?
+
+--Je ne crois pas, car il se plaignait d'touffer, demandait pourquoi,
+puisqu'on a dj ouvert les fentres, on n'a pas aussi ouvert les
+jalousies.
+
+--En effet, dit Mercds, c'est un moyen de m'assurer si cette
+abstinence est un parti pris.
+
+Et elle sortit du salon.
+
+Un instant aprs, les persiennes s'ouvrirent, et l'on put, travers
+les jasmins et les clmatites qui garnissaient les fentres, voir tout
+le jardin illumin avec les lanternes et le souper servi sous la tente.
+
+Danseurs et danseuses, joueurs et causeurs poussrent un cri de joie:
+tous ces poumons altrs aspiraient avec dlices l'air qui entrait
+flots.
+
+Au mme moment, Mercds reparut, plus ple qu'elle n'tait sortie, mais
+avec cette fermet de visage qui tait remarquable chez elle dans
+certaines circonstances. Elle alla droit au groupe dont son mari formait
+le centre:
+
+N'enchanez pas ces messieurs ici, monsieur le comte, dit-elle, ils
+aimeront autant, s'ils ne jouent pas, respirer au jardin qu'touffer
+ici.
+
+--Ah! madame, dit un vieux gnral fort galant, qui avait chant:
+_Partons pour la Syrie_! en 1809, nous n'irons pas seuls au jardin.
+
+--Soit, dit Mercds, je vais donc donner l'exemple.
+
+Et se retournant vers Monte-Cristo:
+
+Monsieur le comte, dit-elle, faites-moi l'honneur de m'offrir votre
+bras.
+
+Le comte chancela presque ces simples paroles; puis il regarda un
+moment Mercds. Ce moment eut la rapidit de l'clair, et cependant il
+parut la comtesse qu'il durait un sicle, tant Monte-Cristo avait mis
+de penses dans ce seul regard. Il offrit son bras la comtesse; elle
+s'y appuya, ou, pour mieux dire, elle l'effleura de sa petite main, et
+tous deux descendirent un des escaliers du perron bord de rhododendrons
+et de camlias. Derrire eux, et par l'autre escalier, s'lancrent dans
+le jardin, avec de bruyantes exclamations de plaisir, une vingtaine de
+promeneurs.
+
+
+
+
+LXXI
+
+Le pain et le sel.
+
+
+Madame de Morcerf entra sous la vote de feuillage avec son compagnon:
+cette vote tait une alle de tilleuls qui conduisait une serre.
+
+Il faisait trop chaud dans le salon, n'est-ce pas, monsieur le comte?
+dit-elle.
+
+--Oui madame; et votre ide de faire ouvrir les portes et les persiennes
+est une excellente ide.
+
+En achevant ces mots, le comte s'aperut que la main de Mercds
+tremblait.
+
+Mais vous, avec cette robe lgre et sans autres prservatifs autour du
+cou que cette charpe de gaze, vous aurez peut-tre froid? dit-il.
+
+--Savez-vous o je vous mne? dit la comtesse, sans rpondre la
+question de Monte-Cristo.
+
+--Non, madame, rpondit celui-ci; amis, vous le voyez, je ne fais pas de
+rsistance.
+
+-- la serre, que vous voyez l, au bout de l'alle que nous suivons.
+
+Le comte regarda Mercds comme pour l'interroger; mais elle continua
+son chemin sans rien dire, et de son ct Monte-Cristo resta muet.
+
+On arriva dans le btiment, tout garni de fruits magnifiques qui, ds le
+commencement de juillet, atteignaient leur maturit sous cette
+temprature toujours calcule pour remplacer la chaleur du soleil, si
+souvent absente chez nous.
+
+La comtesse quitta le bras de Monte-Cristo, et alla cueillir un cep
+une grappe de raisin muscat.
+
+Tenez, monsieur le comte, dit-elle avec un sourire si triste que l'on
+et pu voir poindre les larmes au bord de ses yeux, tenez, nos raisins
+de France ne sont point comparables, je le sais, vos raisins de Sicile
+et de Chypre, mais vous serez indulgent pour notre pauvre soleil du
+Nord.
+
+Le comte s'inclina, et fit un pas en arrire.
+
+Vous me refusez? dit Mercds d'une voix tremblante.
+
+--Madame, rpondit Monte-Cristo, je vous prie bien humblement de
+m'excuser, mais je ne mange jamais de muscat.
+
+Mercds laissa tomber la grappe en soupirant. Une pche magnifique
+pendait un espalier voisin chauff, comme le cep de vigne, par cette
+chaleur artificielle de la serre. Mercds s'approcha du fruit velout,
+et le cueillit.
+
+Prenez cette pche, alors, dit-elle.
+
+Mais le comte fit le mme geste de refus.
+
+Oh! encore! dit-elle avec un accent si douloureux qu'on sentait que cet
+accent touffait un sanglot; en vrit, j'ai du malheur.
+
+Un long silence suivit cette scne; la pche, comme la grappe de raisin,
+avait roul sur le sable.
+
+Monsieur le comte, reprit enfin Mercds en regardant Monte-Cristo d'un
+oeil suppliant, il y a une touchante coutume arabe qui fait amis
+ternellement ceux qui ont partag le pain et le sel sous le mme toit.
+
+--Je la connais, madame, rpondit le comte; mais nous sommes en France
+et non en Arabie, et en France, il n'y a pas plus d'amitis ternelles
+que de partage du sel et du pain.
+
+--Mais enfin, dit la comtesse palpitante et les yeux attachs sur les
+yeux de Monte-Cristo, dont elle ressaisit presque convulsivement le bras
+avec ses deux mains, nous sommes amis, n'est-ce pas?
+
+Le sang afflua au coeur du comte, qui devint ple comme la mort, puis,
+remontant du coeur la gorge, il envahit ses joues et ses yeux nagrent
+dans le vague pendant quelques secondes, comme ceux d'un homme frapp
+d'blouissement.
+
+Certainement que nous sommes amis, madame, rpliqua-t-il; d'ailleurs,
+pourquoi ne le serions-nous pas?
+
+Ce ton tait si loin de celui que dsirait Mme de Morcerf, qu'elle se
+retourna pour laisser chapper un soupir qui ressemblait un
+gmissement.
+
+Merci, dit-elle.
+
+Et elle se remit marcher. Ils firent ainsi le tour du jardin sans
+prononcer une seule parole.
+
+Monsieur, reprit tout coup la comtesse aprs dix minutes de promenade
+silencieuse, est-il vrai que vous ayez tant vu, tant voyag, tant
+souffert?
+
+--J'ai beaucoup souffert, oui, madame, rpondit Monte-Cristo.
+
+--Mais vous tes heureux, maintenant?
+
+--Sans doute, rpondit le comte, car personne ne m'entend me plaindre.
+
+--Et votre bonheur prsent vous fait l'me plus douce?
+
+--Mon bonheur prsent gale ma misre passe, dit le comte.
+
+--N'tes-vous pas mari? demanda la comtesse.
+
+--Moi, mari, rpondit Monte-Cristo en tressaillant, qui a pu vous dire
+cela?
+
+--On ne me l'a pas dit, mais plusieurs fois on vous a vu conduire
+l'Opra une jeune et belle personne.
+
+--C'est une esclave que j'ai achete Constantinople, madame, une fille
+de prince dont j'ai fait ma fille, n'ayant pas d'autre affection au
+monde.
+
+--Vous vivez seul ainsi?
+
+--Je vis seul.
+
+--Vous n'avez pas de soeur... de fils... de pre?...
+
+--Je n'ai personne.
+
+--Comment pouvez-vous vivre ainsi, sans rien qui vous attache la vie?
+
+--Ce n'est pas ma faute, madame. Malte, j'ai aim une jeune fille et
+j'allais l'pouser, quand la guerre est venue et m'a enlev loin d'elle
+comme un tourbillon. J'avais cru qu'elle m'aimait assez pour m'attendre,
+pour demeurer fidle mme mon tombeau. Quand je suis revenu, elle
+tait marie. C'est l'histoire de tout homme qui a pass par l'ge de
+vingt ans. J'avais peut-tre le coeur plus faible que les autres, et
+j'ai souffert plus qu'ils n'eussent fait ma place, voil tout.
+
+La comtesse s'arrta un moment, comme si elle et eu besoin de cette
+halte pour respirer.
+
+Oui, dit-elle, et cet amour vous est rest au coeur.... On n'aime bien
+qu'une fois.... Et avez-vous jamais revu cette femme?
+
+--Jamais.
+
+--Jamais!
+
+--Je ne suis point retourn dans le pays o elle tait.
+
+-- Malte?
+
+--Oui, Malte.
+
+--Elle est Malte, alors?
+
+--Je le pense.
+
+--Et lui avez-vous pardonn ce qu'elle vous a fait souffrir?
+
+-- elle, oui.
+
+--Mais elle seulement; vous hassez toujours ceux qui vous ont spar
+d'elle?
+
+La comtesse se plaa en face de Monte-Cristo, elle tenait encore la
+main un fragment de la grappe parfume.
+
+Prenez, dit-elle.
+
+--Jamais je ne mange de muscat, madame rpondit Monte-Cristo, comme
+s'il n'et t question de rien entre eux ce sujet.
+
+La comtesse lana la grappe dans le massif le plus proche avec un geste
+de dsespoir.
+
+Inflexible! murmura-t-elle.
+
+Monte-Cristo demeura aussi impassible que si le reproche ne lui tait
+pas adress. Albert accourait en ce moment.
+
+Oh! ma mre, dit-il, un grand malheur!
+
+--Quoi! qu'est-il arriv? demanda la comtesse en se redressant comme si,
+aprs le rve, elle et t amene la ralit: un malheur, avez-vous
+dit? En effet, il doit arriver des malheurs.
+
+--M. de Villefort est ici.
+
+--Eh bien?
+
+--Il vient chercher sa femme et sa fille.
+
+--Et pourquoi cela?
+
+--Parce que Mme la marquise de Saint-Mran est arrive Paris,
+apportant la nouvelle que M. de Saint-Mran est mort en quittant
+Marseille, au premier relais. Mme de Villefort, qui tait fort gaie, ne
+voulait ni comprendre, ni croire ce malheur; mais Mlle Valentine, aux
+premiers mots, et quelques prcautions qu'ait prises son pre, a tout
+devin: ce coup l'a terrasse comme la foudre, et elle est tombe
+vanouie.
+
+--Et qu'est M. de Saint-Mran Mlle de Villefort? demanda le comte.
+
+--Son grand-pre maternel. Il venait pour hter le mariage de Franz et
+de sa petite-fille.
+
+--Ah! vraiment!
+
+--Voil Franz retard. Pourquoi M. de Saint-Mran n'est-il pas aussi
+bien un aeul de Mlle Danglars?
+
+--Albert! Albert! dit Mme de Morcerf du ton d'un doux reproche, que
+dites-vous l? Ah! monsieur le comte, vous pour qui il a une si grande
+considration, dites-lui qu'il a mal parl!
+
+Elle fit quelques pas en avant.
+
+Monte-Cristo la regarda si trangement et avec une expression la fois
+si rveuse et si empreinte d'une affectueuse admiration, qu'elle revint
+sur ses pas.
+
+Alors elle lui prit la main en mme temps qu'elle pressait celle de son
+fils, et les joignant toutes deux:
+
+Nous sommes amis, n'est-ce pas? dit-elle.
+
+--Oh! votre ami, madame, je n'ai point cette prtention, dit le comte;
+mais, en tout cas, je suis votre bien respectueux serviteur.
+
+La comtesse partit avec un inexprimable serrement de coeur; et avant
+qu'elle et fait dix pas, le comte lui vit mettre son mouchoir ses
+yeux.
+
+Est-ce que vous n'tes pas d'accord, ma mre et vous? demanda Albert
+avec tonnement.
+
+--Au contraire, rpondit le comte, puisqu'elle vient de me dire devant
+vous que nous sommes amis.
+
+Et ils regagnrent le salon que venaient de quitter Valentine et M. et
+Mme de Villefort. Il va sans dire que Morrel tait sorti derrire eux.
+
+
+
+
+LXXII
+
+Madame de Saint-Mran.
+
+
+Une scne lugubre venait en effet de se passer dans la maison de M. de
+Villefort.
+
+Aprs le dpart des deux dames pour le bal, o toutes les instances de
+Mme de Villefort n'avaient pu dterminer son mari l'accompagner, le
+procureur du roi s'tait, selon sa coutume, enferm dans son cabinet
+avec une pile de dossiers qui eussent effray tout autre, mais qui, dans
+les temps ordinaires de sa vie, suffisaient peine satisfaire son
+robuste apptit de travailleur.
+
+Mais, cette fois, les dossiers taient chose de forme. Villefort ne
+s'enfermait point pour travailler, mais pour rflchir; et, sa porte
+ferme, l'ordre donn qu'on ne le dranget que pour chose d'importance,
+il s'assit dans son fauteuil et se mit repasser encore une fois dans
+sa mmoire tout ce qui, depuis sept huit jours, faisait dborder la
+coupe de ses sombres chagrins et de ses amers souvenirs.
+
+Alors, au lieu d'attaquer les dossiers entasss devant lui, il ouvrit un
+tiroir de son bureau, fit jouer un secret, et tira la liasse de ses
+notes personnelles, manuscrits prcieux, parmi lesquels il avait class
+et tiquet avec des chiffres connus de lui seul les noms de tous ceux
+qui, dans sa carrire politique, dans ses affaires d'argent, dans ses
+poursuites de barreau ou dans ses mystrieuses amours, taient devenus
+ses ennemis.
+
+Le nombre en tait si formidable aujourd'hui qu'il avait commenc
+trembler; et cependant, tous ces noms, si puissants et si formidables
+qu'ils fussent, l'avaient fait bien des fois sourire, comme sourit le
+voyageur qui, du fate culminant de la montagne, regarde ses pieds les
+pics aigus, les chemins impraticables et les artes des prcipices prs
+desquels il a, pour arriver, si longtemps et si pniblement ramp.
+
+Quand il eut bien repass tous ces noms dans sa mmoire, quand il les
+eut bien relus, bien tudis, bien comments sur ses listes, il secoua
+la tte.
+
+Non, murmura-t-il, aucun de ces ennemis n'aurait attendu patiemment et
+laborieusement jusqu'au jour o nous sommes, pour venir m'craser
+maintenant avec ce secret. Quelquefois, comme dit Hamlet, le bruit des
+choses les plus profondment enfonces sort de terre, et, comme les
+feux du phosphore, court follement dans l'air, mais ce sont des flammes
+qui clairent un moment pour garer. L'histoire aura t raconte par le
+Corse quelque prtre, qui l'aura raconte son tour. M. de
+Monte-Cristo l'aura sue, et pour s'claircir....
+
+Mais quoi bon s'claircir? reprenait Villefort aprs un instant de
+rflexion. Quel intrt M. de Monte-Cristo, M. Zaccone, fils d'un
+armateur de Malte, exploiteur d'une mine d'argent en Thessalie, venant
+pour la premire fois en France, a-t-il de s'claircir d'un fait sombre,
+mystrieux et inutile comme celui-l? Au milieu des renseignements
+incohrents qui m'ont t donns par cet abb Busoni et par ce Lord
+Wilmore, par cet ami et par cet ennemi, une seule chose ressort claire,
+prcise, patente mes yeux: c'est que dans aucun temps, dans aucun cas,
+dans aucune circonstance, il ne peut y avoir eu le moindre contact entre
+moi et lui.
+
+Mais Villefort se disait ces paroles sans croire lui-mme ce qu'il
+disait. Le plus terrible pour lui n'tait pas encore la rvlation, car
+il pouvait nier, ou mme rpondre; il s'inquitait peu de ce _Mane,
+Thecel, Phars_, qui apparaissait tout coup en lettres de sang sur la
+muraille, mais ce qui l'inquitait, c'tait de connatre le corps auquel
+appartenait la main qui les avait traces.
+
+Au moment o il essayait de se rassurer lui-mme, et o, au lieu de cet
+avenir politique que, dans ses rves d'ambition, il avait entrevu
+quelquefois, il se composait, dans la crainte d'veiller cet ennemi
+endormi depuis si longtemps, un avenir restreint aux joies du foyer, un
+bruit de voiture retentit dans la cour; puis il entendit dans son
+escalier la marche d'une personne ge, puis des sanglots et des hlas!
+comme les domestiques en trouvent lorsqu'ils veulent devenir
+intressants par la douleur de leurs matres.
+
+Il se hta de tirer le verrou de son cabinet, et bientt, sans tre
+annonce, une vieille dame entra, son chle sur le bras et son chapeau
+la main. Ses cheveux blanchis dcouvraient un front mat comme l'ivoire
+jauni, et ses yeux, l'angle desquels l'ge avait creus des rides
+profondes, disparaissaient presque sous le gonflement des pleurs.
+
+Oh! monsieur, dit-elle; ah! monsieur, quel malheur! moi aussi, j'en
+mourrai! oh! oui, bien certainement j'en mourrai!
+
+Et, tombant sur le fauteuil le plus proche de la porte, elle clata en
+sanglots.
+
+Les domestiques, debout sur le seuil, et n'osant aller plus loin,
+regardaient le vieux serviteur de Noirtier, qui, ayant entendu ce bruit
+de la chambre de son matre, tait accouru aussi et se tenait derrire
+les autres. Villefort se leva et courut sa belle-mre, car c'tait
+elle-mme.
+
+Eh! mon Dieu! madame, demanda-t-il, que s'est-il pass? qui vous
+bouleverse ainsi? et M. de Saint-Mran ne vous accompagne-t-il pas?
+
+--M. de Saint-Mran est mort, dit la vieille marquise, sans prambule,
+sans expression, et avec une sorte de stupeur.
+
+Villefort recula d'un pas et frappa ses mains l'une contre l'autre.
+
+Mort!... balbutia-t-il; mort ainsi... subitement?
+
+--Il y a huit jours, continua Mme de Saint-Mran, nous montmes ensemble
+en voiture aprs dner. M. de Saint-Mran tait souffrant depuis quelques
+jours: cependant l'ide de revoir notre chre Valentine le rendait
+courageux, et malgr ses douleurs il avait voulu partir, lorsque, six
+lieues de Marseille, il fut pris, aprs avoir mang ses pastilles
+habituelles, d'un sommeil si profond qu'il ne me semblait pas naturel;
+cependant j'hsitais le rveiller, quand il me sembla que son visage
+rougissait et que les veines de ses tempes battaient plus violemment que
+d'habitude. Mais cependant, comme la nuit tait venue et que je ne
+voyais plus rien, je le laissai dormir; bientt il poussa un cri sourd
+et dchirant comme celui d'un homme qui souffre en rve, et renversa
+d'un brusque mouvement sa tte en arrire. J'appelai le valet de
+chambre, je fis arrter le postillon, j'appelai M. de Saint-Mran, je
+lui fis respirer mon flacon de sels, tout tait fini, il tait mort, et
+ce fut cte cte avec son cadavre que j'arrivai Aix.
+
+Villefort demeurait stupfait et la bouche bante.
+
+Et vous appeltes un mdecin, sans doute?
+
+-- l'instant mme; mais, comme je vous l'ai dit, il tait trop tard.
+
+--Sans doute; mais au moins pouvait-il reconnatre de quelle maladie le
+pauvre marquis tait mort.
+
+--Mon Dieu! oui, monsieur, il me l'a dit; il parat que c'est d'une
+apoplexie foudroyante.
+
+--Et que ftes-vous alors?
+
+--M. de Saint-Mran avait toujours dit que, s'il mourait loin de Paris,
+il dsirait que son corps ft ramen dans le caveau de la famille. Je
+l'ai fait mettre dans un cercueil de plomb, et je le prcde de quelques
+jours.
+
+--Oh! mon Dieu, pauvre mre! dit Villefort; de pareils soins aprs un
+pareil coup, et votre ge!
+
+--Dieu m'a donn la force jusqu'au bout; d'ailleurs, ce cher marquis, il
+et certes fait pour moi ce que j'ai fait pour lui. Il est vrai que
+depuis que je l'ai quitt l-bas, je crois que je suis folle. Je ne peux
+plus pleurer; il est vrai qu'on dit qu' mon ge on n'a plus de larmes;
+cependant il me semble que tant qu'on souffre on devrait pouvoir
+pleurer. O est Valentine, monsieur? c'est pour elle que nous revenions,
+je veux voir Valentine.
+
+Villefort pensa qu'il serait affreux de rpondre que Valentine tait au
+bal; il dit seulement la marquise que sa petite-fille tait sortie
+avec sa belle-mre et qu'on allait la prvenir.
+
+ l'instant mme, monsieur, l'instant mme, je vous en supplie, dit
+la vieille dame.
+
+Villefort mit sous son bras le bras de Mme de Saint-Mran et la
+conduisit son appartement.
+
+Prenez du repos, dit-il, ma mre.
+
+La marquise leva la tte ce mot, et voyant cet homme qui lui
+rappelait cette fille tant regrette qui revivait pour elle dans
+Valentine, elle se sentit frappe par ce nom de mre, se mit fondre en
+larmes, et tomba genoux dans un fauteuil o elle ensevelit sa tte
+vnrable.
+
+Villefort la recommanda aux soins des femmes, tandis que le vieux
+Barrois remontait tout effar chez son matre; car rien n'effraie tant
+les vieillards que lorsque la mort quitte un instant leur ct pour
+aller frapper un autre vieillard. Puis, tandis que Mme de Saint-Mran,
+toujours agenouille, priait du fond du coeur, il envoya chercher une
+voiture de place et vint lui-mme prendre chez Mme de Morcerf sa femme
+et sa fille pour les ramener la maison. Il tait si ple lorsqu'il
+parut la porte du salon que Valentine courut lui en s'criant:
+
+Oh! mon pre! il est arriv quelque malheur!
+
+--Votre bonne maman vient d'arriver, Valentine, dit M. de Villefort.
+
+--Et mon grand-pre? demanda la jeune fille toute tremblante.
+
+M. de Villefort ne rpondit qu'en offrant son bras sa fille.
+
+Il tait temps: Valentine, saisie d'un vertige, chancela; Mme de
+Villefort se hta de la soutenir, et aida son mari l'entraner vers la
+voiture en disant:
+
+Voil qui est trange! qui aurait pu se douter de cela? Oh! oui, voil
+qui est trange!
+
+Et toute cette famille dsole s'enfuit ainsi, jetant sa tristesse,
+comme un crpe noir, sur le reste de la soire.
+
+Au bas de l'escalier, Valentine trouva Barrois qui l'attendait:
+
+M. Noirtier dsire vous voir ce soir, dit-il tout bas.
+
+--Dites-lui que j'irai en sortant de chez ma bonne grand-mre, dit
+Valentine.
+
+Dans la dlicatesse de son me, la jeune fille avait compris que celle
+qui avait surtout besoin d'elle cette heure, c'tait Mme de
+Saint-Mran.
+
+Valentine trouva son aeule au lit; muettes caresses, gonflement si
+douloureux du coeur, soupirs entrecoups, larmes brlantes, voil quels
+furent les seuls dtails racontables de cette entrevue, laquelle
+assistait, au bras de son mari, Mme de Villefort, pleine de respect,
+apparent du moins, pour la pauvre veuve.
+
+Au bout d'un instant, elle se pencha l'oreille de son mari:
+
+Avec votre permission, dit-elle, mieux vaut que je me retire, car ma
+vue parat affliger encore votre belle-mre.
+
+Mme de Saint-Mran l'entendit.
+
+Oui, oui, dit-elle l'oreille de Valentine, qu'elle s'en aille; mais
+reste, toi, reste.
+
+Mme de Villefort sortit, et Valentine demeura seule prs du lit de son
+aeule, car le procureur du roi, constern de cette mort imprvue,
+suivit sa femme.
+
+Cependant Barrois tait remont la premire fois prs du vieux Noirtier;
+celui-ci avait entendu tout le bruit qui se faisait dans la maison, et
+il avait envoy, comme nous l'avons dit, le vieux serviteur s'informer.
+
+ son retour, cet oeil si vivant et surtout si intelligent interrogea le
+messager:
+
+Hlas! monsieur, dit Barrois, un grand malheur est arriv: Mme de
+Saint-Mran est ici, et son mari est mort.
+
+M. de Saint-Mran et Noirtier n'avaient jamais t lis d'une bien
+profonde amiti; cependant, on sait l'effet que fait toujours sur un
+vieillard l'annonce de la mort d'un autre vieillard.
+
+Noirtier laissa tomber sa tte sur sa poitrine, comme un homme accabl
+ou comme un homme qui pense, puis il ferma un seul oeil.
+
+Mlle Valentine? dit Barrois.
+
+Noirtier fit signe que oui.
+
+Elle est au bal, monsieur le sait bien, puisqu'elle est venue lui dire
+adieu en grande toilette.
+
+Noirtier ferma de nouveau l'oeil gauche.
+
+Oui, vous voulez la voir?
+
+Le vieillard fit signe que c'tait cela qu'il dsirait.
+
+Eh bien, on va l'aller chercher sans doute chez Mme de Morcerf; je
+l'attendrai son retour, et je lui dirai de monter chez vous. Est-ce
+cela?
+
+--Oui, rpondit le paralytique.
+
+Barrois guetta donc le retour de Valentine, et comme nous l'avons vu,
+son retour, il lui exposa le dsir de son grand-pre.
+
+En vertu de ce dsir, Valentine monta chez Noirtier au sortir de chez
+Mme de Saint-Mran, qui, tout agite qu'elle tait, avait fini par
+succomber la fatigue et dormait d'un sommeil fivreux.
+
+On avait approch la porte de sa main une petite table sur laquelle
+taient une carafe d'orangeade, sa boisson habituelle, et un verre.
+
+Puis, comme nous l'avons dit, la jeune fille avait quitt le lit de la
+marquise pour monter chez Noirtier.
+
+Valentine vint embrasser le vieillard, qui la regarda si tendrement que
+la jeune fille sentit de nouveau jaillir de ses yeux des larmes dont
+elle croyait la source tarie.
+
+Le vieillard insistait avec son regard.
+
+Oui, oui, dit Valentine, tu veux dire que j'ai toujours un bon
+grand-pre, n'est-ce pas?
+
+Le vieillard fit signe qu'effectivement c'tait cela que son regard
+voulait dire.
+
+Hlas! heureusement, reprit Valentine, sans cela, que deviendrais-je,
+mon Dieu?
+
+Il tait une heure du matin. Barrois, qui avait envie de se coucher
+lui-mme, fit observer qu'aprs une soire aussi douloureuse, tout le
+monde avait besoin de repos. Le vieillard ne voulut pas dire que son
+repos lui, c'tait de voir son enfant. Il congdia Valentine qui
+effectivement la douleur et la fatigue donnaient un air souffrant.
+
+Le lendemain, en entrant chez sa grand-mre, Valentine trouva celle-ci
+au lit; la fivre ne s'tait point calme; au contraire, un feu sombre
+brillait dans les yeux de la vieille marquise, et elle paraissait en
+proie une violente irritation nerveuse.
+
+Oh! mon Dieu! bonne maman, souffrez-vous davantage? s'cria Valentine
+en apercevant tous ces symptmes d'agitation.
+
+--Non, ma fille, non, dit Mme de Saint-Mran; mais j'attendais avec
+impatience que tu fusses arrive pour envoyer chercher ton pre.
+
+--Mon pre? demanda Valentine inquite.
+
+--Oui, je veux lui parler.
+
+Valentine n'osa point s'opposer au dsir de son aeule, dont d'ailleurs
+elle ignorait la cause, et un instant aprs Villefort entra.
+
+Monsieur, dit Mme de Saint-Mran, sans employer aucune circonlocution,
+et comme si elle et paru craindre que le temps ne lui manqut, il est
+question, m'avez-vous crit, d'un mariage pour cette enfant?
+
+--Oui, madame, rpondit Villefort; c'est mme plus qu'un projet, c'est
+une convention.
+
+--Votre gendre s'appelle M. Franz d'pinay?
+
+--Oui, madame.
+
+--C'est le fils du gnral d'pinay, qui tait des ntres, et qui fut
+assassin quelques jours avant que l'usurpateur revnt de l'le d'Elbe?
+
+--C'est cela mme.
+
+--Cette alliance avec la petite-fille d'un jacobin ne lui rpugne pas?
+
+--Nos dissensions civiles se sont heureusement teintes, ma mre, dit
+Villefort; M. d'pinay tait presque un enfant la mort de son pre; il
+connat fort peu M. Noirtier, et le verra, sinon avec plaisir, avec
+indiffrence du moins.
+
+--C'est un parti sortable?
+
+--Sous tous les rapports.
+
+--Le jeune homme...?
+
+--Jouit de la considration gnrale.
+
+--Il est convenable?
+
+--C'est un des hommes les plus distingus que je connaisse.
+
+Pendant toute cette conversation, Valentine tait reste muette.
+
+Eh bien, monsieur, dit aprs quelques secondes de rflexion Mme de
+Saint-Mran, il faut vous hter, car j'ai peu de temps vivre.
+
+--Vous, madame! vous, bonne maman! s'crirent M. de Villefort et
+Valentine.
+
+--Je sais ce que je dis, reprit la marquise, il faut donc vous hter,
+afin que, n'ayant plus de mre, elle ait au moins sa grand-mre pour
+bnir son mariage. Je suis la seule qui lui reste du ct de ma pauvre
+Rene, que vous avez si vite oublie, monsieur.
+
+--Ah! madame, dit Villefort, vous oubliez qu'il fallait donner une mre
+ cette pauvre enfant qui n'en avait plus.
+
+--Une belle-mre n'est jamais une mre, monsieur! Mais ce n'est pas de
+cela qu'il s'agit, il s'agit de Valentine; laissons les morts
+tranquilles.
+
+Tout cela tait dit avec une telle volubilit et un tel accent, qu'il y
+avait quelque chose dans cette conversation qui ressemblait un
+commencement de dlire.
+
+Il sera fait selon votre dsir, madame, dit Villefort et cela d'autant
+mieux que votre dsir est d'accord avec le mien; et, aussitt l'arrive
+de M. d'pinay Paris....
+
+--Ma bonne mre, dit Valentine, les convenances, le deuil tout rcent...
+voudriez-vous donc faire un mariage sous d'aussi tristes auspices?
+
+--Ma fille, interrompit vivement l'aeule, pas de ces raisons banales
+qui empchent les esprits faibles de btir solidement leur avenir. Moi
+aussi, j'ai t marie au lit de mort de ma mre, et n'ai certes point
+t malheureuse pour cela.
+
+--Encore cette ide de mort! madame, reprit Villefort.
+
+--Encore! toujours!... Je vous dis que je vais mourir, entendez-vous! Eh
+bien, avant de mourir, je veux avoir vu mon gendre; je veux lui ordonner
+de rendre ma petite-fille heureuse; je veux lire dans ses yeux s'il
+compte m'obir; je veux le connatre enfin, moi! continua l'aeule avec
+une expression effrayante, pour le venir trouver du fond de mon tombeau
+s'il n'tait pas ce qu'il doit tre, s'il n'tait pas ce qu'il faut
+qu'il soit.
+
+--Madame, dit Villefort, il faut loigner de vous ces ides exaltes,
+qui touchent presque la folie. Les morts, une fois couchs dans leur
+tombeau, y dorment sans se relever jamais.
+
+--Oh! oui, oui, bonne mre, calme-toi! dit Valentine.
+
+--Et moi, monsieur, je vous dis qu'il n'en est point ainsi que vous
+croyez. Cette nuit j'ai dormi d'un sommeil terrible; car je me voyais en
+quelque sorte dormir comme si mon me et dj plan au-dessus de mon
+corps: mes yeux, que je m'efforais d'ouvrir, se refermaient malgr
+moi; et cependant je sais bien que cela va vous paratre impossible,
+vous, monsieur, surtout; eh bien, mes yeux ferms, j'ai vu, l'endroit
+mme o vous tes, venant de cet angle o il y a une porte qui donne
+dans le cabinet de toilette de Mme de Villefort, j'ai vu entrer sans
+bruit une forme blanche.
+
+Valentine jeta un cri.
+
+C'tait la fivre qui vous agitait, madame, dit Villefort.
+
+--Doutez si vous voulez, mais je suis sre de ce que je dis: j'ai vu une
+forme blanche; et comme si Dieu et craint que je ne rcusasse le
+tmoignage d'un seul de mes sens, j'ai entendu remuer mon verre, tenez,
+tenez, celui-l mme qui est ici, l, sur la table.
+
+--Oh! bonne mre, c'tait un rve.
+
+--C'tait si peu un rve, que j'ai tendu la main vers la sonnette, et
+qu' ce geste l'ombre a disparu. La femme de chambre est entre alors
+avec une lumire. Les fantmes ne se montrent qu' ceux qui doivent les
+voir: c'tait l'me de mon mari. Eh bien, si l'me de mon mari revient
+pour m'appeler, pourquoi mon me, moi, ne reviendrait-elle pas pour
+dfendre ma fille? Le lien est encore plus direct, ce me semble.
+
+--Oh! madame, dit Villefort, remu malgr lui jusqu'au fond des
+entrailles, ne donnez pas l'essor ces lugubres ides; vous vivrez avec
+nous, vous vivrez longtemps heureuse, aime, honore, et nous vous
+ferons oublier....
+
+--Jamais! jamais! jamais! dit la marquise. Quand revient M. d'pinay?
+
+--Nous l'attendons d'un moment l'autre.
+
+--C'est bien; aussitt qu'il sera arriv, prvenez-moi. Htons-nous,
+htons-nous. Puis, je voudrais aussi voir un notaire pour m'assurer que
+tout notre bien revient Valentine.
+
+--Oh! ma mre, murmura Valentine en appuyant ses lvres sur le front
+brillant de l'aeule, vous voulez donc me faire mourir? Mon Dieu! vous
+avez la fivre. Ce n'est pas un notaire qu'il faut appeler, c'est un
+mdecin!
+
+--Un mdecin? dit-elle en haussant les paules, je ne souffre pas; j'ai
+soif, voil tout.
+
+--Que buvez-vous, bonne maman?
+
+--Comme toujours, tu le sais bien, mon orangeade. Mon verre est l sur
+cette table, passe-le-moi, Valentine.
+
+Valentine versa l'orangeade de la carafe dans le verre et le prit avec
+un certain effroi pour le donner sa grand-mre, car c'tait ce mme
+verre qui, prtendait-elle, avait t touch par l'ombre.
+
+La marquise vida le verre d'un seul trait.
+
+Puis elle se retourna sur son oreiller en rptant:
+
+Le notaire! le notaire!
+
+M. de Villefort sortit. Valentine s'assit prs du lit de sa grand-mre.
+La pauvre enfant semblait avoir grand besoin elle-mme de ce mdecin
+qu'elle avait recommand son aeule. Une rougeur pareille une
+flamme brlait la pommette de ses joues, sa respiration tait courte et
+haletante, et son pouls battait comme si elle avait eu la fivre.
+
+C'est qu'elle songeait, la pauvre enfant, au dsespoir de Maximilien
+quand il apprendrait que Mme de Saint-Mran, au lieu de lui tre une
+allie, agissait sans le connatre, comme si elle lui tait ennemie.
+
+Plus d'une fois Valentine avait song tout dire sa grand-mre, et
+elle n'et pas hsit un seul instant si Maximilien Morrel s'tait
+appel Albert de Morcerf ou Raoul de Chteau-Renaud; mais Morrel tait
+d'extraction plbienne, et Valentine savait le mpris que
+l'orgueilleuse marquise de Saint-Mran avait pour tout ce qui n'tait
+point de race. Son secret avait donc toujours, au moment o il allait se
+faire jour, t repouss dans son coeur par cette triste certitude
+qu'elle le livrerait inutilement, et qu'une fois ce secret connu de son
+pre et de sa belle-mre, tout serait perdu.
+
+Deux heures peu prs s'coulrent ainsi. Mme de Saint-Mran dormait
+d'un sommeil ardent et agit. On annona le notaire.
+
+Quoique cette annonce et t faite trs bas, Mme de Saint-Mran se
+souleva sur son oreiller.
+
+Le notaire? dit-elle; qu'il vienne, qu'il vienne!
+
+Le notaire tait la porte, il entra.
+
+Va-t'en, Valentine, dit Mme de Saint-Mran, et laisse-moi avec
+monsieur.
+
+--Mais, ma mre....
+
+--Va, va.
+
+La jeune fille baisa son aeule au front et sortit, le mouchoir sur les
+yeux. la porte elle trouva le valet de chambre, qui lui dit que le
+mdecin attendait au salon. Valentine descendit rapidement. Le mdecin
+tait un ami de la famille, et en mme temps un des hommes les plus
+habiles de l'poque: il aimait beaucoup Valentine, qu'il avait vue venir
+au monde. Il avait une fille de l'ge de Mlle de Villefort peu prs,
+mais ne d'une mre poitrinaire; sa vie tait une crainte continuelle
+l'gard de son enfant.
+
+Oh! dit Valentine, cher monsieur d'Avrigny, nous vous attendions avec
+bien de l'impatience. Mais avant toute chose, comment se portent
+Madeleine et Antoinette?
+
+Madeleine tait la fille de M. d'Avrigny, et Antoinette sa nice.
+
+M. d'Avrigny sourit tristement.
+
+Trs bien Antoinette, dit-il; assez bien Madeleine. Mais vous m'avez
+envoy chercher, chre enfant? dit-il. Ce n'est ni votre pre, ni Mme de
+Villefort qui est malade? Quant nous, quoiqu'il soit visible que nous
+ne pouvons pas nous dbarrasser de nos nerfs, je ne prsume pas que vous
+ayez besoin de moi autrement que pour que je vous recommande de ne pas
+trop laisser notre imagination battre la campagne?
+
+Valentine rougit; M. d'Avrigny poussait la science de la divination
+presque jusqu'au miracle, car c'tait un de ces mdecins qui traitent
+toujours le physique par le moral.
+
+Non, dit-elle, c'est pour ma pauvre grand-mre. Vous savez le malheur
+qui nous est arriv, n'est-ce pas?
+
+--Je ne sais rien, dit d'Avrigny.
+
+--Hlas! dit Valentine en comprimant ses sanglots, mon grand-pre est
+mort.
+
+--M. de Saint-Mran?
+
+--Oui.
+
+--Subitement?
+
+--D'une attaque d'apoplexie foudroyante.
+
+--D'une apoplexie? rpta le mdecin.
+
+--Oui. De sorte que ma pauvre grand-mre est frappe de l'ide que son
+mari, qu'elle n'avait jamais quitt, l'appelle, et qu'elle va aller le
+rejoindre. Oh! monsieur d'Avrigny, je vous recommande bien ma pauvre
+grand-mre!
+
+--O est-elle?
+
+--Dans sa chambre avec le notaire.
+
+--Et M. Noirtier?
+
+--Toujours le mme, une lucidit d'esprit parfaite, mais la mme
+immobilit, le mme mutisme.
+
+--Et le mme amour pour vous, n'est-ce pas, ma chre enfant?
+
+--Oui, dit Valentine en soupirant, il m'aime bien, lui.
+
+--Qui ne vous aimerait pas?
+
+Valentine sourit tristement.
+
+Et qu'prouve votre grand-mre?
+
+--Une excitation nerveuse singulire, un sommeil agit et trange; elle
+prtendait ce matin que, pendant son sommeil, son me planait au-dessus
+de son corps qu'elle regardait dormir: c'est du dlire; elle prtend
+avoir vu un fantme entrer dans sa chambre et avoir entendu le bruit que
+faisait le prtendu fantme en touchant son verre.
+
+--C'est singulier, dit le docteur, je ne savais pas Mme de Saint-Mran
+sujette ces hallucinations.
+
+--C'est la premire fois que je l'ai vue ainsi, dit Valentine, et ce
+matin elle m'a fait grand-peur, je l'ai crue folle; et mon pre, certes,
+monsieur d'Avrigny, vous connaissez mon pre pour un esprit srieux, eh
+bien, mon pre lui-mme a paru fort impressionn.
+
+--Nous allons voir, dit M. d'Avrigny; ce que vous me dites l me semble
+trange.
+
+Le notaire descendait; on vint prvenir Valentine que sa grand-mre
+tait seule.
+
+Montez, dit-elle au docteur.
+
+--Et vous?
+
+--Oh! moi, je n'ose, elle m'avait dfendu de vous envoyer chercher;
+puis, comme vous le dites, moi-mme, je suis agite, fivreuse, mal
+dispose, je vais faire un tour au jardin pour me remettre.
+
+Le docteur serra la main Valentine, et tandis qu'il montait chez sa
+grand-mre, la jeune fille descendit le perron.
+
+Nous n'avons pas besoin de dire quelle portion du jardin tait la
+promenade favorite de Valentine. Aprs avoir fait deux ou trois tours
+dans le parterre qui entourait la maison, aprs avoir cueilli une rose
+pour mettre sa ceinture ou dans ses cheveux, elle s'enfonait sous
+l'alle sombre qui conduisait au banc, puis du banc elle allait la
+grille.
+
+Cette fois, Valentine fit, selon son habitude, deux ou trois tours au
+milieu de ses fleurs, mais sans en cueillir: le deuil de son coeur, qui
+n'avait pas encore eu le temps de s'tendre sur sa personne, repoussait
+ce simple ornement, puis elle s'achemina vers son alle. mesure
+qu'elle avanait, il lui semblait entendre une voix qui prononait son
+nom. Elle s'arrta tonne.
+
+Alors cette voix arriva plus distincte son oreille, et elle reconnut
+la voix de Maximilien.
+
+
+
+
+LXXIII
+
+La promesse.
+
+
+C'tait en effet Morrel, qui depuis la veille ne vivait plus. Avec cet
+instinct particulier aux amants et aux mres, il avait devin qu'il
+allait, la suite de ce retour de Mme de Saint-Mran et de la mort du
+marquis, se passer quelque chose chez Villefort qui intresserait son
+amour pour Valentine.
+
+Comme on va le voir, ses pressentiments s'taient raliss, et ce
+n'tait plus une simple inquitude qui le conduisait si effar et si
+tremblant la grille des marronniers.
+
+Mais Valentine n'tait pas prvenue de l'attente de Morrel, ce n'tait
+pas l'heure o il venait ordinairement, et ce fut un pur hasard ou, si
+l'on aime mieux une heureuse sympathie qui la conduisit au jardin. Quand
+elle parut, Morrel l'appela; elle courut la grille.
+
+Vous, cette heure! dit-elle.
+
+--Oui, pauvre amie, rpondit Morrel, je viens chercher et apporter de
+mauvaises nouvelles.
+
+--C'est donc la maison du malheur, dit Valentine. Parlez, Maximilien.
+Mais, en vrit, la somme de douleurs est dj bien suffisante.
+
+--Chre Valentine, dit Morrel, essayant de se remettre de sa propre
+motion pour parler convenablement, coutez-moi bien, je vous prie; car
+tout ce que je vais vous dire est solennel. quelle poque compte-t-on
+vous marier?
+
+--coutez, dit son tour Valentine, je ne veux rien vous cacher,
+Maximilien. Ce matin on a parl de mon mariage, et ma grand-mre, sur
+laquelle j'avais compt comme sur un appui qui ne manquerait pas, non
+seulement s'est dclare pour ce mariage, mais encore le dsire tel
+point que le retour seul de M. d'pinay le retarde et que le lendemain
+de son arrive le contrat sera sign.
+
+Un pnible soupir ouvrit la poitrine du jeune homme, et il regarda
+longuement et tristement la jeune fille.
+
+Hlas! reprit-il voix basse, il est affreux d'entendre dire
+tranquillement par la femme qu'on aime: Le moment de votre supplice est
+fix: c'est dans quelques heures qu'il aura lieu; mais n'importe, il
+faut que cela soit ainsi, et de ma part, je n'y apporterai aucune
+opposition. Eh bien, puisque, dites-vous, on n'attend plus que M.
+d'pinay pour signer le contrat, puisque vous serez lui le lendemain
+de son arrive, c'est demain que vous serez engage M. d'pinay, car
+il est arriv Paris ce matin.
+
+Valentine poussa un cri.
+
+J'tais chez le comte de Monte-Cristo il y a une heure, dit Morrel;
+nous causions, lui de la douleur de votre maison et moi de votre
+douleur, quand tout coup une voiture roule dans la cour. coutez.
+Jusque-l je ne croyais pas aux pressentiments, Valentine; mais
+maintenant il faut bien que j'y croie. Au bruit de cette voiture, un
+frisson m'a pris; bientt j'ai entendu des pas sur l'escalier. Les pas
+retentissants du commandeur n'ont pas plus pouvant don Juan que ces
+pas ne m'ont pouvant. Enfin la porte s'ouvre; Albert de Morcerf entre
+le premier, et j'allais douter de moi-mme, j'allais croire que je
+m'tais tromp, quand derrire lui s'avance un autre jeune homme et que
+le comte s'est cri: Ah! M. le baron Franz d'pinay! Tout ce que j'ai
+de force et de courage dans le coeur, je l'ai appel pour me contenir.
+Peut-tre ai-je pli, peut-tre ai-je trembl: mais coup sr je suis
+rest le sourire sur les lvres. Mais cinq minutes aprs, je suis sorti
+sans avoir entendu un mot de ce qui s'est dit pendant ces cinq minutes;
+j'tais ananti.
+
+--Pauvre Maximilien! murmura Valentine.
+
+--Me voil, Valentine. Voyons, maintenant rpondez-moi comme un homme
+ qui votre rponse va donner la mort ou la vie. Que comptez-vous
+faire?
+
+Valentine baissa la tte; elle tait accable.
+
+coutez, dit Morrel, ce n'est pas la premire fois que vous pensez la
+situation o nous sommes arrivs: elle est grave, elle est pesante,
+suprme. Je ne pense pas que ce soit le moment de s'abandonner une
+douleur strile: cela est bon pour ceux qui veulent souffrir l'aise et
+boire leurs larmes loisir. Il y a des gens comme cela, et Dieu sans
+doute leur tiendra compte au ciel de leur rsignation sur la terre; mais
+quiconque se sent la volont de lutter ne perd pas un temps prcieux et
+rend immdiatement la fortune le coup qu'il en a reu. Est-ce votre
+volont de lutter contre la mauvaise fortune, Valentine? Dites, car
+c'est cela que je viens vous demander.
+
+Valentine tressaillit et regarda Morrel avec de grands yeux effars.
+Cette ide de rsister son pre, sa grand-mre, toute sa famille
+enfin, ne lui tait pas mme venue.
+
+Que me dites-vous, Maximilien? demanda Valentine, et qu'appelez-vous
+une lutte? Oh! dites un sacrilge. Quoi! moi, je lutterais contre
+l'ordre de mon pre, contre le voeu de mon aeule mourante! C'est
+impossible!
+
+Morrel fit un mouvement.
+
+Vous tes un trop noble coeur pour ne pas me comprendre, et vous me
+comprenez si bien, cher Maximilien, que je vous vois rduit au silence.
+Lutter, moi! Dieu m'en prserve! Non, non; je garde toute ma force pour
+lutter contre moi-mme et pour boire mes larmes, comme vous dites. Quant
+ affliger mon pre, quant troubler les derniers moments de mon
+aeule, jamais!
+
+--Vous avez bien raison, dit flegmatiquement Morrel.
+
+--Comme vous me dites cela, mon Dieu! s'cria Valentine blesse.
+
+--Je vous dis cela comme un homme qui vous admire, mademoiselle, reprit
+Maximilien.
+
+--Mademoiselle! s'cria Valentine, mademoiselle! Oh! l'goste! il me
+voit au dsespoir et feint de ne pas me comprendre.
+
+--Vous vous trompez, et je vous comprends parfaitement au contraire.
+Vous ne voulez pas contrarier M. de Villefort, vous ne voulez pas
+dsobir la marquise, et demain vous signerez le contrat qui doit vous
+lier votre mari.
+
+--Mais, mon Dieu! Puis-je donc faire autrement?
+
+--Il ne faut pas en appeler moi, mademoiselle, car je suis un mauvais
+juge dans cette cause, et mon gosme m'aveuglera, rpondit Morrel, dont
+la voix sourde et les poings ferms annonaient l'exaspration
+croissante.
+
+--Que m'eussiez-vous donc propos, Morrel, si vous m'aviez trouve
+dispose accepter votre proposition? Voyons, rpondez. Il ne s'agit
+pas de dire vous faites mal, il faut donner un conseil.
+
+--Est-ce srieusement que vous me dites cela, Valentine, et dois-je le
+donner, ce conseil? dites.
+
+--Certainement, cher Maximilien, car s'il est bon, je le suivrai; vous
+savez bien que je suis dvoue vos affections.
+
+--Valentine, dit Morrel en achevant d'carter une planche dj
+disjointe, donnez-moi votre main en preuve que vous me pardonnez ma
+colre; c'est que j'ai la tte bouleverse, voyez-vous, et que depuis
+une heure les ides les plus insenses ont tour tour travers mon
+esprit. Oh! dans le cas o vous refuseriez mon conseil!...
+
+--Eh bien, ce conseil?
+
+--Le voici, Valentine.
+
+La jeune fille leva les yeux au ciel et poussa un soupir.
+
+Je suis libre, reprit Maximilien, je suis assez riche pour nous deux;
+je vous jure que vous serez ma femme avant que mes lvres se soient
+poses sur votre front.
+
+--Vous me faites trembler, dit la jeune fille.
+
+--Suivez-moi, continua Morrel; je vous conduis chez ma soeur, qui est
+digne d'tre votre soeur; nous nous embarquerons pour Alger, pour
+l'Angleterre ou pour l'Amrique, si vous n'aimez pas mieux nous retirer
+ensemble dans quelque province, o nous attendrons, pour revenir
+Paris, que nos amis aient vaincu la rsistance de votre famille.
+
+Valentine secoua la tte.
+
+Je m'y attendais, Maximilien, dit-elle: c'est un conseil d'insens, et
+je serais encore plus insense que vous si je ne vous arrtais pas
+l'instant avec ce seul mot: impossible, Morrel, impossible.
+
+--Vous suivrez donc votre fortune, telle que le sort vous le fera, et
+sans mme essayer de la combattre? dit Morrel rembruni.
+
+--Oui, duss-je en mourir!
+
+--Eh bien, Valentine, reprit Maximilien, je vous rpterai encore que
+vous avez raison. En effet, c'est moi qui suis un fou, et vous me
+prouvez que la passion aveugle les esprits les plus justes. Merci donc,
+ vous qui raisonnez sans passion. Soit donc, c'est une chose entendue;
+demain vous serez irrvocablement promise M. Franz d'pinay, non point
+par cette formalit de thtre invente pour dnouer les pices de
+comdie, et qu'on appelle la signature du contrat, mais par votre
+propre volont.
+
+--Encore une fois, vous me dsesprez, Maximilien! dit Valentine; encore
+une fois, vous retournez le poignard dans la plaie! Que feriez-vous, si
+votre soeur coutait un conseil comme celui que vous me donnez?
+
+--Mademoiselle, reprit Morrel avec un sourire amer, je suis un goste,
+vous l'avez dit, et dans ma qualit d'goste, je ne pense pas ce que
+feraient les autres dans ma position, mais ce que je compte faire,
+moi. Je pense que je vous connais depuis un an, que j'ai mis, du jour o
+je vous ai connue, toutes mes chances de bonheur sur votre amour, qu'un
+jour est venu o vous m'avez dit que vous m'aimiez; que de ce jour j'ai
+mis toutes mes chances d'avenir sur votre possession: c'tait ma vie. Je
+ne pense plus rien maintenant; je me dis seulement que les chances ont
+tourn, que j'avais cru gagner le ciel et que je l'ai perdu. Cela arrive
+tous les jours qu'un joueur perd non seulement ce qu'il a, mais encore
+ce qu'il n'a pas.
+
+Morrel pronona ces mots avec un calme parfait; Valentine le regarda un
+instant de ses grands yeux scrutateurs, essayant de ne pas laisser
+pntrer ceux de Morrel jusqu'au trouble qui tourbillonnait dj au fond
+de son coeur.
+
+Mais enfin, qu'allez-vous faire? demanda Valentine.
+
+--Je vais avoir l'honneur de vous dire adieu, mademoiselle, en attestant
+Dieu, qui entend mes paroles et qui lit au fond de mon coeur, que je
+vous souhaite une vie assez calme, assez heureuse et assez remplie pour
+qu'il n'y ait pas place pour mon souvenir.
+
+--Oh! murmura Valentine.
+
+--Adieu, Valentine, adieu! dit Morrel en s'inclinant.
+
+--O allez-vous? cria en allongeant sa main travers la grille et en
+saisissant Maximilien par son habit la jeune fille qui comprenait, son
+agitation intrieure, que le calme de son amant ne pouvait tre rel; o
+allez-vous?
+
+--Je vais m'occuper de ne point apporter un trouble nouveau dans votre
+famille, et donner un exemple que pourront suivre tous les hommes
+honntes et dvous qui se trouveront dans ma position.
+
+--Avant de me quitter, dites-moi ce que vous allez faire, Maximilien?
+
+Le jeune homme sourit tristement.
+
+Oh! parlez, parlez! dit Valentine, je vous en prie!
+
+--Votre rsolution a-t-elle chang, Valentine?
+
+--Elle ne peut changer, malheureux! Vous le savez bien! s'cria la jeune
+fille.
+
+--Alors, adieu, Valentine!
+
+Valentine secoua la grille avec une force dont on l'aurait crue
+incapable; et comme Morrel s'loignait, elle passa ses deux mains
+travers la grille, et les joignant en se tordant les bras:
+
+Qu'allez-vous faire? je veux le savoir! s'cria-t-elle; o allez-vous?
+
+
+--Oh! soyez tranquille, dit Maximilien en s'arrtant trois pas de la
+porte, mon intention n'est pas de rendre un autre homme responsable des
+rigueurs que le sort garde pour moi. Un autre vous menacerait d'aller
+trouver M. Franz, de le provoquer, de se battre avec lui, tout cela
+serait insens. Qu'a faire M. Franz dans tout cela? Il m'a vu ce matin
+pour la premire fois, il a dj oubli qu'il m'a vu; il ne savait mme
+pas que j'existais lorsque des conventions faites par vos deux familles
+ont dcid que vous seriez l'un l'autre. Je n'ai donc point affaire
+M. Franz, et, je vous le jure, je ne m'en prendrai point lui.
+
+--Mais qui vous en prendrez-vous? moi?
+
+-- vous, Valentine! Oh! Dieu m'en garde! La femme est sacre; la femme
+qu'on aime est sainte.
+
+-- vous-mme alors, malheureux, vous-mme?
+
+--C'est moi le coupable, n'est-ce pas? dit Morrel.
+
+--Maximilien, dit Valentine, Maximilien, venez ici, je le veux!
+
+Maximilien se rapprocha avec son doux sourire, et, n'tait sa pleur, on
+et pu le croire dans son tat ordinaire.
+
+coutez-moi, ma chre, mon adore Valentine, dit-il de sa voix
+mlodieuse et grave, les gens comme nous, qui n'ont jamais form une
+pense dont ils aient eu rougir devant le monde, devant leurs parents
+et devant Dieu, les gens comme nous peuvent lire dans le coeur l'un de
+l'autre livre ouvert. Je n'ai jamais fait de roman, je ne suis pas un
+hros mlancolique, je ne me pose ni en Manfred ni en Antony: mais sans
+paroles, sans protestations, sans serments, j'ai mis ma vie en vous;
+vous me manquez et vous avez raison d'agir ainsi, je vous l'ai dit et je
+vous le rpte; mais enfin vous me manquez et ma vie est perdue. Du
+moment o vous vous loignez de moi, Valentine, je reste seul au monde.
+Ma soeur est heureuse prs de son mari; son mari n'est que mon
+beau-frre, c'est--dire un homme que les conventions sociales attachent
+seules moi; personne n'a donc besoin sur la terre de mon existence
+devenue inutile. Voil ce que je ferai: j'attendrai jusqu' la dernire
+seconde que vous soyez marie, car je ne veux pas perdre l'ombre d'une
+de ces chances inattendues que nous garde quelquefois le hasard, car
+enfin d'ici l M. Franz d'pinay peut mourir, au moment o vous vous en
+approcherez, la foudre peut tomber sur l'autel: tout semble croyable au
+condamn mort, et pour lui les miracles rentrent dans la classe du
+possible ds qu'il s'agit du salut de sa vie. J'attendrai donc, dis-je,
+jusqu'au dernier moment, et quand mon malheur sera certain, sans remde,
+sans esprance, j'crirai une lettre confidentielle mon beau-frre,
+une autre au prfet de Police pour lui donner avis de mon dessein, et au
+coin de quelque bois, sur le revers de quelque foss, au bord de quelque
+rivire, je me ferai sauter la cervelle, aussi vrai que je suis le fils
+du plus honnte homme qui ait jamais vcu en France.
+
+Un tremblement convulsif agita les membres de Valentine; elle lcha la
+grille qu'elle tenait de ses deux mains, ses bras retombrent ses
+cts, et deux grosses larmes roulrent sur ses joues.
+
+Le jeune homme demeura devant elle, sombre et rsolu.
+
+Oh! par piti, par piti, dit-elle, vous vivrez, n'est-ce pas?
+
+--Non, sur mon honneur, dit Maximilien; mais que vous importe vous?
+vous aurez fait votre devoir, et votre conscience vous restera.
+
+Valentine tomba genoux en treignant son coeur qui se brisait.
+
+Maximilien, dit-elle, Maximilien, mon ami, mon frre sur la terre, mon
+vritable poux au ciel, je t'en prie, fais comme moi, vis avec la
+souffrance: un jour peut-tre nous serons runis.
+
+--Adieu, Valentine! rpta Morrel.
+
+--Mon Dieu! dit Valentine en levant ses deux mains au ciel avec une
+expression sublime, vous le voyez, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour
+rester fille soumise: j'ai pri, suppli, implor; il n'a cout ni mes
+prires, ni mes supplications, ni mes pleurs. Eh bien, continua-t-elle
+en essuyant ses larmes et en reprenant sa fermet, eh bien, je ne veux
+pas mourir de remords, j'aime mieux mourir de honte. Vous vivrez,
+Maximilien, et je ne serai personne qu' vous. quelle heure? quel
+moment? est-ce tout de suite? parlez, ordonnez, je suis prte.
+
+Morrel, qui avait de nouveau fait quelques pas pour s'loigner, tait
+revenu de nouveau, et, ple de joie, le coeur panoui, tendant travers
+la grille ses deux mains Valentine:
+
+Valentine, dit-il, chre amie, ce n'est point ainsi qu'il faut me
+parler, ou sinon il faut me laisser mourir. Pourquoi donc vous
+devrais-je la violence, si vous m'aimez comme je vous aime? Me
+forcez-vous vivre par humanit, voil tout? en ce cas j'aime mieux
+mourir.
+
+--Au fait, murmura Valentine, qui est-ce qui m'aime au monde? lui. Qui
+m'a console de toutes mes douleurs? lui. Sur qui reposent mes
+esprances, sur qui s'arrte ma vue gare, sur qui repose mon coeur
+saignant? sur lui, lui, toujours lui. Eh bien, tu as raison ton tour;
+Maximilien, je te suivrai, je quitterai la maison paternelle, tout.
+ingrate que je suis! s'cria Valentine en sanglotant, tout!... mme mon
+bon grand-pre que j'oubliais!
+
+--Non, dit Maximilien, tu ne le quitteras pas. M. Noirtier a paru
+prouver, dis-tu, de la sympathie pour moi: eh bien, avant de fuir tu
+lui diras tout; tu te feras une gide devant Dieu de son consentement;
+puis, aussitt maris, il viendra avec nous: au lieu d'un enfant, il en
+aura deux. Tu m'as dit comment il te parlait et comment tu lui
+rpondais; j'apprendrai bien vite cette langue touchante des signes, va,
+Valentine. Oh! je te le jure, au lieu du dsespoir qui nous attend,
+c'est le bonheur que je te promets!
+
+--Oh! regarde, Maximilien, regarde quelle est ta puissance sur moi, tu
+me fais presque croire ce que tu me dis, et cependant ce que tu me dis
+est insens, car mon pre me maudira, lui; car je le connais lui, le
+coeur inflexible, jamais il ne pardonnera. Aussi coutez-moi,
+Maximilien, si par artifice, par prire, par accident, que sais-je, moi?
+si enfin par un moyen quelconque je puis retarder le mariage, vous
+attendrez, n'est-ce pas?
+
+--Oui, je le jure, comme vous me jurez, vous, que cet affreux mariage ne
+se fera jamais, et que, vous trant-on devant le magistrat, devant le
+prtre, vous direz non.
+
+--Je te le jure, Maximilien, par ce que j'ai de plus sacr au monde,
+par ma mre!
+
+--Attendons alors, dit Morrel.
+
+--Oui, attendons, reprit Valentine, qui respirait ce mot; il y a tant
+de choses qui peuvent sauver des malheureux comme nous.
+
+--Je me fie vous, Valentine, dit Morrel, tout ce que vous ferez sera
+bien fait; seulement, si l'on passe outre vos prires, si votre pre,
+si Mme de Saint-Mran exigent que M. Franz d'pinay soit appel demain
+signer le contrat....
+
+--Alors, vous avez ma parole, Morrel.
+
+--Au lieu de signer....
+
+--Je viens vous rejoindre et nous fuyons: mais d'ici l, ne tentons pas
+Dieu, Morrel; ne nous voyons pas: c'est un miracle, c'est une providence
+que nous n'ayons pas encore t surpris; si nous tions surpris, si l'on
+savait comment nous nous voyons, nous n'aurions plus aucune ressource.
+
+--Vous avez raison, Valentine; mais comment savoir....
+
+--Par le notaire, M. Deschamps.
+
+--Je le connais.
+
+--Et par moi-mme. Je vous crirai, croyez-le donc bien. Mon Dieu! ce
+mariage, Maximilien, m'est aussi odieux qu' vous!
+
+--Bien, bien! merci, ma Valentine adore, reprit Morrel. Alors tout est
+dit, une fois que je sais l'heure, j'accours ici, vous franchissez ce
+mur dans mes bras: la chose vous sera facile, une voiture vous attendra
+ la porte de l'enclos, vous y montez avec moi, je vous conduis chez ma
+soeur, l, inconnus si cela vous convient, faisant clat si vous le
+dsirez, nous aurons la conscience de notre force et de notre volont,
+et nous ne nous laisserons pas gorger comme l'agneau qui ne se dfend
+qu'avec ses soupirs.
+
+--Soit, dit Valentine; votre tour je vous dirai: Maximilien, ce que
+vous ferez sera bien fait.
+
+--Oh!
+
+--Eh bien, tes-vous content de votre femme? dit tristement la jeune
+fille.
+
+--Ma Valentine adore, c'est bien peu dire que dire oui.
+
+--Dites toujours.
+
+Valentine s'tait approche, ou plutt avait approch ses lvres de la
+grille, et ses paroles glissaient, avec son souffle parfum, jusqu'aux
+lvres de Morrel, qui collait sa bouche de l'autre ct de la froide et
+inexorable clture.
+
+Au revoir, dit Valentine, s'arrachant ce bonheur, au revoir!
+
+--J'aurai une lettre de vous?
+
+--Oui.
+
+--Merci, chre femme! au revoir.
+
+Le bruit d'un baiser innocent et perdu retentit, et Valentine s'enfuit
+sous les tilleuls.
+
+Morrel couta les derniers bruits de sa robe frlant les charmilles, de
+ses pieds faisant crier le sable, leva les yeux au ciel avec un
+ineffable sourire pour remercier le ciel de ce qu'il permettait qu'il
+ft aim ainsi, et disparut son tour.
+
+Le jeune homme rentra chez lui et attendit pendant tout le reste de la
+soire et pendant toute la journe du lendemain sans rien recevoir.
+Enfin, ce ne fut que le surlendemain, vers dix heures du matin, comme il
+allait s'acheminer vers M. Deschamps, notaire, qu'il reut par la poste
+un petit billet qu'il reconnut pour tre de Valentine, quoiqu'il n'et
+jamais vu son criture.
+
+Il tait conu en ces termes:
+
+Larmes, supplications, prires, n'ont rien fait. Hier, pendant deux
+heures, j'ai t l'glise Saint-Philippe-du-Roule, et pendant deux
+heures j'ai pri Dieu du fond de l'me, Dieu est insensible comme les
+hommes, et la signature du contrat est fixe ce soir, neuf heures.
+
+Je n'ai qu'une parole comme je n'ai qu'un coeur, Morrel, et cette
+parole vous est engage: ce coeur est vous!
+
+Ce soir donc, neuf heures moins un quart, la grille.
+
+ Votre femme, Valentine de Villefort.
+
+P.-S.--Ma pauvre grand-mre va de plus mal en plus mal; hier, son
+exaltation est devenue du dlire: aujourd'hui son dlire est presque de
+la folie.
+
+Vous m'aimerez bien, n'est-ce pas, Morrel, pour me faire oublier que je
+l'aurai quitte en cet tat?
+
+Je crois que l'on cache grand-papa Noirtier que la signature du
+contrat doit avoir lieu ce soir.
+
+Morrel ne se borna pas aux renseignements que lui donnait Valentine; il
+alla chez le notaire, qui lui confirma la nouvelle que la signature du
+contrat tait pour neuf heures du soir.
+
+Puis il passa chez Monte-Cristo; ce fut encore l qu'il en sut le plus:
+Franz tait venu lui annoncer cette solennit; de son ct, Mme de
+Villefort avait crit au comte pour le prier de l'excuser si elle ne
+l'invitait point; mais la mort de M. de Saint-Mran et l'tat o se
+trouvait sa veuve jetaient sur cette runion un voile de tristesse dont
+elle ne voulait pas assombrir le front du comte, auquel elle souhaitait
+toute sorte de bonheur.
+
+La veille, Franz avait t prsent Mme de Saint-Mran, qui avait
+quitt le lit pour cette prsentation, et qui s'y tait remise aussitt.
+
+Morrel, la chose est facile comprendre, tait dans un tat d'agitation
+qui ne pouvait chapper un oeil aussi perant que l'tait l'oeil du
+comte, aussi Monte-Cristo fut-il pour lui plus affectueux que jamais;
+si affectueux, que deux ou trois fois Maximilien fut sur le point de lui
+tout dire. Mais il se rappela la promesse formelle donne Valentine,
+et son secret resta au fond de son coeur.
+
+Le jeune homme relut vingt fois dans la journe la lettre de Valentine.
+C'tait la premire fois qu'elle lui crivait, et quelle occasion!
+chaque fois qu'il relisait cette lettre, Maximilien se renouvelait
+lui-mme le serment de rendre Valentine heureuse. En effet, quelle
+autorit n'a pas la jeune fille qui prend une rsolution si courageuse!
+quel dvouement ne mrite-t-elle pas de la part de celui qui elle a
+tout sacrifi! Comme elle doit tre rellement pour son amant le premier
+et le plus digne objet de son culte! C'est la fois la reine et la
+femme, et l'on n'a point assez d'une me pour la remercier et l'aimer.
+
+Morrel songeait avec une agitation inexprimable ce moment o Valentine
+arriverait en disant:
+
+Me voici, Maximilien; prenez-moi.
+
+Il avait organis toute cette fuite; deux chelles avaient t caches
+dans la luzerne du clos; un cabriolet, que devait conduire Maximilien
+lui-mme, attendait; pas de domestique, pas de lumire; au dtour de la
+premire rue on allumerait des lanternes, car il ne fallait point, par
+un surcrot de prcautions, tomber entre les mains de la police.
+
+De temps en temps des frissonnements passaient par tout le corps de
+Morrel; il songeait au moment o, du fate de ce mur, il protgerait la
+descente de Valentine, et o il sentirait tremblante et abandonne dans
+ses bras celle dont il n'avait jamais press que la main et bais le
+bout du doigt.
+
+Mais quand vint l'aprs-midi, quand Morrel sentit l'heure s'approcher,
+il prouva le besoin d'tre seul; son sang bouillait, les simples
+questions, la seule voix d'un ami l'eussent irrit; il se renferma chez
+lui, essayant de lire; mais son regard glissa sur les pages sans y rien
+comprendre, et il finit par jeter son livre, pour en revenir dessiner,
+pour la deuxime fois, son plan, ses chelles et son clos.
+
+Enfin l'heure s'approcha.
+
+Jamais l'homme bien amoureux n'a laiss les horloges faire paisiblement
+leur chemin; Morrel tourmenta si bien les siennes, qu'elles finirent par
+marquer huit heures et demie six heures. Il se dit alors qu'il tait
+temps de partir, que neuf heures tait bien effectivement l'heure de la
+signature du contrat, mais que, selon toute probabilit, Valentine
+n'attendrait pas cette signature inutile; en consquence, Morrel, aprs
+tre parti de la rue Meslay huit heures et demie sa pendule, entrait
+dans le clos comme huit heures sonnrent Saint-Philippe-du-Roule.
+
+Le cheval et le cabriolet furent cachs derrire une petite masure en
+ruine dans laquelle Morrel avait l'habitude de se cacher.
+
+Peu peu le jour tomba, et les feuillages du jardin se massrent en
+grosses touffes d'un noir opaque.
+
+Alors Morrel sortit de la cachette et vint regarder, le coeur palpitant,
+au trou de la grille: il n'y avait encore personne.
+
+Huit heures et demie sonnrent.
+
+Une demi-heure s'coula attendre; Morrel se promenait de long en
+large, puis, des intervalles toujours plus rapprochs, venait
+appliquer son oeil aux planches. Le jardin s'assombrissait de plus en
+plus; mais dans l'obscurit on cherchait vainement la robe blanche; dans
+le silence on coutait inutilement le bruit des pas.
+
+La maison qu'on apercevait travers les feuillages restait sombre, et
+ne prsentait aucun des caractres d'une maison qui s'ouvre pour un
+vnement aussi important que l'est une signature du contrat de mariage.
+
+Morrel consulta sa montre, qui sonna neuf heures trois quarts; mais
+presque aussitt cette mme voix de l'horloge, dj entendue deux ou
+trois fois rectifia l'erreur de la montre en sonnant neuf heures et
+demie.
+
+C'tait dj une demi-heure d'attente de plus que Valentine n'avait
+fixe elle-mme: elle avait dit neuf heures, mme plutt avant qu'aprs.
+
+Ce fut le moment le plus terrible pour le coeur du jeune homme, sur
+lequel chaque seconde tombait comme un marteau de plomb.
+
+Le plus faible bruit du feuillage, le moindre cri du vent appelaient son
+oreille et faisaient monter la sueur son front; alors, tout
+frissonnant, il assujettissait son chelle et, pour ne pas perdre de
+temps, posait le pied sur le premier chelon.
+
+Au milieu de ces alternatives de crainte et d'espoir, au milieu de ces
+dilatations et de ces serrements de coeur, dix heures sonnrent
+l'glise.
+
+Oh! murmura Maximilien avec terreur, il est impossible que la signature
+d'un contrat dure aussi longtemps, moins d'vnements imprvus; j'ai
+pes toutes les chances, calcul le temps que durent toutes les
+formalits, il s'est pass quelque chose.
+
+Et alors, tantt il se promenait avec agitation devant la grille, tantt
+il revenait appuyer son front brlant sur le fer glac. Valentine
+s'tait-elle vanouie aprs le contrat, ou Valentine avait-elle t
+arrte dans sa fuite? C'taient l les deux seules hypothses o le
+jeune homme pouvait s'arrter, toutes deux dsesprantes.
+
+L'ide laquelle il s'arrta fut qu'au milieu de sa fuite mme la force
+avait manqu Valentine, et qu'elle tait tombe vanouie au milieu de
+quelque alle.
+
+Oh! s'il en est ainsi, s'cria-t-il en s'lanant au haut de l'chelle,
+je la perdrais, et par ma faute!
+
+Le dmon qui lui avait souffl cette pense ne le quitta plus, et
+bourdonna son oreille avec cette persistance qui fait que certains
+doutes, au bout d'un instant, par la force du raisonnement, deviennent
+des convictions. Ses yeux, qui cherchaient percer l'obscurit
+croissante, croyaient, sous la sombre alle, apercevoir un objet gisant;
+Morrel se hasarda jusqu' appeler, et il lui sembla que le vent
+apportait jusqu' lui une plainte inarticule.
+
+Enfin la demie avait sonn son tour, il tait impossible de se borner
+plus longtemps, tout tait supposable; les tempes de Maximilien
+battaient avec force, des nuages passaient devant ses yeux; il enjamba
+le mur et sauta de l'autre ct.
+
+Il tait chez Villefort, il venait d'y entrer par escalade; il songea
+aux suites que pouvait avoir une pareille action, mais il n'tait pas
+venu jusque-l pour reculer.
+
+En un instant il fut l'extrmit de ce massif. Du point o il tait
+parvenu on dcouvrait la maison.
+
+Alors Morrel s'assura d'une chose qu'il avait dj souponne en
+essayant de glisser son regard travers les arbres: c'est qu'au lieu
+des lumires qu'il pensait voir briller chaque fentre, ainsi qu'il
+est naturel aux jours de crmonie, il ne vit rien que la masse grise et
+voile encore par un grand rideau d'ombre que projetait un nuage immense
+rpandu sur la lune.
+
+Une lumire courait de temps en temps comme perdue, et passait devant
+trois fentres du premier tage. Ces trois fentres taient celles de
+l'appartement de Mme de Saint-Mran.
+
+Une autre lumire restait immobile derrire des rideaux rouges. Ces
+rideaux taient ceux de la chambre coucher de Mme de Villefort.
+
+Morrel devina tout cela. Tant de fois, pour suivre Valentine en pense
+toute heure du jour, tant de fois, disons-nous, il s'tait fait faire le
+plan de cette maison, que, sans l'avoir vue, il la connaissait.
+
+Le jeune homme fut encore plus pouvant de cette obscurit et de ce
+silence qu'il ne l'avait t de l'absence de Valentine.
+
+perdu, fou de douleur, dcid tout braver pour revoir Valentine et
+s'assurer du malheur qu'il pressentait, quel qu'il ft, Morrel gagna la
+lisire du massif, et s'apprtait traverser le plus rapidement
+possible le parterre, compltement dcouvert, quand un son de voix
+encore assez loign, mais que le vent lui apportait, parvint jusqu'
+lui.
+
+ ce bruit, il fit un pas en arrire, dj moiti sorti du feuillage,
+il s'y enfona compltement et demeura immobile et muet, enfoui dans son
+obscurit.
+
+Sa rsolution tait prise: si c'tait Valentine seule, il l'avertirait
+par un mot au passage; si Valentine tait accompagne, il la verrait au
+moins et s'assurerait qu'il ne lui tait arriv aucun malheur; si
+c'taient des trangers, il saisirait quelques mots de leur conversation
+et arriverait comprendre ce mystre, incomprhensible jusque-l.
+
+La lune alors sortit du nuage qui la cachait, et, sur la porte du
+perron, Morrel vit apparatre Villefort, suivi d'un homme vtu de noir.
+Ils descendirent les marches et s'avancrent vers le massif. Ils
+n'avaient pas fait quatre pas que, dans cet homme vtu de noir, Morrel
+avait reconnu le docteur d'Avrigny.
+
+Le jeune homme, en les voyant venir lui, recula machinalement devant
+eux jusqu' ce qu'il rencontrt le tronc d'un sycomore qui faisait le
+centre du massif; l il fut forc de s'arrter.
+
+Bientt le sable cessa de crier sous les pas des deux promeneurs.
+
+Ah! cher docteur, dit le procureur du roi, voici le Ciel qui se dclare
+dcidment contre ma maison. Quelle horrible mort! quel coup de foudre!
+N'essayez pas de me consoler; hlas! la plaie est trop vive et trop
+profonde! Morte, morte!
+
+Une sueur froide glaa le front du jeune homme et fit claquer ses dents.
+Qui donc tait mort dans cette maison que Villefort lui-mme disait
+maudite?
+
+Mon cher monsieur de Villefort, rpondit le mdecin avec un accent qui
+redoubla la terreur du jeune homme, je ne vous ai point amen ici pour
+vous consoler, tout au contraire.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda le procureur du roi, effray.
+
+--Je veux dire que, derrire le malheur qui vient de vous arriver, il en
+est un autre plus grand encore peut-tre.
+
+--Oh! mon Dieu! murmura Villefort en joignant les mains, qu'allez-vous
+me dire encore?
+
+--Sommes-nous bien seuls, mon ami?
+
+--Oh! oui, bien seuls. Mais que signifient toutes ces prcautions?
+
+--Elles signifient que j'ai une confidence terrible vous faire, dit le
+docteur: asseyons-nous.
+
+Villefort tomba plutt qu'il ne s'assit sur un banc. Le docteur resta
+debout devant lui, une main pose sur son paule. Morrel, glac
+d'effroi, tenait d'une main son front, de l'autre comprimait son coeur,
+dont il craignait qu'on entendt les battements.
+
+Morte, morte! rptait-il dans sa pense avec la voix de son coeur.
+
+Et lui-mme se sentait mourir.
+
+Parlez, docteur, j'coute, dit Villefort; frappez, je suis prpar
+tout.
+
+--Mme de Saint-Mran tait bien ge sans doute, mais elle jouissait
+d'une sant excellente.
+
+Morrel respira pour la premire fois depuis dix minutes.
+
+Le chagrin l'a tue, dit Villefort, oui, le chagrin, docteur! Cette
+habitude de vivre depuis quarante ans prs du marquis!...
+
+--Ce n'est pas le chagrin, mon cher Villefort, dit le docteur. Le
+chagrin peut tuer, quoique les cas soient rares, mais il ne tue pas en
+un jour, mais il ne tue pas en une heure, mais il ne tue pas en dix
+minutes.
+
+Villefort ne rpondit rien; seulement il leva la tte qu'il avait tenue
+baisse jusque-l, et regarda le docteur avec des yeux effars.
+
+Vous tes rest l pendant l'agonie? demanda M. d'Avrigny.
+
+--Sans doute, rpondit le procureur du roi; vous m'avez dit tout bas de
+ne pas m'loigner.
+
+--Avez-vous remarqu les symptmes du mal auquel Mme de Saint-Mran a
+succomb?
+
+--Certainement; Mme de Saint-Mran a eu trois attaques successives
+quelques minutes les unes des autres, et chaque fois plus rapproches
+et plus graves. Lorsque vous tes arriv, dj depuis quelques minutes
+Mme de Saint-Mran tait haletante; elle eut alors une crise que je pris
+pour une simple attaque de nerfs; mais je ne commenai m'effrayer
+rellement que lorsque je la vis se soulever sur son lit, les membres et
+le cou tendus. Alors, votre visage, je compris que la chose tait plus
+grave que je ne le croyais. La crise passe, je cherchai vos yeux, mais
+je ne les rencontrai pas. Vous teniez le pouls, vous en comptiez les
+battements, et la seconde crise parut, que vous ne vous tiez pas encore
+retourn de mon ct. Cette seconde crise fut plus terrible que la
+premire: les mmes mouvements nerveux se reproduisirent, et la bouche
+se contracta et devint violette.
+
+ la troisime elle expira.
+
+Dj, depuis la fin de la premire, j'avais reconnu le ttanos; vous me
+confirmtes dans cette opinion.
+
+--Oui, devant tout le monde, reprit le docteur; mais maintenant nous
+sommes seuls.
+
+--Qu'allez-vous me dire, mon Dieu?
+
+--Que les symptmes du ttanos et de l'empoisonnement par les matires
+vgtales sont absolument les mmes.
+
+M. de Villefort se dressa sur ses pieds; puis, aprs un instant
+d'immobilit et de silence, il retomba sur son banc.
+
+Oh! mon Dieu! docteur, dit-il, songez-vous bien ce que vous me dites
+l?
+
+Morrel ne savait pas s'il faisait un rve ou s'il veillait.
+
+coutez, dit le docteur, je connais l'importance de ma dclaration et
+le caractre de l'homme qui je la fais.
+
+--Est-ce au magistrat ou l'ami que vous parlez? demanda Villefort.
+
+-- l'ami, l'ami seul en ce moment; les rapports entre les symptmes
+du ttanos et les symptmes de l'empoisonnement par les substances
+vgtales sont tellement identiques, que s'il me fallait signer ce que
+je dis l, je vous dclare que j'hsiterais. Aussi, je vous le rpte,
+ce n'est point au magistrat que je m'adresse, c'est l'ami. Eh bien,
+l'ami je dis: Pendant les trois quarts d'heure qu'elle a dur, j'ai
+tudi l'agonie, les convulsions, la mort de Mme de Saint-Mran; eh
+bien, dans ma conviction, non seulement Mme de Saint-Mran est morte
+empoisonne, mais encore je dirais, oui, je dirais quel poison l'a tue.
+
+--Monsieur! monsieur!
+
+--Tout y est, voyez-vous: somnolence interrompue par des crises
+nerveuses, surexcitation du cerveau, torpeur des centres. Mme de
+Saint-Mran a succomb une dose violente de brucine ou de strychnine,
+que par hasard sans doute, que par erreur peut-tre, on lui a
+administre.
+
+Villefort saisit la main du docteur.
+
+Oh! c'est impossible! dit-il, je rve, mon Dieu! je rve! C'est
+effroyable d'entendre dire des choses pareilles un homme comme vous!
+Au nom du Ciel, je vous en supplie, cher docteur, dites-moi que vous
+pouvez vous tromper!
+
+--Sans doute, je le puis, mais....
+
+--Mais?...
+
+--Mais, je ne le crois pas.
+
+--Docteur, prenez piti de moi; depuis quelques jours il m'arrive tant
+de choses inoues, que je crois la possibilit de devenir fou.
+
+--Un autre que moi a-t-il vu Mme de Saint-Mran?
+
+--Personne.
+
+--A-t-on envoy chez le pharmacien quelque ordonnance qu'on ne m'ait pas
+soumise?
+
+--Aucune.
+
+--Mme de Saint-Mran avait-elle des ennemis?
+
+--Je ne lui en connais pas.
+
+--Quelqu'un avait-il intrt sa mort?
+
+--Mais non, mon Dieu! mais non; ma fille est sa seule hritire,
+Valentine seule.... Oh! si une pareille pense me pouvait venir, je me
+poignarderais pour punir mon coeur d'avoir pu un seul instant abriter
+une pareille pense.
+
+--Oh! s'cria son tour M. d'Avrigny, cher ami, Dieu ne plaise que
+j'accuse quelqu'un, je ne parle que d'un accident, comprenez-vous bien,
+d'une erreur. Mais accident ou erreur, le fait est l qui parle tout bas
+ ma conscience, et qui veut que ma conscience vous parle tout haut.
+Informez-vous.
+
+-- qui? comment? de quoi?
+
+--Voyons: Barrois, le vieux domestique, ne se serait-il pas tromp, et
+n'aurait-il pas donn Mme de Saint-Mran quelque potion prpare pour
+son matre?
+
+--Pour mon pre?
+
+--Oui.
+
+--Mais comment une potion prpare pour M. Noirtier peut-elle
+empoisonner Mme de Saint-Mran?
+
+--Rien de plus simple: vous savez que dans certaines maladies les
+poisons deviennent un remde; la paralysie est une de ces maladies-l.
+peu prs depuis trois mois, aprs avoir tout employ pour rendre le
+mouvement et la parole M. Noirtier, je me suis dcid tenter un
+dernier moyen; depuis trois mois, dis-je, je le traite par la brucine;
+ainsi, dans la dernire potion que j'ai commande pour lui il en entrait
+six centigrammes; six centigrammes sans action sur les organes paralyss
+de M. Noirtier, et auxquels d'ailleurs il s'est accoutum par des doses
+successives, six centigrammes suffisent pour tuer toute autre personne
+que lui.
+
+--Mon cher docteur, il n'y a aucune communication entre l'appartement de
+M. Noirtier et celui de Mme de Saint-Mran, et jamais Barrois n'entrait
+chez ma belle-mre. Enfin, vous le dirai-je, docteur, quoique je vous
+sache homme le plus habile et surtout le plus consciencieux du monde,
+quoique en toute circonstance votre parole soit pour moi un flambeau qui
+me guide l'gal de la lumire du soleil, eh bien! docteur, eh bien!
+j'ai besoin, malgr cette conviction de m'appuyer sur cet axiome,
+_errare humanum est_.
+
+--coutez, Villefort, dit le docteur, existe-t-il un de mes confrres en
+qui vous ayez autant confiance qu'en moi?
+
+--Pourquoi cela, dites? o voulez-vous en venir?
+
+--Appelez-le, je lui dirai ce que j'ai vu, ce que j'ai remarqu, nous
+ferons l'autopsie.
+
+--Et vous trouverez des traces de poison?
+
+--Non, pas du poison, je n'ai pas dit cela, mais nous constaterons
+l'exaspration du systme nerveux, nous reconnatrons l'asphyxie
+patente, incontestable et nous vous dirons: Cher Villefort, si c'est par
+ngligence que la chose est arrive, veillez sur vos serviteurs; si
+c'est par haine, veillez sur vos ennemis.
+
+--Oh! mon Dieu! que me proposez-vous l, d'Avrigny? rpondit Villefort
+abattu; du moment o il y aura un autre que vous dans le secret, une
+enqute deviendra ncessaire, et une enqute chez moi, impossible!
+Pourtant, continua le procureur du roi en se reprenant et en regardant
+le mdecin avec inquitude, pourtant si vous le voulez, si vous l'exigez
+absolument, je le ferai. En effet, peut-tre dois-je donner suite
+cette affaire; mon caractre me le commande. Mais docteur, vous me voyez
+d'avance pntr de tristesse: introduire dans ma maison tant de
+scandale aprs tant de douleur! Oh! ma femme et ma fille en mourront; et
+moi, moi, docteur, vous le savez, un homme n'en arrive pas o j'en suis,
+un homme n'a pas t procureur du roi pendant vingt-cinq ans sans s'tre
+amass bon nombre d'ennemis; les miens sont nombreux. Cette affaire
+bruite sera pour eux un triomphe qui les fera tressaillir de joie, et
+moi me couvrira de honte. Docteur, pardonnez-moi ces ides mondaines. Si
+vous tiez un prtre, je n'oserais vous dire cela; mais vous tes un
+homme, mais vous connaissez les autres hommes; docteur, docteur, vous ne
+m'avez rien dit, n'est-ce pas?
+
+--Mon cher monsieur de Villefort, rpondit le docteur branl, mon
+premier devoir est l'humanit. J'eusse sauv Mme de Saint-Mran si la
+science et eu le pouvoir de le faire, mais elle est morte, je me dois
+aux vivants. Ensevelissons au plus profond de nos coeurs ce terrible
+secret. Je permettrai, si les yeux de quelques-uns s'ouvrent l-dessus,
+qu'on impute mon ignorance le silence que j'aurai gard. Cependant,
+monsieur, cherchez toujours, cherchez activement, car peut-tre cela ne
+s'arrtera-t-il point l.... Et quand vous aurez trouv le coupable, si
+vous le trouvez, c'est moi qui vous dirai: Vous tes magistrat, faites
+ce que vous voudrez!
+
+--Oh! merci, merci, docteur! dit Villefort avec une joie indicible, je
+n'ai jamais eu de meilleur ami que vous.
+
+Et comme s'il et craint que le docteur d'Avrigny ne revnt sur cette
+concession, il se leva et entrana le docteur du ct de la maison.
+
+Ils s'loignrent.
+
+Morrel, comme s'il et besoin de respirer, sortit sa tte du taillis, et
+la lune claira ce visage si ple qu'on et pu le prendre pour un
+fantme.
+
+Dieu me protge d'une manifeste mais terrible faon, dit-il. Mais
+Valentine, Valentine! pauvre amie! rsistera-t-elle tant de douleurs?
+
+En disant ces mots il regardait alternativement la fentre aux rideaux
+rouges et les trois fentres aux rideaux blancs.
+
+La lumire avait presque compltement disparu de la fentre aux rideaux
+rouges. Sans doute Mme de Villefort venait d'teindre sa lampe, et la
+veilleuse seule envoyait son reflet aux vitres.
+
+ l'extrmit du btiment, au contraire, il vit s'ouvrir une des trois
+fentres aux rideaux blancs. Une bougie place sur la chemine jeta
+au-dehors quelques rayons de sa ple lumire, et une ombre vint un
+instant s'accouder au balcon.
+
+Morrel frissonna; il lui semblait avoir entendu un sanglot.
+
+Il n'tait pas tonnant que cette me ordinairement si courageuse et si
+forte, maintenant trouble et exalte par les deux plus fortes des
+passions humaines, l'amour et la peur, se ft affaiblie au point de
+subir des hallucinations superstitieuses.
+
+Quoiqu'il ft impossible, cach comme il l'tait, que l'oeil de
+Valentine le distingut, il crut se voir appeler par l'ombre de la
+fentre; son esprit troubl le lui disait, son coeur ardent le lui
+rptait. Cette double erreur devenait une ralit irrsistible, et, par
+un de ces incomprhensibles lans de jeunesse, il bondit hors de sa
+cachette, et en deux enjambes, au risque d'tre vu, au risque d'effrayer
+Valentine, au risque de donner l'veil par quelque cri involontaire
+chapp la jeune fille, il franchit ce parterre que la lune faisait
+large et blanc comme un lac, et, gagnant la range de caisses d'orangers
+qui s'tendait devant la maison, il atteignit les marches du perron,
+qu'il monta rapidement, et poussa la porte, qui s'ouvrit sans rsistance
+devant lui.
+
+Valentine ne l'avait pas vu; ses yeux levs au ciel suivaient un nuage
+d'argent glissant sur l'azur, et dont la forme tait celle d'une ombre
+qui monte au ciel; son esprit potique et exalt lui disait que c'tait
+l'me de sa grand-mre.
+
+Cependant, Morrel avait travers l'antichambre et trouv la rampe de
+l'escalier; des tapis tendus sur les marches assourdissaient son pas;
+d'ailleurs Morrel en tait arriv ce point d'exaltation que la
+prsence de M. de Villefort lui-mme ne l'et pas effray. Si M. de
+Villefort se ft prsent sa vue, sa rsolution tait prise: il
+s'approchait de lui et lui avouait tout, en le priant d'excuser et
+d'approuver cet amour qui l'unissait sa fille, et sa fille lui;
+Morrel tait fou.
+
+Par bonheur il ne vit personne.
+
+Ce fut alors surtout que cette connaissance qu'il avait prise par
+Valentine du plan intrieur de la maison lui servit; il arriva sans
+accident au haut de l'escalier, et comme, arriv l, il s'orientait, un
+sanglot dont il reconnut l'expression lui indiqua le chemin qu'il avait
+ suivre; il se retourna; une porte entrebille laissait arriver lui
+le reflet d'une lumire et le son de la voix gmissante. Il poussa cette
+porte et entra.
+
+Au fond d'une alcve, sous le drap blanc qui recouvrait sa tte et
+dessinait sa forme, gisait la morte, plus effrayante encore aux yeux de
+Morrel depuis la rvlation du secret dont le hasard l'avait fait
+possesseur.
+
+ ct du lit, genoux, la tte ensevelie dans les coussins d'une large
+bergre, Valentine, frissonnante et souleve par les sanglots, tendait
+au-dessus de sa tte, qu'on ne voyait pas, ses deux mains jointes et
+raidies.
+
+Elle avait quitt la fentre reste ouverte, et priait tout haut avec
+des accents qui eussent touch le coeur le plus insensible, la parole
+s'chappait de ses lvres, rapide, incohrente, inintelligible, tant la
+douleur serrait sa gorge de ses brlantes treintes.
+
+La lune, glissant travers l'ouverture des persiennes, faisait plir la
+lueur de la bougie, et azurait de ses teintes funbres ce tableau de
+dsolation.
+
+Morrel ne put rsister ce spectacle; il n'tait pas d'une pit
+exemplaire, il n'tait pas facile impressionner, mais Valentine
+souffrant, pleurant, se tordant les bras sa vue, c'tait plus qu'il
+n'en pouvait supporter en silence. Il poussa un soupir, murmura un nom,
+et la tte noye dans les pleurs et marbre sur le velours du fauteuil,
+une tte de Madeleine du Corrge, se releva et demeura tourne vers lui.
+
+Valentine le vit et ne tmoigna point d'tonnement. Il n'y a plus
+d'motions intermdiaires dans un coeur gonfl par un dsespoir suprme.
+
+Morrel tendit la main son amie. Valentine, pour toute excuse de ce
+qu'elle n'avait point t le trouver, lui montra le cadavre gisant sous
+le drap funbre et recommena sangloter.
+
+Ni l'un ni l'autre n'osait parler dans cette chambre. Chacun hsitait
+rompre ce silence que semblait commander la Mort debout dans quelque
+coin et le doigt sur les lvres.
+
+Enfin Valentine osa la premire.
+
+Ami, dit-elle, comment tes-vous ici? Hlas! je vous dirais: soyez le
+bienvenu, si ce n'tait pas la Mort qui vous et ouvert la porte de
+cette maison.
+
+--Valentine, dit Morrel d'une voix tremblante et les mains jointes,
+j'tais l depuis huit heures et demie; je ne vous voyais point venir,
+l'inquitude m'a pris, j'ai saut par-dessus le mur, j'ai pntr dans
+le jardin; alors des voix qui s'entretenaient du fatal accident....
+
+--Quelles voix? dit Valentine.
+
+Morrel frmit, car toute la conversation du docteur et de M. de
+Villefort lui revint l'esprit, et, travers le drap, il croyait voir
+ces bras tordus, ce cou raidi, ces lvres violettes.
+
+Les voix de vos domestiques, dit-il, m'ont tout appris.
+
+--Mais venir jusqu'ici, c'est nous perdre, mon ami, dit Valentine, sans
+effroi et sans colre.
+
+--Pardonnez-moi, rpondit Morrel du mme ton, je vais me retirer.
+
+--Non, dit Valentine, on vous rencontrerait, restez.
+
+--Mais si l'on venait?
+
+La jeune fille secoua la tte.
+
+Personne ne viendra, dit-elle, soyez tranquille, voil notre
+sauvegarde.
+
+Et elle montra la forme du cadavre moule par le drap.
+
+Mais qu'est-il arriv M. d'pinay? dites-moi, je vous en supplie,
+reprit Morrel.
+
+--M. Franz est arriv pour signer le contrat au moment o ma bonne
+grand-mre rendait le dernier soupir.
+
+--Hlas! dit Morrel avec un sentiment de joie goste, car il songeait
+en lui-mme que cette mort retardait indfiniment le mariage de
+Valentine.
+
+--Mais ce qui redouble ma douleur, continua la jeune fille, comme si ce
+sentiment et d recevoir l'instant mme sa punition, c'est que cette
+pauvre chre aeule, en mourant, a ordonn qu'on termint le mariage le
+plus tt possible; elle aussi, mon Dieu! en croyant me protger, elle
+aussi agissait contre moi.
+
+--coutez! dit Morrel.
+
+Les deux jeunes gens firent silence.
+
+On entendit la porte qui s'ouvrit, et des pas firent craquer le parquet
+du corridor et les marches de l'escalier.
+
+C'est mon pre qui sort de son cabinet, dit Valentine.
+
+--Et qui reconduit le docteur, ajouta Morrel.
+
+--Comment savez-vous que c'est le docteur? demanda Valentine tonne.
+
+--Je le prsume dit Morrel.
+
+Valentine regarda le jeune homme.
+
+Cependant, on entendit la porte de la rue se fermer. M. de Villefort
+alla donner en outre un tour de clef celle du jardin puis il remonta
+l'escalier.
+
+Arriv dans l'antichambre, il s'arrta un instant, comme s'il hsitait
+s'il devait entrer chez lui ou dans la chambre de Mme de Saint-Mran.
+Morrel se jeta derrire une portire. Valentine ne fit pas un mouvement;
+on et dit qu'une suprme douleur la plaait au-dessus des craintes
+ordinaires.
+
+M. de Villefort rentra chez lui.
+
+Maintenant, dit Valentine, vous ne pouvez plus sortir ni par la porte
+du jardin, ni par celle de la rue.
+
+Morrel regarda la jeune fille avec tonnement.
+
+Maintenant, dit-elle, il n'y a plus qu'une issue permise et sre, c'est
+celle de l'appartement de mon grand-pre.
+
+Elle se leva.
+
+Venez, dit-elle.
+
+--O cela? demanda Maximilien.
+
+--Chez mon grand-pre.
+
+--Moi, chez M. Noirtier?
+
+--Oui.
+
+--Y songez-vous, Valentine?
+
+--J'y songe, et depuis longtemps. Je n'ai plus que cet ami au monde, et
+nous avons tous deux besoin de lui.... Venez.
+
+--Prenez garde, Valentine, dit Morrel, hsitant faire ce que lui
+ordonnait la jeune fille; prenez garde, le bandeau est tomb de mes
+yeux: en venant ici, j'ai accompli un acte de dmence. Avez-vous bien
+vous-mme toute votre raison, chre amie?
+
+--Oui, dit Valentine, et je n'ai aucun scrupule au monde, si ce n'est
+de laisser seuls les restes de ma pauvre grand-mre, que je me suis
+charge de garder.
+
+--Valentine, dit Morrel, la mort est sacre par elle-mme.
+
+--Oui, rpondit la jeune fille; d'ailleurs ce sera court, venez.
+
+Valentine traversa le corridor et descendit un petit escalier qui
+conduisait chez Noirtier. Morrel la suivait sur la pointe du pied.
+Arrivs sur le palier de l'appartement, ils trouvrent le vieux
+domestique.
+
+Barrois, dit Valentine, fermez la porte et ne laissez entrer personne.
+
+Elle passa la premire.
+
+Noirtier, encore dans son fauteuil, attentif au moindre bruit, instruit
+par son vieux serviteur de tout ce qui se passait, fixait des regards
+avides sur l'entre de la chambre; il vit Valentine, et son oeil brilla.
+
+Il y avait dans la dmarche et dans l'attitude de la jeune fille quelque
+chose de grave et de solennel qui frappa le vieillard. Aussi, de
+brillant qu'il tait, son oeil devint-il interrogateur.
+
+Cher pre, dit-elle d'une voix brve, coute-moi bien: tu sais que
+bonne maman Saint-Mran est morte il y a une heure, et que maintenant,
+except toi je n'ai plus personne qui m'aime au monde?
+
+Une expression de tendresse infinie passa dans les yeux du vieillard.
+
+C'est donc toi seul, n'est-ce pas, que je dois confier mes chagrins
+ou mes esprances?
+
+Le paralytique fit signe que oui.
+
+Valentine prit Maximilien par la main.
+
+Alors, lui dit-elle, regarde bien monsieur.
+
+Le vieillard fixa son oeil scrutateur et lgrement tonn sur Morrel.
+
+C'est M. Maximilien Morrel, dit-elle, le fils de cet homme ngociant de
+Marseille dont tu as sans doute entendu parler?
+
+--Oui, fit le vieillard.
+
+--C'est un nom irrprochable, que Maximilien est en train de rendre
+glorieux, car, trente ans, il est capitaine de spahis, officier de la
+Lgion d'honneur.
+
+Le vieillard fit signe qu'il se le rappelait.
+
+Eh bien, bon papa, dit Valentine en se mettant deux genoux devant le
+vieillard et en montrant Maximilien d'une main, je l'aime et ne serai
+qu' lui! Si l'on me force d'en pouser un autre, je me laisserai mourir
+ou je me tuerai.
+
+Les yeux du paralytique exprimaient tout un monde de penses
+tumultueuses.
+
+Tu aimes M. Maximilien Morrel, n'est-ce pas, bon papa? demanda la jeune
+fille.
+
+--Oui, fit le vieillard immobile.
+
+--Et tu peux bien nous protger, nous qui sommes aussi tes enfants,
+contre la volont de mon pre?
+
+Noirtier attacha son regard intelligent sur Morrel, comme pour lui dire:
+
+C'est selon.
+
+Maximilien comprit.
+
+Mademoiselle, dit-il, vous avez un devoir sacr remplir dans la
+chambre de votre aeule; voulez-vous me permettre d'avoir l'honneur de
+causer un instant avec M. Noirtier?
+
+--Oui, oui, c'est cela, fit l'oeil du vieillard.
+
+Puis il regarda Valentine avec inquitude.
+
+Comment il fera pour te comprendre, veux-tu dire, bon pre?
+
+--Oui.
+
+--Oh! sois tranquille; nous avons si souvent parl de toi, qu'il sait
+bien comment je te parle.
+
+Puis, se tournant vers Maximilien avec un adorable sourire, quoique ce
+sourire ft voil par une profonde tristesse:
+
+Il sait tout ce que je sais, dit-elle.
+
+Valentine se releva, approcha un sige pour Morrel, recommanda Barrois
+de ne laisser entrer personne; et aprs avoir embrass tendrement son
+grand-pre et dit adieu tristement Morrel, elle partit. Alors Morrel,
+pour prouver Noirtier qu'il avait la confiance de Valentine et
+connaissait tous leurs secrets, prit le dictionnaire, la plume et le
+papier, et plaa le tout sur une table o il y avait une lampe.
+
+Mais d'abord, dit Morrel, permettez-moi, monsieur, de vous raconter qui
+je suis, comment j'aime Mlle Valentine, et quels sont mes desseins son
+gard.
+
+--J'coute, fit Noirtier.
+
+C'tait un spectacle assez imposant que ce vieillard, inutile fardeau en
+apparence, et qui tait devenu le seul protecteur, le seul appui, le
+seul juge de deux amants jeunes, beaux, forts, et entrant dans la vie.
+
+Sa figure, empreinte d'une noblesse et d'une austrit remarquables,
+imposait Morrel, qui commena son rcit en tremblant.
+
+Il raconta alors comment il avait connu, comment il avait aim Valentine
+et comment Valentine, dans son isolement et son malheur, avait accueilli
+l'offre de son dvouement. Il lui dit quelles taient sa naissance, sa
+position, sa fortune; et plus d'une fois, lorsqu'il interrogea le regard
+du paralytique, ce regard lui rpondit:
+
+C'est bien, continuez.
+
+--Maintenant, dit Morrel quand il eut fini cette premire partie de son
+rcit, maintenant que je vous ai dit, monsieur, mon amour et mes
+esprances, dois-je vous dire nos projets?
+
+--Oui, fit le vieillard.
+
+--Eh bien, voil ce que nous avions rsolu.
+
+Et alors il raconta tout Noirtier: comment un cabriolet attendait dans
+l'enclos, comment il comptait enlever Valentine, la conduire chez sa
+soeur, l'pouser, et dans une respectueuse attente esprer le pardon de
+M. de Villefort.
+
+Non, dit Noirtier.
+
+--Non? reprit Morrel, ce n'est pas ainsi qu'il faut faire?
+
+--Non.
+
+--Ainsi ce projet n'a point votre assentiment?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, il y a un autre moyen, dit Morrel.
+
+Le regard interrogateur du vieillard demanda:
+
+Lequel?
+
+J'irai, continua Maximilien, j'irai trouver M. Franz d'pinay, je suis
+heureux de pouvoir vous dire cela en l'absence de Mlle de Villefort, et
+je me conduirai avec lui de manire le forcer d'tre un galant homme.
+
+Le regard de Noirtier continua d'interroger.
+
+Ce que je ferai?
+
+--Oui.
+
+--Le voici. Je l'irai trouver, comme je vous le disais, je lui
+raconterai les liens qui m'unissent Mlle Valentine; si c'est un homme
+dlicat, il prouvera sa dlicatesse en renonant de lui-mme la main
+de sa fiance, et mon amiti et mon dvouement lui sont de cette heure
+acquis jusqu' la mort; s'il refuse, soit que l'intrt le pousse, soit
+qu'un ridicule orgueil le fasse persister, aprs lui avoir prouv qu'il
+contraindrait ma femme, que Valentine m'aime et ne peut aimer un autre
+que moi, je me battrai avec lui, en lui donnant tous les avantages, et
+je le tuerai ou il me tuera; si je le tue, il n'pousera pas Valentine;
+s'il me tue, je serai bien sr que Valentine ne l'pousera pas.
+
+Noirtier considrait avec un plaisir indicible cette noble et sincre
+physionomie sur laquelle se peignaient tous les sentiments que sa langue
+exprimait, en y ajoutant par l'expression d'un beau visage tout ce que
+la couleur ajoute un dessin solide et vrai.
+
+Cependant, lorsque Morrel eut fini de parler, Noirtier ferma les yeux
+plusieurs reprises, ce qui tait, on le sait, sa manire de dire non.
+
+Non? dit Morrel. Ainsi vous dsapprouvez ce second projet, comme vous
+avez dj dsapprouv le premier?
+
+--Oui, je le dsapprouve, fit le vieillard.
+
+--Mais que faire alors, monsieur? demanda Morrel. Les dernires paroles
+de Mme de Saint-Mran ont t pour que le mariage de sa petite-fille ne
+se ft point attendre: dois-je laisser les choses s'accomplir?
+
+Noirtier resta immobile.
+
+Oui, je comprends, dit Morrel, je dois attendre.
+
+--Oui.
+
+--Mais tout dlai nous perdra, monsieur, reprit le jeune homme. Seule,
+Valentine est sans force, et on la contraindra comme un enfant. Entr
+ici miraculeusement pour savoir ce qui s'y passe, admis miraculeusement
+devant vous, je ne puis raisonnablement esprer que ces bonnes chances
+se renouvellent. Croyez-moi, il n'y a que l'un ou l'autre des deux
+partis que je vous propose, pardonnez cette vanit ma jeunesse, qui
+soit le bon; dites-moi celui des deux que vous prfrez: autorisez-vous
+Mlle Valentine se confier mon honneur?
+
+--Non.
+
+--Prfrez-vous que j'aille trouver M. d'pinay?
+
+--Non.
+
+--Mais, mon Dieu! de qui nous viendra le secours que nous attendons du
+Ciel?
+
+Le vieillard sourit des yeux comme il avait l'habitude de sourire quand
+on lui parlait du ciel. Il tait toujours rest un peu d'athisme dans
+les ides du vieux jacobin.
+
+Du hasard? reprit Morrel.
+
+--Non.
+
+--De vous?
+
+--Oui.
+
+--De vous?
+
+--Oui, rpta le vieillard.
+
+--Vous comprenez bien ce que je vous demande, monsieur? Excusez mon
+insistance, car ma vie est dans votre rponse: notre salut nous viendra
+de vous?
+
+--Oui.
+
+--Vous en tes sr?
+
+--Oui.
+
+--Vous en rpondez?
+
+--Oui.
+
+Et il y avait dans le regard qui donnait cette affirmation une telle
+fermet, qu'il n'y avait pas moyen de douter de la volont, sinon de la
+puissance.
+
+Oh! merci, monsieur, merci cent fois! Mais comment, moins qu'un
+miracle du Seigneur ne vous rende la parole, le geste, le mouvement,
+comment pourrez-vous, vous, enchan dans ce fauteuil, vous, muet et
+immobile, comment pourrez-vous vous opposer ce mariage?
+
+Un sourire claira le visage du vieillard, sourire trange que celui des
+yeux sur un visage immobile.
+
+Ainsi, je dois attendre? demanda le jeune homme.
+
+--Oui. Mais le contrat?
+
+Le mme sourire reparut.
+
+Voulez-vous donc me dire qu'il ne sera pas sign?
+
+--Oui, dit Noirtier.
+
+--Ainsi le contrat ne sera mme pas sign! s'cria Morrel. Oh!
+pardonnez, monsieur! l'annonce d'un grand bonheur, il est bien permis
+de douter; le contrat ne sera pas sign?
+
+--Non, dit le paralytique.
+
+Malgr cette assurance, Morrel hsitait croire. Cette promesse d'un
+vieillard impotent tait si trange, qu'au lieu de venir d'une force de
+volont, elle pouvait maner d'un affaiblissement des organes; n'est-il
+pas naturel que l'insens qui ignore sa folie prtende raliser des
+choses au-dessus de sa puissance? Le faible parle des fardeaux qu'il
+soulve, le timide des gants qu'il affronte, le pauvre des trsors
+qu'il manie, le plus humble paysan, au compte de son orgueil, s'appelle
+Jupiter.
+
+Soit que Noirtier et compris l'indcision du jeune homme, soit qu'il
+n'ajoutt pas compltement foi la docilit qu'il avait montre, il le
+regarda fixement.
+
+Que voulez-vous, monsieur? demanda Morrel, que je vous renouvelle ma
+promesse de ne rien faire?
+
+Le regard de Noirtier demeura fixe et ferme, comme pour dire qu'une
+promesse ne lui suffisait pas; puis il passa du visage la main.
+
+Voulez-vous que je jure, monsieur? demanda Maximilien.
+
+--Oui, fit le paralytique avec la mme solennit, je le veux.
+
+Morrel comprit que le vieillard attachait une grande importance ce
+serment.
+
+Il tendit la main.
+
+Sur mon honneur, dit-il, je vous jure d'attendre ce que vous aurez
+dcid pour agir contre M. d'pinay.
+
+--Bien, fit des yeux le vieillard.
+
+--Maintenant, monsieur, demanda Morrel, ordonnez-vous que je me retire?
+
+--Oui.
+
+--Sans revoir Mlle Valentine?
+
+--Oui.
+
+Morrel fit signe qu'il tait prt obir.
+
+Maintenant, continua Morrel, permettez-vous monsieur, que votre fils
+vous embrasse comme l'a fait tout l'heure votre fille!
+
+Il n'y avait pas se tromper l'expression des yeux de Noirtier.
+
+Le jeune homme posa sur le front du vieillard ses lvres au mme endroit
+o la jeune fille avait pos les siennes.
+
+Puis il salua une seconde fois le vieillard et sortit.
+
+Sur le carr il trouva le vieux serviteur, prvenu par Valentine;
+celui-ci attendait Morrel, et le guida par les dtours d'un corridor
+sombre qui conduisait une petite porte donnant sur le jardin.
+
+Arriv l, Morrel gagna la grille, par la charmille, il fut en un
+instant au haut du mur, et par son chelle en une seconde, il fut dans
+l'enclos la luzerne, o son cabriolet l'attendait toujours.
+
+Il y remonta, et bris par tant d'motions, mais le coeur plus libre, il
+rentra vers minuit rue Meslay, se jeta sur son lit et dormit comme s'il
+et t plong dans une profonde ivresse.
+
+
+
+
+LXXIV
+
+Le caveau de la famille Villefort.
+
+
+ deux jours de l, une foule considrable se trouvait rassemble, vers
+dix heures du matin, la porte de M. de Villefort, et l'on avait vu
+s'avancer une longue file de voitures de deuil et de voitures
+particulires tout le long du faubourg Saint-Honor et de la rue de la
+Ppinire.
+
+Parmi ces voitures, il y en avait une d'une forme singulire, et qui
+paraissait avoir fait un long voyage. C'tait une espce de fourgon
+peint en noir, et qui un des premiers s'tait trouv au funbre
+rendez-vous.
+
+Alors on s'tait inform, et l'on avait appris que, par une concidence
+trange, cette voiture renfermait le corps de M. de Saint-Mran, et que
+ceux qui taient venus pour un seul convoi suivraient deux cadavres.
+
+Le nombre de ceux-l tait grand; M. le marquis de Saint-Mran, l'un
+des dignitaires les plus zls et les plus fidles du roi Louis XVIII et
+du roi Charles X, avait conserv grand nombre d'amis qui, joints aux
+personnes que les convenances sociales mettaient en relation avec
+Villefort, formaient une troupe considrable.
+
+On fit prvenir aussitt les autorits, et l'on obtint que les deux
+convois se feraient en mme temps. Une seconde voiture, pare avec la
+mme pompe mortuaire, fut amene devant la porte de M. de Villefort, et
+le cercueil transport du fourgon de poste sur le carrosse funbre.
+
+Les deux corps devaient tre inhums dans le cimetire du Pre-Lachaise,
+o depuis longtemps M. de Villefort avait fait lever le caveau destin
+ la spulture de toute sa famille.
+
+Dans ce caveau avait dj t dpos le corps de la pauvre Rene, que
+son pre et sa mre venaient rejoindre aprs dix annes de sparation.
+
+Paris, toujours curieux, toujours mu des pompes funraires, vit avec un
+religieux silence passer le cortge splendide qui accompagnait leur
+dernire demeure deux des noms de cette vieille aristocratie, les plus
+clbres pour l'esprit traditionnel, pour la sret du commerce et le
+dvouement obstin aux principes.
+
+Dans la mme voiture de deuil, Beauchamp, Albert et Chteau-Renaud
+s'entretenaient de cette mort presque subite.
+
+J'ai vu Mme de Saint-Mran l'an dernier encore Marseille, disait
+Chteau-Renaud, je revenais d'Algrie; c'tait une femme destine
+vivre cent ans, grce sa sant parfaite, son esprit toujours
+prsent et son activit toujours prodigieuse. Quel ge avait-elle?
+
+--Soixante-six ans, rpondit Albert, du moins ce que Franz m'a assur.
+Mais ce n'est point l'ge qui l'a tue, c'est le chagrin qu'elle a
+ressenti de la mort du marquis; il parat que depuis cette mort, qui
+l'avait violemment branle, elle n'a pas repris compltement la raison.
+
+--Mais enfin de quoi est-elle morte? demanda Beauchamp.
+
+--D'une congestion crbrale, ce qu'il parat, ou d'une apoplexie
+foudroyante. N'est-ce pas la mme chose?
+
+--Mais peu prs.
+
+--D'apoplexie? dit Beauchamp, c'est difficile croire. Mme de
+Saint-Mran, que j'ai vue aussi une fois ou deux dans ma vie, tait
+petite, grle de formes et d'une constitution bien plus nerveuse que
+sanguine; elles sont rares les apoplexies produites par le chagrin sur
+un corps d'une constitution pareille celui de Mme de Saint-Mran.
+
+--En tout cas, dit Albert, quelle que soit la maladie ou le mdecin qui
+l'a tue, voil M. de Villefort, ou plutt Mlle Valentine, ou plutt
+encore notre ami Franz en possession d'un magnifique hritage:
+quatre-vingt mille livres de rente, je crois.
+
+--Hritage qui sera presque doubl la mort de ce vieux jacobin de
+Noirtier.
+
+--En voil un grand-pre tenace, dit Beauchamp. _Tenacem propositi
+virum._ Il a pari contre la mort, je crois, qu'il enterrerait tous ses
+hritiers. Il y russira ma foi. C'est bien le vieux conventionnel de
+93, qui disait Napolon en 1814:
+
+--Vous baissez, parce que votre empire est une jeune tige fatigue par
+sa croissance; prenez la Rpublique pour tuteur, retournons avec une
+bonne constitution sur les champs de bataille et je vous promets cinq
+cent mille soldats, un autre Marengo et un second Austerlitz. Les ides
+ne meurent pas, sire, elles sommeillent quelquefois, mais elles se
+rveillent plus fortes qu'avant de s'endormir.
+
+--Il parat, dit Albert, que pour lui les hommes sont comme les ides;
+seulement une chose m'inquite, c'est de savoir comment Franz d'pinay
+s'accommodera d'un grand-beau-pre qui ne peut se passer de sa femme;
+mais o est-il, Franz?
+
+--Mais il est dans la premire voiture avec M. de Villefort, qui le
+considre dj comme tant de la famille.
+
+Dans chacune des voitures qui suivaient le deuil, la conversation tait
+ peu prs pareille; on s'tonnait de ces deux morts si rapproches et
+si rapides, mais dans aucune on ne souponnait le terrible secret
+qu'avait, dans sa promenade nocturne, rvl M. d'Avrigny M. de
+Villefort.
+
+Au bout d'une heure de marche peu prs, on arriva la porte du
+cimetire: il faisait un temps calme, mais sombre, et par consquent
+assez en harmonie avec la funbre crmonie qu'on y venait accomplir.
+Parmi les groupes qui se dirigrent vers le caveau de famille,
+Chteau-Renaud reconnut Morrel, qui tait venu tout seul et en
+cabriolet; il marchait seul, trs ple et silencieux, sur le petit
+chemin bord d'ifs.
+
+Vous ici! dit Chteau-Renaud en passant son bras sous celui du jeune
+capitaine; vous connaissez donc M. de Villefort? Comment se fait-il
+donc, en ce cas, que je ne vous aie jamais vu chez lui?
+
+--Ce n'est pas M. de Villefort que je connais, rpondit Morrel, c'est
+Mme de Saint-Mran que je connaissais.
+
+En ce moment, Albert les rejoignit avec Franz.
+
+L'endroit est mal choisi pour une prsentation, dit Albert; mais
+n'importe, nous ne sommes pas superstitieux. Monsieur Morrel, permettez
+que je vous prsente M. Franz d'pinay, un excellent compagnon de voyage
+avec lequel j'ai fait le tour de l'Italie. Mon cher Franz, M. Maximilien
+Morrel, un excellent ami que je me suis acquis en ton absence, et dont
+tu entendras revenir le nom dans ma conversation toutes les fois que
+j'aurai parler de coeur, d'esprit et d'amabilit.
+
+Morrel eut un moment d'indcision. Il se demanda si ce n'tait pas une
+condamnable hypocrisie que ce salut presque amical adress l'homme
+qu'il combattait sourdement; mais son serment et la gravit des
+circonstances lui revinrent en mmoire: il s'effora de ne rien laisser
+paratre sur son visage, et salua Franz en se contenant.
+
+Mlle de Villefort est bien triste, n'est-ce pas? dit Debray, Franz.
+
+--Oh! monsieur, rpondit Franz, d'une tristesse inexplicable; ce matin,
+elle tait si dfaite que je l'ai peine reconnue.
+
+Ces mots si simples en apparence brisrent le coeur de Morrel. Cet homme
+avait donc vu Valentine, il lui avait donc parl?
+
+Ce fut alors que le jeune et bouillant officier eut besoin de toute sa
+force pour rsister au dsir de violer son serment.
+
+Il prit le bras de Chteau-Renaud et l'entrana rapidement vers le
+caveau, devant lequel les employs des pompes funbres venaient de
+dposer les deux cercueils.
+
+Magnifique habitation, dit Beauchamp en jetant les yeux sur le
+mausole; palais d't, palais d'hiver. Vous y demeurerez votre tour,
+mon cher d'pinay, car vous voil bientt de la famille. Moi, en ma
+qualit de philosophe, je veux une petite maison de campagne, un cottage
+l-bas sous les arbres, et pas tant de pierres de taille sur mon pauvre
+corps. En mourant, je dirai ceux qui m'entoureront ce que Voltaire
+crivait Piron: _Eo rus_, et tout sera fini.... Allons, morbleu!
+Franz, du courage, votre femme hrite.
+
+--En vrit, Beauchamp, dit Franz, vous tes insupportable. Les affaires
+politiques vous ont donn l'habitude de rire de tout, et les hommes qui
+mnent les affaires ont l'habitude de ne croire rien. Mais enfin,
+Beauchamp, quand vous avez l'honneur de vous trouver avec des hommes
+ordinaires, et le bonheur de quitter un instant la politique, tchez
+donc de reprendre votre coeur que vous laissez au bureau des cannes de
+la Chambre des dputs ou de la Chambre des pairs.
+
+--Eh, mon Dieu! dit Beauchamp, qu'est-ce que la vie? une halte dans
+l'antichambre de la mort.
+
+--Je prends Beauchamp en grippe, dit Albert. Et il se retira quatre
+pas en arrire avec Franz, laissant Beauchamp continuer ses
+dissertations philosophiques avec Debray.
+
+Le caveau de la famille de Villefort formait un carr de pierres
+blanches d'une hauteur de vingt pieds environ, une sparation intrieure
+divisait en deux compartiments la famille Saint-Mran et la famille
+Villefort, et chaque compartiment avait sa porte d'entre.
+
+On ne voyait pas, comme dans les autres tombeaux, ces ignobles tiroirs
+superposs dans lesquels une conome distribution enferme les morts avec
+une inscription qui ressemble une tiquette; tout ce que l'on
+apercevait d'abord par la porte de bronze tait une antichambre svre
+et sombre, spare par un mur du vritable tombeau.
+
+C'tait au milieu de ce mur que s'ouvraient les deux portes dont nous
+parlions tout l'heure, et qui communiquaient aux spultures Villefort
+et Saint-Mran.
+
+L, pouvaient s'exhaler en libert les douleurs sans que les promeneurs
+foltres, qui font d'une visite au Pre-Lachaise partie de campagne ou
+rendez-vous d'amour, vinssent troubler par leurs chants, par leurs cris
+ou par leur course la muette contemplation ou la prire baigne de
+larmes de l'habitant du caveau.
+
+Les deux cercueils entrrent dans le caveau de droite, c'tait celui de
+la famille de Saint-Mran; ils furent placs sur les trteaux prpars,
+et qui attendaient d'avance leur dpt mortuaire; Villefort, Franz et
+quelques proches parents pntrrent seuls dans le sanctuaire.
+
+Comme les crmonies religieuses avaient t accomplies la porte, et
+qu'il n'y avait pas de discours prononcer, les assistants se
+sparrent aussitt; Chteau-Renaud, Albert et Morrel se retirrent de
+leur ct et Debray et Beauchamp du leur.
+
+Franz resta, avec M. de Villefort, la porte du cimetire; Morrel
+s'arrta sous le premier prtexte venu; il vit sortir Franz et M. de
+Villefort dans une voiture de deuil, et il conclut un mauvais prsage de
+ce tte--tte. Il revint donc Paris, et, quoique lui-mme ft dans la
+mme voiture que Chteau-Renaud et Albert, il n'entendit pas un mot de
+ce que dirent les deux jeunes gens.
+
+En effet, au moment o Franz allait quitter M. de Villefort:
+
+Monsieur le baron, avait dit celui-ci, quand vous reverrai-je?
+
+--Quand vous voudrez, monsieur, avait rpondu Franz.
+
+--Le plus tt possible.
+
+--Je suis vos ordres, monsieur; vous plat-il que nous revenions
+ensemble?
+
+--Si cela ne vous cause aucun drangement.
+
+--Aucun.
+
+Ce fut ainsi que le futur beau-pre et le futur gendre montrent dans la
+mme voiture, et que Morrel, en les voyant passer, conut avec raison de
+graves inquitudes.
+
+Villefort et Franz revinrent au faubourg Saint-Honor.
+
+Le procureur du roi, sans entrer chez personne, sans parler ni sa
+femme ni sa fille, fit passer le jeune homme dans son cabinet, et lui
+montrant une chaise:
+
+Monsieur d'pinay, lui dit-il, je crois vous rappeler, et le moment
+n'est peut-tre pas si mal choisi qu'on pourrait le croire au premier
+abord, car l'obissance aux morts est la premire offrande qu'il faut
+dposer sur le cercueil; je dois donc vous rappeler le voeu qu'exprimait
+avant-hier Mme de Saint-Mran sur son lit d'agonie, c'est que le mariage
+de Valentine ne souffre pas de retard. Vous savez que les affaires de la
+dfunte sont parfaitement en rgle; que son testament assure Valentine
+toute la fortune des Saint-Mran; le notaire m'a montr hier les actes
+qui permettent de rdiger d'une manire dfinitive le contrat de
+mariage. Vous pouvez voir le notaire et vous faire de ma part
+communiquer ces actes. Le notaire, c'est M. Deschamps, place Beauveau,
+faubourg Saint-Honor.
+
+--Monsieur, rpondit d'pinay, ce n'est pas le moment peut-tre pour
+Mlle Valentine, plonge comme elle est dans la douleur, de songer un
+poux; en vrit, je craindrais....
+
+--Valentine, interrompit M. de Villefort, n'aura pas de plus vif dsir
+que celui de remplir les dernires intentions de sa grand-mre; ainsi
+les obstacles ne viendront pas de ce ct, je vous en rponds.
+
+--En ce cas, monsieur, rpondit Franz, comme ils ne viendront pas non
+plus du mien, vous pouvez faire votre convenance; ma parole est
+engage, et je l'acquitterai, non seulement avec plaisir, mais avec
+bonheur.
+
+--Alors, dit Villefort, rien ne vous arrte plus; le contrat devait tre
+sign il y a trois jours, nous le trouverons tout prpar: on peut le
+signer aujourd'hui mme.
+
+--Mais le deuil? dit en hsitant Franz.
+
+--Soyez tranquille, monsieur, reprit Villefort; ce n'est point dans ma
+maison que les convenances sont ngliges. Mlle de Villefort pourra se
+retirer pendant les trois mois voulus dans sa terre de Saint-Mran; je
+dis sa terre, car cette proprit est elle. L, dans huit jours, si
+vous le voulez bien, sans bruit, sans clat, sans faste, le mariage
+civil sera conclu. C'tait un dsir de Mme de Saint-Mran que sa
+petite-fille se marit dans cette terre. Le mariage conclu, monsieur,
+vous pourrez revenir Paris, tandis que votre femme passera le temps de
+son deuil avec sa belle-mre.
+
+--Comme il vous plaira, monsieur, dit Franz.
+
+--Alors, reprit M. de Villefort, prenez la peine d'attendre une
+demi-heure, Valentine va descendre au salon. J'enverrai chercher M.
+Deschamps, nous lirons et signerons le contrat sance tenante, et, ds
+ce soir, Mme de Villefort conduira Valentine sa terre, o dans huit
+jours nous irons les rejoindre.
+
+--Monsieur, dit Franz, j'ai une seule demande vous faire.
+
+--Laquelle?
+
+--Je dsire qu'Albert de Morcerf et Raoul de Chteau-Renaud soient
+prsents cette signature; vous savez qu'ils sont mes tmoins.
+
+--Une demi-heure suffit pour les prvenir; voulez-vous les aller
+chercher vous-mme? voulez-vous les envoyer chercher?
+
+--Je prfre y aller, monsieur.
+
+--Je vous attendrai donc dans une demi-heure, baron, et dans une
+demi-heure Valentine sera prte.
+
+Franz salua M. de Villefort et sortit.
+
+ peine la porte de la rue se fut-elle referme derrire le jeune homme,
+que Villefort envoya prvenir Valentine qu'elle et descendre au salon
+dans une demi-heure, parce qu'on attendait le notaire et les tmoins de
+M. d'pinay.
+
+Cette nouvelle inattendue produisit une grande sensation dans la maison.
+Mme de Villefort n'y voulut pas croire, et Valentine en fut crase
+comme d'un coup de foudre.
+
+Elle regarda tout autour d'elle comme pour chercher qui elle pouvait
+demander secours.
+
+Elle voulut descendre chez son grand-pre, mais elle rencontra sur
+l'escalier M. de Villefort, qui la prit par le bras et l'amena dans le
+salon.
+
+Dans l'antichambre Valentine rencontra Barrois, et jeta au vieux
+serviteur un regard dsespr.
+
+Un instant aprs Valentine, Mme de Villefort entra au salon avec le
+petit douard. Il tait visible que la jeune femme avait eu sa part des
+chagrins de famille; elle tait ple et semblait horriblement fatigue.
+
+Elle s'assit, prit douard sur ses genoux, et de temps en temps
+pressait, avec des mouvements presque convulsifs, sur sa poitrine, cet
+enfant sur lequel semblait se concentrer sa vie tout entire.
+
+Bientt on entendit le bruit de deux voitures qui entraient dans la
+cour.
+
+L'une tait celle du notaire, l'autre celle de Franz et de ses amis.
+
+En un instant, tout le monde tait runi au salon.
+
+Valentine tait si ple, que l'on voyait les veines bleues de ses tempes
+se dessiner autour de ses yeux et courir le long de ses joues.
+
+Franz ne pouvait se dfendre d'une motion assez vive.
+
+Chteau-Renaud et Albert se regardaient avec tonnement: la crmonie
+qui venait de finir ne leur semblait pas plus triste que celle qui
+allait commencer.
+
+Mme de Villefort s'tait place dans l'ombre, derrire un rideau de
+velours, et, comme elle tait constamment penche sur son fils, il tait
+difficile de lire sur son visage ce qui se passait dans son coeur.
+
+M. de Villefort tait, comme toujours, impassible. Le notaire, aprs
+avoir, avec la mthode ordinaire aux gens de loi, rang les papiers sur
+la table, avoir pris place dans son fauteuil et avoir relev ses
+lunettes, se tourna vers Franz:
+
+C'est vous qui tes monsieur Franz de Quesnel, baron d'pinay?
+demanda-t-il, quoiqu'il le st parfaitement.
+
+--Oui, monsieur, rpondit Franz.
+
+Le notaire s'inclina.
+
+Je dois donc vous prvenir, monsieur, dit-il, et cela de la part de M.
+de Villefort, que votre mariage projet avec Mlle de Villefort a chang
+les dispositions de M. Noirtier envers sa petite-fille, et qu'il aline
+entirement la fortune qu'il devait lui transmettre. Htons-nous
+d'ajouter, continua le notaire, que le testateur n'ayant le droit
+d'aliner qu'une partie de sa fortune, et ayant alin le tout, le
+testament ne rsistera point l'attaque mais sera dclar nul et non
+avenu.
+
+--Oui, dit Villefort; seulement je prviens d'avance M. d'pinay que, de
+mon vivant, jamais le testament de mon pre ne sera attaqu, ma position
+me dfendant jusqu' l'ombre d'un scandale.
+
+--Monsieur, dit Franz, je suis fch qu'on ait, devant Mlle Valentine,
+soulev une pareille question. Je ne me suis jamais inform du chiffre
+de sa fortune, qui, si rduite qu'elle soit, sera plus considrable
+encore que la mienne. Ce que ma famille a recherch dans l'alliance de
+M. de Villefort, c'est la considration; ce que je recherche, c'est le
+bonheur.
+
+Valentine fit un signe imperceptible de remerciement, tandis que deux
+larmes silencieuses roulaient le long de ses joues.
+
+D'ailleurs, monsieur, dit Villefort s'adressant son futur gendre,
+part cette perte d'une portion de vos esprances, ce testament inattendu
+n'a rien qui doive personnellement vous blesser; il s'explique par la
+faiblesse d'esprit de M. Noirtier. Ce qui dplat mon pre, ce n'est
+point que Mlle de Villefort vous pouse, c'est que Valentine se marie:
+une union avec tout autre lui et inspir le mme chagrin. La vieillesse
+est goste, monsieur, et Mlle de Villefort faisait M. Noirtier une
+fidle compagnie que ne pourra plus lui faire Mme la baronne d'pinay.
+L'tat malheureux dans lequel se trouve mon pre fait qu'on lui parle
+rarement d'affaires srieuses, que la faiblesse de son esprit ne lui
+permettrait pas de suivre, et je suis parfaitement convaincu qu' cette
+heure, tout en conservant le souvenir que sa petite-fille se marie, M.
+Noirtier a oubli jusqu'au nom de celui qui va devenir son petit-fils.
+
+ peine M. de Villefort achevait-il ces paroles, auxquelles Franz
+rpondait par un salut, que la porte du salon s'ouvrit et que Barrois
+parut.
+
+Messieurs, dit-il d'une voix trangement ferme pour un serviteur qui
+parle ses matres dans une circonstance si solennelle, messieurs, M.
+Noirtier de Villefort dsire parler sur-le-champ M. Franz de Quesnel,
+baron d'pinay.
+
+Lui aussi, comme le notaire, et afin qu'il ne pt y avoir erreur de
+personne, donnait tous ses titres au fianc.
+
+Villefort tressaillit, Mme de Villefort laissa glisser son fils de
+dessus ses genoux, Valentine se leva ple et muette comme une statue.
+
+Albert et Chteau-Renaud changrent un second regard plus tonn encore
+que le premier.
+
+Le notaire regarda Villefort.
+
+--C'est impossible, dit le procureur du roi; d'ailleurs M. d'pinay ne
+peut quitter le salon en ce moment.
+
+--C'est justement en ce moment, reprit Barrois avec la mme fermet, que
+M. Noirtier, mon matre, dsire parler d'affaires importantes M. Franz
+d'pinay.
+
+--Il parle donc, prsent, bon papa Noirtier? demanda douard avec son
+impertinence habituelle.
+
+Mais cette saillie ne fit mme pas sourire Mme de Villefort, tant les
+esprits taient proccups, tant la situation paraissait solennelle.
+
+Dites M. Noirtier, reprit Villefort, que ce qu'il demande ne se peut
+pas.
+
+--Alors M. Noirtier prvient ces messieurs, reprit Barrois, qu'il va se
+faire apporter lui-mme au salon.
+
+L'tonnement fut son comble.
+
+Une espce de sourire se dessina sur le visage de Mme de Villefort.
+Valentine, comme malgr elle, leva les yeux au plafond pour remercier le
+Ciel.
+
+Valentine, dit M. de Villefort, allez un peu savoir, je vous prie, ce
+que c'est que cette nouvelle fantaisie de votre grand-pre.
+
+Valentine fit vivement quelques pas pour sortir, mais M. de Villefort se
+ravisa.
+
+Attendez, dit-il, je vous accompagne.
+
+--Pardon, monsieur, dit Franz son tour; il me semble que, puisque
+c'est moi que M. Noirtier fait demander, c'est surtout moi de me
+rendre ses dsirs; d'ailleurs je serai heureux de lui prsenter mes
+respects, n'ayant point encore eu l'occasion de solliciter cet honneur.
+
+--Oh! mon Dieu! dit Villefort avec une inquitude visible, ne vous
+drangez donc pas.
+
+--Excusez-moi, monsieur, dit Franz du ton d'un homme qui a pris sa
+rsolution. Je dsire ne point manquer cette occasion de prouver M.
+Noirtier combien il aurait tort de concevoir contre moi des rpugnances
+que je suis dcid vaincre, quelles qu'elles soient, par mon profond
+dvouement.
+
+Et, sans se laisser retenir plus longtemps par Villefort, Franz se leva
+ son tour et suivit Valentine, qui dj descendait l'escalier avec la
+joie d'un naufrag qui met la main sur une roche.
+
+M. de Villefort les suivit tous deux.
+
+Chteau-Renaud et Morcerf changrent un troisime regard plus tonn
+encore que les deux premiers.
+
+
+
+
+LXXV
+
+Le procs-verbal.
+
+
+Noirtier attendait, vtu de noir et install dans son fauteuil.
+
+Lorsque les trois personnes qu'il comptait voir venir furent entres, il
+regarda la porte, que son valet de chambre ferma aussitt.
+
+Faites attention, dit Villefort bas Valentine qui ne pouvait celer sa
+joie, que si M. Noirtier veut vous communiquer des choses qui empchent
+votre mariage, je vous dfends de le comprendre.
+
+Valentine rougit, mais ne rpondit pas.
+
+Villefort s'approcha de Noirtier:
+
+Voici M. Franz d'pinay, lui dit-il, vous l'avez mand, monsieur, et
+il se rend vos dsirs. Sans doute nous souhaitons cette entrevue
+depuis longtemps, et je serai charm qu'elle vous prouve combien votre
+opposition au mariage de Valentine tait peu fonde.
+
+Noirtier ne rpondit que par un regard qui fit courir le frisson dans
+les veines de Villefort.
+
+Il fit de l'oeil signe Valentine de s'approcher.
+
+En un moment, grce aux moyens dont elle avait l'habitude de se servir
+dans les conversations avec son grand-pre, elle eut trouv le mot
+_clef_.
+
+Alors elle consulta le regard du paralytique, qui se fixa sur le tiroir
+d'un petit meuble entre les deux fentres.
+
+Elle ouvrit le tiroir et trouva effectivement une clef. Quand elle eut
+cette clef et que le vieillard lui eut fait signe que c'tait bien
+celle-l qu'il demandait, les yeux du paralytique se dirigrent vers un
+vieux secrtaire oubli depuis bien des annes, et qui ne renfermait,
+croyait-on, que des paperasses inutiles.
+
+Faut-il que j'ouvre le secrtaire? demanda Valentine.
+
+--Oui, fit le vieillard.
+
+--Faut-il que j'ouvre les tiroirs?
+
+--Oui.
+
+--Ceux des cts?
+
+--Non.
+
+--Celui du milieu?
+
+--Oui.
+
+Valentine l'ouvrit et en tira une liasse.
+
+Est-ce l ce que vous dsirez, bon pre? dit-elle.
+
+--Non.
+
+Elle tira successivement tous les autres papiers, jusqu' ce qu'il ne
+restt plus rien absolument dans le tiroir.
+
+Mais le tiroir est vide maintenant, dit-elle.
+
+Les yeux de Noirtier taient fixs sur le dictionnaire.
+
+Oui, bon pre, je vous comprends, dit la jeune fille.
+
+Et elle rpta l'une aprs l'autre, chaque lettre de l'alphabet; l'S
+Noirtier l'arrta.
+
+Elle ouvrit le dictionnaire, et chercha jusqu'au mot _secret_.
+
+Ah! il y a un secret? dit Valentine.
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+--Et qui connat ce secret?
+
+Noirtier regarda la porte par laquelle tait sorti le domestique.
+
+Barrois? dit-elle.
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+--Faut-il que je l'appelle?
+
+--Oui.
+
+Valentine alla la porte et appela Barrois.
+
+Pendant ce temps, la sueur de l'impatience ruisselait sur le front de
+Villefort, et Franz demeurait stupfait d'tonnement.
+
+Le vieux serviteur parut.
+
+Barrois, dit Valentine, mon grand-pre m'a command de prendre la clef
+dans cette console, d'ouvrir ce secrtaire et de tirer ce tiroir;
+maintenant il y a un secret ce tiroir, il parat que vous le
+connaissez, ouvrez-le.
+
+Barrois regarda le vieillard.
+
+Obissez, dit l'oeil intelligent de Noirtier.
+
+Barrois obit; un double fond s'ouvrit et prsenta une liasse de papiers
+noue avec un ruban noir.
+
+Est-ce cela que vous dsirez, monsieur? demanda Barrois.
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+-- qui faut-il remettre ces papiers? M. de Villefort?
+
+--Non.
+
+-- Mlle Valentine?
+
+--Non.
+
+-- M. Franz d'pinay?
+
+--Oui.
+
+Franz, tonn, fit un pas en avant.
+
+ moi, monsieur? dit-il.
+
+--Oui.
+
+Franz reut les papiers des mains de Barrois, et jetant les yeux sur la
+couverture, il lut:
+
+Pour tre dpos, aprs ma mort, chez mon ami le gnral Durand, qui
+lui-mme en mourant lguera ce paquet son fils, avec injonction de le
+conserver comme renfermant un papier de la plus grande importance.
+
+Eh bien, monsieur, demanda Franz, que voulez-vous que je fasse de ce
+papier?
+
+--Que vous le conserviez cachet comme il est, sans doute, dit le
+procureur du roi.
+
+--Non, non, rpondit vivement Noirtier.
+
+--Vous dsirez peut-tre que monsieur le lise? demanda Valentine.
+
+--Oui, rpondit le vieillard.
+
+--Vous entendez, monsieur le baron, mon grand-pre vous prie de lire ce
+papier, dit Valentine.
+
+--Alors asseyons-nous, fit Villefort avec impatience, car cela durera
+quelque temps.
+
+--Asseyez-vous, fit l'oeil du vieillard.
+
+Villefort s'assit, mais Valentine resta debout ct de son pre
+appuye ct de son fauteuil, et Franz debout devant lui. Il tenait le
+mystrieux papier la main.
+
+Lisez, dirent les yeux du vieillard.
+
+Franz dfit l'enveloppe, et un grand silence se fit dans la chambre. Au
+milieu de ce silence il lut:
+
+_Extrait des procs-verbaux d'une sance du club bonapartiste de la rue
+Saint-Jacques, tenue le 5 fvrier 1815_.
+
+Franz s'arrta.
+
+Le 5 fvrier 1815! C'est le jour o mon pre a t assassin!
+
+Valentine et Villefort restrent muets; l'oeil seul du vieillard dit
+clairement: Continuez.
+
+Mais c'est en sortant de ce club, continua Franz, que mon pre a
+disparu!
+
+Le regard de Noirtier continua de dire: Lisez.
+
+Il reprit:
+
+Les soussigns Louis-Jacques Beaurepaire, lieutenant-colonel
+d'artillerie, tienne Duchampy, gnral de brigade, et Claude Lecharpal,
+directeur des eaux et forts,
+
+Dclarent que, le 4 fvrier 1815, une lettre arriva de l'le d'Elbe,
+qui recommandait la bienveillance et la confiance des membres du
+club bonapartiste le gnral Flavien de Quesnel, qui, ayant servi
+l'Empereur depuis 1804 jusqu'en 1815, devait tre tout dvou la
+dynastie napolonienne, malgr le titre de baron que Louis XVIII venait
+d'attacher sa terre d'pinay.
+
+En consquence, un billet fut adress au gnral de Quesnel, qui le
+priait d'assister la sance du lendemain. Le billet n'indiquait ni la
+rue ni le numro de la maison o devait se tenir la runion; il ne
+portait aucune signature, mais il annonait au gnral que, s'il voulait
+se tenir prt, on le viendrait prendre neuf heures du soir.
+
+Les sances avaient lieu de neuf heures du soir minuit.
+
+ neuf heures, le prsident du club se prsenta chez le gnral, le
+gnral tait prt; le prsident lui dit qu'une des conditions de son
+introduction tait qu'il ignorerait ternellement le lieu de la runion,
+et qu'il se laisserait bander les yeux en jurant de ne point chercher
+soulever le bandeau.
+
+Le gnral de Quesnel accepta la condition, et promit sur l'honneur de
+ne pas chercher voir o on le conduirait.
+
+Le gnral avait fait prparer sa voiture; mais le prsident lui dit
+qu'il tait impossible que l'on s'en servt, attendu que ce n'tait pas
+la peine qu'on bandt les yeux du matre si le cocher demeurait les yeux
+ouverts et reconnaissait les rues par lesquelles on passerait.
+
+--Comment faire alors? demanda le gnral.
+
+--J'ai ma voiture, dit le prsident.
+
+--tes-vous donc si sr de votre cocher, que vous lui confiez un secret
+que vous jugez imprudent de dire au mien?
+
+--Notre cocher est un membre du club, dit le prsident; nous serons
+conduits par un conseiller d'tat.
+
+--Alors, dit en riant le gnral, nous courons un autre risque, celui
+de verser.
+
+Nous consignons cette plaisanterie comme preuve que le gnral n'a pas
+t le moins du monde forc d'assister la sance, et qu'il est venu de
+son plein gr.
+
+Une fois mont dans la voiture, le prsident rappela au gnral la
+promesse faite par lui de se laisser bander les yeux. Le gnral ne mit
+aucune opposition cette formalit: un foulard, prpar cet effet
+dans la voiture, fit l'affaire.
+
+Pendant la route, le prsident crut s'apercevoir que le gnral
+cherchait regarder sous son bandeau: il lui rappela son serment.
+
+--Ah! c'est vrai, dit le gnral.
+
+La voiture s'arrta devant une alle de la rue Saint-Jacques. Le
+gnral descendit en s'appuyant au bras du prsident, dont il ignorait
+la dignit, et qu'il prenait pour un simple membre du club, on traversa
+l'alle, on monta un tage, et l'on entra dans la chambre des
+dlibrations.
+
+La sance tait commence. Les membres du club prvenus de l'espce de
+prsentation qui devait avoir lieu ce soir-l, se trouvaient au grand
+complet. Arriv au milieu de la salle, le gnral fut invit ter son
+bandeau. Il se rendit aussitt l'invitation, et parut fort tonn de
+trouver un si grand nombre de figures de connaissance dans une socit
+dont il n'avait pas mme souponn l'existence jusqu'alors.
+
+On l'interrogea sur ses sentiments, mais il se contenta de rpondre que
+les lettres de l'le d'Elbe avaient d les faire connatre....
+
+Franz s'interrompit.
+
+Mon pre tait royaliste, dit-il; on n'avait pas besoin de l'interroger
+sur ses sentiments, ils taient connus.
+
+--Et de l, dit Villefort, venait ma liaison avec votre pre, mon cher
+monsieur Franz; on se lie facilement quand on partage les mmes
+opinions.
+
+Lisez, continua de dire l'oeil du vieillard.
+
+Franz continua:
+
+Le prsident prit alors la parole pour engager le gnral s'exprimer
+plus explicitement; mais M. de Quesnel rpondit qu'il dsirait avant
+tout savoir ce que l'on dsirait de lui.
+
+Il fut alors donn communication au gnral de cette mme lettre de
+l'le d'Elbe qui le recommandait au club comme un homme sur le concours
+duquel on pouvait compter. Un paragraphe tout entier exposait le retour
+probable de l'le d'Elbe, et promettait une nouvelle lettre et de plus
+amples dtails l'arrive du _Pharaon_, btiment appartenant
+l'armateur Morrel, de Marseille, et dont le capitaine tait l'entire
+dvotion de l'empereur.
+
+Pendant toute cette lecture, le gnral, sur lequel on avait cru
+pouvoir compter comme sur un frre, donna au contraire des signes de
+mcontentement et de rpugnance visibles.
+
+La lecture termine, il demeura silencieux et le sourcil fronc.
+
+--Eh bien, demanda le prsident, que dites-vous de cette lettre,
+monsieur le gnral?
+
+--Je dis qu'il y a bien peu de temps, rpondit-il, qu'on a prt
+serment au roi Louis XVIII, pour le violer dj au bnfice de
+l'ex-empereur.
+
+Cette fois la rponse tait trop claire pour que l'on pt se tromper
+ses sentiments.
+
+--Gnral, dit le prsident, il n'y a pas plus pour nous de roi Louis
+XVIII qu'il n'y a d'ex-empereur. Il n'y a que Sa Majest l'Empereur et
+roi, loign depuis dix mois de la France, son tat, par la violence et
+la trahison.
+
+--Pardon, messieurs, dit le gnral; il se peut qu'il n'y ait pas pour
+vous de roi Louis XVIII, mais il y en a un pour moi: attendu qu'il m'a
+fait baron et marchal de camp, et que je n'oublierai jamais que c'est
+son heureux retour en France que je dois ces deux titres.
+
+--Monsieur, dit le prsident du ton le plus srieux et en se levant,
+prenez garde ce que vous dites; vos paroles nous dmontrent clairement
+que l'on s'est tromp sur votre compte l'le d'Elbe et qu'on nous a
+tromps. La communication qui vous a t faite tient la confiance
+qu'on avait en vous, et par consquent un sentiment qui vous honore.
+Maintenant nous tions dans l'erreur: un titre et un grade vous ont
+ralli au nouveau gouvernement que nous voulons renverser. Nous ne vous
+contraindrons pas nous prter votre concours; nous n'enrlerons
+personne contre sa conscience et sa volont; mais nous vous
+contraindrons agir comme un galant homme, mme au cas o vous n'y
+seriez point dispos.
+
+--Vous appelez tre un galant homme connatre votre conspiration et ne
+pas la rvler! J'appelle cela tre votre complice, moi. Vous voyez que
+je suis encore plus franc que vous....
+
+Ah! mon pre, dit Franz, s'interrompant, je comprends maintenant
+pourquoi ils t'ont assassin.
+
+Valentine ne put s'empcher de jeter un regard sur Franz; le jeune homme
+tait vraiment beau dans son enthousiasme filial.
+
+Villefort se promenait de long en large derrire lui.
+
+Noirtier suivait des yeux l'expression de chacun, et conservait son
+attitude digne et svre.
+
+Franz revint au manuscrit et continua:
+
+--Monsieur, dit le prsident, on vous a pri de vous rendre au sein de
+l'assemble, on ne vous y a point tran de force; on vous a propos de
+vous bander les yeux, vous avez accept. Quand vous avez accd cette
+double demande vous saviez parfaitement que nous ne nous occupions pas
+d'assurer le trne de Louis XVIII, sans quoi nous n'eussions pas pris
+tant de soin de nous cacher la police. Maintenant, vous le comprenez,
+il serait trop commode de mettre un masque l'aide duquel on surprend
+le secret des gens, et de n'avoir ensuite qu' ter ce masque pour
+perdre ceux qui se sont fis vous. Non, non, vous allez d'abord dire
+franchement si vous tes pour le roi de hasard qui rgne en ce moment,
+ou pour S. M. l'Empereur.
+
+--Je suis royaliste, rpondit le gnral; j'ai fait serment Louis
+XVIII, je tiendrai mon serment.
+
+Ces mots furent suivis d'un murmure gnral, et l'on put voir, par les
+regards d'un grand nombre des membres du club, qu'ils agitaient la
+question de faire repentir M. d'pinay de ces imprudentes paroles.
+
+Le prsident se leva de nouveau et imposa silence.
+
+--Monsieur, lui dit-il, vous tes un homme trop grave et trop sens
+pour ne pas comprendre les consquences de la situation o nous nous
+trouvons les uns en face des autres, et votre franchise mme nous dicte
+les conditions qu'il nous reste vous faire: vous allez donc jurer sur
+l'honneur de ne rien rvler de ce que vous avez entendu.
+
+Le gnral porta la main son pe et s'cria:
+
+--Si vous parlez d'honneur, commencez par ne pas mconnatre ses lois,
+et n'imposez rien par la violence.
+
+--Et vous, monsieur, continua le prsident avec un calme plus terrible
+peut-tre que la colre du gnral, ne touchez pas votre pe, c'est
+un conseil que je vous donne.
+
+Le gnral tourna autour de lui des regards qui dcelaient un
+commencement d'inquitude. Cependant il ne flchit pas encore; au
+contraire, rappelant toute sa force:
+
+--Je ne jurerai pas, dit-il.
+
+--Alors, monsieur, vous mourrez, rpondit tranquillement le prsident.
+
+M. d'pinay devint fort ple: il regarda une seconde fois tout autour
+de lui; plusieurs membres du club chuchotaient et cherchaient des armes
+sous leurs manteaux.
+
+--Gnral, dit le prsident, soyez tranquille; vous tes parmi des gens
+d'honneur qui essaieront de tous les moyens de vous convaincre avant de
+se porter contre vous la dernire extrmit, mais aussi, vous l'avez
+dit, vous tes parmi des conspirateurs, vous tenez notre secret, il faut
+nous le rendre.
+
+Un silence plein de signification suivit ces paroles et comme le
+gnral ne rpondait rien:
+
+--Fermez les portes, dit le prsident aux huissiers.
+
+Le mme silence de mort succda ses paroles.
+
+Alors le gnral s'avana, et faisant un violent effort sur lui-mme:
+
+--J'ai un fils, dit-il, et je dois songer lui en me trouvant parmi
+des assassins.
+
+--Gnral, dit avec noblesse le chef de l'assemble, un seul homme a
+toujours le droit d'en insulter cinquante: c'est le privilge de la
+faiblesse. Seulement il a tort d'user de ce droit. Croyez-moi, gnral,
+jurez et ne nous insultez pas.
+
+Le gnral, encore une fois dompt par cette supriorit du chef de
+l'assemble, hsita un instant; mais enfin, s'avanant jusqu'au bureau
+du prsident:
+
+--Quelle est la formule? demanda-t-il.
+
+--La voici:
+
+--Je jure sur l'honneur de ne jamais rvler qui que ce soit au monde
+ce que j'ai vu et entendu le 5 fvrier 1815, entre neuf et dix heures du
+soir, et je dclare mriter la mort si je viole mon serment.
+
+Le gnral parut prouver un frmissement nerveux qui l'empcha de
+rpondre pendant quelques secondes; enfin, surmontant une rpugnance
+manifeste, il pronona le serment exig, mais d'une voix si basse qu'
+peine on l'entendit: aussi plusieurs membres exigrent-ils qu'il le
+rptt voix plus haute et plus distincte, ce qui fut fait.
+
+--Maintenant, je dsire me retirer, dit le gnral; suis-je enfin
+libre?
+
+Le prsident se leva, dsigna trois membres de l'assemble pour
+l'accompagner, et monta en voiture avec le gnral, aprs lui avoir
+band les yeux. Au nombre de ces trois membres tait le cocher qui
+l'avait amen.
+
+Les autres membres du club se sparrent en silence.
+
+--O voulez-vous que nous vous reconduisions? demanda le prsident.
+
+--Partout o je pourrai tre dlivr de votre prsence, rpondit M.
+d'pinay.
+
+--Monsieur, reprit alors le prsident, prenez garde, vous n'tes plus
+dans l'assemble, vous n'avez plus affaire qu' des hommes isols; ne
+les insultez pas si vous ne voulez pas tre rendu responsable de
+l'insulte.
+
+Mais au lieu de comprendre ce langage, M. d'pinay rpondit:
+
+--Vous tes toujours aussi brave dans votre voiture que dans votre
+club, par la raison, monsieur, que quatre hommes sont toujours plus
+forts qu'un seul.
+
+Le prsident fit arrter la voiture.
+
+On tait juste l'entre du quai des Ormes, o se trouve l'escalier
+qui descend la rivire.
+
+--Pourquoi faites-vous arrter ici? demanda M. d'pinay.
+
+--Parce que, monsieur, dit le prsident, vous avez insult un homme, et
+que cet homme ne veut pas faire un pas de plus sans vous demander
+loyalement sparation.
+
+--Encore une manire d'assassiner, dit le gnral en haussant les
+paules.
+
+--Pas de bruit, rpondit le prsident, si vous ne voulez pas que je
+vous regarde vous-mme comme un de ces hommes que vous dsigniez tout
+l'heure, c'est--dire comme un lche qui prend sa faiblesse pour
+bouclier. Vous tes seul, un seul vous rpondra; vous avez une pe au
+ct, j'en ai une dans cette canne; vous n'avez pas de tmoin, un de ces
+messieurs sera le vtre. Maintenant, si cela vous convient, vous pouvez
+ter votre bandeau.
+
+Le gnral arracha l'instant mme le mouchoir qu'il avait sur les
+yeux.
+
+--Enfin, dit-il, je vais donc savoir qui j'ai affaire.
+
+On ouvrit la voiture: les quatre hommes descendirent....
+
+Franz s'interrompit encore une fois. Il essuya une sueur froide qui
+coulait sur son front, il y avait quelque chose d'effrayant voir le
+fils, tremblant et ple, lisant tout haut les dtails, ignors
+jusqu'alors, de la mort de son pre.
+
+Valentine joignait les mains comme si elle et t en prires.
+
+Noirtier regardait Villefort avec une expression presque sublime de
+mpris et d'orgueil.
+
+Franz continua:
+
+On tait, comme nous l'avons dit, au 5 fvrier. Depuis trois jours il
+gelait cinq ou six degrs; l'escalier tait tout raide de glaons, le
+gnral tait gros et grand, le prsident lui offrit le ct de la rampe
+pour descendre.
+
+Les deux tmoins suivaient par-derrire.
+
+Il faisait une nuit sombre, le terrain de l'escalier la rivire tait
+humide de neige et de givre, on voyait l'eau s'couler, noire, profonde
+et charriant quelques glaons.
+
+Un des tmoins alla chercher une lanterne dans un bateau de charbon, et
+ la lueur de cette lanterne on examina les armes.
+
+L'pe du prsident, qui tait simplement, comme il l'avait dit, une
+pe qu'il portait dans une canne, tait plus courte que celle de son
+adversaire, et n'avait pas de garde.
+
+Le gnral d'pinay proposa de tirer au sort les deux pes: mais le
+prsident rpondit que c'tait lui qui avait provoqu, et qu'en
+provoquant il avait prtendu que chacun se servit de ses armes.
+
+Les tmoins essayrent d'insister; le prsident leur imposa silence.
+
+On posa la lanterne terre: les deux adversaires se mirent de chaque
+ct; le combat commena.
+
+La lumire faisait des deux pes deux clairs. Quant aux hommes,
+peine si on les apercevait, tant l'ombre tait paisse.
+
+M. le gnral passait pour une des meilleures lames de l'arme. Mais il
+fut press si vivement ds les premires bottes, qu'il rompit; en
+rompant il tomba.
+
+Les tmoins le crurent tu; mais son adversaire, qui savait ne l'avoir
+point touch, lui offrit la main pour l'aider se relever. Cette
+circonstance, au lieu de le calmer, irrita le gnral, qui fondit son
+tour sur son adversaire.
+
+Mais son adversaire ne rompit pas d'une semelle, le recevant sur son
+pe. Trois fois le gnral recula, se trouvant trop engag, et revint
+la charge.
+
+ la troisime fois, il tomba encore.
+
+On crut qu'il glissait comme la premire fois; cependant les tmoins,
+voyant qu'il ne se relevait pas, s'approchrent de lui et tentrent de
+le remettre sur ses pieds; mais celui qui l'avait pris bras-le-corps
+sentit sous sa main une chaleur humide. C'tait du sang.
+
+Le gnral, qui tait peu prs vanoui, reprit ses sens.
+
+--Ah! dit-il, on m'a dpch quelque spadassin, quelque matre d'armes
+du rgiment.
+
+Le prsident, sans rpondre, s'approcha de celui des deux tmoins qui
+tenait la lanterne et, relevant sa manche, il montra son bras perc de
+deux coups d'pe; puis, ouvrant son habit et dboutonnant son gilet, il
+fit voir son flanc entam par une troisime blessure.
+
+Cependant il n'avait pas mme pouss un soupir.
+
+Le gnral d'pinay entra en agonie et expira cinq minutes aprs....
+
+Franz lut ces derniers mots d'une voix si trangle, qu' peine on put
+les entendre; et aprs les avoir lus il s'arrta, passant sa main sur
+ses yeux comme pour en chasser un nuage.
+
+Mais, aprs un instant de silence, il continua:
+
+Le prsident remonta l'escalier, aprs avoir repouss son pe dans sa
+canne; une trace de sang marquait son chemin dans la neige. Il n'tait
+pas encore en haut de l'escalier, qu'il entendit un clapotement sourd
+dans l'eau: c'tait le corps du gnral que les tmoins venaient de
+prcipiter dans la rivire aprs avoir constat la mort.
+
+Le gnral a donc succomb dans un duel loyal, et non dans un
+guet-apens, comme on pourrait le dire.
+
+En foi de quoi nous avons sign le prsent pour tablir la vrit des
+faits, de peur qu'un moment n'arrive o quelqu'un des acteurs de cette
+scne terrible ne se trouve accus de meurtre avec prmditation ou de
+forfaiture aux lois de l'honneur.
+
+ _Sign_: BEAUREGARD, DUCHAMPY ET LECHARPEL.
+
+Quand Franz eut termin cette lecture si terrible pour un fils, quand
+Valentine, ple d'motion, eut essuy une larme, quand Villefort,
+tremblant et blotti dans un coin, eut essay de conjurer l'orage par des
+regards suppliants adresss au vieillard implacable:
+
+Monsieur, dit d'pinay Noirtier, puisque vous connaissez cette
+terrible histoire dans tous ses dtails, puisque vous l'avez fait
+attester par des signatures honorables, puisque enfin vous semblez vous
+intresser moi, quoique votre intrt ne se soit encore rvl que par
+la douleur, ne me refusez pas une dernire satisfaction, dites-moi le
+nom du prsident du club, que je connaisse enfin celui qui a tu mon
+pauvre pre.
+
+Villefort chercha, comme gar, le bouton de la porte. Valentine, qui
+avait compris avant tout le monde la rponse du vieillard, et qui
+souvent avait remarqu sur son avant-bras la trace de deux coups d'pe,
+recula d'un pas en arrire.
+
+Au nom du Ciel! mademoiselle, dit Franz, s'adressant sa fiance,
+joignez-vous moi, que je sache le nom de cet homme qui m'a fait
+orphelin deux ans.
+
+Valentine resta immobile et muette.
+
+Tenez, monsieur, dit Villefort, croyez-moi, ne prolongez pas cette
+horrible scne; les noms d'ailleurs ont t cachs dessein. Mon pre
+lui-mme ne connat pas ce prsident, et, s'il le connat, il ne saurait
+le dire: les noms propres ne se trouvent pas dans le dictionnaire.
+
+--Oh! malheur! s'cria Franz, le seul espoir qui m'a soutenu pendant
+toute cette lecture et qui m'a donn la force d'aller jusqu'au bout,
+c'tait de connatre au moins le nom de celui qui a tu mon pre!
+Monsieur! monsieur! s'cria-t-il en se retournant vers Noirtier, au nom
+du Ciel! faites ce que vous pourrez... arrivez, je vous en supplie,
+m'indiquer, me faire comprendre....
+
+--Oui, rpondit Noirtier.
+
+-- mademoiselle, mademoiselle! s'cria Franz, votre grand-pre a fait
+signe qu'il pouvait m'indiquer... cet homme.... Aidez-moi... vous le
+comprenez... prtez-moi votre concours.
+
+Noirtier regarda le dictionnaire.
+
+Franz le prit avec un tremblement nerveux, et pronona successivement
+les lettres de l'alphabet jusqu' l'M.
+
+ cette lettre, le vieillard fit signe que oui.
+
+M! rpta Franz.
+
+Le doigt du jeune homme glissa sur les mots; mais, tous les mots,
+Noirtier rpondait par un signe ngatif. Valentine cachait sa tte entre
+ses mains. Enfin Franz arriva au mot MOI.
+
+Oui, fit le vieillard.
+
+--Vous! s'cria Franz, dont les cheveux se dressrent sur sa tte; vous,
+monsieur Noirtier! c'est vous qui avez tu mon pre?
+
+--Oui, rpondit Noirtier, en fixant sur le jeune homme un majestueux
+regard.
+
+Franz tomba sans force sur un fauteuil.
+
+Villefort ouvrit la porte et s'enfuit, car l'ide lui venait d'touffer
+ce peu d'existence qui restait encore dans le coeur terrible du
+vieillard.
+
+
+
+
+LXXVI
+
+Le progrs de Cavalcanti fils.
+
+
+
+Cependant M. Cavalcanti pre tait parti pour aller reprendre son
+service, non pas dans l'arme de S. M. l'empereur d'Autriche, mais la
+roulette des bains de Lucques, dont il tait l'un des plus assidus
+courtisans.
+
+Il va sans dire qu'il avait emport avec la plus scrupuleuse exactitude
+jusqu'au dernier paul de la somme qui lui avait t alloue pour son
+voyage, et pour la rcompense de la faon majestueuse et solennelle avec
+laquelle il avait jou son rle de pre.
+
+M. Andrea avait hrit ce dpart de tous les papiers qui constataient
+qu'il avait bien l'honneur d'tre le fils du marquis Bartolomeo et la
+marquise Leonora Corsinari.
+
+Il tait donc peu prs ancr dans cette socit parisienne, si facile
+ recevoir les trangers, et les traiter, non pas d'aprs ce qu'ils
+sont, mais d'aprs ce qu'ils veulent tre.
+
+D'ailleurs, que demande-t-on un jeune homme Paris? De parler peu
+prs sa langue, d'tre habill convenablement, d'tre beau joueur et de
+payer en or.
+
+Il va sans dire qu'on est moins difficile encore pour un tranger que
+pour un Parisien.
+
+Andrea avait donc pris en une quinzaine de jours une assez belle
+position; on l'appelait monsieur le comte, on disait qu'il avait
+cinquante mille livres de rente, et on parlait des trsors immenses de
+monsieur son pre, enfouis, disait-on, dans les carrires de Saravezza.
+
+
+Un savant, devant qui on mentionnait cette dernire circonstance comme
+un fait, dclara avoir vu les carrires dont il tait question, ce qui
+donna un grand poids des assertions jusqu'alors flottantes l'tat de
+doute, et qui ds lors prirent la consistance de la ralit.
+
+On en tait l dans ce cercle de la socit parisienne o nous avons
+introduit nos lecteurs, lorsque Monte-Cristo vint un soir faire visite
+M. Danglars. M. Danglars tait sorti, mais on proposa au comte de
+l'introduire prs de la baronne, qui tait visible, ce qu'il accepta.
+
+Ce n'tait jamais sans une espce de tressaillement nerveux que, depuis
+le dner d'Auteuil et les vnements qui en avaient t la suite, Mme
+Danglars entendait prononcer le nom de Monte-Cristo. Si la prsence du
+comte ne suivait pas le bruit de son nom, la sensation douloureuse
+devenait plus intense; si au contraire le comte paraissait, sa figure
+ouverte, ses yeux brillants, son amabilit, sa galanterie mme pour Mme
+Danglars chassaient bientt jusqu' la dernire impression de crainte;
+il paraissait la baronne impossible qu'un homme si charmant la
+surface pt nourrir contre elle de mauvais desseins; d'ailleurs, les
+coeurs les plus corrompus ne peuvent croire au mal qu'en le faisant
+reposer sur un intrt quelconque; le mal inutile et sans cause rpugne
+comme une anomalie.
+
+Lorsque Monte-Cristo entra dans le boudoir o nous avons dj une fois
+introduit nos lecteurs, et o la baronne suivait d'un oeil assez inquiet
+des dessins que lui passait sa fille aprs les avoir regards avec M.
+Cavalcanti fils, sa prsence produisit son effet ordinaire, et ce fut en
+souriant qu'aprs avoir t quelque peu bouleverse par son nom la
+baronne reut le comte.
+
+Celui-ci, de son ct, embrassa toute la scne d'un coup d'oeil.
+
+Prs de la baronne, peu prs couche sur une causeuse, Eugnie se
+tenait assise, et Cavalcanti debout.
+
+Cavalcanti, habill de noir comme un hros de Goethe, en souliers vernis
+et en bas de soie blancs jour, passait une main assez blanche et assez
+soigne dans ses cheveux blonds, au milieu desquels scintillait un
+diamant que, malgr les conseils de Monte-Cristo le vaniteux jeune homme
+n'avait pu rsister au dsir de se passer au petit doigt.
+
+Ce mouvement tait accompagn de regards assassins lancs sur Mlle
+Danglars, et de soupirs envoys la mme adresse que les regards.
+
+Mlle Danglars tait toujours la mme, c'est--dire belle, froide et
+railleuse. Pas un de ces regards, pas un de ces soupirs d'Andrea ne lui
+chappaient, on et dit qu'ils glissaient sur la cuirasse de Minerve,
+cuirasse que quelques philosophes prtendent recouvrir parfois la
+poitrine de Sapho.
+
+Eugnie salua froidement le comte, et profita des premires
+proccupations de la conversation pour se retirer dans son salon
+d'tudes, d'o bientt deux voix s'exhalant rieuses et bruyantes, mles
+aux premiers accords d'un piano, firent savoir Monte-Cristo que Mlle
+Danglars venait de prfrer, la sienne et celle de M. Cavalcanti, la
+socit de Mlle Louise d'Armilly, sa matresse de chant.
+
+Ce fut alors surtout que, tout en causant avec Mme Danglars et en
+paraissant absorb par le charme de la conversation, le comte remarqua
+la sollicitude de M. Andrea Cavalcanti, sa manire d'aller couter la
+musique la porte qu'il n'osait franchir, et de manifester son
+admiration.
+
+Bientt le banquier rentra. Son premier regard fut pour Monte-Cristo,
+c'est vrai, mais le second pour Andrea.
+
+Quant sa femme, il la salua la faon dont certains maris saluent
+leur femme, et dont les clibataires ne pourront se faire une ide que
+lorsqu'on aura publi un code trs tendu de la conjugalit.
+
+Est-ce que ces demoiselles ne vous ont pas invit faire de la musique
+avec elles? demanda Danglars Andrea.
+
+--Hlas! non, monsieur, rpondit Andrea avec un soupir plus remarquable
+encore que les autres.
+
+Danglars s'avana aussitt vers la porte de communication et l'ouvrit.
+
+On vit alors les deux jeunes filles assises sur le mme sige, devant le
+mme piano. Elles accompagnaient chacune d'une main, exercice auquel
+elles s'taient habitues par fantaisie, et o elles taient devenues
+d'une force remarquable.
+
+Mlle d'Armilly, qu'on apercevait alors, formant avec Eugnie, grce au
+cadre de la porte, un de ces tableaux vivants comme on en fait souvent
+en Allemagne, tait d'une beaut assez remarquable, ou plutt d'une
+gentillesse exquise. C'tait une petite femme mince et blonde comme une
+fe, avec de grands cheveux boucls tombant sur son cou un peu trop
+long, comme Prugin en donne parfois ses vierges, et des yeux voils
+par la fatigue. On disait qu'elle avait la poitrine faible, et que,
+comme Antonia du _Violon de Crmone_, elle mourrait un jour en chantant.
+
+Monte-Cristo plongea dans ce gynce un regard rapide et curieux;
+c'tait la premire fois qu'il voyait Mlle d'Armilly, dont si souvent il
+avait entendu parler dans la maison.
+
+Eh bien, demanda le banquier sa fille, nous sommes donc exclus, nous
+autres?
+
+Alors il mena le jeune homme dans le petit salon, et, soit hasard, soit
+adresse, derrire Andrea la porte fut repousse de manire que, de
+l'endroit o ils taient assis, Monte-Cristo et la baronne ne pussent
+plus rien voir, mais, comme le banquier avait suivi Andrea, Mme Danglars
+ne parut pas mme remarquer cette circonstance.
+
+Bientt aprs, le comte entendit la voix d'Andrea rsonner aux accords
+du piano, accompagnant une chanson corse.
+
+Pendant que le comte coutait en souriant cette chanson qui lui faisait
+oublier Andrea pour lui rappeler Benedetto, Mme Danglars vantait
+Monte-Cristo la force d'me de son mari, qui, le matin encore, avait,
+dans une faillite milanaise, perdu trois ou quatre cent mille francs.
+
+Et, en effet, l'loge tait mrit; car, si le comte ne l'et su par la
+baronne ou peut-tre par un des moyens qu'il avait de tout savoir, la
+figure du baron ne lui en et pas dit un mot.
+
+Bon! pensa Monte-Cristo, il en est dj cacher ce qu'il perd: il y a
+un mois il s'en vantait.
+
+Puis tout haut:
+
+Oh! madame, dit le comte, M. Danglars connat si bien la Bourse, qu'il
+rattrapera toujours l ce qu'il pourra perdre ailleurs.
+
+--Je vois que vous partagez l'erreur commune, dit Mme Danglars.
+
+--Et quelle est cette erreur? dit Monte-Cristo.
+
+--C'est que M. Danglars joue, tandis qu'au contraire il ne joue jamais.
+
+--Ah! oui, c'est vrai madame, je me rappelle que M. Debray m'a dit...
+propos, mais que devient donc M. Debray? Il y a trois ou quatre jours
+que je ne l'ai aperu.
+
+--Et moi aussi, dit Mme Danglars avec un aplomb miraculeux. Mais vous
+avez commenc une phrase qui est reste inacheve.
+
+--Laquelle?
+
+--M. Debray vous a dit, prtendiez-vous....
+
+--Ah! c'est vrai; M. Debray m'a dit que c'tait vous qui sacrifiiez au
+dmon du jeu.
+
+--J'ai eu ce got pendant quelque temps, je l'avoue, dit Mme Danglars,
+mais je ne l'ai plus.
+
+--Et vous avez tort, madame. Eh! mon Dieu! les chances de la fortune
+sont prcaires, et si j'tais femme, et que le hasard et fait de cette
+femme celle d'un banquier, quelque confiance que j'aie dans le bonheur
+de mon mari, car en spculation, vous le savez, tout est bonheur et
+malheur; eh bien, dis-je, quelque confiance que j'aie dans le bonheur de
+mon mari, je commencerais toujours par m'assurer une fortune
+indpendante, duss-je acqurir cette fortune en mettant mes intrts
+dans des mains qui lui seraient inconnues.
+
+Mme Danglars rougit malgr elle.
+
+Tenez, dit Monte-Cristo, comme s'il n'avait rien vu, on parle d'un beau
+coup qui a t fait hier sur les bons de Naples.
+
+--Je n'en ai pas, dit vivement la baronne, et je n'en ai mme jamais eu;
+mais, en vrit, c'est assez parler Bourse comme cela, monsieur le
+comte, nous avons l'air de deux agents de change; parlons un peu de ces
+pauvres Villefort, si tourments en ce moment par la fatalit.
+
+--Que leur arrive-t-il donc? demanda Monte-Cristo avec une parfaite
+navet.
+
+--Mais, vous le savez; aprs avoir perdu M. de Saint-Mran trois ou
+quatre jours aprs son dpart, ils viennent de perdre la marquise trois
+ou quatre jours aprs son arrive.
+
+--Ah! c'est vrai, dit Monte-Cristo, j'ai appris cela; mais comme dit
+Clodius Hamlet, c'est une loi de la nature: leurs pres taient morts
+avant eux, et ils les avaient pleurs; ils mourront avant leurs fils, et
+leurs fils les pleureront.
+
+--Mais ce n'est pas le tout.
+
+--Comment ce n'est pas le tout?
+
+--Non; vous saviez qu'ils allaient marier leur fille....
+
+--M. Franz d'pinay.... Est-ce que le mariage est manqu?
+
+--Hier matin, ce qu'il parat, Franz leur a rendu leur parole.
+
+--Ah! vraiment.... Et connat-on les causes de cette rupture?
+
+--Non.
+
+--Que m'annoncez-vous l, bon Dieu! madame... et M. de Villefort,
+comment accepte-t-il tous ces malheurs?
+
+--Comme toujours, en philosophe.
+
+En ce moment, Danglars rentra seul.
+
+Eh bien, dit la baronne, vous laissez M. Cavalcanti avec votre fille?
+
+--Et Mlle d'Armilly, dit le banquier, pour qui la prenez-vous donc?
+
+Puis se retournant vers Monte-Cristo:
+
+Charmant jeune homme, n'est-ce pas, monsieur le comte, que le prince
+Cavalcanti?... Seulement, est-il bien prince?
+
+--Je n'en rponds pas, dit Monte-Cristo. On m'a prsent son pre comme
+marquis, il serait comte; mais je crois que lui-mme n'a pas grande
+prtention ce titre.
+
+--Pourquoi? dit le banquier. S'il est prince, il a tort de ne pas se
+vanter. Chacun son droit. Je n'aime pas qu'on renie son origine, moi.
+
+--Oh! vous tes un dmocrate pur, dit Monte-Cristo en souriant.
+
+--Mais, voyez, dit la baronne, quoi vous vous exposez: Si M. de
+Morcerf venait par hasard, il trouverait M. Cavalcanti dans une chambre
+o lui, fianc d'Eugnie, n'a jamais eu la permission d'entrer.
+
+--Vous faites bien de dire par hasard, reprit le banquier, car, en
+vrit, on dirait, tant on le voit rarement, que c'est effectivement le
+hasard qui nous l'amne.
+
+--Enfin, s'il venait, et qu'il trouvt ce jeune homme prs de votre
+fille, il pourrait tre mcontent.
+
+--Lui? oh! mon Dieu! vous vous trompez, M. Albert ne nous fait pas
+l'honneur d'tre jaloux de sa fiance, il ne l'aime point assez pour
+cela. D'ailleurs que m'importe qu'il soit mcontent ou non!
+
+--Cependant, au point o nous en sommes....
+
+--Oui, au point o nous en sommes: voulez-vous le savoir, le point o
+nous en sommes? c'est qu'au bal de sa mre, il a dans une seule fois
+avec ma fille, que M. Cavalcanti a dans trois fois avec elle et qu'il
+ne l'a mme pas remarqu.
+
+--M. le vicomte Albert de Morcerf! annona le valet de chambre.
+
+La baronne se leva vivement. Elle allait passer au salon d'tudes pour
+avertir sa fille, quand Danglars l'arrta par le bras.
+
+Laissez, dit-il.
+
+Elle le regarda tonne.
+
+Monte-Cristo feignit de ne pas avoir vu ce jeu de scne.
+
+Albert entra, il tait fort beau et fort gai. Il salua la baronne avec
+aisance, Danglars avec familiarit, Monte-Cristo avec affection; puis se
+retournant vers la baronne:
+
+Voulez-vous me permettre, madame, lui dit-il, de vous demander comment
+se porte Mlle Danglars?
+
+--Fort bien, monsieur, rpondit vivement Danglars, elle fait en ce
+moment de la musique dans son petit salon avec M. Cavalcanti.
+
+Albert conserva son air calme et indiffrent: peut-tre prouvait-il
+quelque dpit intrieur; mais il sentait le regard de Monte-Cristo fix
+sur lui.
+
+M. Cavalcanti a une trs belle voix de tnor, dit-il, et Mlle Eugnie
+un magnifique soprano, sans compter qu'elle joue du piano comme
+Thalberg. Ce doit tre un charmant concert.
+
+--Le fait est, dit Danglars, qu'ils s'accordent merveille.
+
+Albert parut n'avoir pas remarqu cette quivoque, si grossire,
+cependant que Mme Danglars en rougit.
+
+Moi aussi, continua le jeune homme, je suis musicien, ce que disent
+mes matres, du moins; eh bien, chose trange, je n'ai jamais pu encore
+accorder ma voix avec aucune voix, et avec les voix de soprano surtout
+encore moins qu'avec les autres.
+
+Danglars fit un petit sourire qui signifiait: Mais fche-toi donc!
+
+Aussi, dit-il esprant sans doute arriver au but qu'il dsirait, le
+prince et ma fille ont-ils fait hier l'admiration gnrale. N'tiez-vous
+pas l hier, monsieur de Morcerf?
+
+--Quel prince? demanda Albert.
+
+--Le prince Cavalcanti, reprit Danglars, qui s'obstinait toujours
+donner ce titre au jeune homme.
+
+--Ah! pardon, dit Albert, j'ignorais qu'il ft prince. Ah! le prince
+Cavalcanti a chant hier avec Mlle Eugnie? En vrit, ce devait tre
+ravissant, et je regrette bien vivement de ne pas avoir entendu cela.
+Mais je n'ai pu me rendre votre invitation, j'tais forc
+d'accompagner Mme de Morcerf chez la baronne de Chteau-Renaud, la mre,
+o chantaient les Allemands.
+
+Puis, aprs un silence, et comme s'il n'et t question de rien:
+
+Me sera-t-il permis, rpta Morcerf, de prsenter mes hommages Mlle
+Danglars?
+
+--Oh! attendez, attendez, je vous en supplie, dit le banquier en
+arrtant le jeune homme; entendez-vous la dlicieuse cavatine, ta, ta,
+ta, ti, ta, ti, ta, ta, c'est ravissant, cela va tre fini... une seule
+seconde: parfait! bravo! bravi! brava!
+
+Et le banquier se mit applaudir avec frnsie.
+
+En effet, dit Albert, c'est exquis, et il est impossible de mieux
+comprendre la musique de son pays que ne le fait le prince Cavalcanti.
+Vous avez dit prince, n'est-ce pas? D'ailleurs, s'il n'est pas prince,
+on le fera prince, c'est facile en Italie. Mais pour en revenir nos
+adorables chanteurs, vous devriez nous faire un plaisir, monsieur
+Danglars: sans les prvenir qu'il y a l un tranger, vous devriez prier
+Mlle Danglars et M. Cavalcanti de commencer un autre morceau. C'est une
+chose si dlicieuse que de jouir de la musique d'un peu loin, dans une
+pnombre, sans tre vu, sans voir et, par consquent, sans gner le
+musicien, qui peut ainsi se livrer tout l'instinct de son gnie ou
+tout l'lan de son coeur.
+
+Cette fois, Danglars fut dmont par le flegme du jeune homme.
+
+Il prit Monte-Cristo part.
+
+Eh bien, lui dit-il, que dites-vous de notre amoureux!
+
+--Dame! il me parat froid, c'est incontestable mais que voulez-vous?
+vous tes engag!
+
+--Sans doute, je suis engag, mais de donner ma fille un homme qui
+l'aime et non un homme qui ne l'aime pas. Voyez celui-ci, froid comme
+un marbre, orgueilleux comme son pre; s'il tait riche encore, s'il
+avait la fortune des Cavalcanti, on passerait par l-dessus. Ma foi, je
+n'ai pas consult ma fille; mais si elle avait bon got....
+
+--Oh! dit Monte-Cristo, je ne sais si c'est mon amiti pour lui qui
+m'aveugle, mais je vous assure moi, que M. de Morcerf est un jeune homme
+charmant, l, qui rendra votre fille heureuse et qui arrivera tt ou
+tard quelque chose; car enfin la position de son pre est excellente.
+
+--Hum! fit Danglars.
+
+--Pourquoi ce doute?
+
+--Il y a toujours le pass... ce pass obscur.
+
+--Mais le pass du pre ne regarde pas le fils.
+
+--Si fait, si fait!
+
+--Voyons, ne vous montez pas la tte; il y a un mois, vous trouviez
+excellent de faire ce mariage.... Vous comprenez, moi, je suis
+dsespr: c'est chez moi que vous avez vu ce jeune Cavalcanti, que je
+ne connais pas, je vous le rpte.
+
+--Je le connais, moi, dit Danglars, cela suffit.
+
+--Vous le connaissez? avez-vous donc pris des renseignements sur lui?
+demanda Monte-Cristo.
+
+--Est-il besoin de cela, et la premire vue ne sait-on pas qui on a
+affaire? Il est riche d'abord.
+
+--Je ne l'assure pas.
+
+--Vous rpondez pour lui, cependant?
+
+--De cinquante mille livres, d'une misre.
+
+--Il a une ducation distingue.
+
+--Hum! fit son tour Monte-Cristo.
+
+--Il est musicien.
+
+--Tous les Italiens le sont.
+
+--Tenez comte, vous n'tes pas juste pour ce jeune homme.
+
+--Eh bien, oui, je l'avoue, je vois avec peine que, connaissant vos
+engagements avec les Morcerf, il vienne ainsi se jeter en travers et
+abuser de sa fortune.
+
+Danglars se mit rire.
+
+Oh! que vous tes puritain! dit-il, mais cela se fait tous les jours
+dans le monde.
+
+--Vous ne pouvez cependant rompre ainsi, mon cher monsieur Danglars: les
+Morcerf comptent sur ce mariage.
+
+--Y comptent-ils?
+
+--Positivement.
+
+--Alors qu'ils s'expliquent. Vous devriez glisser deux mots de cela au
+pre, mon cher comte, vous qui tes si bien dans la maison.
+
+--Moi! et o diable avez-vous vu cela?
+
+--Mais leur bal, ce me semble. Comment! la comtesse, la fire
+Mercds, la ddaigneuse Catalane, qui daigne peine ouvrir la bouche
+ses plus vieilles connaissances, vous a pris par le bras, est sortie
+avec vous dans le jardin, a pris les petites alles, et n'a reparu
+qu'une demi-heure aprs.
+
+--Ah! baron, baron, dit Albert, vous nous empchez d'entendre: pour un
+mlomane comme vous quelle barbarie!
+
+--C'est bien, c'est bien, monsieur le railleur, dit Danglars.
+
+Puis se retournant vers Monte-Cristo:
+
+Vous chargez-vous de lui dire cela, au pre?
+
+--Volontiers, si vous le dsirez.
+
+--Mais que pour cette fois cela se fasse d'une manire explicite et
+dfinitive, surtout qu'il me demande ma fille, qu'il fixe une poque,
+qu'il dclare ses conditions d'argent, enfin que l'on s'entende ou qu'on
+se brouille; mais, vous comprenez, plus de dlais.
+
+--Eh bien, la dmarche sera faite.
+
+--Je ne vous dirai pas que je l'attends avec plaisir mais enfin je
+l'attends: un banquier, vous le savez, doit tre esclave de sa parole.
+
+Et Danglars poussa un de ces soupirs que poussait Cavalcanti fils une
+demi-heure auparavant.
+
+Bravi! bravo! brava! cria Morcerf, parodiant le banquier et
+applaudissant la fin du morceau.
+
+Danglars commenait regarder Albert de travers, lorsqu'on vint lui
+dire deux mots tout bas.
+
+Je reviens, dit le banquier Monte-Cristo, attendez-moi, j'aurai
+peut-tre quelque chose vous dire tout l'heure.
+
+Et il sortit.
+
+La baronne profita de l'absence de son mari pour repousser la porte du
+salon d'tudes de sa fille, et l'on vit se dresser, comme un ressort, M.
+Andrea, qui tait assis devant le piano avec Mlle Eugnie.
+
+Albert salua en souriant Mlle Danglars, qui, sans paratre aucunement
+trouble, lui rendit un salut aussi froid que d'habitude.
+
+Cavalcanti parut videmment embarrass, il salua Morcerf, qui lui rendit
+son salut de l'air le plus impertinent du monde.
+
+Alors Albert commena de se confondre en loges sur la voix de Mlle
+Danglars, et sur le regret qu'il prouvait, d'aprs ce qu'il venait
+d'entendre, de n'avoir pas assist la soire de la veille....
+
+Cavalcanti, laiss lui-mme, prit part Monte-Cristo.
+
+Voyons, dit Mme Danglars, assez de musique et de compliments comme
+cela, venez prendre le th.
+
+--Viens, Louise, dit Mlle Danglars son amie.
+
+On passa dans le salon voisin, o effectivement le th tait prpar. Au
+moment o l'on commenait laisser, la manire anglaise, les cuillers
+dans les tasses, la porte se rouvrit, et Danglars reparut visiblement
+fort agit.
+
+Monte-Cristo surtout remarqua cette agitation et interrogea le banquier
+du regard.
+
+Eh bien, dit Danglars, je viens de recevoir mon courrier de Grce.
+
+--Ah! ah! fit le comte, c'est pour cela qu'on vous avait appel?
+
+--Comment se porte le roi Othon? demanda Albert du ton le plus enjou.
+
+Danglars le regarda de travers sans lui rpondre, et Monte-Cristo se
+dtourna pour cacher l'expression de piti qui venait de paratre sur
+son visage et qui s'effaa presque aussitt.
+
+Nous nous en irons ensemble, n'est-ce pas? dit Albert au comte.
+
+--Oui, si vous voulez, rpondit celui-ci.
+
+Albert ne pouvait rien comprendre ce regard du banquier; aussi, se
+retournant vers Monte-Cristo, qui avait parfaitement compris:
+
+Avez-vous vu, dit-il, comme il m'a regard?
+
+--Oui rpondit le comte: mais trouvez-vous quelque chose de particulier
+dans son regard?
+
+--Je le crois bien; mais que veut-il dire avec ses nouvelles de Grce?
+
+--Comment voulez-vous que je sache cela?
+
+--Parce qu' ce que je prsume, vous avez des intelligences dans le
+pays.
+
+Monte-Cristo sourit comme on sourit toujours quand on veut se dispenser
+de rpondre.
+
+Tenez, dit Albert, le voil qui s'approche de vous, je vais faire
+compliment Mlle Danglars sur son came; pendant ce temps, le pre aura
+le temps de vous parler.
+
+--Si vous lui faites compliment, faites-lui compliment sur sa voix, au
+moins, dit Monte-Cristo.
+
+--Non pas, c'est ce que ferait tout le monde.
+
+--Mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, vous avez la fatuit de
+l'impertinence.
+
+Albert s'avana vers Eugnie le sourire sur les lvres. Pendant ce
+temps, Danglars se pencha l'oreille du comte.
+
+Vous m'avez donn un excellent conseil, dit-il, et il y a toute une
+histoire horrible sur ces deux mots: Fernand et Janina.
+
+--Ah bah! fit Monte-Cristo.
+
+--Oui, je vous conterai cela; mais emmenez le jeune homme: je serais
+trop embarrass de rester maintenant avec lui.
+
+--C'est ce que je fais, il m'accompagne; maintenant, faut-il toujours
+que je vous envoie le pre?
+
+--Plus que jamais.
+
+--Bien.
+
+Le comte fit un signe Albert. Tous deux salurent les dames et
+sortirent: Albert avec un air parfaitement indiffrent pour les mpris
+de Mlle Danglars; Monte-Cristo en ritrant Mme Danglars ses conseils
+sur la prudence que doit avoir une femme de banquier d'assurer son
+avenir.
+
+M. Cavalcanti demeura matre du champ de bataille.
+
+
+
+
+LXXVII
+
+Hayde.
+
+
+ peine les chevaux du comte avaient-ils tourn l'angle du boulevard,
+qu'Albert se retourna vers le comte en clatant d'un rire trop bruyant
+pour ne pas tre un peu forc.
+
+Eh bien, lui dit-il, je vous demanderai, comme le roi Charles IX
+demandait Catherine de Mdicis aprs la Saint-Barthlemy: Comment
+trouvez-vous que j'ai jou mon petit rle?
+
+-- quel propos? demanda Monte-Cristo.
+
+--Mais propos de l'installation de mon rival chez M. Danglars....
+
+--Quel rival?
+
+--Parbleu! quel rival? votre protg, M. Andrea Cavalcanti!
+
+--Oh! pas de mauvaises plaisanteries, vicomte; je ne protge nullement
+M. Andrea, du moins prs de M. Danglars.
+
+--Et c'est le reproche que je vous ferais si le jeune homme avait besoin
+de protection. Mais, heureusement pour moi, il peut s'en passer.
+
+--Comment! vous croyez qu'il fait sa cour?
+
+--Je vous en rponds: il roule des yeux de soupirant et module des sons
+d'amoureux; il aspire la main de la fire Eugnie. Tiens, je viens de
+faire un vers! Parole d'honneur, ce n'est pas de ma faute. N'importe,
+je le rpte: il aspire la main de la fire Eugnie.
+
+--Qu'importe, si l'on ne pense qu' vous?
+
+--Ne dites pas cela, mon cher comte; on me rudoie des deux cts.
+
+--Comment, des deux cts?
+
+--Sans doute: Mlle Eugnie m'a rpondu peine, et Mlle d'Armilly, sa
+confidente, ne m'a pas rpondu du tout.
+
+--Oui, mais le pre vous adore, dit Monte-Cristo.
+
+--Lui? mais au contraire, il m'a enfonc mille poignards dans le coeur;
+poignards rentrant dans le manche, il est vrai, poignards de tragdie,
+mais qu'il croyait bel et bien rels.
+
+--La jalousie indique l'affection.
+
+--Oui, mais je ne suis pas jaloux.
+
+--Il l'est, lui.
+
+--De qui? de Debray?
+
+--Non, de vous.
+
+--De moi? je gage qu'avant huit jours il m'a ferm la porte au nez.
+
+--Vous vous trompez, mon cher vicomte.
+
+--Une preuve?
+
+--La voulez-vous?
+
+--Oui.
+
+--Je suis charg de prier M. le comte de Morcerf de faire une dmarche
+dfinitive prs du baron.
+
+--Par qui?
+
+--Par le baron lui-mme.
+
+--Oh! dit Albert avec toute la clinerie dont il tait capable, vous ne
+ferez pas cela, n'est-ce pas, mon cher comte?
+
+--Vous vous trompez, Albert, je le ferai, puisque j'ai promis.
+
+--Allons, dit Albert avec un soupir, il parat que vous tenez absolument
+ me marier.
+
+--Je tiens tre bien avec tout le monde; mais, propos de Debray, je
+ne le vois plus chez la baronne.
+
+--Il y a de la brouille.
+
+--Avec madame?
+
+--Non, avec monsieur.
+
+--Il s'est donc aperu de quelque chose?
+
+--Ah! la bonne plaisanterie!
+
+--Vous croyez qu'il s'en doutait? fit Monte-Cristo avec une navet
+charmante.
+
+--Ah ! mais, d'o venez-vous donc, mon cher comte?
+
+--Du Congo, si vous voulez.
+
+--Ce n'est pas d'assez loin encore.
+
+--Est-ce que je connais vos maris parisiens?
+
+--Eh! mon cher comte, les maris sont les mmes partout; du moment o
+vous avez tudi l'individu dans un pays quelconque, vous connaissez la
+race.
+
+--Mais alors quelle cause a pu brouiller Danglars et Debray? Ils
+paraissaient si bien s'entendre, dit Monte-Cristo avec un renouvellement
+de navet.
+
+--Ah! voil! nous rentrons dans les mystres d'Isis, et je ne suis pas
+initi. Quand M. Cavalcanti fils sera de la famille, vous lui demanderez
+cela.
+
+La voiture s'arrta.
+
+Nous voil arrivs, dit Monte-Cristo; il n'est que dix heures et demie,
+montez donc.
+
+--Bien volontiers.
+
+--Ma voiture vous conduira.
+
+--Non, merci, mon coup a d nous suivre.
+
+--En effet, le voil, dit Monte-Cristo en sautant terre.
+
+Tous deux entrrent dans la maison; le salon tait clair, ils y
+entrrent.
+
+Vous allez nous faire du th, Baptistin, dit Monte-Cristo.
+
+Baptistin sortit sans souffler le mot. Deux secondes aprs, il reparut
+avec un plateau tout servi, et qui, comme les collations des pices
+feriques, semblait sortir de terre.
+
+En vrit, dit Morcerf, ce que j'admire en vous, mon cher comte, ce
+n'est pas votre richesse, peut-tre y a-t-il des gens plus riches que
+vous; ce n'est pas votre esprit, Beaumarchais n'en avait pas plus, mais
+il en avait autant; c'est votre manire d'tre servi, sans qu'on vous
+rponde un mot, la minute, la seconde, comme si l'on devinait, la
+manire dont vous sonnez, ce que vous dsirez avoir, et comme si ce que
+vous dsirez avoir tait toujours tout prt.
+
+--Ce que vous dites est un peu vrai. On sait mes habitudes. Par exemple,
+vous allez voir: ne dsirez-vous pas faire quelque chose en buvant votre
+th?
+
+--Pardieu, je dsire fumer.
+
+Monte-Cristo s'approcha du timbre et frappa un coup.
+
+Au bout d'une seconde, une porte particulire s'ouvrit, et Ali parut
+avec deux chibouques toutes bourres d'excellent lataki.
+
+C'est merveilleux, dit Morcerf.
+
+--Mais non, c'est tout simple, reprit Monte-Cristo; Ali sait qu'en
+prenant le th ou le caf je fume ordinairement: il sait que j'ai
+demand le th, il sait que je suis rentr avec vous, il entend que je
+l'appelle, il se doute de la cause, et comme il est d'un pays o
+l'hospitalit s'exerce avec la pipe surtout, au lieu d'une chibouque, il
+en apporte deux.
+
+--Certainement, c'est une explication comme une autre; mais il n'en est
+pas moins vrai qu'il n'y a que vous.... Oh! mais, qu'est-ce que
+j'entends?
+
+Et Morcerf s'inclina vers la porte par laquelle entraient effectivement
+des sons correspondant ceux d'une guitare.
+
+Ma foi, mon cher vicomte, vous tes vou la musique, ce soir; vous
+n'chappez au piano de Mlle Danglars que pour tomber dans la guzla
+d'Hayde.
+
+--Hayde! quel adorable nom! Il y a donc des femmes qui s'appellent
+vritablement Hayde autre part que dans les pomes de Lord Byron?
+
+--Certainement, Hayde est un nom fort rare en France, mais assez commun
+en Albanie et en pire; c'est comme si vous disiez, par exemple,
+chastet, pudeur, innocence; c'est une espce de nom de baptme, comme
+disent vos Parisiens.
+
+--Oh! que c'est charmant! dit Albert, comme je voudrais voir nos
+Franaises s'appeler Mlle Bont, Mlle Silence, Mlle Charit chrtienne!
+Dites donc, si Mlle Danglars, au lieu de s'appeler Claire-Marie-Eugnie,
+comme on la nomme, s'appelait Mlle Chastet-Pudeur-Innocence Danglars,
+peste, quel effet cela ferait dans une publication de bans!
+
+--Fou! dit le comte, ne plaisantez pas si haut, Hayde pourrait vous
+entendre.
+
+--Et elle se fcherait?
+
+--Non pas, dit le comte avec son air hautain.
+
+--Elle est bonne personne? demanda Albert.
+
+--Ce n'est pas bont, c'est devoir: une esclave ne se lche pas contre
+son matre.
+
+--Allons donc! ne plaisantez pas vous-mme. Est-ce qu'il y a encore des
+esclaves?
+
+--Sans doute, puisque Hayde est la mienne.
+
+--En effet, vous ne faites rien et vous n'avez rien comme un autre,
+vous. Esclave de M. le comte de Monte-Cristo! c'est une position en
+France. la faon dont vous remuez l'or, c'est une place qui doit
+valoir cent mille cus par an.
+
+--Cent mille cus! la pauvre enfant a possd plus que cela; elle est
+venue au monde couche sur des trsors prs desquels ceux des _Mille et
+une Nuits_ sont bien peu de chose.
+
+--C'est donc vraiment une princesse?
+
+--Vous l'avez dit, et mme une des plus grandes de son pays.
+
+--Je m'en tais dout. Mais comment une grande princesse est-elle
+devenue esclave?
+
+--Comment Denys le Tyran est-il devenu matre d'cole? le hasard de la
+guerre, mon cher vicomte, le caprice de la fortune.
+
+--Et son nom est un secret?
+
+--Pour tout le monde, oui; mais pas pour vous, cher vicomte, qui tes de
+mes amis, et qui vous tairez, n'est-ce pas, si vous me promettez de vous
+taire?
+
+--Oh! parole d'honneur!
+
+--Vous connaissez l'histoire du pacha de Janina?
+
+--D'Ali-Tebelin? sans doute, puisque c'est son service que mon pre a
+fait fortune.
+
+--C'est vrai, je l'avais oubli.
+
+--Eh bien, qu'est Hayde Ali-Tebelin?
+
+--Sa fille tout simplement.
+
+--Comment! la fille d'Ali-Pacha?
+
+--Et de la belle Vasiliki.
+
+--Et elle est votre esclave?
+
+--Oh! mon Dieu, oui.
+
+--Comment cela?
+
+--Dame! un jour que je passais sur le march de Constantinople, je l'ai
+achete.
+
+--C'est splendide! Avec vous, mon cher comte, on ne vit pas, on rve.
+Maintenant, coutez, c'est bien indiscret ce que je vais vous demander
+l.
+
+--Dites toujours.
+
+--Mais puisque vous sortez avec elle, puisque vous la conduisez
+l'Opra....
+
+--Aprs?
+
+--Je puis bien me risquer vous demander cela?
+
+--Vous pouvez vous risquer tout me demander.
+
+--Eh bien, mon cher comte, prsentez-moi votre princesse.
+
+--Volontiers, mais deux conditions.
+
+--Je les accepte d'avance.
+
+--La premire, c'est que vous ne confierez jamais personne cette
+prsentation.
+
+--Trs bien (Morcerf tendit la main). Je le jure.
+
+--La seconde, c'est que vous ne lui direz pas que votre pre a servi le
+sien.
+
+--Je le jure encore.
+
+-- merveille, vicomte, vous vous rappellerez ces deux serments,
+n'est-ce pas?
+
+--Oh! fit Albert.
+
+--Trs bien. Je vous sais homme d'honneur.
+
+Le comte frappa de nouveau sur le timbre; Ali reparut.
+
+Prviens Hayde, lui dit-il, que je vais aller prendre le caf chez
+elle, et fais-lui comprendre que je demande la permission de lui
+prsenter un de mes amis.
+
+Ali s'inclina et sortit.
+
+Ainsi, c'est convenu, pas de questions directes, cher vicomte. Si vous
+dsirez savoir quelque chose, demandez-le moi, et je le demanderai
+elle.
+
+--C'est convenu.
+
+Ali reparut pour la troisime fois et tint la portire souleve, pour
+indiquer son matre et Albert qu'ils pouvaient passer.
+
+Entrons, dit Monte-Cristo.
+
+Albert passa une main dans ses cheveux et frisa sa moustache, le comte
+reprit son chapeau, mit ses gants et prcda Albert dans l'appartement
+que gardait, comme une sentinelle avance, Ali, et que dfendaient,
+comme un poste, les trois femmes de chambre franaises commandes par
+Myrtho.
+
+Hayde attendait dans la premire pice, qui tait le salon, avec de
+grands yeux dilats par la surprise; car c'tait la premire fois qu'un
+autre homme que Monte-Cristo pntrait jusqu' elle; elle tait assise
+sur un sofa, dans un angle, les jambes croises sous elle, et s'tait
+fait, pour ainsi dire, un nid, dans les toffes de soie rayes et
+brodes les plus riches de l'Orient. Prs d'elle tait l'instrument dont
+les sons l'avaient dnonce; elle tait charmante ainsi.
+
+En apercevant Monte-Cristo, elle se souleva avec ce double sourire de
+fille et d'amante qui n'appartenait qu' elle; Monte-Cristo alla elle
+et lui tendit sa main sur laquelle, comme d'habitude, elle appuya ses
+lvres.
+
+Albert tait rest prs de la porte, sous l'empire de cette beaut
+trange qu'il voyait pour la premire fois, et dont on ne pouvait se
+faire aucune ide en France.
+
+Qui m'amnes-tu? demanda en romaque la jeune fille Monte-Cristo; un
+frre, un ami, une simple connaissance, ou un ennemi?
+
+--Un ami, dit Monte-Cristo dans la mme langue.
+
+--Son nom?
+
+--Le comte Albert; c'est le mme que j'ai tir des mains des bandits,
+Rome.
+
+--Dans quelle langue veux-tu que je lui parle?
+
+Monte-Cristo se retourna vers Albert:
+
+Savez-vous le grec moderne? demanda-t-il au jeune homme.
+
+--Hlas! dit Albert, pas mme le grec ancien, mon cher comte, jamais
+Homre et Platon n'ont eu de plus pauvre, et j'oserai mme dire de plus
+ddaigneux colier.
+
+--Alors, dit Hayde, prouvant par la demande qu'elle faisait elle-mme
+qu'elle venait d'entendre la question de Monte-Cristo et la rponse
+d'Albert, je parlerai en franais ou en italien, si toutefois mon
+seigneur veut que je parle.
+
+Monte-Cristo rflchit un instant:
+
+Tu parleras en italien, dit-il.
+
+Puis se tournant vers Albert:
+
+C'est fcheux que vous n'entendiez pas le grec moderne ou le grec
+ancien, qu'Hayde parle tous deux admirablement; la pauvre enfant va
+tre force de vous parler italien, ce qui vous donnera peut-tre une
+fausse ide d'elle.
+
+Il fit un signe Hayde.
+
+Sois le bienvenu, ami, qui viens avec mon seigneur et matre, dit la
+jeune fille en excellent toscan, avec ce doux accent romain qui fait la
+langue de Dante aussi sonore que la langue d'Homre; Ali! du caf et des
+pipes!
+
+Et Hayde fit de la main signe Albert de s'approcher, tandis qu'Ali se
+retirait pour excuter les ordres de sa jeune matresse.
+
+Monte-Cristo montra Albert deux pliants, et chacun alla chercher le
+sien pour l'approcher d'une espce de guridon, dont un narguil faisait
+le centre, et que chargeaient des fleurs naturelles, des dessins, des
+albums de musique.
+
+Ali rentra, apportant le caf et les chibouques; quant M. Baptistin,
+cette partie de l'appartement lui tait interdite.
+
+Albert repoussa la pipe que lui prsentait le Nubien.
+
+Oh! prenez, prenez, dit Monte-Cristo; Hayde est presque aussi
+civilise qu'une Parisienne: le havane lui est dsagrable, parce
+qu'elle n'aime pas les mauvaises odeurs; mais le tabac d'Orient est un
+parfum, vous le savez.
+
+Ali sortit.
+
+Les tasses de caf taient prpares; seulement on avait, pour Albert,
+ajout un sucrier. Monte-Cristo et Hayde prenaient la liqueur arabe
+la manire des Arabes, c'est--dire sans sucre.
+
+Hayde allongea la main et prit du bout de ses petits doigts roses et
+effils la tasse de porcelaine du Japon, qu'elle porta ses lvres avec
+le naf plaisir d'un enfant qui boit ou mange une chose qu'il aime.
+
+En mme temps deux femmes entrrent, portant deux autres plateaux
+chargs de glaces et de sorbets, qu'elles dposrent sur deux petites
+tables destines cet usage.
+
+Mon cher hte, et vous, signora, dit Albert en italien, excusez ma
+stupfaction. Je suis tout tourdi, et c'est assez naturel; voici que je
+retrouve l'Orient, l'Orient vritable, non point malheureusement tel que
+je l'ai vu, mais tel que je l'ai rv au sein de Paris; tout l'heure
+j'entendais rouler des omnibus et tinter les sonnettes des marchands de
+limonades. signora!... que ne sais-je parler le grec, votre
+conversation jointe cet entourage ferique, me composerait une soire
+dont je me souviendrais toujours.
+
+--Je parle assez bien l'italien pour parler avec vous, monsieur, dit
+tranquillement Hayde; et je ferai de mon mieux, si vous aimez l'Orient,
+pour que vous le retrouviez ici.
+
+--De quoi puis-je parler? demanda tout bas Albert Monte-Cristo.
+
+--Mais de tout ce que vous voudrez: de son pays, de sa jeunesse, de ses
+souvenirs; puis, si vous l'aimez mieux, de Rome, de Naples ou de
+Florence.
+
+--Oh! dit Albert, ce ne serait pas la peine d'avoir une Grecque devant
+soi pour lui parler de tout ce dont on parlerait une Parisienne;
+laissez-moi lui parler de l'Orient.
+
+--Faites, mon cher Albert, c'est la conversation qui lui est la plus
+agrable.
+
+Albert se retourna vers Hayde.
+
+ quel ge la signora a-t-elle quitt la Grce? demanda-t-il.
+
+-- cinq ans, rpondit Hayde.
+
+--Et vous vous rappelez votre patrie? demanda Albert.
+
+--Quand je ferme les yeux, je revois tout ce que j'ai vu. Il y a deux
+regards: le regard du corps et le regard de l'me. Le regard du corps
+peut oublier parfois, mais celui de l'me se souvient toujours.
+
+--Et quel est le temps le plus loin dont vous puissiez vous souvenir?
+
+--Je marchais peine, ma mre, que l'on appelle Vasiliki (Vasiliki veut
+dire royale, ajouta la jeune fille en relevant la tte), ma mre me
+prenait par la main, et, toutes deux couvertes d'un voile, aprs avoir
+mis au fond de la bourse tout l'or que nous possdions, nous allions
+demander l'aumne pour les prisonniers, en disant:
+
+Celui qui donne aux pauvres prte l'ternel.
+
+ [Proverbe XIX]
+
+Puis, quand notre bourse tait pleine, nous rentrions au palais, et,
+sans rien dire mon pre, nous envoyions tout cet argent qu'on nous
+avait donn, nous prenant pour de pauvres femmes, l'goumenos* du
+couvent qui le rpartissait entre les prisonniers.
+
+ [En grec, prtre, abb (Note du correcteur.)]
+
+--Et cette poque, quel ge aviez-vous?
+
+--Trois ans, dit Hayde.
+
+--Alors, vous vous souvenez de tout ce qui s'est pass autour de vous
+depuis l'ge de trois ans?
+
+--De tout.
+
+--Comte, dit tout bas Morcerf Monte-Cristo, vous devriez permettre
+la signora de nous raconter quelque chose de son histoire. Vous m'avez
+dfendu de lui parler de mon pre, mais peut-tre m'en parlera-t-elle,
+et vous n'avez pas ide combien je serais heureux d'entendre sortir son
+nom d'une si jolie bouche.
+
+Monte-Cristo se tourna vers Hayde, et par un signe de sourcil qui lui
+indiquait d'accorder la plus grande attention la recommandation qu'il
+allait lui faire, il lui dit en grec:
+
+ [Grec: Mot mot: De ton pre le sort, mais pas le nom du tratre,
+ ni la trahison, raconte-nous.]
+
+Hayde poussa un long soupir, et un nuage sombre passa sur son
+front si pur.
+
+Que lui dites-vous? demanda tout bas Morcerf.
+
+--Je lui rpte que vous tes un ami, et qu'elle n'a point se cacher
+vis--vis de vous.
+
+--Ainsi, dit Albert, ce vieux plerinage pour les prisonniers est votre
+premier souvenir; quel est l'autre?
+
+--L'autre? je me vois sous l'ombre des sycomores, prs d'un lac dont
+j'aperois encore, travers le feuillage, le miroir tremblant; contre
+le plus vieux et le plus touffu, mon pre tait assis sur des coussins,
+et moi, faible enfant, tandis que ma mre tait couche ses pieds, je
+jouais avec sa barbe blanche qui descendait sur sa poitrine, et avec le
+cangiar la poigne de diamant pass sa ceinture; puis, de temps en
+temps venait lui un Albanais qui lui disait quelques mots auxquels je
+ne faisais pas attention, et auxquels il rpondait du mme son de voix:
+Tuez! ou: Faites grce!
+
+--C'est trange, dit Albert, d'entendre sortir de pareilles choses de la
+bouche d'une jeune fille, autre part que sur un thtre, et en se
+disant: Ceci n'est point une fiction. Et, demanda Albert, comment, avec
+cet horizon si potique, comment, avec ce lointain merveilleux,
+trouvez-vous la France?
+
+--Je crois que c'est un beau pays, dit Hayde, mais je vois la France
+telle qu'elle est, car je la vois avec des yeux de femme, tandis qu'il
+me semble, au contraire, que mon pays, que je n'ai vu qu'avec des yeux
+d'enfant, est toujours envelopp d'un brouillard lumineux ou sombre,
+selon que mes yeux le font une douce patrie ou un lieu d'amres
+souffrances.
+
+--Si jeune, signora, dit Albert cdant malgr lui la puissance de la
+banalit, comment avez-vous pu souffrir?
+
+Hayde tourna les yeux vers Monte-Cristo, qui, avec un signe
+imperceptible, murmura:
+
+ [Grec: Raconte].
+
+--Rien ne compose le fond de l'me comme les premiers souvenirs, et,
+part les deux que je viens de vous dire, tous les souvenirs de ma
+jeunesse sont tristes.
+
+--Parlez, parlez, signora, dit Albert, je vous jure que je vous coute
+avec un inexprimable bonheur.
+
+Hayde sourit tristement.
+
+Vous voulez donc que je passe mes autres souvenirs? dit-elle.
+
+--Je vous en supplie, dit Albert.
+
+--Eh bien, j'avais quatre ans quand, un soir, je fus rveille par ma
+mre. Nous tions au palais de Janina; elle me prit sur les coussins o
+je reposais, et, en ouvrant mes yeux, je vis les siens remplis de
+grosses larmes.
+
+Elle m'emporta sans rien dire.
+
+En la voyant pleurer, j'allais pleurer aussi.
+
+--Silence! enfant, dit-elle.
+
+Souvent, malgr les consolations ou les menaces maternelles,
+capricieuse comme tous les enfants, je continuais de pleurer; mais,
+cette fois, il y avait dans la voix de ma pauvre mre une telle
+intonation de terreur, que je me tus l'instant mme.
+
+Elle m'emportait rapidement.
+
+Je vis alors que nous descendions un large escalier; devant nous,
+toutes les femmes de ma mre, portant des coffres, des sachets, des
+objets de parure, des bijoux, des bourses d'or, descendaient le mme
+escalier ou plutt se prcipitaient.
+
+Derrire les femmes venait une garde de vingt hommes, arms de longs
+fusils et de pistolets, et revtus de ce costume que vous connaissez en
+France depuis que la Grce est redevenue une nation.
+
+Il y avait quelque chose de sinistre, croyez-moi, ajouta Hayde en
+secouant la tte et en plissant cette seule mmoire, dans cette
+longue file d'esclaves et de femmes demi alourdies par le sommeil, ou
+du moins je me le figurais ainsi, moi, qui peut-tre croyais les autres
+endormis parce que j'tais mal rveille.
+
+Dans l'escalier couraient des ombres gigantesques que les torches de
+sapin faisaient trembler aux votes.
+
+--Qu'on se hte! dit une voix au fond de la galerie.
+
+Cette voix fit courber tout le monde, comme le vent en passant sur la
+plaine fait courber un champ d'pis.
+
+Moi, elle me fit tressaillir.
+
+Cette voix, c'tait celle de mon pre.
+
+Il marchait le dernier, revtu de ses splendides habits, tenant la
+main sa carabine que votre empereur lui avait donne; et, appuy sur son
+favori Slim, il nous poussait devant lui comme un pasteur fait d'un
+troupeau perdu.
+
+--Mon pre, dit Hayde en relevant la tte, tait un homme illustre
+que l'Europe a connu sous le nom d'Ali-Tebelin, pacha de Janina, et
+devant lequel la Turquie a trembl.
+
+Albert, sans savoir pourquoi, frissonna en entendant ces paroles
+prononces avec un indfinissable accent de hauteur et de dignit; il
+lui sembla que quelque chose de sombre et d'effrayant rayonnait dans les
+yeux de la jeune fille, lorsque, pareille une pythonisse qui voque un
+spectre, elle rveilla le souvenir de cette sanglante figure que sa mort
+terrible fit apparatre gigantesque aux yeux de l'Europe contemporaine.
+
+Bientt, continua Hayde, la marche s'arrta; nous tions au bas de
+l'escalier et au bord d'un lac. Ma mre me pressait contre sa poitrine
+bondissante, et je vis, deux pas derrire, mon pre qui jetait de tous
+cts des regards inquiets.
+
+Devant nous s'tendaient quatre degrs de marbre, et au bas du dernier
+degr ondulait une barque.
+
+D'o nous tions on voyait se dresser au milieu d'un lac une masse
+noire; c'tait le kiosque o nous nous rendions.
+
+Ce kiosque me paraissait une distance considrable, peut-tre cause
+de l'obscurit.
+
+Nous descendmes dans la barque. Je me souviens que les rames ne
+faisaient aucun bruit en touchant l'eau; je me penchai pour les
+regarder: elles taient enveloppes avec les ceintures de nos Palicares.
+
+Il n'y avait, outre les rameurs, dans la barque, que des femmes, mon
+pre, ma mre, Slim et moi.
+
+Les Palicares taient rests au bord du lac, agenouills sur le dernier
+degr, et se faisant, dans le cas o ils eussent t poursuivis, un
+rempart des trois autres.
+
+Notre barque allait comme le vent.
+
+--Pourquoi la barque va-t-elle si vite? demandai-je ma mre.
+
+--Chut! mon enfant, dit-elle, c'est que nous fuyons.
+
+Je ne compris pas. Pourquoi mon pre fuyait-il, lui le tout-puissant,
+lui devant qui d'ordinaire fuyaient les autres, lui qui avait pris pour
+devise:
+
+_Ils me hassent, donc ils me craignent?_
+
+En effet, c'tait une fuite que mon pre oprait sur le lac. Il m'a dit
+depuis que la garnison du chteau de Janina, fatigue d'un long
+service....
+
+Ici Hayde arrta son regard expressif sur Monte-Cristo, dont l'oeil ne
+quitta plus ses yeux. La jeune fille continua donc lentement, comme
+quelqu'un qui invente ou qui supprime.
+
+Vous disiez, signora, reprit Albert, qui accordait la plus grande
+attention ce rcit, que la garnison de Janina, fatigue d'un long
+service.
+
+--Avait trait avec le sraskier Kourchid, envoy par le sultan pour
+s'emparer de mon pre; c'tait alors que mon pre avait pris la
+rsolution de se retirer, aprs avoir envoy au sultan un officier
+franc, auquel il avait toute confiance, dans l'asile que lui-mme
+s'tait prpar depuis longtemps, et qu'il appelait _kataphygion_,
+c'est--dire son refuge.
+
+--Et cet officier, demanda Albert, vous rappelez-vous son nom, signora?
+
+Monte-Cristo changea avec la jeune fille un regard rapide comme un
+clair, et qui resta inaperu de Morcerf.
+
+Non, dit-elle, je ne me le rappelle pas; mais peut-tre plus tard me le
+rappellerai-je, et je le dirai.
+
+Albert allait prononcer le nom de son pre, lorsque Monte-Cristo leva
+doucement le doigt en signe de silence; le jeune homme se rappela son
+serment et se tut.
+
+C'tait vers ce kiosque que nous voguions.
+
+Un rez-de-chausse orn d'arabesques, baignant ses terrasses dans
+l'eau, et un premier tage donnant sur le lac, voici tout ce que le
+palais offrait de visible aux yeux.
+
+Mais au-dessous du rez-de-chausse, se prolongeant dans l'le, tait un
+souterrain, vaste caverne o l'on nous conduisit, ma mre, moi et nos
+femmes, et o gisaient, formant un seul monceau, soixante mille bourses
+et deux cents tonneaux; il y avait dans ces bourses vingt-cinq millions
+en or, et dans les barils trente mille livres de poudre.
+
+Prs de ces barils se tenait Slim, ce favori de mon pre dont je vous
+ai parl; il veillait jour et nuit, une lance au bout de laquelle
+brillait une mche allume la main; il avait l'ordre de faire tout
+sauter, kiosque, gardes, pacha, femmes et or, au premier signe de mon
+pre.
+
+Je me rappelle que nos esclaves, connaissant ce redoutable voisinage,
+passaient les jours et les nuits prier, pleurer, gmir.
+
+Quant moi, je vois toujours le jeune soldat au teint ple et l'oeil
+noir; et quand l'ange de la mort descendra vers moi, je suis sre que je
+reconnatrai Slim.
+
+Je ne pourrais dire combien de temps nous restmes ainsi: cette
+poque j'ignorais encore ce que c'tait que le temps; quelquefois, mais
+rarement, mon pre nous faisait appeler, ma mre et moi, sur la terrasse
+du palais; c'taient mes heures de plaisir moi qui ne voyais dans le
+souterrain que des ombres gmissantes et la lance enflamme de Slim.
+Mon pre, assis devant une grande ouverture, attachait un regard sombre
+sur les profondeurs de l'horizon, interrogeant chaque point noir qui
+apparaissait sur le lac, tandis que ma mre, demi couche prs de lui,
+appuyait sa tte sur son paule, et que, moi, je jouais ses pieds,
+admirant, avec ces tonnements de l'enfance qui grandissent encore les
+objets, les escarpements du Pinde, qui se dressait l'horizon, les
+chteaux de Janina, sortant blancs et anguleux des eaux bleues du lac,
+les touffes immenses de verdures noires, attaches comme des lichens aux
+rocs de la montagne, qui de loin semblaient des mousses, et qui de prs
+sont des sapins gigantesques et des myrtes immenses.
+
+Un matin, mon pre nous envoya chercher, nous le trouvmes assez
+calme, mais plus ple que d'habitude.
+
+--Prends patience, Vasiliki, aujourd'hui tout sera fini; aujourd'hui
+arrive le firman du matre, et mon sort sera dcid. Si la grce est
+entire, nous retournerons triomphants Janina; si la nouvelle est
+mauvaise, nous fuirons cette nuit.
+
+--Mais s'ils ne nous laissent pas fuir? dit ma mre.
+
+--Oh! sois tranquille, rpondit Ali en souriant; Slim et sa lance
+allume me rpondent d'eux. Ils voudraient que je fusse mort, mais pas
+la condition de mourir avec moi.
+
+Ma mre ne rpondit que par des soupirs ces consolations, qui ne
+partaient pas du coeur de mon pre.
+
+Elle lui prpara l'eau glace qu'il buvait chaque instant, car,
+depuis sa retraite dans le kiosque, il tait brl par une fivre
+ardente; elle parfuma sa barbe blanche et alluma la chibouque dont
+quelquefois, pendant des heures entires, il suivait distraitement des
+yeux la fume se volatilisant dans l'air.
+
+Tout coup il fit un mouvement si brusque que je fus saisie de peur.
+
+Puis, sans dtourner les yeux du point qui fixait son attention, il
+demanda sa longue-vue.
+
+Ma mre la lui passa, plus blanche que le stuc contre lequel elle
+s'appuyait.
+
+Je vis la main de mon pre trembler.
+
+--Une barque!... deux!... trois!... murmura mon pre; quatre!...
+
+Et il se leva, saisissant ses armes, et versant, je m'en souviens, de
+la poudre dans le bassinet de ses pistolets.
+
+--Vasiliki, dit-il ma mre avec un tressaillement visible, voici
+l'instant qui va dcider de nous, dans une demi-heure nous saurons la
+rponse du sublime empereur, retire-toi dans le souterrain avec Hayde.
+
+--Je ne veux pas vous quitter, dit Vasiliki; si vous mourez, mon
+matre, je veux mourir avec vous.
+
+--Allez prs de Slim! cria mon pre.
+
+--Adieu, seigneur! murmura ma mre, obissante et plie en deux comme
+par l'approche de la mort.
+
+--Emmenez Vasiliki, dit mon pre ses Palicares.
+
+Mais moi, qu'on oubliait, je courus lui et j'tendis mes mains de son
+ct; il me vit, et, se penchant vers moi, il pressa mon front de ses
+lvres.
+
+Oh! ce baiser, ce fut le dernier, et il est l encore sur mon front.
+
+En descendant, nous distinguions travers les treilles de la terrasse
+les barques qui grandissaient sur le lac, et qui, pareilles nagure
+des points noirs, semblaient dj des oiseaux rasant la surface des
+ondes.
+
+Pendant ce temps, dans le kiosque, vingt Palicares, assis aux pieds de
+mon pre et cachs par la boiserie, piaient d'un oeil sanglant
+l'arrive de ces bateaux, et tenaient prts leurs longs fusils incrusts
+de nacre et d'argent: des cartouches en grand nombre taient semes sur
+le parquet; mon pre regardait sa montre et se promenait avec angoisse.
+
+Voil ce qui me frappa quand je quittai mon pre aprs le dernier
+baiser que j'eus reu de lui.
+
+Nous traversmes, ma mre et moi, le souterrain. Slim tait toujours
+son poste; il nous sourit tristement. Nous allmes chercher des coussins
+de l'autre ct de la caverne, et nous vnmes nous asseoir prs de
+Slim: dans les grands prils, les coeurs dvous se cherchent, et, tout
+enfant que j'tais, je sentais instinctivement qu'un grand malheur
+planait sur nos ttes.
+
+Albert avait souvent entendu raconter, non point par son pre, qui n'en
+parlait jamais, mais par des trangers, les derniers moments du vizir de
+Janina; il avait lu diffrents rcits de sa mort; mais cette histoire,
+devenue vivante dans la personne et par la voix de la jeune fille, cet
+accent vivant et cette lamentable lgie, le pntraient tout la fois
+d'un charme et d'une horreur inexprimables.
+
+Quant Hayde, toute ces terribles souvenirs, elle avait cess un
+instant de parler; son front, comme une fleur qui se penche un jour
+d'orage, s'tait inclin sur sa main, et ses yeux, perdus vaguement,
+semblaient voir encore l'horizon le Pinde verdoyant et les eaux bleues
+du lac de Janina, miroir magique qui refltait le sombre tableau
+qu'elle esquissait.
+
+Monte-Cristo la regardait avec une indfinissable expression d'intrt
+et de piti.
+
+Continue, ma fille, dit le comte en langue romaque.
+
+Hayde releva le front, comme si les mots sonores que venait de
+prononcer Monte-Cristo l'eussent tire d'un rve, et elle reprit:
+
+Il tait quatre heures du soir; mais bien que le jour ft pur et
+brillant au-dehors, nous tions, nous, plongs dans l'ombre du
+souterrain.
+
+Une seule lueur brillait dans la caverne, pareille une toile
+tremblant au fond d'un ciel noir: c'tait la mche de Slim. Ma mre
+tait chrtienne, et elle priait.
+
+Slim rptait de temps en temps ces paroles consacres:
+
+--Dieu est grand!
+
+Cependant ma mre avait encore quelque esprance. En descendant, elle
+avait cru reconnatre le Franc qui avait t envoy Constantinople, et
+dans lequel mon pre avait toute confiance car il savait que les soldats
+du sultan franais sont d'ordinaire nobles et gnreux. Elle s'avana de
+quelques pas vers l'escalier et couta.
+
+--Ils approchent, dit-elle; pourvu qu'ils apportent la paix et la vie.
+
+
+--Que crains-tu, Vasiliki? rpondit Slim avec sa voix si suave et si
+fire la fois; s'ils n'apportent pas la paix, nous leur donnerons la
+mort.
+
+Et il ravivait la flamme de sa lance avec un geste qui le faisait
+ressembler au Dionysos de l'antique Crte.
+
+Mais moi, qui tais si enfant et si nave, j'avais peur de ce courage
+que je trouvais froce et insens, et je m'effrayais de cette mort
+pouvantable dans l'air et dans la flamme.
+
+Ma mre prouvait les mmes impressions, car je la sentais frissonner.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu, maman! m'criai-je, est-ce que nous allons
+mourir?
+
+Et ma voix les pleurs et les prires des esclaves redoublrent.
+
+--Enfant, me dit Vasiliki, Dieu te prserve d'en venir dsirer cette
+mort que tu crains aujourd'hui!
+
+Puis tout bas:
+
+--Slim, dit-elle, quel est l'ordre du matre?
+
+--S'il m'envoie son poignard, c'est que le sultan refuse de le recevoir
+en grce, et je mets le feu; s'il m'envoie son anneau, c'est que le
+sultan lui pardonne, et je livre la poudrire.
+
+--Ami, reprit ma mre, lorsque l'ordre du matre arrivera, si c'est le
+poignard qu'il envoie, au lieu de nous tuer toutes deux de cette mort
+qui nous pouvante, nous te tendrons la gorge et tu nous tueras avec ce
+poignard.
+
+--Oui, Vasiliki, rpondit tranquillement Slim.
+
+Soudain nous entendmes comme de grands cris; nous coutmes: c'taient
+des cris de joie; le nom du Franc qui avait t envoy Constantinople
+retentissait rpt par nos Palicares; il tait vident qu'il rapportait
+la rponse du sublime empereur, et que la rponse tait favorable.
+
+--Et vous ne vous rappelez pas ce nom? dit Morcerf, tout prt aider
+la mmoire de la narratrice.
+
+Monte-Cristo lui fit un signe.
+
+Je ne me le rappelle pas, rpondit Hayde.
+
+Le bruit redoublait; des pas plus rapprochs retentirent; on descendait
+les marches du souterrain.
+
+Slim apprta sa lance.
+
+Bientt une ombre apparut dans le crpuscule bleutre que formaient les
+rayons du jour pntrant jusqu' l'entre du souterrain.
+
+--Qui es-tu? cria Slim. Mais, qui que tu sois, ne fais pas un pas de
+plus.
+
+--Gloire au sultan! dit l'ombre. Toute grce est accorde au vizir
+Ali; et non seulement il a la vie sauve, mais on lui rend sa fortune et
+ses biens.
+
+Ma mre poussa un cri de joie et me serra contre son coeur.
+
+--Arrte! lui dit Slim, voyant qu'elle s'lanait dj pour sortir; tu
+sais qu'il me faut l'anneau.
+
+--C'est juste, dit ma mre, et elle tomba genoux en me soulevant vers
+le ciel, comme si, en mme temps qu'elle priait Dieu pour moi, elle
+voulait encore me soulever vers lui.
+
+Et, pour la seconde fois, Hayde s'arrta vaincue par une motion telle
+que la sueur coulait sur son front pli, et que sa voix trangle
+semblait ne pouvoir franchir son gosier aride.
+
+Monte-Cristo versa un peu d'eau glace dans un verre, et le lui prsenta
+en disant avec une douceur o perait une nuance de commandement:
+
+Du courage, ma fille!
+
+Hayde essuya ses yeux et son front, et continua:
+
+Pendant ce temps, nos yeux, habitus l'obscurit avaient reconnu
+l'envoy du pacha: c'tait un ami.
+
+Slim l'avait reconnu; mais le brave jeune homme ne savait qu'une
+chose: obir!
+
+--En quel nom viens-tu? dit-il.
+
+--Je viens au nom de notre matre, Ali-Tebelin.
+
+--Si tu viens au nom d'Ali, tu sais ce que tu dois me remettre?
+
+--Oui, dit l'envoy, et je t'apporte son anneau.
+
+En mme temps il leva sa main au-dessus de sa tte; mais il tait trop
+loin et il ne faisait pas assez clair pour que Slim pt, d'o nous
+tions, distinguer et reconnatre l'objet qu'il lui prsentait.
+
+--Je ne vois pas ce que tu tiens, dit Slim.
+
+--Approche, dit le messager, ou je m'approcherai, moi.
+
+--Ni l'un ni l'autre, rpondit le jeune soldat; dpose la place o tu
+es, et sous ce rayon de lumire, l'objet que tu me montres, et
+retire-toi jusqu' ce que je l'aie vu.
+
+--Soit, dit le messager.
+
+Et il se retira aprs avoir dpos le signe de reconnaissance
+l'endroit indiqu.
+
+Et notre coeur palpitait: car l'objet nous paraissait tre
+effectivement un anneau. Seulement, tait-ce l'anneau de mon pre?
+
+Slim, tenant toujours la main sa mche enflamme, vint
+l'ouverture, s'inclina radieux sous le rayon de lumire et ramassa le
+signe.
+
+--L'anneau du matre, dit-il en le baisant, c'est bien!
+
+Et renversant la mche contre terre, il marcha dessus et l'teignit.
+
+Le messager poussa un cri de joie et frappa dans ses mains. ce
+signal, quatre soldats du sraskier Kourchid accoururent, et Slim tomba
+perc de cinq coups de poignard. Chacun avait donn le sien.
+
+Et cependant, ivres de leur crime, quoique encore ples de peur, ils se
+rurent dans le souterrain, cherchant partout s'il y avait du feu, et se
+roulant sur les sacs d'or.
+
+Pendant ce temps ma mre me saisit entre ses bras, et, agile,
+bondissant par des sinuosits connues de nous seules, elle arriva
+jusqu' un escalier drob du kiosque dans lequel rgnait un tumulte
+effrayant.
+
+Les salles basses taient entirement peuples par les Tchodoars de
+Kourchid, c'est--dire par nos ennemis.
+
+Au moment o ma mre allait pousser la petite porte, nous entendmes
+retentir, terrible et menaante, la voix du pacha.
+
+Ma mre colla son oeil aux fentes des planches; une ouverture se trouva
+par hasard devant le mien, et je regardai.
+
+--Que voulez-vous? disait mon pre des gens qui tenaient un papier
+avec des caractres d'or la main.
+
+--Ce que nous voulons, rpondit l'un d'eux, c'est te communiquer la
+volont de Sa Hautesse. Vois-tu ce firman?
+
+--Je le vois, dit mon pre.
+
+--Eh bien, lis; il demande ta tte.
+
+Mon pre poussa un clat de rire plus effrayant que n'et t une
+menace; il n'avait pas encore cess, que deux coups de pistolet taient
+partis de ses mains et avaient tu deux hommes.
+
+Les Palicares, qui taient couchs tout autour de mon pre la face
+contre le parquet, se levrent alors et firent feu; la chambre se
+remplit de bruit, de flamme et de fume.
+
+ l'instant mme le feu commena de l'autre ct, et les balles vinrent
+trouer les planches tout autour de nous.
+
+Oh! qu'il tait beau, qu'il tait grand, le vizir Ali-Tebelin, mon
+pre, au milieu des balles, le cimeterre au poing, le visage noir de
+poudre! Comme ses ennemis fuyaient!
+
+--Slim! Slim! criait-il, gardien du feu, fais ton devoir!
+
+--Slim est mort! rpondit une voix qui semblait sortir des profondeurs
+du kiosque, et toi, mon seigneur Ali, tu es perdu!
+
+En mme temps une dtonation sourde se fit entendre, et le plancher
+vola en clats tout autour de mon pre.
+
+Les Tchodoars tiraient travers le parquet. Trois ou quatre Palicares
+tombrent frapps de bas en haut par des blessures qui leur labouraient
+tout le corps.
+
+Mon pre rugit, enfona ses doigts par les trous des balles et arracha
+une planche tout entire.
+
+Mais en mme temps, par cette ouverture, vingt coups de feu clatrent,
+et la flamme, sortant comme du cratre d'un volcan, gagna les tentures
+qu'elle dvora.
+
+Au milieu de tout cet affreux tumulte, au milieu de ces cris terribles,
+deux coups plus distincts entre tous, deux cris plus dchirants
+par-dessus tous les cris, me glacrent de terreur. Ces deux explosions
+avaient frapp mortellement mon pre, et c'tait lui qui avait pouss
+ces deux cris.
+
+Cependant il tait rest debout, cramponn une fentre. Ma mre
+secouait la porte pour aller mourir avec lui; mais la porte tait ferme
+en dedans.
+
+Tout autour de lui, les Palicares se tordaient dans les convulsions de
+l'agonie; deux ou trois, qui taient sans blessures ou blesss
+lgrement, s'lancrent par les fentres. En mme temps, le plancher
+tout entier craqua bris en dessous. Mon pre tomba sur un genou; en
+mme temps vingt bras s'allongrent, arms de sabres, de pistolets, de
+poignards, vingt coups frapprent la fois un seul homme, et mon pre
+disparut dans un tourbillon de feu, attis par ces dmons rugissants
+comme si l'enfer se ft ouvert sous ses pieds.
+
+Je me sentis rouler terre: c'tait ma mre qui s'abmait vanouie.
+
+Hayde laissa tomber ses deux bras en poussant un gmissement et en
+regardant le comte comme pour lui demander s'il tait satisfait de son
+obissance.
+
+Le comte se leva, vint elle, lui prit la main et lui dit en remarque:
+
+Repose-toi, chre enfant, et reprends courage en songeant qu'il y a un
+Dieu qui punit les tratres.
+
+--Voil une pouvantable histoire, comte, dit Albert tout effray de la
+pleur d'Hayde, et je me reproche maintenant d'avoir t si cruellement
+indiscret.
+
+--Ce n'est rien, rpondit Monte-Cristo.
+
+Puis posant sa main sur la tte de la jeune fille:
+
+Hayde, continua-t-il, est une femme courageuse, elle a quelquefois
+trouv du soulagement dans le rcit de ses douleurs.
+
+--Parce que, mon seigneur, dit vivement la jeune fille, parce que mes
+douleurs me rappellent tes bienfaits.
+
+Albert la regarda avec curiosit, car elle n'avait point encore racont
+ce qu'il dsirait le plus savoir, c'est--dire comment elle tait
+devenue l'esclave du comte.
+
+Hayde vit la fois dans les regards du comte et dans ceux d'Albert le
+mme dsir exprim.
+
+Elle continua:
+
+Quand ma mre reprit ses sens, dit-elle, nous tions devant le
+sraskier.
+
+--Tuez-moi, dit-elle, mais pargnez l'honneur de la veuve d'Ali.
+
+--Ce n'est point moi qu'il faut t'adresser, dit Kourchid.
+
+-- qui donc?
+
+--C'est ton nouveau matre.
+
+--Quel est-il?
+
+--Le voici.
+
+Et Kourchid nous montra un de ceux qui avaient le plus contribu la
+mort de mon pre, continua la jeune fille avec une colre sombre.
+
+--Alors, demanda Albert, vous devntes la proprit de cet homme?
+
+--Non, rpondit Hayde; il n'osa nous garder, il nous vendit des
+marchands d'esclaves qui allaient Constantinople. Nous traversmes la
+Grce, et nous arrivmes mourantes la porte impriale, encombre de
+curieux qui s'cartaient pour nous laisser passer, quand tout coup ma
+mre suit des yeux la direction de leurs regards, jette un cri et tombe
+en me montrant une tte au-dessus de cette porte.
+
+Au-dessous de cette tte taient crits ces mots:
+
+Celle-ci est la tte d'Ali-Tebelin, pacha de Janina.
+
+J'essayai, en pleurant, de relever ma mre: elle tait morte!
+
+Je fus mene au bazar; un riche Armnien m'acheta, me fit instruire, me
+donna des matres et quand j'eus treize ans me vendit au sultan Mahmoud.
+
+--Auquel, dit Monte-Cristo, je la rachetai, comme je vous l'ai dit,
+Albert, pour cette meraude pareille celle o je mets mes pastilles de
+haschich.
+
+--Oh! tu es bon, tu es grand, mon seigneur, dit Hayde en baisant la
+main de Monte-Cristo, et je suis bien heureuse de t'appartenir!
+
+Albert tait rest tout tourdi de ce qu'il venait d'entendre.
+
+Achevez donc votre tasse de caf, lui dit le comte; l'histoire est
+finie.
+
+
+
+
+LXXVIII
+
+On nous crit de Janina.
+
+
+Franz tait sorti de la chambre de Noirtier si chancelant et si gar,
+que Valentine elle-mme avait eu piti de lui.
+
+Villefort, qui n'avait articul que quelques mots sans suite, et qui
+s'tait enfui dans son cabinet, reut, deux heures aprs, la lettre
+suivante:
+
+Aprs ce qui a t rvl ce matin, M. Noirtier de Villefort ne peut
+supposer qu'une alliance soit possible entre sa famille et celle de M.
+Franz d'pinay. M. Franz d'pinay a horreur de songer que M. de
+Villefort, qui paraissait connatre les vnements raconts ce matin, ne
+l'ait pas prvenu dans cette pense.
+
+Quiconque et vu en ce moment le magistrat ploy sous le coup n'et pas
+cru qu'il le prvoyait; en effet, jamais il n'et pens que son pre et
+pouss la franchise, ou plutt la rudesse, jusqu' raconter une pareille
+histoire. Il est vrai que jamais M. Noirtier, assez ddaigneux qu'il
+tait de l'opinion de son fils, ne s'tait proccup d'claircir le fait
+aux yeux de Villefort, et que celui-ci avait toujours cru que le gnral
+de Quesnel, ou le baron d'pinay, selon qu'on voudra l'appeler, ou du
+nom qu'il s'tait fait, ou du nom qu'on lui avait fait, tait mort
+assassin et non tu loyalement en duel.
+
+Cette lettre si dure d'un jeune homme si respectueux jusqu'alors tait
+mortelle pour l'orgueil d'un homme comme Villefort.
+
+ peine tait-il dans son cabinet que sa femme entra.
+
+La sortie de Franz, appel par M. Noirtier, avait tellement tonn tout
+le monde que la position de Mme de Villefort, reste seule avec le
+notaire et les tmoins, devint de moment en moment plus embarrassante.
+Alors Mme de Villefort avait pris son parti, et elle tait sortie en
+annonant qu'elle allait aux nouvelles.
+
+M. de Villefort se contenta de lui dire qu' la suite d'une explication
+entre lui, M. Noirtier et M. d'pinay, le mariage de Valentine avec
+Franz tait rompu.
+
+C'tait difficile rapporter ceux qui attendaient; aussi Mme de
+Villefort, en rentrant, se contenta-t-elle de dire que M. Noirtier,
+ayant eu, au commencement de la confrence, une espce d'attaque
+d'apoplexie, le contrat tait naturellement remis quelques jours.
+
+Cette nouvelle, toute fausse qu'elle tait, arrivait si singulirement
+la suite de deux malheurs du mme genre, que les auditeurs se
+regardrent tonns et se retirrent sans dire une parole.
+
+Pendant ce temps, Valentine, heureuse et pouvante la fois, aprs
+avoir embrass et remerci le faible vieillard, qui venait de briser
+ainsi d'un seul coup une chane qu'elle regardait dj comme
+indissoluble, avait demand se retirer chez elle pour se remettre et
+Noirtier lui avait, de l'oeil, accord la permission qu'elle
+sollicitait.
+
+Mais, au lieu de remonter chez elle, Valentine, une fois sortie, prit le
+corridor, et, sortant par la petite porte, s'lana dans le jardin. Au
+milieu de tous les vnements qui venaient de s'entasser les uns sur les
+autres, une terreur sourde avait constamment comprim son coeur. Elle
+s'attendait d'un moment l'autre voir apparatre Morrel ple et
+menaant comme le laird de Ravenswood au contrat de Lucie de Lammermoor.
+
+En effet, il tait temps qu'elle arrivt la grille. Maximilien, qui
+s'tait dout de ce qui allait se passer en voyant Franz quitter le
+cimetire avec M. de Villefort, l'avait suivi; puis, aprs l'avoir vu
+entrer, l'avait vu sortir encore et rentrer de nouveau avec Albert et
+Chteau-Renaud. Pour lui, il n'y avait donc plus de doute. Il s'tait
+alors jet dans son enclos, prt tout vnement, et bien certain qu'au
+premier moment de libert qu'elle pourrait saisir, Valentine accourrait
+ lui.
+
+Il ne s'tait point tromp; son oeil, coll aux planches, vit en effet
+apparatre la jeune fille, qui, sans prendre aucune prcaution d'usage,
+accourait la grille. Au premier coup d'oeil qu'il jeta sur elle,
+Maximilien fut rassur; au premier mot qu'elle pronona il bondit de
+joie.
+
+Sauvs! dit Valentine.
+
+--Sauvs! rpta Morrel, ne pouvant croire un pareil bonheur: mais par
+qui sauvs?
+
+--Par mon grand-pre. Oh! aimez-le bien, Morrel.
+
+Morrel jura d'aimer le vieillard de toute son me, et ce serment ne lui
+cotait point faire, car, dans ce moment, il ne se contentait pas de
+l'aimer comme un ami ou comme un pre, il l'adorait comme un dieu.
+
+Mais comment cela s'est-il fait? demanda Morrel; quel moyen trange
+a-t-il employ?
+
+Valentine ouvrait la bouche pour tout raconter; mais elle songea qu'il y
+avait au fond de tout cela un secret terrible qui n'tait point son
+grand-pre seulement.
+
+Plus tard, dit-elle, je vous raconterai tout cela.
+
+--Mais quand?
+
+--Quand je serai votre femme.
+
+C'tait mettre la conversation sur un chapitre qui rendait Morrel facile
+ tout entendre: aussi il entendit mme qu'il devait se contenter de ce
+qu'il savait, et que c'tait assez pour un jour. Cependant il ne
+consentit se retirer que sur la promesse qu'il verrait Valentine le
+lendemain soir.
+
+Valentine promit ce que voulut Morrel. Tout tait chang ses yeux, et
+certes il lui tait moins difficile de croire maintenant qu'elle
+pouserait Maximilien, que de croire une heure auparavant qu'elle
+n'pouserait pas Franz.
+
+Pendant ce temps, Mme de Villefort tait monte chez Noirtier.
+
+Noirtier la regarda de cet oeil sombre et svre avec lequel il avait
+coutume de la recevoir.
+
+Monsieur, lui dit-elle, je n'ai pas besoin de vous apprendre que le
+mariage de Valentine est rompu, puisque c'est ici que cette rupture a eu
+lieu.
+
+Noirtier resta impassible.
+
+Mais, continua Mme de Villefort, ce que vous ne savez pas, monsieur,
+c'est que j'ai toujours t oppose ce mariage, qui se faisait malgr
+moi.
+
+Noirtier regarda sa belle-fille en homme qui attend une explication.
+
+Or, maintenant que ce mariage, pour lequel je connaissais votre
+rpugnance, est rompu, je viens faire prs de vous une dmarche que ni
+M. de Villefort ni Valentine ne peuvent faire.
+
+Les yeux de Noirtier demandrent quelle tait cette dmarche.
+
+Je viens vous prier, monsieur, continua Mme de Villefort, comme la
+seule qui en ait le droit, car je suis la seule qui il n'en reviendra
+rien; je viens vous prier de rendre, je ne dirai pas vos bonnes grces,
+elle les a toujours eues, mais votre fortune, votre petite-fille.
+
+Les yeux de Noirtier demeurrent un instant incertains: il cherchait
+videmment les motifs de cette dmarche et ne les pouvait trouver.
+
+Puis-je esprer, monsieur, dit Mme de Villefort que vos intentions
+taient en harmonie avec la prire que je venais vous faire?
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+--En ce cas, monsieur, dit Mme de Villefort, je me retire la fois
+reconnaissante et heureuse.
+
+Et saluant M. Noirtier, elle se retira.
+
+En effet, ds le lendemain, Noirtier fit venir le notaire: le premier
+testament fut dchir, et un nouveau fut fait, dans lequel il laissa
+toute sa fortune Valentine, la condition qu'on ne la sparerait pas
+de lui.
+
+Quelques personnes alors calculrent de par le monde que Mlle de
+Villefort, hritire du marquis et de la marquise de Saint-Mran, et
+rentre en la grce de son grand-pre, aurait un jour bien prs de trois
+cent mille livres de rente.
+
+Tandis que ce mariage se rompait chez les Villefort, M. le comte de
+Morcerf avait reu la visite de Monte-Cristo, et, pour montrer son
+empressement Danglars, il endossait son grand uniforme de lieutenant
+gnral, qu'il avait fait orner de toutes ses croix, et demandait ses
+meilleurs chevaux. Ainsi par, il se rendit rue de la Chausse-d'Antin,
+et se fit annoncer Danglars, qui faisait son relev de fin de mois.
+
+Ce n'tait pas le moment o, depuis quelque temps il fallait prendre le
+banquier pour le trouver de bonne humeur.
+
+Aussi, l'aspect de son ancien ami, Danglars prit son air majestueux et
+s'tablit carrment dans son fauteuil.
+
+Morcerf, si empes d'habitude, avait emprunt au contraire un air riant
+et affable; en consquence, peu prs sr qu'il tait que son ouverture
+allait recevoir un bon accueil, il ne fit point de diplomatie, et
+arrivant au but d'un seul coup:
+
+Baron, dit-il, me voici. Depuis longtemps nous tournons autour de nos
+paroles d'autrefois....
+
+Morcerf s'attendait, ces mots, voir s'panouir la figure du
+banquier, dont il attribuait le rembrunissement son silence; mais, au
+contraire, cette figure devint, ce qui tait presque incroyable, plus
+impassible et plus froide encore.
+
+Voil pourquoi Morcerf s'tait arrt au milieu de sa phrase.
+
+Quelles paroles, monsieur le comte? demanda le banquier, comme s'il
+cherchait vainement dans son esprit l'explication de ce que le gnral
+voulait dire.
+
+--Oh! dit le comte, vous tes formaliste, mon cher monsieur, et vous me
+rappelez que le crmonial doit se faire selon tous les rites. Trs
+bien! ma foi. Pardonnez-moi, comme je n'ai qu'un fils, et que c'est la
+premire fois que je songe le marier, j'en suis encore mon
+apprentissage: allons, je m'excute.
+
+Et Morcerf, avec un sourire forc, se leva, fit une profonde rvrence
+Danglars, et lui dit:
+
+Monsieur le baron, j'ai l'honneur de vous demander la main de Mlle
+Eugnie Danglars, votre fille, pour mon fils le vicomte Albert de
+Morcerf.
+
+Mais Danglars, au lieu d'accueillir ces paroles avec une faveur que
+Morcerf pouvait esprer de lui, frona le sourcil, et, sans inviter le
+comte, qui tait rest debout, s'asseoir:
+
+Monsieur le comte, dit-il, avant de vous rpondre, j'aurai besoin de
+rflchir.
+
+--De rflchir! reprit Morcerf de plus en plus tonn, n'avez-vous pas
+eu le temps de rflchir depuis tantt huit ans que nous causmes de ce
+mariage pour la premire fois?
+
+--Monsieur le comte, dit Danglars, tous les jours il arrive des choses
+qui font que les rflexions que l'on croyait faites sont refaire.
+
+--Comment cela? demanda Morcerf; je ne vous comprends plus, baron!
+
+--Je veux dire, monsieur, que depuis quinze jours de nouvelles
+circonstances....
+
+--Permettez, dit Morcerf; est-ce ou n'est-ce pas une comdie que nous
+jouons?
+
+--Comment cela, une comdie?
+
+--Oui, expliquons-nous catgoriquement.
+
+--Je ne demande pas mieux.
+
+--Vous avez vu M. de Monte-Cristo!
+
+--Je le vois trs souvent, dit Danglars en secouant son jabot, c'est un
+de mes amis.
+
+--Eh bien, une des dernires fois que vous l'avez vu, vous lui avez dit
+que je semblais oublieux, irrsolu, l'endroit de ce mariage.
+
+--C'est vrai.
+
+--Eh bien, me voici. Je ne suis ni oublieux ni irrsolu, vous le voyez,
+puisque je viens vous sommer de tenir votre promesse.
+
+Danglars ne rpondit pas.
+
+Avez-vous si tt chang d'avis, ajouta Morcerf, ou n'avez-vous provoqu
+ma demande que pour vous donner le plaisir de m'humilier?
+
+Danglars comprit que, s'il continuait la conversation sur le ton qu'il
+l'avait entreprise, la chose pourrait mal tourner pour lui.
+
+Monsieur le comte, dit-il, vous devez tre bon droit surpris de ma
+rserve, je comprends cela: aussi, croyez bien que moi, tout le premier,
+je m'en afflige; croyez bien qu'elle m'est commande par des
+circonstances imprieuses.
+
+--Ce sont l des propos en l'air, mon cher monsieur, dit le comte, et
+dont pourrait peut-tre se contenter le premier venu; mais le comte de
+Morcerf n'est pas le premier venu; et quand un homme comme lui vient
+trouver un autre homme, lui rappelle la parole donne, et que cet homme
+manque sa parole, il a le droit d'exiger en place qu'on lui donne au
+moins une bonne raison.
+
+Danglars tait lche, mais il ne le voulait point paratre: il fut piqu
+du ton que Morcerf venait de prendre.
+
+Aussi n'est-ce pas la bonne raison qui me manque, rpliqua-t-il.
+
+--Que prtendez-vous dire?
+
+--Que la bonne raison, je l'ai, mais qu'elle est difficile donner.
+
+--Vous sentez cependant, dit Morcerf, que je ne puis me payer de vos
+rticences; et une chose, en tout cas, me parat claire, c'est que vous
+refusez mon alliance.
+
+--Non, monsieur, dit Danglars, je suspends ma rsolution, voil tout.
+
+--Mais vous n'avez cependant pas la prtention, je le suppose, de croire
+que je souscrive vos caprices, au point d'attendre tranquillement et
+humblement le retour de vos bonnes grces?
+
+--Alors, monsieur le comte, si vous ne pouvez attendre, regardons nos
+projets comme non avenus.
+
+Le comte se mordit les lvres jusqu'au sang pour ne pas faire l'clat
+que son caractre superbe et irritable le portait faire; cependant,
+comprenant qu'en pareille circonstance le ridicule serait de son ct,
+il avait dj commenc gagner la porte du salon, lorsque, se ravisant,
+il revint sur ses pas.
+
+Un nuage venait de passer sur son front, y laissant, au lieu de
+l'orgueil offens, la trace d'une vague inquitude.
+
+Voyons, dit-il, mon cher Danglars, nous nous connaissons depuis de
+longues annes, et, par consquent, nous devons avoir quelques
+mnagements l'un pour l'autre. Vous me devez une explication, et c'est
+bien le moins que je sache quel malheureux vnement mon fils doit la
+perte de vos bonnes intentions son gard.
+
+--Ce n'est point personnel au vicomte, voil tout ce que je puis vous
+dire, monsieur, rpondit Danglars, qui redevenait impertinent en voyant
+que Morcerf s'adoucissait.
+
+--Et qui donc est-ce personnel? demanda d'une voix altre Morcerf,
+dont le front se couvrit de pleur.
+
+Danglars, qui aucun de ces symptmes n'chappait, fixa sur lui un
+regard plus assur qu'il n'avait coutume de le faire.
+
+Remerciez-moi de ne pas m'expliquer davantage, dit-il.
+
+Un tremblement nerveux, qui venait sans doute d'une colre contenue,
+agitait Morcerf.
+
+J'ai le droit, rpondit-il en faisant un violent effort sur lui-mme,
+j'ai le projet d'exiger que vous vous expliquiez; est-ce donc contre Mme
+de Morcerf que vous avez quelque chose? Est-ce ma fortune qui n'est pas
+suffisante? Sont-ce mes opinions qui, tant contraires aux vtres....
+
+--Rien de tout cela, monsieur, dit Danglars; je serais impardonnable,
+car je me suis engag connaissant tout cela. Non, ne cherchez plus, je
+suis vraiment honteux de vous faire faire cet examen de conscience;
+restons-en l, croyez-moi. Prenons le terme moyen du dlai, qui n'est ni
+une rupture, ni un engagement. Rien ne presse, mon Dieu! Ma fille a
+dix-sept ans, et votre fils vingt et un. Pendant notre halte, le temps
+marchera, lui; il amnera les vnements; les choses qui paraissent
+obscures la veille sont parfois trop claires le lendemain; parfois
+ainsi, en un jour, tombent les plus cruelles calomnies.
+
+--Des calomnies, avez-vous dit, monsieur! s'cria Morcerf en devenant
+livide. On me calomnie, moi!
+
+--Monsieur le comte, ne nous expliquons pas, vous dis-je.
+
+--Ainsi, monsieur, il me faudra subir tranquillement ce refus?
+
+--Pnible surtout pour moi, monsieur. Oui, plus pnible pour moi que
+pour vous, car je comptais sur l'honneur de votre alliance, et un
+mariage manqu fait toujours plus de tort la fiance qu'au fianc.
+
+--C'est bien, monsieur, n'en parlons plus, dit Morcerf.
+
+Et froissant ses gants avec rage, il sortit de l'appartement.
+
+Danglars remarqua que, pas une seule fois, Morcerf n'avait os demander
+si c'tait cause de lui, Morcerf, que Danglars retirait sa parole.
+
+Le soir il eut une longue confrence avec plusieurs amis, et M.
+Cavalcanti, qui s'tait constamment tenu dans le salon des dames, sortit
+le dernier de la maison du banquier.
+
+Le lendemain, en se rveillant, Danglars demanda les journaux, on les
+lui apporta aussitt: il en carta trois ou quatre et prit
+_l'Impartial_.
+
+C'tait celui dont Beauchamp tait le rdacteur-grant.
+
+Il brisa rapidement l'enveloppe, l'ouvrit avec une prcipitation
+nerveuse, passa ddaigneusement sur le _Premier Paris_, et, arrivant aux
+faits divers, s'arrta avec son mchant sourire sur un entrefilet
+commenant par ces mots: _On nous crit de Janina_.
+
+Bon, dit-il aprs avoir lu, voici un petit bout d'article sur le
+colonel Fernand qui, selon toute probabilit, me dispensera de donner
+des explications M. le comte de Morcerf.
+
+Au mme moment, c'est--dire comme neuf heures du matin sonnaient,
+Albert de Morcerf, vtu de noir, boutonn mthodiquement, la dmarche
+agite et la parole brve, se prsentait la maison des Champs-lyses.
+
+M. le comte vient de sortir il y a une demi-heure peu prs, dit le
+concierge.
+
+--A-t-il emmen Baptistin? demanda Morcerf.
+
+--Non, monsieur le vicomte.
+
+--Appelez Baptistin, je veux lui parler.
+
+Le concierge alla chercher le valet de chambre lui-mme, et un instant
+aprs revint avec lui.
+
+Mon ami, dit Albert, je vous demande pardon de mon indiscrtion, mais
+j'ai voulu vous demander vous-mme si votre matre tait bien
+rellement sorti?
+
+--Oui, monsieur, rpondit Baptistin.
+
+--Mme pour moi?
+
+--Je sais combien mon matre est heureux de recevoir monsieur, et je me
+garderais bien de confondre monsieur dans une mesure gnrale.
+
+--Tu as raison, car j'ai lui parler d'une affaire srieuse. Crois-tu
+qu'il tardera rentrer?
+
+--Non, car il a command son djeuner pour dix heures.
+
+--Bien, je vais faire un tour aux Champs-lyses, dix heures je serai
+ici; si M. le comte rentre avant moi, dis-lui que je le prie d'attendre.
+
+--Je n'y manquerai pas, monsieur peut en tre sr.
+
+Albert laissa la porte du comte le cabriolet de place qu'il avait pris
+et alla se promener pied.
+
+En passant devant l'alle des Veuves, il crut reconnatre les chevaux du
+comte qui stationnaient la porte du tir de Gosset; il s'approcha et,
+aprs avoir reconnu les chevaux, reconnut le cocher.
+
+M. le comte est au tir? demanda Morcerf celui-ci.
+
+--Oui, monsieur, rpondit le cocher.
+
+En effet, plusieurs coups rguliers s'taient fait entendre depuis que
+Morcerf tait aux environs du tir.
+
+Il entra.
+
+Dans le petit jardin se tenait le garon.
+
+Pardon, dit-il, mais monsieur le vicomte voudrait-il attendre un
+instant?
+
+--Pourquoi cela, Philippe? demanda Albert, qui, tant un habitu,
+s'tonnait de cet obstacle qu'il ne comprenait pas.
+
+--Parce que la personne qui s'exerce en ce moment prend le tir elle
+seule, et ne tire jamais devant quelqu'un.
+
+--Pas mme devant vous, Philippe?
+
+--Vous voyez, monsieur, je suis la porte de ma loge.
+
+--Et qui lui charge ses pistolets?
+
+--Son domestique.
+
+--Un Nubien?
+
+--Un ngre.
+
+--C'est cela.
+
+--Vous connaissez donc ce seigneur?
+
+--Je viens le chercher; c'est mon ami.
+
+--Oh! alors, c'est autre chose. Je vais entrer pour le prvenir.
+
+Et Philippe, pouss par sa propre curiosit, entra dans la cabane de
+planches. Une seconde aprs, Monte-Cristo parut sur le seuil.
+
+Pardon de vous poursuivre jusqu'ici, mon cher comte, dit Albert; mais
+je commence par vous dire que ce n'est point la faute de vos gens, et
+que moi seul suis indiscret. Je me suis prsent chez vous; on m'a dit
+que vous tiez en promenade, mais que vous rentreriez dix heures pour
+djeuner. Je me suis promen mon tour en attendant dix heures, et, en
+me promenant, j'ai aperu vos chevaux et votre voiture.
+
+--Ce que vous me dites l me donne l'espoir que vous venez me demander
+djeuner.
+
+--Non pas, merci, il ne s'agit pas de djeuner cette heure; peut-tre
+djeunerons-nous plus tard, mais en mauvaise compagnie, pardieu!
+
+--Que diable contez-vous l?
+
+--Mon cher, je me bats aujourd'hui.
+
+--Vous? et pour quoi faire?
+
+--Pour me battre, pardieu!
+
+--Oui, j'entends bien, mais cause de quoi? On se bat pour toute espce
+de choses, vous comprenez bien.
+
+-- cause de l'honneur.
+
+--Ah! ceci, c'est srieux.
+
+--Si srieux, que je viens vous prier de me rendre un service.
+
+--Lequel?
+
+--Celui d'tre mon tmoin.
+
+--Alors cela devient grave; ne parlons de rien ici, et rentrons chez
+moi. Ali, donne-moi de l'eau.
+
+Le comte retroussa ses manches et passa dans le petit vestibule qui
+prcde les tirs, et o les tireurs ont l'habitude de se laver les
+mains.
+
+Entrez donc, monsieur le vicomte, dit tout bas Philippe, vous verrez
+quelque chose de drle.
+
+Morcerf entra. Au lieu de mouches, des cartes jouer taient colles
+sur la plaque.
+
+De loin, Morcerf crut que c'tait le jeu complet; il y avait depuis l'as
+jusqu'au dix.
+
+Ah! ah! fit Albert, vous tiez en train de jouer au piquet?
+
+--Non, dit le comte, j'tais en train de faire un jeu de cartes.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, ce sont des as et des deux que vous voyez; seulement mes balles
+en ont fait des trois, des cinq, des sept, des huit, des neuf et des
+dix.
+
+Albert s'approcha.
+
+En effet, les balles avaient, avec des lignes parfaitement exactes et
+des distances parfaitement gales, remplac les signes absents et trou
+le carton aux endroits o il aurait d tre peint. En allant la
+plaque, Morcerf ramassa, en outre, deux ou trois hirondelles qui avaient
+eu l'imprudence de passer porte du pistolet du comte, et que le comte
+avait abattues.
+
+Diable! fit Morcerf.
+
+--Que voulez-vous, mon cher vicomte, dit Monte-Cristo en s'essuyant les
+mains avec du linge apport par Ali, il faut bien que j'occupe mes
+instants d'oisivet, mais venez, je vous attends.
+
+Tous deux montrent dans le coup de Monte-Cristo qui, au bout de
+quelques instants, les eut dposs la porte du n30.
+
+Monte-Cristo conduisit Morcerf dans son cabinet, et lui montra un sige.
+Tous deux s'assirent.
+
+Maintenant, causons tranquillement, dit le comte.
+
+--Vous voyez que je suis parfaitement tranquille.
+
+--Avec qui voulez-vous vous battre?
+
+--Avec Beauchamp.
+
+--Un de vos amis!
+
+--C'est toujours avec des amis qu'on se bat.
+
+--Au moins faut-il une raison.
+
+--J'en ai une.
+
+--Que vous a-t-il fait?
+
+--Il y a, dans un journal d'hier soir... mais tenez, lisez.
+
+Albert tendit Monte-Cristo un journal o il lut ces mots:
+
+On nous crit de Janina:
+
+Un fait jusqu'alors ignor, ou tout au moins indit, est parvenu
+notre connaissance; les chteaux qui dfendaient la ville ont t livrs
+aux Turcs par un officier franais dans lequel le vizir Ali-Tebelin
+avait mis toute sa confiance, et qui s'appelait Fernand.
+
+Eh bien, demanda Monte-Cristo, que voyez-vous l-dedans qui vous
+choque?
+
+--Comment! ce que je vois?
+
+--Oui. Que vous importe vous que les chteaux de Janina aient t
+livrs par un officier nomm Fernand?
+
+--Il m'importe que mon pre, le comte de Morcerf, s'appelle Fernand de
+son nom de baptme.
+
+--Et votre pre servait Ali-Pacha?
+
+--C'est--dire qu'il combattait pour l'indpendance des Grecs; voil o
+est la calomnie.
+
+--Ah ! mon cher vicomte, parlons raison.
+
+--Je ne demande pas mieux.
+
+--Dites-moi un peu: qui diable sait en France que l'officier Fernand est
+le mme homme que le comte de Morcerf et qui s'occupe cette heure de
+Janina, qui a t pris en 1822 ou 1823, je crois?
+
+--Voil justement o est la perfidie: on a laiss le temps passer
+l-dessus, puis aujourd'hui on revient sur des vnements oublis pour
+en faire sortir un scandale qui peut ternir une haute position. Eh bien,
+moi, hritier du nom de mon pre, je ne veux pas mme que sur ce nom
+flotte l'ombre d'un doute. Je vais envoyer Beauchamp, dont le journal
+a publi cette note, deux tmoins, et il la rtractera.
+
+--Beauchamp ne rtractera rien.
+
+--Alors, nous nous battrons.
+
+--Non, vous ne vous battrez pas, car il vous rpondra qu'il y avait
+peut-tre dans l'arme grecque cinquante officiers qui s'appelaient
+Fernand.
+
+--Nous nous battrons malgr cette rponse. Oh! je veux que cela
+disparaisse.... Mon pre, un si noble soldat, une si illustre
+carrire....
+
+--Ou bien il mettra: Nous sommes fonds croire que ce Fernand n'a
+rien de commun avec M. le comte de Morcerf, dont le nom de baptme est
+aussi Fernand.
+
+--Il me faut une rtractation pleine et entire; je ne me contenterai
+point de celle-l!
+
+--Et vous allez lui envoyer vos tmoins?
+
+--Oui.
+
+--Vous avez tort.
+
+--Cela veut dire que vous me refusez le service que je venais vous
+demander.
+
+--Ah! vous savez ma thorie l'gard du duel; je vous ai fait ma
+profession de foi Rome, vous vous la rappelez?
+
+--Cependant, mon cher comte, je vous ai trouv ce matin, tout l'heure,
+exerant une occupation peu en harmonie avec cette thorie.
+
+--Parce que, mon cher ami, vous comprenez, il ne faut jamais tre
+exclusif. Quand on vit avec des fous, il faut faire aussi son
+apprentissage d'insens, d'un moment l'autre quelque cerveau brl,
+qui n'aura pas plus de motif de me chercher querelle que vous n'en avez
+d'aller chercher querelle Beauchamp, me viendra trouver pour la
+premire niaiserie venue, ou m'enverra ses tmoins, ou m'insultera dans
+un endroit public: eh bien, ce cerveau brl, il faudra bien que je le
+tue.
+
+--Vous admettez donc que, vous-mme, vous vous battriez?
+
+--Pardieu!
+
+--Eh bien, alors, pourquoi voulez-vous que, moi, je ne me batte pas?
+
+--Je ne dis point que vous ne devez point vous battre; je dis seulement
+qu'un duel est une chose grave et laquelle il faut rflchir.
+
+--A-t-il rflchi, lui, pour insulter mon pre?
+
+--S'il n'a pas rflchi, et qu'il vous l'avoue; il ne faut pas lui en
+vouloir.
+
+--Oh! mon cher comte, vous tes beaucoup trop indulgent!
+
+--Et vous, beaucoup trop rigoureux. Voyons, je suppose... coutez bien
+ceci: je suppose.... N'allez pas vous fcher de ce que je vous dis!
+
+--J'coute.
+
+--Je suppose que le fait rapport soit vrai....
+
+--Un fils ne doit pas admettre une pareille supposition sur l'honneur de
+son pre.
+
+--Eh! mon Dieu! nous sommes dans une poque o l'on admet tant de
+choses!
+
+--C'est justement le vice de l'poque.
+
+--Avez-vous la prtention de le rformer?
+
+--Oui, l'endroit de ce qui me regarde.
+
+--Mon Dieu! quel rigoriste vous faites, mon cher ami!
+
+--Je suis ainsi.
+
+--tes-vous inaccessible aux bons conseils?
+
+--Non, quand ils viennent d'un ami.
+
+--Me croyez-vous le vtre?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, avant d'envoyer vos tmoins Beauchamp, informez-vous.
+
+--Auprs de qui?
+
+--Eh pardieu! auprs d'Hayde, par exemple.
+
+--Mler une femme dans tout cela, que peut-elle y faire?
+
+--Vous dclarer que votre pre n'est pour rien dans la dfaite ou la
+mort du sien, par exemple, ou vous clairer ce sujet, si par hasard
+votre pre avait eu le malheur....
+
+--Je vous ai dj dit, mon cher comte, que je ne pouvais admettre une
+pareille supposition.
+
+--Vous refusez donc ce moyen?
+
+--Je le refuse.
+
+--Absolument?
+
+--Absolument!
+
+--Alors, un dernier conseil.
+
+--Soit, mais le dernier.
+
+--Ne le voulez-vous point?
+
+--Au contraire, je vous le demande.
+
+--N'envoyez point de tmoins Beauchamp.
+
+--Comment?
+
+--Allez le trouver vous-mme.
+
+--C'est contre toutes les habitudes.
+
+--Votre affaire est en dehors des affaires ordinaires.
+
+--Et pourquoi dois-je y aller moi-mme, voyons?
+
+--Parce qu'ainsi l'affaire reste entre vous et Beauchamp.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Sans doute; si Beauchamp est dispos se rtracter, il faut lui
+laisser le mrite de la bonne volont: la rtraction n'en sera pas moins
+faite. S'il refuse, au contraire, il sera temps de mettre deux trangers
+dans votre secret.
+
+--Ce ne seront pas deux trangers, ce seront deux amis.
+
+--Les amis d'aujourd'hui sont les ennemis de demain.
+
+--Oh! par exemple!
+
+--Tmoin Beauchamp.
+
+--Ainsi....
+
+--Ainsi, je vous recommande la prudence.
+
+--Ainsi, vous croyez que je dois aller trouver Beauchamp moi-mme?
+
+--Oui.
+
+--Seul?
+
+--Seul. Quand on veut obtenir quelque chose de l'amour-propre d'un
+homme, il faut sauver l'amour-propre de cet homme jusqu' l'apparence
+de la souffrance.
+
+--Je crois que vous avez raison.
+
+--Ah! c'est bien heureux!
+
+--J'irai seul.
+
+--Allez; mais vous feriez encore mieux de n'y point aller du tout.
+
+--C'est impossible.
+
+--Faites donc ainsi; ce sera toujours mieux que ce que vous vouliez faire.
+
+--Mais en ce cas, voyons, si malgr toutes mes prcautions, tous mes
+procds, si j'ai un duel, me servirez-vous de tmoin?
+
+--Mon cher vicomte; dit Monte-Cristo avec une gravit suprme, vous avez
+d voir qu'en temps et lieu j'tais tout votre dvotion; mais le
+service que vous me demanderez l sort du cercle de ceux que je puis
+vous rendre.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Peut-tre le saurez-vous un jour.
+
+--Mais en attendant?
+
+--Je demande votre indulgence pour mon secret.
+
+--C'est bien. Je prendrai Franz et Chteau-Renaud.
+
+--Prenez Franz et Chteau-Renaud, ce sera merveille.
+
+--Mais enfin, si je me bats, vous me donnerez bien une petite leon
+d'pe ou de pistolet?
+
+--Non, c'est encore une chose impossible.
+
+--Singulier homme que vous faites, allez! Alors vous ne voulez vous
+mler de rien?
+
+--De rien absolument.
+
+--Alors n'en parlons plus. Adieu, comte.
+
+--Adieu, vicomte.
+
+Morcerf prit son chapeau et sortit.
+
+ la porte, il retrouva son cabriolet, et, contenant du mieux qu'il put
+sa colre, il se fit conduire chez Beauchamp; Beauchamp tait son
+journal.
+
+Albert se fit conduire au journal.
+
+Beauchamp tait dans un cabinet sombre et poudreux, comme sont de
+fondation les bureaux de journaux.
+
+On lui annona Albert de Morcerf. Il fit rpter deux fois l'annonce;
+puis, mal convaincu encore, il cria:
+
+Entrez!
+
+Albert parut. Beauchamp poussa une exclamation en voyant son ami
+franchir les liasses de papier et fouler d'un pied mal exerc les
+journaux de toutes grandeurs qui jonchaient non point le parquet, mais
+le carreau rougi de son bureau.
+
+Par ici, par ici, mon cher Albert, dit-il en tendant la main au jeune
+homme; qui diable vous amne? tes-vous perdu comme le petit Poucet, ou
+venez-vous tout bonnement me demander djeuner? Tchez de trouver une
+chaise; tenez, l-bas, prs de ce granium qui, seul ici, me rappelle
+qu'il y a au monde des feuilles qui ne sont pas des feuilles de papier.
+
+--Beauchamp; dit Albert, c'est de votre journal que je viens vous
+parler.
+
+--Vous, Morcerf? que dsirez-vous?
+
+--Je dsire une rectification.
+
+--Vous, une rectification? propos de quoi, Albert? mais asseyez-vous
+donc!
+
+--Merci, rpondit Albert pour la seconde fois, et avec un lger signe de
+tte.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Une rectification sur un fait qui porte atteinte l'honneur d'un
+membre de ma famille.
+
+--Allons donc! dit Beauchamp, surpris. Quel fait? Cela ne se peut pas.
+
+--Le fait qu'on vous a crit de Janina.
+
+--De Janina?
+
+--Oui, de Janina. En vrit vous avez l'air d'ignorer ce qui m'amne?
+
+--Sur mon honneur... Baptiste! un journal d'hier! cria Beauchamp.
+
+--C'est inutile, je vous apporte le mien.
+
+Beauchamp lut en bredouillant:
+
+On nous crit de Janina, etc.
+
+Vous comprenez que le fait est grave, dit Morcerf, quand Beauchamp eut
+fini.
+
+--Cet officier est donc votre parent? demanda le journaliste.
+
+--Oui, dit Albert en rougissant.
+
+--Eh bien, que voulez-vous que je fasse pour vous tre agrable? dit
+Beauchamp avec douceur.
+
+--Je voudrais, mon cher Beauchamp, que vous rtractassiez ce fait.
+
+Beauchamp regarda Albert avec une attention qui annonait assurment
+beaucoup de bienveillance.
+
+Voyons, dit-il, cela va nous entraner dans une longue causerie; car
+c'est toujours une chose grave qu'une rtractation. Asseyez-vous; je
+vais relire ces trois ou quatre lignes.
+
+Albert s'assit, et Beauchamp relut les lignes incrimines par son ami
+avec plus d'attention que la premire fois.
+
+Eh bien, vous le voyez, dit Albert avec fermet, avec rudesse mme, on
+a insult dans votre journal quelqu'un de ma famille, et je veux une
+rtractation.
+
+--Vous... voulez....
+
+--Oui, je veux!
+
+--Permettez-moi de vous dire que vous n'tes point parlementaire, mon
+cher vicomte.
+
+--Je ne veux point l'tre, rpliqua le jeune homme en se levant; je
+poursuis la rtractation d'un fait que vous avez nonc hier, et je
+l'obtiendrai. Vous tes assez mon ami, continua Albert les lvres
+serres, voyant que Beauchamp, de son ct, commenait relever sa tte
+ddaigneuse; vous tes assez mon ami et, comme tel, vous me connaissez
+assez, je l'espre pour comprendre ma tnacit en pareille circonstance.
+
+--Si je suis votre ami, Morcerf, vous finirez par me le faire oublier
+avec des mots pareils ceux de tout l'heure.... Mais voyons, ne nous
+fchons pas, ou du moins, pas encore.... Vous tes inquiet, irrit,
+piqu.... Voyons, quel est ce parent qu'on appelle Fernand?
+
+--C'est mon pre, tout simplement, dit Albert; M. Fernand Mondego, comte
+de Morcerf, un vieux militaire qui a vu vingt champs de bataille, et
+dont on voudrait couvrir les nobles cicatrices avec la fange impure
+ramasse dans le ruisseau.
+
+--C'est votre pre? dit Beauchamp: alors c'est autre chose; je conois
+votre indignation, mon cher Albert... Relisons donc....
+
+Et il relut la note, en pesant cette fois sur chaque mot.
+
+Mais o voyez-vous, demanda Beauchamp, que le Fernand du journal soit
+votre pre?
+
+--Nulle part, je le sais bien; mais d'autres le verront. C'est pour cela
+que je veux que le fait soit dmenti.
+
+Aux mots _je veux_, Beauchamp leva les yeux sur Morcerf, et les baissant
+presque aussitt, il demeura un instant pensif.
+
+Vous dmentirez ce fait, n'est-ce pas, Beauchamp? rpta Morcerf avec
+une colre croissante, quoique toujours concentre.
+
+--Oui, dit Beauchamp.
+
+-- la bonne heure! dit Albert.
+
+--Mais quand je me serai assur que le fait est faux.
+
+--Comment!
+
+--Oui, la chose vaut la peine d'tre claircie, et je l'claircirai.
+
+--Mais que voyez-vous donc claircir dans tout cela, monsieur? dit
+Albert, hors de toute mesure. Si vous ne croyez pas que ce soit mon
+pre, dites-le tout de suite; si vous croyez que ce soit lui, rendez-moi
+raison de cette opinion.
+
+Beauchamp regarda Albert avec ce sourire qui lui tait particulier, et
+qui savait prendre la nuance de toutes les passions.
+
+Monsieur, reprit-il, puisque monsieur il y a, si c'est pour me demander
+raison que vous tes venu, il fallait le faire d'abord et ne point venir
+me parler d'amiti et d'autres choses oiseuses comme celles que j'ai la
+patience d'entendre depuis une demi-heure. Est-ce bien sur ce terrain
+que nous allons marcher dsormais, voyons!
+
+--Oui, si vous ne rtractez pas l'infme calomnie!
+
+--Un moment! pas de menaces, s'il vous plat, monsieur Albert Mondego,
+vicomte de Morcerf, je n'en souffre pas de mes ennemis, plus forte
+raison de mes amis. Donc, vous voulez que je dmente le fait sur le
+colonel Fernand, fait auquel je n'ai, sur mon honneur pris aucune part?
+
+--Oui, je le veux! dit Albert, dont la tte commenait s'garer.
+
+--Sans quoi, nous nous battrons? continua Beauchamp avec le mme calme.
+
+--Oui! reprit Albert, en haussant la voix.
+
+--Eh bien, dit Beauchamp, voici ma rponse, mon cher monsieur: ce fait
+n'a pas t insr par moi, je ne le connaissais pas; mais vous avez,
+par votre dmarche, attir mon attention sur ce fait, elle s'y
+cramponne; il subsistera donc jusqu' ce qu'il soit dmenti ou confirm
+par qui de droit.
+
+--Monsieur, dit Albert en se levant, je vais donc avoir l'honneur de
+vous envoyer mes tmoins, vous discuterez avec eux le lieu et les armes.
+
+--Parfaitement, mon cher monsieur.
+
+--Et ce soir, s'il vous plat ou demain au plus tard, nous nous
+rencontrerons.
+
+--Non pas! non pas! Je serai sur le terrain quand il le faudra, et,
+mon avis (j'ai le droit de le donner, puisque c'est moi qui reois la
+provocation), et, mon avis, dis-je, l'heure n'est pas encore venue. Je
+sais que vous tirez trs bien l'pe, je la tire passablement; je sais
+que vous faites trois mouches sur six, c'est ma force peu prs; je
+sais qu'un duel entre nous sera un duel srieux, parce que vous tes
+brave et que... je le suis aussi. Je ne veux donc pas m'exposer vous
+tuer ou tre tu moi-mme par vous, sans cause. C'est moi qui vais
+mon tour poser la question et ca-t-go-ri-que-ment.
+
+Tenez-vous cette rtractation au point de me tuer si je ne le fais
+pas, bien que je vous aie dit, bien que je vous rpte, bien que je vous
+affirme sur l'honneur que je ne connaissais pas le fait; bien que je
+vous dclare enfin qu'il est impossible tout autre qu' un don Japhet
+comme vous de deviner M. le comte de Morcerf sous ce nom de Fernand?
+
+--J'y tiens absolument.
+
+--Eh bien, mon cher monsieur, je consens me couper la gorge avec
+vous, mais je veux trois semaines; dans trois semaines vous me
+retrouverez pour vous dire: Oui, le fait est faux, je l'efface; ou bien:
+Oui, le fait est vrai, et je sors les pes du fourreau, ou les
+pistolets de la bote, votre choix.
+
+--Trois semaines! s'cria Albert; mais trois semaines, c'est trois
+sicles pendant lesquels je suis dshonor!
+
+--Si vous tiez rest mon ami, je vous eusse dit: Patience, ami; vous
+vous tes fait mon ennemi et je vous dis: Que m'importe, moi,
+monsieur!
+
+--Eh bien, dans trois semaines, soit, dit Morcerf. Mais songez-y, dans
+trois semaines il n'y aura plus ni dlai ni subterfuge qui puisse vous
+dispenser....
+
+--Monsieur Albert de Morcerf, dit Beauchamp en se levant son tour, je
+ne puis vous jeter par les fentres que dans trois semaines,
+c'est--dire dans vingt-quatre jours, et vous, vous n'avez le droit de
+me pourfendre qu' cette poque. Nous sommes le 29 du mois d'aot, donc
+au 21 du mois de septembre. Jusque-l, croyez-moi, et c'est un conseil
+de gentilhomme que je vous donne, pargnons-nous les aboiements de deux
+dogues enchans distance.
+
+Et Beauchamp, saluant gravement le jeune homme, lui tourna le dos et
+passa dans son imprimerie.
+
+Albert se vengea sur une pile de journaux qu'il dispersa en les cinglant
+ grands coups de badine, aprs quoi il partit, non sans s'tre retourn
+deux ou trois fois vers la porte de l'imprimerie.
+
+Tandis qu'Albert fouettait le devant de son cabriolet aprs avoir
+fouett les innocents papiers noircis qui n'en pouvaient mais de sa
+dconvenue, il aperut en traversant le boulevard, Morrel qui, le nez au
+vent, l'oeil veill et les bras dgags, passait devant les bains
+Chinois, venant du ct de la porte Saint-Martin, et allant du ct de
+la Madeleine.
+
+Ah! dit-il en soupirant, voil un homme heureux!
+
+Par hasard, Albert ne se trompait point.
+
+
+
+
+LXXIX
+
+La limonade.
+
+
+En effet, Morrel tait bien heureux.
+
+M. Noirtier venait de l'envoyer chercher, et il avait si grande hte de
+savoir pour quelle cause, qu'il n'avait pas pris de cabriolet, se fiant
+bien plus ses deux jambes qu'aux jambes d'un cheval de place; il tait
+donc parti tout courant de la rue Meslay et se rendait au faubourg
+Saint-Honor.
+
+Morrel marchait au pas gymnastique, et le pauvre Barrois le suivait de
+son mieux. Morrel avait trente et un ans, Barrois en avait soixante;
+Morrel tait ivre d'amour, Barrois tait altr par la grande chaleur.
+Ces deux hommes, ainsi diviss d'intrts et d'ge, ressemblaient aux
+deux lignes que forme un triangle: cartes par la base, elles se
+rejoignent au sommet.
+
+Le sommet, c'tait Noirtier, lequel avait envoy chercher Morrel en lui
+recommandant de faire diligence, recommandation que Morrel suivait la
+lettre, au grand dsespoir de Barrois.
+
+En arrivant, Morrel n'tait pas mme essouffl: l'amour donne des ailes,
+mais Barrois, qui depuis longtemps n'tait plus amoureux, Barrois tait
+en nage.
+
+Le vieux serviteur fit entrer Morrel par la porte particulire, ferma la
+porte du cabinet, et bientt un froissement de robe sur le parquet
+annona la visite de Valentine.
+
+Valentine tait belle ravir sous ses vtements de deuil.
+
+Le rve devenait si doux que Morrel se ft presque pass de converser
+avec Noirtier; mais le fauteuil du vieillard roula bientt sur le
+parquet, et il entra.
+
+Noirtier accueillit par un regard bienveillant les remerciements que
+Morrel lui prodiguait pour cette merveilleuse intervention qui les avait
+sauvs, Valentine et lui, du dsespoir. Puis le regard de Morrel alla
+provoquer, sur la nouvelle faveur qui lui tait accorde, la jeune
+fille, qui, timide et assise loin de Morrel, attendait d'tre force
+parler.
+
+Noirtier la regarda son tour.
+
+Il faut donc que je dise ce dont vous m'avez charge? demanda-t-elle.
+
+--Oui, fit Noirtier.
+
+--Monsieur Morrel, dit alors Valentine au jeune homme qui la dvorait
+des yeux, mon bon papa Noirtier avait mille choses vous dire, que
+depuis trois jours il m'a dites. Aujourd'hui, il vous envoie chercher
+pour que je vous les rpte; je vous les rpterai donc, puisqu'il m'a
+choisie pour son interprte, sans changer un mot ses intentions.
+
+--Oh! j'coute bien impatiemment, rpondit le jeune homme; parlez,
+mademoiselle, parlez.
+
+Valentine baissa les yeux: ce fut un prsage qui parut doux Morrel.
+Valentine n'tait faible que dans le bonheur.
+
+Mon pre veut quitter cette maison, dit-elle. Barrois s'occupe de lui
+chercher un appartement convenable.
+
+--Mais vous, mademoiselle, dit Morrel vous qui tes si chre et si
+ncessaire M. Noirtier?
+
+--Moi, reprit la jeune fille, je ne quitterai point mon grand-pre,
+c'est chose convenue entre lui et moi. Mon appartement sera prs du
+sien. Ou j'aurai le consentement de M. de Villefort pour aller habiter
+avec bon papa Noirtier, ou on me le refusera: dans le premier cas, je
+pars ds prsent; dans le second, j'attends ma majorit, qui arrive
+dans dix-huit mois. Alors je serai libre, j'aurai une fortune
+indpendante, et....
+
+--Et?... demanda Morrel.
+
+--Et, avec l'autorisation de bon papa, je tiendrai la promesse que je
+vous ai faite.
+
+Valentine pronona ces derniers mots si bas, que Morrel n'et pu les
+entendre sans l'intrt qu'il avait les dvorer.
+
+N'est-ce point votre pense que j'ai exprime l, bon papa? ajouta
+Valentine en s'adressant Noirtier.
+
+--Oui, fit le vieillard.
+
+--Une fois chez mon grand-pre, ajouta Valentine, M. Morrel pourra me
+venir voir en prsence de ce bon et digne protecteur. Si ce lien que nos
+coeurs, peut-tre ignorants ou capricieux, avaient commenc de former
+parat convenable et offre des garanties de bonheur futur notre
+exprience (hlas! dit-on, les coeurs enflamms par les obstacles se
+refroidissent dans la scurit!) alors M. Morrel pourra me demander
+moi-mme, je l'attendrai.
+
+--Oh! s'cria Morrel, tent de s'agenouiller devant le vieillard comme
+devant Dieu, devant Valentine comme devant un ange; oh! qu'ai-je donc
+fait de bien dans ma vie pour mriter tant de bonheur?
+
+--Jusque-l, continua la jeune fille de sa voix pure et svre, nous
+respectons les convenances, la volont mme de nos parents, pourvu que
+cette volont ne tende pas nous sparer toujours; en un mot, et je
+rpte ce mot parce qu'il dit tout, nous attendrons.
+
+--Et les sacrifices que ce mot impose, monsieur, dit Morrel, je vous
+jure de les accomplir, non pas avec rsignation, mais avec bonheur.
+
+--Ainsi, continua Valentine avec un regard bien doux au coeur de
+Maximilien, plus d'imprudences, mon ami, ne compromettez pas celle qui,
+ partir d'aujourd'hui, se regarde comme destine porter purement et
+dignement votre nom.
+
+Morrel appuya sa main sur son coeur.
+
+Cependant Noirtier les regardait tous deux avec tendresse. Barrois, qui
+tait rest au fond comme un homme qui l'on n'a rien cacher,
+souriait en essuyant les grosses gouttes d'eau qui tombaient de son
+front chauve.
+
+Oh! mon Dieu, comme il a chaud, ce bon Barrois, dit Valentine.
+
+--Ah! dit Barrois, c'est que j'ai bien couru, allez, mademoiselle; mais
+M. Morrel, je dois lui rendre cette justice-l, courait encore plus vite
+que moi.
+
+Noirtier indiqua de l'oeil un plateau sur lequel taient servis une
+carafe de limonade et un verre. Ce qui manquait dans la carafe avait t
+bu une demi-heure auparavant par Noirtier.
+
+Tiens, bon Barrois, dit la jeune fille, prends, car je vois que tu
+couves des yeux cette carafe entame.
+
+--Le fait est, dit Barrois, que je meurs de soif, et que je boirai bien
+volontiers un verre de limonade votre sant.
+
+--Bois donc, dit Valentine, et reviens dans un instant.
+
+Barrois emporta le plateau, et peine tait-il dans le corridor, qu'
+travers la porte qu'il avait oubli de fermer, on le voyait pencher la
+tte en arrire pour vider le verre que Valentine avait rempli.
+
+Valentine et Morrel changeaient leurs adieux en prsence de Noirtier,
+quand on entendit la sonnette retentir dans l'escalier de Villefort.
+
+C'tait le signal d'une visite.
+
+Valentine regarda la pendule.
+
+Il est midi, dit-elle, c'est aujourd'hui samedi, bon papa, c'est sans
+doute le docteur.
+
+Noirtier fit signe qu'en effet ce devait tre lui.
+
+Il va venir ici, il faut que M. Morrel s'en aille, n'est-ce pas, bon
+papa?
+
+--Oui, rpondit le vieillard. Barrois! appela Valentine; Barrois,
+venez!
+
+On entendit la voix du vieux serviteur qui rpondait:
+
+J'y vais, mademoiselle.
+
+--Barrois va vous reconduire jusqu' la porte, dit Valentine Morrel;
+et maintenant, rappelez-vous une chose, monsieur l'officier, c'est que
+mon bon papa vous recommande de ne risquer aucune dmarche capable de
+compromettre notre bonheur.
+
+--J'ai promis d'attendre, dit Morrel, et j'attendrai.
+
+En ce moment, Barrois entra.
+
+Qui a sonn? demanda Valentine.
+
+--Monsieur le docteur d'Avrigny, dit Barrois en chancelant sur ses
+jambes.
+
+--Eh bien, qu'avez-vous donc, Barrois? demanda Valentine.
+
+Le vieillard ne rpondit pas; il regardait son matre avec des yeux
+effars, tandis que de sa main crispe il cherchait un appui pour
+demeurer debout.
+
+Mais il va tomber! s'cria Morrel.
+
+En effet, le tremblement dont Barrois tait saisi augmentait par degrs;
+les traits du visage, altrs par les mouvements convulsifs des muscles
+de la face, annonaient une attaque nerveuse des plus intenses.
+
+Noirtier, voyant Barrois ainsi troubl, multipliait ses regards dans
+lesquels se peignaient, intelligibles et palpitantes, toutes les
+motions qui agitent le coeur de l'homme.
+
+Barrois fit quelques pas vers son matre.
+
+Ah! mon Dieu! mon Dieu! Seigneur, dit-il, mais qu'ai-je donc?... Je
+souffre... je n'y vois plus. Mille pointes de feu me traversent le
+crne. Oh! ne me touchez pas, ne me touchez pas!
+
+En effet, les yeux devenaient saillants et hagards, et la tte se
+renversait en arrire, tandis que le reste du corps se raidissait.
+
+Valentine pouvante poussa un cri; Morrel la prit dans ses bras comme
+pour la dfendre contre quelque danger inconnu.
+
+Monsieur d'Avrigny! monsieur d'Avrigny! cria Valentine d'une voix
+touffe, nous! au secours!
+
+Barrois tourna sur lui-mme, fit trois pas en arrire, trbucha et vint
+tomber aux pieds de Noirtier, sur le genou duquel il appuya sa main en
+criant:
+
+Mon matre! mon bon matre!
+
+En ce moment M. de Villefort, attir par les cris, parut sur le seuil de
+la chambre.
+
+Morrel lcha Valentine moiti vanouie, et se rejetant en arrire,
+s'enfona dans l'angle de la chambre et disparut presque derrire un
+rideau.
+
+Ple comme s'il et vu un serpent se dresser devant lui, il attachait un
+regard glac sur le malheureux agonisant.
+
+Noirtier bouillait d'impatience et de terreur; son me volait au secours
+du pauvre vieillard, son ami plutt que son domestique. On voyait le
+combat terrible de la vie et de la mort se traduire sur son front par le
+gonflement des veines et la contraction de quelques muscles rests
+vivants autour de ses yeux.
+
+Barrois, la face agite, les yeux injects de sang, le cou renvers en
+arrire, gisait battant le parquet de ses mains, tandis qu'au contraire
+ses jambes raides semblaient devoir rompre plutt que plier.
+
+Une lgre cume montait ses lvres, et il haletait douloureusement.
+
+Villefort, stupfait, demeura un instant les yeux fixs sur ce tableau,
+qui, ds son entre dans la chambre, attira ses regards.
+
+Il n'avait pas vu Morrel.
+
+Aprs un instant de contemplation muette pendant lequel on put voir son
+visage plir et ses cheveux se dresser sur sa tte:
+
+Docteur! docteur! s'cria-t-il en s'lanant vers la porte, venez!
+venez!
+
+--Madame! madame! cria Valentine appelant sa belle-mre en se heurtant
+aux parois de l'escalier, venez! venez vite et apportez votre flacon de
+sels!
+
+--Qu'y a-t-il? demanda la voix mtallique et contenue de Mme de
+Villefort.
+
+--Oh! venez! venez!
+
+--Mais o donc est le docteur! criait Villefort; o est-il?
+
+Mme de Villefort descendit lentement; on entendait craquer les planches
+sous ses pieds. D'une main elle tenait le mouchoir avec lequel elle
+s'essuyait le visage, de l'autre un flacon de sels anglais.
+
+Son premier regard, en arrivant la porte, fut pour Noirtier, dont le
+visage, sauf l'motion bien naturelle dans une semblable circonstance,
+annonait une sant gale; son second coup d'oeil rencontra le moribond.
+
+Elle plit, et son oeil rebondit pour ainsi dire du serviteur sur le
+matre.
+
+Mais au nom du Ciel, madame, o est le docteur? il est entr chez vous.
+C'est une apoplexie, vous le voyez bien, avec une saigne on le sauvera.
+
+--A-t-il mang depuis peu? demanda Mme de Villefort ludant la question.
+
+--Madame, dit Valentine, il n'a pas djeun, mais il a fort couru ce
+matin pour faire une commission dont l'avait charg bon papa. Au retour
+seulement il a pris un verre de limonade.
+
+--Ah! fit Mme de Villefort, pourquoi pas du vin? C'est trs mauvais, la
+limonade.
+
+--La limonade tait l sous sa main, dans la carafe de bon papa; le
+pauvre Barrois avait soif, il a bu ce qu'il a trouv.
+
+Mme de Villefort tressaillit. Noirtier l'enveloppa de son regard
+profond.
+
+Il a le cou si court! dit-elle.
+
+--Madame, dit Villefort, je vous demande o est M. d'Avrigny; au nom du
+Ciel, rpondez!
+
+--Il est dans la chambre d'douard qui est un peu souffrant, dit Mme de
+Villefort, qui ne pouvait luder plus longtemps.
+
+Villefort s'lana dans l'escalier pour l'aller chercher lui-mme.
+
+Tenez, dit la jeune femme en donnant son flacon Valentine, on va le
+saigner sans doute. Je remonte chez moi, car je ne puis supporter la vue
+du sang.
+
+Et elle suivit son mari.
+
+Morrel sortit de l'angle sombre o il s'tait retir, et o personne ne
+l'avait vu, tant la proccupation tait grande.
+
+Partez vite, Maximilien, lui dit Valentine, et attendez que je vous
+appelle. Allez.
+
+Morrel consulta Noirtier par un geste. Noirtier, qui avait conserv tout
+son sang-froid, lui fit signe que oui.
+
+Il serra la main de Valentine contre son coeur et sortit par le corridor
+drob.
+
+En mme temps Villefort et le docteur rentraient par la porte oppose.
+
+Barrois commenait revenir lui: la crise tait passe, sa parole
+revenait gmissante, et il se soulevait sur un genou.
+
+D'Avrigny et Villefort portrent Barrois sur une chaise longue.
+
+Qu'ordonnez-vous, docteur? demanda Villefort.
+
+--Qu'on m'apporte de l'eau et de l'ther. Vous en avez dans la maison?
+
+--Oui.
+
+--Qu'on coure me chercher de l'huile de trbenthine et de l'mtique.
+
+--Allez! dit Villefort.
+
+--Et maintenant que tout le monde se retire.
+
+--Moi aussi? demanda timidement Valentine.
+
+--Oui, mademoiselle, vous surtout, dit rudement le docteur.
+
+Valentine regarda M. d'Avrigny avec tonnement, embrassa M. Noirtier au
+front et sortit.
+
+Derrire elle le docteur ferma la porte d'un air sombre.
+
+Tenez, tenez, docteur, le voil qui revient; ce n'tait qu'une attaque
+sans importance.
+
+M. d'Avrigny sourit d'un air sombre.
+
+Comment vous sentez-vous, Barrois? demanda le docteur.
+
+--Un peu mieux, monsieur.
+
+--Pouvez-vous boire ce verre d'eau thre?
+
+--Je vais essayer, mais ne me touchez pas.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'il me semble que si vous me touchiez, ne ft-ce que du bout
+du doigt, l'accs me reprendrait.
+
+--Buvez.
+
+Barrois prit le verre, l'approcha de ses lvres violettes et le vida
+moiti peu prs.
+
+O souffrez-vous? demanda le docteur.
+
+--Partout; j'prouve comme d'effroyables crampes.
+
+--Avez-vous des blouissements?
+
+--Oui.
+
+--Des tintements d'oreille?
+
+--Affreux.
+
+--Quand cela vous a-t-il pris?
+
+--Tout l'heure.
+
+--Rapidement?
+
+--Comme la foudre.
+
+--Rien hier? rien avant-hier?
+
+--Rien.
+
+--Pas de somnolence? pas de pesanteurs?
+
+--Non.
+
+--Qu'avez-vous mang aujourd'hui?
+
+--Je n'ai rien mang; j'ai bu seulement un verre de la limonade de
+monsieur, voil tout.
+
+Et Barrois fit de la tte un signe pour dsigner Noirtier qui immobile
+dans son fauteuil, contemplait cette terrible scne sans en perdre un
+mouvement, sans laisser chapper une parole.
+
+O est cette limonade? demanda vivement le docteur.
+
+--Dans la carafe, en bas.
+
+--O cela, en bas!
+
+--Dans la cuisine.
+
+--Voulez-vous que j'aille la chercher, docteur? demanda Villefort.
+
+--Non, restez ici, et tchez de faire boire au malade le reste de ce
+verre d'eau.
+
+--Mais cette limonade....
+
+--J'y vais moi-mme.
+
+D'Avrigny fit un bond, ouvrit la porte, s'lana dans l'escalier de
+service et faillit renverser madame de Villefort, qui, elle aussi,
+descendait la cuisine.
+
+Elle poussa un cri.
+
+D'Avrigny n'y fit mme pas attention; emport par la puissance d'une
+seule ide, il sauta les trois ou quatre dernires marches, se prcipita
+dans la cuisine, et aperut le carafon aux trois quarts vide sur un
+plateau.
+
+Il fondit dessus comme un aigle sur sa proie.
+
+Haletant, il remonta au rez-de-chausse et rentra dans la chambre. Mme
+de Villefort remontait lentement l'escalier qui conduisait chez elle.
+
+Est-ce bien cette carafe qui tait ici? demanda d'Avrigny.
+
+--Oui, monsieur le docteur.
+
+--Cette limonade est la mme que vous avez bue?
+
+--Je le crois.
+
+--Quel got lui avez-vous trouv?
+
+--Un got amer.
+
+Le docteur versa quelques gouttes de limonade dans le creux de sa main,
+les aspira avec ses lvres, et, aprs s'en tre rinc la bouche comme on
+fait avec le vin que l'on veut goter, il cracha la liqueur dans la
+chemine.
+
+C'est bien la mme, dit-il. Et vous en avez bu aussi, monsieur
+Noirtier?
+
+--Oui, fit le vieillard.
+
+--Et vous lui avez trouv ce mme got amer?
+
+--Oui.
+
+--Ah! monsieur le docteur! cria Barrois, voil que cela me reprend! Mon
+Dieu, Seigneur, ayez piti de moi!
+
+Le docteur courut au malade.
+
+Cet mtique, Villefort, voyez s'il vient.
+
+Villefort s'lana en criant:
+
+L'mtique! l'mtique! l'a-t-on apport?
+
+Personne ne rpondit. La terreur la plus profonde rgnait dans la
+maison.
+
+Si j'avais un moyen de lui insuffler de l'air dans les poumons, dit
+d'Avrigny en regardant autour de lui, peut-tre y aurait-il possibilit
+de prvenir l'asphyxie. Mais non, rien, rien!
+
+--Oh! monsieur, criait Barrois, me laisserez-vous mourir ainsi sans
+secours? Oh! je me meurs, mon Dieu! je me meurs!
+
+--Une plume! une plume! demanda le docteur.
+
+Il en aperut une sur la table.
+
+Il essaya d'introduire la plume dans la bouche du malade, qui faisait,
+au milieu de ses convulsions, d'inutiles efforts pour vomir; mais les
+mchoires taient tellement serres, que la plume ne put passer.
+
+Barrois tait atteint d'une attaque nerveuse encore plus intense que la
+premire. Il avait gliss de la chaise longue terre, et se raidissait
+sur le parquet.
+
+Le docteur le laissa en proie cet accs, auquel il ne pouvait apporter
+aucun soulagement, et alla Noirtier.
+
+Comment vous trouvez-vous? lui dit-il prcipitamment et voix basse;
+bien?
+
+--Oui.
+
+--Lger d'estomac ou lourd? lger?
+
+--Oui.
+
+--Comme lorsque vous avez pris la pilule que je fais donner chaque
+dimanche?
+
+--Oui.
+
+--Est-ce Barrois qui a fait votre limonade?
+
+--Oui.
+
+--Est-ce vous qui l'avez engag en boire?
+
+--Non.
+
+--Est-ce M. de Villefort?
+
+--Non.
+
+--Madame?
+
+--Non.
+
+--C'est donc Valentine, alors?
+
+--Oui.
+
+Un soupir de Barrois, un billement qui faisait craquer des os de sa
+mchoire, appelrent l'attention de d'Avrigny: il quitta M. Noirtier et
+courut prs du malade.
+
+Barrois, dit le docteur, pouvez-vous parler?
+
+Barrois balbutia quelques paroles inintelligibles.
+
+Essayez un effort, mon ami.
+
+Barrois rouvrit des yeux sanglants.
+
+Qui a fait la limonade?
+
+--Moi.
+
+--L'avez-vous apporte votre matre aussitt aprs l'avoir faite?
+
+--Non.
+
+--Vous l'avez laisse quelque part, alors?
+
+-- l'office, on m'appelait.
+
+--Qui l'a apporte ici?
+
+--Mlle Valentine.
+
+D'Avrigny se frappa le front.
+
+ mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il.
+
+--Docteur! docteur! cria Barrois, qui sentait un troisime accs
+arriver.
+
+--Mais n'apportera-t-on pas cet mtique, s'cria le docteur.
+
+--Voil un verre tout prpar, dit Villefort en rentrant.
+
+--Par qui?
+
+--Par le garon pharmacien qui est venu avec moi.
+
+--Buvez.
+
+--Impossible, docteur, il est trop tard; j'ai la gorge qui se serre,
+j'touffe! Oh! mon coeur! Oh! ma tte.... Oh! quel enfer!... Est-ce que
+je vais souffrir longtemps comme cela?
+
+--Non, non, mon ami, dit le docteur, bientt vous ne souffrirez plus.
+
+--Ah je vous comprends! s'cria le malheureux; mon Dieu! prenez piti de
+moi!
+
+Et, jetant un cri, il tomba renvers en arrire, comme s'il et t
+foudroy. D'Avrigny posa une main sur son coeur, approcha une glace de
+ses lvres.
+
+Eh bien? demanda Villefort.
+
+--Allez dire la cuisine que l'on m'apporte bien vite du sirop de
+violettes.
+
+Villefort descendit l'instant mme.
+
+Ne vous effrayez pas, monsieur Noirtier, dit d'Avrigny, j'emporte le
+malade dans une autre chambre pour le saigner; en vrit, ces sortes
+d'attaques sont un affreux spectacle voir.
+
+Et prenant Barrois par-dessous les bras, il le trana dans une chambre
+voisine; mais presque aussitt il rentra chez Noirtier pour prendre le
+reste de la limonade.
+
+Noirtier fermait l'oeil droit.
+
+Valentine, n'est-ce pas? vous voulez Valentine? Je vais dire qu'on vous
+l'envoie.
+
+Villefort remontait; d'Avrigny le rencontra dans le corridor.
+
+Eh bien? demanda-t-il.
+
+--Venez, dit d'Avrigny.
+
+Et il l'emmena dans la chambre.
+
+Toujours vanoui? demanda le procureur du roi.
+
+--Il est mort.
+
+Villefort recula de trois pas, joignit les mains au-dessus de sa tte,
+et avec une commisration non quivoque:
+
+Mort si promptement! dit-il en regardant le cadavre.
+
+--Oui, bien promptement, n'est-ce pas? dit d'Avrigny; mais cela ne doit
+pas vous tonner: M. et Mme de Saint-Mran sont morts tout aussi
+promptement. Oh! l'on meurt vite dans votre maison, monsieur de
+Villefort.
+
+--Quoi! s'cria le magistrat avec un accent d'horreur et de
+consternation, vous en revenez cette terrible ide!
+
+--Toujours, monsieur, toujours! dit d'Avrigny avec solennit, car elle
+ne m'a pas quitt un instant, et pour que vous soyez bien convaincu que
+je ne me trompe pas cette fois, coutez bien, monsieur de Villefort.
+
+Villefort tremblait convulsivement.
+
+Il y a un poison qui tue sans presque laisser de trace. Ce poison, je
+le connais bien: je l'ai tudi dans tous les accidents qu'il amne,
+dans tous les phnomnes qu'il produit. Ce poison, je l'ai reconnu tout
+ l'heure chez le pauvre Barrois, comme je l'avais reconnu chez Mme de
+Saint-Mran. Ce poison, il y a une manire de reconnatre sa prsence:
+il rtablit la couleur bleue du papier de tournesol rougi par un acide,
+et il teint en vert le sirop de violettes. Nous n'avons pas de papier de
+tournesol; mais, tenez, voil qu'on apporte le sirop de violettes que
+j'ai demand.
+
+En effet, on entendait des pas dans le corridor, le docteur entrebilla
+la porte, prit des mains de la femme de chambre un vase au fond duquel
+il y avait deux ou trois cuilleres de sirop, et referma la porte.
+
+Regardez, dit-il au procureur du roi, dont le coeur battait si fort
+qu'on et pu l'entendre, voici dans cette tasse du sirop de violettes,
+et dans cette carafe le reste de la limonade dont M. Noirtier et Barrois
+ont bu une partie. Si la limonade est pure et inoffensive, le sirop va
+garder sa couleur; si la limonade est empoisonne, le sirop va devenir
+vert. Regardez!
+
+Le docteur versa lentement quelques gouttes de limonade de la carafe
+dans la tasse, et l'on vit l'instant mme un nuage se former au fond
+de la tasse, ce nuage prit d'abord une nuance bleue; puis du saphir il
+passa l'opale et de l'opale l'meraude.
+
+Arriv cette dernire couleur, il s'y fixa, pour ainsi dire,
+l'exprience ne laissait aucun doute.
+
+Le malheureux Barrois a t empoisonn avec de la fausse angusture et
+de la noix de Saint-Ignace, dit d'Avrigny; maintenant j'en rpondrais
+devant les hommes et devant Dieu.
+
+Villefort ne dit rien, lui, mais il leva les bras au ciel, ouvrit des
+yeux hagards, et tomba foudroy sur un fauteuil.
+
+
+
+
+LXXX
+
+L'accusation.
+
+
+M. d'Avrigny eut bientt rappel lui le magistrat, qui semblait un
+second cadavre dans cette chambre funbre.
+
+Oh! la mort est dans ma maison! s'cria Villefort.
+
+--Dites le crime, rpondit le docteur.
+
+--Monsieur d'Avrigny! s'cria Villefort, je ne puis vous exprimer tout
+ce qui se passe en moi en ce moment; c'est de l'effroi, c'est de la
+douleur, c'est de la folie.
+
+--Oui, dit M. d'Avrigny avec un calme imposant: mais je crois qu'il est
+temps que nous agissions; je crois qu'il est temps que nous opposions
+une digue ce torrent de mortalit. Quant moi, je ne me sens point
+capable de porter plus longtemps de pareils secrets, sans espoir d'en
+faire bientt sortir la vengeance pour la socit et les victimes.
+
+Villefort jeta autour de lui un sombre regard.
+
+Dans ma maison! murmura-t-il, dans ma maison!
+
+--Voyons, magistrat, dit d'Avrigny, soyez homme; interprte de la loi,
+honorez-vous par une immolation complte.
+
+--Vous me faites frmir, docteur, une immolation!
+
+--J'ai dit le mot.
+
+--Vous souponnez donc quelqu'un?
+
+--Je ne souponne personne; la mort frappe votre porte, elle entre,
+elle va, non pas aveugle, mais intelligente qu'elle est, de chambre en
+chambre. Eh bien, moi, je suis sa trace, je reconnais son passage,
+j'adopte la sagesse des anciens: je ttonne; car mon amiti pour votre
+famille, car mon respect pour vous sont deux bandeaux appliqus sur mes
+yeux; eh bien....
+
+--Oh! parlez, parlez, docteur, j'aurai du courage.
+
+--Eh bien, monsieur, vous avez chez vous, dans le sein de votre maison,
+dans votre famille peut-tre, un de ces affreux phnomnes comme chaque
+sicle en produit quelqu'un. Locuste et Agrippine, vivant en mme temps,
+sont une exception qui prouve la fureur de la Providence perdre
+l'empire romain, souill par tant de crimes. Brunehaut et Frdgonde
+sont les rsultats du travail pnible d'une civilisation sa gense,
+dans laquelle l'homme apprenait dominer l'esprit, ft-ce par l'envoy
+des tnbres. Eh bien, toutes ces femmes avaient t ou taient encore
+jeunes et belles. On avait vu fleurir sur leur front, ou sur leur front
+fleurissait encore, cette mme fleur d'innocence que l'on retrouve aussi
+sur le front de la coupable qui est dans votre maison.
+
+Villefort poussa un cri, joignit les mains, et regarda le docteur avec
+un geste suppliant.
+
+Mais celui-ci poursuivit sans piti:
+
+Cherche qui le crime profite, dit un axiome de jurisprudence....
+
+--Docteur! s'cria Villefort, hlas! docteur, combien de fois la justice
+des hommes n'a-t-elle pas t trompe par ces funestes paroles! Je ne
+sais, mais il me semble que ce crime....
+
+--Ah! vous avouez donc enfin que le crime existe?
+
+--Oui, je le reconnais. Que voulez-vous? il le faut bien. Mais
+laissez-moi continuer. Il me semble, dis-je, que ce crime tombe sur moi
+seul et non sur les victimes. Je souponne quelque dsastre pour moi
+sous tous ces dsastres tranges.
+
+-- homme! murmura d'Avrigny; le plus goste de tous les animaux, la
+plus personnelle de toutes les cratures, qui croit toujours que la
+terre tourne, que le soleil brille, que la mort fauche pour lui tout
+seul; fourmi maudissant Dieu du haut d'un bon d'herbe! Et ceux qui ont
+perdu la vie, n'ont-ils rien perdu, eux? M. de Saint-Mran, Mme de
+Saint-Mran, M. Noirtier....
+
+--Comment? M. Noirtier!
+
+--Eh oui! Croyez-vous, par exemple, que ce sort ce malheureux
+domestique qu'on en voulait? Non, non: comme le Polonius de Shakespeare,
+il est mort pour un autre. C'tait Noirtier qui devait boire la
+limonade, c'est Noirtier qui l'a bue selon l'ordre logique des choses:
+l'autre ne l'a bue que par accident; et, quoique ce soit Barrois qui
+soit mort, c'est Noirtier qui devait mourir.
+
+--Mais alors comment mon pre n'a-t-il pas succomb?
+
+--Je vous l'ai dj dit, un soir, dans le jardin, aprs la mort de Mme
+de Saint-Mran; parce que son corps est fait l'usage de ce poison
+mme; parce que la dose insignifiante pour lui tait mortelle pour tout
+autre; parce qu'enfin personne ne sait, et pas mme l'assassin, que
+depuis un an je traite avec la brucine la paralysie de M. Noirtier,
+tandis que l'assassin n'ignore pas, et il s'en est assur par
+exprience, que la brucine est un poison violent.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! murmura Villefort en se tordant les bras.
+
+--Suivez la marche du criminel; il tue M. de Saint-Mran.
+
+--Oh! docteur!
+
+--Je le jurerais; ce que l'on m'a dit des symptmes s'accorde trop bien
+avec ce que j'ai vu de mes yeux.
+
+Villefort cessa de combattre, et poussa un gmissement.
+
+Il tue M. de Saint-Mran, rpta le docteur, il tue Mme de Saint-Mran:
+double hritage recueillir.
+
+Villefort essuya la sueur qui coulait sur son front.
+
+coutez bien.
+
+--Hlas! balbutia Villefort, je ne perds pas un mot, pas un seul.
+
+--M. Noirtier, reprit de sa voix impitoyable M. d'Avrigny, M. Noirtier
+avait test nagure contre vous, contre votre famille, en faveur des
+pauvres enfin; M. Noirtier est pargn, on n'attend rien de lui. Mais il
+n'a pas plus tt dtruit son premier testament, il n'a pas plus tt fait
+le second, que, de peur qu'il n'en fasse sans doute un troisime, on le
+frappe: le testament est d'avant-hier, je crois; vous le voyez, il n'y a
+pas de temps de perdu.
+
+--Oh! grce! monsieur d'Avrigny.
+
+--Pas de grce, monsieur; le mdecin a une mission sacre sur la terre,
+c'est pour la remplir qu'il a remont jusqu'aux sources de la vie et
+descendu dans les mystrieuses tnbres de la mort. Quand le crime a t
+commis, et que Dieu, pouvant sans doute, dtourne son regard du
+criminel, c'est au mdecin de dire: Le voil!
+
+--Grce pour ma fille, monsieur! murmura Villefort.
+
+--Vous voyez bien que c'est vous qui l'avez nomme, vous, son pre!
+
+--Grce pour Valentine! coutez, c'est impossible. J'aimerais autant
+m'accuser moi-mme! Valentine, un coeur de diamant, un lis d'innocence!
+
+--Pas de grce, monsieur le procureur du roi, le crime est flagrant:
+Mlle de Villefort a emball elle-mme les mdicaments qu'on a envoys
+M. de Saint-Mran, et M. de Saint-Mran est mort.
+
+Mlle de Villefort a prpar les tisanes de Mme de Saint-Mran, et Mme
+de Saint-Mran est morte.
+
+Mlle de Villefort a pris des mains de Barrois, que l'on a envoy
+dehors, le carafon de limonade que le vieillard vide ordinairement dans
+la matine, et le vieillard n'a chapp que par miracle.
+
+Mlle de Villefort est la coupable! c'est l'empoisonneuse! Monsieur le
+procureur du roi, je vous dnonce Mlle de Villefort, faites votre
+devoir.
+
+--Docteur, je ne rsiste plus, je ne me dfends plus, je vous crois,
+mais, par piti, pargnez ma vie, mon honneur!
+
+--Monsieur de Villefort, reprit le docteur avec une force croissante, il
+est des circonstances o je franchis toutes les limites de la sotte
+circonspection humaine. Si votre fille avait commis seulement un premier
+crime, et que je la visse en mditer un second, je vous dirais:
+Avertissez-la, punissez-la, qu'elle passe le reste de sa vie dans
+quelque clotre, dans quelque couvent, pleurer, prier. Si elle avait
+commis un second crime, je vous dirais: Tenez, monsieur de Villefort,
+voil un poison qui n'a pas d'antidote connu, prompt comme la pense,
+rapide comme l'clair, mortel comme la foudre, donnez-lui ce poison en
+recommandant son me Dieu, et sauvez ainsi votre honneur et vos jours,
+car c'est vous qu'elle en veut. Et je la vois s'approcher de votre
+chevet avec ses sourires hypocrites et ses douces exhortations! Malheur
+ vous, monsieur de Villefort, si vous ne vous htez pas de frapper le
+premier! Voil ce que je vous dirais si elle n'avait tu que deux
+personnes; mais elle a vu trois agonies, elle a contempl trois
+moribonds, s'est agenouille prs de trois cadavres; au bourreau
+l'empoisonneuse! au bourreau! Vous parlez de votre honneur, faites ce
+que je vous dis, et c'est l'immortalit qui vous attend!
+
+Villefort tomba genoux.
+
+coutez, dit-il, je n'ai pas cette force que vous avez, ou plutt que
+vous n'auriez pas si, au lieu de ma fille Valentine, il s'agissait de
+votre fille Madeleine.
+
+Le docteur plit.
+
+Docteur, tout homme fils de la femme est n pour souffrir et mourir;
+docteur, je souffrirai, et j'attendrai la mort.
+
+--Prenez garde, dit M. d'Avrigny, elle sera lente... cette mort; vous la
+verrez s'approcher aprs avoir frapp votre pre, votre femme, votre
+fils peut-tre.
+
+Villefort, suffoquant, treignit le bras du docteur.
+
+coutez-moi! s'cria-t-il, plaignez-moi, secourez-moi.... Non, ma fille
+n'est pas coupable.... Tranez-nous devant un tribunal, je dirai encore:
+Non, ma fille n'est pas coupable il n'y a pas de crime dans ma
+maison.... Je ne veux pas, entendez-vous, qu'il y ait un crime dans ma
+maison; car lorsque le crime entre quelque part, c'est comme la mort, il
+n'entre pas seul. coutez, que vous importe vous que je meure
+assassin?... tes-vous mon ami? tes-vous un homme? avez-vous un
+coeur?... Non, vous tes mdecin!... Eh bien, je vous dis: Non, ma
+fille ne sera pas trane par moi aux mains du bourreau!... Ah! voil
+une ide qui me dvore, qui me pousse comme un insens creuser ma
+poitrine avec mes ongles!... Et si vous vous trompiez, docteur! si
+c'tait un autre que ma fille! Si, un jour, je venais, ple comme un
+spectre vous dire: Assassin! tu as tu ma fille.... Tenez, si cela
+arrivait, je suis chrtien, monsieur d'Avrigny, et cependant je me
+tuerais!
+
+--C'est bien, dit le docteur aprs un instant de silence, j'attendrai.
+
+Villefort le regarda comme s'il doutait encore de ses paroles.
+
+Seulement, continua M. d'Avrigny d'une voix lente et solennelle, si
+quelque personne de votre maison tombe malade, si vous-mme vous vous
+sentez frapp, ne m'appelez pas, car je ne viendrai plus. Je veux bien
+partager avec vous ce secret terrible, mais je ne veux pas que la honte
+et le remords aillent chez moi en fructifiant et en grandissant dans ma
+conscience, comme le crime et le malheur vont grandir et fructifier dans
+votre maison.
+
+--Ainsi, vous m'abandonnez, docteur?
+
+--Oui, car je ne puis pas vous suivre plus loin, et je ne m'arrte qu'au
+pied de l'chafaud. Quelque autre rvlation viendra qui amnera la fin
+de cette terrible tragdie. Adieu.
+
+--Docteur, je vous en supplie!
+
+--Toutes les horreurs qui souillent ma pense font votre maison odieuse
+et fatale. Adieu, monsieur.
+
+--Un mot, un mot seulement encore, docteur! Vous vous retirez me
+laissant toute l'horreur de la situation, horreur que vous avez
+augmente par ce que vous m'avez rvl. Mais de la mort instantane,
+subite, de ce pauvre vieux serviteur, que va-t-on dire?
+
+--C'est juste, dit M. d'Avrigny, reconduisez-moi.
+
+Le docteur sortit le premier, M. de Villefort le suivit; les
+domestiques, inquiets, taient dans les corridors et sur les escaliers
+par o devait passer le mdecin.
+
+Monsieur, dit d'Avrigny Villefort, en parlant haute voix de faon
+que tout le monde l'entendt, le pauvre Barrois tait trop sdentaire
+depuis quelques annes: lui, qui aimait tant avec son matre courir
+cheval ou en voiture les quatre coins de l'Europe, il s'est tu ce
+service monotone autour d'un fauteuil. Le sang est devenu lourd. Il
+tait replet, il avait le cou gros et court, il a t frapp d'une
+apoplexie foudroyante, et l'on m'est venu avertir trop tard.
+
+ propos, ajouta-t-il tout bas, ayez bien soin de jeter cette tasse de
+violettes dans les cendres.
+
+Et le docteur, sans toucher la main de Villefort, sans revenir un seul
+instant sur ce qu'il avait dit, sortit escort par les larmes et les
+lamentations de tous les gens de la maison.
+
+Le soir mme, tous les domestiques de Villefort, qui s'taient runis
+dans la cuisine et qui avaient longuement caus entre eux, vinrent
+demander Mme de Villefort la permission de se retirer. Aucune
+instance, aucune proposition d'augmentation de gages ne les put retenir;
+ toutes paroles ils rpondaient:
+
+Nous voulons nous en aller parce que la mort est dans la maison.
+
+Ils partirent donc, malgr les prires qu'on leur fit, tmoignant que
+leurs regrets taient vifs de quitter de si bons matres, et surtout
+Mlle Valentine, si bonne, si bienfaisante et si douce.
+
+Villefort, ces mots, regarda Valentine.
+
+Elle pleurait.
+
+Chose trange! travers l'motion que lui firent prouver ces larmes,
+il regarda aussi Mme de Villefort, et il lui sembla qu'un sourire
+fugitif et sombre avait pass sur ses lvres minces, comme ces mtores
+qu'on voit glisser, sinistres, entre deux nuages, au fond d'un ciel
+orageux.
+
+
+
+
+LXXXI
+
+La chambre du boulanger retir.
+
+
+Le soir mme du jour o le comte de Morcerf tait sorti de chez Danglars
+avec une honte et une fureur que rend concevables la froideur du
+banquier, M. Andrea Cavalcanti, les cheveux friss et luisants, les
+moustaches aiguises, les gants blancs dessinant les ongles, tait
+entr, presque debout sur son phaton, dans la cour du banquier de la
+Chausse-d'Antin.
+
+Au bout de dix minutes de conversation au salon, il avait trouv le
+moyen de conduire Danglars dans une embrasure de fentre, et l, aprs
+un adroit prambule, il avait expos les tourments de sa vie, depuis le
+dpart de son noble pre. Depuis le dpart, il avait, disait-il, dans la
+famille du banquier, o l'on avait bien voulu le recevoir comme un fils,
+il avait trouv toutes les garanties de bonheur qu'un homme doit
+toujours rechercher avant les caprices de la passion, et, quant la
+passion elle-mme, il avait eu le bonheur de la rencontrer dans les
+beaux yeux de Mlle Danglars.
+
+Danglars coutait avec l'attention la plus profonde, il y avait dj
+deux ou trois jours qu'il attendait cette dclaration, et lorsqu'elle
+arriva enfin, son oeil se dilata autant qu'il s'tait couvert et
+assombri en coutant Morcerf.
+
+Cependant, il ne voulut point accueillir ainsi la proposition du jeune
+homme sans lui faire quelques observations de conscience.
+
+Monsieur Andrea, lui dit-il, n'tes-vous pas un peu jeune pour songer
+au mariage?
+
+--Mais non, monsieur, reprit Cavalcanti, je ne trouve pas, du moins: en
+Italie, les grands seigneurs se marient jeunes, en gnral; c'est une
+coutume logique. La vie est si chanceuse que l'on doit saisir le bonheur
+aussitt qu'il passe notre porte.
+
+--Maintenant, monsieur, dit Danglars, en admettant que vos propositions,
+qui m'honorent, soient agres de ma femme et de ma fille, avec qui
+dbattrions-nous les intrts? C'est, il me semble, une ngociation
+importante que les pres seuls savent traiter convenablement pour le
+bonheur de leurs enfants.
+
+--Monsieur, mon pre est un homme sage, plein de convenance et de
+raison. Il a prvu la circonstance probable o j'prouverais le dsir de
+m'tablir en France: il m'a donc laiss en partant, avec tous les
+papiers qui constatent mon identit, une lettre par laquelle il
+m'assure, dans le cas o je ferais un choix qui lui soit agrable, cent
+cinquante mille livres de rente, partir du jour de mon mariage. C'est,
+autant que je puis juger, le quart du revenu de mon pre.
+
+--Moi, dit Danglars, j'ai toujours eu l'intention de donner ma fille
+cinq cent mille francs en la mariant; c'est d'ailleurs ma seule
+hritire.
+
+--Eh bien, dit Andrea, vous voyez, la chose serait pour le mieux, en
+supposant que ma demande ne soit pas repousse par Mme la baronne
+Danglars et par Mlle Eugnie. Nous voil la tte de cent
+soixante-quinze mille livres de rente. Supposons une chose, que
+j'obtienne du marquis qu'au lieu de me payer la rente il me donne le
+capital (ce ne serait pas facile, je le sais bien, mais enfin cela se
+peut), vous nous feriez valoir ces deux ou trois millions, et deux ou
+trois millions entre des mains habiles peuvent toujours rapporter dix
+pour cent.
+
+--Je ne prends jamais qu' quatre, dit le banquier, et mme trois et
+demi. Mais mon gendre, je prendrais cinq, et nous partagerions les
+bnfices.
+
+--Eh bien, merveille, beau-pre, dit Cavalcanti, se laissant
+entraner la nature quelque peu vulgaire qui, de temps en temps,
+malgr ses efforts, faisait clater le vernis d'aristocratie dont il
+essayait de les couvrir.
+
+Mais aussitt se reprenant:
+
+Oh! pardon, monsieur, dit-il, vous voyez, l'esprance seule me rend
+presque fou, que serait-ce donc de la ralit?
+
+--Mais, dit Danglars, qui, de son ct, ne s'apercevait pas combien
+cette conversation, dsintresse d'abord, tournait promptement
+l'agence d'affaires, il y a sans doute une portion de votre fortune que
+votre pre ne peut vous refuser?
+
+--Laquelle? demanda le jeune homme.
+
+--Celle qui vient de votre mre.
+
+--Eh! certainement, celle qui vient de ma mre, Leonora Corsinari.
+
+--Et combien peut monter cette portion de fortune?
+
+--Ma foi, dit Andrea, je vous assure, monsieur, que je n'ai jamais
+arrt mon esprit sur ce sujet, mais je l'estime deux millions pour le
+moins.
+
+Danglars ressentit cette espce d'touffement joyeux que ressentent, ou
+l'avare qui retrouve un trsor perdu, ou l'homme prt se noyer qui
+rencontre sous ses pieds la terre solide au lieu du vide dans lequel il
+allait s'engloutir.
+
+Eh bien, monsieur, dit Andrea en saluant le banquier avec un tendre
+respect, puis-je esprer....
+
+--Monsieur Andrea, dit Danglars, esprez, et croyez bien que si nul
+obstacle de votre part n'arrte la marche de cette affaire, elle est
+conclue. Mais, dit Danglars rflchissant, comment se fait-il que M. le
+comte de Monte-Cristo, votre patron en ce monde parisien, ne soit pas
+venu avec vous nous faire cette demande?
+
+Andrea rougit imperceptiblement.
+
+Je viens de chez le comte, monsieur, dit-il, c'est incontestablement un
+homme charmant, mais d'une originalit inconcevable; il m'a fort
+approuv, il m'a dit mme qu'il ne croyait pas que mon pre hsitt un
+instant me donner le capital au lieu de la rente; il m'a promis son
+influence pour m'aider obtenir cela de lui, mais il m'a dclar que,
+personnellement, il n'avait jamais pris et ne prendrait jamais sur lui
+cette responsabilit de faire une demande en mariage. Mais je dois lui
+rendre cette justice, il a daign ajouter que, s'il avait jamais dplor
+cette rpugnance, c'tait mon sujet, puisqu'il pensait que l'union
+projete serait heureuse et assortie. Du reste, s'il ne veut rien faire
+officiellement, il se rserve de vous rpondre, m'a-t-il dit, quand
+vous lui parlerez.
+
+--Ah! fort bien.
+
+--Maintenant, dit Andrea avec son plus charmant sourire, j'ai fini de
+parler au beau-pre et je m'adresse au banquier.
+
+--Que lui voulez-vous, voyons? dit en riant Danglars son tour.
+
+--C'est aprs-demain que j'ai quelque chose comme quatre mille francs
+toucher chez vous; mais le comte a compris que le mois dans lequel
+j'allais entrer amnerait peut-tre un surcrot de dpenses auquel mon
+petit revenu de garon ne saurait suffire, et voici un bon de vingt
+mille francs qu'il m'a, je ne dirai pas donn, mais offert. Il est sign
+de sa main, comme vous voyez; cela vous convient-il?
+
+--Apportez-m'en comme celui-l pour un million, je vous les prends, dit
+Danglars en mettant le bon dans sa poche. Dites-moi votre heure pour
+demain, et mon garon de caisse passera chez vous avec un reu de
+vingt-quatre mille francs.
+
+--Mais dix heures du matin, si vous voulez bien; le plus tt sera le
+mieux: je voudrais aller demain la campagne.
+
+--Soit, dix heures, l'htel des Princes, toujours?
+
+--Oui.
+
+Le lendemain, avec une exactitude qui faisait honneur la ponctualit
+du banquier, les vingt-quatre mille francs taient chez le jeune homme,
+qui sortit effectivement, laissant deux cents francs pour Caderousse.
+Cette sortie avait, de la part d'Andrea, pour but principal d'viter son
+dangereux ami; aussi rentra-t-il le soir le plus tard possible.
+
+Mais peine eut-il mis le pied sur le pav de la cour qu'il trouva
+devant lui le concierge de l'htel, qui l'attendait, la casquette la
+main.
+
+Monsieur, dit-il, cet homme est venu.
+
+--Quel homme? demanda ngligemment Andrea comme s'il et oubli celui
+dont, au contraire, il se souvenait trop bien.
+
+--Celui qui Votre Excellence fait cette petite rente.
+
+--Ah! oui, dit Andrea, cet ancien serviteur de mon pre. Eh bien, vous
+lui avez donn les deux cents francs que j'avais laisss pour lui.
+
+--Oui, Excellence, prcisment.
+
+Andrea se faisait appeler Excellence.
+
+Mais, continua le concierge, il n'a pas voulu les prendre.
+
+Andrea plit; seulement, comme il faisait nuit, personne ne le vit
+plir.
+
+Comment! il n'a pas voulu les prendre? dit-il d'une voix lgrement
+mue.
+
+--Non! il voulait parler Votre Excellence. J'ai rpondu que vous tiez
+sorti; il a insist. Mais enfin il a paru se laisser convaincre, et m'a
+donn cette lettre qu'il avait apporte toute cachete.
+
+--Voyons, dit Andrea.
+
+Il lut la lanterne de son phaton:
+
+Tu sais o je demeure; je t'attends demain neuf heures du matin.
+
+Andrea interrogea le cachet pour voir s'il avait t forc et si des
+regards indiscrets avaient pu pntrer dans l'intrieur de la lettre;
+mais elle tait plie de telle sorte, avec un tel luxe de losanges et
+d'angles, que pour la lire il et fallu rompre le cachet; or, le cachet
+tait parfaitement intact.
+
+Trs bien, dit-il. Pauvre homme! c'est une bien excellente crature.
+
+Et il laissa le concierge difi par ces paroles, et ne sachant pas
+lequel il devait le plus admirer, du jeune matre ou du vieux serviteur.
+
+Dtelez vite, et montez chez moi, dit Andrea son groom.
+
+En deux bonds, le jeune homme fut dans sa chambre et eut brl la lettre
+de Caderousse, dont il fit disparatre jusqu'aux cendres.
+
+Il achevait cette opration lorsque le domestique entra.
+
+Tu es de la mme taille que moi, Pierre, lui dit-il.
+
+--J'ai cet honneur-l, Excellence, rpondit le valet.
+
+--Tu dois avoir une livre neuve qu'on t'a apporte hier?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--J'ai affaire une petite grisette qui je ne veux dire ni mon titre
+ni ma condition. Prte-moi ta livre et apporte-moi tes papiers, afin
+que je puisse, si besoin est, coucher dans une auberge.
+
+Pierre obit.
+
+Cinq minutes aprs, Andrea, compltement dguis, sortait de l'htel
+sans tre reconnu, prenait un cabriolet et se faisait conduire
+l'auberge du Cheval-Rouge, Picpus.
+
+Le lendemain, il sortit de l'auberge du Cheval-Rouge comme il tait
+sorti de l'htel des Princes, c'est--dire sans tre remarqu, descendit
+le faubourg Saint-Antoine, prit le boulevard jusqu' la rue
+Mnilmontant, et, s'arrtant la porte de la troisime maison a gauche,
+chercha qui il pouvait, en l'absence du concierge, demander des
+renseignements.
+
+Que cherchez-vous, mon joli garon? demanda la fruitire d'en face.
+
+--M. Pailletin, s'il vous plat, ma grosse maman? rpondit Andrea.
+
+--Un boulanger retir? demanda la fruitire.
+
+--Justement, c'est cela.
+
+--Au fond de la cour, gauche, au troisime.
+
+Andrea prit le chemin indiqu, et au troisime trouva une patte de
+livre qu'il agita avec un sentiment de mauvaise humeur dont le
+mouvement prcipit de la sonnette se ressentit.
+
+Une seconde aprs, la figure de Caderousse apparut au grillage pratiqu
+dans la porte.
+
+Ah! tu es exact, dit-il.
+
+Et il tira les verrous.
+
+Parbleu! dit Andrea en entrant.
+
+Et il lana devant lui sa casquette de livre qui, manquant la chaise,
+tomba terre et fit le tour de la chambre en roulant sur sa
+circonfrence.
+
+Allons, allons, dit Caderousse, ne te fche pas, le petit! Voyons,
+tiens, j'ai pens toi, regarde un peu le bon djeuner que nous aurons:
+rien que des choses que tu aimes, tron de l'air!
+
+Andrea sentit en effet, en respirant, une odeur de cuisine dont les
+armes grossiers ne manquaient pas d'un certain charme pour un estomac
+affam, c'tait ce mlange de graisse frache et d'ail qui signale la
+cuisine provenale d'un ordre infrieur; c'tait en outre un got de
+poisson gratin, puis, par-dessus tout, l'pre parfum de la muscade et
+du girofle. Tout cela s'exhalait de deux plats creux et couverts, poss
+sur deux fourneaux, et d'une casserole qui bruissait dans le four d'un
+pole de fonte.
+
+Dans la chambre voisine, Andrea vit en outre une table assez propre
+orne de deux couverts, de deux bouteilles de vin cachetes, l'une de
+vert, l'autre de jaune, d'une bonne mesure d'eau-de-vie dans un carafon,
+et d'une macdoine de fruits dans une large feuille de chou pose avec
+art sur une assiette de faence.
+
+Que t'en semble? le petit, dit Caderousse; hein, comme cela embaume!
+Ah! dame! tu sais, j'tais bon cuisinier l-bas! te rappelles-tu comme
+on se lchait les doigts de ma cuisine? Et toi tout le premier, tu en as
+got de mes sauces, et tu ne les mprisais pas, que je crois.
+
+Et Caderousse se mit plucher un supplment d'oignons.
+
+C'est bon, c'est bon, dit Andrea avec humeur, pardieu!, si c'est pour
+djeuner avec toi que tu m'as drang, que le diable t'emporte!
+
+--Mon fils, dit sentencieusement Caderousse, en mangeant l'on cause; et
+puis, ingrat que tu es, tu n'as donc pas de plaisir voir un peu ton
+ami? Moi, j'en pleure de joie.
+
+Caderousse, en effet, pleurait rellement; seulement, il et t
+difficile de dire si c'tait la joie ou les oignons qui opraient sur la
+glande lacrymale de l'ancien aubergiste du pont du Gard.
+
+Tais-toi donc, hypocrite, dit Andrea; tu m'aimes, toi?
+
+--Oui, je t'aime, ou le diable m'emporte; c'est une faiblesse, dit
+Caderousse, je le sais bien, mais c'est plus fort que moi.
+
+--Ce qui ne t'empche pas de m'avoir fait venir pour quelque perfidie.
+
+--Allons donc! dit Caderousse en essuyant son large couteau son
+tablier, si je ne t'aimais pas, est-ce que je supporterais la vie
+misrable que tu me fais? Regarde un peu, tu as sur le dos l'habit de
+ton domestique, donc tu as un domestique; moi, je n'en ai pas, et je
+suis forc d'plucher mes lgumes moi-mme: tu fais fi de ma cuisine,
+parce que tu dnes la table d'hte de l'htel des Princes ou au Caf
+de Paris. Eh bien, moi aussi, je pourrais avoir un domestique; moi
+aussi, je pourrais avoir un tilbury; moi aussi, je pourrais dner o je
+voudrais: eh bien, pourquoi est-ce que je m'en prive? pour ne pas faire
+de peine mon petit Benedetto. Voyons, avoue seulement que je le
+pourrais, hein?
+
+Et un regard parfaitement clair de Caderousse termina le sens de la
+phrase.
+
+Bon, dit Andrea, mettons que tu m'aimes: alors pourquoi exiges-tu que
+je vienne djeuner avec toi?
+
+--Mais pour te voir, le petit.
+
+--Pour me voir, quoi bon? puisque nous avons fait d'avance toutes nos
+conditions.
+
+--Eh! cher ami, dit Caderousse, est-ce qu'il y a des testaments sans
+codicilles? Mais tu es venu pour djeuner d'abord, n'est-ce pas? Eh
+bien, voyons, assieds-toi, et commenons par ces sardines et ce beurre
+frais, que j'ai mis sur des feuilles de vigne ton intention, mchant.
+Ah! oui, tu regardes ma chambre, mes quatre chaises de paille, mes
+images trois francs le cadre. Dame! que veux-tu, a n'est pas l'htel
+des Princes.
+
+--Allons, te voil dgot prsent; tu n'es plus heureux, toi qui ne
+demandais qu' avoir l'air d'un boulanger retir.
+
+Caderousse poussa un soupir.
+
+Eh bien, qu'as-tu dire? tu as vu ton rve ralis.
+
+--J'ai dire que c'est un rve, un boulanger retir, mon pauvre
+Benedetto, c'est riche, cela a des rentes.
+
+--Pardieu! tu en as des rentes.
+
+--Moi?
+
+--Oui, toi, puisque je t'apporte tes deux cents francs.
+
+Caderousse haussa les paules.
+
+C'est humiliant, dit-il, de recevoir ainsi de l'argent donn
+contrecoeur, de l'argent phmre, qui peut me manquer du jour au
+lendemain. Tu vois bien que je suis oblig de faire des conomies pour
+le cas o ta prosprit ne durerait pas. Eh! mon ami, la fortune est
+inconstante, comme disait l'aumnier... du rgiment. Je sais bien
+qu'elle est immense, ta prosprit, sclrat; tu vas pouser la fille de
+Danglars.
+
+--Comment! de Danglars?
+
+--Et certainement, de Danglars! Ne faut-il pas que je dise du baron
+Danglars? C'est comme si je disais du comte Benedetto. C'tait un ami,
+Danglars, et s'il n'avait pas la mmoire si mauvaise, il devrait
+m'inviter ta noce... attendu qu'il est venu la mienne... oui, oui,
+oui, la mienne! Dame! il n'tait pas si fier dans ce temps-l; il
+tait petit commis chez ce bon M. Morrel. J'ai dn plus d'une fois avec
+lui et le comte de Morcerf.... Va, tu vois que j'ai de belles
+connaissances et que si je voulais les cultiver un petit peu, nous nous
+rencontrerions dans les mmes salons.
+
+--Allons donc, ta jalousie te fait voir des arcs-en-ciel, Caderousse.
+
+--C'est bon, Benedetto mio, on sait ce que l'on dit. Peut-tre qu'un
+jour aussi l'on mettra son habit des dimanches, et qu'on ira dire une
+porte cochre: Le cordon, s'il vous plat! En attendant, assieds-toi
+et mangeons.
+
+Caderousse donna l'exemple et se mit djeuner de bon apptit, et en
+faisant l'loge de tous les mets qu'il servait son hte.
+
+Celui-ci sembla prendre son parti, dboucha bravement les bouteilles et
+attaqua la bouillabaisse et la morue gratine l'ail et l'huile.
+
+Ah! compre, dit Caderousse, il parat que tu te raccommodes avec ton
+ancien matre d'htel?
+
+--Ma foi, oui, rpondit Andrea, chez lequel, jeune et vigoureux qu'il
+tait, l'apptit l'emportait pour le moment sur toute autre chose.
+
+--Et tu trouves cela bon, coquin?
+
+--Si bon, que je ne comprends pas comment un homme qui fricasse et qui
+mange de si bonnes choses peut trouver que la vie est mauvaise.
+
+--Vois-tu, dit Caderousse, c'est que tout mon bonheur est gt par une
+seule pense.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que je vis aux dpens d'un ami, moi qui ai toujours bravement
+gagn ma vie moi-mme.
+
+--Oh! oh! qu' cela ne tienne, dit Andrea, j'ai assez pour deux, ne te
+gne pas.
+
+--Non, vraiment; tu me croiras si tu veux, la fin de chaque mois, j'ai
+des remords.
+
+--Bon Caderousse!
+
+--C'est au point qu'hier je n'ai pas voulu prendre les deux cents
+francs.
+
+--Oui, tu voulais me parler; mais est-ce bien le remords, voyons?
+
+--Le vrai remords; et puis il m'tait venu une ide.
+
+Andrea frmit; il frmissait toujours aux ides de Caderousse.
+
+C'est misrable, vois-tu, continua celui-ci, d'tre toujours attendre
+la fin d'un mois.
+
+--Eh! dit philosophiquement Andrea, dcid voir venir son compagnon,
+la vie ne se passe-t-elle pas attendre? Moi, par exemple, est-ce que
+je fais autre chose? Eh bien, je prends patience, n'est-ce pas?
+
+--Oui, parce qu'au lieu d'attendre deux cents misrables francs, tu en
+attends cinq ou six mille, peut-tre dix, peut-tre douze mme; car tu
+es un cachottier: l-bas, tu avais toujours des boursicots, des
+tirelires que tu essayais de soustraire ce pauvre ami Caderousse.
+Heureusement qu'il avait le nez fin, l'ami Caderousse en question.
+
+--Allons, voil que tu vas te remettre divaguer, dit Andrea, parler
+et reparler du pass toujours! Mais quoi bon rabcher comme cela, je
+te le demande?
+
+--Ah! c'est que tu as vingt et un ans, toi, et que tu peux oublier le
+pass; j'en ai cinquante, et je suis bien forc de m'en souvenir. Mais
+n'importe, revenons aux affaires.
+
+--Oui.
+
+--Je voulais dire que si j'tais ta place....
+
+--Eh bien?
+
+--Je raliserais....
+
+--Comment! tu raliserais....
+
+--Oui, je demanderais un semestre d'avance, sous prtexte que je veux
+devenir ligible et que je vais acheter une ferme; puis avec mon
+semestre je dcamperais.
+
+--Tiens, tiens, tiens, fit Andrea, ce n'est pas si mal pens, cela,
+peut-tre!
+
+--Mon cher ami, dit Caderousse, mange de ma cuisine et suis mes
+conseils; tu ne t'en trouveras pas plus mal, physiquement et moralement.
+
+--Eh bien, mais, dit Andrea, pourquoi ne suis-tu pas toi-mme le conseil
+que tu donnes? pourquoi ne ralises-tu pas un semestre, une anne mme
+et ne te retires-tu pas Bruxelles? Au lieu d'avoir l'air d'un
+boulanger retir, tu aurais l'air d'un banqueroutier dans l'exercice de
+ses fonctions: cela est bien port.
+
+--Mais comment diable veux-tu que je me retire avec douze cents francs?
+
+--Ah! Caderousse, dit Andrea, comme tu te fais exigeant! Il y a deux
+mois, tu mourais de faim.
+
+--L'apptit vient en mangeant, dit Caderousse en montrant ses dents
+comme un singe qui rit ou comme un tigre qui gronde. Aussi, ajouta-t-il
+en coupant avec ces mmes dents, si blanches et si aigus, malgr l'ge,
+une norme bouche de pain, j'ai fait un plan.
+
+Les plans de Caderousse pouvantaient Andrea encore plus que ses ides;
+les ides n'taient que le germe, le plan, c'tait la ralisation.
+
+Voyons ce plan, dit-il; ce doit tre joli!
+
+--Pourquoi pas? Le plan grce auquel nous avons quitt l'tablissement
+de M. Chose, de qui venait-il, hein? de moi, je prsuppose; il n'en
+tait pas plus mauvais, ce me semble, puisque nous voil ici!
+
+--Je ne dis pas, rpondit Andrea, tu as quelquefois du bon; mais enfin,
+voyons ton plan.
+
+--Voyons, poursuivit Caderousse, peux-tu, toi, sans dbourser un sou,
+me faire avoir une quinzaine de mille francs... non, ce n'est pas assez
+de quinze mille francs, je ne veux pas devenir honnte homme moins de
+trente mille francs?
+
+--Non, rpondit schement Andrea, non, je ne le puis pas.
+
+--Tu ne m'as pas compris, ce qu'il parat, rpondit froidement
+Caderousse d'un air calme; je t'ai dit sans dbourser un sou.
+
+--Ne veux-tu pas que je vole pour gter toute mon affaire, et la tienne
+avec la mienne, et qu'on nous reconduise l-bas?
+
+--Oh! moi, dit Caderousse, a m'est bien gal qu'on me reprenne; je suis
+un drle de corps, sais-tu: je m'ennuie parfois des camarades; ce n'est
+pas comme toi, sans coeur, qui voudrais ne jamais les revoir!
+
+Andrea fit plus que frmir cette fois, il plit.
+
+Voyons Caderousse, pas de btises, dit-il.
+
+--Eh! non, sois donc tranquille, mon petit Benedetto; mais indique-moi
+donc un petit moyen de gagner ces trente mille francs sans te mler de
+rien; tu me laisseras faire, voil tout!
+
+--Eh bien, je verrai, je chercherai, dit Andrea.
+
+--Mais, en attendant, tu pousseras mon mois cinq cents francs, j'ai
+une manie, je voudrais prendre une bonne!
+
+--Eh bien, tu auras tes cinq cents francs, dit Andrea: mais c'est lourd
+pour moi, mon pauvre Caderousse... tu abuses....
+
+--Bah! dit Caderousse; puisque tu puises dans des coffres qui n'ont
+point de fond.
+
+On et dit qu'Andrea attendait l son compagnon, tant son oeil brilla
+d'un rapide clair qui, il est vrai, s'teignit aussitt.
+
+a, c'est la vrit, rpondit Andrea, et mon protecteur est excellent
+pour moi.
+
+--Ce cher protecteur! dit Caderousse; ainsi donc il te fait par mois?...
+
+--Cinq mille francs, dit Andrea.
+
+--Autant de mille que tu me fais de cents, reprit Caderousse; en vrit,
+il n'y a que des btards pour avoir du bonheur. Cinq mille francs par
+mois.... Que diable peut-on faire de tout cela?
+
+--Eh, mon Dieu! c'est bien vite dpens; aussi, je suis comme toi, je
+voudrais bien avoir un capital.
+
+--Un capital... oui... je comprends, tout le monde voudrait bien avoir
+un capital.
+
+--Eh bien, moi, j'en aurai un.
+
+--Et qui est-ce qui te le fera? ton prince?
+
+--Oui, mon prince; malheureusement il faut que j'attende.
+
+--Que tu attendes quoi? demanda Caderousse.
+
+--Sa mort.
+
+--La mort de ton prince?
+
+--Oui.
+
+--Comment cela?
+
+--Parce qu'il m'a port sur son testament.
+
+--Vrai?
+
+--Parole d'honneur!
+
+--Pour combien?
+
+--Pour cinq cent mille!
+
+--Rien que cela; merci du peu.
+
+--C'est comme je te le dis.
+
+--Allons donc, pas possible!
+
+--Caderousse, tu es mon ami?
+
+--Comment donc! la vie, la mort.
+
+--Eh bien, je vais te dire un secret.
+
+--Dis.
+
+--Mais coute.
+
+--Oh! pardieu! muet comme une carpe.
+
+--Eh bien, je crois....
+
+Andrea s'arrta en regardant autour de lui.
+
+Tu crois?... N'aie pas peur, pardieu! nous sommes seuls.
+
+--Je crois que j'ai retrouv mon pre.
+
+--Ton vrai pre?
+
+--Oui.
+
+--Pas le pre Cavalcanti.
+
+--Non, puisque celui-l est reparti; le vrai, comme tu dis.
+
+--Et ce pre, c'est....
+
+--Eh bien, Caderousse, c'est le comte de Monte-Cristo.
+
+--Bah!
+
+--Oui; tu comprends, alors tout s'explique. Il ne peut pas m'avouer tout
+haut, ce qu'il parat, mais il me fait reconnatre par M. Cavalcanti,
+ qui il donne cinquante mille francs pour a.
+
+--Cinquante mille francs pour tre ton pre! Moi, j'aurais accept pour
+moiti prix, pour vingt mille, pour quinze mille! Comment, tu n'as pas
+pens moi?
+
+--Est-ce que je savais cela, puisque tout s'est fait tandis que nous
+tions l-bas?
+
+--Ah! c'est vrai. Et tu dis que, par son testament...?
+
+--Il me laisse cinq cent mille livres.
+
+--Tu en es sr?
+
+--Il me l'a montr; mais ce n'est pas le tout.
+
+--Il y a un codicille, comme je disais tout l'heure!
+
+--Probablement.
+
+--Et dans ce codicille?...
+
+--Il me reconnat.
+
+--Oh! le bon homme de pre, le brave homme de pre, l'honntissime homme
+de pre! dit Caderousse en faisant tourner en l'air une assiette qu'il
+retint entre ses deux mains.
+
+--Voil! dis encore que j'ai des secrets pour toi!
+
+--Non, et ta confiance t'honore mes yeux. Et ton prince de pre, il
+est donc riche, richissime?
+
+--Je crois bien. Il ne connat pas sa fortune.
+
+--Est-ce possible?
+
+--Dame! je le vois bien, moi qui suis reu chez lui toute heure.
+L'autre jour, c'tait un garon de banque qui lui apportait cinquante
+mille francs dans un portefeuille gros comme ta serviette; hier, c'est
+un banquier qui lui apportait cent mille francs en or.
+
+Caderousse tait abasourdi; il lui semblait que les paroles du jeune
+homme avaient le son du mtal, et qu'il entendait rouler des cascades de
+louis.
+
+Et tu vas dans cette maison-l? s'cria-t-il avec navet.
+
+--Quand je veux.
+
+Caderousse demeura pensif un instant. Il tait facile de voir qu'il
+retournait dans son esprit quelque profonde pense.
+
+Puis soudain:
+
+Que j'aimerais voir tout cela! s'cria-t-il, et comme tout cela doit
+tre beau!
+
+--Le fait est, dit Andrea, que c'est magnifique!
+
+--Et ne demeure-t-il pas avenue des Champs-lyses?
+
+--Numro trente.
+
+--Ah! dit Caderousse, numro trente?
+
+--Oui, une belle maison isole, entre cour et jardin, tu ne connais que
+cela.
+
+--C'est possible; mais ce n'est pas l'extrieur qui m'occupe, c'est
+l'intrieur: les beaux meubles, hein! qu'il doit y avoir l-dedans?
+
+--As-tu vu quelquefois les Tuileries?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, c'est plus beau.
+
+--Dis donc, Andrea, il doit faire bon se baisser quand ce bon
+Monte-Cristo laisse tomber sa bourse?
+
+--Oh! mon Dieu! ce n'est pas la peine d'attendre ce moment-l, dit
+Andrea, l'argent trane dans cette maison-l comme les fruits dans un
+verger.
+
+--Dis donc, tu devrais m'y conduire un jour avec toi.
+
+--Est-ce que c'est possible! et quel titre?
+
+--Tu as raison; mais tu m'as fait venir l'eau la bouche; faut
+absolument que je voie cela; je trouverai un moyen.
+
+--Pas de btises, Caderousse!
+
+--Je me prsenterai comme frotteur.
+
+--Il y a des tapis partout.
+
+--Ah! pcare! alors il faut que je me contente de voir cela en
+imagination.
+
+--C'est ce qu'il y a de mieux, crois-moi.
+
+--Tche au moins de me faire comprendre ce que cela peut tre.
+
+--Comment veux-tu?...
+
+--Rien de plus facile. Est-ce grand?
+
+--Ni trop grand ni trop petit.
+
+--Mais comment est-ce distribu?
+
+--Dame! il me faudrait de l'encre et du papier pour faire un plan.
+
+--En voil! dit vivement Caderousse.
+
+Et il alla chercher sur un vieux secrtaire une feuille de papier blanc,
+de l'encre et une plume.
+
+Tiens, dit Caderousse, trace-moi tout cela sur du papier, mon fils.
+
+Andrea prit la plume avec un imperceptible sourire et commena.
+
+La maison, comme je te l'ai dit, est entre cour et jardin, vois-tu,
+comme cela?
+
+Et Andrea fit le trac du jardin, de la cour et de la maison.
+
+Des grands murs?
+
+--Non, huit ou dix pieds tout au plus.
+
+--Ce n'est pas prudent, dit Caderousse.
+
+--Dans la cour, des caisses d'orangers, des pelouses, des massifs de
+fleurs.
+
+--Et pas de piges loups?
+
+--Non.
+
+--Les curies?
+
+--Aux deux cts de la grille, o tu vois, l.
+
+Andrea continua son plan.
+
+Voyons le rez-de-chausse, dit Caderousse.
+
+--Au rez-de-chausse, salle manger, deux salons, salle de billard,
+escalier dans le vestibule, et petit escalier drob.
+
+--Des fentres?...
+
+--Des fentres magnifiques, si belles, si larges que, ma foi, oui, je
+crois qu'un homme de ta taille passerait par chaque carreau.
+
+--Pourquoi diable a-t-on des escaliers, quand on a des fentres
+pareilles?
+
+--Que veux-tu! le luxe.
+
+--Mais des volets?
+
+--Oui, des volets, mais dont on ne se sert jamais. Un original, ce comte
+de Monte-Cristo, qui aime voir le ciel mme pendant la nuit!
+
+--Et les domestiques, o couchent-ils?
+
+--Oh! ils ont leur maison eux. Figure-toi un joli hangar droite en
+entrant, o l'on serre les chelles. Eh bien, il y a sur ce hangar une
+collection de chambres pour les domestiques, avec des sonnettes
+correspondant aux chambres.
+
+--Ah! diable! des sonnettes!
+
+--Tu dis?...
+
+--Moi, rien. Je dis que cela cote trs cher poser les sonnettes; et
+quoi cela sert-il, je te le demande?
+
+--Autrefois il y avait un chien qui se promenait la nuit dans la cour,
+mais on l'a fait conduire la maison d'Auteuil, tu sais, celle o tu
+es venu?
+
+--Oui.
+
+--Moi, je lui disais encore hier: C'est imprudent de votre part,
+monsieur le comte, car, lorsque vous allez Auteuil et que vous emmenez
+vos domestiques, la maison reste seule.
+
+--Eh bien, a-t-il dmand, aprs?
+
+--Eh bien, aprs, quelque beau jour on vous volera.
+
+--Qu'a-t-il rpondu?
+
+--Ce qu'il a rpondu?
+
+--Oui.
+
+--Il a rpondu: Eh bien qu'est-ce que cela me fait qu'on me vole?
+
+--Andrea, il y a quelque secrtaire mcanique.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, qui prend le voleur dans une grille et qui joue un air. On m'a
+dit qu'il y en avait comme cela la dernire exposition.
+
+--Il a tout bonnement un secrtaire en acajou auquel j'ai toujours vu la
+clef.
+
+--Et on ne le vole pas?
+
+--Non, les gens qui le servent lui sont tout dvous.
+
+--Il doit y en avoir dans ce secrtaire-l, hein! de la monnaie?
+
+--Il y a peut-tre... on ne peut pas savoir ce qu'il y a.
+
+--Et o est-il?
+
+--Au premier.
+
+--Fais-moi donc un peu le plan du premier, le petit, comme tu m'as fait
+celui du rez-de-chausse.
+
+--C'est facile.
+
+Et Andrea reprit la plume.
+
+Au premier, vois-tu, il y a antichambre, salon; droite du salon,
+bibliothque et cabinet de travail; gauche du salon, une chambre
+coucher et un cabinet de toilette. C'est dans le cabinet de toilette
+qu'est le fameux secrtaire.
+
+--Et une fentre au cabinet de toilette?
+
+--Deux, l et l.
+
+Et Andrea dessina deux fentres la pice qui, sur le plan, faisait
+l'angle et figurait comme un carr moins grand ajout au carr long de
+la chambre coucher.
+
+Caderousse devint rveur.
+
+Et va-t-il souvent Auteuil? demanda-t-il.
+
+--Deux ou trois fois par semaine; demain, par exemple, il doit y aller
+passer la journe et la nuit.
+
+--Tu en es sr?
+
+--Il m'a invit y aller dner.
+
+-- la bonne heure! voil une existence, dit Caderousse: maison la
+ville, maison la campagne!
+
+--Voil ce que c'est que d'tre riche.
+
+--Et iras-tu dner?
+
+--Probablement.
+
+--Quand tu y dnes, y couches-tu?
+
+--Quand cela me fait plaisir. Je suis chez le comte comme chez moi.
+
+Caderousse regarda le jeune homme comme pour arracher la vrit du fond
+de son coeur. Mais Andrea tira une bote cigares de sa poche, y prit
+un havane, l'alluma tranquillement et commena le fumer sans
+affectation.
+
+Quand veux-tu les cinq cents francs? demanda-t-il Caderousse.
+
+--Mais tout de suite, si tu les as.
+
+Andrea tira vingt-cinq louis de sa poche.
+
+Des jaunets, dit Caderousse; non, merci!
+
+--Eh bien, tu les mprises?
+
+--Je les estime, au contraire, mais je n'en veux pas.
+
+--Tu gagneras le change, imbcile: l'or vaut cinq sous.
+
+--C'est a, et puis le changeur fera suivre l'ami Caderousse, et puis on
+lui mettra la main dessus, et puis il faudra qu'il dise quels sont les
+fermiers qui lui paient ses redevances en or. Pas de btises, le petit:
+de l'argent tout simplement, des pices rondes l'effigie d'un monarque
+quelconque. Tout le monde peut atteindre une pice de cinq francs.
+
+--Tu comprends bien que je n'ai pas cinq cents francs sur moi: il
+m'aurait fallu prendre un commissionnaire.
+
+--Eh bien, laisse-les chez toi, ton concierge, c'est un brave homme,
+j'irai les prendre.
+
+--Aujourd'hui?
+
+--Non, demain; aujourd'hui je n'ai pas le temps.
+
+--Eh bien, soit; demain, en partant pour Auteuil, je les laisserai.
+
+--Je peux compter dessus?
+
+--Parfaitement.
+
+--C'est que je vais arrter d'avance ma bonne, vois-tu.
+
+--Arrte. Mais ce sera fini, hein? tu ne me tourmenteras plus?
+
+--Jamais.
+
+Caderousse tait devenu si sombre, qu'Andrea craignit d'tre forc de
+s'apercevoir de ce changement. Il redoubla donc de gaiet et
+d'insouciance.
+
+Comme tu es guilleret, dit Caderousse; on dirait que tu tiens dj ton
+hritage!
+
+--Non pas, malheureusement!... Mais le jour o je le tiendrai....
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, on se souviendra des amis; je ne te dis que a.
+
+--Oui, comme tu as bonne mmoire, justement!
+
+--Que veux-tu? je croyais que tu voulais me ranonner.
+
+--Moi! oh! quelle ide! moi qui, au contraire, vais encore te donner un
+conseil d'ami.
+
+--Lequel?
+
+--C'est de laisser ici le diamant que tu as ton doigt. Ah ! mais tu
+veux donc nous faire prendre? tu veux donc nous perdre tous les deux,
+que tu fais de pareilles btises?
+
+--Pourquoi cela? dit Andrea.
+
+--Comment! tu prends une livre, tu te dguises en domestique, et tu
+gardes ton doigt un diamant de quatre cinq mille francs!
+
+--Peste! tu estimes juste! Pourquoi ne te fais-tu pas
+commissaire-priseur?
+
+--C'est que je m'y connais en diamants; j'en ai eu.
+
+--Je te conseille de t'en vanter, dit Andrea, qui, sans se courroucer,
+comme le craignait Caderousse, de cette nouvelle extorsion, livra
+complaisamment la bague.
+
+Caderousse la regarda de si prs qu'il fut clair pour Andrea qu'il
+examinait si les artes de la coupe taient bien vives.
+
+C'est un faux diamant, dit Caderousse.
+
+--Allons donc, fit Andrea, plaisantes-tu?
+
+--Oh! ne te fche pas, on peut voir.
+
+Et Caderousse alla la fentre, fit glisser le diamant sur le carreau;
+on entendit crier la vitre.
+
+_Confiteor_! dit Caderousse en passant le diamant son petit doigt, je
+me trompais; mais ces voleurs de joailliers imitent si bien les pierres,
+qu'on n'ose plus aller voler dans les boutiques de bijouterie. C'est
+encore une branche d'industrie paralyse.
+
+--Eh bien, dit Andrea, est-ce fini? as-tu encore quelque chose me
+demander? Ne te gne pas pendant que tu y es.
+
+--Non, tu es un bon compagnon au fond. Je ne te retiens plus, et je
+tcherai de me gurir de mon ambition.
+
+--Mais prends garde qu'en vendant ce diamant, il ne t'arrive ce que tu
+craignais qu'il ne t'arrivt pour l'or.
+
+--Je ne le vendrai pas, sois tranquille.
+
+--Non, pas d'ici aprs-demain, du moins, pensa le jeune homme.
+
+--Heureux coquin! dit Caderousse, tu t'en vas retrouver tes laquais, tes
+chevaux, ta voiture et ta fiance.
+
+--Mais oui, dit Andrea.
+
+--Dis donc, j'espre que tu me feras un joli cadeau de noces le jour o
+tu pouseras la fille de mon ami Danglars.
+
+--Je t'ai dj dit que c'tait une imagination que tu t'tais mise en
+tte.
+
+--Combien de dot?
+
+--Mais je te dis....
+
+--Un million?
+
+Andrea haussa les paules.
+
+Va pour un million, dit Caderousse, tu n'en auras jamais autant que je
+t'en dsire.
+
+--Merci, dit le jeune homme.
+
+--Oh! c'est de bon coeur, ajouta Caderousse en riant de son gros rire.
+Attends, que je te reconduise.
+
+--Ce n'est pas la peine.
+
+--Si fait.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Oh! parce qu'il y a un petit secret la porte; c'est une mesure de
+prcaution que j'ai cru devoir adopter; serrure Huret et Fichet, revue
+et corrige par Gaspard Caderousse. Je t'en confectionnerai une pareille
+quand tu seras capitaliste.
+
+--Merci, dit Andrea; je te ferai prvenir huit jours d'avance.
+
+Ils se sparrent. Caderousse resta sur le palier jusqu' ce qu'il et
+vu Andrea non seulement descendre les trois tages, mais encore
+traverser la cour. Alors il rentra prcipitamment, ferma la porte avec
+soin, et se mit tudier, en profond architecte, le plan que lui avait
+laiss Andrea.
+
+Ce cher Benedetto, dit-il, je crois qu'il ne serait pas fch
+d'hriter, et que celui qui avancera le jour o il doit palper ses cinq
+cent mille francs ne sera pas son plus mchant ami.
+
+
+
+
+LXXXII
+
+L'effraction.
+
+
+Le lendemain du jour o avait eu lieu la conversation que nous venons de
+rapporter, le comte de Monte-Cristo tait en effet parti pour Auteuil
+avec Ali, plusieurs domestiques et des chevaux qu'il voulait essayer. Ce
+qui avait surtout dtermin ce dpart, auquel il ne songeait mme pas la
+veille, et auquel Andrea ne songeait pas plus que lui, c'tait l'arrive
+de Bertuccio, qui, revenu de Normandie, rapportait des nouvelles de la
+maison et de la corvette. La maison tait prte, et la corvette, arrive
+depuis huit jours et l'ancre dans une petite anse o elle se tenait
+avec son quipage de six hommes, aprs avoir rempli toutes les
+formalits exiges, tait dj en tat de reprendre la mer.
+
+Le comte loua le zle de Bertuccio et l'invita se prparer un prompt
+dpart, son sjour en France ne devant plus se prolonger au-del d'un
+mois.
+
+Maintenant, lui dit-il, je puis avoir besoin d'aller en une nuit de
+Paris au Trport; je veux huit relais chelonns sur la route qui me
+permettent de faire cinquante lieues en dix heures.
+
+--Votre Excellence avait dj manifest ce dsir, rpondit Bertuccio, et
+les chevaux sont prts. Je les ai achets et cantonns moi-mme aux
+endroits les plus commodes, c'est--dire dans des villages o personne
+ne s'arrte ordinairement.
+
+--C'est bien, dit Monte-Cristo, je reste ici un jour ou deux,
+arrangez-vous en consquence.
+
+Comme Bertuccio allait sortir pour ordonner tout ce qui avait rapport
+ce sjour, Baptistin ouvrit la porte; il tenait une lettre sur un
+plateau de vermeil.
+
+Que venez-vous faire ici? demanda le comte en le voyant tout couvert de
+poussire, je ne vous ai pas demand, ce me semble?
+
+Baptistin, sans rpondre, s'approcha du comte et lui prsenta la lettre.
+
+Importante et presse, dit-il.
+
+Le comte ouvrit la lettre et lut:
+
+M. de Monte-Cristo est prvenu que cette nuit mme un homme
+s'introduira dans sa maison des Champs-lyses, pour soustraire des
+papiers qu'il croit enferms dans le secrtaire du cabinet de toilette:
+on sait M. le comte de Monte-Cristo assez brave pour ne pas recourir
+l'intervention de la police, intervention qui pourrait compromettre
+fortement celui qui donne cet avis. M. le comte, soit par une ouverture
+qui donnera de la chambre coucher dans le cabinet, soit s'embusquant
+dans le cabinet, pourra se faire justice lui-mme. Beaucoup de gens et
+de prcautions apparentes loigneraient certainement le malfaiteur, et
+feraient perdre M. de Monte-Cristo cette occasion de connatre un
+ennemi que le hasard a fait dcouvrir la personne qui donne cet avis
+au comte, avis qu'elle n'aurait peut-tre pas l'occasion de renouveler
+si, cette premire entreprise chouant, le malfaiteur en renouvelait une
+autre.
+
+Le premier mouvement du comte fut de croire une ruse de voleurs, pige
+grossier qui lui signalait un danger mdiocre pour l'exposer un danger
+plus grave. Il allait donc faire porter la lettre un commissaire de
+police, malgr la recommandation, et peut-tre mme cause de la
+recommandation de l'ami anonyme, quand tout coup l'ide lui vint que
+ce pouvait tre, en effet, quelque ennemi particulier lui, que lui
+seul pouvait reconnatre et dont, le cas chant, lui seul pouvait tirer
+parti, comme avait fait Fiesque du Maure qui avait voulu l'assassiner.
+On connat le comte; nous n'avons donc pas besoin de dire que c'tait un
+esprit plein d'audace et de vigueur qui se raidissait contre
+l'impossible avec cette nergie qui fait seule les hommes suprieurs.
+Par la vie qu'il avait mene, par la dcision qu'il avait prise et qu'il
+avait tenue de ne reculer devant rien, le comte en tait venu savourer
+des jouissances inconnues dans les luttes qu'il entreprenait parfois
+contre la nature, qui est Dieu, et contre le monde qui peut bien passer
+pour le diable.
+
+Ils ne veulent pas me voler mes papiers, dit Monte-Cristo, ils veulent
+me tuer; ce ne sont pas des voleurs, ce sont des assassins. Je ne veux
+pas que M. le prfet de Police se mle de mes affaires particulires. Je
+suis assez riche, ma foi, pour dgrever en ceci le budget de son
+administration.
+
+Le comte rappela Baptistin, qui tait sorti de la chambre aprs avoir
+apport la lettre.
+
+Vous allez retourner Paris, dit-il, vous ramnerez ici tous les
+domestiques qui restent. J'ai besoin de tout mon monde Auteuil.
+
+--Mais ne restera-t-il donc personne la maison, monsieur le comte?
+demanda Baptistin.
+
+--Si fait, le concierge.
+
+--Monsieur le comte rflchira qu'il y a loin de la loge la maison.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, on pourrait dvaliser tout le logis, sans qu'il entendt le
+moindre bruit.
+
+--Qui cela?
+
+--Mais des voleurs.
+
+--Vous tes un niais, monsieur Baptistin; les voleurs dvalisassent-ils
+tout le logement, ne m'occasionneront jamais le dsagrment que
+m'occasionnerait un service mal fait.
+
+Baptistin s'inclina.
+
+Vous m'entendez, dit le comte, ramenez vos camarades depuis le premier
+jusqu'au dernier; mais que tout reste dans l'tat habituel; vous
+fermerez les volets du rez-de-chausse, voil tout.
+
+--Et ceux du premier?
+
+--Vous savez qu'on ne les ferme jamais. Allez.
+
+Le comte fit dire qu'il dnerait seul chez lui et ne voulait tre servi
+que par Ali.
+
+Il dna avec sa tranquillit et sa sobrit habituelles, et aprs le
+dner, faisant signe Ali de le suivre, il sortit par la petite porte,
+gagna le bois de Boulogne comme s'il se promenait, prit sans affectation
+le chemin de Paris, et la nuit tombante se trouva en face de la maison
+des Champs-lyses.
+
+Tout tait sombre, seule une faible lumire brillait dans la loge du
+concierge, distante d'une quarantaine de pas de la maison, comme l'avait
+dit Baptistin.
+
+Monte-Cristo s'adossa un arbre, et, de cet oeil qui se trompait si
+rarement, sonda la double alle, examina les passants, et plongea son
+regard dans les rues voisines, afin de voir si quelqu'un n'tait point
+embusqu. Au bout de dix minutes, il fut convaincu que personne ne le
+guettait. Il courut aussitt la petite porte avec Ali, entra
+prcipitamment, et, par l'escalier de service, dont il avait la clef,
+rentra dans sa chambre coucher, sans ouvrir ou dranger un seul
+rideau, sans que le concierge lui-mme pt se douter que la maison,
+qu'il croyait vide, avait retrouv son principal habitant.
+
+Arriv dans la chambre coucher, le comte fit signe Ali de s'arrter,
+puis il passa dans le cabinet, qu'il examina; tout tait dans l'tat
+habituel: le prcieux secrtaire sa place, et la clef au secrtaire.
+Il le ferma double tour, prit la clef, revint la porte de la chambre
+ coucher, enleva la double gche du verrou, et rentra.
+
+Pendant ce temps, Ali apportait sur une table les armes que le comte lui
+avait demandes, c'est--dire une carabine courte et une paire de
+pistolets doubles, dont les canons superposs permettaient de viser
+aussi srement qu'avec des pistolets de tir. Arm ainsi, le comte tenait
+la vie de cinq hommes entre ses mains.
+
+Il tait neuf heures et demie peu prs; le comte et Ali mangrent la
+hte un morceau de pain et burent un verre de vin d'Espagne; puis
+Monte-Cristo fit glisser un de ces panneaux mobiles qui lui permettaient
+de voir d'une pice dans l'autre. Il avait sa porte ses pistolets et
+sa carabine, et Ali, debout prs de lui tenait la main une de ces
+petites haches arabes qui n'ont pas chang de forme depuis les
+croisades.
+
+Par une des fentres de la chambre coucher, parallle celle du
+cabinet, le comte pouvait voir dans la rue.
+
+Deux heures se passrent ainsi; il faisait l'obscurit la plus profonde,
+et cependant Ali, grce sa nature sauvage, et cependant le comte,
+grce sans doute une qualit acquise, distinguaient dans cette nuit
+jusqu'aux plus faibles oscillations des arbres de la cour.
+
+Depuis longtemps la petite lumire de la loge du concierge s'tait
+teinte.
+
+Il tait prsumer que l'attaque, si rellement il y avait une attaque
+projete, aurait lieu par l'escalier du rez-de-chausse et non par une
+fentre. Dans les ides de Monte-Cristo, les malfaiteurs en voulaient
+sa vie et non son argent. C'tait donc sa chambre coucher qu'ils
+s'attaqueraient, et ils parviendraient sa chambre coucher soit par
+l'escalier drob, soi par la fentre du cabinet.
+
+Il plaa Ali devant la porte de l'escalier et continua de surveiller le
+cabinet.
+
+Onze heures trois quarts sonnrent l'horloge des Invalides; le vent
+d'ouest apportait sur ses humides bouffes la lugubre vibration des
+trois coups.
+
+Comme le dernier coup s'teignait, le comte crut entendre un lger bruit
+du ct du cabinet; ce premier bruit, ou plutt ce premier grincement,
+fut suivi d'un second, puis d'un troisime; au quatrime, le comte
+savait quoi s'en tenir. Une main ferme et exerce tait occupe
+couper les quatre cts d'une vitre avec un diamant.
+
+Le comte sentit battre plus rapidement son coeur. Si endurcis au danger
+que soient les hommes, si bien prvenus qu'ils soient du pril, ils
+comprennent toujours, au frmissement de leur coeur et au frissonnement
+de leur chair, la diffrence norme qui existe entre le rve et la
+ralit, entre le projet et l'excution.
+
+Cependant Monte-Cristo ne fit qu'un signe pour prvenir Ali; celui-ci,
+comprenant que le danger tait du ct du cabinet, fit un pas pour se
+rapprocher de son matre.
+
+Monte-Cristo tait avide de savoir quels ennemis et combien
+d'ennemis il avait affaire.
+
+La fentre o l'on travaillait tait en face de l'ouverture par laquelle
+le comte plongeait son regard dans le cabinet. Ses yeux se fixrent donc
+vers cette fentre: il vit une ombre se dessiner plus paisse sur
+l'obscurit; puis un des carreaux devint tout fait opaque, comme si
+l'on y collait du dehors une feuille de papier, puis le carreau craqua
+sans tomber. Par l'ouverture pratique, un bras passa qui chercha
+l'espagnolette; une seconde aprs la fentre tourna sur ses gonds, et un
+homme entra.
+
+L'homme tait seul.
+
+Voil un hardi coquin, murmura le comte.
+
+En ce moment il sentit qu'Ali lui touchait doucement l'paule; il se
+retourna: Ali lui montrait la fentre de la chambre o ils taient, et
+qui donnait sur la rue.
+
+Monte-Cristo fit trois pas vers cette fentre, il connaissait l'exquise
+dlicatesse des sens du fidle serviteur. En effet, il vit un autre
+homme qui se dtachait d'une porte, et, montant sur une borne, semblait
+chercher voir ce qui se passait chez le comte.
+
+Bon! dit-il, ils sont deux: l'un agit, l'autre guette!
+
+Il fit signe Ali de ne pas perdre des yeux l'homme de la rue, et
+revint celui du cabinet.
+
+Le coupeur de vitres tait entr et s'orientait, les bras tendus en
+avant.
+
+Enfin il parut s'tre rendu compte de toutes choses; il y avait deux
+portes dans le cabinet, il alla pousser les verrous de toutes deux.
+
+Lorsqu'il s'approcha de celle de la chambre coucher, Monte-Cristo crut
+qu'il venait pour entrer, et prpara un de ses pistolets; mais il
+entendit simplement le bruit des verrous glissant dans leurs anneaux de
+cuivre. C'tait une prcaution, voil tout; le nocturne visiteur,
+ignorant le soin qu'avait pris le comte d'enlever les gches, pouvait
+dsormais se croire chez lui et agir en toute tranquillit.
+
+Seul et libre de tous ses mouvements, l'homme alors tira de sa large
+poche quelque chose, que le comte ne put distinguer, posa ce quelque
+chose sur un guridon, puis il alla droit au secrtaire, le palpa
+l'endroit de la serrure, et s'aperut que, contre son attente, la clef
+manquait.
+
+Mais le casseur de vitres tait un homme de prcaution et qui avait tout
+prvu; le comte entendit bientt ce froissement du fer contre le fer que
+produit, quand on le remue, ce trousseau de clefs informes qu'apportent
+les serruriers quand on les envoie chercher pour ouvrir une porte, et
+auxquels les voleurs ont donn le nom de rossignols, sans doute cause
+du plaisir qu'ils prouvent entendre leur chant nocturne, lorsqu'ils
+grincent contre le pne de la serrure.
+
+Ah! ah! murmura Monte-Cristo avec un sourire de dsappointement, ce
+n'est qu'un voleur.
+
+Mais l'homme, dans l'obscurit, ne pouvait choisir l'instrument
+convenable. Il eut alors recours l'objet qu'il avait pos sur le
+guridon; il fit jouer un ressort, et aussitt une lumire ple, mais
+assez vive cependant pour qu'on pt voir, envoya son reflet dor sur les
+mains et sur le visage de cet homme.
+
+Tiens! fit tout coup Monte-Cristo en se reculant avec un mouvement de
+surprise, c'est....
+
+Ali leva sa hache.
+
+Ne bouge pas, lui dit Monte-Cristo tout bas, et laisse l ta hache,
+nous n'avons plus besoin d'armes ici.
+
+Puis il ajouta quelques mots en baissant encore la voix, car
+l'exclamation, si faible qu'elle ft, que la surprise avait arrache au
+comte, avait suffi pour faire tressaillir l'homme, qui tait rest dans
+la pose du rmouleur antique. C'tait un ordre que venait de donner le
+comte, car aussitt Ali s'loigna sur la pointe du pied, dtacha de la
+muraille de l'alcve un vtement noir et un chapeau triangulaire.
+Pendant ce temps, Monte-Cristo tait rapidement sa redingote, son gilet
+et sa chemise, et l'on pouvait, grce au rayon de lumire filtrant par
+la fente du panneau, reconnatre sur la poitrine du comte une de ces
+souples et fines tuniques de mailles d'acier, dont la dernire, dans
+cette France o l'on ne craint plus les poignards, fut peut-tre porte
+par le roi Louis XVI, qui craignait le couteau pour sa poitrine, et qui
+fut frapp d'une hache la tte.
+
+Cette tunique disparut bientt sous une longue soutane comme les cheveux
+du comte sous une perruque tonsure; le chapeau triangulaire, plac sur
+la perruque, acheva de changer le comte en abb.
+
+Cependant l'homme n'entendant plus rien, s'tait relev, et pendant le
+temps que Monte-Cristo oprait sa mtamorphose, tait all droit au
+secrtaire, dont la serrure commenait craquer sous son _rossignol_.
+
+Bon! murmura le comte, lequel se reposait sans doute sur quelque secret
+de serrurerie qui devait tre inconnu au crocheteur de portes, si habile
+qu'il ft bon! tu en as pour quelques minutes. Et il alla la fentre.
+
+L'homme qu'il avait vu monter sur une borne en tait descendu, et se
+promenait toujours dans la rue; mais, chose singulire, au lieu de
+s'inquiter de ceux qui pouvaient venir, soit par l'avenue des
+Champs-lyses, soit par le faubourg Saint-Honor, il ne paraissait
+proccup que de ce qui se passait chez le comte, et tous ses mouvements
+avaient pour but de voir ce qui se passait dans le cabinet.
+
+Monte-Cristo, tout coup, se frappa le front et laissa errer sur ses
+lvres entrouvertes un rire silencieux.
+
+Puis se rapprochant d'Ali:
+
+Demeure ici, lui dit-il tout bas, cach dans l'obscurit, et quel que
+soit le bruit que tu entendes, quelque chose qui se passe, n'entre et ne
+te montre que si je t'appelle par ton nom.
+
+Ali fit signe de la tte qu'il avait compris et qu'il obirait.
+
+Alors Monte-Cristo tira d'une armoire une bougie tout allume, et au
+moment o le voleur tait le plus occup sa serrure, il ouvrit
+doucement la porte ayant soin que la lumire qu'il tenait la main
+donnt tout entire sur son visage.
+
+La porte tourna si doucement que le voleur n'entendit pas le bruit.
+Mais, son grand tonnement, il vit tout coup la chambre s'clairer.
+
+Il se retourna.
+
+Eh! bonsoir, cher monsieur Caderousse, dit Monte-Cristo; que diable
+venez-vous donc faire ici une pareille heure!
+
+--L'abb Busoni! s'cria Caderousse.
+
+Et ne sachant comment cette trange apparition tait venue jusqu' lui,
+puisqu'il avait ferm les portes, il laissa tomber son trousseau de
+fausses clefs, et resta immobile et comme frapp de stupeur.
+
+Le comte alla se placer entre Caderousse et la fentre, coupant ainsi au
+voleur terrifi son seul moyen de retraite.
+
+L'abb Busoni! rpta Caderousse en fixant sur le comte des yeux
+hagards.
+
+--Eh bien, sans doute, l'abb Busoni, reprit Monte-Cristo, lui-mme en
+personne, et je suis bien aise que vous me reconnaissiez, mon cher
+monsieur Caderousse, cela prouve que nous avons bonne mmoire, car, si
+je ne me trompe, voil tantt dix ans que nous ne nous sommes vus.
+
+Ce calme, cette ironie, cette puissance, frapprent l'esprit de
+Caderousse d'une terreur vertigineuse.
+
+L'abb! l'abb! murmura-t-il en crispant ses poings et en faisant
+claquer ses dents.
+
+--Nous voulons donc voler le comte de Monte-Cristo? continua le prtendu
+abb.
+
+--Monsieur l'abb, murmura Caderousse cherchant gagner la fentre que
+lui interceptait impitoyablement le comte, monsieur l'abb, je ne
+sais... je vous prie de croire... je vous jure....
+
+--Un carreau coup, continua le comte, une lanterne sourde, un trousseau
+de rossignols, un secrtaire demi forc, c'est clair cependant.
+
+Caderousse s'tranglait avec sa cravate, il cherchait un angle o se
+cacher, un trou par o disparatre.
+
+Allons, dit le comte, je vois que vous tes toujours le mme, monsieur
+l'assassin.
+
+--Monsieur l'abb, puisque vous savez tout, vous savez que ce n'est pas
+moi, que c'est la Carconte; 'a t reconnu au procs, puisqu'ils ne
+m'ont condamn qu'aux galres.
+
+--Vous avez donc fini votre temps, que je vous retrouve en train de vous
+y faire ramener?
+
+--Non, monsieur l'abb, j'ai t dlivr par quelqu'un.
+
+--Ce quelqu'un-l a rendu un charmant service la socit.
+
+--Ah! dit Caderousse, j'avais cependant bien promis....
+
+--Ainsi, vous tes en rupture de ban? interrompit Monte-Cristo.
+
+--Hlas! oui, fit Caderousse, trs inquiet.
+
+--Mauvaise rcidive.... Cela vous conduira, si je ne me trompe, la
+place de Grve. Tant pis, tant pis, diavolo! comme disent les mondains
+de mon pays.
+
+--Monsieur l'abb, je cde un entranement....
+
+--Tous les criminels disent cela.
+
+--Le besoin....
+
+--Laissez donc, dit ddaigneusement Busoni, le besoin peut conduire
+demander l'aumne, voler un pain la porte d'un boulanger, mais non
+ venir forcer un secrtaire dans une maison que l'on croit inhabite.
+Et lorsque le bijoutier Joanns venait de vous compter quarante-cinq
+mille francs en change du diamant que je vous avais donn, et que vous
+l'avez tu pour avoir le diamant et l'argent, tait-ce aussi le besoin?
+
+--Pardon, monsieur l'abb, dit Caderousse; vous m'avez dj sauv une
+fois, sauvez-moi encore une seconde.
+
+--Cela ne m'encourage pas.
+
+--tes-vous seul, monsieur l'abb? demanda Caderousse en joignant les
+mains, ou bien avez-vous l des gendarmes tout prts me prendre?
+
+--Je suis tout seul, dit l'abb, et j'aurai encore piti de vous et je
+vous laisserai aller au risque des nouveaux malheurs que peut amener ma
+faiblesse, si vous me dites toute la vrit.
+
+--Ah! monsieur l'abb! s'cria Caderousse en joignant les mains et en se
+rapprochant d'un pas de Monte-Cristo, je puis bien vous dire que vous
+tes mon sauveur, vous!
+
+--Vous prtendez qu'on vous a dlivr du bagne?
+
+--Oh! a, foi de Caderousse, monsieur l'abb!
+
+--Qui cela?
+
+--Un Anglais.
+
+--Comment s'appelait-il?
+
+--Lord Wilmore.
+
+--Je le connais; je saurai donc si vous mentez.
+
+--Monsieur l'abb, je dis la vrit pure.
+
+--Cet Anglais vous protgeait donc?
+
+--Non pas moi, mais un jeune Corse qui tait mon compagnon de chane.
+
+--Comment se nommait ce jeune Corse?
+
+--Benedetto.
+
+--C'est un nom de baptme.
+
+--Il n'en avait pas d'autre, c'tait un enfant trouv.
+
+--Alors ce jeune homme s'est vad avec vous?
+
+--Oui.
+
+--Comment cela?
+
+--Nous travaillions Saint-Mandrier, prs de Toulon. Connaissez-vous
+Saint-Mandrier?
+
+--Je le connais.
+
+--Eh bien, pendant qu'on dormait, de midi une heure....
+
+--Des forats qui font la sieste! Plaignez donc ces gaillards-l, dit
+l'abb.
+
+--Dame! fit Caderousse, on ne peut pas toujours travailler, on n'est pas
+des chiens.
+
+--Heureusement pour les chiens, dit Monte-Cristo.
+
+--Pendant que les autres faisaient donc la sieste, nous nous sommes
+loigns un petit peu, nous avons sci nos fers avec une lime que nous
+avait fait parvenir l'Anglais, et nous nous sommes sauvs la nage.
+
+--Et qu'est devenu ce Benedetto?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Vous devez le savoir cependant.
+
+--Non, en vrit. Nous nous sommes spars Hyres.
+
+Et, pour donner plus de poids sa protestation, Caderousse fit encore
+un pas vers l'abb qui demeura immobile sa place, toujours calme et
+interrogateur.
+
+Vous mentez! dit l'abb Busoni, avec un accent d'irrsistible autorit.
+
+--Monsieur l'abb!...
+
+--Vous mentez! cet homme est encore votre ami, et vous vous servez de
+lui comme d'un complice peut-tre?
+
+--Oh! monsieur l'abb!...
+
+--Depuis que vous avez quitt Toulon, comment avez-vous vcu? Rpondez.
+
+--Comme j'ai pu.
+
+--Vous mentez! reprit une troisime fois l'abb avec un accent plus
+impratif encore.
+
+Caderousse terrifi, regarda le comte.
+
+Vous avez vcu, reprit celui-ci, de l'argent qu'il vous a donn.
+
+--Eh bien, c'est vrai, dit Caderousse; Benedetto est devenu un fils de
+grand seigneur.
+
+--Comment peut-il tre fils de grand seigneur?
+
+--Fils naturel.
+
+--Et comment nommez-vous ce grand seigneur?
+
+--Le comte de Monte-Cristo, celui-l mme chez qui nous sommes.
+
+--Benedetto le fils du comte? reprit Monte-Cristo tonn son tour.
+
+--Dame! il faut bien croire, puisque le comte lui a trouv un faux pre,
+puisque le comte lui fait quatre mille francs par mois, puisque le comte
+lui laisse cinq cent mille francs par son testament.
+
+--Ah! ah! dit le faux abb, qui commenait comprendre; et quel nom
+porte, en attendant, ce jeune homme?
+
+--Il s'appelle Andrea Cavalcanti.
+
+--Alors c'est ce jeune homme que mon ami le comte de Monte-Cristo reoit
+chez lui, et qui va pouser Mlle Danglars?
+
+--Justement.
+
+--Et vous souffrez cela, misrable! vous qui connaissez sa vie et sa
+fltrissure?
+
+--Pourquoi voulez-vous que j'empche un camarade de russir? dit
+Caderousse.
+
+--C'est juste, ce n'est pas vous de prvenir M. Danglars, c'est moi.
+
+--Ne faites pas cela, monsieur l'abb!...
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que c'est notre pain que vous nous feriez perdre.
+
+--Et vous croyez que, pour conserver le pain des misrables comme
+vous, je me ferai le fauteur de leur ruse, le complice de leurs crimes?
+
+--Monsieur l'abb! dit Caderousse en se rapprochant encore.
+
+--Je dirai tout.
+
+-- qui?
+
+-- M. Danglars.
+
+--Tron de l'air! s'cria Caderousse en tirant un couteau tout ouvert de
+son gilet, et en frappant le comte au milieu de la poitrine, tu ne diras
+rien, l'abb!
+
+Au grand tonnement de Caderousse, le poignard, au lieu de pntrer dans
+la poitrine du comte, rebroussa mouss.
+
+En mme temps le comte saisit de la main gauche le poignet de
+l'assassin, et le tordit avec une telle force que le couteau tomba de
+ses doigts raidis et que Caderousse poussa un cri de douleur.
+
+Mais le comte, sans s'arrter ce cri, continua de tordre le poignet du
+bandit jusqu' ce que, le bras disloqu, il tombt d'abord genoux,
+puis ensuite la face contre terre.
+
+Le comte appuya son pied sur sa tte et dit:
+
+Je ne sais qui me retient de te briser le crne, sclrat!
+
+--Ah! grce! grce! cria Caderousse.
+
+Le comte retira son pied.
+
+Relve-toi! dit-il.
+
+Caderousse se releva.
+
+Tudieu! quel poignet vous avez, monsieur l'abb! dit Caderousse,
+caressant son bras tout meurtri par les tenailles de chair qui l'avaient
+treint; tudieu! quel poignet!
+
+--Silence. Dieu me donne la force de dompter une bte froce comme toi;
+c'est au nom de ce Dieu que j'agis; souviens-toi de cela, misrable, et
+t'pargner en ce moment, c'est encore servir les desseins de Dieu.
+
+--Ouf! fit Caderousse, tout endolori.
+
+--Prends cette plume et ce papier, et cris ce que je vais te dicter.
+
+--Je ne sais pas crire, monsieur l'abb.
+
+--Tu mens, prends cette plume et cris!
+
+Caderousse, subjugu par cette puissance suprieure, s'assit et crivit:
+
+Monsieur, l'homme que vous recevez chez vous et qui vous destinez
+votre fille est un ancien forat chapp avec moi du bagne de Toulon; il
+portait le n59 et moi le n58.
+
+Il se nommait Benedetto; mais il ignore lui-mme son vritable nom,
+n'ayant jamais connu ses parents.
+
+Signe! continua le comte.
+
+--Mais vous voulez donc me perdre?
+
+--Si je voulais te perdre, imbcile, je te tranerais jusqu'au premier
+corps de garde; d'ailleurs, l'heure o le billet sera rendu son
+adresse, il est probable que tu n'auras plus rien craindre; signe
+donc.
+
+Caderousse signa.
+
+L'adresse: _ monsieur le baron Danglars, banquier, rue de la
+Chausse-d'Antin_.
+
+Caderousse crivit l'adresse.
+
+L'abb prit le billet.
+
+Maintenant, dit-il, c'est bien, va-t'en.
+
+--Par o?
+
+--Par o tu es venu.
+
+--Vous voulez que je sorte par cette fentre?
+
+--Tu y es bien entr.
+
+--Vous mditez quelque chose contre moi, monsieur l'abb?
+
+--Imbcile, que veux-tu que je mdite?
+
+--Pourquoi ne pas m'ouvrir la porte?
+
+-- quoi bon rveiller le concierge?
+
+--Monsieur l'abb, dites-moi que vous ne voulez pas ma mort.
+
+--Je veux ce que Dieu veut.
+
+--Mais jurez-moi que vous ne me frapperez pas tandis que je descendrai.
+
+--Sot et lche que tu es!
+
+--Que voulez-vous faire de moi?
+
+--Je te le demande. J'ai essay d'en faire un homme heureux, et je n'en
+ai fait qu'un assassin!
+
+--Monsieur l'abb, dit Caderousse, tentez une dernire preuve.
+
+--Soit, dit le comte. coute, tu sais que je suis un homme de parole?
+
+--Oui, dit Caderousse.
+
+--Si tu rentres chez toi sain et sauf....
+
+-- moins que ce ne soit de vous, qu'ai-je craindre?
+
+--Si tu rentres chez toi sain et sauf, quitte Paris, quitte la France,
+et partout o tu seras, tant que tu te conduiras honntement, je te
+ferai passer une petite pension; car si tu rentres chez toi sain et
+sauf, eh bien....
+
+--Eh bien? demanda Caderousse en frmissant.
+
+--Eh bien, je croirai que Dieu t'a pardonn, et je te pardonnerai aussi.
+
+--Vrai comme je suis chrtien, balbutia Caderousse en reculant, vous me
+faites mourir de peur!
+
+--Allons, va-t'en! dit le comte en montrant du doigt la fentre
+Caderousse.
+
+Caderousse, encore mal rassur par cette promesse, enjamba la fentre et
+mit le pied sur l'chelle.
+
+L, il s'arrta tremblant.
+
+Maintenant descends, dit l'abb en se croisant les bras.
+
+Caderousse commena de comprendre qu'il n'y avait rien craindre de ce
+ct, et descendit.
+
+Alors le comte s'approcha avec la bougie, de sorte qu'on pt distinguer
+des Champs-lyses cet homme qui descendait d'une fentre, clair par
+un autre homme.
+
+--Que faites-vous donc, monsieur l'abb? dit Caderousse; s'il passait
+une patrouille....
+
+Et il souffla la bougie. Puis il continua de descendre; mais ce ne fut
+que lorsqu'il sentit le sol du jardin sous son pied qu'il fut
+suffisamment rassur.
+
+Monte-Cristo rentra dans sa chambre coucher, et jetant un coup d'oeil
+rapide du jardin la rue, il vit d'abord Caderousse qui, aprs tre
+descendu, faisait un dtour dans le jardin et allait planter son chelle
+ l'extrmit de la muraille, afin de sortir une autre place que celle
+par laquelle il tait entr.
+
+Puis, passant du jardin la rue, il vit l'homme qui semblait attendre
+courir paralllement dans la rue et se placer derrire l'angle mme prs
+duquel Caderousse allait descendre.
+
+Caderousse monta lentement sur l'chelle, et, arriv aux derniers
+chelons, passa sa tte par-dessus le chaperon pour s'assurer que la
+rue tait bien solitaire.
+
+On ne voyait personne, on n'entendait aucun bruit.
+
+Une heure sonna aux Invalides.
+
+Alors Caderousse se mit cheval sur le perron, et, tirant lui son
+chelle, la passa par-dessus le mur, puis il se mit en devoir de
+descendre, ou plutt de se laisser glisser le long des deux montants,
+manoeuvre qu'il opra avec une adresse qui prouva l'habitude qu'il avait
+de cet exercice.
+
+Mais, une fois lanc sur la pente, il ne put s'arrter. Vainement il vit
+un homme s'lancer dans l'ombre au moment o il tait moiti chemin;
+vainement il vit un bras se lever au moment o il touchait la terre;
+avant qu'il et pu se mettre en dfense, ce bras le frappa si
+furieusement dans le dos, qu'il lcha l'chelle en criant:
+
+Au secours!
+
+Un second coup lui arriva presque aussitt dans le flanc, et il tomba en
+criant:
+
+Au meurtre!
+
+Enfin, comme il se roulait sur la terre, son adversaire le saisit aux
+cheveux et lui porta un troisime coup dans la poitrine.
+
+Cette fois Caderousse voulut crier encore, mais il ne put pousser qu'un
+gmissement, et laissa couler en gmissant les trois ruisseaux de sang
+qui sortaient de ses trois blessures.
+
+L'assassin, voyant qu'il ne criait plus, lui souleva la tte par les
+cheveux; Caderousse avait les yeux ferms et la bouche tordue.
+L'assassin le crut mort, laissa retomber la tte et disparut.
+
+Alors Caderousse, le sentant s'loigner, se redressa sur son coude, et,
+d'une voix mourante, cria dans un suprme effort:
+
+ l'assassin! je meurs! moi, monsieur l'abb, moi!
+
+Ce lugubre appel pera l'ombre de la nuit. La porte de l'escalier drob
+s'ouvrit, puis la petite porte du jardin, et Ali et son matre
+accoururent avec des lumires.
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+La main de Dieu.
+
+
+Caderousse continuait de crier d'une voix lamentable:
+
+Monsieur l'abb, au secours! au secours!
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Monte-Cristo.
+
+-- mon secours! rpta Caderousse; on m'a assassin!
+
+--Nous voici! Du courage!
+
+--Ah! c'est fini. Vous arrivez trop tard; vous arrivez pour me voir
+mourir. Quels coups! que de sang!
+
+Et il s'vanouit.
+
+Ali et son matre prirent le bless et le transportrent dans une
+chambre. L, Monte-Cristo fit signe Ali de le dshabiller, et il
+reconnut les trois terribles blessures dont il tait atteint.
+
+Mon Dieu! dit-il, votre vengeance se fait parfois attendre; mais je
+crois qu'alors elle ne descend du ciel que plus complte.
+
+Ali regarda son matre comme pour lui demander ce qu'il y avait faire.
+
+Va chercher M. le procureur du roi Villefort, qui demeure faubourg
+Saint-Honor, et amne-le ici. En passant, tu rveilleras le concierge,
+et tu lui diras d'aller chercher un mdecin.
+
+Ali obit et laissa le faux abb seul avec Caderousse, toujours vanoui.
+Lorsque le malheureux rouvrit les yeux, le comte, assis quelques pas
+de lui, le regardait avec une sombre expression de piti, et ses lvres,
+qui s'agitaient, semblaient murmurer une prire.
+
+Un chirurgien, monsieur l'abb, un chirurgien! dit Caderousse.
+
+--On en est all chercher un, rpondit l'abb.
+
+--Je sais bien que c'est inutile, quant la vie, mais il pourra me
+donner des forces peut-tre, et je veux avoir le temps de faire ma
+dclaration.
+
+--Sur quoi?
+
+--Sur mon assassin.
+
+--Vous le connaissez donc?
+
+--Si je le connais! oui, je le connais, c'est Benedetto.
+
+--Ce jeune Corse?
+
+--Lui-mme.
+
+--Votre compagnon?
+
+--Oui. Aprs m'avoir donn le plan de la maison du comte, esprant sans
+doute que je le tuerais et qu'il deviendrait ainsi son hritier, ou
+qu'il me tuerait et qu'il serait ainsi dbarrass de moi, il m'a attendu
+dans la rue et m'a assassin.
+
+--En mme temps que j'ai envoy chercher le mdecin, j'ai envoy
+chercher le procureur du roi.
+
+--Il arrivera trop tard, il arrivera trop tard, dit Caderousse, je sens
+tout mon sang qui s'en va.
+
+--Attendez, dit Monte-Cristo.
+
+Il sortit et rentra cinq minutes aprs avec un flacon.
+
+Les yeux du moribond, effrayants de fixit, n'avaient point en son
+absence quitt cette porte par laquelle il devinait instinctivement
+qu'un secours allait lui venir.
+
+Dpchez-vous! monsieur l'abb, dpchez-vous! dit-il, je sens que je
+m'vanouis encore.
+
+Monte-Cristo s'approcha et versa sur les lvres violettes du bless
+trois ou quatre gouttes de la liqueur que contenait le flacon.
+
+Caderousse poussa un soupir.
+
+Oh! dit-il, c'est la vie que vous me versez l; encore... encore....
+
+--Deux gouttes de plus vous tueraient, rpondit l'abb.
+
+--Oh! qu'il vienne donc quelqu'un qui je puisse dnoncer le misrable.
+
+--Voulez-vous que j'crive votre dposition? vous la signerez.
+
+--Oui... oui... dit Caderousse, dont les yeux brillaient l'ide de
+cette vengeance posthume.
+
+Monte-Cristo crivit:
+
+Je meurs assassin par le Corse Benedetto, mon compagnon de chane
+Toulon sous le n59.
+
+Dpchez-vous! dpchez-vous! dit Caderousse, je ne pourrais plus
+signer.
+
+Monte-Cristo prsenta la plume Caderousse, qui rassembla ses forces,
+signa et retomba sur son lit en disant:
+
+Vous raconterez le reste, monsieur l'abb; vous direz qu'il se fait
+appeler Andrea Cavalcanti, qu'il loge l'htel des Princes, que.... Ah!
+ah! mon Dieu! mon Dieu! voil que je meurs!
+
+Et Caderousse s'vanouit pour la seconde fois.
+
+L'abb lui fit respirer l'odeur du flacon; le bless rouvrit les yeux.
+
+Son dsir de vengeance ne l'avait pas abandonn pendant son
+vanouissement.
+
+Ah! vous direz tout cela, n'est-ce pas, monsieur l'abb?
+
+--Tout cela, oui, et bien d'autres choses encore.
+
+--Que direz-vous?
+
+--Je dirai qu'il vous avait sans doute donn le plan de cette maison
+dans l'esprance que le comte vous tuerait. Je dirai qu'il avait prvenu
+le comte par un billet; je dirai que, le comte tant absent, c'est moi
+qui ai reu ce billet et qui ai veill pour vous attendre.
+
+--Et il sera guillotin, n'est-ce pas? dit Caderousse, il sera
+guillotin, vous me le promettez? Je meurs avec cet espoir-l, cela va
+m'aider mourir.
+
+--Je dirai, continua le comte, qu'il est arriv derrire vous, qu'il
+vous a guett tout le temps; que lorsqu'il vous a vu sortir, il a couru
+ l'angle du mur et s'est cach.
+
+--Vous avez donc vu tout cela, vous?
+
+--Rappelez-vous mes paroles: Si tu rentres chez toi sain et sauf, je
+croirai que Dieu t'a pardonn, et je te pardonnerai aussi.
+
+--Et vous ne m'avez pas averti? s'cria Caderousse en essayant de se
+soulever sur son coude; vous saviez que j'allais tre tu en sortant
+d'ici, et vous ne m'avez pas averti!
+
+--Non, car dans la main de Benedetto je voyais la justice de Dieu, et
+j'aurais cru commettre un sacrilge en m'opposant aux intentions de la
+Providence.
+
+--La justice de Dieu! ne m'en parlez pas, monsieur l'abb: s'il y avait
+une justice de Dieu, vous savez mieux que personne qu'il y a des gens
+qui seraient punis et qui ne le sont pas.
+
+--Patience, dit l'abb d'un ton qui fit frmir le moribond, patience!
+
+Caderousse le regarda avec tonnement.
+
+Et puis, dit l'abb, Dieu est plein de misricorde pour tous, comme il
+a t pour toi: il est pre avant d'tre juge.
+
+--Ah! vous croyez donc Dieu, vous? dit Caderousse.
+
+--Si j'avais le malheur de n'y pas avoir cru jusqu' prsent, dit
+Monte-Cristo, j'y croirais en te voyant.
+
+Caderousse leva les poings crisps au ciel.
+
+coute, dit l'abb en tendant la main sur le bless comme pour lui
+commander la foi, voil ce qu'il a fait pour toi, ce Dieu que tu refuses
+de reconnatre ton dernier moment: il t'avait donn la sant, la
+force, un travail assur, des amis mme, la vie enfin telle qu'elle doit
+se prsenter l'homme pour tre douce avec le calme de la conscience et
+la satisfaction des dsirs naturels; au lieu d'exploiter ces dons du
+Seigneur, si rarement accords par lui dans leur plnitude, voil ce que
+tu as fait, toi: tu t'es adonn la fainantise, l'ivresse, et dans
+l'ivresse tu as trahi un de tes meilleurs amis.
+
+--Au secours! s'cria Caderousse, je n'ai pas besoin d'un prtre, mais
+d'un mdecin; peut-tre que je ne suis pas bless mort, peut-tre que
+je ne vais pas encore mourir, peut-tre qu'on peut me sauver!
+
+--Tu es si bien bless mort que, sans les trois gouttes de liqueur que
+je t'ai donnes tout l'heure, tu aurais dj expir. coute donc!
+
+--Ah! murmura Caderousse, quel trange prtre vous faites, qui
+dsesprez les mourants au lieu de les consoler.
+
+--coute, continua l'abb: quand tu as eu trahi ton ami, Dieu a
+commenc, non pas de te frapper, mais de t'avertir; tu es tomb dans la
+misre et tu as eu faim; tu avais pass envier la moiti d'une vie que
+tu pouvais passer acqurir, et dj tu songeais au crime en te donnant
+ toi-mme l'excuse de la ncessit, quand Dieu fit pour toi un miracle,
+quand Dieu, par mes mains, t'envoya au sein de ta misre une fortune,
+brillante pour toi, malheureux, qui n'avais jamais rien possd. Mais
+cette fortune inattendue, inespre, inoue, ne te suffit plus du moment
+o tu la possdes, tu veux la doubler: par quel moyen? par un meurtre.
+Tu la doubles, et alors Dieu te l'arrache en te conduisant devant la
+justice humaine.
+
+--Ce n'est pas moi, dit Caderousse, qui ai voulu tuer le juif, c'est la
+Carconte.
+
+--Oui, dit Monte-Cristo. Aussi Dieu toujours, je ne dirai pas juste
+cette fois, car sa justice t'et donn la mort, mais Dieu, toujours
+misricordieux, permit que tes juges fussent touchs tes paroles et te
+laissassent la vie.
+
+--Pardieu! pour m'envoyer au bagne perptuit: la belle grce!
+
+--Cette grce, misrable! tu la regardas cependant comme une grce quand
+elle te fut faite; ton lche coeur, qui tremblait devant la mort, bondit
+de joie l'annonce d'une honte perptuelle, car tu t'es dit, comme tous
+les forats: Il y a une porte au bagne, il n'y en a pas la tombe. Et
+tu avais raison, car cette porte du bagne s'est ouverte pour toi d'une
+manire inespre: un Anglais visite Toulon, il avait fait le voeu de
+tirer deux hommes de l'infamie: son choix tombe sur toi et sur ton
+compagnon; une seconde fortune descend pour toi du ciel, tu retrouves
+la fois l'argent et la tranquillit, tu peux recommencer vivre de la
+vie de tous les hommes, toi qui avais t condamn vivre de celle des
+forats; alors, misrable, alors tu te mets tenter Dieu une troisime
+fois. Je n'ai pas assez, dis-tu, quand tu avais plus que tu n'avais
+possd jamais, et tu commets un troisime crime, sans raison, sans
+excuse. Dieu s'est fatigu. Dieu t'a puni.
+
+Caderousse s'affaiblissait vue d'oeil.
+
+ boire, dit-il; j'ai soif... je brle!
+
+Monte-Cristo lui donna un verre d'eau.
+
+Sclrat de Benedetto, dit Caderousse en rendant le verre: il chappera
+cependant, lui!
+
+--Personne n'chappera, c'est moi qui te le dis, Caderousse... Benedetto
+sera puni!
+
+--Alors vous serez puni, vous aussi, dit Caderousse; car vous n'avez pas
+fait votre devoir de prtre... vous deviez empcher Benedetto de me
+tuer.
+
+--Moi! dit le comte avec un sourire qui glaa d'effroi le mourant, moi
+empcher Benedetto de te tuer, au moment o tu venais de briser ton
+couteau contre la cotte de mailles qui me couvrait la poitrine!... Oui,
+peut-tre si je t'eusse trouv humble et repentant, j'eusse empch
+Benedetto de te tuer, mais je t'ai trouv orgueilleux et sanguinaire, et
+j'ai laiss s'accomplir la volont de Dieu!
+
+--Je ne crois pas Dieu! hurla Caderousse, tu n'y crois pas non plus...
+tu mens... tu mens!...
+
+--Tais-toi, dit l'abb, car tu fais jaillir hors de ton corps les
+dernires gouttes de ton sang.... Ah! tu ne crois pas en Dieu, et tu
+meurs frapp par Dieu!... Ah! tu ne crois pas en Dieu, et Dieu qui
+cependant ne demande qu'une prire, qu'un mot, qu'une larme pour
+pardonner.... Dieu qui pouvait diriger le poignard de l'assassin de
+manire que tu expirasses sur le coup.... Dieu t'a donn un quart
+d'heure pour te repentir.... Rentre donc en toi-mme, malheureux, et
+repens-toi!
+
+--Non, dit Caderousse, non, je ne me repens pas; il n'y a pas de Dieu,
+il n'y a pas de Providence, il n'y a que du hasard.
+
+--Il y a une Providence, il y a un Dieu, dit Monte-Cristo, et la preuve,
+c'est que tu es l gisant, dsespr, reniant Dieu, et que, moi, je suis
+debout devant toi riche, heureux, sain et sauf, et joignant les mains
+devant Dieu auquel tu essaies de ne pas croire, et auquel cependant tu
+crois au fond du coeur.
+
+--Mais qui donc tes-vous, alors? demanda Caderousse en fixant ses yeux
+mourants sur le comte.
+
+--Regarde-moi bien, dit Monte-Cristo en prenant la bougie et
+l'approchant de son visage.
+
+--Eh bien, l'abb... l'abb Busoni....
+
+Monte-Cristo enleva la perruque qui le dfigurait, et laissa retomber
+les beaux cheveux noirs qui encadraient si harmonieusement son ple
+visage.
+
+Oh! dit Caderousse pouvant, si ce n'taient ces cheveux noirs, je
+dirais que vous tes l'Anglais, je dirais que vous tes Lord Wilmore.
+
+--Je ne suis ni l'abb Busoni ni Lord Wilmore, dit Monte-Cristo: regarde
+mieux, regarde plus loin, regarde dans tes premiers souvenirs.
+
+Il y avait dans cette parole du comte une vibration magntique dont les
+sens puiss du misrable furent ravivs une dernire fois.
+
+Oh! en effet, dit-il, il me semble que je vous ai vu, que je vous ai
+connu autrefois.
+
+--Oui, Caderousse, oui, tu m'as vu, oui, tu m'as connu.
+
+--Mais qui donc tes-vous, alors? et pourquoi, si vous m'avez vu, si
+vous m'avez connu, pourquoi me laissez-vous mourir?
+
+--Parce que rien ne peut te sauver, Caderousse, parce que tes blessures
+sont mortelles. Si tu avais pu tre sauv, j'aurais vu l une dernire
+misricorde du Seigneur, et j'eusse encore, je te le jure par la tombe
+de mon pre, essay de te rendre la vie et au repentir.
+
+--Par la tombe de ton pre! dit Caderousse, ranim par une suprme
+tincelle et se soulevant pour voir de plus prs l'homme qui venait de
+lui faire ce serment sacr tous les hommes: Eh! qui es-tu donc?
+
+Le comte n'avait pas cess de suivre le progrs de l'agonie. Il comprit
+que cet lan de vie tait le dernier; il s'approcha du moribond, et le
+couvrant d'un regard calme et triste la fois:
+
+Je suis... lui dit-il l'oreille, je suis....
+
+Et ses lvres, peine ouvertes, donnrent passage un nom prononc si
+bas, que le comte semblait craindre de l'entendre lui-mme.
+
+Caderousse, qui s'tait soulev sur ses genoux, tendit les bras, fit un
+effort pour se reculer, puis joignant les mains et les levant avec un
+suprme effort:
+
+ mon Dieu, mon Dieu, dit-il, pardon de vous avoir reni; vous existez
+bien, vous tes bien le pre des hommes au ciel et le juge des hommes
+sur la terre. Mon Dieu, seigneur, je vous ai longtemps mconnu! mon
+Dieu, Seigneur, pardonnez-moi! mon Dieu, Seigneur, recevez-moi!
+
+Et Caderousse, fermant les yeux, tomba renvers en arrire avec un
+dernier cri et avec un dernier soupir.
+
+Le sang s'arrta aussitt aux lvres de ses larges blessures.
+
+Il tait mort.
+
+_Un_! dit mystrieusement le comte, les yeux fixs sur le cadavre dj
+dfigur par cette horrible mort.
+
+Dix minutes aprs, le mdecin et le procureur du roi arrivrent, amens,
+l'un par le concierge, l'autre par Ali, et furent reus par l'abb
+Busoni, qui priait prs du mort.
+
+
+
+
+LXXXIV
+
+Beauchamp.
+
+
+Pendant quinze jours il ne fut bruit dans Paris que de cette tentative
+de vol faite si audacieusement chez le comte. Le mourant avait sign une
+dclaration qui indiquait Benedetto comme son assassin. La police fut
+invite lancer tous ses agents sur les traces du meurtrier.
+
+Le couteau de Caderousse, la lanterne sourde, le trousseau de clefs et
+les habits, moins le gilet, qui ne put se retrouver, furent dposs au
+greffe; le corps fut emport la Morgue.
+
+ tout le monde le comte rpondit que cette aventure s'tait passe
+tandis qu'il tait sa maison d'Auteuil, et qu'il n'en savait par
+consquent que ce que lui en avait dit l'abb Busoni, qui, ce soir-l,
+par le plus grand hasard, lui avait demand passer la nuit chez lui
+pour faire des recherches dans quelques livres prcieux que contenait sa
+bibliothque.
+
+Bertuccio seul plissait toutes les fois que ce nom de Benedetto tait
+prononc en sa prsence, mais il n'y avait aucun motif pour que
+quelqu'un s'apert de la pleur de Bertuccio.
+
+Villefort, appel constater le crime, avait rclam l'affaire et
+conduisait l'instruction avec cette ardeur passionne qu'il mettait
+toutes les causes criminelles o il tait appel porter la parole.
+
+Mais trois semaines s'taient dj passes sans que les recherches les
+plus actives eussent amen aucun rsultat, et l'on commenait oublier
+dans le monde la tentative de vol faite chez le comte et l'assassinat du
+voleur par son complice, pour s'occuper du prochain mariage de Mlle
+Danglars avec le comte Andrea Cavalcanti.
+
+Ce mariage tait peu prs dclar, le jeune homme tait reu chez le
+banquier titre de fianc.
+
+On avait crit M. Cavalcanti pre, qui avait fort approuv le mariage,
+et qui, en exprimant tous ses regrets de ce que son service l'empchait
+absolument de quitter Parme o il tait, dclarait consentir donner le
+capital de cent cinquante mille livres de rente.
+
+Il tait convenu que les trois millions seraient placs chez Danglars,
+qui les ferait valoir; quelques personnes avaient bien essay de donner
+au jeune homme des doutes sur la solidit de la position de son futur
+beau-pre qui, depuis quelque temps, prouvait la Bourse des pertes
+ritres; mais le jeune homme, avec un dsintressement et une
+confiance sublimes, repoussa tous ces vains propos, dont il eut la
+dlicatesse de ne pas dire une seule parole au baron.
+
+Aussi le baron adorait-il le comte Andrea Cavalcanti.
+
+Il n'en tait pas de mme de Mlle Eugnie Danglars. Dans sa haine
+instinctive contre le mariage, elle avait accueilli Andrea comme un
+moyen d'loigner Morcerf; mais maintenant qu'Andrea se rapprochait trop,
+elle commenait prouver pour Andrea une visible rpulsion.
+
+Peut-tre le baron s'en tait-il aperu; mais comme il ne pouvait
+attribuer cette rpulsion qu' un caprice, il avait fait semblant de ne
+pas s'en apercevoir.
+
+Cependant le dlai demand par Beauchamp tait presque coul. Au reste,
+Morcerf avait pu apprcier la valeur du conseil de Monte-Cristo, quand
+celui-ci lui avait dit de laisser tomber les choses d'elles-mmes;
+personne n'avait relev la note sur le gnral, et nul ne s'tait avis
+de reconnatre dans l'officier qui avait livr le chteau de Janina le
+noble comte sigeant la Chambre des pairs.
+
+Albert ne s'en trouvait pas moins insult, car l'intention de l'offense
+tait bien certainement dans les quelques lignes qui l'avaient bless.
+En outre, la faon dont Beauchamp avait termin la confrence avait
+laiss un amer souvenir dans son coeur. Il caressait donc dans son
+esprit l'ide de ce duel, dont il esprait, si Beauchamp voulait bien
+s'y prter, drober la cause relle mme ses tmoins.
+
+Quant Beauchamp on ne l'avait pas revu depuis le jour de la visite
+qu'Albert lui avait faite; et tous ceux qui le demandaient, on
+rpondait qu'il tait absent pour un voyage de quelques jours.
+
+O tait-il? personne n'en savait rien.
+
+Un matin, Albert fut rveill par son valet de chambre, qui lui
+annonait Beauchamp.
+
+Albert se frotta les yeux, ordonna que l'on ft attendre Beauchamp dans
+le petit salon fumoir du rez-de-chausse, s'habilla vivement, et
+descendit.
+
+Il trouva Beauchamp se promenant de long en large; en l'apercevant,
+Beauchamp s'arrta.
+
+La dmarche que vous tentez en vous prsentant chez moi de vous-mme,
+et sans attendre la visite que je comptais vous faire aujourd'hui, me
+semble d'un bon augure, monsieur, dit Albert. Voyons, dites vite,
+faut-il que je vous tende la main en disant: Beauchamp, avouez un tort
+et conservez-moi un ami? ou faut-il que tout simplement je vous
+demande: Quelles sont vos armes?
+
+--Albert, dit Beauchamp avec une tristesse qui frappa le jeune homme de
+stupeur, asseyons-nous d'abord, et causons.
+
+--Mais il me semble, au contraire, monsieur, qu'avant de nous asseoir,
+vous avez me rpondre?
+
+--Albert, dit le journaliste, il y a des circonstances o la difficult
+est justement dans la rponse.
+
+--Je vais vous la rendre facile, monsieur, en vous rptant la demande:
+Voulez-vous vous rtracter, oui ou non?
+
+--Morcerf, on ne se contente pas de rpondre oui ou non aux questions
+qui intressent l'honneur, la position sociale, la vie d'un homme comme
+M. le lieutenant gnral comte de Morcerf, pair de France.
+
+--Que fait-on alors?
+
+--On fait ce que j'ai fait, Albert; on dit: L'argent, le temps et la
+fatigue ne sont rien lorsqu'il s'agit de la rputation et des intrts
+de toute une famille; on dit: Il faut plus que des probabilits, il faut
+des certitudes pour accepter un duel mort avec un ami; on dit: Si je
+croise l'pe, ou si je lche la dtente d'un pistolet sur un homme dont
+j'ai, pendant trois ans, serr la main, il faut que je sache au moins
+pourquoi je fais une pareille chose, afin que j'arrive sur le terrain
+avec le coeur en repos et cette conscience tranquille dont un homme a
+besoin quand il faut que son bras sauve sa vie.
+
+--Eh bien, eh bien, demanda Morcerf avec impatience, que veut dire cela?
+
+--Cela veut dire que j'arrive de Janina.
+
+--De Janina? vous!
+
+--Oui, moi.
+
+--Impossible.
+
+--Mon cher Albert, voici mon passeport; voyez les visas: Genve, Milan,
+Venise, Trieste, Delvino, Janina. En croirez-vous la police d'une
+rpublique, d'un royaume et d'un empire?
+
+Albert jeta les yeux sur le passeport, et les releva, tonns, sur
+Beauchamp.
+
+Vous avez t Janina? dit-il.
+
+--Albert, si vous aviez t un tranger, un inconnu, un simple lord
+comme cet Anglais qui est venu me demander raison il y a trois ou quatre
+mois, et que j'ai tu pour m'en dbarrasser, vous comprenez que je ne me
+serais pas donn une pareille peine; mais j'ai cru que je vous devais
+cette marque de considration. J'ai mis huit jours aller, huit jours
+revenir, plus quatre jours de quarantaine, et quarante-huit heures de
+sjour, cela fait bien mes trois semaines. Je suis arriv cette nuit, et
+me voil.
+
+--Mon Dieu, mon Dieu! que de circonlocutions, Beauchamp, et que vous
+tardez me dire ce que j'attends de vous!
+
+--C'est qu'en vrit, Albert....
+
+--On dirait que vous hsitez.
+
+--Oui, j'ai peur.
+
+--Vous avez peur d'avouer que votre correspondant vous avait tromp? Oh!
+pas d'amour-propre, Beauchamp; avouez, Beauchamp, votre courage ne peut
+tre mis en doute.
+
+--Oh! ce n'est point cela, murmura le journaliste; au contraire....
+
+Albert plit affreusement: il essaya de parler, mais la parole expira
+sur ses lvres.
+
+Mon ami, dit Beauchamp du ton le plus affectueux, croyez que je serais
+heureux de vous faire mes excuses, et que ces excuses, je vous les
+ferais de tout mon coeur; mais hlas....
+
+--Mais, quoi?
+
+--La note avait raison, mon ami.
+
+--Comment! cet officier franais....
+
+--Oui.
+
+--Ce Fernand?
+
+--Oui.
+
+--Ce tratre qui a livr les chteaux de l'homme au service duquel il
+tait....
+
+--Pardonnez-moi de vous dire ce que je vous dis, mon ami: cet homme,
+c'est votre pre!
+
+Albert fit un mouvement furieux pour s'lancer sur Beauchamp; mais
+celui-ci le retint bien plus encore avec un doux regard qu'avec sa main
+tendue.
+
+Tenez, mon ami, dit-il en tirant un papier de sa poche, voici la
+preuve.
+
+Albert ouvrit le papier; c'tait une attestation de quatre habitants
+notables de Janina, constatant que le colonel Fernand Mondego, colonel
+instructeur au service du vizir Ali-Tebelin, avait livr le chteau de
+Janina moyennant deux mille bourses.
+
+Les signatures taient lgalises par le consul.
+
+Albert chancela et tomba cras sur un fauteuil.
+
+Il n'y avait point en douter cette fois, le nom de famille y tait en
+toutes lettres.
+
+Aussi, aprs un moment de silence muet et douloureux, son coeur se
+gonfla, les veines de son cou s'enflrent, un torrent de larmes jaillit
+de ses yeux.
+
+Beauchamp, qui avait regard avec une profonde piti ce jeune homme
+cdant au paroxysme de la douleur, s'approcha de lui.
+
+Albert, lui dit-il, vous me comprenez maintenant, n'est-ce pas? J'ai
+voulu tout voir, tout juger par moi-mme, esprant que l'explication
+serait favorable votre pre, et que je pourrais lui rendre toute
+justice. Mais au contraire les renseignements pris constatent que cet
+officier instructeur, que ce Fernand Mondego, lev par Ali-Pacha au
+titre de gnral gouverneur, n'est autre que le comte Fernand de
+Morcerf: alors je suis revenu me rappelant l'honneur que vous m'aviez
+fait de m'admettre votre amiti, et je suis accouru vous.
+
+Albert, toujours tendu sur son fauteuil, tenait ses deux mains sur ses
+yeux, comme s'il et voulu empcher le jour d'arriver jusqu' lui.
+
+Je suis accouru vous, continua Beauchamp, pour vous dire: Albert, les
+fautes de nos pres, dans ces temps d'action et de raction, ne peuvent
+atteindre les enfants. Albert, bien peu ont travers ces rvolutions au
+milieu desquelles nous sommes ns, sans que quelque tache de boue ou de
+sang ait souill leur uniforme de soldat ou leur robe de juge. Albert,
+personne au monde, maintenant que j'ai toutes les preuves, maintenant
+que je suis matre de votre secret, ne peut me forcer un combat que
+votre conscience, j'en suis certain, vous reprocherait comme un crime;
+mais ce que vous ne pouvez plus exiger de moi, je viens vous l'offrir.
+Ces preuves, ces rvlations, ces attestations que je possde seul,
+voulez-vous qu'elles disparaissent? ce secret affreux, voulez-vous qu'il
+reste entre vous et moi? Confi ma parole d'honneur, il ne sortira
+jamais de ma bouche; dites, le voulez-vous, Albert? dites, le
+voulez-vous, mon ami?
+
+Albert s'lana au cou de Beauchamp.
+
+Ah! noble coeur! s'cria-t-il.
+
+--Tenez, dit Beauchamp en prsentant les papiers Albert.
+
+Albert les saisit d'une main convulsive, les treignit, les froissa,
+songea les dchirer; mais, tremblant que la moindre parcelle enleve
+par le vent ne le revnt un jour frapper au front, il alla la bougie
+toujours allume pour les cigares et en consuma jusqu'au dernier
+fragment.
+
+Cher ami, excellent ami! murmurait Albert tout en brlant les papiers.
+
+--Que tout cela s'oublie comme un mauvais rve, dit Beauchamp, s'efface
+comme ces dernires tincelles qui courent sur le papier noirci, que
+tout cela s'vanouisse comme cette dernire fume qui s'chappe de ces
+cendres muettes.
+
+--Oui, oui, dit Albert, et qu'il n'en reste que l'ternelle amiti que
+je voue mon sauveur, amiti que mes enfants transmettront aux vtres,
+amiti qui me rappellera toujours que le sang de mes veines, la vie de
+mon corps, l'honneur de mon nom, je vous les dois; car si une pareille
+chose et t connue, oh! Beauchamp, je vous le dclare, je me brlais
+la cervelle, ou non, pauvre mre! car je n'eusse pas voulu la tuer du
+mme coup, ou je m'expatriais.
+
+--Cher Albert! dit Beauchamp.
+
+Mais le jeune homme sortit bientt de cette joie inopine et pour ainsi
+dire factice, et retomba plus profondment dans sa tristesse.
+
+Eh bien, demanda Beauchamp, voyons, qu'y a-t-il encore? mon ami.
+
+--Il y a, dit Albert, que j'ai quelque chose de bris dans le coeur.
+coutez, Beauchamp, on ne se spare pas ainsi en une seconde de ce
+respect, de cette confiance et de cet orgueil qu'inspire un fils le
+nom sans tache de son pre. Oh! Beauchamp, Beauchamp! comment prsent
+vais-je aborder le mien? Reculerai-je donc mon front dont il approchera
+ses lvres, ma main dont il approchera sa main?... Tenez, Beauchamp, je
+suis le plus malheureux des hommes. Ah! ma mre, ma pauvre mre, dit
+Albert en regardant travers ses yeux noys de larmes le portrait de sa
+mre, si vous avez su cela, combien vous avez d souffrir!
+
+--Voyons, dit Beauchamp, en lui prenant les deux mains; du courage, ami!
+
+--Mais d'o venait cette premire note insre dans votre journal?
+s'cria Albert; il y a derrire tout cela une haine inconnue, un ennemi
+invisible.
+
+--Eh bien, dit Beauchamp, raison de plus. Du courage, Albert! pas de
+traces d'motion sur votre visage; portez cette douleur en vous comme
+le nuage porte en soi la ruine et la mort, secret fatal que l'on ne
+comprend qu'au moment o la tempte clate. Allez, ami, rservez vos
+forces pour le moment o l'clat se ferait.
+
+--Oh! mais vous croyez donc que nous ne sommes pas au bout? dit Albert
+pouvant.
+
+--Moi, je ne crois rien, mon ami; mais enfin tout est possible.
+propos....
+
+--Quoi? demanda Albert, en voyant que Beauchamp hsitait.
+
+--pousez-vous toujours Mlle Danglars?
+
+-- quel propos me demandez-vous cela dans un pareil moment, Beauchamp?
+
+--Parce que, dans mon esprit, la rupture ou l'accomplissement de ce
+mariage se rattache l'objet qui nous occupe en ce moment.
+
+--Comment! dit Albert dont le front s'enflamma, vous croyez que M.
+Danglars....
+
+--Je vous demande seulement o en est votre mariage. Que diable! ne
+voyez pas dans mes paroles autre chose que je ne veux y mettre, et ne
+leur donnez pas plus de porte qu'elles n'en ont!
+
+--Non, dit Albert, le mariage est rompu.
+
+--Bien, dit Beauchamp.
+
+Puis, voyant que le jeune homme allait retomber dans sa mlancolie:
+
+Tenez, Albert, lui dit-il, si vous m'en croyez, nous allons sortir; un
+tour au bois en phaton ou cheval vous distraira; puis, nous
+reviendrons djeuner quelque part, et vous irez vos affaires et moi
+aux miennes.
+
+--Volontiers, dit Albert, mais sortons pied, il me semble qu'un peu de
+fatigue me ferait du bien.
+
+--Soit, dit Beauchamp.
+
+Et les deux amis, sortant pied, suivirent le boulevard. Arrivs la
+Madeleine:
+
+Tenez, dit Beauchamp, puisque nous voil sur la route, allons un peu
+voir M. de Monte-Cristo, il vous distraira; c'est un homme admirable
+pour remettre les esprits, en ce qu'il ne questionne jamais; or, mon
+avis, les gens qui ne questionnent pas sont les plus habiles
+consolateurs.
+
+--Soit, dit Albert, allons chez lui, je l'aime.
+
+FIN DU TOME TROISIME.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le comte de Monte-Cristo, Tome III, by
+Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME III ***
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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